Jacques JEANPIERRE
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Recueil de souvenirs
GUERRE 1939 - 1945
Témoignage
Nice - Mars 1993
Analyse du témoignage
GUERRE 1939/1945
Écriture : 1991 - 93 Pages
POSTFACE de Michel EL BAZE
"Je trouve que ma parole nest pas toujours sur le papier telle que je lavais dans lesprit"
Malebranche
Il en a été et il en sera toujours ainsi et même on peut dire que ce témoignage, sil avait été relaté par son alter ego ou par ses alias Jean Lux ou Paul Jacquot, naurait sans doute pas été reconnu par Jeanpierre lui-même comme tout à fait le sien.
Oui, seul le plagiat peut être identique, et cest cela qui fait précisément, pour le chercheur, la richesse de notre recueil.
Alors, que Jeanpierre se rassure, les réticences quil exprime dans sa préface honore celui qui voudrait avoir été parfait dans la relation de ses souvenirs qui enchanteront les historiens comme ils mont passionné.
Le 17 Juin 1941 les cloches sonnent à toute volée tandis que le drapeau à croix gammée est hissé sur léglise de Mulcey.
La Campagne de France est terminée pour le Corps Franc.
Le Caporal-chef Jeanpierre prend la route de lexil vers Moosburg doù il aura laudace de se faire rapatrier sur "Strasburg" en se faisant passer pour Alsacien et de là, après de multiples péripéties, il parviendra à franchir la Ligne de Démarcation et retrouvera ses parents à Nice le 28 Mars 1941.
Et après...Que croyez-vous quil fit ?
Il reprit le combat, bien sûr, mais cette fois à partir dAlger la Blanche où le déposa le bien nommé "Sidi Mabrouk".
Campagne de Tunisie, Italie et enfin retour en Métropole, détaché auprès du Counter Intelligence Corps de lÉtat-major de la 7th U.S. Army.
Bravo, Jeanpierre, moi qui ai connu la captivité et ses affres, je te tire mon chapeau.
"I find that my word is not always
on the paper such that I had in the spirit".
Malebranche
It has been and it will be always thus and even one can tell that this testimony, if he had been related by his alter ego or by his alias Jean Lux or Paul Jacquot, would have without doubting been recognized by Jeanpierre himself as entirely its one.
Yes, alone the plagiarism can be identical, and that is that makes precisely, for the seeker, the wealth of our collection.
Then, that Jeanpierre reassures, reticences he expresses in his preface honors that that would want to have been perfected in the relationship of his souvenirs that will delight historians as they have me passionate.
17 June 1941 bells ring to all flight while the flag to cross gammée is hoisted on the church of Mulcey.
The Campaign of France is ended for the Corps Frank.
The Corporal-chief Jeanpierre takes the road of the exile to Moosburg where he will have the audacity to be made repatriate on Strasburg in being made pass for Alsatian and from there, after adventure multiples, he will get cross the Line of Demarcation and will find his parents to Nice in 28 Mars 1941.
And after...What believe-you he does ?
It took the combat, of course, but this time to leave of Algiers the White where deposited him the well appointed Sidi Mabrouk.
Campaign of Tunisia, Italy and finally return in Metropolis, detached beside the Counter Intelligence Corps of the Headquarters of 7th U.S. Army.
Bravo, Jeanpierre, me that have known the captivity and its anguish, I pull you my hat.
PRÉFACE DE JACQUES JEANPIERRE alias LUX
On a beaucoup écrit sur la Seconde Guerre Mondiale en général, mais bien peu dhistoriens ou de correspondants de guerre se sont penchés sur lactivité discrète, mais ô combien efficace, de ces petites unités, appelées "Groupes-francs" ou "Corps-francs", composés essentiellement de volontaires, officiers, sous-officiers et hommes de troupe, qui prirent naissance au cours de la guerre 39/40, tout particulièrement au sein des régiments dinfanterie, dits "dintervalle", entre les gros ouvrages de la Ligne Maginot.
Sil a été relativement aisé de tenir à jour ce carnet de route jusquà larrivée au Stalag, en Allemagne, le 22 juin 1940, il nen a plus été de même, hélas, pendant la captivité où les fouilles étaient très fréquentes.
Quels trésors dingéniosité ne fallait-il pas au KG (prisonniers de guerre) pour soustraire ces précieuses reliques à ses furieux geôliers! Et tout au long de son escapade, de Strasbourg (Alsace annexée) à la ligne de démarcation avec la France non occupée, il en a été pratiquement de même.
Par précautions, plusieurs feuillets du fameux carnet ont été détruits, étant par trop compromettants à lépoque. Le récit que jai baptisé "Souvenirs de guerre - 1939/1945", quarante ans plus tard, comporte de nombreuses omissions - et pour cause - des inexactitudes et des répétitions ou se signale par une pagination et une frappe défectueuse.
Si néanmoins lauteur de ce modeste récit a pu intéresser le lecteur et soulever un coin du voile relatant des faits encore méconnus, son but sera atteint.
Il sollicite toute votre indulgence et vous en remercie.
One has a lot written on the second world war in general, but little of historians or correspondents of war have leaned on the discreet activity, but how much efficient, these small units, called Group-Francs or Corps-Francs, compounds essentially volunteers, officers, under-officers and men of troop, that take birth in the course of the war 1939 - 1940, whole particularly to the breast of regiments of infantry, told of "interval", between the large works of the Line Maginot.
If it has been relatively well-off to hold to day this notebook of road until to the arrival to Stalag, in Germany, 22 June 1940, it has more been similarly, hélas, during the captivity where excavations were very frequent.
What treasures of ingenuity did not was necessary to the KG (prisoners of war) to subtract these precious relics to his furious jailers ! And all along his escapade, Strasbourg (annexed Alsace) to the line of demarcation with France non busy, it has been practically similarly.
As a precaution, several leaves of the famous notebook have been destroyed, being by too compromettants to the period. The account that I have baptized "War Souvenirs - 1939 / 1945", forty years later, comprises many omissions - and for cause - of inaccuracies and repetitions or signals by a pagination and a defective touch.
If nevertheless the author of this modest account has been able to concern the reader and to raise a corner of the sail relating again misunderstood facts, his purpose will be reached.
He requests all your indulgence and thanks you .
Table
Préface
1La Mémoire
9 Départ de la forteresse pour les premières lignes 11Je quitte le Secteur Défensif de la Sarre 11
ler Avril 1940 12
L'aventure commence 13
15 Avril 1940 13
19 Avril 1940 16
29 Avril 17
Le 1er Mai 18
10 Mai 19
11 Mai 19
Le 12 Mai 20
15 Mai 1940 20
16 Mai 21
17 Mai 21
Journée du 20 Mai 21
27 Mai 1940 24
Deuxième soir - 28 Mai 1940. 24
Troisième soir - 29 Mai 1940 24
Quatrième soir - 30 Mai 1940 24
14 Juin 1940 25
16 Juin 1940 26
16 Juin 1940
18 heures 27
17 Juin 29
18 Juin 30
20 Juin 31
21 Juin 31
22 Juin 1940 33
Le 23 Juin 39
Le 30 Juin 39
10 Juillet 40 40
11 Juillet 40 40
13 Juillet 40 40
15 Août 40 41
8 Septembre 40 42
Toussaint 40 43
21 Décembre 40 43
Nous voici en 1941! 44
Je tente ma chance - premier succès 45
Premier jour
Deuxième journée
Troisième journée
Interrogatoire 47
Quarante huit heures plus tard, le 24 février 1941 48
Et voici Strasbourg 48
Je quitte lAlsace pour Nancy et Dombasles s/Meurthe 50
Première tentative - Besançon - Premier échec - Arbois 52
Retour à Nancy - Attente à Vincey (Vosges) 52
Deuxième tentative - Besançon - Via Epinal - Belfort et Dole 53
Suite du deuxième essai - Andelot du Jura - Champagnole 53
Derniers préparatifs avant lultime tentative 54
Le franchissement de la fameuse ligne - Ney (jura) - la Z.N.O. 55
Suite et fin de laventure
Lons-le-Saunier - Lyon - Montpellier et Nice 56
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
Départ de la forteresse pour les premières lignes
Je quitte le Secteur Défensif de la Sarre pour le 291e R.I
Quand on parlera plus tard de leur magnifique résistance, chacun des défenseurs du Secteur pourra dire avec une légitime fierté: "J'y étais!"
