Du Tran Ninh à Calcutta
25 juin 1945
Je "fais" mon sac.
Il ne faut pas prendre un gramme de trop mais il faut lessentiel. Aussi suis-je à soupeser deux pantalons un dans chaque main, pour arrêter mon choix sur le plus léger.
Tout mon fourbi est étalé sur mon lit de bambou. Petit qui loge dans ma hutte de notre camp de Ban Na Ten est furieux. Il monologue dans lencadrement de la porte :
Calcutta veut vous voir ? vous voir ? Ils sont fous !
Ici, Paris ! Cest vous Istamboul ? Bon ! Bein ? Passez me voir ! Jai absolument besoin de vous voir !.. Comment ? Cest moi qui suis fou ! Paris-Istamboul ? Comme distance oui, ce nest pas plus long, mais le terrain ! le terrain ? Fous ! Fous ! la jungle des montagnes Messieurs des piscines ! les Japs ! et les Chinois verts qui ne valent pas mieux !... et la pluie du temps de mousson ! la pluie qui détrempe tout, qui fait déborder les rivières, Messieurs des bureaux de Calcutta... Mon Capitaine, ou lon vous attend là-bas pour sauver la France ou... ou alors...
Je coupai, tranquillement affairé à mon ouvrage:
Ou alors ils sont fous !
Pour une fois, reprit Petit, vous êtes dun calme !
Merci du compliment.
Petit rit. Je ris aussi.
Voilà qui est fait. Mon sac doit peser six kilos avec mes effets de rechange, les vivres de réserve, la pharmacie, les munitions, mon sac de piécettes dargent, mon savon de toilette et ma brosse à dents, avec ma toile de tente qui enveloppe tout et mon imperméable posé sur le haut du sac, toujours prêt à être capelé.
Ma ceinture de cuir contient trois cents piastres en billets, une cinquantaine de piécettes en argent et trois souverains anglais. Je suis armé de ma bonne carabine automatique, dun pistolet de 8 mm. Jai cent cinquante coups à tirer. Je ne parle pas de ma boussole qui pend à mon cou depuis treize mois, ni de mon rouleau de cordelette de soie amarré à ma ceinture, ni de mon couteau, ni de ma carte au quatre cent millième.
Le Capitaine américain Hughett complètement remis de ses blessures et le Lieutenant Morlet maccompagnent.
Hughett comprend quil na plus à attendre une in intervention américaine sur les côtes dAnnam. Il préfère essayer de rejoindre Kumming. Cest un infatigable marcheur.
Morlet comme Hughett est pilote de chasse. Il a réussi le tour de force de séchapper de Dong Hoï avec un fort groupe de sous-officiers et à retraiter malgré les Japonais qui le poursuivaient et lui grignotaient son groupe. Fort heureusement ils traversèrent le Tran Ninh. Un des informateurs de la cellule dirigée par Hazé les intercepta et ils nous furent adressés. Morlet et ses sept sous-officiers étaient à bout de tout. Ils marchaient depuis sept semaines. Le groupe des aviateurs qui avait déjà fait de la guérilla avec beaucoup de bonheur fut incorporé au détachement.
Morlet est un garçon athlétique.
Nous décidons de piquer sur lappendice chinois de Ban Bo He. De là nous suivrons la piste qui joint les postes chinois de Muong La, de I. Hou, de Tse Mao. Si nous avons quelque chance nous pouvons trouver un aérodrome américain à Tse Mao.
Partant le 27 juin, jespère passer la frontière chinoise entre le 8 et le 10 juillet, atteindre Tse Mao vers le 25, Calcutta à ]a fin du mois de juillet, être parachuté sur mon P. C. début septembre.
Nous formons tous les trois le projet dattaquer un petit poste japonais avant de passer la frontière.
27 juin - Nous couchons à Pag Lao.
28 juin
Après neuf heures de marche rapide nous arrivons à Ban Se. Le riche Tasseng qui nous y accueille est surtout heureux de nous voir partir car il attend la visite des Japonais.
Ban Se est un gros village aux filles superbes, blotti au fond de la vallée de la Nam Suong qui coule paisible et à peine troublée par les premières pluies moussonnières.
29 juin
Nous remontons la Nam Suong sur la rive droite. Les sangsues déclenchent une attaque en règle. Fort heureusement nos chaussures spéciales de jungle nous protègent bien mais les sales petites bêtes ont tôt fait de grimper jusqu'au cou et nos chemises sont vite ensanglantées.
A huit heures du matin, je commence ma quarante-troisième année par une grimpette, qui ne prendra fin qua cinq heures de laprès-midi lorsque nous parviendrons à la ligne de partage des eaux de la Nam Ou et de la Nam Sen.
Pendant neuf heures nous grimpons, à croupetons, le flanc d'argile glissant. Aucun de nous ne parle, sauf pour prononcer quelque onomatopée sourde entre deux halètements, lorsquon ne peut arrêter une glissade.
Peu à peu le cours des pensées se tarit.
Les yeux exorbités cherchent l'encoche, la racine, la touffe dherbe qui permettra le triomphe dune ascension de quelques pans.
Il bruine.
Le sentier luit de méchanceté, semble se rebrousser, laisse couler la colle rouge. Je me suis toujours demandé sil valait mieux s'aider d'un bâton pointu qui se plante et sur lequel on base la hissée, mais qui est si embarrassant lorsqu'on a besoin de ses deux mains pour se cramponner aux branches.
Le cur cogne à grands coups.
Les orteils se crispent sur les semelles qui se retroussent. A chaque pas les mâchoires se serrent, les muscles se raidissent, s'opposent au rebroussement. Lêtre s'insensibilise. On n'est plus qu'une mécanique condamnée à l'effort démesuré et sans limite.
La transpiration coule, ravine le visage, aveugle, chatouille la pointe du nez obstinément penché vers le sol. On monte en attaquant la pente avec l'extérieur de la chaussure. Quand un pied se lève on inspire, quand il sappuie on expire. Il semble toujours que la montée finisse à l'horizon visible là, à quelques dizaines de mètres, mais elle continue...
Le sentier grimpe sous leau qui dévale, perpendiculaire aux courbes équidistantes, exténuant, inhumain. La pluie écrase les bords de nos chapeaux, coule dans le dos, se perd dans nos pantalons, remplit nos chaussures qui font flic ! floc ! flic ! floc !... L'imperméable gêne les mouvements. On est mal là-dedans... Les courroies du sac scient la peau. La courroie de la carabine glisse, quitte l'épaule La tête bourdonne.
Enfin la cime apparaît comme une bête sournoise, couchée. Son échine court toute droite, bien horizontale avec son poil mouillé qui ruisselle. Le sentier la prend de biais. La marche est plus assurée. On peut lever la tête et se débarrasser à grandes expirations de tout cet air qui brûle les poumons.
La pluie a cessé.
Nous voilà au sommet.
Nous plantons sans aucune répulsion nos derrières mouillés dans la bouillie dargile. Nous soufflons. Morlet admiratif sexclame :
Dieu, que c'est beau !
Vers l'Est, un grand compartiment s'ouvre dans un ciel lavé. Très bas, des nuages blancs s'étirent au-dessus de la vallée. Plus loin, les plans limpides se colorent de bleus nuancés très doux, jusqu'au Phu Loï lointain qui dresse à l'horizon son imposante masse pâle.
A l'Ouest, le ruban clair de la Nam Ou brille entre de grosses molaires dentelées d'un violet très pur. Au delà linextricable enchevêtrement des montagnes boisées du Haut-Laos est embrasé par la poussière de pourpre et dor du soleil couchant.
Nous couchons le soir dans un village kha après avoir marché pendant treize heures.
30 juin
Nous nous laissons glisser dans la vallée de la Nam Ou dont le lit est encore plus bas que la Nam Seng. Toute la matinée se passe à descendre. Il pleut, évidemment. Nous dévalons sans cesse à la poursuite dun équilibre instable. Nous tombons sans arrêt et la glissade se continue, assis ; puis le corps chavire et c'est sur le ventre que toutes les chutes se terminent.
Au début Morlet compte : un à zéro !... 6 à 8 !... puis il perd le score. On ne s'y attend jamais. Vlan ! Les jambes partent en avant. On se retrouve assis avec la sensation d'avoir reçu un formidable coup de pied aux fesses ! On en est tout ébranlé. Chaque fois la crosse de nos carabines heurte le sol. La culasse qui s'arme, par inertie, fait entendre sa caractéristique sonorité.
Enfin nous voilà dans la vallée.
Nous approchons de la rivière sillonnée par les pirogues à moteur japonaises qui font la liaison et les transports entre la région de Dien Bien Phu et Luang Prabang.
Voici les cases de Ban Hat Sao.
Le village est-il occupé per les Japs ?
Nous avançons prudemment, nos carabines sous le bras, prêtes. Des enfants nous conduisent chez le chef de village. Tout de suite un attroupement nous entoure. Les visages manquent daménité. Dans la case du Naï Ban nous déposons les sacs mais une quinzaine d'individus envahit la maison. Je profite de mes quelques mots de laotien pour inviter le Naï Ban à préparer un logement pour cinquante hommes qui nous suivent à une heure de marche, sic. La formule a du bon. La maison se vide. Un quart d'heure après une pirogue nous prend et nous nous laissons filer vers Pac Bac.
Les piroguiers nous disent qu'un détachement japonais disposant d'un poste radio est à M. Ngoï à deux heures de marche en amont. Je calcule quil faudra à un coureur une heure pour aller prévenir l'ennemi, que celui-ci mettra une autre heure pour rassembler un groupe et une troisième heure pour descendre en pirogue. Nous avons donc trois heures d'avance.
Parvenus à Pac Bac, sur la rive droite, nous apprenons que laffluent Nam Bac est navigable jusqu'à Ban Li à trois heures de marche en amont. Dès que la pirogue s'en est retournée vers Ban Hat Sao, nous frétons une autre pirogue et malgré les gentillesses des habitants nous remontons la rivière jusqu'à Ban Li où nous sommes bien accueillis.
1er juillet
Dès l'aube nous reprenons le sentier qui grimpe à travers un massif élevé où vivent des Méos. Nous marchons ce jour-là douze heures presque sans arrêt.
Ce soir du cinquième jour de marche nous situe à quatre-vingts kilomètres en ligne droite de notre point de départ. Nous avons marché onze heures par jour en moyenne et parcouru près de deux cents kilomètres. Nous pensons que les dangers que nous attendions de la Nam Ou sont périmés.
2 juillet
Nous ne marchons que huit heures et plus lentement que les autres jours. Les sentiers sont attirés par la proximité de Muong La et de Muong Saï qui sont occupés par les Japonais. Le soir j'ai un petit accès de paludisme.
3 juillet
Dans l'après-midi la pluie fait rage.
Nous nous réfugions dans un village méo.
Le Naï Ban, est un homme jeune et énergique. ¡l émane de lui une impression daudace et dautorité étonnantes. Il apparaît vite que nous ne sommes pas persona grata. Nous comprenons dès que nous voyons filer entre les cases une caravane chinoise qui est venue couper les pavots à opium sous le nez des Japonais. Les Méos nous font comprendre que les Gni pouns arrivent. Aussi emboîtons-nous le pas à la caravane. Puisqu'elle était comme nous chassée par les Japonais mieux valait marcher de conserve.
Le chef de la caravane n'entend ni le laotien, ni l'anglais, ni le français. C'est un homme jeune qui doit travailler pour le compte de quelque grossiste de Kunming. Il monte une mule fine et robuste de laquelle il ne descend jamais quelle que soit la pente. Il est installé parmi des balles de soie et des peaux qui lui font un siège confortable.
Tout de suite il jette un regard concupiscent sur nos belles carabines. Il nous montre son pistolet à crosse "Mauser" qui est toujours prêt à entrer en action. Chemin faisant nous examinons létrange caravane. Une douzaine de chevaux à longs poils et de mulets de Chine marchent l'un derrière l'autre, résignés, portant sur des bats aux matelassures loqueteuses quatre touques soudées pleines d'opium. Trois ou quatre hommes escortent le convoi ; deux Chinois marchent en éclaireurs et deux autres forment arrière garde. Tous sont porteurs de vieux fusils de guerre dorigines diverses. Quelques-uns sont armés de mousquetons qui ont dû être pillés au cours de quelque razzia sur un poste frontière français.
Les vêtements de ces hommes manquent duniformité et de fraîcheur. Ce qui les vêt permet de penser que ce sont des déserteurs d'on ne sait quelle division chinoise. Tous louchent sur nos carabines à répétition.
Nous jugeons à propos de ne pas dormir sous leur toit.
4 juillet
Nous suivons la caravane jusqu'au repas de midi. Après le passage d'une rivière les Chinois sarrêtent. Les animaux sont débâtés. De grosses plaies sanguinolentes marquent la place des bats.
Les Chinois font cuire leur riz. Le chef de la caravane boite bas. Il découvre un ulcère qui lui grignote une jambe. Nous le pansons à la poudre sulfamide mais il préfère se coucher sur ses peaux de bêtes et fumer une vingtaine de pipes d'opium.
La pluie écourte la pause.
Nous nous préparions à attaquer la montée qui nous sépare de. la Nam Pak quand deux Méos nous rejoignent et confient un message au chef chinois. Celui-ci jette un ordre bref, puis dit un mot à notre adresse : Gni pouns !
Les animaux sont rebâtés en un clin d'il.
Nous partons les premiers. Arrivés au bout de la montée nous entendons des criailleries éclater derrière nous. Nous détalons à toute vitesse dans un sentier qui serpente dans les hautes herbes coupantes et qui descend jusquà 1a rivière.
Vers 16 heures nous faisons une entrée éclair à Kio Soum où nous décidons dabandonner le sentier qui conduit au village de Pou Ten, que doit suivre la caravane. Une pirogue nous descend jusqu'à un village laotien situé à quelques kilomètres en aval de Kio Soum. Mais ce village na pas de pirogues. Il y en aurait au prochain village en aval. Nous parvenons à cette agglomération après deux heures de gymnastique sur les berges de la rivière qui est déjà trop grosse.
Le jour finit.
Nous nous arrêtons pour passer la nuit, nous jugeant suffisamment éloignés des Japonais qui auront assez d'occupation avec la caravane.
Et la pluie tombe toujours.
5 juillet
Au petit jour nous nous rendons compte qu'il n'y a pas de pirogues sur les rives du village. Des radeaux de bambous de un mètre de large et de six de long maniés par des perches suffisent aux habitants pour traverser la rivière. Nous éprouvons beaucoup de difficultés pour faire apparier deux radeaux et pour trouver deux nautoniers.
Enfin, nous appareillons.
Le courant rapide nous entraîne. Nous sommes debout sur le radeau, nos sacs aux épaules, la carabine en bandoulière. Il pleut à torrents.
Bizarre ! Le radeau accoste.
Les deux Laotiens ne veulent pas aller plus loin. Nous croyons à un chantage. Je propose cinquante piastres à chacun pour continuer. Les deux indigènes refusent obstinément. Rien ne peut les engager à repartir. En fin, de compte, agacé par cette discussion stérile sous la pluie battante, je colle mon canon de carabine sur le ventre de celui qui criait le plus fort, je l'embarque et demande à mes compagnons de pousser au large.
Tout de suite le courant nous entraîne.
Force est aux nautoniers de diriger le radeau car s'il est impossible de remonter le courant il serait dangereux d'essayer d'accoster. Le flot rapide nous entraîne à une vitesse incroyable. Après un dernier virage nous comprenons les répugnances des deux indigènes. La rivière passe par un rapide aux écueils effilés entre lesquels notre pauvre radeau s'emballe, bondit, saffaisse, plonge. Nous sommes accrochés aux ligatures tels des singes sur une balançoire.
Les rives déchiquetées passent et leurs aiguilles raclent notre radeau, l'accrochent au vol et lui impriment de dangereux mouvements giratoires compensés par des chocs en sens inverse et les coups de perche saccadés de notre équipage.
Lorsque la masse d'eau passe sur un rocher le plancher saute, s'incline comme s'il allait se renverser puis claque l'eau, plonge en gémissant dans lécume, l'eau jaune et les embruns.
Le fracas de ces masses liquides en furie est épouvantable.
Enfin après un dernier saut de carpe au-dessus d'une barre rocheuse, le radeau glisse sur un plan incliné à une allure vertigineuse et va se planter comme une pelle dans le coude du tournant heureusement taillé dans la terre noire. Au choc nous sommes projetés tous les cinq hors de notre radeau. Nous nous retrouvons sur nos pattes tout souriants, à peine conscients du danger que nous avions couru.
Je tapote l'épaule du bonhomme que j'ai menacé. S'il comprenait je lui demanderais pardon, car plus je regarde l'impétueux rapide plus j'estime qu'il serait inconvenant de recommencer laventure.
Il ne reste plus qu'à trancher l'extrémité du radeau planté à terre et à reprendre le courant. Les deux nautoniers s'exécutent de bonne grâce. Le voyage se continue. Nous croisons un cerf qui traverse la rivière à la nage. Je le tire mais ma balle s'en va au diable. Morlet me console en faisant un geste de la main qui imitait linstabilité de lesquif.
Nous remontons au Nord jusqu'au village de Phia Kam Pou à partir duquel la rivière sinfléchit à l'Ouest Ma carte porte un sentier qui va de ce village en direction de l'W-N.W. vers la Chine. Hélas le village n'existe plus et le sentier a disparu. Nous sommes obligés de pousser jusqu'à Houeï Bot. Nous abandonnons là nos deux indigènes qui froissent en souriant leur poignée de piastres toutes neuves.
Deux guides veulent bien nous conduire jusqu'à Malassa en remontant le lit d'un ruisseau qui vomit ses eaux noires chargées de végétaux pourris et de graviers. Nous marchons sous la pluie avec de l'eau jusqu'aux genoux. Après huit heures d'une marche harassante nous arrivons à Malassa en pays Lu. Nous y sommes accueillis avec une parfaite indifférence par une population originale. Ce qui est typique chez le Lu c'est son culte de la crasse. Ceci mis à part, je présume que la caméra ferait ici de pittoresques premiers plans.
Les hommes, mon Dieu ! passe.
Ils sont vêtus de cotonnade noire. Ils arborent tous des colliers de pièces en argent de dix cents unies les unes aux autres par un maillon de même métal. Ils portent les cheveux comme les Méos, tombant droit jusqu'aux épaules ce qui leur confère un je ne sais quel air altier et moyenâgeux.
Avec les femmes nous plongeons en pleine époque médiévale. D'assez loin elles paraissaient affublées en belles dames avec leur robe à crinoline et leur corselet nervurés de cordons de perles, de verroteries et de pièces d'argent. Leur coiffure est un échafaudage invraisemblable de cheveux gonflés par des bourrelets de crin et maintenus par une résille de verroterie et de colifichets brillants qui entoure la tête et pendille sur le front et sur les côtés du visage.
Leur cotonnade noire est lustrée par la saleté.
Leurs affiquets et leurs brimborions comme leur visage et les extrémités nues sont uniformément recouverts par une vieille crasse qui luit doucement, indélébile et sacrée.
Les enfants sont nus ou accoutrés selon leur sexe.
Les bambins ont des visages de petits vieux aux pommettes mongoloïdes. Enfants, adultes et vieillards sont uniformément malpropres, fiers et renfrognés.
Voilà donc les descendants de ces terribles Lus qui conquirent dans le bassin du Haut Mékong un royaume grand comme la France qui s'étendait de la Salwen au Song Koï. Leurs expéditions poussèrent à l'Ouest jusqu'au delta gangétique doù ils ramenèrent des bonzes de Ceylan pour convertir le peuple Lu à la foi bouddhique.
Puis dautres peuples vinrent de lInde et de la Chine sétablir dans la vallée du Mékong, vers le fleuve dont les flots jaunes berçaient les peuples les plus doux de la terre. A leur tour les Lus furent vaincus. Comme beaucoup d'autres races ils se réfugièrent dans les montagnes aux défilés abrupts qui sadossent aux puissants massifs du Yunnam. Depuis les Lus végètent dans les régions de Phong Saly et de Muong Sing en des pays tourmentés qui sont devenus leur refuge national.
Le chef du village nous désigne une case vétuste dans laquelle il pleut moins que dehors. Nous y montons nos tentes. Avec quelques braises que Morlet est allé prendre dautorité dans un foyer de case nous allumons le bois humide. Nous avons hâte de nous sécher.
Quels ours mal léchés ces Lus ! Personne ne vient nous voir. Aussi décidons-nous de dîner de nos vivres de réserve. Nos sacs en seront allégés d'autant.
Tout en mangeant nos rations K, nous évoquons les incidents qui mous ont poussés au Nord de notre itinéraire et les péripéties de la journée. Nous décidons de chercher dans !a région les traces du groupe Seguin qui nous avait été signalé au S.-E. de Boun Taï.
Puis nous .nous endormons enveloppés dans notre quadruple épaisseur de toile de soie de parachute.
6 juillet
Toute la journée les Kha Mous et les Lolos nous promènent d'un village à l'autre. Les renseignements nous signalent des blancs au village voisin. Dès que nous arrivons à la localité indiquée les blancs sont au village suivant. Le soir nous avons acquis l'impression, que la présence des blancs est une invention des villageois pour nous expédier plus vite extra-muros. Nous abandonnons les recherches. Toutes ces marches dans le gravier des ruisseaux ont élimé puis percé nos jungle-boots. Le sable pénètre dans nos chaussures et commence son travail corrosif. Hughett a les pieds écorchés. Morlet et moi éprouvons déjà des sensations de brûlure et nous regardons le sang rosir la peau des pieds devenue transparente.
7 juillet
On nous avait prévenus que nous marcherions vingt heures sans trouver un village. Nous comprenons la raison, de cette désertion par les hommes d'un pays envahi par l'herbe paillote.
Le plateau que nous traversons est comme une mer. Loeil n'y distingue que de rares bouquets d'arbres et des épineux. Lherbe à paillote taillade sournoisement la main, que balance la marche. Le sentier n'y est discernable que parce qu'il prend ce creux des caniveaux que suivent nos pas. La terrible savane a deux et trois mètres de hauteur. Il faut marcher carabine en avant et fendre le flot à la manière d'une étrave pour éviter le plus possible à nos visages la morsure des feuilles. Néanmoins, nous avons la figure et les mains pleines d'estafilades. Ah ! lhorrible sensation de lame Gillette qui passe entre les doigts de la main, entre la conque de l'oreille et le crâne, sur les paupières, partout. Les incisions froides nous arrachent des "f subitement inspirés. Puis la coupure rougit et quelques gouttelettes de sang glissent sur nos visages comme des gouttes d'eau sur une vitre. Et la pluie tombe pendant des heures.
Après dix heures de marche nous campons sous un appentis de branches que nous doublons intérieurement de nos toiles de tente.
Ce soir-là nous n'allumons le feu qu'après cent vingt minutes d'efforts et de soins assidus. Il nous faut tailler au couteau les bambous secs pour enlever l'extérieur trop mouillé. Ensuite il faut fendre les tiges en fins cheveux pour que lallumette puisse les enflammer. Il ne reste plus qu'à ventiler sans arrêt avec une large feuille de bananier sauvage jusqu'à ce que les bois humides et fumants daignent s'embraser. Ce n'est que quatre heures après notre arrivée que le gros bois mort fait assez de braise pour que nous dressions par-dessus un cône fait de grosses branches qui s'élève jusqu'à hauteur de lappentis.
Nous nous couchons.
Malgré la pluie le feu brûle et jusqu'au matin sa douce chaleur sengouffre sous l'auvent et réchauffe nos cops étendus sur un matelas de feuilles vertes posées sur des branchages entre lesquels l'eau ruisselle.
8 juillet
Au début de laprès-midi, après sept heures de marche nous arrivons à Ban Na Mat situé à une dizaine de kilomètres au sud de Boun Taï. L'ancien poste français est occupé par une vingtaine de Japonais. Les portes des cases sont fermées. Les habitants ne tiennent pas à se compromettre et les chiens sont haineux.
Nous poussons jusqu'à un petit village à quatre heures de Ban Na Mat. La pluie n'a pas cessé de tomber. Nous aussi. Nous pénétrons dans une case de plain-pied. Il y a là un couple de vieux qui dispose d'un large bat-flanc en bambou sur lequel nous déroulons nos toiles de tente. Une dizaine de piastres ont radouci la vieille femme qui consent à nous faire cuire un peu de riz.
Un bon feu dissipe la froidure que toute cette journée a emmagasinée dans nos corps. Nous tournons et retournons nos effets mouillés au-dessus des braises qui rayonnent une chaleur bienfaisante.
Nous avons grand faim.
Mais voici que deux jeunes gens à l'allure éveillée viennent nous rendre visite. Comme toujours nous leur demandons toutes sortes de renseignements que nous suscitons en offrant de la quinine si rare et tant appréciée dans la région. Eux nous offrent des graines comestibles moins grosses que celles des petites courges.
Hughett qui soigne ses pieds de plus en plus écorchés et qui souffre, nen mange pas. Morlet et moi ne nous en privons pas ! Puis les deux adolescents s'en vont après force salutations.
Au bout d'une heure le visage de Morlet verdit littéralement tandis que je me sens de plus en plus mal à l'aise. Puis Morlet vomit et les efforts violents qu'il fait précipitent mes nausées. A mon tour je rends. Mais le malaise empire à mesure que nous vomissons. Aux maux d'estomac s'ajoutent des douleurs d'entrailles intolérables.
Sans nul doute nous sommes empoissonnés.
Durant quatre heures, nous demeurons accroupis sous des buissons, indifférents à la pluie, au froid, à tout. Les cochons noirs s'approchent de nous en grognant et nous poussent de leurs groins avides...
Je n'ai plus qu'une notion vague de mon état, Morlet gît face contre terre secoué spasmodiquement par les efforts de son estomac détraqué.
Hughett ne quitte pas sa carabine. Maîtrisant les horribles nausées, je rentre en titubant dans la case. Je pense qu'il me serait impossible de marcher et de me défendre si les Japonais arrivaient.
Mais que prépare le vieil hôte.
Il prend une poignée de cendres et de charbons, broie le tout dans une gamelle, y verse de l'eau. Puis il me tend le peu engageant breuvage. Je regarde hébété. Jessaie de comprendre. Charbon, cendres. Des réminiscences vagues montent dans mon cerveau. J'ai absorbé un toxique acide... je vais boire une solution basique. Réaction : un sel ! Des formules chimiques naissent dans ma cervelle enfumée. Les symboles dansent une sarabande grotesque sous la poussée des valences et des affinités. Les K, les O, les El, les C, se chevauchent se juxtaposent, semboîtent, puis les atomes se précipitent dans ma gamelle ainsi que les moutons de Panurge dans la mer.
Les yeux fermés je bois l'atroce bouillie grise et noire. Mon estomac consent à la conserver quelques minutes. Déjà je me sens mieux. Cendres et charbons absorbent les nocivités qui corrodent mon tube digestif.
