Du Tran Ninh à Calcutta
25 juin 1945
Je "fais" mon sac.
Il ne faut pas prendre un gramme de trop mais il faut lessentiel. Aussi suis-je à soupeser deux pantalons un dans chaque main, pour arrêter mon choix sur le plus léger.
Tout mon fourbi est étalé sur mon lit de bambou. Petit qui loge dans ma hutte de notre camp de Ban Na Ten est furieux. Il monologue dans lencadrement de la porte :
Calcutta veut vous voir ? vous voir ? Ils sont fous !
Ici, Paris ! Cest vous Istamboul ? Bon ! Bein ? Passez me voir ! Jai absolument besoin de vous voir !.. Comment ? Cest moi qui suis fou ! Paris-Istamboul ? Comme distance oui, ce nest pas plus long, mais le terrain ! le terrain ? Fous ! Fous ! la jungle des montagnes Messieurs des piscines ! les Japs ! et les Chinois verts qui ne valent pas mieux !... et la pluie du temps de mousson ! la pluie qui détrempe tout, qui fait déborder les rivières, Messieurs des bureaux de Calcutta... Mon Capitaine, ou lon vous attend là-bas pour sauver la France ou... ou alors...
Je coupai, tranquillement affairé à mon ouvrage:
Ou alors ils sont fous !
Pour une fois, reprit Petit, vous êtes dun calme !
Merci du compliment.
Petit rit. Je ris aussi.
Voilà qui est fait. Mon sac doit peser six kilos avec mes effets de rechange, les vivres de réserve, la pharmacie, les munitions, mon sac de piécettes dargent, mon savon de toilette et ma brosse à dents, avec ma toile de tente qui enveloppe tout et mon imperméable posé sur le haut du sac, toujours prêt à être capelé.
Ma ceinture de cuir contient trois cents piastres en billets, une cinquantaine de piécettes en argent et trois souverains anglais. Je suis armé de ma bonne carabine automatique, dun pistolet de 8 mm. Jai cent cinquante coups à tirer. Je ne parle pas de ma boussole qui pend à mon cou depuis treize mois, ni de mon rouleau de cordelette de soie amarré à ma ceinture, ni de mon couteau, ni de ma carte au quatre cent millième.
Le Capitaine américain Hughett complètement remis de ses blessures et le Lieutenant Morlet maccompagnent.
Hughett comprend quil na plus à attendre une in intervention américaine sur les côtes dAnnam. Il préfère essayer de rejoindre Kumming. Cest un infatigable marcheur.
Morlet comme Hughett est pilote de chasse. Il a réussi le tour de force de séchapper de Dong Hoï avec un fort groupe de sous-officiers et à retraiter malgré les Japonais qui le poursuivaient et lui grignotaient son groupe. Fort heureusement ils traversèrent le Tran Ninh. Un des informateurs de la cellule dirigée par Hazé les intercepta et ils nous furent adressés. Morlet et ses sept sous-officiers étaient à bout de tout. Ils marchaient depuis sept semaines. Le groupe des aviateurs qui avait déjà fait de la guérilla avec beaucoup de bonheur fut incorporé au détachement.
Morlet est un garçon athlétique.
Nous décidons de piquer sur lappendice chinois de Ban Bo He. De là nous suivrons la piste qui joint les postes chinois de Muong La, de I. Hou, de Tse Mao. Si nous avons quelque chance nous pouvons trouver un aérodrome américain à Tse Mao.
Partant le 27 juin, jespère passer la frontière chinoise entre le 8 et le 10 juillet, atteindre Tse Mao vers le 25, Calcutta à ]a fin du mois de juillet, être parachuté sur mon P. C. début septembre.
Nous formons tous les trois le projet dattaquer un petit poste japonais avant de passer la frontière.
27 juin - Nous couchons à Pag Lao.
28 juin
Après neuf heures de marche rapide nous arrivons à Ban Se. Le riche Tasseng qui nous y accueille est surtout heureux de nous voir partir car il attend la visite des Japonais.
Ban Se est un gros village aux filles superbes, blotti au fond de la vallée de la Nam Suong qui coule paisible et à peine troublée par les premières pluies moussonnières.
29 juin
Nous remontons la Nam Suong sur la rive droite. Les sangsues déclenchent une attaque en règle. Fort heureusement nos chaussures spéciales de jungle nous protègent bien mais les sales petites bêtes ont tôt fait de grimper jusqu'au cou et nos chemises sont vite ensanglantées.
A huit heures du matin, je commence ma quarante-troisième année par une grimpette, qui ne prendra fin qua cinq heures de laprès-midi lorsque nous parviendrons à la ligne de partage des eaux de la Nam Ou et de la Nam Sen.
Pendant neuf heures nous grimpons, à croupetons, le flanc d'argile glissant. Aucun de nous ne parle, sauf pour prononcer quelque onomatopée sourde entre deux halètements, lorsquon ne peut arrêter une glissade.
Peu à peu le cours des pensées se tarit.
Les yeux exorbités cherchent l'encoche, la racine, la touffe dherbe qui permettra le triomphe dune ascension de quelques pans.
Il bruine.
Le sentier luit de méchanceté, semble se rebrousser, laisse couler la colle rouge. Je me suis toujours demandé sil valait mieux s'aider d'un bâton pointu qui se plante et sur lequel on base la hissée, mais qui est si embarrassant lorsqu'on a besoin de ses deux mains pour se cramponner aux branches.
Le cur cogne à grands coups.
Les orteils se crispent sur les semelles qui se retroussent. A chaque pas les mâchoires se serrent, les muscles se raidissent, s'opposent au rebroussement. Lêtre s'insensibilise. On n'est plus qu'une mécanique condamnée à l'effort démesuré et sans limite.
La transpiration coule, ravine le visage, aveugle, chatouille la pointe du nez obstinément penché vers le sol. On monte en attaquant la pente avec l'extérieur de la chaussure. Quand un pied se lève on inspire, quand il sappuie on expire. Il semble toujours que la montée finisse à l'horizon visible là, à quelques dizaines de mètres, mais elle continue...
Le sentier grimpe sous leau qui dévale, perpendiculaire aux courbes équidistantes, exténuant, inhumain. La pluie écrase les bords de nos chapeaux, coule dans le dos, se perd dans nos pantalons, remplit nos chaussures qui font flic ! floc ! flic ! floc !... L'imperméable gêne les mouvements. On est mal là-dedans... Les courroies du sac scient la peau. La courroie de la carabine glisse, quitte l'épaule La tête bourdonne.
Enfin la cime apparaît comme une bête sournoise, couchée. Son échine court toute droite, bien horizontale avec son poil mouillé qui ruisselle. Le sentier la prend de biais. La marche est plus assurée. On peut lever la tête et se débarrasser à grandes expirations de tout cet air qui brûle les poumons.
La pluie a cessé.
Nous voilà au sommet.
Nous plantons sans aucune répulsion nos derrières mouillés dans la bouillie dargile. Nous soufflons. Morlet admiratif sexclame :
Dieu, que c'est beau !
Vers l'Est, un grand compartiment s'ouvre dans un ciel lavé. Très bas, des nuages blancs s'étirent au-dessus de la vallée. Plus loin, les plans limpides se colorent de bleus nuancés très doux, jusqu'au Phu Loï lointain qui dresse à l'horizon son imposante masse pâle.
A l'Ouest, le ruban clair de la Nam Ou brille entre de grosses molaires dentelées d'un violet très pur. Au delà linextricable enchevêtrement des montagnes boisées du Haut-Laos est embrasé par la poussière de pourpre et dor du soleil couchant.
Nous couchons le soir dans un village kha après avoir marché pendant treize heures.
30 juin
Nous nous laissons glisser dans la vallée de la Nam Ou dont le lit est encore plus bas que la Nam Seng. Toute la matinée se passe à descendre. Il pleut, évidemment. Nous dévalons sans cesse à la poursuite dun équilibre instable. Nous tombons sans arrêt et la glissade se continue, assis ; puis le corps chavire et c'est sur le ventre que toutes les chutes se terminent.
Au début Morlet compte : un à zéro !... 6 à 8 !... puis il perd le score. On ne s'y attend jamais. Vlan ! Les jambes partent en avant. On se retrouve assis avec la sensation d'avoir reçu un formidable coup de pied aux fesses ! On en est tout ébranlé. Chaque fois la crosse de nos carabines heurte le sol. La culasse qui s'arme, par inertie, fait entendre sa caractéristique sonorité.
Enfin nous voilà dans la vallée.
Nous approchons de la rivière sillonnée par les pirogues à moteur japonaises qui font la liaison et les transports entre la région de Dien Bien Phu et Luang Prabang.
Voici les cases de Ban Hat Sao.
Le village est-il occupé per les Japs ?
Nous avançons prudemment, nos carabines sous le bras, prêtes. Des enfants nous conduisent chez le chef de village. Tout de suite un attroupement nous entoure. Les visages manquent daménité. Dans la case du Naï Ban nous déposons les sacs mais une quinzaine d'individus envahit la maison. Je profite de mes quelques mots de laotien pour inviter le Naï Ban à préparer un logement pour cinquante hommes qui nous suivent à une heure de marche, sic. La formule a du bon. La maison se vide. Un quart d'heure après une pirogue nous prend et nous nous laissons filer vers Pac Bac.
Les piroguiers nous disent qu'un détachement japonais disposant d'un poste radio est à M. Ngoï à deux heures de marche en amont. Je calcule quil faudra à un coureur une heure pour aller prévenir l'ennemi, que celui-ci mettra une autre heure pour rassembler un groupe et une troisième heure pour descendre en pirogue. Nous avons donc trois heures d'avance.
Parvenus à Pac Bac, sur la rive droite, nous apprenons que laffluent Nam Bac est navigable jusqu'à Ban Li à trois heures de marche en amont. Dès que la pirogue s'en est retournée vers Ban Hat Sao, nous frétons une autre pirogue et malgré les gentillesses des habitants nous remontons la rivière jusqu'à Ban Li où nous sommes bien accueillis.
1er juillet
Dès l'aube nous reprenons le sentier qui grimpe à travers un massif élevé où vivent des Méos. Nous marchons ce jour-là douze heures presque sans arrêt.
Ce soir du cinquième jour de marche nous situe à quatre-vingts kilomètres en ligne droite de notre point de départ. Nous avons marché onze heures par jour en moyenne et parcouru près de deux cents kilomètres. Nous pensons que les dangers que nous attendions de la Nam Ou sont périmés.
2 juillet
Nous ne marchons que huit heures et plus lentement que les autres jours. Les sentiers sont attirés par la proximité de Muong La et de Muong Saï qui sont occupés par les Japonais. Le soir j'ai un petit accès de paludisme.
3 juillet
Dans l'après-midi la pluie fait rage.
Nous nous réfugions dans un village méo.
Le Naï Ban, est un homme jeune et énergique. ¡l émane de lui une impression daudace et dautorité étonnantes. Il apparaît vite que nous ne sommes pas persona grata. Nous comprenons dès que nous voyons filer entre les cases une caravane chinoise qui est venue couper les pavots à opium sous le nez des Japonais. Les Méos nous font comprendre que les Gni pouns arrivent. Aussi emboîtons-nous le pas à la caravane. Puisqu'elle était comme nous chassée par les Japonais mieux valait marcher de conserve.
Le chef de la caravane n'entend ni le laotien, ni l'anglais, ni le français. C'est un homme jeune qui doit travailler pour le compte de quelque grossiste de Kunming. Il monte une mule fine et robuste de laquelle il ne descend jamais quelle que soit la pente. Il est installé parmi des balles de soie et des peaux qui lui font un siège confortable.
