Madeleine QUESQUE Roger

GARRO Lucien

ESPOSITO Joseph

ALLIBERT Jean-Marc -

ALLIBERT Marcel

PETIT René

137

Témoins des années noires

Guerre 1939 - 1945

Témoignages

Nice - Mai 1995

 

 

Analyse des témoignages

Écriture : 1993 - Édition Mai 1995 - 90 pages

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

J’ai tenu à ce que le témoignage de René Petit soit le dernier de ce recueil parcequ’il m’a rappelé que,

moi aussi,

j’avais vécu des événements racontés dans le premier volume de cette collection qui montrent que,

si d’atroces Crimes de Guerre,

si d’épouvantables Crimes contre l’Humanité, furent commis

"Tous n’étaient pas des barbares".

I have held to what the testimony of René Petit is the last of this collection because it has me reminded that,

me also,

I had lived events told in the first volume of this collection that show that,

if atrocious Crimes of War,

if dreadful Crimes against Humanity, were committed

"All were not barbarians".

Es war mein Wunsch, daß der Bericht von René Petit der letzte dieser Sammlung sei, denn

auch ich,

habe die Ereignisse, die im ersten Buch erzählt sind, miterlebt und die zeigen, daß,

wenn schreckliche Kriegsverbrechen,

wenn entsetzliche Verbrechen gegen die Menschenrechte begangen wurden, doch

"Nicht alle waren Barbaren".

 

 

Nice, le 30 Septembre 1993

M. Marcel Allibert

L’Harmas des Claux

04360 - Moustier Ste Marie

Objet  Les guerres du XXe siècle à travers les témoignages oraux.

Mon cher camarade,

Je te remercie vivement de l’envoi de ton Bulletin de Liaison n° 93/3 que j’ai lu avec autant de plaisir que les précédants et retrouvé le passionné que j’ai découvert en 1988 et en 1989 lors de l’édition de tes témoignages n°54 et 64 de notre collection.

Témoignages que j’ai lus, et relus, bien sûr, édition oblige, avec une émotion exceptionnelle, renouvelée ces nuits dernières par mes re re lectures de ce que tu exprimais notamment dans tes avant-propos.

J’avais alors et encore maintenant, découvert un humaniste, mon frère. Lui, issu de la France profonde, moi, venu d’ailleurs, tous deux partageant le même amour naturel de notre Pays; intransigeants sur le respect de la règle héritée de notre culture commune. En bref, deux citoyens ordinaires, comme le sont tant d’autres mais en harmonieuse osmose bien que si loin l’un de l’autre qui vibrent et communient à l’invocation des mêmes sentiments.

Tu comprendras alors combien la lecture de ta "Brève Introduction" que je reproduis ci-après me laisse pantois

La vérité historique est mise à mal et risque, à terme, d’être mise à mort, par deux catégories de falsificateurs : les RÉVISIONNISTES qui nient tout ou partie des "Camps de concentration" et des "Combats de la Résistance" et les HAGIOGRAPHES d'un stalinisme périmé ou d'un judaïsme exacerbé qui tendent à accaparer à leur seul profit l'action réelle que leurs favoris ont eue dans ces deux aspects de la SECONDE GUERRE MONDIALE. Cette falsification atteint souvent un degré tel qu'elle a pour résultat de rejeter "à la poubelle de l'Histoire" tous ceux qui n'étaient pas leurs frères de race ou de religion ou leurs camarades de Parti : d'où la différence légalisée entre "crimes de guerre" et "crimes contre l’Humanité", justifiant un Jugement à deux vitesses, donc inéquitable.

Que faire ?

Serais-je capable de maîtriser les pulsions de mon judaïsme exacerbé lorsque j’écrirai ma postface ? Je ne sais !..

Mais je me devais de te dire immédiatement ma réaction épinière que ma raison ne peut aujourd’hui maîtriser.

Je reste, fraternellement, ton camarade.

Michel El Baze

 

PréFACE de Marcel allibert

Les Anciens Combattants qui avaient vingt ans en 1914, étaient centenaires en 1994, l'année du cinquantenaire de la Libération du Territoire.

Ceux qui avaient vingt ans en 1944, sont septuagénaires !

C'est dire à quel point les Témoins oculaires des deux dernières guerres mondiales voient leurs rangs s'éclaircir, s'amenuiser, se dissoudre .

Dans deux décennies, il ne restera guère que leurs récits pour authentifier l'Histoire . Sinon, le monument de la Mémoire collective restera inachevé, in aeternam !

De facto, le combat que l'Enseignant mène encore à l’École pour la sauvegarde de la Mémoire du souvenir connaîtra le même sort.

Révisionnistes et hagiographes de tous ordres pourront alors falsifier l'Histoire en toute impunité : les Témoins auront disparu, après avoir, pour ceux qui sont demeurés silencieux, manqué à leur Devoir, failli à leur Mission .

Et les enfants de leurs enfants auront, à tout jamais, une vision fausse du Passé vécu par leurs Aïeux et de tout un pan de l'Histoire de leur Patrie, dont ils devront supporter cependant les conséquences inéluctables.

C'est ainsi qu'un Peuple se coupe de ses racines et finit, esclave anonyme, dans l'inévitable écroulement des empires usurpateurs de l’Histoire.

Á chacun d'agir, tant qu'il est encore temps : c'est-à-dire vite, très vite !

La Mort n'attend pas !

The Ancient Combatting that had twenty years in 1914, were centenaries in 1994, the year of the cinquantenaire of the Liberation of the Territory.

These that had twenty years in 1944, are septuagenarian !

Is told it to what extent ocular Witnesses of the last two wars world see their ranks to lighten, dwindle, dissolve.

In two decades, it will remain that their accounts to authenticate the History. Otherwise, the monument of the collective Memory will remain unfinished, in aeternam!

De facto, the combat that the Teacher leads again to the School for the safeguard of the Memory of the souvenir will know the even leaves.

Révisionnistes and hagiographes all orders will be able then to falsify the History in all impunity: Witnesses will have disappeared, after having, to these that are resided silent, lacked to them to have, failed to their Mission.

And children of their children will have, to all ever, a vision falsifies the Past lived by their Forefathers and whole a tail of the History of their Homeland, of which they will have to support however inescapable consequences.

It is as well as a People cuts its roots and finishes, anonymous slave, in the unavoidable collapse of usurper empires of the History.

To each to act, so that it is again time : it is-to-tell rapidly, very rapidly! 

The Death does not wait!

Die "Anciens Combattants" die Kriegsteilnehmer die 1914 Zwanzigjährige waren, wären 1994 Hundertjährige, am fünfzigsten Jahrestag der Befreiung Frankreichs.

Diejenigen die 1944 Zwanzigjährige waren, sind jetzt Siebzigjährige.

Dies drückt klar genug aus, wie sehr sich die Reihen der Augenzeugen der beiden letzten Kriege gelichtet haben.

In zwei weiteren Jahrzehnten b1eiben nur noch ihre Berichte, um die Geschichte zu bezeugen. Ohne ihre Aufzeichnungen wird die allgemeine Geschichtsdarstellung auf immer unvollendet bleiben.

Der Kampf, den die Lehrer im Unterricht führen, um die Geschichte zu bewahren, wird dasselbe Los erfahren.

Revisionisten und Geschichtsschreiber aller Art können dann die Geschichte verfälschen, denn die Augenzeugen sind verschwunden, die, denen gegenüber, die in ewigen Schweigen gehüllt sind, ihre Pflicht versäumt hatten.

Und die Kinder ihrer Kinder werden eine falsche Sicht der Vergangenheit, die von ihren Vorfahren durchlebt wurde, gewinnen. Eine falsche Sicht auch einer Epoche ihrer Geschichte, deren Konsequenzen sie aber zu tragen haben.

So kann sich ein ganzes Volk von seinen Wurzeln lösen und nimmt im anonymen Sklavendienst am unvermeidbaren Zusammenbruch der Reiche der Geschichte teil.

Jeder muß handeln, solange es noch Zeit ist.

Das heißt sehr schnell !

Der Tod wartet nicht !

 

Table

Préface 1

Germaine Brosson

L’Exode en Auvergne en 1940 9

Madeleine Petit - Villiard

L’Occupation en Ile-de-France 14

Roger Quesque

Sabotages au S.T.O. 25

Lucien Garro

Du sabordage à l'abordage 41

Joseph Esposito

Torpillage en Méditerranée 47

Jean-Marc Allibert

Mon père, un soldat de l'ombre 51

Marcel Allibert

Articulation du Réseau Phénix 57

René Petit

Tous n’étaient pas des barbares 69

 

 

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

Le remarquable "Livret de l'enseignante" que notre amie Catherine Ramouillet nous autorise à reproduire ci-après, nous semble important pour maintenir auprès des étudiants, la Mémoire. Il met bien l'accent sur le double aspect "intellectuel" et "antisémite" de la collaboration. Toutefois, aux yeux des survivants de la Résistance, il faudrait que quelques heures de plus soient consacrées à l'enseignement de la 2ème Guerre Mondiale, afin d'avoir le temps de mieux encore préciser aux étudiants d'autres aspects de cette histoire : les Tziganes, les socialistes, les francs-maçons, les réfractaires au S.T.O., entre autres, furent soumis aux mêmes déportations que les Juifs et les Communistes... les nazis englobant tout cela dans le terme plus général mais aussi méprisant de "Terroristes". Ils fusillaient d'ailleurs sans jugement, de la même manière les Maquisards pris les armes à la main, qu'ils soient F.T.P., A.S. ou O.R.A., chrétiens, juifs, musulmans ou athées, sans même évoquer les otages pris au hasard ou les massacres collectifs perpétrés généralement par les S.S.

Enfin, à la Société Collaborationniste s'opposa âprement la Société de Résistance où se mêlaient écrivains, militaires, politiciens, prêtres, cadres supérieurs aussi bien que "gens du peuple", ouvriers, paysans, artisans, employés, etc. C'est cette "coupure en deux" de la "Société France" qui a laissé des traces profondes et risque de perdurer longtemps encore. Et c'est peut-être cette notion de "fracture sociale" que l'auteur de Livret pourrait, dans la mesure où elle le juge à la fois utile et possible, moyennant des horaires appropriés, intégrer dans son Livret qui, par ailleurs, est en tous points étonnamment remarquable pour un auteur de la 3ème génération des "enfants de la Guerre" que l'on doit, sans hésiter, féliciter très vivement.

 

Catherine Ramouillet

Montpellier, Septembre 1992

Je suis fille et petite fille de Résistants, épouse d'un fils de Déporté mort en déportation. Professeur d'histoire, j'ai donc enseigné l'histoire de la 2ème Guerre Mondiale à des élèves qui en ignoraient souvent tout. Je n'appartiens moi-même qu'à la 3ème génération des enfants de la guerre, cette guerre que nous n'avons connue, pour les plus jeunes d'entre nous, qu'à travers les récits des Anciens.

