Madeleine QUESQUE Roger
GARRO Lucien
ESPOSITO Joseph
ALLIBERT Jean-Marc -
ALLIBERT Marcel
PETIT René
137
Témoins des années noires
Guerre 1939 - 1945
Témoignages
Nice - Mai 1995
Analyse des témoignages
Écriture : 1993 - Édition Mai 1995 - 90 pages
POSTFACE de Michel EL BAZE
Jai tenu à ce que le témoignage de René Petit soit le dernier de ce recueil parcequil ma rappelé que,
moi aussi,
javais vécu des événements racontés dans le premier volume de cette collection qui montrent que,
si datroces Crimes de Guerre,
si dépouvantables Crimes contre lHumanité, furent commis
"Tous nétaient pas des barbares".
I have held to what the testimony of René Petit is the last of this collection because it has me reminded that,
me also,
I had lived events told in the first volume of this collection that show that,
if atrocious Crimes of War,
if dreadful Crimes against Humanity, were committed
"All were not barbarians".
Es war mein Wunsch, daß der Bericht von René Petit der letzte dieser Sammlung sei, denn
auch ich,
habe die Ereignisse, die im ersten Buch erzählt sind, miterlebt und die zeigen, daß,
wenn schreckliche Kriegsverbrechen,
wenn entsetzliche Verbrechen gegen die Menschenrechte begangen wurden, doch
"Nicht alle waren Barbaren".
Nice, le 30 Septembre 1993
M. Marcel Allibert
LHarmas des Claux
04360 - Moustier Ste Marie
Objet Les guerres du XXe siècle à travers les témoignages oraux.
Mon cher camarade,
Je te remercie vivement de lenvoi de ton Bulletin de Liaison n° 93/3 que jai lu avec autant de plaisir que les précédants et retrouvé le passionné que jai découvert en 1988 et en 1989 lors de lédition de tes témoignages n°54 et 64 de notre collection.
Témoignages que jai lus, et relus, bien sûr, édition oblige, avec une émotion exceptionnelle, renouvelée ces nuits dernières par mes re re lectures de ce que tu exprimais notamment dans tes avant-propos.
Javais alors et encore maintenant, découvert un humaniste, mon frère. Lui, issu de la France profonde, moi, venu dailleurs, tous deux partageant le même amour naturel de notre Pays; intransigeants sur le respect de la règle héritée de notre culture commune. En bref, deux citoyens ordinaires, comme le sont tant dautres mais en harmonieuse osmose bien que si loin lun de lautre qui vibrent et communient à linvocation des mêmes sentiments.
Tu comprendras alors combien la lecture de ta "Brève Introduction" que je reproduis ci-après me laisse pantois
La vérité historique est mise à mal et risque, à terme, dêtre mise à mort, par deux catégories de falsificateurs : les RÉVISIONNISTES qui nient tout ou partie des "Camps de concentration" et des "Combats de la Résistance" et les HAGIOGRAPHES d'un stalinisme périmé ou d'un judaïsme exacerbé qui tendent à accaparer à leur seul profit l'action réelle que leurs favoris ont eue dans ces deux aspects de la SECONDE GUERRE MONDIALE. Cette falsification atteint souvent un degré tel qu'elle a pour résultat de rejeter "à la poubelle de l'Histoire" tous ceux qui n'étaient pas leurs frères de race ou de religion ou leurs camarades de Parti : d'où la différence légalisée entre "crimes de guerre" et "crimes contre lHumanité", justifiant un Jugement à deux vitesses, donc inéquitable.
Que faire ?
Serais-je capable de maîtriser les pulsions de mon judaïsme exacerbé lorsque jécrirai ma postface ? Je ne sais !..
Mais je me devais de te dire immédiatement ma réaction épinière que ma raison ne peut aujourdhui maîtriser.
Je reste, fraternellement, ton camarade.
Michel El Baze
PréFACE de Marcel allibert
Les Anciens Combattants qui avaient vingt ans en 1914, étaient centenaires en 1994, l'année du cinquantenaire de la Libération du Territoire.
Ceux qui avaient vingt ans en 1944, sont septuagénaires !
C'est dire à quel point les Témoins oculaires des deux dernières guerres mondiales voient leurs rangs s'éclaircir, s'amenuiser, se dissoudre .
Dans deux décennies, il ne restera guère que leurs récits pour authentifier l'Histoire . Sinon, le monument de la Mémoire collective restera inachevé, in aeternam !
De facto, le combat que l'Enseignant mène encore à lÉcole pour la sauvegarde de la Mémoire du souvenir connaîtra le même sort.
Révisionnistes et hagiographes de tous ordres pourront alors falsifier l'Histoire en toute impunité : les Témoins auront disparu, après avoir, pour ceux qui sont demeurés silencieux, manqué à leur Devoir, failli à leur Mission .
Et les enfants de leurs enfants auront, à tout jamais, une vision fausse du Passé vécu par leurs Aïeux et de tout un pan de l'Histoire de leur Patrie, dont ils devront supporter cependant les conséquences inéluctables.
C'est ainsi qu'un Peuple se coupe de ses racines et finit, esclave anonyme, dans l'inévitable écroulement des empires usurpateurs de lHistoire.
Á chacun d'agir, tant qu'il est encore temps : c'est-à-dire vite, très vite !
La Mort n'attend pas !
The Ancient Combatting that had twenty years in 1914, were centenaries in 1994, the year of the cinquantenaire of the Liberation of the Territory.
These that had twenty years in 1944, are septuagenarian !
Is told it to what extent ocular Witnesses of the last two wars world see their ranks to lighten, dwindle, dissolve.
In two decades, it will remain that their accounts to authenticate the History. Otherwise, the monument of the collective Memory will remain unfinished, in aeternam!
De facto, the combat that the Teacher leads again to the School for the safeguard of the Memory of the souvenir will know the even leaves.
Révisionnistes and hagiographes all orders will be able then to falsify the History in all impunity: Witnesses will have disappeared, after having, to these that are resided silent, lacked to them to have, failed to their Mission.
And children of their children will have, to all ever, a vision falsifies the Past lived by their Forefathers and whole a tail of the History of their Homeland, of which they will have to support however inescapable consequences.
It is as well as a People cuts its roots and finishes, anonymous slave, in the unavoidable collapse of usurper empires of the History.
To each to act, so that it is again time : it is-to-tell rapidly, very rapidly!
The Death does not wait!
Die "Anciens Combattants" die Kriegsteilnehmer die 1914 Zwanzigjährige waren, wären 1994 Hundertjährige, am fünfzigsten Jahrestag der Befreiung Frankreichs.
Diejenigen die 1944 Zwanzigjährige waren, sind jetzt Siebzigjährige.
Dies drückt klar genug aus, wie sehr sich die Reihen der Augenzeugen der beiden letzten Kriege gelichtet haben.
In zwei weiteren Jahrzehnten b1eiben nur noch ihre Berichte, um die Geschichte zu bezeugen. Ohne ihre Aufzeichnungen wird die allgemeine Geschichtsdarstellung auf immer unvollendet bleiben.
Der Kampf, den die Lehrer im Unterricht führen, um die Geschichte zu bewahren, wird dasselbe Los erfahren.
Revisionisten und Geschichtsschreiber aller Art können dann die Geschichte verfälschen, denn die Augenzeugen sind verschwunden, die, denen gegenüber, die in ewigen Schweigen gehüllt sind, ihre Pflicht versäumt hatten.
Und die Kinder ihrer Kinder werden eine falsche Sicht der Vergangenheit, die von ihren Vorfahren durchlebt wurde, gewinnen. Eine falsche Sicht auch einer Epoche ihrer Geschichte, deren Konsequenzen sie aber zu tragen haben.
So kann sich ein ganzes Volk von seinen Wurzeln lösen und nimmt im anonymen Sklavendienst am unvermeidbaren Zusammenbruch der Reiche der Geschichte teil.
Jeder muß handeln, solange es noch Zeit ist.
Das heißt sehr schnell !
Der Tod wartet nicht !
Table
Préface 1Germaine Brosson
LExode en Auvergne en 1940 9
Madeleine Petit - Villiard
LOccupation en Ile-de-France 14
Roger Quesque
Sabotages au S.T.O. 25
Lucien Garro
Du sabordage à l'abordage 41
Joseph Esposito
Torpillage en Méditerranée 47
Jean-Marc Allibert
Mon père, un soldat de l'ombre 51
Marcel Allibert
Articulation du Réseau Phénix 57
René Petit
Tous nétaient pas des barbares 69
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
Le remarquable "Livret de l'enseignante" que notre amie Catherine Ramouillet nous autorise à reproduire ci-après, nous semble important pour maintenir auprès des étudiants, la Mémoire. Il met bien l'accent sur le double aspect "intellectuel" et "antisémite" de la collaboration. Toutefois, aux yeux des survivants de la Résistance, il faudrait que quelques heures de plus soient consacrées à l'enseignement de la 2ème Guerre Mondiale, afin d'avoir le temps de mieux encore préciser aux étudiants d'autres aspects de cette histoire : les Tziganes, les socialistes, les francs-maçons, les réfractaires au S.T.O., entre autres, furent soumis aux mêmes déportations que les Juifs et les Communistes... les nazis englobant tout cela dans le terme plus général mais aussi méprisant de "Terroristes". Ils fusillaient d'ailleurs sans jugement, de la même manière les Maquisards pris les armes à la main, qu'ils soient F.T.P., A.S. ou O.R.A., chrétiens, juifs, musulmans ou athées, sans même évoquer les otages pris au hasard ou les massacres collectifs perpétrés généralement par les S.S.
Enfin, à la Société Collaborationniste s'opposa âprement la Société de Résistance où se mêlaient écrivains, militaires, politiciens, prêtres, cadres supérieurs aussi bien que "gens du peuple", ouvriers, paysans, artisans, employés, etc. C'est cette "coupure en deux" de la "Société France" qui a laissé des traces profondes et risque de perdurer longtemps encore. Et c'est peut-être cette notion de "fracture sociale" que l'auteur de Livret pourrait, dans la mesure où elle le juge à la fois utile et possible, moyennant des horaires appropriés, intégrer dans son Livret qui, par ailleurs, est en tous points étonnamment remarquable pour un auteur de la 3ème génération des "enfants de la Guerre" que l'on doit, sans hésiter, féliciter très vivement.
Catherine Ramouillet
Montpellier, Septembre 1992
Je suis fille et petite fille de Résistants, épouse d'un fils de Déporté mort en déportation. Professeur d'histoire, j'ai donc enseigné l'histoire de la 2ème Guerre Mondiale à des élèves qui en ignoraient souvent tout. Je n'appartiens moi-même qu'à la 3ème génération des enfants de la guerre, cette guerre que nous n'avons connue, pour les plus jeunes d'entre nous, qu'à travers les récits des Anciens.