Tout de suite il jette un regard concupiscent sur nos belles carabines. Il nous montre son pistolet à crosse "Mauser" qui est toujours prêt à entrer en action. Chemin faisant nous examinons létrange caravane. Une douzaine de chevaux à longs poils et de mulets de Chine marchent l'un derrière l'autre, résignés, portant sur des bats aux matelassures loqueteuses quatre touques soudées pleines d'opium. Trois ou quatre hommes escortent le convoi ; deux Chinois marchent en éclaireurs et deux autres forment arrière garde. Tous sont porteurs de vieux fusils de guerre dorigines diverses. Quelques-uns sont armés de mousquetons qui ont dû être pillés au cours de quelque razzia sur un poste frontière français.
Les vêtements de ces hommes manquent duniformité et de fraîcheur. Ce qui les vêt permet de penser que ce sont des déserteurs d'on ne sait quelle division chinoise. Tous louchent sur nos carabines à répétition.
Nous jugeons à propos de ne pas dormir sous leur toit.
4 juillet
Nous suivons la caravane jusqu'au repas de midi. Après le passage d'une rivière les Chinois sarrêtent. Les animaux sont débâtés. De grosses plaies sanguinolentes marquent la place des bats.
Les Chinois font cuire leur riz. Le chef de la caravane boite bas. Il découvre un ulcère qui lui grignote une jambe. Nous le pansons à la poudre sulfamide mais il préfère se coucher sur ses peaux de bêtes et fumer une vingtaine de pipes d'opium.
La pluie écourte la pause.
Nous nous préparions à attaquer la montée qui nous sépare de. la Nam Pak quand deux Méos nous rejoignent et confient un message au chef chinois. Celui-ci jette un ordre bref, puis dit un mot à notre adresse : Gni pouns !
Les animaux sont rebâtés en un clin d'il.
Nous partons les premiers. Arrivés au bout de la montée nous entendons des criailleries éclater derrière nous. Nous détalons à toute vitesse dans un sentier qui serpente dans les hautes herbes coupantes et qui descend jusquà 1a rivière.
Vers 16 heures nous faisons une entrée éclair à Kio Soum où nous décidons dabandonner le sentier qui conduit au village de Pou Ten, que doit suivre la caravane. Une pirogue nous descend jusqu'à un village laotien situé à quelques kilomètres en aval de Kio Soum. Mais ce village na pas de pirogues. Il y en aurait au prochain village en aval. Nous parvenons à cette agglomération après deux heures de gymnastique sur les berges de la rivière qui est déjà trop grosse.
Le jour finit.
Nous nous arrêtons pour passer la nuit, nous jugeant suffisamment éloignés des Japonais qui auront assez d'occupation avec la caravane.
Et la pluie tombe toujours.
5 juillet
Au petit jour nous nous rendons compte qu'il n'y a pas de pirogues sur les rives du village. Des radeaux de bambous de un mètre de large et de six de long maniés par des perches suffisent aux habitants pour traverser la rivière. Nous éprouvons beaucoup de difficultés pour faire apparier deux radeaux et pour trouver deux nautoniers.
Enfin, nous appareillons.
Le courant rapide nous entraîne. Nous sommes debout sur le radeau, nos sacs aux épaules, la carabine en bandoulière. Il pleut à torrents.
Bizarre ! Le radeau accoste.
Les deux Laotiens ne veulent pas aller plus loin. Nous croyons à un chantage. Je propose cinquante piastres à chacun pour continuer. Les deux indigènes refusent obstinément. Rien ne peut les engager à repartir. En fin, de compte, agacé par cette discussion stérile sous la pluie battante, je colle mon canon de carabine sur le ventre de celui qui criait le plus fort, je l'embarque et demande à mes compagnons de pousser au large.
Tout de suite le courant nous entraîne.
Force est aux nautoniers de diriger le radeau car s'il est impossible de remonter le courant il serait dangereux d'essayer d'accoster. Le flot rapide nous entraîne à une vitesse incroyable. Après un dernier virage nous comprenons les répugnances des deux indigènes. La rivière passe par un rapide aux écueils effilés entre lesquels notre pauvre radeau s'emballe, bondit, saffaisse, plonge. Nous sommes accrochés aux ligatures tels des singes sur une balançoire.
Les rives déchiquetées passent et leurs aiguilles raclent notre radeau, l'accrochent au vol et lui impriment de dangereux mouvements giratoires compensés par des chocs en sens inverse et les coups de perche saccadés de notre équipage.
Lorsque la masse d'eau passe sur un rocher le plancher saute, s'incline comme s'il allait se renverser puis claque l'eau, plonge en gémissant dans lécume, l'eau jaune et les embruns.
Le fracas de ces masses liquides en furie est épouvantable.
Enfin après un dernier saut de carpe au-dessus d'une barre rocheuse, le radeau glisse sur un plan incliné à une allure vertigineuse et va se planter comme une pelle dans le coude du tournant heureusement taillé dans la terre noire. Au choc nous sommes projetés tous les cinq hors de notre radeau. Nous nous retrouvons sur nos pattes tout souriants, à peine conscients du danger que nous avions couru.
Je tapote l'épaule du bonhomme que j'ai menacé. S'il comprenait je lui demanderais pardon, car plus je regarde l'impétueux rapide plus j'estime qu'il serait inconvenant de recommencer laventure.
Il ne reste plus qu'à trancher l'extrémité du radeau planté à terre et à reprendre le courant. Les deux nautoniers s'exécutent de bonne grâce. Le voyage se continue. Nous croisons un cerf qui traverse la rivière à la nage. Je le tire mais ma balle s'en va au diable. Morlet me console en faisant un geste de la main qui imitait linstabilité de lesquif.
Nous remontons au Nord jusqu'au village de Phia Kam Pou à partir duquel la rivière sinfléchit à l'Ouest Ma carte porte un sentier qui va de ce village en direction de l'W-N.W. vers la Chine. Hélas le village n'existe plus et le sentier a disparu. Nous sommes obligés de pousser jusqu'à Houeï Bot. Nous abandonnons là nos deux indigènes qui froissent en souriant leur poignée de piastres toutes neuves.
Deux guides veulent bien nous conduire jusqu'à Malassa en remontant le lit d'un ruisseau qui vomit ses eaux noires chargées de végétaux pourris et de graviers. Nous marchons sous la pluie avec de l'eau jusqu'aux genoux. Après huit heures d'une marche harassante nous arrivons à Malassa en pays Lu. Nous y sommes accueillis avec une parfaite indifférence par une population originale. Ce qui est typique chez le Lu c'est son culte de la crasse. Ceci mis à part, je présume que la caméra ferait ici de pittoresques premiers plans.
Les hommes, mon Dieu ! passe.
Ils sont vêtus de cotonnade noire. Ils arborent tous des colliers de pièces en argent de dix cents unies les unes aux autres par un maillon de même métal. Ils portent les cheveux comme les Méos, tombant droit jusqu'aux épaules ce qui leur confère un je ne sais quel air altier et moyenâgeux.
Avec les femmes nous plongeons en pleine époque médiévale. D'assez loin elles paraissaient affublées en belles dames avec leur robe à crinoline et leur corselet nervurés de cordons de perles, de verroteries et de pièces d'argent. Leur coiffure est un échafaudage invraisemblable de cheveux gonflés par des bourrelets de crin et maintenus par une résille de verroterie et de colifichets brillants qui entoure la tête et pendille sur le front et sur les côtés du visage.
Leur cotonnade noire est lustrée par la saleté.
Leurs affiquets et leurs brimborions comme leur visage et les extrémités nues sont uniformément recouverts par une vieille crasse qui luit doucement, indélébile et sacrée.
Les enfants sont nus ou accoutrés selon leur sexe.
Les bambins ont des visages de petits vieux aux pommettes mongoloïdes. Enfants, adultes et vieillards sont uniformément malpropres, fiers et renfrognés.
Voilà donc les descendants de ces terribles Lus qui conquirent dans le bassin du Haut Mékong un royaume grand comme la France qui s'étendait de la Salwen au Song Koï. Leurs expéditions poussèrent à l'Ouest jusqu'au delta gangétique doù ils ramenèrent des bonzes de Ceylan pour convertir le peuple Lu à la foi bouddhique.
Puis dautres peuples vinrent de lInde et de la Chine sétablir dans la vallée du Mékong, vers le fleuve dont les flots jaunes berçaient les peuples les plus doux de la terre. A leur tour les Lus furent vaincus. Comme beaucoup d'autres races ils se réfugièrent dans les montagnes aux défilés abrupts qui sadossent aux puissants massifs du Yunnam. Depuis les Lus végètent dans les régions de Phong Saly et de Muong Sing en des pays tourmentés qui sont devenus leur refuge national.
Le chef du village nous désigne une case vétuste dans laquelle il pleut moins que dehors. Nous y montons nos tentes. Avec quelques braises que Morlet est allé prendre dautorité dans un foyer de case nous allumons le bois humide. Nous avons hâte de nous sécher.
Quels ours mal léchés ces Lus ! Personne ne vient nous voir. Aussi décidons-nous de dîner de nos vivres de réserve. Nos sacs en seront allégés d'autant.
Tout en mangeant nos rations K, nous évoquons les incidents qui mous ont poussés au Nord de notre itinéraire et les péripéties de la journée. Nous décidons de chercher dans !a région les traces du groupe Seguin qui nous avait été signalé au S.-E. de Boun Taï.
Puis nous .nous endormons enveloppés dans notre quadruple épaisseur de toile de soie de parachute.
6 juillet
Toute la journée les Kha Mous et les Lolos nous promènent d'un village à l'autre. Les renseignements nous signalent des blancs au village voisin. Dès que nous arrivons à la localité indiquée les blancs sont au village suivant. Le soir nous avons acquis l'impression, que la présence des blancs est une invention des villageois pour nous expédier plus vite extra-muros. Nous abandonnons les recherches. Toutes ces marches dans le gravier des ruisseaux ont élimé puis percé nos jungle-boots. Le sable pénètre dans nos chaussures et commence son travail corrosif. Hughett a les pieds écorchés. Morlet et moi éprouvons déjà des sensations de brûlure et nous regardons le sang rosir la peau des pieds devenue transparente.
7 juillet
On nous avait prévenus que nous marcherions vingt heures sans trouver un village. Nous comprenons la raison, de cette désertion par les hommes d'un pays envahi par l'herbe paillote.
Le plateau que nous traversons est comme une mer. Loeil n'y distingue que de rares bouquets d'arbres et des épineux. Lherbe à paillote taillade sournoisement la main, que balance la marche. Le sentier n'y est discernable que parce qu'il prend ce creux des caniveaux que suivent nos pas. La terrible savane a deux et trois mètres de hauteur. Il faut marcher carabine en avant et fendre le flot à la manière d'une étrave pour éviter le plus possible à nos visages la morsure des feuilles. Néanmoins, nous avons la figure et les mains pleines d'estafilades. Ah ! lhorrible sensation de lame Gillette qui passe entre les doigts de la main, entre la conque de l'oreille et le crâne, sur les paupières, partout. Les incisions froides nous arrachent des "f subitement inspirés. Puis la coupure rougit et quelques gouttelettes de sang glissent sur nos visages comme des gouttes d'eau sur une vitre. Et la pluie tombe pendant des heures.
Après dix heures de marche nous campons sous un appentis de branches que nous doublons intérieurement de nos toiles de tente.
