ROBERT Guy
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Un Français ordinaire
dans la "drôle de guerre"
Guerre 1939 - 1945
Témoignage
Nice - Avril 1993
Analyse du témoignage
Écriture : 1992 -112 Pages
POSTFACE de Michel EL BAZE
Robert Guy me dit que ses dons sont plus affirmés dans limage et la caricature que dans lécriture.
Vous apprécierez, chercheurs, savants de toutes disciplines, ce Français qui se dit "ordinaire" et qui cependant produit là lun des plus intéressant témoignage de ma collection.
Beau par lécriture sincère, spontanée.
Merveilleux par les 50 admirables images que jai mis bien longtemps à mettre en page tellement jétais fasciné par le dessin, précis, évocateur, qui vivifie le texte et contribuent à faire de ce témoignage un chef doeuvre.
Guerre, captivité, évasion, résistance, voilà un périple, une tranche de vie de "5 tristes années" qui a pour simple but, dit-il, de rappeler une certaine époque de sa vie, sa façon à lui "de ne pas mourir complètement quand viendra lheure"
Robert Guy tells me that his gifts are more asserted in the image and the caricature that in the handwriting.
You will appreciate, reseachers, scientists of all disciplines, this French who discribe itself as ordinary and who has however product there one of the most interesting testimonies of my collection.
Beautiful by the sincere handwriting, spontaneous.
Supernatural by 50 admirable images which I spent a long time to put in page because I was fascinated by the drawing, precise, evocative, which invigorates the text and contribute to make this testimony a masterpiece.
War, captivity, escape, resistance, here is a journey, a slice of "5 sad years" of a life and for simple purpose, tells-it, to remind a certain period of his life, his manner to him "not to die completely when the time will come".
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
Le récit que je vais faire
à pour but de rappeler une certaines époques de ma vie
ma façon à moi de ne pas mourir complètement quand viendra lheure
il est tel que mes souvenirs me le permettent après cinquante années
sans enjolivures
seulement les faits dans leur stricte vérité...
1
On en parlait déjà lorsque en 1933, je terminais mon service militaire au Maroc, au 1er Zouaves, des bruits de bottes se devinaient déjà à lEst, mais dans linsouciance de notre jeunesse, nous étions presque heureux dun retour précipité pour cette raison.
Mon mariage eut lieu un an après mon retour.
Ma jeune femme était vosgienne, de Fontenoy le Château, charmant petit bourg médiéval, à côté de Bains les Bains, elle y exploitait un salon de coiffure quelle avait crée. Quant à moi, jétais toujours avec mes parents à Tucquegnieux dans le bassin de Briey où jétais né et que nous avions dû quitter à lexode de 1914, ce pays très cosmopolite navait alors guère lagrément de ma future femme; mon père, entrepreneur de travaux publics, my avait installé une petite entreprise de peinture et décoration pour maider à démarrer dans la vie, pour moi peu importait le lieu, javais une femme que jadorais et cétait le principal.
Pour nos débuts et dun commun accord nous décidons de nous installer à Épinal.
2
De lappartement que nous occupions en plein centre de la ville, je commençais à découvrir les réalités de lexistence, il fallait se mettre sérieusement au travail, mais comment ? dans cette ville inconnue, la crise qui sévissait narrangeait rien, Paulette, ma femme, continuait à exploiter son salon à Fontenoy une fois par semaine, pour mettre un peu de beurre aux épinards! Je troquais ma vieille Almicar contre un joli petit cabriolet Fiat, plus sûr pour elle, je nétais pas tranquille de la voir partir dans ce vieil engin disloqué!
La vie était difficile, mais à deux, cétait supportable et nous fîmes même des économies et lachat dun terrain en plein centre, en vue dy construire notre nid définitif; dans lappartement que nous occupions, en attendant, elle fit la tentative dinstaller un salon, mais il fallut abandonner devant les protestations des deux vieilles filles propriétaires des lieux; comme je racontais nos mésaventures à Monsieur Martin ladministrateur des Magasins Réunis qui était un de mes bons clients, il trouva de suite la solution en nous proposant un emplacement à lintérieur de son grand magasin; nous devons à ce brave homme une grande reconnaissance, car le résultat dépassa nos espérances; la vie devint plus facile, nous prîmes même nos premières vacances dans le Midi et nous avons pu faire la découverte des paysages enchanteurs de la Côte dAzur.
A cette époque pourtant une ombre me tourmenta : la guerre.
Est-ce le souvenir inconscient de lexode de 1914, de la fuite de notre maison, alors à deux kilomètres de la frontière, de lembarquement précipité sur des wagons à bestiaux, sans bagages direction Sud, chez une tante à St Dizion puis fuite à nouveau à la première bataille de la Marne, cette fois vers Lyon dans les mêmes conditions de confort! Non le bébé de un an que jétais ne peut se souvenir, cest plutôt le récit de cet exode tellement souvent répété par ma mère quil sest incrusté dans ma mémoire.
3
1938 :
Notre joie est à son comble, cest la naissance dune petite fille tant désirée par ma chère Paulette, rêve quil lui semblait impossible puisque étant trois garçons de mon côté et deux du sien, nous devions automatiquement hériter dun mâle! Elle choisit de lappeler Dominique. Sa photo et sa sucette seront les fétiches qui me donneront, plus tard, le courage de supporter les épreuves.
Mais revenons à lépoque critique où nos dirigeants essaient en vain de trouver un compromis avec la "bête d'outre-Rhin". Mes modestes talents pour le croquis me permettent mieux de mexprimer que lécriture et par prémonition, je dessine au crayon gras sur une grande feuille de papier un sujet que jintitule "cauchemar", des personnages casqués, grimaçants, avec des brassards à croix gammées, fusils avec baïonnettes au canon et à dents de scie, et gueules de canons fumantes. Je fais cadeau de ce dessin à notre voisin, commandant de réserve dans laviation qui en avait apprécié le "réalisme", le sujet nest pas très réjouissant mais il le place bien en vue sur sa cheminée, naturellement le dessin est signé de mon nom, ce détail aura son importance par la suite...
Ma jeune femme, elle, ne croit pas à la folie des hommes pour déclencher cette guerre; cependant arrive la première mobilisation, puis lattaque sur la Pologne (pauvre cher pays où jai de bons camarades qui, à cause des bruits de guerre imminente, sont rentrés chez eux dans lespoir de la défendre!); que de regrets! une riposte immédiate de notre part aurait peut-être permis déviter la catastrophe! Après beaucoup trop dhésitations, le haut commandement se décide enfin à tenir ses engagements et la France déclare la guerre à lAllemagne.
4
Ayant été en opérations durant mon service militaire au Maroc, je suis dispensé des périodes et je dois me rendre, le cinquième jour de la mobilisation, au centre de Toul; adieu à nos projets de construction, mais mis à part la tristesse de la séparation, mon départ ne cause pas de problèmes matériels, le salon de coiffure est prospère, toutefois les soins et la surveillance quil faut prodiguer à notre petite fille nécessitent la présence dune autre personne, cest ainsi quune jeune fille originaire de la Meuse et amie de la famille, Lucienne, vient tenir compagnie à Paulette, son courage et son dévouement nous seront dun grand secours dans les terribles années qui suivront....
5
Tristesse du départ, adieux touchants.
Le jour arrive où je dois partir pour le Centre Mobilisateur de Toul, cest un oncle de Darny, loncle Georges, qui my conduit dans sa camionnette de boucher, je lui fais, en plaisantant, la remarque que son véhicule est approprié à la circonstance, mais je ne réussis pas à le faire sourire, au contraire, je devine une petite larme dans les yeux de cet homme de coeur...
A mon arrivée à la caserne ce nest ni lexaltation, ni la joie; je tombe des nues à la vue des valises éventrées et pillées où ceux qui sont déjà partis, ont rangé soigneusement leurs effets civils dans lespoir de les retrouver au retour!
Des salopards se sont déjà adonnés au pillage!
Je suis parti sans joie mais avec un brin de patriotisme et dans lespoir den finir une fois pour toutes avec les incertitudes de cette sale guerre qui nous est imposée, je constaterai par la suite que je nétais pas au bout de mes déceptions..!
6
Me voici transformé en tirailleur.
Chéchia et uniforme kaki, le tout ayant déjà servi et un peu répugnant! je reste quelques jours à Toul, Paulette vient me voir avec notre petit cabriolet vert, puis je suis dirigé sur Remiremont. Cette fois, le paquetage est neuf et je deviens fantassin, je subis les inévitables piqûres dincorporation mais jai la joie de revoir plusieurs fois Paulette accompagnée de Dominique calée dans une boîte en carton sur la banquette du cabriolet.
Mon père fait lui aussi le voyage mais il lui faut faire 200 km, et à cette époque, étant donné les circonstances cétait presque un exploit! Il essaie de cacher son émotion et de me remonter le moral, mais je ne peux mempêcher de méditer sur son état desprit à ce moment, lui qui a fait toute la "Grande Guerre", Verdun, les Éparges, etc. et blessé grièvement onze jours avant larmistice au Chemin des Dames, ayant échappé miraculeusement à la mort et qui voit partir ses trois fils!..
Mon frère Yvon, mon cadet de 7 ans est déjà parti avec son régiment (artillerie légère tractée de Verdun) un des rares régiments modernes que nous ayons, quant à Jean mon aîné de 4 ans il a rejoint son régiment daviation à Reims.
Après quelques jours passés à Remiremont où certaines recrues essaient de se planquer en utilisant leurs relations ou leurs compétences personnelles, quant à moi je trouve plus sage de men remettre au destin, et la solution ne se fait pas attendre: comme il manque quelques hommes pour compléter le 19ème Bataillon de Chasseurs qui se forme à Mally le camp et qui est composé de disponibles (soldats maintenus sous les drapeaux à cause des rumeurs de guerre). Je suis tout désigné comme ancien zouave (régiment de marche), une seule chose cependant leur a échappé, ma taille: 1m 83 contraste avec celle des petits chasseurs à pied! fini donc les visites et tout ce qui me rattache à la vie civile, et en route pour le camp de Mally.
7
Le camp est sinistre mais lambiance chez les chasseurs est bonne, des jeunes gars sympathiques. Je suis un des plus vieux et parmi les rares pères de famille, par contre le baraquement voisin est occupé par des "Joyeux", régiment disciplinaire composé de repris de justice.
Un jour, la malheureuse épouse dun capitaine dune autre unité à la malencontreuse idée de sadresser à un groupe de ces individus, ils lui proposent gentiment de la guider dans le camp, on la retrouve assassinée et violée dans un bosquet au bord du chemin...