Les fumées délétères qui obscurcissaient et déformaient mes sens s'évaporent. Le vieillard prépare une deuxième bouillie pour Morlet. Douleurs, spasmes, nausées disparaissent dans un sommeil réparateur.
9 juillet
Dès les premières lueurs de l'aube, Hughett prépare son sac.
Je me sens en coton.
Morlet a l'il vague et le geste las.
Cent dollars pour moi, un dollar pour vous, to bet que nous allons voir les Japs to day, dit l'Américain.
Non, je ne parie pas.
Nous avalons quelques gorgées de thé puis nous reprenons le sentier. A midi nous arrivons à Ban Na Ten. Le Naï Ban, nous invite à déjeuner avec un empressement cordial mais mon estomac refuse toute nourriture. Trois coolies nous sont offerts pour porter nos sacs. Tout va bien.
Après une heure de marche comme nous venons de franchir un gué, seul le coolie portant mon sac a traversé la rivière. Nous nous arrêtons pour attendre les autres. Mon coolie repasse la rivière pour se porter au devant de ses camarades.
Un quart dheure sécoule.
Nous commençons à manifester quelque inquiétude. A notre tour nous rebroussons chemin. Le sentier qui serpente est vide. Nous appelons:
Coolies ! Coolies !
Seul l'écho affaibli répond. Morlet veut revenir jusqu'à Ban Na Ten. Hughett et moi ne sommes pas de cet avis. Nous sommes plantés sur le sentier figés par la déception,. Nos yeux traduisent notre perplexité.
Chut ! Chut ! écoutez ! De part et d'autre du sentier les branches des fourrés s'agitent. Des pas discrets font craquer des brindilles sèches. Ces indices sonores dessinent dans la végétation un demi-cercle inquiétant.
La nasse se resserre.
Nous nous regardons, Hughett et moi, écoutant éperdument les bruits prudents qui se rapprochent. Morlet est en parfaite communion de pensée mais il sourit, avance les lèvres, tourne la tête, à droite, à gauche, et murmure
: Non...
Venez ! Venez ! Vite !
Je tire mes camarades dans la direction de la rivière.
Tout de suite les bruits grandissent, se rapprochent.
Nous courons de toutes nos jambes sur le sentier qui tourne. Alors la menace se précise. Les chasseurs ne sont plus tenus à dissimuler leur présence puisque le gibier a éventé la menace. Nous entendons derrière nous le brouhaha de la poursuite.
Le gué est passé en quatre sauts. Nous nous arrêtons à quelques minutes de là nos carabines prêtes. Mais nos poursuivants ne sont pas téméraires et nous le regrettons.
Nous reprenons le sentier qui passe d'une rive à l'autre Nous considérons tristement notre situation.
Nous ne possédons que nos carabines approvisionnées à trois chargeurs de quinze cartouches. Je suis habillé d'un tricot de coton à manches courtes et d'un short retenu par une ceinture de coolie chinois dont lintérieur est heureusement garnie de billets et piécettes en argent. Je suis coiffé dun chapeau de toile. Hélas ! mes jungle-boots élimés par le frottement des pierres et des graviers sont crevés et quelque soin que je prenne pour boucher les déchirures avec des feuilles, le sable pénètre, traverse mes chaussettes et râpe insidieusement mes pieds.
Mes deux camarades sont logés à la même enseigne, mais jai conservé ma montre-bracelet, mon couteau et ma boussole.
Nous espérons sans trop oser y croire que les Chinois se montreront de chics alliés et la Chine est à une dizaine d dheures de marche.
La pluie, marâtre inexorable, est là. Elle fait des bulles dans la rivière au lit rocailleux. Elle bruisse sur les herbes qui se courbent et ruissellent. Elle tapote les grandes feuilles et les ondées lourdes passent sur la forêt avec un bruit de train qui traverse une plaine.
Hughett porte ses pantalons longs de méo. Morlet et moi n'avons que nos shorts . Nos genoux nus qui attaquent la végétation à chaque pas, saignent sous les mille coups de lancette des herbes coupantes et des ronces.
Le sentier s'évanouit.
Les gués nous échappent.
Lorsque les bords s'encaissent nous suivons le cours sinueux du torrent à l'aveuglette. A plusieurs reprises nous glissons sur les quartiers de roches et nous disparaissons dans des trous et en quelques brasses vigoureuses nous reprenons contact avec les rocs hostiles où le courant têtu bute et bouillonne.
Cent fois le sentier disparaît.
Un vent froid sengouffre dans la vallée.
A tout moment la voix de l'un de nous s'élève :
Un tel, tendon droit... ou bien :
Creux poplité et face interne mollet gauche.
Ce qui signifie: vous avez une ou plusieurs sangsues à l'endroit indiqué.
Chacun de nous a un liteau de bambou à la main.
Nous appliquons le bord aigu sur la peau et d'un mouvement sec ainsi que l'on ferait avec une lame de couteau, nous enlevons les voraces bestioles. Elles attendent sur le sentier le passage problématique d'un quelconque vertébré porteur de sang. Le sol est tapissé de filaments bruns verticaux qui vibrent ainsi que des rubans sous les pales d'un ventilateur.
Les sangsues saisissent le pied au vol.
Leur ignoble mouvement contractile s'arrête un instant sur le cou du pied, au bord supérieur de la chaussure, tel un poignard cherchant le défaut de larmure. Seuls les vibrius pénètrent facilement.
Les grosses sangsues ne sattardent pas à ces jeux puérils. Elles vont, guidées par un sûr instinct jusquaux parties nues quelles attaquent incontinent. Si vous ne les enlevez rapidement, il ne vous reste plus qu'à les brûler ou à les percer de part en part. Ne les arrachez pas, leur suçoir serait capable denlever un peu de votre tissu et cela ferait une belle plaie dans laquelle les autres sangsues viendraient se repaître.
Lorsque nous étions bien équipés nous placions un bourrelet de tabac laotien dans le bouffant du pantalon au-dessus des chevilles. L'humidité faisait suinter la nicotine et les vilaines bêtes se laissaient choir. Les cendres remplacent le tabac mais elles sont moins efficaces.
Lorsque le voyageur est abrité sous une case, il doit procéder à une inspection sérieuse de tout son corps. Les néophytes, les négligents ou les mal ficelés comme nous, découvrent alors des grappes de sangsues dodues et sanguinolentes dans les chaussettes et sous le pantalon. Repues elles tombent delles-mêmes. Mais les plaies continuent à saigner car les sangsues sécrètent un liquide qui empêche le sang de se coaguler Ne grattez pas, quelle que soit la démangeaison mais placez sur chaque plaie un tout petit rond de sparadrap, comme si vous répariez un pneu de bicyclette. Si vous manquez de tout, versez un petit cône de cendres sur chaque piqûre et attendez que le caillot tombe de lui-même.
Ne manquez pas de visiter les plis secrets de votre corps et tous les orifices. Les sangsues affectionnent les muqueuses et on peut trouver de ces révoltantes bestioles en des parties du corps où il est difficile de les extraire. Souvenez-vous que la nicotine en vient à bout. Si vous vous contentez d'écraser les sangsues gonflées comme des outres, elles pisseront le sang qui les congestionne mais elles vous contre-attaqueront dans le courant de la nuit lorsque vous dormirez.
Jetez-les au feu.
*
**
Tout en marchant, nous nous défendons sans arrêt contre les avides invertébrés.
L'ombre crépusculaire est déjà sur nous.
Trouverons-nous un gîte où passer la nuit ?
L'incertitude et la lassitude se partagent nos pensées. Il faut marcher pourtant. Je me surprends à faire des gestes d'impatience, à bougonner :"Vade retro satanas !.." et toujours les voix reviennent murmurer à mon oreille des perfides conseils et m'exposer les mille et une raisons qu'un homme las écoute.
Mais ces lâchetés me révoltent.
Je serre les dents. Je ne m'arrêterai pas.
Mes pieds ne sont pas tellement douloureux ! Les sangsues ne tuent pas. Et tant qu'il y a sentier, il y a refuge quelque part.
Marchons.
Il y a sept heures que nous sommes sortis de la nasse de Ban Na Ten. Depuis, nous marchons dans l'eau du torrent rocailleux, dans leau qui tombe du ciel et des arbres, dans leau de cette végétation profuse où les feuilles coupantes et les crocs des ronces sacharnent sur nos jambes nues. Je sens un creux immense et douloureux dans mon estomac; un vide effrayant où sentrechoquent la faim, les meurtrissures des heurts, les brûlures des pieds, les coupures et les piqûres des sangsues et des tiques, la fatigue écrasante, la froidure, la menace d'errer dans cette nuit qui sappesantit sur la forêt aquatique sans autre manifestation humaine que ce sentier fantôme auquel sattache toute notre attention.
Entre deux masses de verdure, ô miracle ! je vois un homme nu qui lance son filet dans la rivière. Je m'arrête. Je crains qu'il ne s'effraie, qu'il ne disparaisse. Je lui souris en le saluant.
Sambay ! Sambay !
L'homme à la peau chocolat se retourne.
Il répond à nos questions.
Dieu soit loué ! Il y a un petit village pas très loin. Une demi-heure après nous découvrons quelques petites cases vides de part et dautre du cours deau. Nous passons sur la rive Ouest. Il y a là un toit qui fume.
Nous entrons.
Cest du dernier misérable. Un homme entre deux âges est accroupi au-dessus dun maigre feu. Quelques hardes sont posées sur un lattis de bambou où le bonhomme doit se coucher. D'un coup d'il circulaire nous embrassons la pauvreté du lieu, mais nos yeux luisent de plaisir.
Un toit et un feu ! Richesses incomparables !
Nous enlevons nos légers vêtements mouillés et nous les suspendons au-dessus du feu et de la fumée. Cest assez gênant de se promener nu comme une pincette dans ce petit réduit où l'on rencontre un autre corps nu au moindre mouvement.
Notre dîner se compose d'un seul épi de maïs pour chacun.
Dès que nos effets sont à peu près secs nous les revêtons. Nous nous couchons tous les trois sur une peau de cerf qui isole le dos de la terre humide mais qui laisse à même le sol nos jambes nues, nos jambes couvertes destafilades, de piqûres où la cendre se mêle au sang caillé. Nos pieds nous font cruellement souffrir. Nous n'avons plus de peau sous la plante et au-dessus des orteils et des muscles pédieux. La chaleur contracte les plaies et le sérum qui les durcit supprime toute élasticité.
La nuit est longue et froide.
10 juillet
Le sentier monte.
Nous avons quitté ce matin le dernier hameau indochinois, une espèce de relais pour contrebandiers et pirates
Vers neuf heures nous atteignons le culminant de la chaîne frontière. Devant nous cest la Chine qui commence. Mes camarades sont devant. Je marrête. Mon esprit prolonge par delà lhorizon visible le regard que jattarde sur cette terre indochinoise où jai laissé mes compagnons de lutte... Je me souviens dun salut semblable adressé trente-deux mois plus tôt du haut d'une montagne à un pays très cher envahi comme celui-ci par un implacable ennemi.
Je ne peux m'empêcher d'être frappé par l'analogie entre ces deux montagnes, celle des Pyrénées et celle-ci qui n'a pas de nom. Même absence de limite concrète; identité entre les deux versants. Ne vais-je pas connaître au Yunnam la même indifférence, la même hostilité que naguère en Espagne ?
Chine ! Pays immense, terre de contradictions, sois-nous favorable.
Nous sommes à nouveau repris par un sentier qui divague au fond dun lit de torrent barré par des roches tourmentées.
Un peu avant midi nous pénétrons dans un village en tous points semblable à ceux que nous avons connus au Laos; la vue des toits rend plus désagréable la pluie qui tombe à flots. Nous pénétrons dans une case dont la paillote fume mais nous n'y trouvons personne. Dans une case voisine une vieille femme nous fait comprendre que les habitants sont partis aux champs. Il est impossible d'obtenir d'autre aide de cette fée Carabosse qui se calfeutre dans sa cage de bambou.
Hughett est fiévreux.
Nous l'allongeons sur un fagot. Nous activons le feu. A force de fureter je découvre trois oeufs que des. poules venaient de pondre. A part cela pas un seul grain de riz ou de maïs, rien, la maison est vide. Nous gobons chacun notre uf et nous repartons.
Le torrent que nous dévalons se jette furieusement sur des blocs déchirés soutenus parfois par de grosses racines et des lianes. Les arbres sont couverts de la mousse des grandes pentes tournées vers le Nord.
Je me demande si beaucoup de Français de France sauraient voir ce sentier. Je pense que nous avons rééduqué en nous ce sens de l'observation et de lorientation que possédaient nos ancêtres de l'âge de pierre..
Au début de l'après-midi, nous remontons le flanc escarpé du troisième défilé que le sentier coupe perpendiculairement. La fatigue burine nos traits, enfonce nos yeux dans les orbites et enfle nos veines sur nos tempes. J'imagine que mon estomac tiendrait dans le creux de ma main comme une vessie de poisson
Pouah ! une odeur de charogne nous prend à la gorge.
J'applique une poignée de feuilles sur ma bouche. Curieux, j'écarte les branchages. J'ai l'horrible vision dun corps humain en pleine décomposition. A côté du visage noir et vert, un képi est posé, un képi de marsouin. J'ai à peine une pensée attendrie pour le camarade vaincu. Pauvre traînard ! De quelle lointaine garnison viens-tu ? Du Tonkin ? De lAnnam ? Tu t'es arrêté là, sur le bord du sentier et la dysenterie, le paludisme, la misère t'ont terrassé. J'ai fait au-dessus de toi un grand signe de croix, puis je suis reparti reprendre ma place entre mes deux camarades. Eux n'ont rien vu.
Hughett a moins de fièvre mais il titube, tombe, se relève. Sa barbe sombre fait plus pâle son visage et plus grands ses yeux cerclés de noir. Morlet parait aujourd'hui mieux résister que nous. Ses pieds sont moins blessés que les miens, pourtant lorsque je me retourne et que je le vois, courbé, la tête penchée et ses longs bras ballant, je me demande jusquoù ira sa carcasse. Ses lèvres murmurent sans arrêt des prières.
Au cours de nos longues marches nous nous étions souvent entretenus de choses de lesprit et de religion. Tout un matin Morlet avait chanté Verlaine. Dautres jours s'étaient écoulés à ressasser la vie des Saints et les problèmes de la foi.
Depuis plusieurs jours nous ne parlons plus en marchant. La plus stricte économie des forces doit être observée. Nous prions. Non pour implorer de Dieu quelque adoucissement mais pour mettre nos souffrances plus près de lui; pour que l'Esprit de Force soit en nous.
Lorsque l'un de nous tombe il tarde à se relever.
On ne sent plus la douleur du choc. Les jambes n'ont plus à supporter le poids du corps ni à se raidir pour rétablir léquilibre, on est mieux. Hughett s'est même laissé choir en arrière, dans la boue, avec un rictus qui était presque un sourire. Il faut le relever J'ai envie de lui parler de son Amérique pour l'encourager mais je m'aperçois que les mots ne sortent plus de ma gorge. Les syllabes s'élaborent difficilement et chaque effort pour parler ressemble à ceux que l'on fait pour se saisir d'un papier brûlé.
Je prends la tête de la petite colonne.
Le torrent sest fait rivière. Les bords en sont marécageux. Cette fois nous revenons sur nos pas. Nous pataugeons, nous tournons, nous grimpons, nous descendons, nous glissons, nous titubons la tête bourdonnante de pensées chaotiques.
Malgré la pluie qui ruisselle une soif ardente nous brûle . Plusieurs fois nous buvons à plat ventre l'eau café-crème de la rivière et les végétaux pourris que le courant entraîne cognent contre nos visages.
Et moi je me dis entre mes Pater et mes Ave que je tiendrai autant qu'il faudra pour arriver jusqu'au prochain village ; et je vais. Mes pieds cruellement écorchés brûlent, brûlent. Je me sens par moment comme un homme privé de raison, poursuivi d'hallucinations. Dans les hachures de la pluie, je lis distinctement certaines pages dun livre que m'avait prêté le Colonel Huard lorsqu'il entraînait le Corps Léger dIntervention sur les côtes de Kabylie : "Voyage terrible qui coûta la vie à Doudart de Lagrée et au jeune attaché d'ambassade de Carné..." ; "..inextricables forêts coupées ça et là de rivières boueuses et de torrents débordés..." Puis c'est Michel de Unanumo qui parle. Je vais, visage au ciel et les yeux battus par la pluie écoutant la voix qui emplit mon crâne, ne sachant si j'invente ou si je me souviens, si l'on me parle et si je réponds vraiment.
Dans nos songes il est facile d'être un martyr. Dans laccomplissement de la tâche quotidienne il est difficile d'être un homme.
Mais, il faut prier.
Prier ? Pourquoi prier ?
Pourquoi ? Pour résister. Périssons en résistant et si le néant nous est réservé, faisons que cela soit une injustice et une contradiction.
Je crois que l'on m'appelle. Je me retourne. Morlet est tombé, face en avant, dans la boue. Hughett s'est assis près de lui. Il a relevé la tête du Français et la laissée reposer sur sa jambe. Morlet agite lentement ses paupières. Ses grosses lèvres articulent trois syllabes:
Coup de pompe !...
Je vois Morlet et je vois l'autre, celui qui pourrit sur le sentier qui monte ; le marsouin vaincu. J'ai peur ; et cette sensation désobligeante me redonne quelque lucidité .
Il faut continuer. Hughett ! Morlet !...
Nous repartons.
Nous connaissons trop la jungle pour ne pas savoir que si nous nous arrêtons nous sommes perdus. Les jambes molles et lourdes, les jarrets coupés, nous allons; tout ce mal que nous font les pieds est amassé dans lestomac, dans le ventre. Nous allons, sur le bord vertigineux de l'invraisemblance, de la folie et de la mort, éperdus et hagards, priant le ciel ainsi que des maudits.
Puis tout chavire.
Jai trop mal aux genoux qui ne sont plus qu'une plaie sanguinolente. J'ai trop mal aux pieds. Je brûle. Je sens mes bras se lever, malgré moi. Un voile rouge, opaque couvre mes yeux et ma voix tonne à mes oreilles;
J'en ai marre ! J'en ai marre !...
Les flammes qui dévorent mes pieds me redonnent ligne par ligne ma lucidité.
Jai vaguement honte de ma faiblesse.
Morlet tout souriant me désigne de la main un village sur un monticule de l'autre rive. Hughett traverse déjà la rivière. Nous suivons. Chaque pas est une souffrance qui s'ajoute aux autres. Le pied qu'il faudra mettre devant l'autre est une hantise qui vient.
L'eau qui pousse, qui soulève, qui déséquilibre, leau qui gèle le ventre, soulage, fait du bien.
Devant la première case deux hommes nous chassent sous la menace du pistolet et du coupe-coupe.
Après une deuxième tentative repoussée avec la même hostilité je me dirige vers une troisième case. Un escalier est là, tentant.
Je monte.
Un lattis de bambous sous un toit où il ne pleut pas ! Je mabats sur ma carabine. Je ferme les yeux. Des femmes crient. Des hommes forcenés envahissent la case en vociférant. Quelque chose de froid pèse sur mon oreille. J'entrouvre un il. Cest un canon de pistolet. Jaccepte la mort avec indifférence. Je ne bougerai pas.
Seigneur que votre volonté saccomplisse... et non la mienne...
*
**
Très tard dans la nuit les inhospitaliers habitants de Ban Noï se calment. Ils ont hésité devant le meurtre inutile. Tous les hommes et les jeunes gens viennent nous voir. Ils jouent nonchalamment avec leurs pistolets qu'ils font tourner au bout dune lanière à pompons de coton multicolores.
Ce sont des Thaïs qui vivent sur la frontière, toujours prêts à transporter leurs pénates de Chine en Indochine ou inversement pour échapper aux impositions. Agriculteurs par nécessité ils ne dédaignent pas le coup de main profond dans les vallées de l'autre côté de la frontière et les caravanes de contrebande qui empruntent les sentiers secrets de ces contrées ont l'obligation de bien se garder.
Notre hôte était heureusement absent lorsque nous sommes arrivés. Il est rentré très tard avec deux pistolets "Mauser" à sa ceinture garnie de cartouches. Quelqu'un avait du le prévenir Quelle sale besogne préparait-il en quelque coupe-gorge ?
Il s'est introduit chez lui tel un félidé. Sa figure mauvaise nous a dévisagés. Ensuite il s'est assis auprès du feu et deux femmes se sont empressées autour de lui. L'homme a mangé silencieusement puis il a fumé pipe sur pipe. Hughett et moi couchés sur le dos dans le coin opposé au gynécée nous tenions nos pieds en l'air, nos pauvres pieds qui enduraient le supplice du brodequin. Un lumignon à la main le Thaï avait promené son oeil soupçonneux sur nos jambes couvertes de sanies, puis ses camarades et lui s'étaient intéressés à nos armes. Je lui ai fait comprendre que nous aurions pu nous défendre avantageusement avec nos carabines semi-automatiques. Pour les convaincre, j'ai tiré en l'air une rafale de trois cartouches ce qui nous a parés dune certaine considération.
Vers minuit notre hôte condescend à nous vendre un bol de riz. Nous en aurions mangé vingt.
La nuit est un long cauchemar.
11 juillet
Il nous est impossible de marcher.
Je vends ma boussole pour quelques bols de riz. Morlet part pour Ban Bo He le gros village des caravanes pour essayer de nous envoyer deux chevaux.
12 juillet
Devant les prétentions exorbitantes des propriétaires de chevaux nous nous mettons en route avec Hughett. Nous avons fabriqué des crosses avec des bambous. La sueur inonde nos visages de l'effort que nous faisons pour ne pas crier de douleur en commençant à marcher. Dès la sortie du village nous craignons le guet-apens. Nous abandonnons une de nos crosses pour tenir nos carabines sous le bras.
Heureusement un couple de Thaïs que nous rencontrons nous annonce la présence de Morlet chez le Chaluong de Ban Bo He. Nous respirons.
Après quatre heures d'efforts nous arrivons au grand village mi-chinois, mi-thaï. Morlet nous accueille chez le notable, un vieux thaï sympathique doublé dans ses fonctions par un groupe de Chinois du Kuomintang. Ceux-ci nous montrent une lettre que l'officier japonais de Boun Taï vient de leur faire tenir. Le samouraï a ainsi libellé sa missive:
"Trois Français nous ont échappé. Ramenez-les nous, sinon lorsque nous viendrons chez vous nous incendierons votre village."
Nous nous demandons sils ne vont pas se soumettre à lultimatum du Nippon. Le jeune chef du Kuomintang a un visage cruel mais la présence d'un officier américain le fait hésiter.
Enfin nous pouvons faire un repas correct.
Deux bolées de riz et quelques menus lambeaux de poulet. Cependant avant que le repas nous soit servi, quoique payé, le chef du comité politique exige de nous une épreuve dadresse au tir sine qua non. Il entend que je coupe dune balle une cigarette plantée debout à dix pas. J'appuie le canon de ma carabine. Je prie. Je vois trouble. Jai confiance en mon arme qui est très précise mais pas en moi. .Au bout du guidon la fine barre blanche tremble. Je suspends ma respiration. Le coup part.
Good ! s'écrie Hughett. Les Chinois rient.
Je ne sentais plus mes pieds crevassés et durcis par le sérum.
13 juillet
La journée se passe en palabres.
Nous donnons nos deux chevalières en or pour prix de nos repas. Les billets de la Banque indochinoise nont plus cours.
Morlet est reparti ce matin pour Muong La où se trouve, dit-on, un capitaine chinois. Nous espérons que cet officier allié nous enverra des chevaux.
14 juillet
Fête Nationale de France. Lendemain de libération. L'enthousiasme doit déferler en vagues de fond. Ici, un Français et un Américain regardent tristement leurs jambes pustuleuses et leurs pieds couverts d'écailles brunes et jaunes
Chaque caravane qui passe nous fait sursauter. Mais non, ce ne sont pas des Japonais mais des Chinois, des déserteurs armés et accoutrés de manière disparate, aux visages ravagés de grosses brutes viles. Il en est qui nous dévisagent haineusement et crachent à côté de nous en grommelant des injures. Leurs animaux de charge sont couverts de plaies purulentes mais nulle compassion n'effleure l'esprit de ces êtres grossiers aux sensibilités atrophiées. Leur animosité est telle que nous aurions tout à craindre si la cupidité s'éveillait dans leurs caboches.
15 juillet
Une vache a mangé cette nuit mes chaussettes de laine. Jabandonne mes jungle-boots on loques. Force nous est de joindre Muong La par le Nord car la route directe est barrée par des rivières débordées.
Nous marchons six heures dans un pays de plaines hautes coupées de torrents. Mon Dieu, quelle marche; Hughett jure à chaque heurt, à chaque glissade. Quant à moi, je ne voudrais pas blasphémer mais je crois qu'une pareille épreuve doit laver de bien de péchés.
Le soir un brave homme à figure de patriarche nous reçoit aimablement dans sa case confortable. Il nous fait partager son frugal dîner. Nous couchons ce soir-là sur un matelas de coton et sur nos corps transis le bon vieillard pose une cotonnade douteuse et déchirée qui nous est aussi précieuse que n'importe quel riche tissu.
16 juillet
Le calvaire continue.
La pluie sacharne et mortifie le paysage. Nous passons des rivières à la nage, nous allons... Le soir nous faisons sécher nos vêtements loqueteux et nous nous couchons sur de vieilles nattes avec une bolée de riz dans nos estomacs. Nous n'avons même plus faim.
Les entailles sapprofondissent pour donner aux pieds le jeu normal que les plaies ont supprimé.
17 juillet
La marche spectrale nous conduit à Muong La, à l'heure où le soleil doit se coucher par delà l'épaisse couche pluvieuse. Morlet est heureux de nous revoir. Il nous conduit au poste chinois. Je n'ai que la force de me diriger sur la natte que Morlet me désigne. Une immense lassitude, une extrême faiblesse, une fièvre ardente mabattent.
18 juillet
. Paludisme.19 juillet
Pour acheter de la quinine j'ai dû vendre ma bonne montre au vingtième de sa valeur
Le capitaine chinois nest autre quun vague sous-inspecteur de milice dont les subordonnés font la contrebande de l'opium.
Avant de devenir le potentat crasseux et le fumeur invétéré qu'il est actuellement, il a dû autrefois exercer le métier lucratif mais dangereux de chef de caravane. Il nous rappelle sans aménité qu'un officier français chef de poste frontière, l'a intercepté jadis, lui a confisqué sa camelote et l'a renvoyé chez lui après lui avoir administré une volée de bois vert dont il garde un souvenir mauvais.
S'il nous reçoit à sa table c'est que Hughett est là.
20 juillet
'Nous avons des pantoufles chinoises .