Personnellement, je n'ai pas eu cet honneur ayant quitté le S.D.S. (Secteur Défensif de la Sarre) le 30 Mars 1940, en compagnie de plusieurs camarades, gradés et hommes de troupe, pour aller renforcer le 291e R.I. - régiment de nouvelle formation. Il était issu du 91e R.I., stationné non loin de Civet. Son insigne: une hure de sanglier avec la devise : "Ardennes, tiens ferme".
Ce départ de la position fortifiée que j'occupe depuis le début de la guerre - je pourrais dire "depuis l937" - est motivée pour moi, en grande partie, par cette absence d'action guerrière proprement dite. Certes, le travail manuel ne manque pas au 82e R.M.I.F. (Régiment de Mitrailleurs d'Infanterie de Forteresse). Mais je brûle d'en découdre avec l'ennemi et depuis des mois et des mois, nous n'avons pas encore senti l'odeur de la poudre!
Travaux d'organisation du terrain, de bétonnage, de camouflage d'abris plus légers en rondins, poses de mines et de barbelés dans les brèches de ces interminables champs de rails, telles sont nos occupations journalières. Nous faisons corps, réellement, avec nos casemates et ouvrages divers que nous avons si souvent occupés en cas d'alerte simulée - la plus importante, étant celle de 1938.
Non loin de nous, un détachement de pionniers polonais travaille sur des centaines de mètres, à la fabrication de fascines destinées à éviter l'éboulement des fossés antichars.
Activités bien acceptées tant que la température demeure relativement clémente, mais durement ressenties par chacun d'entre nous à l'approche du froid. Le coulage du béton doit être interrompu pendant les jours de gel. Le ravitaillement lui-même en souffre: c'est ainsi que le pinard doit nous être servi à la pelle dans les seaux en toile (le thermomètre marque alors 27° au dessous de zéro) et le rata doit être réchauffé sur notre fourneau de fortune, un vieux bidon d'essence transformé en brasero.
Heureusement que le bois ne manque pas
La pluie détrempant le sol, nous sommes contraints de quitter l'abri provisoire où nous passons la nuit (sous des tôles "métro"), pour nous installer, tous les trois, à l'intérieur même de notre casemate. Avec moi, il y a deux braves réservistes, Nussbaum, le strasbourgeois et Meyer, de Metz, parlant chacun un dialecte différent l'alsacien et le lorrain, ce qui n'était pas pour faciliter les choses! Dans un recoin de la casemate, trois niches garnies de paillasses, hautes chacune de 50cm environ. Gare à ne pas relever trop vivement la tête pour s'extirper de ce court boyau!
Voilà pour l'essentiel de notre literie.
De notre unique créneau, nous découvrons cet horizon immuable le même depuis mon arrivée en août 1937 - (dont les consignes délimitent strictement les zones à battre: tirs de flanquement avec les autres points d'appui (les P.A.), feux croisés, etc.?. Nous connaissons à fond nos consignes particulières. Notre armement consiste en un canon de 65m/m (ancien canon de marine, scellé au sol et qui constitue par lui-même une excellente arme antichar); une mitrailleuse Hotchkiss 8m/m complète le tableau qui semblera peut-être désuet au lecteur de 1981, mais c'est une arme de tout premier ordre et qui fît ses preuves sur tous nos champs de bataille.
ler Avril 1940
Adieux donc au P.A.F. (point d'appui fortifié) du 82e R.M.I.F et en route pour Maxstadt (Moselle), à la CAB/2 au 291e R.I. - 52e D.I. Nous sommes dirigés de là sur Etting, cantonnement du 2e Bataillon, Commandant Joly. Les cadres sont issus dans leur majorité de la Garde Républicaine Mobile, d'un excellent esprit, très militaire, très strict et qui me convient parfaitement. A la radio, nous parviennent les nouvelles de notre Corps Expéditionnaire en Norvège!
A quand notre tour?
Je suis impatient...
Création du Corps-Franc du Bataillon
L'aventure commence
Le 12 Avril, le Commandant demande des volontaires pour la formation du Corps-Franc du Bataillon, parmi les derniers arrivés. La plupart sont déjà inscrits depuis le début de la guerre, mais n'ont pas encore eu l'occasion de se battre, le bataillon n'ayant pas encore été engagé. Je donne aussitôt mon nom.
Le 14 Avril, présentation du C.F. au capitaine adjudant-major. Le Commandant nous passe en revue. Le Lieutenant Barbe est nommé Chef du C.F - S/officiers adjoints: Sgt/ chef Dinard et Girard de la G.R.M.; Le Bourdonnec Yves, ex-gendarme; nous sommes 4 caporaux chefs, Vaillant, Douteau, Dronneau et moi ainsi que 12 hommes de troupe.
Le Commandant Joly nous fait un petit speech, attirant notre attention sur le fait qu'il n'y a pas de place au C.F. pour les "têtes brûlées". Nous devons former une équipe particulièrement soudée qui agira sur ordre du commandement, soit isolément pour le renseigner, rechercher le contact avec l'ennemi afin de repérer ses emplacements, juger de sa force, de sa résistance, faire des prisonniers le cas échéant, soit répondre par son appui à tout appel de telle ou telle unité en difficulté (comme cela sera le cas notamment le 20 mai avec la 5e Cie).
Nous nous rendons en bordure de la Blies (Moselle), bien connue des communiqués de l'époque. En chemin, nous passons devant des tombes franchement remuées.
Nous approchons des avant-postes ..
Dans la nuit nous apercevons et entendons les lueurs de la canonnade qui se rapproche. Impression indicible qui se dégage: celle de bientôt être utile, de participer.
15 Avril 1940
Nous relevons le Corps-Franc du 348e R.I. retranché dans une maison, à la sortie du village de Folpersviller. Je vais enfin rapporter la vérité des faits, raconter ce que j'ai vu, connu, entendu, vécu. Etre témoin, observateur et acteur tout à la fois.
Le soir même a 20 heures, départ pour la 1ère patrouille: on s'allège de l'équipement traditionnel, chargeurs dans les poches, grenades au ceinturon, revolver ou mousqueton à la main. Nos camarades relevés nous guident dans notre reconnaissance des lieux à surveiller. Impression saisissante dans le silence de la nuit. Pour ma part, je suis détaché comme guetteur , à 20m de la Blies: de l'autre côté de la rivière... c'est l'Allemagne
De temps à autre, une fusée éclairante monte dans le ciel et redescend ballottée par son petit parachute. Nul ne bouge à ce moment là. Et même si, par inadvertance, on se trouve être debout, en pleine lumière, il faut absolument demeurer immobile pour être confondu avec les arbres. Il faut, par ailleurs, s'efforcer de ne pas fixer un seul point car, pour un peu, on verrait se déplacer les buissons! On entend des pas sur les feuilles mortes ou craquer des branches: surtout ne pas tirer, garder tout son sang froid. Il s'agit de ne pas se faire repérer, mais d'observer - voir sans être vu - les vieilles consignes apprises a la théorie, ont ici toute leur valeur.
Tout à coup, j'entends le hululement de chouettes partant de la gauche et qui semble se déplacer vers la droite. J'apprends par la suite que ce sont les guetteurs allemands qui, pour s'assurer qu'ils sont bien en éveil, s'appellent de cette façon en imitant le cri de la chouette. Excellente école, pour la maîtrise de soi, de ses nerfs.
Retour au poste vers minuit.
Un café bien chaud nous revigore. C'est ensuite le départ de la 2° patrouille. Destination: le cimetière juif cette fois-ci: mission d'observation pour le S.R. retour à l'aube. Vite "au lit" jusqu'à 11 heures du matin. Dans cette villa, aux fenêtres transformées en meurtrières, tout autour de la maison sont dissimulés des fils de fer auxquels pendent des boites de conserve vides qui doivent tinter au moindre choc. Des grenades dégoupillées - engins autrement dangereux - sont aussi dissimulées ça et là dans la nature...