Ce soir-là nous n'allumons le feu qu'après cent vingt minutes d'efforts et de soins assidus. Il nous faut tailler au couteau les bambous secs pour enlever l'extérieur trop mouillé. Ensuite il faut fendre les tiges en fins cheveux pour que lallumette puisse les enflammer. Il ne reste plus qu'à ventiler sans arrêt avec une large feuille de bananier sauvage jusqu'à ce que les bois humides et fumants daignent s'embraser. Ce n'est que quatre heures après notre arrivée que le gros bois mort fait assez de braise pour que nous dressions par-dessus un cône fait de grosses branches qui s'élève jusqu'à hauteur de lappentis.
Nous nous couchons.
Malgré la pluie le feu brûle et jusqu'au matin sa douce chaleur sengouffre sous l'auvent et réchauffe nos cops étendus sur un matelas de feuilles vertes posées sur des branchages entre lesquels l'eau ruisselle.
8 juillet
Au début de laprès-midi, après sept heures de marche nous arrivons à Ban Na Mat situé à une dizaine de kilomètres au sud de Boun Taï. L'ancien poste français est occupé par une vingtaine de Japonais. Les portes des cases sont fermées. Les habitants ne tiennent pas à se compromettre et les chiens sont haineux.
Nous poussons jusqu'à un petit village à quatre heures de Ban Na Mat. La pluie n'a pas cessé de tomber. Nous aussi. Nous pénétrons dans une case de plain-pied. Il y a là un couple de vieux qui dispose d'un large bat-flanc en bambou sur lequel nous déroulons nos toiles de tente. Une dizaine de piastres ont radouci la vieille femme qui consent à nous faire cuire un peu de riz.
Un bon feu dissipe la froidure que toute cette journée a emmagasinée dans nos corps. Nous tournons et retournons nos effets mouillés au-dessus des braises qui rayonnent une chaleur bienfaisante.
Nous avons grand faim.
Mais voici que deux jeunes gens à l'allure éveillée viennent nous rendre visite. Comme toujours nous leur demandons toutes sortes de renseignements que nous suscitons en offrant de la quinine si rare et tant appréciée dans la région. Eux nous offrent des graines comestibles moins grosses que celles des petites courges.
Hughett qui soigne ses pieds de plus en plus écorchés et qui souffre, nen mange pas. Morlet et moi ne nous en privons pas ! Puis les deux adolescents s'en vont après force salutations.
Au bout d'une heure le visage de Morlet verdit littéralement tandis que je me sens de plus en plus mal à l'aise. Puis Morlet vomit et les efforts violents qu'il fait précipitent mes nausées. A mon tour je rends. Mais le malaise empire à mesure que nous vomissons. Aux maux d'estomac s'ajoutent des douleurs d'entrailles intolérables.
Sans nul doute nous sommes empoissonnés.
Durant quatre heures, nous demeurons accroupis sous des buissons, indifférents à la pluie, au froid, à tout. Les cochons noirs s'approchent de nous en grognant et nous poussent de leurs groins avides...
Je n'ai plus qu'une notion vague de mon état, Morlet gît face contre terre secoué spasmodiquement par les efforts de son estomac détraqué.
Hughett ne quitte pas sa carabine. Maîtrisant les horribles nausées, je rentre en titubant dans la case. Je pense qu'il me serait impossible de marcher et de me défendre si les Japonais arrivaient.
Mais que prépare le vieil hôte.
Il prend une poignée de cendres et de charbons, broie le tout dans une gamelle, y verse de l'eau. Puis il me tend le peu engageant breuvage. Je regarde hébété. Jessaie de comprendre. Charbon, cendres. Des réminiscences vagues montent dans mon cerveau. J'ai absorbé un toxique acide... je vais boire une solution basique. Réaction : un sel ! Des formules chimiques naissent dans ma cervelle enfumée. Les symboles dansent une sarabande grotesque sous la poussée des valences et des affinités. Les K, les O, les El, les C, se chevauchent se juxtaposent, semboîtent, puis les atomes se précipitent dans ma gamelle ainsi que les moutons de Panurge dans la mer.
Les yeux fermés je bois l'atroce bouillie grise et noire. Mon estomac consent à la conserver quelques minutes. Déjà je me sens mieux. Cendres et charbons absorbent les nocivités qui corrodent mon tube digestif.
Les fumées délétères qui obscurcissaient et déformaient mes sens s'évaporent. Le vieillard prépare une deuxième bouillie pour Morlet. Douleurs, spasmes, nausées disparaissent dans un sommeil réparateur.
9 juillet
Dès les premières lueurs de l'aube, Hughett prépare son sac.
Je me sens en coton.
Morlet a l'il vague et le geste las.
Cent dollars pour moi, un dollar pour vous, to bet que nous allons voir les Japs to day, dit l'Américain.
Non, je ne parie pas.
Nous avalons quelques gorgées de thé puis nous reprenons le sentier. A midi nous arrivons à Ban Na Ten. Le Naï Ban, nous invite à déjeuner avec un empressement cordial mais mon estomac refuse toute nourriture. Trois coolies nous sont offerts pour porter nos sacs. Tout va bien.
Après une heure de marche comme nous venons de franchir un gué, seul le coolie portant mon sac a traversé la rivière. Nous nous arrêtons pour attendre les autres. Mon coolie repasse la rivière pour se porter au devant de ses camarades.
Un quart dheure sécoule.
Nous commençons à manifester quelque inquiétude. A notre tour nous rebroussons chemin. Le sentier qui serpente est vide. Nous appelons:
Coolies ! Coolies !
Seul l'écho affaibli répond. Morlet veut revenir jusqu'à Ban Na Ten. Hughett et moi ne sommes pas de cet avis. Nous sommes plantés sur le sentier figés par la déception,. Nos yeux traduisent notre perplexité.
Chut ! Chut ! écoutez ! De part et d'autre du sentier les branches des fourrés s'agitent. Des pas discrets font craquer des brindilles sèches. Ces indices sonores dessinent dans la végétation un demi-cercle inquiétant.
La nasse se resserre.
Nous nous regardons, Hughett et moi, écoutant éperdument les bruits prudents qui se rapprochent. Morlet est en parfaite communion de pensée mais il sourit, avance les lèvres, tourne la tête, à droite, à gauche, et murmure
: Non...
Venez ! Venez ! Vite !
Je tire mes camarades dans la direction de la rivière.
Tout de suite les bruits grandissent, se rapprochent.
Nous courons de toutes nos jambes sur le sentier qui tourne. Alors la menace se précise. Les chasseurs ne sont plus tenus à dissimuler leur présence puisque le gibier a éventé la menace. Nous entendons derrière nous le brouhaha de la poursuite.
Le gué est passé en quatre sauts. Nous nous arrêtons à quelques minutes de là nos carabines prêtes. Mais nos poursuivants ne sont pas téméraires et nous le regrettons.
Nous reprenons le sentier qui passe d'une rive à l'autre Nous considérons tristement notre situation.
Nous ne possédons que nos carabines approvisionnées à trois chargeurs de quinze cartouches. Je suis habillé d'un tricot de coton à manches courtes et d'un short retenu par une ceinture de coolie chinois dont lintérieur est heureusement garnie de billets et piécettes en argent. Je suis coiffé dun chapeau de toile. Hélas ! mes jungle-boots élimés par le frottement des pierres et des graviers sont crevés et quelque soin que je prenne pour boucher les déchirures avec des feuilles, le sable pénètre, traverse mes chaussettes et râpe insidieusement mes pieds.
Mes deux camarades sont logés à la même enseigne, mais jai conservé ma montre-bracelet, mon couteau et ma boussole.
Nous espérons sans trop oser y croire que les Chinois se montreront de chics alliés et la Chine est à une dizaine d dheures de marche.
La pluie, marâtre inexorable, est là. Elle fait des bulles dans la rivière au lit rocailleux. Elle bruisse sur les herbes qui se courbent et ruissellent. Elle tapote les grandes feuilles et les ondées lourdes passent sur la forêt avec un bruit de train qui traverse une plaine.
Hughett porte ses pantalons longs de méo. Morlet et moi n'avons que nos shorts . Nos genoux nus qui attaquent la végétation à chaque pas, saignent sous les mille coups de lancette des herbes coupantes et des ronces.
Le sentier s'évanouit.
Les gués nous échappent.
Lorsque les bords s'encaissent nous suivons le cours sinueux du torrent à l'aveuglette. A plusieurs reprises nous glissons sur les quartiers de roches et nous disparaissons dans des trous et en quelques brasses vigoureuses nous reprenons contact avec les rocs hostiles où le courant têtu bute et bouillonne.
Cent fois le sentier disparaît.
Un vent froid sengouffre dans la vallée.
A tout moment la voix de l'un de nous s'élève :
Un tel, tendon droit... ou bien :
Creux poplité et face interne mollet gauche.
Ce qui signifie: vous avez une ou plusieurs sangsues à l'endroit indiqué.
Chacun de nous a un liteau de bambou à la main.
Nous appliquons le bord aigu sur la peau et d'un mouvement sec ainsi que l'on ferait avec une lame de couteau, nous enlevons les voraces bestioles. Elles attendent sur le sentier le passage problématique d'un quelconque vertébré porteur de sang. Le sol est tapissé de filaments bruns verticaux qui vibrent ainsi que des rubans sous les pales d'un ventilateur.
Les sangsues saisissent le pied au vol.
Leur ignoble mouvement contractile s'arrête un instant sur le cou du pied, au bord supérieur de la chaussure, tel un poignard cherchant le défaut de larmure. Seuls les vibrius pénètrent facilement.
Les grosses sangsues ne sattardent pas à ces jeux puérils. Elles vont, guidées par un sûr instinct jusquaux parties nues quelles attaquent incontinent. Si vous ne les enlevez rapidement, il ne vous reste plus qu'à les brûler ou à les percer de part en part. Ne les arrachez pas, leur suçoir serait capable denlever un peu de votre tissu et cela ferait une belle plaie dans laquelle les autres sangsues viendraient se repaître.
Lorsque nous étions bien équipés nous placions un bourrelet de tabac laotien dans le bouffant du pantalon au-dessus des chevilles. L'humidité faisait suinter la nicotine et les vilaines bêtes se laissaient choir. Les cendres remplacent le tabac mais elles sont moins efficaces.
Lorsque le voyageur est abrité sous une case, il doit procéder à une inspection sérieuse de tout son corps. Les néophytes, les négligents ou les mal ficelés comme nous, découvrent alors des grappes de sangsues dodues et sanguinolentes dans les chaussettes et sous le pantalon. Repues elles tombent delles-mêmes. Mais les plaies continuent à saigner car les sangsues sécrètent un liquide qui empêche le sang de se coaguler Ne grattez pas, quelle que soit la démangeaison mais placez sur chaque plaie un tout petit rond de sparadrap, comme si vous répariez un pneu de bicyclette. Si vous manquez de tout, versez un petit cône de cendres sur chaque piqûre et attendez que le caillot tombe de lui-même.
Ne manquez pas de visiter les plis secrets de votre corps et tous les orifices. Les sangsues affectionnent les muqueuses et on peut trouver de ces révoltantes bestioles en des parties du corps où il est difficile de les extraire. Souvenez-vous que la nicotine en vient à bout. Si vous vous contentez d'écraser les sangsues gonflées comme des outres, elles pisseront le sang qui les congestionne mais elles vous contre-attaqueront dans le courant de la nuit lorsque vous dormirez.
Jetez-les au feu.
*
**
Tout en marchant, nous nous défendons sans arrêt contre les avides invertébrés.
L'ombre crépusculaire est déjà sur nous.
Trouverons-nous un gîte où passer la nuit ?
