Jacques JEANPIERRE

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Recueil de souvenirs

GUERRE 1939 - 1945

Témoignage

Nice - Mars 1993

 

Analyse du témoignage

GUERRE 1939/1945

Écriture : 1991 - 93 Pages

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

"Je trouve que ma parole n’est pas toujours sur le papier telle que je l’avais dans l’esprit"

Malebranche

Il en a été et il en sera toujours ainsi et même on peut dire que ce témoignage, s’il avait été relaté par son alter ego ou par ses alias Jean Lux ou Paul Jacquot, n’aurait sans doute pas été reconnu par Jeanpierre lui-même comme tout à fait le sien.

Oui, seul le plagiat peut être identique, et c’est cela qui fait précisément, pour le chercheur, la richesse de notre recueil.

Alors, que Jeanpierre se rassure, les réticences qu’il exprime dans sa préface honore celui qui voudrait avoir été parfait dans la relation de ses souvenirs qui enchanteront les historiens comme ils m’ont passionné.

Le 17 Juin 1941 les cloches sonnent à toute volée tandis que le drapeau à croix gammée est hissé sur l’église de Mulcey.

La Campagne de France est terminée pour le Corps Franc.

Le Caporal-chef Jeanpierre prend la route de l’exil vers Moosburg d’où il aura l’audace de se faire rapatrier sur "Strasburg" en se faisant passer pour Alsacien et de là, après de multiples péripéties, il parviendra à franchir la Ligne de Démarcation et retrouvera ses parents à Nice le 28 Mars 1941.

Et après...Que croyez-vous qu’il fit ?

Il reprit le combat, bien sûr, mais cette fois à partir d’Alger la Blanche où le déposa le bien nommé "Sidi Mabrouk".

Campagne de Tunisie, Italie et enfin retour en Métropole, détaché auprès du Counter Intelligence Corps de l’État-major de la 7th U.S. Army.

Bravo, Jeanpierre, moi qui ai connu la captivité et ses affres, je te tire mon chapeau.

"I find that my word is not always

on the paper such that I had in the spirit".

Malebranche

It has been and it will be always thus and even one can tell that this testimony, if he had been related by his alter ego or by his alias Jean Lux or Paul Jacquot, would have without doubting been recognized by Jeanpierre himself as entirely its one.

Yes, alone the plagiarism can be identical, and that is that makes precisely, for the seeker, the wealth of our collection.

Then, that Jeanpierre reassures, reticences he expresses in his preface honors that that would want to have been perfected in the relationship of his souvenirs that will delight historians as they have me passionate.

17 June 1941 bells ring to all flight while the flag to cross gammée is hoisted on the church of Mulcey.

The Campaign of France is ended for the Corps Frank.

The Corporal-chief Jeanpierre takes the road of the exile to Moosburg where he will have the audacity to be made repatriate on Strasburg in being made pass for Alsatian and from there, after adventure multiples, he will get cross the Line of Demarcation and will find his parents to Nice in 28 Mars 1941.

And after...What believe-you he does ?

It took the combat, of course, but this time to leave of Algiers the White where deposited him the well appointed Sidi Mabrouk.

Campaign of Tunisia, Italy and finally return in Metropolis, detached beside the Counter Intelligence Corps of the Headquarters of 7th U.S. Army.

Bravo, Jeanpierre, me that have known the captivity and its anguish, I pull you my hat.

PRÉFACE DE JACQUES JEANPIERRE alias LUX

On a beaucoup écrit sur la Seconde Guerre Mondiale en général, mais bien peu d’historiens ou de correspondants de guerre se sont penchés sur l’activité discrète, mais ô combien efficace, de ces petites unités, appelées "Groupes-francs" ou "Corps-francs", composés essentiellement de volontaires, officiers, sous-officiers et hommes de troupe, qui prirent naissance au cours de la guerre 39/40, tout particulièrement au sein des régiments d’infanterie, dits "d’intervalle", entre les gros ouvrages de la Ligne Maginot.

S’il a été relativement aisé de tenir à jour ce carnet de route jusqu’à l’arrivée au Stalag, en Allemagne, le 22 juin 1940, il n’en a plus été de même, hélas, pendant la captivité où les fouilles étaient très fréquentes.

Quels trésors d’ingéniosité ne fallait-il pas au KG (prisonniers de guerre) pour soustraire ces précieuses reliques à ses furieux geôliers! Et tout au long de son escapade, de Strasbourg (Alsace annexée) à la ligne de démarcation avec la France non occupée, il en a été pratiquement de même.

Par précautions, plusieurs feuillets du fameux carnet ont été détruits, étant par trop compromettants à l’époque. Le récit que j’ai baptisé "Souvenirs de guerre - 1939/1945", quarante ans plus tard, comporte de nombreuses omissions - et pour cause - des inexactitudes et des répétitions ou se signale par une pagination et une frappe défectueuse.

Si néanmoins l’auteur de ce modeste récit a pu intéresser le lecteur et soulever un coin du voile relatant des faits encore méconnus, son but sera atteint.

Il sollicite toute votre indulgence et vous en remercie.

One has a lot written on the second world war in general, but little of historians or correspondents of war have leaned on the discreet activity, but how much efficient, these small units, called Group-Francs or Corps-Francs, compounds essentially volunteers, officers, under-officers and men of troop, that take birth in the course of the war 1939 - 1940, whole particularly to the breast of regiments of infantry, told of "interval", between the large works of the Line Maginot.

If it has been relatively well-off to hold to day this notebook of road until to the arrival to Stalag, in Germany, 22 June 1940, it has more been similarly, hélas, during the captivity where excavations were very frequent.

What treasures of ingenuity did not was necessary to the KG (prisoners of war) to subtract these precious relics to his furious jailers ! And all along his escapade, Strasbourg (annexed Alsace) to the line of demarcation with France non busy, it has been practically similarly.

As a precaution, several leaves of the famous notebook have been destroyed, being by too compromettants to the period. The account that I have baptized "War Souvenirs - 1939 / 1945", forty years later, comprises many omissions - and for cause - of inaccuracies and repetitions or signals by a pagination and a defective touch.

If nevertheless the author of this modest account has been able to concern the reader and to raise a corner of the sail relating again misunderstood facts, his purpose will be reached.

He requests all your indulgence and thanks you .

 

Table

Préface 1

La Mémoire 9

Départ de la forteresse pour les premières lignes 11

Je quitte le Secteur Défensif de la Sarre 11

ler Avril 1940 12

Création du Corps-Franc du Bataillon 13

L'aventure commence 13

15 Avril 1940 13

19 Avril 1940 16

29 Avril 17

Le 1er Mai 18

10 Mai 19

11 Mai 19

Le 12 Mai 20

15 Mai 1940 20

16 Mai 21

17 Mai 21

Journée du 20 Mai 21

27 Mai 1940 24

Deuxième soir - 28 Mai 1940. 24

Troisième soir - 29 Mai 1940 24

Quatrième soir - 30 Mai 1940 24

14 Juin 1940 25

16 Juin 1940 26

Le dernier combat - Nuit du 16 au 17 juin 1940 27

16 Juin 1940

18 heures 27

17 Juin 29

18 Juin 30

20 Juin 31

21 Juin 31

La captivité au Stalag VII / A 33

22 Juin 1940 33

Le 23 Juin 39

Le 30 Juin 39

10 Juillet 40 40

11 Juillet 40 40

13 Juillet 40 40

15 Août 40 41

8 Septembre 40 42

Toussaint 40 43

21 Décembre 40 43

Nous voici en 1941! 44

Alea jacta est ! 45

Je tente ma chance - premier succès 45

Premier jour

Deuxième journée

Troisième journée

Interrogatoire 47

Quarante huit heures plus tard, le 24 février 1941 48

Et voici Strasbourg 48

Je quitte l’Alsace pour Nancy et Dombasles s/Meurthe 50

Première tentative - Besançon - Premier échec - Arbois 52

Retour à Nancy - Attente à Vincey (Vosges) 52

Deuxième tentative - Besançon - Via Epinal - Belfort et Dole 53

Suite du deuxième essai - Andelot du Jura - Champagnole 53

Derniers préparatifs avant l’ultime tentative 54

Le franchissement de la fameuse ligne - Ney (jura) - la Z.N.O. 55

Suite et fin de l’aventure

Lons-le-Saunier - Lyon - Montpellier et Nice 56

Et la suite... 59

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

Départ de la forteresse pour les premières lignes

Je quitte le Secteur Défensif de la Sarre pour le 291e R.I

Quand on parlera plus tard de leur magnifique résistance, chacun des défenseurs du Secteur pourra dire avec une légitime fierté: "J'y étais!"

Personnellement, je n'ai pas eu cet honneur ayant quitté le S.D.S. (Secteur Défensif de la Sarre) le 30 Mars 1940, en compagnie de plusieurs camarades, gradés et hommes de troupe, pour aller renforcer le 291e R.I. - régiment de nouvelle formation. Il était issu du 91e R.I., stationné non loin de Civet. Son insigne: une hure de sanglier avec la devise : "Ardennes, tiens ferme".

Ce départ de la position fortifiée que j'occupe depuis le début de la guerre - je pourrais dire "depuis l937" - est motivée pour moi, en grande partie, par cette absence d'action guerrière proprement dite. Certes, le travail manuel ne manque pas au 82e R.M.I.F. (Régiment de Mitrailleurs d'Infanterie de Forteresse). Mais je brûle d'en découdre avec l'ennemi et depuis des mois et des mois, nous n'avons pas encore senti l'odeur de la poudre!

Travaux d'organisation du terrain, de bétonnage, de camouflage d'abris plus légers en rondins, poses de mines et de barbelés dans les brèches de ces interminables champs de rails, telles sont nos occupations journalières. Nous faisons corps, réellement, avec nos casemates et ouvrages divers que nous avons si souvent occupés en cas d'alerte simulée - la plus importante, étant celle de 1938.

Non loin de nous, un détachement de pionniers polonais travaille sur des centaines de mètres, à la fabrication de fascines destinées à éviter l'éboulement des fossés antichars.

Activités bien acceptées tant que la température demeure relativement clémente, mais durement ressenties par chacun d'entre nous à l'approche du froid. Le coulage du béton doit être interrompu pendant les jours de gel. Le ravitaillement lui-même en souffre: c'est ainsi que le pinard doit nous être servi à la pelle dans les seaux en toile (le thermomètre marque alors 27° au dessous de zéro) et le rata doit être réchauffé sur notre fourneau de fortune, un vieux bidon d'essence transformé en brasero.

Heureusement que le bois ne manque pas

La pluie détrempant le sol, nous sommes contraints de quitter l'abri provisoire où nous passons la nuit (sous des tôles "métro"), pour nous installer, tous les trois, à l'intérieur même de notre casemate. Avec moi, il y a deux braves réservistes, Nussbaum, le strasbourgeois et Meyer, de Metz, parlant chacun un dialecte différent l'alsacien et le lorrain, ce qui n'était pas pour faciliter les choses! Dans un recoin de la casemate, trois niches garnies de paillasses, hautes chacune de 50cm environ. Gare à ne pas relever trop vivement la tête pour s'extirper de ce court boyau!

Voilà pour l'essentiel de notre literie.

De notre unique créneau, nous découvrons cet horizon immuable le même depuis mon arrivée en août 1937 - (dont les consignes délimitent strictement les zones à battre: tirs de flanquement avec les autres points d'appui (les P.A.), feux croisés, etc.?. Nous connaissons à fond nos consignes particulières. Notre armement consiste en un canon de 65m/m (ancien canon de marine, scellé au sol et qui constitue par lui-même une excellente arme antichar); une mitrailleuse Hotchkiss 8m/m complète le tableau qui semblera peut-être désuet au lecteur de 1981, mais c'est une arme de tout premier ordre et qui fît ses preuves sur tous nos champs de bataille.

ler Avril 1940

Adieux donc au P.A.F. (point d'appui fortifié) du 82e R.M.I.F et en route pour Maxstadt (Moselle), à la CAB/2 au 291e R.I. - 52e D.I. Nous sommes dirigés de là sur Etting, cantonnement du 2e Bataillon, Commandant Joly. Les cadres sont issus dans leur majorité de la Garde Républicaine Mobile, d'un excellent esprit, très militaire, très strict et qui me convient parfaitement. A la radio, nous parviennent les nouvelles de notre Corps Expéditionnaire en Norvège!

A quand notre tour?

Je suis impatient...

Création du Corps-Franc du Bataillon

L'aventure commence

Le 12 Avril, le Commandant demande des volontaires pour la formation du Corps-Franc du Bataillon, parmi les derniers arrivés. La plupart sont déjà inscrits depuis le début de la guerre, mais n'ont pas encore eu l'occasion de se battre, le bataillon n'ayant pas encore été engagé. Je donne aussitôt mon nom.

Le 14 Avril, présentation du C.F. au capitaine adjudant-major. Le Commandant nous passe en revue. Le Lieutenant Barbe est nommé Chef du C.F - S/officiers adjoints: Sgt/ chef Dinard et Girard de la G.R.M.; Le Bourdonnec Yves, ex-gendarme; nous sommes 4 caporaux chefs, Vaillant, Douteau, Dronneau et moi ainsi que 12 hommes de troupe.

Le Commandant Joly nous fait un petit speech, attirant notre attention sur le fait qu'il n'y a pas de place au C.F. pour les "têtes brûlées". Nous devons former une équipe particulièrement soudée qui agira sur ordre du commandement, soit isolément pour le renseigner, rechercher le contact avec l'ennemi afin de repérer ses emplacements, juger de sa force, de sa résistance, faire des prisonniers le cas échéant, soit répondre par son appui à tout appel de telle ou telle unité en difficulté (comme cela sera le cas notamment le 20 mai avec la 5e Cie).

Nous nous rendons en bordure de la Blies (Moselle), bien connue des communiqués de l'époque. En chemin, nous passons devant des tombes franchement remuées.

Nous approchons des avant-postes ..

Dans la nuit nous apercevons et entendons les lueurs de la canonnade qui se rapproche. Impression indicible qui se dégage: celle de bientôt être utile, de participer.

15 Avril 1940

Nous relevons le Corps-Franc du 348e R.I. retranché dans une maison, à la sortie du village de Folpersviller. Je vais enfin rapporter la vérité des faits, raconter ce que j'ai vu, connu, entendu, vécu. Etre témoin, observateur et acteur tout à la fois.

Le soir même a 20 heures, départ pour la 1ère patrouille: on s'allège de l'équipement traditionnel, chargeurs dans les poches, grenades au ceinturon, revolver ou mousqueton à la main. Nos camarades relevés nous guident dans notre reconnaissance des lieux à surveiller. Impression saisissante dans le silence de la nuit. Pour ma part, je suis détaché comme guetteur , à 20m de la Blies: de l'autre côté de la rivière... c'est l'Allemagne

De temps à autre, une fusée éclairante monte dans le ciel et redescend ballottée par son petit parachute. Nul ne bouge à ce moment là. Et même si, par inadvertance, on se trouve être debout, en pleine lumière, il faut absolument demeurer immobile pour être confondu avec les arbres. Il faut, par ailleurs, s'efforcer de ne pas fixer un seul point car, pour un peu, on verrait se déplacer les buissons! On entend des pas sur les feuilles mortes ou craquer des branches: surtout ne pas tirer, garder tout son sang froid. Il s'agit de ne pas se faire repérer, mais d'observer - voir sans être vu - les vieilles consignes apprises a la théorie, ont ici toute leur valeur.

Tout à coup, j'entends le hululement de chouettes partant de la gauche et qui semble se déplacer vers la droite. J'apprends par la suite que ce sont les guetteurs allemands qui, pour s'assurer qu'ils sont bien en éveil, s'appellent de cette façon en imitant le cri de la chouette. Excellente école, pour la maîtrise de soi, de ses nerfs.

Retour au poste vers minuit.

Un café bien chaud nous revigore. C'est ensuite le départ de la 2° patrouille. Destination: le cimetière juif cette fois-ci: mission d'observation pour le S.R. retour à l'aube. Vite "au lit" jusqu'à 11 heures du matin. Dans cette villa, aux fenêtres transformées en meurtrières, tout autour de la maison sont dissimulés des fils de fer auxquels pendent des boites de conserve vides qui doivent tinter au moindre choc. Des grenades dégoupillées - engins autrement dangereux - sont aussi dissimulées ça et là dans la nature...

L'existence qui est et sera la nôtre plusieurs semaines durant, est totalement différente de celle de nos camarades de la Cie. De jour, entretien des armes, toilette, repos, courrier. Le ravitaillement nous parvient de nuit pour échapper aux vues ennemies. Les armes et les munitions sont toujours à portée de la main : fusils, mitraillettes, revolvers, grenades. On s'applique à la confection de poignards avec des baïonnettes allemandes, des couvre-casques en toile pour éviter les reflets, des brassards blancs à tête de mort (notre insigne) pour se repérer la nuit. Des peaux de bouc nous sont distribuées ainsi que des bottes en caoutchouc et des gants de laine car le froid est vif et tout cet équipement est vivement apprécié. On lave son linge, on fait sa toilette, chacun est entièrement libre

Consigne impérative: ne pas se montrer aux fenêtres.

On se relaie à la lucarne du grenier, car de là on a vue sur l'ennemi. D'une maison voisine de la nôtre, à une centaine de mètres, partent des tirs de mortiers de 60m/m. L'ennemi nous répond à coups de 77m/m et le plus souvent c'est notre réveil matinal! Mais zut! On ne descend pas à la cave. Quand on vient de passer une nuit de patrouille, on reste au lit! Une fois, un 77 est tombé à 80 mètres de notre maison Les vitres - ou ce qu'il en reste - en sont ébranlées Nos mortiers leurs répondent ainsi que les canons du 117e R.A., notre artillerie divisionnaire, dont on entend siffler les obus au dessus de nos têtes C'est curieux quel contentement intérieur on éprouve à entendre nos canons leur répondre'

Repas vers midi - 13 heures.

Le ravitaillement a été touché la veille au soir, par la corvée de 23 heures. Hélas, la nourriture est souvent sûre. Dans la journée lectures, correspondance, jeux divers, on taille des cannes, fabrique des armes. C'est l'amitié sincère entre nous, coude à coude dans notre vie commune. On se partage nos colis, nettoyage quotidien des armes. L’adjoint du Lieutenant Barbe, le Sergent-chef Dinard est un véritable chef dans toute l’acceptation du terme, un entraîneur d’hommes. Toujours le premier pour les missions dangereuses.

Nous sommes allés avec lui, reconnaître le secteur, aux avant-postes du bataillon. Il faut suivre la route de Bliesbruck à Sarreguemines. Accueil peu agréable du P.C.! Coups de revolver tirés sur nous, grenades... On doit faire demi-tour. Une autre fois, un guetteur ami aux avant-postes nous balance une F1 (grenade défensive): personne de touché, heureusement, grâce à l’utilisation maximum du terrain (pas de meilleur application de la théorie!)

"Chaque jour, des patrouilles sillonnaient la forêt entre nos avant-postes et la frontière. Il y avait des accrochages, des attaques de postes. Nous y attachions beaucoup d’importance. C’était notre vie. Le moral de tous était magnifique, mais pourtant la stagnation nous pesait. Le sens de cette guerre qui n’en était pas une, nous échappait."

écrit le général Bethouart, dans ses Mémoires.

Lorsque nous étions dans nos casemates, les soldats s’ennuyaient. L’hiver 39/40 était très rigoureux, il l’est toujours d’ailleurs. Comment "tuer le temps"? Je l’ai raconté en son temps. Les corvées de fortification ou d’aménagement, quelques exercices fastidieux et qui paraissent inutiles, des parties de football et, hélas, la boisson, ne suffisent pas à chasser le cafard. Les permissions, attendues avec impatience, ne font que l’exaspérer; on en revient dégoûté par le spectacle de l’arrière où la vie continue. Mais les camarades finissent par se demander, ce à quoi ils servent, pourquoi ils sont là et jusqu’à quand, puisqu’on ne se bat pas! Mais nous, les corps-francs, nous nous sentons utiles bien que les réservistes "qui ont fait 14" ne considèrent que ce n’est pas là une vraie guerre.

Roland Dorgelès qui a été les voir de près, écrit:

"Ils ne se plaignent pas. Privilège de la jeunesse qui sait tout accepter. Les travaux de fortification, le creusement des fossés antichars sont ralentis par le froid et par d’abondantes chutes de neige. Cependant le moral des troupes reste bon."

"Pendant l’automne de 1939 et l’hiver de 1940, notre moral fût toujours excellent; il est vrai que les nuits de Sarre étaient là pour nous occuper largement l’esprit. Une seule chose nous étonnait: c’est que les divisions en ligne aux avant-postes ne se fassent pas relever plus souvent."

"Dans les cercles d’officiers, durant les longs mois d’attente d’un événement qui ne se produit pas, on discute ardemment. On accomplira son devoir quand sonnera l’heure du péril. Mais certains l’accompliront dans la foi qui est une arme indispensable de la victoire. Le Lieutenant Darnand qui se conduit en héros à la tête d’un groupe-franc du 11° Bataillon de Chasseurs Alpins, se fera durant l’occupation l’auxiliaire du nazisme et fera pourchasser et assassiner des Français résistants" (Guy des Cars)

Nous assurons également la protection d’éléments amis chargés de poser des barbelés et des réseaux bas. Pour ce faire, nous nous plaçons à 200 mètres devant eux, dans ce fameux "no man’s land" pour répondre à toute attaque ennemie. Nos amis du génie utilisent des piquets "tire-bouchon" qui s’enfoncent plus aisément dans le sol, ou frappent sur ces derniers en interposant des chiffons entre les piquets et la masse. Même à 200 m, dans le silence de la nuit, cela fait un bruit de ferraille qui crisse et doit certainement s’entendre plus loin. En éveil, tendus, nous sommes prêts à répondre au tir ennemi. De temps à autre des fusées éclairantes jettent leur lueur blafarde sur nous... mais les observateurs ennemis ne se manifestent pas.

Nous avons de la chance!

Une autre fois, il s’agit de reconnaître les abords mêmes de la Blies, afin de s’assurer qu’aucune embarcation n’est amarrée ou de pont en construction, en vue d’un franchissement éventuel. Le secteur intéressé est auparavant pilonné par nos mortiers, puis c’est à nous de jouer! Nous nous acquittons de notre mission sans pertes humaines mais l’ennemi nous gratifie de tirs de représailles. C’est alors que je remarque des culots de carton, mêlés au projectiles réels, desquels s’échappent de petites brochures... de propagande, nous enjoignant de cesser le combat ("Krieg nicht gut", la guerre n’est pas bonne, etc....). La propagande allemande s’adresse à nos soldats au moyen de haut-parleurs diffusant des airs à la mode qui sont interrompus de temps à autre par des appels comme ceux-ci: "Braves Français, voulez-vous mourir pour Dantzig?" ou: "Vous vous battez pour les Anglais. Les Anglais se battront jusqu’au dernier Français".

Tout cela n’a pas de prise sur nous.

Nous poursuivons notre mission.