Pour nous aider dans l'enseignement de cette période de l'histoire, je me suis appuyée, en rédigeant mon "Livret", sur les note de Monsieur Drouin, professeur d'université, spécialiste de la question allemande et auteur de préparation à l'agrégation : plus de 1.000 pages à l'usage des étudiants et une bibliographie de plus de 300 ouvrages spécialisés.
J'ai complété ma documentation par l'ouvrage de Claude Bellenger : "La presse clandestine 1940-1944" et la lecture de nombreux périodiques à l'usage des enseignants.
J'ai dû, en outre, gérer le fait que l'histoire de la Seconde guerre Mondiale est enseignée environ 6 heures par an en 3ème et en 1ère, ce qui est bien peu pour éviter que le combat pour la mémoire du souvenir ne soit perdu à l'école, à l'heure où grandit en France et en Europe le danger d'un "révisionnisme" ayant pour but de nier la réalité des faits historiques et de falsifier l'histoire.
Il est évident que, sur les bases mnémotechniques de mon Livret, je tiens un discours différent à mes élèves selon qu'ils sont de 3ème ou 1ère, ces derniers ayant assez souvent une "culture extra-scolaire de la Guerre".
Aux premiers, je traite en quelques "séquence chocs" de la France pendant la Guerre: l'Armistice, avec le choix de la collaboration (images vidéo à l'appui, dont l'entrevue de Montoire où tout est déjà décidé), les mécanismes de la collaboration, la Résistance (à lier avec l'année-clé de 1942 : entrée en guerre de l'URSS)
Avec les seconds, je peux aller beaucoup plus loin et leur parler des "Mythes dans la France de l'avant guerre" : mythes du peuple élu, de la race, de l'anti-France, de la terre, de la femme (moderne et émancipée). Mythes internationalistes de la conspiration, de la décadence, du chef, du père-sauveur, de l'autorité, du pouvoir fort... tous ces Mythes charriés par la Culture de l'époque pouvant expliquer, éclairer, illustrer bien des épisodes de la Guerre.
Le Livret
La France de l'époque, c'est pour nous, d'abord un paysage intellectuel, une "élite" qui perd ses valeurs :
- Charles Maurras de l'Académie Française (1938) qui soutient la Milice de Darnand en 1943.
- Brasillach séduit par l'Allemagne nazie, qui collabore dans "Je suis partout" jusqu'en 1943 et se déplace même au Congrès de Nuremberg.
- Jean Giono qui déclare: "J'aime mieux être un Allemand vivant qu'un Français mort".
De l'autre coté, d'autres hommes :
- Eluard qui fabriquait des bombes incendiaires pour les Francs Tireurs tout en continuant d'enseigner au Collège de France et dont la femme, Irène, activiste, dut s'enfuir en Suisse.
- J.P. Sartre et Picasso qui font partie de la Résistance intellectuelle.
D'autres sont aux U.S.A. ou en Angleterre, exilés mais non inactifs, tels Druon et Kessel qui écrivent le "Chant des Partisans".
Et puis, il y a la société française compromise dans la collaboration.
Un exemple épouvantable : La politique antisémite depuis le 13 juillet 1942 (13.000 Juifs au Vélodrome d'hiver). Louis d'Arquier de Pellepoix est Commissaire aux Affaires Juives depuis mars 1942. Lui et son adjoint Antignac trouvent que la politique de Vichy est trop tiède. Au total, 60 à 65.000 Juifs (étrangers pour la plupart) ont été déportés, en plus des 6.000 qui étaient citoyens Français. 2.000 au total son revenus des camps de concentration. Le Commissariat aux Affaires Juives à collaboré avec le colonel S.S. Oberg chargé par Himler de déporter 100.000 Juifs vers le camp d'Auschwitz.
La France n'était pas prévue dans le programme allemand qui voulait "purifier l'Europe". La France devait n'être qu'un dépotoir : 56.000 Juifs venus d'Allemagne en octobre 1940.
Le gouvernement de Vichy entérine les mesures antisémites des nazis.
D'abord, les Quotas (mesures économiques : 39.000 affaires juives ont été liquidées ou reprises par des "aryens" en 1943), ensuite, les Déportations : des 100.000 Juifs demandés par Himler, 76.000 furent envoyés.
Au total, selon Serge Klarsfeld, 75.721 Juifs sont partis en 76 convois du 27 mai 1942 au 31 juillet 1944, surtout depuis Drancy et le Bourget jusqu'à Auschwitz. Sur 70.000 personnes connues, 10.000 avaient moins de 18 ans. Il y avait parmi elles 23.000 Français, dont 14.469 de vieille souche, les autres étant naturalisés de fraîche date et 4.700 étrangers (Allemands, Polonais, Russes, Roumains).
Sur les 75.721, la majorité ont été tués presque tout de suite.
Sur les 28.754 qui ont été "sélectionnés" (20.713 hommes et 8.037 femmes), 2.500 seulement sont revenus.
Si je cite ainsi tous ces chiffres bruts, ce n'est point par esprit maniaque, mais parce que ce sont ces chiffres qu'il ne faut jamais cesser de rappeler, à l'infini, dans toute la sécheresse de leur monstruosité... pour ceux qui doutent, ceux qui ne savent pas et contre les "criminels révisionnistes".
Ce qui a sauvé ce qui nous restait d'Honneur, ce fut une Résistance d'autant plus glorieuse qu'elle s'exerçait contre un ennemi terrible, une barbarie monstrueuse. Sa Force : Le courage contre des collaborateurs et des nazis qui n'étaient que des lâches.
La rose et le réséda d'Aragon
|
Sur mes cahiers d'écolier Sur mon pupitre et les arbres Sur le sable et sur la neige J'écris ton nom |
Et par le pouvoir d'un mot Je recommence ma vie Je suis né pour te connaître Pour te nommer : Liberté |
La presse de la Résistance fut active:
Valmy: plus de 100.000 exemplaires en août 1941,
Combat (de Claude Bourdet et Henri Fresnay) : 40.000 en mai 42, 300.000 en 1944,
Franc-Tireur : 165.000 exemplaires en moyenne,
L'Humanité qui perdit près de la moitié de sa rédaction, victime de la répression de Vichy et des Allemands.
La Répression allemande sur la Résistance fut lourde :
Du point de vue des communistes résistants, le chiffre de 60.000 fusillés apparaît comme probable selon David Calite.
Le rôle des F.F.I. des F.T.P. et de lO.R.A. dans la Libération de la France fut important : 27 à 30.000 furent fusillés, 150.000 disparurent dans les camps, 24.000 furent tués au combat.
Pour terminer, je citerai les noms dont l'Histoire conservera la mémoire en plus de tous les anonymes qui ont risqué leur vie et souvent l'ont perdue, pour l'unique cause:
- Danielle Casanova et Maie Politzer ("jeunes Filles de France"), mortes en déportation en 1943.
- Journalistes fusillés ou emprisonnés: Gabriel Peri, Roger Pironneau, Jacques Decour, Marianne Cohn-Colin (fusillés), Pierre Brossolette (suicidé), Max Jacob, Benjamin Crémieux, Robert Desnos (morts en déportation).
- Jean Cassoli, J.P. Han, Claude Aveline (Comité national de Salut Public) organisation détruite en février 1941 et les chefs fusillés au Mont Valérien.
- Commandant Heurteaux, Colonel Touny-Langlois (arrêté en 44), Maxime Blocq-Mascart (O.C.M.)
- Lecompte-Boinet, Ingrand, Pierre Arrighi, Jean de Vogüe (C.D.L.R.: Ceux de la Résistance).
- Louis Vallon, Christian Pineau, Charles Laurent, Gaston Tessier, Jean Cavailles, Samuel Aubrac, Georges Zérapha, Albert Koman (Libération Nord, dite "Libé-Nord")
- Pierre Villon (Front National).
- Jean Moulin et Georges Bidault (C.N.R. : Conseil National de la Résistance)
- Henri Frenay (Combat, puis Armée Secrète), de Menthon, Ed. Bourdet, P.H. Tettgen, A. Moreau, Paul Coste-Floret, Maurice Ingrand, J.G. Bernard, J. Renouvin, Guillain de Benouville (Combat).
- Emmanuel dAstier de la Vigerie, Samuel Aubrac, Brunschwig-Bordier, Pierre Vienot, Eugène (dit Claudius) Petit, Robert Lacoste et Marcel Poimboeuf (Libération)
- J.P. Lévy, Georges Altman, E. Peter (Franc Tireur).
Les membres du C.N.R.
- Mouvements Zone Sud : Pascal Copeau (Libération), Aubin (Combat), C. Petit (Franc-tireur).
- Mouvement Zone Nord : Colonel Touny (OCM), Ch Laurent (Libé-Nord), P. Villon (Front National), Lenormand (C.D.L.L), Lescompte-Boinet (C.L.L.)
Les représentants des tendances politiques :
- Mercier (P.C.F.),
- Le Troquer (SFIO),
- Rucard (Radicaux socialistes),
- Bidault (Démocrates Chrétiens),
- Laniel (Alliance Démocratique),
- Debu-Bridel (Féd.Rép),
- Saillant (C.G.T.),
- Gaston Tessier (C.F.T.C.),
- Yves Farge (Comité d'Action contre la Déportation),
- Claude Bourdet (N.A.P. : Noyautage des Administrations Publiques),
- Pierre Ginsburger-Villon (Comac: contrôle des F.F.I.),
- Général de Jussieu Pontcarral (Chef dÉtat-major des F.F.I., d'abord Chef National de l'Armée secrète, arrêté et déporté en Mars 1944,
- Malleret, dit Général Joinville.
Enfin, voici ce qu'écrivit Marc Bloch, historien et Résistant Français, fusillé par les Allemands en 1944 :
Ce n'est pas aux hommes de mon âge qu'il appartiendra de reconstruire la Patrie. La France de la défaite aura eu un gouvernement de vieillards. Cela est tout naturel. La France d'un nouveau printemps devra être la chose des jeunes (...) Nous les supplions seulement d'éviter la sécheresse des Régimes qui, par rancune ou par orgueil, prétendent dominer les foules sans les instruire ou communier avec elles. Nous attendons d'eux, aussi que, tout en faisant du neuf, beaucoup de neuf, ils ne rompent point les liens avec notre authentique patrimoine qui n'est point, ou qui du moins n'est pas tout entier là où de prétendus apôtres de la tradition le veulent mettre...
(Marc Bloch - L'étrange défaite, publication posthume, 1945).