L'incertitude et la lassitude se partagent nos pensées. Il faut marcher pourtant. Je me surprends à faire des gestes d'impatience, à bougonner :"Vade retro satanas !.." et toujours les voix reviennent murmurer à mon oreille des perfides conseils et m'exposer les mille et une raisons qu'un homme las écoute.
Mais ces lâchetés me révoltent.
Je serre les dents. Je ne m'arrêterai pas.
Mes pieds ne sont pas tellement douloureux ! Les sangsues ne tuent pas. Et tant qu'il y a sentier, il y a refuge quelque part.
Marchons.
Il y a sept heures que nous sommes sortis de la nasse de Ban Na Ten. Depuis, nous marchons dans l'eau du torrent rocailleux, dans leau qui tombe du ciel et des arbres, dans leau de cette végétation profuse où les feuilles coupantes et les crocs des ronces sacharnent sur nos jambes nues. Je sens un creux immense et douloureux dans mon estomac; un vide effrayant où sentrechoquent la faim, les meurtrissures des heurts, les brûlures des pieds, les coupures et les piqûres des sangsues et des tiques, la fatigue écrasante, la froidure, la menace d'errer dans cette nuit qui sappesantit sur la forêt aquatique sans autre manifestation humaine que ce sentier fantôme auquel sattache toute notre attention.
Entre deux masses de verdure, ô miracle ! je vois un homme nu qui lance son filet dans la rivière. Je m'arrête. Je crains qu'il ne s'effraie, qu'il ne disparaisse. Je lui souris en le saluant.
Sambay ! Sambay !
L'homme à la peau chocolat se retourne.
Il répond à nos questions.
Dieu soit loué ! Il y a un petit village pas très loin. Une demi-heure après nous découvrons quelques petites cases vides de part et dautre du cours deau. Nous passons sur la rive Ouest. Il y a là un toit qui fume.
Nous entrons.
Cest du dernier misérable. Un homme entre deux âges est accroupi au-dessus dun maigre feu. Quelques hardes sont posées sur un lattis de bambou où le bonhomme doit se coucher. D'un coup d'il circulaire nous embrassons la pauvreté du lieu, mais nos yeux luisent de plaisir.
Un toit et un feu ! Richesses incomparables !
Nous enlevons nos légers vêtements mouillés et nous les suspendons au-dessus du feu et de la fumée. Cest assez gênant de se promener nu comme une pincette dans ce petit réduit où l'on rencontre un autre corps nu au moindre mouvement.
Notre dîner se compose d'un seul épi de maïs pour chacun.
Dès que nos effets sont à peu près secs nous les revêtons. Nous nous couchons tous les trois sur une peau de cerf qui isole le dos de la terre humide mais qui laisse à même le sol nos jambes nues, nos jambes couvertes destafilades, de piqûres où la cendre se mêle au sang caillé. Nos pieds nous font cruellement souffrir. Nous n'avons plus de peau sous la plante et au-dessus des orteils et des muscles pédieux. La chaleur contracte les plaies et le sérum qui les durcit supprime toute élasticité.
La nuit est longue et froide.
10 juillet
Le sentier monte.
Nous avons quitté ce matin le dernier hameau indochinois, une espèce de relais pour contrebandiers et pirates
Vers neuf heures nous atteignons le culminant de la chaîne frontière. Devant nous cest la Chine qui commence. Mes camarades sont devant. Je marrête. Mon esprit prolonge par delà lhorizon visible le regard que jattarde sur cette terre indochinoise où jai laissé mes compagnons de lutte... Je me souviens dun salut semblable adressé trente-deux mois plus tôt du haut d'une montagne à un pays très cher envahi comme celui-ci par un implacable ennemi.
Je ne peux m'empêcher d'être frappé par l'analogie entre ces deux montagnes, celle des Pyrénées et celle-ci qui n'a pas de nom. Même absence de limite concrète; identité entre les deux versants. Ne vais-je pas connaître au Yunnam la même indifférence, la même hostilité que naguère en Espagne ?
Chine ! Pays immense, terre de contradictions, sois-nous favorable.
Nous sommes à nouveau repris par un sentier qui divague au fond dun lit de torrent barré par des roches tourmentées.
Un peu avant midi nous pénétrons dans un village en tous points semblable à ceux que nous avons connus au Laos; la vue des toits rend plus désagréable la pluie qui tombe à flots. Nous pénétrons dans une case dont la paillote fume mais nous n'y trouvons personne. Dans une case voisine une vieille femme nous fait comprendre que les habitants sont partis aux champs. Il est impossible d'obtenir d'autre aide de cette fée Carabosse qui se calfeutre dans sa cage de bambou.
Hughett est fiévreux.
Nous l'allongeons sur un fagot. Nous activons le feu. A force de fureter je découvre trois oeufs que des. poules venaient de pondre. A part cela pas un seul grain de riz ou de maïs, rien, la maison est vide. Nous gobons chacun notre uf et nous repartons.
Le torrent que nous dévalons se jette furieusement sur des blocs déchirés soutenus parfois par de grosses racines et des lianes. Les arbres sont couverts de la mousse des grandes pentes tournées vers le Nord.
Je me demande si beaucoup de Français de France sauraient voir ce sentier. Je pense que nous avons rééduqué en nous ce sens de l'observation et de lorientation que possédaient nos ancêtres de l'âge de pierre..
Au début de l'après-midi, nous remontons le flanc escarpé du troisième défilé que le sentier coupe perpendiculairement. La fatigue burine nos traits, enfonce nos yeux dans les orbites et enfle nos veines sur nos tempes. J'imagine que mon estomac tiendrait dans le creux de ma main comme une vessie de poisson
Pouah ! une odeur de charogne nous prend à la gorge.
J'applique une poignée de feuilles sur ma bouche. Curieux, j'écarte les branchages. J'ai l'horrible vision dun corps humain en pleine décomposition. A côté du visage noir et vert, un képi est posé, un képi de marsouin. J'ai à peine une pensée attendrie pour le camarade vaincu. Pauvre traînard ! De quelle lointaine garnison viens-tu ? Du Tonkin ? De lAnnam ? Tu t'es arrêté là, sur le bord du sentier et la dysenterie, le paludisme, la misère t'ont terrassé. J'ai fait au-dessus de toi un grand signe de croix, puis je suis reparti reprendre ma place entre mes deux camarades. Eux n'ont rien vu.
Hughett a moins de fièvre mais il titube, tombe, se relève. Sa barbe sombre fait plus pâle son visage et plus grands ses yeux cerclés de noir. Morlet parait aujourd'hui mieux résister que nous. Ses pieds sont moins blessés que les miens, pourtant lorsque je me retourne et que je le vois, courbé, la tête penchée et ses longs bras ballant, je me demande jusquoù ira sa carcasse. Ses lèvres murmurent sans arrêt des prières.
Au cours de nos longues marches nous nous étions souvent entretenus de choses de lesprit et de religion. Tout un matin Morlet avait chanté Verlaine. Dautres jours s'étaient écoulés à ressasser la vie des Saints et les problèmes de la foi.
Depuis plusieurs jours nous ne parlons plus en marchant. La plus stricte économie des forces doit être observée. Nous prions. Non pour implorer de Dieu quelque adoucissement mais pour mettre nos souffrances plus près de lui; pour que l'Esprit de Force soit en nous.
Lorsque l'un de nous tombe il tarde à se relever.
On ne sent plus la douleur du choc. Les jambes n'ont plus à supporter le poids du corps ni à se raidir pour rétablir léquilibre, on est mieux. Hughett s'est même laissé choir en arrière, dans la boue, avec un rictus qui était presque un sourire. Il faut le relever J'ai envie de lui parler de son Amérique pour l'encourager mais je m'aperçois que les mots ne sortent plus de ma gorge. Les syllabes s'élaborent difficilement et chaque effort pour parler ressemble à ceux que l'on fait pour se saisir d'un papier brûlé.
Je prends la tête de la petite colonne.
Le torrent sest fait rivière. Les bords en sont marécageux. Cette fois nous revenons sur nos pas. Nous pataugeons, nous tournons, nous grimpons, nous descendons, nous glissons, nous titubons la tête bourdonnante de pensées chaotiques.
Malgré la pluie qui ruisselle une soif ardente nous brûle . Plusieurs fois nous buvons à plat ventre l'eau café-crème de la rivière et les végétaux pourris que le courant entraîne cognent contre nos visages.
Et moi je me dis entre mes Pater et mes Ave que je tiendrai autant qu'il faudra pour arriver jusqu'au prochain village ; et je vais. Mes pieds cruellement écorchés brûlent, brûlent. Je me sens par moment comme un homme privé de raison, poursuivi d'hallucinations. Dans les hachures de la pluie, je lis distinctement certaines pages dun livre que m'avait prêté le Colonel Huard lorsqu'il entraînait le Corps Léger dIntervention sur les côtes de Kabylie : "Voyage terrible qui coûta la vie à Doudart de Lagrée et au jeune attaché d'ambassade de Carné..." ; "..inextricables forêts coupées ça et là de rivières boueuses et de torrents débordés..." Puis c'est Michel de Unanumo qui parle. Je vais, visage au ciel et les yeux battus par la pluie écoutant la voix qui emplit mon crâne, ne sachant si j'invente ou si je me souviens, si l'on me parle et si je réponds vraiment.
Dans nos songes il est facile d'être un martyr. Dans laccomplissement de la tâche quotidienne il est difficile d'être un homme.
Mais, il faut prier.
Prier ? Pourquoi prier ?
Pourquoi ? Pour résister. Périssons en résistant et si le néant nous est réservé, faisons que cela soit une injustice et une contradiction.
Je crois que l'on m'appelle. Je me retourne. Morlet est tombé, face en avant, dans la boue. Hughett s'est assis près de lui. Il a relevé la tête du Français et la laissée reposer sur sa jambe. Morlet agite lentement ses paupières. Ses grosses lèvres articulent trois syllabes:
Coup de pompe !...
Je vois Morlet et je vois l'autre, celui qui pourrit sur le sentier qui monte ; le marsouin vaincu. J'ai peur ; et cette sensation désobligeante me redonne quelque lucidité .
Il faut continuer. Hughett ! Morlet !...
Nous repartons.
Nous connaissons trop la jungle pour ne pas savoir que si nous nous arrêtons nous sommes perdus. Les jambes molles et lourdes, les jarrets coupés, nous allons; tout ce mal que nous font les pieds est amassé dans lestomac, dans le ventre. Nous allons, sur le bord vertigineux de l'invraisemblance, de la folie et de la mort, éperdus et hagards, priant le ciel ainsi que des maudits.
Puis tout chavire.
Jai trop mal aux genoux qui ne sont plus qu'une plaie sanguinolente. J'ai trop mal aux pieds. Je brûle. Je sens mes bras se lever, malgré moi. Un voile rouge, opaque couvre mes yeux et ma voix tonne à mes oreilles;
J'en ai marre ! J'en ai marre !...
Les flammes qui dévorent mes pieds me redonnent ligne par ligne ma lucidité.
Jai vaguement honte de ma faiblesse.
Morlet tout souriant me désigne de la main un village sur un monticule de l'autre rive. Hughett traverse déjà la rivière. Nous suivons. Chaque pas est une souffrance qui s'ajoute aux autres. Le pied qu'il faudra mettre devant l'autre est une hantise qui vient.
L'eau qui pousse, qui soulève, qui déséquilibre, leau qui gèle le ventre, soulage, fait du bien.
Devant la première case deux hommes nous chassent sous la menace du pistolet et du coupe-coupe.
