Jacques JEANPIERRE

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Recueil de souvenirs

GUERRE 1939 - 1945

Témoignage

Nice - Mars 1993

 

Analyse du témoignage

GUERRE 1939/1945

Écriture : 1991 - 93 Pages

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

"Je trouve que ma parole n’est pas toujours sur le papier telle que je l’avais dans l’esprit"

Malebranche

Il en a été et il en sera toujours ainsi et même on peut dire que ce témoignage, s’il avait été relaté par son alter ego ou par ses alias Jean Lux ou Paul Jacquot, n’aurait sans doute pas été reconnu par Jeanpierre lui-même comme tout à fait le sien.

Oui, seul le plagiat peut être identique, et c’est cela qui fait précisément, pour le chercheur, la richesse de notre recueil.

Alors, que Jeanpierre se rassure, les réticences qu’il exprime dans sa préface honore celui qui voudrait avoir été parfait dans la relation de ses souvenirs qui enchanteront les historiens comme ils m’ont passionné.

Le 17 Juin 1941 les cloches sonnent à toute volée tandis que le drapeau à croix gammée est hissé sur l’église de Mulcey.

La Campagne de France est terminée pour le Corps Franc.

Le Caporal-chef Jeanpierre prend la route de l’exil vers Moosburg d’où il aura l’audace de se faire rapatrier sur "Strasburg" en se faisant passer pour Alsacien et de là, après de multiples péripéties, il parviendra à franchir la Ligne de Démarcation et retrouvera ses parents à Nice le 28 Mars 1941.

Et après...Que croyez-vous qu’il fit ?

Il reprit le combat, bien sûr, mais cette fois à partir d’Alger la Blanche où le déposa le bien nommé "Sidi Mabrouk".

Campagne de Tunisie, Italie et enfin retour en Métropole, détaché auprès du Counter Intelligence Corps de l’État-major de la 7th U.S. Army.

Bravo, Jeanpierre, moi qui ai connu la captivité et ses affres, je te tire mon chapeau.

"I find that my word is not always

on the paper such that I had in the spirit".

Malebranche

It has been and it will be always thus and even one can tell that this testimony, if he had been related by his alter ego or by his alias Jean Lux or Paul Jacquot, would have without doubting been recognized by Jeanpierre himself as entirely its one.

Yes, alone the plagiarism can be identical, and that is that makes precisely, for the seeker, the wealth of our collection.

Then, that Jeanpierre reassures, reticences he expresses in his preface honors that that would want to have been perfected in the relationship of his souvenirs that will delight historians as they have me passionate.

17 June 1941 bells ring to all flight while the flag to cross gammée is hoisted on the church of Mulcey.

The Campaign of France is ended for the Corps Frank.

The Corporal-chief Jeanpierre takes the road of the exile to Moosburg where he will have the audacity to be made repatriate on Strasburg in being made pass for Alsatian and from there, after adventure multiples, he will get cross the Line of Demarcation and will find his parents to Nice in 28 Mars 1941.

And after...What believe-you he does ?

It took the combat, of course, but this time to leave of Algiers the White where deposited him the well appointed Sidi Mabrouk.

Campaign of Tunisia, Italy and finally return in Metropolis, detached beside the Counter Intelligence Corps of the Headquarters of 7th U.S. Army.

Bravo, Jeanpierre, me that have known the captivity and its anguish, I pull you my hat.

PRÉFACE DE JACQUES JEANPIERRE alias LUX

On a beaucoup écrit sur la Seconde Guerre Mondiale en général, mais bien peu d’historiens ou de correspondants de guerre se sont penchés sur l’activité discrète, mais ô combien efficace, de ces petites unités, appelées "Groupes-francs" ou "Corps-francs", composés essentiellement de volontaires, officiers, sous-officiers et hommes de troupe, qui prirent naissance au cours de la guerre 39/40, tout particulièrement au sein des régiments d’infanterie, dits "d’intervalle", entre les gros ouvrages de la Ligne Maginot.

S’il a été relativement aisé de tenir à jour ce carnet de route jusqu’à l’arrivée au Stalag, en Allemagne, le 22 juin 1940, il n’en a plus été de même, hélas, pendant la captivité où les fouilles étaient très fréquentes.

Quels trésors d’ingéniosité ne fallait-il pas au KG (prisonniers de guerre) pour soustraire ces précieuses reliques à ses furieux geôliers! Et tout au long de son escapade, de Strasbourg (Alsace annexée) à la ligne de démarcation avec la France non occupée, il en a été pratiquement de même.

Par précautions, plusieurs feuillets du fameux carnet ont été détruits, étant par trop compromettants à l’époque. Le récit que j’ai baptisé "Souvenirs de guerre - 1939/1945", quarante ans plus tard, comporte de nombreuses omissions - et pour cause - des inexactitudes et des répétitions ou se signale par une pagination et une frappe défectueuse.

Si néanmoins l’auteur de ce modeste récit a pu intéresser le lecteur et soulever un coin du voile relatant des faits encore méconnus, son but sera atteint.

Il sollicite toute votre indulgence et vous en remercie.

One has a lot written on the second world war in general, but little of historians or correspondents of war have leaned on the discreet activity, but how much efficient, these small units, called Group-Francs or Corps-Francs, compounds essentially volunteers, officers, under-officers and men of troop, that take birth in the course of the war 1939 - 1940, whole particularly to the breast of regiments of infantry, told of "interval", between the large works of the Line Maginot.

If it has been relatively well-off to hold to day this notebook of road until to the arrival to Stalag, in Germany, 22 June 1940, it has more been similarly, hélas, during the captivity where excavations were very frequent.

What treasures of ingenuity did not was necessary to the KG (prisoners of war) to subtract these precious relics to his furious jailers ! And all along his escapade, Strasbourg (annexed Alsace) to the line of demarcation with France non busy, it has been practically similarly.

As a precaution, several leaves of the famous notebook have been destroyed, being by too compromettants to the period. The account that I have baptized "War Souvenirs - 1939 / 1945", forty years later, comprises many omissions - and for cause - of inaccuracies and repetitions or signals by a pagination and a defective touch.

If nevertheless the author of this modest account has been able to concern the reader and to raise a corner of the sail relating again misunderstood facts, his purpose will be reached.

He requests all your indulgence and thanks you .

 

Table

Préface 1

La Mémoire 9

Départ de la forteresse pour les premières lignes 11

Je quitte le Secteur Défensif de la Sarre 11

ler Avril 1940 12

Création du Corps-Franc du Bataillon 13

L'aventure commence 13

15 Avril 1940 13

19 Avril 1940 16

29 Avril 17

Le 1er Mai 18

10 Mai 19

11 Mai 19

Le 12 Mai 20

15 Mai 1940 20

16 Mai 21

17 Mai 21

Journée du 20 Mai 21

27 Mai 1940 24

Deuxième soir - 28 Mai 1940. 24

Troisième soir - 29 Mai 1940 24

Quatrième soir - 30 Mai 1940 24

14 Juin 1940 25

16 Juin 1940 26

Le dernier combat - Nuit du 16 au 17 juin 1940 27

16 Juin 1940

18 heures 27

17 Juin 29

18 Juin 30

20 Juin 31

21 Juin 31

La captivité au Stalag VII / A 33

22 Juin 1940 33

Le 23 Juin 39

Le 30 Juin 39

10 Juillet 40 40

11 Juillet 40 40

13 Juillet 40 40

15 Août 40 41

8 Septembre 40 42

Toussaint 40 43

21 Décembre 40 43

Nous voici en 1941! 44

Alea jacta est ! 45

Je tente ma chance - premier succès 45

Premier jour

Deuxième journée

Troisième journée

Interrogatoire 47

Quarante huit heures plus tard, le 24 février 1941 48

Et voici Strasbourg 48

Je quitte l’Alsace pour Nancy et Dombasles s/Meurthe 50

Première tentative - Besançon - Premier échec - Arbois 52

Retour à Nancy - Attente à Vincey (Vosges) 52

Deuxième tentative - Besançon - Via Epinal - Belfort et Dole 53

Suite du deuxième essai - Andelot du Jura - Champagnole 53

Derniers préparatifs avant l’ultime tentative 54

Le franchissement de la fameuse ligne - Ney (jura) - la Z.N.O. 55

Suite et fin de l’aventure

Lons-le-Saunier - Lyon - Montpellier et Nice 56

Et la suite... 59

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

Départ de la forteresse pour les premières lignes

Je quitte le Secteur Défensif de la Sarre pour le 291e R.I

Quand on parlera plus tard de leur magnifique résistance, chacun des défenseurs du Secteur pourra dire avec une légitime fierté: "J'y étais!"

Personnellement, je n'ai pas eu cet honneur ayant quitté le S.D.S. (Secteur Défensif de la Sarre) le 30 Mars 1940, en compagnie de plusieurs camarades, gradés et hommes de troupe, pour aller renforcer le 291e R.I. - régiment de nouvelle formation. Il était issu du 91e R.I., stationné non loin de Civet. Son insigne: une hure de sanglier avec la devise : "Ardennes, tiens ferme".

Ce départ de la position fortifiée que j'occupe depuis le début de la guerre - je pourrais dire "depuis l937" - est motivée pour moi, en grande partie, par cette absence d'action guerrière proprement dite. Certes, le travail manuel ne manque pas au 82e R.M.I.F. (Régiment de Mitrailleurs d'Infanterie de Forteresse). Mais je brûle d'en découdre avec l'ennemi et depuis des mois et des mois, nous n'avons pas encore senti l'odeur de la poudre!

Travaux d'organisation du terrain, de bétonnage, de camouflage d'abris plus légers en rondins, poses de mines et de barbelés dans les brèches de ces interminables champs de rails, telles sont nos occupations journalières. Nous faisons corps, réellement, avec nos casemates et ouvrages divers que nous avons si souvent occupés en cas d'alerte simulée - la plus importante, étant celle de 1938.

Non loin de nous, un détachement de pionniers polonais travaille sur des centaines de mètres, à la fabrication de fascines destinées à éviter l'éboulement des fossés antichars.

Activités bien acceptées tant que la température demeure relativement clémente, mais durement ressenties par chacun d'entre nous à l'approche du froid. Le coulage du béton doit être interrompu pendant les jours de gel. Le ravitaillement lui-même en souffre: c'est ainsi que le pinard doit nous être servi à la pelle dans les seaux en toile (le thermomètre marque alors 27° au dessous de zéro) et le rata doit être réchauffé sur notre fourneau de fortune, un vieux bidon d'essence transformé en brasero.

Heureusement que le bois ne manque pas

La pluie détrempant le sol, nous sommes contraints de quitter l'abri provisoire où nous passons la nuit (sous des tôles "métro"), pour nous installer, tous les trois, à l'intérieur même de notre casemate. Avec moi, il y a deux braves réservistes, Nussbaum, le strasbourgeois et Meyer, de Metz, parlant chacun un dialecte différent l'alsacien et le lorrain, ce qui n'était pas pour faciliter les choses! Dans un recoin de la casemate, trois niches garnies de paillasses, hautes chacune de 50cm environ. Gare à ne pas relever trop vivement la tête pour s'extirper de ce court boyau!

Voilà pour l'essentiel de notre literie.