Au retour de la première demi-patrouille, on prend connaissance de son courrier. J’ai une marraine de guerre, Odette, de Fumel sur le lot qui m’adresse lettres et colis, tout le monde profite de ces provisions bienvenues! On repart ensuite, le coeur plus léger, sans savoir toutefois, si l’on en reviendra... L’idée de la mort s’évanouit de notre esprit. Les nuits font suite aux nuits sans qu’aucune ne ressemble à la précédente.

A chaque nuit, sa surprise.

Et c’est ainsi que le 22 avril eut lieu la fameuse tentative d’approche de la "maison du Boche qui tousse", équipée relatée dans un journal parisien par Roland Dorgelès, article qui me fût adressé par la suite par ma famille.

Il s’agit tout d’abord de descendre une petite rivière, en s’y plongeant jusqu’à mi-cuisses, dans le sens du courant. L’eau est glacée et le bain n’a rien d’agréable. Mais c’est le seul moyen de progresser, d’autant plus que nous sommes masqués par d’énormes troncs de saules qui bordent le cours d’eau. A droite et à gauche, un véritable glacis: la plaine sans un couvert. Arrivée à un petit barrage, on sort de l’eau et l’on rampe, littéralement, en bordure de l’eau tout en contournant les troncs de saules. Nous sommes à environ 150 m de la Blies, où se jette notre rivière. Une lune impitoyable nous révèle, hélas, à l’ennemi, comme un phare! Nous nous divisons en deux demi-groupes. Plan d’attaque: un groupe va contourner la maison, l’autre le couvrira. La plaine est couverte de 10 cm d’eau... Soudain une fusée rouge allemande grimpe dans le ciel. Trente secondes plus tard les obus pleuvent à notre droite, sur notre gauche et enfin sur nos arrières!

Cette fois, ils veulent nous couper la retraite.

On est bien perplexe.

Si l’ennemi exécute un tir d’enfilade du ruisseau, on est foutus! Rien ne se produit. On remonte la rivière, on se replie. C’est un échec malheureux. La prochaine fois, il faudra choisir une nuit sans lune! On repasse les barbelés jusqu’au petit pont, lequel fût d’ailleurs bombardé après notre passage. Heureusement... On est triste. Grâce à Dieu, personne n’a été touché. Mot de passe en rentrant: "Hyères", réponse: "Hoche", puis plus loin: "Junot"... "Jarnac"!

Nous n’avons pas envie de recevoir le même accueil que l’autre fois.

De retour, on se change car on est trempé comme une soupe! Une collation et vite au lit, on est fourbue!!

19 Avril 1940

Il est 2 heures du matin.

Par un itinéraire convenu à l’avance, passant à l’écart des pièges disposés pour dissuader tout visiteur indésirable, nous rentrons de patrouille. Un brouillard épais étouffe nos pas et nos sens ont été mis à rude épreuve au cours de cette première patrouille qui a consisté surtout à écouter, tant la visibilité était pratiquement nulle.

C’est alors que nous sommes prévenus par messager que l’ennemi a tenté à la faveur de cet épais brouillard justement, de franchir la Blies, à hauteurs des avant-postes voisins. Il y a accrochage, déclenchement des feux du P.A. (point d’appui).

Nous repartons aussitôt, solidement armés, sur les lieux du combat.

On rejoint nos camarades dans leurs tranchées: des balles traceuses, de toutes couleurs, sillonnent l’espace et viennent se ficher dans la murette. Les tirs de mortier s’en mêlent. Ceux de l’ennemi sont heureusement trop longs et passent au dessus de nos têtes. Nos tirs, par contre, semblent mieux ajustés et l’ennemi a dû abandonner sa tentative de franchissement de la rivière, tentative qui, avec ce brouillard, aurait eu quelque chance si elle n’avait été déjouée par un guetteur des A.P. L’échange de coups dure jusqu’à l’aube, une bruine fine, glacée, se met à tomber. A ce moment un signal sonore -une sirène- retentit alors.

"Alerte aux gaz"!

L’ennemi, au mépris des conventions internationales, reviendrait-il à ses funestes habitudes de 14/18?

Nous mettons aussitôt nos masques A.N.P.31, en position de protection, et attendons, respirant lentement. Et si ce gaz, découverte nouvelle des chimistes nazis, rendaient nos masques inopérants?... Une heure et demi se passe sans qu’aucun fait nouveau ne soit signalé. Le s/officier "Z" (spécialisé dans cette question) fait connaître d’après un prélèvement, qu’il pourrait s’agir d’hydrogène arsénié? Rien de bon, de toute façon! La fin d’alerte est sonnée. Nous quittons nos camarades des A.P. et rentrons par le village, ou du moins ce qu’il en reste.

La coloniale qui nous a précédé dans le secteur a littéralement fait le vide dans ces maisons, et c’est plutôt désolant, alors que l’ennemi n’y a pas mis les pieds! La plupart du mobilier: tables, chaises, lits, armoires, cadres de famille même, etc.... a été transporté - on ne sait pourquoi - en plein champ! L’intérieur des demeures a non seulement été pillé, mais souillé, brisé, rien ne reste debout.

Nous sommes en Moselle où le dialecte lorrain est très proche de la langue allemande elle même. Il ne faut pas oublier que cette population de frontaliers a été allemande de 1870 à 1918. Cette terre d’invasion fût de tout temps l’objet de luttes entre la France et l’Allemagne: nombreux furent ceux qui servirent dans les rangs allemands en 1914. Aussi, rien d’étonnant que nos "coloniaux" découvrent dans les tables de nuit d’anciennes croix de fer et autres décorations allemandes, ce qui a motivé leur réaction, mais ne l’excuse en rien. Ils ignoraient que des cas semblables se produisirent à nouveau au cours de la seconde guerre mondiale: ceux qui, enrôlés de force dans l’armée hitlérienne, les "malgré nous" comme on les appela qui furent envoyés se battre en Russie.

Nous quittons ce triste spectacle et faisons encore quelques pas.

Soudain, au détour d’une rue, s’échappent trois chats noirs d’une menuiserie. Arrivant sur le seuil, une vision plutôt macabre: une demi douzaine de cercueils peints en noir sont entassés et semblent attendre... leur chargement! Cela me fait songer aux présages auxquels les Romains attachaient tant de prix!

Après cela, que nous réserve l’avenir?

29 Avril

Ordre nous est donné de quitter notre poste pour Folpersviller, direction de Neunkirch-les-Sarreguemines. On retrouve le reliquat du C.F. demeuré à Frauenberg. Mais nous ne sommes pas encore à l’époque des déplacements en camions. Aussi utilisons-nous pour ce faire qui, une charrette, qui une voiture d’enfants pour transporter armes et bagages.

Traversée de Sarreinsming.

On craint un bombardement: le secteur a en effet été copieusement "arrosé" la veille de notre déplacement.

Nuit passée à Remelfing: arrivée à 2 heures du matin. Aucun cantonnement ne nous a été préparé. Harassés, on s’allonge un peu partout dans une maison qui a encore ses sommiers!

Le lendemain, départ pour le Moulin de la Blies avec un guide: traversée de la ville de Sarreguemines, déjà importante avant la guerre. De grands magasins comme Novelty, Bata, etc... ont été mis a sac.

Le 1er Mai

Au matin, nous relevons le Corps-Franc du 91ème Zouaves. On sort des avant-postes en parcourant environ 200m en territoire ennemi. Partout des chicanes, des réseaux Brun (rouleaux de barbelés) et arrivons par de nombreux détours à la cave du dit moulin. A l’entrée, on soulève une couverture et découvrons quelques paillasses alignées le long du mur; c’est la nudité même. Une lampe tempête jette sa lueur tremblotante sur ce tableau, vraiment peu engageant.

La première impression est plutôt désagréable.

Heureusement que le lendemain matin, on nous fait faire le "tour du propriétaire". Cet ancien moulin à eau, bâti sur la rive de la Blies comporte deux étages. Au R.d.C. logent le Lieutenant Barbe, notre chef ainsi que Girard et Dinard. C’est une ancienne salle à manger toute meublée. Le téléphone de campagne avec la 5° Cie. Quatre autres camarades se tiennent dans ce qui fût le salon, tout à côté.

Nos deux cuistots, V et H établissent leurs quartiers dans la cuisine, comme il se doit. Ils ont l’eau courante, quel luxe! Au 1er étage, je loge avec le reste du C.F., réparti dans trois autres pièces. Les fenêtres du R.d.C.. ont été murées. Celles des deux autres étages sont transformées en créneaux, masqués par une couverture pendant la nuit. Des camarades y veillent en permanence. Au grenier quatre guetteurs, dans une obscurité totale, observent les rives et la lisière de la forêt où l’ennemi ne se montre jamais. Ils sont plus disciplinés que nous, car j’en connais qui allèrent jusqu’à les narguer sur la rive. Ne tenant pas à se dévoiler, ils ne répondirent pas.

Nos guetteurs sont armés de grenades, de pistolets lance-fusées et à plusieurs reprises ils ont déjoué des tentatives de franchissement de la Blies. Des "sonnettes" sont installées un peu partout, tout autour du moulin, pour nous alerter en cas de visites inattendues. L’éclairage permanent des pièces s’effectue au moyen de lampes à pétrole de bougies et de nos boîtiers électriques, lorsque nous en avons!

Le jour, nous recevons la visite du Capitaine Adjudant major Poncelet qui paraît satisfait de notre système défensif. Il se rend au grenier où est installé le poste de guet. De là, à la jumelle, il examine longuement la rive opposée, ainsi que les abords du moulin qui sont truffés de pièges divers. Garnis de barbelés, de fils de fer de toute sorte, de grenades dégoupillées, habilement dissimulées, de mines, de fils blanchis à la chaux et régulièrement contrôlés. L’entrée de notre repaires est protégée de sacs à terre et d’étroits couloirs en zigzag mènent aux issues, elles-mêmes protégées.

Par la route menant à Neunkirch, nous pouvons à l’abri des vues, nous rendre jusqu’à l’ancienne caserne des gardes mobiles où nous trouvons de quoi nous équiper et améliorer nos installations.

Un soir, de garde au moulin avec mes guetteurs, pendant que le reste du C.F. patrouillait, notre attention est attirée par un violent échange de coups de feu, sur la gauche de notre dispositif. L’accrochage semble sérieux et dure près de 2 heures. Plus tard, j’apprendrai que l’ennemi avait été pris à partie par des éléments de notre G.R.D.I. (Groupe de Reconnaissance Divisionnaire d’Infanterie de la 52e D.I.) Il y eut quelques pertes à déplorer.

Chaque nuit, à 2 et parfois 3 reprises, nous effectuons nos patrouille, embuscades, coups de mains, pas toujours payants, hélas! La propagande allemande ne perd pas ses droits: les appels sont encore lancés en langue arabe... comme quoi nos adversaires ne se sont par rendus compte de la relève du C.F. et croient avoir toujours affaire à des troupes indigènes! Un bon point pour nous. Nous prenons garde de les en dissuader!

Avec 4 hommes, je suis chargé d’aller chaque soir, vers 19 heures au ravitaillement, muni d’un armement léger et de sacs pour rapporter les vivres: viande crue, légumes secs, café, sucre, etc. Le chemin que nous empruntons est un vrai coupe-gorge et je ne donne pas cher de nos pauvres vies en cas d’embuscade. Les roulantes de la 5e Cie sont installées à l’hospice du village. C’est à mon sens bien trop près du front. Le bureau de la 5e est en face. Là, nous recevons le courrier, les décisions, mots d’ordre ainsi que tout le matériel dont nous pouvons avoir besoin: pétrole, bougies, colis, tabac, etc. C’est le retour surtout, à la nuit tombante, qui est le plus risqué, lorsque chargés comme des baudets nous regagnons nos lignes...

10 Mai

Le Lieutenant Barbe est remplacé par le Lieutenant Ducrotoy à la tête du C.F. pour prendre le commandement de la 5e Cie. Nos camarades Rancon et Charbonnier qui s’y connaissent en couture nous confectionnent un beau fanion en velours rouge, brodé d’or!

Quand aurons-nous l’occasion de défiler avec?...

11 Mai

Préparatifs de départ du moulin de la Blies.

Pendant la période écoulée, le corps-franc aura totalisé plus de 45 sorties de nuit et déjoué plusieurs fois le franchissement de la rivière. Au nez et à la barbe des Allemands, nous déménageons avec tout notre barda, matelas, sacs d’armes, etc. Avec, bien entendu, le maximum de précautions en direction de l’école pratique de commerce et d’industrie de Sarreguemines. Nous ne serons par relevés au moulin, aussi nous sabotons - comme il se doit - nos installations que nous piégeons à plaisir! Point de chute désigné: le musée de l’école. De quoi refaire notre instruction!

Dans une petite chambre à 4, nous couchons cette fois-ci dans de vrais lits, avec de vrais draps!... à quelques centaines de mètres des Fritz! Quelle ironie! En ville, on récupère ce dont nous avons besoin: ustensiles de cuisine, matériel divers, conserves, etc.

Je repère dans l’école, le laboratoire de chimie et à mes moments perdus, me livre à des expériences que n’auraient pas désavouées mes professeurs du lycée de Nice! Car la chimie a toujours été ma science favorite (il ne me manque que le courant électrique pour mes électrolyses!)

Mais les nuits sont toujours réservées au travail sérieux!

Un soir, accrochage aux abords du moulin qui, touché, se met à flamber! Cet immense brasier illumine toute la nuit et il nous faut nous "couvrir" pour échapper aux vues de l’ennemi. C’est un véritable feu d’artifice: les grenades éclatent, les mines sautent et dans cette très vive clarté nous remarquons que tout le bâtiment n’a pas brûlé. Les Allemands vont sans doute occuper les ruines...Il y aura des surprises! Il nous incombera par la suite de leur rendre visite à notre tour et de les y déloger, ce qui ne sera pas facile.

Avec la paire de jumelles neuves que m’ont offert mes parents lors de la dernière permission de Noël, avant d’appartenir au C.F., je ne cesse de scruter l’horizon. Je crois sans mentir avoir fait tous les clochers et observatoires de Sarreguemines. J’aperçois très nettement une colonne ennemie faisant mouvement vers les A.P. Je signale aussitôt le fait au commandement et peu de temps après notre artillerie divisionnaire se charge de faire le nécessaire...

Autant les appartements et magasins pillés sont nombreux, autant les maisons n’ayant pas été visitées sont rares mais impressionnantes: en effet, les tables de cuisine sont encore mises, les objets familiers à leur place, le tout baignant dans cette odeur âcre de renfermé. On a l’impression que les occupants viennent à peine de les quitter abandonnant tout derrière eux. Certains appartements eux, sont débarrassés de tout leur mobilier; les habitants ont pris soin de partir à temps.

Le 12 Mai

Violent bombardement sur tout le secteur et avec des moyens importants. L’ennemi tente une percée sur l’angle est de la ville de Sarreguemines: des barricades sont hâtivement installées, canons de 25m/m antichars. Du 1er étage d’une maison, FM en batterie, nous prenons la rue en enfilade.

C’est la guerre de rues.

Une intense activité règne partout. C’est palpitant! On "nettoie" les caves par les soupiraux à coups de grenades. La fièvre s’empare de nous après ces quelques journées d’inaction.

Depuis que le Lieutenant Barbe est à la tête de la 5° Cie, il ne jure que par nous, ses anciens corps-franc. Il fait appel à notre aide à tous moments dans les cas difficiles. C’est avec joie que nous répondons "présents". Nous sommes désignés pour dégager le terrain de sport de Sarreguemines, puis partons en reconnaissance avec le Capitaine Poncelet aux ruines du moulin. De l’observatoire du Bataillon, nos camarades avaient aperçu des Fritz. Mais après y être allé, force est de constater que le P.A. avancé est abandonné, mais il y a des traces évidentes de leur occupation. On se retranche à l’entrée de Neunkirch. On se rend sur la rive même de la Blies pour y décrocher une barque mise là en évidence par l’ennemi. Celui-ci ne se manifeste pas.

Nous recevons la visite du colonel Modot, Commandant. le 291e R.I. Il fustige les camarades qui ont posé des permissions. "Quand on à l’honneur d’appartenir au corps-franc, on ne prend pas de permissions pendant que des camarades sont en ligne", s’écrie-t-il. Il dénonce également la tenue négligée de certains qu’il traite de "casseurs"...

15 Mai 1940

Le colonel Modot est tué à son P.C. de Berig au cours d’un violent bombardement. Nous regrettons la disparition d’un chef comme lui. A la même date, après 5 jours de guerre éclair, la Hollande capitule. Les blindés allemands sont entre Rethel et Laon.

16 Mai

Expéditions de nos sacs, du gros de notre matériel par l’ambulance américaine. Ces petites conductrices sont pleines de courage et font notre admiration. Tout cela part pour Merbitzeim à 12 km vers le sud-est. En effet, le Commandant avait donné l’ordre au C.F. de protéger le repli du bataillon, d’où allégement maximum. Mais nous devons changer une fois de plus de domicile...

17 Mai

Il s’agit d’une petite maison à l’extrémité de Frauenberg, non loin de Neunkirch. Nous patrouillons sur l’aérodrome tout proche et dans les faubourgs de la ville. Le pont des Alliés est miné par les sapeurs du génie.

Un jour, des Allemands sont signalés dans l’ancienne caserne des hussards. Le P.C. fait appel au C.F. à 14 heures. En dépit de notre fatigue de la nuit, nous y allons au trot! La caserne est inspectée de fond en comble, de la cave au grenier: pas trace du moindre Fritz! Les "grognards" ronchonnent, ils ne sont pas contents du mauvais tour qu’on leur a joué!

Journée du 20 Mai

La veille, les "durs" stigmatisés par notre regretté colonel lors de son inspection du 14 mai, se font remarquer par leur indiscipline et vont narguer les Fritz au delà des A.P. tenus par la 6e Cie. Cet acte est en lui-même de la folie pure et l’adversaire ne va pas s’en laisser conter.

Le 20 mai est à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de notre C.F.

Dès le matin du 20, l’ennemi pilonne les avant-postes de la 6e Cie, puis lance ses troupes à l’attaque de la position. Jeunes pour la plupart, manches de chemises retroussées, baïonnette au canon, ils s’élancent sur nos camarades de la 6e en hurlant. Ils tombent comme des mouches sous les rafales de nos armes automatiques. Ne semblant pas s’en émouvoir, ils sont aussitôt suivis de troupes fraîches qui les remplacent et réussissent même à déborder légèrement la position.

Mais reprenons la chronologie des faits.

Tôt le matin, je suis envoyé par Dinard à l’ancienne École Pratique pour y rechercher des papiers importants. A mon retour vers 11 heures, je constate que tout le corps franc a "déserté" son cantonnement et ne m’a pas laissé la moindre indication sur la destination qu’il a prise. Nos cuistots, Voisin et Hacq sont partis de leur côté au ravitaillement, accompagnés du Caporal chef Vaillant. J’attends leur retour qui ne doit pas tarder, pour prendre une décision.

On entend dans le lointain le bruit de l’accrochage et d’un commun accord nous partons, guidés par l’éclatement des coups de feu, à destination des avant-postes.

A la jumelle, je distingue au pied du calvaire, des uniformes kakis. Nous nous approchons: ce sont des gars de la 6e Cie. Ils ont mis un F.M. en batterie et le Lieutenant Barbe est avec eux. Ils ont réussi à déloger des Allemands qui, juchés dans d’épais marronnier, y avaient passé la nuit précédente et ainsi camouflés, canardaient ceux des nôtres qui montaient renforcer les A.P. Pour meilleure preuve, nous trouvons au pied des arbres, boîtes de conserve vides et abandonnés là, pain, couteaux, bidons, grenades, etc., de quoi soutenir un véritable siège!

Pendant ce temps, à 500 mètres de là, à la lisière du bois, ça chauffait. La concentration de troupes ennemies dans la forêt doit être importante. On décide donc de progresser vers nos camarades en difficulté, tandis que le F.M. du Lieutenant Barbe nous couvre de son feu. Hélas, l’ennemi a surpris notre mouvement et ajuste son tir sur nous quatre. Nous progressons par bonds dans le champs de blé. En rampant, nous arrivons vers le bois de peupliers. L’herbe est fauchée devant notre nez. Il s’agit à présent de traverser la route. La poussière vole sous les coups tout autour de nous. Nous ne disposons que de nos armes individuelles et pas une seule arme automatique à notre disposition. Je jette un coup d’oeil vers le calvaire: notre F.M. de soutien a disparu! Comment faire à présent, pour franchir le billard de 50 mètres sous un feu nourri? Avec une arme automatique, nous aurions pu faire diversion, mais sans rien... Vaillant est comme fou. Il veut à tout prix aller de l’avant. Je le raisonne, car c’est aller au devant d’un massacre: le feu est si dense qu’il n’y a pas de possibilité de progresser, même en rampant. La portion de route qui est à traverser est un vrai glacis. Finalement Vaillant consent à m’écouter et à regagner le calvaire. Je lui explique que nous allons prendre contact avec le Lieutenant Barbe et nous mettre à sa disposition. Certes, il est pénible de ne pouvoir rejoindre nos camarades qui se battent, mais le fait est là, hélas!

Grâce à la végétation très dense à cet endroit, nous réussissons à échapper aux vues de l’ennemi qui nous arrose copieusement.

Enfin, on se dégage et on rallie le P.C. du Lieutenant Barbe.

Ce dernier nous met à la garde des issues. Les gars de la 6e se battent comme des lions. On entend le bruit de la mitraille, l’éclatement des grenades. Leurs pertes sont lourdes. Le Lieutenant Ducrotoy a été touché dans les premiers d’une rafale dans les reins. Impossible de le ramener pour l’instant.

Dinard, Clo-Clo (Le Bourdonnec) ont épuisé leurs munitions jusqu’à la dernière cartouche. A citer le sang-froid de l’Adjudant-chef Santoni réclamant un 2° fusil après que le fût du premier ait été brisé par une balle. Douteau est blessé d’une rafale à l’épaule. Notre chef Nilis a été tué dans une chicane, il était servant d’un F.M.

Charbonnier est blessé aux genoux ainsi que Damien, Billard l’est aux jambes. L’ambulance américaine, au mépris des balles, recueille nos camarades et les conduit au poste de secours le plus proche. Il y a Martin, également de blessé, Piegeon, et cette bagarre dure depuis midi. Des fusées sont lancées à l’intention de notre artillerie divisionnaire (le 117e R.A.). Ce dernier n’interviendra que trop tard. Dinard, le Bourdonnec, Girard, reviennent sain et sauf mais épuisés, après avoir tiré sans arrêt.

Le Commandant Joly demande des volontaires pour aller reconnaître d’où proviennent des tirs d’une maison voisine. Sans hésitation, nous nous présentons, Dronneau et moi. On contourne la villa, mais on nous tire dessus. Il faut prendre garde. Difficulté de l’aborder de face: on se rapproche en passant derrière les jardins. On distingue alors qu'il s’agit de l’échelon de mitrailleurs de l’Aspirant Pierson qui faisaient du tir masqué: les balles sifflaient à 2 mètres au dessus du sol d’où un effet moral prodigieux. On rend compte au Commandant Joly dans son P.C., dans une cave voisine.