L'existence qui est et sera la nôtre plusieurs semaines durant, est totalement différente de celle de nos camarades de la Cie. De jour, entretien des armes, toilette, repos, courrier. Le ravitaillement nous parvient de nuit pour échapper aux vues ennemies. Les armes et les munitions sont toujours à portée de la main : fusils, mitraillettes, revolvers, grenades. On s'applique à la confection de poignards avec des baïonnettes allemandes, des couvre-casques en toile pour éviter les reflets, des brassards blancs à tête de mort (notre insigne) pour se repérer la nuit. Des peaux de bouc nous sont distribuées ainsi que des bottes en caoutchouc et des gants de laine car le froid est vif et tout cet équipement est vivement apprécié. On lave son linge, on fait sa toilette, chacun est entièrement libre
Consigne impérative: ne pas se montrer aux fenêtres.
On se relaie à la lucarne du grenier, car de là on a vue sur l'ennemi. D'une maison voisine de la nôtre, à une centaine de mètres, partent des tirs de mortiers de 60m/m. L'ennemi nous répond à coups de 77m/m et le plus souvent c'est notre réveil matinal! Mais zut! On ne descend pas à la cave. Quand on vient de passer une nuit de patrouille, on reste au lit! Une fois, un 77 est tombé à 80 mètres de notre maison Les vitres - ou ce qu'il en reste - en sont ébranlées Nos mortiers leurs répondent ainsi que les canons du 117e R.A., notre artillerie divisionnaire, dont on entend siffler les obus au dessus de nos têtes C'est curieux quel contentement intérieur on éprouve à entendre nos canons leur répondre'
Repas vers midi - 13 heures.
Le ravitaillement a été touché la veille au soir, par la corvée de 23 heures. Hélas, la nourriture est souvent sûre. Dans la journée lectures, correspondance, jeux divers, on taille des cannes, fabrique des armes. C'est l'amitié sincère entre nous, coude à coude dans notre vie commune. On se partage nos colis, nettoyage quotidien des armes. Ladjoint du Lieutenant Barbe, le Sergent-chef Dinard est un véritable chef dans toute lacceptation du terme, un entraîneur dhommes. Toujours le premier pour les missions dangereuses.
Nous sommes allés avec lui, reconnaître le secteur, aux avant-postes du bataillon. Il faut suivre la route de Bliesbruck à Sarreguemines. Accueil peu agréable du P.C.! Coups de revolver tirés sur nous, grenades... On doit faire demi-tour. Une autre fois, un guetteur ami aux avant-postes nous balance une F1 (grenade défensive): personne de touché, heureusement, grâce à lutilisation maximum du terrain (pas de meilleur application de la théorie!)
"Chaque jour, des patrouilles sillonnaient la forêt entre nos avant-postes et la frontière. Il y avait des accrochages, des attaques de postes. Nous y attachions beaucoup dimportance. Cétait notre vie. Le moral de tous était magnifique, mais pourtant la stagnation nous pesait. Le sens de cette guerre qui nen était pas une, nous échappait."
écrit le général Bethouart, dans ses Mémoires.
Lorsque nous étions dans nos casemates, les soldats sennuyaient. Lhiver 39/40 était très rigoureux, il lest toujours dailleurs. Comment "tuer le temps"? Je lai raconté en son temps. Les corvées de fortification ou daménagement, quelques exercices fastidieux et qui paraissent inutiles, des parties de football et, hélas, la boisson, ne suffisent pas à chasser le cafard. Les permissions, attendues avec impatience, ne font que lexaspérer; on en revient dégoûté par le spectacle de larrière où la vie continue. Mais les camarades finissent par se demander, ce à quoi ils servent, pourquoi ils sont là et jusquà quand, puisquon ne se bat pas! Mais nous, les corps-francs, nous nous sentons utiles bien que les réservistes "qui ont fait 14" ne considèrent que ce nest pas là une vraie guerre.
Roland Dorgelès qui a été les voir de près, écrit:
"Ils ne se plaignent pas. Privilège de la jeunesse qui sait tout accepter. Les travaux de fortification, le creusement des fossés antichars sont ralentis par le froid et par dabondantes chutes de neige. Cependant le moral des troupes reste bon."
"Pendant lautomne de 1939 et lhiver de 1940, notre moral fût toujours excellent; il est vrai que les nuits de Sarre étaient là pour nous occuper largement lesprit. Une seule chose nous étonnait: cest que les divisions en ligne aux avant-postes ne se fassent pas relever plus souvent."
"Dans les cercles dofficiers, durant les longs mois dattente dun événement qui ne se produit pas, on discute ardemment. On accomplira son devoir quand sonnera lheure du péril. Mais certains laccompliront dans la foi qui est une arme indispensable de la victoire. Le Lieutenant Darnand qui se conduit en héros à la tête dun groupe-franc du 11° Bataillon de Chasseurs Alpins, se fera durant loccupation lauxiliaire du nazisme et fera pourchasser et assassiner des Français résistants" (Guy des Cars)
Nous assurons également la protection déléments amis chargés de poser des barbelés et des réseaux bas. Pour ce faire, nous nous plaçons à 200 mètres devant eux, dans ce fameux "no mans land" pour répondre à toute attaque ennemie. Nos amis du génie utilisent des piquets "tire-bouchon" qui senfoncent plus aisément dans le sol, ou frappent sur ces derniers en interposant des chiffons entre les piquets et la masse. Même à 200 m, dans le silence de la nuit, cela fait un bruit de ferraille qui crisse et doit certainement sentendre plus loin. En éveil, tendus, nous sommes prêts à répondre au tir ennemi. De temps à autre des fusées éclairantes jettent leur lueur blafarde sur nous... mais les observateurs ennemis ne se manifestent pas.
Nous avons de la chance!
Une autre fois, il sagit de reconnaître les abords mêmes de la Blies, afin de sassurer quaucune embarcation nest amarrée ou de pont en construction, en vue dun franchissement éventuel. Le secteur intéressé est auparavant pilonné par nos mortiers, puis cest à nous de jouer! Nous nous acquittons de notre mission sans pertes humaines mais lennemi nous gratifie de tirs de représailles. Cest alors que je remarque des culots de carton, mêlés au projectiles réels, desquels séchappent de petites brochures... de propagande, nous enjoignant de cesser le combat ("Krieg nicht gut", la guerre nest pas bonne, etc....). La propagande allemande sadresse à nos soldats au moyen de haut-parleurs diffusant des airs à la mode qui sont interrompus de temps à autre par des appels comme ceux-ci: "Braves Français, voulez-vous mourir pour Dantzig?" ou: "Vous vous battez pour les Anglais. Les Anglais se battront jusquau dernier Français".
Tout cela na pas de prise sur nous.
Nous poursuivons notre mission.
Au retour de la première demi-patrouille, on prend connaissance de son courrier. Jai une marraine de guerre, Odette, de Fumel sur le lot qui madresse lettres et colis, tout le monde profite de ces provisions bienvenues! On repart ensuite, le coeur plus léger, sans savoir toutefois, si lon en reviendra... Lidée de la mort sévanouit de notre esprit. Les nuits font suite aux nuits sans quaucune ne ressemble à la précédente.
A chaque nuit, sa surprise.
Et cest ainsi que le 22 avril eut lieu la fameuse tentative dapproche de la "maison du Boche qui tousse", équipée relatée dans un journal parisien par Roland Dorgelès, article qui me fût adressé par la suite par ma famille.
Il sagit tout dabord de descendre une petite rivière, en sy plongeant jusquà mi-cuisses, dans le sens du courant. Leau est glacée et le bain na rien dagréable. Mais cest le seul moyen de progresser, dautant plus que nous sommes masqués par dénormes troncs de saules qui bordent le cours deau. A droite et à gauche, un véritable glacis: la plaine sans un couvert. Arrivée à un petit barrage, on sort de leau et lon rampe, littéralement, en bordure de leau tout en contournant les troncs de saules. Nous sommes à environ 150 m de la Blies, où se jette notre rivière. Une lune impitoyable nous révèle, hélas, à lennemi, comme un phare! Nous nous divisons en deux demi-groupes. Plan dattaque: un groupe va contourner la maison, lautre le couvrira. La plaine est couverte de 10 cm deau... Soudain une fusée rouge allemande grimpe dans le ciel. Trente secondes plus tard les obus pleuvent à notre droite, sur notre gauche et enfin sur nos arrières!