De notre unique créneau, nous découvrons cet horizon immuable le même depuis mon arrivée en août 1937 - (dont les consignes délimitent strictement les zones à battre: tirs de flanquement avec les autres points d'appui (les P.A.), feux croisés, etc.?. Nous connaissons à fond nos consignes particulières. Notre armement consiste en un canon de 65m/m (ancien canon de marine, scellé au sol et qui constitue par lui-même une excellente arme antichar); une mitrailleuse Hotchkiss 8m/m complète le tableau qui semblera peut-être désuet au lecteur de 1981, mais c'est une arme de tout premier ordre et qui fît ses preuves sur tous nos champs de bataille.

ler Avril 1940

Adieux donc au P.A.F. (point d'appui fortifié) du 82e R.M.I.F et en route pour Maxstadt (Moselle), à la CAB/2 au 291e R.I. - 52e D.I. Nous sommes dirigés de là sur Etting, cantonnement du 2e Bataillon, Commandant Joly. Les cadres sont issus dans leur majorité de la Garde Républicaine Mobile, d'un excellent esprit, très militaire, très strict et qui me convient parfaitement. A la radio, nous parviennent les nouvelles de notre Corps Expéditionnaire en Norvège!

A quand notre tour?

Je suis impatient...

Création du Corps-Franc du Bataillon

L'aventure commence

Le 12 Avril, le Commandant demande des volontaires pour la formation du Corps-Franc du Bataillon, parmi les derniers arrivés. La plupart sont déjà inscrits depuis le début de la guerre, mais n'ont pas encore eu l'occasion de se battre, le bataillon n'ayant pas encore été engagé. Je donne aussitôt mon nom.

Le 14 Avril, présentation du C.F. au capitaine adjudant-major. Le Commandant nous passe en revue. Le Lieutenant Barbe est nommé Chef du C.F - S/officiers adjoints: Sgt/ chef Dinard et Girard de la G.R.M.; Le Bourdonnec Yves, ex-gendarme; nous sommes 4 caporaux chefs, Vaillant, Douteau, Dronneau et moi ainsi que 12 hommes de troupe.

Le Commandant Joly nous fait un petit speech, attirant notre attention sur le fait qu'il n'y a pas de place au C.F. pour les "têtes brûlées". Nous devons former une équipe particulièrement soudée qui agira sur ordre du commandement, soit isolément pour le renseigner, rechercher le contact avec l'ennemi afin de repérer ses emplacements, juger de sa force, de sa résistance, faire des prisonniers le cas échéant, soit répondre par son appui à tout appel de telle ou telle unité en difficulté (comme cela sera le cas notamment le 20 mai avec la 5e Cie).

Nous nous rendons en bordure de la Blies (Moselle), bien connue des communiqués de l'époque. En chemin, nous passons devant des tombes franchement remuées.

Nous approchons des avant-postes ..

Dans la nuit nous apercevons et entendons les lueurs de la canonnade qui se rapproche. Impression indicible qui se dégage: celle de bientôt être utile, de participer.

15 Avril 1940

Nous relevons le Corps-Franc du 348e R.I. retranché dans une maison, à la sortie du village de Folpersviller. Je vais enfin rapporter la vérité des faits, raconter ce que j'ai vu, connu, entendu, vécu. Etre témoin, observateur et acteur tout à la fois.

Le soir même a 20 heures, départ pour la 1ère patrouille: on s'allège de l'équipement traditionnel, chargeurs dans les poches, grenades au ceinturon, revolver ou mousqueton à la main. Nos camarades relevés nous guident dans notre reconnaissance des lieux à surveiller. Impression saisissante dans le silence de la nuit. Pour ma part, je suis détaché comme guetteur , à 20m de la Blies: de l'autre côté de la rivière... c'est l'Allemagne

De temps à autre, une fusée éclairante monte dans le ciel et redescend ballottée par son petit parachute. Nul ne bouge à ce moment là. Et même si, par inadvertance, on se trouve être debout, en pleine lumière, il faut absolument demeurer immobile pour être confondu avec les arbres. Il faut, par ailleurs, s'efforcer de ne pas fixer un seul point car, pour un peu, on verrait se déplacer les buissons! On entend des pas sur les feuilles mortes ou craquer des branches: surtout ne pas tirer, garder tout son sang froid. Il s'agit de ne pas se faire repérer, mais d'observer - voir sans être vu - les vieilles consignes apprises a la théorie, ont ici toute leur valeur.

Tout à coup, j'entends le hululement de chouettes partant de la gauche et qui semble se déplacer vers la droite. J'apprends par la suite que ce sont les guetteurs allemands qui, pour s'assurer qu'ils sont bien en éveil, s'appellent de cette façon en imitant le cri de la chouette. Excellente école, pour la maîtrise de soi, de ses nerfs.

Retour au poste vers minuit.

Un café bien chaud nous revigore. C'est ensuite le départ de la 2° patrouille. Destination: le cimetière juif cette fois-ci: mission d'observation pour le S.R. retour à l'aube. Vite "au lit" jusqu'à 11 heures du matin. Dans cette villa, aux fenêtres transformées en meurtrières, tout autour de la maison sont dissimulés des fils de fer auxquels pendent des boites de conserve vides qui doivent tinter au moindre choc. Des grenades dégoupillées - engins autrement dangereux - sont aussi dissimulées ça et là dans la nature...

L'existence qui est et sera la nôtre plusieurs semaines durant, est totalement différente de celle de nos camarades de la Cie. De jour, entretien des armes, toilette, repos, courrier. Le ravitaillement nous parvient de nuit pour échapper aux vues ennemies. Les armes et les munitions sont toujours à portée de la main : fusils, mitraillettes, revolvers, grenades. On s'applique à la confection de poignards avec des baïonnettes allemandes, des couvre-casques en toile pour éviter les reflets, des brassards blancs à tête de mort (notre insigne) pour se repérer la nuit. Des peaux de bouc nous sont distribuées ainsi que des bottes en caoutchouc et des gants de laine car le froid est vif et tout cet équipement est vivement apprécié. On lave son linge, on fait sa toilette, chacun est entièrement libre

Consigne impérative: ne pas se montrer aux fenêtres.

On se relaie à la lucarne du grenier, car de là on a vue sur l'ennemi. D'une maison voisine de la nôtre, à une centaine de mètres, partent des tirs de mortiers de 60m/m. L'ennemi nous répond à coups de 77m/m et le plus souvent c'est notre réveil matinal! Mais zut! On ne descend pas à la cave. Quand on vient de passer une nuit de patrouille, on reste au lit! Une fois, un 77 est tombé à 80 mètres de notre maison Les vitres - ou ce qu'il en reste - en sont ébranlées Nos mortiers leurs répondent ainsi que les canons du 117e R.A., notre artillerie divisionnaire, dont on entend siffler les obus au dessus de nos têtes C'est curieux quel contentement intérieur on éprouve à entendre nos canons leur répondre'

Repas vers midi - 13 heures.

Le ravitaillement a été touché la veille au soir, par la corvée de 23 heures. Hélas, la nourriture est souvent sûre. Dans la journée lectures, correspondance, jeux divers, on taille des cannes, fabrique des armes. C'est l'amitié sincère entre nous, coude à coude dans notre vie commune. On se partage nos colis, nettoyage quotidien des armes. L’adjoint du Lieutenant Barbe, le Sergent-chef Dinard est un véritable chef dans toute l’acceptation du terme, un entraîneur d’hommes. Toujours le premier pour les missions dangereuses.

Nous sommes allés avec lui, reconnaître le secteur, aux avant-postes du bataillon. Il faut suivre la route de Bliesbruck à Sarreguemines. Accueil peu agréable du P.C.! Coups de revolver tirés sur nous, grenades... On doit faire demi-tour. Une autre fois, un guetteur ami aux avant-postes nous balance une F1 (grenade défensive): personne de touché, heureusement, grâce à l’utilisation maximum du terrain (pas de meilleur application de la théorie!)

"Chaque jour, des patrouilles sillonnaient la forêt entre nos avant-postes et la frontière. Il y avait des accrochages, des attaques de postes. Nous y attachions beaucoup d’importance. C’était notre vie. Le moral de tous était magnifique, mais pourtant la stagnation nous pesait. Le sens de cette guerre qui n’en était pas une, nous échappait."

écrit le général Bethouart, dans ses Mémoires.

Lorsque nous étions dans nos casemates, les soldats s’ennuyaient. L’hiver 39/40 était très rigoureux, il l’est toujours d’ailleurs. Comment "tuer le temps"? Je l’ai raconté en son temps. Les corvées de fortification ou d’aménagement, quelques exercices fastidieux et qui paraissent inutiles, des parties de football et, hélas, la boisson, ne suffisent pas à chasser le cafard. Les permissions, attendues avec impatience, ne font que l’exaspérer; on en revient dégoûté par le spectacle de l’arrière où la vie continue. Mais les camarades finissent par se demander, ce à quoi ils servent, pourquoi ils sont là et jusqu’à quand, puisqu’on ne se bat pas! Mais nous, les corps-francs, nous nous sentons utiles bien que les réservistes "qui ont fait 14" ne considèrent que ce n’est pas là une vraie guerre.

Roland Dorgelès qui a été les voir de près, écrit:

"Ils ne se plaignent pas. Privilège de la jeunesse qui sait tout accepter. Les travaux de fortification, le creusement des fossés antichars sont ralentis par le froid et par d’abondantes chutes de neige. Cependant le moral des troupes reste bon."

"Pendant l’automne de 1939 et l’hiver de 1940, notre moral fût toujours excellent; il est vrai que les nuits de Sarre étaient là pour nous occuper largement l’esprit. Une seule chose nous étonnait: c’est que les divisions en ligne aux avant-postes ne se fassent pas relever plus souvent."

"Dans les cercles d’officiers, durant les longs mois d’attente d’un événement qui ne se produit pas, on discute ardemment. On accomplira son devoir quand sonnera l’heure du péril. Mais certains l’accompliront dans la foi qui est une arme indispensable de la victoire. Le Lieutenant Darnand qui se conduit en héros à la tête d’un groupe-franc du 11° Bataillon de Chasseurs Alpins, se fera durant l’occupation l’auxiliaire du nazisme et fera pourchasser et assassiner des Français résistants" (Guy des Cars)

Nous assurons également la protection d’éléments amis chargés de poser des barbelés et des réseaux bas. Pour ce faire, nous nous plaçons à 200 mètres devant eux, dans ce fameux "no man’s land" pour répondre à toute attaque ennemie. Nos amis du génie utilisent des piquets "tire-bouchon" qui s’enfoncent plus aisément dans le sol, ou frappent sur ces derniers en interposant des chiffons entre les piquets et la masse. Même à 200 m, dans le silence de la nuit, cela fait un bruit de ferraille qui crisse et doit certainement s’entendre plus loin. En éveil, tendus, nous sommes prêts à répondre au tir ennemi. De temps à autre des fusées éclairantes jettent leur lueur blafarde sur nous... mais les observateurs ennemis ne se manifestent pas.

Nous avons de la chance!

Une autre fois, il s’agit de reconnaître les abords mêmes de la Blies, afin de s’assurer qu’aucune embarcation n’est amarrée ou de pont en construction, en vue d’un franchissement éventuel. Le secteur intéressé est auparavant pilonné par nos mortiers, puis c’est à nous de jouer! Nous nous acquittons de notre mission sans pertes humaines mais l’ennemi nous gratifie de tirs de représailles. C’est alors que je remarque des culots de carton, mêlés au projectiles réels, desquels s’échappent de petites brochures... de propagande, nous enjoignant de cesser le combat ("Krieg nicht gut", la guerre n’est pas bonne, etc....). La propagande allemande s’adresse à nos soldats au moyen de haut-parleurs diffusant des airs à la mode qui sont interrompus de temps à autre par des appels comme ceux-ci: "Braves Français, voulez-vous mourir pour Dantzig?" ou: "Vous vous battez pour les Anglais. Les Anglais se battront jusqu’au dernier Français".