Outre le témoignage émouvant du témoin sur lÉxode et le passage de la "ligne de démarcation", son affirmation sur les bombardements italiens est à verser au dossier de ce point dhistoire qui a fait lobjet de nombreuses controverses, certains niant la possibilité même de ces bombardements, en arguant du trop faible rayon daction des bombardiers transalpins, dautres affirmant mordicus les avoir identifiés sans lombre dun doute, ni dune hésitation.
Cela nen donne que plus dintérêt au témoignage ci-après.
Marcel Allibert
.
Germaine Brosson
LExode en Auvergne en 1940
A la déclaration de guerre, mon père avait trente-six ans. Son ordre de route lui accordait quatre jours pour rejoindre son corps à Toul. Voulant profiter de ce bref sursis pour nous mettre à labri, ma mère et moi, hors de la région Parisienne, mon père décida ma mère daller vivre chez ses parents, en Auvergne et de my emmener avec elle, bien évidement. Dautre part, mes grands-parents maternels qui habitaient près de nous à Neuilly, apprenant notre prochain départ, décidèrent de se joindre à nous et, le 3 septembre 1939, mon père rassuré sur notre sort, nous accompagnait à la gare où nous avons pris le train pour le Puy de Dôme.
Les parents de mon père habitaient dans le petit village de Vivic, à quatre kilomètres environ de la bourgade dArlanc où ma mère et ses parents sinstallèrent.
Javais douze ans et jallais à lécole à Arlanc.
Chaque samedi, ma mère et moi faisions à pieds les quatre kilomètres qui nous séparaient de Vivic afin de passer le dimanche chez mes grands-parents paternels. Lhiver, le froid était intense et le thermomètre descendait fréquemment à moins vingt-quatre degrés, ce qui rendait nos voyages dominicaux bien éprouvants. Nous recevions alors assez régulièrement des nouvelles de mon père cantonné à Cuvry, un petit village de lEst de la France : il se plaignait du froid, de linaction et aussi de lisolement qui le séparait de nous. Mon grand-père maternel, boucher de son état, avait trouvé un emploi dans une scierie dArlanc, qui travaillait pour larmée : caisses pour obus, boîtes en bois pour pharmacie, etc.
*
**
Au printemps 1940, des incursions davions ennemis - des Italiens, disait-on - eurent lieu dans le ciel de Vivic, jusqualors paisible. On parlait même de vaches mitraillées dans les champs voisins.
Un dimanche, en fin daprès midi, revenant à Arlanc avec ma mère et mes grands parents, sur la route, à un kilomètre environ de la ville, nous entendions soudain un bruit de moteurs et deux avions surgissaient au moment même où un train quittait la gare et nous pouvions le voir séloigner lentement, presque poussivement, tandis que les avions piquaient sur lui et le survolaient un moment. Mon grand-père criait :
Ils vont bombarder ce train !
Mais ils rebroussaient chemin en repartaient vers lItalie.
Trois ou quatre jours plus tard, nous étions à la maison et, de nouveau, des bruits de moteurs davions et mon grand-père criant :
Ils jettent des tracts !
En voyant tomber sous les avions ce quil prenait pour des paquets tourbillonnants. Il navait pas fini sa phrase que des déflagrations secouaient la maison :
Les Italiens nous bombardaient !
Ma mère, affolée, me prenant par un bras, sélançait dans lescalier. Ratant le tournant, je descendis létage sur le ventre, ma mère nayant pas lâché ma main.
Cinq ou six des bombes tombées faisaient un mort et plusieurs blessés, dont une Parisienne qui eut un bras arraché. Notre si calme petite bourgade venait de perdre sa tranquillité et nous devions des lors, vivre dans la crainte de voir revenir ces avions Transalpins.
*
**
Mais bientôt ce furent des soldats en fuite ou en retraite et des réfugiés civils qui "envahirent" la ville et les village environnants, de jour comme de nuit, sur la départementale D.906, de plus en plus nombreux et de plus en plus pitoyables.
Sur la place de léglise, on avait dressé des "tables" en disposant de simples planches sur des tréteaux. Sur ces tables improvisées, les femmes servaient à la louche, soupe fumante ou café chaud quelles tiraient de grandes marmites. Cette nourriture durgence suffisait à réconforter un peu tous ces malheureux fugitifs qui nétaient encore que lavant-garde du flot désastreux de mai-juin 1940.
Nous étions sans nouvelle de mon père et nous avions très peur pour lui. Ce nest que plus tard que nous avons appris quel avait été son sort pendant cette période.
Toujours à Cuvry entre chaque mission quil accomplissait, il voyait les troupes françaises quitter les lieux entre le 10 et le 13 juin et toujours pas dordre de départ pour son groupe ! Jusquà ce quenfin, le 13 juin, un officier les découvrant, sexclamait:
Comment, il y a encore du Génie à Cuvry ?
Et donnait lordre de partir après avoir fait sauter le pont. Quelques maisons subirent le même sort, les charges utilisées étant très fortes.
Puis commençait une semaine de fuite avec les Allemands sur les talons. Les camions qui transportaient les affaires du Génie, leur matériel, leurs munitions, étaient rejoints et pris par lennemi. Il ne restait à mon père que son fusil, mais sans cartouches ! A un arrêt forcé, mon père sapercevait à son tour que le camion était parti. Et cest grâce à un Alsacien à moto quil pouvait rattraper son groupe.
En cours de route, un officier, rameutant plusieurs camions de soldats de toutes armes, décidait de faire remonter ces troupes au combat dès le lendemain.
Mais larmistice mettait fin à ce projet.
Le groupe de mon père, qui était parti le dernier de Cuvry, avait la chance dêtre libre, alors que la plus grande partie de ceux qui sétaient enfuis avant eux étaient faits prisonniers.
*
**
Mon père vint nous rejoindre au début du mois daoût.
Nous souhaitions fortement revenir chez nous, mais nous avions très peur de rentrer en zone occupée, car de très mauvais bruits couraient et nous étions très inquiets à lidée dentreprendre cette aventure.
A la fin du mois daoût, nous nous décidions enfin.
Le voyage en train devait durer trois jours, avec des arrêts de plusieurs heures dans les villes traversées. Nous franchissions enfin la "ligne de démarcation" à Moulin. Notre anxiété, arrivés à ce point névralgique du voyage, était à son comble. Sur les quais, à distances très rapprochées, des sentinelles allemandes assuraient le service dordre, les armes à la main. On nous ordonna de ne pas descendre du train et lattente nous parut longue, très longue ! Puis un groupe de soldats, avec à leur tête un officier, entrait dans notre wagon. Cétait notre premier contact avec les Allemands. Leur chef parlait bien le français, avec cependant un léger accent. Ils avaient des uniformes rutilants et cela nous serrait le coeur en pensant à létat de délabrement dans lequel nous avions vu passer pendant des jour et des jours nos soldats en déroute.
Au départ de notre voyage, une liste de tous les occupants du même wagon avait été remise à un responsable chargé de la communiquer aux Allemands. Et ce responsable désigné, cétait mon père ! Ma mère en était toute blême et tremblait visiblement pour mon père.
Après avoir pris nos papiers, on nous ordonna dattendre encore. Puis on nous accorda enfin le droit de descendre pour nous dégourdir les jambes et nous procurer un peu deau sur le quai. Après quelques heures, le train repartit, pas très vite. Et tout le long du trajet, ce fut la vision apocalyptique de convois bombardés, ferrailles tordues, wagons renversés, bagages éventrés, vêtement maculés ou ensanglantés : cétait la preuve des récents combats, les voies nétant pas encore, dégagées.
Brusquement, dans un terrible grincement de freins et un concert cacophonique de cris, je me trouvais projetée au sol dans le couloir, tandis que dautres voyageurs, dans le compartiment, se retrouvaient affalés au milieu des paquets et des bagages arrachés des filets. Ma mère recevait une valise sur la tête. Autour de nous, ce nétait que bosses, nez saignants, coupures, éraflures et blessures heureusement légères : un train de soldats allemands venait de croiser le notre dont le conducteur navait réussi que dextrême justesse à éviter la collision.
La fin du voyage fût sans problèmes.
Nous avions retrouvé intact notre appartement.
Et dès le soir même, nous vivions notre première alerte, avec descente à la cave-abri.
Lexode était terminé.
Loccupation commençait.
Neuilly-sur-Seine, Mai 1993
Même inconsciemment, lauteur démontre laspect particulier de la "Résistance Spontanée" telle quelle oeuvra en zone Nord, le plus souvent à titre individuel et sans appartenance à un Réseau ou à un mouvement structuré : Lamour de la France était tellement ancré au coeur des humbles quils en oubliaient les vieilles haines ancestrales.
Marcel Allibert
.Madeleine Petit - Villiard
LOccupation en Ile-de-France
Mon père avait fait la guerre de 1914-1918, y gagnant la Médaille Militaire et trois médailles coloniales avec agrafes Algérie-Tunisie-Maroc.
Sur le front de la Marne, il fût un jour enterré vivant par un obus allemand, puis miraculeusement déterré immédiatement après, par un autre, alors quil aurait dû y mourir asphyxié.
Dans lhiver 1914-15, sortant de sa tranchée par un soir "calme", il sassit un moment sur un tertre quil croyait naturel : cétait le corps congelé dun allemand tué quelques jours auparavant et recouvert de neige glacée. Mon père, qui eut aussi les pieds gelés dans les tranchées, avait des quantités de souvenirs comme ceux-là, y compris les scorpions livides dont le venin est mortel, quil avait bien connus au Maghreb, où il combattit comme zouave dans lInfanterie Légère dAfrique.
Mais il naimait guère évoquer cette période de sa vie.
*
**
En 1939, il fût remobilisé au titre des G.V.C. (Garde Voies de Communications) malgré ses deux enfants à charge, ma soeur et moi.
Il fit sur ordre lexode en direction de Bordeaux, mais fût arrêté en chemin par larmistice de juin 1940 et nous rejoignit, pour un temps à St Denis où nous habitions.
Cest là que nous avons vu arriver les camions bourrés dAllemands et leurs énormes chars dassaut, canons braqués vers les habitants quon avait fait aligner sur les trottoirs face à la chaussée. Ma petite soeur Renée, alors âgée de 6 ans, fut prise de panique : Lâchant la main de notre mère, elle senfuit en hurlant, sengouffrant dans la première boutique ouverte sur son passage: cétait un café dont la trappe daccès à la cave était restée ouverte.
Ma soeur y tomba dun bloc.
On la releva inerte.
Maman la crût morte. Par chance, un docteur qui put lausculter et la soigner nous rassura. Mais outre une énorme bosse au front, elle souffrit longtemps de traumatisme sévères.
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Toujours à St Denis, nous avons vécu lexplosion de la poudrière du Fort Labriche qui venait de sauter. Notre maison, bâtie près du canal, fut gravement ébranlée : Vitre des fenêtres brisées malgré les papiers collants de protection, portes arrachées, lits et meubles renversés. Les objets furent expulsés des étagères qui les supportaient et même le trousseau de clefs de lappartement qui pendait à la serrure dentrée, disparut. On le retrouva trois jours plus tard au fond dun pot à eau !