Pour nous aider dans l'enseignement de cette période de l'histoire, je me suis appuyée, en rédigeant mon "Livret", sur les note de Monsieur Drouin, professeur d'université, spécialiste de la question allemande et auteur de préparation à l'agrégation : plus de 1.000 pages à l'usage des étudiants et une bibliographie de plus de 300 ouvrages spécialisés.

J'ai complété ma documentation par l'ouvrage de Claude Bellenger : "La presse clandestine 1940-1944" et la lecture de nombreux périodiques à l'usage des enseignants.

J'ai dû, en outre, gérer le fait que l'histoire de la Seconde guerre Mondiale est enseignée environ 6 heures par an en 3ème et en 1ère, ce qui est bien peu pour éviter que le combat pour la mémoire du souvenir ne soit perdu à l'école, à l'heure où grandit en France et en Europe le danger d'un "révisionnisme" ayant pour but de nier la réalité des faits historiques et de falsifier l'histoire.

Il est évident que, sur les bases mnémotechniques de mon Livret, je tiens un discours différent à mes élèves selon qu'ils sont de 3ème ou 1ère, ces derniers ayant assez souvent une "culture extra-scolaire de la Guerre".

Aux premiers, je traite en quelques "séquence chocs" de la France pendant la Guerre: l'Armistice, avec le choix de la collaboration (images vidéo à l'appui, dont l'entrevue de Montoire où tout est déjà décidé), les mécanismes de la collaboration, la Résistance (à lier avec l'année-clé de 1942 : entrée en guerre de l'URSS)

Avec les seconds, je peux aller beaucoup plus loin et leur parler des "Mythes dans la France de l'avant guerre" : mythes du peuple élu, de la race, de l'anti-France, de la terre, de la femme (moderne et émancipée). Mythes internationalistes de la conspiration, de la décadence, du chef, du père-sauveur, de l'autorité, du pouvoir fort... tous ces Mythes charriés par la Culture de l'époque pouvant expliquer, éclairer, illustrer bien des épisodes de la Guerre.

Le Livret

La France de l'époque, c'est pour nous, d'abord un paysage intellectuel, une "élite" qui perd ses valeurs :

- Charles Maurras de l'Académie Française (1938) qui soutient la Milice de Darnand en 1943.

- Brasillach séduit par l'Allemagne nazie, qui collabore dans "Je suis partout" jusqu'en 1943 et se déplace même au Congrès de Nuremberg.

- Jean Giono qui déclare: "J'aime mieux être un Allemand vivant qu'un Français mort".

De l'autre coté, d'autres hommes :

- Eluard qui fabriquait des bombes incendiaires pour les Francs Tireurs tout en continuant d'enseigner au Collège de France et dont la femme, Irène, activiste, dut s'enfuir en Suisse.

- J.P. Sartre et Picasso qui font partie de la Résistance intellectuelle.

D'autres sont aux U.S.A. ou en Angleterre, exilés mais non inactifs, tels Druon et Kessel qui écrivent le "Chant des Partisans".

Et puis, il y a la société française compromise dans la collaboration.

Un exemple épouvantable : La politique antisémite depuis le 13 juillet 1942 (13.000 Juifs au Vélodrome d'hiver). Louis d'Arquier de Pellepoix est Commissaire aux Affaires Juives depuis mars 1942. Lui et son adjoint Antignac trouvent que la politique de Vichy est trop tiède. Au total, 60 à 65.000 Juifs (étrangers pour la plupart) ont été déportés, en plus des 6.000 qui étaient citoyens Français. 2.000 au total son revenus des camps de concentration. Le Commissariat aux Affaires Juives à collaboré avec le colonel S.S. Oberg chargé par Himler de déporter 100.000 Juifs vers le camp d'Auschwitz.

La France n'était pas prévue dans le programme allemand qui voulait "purifier l'Europe". La France devait n'être qu'un dépotoir : 56.000 Juifs venus d'Allemagne en octobre 1940.

Le gouvernement de Vichy entérine les mesures antisémites des nazis.

D'abord, les Quotas (mesures économiques : 39.000 affaires juives ont été liquidées ou reprises par des "aryens" en 1943), ensuite, les Déportations : des 100.000 Juifs demandés par Himler, 76.000 furent envoyés.

Au total, selon Serge Klarsfeld, 75.721 Juifs sont partis en 76 convois du 27 mai 1942 au 31 juillet 1944, surtout depuis Drancy et le Bourget jusqu'à Auschwitz. Sur 70.000 personnes connues, 10.000 avaient moins de 18 ans. Il y avait parmi elles 23.000 Français, dont 14.469 de vieille souche, les autres étant naturalisés de fraîche date et 4.700 étrangers (Allemands, Polonais, Russes, Roumains).

Sur les 75.721, la majorité ont été tués presque tout de suite.

Sur les 28.754 qui ont été "sélectionnés" (20.713 hommes et 8.037 femmes), 2.500 seulement sont revenus.

Si je cite ainsi tous ces chiffres bruts, ce n'est point par esprit maniaque, mais parce que ce sont ces chiffres qu'il ne faut jamais cesser de rappeler, à l'infini, dans toute la sécheresse de leur monstruosité... pour ceux qui doutent, ceux qui ne savent pas et contre les "criminels révisionnistes".

Ce qui a sauvé ce qui nous restait d'Honneur, ce fut une Résistance d'autant plus glorieuse qu'elle s'exerçait contre un ennemi terrible, une barbarie monstrueuse. Sa Force : Le courage contre des collaborateurs et des nazis qui n'étaient que des lâches.

La rose et le réséda d'Aragon

Sur mes cahiers d'écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable et sur la neige

J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer : Liberté

 

La presse de la Résistance fut active:

– Valmy: plus de 100.000 exemplaires en août 1941,

– Combat (de Claude Bourdet et Henri Fresnay) : 40.000 en mai 42, 300.000 en 1944,

– Franc-Tireur : 165.000 exemplaires en moyenne,

– L'Humanité qui perdit près de la moitié de sa rédaction, victime de la répression de Vichy et des Allemands.

La Répression allemande sur la Résistance fut lourde :

Du point de vue des communistes résistants, le chiffre de 60.000 fusillés apparaît comme probable selon David Calite.

Le rôle des F.F.I. des F.T.P. et de l’O.R.A. dans la Libération de la France fut important : 27 à 30.000 furent fusillés, 150.000 disparurent dans les camps, 24.000 furent tués au combat.

Pour terminer, je citerai les noms dont l'Histoire conservera la mémoire en plus de tous les anonymes qui ont risqué leur vie et souvent l'ont perdue, pour l'unique cause:

- Danielle Casanova et Maie Politzer ("jeunes Filles de France"), mortes en déportation en 1943.

- Journalistes fusillés ou emprisonnés: Gabriel Peri, Roger Pironneau, Jacques Decour, Marianne Cohn-Colin (fusillés), Pierre Brossolette (suicidé), Max Jacob, Benjamin Crémieux, Robert Desnos (morts en déportation).

- Jean Cassoli, J.P. Han, Claude Aveline (Comité national de Salut Public) organisation détruite en février 1941 et les chefs fusillés au Mont Valérien.

- Commandant Heurteaux, Colonel Touny-Langlois (arrêté en 44), Maxime Blocq-Mascart (O.C.M.)

- Lecompte-Boinet, Ingrand, Pierre Arrighi, Jean de Vogüe (C.D.L.R.: Ceux de la Résistance).

- Louis Vallon, Christian Pineau, Charles Laurent, Gaston Tessier, Jean Cavailles, Samuel Aubrac, Georges Zérapha, Albert Koman (Libération Nord, dite "Libé-Nord")

- Pierre Villon (Front National).

- Jean Moulin et Georges Bidault (C.N.R. : Conseil National de la Résistance)

- Henri Frenay (Combat, puis Armée Secrète), de Menthon, Ed. Bourdet, P.H. Tettgen, A. Moreau, Paul Coste-Floret, Maurice Ingrand, J.G. Bernard, J. Renouvin, Guillain de Benouville (Combat).

- Emmanuel d’Astier de la Vigerie, Samuel Aubrac, Brunschwig-Bordier, Pierre Vienot, Eugène (dit Claudius) Petit, Robert Lacoste et Marcel Poimboeuf (Libération)

- J.P. Lévy, Georges Altman, E. Peter (Franc Tireur).

Les membres du C.N.R.

- Mouvements Zone Sud : Pascal Copeau (Libération), Aubin (Combat), C. Petit (Franc-tireur).

- Mouvement Zone Nord : Colonel Touny (OCM), Ch Laurent (Libé-Nord), P. Villon (Front National), Lenormand (C.D.L.L), Lescompte-Boinet (C.L.L.)

Les représentants des tendances politiques :

- Mercier (P.C.F.),

- Le Troquer (SFIO),

- Rucard (Radicaux socialistes),

- Bidault (Démocrates Chrétiens),

- Laniel (Alliance Démocratique),

- Debu-Bridel (Féd.Rép),

- Saillant (C.G.T.),

- Gaston Tessier (C.F.T.C.),

- Yves Farge (Comité d'Action contre la Déportation),

- Claude Bourdet (N.A.P. : Noyautage des Administrations Publiques),

- Pierre Ginsburger-Villon (Comac: contrôle des F.F.I.),

- Général de Jussieu Pontcarral (Chef d’État-major des F.F.I., d'abord Chef National de l'Armée secrète, arrêté et déporté en Mars 1944,

- Malleret, dit Général Joinville.

Enfin, voici ce qu'écrivit Marc Bloch, historien et Résistant Français, fusillé par les Allemands en 1944 :

– Ce n'est pas aux hommes de mon âge qu'il appartiendra de reconstruire la Patrie. La France de la défaite aura eu un gouvernement de vieillards. Cela est tout naturel. La France d'un nouveau printemps devra être la chose des jeunes (...) Nous les supplions seulement d'éviter la sécheresse des Régimes qui, par rancune ou par orgueil, prétendent dominer les foules sans les instruire ou communier avec elles. Nous attendons d'eux, aussi que, tout en faisant du neuf, beaucoup de neuf, ils ne rompent point les liens avec notre authentique patrimoine qui n'est point, ou qui du moins n'est pas tout entier là où de prétendus apôtres de la tradition le veulent mettre...

(Marc Bloch - L'étrange défaite, publication posthume, 1945).

 

 

 

Outre le témoignage émouvant du témoin sur l’Éxode et le passage de la "ligne de démarcation", son affirmation sur les bombardements italiens est à verser au dossier de ce point d’histoire qui a fait l’objet de nombreuses controverses, certains niant la possibilité même de ces bombardements, en arguant du trop faible rayon d’action des bombardiers transalpins, d’autres affirmant mordicus les avoir identifiés sans l’ombre d’un doute, ni d’une hésitation.

Cela n’en donne que plus d’intérêt au témoignage ci-après.

Marcel Allibert.