Tout cela n’a pas de prise sur nous.

Nous poursuivons notre mission.

Au retour de la première demi-patrouille, on prend connaissance de son courrier. J’ai une marraine de guerre, Odette, de Fumel sur le lot qui m’adresse lettres et colis, tout le monde profite de ces provisions bienvenues! On repart ensuite, le coeur plus léger, sans savoir toutefois, si l’on en reviendra... L’idée de la mort s’évanouit de notre esprit. Les nuits font suite aux nuits sans qu’aucune ne ressemble à la précédente.

A chaque nuit, sa surprise.

Et c’est ainsi que le 22 avril eut lieu la fameuse tentative d’approche de la "maison du Boche qui tousse", équipée relatée dans un journal parisien par Roland Dorgelès, article qui me fût adressé par la suite par ma famille.

Il s’agit tout d’abord de descendre une petite rivière, en s’y plongeant jusqu’à mi-cuisses, dans le sens du courant. L’eau est glacée et le bain n’a rien d’agréable. Mais c’est le seul moyen de progresser, d’autant plus que nous sommes masqués par d’énormes troncs de saules qui bordent le cours d’eau. A droite et à gauche, un véritable glacis: la plaine sans un couvert. Arrivée à un petit barrage, on sort de l’eau et l’on rampe, littéralement, en bordure de l’eau tout en contournant les troncs de saules. Nous sommes à environ 150 m de la Blies, où se jette notre rivière. Une lune impitoyable nous révèle, hélas, à l’ennemi, comme un phare! Nous nous divisons en deux demi-groupes. Plan d’attaque: un groupe va contourner la maison, l’autre le couvrira. La plaine est couverte de 10 cm d’eau... Soudain une fusée rouge allemande grimpe dans le ciel. Trente secondes plus tard les obus pleuvent à notre droite, sur notre gauche et enfin sur nos arrières!

Cette fois, ils veulent nous couper la retraite.

On est bien perplexe.

Si l’ennemi exécute un tir d’enfilade du ruisseau, on est foutus! Rien ne se produit. On remonte la rivière, on se replie. C’est un échec malheureux. La prochaine fois, il faudra choisir une nuit sans lune! On repasse les barbelés jusqu’au petit pont, lequel fût d’ailleurs bombardé après notre passage. Heureusement... On est triste. Grâce à Dieu, personne n’a été touché. Mot de passe en rentrant: "Hyères", réponse: "Hoche", puis plus loin: "Junot"... "Jarnac"!

Nous n’avons pas envie de recevoir le même accueil que l’autre fois.

De retour, on se change car on est trempé comme une soupe! Une collation et vite au lit, on est fourbue!!

19 Avril 1940

Il est 2 heures du matin.

Par un itinéraire convenu à l’avance, passant à l’écart des pièges disposés pour dissuader tout visiteur indésirable, nous rentrons de patrouille. Un brouillard épais étouffe nos pas et nos sens ont été mis à rude épreuve au cours de cette première patrouille qui a consisté surtout à écouter, tant la visibilité était pratiquement nulle.

C’est alors que nous sommes prévenus par messager que l’ennemi a tenté à la faveur de cet épais brouillard justement, de franchir la Blies, à hauteurs des avant-postes voisins. Il y a accrochage, déclenchement des feux du P.A. (point d’appui).

Nous repartons aussitôt, solidement armés, sur les lieux du combat.

On rejoint nos camarades dans leurs tranchées: des balles traceuses, de toutes couleurs, sillonnent l’espace et viennent se ficher dans la murette. Les tirs de mortier s’en mêlent. Ceux de l’ennemi sont heureusement trop longs et passent au dessus de nos têtes. Nos tirs, par contre, semblent mieux ajustés et l’ennemi a dû abandonner sa tentative de franchissement de la rivière, tentative qui, avec ce brouillard, aurait eu quelque chance si elle n’avait été déjouée par un guetteur des A.P. L’échange de coups dure jusqu’à l’aube, une bruine fine, glacée, se met à tomber. A ce moment un signal sonore -une sirène- retentit alors.

"Alerte aux gaz"!

L’ennemi, au mépris des conventions internationales, reviendrait-il à ses funestes habitudes de 14/18?

Nous mettons aussitôt nos masques A.N.P.31, en position de protection, et attendons, respirant lentement. Et si ce gaz, découverte nouvelle des chimistes nazis, rendaient nos masques inopérants?... Une heure et demi se passe sans qu’aucun fait nouveau ne soit signalé. Le s/officier "Z" (spécialisé dans cette question) fait connaître d’après un prélèvement, qu’il pourrait s’agir d’hydrogène arsénié? Rien de bon, de toute façon! La fin d’alerte est sonnée. Nous quittons nos camarades des A.P. et rentrons par le village, ou du moins ce qu’il en reste.

La coloniale qui nous a précédé dans le secteur a littéralement fait le vide dans ces maisons, et c’est plutôt désolant, alors que l’ennemi n’y a pas mis les pieds! La plupart du mobilier: tables, chaises, lits, armoires, cadres de famille même, etc.... a été transporté - on ne sait pourquoi - en plein champ! L’intérieur des demeures a non seulement été pillé, mais souillé, brisé, rien ne reste debout.

Nous sommes en Moselle où le dialecte lorrain est très proche de la langue allemande elle même. Il ne faut pas oublier que cette population de frontaliers a été allemande de 1870 à 1918. Cette terre d’invasion fût de tout temps l’objet de luttes entre la France et l’Allemagne: nombreux furent ceux qui servirent dans les rangs allemands en 1914. Aussi, rien d’étonnant que nos "coloniaux" découvrent dans les tables de nuit d’anciennes croix de fer et autres décorations allemandes, ce qui a motivé leur réaction, mais ne l’excuse en rien. Ils ignoraient que des cas semblables se produisirent à nouveau au cours de la seconde guerre mondiale: ceux qui, enrôlés de force dans l’armée hitlérienne, les "malgré nous" comme on les appela qui furent envoyés se battre en Russie.

Nous quittons ce triste spectacle et faisons encore quelques pas.

Soudain, au détour d’une rue, s’échappent trois chats noirs d’une menuiserie. Arrivant sur le seuil, une vision plutôt macabre: une demi douzaine de cercueils peints en noir sont entassés et semblent attendre... leur chargement! Cela me fait songer aux présages auxquels les Romains attachaient tant de prix!

Après cela, que nous réserve l’avenir?

29 Avril

Ordre nous est donné de quitter notre poste pour Folpersviller, direction de Neunkirch-les-Sarreguemines. On retrouve le reliquat du C.F. demeuré à Frauenberg. Mais nous ne sommes pas encore à l’époque des déplacements en camions. Aussi utilisons-nous pour ce faire qui, une charrette, qui une voiture d’enfants pour transporter armes et bagages.

Traversée de Sarreinsming.

On craint un bombardement: le secteur a en effet été copieusement "arrosé" la veille de notre déplacement.

Nuit passée à Remelfing: arrivée à 2 heures du matin. Aucun cantonnement ne nous a été préparé. Harassés, on s’allonge un peu partout dans une maison qui a encore ses sommiers!

Le lendemain, départ pour le Moulin de la Blies avec un guide: traversée de la ville de Sarreguemines, déjà importante avant la guerre. De grands magasins comme Novelty, Bata, etc... ont été mis a sac.

Le 1er Mai

Au matin, nous relevons le Corps-Franc du 91ème Zouaves. On sort des avant-postes en parcourant environ 200m en territoire ennemi. Partout des chicanes, des réseaux Brun (rouleaux de barbelés) et arrivons par de nombreux détours à la cave du dit moulin. A l’entrée, on soulève une couverture et découvrons quelques paillasses alignées le long du mur; c’est la nudité même. Une lampe tempête jette sa lueur tremblotante sur ce tableau, vraiment peu engageant.

La première impression est plutôt désagréable.

Heureusement que le lendemain matin, on nous fait faire le "tour du propriétaire". Cet ancien moulin à eau, bâti sur la rive de la Blies comporte deux étages. Au R.d.C. logent le Lieutenant Barbe, notre chef ainsi que Girard et Dinard. C’est une ancienne salle à manger toute meublée. Le téléphone de campagne avec la 5° Cie. Quatre autres camarades se tiennent dans ce qui fût le salon, tout à côté.

Nos deux cuistots, V et H établissent leurs quartiers dans la cuisine, comme il se doit. Ils ont l’eau courante, quel luxe! Au 1er étage, je loge avec le reste du C.F., réparti dans trois autres pièces. Les fenêtres du R.d.C.. ont été murées. Celles des deux autres étages sont transformées en créneaux, masqués par une couverture pendant la nuit. Des camarades y veillent en permanence. Au grenier quatre guetteurs, dans une obscurité totale, observent les rives et la lisière de la forêt où l’ennemi ne se montre jamais. Ils sont plus disciplinés que nous, car j’en connais qui allèrent jusqu’à les narguer sur la rive. Ne tenant pas à se dévoiler, ils ne répondirent pas.

Nos guetteurs sont armés de grenades, de pistolets lance-fusées et à plusieurs reprises ils ont déjoué des tentatives de franchissement de la Blies. Des "sonnettes" sont installées un peu partout, tout autour du moulin, pour nous alerter en cas de visites inattendues. L’éclairage permanent des pièces s’effectue au moyen de lampes à pétrole de bougies et de nos boîtiers électriques, lorsque nous en avons!

Le jour, nous recevons la visite du Capitaine Adjudant major Poncelet qui paraît satisfait de notre système défensif. Il se rend au grenier où est installé le poste de guet. De là, à la jumelle, il examine longuement la rive opposée, ainsi que les abords du moulin qui sont truffés de pièges divers. Garnis de barbelés, de fils de fer de toute sorte, de grenades dégoupillées, habilement dissimulées, de mines, de fils blanchis à la chaux et régulièrement contrôlés. L’entrée de notre repaires est protégée de sacs à terre et d’étroits couloirs en zigzag mènent aux issues, elles-mêmes protégées.

Par la route menant à Neunkirch, nous pouvons à l’abri des vues, nous rendre jusqu’à l’ancienne caserne des gardes mobiles où nous trouvons de quoi nous équiper et améliorer nos installations.

Un soir, de garde au moulin avec mes guetteurs, pendant que le reste du C.F. patrouillait, notre attention est attirée par un violent échange de coups de feu, sur la gauche de notre dispositif. L’accrochage semble sérieux et dure près de 2 heures. Plus tard, j’apprendrai que l’ennemi avait été pris à partie par des éléments de notre G.R.D.I. (Groupe de Reconnaissance Divisionnaire d’Infanterie de la 52e D.I.) Il y eut quelques pertes à déplorer.

Chaque nuit, à 2 et parfois 3 reprises, nous effectuons nos patrouille, embuscades, coups de mains, pas toujours payants, hélas! La propagande allemande ne perd pas ses droits: les appels sont encore lancés en langue arabe... comme quoi nos adversaires ne se sont par rendus compte de la relève du C.F. et croient avoir toujours affaire à des troupes indigènes! Un bon point pour nous. Nous prenons garde de les en dissuader!