Nos pieds vont mieux
Parmi les caravaniers qui organisent des expéditions, il en est un qui parle un anglais presque correct. Son chef qui s'intitule "colonel", est un faraud qui na de militaire que sa fière allure et son colt flambant neuf pendillant sur la hanche.. Il s'étonne que nous n'ayons pas été attaqués à cause de nos carabines qui sont les armes rêvées des "soldats" (sic). Il nous conseille de céder nos belles Winchester si nous tenons à la vie. Sans armes et dans l'appareil simple qui est le nôtre nous pouvons d'après lui avoir la chance de vieillir à condition de ne pas tomber sur des déserteurs de l'armée régulière, ce qui tend à prouver le dicton chinois: "Si tu veux un bon soldat prends un brigand; si tu veux un bon brigand prends un bon soldat."
Hughett négocie nos carabines contre trois petits chevaux. Nous partirons demain pour I. Hou par les sentiers de montagne puisque la piste de plaine est sous les eaux.
21 juillet
Hughett a failli être entraîné dans un ravin par son cheval. Il préfère user ses pantoufles chinoises. Morlet ne peut monter le sien qui a un trou énorme entre les côtes. Mon cheval m'a porté deux fois une demi-heure, puis, il s'est couché pour mourir. Cela fait que nous sommes cinq à marcher sous la pluie.
23 juillet
Mes pieds se durcissent.
J'ai craint de ne pouvoir marcher pieds nus sur les sentiers de montagne mais l'homme est vraiment un animal robuste. J'ai un nouvel accès de paludisme. Il nous oblige à un arrêt de quelques heures. Il me faut un gros effort de volonté pour repartir.
Au crépuscule nous arrivons sous la pluie battante dans un village méo. Les gens font mille difficultés pour nous admettre dans leur bauge. 0n nous vend un bol de riz. Nous couchons à même le sol, dans nos vêtements mouillés sur la terre humide et souillée des crachats des hommes et des excréments des animaux.
25 juillet
Nous traversons des rivières qui coulent sur un sol d'ardoise. Les eaux sont d'une pureté de cristal. Comme je suis le plus petit, mes deux compagnons me prennent par la main et nous nous engageons prudemment dans le lit, sur une même ligne, face à l'amont. Les pentes sont telles que le courant entraîne dès que l'eau arrive à hauteur du ventre. Souvent je flotte dans les remous retenu par les mains de mes deux camarades qui noffrent que leurs jambes à la violence du courant. Quelquefois, eux-mêmes sont entraînés et nous partons comme des pailles, nageant de toutes nos forces pour atteindre la rive opposée. Cette gymnastique se répète jusqu'à dix fois par jour.
Les deux chevaux disparaissent; pendant des heures puis ils retrouvent le sentier et ils trottinent pour nous rejoindre. Ce sont de vieux briscards rompus au métier de caravanier.
Nous couchons ce soir dans un village de montagne chez des hommes dont il ne m'est pas possible de préciser la race. Ce sont peut-être des Khas... certainement des gens très sales.
27 juillet
Pour la centième fois Morlet répète :
Quel pays !
Nous cheminons avec une théorie de contrebandiers armés comme un groupe de guérilla. Un soleil anormal avive l'ocre rouge du sentier qui serpente sur le flanc boisé de la montagne. Aux arbres succèdent des touffes de bambous frangées de lumière qui ressemblent à des explosions de bombes qui se seraient figées.
Il y a bien, longtemps que nous n'avons pas eu si chaud. Le monde végétal mortifié par l'atmosphère lourde somnole et les animaux ont l'encolure si basse que le souffle de leurs naseaux trouble les flaques d'eaux qui stagnent sur le sentier.
Puis de sombres nuages ronds roulent et mettent dans le ciel bleu leurs vives oppositions.
La caravane s'arrête.
Les contrebandiers à figure de bandits groupent leurs chevaux sous de gros arbres, les y attachent et s'accroupissent. Quelques-uns nous montrent le ciel. Je m'étonne que de tels hommes aient peur d'un orage. Nous nous concertons, mes camarades et moi, tout prêts à continuer, quand un bruit étrange, sourd et puissant se fait entendre. Nous sommes habitues à cette galopade de la pluie sur la forêt mais cette fois c'est plus sérieux. Nous avons l'impression d'être sous un pont métallique à l'arrivée d'un train. Instinctivement nous cherchons le refuge d'un tronc géant. La rumeur grandit. Il semble que la terre entière s'écroule de proche en proche.
C'est un sacré coup de vent, crie Morlet.
Déjà Hughett entamait une histoire de typhon :
One day in Bataan...
Mais sa voix est couverte par un formidable grondement. Les branches s'agitent furieusement. Les arbres se courbent et craquent de toutes leurs membrures. Des bouquets de feuilles senvolent et filent parmi des vols éperdus de perruches.
Le vent démoniaque hurle et pèse comme un torrent sur la forêt. Des arbres s'abattent, d'autres se déchirent. Le sol tremble des chocs répétés. Tout plie, casse, se brise, s'envole dans les clameurs et les sifflements rageurs. L'homme n'est vraiment quun roseau tremblant.
En quelques minutes le sentier disparaît sous un amoncellement] de troncs couchés et de branches déchirées. L'arbre qui nous a protégés a tenu. Maintenant la pluie s'en mêle et peu à peu l'ouragan s'apaise. Des torrents de pluie sabattent sur les fouillis inextricables de végétation violentée.
En bas de la pente la rivière débordée n'est plus en rapport avec nos capacités de franchissement. Nous retournons sur nos pas et passons la nuit sur d'étroites planches, dans des cases perdues en un bourbier profond.
28 juillet
Il faut pourtant passer cette sacrée rivière.
Nous avons hâte d'arriver à I. Hou où nous pensons être attendus. Dès neuf heures, profitant dune trêve que la pluie daigne nous accorder depuis la première heure du jour, nous nous dirigeons résolument vers le gué.
La masse musculeuse emplit le lit. A peine si les berges apparaissent. Morlet s'y assied et prend sa tête entre ses mains. Hughett murmure : impossible !
Jusquaux bandits qui secouent la tête négativement. Jenrage. Cest bête à pleurer toute cette eau jaune sale dont les mugissements semblent nous jeter un défi narquois.
La colère me prend. Je ne sens plus le poids des misères endurées.
On va bien voir !
Je me déshabille en un tournemain. Je roule short et tricot en un paquet que je fixe sur ma nuque avec ma ceinture et... Vlan ! dans les bouillons.
Tout de ,suite je me sens déporté par le courant qui pousse de ma droite vers ma gauche. En quelques brasses je suis à mi-chemin. Là, le flot est hérissé comme un dos de loup en colère. Je me rends compte que jaborde le retroussis provoqué par un torrent de la rive d'en face.
J'attaque de biais. My voilà.
Pauvres gens ! Je me sens emporté dans les tourbillons, roulé, giflé. Tout effort pour gagner l'autre rive est risible. Je me contente de flotter entraîné vers l'aval par une force invincible.
Morlet me dira plus tard:
Lorsque je vous ai vu disparaître, happé par le courant, j'ai fait un signe de croix.
Je ne nage plus; je glisse, je tombe de cascade en cascade dans les fracas étourdissants des chutes. J'ai la hantise du roc tranchant qui mouvrira le ventre, aussi ma main gauche est tendue sous moi ainsi qu'une béquille.
Les rives se resserrent.
Le rapide approche et gronde.
Un instant je crois passer au-dessus d'un écueil. Non ! cest un gros tronc d'arbre noyé. Mes mains devinent une branche maîtresse. Dun coup de reins je fais un à droite. Mes pieds, un court instant, mordent sur la surface rugueuse. Alors de toutes mes forces je bondis au-dessus des flots mauvais; je m'arrache à linfluence du courant. Je nage éperdument dans une eau moins tourmentée. J'accroche de justesse une arête rocheuse ; je me hisse. Un rétablissement. Je me sens terriblement lourd. Je me couche sur le dos, les bras en croix, mes pieds dans le courant et tout le ciel devient comme une eau jaunâtre .et furieuse et trouble, pendant que les vacarmes se fondent et que des cloches sonnent un glas étrange qui se meurt dans le creux ouaté d'un silence absolu.
Le froid m'éveille.
Je me dresse, titubant et ivre. Je remonte la rive. Jai parcouru plus de trois cent mètres pour franchir une rivière qui en a tout au plus quarante. A hauteur de mes compagnons, jindique le danger du confluent. Il faut traverser plus en amont. Hughett d'abord puis Morlet passent à la nage.
Vers midi la piste s'élargit. brusquement I. Hou apparaît à nos pieds. Une plaine de toits recourbés au-dessus de laquelle flotte une lente sonnerie de clairon.
29 juillet
Le gouverneur chinois nous reçoit.
C'est un vieux magot de porcelaine. Deux officiers chinois radios qui annoncent l'anglais interprètent notre odyssée. Ici le prestige de l'Amérique est grand. Grâce à Hughett nous sommes bien reçus. Mais il me faut échanger mes souverains pour une poignée de dollars argent.
8 août
Nos deux officiers radios chez lesquels nous logeons ne sont pas capables de passer un télégramme à Kumming. Adieu le parachutage demandé. Nous continuerons notre route pieds nus dès qu'une éclaircie le permettra.
Depuis notre arrivée, il pleut. Il pleut sans une hésitation, obstinément. Il faut attendre que les rivières reviennent dans leurs lits pour reprendre la piste.
Nous apprenons la reddition du Japon ! Aucun de nous nest satisfait de cette nouvelle. Hughett et Morlet ne mèneront plus leurs avions de chasse à la revanche. Quant à moi, je dis adieu aux opérations fructueuses que nous avions si bien préparées pour le jour de la reprise des opérations. Adieu les raids sur les dépôts et les grands baraquements où des centaines de Japonais dormaient, confiants. Nos reconnaissances, la minutieuse préparation des raids, nos cellules de renseignement, rien n'a plus aucune valeur. Nous allions être reçus en Chine par "ceux qui partirent d'Indochine", reçus à Calcutta par "ceux qui ne partiraient plus" sans pouvoir revenir vers "ceux qui restèrent" et qui vont être à l'honneur après avoir été si longtemps à la peine.
Nous avons pensé rebrousser chemin, nous confier à la Nam Ou, jusquà Luang Prabang, mais le colonel chinois ne veut pas nous restituer la moindre de ces armes qui rouillent par centaines dans une grande pièce où les ont déposées les unités françaises désarmées par nos "alliés".
La petite ville et le bataillon qui y tient garnison organisent la cérémonie de la victoire. Le plus jeune des deux officiers radios a peint un énorme panneau sur lequel figurent les drapeaux des alliés; inclinés à droite les drapeaux chinois et américain ; inclinés à gauche les drapeaux russe et anglais. J'interpelle le Jeune chinois:
Passez-moi les pinceaux !
Pourquoi ?
Pour réparer un oubli.
Au milieu des drapeaux des "Quatre Grands", au-dessus, je peins un énorme drapeau bleu, blanc, rouge, qui déroule majestueusement ses plis au-dessus des quatre autres.
C'est sur ce fond de couleurs que de l'estrade, les harangues pleuvent sur le bataillon chinois rassemblé et entouré par la population du bourg. Après le gouverneur, le colonel commandant d'Armes et le chef du Kuomintang le Capitaine U.S.A. Hughett adresse son discours.
Je suis ensuite invité à la tribune.
Je m'y rends d'un pas ferme, le torse moulé dans une veste de soldat chinois sur laquelle j'ai fixé des galons de capitaine que j'ai découpés dans une feuille de cuivre. Le capitaine radio traduit. Jexprime ma satisfaction de la victoire commune, j'adresse des louanges à l'armée chinoise et souhaite que les rapports entre lIndochine française et la Chine demeurent plus que jamais excellents.
Nous sommes invités par les principaux notables de la ville. Tout est parfait. Cuisine chinoise, alcools, tabac local, laïus...
Mais léclaircie tarde à venir.
Nous nous morfondons.
Il y a longtemps que les visites aux écoles tapissées de tableaux et la vue des monuments chinois ne nous intéressent plus. Je suis saturé de ses peintures brumeuses et tourmentées. Je sens une crispation de tout mon être à me retrouver tous les jours en face de leurs dieux aux formes effrayantes et grotesques dargile ou de bois peint. Tous leurs dragons avec leurs yeux exorbités soulignés par des élytres bleu-électrique me poursuivent de leurs grimaces et de leurs contorsions.
Pour passer le temps je rimaille cette symphonie grise:
J'ai compris tous les tons fanés de leurs estampes,
Limprécis des tableaux nés des pinceaux chinois,
Cette lune blafarde au-dessus d'un vieux toit
Dont larête se tord et dans la brume rampe.
J'ai compris ces guerriers au milieu de ces hampes,
Ces paysans nus, fuligineux et froids,
Ces lavis amoureux des choses d'autrefois
Et tous ces clairs-obscurs falots de vieille lampe.
Cloué par la mousson en ce bourg yunnanais
Où le drap gris du ciel pèse sur les masures
J'ai compris sous la pluie un art qui se torture
Et sens le spleen étrange en lequel il se plaît,
Tandis que jour et nuit, des tuiles sur les dalles,
L'eau chante en s'égouttant la gamme des labiales.
15 août
Enfin nous partons pour Tse Mao, avec une escorte dun officier et quatre soldats chinois. Le colonel de I. Hou entend nous protéger des pirates qui mettent le pays en coupe réglée.
Nos pustules et nos abcès sont à peu près guéris. Nos pieds sont "d'attaque". Nous avons fait l'emplette d'une paire de pantoufles chinoises que nous chaussons pour pénétrer dans les villages.
Partout dans la campagne, la pluie torrentielle a provoqué des affaissements et des glissements de terrains impressionnants. Nous vivons une année évidemment exceptionnelle.
24 août
L'officier chinois ne fait rien pour nous procurer la moindre planche ou la plus petite natte lorsque nous faisons halte pour passer la nuit. Les soldats qui nous accompagnent sont de plus en plus arrogants. Ce sont eux qui raflent tout ce qui leur paraît ajouter à leur confort. Nos rapports avec ces goujats sont très tendus. Le chef d'escorte ne se préoccupe que de son alcool et de son opium quotidiens.
La moindre pluie est un prétexte pour retarder le départ et nous nous sentons tous les jours un peu plus prisonniers. Notre argent tire à sa fin.
Le ciel bourdonne de bruits de moteurs et mes camarades pilotes regardent avec des yeux plein d'envie les avions qui nous survolent. Hughett pense que les troupes américaines quittent la Chine. Si nous arrivons à Tse Mao après leur départ nous devrons continuer à pied jusqu'à Kumming. Aussi, malgré la présence de bandes de pirates nous décidons avec Hughett de fausser compagnie à nos gardiens.
Morlet préfère s'abstenir et attendre
26 août
Nous avons accompli avant-hier et hier deux étapes de dix à douze heures. Aujourd'hui nous partons d'un village que les Chinois situent à trois journées de marche de Tse Mao. Aucune rivière ne nous arrête. Nous franchissons tout avec détermination.
Nous avons passé la nuit sur une planche de porcherie, dos à dos. Dès les premières lueurs de l'aube nous avons repris notre course. Nos pieds nus sont armés d'un cal que rien ne rebute. La pluie continue son action diluvienne.
La piste marâtre est déserte.
A plusieurs reprises nous nous sommes enfoncés dans des bourbiers qui ont failli nous absorber.
Vers midi, après huit heures de marche rapide, nous prenons une collation. En échange de nos serviettes que nous avions achetées à I. Hou, nous obtenons deux bols de riz et une tasse de miel.
Nous repartons.
Vers 16 heures les villages se font de plus en plus nombreux. Nous sommes dans la banlieue de Tse Mao. Nous trottinons aux descentes. Hughett allonge ses longues jambes, tandis que je marche à un cadence accélérée.
Depuis trois jours nous nous livrons à un véritable match. Jusqu'ici lAméricain, m'a toujours précédé sauf aux. passages des rivières, mais cet après-midi je dispose de mon compagnon.
Enfin à l'horizon les temples de la ville se découpent sur le couchant.
Tse Mao ! Le but de notre long voyage.
A nouveau nos pieds saignent. De gros furoncles bourgeonnent sur nos jambes et sur nos bras, mais Tse Mao est là. Nous pénétrons sur les gros pavés de la ville.
Un officier chinois vient à nous. ¡l parle l'anglais.
Nous apprenons que laérodrome américain est à deux kilomètres et que la Mission Militaire Française est au bout de la ville. Nous nous séparons, Hughett et moi.
Je rencontre deux commandants français. Ils croient assez difficilement quils ont devant eux un capitaine français. Le cauchemar est fini
28 août
Je revois Hughett pour la dernière fois à laérodrome U.S.A. Mon camarade est très heureux. Un Lysander vient le chercher. Il espère être aux États-Unis dans trois jours. Le Capitaine Hughett est nommé lieutenant-colonel.
1er septembre
Morlet m'a rejoint.
Un Dakota nous emmène à Kumming où nous sommes habillés correctement.
5 septembre
Jarrive à Calcutta.
DEUXIEME MISSION
AU LAOS
La naissance de "K 2"
A mon arrivée à Calcutta tout était changé. Plus dinstruction à la guerre de jungle pour les groupes dofficiers venant de France.
Dautre part, je ne songeais plus à me faire parachuter sur mon ancien détachement. Après la reddition Japonaise mes trois groupes de guérilla avaient éclaté. Heymonet régnait à Dien Bien Phu. Petit et Guilliod occupaient Sam Neua et se préparaient à descendre sur le Delta. Le Commandant Mutin marchait sur Hanoï avec une équipe prélevée sur les trois groupes. Le Capitaine Bilchelot organisait Xieng Khouang avec quelques-uns de mes excellents éléments.
Il ne pouvait être question daller ennuyer lun ou lautre de mes lieutenants au nom de mon ancienneté.
On me proposa Luang Prabang, Vientiane !
Je préférais men aller seul sur Dalat doù lon ne savait rien, pensant que les Bénédictins my faciliteraient un bon travail de renseignement.
Tout allait bien et jattendais un hydravion qui devait me transporter de Madras à Rangoon où un Dakota allant à Saïgon maurait vomi avec mon "parapluie" quelque part sur le massif du Lang Biang.
Un jour, ladjoint du grand patron me convoque.
On moffre une mission au Laos :
Vous êtes le seul à connaître le Laos, la guérilla, les choses de là-bas. Il y aura de laction; beaucoup daction... Une mission très importante. Un beau commandement. Vous nous feriez un gros plaisir de renoncer à Dalat. Dailleurs Dalat sera très difficile. Ça nintéresse pas pour le moment et vous risquez fort de vous y faire reconnaître par lun de vos anciens clients de la Cour Martiale de Saïgon. Ils ne se demanderont pas si le rôle de magistrat qui vous avait été imposé vous donnait des nausées et nous ny gagnerons rien, ni vous ni nous. Réfléchissez. Vous nous donnerez votre réponse demain... Hein ?...
Le lendemain javais choisi le Laos.
*
**
La nouvelle mission sappelle "K2".
Puis des officiers supérieurs se mirent sur les rangs... Ce qui me retint dans "K2" fut une question de sentiment. Le Commandant G. ne mappelait que "Conseiller de la mission", le parrain. Raincourt et Comte étaient de charmants camarades. Et puis, cinq jeunes lieutenants et deux sous-officiers qui ne me connaissaient que par les échos de ma première mission étaient venus me demander daccepter dêtre leur chef déquipe. Ce geste mavait touché et les sept bonhommes mavaient plu. Laîné avait 26 ans.
La situation au Moyen Laos
En octobre 1945 le Moyen et le Bas-Laos pensaient toujours français grâce à une poignée de lieutenants épris de leur tâche déducateurs qui avaient su se faire aimer de leurs hommes et des populations laotiennes.
Les Japonais les avaient cherchés en vain.
Les villages les avaient gardés; ils les avaient fait passer de lun à lautre et les Nippons navaient jamais pu en venir à bout.
Dès après le 9 mars, Calcutta avait envoyé une petite équipe commandée par un chef de valeur, un chef jeune, intelligent et dune volonté indomptable : le Chef de Bataillon L..., ancien méhariste, parachutiste et agent secret.
L... avait pris en main les hommes et les choses de ce pays. Le prince Boun Noum, héritier de la famille royale du Bassac, avait reconnu en lui lun de ces hommes providentiels qui prennent naturellement la barre lorsque la navigation passe les rapides et les tourbillons.
Les Japonais avaient capitulé, mais ils aidaient de leur matériel, de leurs conseils et de leurs instructeurs les Annamites qui, bons élèves, rêvaient dhégémonie en Indochine et sinfiltraient dans les riches provinces laotiennes de la large plaine du Mékong.
Le Laos proclamant sa confiance en la France protectrice avait besoin de nous.
Au Sud du I6e parallèle les Anglais demeuraient nos excellents amis, mais les Chinois, au Nord de cette latitude, se conduisaient selon leur habitude. Ils descendaient de Vientiane, le long du Mékong ainsi quune invasion de sauterelles.
"Ils mangent tout notre riz" disaient les Laotiens.
En effet, larmée du Yunnam réquisitionnait avec le pouvoir discrétionnaire des vainqueurs, des quantités de riz exorbitantes. Leurs chefs amenaient leurs familles commerçantes avec eux, et les "oncles" qui se bousculaient derrière les étendards chinois, sabattaient çà et là, passaient en Thaïlande, sincrustaient et rongeaient.
Thakhek et Savannakhet nétaient pas encore occupés par les Chinois. Le Viet Minh, maître des centres et des communications, y faisait la loi.
Les forces dont disposait le Commandant Legrand étaient nombreuses certes, puisque la population lui permettait un recrutement illimité mais elles manquaient de tout ce qui fait une troupe. Elles savéraient incapables dentreprendre des choses sérieuses. Elles constituaient plutôt des symboles que des forces réelles.
A Calcutta on racla les fonds de tiroirs.
Il sagissait darrêter linfiltration annamite au Laos, dy implanter ladministration laotienne, de prouver aux Chinois que le Laotien, nous avait conservé sa confiance et que nous pouvions nous passer de nos alliés du Nord.
Il sagissait darriver avant les Chinois, tout au moins de nous cramponner au Laos, jusquà larrivée du général Leclerc.
Léquipe
Le Lieutenant Hinger a deux galons dargent. Cest un F.F.I. venu de la cavalerie. Belle croix de guerre, 26 ans. Athlète complet au visage coloré de bourguignon. Des yeux bleus très francs, très vifs; il émane de lui une impression de confiance; cest le second de léquipe.
Ménard porte une ficelle dorée gagnée dans les services spéciaux. Il est Breton et capitaine de marine marchande. 24 ans. Très brun et des yeux bleus très doux. Lhomme des passerelles aux enjambées puissantes. Calme. Très croyant.
Chalvet a gagné son galon de sous-lieutenant après la campagne de Tunisie en se faisant parachuter sur un maquis français. Encore un brun aux yeux clairs. Bel athlète fin et musclé. Grand. Huguenot inquiet et rêveur. Adversaire spirituel et ami de Ménard avec lequel les nuits passaient en discussions paisibles.
Le Nicardour qui promène à deux mètres du sol le galon dor de son képi de sous-lieutenant a 21 ans. Cest encore un breton promis aux cabotages que la Résistance avait sur nommé "la locomotive" tant il poussait son vélo dans le cadre duquel passaient les ordres et des plans secrets.
Très fier de sa laille, de sa jeunesse, de ses succès féminins et si simple, si sympathique avec et malgré son léger bégaiement et ses fanfaronnades. Les Anglais lavaient appelé "Big one". Ce surnom lui était resté.
Angevin est aspirant dactive depuis trois ans.
Taille moyenne. Fine musculature. Très fier dêtre passé par les cours de guérilla de lEstern Warfare School, il porte crânement tarabiscoté, le feutre à tête de gaur. Un peu hâbleur un peu bohème et joueur de poker.
Visage mince et menton en galoche. Le geste ample, les yeux rieurs de la jeunesse honnête qui ose et plastronne. A toujours faim.
Berblinger est sergent-chef colonial.
A passé deux ans aux Indes et en Australie en des stages divers. Sportif aux formes massives portant une tête ronde trouée de petits yeux assez mobiles. Toujours aux prises avec linstinct de reproduction. Ne quitte jamais son chapeau de gaur et ses deux poignards. Réactions lentes. Lair ébahi qui cherche à comprendre, finit en sourire quand il a trouvé. Est surnommé "Mammouth"
Fève est sergent-chef radio.
Excellent opérateur. Fragile. Système nerveux instable. Dun dévouement absolu au chef quil aime. Maudissant les mauvais trafiquants; perdant, dans les mauvaises liaisons, le manger et le boire
Telle était léquipe qui mavait élu comme chef et qui vivait autour de moi, dans la case que je choisissais ou faisais construire.
Jemployais les temps morts à les instruire des choses de la jungle, à les conseiller, à les obliger à se connaître. Et tous ces jeunes gens couverts de médailles, de croix et dinsignes où trônaient des ailes dor sous un parachute dargent portant écu à croix de Lorraine, étaient fiers comme cadets de Gascogne.
Nous vivions demi-nus, au grand soleil qui bronze lépiderme. Le soir, autour dun grand feu, cette bande affamée absorbait une quantité effrayante de riz, de morceaux de poulet ou de porc pendant que les conversations sanimaient, que les régimes de bananes fondaient, que les grands rires francs éclaboussaient le calme des nuits dautomne.
Quelques gouttes de "choum" nétaient peut-être pas sans porter quelque responsabilité de ces exubérances.
Ils sen rapportaient souvent à moi pour trancher leur différend. Jétais pour eux plus quun frère aîné, autre chose quun père. Ils étaient délicats. Javais toujours la meilleure place, le meilleur morceau de viande. Personne ne se servait avant moi.
Un feu plus chaud que les flammes que nous regardions monter nous unissaient.
Ce feu était fait damitié et de confiance.
Les embuscades du P. K. N° 10
Le Commandant 0..., un jour, me fit appeler.
Je venais dassister, dans la case où jhabitais, à lagonie dun bébé laotien que javais essayé de sauver de la dysenterie. Jétais arrivé trop tard. La jeune mère désespérée écrasait en pleurant son sein gonflé de lait sur la bouche du petit cadavre.
Quand japerçus le Commandant, il avait le visage sombre et les traits tirés. Je ne pus mempêcher de rapprocher son aspect de ceux des indigènes de ma case, quoique ses préoccupations fussent dun autre ordre.
Après un mot préliminaire, il me dit :
Voilà ! Serres. Les Khéos se promènent sous notre nez sur la R.C.N°9 dans de bonnes voitures volées à des Français. Hier de nombreux camions pleins de Viet Minhs sont sortis de Savannakhet. Il faut stopper ça. Dautre part, il faut montrer aux Chinois que nous sommes nombreux et forts; cela aidera les négociations. Allez passer quarante-huit heures sur la route et ramenez-moi quelques voitures... des camions !... Arrangez ça. Partez au plus tôt. Dites-moi ce que vous pouvez faire avant de partir.
Je revins dans ma case. Je réfléchis quelques instants, une carte sur les genoux puis, je rassemblai mes gars. Jexpliquai le coup, donnai quelques instructions, puis allai faire au commandant un bref exposé de mes projets.
... Nous partirons demain avant laube.
*
**
Nous quittons le village vers 5 heures.
Il fait nuit.