 

Germaine Brosson

L’Exode en Auvergne en 1940

A la déclaration de guerre, mon père avait trente-six ans. Son ordre de route lui accordait quatre jours pour rejoindre son corps à Toul. Voulant profiter de ce bref sursis pour nous mettre à l’abri, ma mère et moi, hors de la région Parisienne, mon père décida ma mère d’aller vivre chez ses parents, en Auvergne et de m’y emmener avec elle, bien évidement. D’autre part, mes grands-parents maternels qui habitaient près de nous à Neuilly, apprenant notre prochain départ, décidèrent de se joindre à nous et, le 3 septembre 1939, mon père rassuré sur notre sort, nous accompagnait à la gare où nous avons pris le train pour le Puy de Dôme.

Les parents de mon père habitaient dans le petit village de Vivic, à quatre kilomètres environ de la bourgade d’Arlanc où ma mère et ses parents s’installèrent.

J’avais douze ans et j’allais à l’école à Arlanc.

Chaque samedi, ma mère et moi faisions à pieds les quatre kilomètres qui nous séparaient de Vivic afin de passer le dimanche chez mes grands-parents paternels. L’hiver, le froid était intense et le thermomètre descendait fréquemment à moins vingt-quatre degrés, ce qui rendait nos voyages dominicaux bien éprouvants. Nous recevions alors assez régulièrement des nouvelles de mon père cantonné à Cuvry, un petit village de l’Est de la France : il se plaignait du froid, de l’inaction et aussi de l’isolement qui le séparait de nous. Mon grand-père maternel, boucher de son état, avait trouvé un emploi dans une scierie d’Arlanc, qui travaillait pour l’armée : caisses pour obus, boîtes en bois pour pharmacie, etc.

*

**

Au printemps 1940, des incursions d’avions ennemis - des Italiens, disait-on - eurent lieu dans le ciel de Vivic, jusqu’alors paisible. On parlait même de vaches mitraillées dans les champs voisins.

Un dimanche, en fin d’après midi, revenant à Arlanc avec ma mère et mes grands parents, sur la route, à un kilomètre environ de la ville, nous entendions soudain un bruit de moteurs et deux avions surgissaient au moment même où un train quittait la gare et nous pouvions le voir s’éloigner lentement, presque poussivement, tandis que les avions piquaient sur lui et le survolaient un moment. Mon grand-père criait :

– Ils vont bombarder ce train !

Mais ils rebroussaient chemin en repartaient vers l’Italie.

Trois ou quatre jours plus tard, nous étions à la maison et, de nouveau, des bruits de moteurs d’avions et mon grand-père criant :

– Ils jettent des tracts !

En voyant tomber sous les avions ce qu’il prenait pour des paquets tourbillonnants. Il n’avait pas fini sa phrase que des déflagrations secouaient la maison :

Les Italiens nous bombardaient !

Ma mère, affolée, me prenant par un bras, s’élançait dans l’escalier. Ratant le tournant, je descendis l’étage sur le ventre, ma mère n’ayant pas lâché ma main.

Cinq ou six des bombes tombées faisaient un mort et plusieurs blessés, dont une Parisienne qui eut un bras arraché. Notre si calme petite bourgade venait de perdre sa tranquillité et nous devions des lors, vivre dans la crainte de voir revenir ces avions Transalpins.

*

**

Mais bientôt ce furent des soldats en fuite ou en retraite et des réfugiés civils qui "envahirent" la ville et les village environnants, de jour comme de nuit, sur la départementale D.906, de plus en plus nombreux et de plus en plus pitoyables.

Sur la place de l’église, on avait dressé des "tables" en disposant de simples planches sur des tréteaux. Sur ces tables improvisées, les femmes servaient à la louche, soupe fumante ou café chaud qu’elles tiraient de grandes marmites. Cette nourriture d’urgence suffisait à réconforter un peu tous ces malheureux fugitifs qui n’étaient encore que l’avant-garde du flot désastreux de mai-juin 1940.

Nous étions sans nouvelle de mon père et nous avions très peur pour lui. Ce n’est que plus tard que nous avons appris quel avait été son sort pendant cette période.

Toujours à Cuvry entre chaque mission qu’il accomplissait, il voyait les troupes françaises quitter les lieux entre le 10 et le 13 juin et toujours pas d’ordre de départ pour son groupe ! Jusqu’à ce qu’enfin, le 13 juin, un officier les découvrant, s’exclamait:

– Comment, il y a encore du Génie à Cuvry ?

Et donnait l’ordre de partir après avoir fait sauter le pont. Quelques maisons subirent le même sort, les charges utilisées étant très fortes.

Puis commençait une semaine de fuite avec les Allemands sur les talons. Les camions qui transportaient les affaires du Génie, leur matériel, leurs munitions, étaient rejoints et pris par l’ennemi. Il ne restait à mon père que son fusil, mais sans cartouches ! A un arrêt forcé, mon père s’apercevait à son tour que le camion était parti. Et c’est grâce à un Alsacien à moto qu’il pouvait rattraper son groupe.

En cours de route, un officier, rameutant plusieurs camions de soldats de toutes armes, décidait de faire remonter ces troupes au combat dès le lendemain.

Mais l’armistice mettait fin à ce projet.

Le groupe de mon père, qui était parti le dernier de Cuvry, avait la chance d’être libre, alors que la plus grande partie de ceux qui s’étaient enfuis avant eux étaient faits prisonniers.

*

**

Mon père vint nous rejoindre au début du mois d’août.

Nous souhaitions fortement revenir chez nous, mais nous avions très peur de rentrer en zone occupée, car de très mauvais bruits couraient et nous étions très inquiets à l’idée d’entreprendre cette aventure.

A la fin du mois d’août, nous nous décidions enfin.

Le voyage en train devait durer trois jours, avec des arrêts de plusieurs heures dans les villes traversées. Nous franchissions enfin la "ligne de démarcation" à Moulin. Notre anxiété, arrivés à ce point névralgique du voyage, était à son comble. Sur les quais, à distances très rapprochées, des sentinelles allemandes assuraient le service d’ordre, les armes à la main. On nous ordonna de ne pas descendre du train et l’attente nous parut longue, très longue ! Puis un groupe de soldats, avec à leur tête un officier, entrait dans notre wagon. C’était notre premier contact avec les Allemands. Leur chef parlait bien le français, avec cependant un léger accent. Ils avaient des uniformes rutilants et cela nous serrait le coeur en pensant à l’état de délabrement dans lequel nous avions vu passer pendant des jour et des jours nos soldats en déroute.

Au départ de notre voyage, une liste de tous les occupants du même wagon avait été remise à un responsable chargé de la communiquer aux Allemands. Et ce responsable désigné, c’était mon père ! Ma mère en était toute blême et tremblait visiblement pour mon père.

Après avoir pris nos papiers, on nous ordonna d’attendre encore. Puis on nous accorda enfin le droit de descendre pour nous dégourdir les jambes et nous procurer un peu d’eau sur le quai. Après quelques heures, le train repartit, pas très vite. Et tout le long du trajet, ce fut la vision apocalyptique de convois bombardés, ferrailles tordues, wagons renversés, bagages éventrés, vêtement maculés ou ensanglantés : c’était la preuve des récents combats, les voies n’étant pas encore, dégagées.

Brusquement, dans un terrible grincement de freins et un concert cacophonique de cris, je me trouvais projetée au sol dans le couloir, tandis que d’autres voyageurs, dans le compartiment, se retrouvaient affalés au milieu des paquets et des bagages arrachés des filets. Ma mère recevait une valise sur la tête. Autour de nous, ce n’était que bosses, nez saignants, coupures, éraflures et blessures heureusement légères : un train de soldats allemands venait de croiser le notre dont le conducteur n’avait réussi que d’extrême justesse à éviter la collision.

La fin du voyage fût sans problèmes.

Nous avions retrouvé intact notre appartement.

Et dès le soir même, nous vivions notre première alerte, avec descente à la cave-abri.

L’exode était terminé.

L’occupation commençait.

Neuilly-sur-Seine, Mai 1993

 

 

 

 

Même inconsciemment, l’auteur démontre l’aspect particulier de la "Résistance Spontanée" telle qu’elle oeuvra en zone Nord, le plus souvent à titre individuel et sans appartenance à un Réseau ou à un mouvement structuré : L’amour de la France était tellement ancré au coeur des humbles qu’ils en oubliaient les vieilles haines ancestrales.

Marcel Allibert.

Madeleine Petit - Villiard

L’Occupation en Ile-de-France

Mon père avait fait la guerre de 1914-1918, y gagnant la Médaille Militaire et trois médailles coloniales avec agrafes Algérie-Tunisie-Maroc.

Sur le front de la Marne, il fût un jour enterré vivant par un obus allemand, puis miraculeusement déterré immédiatement après, par un autre, alors qu’il aurait dû y mourir asphyxié.

Dans l’hiver 1914-15, sortant de sa tranchée par un soir "calme", il s’assit un moment sur un tertre qu’il croyait naturel : c’était le corps congelé d’un allemand tué quelques jours auparavant et recouvert de neige glacée. Mon père, qui eut aussi les pieds gelés dans les tranchées, avait des quantités de souvenirs comme ceux-là, y compris les scorpions livides dont le venin est mortel, qu’il avait bien connus au Maghreb, où il combattit comme zouave dans l’Infanterie Légère d’Afrique.

Mais il n’aimait guère évoquer cette période de sa vie.

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En 1939, il fût remobilisé au titre des G.V.C. (Garde Voies de Communications) malgré ses deux enfants à charge, ma soeur et moi.

Il fit sur ordre l’exode en direction de Bordeaux, mais fût arrêté en chemin par l’armistice de juin 1940 et nous rejoignit, pour un temps à St Denis où nous habitions.

C’est là que nous avons vu arriver les camions bourrés d’Allemands et leurs énormes chars d’assaut, canons braqués vers les habitants qu’on avait fait aligner sur les trottoirs face à la chaussée. Ma petite soeur Renée, alors âgée de 6 ans, fut prise de panique : Lâchant la main de notre mère, elle s’enfuit en hurlant, s’engouffrant dans la première boutique ouverte sur son passage: c’était un café dont la trappe d’accès à la cave était restée ouverte.

Ma soeur y tomba d’un bloc.

On la releva inerte.

Maman la crût morte. Par chance, un docteur qui put l’ausculter et la soigner nous rassura. Mais outre une énorme bosse au front, elle souffrit longtemps de traumatisme sévères.

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Toujours à St Denis, nous avons vécu l’explosion de la poudrière du Fort Labriche qui venait de sauter. Notre maison, bâtie près du canal, fut gravement ébranlée : Vitre des fenêtres brisées malgré les papiers collants de protection, portes arrachées, lits et meubles renversés. Les objets furent expulsés des étagères qui les supportaient et même le trousseau de clefs de l’appartement qui pendait à la serrure d’entrée, disparut. On le retrouva trois jours plus tard au fond d’un pot à eau !

On avait heureusement retrouvé plus vite ma petite soeur sur qui le souffle de l’explosion avait projeté un matelas et quelques objets divers.

