Tanguy de Courson

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114

Agent de liaison

Avec le 98th Field Regiment

R.A. Surrey and Sussex Yeomanry

Queen Mary’s Regiment

GUERRE 1939 - 1945

Témoignage

Nice - Mai 1993

Analyse du témoignage

Guerre et captivité

Écriture : 1988 - 140 Pages

POSTFACE DE MICHEL EL BAZE

Ancien Ambassadeur de France, notamment au Zaïre, au Congo et en Norvège, le Comte Tanguy de Courson de la Villeneuve était, à la mobilisation en 1939 attaché au Consulat Général de France à Londres.

Versé à la Mission Française de Liaison auprès de l’Armée Britannique, il est affecté comme officier de liaison et interprète à un régiment de l’artillerie anglais jusqu’au 28 Mai 1940 où il est fait prisonnier au moment où le régiment essayait de regagner l’Angleterre.

Ce sont ses diverses expériences dans l’armée anglaise au combat en Belgique puis comme prisonnier de guerre dans différents Stalag que Tanguy de Courson relate dans son témoignage écrit pendant la guerre et qu’il aimerait voir paraître dans notre collection destinée aux générations futures "avant de disparaître comme le font actuellement tant de nos anciens camarades".

Former Ambassador of France, notably to Zaire, to Congo and in Norway, the Count Tanguy de Courson de la Villeneuve was, to the mobilization in 1939 attached to the General Consulate of France in London.

Attached to the French Connection Mission beside the British Army, he is assigned as connection officer and interpreter to a regiment of the English artillery until the 28th May 1940 when he was imprisined in the moment when the regiment tried to regain England.

These are his various experiences in the English Army fighting in Belgium then as captive of war in different Stalag that Tanguy de Courson relates in his testimony, written during the war and that he would like to see to appear in our collection destined to future generations, before to disappear, as make so currently our ancient comrades.

AVANT PROPOS DU TÉMOIN

Ces notes ont été rédigées dans le seul but de fixer le souvenir d’une période de ma vie qui, pour moi, fut importante. Elles ont été écrites au fil de ma mémoire sans que j’ai tenté de leur donner un plan quelconque.

Je m’excuse auprès de mes lecteurs éventuels de leur sécheresse et de leur style relâché. Je n’ai eu ni la patience, ni le goût d’essayer de faire, de souvenirs dans l’ensemble peu agréables, une oeuvre littéraire. Certains détails, certains faits pourront paraître dépourvus de tout intérêt et indignes d’être rapportés. Si je les ai mentionnés, c’est qu’ils évoquent dans mon esprit des images qui, pour moi, ont du prix.

C’est donc sans aucune autre prétention que celle d’une sincérité absolue que ces pages ont été écrites.

These notes have been written in the alone purpose to fix the souvenir of a period of my life which was, to me, very important. They have been written as memories came back to me without having tempted to give them a plan.

I excuse me beside my possible readers of their dryness and their loosened style. I did not have neither the patience, neither the desir to try to make, souvenirs in the totality agreeable bit, a literary work. Some details, some facts may seem of little importance and unworthy to be brought. If I have mentioned them, it is because they evoke in my spirit, images which, for me, have a value.

Thus it is without any pretension but with absolute sincerity that these pages have been written.

Table

Avant propos 7

Souvenirs de Guerre 9

Londres, 1er septembre 1939 9

Southampton - Versailles 10

Un mois dans les Ardennes 12

Laval 13

Arrivée à l’Armée Anglaise 15

Chez les artilleurs de la Reine Mary 17

Visite du roi d’Angleterre au 98th Field Rgt. 28

La guerre moins drôle 29

Samedi 11 mai 29

Dimanche 12 mai - Pentecôte 29

Lundi 13 mai 30

Mardi 14 mai 31

Mercredi 15 mai 32

Jeudi 16 mai 32

Vendredi 17 mai 34

Samedi 18 mai 35

Dimanche 19 mai 36

Lundi 20 mai 38

Mardi 21 mai 39

Mercredi 22 mai 40

Jeudi 23 mai 40

Vendredi 24 mai 41

Samedi 25 mai 41

Dimanche 26 mai 42

Lundi 27 mai 42

Mardi 28 mai 44

Mercredi 29 mai 48

Jeudi 30 mai 50

Vendredi 31 mai 50

Samedi 1er juin 51

Dimanche 2 juin 52

Lundi 3 juin 53

Mardi 4 juin 54

Mercredi 5 juin 54

Jeudi 6 juin... et la suite 55

Souvenirs de captivité 57

Documents 99

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

A Francine que je ne connaissais pas encore.

En souvenir et à la mémoire de nos compagnons de captivité

Français et Anglais

dont nous ne saurions oublier la chaude et constante camaraderie.

 

Souvenirs de Guerre

 

Londres, 1er septembre 1939

C’est en arrivant au Consulat que j’apprends la nouvelle du bombardement de Varsovie et de l’entrée des troupes allemandes en Pologne. Grosse émotion naturellement. Tous les Français de Londres se ruent au Consulat, comme un an auparavant lors de l’alerte de septembre 1938 beaucoup se dépêchent de régulariser leur situation, et l’on voit se faire des mariages express. L’après-midi, nous recevons l’avis de mobilisation générale. Travail fou toute la journée. Londres a déjà pris son visage de guerre depuis plusieurs jours. Obscurité totale dans les rues, sacs à terre devant les portes du métro. De jour, on voit des douzaines de ballons argentés bien haut dans le ciel comme le dit une de mes amies "C’est une des rares choses de la guerre qui soient jolies".

Le dimanche 3 septembre, je suis réveillé à 9 heures du matin (car je profite de mes derniers bons jours) par le consul adjoint Saffroy qui me téléphone du Consulat pour m’annoncer que nous sommes en guerre depuis cinq minutes. il n’y a pas à dire, ça fait tout de même quelque chose!

A 11 heure 1/4, je me prélassais dans mon bain quand soudain sirènes! Je jaillis hors de l’eau assez ému car je trouve fantastique ce premier raid sur Londres deux heures après le début de la guerre. Alerte de courte durée. Plus tard, on nous dira qu’il s’agissait d’un avion français.

Je déjeune chez Lyon’s avec mon amie Margaret Mackie et nous prenons rendez-vous pour dîner ensemble au Savoy après la guerre. Ensuite, je retourne au Consulat. Tous les mobilisés d’Angleterre doivent partir mercredi prochain par bateau spécial. Nous sommes trois du Consulat à partir. Moi et deux auxiliaires, Guillermet qui est sous-lieutenant de chasseurs à pied et qui sera tué en Sarre en décembre, et Dauge, neveu de Billecocq, candidat E.O.R futur ambassadeur à Brazzaville et Pnom Penh.

Dans la nuit de dimanche à lundi, nouvelle alerte.

Dans ma maison, il n’y a pas de cave, comme presque partout à Londres. Comme j’habite au rez-de-chaussée, je recueille chez moi tous les habitants de la maison qui se sont dépêchés de descendre l’escalier et qui ne savent plus que faire. Je les installe dans mon vestibule à la lueur d’une bougie, et j’offre le whisky. Mais il est une heure du matin, tout le monde à la gueule de bois. On ne boit que de l’eau en mangeant du chocolat.

Les jours suivants sont surtout consacrés à l’emballage de mes affaires et à la préparation du départ. Londres prend de plus en plus son aspect de guerre, du moins autant qu’il le peut. Une batterie de D.C.A. dans Hyde Park, un peu partout on creuse des tranchées. On voit circuler les soldats revêtus du nouveau "battle dress".

Devant le palais de Buckingham, les gardes ont quitté la tunique rouge et le bonnet à poils pour revêtir, eux aussi, le kaki. Dans les cinémas, les restaurants, les théâtres on joue des airs patriotiques et en même temps on nous lit d’une voix lugubre les mesures à prendre pour le cas où "Londres serait réduit en cendres". Les Français font prime partout. La nuit, obscurité totale, on se cogne partout. Plusieurs personnes sont écrasées. On ne peut pas allumer une cigarette sans se faire interpeller par un policeman.

Le mardi 5, premières nouvelles de la guerre.

On nous apprend que 50 bombardiers polonais ont survolé Berlin, que la cavalerie polonaise a pénétré en Prusse Orientale "chassant devant elle l’ennemi en déroute". Ça a l’air d’aller très bien. Naïvement, je m’agite, craignant d’arriver quand tout sera fini! Pourtant au sud et à l’ouest de la Pologne, ça a l’air d’aller moins bien.

Je couche au Consulat dans le bureau de M. Billecocq, car j’ai rendu mon appartement. Presque tout le personnel y couche également. A 6 heures du matin, nouvelle alerte nous descendons dans le splendide abri du Consulat qui vient d’être terminé.

C’est ainsi que commence la journée mémorable du 6 septembre.

Dans la matinée, les Français venant de tous les points de l’Angleterre affluent dans Bedford Square (où se trouve le Consulat). Forte prédominance des marchands d’oignons bretons. Ils viennent chaque année des environs de Roscoff passer six mois en Angleterre pour vendre leur récolte qu’ils distribuent dans tout le pays.

A une heure Bedford Square est noir de monde. Les mobilisés disent adieu à leur famille, faisant presque tous bonne figure.

A 2 heures, rassemblement dans le square, au centre de la place. L’ambassadeur est là ( Corbin), ainsi que le général Lelong, attaché militaire, en uniforme. L’ambassadeur nous adresse quelques paroles, puis l’aumônier de Notre-Dame de France nous donne sa bénédiction, reçue par tous à genoux.

J’ai fait auparavant des adieux émus à tout le personnel du Consulat, embrassé toutes les dactylos et la grosse Madame Mane qui a déjà passé toute la guerre de 14-18 au Consulat et qui sanglote!

Mais maintenant, c’est le départ.

En colonne par 6, précédés d’un drapeau français et encadrés par des "grenadiers guards" en tenue de campagne, nous traversons tout Londres jusqu’à Waterloo Station. Ovation indescriptible tout le long, très 1914. A Waterloo, foule énorme. Billecocq et Jalenques sont venus en auto pour nous dire adieu.

Enfin, nous montons en train.

Un officier anglais vient contrôler nos livrets militaires. Craint-il qu’un resquilleur fanatique se soit glisser parmi nous? Il tombe en arrêt devant mon livret "de Courson de la Villeneuve". "Lovely name", me dit-il d’un ton pénétré.

Et bientôt le train s’ébranle, quitte Waterloo Station pour une destination inconnue. Adieu Londres, adieu amis et amies. Le grand voyage commence, mais nous serons bientôt de retour. Et plus d’un d’entre nous chante tout bas:

Keep the home fires burning

Till the boys come home"

Southampton - Versailles

C’est à Southampton que nous embarquons sur un des navires de la ligne Liverpool - le Havre, réquisitionné pour nous.

Tous les navires dans le port sont déjà peints en gris fer. Dans le bassin, à côté du notre, le nouveau "Mauretania" tout neuf et peint en gris s’apprête à devenir transport de troupes. Notre petit navire est plein à craquer. Je m’installe sans aucun droit dans le salon des premières, réservé aux officiers avec Guillermet et Dauge. Partout ailleurs, c’est une cohue indescriptible comme toutes les lumières sont éteintes et que la nuit est noire, on marche sur des corps étendus un peu partout ce qui provoque force jurons. Nous finissons par trouver des couchettes. Joie! Nous les utilisons après nous être assurés de l’emplacement des ceintures de sauvetage.

Nous levons l’ancre au milieu de la nuit.

Le lendemain matin, au petit jour, par un temps ravissant, nous entrons dans la rade de Cherbourg. Le torpilleur d’escorte anglais fait demi-tour pendant qu’un hydravion français vient nous survoler. C’est bien, nous sommes vraiment reçus avec égard.