Avec 4 hommes, je suis chargé d’aller chaque soir, vers 19 heures au ravitaillement, muni d’un armement léger et de sacs pour rapporter les vivres: viande crue, légumes secs, café, sucre, etc. Le chemin que nous empruntons est un vrai coupe-gorge et je ne donne pas cher de nos pauvres vies en cas d’embuscade. Les roulantes de la 5e Cie sont installées à l’hospice du village. C’est à mon sens bien trop près du front. Le bureau de la 5e est en face. Là, nous recevons le courrier, les décisions, mots d’ordre ainsi que tout le matériel dont nous pouvons avoir besoin: pétrole, bougies, colis, tabac, etc. C’est le retour surtout, à la nuit tombante, qui est le plus risqué, lorsque chargés comme des baudets nous regagnons nos lignes...

10 Mai

Le Lieutenant Barbe est remplacé par le Lieutenant Ducrotoy à la tête du C.F. pour prendre le commandement de la 5e Cie. Nos camarades Rancon et Charbonnier qui s’y connaissent en couture nous confectionnent un beau fanion en velours rouge, brodé d’or!

Quand aurons-nous l’occasion de défiler avec?...

11 Mai

Préparatifs de départ du moulin de la Blies.

Pendant la période écoulée, le corps-franc aura totalisé plus de 45 sorties de nuit et déjoué plusieurs fois le franchissement de la rivière. Au nez et à la barbe des Allemands, nous déménageons avec tout notre barda, matelas, sacs d’armes, etc. Avec, bien entendu, le maximum de précautions en direction de l’école pratique de commerce et d’industrie de Sarreguemines. Nous ne serons par relevés au moulin, aussi nous sabotons - comme il se doit - nos installations que nous piégeons à plaisir! Point de chute désigné: le musée de l’école. De quoi refaire notre instruction!

Dans une petite chambre à 4, nous couchons cette fois-ci dans de vrais lits, avec de vrais draps!... à quelques centaines de mètres des Fritz! Quelle ironie! En ville, on récupère ce dont nous avons besoin: ustensiles de cuisine, matériel divers, conserves, etc.

Je repère dans l’école, le laboratoire de chimie et à mes moments perdus, me livre à des expériences que n’auraient pas désavouées mes professeurs du lycée de Nice! Car la chimie a toujours été ma science favorite (il ne me manque que le courant électrique pour mes électrolyses!)

Mais les nuits sont toujours réservées au travail sérieux!

Un soir, accrochage aux abords du moulin qui, touché, se met à flamber! Cet immense brasier illumine toute la nuit et il nous faut nous "couvrir" pour échapper aux vues de l’ennemi. C’est un véritable feu d’artifice: les grenades éclatent, les mines sautent et dans cette très vive clarté nous remarquons que tout le bâtiment n’a pas brûlé. Les Allemands vont sans doute occuper les ruines...Il y aura des surprises! Il nous incombera par la suite de leur rendre visite à notre tour et de les y déloger, ce qui ne sera pas facile.

Avec la paire de jumelles neuves que m’ont offert mes parents lors de la dernière permission de Noël, avant d’appartenir au C.F., je ne cesse de scruter l’horizon. Je crois sans mentir avoir fait tous les clochers et observatoires de Sarreguemines. J’aperçois très nettement une colonne ennemie faisant mouvement vers les A.P. Je signale aussitôt le fait au commandement et peu de temps après notre artillerie divisionnaire se charge de faire le nécessaire...

Autant les appartements et magasins pillés sont nombreux, autant les maisons n’ayant pas été visitées sont rares mais impressionnantes: en effet, les tables de cuisine sont encore mises, les objets familiers à leur place, le tout baignant dans cette odeur âcre de renfermé. On a l’impression que les occupants viennent à peine de les quitter abandonnant tout derrière eux. Certains appartements eux, sont débarrassés de tout leur mobilier; les habitants ont pris soin de partir à temps.

Le 12 Mai

Violent bombardement sur tout le secteur et avec des moyens importants. L’ennemi tente une percée sur l’angle est de la ville de Sarreguemines: des barricades sont hâtivement installées, canons de 25m/m antichars. Du 1er étage d’une maison, FM en batterie, nous prenons la rue en enfilade.

C’est la guerre de rues.

Une intense activité règne partout. C’est palpitant! On "nettoie" les caves par les soupiraux à coups de grenades. La fièvre s’empare de nous après ces quelques journées d’inaction.

Depuis que le Lieutenant Barbe est à la tête de la 5° Cie, il ne jure que par nous, ses anciens corps-franc. Il fait appel à notre aide à tous moments dans les cas difficiles. C’est avec joie que nous répondons "présents". Nous sommes désignés pour dégager le terrain de sport de Sarreguemines, puis partons en reconnaissance avec le Capitaine Poncelet aux ruines du moulin. De l’observatoire du Bataillon, nos camarades avaient aperçu des Fritz. Mais après y être allé, force est de constater que le P.A. avancé est abandonné, mais il y a des traces évidentes de leur occupation. On se retranche à l’entrée de Neunkirch. On se rend sur la rive même de la Blies pour y décrocher une barque mise là en évidence par l’ennemi. Celui-ci ne se manifeste pas.

Nous recevons la visite du colonel Modot, Commandant. le 291e R.I. Il fustige les camarades qui ont posé des permissions. "Quand on à l’honneur d’appartenir au corps-franc, on ne prend pas de permissions pendant que des camarades sont en ligne", s’écrie-t-il. Il dénonce également la tenue négligée de certains qu’il traite de "casseurs"...

15 Mai 1940

Le colonel Modot est tué à son P.C. de Berig au cours d’un violent bombardement. Nous regrettons la disparition d’un chef comme lui. A la même date, après 5 jours de guerre éclair, la Hollande capitule. Les blindés allemands sont entre Rethel et Laon.

16 Mai

Expéditions de nos sacs, du gros de notre matériel par l’ambulance américaine. Ces petites conductrices sont pleines de courage et font notre admiration. Tout cela part pour Merbitzeim à 12 km vers le sud-est. En effet, le Commandant avait donné l’ordre au C.F. de protéger le repli du bataillon, d’où allégement maximum. Mais nous devons changer une fois de plus de domicile...

17 Mai

Il s’agit d’une petite maison à l’extrémité de Frauenberg, non loin de Neunkirch. Nous patrouillons sur l’aérodrome tout proche et dans les faubourgs de la ville. Le pont des Alliés est miné par les sapeurs du génie.

Un jour, des Allemands sont signalés dans l’ancienne caserne des hussards. Le P.C. fait appel au C.F. à 14 heures. En dépit de notre fatigue de la nuit, nous y allons au trot! La caserne est inspectée de fond en comble, de la cave au grenier: pas trace du moindre Fritz! Les "grognards" ronchonnent, ils ne sont pas contents du mauvais tour qu’on leur a joué!

Journée du 20 Mai

La veille, les "durs" stigmatisés par notre regretté colonel lors de son inspection du 14 mai, se font remarquer par leur indiscipline et vont narguer les Fritz au delà des A.P. tenus par la 6e Cie. Cet acte est en lui-même de la folie pure et l’adversaire ne va pas s’en laisser conter.

Le 20 mai est à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de notre C.F.

Dès le matin du 20, l’ennemi pilonne les avant-postes de la 6e Cie, puis lance ses troupes à l’attaque de la position. Jeunes pour la plupart, manches de chemises retroussées, baïonnette au canon, ils s’élancent sur nos camarades de la 6e en hurlant. Ils tombent comme des mouches sous les rafales de nos armes automatiques. Ne semblant pas s’en émouvoir, ils sont aussitôt suivis de troupes fraîches qui les remplacent et réussissent même à déborder légèrement la position.

Mais reprenons la chronologie des faits.

Tôt le matin, je suis envoyé par Dinard à l’ancienne École Pratique pour y rechercher des papiers importants. A mon retour vers 11 heures, je constate que tout le corps franc a "déserté" son cantonnement et ne m’a pas laissé la moindre indication sur la destination qu’il a prise. Nos cuistots, Voisin et Hacq sont partis de leur côté au ravitaillement, accompagnés du Caporal chef Vaillant. J’attends leur retour qui ne doit pas tarder, pour prendre une décision.

On entend dans le lointain le bruit de l’accrochage et d’un commun accord nous partons, guidés par l’éclatement des coups de feu, à destination des avant-postes.

A la jumelle, je distingue au pied du calvaire, des uniformes kakis. Nous nous approchons: ce sont des gars de la 6e Cie. Ils ont mis un F.M. en batterie et le Lieutenant Barbe est avec eux. Ils ont réussi à déloger des Allemands qui, juchés dans d’épais marronnier, y avaient passé la nuit précédente et ainsi camouflés, canardaient ceux des nôtres qui montaient renforcer les A.P. Pour meilleure preuve, nous trouvons au pied des arbres, boîtes de conserve vides et abandonnés là, pain, couteaux, bidons, grenades, etc., de quoi soutenir un véritable siège!

Pendant ce temps, à 500 mètres de là, à la lisière du bois, ça chauffait. La concentration de troupes ennemies dans la forêt doit être importante. On décide donc de progresser vers nos camarades en difficulté, tandis que le F.M. du Lieutenant Barbe nous couvre de son feu. Hélas, l’ennemi a surpris notre mouvement et ajuste son tir sur nous quatre. Nous progressons par bonds dans le champs de blé. En rampant, nous arrivons vers le bois de peupliers. L’herbe est fauchée devant notre nez. Il s’agit à présent de traverser la route. La poussière vole sous les coups tout autour de nous. Nous ne disposons que de nos armes individuelles et pas une seule arme automatique à notre disposition. Je jette un coup d’oeil vers le calvaire: notre F.M. de soutien a disparu! Comment faire à présent, pour franchir le billard de 50 mètres sous un feu nourri? Avec une arme automatique, nous aurions pu faire diversion, mais sans rien... Vaillant est comme fou. Il veut à tout prix aller de l’avant. Je le raisonne, car c’est aller au devant d’un massacre: le feu est si dense qu’il n’y a pas de possibilité de progresser, même en rampant. La portion de route qui est à traverser est un vrai glacis. Finalement Vaillant consent à m’écouter et à regagner le calvaire. Je lui explique que nous allons prendre contact avec le Lieutenant Barbe et nous mettre à sa disposition. Certes, il est pénible de ne pouvoir rejoindre nos camarades qui se battent, mais le fait est là, hélas!

Grâce à la végétation très dense à cet endroit, nous réussissons à échapper aux vues de l’ennemi qui nous arrose copieusement.

Enfin, on se dégage et on rallie le P.C. du Lieutenant Barbe.

Ce dernier nous met à la garde des issues. Les gars de la 6e se battent comme des lions. On entend le bruit de la mitraille, l’éclatement des grenades. Leurs pertes sont lourdes. Le Lieutenant Ducrotoy a été touché dans les premiers d’une rafale dans les reins. Impossible de le ramener pour l’instant.

Dinard, Clo-Clo (Le Bourdonnec) ont épuisé leurs munitions jusqu’à la dernière cartouche. A citer le sang-froid de l’Adjudant-chef Santoni réclamant un 2° fusil après que le fût du premier ait été brisé par une balle. Douteau est blessé d’une rafale à l’épaule. Notre chef Nilis a été tué dans une chicane, il était servant d’un F.M.