A signaler le survol d’un "coucou allemand".

Il s’agit d’un avion d’observation. Le reste du C.F. revient. Les pertes ont été sévères. Le toubib opère à tour de bras dans un sous-sol transformé en salle d’opération. Ses moyens sont très limités: les blessés attendent à même le sol, mais personne ne se plaint. Ils ont tous un moral de fer. Le soir seulement nos 75 tirent sur le bois, mais trop tard. Les 77 répondent à leur tir.

A 0 heure, il s’agit d’aller récupérer nos camarades qui, blessés plus ou moins grièvement, attendent la mort ou la captivité. Il y a tout d’abord le Lieutenant Ducrotoy que l’on a entendu appeler à l’aide. Il serait donc toujours vivant. Billard, la jambe brisée, attend lui aussi qu’on le ramène. C’est bien notre tour, à présent, de payer de notre personne, les rescapés du C.F.! Nous partons, colonne par un, tandis que luit un beau clair de lune, ce qui n’arrange pas nos affaires!

Déjà en sortant des lignes, un F.M. ami nous tire dessus! C’est plutôt démoralisant. On repart sans encombre et approchons du "champ de bataille". On passe la première chicane, puis la seconde. Ce sont à présent les Fritz qui, bien que nous ne fassions pas de bruit, envoient des fusées éclairantes. Ils déchargent leurs armes en direction des chicanes...Heureusement, personne n’est touché. Nous rampons dans l’herbe humide, mais le feu devient plus violent et il nous est impossible d’aller plus avant. Dinard donne l’ordre de rebrousser chemin jusqu’aux A.P. où nous nous abritons dans les tranchées.

Le temps passe.

Le feu se calme.

Nous tentons une nouvelle sortie: même accueil de la part de l’ennemi qui nous gratifie d’un feu violent et ajusté. Nouvelle attente. A trois reprises, nous sommes contraints de nous abriter, mais la 4e sera la bonne. Avec des ruses de Sioux, nous parvenons à hauteur du malheureux Lieutenant Ducrotoy qui ne bougeait plus. Il avait tenté néanmoins de ramper sur une cinquantaine de mètres. Sa blessure est grave. Il a perdu beaucoup de sang et son visage est cyanosé. Je lui fais un pansement compressif sommaire. Pour le réchauffer, nous l’enroulons dans une capote que nous fixons avec un ceinturon. A genoux, de part et d’autres, nous le traînons plus que nous le portons dans l’herbe trempée de rosée. Le passage des chicanes est délicat. Quelle chance que l’ennemi se soit lassé et nous laisse en paix! Malgré tout, on craint les fusées éclairantes. On est éreintés. On s’arrête une minute pour reprendre souffle. Après une centaine de mètres, on fait la chaise, mais il glisse et se plaint doucement. Il faudrait un infirmier pour lui faire une piqûre, pour lui soutenir le coeur. Arriverons-nous à temps au poste de secours? A chaque instant, il faut s’arrêter. C'est un vrai calvaire, mais nous pensons surtout à celui que nous transportons. Ça nous semble une éternité. Deux heures se passent et on a l’impression d’être guère avancés ni encore suffisamment éloignés des Fritz.

L’horizon s’éclaircit déjà.

Enfin, on arrive à la route où je le laisse sous la garde de Dronneau. Je me hâte vers le P.S. du Bataillon donne l’alerte et reviens en courant avec deux infirmiers et un brancard. Son cas est trop grave pour être traité par le toubib sur place. Il est immédiatement évacué.

Le jour se lève lentement.

Il est temps. "Ils" nous tirent dessus. On rentre en hâte. Heureusement, il est sauvé. Dinard rentre à son tour avec Billard et sa jambe brisée. De leur côté, Douteau et Santini sont rentrés ensemble, l’un soutenant l’autre malgré leurs graves blessures.

Van Castel ramène Charbonnier.

Je suis chargé de ranger les affaires des blessés... journée lourde et pénible... cafardeuse. Il a fallu que le sang coule et que la situation soit critique pour qu’on s’en rende compte.

Le commandement donne l’ordre d’aller reconnaître l’ancien P.A; de la 5e Cie, abandonné depuis l’affaire du 20 mai afin de voir si l’ennemi l’occupe toujours. Dinard demande des volontaires pour le suivre. c’est bien à nous d’y aller.

Il s’agit d’aller reconnaître une maison isolée. On utilise les boyaux pour éviter d’être à découvert. Gare à un coup de feu partant des fenêtres. Jets de grenades par les soupiraux, jamais de face aux ouvertures. On enfonce les portes d’un coup de crosse ou de pied et on "nettoie". On découvre des stocks de munitions, sacs, V.B., armes, on emporte le tout et repartons vers les A.P - traces d’abandon, de désordre (lutte du 20 mai). Surveillance des arbres en marchant (c’était leur méthode). Le P.A. était très bien disposé et son emplacement excellent.

Retour sans histoire.

27 Mai 1940

Ordre de repli.

Départ de Sarreguemines.

On entend du côté allemand comme un roulement sourd de moteurs. Des chars?... On passe la Sarre. Les sapeurs pontonniers sont à leur poste. Derrière nous sautent le Pont Bloc et le Pont des Alliés. Direction Remelfing... Nous partons un peu à l’aveuglette, sans direction de marche précise.

Il y a erreur: nous revenons sur nos pas.

Tout cela n’est pas bon pour le moral. Finalement nous arrivons à Remerfing le 28 vers 4 heures du matin, sans trouver de résistance. Chacun se débrouille pour se trouver un cantonnement. on range les voiturettes porte-mitrailleuses et le restant du matériel sur la grande place du village et prenons un peu de repos.

Deuxième soir: 28 Mai 1940.

En route pour Herbitzheim.

Le pays a été inondé. Passage sur les ponts jetés par le génie. Arrivée à Keskastel dans la nuit.

Repos.

On y laisse une grande partie de notre matériel.

Troisième soir: 29 Mai 1940

Direction Hazembourg.

Le village est habité. Contact amical avec les habitants. La toilette est la bienvenue. Nous en usons copieusement. Nous nous groupons dans de vieilles baraques. L’après -midi, sachant que nous ne devons pas démarrer avant la nuit; je file en vélo à Maxstadt par Insming et Hellimer. Je vais revoir mon ancien secteur lorsque j’étais dans la forteresse au II/82e R.M.I.F.

Le Commandant Lecunf m’accueille avec le Lieutenant Thomassin qui fit des exploits au "bouchon". Tout va bien là-bas pour le moment. Je revois mes amis Pujos, Fortune, l’adjudant-chef de Bataillon. Ils bétonnent à bloc! (ce n’est guère le moment!). Je rentre au C.F., heureux d’avoir revu les copains et mes anciennes positions. Là-bas, le village a été évacué très correctement par cars, indemnités payées comptant.

Quatrième soir: 30 Mai 1940

Le repli se poursuit par Insming et Lening sur Linstrof.

Nous logeons dans une ferme, au grenier. Les patrons sont de braves patriotes qui nous gâtent de leur mieux! Cela nous redonne du courage, après les chaudes alertes passées.

A côte de nous, travaillent une unité polonaise. Ils disposent de canons de 47 et de 65 sur plate-forme, sous camouflage. Le bataillon s’évertue à des travaux de terrassement, de pose de barbelés, de bétonnage. Nous, nous sommes chargés de la reconnaissance du terrain afin de prévenir toute incursion ennemie. Des nouvelles alarmantes nous parviennent: les Allemands avanceraient dans le nord du pays. De notre part, on croit à un simple repli stratégique, ne voulant pas céder à la panique.

Aussi, pour se remonter le moral, on se fabrique des menus qui sortent de l’ordinaire (c’est le cas de le dire!): lait frais, beurre, oeufs, volailles, pain frais. Peut-être aura-t-on à souffrir plus tard alors, autant en profiter pendant qu’il en est encore temps.

A Gros-Tenquin se tient l’E.M. et le Commandant Joly. Les cafés et les magasins marchent à bloc. Vu et salué au passage un cimetière militaire français (gars du 82e R.M.I.F., G.R.D.I. et chasseurs).

Suis envoyé en liaison à vélo à Morhange. Depuis le terrible bombardement la ville a repris lentement son rythme. De grosses casemates sont en voie d’achèvement ainsi que des fossés antichars.

Départ de Linstrof pour se rendre à la ferme de Hinsange, à côté de la ferme de Tansch. Plan défense étudié. travaux de terrassements. Le commandement nous charge de la garde de nuit aux abords: R.A.S. Avec Dinard, le chef du C.F. depuis l’indisponibilité du Lieutenant Ducrotoy, blessé le 20 mai, nous partons en vélo pour Herbitzheim: on va tenter de récupérer nos sacs personnels ainsi que du matériel. On contourne Sarralbe: le terrain a été inondé, là aussi. On passe par Hellimer, Sarre-Union. Tout est désert, mais intact. A Oermingen, visite de la caserne de fond en comble. Enfin, c’est Herbitzheim. La chaleur est étouffante. Dans les écuries, nous retrouvons nos sacs... mais dans quel état! Éventrés, leur contenu éparpillé. Plus rien n’est récupérable. Nos pauvres hardes et souvenirs, lettres, photos, etc., tout cela est définitivement détruit.

Retour par Morhange.

A tous les barrages, le fameux mot de passe qui change tous les jours. On redoute un bombardement aérien. il s’agit surtout de ne pas se faire repérer autour de là ferme dans la journée. Aussi, par mesure de précaution couche-t-on en plein air, à 400 mètres de la ferme, le long d’un ruisseau, sous de grands saules.

14 Juin 1940

A six heures du matin, les bombardiers allemands arrivent en formation serrée et dans un vrombissement terrible, ils lâchent leur chapelet de bombes explosives sur toute la région: Gros-Tenquin, Bertring, Virming, Morhange, la voie ferrée, Freybouse, etc. Les dégâts sont nombreux. Les pertes aussi. Ils touchent les villages mais se gardent soigneusement de viser les voies de communication qui seront utiles à leurs troupes le moment venu!

Ce qui est démoralisant, c’est bien de ne pas voir un seul chasseur ami dans le ciel, ni un coup de D.C.A. (défense contre-avion) tiré de nos lignes! Rien n’est mis en oeuvre pour les empêcher de poursuivre leur oeuvre destructrice et criminelle car ils ne se contentent pas de bombarder les objectifs, mais ils mitraillent les files de civils qui, affolés, s’enfuient par les routes avec leurs maigres ressources.

Nous répliquons en mettant nos armes automatiques, F.M. et mitrailleuses en position de D.C.A. et tirons sans discontinuer sur les vagues de bombardiers. Nous savons bien que nous avons peu de chance de les toucher, mais au moins nous ne sommes pas restés passifs devant un tel spectacle! A un moment, toutefois, une traînée de fumée s’échappe d’un appareil allemand. Est-il atteint? Nous ne le saurons jamais car il disparaît à l’horizon et nous ne pouvons entendre une explosion dans ce brouhaha infernal!

C’est au cours de cette action que fût tué notre chef de corps, le colonel Modot à son poste de combat, son P.C. de Berig. Cette attaque aérienne dura jusqu’à 18 heures 30. Nous étions épuisés; épuisés de fatigue par l’absence de repos, par la chaleur, le sifflement aigu des projectiles qui ajoutaient encore au manque de ravitaillement. Non loin de nous, des travailleurs espagnols s’enfuient de leurs baraques en flammes. Peu importe que nous soyons repérés par leurs mitrailleuses, mais nous ne pouvions ainsi laisser massacrer, sans défense, ces malheureux réfugiés. Des balles incendiaires mettent le feu à la grange de la ferme de Tansch. Toute la journée le feu couva. Le soir, l’incendie éclate et réduit la plus grande partie en cendres. On attend le passage des troupes de forteresse qui doivent se replier par nos positions.

16 Juin 1940

Il faut décrocher.

On quitte la ferme: l’ennemi serait à Gros-Tenquin. Direction prise en bon ordre: Rodalbe et Conthil. Au milieu de la nuit, nous arrivons à une ferme et prenons quelque repos dans la grange. Repos de courte durée, car nous sommes réveillés par le bruit de la mitraille qui semble proche. "Ils" ne doivent pas être bien loin. Dinard m’envoie examiner la situation à l’observatoire du village -l’église - je distingue nettement des rassemblements de troupes dans la direction de Gros-Tenquin.

Le dernier combat

Nuit du 16 au 17 juin 1940

16 Juin 1940: 18 heures

Je descends de mon observatoire -le clocher de l’église de Conthil (Moselle) - car nous devons quitter le village. On établit des barrages, canons de 25m/m postés aux croisements. Nos F.M. tirent vers Morhange. Tout à coup, alerte! Un groupe motorisé ennemi, précédé de cyclistes, l’arme en bandoulière, est signalé sur la route, venant vers nous, en direction du passage à niveau. Adossés au talus, nous les prenons dans notre ligne de mire et, à bonne distance, faisons feu. Le F.M. tire sur le side-car, lui-même armé. Tous s’éparpillent, tombent au sol, touchés, ou s’égaillent dans les fossés. Notre tir a été précis: beaucoup de tués, deux cyclistes prisonniers, les musettes chargées de grenades et d’explosifs. Une chance pour eux qu’ils n’aient pas été touchés, sans cela, quel feu d’artifice!

Nous sommes plutôt embarrassés par ces deux feldgrau qui tremblent comme des feuilles! Il n’y a pas de quoi. Nous respectons les conventions de Genève que je sache: un prisonnier est un prisonnier! Quelques provisions de bouche sont récupérées, du pain et de la margarine, c’est toujours ça de pris! Nous conduisons nos P.G. au P.C. (ils ne resteront pas longtemps P.G. eux...)

Je remonte à mon observatoire. A la jumelle, j’observe de longues colonnes ennemies descendant de Gros-Tenquin sur Château-Salins. Avant de se replier, nous faisons des barrages hâtifs. On ne se figurait pas que ce 16 juin allait être notre dernier jour de liberté et, qu’à notre tour, nous serions faits prisonniers la nuit même...

Survivants du corps-franc et éléments de la 5° Cie, nous nous dirigeons vers la maison forestière de X, par la forêt de Brides. Après une courte halte le long d’une haie, nous reprenons notre route, guidés par le bruit des combats qui se fait plus distinct.

Survient alors une voiture de liaison ayant à son bord un officier à la recherche du IIIe bataillon! Nous n’avons plus la liaison avec cette unité. Notre Commandant de Cie, le Lieutenant Barbe part à son tour, à la recherche du P.C. du Bataillon.

Le temps passe...

N’ayant pu établir le contact, le lieutenant revient.

L’anxiété se lit sur son visage, déjà buriné par la fatigue de plusieurs nuits de veille: il ne nous cache pas, a nous, ses anciens compagnons de C.F. (dont il était le chef lors de sa création en avril) que la situation est grave.

21 heures.

Il me confie alors la mission d’aller avertir l’Aspirant Pierson, chef de section, de se replier et de nous suivre. Je pars aussitôt avec le Caporal-chef Dronneau. En cours de route, des coups de feu sont tirés dans notre direction. L’ennemi aurait-il déjà occupés les positions tenues préalablement par la Section Pierson? En dépit de nos recherches, ce dernier reste introuvable.

Mais l’obscurité commence à se faire.

Nouveaux tirs, plus précis sur nous. La nuit nous permet, grâce aux lueurs des balles traçantes d’en déterminer la direction. Une grenade bien ajustée nous débarrasse pour un temps de ces gêneurs. Mais il nous faut décrocher et rejoindre les nôtres. Devons-nous aller sur Blanche-Eglise? Mais si l’ennemi s’y trouvait déjà? Donc nous nous dirigeons sur Dieuze.

La tenaille se resserre.

Tous, nous sommes harassés, fourbus, le ventre vide, le cerveau en feu, nos maigres vivres de réserve depuis longtemps épuisés. Depuis le matin nous vivons de rapines, dérobant ici et là, dans les habitations abandonnées par leurs occupants, quelques provisions: du lard, des confitures, quelques conserves ou, dans les jardins, quelques rares volailles ayant échappé aux troupes nous précédant. Certains, n’oublient pas de visiter les caves dont les réserves font leur bonheur...

Poursuivant notre marche, nous atteignons le carrefour Saint-Médard/route de Moyen-Vic. Je regarde l’heure à ma montre: 1heure 15 du matin, nous sommes donc le 17.

Notre ultime combat va s’engager.

Un premier coup de feu éclate et atteint notre éclaireur de tête qui s’écroule. Aussitôt, quittant les bas côtés de la route, nous plongeons littéralement dans les fossés à demi remplis d’eau à cet endroit.

Mais qu’importe!

A ce moment, le feu de l’ennemi se précise: non seulement, il semble nous prendre en enfilade, mais encore les coups sont tirés de droite et de gauche. Nous débarrassant de nos encombrants "boudins" (couverture et toile de tente roulée en sautoir), F.M. en batterie, nous répondons avec énergie au feu adverse. L’obscurité n’est pas totale: la lune est partiellement voilée et on distingue nettement des engins motorisés s’avançant à notre rencontre. Telles des comètes multicolores, les balles traçantes zèbrent la nuit et ricochent, ajoutant encore aux lueurs blafardes des fusées éclairantes. Mais l’heure n’est pas à la contemplation!

L’éclatement caractéristique des mortiers sur nos arrières nous laisse à penser que l’ennemi nous a bien localisé. Tout espoir de repli est vain. Il s’agit de lutter sur place et de sauver l’honneur!

Notre tireur au fusil-mitrailleur vide chargeur sur chargeur.

Au milieu de ce tumulte fait d’éclatements, de balles qui sifflent, de cris, d’appels, nous distinguons des hurlements poussés par nos adversaires:

- Soldats français, rendez-vous...!

Sans songer certainement à parodier un général devenu célèbre par une réponse alors fameuse, j’entends mon voisin de combat s’écrier de bon coeur:

- Et, m...!

Soudain, sur ma droite, dominant le talus au bas duquel nous nous tenons le soldat Doubet et moi-même, je vois se dresser, démesurément grandie par la demi-obscurité, la silhouette d’un soldat allemand, baïonnette au canon, prêt à foncer sur nous. Un coup de feu tiré presque à bout portant et l’homme s’abat à nos pieds.

C’est alors que je reçois pour mission du Sergent-chef Dinard, commandant en second le corps-franc, l’ordre de me porter en avant à la hauteur de notre tireur au F.M.

A peine arrivé, je n’ai que le temps de me plaquer au sol, tandis qu’éclate à mes côtés une grenade à manche. Par miracle, je ne suis que légèrement blessé au poignet droit, tandis que mon voisin immédiat, le soldat Ranchin pousse un cri. Il vient d’être très grièvement touché. Pratiquement énuclée de l’oeil gauche, le globe oculaire pendant sur son visage en sang, il tente d’éponger sa blessure avec le paquet de pansement individuel que je lui tends. Quant à moi, mon mouchoir serré autour de mon poignet fera l’affaire.

Mais le feu de l’ennemi se précise: les coups sont tirés de droite et de gauche et les éclatements de mortiers sur nos arrières se rapprochent.

L’ennemi est pratiquement sur nous.

Et soudain, un silence irréel se fait sur la plaine, encore embrassée il y a quelques instants et retentissant des feux du combat.

Nos chargeurs sont vides, les canons de nos armes sont brûlants. Nous sommes à bout de munitions.

C’est la fin.

Une angoisse infinie nous étreint...

Des autos mitrailleuses arrivent à notre hauteur, nous mettons bas les armes. Mes jumelles doivent tenter un s/officier allemand qui s’en empare sans façon. Nous devons nous défaire de nos musettes, de nos casques, de nos équipements qui tombent au sol.

Ce combat, qui aura duré 25 minutes, nous a coûté de nombreux tués et blessés. Les survivants de la 5e Cie et du C.F., encadrés de gardes armés, sont dirigés vers un terrain vague où l’on nous fait mettre assis au sol.

17 Juin

Aux quatre coins du terrains, des mitrailleuses sont en batterie. Une pensée fulgurante me traverse alors l’esprit: allons-nous finir comme cela, fusillés sur place, achevés comme des bêtes? Les minutes s’écoulent, éternellement longues, sans changement dans l’attitude de nos gardiens. Soudain un ordre rauque, nous sommes poussés par des hommes, baïonnette au canon et dirigés vers la route, par groupe de 5.

Après une courte marche, nous sommes parqués dans un jardin, accroupis toujours. Jusqu’au petit matin, sous une rosée mortellement froide, serrés les uns contre les autres, nous attendons la décision de nos geôliers. Nous n’avons pratiquement pas mangé depuis 5 jours, ou si peu... on nous promet une soupe mais il faut auparavant aider les troupes du génie à rendre une partie de la route carrossable.

Il se met à pleuvoir.

Tout n’est qu’un immense bourbier.

Enfin, je peux m’entretenir avec un officier allemand qui donne aussitôt des ordres pour que nous soit servie une copieuse gamelle de soupe aux fèves. Il m’apprend que c’est parce que nous avons bien traité leurs prisonniers de la veille, à Conthil. Des soldats nous donnent des cigarettes et des biscuits, signe d’humanité.

L’après-midi, à Mulcey, les cloches sonnent à toute volée... tandis que le drapeau à croix gammée est hissé sur l’église. Les Allemands sont en joie. On nous promet d’être très prochainement libérés... Nous avons de la chance, disent-ils, d’être faits prisonniers aujourd’hui, alors que la guerre est finie. On nous promet de nous renvoyer bien vite chez nous... mais ce n’est toutefois pas la paix! Nous allons nous en rendre compte.

Une fois de plus, c’est la fouille, en nous obligeant à lever les bras et cela, en public, devant les civils!

Quelle humiliation!

J’ai la chance d’y échapper grâce à mon rôle d'interprète. Résultat: on aura une bonne soupe ce soir! La musique allemande joue à grands renforts de grosse caisse, libations, etc.

A la tombée de la nuit, on nous fait repasser au carrefour tragique de Mulcey où eut lieu notre ultime résistance... A la demi obscurité, tout prend un relief saisissant... Les corps toujours là, dans la position où la mort les a surpris, le fossé tragique, les armes, le matériel épars.. Un Feldwebel, revolver au poing, nous fait activer: "Schnell, Schnell!" (vite, vite!). Et gare à celui qui tenterait de récupérer une musette ou un bidon.

Les bistrots sont plein d’Allemands qui ingurgitent de la bière, et du schnaps. Le village est occupé depuis quelques heures à peine: trace de lutte encore visible, armes tordues, vêtements lacérés et tâches de sang. C’est la C.A.B.2 qui s’est héroïquement défendue à cet endroit et nous en avons la preuve.

Cette nuit du 17 au 18 juin 40, nous allons la passer dans l’unique église du village à plus de 600, serrés sur les bancs, les uns contre les autres. Des camarades de toutes armes nous rejoignent: la forteresse, l’infanterie de marine, les artilleurs, etc. On se retrouve à 7 du corps-franc. Nous percevons 1/5e de boule, et un peu de margarine pour toute nourriture. Il y a du monde partout dans cette église. A la galerie, sur l’autel, partout. C’est notre seconde nuit de captifs.