Cette entrée à petite vitesse dans cette magnifique rade, ce beau soleil, cette eau bleue me rappelle d’autres arrivées en Méditerranée en des temps plus heureux et je me sens joyeux sans raison.

Nous accostons à la gare maritime, où nous sommes reçus par un officier de marine à l’air harassé et accablé. Comme je suis chargé par le Consulat général de lui remettre un pli lui signalant un individu suspect pouvant se trouver à bord, il commence à croire qu’il s’agit de moi et me fait poireauter un bon moment. Enfin, il reconnaît son erreur. Les douaniers tentent, sans conviction, de nous faire passer la visite, mais nous les écrasons de notre mépris, et du reste ils n’insistent pas.

Nous gagnons la gare de Cherbourg-Ville et avec Guillermet et Dauge, nous nous arrêtons dans un hôtel pour faire notre toilette. Guillermet va ensuite faire des courses et manque le train. Nous ne le reverrons plus, pauvre garçon.

Voyage interminable, nous nous traînons à travers la campagne. Dans notre compartiment, il y a un brave type qui n’a jamais été en France que pour son service militaire et qui ne sait que quelques mots de français qu’il prononce avec un accent anglais formidable. Il n’a pas l’air de se frapper d’ailleurs.

A toutes les gares, nous descendons pour boire du vin ou des liqueurs. Résultat, je suis abominablement malade et Dauge vomit par la fenêtre sur plusieurs kilomètres de parcours.

A Evreux, nous sommes arrêtés: il paraît qu’il y a eu un formidable accident de chemin de fer à quelque distance. Je finis par descendre et par aller coucher à l’hôtel malgré les objurgations de mes camarades.

Je reprends le train le lendemain matin et trouve sur le quai plusieurs Londoniens qui avaient fait comme moi.

Nous passons sur les lieux de l’accident de chemin de fer qui nous a retardés hier. Ce sont de vieux wagons réformés qui ont été réquisitionnés et emmenés. Les attelages se sont rompus et tous les wagons se sont télescopés. C’est un enchevêtrement inouï de matériel. Il n’y pas eu paraît-il d’accident de personnes.

Arrivés à Paris, gare Saint-Lazare, nous déjeunons chez Mollard, puis chacun va vers son destin. Animé d’un beau zèle, je crois utile de me précipiter à Versailles sans perdre une seconde, croyant en outre maman à Cropet et papa mobilisé, à Versailles comme l’année dernière. Résultats de cette mauvaise idée: recherches, pleurs, etc.

La prochaine fois, je serais moins pressé.

Arrivés à Versailles au quartier de la Reine, je m’aperçois qu’on a l’air tout étonné que je sois déjà là. On me renvoie à la caserne de Limoges d’où je pars le lendemain matin pour le dépôt de guerre du 8ème génie dans les haras de la Fouilleuse, aux environs de Versailles. Dans le camion qui nous emmène, je lie conversation avec le père de Rothon, jeune jésuite, que je devais retrouver 3 ans plus tard en captivité à Teltowhei-Berlin.

Dans le ravissant haras de la Fouilleuse, je suis affecté à une compagnie. Mais bientôt arrive un motocycliste. Une compagnie radio doit partir pour les Ardennes, il ne lui manque plus que quelques personnes. Et me voilà muté et embarqué en un tour de main.

Ma nouvelle compagnie a son P.C. dans une belle villa de Versailles. Nous logeons dans une écurie d'une autre villa, tout près de la rue de la Maye où habitait tante Jeanne.

La compagnie, motorisée, a l’air composée de très chics types. Le capitaine a l’air épatant. Il est très intéressé par mes connaissances d’allemand. La nourriture est bonne. Je suis affecté à un poste d’écoute sergent Lecoeur, équipe extrêmement sympathique.

Départ le 12 septembre à l’aube.

Voyage très gai; nous ne nous laissons pas mourir de faim ni de mélancolie. Sur notre passage, les gens nous couvrent de dons, vin, bière, tartines, pommes, etc. Je suis bien content de ne pas avoir moisi dans ce dépôt de la Fouilleuse.

Un mois dans les Ardennes

A la fin de la première journée, sur l’ordre du capitaine, ma voiture file en avant et nous gagnons le reste de la compagnie. Un château ravissant qui me rappelle le Mont où nous devons cantonner pour la nuit.

Il s’agit pour moi de prendre le communiqué allemand du soir pour le transmettre au général commandant la 6ème D motorisée - la nôtre - Général Lucien, ancien commandant de St-Cyr. Ainsi fut fait, sans trop de mal.

Le lendemain, nous gagnons Chaumont - Porcien, à 40 km au nord de Rethel. La compagnie s’installe toute entière dans une espèce de ferme délabrée, ignoble. A ma grande surprise, la capitaine fait ranger tous les camions en ligne dans la cour, sans les camoufler. Nous nous installons tant bien que mal. Nous couchons sur des fagots, c’est toujours plus élastique que la terre. Dans la pièce à côté sont montés nos deux postes d’écoute, car ce sera désormais mon travail d’écouter trois fois par jour les communiqués allemands et au besoin ceux des autres pays, d’en faire un petit communiqué général, qui sera affiché à l’État-major de la division. Notre capitaine est ravi, il tient à moi comme à la prunelle de ses yeux car il est heureux de porter tous les jours au général une feuille portant fièrement comme en tête "compagnie-radio-communiqué". Déjà on ne m’appelle plus que l’interprète. Je suis loin de me douter que c’est pour moi le commencement d’une longue carrière.

En attendant, je suis un petit roi dans la compagnie.

Le cantonnement est horrible, mais nous arrivons à nous installer. Nous fabriquons une cheminée. Il y a encore des traces de 1914 dans ce coin. Nous trouvons un vieux casque allemand, qui servira de cuvette. Un carreau de notre bicoque est encore percé d’une balle.

Le pays est très joli, accidenté et boisé, mais, grave inconvénient, on manque d’eau. C’est un véritable désert. Les quelques rares fermes ont des puits, mais quand une compagnie a puisé dedans pendant 10 minutes, on ne trouve plus que de la boue. C’est très gênant pour se laver. Pour la cuisine, le camion doit aller chercher de l’eau à plusieurs kilomètres.

Il y a un minuscule ruisseau où j’ai réussi à me laver des pieds à la tête au prix de nombreux efforts et d’un bon rhume.

Notre petite section est très sympathique et très gaie. Nous nous entendons très bien. La plupart sont des employés des P.T.T.

Peu après notre arrivée, un avion vient tourner au-dessus de notre cantonnement. C’est un avion français, mais je me doute bien de ce qui l’étonne, ça ne rate pas. Une demi-heure après, coup de téléphone de la division. Ordre de planquer et de disperser nos camions. Je m’étonne que le capitaine n’y ait pas pensé. Il est vrai que cette compagnie est formée uniquement de réservistes, à part un ou deux sous-officiers.

Les jours s’écoulent tranquilles.

Nous apprenons les premières attaques en Sarre, l’attaque de la forêt de la Warnalt, les combats de Sierck et de Perl, les défaites inquiétantes des Polonais, puis l’intervention de la Russie et la fin de la lutte. Nous sommes surpris et inquiets. Je reçois le premier colis de la compagnie. Puis, c’est une lettre m’apprenant la mort de Grand-mère.

Nous avons l’impression que nous allons passer tout l’hiver là. Puis, brusquement, nous changeons de cantonnement, à quelques kilomètres de là où nous sommes. Ce n'est pas beaucoup mieux d’ailleurs. Pour me distraire, je laisse pousser ma moustache, distraction saine et inoffensive. Je m’ennuie. Je demande au capitaine si je ne devrais pas faire une demande pour être affecté à l’armée anglaise. Il me répond qu’il me comprend très bien mais qu’il sera obligé de transmettre avec avis défavorable car il m’estime indispensable à la compagnie.

Bon. Du coup, je ne tente rien.

Un beau jour, le 3 octobre, je crois, on vient me chercher. "Tu pars demain matin pour Laval, rejoindre l ‘armée anglaise". Je suis très content, d’autant plus que je me vois très bien passant une nuit à Paris. Regret seulement de quitter les gentils camarades que je m’étais déjà fait. Eux sont désolés aussi de voir déjà se défaire l’unité de notre petit groupe. Ils me font des adieux touchants.

Le lendemain, un camion m’emmène à Rethel où je prends le train pour Paris, ravi de reprendre contact avec la vie civilisée après un mois passé dans ce coin perdu de campagne.

Arrivé rue Vineuse, j’apprends que justement maman se trouve à Paris. Je lui téléphone vite chez tante Veveine et je rase en vitesse ma moustache avant qu’elle n’arrive. Le soir, nous dînons au mess de papa, gare de Lyon. Puis bonne nuit dans un bon lit appréciable après les fagots de Chaumont-Porcien. Et le lendemain, vers midi, je m’embarque à la gare Montparnasse pour Laval.

Je garderai très bon souvenir du mois passé dans ma compagnie radio. Les officiers étaient bien, le capitaine surtout, épatant, les camarades gentils, nous formions vraiment une petite unité très agréable. La nourriture était excellente. Notre radio était une véritable famille. Notre camion chargé des choses les plus hétéroclites était toujours débordant de gaieté. La seule chose qui m’aurait ennuyé d’y rester était que je risquais fort de demeurer caporal radiotélégraphiste toute la guerre, ce qui n’est pas palpitant, surtout pour un type comme moi qui ne s’intéresse aucunement aux sciences physiques, ni aux autres du reste.

Laval

J’étais assez content d’aller à Laval, l’ancienne garnison de Grand-père, et dont j’avais tant entendu parler pendant mon enfance. Me rendant à pied -avec tout mon barda- de la gare à la caserne Corbineau où je devais me présenter, je regardais autour de moi, bien impressionné par cette petite ville pittoresque, bien assise sur les rives de la Mayenne et dominée par un château à gros donjon de beaucoup d’allure. Dans les rues, pas mal de soldats anglais.

De la caserne Corbineau on m’envoya à la caserne Schneider qui est justement celle où papa fit son service militaire et d’où il partit en 1914, coïncidence curieuse. Au milieu de la grande cour, un Bren gun (fusil mitrailleur) est braqué contre le ciel et un soldat anglais se promène gravement à côté. Je ne vois pas trop ce qui pourrait faire ce modeste engin en cas de raid aérien. Sans doute un effet moral sur les habitants du quartier. Heureusement, il n’est pas encore question de cela pour l’instant.

Après bien des peines, je finis par découvrir le bureau de la Mission française de liaison auprès de l’Armée britannique ainsi que s’intitule mon nouveau corps. impression franchement mauvaise. De petits jeunes gens aux tenues rutilantes, des caporaux déguisés en officiers, je me demande où je suis tombé. Débarquant de mon horrible cantonnement des Ardennes, je ne peux m’empêcher de regarder avec hostilité ces beaux messieurs qui me paraissent d’horribles planqués. Il me faudra plusieurs jours pour vaincre cette impression. Déjà, du reste, l’accueil cordial que je reçois l’atténue. Et puis, j’apprends une bonne nouvelle. Personne ne couche au quartier, chacun est libre de se trouver un logement en ville. Il suffit de se présenter le matin à 7 heures 1/2. on peut également déjeuner en ville. Ça me va tout à fait et je file à la recherche d’un logis, sous la conduite d’un agrégé de philosophie qui répond au nom de l’inoubliable et patronymique de "Pucelle".

Ce brave Pucelle me trouve un logement parfait chez de très braves gens qui habitent une maison dans un jardin, très près de la caserne Schneider.

Pour le moment, il n’y a qu’un agent de liaison qui part le lendemain rejoindre son corps anglais et me donne quelques conseils pratiques. Bientôt je serai rejoint par Aubry -le fils d’Octave Aubry- et deux autres camarades très gentils mais dont j’ai tout à fait oublié le nom.