Cette fois, ils veulent nous couper la retraite.
On est bien perplexe.
Si lennemi exécute un tir denfilade du ruisseau, on est foutus! Rien ne se produit. On remonte la rivière, on se replie. Cest un échec malheureux. La prochaine fois, il faudra choisir une nuit sans lune! On repasse les barbelés jusquau petit pont, lequel fût dailleurs bombardé après notre passage. Heureusement... On est triste. Grâce à Dieu, personne na été touché. Mot de passe en rentrant: "Hyères", réponse: "Hoche", puis plus loin: "Junot"... "Jarnac"!
Nous navons pas envie de recevoir le même accueil que lautre fois.
De retour, on se change car on est trempé comme une soupe! Une collation et vite au lit, on est fourbue!!
19 Avril 1940
Il est 2 heures du matin.
Par un itinéraire convenu à lavance, passant à lécart des pièges disposés pour dissuader tout visiteur indésirable, nous rentrons de patrouille. Un brouillard épais étouffe nos pas et nos sens ont été mis à rude épreuve au cours de cette première patrouille qui a consisté surtout à écouter, tant la visibilité était pratiquement nulle.
Cest alors que nous sommes prévenus par messager que lennemi a tenté à la faveur de cet épais brouillard justement, de franchir la Blies, à hauteurs des avant-postes voisins. Il y a accrochage, déclenchement des feux du P.A. (point dappui).
Nous repartons aussitôt, solidement armés, sur les lieux du combat.
On rejoint nos camarades dans leurs tranchées: des balles traceuses, de toutes couleurs, sillonnent lespace et viennent se ficher dans la murette. Les tirs de mortier sen mêlent. Ceux de lennemi sont heureusement trop longs et passent au dessus de nos têtes. Nos tirs, par contre, semblent mieux ajustés et lennemi a dû abandonner sa tentative de franchissement de la rivière, tentative qui, avec ce brouillard, aurait eu quelque chance si elle navait été déjouée par un guetteur des A.P. Léchange de coups dure jusquà laube, une bruine fine, glacée, se met à tomber. A ce moment un signal sonore -une sirène- retentit alors.
"Alerte aux gaz"!
Lennemi, au mépris des conventions internationales, reviendrait-il à ses funestes habitudes de 14/18?
Nous mettons aussitôt nos masques A.N.P.31, en position de protection, et attendons, respirant lentement. Et si ce gaz, découverte nouvelle des chimistes nazis, rendaient nos masques inopérants?... Une heure et demi se passe sans quaucun fait nouveau ne soit signalé. Le s/officier "Z" (spécialisé dans cette question) fait connaître daprès un prélèvement, quil pourrait sagir dhydrogène arsénié? Rien de bon, de toute façon! La fin dalerte est sonnée. Nous quittons nos camarades des A.P. et rentrons par le village, ou du moins ce quil en reste.
La coloniale qui nous a précédé dans le secteur a littéralement fait le vide dans ces maisons, et cest plutôt désolant, alors que lennemi ny a pas mis les pieds! La plupart du mobilier: tables, chaises, lits, armoires, cadres de famille même, etc.... a été transporté - on ne sait pourquoi - en plein champ! Lintérieur des demeures a non seulement été pillé, mais souillé, brisé, rien ne reste debout.
Nous sommes en Moselle où le dialecte lorrain est très proche de la langue allemande elle même. Il ne faut pas oublier que cette population de frontaliers a été allemande de 1870 à 1918. Cette terre dinvasion fût de tout temps lobjet de luttes entre la France et lAllemagne: nombreux furent ceux qui servirent dans les rangs allemands en 1914. Aussi, rien détonnant que nos "coloniaux" découvrent dans les tables de nuit danciennes croix de fer et autres décorations allemandes, ce qui a motivé leur réaction, mais ne lexcuse en rien. Ils ignoraient que des cas semblables se produisirent à nouveau au cours de la seconde guerre mondiale: ceux qui, enrôlés de force dans larmée hitlérienne, les "malgré nous" comme on les appela qui furent envoyés se battre en Russie.
Nous quittons ce triste spectacle et faisons encore quelques pas.
Soudain, au détour dune rue, séchappent trois chats noirs dune menuiserie. Arrivant sur le seuil, une vision plutôt macabre: une demi douzaine de cercueils peints en noir sont entassés et semblent attendre... leur chargement! Cela me fait songer aux présages auxquels les Romains attachaient tant de prix!
Après cela, que nous réserve lavenir?
29 Avril
Ordre nous est donné de quitter notre poste pour Folpersviller, direction de Neunkirch-les-Sarreguemines. On retrouve le reliquat du C.F. demeuré à Frauenberg. Mais nous ne sommes pas encore à lépoque des déplacements en camions. Aussi utilisons-nous pour ce faire qui, une charrette, qui une voiture denfants pour transporter armes et bagages.
Traversée de Sarreinsming.
On craint un bombardement: le secteur a en effet été copieusement "arrosé" la veille de notre déplacement.
Nuit passée à Remelfing: arrivée à 2 heures du matin. Aucun cantonnement ne nous a été préparé. Harassés, on sallonge un peu partout dans une maison qui a encore ses sommiers!
Le lendemain, départ pour le Moulin de la Blies avec un guide: traversée de la ville de Sarreguemines, déjà importante avant la guerre. De grands magasins comme Novelty, Bata, etc... ont été mis a sac.
Le 1er Mai
Au matin, nous relevons le Corps-Franc du 91ème Zouaves. On sort des avant-postes en parcourant environ 200m en territoire ennemi. Partout des chicanes, des réseaux Brun (rouleaux de barbelés) et arrivons par de nombreux détours à la cave du dit moulin. A lentrée, on soulève une couverture et découvrons quelques paillasses alignées le long du mur; cest la nudité même. Une lampe tempête jette sa lueur tremblotante sur ce tableau, vraiment peu engageant.
La première impression est plutôt désagréable.
Heureusement que le lendemain matin, on nous fait faire le "tour du propriétaire". Cet ancien moulin à eau, bâti sur la rive de la Blies comporte deux étages. Au R.d.C. logent le Lieutenant Barbe, notre chef ainsi que Girard et Dinard. Cest une ancienne salle à manger toute meublée. Le téléphone de campagne avec la 5° Cie. Quatre autres camarades se tiennent dans ce qui fût le salon, tout à côté.
Nos deux cuistots, V et H établissent leurs quartiers dans la cuisine, comme il se doit. Ils ont leau courante, quel luxe! Au 1er étage, je loge avec le reste du C.F., réparti dans trois autres pièces. Les fenêtres du R.d.C.. ont été murées. Celles des deux autres étages sont transformées en créneaux, masqués par une couverture pendant la nuit. Des camarades y veillent en permanence. Au grenier quatre guetteurs, dans une obscurité totale, observent les rives et la lisière de la forêt où lennemi ne se montre jamais. Ils sont plus disciplinés que nous, car jen connais qui allèrent jusquà les narguer sur la rive. Ne tenant pas à se dévoiler, ils ne répondirent pas.
Nos guetteurs sont armés de grenades, de pistolets lance-fusées et à plusieurs reprises ils ont déjoué des tentatives de franchissement de la Blies. Des "sonnettes" sont installées un peu partout, tout autour du moulin, pour nous alerter en cas de visites inattendues. Léclairage permanent des pièces seffectue au moyen de lampes à pétrole de bougies et de nos boîtiers électriques, lorsque nous en avons!
Le jour, nous recevons la visite du Capitaine Adjudant major Poncelet qui paraît satisfait de notre système défensif. Il se rend au grenier où est installé le poste de guet. De là, à la jumelle, il examine longuement la rive opposée, ainsi que les abords du moulin qui sont truffés de pièges divers. Garnis de barbelés, de fils de fer de toute sorte, de grenades dégoupillées, habilement dissimulées, de mines, de fils blanchis à la chaux et régulièrement contrôlés. Lentrée de notre repaires est protégée de sacs à terre et détroits couloirs en zigzag mènent aux issues, elles-mêmes protégées.