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Les Allemands occupèrent très vite notre école du boulevard Jules Guesde, proche de la caserne des pompiers. Je dus aller plus loin, à l’école du Boulevard Marcel Semblat.

Un jour, vers 13 heures, je m’y rendais lorsque je vis le long du mur blanc de la caserne, des Juifs alignés, porteurs de l’étoile jaune et gardés par des soldats allemands en armes. Je continuai ma route vers mon école, quand soudain une fusillade crépita : C’était les allemands qui abattaient les Juifs à coups de fusils. Terrorisée, je fis brusquement demi-tour et courus à perdre haleine vers notre maison. Je m’y réfugiai en tremblant et me cachai dans un coin de la chambre de mes parents qui m’y retrouvèrent le soir en rentrant de leur travail.

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Nous avons aussi vécu tous les bombardements de St Denis et des environs immédiats et je sois avouer que, malgré mes douze ou treize ans, je n’en menais pas large. Mais après, dans les courette et les caniveaux des trottoirs, on trouvait parfois des objets-souvenirs : morceaux de vitraux de la basilique, douilles ou éclats de D.C.A., etc...

Un soir, alors que nous dormions, on heurte à la porte et les Allemands font irruption dans l’appartement, mitraillettes et fusils braqués sur nous. Ils tirent de son lit mon père et lui font enfiler un pantalon sur sa chemise de nuit, puis l’emmènent comme otage : un soldat allemand était tombé dans le canal et ses supérieurs avaient cru à un attentat.

Par bonheur, il a courageusement avoué qu’après avoir trop bu, il était accidentellement tombé à l’eau. Cela sauva la vie de mon père et de plusieurs autres otages comme lui.

Mais, pour ne pas perdre la face, la Kriegskommandantur donna l’ordre, dès le lendemain, que le canal soit gardé la nuit par des habitants de St Denis, dont mon père fit partie. Et ce furent les civils Français qui durent assurer la garde du canal chaque nuit.

Faut-il préciser que, tandis que les soldats allemands emmenaient notre père en otage, ma mère et nous fondions en larmes : Nous l’imaginions tombant sous les balles ennemies et pleurions de plus belle.

Pour ne rien arranger, les ruelles de St Denis étaient fort mal famées : toute une faune de petits et gros truands, de femmes de mauvaise vie, d’obsédés sexuels de tous poils, s’y côtoyaient. Aussi avions-nous ordre, ma soeur et moi, de ne jouer qu’en vue de la maison et le plus souvent possible à l’intérieur. Or, malgré la guerre, l’occupant, les danger de la rue, nous avions tellement envie de jouer ! Cette privation s’ajoutait pour nous à la privation alimentaire qui sévissait déjà cruellement, pour les pauvres : Ma soeur, par exemple, ne mangea sa première orange qu’après la Libération ! Aussi, lorsque nos parents eurent l’occasion de quitter St Denis pour Neuilly, en 1942, c’est avec une joie intense que nous avons abandonné le canal pour le Bois de Boulogne.

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A Neuilly nous habitions un immeuble dont la façade principale ouvrait sur l’Avenue de Neuilly, maintenant Avenue Général de Gaulle, alors que l’arrière, qui était une cour-jardin, donnait sur la rue Charles Laffitte laquelle, soit par la rue Montrosier, soit par la rue Paul Déroulède qui la coupaient, débouchait sur le Boulevard Maillot jouxtant le Bois de Boulogne.

Si j’explique en détails tout cela, c’est que cette situation particulière de notre immeuble permit à mes parents d’abriter pour quelques heure ou une nuit des fuyards recherchés par les Allemands, entre autres des aviateurs alliés ou des Juifs traqués. Maman les abritait temporairement dans notre cave qui communiquait avec d’autres cave en un véritable labyrinthe souterrain. Au moment de leur départ, maman allait vérifier d’un coup d’oeil circulaire à partir de la cour-jardin que la voie était libre et qu’aucune patrouille allemande ou nulle troupe de police n’y circulait.

Elle leur ouvrait alors la grille sur la rue Laffitte.

Ils n’avaient que quelques centaines de mètres à faire pour gagner le Bois de Boulogne et de là, s’ils avaient de la chance, le chemin de la liberté vers la Normandie ou, par le Val-de-Loire, vers la Zone Sud. Généralement, c’était l’aube à peine naissante qu’elle les envoyait vers le Bois, car c’était l’heure la plus favorable où soldats et flics dorment encore et où un étranger peut circuler sans être trop remarqué.

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J’ai personnellement vécu le sauvetage d’un aviateur Canadien par ma mère.

Ce jour-là, la DCA tirait sur des avions britanniques et, au-dessus du Mont Valérien, l’un d’eux fut abattu. J’ai vu tomber puis s’ouvrir des parachutes sur lesquels tiraient les Allemands, pendant que l’avion s’écrasait en flammes. C’était d’une tristesse poignante et ma mère et moi en avions les larmes aux yeux.

Quelques heures plus tard, maman qui était sur le pas de la porte à regarder l’animation de l’Avenue de Neuilly, fut abordée par un inconnu qui lui dit avec un fort accent canadien :

– Bonjour, cousine ! tu me reconnais ?

Maman, qui avait compris à qui elle avait à faire, entra dans le jeu, me fit embrasser ce "cousin qui tombait du ciel" et le fit entrer dans le hall où il lui expliqua qu’il était aviateur et poursuivi par les Allemands et lui demanda s’il n’y avait pas un moyen de vite sortir de l’immeuble par une autre issue.

Maman le guida par la cour-jardin de l’arrière en lui montrant la direction du Bois de Boulogne par la rue Laffitte. Quelques minutes plus tard, les Allemands arrivèrent, interrogèrent maman sur un parachutiste qu’ils poursuivaient. Ma mère répondit qu’à part l’avion en flammes, elle n’avait rien vu d’autre. Ils ont alors fouillé l’appartement. Là, voyant sur la cheminée une photo de mon père, ils ont gueulé :

– Et celui-là, où est-il ?

En bonne Bretonne têtue, maman leur répondit :

– Il est là où vous l’avez envoyé, en travail forcé. Il coupe pour vous du bois dans la forêt de Senart.

Et elle leur a montré les papiers justificatifs. Ils partirent alors fouiller les autres immeuble de la rue, mais le "cousin" Canadien était déjà loin dans les profondeurs du Bois de Boulogne. Puisse-t-il avoir eu la chance de retrouver sa liberté et son combat pour la notre !

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C’était vrai que mon père bûcheronnait en forêt de Senart, vivant les nuits de la semaine dans une cahute de rondins et ne rentrant à la maison, à pieds, qu’un dimanche sur deux. Il se débrouillait pour nous rapporter un peu de nourriture, alors qu’il en manquait tant lui-même: des bouteilles remplies de mûres, des champignons des bois ou parfois, les jours fastes, un lapin de garenne pris au collet ou un poulet échangé à des fermiers contre des bûches de bois volées aux Allemands à qui il jouait tous les mauvais tours possibles, comme de cacher dans sa cahute des fuyards récupérés en forêt qui pouvaient ainsi, pour quelques heures, reprendre des forces avant de continuer leur fuite.

Certains lui étaient envoyés par Henry Petit Lebrun, futur adjoint au Maire de Neuilly Achille Peretti et alors agent de liaison du Réseau "Libération Nord" avec qui il était lié d’amitié. Et comme il disait :

– C’est un foutu plaisir, cré nom, d’emmerder les Boches !

Peu à peu, les jours qui nous rapprochaient de la Libération diminuaient en nombre : Radio Londres nous tenait en espoir et en haleine, bien que le sang breton de ma mère ne se sentait aucune affinité avec les Anglais!  Et c’est d’un coeur moins triste que nous supportions les queues interminables pour une misérable pitance, les "Maréchal, nous voilà!" à l’école, les risques de la rue, les alertes aériennes, le froid de l’hiver, la présence obsédante de l’Occupant.

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Lucien Villiard

Puis, ce fut enfin la Libération.

J’en ai gardé quelques images dramatiques dans mes souvenirs de jeunesse. Par exemple, un jour au coin de la rue Montrosier, en direction de la Porte Maillot, des coups de feu claquent soudain. Je me jette à terre comme on m’avait appris à le faire en pareil cas. Je vois tomber un homme dans le caniveau. Quelques minutes après, je me relève prudemment : L’homme était toujours étendu, immobile, sans doute mort... tandis qu’au premier étage de la maison d’angle, une dame, volets mi-clos arrosait paisiblement (!) ses géraniums.

Une autre fois, des avions italiens étaient venus bombarder le Mont Valérien. L’un d’eux, un Mosquito (Moustique), touché par la DCA, fut contraint d’atterrir en pleine Avenue de la Grande Armée, près de la Porte Maillot, à hauteur du café "Le Touriste". Pendant quelques jours, avec nos copains et copines, nous allions voir cette "attraction du coin". Je n’avais jamais vu d’avion de si près !

Le 19 Août 1944, pendant au moins trois heures, une bataille rangée eut lieu entre F.F.I et Allemands, dans le secteur de la Mairie de Neuilly. Un énorme char monta la dizaine de marches du perron de l’Hôtel de Ville, enfonça le portail et prit position dans le hall d’entrée. Il y eut ce jour-là onze morts et une soixantaine de blessés. Une partie des Résistants du "Groupe Liberté", survivants, purent s’enfuir par les caves de la Mairie vers les égouts de la ville.

Enfin, nous avons eu la joie immense, alors que les chars de la 2ème DB de Leclerc entraient à Paris par la banlieue sud, de voir partir les chars allemands, vers l’Ouest par l’Avenue de Neuilly. Mes parents, ma soeur et moi, couchés à plat ventre derrière les volets fermés du rez-de-chaussée, nous regardions par leurs interstices défiler l’interminable colonne de blindés et de camions allemands en fuite !

Les chars avaient leur canon braqué vers les immeubles, à hauteur des 1er et 2ème étage et nous avions bien conscience qu’au moindre geste suspect, ils n’hésiteraient pas à ouvrir le feu. C’est avec des battements de joie au coeur que nous avons vu disparaître le dernier véhicule ennemi, au loin, vers Sablons. Et nous nous sommes tous les quatre embrassés en pleurant, comme jamais avant cela ne nous était arrivé!

L’occupation était terminée.

Paris et Neuilly étaient libérés.

Le cauchemar avait pris fin.

Orsay, Février 1993

 

 

 

 

Un grand gamin de 18 ans, contraint de force d’aller travailler en Allemagne, résiste à sa manière et avec une obstination incroyable, à tout ce qu’exige de lui l’ennemi : Il truque, sabote, vole, casse, se cache, disparaît, revient, pour mieux saboter la production de l’adversaire. Il prend des coups qu’il ne peut rendre, souffre de la faim et du froid, sans parler de l’humiliation ! Avec, au bout de la ligne d’horizon, le grand "Y" de son aventure : Finir exterminé au milieu des déportés politiques ou raciaux... tenir jusqu’à la délivrance, la Libération par les Alliés.