18 Juin

Dès 6 heures, le matin, en route pour une nouvelle étape.

Un peu de toilette dans une rivière toute proche. Nous croisons de nombreuses colonnes à pieds, elles aussi. Ce sont des Allemands, jeunes pour la plupart. Ils sont en bras de chemises et moins chargés que nous ne l’étions. Nous excitons leur curiosité et je remarque que beaucoup portent des appareils photos, et... des guitares! Ils chantent et n’économisent pas les prises de vue.

Nous croisons aussi beaucoup de camions bâchés, remplis d’hommes d’armes et sur ces bâches d’énormes croix rouge! Sans commentaires.

Partout des traces du repli tragique: des cadavres auxquels nous rendons les derniers devoirs, du matériel épars, des canons de 25m/m, des munitions, une voiture allemande coupée en deux par un obus.

La soif est terrible avec ce soleil de plomb. Heureusement, des femmes se tiennent sur notre passage, tenant des bassines d’eau et, au risque de se faire malmener par nos gardiens, elles nous permettent de nous désaltérer. Merci à elles toutes pour leur bonté d’âme digne de celle des Saintes Femmes. Elles ne cachent pas leur douleur et cela rend plus furieux encore nos sentinelles.

Nous étanchons notre faim en grappillant de ci de là, des cerises. Les cerisiers bordent en effet la route en cet endroit et point n’est besoin de s’écarter beaucoup pour faire la cueillette.

Et voilà Morhange et ses casernes où nous allons loger... dans les écuries, avec un peu de paille pour litières. La traversée de la ville est édifiante. Le café Belle Vue a été touché lors du bombardement du 14 juin. La population semble déjà habituée à sa nouvelle situation. Des magasins sont à nouveau ouverts et font affaire avec leur nouvelle clientèle. Ne voit-on pas des jeunes filles bavardant avec des Feldgrau! L’épicerie centrale est touchée également, mais, en général, la petite ville a été moins abîmée qu’on ne le pensait. Pour dîner: 1/5 de pain comme d’habitude, un morceau de fromage et de l’eau.

J’ai su depuis, qu’en ce 18 juin - célèbre à plus d’un titre - le projet français de faire sauter le pont de Kehl sur le Rhin fût en fait, un échec. Les explosifs placés en son milieu (là même où passait la frontière) firent s’affaisser les deux parties reposant sur chacune des deux rives, tandis que le pont de chemin de fer, tout à côté, s’effondra totalement dans le Rhin.

Il me revient à l’esprit une petite anecdote, rapportée par les gars du 172e R.I.F. ("la carte du Rhin") qui virent, un jour, à l’entrée allemande du pont de Kehl, une énorme pancarte proclamer en lettres gigantesques ces mots: "Bons Français, pendant que vous montez la garde ici, les Anglais, dans le nord, couchent avec vos femmes!" Bientôt une pancarte apparaît de l’autre côté du fleuve avec ces mots: "On s’en fout! On est du midi"

Des barques s’approchent la nuit de la rive française pour y jeter des tracts reproduisant le discours du Führer offrant sa paix aux Français et aux Britanniques. Photo à l’appui, reproduisant Molotov en visite au Führer à Berlin...

19 Juin

Départ pour Gros-Tenquin cette fois-ci.

Le village est presque totalement détruit. Puis c’est Freybouse avec son odeur cadavérique qui s’exhale des décombres; des tombes. Ici et là, des traces de combat toujours.

A Lixing-les-St-Avold, peu de dégâts.

Voici Vahl-Ebersing: deux camions ennemis sont entrain de se consumer, les casemates sont intactes, sans éraflure aucune, c’est plutôt curieux. Plus loin, le pont sur la Nied a sauté. Nous arrivons à St Avold où on nous loge dans les casernements de la garde mobile, à l’entrée de la ville.

20 Juin

Après la trentaine de kilomètres de la veille et ceux des jours précédents, nous avons les pieds en plutôt mauvais état. Direction Forbach: maisons brûlées le long de la route. Plus loin, un Lorrain est en contemplation devant ce qui lui reste de sa maison: quatre pans de murs...

On passe devant la caserne des chasseurs où nous avions été reçus le 11 novembre 1938, après la prise d’armes. Mais là, aujourd’hui, c’est un autre exercice: un véritable recensement de nous tous! Avec remise des briquets, couteaux, allumettes, etc. On soupe avec les soldats allemands, à part évidemment, mais cela nous permet de constater qu’ils n’ont guère plus que nous dans leur gamelle!

21 Juin

Départ pour l’Allemagne cette fois-ci: Sarrebruck.

C’est vraiment une petite marche de bataillon après tout ce que nous avons fait! A 16 heures nous partons, le corps-franc en tête (comme il se doit). Traversée de la ligne Siegfried (où nous n’allons pas faire sécher notre linge, comme dans la chanson de Chevalier).

La ville sarroise est intacte et respectée.

Nous sommes véritablement touchés par la compassion évidente de la population sarroise et certaines femmes contiennent mal leur émotion.

Embarquement en gare à 20 heures dans des wagons à bestiaux à 50 par wagon! On nous donne une provision d’eau et des tinettes...

Nous voyons défiler des noms de villes bien connues: Karlsruhe-Stuttgart- Ulm- Augsbourg et enfin München (le célèbre Munich de 38!).

Arrivés à Moosburg (Hte Bavière) le 22 juin et de là nous sommes aussitôt dirigés sur le Stalag VII/A qui va devenir notre nouvelle résidence.

La première impression, quoiqu’on dise, n’est pas trop mauvaise. Les baraques sont neuves. On dirait qu’elles ont été faites pour nous. La paille est fraîche, mais de loin en loin on aperçoit d’énormes chiens bergers, tirant sur la laisse de leur maître qui semblent, eux aussi, nous attendre.

Au-dessus de la porte d’accès au camp, un immense panneau, portant ces deux mots "Nach Berlin". Ces messieurs ont vraiment le sens de l’humour...

Une page de ma vie militaire est tournée.

Nous allons aborder à présent la captivité proprement dite.

 

La captivité au Stalag VII / A

22 Juin 1940

"Alea Jacta est" (le sort en est jeté)...

Cette vieille citation latine jaillit à mon esprit lorsque notre longue colonne s’approche de l’entrée du camp... notre future résidence.

De part et d’autre de l’entrée, les Feldgrau sont là, qui semblent nous attendre, l’arme au pied. A l’abri, dans leurs guérites rayées de noir, de blancs et de rouge.

Les immenses portes de bois et de barbelés se referment sur nous, harassés de fatigue, traînant avec nous nos pauvres hardes, les plus valides soutenant les plus faibles.

C’est le moment de la première fouille (il y en aura beaucoup d’autres par la suite, hélas). Deux soldats allemands passent parmi nous et nous font vider nos poches dans de grands paniers d’osier, nous laissant toutefois nos montres. Un reçu nous est même remis contre les quelques francs que nous pourrions posséder encore. Heureusement que nous réussissons à déjouer la vigilance de nos gardiens et à camoufler ce que nous avons de plus cher (photo de famille, lettres, etc.)

C’est ensuite la séance du déshabillage et de la désinfection. Certaines baraques sont de véritables magasins d’habillement où s’amoncellent quantités de tenues diverses, françaises, polonaises, belges, anglaises ainsi que d’immenses tas de brodequins, le tout sortant en droite ligne de nos intendances!

La température, clémente en cette saison, permet un déshabillage en plein air et le troupeau de nudistes est dirigé vers les douches (la première depuis longtemps), tandis que les vêtements passent à la désinfection.

Les plus démunis se voient gratifiés de tenues neuves et propres, tandis que d’autres, plus malchanceux, n’ont que la ressource de se fabriquer des galoches de bois, faute de troquer leurs vieilles chaussures contre des brodequins neufs.

Quarante ans plus tard, ma mémoire n’est plus aussi fidèle. Il me souvient néanmoins d’une première nuit dont le sommeil fût totalement absent: évocation de mes parents, de tous ceux que nous chérissons, frère et soeur, épouse et enfants pour ceux qui ont un foyer...

Jamais nous n’avions envisager, tout au long de cette courte campagne de terminer ainsi, prisonniers et donc privés de toute liberté. Ah! Cette liberté, Liberté chérie, comment la recouvrer? Cette idée ne me quittera plus et dans huit mois elle verra son dénouement!

Nos baraques sont doubles, l’entrée "A" d’une extrémité, de l’autre la "B". Entre les deux, de grands lavabos ainsi qu’une buanderie. Chaque baraque abrite environ 120 PG, soit 60 par chambres. Dans chacune d’elles, se dressent des châlits de 3 étages, 6 PG par châlits et 2 par étages. Une paillasse faite de copeaux de bois sera notre matelas ainsi qu’une couverture, sur des ficelles, tendues de part et d’autres sont suspendus mouchoirs, chaussettes et autre linge à sécher.

Voilà notre futur univers!

De longues tables de bois et des bancs permettent au PG d’y prendre ses repas, de lire, d’écrire, de jouer aux cartes, de rêver. Quoique, en réalité, sur sa couchette personnelle, cela soit plus intime!

Un soldat allemand, nommé "Kompagnie Führer (chef de compagnie) est affecté à la garde de la baraque, choisi généralement parmi les s/officiers. Lui sont adjoints, un "Dolmetscher" (interprète), ainsi qu’un "Feuerwache" (garde d’incendie), membre de la police du camp et enfin de l’homme de confiance de la baraque. Ce dernier un PG a un rôle particulièrement important: c’est lui qui peut aplanir bien des différents, nés entre PG et leurs geôliers.

Les PG doivent le salut à tout militaire allemand. Quand un soldat allemand pénètre dans une chambre, le chef ou le premier qui le voit, crie "Achtung!". Chaque PG reste au garde à vous.

J’ai le souvenir de notre chef de baraque allemand que nous avions surnommé "Mickey" à cause de sa petite taille, mais avec quelle autorité, il transmettait les ordres du commandant du camp! Ce dernier réside à la Kommandantur assisté de son état-major, à l’entrée du camp.

Il y a plus de 40 baraques dans le camp, y compris la baraque dite "des prêtres" dans laquelle se célèbre la messe du dimanche. La baraque dite des "intellectuels" (je me suis toujours demandé pourquoi?). Ensuite, la Revier (l’infirmerie), la poste, où l’homme de confiance va chercher courrier et colis, les cuisines, occupant un baraquement important qui est le domaine des Polonais. Ceux-ci, jaloux de leur privilège, ne nous ont jamais témoigné beaucoup de sympathie, c’est le moins qu’on puisse dire...

Parlons à présent de la fameuse "baraque 40" qui est celle des fortes têtes, des évadés repris notamment. Elle-même est entourée de barbelés et sévèrement gardée à l’intérieur du camp, pour éviter toute communication avec les autres PG. Ne pouvant bénéficier de la cantine, mis bien souvent au régime de la "portion congrue", nos camarades malchanceux sont soumis plus souvent que nous à des fouilles en règle. Malgré ce, ils réussissent à dissimuler l’attirail du parfait évadé: depuis des boussoles artisanales (lames de rasoir aimantées fixées sur un axe dans une boîte d’allumettes), vêtements civils provenant de tenues militaires et de couvertures, retaillées et teintes, ou passées en fraude par les camarades travaillant en ville.

Dans ce camp, comme je le dis plus haut, il y a une infirmerie (Revier) sous l’autorité d’un médecin militaire allemand. Des Français prisonniers, majors, dentistes, pharmaciens, infirmiers, secrétaires et interprètes assurent le service. Les médecins français passent la visite chaque matin comme au régiment, et, comme au régiment, exemptent de service ou envoient à l’hôpital ou gardent à l’infirmerie les malades, selon la gravité des cas Certains des prisonniers les plus atteints sont proposés par le médecin français pour être rapatriés. Le médecin allemand les examine à son tour et décide en dernier ressort..

Le rôle des médecins français est d’une importance considérable. Seuls officiers parmi les P.G., ils jouissent parmi les autorités du camp d’un crédit incontestable.

Mon frère aîné, médecin capitaine d’active, fût le responsable d’un Stalag de Poméranie. J’ai pu apprendre par recoupement, tout le bien qu’il y avait fait et de quelle estime il jouissait auprès des captifs.

Je suis heureux, aujourd’hui, si tardivement, hélas, de lui rendre hommage, alors qu’il n’est plus de ce monde. A travers lui, c’est à tous ses confrères d’active et de réserve, qui se sont donnés sans restriction et parfois avec de très gros risques à cette noble tâche. Ce sont des hommes comme eux qui ont su, tant par d’affectueuses conversations que par des soins utiles, réconforter, redonner courage à des hommes souvent désespérés.

Les jours de grandes fêtes, Pâques, Noël, le premier de l’An, l’Ascension, etc., fêtes si dures au coeur du PG, prennent au camp un aspect tout particulier. Grand-messe en musique (les Allemands favorisaient l’usage des instruments de musique et, par voie de conséquence, organisaient des concerts). Séances théâtrales montées par la troupe du camp et auxquelles assistent les officiers et s/officiers teutons. Un animateur bien connu à la radio diffusion française au moment où j’écris ces lignes (janvier 1981) Lucien Jeunesse se trouvait parmi nous. Ce fût lui qui mit sur pied notre troupe théâtrale.

A l’occasion de ces réjouissances, "l’ordinaire" est amélioré: nous mettons en commun tous nos colis, distributions exceptionnelles des "envois Pétain". Des camarades travaillant hors du camp, nous rapportent en cachette quelques douceurs et même du "schnaps" (eau de vie) pour couronner le tout. Un bon camarade niçois Scarciafiga, lequel était employé comme peintre au village de Moosburg, ne rentrait au camp que le soir, une fois son travail terminé. Et bien souvent, sa musette dont le contenu échappait au contrôle des gardiens, recelait de belles et bonnes choses que nous dégustions avec délice. C’est ainsi que pour Noël 1940, nous avons eu le privilège de goûter de la Bénédictine venant de France!

Ce brave ami faisait partie de l’association que j’avais crée au Stalag et surnommé "la capelina", du nom de cette charmante coiffure de paille, garnie de fleurs et si chères au folklore niçois.

Pour occuper nos loisirs, j’avais imaginé de recenser les PG originaires de la Côte d’Azur et d’en établir la liste. Mes parents résidaient en effet à Nice, où j’avais moi-même fait une partie de mes études au lycée Félix Faure, sur le fameux Paillon aujourd’hui recouvert. Près d’une trentaine de camarades se sont faits connaître et j’eus le plaisir, une fois mon évasion réussie, de rendre visite à quelques familles de mes camarades.

Le but principal de notre association était de nous communiquer les nouvelles du "pays". Je revois encore tous ces visages avides de savoir ce qui se passait dans leur contrée, l’évocation de la fameuse tempête qui déferla sur la Promenade des Anglais, projetant d’énormes galets jusqu’aux pieds des grands hôtels, fit grand bruit à l’époque. La pointe du bord de mer, face au monument aux morts, appelée "Roba Capeou" n’avait jamais si bien porté son nom que ce jour là!

Quelle émotion à la réception de la première lettre!

Je sus à mon retour, que la famille avait reçu tout d’abord un imprimé de la Croix-Rouge, l’informant que nous étions dans tel camp, ou blessé dans tel hôpital, ou, hélas, disparu.

La vue se trouble devant la lettre chère, l’écriture aimée de la maman, de l’épouse, de la fiancée, demeurées loin là-bas au pays.

On s’isole aussitôt pour lire et relire cette première lettre, comme les suivantes d’ailleurs. Quels réconfort de sentir que le lien est à présent renoué, par dessus les frontières et les kilomètres de barbelés!

Le prisonnier réalise alors seulement sa triste condition: la réalité de la captivité. Ils se sent en quelque sorte retranché du monde des vivants.

Pour ceux qui n’ont pas d’occupation, soit qu’ils attendent leur départ en Kommando ou pour l’hôpital, les après-midi sont longues... Les conversations où chacun évoque ses souvenirs d’hommes libres, la méditation pour certains, la lecture, la lessive, la chasse aux poux, les parties de cartes aident à tuer le temps. La grande ressource est la bibliothèque du camp. Elle a permis à ceux qui n’avaient presque jamais lu, ou très peu, de faire connaissance avec Racine, Balzac, ou Baudelaire, à l’ombre des barbelés. Tout cela est à mettre à l’actif des Croix-Rouges françaises et suisses. La liste des auteurs est sévèrement "geprüft" (censuré), car n’entre pas en Allemagne nazie qui veut!

Chaque jour a lieu la distribution des colis. Comme la première lettre, mais plus encore que celle-ci, le premier colis familial est un événement dans la vie du prisonnier. Les plus humbles colis apportent la bonne odeur de chez nous. Bonnes choses de France, amoureusement recueillies et choisies au goût du destinataire.

C’est l’homme de confiance de la baraque qui est chargé de les réceptionner avec quelques camarades. Il faut voir l’intérêt, le dépit parfois même de certains s/officiers allemands devant une simple savonnette parfumée (dont la France n’était pas encore privée au début), leur hargne parfois à trancher en deux un gâteau ou un saucisson dans le sens de la longueur, à percer les boites de conserve, pour empêcher toute réserve, en vue d’une hypothétique évasion. Je me souviens d’avoir reçu du papier à cigarettes dont le premier feuillet fût passé de mains en mains et traduit pour être sûr qu’il ne s’agissait pas d’un message clandestin!

La distribution de la soupe est un travail sérieux. "Manger est un travail sérieux", dit un proverbe africain. En effet le chef de baraque français fait aligner à même le sol toutes les écuelles de terre et procède lui-même à la distribution. Auparavant, il remue avec soin cet infâme brouet afin de mélanger les rares morceaux de viande et de Kartoffeln qui surnagent dans l’élément liquide. Et de véritables discussions, âpres, parfois s’instaurent entre les loups que nous étions devenus! Pour un peu, certains auraient exigé que chaque ration fût pesée! La promiscuité entraîne des maux immenses...

Nous avons eu un jour, l’insigne d’honneur d'être visités par l’Ambassadeur français des Prisonniers, mission Scapini. Ce personnage étant aveugle (exact), je me demande un peu le rapport qu’il fît de sa venue Au stalag?

Sans commentaires...

Les informations, les nouvelles, nous étaient dispensées par le truchement de haut-parleurs, répartis dans les allées du camp et diffusant les bulletins de radio Stuttgart en langue française. A citer également certains journaux allemands tel le "Völkische Beobachter", sans oublier bien sûr, le non moins célèbre "Trait d’Union", infâme papiers collaborationniste, rédigé par des PG à la solde de nos geôliers

L’ère du transistor n’existant pas encore, les nouvelles les plus fantaisistes se colportent de bouche à oreille, bientôt déformées, amplifiées, selon qu’il s’agit d’une supposée libération anticipée de telle catégorie de PG ou de la perception de vivres ou de vêtements, dont nous étions particulièrement démunis.

Nous partageons fraternellement les maigres distributions officielles, colis Pétain, ou familiales. Nous fabriquons certains "gâteaux" en réduisant en poudre les biscuits de guerre les incorporant à du chocolat râpé et du lait condensé, le tout chauffé sur nos grands poêles, devient un brouet qui, pour nous, est un vrai régal!

En fin d’après-midi, avec le retour des PG travaillant à Moosburg, le Stalag s’anime. Chacun s’efforce d’employer ses heures de loisir en se donnant l’illusion de la liberté. On flâne avec des camarades entre les barbelés (baraque 40), on va boire une canette à la cantine, on fume une cigarette polonaise (moitié carton, moitié tabac noir très fort), on se rend visite d’une baraque à l’autre pour se communiquer les nouvelles que l’on vient de recevoir, pour discuter du dernier "bouteillon" (synonyme de "bobard" expression née au camp par allusion au récipient dans lequel on apporte la soupe, le bouteillon, et qui promet toujours plus qu’il ne tient!) Parfois on s’invite pour un casse-croûte amélioré par le dernier colis reçu et les souvenirs s’égrènent...

C’est aussi l’heure du marché noir, aux alentours de la cantine. Misérable marché noir des captifs où se troque une chemise contre un morceau de pain aigre! Un peu de margarine contre une pincée de tabac! Suivant les arrivages, le cours de cette "bourse" monte ou descend. La boîte de sardine se paie 1 mark 20, 50 cigarettes se paient 1000 F français de l’époque, 120 F le paquet de gris, 40 Pfennigs les 100 gr de pain "civil". On y vend des chevalières (de l’or allemand, dit-on) fabriquées avec nos pièces de 40 sous. Tout ce qui se mange, comme tout ce dont l’usage est interdit: canif, allumettes. Des jeux d’argent, petits paquets, baccara, roulette, tout est possible à ce marché. Une "bourse" aux marks de ville, comme aux marks de camp (Lagergeld) valables sur place seulement fonctionne également. (prix du billet de 1000 F 1400 F, suivant le cours...)

Avec le froid, les noirs (Sénégalais surtout) quittent le Stalag pour des camps de la France occupée où le climat est plus clément que le nôtre.

En matière de sport, des matchs de foot notamment sont organisés entre Français et Polonais par exemple. Les spectateurs sont nombreux. Une quête est faite pour fabriquer des décors lors des représentations théâtrales. De véritables artistes y participent (chanteurs à la Chevalier, diseurs de bons mots, prestidigitateurs...) Nos troupes coloniales sont exploitées par les Allemands. Ces derniers se moquent d’eux en les emmenant à Munich, danser en pagnes devant les caméras. Critiques de la "Kultur" française. tout cela, nos braves Sénégalais ne l’oublieront pas!

Je me dois de stigmatiser la rouerie, la cruauté devrais-je dire, de nos geôliers envers nos troupes de couleur. C’est ainsi qu’une certaine après-midi, ceux-ci reçoivent l’ordre de se rassembler en hâte (schnell, schnell) sur la grand’place du camp. On voit alors arriver à leur hauteur, un camion rempli de boules de pain et de paquets de tabac. Et l’on assiste alors à une distribution peu banale de pain, et de tabac, le tout étant littéralement jeté à la volée, à la tête de nos braves tirailleurs. Pris au jeu, ceux-ci, sans fausse honte, se précipitent dans une bousculade monstre sur cette manne providentielle. Que dissimule donc cette soudaine libéralité de nos gardiens envers ces hommes, qui, comme on le sait, furent de tous temps particulièrement redoutés des troupes allemandes?

Comble de l’hypocrisie, nous remarquons qu’une caméra est en train de filmer la scène et bon nombre de soldats allemands de photographier le tableau. Soudain, un coup de sifflet bref, des ordres rauques, des coups de nerf de boeufs distribués ça et là et paquets de tabac et boules de pain changent de propriétaires, le tout retiré des mains des PG réintègre le camion qui s’ébranle avec son chargement. Et c’est ainsi que sur tous les écrans de France, la propagande allemande soigne sa popularité avec en sous-titre: L’humanité des troupes allemandes envers les PG français des troupes coloniales!

Il ne faut pas passer sous silence cette fameuse propagande à l’effet de nous diviser... pour mieux régner. Alsaciens-Lorrains, bretons, niçois et savoyards sont avisés d’avoir à se préparer pour un éventuel retour chez eux.