Après une deuxième tentative repoussée avec la même hostilité je me dirige vers une troisième case. Un escalier est là, tentant.
Je monte.
Un lattis de bambous sous un toit où il ne pleut pas ! Je mabats sur ma carabine. Je ferme les yeux. Des femmes crient. Des hommes forcenés envahissent la case en vociférant. Quelque chose de froid pèse sur mon oreille. J'entrouvre un il. Cest un canon de pistolet. Jaccepte la mort avec indifférence. Je ne bougerai pas.
Seigneur que votre volonté saccomplisse... et non la mienne...
*
**
Très tard dans la nuit les inhospitaliers habitants de Ban Noï se calment. Ils ont hésité devant le meurtre inutile. Tous les hommes et les jeunes gens viennent nous voir. Ils jouent nonchalamment avec leurs pistolets qu'ils font tourner au bout dune lanière à pompons de coton multicolores.
Ce sont des Thaïs qui vivent sur la frontière, toujours prêts à transporter leurs pénates de Chine en Indochine ou inversement pour échapper aux impositions. Agriculteurs par nécessité ils ne dédaignent pas le coup de main profond dans les vallées de l'autre côté de la frontière et les caravanes de contrebande qui empruntent les sentiers secrets de ces contrées ont l'obligation de bien se garder.
Notre hôte était heureusement absent lorsque nous sommes arrivés. Il est rentré très tard avec deux pistolets "Mauser" à sa ceinture garnie de cartouches. Quelqu'un avait du le prévenir Quelle sale besogne préparait-il en quelque coupe-gorge ?
Il s'est introduit chez lui tel un félidé. Sa figure mauvaise nous a dévisagés. Ensuite il s'est assis auprès du feu et deux femmes se sont empressées autour de lui. L'homme a mangé silencieusement puis il a fumé pipe sur pipe. Hughett et moi couchés sur le dos dans le coin opposé au gynécée nous tenions nos pieds en l'air, nos pauvres pieds qui enduraient le supplice du brodequin. Un lumignon à la main le Thaï avait promené son oeil soupçonneux sur nos jambes couvertes de sanies, puis ses camarades et lui s'étaient intéressés à nos armes. Je lui ai fait comprendre que nous aurions pu nous défendre avantageusement avec nos carabines semi-automatiques. Pour les convaincre, j'ai tiré en l'air une rafale de trois cartouches ce qui nous a parés dune certaine considération.
Vers minuit notre hôte condescend à nous vendre un bol de riz. Nous en aurions mangé vingt.
La nuit est un long cauchemar.
11 juillet
Il nous est impossible de marcher.
Je vends ma boussole pour quelques bols de riz. Morlet part pour Ban Bo He le gros village des caravanes pour essayer de nous envoyer deux chevaux.
12 juillet
Devant les prétentions exorbitantes des propriétaires de chevaux nous nous mettons en route avec Hughett. Nous avons fabriqué des crosses avec des bambous. La sueur inonde nos visages de l'effort que nous faisons pour ne pas crier de douleur en commençant à marcher. Dès la sortie du village nous craignons le guet-apens. Nous abandonnons une de nos crosses pour tenir nos carabines sous le bras.
Heureusement un couple de Thaïs que nous rencontrons nous annonce la présence de Morlet chez le Chaluong de Ban Bo He. Nous respirons.
Après quatre heures d'efforts nous arrivons au grand village mi-chinois, mi-thaï. Morlet nous accueille chez le notable, un vieux thaï sympathique doublé dans ses fonctions par un groupe de Chinois du Kuomintang. Ceux-ci nous montrent une lettre que l'officier japonais de Boun Taï vient de leur faire tenir. Le samouraï a ainsi libellé sa missive:
"Trois Français nous ont échappé. Ramenez-les nous, sinon lorsque nous viendrons chez vous nous incendierons votre village."
Nous nous demandons sils ne vont pas se soumettre à lultimatum du Nippon. Le jeune chef du Kuomintang a un visage cruel mais la présence d'un officier américain le fait hésiter.
Enfin nous pouvons faire un repas correct.
Deux bolées de riz et quelques menus lambeaux de poulet. Cependant avant que le repas nous soit servi, quoique payé, le chef du comité politique exige de nous une épreuve dadresse au tir sine qua non. Il entend que je coupe dune balle une cigarette plantée debout à dix pas. J'appuie le canon de ma carabine. Je prie. Je vois trouble. Jai confiance en mon arme qui est très précise mais pas en moi. .Au bout du guidon la fine barre blanche tremble. Je suspends ma respiration. Le coup part.
Good ! s'écrie Hughett. Les Chinois rient.
Je ne sentais plus mes pieds crevassés et durcis par le sérum.
13 juillet
La journée se passe en palabres.
Nous donnons nos deux chevalières en or pour prix de nos repas. Les billets de la Banque indochinoise nont plus cours.
Morlet est reparti ce matin pour Muong La où se trouve, dit-on, un capitaine chinois. Nous espérons que cet officier allié nous enverra des chevaux.
14 juillet
Fête Nationale de France. Lendemain de libération. L'enthousiasme doit déferler en vagues de fond. Ici, un Français et un Américain regardent tristement leurs jambes pustuleuses et leurs pieds couverts d'écailles brunes et jaunes
Chaque caravane qui passe nous fait sursauter. Mais non, ce ne sont pas des Japonais mais des Chinois, des déserteurs armés et accoutrés de manière disparate, aux visages ravagés de grosses brutes viles. Il en est qui nous dévisagent haineusement et crachent à côté de nous en grommelant des injures. Leurs animaux de charge sont couverts de plaies purulentes mais nulle compassion n'effleure l'esprit de ces êtres grossiers aux sensibilités atrophiées. Leur animosité est telle que nous aurions tout à craindre si la cupidité s'éveillait dans leurs caboches.
15 juillet
Une vache a mangé cette nuit mes chaussettes de laine. Jabandonne mes jungle-boots on loques. Force nous est de joindre Muong La par le Nord car la route directe est barrée par des rivières débordées.
Nous marchons six heures dans un pays de plaines hautes coupées de torrents. Mon Dieu, quelle marche; Hughett jure à chaque heurt, à chaque glissade. Quant à moi, je ne voudrais pas blasphémer mais je crois qu'une pareille épreuve doit laver de bien de péchés.
Le soir un brave homme à figure de patriarche nous reçoit aimablement dans sa case confortable. Il nous fait partager son frugal dîner. Nous couchons ce soir-là sur un matelas de coton et sur nos corps transis le bon vieillard pose une cotonnade douteuse et déchirée qui nous est aussi précieuse que n'importe quel riche tissu.
16 juillet
Le calvaire continue.
La pluie sacharne et mortifie le paysage. Nous passons des rivières à la nage, nous allons... Le soir nous faisons sécher nos vêtements loqueteux et nous nous couchons sur de vieilles nattes avec une bolée de riz dans nos estomacs. Nous n'avons même plus faim.
Les entailles sapprofondissent pour donner aux pieds le jeu normal que les plaies ont supprimé.
17 juillet
La marche spectrale nous conduit à Muong La, à l'heure où le soleil doit se coucher par delà l'épaisse couche pluvieuse. Morlet est heureux de nous revoir. Il nous conduit au poste chinois. Je n'ai que la force de me diriger sur la natte que Morlet me désigne. Une immense lassitude, une extrême faiblesse, une fièvre ardente mabattent.
18 juillet
. Paludisme.19 juillet
Pour acheter de la quinine j'ai dû vendre ma bonne montre au vingtième de sa valeur
Le capitaine chinois nest autre quun vague sous-inspecteur de milice dont les subordonnés font la contrebande de l'opium.
Avant de devenir le potentat crasseux et le fumeur invétéré qu'il est actuellement, il a dû autrefois exercer le métier lucratif mais dangereux de chef de caravane. Il nous rappelle sans aménité qu'un officier français chef de poste frontière, l'a intercepté jadis, lui a confisqué sa camelote et l'a renvoyé chez lui après lui avoir administré une volée de bois vert dont il garde un souvenir mauvais.
S'il nous reçoit à sa table c'est que Hughett est là.
20 juillet
'Nous avons des pantoufles chinoises .
Nos pieds vont mieux
Parmi les caravaniers qui organisent des expéditions, il en est un qui parle un anglais presque correct. Son chef qui s'intitule "colonel", est un faraud qui na de militaire que sa fière allure et son colt flambant neuf pendillant sur la hanche.. Il s'étonne que nous n'ayons pas été attaqués à cause de nos carabines qui sont les armes rêvées des "soldats" (sic). Il nous conseille de céder nos belles Winchester si nous tenons à la vie. Sans armes et dans l'appareil simple qui est le nôtre nous pouvons d'après lui avoir la chance de vieillir à condition de ne pas tomber sur des déserteurs de l'armée régulière, ce qui tend à prouver le dicton chinois: "Si tu veux un bon soldat prends un brigand; si tu veux un bon brigand prends un bon soldat."
Hughett négocie nos carabines contre trois petits chevaux. Nous partirons demain pour I. Hou par les sentiers de montagne puisque la piste de plaine est sous les eaux.
21 juillet
Hughett a failli être entraîné dans un ravin par son cheval. Il préfère user ses pantoufles chinoises. Morlet ne peut monter le sien qui a un trou énorme entre les côtes. Mon cheval m'a porté deux fois une demi-heure, puis, il s'est couché pour mourir. Cela fait que nous sommes cinq à marcher sous la pluie.
23 juillet
Mes pieds se durcissent.
J'ai craint de ne pouvoir marcher pieds nus sur les sentiers de montagne mais l'homme est vraiment un animal robuste. J'ai un nouvel accès de paludisme. Il nous oblige à un arrêt de quelques heures. Il me faut un gros effort de volonté pour repartir.
Au crépuscule nous arrivons sous la pluie battante dans un village méo. Les gens font mille difficultés pour nous admettre dans leur bauge. 0n nous vend un bol de riz. Nous couchons à même le sol, dans nos vêtements mouillés sur la terre humide et souillée des crachats des hommes et des excréments des animaux.
25 juillet
Nous traversons des rivières qui coulent sur un sol d'ardoise. Les eaux sont d'une pureté de cristal. Comme je suis le plus petit, mes deux compagnons me prennent par la main et nous nous engageons prudemment dans le lit, sur une même ligne, face à l'amont. Les pentes sont telles que le courant entraîne dès que l'eau arrive à hauteur du ventre. Souvent je flotte dans les remous retenu par les mains de mes deux camarades qui noffrent que leurs jambes à la violence du courant. Quelquefois, eux-mêmes sont entraînés et nous partons comme des pailles, nageant de toutes nos forces pour atteindre la rive opposée. Cette gymnastique se répète jusqu'à dix fois par jour.
Les deux chevaux disparaissent; pendant des heures puis ils retrouvent le sentier et ils trottinent pour nous rejoindre. Ce sont de vieux briscards rompus au métier de caravanier.
Nous couchons ce soir dans un village de montagne chez des hommes dont il ne m'est pas possible de préciser la race. Ce sont peut-être des Khas... certainement des gens très sales.
27 juillet
Pour la centième fois Morlet répète :
Quel pays !
Nous cheminons avec une théorie de contrebandiers armés comme un groupe de guérilla. Un soleil anormal avive l'ocre rouge du sentier qui serpente sur le flanc boisé de la montagne. Aux arbres succèdent des touffes de bambous frangées de lumière qui ressemblent à des explosions de bombes qui se seraient figées.
Il y a bien, longtemps que nous n'avons pas eu si chaud. Le monde végétal mortifié par l'atmosphère lourde somnole et les animaux ont l'encolure si basse que le souffle de leurs naseaux trouble les flaques d'eaux qui stagnent sur le sentier.