C’est heureusement la deuxième branche de l’Y que le Destin a choisi pour lui. Qu’il se rassure : Ses sabotages ne furent pas "une goutte d’eau dans un océan d’actions". Chacun d’eux eut sa valeur, obligea l’ennemi à ralentir sa cadence de production, à procéder à de coûteuses et délicates réparations. Ces sabotages-là, c’était bel et bien une forme, peut-être spontanée, mais à coup sûr efficace, de Résistance. S’il y en avait eu un plus grand nombre dans la quantité des travailleurs du S.T.O., nul doute que la durée de la Guerre en eût été abrégée.

Marcel Allibert.

 

Roger Quesque

Sabotages au S.T.O.

A Paris, le recensement en vue du S.T.O. (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne, commença le 2 octobre 1942. Je venais d’avoir 18 ans lorsque le chef du personnel de la Banque qui m’employait, m’inscrivit sur la liste des jeunes gens aptes à être livrés à l’ennemi, aux lieu et place, m’a-t-on dit à mon retour, d’un des membres de la famille qui dirigeait cette Banque. il semblerait, d’ailleurs, qu’aucun des dirigeants de cette société financière n’eût à souffrir du S.T.O.

Un accord préalable avec les autorités Allemandes, prévoyait que nous devions subir un stage de qualification avant notre départ vers le "Grand Reich". Pour ma part, c’est dans une petites usine de la rue de Charonne, transformée en école d’apprentissage pour la soudure autogène, que je devais subir ce stage pendant 2 mois. Le stage étant précédé d’une visite médicale, dans un bureau du Quai d’Orsay, juste en face de la piscine Deligny. Je m’y rendis sur convocation, muni d’un certificat médical de complaisance de mon médecin traitant, prescrivant un délai d’observation consécutif à une grosse bronchite dont j’avais souffert auparavant. Ce certificat fut agrée et l’on m’accorda un délai de 15 jours... que je transformai allègrement en un bon mois, avec l’espoir que l’on m’ait oublié. Hélas! il n’en fut rien et je dus me présenter à nouveau, escorté cette fois par un membre de la Direction de ce qui était encore mon lieu de travail.

Après m’avoir vertement tancé, le médecin Français (!) du Quai d’Orsay me reconnut apte à travailler pour le IIIème Reich. Me voilà donc, rue de Charonne, installé devant une lourde table en fer portant un chalumeau et, derrière moi, une bouteille d’oxygène, l’hydrogène arrivant par une prise spéciale à coté de cette bouteille.

Pour un jeune employé de banque à l’âme et peau encore bien tendres, le changement était d’importance : C’était le passage brutal du "col blanc" à la "salopette bleu-de-chauffe" ! La trentaine de garçons, plus âgés que moi venant de tous les milieux, sauf bancaire, ne concourait pas à arranger les choses. Néanmoins et tant bien que mal, mon apprentissage se fit, cahin-caha.

Un examen final sanctionnait le stage.

Nous le passions devant le directeur, le chef d’atelier et l’instructeur spécialiste en soudure de l’école, supervisés par un membre de la Société "AGFA" venu spécialement d’Allemagne pour la circonstance. Car nous devions tous être affectés à une usine de traitement de films "AGFA", sise en Saxe, appartenant au trust chimique I.G. Farben dont l’immense complexe de production était implanté à Bitterfeld, à quelques kilomètres de l’usine "AGFA" de Wolfen. Nous avions été aimablement prévenus que le superviseur allemand ne parlant pas français, nous bénéficierions de l’aide du chef d’atelier traduisant nos réponses. Donc, à condition que nos visages n’expriment ni doute, ni ignorance, on nous suggérait, en somme, de répondre n’importe quoi, de mentir avec sérieux et conviction. Ce que je fis, avec déjà la première manifestation de mon esprit frondeur, qui devait par la suite me valoir pas mal d’ennuis. Ayant sous les yeux un journal qui relatait une sombre histoire criminelle, (peut-être le début de l’affaire Pétiot), je répondais "crime" alors que la question était "soudure". Mais tout se passa le mieux du monde.. ce jour-là. Car arrivé en Germanie et après avoir été affecté à mon poste de travail, je m’aperçus que je n’étais pas soudeur, mais ouvrier non-qualifié, au salaire le plus bas ! L’explication arriva bien vite : Le superviseur allemand qui s’était déplacé pour nous jusqu’à Paris, vînt quelques jours après notre arrivée à Wolfen, nous souhaiter la bienvenue.. et il s’exprimait dans un Français parfaitement maîtrisé ! Ceci expliquait cela.

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Contrairement à la majorité des ouvriers étrangers, nous n’habitions pas au camp qui leur était réservé. Nous avions la chance d’être hébergés à 10 km de l’usine, dans une auberge réquisitionnée, ancien rendez-vous de chasse d’avant la guerre, un lieu charmant près de la Mulde à proximité d’un bois, chose rare dans cette partie monotonnement plate et cultivée de la Saxe.

Tous les jours, un car nous emmenait dès 5 heures du matin à l’usine et nous ramenait après 17 heures à l’auberge. Il fut d’ailleurs la cause, ce car, conjointement à notre trop grande jeunesse d’esprit, de nos premiers ennuis sérieux avec l’autorité : En effet, nous avions trouvé plus élégant et plus rapide de sauter l’un après l’autre par les fenêtre de nos chambres, toutes au rez-de-chaussée face à l’arrêt du véhicule, plutôt que d’emprunter le chemin normal qui faisait le tour de la propriété. Les élans répétitifs de trente gaillards jaillissant des fenêtres sans respect pour le bâtiment, provoquèrent pas mal de dégradations que nous ne faisions rien pour éviter. Pas étonnant donc, qu’au bout de 6 mois on nous ait rapatriés dans l’immense camp, commun à tous les travailleurs étrangers. Inutile de décrire ce camp, semblable aux camps de prisonniers de guerre, barbelés et miradors en moins.

Parlons du travail, qui aurait dû être notre principale préoccupation. En fait, nous n’éprouvions aucun entrain à travailler pour l’ennemi et notre souci majeur résidait dans la recherche de nourriture et accessoirement de tabac.

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Dans cette région de la Saxe, le nazisme n’avait pas été accueilli avec enthousiasme. Nos relations avec les indigènes n’étaient donc pas mauvaises, tout au plus indifférentes de leur part. Les ouvriers restaient neutres envers nous aussi longtemps que nous jouions le jeu en faisant un minimum de rendement. Mais nous avions "le diable au corps" et si nos petites actions de sabotage ne sont pas comparables à celles des prisonniers de guerre, des résistants de l’intérieur ou de l’extérieur, individuelles ou groupées, elles avaient le mérite de la spontanéité... et parfois, souvent même, de l’efficacité. J’avais 18 ans, esprit et coeur encore purs, hors d’atteinte des compromissions que la vie m’a si grandement appris par la suite.

Pour moi, l’Allemand était et demeurait l’ennemi, j’étais là par force et contre mon consentement, je n’avais signé aucun contrat de travail, il était donc normal que, dès les premiers jours, ma Résistance, si puérile et latente fut-elle, se manifestât. Ce fut le cas pour les cours de langue allemande organisés par l’autorité de tutelle qui les abandonna très vite devant le peu d’intérêt que nous manifestions à les suivre.

Chaque travailleur français ou belge était affecté, au titre d’apprenti, à un ouvrier Allemand qui lui apprenait le métier, cela aussi longtemps que l’Allemand n’était pas appelé à remplacer "la chair à canon" qui se raréfiait, laissant alors son poste de travail à son ancien apprenti.

Je fus donc, moi aussi, affecté au service d’un soudeur Allemand, parfaitement neutre à mon égard et n’ayant pour seul critère que le travail. Je n’avais pas "le profil du soudeur", même apprenti, étant tout juste capable de pousser le chariot de bouteilles de gaz et ne faisant aucun effort de volonté pour m’améliorer. D’où séparation rapide et sans regrets et, à partir de ce moment, toute une série de tentatives de la part de l’autorité de tutelle pour m’inculquer au moins les rudiments d’un métier :

La serrurerie, d’abord, avec prises d’empreintes de clefs et leur reproduction à la scie et à la lime. Fiasco complet !

Tuyauterie, ensuite, où tout semblait bien marcher tant qu’il s’agissait de couper les tuyaux, les remplir de sable, les chauffer à blanc, les cintrer, leur tarauder un pas-de-vis avec le tourne-à-gauche. Mais au moment de l’assemblage, échec total ! J’étais vraiment inapte à tout travail manuel quelque peu précis.

J’en vins donc à traîner dans l’atelier, coupant un morceau de fer pour l’un, chauffant au chalumeau une pièce pour l’autre, passant les étaux au papier de verre pour tous, balayant les emplacements de travail pour la plus grande gloire du Reich!  C’était l’atelier T.3 et il n’y eut aucun regret lorsque je le quittai pour l’attelier T.5, alors que, pourtant, depuis de nombreuses années, mes amis s’accordent pour me reconnaître un talent certain de bricoleur.

Mon transfert de T.3 à T.5 fut précédé d’un interrogatoire par le patron de T.3 à qui j’expliquais par l’intermédiaire d’un Belge bilingue (leur grand avantage sur nous) que ma profession d’employé de Banque ne m’avait pas formé à la manipulation d’outils de toutes sortes et encore moins à m’en servir pour faire quelque chose de cohérent. A mon grand étonnement, mes réflexions furent prises en considération et l’on m’affecta à un atelier de "cols blancs", le T.5, pour un "travail de haute précision, non manuel". En bref, il s’agissait de contrôler la précision des machine à perforer les films à l’aide d’un appareil semblable à un microscope binoculaire, travail propre et assis ! Ce fut la seule fois où je n’étais reellement pas apte pour faire le travail demandé, à cause de ma vision qui, même corrigée, ne peut accepter un effort simultané des deux yeux. Ce défaut ayant été reconnu, je n’eus aucun ennui. Mais je me suis retrouvé, de nouveau, en surnombre dans le service, jouant encore les utilités en poussant les chariots des ateliers aux laboratoires et vice versa. Je me pliais d’autant plus volontiers aux travaux de ce genre qu’ils n’apportaient strictement rien au rendement de l’usine. Oui, mais voilà, pour ce travail, il y avait les femmes Russes!

Alors, on essaya de nouveau de m’apprendre à travailler le métal avec précision : la queue d’aronde à cotes précises, traitée sur un métal de 10 m/m d’épaisseur, à la scie et à la lime, c’est un test parfait ! Pour ébaucher les contours, je disposais d’un rabot électrique avec lequel il faut à peine effleurer le métal. Un mauvais réglage du couteau risque d’en ébrécher le tranchant et, de plus, cela provoque un important "coup de bélier" aux bielles et aux rouages qui transmettent le va-et-vient au support du couteau. J’ai pu, dans ce domaine, répéter plusieurs fois la même opération sur des machines similaires.