Les Européens ont chaussé leurs chaussures à semelles de caoutchouc. Les dix chasseurs sont pieds nus.
Le groupe est rendu à 9 heures à 300 mètres du carrefour du PK N° 10. Il sarrête et dégage la piste. Il a été éclairé par quelques chasseurs en civil portant leur fusil dans un fagot de bambou.
Aucun renseignement sur les rebelles.
Avec léquipe légère A, je me rends au carrefour. Un coup dil. Tiens ! une voiture légère est arrêtée à 100 mètres vers lOuest. Des gens habillés de blanc saffairent autour. Des Annamites sans doute.
Vite ! un signal alerte le groupe. Au pas de course Hinger le ramène.
Jexplique :
Nous sautons sur la voiture. Big one et Berblinger à gauche. Angevin et moi à droite. Tous sur les bas-côtés. Hinger prêt à prendre la route denfilade avec Le Bren; Ménard en protection face à lEst, Chalvet en protection face au Sud.
Armes à la sûreté; chargées; nous débouchons au sprint !...
Prêts ?... En avant !...
Nous bondissons...
Allons bon ! Les hommes, là-bas, ont poussé la voiture en panne. Ils sont à 300 mètres. Nous courons, les yeux fixés sur la voiture, nous attendant à recevoir quelques rafales, prêts à plonger dans la broussaille pour démasquer notre F.M.
Mais le seul bruit que nous entendons est celui de notre sang qui nous martèle les oreilles.
Ce train denfer me coupe le souffle.
Je perds quelques mètres sur mes jeunes camarades. Nous sommes à trente pas quand lalerte est donnée mais je ne laisse pas le gibier se volatiliser.
A genoux ! Mains en lair !
Mes gars braquent stens et carabines sur le groupe qui sest agenouillé sur la route, mains levées. Ils sont huit. Angevin a le bout de sa carabine à un mètre du front dun... Zut ! un officier chinois... un colonel ! Puis dun bref coup dil je remarque trois autres officiers.
Dun revers de main jécarte larme dAngevin, prends lofficier chinois sous un bras et le relève.
French ? interroge le colonel.
Yes ! French and your friends.
Le colonel cherche dans ses poches. Je le surveille étroitement mais il me tend son portefeuille bourré de dollars et de piastres.
Je souris à ce trait bien asiasiatique. Un regard sur sa carte didentité et je lui redonne son bien, puis je me présente.
Berblinger pendant ce temps botte les fesses aux deux chauffeurs annamites qui fourragent à lintérieur de la voiture. Ostensiblement je fais mettre les armes à la bretelle mais je fais passer un mot de prudence doreille en oreille.
Le colonel et ses officiers, mentourent me prennent les mains et me les secouent frénétiquement. Je maperçois alors quils tremblent, quils tremblent de tous leurs membres, que leurs pantalons sont vivifiés par une vibration intense.
Pige les genoux du colon - remarque Big One - ils font bravo !...
Les deux autres rient.
Berblinger avait son grand feutre en arrière, ses deux poignards aux côtés. Ses flancs de pachyderme velu ruisselaient de transpiration. Angevin avec sa barbe rougeâtre et son grand foulard en soie de parachute jaune serré autour de la tête avait un air de flibustier que ne risquait pas datténuer son éternel colt pendillant sur la hanche; Big One avec sa taille énorme et son chapelet de grenades à la ceinture navait rien dune douce créature. Quant à moi, torse nu comme tout le monde et chapeau en bataille, avec mes mèches plates et collées sur le front et ma barbe de trois semaines, javais plutôt lair dun détrousseur que dun officier.
Les pièces didentité produites, je mexcuse et propose au Chinois de les dépanner.
Le colonel dont les yeux inquiets vont de lun à lautre de mes hommes en une profonde révérence, ânonne platement dans son anglais tremblotant :
Vraiment, vous ne nous tuez pas ?...
Mais on ne tue pas ses amis, colonel, nous sommes venus pour mettre à la raison, les Annamites qui maltraitent les bons Laotiens.
Il va, il vient, ivre, hors de lui. cherchant ce quil pourrait nous offrir puisquil possède encore tous ses biens et quil est vivant, paradoxalement vivant.
Alors, avisant des noix de coco dans sa voiture, il nous en charge les bras, il nous les donne toutes, toutes; il fait si chaud, nest-ce pas ?
Nous rions. Lui cherche, tapote ses poches, puis :
Oh ! désolé; cigarettes ?... nous acceptons.
Bon voyage, colonel !
Bonne chance ! bonne chance ! au revoir.
Dieu ! Quelle amitié ! Quels shake-hands !
Nous revenons les bras chargés de présents.
Dites donc les gars, rien à signaler dans la bagnole ?
Non, répond Angevin, jai tout fouillé, pas une arme.
Alors ne nous retournons pas.
Nous rions comme des fous.
Quand chacun eut raconté aux camarades les détails savoureux du coup, le dispositif du filtre fut aménagé.
Au tournant Est, à 150 mètres, Ménard et son équipe.
Au dos dâne 300 mètres Ouest, Angevin, Berblinger et leur équipe.
Au carrefour. Hinger à langle sud-ouest, Big One au Nord.
Un cheval de frise fait dun kapokier aux branches horizontales posé au Nord du carrefour sur le bord de la route, devait être mis en travers par Big One qui, la chose faite, rejoindrait Hinger. La fermeture de la route était commandée par les postes Est et Ouest qui, après sêtre assurés que les véhicules nétaient pas chinois, plaçaient eux aussi un tronc darbre en travers de la route après le passage du véhicule. Ainsi léquipe de contrôle du centre pouvait travailler sans craindre larrivée inopinée et malencontreuse dun trouble fête.
Des postes Est et Ouest un sentier de repli avait été aménagé à travers la brousse jusquau point de rendez-vous fixé à 200 mètres au Sud du carrefour, sur la piste.
Vers onze heures, une familiale Peugeot est prise dans la souricière. Ménard lavait signalée en plaçant son tronc darbre derrière elle.
La voiture roule assez rapidement. Deux ou trois individus sont sur le toit.
Big One, avec sa force prodigieuse, place le cheval de frise en travers de la route. Dun bond il rejoint Hinger dans le "gna falan".
Mais la Peugeot fait une embardée, bouscule une extrémité de la lourde barrière et met les gaz.
Alors Big One se lève, sa mitraillette sous ]e bras et tire par petites rafales sur le pneu arrière-gauche qui explose. La voiture freine et sarrête à 5O mètres de nous tandis que les occupants du toit plongent dans la brousse comme des grenouilles.
Angevin à lOuest, qui a vu le coup, fait placer son barrage et court au-devant de la voiture. Il tire quelques cartouches sur les occupants de la Peugeot qui cherchent à senfuir. En un tournemain tout ce monde est rassemblé sous le nez de nos armes, et nos chasseurs avec de la corde de parachute dont nous sommes toujours abondamment pourvus, ligotent les trop pressés voyageurs.
La voiture qui a son, pneu arrière-gauche en lambeau et les neuf occupants, sont amenés sur la piste au Sud du carrefour où linterrogatoire et la fouille des bagages commencent.
Chaque individu interrogé présente ses pièces didentité pendant que les bagages quil désigne comme étant les siens sont ouverts et examinés.
Hélas ! à part les deux chauffeurs annamites, les sept autres sont des marchands chinois. Ils ont des passeports rédigés en chinois, en siamois et en anglais. Ils vont en Thaïlande. Leurs bagages sont remplis de camelote; du tabac surtout et des liasses de dollars chinois.
Hinger qui est gros fumeur louche sur les cigarettes dont nous sommes privés, mais jai prescrit quil ne serait effectué aucun prélèvement, si minime soit-il.
Le contrôle fini, jinvite les Chinois à reprendre la route. Tout en changeant le pneu malmené, les chauffeurs annamites se décident à parler le Français. Ils réalisent difficilement quils auront la vie sauve. En les attachant, mes chasseurs leur montraient le tranchant de leur coutelas. Je les prends à part et leur dis :
Dites à vos compatriotes dAnnam que les Français ne maltraitent pas les Annamites.
Tout ce monde se confond en remerciements, se plie en révérences, offre des cigarettes. Mes lascars ont vers moi des regards attendrissants.
Je souris et me retire.
*
**
Vers I4 heures, cest une splendide voiture américaine que nous arrêtons. Cette fois je crois que la gaffe nest pas loin. Clients huppés. Cest un général chinois et du personnel diplomatique. Près du chauffeur un interprète engage conversation en français.
Jai revêtu un battle-dress avec galons et insignes. Je me présente :
Capitaine Serres du 7e Bataillon Parachutiste. Voulez-vous dire au général quun commandant français se présentera demain, à 16 heures, sans escorte, aux portes Sud de Savannakhet, porteur dun mémorandum pour le gouverneur chinois de cette ville.
Mon colonel me prie de vous demander dassurer la protection de cet officier supérieur contre lhostilité des Annamites.
Je fais écarter le cheval de frise puis je salue avec un air solennel qui dissimule péniblement lenvie de rire quil minspire.
Quest-ce que cette histoire de 7e Bataillon ? demande Hinger.
Ça fait plus riche, répond Big One.
Je donne le signal de repli.
Mes gens ne comprennent pas. Je mexplique : Le bluff na quun temps.
Peut-être avons-nous facilité la tâche du commandant F... qui parlote avec les Chinois à Savannakhet. Mais nous sommes trop près de ce centre et il nest pas possible de changer notre emplacement dembuscade dans ce pays à végétation imperméable. Par ailleurs nous avons frisé lincident sérieux. Moi je men vais.
Le Commandant O... jugera.
Même dispositif quà laller.
En route pour le P. C.
Recalés au Bac
Nous déjeunons à Ban Nabo.
Les deux groupes du Commandant V... viennent daccomplir une marche de 25 kilomètres sur sentiers. Il fait chaud. Les gens sont fatigués. Mais le Commandant O... veut être à Tchepone dans laprès-midi.
Les deux groupes du Commandant V... mangent et repartent par la route, droit sur Tchepone.
Nous repartons en voiture.
Le Commandant V... qui a une balle plantée sous un pectoral prend ma place dans la voiture. Je minstalle avec ma Sten sur le toit de la carrosserie. Nous arrivons en même temps que les deux groupes au bâtiment de la Garde Indigène qui se trouve à lextrémité Ouest du pont en fer de Tchepone. Nous y laissons la voiture. Le pont dont la portée Ouest a été détruite par le Lieutenant Germain, en mars, est impraticable. Quelle heureuse chose ! Car le pont a plus de 150 mètres. Lidéal pour une embuscade !
Force est de prendre le bac dont le chemin samorce, sur la droite, sallonge sur 150 mètres, puis, à flanc de berge, descend brusquement jusquau passage. Les eaux sont basses. Le bac est sur la rive Est, évidemment.
Dès que nous apparaissons sur le versant Ouest, de lautre rive sélève une longue clameur. Lalerte est donnée en face, et lon peut voir à quelque 100 mètres, des hommes courir dans tous les sens.
Néanmoins, les deux groupes descendent jusquauau bord de leau et les chasseurs laotiens hèlent les gens de lautre rive pour que le bac nous soit amené.
Tout ceci est dune incroyable candeur.
Le Commandant 0... et son escorte, cest-à-dire mes deux lieutenants et moi attendent à mi-pente. Mais voici que des camions remplis de soldats chinois et une luxueuse conduite intérieure à grands fanions apparaissent.
En ordre et silencieusement, six groupes de combat chinois nous coiffent. Ils paraissent bien en main. Ils sont armés de fusils-mitrailleurs japonais et de carabines Thompson. De la voiture légère descend un général chinois et des officiers dÉtat-major qui paraissent très excités.
Linterprète du général et celui du Commandant 0... font les présentations. Mais le général ne répond pas au salut du Commandant 0..., et se montre arrogant, et, très vite, menaçant.
Dès que je vois la tournure que prend lentretien jenvoie Hinger prévenir le Commandant V... qui se trouve coincé avec ses deux groupes au bas de lembarcadère du bac. Ce dernier donne ses instructions puis rejoint notre chef qui se montre très digne mais que je sens fortement inquiet.
Les Chinois ont terminé leur mouvement très lent : la souricière est fermée. Ils sont devant nous, en demi-cercle, autour du ponton damarrage du bac, leurs armes sous le bras, nous dominant du haut du terrain. A quelques mètres de nous, ils jouent avec la sûreté de leurs Thompson.
Je fais signe à Hinger et à Big One, et, tout en collectionnant les jolis cailloux blancs de rivière qui semblent nous captiver, le nez au sol, nous passons le mur des soldats chinois. Dès que nous sommes derrière les taillis du haut de la berge, nous courons jusquà la voiture où nous avions laissé les deux opérateurs radios et deux chasseurs de garde. A nous sept, nous revenons sur les arrières chinois pour assister à la mimique coléreuse et expressive dun de leurs officiers qui nous désigne en malmenant les chefs de groupe qui nous ont laissé sortir de la nasse.
Un groupe vient vers nous, amorce une manuvre enveloppante, tout doucement, comme sil sagissait de faire rentrer dans une volière quelques poulets récalcitrants. Mais nous évoluons à 50 mètres deux, prêts à ouvrir le feu au plus tôt.
Un coup de fusil est tiré.
Je tressaille.
Est-ce le commencement de la tuerie ? Il y a six Chinois pour un Français. Le porteur de F.M. chinois le plus proche se couche brusquement derrière son arme automatique. Jen fais autant, me déplace de quelques mètres à labri des vues puis le vise à travers les broussailles. Le guidon de mon arme semble lui caresser le nez... Tous mes camarades sont prêts.
Rien ne se passe.
Enfin après une heure de parlotes au cours desquelles le Chinois cherche à intimider nos commandants pour les mieux désarmer, les groupes se retirent colonne par un, nos chefs les derniers. Ouf !
Je craignais que le commandant 0... ait mal interprété la disparition de son escorte personnelle. Il nen est rien. Il songe à nous congratuler malgré le moment critique et lheure démotion quil vient de vivre.
La marche du 27 Novembre
Ban Ken Kham ;se trouve à 42 kilomètres de Ban Na Pho si nous empruntons la route jusquà Ban Na Bo. Malgré notre chargement individuel nous pouvons nous payer cela en une étape.
Si nous nous engageons par les sentiers situés au Nord de 1a route il faudra coucher à Ban Kinine car cet itinéraire est plus difficile et plus long.
Malgré les dangers apparents que présente la marche sur route, je préfère aller vite et coucher ce soir chez le Commandant V... sous les ordres duquel est placée la mission "K2~ qui devient le "Commando Laotien N°1".
Les Commandants 0... et F... sont rappelés à Saïgon.
Je pars avec deux groupes solides commandés par les Lieutenants Hinger et M... Le troisième groupe se constituera lorsque les Lieutenants Utard et Calvez nous auront rejoints. Je suis devenu chef dune section du commando qui en comporte trois. Chaque groupe est composé de trois équipes légères et dune équipe lourde comprenant un fusil-mitrailleur. Chaque équipe comprend deux chasseurs laotiens commandés par un officier ou un sous-officier français. En fait chaque blanc dispose de deux écuyers.
A laube nous prenons 1a route.
Une équipe légère nous éclaire. Derrière, une autre nous couvre. Dès quune voiture est entendue ou quun détachement est en vue, léquipe qui entend ou voit donne lalerte et saute de la route dans les fourrés. Toute la colonne limite. Sil sagit de rebelles, léquipe du côté doù vient lennemi laisse passer puis ouvre le feu de revers.
Celui-ci déclenche le tir des F.M. et toutes les armes du détachement. Sil sagit de Chinois personne ne tire ni ne se montre.
Au cours du trajet à quatre reprises nous plongeons dans la brousse épaisse et sauvage au milieu de laquelle la route pose son ruban insolite.
Il fait chaud.
Nous avons pris lhabitude de marcher le torse nu. Les dos ruissellent de sueur. Les peaux sont dambre sombre.
Vers I6 heures nous arrivons à Ban Na Bo.
De là nous prendrons le sentier qui rejoint quinze cents mètres plus loin 1a piste carrossable qui remonte la rive Ouest de la Se Nam Kok. Nous arriverons à Ban Keng Kham avant la nuit.
Ban Na Bo est tout contre la route, posé au sommet de langle dont 1a branche S.W. va à Muong Phine et la branche E.S.E. vers Tchepone.
Lembranchement de la piste carrossable est à six ou sept cents mètres vers lEst. Cette piste avait été aménagée par les prospecteurs dune mine dor quon. exploitait avant la guerre, à quinze kilomètres de la route, sur les bords de la rivière.
Assis à lombre des cases, nous buvions leau fraîche des bambous que nous apportaient les habitants.
Dix minutes après notre arrivée, jentends un moteur dont le son parait se rapprocher. Ça vient de lEst. Je bondis sur la route avec quelques hommes. Mais la source sonore se déplace du Sud au Nord puis séteint. Il nest pas difficile den déduire quun camion vient de remonter quelques centaines de mètres de piste carrossable ? Je rassemble immédiatement mon monde :
Il faut vite passer sur la piste de la mine dor avant que lennemi ait le temps de nous y tendre un guet-apens. A notre arrivée ici quelquun est parti avertir lennemi. Mais personne sauf les officiers ne connaît notre point de destination, donc lennemi ne peut savoir si nous passons la nuit à Ban Na Bo, si nous continuons par le sentier ou par la route. En partant dici il faudra faire vite pour devancer le renseignement.
Sacs au dos. Dispositions de combat. Angevin en tête. Allure rapide. En avant !
Malgré la fatigue des trente-cinq kilomètres parcourus, je lance la colonne sur le sentier à 8 kilomètres heure. Les chasseurs ne comprennent pas. Les porteurs khas trottinent courbés sous leur charge en une impeccable colonne par un.
Enfin Angevin aborde la piste de la mine dor. Je remets de lordre dans les groupes pour aborder lembranchement. Sur la piste nous continuons à une allure normale, plutôt lente. Les chefs déquipe incitent les chasseurs à bien observer :
Numéro un, regarder à droite.
Numéro deux, regarder à gauche.
Brusquement, derrière moi, la voix de M... sélève, pleine démotion :
Ils sont là !... à cent mètres !...
M... fermait la marche.
Je ne suis pas satisfait de cette exclamation quil vient de pousser. Il aurait dû "faire-passer" jusquà moi, de bouche à. oreille. Il naurait pas dû se trahir par ses cris, par ce bond sur la droite qui a fait éclater son groupe.
Quelle différence avec ce petit Lieutenant Gauthier qui, voyant lennemi beaucoup plus près ne bougea que les lèvres pour murmurer :
Tiens ? En voilà !
Au cri de M..., Hinger "déboîte" à gauche et se retourne face au Sud, rapidement, en souplesse, sans un mot; Angevin avec la troisième équipe légère fait imperturbablement face au Nord comme sil ne savait pas que la menace vient du Sud. Vraiment, ce groupe travaille bien.
Jindique du geste un vallonnement tout proche à mon interprète :
Monsieur Hoan ! groupez le convoi dans le creux. Vous répondez de lui !
Bien, Monsieur le Capitaine.
Puis. je fais face au Sud. M... est à vingt mètres de moi, en avant et à gauche. Il vocifère.
M... ! du calme je vous prie; et de lordre !
Il se retourne, me voit debout sur la piste. Sa voix devient plus nette, mais il lui faudra soixante secondes pour placer son monde dans la formation de combat en ligne que le terrain lui ordonnait de prendre.
Mes deux chasseurs V. B. sont couchés dans lherbe sur le bord de la piste, à mes pieds. Ils passent un chiffon huilé sur les grenades.
Tout est bien, mais que fait lennemi ? Je linterpelle :
Que faites-vous, Messieurs du Viet minh ? Si vous voulez parlementer approchez mais sans armes. Si vous voulez "faire bataille", commencez ! A vous lhonneur !
Je ne puis me résoudre à ouvrir le feu sur des Annamites. Je les ai trop aimés. Jaime mieux men aller.
Même formation ! Direction Nord ! En avant ! Monsieur Hoan ! Colonne par deux avec vos coolies. En route !
Nous avions à peine parcouru deux cents mètres que M... qui décidément manque de calme, se remet en batterie :
Ils sont là; ils nous suivent !
Je ne réponds pas.
Jactive la progression du groupe Hinger qui est devant moi. M.. comprend et recolle vite.
Jai un mot de soldat en regardant M... dun air sévère :
Il nous em..."...
Il comprend que le reproche ne sadresse pas uniquement à lennemi.
En avant ! Allure rapide !
Je crains que lon nous dépasse par quelque mystérieux sentier. Je crains la nuit qui vient ; limprécision de la carte qui nindique pas ces cheminements qui sillonnent la forêt clairière et qui samorcent sur la piste, de ci, de là. Et la piste elle-même nest point portée sur ma 500 millième.
Vers 19 h. 30, à nuit close, nous traversons la rivière au Sud dune île de sable. Nous apercevons les lumières de B. Keng Kham posé tout en haut de la berge Est.
Le Commandant V... nous désigne nos cases à la pointe Sud du village.
Embuscade et contre embuscade
Le Capitaine Comte sen retourne le 1er décembre. Le groupe Hinger lescorte jusquà B. Kinine.
Le départ seffectue à 9 heures. On nemporte pas le F.M. du groupe. Dailleurs Big One le chef de léquipe lourde est couché par le paludisme.
Ménard est en tête, ses deux chasseurs en éclaireurs.
Suit léquipe Berblinger avec deux chasseurs puis Hinger, Comte et lordonnance de ce dernier.
Chalvet ferme la marche avec ses deux chasseurs.
Je dis au revoir à Comte et adresse un geste amical au groupe, mon ancien groupe qui pour la première fois sortait sans moi ; puis je continue, tranquillement assis sous ma case, létude géographique de la région de nos futurs exploits.
Comte et le Commandant V... avaient combiné litinéraire la veille.
En me penchant je peux voir le groupe traverser le gué à 150 mètres en aval, remonter la rive opposée couverte de grasse végétation et qui monte en pente assez forte alors que celle au-dessus de laquelle est situé le village domine la rivière de labrupt de ses douze mètres de couches argileuses superposées.
Par la pensée je me vois serpenter sur le sentier tout barré de troncs darbres, aborder la grande piste à 700 mètres de la rivière, sy engager par la gauche, puis à cinq minutes de là, prendre le petit sentier qui hésite entre le Sud et louest jusquà Ban Kinine.
Les gens sont à leur place, muets, attentifs, trouant les frondaisons à coups de regards brefs, assez distants les uns des autres pour que le bruit de leur marche ne couvre pas celui de la branche sèche qui cassera sous le pied du rebelle à laffût.
Les armes sont sous le bras.
Les doigts taquinent les sûretés.
Le ciel est si bleu quil pèse comme un satin lourd sur les arbres, tout au-dessus dos têtes. Pas un chant doiseau ni de cigale; pas une brise. Le silence est à peine effleuré par cette chenille dhommes qui avance.
Arrêt, flottement. Comte vient de reconnaître lentrée du sentier de Ban Kinine. Il faut quitter la piste. Hinger sifflote du morse. .Léquipe Chalvet sengage dans le sentier. Ménard qui veut reprendre sa place accélère, mais les chasseurs ne peuvent suivre ses terribles enjambées. Déjà il a rattrapé Chalvet.
Derrière eux, Hinger, Comte et son chasseur, puis Berblinger. En queue, trottinant pour reprendre leur place déclaireurs les chasseurs de Ménard dépassent un à un ceux de Berblinger...
...Une longue mitraillade venue de loin me jette hors de ma case. Le Commandant V... est là.
Mon commandant, ils sont attaqués !...
Le camp est en émoi.
Serres, prenez le Groupe Théo qui est là. Allez vite vers eux. Voici la carte. Ils ont pris la piste, puis, là, le sentier. Vous suivez ? Bien. Courrez sur ce sentier.
Cinq minutes après nous sautions dans la rivière.
Nous rencontrons un chasseur du groupe Hinger. Complètement affolé il tremble et perd la respiration en parlant. Je lemmène. En route mon interprète cherche à le calmer et à comprendre.
Vite ! Vite ! Je prends la tête, moitié courant, moitié marchant, ma sten prête.
Le Lieutenant Théo et ses quatre sous-lieutenants chefs déquipe et leurs chasseurs; Angevin et Morange ont pris un F.M. chacun.
Nous rencontrons encore deux autres chasseurs du Groupe Hinger.
Au loin, les coups de feu continuent leur angoissant crépitement.
Nous arrivons sur la piste.
Je me retourne. Ça ne suit pas.
Allons ! vite, vite !..
Toujours ces coups de feu.
Le sentier quils ont pris est là. Jesquisse un mouvement pour my engager mais jai réfléchi.
Les détonations se font plus lointaines, plus espacées, à un millier de mètres environ... vers le S.W. sur le sentier de B. Kinine.
Jexplique rapidement :
Au S.W. ? Pagaille ! Rien à faire. Lennemi ne repassera pas ici pour rejoindre ses lignes. Il prendra lun de ces sentiers qui viennent de lOuest et débouchent sur la piste carrossable à cinq ou six kilomètres au Sud. Nous allons jusquau carrefour du sentier de B. Na Bo et de la piste. Allure rapide des commandos
Nous filons sur la piste de la mine dor courant cent mètres, marchant cent autres. Les six kilomètres sont couverts en 35 minutes. La piste ressemble à un coupe-feu mal tracé dans la forêt clairière. Elle divague à droite, à gauche, monte et descend des croupes de sable qui feraient un désert de cette région si le climat ny mettait les herbes de la savane et les arbres de la forêt. Mais les arbres clairsemés en un quinconce que la perspective resserre, nont rien de comparable avec lantique forêt du Laos Nord. Ils sont maigres et tellement pareils les uns aux autres que lon a limpression dêtre déjà passé par là et de tourner en rond.
A larrivée au carrefour du sentier de B. Nabo, je place le F.M. de Théo de manière à garder sous son feu et la piste et le sentier par lequel nous étions venus quatre jours auparavant.
Le F. M. de Morange à gauche et celui dAngevin à droite font face à la direction doù nous venons.
Ils sont dissimulés dans les herbes, de part et dautre de la piste.
Je suis derrière Morange et à gauche, dans les hautes herbes. Ma carte sur les genoux, joriente le Lieutenant Théo et lui donne quelques explications.
Trois petits sifflements brefs ! Cest pour moi.
La voix dAngevin se fait entendre :
Un groupe devant nous.
Vous commanderez le feu... à 20 mètres.
Bien, mon Capitaine !...
Je nose bouger. On se fait remarquer quand on cherche à voir un ennemi quon na pas entendu.
Théo rampe vers les siens et les prévient.
Je prends ma sten.
Rrrr ! Une rafale des deux F.M.
Je me lève.
Je vois Morange, le gamin aux cheveux blonds, qui remplace son chargeur. Il se tourne vers moi et sourit.
Cest la première fois que je tire... Faites attention mon capitaine, il y en a devant nous dans les herbes.