Puis de sombres nuages ronds roulent et mettent dans le ciel bleu leurs vives oppositions.
La caravane s'arrête.
Les contrebandiers à figure de bandits groupent leurs chevaux sous de gros arbres, les y attachent et s'accroupissent. Quelques-uns nous montrent le ciel. Je m'étonne que de tels hommes aient peur d'un orage. Nous nous concertons, mes camarades et moi, tout prêts à continuer, quand un bruit étrange, sourd et puissant se fait entendre. Nous sommes habitues à cette galopade de la pluie sur la forêt mais cette fois c'est plus sérieux. Nous avons l'impression d'être sous un pont métallique à l'arrivée d'un train. Instinctivement nous cherchons le refuge d'un tronc géant. La rumeur grandit. Il semble que la terre entière s'écroule de proche en proche.
C'est un sacré coup de vent, crie Morlet.
Déjà Hughett entamait une histoire de typhon :
One day in Bataan...
Mais sa voix est couverte par un formidable grondement. Les branches s'agitent furieusement. Les arbres se courbent et craquent de toutes leurs membrures. Des bouquets de feuilles senvolent et filent parmi des vols éperdus de perruches.
Le vent démoniaque hurle et pèse comme un torrent sur la forêt. Des arbres s'abattent, d'autres se déchirent. Le sol tremble des chocs répétés. Tout plie, casse, se brise, s'envole dans les clameurs et les sifflements rageurs. L'homme n'est vraiment quun roseau tremblant.
En quelques minutes le sentier disparaît sous un amoncellement] de troncs couchés et de branches déchirées. L'arbre qui nous a protégés a tenu. Maintenant la pluie s'en mêle et peu à peu l'ouragan s'apaise. Des torrents de pluie sabattent sur les fouillis inextricables de végétation violentée.
En bas de la pente la rivière débordée n'est plus en rapport avec nos capacités de franchissement. Nous retournons sur nos pas et passons la nuit sur d'étroites planches, dans des cases perdues en un bourbier profond.
28 juillet
Il faut pourtant passer cette sacrée rivière.
Nous avons hâte d'arriver à I. Hou où nous pensons être attendus. Dès neuf heures, profitant dune trêve que la pluie daigne nous accorder depuis la première heure du jour, nous nous dirigeons résolument vers le gué.
La masse musculeuse emplit le lit. A peine si les berges apparaissent. Morlet s'y assied et prend sa tête entre ses mains. Hughett murmure : impossible !
Jusquaux bandits qui secouent la tête négativement. Jenrage. Cest bête à pleurer toute cette eau jaune sale dont les mugissements semblent nous jeter un défi narquois.
La colère me prend. Je ne sens plus le poids des misères endurées.
On va bien voir !
Je me déshabille en un tournemain. Je roule short et tricot en un paquet que je fixe sur ma nuque avec ma ceinture et... Vlan ! dans les bouillons.
Tout de ,suite je me sens déporté par le courant qui pousse de ma droite vers ma gauche. En quelques brasses je suis à mi-chemin. Là, le flot est hérissé comme un dos de loup en colère. Je me rends compte que jaborde le retroussis provoqué par un torrent de la rive d'en face.
J'attaque de biais. My voilà.
Pauvres gens ! Je me sens emporté dans les tourbillons, roulé, giflé. Tout effort pour gagner l'autre rive est risible. Je me contente de flotter entraîné vers l'aval par une force invincible.
Morlet me dira plus tard:
Lorsque je vous ai vu disparaître, happé par le courant, j'ai fait un signe de croix.
Je ne nage plus; je glisse, je tombe de cascade en cascade dans les fracas étourdissants des chutes. J'ai la hantise du roc tranchant qui mouvrira le ventre, aussi ma main gauche est tendue sous moi ainsi qu'une béquille.
Les rives se resserrent.
Le rapide approche et gronde.
Un instant je crois passer au-dessus d'un écueil. Non ! cest un gros tronc d'arbre noyé. Mes mains devinent une branche maîtresse. Dun coup de reins je fais un à droite. Mes pieds, un court instant, mordent sur la surface rugueuse. Alors de toutes mes forces je bondis au-dessus des flots mauvais; je m'arrache à linfluence du courant. Je nage éperdument dans une eau moins tourmentée. J'accroche de justesse une arête rocheuse ; je me hisse. Un rétablissement. Je me sens terriblement lourd. Je me couche sur le dos, les bras en croix, mes pieds dans le courant et tout le ciel devient comme une eau jaunâtre .et furieuse et trouble, pendant que les vacarmes se fondent et que des cloches sonnent un glas étrange qui se meurt dans le creux ouaté d'un silence absolu.
Le froid m'éveille.
Je me dresse, titubant et ivre. Je remonte la rive. Jai parcouru plus de trois cent mètres pour franchir une rivière qui en a tout au plus quarante. A hauteur de mes compagnons, jindique le danger du confluent. Il faut traverser plus en amont. Hughett d'abord puis Morlet passent à la nage.
Vers midi la piste s'élargit. brusquement I. Hou apparaît à nos pieds. Une plaine de toits recourbés au-dessus de laquelle flotte une lente sonnerie de clairon.
29 juillet
Le gouverneur chinois nous reçoit.
C'est un vieux magot de porcelaine. Deux officiers chinois radios qui annoncent l'anglais interprètent notre odyssée. Ici le prestige de l'Amérique est grand. Grâce à Hughett nous sommes bien reçus. Mais il me faut échanger mes souverains pour une poignée de dollars argent.
8 août
Nos deux officiers radios chez lesquels nous logeons ne sont pas capables de passer un télégramme à Kumming. Adieu le parachutage demandé. Nous continuerons notre route pieds nus dès qu'une éclaircie le permettra.
Depuis notre arrivée, il pleut. Il pleut sans une hésitation, obstinément. Il faut attendre que les rivières reviennent dans leurs lits pour reprendre la piste.
Nous apprenons la reddition du Japon ! Aucun de nous nest satisfait de cette nouvelle. Hughett et Morlet ne mèneront plus leurs avions de chasse à la revanche. Quant à moi, je dis adieu aux opérations fructueuses que nous avions si bien préparées pour le jour de la reprise des opérations. Adieu les raids sur les dépôts et les grands baraquements où des centaines de Japonais dormaient, confiants. Nos reconnaissances, la minutieuse préparation des raids, nos cellules de renseignement, rien n'a plus aucune valeur. Nous allions être reçus en Chine par "ceux qui partirent d'Indochine", reçus à Calcutta par "ceux qui ne partiraient plus" sans pouvoir revenir vers "ceux qui restèrent" et qui vont être à l'honneur après avoir été si longtemps à la peine.
Nous avons pensé rebrousser chemin, nous confier à la Nam Ou, jusquà Luang Prabang, mais le colonel chinois ne veut pas nous restituer la moindre de ces armes qui rouillent par centaines dans une grande pièce où les ont déposées les unités françaises désarmées par nos "alliés".
La petite ville et le bataillon qui y tient garnison organisent la cérémonie de la victoire. Le plus jeune des deux officiers radios a peint un énorme panneau sur lequel figurent les drapeaux des alliés; inclinés à droite les drapeaux chinois et américain ; inclinés à gauche les drapeaux russe et anglais. J'interpelle le Jeune chinois:
Passez-moi les pinceaux !
Pourquoi ?
Pour réparer un oubli.
Au milieu des drapeaux des "Quatre Grands", au-dessus, je peins un énorme drapeau bleu, blanc, rouge, qui déroule majestueusement ses plis au-dessus des quatre autres.
C'est sur ce fond de couleurs que de l'estrade, les harangues pleuvent sur le bataillon chinois rassemblé et entouré par la population du bourg. Après le gouverneur, le colonel commandant d'Armes et le chef du Kuomintang le Capitaine U.S.A. Hughett adresse son discours.
Je suis ensuite invité à la tribune.
Je m'y rends d'un pas ferme, le torse moulé dans une veste de soldat chinois sur laquelle j'ai fixé des galons de capitaine que j'ai découpés dans une feuille de cuivre. Le capitaine radio traduit. Jexprime ma satisfaction de la victoire commune, j'adresse des louanges à l'armée chinoise et souhaite que les rapports entre lIndochine française et la Chine demeurent plus que jamais excellents.
Nous sommes invités par les principaux notables de la ville. Tout est parfait. Cuisine chinoise, alcools, tabac local, laïus...
Mais léclaircie tarde à venir.
Nous nous morfondons.
Il y a longtemps que les visites aux écoles tapissées de tableaux et la vue des monuments chinois ne nous intéressent plus. Je suis saturé de ses peintures brumeuses et tourmentées. Je sens une crispation de tout mon être à me retrouver tous les jours en face de leurs dieux aux formes effrayantes et grotesques dargile ou de bois peint. Tous leurs dragons avec leurs yeux exorbités soulignés par des élytres bleu-électrique me poursuivent de leurs grimaces et de leurs contorsions.
Pour passer le temps je rimaille cette symphonie grise:
J'ai compris tous les tons fanés de leurs estampes,
Limprécis des tableaux nés des pinceaux chinois,
Cette lune blafarde au-dessus d'un vieux toit
Dont larête se tord et dans la brume rampe.
J'ai compris ces guerriers au milieu de ces hampes,
Ces paysans nus, fuligineux et froids,
Ces lavis amoureux des choses d'autrefois
Et tous ces clairs-obscurs falots de vieille lampe.
Cloué par la mousson en ce bourg yunnanais
Où le drap gris du ciel pèse sur les masures
J'ai compris sous la pluie un art qui se torture
Et sens le spleen étrange en lequel il se plaît,
Tandis que jour et nuit, des tuiles sur les dalles,
L'eau chante en s'égouttant la gamme des labiales.
15 août
Enfin nous partons pour Tse Mao, avec une escorte dun officier et quatre soldats chinois. Le colonel de I. Hou entend nous protéger des pirates qui mettent le pays en coupe réglée.
Nos pustules et nos abcès sont à peu près guéris. Nos pieds sont "d'attaque". Nous avons fait l'emplette d'une paire de pantoufles chinoises que nous chaussons pour pénétrer dans les villages.
Partout dans la campagne, la pluie torrentielle a provoqué des affaissements et des glissements de terrains impressionnants. Nous vivons une année évidemment exceptionnelle.
24 août
L'officier chinois ne fait rien pour nous procurer la moindre planche ou la plus petite natte lorsque nous faisons halte pour passer la nuit. Les soldats qui nous accompagnent sont de plus en plus arrogants. Ce sont eux qui raflent tout ce qui leur paraît ajouter à leur confort. Nos rapports avec ces goujats sont très tendus. Le chef d'escorte ne se préoccupe que de son alcool et de son opium quotidiens.
La moindre pluie est un prétexte pour retarder le départ et nous nous sentons tous les jours un peu plus prisonniers. Notre argent tire à sa fin.
Le ciel bourdonne de bruits de moteurs et mes camarades pilotes regardent avec des yeux plein d'envie les avions qui nous survolent. Hughett pense que les troupes américaines quittent la Chine. Si nous arrivons à Tse Mao après leur départ nous devrons continuer à pied jusqu'à Kumming. Aussi, malgré la présence de bandes de pirates nous décidons avec Hughett de fausser compagnie à nos gardiens.
Morlet préfère s'abstenir et attendre
26 août
Nous avons accompli avant-hier et hier deux étapes de dix à douze heures. Aujourd'hui nous partons d'un village que les Chinois situent à trois journées de marche de Tse Mao. Aucune rivière ne nous arrête. Nous franchissons tout avec détermination.