Les scies électriques étant également très sensibles aux réglages, pas mal de lames n’y ont pas résisté! 

Les forêts sont, eux aussi, bien fragiles et je l’ai souvent prouvé!  Devant tant de maladresses, il fallut bien vite renoncer à me voir faire de la précision et l’on se sépara, une fois encore, de moi! Adieu, T.5 !

Bonjour, l’immense domaine de la chimie de la viscose !

On m’y affecte à un atelier de réparations.

Décidément, c’est une idée fixe de vouloir faire de moi un mécano !

Je me trouve dans une unité de fabrication de la rayonne : un hall immense, groupant d’importantes machines, composées pour l’essentiel d’un bassin de plomb contenant un liquide (acide sulfurique ou chlorhydrique ?) qui reçoit, par l’intermédiaire de tube en verre, la viscose passant au travers d’un filtre aux trous microscopiques. De ce filtre sort la viscose qui se solidifie à l’air sous forme de fil, aussitôt embobiné. Ces machines ont certains rouages en matière plastique (déjà) très dure, mais moins cependant que l’acier :

Quelques coups de tournevis bien appliqués font de jolis dégâts !

Quant aux tubes de verre, c’est fou ce qu’un marteau simplement tenu à l’horizontale peut en casser lorsque celui qui le porte marche le long de la machine !

J’ai été a plusieurs reprises l’auteur de ces sabotages et ce n’est que longtemps après que j’ai eu une pensée pour les femmes affectées à ces machines. J’espère de tout coeur qu’elles n’ont pas eu à payer pour moi.

J’ai dit plus haut que la viscose sortait, sous l’aspect de fil, de filtres en formes de capsules aux trous microscopiques ; des filières, en quelque sorte. Ces capsules étaient précieuses, non seulement par la minutie de leur fabrication, mais aussi et surtout par la matière du métal qui les composait : inaltérable et couleur or.

Elles vont jouer un rôle important dans mon action de sabotage.

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Nous étions fin 1944, l’Allemagne aux abois et le ravitaillement quasi inexistant.

Pour me procurer de quoi manger, j’ai saboté quelques tubes de verre et j’ai récupéré les fameuses capsules que je supposais être, sinon en or, du moins en plaqué. Cela, je ne l’avais jamais fait auparavant, me contentant de mettre hors service les tubes de verre.

Comme le "marché noir" était alors florissant, nous connaissions tous quelques travailleurs étrangers ayant une activité occulte qui les mettait en contact avec des Allemands pas trop regardants. Je confiais donc cinq capsules à l’un de ces intermédiaires. Elles me sont revenues quelques jours plus tard avec le commentaire suivant 

– Tes capsules ont flanqué une peur bleue à mon correspondant qui n’a même pas voulu les prendre en mains !

Déçu, car je comptais sur elles pour améliorer mon ordinaire, je les jetais dans la neige qui tombait en abondance. A la fonte de cette neige, mes capsules réapparurent sur le sol et furent vues par je ne sais qui. Quelques heures après, encerclement du camp par la police et fouille minutieuse des chambrées inspectées une à une à la recherche de "quelque chose que l’on avait repéré à un endroit où cela n’aurait jamais dû s’y trouver", comme chacun se le murmurait de bouche à oreille dans le camp ! Et parmi eux, il y en avait un qui n’en menait pas large, craignant d’être dénoncé par son "intermédiaire" car, se connaissant mal, on se méfiait tous plus ou moins les uns des autres.

Heureusement, la fouille n’eût pas de suite, sinon, aussi bien moi-même que les deux autres participants à l’opération, nous aurions été classés "Nuit et Brouillar" (à exterminer !)

La vie reprit son cours après cette chaude alerte.

On continua, en vain, de tenter de me faire exécuter toutes sortes de travaux minutieux, pour finir par se débarrasser de moi, à la suite d’un ultime essai, dont l’échec fut "la goutte qui fît déborder le vase".

C’était un travail que j’exécutai seul et pour lequel je mis un temps dépassant de beaucoup celui exigé. Cela me valut une amende de 40 Reichmarks. J’appris plus tard que cette amende était la porte ouverte à un jugement pouvant entraîner 6 mois de camp de concentration. La seule différence avec les déportés pour d’autres motifs, était que je n’aurais pas subi automatiquement de condamnation à l’extermination, il m’aurait suffi de pouvoir résister aux maladies, aux sévices et à la malnutrition pour en sortir !

J’ai connu deux Français qui eurent à subir ce sort, dont l’un de ma chambrée. Il a eu plus de chance que le second, un pauvre gars maigre comme on peut l’imaginer à son retour au camp, qui partit déterrer quelques pommes de terre dans un champ où le paysan aux aguets lui tira dessus à coups de fusil. Blessé à l’abdomen, il fut "soigné" à l’infirmerie du camp par un infirmier qui ne pouvait rien faire d’autre que de changer ses pansements et malgré que des Français étudiants en médecine, aient tenté d’extraire balle ou plombs de ses blessures, le commandant du camp avait refusé son transfert à l’hôpital, arguant que c’était un voleur.

Nos pétitions n’ont pu ébranler sa décisions.

Notre camarade mourut quinze jours environ après avoir été blessé. Et, toujours au titre "de l’exemple", ils ne fut accordé qu’aux seuls camarades de sa chambrée de l’escorter à sa dernière demeure, au cimetière de Wolfen.

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Toujours en ces temps de disette aiguë, (nous mangions des pissenlits cueillis aux bords des chemins, assaisonnés d’un peu d’acide acétique volé à l’usine), des Français partirent à l’assaut d’un moulin à blé que l’on voyait tourner à quelques kilomètres du camp. Revenus avec des sacs de blé qu’ils cachèrent sous le plancher de leur cabane, ils furent démasqués. Nous les avons vu partir à pieds pour Wolfen, menottes aux poignets et encordés de la première à la dernière menotte de leur pitoyable file. Nous avons appris qu’ils avaient été jugés et condamnés à Hall. Comme la fin de la guerre était proche, peut-être ont-ils eu la chance d’être libérés par les Alliés.

Quant à moi, après mon amende de 40 RM, je perdis toute trace de la sollicitude que les Allemands m’avaient accordée jusqu’alors, peut-être à cause de mon jeune âge (18-19 ans) peut-être plus encore à cause de mon type aryen, blond aux yeux bleus, visage un peu angélique d’enfant naïf... à faire pâlir de jalousie plus d’un S.S.

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Je fus dès lors muté au camp de punition de l’usine, sous la houlette d’un nazi pur jus, croix gammée à la boutonnière, brute épaisse ne ménageant ni les gifles, ni les coups de pieds au bas du dos. Avec sept camarades, dont un de ma chambrée, nous avons été affectés à la centrale électrique de l’usine.

Toutes les deux heures, un train de charbon venait déverser sur une grille en acier supportant la voie au-dessus d’un vide, le charbon qui tombait des flancs des wagons s’ouvrant alors. Le charbon passant au travers des trous de la grille était recueilli à l’étage en dessous, par un tapis roulant qui l’emmenait à la centrale.

Notre travail à nous consistait, à coups de pelles et de balais, à renvoyer dans les trous de la grille le charbon demeuré sur les rails ou sur les parties non-perforées de la grille. Bien entendu, entre chaque arrivée du train, des corvées supplémentaires nous étaient imposées.

Mais avec deux autres copains, nous avions trouvé une combine pour échapper à ces corvées : un puits dans lequel plongeait une courroie de transmission reliée à une roue. C’était notre asile où nous passions des heures à deviser, somnoler, rêvasser, jusqu’à ce qu’un coup de sifflet nous annonce l’arrivée imminente du train. Nous remontions, faisions notre travail de déblayage, puis, vite, retour au fond du puits : un délice, une sinécure! 

Hélas notre cachette fut bien trop rapidement découverte par le chef d’équipe et notre sinécure se transforma en cauchemar pendant un mois : par un froid de moins 10 degrés, nous devions et nous trois seulement, transporter à environ deux cents mètres, une à une des planches gelées, humides, lourdes, pleines de neige, pour les ramener ensuite, lorsque tout le tas avait été transporté, à leur point de départ !

Idem pour un monstrueux tas de briques...

Travail inutile, mais aussi pénible que possible : le bagne ! D’autant que nous avions l’interdiction absolue de nous réchauffer, ne fusse que quelques minutes, dans un lieu clos et cela dix heures par jour, sauf une demi-heures au repas de midi !

Un beau jour, voilà qu’une locomotive sort de ses rails.

Bien sûr, les trois parias sont réquisitionnés pour la remettre en place au cours de la nuit... Nous trois, perdus au milieu d’une cohue de spécialistes et de cheminots, ne comprenant pas la plupart des choses que l’on nous faisait faire, comme par exemple de consolider les traverses en faisant pénétrer sous elle à coups de masses force gravillons.

Plus nous en mettions, plus il fallait en mettre !

Cela ne semblait jamais ne devoir finir.

Comme il fait froid et qu’il pleut, nous profitons, l’un de mes copains et moi d’un petit relâchement d’attention dans l’équipe allemande pour nous éclipser et aller boire un ersatz de café, bien au chaud à la cantine la plus proche. Là, bien assis derrière une table, dans la quiétude du lieu, nous nous endormons.

Nous sommes réveillés au petit jour par notre maton !

Je n’ai jamais reçu pareille correction ; pieds et poings, tout lui est bon pour taper sur mon corps, n’importe où, de toutes ses forces... même un coup d’ongle faillit m’arracher un oeil qui larmoya pendant plusieurs jours !

Quant à mon camarade, il n’était pas plus frais que moi après la punition. Mais étrangeté du système germanique, soit que notre bourreau n’ait pas fait un rapport détaillé par crainte d’être mal jugé, soit défaut dans l’organisation, nous bénéficions quand même du jour de congé accordé pour effacer les fatigues de la nuit !

Ensuite, mon copain et moi, nous avons repris pendant quelques temps notre travail de bagnards et subi les sévices corporels quotidiens de notre garde-chiourme.

Pendant les trop rares heures de calme et de repos, au fond de notre puits par exemple, ou à la cantine où nous nous étions endormis, ou aussi dans notre chambrée, il m’arrivait de revivre par la pensée, la vision de l’arrivée des Allemands. Je revoyais l’exode massif des Parisiens fuyant Dieu sait où... puis le soir du 13 juin 1940 où, rentrant de la banque dans laquelle je travaillais encore avec 4 autres personnes laissées là par la Direction qui avait gagné Bordeaux avec l’ensemble du personnel, j’arrivai à la maison, visage et vêtements complètement noircis par la pluie chargée des suies des incendies des dépôts d’essence du Pecq, de Port Marly et de Colombes... puis, le 14 juin, mon départ pour la banque avec ma mère qui avait tenu à m’accompagner, la nouvelle de l’entrée des ennemis dans Paris s’étant répandue.