Charbonnier est blessé aux genoux ainsi que Damien, Billard l’est aux jambes. L’ambulance américaine, au mépris des balles, recueille nos camarades et les conduit au poste de secours le plus proche. Il y a Martin, également de blessé, Piegeon, et cette bagarre dure depuis midi. Des fusées sont lancées à l’intention de notre artillerie divisionnaire (le 117e R.A.). Ce dernier n’interviendra que trop tard. Dinard, le Bourdonnec, Girard, reviennent sain et sauf mais épuisés, après avoir tiré sans arrêt.

Le Commandant Joly demande des volontaires pour aller reconnaître d’où proviennent des tirs d’une maison voisine. Sans hésitation, nous nous présentons, Dronneau et moi. On contourne la villa, mais on nous tire dessus. Il faut prendre garde. Difficulté de l’aborder de face: on se rapproche en passant derrière les jardins. On distingue alors qu'il s’agit de l’échelon de mitrailleurs de l’Aspirant Pierson qui faisaient du tir masqué: les balles sifflaient à 2 mètres au dessus du sol d’où un effet moral prodigieux. On rend compte au Commandant Joly dans son P.C., dans une cave voisine.

A signaler le survol d’un "coucou allemand".

Il s’agit d’un avion d’observation. Le reste du C.F. revient. Les pertes ont été sévères. Le toubib opère à tour de bras dans un sous-sol transformé en salle d’opération. Ses moyens sont très limités: les blessés attendent à même le sol, mais personne ne se plaint. Ils ont tous un moral de fer. Le soir seulement nos 75 tirent sur le bois, mais trop tard. Les 77 répondent à leur tir.

A 0 heure, il s’agit d’aller récupérer nos camarades qui, blessés plus ou moins grièvement, attendent la mort ou la captivité. Il y a tout d’abord le Lieutenant Ducrotoy que l’on a entendu appeler à l’aide. Il serait donc toujours vivant. Billard, la jambe brisée, attend lui aussi qu’on le ramène. C’est bien notre tour, à présent, de payer de notre personne, les rescapés du C.F.! Nous partons, colonne par un, tandis que luit un beau clair de lune, ce qui n’arrange pas nos affaires!

Déjà en sortant des lignes, un F.M. ami nous tire dessus! C’est plutôt démoralisant. On repart sans encombre et approchons du "champ de bataille". On passe la première chicane, puis la seconde. Ce sont à présent les Fritz qui, bien que nous ne fassions pas de bruit, envoient des fusées éclairantes. Ils déchargent leurs armes en direction des chicanes...Heureusement, personne n’est touché. Nous rampons dans l’herbe humide, mais le feu devient plus violent et il nous est impossible d’aller plus avant. Dinard donne l’ordre de rebrousser chemin jusqu’aux A.P. où nous nous abritons dans les tranchées.

Le temps passe.

Le feu se calme.

Nous tentons une nouvelle sortie: même accueil de la part de l’ennemi qui nous gratifie d’un feu violent et ajusté. Nouvelle attente. A trois reprises, nous sommes contraints de nous abriter, mais la 4e sera la bonne. Avec des ruses de Sioux, nous parvenons à hauteur du malheureux Lieutenant Ducrotoy qui ne bougeait plus. Il avait tenté néanmoins de ramper sur une cinquantaine de mètres. Sa blessure est grave. Il a perdu beaucoup de sang et son visage est cyanosé. Je lui fais un pansement compressif sommaire. Pour le réchauffer, nous l’enroulons dans une capote que nous fixons avec un ceinturon. A genoux, de part et d’autres, nous le traînons plus que nous le portons dans l’herbe trempée de rosée. Le passage des chicanes est délicat. Quelle chance que l’ennemi se soit lassé et nous laisse en paix! Malgré tout, on craint les fusées éclairantes. On est éreintés. On s’arrête une minute pour reprendre souffle. Après une centaine de mètres, on fait la chaise, mais il glisse et se plaint doucement. Il faudrait un infirmier pour lui faire une piqûre, pour lui soutenir le coeur. Arriverons-nous à temps au poste de secours? A chaque instant, il faut s’arrêter. C'est un vrai calvaire, mais nous pensons surtout à celui que nous transportons. Ça nous semble une éternité. Deux heures se passent et on a l’impression d’être guère avancés ni encore suffisamment éloignés des Fritz.

L’horizon s’éclaircit déjà.

Enfin, on arrive à la route où je le laisse sous la garde de Dronneau. Je me hâte vers le P.S. du Bataillon donne l’alerte et reviens en courant avec deux infirmiers et un brancard. Son cas est trop grave pour être traité par le toubib sur place. Il est immédiatement évacué.

Le jour se lève lentement.

Il est temps. "Ils" nous tirent dessus. On rentre en hâte. Heureusement, il est sauvé. Dinard rentre à son tour avec Billard et sa jambe brisée. De leur côté, Douteau et Santini sont rentrés ensemble, l’un soutenant l’autre malgré leurs graves blessures.

Van Castel ramène Charbonnier.

Je suis chargé de ranger les affaires des blessés... journée lourde et pénible... cafardeuse. Il a fallu que le sang coule et que la situation soit critique pour qu’on s’en rende compte.

Le commandement donne l’ordre d’aller reconnaître l’ancien P.A; de la 5e Cie, abandonné depuis l’affaire du 20 mai afin de voir si l’ennemi l’occupe toujours. Dinard demande des volontaires pour le suivre. c’est bien à nous d’y aller.

Il s’agit d’aller reconnaître une maison isolée. On utilise les boyaux pour éviter d’être à découvert. Gare à un coup de feu partant des fenêtres. Jets de grenades par les soupiraux, jamais de face aux ouvertures. On enfonce les portes d’un coup de crosse ou de pied et on "nettoie". On découvre des stocks de munitions, sacs, V.B., armes, on emporte le tout et repartons vers les A.P - traces d’abandon, de désordre (lutte du 20 mai). Surveillance des arbres en marchant (c’était leur méthode). Le P.A. était très bien disposé et son emplacement excellent.

Retour sans histoire.

27 Mai 1940

Ordre de repli.

Départ de Sarreguemines.

On entend du côté allemand comme un roulement sourd de moteurs. Des chars?... On passe la Sarre. Les sapeurs pontonniers sont à leur poste. Derrière nous sautent le Pont Bloc et le Pont des Alliés. Direction Remelfing... Nous partons un peu à l’aveuglette, sans direction de marche précise.

Il y a erreur: nous revenons sur nos pas.

Tout cela n’est pas bon pour le moral. Finalement nous arrivons à Remerfing le 28 vers 4 heures du matin, sans trouver de résistance. Chacun se débrouille pour se trouver un cantonnement. on range les voiturettes porte-mitrailleuses et le restant du matériel sur la grande place du village et prenons un peu de repos.

Deuxième soir: 28 Mai 1940.

En route pour Herbitzheim.

Le pays a été inondé. Passage sur les ponts jetés par le génie. Arrivée à Keskastel dans la nuit.

Repos.

On y laisse une grande partie de notre matériel.

Troisième soir: 29 Mai 1940

Direction Hazembourg.

Le village est habité. Contact amical avec les habitants. La toilette est la bienvenue. Nous en usons copieusement. Nous nous groupons dans de vieilles baraques. L’après -midi, sachant que nous ne devons pas démarrer avant la nuit; je file en vélo à Maxstadt par Insming et Hellimer. Je vais revoir mon ancien secteur lorsque j’étais dans la forteresse au II/82e R.M.I.F.

Le Commandant Lecunf m’accueille avec le Lieutenant Thomassin qui fit des exploits au "bouchon". Tout va bien là-bas pour le moment. Je revois mes amis Pujos, Fortune, l’adjudant-chef de Bataillon. Ils bétonnent à bloc! (ce n’est guère le moment!). Je rentre au C.F., heureux d’avoir revu les copains et mes anciennes positions. Là-bas, le village a été évacué très correctement par cars, indemnités payées comptant.

Quatrième soir: 30 Mai 1940

Le repli se poursuit par Insming et Lening sur Linstrof.

Nous logeons dans une ferme, au grenier. Les patrons sont de braves patriotes qui nous gâtent de leur mieux! Cela nous redonne du courage, après les chaudes alertes passées.

A côte de nous, travaillent une unité polonaise. Ils disposent de canons de 47 et de 65 sur plate-forme, sous camouflage. Le bataillon s’évertue à des travaux de terrassement, de pose de barbelés, de bétonnage. Nous, nous sommes chargés de la reconnaissance du terrain afin de prévenir toute incursion ennemie. Des nouvelles alarmantes nous parviennent: les Allemands avanceraient dans le nord du pays. De notre part, on croit à un simple repli stratégique, ne voulant pas céder à la panique.

Aussi, pour se remonter le moral, on se fabrique des menus qui sortent de l’ordinaire (c’est le cas de le dire!): lait frais, beurre, oeufs, volailles, pain frais. Peut-être aura-t-on à souffrir plus tard alors, autant en profiter pendant qu’il en est encore temps.

A Gros-Tenquin se tient l’E.M. et le Commandant Joly. Les cafés et les magasins marchent à bloc. Vu et salué au passage un cimetière militaire français (gars du 82e R.M.I.F., G.R.D.I. et chasseurs).

Suis envoyé en liaison à vélo à Morhange. Depuis le terrible bombardement la ville a repris lentement son rythme. De grosses casemates sont en voie d’achèvement ainsi que des fossés antichars.

Départ de Linstrof pour se rendre à la ferme de Hinsange, à côté de la ferme de Tansch. Plan défense étudié. travaux de terrassements. Le commandement nous charge de la garde de nuit aux abords: R.A.S. Avec Dinard, le chef du C.F. depuis l’indisponibilité du Lieutenant Ducrotoy, blessé le 20 mai, nous partons en vélo pour Herbitzheim: on va tenter de récupérer nos sacs personnels ainsi que du matériel. On contourne Sarralbe: le terrain a été inondé, là aussi. On passe par Hellimer, Sarre-Union. Tout est désert, mais intact. A Oermingen, visite de la caserne de fond en comble. Enfin, c’est Herbitzheim. La chaleur est étouffante. Dans les écuries, nous retrouvons nos sacs... mais dans quel état! Éventrés, leur contenu éparpillé. Plus rien n’est récupérable. Nos pauvres hardes et souvenirs, lettres, photos, etc., tout cela est définitivement détruit.

Retour par Morhange.

A tous les barrages, le fameux mot de passe qui change tous les jours. On redoute un bombardement aérien. il s’agit surtout de ne pas se faire repérer autour de là ferme dans la journée. Aussi, par mesure de précaution couche-t-on en plein air, à 400 mètres de la ferme, le long d’un ruisseau, sous de grands saules.

14 Juin 1940

A six heures du matin, les bombardiers allemands arrivent en formation serrée et dans un vrombissement terrible, ils lâchent leur chapelet de bombes explosives sur toute la région: Gros-Tenquin, Bertring, Virming, Morhange, la voie ferrée, Freybouse, etc. Les dégâts sont nombreux. Les pertes aussi. Ils touchent les villages mais se gardent soigneusement de viser les voies de communication qui seront utiles à leurs troupes le moment venu!