A la Mission, les premiers jours s’écoulent dans le calme et le désoeuvrement. Nous regardons par la fenêtre les soldats anglais manoeuvrer, arriver, repartir, car ils ne font que passer. La discipline à l’air strict, mais le soir ils se rattrapent et terrorisent un peu les bons bourgeois de Laval. La police est absolument débordée. Quant un agent veut intervenir, il n’est pas rare que deux grands gaillards lui enfoncent son képi jusqu’aux oreilles, sans doute pour qu’il puisse répondre plus tard en toute conscience "je n’ai rien vu" aux enquêteurs trop curieux. Mais les M.P. sont là pour ramener l’ordre (M.P.: Military Police). Énormes gaillards aux casquettes rouges, revolvers de cow-boy à la ceinture, ils circulent par deux, et se portent flegmatiquement aux points où l’ordre est troublé. Je dois dire que leurs arguments sont sans doute plus énergiques et plus persuasifs que ceux de la police lavaloise, car les discussions sont en général de très courte durée.

Quelques jours après mon arrivée, je suis reçu par le capitaine Furby, juge d’instruction français, malgré son nom et son allure ultra-anglaise. Il est très correct et m’explique la nécessité de se faire faire une tenue fantaisie. La mission désire que ses agents soient traités par les Anglais comme des officiers. Je comprends que ceux qui n’arriveront pas à se faire respecter comme tels seront tenus pour incapables. Je me dis en moi-même que dans ces conditions il aurait été plus simple de nous nommer officiers ou aspirants, ou de créer un grade spécial temporaire. Pourtant, convaincu, je me commande une tenue. Pour nous occuper, un lieutenant du génie organise des cours d’anglais, des exposés oraux. Puis on nous fait quelques conférences sur des sujets militaires, sur l’organisation de l’armée anglaise, sur les termes militaires, ceci sans grande cohésion. Tout cela s’organisera plus tard lorsque le centre de la Mission sera transporté à Auxy-le-Château. Pour le moment, le stage, si stage il y a, est encore embryonnaire. Nous sommes simplement rassemblés, entreposés à Laval, en attendant que les unités anglaises réclament nos services, au fur et à mesure de leur débarquement.

Il y a avec nous André Philipp, avocat, député socialiste de Lyon, père de quatre enfants, engagé volontaire pour la durée de la guerre. Pas mauvais bougre, beau parleur, orateur même, mais fumiste de première grandeur, peut-être inconsciemment. Il m’annonce un jour qu’il a demandé à partir ne pouvant plus supporter l'inaction. Je lui demande où il va. "Au front" répond-il superbement. "Mais où cela au front? Les Anglais ne sont pas encore engagés sur le front". "Si, si, je vais au front, c’est décidé, on me l’a promis".

Le lendemain, le capitaine le fait appeler: "ah! Philipp, vous êtes volontaire, c’est bien ça, c’est très bien. Et à quelle arme voulez-vous être affecté? Cavalerie? Il n’y en a pas dans l’armée anglaise. Artillerie?" -"je n’y connais rien"- "Alors, infanterie?" Mon Philipp n’a pas l’air emballé. "Enfin, quelle arme voulez-vous?" -"Eh bien, évidemment, répond Philipp, ce que je connais le mieux, c’est l’administration!..."-"Quand on est volontaire, on ne va pas dans l’administration, répond le capitaine. Non, non, infanterie, infanterie".

Deux mois plus tard, je rencontrais mon Philipp à l’état-major du 1er corps à Dousi. Il téléphonait à Paris: "mon cher Ministre..." etc., quand il eut fini, il m’annonça radieux: "je pars faire une tournée de propagande aux États-Unis, mission spéciale". La mission dure sans doute toujours, car Philipp est toujours en Amérique. Encore une belle carrière militaire brisée dans l’oeuf.

Le capitaine Furby était un type très bien. Il nous fit un jour un petit laïus sur les devoirs de l’agent de liaison, terminant à peu près ainsi: "il faudra vous attendre à être toujours traités d’embusqués et à être détestés de tous les militaires français qui entreront en contact avec vous. En vous voyant dans vos uniformes fringants, tout le monde vous prendra pour des sauteurs et des embusqués. Laissez dire, ne vous laissez pas déconcerter et ayez votre conscience pour vous". Il ne savait pas combien il avait raison. mais je reviendrai là-dessus un jour.

La vie n’était pas désagréable à Laval. Nous prenions nos repas ensemble dans un petit restaurant où le déjeuner coûtait 6 francs 50, avec le cidre à discrétion. Malheureusement, il pleuvait toujours ce qui nous empêchait de nous promener aux environs. La grande joie était d’être de service en gare. De 8 heures du matin à 6 heures du soir, il fallait rester à la gare ou plutôt au buffet de la gare, d’où on émergeait chaque fois qu’il passait un train d’Anglais pour voir s’ils n’avaient besoin de rien. Et ils n’avaient jamais besoin de rien. Le reste du temps se passait à bavarder et à plaisanter avec la serveuse du buffet qui était très jolie et peu farouche et qui, quand elle était contente, disait: "j’ai du goût" comme dans "Claudine à l’école.

Un beau jour, je reçus ma première mission.

J’étais de service à la caserne Schneider. Entre un Wing-commander (quelque chose comme un commandant d’aviation) qui réclame un guide. Il m’embarque dans sa petite auto, et , chemin faisant, m’explique ce dont il s’agit. Il commande un convoi d’une vingtaine de camions d’aviation. Il s’agit de les remettre sur la route du Mans en évitant si possible de passer par l’intérieur de Laval car ces camions sont énormes et risqueraient de créer des embouteillages. Chemin faisant, il faudrait trouver un restaurant où ses quarante hommes pourraient se restaurer. J’ai beau lui expliquer que je ne connais pas la ville beaucoup plus que lui, il ne veut rien entendre, et me dit: "à partir de maintenant, c’est vous qui avez la direction du convoi, je ne m’occupe plus de rien".

Peu rassuré, je me mets en route, me fiant à ma bonne étoile et aux indications des passants, et je suis assez heureux pour trouver le restaurant idéal. Le commandant m’invite à déjeuner avec lui, me disant qu’il savait reconnaître un gentleman quand il en voyait un, même sous l’uniforme de simple soldat.

Dans la même salle que nous, il y a la popote des officiers du dépôt du Ier Génie, présidée par un commandant. Je leur explique la situation. Ils doivent être très étonnés de voir ce commandant anglais déjeuner en tête-à-tête avec un simple soldat, mais n’en laissent rien paraître. Dans la salle à côté, les Tommies font bonne chère et sont enchantés. Après le repas, je reprends la tête du convoi et suis assez heureux pour le mener sans encombres hors de la ville sur la route du Mans, où je les quitte.

Le temps d’aller passer un dimanche à Paris, et voilà qu'arrive mon tour de départ. Avec trois ou quatre autres agents de liaison, je dois me rendre au Q.G. de la Mission aux environs d’Arras.

Parmi mes compagnons, il y a Fenwick, des tracteurs Fenwick, grand diable, un peu hâbleur, mais très sympathique, Max, un acteur de cinéma, gentil aussi.

Je fais mes adieux à mes logeurs et nous roulons vers Paris, sans regrets de quitter Laval bien que ces trois semaines n’aient pas été désagréables. Mais nous sommes tous pressés d’avoir une affectation anglaise.

Arrivée à l’Armée Anglaise

Après une bonne nuit passée rue Vineuse, où décidément on ne voit que moi depuis trois semaines, je me rends à la gare du nord où je retrouve mes camarades de la veille, plus Boris, ancien chef de cabinet de Blum, directeur de je ne sais plus quel journal socialiste, âgé de cinquante ans, ancien embusqué de la grande guerre , engagé volontaire pour la durée de celle-ci. Je lui demande quelle est la raison de cette différence d’attitude d‘une guerre à l’autre, il m’explique qu’il a changé d’avis et que l’existence lui semble beaucoup moins précieuse maintenant. Intelligent d’ailleurs, et bien renseigné naturellement.

Il y a aussi Beaurepaire, âgé de cinquante ans également, ancien combattant de 14, Légion d’Honneur, Croix de Guerre, engagé aussi pour la durée de la guerre, par tradition de famille, me dit-il. Très chic type, qui malheureusement sera bientôt contraint par les rhumatismes à rentrer dans le vie civile. Il me raconte son émotion lorsque pendant la guerre, il passa au galop avec sa batterie devant la statue, mutilée par les obus, de son ancêtre qui défendit Verdun contre les Prussiens pendant les guerres de la Révolution et se fit sauter la cervelle pour ne pas rendre la place.

A Arras, une camionnette de la mission nous emmène dans un petit village où sont ses bureaux et où les agents de liaison qui nous ont précédés ont laissé si bonne impression que nous avons toutes les peines du monde à trouver un restaurant qui veuille de nous. Nous couchons dans l’écurie glaciale du château.

Le lendemain, je m’installe avec Beaurepaire chez la concierge du château, puis le surlendemain avec Fenwick chez un paysan. J’aurais peut-être fini par trouver l’installation idéale, mais au bout de trois jours, nous voilà enfin affectés. Je dois, en principe, rejoindre le bataillon de mitrailleuses "Cheshire".

Et nous voilà partis pour Douai, siège de l’état-major du Ier corps britannique.

Nous sommes le Ier novembre.

Après avoir déposé un camarade à Phalempin où se trouve la compagnie du génie anglais où il est affecté, nous continuons sur Douai. L’état-major est installé dans un grand groupe scolaire, dans un faubourg de la ville. Le capitaine Beamish (français malgré son nom) qui devait être tué à Dunkerque, commandant la mission au Ier corps, nous fait grand accueil ainsi que ses officiers. On téléphone pour nous retenir des chambres à l’hôtel du Grand Cerf. Voilà des égards auxquels n’a pas été habitué le caporal radiotélégraphiste que je suis. Ensuite on agite la question des affectations. Il paraît qu’il y a un régiment très chic, 98 th Field Régiment Royal Artillerie, le régiment de la Reine Marie, qui a demandé le changement de son agent de liaison qui n’est pas un "gentleman", paraît-il. Il s’agit de le remplacer par un gentleman à toute épreuve. Max, l’acteur de cinéma, aimerait bien voir un peu comment sont faits ces gens là: il est tout d’abord désigné. Puis, au vu de mon nom et de ma profession, le choix se porte définitivement sur moi.

Je ne connaîtrai donc pas le "Cheshire Machine Gun Battalion". Moi, ça m’est égal, là ou ailleurs, j’ai pour principe de laisser faire le sort. Rendez-vous demain matin à 9 heures et le capitaine Beamish nous emmènera lui-même en automobile, Max, Beaurepaire et moi, vers nos unités respectives.

Après un bon dîner et une bonne nuit au grand Cerf, nous nous retrouvons à l’Etat-major. Au moment de partir, alerte. Obligation de descendre dans les caves, très bien aménagées. Tir de D.C.A. assez violent. Au bout d’une heure, nous pouvons nous mettre en route. Nous déposons d’abord Max à Auchy, à l’Etat-major de la Ier division. Puis, par des chemins défoncés et boueux, nous gagnons le "97 th Field Regiment Kent Yeomanry" où va Beaurepaire. Nous buvons un gin à son mess.

Puis, le capitaine Beamish et moi repartons toujours par des chemins épouvantables vers le hameau de la Coquerie, commune de Nomain où se trouve le "98 th Field Regiment R.A. Surrey and Sussex Yeomanry, Queen Mary’s Regiment", pour lui donner son nom complet, est un régiment un peu exceptionnel. Ce sont des "territorials", c’est-à-dire des gens qui font chaque année une période de trois semaines. Donc pas des soldats de carrière, mais tous des volontaires.