Par la route menant à Neunkirch, nous pouvons à labri des vues, nous rendre jusquà lancienne caserne des gardes mobiles où nous trouvons de quoi nous équiper et améliorer nos installations.
Un soir, de garde au moulin avec mes guetteurs, pendant que le reste du C.F. patrouillait, notre attention est attirée par un violent échange de coups de feu, sur la gauche de notre dispositif. Laccrochage semble sérieux et dure près de 2 heures. Plus tard, japprendrai que lennemi avait été pris à partie par des éléments de notre G.R.D.I. (Groupe de Reconnaissance Divisionnaire dInfanterie de la 52e D.I.) Il y eut quelques pertes à déplorer.
Chaque nuit, à 2 et parfois 3 reprises, nous effectuons nos patrouille, embuscades, coups de mains, pas toujours payants, hélas! La propagande allemande ne perd pas ses droits: les appels sont encore lancés en langue arabe... comme quoi nos adversaires ne se sont par rendus compte de la relève du C.F. et croient avoir toujours affaire à des troupes indigènes! Un bon point pour nous. Nous prenons garde de les en dissuader!
Avec 4 hommes, je suis chargé daller chaque soir, vers 19 heures au ravitaillement, muni dun armement léger et de sacs pour rapporter les vivres: viande crue, légumes secs, café, sucre, etc. Le chemin que nous empruntons est un vrai coupe-gorge et je ne donne pas cher de nos pauvres vies en cas dembuscade. Les roulantes de la 5e Cie sont installées à lhospice du village. Cest à mon sens bien trop près du front. Le bureau de la 5e est en face. Là, nous recevons le courrier, les décisions, mots dordre ainsi que tout le matériel dont nous pouvons avoir besoin: pétrole, bougies, colis, tabac, etc. Cest le retour surtout, à la nuit tombante, qui est le plus risqué, lorsque chargés comme des baudets nous regagnons nos lignes...
10 Mai
Le Lieutenant Barbe est remplacé par le Lieutenant Ducrotoy à la tête du C.F. pour prendre le commandement de la 5e Cie. Nos camarades Rancon et Charbonnier qui sy connaissent en couture nous confectionnent un beau fanion en velours rouge, brodé dor!
Quand aurons-nous loccasion de défiler avec?...
11 Mai
Préparatifs de départ du moulin de la Blies.
Pendant la période écoulée, le corps-franc aura totalisé plus de 45 sorties de nuit et déjoué plusieurs fois le franchissement de la rivière. Au nez et à la barbe des Allemands, nous déménageons avec tout notre barda, matelas, sacs darmes, etc. Avec, bien entendu, le maximum de précautions en direction de lécole pratique de commerce et dindustrie de Sarreguemines. Nous ne serons par relevés au moulin, aussi nous sabotons - comme il se doit - nos installations que nous piégeons à plaisir! Point de chute désigné: le musée de lécole. De quoi refaire notre instruction!
Dans une petite chambre à 4, nous couchons cette fois-ci dans de vrais lits, avec de vrais draps!... à quelques centaines de mètres des Fritz! Quelle ironie! En ville, on récupère ce dont nous avons besoin: ustensiles de cuisine, matériel divers, conserves, etc.
Je repère dans lécole, le laboratoire de chimie et à mes moments perdus, me livre à des expériences que nauraient pas désavouées mes professeurs du lycée de Nice! Car la chimie a toujours été ma science favorite (il ne me manque que le courant électrique pour mes électrolyses!)
Mais les nuits sont toujours réservées au travail sérieux!
Un soir, accrochage aux abords du moulin qui, touché, se met à flamber! Cet immense brasier illumine toute la nuit et il nous faut nous "couvrir" pour échapper aux vues de lennemi. Cest un véritable feu dartifice: les grenades éclatent, les mines sautent et dans cette très vive clarté nous remarquons que tout le bâtiment na pas brûlé. Les Allemands vont sans doute occuper les ruines...Il y aura des surprises! Il nous incombera par la suite de leur rendre visite à notre tour et de les y déloger, ce qui ne sera pas facile.
Avec la paire de jumelles neuves que mont offert mes parents lors de la dernière permission de Noël, avant dappartenir au C.F., je ne cesse de scruter lhorizon. Je crois sans mentir avoir fait tous les clochers et observatoires de Sarreguemines. Japerçois très nettement une colonne ennemie faisant mouvement vers les A.P. Je signale aussitôt le fait au commandement et peu de temps après notre artillerie divisionnaire se charge de faire le nécessaire...
Autant les appartements et magasins pillés sont nombreux, autant les maisons nayant pas été visitées sont rares mais impressionnantes: en effet, les tables de cuisine sont encore mises, les objets familiers à leur place, le tout baignant dans cette odeur âcre de renfermé. On a limpression que les occupants viennent à peine de les quitter abandonnant tout derrière eux. Certains appartements eux, sont débarrassés de tout leur mobilier; les habitants ont pris soin de partir à temps.
Le 12 Mai
Violent bombardement sur tout le secteur et avec des moyens importants. Lennemi tente une percée sur langle est de la ville de Sarreguemines: des barricades sont hâtivement installées, canons de 25m/m antichars. Du 1er étage dune maison, FM en batterie, nous prenons la rue en enfilade.
Cest la guerre de rues.
Une intense activité règne partout. Cest palpitant! On "nettoie" les caves par les soupiraux à coups de grenades. La fièvre sempare de nous après ces quelques journées dinaction.
Depuis que le Lieutenant Barbe est à la tête de la 5° Cie, il ne jure que par nous, ses anciens corps-franc. Il fait appel à notre aide à tous moments dans les cas difficiles. Cest avec joie que nous répondons "présents". Nous sommes désignés pour dégager le terrain de sport de Sarreguemines, puis partons en reconnaissance avec le Capitaine Poncelet aux ruines du moulin. De lobservatoire du Bataillon, nos camarades avaient aperçu des Fritz. Mais après y être allé, force est de constater que le P.A. avancé est abandonné, mais il y a des traces évidentes de leur occupation. On se retranche à lentrée de Neunkirch. On se rend sur la rive même de la Blies pour y décrocher une barque mise là en évidence par lennemi. Celui-ci ne se manifeste pas.
Nous recevons la visite du colonel Modot, Commandant. le 291e R.I. Il fustige les camarades qui ont posé des permissions. "Quand on à lhonneur dappartenir au corps-franc, on ne prend pas de permissions pendant que des camarades sont en ligne", sécrie-t-il. Il dénonce également la tenue négligée de certains quil traite de "casseurs"...
15 Mai 1940
Le colonel Modot est tué à son P.C. de Berig au cours dun violent bombardement. Nous regrettons la disparition dun chef comme lui. A la même date, après 5 jours de guerre éclair, la Hollande capitule. Les blindés allemands sont entre Rethel et Laon.
16 Mai
Expéditions de nos sacs, du gros de notre matériel par lambulance américaine. Ces petites conductrices sont pleines de courage et font notre admiration. Tout cela part pour Merbitzeim à 12 km vers le sud-est. En effet, le Commandant avait donné lordre au C.F. de protéger le repli du bataillon, doù allégement maximum. Mais nous devons changer une fois de plus de domicile...
17 Mai
Il sagit dune petite maison à lextrémité de Frauenberg, non loin de Neunkirch. Nous patrouillons sur laérodrome tout proche et dans les faubourgs de la ville. Le pont des Alliés est miné par les sapeurs du génie.
Un jour, des Allemands sont signalés dans lancienne caserne des hussards. Le P.C. fait appel au C.F. à 14 heures. En dépit de notre fatigue de la nuit, nous y allons au trot! La caserne est inspectée de fond en comble, de la cave au grenier: pas trace du moindre Fritz! Les "grognards" ronchonnent, ils ne sont pas contents du mauvais tour quon leur a joué!