Sur la piste, à 25 mètres, six cadavres. Fauchés. Angevin lâche son. F.M. prend sa carabine. Placé comme il lest, il voit les deux salopards que mavait signalés Morange.
Il en descend un. Lautre bouge. Je le cueille dune petite rafale.
Mâtin !... derrière les morts, sur la piste, un des six cadavres roule doucement sur lui-même, fait le tonneau, son arme allongée contre le corps. Je lajuste. Par petites rafales. Tatata ! tatata ! Il ne bouge plus.
Mais sur la droite, dans les herbes, un autre rampe. Angevin ne peut le voir. Je suis perché sur une termitière. Mon arme est appuyée. Un chargeur plein est engagé. Je tire. Malédiction ! ma première cartouche sest mise en travers. Je la chasse de mon index. Je revise. Mais lautre est déjà loin. Il bondit. Jépuise mon chargeur. Il a disparu. Touché ? Ah ! ces stens !...
Mes deux chasseurs V.B. sont là ! Jépaule un Lebel et... Pim !... Pim ! Jenvoie deux V.B. dans la direction du fuyard. Jattends léclatement. Rien. Je recommence. Par deux fois. Rien ! Munitions trop vieille. Nous gaspillons du temps.
Tout le monde face au Nord ! En ligne ! Groupe Théo à gauche de la piste ! Groupe Angevin à droite !
Nous allons dépasser les cadavres ! Par petits bonds ! Retuez les morts au passage... En avant !
Les huit Français bondissent tels des démons pardessus les troncs épars et les termitières. Les chasseurs suivent, nez baissé.
Couchez-vous !
Les huit corps plongent dans la brousse.
Attention ! déplacez-vous latéralement avant de repartir... en avant !...
Nouveau bond marqué par le tatata de nos stens.
Léventail de mes gens dépasse les corps sanglants. Avec Angevin et quelques chasseurs nous revenons vers le gibier.
Pendant que je raflais les papiers et les carnets qui bosselaient les poches dun officier ennemi, jai eu limpression quun autre de ces cadavres qui étaient couché sur le ventre avait bougé, quun regard oblique avait filtré dentre ses cils. Je lui tourne le dos. Courbé vers un autre corps, je le surveille entre mes jambes écartées. Lanimal ! Il me regardait bel et bien et sous sa tête quil soulevait, un pistolet se tournait lentement vers moi.
Ce fut très rapide.
Un saut de côté et une giclée en pleine face. La boite crânienne explosa littéralement.
Angevin qui très imprudemment a lâché sa carabine pour fouiller "les clients", se trouve, en même temps, face à deux blessés qui avaient encore la prétention de jouer avec leur mousqueton.
Mais "la douceur angevine" plonge, la dague en avant. Puis il rit :
On a limpression de les manquer tellement ça rentre avec aisance.
Vite, nous chargeons nos chasseurs de stens, de mousquetons, de beaux sabres, de coutelas, des musettes de cartouches et dune autre pleine de carnets.
Je garde pour moi la carabine du Japonais qui faisait le tonneau et que jai immobilisé à coups de sten tout à lheure.
La marche de retour est lente.
La sécurité exige une investigation intense et prudente qui ralentit la marche ou une extrême vitesse de déplacement qui permet de surprendre lennemi avant que celui-ci nait le temps de vous tendre une embuscade.
Deux fois la colonne sarrête.
Les stens parlent. Deux culbutes dans les hautes herbes. Mais il ne ferait pas bon chercher le gibier. Un ennemi blessé est plus dangereux quun tigre qui aurait reçu du plomb dans les côtes. Dautre part, en guérilla, la contemplation du tableau de chasse est interdite.
Heures douloureuses
Tout le camp a suivi les péripéties énigmatiques de lembuscade et de la contre embuscade.
Nous sommes accueillis avec curiosité.
Que sest-il passé ?
Nous alignons nos trophées sur les longues tables. Quatre mousquetons; trois stens; la carabine américaine que jai prise sur le cadavre du chef que javais tué; trois sabres, des équipements; des papiers... des instructions que notre interprète en chef, le métis Victor, déclare très importants.
Comte est là, indemne.
Hinger est revenu, tout seul, un genou fracassé et les deux fesses trouées. Ils ne savent rien. Le tonnerre est tombé. Eux aussi. Ils nont plus rien vu. Rien que des herbes et des branches qui cassaient autour deux, au passage des bourdons de cuivre. Ils se sont trouvés isolés dans la végétation dense puis ils ont rejoint le sentier plus loin, en se frayant un chemin dans les saletés de la jungle, à quatre pattes comme les bêtes.
Ça tirait. Lembuscade !... Ils sont revenus. Ils nont plus revu Ménard, ni Chalvet, ni Berblinger.
Presque tous les chasseurs sont revenus.
Lordonnance de Comte a un biceps arraché... Les autres !...
Et ces deux stylos que voilà dans ma main ? Comme lun deux avec son capuchon en or ressemble à celui de Berblinger.
Angevin approche, le prend avec sa manière à lui de saisir les choses, comme il touche ses cartes de poker, comme un lapidaire étudierait une pierre précieuse, de lextrémité du pouce et de lindex allongé, les autres doigts écartés et repliés Angevin est intime avec Berblinger. Non quils aient quelque affinité mais parce quils sont "Gaurs" tous les deux et que cest comme un titre de noblesse. Angevin pose lobjet.
Cest à Berblinger, déclare-t-il en séloignant.
Et la carabine ? dit quelquun
Dommage que nous nayons pas le contrôle darmes.
Nous avions perçu deux "Underwood", les deux seules parmi les Winchesters, annonce Angevin à nouveau intéressé.
La carabine américaine était une "Underwood".
Le commandant avait lancé le Lieutenant Germain et sa section à la recherche des camarades.
Vers 15 heures, le veilleur annonce leur retour. Tout le monde accourt sur la berge. Germain coupe tout droit. On le voit traverser de biais lîle de sable. Den haut le commandant linterroge, les mains en porte-voix; la minute est poignante. Sur lîle Germain sarrête.
Avez-vous trouvé quelquun ?
Oui.
Alors ?
Morts !
Morts ?
Tous les trois.
Les chasseurs les portent sur des échelles de case. On devine leurs formes rigides sous les toiles de tente.... Je me laisse tomber dans le coin le plus sombre de ma case. Mon cur est trop lourd.
Mes pauvres petits !..
Ils étaient percés... percés !.-. La mort les avait raidis avec ce geste instinctif qui interpose un bras devant le visage, paume en dehors; ce geste des enfants que lon menace. Pauvres visages de cire...
Je ne puis détacher mes yeux de ces trois corps. Jusquà leurs vêtements qui donnent cette impression de chose morte avec leurs froissures profondes, les meurtrissures des équipements déchiquetés, les bandes où le sel des transpirations séchées avait blanchi et les larges taches rouge brun du sang qui raidissait létoffe.
Ainsi quà des blessés, Angevin et Big One enlevaient avec des soins fraternels les objets personnels, ces riens qui deviennent des reliques entre les mains tremblantes des parents.
Je ne puis détacher mes yeux de mes trois chers camarades.
Ménard ! Ménard le croyant ! Mes doigts pieux ne peuvent plus baisser ta paupière froide. Ton sourire figé me fait mal. Ton mince collier de barbe brune fait encore plus livide ton visage et jaime mieux que ton grand feutre australien nous le dissimule à tout jamais.
Chalvet ! Huguenot magnifique ! Je ne veux plus voir tes dents divoire que souligne le trait noir de ta fine moustache, ni ta blessure affreuse de la tempe où tes cheveux se collent
Berblinger ! Ton masque crie trop la souffrance de tes derniers instants. Posons sur vos chers visages souriants ou tourmentés par lagonie le suaire de vos parachutes afin que leur soie aérienne allège la terre que nous allons jeter sur vous.
Nous les enterrâmes le soir.
Les chasseurs avaient creusé les trois tombes parallèles, avec leur coupe-coupe, leur couteau, leurs ongles. Il faisait nuit.
Ils furent descendus enveloppés dans des nattes de bambou. Ménard au centre, Chalvet au sud, Berblinger au Nord.
Quand nous passâmes à leurs pieds pour leur dire au revoir, le plan vertical qui passait par nous et par eux passait aussi par la France.
Les chefs ont le privilège de dire les premiers les derniers adieux... un peu de terre... un grand signe de croix.
Le commandant dit deux mots, assez haut.
Je dis tout bas une prière.
Nous nous retirâmes. La haute taille du commandant V... plia sur mon épaule. Sa main chercha la mienne. Laquelle donc mouilla lautre ?
Un hoquet auquel un autre répond.
Serres...
Mon Commandant...
Cest dur....
Le soleil dAusterlitz
Javais prié longuement et très tard pour mes jeunes camarades.
Sur les tombes ouvertes, la prière vacille sur des lèvres sèches. La douleur charnelle est trop forte. Dans le creux de la nuit, lâme monte comme une flamme de cierge dans une église.
Trois amis, trois vaillants soldats de moins.
Calvez qui était malade, Big One encore couché.
Hinger blessé.
Puis il y a Utard qui a désobéi en demeurant à Muong Phine pour instruire ses recrues de malheur, et le convoi qui chemine sur les sentiers, lourd et lent comme un cargo et sans escorte. Quel ennui ce convoi !
Deux groupes avec Germain et M... vont partir barrer la piste de la mine dor, à quinze ou dix-huit cents mètres dici, face au sud.
Deux groupes avec le Capitaine Lejeune vont sen aller tenir le carrefour de sentiers du village... à 4 kilomètres au sud-ouest.
Cest déjà demain et je ne dors pas.
Déjà les planchers en bambou des cases voisines crissent. Cest M... qui séveille... Les chasseurs qui ne savent pas ne pas faire du bruit :
4 heures.
Les groupes de protection sen vont. Il ne reste que des débris du groupe chez moi... pourvu que les postes de surveillance ne sendorment pas...
Je tâte la carabine de Berblinger, tout contre moi, mon colt; je garde la musette des départs forcés près de ma tête.
Je dois avoir pensé à dautres choses encore, vu dautres tableaux se succéder, rapides, comme sur lécran, quand le film casse, puis jai dû dormir.
Je dormais puisque une mitraillade et des cris sauvages méveillent. Je me dresse comme un ressort. Ma carabine est naturellement dans ma main gauche, la carabine qui a changé trois fois de propriétaire en moins dune heure.
Je ne suis vêtu que de mon battle-dress en toile. Je suis pieds nus. Les balles crissent à travers les bambous de ma case.
Du haut de ma vérandah je crie :
Emplacements de combat !
Je saute à terre et essaie dy voir clair dans ces ténèbres et ce tintamarre effrayants.
Des grenades japonaises heurtent les piliers, ricochent, éclatent et raclent tout de leurs éclats qui chantent à mes oreilles leurs notes vrillées.
îl est 5 h. o5.
Je me colle derrière un pilier de ma case. Derrière moi, sur les quelques mètres de pente gazonnée qui dominent le lit de la rivière, je perçois des taches plus noires qui se meuvent.
Qui est là ?
Cest moi votre interprète, Monsieur le Capitaine, avec vos deux chasseurs V.B.
Ne perdez pas ma sten, Monsieur Hoan, et restez là.
Bien, Monsieur le Capitaine.
Pendant ce bref colloque, le feu sest rapproché. Il vient de lEst et ses brèves lueurs rouges dansent sur un front de trente à quarante mètres. Les détonations se font plus sèches. Elles dominent les quintes mineures des F.M. japonais à tir rapide.
Les pensées aussi sont rapides, comme des éclats lumineux sur la glace des voitures qui passent...
A droite, cette case doit être celle dAngevin... et cette autre sur la gauche celle du groupe Hinger.
Il me semble quils sont dessous, que je les vois bouger. Il nest pas possible que ces gens affolés qui passent et sont tout de suite happés par le noir, que ces fuyards dont on entend le martèlement des pieds nus sur le sol sonore soient mes gars, à moi, ce qui reste de ma section.
Soudain, la voix dAngevin se fait entendre, pressée, claire, haute, joyeuse comme un jeu deau de minuit vers la lune :
Mon Capitaine ? Prêt !...
Puis cest Big One qui parle. On sait que cest lui avant de le comprendre. Il bégaye :
Ils sont là ! Je les vois.
Mais dans ce bégaiement insolite je distingue aussi la voix dAngevin. Les deux officiers ont parlé ensemble.
"Ils" étaient là en effet. Je les voyais. Un troupeau noir et hurlant à quinze mètres des F.M.
Un chargeur. Feu !
Quelle voix ces Bren ! Ça ne bégayait pas. Cétait plein, carré, puissant... Quelle fanfare !
Le trait de feu des traçantes naissait de la case de droite et de celle de gauche et séteignait dans la masse noire et moutonnante où se creusaient des vides, des pans qui se remplissaient de ciel étoilé.
Le premier assaut est brisé. Il nest que 5 h. 10.
Hinger a profité du feu ami pour venir vers moi à cloche pied, en mappelant. Pauvre vieux, je le place à ma gauche.
Brusquement, le calme sest emparé du ciel et de la terre.
Je minquiète des munitions. Ils ont six chargeurs pleins.
Le personnel ? avec Angevin il y a les jeunes étudiants Morange et Moreau que le clash japonais a transformé en guerriers. Big One est seul. Couché depuis quatre jours par son sacré "palu", ses premiers gestes ont été pour descendre Hinger blessé de la case, puis il est remonté pour y prendre son F.M., ses chargeurs, ses grenades et il sest mis au travail. Cest lui maintenant qui me demande lautorisation daller grenader le troupeau qui a repris ses hurlements de lautre côté de la barrière.
O. K. !
Quelques instants après, par trois fois, les grenades anglaises craquent formidablement.
Des imprécations. Des cris. Des plaintes.
Des secondes passent. Enfin Big One mannonce quil a rejoint son poste.
Maintenant lennemi attaque la barrière au coupe-coupe sur tout le périmètre Est et Sud.
Je crains une attaque venant du Sud.
De sourdes détonations.
Des boules de feu comme des météores tombent du ciel avec un bruit mat. Puis tout sillumine...
Des bengales ! des bengales pourpres, émeraudes, topazes. Lentrelacs des herbes et des tiges aux courbes molles devient un enchevêtrement inouï de tubes au néon, une débauche rutilante dincandescences. Les cases sur pilotis se découpent ainsi que des décors somptueux. Les choses étincellent, sembrasent, séclairent, de bas en haut. Au-dessus de la colonnade de cocotiers le panache croulant des palmes bouge sous la poussée des fumées diaprées qui montent.
Clameurs de foule.
Fusées; feux dartifice des bambous secs qui pétaradent. Lumineux sortilège ! Tout est faussé. Cela ressemble à quelque village exotique dexposition coloniale un soir dinauguration.
Mais ne vous y fiez pas, à chaque pétard cest une livre dacier japonais qui senvole.
A 5 h. 30 une voix de jaune qui parle le français relance la meute à lassaut.
A nouveau je déclenche les Bren, comme à lexercice.
Les trajectoires lumineuses sont trop hautes. Je rectifie :
Plus bas !...
Je nai pas eu le temps de fermer la bouche quun rafale de Sten et deux coups de mousqueton, me couchent sur le sol.
Les claquements me font tinter les oreilles. Les flammes courtes viennent de là, à dix mètres, de ce buisson appuyé à la case vide de M...
Angevin, baissez le tir ! Vrrr ! Vrrr ! Vrrr ! Pan ! Pan !
La sten et les deux mousquetons ennemis sont là. Ils font écho à mes paroles. Jai de la terre plein les yeux et je sens du sable craquer entre mes dents. Ils sont à quelques mètres de Big One qui est tout seul.
Ils vont me le tuer.
Je crie :
Big One jarrive.
Mais au premier bond je suis pris comme dans une sphère de claquements qui font voler lécorce des cocotiers, des branchettes et des brins dherbe.
Je saute de côté. Rafales !...
Je suis fusillé comme un lapin.
Vrrr ! Vrrr ! Pan ! Pan !
Je bondis en arrière, me plaque au sol. Une poutrelle à section carrée gît dans lherbe. Je me couche derrière et je sens mon cur gêné pour battre sa chamade. Mais la deuxième tentative de lennemi est stoppée.
Quelquun est là, derrière et sur ma gauche. Jémets le signal dappel de reconnaissance.
Cest moi, Calvez, répond une voix où lon devine de la joie. Calvez malade depuis son retour ne connaissait pas la conduite à tenir en cas dattaque; il sétait trouvé seul, au pied de sa case. Il avait fui le feu. Lorsquil avait entendu les Bren et mon gueuloir, il était revenu en rampant et maintenant nous étions là, cote à cote, derrière la poutrelle, nos carabines prêtes.
Je mexcuse, mon capitaine mais quand je vous ai entendu, je suis venu. Vous nêtes pas touché ?... quel pot !...
Lui veut tirer sur le buisson. Je juge la chose inutile car ils ont aménagé leurs emplacements de tir et on ne voit plus les lueurs de leurs coups de feu.
Big One est seul, dis-je toujours à mon idée...
Je lappelle. Une fois, deux. Rien. Nous nous regardons Calvez et moi avec la même pensée au fond des yeux. Les sa}auds ! Ils lauront eu !
Big One...
Une voix faible répond :
Jétais un peu dans les pommes... ça va !
La joie inonde nos visages...
Une jet de flamme crève le toit dune paillote.
Nous sommes éblouis par les somptueux bouquets phosphoreux des incendiaires.
La petite case de langle S.E. du village nest plus quun brasier. Derrière ses matériaux en feu, à trente mètres de nous, un Jaune écartant ses bras de toute leur envergure hurle des commandements :
Tirez ! Tirez ! lassaut !
Je fais un pas à droite. Jépaule. Oh ! miracle ! Dans lilleton plein de lumière orange, sencadre le chef ennemi qui excite les siens dans notre langue. Mon guidon bien centré sert de socle à son buste. Je tire. Il semble avoir avalé le coup, là-bas, car il seffondre en portant les mains à sa poitrine.
On dirait que lennemi se calme. Que manigance-t-il ?
Que font Germain et M... ?
Et cette lueur à lhorizon, est-ce laube ?
Il ne reste plus que trois chargeurs par F.M.
Nous avons laissé les munitions sur le plancher des cases; on ne peut pas y accéder maintenant.
On entend toujours parler français chez lennemi. Ce français chantant des Annamites.
Il me vient une idée. Je profère à haute voix de grands commandements toujours ponctués par la Sten et les deux mousquetons du buisson den face.
Première et deuxième section, halte au feu ! Le colonel va contre-attaquer. Vous ne tirerez que pour appuyer lassaut de la compagnie de réserve. Attention !
Le Lieutenant Aucourt qui mentend, sur la gauche, me dira plus tard :
Jai cru que vous étiez devenu fou.
Enfin le jour se lève.
On distingue mieux les choses. Je fais replier mes deux F.M., lun profitant du feu de lautre. Quel changement de batterie mes aïeux ! Des diables !... Ils sont là maintenant, à quelques mètres, à mes côtés.
Alors je dégoupille une grenade.
Je me lève.
Dun lancer sec je la fais pénétrer dans le buisson, le fameux buisson. Éclatement. Râles. Râles qui meurent. Silence.
Il est près de 7 heures.
A nouveau les clameurs reprennent. Le mitraillage sintensifie. Les coups de feu éclatent derrière nous sur la berge opposée. Serions nous tournés ?
Je revois encore Morange casqué de ses cheveux si blonds qui me sourit de toutes ses dents banches de jeune fauve.
Je revois Big One si pâle mais gouaillant, Angevin qui riait dans sa barbe de faune, le jeune Moreau épaulant sa Sten. Calvez aux yeux pleins de jaunisse. Braves gars ! Cest vous qui avez vaincu, comme on samuse. "Ils en veulent encore", disiez-vous simplement. Ensuite vous cherchiez la ligne de mire.
Je revois les autres à 20 mètres, senivrant de cris sauvages comme le leur faisaient faire leurs conseillers japonais.
Jentends leurs cris. Je les ai pour toujours dans les oreilles, dans mon cceur :
A lassaut I Tirez I Tirez !
Pour la ...ième fois, les Bren sen mêlent, rageurs, saccadés, tyranniques. Troisième échec. Lennemi navance plus.
Mais il fait jour maintenant.
Nous navons plus quun chargeur par F.M. Nos amis, sur la gauche ne réagissent pas. Nos cases brûlent. La mienne sembrase dun seul coup. Il y a six grenades là-haut. Nattendons pas quelles éclatent. Par bonds latéraux nous glissons le long de la haute berge.
A cent mètres de là, sur les bords dun grand entonnoir, nous avons lagréable surprise de retrouver le commandant V... et tous les siens qui viennent de se replier.
Le soleil se lève.
Le soleil dAusterlitz, mon commandant, mais il ne me reste presque rien à tirer.
Mes deux chasseurs V.B. qui ne mont pas quitté me tendent les grenades à fusil. Il y en a dix-neuf. Je les tire lune après lautre, à lépaulé, debout sur le chemin. Quatre seulement éclatent. Je les avais pourtant embrasées toutes avant den charger mon tromblon.
Jenlève celui-ci et le jette dans ]a rivière.
Il est 7 h. 30.
_ Jai fait partir les malades et les blessés, dit le commandant, tenez dix minutes et rejoignez-nous au coude de la rivière, là !
Retraite
"Malheur aux vaincus"
A nous la jungle des cimes. A nous les marches par des chemins qui nen sont pas, les déjeuners deau claire, les gargouillement dentrailles, le froid des soirs de montagne où lon attend jusquau jour le sommeil qui ne vient pas.
Brancards geignants qui se cabrent et glissent sur les pentes; porteurs ivres de fatigue et de heurts. Et tous ces espaces étroits entre les arbres, ces épines qui piquent, ces herbes sournoises qui entaillent, ces lianes qui retiennent, ces roches et ces souches si aiguës tapies dans les herbes et les feuilles et les mousses où le pied nu vient buter. Que de brusques compassions pour ces orteils vibrants, bleuis et déchirés !
Ici le coupe-coupe est roi et la boussole est reine.
Mais aussi, comme les nobles coeur se révèlent. Le dernier biscuit est pour le camarade blessé. Linfusion de plantes aromatiques bouillie dans le bambou vert que lon a coupé, est vite apportée au malade.
Tous sont frères.
Et je noublie pas les chasseurs, ceux qui frayaient le chemin au coupe-coupe dans la brousse revêche; ceux qui brancardaient. Je ne toublie pas petit Chasseur Fay jeune sauvage agile, fort et courageux; toi qui donnas lalerte; qui tiras les deux premiers coups de fusil qui obligèrent le feu ennemi à se révéler; toi à qui beaucoup doivent la vie, moi sans doute. Je noublie pas les interprètes nos dévoués amis.
Cette nuit où je claquais des dents, où tout mon corps dévêtu et posé à même les pierres anguleuses et gelées tremblait spasmodiquement, où la fatigue en vain luttait contre le froid, cette nuit où Calvez murmurait à loreille de Big One
Il va claquer... Prenons-le en sandwich.
Ils me saisirent, métreignirent, menlacèrent de leurs bras, de leurs longues jambes, et une tiédeur douce menvahit, menleva, memporta dans un ciel de sommeil.
... La bise de laube claire mord lépaule nue ! Le Commandant V... me tend sa grosse pipe et sa blague à tabac aux flancs maigres.
Qui dira la suavité dun pareil déjeuner ?... La délicatesse du geste ! Ça vous réchauffera mon vieux Serres !
On ne répond pas à çà. Quelle richesse ces petits riens quand règne la misère.
Au début de laprès-midi du troisième jour le commandant me fait appeler de mon poste de chef de larrière-garde.
Il est assis, fiévreux et las. Sa balle le gênait entre les côtes.
Serres, je nen peux plus. Vous aviez raison le premier jour : Quand on rentre dans la jungle de montagne, on ne sait jamais par où et quand on en sortira. Je ne sais plus bien où nous sommes. Prenez la direction.
Nous passâmes la nuit à Ban Kinine. Le convoi fut retrouvé dans les environs.
*
**
Nos camarades sont heureux de nous retrouver car des indigènes avaient apporté à Muong Phine la nouvelle que nous avions été tués.
Nous apprenons que les Commandants 0... et F... nhésitèrent pas. Ils prirent deux groupes du commando T... et se ruèrent au secours. A Ban Kinine ils rejoignirent le convoi et les deux groupes de protection du Capitaine Lejeune.
Tout ce monde nous recherchait, sauf le convoi qui avait jeté lancre dans les profondeurs sylvestres.
Le lendemain, nous arrivons à Muong Phine un peu avant minuit. Le Capitaine T... nous accueille. Nous mourons de faim. Avant de me coucher jeffectue une ronde. Des habitants palabrent accroupis autour dun feu. Je crois reconnaître Hoan mon interprète. Je mapproche. Cest bien lui.
Que faites-vous, Monsieur Hoan, à cette heure tardive ?
Jécoute parler les vieux sages du village, Monsieur le capitaine.
Et que disent-ils les vieux sages ?
Retours
Adieu Laos
Le 8 décembre 1945
, le commandement du "1er Commando Laotien" méchut.Cette nouvelle meut comblé daise il y a deux mois lorsque le commando sappelait "K2", mais ce jour là elle ne me procura aucune espèce de plaisir.
Cétait trop tard.
Une troupe que lon mène au combat est comme une jeune fille que lon conduit à lautel. Il est nécessaire que celui à qui elle confie ses destinées ait su gagner sa confiance afin que lavenir lui apparaisse sous les plus heureux auspices. Comme la jeune fille, la troupe qui va sengager doit désirer la consécration définitive avec une passion raisonnée.
Or, je ne connaissais pas les éléments du commandant V... qui se repliait après maintes déceptions. On jetait dans mes bras une fiancée qui pleurait ses illusions. Et moi jétais las.
Je me recusai
*
**
Le 18 janvier 1946, jétais à Saïgon sur le chemin du retour en France.
A Saïgon jai retrouvé tous mes anciens de première mission à lexception, de trois dentre eux.
Heymonet a été emmené en Chine par nos chers alliés de la Céleste République soeur. De là il est passé aux Indes.
Gauthier continue à se battre au Tran Ninh.
Le légionnaire Gonzalez qui a été nommé sergent demeure avec lui.
Anziani qui avait été hospitalisé à Xieng Khouang où les Japonais le capturèrent le .9 mars 1945 doit être à Hanoï ou à Vinh.
Les trois quarts de ceux qui renforcèrent mon groupe de guérilla et lélevèrent au rang de détachement sont arrivés à Saigon. Beaucoup sont passés par la Birmanie ou le Siam.
De ma deuxième équipe il ny a personne.
Hinger est encore à lhôpital.
Angevin a repris la tâche.
Big One sest ouvert le crâne en fin de saut en parachute.
Les autres sont là-bas, éternellement.
Du "1er Commando Laotien" qui a été dissous, les éléments arrivent à Saïgon par petits paquets.
Saïgon,
le 20 Janvier 1946
Depuis mon arrivée à Saïgon, je suis malade.