Nous avons passé la nuit sur une planche de porcherie, dos à dos. Dès les premières lueurs de l'aube nous avons repris notre course. Nos pieds nus sont armés d'un cal que rien ne rebute. La pluie continue son action diluvienne.
La piste marâtre est déserte.
A plusieurs reprises nous nous sommes enfoncés dans des bourbiers qui ont failli nous absorber.
Vers midi, après huit heures de marche rapide, nous prenons une collation. En échange de nos serviettes que nous avions achetées à I. Hou, nous obtenons deux bols de riz et une tasse de miel.
Nous repartons.
Vers 16 heures les villages se font de plus en plus nombreux. Nous sommes dans la banlieue de Tse Mao. Nous trottinons aux descentes. Hughett allonge ses longues jambes, tandis que je marche à un cadence accélérée.
Depuis trois jours nous nous livrons à un véritable match. Jusqu'ici lAméricain, m'a toujours précédé sauf aux. passages des rivières, mais cet après-midi je dispose de mon compagnon.
Enfin à l'horizon les temples de la ville se découpent sur le couchant.
Tse Mao ! Le but de notre long voyage.
A nouveau nos pieds saignent. De gros furoncles bourgeonnent sur nos jambes et sur nos bras, mais Tse Mao est là. Nous pénétrons sur les gros pavés de la ville.
Un officier chinois vient à nous. ¡l parle l'anglais.
Nous apprenons que laérodrome américain est à deux kilomètres et que la Mission Militaire Française est au bout de la ville. Nous nous séparons, Hughett et moi.
Je rencontre deux commandants français. Ils croient assez difficilement quils ont devant eux un capitaine français. Le cauchemar est fini
28 août
Je revois Hughett pour la dernière fois à laérodrome U.S.A. Mon camarade est très heureux. Un Lysander vient le chercher. Il espère être aux États-Unis dans trois jours. Le Capitaine Hughett est nommé lieutenant-colonel.
1er septembre
Morlet m'a rejoint.
Un Dakota nous emmène à Kumming où nous sommes habillés correctement.
5 septembre
Jarrive à Calcutta.
DEUXIEME MISSION
AU LAOS
La naissance de "K 2"
A mon arrivée à Calcutta tout était changé. Plus dinstruction à la guerre de jungle pour les groupes dofficiers venant de France.
Dautre part, je ne songeais plus à me faire parachuter sur mon ancien détachement. Après la reddition Japonaise mes trois groupes de guérilla avaient éclaté. Heymonet régnait à Dien Bien Phu. Petit et Guilliod occupaient Sam Neua et se préparaient à descendre sur le Delta. Le Commandant Mutin marchait sur Hanoï avec une équipe prélevée sur les trois groupes. Le Capitaine Bilchelot organisait Xieng Khouang avec quelques-uns de mes excellents éléments.
Il ne pouvait être question daller ennuyer lun ou lautre de mes lieutenants au nom de mon ancienneté.
On me proposa Luang Prabang, Vientiane !
Je préférais men aller seul sur Dalat doù lon ne savait rien, pensant que les Bénédictins my faciliteraient un bon travail de renseignement.
Tout allait bien et jattendais un hydravion qui devait me transporter de Madras à Rangoon où un Dakota allant à Saïgon maurait vomi avec mon "parapluie" quelque part sur le massif du Lang Biang.
Un jour, ladjoint du grand patron me convoque.
On moffre une mission au Laos :
Vous êtes le seul à connaître le Laos, la guérilla, les choses de là-bas. Il y aura de laction; beaucoup daction... Une mission très importante. Un beau commandement. Vous nous feriez un gros plaisir de renoncer à Dalat. Dailleurs Dalat sera très difficile. Ça nintéresse pas pour le moment et vous risquez fort de vous y faire reconnaître par lun de vos anciens clients de la Cour Martiale de Saïgon. Ils ne se demanderont pas si le rôle de magistrat qui vous avait été imposé vous donnait des nausées et nous ny gagnerons rien, ni vous ni nous. Réfléchissez. Vous nous donnerez votre réponse demain... Hein ?...
Le lendemain javais choisi le Laos.
*
**
La nouvelle mission sappelle "K2".
Puis des officiers supérieurs se mirent sur les rangs... Ce qui me retint dans "K2" fut une question de sentiment. Le Commandant G. ne mappelait que "Conseiller de la mission", le parrain. Raincourt et Comte étaient de charmants camarades. Et puis, cinq jeunes lieutenants et deux sous-officiers qui ne me connaissaient que par les échos de ma première mission étaient venus me demander daccepter dêtre leur chef déquipe. Ce geste mavait touché et les sept bonhommes mavaient plu. Laîné avait 26 ans.
La situation au Moyen Laos
En octobre 1945 le Moyen et le Bas-Laos pensaient toujours français grâce à une poignée de lieutenants épris de leur tâche déducateurs qui avaient su se faire aimer de leurs hommes et des populations laotiennes.
Les Japonais les avaient cherchés en vain.
Les villages les avaient gardés; ils les avaient fait passer de lun à lautre et les Nippons navaient jamais pu en venir à bout.
Dès après le 9 mars, Calcutta avait envoyé une petite équipe commandée par un chef de valeur, un chef jeune, intelligent et dune volonté indomptable : le Chef de Bataillon L..., ancien méhariste, parachutiste et agent secret.
L... avait pris en main les hommes et les choses de ce pays. Le prince Boun Noum, héritier de la famille royale du Bassac, avait reconnu en lui lun de ces hommes providentiels qui prennent naturellement la barre lorsque la navigation passe les rapides et les tourbillons.
Les Japonais avaient capitulé, mais ils aidaient de leur matériel, de leurs conseils et de leurs instructeurs les Annamites qui, bons élèves, rêvaient dhégémonie en Indochine et sinfiltraient dans les riches provinces laotiennes de la large plaine du Mékong.
Le Laos proclamant sa confiance en la France protectrice avait besoin de nous.
Au Sud du I6e parallèle les Anglais demeuraient nos excellents amis, mais les Chinois, au Nord de cette latitude, se conduisaient selon leur habitude. Ils descendaient de Vientiane, le long du Mékong ainsi quune invasion de sauterelles.
"Ils mangent tout notre riz" disaient les Laotiens.
En effet, larmée du Yunnam réquisitionnait avec le pouvoir discrétionnaire des vainqueurs, des quantités de riz exorbitantes. Leurs chefs amenaient leurs familles commerçantes avec eux, et les "oncles" qui se bousculaient derrière les étendards chinois, sabattaient çà et là, passaient en Thaïlande, sincrustaient et rongeaient.
Thakhek et Savannakhet nétaient pas encore occupés par les Chinois. Le Viet Minh, maître des centres et des communications, y faisait la loi.
Les forces dont disposait le Commandant Legrand étaient nombreuses certes, puisque la population lui permettait un recrutement illimité mais elles manquaient de tout ce qui fait une troupe. Elles savéraient incapables dentreprendre des choses sérieuses. Elles constituaient plutôt des symboles que des forces réelles.
A Calcutta on racla les fonds de tiroirs.
Il sagissait darrêter linfiltration annamite au Laos, dy implanter ladministration laotienne, de prouver aux Chinois que le Laotien, nous avait conservé sa confiance et que nous pouvions nous passer de nos alliés du Nord.
Il sagissait darriver avant les Chinois, tout au moins de nous cramponner au Laos, jusquà larrivée du général Leclerc.
Léquipe
Le Lieutenant Hinger a deux galons dargent. Cest un F.F.I. venu de la cavalerie. Belle croix de guerre, 26 ans. Athlète complet au visage coloré de bourguignon. Des yeux bleus très francs, très vifs; il émane de lui une impression de confiance; cest le second de léquipe.
Ménard porte une ficelle dorée gagnée dans les services spéciaux. Il est Breton et capitaine de marine marchande. 24 ans. Très brun et des yeux bleus très doux. Lhomme des passerelles aux enjambées puissantes. Calme. Très croyant.
Chalvet a gagné son galon de sous-lieutenant après la campagne de Tunisie en se faisant parachuter sur un maquis français. Encore un brun aux yeux clairs. Bel athlète fin et musclé. Grand. Huguenot inquiet et rêveur. Adversaire spirituel et ami de Ménard avec lequel les nuits passaient en discussions paisibles.
Le Nicardour qui promène à deux mètres du sol le galon dor de son képi de sous-lieutenant a 21 ans. Cest encore un breton promis aux cabotages que la Résistance avait sur nommé "la locomotive" tant il poussait son vélo dans le cadre duquel passaient les ordres et des plans secrets.
Très fier de sa laille, de sa jeunesse, de ses succès féminins et si simple, si sympathique avec et malgré son léger bégaiement et ses fanfaronnades. Les Anglais lavaient appelé "Big one". Ce surnom lui était resté.
Angevin est aspirant dactive depuis trois ans.
Taille moyenne. Fine musculature. Très fier dêtre passé par les cours de guérilla de lEstern Warfare School, il porte crânement tarabiscoté, le feutre à tête de gaur. Un peu hâbleur un peu bohème et joueur de poker.
Visage mince et menton en galoche. Le geste ample, les yeux rieurs de la jeunesse honnête qui ose et plastronne. A toujours faim.
Berblinger est sergent-chef colonial.
A passé deux ans aux Indes et en Australie en des stages divers. Sportif aux formes massives portant une tête ronde trouée de petits yeux assez mobiles. Toujours aux prises avec linstinct de reproduction. Ne quitte jamais son chapeau de gaur et ses deux poignards. Réactions lentes. Lair ébahi qui cherche à comprendre, finit en sourire quand il a trouvé. Est surnommé "Mammouth"
Fève est sergent-chef radio.
Excellent opérateur. Fragile. Système nerveux instable. Dun dévouement absolu au chef quil aime. Maudissant les mauvais trafiquants; perdant, dans les mauvaises liaisons, le manger et le boire
Telle était léquipe qui mavait élu comme chef et qui vivait autour de moi, dans la case que je choisissais ou faisais construire.
Jemployais les temps morts à les instruire des choses de la jungle, à les conseiller, à les obliger à se connaître. Et tous ces jeunes gens couverts de médailles, de croix et dinsignes où trônaient des ailes dor sous un parachute dargent portant écu à croix de Lorraine, étaient fiers comme cadets de Gascogne.
Nous vivions demi-nus, au grand soleil qui bronze lépiderme. Le soir, autour dun grand feu, cette bande affamée absorbait une quantité effrayante de riz, de morceaux de poulet ou de porc pendant que les conversations sanimaient, que les régimes de bananes fondaient, que les grands rires francs éclaboussaient le calme des nuits dautomne.
Quelques gouttes de "choum" nétaient peut-être pas sans porter quelque responsabilité de ces exubérances.
Ils sen rapportaient souvent à moi pour trancher leur différend. Jétais pour eux plus quun frère aîné, autre chose quun père. Ils étaient délicats. Javais toujours la meilleure place, le meilleur morceau de viande. Personne ne se servait avant moi.
Un feu plus chaud que les flammes que nous regardions monter nous unissaient.
Ce feu était fait damitié et de confiance.
Les embuscades du P. K. N° 10
Le Commandant 0..., un jour, me fit appeler.
Je venais dassister, dans la case où jhabitais, à lagonie dun bébé laotien que javais essayé de sauver de la dysenterie. Jétais arrivé trop tard. La jeune mère désespérée écrasait en pleurant son sein gonflé de lait sur la bouche du petit cadavre.