Journée du 20 Mai
La veille, les "durs" stigmatisés par notre regretté colonel lors de son inspection du 14 mai, se font remarquer par leur indiscipline et vont narguer les Fritz au delà des A.P. tenus par la 6e Cie. Cet acte est en lui-même de la folie pure et ladversaire ne va pas sen laisser conter.
Le 20 mai est à marquer dune pierre blanche dans lhistoire de notre C.F.
Dès le matin du 20, lennemi pilonne les avant-postes de la 6e Cie, puis lance ses troupes à lattaque de la position. Jeunes pour la plupart, manches de chemises retroussées, baïonnette au canon, ils sélancent sur nos camarades de la 6e en hurlant. Ils tombent comme des mouches sous les rafales de nos armes automatiques. Ne semblant pas sen émouvoir, ils sont aussitôt suivis de troupes fraîches qui les remplacent et réussissent même à déborder légèrement la position.
Mais reprenons la chronologie des faits.
Tôt le matin, je suis envoyé par Dinard à lancienne École Pratique pour y rechercher des papiers importants. A mon retour vers 11 heures, je constate que tout le corps franc a "déserté" son cantonnement et ne ma pas laissé la moindre indication sur la destination quil a prise. Nos cuistots, Voisin et Hacq sont partis de leur côté au ravitaillement, accompagnés du Caporal chef Vaillant. Jattends leur retour qui ne doit pas tarder, pour prendre une décision.
On entend dans le lointain le bruit de laccrochage et dun commun accord nous partons, guidés par léclatement des coups de feu, à destination des avant-postes.
A la jumelle, je distingue au pied du calvaire, des uniformes kakis. Nous nous approchons: ce sont des gars de la 6e Cie. Ils ont mis un F.M. en batterie et le Lieutenant Barbe est avec eux. Ils ont réussi à déloger des Allemands qui, juchés dans dépais marronnier, y avaient passé la nuit précédente et ainsi camouflés, canardaient ceux des nôtres qui montaient renforcer les A.P. Pour meilleure preuve, nous trouvons au pied des arbres, boîtes de conserve vides et abandonnés là, pain, couteaux, bidons, grenades, etc., de quoi soutenir un véritable siège!
Pendant ce temps, à 500 mètres de là, à la lisière du bois, ça chauffait. La concentration de troupes ennemies dans la forêt doit être importante. On décide donc de progresser vers nos camarades en difficulté, tandis que le F.M. du Lieutenant Barbe nous couvre de son feu. Hélas, lennemi a surpris notre mouvement et ajuste son tir sur nous quatre. Nous progressons par bonds dans le champs de blé. En rampant, nous arrivons vers le bois de peupliers. Lherbe est fauchée devant notre nez. Il sagit à présent de traverser la route. La poussière vole sous les coups tout autour de nous. Nous ne disposons que de nos armes individuelles et pas une seule arme automatique à notre disposition. Je jette un coup doeil vers le calvaire: notre F.M. de soutien a disparu! Comment faire à présent, pour franchir le billard de 50 mètres sous un feu nourri? Avec une arme automatique, nous aurions pu faire diversion, mais sans rien... Vaillant est comme fou. Il veut à tout prix aller de lavant. Je le raisonne, car cest aller au devant dun massacre: le feu est si dense quil ny a pas de possibilité de progresser, même en rampant. La portion de route qui est à traverser est un vrai glacis. Finalement Vaillant consent à mécouter et à regagner le calvaire. Je lui explique que nous allons prendre contact avec le Lieutenant Barbe et nous mettre à sa disposition. Certes, il est pénible de ne pouvoir rejoindre nos camarades qui se battent, mais le fait est là, hélas!
Grâce à la végétation très dense à cet endroit, nous réussissons à échapper aux vues de lennemi qui nous arrose copieusement.
Enfin, on se dégage et on rallie le P.C. du Lieutenant Barbe.
Ce dernier nous met à la garde des issues. Les gars de la 6e se battent comme des lions. On entend le bruit de la mitraille, léclatement des grenades. Leurs pertes sont lourdes. Le Lieutenant Ducrotoy a été touché dans les premiers dune rafale dans les reins. Impossible de le ramener pour linstant.
Dinard, Clo-Clo (Le Bourdonnec) ont épuisé leurs munitions jusquà la dernière cartouche. A citer le sang-froid de lAdjudant-chef Santoni réclamant un 2° fusil après que le fût du premier ait été brisé par une balle. Douteau est blessé dune rafale à lépaule. Notre chef Nilis a été tué dans une chicane, il était servant dun F.M.
Charbonnier est blessé aux genoux ainsi que Damien, Billard lest aux jambes. Lambulance américaine, au mépris des balles, recueille nos camarades et les conduit au poste de secours le plus proche. Il y a Martin, également de blessé, Piegeon, et cette bagarre dure depuis midi. Des fusées sont lancées à lintention de notre artillerie divisionnaire (le 117e R.A.). Ce dernier ninterviendra que trop tard. Dinard, le Bourdonnec, Girard, reviennent sain et sauf mais épuisés, après avoir tiré sans arrêt.
Le Commandant Joly demande des volontaires pour aller reconnaître doù proviennent des tirs dune maison voisine. Sans hésitation, nous nous présentons, Dronneau et moi. On contourne la villa, mais on nous tire dessus. Il faut prendre garde. Difficulté de laborder de face: on se rapproche en passant derrière les jardins. On distingue alors qu'il sagit de léchelon de mitrailleurs de lAspirant Pierson qui faisaient du tir masqué: les balles sifflaient à 2 mètres au dessus du sol doù un effet moral prodigieux. On rend compte au Commandant Joly dans son P.C., dans une cave voisine.
A signaler le survol dun "coucou allemand".
Il sagit dun avion dobservation. Le reste du C.F. revient. Les pertes ont été sévères. Le toubib opère à tour de bras dans un sous-sol transformé en salle dopération. Ses moyens sont très limités: les blessés attendent à même le sol, mais personne ne se plaint. Ils ont tous un moral de fer. Le soir seulement nos 75 tirent sur le bois, mais trop tard. Les 77 répondent à leur tir.
A 0 heure, il sagit daller récupérer nos camarades qui, blessés plus ou moins grièvement, attendent la mort ou la captivité. Il y a tout dabord le Lieutenant Ducrotoy que lon a entendu appeler à laide. Il serait donc toujours vivant. Billard, la jambe brisée, attend lui aussi quon le ramène. Cest bien notre tour, à présent, de payer de notre personne, les rescapés du C.F.! Nous partons, colonne par un, tandis que luit un beau clair de lune, ce qui narrange pas nos affaires!
Déjà en sortant des lignes, un F.M. ami nous tire dessus! Cest plutôt démoralisant. On repart sans encombre et approchons du "champ de bataille". On passe la première chicane, puis la seconde. Ce sont à présent les Fritz qui, bien que nous ne fassions pas de bruit, envoient des fusées éclairantes. Ils déchargent leurs armes en direction des chicanes...Heureusement, personne nest touché. Nous rampons dans lherbe humide, mais le feu devient plus violent et il nous est impossible daller plus avant. Dinard donne lordre de rebrousser chemin jusquaux A.P. où nous nous abritons dans les tranchées.
Le temps passe.
Le feu se calme.
Nous tentons une nouvelle sortie: même accueil de la part de lennemi qui nous gratifie dun feu violent et ajusté. Nouvelle attente. A trois reprises, nous sommes contraints de nous abriter, mais la 4e sera la bonne. Avec des ruses de Sioux, nous parvenons à hauteur du malheureux Lieutenant Ducrotoy qui ne bougeait plus. Il avait tenté néanmoins de ramper sur une cinquantaine de mètres. Sa blessure est grave. Il a perdu beaucoup de sang et son visage est cyanosé. Je lui fais un pansement compressif sommaire. Pour le réchauffer, nous lenroulons dans une capote que nous fixons avec un ceinturon. A genoux, de part et dautres, nous le traînons plus que nous le portons dans lherbe trempée de rosée. Le passage des chicanes est délicat. Quelle chance que lennemi se soit lassé et nous laisse en paix! Malgré tout, on craint les fusées éclairantes. On est éreintés. On sarrête une minute pour reprendre souffle. Après une centaine de mètres, on fait la chaise, mais il glisse et se plaint doucement. Il faudrait un infirmier pour lui faire une piqûre, pour lui soutenir le coeur. Arriverons-nous à temps au poste de secours? A chaque instant, il faut sarrêter. C'est un vrai calvaire, mais nous pensons surtout à celui que nous transportons. Ça nous semble une éternité. Deux heures se passent et on a limpression dêtre guère avancés ni encore suffisamment éloignés des Fritz.