Notre compagnie est chargée de mettre un terme aux agissements de cette bande de malfrats, après avoir cerné les bâtiments nous récupérons deux caisses pleines de couteaux, revolvers et armes de toutes sortes qui nont rien à voir avec le matériel militaire. Ces régiments que lon croyait combatifs, sont plutôt une charge encombrante; ils ont déjà fait un court séjour aux avant-poste en Moselle, mais on a dû les évacuer vers larrière à cause de leur comportement, pillage, vandalisme, ils ont même mis le feu aux granges et aux maisons pour signaler leur présence à lennemi!
Il est évident que ces types ne sont pas dardents patriotes.
8
A notre tour de partir vers la frontière Via Metz en train, et à pieds vers Bouzanville notre premier cantonnement, je me trouve alors à moins de 30 km de chez mes parents. Le lieutenant qui commande notre compagnie me permet une courte absence pour aller les embrasser avant de monter aux avant postes; jemprunte une bicyclette à un cultivateur, pour le retour mon père me conduit avec le vélo sur sa petite Simca, nous sommes heureux davoir eu loccasion de nous revoir, peut-être pour la dernière fois? . Qui sait ce que lavenir nous réserve!..
Cette course avec ce vieux vélo dont je nai plus lhabitude, ma sans doute fait prendre un chaud et froid, le lendemain pour partir jai une fièvre de cheval, jai beau me faire des boissons chaudes avec des "poules au pot" que ma mère ma glissées dans ma musette, rien ny fait. Je suis très ennuyé car jai peur de passer pour un tire aux flancs au moment de monter en ligne; vu mon état, on me fait évacuer en pleine nuit vers un poste de secours, je ne tiens plus sur mes jambes; linfirmier qui mexamine constate que jai plus de 40° de fièvre, il mexpédie aussitôt vers lhôpital militaire de Metz, pas en ambulance mais dans une camionnette bâchée pleine de courant dair!
Jarrive à destination vers minuit.
Le reste de la nuit, je suis veillé par un infirmier très gentil qui me fait absorber le contenu dun grand broc de tisane; au petit matin la fièvre est tombée et je me sens tout à fait bien!
A la visite du Major, je sens son regard incrédule accompagné dune remarque désobligeante; pour prouver ma bonne foi, je demande ma sortie immédiate, on me garde encore deux jours; jai ensuite toutes les peines du monde pour retrouver les traces de mon bataillon. A Bouzanville, japprends quil a pris position à Filstroff, devant la Ligne Maginot; en cas dattaque massive allemande, il est certain que nous sommes des sacrifiés!
Nos avant-postes sont constitués de tranchées et dabris sommaires à lest du village où nous avons notre cantonnement dans de modestes maisons évacuées en hâte par les villageois, on devine le passage des Joyeux: la belle armoire lorraine privée de ses portes est couchée sur le dos et remplie de paille pour servir de lit; nous trouvons même, sur la table une soupière remplie dexcréments!
Il y a des vicieux!
Le seul point positif, et qui me comble de joie, cest le visage réjoui des copains qui sont heureux de me retrouver, je suis donc adopté par tous ces braves petits chasseurs; lun deux, un cas spécial, gosse de lAssistance et valet de ferme, contraste avec la bonne tenue des autres, un vrai clochard mal ficelé, le commandant a fini pas se faire une raison: il soccupe du mulet et de la voiturette de compagnie, il a bon coeur mais boit, comme un trou, il sappelle Hondin et me taquine souvent en me disant :"Toi, le grand, tu dépasses tous les autres, et au casse-pipe, tu seras le premier descendu !" Ça nest pas méchant et me contente de rire.
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La neige a fait son apparition, la garde de nuit est pénible car nous avons de temps en temps, la visite de patrouilles ennemies; malgré les précautions et les boites de conserves attachées aux barbelés pour signaler la présence dun intrus, nous avons la surprise de voir nos piquets de barbelés garnis de chapeaux de toutes sortes, "ils se foutent bien de nous" malgré tout, ils ne doivent pas être très nombreux car nous faisons quelques incursions chez eux jusquà 25 km sans rencontrer de résistance, ils sont sans doute encore occupés en Pologne.
Mon rôle comme observateur de compagnie me permet de circuler partout, cependant, un jour, je remplace le téléphoniste de la Cie, je capte un message que je transmets sans en connaître la signification: "Les arbalètes à moineaux sont arrivées". En fait il sagit de fusils de chasse, armes interdites par les lois internationales de la guerre, mais bien utiles pour tirer la nuit sur des bruits suspects!
Un jour un groupe de jeunes fanatiques parvient jusque dans nos lignes, grenades à la main, résultat deux morts. Lun deux est un de nos chasseurs à qui, étant touché, échappe la grenade quil sapprête à lancer, cest un miracle que personne dautre ne soit blessé. Cest notre premier mort, comme moi un des rares pères de famille. Nous ne sommes pas encore habitués à ce triste spectacle, aussi, je me souviendrai longtemps de ce corps dune pâleur irréelle, zébré de longues entailles écarlates que lon charge sur une camionnette et qui part; pour lui, la guerre est finie, triste consolation! Il faut bien songer à sendurcir, car il est fort probable que nous en verrons dautres...
Nous sommes toujours dans la boue avec un confort précaire.
Un jour, une patrouille ennemie réussit à sinfiltrer, et tue une quarantaine de légionnaires à 5 km derrière nos lignes; leur tactique est simple: ils se camouflent de chaque côté de la route, lun deux, coiffé dun casque français et luniforme dissimulé sous un drap blanc (prétexte la neige) fait stopper le camion qui transporte les légionnaires sans méfiance. Ces derniers sont massacrés à la grenade, les quelques rescapés sont achevés à la mitraillette.
On parle aussi beaucoup de la Cinquième Colonne: Radio Stuttgart annonce nos déplacements avant même que nous en soyons informés! Nous avons limpression que des signaux partent du clocher de Filstroff qui sert en même temps dobservatoire, nous contrôlons mais ne voyons rien danormal...
Un jour une de nos sentinelles de garde à lentrée du village prise dun besoin pressant, pose son arme contre un arbre et a la désagréable surprise de voir passer une patrouille allemande, ces derniers, mitraillettes sous le bras, souriant, mais évitant de tirer pour ne pas signaler leurs présence.
Il nous raconte son aventure tout penaud...
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Une note étant passée stipulant que tout militaire ayant un frère sous les drapeaux peut prétendre à une permission, jen fais la demande, le commandant de compagnie me fait remarquer que ma présence est indispensable actuellement, mais me fait promesse que je pourrais partir dès que nous serons au repos à larrière, il me faudra attendre bien longtemps avant davoir satisfaction!... Jai pourtant grande envie de revoir mes deux amours qui occupent continuellement mes pensées!...
Étant brigades légères de chasseurs, nous devons par définition, nous rendre rapidement sur tous les points sensibles, même lorsque nous sommes au repos; nous sommes soumis à un entraînement intensif (30 km par jour avec armes et bagages) ce qui ne menchante guère, moi qui sort de la vie civile; jai bien appris à marcher aux zouaves, mais cinq années ont passé, et mes petits camarades, eux, marchent depuis quatre ans; malgré mes grandes jambes, je souffre!
Un jour jai une lueur despoir, une note émanant du Haut Commandement demande des volontaires pour être pilote de chasse (les Américains nous envoient parait-il, des Curtis qui saccumulent sur le port du Havre). Je vais pouvoir satisfaire un rêve de jeunesse, piloter un avion. Jenvoie ma demande en bonne et due forme, hélas, c'était sans compter sur le manque de loyauté du commandement, les indésirables ont un avis favorable, mais pour me garder, jai lavis contraire!
Il faut donc me résigner une fois pour toutes à marcher à pied!
Mes quelques loisirs sont remplis par de grande lettres à ma famille, lécriture est cependant loin dêtre mon fort, aussi je complète souvent par des dessins humoristiques, souvent ridiculisant Hitler, ce qui par la suite manquera de tourner au drame...
Jillustre également le livre de la vie du bataillon quécrit un de nos lieutenant poète.
11
Notre séjour en Lorraine se termine, nous partons direction inconnue, transport S.N.C.F. (8 chevaux, 40 hommes) par voiture, naturellement nous apprenons notre destination par radio Stuttgart!
Nous arrivons dans lAisne ;à Moncornet
Notre cantonnement: un village "La ville au Bois les Dizy". Ce quexplique la menace qui pèse sur la Belgique où nous navons pas de fortifications.
Lhiver bat son plein.
La neige souffle en rafale entre les planches mal jointes de lécurie où avec ma section nous sommes logés sur la paille hachée qui recouvre le sol; le matin nous sommes à demi recouverts de neige... Heureusement, nous avons Houdin, notre muletier qui, la nuit tombée, part bravant le neige et la glace jusquau dépôt de Moncornet et revient le matin, sa voiturette chargée de charbon, de sorte que nous pouvons nous réchauffer.
Une nuit il passe par la petite lucarne dun cagibis où le caporal dordinaire cache sa gniole (un affreux breuvage alcoolisé pour exciter les hommes au combat). Il revient avec quatre bidons de deux litres -"tiens, mon vieux Robert, me dit-il, je tai apporté un bon drogue"! Cest super un brave type; par la suite je devais souvent le sortir dun mauvais pas quant il buvait plus que de raison...
Un certain jour alors que jai les fesses à lair, car un de mes camarades tailleur de son état est en train de faire un ourlet à mon caleçon militaire que jai coupé au dessus du genou, nayant pas lhabitude de ce genre de vêtement, survient un chasseur qui mannonce quune dame désire me voir, quelle surprise! Je vois apparaître ma chère Paulette, toute blonde, plus jolie que jamais.
Les gars et les officiers présents la dévisagent avec envie, sa présence est insolite, elle a bravé tous les dangers et les interdictions, voyage interminable, dans les trains de nuit mal éclairés, parmi certain militaires ivres, Légionnaires ou Joyeux et enfin le parcourt à pied dans la neige pour parvenir au village. Ce jour là est empreint de craintes et de joies; avec laide de mon copain Friedmann, caporal de ma Section et ancien policier de la P.J. qui est placé comme plongeur au bistrot du village, car en secret, il doit surveiller les agissements du patron, un barbu qui est soupçonné de fournir des renseignement à lennemi. Il fait de son mieux pour nous trouver une chambre plus intime que lécurie pour abriter nos retrouvailles! Cette chambre est sale et froide, avec un affreux lit de fer, le manteau de Paulette sert disolateur et de couverture; malgré le décor peu accueillant, nous sommes heureux dêtre ensemble, elle me parle beaucoup des progrès que fait notre petite Dominique et serrés lun contre lautre, nous oublions quelques instants, le tragique de notre situation.
Notre séparation a lieu le lendemain, après quelques heures de bonheur, je suis anxieux en pensant aux dangers quelle doit affronter au retour.