Le colonel a le privilège de choisir lui-même ses officiers. Ils se connaissent donc tous entre eux, c’est un peu une sorte de club très fermé et extrêmement chic. Il est par conséquent fâcheux qu’ils soient tombés pour leur premier interprète sur un rustre sans éducation qui mangeait salement et qui ne parlait pour ainsi dire pas l’anglais. Le capitaine compte sur moi pour effacer le souvenir de cette erreur. Il a connu personnellement le colonel avant la guerre. Il a fait la guerre de 14 comme lieutenant du génie, a été blessé et obtenu la Military Cross. Le capitaine Beamish me présentera comme étant un de ses amis, agent de liaison. Il voulait lui donner un nommé Jameson, banquier français très riche, mais celui-ci n’est pas encore disponible.

Nous nous arrêtons enfin à un carrefour devant une coquette villa. C’est le R.H.Q. (Regimental Head Quarters). Le capitaine entre et, au bout de quelques minutes, ressort accompagné d’un officier assez grand, svelte, d’allure jeune et sportive, en battle dress. C’est le Lieutenant-colonel Ledingham, commandant le 98 th.

Présentation.

Sort un autre officier, entre deux âges, qui me semble n’avoir qu’une étoile sur l’épaule. Un vieux sous-lieutenant sans doute. Je m’apprête à le traiter avec désinvolture quand, en regardant mieux, je m’aperçois que cette étoile est en réalité une couronne. Mon sous-lieutenant est un commandant et c’est le commandant en second du régiment.

Nous allons boire un verre au mess du colonel, quelques maisons plus loin, où je fais connaissance de Tubby Marshal, officier des transmissions, d’Eric Bevan, capitaine attaché à l’état-major du régiment, et du docteur Jackson, quadragénaire mélancolique et pessimiste. Puis, le capitaine Beamish me quitte, emmenant l’agent de liaison disgracié à qui le colonel n’a pas voulu dire au revoir. Je me demande à part moi quelle incongruité il a pu faire pour mériter cette colère.

Chez les artilleurs de la Reine Mary

Me voici donc officiellement membre d’un régiment anglais. Déjeuner cordial au mess du colonel. Dans l’après-midi, nous allons assister à un match de football (le premier d’une longue série), car c’est aujourd’hui dimanche 2 novembre. Je suis encore présenté à pas mal d’officiers.

Le colonel m’annonce que je descendrai ce soir aux "Waggon-lines", c’est-à-dire à l’échelon qui se trouve à 25 km. Au sud, à Leforest, près de Douai. La place d’agent de liaison auprès du colonel étant réservée à ce fameux Jameson qui doit toujours arriver d’un moment à l’autre.

Le soir, arrive le capitaine Francis Stewart-Mackenzie qui commande l’échelon.

Avant de continuer, il convient de dire un mot sur l’organisation du 98th.

Le régiment de la reine Mary se compose:

D’un État-major comprenant le C.O. (Commanding Officier), Lieutenant-colonel Ledingham. Le second-in-command qui changera plusieurs fois et qui sera en dernier lieu mon cher ami le Capitaine, puis Major Francis Stewart-Mackenzie, fils de Lord, âgé de 31 ans. Tué par une mine en entrant dans une maison piégée en Italie.

Un capitaine-adjoint qui sera John Ellison, dit "little John", seul "regular" (officier d’active) du régiment, capitaine de 25 ans, un peu bègue, à la figure de fille, le seul officier qui fut plus petit que moi. Mort en Libye écrasé par un tank anglais (pour la deuxième fois).

Un autre officier, sorte de secrétaire du colonel, qui sera Eric Bevan, passé ensuite à un régiment anti-char, puis Anthony Benn, grièvement blessé à Hazebrouck, puis John Tatley, dit ‘big John".

Ensuite le docteur.

A mon arrivée, c’est le docteur Jackson, ancien officier d’artillerie de la grande guerre, grand diable, un peu bizarre, sombre, que ses camarades disent faux et méchant. Moi, je constate qu’il se donne beaucoup de mal et qu’il se multiplie auprès de la population civile chaque fois que c’est nécessaire. Il a déjà aidé à venir au monde plusieurs petits Français depuis son arrivée en France. Une fois, j’irai lui servir d’interprète auprès d’une femme qui avait eu deux jumeaux dont l’un se mourait. Le docteur ne put jamais persuader la mère d’envoyer son enfant à l’hôpital.

Le docteur Jackson nous quitta bientôt pour être remplacé par le Dr x, the doc comme on l’appelle, petit Irlandais rageur et autoritaire avec qui je m’entends bien tout de même.

"Tubby" Marshall, l’officier des transmissions. Joyeux vivant, grand pianiste de jazz, grand fumeur de pipe, grand joueur de rugby (ex "blue" universitaire) le type de l’Anglais sympathique et qui ne se casse pas la tête. Un grand ami à moi. Je l’ai retrouvé à Berlin en 1950. Quelle fête!

Enfin l’aumônier, l’inoubliable et merveilleux "Padre". Jeune jésuite, il est aumônier catholique pour tout le corps, en subsistance chez nous. Plein de fougue et d’ardeur chrétienne, il fait un détestable militaire. Il a rang de capitaine, il est aimé et respecté de tous sauf de ses ordonnances qu’il s’obstine à choisir parmi les mauvais sujets qu’il veut ramener dans le droit chemin et qu’il pourrit d’attentions et de pourboires. C’est un grand discuteur qu’il est aisé de faire grimper. Mais quel zèle, quel emballement! Je crains qu’il n’ait été tué le 28 mai, d’après ce que m’a dit son chauffeur que j’ai retrouvé en captivité le lendemain. Un de ses frères avait été tué à Albert en 14-18.

Pour terminer ce tableau de l’état-major, je veux redire un mot du Colonel Ledingham. Grand, racé, toujours correct, c’est le type du gentleman, au moral comme au physique. Un calme imperturbable, une politesse pointilleuse. Jamais je ne l’ai vu paraître au mess autrement qu’impeccable, boutons et étoiles étincelants, pantalon rigide ou molletières qui semblaient moulées autour de sa jambe. Nous avions le droit de venir au mess comme nous voulions, mais nous savions fort bien que le colonel remarquerait chaque détail incorrect. Je l’ai vu menacer de renvoi son cuisinier parce qu’il n’était pas rasé depuis la veille. Des Français seraient portés à railler ce souci peut-être exagéré de la "tenue". Moi, j’y vois une discipline morale, la manifestation d’une volonté qui ne fait pas de concessions, qui veut pouvoir avoir le droit d’exiger tout des autres parce qu’elle ne se passe rien à elle-même. Le colonel m’a enseigné, si je ne l’avais pas déjà, l’horreur du débraillé, le goût de la tenue. Et cela me fut précieux plus tard en captivité. Malgré la tendance, l’envie parfois de me laisser aller, d’être négligé, de ne pas me raser, je me suis toujours efforcé d’être correct, certains même disaient "tiré à quatre épingles" (car tout est relatif). Et plus la captivité se prolongeait, plus le moral avait tendance à baisser, plus je ressentais le besoin d’être bien habillé, d’être net. Mes bons camarades du Kdo de Teltow s’irritaient parfois de me voir par les chaleurs de juillet, d’août, garder ma veste (de toile il est vrai) boutonnés jusqu’au menton. Comment l’expliquer?

Il me semblait qu’en restant, autant que faire se pouvait, irréprochable dans mon apparence physique, je me tenais moi-même à bout de bras au-dessus de ma condition dégradante de prisonnier, au-dessus du découragement et de l’avilissement. Et puis, pour tout dire, sous ma veste de toile, je ne portais pas de chemise...

Cet aristocrate qui était, je crois, l’officier le plus pauvre de son régiment, était intraitable sur la question du savoir-vivre, des "manners", ce qui avait causé la disgrâce de mon prédécesseur. Il me racontait que pendant la grande guerre qu’il avait faite comme lieutenant du génie, il avait un jour croisé un officier allemand prisonnier à qui il avait tendu son étui à cigarettes. L’officier, d’un revers de la main, avait balayé l’objet. Après vingt ans, le colonel ne pouvait oublier ce manque impardonnable de "manners". Grand chasseur de renard, le colonel avait été dans sa jeunesse international de football et, en bon Anglais, se passionnait pour les sports du régiment. Il se passionnait aussi pour son métier militaire. Je le vois encore en battle dress, son grand bâton à la main, faisant à pied le tour des batteries. Avec les populations civiles, il était toujours parfaitement aimable et correct. J’ai malheureusement appris après la guerre qu’il aimait trop le whisky. Ses absences de plusieurs jours étaient pour cause de "cuites" mémorables.

Le régiment se compose de deux batteries (groupes). Le 391 (Sussex), le 392 (Surrey). Il est composé des deux premiers groupes des régiments de Surrey Yeomanry et de Sussex Yomanry. Les deux deuxièmes groupes composés de recrues formant un deuxième régiment encore à l’instruction en Angleterre. Grande rivalité entre Surrey et Sussex, Surrey étant l’authentique régiment de la reine Mary. Mais pour la durée de la guerre, ce titre est porté par le composé des deux régiments qui forme la 98th field regiment R.A. Le colonel étant Surrey, il est entendu que le commandant en second sera toujours Sussex. En fait lorsque Ralph Egerton sera tué à Hazebrouck, c’est Francis qui le remplacera bien qu’étant Surrey.

C’est Surrey qui me recueillit à mon arrivée, et si bien que par la suite lorsque je fus versé à l’Etat-major, je restais toujours Surrey de coeur.

Chaque groupe est divisé en deux. Les batteries, et l’échelon (Waggon-lines) à environ 25 km en arrière.

Le jour de mon arrivée, je fus donc confié à Francis Stewart-Mackenzie qui était alors capitaine, commandant en second de Surrey. Il m’emmena tout de suite aux Waggon-lines installées à Leforest, près de Douai. Arrivé là-bas, il me fit loger dans la même maison que lui et mit son ordonnance à ma disposition. Après un brin de toilette, je me rendis avec lui pour dîner au mess, après avoir naturellement passé mes "slacks" (pantalons longs).

Celui-ci était installé dans la salle de fêtes d’un café. Une longue table, assiettes de fer. Décoration inattendue de drapeaux et de guirlandes, souvenirs sans doute de la dernière fête de l’orphéon local. Je fus présenté aux officiers présents, puis je me retirai dans mon coin. En effet, un nouveau venu chez les Anglais doit toujours éviter de se jeter à leur tête. Il vaut beaucoup mieux dans ce cas être trop froid que trop expansif. En effet, peu à peu, les officiers vinrent à moi et se montrèrent très cordiaux.

Le lendemain fut consacré à la visite du cantonnement. L’État-major et le parc étaient installés dans un superbe château appartenant aux Mines de l’Escarpelle et nommé le Château Royaux, non parce qu’il était royal, mais simplement du nom de ses anciens propriétaires. Sussex était installé à 2 km de là dans un autre château appartenant aux très aimables propriétaires d’une tuilerie. Je me mis en mesure de régler la question du cantonnement. Gros travail car rien n’avait été fait. Les hommes s’étaient répartis eux-mêmes des logements chez l’habitant. Mon prédécesseur semblait n’avoir rien fait. Il fallut faire procéder à un recensement, maison par maison, par le garde-champêtre.

Deux jours plus tard, je remontais à la Coquerie, le colonel voulant m’avoir sous la main. Il y avait de nombreuses questions à régler. Les Anglais manquant de matériel pour établir leurs positions avaient simplement pris ce qu’il leur fallait dans un puits de mines abandonné et à la tuilerie de Nomain. D’où une note des Mines de l’Escarpelle, de 10.000 fr et une de la tuilerie de 55.000 fr. Je réussis à récupérer une partie du matériel et à le faire rapporter, et, après de nombreuses négociations arrivai à faire réduire la première note à 3.500 fr et l’autre à 45.000. A cela s’ajoutaient d’innombrables questions de dommages divers, d’indemnités d’éclairage de cantonnement, de réclamations diverses. Je fus bientôt débordé de travail et passais mon temps sur les routes entre Nomain, Leforest et Douai.