En ce qui concerne les Alsaciens-Lorrains, nous savons que les trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle ont été bel et bien annexés. Mais il ne suffit pas de se dire Alsacien-Lorrain pour être libéré. Ce serait trop beau! Il faut apporter certaines preuves: du courrier familial émanant de l’un de ces trois départements. Il faut aussi être né en A.L. et y avoir habité avant la guerre.

Bien peu répondent "présent".

Pour nos amis bretons, on apprend avec stupeur qu’un "Duc de Bretagne" vient d’être nommé et que les originaires de ces départements pourraient être libérés eux aussi. Enfin, le plus spectaculaire fût la propagande employée à "récupérer" Niçois et Corses.

Les haut-parleurs diffusaient sans cesse: "Nice, la Savoie et la Corse sont italiennes". Un beau jour, arrive au camp un général italien en grand uniforme. Juché sur le capot d’une voiture pour mieux dominer l’assistance, il se met à haranguer la foule des PG dont beaucoup sont venus en curieux. Digne émule de Mussolini, poings aux hanches, les jambes écartées, le torse bombé, il assure à nos compatriotes que le retour au pays leur est garanti s’ils optent pour la nationalité italienne! Peu de réaction, peu d’enthousiasme dans l’assistance qui reste de glace devant les palinodies de ce véritable guignol. (A noter que j’ai vu des Allemands sourire discrètement à leur tour...)

Sur le plan professionnel également, les cheminots doivent être rapatriés, ainsi que les sanitaires (médecins et infirmiers). Je ne citerai que le cas de mon frère qui ne fût rapatrié qu’en Septembre 1943! A noter chez les Belges, la querelle entretenue entre Wallons et Flamands (pour mémoire).

La vie du PG au camp est réglée d’une façon mathématique. Tout l’été il doit se lever à la même heure. Le nombre des baraques étant insuffisant, des tentes circulaires abritent le reliquat. Réveil donc à 5 heures. Distribution du "café" ou plus exactement d’orge grillé, non sucré. Toilette. De 7 heures à 9 heures rassemblement pour l’appel. Ce dernier est un véritable casse-tête pour nos geôliers. Ceux ci nous font placer en colonne par 5. Le chef de baraque fait le compte une première fois. C’est ensuite le tour du Gefreiter (le caporal) puis du Barakenführer, le chef de baraque, de le refaire. La plupart du temps, le chiffre n’est pas le même. Le Feldwebel se fait présenter le peloton et recompte à son tour. Lui non plus n’obtient pas le même chiffre, ce qui a pour effet de le mettre dans une rage folle. A la grande joie des PG qui, en bout de file, ne se gênent pas d’avancer ou de reculer d’un rang pour fausser les calculs de l’allemand! C’est pourquoi cet appel dure aussi longtemps. Deux heures d’attente, debout, par beau temps comme sous la pluie, le froid et la neige en hiver. Attendre, toute notre captivité ne sera faite que de cela: l’attente.

Attendre son tour pour retirer sa gamelle d’orge, de choux ou de patates nageant dans l’eau chaude, patates non épluchées!

Attendre debout à chaque rassemblement tandis que nos baraques sont méthodiquement fouillées.

Attendre notre courrier.

Attendre l’heure de la soupe.

Attendre la fin de la journée, la fin de la captivité.

Attendre la Liberté!...

La soupe est rapidement dévorée:

1/3 de boule de pain par homme pour la journée. A 17 heures, distribution du casse-croûte qui est en fait le dîner, une cuillerée de graisse, de "Kuntzhonig" (miel synthétique) ou de marmelade ou une rondelle de boudin ou de pâté suivant le jour, deux patates cuites à l'eau et un soupçon de petit lait.

20 heures: extinction des feux.

En été, on fait la sieste au soleil, là où il reste encore un petit peu d’herbe, avant que celle-ci ne disparaisse à tout jamais, piétinée par les PG (cette herbe que j’ai vu ramassée, séchée au soleil et fumée par certains) La douche et la désinfection sont attendues avec une véritable impatience. Nous nous rendons avec joie vers l’établissement des douches, ces bonnes douches chaudes nous "retapent". On se sent propres, comme débarrassés des souffrances physiques et morales accumulées depuis la capture. Certes, nous ne sommes plus qu’un numéro parmi tant d’autres, une fois rasé (le crâne) et affublés d’une pancarte autour du cou, portant notre numéro d’immatriculation, cela pour la photographie d’identité (pour mémoire, je portais le n° 23.158).

Notre stalag, le VII/A, est un camp de passage où les hommes sont triés et envoyés en Kommando à l’extérieur. Kommando ou plus exactement Arbeitskommando, travail en ferme, en usine, ou en entreprise, rassemblés le soir sous la garde de sentinelles dans des locaux adéquats.

Seuls demeurent au camp ceux qui travaillent à proximité immédiate ou à Moosburg, en ville, les employés de la Kommandantur, les médecins et les infirmiers, les postiers, les employés du "Lagerkontrol", le Lagerführer, les interprètes, chefs de baraques, chefs de chambres, les "Feuerwache" (pompiers)., les cuisiniers (polonais), musiciens de l’orchestre du camp, les inaptes et reconnus comme tels par le médecin, les malades en traitement à la Revier (infirmerie). Enfin les s/officiers, exemptés de travail en vertu de la convention de Genève.

Presque tout les PG qui demeurent au Stalag sont Français. En dehors d’eux, il n’y a que les Polonais, logés ensemble dans des baraques particulières. De trois à six mille captifs résidant ainsi en permanence au Stalag, trente mille environ dépendant du camp, sont répartis dans les Kommandos. Le salaire en peut atteindre jusqu’à 1 mark par jour (Lagergeld ou mark de camp, coupures qui n’ont cours qu’à l’intérieur du camp). Ma qualité de s/officier me dispense du travail obligatoire. Pour ma part, je tiens à rester au camp.

J’ai mon idée et j’observe...

Quelles sont les représailles de nos geôliers en cas d’indiscipline, de non observation des règlements du camp? Dans l’ordre, le chien loup lâché sur le PG (plusieurs camarades furent blessés par morsures), le piquet aux barbelés (genre de pilori), le tir à blanc, la baraque 40 (prison à l’intérieur du camp) et aussi hélas, la mort, par tir réel, si le PG est pris trop près des barbelés!

Par beau temps, les sports ont leurs adeptes, du moins ceux qui en ont la force, la gymnastique suédoise, parfois dirigée par un Allemand qui réglait les mouvements à coups de sifflet!

Une autre distraction, fort prisée de tous: les concerts par l’harmonie du camp. Comme je l’ai déjà dit, je crois, les Allemands favorisaient la constitution d’orchestre, en distribuant des instruments de musique à ceux qui savaient s’en servir.

Les peintres également, parfois de grand talent, sont regroupés à la baraque 25A avec les dessinateurs. C'est ainsi que grâce à eux, on possède des témoignages de notre vie de captifs.

Des travailleurs sur bois font de véritables merveilles: croix, statuettes, jouets, objets divers, etc.

Le théâtre avait ses représentations hebdomadaires. (troupes d’artistes professionnels, voir plus haut).

Le 23 Juin

Important départ en Kommando par profession, (à l’exception des s/officiers, infirmiers, prêtres et professions libérales).

Resserrement de la discipline.

On perçoit du pain de guerre moisi, la boule passant du 1/3 au 1/5 et un peu de "beurre" (ersatz). Cela ne dure qu’un temps, heureusement.

L’ennemi exploite nos rancoeurs et aigreurs entre nous pour nous désunir. J’ai parlé des Français par provinces. Ils nous montent le coup au sujet d’Albion et notre armée coloniale en fait surtout les frais. Un soldat sénégalais nous a raconté qu’ils ont été ridiculisés par les Allemands qui les ont filmés à Munich, dansant autour de huttes en paille, lances à la main et colliers au cou. Le IIIe Reich s’est gaussé d’eux à loisir ainsi que de notre armée coloniale.

Le 30 Juin

Une grand-messe a lieu en plein air dans le camp. Des choeurs polonais se joignent aux nôtres. Collaboration étroite entre les prêtres français et les aumôniers allemands lors de cet office.

Je retrouve des camarades de mon ancien Bataillon de Forteresse. Ils me racontent les dernières heures de résistance qui fût acharnée. Tir au lance-flammes dans les créneaux déjà mis à mal par les 420! Les Allemands leur ont rendu les honneurs et leur ont laissé leurs armes pour saluer leur résistance.

J’apprends que des bombes de 1000 kg ont été lâchées sur le Howald, en Alsace. Nos champs de rails ont été mis à mal: des rails qui étaient enfoncés à 4 mètres de profondeur ont été déterrés et refichés à terre 50 mètres plus loin. C'est la fameuse "grosse Bertha" qui a tiré sur notre ligne Maginot, un coup toutes les 7 minutes.

On perçoit du savon RIF, de la poudre, des paillettes pour laver le linge. On parle à nouveau de départ des blessés et des sanitaires pour... la France? C’est la grande illusion, l’espoir renaît. Toujours des arrivages en masse de nos camarades de la forteresse qui depuis 7 jours étaient enfermés dans leurs blocs, coupés de l’extérieur. Ce sont des camarades du 161e et du 164e R.I.F. de Boulay. Leurs dernières heures d’hommes libres furent homériques. Nous faisons la connaissance de douaniers du nord, d’anciens G.R.M. en civil, deux frères luxembourgeois, tous raflés et emmenés ici.

Des PG peu scrupuleux, il y a de tout parmi nous, leur proposent avant qu’ils ne passent à la fouille, de leur confier tout ce qu’ils ont de précieux, argent, montres, stylos, etc. Confiants, ceux-ci acceptent, mais hélas, après la fouille, ils ne retrouvent pas leur homme qui a donné faux nom et faux numéro de baraque!

La nourriture est à ce point insuffisant qu’après s’être allongé et se relevant subitement, on a la tête qui vous tourne... sensation de faiblesse.

Il pleut: le camp est un affreux bourbier. L’allée centrale est à refaire. Des caillebotis sont installés pour parer au plus pressé. Des gars de la forteresse nous racontent que leur officier ayant reçu un coup de téléphone de l’E.M. lui enjoignant de se rendre, ils commencent aussitôt à saboter leur matériel.

Tout cela n’était que supercherie: action de la 5e colonne... Un officier français survenu de l’arrière le leur apprend: ils se remettent à combattre de plus belle jusqu’à ce que, débordés, ils soient contraints de cesser la lutte.

10 Juillet 40

On demande la religion de chacun d’entre nous? Les Juifs sont mis à part: on leur remet des pantalons rouges pour bien les distinguer des autres et ils sont envoyés en corvée de W.C.. Quelle tristesse que tout ceci. On parle d’envoyer des travailleurs dans le nord de la France pour remettre en état les gares, relever les ruines...

11 Juillet 40

Brouillard intense sur tout le camp.

On ne voit même pas la lisière de la forêt. Pour midi, on nous sert une choucroute infâme, nous sommes tous malades et souffrons de dysenterie. Un bobard circule dans le camp: l’Angleterre demande l’armistice à l’Allemagne? Cela m’étonnerait beaucoup.

Encore un bobard de plus.

13 Juillet 40

Veille de notre fête nationale.

Craignant des manifestations de notre part, la garde est renforcée aux abords du camp, patrouilles avec chiens le long des barbelés. Émotion à la grand-messe lors du sermon de notre camarade prêtre. Notre pensée va en cet instant vers nos familles, le souvenir des revues militaires.

Des officiers allemands en civil parcourent le camp à la recherche d’insignes de régiments. Ils photographient les noirs sur toutes les coutures, les prenant pour des bêtes curieuses.

Dans le journal allemand V.B. je traduis à mes camarades un article relatant l’arrivée et l’accueil triomphal de nos camarades alsaciens-lorrains de retour dans leur province. Alsaciennes en costume local avec leurs coiffes si typiques. Tout cela c’est de la propagande, ce n’est pas possible que cela soit vrai! Le soir entre 17 et 18 heures, promenade dans le camp. On croise des Espagnols, régiment étranger, une nouvelle Babel que ce camp!

Récupérations à outrance du cuir sous toutes ses formes. Chasse aux ceinturons, aux courroies. Les canadiennes en cuir sont saisies. La "forteresse" continue d’arriver avec tout leur paquetage!

Avec mon camarade Bardot, notre Homme de Confiance de notre baraque, je vais au courrier. J’apprends la nouvelle qui est faite aux Alsaciens-Lorrains de rester au camp, mais "libres", comme interprètes, mais à condition d’opter pour la nationalité allemande! L’Allemagne prépare son triomphe, ils sont tous gonflés à bloc. Notre camp ne serait en fait qu’un grand centre pour recevoir les jeunesses hitlériennes (die HitlerJugend). C’est pourquoi, peut-être, nous l’avons trouvé à notre arrivée, relativement propre! Mais je demeure septique devant toutes ces nouvelles, plus fantaisistes les unes que les autres.

Des PG arrivent de Colmar, via Neuf-Brisach. il y a parmi eux, des gars de la 5e Cie du 291e R.I., mon ancien régiment. Ils se sont échappés, durant la fameuse nuit du 17 Juin, de l’étau qui se refermait sur nous tous. Ils ont traversé la Seille et gagné Luneville, puis Baccarat et Gérardmer... où ils furent faits prisonniers à leur tour. J’apprends que Dinard, notre dernier chef du corps franc est en vie. C’est hélas, le Sergent chef Gérard qui a été tué, dans le fossé tragique de notre dernier combat. D’autres furent faits prisonniers à la Bresse, et à Saint-Dié.

Dimanche matin, un sermon véhément de l’aumônier au sujet de la Bretagne soit disant autonome, a déplu aux officiers allemands qui y assistaient. L’aumônier est envoyé en Kommando par mesure de représailles.

Depuis notre arrivée au camp, le 22 Juin 40, soit en un mois, quatre P.G. sont morts d’intoxication alimentaire. Les Allemands semblent inquiets, d’autant plus qu’un représentant de la Croix-Rouge suisse est en visite au camp. On remarque une légère amélioration de la nourriture qui paraît plus saine.

15 Août 40

Messe de communion sous les tentes, mais ce n’est pas fête légale comme chez nous. Autorisation de faire grand-messe avec musique. Évocation des processions du 15 Août chez nous. Beaucoup sont émus, après l’allocution de l’aumônier. Départ d’un contingent d’Alsaciens. Les Lorrains doivent suivre. J’étudie de près tout le processus et me fais raconter par certains d’entre eux en quoi consiste cette commission d’examen qui préside à leur rapatriement.

Des nouvelles du 82e R.M.I.F.: mon bon camarade.Pujos serait en vie. Le Chef de Bataillon Le Cunf a réussi à s’échapper ainsi que le Lieutenant-Colonel Matheux. Par contre, le capitaine Fouché a été tué à son P.C. une bombe d’avion étant tombée à coté de son poste. Le même sort a été réservé au s/Lieutenant Allison et au Chef Bourguette. Enfin des nouvelles de mon frère, le toubib. Il est prisonnier à Reding, il a été pris à Sarrebourg. Il est en vie c’est l’essentiel. Lui qui me disait ne vouloir être prisonnier à aucun prix! Voilà qui est fait à présent!

Les lundi et jeudi à 18 heures, nous nous retrouvons devant la cantine anciens Niçois, Cannois, Grassois ou Monégasque. On évoque notre belle Côte d’Azur et son climat privilégié!

Ce matin, resserrement de la discipline au camp.

En effet, une évasion a été réussie en pleine nuit, à la faveur d’une alerte D.C.A., lorsque les projecteurs des miradors se sont éteints, nos camarades, nous n’en connaissons pas encore le nombre exact, ont découpé les barbelés et grâce au poivre répandu sur leurs traces, les bergers allemands n’ont pu les retrouver!

Bravo les gars!

Lorsque les avions anglais nous survolent, on ressent comme une impression de confiance, en dépit du danger de bombardement proprement dit. Ils nous lancent des tracts: "La délivrance est proche! Ne perdez pas confiance"!

Quant aux Allemands, ils nous "montent" contre eux par des affiches: "N’oubliez pas Merz-el-Kébir!"

8 Septembre 40

Un nouveau contingent de PG arrive.

Ils viennent de Drancy (région parisienne) et nous apportent tabac et provisions. Comme à la bourse, ces arrivages font baisser le prix du tabac. Un contingent d’aspirants vient échouer à notre Stalag. Les Allemands les considèrent donc, non comme des officiers mais comme des s/officiers. Scènes d’indiscipline entre Français hélas, trop fréquentes, au point que ce sont nos geôliers qui doivent mettre de l’ordre entre nous.

Nous sommes tombés vraiment très bas.

Nous avons avec nous notre "ministre des finances".

Il s’agit de l’Adjudant-chef Couffin qui est dans le civil, commis d’ordre et de comptabilité au Ministère des Finances. Un homme charmant, toujours prêt à vous rendre service.

Un autre camarade est chef de fanfare: il nous fait un récital de guitare et comme il est Niçois, nous avons droit à "Nissa la bella!". Il était au 3e Régiment d’Infanterie Alpine et nous raconte son périple. Ils furent pris le 19 Juin sur la Loire et eurent relativement peu de pertes

Chaque jour, je bûche sérieusement mon allemand afin d’être prêt... une visite au camp: celle d’un général allemand. Ils tremblent tous et nous font briquer notre baraque. Le soir, la soupe est épaisse. Cette visite aura au moins servi à quelque chose!

26 Octobre 40

Première neige.

Les sapins bavarois sous la neige... Que de beaux sapins de Noël... il neige pendant trois jours sans discontinuer. Une baraque s’affaisse. On la redresse avec un vérin, ce n’est pas plus difficile que cela!

Cours d’italien à la 25/A; je suis également des cours de pathologie.

C’est vivement intéressant.

29 Octobre 40

Ce jour-ci, on fait maigre sur toute la ligne même pas un brin de musique aux haut-parleurs. C’est une sanction prise à notre encontre pour avoir fait des réclamations au sujet du travail imposé aux s/officiers. Heureusement qu’il y a les colis, pâtes, semoule, raisins secs, chocolat.

Toussaint 1940

Une délégation de PG se rend sur les tombes de nos 4 camarades décédés en captivité et enterrés à Moosburg. Grand-messe, chants, musique. Nous sommes tous très émus.

Travail toute la journée pour la 38/A: grande fouille de toute la baraque et nous aussi à la Aufnahmebarake.

Le soir, ambiance de fête théâtrale à la 24/B avec la troupe de Roland Dorsay et Jean Laurent.

Tous les dimanches de 18 à 20 heures, dînette entre niçois avec Scarciafiga, Parodi (son frère de lait), Gilbert (directeur des laboratoires Ronchez), Gastaud et moi. Scarciafiga avec sa place épatante de peintre de Moosburg, comme je l’ai déjà dit plus haut, nous régalait littéralement, nous ses compatriotes niçois. La famille où il était "placé" est très francophile, la patronne parle l’italien, les deux filles le français, tandis que le chef de famille se bat sur le front en France!

Et notre ami niçois était le chéri de ces dames!

Un beau soir, ça devait arriver, rafles et fouilles de tous ceux qui travaillent à l’extérieur! "Rapt" du poulet, bouteilles brisées et notre ami puni!

Voici, à titre d’exemple, le menu d’un dimanche soir: sandwichs beurrés au gruyère, saucissons, langoustines avec pain blanc, pâté, gâteaux, raisins rouges, vins de Moselle... et pousse café (schnaps ou bénédictine).

Le soir, en regagnant nos baraques respectives, on fait vite, car gare à nos fesses, sinon le chien va nous faire courir...

21 Décembre 40

On ne sait pas encore si la messe traditionnelle de minuit sera autorisée dans chaque baraque. Aujourd’hui j’ai le cafard, de goût pour rien. Les prisonniers arrivent de tous les coins de France. Quand tout ceci va-t-il cesser? On raconte que les Fritz raflent tous les hommes de 17 à 45 ans et les envoient au travail obligatoire en Allemagne.

Qui a-t-il de vrai dans tout cela?

Ce soir, je vais voir un éclaireur de Nice avec Pelissier et Moretti.

Nous apprenons que les Anglais auraient débarqué en Italie(?). On parle d’une demande d’armistice de la part des Italiens où 20 divisions seraient encerclées. Bouteillons encore ou réalité? Avec leurs journaux qui mentent comme ils sont imprimés, qui croire?

Nous voici en 1941!

Il faut absolument que je quitte les lieux cette année, c’est décidé. Coûte que coûte. A moi de préparer mon affaire. Le nouvel An est fêté comme il se doit par une représentation théâtrale digne de sa direction: Jean Laurent.

A ce propos, il me revient en mémoire, l’occasion qui nous a été donnée de fustiger avec l’à-propos de l’humour gaulois, la curieuse conception qu’ont nos geôliers de nous nourrir. Ils veulent nous prouver que les propriétés vitaminées de la pomme de terre résident d’après eux, non dans la pulpe, mais dans la peluche (la peau que l’on épluche d’ordinaire) et dont nos gamelles sont alors largement pourvues! Le sketch, présenté à la manière de nos chansonniers a recueilli le plus grand succès. Un tonnerre d’applaudissements salue le passage incriminé tandis que les représentants du camp qui siègent au premier rang et que la finesse du trait n’a vraisemblablement pas touché, se contentent de rire à leur tour, comme pour ne pas être en reste avec la majorité des spectateurs!

Mais il faut revenir aux premiers mois de notre internement. Une sorte de psychose, s’est emparée du monde prisonnier. Psychose savamment entretenue par nos geôliers, ces derniers faisant régulièrement courir tous les trois ou quatre mois l’annonce d’une prochaine libération.

"Vous serez chez vous le 14 Juillet" nous annoncent-ils et le 14 Juillet passait, sans que rien ne se produise. C’est ensuite à l’occasion du 15 Août, du 11 novembre, de Noël ou du Premier de l’An! Galéjades que tout ceci: les dates anniversaires se succèdent et nous sommes toujours derrière les barbelés!

En même temps que ces mensonges, une véritable division est entreprise par l’ennemi entre nous en utilisant nos origines provinciales.

J’en ai déjà parlé plus haut.

Pour les Alsaciens-Lorrains, l’avenir est tout tracé, puisque rentrant d’office dans le giron du Grand Reich, ils deviennent Allemands à part entière. Mais il fallait apporter des preuves! Ainsi, seuls seraient libérés, ceux de souche alsacienne ou lorraine, c’est à dire obligatoirement nés et domiciliés avant les hostilités de 39 dans l’un des trois départements annexés: Ht-Rhin, Bas-Rhin et Moselle. D’autres part, ils doivent justifier avec des lettres en leur possession de la présence effective de leur famille en Alsace-Lorraine.

Allons, pas question de se dégonfler.

Je tente le tout pour le tout!

J’aime celui qui tente l’impossible

(Goethe)

Alea jacta est !

Je tente ma chance - premier succès

Mes connaissances de la langue allemande et de l’Alsace où j’avais habité et poursuivi une partie de mes études, me déterminèrent à profiter d’un rapatriement d’Alsaciens-Lorrains pour mettre fin à ma captivité.