On avait heureusement retrouvé plus vite ma petite soeur sur qui le souffle de lexplosion avait projeté un matelas et quelques objets divers.
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Les Allemands occupèrent très vite notre école du boulevard Jules Guesde, proche de la caserne des pompiers. Je dus aller plus loin, à lécole du Boulevard Marcel Semblat.
Un jour, vers 13 heures, je my rendais lorsque je vis le long du mur blanc de la caserne, des Juifs alignés, porteurs de létoile jaune et gardés par des soldats allemands en armes. Je continuai ma route vers mon école, quand soudain une fusillade crépita : Cétait les allemands qui abattaient les Juifs à coups de fusils. Terrorisée, je fis brusquement demi-tour et courus à perdre haleine vers notre maison. Je my réfugiai en tremblant et me cachai dans un coin de la chambre de mes parents qui my retrouvèrent le soir en rentrant de leur travail.
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Nous avons aussi vécu tous les bombardements de St Denis et des environs immédiats et je sois avouer que, malgré mes douze ou treize ans, je nen menais pas large. Mais après, dans les courette et les caniveaux des trottoirs, on trouvait parfois des objets-souvenirs : morceaux de vitraux de la basilique, douilles ou éclats de D.C.A., etc...
Un soir, alors que nous dormions, on heurte à la porte et les Allemands font irruption dans lappartement, mitraillettes et fusils braqués sur nous. Ils tirent de son lit mon père et lui font enfiler un pantalon sur sa chemise de nuit, puis lemmènent comme otage : un soldat allemand était tombé dans le canal et ses supérieurs avaient cru à un attentat.
Par bonheur, il a courageusement avoué quaprès avoir trop bu, il était accidentellement tombé à leau. Cela sauva la vie de mon père et de plusieurs autres otages comme lui.
Mais, pour ne pas perdre la face, la Kriegskommandantur donna lordre, dès le lendemain, que le canal soit gardé la nuit par des habitants de St Denis, dont mon père fit partie. Et ce furent les civils Français qui durent assurer la garde du canal chaque nuit.
Faut-il préciser que, tandis que les soldats allemands emmenaient notre père en otage, ma mère et nous fondions en larmes : Nous limaginions tombant sous les balles ennemies et pleurions de plus belle.
Pour ne rien arranger, les ruelles de St Denis étaient fort mal famées : toute une faune de petits et gros truands, de femmes de mauvaise vie, dobsédés sexuels de tous poils, sy côtoyaient. Aussi avions-nous ordre, ma soeur et moi, de ne jouer quen vue de la maison et le plus souvent possible à lintérieur. Or, malgré la guerre, loccupant, les danger de la rue, nous avions tellement envie de jouer ! Cette privation sajoutait pour nous à la privation alimentaire qui sévissait déjà cruellement, pour les pauvres : Ma soeur, par exemple, ne mangea sa première orange quaprès la Libération ! Aussi, lorsque nos parents eurent loccasion de quitter St Denis pour Neuilly, en 1942, cest avec une joie intense que nous avons abandonné le canal pour le Bois de Boulogne.
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A Neuilly nous habitions un immeuble dont la façade principale ouvrait sur lAvenue de Neuilly, maintenant Avenue Général de Gaulle, alors que larrière, qui était une cour-jardin, donnait sur la rue Charles Laffitte laquelle, soit par la rue Montrosier, soit par la rue Paul Déroulède qui la coupaient, débouchait sur le Boulevard Maillot jouxtant le Bois de Boulogne.
Si jexplique en détails tout cela, cest que cette situation particulière de notre immeuble permit à mes parents dabriter pour quelques heure ou une nuit des fuyards recherchés par les Allemands, entre autres des aviateurs alliés ou des Juifs traqués. Maman les abritait temporairement dans notre cave qui communiquait avec dautres cave en un véritable labyrinthe souterrain. Au moment de leur départ, maman allait vérifier dun coup doeil circulaire à partir de la cour-jardin que la voie était libre et quaucune patrouille allemande ou nulle troupe de police ny circulait.
Elle leur ouvrait alors la grille sur la rue Laffitte.
Ils navaient que quelques centaines de mètres à faire pour gagner le Bois de Boulogne et de là, sils avaient de la chance, le chemin de la liberté vers la Normandie ou, par le Val-de-Loire, vers la Zone Sud. Généralement, cétait laube à peine naissante quelle les envoyait vers le Bois, car cétait lheure la plus favorable où soldats et flics dorment encore et où un étranger peut circuler sans être trop remarqué.
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Jai personnellement vécu le sauvetage dun aviateur Canadien par ma mère.
Ce jour-là, la DCA tirait sur des avions britanniques et, au-dessus du Mont Valérien, lun deux fut abattu. Jai vu tomber puis souvrir des parachutes sur lesquels tiraient les Allemands, pendant que lavion sécrasait en flammes. Cétait dune tristesse poignante et ma mère et moi en avions les larmes aux yeux.
Quelques heures plus tard, maman qui était sur le pas de la porte à regarder lanimation de lAvenue de Neuilly, fut abordée par un inconnu qui lui dit avec un fort accent canadien :
Bonjour, cousine ! tu me reconnais ?
Maman, qui avait compris à qui elle avait à faire, entra dans le jeu, me fit embrasser ce "cousin qui tombait du ciel" et le fit entrer dans le hall où il lui expliqua quil était aviateur et poursuivi par les Allemands et lui demanda sil ny avait pas un moyen de vite sortir de limmeuble par une autre issue.
Maman le guida par la cour-jardin de larrière en lui montrant la direction du Bois de Boulogne par la rue Laffitte. Quelques minutes plus tard, les Allemands arrivèrent, interrogèrent maman sur un parachutiste quils poursuivaient. Ma mère répondit quà part lavion en flammes, elle navait rien vu dautre. Ils ont alors fouillé lappartement. Là, voyant sur la cheminée une photo de mon père, ils ont gueulé :
Et celui-là, où est-il ?
En bonne Bretonne têtue, maman leur répondit :
Il est là où vous lavez envoyé, en travail forcé. Il coupe pour vous du bois dans la forêt de Senart.
Et elle leur a montré les papiers justificatifs. Ils partirent alors fouiller les autres immeuble de la rue, mais le "cousin" Canadien était déjà loin dans les profondeurs du Bois de Boulogne. Puisse-t-il avoir eu la chance de retrouver sa liberté et son combat pour la notre !
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Cétait vrai que mon père bûcheronnait en forêt de Senart, vivant les nuits de la semaine dans une cahute de rondins et ne rentrant à la maison, à pieds, quun dimanche sur deux. Il se débrouillait pour nous rapporter un peu de nourriture, alors quil en manquait tant lui-même: des bouteilles remplies de mûres, des champignons des bois ou parfois, les jours fastes, un lapin de garenne pris au collet ou un poulet échangé à des fermiers contre des bûches de bois volées aux Allemands à qui il jouait tous les mauvais tours possibles, comme de cacher dans sa cahute des fuyards récupérés en forêt qui pouvaient ainsi, pour quelques heures, reprendre des forces avant de continuer leur fuite.
Certains lui étaient envoyés par Henry Petit Lebrun, futur adjoint au Maire de Neuilly Achille Peretti et alors agent de liaison du Réseau "Libération Nord" avec qui il était lié damitié. Et comme il disait :
Cest un foutu plaisir, cré nom, demmerder les Boches !
Peu à peu, les jours qui nous rapprochaient de la Libération diminuaient en nombre : Radio Londres nous tenait en espoir et en haleine, bien que le sang breton de ma mère ne se sentait aucune affinité avec les Anglais! Et cest dun coeur moins triste que nous supportions les queues interminables pour une misérable pitance, les "Maréchal, nous voilà!" à lécole, les risques de la rue, les alertes aériennes, le froid de lhiver, la présence obsédante de lOccupant.
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Lucien Villiard
Puis, ce fut enfin la Libération.
Jen ai gardé quelques images dramatiques dans mes souvenirs de jeunesse. Par exemple, un jour au coin de la rue Montrosier, en direction de la Porte Maillot, des coups de feu claquent soudain. Je me jette à terre comme on mavait appris à le faire en pareil cas. Je vois tomber un homme dans le caniveau. Quelques minutes après, je me relève prudemment : Lhomme était toujours étendu, immobile, sans doute mort... tandis quau premier étage de la maison dangle, une dame, volets mi-clos arrosait paisiblement (!) ses géraniums.
Une autre fois, des avions italiens étaient venus bombarder le Mont Valérien. Lun deux, un Mosquito (Moustique), touché par la DCA, fut contraint datterrir en pleine Avenue de la Grande Armée, près de la Porte Maillot, à hauteur du café "Le Touriste". Pendant quelques jours, avec nos copains et copines, nous allions voir cette "attraction du coin". Je navais jamais vu davion de si près !
Le 19 Août 1944, pendant au moins trois heures, une bataille rangée eut lieu entre F.F.I et Allemands, dans le secteur de la Mairie de Neuilly. Un énorme char monta la dizaine de marches du perron de lHôtel de Ville, enfonça le portail et prit position dans le hall dentrée. Il y eut ce jour-là onze morts et une soixantaine de blessés. Une partie des Résistants du "Groupe Liberté", survivants, purent senfuir par les caves de la Mairie vers les égouts de la ville.
Enfin, nous avons eu la joie immense, alors que les chars de la 2ème DB de Leclerc entraient à Paris par la banlieue sud, de voir partir les chars allemands, vers lOuest par lAvenue de Neuilly. Mes parents, ma soeur et moi, couchés à plat ventre derrière les volets fermés du rez-de-chaussée, nous regardions par leurs interstices défiler linterminable colonne de blindés et de camions allemands en fuite !
Les chars avaient leur canon braqué vers les immeubles, à hauteur des 1er et 2ème étage et nous avions bien conscience quau moindre geste suspect, ils nhésiteraient pas à ouvrir le feu. Cest avec des battements de joie au coeur que nous avons vu disparaître le dernier véhicule ennemi, au loin, vers Sablons. Et nous nous sommes tous les quatre embrassés en pleurant, comme jamais avant cela ne nous était arrivé!
Loccupation était terminée.
Paris et Neuilly étaient libérés.
Le cauchemar avait pris fin.
Orsay, Février 1993
Un grand gamin de 18 ans, contraint de force daller travailler en Allemagne, résiste à sa manière et avec une obstination incroyable, à tout ce quexige de lui lennemi : Il truque, sabote, vole, casse, se cache, disparaît, revient, pour mieux saboter la production de ladversaire. Il prend des coups quil ne peut rendre, souffre de la faim et du froid, sans parler de lhumiliation ! Avec, au bout de la ligne dhorizon, le grand "Y" de son aventure : Finir exterminé au milieu des déportés politiques ou raciaux... tenir jusquà la délivrance, la Libération par les Alliés.