Ce qui est démoralisant, c’est bien de ne pas voir un seul chasseur ami dans le ciel, ni un coup de D.C.A. (défense contre-avion) tiré de nos lignes! Rien n’est mis en oeuvre pour les empêcher de poursuivre leur oeuvre destructrice et criminelle car ils ne se contentent pas de bombarder les objectifs, mais ils mitraillent les files de civils qui, affolés, s’enfuient par les routes avec leurs maigres ressources.

Nous répliquons en mettant nos armes automatiques, F.M. et mitrailleuses en position de D.C.A. et tirons sans discontinuer sur les vagues de bombardiers. Nous savons bien que nous avons peu de chance de les toucher, mais au moins nous ne sommes pas restés passifs devant un tel spectacle! A un moment, toutefois, une traînée de fumée s’échappe d’un appareil allemand. Est-il atteint? Nous ne le saurons jamais car il disparaît à l’horizon et nous ne pouvons entendre une explosion dans ce brouhaha infernal!

C’est au cours de cette action que fût tué notre chef de corps, le colonel Modot à son poste de combat, son P.C. de Berig. Cette attaque aérienne dura jusqu’à 18 heures 30. Nous étions épuisés; épuisés de fatigue par l’absence de repos, par la chaleur, le sifflement aigu des projectiles qui ajoutaient encore au manque de ravitaillement. Non loin de nous, des travailleurs espagnols s’enfuient de leurs baraques en flammes. Peu importe que nous soyons repérés par leurs mitrailleuses, mais nous ne pouvions ainsi laisser massacrer, sans défense, ces malheureux réfugiés. Des balles incendiaires mettent le feu à la grange de la ferme de Tansch. Toute la journée le feu couva. Le soir, l’incendie éclate et réduit la plus grande partie en cendres. On attend le passage des troupes de forteresse qui doivent se replier par nos positions.

16 Juin 1940

Il faut décrocher.

On quitte la ferme: l’ennemi serait à Gros-Tenquin. Direction prise en bon ordre: Rodalbe et Conthil. Au milieu de la nuit, nous arrivons à une ferme et prenons quelque repos dans la grange. Repos de courte durée, car nous sommes réveillés par le bruit de la mitraille qui semble proche. "Ils" ne doivent pas être bien loin. Dinard m’envoie examiner la situation à l’observatoire du village -l’église - je distingue nettement des rassemblements de troupes dans la direction de Gros-Tenquin.

Le dernier combat

Nuit du 16 au 17 juin 1940

16 Juin 1940: 18 heures

Je descends de mon observatoire -le clocher de l’église de Conthil (Moselle) - car nous devons quitter le village. On établit des barrages, canons de 25m/m postés aux croisements. Nos F.M. tirent vers Morhange. Tout à coup, alerte! Un groupe motorisé ennemi, précédé de cyclistes, l’arme en bandoulière, est signalé sur la route, venant vers nous, en direction du passage à niveau. Adossés au talus, nous les prenons dans notre ligne de mire et, à bonne distance, faisons feu. Le F.M. tire sur le side-car, lui-même armé. Tous s’éparpillent, tombent au sol, touchés, ou s’égaillent dans les fossés. Notre tir a été précis: beaucoup de tués, deux cyclistes prisonniers, les musettes chargées de grenades et d’explosifs. Une chance pour eux qu’ils n’aient pas été touchés, sans cela, quel feu d’artifice!

Nous sommes plutôt embarrassés par ces deux feldgrau qui tremblent comme des feuilles! Il n’y a pas de quoi. Nous respectons les conventions de Genève que je sache: un prisonnier est un prisonnier! Quelques provisions de bouche sont récupérées, du pain et de la margarine, c’est toujours ça de pris! Nous conduisons nos P.G. au P.C. (ils ne resteront pas longtemps P.G. eux...)

Je remonte à mon observatoire. A la jumelle, j’observe de longues colonnes ennemies descendant de Gros-Tenquin sur Château-Salins. Avant de se replier, nous faisons des barrages hâtifs. On ne se figurait pas que ce 16 juin allait être notre dernier jour de liberté et, qu’à notre tour, nous serions faits prisonniers la nuit même...

Survivants du corps-franc et éléments de la 5° Cie, nous nous dirigeons vers la maison forestière de X, par la forêt de Brides. Après une courte halte le long d’une haie, nous reprenons notre route, guidés par le bruit des combats qui se fait plus distinct.

Survient alors une voiture de liaison ayant à son bord un officier à la recherche du IIIe bataillon! Nous n’avons plus la liaison avec cette unité. Notre Commandant de Cie, le Lieutenant Barbe part à son tour, à la recherche du P.C. du Bataillon.

Le temps passe...

N’ayant pu établir le contact, le lieutenant revient.

L’anxiété se lit sur son visage, déjà buriné par la fatigue de plusieurs nuits de veille: il ne nous cache pas, a nous, ses anciens compagnons de C.F. (dont il était le chef lors de sa création en avril) que la situation est grave.

21 heures.

Il me confie alors la mission d’aller avertir l’Aspirant Pierson, chef de section, de se replier et de nous suivre. Je pars aussitôt avec le Caporal-chef Dronneau. En cours de route, des coups de feu sont tirés dans notre direction. L’ennemi aurait-il déjà occupés les positions tenues préalablement par la Section Pierson? En dépit de nos recherches, ce dernier reste introuvable.

Mais l’obscurité commence à se faire.

Nouveaux tirs, plus précis sur nous. La nuit nous permet, grâce aux lueurs des balles traçantes d’en déterminer la direction. Une grenade bien ajustée nous débarrasse pour un temps de ces gêneurs. Mais il nous faut décrocher et rejoindre les nôtres. Devons-nous aller sur Blanche-Eglise? Mais si l’ennemi s’y trouvait déjà? Donc nous nous dirigeons sur Dieuze.

La tenaille se resserre.

Tous, nous sommes harassés, fourbus, le ventre vide, le cerveau en feu, nos maigres vivres de réserve depuis longtemps épuisés. Depuis le matin nous vivons de rapines, dérobant ici et là, dans les habitations abandonnées par leurs occupants, quelques provisions: du lard, des confitures, quelques conserves ou, dans les jardins, quelques rares volailles ayant échappé aux troupes nous précédant. Certains, n’oublient pas de visiter les caves dont les réserves font leur bonheur...

Poursuivant notre marche, nous atteignons le carrefour Saint-Médard/route de Moyen-Vic. Je regarde l’heure à ma montre: 1heure 15 du matin, nous sommes donc le 17.

Notre ultime combat va s’engager.

Un premier coup de feu éclate et atteint notre éclaireur de tête qui s’écroule. Aussitôt, quittant les bas côtés de la route, nous plongeons littéralement dans les fossés à demi remplis d’eau à cet endroit.

Mais qu’importe!

A ce moment, le feu de l’ennemi se précise: non seulement, il semble nous prendre en enfilade, mais encore les coups sont tirés de droite et de gauche. Nous débarrassant de nos encombrants "boudins" (couverture et toile de tente roulée en sautoir), F.M. en batterie, nous répondons avec énergie au feu adverse. L’obscurité n’est pas totale: la lune est partiellement voilée et on distingue nettement des engins motorisés s’avançant à notre rencontre. Telles des comètes multicolores, les balles traçantes zèbrent la nuit et ricochent, ajoutant encore aux lueurs blafardes des fusées éclairantes. Mais l’heure n’est pas à la contemplation!

L’éclatement caractéristique des mortiers sur nos arrières nous laisse à penser que l’ennemi nous a bien localisé. Tout espoir de repli est vain. Il s’agit de lutter sur place et de sauver l’honneur!

Notre tireur au fusil-mitrailleur vide chargeur sur chargeur.

Au milieu de ce tumulte fait d’éclatements, de balles qui sifflent, de cris, d’appels, nous distinguons des hurlements poussés par nos adversaires:

- Soldats français, rendez-vous...!

Sans songer certainement à parodier un général devenu célèbre par une réponse alors fameuse, j’entends mon voisin de combat s’écrier de bon coeur:

- Et, m...!

Soudain, sur ma droite, dominant le talus au bas duquel nous nous tenons le soldat Doubet et moi-même, je vois se dresser, démesurément grandie par la demi-obscurité, la silhouette d’un soldat allemand, baïonnette au canon, prêt à foncer sur nous. Un coup de feu tiré presque à bout portant et l’homme s’abat à nos pieds.

C’est alors que je reçois pour mission du Sergent-chef Dinard, commandant en second le corps-franc, l’ordre de me porter en avant à la hauteur de notre tireur au F.M.

A peine arrivé, je n’ai que le temps de me plaquer au sol, tandis qu’éclate à mes côtés une grenade à manche. Par miracle, je ne suis que légèrement blessé au poignet droit, tandis que mon voisin immédiat, le soldat Ranchin pousse un cri. Il vient d’être très grièvement touché. Pratiquement énuclée de l’oeil gauche, le globe oculaire pendant sur son visage en sang, il tente d’éponger sa blessure avec le paquet de pansement individuel que je lui tends. Quant à moi, mon mouchoir serré autour de mon poignet fera l’affaire.

Mais le feu de l’ennemi se précise: les coups sont tirés de droite et de gauche et les éclatements de mortiers sur nos arrières se rapprochent.

L’ennemi est pratiquement sur nous.

Et soudain, un silence irréel se fait sur la plaine, encore embrassée il y a quelques instants et retentissant des feux du combat.

Nos chargeurs sont vides, les canons de nos armes sont brûlants. Nous sommes à bout de munitions.

C’est la fin.

Une angoisse infinie nous étreint...

Des autos mitrailleuses arrivent à notre hauteur, nous mettons bas les armes. Mes jumelles doivent tenter un s/officier allemand qui s’en empare sans façon. Nous devons nous défaire de nos musettes, de nos casques, de nos équipements qui tombent au sol.

Ce combat, qui aura duré 25 minutes, nous a coûté de nombreux tués et blessés. Les survivants de la 5e Cie et du C.F., encadrés de gardes armés, sont dirigés vers un terrain vague où l’on nous fait mettre assis au sol.

17 Juin

Aux quatre coins du terrains, des mitrailleuses sont en batterie. Une pensée fulgurante me traverse alors l’esprit: allons-nous finir comme cela, fusillés sur place, achevés comme des bêtes? Les minutes s’écoulent, éternellement longues, sans changement dans l’attitude de nos gardiens. Soudain un ordre rauque, nous sommes poussés par des hommes, baïonnette au canon et dirigés vers la route, par groupe de 5.

Après une courte marche, nous sommes parqués dans un jardin, accroupis toujours. Jusqu’au petit matin, sous une rosée mortellement froide, serrés les uns contre les autres, nous attendons la décision de nos geôliers. Nous n’avons pratiquement pas mangé depuis 5 jours, ou si peu... on nous promet une soupe mais il faut auparavant aider les troupes du génie à rendre une partie de la route carrossable.

Il se met à pleuvoir.

Tout n’est qu’un immense bourbier.

Enfin, je peux m’entretenir avec un officier allemand qui donne aussitôt des ordres pour que nous soit servie une copieuse gamelle de soupe aux fèves. Il m’apprend que c’est parce que nous avons bien traité leurs prisonniers de la veille, à Conthil. Des soldats nous donnent des cigarettes et des biscuits, signe d’humanité.