Mes chances sont pratiquement nulles.

Je ne me fais aucune illusion à ce sujet, persuadé d’être immédiatement refoulé, sinon puni de belle manière pour offense grave envers les membres de la Commission qui, tous, sont des officiers allemands.

Personnellement, né dans le Var (à Hyères), fils d’officier supérieur qui tint garnison à Strasbourg jusqu’en 1936 et bien que de mère Alsacienne, mais résidant à Nice où mon père avait pris sa retraite, je n’ai évidemment aucune chance d’être admis! Je ne possède en outre aucune lettre émanant d’Alsace!

Il s’agit donc de ruser...

Fermement décidé de quitter le Stalag à tout prix, je tente l’expérience à l’occasion d’un nouvel appel, lancé en janvier 1941 par les autorités du Stalag. Encore une fois, mon seul atout réside dans ma parfaite connaissance de la langue allemande. Je me propose de m’en servir et de la plus belle manière!

A chacun des interrogatoires successifs, car il y en eut plusieurs, j’usais d’un subterfuge qui se révéla par la suite fort payant. Je donnai en effet l’impression de pouvoir m’exprimer beaucoup plus aisément dans le langue de Goethe que dans la langue française. Mon interlocuteur, ne cherchant pas à comprendre, se sentait ainsi flatté et, personnellement, je bénéficiai d’un préjugé plus que favorable! Exploitant cet avantage au maximum, je passai pour un Alsacien fort "coopérant", fier de ses origines germaniques, heureux de rentrer dans le giron de la "Gross Deutschland"!

Répondant avec assurance aux diverses questions qui m’étaient posées, prolixe même dans les détails, soigneusement préparés à l’avance, je réussis grâce à un véritable tour de passe-passe à berner ces messieurs et à ne pas avoir à exhiber ces fameuses lettres... que je ne possédais d’ailleurs pas!

En effet, au moment où ces lettres me sont demandées, je sors à demi de ma poche, mon portefeuille duquel dépassent ostensiblement des lettres émanant... de Nice, celles-là! Je pose alors subitement en allemand, une question importante à mon examinateur. Pendant que ce dernier me répond, je rentre mon portefeuille et poursuis la discussion sans désemparer. Mon interlocuteur ne se souvenant plus de ce qu’il m’avait demandé, le tour est ainsi joué! Par deux fois, je répète le même manège... avec le même succès.

Admis en principe à la suite de ces premiers interrogatoires, je quitte le 18 février 1941, le stalag VII/A de Moosburg pour être dirigé sur le Heilager V/A d’Offenburg, en compagnie d’une vingtaine de camarades Alsaciens-Lorrains, authentiques ceux-là. Mes compagnons sont-ils pro-nazis, autonomistes Alsaciens-Lorrains ou simplement des risque-tout comme moi? Je n’ai jamais pu le savoir, chacun cachant bien son jeu et ne livrant le fond de sa pensée à personne.

Dire que ce départ s'effectua le coeur léger serait faux.

Après 236 jours passés à l’intérieur du Stalag de Moosburg, parmi mes compagnons de misère, soumis à de dures privations physiques et morales pendant près de huit mois, je ne peux m’empêcher de songer à ceux que je quitte pour ce qui n’est encore pour moi que l’inconnu! Quel sera mon avenir? Bien malin qui pourrait le dire! Je n’oublierai jamais les regards de certains de mes camarades de baraque pour lesquels, je faisais figure de renégat. Quant à moi, en règle avec ma conscience, j’avais secrètement juré de tout faire pour me libérer, afin de reprendre le combat où cela me serait possible. Seuls étaient dans la confidence de mon entreprise, deux fidèles compagnons: l’ex-garde mobile, Yves le Bourdonnec, sergent-chef du corps franc et l’Adjudant Couffin René, trésorier aux Armées, de la 37/A. Ils surent l’un et l’autre me témoigner leur amitié lorsque, définitivement sorti des griffes de l’ennemi, je me suis retrouvé en A.F.N. pour un autre combat.

En effet, après leur libération du camp, ils m’ont adressé l’un et l’autre, une attestation de mon "départ anticipé" certifiant, bien que je ne sois pas Alsacien-Lorrain, la réussite pleine et entière de mes entreprises en février 1941. Personnellement, j’avais été heureux de leur envoyer quelque colis d’Algérie et même des nouvelles sous une forme anonyme qu’ils ont vite fait de reconnaître. A vous, comme à tous sans distinction, j’adresse ici un fraternel salut!

Départ du stalag VII/A (Moosburg) pour le Heilag V/A

Offenburg, siège du Heilag V/A est une petite ville allemande située de l’autre côté du Rhin, à quelques kilomètres à l’est, de la cathédrale de Strasbourg.

"Dans ce fameux camp, où des traîtres à la solde de l’Allemagne hitlérienne formaient une commission, devant laquelle nous passions tous un examen de conscience" Ces traîtres "autonomistes Alsaciens-Lorrains" portant à la boutonnière de leur veste civile: les rubans allemands, croix de fer, etc. de l’avant dernière. Ils nous promettaient des places d’avenir dans le Grand Reich allemand (comme celle d’être incorporé de force et envoyé sur le front russe).

Premier jour:

Tout est rose et quelle propagande: logement, douches, désinfection, nourriture prise en commun dans un réfectoire, cantine: aller et venue libres.

Quel changement vis à vis des vrais camps de prisonniers!

Deuxième journée:

La même chose.

Troisième journée:

Nous passons devant une commission civile. Rumeurs: ce sont les autonomistes alsaciens-lorrains...

Eh! oui, c’est bien cela.

Un par un, nous passons devant eux.

Interrogatoire

Noms, prénoms, grade, régiment, résidence en France, résidence des parents, frères et soeurs et cela suivi de la propagande habituelle (déménagement aux frais du Grand Reich allemand, divorce d’office, etc.). Bien que peu rassuré, je fais celui qui parle mal le français et m’exprime en hoch Deutsche.

C’est ensuite un second interrogatoire, devant un Sonderführer en uniforme, ayant rang d’officier supérieur. Ce dernier étudie mon dossier, établi de toutes pièces sur de fausses déclarations. Va-t-il découvrir la supercherie? Il me questionne sur mon séjour en Alsace, mes occupations (je poursuis mes études), l’adresse de mes parents, d’autres membres de ma famille.

Sans me départir de mon calme, m’exprimant toujours en Allemand, je lui renouvelle avec fermeté le désir de retourner dans le pays où j’ai passé ma jeunesse, dans le Grand Reich! Et je crois avoir trouvé là, la corde sensible de mon interlocuteur. Pour ce qui est de mon père, comme je l’ai déjà dit, lieutenant colonel en retraite, je déclare qu’il est décédé. (qu’il me pardonne ce pieux mensonge). Ma mère malade, me réclamant, soi-disant, auprès d’elle à Strasbourg, ainsi que ma grand-mère. Mes parents, je crois l’avoir déjà dit, résidaient en fait tous deux à Nice.

Paraissant satisfait de mes réponses, le Sonderführer me rappelle un moment plus tard, pour me signifier qu’une fois en Alsace, il me serait formellement interdit de quitter l’un des trois départements annexés (Ht-Rhin, Bas-Rhin et Moselle) sous peine, si j’étais repris, d’être considéré comme déserteur et donc d’être fusillé.

Je feignais d’être étonné qu’une pareille pensée pût m’être prêtée, à moi, dont le plus vif désir était de réintégrer la grande patrie allemande (sic). Claquant les talons, le corps raidi, n’ignorant pas l’influence qu’à toujours eu sur les Teutons les marques extérieures de respect (si je puis m’exprimer ainsi!) je sors une fois de plus victorieux de ce nouvel interrogatoire, bien décidé en moi-même de tout tenter pour recouvrer la liberté, afin de reprendre la lutte... pour la bonne cause!

Rien ne m’arrêterait plus désormais.

Cet interrogatoire fût suivi d’un autre (le nième), quelques heures plus tard (je commençais à être rodé à ce genre d’exercice) en présence, cette fois-ci de deux civils que je devinai être des agents de la Gestapo...

Cette fois-ci, il va falloir jouer serrer!

Présentation, salut à la romaine, etc. 25 minutes durant, j’ai à soutenir un interrogatoire en règle de la part de ces messieurs qui, sur le vu de mes déclarations précédentes, essayant visiblement de me confondre pour obtenir de moi des renseignements contradictoires.

Mais à malin, malin et demi!

Des précisions me sont demandées quant à la famille de ma mère authentique Alsacienne, elle, qui vécut à Strasbourg avant la guerre de 14, donc du temps allemand et dont je situai l’atelier photographique de son frère, mon oncle René Manrique (nom de jeune fille de ma mère), ainsi que la mercerie tenue par mon grand père maternel, que je ne connus pas, durant tout le temps allemand 1871-1918 et situé rue des Grandes Arcades (adresse que je traduisais en allemand).

Par contre, je taisais l’existence d’un autre frère de ma mère, qui vécut longtemps en Angleterre et qui était rentré en Alsace après la guerre 14-18. Ardent patriote ainsi que ses enfants que je retrouvais par la suite à Strasbourg et qui m’aidèrent de leur mieux dans mes entreprises.

Il est assez piquant de penser que, par un simple coup de téléphone à la mairie de Strasbourg, ces messieurs pouvaient être immédiatement renseignés sur la véritable identité de mon père! Et tout s’écroulait... sans aucun doute, je devais inspirer confiance!

On m’invite à signer mes déclarations et promettre sur l’honneur de demeurer en Alsace, non sans être prévenu à nouveau du sort qui m’était réservé si je manquais à ma parole. Sans hésitation j’acquiesçe et signe en toute tranuillité d’esprit, n’ignorant pas qu’en vertu de la Convention de Genève, toute signature donnée ou tout engagement pris par un prisonnier de guerre, dans le seul but de recouvrer sa liberté, ce qui était le cas, est considéré comme nul et sans valeur.

Quarante huit heures plus tard, le 24 février 1941

Accompagnés d’un simple planton sans arme, nous quittons le camp d’Offenburg pour Strasbourg, via Kehl, dont je reconnais la gare au passage. En effet, lors de la précédente occupation, 1920-1930, mon père, Chef de Bataillon au 170e R.I. y avait résidé avec toute sa famille. Combien de fois l’ai-je parcouru, ce fameux pont de Kehl pour me rendre au lycée, à Strasbourg? Si l’hiver, il charriait d’énormes glaçons, en été, au contraire, bien au dessous de son niveau normal, il laissait apparaître la présence de nombreux bancs de sable qui limitaient le chenal emprunté par les remorqueurs et les trains de péniches.

Le nombre des "élus" avait singulièrement diminué.

De 50 nous n’étions plus que 7 Alsaciens et 13 Lorrains. Encore une fois, bien fort était celui qui pouvait affirmer qu’il n’y avait pas de rusés lascars (comme moi) parmi les 20 élus! Chacun gardait son secret pour lui.

Et voici Strasbourg

Strasburg doit-on dire, hélas, où la langue allemande est la seule autorisée. A partir de cette minute, il me fallait agir vite, mais avec la plus extrême prudence, car, nous avait-on dit, la police allemande devait surveiller nos faits et gestes durant les premiers temps de notre arrivée. Toujours revêtu de ma tenue kaki de PG, je me sens comme montré du doigt par tous ceux que je croise dans la rue.

J’ai hâte de revêtir des vêtements civils;

Court passage à la mairie où je suis enregistré sous le nom de Hanspeter Jacob, traduction littérale de Jeanpierre Jacques, en germanisant mon nom. Une somme de 50 marks m’est remise: c’est le montant de ma prime de démobilisation! Je vais en avoir besoin étant totalement démuni de ressources.

Décidément, rien ne me sera refusé!...

Il s’agit à présent de me mettre à la recherche de mes parents et d’amis, éventuellement retournés en Alsace après leur évacuation en 39, d’amis sûrs, à qui je puis me confier sans danger. Certains ne sont pas de retour, d’autres sont momentanément absents. Enfin, j’ai la bonne fortune de retrouver un de mes oncles, revenu de Périgueux, ville où Strasbourg avait été évacuée en 1939. Cette famille est prête à m’accueillir ainsi que leurs enfants. Grâce à eux tous, une véritable chaîne d’amitié se forma entre ces derniers pour m’aider à me loger, me nourrir et me vêtir dans les premiers temps.

Enfin me voici en civil, muni d’un certificat de travail, distributeur de prospectus d’assurance, grâce à mon cousin André Schultis qui travaillait à la compagnie d’assurance, la Versicherung-Deutscherring. Je fais viser ce papier au bureau de police et ainsi je peux respirer en paix. Oui, je respire mieux que derrière les barbelés, c’est un fait.

Je ne vais pas m’étendre sur les transformations de toutes sortes apportées par les Allemands à la ville elle-même. En particulier, noms des rues débaptisés, statues, enseignes et inscriptions françaises enlevées ou détruites, mises en relief des anciens bâtiments allemands: Palais du Rhin, Cercle Militaire, Hôtel de Ville, etc., monument de Kléber remplacé par la statue de K. Roos, un autonomiste. Gros effort de reconstruction, organisation du Dr. Todt, les 40 ponts, etc.

Il faut savoir toutefois, que sous le masque qui lui est imposé hélas, depuis l’armistice, le vrai visage de l’Alsace, de celle de 19 comme de celle de 39, se retrouve partout. Les pires contraintes, les plus durs sévices ne changeront rien à l’âme alsacienne, à l’âme de ceux qui sont revenus dans leurs villes et dans leurs villages avec la volonté de perpétuer le souvenir français. Tous conservent une foi magnifique en la France immortelle et acceptent leur souffrances dans l’espoir d’une délivrance qu’ils espèrent prochaine.

Du 25/2 au 14/3, trois semaines s’écoulèrent durant lesquelles je fais maintes démarches à la Kommandatur et à l’Ernahrungsamt (papier d’identité, cartes d’alimentation, etc. ). Là encore une enquête pouvait être faite sur mes antécédents, ma famille, mon domicile à Strasbourg avant la guerre. Rien de tout cela ne semble avoir été fait, car je ne fus nullement inquiété par la suite.

A tous ceux, sans distinction, parents et amis, qui se dévouèrent pour me venir en aide, ma reconnaissance demeure éternelle. En toute connaissance du péril qu’ils couraient alors, la prison, la déportation, la mort... ils n’hésitèrent pas à se compromettre pour moi.

J’ai appris par la suite que certains avaient payé de leur vie leur dévouement à cette grande cause.

Passeurs d’évadés, vous avez bien mérité de la Patrie.

Notre monument qui se dressent au sommet du Donon est là pour témoigner.

Pour ne pas leur causer d’ennui par ma présence, je décide alors de loger dans une modeste chambre au n°11 de la Kreuzgasse (rue de la Croix), derrière la cathédrale. Ma logeuse ne m’acceptant pas sans une Anmeldung (fiche d’arrivée) délivrée par un bureau de Police, c’est grâce à un faux certificat de travail, établi par mes proches, que je réussis à me faire délivrer le papier indispensable.

J’avais promis de respecter leur anonymat pendant la durée des hostilités, cela se comprend aisément. Quarante ans plus tard, je lève l’interdit et salut ces familles de patriotes alsaciens qui, pour la grande majorité, aux heures les plus sombres, n’ont jamais désespéré de la Patrie.

Merci à vous tous, les Manrique, les Schultis, parents et enfants, les Manlet, les Hubert, les Nuss, les Haltmann, les Mossler, tous enfin qui se sont ligués pour me venir en aide. Certains, on ne le répétera jamais assez, n’ont pas hésité à se sacrifier comme la famille Manlet qui fût déportée au camp du Strutthof.

En dédommagement des soucis que j’ai causés à ces ardents patriotes, je me rends utile durant ces trois semaines, dans la mesure de mes moyens et suis tour à tour, coursier d’assurances, aide-décorateur, installateur, peintre, etc. (villa "les Glycines" et villa "Hoepfner"). Je passe les derniers huit jours, aimablement accueilli par le ménage André Schultis et ma cousine Critty.

C’est ainsi que j’appris un beau jour l’adresse d’un passeur habitant la région d’Elfringen (anciennement Avricourt). A ces vieux et fidèles Strasbourgeois si humbles, si effacés, je dois une bonne part du succès de mes entreprises et cela je ne l’oublierai jamais.

C’est le 14 mars donc, que je préviens ma logeuse de ne pas s’inquiéter si elle ne m’apercevait pas durant une huitaine.

J’allais, lui dis-je, à Colmar, chez des amis.

Je me suis fixé ce délai dans l’espoir d’avoir réussi à quitter l’Alsace avant que des recherches éventuelles aient pu être entreprises par la police allemandes. Mes correspondants à Strasbourg devaient d’ailleurs se charger d’envoyer à ma logeuse, quatre à six jours après mon départ, une "Abmeldung" ou déclaration de départ, en bonne et due forme. Ces formalités étaient alors obligatoires: nul ne pouvait quitter l’Alsace-Lorraine, ne fut-ce que pour quelques jours, sans en référer à la police allemande. Je déclarais aller demeurer à Colmar à une adresse d’ailleurs fantaisiste et me trouvais en règle, au moins pour un temps, avec la police strasbourgeoise.

Je quitte l’Alsace pour Nancy et Dombasles s/Meurthe

Le 14 mars 1941.

Donc, muni d’un repas froid et de ma petite mallette, je prends le train en direction d’Elfringen (anciennement Avricourt). Le rendez-vous avec mon passeur n’est fixé qu’au lendemain 15 à midi. Mais j’avais tenu à avancer l’heure et la date de mon départ de Strasbourg pour pouvoir causer plus longuement avec mon guide et lui exposer ma situation.

Dès mon arrivée à Mulsach (Moussay) - Bata Siedelung, je me mets en rapport avec Mr Diss (reconnaissance sur le vu de sa lettre envoyée à Strasbourg et nous convenons de toutes les précautions à prendre jusqu’à mon départ. Il me remet quelques tickets d’alimentation et m’indique l’unique hôtel de l’endroit où je passe aux yeux des hôteliers pour un futur ouvrier de l’usine de guerre (ex Bata, travaillant pour le compte de la Luftwaffe)

Le lendemain 15.

Je rejoins Mr Diss chez Mme G. où il est en pension. Nous déjeunons ensemble vers 11 heures 30 et à midi, mon passeur s’absente quelques instants, pour veiller aux derniers préparatifs. Ces minutes me semblent des siècles. J’ai hâte qu’on en finisse, qu’on passe au plus vite cette maudite frontière.

A son retour, je lui propose de me camoufler dans le coffre de sa voiture, assez vaste pour me contenir heureusement. Je peux ainsi conserver les papiers, carnet, photos, etc. auxquels je tiens le plus. Aussitôt dit, aussitôt fait. Un quart d’heure nous sépare de la frontière. Il est exactement 12 heures 50, Mr Diss m’explique alors qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter. Nous devrions utiliser une route militaire, uniquement réservé au trafic de la Luftwaffe, route qui n’était surveillée que par un douanier, d’origine alsacienne.

De connivence avec ce dernier, à qui il avait demandé de ne pas se trouver à son emplacement habituel entre 13 heures et 13 heures 30 nous pouvons ainsi, à toute vitesse il faut le dire, mais parfaitement tranquilles, sortir d’Alsace-Lorraine pour rentrer enfin en France occupée. Zone interdite, bien entendu (dite zone rouge).

Nous roulons déjà depuis une dizaine de minutes que je ne réalise pas encore ma situation. Mais je respire déjà mieux, car j’étais en France. Neuf mois presque jour pour jour durant lesquels j’avais été privé de revoir ma chère Patrie.

Mais c’est maintenant seulement que commencent les difficultés, car mon départ d’Alsace-Lorraine sans autorisation a fait de moi... un déserteur allemand!

Arrivés à Nancy, devant la cathédrale, nous prenons un rafraîchissement au "Rapid-Bar" (je me souviens encore de son nom), Mr Diss n’ayant voulu accepter aucune rémunération, je lui donne rendez-vous, pour l’heure du dîner, chez Walter, un restaurateur en renom place Stanislas.

Sans plus attendre, je me rends à une adresse qui m’avait été donnée par un camarade de mon ancien Stalag, resté tout l’hiver dans un Frontstalag à Nancy. (que ne s’est-il empressé de fausser compagnie à ses gardiens, ce malheureux camarade qui se trouvait alors aux portes de la Liberté...). Je dois y trouver, paraît-il, un homme tout dévoué qui me fournirait des faux-papiers et des renseignements pour quitter la zone interdite. La personne en question était absente, je prends rendez-vous pour le lendemain dimanche 11 heures au café de l’Espérance (enseigne prédestinée).

Le soir, dîner chez Walter, où le grand chic est toujours de règle. Nous sommes entourés d’officiers supérieurs et de généraux allemands, tout le gratin du haut commandement d’occupation de Nancy! Des présentations, des salutations, accompagnées de claquements de talons et de "heil Hitler". Bien que l’usage de la langue française soit autorisé, nous décidons d’un commun accord de parler allemand, mon passeur s’exprimant parfaitement dans cette langue. Nous dînons sans inquiétude aucune, alors que plus tard seulement, à mon arrivée en zone libre, je réalisai pleinement le réel danger auquel j’avais été exposé! Je suis en effet sans aucun papier d’identité, situation terriblement risquée.

Cela frise l’inconscience!

A 23 heures nous nous retrouvons dans la rue, dans un "black-out" complet et sans mon guide, je me serais sûrement égaré. Il faut en effet songer à passer la nuit. Il me recommande à la patronne d’un petit hôtel "accueillant" du faubourg St-Georges et me conseille de quitter l’hôtel le plus tôt possible le lendemain matin. En effet, la police allemande cueillait fréquemment les clients encore couchés afin de plus commodément vérifier leurs papiers.

Je prends congé définitivement de mon premier passeur qui fût, je ne l’oublierai jamais, mon sauveur.

A moi, à présent, de faire le reste!

Le lendemain, à six heures du matin, en pleine nuit encore, je suis dehors. Mais non à l’abri. Dans les rues désertes, je croise une patrouille et me prends à regretter d’être parti si tôt de mon hôtel, mais c’est fait. D’un pas décidé, ma valise à la main, je me rends à la gare, consulte l’heure des trains, achète les premiers journaux. L’essentiel est bien de ne pas paraître inoccupé. J’entre dans le premier café ouvert et y attends le réveil de la ville.

A 11 heures enfin, je retrouve la personne à laquelle j’avais été adressé. Me mettant aussitôt à l’aise, elle me promet de faire tout son possible pour me venir en aide et je dois reconnaître qu'elle a tenu parole. Nous allons ensemble chez un compère où je remplis un faux certificat de démobilisation, française, celui-là!, dûment timbré. Une signature, mes deux empreintes digitales et me voilà en règle vis à vis des autorités allemandes. Pour plus de sécurité, une carte d’identité avec photo et cachets "officiels" à l’appui me fût préparée.

Déjeuner de midi chez le docteur Pellier à Dombasles.

Charmant accueil de mon oncle et de sa famille. Le rez-de-chaussée de leur maison est réquisitionné par l’occupant... pas de veine...