Le mess de Surrey, à la Coquerie, était installé dans une assez grande maison. Les trois habitants, un bonhomme ahuri et ses soeurs, avaient été progressivement parqués dans deux pièces ainsi qu’il arrive dans les "Silences du colonel Bramble". Le commandant avait même tenté de les faire expulser complètement sous le prétexte qu’ils pouvaient être des espions. La maison était complètement vide et glaciale, sauf la pièce du bas qui nous servait de salle à manger et de salle de réunion. Des officiers logeaient dans toutes les autres pièces sur leurs lits de camp. Je logeais dans une pièce encore plus glaciale que les autres, au grenier, en compagnie de deux lieutenants inséparables, Oscar (mort en Libye d’une piqûre d’insecte) et Johny, grands joueurs de rugby (Johny était international). Mon ordonnance m’avait déniché un vieux sommier sur lequel j’installais mon matelas pneumatique et mon sac de couchage (flee bag) autrement dit "sac à puces". Tout autour de la maison, des champs de betteraves. La pluie continuellement, une boue incroyable.

Les positions des batteries étaient constamment inondées. Chaque batterie (troops) était désignée par une lettre et l’indicatif téléphonique utilisé en Angleterre pour ces lettres. C’est ainsi que Sussex comprenait les trois batteries suivantes A K, Beer, Charley. Pour Surrey, c’était Don troop, Edward troop, et Freddy troop. Chaque troop avait ses inondations et ses fossés de protection. Le plus célèbre était celui de Don troop qu’on appelait naturellement "the River Don". On ne pouvait se risquer dans les batteries qu’en bottes de caoutchouc, et l’on revenait crotté jusqu’aux yeux.

C’était vraiment un cantonnement sinistre.

Le régiment qui était motorisé, comme toute l’armée anglaise, avait des tracteurs remarquables qui tiraient sans difficultés canons et caissons au milieu de ces océans de boue. J’ai assisté à des exercices de ravitaillement de nuit qui se sont déroulés sans un pli, à part quelques erreurs d’itinéraires des chauffeurs.

A proximité de notre mess, une grande ferme abritait les bureaux du groupe, les mess des sous-off, la plupart des cantonnements des hommes.

Les soirées étaient joyeuses. Autour de la grande table, les officiers réunis pour le dîner se délassaient des fatigues de la journée par de joyeux propos. Le Major Cubbitt, fils de Lord Middleton et commandant le groupe Surrey, présidait. C’était un homme immense dont la principale occupation en Angleterre était la chasse au renard et le dressage des chevaux. C’était du reste, une passion commune à presque tous les officiers. Le fétiche du mess était la queue du dernier renard pris avant le départ d’Angleterre. Cubbitt s’occupait aussi, je crois, à ses moments perdus, d’une grosse agence immobilière. Il avait une grosse fortune. Il a perdu un oeil en Italie.

A côté de lui, son ami le capitaine Royl Bristow, ancien boxeur, grand chasseur, commandant de Freddy troop, retroussait sa petite moustache blonde. Il avait recueilli un petit chien qu’il avait naturellement nommé Freddy et qu’il adorait. Il avait trouvé à Lille, dans une boîte de nuit qui s’appelait aussi "chez Freddy", coïncidence qui le ravissait, une jeune entraîneuse nommée France dont il était très amoureux et férocement jaloux, avec quelques raisons d’ailleurs. C’était le boute-en-train du mess, et l’homme d’esprit. Homme curieux et assez attachant quoiqu’un peu brouillon. C’était le type de l’Anglais de caricature. Il était connu qu’il était de mauvaise humeur tous les matins jusqu’au breakfast. Il valait mieux ne pas lui adresser la parole jusqu’à ce qu’il eut fini. J’ai dîné une fois avec lui au "Freddy" mais France me fit quelques frais et je crois qu’il m’en garda toujours un peu de rancune. C’était malgré tout un charmant garçon. C’est lui qui me disait un jour:

- Vous êtes petit, vous n’avez rien d’extraordinaire, vous n’êtes pas très bien habillé, et pourtant there is no doubt about it, vous êtes un gentleman.

Le plus grand compliment que puisse faire un Anglais.

Il y avait encore un capitaine dont le nom m’échappe, pendant longtemps le seul officier catholique du régiment, puis le charmant Jack Payne, qu’on appelait monsieur Douleur à cause de son nom, très laid, mais dont le sourire illuminait toute la physionomie et qui à Hazebrouck traversa un canal à la nage, sous le feu des mitrailleuses, portant un de ses hommes blessé sur son dos. Jim Nethercoot, "as brave as his sward".

George Peel, pince sans rire, parlant bien le français, extrêmement gentil garçon, que l’on crut tué à Saint-Pol, mais qui put rejoindre l’Angleterre.

Charles Frazer, intelligent mais nerveux, très chic type, qui devint fou à Ninove, en Belgique. Il guérit ensuite.

Et d’autres dont j’ai oublié les noms, très chics types et compagnons charmants.

Aux "Waggon-lines" était en permanence Fox, "monsieur Renard", qui était en grand flirt avec la coiffeuse de Leforest. C’était un "ranker", c’est-à-dire un ancien sous-officier. plus âgé que les autres lieutenants, il n’était pas tout à fait du même milieu, mais il était d’une délicatesse de sentiments extraordinaire; c’était un des officiers les plus gentils du régiment. Il était officier de détail du 98 th. Il se désespérait de voir que ses états ne collaient jamais avec les inventaires et disait toujours en riant: - "je souhaite qu’une seule bombe tombe à proximité de mon magasin de façon que je puisse passer tout ce qui me manque à la rubrique "destroyed by ennemy action". Le pauvre garçon ne fut que trop exaucé. Il fut tué par une bombe d’avion entre Hazebrouck et Godeswaersveld pour ne pas s’être mis à plat ventre pendant l’attaque. La bombe était tombée sur la voiture citerne, pulvérisant le conducteur.

Je connaissais moins les officiers de Sussex, ne vivant pas avec eux.

Le soir après dîner, il y avait censure des lettres faites par tous les officiers. Même les lettres des officiers devaient être censurées par un autre officier. Mais celui-ci se contentait de mettre sa signature sur la lettre, sans la lire.

On buvait assez sec.

Le président du mess était Royl Bristow. On était très gai. Les officiers s’amusaient comme des gosses et il n’était pas rare de voir deux ou trois capitaines lutter ensemble et rouler par terre au grand dommage du mobilier.

De temps à autre, le colonel venait dîner.

On lui offrait le spectacle d’une discussion entre Royl Bristow, le bel esprit du régiment, et moi. Celui-ci me lançait des pointes et il fallait autant que possible répondre du tac au tac, ce qui n’était pas toujours commode, au milieu d’un silence complet et pour la plus grande joie du colonel. Quand j’avais eu l’avantage, les autres disaient à Bristow: "cette fois-ci, Royl, vous avez rencontré Waterloo". Avec un peu d’entraînement, la chose devenait facile, le thème des brocards de Bristow se renouvelant peu. C’était principalement le masque à gaz français, "si compliqué à monter qu’on est asphyxié avant d’avoir eu le temps de le mettre", ou le casque français, "en fer blanc". A quoi je répondais par des railleries sur les Anglais qui croient nécessaire de se mettre en "costume de bataille" (battle dress) pour aller curer les fossés de Nomain, ou en leur offrant d’essayer de démolir mon casque, ce qu’ils essayaient de faire sans résultat.

Un autre sujet de plaisanterie inépuisable était mon képi. Képi de facteur! Presque tous les soirs, la plaisanterie recommençait. On frappait à la porte. Qui est là? C’est le facteur. On voyait entrer Francis Stewart Mackenzie, sa bonne face réjouie coiffée de mon képi, et portant sur son dos le sac de lettres à censurer. On se moquait aussi, gentiment, des nombreuses lettres que je recevais. En rentrant de ma première permission, je trouvais le mur du mess tapissé des quelques trente lettres qui étaient arrivées en mon absence.

De temps en temps, le samedi, on partait faire une petite virée à Lille. On louait une voiture, car en principe, il était interdit de prendre une voiture de l'armée en dehors du service, et on allait dîner chez Freddy, ou chez André. On allait danser et on revenait sur le coup de minuit. On pouvait alors voir le Major Cubbitt, 1m 85 de haut, galoper dans les rues noires en poussant des cris de Sioux. Spectacle inattendu de la part d’un officier supérieur.

De temps en temps, les sous-officiers invitaient les officiers à venir passer la soirée à leur mess, car si la discipline et la déférence étaient beaucoup plus grandes que dans l’armée française, elles s’unissaient à une espèce de camaraderie sans familiarité en dehors du service. C’est ainsi que les matches de rugby officiers contre hommes étaient fréquents. Le colonel tenait la main à ce qu’aucun officier ne s’y dérobât, et ceux-ci s’y prêtaient du reste avec bonne humeur et disaient avec philosophie: "les hommes aiment bien pouvoir bousculer leurs officiers de temps en temps". J’ai même vu mieux. Un jour où les officiers de Surrey s’ennuyaient, ils organisèrent un match de basket-ball, officiers contre ordonnances auquel je pris du reste part, qui fut fort animé et que les officiers gagnèrent de justesse.

Les soirées du mess des sous-officiers étaient animées.

Il s’agissait pour les sous-off de "noircir" le plus grand nombre d’officiers possible. Les alcools étaient variés et abondants. Le colonel honorait toujours ces petites fêtes de sa présence. Lorsqu’il s’était retiré et que l’atmosphère y était, chacun chantait sa petite chanson. Le clou de la soirée était toujours, "Alouette, gentille alouette, alouette je te ploumerai", chantée en français et mimée par Royl Bristow, et reprise en choeur par toute l’assistance, chanson traditionnelle du régiment, depuis de longues années, paraît-il.

Le lendemain du "Rool-Call" officiers et sous-officiers se retrouvaient rigides et glacés.

Ainsi se passèrent les mois de novembre et décembre.

J’entretenais les meilleures relations avec les autorités locales, le maire de Nomain, ancien député du Nord, dont les filles mariées étaient indolentes et jolies, et à qui je louais une pâture qui nous servait de terrain de sports.

Le maire de Leforest, socialiste, partisan convaincu de Kléber Legay dont il me donna le livre sur la Russie, un brave homme.

Leforest, commune socialiste, possédait une immense piscine, ultra moderne, qui n’aurait pas été déplacée à Paris et qui faisait la joie des tommies à 20 lieues à la ronde. Le bon maire vint se plaindre à moi, un jour, d’avoir été menacé par la sentinelle du château. L’enquête prouva que la sentinelle lui avait seulement rendu les honneurs d’une façon un peu trop saccadée.

A l’occasion du Christmas, le régiment organisa une grande fête dans l’école de Leforest. Je n’y assistai pas, ayant pris à ce moment ma première permission que je passait à Nice. Lille-Nice, le contraste était complet et bienfaisant.

Le 3 janvier, je me retrouvais à Leforest venant de Douai où j’avais vu Jameson, mon collègue, enfin arrivé, mais pour l’instant malade. Le cafard de l’arrivée fut vite dissipé par l’accueil touchant qui me fut fait au mess. Un quart d’heure après mon arrivée, j’étais tout à la joie d’avoir retrouvé ces bons camarades. En arrivant, je trouvai ma nomination au grade de maréchal des Logis.

Je montais le lendemain à la compagnie, où l’on m’apprit que le régiment faisait mouvement le lendemain pour aller s’installer à quelques kilomètres de là, à Templeuve, gros bourg à 18 km de Lille. L’État-major devait s’installer à Templeuve même, ce qui était une énorme amélioration. Templeuve, avec ses 3.000 habitants, faisait figure de métropole à côté de la Coquerie.