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Après le départ de Paulette, je suis pris dune forte fièvre due, sans doute au poison des piqûres successives que jai subies depuis mon incorporation et du fait des différents changements, certaines nont pas été enregistrées sur mon livret et sont recommencées sans explication! Résultat: un énorme entraxe au cou! Et les nuits passées sur la paille sale narrangent rien!
Pour la deuxième fois, je refais le trajet dans les courants dair dune camionnette bâchée jusquau dépôt déclopés de Barby (4 km de Rethel). Le sous officier qui me prend en main, fait office de major et muni dun matériel rudimentaire essaie dextirper, à laide dune pince, les impuretés de mon cou en jurant tous les diables quil na aucune compétence pour ce genre de travail!
Notre cantonnement étant alors installé dans une salle de classe réquisitionnée à cet effet avec un simple bas-flanc pour sallonger, je pense que jamais je nen serais sorti sans laide dune brave femme qui a bien voulu maider en mettant à ma disposition un lit propre; à ma demande elle veut bien aller à Rethel, chercher les médicaments et les pansements pour me soigner, elle habite avec sa fille, une petite maison près de léglise, son mari étant mobilisé, elle avait pour mission de sonner les cloches à certaines occasions!
Il y a là également, un camarade de rencontre et je passe mes loisirs à nourrir au biberon un bébé brebis que jai sauvé de la mort car le fermier voulait le supprimer (parce que jumelle, la brebis ne pouvant en nourrir deux).
Étant privé de ma femme et de ma fille chérie, je reporte ma tendresse sur cette petite bête qui ma adopté et me saute sur les genoux de joie quand je rentre le soir! Un jour jai le chagrin de la trouver morte, je lenterre dans le jardin.
Nous devions par la suite voir des choses qui marqueront terriblement, mais lêtre humain est étrange, la mort de ce petit animal est restée dans ma mémoire.
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Grâce aux soins qui me sont prodigués avec beaucoup de délicatesse, mon mal fini par se résorber, et je retourne rejoindre mon bataillon à la Ville au Bois.
Nous sommes à la veille de Noël.
Si seulement je pouvais obtenir une permission! A cet effet, je rappelle à mon Commandant la promesse faite en Moselle, de me laisser partir dès que ce serait possible. La guerre séternise et rien ne semble annoncer une attaque imminente, ma demande est accordée et après... dinterminables stations dans les gares de triage, un voyage de nuit dans des wagons inconfortables et glacés, jarrive enfin le matin de Noël à Épinal, mon coeur bat très fort en montant lescalier qui mène à notre appartement du 1er étage. La porte de lappartement nest pas fermée à clé et je nentends aucun bruit, jentre, au milieu de la pièce qui sert de bureau, seule, ma Dominique sur son "popo" souriante, mais un peu gênée devant cet homme habillé bizarrement! Elle a doublé de volume depuis que je lai quittée, je la prends dans mes bras, elle noppose aucune résistance, sans doute a-t-elle le sentiment que je ne suis pas tout à fait un étranger, ma joie est à son comble quand ma Paulette, qui la laissée quelques instants, arrive.
Nous sommes à nouveau réunis pour quelques jours de bonheur!
14
La permission se termine trop vite.
Notre voisin Balabouka dorigine russe et gérant du magasin de chaussures du rez-de-chaussée est lui aussi mobilisé et a sa permission en même temps que moi; il est maréchal des logis dans lartillerie. Nous partons ensemble jusquà la gare de triage de Ternier. Après les adieux touchants à la gare dÉpinal, nous nous retrouvons sans mot dire, face à face, que faire? Un seul remède, oublier,;pour ce faire, je sors une bouteille de mirabelle que je tends à Georges Balabouka. Les Russes ont la descente facile! Après lui, je tente le remède, si bien que peu à peu lexcitation se fait sentir; en gare de Charmes puis de Nancy, Georges insulte les officiers sur les quais en les traitant de planqués, nous arrivons enfin à Ternier où nous devons nous quitter, nous sommes complètement dans le cirage...
On distribue du vin chaud dans des baraquements enfumés, nous restons ensemble jusquau matin en attendant nos trains respectifs, jai perdu mon casque après avoir dormi dehors sur le talus malgré le froid (il gèle très fort) Georges me procure un autre casque quil va resquiller, hélas! il est trop petit et a pour insigne deux canons en croix au lieu dun cor de chasse!...
Je réussirai à le changer par la suite. Redevenus sobres, nous nous séparons en nous souhaitant bonne chance.
15
Je retrouve ma compagnie à la Ville au Bois et je reprends la marche journalière dentraînement.
Fin mars, la température redevient plus clémente, mais une certaine effervescence règne, nous recevons un équipement bizarre, comme couvre-chef de grands bérets de chasseurs alpins, des vestes imperméables, des chaussettes en laine blanche et de grosses chaussures en phoque, on nous distribue même des raquettes et des skis, la plupart de nous ne savent pas sen servir! Les cuisines roulantes sont supprimées et remplacées par des espèces de marmites à fixer au dos des mulets puis, on nous fait un cours théorique sur les coutumes de la Norvège sans oublier de nous dire que les filles sont jolies et blondes aux yeux bleus!
Larmement est aussi revu.
Le jour arrive enfin ou tout le bataillon part direction la Bretagne, nous avons hélas, parmi nous certains "dégonflés", pressentant les risques, certains se trouvent des infirmités, des cadres dactive nous lâchent aussi sous prétexte dêtre affectés à linstruction des nouvelles recrues, ils sont remplacés par des réservistes.
Quand nous parvenons en Bretagne, nous tournons en rond, marches forcées, tous les jours pour ne pas perdre lentraînement, tantôt à Plubenec, Sandivisian, etc.... Un soir las de coucher sur la paille dans les chapelles ou autres lieux, avec un camarade nous frappons à la porte dune maison isolée, nous devons faire bonne impression car on nous accueille gentiment. Il y a là, trois générations représentées: la maman, la grand-mère et la fille. Les hommes sont partis et les vieux sans doute décédés.
Dans cette maison de pur style campagnard breton une seule et unique pièce, la grande cheminée au fond, une énorme table massive avec des bancs et sur le mur le plus long une boiserie sculptée pour le rangement et les lits qui sont dissimulés par des portes à glissières, une étagère sert de banc sur toute la longueur et permet laccès aux lits. On nous offre le café au lait avec dénormes tartines de beurre (le beurre nest pas rare à cette époque, surtout en Bretagne); puis la jeune fille qui rentre exténuée dun pèlerinage, croit nous faire plaisir en nous chantant des chants nostalgiques bretons copiés sur un cahier décole. Nous ny comprenons rien mais cest malgré tout beau et triste.
Tous tombent de sommeil, impossible de décrire la gymnastique quil nous faut faire pour entrer, en se déshabillant pudiquement, dans le placard où on senfonce profondément dans la plume! La chaleur est insupportable, surtout pour nous qui sommes habitués à la dure!
Le matin, même complication en sens inverse pour sortir du lit!... Je mets le nez dehors, la vieille dame est déjà en train de casser du bois dans la grande cheminée pour faire chauffer le petit déjeuner, nous goûtons avec délice la chaleur dun ambiance familiale. Après avoir remercié nos hôtes, nous partons rejoindre le gros de la troupe car avec cette manie de toujours se déplacer, nous risquons de les perdre!...
16
Ce matin là au grand complet le bataillon prend la direction des quais dembarquement de Brest, une de nos plus belles unités, le paquebot Pasteur de la marine marchande qui faisait lExtrême Orient, est vidé de son luxe, transformé en transport de troupes. Il nous attend, la musique de la marine nous rend les honneurs, je suis même personnellement invité à dire quelques mots à la radio, ma voix est entendu à Épinal, jai profité pour faire mes adieux; une fois à bord, le paquebot décolle du quai puis sans raison apparente revient à lamarrage.
Sans doute y a-t-il contre ordre?
Nous débarquons et pendant les huit jours qui suivent, en dehors des marches, nous visitons la ville de Brest; un grand cuirassé est en cale sèche en train de se terminer, les rues sont animées de militaires de toutes armes et de marins, les bordels font recette!
Pour la deuxième fois nous embarquons les mulets sur un cargo, et nous sur le Pasteur; chaque homme a un sac de jute rempli de vivres pour tenir huit jours dans la nature sans ravitaillement, inutile de dire quaprès tous ces transbordements, seules les boîtes de conserves ont résisté, le chocolat et les biscuits sont en poussière! "Triste organisation" jentends toujours la réflexion de ce pauvre Hondin: -"on y est ce coup-ci sur la mare aux zharengs"...
Une flottille de torpilleurs anglais assure notre protection, nous faisons une première escale en Écosse la baie de Glascow est magnifique, la mer est bleu et parsemée de moutons blancs, on voit se dessiner la silhouette imposante du porte avion Arc Royal ainsi que dautres bâtiments de guerre, cest presque rassurant!
Lescale dure quelques jours.
Après un trajet en train, dans de vrais wagons de voyageurs capitonnés (et non nos habituels wagons à bestiaux), le chef de gare est en redingote avec rose à la boutonnière pour nous recevoir! Quel luxe!
Nous essayons de dialoguer avec des civils sympathiques qui sont en admiration devant nos nouveaux fusils...
Un camp installé dans de vertes prairies est notre point de chute, des tentes toutes neuves, même des w.c. individuels salignent, séparés de toiles de jute et munis de seaux galvanisés avec couvercle. Nos hommes, parmi lesquels certains ne respectant rien, ont délibérément cochonnés ces lieux. Je ne comprends pas langlais, mais je suis honteux, en voyant lexpression des officiers alliés qui passent linspection; ils avaient fait de leur mieux pour nous recevoir, je comprends leur écoeurement!
Dautres, en vadrouille dans la ville, achètent cigarettes et marchandises avec des pièces trouées sans valeur! Nous apprécions le pain blanc comme du gâteau et la traditionnelle confiture dorange que nous distribuent nos amis.
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Notre court séjour en Écosse se termine.
Nous embarquons à nouveau, cap sur la Norvège, plus au large, la mer charrie des glaçons. Je frissonne à la pensée dun bain forcé, notre constitution ne nous permettrait sans doute pas de tenir bien longtemps! Je suis invité par le Commandant pour lui faire son portrait (grâce à la publicité de mes camarades). Cest un petit homme aux cheveux blancs comme neige et au regard vif, son nom "Chaliani", sans doute dorigine corse? Il est industriel à Nancy... appelé comme officier réserviste, il sest déjà distingué durant la guerre de 1914 plusieurs fois, il ma déjà fait décliner mon identité, intrigue quil était par ma taille.