En effet, arrivés près du rond-point des Champs Élysées, nous sommes bloqués par un interminable défilé de troupes allemandes. Las de ne pouvoir traverser et d’être contraint de les regarder passer, j’ai l’idée d’essayer de prendre le passage souterrain de la station de métro Victor Emmanuel, rebaptisée depuis Franklin Roosevelt. Le passage était libre et je pus gagner à pieds mon lieu de travail pendant que ma mère retournait à la maison...

Puis, quelques jours plus tard, mon premier contact direct avec les Allemands : Ce jour-là, un officier ennemi accompagné de quelques soldats, se présente à notre chef et lui ordonne de lui ouvrir la salle des coffres réservés aux clients et de lui remettre la liste de ces derniers.

Mon chef obtempère, mais, très ému, ne parvient pas à bien manipuler ses clefs, s’embrouille dans les combinaisons, jusqu’à s’entendre dire par l’officier allemand :

– Vous êtes comme mes patients dans le civil, quand je leur demande de pisser, ils n’y arrivent jamais !

Enfin la porte de la salle est ouverte, l’officier et ses hommes y pénètrent, sauf l’un d’entre eux laissé en sentinelle pour nous interdire l’accès. Nous apprîmes plus tard que l’officier avait apposé des scellés sur certains coffres, principalement ceux réservés à des clients juifs.

Toujours entre deux punitions et corvées de mon travail de bagnard, il m’arrivait souvent de penser à ma mère et à ma grand-mère, ma seule famille, que je savais être restées à Paris, désarmées, désargentées, sans soutien ni point de chute, alors qu’on m’avait envoyé de force Outre-Rhin.

Je pensais aussi à quelques camarades que j’avais laissés dans ma paroisse de Ste Clotilde.

Qu’étaient-ils devenus ?

Ce n’est qu’à mon retour du Grand Reich vaincu que j’appris que les Mouvements de Jeunesse Scouts, Louveteaux, J.O.C.,J.E.C, Jeannettes et Guides avaient continué à fonctionner malgré tous les obstacles et que notre Paroisse avait même eu son groupe Indépendant, la J.I.C... qu’en 1942, son groupe de Défense Passive organisa, sous la houlette de l’Abbé Henin, un organe de Défense Sanitaire dont le poste fut transféré en 1943 au 118 de la rue de Grenelle, dans l’hôtel actuellement occupé par le Lycée Paul Claudel, puis rue du Bac, dans l’immeuble des Établissements Tailleur.

Ce poste connut son maximum d’activités en palliant le Service de Santé de la 2ème DB dont les éléments avancés avaient progressé tellement vite lors de la Libération de Paris, que le Sanitaire n’avait pu suivre. Et c’est celui de notre Paroisse qui donna les premiers soins à une cinquantaine de blessés et recueillit une vingtaine de morts. Il reste encore, au sol, en souvenir, la marque des plots en ciment entre les angles de la Basilique rue Las-Cases et les grilles, que les Allemands avaient coulés pour y planter des rails métalliques verticaux afin de condamner l’accès au quartier entre les rues de Bellechasse, de Bourgogne, Las-Cases et Martignac, protégeant ainsi un centre de transmissions allemand installé rue de Grenelle.

*

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Ces souvenirs personnels, bien sûr, les Allemands d’AGFA les ignoraient.

Un dimanche matin, alors que personne dans la chambrée ne travaillait ce jour-là, arrive un "flic" de l’usine. Je l’appelle ainsi par ignorance de son titre officiel et parce que c’était lui qui, tous les matins, faisait le tour du camp pour y débusquer les tire-au-flanc parmi les vrais malades et les conduisait ensuite à l’usine sans ménagements.

Donc, ce dimanche matin, il entre dans notre chambrée, appelle mon camarade de douleurs et un autre que nous n’avions jamais soupçonné d’être un "petit rigolo" et, bien sûr moi ! Il nous confisque nos Ausweiss de l’usine et nous ordonne de le suivre.

Même opération dans d’autres chambrées, jusqu’à ce que, à la tête d’un petit convoi de "supposées têtes brûlées", il nous fasse parcourir plusieurs kilomètres à pieds à travers la campagne et nous amène dans une petite gare où l’on nous explique que, devenus indésirables à l’usine, nous étions mis à la disposition des Chemins de Fer allemands. Et, dès lors, munis de pelles, nous devions vider les wagons des trains arrêtés le long d’un ravin, des gravats qu’ils contenaient et qui provenaient des restes de ce que furent des grandes villes comme Leipzig ou Hall, bombardées par les Alliés.

A la cadence de 10 trains par jour, nous avons fait ce travail qui s’ajoutait à la marche aller-retour du camp, dans une disette quasi absolue, jusqu’à ce que, parvenus à l’extrême limite de nos forces, nous décidions de ne plus retourner à ce super-bagne. Nous en aurions certainement subi les conséquences les plus dramatiques, si les Canadiens n’avaient pas eu l’idée lumineuse de nous délivrer !

Toute la chambrée, soit une vingtaine d’hommes, décida de partir à la rencontre du gros des troupes Alliées, que nous trouvâmes après deux jours de marche.

Les Américains nous prirent en charge et c’est en camion que nous fûmes conduits jusqu’à Hall. C’est là, après quelques jours d’attente, que nous avons fêté la Victoire tant espérée.

Enfin, après un mois de nouvelle attente, on nous rapatria en train, dans des wagons à bestiaux, sur une litière de paille. Mais j’en garde le souvenir du plus beau wagon du monde!

*

**

Au cours de notre voyage de retour, nous eûmes à déplorer la mort d’un séminariste français qui, à chaque arrêt, allait de wagon en wagon avec l’espoir d’apporter son aide en soulageant quelques misères cachées. A un redémarrage du train, il voulut sauter dans un wagon et rata son coup.

Que Dieu ait l’âme de ce vaillant soldat du Christ !

Pour ma part, pendant le lent retour vers Paris, je me remémorai tout ce que j’avais subi Outre-Rhin, notamment du fait du "flic de l’usine" qui m’avait, à cause de mes nombreuses récidives, "pris dans son collimateur". Au lieu de se contenter, comme il le faisait pour les autres tire-au-flanc qu’il dénichait, de me ramener à l’usine et de me noter dans son grand livre avant de me permettre de gagner l’atelier, il prît l’habitude, chaque fois que je me "planquais" pour ne pas aller au travail, de m’y conduire à coups de pieds et, dès l’arrivée, de me rouer de coups de pied de tabouret sur le dos. Bien entendu, ce cerbère ne tenait aucun compte du fait que si mes camarades touchaient chaque mois leur carte de ravitaillement, j’étais soumis au régime du "coup par coup" : "Tu travailles, tu manges... tu ne travailles pas, tu ne manges pas !". A mes privations de nourriture il avait constamment et impitoyablement rajouté ses coups.

Mes sabotages ne furent peut-être qu’une goutte d’eau dans un océan d’actions faites par d’autres. Mais j’ai la fierté d’avoir tout de même contribué à entraver sérieusement la production d’une usine ennemie, au point qu’aux punitions "professionnelles" s’ajoutèrent assez vite les punitions "financières", puis "alimentaires" et, pour finir, "corporelles" avant l’éviction.

C’est une chance quasi miraculeuse si j’ai échappé - d’extrême justesse - à l’ultime punition qu’était pour les déportés "Nuit et Brouillard", l’extermination.

J’ai mis un point d’Honneur à résister par tous les moyens dont je disposais, au travail pour l’ennemi contre ma conviction, contre ma volonté.

C’est probablement à cette dure école que j’ai appris, entre autres choses, qu’il est parfois plus difficile d’être courageux tous les jours, qu’héroïque une fois dans sa vie.

Paris, Novembre 1992

 

 

 

 

Si étrange que cela puisse paraître, ce combattant volontaire qui a traversé mille embûches sur terre et sur mer, passé trois ans de sa jeunesse à lutter contre le nazisme, pour la France, n'a même pas reçu la Médaille de la Résistance, cependant octroyée avec générosité à tant d'autres bien moins méritants.

Son récit corrobore une information que recherchait le professeur Catherine Ramouillet pour son "Livret d'une Enseignante" : Giono fut-il un Kollaborateur ou un résistant ? Lucien Garro fut accueilli avec une trentaine d'autres Résistants dans la ferme Giono du Comtadour, la ferme du même Giono qui déclarait publiquement: : "J'aime mieux être un Allemand vivant qu'un Français mort !". Nous pensons, quant à nous, que Jean Giono (dont le talent n'est pas en cause), ne fut ni un kollaborateur malgré son attrait pour le "retour à la terre" de Pétain, ni un Résistant, malgré l'asile de sa ferme prêtée à la Résistance. C'était un "anarcho-pacifiste" atypique dans la période décrite par les présents témoignages des Années Noires.

Marcel Allibert

Lucien Garro

Du sabordage à l'abordage

Je suis né à La Motte, dans le Var, en 1923. J'étais l'aîné de trois frères et d'une soeur. Mon père était un travailleur agricole, dur à la peine car il lui fallait subvenir aux besoins de notre famille. Il avait fait la guerre de 1914-18 comme muletier, ravitaillant de nuit en nourriture et munitions ses camarades, en première ligne du front, dans le secteur de Verdun. Il avait peine dix neuf ans lorsqu'il fit plus d'un an et demi à Verdun. Natif de Fréjus, il y fut rappelé le 4 septembre 1939 pour effectuer les réquisitions en chevaux et en matériel pour l'Armée. Comme nous étions alors en plein travaux des vendanges, c'est ma mère qui prit la place de mon père. Elle devint le chef de famille, et cela pendant toute la durée de sa mobilisation, jusqu'à la débâcle de mai-juin 1940.

Bien sûr, j'étais aussi contraint de travailler, non à Fréjus mais à La Motte, car le patron de mon père avait profité de son absence pour le "virer". Il a fallu attendre la Libération pour que mon père puisse toucher, enfin, des dommages et intérêts pour ce licenciement abusif : 2.500 francs à l'époque !

Je pense qu'il est inutile de spécifier à quel point la période, septembre 39 juin 40, fut pénible pour ma mère et nous parut longue, bien longue, à nous tous. De même, il me parait superflu de préciser que mon père croyait dur comme fer que les Allemands finiraient par perdre cette guerre. C'est ce qu'il répétait à ses copains de son âge lorsqu'ils parlaient entre eux des événements ou discutaient de l'actualité. Sa foi en la victoire finale m'avait tellement impressionné que je mûris jour après jour une idée qui me trottait par la tête : "Je devais participer au combat pour cette Victoire!".

Or, je connaissait à La Motte un buraliste natif de l'est de la France, viscéralement anti-allemand et son fils Besson, quartier-maître sous marinier dans la Marine Nationale. Je parlais à ce dernier de mon désir de combattre et il me donna le conseil suivant: :

– Lulu, si tu veux te battre contre les nazis, il faut que tu t'engages dans la Marine à Toulon. Car bientôt, nous allons passer en Afrique du Nord et rejoindre De Gaulle.

Je tournais et retournais ce projet dans ma tête pendant un mois puis, un matin, je déclarai brusquement à mes parents :

– Je vais m'engager dans la Marine, à Toulon.