Cest heureusement la deuxième branche de lY que le Destin a choisi pour lui. Quil se rassure : Ses sabotages ne furent pas "une goutte deau dans un océan dactions". Chacun deux eut sa valeur, obligea lennemi à ralentir sa cadence de production, à procéder à de coûteuses et délicates réparations. Ces sabotages-là, cétait bel et bien une forme, peut-être spontanée, mais à coup sûr efficace, de Résistance. Sil y en avait eu un plus grand nombre dans la quantité des travailleurs du S.T.O., nul doute que la durée de la Guerre en eût été abrégée.
Marcel Allibert
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Roger Quesque
Sabotages au S.T.O.
A Paris, le recensement en vue du S.T.O. (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne, commença le 2 octobre 1942. Je venais davoir 18 ans lorsque le chef du personnel de la Banque qui memployait, minscrivit sur la liste des jeunes gens aptes à être livrés à lennemi, aux lieu et place, ma-t-on dit à mon retour, dun des membres de la famille qui dirigeait cette Banque. il semblerait, dailleurs, quaucun des dirigeants de cette société financière neût à souffrir du S.T.O.
Un accord préalable avec les autorités Allemandes, prévoyait que nous devions subir un stage de qualification avant notre départ vers le "Grand Reich". Pour ma part, cest dans une petites usine de la rue de Charonne, transformée en école dapprentissage pour la soudure autogène, que je devais subir ce stage pendant 2 mois. Le stage étant précédé dune visite médicale, dans un bureau du Quai dOrsay, juste en face de la piscine Deligny. Je my rendis sur convocation, muni dun certificat médical de complaisance de mon médecin traitant, prescrivant un délai dobservation consécutif à une grosse bronchite dont javais souffert auparavant. Ce certificat fut agrée et lon maccorda un délai de 15 jours... que je transformai allègrement en un bon mois, avec lespoir que lon mait oublié. Hélas! il nen fut rien et je dus me présenter à nouveau, escorté cette fois par un membre de la Direction de ce qui était encore mon lieu de travail.
Après mavoir vertement tancé, le médecin Français (!) du Quai dOrsay me reconnut apte à travailler pour le IIIème Reich. Me voilà donc, rue de Charonne, installé devant une lourde table en fer portant un chalumeau et, derrière moi, une bouteille doxygène, lhydrogène arrivant par une prise spéciale à coté de cette bouteille.
Pour un jeune employé de banque à lâme et peau encore bien tendres, le changement était dimportance : Cétait le passage brutal du "col blanc" à la "salopette bleu-de-chauffe" ! La trentaine de garçons, plus âgés que moi venant de tous les milieux, sauf bancaire, ne concourait pas à arranger les choses. Néanmoins et tant bien que mal, mon apprentissage se fit, cahin-caha.
Un examen final sanctionnait le stage.
Nous le passions devant le directeur, le chef datelier et linstructeur spécialiste en soudure de lécole, supervisés par un membre de la Société "AGFA" venu spécialement dAllemagne pour la circonstance. Car nous devions tous être affectés à une usine de traitement de films "AGFA", sise en Saxe, appartenant au trust chimique I.G. Farben dont limmense complexe de production était implanté à Bitterfeld, à quelques kilomètres de lusine "AGFA" de Wolfen. Nous avions été aimablement prévenus que le superviseur allemand ne parlant pas français, nous bénéficierions de laide du chef datelier traduisant nos réponses. Donc, à condition que nos visages nexpriment ni doute, ni ignorance, on nous suggérait, en somme, de répondre nimporte quoi, de mentir avec sérieux et conviction. Ce que je fis, avec déjà la première manifestation de mon esprit frondeur, qui devait par la suite me valoir pas mal dennuis. Ayant sous les yeux un journal qui relatait une sombre histoire criminelle, (peut-être le début de laffaire Pétiot), je répondais "crime" alors que la question était "soudure". Mais tout se passa le mieux du monde.. ce jour-là. Car arrivé en Germanie et après avoir été affecté à mon poste de travail, je maperçus que je nétais pas soudeur, mais ouvrier non-qualifié, au salaire le plus bas ! Lexplication arriva bien vite : Le superviseur allemand qui sétait déplacé pour nous jusquà Paris, vînt quelques jours après notre arrivée à Wolfen, nous souhaiter la bienvenue.. et il sexprimait dans un Français parfaitement maîtrisé ! Ceci expliquait cela.
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Contrairement à la majorité des ouvriers étrangers, nous nhabitions pas au camp qui leur était réservé. Nous avions la chance dêtre hébergés à 10 km de lusine, dans une auberge réquisitionnée, ancien rendez-vous de chasse davant la guerre, un lieu charmant près de la Mulde à proximité dun bois, chose rare dans cette partie monotonnement plate et cultivée de la Saxe.
Tous les jours, un car nous emmenait dès 5 heures du matin à lusine et nous ramenait après 17 heures à lauberge. Il fut dailleurs la cause, ce car, conjointement à notre trop grande jeunesse desprit, de nos premiers ennuis sérieux avec lautorité : En effet, nous avions trouvé plus élégant et plus rapide de sauter lun après lautre par les fenêtre de nos chambres, toutes au rez-de-chaussée face à larrêt du véhicule, plutôt que demprunter le chemin normal qui faisait le tour de la propriété. Les élans répétitifs de trente gaillards jaillissant des fenêtres sans respect pour le bâtiment, provoquèrent pas mal de dégradations que nous ne faisions rien pour éviter. Pas étonnant donc, quau bout de 6 mois on nous ait rapatriés dans limmense camp, commun à tous les travailleurs étrangers. Inutile de décrire ce camp, semblable aux camps de prisonniers de guerre, barbelés et miradors en moins.
Parlons du travail, qui aurait dû être notre principale préoccupation. En fait, nous néprouvions aucun entrain à travailler pour lennemi et notre souci majeur résidait dans la recherche de nourriture et accessoirement de tabac.
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Dans cette région de la Saxe, le nazisme navait pas été accueilli avec enthousiasme. Nos relations avec les indigènes nétaient donc pas mauvaises, tout au plus indifférentes de leur part. Les ouvriers restaient neutres envers nous aussi longtemps que nous jouions le jeu en faisant un minimum de rendement. Mais nous avions "le diable au corps" et si nos petites actions de sabotage ne sont pas comparables à celles des prisonniers de guerre, des résistants de lintérieur ou de lextérieur, individuelles ou groupées, elles avaient le mérite de la spontanéité... et parfois, souvent même, de lefficacité. Javais 18 ans, esprit et coeur encore purs, hors datteinte des compromissions que la vie ma si grandement appris par la suite.
Pour moi, lAllemand était et demeurait lennemi, jétais là par force et contre mon consentement, je navais signé aucun contrat de travail, il était donc normal que, dès les premiers jours, ma Résistance, si puérile et latente fut-elle, se manifestât. Ce fut le cas pour les cours de langue allemande organisés par lautorité de tutelle qui les abandonna très vite devant le peu dintérêt que nous manifestions à les suivre.
Chaque travailleur français ou belge était affecté, au titre dapprenti, à un ouvrier Allemand qui lui apprenait le métier, cela aussi longtemps que lAllemand nétait pas appelé à remplacer "la chair à canon" qui se raréfiait, laissant alors son poste de travail à son ancien apprenti.
Je fus donc, moi aussi, affecté au service dun soudeur Allemand, parfaitement neutre à mon égard et nayant pour seul critère que le travail. Je navais pas "le profil du soudeur", même apprenti, étant tout juste capable de pousser le chariot de bouteilles de gaz et ne faisant aucun effort de volonté pour maméliorer. Doù séparation rapide et sans regrets et, à partir de ce moment, toute une série de tentatives de la part de lautorité de tutelle pour minculquer au moins les rudiments dun métier :
La serrurerie, dabord, avec prises dempreintes de clefs et leur reproduction à la scie et à la lime. Fiasco complet !
Tuyauterie, ensuite, où tout semblait bien marcher tant quil sagissait de couper les tuyaux, les remplir de sable, les chauffer à blanc, les cintrer, leur tarauder un pas-de-vis avec le tourne-à-gauche. Mais au moment de lassemblage, échec total ! Jétais vraiment inapte à tout travail manuel quelque peu précis.
Jen vins donc à traîner dans latelier, coupant un morceau de fer pour lun, chauffant au chalumeau une pièce pour lautre, passant les étaux au papier de verre pour tous, balayant les emplacements de travail pour la plus grande gloire du Reich! Cétait latelier T.3 et il ny eut aucun regret lorsque je le quittai pour lattelier T.5, alors que, pourtant, depuis de nombreuses années, mes amis saccordent pour me reconnaître un talent certain de bricoleur.
Mon transfert de T.3 à T.5 fut précédé dun interrogatoire par le patron de T.3 à qui jexpliquais par lintermédiaire dun Belge bilingue (leur grand avantage sur nous) que ma profession demployé de Banque ne mavait pas formé à la manipulation doutils de toutes sortes et encore moins à men servir pour faire quelque chose de cohérent. A mon grand étonnement, mes réflexions furent prises en considération et lon maffecta à un atelier de "cols blancs", le T.5, pour un "travail de haute précision, non manuel". En bref, il sagissait de contrôler la précision des machine à perforer les films à laide dun appareil semblable à un microscope binoculaire, travail propre et assis ! Ce fut la seule fois où je nétais reellement pas apte pour faire le travail demandé, à cause de ma vision qui, même corrigée, ne peut accepter un effort simultané des deux yeux. Ce défaut ayant été reconnu, je neus aucun ennui. Mais je me suis retrouvé, de nouveau, en surnombre dans le service, jouant encore les utilités en poussant les chariots des ateliers aux laboratoires et vice versa. Je me pliais dautant plus volontiers aux travaux de ce genre quils napportaient strictement rien au rendement de lusine. Oui, mais voilà, pour ce travail, il y avait les femmes Russes!
Alors, on essaya de nouveau de mapprendre à travailler le métal avec précision : la queue daronde à cotes précises, traitée sur un métal de 10 m/m dépaisseur, à la scie et à la lime, cest un test parfait ! Pour ébaucher les contours, je disposais dun rabot électrique avec lequel il faut à peine effleurer le métal. Un mauvais réglage du couteau risque den ébrécher le tranchant et, de plus, cela provoque un important "coup de bélier" aux bielles et aux rouages qui transmettent le va-et-vient au support du couteau. Jai pu, dans ce domaine, répéter plusieurs fois la même opération sur des machines similaires.