Le pont de notre bateau est chargé de troupes; à un certain moment, nos escorteurs se mettent à manoeuvrer de façon insolite, et nous apercevons le sillage dune torpille venir dans notre direction! Heureusement, aperçu à temps par le commandant qui vire de bord, elle frôle de quelques mètres, lavant du paquebot, un sous-marin ennemi est dans les parages, aussitôt pris en chasse par les contre-torpilleurs...
Le bruit court que le débarquement devient impossible.
Les baleinières de débarquement qui descendent à labri du navire, sont, dès quelles ont dépassé létrave, balayées par le tir des mitrailleuses, le comité daccueil est déjà sur place.
Le communiqué est affiché tous les jours sur le bateau.
Le matin du 10 mai, nous apprenons lattaque sur la Belgique, ordre est donné de faire demi-tour, ceux qui nous ont précédés et nont pas pu rejoindre le bord sont définitivement perdus.
Après quelques jours dune mer agité, bien des hommes sont malades, nos pauvres mulets crèvent dans les cales des cargos et leurs cadavres sont jetés à la mer.
18
Notre retour à Brest nest pas aussi triomphant que le départ!
Pas de musique! Le train nous attend, puis les mêmes wagons à bestiaux nous emportent direction cette fois, Les Mureaux près de Paris et toujours notre itinéraire est indiqué davance par la radio allemande!
Nous nous installons près des usines Potez; le lendemain nous nous dissimulons dans la nature car un message des services secrets britanniques nous avise dun bombardement imminent de laviation ennemie.
Comme observateur, je minstalle en haut dune vieille tour et je scrute le ciel. Japerçois bien quelques petits points lumineux accompagnés dun bruit sourd de moteurs et, tout à coup, les bombes se mettent à tomber secouant mon perchoir; je mempresse de faire un croquis panoramique et marque les points de chute dune croix sur mon dessin, aujourdhui encore je men demande lutilité! Cette anecdote est relatée dans le livre que notre lieutenant poète écrira et terminera au Tchad : "Des chasseurs dans la débâcle", ce livre mavait été offert plus tard par Friedmann, compagnon de guerre rescapé. Jai eu tort de le prêter, on ne me la jamais rendu!
Ce même jour fut le premier raid sur Paris.
19
Le lendemain, à la tombée de la nuit, une ribambelle de cars citroën venus de Paris nous attendent en bordure de route pour nous conduire au devant des hordes ennemis qui déferlent sur la France, nos courageuses troupes qui se sont portées au devant deux en Belgique et même en Hollande (mon jeune frère en faisait parti) après une percée triomphale en avant, ont dû reculer devant la quantité impressionnante du matériel ennemi; ce qui en restait à connu les misères de lembarquement de Dunkerque.
Toute la nuit nous roulons tous feux éteints, les virages sont balisés par des petites veilleuses au bord de la route. Nous restons silencieux, fusil entre les jambes, les cartouchières garnies au maximum, le reste de léquipement est allégé. Au petit matin nous arrivons dans la Somme, entre Alberville et Asnières; en descendant des cars, des avions de chasse mitraillent notre convoi. Un jeune capitaine a pris le commandement de notre compagnie, je peux constater quil est aussi impressionné que moi, heureusement la providence a placé à côte de moi un gros arbre pour mabriter à chaque passage en tournant autour! Soudain, jai la joie de voir apparaître un petit avion aux cocardes tricolores qui livre courageusement combat seul, contre cette escadrille ennemie, cest hélas, de courte durée, après avoir réussi à abattre un avion ennemi, il percute le sol un peu plus loin.
Nous ramassons le pilote enroulé dans son parachute, daprès ses papiers, cest un jeune lieutenant originaire dIssy les Moulinaux.
La vraie guerre va commencer pour nous.
Après quelques kilomètres de marche forcée, nous installons nos positions à lorée dun bois près de Beaucamp le Vieux, face au plateau dHornais, le temps est superbe mais la colline en face est un vrai brasier; au milieu dun grondement assourdissant, je me demande comment des hommes peuvent tenir dans de telles conditions...
Une estafette vient nous prévenir quils décrocheront dans la soirée, nous sommes stupéfaits de constater que cette poignée dhommes a pu si longtemps tenir tête à un ennemi cent fois supérieur en nombre. Ce sont des G.R.D.E. (groupe moto et automitrailleuses). Les quelques survivants sont accompagnés dune camionnette chargée de blessés, le sang coule sous les ridelles, nous saluons le courage de ces braves...
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Nous occupons une ligne de front denviron 5 km avec trois bataillons, le notre, le 19° au milieu du dispositif et de chaque côté le 13° et le 3° Chasseur.
Nous repoussons plusieurs attaques dinfanterie faisant même quelques prisonniers que nous évacuons vers larrière; devant notre résistance, ils nous font subir un tir serré de mortiers de 100 et dobus fusants de 75 (redoutables canons français récupérés en Tchécoslovaquie), cest le comble.
Je fais parvenir au Commandant un croquis panoramique avec lemplacement des batteries ennemies que je vois prendre position en face. Le commandant vient lui même constater, droit sous la mitraille avec son imperméable blanc, il nous montre un bel exemple de courage. Le sol est rocailleux, nous navons pas eu le temps de nous terrer profondément, je pose la question au commandant: pourquoi nutilisons nous pas notre artillerie? Hélas, nous navons pas de canons, seule une batterie de 75 dartillerie coloniale, de retour de Belgique, vide son dernier caisson dobus avant de décrocher. Nous ne disposons que de mortiers de 60 et de quatre canons antichars de 20, le mortier à mes côtés crache sans interruption mais la lutte est inégale; toute la journée du lendemain le bruit déchirant des fusants qui éclatent à quelques mètres du sol dans les branches est insupportable.
A larrière une section de ravitaillement en munitions (celles-ci commençant à sépuiser) a dû faire violence à des gardes sénégalais qui ont pour consigne de nen donner à personne.
Dans le ciel à haute altitude, tournoient sans interruption des combats aériens; de temps en temps, lun deux tombe en feuille morte suivi dune longue traînée de fumée. On ne peut distinguer sils sont amis ou ennemis. Un camarade à mes côtés a eu la main emportée si vite que sur le coup il na même pas senti la douleur; un autre, le visage couvert de sang, enlève son casque dont la tôle est roulée comme un copeau, la blessure heureusement nest que superficielle.
Tout autour, le vide se fait.
Par ci, par là, les hommes tombent; mon capitaine un éclat dans la jambe, me trace de son brancard, litinéraire que je devais faire prendre aux rescapés survivants dès la nuit.
En effet, nous venons dapprendre que les 3° et 13° Bataillons ont été enfoncés par les chars et que nous restons seuls au milieu du dispositif de combat.
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Le soir, un silence angoissant a fait place au tumulte, aucun rescapé vivant, je suis vraiment seul, que faire? Je parts dans la direction indiquée dans lespoir de rejoindre quelques chasseurs égarés.
Dans le village que je traverse javise un bistrot de campagne, pas une âme en vue; derrière le comptoir ou je prends une bouteille pour me désaltérer, il y a une glace, dans cette glace, je vois un visage, le mien, que je ne reconnais pas, jai vieilli de 10 ans dans une seule journée, la peur et sans doute aussi la barbe qui a poussé très vite.
Jai vraiment une drôle de gueule!
La fatigue et lalcool que je viens de boire, me font planer... En sortant, à langle de la rue, japerçois deux hommes en noir, avec un drôle dobjet qui claque entre leurs mains, je réalise seulement quil me tirent dessus à la mitraillette! leurs uniforme que je ne connais pas encore est celui des conducteurs de chars, je mabrite vivement derrière la maison et je continue ma route, souvent à travers champs, la traversée des ruisseaux à pied ainsi que la chaleur, ont donné à mes pieds laspect dune éponge; javise une ferme sur mon passage, un silence de mort y règne, la chaise du bébé près de la table me fait songer à Dominique, la soupe séchée est encore dans les assiettes.
Dun carrefour en plein champs japerçois quelques Chasseurs avec une voiturette de mitrailleuse, je me joins à eux. Des chasseurs bombardiers Stuka nous survolent, je ne crois pas quils préteront attention à nous, si peu nombreux mais à ma grande stupeur, ils se mettent en piqué et accompagnés dun bruit de sirène, lâchent leurs bombes au dessus de nos têtes, je me souviens de leurs couleurs vertes!... Heureusement, la route est un peu en contrebas, les projectiles éclatent de chaque côté de nous, au ras du sol, lherbe est brûlée et coupée comme à la tondeuse; je me retrouve deux mètres plus loin, déplacé par le souffle, par miracle personne nest touché.
Dans le village suivant que nous traversons, toujours personne, mais dans une grange, un vieux camion de lautre guerre, ses roues sont à bandages plein et il est peint en rouge.
Lidée me vient de lutiliser si nous pouvons le mettre en route car se traîner à pied et le ventre vide est fatiguant; il y a là des fûts dessence, nous faisons le plein avec des seaux, ce nest pas très commode! Après quelques tours de manivelle à ma grande surprise la moteur tourne, je me mets au volant et avec toute ma petite troupe, je reprends mon itinéraire et mengage sur une petite route bordée de talus.
Quelque kilomètres plus loin un officier de Chasseurs, inconnu, me fait stopper, il est accompagné de quelques hommes et ont vu des chars venir dans notre direction. Il me conseille dabandonner notre camion trop bruyant et si voyant!
Je le quitte à regret mais cest plus raisonnable!
Je continu mon chemin à travers champs, quelques Chasseurs memboîtent le pas. Nous arrivons en vue dune petite ville dont le nom méchappe. Nous sommes environ à un kilomètre quant une escadrille de bombardiers y déverse une quantité importante de bombes. Le spectacle qui soffre à nos yeux quand nous y entrons est hallucinant: dans les ruines fumantes, ça et là, des corps mutilés, des têtes aux yeux exorbités émergent pêle-mêle écrasées sous les poutres; au bord de la route cinq ou six petits corps denfants dont les pieds chaussés de petites chaussures dépassent dune couverture et abandonnés là; nous ne rencontrons quun seul civil, un vieillard aux yeux hagards qui ne peut prononcer un seul mot...
Jusque là je nen voulais pas trop à lennemi qui fait sa guerre, mais devant linutilité de ce massacre, la rage me vient au coeur et je crois que je vais pouvoir tuer plus facilement... Je suis aussi écoeuré par le geste dun Chasseur qui, devant une bijouterie à la vitrine brisée, emplit ses poches de montres, quant à moi je me contente de tailler une tranche de jambon à létalage dun boucher, laissant soigneusement le reste bien en vue pour les suivants. Je trouve également du vin dans un hangar ouvert! je saisis précipitamment une bouteille car le feu fait rage tout près des fûts dessence que la chaleur fait déjà bouillonner.