Malgré ce danger, si proche, mes parents ne font aucune difficulté pour me loger. Acte d’autant plus méritoire que nous ignorions à cette heure combien de temps je devrais passer là dans l’attente de renseignements plus précis concernant mon départ. Nous convenons avec mon oncle, au cas où l’on nous interrogerait, de dire que je me suis rendu chez mon ancien médecin-chef du temps de guerre, afin de lui demander conseil pour une situation éventuelle. Mon oncle ayant été en fonction à l’hôpital militaire de Morhange durant les hostilités et moi son secrétaire.

Le lundi 17 mars je dois aller retrouver à Nancy Mr. Durand qui me fait part de ses recherches. Il avait l’adresse précise d’un passeur dans la région au sud de Besançon. Je dois me rendre à Arbois, petit village du Jura, situé presque sur la ligne de démarcation. De Besançon un car m’y conduirait. A tout prix, il me faut en effet éviter Dole, gare particulièrement surveillée.

De retour à Dombasles, je fais part à ma tante Sabeth de ma décision: tous furent très heureux pour moi et me munirent de provisions pour le voyage ainsi que de tickets d’alimentation, ceux d’Alsace-Lorraine n’étant plus valables. Je laisse chez ma tante tous mes papiers compromettants (photos de famille, carnet de route, notes diverses du temps de guerre). J’ai à Nancy une dernière entrevue à 17 heures avec ma tante Lucy Manrique, toute remuée et bouleversée par les propos que lui avait tenus son beau-frère à mon sujet. En effet, m’étant présenté chez ce dernier, Mr. Elbel, il me fût répondu qu’il ne tenait pas à me recevoir, vue ma situation irrégulière et me claqua la porte au nez. Voilà qui se passe de commentaire...

Première tentative: Besançon - Premier échec: Arbois

Le soir, ayant une dernière fois pris contact avec mon indicateur, je prends le train de 19 heures en direction de Besançon.

Nuit blanche.

Arrêt à Belfort.

Vers 10 heures du matin enfin, j’arrive à Besançon.

Me rendant aussitôt à l’auto-gare, à l’extrémité de la ville, j’apprends que le service Besançon-Arbois, venait d’être suspendu et le chauffeur, qui se livrait à un trafic clandestin d’évadés avait été arrêté ainsi que plusieurs voyageurs. En fait la mèche était brûlée.

Que faire?

A tout hasard, j’avise un chauffeur de taxi et lui demande le prix d’une course pour Arbois.

- Vous me donneriez 3.000 francs que je ne ferai pas le voyage, me répondit-il, mon camarade s’est fait dernièrement arrêté. Alors, vous comprenez...

C’était suffisamment éloquent pour que je n’insiste pas.

Ne pouvant me rendre à Arbois ni par voie de terre, ni par voie de fer, car dans ce cas il m’aurait fallu passer par Dole, je n’avais qu’une ressource: faire demi-tour et retourner à Nancy afin d’y prendre d’autres renseignements.

Retour à Nancy - Attente à Vincey (Vosges)

Nouvelle nuit blanche et arrivée le matin du 19 à Nancy. Inutile de dire combien mon indicateur fut étonné de me revoir, lui qui me croyait si bien parti. Il me conseille de ne pas m’émouvoir outre mesure de cet échec et m’emmène déjeuner. Comme je ne possède plus de tickets d’alimentation, il me conduit derrière l’Arc de Triomphe, dans la Grand-rue, chez "Vicaire". La patronne, dite "la mère Cigogne" nous offre une omelette parmentier et un morceau de fromage, le tout arrosé de deux verres de vin. Mon ami doit être un habitué de la maison car les ouvriers attablés lui font bon accueil et la patronne ne nous réclame aucun ticket.

Au cours de l’après-midi, Mr. Durand m’annonce qu’il avait un tuyau pour Saint-Laurent du Jura. Mais il fallait attendre quelques jours encore afin d’avoir plus de précisions.

Où me rendre en attendant?

Je ne tiens pas à retourner à Dombasles, car quoique reçu comme l’enfant de la maison, je crains que ma présence ne soit pour ces aimables parents la source de graves ennuis. Par ailleurs, ne pouvant demeurer à Nancy, je décide de me rendre à Vincey, petit village des Vosges, chez des cousins, où je passerai certainement beaucoup plus inaperçu. Aussitôt dit, aussitôt fait.

Mon passeur m’enverrait là-bas sa réponse.

Je débarque donc dans la soirée du 19 à Vincey où mes cousins et cousines Bernel m’accueillent avec joie. Et ce sont quatre jours vraiment reposants au cours desquels, pour me rendre utile, je jardine et m’occupe de mon mieux. Grâce à mon cousin Georges, le maire me délivre une carte d’alimentation (au nom de Paul Jacquot) et le dimanche 23 mars, je reçois la lettre attendue: l’adresse du passeur à Saint-Laurent du Jura. J’en fais part à mes cousins et le lendemain à 18 heures, emportant force provisions, je prends le car pour Epinal.

Deuxième tentative: Besançon - Via Epinal - Belfort et Dole

Mon train en direction de Belfort ne devant partir d’Epinal, que le lendemain matin à 7 heures, un nom me vient immédiatement à l’esprit: celui des Pierron, locataires de la même maison que celle de mon frère François, anciennement médecin capitaine à la Base d’Aérostation d’Epinal avant la guerre. Une amie de ces braves gens, Mme Jolly m’offre sa chambre, à proximité immédiate. Je passe ainsi la soirée en compagnie de Mme Pierron et de ses deux enfants. Son cousin, rapatrié d’Allemagne venait d’arriver chez elle et par un hasard extraordinaire, il avait pour sortir de la zone libre, passé en fraude dans le Jura, près de Champagnole, station voisine de St-Laurent. Il me donne donc cette adresse qui vient ainsi s’ajouter à celle que je possède déjà.

Sage précaution.

Après une nuit sans encombre et pris le café chez cette brave femme, je quitte Epinal pour Belfort et Besançon. Arrêt de 10 heures à 17 heures à Belfort. Déjeuner froid dans un café en face de la gare, visite de la ville, du "Lion" fameux.

A mon départ de Belfort, je fais la connaissance dans le train, d’une charmante jeune fille de Noveant (Moselle) qui me déclare ses intentions de vouloir franchir la ligne de démarcation en fraude dans le Jura. Elle doit , me dit-elle, se rendre à Lyon où son frère est hospitalisé et si possible le ramener avec elle, en Lorraine. Cela me semblait quelque peu extravagant; aussi prudemment, je ne dis mot de mes intentions. Devant en principe descendre à Besançon afin de prendre un car en direction de St-Laurent du Jura, je prends l’avis du contrôleur qui me conseille de ne pas quitter ma voiture et de poursuivre sur Dole. Là, je dois changer pour Mouchard et Andelot. En utilisant la route, il m’aurait fallu en effet, vu l’heure tardive, 19 heures, passer la nuit à Besançon, ce qui ne me disait rien. Je risque alors le tout pour le tout et reste dans le train.

Arrivée à Dole à 21 heures.

Dans le hall de la gare, quelques douaniers allemands, des gendarmes français. Plusieurs jeunes gens étant descendus avec nous, nous craignons un instant d’être pris dans une rafle toujours possible.

Heureusement, rien ne se produit.

Deux complaisants gardiens de la paix français nous guident dans une obscurité totale à travers la ville, chemin faisant, nous apprenons par eux que la frontière n’est qu’à 3 kilomètres et qu’un camp voisin renferme plus de 400 jeunes gens qui, comme nous, avaient tenté de pénétrer en zone libre.

C’est rassurant...

Nous nous rendons à l’Hôtel français où ma compagne devait recevoir le cas échéant, des renseignements concernant le franchissement de la ligne. Mais la gérante de l’hôtel paraît feindre l’ignorance et le parti le plus sage pour nous est de ne pas insister.

Suite du deuxième essai : Andelot du Jura - Champagnole

Nuit reposante.

Levés de bonne heure le lendemain matin mardi, nous reprenons le train vers 7 heures en direction de Champagnole, via Andelot. Quelques "Alpenjäger" (l’équivalent de nos Chasseurs Alpins) et douaniers allemands rodent sur le quai. Nous remarquons, parmi les voyageurs, des jeunes gens, sac au dos, déjà aperçus à Besançon. Nous ne sommes sans doute pas les seuls à tenter notre chance...

Nous quittons Dole avec un peu de retard et trois heures après arrivons à Andelot. Là encore, il nous faut attendre jusqu’à 15 heures pour repartir sur Champagnole. Le temps, heureusement clément, de faire agréablement le chemin de la gare au village, distant de 900 mètres environ, et nous voilà arrivés jusqu’à un petit café où nous prenons un petit repas froid: le jambon de Berthe, ma compagne, fromage et le bon cake des cousines Bernel de Vincey, le tout arrosé d’un excellent vin de pays.

A noter un incident, comique, celui-là, l’irruption soudaine dans la salle du café où nous étions seuls, d'une délégation de pompiers et de personnes en grand deuil... paraissant très gais!

Berthe avait les yeux rivés sur l’unique horloge.

Je la sens impatiente d’arriver à destination. Plus nous approchions du but, plus elle manifestait son anxiété. Pour ne pas nous faire remarquer, seuls à attendre le train, nous restons au restaurant jusqu’à 14 heures 30 puis reprenons le chemin de la gare.

Dans notre compartiment, nous sommes littéralement entourés de gendarmes et de douaniers allemands qui nous inspectent à la dérobée sans toutefois nous adresser la parole. Notre réponse est d’ailleurs toute préparée: nous sommes cousin et cousine et nous nous rendons chez une tante à Champagnole. En cours de route, Berthe me fait un signe, me laissant comprendre que nous longeons la "ligne". On aperçoit en effet tous les 400 mètres environ le long de la voie ferrée, le poteau frontière. Des douaniers allemands patrouillent dans la plaine et plus loin à la lisière de la forêt, on aperçoit le drapeau tricolore et la silhouette de nos gardes mobiles.

Et dire que nous ne sommes qu’à quelques centaines de mètres du but! Je sens que Berthe avait de la peine à se maîtriser. Personnellement, je conserve mon calme en regardant d’un air totalement indiffèrent par la portière. Enfin, grâce à Dieu, nous descendons à Champagnole sans incident. En donnant nos tickets à la sortie, j’apprends que le petit village de Cizes (Jura) où habite le passeur dont j’ai l’adresse, se trouve à 3 kilomètres de là!

Il y a de l’espoir!

Derniers préparatifs avant l’ultime tentative

Et nous voilà maintenant à déambuler tous deux sur cette route jalonnée sur notre droite par des poteaux indicateurs noir-blanc-rouge nous rappelant l’interdiction formelle de sortir de la zone interdite sans "Ausweiss" (laissez-passer). Quelques pas au delà et c’est la liberté, mais c’est peut-être aussi la balle d’un douanier esclave de sa consigne.

Quoique pressé d’arriver, nous marchons tranquillement, moi portant un carton à chapeau et ma mallette, Berthe chargée de bagages aussi. Ainsi, donnons-nous l’impression d’être un couple déambulant sur la chaussée. Soudain, une camionnette "laiterie de Champagnole" nous dépasse de 100 mètres, puis stoppe brusquement.

Que nous veut ce chauffeur?

Un rapide coup d’oeil entre nous et nous continuons comme si de rien n’était. Arrivés à hauteur de la voiture, nous voyons une vieille femme, la voisine du conducteur, descendre rapidement et nous crier: -"Vous allez à Cizes?" Avant que nous ayons eu le temps de répondre, le chauffeur descend à son tour, ouvre l’arrière de sa voiture et nous pousse tous les deux parmi les bidons de lait, nous disant: - "Ne craignez rien, là au moins chez nous, vous serez à l’abri. Personne ne vous verra". Et nous démarrons aussitôt en trombe. Abasourdi par la rapidité de l’événement, nous croyons rêver.

Ces braves gens avaient deviné en nous des "clients" possibles et nous enlevaient sans perdre de temps, ce qui était fort précieux, pour eux comme pour nous. Comme j’ai pu m’en rendre compte par la suite, il n’y avait pas une maison à Cizes qui n’ait son passeur ou sa passeuse d’hommes comme de courrier.

Dix minutes de route encore et nous entrons à Cizes.

Notre voiture pénètre dans la cour d’une des premières fermes du village où l’on nous délivre enfin! Nous sommes aussitôt introduits dans une salle basse, à la fois salle d'habitation et cuisine. Après nous être mis à notre aise, je demande à tout hasard si nous ne sommes pas chez une certaine Mme Vals (l’adresse que je possédais). La réponse fût négative mais je fus tout de suite rassuré à l’arrivée du maître de la maison. D’aspect franc et ouvert, il nous fît ses offres de service: -"C’est pour ce soir?" demanda-t-il. Nous ne demandons qu’à passer le plus tôt possible pour voir la fin de nos alarmes, car malgré tout, nos nerfs et notre esprit étaient à dure épreuve depuis fort longtemps. Selon notre homme, le passage pouvait être tenté le soir même, à la tombée de la nuit, vers 20 heures (heure de la zone occupée). Il est alors 18 heures 30. Berthe va chercher un litre de lait et s’offre à faire elle-même sur la cuisinière une bonne omelette de six oeufs, complétée par un peu de fromage et du jambon cru.

A 19 heures, le patron, sa femme et leur fille sont en train de prendre à leur tour leur repas, lorsque survient un garçonnet s’écriant : -"Y a le douanier qui boit chez Nicaud". Le passeur s’absente à son tour et revient l’air soucieux. A son avis, il fait encore trop clair pour tenter le passage, mais d’autre part, il savait l’autre douanier occupé au village ce qui augmentait nos chances. Il faut dire en effet que la surveillance de jour est assurée par deux douaniers seulement pour un front de 2000 mètres environ. La nuit, ces postes sont renforcés et des chiens policiers leur sont adjoints.

Nous attendons donc jusqu’à 19 heures 45.

Combien longues, interminables, nous ont paru ces minutes d’attente... Nous avons à franchir une étendue de 250 à 300 mètres de long environ pour atteindre la lisière d’un bois situé en zone non occupé. Quiconque se déplace dans cet espace découvert pouvait être aperçu des douaniers dont les postes étaient édifiés dans les champs. Il s’agit de franchir le plus rapidement possible, au moment opportun, cette étendue dénudée et de gagner le bois. Une fois là, on avait déjà l’avantage de ne plus être exposé aux vues, mais quoiqu’en Z.L., d’être toujours sous la menace d’une poursuite des douaniers et Feldgendarmes allemands et de leurs chiens, la nuit surtout.

Le franchissement de la fameuse ligne

- Ney (jura) - la Z.N.O.

Enfin, une fois prêts, nous sortons en contournant la maison (19h55).

Notre passeur nous quitte pour aller reconnaître le terrain et revient presqu’aussitôt nous donner le signal du départ.

Alea jacta est (le sort en est jeté)!

Nous nous élançons sur ses traces, lui, ouvrant la marche, moi la fermant et Berthe au milieu. Mi courant, mi marchant, nous franchissons un petit ruisseau et atteignons enfin la forêt. Il nous faut ensuite grimper un talus à pic sur une cinquantaine de mètres, au bout duquel nous arrivons à bout de souffle!

La pauvre Berthe n’en peut plus.

- Le plus dangereux du trajet est fait.

Nous annonce notre passeur. Encore de la prudence évidemment, car l’essentiel est de ne pas avoir été aperçu d’en bas.

Ayant repris notre souffle, nous repartons toujours l’un derrière l’autre, mais l’esprit déjà plus tranquille. Ce n’est que l’affaire d’une demi-heure de marche et nous serons libres.

En cours de route, notre passeur nous dit, en désignant de la main, un immense sapin: "s’il pouvait parler, celui-là, il vous dirait combien de milliers de personnes, femmes et enfants compris sont déjà passés devant lui, depuis que cette ligne existe! " Nous échangeons, Berthe et moi, un coup d’oeil significatif plein d’espoir et de joie.

La France... nous y sommes!

La nuit tombe sur le petit village de Ney, mais l’obscurité n’est pas complète encore: nous distinguons pourtant un grand mât, au sommet duquel claque notre drapeau tricolore! Cette fois, ce n’est plus un rêve...

17 juin 1940: je me revois, le jour de notre capture. Je revois le clocher de l’église de Mulcey en Lorraine, au sommet duquel le drapeau à croix gammée a été hissé... Le drapeau aux trois couleurs était alors proscrit. Maintenant, ayant en dépit de tous et de tout, recouvré ma liberté, je peux saluer à nouveau notre emblème.

Un sympathique gendarme nous accueille avec un large sourire complice. Nous "arrosons" tous en choeur notre arrivée en France avec notre passeur. "Pour les prisonniers de guerre, nous dit-il, c’est gratis!".

Berthe tient à lui donner quelque chose.

Ma compagne d’un moment convient avec lui de la date de son retour et quelques instants plus tard, nous nous séparons après lui avoir témoigné encore toute notre gratitude. Mais nous tombons de sommeil et en dépit de l’heure (19 h 45 en Z.L.), nous nous mettons en quête de chambres pour la nuit.

Logés chez l’habitant, aux deux extrémités du village, nous n’avons qu’un désir: aller bien vite nous reposer!

Après une nuit des plus calme, nous sommes sur pied le lendemain matin à 9 heures. Petit déjeuner au café de l’endroit et établissement du nouvel itinéraire. Pas d’autre solution que de se rendre à pieds jusqu’à Pont du Navoy (Jura), 8 km, où nous devons trouver un car pour Lons-le-Saunier.

Suite et fin de l’aventure:

Lons-le-Saunier - Lyon - Montpellier et Nice

27 mars 1941:

La journée s’annonce belle.

Le temps est clair, l’air est vif et frais. Nous relayant pour porter le fameux carton à chapeaux que nous appelons notre "porte-bonheur" et les divers bagages, nous nous mettons en route, Berthe et moi pour Pont-du-Navoy. Le paysage est heureusement pittoresque, cela nous donne du courage. A mi-chemin, nous arrêtons un camion dont le conducteur nous prends très obligeamment à son bord.

Aussitôt arrivés à Pt du Navoy, nous nous rendons au bureau de poste de l’endroit et expédition lettres et télégrammes.

Il était 11 heures du matin.

Après nous être renseignés sur le lieu et l’heure de départ de notre car, nous faisons honneur, une fois de plus aux provisions que nous avions emportées.

A 12 heures 30, le car nous transporte vers Lons-le-Saunier (Jura) où, après un voyage des plus agréables, nous arrivons une heure plus tard.

Notre train pour Lyon ne partant qu’à 15 heures 30, nous déposons nos bagages à la consigne et partons à la découverte de cette grande ville. Pour la première fois depuis bien longtemps, je revois des officiers et des soldats français circulant librement... Berthe a du plaisir d’admirer les devantures, de palper les étoffes, de demander les prix.

Désirant prendre un café, nous pénétrons dans un bar et commandons deux cafés. "Il est plus de 3 heures", nous répondit-on assez sèchement. Hélas, nous ne connaissions pas encore l’étendue des restrictions...

J’achète quelques longuets (avec les tickets de Vincey), puis nous repartons pour Lyon dans un train bondé.

Voyage sans incident.

Lyon-Croix Rousse, Brotteaux, Perrache où nous débarquons à 20 heures. Ma compagne est arrivée à destination, mais comme il est trop tard pour aller voir son frère, je lui propose de lui retenir une chambre, puis nous irons dîner ensemble avant mon départ.

Nous nous mettons à la recherche d'une chambre, mais partout, nous est donnée la même réponse: "complet". Pas un divan, pas un canapé de disponible. Un agent que j’interroge me renseigne: 400.000 personnes me dit-il sont en excédent à l’heure actuelle à Lyon. En désespoir de cause, je conduis Berthe à l’hôtel de la gare du P.L.M. où elle obtient une couchette de sleeping. Au restaurant du même hôtel nous dînons en sympathique tête à tête, nous félicitant du hasard qui nous avait mis en présence et avait contribué à rendre notre "expédition" moins pénible.

A 23 heures, après avoir pris congé d’elle et lui avoir souhaité un bon retour en Lorraine, je prends mon train pour Montpellier.

Changement en Avignon.

A Nîmes, attente de 4 heures 30 à 7 heures du matin. Pour la première fois depuis Nancy, un gendarme français me demande mes papiers. Je présente mon faux certificat de démobilisation et ... le tour est joué.

Arrivée à Montpellier à 8 heures 30.

Surprises des plus heureuses pour tous.

Émotion bien compréhensible du revoir.

Je reste toute la journée du 26 ainsi que la nuit.

Départ le 29 au matin pour Nice où mes parents doivent être impatients de me revoir après la réception du télégramme de Pont du Navoy.

Arrivée 15 heures 25.

Mes chers parents sont à la gare.

Tout le monde est très ému. Enfin réunis depuis ma dernière permission de Noël 40.

Je suis sorti sain et sauf des griffes de l’ennemi. Mais tout ne fait que commencer. La lutte doit continuer.

Je décide de passer en Afrique du Nord.

Affaire à suivre...

"Vous êtes parmi les meilleurs,

vous avez fait plus que ce qu’on demandait aux autres"

déclarait le Général d’Armée Henri Giraud

en parlant des Evadés de Guerre.

Et la suite...

Pourquoi je me suis échappé d’Allemagne en février 1941?..

La réponse en ce qui me concerne est double:

- Pour recouvrer la liberté, cette liberté perdue, cette liberté qu’on nous avait arrachée.

Mais aussi...

- Pour l’employer à quelque chose d’utile: à débarrasser notre pays de l’occupant, donc à reprendre le combat dès que possible.

Un petit retour en arrière dans le temps est ici indispensable pour la meilleure compréhension du lecteur.

Jeune engagé volontaire de 18 ans en 1937 dans un régiment d’infanterie de forteresse du secteur défensif de la Sarre, je bouillais d’impatience tout au long de cet hiver 39-40...

Certes, nous ne manquions pas d’occupations à proprement parler, mais nous ne nous battions pas! Entretien des armes, organisation du terrain, exercices divers, telles étaient notre tâches quotidiennes.

Le lecteur doit savoir que notre dispositif était effectivement inclus dans la fameuse "Ligne Maginot". A la différence des deux secteurs défensifs voisins, le nôtre ne comportait pas d’ouvrages très importants à l’exception d’un seul: "le Haut-Poitier".

Notre dispositif consistait en points d’appui, constitués par des casemates et blockhaus peu importants, abritant parfois seulement trois hommes armés soit de mitrailleuses, soit de canons de 47 ou de 65 (anciens canons de marine qui se révélèrent d’excellents canons antichars).

Les exercices d’alerte en temps de paix étaient fréquents: il fallait pouvoir occuper nos positions en un temps record, de jour comme de nuit. La mobilisation de 1938 , s’achevant comme l’on sait par les accords de Munich, fût l’occasion pour nous de tester nos capacités.

Pour quelles raisons, allez-vous demander, l’authentique ligne Maginot avec ses canons escamotables sous tourelles, ses hôpitaux souterrains, ses kilomètres de galeries soutenues par un petit train électrique, ses immenses réserves de vivres et de munitions, avaient été en quelque sorte "oubliés" dans notre secteur, entre Bitche et Forbach?