Mon tube digestif ne supporte pas la riche nourriture du mess des Officiers parachutistes. Le paludisme me tracasse. La pluie des deux moussons passés en jungle pèse sur mes épaules. LEsprit de Force qui soutient le chef et nourrit ses viscères ne souffle plus. Je ne suis plus quune orange pressée.
Je demeure des heures mollement allongé dans un rocking-chair. Jattends impatiemment le départ du "Pasteur"
Le capitaine N... est sur la liste des rapatriés.
Il est en Indochine depuis neuf ans. II fut fait prisonnier dans son lit dès le 9 mars 1945. N... est de ces militaires de carrière quun destin ironique et paradoxal a condamné à la passivité dans un monde enfiévré par une guerre qui a duré six ans. Son état de santé lui interdit aujourdhui toute activité guerrière.
A quel titre prend-il ses repas chez nous ?... Je lignore et peu importe ; N... est un charmant camarade dont la conversation a beaucoup dintérêt. Il sattarde avec moi après les repas, sous un ventilateur. Il ma confié hier un récit quil vient décrire :
Tenez, me dit-il, ça vous intéressera. Il sagit dune histoire de guérilleros qui ma été contée par un jeune officier, un lieutenant qui ne vient pas souvent prendre ses repas au mess ; vous comprenez, cest jeune, ça préfère le cercle !... et il a bien mérité de samuser, que diantre !... enfin, bref, jai écrit ce récit. Il vaut ce quil vaut et je nai nullement lintention de le publier.
Dès les premières lignes je suis fixé.
Le lieutenant en question ne peut être que Petit, qui a rejoint Saïgon quelques jours avant moi. Jai revu Petit et Guillod. Quand je les ai retrouvés, chacun ma demandé gentiment:
Mon Capitaine, vous permettez que je vous embrasse ?...
Par eux jai su grosso modo leurs aventures et la fin de mon ancien détachement...
Le "papier" de N... mintéresse prodigieusement. Il sintitule: " Le Légionnaire ". Demblée il présente le héros dans laction. On les voit vivre, comme sur lécran. Au style près, voici le récit:
Chapitre Premier
Tenez-vous bien, Basile, nous allons franchir un rapide.
Oh, je me sens bien, mon commandant, la fièvre a dû me lâcher... mais nom de Zeus, quand nous avons quitté Sop Khao, ce matin, jétais tellement assommé que je ne voyais ni nentendais rien.
Le jeune officier qui venait de répondre au Commandant Maurin était assis à lavant dune petite pirogue qui descendait la rivière Nam Khan, qui signifie rivière de lor en laotien.
Son supérieur, qui lui faisait face, était placé dans le sens de la marche. Maurin pouvait ainsi mieux surveiller son malade et ne rien perdre de lagrément dune navigation qui comportait quelques risques.
Basile tourna la tête.
Le rapide approchait.
Une petite dénivellation qui devait être infranchissable aux basses eaux mais qui, en ce mois de décembre, précipitait entre des roches rougeâtres un courant qui seffilochait aux dents aiguës des écueils et laissait un peu décume au bas des chutes.
La pirogue était occupée par les deux officiers et leurs sacs de jungle. Deux piroguiers laotiens la conduisaient. Les deux indigènes navaient conservé de leurs vêtements quune mince cotonnade roulée autour de leurs hanches étroites. Ils parlaient, chantaient ou riaient doucement, indifférents en apparence mais goûtant secrètement le charme des tableaux qui se succédaient dun bief à lautre ou à chaque coude nouveau de cette artère fluide qui les portait tantôt lente et tantôt pressée vers Luang Prabang leur capitale .
Celui de lavant, jeune athlète mince et musclé, était debout, arc-bouté, ses orteils rivés au bordage.
Le bruit de la chute du "Keng" emplissait la vallée. Lhomme de proue regardait intensément sa longue penche en bambou haut levée, prêt à en planter le bout ferré sur quelque tronc noyé, sur quelque roche menaçante.
La frêle embarcation filait, sans heurt, sur leau glissante et claire. Le piroguier arrière qui paraissait être le père de celui de lavant avait désigné la passe, en quelques mots appuyés de coups de menton significatifs. Assis sur ses talons à lextrémité de la pirogue, il appliquait doucement sa courte rame contre la poupe et gouvernait sans efforts la chose docile qui aurait voulu folâtrer sans doute comme ces branches noires qui tournoyaient dans les tourbillons laqués et saccrochaient aux récifs et basculaient.
Les deux Laotiens sétaient tus sans cesser de sourire.
Ils connaissaient leur métier.
Autour de lesquif, leau sétait lissée. Le flot sétirait par bandes opalines bordées de légères teintes ocres et émeraudes, dans lesquelles des choses noires passaient.
Brusquement, lavant sétait affaissé, entraîné dans le courant. La pirogue, comme parcourue de frissons, se débattait maintenant dans les éclaboussures, bondissait, senfonçait latéralement dans un sillon, embarquait des pans deau que des roches sournoises giflaient de biais. Le jeune piroguier lançait sa perche comme un harpon sur les. roches émergeantes et repoussait vers le milieu du rapide lavant pointu qui dérivait tandis quà coups précipités de sa rame, le vieux, à larrière, conjurait les menaces de naufrage.
Puis ce fut le silence, le calme des eaux mortes du bief inférieur, le rire des nautoniers.
Le rapide était passé.
Les deux officiers respirèrent plus librement.
Le soleil du début daprès-midi disparaissait parfois derrière les cimes hautes. Côté couchant les brunes frondaisons dévalaient les pentes rapides ainsi quun fantastique troupeau de bêtes dun autre âge. Au levant, le moutonnement blond de la forêt dAsie tremblait sous la mortifiante chape du soleil tropical.
La rivière, gênée entre les flancs abrupts, prenait des. airs de grand miroir glacé au fond des canons sombres, puis, plus loin, le large val ensoleillé, bouillonnait de vapeurs dor.
Le silence était à peine troublé par le raclement métallique de la perche ferrée sappuyant sur les roches et par la rame qui lapait leau à petits coups lents.
Quand la pirogue était placée sous linfluence du meilleur courant, les deux Laotiens simmobilisaient et paraissaient dormir.
Parfois, longeant la berge qui défilait, Iil très prompt du jeune piroguier, remarquait des choses quil désignait aux deux officiers dun mot et dun geste de sa perche tendue qui laissait pleuvoir sur le marbre azuré de la rivière des gouttes deau belles comme des perles.
Cétait une biche qui les regardait de son il rond et qui, brusquement, senfonçait tout droit dans la végétation en faisant gicler des pierres ; ou le cobra bouffi dorgueil levant son cou gonflé au-dessus des stratifications chaudes de la rive.
Basile épaulait sa carabine mais il ne tirait que rarement. Il tenait à sa réputation de bon tireur et à ses munitions. La fraîcheur de laprès-midi dissolvait en lui cet engourdissement qui lui venait de son accès de paludisme et de la quinine quil avait absorbée, de sa position inconfortable et de la chaleur assommante des heures méridiennes.
Il demanda quelque chose en laotien et le vieux piroguier lui répondit de sa voix douce et chantante dindigène des terres hautes.
Il semblait que cette langue-là ne pouvait être parlée quen souriant.
Mon commandant, nous arriverons à Pak Vang avant la nuit. Nous y coucherons. Demain, si mes jambes sont assez fortes, nous prendrons la piste vers Xieng Khouang.
Vous connaissez Pak Vang ?
Oh, oui, mon commandant. Je vous montrerai en arrivant où nous avions notre camp. Le Capitaine Bronze avait organisé quelque chose de sérieux et Chanaux, notre démolisseur, avait truffé les lisières de Booby-Traps.
Basile se tut, les yeux fermés sur des souvenirs de sept mois. Il vivait les embuscades, la vie du groupe de guérilla parachutiste auquel sétait jointe mainte bonne volonté. Pak Vang où le groupe attendit, jusquà larrivée des Japonais un parachutage de matériel qui ne vint pas.
Cest à Pak Vang, un soir de la mi-avril que le Sergent Landol-Fini, le soldat Pelaggi et le légionnaire Gonzalez, furent rencontrés. Ils venaient de Luang Prabang. Eux voulaient se battre. Ils savaient que le Groupe Bronze, les "parachutés", ne partiraient pas du Tran Ninh. Alors ils avaient laissé tomber les retraitants. Ils avaient tourné le dos à la Chine.
A ce moment-là le détachement Bronze manquait de tout sauf darmes et de moral. Il avait joué de sales tours aux Japonais. Les têtes du Capitaine Bronze et de ses lieutenants mises à prix valaient des fortunes.
Mais tant va la cruche à leau...
Dès la fin de mars, après vingt jours de vie diabolique, de vie rouge des explosions des ponts, des dépôts ennemis, du sang nippon, il avait fallu changer dair. Serré de près par des forces japonaises considérables, le Détachement Bronze avait foncé au Nord pendant cinq jours ; puis il sétait rabattu au Sud-Ouest, en pirogue, par la Nam Khan, histoire de conserver les convois japonais de la Route Coloniale N°7, à portée de raid. Mais il fallait des souliers, des vêtements, des médicaments, de largent que la radio du détachement demandait depuis six semaines. On attendit le quadrimoteur à Pak Vang ; les jaunes courroucés y arrivèrent avant lui. Le détachement se confia encore à la Nam Khan. Le Capitaine Bronze disait aux piroguiers quil allait à Luang Brabang, mais à Ong You le détachement sévanouit.
Jungle, lit de ruisseaux, par pirogue, par bonds.
Basile, vous allez nous faire prendre un bain, ne gesticulez pas, voyons.
Le Commandant Maurin souriait.
Il y a longtemps que je parle ?, fit le lieutenant.
Non, cinq minutes... alors ?
Alors, le 25 avril nous étions à Sakok à lombre du Phu Loï qui plafonne à 8000 pieds. Nous étions chez les Laotiens blancs, chez les Méos bleus, chez les Khas, gens sales aux goitres énormes, gens sans besoins, sympathiques et un peu sauvages.
Cest ici que nous allons nous tailler un royaume sur mesure, avait dit le Capitaine Bronze.
Lidée du capitaine était la suivante:
Créer une zone dinfluence imperméable au renseignement ennemi, dans laquelle nous recevrions le ravitaillement parachuté et de laquelle partiraient tous les raids contre les Japonais.
Pour obtenir cette sécurité, cette confiance aveugle et sentimentale des montagnards, le capitaine, "le Jules", avertit sa troupe que tout acte de brutalité à légard des indigènes, tout cas divresse, tout vol, irait à lencontre de sa politique et coûterait la vie aux délinquants. "Le Jules" avait compromis tous les chefs des cantons de la région en leur faisant des cadeaux somptueux. La consigne était dêtre poli, doux, respectueux des moeurs et coutumes des autochtones..
Dites donc, Basile, votre... comment dites vous ?... Votre capitaine, il ne serait pas allé jusquà fusiller lun des siens...
Mais que si mon commandant. Dailleurs, il y avait un précédent. Et nous savions quil fallait ça. Cest le métier qui le voulait. Notre sort, le succès en dépendaient. Ah ! vous ne connaissez pas notre Jules.
Pourquoi lappelez-vous "Jules". Quest-ce que ça signifie ? Le "Jules" ?...
Sais pas... celui qui commande, à qui on obéit dame !... celui qui pense pour les autres, ordonne avec une certaine dureté, ne tolère aucune défaillance, aucune compromission... Quelque chose de cru, nerveux, carré, increvable... Une volonté qui aurait de la gueule. Un "Jules" quoi !...
Gonzalez na pas eu une histoire là-bas ?...
Soudainement Basile parut absorbé par une tache de rouille quil aurait découverte sur le canon de sa carabine. Il la grattait obstinément, comme sil navait rien entendu, avec une brindille de bambou pourrie, sans consistance.
Puis, il soupira:
Une histoire pas banale.
*
**
Cétait à Ban Natem.
Calcutta nous commandait de faire les morts.
La radio française déclarait quil ny avait en Indochine que des Français prisonniers, que toute résistance avait cessé.
Mais les parachutages de vivres et de matériel, avec des "Liberator", ça se voit, ça sentend. Nous sentions que les Japonais mijotaient quelque chose. Les informateurs quils nous envoyaient et que nous avions interceptés en avaient suffisamment dit avant leur dernière promenade au clair de lune.
Le détachement avait éclaté en trois groupes, à six heures de marche lun de lautre. Chaque groupe avait ses repaires, ses cachettes, ses dépôts, ses trucs. La consigne était de jouer à cache-cache avec les Japs, sans changer de secteur. Leffectif ennemi nous laissait indifférents. La population était pour nous. Elle glissait entre les doigts japonais comme cette eau, dit Basile, en trempant sa main dans le courant.
Je logeais avec le Capitaine Bronze dans la même case.
Le "Jules" se leva une nuit, comme il le faisait plusieurs fois par nuit. Il sortit, consulta le cadran lumineux de sa montre, puis il siffla un "w" en morse. Ce signal méveilla. Vous savez, le sommeil nétait jamais profond là-bas et on conservait jusque dans les rêves une partie de la vigilance à laquelle on était accoutumé.
Le capitaine refit son "w".
Rien.
Alors le Jules entra dans la paillote où dormaient les gars. A lintérieur il put allumer sa torche électrique.
Werey qui aurait du être de veille se levait.
Le capitaine lui mit son bracelet-montre sous le nez.
Oh ! sexclama Werey, deux heures trente ? On ne ma pas réveillé .Jaurais dû prendre à minuit... Après Gonzalez !...
A ce mot prononcé par Werey sur un ton élevé, plein de reproche, le légionnaire Gonzalez souleva sa moustiquaire .
Jallais vous réveiller, margis, fit-il.
Gonzalez !, trancha le capitaine, vous pouvez vous recoucher. Nous réglerons ça demain.
LAdjudant Mollier à qui il avait fait signe sortit avec lui. Jentendis "le Jules" lui dire:
Vous prendrez la veille jusquau jour. Si Gonzalez touche à son fusil-mitrailleur, descendez-le.
Mollier claqua des talons.
Quand le capitaine pénétra dans notre case, il vint sasseoir sur le bord de ma couchette. Sa voix tremblait de colère contenue :
Le salaud ! Il a dû se coucher avant minuit !... et les Japs qui rôdent autour de nous !... Il est capable de prendre son F. M. et de faire une tuerie maintenant. Nous navons pas de chance avec ces légionnaires !...
Puis le "Jules" prit son colt et se coucha sur le ventre, à même le sol, sur le seuil de la porte.
Il y demeura quatre longues heures, jusquau jour, sans bouger.
Je ne pus dormir.
Des images de Gonzalez encombraient ma tête. Je réentendais ses propos, malgré moi, comme dans un quartier populeux on est forcé dentendre les disques du chanteur en vogue dont les voisins raffolent.
Gonzalez parlait à mon oreille ; Gonzalez-le-Rouge racontant les combats dOviédo, de Borgos, Gonzalez-le-passionné dont le vocabulaire empruntait à Marx et à Freud.
Je le voyais à son arrivée chez nous ; son F. M. Bren sur ses épaules carrées, son front assez bas sous sa tignasse inculte, son nez busqué, sa mâchoire audacieuse et ses yeux clairs, verts, ses yeux auxquels la discipline de la Légion avait appris à faire face mais qui se dévitalisaient en se livrant.
Jentendais sa voix déternel mécontent qui montait du bas des pentes et suscitait la désapprobation, dun homme à lautre, le long des sentiers que nous grimpions.
Il inquiétait son jeune officier par les manières libres quil prenait pour critiquer notre façon de conduire notre affaire, par ses prétention, ses impertinences ; les mots acides quil osait et qui touchaient secrètement ce qui demeure dinsatisfait dans les caboches simplistes.
Le laïus que fit "le Jules" avant léclatement de son détachement paraissait lavoir calmé. On eut dit que le capitaine sadressait plus spécialement au basque espagnol.
Ici, dit-il, il nest pas question de vivre le petit doigt sur la couture du pantalon... Le courage ne consiste pas à se faire crever la peau.
Je vous rappelle:
Primo : La mission : durer, renseigner.
Secundo : La règle. En vous décidant à demeurer dans le détachement vous avez librement, consenti de vous soumettre à sa discipline.
Elle est féroce et la même pour tous.
Vous savez, mon Commandant Il avait dit ces mots en les scandant, bien face à son monde ; il avait terminé par un geste sec de son bras droit, de haut en bas, main ouverte, doigts joints ; un mouvement de couperet.
Après, radouci, détendu par un déplacement lent sur le front du détachement il continua:
Messieurs, pour obscurs que soient les rôles que nous jouons ce sont de premiers rôles.
Vous, les sans grades, qui nêtes que des poussières sur léchiquier des guerres, vous avez dans ce pays des places éminentes.
Cest vous qui allez renseigner notre État-major ; vous, que les armées françaises et alliées trouveront à pied-duvre.
Patientez. Ayez confiance.
Conservez-vous sains de corps et desprit.
Veillez au grain.
A la reprise nous accomplirons, les veux fermés, un travail formidable car nous connaîtrons tout de lennemi sans quil sache rien de nous.
Bientôt je vous demanderai, non de vous "faire crever la peau", comme vous dites, mais de crever intelligemment celle du "gni poun" qui rôde autour de nousn comme un chien hargneux autour dun buis, son dépines.
Cest inouï vous savez, comme je me souviens de tout cela.
Enfin, le matin vint allumer des étoiles dans les petit trous du toit. Un petit jour verdâtre qui tombait du haut des montagnes vint rendre aux choses leurs justes proportions.
Le quart de thé chaud et la boule de riz gluant du déjeuner achevaient de calmer mon esprit quand le capitaine rassembla.
Ce fut comme une bombe:
Gonzalez allait être jugé dans une heure.
Un tribunal était constitué ; les fonctions distribuées.
*
**
A 9 heures "Le Jules", transformé en Président de Cour Martiale disposa ses gens sur la rizière verte.
Cétait aussi rigide quun Palais de Justice. Un malaise obscur envahissait les coeurs.
Le greffier lut lacte daccusation, "Abandon de poste en présence de lennemi", les circonstances du délit.
Le président, entouré de ses quatre juges interrogea linculpé.
Ceux qui navaient pas de fonctions étaient assis, les jambes croisées, pâles.
Gonzalez qui avait tenu à se défendre lui-même plaida coupable. Il fut bref, distant :
Jai bu un quart de choum. Vers 23 heures je me suis couché, dans la case, sous ma moustiquaire
Je me suis couché sans prévoir ce qui arriverait, sans projet ; sans penser que je pourrais mendormir...
Gonzalez ! étiez-vous ivre ? demanda le Président.
Non, mon capitaine ! Le regard de laccusé flamboya chargé de fierté fanfaronne:
Ce nest pas que jessaie de mentir pour échapper à la mort... mais il en faut plus que ça à un basque espagnol... à un légionnaire.
Jai dormi, ça cest vrai puisque je me suis éveillé quand on a prononcé mon nom...
Le pauvre Gonzalez jouait au brave mais on sentait sa gorge se serrer. Son accent sibérisait de plus en plus. Il articulait : jé mé, qué, oune.
Mollier en parfait commissaire du Gouvernement prononça son réquisitoire dune voix ferme. Il demanda la peine capitale. Du coup, laccusé humecta ses lèvres avec sa langue puis releva la tête.
Sur un signe du capitaine la cour se retira dans sa case pour délibérer.
Le sort avait désigné le soldat Pélaggi pour juger son camarade.
Pélaggi ne réfléchit pas quand il lui fut demandé de bien, peser sa décision.
Ça y est, dit-il, il mérite la mort.
Après lui les Sergents Chefs Olivi et Chanaux durent se prononcer.
Le Corse était sous-officier de carrière, il nhésita point ; Chanaux est jeune, vous le connaissez, mon commandant... il roulait ses grands yeux bleus dans sa face blême et paraissait pétrir du plastic entre ses pouces détrangleur. Il disait tout haut ses pensées. Il cherchait limpossible moyen terme qui concilierait le sauvage, limpérieux devoir avec la générosité de sa jeunesse, et, ne trouvant rien il laissa tomber ses bras:
Eh, oui, la mort...
Puis ce fut mon tour, mon Commandant, tout dun coup.
Jen tressaillis.
Jamais le devoir ne me parut si fascinant mais si austère, si dur. Je narrivais pas à me décider. Je sentais le regard du capitaine peser sur moi. Je me rendis à sa volonté et je lus dans ses yeux quil était inconvenant... Dieu quelle minute !
Jentendis le mot crucial tomber de mes lèvres:
Mort.
"Le Jules" ajouta simplement:
A lunanimité.
Les cinq juges revinrent vers Gonzalez.
Mes yeux se fixèrent sur le condamné.
Il nous tournait le dos, debout, les jambes écartées, les mains attachées et ramenées sur le ventre, la tête basse, les cheveux en désordre. En passant près de lui, je crus voir un regard haineux filtrer obliquement de ses yeux verts.
Tout le détachement était au garde-à-vous. 0n eut dit que lhuissier avait prononcé les mots rituels: .Messieurs, la Cour !...
Blanche et un peu cassée, la voix du Capitaine Bronze séleva dans la clairière:
Légionnaire Gonzalez, à lunanimité des voix vous êtes condamné à la peine de mort...
...Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?
Rien, mon capitaine, sauf que je mérite dêtre fusillé.
Jétais bouleversé.
Gonzalez avait répondu lentement après avoir raclé sa gorge. Il avait répondu en fixant le capitaine. Mais il ny avait nulle haine dans ses yeux, non, du fatalisme, peut-être un peu dangoisse et, je crois, quelque chose comme de ladmiration, de lestime.
On entendait le murmure du ruisseau qui coulait au creux du ravinement.
Je sentais ma gorge sobstruer de choses lourdes. Je mattendais à un torrent tumultueux de mots espagnols véhéments, accusateurs et comprenant uniquement des explétifs et des épithètes, des défécations verbales sur des choses sacrées.
Rien.
Gonzalès voulait mourir en soldat.
Le condamné, les yeux baissés, dit encore :
Je suis prêt.
Ces mots furent dits simplement avec une douceur respectueuse. Chacun les entendit, les sentit entrer dans son cur.
Le capitaine eut une brusque inspiration dair qui sétrangla comme un sanglot.
Gonzalez avait piété ; il paraissait grandir à nos yeux, par je ne sais quelle noblesse, quel étrange phénomène de lévitation. Il faisait grand, Grand dEspagne.
Le capitaine fit enlever ses liens.
Je navais pas fait suffisamment attention au Jules. Cétait comme si je le découvrais.
Il fut étonnant.
Il dit que dans les circonstances exceptionnelles présentes, il sarrogeait le suprême droit. de grâce.
Il évoqua le geste de Gonzalez, lEspagnol, désertant pour avoir lhonneur de se battre avec nous pour la France.
Il dit au condamné des choses, touchantes et jolies, sur lamour du chef pour ses hommes, sur leurs Pyrénées natales, sur la dignité de son attitude.
Autour de nous des camarades se mouchaient.
Il y eut alors ce poignant dialogue :
Gonzalez, je voulais vous offrir un pistolet pour votre tête et un trou pour votre corps ; jaime mieux vous donner une carabine, de largent et un sentier en direction de la Chine.
Tentez votre chance.
Non, merci mon capitaine, fusillez-moi, nombré dé Dios !...
...Pourtant, je trouve que ma mort nest pas payante. Donnez-moi une mission, quelque chose qui vous rendrait service... une mission doù lon a peu de chance de revenir.
Le Capitaine prit un temps pour dire:
Jurez-moi daccomplir nimporte quelle mission de soldat ?
Je vous donne ma parole de basque et de légionnaire.
Bien, rejoignez votre groupe. Vous prendrez le tour de veille ce soir avec votre F. M.
Gonzalez séloigna en titubant. Il pleurait.
Cétait le 10 juin.
Vers 14 heures, léquipe du Capitaine Nickel descendait des Liberators qui frôlaient les crêtes. Elle se vomit dans les bambous à demi brûlés, dans les grosses souches darbres, soie et suspentes accrochées aux saletés tentaculaires dun ray mal déboisé.
Les indigènes transportaient nos containers quand un fort détachement japonais nous fut signalé sur la Nam Suong, à deux heures de marche.
Depuis le 1er juin, trois détachements japonais nous étaient signalés:
Un à Muong Hiem venant de Sam Neua ; un autre descendant la Nam Teu venant de Latboua ; un troisième remontant la Nam Suong venant de Luang Prabang.
Ces trois détachements avaient une composition identique. Trois groupes de fusiliers avec fusil mitrailleur ; un groupe de mortiers légers ; un élément de renseignement avec un officier parlant le français. En tout, deux officiers et cinquante à cinquante-cinq hommes.
Leur mission: Exterminer notre détachement.
Dès le 5 juin, nous avions occupé nos camps secrets. Néanmoins, nous avions invité les notabilités de notre zone dinfluence au parachutage de Nickel et les indigènes en étaient resté baba.
Puis Nickel est parti avec son radio. Il emmena Phidias et Doussinault qui connaissaient admirablement le Tran Ninh où nous avions implanté la cellule que dirigeait Hazé.
Les Tassengs, les Naï Bans et tous nos agents nous tenaient au courant de la marche hésitante des détachements japonais qui contournaient ce sacré Phu Loï sans oser saventurer dans notre zone secrète.
Plusieurs fois par jour des émissaires venaient nous renseigner. Plus les Japonais enquêtaient et menaçaient, plus les indigènes se moquaient deux. Ce qui fit le plus dans cette affaire, cest que le Jules qui était au courant de la situation vestimentaire de nos ennemis avait prévenu que les "Gni pouns" qui voulaient imiter les Européens étaient, en vérité, des singes et que cétait pour cette raison quils montraient leur derrière à travers leurs culottes usées. Les indigènes voulurent tous voir le derrière des Gni pouns ce qui rendait les Japonais furieux et faisait rire les autochtones.
Cest ce que les Anglais appelleraient une perte de face.
Le 26 juin le Capitaine Bronze nous quittait, Asmodée le remplaça. Nous lappelâmes Jules II, mais cest Jules doux quil faudrait dire.
Après, mon commandant, vous savez le reste.
Vous êtes venus. Comme le Capitaine Nickel. Il y a eu des chefs de mission, des chargés de mission, chacun a voulu des gens du Détachement Bronze comme autrefois on voulait des archers écossais ou, plus tard, des Suisses.
"Le Jules" nétait plus là.
Tout est parti à lencan. Le détachement sest démembré. Un groupe est parti à Dien Bien Phu, un autre à Sam Neua. Un détachement sest avancé vers le delta tonkinois. Des gens sont allés à Xieng Khouang, dautres à Nong Het
Aussi, pris entre linondation chinoise qui déferlait du Nord et le typhon rebelle qui venait de partout, nos petits groupes ont été emportés comme des feuilles mortes.
Mon commandant, qui sait où sont nos camarades?
Nous les retrouverons à Xieng Khouang... hasarda le Commandant Maurin.
Chapitre II
Lorsque le Commandant Maurin et le Lieutenant Basile arrivèrent à Xieng Khouang, ils retrouvèrent des amis, un peu de confort.