Beaucoup de travail pour installer tout le régiment et ses services. Le colonel est difficile. Il lui faut la perfection. Notre mess a été installé pendant les premiers mois dans une horrible bicoque. Plus tard, je réussis à louer une maison tout entière sur la place de l’église qui fut à la fois bureau du régiment, mess du colonel, cuisine des hommes de la section du commandement. Nous fûmes à ce moment-là les mieux installés bien que les derniers venus. Je logeais chez des braves ouvriers retraités, M. et Mme Bateau, qui se mettaient en quatre pour mois.

Sussex était installé à 2 ou 3 km de là, dans une immense ferme, nommée la ferme d’Hucquin, "Hucquin farm" pour les Anglais, propriété du sénateur Demesmay qui vient de mourir. Il y a là surtout une grange immense, dont la charpente, vieille de plusieurs siècles, est une véritable merveille. On croirait être dans une cathédrale.

Surrey était logés, moins luxueusement, de l’autre côté du village, dans deux ou trois hameaux.

Le colonel habite dans un beau petit château au milieu du village, appartenant à un gros commerçant de Lille. Il possède un pur sang que nous arriverons, après de patientes négociations à faire mettre à la disposition du colonel.

Le temps s’est considérablement refroidi.

Une carapace de glace recouvre les routes et les rues. Dans notre mess, la bière a gelé une fois dans les bouteilles. Par cette température, circuler constamment en auto découverte n’est plus un plaisir. La vie des motocyclistes de liaison, les dispatchriders, en abréviation les "Don-R"s, devient un supplice, en raison du froid et du verglas. On les voit passer emmitouflés de passe-montagnes par tous les temps, ce sont du reste de rudes gars qui aiment leur métier. L’un deux, à la suite d’un dérapage sur le verglas se fractura le crâne, il ne mourut pas, du reste. Depuis le G.H.Q. (General Headquarters) quartier général de Gort jusqu’aux régiments, tout un service de liaison régulier par motocyclettes fonctionnait, c’était le D.R.L.S. (Despatchriders Letter Service).

Entre temps, mon fameux coéquipier, l’agent de liaison, Jameson, était arrivé. C’était un gentil garçon. Tuberculeux, il vivait en Suisse depuis des années, à Crans-sur-Sierre, où il possédait un superbe chalet entre notre vieil hôtel Bristol et le funiculaire du ski. Il était âgé de 40 ans et était engagé volontaire. Malheureusement, il était très paresseux et brouillon et finit par être renvoyé à la mission et remplacé par Jean Vigier. Il fut à son arrivé envoyé aux Waggon-lines car le colonel m’avait pris en grande amitié et ne voulait pas se séparer de moi.

Avec nous, à Templeuve, cantonnait le régiment des "Sherwood foresters", le régiment du fameux Robin Hood. Plus loin, la brigade des gardes, composée de grenadiers guards, dont nous formions le soutien d’artillerie. C’étaient tous de superbes gaillards que l’on occupait à curer les fossés et à réparer les routes comme les autres. Ils étaient cantonnés dans des hameaux et fermes minuscules. C’était superbe et, émouvant de voir ces magnifiques soldats en battle dress monter la garde devant leurs fermes entre deux tas de fumier avec autant de correction et de cérémonial que je les avais vu naguère sous la tunique rouge et le bonnet à poil présenter les armes devant Buckingham Palace! Je passais parfois de nuit devant leur cantonnement. Ils étaient là tous seuls dans l’obscurité aussi rigides et impeccables devant leurs cahutes de branchages que dans leurs guérites devant le palais du roi. Dans les environs, d’autres régiments fameux, les Cameron Highlanders, les Welsh fusiliers.

Une ordonnance récente avait supprimé le port du kilt, ce fameux jupon des Écossais, dont Foch, comme les Anglais aimaient à le répéter, avait déclaré: "pour l’amour, c’est magnifique, pour la guerre s’est ridicule". En conséquence, tous les kilts avaient été retirés et remplacés par des pantalons. Mais dès le lendemain, chaque Écossais avait sorti de son sac un kilt de rechange, et tout rentra dans l’ordre normal des choses. En Belgique, à Wavre, les camerons qui étaient avec nous se battirent en kilt. En captivité, j’ai vu des officiers en kilt. Des soldats en pantalons gardaient jalousement leur kilt dans leurs sacs et refusaient de les vendre, pour or ni pour argent, aux Allemands qui auraient voulu les acheter comme souvenir.

Le froid causa une épidémie de grippe assez sérieuse.

Un assez grand nombre d’accidents fut causé par le verglas. On ne voyait qu’éclopés, béquillant dans les rues de Templeuve. Je me souviens d’un dîner au mess de Surrey où le colonel, étant allé satisfaire un petit besoin dans le jardin, s’étala les quatre fers en l’air. Francis n’écoutant que son courage vola à son secours avec une telle impétuosité qu’il dérapa à son tour et fit un véritable plongeon sur le colonel qu’il assomma presque de son poids. Un troisième officier eut le même sort et ce fut, en définitive, un vrai dîner d’éclopés.

Bientôt un certain nombre de soldats bien notés furent envoyés en Angleterre pour y suivre des cours d’officiers. le critérium adopté par le colonel du 98th pour les désigner fut à peu près celui-ci:

I° Éducation générale, "Manners";

2° Aptitudes sportives;

3° Instruction.

Nous aurions sans doute mis au premier rang l’aptitude au commandement, puis l’instruction. Peut-être le critérium anglais n’est-il pas si mauvais. L’idée est que l’officier doit avant tout s’imposer à ses hommes, qu’ils doivent sentir qu’ils ont affaire à un homme qui leur est supérieur, d’une classe supérieur, et non pas seulement supérieur par les connaissances techniques que les circonstances lui auraient permis d’acquérir. Il est possible à tout homme moyen d’acquérir les connaissances techniques, il n’est pas possible à tous d’être un "gentleman", un homme de sentiments supérieurs, un homme digne de commander aux autres, non seulement par son énergie et ses connaissances mais par la "noblesse" en quelque sorte de son caractère qui l’élève au dessus des hommes moyens.

Cette conception "aristocratique" de l’officier nous est tellement étrangère qu’elle nous est difficile à concevoir et qu’elle m’est presque impossible à exprimer. Nous autres, peuple de petits bourgeois élevés dans le culte des examens et des titres universitaires, nous choisissions nos officiers de réserve à la suite d’examens dans lesquels place était bien faite sans doute à l’aptitude au commandement, mais où le caractère général de l’individu n’en tenait aucune. Les qualités que devaient déployer les étudiants pour devenir officiers de réserve étaient à peu près du même ordre que l’on exigeait d’eux pour passer leurs examens universitaires. C'était un examen de plus, avec un peu de culture physique en supplément. C’était un recrutement de forts en thème et de bachoteurs et non pas un recrutement de meneurs d’hommes. Aussi a-t-on bien vu ce qui manquait le plus aux officiers de réserve pendant la campagne des Flandres et de France, c’était le caractère, l’ascendant sur les hommes, plus encore que les connaissances techniques. Je pense qu’il n’en était pas de même en 14-18 où les officiers avaient été choisis par l’épreuve du feu.

Les Anglais recherchaient justement des officiers dont la personnalité s’imposerait indiscutablement sur leurs hommes. Et l’Anglais est au fond si aristocrate de nature que les hommes étaient d’accord sur ce point. Combien de fois ai-je entendu des sous-officiers consultés sur tel ou tel homme, déclarer: "oui, c’est un bon soldat, un chic camarade. Mais il ne pourrait être officier. Oh! non, cela n’irait jamais". Et ils se rencontraient presque toujours sur ce point avec les officiers.

Je ne dis pas que les résultats étaient meilleurs, je n’en sais rien car nous n’avons pas vu ces nouveaux officiers à l’oeuvre. Mais l’idée me semble intéressante et, au fond, plus juste que la nôtre.

En pratique, la pierre de touche, le test suprême, était la réponse à cette question: "un tel, serait-il à sa place dans un mess d’officiers?" Et l’affirmative supposait justement un ensemble de sentiments d’honneur, de bonne éducation, de qualités morales, en dehors de toute question d’aptitudes techniques, que l’on considérait comme indispensable pour un officier.

Au mois de février 1940, je fus désigné pour aller faire un stage de perfectionnement à Auxy-le-Château où s’était transportée la Mission depuis Laval. Je devais être à Auxy le 11. Le 10 au soir, nous allâmes fêter mon départ par un grand dîner chez André à Lille. J’étais désolé de quitter mon cher régiment, et les camarades avaient l’air aussi sincèrement désolés de me voir partir. Nous nous quittâmes d’autant plus émus que nous étions un peu éméchés. Je passais la nuit à l’hôtel Carlton d’où je partis le lendemain matin à 5 heures pour Auxy-le-Château.

La Mission française de liaison avait pris de l’extension depuis le temps de Laval. La petite ville d’Auxy-le-Château grouillait d’une masse d’officiers et d’agents de liaison dont la plupart attendaient depuis des mois dans l’inaction une affectation aux régiment anglais qui devaient toujours arriver et n’arrivaient jamais. Paul Mousset, dans son livre, "Quand le temps travaillaient pour nous", a donné d’Auxy-le-Château une description sévère, mais assez juste. On rencontrait parmi les agents de liaison les plus grands noms de France, et aussi il faut bien le dire, une masse de juifs dont le plus célèbre était André Maurois, le fameux "Aurelle" du colonel Bramble, devenu capitaine. Beaucoup essayaient de se planquer dans les services de la Mission. Je ne vois du reste pas l’agrément qu’ils pouvaient y trouver. La plupart faisaient des pieds et des mains pour avoir une affectation et quitter cette pétaudière d’Auxy. Je rencontrai là Jean Martet, Roux secrétaire d’Ambassade futur ambassadeur à Berne., que j’avais rencontré au consulat lors de mon arrivée à Londres. Mahoudeau, ancien auxiliaire du consulat, très gentil garçon qui préparait le petit concours et dont la femme, norvégienne, nous avait souvent gentiment reçus dans leur petit appartement d’Edgware Road. J’y retrouvais aussi plusieurs membres de la colonie française de Londres, et Boris venu aussi suivre le cours de perfectionnement, de Mun très spirituel, un Lesseps, trois Voguë, Philippe Guerlet, le fiancé de Zette de Lavoreille.

Il est maintenant de bon ton d’honnir ces fameux agents de liaison qui, vêtus d'uniforme étincelants, passaient, paraît-il, leur temps dans les bars de la capitale. Il est certain que trop d’entre nous étaient puants de pose et de snobisme, les jeunes surtout qui n’avaient pas encore été affectés à des unités anglaises et qui se croyaient arrivés. Nous autres "anciens", les regardions de haut et nous chargions de leur rabattre leur caquet chaque fois que c’était possible.

Mais il ne faut pas oublier que ces malheureux uniformes qui ont fait couler tant d’encre, nous étaient imposés par le commandement français et que faute d’en avoir un on était sûr d’être relégué au rang de scribouillard dans un quelconque bureau d’État-major. Le commandement français ne put jamais régler de façon satisfaisante le statut des agents de liaison. Il désirait que ceux-ci soient traités et considérés comme des officiers par les Anglais et rendait personnellement responsables les agents de liaison qui n’arrivaient pas à ce résultat. En revanche, il considérait, lui, les agents de liaison rigoureusement comme sous-officiers, mais en même temps on exigeait d’eux qu’ils soient habillés en officiers supérieurs et on encourageait presque les fantaisies dans la tenue. C’était incohérent. Il aurait fallu, comme l’aurait voulu le commandant Marty, qu’on les nommât aspirants à titre fictif, ce qui aurait fait cessé la situation fausse dans laquelle ils se trouvaient. Il est arrivé que des officiers français invités à dîner dans un mess anglais refusent de serrer la main à l’agent de liaison français. Les Anglais qui, en général, traitaient l’agent de liaison en camarade, prenaient fait et cause pour lui, d’où situation pénible et embarrassante pour tout le monde.