Mon père, alors, me dit simplement :

– C'est très bien, cela ! Tu as une bonne idée ! Nous irons ensemble à la gendarmerie du Muy pour faire les démarches.

Ce qui fut fait et cinq jour après, je suis convoqué à la gendarmerie pour y signer mon engagement. Là l'adjudant de service me conseille :

– Petit, si tu veux vraiment la bagarre, il faut que tu demandes à être embarqué à bord. Sinon, tu resteras à Toulon.

Je suis son conseil et je peux embarquer à bord, sur le porte-avions "Commandant Teste" où je fais mes six mois de classes et d'où je sors à la fin Matelot Breveté 1ère classe, cuistot et canonnier-pointeur en défense antiaérienne.

C'est à ce titre que le 1er Juillet 1942, je suis affecté sur le croiseur "Algérie".

C'était un navire amiral qui arborait la marque de l'Amiral Émile Delacroix et mouillait juste à coté du cuirassé "Strasbourg" qui avait à son bord l'Amiral Delaporte, commandant en chef de toute la flotte de Toulon. On effectuait des sorties en mer, malheureusement limitées par le Gouvernement de Vichy.

Fin octobre 1942, une réunion nocturne secrète regroupa sur le croiseur "Algérie" la quasi totalité des commandants des bâtiments et des forts de la rade de Toulon. Vers les quatre heures du matin, l'Amiral en personne me réveille et m'ordonne :

– Petit, réveille toute la cuisine, sers-nous un café très chaud et la goutte et, ensuite rassemblement de nuit !.

Au rassemblement, les amiraux et les commandants en chef nous font un bref discours qui peut ainsi se résumer :

– Les gars, écoutez bien ! L'Armée Allemande va nous occuper. Il faudra se rendre avec armes et bagages. Mais on peut encore s'en sortir si on est tous d'accord. Vous, les équipages, mettez-vous d'accord entre vous sur chaque bâtiment !.

C'était la porte grande ouverte à des discussions sans fin, âpres et passionnées : Beaucoup de copains ont été mis aux arrêts ou en prison maritime. Mais cela n'a pas empêché le mouvement de s'étendre et une majorité des équipages de se prononcer contre la rédition aux Allemands.

Le 13 novembre 1942, toutes la hiérarchie, amiral, contre-amiraux, commandants de bord, donnent l'ordre de pousser les chaudières des bâtiments à "90 minutes/pression", c'est-à-dire à permettre la sortie de la rade de Toulon en 1h30.

Du 14 au 27 novembre, les réunions se succèdent, notamment à bord du croiseur "Algérie", car "Mimile", notre Amiral, était à 100 pour 100 pour rallier l'Afrique du Nord. Mais la vie devenait très dure à bord, à cause de neutres et de ceux qui préféraient se rendre aux Allemands, contre l'avis de la majorité.

Le 27 Novembre, à 3h21, branle bas de combat à bord de l'"Algérie", en tenue de combat.

Réunion sur la plage arrière du navire, où "Mimile" nous dit :

– Puisque nous ne pouvons pas passer de l'autre côté, on va se saborder. Avant que les Chleuhs nous aient tout cassé à bord, ouverture de la cambuse, du tabac et habillement !.

A 4h04, le ciel de Toulon s'illumine comme en plein jour : c'est l'attaque des troupes allemandes sur les bateaux qui sortaient de tous les côtés, tandis que les forts explosaient, tout cela dans une pagaille et une panique indescriptibles.

Alors, les équipages ont mis pied à terre, supérieurs en tête, même ceux qui voulaient rejoindre l'Afrique du Nord, car les explosions et les incendies embrasaient tout, autour d'eux.

"Mimile" brandissait une grande Croix de Lorraine.

Il fut vite embarqué par les Allemands, puis déporté.

Il mourut à 67 ans, en déportation.

C'était un grand et brave marin.

Nous, les petits, on nous a d'abord parqués en vrac, puis libérés à 9h30 et renvoyés dans nos foyers avec ordre de se faire inscrire dans nos mairies respectives pour la mise à jour de nos papiers ou convocations ultérieures éventuelles.

Le 5 décembre 1942, les gendarmes du Muy viennent me chercher au domicile de mes parents. Ma mère leur indique la terre sur laquelle je travaillais avec mon père. Là, ils veulent me faire signer un document par lequel je me portais volontaire pour servir comme cuisinier sur un cargo allemand.

Je refuse immédiatement et ils repartent.

A peine dix minutes plus tard, alors qu'avec mon père nous discutions de la situation, le brigadier revint, tout seul, pour m'avertir :

– Petit, taille-toi vite ! on va revenir te chercher !

En accord avec mon père, je suis parti aussitôt.

C'est sur cette dernière image que se termine pour moi le sabordage de la Flotte à Toulon.

Pour l'abordage, il me faudra attendre janvier 1945, plus de deux années d'aventures, non plus sur mer, mais sur "le plancher des vaches", à tirer des bordées tous azimuts.

Donc, le 5 décembre 1942, me voilà quittant ma famille pour rejoindre un oncle habitant Draguignan, route de Figagnières. Par l'intermédiaire d'une famille espagnole qu'il connaissait, je tente de passer par l'Espagne pour rejoindre les F.N.F.L., les Force Navales Françaises Libres. Hélas, arrivé à la frontière, j'apprends que le passeur s'était fait prendre. D'où, retour à la case-départ, à Draguignan.

Au bout d'une quinzaine, mon oncle m'inscrit sur une boite d'allumettes, l'adresse d'une famille Jean à Bras-d'Asse, dans les Basses-Alpes. Il me remet une musette, avec un litre de vin, un peu de pain, 200 francs de l'époque et une hache. Je pars donc à pieds avec ma musette et ma hache, comme si j'allais à une coupe de bois.

Au cours de ma randonnée, j'arrive au bas de Moustiers et là, j'y trouve un brave homme assez âgé, qui me dit :

– Toi, petit, tu cherches un refuge quelque part pour la nuit !

Il me conduit chez lui, me fait manger, puis coucher dans le grenier en m'avertissant qu'il me réveillerait de bonne heure.

Le 6 décembre, à 4h30, le brave homme me réveille : on boit le "café d'orge", une bonne goutte de marc. Il me remplit un panier de vivres, puis attelle une charrette et "hue, cocotte" route de Puimoisson vers une de ses lavanderaies. Il m'indique alors le chemin de Bras-d'Asse et me remet un mot de sa part pour "frère Paul".

J'arrive à la ferme de "frère Paul" à qui je remets les deux mots d'introduction : celui de mon oncle et celui du "pépé". Là, on me donne une bêche et direction la rivière de l'Asse au bord de laquelle on me montre une vieille masure où il y avait un lit avec une paillasse, deux casseroles et quelques autres bricoles, en me disant : "Voilà ta baraque!". On m'explique ensuite comment arroser les plants de tabac qu'on y cultive, en me recommandant bien de ne pas en prélever même une seule feuille, car tout est contrôlé sévèrement ! On me recommande enfin, au moindre bruit suspect, de me réfugier dans le cabanon de la pompe. Avant de me quitter, on me promet de m'apporter à manger et peut-être de m'amener des copains ?

Au bout de 4 ou 5 jours, "frère Paul" me remet une autre hache et me dit: 

– Tu couperas le bois au bord de la rivière, ça te changera un peu.

Puis, vers les six heure de l'après midi, il revient avec un grand blond de mon âge, natif de l'Est de la France. Présentations. On fume une gauloise et nous voilà à deux pour couper du bois. Mais mon nouveau copain n'en n'avait guère l'habitude et ça se voyait!  A la tombée de la nuit, on allait pêcher à la rivière pour améliorer l'ordinaire.

Cette vie dura jusqu'au 22 octobre 1943

Le 23 octobre, à 10 heures du soir, réveil en sursaut :

– Gendarmerie ! Levez-vous, mais n'opposez aucune résistance ! on vient vous chercher !

Nous obtempérons et un adjudant avec trois gendarmes à vélo nous emmènent à la gendarmerie d'Oraison. A l'arrivée, café et coucher, avec pour consigne: "Pas de bruits! on verra demain !".

Le lendemain, vers 3 heures de l'après midi, départ pour La Brillanne, menottes aux poignets. Arrêt au Café de la Gare où le patron nous fait passer derrière les gendarmes, nous libère des menottes qu'il leur rend, puis nous met à l'abri.

Vers les 7 heures du soir, arrive une grosse bagnole noire à gazogène qui nous embarque tous les deux : Direction Manosque où on nous dépose au Bar Pernod. Le chauffeur entre le premier et dit à un petit monsieur brun assez élégant : "Voilà les colis!". On entre dans l'arrière salle. Interrogatoire et repas. Le patron du Bar était Monsieur Vial dont nous avons su plus tard qu'il était l'adjoint au chef départemental des Basses-Alpes, Martin Bret. Le chauffeur de notre taxi était un certain "Monsieur Berger", fusillé à la Libération pour "marché noir outrancier".

La même nuit, nous dormons à l'église, derrière le choeur et nous y passons encore tout le lendemain.

Le soir, départ dans la voiture noire à gazo, direction Banon.

Marche à pieds pendant 3 heures, puis arrivée au Comtadour, dans une ferme appartenant à Jean Giono, qui abritait une trentaine de garçons venant de tous les horizons. Beaucoup étaient encore revêtus de la tenue verte des chantiers de Jeunesse. On couche tous sur du foin, dans un vaste grenier.

Après quelques jours, formation en groupes. Je tombe dans un groupe comprenant entre autres, Pierre Colomb alias Lhinquiet, Bayard alias Pilou, Gino Mandini alias Mandolo et Nellianto Gérardini alias Fidélio. On part tous habiter une maison forestière au dessus du Barrage de La Laye à côté de Forcalquier. C’est Marcel Dumas qui nous ravitaille la nuit, deux ou trois fois par semaine.

Encore quelques jours puis "ordre de descendre au bas de la route" pour faire connaissance de notre chef Denis Rostagne, grand mutilé de 14/18, qui nous met tout de suite dans le bain :

– On n’est pas ici pour jouer aux campeurs ou faire des conneries. On est ici pour se préparer à bien se battre pour la libération de la France !

C’était un spectacle émouvant que d’écouter cet homme qui avait perdu ses deux jambes dans l’autre Grande Guerre, planté droit sur ses prothèses et ferme sur ses deux cannes, nous parler avec ardeur et passion de se battre pour libérer la France !

Un mois plus tard, dissolution du Groupe par mesure de sécurité. Moi, Garro Lucien alias La Motte, je suis placé chez Émile Girard, alias Meunier, à Manne, tout près de Forcalquier. J’y prépare les emplacements pour les parachutages et suis chargé de l’écoute de Radio Londres, pour celui des messages concernant le terrain sur le plateau de Sigonce : " Quand reviendra le temps des cerises" et pour lequel le responsable était Alfred Cricelli, alias Lecourt.