Lhorizon séclaircit déjà.
Enfin, on arrive à la route où je le laisse sous la garde de Dronneau. Je me hâte vers le P.S. du Bataillon donne lalerte et reviens en courant avec deux infirmiers et un brancard. Son cas est trop grave pour être traité par le toubib sur place. Il est immédiatement évacué.
Le jour se lève lentement.
Il est temps. "Ils" nous tirent dessus. On rentre en hâte. Heureusement, il est sauvé. Dinard rentre à son tour avec Billard et sa jambe brisée. De leur côté, Douteau et Santini sont rentrés ensemble, lun soutenant lautre malgré leurs graves blessures.
Van Castel ramène Charbonnier.
Je suis chargé de ranger les affaires des blessés... journée lourde et pénible... cafardeuse. Il a fallu que le sang coule et que la situation soit critique pour quon sen rende compte.
Le commandement donne lordre daller reconnaître lancien P.A; de la 5e Cie, abandonné depuis laffaire du 20 mai afin de voir si lennemi loccupe toujours. Dinard demande des volontaires pour le suivre. cest bien à nous dy aller.
Il sagit daller reconnaître une maison isolée. On utilise les boyaux pour éviter dêtre à découvert. Gare à un coup de feu partant des fenêtres. Jets de grenades par les soupiraux, jamais de face aux ouvertures. On enfonce les portes dun coup de crosse ou de pied et on "nettoie". On découvre des stocks de munitions, sacs, V.B., armes, on emporte le tout et repartons vers les A.P - traces dabandon, de désordre (lutte du 20 mai). Surveillance des arbres en marchant (cétait leur méthode). Le P.A. était très bien disposé et son emplacement excellent.
Retour sans histoire.
27 Mai 1940
Ordre de repli.
Départ de Sarreguemines.
On entend du côté allemand comme un roulement sourd de moteurs. Des chars?... On passe la Sarre. Les sapeurs pontonniers sont à leur poste. Derrière nous sautent le Pont Bloc et le Pont des Alliés. Direction Remelfing... Nous partons un peu à laveuglette, sans direction de marche précise.
Il y a erreur: nous revenons sur nos pas.
Tout cela nest pas bon pour le moral. Finalement nous arrivons à Remerfing le 28 vers 4 heures du matin, sans trouver de résistance. Chacun se débrouille pour se trouver un cantonnement. on range les voiturettes porte-mitrailleuses et le restant du matériel sur la grande place du village et prenons un peu de repos.
Deuxième soir: 28 Mai 1940.
En route pour Herbitzheim.
Le pays a été inondé. Passage sur les ponts jetés par le génie. Arrivée à Keskastel dans la nuit.
Repos.
On y laisse une grande partie de notre matériel.
Troisième soir: 29 Mai 1940
Direction Hazembourg.
Le village est habité. Contact amical avec les habitants. La toilette est la bienvenue. Nous en usons copieusement. Nous nous groupons dans de vieilles baraques. Laprès -midi, sachant que nous ne devons pas démarrer avant la nuit; je file en vélo à Maxstadt par Insming et Hellimer. Je vais revoir mon ancien secteur lorsque jétais dans la forteresse au II/82e R.M.I.F.
Le Commandant Lecunf maccueille avec le Lieutenant Thomassin qui fit des exploits au "bouchon". Tout va bien là-bas pour le moment. Je revois mes amis Pujos, Fortune, ladjudant-chef de Bataillon. Ils bétonnent à bloc! (ce nest guère le moment!). Je rentre au C.F., heureux davoir revu les copains et mes anciennes positions. Là-bas, le village a été évacué très correctement par cars, indemnités payées comptant.
Quatrième soir: 30 Mai 1940
Le repli se poursuit par Insming et Lening sur Linstrof.
Nous logeons dans une ferme, au grenier. Les patrons sont de braves patriotes qui nous gâtent de leur mieux! Cela nous redonne du courage, après les chaudes alertes passées.
A côte de nous, travaillent une unité polonaise. Ils disposent de canons de 47 et de 65 sur plate-forme, sous camouflage. Le bataillon sévertue à des travaux de terrassement, de pose de barbelés, de bétonnage. Nous, nous sommes chargés de la reconnaissance du terrain afin de prévenir toute incursion ennemie. Des nouvelles alarmantes nous parviennent: les Allemands avanceraient dans le nord du pays. De notre part, on croit à un simple repli stratégique, ne voulant pas céder à la panique.
Aussi, pour se remonter le moral, on se fabrique des menus qui sortent de lordinaire (cest le cas de le dire!): lait frais, beurre, oeufs, volailles, pain frais. Peut-être aura-t-on à souffrir plus tard alors, autant en profiter pendant quil en est encore temps.
A Gros-Tenquin se tient lE.M. et le Commandant Joly. Les cafés et les magasins marchent à bloc. Vu et salué au passage un cimetière militaire français (gars du 82e R.M.I.F., G.R.D.I. et chasseurs).
Suis envoyé en liaison à vélo à Morhange. Depuis le terrible bombardement la ville a repris lentement son rythme. De grosses casemates sont en voie dachèvement ainsi que des fossés antichars.
Départ de Linstrof pour se rendre à la ferme de Hinsange, à côté de la ferme de Tansch. Plan défense étudié. travaux de terrassements. Le commandement nous charge de la garde de nuit aux abords: R.A.S. Avec Dinard, le chef du C.F. depuis lindisponibilité du Lieutenant Ducrotoy, blessé le 20 mai, nous partons en vélo pour Herbitzheim: on va tenter de récupérer nos sacs personnels ainsi que du matériel. On contourne Sarralbe: le terrain a été inondé, là aussi. On passe par Hellimer, Sarre-Union. Tout est désert, mais intact. A Oermingen, visite de la caserne de fond en comble. Enfin, cest Herbitzheim. La chaleur est étouffante. Dans les écuries, nous retrouvons nos sacs... mais dans quel état! Éventrés, leur contenu éparpillé. Plus rien nest récupérable. Nos pauvres hardes et souvenirs, lettres, photos, etc., tout cela est définitivement détruit.
Retour par Morhange.
A tous les barrages, le fameux mot de passe qui change tous les jours. On redoute un bombardement aérien. il sagit surtout de ne pas se faire repérer autour de là ferme dans la journée. Aussi, par mesure de précaution couche-t-on en plein air, à 400 mètres de la ferme, le long dun ruisseau, sous de grands saules.
14 Juin 1940
A six heures du matin, les bombardiers allemands arrivent en formation serrée et dans un vrombissement terrible, ils lâchent leur chapelet de bombes explosives sur toute la région: Gros-Tenquin, Bertring, Virming, Morhange, la voie ferrée, Freybouse, etc. Les dégâts sont nombreux. Les pertes aussi. Ils touchent les villages mais se gardent soigneusement de viser les voies de communication qui seront utiles à leurs troupes le moment venu!
Ce qui est démoralisant, cest bien de ne pas voir un seul chasseur ami dans le ciel, ni un coup de D.C.A. (défense contre-avion) tiré de nos lignes! Rien nest mis en oeuvre pour les empêcher de poursuivre leur oeuvre destructrice et criminelle car ils ne se contentent pas de bombarder les objectifs, mais ils mitraillent les files de civils qui, affolés, senfuient par les routes avec leurs maigres ressources.
Nous répliquons en mettant nos armes automatiques, F.M. et mitrailleuses en position de D.C.A. et tirons sans discontinuer sur les vagues de bombardiers. Nous savons bien que nous avons peu de chance de les toucher, mais au moins nous ne sommes pas restés passifs devant un tel spectacle! A un moment, toutefois, une traînée de fumée séchappe dun appareil allemand. Est-il atteint? Nous ne le saurons jamais car il disparaît à lhorizon et nous ne pouvons entendre une explosion dans ce brouhaha infernal!