La petite ville venait dêtre reprise aux rebelles.
Le Tran Ninh demeurait entre les mains dune poignée de Français commandés par le Capitaine Nickel, un officier de vingt-cinq ans. Les chefs méos que lui avait passés le Capitaine Bronze lui assuraient un indéfectible appui
Le Lieutenant Phidias, le brillant second du jeune chef revenait des Marches de lEst, de Nong Het, chargé du butin dune campagne courte et brillante.
Phidias, ancien du Détachement Bronze et intime du Lieutenant Basile, était très jeune et de petite taille A lentraînement, ses camarades de lEcole Orientale de Guerre des Indes se gaussaient et de sa jeunesse et de sa stature. Phidias, quoiquil eut de lesprit et des reparties mordantes, répondait invariablement en souriant:
La valeur nattend pas le nombre de centimètres.
Eh !... mon Dieu, mon Dieu !... On le vit bien.
Il ne fit pas trop mauvais usage de ses centimètres, à souhaiter quils puissent servir détalon-valeur.
Basile appelait Phidias "le petit", le plus amicalement du monde. Ils sétaient embrassés en se retrouvant.
Le repas du soir servi dans lancienne résidence fut presquun festin pour tous ces "junglemen" habitués au riz pimenté et à leau claire.
Thé à volonté, café sucré au jus de canne.
Lalcool de riz vint même rougir les trognes et créer lambiance favorable aux récits des grands coups. Et tous ces jeunes gens navaient nullement besoin de la fiction, des films et des romans pour devenir épiques. Il leur suffisait parfois des faits du jour à narrer ; ils le faisaient simplement, entre pairs, sans bluffer.
Laîné de tous, le Commandant Maurin, sabandonnait, confit, au moelleux dun fauteuil confortable miraculeusement sauvé des destructions systématiques des rebelles annamites.
Basile dont les dernières manifestations guerrières manquaient de bonheur, préférait laudition à la narration dévénements sanglants, à lévocation des camarades morts ou disparus.
Le Capitaine Nickel se réapprenait à vivre à mesure que se comblait le sillon profond quune balle avait tracé sur son dos dune omoplate à lautre.
Le Lieutenant Ferois occupait le coin sombre de la pièce ; tel un volatile dune autre espèce dans une basse-cour de coqs de combat.. Cétait un jeune lieutenant qui par amour pour lindigène avait obtenu dêtre envoyé en Annam pour y accomplir un stage délève administrateur. Sa foi et son amour ardents de néophyte le faisaient paraître plus quil nétait, fat, naïf et têtu. On lappelait "Peau fin".
Un jour, un Liberator avait semé une cargaison de containers ; parmi les cylindres noirs épandus sur une rizière contestée entre les gens de Nickel et des rebelles, un homme sétait levé. Il aurait pu aller chez lennemi. Il vint de notre côté. Au premier blanc quil rencontra, il demanda où était la province quil venait administrer, lautre lui mit une mitraillette dans les mains.
Phidias était en verve, ce soir-là. Il était trop plein de souvenirs trop frais.
Larrivée du lieutenant radio "La souris" qui apportait un message à Nickel suscita un moment de silence.
Rien dintéressant, dit Nickel, on me demande un état des munitions, de Saïgon.
Tous sourirent ou secouèrent la tête.
Les bourriques, soupira quelquun.
Puis, tous en chur:
Phidias ! Phidias ! dégoisez !
Le jeune officier continua:
Le 12, jétais avec Doussinault quelque part près de Nong Het ; Toubi, le chef méo vint nous dégîter, vers midi. Dès que je le vis, je me dis quil avait une proposition, malhonnête à nous faire. La politesse et le calme dont il ne se départit jamais craquaient à chaque mot et son battle-dress démentait le : " Je suis venu vous dire bonjour ", et les considérations atmosphériques auxquelles il attachait un brusque intérêt.
Vous connaissez Doussinault, hein ? Ses 18 ans de vie coloniale nont en rien altéré sa gouaille parisienne.
Allons ! lui dit-il, accouchez, vieux renard ; il y a du macaque dans le secteur ?
Toubi sourit en montrant ses dents de loup puis dune voix douce et lente il annonça:
Trois camions dAnnamites étaient à Curao hier soir. Mes coureurs viennent darriver.
Toubi écarta la toile de tente qui servait de rideau. En me penchant je pus voir une cinquantaine de Méos accroupis. Ils avaient remplacé leurs colliers dargent massif par des sacoches de chargeurs. Ils étaient armés de mitraillettes et de carabines. Tous portaient le grand couteau de chasse.
Le fils de lancien Tasseng du Phu San avait revêtu sa plus belle et plus courte veste noire et ses plus blanches dentelles.
Deux heures plus tard, javais porté tout ce monde sur la route, à 10 kilomètres à lEst de Nong Het.
Vous connaissez la musique ; 10 kilos de plastic sous le pont en bois, deux doubles allumeurs à pression.
Nous nattendîmes pas.
Ce fut correct. A 16 heures les camions dévalent du col Barthélemy. On dirait trois mouches sur un ruban. La première voiture aborde le ponceau. On entend les planches sous les roues comme un roulement dénorme tambour puis, pfftt !... Volcan !... A la place du camion un énorme jet de flammes ; au-dessus, montant, virant, dansant, des planches, des morceaux de bâche, de ferraille ; carcasse de camion et carcasses doccupants. Pendant dix secondes il pleut des débris de bois, de fer, dhomme.
Le deuxième camion ne parvient pas à sarrêter.
Ses freins crient: Ziou ! Ziou ! En attendant, les Annamites sautent de la voiture comme des grenouilles...
Alors, de partout, des rochers, des grandes herbes, des arbres, les diables noirs surgissent, à la Sten, au couteau...
"A chacun sa part,
Comme chez Jean Bart..."
Un miracle quils ne sentre-tuait pas, ces Méos.
Basile coupa :
Et le troisième camion ?
Ah, oui, le troisième camion sétait arrêté à mi-pente, avant lexplosion, il put faire demi-tour sans être inquiété.
Quelquun demanda:
Des prisonniers ?
Phidias sourit:
Comme dhabitude avec les Méo, mais il se trouvait deux Japonais parmi les morts. Le camion est en parfait état et plein darmes ; du matériel japonais surtout. Une cinquantaine de morts chez les rebelles. Tout le monde était satisfait sauf Orrhy...
M. Férois éclata:
Vous parlez de vos embuscades comme de parties de basket. Vous tuez. Vous détruisez. Vous demeurez insensibles à la vue des corps exsangues.
Il y a là quelque chose de monstrueux qui me révolte.
Lintervention inattendue de ladministrateur tendit une nappe de silence.
Phidias susurra en minaudant:
Monsieur le descendu du ciel aurait peut-être préféré contacter ses administrés du doux pays dAnnam. Fallait prendre à droite lautre jour dans la rizière enchantée. Vous auriez été appelé à la suprême élévation sans coup férir. Du haut dune pique, vous auriez pu, dans un état dinsensibilité totale regarder cette éponge quest la terre boire le sang qui serait parti de votre col tranché.
Férois linterrompit:
Je sais quils mauraient tué, mais eux cest leur affaire ; je veux dire que le jaune ne prend pas au sérieux la valeur de lindividu. Le blanc ne lui va plus, il lélimine en lassassinant. Bon. Mais nous ? Ah ! ça me rend malade !... Comment avez-vous pu adopter ces méthodes perfides de combat. Gens de guérillas, chevaliers du plastic, faiseurs dhécatombes ?...
Nickel coupa:
Vous riez, Férois ?
Non Monsieur, je ne badine pas., Je vous trouve cyniques, inhumains, fascistes.
Basile se trouvait de plus en plus mal assis. Son front qui tendait au rouge brique devint écarlate. II se contenait difficilement. Sa voix grave détacha les premières syllabes:
Monsieur, ça vous passera. Mieux vaut que le Capitaine Bronze ne soit pas là pour vous répondre. Il le ferait sans doute avec les gestes ad hoc.
Évidemment... nous ne goûtons plus la courtoisie intempestive en honneur chez nos aïeux ; lesprit de Fontenoy ?... nous nentendons plus le tintement des éperons invisibles de Rostand ; nous ne lisons plus dEsparbès. Finies les dentelles, les gants, les plumes. Finie la poésie. Aujourdhui nous ne rêvons pas, Monsieur, nous pensons.
...Je sais bien quon éprouve cette jouissance frénétique, exaltante jusquà la divinisation semble-t-il, dêtre celui qui tue des hommes.
Il faut avoir senti fulminer en soi la furie de lextermination pour être effrayé de linfini du péché quest la guerre.
Jespérais quil ne me serait pas donné de tuer de ma main, dune manière visible, à bout portant ; jai cru que je men tirerais ; que je naurais quà commander le feu, que je pourrais me féliciter de navoir pas donné la mort, pas fait le geste dorgueil démoniaque qui domine un instant la main du créateur.
El bien, oui, "IL" le sait bien. Jai tué. Avec lexplosif, la bombe, la grenade, la carabine, le couteau et sans rien aux mains que mes doigts.
Mes bras sont couverts de sang, de bave, dexcréments...
Quand on est lancé dans le sang, cest comme lorsquon a subi lorage, on ne recherche plus le gué pour traverser la rivière.
Tuer le plus possible, détruire le plus possible, cest affaiblir lennemi le plus possible. Cela seul compte pour un soldat. Le reste nest que mièvrerie, hypocrisie.
Toute guerre est inhumaine.
Toute guerre est fasciste.
Ce qui est capital, monstrueux, ce qui est la transgression essentielle, fondamentale, cest la guerre.
Ce que lon doit interdire, sinterdire, cest la guerre.
Basile se tut.
La conversation avait pris brusquement ce tour sérieux dont le malaise déborde sur lharmonie des réunions amicales.
Nickel en maître de maison adroit se leva, applaudit et entonna sur lair de lhymne national:
Il a très bien parlé !...
Mais Phidias dont le sens des nuances barbotait dans leuphorie dune trompeuse eau de-vie se leva pour parler:
Donc, Messieurs, je disais que Orrhy nétait pas content.
Mon lieutenant, je nai rien fait moi ; mais jai une. idée. Pouvez-vous me donner une permission de trois jours Je suis invité par mes ,deux camarades méos... chez eux ; cest loin, et haut leur patelin.
Je lui dis:
Attention, Orrhy, les méotes !...
Oui, oui, mon lieutenant, dixit Capitaine Bronze ; les femmes, lalcool, la rapine, couic !...
Il vissa son index sur son cou et séloigna avec ses deux inséparables Méos derrière lui.
Il emporta un F. M. japonais. Cest léger vous savez...
Pourquoi nous racontes-tu ces détails, "le petit", dit Basile ?
Attends vieux Basilic. Trois jours après Orrhy revint. Il était suivi dune dizaine de Méos chargés darmes. De quoi mettre une section sur pied de guerre. Trois F.M. japonais, des grenades, des mousquetons français, des munitions...
Je lui demandai:
Alors, Orrhy ? comprends pas ! doù cela vient-il ?
Bein voilà ; après le coup des camions, jai pensé: Mon vieil Orrhy, toi qui nes pas le quart dun mulet, quest-ce quils vont faire les zèbres du troisième camion ?.. Bein, ils vont chercher du renfort pour sûr. Et ce renfort, il va se radiner à pince, cette fois. Alors avec Zig et Puce, les copains méos, on est allé du côté du col Barthélemy. Je connaissais un endroit. Un endroit qui le faisait bien. La route, vous savez, elle descend entre des hautes montagnes, comme ça, en V.
Au bas du tournant, il "y en a" une plate forme rocheuse qui domine la route et un sentier qui va au patelin de Zig et Puce.
Alors on sest installé là-dessus tous les trois, avec une musette de riz et un bidon deau chacun.
Cétait hier. Hier vers 8 heures.
Ça descendait sur la route ! ça grouillait comme des vers ; tous à pied ; larme à la main.
Javais mon feu-men et I5 grenades. Zig et Puce avaient leur Sten et des grenades. On les a laissés venir. Même que les premiers nous ont dépassés. Jétais bien placé pour voir sans être vu. Alors nous avons ouvert le feu sur le milieu de la colonne, chargeur sur chargeur. On a tout balayé. Le troupeau a tournoyé, ils cognaient les uns contre les autres. Il y en avait beaucoup dallongés. Dautres qui se dispersaient dans la saloperie de la brousse. Alors on a lâché les pétoires et on a balancé toutes les grenades sur tout ce qui bougeait. II y avait un groupe qui a résisté au moins un quart dheure. Là, je me suis dit, il y a du Jap. Jai foncé dessus, dun arbre à lautre. Ils ne mattendaient pas du côté doù je suis venu. Ils étaient trois. Je leur ai collé ma dernière grenade.
En disant cela Orrhy fouillait dans un sac anglais que portait un Méo. Il en tira une grosse boule poilue quil lança à mes pieds.
La chose roula.
Cétait une tête dhomme couverte de la laque brune du sang caillé.
Et ça, mon lieutenant, vous me diriez que cest pas du Jap ? Nombré de Dios !...
Phidias se tut, rouge comme un coq.
Cest un as votre Orrhy, dit le Commandant Maurin.
Dis donc "le petit", sexclama Basile, tu vas me le faire connaître ton Orrhy ?...
Comment ? rétorqua Phidias, mais tu le connais, il a simplement repris son vrai nom. Cest Gonzalez, notre légionnaire.
Fin
La lecture du " Légionnaire " me passionne.
N... qui me regarde lire se penche vers moi en souriant:
Quest-ce que vous pensez de ces gars-là, mon cher Serres ?
Bien ! très bien, votre histoire.
Mais, ce nest pas une histoire ! Basile, le Lieutenant Basile, je vous le ferai connaître... il venait souvent au début...
Je rie. N... est offusqué. Je lui tends la main :
Mais lon ne vous a jamais présenté le camarade Bronze ?
Non !
A la mémoire de Ta Am,
mon petit caporal annamite
;Saïgon, le 25 Janvier 1946
Ta Am, Tirailleur Annamite de première classe, était engagé volontaire pour cinq ans. Son contrat finissait en I946. Cela voulait dire quen 1946, Ta Am reviendrait à son village où sa femme et ses quatre enfants lattendaient dans la pauvre vieille case où son père était mort.
Mais il ny reviendra pas comme beaucoup de ses camarades, avec des habitudes de paresse et le mépris des antiques institutions communales. Les vieux sages à barbe blanche ne regarderont pas en souriant sa casquette dévolué et son baluchon. Il reviendra vêtu dune longue robe noire, coiffé dun beau turban, chaussé de babouches vernies, portant à la main un parapluie neuf et une valise de cuir où seront rangés les petits cadeaux quil offrira à sa femme et à ses enfants.
Il ira tout dabord recevoir les souhaits de tendre bienvenue de son épouse, humer les joues de ses enfants puis il se présentera au Ly Truong de son village, sous les yeux duquel il déroulera son diplôme de mandarin de onzième classe. Ce parchemin lélèvera à la dignité de notable et lui conférera la propriété dune belle rizière dans le domaine communal. Avec ses petites économies, il fera construire une case spacieuse dans laquelle trônera un bel autel où lor, le vermillon et la laque réjouiront lâme des ancêtres de ligne paternelle...
En attendant sa libération, il servait au poste de Khang Khaï qui se trouve au Laos dans ce. pays des "routes contraires" qui léloignait tant de sa province mais où la solde est double. Il parlait assez couramment le laotien qui est une langue moins difficile à apprendre que le Français ou lAnnamite.
Ta Am était un robuste campagnard de taille moyenne. Le développement de ses extrémités paraissait avoir abusé dun régime de faveur et ses chevilles accusaient un jeu exagéré qui donnait à sa démarche une allure de mécanique usée. Il avait les sourcils et les lèvres puissamment dessinés et les traits de son visage eussent paru fermes si une incroyable timidité ne les avait accoutumés à biaiser. Il était simple, honnête et faisait aux hommes quil estimait le don total de lui-même.
Son capitaine, un jour, lavait désigné pour conduire le cheval de bât dun lieutenant. Il partit donc avec cet officier et trois soldats blancs. Le cheval quil conduisait portait des paquets bizarres. Les Français lui avaient défendu de regarder dedans. Lui, Ta Am, pensait quils devaient contenir des appareils extraordinaires, des crayons, des rouleaux de cartes, car on lui avait dit que le lieutenant était venu au Laos pour dessiner les montagnes comme si on les voyait du haut du ciel.
Au bout de huit jours, il ne regrettait plus davoir été désigné. Le cheval que les soldats blancs appelaient "Oscar" était un brave animal. Mais ce qui létonnait, cétait... oh ! cétait tout.
Il ny comprenait rien.
Les quatre blancs sarrêtaient à tous les ponts, à tous les endroits où la route était creusée dans le roc. Là, ils se promenaient et ils écrivaient des choses sur leurs carnets. Lofficier vivait avec les trois autres comme il laurait fait avec des pairs. Lui, simple tirailleur, il avait sa part de tout. Une nuit quil payait tribut à la fièvre des bois, le haut mandarin, sétait privé de sa couverture pour len couvrir. Cétait le lieutenant qui avait fait bouillir le thé et qui le lui versait dans la bouche pour quil avalât mieux la quinine amère comme on fait avec les enfants.
Quand les Japonais "firent bataille", le lieutenant devint capitaine et les soldats devinrent lieutenants. Alors Ta Am comprit pourquoi les blancs sétaient intéressés aux ponts ; cétait pour en faire de la poussière. Il apprit aussi que létude des routes en corniche, cétait pour anéantir les Japonais qui y passeraient ; que les rouleaux que portait "Oscar" ne contenaient pas des cartes mais de petits mousquetons qui tiraient comme des mitrailleuses. Et il ne souhaita plus quune chose : rester avec ces Français-là, les seuls qui étaient comme il aurait voulu que soient tous les autres.
Il les suivait depuis deux mois.
Il avait participé aux embuscades foudroyantes, aux destructions fulgurantes. Puis les Japonais avaient cerné la montagne où ils se cachaient.
Un matin, il était descendu dans un ravin pour y laver du linge à la source chaude qui y naissait. Des coups de fusil lavaient fait revenir au camp. Mais celui-ci était vide. Plus personne.
Les Français étaient partis.
Ta Am sétait cru perdu ; il avait bien un mousqueton et sa part de vivres de réserve, mais où se trouvaient les Français, dans ce pays de montagnes hostiles où vivent les sauvages et les revenants ? Son courage fondit. Il pensa que les Japonais ne lui feraient pas de mal, quil avait suffisamment fait son métier de tirailleur... Tout à coup Ta Am se redresse, passe ses musettes, charge son mousqueton et, le nez au sol, tel un limier sur des traces, il part.
On a peut-être cru quil avait déserté, puisquil avait quitté le camp avec ses musettes et son arme. Déserteur, lui !
Trois jours après, alors que le détachement faisait halte dans un village blotti dans une bananeraie et que les Français mangeaient des poignées de riz gluant et des bananes mûres, le veilleur arrière poussa un cri joyeux: Ta Am !
Le capitaine en laissa sa boule de riz, pour aller au devant du tirailleur. Lui, le pauvre marchait depuis trois jours et trois nuits, nosant sarrêter pour dormir, à cause des mauvais génies, demandant à tous les Khas et à tous les Méos de le remettre sur les traces des Français. Il était épuisé. Mais ce qui le remit daplomb, ce fut la poignée de main de son capitaine et les tapes amicales que ses épaules recevaient de tous les chers blancs.
... A nouveau ce fut la vie cachée, la vie ardente.
Un jour le capitaine lui dit :
Ta Am, tu vas thabiller en civil comme fait le Caporal 504 et tu iras avec le Lieutenant Gauthier. Tu feras ce quil te dira. Garde ce revolver dans ta musette laotienne. Si tu réussis je te nommerai caporal et je te proposerai pour une citation.
Caporal ?
Voilà qui dépassait ses espérances !
Du coup ce nest pas en exempt dimpôts et de corvées quil reviendrait au village mais en Ly Truong ! Quel orgueil ! toute la population le recevrait avec des laïus qui nen finiraient plus...
Ces pensées le faisaient sourire mais le faisaient rougir aussi. Je suis bien vaniteux, se disait Ta Am, mais je travaillerais aussi bien sans promesses de récompense. Je le montrerai bien à cette fine mouche de Caporal 504 qui a toujours lair de me prendre pour un nha quê.
Dans laprès-midi du 2 mai, un petit groupe dhommes à cheval trottine sur la piste qui va de Sakok à Muong Kout. Ta Am vient dêtre chapitré par le Lieutenant Gauthier qui commande lopération.
Le jeune officier a terminé par ces mots :
As-tu bien compris, Ta ?
Oui, mon lieutenant.
Si toi pas malin, peut-être nous embêtés beaucoup !
Bien sur quil navait pas compris facilement, mais il avait bien réfléchi à ce quil avait vu et entendu. Maintenant il connaissait son rôle. Ce qui le chiffonnait cétait de savoir par quel mystère le capitaine était parvenu à deviner quil y avait une cellule de renseignements japonais à Muong Kout et que cétait le gendre du Naï Ban de ce village qui la dirigeait ? Je sais bien moi, Ta Am, qui vis à côté du capitaine, qui écoute les interprètes, je sais bien quil y a beaucoup damis qui viennent lui parler !... Tout de même, sil avait mal compris, lui, le capitaine... sil sétait trompé ! On dirait : Pauvre Ta Am ! Il est si bête !
Mais voici que le cavalier de tête remonte un lit de ruisseau au lieu de le traverser et de suivre le sentier.
Vingt mètres plus haut tout le monde met pied à terre.
Ta Am ! dit le lieutenant, je tattends ici ; au revoir.
Le tirailleur a heurté ses talons nus, a salué, est parti.
Le voici aux lisières de Muong Kout, un tout petit village dune trentaine de cases. Il rencontre un habitant.
Bonjour ! Où demeure le Naï Ban ?
Là ! la grande maison.
Merci !
Ta Am, décidé, monte léchelle, rentre dans la case, sassied.
Femme ! va chercher ton gendre. Cest pressé !
Il nest pas là.
Ta Am sapproche de la vieille et lui glisse quelques mots à loreille.
Oui ! Oui ! il est là !
Elle appelle. Son gendre arrive. Ta Am se présente comme agent japonais du centre de Luang Prabang.
Ne fais pas limbécile, dit-il à lautre. Je ne te ferai pas le geste de reconnaissance parce que tu travailles pour ceux de Sam Neua et moi pour les grands chefs de la Capitale. Mes chefs veulent avoir tous les renseignements sur les Français de Sakok.
Lautre se méfie et renvoie la discussion à plus tard. Diantre ! On peut parler la nuit entre quelques douzaines de pipes dopium. Mais Ta Am le prend de haut. Point du tout ! Il na que le temps de rejoindre Luang Prabang où ses chefs lattendent impatiemment. Il ne rapportera pas de renseignement émanant de Muong Kout ? Peu lui importe. Cest Muong Kout qui sera attrapé ; Muong Kout qui fume lopium, qui boit, qui joue, qui ne travaille pas, qui ne sait rien.
Ta Am fait une sortie tapageuse.
Lautre le poursuit et chemin faisant, lui raconte tout ce quil fait et ce quil sait de ces détachements français qui passent et de ceux qui restent, de qui il tient les renseignements... Et plus il explique, plus Ta Am menace et vitupère.
Discutant toujours, ils arrivent à la hauteur des Français qui bondissent sur le Laotien, le terrassent, le ligotent et lemmènent au P.C. où le singulier convoi arrive dare dare, le 3 mai vers midi.
Dans laprès-midi, le capitaine juge linformateur des Japonais devant une assemblée de notables. Lespion est muet.
Il faut remettre la séance à plus tard.
Le Naï Ban méo Choen Toa se charge de lui donner en deux jours un cours complet déloquence. Chaque soir, il sinstalle dans la case du prisonnier, sallonge et, sans un regard pour lui, sans un mot, il fume lexcellent opium de ses pavots du Phu San. La case semplit de fumée odorante. Le prisonnier dont le physique est stigmatisé par la captieuse drogue, a mis deux nuits à succomber à latroce désir. Au matin de la deuxième nuit il a crié sa passion dans un accès délirant où les aveux se mêlaient aux supplications.
Dans laprès-midi, nouvelle séance du Tribunal.
Les notables du Phu Loï regardent les Français, écoutent les traductions, serrés entre eux par la crainte de ces manières froides et rigides des blancs, courbés par langoisse qui naît à mesure que se développe linexorable accusation. Puis la séance languit, le prisonnier se tait, immobile, drapé dans le mutisme de ceux dont les mauvais génies ont ravi lâme. Mais la simple vue de boulettes dopium jette le misérable dans les transes. A genoux, lintoxiqué dévoile toute lorganisation. Il donne des noms, des rôles, des précisions. Ta Am pleinement conscient de son rôle fait répéter à lespion tout le dialogue de Muong Kout.
Alors le capitaine se tourne vers les notables:
Gens de Phu Loï, le métier malhonnête que faisait cet individu risquait dattirer sur vos villages les calamités de la guerre. Ce paresseux que voilà sest vendu à vos ennemis les Japonais pour quelques boulettes dopium. A ses yeux cest tout ce que vous valiez, vous, vos familles et vos biens. Dites-moi ce quil faut faire de lui. Faut-il le laisser revenir à Sam Neua auprès de ses maîtres japonais ?
Bo mi ! Bo mi !.
Alors Ta Am impeccablement au garde-à-vous fait face au capitaine et explique:
Les Laos cest pas connaître condamnation la mort. Les Laos cest beaucoup bêtes. Mais si capitaine tuer lespion, les notables cest trop contents.
*
**
Le Caporal Ta Am et le Sergent 504 continueront à faire preuve de qualités solides et brillantes. Le Sergent 504 montrait à chaque retour de mission tant dadresse, dintelligence et de compréhension de la situation quil surprenait son chef et linquiétait un peu.
Puis, le Japon demanda la paix.
Le monde étonné ouvrait des yeux surpris et murmurait : déjà ? Car le monde, le monde des blancs, na jamais rien compris aux choses des jaunes. Et il est amusant à pleurer quand on sait que lâme des jaunes nous est inconnue, de constater avec quel aplomb des gens sérieux traitent des affaires dExtrême-Orient.
Vous pensez que le Japon abandonne son rêve de domination des peuples asiatiques comme on cède une construction qui savère onéreuse entre les mains dun concurrent plus puissant ? Non ! En attendant de reprendre laffaire, le Nippon rentre dans sa maison. Mais avant de quitter ses conquêtes lointaines, il a ébranlé lantique Asie. Les vieilles termitières se sont écroulées et les larves sen sont échappées se croyant devenues adultes, enivrées par la liberté et lindépendance quelles prennent pour du bonheur. Toute digue est crevée, tout barreau est levé. Comme un dragon déchaîné, la haine déferle sur la terre des sages où les Bouddhas ne sourient plus.
Sus aux blancs !
Sus aux Français !