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Nous quittons cette vision dhorreur pour nous réfugier, quelques kilomètres plus loin, dans une maison isolée au milieu dun verger afin dy passer la nuit; mes compagnons se mettent à labri, moi je préfère mallonger sous un arbre et mendors exténué.
Le jour nest pas encore levé que je suis réveillé par un bruit assourdissant: des éclairs partout, je me trouve au milieu dun tir de fusants; en me précipitant à labri dans la cave je constate que je suis à nouveau seul. Tout le monde est parti sans remarquer ma présence sous mon arbre!
Le jour pointe et derrière le mur qui borde le jardin de la maison, le long de la route, jentends des bruits de moteurs. Je me hisse en haut du mur car jai reconnu une camionnette anglaise qui stoppe immédiatement en me voyant.
Ce sont des Écossais de la 8ème Armée Britannique. On parvient à peu près à sexpliquer, leurs premières paroles: -"où sont les Boches"? Jexplique quils viennent de passer car jai à peine vu défiler plusieurs autos blindées tout de suite identifiables par la croix peinte sur le côté!... Comme je manifeste le désir de monter à bord, ils me demandent si je ferai feu avec eux? Jacquiesce de la tête naturellement... et je prends place sur leur voiture.
Cest une sorte de camionnette avec plateau à ridelles, à lavant deux hommes dont le conducteur, un bon gros souriant et sympathique, sur le plateau, un Écossais avec son fusil mitrailleur placé sur le toit de la cabine et pointé sur la route. Un autre est assis à côté de moi. Le chauffeur ne sais quelle direction prendre, je lui suggère de partir vers la mer que je crois proche et la route du littoral vers Saint Valéry en Caux où jai entendu dire que la résistance sorganise...
Un dernier village à traverser avant datteindre la mer; à lentrée deux canons antichars démolis, des motos, des side-cars et voitures brûlées mais toujours personne... Joccupe le côté gauche du plateau et par précaution je me suis protégé le ventre avec une caisse de munitions. A ma gauche coule une petite rivière et sur la rive quelques rares propriétés... Soudain, après un virage, devant un portail, entre deux piliers de briques rouges, deux soldats vert de gris fusil à la main discutent avec une vieille dame; à notre vue les deux coups partent presque simultanément, je sens sur mon visage la chaleur du feu et par réflexe ou par peur jappuie sur la détente, le hasard veut que lun deux sécroule sur la route; le mitrailleur se retourne, et me frappe sur lépaule pour me complimenter avec son accent écossais: -"très, très bien tiré", dit-il, je ne veux pas ajouter que je ne nai pas fait exprès, nous avons de ce fait déclenché le feu des éléments qui se trouvent en bordure de route, et je vois, effrayé, des morceaux de la caisse qui me protège partir en éclats!...
Japerçois la route qui borde le littoral.
Sans doute sur la gauche y a-t-il un pont; en voyant la mer, naïvement, je nous crois sauvés, pourtant, je ne sais pourquoi, javais cru bien me faire comprendre en indiquant de prendre à droite vers St-Valéry (nous sommes à Veulette). Le chauffeur tourne cependant à gauche et sengage sur le pont; cette erreur me sauve la vie car en présentant à découvert larrière du véhicule, nous étions sous le feu des mitrailleuses qui gardent le pont; le chauffeur essaie en vain de faire demi-tour mais lavant vient sencastrer contre le parapet, ce qui a pour effet de nous projeter sur la route. Les deux Écossais qui sont à lavant, sont sans doute tués sur le coup; avec la rapidité que lon ne peut acquérir que dans certaines circonstances, nous contournons sous le feu, le parapet du pont pour nous retrouver sous ce pont dans leau jusquà la poitrine.
Je regarde mes deux compagnons avec admiration car ils ont su conserver leur équipement, casque sur la tête et fusil à baïonnette au canon; quant à moi je nai plus ni casque ni fusil, seulement mes jumelles accrochées au cou et une musette remplie de croquis insultants représentants le Führer, quelle imprudence!...
Il convient de prendre une décision rapide car la position nest pas confortable!
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La rivière débouche sur une plage de galets, le courant est très fort, lun des Anglais, me regardant, propose la solution. "Nous allons?", dit-il, je réponds dun geste et nous quittons notre abri provisoire; nous nous laissons couler en nageant entre deux eaux pour atteindre lautre rive et émergeons de temps en temps pour reprendre notre souffle; le courant nous déporte assez loin sur la plage, nous navons sans doute pas été vus car le mitraillage a cessé, mais au moment ou nous prenons pied sur lautre rive, le feu reprend de plus belle; nous courons par bonds successifs vers la falaise en nous protégeant le mieux possible, les éclats des galets provoqués par les balles explosives nous fouettent de toutes parts, nos mains sont couvertes de sang mais ce nest que superficiel et sans douleur.
Enfin nous trouvons un abri au pied de la falaise.
Il est formé de galets portés par la mer, nous longeons cette dernière en direction de St-Valéry à plat ventre comme des serpents; en haut de ces grandes roches calcaires, les Allemands ont déjà pris position et nous balancent des grenades qui sont sans effet si ce nest le bruit insupportable!
Puis le silence...
Nous sommes sans doute hors de portée?
A un certain endroit la plaine rejoint la plage entre deux falaises, nous hésitons un instant, car il nous faut passer à découvert; un de mes compagnons fait remarquer quil ne doit plus y avoir de "Boches" car les oiseaux sont posés sur les rochers; nous traversons en effet sans encombres et arrivons jusquà une grotte, nous sommes à environ 3 ou 4 kilomètres de St-Valéry.
Des obus passent dans les deux sens au dessus de nos têtes; au large, dans la brume matinale on distingue des navires de guerre alliés, les embarcations que lon voit quitter le port de St-Valéry pour les rejoindre sont aussitôt coulées par lennemi, beaucoup trouvent la mort par noyade, des débris de toutes sortes couvrent la plage, je récupère un fusil anglais et rempli ma musette de chargeurs. Plus réconfortant il y a là aussi un litre de Cap Corse tout neuf que nous vidons rapidement à nous trois. Ce matin là nous avions le ventre vide et son effet nous procure une douce euphorie, après ce que nous venions de vivre, nous nous sentons de plus en plus invulnérables; je me souviens alors des récits des vieux de lautre guerre, ils finissaient par shabituer au danger.
Dans notre abri provisoire une idée idiote nous vient: faire des signes aux bateaux en face, peut-être nous enverront-ils un canot? Pour ce faire nous allumons tous les papiers qui se trouvent dans la grotte, le résultat ne se fait pas attendre, nous apercevons des signaux lumineux suivis dun grondement du tonnerre au dessus de nos têtes et des déflagration font vibrer notre caverne, à la hâte et par prudence nous éloignons notre signal, avec un tir un peu plus bas, notre sort était réglé!..
Nous continuons par St-Valéry.
En arrivant nous trouvons là des soldats de toutes armes, outre les Écossais de la 8ème Armée, la division du Général Berniquet, quelques Chasseurs rescapés. Une activité intense règne, les artilleurs prennent position de tous côtés, des véhicules renversés gisent sur la chaussée, des boîtes de confiture dorange et des cigarettes jonchent la route. Malgré les obus qui tombent ça et là, nous avons bien mérité un peu de détente, aussi mes nouveaux amis prennent dans une de leur voiture des boîtes de gaufrettes, nous trouvons aussi des bouteilles de cidre bouchées.
Assis sur la digue, les pieds pendants, nous nous restaurons, heureux et surpris de nous retrouver encore vivants!... Les obus qui tombent, font des gerbes deau autour de nous, ces quelques heures passées ensemble, dans ces terribles circonstances, ont suffi à créer des liens damitié.
Lun deux ,je me souviens, sappelait Roberts, mon homonyme, les adresses sont échangées dans lespoir de nous revoir un jour, je les insère sur mon permis de conduire, elles seront hélas, effacés par la suite par plusieurs bains forcés, cest dommage, jaurais bien aimé savoir ce quils étaient devenus.
Nous faisons nos adieux, eux rejoignent leur unité, tandis quun lieutenant de chasseur, à qui javais narrer notre aventure, me conduit au P. C. du Général Berniquet. Je lui indique sur la carte détat major les positions exactes de lennemi, je me souviendrai toujours de ses paroles: -"les Anglais sen occupent de ce côté-là", puis il fait rassembler les rescapés de toutes armes et nous tient un court discours à peu près en ces termes:
- "Les gars, quand tout est perdu, il reste encore quelque chose à sauver: lhonneur"
Aaprès quoi il donne lordre de contre-attaquer les positions occupées sur les hauteurs autour de la ville; nous parvenons aux prix dénormes sacrifices à déloger lennemi, hélas pour peu de temps.
Japprends quelques instants plus tard que le général a été tué dans son bureau par une rafale de mitrailleuse.
Nos canons, lartillerie légère des Écossais ainsi que nos 105 courts manoeuvrent et tirent de toutes parts autour de la ville; le bruit mélangé au sirènes et aux bombes des Stukas qui descendent en piqué, produit un vacarme infernal,. Épuisé et à bout de force, nayant pas dormi depuis bien longtemps, je sombre dans un profond sommeil sur une petite place sous les platanes; des cris stridents me réveillent, plus insupportables que le bruit des bombes, un homme hurle à côté de moi, il est devenu aveugle par les projections de pierres produites par les éclatements. Je me relève pour aller mabriter derrière les pierres tombales dun chantier de sculpteur.
Un peu plus loin, derrière une autre pierre, deux soldats anglais ayant en main une espèce de fusil tout métallique à gros calibre guettent langle de la rue toute proche, après une courte attente un grondement sourd mais caractéristique se fait entendre et un gros char débouche près de la maison; je regarde la manoeuvre, à coup répétés, ils arrivent à couper une chenilles et le char se met à tourner sur place et à laide bouteille dessence, préparées davance, parviennent à y mettre le feu.
La chaleur est si forte que je dois méloigner.
Noublions pas non plus le triste spectacle des femmes et des enfants à la recherche dun abri précaire, couchés et hurlants dans les fossés de la périphérie de la ville; je verrai longtemps, alors que je fais le coup de feu allongé sur laile dune vieille voiture, sur laquelle aile est posée un portefeuille enveloppé dans un caillot de sang, -à qui a-t-il bien pu appartenir? - et tout à côté, dans le fossé, une fillette apeurée.
Le jour tombe, la pluie, aussi, je trouve abri dans un garage ou plutôt une sorte de hangar où un officier anglais me fait remarquer que jai un de leurs fusils; outré, je le lui jette dans les bras, jai le sentiment quil ne me sera plus de grande utilité.
Le matin la bataille baisse dintensité, moins de bruits, seulement quelque tirs par ci par là, sans doute des braves qui ne veulent pas se rendre...