Les scies électriques étant également très sensibles aux réglages, pas mal de lames ny ont pas résisté!
Les forêts sont, eux aussi, bien fragiles et je lai souvent prouvé! Devant tant de maladresses, il fallut bien vite renoncer à me voir faire de la précision et lon se sépara, une fois encore, de moi! Adieu, T.5 !
Bonjour, limmense domaine de la chimie de la viscose !
On my affecte à un atelier de réparations.
Décidément, cest une idée fixe de vouloir faire de moi un mécano !
Je me trouve dans une unité de fabrication de la rayonne : un hall immense, groupant dimportantes machines, composées pour lessentiel dun bassin de plomb contenant un liquide (acide sulfurique ou chlorhydrique ?) qui reçoit, par lintermédiaire de tube en verre, la viscose passant au travers dun filtre aux trous microscopiques. De ce filtre sort la viscose qui se solidifie à lair sous forme de fil, aussitôt embobiné. Ces machines ont certains rouages en matière plastique (déjà) très dure, mais moins cependant que lacier :
Quelques coups de tournevis bien appliqués font de jolis dégâts !
Quant aux tubes de verre, cest fou ce quun marteau simplement tenu à lhorizontale peut en casser lorsque celui qui le porte marche le long de la machine !
Jai été a plusieurs reprises lauteur de ces sabotages et ce nest que longtemps après que jai eu une pensée pour les femmes affectées à ces machines. Jespère de tout coeur quelles nont pas eu à payer pour moi.
Jai dit plus haut que la viscose sortait, sous laspect de fil, de filtres en formes de capsules aux trous microscopiques ; des filières, en quelque sorte. Ces capsules étaient précieuses, non seulement par la minutie de leur fabrication, mais aussi et surtout par la matière du métal qui les composait : inaltérable et couleur or.
Elles vont jouer un rôle important dans mon action de sabotage.
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Nous étions fin 1944, lAllemagne aux abois et le ravitaillement quasi inexistant.
Pour me procurer de quoi manger, jai saboté quelques tubes de verre et jai récupéré les fameuses capsules que je supposais être, sinon en or, du moins en plaqué. Cela, je ne lavais jamais fait auparavant, me contentant de mettre hors service les tubes de verre.
Comme le "marché noir" était alors florissant, nous connaissions tous quelques travailleurs étrangers ayant une activité occulte qui les mettait en contact avec des Allemands pas trop regardants. Je confiais donc cinq capsules à lun de ces intermédiaires. Elles me sont revenues quelques jours plus tard avec le commentaire suivant
Tes capsules ont flanqué une peur bleue à mon correspondant qui na même pas voulu les prendre en mains !
Déçu, car je comptais sur elles pour améliorer mon ordinaire, je les jetais dans la neige qui tombait en abondance. A la fonte de cette neige, mes capsules réapparurent sur le sol et furent vues par je ne sais qui. Quelques heures après, encerclement du camp par la police et fouille minutieuse des chambrées inspectées une à une à la recherche de "quelque chose que lon avait repéré à un endroit où cela naurait jamais dû sy trouver", comme chacun se le murmurait de bouche à oreille dans le camp ! Et parmi eux, il y en avait un qui nen menait pas large, craignant dêtre dénoncé par son "intermédiaire" car, se connaissant mal, on se méfiait tous plus ou moins les uns des autres.
Heureusement, la fouille neût pas de suite, sinon, aussi bien moi-même que les deux autres participants à lopération, nous aurions été classés "Nuit et Brouillar" (à exterminer !)
La vie reprit son cours après cette chaude alerte.
On continua, en vain, de tenter de me faire exécuter toutes sortes de travaux minutieux, pour finir par se débarrasser de moi, à la suite dun ultime essai, dont léchec fut "la goutte qui fît déborder le vase".
Cétait un travail que jexécutai seul et pour lequel je mis un temps dépassant de beaucoup celui exigé. Cela me valut une amende de 40 Reichmarks. Jappris plus tard que cette amende était la porte ouverte à un jugement pouvant entraîner 6 mois de camp de concentration. La seule différence avec les déportés pour dautres motifs, était que je naurais pas subi automatiquement de condamnation à lextermination, il maurait suffi de pouvoir résister aux maladies, aux sévices et à la malnutrition pour en sortir !
Jai connu deux Français qui eurent à subir ce sort, dont lun de ma chambrée. Il a eu plus de chance que le second, un pauvre gars maigre comme on peut limaginer à son retour au camp, qui partit déterrer quelques pommes de terre dans un champ où le paysan aux aguets lui tira dessus à coups de fusil. Blessé à labdomen, il fut "soigné" à linfirmerie du camp par un infirmier qui ne pouvait rien faire dautre que de changer ses pansements et malgré que des Français étudiants en médecine, aient tenté dextraire balle ou plombs de ses blessures, le commandant du camp avait refusé son transfert à lhôpital, arguant que cétait un voleur.
Nos pétitions nont pu ébranler sa décisions.
Notre camarade mourut quinze jours environ après avoir été blessé. Et, toujours au titre "de lexemple", ils ne fut accordé quaux seuls camarades de sa chambrée de lescorter à sa dernière demeure, au cimetière de Wolfen.
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Toujours en ces temps de disette aiguë, (nous mangions des pissenlits cueillis aux bords des chemins, assaisonnés dun peu dacide acétique volé à lusine), des Français partirent à lassaut dun moulin à blé que lon voyait tourner à quelques kilomètres du camp. Revenus avec des sacs de blé quils cachèrent sous le plancher de leur cabane, ils furent démasqués. Nous les avons vu partir à pieds pour Wolfen, menottes aux poignets et encordés de la première à la dernière menotte de leur pitoyable file. Nous avons appris quils avaient été jugés et condamnés à Hall. Comme la fin de la guerre était proche, peut-être ont-ils eu la chance dêtre libérés par les Alliés.
Quant à moi, après mon amende de 40 RM, je perdis toute trace de la sollicitude que les Allemands mavaient accordée jusqualors, peut-être à cause de mon jeune âge (18-19 ans) peut-être plus encore à cause de mon type aryen, blond aux yeux bleus, visage un peu angélique denfant naïf... à faire pâlir de jalousie plus dun S.S.
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Je fus dès lors muté au camp de punition de lusine, sous la houlette dun nazi pur jus, croix gammée à la boutonnière, brute épaisse ne ménageant ni les gifles, ni les coups de pieds au bas du dos. Avec sept camarades, dont un de ma chambrée, nous avons été affectés à la centrale électrique de lusine.
Toutes les deux heures, un train de charbon venait déverser sur une grille en acier supportant la voie au-dessus dun vide, le charbon qui tombait des flancs des wagons souvrant alors. Le charbon passant au travers des trous de la grille était recueilli à létage en dessous, par un tapis roulant qui lemmenait à la centrale.
Notre travail à nous consistait, à coups de pelles et de balais, à renvoyer dans les trous de la grille le charbon demeuré sur les rails ou sur les parties non-perforées de la grille. Bien entendu, entre chaque arrivée du train, des corvées supplémentaires nous étaient imposées.
Mais avec deux autres copains, nous avions trouvé une combine pour échapper à ces corvées : un puits dans lequel plongeait une courroie de transmission reliée à une roue. Cétait notre asile où nous passions des heures à deviser, somnoler, rêvasser, jusquà ce quun coup de sifflet nous annonce larrivée imminente du train. Nous remontions, faisions notre travail de déblayage, puis, vite, retour au fond du puits : un délice, une sinécure!
Hélas notre cachette fut bien trop rapidement découverte par le chef déquipe et notre sinécure se transforma en cauchemar pendant un mois : par un froid de moins 10 degrés, nous devions et nous trois seulement, transporter à environ deux cents mètres, une à une des planches gelées, humides, lourdes, pleines de neige, pour les ramener ensuite, lorsque tout le tas avait été transporté, à leur point de départ !
Idem pour un monstrueux tas de briques...
Travail inutile, mais aussi pénible que possible : le bagne ! Dautant que nous avions linterdiction absolue de nous réchauffer, ne fusse que quelques minutes, dans un lieu clos et cela dix heures par jour, sauf une demi-heures au repas de midi !
Un beau jour, voilà quune locomotive sort de ses rails.
Bien sûr, les trois parias sont réquisitionnés pour la remettre en place au cours de la nuit... Nous trois, perdus au milieu dune cohue de spécialistes et de cheminots, ne comprenant pas la plupart des choses que lon nous faisait faire, comme par exemple de consolider les traverses en faisant pénétrer sous elle à coups de masses force gravillons.
Plus nous en mettions, plus il fallait en mettre !
Cela ne semblait jamais ne devoir finir.
Comme il fait froid et quil pleut, nous profitons, lun de mes copains et moi dun petit relâchement dattention dans léquipe allemande pour nous éclipser et aller boire un ersatz de café, bien au chaud à la cantine la plus proche. Là, bien assis derrière une table, dans la quiétude du lieu, nous nous endormons.
Nous sommes réveillés au petit jour par notre maton !
Je nai jamais reçu pareille correction ; pieds et poings, tout lui est bon pour taper sur mon corps, nimporte où, de toutes ses forces... même un coup dongle faillit marracher un oeil qui larmoya pendant plusieurs jours !
Quant à mon camarade, il nétait pas plus frais que moi après la punition. Mais étrangeté du système germanique, soit que notre bourreau nait pas fait un rapport détaillé par crainte dêtre mal jugé, soit défaut dans lorganisation, nous bénéficions quand même du jour de congé accordé pour effacer les fatigues de la nuit !
Ensuite, mon copain et moi, nous avons repris pendant quelques temps notre travail de bagnards et subi les sévices corporels quotidiens de notre garde-chiourme.
Pendant les trop rares heures de calme et de repos, au fond de notre puits par exemple, ou à la cantine où nous nous étions endormis, ou aussi dans notre chambrée, il marrivait de revivre par la pensée, la vision de larrivée des Allemands. Je revoyais lexode massif des Parisiens fuyant Dieu sait où... puis le soir du 13 juin 1940 où, rentrant de la banque dans laquelle je travaillais encore avec 4 autres personnes laissées là par la Direction qui avait gagné Bordeaux avec lensemble du personnel, jarrivai à la maison, visage et vêtements complètement noircis par la pluie chargée des suies des incendies des dépôts dessence du Pecq, de Port Marly et de Colombes... puis, le 14 juin, mon départ pour la banque avec ma mère qui avait tenu à maccompagner, la nouvelle de lentrée des ennemis dans Paris sétant répandue.
En effet, arrivés près du rond-point des Champs Élysées, nous sommes bloqués par un interminable défilé de troupes allemandes. Las de ne pouvoir traverser et dêtre contraint de les regarder passer, jai lidée dessayer de prendre le passage souterrain de la station de métro Victor Emmanuel, rebaptisée depuis Franklin Roosevelt. Le passage était libre et je pus gagner à pieds mon lieu de travail pendant que ma mère retournait à la maison...