L’après-midi, à Mulcey, les cloches sonnent à toute volée... tandis que le drapeau à croix gammée est hissé sur l’église. Les Allemands sont en joie. On nous promet d’être très prochainement libérés... Nous avons de la chance, disent-ils, d’être faits prisonniers aujourd’hui, alors que la guerre est finie. On nous promet de nous renvoyer bien vite chez nous... mais ce n’est toutefois pas la paix! Nous allons nous en rendre compte.

Une fois de plus, c’est la fouille, en nous obligeant à lever les bras et cela, en public, devant les civils!

Quelle humiliation!

J’ai la chance d’y échapper grâce à mon rôle d'interprète. Résultat: on aura une bonne soupe ce soir! La musique allemande joue à grands renforts de grosse caisse, libations, etc.

A la tombée de la nuit, on nous fait repasser au carrefour tragique de Mulcey où eut lieu notre ultime résistance... A la demi obscurité, tout prend un relief saisissant... Les corps toujours là, dans la position où la mort les a surpris, le fossé tragique, les armes, le matériel épars.. Un Feldwebel, revolver au poing, nous fait activer: "Schnell, Schnell!" (vite, vite!). Et gare à celui qui tenterait de récupérer une musette ou un bidon.

Les bistrots sont plein d’Allemands qui ingurgitent de la bière, et du schnaps. Le village est occupé depuis quelques heures à peine: trace de lutte encore visible, armes tordues, vêtements lacérés et tâches de sang. C’est la C.A.B.2 qui s’est héroïquement défendue à cet endroit et nous en avons la preuve.

Cette nuit du 17 au 18 juin 40, nous allons la passer dans l’unique église du village à plus de 600, serrés sur les bancs, les uns contre les autres. Des camarades de toutes armes nous rejoignent: la forteresse, l’infanterie de marine, les artilleurs, etc. On se retrouve à 7 du corps-franc. Nous percevons 1/5e de boule, et un peu de margarine pour toute nourriture. Il y a du monde partout dans cette église. A la galerie, sur l’autel, partout. C’est notre seconde nuit de captifs.

18 Juin

Dès 6 heures, le matin, en route pour une nouvelle étape.

Un peu de toilette dans une rivière toute proche. Nous croisons de nombreuses colonnes à pieds, elles aussi. Ce sont des Allemands, jeunes pour la plupart. Ils sont en bras de chemises et moins chargés que nous ne l’étions. Nous excitons leur curiosité et je remarque que beaucoup portent des appareils photos, et... des guitares! Ils chantent et n’économisent pas les prises de vue.

Nous croisons aussi beaucoup de camions bâchés, remplis d’hommes d’armes et sur ces bâches d’énormes croix rouge! Sans commentaires.

Partout des traces du repli tragique: des cadavres auxquels nous rendons les derniers devoirs, du matériel épars, des canons de 25m/m, des munitions, une voiture allemande coupée en deux par un obus.

La soif est terrible avec ce soleil de plomb. Heureusement, des femmes se tiennent sur notre passage, tenant des bassines d’eau et, au risque de se faire malmener par nos gardiens, elles nous permettent de nous désaltérer. Merci à elles toutes pour leur bonté d’âme digne de celle des Saintes Femmes. Elles ne cachent pas leur douleur et cela rend plus furieux encore nos sentinelles.

Nous étanchons notre faim en grappillant de ci de là, des cerises. Les cerisiers bordent en effet la route en cet endroit et point n’est besoin de s’écarter beaucoup pour faire la cueillette.

Et voilà Morhange et ses casernes où nous allons loger... dans les écuries, avec un peu de paille pour litières. La traversée de la ville est édifiante. Le café Belle Vue a été touché lors du bombardement du 14 juin. La population semble déjà habituée à sa nouvelle situation. Des magasins sont à nouveau ouverts et font affaire avec leur nouvelle clientèle. Ne voit-on pas des jeunes filles bavardant avec des Feldgrau! L’épicerie centrale est touchée également, mais, en général, la petite ville a été moins abîmée qu’on ne le pensait. Pour dîner: 1/5 de pain comme d’habitude, un morceau de fromage et de l’eau.

J’ai su depuis, qu’en ce 18 juin - célèbre à plus d’un titre - le projet français de faire sauter le pont de Kehl sur le Rhin fût en fait, un échec. Les explosifs placés en son milieu (là même où passait la frontière) firent s’affaisser les deux parties reposant sur chacune des deux rives, tandis que le pont de chemin de fer, tout à côté, s’effondra totalement dans le Rhin.

Il me revient à l’esprit une petite anecdote, rapportée par les gars du 172e R.I.F. ("la carte du Rhin") qui virent, un jour, à l’entrée allemande du pont de Kehl, une énorme pancarte proclamer en lettres gigantesques ces mots: "Bons Français, pendant que vous montez la garde ici, les Anglais, dans le nord, couchent avec vos femmes!" Bientôt une pancarte apparaît de l’autre côté du fleuve avec ces mots: "On s’en fout! On est du midi"

Des barques s’approchent la nuit de la rive française pour y jeter des tracts reproduisant le discours du Führer offrant sa paix aux Français et aux Britanniques. Photo à l’appui, reproduisant Molotov en visite au Führer à Berlin...

19 Juin

Départ pour Gros-Tenquin cette fois-ci.

Le village est presque totalement détruit. Puis c’est Freybouse avec son odeur cadavérique qui s’exhale des décombres; des tombes. Ici et là, des traces de combat toujours.

A Lixing-les-St-Avold, peu de dégâts.

Voici Vahl-Ebersing: deux camions ennemis sont entrain de se consumer, les casemates sont intactes, sans éraflure aucune, c’est plutôt curieux. Plus loin, le pont sur la Nied a sauté. Nous arrivons à St Avold où on nous loge dans les casernements de la garde mobile, à l’entrée de la ville.

20 Juin

Après la trentaine de kilomètres de la veille et ceux des jours précédents, nous avons les pieds en plutôt mauvais état. Direction Forbach: maisons brûlées le long de la route. Plus loin, un Lorrain est en contemplation devant ce qui lui reste de sa maison: quatre pans de murs...

On passe devant la caserne des chasseurs où nous avions été reçus le 11 novembre 1938, après la prise d’armes. Mais là, aujourd’hui, c’est un autre exercice: un véritable recensement de nous tous! Avec remise des briquets, couteaux, allumettes, etc. On soupe avec les soldats allemands, à part évidemment, mais cela nous permet de constater qu’ils n’ont guère plus que nous dans leur gamelle!

21 Juin

Départ pour l’Allemagne cette fois-ci: Sarrebruck.

C’est vraiment une petite marche de bataillon après tout ce que nous avons fait! A 16 heures nous partons, le corps-franc en tête (comme il se doit). Traversée de la ligne Siegfried (où nous n’allons pas faire sécher notre linge, comme dans la chanson de Chevalier).

La ville sarroise est intacte et respectée.

Nous sommes véritablement touchés par la compassion évidente de la population sarroise et certaines femmes contiennent mal leur émotion.

Embarquement en gare à 20 heures dans des wagons à bestiaux à 50 par wagon! On nous donne une provision d’eau et des tinettes...

Nous voyons défiler des noms de villes bien connues: Karlsruhe-Stuttgart- Ulm- Augsbourg et enfin München (le célèbre Munich de 38!).

Arrivés à Moosburg (Hte Bavière) le 22 juin et de là nous sommes aussitôt dirigés sur le Stalag VII/A qui va devenir notre nouvelle résidence.

La première impression, quoiqu’on dise, n’est pas trop mauvaise. Les baraques sont neuves. On dirait qu’elles ont été faites pour nous. La paille est fraîche, mais de loin en loin on aperçoit d’énormes chiens bergers, tirant sur la laisse de leur maître qui semblent, eux aussi, nous attendre.

Au-dessus de la porte d’accès au camp, un immense panneau, portant ces deux mots "Nach Berlin". Ces messieurs ont vraiment le sens de l’humour...

Une page de ma vie militaire est tournée.

Nous allons aborder à présent la captivité proprement dite.

 

La captivité au Stalag VII / A

22 Juin 1940

"Alea Jacta est" (le sort en est jeté)...

Cette vieille citation latine jaillit à mon esprit lorsque notre longue colonne s’approche de l’entrée du camp... notre future résidence.

De part et d’autre de l’entrée, les Feldgrau sont là, qui semblent nous attendre, l’arme au pied. A l’abri, dans leurs guérites rayées de noir, de blancs et de rouge.

Les immenses portes de bois et de barbelés se referment sur nous, harassés de fatigue, traînant avec nous nos pauvres hardes, les plus valides soutenant les plus faibles.

C’est le moment de la première fouille (il y en aura beaucoup d’autres par la suite, hélas). Deux soldats allemands passent parmi nous et nous font vider nos poches dans de grands paniers d’osier, nous laissant toutefois nos montres. Un reçu nous est même remis contre les quelques francs que nous pourrions posséder encore. Heureusement que nous réussissons à déjouer la vigilance de nos gardiens et à camoufler ce que nous avons de plus cher (photo de famille, lettres, etc.)

C’est ensuite la séance du déshabillage et de la désinfection. Certaines baraques sont de véritables magasins d’habillement où s’amoncellent quantités de tenues diverses, françaises, polonaises, belges, anglaises ainsi que d’immenses tas de brodequins, le tout sortant en droite ligne de nos intendances!

La température, clémente en cette saison, permet un déshabillage en plein air et le troupeau de nudistes est dirigé vers les douches (la première depuis longtemps), tandis que les vêtements passent à la désinfection.

Les plus démunis se voient gratifiés de tenues neuves et propres, tandis que d’autres, plus malchanceux, n’ont que la ressource de se fabriquer des galoches de bois, faute de troquer leurs vieilles chaussures contre des brodequins neufs.

Quarante ans plus tard, ma mémoire n’est plus aussi fidèle. Il me souvient néanmoins d’une première nuit dont le sommeil fût totalement absent: évocation de mes parents, de tous ceux que nous chérissons, frère et soeur, épouse et enfants pour ceux qui ont un foyer...

Jamais nous n’avions envisager, tout au long de cette courte campagne de terminer ainsi, prisonniers et donc privés de toute liberté. Ah! Cette liberté, Liberté chérie, comment la recouvrer? Cette idée ne me quittera plus et dans huit mois elle verra son dénouement!

Nos baraques sont doubles, l’entrée "A" d’une extrémité, de l’autre la "B". Entre les deux, de grands lavabos ainsi qu’une buanderie. Chaque baraque abrite environ 120 PG, soit 60 par chambres. Dans chacune d’elles, se dressent des châlits de 3 étages, 6 PG par châlits et 2 par étages. Une paillasse faite de copeaux de bois sera notre matelas ainsi qu’une couverture, sur des ficelles, tendues de part et d’autres sont suspendus mouchoirs, chaussettes et autre linge à sécher.

Voilà notre futur univers!

De longues tables de bois et des bancs permettent au PG d’y prendre ses repas, de lire, d’écrire, de jouer aux cartes, de rêver. Quoique, en réalité, sur sa couchette personnelle, cela soit plus intime!

Un soldat allemand, nommé "Kompagnie Führer (chef de compagnie) est affecté à la garde de la baraque, choisi généralement parmi les s/officiers. Lui sont adjoints, un "Dolmetscher" (interprète), ainsi qu’un "Feuerwache" (garde d’incendie), membre de la police du camp et enfin de l’homme de confiance de la baraque. Ce dernier un PG a un rôle particulièrement important: c’est lui qui peut aplanir bien des différents, nés entre PG et leurs geôliers.