Les Anglais défilent en bon ordre, à la file indienne, un mouchoir blanc à la pointe de la baïonnette, je comprends que cest la capitulation, nous sommes le 12 juin, cest ma fête, "St Guy", drôle danniversaire. Les chars, avec, dépassant des tourelles, ces hommes en uniformes noirs, le regard conquérant, déferlent sur la ville; on nous rassemble, valides et éclopés de toutes sortes, puis le défilé commence sous les yeux du Maréchal Rommel et de son état-major.
Nous avons la surprise de nous voir rendre les honneurs militaires par un détachement dinfanterie, le Maréchal est encore de cette vieille école qui apprécie le courage!...
Fin du 23ème chapitre et de mon service aux Armées
La poche de St Valéry vient de se rendre, alors que les "Boches" ont déjà passé la Loire; maintenant va commencer pour moi une période de un mois, où je vais me traîner lamentablement sur les routes, et dans le calme revenu, je songe à la manière de retrouver ceux que jaime, que sont-ils devenus?
Jexiste peut-être encore grâce au fétiche de Dominique ou plus vraisemblablement à la relique de la petite Thérèse que ma mère a voulu que je porte au cou, celle là même qui ramena mon père de la tourmente de 1914 et aussi à la promesse faite daller en pèlerinage à Lourdes, à pieds, si mes deux frères et moi même revenions vivants...
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Dans la prairie où nous sommes parqués, aucune violence de la part de nos gardiens mais il faut vider nos poches de leurs objets, couteaux etc..... Ceux qui ont encore leur casque doivent les abandonner. Un silence inhabituel fait place au bruit des combats, jentends pourtant un étrange miaulement dans les oreilles, comme si des balles continuaient à siffler, cest paraît-il un phénomène connu...
Nos gardes nous font comprendre avec un brin de malice que la France est presque totalement envahie et que la guerre se termine...
Ma pensée va vers Paulette, et Dominique, que sont-elles devenus?
Le soir de la première étape, on distribue aux prisonniers un morceau de pain noir sur lequel on y met une cuillerée de végétaline provenant des réserves anglaises et un hareng saur: on est soigné! Sans doute les ordres de Rommel... Cest le premier repas consistant qui nous est offert et le dernier... après se sera de longues étapes, toujours à pied; pour survivre, il faut se débrouiller en chemin, quand nos gardiens nous permettent un écart vers un silo de betteraves ou dans une maison en ruine. Les villages que nous traversons sont abandonnés, pas âme qui vive, il est donc impossible de penser à lévasion pour linstant, sous peine dêtre repris et fusillés.
La nuit venue, on nous parque dans un champ gardé par des sentinelles et entouré de barbelés, nous formons un petit groupe pour nous entraider mutuellement et nous réchauffer la nuit en nous mettant lun contre lautre en chien de fusil.
Chemin faisant, nous ramassons des brindilles pour faire du feu, des orties pour faire des épinards, des pommes de terre quand nous pouvons avoir accès à une cave en ruine; un jour même nous capturons un coq et un canard dans la cour dune ferme abandonnée, tout est mis en commun, pêle-mêle dans un sac; le soir venu, aussi discrètement que possible, nous faisons un trou dans la terre pour faire notre foyer et cuisons le tout dans un vieux chaudron récupéré en cours de route; je nai pour tout bagage quun sac à masque vide avec une demi boîte de conserve qui me sert de gobelet pour boire, et certains jours pour manger, quelque fois il y a une distribution de malt que lon ne peut obtenir quaprès une guerre interminable.
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Avec la chaleur du jour et la fatigue, je marche à demi inconscient.
Je me contente de ne citer que quelques souvenirs de cette longue marche. Parmi cette foule dhommes amaigris, dont certains ne se relèvent pas le matin, lautopsie est pratiquée par des majors prisonniers, les "Boches" craignent lépidémie! Le diagnostique est très simple: lestomac est vide, ils sont morts de faim!..
A chaque étape, nous avons de nouveaux accompagnateurs, tantôt des vétérans de 1914 ou des Autrichiens, ce qui nous permet un peu de relâche dans la discipline; quand ce sont des hitlériens féroces, ils nous obligent à marcher en bon ordre à coups de pieds ou à coups de crosses; jarrive à éviter cette humiliation car je me demande malgré ma fatigue quelle serait ma réaction.
Un jour durant une pose, je vois deux Anglais qui ne peuvent plus se relever, hochent la tête, ils implorent, mais sont achevés à coup de baïonnette.
Un soir dans le champ où nous sommes parqués, je remarque un groupe de Sénégalais, admirables de solidarité, ils partagent un petit morceau de pain en parts égales pour chacun. Par malheur certain portent sur le visage des marques de tribus, ces signes ne sont pas appréciés des "Boches" qui les croyants plus féroces que les autres, les appellent dun geste, et les massacrent à la mitraillette.
Un jour alors que notre convoi déambule sur la route, je vois à 100 m environ, dans un champ , une fumée qui sort dun abri, ce sont deux Anglais qui font tranquillement leur popote! Ils sont aperçus et doivent rejoindre les rangs rapidement, encore heureux de sen tirer à si bon compte.
Les betteraves que lon trouve dans les silos en bordure de route sont filandreuses mais calment un peu notre faim.
Javise un jour un petit carré de salades devant une maison abandonnée, je me précipite pour cueillir la douce laitue mais une odeur nauséabonde ma fait reculer...
Il y a là, gisant, un cadavre de Sénégalais gonflé à éclater, les lèvres mangées, toutes dents dehors dans un rictus effrayant; je prends tout de même la salade, la faim, cest terrible!...
Nous arrivons maintenant dans le Nord, près de Lille, nous commençons à voir des civils qui sortent de ces pauvre petites maisons de briques rouges; des braves femmes nous distribuent un peu de nourriture, la gentillesse ce ces gens du Nord est bien connue; un jour je vois lune delles sortir de sa maison avec un panier chargé de tartines de confiture, elles est renversée et roulée dans la poussière par une bande de sauvages affamés, jai tellement honte que je nose mapprocher, épuisé et à bout de force, je marche en zigzaguant me demandant si je pourrai tenir encore longtemps; jattrape au vol un morceau de sucre que lon me tend, leffet est immédiat, des forces nouvelles me permettent de continuer cette épreuve....
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La volonté de vivre et de revoir les miens me hante à nouveau; pour les retrouver il me faudra, je le sens, forcer le destin...
Notre arrivée à Lille parmi une foule inhabituelle, me fait songer de nouveau à lévasion; à condition de trouver des vêtements civils, je pourrai me mélanger à cette foule...
La vie a lair de reprendre un cours normal.
Cette fois notre camp est le Parc des Expositions de la ville; en y arrivant, soudain une douleur atroce me tenaille lestomac: dans mon ventre vide, jai ingurgité tout ce qui ma été donné le long de la route: nourritures de toutes sortes, beaucoup de pain et des cigarettes; pour la première fois nous avons des prises deau qui permettent de boire et de nous laver.
Mon mal sestompe, et à travers le grillage qui nous entoure, une brave femme minscrit sur un papier une adresse en vue dune première évasion; les départs se font au petit jour, jenvisage donc de laisser partir le convoi et de me cacher sous les bancs dun amphithéâtre monté dans le parc...
Je me crois sauvé quand jentends vociférer des mots incompréhensibles, deux baïonnettes sont pointées sur moi, inutile de discuter, je rejoins très vite la queue du convoi, heureux de men tirer à si bon compte!...
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Le matin, les rues sont désertes, sans doute un couvre feu imposé par loccupant?
Nous quittons Lille au petit jour; impossible de fuir sans se faire remarquer.
Nous entrons en Belgique,.
Les Allemands font courir le bruit que la guerre est finie et que nous allons bientôt tous rentrer chez nous (sans doute pour éviter les évasions) je ne crois pas à cette promesse...
Mais soyons justes, parmi ces Allemands il y en a de moins mauvais.
Un certain jour, lun deux, dun certain âge, me fait signe,et me tend un paquet sorti de sa poche en cachette, cest un sandwich emballé dans du journal, ma fierté a disparu et le laccepte volontiers...
Ma mémoire est assez floue quant aux noms des villes traversées.
Un certain jour nous arrivons dans un camp formé de tentes anglaises, sur une forteresse genre Vauban, avec des fossés en chicanes tout autour; dans ces fossés, des soldats font la ronde par groupes de deux, jévite dutiliser labri des tentes car je maperçois que les occupants sont couverts de poux; lidée nous vient dutiliser les cordes des tentes mises bout à bout pour descendre dans les fossés après avoir calculé le temps de passage des hommes de ronde, nous remarquons aussi que personne ne peut sortir, mais que lon rentre facilement en passant par le corps de garde; un petit gars de notre équipe descend donc le long de la muraille et revient peu de temps après en passant par lentrée principale avec une miche de pain sous chaque bras. Les autres prisonniers nous regardent avec envie et aussi avec mépris croyant que ce pain nous a été donné par un collaborateur avec lennemi...
Nous possédons aussi quelques pommes de terre et je rougis de honte en pensant à ce soldat anglais qui, du geste, demande une pomme de terre en nous tendant un gros billet de banque; nous sommes au moins une quinzaine de milliers de prisonniers, pourquoi lui et pas les autres?
Nous lui refusons, cest chacun pour soi.
Dans notre triste situation, légoïsme est chaque jour plus fort...
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Le jour suivant, nous reprenons notre longue marche.
Cette fois, nous arrivons le soir dans une caserne passant lentrée de justesse; les quelques traînards qui me suivent sont groupés sur lordre de lofficier qui est à lentrée, et fusillés sur le champ pour servir dexemple...
Pour la première fois il mest donné de dormir à labri; il ny a pas de lit mais des casiers en liteaux, sans doute dun magasin dhabillement; je suis obligé de dormir les jambes repliées mais la flexion des planches me procure un confort inconnue depuis longtemps...
La route est longue.
Toujours à pied, nous arrivons dans les Flandres, nous passons lEscaut sur un pont de bateaux en direction de la Hollande; lextrême limite est atteinte, il est temps de décider, après il sera trop tard...
Je consulte mes compagnons de misère; je me souviens de lexpression de lun deux ,un paysan de lIndre.
-"Ça nest pas gracieux, ils vont nous fusiller".
Que faire?
Vaut-il mieux risquer le tout pour le tout, ou bien aller moisir dans un camp en Allemagne, où Dieu seul sait ce quon nous réserve?...
Jai trop hâte de savoir ce que sont devenus tous ceux dont le souvenir ne ma jamais quitté...
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Le convoi sallonge le long dune grande route goudronnée et droite; de chaque côté, un peu en contrebas, des champs davoine; de temps à autre, à distance régulière, une camionnette avec une mitrailleuse en batterie sur le plateau, un garde tous les 5 rangs nous surveille et nous oblige, en nous comptant, à conserver lalignement...