Puis, quelques jours plus tard, mon premier contact direct avec les Allemands : Ce jour-là, un officier ennemi accompagné de quelques soldats, se présente à notre chef et lui ordonne de lui ouvrir la salle des coffres réservés aux clients et de lui remettre la liste de ces derniers.
Mon chef obtempère, mais, très ému, ne parvient pas à bien manipuler ses clefs, sembrouille dans les combinaisons, jusquà sentendre dire par lofficier allemand :
Vous êtes comme mes patients dans le civil, quand je leur demande de pisser, ils ny arrivent jamais !
Enfin la porte de la salle est ouverte, lofficier et ses hommes y pénètrent, sauf lun dentre eux laissé en sentinelle pour nous interdire laccès. Nous apprîmes plus tard que lofficier avait apposé des scellés sur certains coffres, principalement ceux réservés à des clients juifs.
Toujours entre deux punitions et corvées de mon travail de bagnard, il marrivait souvent de penser à ma mère et à ma grand-mère, ma seule famille, que je savais être restées à Paris, désarmées, désargentées, sans soutien ni point de chute, alors quon mavait envoyé de force Outre-Rhin.
Je pensais aussi à quelques camarades que javais laissés dans ma paroisse de Ste Clotilde.
Quétaient-ils devenus ?
Ce nest quà mon retour du Grand Reich vaincu que jappris que les Mouvements de Jeunesse Scouts, Louveteaux, J.O.C.,J.E.C, Jeannettes et Guides avaient continué à fonctionner malgré tous les obstacles et que notre Paroisse avait même eu son groupe Indépendant, la J.I.C... quen 1942, son groupe de Défense Passive organisa, sous la houlette de lAbbé Henin, un organe de Défense Sanitaire dont le poste fut transféré en 1943 au 118 de la rue de Grenelle, dans lhôtel actuellement occupé par le Lycée Paul Claudel, puis rue du Bac, dans limmeuble des Établissements Tailleur.
Ce poste connut son maximum dactivités en palliant le Service de Santé de la 2ème DB dont les éléments avancés avaient progressé tellement vite lors de la Libération de Paris, que le Sanitaire navait pu suivre. Et cest celui de notre Paroisse qui donna les premiers soins à une cinquantaine de blessés et recueillit une vingtaine de morts. Il reste encore, au sol, en souvenir, la marque des plots en ciment entre les angles de la Basilique rue Las-Cases et les grilles, que les Allemands avaient coulés pour y planter des rails métalliques verticaux afin de condamner laccès au quartier entre les rues de Bellechasse, de Bourgogne, Las-Cases et Martignac, protégeant ainsi un centre de transmissions allemand installé rue de Grenelle.
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Ces souvenirs personnels, bien sûr, les Allemands dAGFA les ignoraient.
Un dimanche matin, alors que personne dans la chambrée ne travaillait ce jour-là, arrive un "flic" de lusine. Je lappelle ainsi par ignorance de son titre officiel et parce que cétait lui qui, tous les matins, faisait le tour du camp pour y débusquer les tire-au-flanc parmi les vrais malades et les conduisait ensuite à lusine sans ménagements.
Donc, ce dimanche matin, il entre dans notre chambrée, appelle mon camarade de douleurs et un autre que nous navions jamais soupçonné dêtre un "petit rigolo" et, bien sûr moi ! Il nous confisque nos Ausweiss de lusine et nous ordonne de le suivre.
Même opération dans dautres chambrées, jusquà ce que, à la tête dun petit convoi de "supposées têtes brûlées", il nous fasse parcourir plusieurs kilomètres à pieds à travers la campagne et nous amène dans une petite gare où lon nous explique que, devenus indésirables à lusine, nous étions mis à la disposition des Chemins de Fer allemands. Et, dès lors, munis de pelles, nous devions vider les wagons des trains arrêtés le long dun ravin, des gravats quils contenaient et qui provenaient des restes de ce que furent des grandes villes comme Leipzig ou Hall, bombardées par les Alliés.
A la cadence de 10 trains par jour, nous avons fait ce travail qui sajoutait à la marche aller-retour du camp, dans une disette quasi absolue, jusquà ce que, parvenus à lextrême limite de nos forces, nous décidions de ne plus retourner à ce super-bagne. Nous en aurions certainement subi les conséquences les plus dramatiques, si les Canadiens navaient pas eu lidée lumineuse de nous délivrer !
Toute la chambrée, soit une vingtaine dhommes, décida de partir à la rencontre du gros des troupes Alliées, que nous trouvâmes après deux jours de marche.
Les Américains nous prirent en charge et cest en camion que nous fûmes conduits jusquà Hall. Cest là, après quelques jours dattente, que nous avons fêté la Victoire tant espérée.
Enfin, après un mois de nouvelle attente, on nous rapatria en train, dans des wagons à bestiaux, sur une litière de paille. Mais jen garde le souvenir du plus beau wagon du monde!
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Au cours de notre voyage de retour, nous eûmes à déplorer la mort dun séminariste français qui, à chaque arrêt, allait de wagon en wagon avec lespoir dapporter son aide en soulageant quelques misères cachées. A un redémarrage du train, il voulut sauter dans un wagon et rata son coup.
Que Dieu ait lâme de ce vaillant soldat du Christ !
Pour ma part, pendant le lent retour vers Paris, je me remémorai tout ce que javais subi Outre-Rhin, notamment du fait du "flic de lusine" qui mavait, à cause de mes nombreuses récidives, "pris dans son collimateur". Au lieu de se contenter, comme il le faisait pour les autres tire-au-flanc quil dénichait, de me ramener à lusine et de me noter dans son grand livre avant de me permettre de gagner latelier, il prît lhabitude, chaque fois que je me "planquais" pour ne pas aller au travail, de my conduire à coups de pieds et, dès larrivée, de me rouer de coups de pied de tabouret sur le dos. Bien entendu, ce cerbère ne tenait aucun compte du fait que si mes camarades touchaient chaque mois leur carte de ravitaillement, jétais soumis au régime du "coup par coup" : "Tu travailles, tu manges... tu ne travailles pas, tu ne manges pas !". A mes privations de nourriture il avait constamment et impitoyablement rajouté ses coups.
Mes sabotages ne furent peut-être quune goutte deau dans un océan dactions faites par dautres. Mais jai la fierté davoir tout de même contribué à entraver sérieusement la production dune usine ennemie, au point quaux punitions "professionnelles" sajoutèrent assez vite les punitions "financières", puis "alimentaires" et, pour finir, "corporelles" avant léviction.
Cest une chance quasi miraculeuse si jai échappé - dextrême justesse - à lultime punition quétait pour les déportés "Nuit et Brouillard", lextermination.
Jai mis un point dHonneur à résister par tous les moyens dont je disposais, au travail pour lennemi contre ma conviction, contre ma volonté.
Cest probablement à cette dure école que jai appris, entre autres choses, quil est parfois plus difficile dêtre courageux tous les jours, quhéroïque une fois dans sa vie.
Paris, Novembre 1992
Si étrange que cela puisse paraître, ce combattant volontaire qui a traversé mille embûches sur terre et sur mer, passé trois ans de sa jeunesse à lutter contre le nazisme, pour la France, n'a même pas reçu la Médaille de la Résistance, cependant octroyée avec générosité à tant d'autres bien moins méritants.
Son récit corrobore une information que recherchait le professeur Catherine Ramouillet pour son "Livret d'une Enseignante" : Giono fut-il un Kollaborateur ou un résistant ? Lucien Garro fut accueilli avec une trentaine d'autres Résistants dans la ferme Giono du Comtadour, la ferme du même Giono qui déclarait publiquement: : "J'aime mieux être un Allemand vivant qu'un Français mort !". Nous pensons, quant à nous, que Jean Giono (dont le talent n'est pas en cause), ne fut ni un kollaborateur malgré son attrait pour le "retour à la terre" de Pétain, ni un Résistant, malgré l'asile de sa ferme prêtée à la Résistance. C'était un "anarcho-pacifiste" atypique dans la période décrite par les présents témoignages des Années Noires.
Marcel Allibert
Lucien Garro
Du sabordage à l'abordage
Je suis né à La Motte, dans le Var, en 1923. J'étais l'aîné de trois frères et d'une soeur. Mon père était un travailleur agricole, dur à la peine car il lui fallait subvenir aux besoins de notre famille. Il avait fait la guerre de 1914-18 comme muletier, ravitaillant de nuit en nourriture et munitions ses camarades, en première ligne du front, dans le secteur de Verdun. Il avait peine dix neuf ans lorsqu'il fit plus d'un an et demi à Verdun. Natif de Fréjus, il y fut rappelé le 4 septembre 1939 pour effectuer les réquisitions en chevaux et en matériel pour l'Armée. Comme nous étions alors en plein travaux des vendanges, c'est ma mère qui prit la place de mon père. Elle devint le chef de famille, et cela pendant toute la durée de sa mobilisation, jusqu'à la débâcle de mai-juin 1940.
Bien sûr, j'étais aussi contraint de travailler, non à Fréjus mais à La Motte, car le patron de mon père avait profité de son absence pour le "virer". Il a fallu attendre la Libération pour que mon père puisse toucher, enfin, des dommages et intérêts pour ce licenciement abusif : 2.500 francs à l'époque !
Je pense qu'il est inutile de spécifier à quel point la période, septembre 39 juin 40, fut pénible pour ma mère et nous parut longue, bien longue, à nous tous. De même, il me parait superflu de préciser que mon père croyait dur comme fer que les Allemands finiraient par perdre cette guerre. C'est ce qu'il répétait à ses copains de son âge lorsqu'ils parlaient entre eux des événements ou discutaient de l'actualité. Sa foi en la victoire finale m'avait tellement impressionné que je mûris jour après jour une idée qui me trottait par la tête : "Je devais participer au combat pour cette Victoire!".
Or, je connaissait à La Motte un buraliste natif de l'est de la France, viscéralement anti-allemand et son fils Besson, quartier-maître sous marinier dans la Marine Nationale. Je parlais à ce dernier de mon désir de combattre et il me donna le conseil suivant: :
Lulu, si tu veux te battre contre les nazis, il faut que tu t'engages dans la Marine à Toulon. Car bientôt, nous allons passer en Afrique du Nord et rejoindre De Gaulle.
Je tournais et retournais ce projet dans ma tête pendant un mois puis, un matin, je déclarai brusquement à mes parents :
Je vais m'engager dans la Marine, à Toulon.
Mon père, alors, me dit simplement :
C'est très bien, cela ! Tu as une bonne idée ! Nous irons ensemble à la gendarmerie du Muy pour faire les démarches.