Les PG doivent le salut à tout militaire allemand. Quand un soldat allemand pénètre dans une chambre, le chef ou le premier qui le voit, crie "Achtung!". Chaque PG reste au garde à vous.

J’ai le souvenir de notre chef de baraque allemand que nous avions surnommé "Mickey" à cause de sa petite taille, mais avec quelle autorité, il transmettait les ordres du commandant du camp! Ce dernier réside à la Kommandantur assisté de son état-major, à l’entrée du camp.

Il y a plus de 40 baraques dans le camp, y compris la baraque dite "des prêtres" dans laquelle se célèbre la messe du dimanche. La baraque dite des "intellectuels" (je me suis toujours demandé pourquoi?). Ensuite, la Revier (l’infirmerie), la poste, où l’homme de confiance va chercher courrier et colis, les cuisines, occupant un baraquement important qui est le domaine des Polonais. Ceux-ci, jaloux de leur privilège, ne nous ont jamais témoigné beaucoup de sympathie, c’est le moins qu’on puisse dire...

Parlons à présent de la fameuse "baraque 40" qui est celle des fortes têtes, des évadés repris notamment. Elle-même est entourée de barbelés et sévèrement gardée à l’intérieur du camp, pour éviter toute communication avec les autres PG. Ne pouvant bénéficier de la cantine, mis bien souvent au régime de la "portion congrue", nos camarades malchanceux sont soumis plus souvent que nous à des fouilles en règle. Malgré ce, ils réussissent à dissimuler l’attirail du parfait évadé: depuis des boussoles artisanales (lames de rasoir aimantées fixées sur un axe dans une boîte d’allumettes), vêtements civils provenant de tenues militaires et de couvertures, retaillées et teintes, ou passées en fraude par les camarades travaillant en ville.

Dans ce camp, comme je le dis plus haut, il y a une infirmerie (Revier) sous l’autorité d’un médecin militaire allemand. Des Français prisonniers, majors, dentistes, pharmaciens, infirmiers, secrétaires et interprètes assurent le service. Les médecins français passent la visite chaque matin comme au régiment, et, comme au régiment, exemptent de service ou envoient à l’hôpital ou gardent à l’infirmerie les malades, selon la gravité des cas Certains des prisonniers les plus atteints sont proposés par le médecin français pour être rapatriés. Le médecin allemand les examine à son tour et décide en dernier ressort..

Le rôle des médecins français est d’une importance considérable. Seuls officiers parmi les P.G., ils jouissent parmi les autorités du camp d’un crédit incontestable.

Mon frère aîné, médecin capitaine d’active, fût le responsable d’un Stalag de Poméranie. J’ai pu apprendre par recoupement, tout le bien qu’il y avait fait et de quelle estime il jouissait auprès des captifs.

Je suis heureux, aujourd’hui, si tardivement, hélas, de lui rendre hommage, alors qu’il n’est plus de ce monde. A travers lui, c’est à tous ses confrères d’active et de réserve, qui se sont donnés sans restriction et parfois avec de très gros risques à cette noble tâche. Ce sont des hommes comme eux qui ont su, tant par d’affectueuses conversations que par des soins utiles, réconforter, redonner courage à des hommes souvent désespérés.

Les jours de grandes fêtes, Pâques, Noël, le premier de l’An, l’Ascension, etc., fêtes si dures au coeur du PG, prennent au camp un aspect tout particulier. Grand-messe en musique (les Allemands favorisaient l’usage des instruments de musique et, par voie de conséquence, organisaient des concerts). Séances théâtrales montées par la troupe du camp et auxquelles assistent les officiers et s/officiers teutons. Un animateur bien connu à la radio diffusion française au moment où j’écris ces lignes (janvier 1981) Lucien Jeunesse se trouvait parmi nous. Ce fût lui qui mit sur pied notre troupe théâtrale.

A l’occasion de ces réjouissances, "l’ordinaire" est amélioré: nous mettons en commun tous nos colis, distributions exceptionnelles des "envois Pétain". Des camarades travaillant hors du camp, nous rapportent en cachette quelques douceurs et même du "schnaps" (eau de vie) pour couronner le tout. Un bon camarade niçois Scarciafiga, lequel était employé comme peintre au village de Moosburg, ne rentrait au camp que le soir, une fois son travail terminé. Et bien souvent, sa musette dont le contenu échappait au contrôle des gardiens, recelait de belles et bonnes choses que nous dégustions avec délice. C’est ainsi que pour Noël 1940, nous avons eu le privilège de goûter de la Bénédictine venant de France!

Ce brave ami faisait partie de l’association que j’avais crée au Stalag et surnommé "la capelina", du nom de cette charmante coiffure de paille, garnie de fleurs et si chères au folklore niçois.

Pour occuper nos loisirs, j’avais imaginé de recenser les PG originaires de la Côte d’Azur et d’en établir la liste. Mes parents résidaient en effet à Nice, où j’avais moi-même fait une partie de mes études au lycée Félix Faure, sur le fameux Paillon aujourd’hui recouvert. Près d’une trentaine de camarades se sont faits connaître et j’eus le plaisir, une fois mon évasion réussie, de rendre visite à quelques familles de mes camarades.

Le but principal de notre association était de nous communiquer les nouvelles du "pays". Je revois encore tous ces visages avides de savoir ce qui se passait dans leur contrée, l’évocation de la fameuse tempête qui déferla sur la Promenade des Anglais, projetant d’énormes galets jusqu’aux pieds des grands hôtels, fit grand bruit à l’époque. La pointe du bord de mer, face au monument aux morts, appelée "Roba Capeou" n’avait jamais si bien porté son nom que ce jour là!

Quelle émotion à la réception de la première lettre!

Je sus à mon retour, que la famille avait reçu tout d’abord un imprimé de la Croix-Rouge, l’informant que nous étions dans tel camp, ou blessé dans tel hôpital, ou, hélas, disparu.

La vue se trouble devant la lettre chère, l’écriture aimée de la maman, de l’épouse, de la fiancée, demeurées loin là-bas au pays.

On s’isole aussitôt pour lire et relire cette première lettre, comme les suivantes d’ailleurs. Quels réconfort de sentir que le lien est à présent renoué, par dessus les frontières et les kilomètres de barbelés!

Le prisonnier réalise alors seulement sa triste condition: la réalité de la captivité. Ils se sent en quelque sorte retranché du monde des vivants.

Pour ceux qui n’ont pas d’occupation, soit qu’ils attendent leur départ en Kommando ou pour l’hôpital, les après-midi sont longues... Les conversations où chacun évoque ses souvenirs d’hommes libres, la méditation pour certains, la lecture, la lessive, la chasse aux poux, les parties de cartes aident à tuer le temps. La grande ressource est la bibliothèque du camp. Elle a permis à ceux qui n’avaient presque jamais lu, ou très peu, de faire connaissance avec Racine, Balzac, ou Baudelaire, à l’ombre des barbelés. Tout cela est à mettre à l’actif des Croix-Rouges françaises et suisses. La liste des auteurs est sévèrement "geprüft" (censuré), car n’entre pas en Allemagne nazie qui veut!

Chaque jour a lieu la distribution des colis. Comme la première lettre, mais plus encore que celle-ci, le premier colis familial est un événement dans la vie du prisonnier. Les plus humbles colis apportent la bonne odeur de chez nous. Bonnes choses de France, amoureusement recueillies et choisies au goût du destinataire.

C’est l’homme de confiance de la baraque qui est chargé de les réceptionner avec quelques camarades. Il faut voir l’intérêt, le dépit parfois même de certains s/officiers allemands devant une simple savonnette parfumée (dont la France n’était pas encore privée au début), leur hargne parfois à trancher en deux un gâteau ou un saucisson dans le sens de la longueur, à percer les boites de conserve, pour empêcher toute réserve, en vue d’une hypothétique évasion. Je me souviens d’avoir reçu du papier à cigarettes dont le premier feuillet fût passé de mains en mains et traduit pour être sûr qu’il ne s’agissait pas d’un message clandestin!

La distribution de la soupe est un travail sérieux. "Manger est un travail sérieux", dit un proverbe africain. En effet le chef de baraque français fait aligner à même le sol toutes les écuelles de terre et procède lui-même à la distribution. Auparavant, il remue avec soin cet infâme brouet afin de mélanger les rares morceaux de viande et de Kartoffeln qui surnagent dans l’élément liquide. Et de véritables discussions, âpres, parfois s’instaurent entre les loups que nous étions devenus! Pour un peu, certains auraient exigé que chaque ration fût pesée! La promiscuité entraîne des maux immenses...

Nous avons eu un jour, l’insigne d’honneur d'être visités par l’Ambassadeur français des Prisonniers, mission Scapini. Ce personnage étant aveugle (exact), je me demande un peu le rapport qu’il fît de sa venue Au stalag?

Sans commentaires...

Les informations, les nouvelles, nous étaient dispensées par le truchement de haut-parleurs, répartis dans les allées du camp et diffusant les bulletins de radio Stuttgart en langue française. A citer également certains journaux allemands tel le "Völkische Beobachter", sans oublier bien sûr, le non moins célèbre "Trait d’Union", infâme papiers collaborationniste, rédigé par des PG à la solde de nos geôliers

L’ère du transistor n’existant pas encore, les nouvelles les plus fantaisistes se colportent de bouche à oreille, bientôt déformées, amplifiées, selon qu’il s’agit d’une supposée libération anticipée de telle catégorie de PG ou de la perception de vivres ou de vêtements, dont nous étions particulièrement démunis.

Nous partageons fraternellement les maigres distributions officielles, colis Pétain, ou familiales. Nous fabriquons certains "gâteaux" en réduisant en poudre les biscuits de guerre les incorporant à du chocolat râpé et du lait condensé, le tout chauffé sur nos grands poêles, devient un brouet qui, pour nous, est un vrai régal!

En fin d’après-midi, avec le retour des PG travaillant à Moosburg, le Stalag s’anime. Chacun s’efforce d’employer ses heures de loisir en se donnant l’illusion de la liberté. On flâne avec des camarades entre les barbelés (baraque 40), on va boire une canette à la cantine, on fume une cigarette polonaise (moitié carton, moitié tabac noir très fort), on se rend visite d’une baraque à l’autre pour se communiquer les nouvelles que l’on vient de recevoir, pour discuter du dernier "bouteillon" (synonyme de "bobard" expression née au camp par allusion au récipient dans lequel on apporte la soupe, le bouteillon, et qui promet toujours plus qu’il ne tient!) Parfois on s’invite pour un casse-croûte amélioré par le dernier colis reçu et les souvenirs s’égrènent...

C’est aussi l’heure du marché noir, aux alentours de la cantine. Misérable marché noir des captifs où se troque une chemise contre un morceau de pain aigre! Un peu de margarine contre une pincée de tabac! Suivant les arrivages, le cours de cette "bourse" monte ou descend. La boîte de sardine se paie 1 mark 20, 50 cigarettes se paient 1000 F français de l’époque, 120 F le paquet de gris, 40 Pfennigs les 100 gr de pain "civil". On y vend des chevalières (de l’or allemand, dit-on) fabriquées avec nos pièces de 40 sous. Tout ce qui se mange, comme tout ce dont l’usage est interdit: canif, allumettes. Des jeux d’argent, petits paquets, baccara, roulette, tout est possible à ce marché. Une "bourse" aux marks de ville, comme aux marks de camp (Lagergeld) valab