Les petits commerces ont déjà repris et la providence veut quun marchand de glace vienne offrir sa marchandise aux prisonniers; jachète un esquimau avec une de mes dernières pièces de 1 franc; larrivée de ce marchand provoque une certaine agitation qui fait hurler nos gardes, et constate au même instant quune tête émerge du champ davoine, un prisonnier a demandé la permission dépancher un besoin naturel... pourquoi ne pas prendre le même prétexte mais sans demander?
Je consulte rapidement ma petite équipe; devant leurs hésitations je joue ma décision à pile ou face, à la suite de quoi je plonge sans regarder dans lavoine, dans la pagaille personne ne saperçoit de rien et nentends aucune réaction; en me retournant sur le dos, je suis surpris de si bien voir le convoi qui sallonge en file interminable, les gardes, la voiture avec sa mitrailleuse, personne ne fait plus attention à moi; pour la première fois je respire un air de liberté et reste ainsi immobile quelques instants; mon esquimau est fondu dans ma main, je lèche le papier pour ne rien perdre et entreprends de méloigner en rampant.
Après une cinquantaine de mètres, je traverse une haie derrière laquelle se trouve un petit ruisseau peu profond, le ruisseau franchi je me libère de ma veste et de mes chaussures et avec pour tous vêtements un maillot de corps et mon pantalon marine à liseré jaune (seul indice militaire que la pudeur moblige à conserver!) je méloigne en courant, pieds nus, le plus loin et le plus vite possible...
Un groupe de femmes rencontrées sur mon passage portent des cruches de café destinées aux prisonniers.
Lune delle qui a compris ma situation, sexprime en français et minvite à lattendre dans une baraque de champ qui est à proximité; par crainte de la voir revenir accompagnée de soldats, je lobserve entre les planches mal jointes de mon abri; je lai mal jugée, car à son retour elle me fait signe de la suivre.
Cette brave personne est institutrice et parle plusieurs langues; quand jentre chez elle, jai la surprise de constater quun Chasseur ma déjà devancé, il est vêtu de bleu de travail, de bottes, ainsi quune veste en cuir, il sappelle Lambert... Les vêtements quelle me procure sont de son fils: un pantalon de ville rayé, une veste grise en coton, complétée par une petite écharpe bleu pâle et une casquette.
Nous apprécions le café au lait ainsi que les tartines de beurre quelle nous offre, puis avec bien du mal et un rasoir de fortune, je réussi à enlever une barbe de plus dun mois, ce qui a pour effet de me faire une gueule de singe: le visage tout bronzé par cette longue marche au soleil et le tour de la bouche tout blanc!...
On nous propose alors de prendre pour compagnon de route un autre prisonnier qui est réfugié chez la vieille mère de notre bienfaitrice; nous trouvons là un Anglais aux cheveux blonds en brosse et vêtu dun smoking! La situation est cocasse mais il est certain quavec ce compagnon, nous perdrons toutes nos chances de poursuivre notre chemin... poliment, nous refusons loffre de le prendre avec nous; nous avons hâte de reprendre la route vers le sud.
Afin de nous mettre sur le chemin, notre hôtesse nous propose de nous aider à repasser le pont de lEscaut qui est gardé; il est convenu quelle parlera à la sentinelle, et que si elle poursuit sa route, nous pouvons continuer en toute sécurité; ce qui sera fait. Nous prenons alors congé de cette brave dame, assez surpris davoir trouvé un tel accueil, car dans son ensemble, le pays flamand nest pas tellement de notre côté.
En traversant peu après le pont du canal, des vieux sont assis sur le parapet, dans les mots quils prononcent, je perçois le mot "fransous", nous sommes donc tellement différents des autres pour quils reconnaissent notre nationalité?
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Connaissant à peu près la géographie de la Belgique, je propose de prendre la direction de Bruxelles.
Chemin faisant, sur la grande route, nous croisons un père barbu en soutane, monté sur un vélo, il a dû faire demi-tour, car un peu plus tard il nous rattrape tout suant.
- Vous êtes Français? Vous vous évadez?
Nous dit-il; comment lui cacher la vérité? Après quoi, il nous donne un billet de banque belge, et nous conseille de faire étape à Termonde, dans une sorte de séminaire, de la part du père Pierre...
Arrivés sur les lieux, nous sonnons à la porte.
Le supérieur qui nous ouvre est un gros homme jovial, dans son bureau, il nous sert lui-même à nouveau du café au lait ainsi que des tartines, puis il nous installe des matelas sur la tables dune salle de classe, en nous recommandant de ne souffler mot de notre situation, même à ses collègues... douillettement installés, nous passons notre première nuit de liberté à labri.
Le lendemain, nous prenons congé après un copieux petit déjeuner, cest un bon départ!...
La route est encore longue, nous reprenons la direction de Bruxelles.
Chemin faisant, nous nous cachons le plus possible pour ne pas être vus; ce jour là un side-car nous dépasse, dans le panier, un homme, mitraillette sur le bras, je comprends difficilement leur langue, sans doute veulent-ils voir nos papiers? A leurs gestes, je finis par comprendre quils cherchent à acheter des oeufs! Comme si jétais du pays, je leurs montre du doigt une ferme, le plus loin possible!...
La pluie se met à tomber très fort, nous avisons une sorte de hangar abandonné à lécart de la route, ces lieux sont déjà occupés par une clocharde avec sa marmaille, qui fait semblant de faire des difficultés pour accueillir des hommes dans son domaine! Une fois rassurée, elle veut nous offrir un peu de nourriture; cest un morceau doreille de cochon quelle extirpe de dessous des langes puants dune voiture denfant!..
Quand jy songe, jen ai encore des hauts le coeur!...
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La pluie a cessé, nous quittons au plus vite cet endroit, le soir, nous nous arrêtons devant une maison isolée en bordure de route à lorée de la forêt, après avoir pris le risque de frapper à la porte, une dame, la cinquantaine environ, nous ouvre, il y a là deux enfants.
Nous cherchions un refuge, mais devant le risque que nous pouvions faire courir à cette famille, nous décidons de continuer notre route, mais elle insiste beaucoup en nous conseillant dattendre le retour de son mari; quelques instants plus tard apparaît dans lencadrement de la porte, un homme de haute stature en uniforme de garde forestier, avec un sourire complice et devinant nos besoins, il demande à sa femme de bien vouloir faire immédiatement une grosse omelette au lard, tandis que sur la route passent par intermittence des convois ennemis... Ragaillardis par tant de gentillesse nous voulons partir le plus vite possible, pour ne pas faire courir plus de risques à daussi braves gens, cet homme met en jeu la vie de toute sa famille.
Rien ny fait
- Vous êtes très fatigués, nous dit-il, je sais combien vous êtes pressés de retrouver les vôtres, mais vous partirez demain après une bonne nuit de repos...
Nous ne pouvons refuser une invitation aussi généreuse, la maison est petite mais il y a une mansarde où sur le plancher sont étalées des pommes; avec le matelas de leur propre lit, ils nous installent confortablement après avoir dégagé une partie du sol; je respire encore aujourdhui cette odeur de pommes synonyme de liberté; nous avons bien chaud avec une couverture, trop chaud même, nétant plus habitués...
Soudain, dans la nuit, des craquements de plancher me font soupçonner une présence, jouvre un oeil tout en faisant semblant de dormir, cest notre hôte qui vient nous couvrir de sa grande capote de crainte que nous ayons froid!
Je garderai toujours un souvenir ému en pensant à eux!...
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Le lendemain, nous prenons congés après avoir été restaurés et non sans avoir remercié chaleureusement nos nouveaux amis...
Nous avons repris du poil de la bête! Nous sommes jeunes, et, du squelette basané que nous étions devenus, nous commençons à reprendre une allure à peu près humaine!...
En arrivant un dimanche matin à lentrée dun village, avant les premières maisons, nous trouvons un grand parc entouré de hauts barbelés derrière lesquelles sont entassés des milliers dhommes lamentablement débraillés dans leurs uniformes fatigués... trop tard pour faire demi-tour car devant la barrière du poste dentrée, des officiers conversent en nous regardant passer... Nous ralentissons le pas en sortant une feuille à cigarette et de la poussière de tabac du fond de nos poches pour nous donner une contenance, nous arrêtant de temps à autres ayant lair de promeneurs et nous attendant à tout moment à être interpellés... Une fois ce point critique dépassé, nous rencontrons plus de monde: les gens sortent de la messe, mêlés à eux, nous nous sentons, plus à laise pour reprendre notre marche normale...
Nous approchons de Bruxelles...
En pénétrant dans la ville, nous constatons que le pont sur le canal Albert nexiste plus et que les rails en suspension ont été consolidés pour permettre le passage des tramways. La traversée en équilibre sur le rail nest pas facile et risque de nous faire remarquer; grâce à largent du père Pierre, nous prenons donc le tram, qui nous dépose au centre de la ville; dans un bar où nous entrons pour calmer notre soif, la patronne devinant notre situation, au lieu de nous faire payer, nous gratifie dune pièce de 10 francs belge, heureusement pour elle que tous ses clients ne sont pas comme nous!...
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En sortant de la ville, notre intention est de prendre la direction du Grand Duché de Luxembourg, où jai de la famille; pour ce faire, nous nous dirigeons vers Namur, Dinan et Neufchâteau; le contact avec la population devient plus facile, car nous venons de quitter le pays Flamand pour entrer dans le Brabant où on parle notre langue.
Un soir, pour nous reposer, nous avisons une ferme en bordure de route dont la toiture est à demi effondrée. On y accède par une grande cour; cette ferme a été touchée par un obus et vide de ses occupants, il y a des salades dans le jardin, nous trouvons le gîte et le couvert, un peu maigre comme nourriture mais mieux que rien!...
A laide de la pompe à main qui est à côté de la pierre dévier, nous commençons à laver notre salade devant la fenêtre qui fait face à la route, soudain une voiture de bataille garnie dhommes en armes fait irruption dans la cour et se précipitent dans notre direction... aucun doute, certains collaborateurs ont du signaler notre passage; par je ne sais quel réflexe, et je me demande pourquoi? La salade est enfouie dans un pot en grès qui se trouve à proximité et nous sautons précipitamment par une fenêtre qui donne sur le derrière de la maison...
Nous gagnons en courant comme des lapins, un petit bois de sapins tout proche, désireux de mettre le plus de distance possible entre eux et nous! Nous avons de ce fait perdu notre orientation et, à la nuit tombante, nous débouchons sur un champ gardé par des sentinelles, il y a là un bon nombre davions les ailes démontées... Nous pensons quil vaut mieux ne pas sattarder à cet endroit et nous gagnons sans être vus le village le plus proche...