La réponse en est simple: le sol et le sous-sol ne se prêtaient pas dans leur ensemble, à des fondations aussi spéciales. Ce vide devait être comblé en surface par des troupes dites "d’intervalles", disposant de casemates ou simplement d’épaulements organisés. Des lacs artificiels inondaient des zones importantes, des "champs de rails s’étendaient à perte de vue ainsi que des fossé antichars.

Et c’est ainsi que s’écoulèrent les mois de septembre 39 à mars 40, pendant lesquels nous fûmes employés à enfoncer de nouveaux rails, à couler du béton, à scier des troncs d’arbres pour aménager de nouveaux abris en terre ou en rondins.

Il est à noter que 11 divisions allemandes percèrent cette brèche insuffisamment défendue et pulvérisèrent ce dispositif entre le 15 et le 19 juin 1940, surprenant nos troupes sur l’arrière même de la ligne Maginot, contournant Sedan comme en 1914, en violant le territoire belge.

Personnellement, dès mars 1940, je demandai mon affectation pour une unité en contact avec l’ennemi, le 291e R.I., et me portai aussitôt volontaire dès la formation du corps franc de mon bataillon (secteur attribué: secteur de la rivière la Blies (Moselle), bien connue des communiqués de l’époque).

J’avais enfin le sentiment d’être utile à ma patrie et non plus de demeurer "passif", comme dans ma casemate.

Reconnaissances, embuscades, coups de main se succédèrent jour après jour, ou plutôt nuit après nuit. Munis d’un équipement léger, couvert de la fameuse "peau de bouc" les jours de grand froid, couvre-casque de toile pour éviter les reflets, brassards blancs à tête de mort pour nous reconnaître dans l’obscurité, le ceinturon garni de grenades et d’un poignard, mousqueton à la main, nous pénétrions quotidiennement dans le no man’s land et plus avant encore en territoire ennemi.

A partir du 27 mai, chargés d’une mission retardatrice pour permettre le repli en bon ordre du bataillon, faisant sauter derrière nous, ponts ou points de passage obligés (le pont des Alliés), nous combattions le jour, décrochant la nuit.

Mais ce devait être la fin.

Le 17 juin 1940, à une heure du matin, au carrefour des routes de Dieuze à Moyen-Vic (Moselle), à bout de munitions, nous livrons notre dernier combat et sommes finalement encerclés, les armes à la main...

Commence ma captivité au Stalag VII/A de Moosburg, suivie de mon évasion relatées dans les chapitres qui précèdent.

Ma famille résidant dans le sud-est de la France, c’est vers Nice que je me suis dirigé. Une fois rétabli, ayant repris des forces, j’avais été blessé lors de ma capture, je décide de rejoindre l’Afrique du Nord, soucieux tout d’abord de mettre une certaine distance entre l’Allemand et moi, persuadé d’autre part que la lutte reprendrait depuis notre empire (les combats livrés avec âpreté par les Britanniques contre l’Afrika-Korps en Cyrénaïque le laissant déjà présager).

Mon souci majeur est tout d’abord de me faire établir des pièces militaires, état signalétique, livret militaire, faisant abstraction de mon évasion et, pour plus de précaution, sous un nom d’emprunt, ceci en cas de nouvelle capture.

Je n’ai aucune difficulté à me procurer ces pièces et rends hommage aujourd’hui à ces nombreux patriotes, il y en avait déjà heureusement, de l’Intendance Militaire d’Hyères (Var) notamment, qui me facilitèrent la tâche heureusement.

Honneur à eux, comme à mes courageux passeurs de Strasbourg, de Nancy, de Dombasles s/Meurthe, de Vincey (Vosges) de Besançon, de Champagnole, de Cizes (Jura). Vers eux tous enfin, va ma reconnaissance profonde pour leur aide précieuse et désintéressée, au mépris de tous les dangers et qui coûta la déportation à certains... Je le sus plus tard.

Mais il me faut ruser en effet avec les membres de la Commission d’Armistice (Allemands et Italiens) qui président à Marseille à l’embarquement des militaires pour l’A.F.N., dont le nombre est strictement limité.

Aussi, est-ce en qualité de "jeune engagé" que je monte le 30 juin 1941, à bord du Sidi-Mabrouck à destination d’Alger. J’ai en réalité à cette date déjà quatre années de service et le grade de sergent.

Le 1er juillet au matin, c’est "Alger-la-Blanche", une révélation pour le petit métropolitain que je suis, qui se détache à l’horizon, au dessus d’une mer d’un bleu turquoise. Pour la première fois, je mets le pied sur cette terre d’Afrique d’où partira la reconquête du pays. Quelques heures plus tard je me présente à mon chef de corps commandant le 1er Régiment de Tirailleurs Algériens à Blida.

Je suis immédiatement affecté au 1er Bataillon à Cherchell, département d’Alger. Cherchell qui eut son heure de célébrité, par les tractations entre Français et Alliés qui précéderont et préparèrent l’opération "Torch", c’est à dire le débarquement du 8 novembre 1942.

Nos chefs militaires, dont je ne saurais louer assez pour l’immense majorité, la foi profonde, le patriotisme éclairé, ne cessent de nous entretenir dans cet esprit de revanche, de reconquête de notre pays sous la botte allemande.

Aussi, manoeuvres de jour comme de nuit, alertes, exercices de tir par tous les temps, se succèdent dans les djebels, comme aux confins du Sahara, pour faire de nous des hommes rompus à toutes les formes de combat.

Pour la petite histoire, je me trouve être déjà, à cette époque, sous les ordres d’un chef, qui fît parler de lui en Italie, puis à la libération de Marseille notamment: le général Goislard de Montsabert.

Une de nos préoccupations majeures est le camouflage du matériel et de l’armement.

En effet, les mêmes commissions d’armistice qui sévissent en zone non occupée, ont un certain droit de regard sur nos effectifs comme sur notre armement en A.F.N. aussi, utilisons-nous la vaste étendue de l’Algérie et principalement le Sud, le territoire des Oasis, pour y stocker et entretenir pièces d’artillerie, armement individuel et collectif, munitions, camions, etc. et présenter lors des contrôles aux représentants de l’Axe des états fictifs, totalement truqués, où ces derniers n’y voient que du feu!

Bien nous en prends, car en novembre 42, avec quelle joie allons-nous récupérer et extraire des caches et grottes où ils sont entreposés, canons de 25m/m, mortiers, mitrailleuses, et F.M. (fusil-mitrailleur), grenades et caisses de munitions, etc. qui nous furent d’un précieux secours dès les premiers jours de la Campagne de Tunisie contre l’Allemagne et l’Italie.

Il n’y a pas de méprises possibles au sein de notre division, mon unité, le 1er R.T.A.. Dès le débarquement, notre colonel reçoit l’ordre de nous placer en position de couverture pour faciliter le débarquement, afin d’éviter tout incident tragique, comme ce fût le cas, hélas, ailleurs.

Et le 24 novembre 1942, la division de Marche d’Alger dont fait partie mon unité, s’élance d’ouest en est, à travers le Constantinois et passe la frontière algéro-tunisienne à hauteur de Tebessa.

Enfin, nous allons pouvoir en découdre et affronter ceux qui, depuis deux ans, tiennent notre patrie sous le joug, en compagnie de leur allié de dernière minute!

Au cours de cette campagne qui débute par un rude hiver dans les djebels, tous, officiers et tirailleurs, européens et indigènes, tous connaissent bien des misères: placés le plus souvent aux postes les plus délicats sinon les plus exposés, parce que connaissant le mieux la nature du pays.

L’armée française, dépouillée de tout par l’armistice -il n’y a pas d’arsenaux en A.F.N.: ordre est donné d’économiser les munitions- se bat héroïquement, mais avec des armes insuffisantes et désuètes.

Dès le milieu du mois de novembre, les 30.000 hommes qui ont pu être amenés soit de Tunisie, soit d’Algérie, tiennent un front de 450 km. Sans l’héroïsme de cette petite armée, on se demande où se seraient arrêtés les progrès allemands en A.F.N.

Le général Giraud avait désigné le général Juin pour commander toutes les troupes françaises sur le front de Tunisie. Lorsque les contingents alliés eurent atteint une grande importance numérique, certains secteurs sont confiés aux Français: dans la région qui s’étend au sud du Kef où l’on supposait qu’ils ne pourraient pas tenir plus de six semaines, ils combattent en fait pendant trois mois!

Venues du Tchad, les troupes du général Leclerc jouent un rôle très important dans les sud, par l’occupation des oasis de Ghat et de Ghadames.

Le 12 mars, la colonne Leclerc effectue sa liaison avec les troupes du général Juin.

N’oublions pas la puissante attaque allemande qui menace Tebessa et Thala du 14 au 20 février 1943.

Le 22 février Rommel est battu à Thala. Dans les six jours qui suivent, les Alliés reprennent Kasserine, Sbeitla et Sidi-Bou-Sid.

Le 27 du même mois, forte attaque allemande à Medjez-el-Bab: cette attaque est repoussée.

Le 11 mars, les troupes françaises reprennent Melaoui.

Le 28 mars, après 7 jours de combat, la 8° armée britannique enfonce la ligne Mareth. Sont successivement reprises les villes de Gabès, Sfax, Kairouan et Sousse.

Le 5 avril, nous nous emparons du djebel Mansour et de Pichon, cette dernière inscrite à notre drapeau du 1er R.T.A. le 8 mai, combats de Zagouan.

Le 11 mai, le général allemand Peiffer et le général italien Yelich se rendent aux Français avec 25.000 hommes.

Le 12 mai, entrée triomphale du général Giraud dans Tunis délivré. Le général italien Messe se rend aux Alliés. Le général allemand von Arnim, commandant en chef des troupes de l’axe en Afrique, est fait prisonnier.

Le 13 mai à 11 heures, les derniers éléments de l’Axe cessent toute résistance. Elles n’ont pas lutté jusqu’au dernier homme: elles ont capitulé!

Au nord, au centre, au sud, on a vu combattre la vaillante armée française qui de 30.000 compte à présent 60.000 hommes en ligne au 1er avril 1943. Pendant les premiers mois, elle avait très peu de matériel. Dès le mois de décembre 42, nos troupes reçoivent plusieurs milliers de camions, des armes antichars, des mines, quelques chasseurs, de l’artillerie et du menu matériel.

Le 11 janvier 43, l’escadrille française "la Fayette" prend son vol.

A la conférence d’Anfa, le 24 janvier 1943, le président Roosevelt promet solennellement au général Giraud de lui livrer l’armement ultra moderne nécessaire pour équiper dignement les 5000.000 hommes de l’armée de la libération. Ces promesses devaient commencer avant l’été.

La promesse a été tenue.

Dans les offensives de demain, elle disposera d’un matériel puissant et aux divisions aguerries par six mois de rudes combats, se joindront de nouvelles divisions formées dans toute l’armée française, où les effectifs mobilisés vont atteindre un demi million d’hommes.

Si je me suis étendu tout particulièrement sur le déroulement de cette campagne de Tunisie, c'est bien intentionnellement pour honorer ceux qui, Français et Alliés, ont fait le sacrifice suprême au cours de ces combats. C’est aussi parce que ces mêmes combats n’ont pas fait l’objet de la même "publicité" que ceux d’Italie, de France ou d'Allemagne.

Mais il faut que l’histoire retienne ces premiers faits d’armes de notre petite armée, levée en hâte en A.F.N. pour contenir la poussée des éléments de l’axe avec un effectif de 30.000 hommes seulement, dans des conditions particulièrement difficiles.

Ils méritent le même respect, la même reconnaissance de la nation, les mêmes honneurs que ceux livrés par les Français Libres à Bir-Hakeim en 41, le même respect, la même reconnaissance de la nation que ceux livrés plus tard avec des moyens nettement supérieurs. J’ajouterais à ce propos: ils méritent les mêmes honneurs que ceux livrés par leurs camarades malchanceux de 1940. Le poids de la malédiction sur l’honneur des guerriers vaincus demeure un vieux fait historique...

Honneur leur soit rendu!

Bien qu’il ne se soit pas agi du territoire national, ces six mois de combats livrés sur le sol tunisien dont nous avions la garde, ont permis d’infliger aux troupes hitlériennes un sérieux revers.

Durement éprouvé, mon bataillon, le II/Ier T.T.A. est de retour dans ses quartiers à Blida. En ce qui me concerne, sérieusement commotionné lors des derniers combats de Zagouan, par éclatements d’obus de mortiers, je ne suis plus apte à faire campagne.

Versé sur ma demande, en septembre 43, au 5e bureau de l’E.M. du général commandant en chef, me voici en fonction à la D.S.M.-S.R. (direction de la sécurité militaire et des services de renseignements) à El-Biar (Alger).

Je n’aurai donc pas la joie de libérer mon pays les armes à la main! Le travail obscur, mais ô combien important auquel je contribue m’apporte néanmoins une grande satisfaction: celle de continuer à servir utilement mon pays d'une autre façon certes, que celle du combattant, mais dont je n’ai pas à rougir. Ces "Services Spéciaux" auxquels je collabore sont un peu comme le cerveau électronique de la grande machine que sont les États-majors des armées en temps de guerre.

Mon travail très particulier, consiste au chiffrement, au décryptement même parfois, des messages avec nos agents en France, en Italie, à Londres, en Espagne, en Union française, etc., à la préparation des opérations du débarquement en métropole, au parachutage d’agents, d’armes et de matériel.

Le 31 juillet 1944 j’embarque du port d’Eckmuhl (Oran) à destination de Naples - S.R.O. Italie. La traversée est mouvementée. Nous naviguons en convoi. Alerte aux U-Boots!

Le 28 août, détaché auprès de l’E.M. de la 7 th. U.S. Army - C.I.C. - (Counter Intelligence Corps) j’embarque à destination de la métropole.

Enfin, je vais remettre le pied sur la terre de France!

Suis débarqué à Saint-Tropez où la côte est truffée de blockhauss. Progression via Cogolin, Hyères et Toulon. Arrivée dans les faubourgs de Marseille: la ville a été libérée par le Général de Monsabert. Ses Tabors Marocains se sont emparés de la colline de Notre-Dame de la Garde.

J’ai la charge à présent du bureau du chiffre - D.G.E.R. - et de son fonctionnement. Nous installons nos services dans les locaux abandonnés par ces messieurs de la Gestapo, 425 rue Paradis où ils occupaient une splendide villa.

8 mai 1945!

Le temps de paix succède au temps de guerre.

Le 19 octobre 45, je suis démobilisé comme chargé de mission de 3ème classe. Je continue à servir à titre civil au S.D.E.C.E. jusqu’en juillet 1947.

Une nouvelle voie m’offrant des perspectives d’avenir plus intéressantes, je postule pour les fonctions d’Inspecteur de la Surveillance du Territoire et commence une nouvelle carrière à Marseille.

 

Notes et Documents

Extraits d’un article d’un correspondant de guerre U.S

Mr John d’Arcy-Dawson

au sujet de la campagne de Tunisie

"Le 14 février 1943, Rommel a attaqué dans le sud. Les forces américaines s’étaient laissé surprendre, encercler et, avant la nuit, tailler en pièces. Ce qui formait encore quelques heures auparavant l’excellente unité blindée du 11e C.A. U.S., écrit le correspondant de guerre qui était sur place, n’était plus au soir du 14 février 1943 qu’un monceau de débris incandescents. Plus de 70 chars Sherman avaient été anéantis par le feu, et quelques uns d’entre eux brûlaient encore dans la plaine de Sidi-Bou-Zid.

Le 15, le total des chars américains détruits en deux jours s’élevait à 164. Et le 16, cette défaite aurait tourné au désastre si... les Français n’avaient pas bloqué à Pichon le mouvement tournant de la 10° division blindée allemande.

Jusqu’au 21, ce ne sera plus qu’une succession de succès allemands et italiens sur tout le front, jusqu’aux approches de Tebessa. Le 26, l’ennemi enlève le djebel Abiod, tandis que ses commandos attaquent sur nos arrières. Disons-le, seule la pluie arrêtera l’attaque générale!

Les Alliés ont encore perdu 169 chars, 95 véhicules blindées de reconnaissance, 122 affûts automoteurs et 50 pièces d’artillerie...

Aux fuyards de Sbeitla, les jeunes tankistes allemands, le buste sorti de la tourelle de leurs blindés, criaient: "Fraulein! Fraulein! (mauviettes! Mauviettes!). tandis que les Américains en déroute, ayant abandonnés véhicules et terrain et arrivant, tout essoufflés à la zone des étapes, disaient à leurs camarades français, ahuris: "mauvais chars! Nous reviendrons quand nous en aurons reçu de meilleurs!"

En six mois, au cours de la campagne de Tunisie, l’armée d’Afrique reconstituée par Weygand et conduite par Juin et ses généraux de l’armée de l’armistice, aura eu, avec 65.000 vraiment engagés, 251 officiers et 8.342 s/officiers, caporaux et soldats tués ou disparus, 7.500 blessés et près de 2.000 prisonniers.

Les Forces Françaises Libres, sur tous les théâtres d’opération, dont la Tunisie, auront eu depuis le début de l’année 1943, 24 officiers et 189 s/officiers, caporaux et soldats tués ou disparus. L’armée américaine 16.500 tués. L’armée allemande 18.594 tués disparus. Les pertes anglaises sont de 37.000 tués (discours de W. Churchill aux communes le 8 juin qui estime à 50.000 les pertes germano-italiennes en Tunisie). A la fin des combats, plus de 30.000 prisonniers sont pris dans le filet français avec tout leur armement et tout leur matériel, sur les 248.000 pris par l’ensemble des forces alliées.

Ces divisions, mises hors jeu, feront défaut deux mois plus tard à l’Axe, en Sicile d’abord, pour la défense de la péninsule italienne ensuite.

Le 2 février, la petite colonne Leclerc, remontant du Tchad, avait fait sa jonction avec les éléments sahariens de notre armée d’Afrique à Ghadamès et participé le 10 mars à l’attaque de la ligne Mareth par la 8° armée britannique et la brigade Koenig venue de Lybie, participant ainsi à la prise de Kairouan le 12 avril.

 

Note 355-66/1 du 14 janvier 1944 de l’E.M. Général de l’Armée

qui précise qu’au cours des années 1940-1941, les F.F.L. ont eu sur tous les théâtres d’opérations, 80 officiers et 889 s/officiers, caporaux et soldats tués ou disparus, sans compter les blessés. Cette note estime à 120.000 les tués et disparus de l’armée française entre le 2 septembre 39 et le 25 juin 40. Au cours de la campagne d'Italie, le corps expéditionnaire aux ordres du général Juin (armée d’Afrique et F.F.L.) a eu 6.969 tués ou disparus dont 392 officiers.

.......................

Là-bas, l’armée d’Afrique se bat héroïquement, mais si peu soutenue, si démunie, si lente à s’étoffer, sans les relèves, ni les rotations qu’exigeraient l’âpreté des combats, l’inconfort des positions et les rigueurs du climat.

Les troupes allemandes seront jusqu’au 3 décembre 1942 très inférieures en nombre à celles des Alliés, mais c’est à la cadence déprimante de 4 à 6 trains par jour sur l’unique voie ferrée qui traverse toute l’Afrique du Nord, de Casablanca à la dorsale Tunisienne, que le commandement peut amener en renfort les 3 divisions d’Algérie à 2 régiments d’infanterie seulement et les deux divisions du Maroc (9.000 homme au nord de Casa et 20.000 près de Fédala avec 250 blindés).

Les Américains étaient parvenus à débarquer 107.000 hommes le 11 novembre au soir, mais ils n’en ont que 2.000 en ligne et une seule brigade anglaise appuie, au nord, cette malheureuse armée d’Afrique qui lutte sous la pluie et dans une boue innommable sur un front qui s’allonge déjà sur plus de 300 km, avec des chars désuets, peu d’artillerie et pas une seule batterie tractée, servie par des camions à bout de souffle.

Le 3 décembre, les Alliés ont tenté une percée à Tebourba Anglais et Français côte à côte. Trop tard, les Allemands se sont renforcés et l’échec se solde pour nous à 13 chars perdus, 74 avions abattus, 40 pièces d’artillerie prises, des morts et des blessés... Et le 4, c’est le recul.

 

Extraits tirés du livre "l’Armée d’Afrique"

préface du Général d’Armée Goislard de Monsabert.

C’est grâce à l’armée d’Afrique que la France a retrouvé non seulement le chemin de la victoire et la foi en son armée, mais aussi et surtout l’honneur et la liberté.

Les jours de deuil de 1040 ont été oubliés: le purgatoire de l’armée d’armistice imposé par l’ennemi, l’humiliation de la France à la face du monde, tout cela a été effacé d’un seul coup par les soldats de Weygand et de Giraud, de Juin et de De Lattre; et c’est bien cette armée d’Afrique qui a permis la revanche de nos drapeaux.

Il en est ainsi que nous le voulions ou non. Nos ex-ennemis, aussi bien que nos alliés ne s’y sont pas trompés et, spontanément, l’ont reconnu.

C’est d’abord, avant même la rentrée dans la guerre, cet officier italien, membre de la Commission d’armistice à Alger, qui ayant assisté en 1941, aux fêtes du centenaire de l’armée d’Afrique au Caroubier, fêtes voulues par le Général Weygand, écrit dans un rapport officiel à la Questura: "Je viens de voir aujourd’hui cette Armée d’Afrique qui a l’orgueil d’une armée qui n’a pas été vaincue!"

C’est ce major allemand, fait prisonnier au Belvédère (Italie) et qui déclare au Commandant Gandoët: "L’armée française n’est pas morte: elle est plus forte qu’avant!"

C’est Clark qui, à Rome, déclare à Juin: "Sans vous et vos magnifiques régiments, nous ne serions pas là!"

C’est le colonel allemand Bohmler, héros de Cassino, qui écrit ces phrases : "La grande surprise fût l’attitude au combat du CEF. La campagne de 1940 avait jeté un voile lugubre sur l’armée française. On ne croyait pas qu’elle pourrait se remettre de cette défaite complète. Et maintenant les divisions du Général Juin se montraient extrêmement dangereuses... C’est Juin, qui en s’emparant du Monte-Majo et en faisant irruption dans la vallée du Liri, a réduit en miettes la porte de Rome!"

Et le Général Juin, à l’issue de cette victorieuse campagne d’Italie, pouvait dire à ses troupes: "Ma pensée reconnaissante va au Général Weygand qui a constitué cette armée à Alger en lui forgeant une âme et me l’a léguée au moment de l’employer. L’Armée d’Afrique venue combattre en Italie a marqué la reconnaissance des armées françaises.

 

Au sujet de la campagne de Tunisie 42/43

le Général (C.R.) R. Hure écrit à son tour:

"Le 13 mai 1943 à 13 heures, les hostilités cessent. C’est une très grande victoire. La défaite germano-italienne avec la capitulation de plus de 200.000 hommes en rase campagne, peut être comparée au désastre allemand de Stalingrad. La redoutable et orgueilleuse Afrika-Korps met bas les armes.