Ce qui fut fait et cinq jour après, je suis convoqué à la gendarmerie pour y signer mon engagement. Là l'adjudant de service me conseille :
Petit, si tu veux vraiment la bagarre, il faut que tu demandes à être embarqué à bord. Sinon, tu resteras à Toulon.
Je suis son conseil et je peux embarquer à bord, sur le porte-avions "Commandant Teste" où je fais mes six mois de classes et d'où je sors à la fin Matelot Breveté 1ère classe, cuistot et canonnier-pointeur en défense antiaérienne.
C'est à ce titre que le 1er Juillet 1942, je suis affecté sur le croiseur "Algérie".
C'était un navire amiral qui arborait la marque de l'Amiral Émile Delacroix et mouillait juste à coté du cuirassé "Strasbourg" qui avait à son bord l'Amiral Delaporte, commandant en chef de toute la flotte de Toulon. On effectuait des sorties en mer, malheureusement limitées par le Gouvernement de Vichy.
Fin octobre 1942
, une réunion nocturne secrète regroupa sur le croiseur "Algérie" la quasi totalité des commandants des bâtiments et des forts de la rade de Toulon. Vers les quatre heures du matin, l'Amiral en personne me réveille et m'ordonne : Petit, réveille toute la cuisine, sers-nous un café très chaud et la goutte et, ensuite rassemblement de nuit !.
Au rassemblement, les amiraux et les commandants en chef nous font un bref discours qui peut ainsi se résumer :
Les gars, écoutez bien ! L'Armée Allemande va nous occuper. Il faudra se rendre avec armes et bagages. Mais on peut encore s'en sortir si on est tous d'accord. Vous, les équipages, mettez-vous d'accord entre vous sur chaque bâtiment !.
C'était la porte grande ouverte à des discussions sans fin, âpres et passionnées : Beaucoup de copains ont été mis aux arrêts ou en prison maritime. Mais cela n'a pas empêché le mouvement de s'étendre et une majorité des équipages de se prononcer contre la rédition aux Allemands.
Le 13 novembre 1942
, toutes la hiérarchie, amiral, contre-amiraux, commandants de bord, donnent l'ordre de pousser les chaudières des bâtiments à "90 minutes/pression", c'est-à-dire à permettre la sortie de la rade de Toulon en 1h30.Du 14 au 27 novembre, les réunions se succèdent, notamment à bord du croiseur "Algérie", car "Mimile", notre Amiral, était à 100 pour 100 pour rallier l'Afrique du Nord. Mais la vie devenait très dure à bord, à cause de neutres et de ceux qui préféraient se rendre aux Allemands, contre l'avis de la majorité.
Le 27 Novembre, à 3h21
, branle bas de combat à bord de l'"Algérie", en tenue de combat.Réunion sur la plage arrière du navire, où "Mimile" nous dit :
Puisque nous ne pouvons pas passer de l'autre côté, on va se saborder. Avant que les Chleuhs nous aient tout cassé à bord, ouverture de la cambuse, du tabac et habillement !.
A 4h04, le ciel de Toulon s'illumine comme en plein jour : c'est l'attaque des troupes allemandes sur les bateaux qui sortaient de tous les côtés, tandis que les forts explosaient, tout cela dans une pagaille et une panique indescriptibles.
Alors, les équipages ont mis pied à terre, supérieurs en tête, même ceux qui voulaient rejoindre l'Afrique du Nord, car les explosions et les incendies embrasaient tout, autour d'eux.
"Mimile" brandissait une grande Croix de Lorraine.
Il fut vite embarqué par les Allemands, puis déporté.
Il mourut à 67 ans, en déportation.
C'était un grand et brave marin.
Nous, les petits, on nous a d'abord parqués en vrac, puis libérés à 9h30 et renvoyés dans nos foyers avec ordre de se faire inscrire dans nos mairies respectives pour la mise à jour de nos papiers ou convocations ultérieures éventuelles.
Le 5 décembre 1942
, les gendarmes du Muy viennent me chercher au domicile de mes parents. Ma mère leur indique la terre sur laquelle je travaillais avec mon père. Là, ils veulent me faire signer un document par lequel je me portais volontaire pour servir comme cuisinier sur un cargo allemand.Je refuse immédiatement et ils repartent.
A peine dix minutes plus tard, alors qu'avec mon père nous discutions de la situation, le brigadier revint, tout seul, pour m'avertir :
Petit, taille-toi vite ! on va revenir te chercher !
En accord avec mon père, je suis parti aussitôt.
C'est sur cette dernière image que se termine pour moi le sabordage de la Flotte à Toulon.
Pour l'abordage, il me faudra attendre janvier 1945, plus de deux années d'aventures, non plus sur mer, mais sur "le plancher des vaches", à tirer des bordées tous azimuts.
Donc, le 5 décembre 1942, me voilà quittant ma famille pour rejoindre un oncle habitant Draguignan, route de Figagnières. Par l'intermédiaire d'une famille espagnole qu'il connaissait, je tente de passer par l'Espagne pour rejoindre les F.N.F.L., les Force Navales Françaises Libres. Hélas, arrivé à la frontière, j'apprends que le passeur s'était fait prendre. D'où, retour à la case-départ, à Draguignan.
Au bout d'une quinzaine, mon oncle m'inscrit sur une boite d'allumettes, l'adresse d'une famille Jean à Bras-d'Asse, dans les Basses-Alpes. Il me remet une musette, avec un litre de vin, un peu de pain, 200 francs de l'époque et une hache. Je pars donc à pieds avec ma musette et ma hache, comme si j'allais à une coupe de bois.
Au cours de ma randonnée, j'arrive au bas de Moustiers et là, j'y trouve un brave homme assez âgé, qui me dit :
Toi, petit, tu cherches un refuge quelque part pour la nuit !
Il me conduit chez lui, me fait manger, puis coucher dans le grenier en m'avertissant qu'il me réveillerait de bonne heure.
Le 6 décembre, à 4h30, le brave homme me réveille : on boit le "café d'orge", une bonne goutte de marc. Il me remplit un panier de vivres, puis attelle une charrette et "hue, cocotte" route de Puimoisson vers une de ses lavanderaies. Il m'indique alors le chemin de Bras-d'Asse et me remet un mot de sa part pour "frère Paul".
J'arrive à la ferme de "frère Paul" à qui je remets les deux mots d'introduction : celui de mon oncle et celui du "pépé". Là, on me donne une bêche et direction la rivière de l'Asse au bord de laquelle on me montre une vieille masure où il y avait un lit avec une paillasse, deux casseroles et quelques autres bricoles, en me disant : "Voilà ta baraque!". On m'explique ensuite comment arroser les plants de tabac qu'on y cultive, en me recommandant bien de ne pas en prélever même une seule feuille, car tout est contrôlé sévèrement ! On me recommande enfin, au moindre bruit suspect, de me réfugier dans le cabanon de la pompe. Avant de me quitter, on me promet de m'apporter à manger et peut-être de m'amener des copains ?
Au bout de 4 ou 5 jours, "frère Paul" me remet une autre hache et me dit:
Tu couperas le bois au bord de la rivière, ça te changera un peu.
Puis, vers les six heure de l'après midi, il revient avec un grand blond de mon âge, natif de l'Est de la France. Présentations. On fume une gauloise et nous voilà à deux pour couper du bois. Mais mon nouveau copain n'en n'avait guère l'habitude et ça se voyait! A la tombée de la nuit, on allait pêcher à la rivière pour améliorer l'ordinaire.
Cette vie dura jusqu'au 22 octobre 1943
Le 23 octobre, à 10 heures du soir, réveil en sursaut :
Gendarmerie ! Levez-vous, mais n'opposez aucune résistance ! on vient vous chercher !
Nous obtempérons et un adjudant avec trois gendarmes à vélo nous emmènent à la gendarmerie d'Oraison. A l'arrivée, café et coucher, avec pour consigne: "Pas de bruits! on verra demain !".
Le lendemain, vers 3 heures de l'après midi, départ pour La Brillanne, menottes aux poignets. Arrêt au Café de la Gare où le patron nous fait passer derrière les gendarmes, nous libère des menottes qu'il leur rend, puis nous met à l'abri.
Vers les 7 heures du soir, arrive une grosse bagnole noire à gazogène qui nous embarque tous les deux : Direction Manosque où on nous dépose au Bar Pernod. Le chauffeur entre le premier et dit à un petit monsieur brun assez élégant : "Voilà les colis!". On entre dans l'arrière salle. Interrogatoire et repas. Le patron du Bar était Monsieur Vial dont nous avons su plus tard qu'il était l'adjoint au chef départemental des Basses-Alpes, Martin Bret. Le chauffeur de notre taxi était un certain "Monsieur Berger", fusillé à la Libération pour "marché noir outrancier".
La même nuit, nous dormons à l'église, derrière le choeur et nous y passons encore tout le lendemain.
Le soir, départ dans la voiture noire à gazo, direction Banon.
Marche à pieds pendant 3 heures, puis arrivée au Comtadour, dans une ferme appartenant à Jean Giono, qui abritait une trentaine de garçons venant de tous les horizons. Beaucoup étaient encore revêtus de la tenue verte des chantiers de Jeunesse. On couche tous sur du foin, dans un vaste grenier.
Après quelques jours, formation en groupes. Je tombe dans un groupe comprenant entre autres, Pierre Colomb alias Lhinquiet, Bayard alias Pilou, Gino Mandini alias Mandolo et Nellianto Gérardini alias Fidélio. On part tous habiter une maison forestière au dessus du Barrage de La Laye à côté de Forcalquier. Cest Marcel Dumas qui nous ravitaille la nuit, deux ou trois fois par semaine.
Encore quelques jours puis "ordre de descendre au bas de la route" pour faire connaissance de notre chef Denis Rostagne, grand mutilé de 14/18, qui nous met tout de suite dans le bain :
On nest pas ici pour jouer aux campeurs ou faire des conneries. On est ici pour se préparer à bien se battre pour la libération de la France !
Cétait un spectacle émouvant que découter cet homme qui avait perdu ses deux jambes dans lautre Grande Guerre, planté droit sur ses prothèses et ferme sur ses deux cannes, nous parler avec ardeur et passion de se battre pour libérer la France !
Un mois plus tard, dissolution du Groupe par mesure de sécurité. Moi, Garro Lucien alias La Motte, je suis placé chez Émile Girard, alias Meunier, à Manne, tout près de Forcalquier. Jy prépare les emplacements pour les parachutages et suis chargé de lécoute de Radio Londres, pour celui des messages concernant le terrain sur le plateau de Sigonce : " Quand reviendra le temps des cerises" et pour lequel le responsable était Alfred Cricelli, alias Lecourt.