Le bourgmestre du pays, a qui nous nous adressons, est mort de peur, il nous remet en tremblant une grosse miche de pain et nous prie de partir au plus vite car des inspections ont lieu tous les jours à la recherche de prisonniers évadés, et le risque encouru est énorme.
Ce soir-là nous dormons à la belle étoile...
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En reprenant la route le lendemain matin, je maperçois que les espadrilles que lon mavait données pour mévader, tombent en lambeaux; pour être à peu près présentable, il est urgent de trouver à me chausser.
Dans une maison à la sortie dun village, un vieux monsieur me fait don dune paire de pantoufles en cuir, hélas, au moins deux pointures trop petites, mes doigts de pieds sont un peu repliés, mais il faut marcher quand même!...
Nous reprenons la bonne direction vers Namur, glanant ça et là un peu de nourriture...
Dans la soirée nous apercevons les premières maisons de la ville...
Il y existe une grande activité, le passage du pont sur la Meuse nous inquiète un peu, deux solutions soffrent à nous, passer le pont ou traverser à la nage... Les troupes allemandes sillonnent la ville et on apprend que des soldats évadés ont été abattus dans leau alors qu'ils traversaient pour gagner lautre rive à la nage; pour nous finalement ce sera plus simple, une providentielle attaque aérienne de bombardiers canadiens au moment où un convoi militaire sengage sur le pont font que le soldat qui règle la circulation à laide dun disque, se met à hurler "schnell, schnell" en sadressant à nous, sans plus nous faire prier nous traversons le pont au pas de gymnastique!...
Nous sortons de la ville mais cette fois en empruntant le chemin de halage en bordure du canal de la Meuse; quelques pêcheurs à la ligne nous regardent passer en silence..
Le soir à la recherche dun abri pour passer la nuit à côté dune écluse, nous trouvons une petite baraque à lapins, sous le pignon un petit espace denviron 50 cm auquel on accède par une échelle et bourré de foin; nous nous installons profondément enfouis dans cette cachette providentielle.
Nous dormions à poings fermés, quand apparaît dans le triangle formé par le toit, le visage souriant de la fille de léclusier qui nous apporte un plateau, deux bols de café au lait bien chaud et un grand saladier de fraises!..
Quelques exceptions mises à part, ces belges sont vraiment gentils.
Nous cheminons toujours le long du canal vers Dinan,.
A quelques kilomètres de la ville, un éclusier nous fait cuire des oeufs et insiste pour que nous nous reposions (je lui ai rendu visite après la guerre accompagné de Paulette et jai eu droit à une bonne engueulade pour avoir retenu une chambre dans un hôtel tout proche, il aurait été si heureux de nous héberger). Il est si fier de nous raconter les exploits des tireurs qui défendaient les abords de Dinan ,cest un beau grand vieillard qui na pas froid au yeux et son mépris de lennemi nous donne du courage...
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Après Dinan cest vers Neufchâteau que nous nous dirigeons.
Nous approchons de la frontière luxembourgeoise, pays soi-disant neutre, mais lui aussi occupé par lennemi.
Nous passons près dune ferme et dans la cour des soldats et des chevaux; toujours à la recherche de nourriture, nous nous adressons à celui que nous pensons être le fermier. Nous réclamons des oeufs en payant, (nous pensions trouver partout la même compréhension) mais il ny a pas doeufs! Nous avisons des bidons de lait, pas de lait non plus! Un peu vexé mais prudent, je demande la permission de boire à la fontaine qui est au milieu de la cour, la réponse fut brève -"faites vite et déménagez car ça va tourner mal". Encore heureux quil ne nous dénonce pas, car il a sans aucun doute deviné ce que nous sommes!...
Nous apprenons par la suite que certains réfugiés belges, déjà rentrés de lexode, ont du payer de leau dans certains villages de France, ceci excuse cela!
Sur la grande route qui mène à Luxembourg, je marche comme un automate en zigzaguant; mes pieds dans mes chaussons trop petits, me font souffrir horriblement, la sueur coule sur mon front, je ne vois pas une voiture dofficiers allemands qui arrive derrière moi et manque de mécraser!...
La voiture stoppe à quelques mètres.
Un officier en descend et met son revolver sur ma poitrine, je pense ma dernière heure arrivée, mais suis trop fatigué pour manifester la moindre émotion! Une engueulade sen suit dans un charabia inconnu, du geste jessaie de lui faire comprendre que je ne lavais pas remarqué... Il remonte dans sa voiture en bougonnant.
Après leur départ je réalise seulement que la vie ne tient quà un fil!...
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Une lueur despoir: la belle ville du Luxembourg est sous nos yeux; japerçois les flèches effilées de sa cathédrale que je connais bien, puis le grand pont qui enjambe la vallée dune seule arche; un peu plus loin lavenue bien nommée de la liberté.
Ma cousine a son appartement sur cette même avenue, est-elle toujours là?
Cest elle qui vient mouvrir quand je sonne à la porte; dabord elle ne me reconnaît pas, je suis si différent de celui quelle connaissait! Mais cest de courte durée, elle membrasse et nen finit pas de me dévisager; à bras ouverts elle nous accueille dans son magnifique appartement, après nous avoir débarrassés de nos vêtements et de nos sous vêtements en loques et répugnants de saleté; nous prenons un bon bain réparateur puis en peignoir, et les pieds dans une infusion de camomille pour soigner les ampoules que jai à chaque doigt de pied, un repas somptueux accompagné de vin du Rhin nous est servi puis je me glisse dans un grand lit 2 x 2 vêtu du pyjama de soie du cousin!...
Le lendemain le conseil de famille est réuni pour soccuper de nous; il importe tout dabord de nous procurer des vêtements corrects, les cousins, les cousines, tous sont au travail, mais personne ne sait ce que sont devenus mes parents ainsi que Paulette et Dominique...
Le mari dune autre cousine, ancien propriétaire du Carlton ainsi que du Sporting, (les plus beaux hôtels du Luxembourg), ancien champion en haltérophilie et grand sportif, mexplique en souriant la façon de respirer pour se remettre en forme, et mapprend, quil vient de passer trois semaines dans une prison "modèle" en Allemagne; devant sa stature imposante, les hommes de la Gestapo avaient hésité et demandé du renfort pour larrêter!... Il était accusé, à cause de sa fortune et de son mariage avec une française, de faire partie du bureau despionnage français... Il avait pu prouver, documents en main, que ce quil possédait correspondait à la vente de son hôtel, mais ni son or, ni sa superbe voiture américaine ne lui furent restitués! Lofficier qui la lui avait réquisitionnée, lui donnait de temps en temps des nouvelles (quelle courtoisie)! Malgré toutes ces épreuves, il conserve le moral; il me fait cadeau de sa cravate, mais sa veste quil me met sur le dos pend lamentablement de chaque côté de mes épaules, on finit par nous trouver des vêtements à mes mesures, et après deux jours dun repos salutaire et la forme retrouvée, nous devons de nouveau songer au passage de la frontière vers la France, en direction de Thionville, qui se trouve à environ 20 km, 32 km plus loin cest Tucquegnieux, le domicile de mes parents.
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Nous prenons congé de nos gentils cousins et cousines et de lavis de tous il est inutile de nous fatiguer, des cars font tous les jours la navette dans cette direction et reviennent bondés de réfugiés belges et luxembourgeois. Jai bien quelques hésitations car nous navons aucun papier didentité, enfermés dans un car il nous serait impossible de fuir en cas de contrôle, un jeune cousin qui parle parfaitement lallemand (plus tard enrôlé de force il laissera une jambe sur le front russe) ce jeune cousin dis-je, propose de nous accompagner pour plus de sûreté.
Nous prenons donc lautocar.
A lintérieur il ny a que sept à huit personnes dont un prêtre. Au passage de la frontière une barrière ferme la route et des officiers conversent à côté du poste, il y a aussi des hommes casqués et en armes; lun deux monte dans le car pour vérifier les identités, lorsquil sadresse à nous, je fais semblant de chercher dans mes poches pour avoir une contenance, mon cousin intervient et dit que nous sommes réfugiés belges, il nen croit sûrement pas un mot et se tourne vers les officiers qui, à ce moment, ne prêtent pas attention à nous et nous faisant un clin doeil, sort sans rien dire; nous avons eu la chance de tomber sur un être humain! A cet instant je réalise quil est difficile de se venger sur un ennemi sans connaître ses intentions.
Après cette expérience, nous pensons que nous naurons peut-être pas deux fois la même chance, aussi nous décidons de continuer à pied, depuis Thionville vers Fontau et lancienne frontière davant 1914, exactement à Lomeranges.
La campagne est vallonnée et entrecoupée de forêts, nous cheminons sur les petites routes que je connais bien pour les avoir sillonnées à bicyclette étant enfant. Tout à coup au détour du chemin, le poteau à linsigne du Reich a été remis en place, il est gardé par un factionnaire armé, décidément ils nont pas perdu de temps. Lhomme est seul et de petite taille, il nous sera facile à nous trois de nous débarrasser de lui si nécessaire; au mot "papier" nous répondons "ya, ya", on montrant notre poche, il ninsiste pas et nous poursuivons notre chemin.
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Une demi-heure plus tard, nous arrivons chez mes parents.
La porte nest pas fermée à clé, il ny a personne, un ordre parfait règne, le coffre fort a été laissé intentionnellement ouvert, dans la pièce principale, une épée dun général allemand décore le mur, (cest un trophée que mon père a rapporté de lautre guerre), lenvahisseurs a sûrement déjà passé par là mais a laissé tout intact, je suis bien obligé de constater quil est plus stylé que nous!
Notre premier souci est de nous restaurer, un vieil ouvrier de mon père qui a pour mission de soccuper du jardin et de la maison, arrive quelques instants plus tard et nous faisons, grâce à lui, un bon repas avec un lapin quil va tuer spécialement pour nous; après déjeuner, mon cousin repart à Luxembourg.
Lambert, lui, prend la direction du centre de la France à laide de la bicyclette toute neuve de mon père quen de telles circonstances je lui fais cadeau... Je naurais plus jamais de ses nouvelles, jespère quil est bien arrivé, de toutes manières, sa compagnie nétait pas pour moi dun grand secours, il sest trouvé au hasard du chemin, je nattendais de sa part aucun merci et conserve seulement un peu de déception...
Mon arrivée nest pas passé inaperçue, bientôt jai le plaisir davoir la visite de monsieur et madame Liégois, lui, infirmier de la mine, ma soigné depuis mon plus jeune âge de toutes les blessures quun gamin turbulent pouvait se faire! Japprends par lui que mes parents sont probablement à Arcachon, nous bavardons longtemps ce soir là