Quand japerçus le Commandant, il avait le visage sombre et les traits tirés. Je ne pus mempêcher de rapprocher son aspect de ceux des indigènes de ma case, quoique ses préoccupations fussent dun autre ordre.
Après un mot préliminaire, il me dit :
Voilà ! Serres. Les Khéos se promènent sous notre nez sur la R.C.N°9 dans de bonnes voitures volées à des Français. Hier de nombreux camions pleins de Viet Minhs sont sortis de Savannakhet. Il faut stopper ça. Dautre part, il faut montrer aux Chinois que nous sommes nombreux et forts; cela aidera les négociations. Allez passer quarante-huit heures sur la route et ramenez-moi quelques voitures... des camions !... Arrangez ça. Partez au plus tôt. Dites-moi ce que vous pouvez faire avant de partir.
Je revins dans ma case. Je réfléchis quelques instants, une carte sur les genoux puis, je rassemblai mes gars. Jexpliquai le coup, donnai quelques instructions, puis allai faire au commandant un bref exposé de mes projets.
... Nous partirons demain avant laube.
*
**
Nous quittons le village vers 5 heures.
Il fait nuit.
Les Européens ont chaussé leurs chaussures à semelles de caoutchouc. Les dix chasseurs sont pieds nus.
Le groupe est rendu à 9 heures à 300 mètres du carrefour du PK N° 10. Il sarrête et dégage la piste. Il a été éclairé par quelques chasseurs en civil portant leur fusil dans un fagot de bambou.
Aucun renseignement sur les rebelles.
Avec léquipe légère A, je me rends au carrefour. Un coup dil. Tiens ! une voiture légère est arrêtée à 100 mètres vers lOuest. Des gens habillés de blanc saffairent autour. Des Annamites sans doute.
Vite ! un signal alerte le groupe. Au pas de course Hinger le ramène.
Jexplique :
Nous sautons sur la voiture. Big one et Berblinger à gauche. Angevin et moi à droite. Tous sur les bas-côtés. Hinger prêt à prendre la route denfilade avec Le Bren; Ménard en protection face à lEst, Chalvet en protection face au Sud.
Armes à la sûreté; chargées; nous débouchons au sprint !...
Prêts ?... En avant !...
Nous bondissons...
Allons bon ! Les hommes, là-bas, ont poussé la voiture en panne. Ils sont à 300 mètres. Nous courons, les yeux fixés sur la voiture, nous attendant à recevoir quelques rafales, prêts à plonger dans la broussaille pour démasquer notre F.M.
Mais le seul bruit que nous entendons est celui de notre sang qui nous martèle les oreilles.
Ce train denfer me coupe le souffle.
Je perds quelques mètres sur mes jeunes camarades. Nous sommes à trente pas quand lalerte est donnée mais je ne laisse pas le gibier se volatiliser.
A genoux ! Mains en lair !
Mes gars braquent stens et carabines sur le groupe qui sest agenouillé sur la route, mains levées. Ils sont huit. Angevin a le bout de sa carabine à un mètre du front dun... Zut ! un officier chinois... un colonel ! Puis dun bref coup dil je remarque trois autres officiers.
Dun revers de main jécarte larme dAngevin, prends lofficier chinois sous un bras et le relève.
French ? interroge le colonel.
Yes ! French and your friends.
Le colonel cherche dans ses poches. Je le surveille étroitement mais il me tend son portefeuille bourré de dollars et de piastres.
Je souris à ce trait bien asiasiatique. Un regard sur sa carte didentité et je lui redonne son bien, puis je me présente.
Berblinger pendant ce temps botte les fesses aux deux chauffeurs annamites qui fourragent à lintérieur de la voiture. Ostensiblement je fais mettre les armes à la bretelle mais je fais passer un mot de prudence doreille en oreille.
Le colonel et ses officiers, mentourent me prennent les mains et me les secouent frénétiquement. Je maperçois alors quils tremblent, quils tremblent de tous leurs membres, que leurs pantalons sont vivifiés par une vibration intense.
Pige les genoux du colon - remarque Big One - ils font bravo !...
Les deux autres rient.
Berblinger avait son grand feutre en arrière, ses deux poignards aux côtés. Ses flancs de pachyderme velu ruisselaient de transpiration. Angevin avec sa barbe rougeâtre et son grand foulard en soie de parachute jaune serré autour de la tête avait un air de flibustier que ne risquait pas datténuer son éternel colt pendillant sur la hanche; Big One avec sa taille énorme et son chapelet de grenades à la ceinture navait rien dune douce créature. Quant à moi, torse nu comme tout le monde et chapeau en bataille, avec mes mèches plates et collées sur le front et ma barbe de trois semaines, javais plutôt lair dun détrousseur que dun officier.
Les pièces didentité produites, je mexcuse et propose au Chinois de les dépanner.
Le colonel dont les yeux inquiets vont de lun à lautre de mes hommes en une profonde révérence, ânonne platement dans son anglais tremblotant :
Vraiment, vous ne nous tuez pas ?...
Mais on ne tue pas ses amis, colonel, nous sommes venus pour mettre à la raison, les Annamites qui maltraitent les bons Laotiens.
Il va, il vient, ivre, hors de lui. cherchant ce quil pourrait nous offrir puisquil possède encore tous ses biens et quil est vivant, paradoxalement vivant.
Alors, avisant des noix de coco dans sa voiture, il nous en charge les bras, il nous les donne toutes, toutes; il fait si chaud, nest-ce pas ?
Nous rions. Lui cherche, tapote ses poches, puis :
Oh ! désolé; cigarettes ?... nous acceptons.
Bon voyage, colonel !
Bonne chance ! bonne chance ! au revoir.
Dieu ! Quelle amitié ! Quels shake-hands !
Nous revenons les bras chargés de présents.
Dites donc les gars, rien à signaler dans la bagnole ?
Non, répond Angevin, jai tout fouillé, pas une arme.
Alors ne nous retournons pas.
Nous rions comme des fous.
Quand chacun eut raconté aux camarades les détails savoureux du coup, le dispositif du filtre fut aménagé.
Au tournant Est, à 150 mètres, Ménard et son équipe.
Au dos dâne 300 mètres Ouest, Angevin, Berblinger et leur équipe.
Au carrefour. Hinger à langle sud-ouest, Big One au Nord.
Un cheval de frise fait dun kapokier aux branches horizontales posé au Nord du carrefour sur le bord de la route, devait être mis en travers par Big One qui, la chose faite, rejoindrait Hinger. La fermeture de la route était commandée par les postes Est et Ouest qui, après sêtre assurés que les véhicules nétaient pas chinois, plaçaient eux aussi un tronc darbre en travers de la route après le passage du véhicule. Ainsi léquipe de contrôle du centre pouvait travailler sans craindre larrivée inopinée et malencontreuse dun trouble fête.
Des postes Est et Ouest un sentier de repli avait été aménagé à travers la brousse jusquau point de rendez-vous fixé à 200 mètres au Sud du carrefour, sur la piste.
Vers onze heures, une familiale Peugeot est prise dans la souricière. Ménard lavait signalée en plaçant son tronc darbre derrière elle.
La voiture roule assez rapidement. Deux ou trois individus sont sur le toit.
Big One, avec sa force prodigieuse, place le cheval de frise en travers de la route. Dun bond il rejoint Hinger dans le "gna falan".
Mais la Peugeot fait une embardée, bouscule une extrémité de la lourde barrière et met les gaz.
Alors Big One se lève, sa mitraillette sous ]e bras et tire par petites rafales sur le pneu arrière-gauche qui explose. La voiture freine et sarrête à 5O mètres de nous tandis que les occupants du toit plongent dans la brousse comme des grenouilles.
Angevin à lOuest, qui a vu le coup, fait placer son barrage et court au-devant de la voiture. Il tire quelques cartouches sur les occupants de la Peugeot qui cherchent à senfuir. En un tournemain tout ce monde est rassemblé sous le nez de nos armes, et nos chasseurs avec de la corde de parachute dont nous sommes toujours abondamment pourvus, ligotent les trop pressés voyageurs.
La voiture qui a son, pneu arrière-gauche en lambeau et les neuf occupants, sont amenés sur la piste au Sud du carrefour où linterrogatoire et la fouille des bagages commencent.
Chaque individu interrogé présente ses pièces didentité pendant que les bagages quil désigne comme étant les siens sont ouverts et examinés.
Hélas ! à part les deux chauffeurs annamites, les sept autres sont des marchands chinois. Ils ont des passeports rédigés en chinois, en siamois et en anglais. Ils vont en Thaïlande. Leurs bagages sont remplis de camelote; du tabac surtout et des liasses de dollars chinois.
Hinger qui est gros fumeur louche sur les cigarettes dont nous sommes privés, mais jai prescrit quil ne serait effectué aucun prélèvement, si minime soit-il.
Le contrôle fini, jinvite les Chinois à reprendre la route. Tout en changeant le pneu malmené, les chauffeurs annamites se décident à parler le Français. Ils réalisent difficilement quils auront la vie sauve. En les attachant, mes chasseurs leur montraient le tranchant de leur coutelas. Je les prends à part et leur dis :
Dites à vos compatriotes dAnnam que les Français ne maltraitent pas les Annamites.
Tout ce monde se confond en remerciements, se plie en révérences, offre des cigarettes. Mes lascars ont vers moi des regards attendrissants.
Je souris et me retire.
*
**
Vers I4 heures, cest une splendide voiture américaine que nous arrêtons. Cette fois je crois que la gaffe nest pas loin. Clients huppés. Cest un général chinois et du personnel diplomatique. Près du chauffeur un interprète engage conversation en français.
Jai revêtu un battle-dress avec galons et insignes. Je me présente :
Capitaine Serres du 7e Bataillon Parachutiste. Voulez-vous dire au général quun commandant français se présentera demain, à 16 heures, sans escorte, aux portes Sud de Savannakhet, porteur dun mémorandum pour le gouverneur chinois de cette ville.
Mon colonel me prie de vous demander dassurer la protection de cet officier supérieur contre lhostilité des Annamites.
Je fais écarter le cheval de frise puis je salue avec un air solennel qui dissimule péniblement lenvie de rire quil minspire.
Quest-ce que cette histoire de 7e Bataillon ? demande Hinger.
Ça fait plus riche, répond Big One.
Je donne le signal de repli.
Mes gens ne comprennent pas. Je mexplique : Le bluff na quun temps.
Peut-être avons-nous facilité la tâche du commandant F... qui parlote avec les Chinois à Savannakhet. Mais nous sommes trop près de ce centre et il nest pas possible de changer notre emplacement dembuscade dans ce pays à végétation imperméable. Par ailleurs nous avons frisé lincident sérieux. Moi je men vais.
Le Commandant O... jugera.
Même dispositif quà laller.
En route pour le P. C.
Recalés au Bac
Nous déjeunons à Ban Nabo.
Les deux groupes du Commandant V... viennent daccomplir une marche de 25 kilomètres sur sentiers. Il fait chaud. Les gens sont fatigués. Mais le Commandant O... veut être à Tchepone dans laprès-midi.
Les deux groupes du Commandant V... mangent et repartent par la route, droit sur Tchepone.
Nous repartons en voiture.
Le Commandant V... qui a une balle plantée sous un pectoral prend ma place dans la voiture. Je minstalle avec ma Sten sur le toit de la carrosserie. Nous arrivons en même temps que les deux groupes au bâtiment de la Garde Indigène qui se trouve à lextrémité Ouest du pont en fer de Tchepone. Nous y laissons la voiture. Le pont dont la portée Ouest a été détruite par le Lieutenant Germain, en mars, est impraticable. Que