Un officier qui avait ainsi refusé de serrer la main à un agent de liaison fut invité quelques jours après à déjeuner au mess de son régiment. L’agent de liaison avait mis son colonel au courant. Lorsque l’officier français arriva, il constata qu’il avait été placé à la droite du sous-officier, qui était président du mess. Situation fausse et absurde qu’il eût été bien simple de régler en fixant, une fois pour toutes, le statut des agents de liaison.

Je m’empresse de dire que la plupart des officiers de la liaison n’avaient pas de ces mesquineries et nous traitaient en camarades.

Les cinq semaines d’Auxy-le-Château se passèrent en culture physique, cours d’artillerie, d’infanterie, chars, etc., le matin, et exercices pratiques le soir sous la conduite du capitaine de Golberry et du lieutenant Roux. Notre mess était au "Restaurant des travailleurs". Il était fort gai et le repas du soir se terminait toujours par quelques chansons soldatesques qui mettaient en fuite les trois servantes au physique agréable, qui devaient pourtant en avoir entendu bien d’autres.

Je logeais chez M. et Mme Prins, boutiquiers qui avaient deux filles agréables et qui étaient aux petits soins pour moi.

Une ou deux fois, on nous mit en contact avec les "bleus" ceux qui attendaient encore leur affectation à une unité anglaise. Nous les traitions avec mépris ainsi que leurs divers exercices, chansons anglaises, etc. Nous fûmes bientôt réputés pour notre mauvais esprit, qui n’était qu’apparent du reste, car une fois entre nous et avec nos officiers nous rivalisions de bonne volonté, et manoeuvrions suffisamment bien au bout de quelques semaines pour en imposer aux bleus. Nous en "bavions" du reste pas mal, alors qu’eux ne fichaient presque rien. Mais nous estimions que nous n’avions pas quitté nos unités pour venir bêler "Clémentine" ou "who killed cock Robin" dans une salle de cinéma, sous la direction d’un lieutenant maître de chapelle. Nous estimions que c’était une forme un peu anodine de préparation à la guerre.

Au cours de ces cinq semaines, eut lieu une prise d’armes au cours de laquelle le général Gort et le général Vauruze, chef de la mission, vinrent décorer notre camarade Cognasse qui, se trouvant en patrouille dans la Sarre, avait été accroché. Le lieutenant anglais ayant été tué, Cognasse prit le commandement de la patrouille et la ramena dans nos lignes sous le feu des mitrailleuses.

La cérémonie se termina par un sketch -il n’y a pas d’autre mot- que nous exécutâmes sous les yeux durs du général Lord Gort: l’enlèvement d’un petit poste par un groupe franc. Nous avions creusé un élément de tranchées les jours précédents sur notre terrain d’exercice. Tout était réglé et avait été répété comme un ballet.

La garnison du poste, six ou sept bonshommes avec un fusil mitrailleur, flâne. Soudain, alerte! Deux groupe de combat ont été aperçu rampant, l’un à droite l’autre à gauche. Aussitôt le fusil mitrailleur et nos mousquetons entrent en action; nous luttons à coup de cartouches à blanc et de grenades d’exercice. Nous nous défendons comme des lions. Mais, hélas! Soudain un troisième groupe qui s’était approché par le ravin à notre droite, bondit dans notre poste.

Toute résistance est vaine.

Deux hommes de la garnison assaillie tentent de s’enfuir en sortant de la tranchée et sont fauchés par une mitrailleuse située à environ 800 mètres de là, pendant que le groupe assaillant se retire, en emmenant trois prisonniers. Je jouais le rôle d’un prisonnier.

Déjà, il y a des prédestinations!

Tout se passa très bien et je veux croire que le général Gort fut édifié par cette opération d’envergure modeste. Une fois les officiers partis, les cinéastes s’approchèrent et nous demandèrent de recommencer. Je fus donc fait prisonnier pour la deuxième fois de la journée.

Le stage se termina par un examen où nous fûmes interrogés sur toutes sortes de choses. Nous étions en particulier censés connaître les caractéristiques des quelques 200 canons en service dans l’armée française. Bien entendu, on ne nous avait parlé ni des bombardements en piqué, ni de la manière de se défendre contre les attaques de chars. Par contre, beaucoup de détails nous avaient été donnés sur la façon de creuser des tranchées, positions de résistance, bretelles, etc., et sur la pose des barbelés. Pour la guerre de 14, nous aurions été fin prêts.

Le stage fini, chacun se retira chez soi.

Je partis en permission avec Lesseps qui m’emmena à Paris dans sa voiture. Nous passâmes par Arras où le capitaine Marty nous annonça notre nomination au grade de sergent chef. Puis, nous continuâmes sur Paris, où en l’absence de tout l’élément féminin de ma famille, la concierge, Melle Lucie, eut l’honneur de coudre mes nouveaux galons.

Puis, départ vers le cap Ferrat où toute la famille se trouva réunie pour la dernière fois avant la grande bagarre. Ce furent quelques jours charmants où on se sentait loin de la guerre. J’allais aux courses de Nice avec Alain et Zette de Lavoreille. Alain pariait d’après l’allure des chevaux, moi d’après leurs noms, Zette se basait principalement sur le physique des jockeys et la couleur de leurs casaques. Nous ne perdîmes pas plus que bien d’autres. Je crois même que Zette gagna 15 fr.

Pourtant j’avais un peu le cafard car j’avais l’impression qu’il allait m’arriver quelque chose et que c’était là ma dernière permission.

Je retrouvai le 98th toujours à Templeuve, le 2 avril.

Un agent de liaison, très gentil garçon dont j’ai oublié le nom, était arrivé depuis peu pour remplacer Jameson qui devait à son tour, partir pour Auxy-le-Château. Quant à moi, j’avais été remplacé par Vigier. Jameson n’ayant pas donné satisfaction pendant des manoeuvres qui avaient eu lieu en mon absence, ce fut Vigier qui devint titulaire du poste.

C’est ainsi que je fis sa connaissance. Nous nous voyions du reste fort peu, lui étant à l’échelon et moi aux batteries.

Vers le 10 avril, nous partîmes faire des écoles à feu dans la région de Frévent. Je partis la veille faire le cantonnement avec un capitaine de Sussex, nommé je crois George Raiph. Le cantonnement fut assez satisfaisant et j’organisai la popote des officiers à 4 km de là, à Frévent, dans un petit bistrot où la cuisine était excellente. Une partie du régiment nous rejoignit le lendemain et les écoles à feu commencèrent. J’étais content de voir pour la première fois nos canons tirer. Je ne suis qu’un profane en artillerie, mais j’ai l’impression que dans l’ensemble les tirs étaient assez précis. Ils étaient bien moins rapides que les 75, mais cela tenait à ce qu’ils tiraient à gargousse et non pas à douille.

Je profitai d’une après-midi de liberté pour aller en truck faire une visite à Madame de Hautecloque à Bernicourt.. J’eus assez de mal à me repérer, j’y parvins cependant et Madame de Hautecloque, entourée de sa tribu de filles, me fit grand accueil.

Un soir, je venais de me mettre au lit, lorsqu’on m’appela.

Un accident venait d’arriver; on demandait le "french liaison officer" (c’était le titre qu’on me donnait). Je m’habille hâtivement et trouve deux officiers anglais d’un autre régiment. Ils me racontent qu’ils viennent d’écraser un soldat anglais à quelques kilomètres de là et voudraient notre docteur. Je les mène chez lui. Le docteur mobilise son camion, ses infirmiers et nous voilà partis. Il pleuvait à verse. A quelques kilomètres, nous stoppons et trouvons deux soldats anglais auprès d’un troisième étendu sans connaissance. Je frappe au volet d’un petit café et parviens, non sans peine, à me faire ouvrir. Nous transportons, tant bien que mal, notre homme qui se trouvait depuis une heure dehors sous la pluie. Le transport, très douloureux, le réveilla naturellement. Il poussait des cris à fendre l’âme. A force de secouer le patron du bistrot, il finit par découvrir des vieux sacs avec lesquels nous fabriquons une espèce de couche sur laquelle nous posons le malheureux à qui le doc fait une piqûre de morphine. Le doc pense qu’il a une fracture du bassin (ce qui fut confirmé par la suite). Il avait dû tomber de bicyclette, était resté inanimé sur la route. La voiture des officiers anglais roulant presque sans phares, comme toutes les voitures, lui avait alors passé sur le corps. Les deux officiers étaient désespérés, il n’y avait pourtant pas de leur faute. Je partis alors pour l’hôpital anglais de Frévent, pour demander une ambulance. A Frévent, je tombais sur un magnifique hôpital anglais installé dans un immense château. Les infirmiers étant les mêmes dans tous les pays, nous nous heurtâmes à un sergent-infirmier parfaitement désagréable qui essaya pendant un bon moment de nous prouver que ses voitures d’ambulance n’étaient absolument pas faites pour transporter les blessés, ni les malades, ni du reste personne d’autres. Nous tînmes bon cependant et finîmes par ramener la voiture d’ambulance qui embarqua notre homme.

Ce fut le seul incident notoire de notre séjour à Frévent.

A mon retour de permission, j’avais changé de billet de logement. J’avais abandonné Madame Bateau pour loger chez Madame Demesmay, jeune femme, nièce de la propriétaire de la ferme d’Hucquin, qui habitait une très belle maison où le régiment avait eu ses bureaux pendant quelque temps. J’étais logé là comme un pacha dans une immense chambre à deux fenêtres, choyé par la vieille bonne, et en bons termes avec Madame Demesmay qui était jeune et gaie, et sa petite Thérèse qui débordait de fierté quand je l’emmenais à la messe le dimanche. J’étais certainement le mieux logé de tout le régiment. Mme Demesmay et sa fille Thérèse m’ont toutes deux écrit lorsque j’étais ambassadeur au Congo.

J’allais parfois voir Madame Bateau qui me gardait un peu rancune de l’avoir lâchée. Elle avait pour voisins un ménage d’ouvriers. Une nuit, en janvier, par un froid terrible, en rentrant au mess, je butais sur un corps étendu. Je me penchais et constatais qu’il s’agissait d’un ivrogne. Pensant à Maman dont la pitié pour les ivrognes est sans borne, je me mis en devoir de le rescaper, d’autant plus que par ce froid, le brave homme risquait d’y passer. Ce ne fut pas sans peine que je finis par comprendre qu’il habitait justement la maison à côté de la mienne et je le ramenai très littéralement "manu militari" à sa bourgeoise. Depuis ce jour, j’avais droit à la gratitude éternelle de ce couple sympathique.

Les derniers jours d’avril se passèrent en préparation pour la saison sportive, puisque la fameuse offensive ne venait toujours pas. Remise en état d’un tennis, cross-country, matches de football, grande coupe de rugby du corps dans laquelle notre régiment arriva en finale le 5 mai 1940 battant en demi-finale le régiment du "Duke of Wellington", the Dukes comme on les appelait à la grande surprise de tous les experts et à la grande fureur des Dukes qui étant un régiment de "regulars", n’en revenaient pas d’avoir été battus par d’ignobles "territorials", car l’animosité était restée assez grande entre les "regulars" au nombre d’une trentaine de mille et les territoriaux qui comprenaient tout le reste, mais étaient considérés comme des amateurs par les militaires professionnels. La fin de la coupe de rugby du corps qui devait avoir lieu le dimanche de la Pentecôte, 12 mai 1940, ne fut jamais joué!