On oublie que cest grâce aux Français que la paix sest établie sur cette péninsule indochinoise où les yeux des vieilles gens conservent encore la lueur des incendies qui éclairaient les rapines et les meurtres.
Sus aux blancs !
La statue de Pasteur, jetée à bas, tombe sur lairain déboulonné de Mgr Pigneau de Behaine.
Les églises sont profanées.
Laberration monte au niveau de lapostasie.
Lannamite voit rouge.
Sus aux blancs !
Le massacre bestial des femmes, des tout petits et des très vieux de la Cité Héraud inscrit une infamante tache rouge sur le front de ce xénophobe qui relève encore du tribunal pour enfants.
Sus aux blancs !
La cohorte sanguinaire a ravagé la côte et les deltas. Révolution ? Peut-être ! mais déjà limpérialisme séculaire de lAnnamite se fait jour et par-dessus la chaîne de montagnes, les hordes révolutionnaires jettent sur les rives laotiennes du Mékong leurs prunelles concupiscentes.
Les rumeurs sen viennent mourir dans les creux montagneux où les guérilleros français aux visages hâves attendent, interdits, lheure des marches triomphales sur les plaines où lennemi vaincu dépose son armure et son, glaive ébréché.
Le Sergent annamite 504 a des rendez-vous secrets quil ne rapportera pas à ses chefs blancs. Il a déjà reçu ses trente deniers. Trente deniers en or sans doute car lanimal est malin et la science militaire quil a acquise auprès des Français ainsi que la place quil a su y prendre ont dû constituer de sérieux gages à avancement dans la nouvelle armée du Nambo.
Mais il y a cette brute de Ta Am qui le gêne avec ses sentiments arriérés.
Ta Am ! Ta Am ! Mon petit frère, notre place nest pas ici. Notre place est parmi ceux de notre race qui ont libéré notre pays de lesclavage.
Quel esclavage ? répond Ta Am, les Français ne mont jamais retenu. Tu sais bien, frère aîné, que le capitaine nous a toujours laissés libres de rester ou de partir retrouver nos familles.
Oui, le capitaine ! Mais il nest plus là, et puis il nétait pas de notre sang. Les Annamites nobéissent plus aux Français. Ils ne veulent plus de Français. Si nous restons avec eux, le Viet Minh nous tuera. Il nous faut partir avec les nôtres et participer à la libération de notre pays
Mais ces Français, nont-ils pas travaillé à la libération de notre pays ? Quest-ce quils ont gagné à refuser de partir, à continuer la lutte contre le Japonais, à supporter les rigueurs dun climat épuisant, à vivre comme les sauvages ? Moi, je les quitte pas.
Misérable Ta Am ! Tu renies ta Patrie ? Tu lutterais avec des étrangers contre tes frères ?
Va-ten, frère aîné, va-ten ! Cest toi qui trahis tes frères, ces blancs qui tont comblé dhonneurs, qui tavaient agréé comme un des leurs ; ces blancs qui nous ont soigné avec leurs médicaments et avec leur affection comme nos semblables, sont incapables de le faire. Frère aîné, crains ma colère ; va-ten !...
Le Sergent 504 est parti en ricanant.
Il a emporté la carabine que son capitaine lui avait offerte. Il a emporté des grenades, des cartes, et largent quil a volés au détachement quil trahit.
Le Caporal Ta Am est resté seul dans sa petite case, sombre, en tête à tête avec ses pensées.
Demain les Français lui demanderont ce quest devenu le Sergent 504, et lui, Ta Am, mentira !
Dans quelques jours, les Français seront attaqués ! Que fera-t-il, lui ? Tirera-t-il sur ses frères de sang ?
Il a vainement cherché refuge dans le sommeil.
Sa pauvre tête bouillonne et pourtant il a froid. La fantasmagorie des fièvres ardentes déroule son hallucinante théorie de "ma-quis" hideux qui dansent autour de lui une épouvantable sarabande. Des mains froides, visqueuses, aux ongles aigus, le frôlent, le palpent, le griffent pendant quà son oreille éclatent les cuivres de leurs rires insolents.
Losquil ouvre les yeux linfernale légion disparaît mais il lui semble que par tous les trous du toit les démons le guettent. Dès que son regard chavire la case est envahie par les diables hurlants qui en veulent à son âme.
Ta Am tient les yeux grands ouverts et fixés sur une étoile qui brille entre deux planches disjointes du toit. Ta Am pense à mourir, mais il craint que lorsquil sera mort, personne ne tienne en respect les esprits funestes quil sent déjà cupidement penchés sur lui. Il se revoit, fermant les yeux à son père et lhabillant de ses plus beaux vêtements, de ses pantoufles de gala, de son turban de satin noir. Il voit son double introduire pieusement des sapèques et des grains de riz dans la bouche paternelle pour que le cher défunt puisse payer le tribut dentrée dans lautre monde. Il se souvient de tous ses petits carrés de papier argenté et doré quil éparpillait autour du mort pour que les pies oublient sur ces hochets lâme craintive du cher disparu. Lui naura pas de ces longues funérailles à la fin desquelles le prêtre vient ajouter le nom du mort sur les tablettes des ancêtres posées sur lautel flamboyant de pourpre et dor.
Mes ancêtres !
Que votre protection sétende sur moi et sur ma famille ! Mon père, vous dont la tablette funéraire a toujours été lobjet de mes soins et de ma vénération, protégez-moi, conseillez-moi ! Tout est noir dans ma tête ! Je ne puis trahir ces blancs que vous honoriez vous-même ; ces blancs qui mont aimé et que jaime ! et je ne puis verser le sang de mes frères sans augmenter lau-delà dépouvantables "picayes", qui dévoreraient lâme des miens jusquà leur trente-deuxième génération.
Bientôt le jour viendra.
Déjà les femmes des cases voisines font entendre le bruit sourd et cadencé des pilons à décortiquer le paddy. La fanfare du coq voisin annonce le matin. Les boeufs dans létable contiguë beuglent sourdement en ruminant lherbe broutée la veille.
Ta Am na plus chaud.
La fièvre est tombée.
Ta Am ne craint plus les ténèbres où ricanent les mauvais génies Il sait ce quil faut faire, ce quil va faire. Pourtant son cur bat très fort. Ta Am pense encore à son père, à sa famille, à ses chefs blancs, à ses amis blancs, puis comme le ciel rentrait par tous les trous du toit et inondait tout de sa lumière...
*
**
Une détonation sèche troua le silence du matin.
Le Capitaine Guilliod se dressa avec son pistolet à la main.
Ça vient de la case a côté, dit quelquun.
Guilliod sy dirigea rapidement. Sur le seuil de la case il pâlit. Chancelant ; il dût saccrocher au chambranle de la porte.
Ta Am !
Ta Am gisait sur le côté. Il tenait sa carabine serrée tout contre lui, le canon dans sa bouche aux lèvres un peu fortes. Il était recroquevillé. Le deuxième orteil du pied droit était crispé sur la détente de son arme. Un filet de sang coulait du coin de sa bouche comme sil sétait endormi en chiquant du bétel.
Guilliod enleva larme des mains qui se crispaient déjà, puis, pieusement, il ferma les yeux au petit Annamite. Les Français entraient avec lair effaré et ce désordre des gens brutalement éveillés.
Pauvre Ta Am !
Personne ne comprenait pourquoi le défunt avait disposé des billets et des pièces dargent tout autour de lui. On les remit dans les poches du mort.
Mais, calme-toi !... Ta Am, ne crains rien !
Des lèvres chrétiennes sont tombées les prières qui ont accompagné ton âme noble jusque aux champs élyséens où vivent tes ancêtres. . .
Le grand amour
du Capitaine X...
Saïgon, le 30 janvier 1946.
Je me souviens quen novembre 1945, dans un petit village du Moyen Laos, à minuit, quatre officiers étaient encore à table. Les hommes dormaient sur le plancher épais de la salle commune. La bonzerie et la pagode séclairaient par intermittence des lueurs du feu mourant. Eux, les officiers, étaient accoudés sur un assemblage de planches mal équarries qui voulait être une table et qui y réussissait puisquelle les retenait.
Parfois, la conversation sanimait, par bouffées
A un bout de table, le Capitaine X... paraissait absorbé dans la contemplation des braises rougeoyantes. Il balançait la tête de droite à gauche, dun mouvement continu dours inquiet.
Le Capitaine S... était penché sur un lumignon. Dun geste machinal il trempait une brindille de bambou dans lhuile puis il la laissait ségoutter sur la mèche à côté de la petite flamme rougeâtre qui fumait davantage à chaque goutte mais néclairait pas mieux. A ses côtés deux lieutenants chantonnaient vaguement.
Avec une nuance dironie, le Capitaine . S... sapitoyait
Pauvre vieux ! tu ne peux pas comprendre que les Japonais aient à ce point changé ton doux pays dAnnam, pendant quils sinstituaient tes anges gardiens ~
X... ricana :
Non ! malgré linfluence nippone, jaffirme que cette explosion, de xénophobie chez cette vieille race traditionaliste en diable, chez ce peuple confit, depuis des millénaires, dans le respect de lautorité, chez ces êtres aux manières si douces et si polies, ne peut être quun feu follet.
Les surfaces gangrenées par les spéculations occidentales et japonaises peuvent étaler leur corruption, les masses saines demeureront étrangères à tout bouleversement. Tout cela nest pas sérieux ! Je ne crois pas à la violence de leurs sentiments. Seul le cours des siècles à venir peut modifier les dispositions naturelles de ce peuple comme leau modèle le granit.
Tu te trompes comme je me suis trompé, reprit S... Cette minorité dilluminés dont tu admets lexistence... superficielle a été chauffée et allumée par les Japonais. Cest à lembrasement idéologique quils ont visé. Les Japonais ont fini par où 1789 a commencé.
Voyons, coupa X..., il ny a tout de même pas révolution ! Cela supposerait un mouvement en profondeur. Il y a effervescence dune partie de lélite, de celle qui na rien à perdre dans les aventures. Celle-ci fait une crise de croissance, une colère de fillette impubère... Il faut lui administrer une fessée dabord puis il conviendra de surveiller son alimentation. Mest avis quil faudra un bon médecin ; faut jamais dire aux jeunes quils sont jeunes.
Eh ! Hé ? pas trop mal ! mais tu nadmets pas que cette partie de lélite, mince comme une pellicule, puisse changer la lente évolution de ce peuple que tu voues décidément aux impassibles destins. Tu ne crois pas à laveuglement des passions, aux remontées de lie, aux dépassements qui sont des régressions, aux désordres ? Rien ne peut te convaincre ; ni les critériums historiques ni les scènes que nos camarades viennent de vivre ? En somme, tu nes quun gros sentimental.
X.. ne démordait pas.
Il continuait à défendre ses anciens tirailleurs annamites sur la fidélité desquels S... avait formulé quelques doutes. La conversation était sortie de là.
X... avait commandé la Compagnie de Tirailleurs Annamites du Poste de Xieng Ma pendant deux ans. Le clash du 9 mars 1945 lavait surpris loin de ses hommes. Il avait été fait prisonnier et les Japonais lavaient emmené à Saïgon. Libéré il était revenu dans la région de Xieng Ma où il espérait retrouver ses tirailleurs quil aimait du sentiment aveugle et pur des dons définitifs.
Dès 1940 il avait cru devoir renvoyer en France sa jeune femme qui marquait du dédain pour une race quelle prétendait inférieure et sournoise.
Lui, parlant de ses Annamites, disait :
Mais je les ferais passer par le chas dune aiguille !
...Ingrats, eux ? Après deux ans dabsence, je me porte garant de ceux de mon ancien, poste. Quant à la sensibilité, ce sont des harpes éoliennes ! Moi aussi je les avais méconnus au cours dun précédent séjour. Tenez ! un jour...,
Et X... buvait du petit lait à prouver les qualités de ses tirailleurs. Mais ce qui éclatait de ses citations et de ses projets, cétait sa belle âme dapôtre, son coeur de soldat, son grand amour pour ses Tirailleurs.
X... avait commandé son poste en grand mandarin.
Deux cents ans plus tôt il eût été lobjet de la vénération de tout le pays dAnnam. Deux cents ans plutôt, en plein moyen âge extrême oriental, les légendes se tissaient si vite que sa mémoire serait aujourdhui célébrée avec toute la kyrielle des superlatifs absolus. Il serait le très haut, le très puissant, linvincible seigneur de la guerre, le modèle des justes et légal des génies.
*
**
On approchait de son fameux poste.
X... sen allait, tel un missionnaire sur les pistes rocailleuses des contre-forts de cette chaîne annamitique dont les derniers ressauts disparaissent dans la mer de Chine. Il sen allait seul et sans autres armes que sa connaissance élémentaire du coq-neu et sa confiance.
Un jour, il est surpris par un groupe dAnnamites qui lui ordonne darrêter. Parmi eux il reconnaît Tran Van Dong, son ancien ordonnance. Son cur bondit.
Yan Dong ! Yan Dong ! Cest moi, ton capitaine. Viens ! Viens me dire bonjour !
Mais Tran Van Dong réfléchit puis répond:
Demain soir viens au village de Xieng Ma, vers six heures.
Puis toute la bande disparaît dans les fourrés.
Le soir X... raconte sa rencontre.
Il est radieux.
Son camarade J... lui fait observer que Xieng Ma est un village à une journée de marche de là, sis à côté du poste de même nom qui est tenu par une faible garnison française attaquée sans répit par les rebelles.
X... réplique :
Ne perdez pas votre salive, mon cher, je connais Xieng Ma, cest mon ancien poste. Il y a dabord le village annamite avec le marché en dur que jy ai fait édifier ; puis, sur le flanc de la combe pierreuse qui fait face au Sud, il y a les maisons de mes tirailleurs mariés. Je les vois, ces maisons Elles sont élevées sur des soubassements de parpaings. Quand il ny avait queux de construits cela faisait comme un gigantesque escalier qui descendait vers le ruisseau qui murmure au fond de la combe. Sur chaque marche est. née une maisonnette de tirailleur. LÉtat na pas payé un sou ; jai tout fait par mes propres moyens : construction et ameublement. Le sentier abandonne le ruisseau et remonte au Nord le long du petit village des mariés ; puis on traverse la route et en deux sauts on est au poste dont la porte est à lEst.
Jirai demain.
Demain je vous ramènerai toute ma Compagnie.
Le lendemain, à lheure où le soleil dore la frange boisée de la grande dorsale annamitique, X... rentre à Xieng Ma.
Rien na pu le dissuader daller à ce suicide
X... est tout ému.
Xieng Ma na pas changé.
Il reconnaît la case du tailleur et celle de la marchande de casse-croûte qui vendait une soupe chinoise exquise et de si bons "nèmes".
Il va, regardant à droite, à gauche, heureux et guilleret. Dans son émoi, il ne sétait pas rendu compte que Xieng Ma était désert. Les portes étaient closes. Celles qui ne létaient pas montraient le désordre des fuites et les traces du pillage. Pas un être vivant. Pas un cri denfant, de chien, de porc. Le village était mort.
X... sarrête.
Le silence loppresse. Il appelle:
Yan Dong !
Son cur bat plus fort. La crainte vague se précise et son émoi grandit. Le marché est là, à trente pas. Tout à coup il entend une voix faible qui lappelle :
Ong quan ba ! Ong quan ba !
Lofficier tressaille.
Cest toi, Yan Dong ?
Cest moi. Arrêtez ! Mes camarades mont ligoté et frappé, mais je me suis détaché pour venir vous avertir. Jétais sûr que vous viendriez ! Les autres veulent vous prendre vivant pour que votre rançon fasse capituler le poste. Puis ils vous tueront tous. Fuyez, Ong quan ba ! Dépêchez-vous !
Je men irai avec toi, Yan Dong ! Viens !
Je ne peux pas, jai une jambe brisée. Fuyez ! les voici !
En effet, une dizaine danciens tirailleurs apparaissent portant short et chemisette kaki, sanglés de leurs anciens équipements aux grosses cartouchières de cuir fauve, le mousqueton à la main. Ils sétaient dissimulés sous le marché. Leur progression convergente ne laisse aucun doute sur leur dessein.
X... fuit par où il est venu.
La meute sélance à ses trousses et vocifère.
A droite souvre une ruelle. Il sy engouffre, sprinte éperdument. Les lieux lui sont familiers. Encore un passage sur la droite. Il franchit un fossé, saute un mur. Il est sur le sentier qui suit la combe.
Durant cette fuite éperdue, une pensée domine constamment la confusion de son esprit. Le Capitaine X... répète mentalement:
Ça y est ! Je suis fichu. Ils vont me tirer dans le dos ! Je vais sentir` la brûlure des balles. Ma femme va être veuve ! Ma femme va être veuve !
Cest bête et lâche ! dira-t-il plus tard, mais je navais que cette pensée : Ma femme va être veuve !
X... court un cross country magnifique.
Ses poursuivants ont perdu sa trace.
Il est presque arrivé au bas du village des tirailleurs mariés quil faut contourner par le Sud pour accéder au poste.
Il pense quil est sauvé.
Il ralentit sa course sentant la montée toute proche. Personne nest derrière lui. Le tournant est là. Le tournant du sentier qui monte entre les rochers gris plantés sur le flanc de la combe. Un bruit de pas qui vient de la droite lui fait tourner la tête. Le spectacle larrête. Deux groupes de combat de ses anciens tirailleurs dévalent vers lui, larme à la main, à vingt pas. Malgré lombre qui envahit le creux, il reconnaît ses hommes. Et sa voix oppressée, spectrale, monte du fond du val et vient frapper tous ces hommes quil a aimés.
Caporal Tim, matricule 1911 ! Tirailleur Sam, matricule 802 !..
Les hommes répondent :
Présent ! Présent !...
X... délire !... Ses talons claquent. Sa voix aux intonations métalliques se détachent comme les notes dun clairon.
Larme au pied !... Garde à vous ! à droite,... alignement !
Telle est la force de lhabitude et le magnétisme qui émane de cet homme que les deux groupes mettent larme au pied et salignent, médusés, en murmurant :
Ong quan ba !..
Mais derrière les deux groupes viennent dautres rebelles, des inconnus qui avancent lil mauvais et limprécation haineuse à la bouche :
Lâches ! Attrapez-le ! Tuez-le !
Le charme est détruit.
Les hommes se ressaisissent et amorcent un mouvement agressif vers leur ancien capitaine.
X... se sent perdu.
A nouveau il sélance sur le sentier, bondit par-dessus les roches. Le souffle lui manque. Ses tempes battent ; ses jarrets demandent grâce. Les poursuivants gagnent sur lui. Enfin il arrive à hauteur des plus hautes maisons du village des tirailleurs. Il tourne à gauche pour se mettre à labri de la rangée des maisons. A ses pieds, il distingue un canon de fusil Lebel. Un bout de crosse brûlée adhère encore au pontet. X... ne peut sinterdire de penser que ce fusil était autrefois "porté" sur ses contrôles darmes. Il prend le long canon dans ses deux mains. Il se met "en garde". Il attend. Une respiration oppressée se fait entendre. Un poursuivant se montre et sélance sur le terre-plein. X... le cueille dun coup droit en plein front. Lhomme roule sur le sentier et geint. Lofficier reprend sa course.
Les coups de fusil claquent.
Les balles ricochent.
Vrm ! Ziou ! Clac ! Clac !
La meute des poursuivants hurle sa haine.
Les mots injurieux atteignent X... et ravagent son cur. Lobscurité protège les derniers bonds du traqué. Il arrive devant la porte du poste, de son poste. La sentinelle allait fermer.
X... se nomme et crie :
Alerte ! Alerte ! Puis il prend la mitraillette Thompson que tenait le soldat. Donne I Donne !
A ce moment, un rebelle audacieux profile sa silhouette dans lencadrement de la porte.
X... a son arme sous le bras.
Au jugé, il tire. LAnnamite sécroule en tournant sur lui-même.
Un,grand brouhaha anime le poste.
Les fusils-mitrailleurs de la garnison font entendre leurs quintes saccadées. Lofficier français est sauvé mais son grand amour est à tout jamais perdu.
Vers la France
Le Commandant Morlanne, notre chef dopérations et son équipe sont à bord du "Pasteur". Le Commandant Legrand qui commandait à Pakse est aussi du voyage. La moitié du "Spécial Service" et des "Groupes dAction", du Détachement Français des Indes est embarquée. Cest la grande famille des casse-cou qui sest rassemblée une dernière fois avant la dispersion définitive.
20 février 1946
Nous entrons en Mer Rouge.
Il va falloir quitter les vêtements de toile.
Dans quelques jours le froid de lOccident nous obligera à nous couvrir de laine et de drap. Ces signes extérieurs sont la consécration dune rupture: la fin dune période dactivité. La venue des temps de repos, de calme, de douces retrouvailles.
Dans quelques jours, les liens puissants de la camaraderie qui unissent les membres dune équipe comme un banian unit les colonnes dun temple vont se distendre. Chacun déjà fixe son regard dans les lointains occidentaux où lattendent des êtres chers mais aussi des lendemains incertains.
Que vont faire tous ces jeunes gens qui ne seront bientôt plus que danonymes citoyens dun pays qui oublie vite. Ils arrivent après ceux de la Libération parce que leur tâche à eux a été plus longue et plus difficile. Ils arrivent et la France est lasse daccueillir ses guerriers. Les choses de la guerre lui écorchent les oreilles.
Pourvu queux, ces jeunes, puissent retrouver leur individualité davant-guerre ! Pourvu quils puissent quitter avec leurs vêtements légers de guérilleros des tropiques leurs réflexes dhommes de la jungle ! On ne prête pas impunément son âme au dieu Mars. Il ne nous la rend pas toujours.
Si lon en croit certains psychiatres, le personnage quils ont incarné nest pas absolument sans danger pour celui quils devront devenir. Mais Vercel nous dit comment finissent les "Capitaine Conan !".
27 février
Le "Pasteur" va vite.
Demain je reverrai la France, le doux pays où depuis 1936 jai vécu deux mois en 1942.
Je vais revoir une France libérée, des gens aux visages sympathiques, aux yeux francs, à lair honnête.
Je ne serai pas obligé de me cacher pour aller embrasser mes parents. Je ne serai pas contraint de me jeter dans les geôles franquistes pour échapper à celles de la Gestapo.
Demain nous serons en France, chez nous, entre nous.
28 février
Il fait réellement froid.
Le Mistral souffle.
Les montagnes grises de Toulon apparaissent à lhorizon fumeux.
A huit heures nous pénétrons dans la rade.
Pauvre rade !
A lentrée une longue épave noire et rouillée nous accueille. Cest le squelette du plus fier croiseur de bataille de notre marine : le "Strasbourg".
Plus loin, partout, des mâts et des bouts de cheminée dépassent leau et se profilent sur un arsenal bouleversé par les bombes et les destructions. Les coquets promontoires portent des plaies hideuses. La rade de Toulon est un cimetière de navires où les cadavres nont pas été ensevelis.
A dix heures nous débarquons.
Des camions nous emmènent au centre daccueil.
Les ex-prisonniers des Japonais y perçoivent un colis de cinq kilos de bonnes conserves canadiennes. Mes gars nont pas droit au colis. Lhonneur davoir continué la lutte leur suffit.
Nos bagages nous seront expédiés chez nous. On nous évite les agaceries de douane.
A 16 heures jen ai terminé avec les formalités administratives .
Guilliod est accueilli par tous les siens.
Petit est accaparé par sa mère.
Beaucoup ne sont reçus que par les secrétaires rogues et affairés du "Dépôt des Isolés Coloniaux". Je nai jamais autant senti la froideur de cette appellation :
"Isolés coloniaux !"
Je suis triste à pleurer.
Je ne retrouve plus personne à qui serrer la main dans cette cohue de gens pressés.
Mon frère est accaparé par un ami.
Je suis seul.
Je déambule, dans les rues de Toulon.
Les gens sont intrigués par mon accoutrement de soldat anglais. Mon chapeau de feutre au bord relevé attire le regard. Seuls, galons et ruban de décorations témoignent de ma qualité dofficier français.
Heureusement que jai ma marrane, mon brave oncle et mes bons cousins à La Ciotat.
Je me hâte vers la gare.
Un porteur à demi couché sur sa brouette me demande cent francs pour porter un sac marin et une valise à main du trottoir extérieur au trottoir intérieur de la gare. Dix francs le mètre. Jai failli le coiffer de sa brouette. Je me contente dempoigner mes bagages et en quatre bonds jai gagné cent francs.
Une longue queue afflige le guichet de distribution de tickets. Jusquici je nai vu que des militaires faire la chaîne.
Enfin, me voilà en tête.
Une jeune femme que je précède saccoude immédiatement après moi sur la planchette du guichet. Mon train ne part que dans un quart dheure. Peut-être que le sien est en gare. Poliment je méclipse.
Je vous en prie, Madame !
Alors la jeune femme me toise insolemment et ses lèvres peintes découvrent de belles dents blanches qui laissent passer un mot qui matteint à la face comme un jet de salive: " Imbécile ! "
Pendant quelle reçoit son billet de "première" pour Marseille, je prends un intérêt prodigieux au bleu violent dune affiche qui vante le climat des côtes de Provence
1er Mars
Il est 11 h 50.
Dans dix minutes, mon oncle sortira de son bureau.
Un soleil guilleret caresse les quais du port de La Ciotat. Debout sur le trottoir, je grille une cigarette.
Monsieur, voulez-vous me suivre au poste.
Je me retourne. Un agent de police est devant moi. Je lui tend mon poignet:
Menottes ?
Lautre me fait un signe de la tête. Je le suis.
Demblée, je rentre dans le bureau du commissaire. Je massieds. Un journal accapare toute mon, attention. Une demi-heure passe. Enfin le commissaire (ou son secrétaire) pénètre dans le bureau.
Identité ? .
Je tends ma permission, sans un mot, sans interrompre la lecture de mon journal.
Pas suffisant.
Je jette ma carte didentité sur la table.
Le fonctionnaire sen. saisit, me reconnaît dans la photo puis il lit les lettres du timbre humide :
Ser... vices... spé... ciaux ? Oh ! Excusez-moi.
Cest tout ?
Oh ! Excusez moi. Tenez, je vais vous expliquer...
Je suis déjà sur le trottoir.
Jignore tout de mon interlocuteur sauf sa voix.
6 mars
Mes deux malles de cabine me rejoignent chez moi.
Elles ont été reficelées sommairement. Les serrures sont forcées grossièrement, brutalement.
Je soulève le couvercle.
Oh !
Au cours de mon dernier séjour à Calcutta javais acheté un beau coupon détoffe de laine couleur vert deau. Je le voyais déjà transformé en manteaux sur les épaules de ma femme et de ma fille.
Plus détoffe. Plus de souliers, plus de vêtements, plus de poivre, plus de café, plus rien, plus rien. Si, des dix paquets de cigarettes anglaises, jen ai trouvé un dans un coin dune malle ; et dans le paquet il y avait deux cigarettes. Deux ! Une pour moi, une pour femme.
*
**
Terre de France accueillante et douce
où les gens ont le visage sympathique,
les yeux francs
et lair honnête...