J’ai oublié de parler de nos combats de boxe qui avaient lieu lorsque nous étions à la Coquerie dans la grande grange de la ferme. Un ring fort bien installé. Des soigneurs avec le matériel nécessaire, Président et directeur du combat, Royl Bristow. Les combats avaient lieu parfois entre nous, c’est-à-dire batterie contre batterie. Parfois aussi nous lançions des défis aux régiments voisins. Kent Yeormanry par exemple, le régiment de mon ami Beaurepaire. Je suivais le coeur un peu battant, un peu horrifié mais très intéressé ces combats qui pour être parfaitement loyaux et corrects n’étaient pas des combats pour rire. Sur une douzaine de combats, il n’était pas rare de voir sept "knock-out". Ces soirées faisaient toujours salle comble, le Colonel y assistait naturellement entouré de tous les officiers. Elles contribuaient à faire vraiment du régiment un corps, une "unité" au sens propre du mot.

Certaines batteries étaient même encore plus unies. Ainsi celle de Lord Cowdray qui était presque uniquement composée de ses fermiers et gens de ses domaines. Ainsi qu’un baron du Moyen-Age, Lord Cowdray levait une troupe et partait en guerre avec ses vassaux. Plusieurs autres officiers avaient emmené leur valet de chambre qui leur servait d’ordonnance. Mon ordonnance était dans la vie civile le chauffeur du Major Cubbitt.

Au début de mai, Jo qui était à Maubeuge, et moi, passâmes une journée ensemble à Valenciennes. Dans la semaine qui suivit Jo vint me voir à Templeuve et m’annonça qu’Anne était en route pour Maubeuge. Nous prîmes rendez-vous pour passer tous les trois la journée ensemble, à Valenciennes, le dimanche suivant, ce fameux dimanche de la Pentecôte.

Visite du roi d’Angleterre au 98th Field Rgt.

Vers le milieu du mois de décembre, nous apprîmes que le roi d’Angleterre venu en France visiter le B.E.F. allait se rendre à Auchy d’où il viendrait visiter une de nos batteries. La batterie désignée fut celle de Lord Cowdray dont les positions étaient des modèles du genre. Comme elles se trouvaient au milieu d’un océan de boue, un petit passage de caillebotis fut construit depuis le route. Le grand jour arrivé, tous les régiments des alentours se réunirent en calot et sans armes, ce qui m’a toujours paru étonnant pour former une garde d’honneur.

Le 98th était massé le long de la route; les officiers -moi, compris- placés de loin en loin devant les hommes. J’étais assez inquiet, ne connaissant qu’imparfaitement les commandements anglais et craignant de faire un impair. Après une attente assez longue, soudain parut une file de voitures d’où sortirent de magnifiques officiers de toutes armes et de tous rangs et une quantité d’hommes en kaki portant sur un brassard les lettres w.c. Ce n’était pas comme on aurait pu le croire les vidangeurs, mais les "war-correspondants", les journalistes. Enfin, parut une petite voiture portant le pavillon royal, léopards d’Angleterre, lion d’Écosse, harpe d’Irlande. Au commandement barbare de "remove headdresses" nous retirons nos coiffures et poussons trois hourras. Je ne puis m’empêcher d’être assez ému. Le roi passe lentement, très chic dans sa tenue kaki. A mesure qu’il passe devant nous, nous le saluons et il répond à notre salut en nous regardant dans les yeux.

Il va visiter les positions et repasse devant nous avec le même cérémonial. Il a l’air complètement gelé et, en effet, il fait glacial. Le lendemain, les journaux racontaient: "le roi a visité des positions isolées au milieu de la boue".

Le duc de Gloucester est aussi venu dîner une fois chez le colonel, pilotant des journalistes américains. J’étais dans le bureau du colonel avec John Ellison lorsque, levant les yeux et regardant par la fenêtre, celui-ci s’écria: "by God, it’s the duke", et, en effet, trois secondes après, il était dans son bureau accompagné d’un officier d’ordonnance. il me dit bonjour très courtoisement, et je m’éclipsai.

La guerre moins drôle

Nuit du 9 au 10 mai.

J’avais été passer (sans permission) la soirée à Lille.

Nous menions joyeuse vie à l’hôtel Carlton, au Miami, lorsque soudain retentirent les sirènes, chose banale. Mais bientôt au milieu du fracas de la D.C.A., je perçus des bruits sourds et plus puissants. Pas de doute, c’est un bombardement. Très inquiet, je me dis que Templeuve est peut-être bombardé, qu’on me cherche partout. A peine la fin d’alerte sonnée, je saute dans un taxi et rentre à mon cantonnement à 2 heures du matin. Drôle de chauffeur accompagné d’une femme qui me semble jolie et élégante. Il essaie de me faire parler et de la faire asseoir à côté de moi. Je me renferme dans un silence peu galant mais prudent. Si j’avais su les événements qui allaient suivre, je l’aurais fait arrêter. Mais, à la réflexion, je pense que c’était tout simplement une prostituée.

A 6 heures,

je suis réveillé par le bruit de nombreux combats aériens. Les mitrailleuses font dans le ciel des bruits de soie qu’on déchire.

A 8 heures,

Madame Demesmay, ma gentille logeuse, frappe à ma porte et m’annonce l’invasion de la Belgique. Je me précipite au R.H.Q. où règne déjà une grosse animation. Le détachement précurseur doit partir demain soir samedi 11 mai.

Je pars avec le régiment le lundi 13 mai.

Je suis très affairé toute la journée pour régler les différentes affaires en cours avant le départ, logement, indemnités d’électricité, etc. L’après-midi, je me rends à Lille dans l’auto du colonel et en passant près du terrain d’aviation, j’ai le plaisir de voir abattre un avion allemand par trois "hurricanes".

Samedi 11 mai

Les alertes aériennes se succèdent toute la journée.

Le soir, à 9 heures, le régiment d’infanterie Royal Hampshire qui tenait garnison avec nous à Templeuve passe devant le R.H.Q. (Regimental Head Quarters) à pied chantant "Roll out the barrel". Le régiment à pied dans la nuit fait très 1914. Ils n’ont pas l’air enchanté car ils ont une étape de 50 km à faire, paraît-il.

Dimanche 12 mai - Pentecôte

Alertes aériennes toute la nuit.

A 2 heures du matin, je suis réveillé par le son de la cloche de l’église. Pas de doute, c’est le tocsin. Je m’habille en vitesse. C’est incompréhensible, que se passe-t-il? Il n’y a pas eu de bombardement. Madame Demesmay mère me dit que c’est la gare qui brûle. On voit, en effet, une grande lueur de ce côté. Je mets mon casque et sors malgré les supplications de mes logeuses affolées. Ce n’est pas la gare, c’est l’ancien P.C des Hampshire qui brûle. La pompe locale ne marche pas, tuyau crevé. Après sept mois de guerre!

Quelle incurie!

Le feu gagne la maison voisine.

Je mobilise un de nos camions et pars avec trois de nos hommes et un civil chercher la pompe du village voisin, Cappelle-en-Pevèle. A Cappelle, il faut faire trois maisons, réveiller chaque fois les habitants, avec combien de peine, pour trouver une pompe antique que nous n’arrivons pas à séparer de son chariot. Enfin, on réussit à l'attacher derrière le camion. Retour triomphal, mais maintenant c’est le bloc des quatre maisons qui est en flammes.

Les pompiers de Lille sont venus mais sans leur pompe!

Enfin, on réussit à circonscrire le sinistre. Je rentre me coucher à 5 heures du matin et je trouve mes braves Demesmay qui m’attendent avec du café chaud.

Dans la journée, les alertes aériennes ne cessent pas.

Le soir, à 10 heures, départ du détachement précurseur Cubbitt, Ellison, Marshall. Adieux assez émus car nous supposons qu’ils vont être impitoyablement bombardés tout le long de la route.

Nous partons demain matin.

Je continue de parcourir la région à bicyclette. Je rencontre Jameson revenu d’Auxy. Il est affecté à un bureau anglais à Templeuve. Il est désolé et m’envie de partir pour la Belgique. Il me demande de permuter. Désolé, mais pas question.

Lundi 13 mai

Départ de Templeuve à 8 heures.

La brave cuisinière s’est levée à 6h30 pour me faire du café. Tous les Demesmay se lèvent pour me dire au revoir. J’embrasse la petite Thérèse. Ils m’ont donné un petit flacon d’alcool de menthe qui me sera bien précieux par la suite.

J’y suis retourné après la guerre. La maison et devenu un couvent.

Je voyage avec Francis Stewart Mackensie, le commandant en second. Nous partons à l’avance et nous postons près de Bachy, à la frontière belge, près d’un grand fossé antichar pour voir passer le régiment. C’est très émouvant, mais ça devient fastidieux, car il y a près de 150 véhicules. Il manque une voiture, celle que nous avons envoyée à tout hasard à Cantin pour chercher le colonel au cas où il aurait pu revenir car il était en permission en Angleterre. Puis, nous passons la frontière à notre tour, non sans une certaine émotion.

Nous traversons Tournai, Renaix, Ninove, remontant peu à peu le régiment. Nous croisons les premiers réfugiés, puissantes voitures filant vers la France, puis des colonnes de cyclistes. Nous faisons halte un moment dans la ville, où nous soulevons la curiosité et recevons un accueil enthousiaste, on nous couvre de présents que la consigne est de refuser because 5ème colonne. Je fais tout de même accepter à l’équipage de ma voiture du chocolat pour ne pas vexer ces braves gens. Nous apprenons que les Allemands ont passé le canal d’Albert.

Puis nous traversons cette belle ville de Bruxelles, si animée, l’avenue Louise où j’avais été voir M. Weill en 1936.

Dans la splendide forêt de Soignes, nous retrouvons le détachement précurseur au rendez-vous fixé. Tout le monde est ravi de se retrouver. Pas plus que nous, ils n’ont subi de bombardement aérien. Nous sommes tous étonnés. Le matin, Francis me disait encore: - "celui qui arrivera vivant ce soir aux position pourra estimer avoir une chance de survivre à la guerre". Toutes les dispositions étaient prises. Les blessés devaient être débarqués sur le bord de la route pour ne pas ralentir le convoi.

Et puis rien!

Ce sont d’agréables surprises.

Le colonel et Egerton (commandant Sussex) sont arrivés la veille directement. Ils ont trouvé notre voiture à Cantin. Nous sommes tous ravis.

Pour ce soir, je vais coucher à l’échelon, situé de l’autre côté de la forêt de Soignes à 4km de Waterloo. Nous traversons donc la forêt et nous installons dans une somptueuse villa, au milieu d’une superbe jardin. Partout des demeures seigneuriales. On voit que l’argent n’est pas rare en Belgique. Les propriétaires viennent de s’enfuir précipitamment, laissant tout en plan. On trouve encore des chemises jetées ça et là, des bas. Jean Vigier et moi nous installons dans la jolie chambre des enfants. Les draps ne doivent pas être bien sales et les lits sont bons. Aux murs, des photos de bateaux anglais et français, des coupures de journaux relatant l’histoire du "graf-spee". J’installe le Padre d’autorité dans la chambre de la bonne car il veut être seul et c’est la seule qui n’ait qu’un lit.

Avant le dîner, je me rends aux positions avec Francis. Le P.C du régiment est installé à au moins 15km de là dans une grande ferme (ferme de Bilonne, commune de Wavre sur la Dyle). Le propriétaire est un éleveur fameux. Il y a des étalons, des taureaux, des cochons, des juments merveilleux. La ferme est plein de réfugiés.

Trois petites bombes sont déjà tombées autour des bâtiments. Des Ecossais en kilt du régiment Cameron gardent un ponceau qui mène à la ferme.

Le colonel me fait un accueil touchant. Francis veut me garder près de lui aux Waggon-lines et envoyer Vigier à l’avant mais le colonel ne veut rien entendre. Je monterai demain avec armes et bagages (c’est une façon de parler car je n’ai toujours pas d’armes) très flatté, il faut le dire, de la préférence.

Jordan, le cuisinier du mess, est là imperturbable, le doc, Tuby, tout le monde est rassemblé autour de la table du dîner. On se croirait toujours, à Templeuve. Rien de changé, pas même la nourriture toujours aussi médiocre.

Retour à Waterloo après le dîner.