Cest au cours de cette action que fût tué notre chef de corps, le colonel Modot à son poste de combat, son P.C. de Berig. Cette attaque aérienne dura jusquà 18 heures 30. Nous étions épuisés; épuisés de fatigue par labsence de repos, par la chaleur, le sifflement aigu des projectiles qui ajoutaient encore au manque de ravitaillement. Non loin de nous, des travailleurs espagnols senfuient de leurs baraques en flammes. Peu importe que nous soyons repérés par leurs mitrailleuses, mais nous ne pouvions ainsi laisser massacrer, sans défense, ces malheureux réfugiés. Des balles incendiaires mettent le feu à la grange de la ferme de Tansch. Toute la journée le feu couva. Le soir, lincendie éclate et réduit la plus grande partie en cendres. On attend le passage des troupes de forteresse qui doivent se replier par nos positions.
16 Juin 1940
Il faut décrocher.
On quitte la ferme: lennemi serait à Gros-Tenquin. Direction prise en bon ordre: Rodalbe et Conthil. Au milieu de la nuit, nous arrivons à une ferme et prenons quelque repos dans la grange. Repos de courte durée, car nous sommes réveillés par le bruit de la mitraille qui semble proche. "Ils" ne doivent pas être bien loin. Dinard menvoie examiner la situation à lobservatoire du village -léglise - je distingue nettement des rassemblements de troupes dans la direction de Gros-Tenquin.
Le dernier combat
Nuit du 16 au 17 juin 1940
16 Juin 1940: 18 heures
Je descends de mon observatoire -le clocher de léglise de Conthil (Moselle) - car nous devons quitter le village. On établit des barrages, canons de 25m/m postés aux croisements. Nos F.M. tirent vers Morhange. Tout à coup, alerte! Un groupe motorisé ennemi, précédé de cyclistes, larme en bandoulière, est signalé sur la route, venant vers nous, en direction du passage à niveau. Adossés au talus, nous les prenons dans notre ligne de mire et, à bonne distance, faisons feu. Le F.M. tire sur le side-car, lui-même armé. Tous séparpillent, tombent au sol, touchés, ou ségaillent dans les fossés. Notre tir a été précis: beaucoup de tués, deux cyclistes prisonniers, les musettes chargées de grenades et dexplosifs. Une chance pour eux quils naient pas été touchés, sans cela, quel feu dartifice!
Nous sommes plutôt embarrassés par ces deux feldgrau qui tremblent comme des feuilles! Il ny a pas de quoi. Nous respectons les conventions de Genève que je sache: un prisonnier est un prisonnier! Quelques provisions de bouche sont récupérées, du pain et de la margarine, cest toujours ça de pris! Nous conduisons nos P.G. au P.C. (ils ne resteront pas longtemps P.G. eux...)
Je remonte à mon observatoire. A la jumelle, jobserve de longues colonnes ennemies descendant de Gros-Tenquin sur Château-Salins. Avant de se replier, nous faisons des barrages hâtifs. On ne se figurait pas que ce 16 juin allait être notre dernier jour de liberté et, quà notre tour, nous serions faits prisonniers la nuit même...
Survivants du corps-franc et éléments de la 5° Cie, nous nous dirigeons vers la maison forestière de X, par la forêt de Brides. Après une courte halte le long dune haie, nous reprenons notre route, guidés par le bruit des combats qui se fait plus distinct.
Survient alors une voiture de liaison ayant à son bord un officier à la recherche du IIIe bataillon! Nous navons plus la liaison avec cette unité. Notre Commandant de Cie, le Lieutenant Barbe part à son tour, à la recherche du P.C. du Bataillon.
Le temps passe...
Nayant pu établir le contact, le lieutenant revient.
Lanxiété se lit sur son visage, déjà buriné par la fatigue de plusieurs nuits de veille: il ne nous cache pas, a nous, ses anciens compagnons de C.F. (dont il était le chef lors de sa création en avril) que la situation est grave.
21 heures.
Il me confie alors la mission daller avertir lAspirant Pierson, chef de section, de se replier et de nous suivre. Je pars aussitôt avec le Caporal-chef Dronneau. En cours de route, des coups de feu sont tirés dans notre direction. Lennemi aurait-il déjà occupés les positions tenues préalablement par la Section Pierson? En dépit de nos recherches, ce dernier reste introuvable.
Mais lobscurité commence à se faire.
Nouveaux tirs, plus précis sur nous. La nuit nous permet, grâce aux lueurs des balles traçantes den déterminer la direction. Une grenade bien ajustée nous débarrasse pour un temps de ces gêneurs. Mais il nous faut décrocher et rejoindre les nôtres. Devons-nous aller sur Blanche-Eglise? Mais si lennemi sy trouvait déjà? Donc nous nous dirigeons sur Dieuze.
La tenaille se resserre.
Tous, nous sommes harassés, fourbus, le ventre vide, le cerveau en feu, nos maigres vivres de réserve depuis longtemps épuisés. Depuis le matin nous vivons de rapines, dérobant ici et là, dans les habitations abandonnées par leurs occupants, quelques provisions: du lard, des confitures, quelques conserves ou, dans les jardins, quelques rares volailles ayant échappé aux troupes nous précédant. Certains, noublient pas de visiter les caves dont les réserves font leur bonheur...
Poursuivant notre marche, nous atteignons le carrefour Saint-Médard/route de Moyen-Vic. Je regarde lheure à ma montre: 1heure 15 du matin, nous sommes donc le 17.
Notre ultime combat va sengager.
Un premier coup de feu éclate et atteint notre éclaireur de tête qui sécroule. Aussitôt, quittant les bas côtés de la route, nous plongeons littéralement dans les fossés à demi remplis deau à cet endroit.
Mais quimporte!
A ce moment, le feu de lennemi se précise: non seulement, il semble nous prendre en enfilade, mais encore les coups sont tirés de droite et de gauche. Nous débarrassant de nos encombrants "boudins" (couverture et toile de tente roulée en sautoir), F.M. en batterie, nous répondons avec énergie au feu adverse. Lobscurité nest pas totale: la lune est partiellement voilée et on distingue nettement des engins motorisés savançant à notre rencontre. Telles des comètes multicolores, les balles traçantes zèbrent la nuit et ricochent, ajoutant encore aux lueurs blafardes des fusées éclairantes. Mais lheure nest pas à la contemplation!
Léclatement caractéristique des mortiers sur nos arrières nous laisse à penser que lennemi nous a bien localisé. Tout espoir de repli est vain. Il sagit de lutter sur place et de sauver lhonneur!
Notre tireur au fusil-mitrailleur vide chargeur sur chargeur.
Au milieu de ce tumulte fait déclatements, de balles qui sifflent, de cris, dappels, nous distinguons des hurlements poussés par nos adversaires:
- Soldats français, rendez-vous...!
Sans songer certainement à parodier un général devenu célèbre par une réponse alors fameuse, jentends mon voisin de combat sécrier de bon coeur:
- Et, m...!
Soudain, sur ma droite, dominant le talus au bas duquel nous nous tenons le soldat Doubet et moi-même, je vois se dresser, démesurément grandie par la demi-obscurité, la silhouette dun soldat allemand, baïonnette au canon, prêt à foncer sur nous. Un coup de feu tiré presque à bout portant et lhomme sabat à nos pieds.
Cest alors que je reçois pour mission du Sergent-chef Dinard, commandant en second le corps-franc, lordre de me porter en avant à la hauteur de notre tireur au F.M.
A peine arrivé, je nai que le temps de me plaquer au sol, tandis quéclate à mes côtés une grenade à manche. Par miracle, je ne suis que légèrement blessé au poignet droit, tandis que mon voisin immédiat, le soldat Ranchin pousse un cri. Il vient dêtre très grièvement touché. Pratiquement énuclée de loeil gauche, le globe oculaire pendant sur son visage en sang, il tente déponger sa blessure avec le paquet de pansement individuel que je lui tends. Quant à moi, mon mouchoir serré autour de mon poignet fera laffaire.
Mais le feu de lennemi se précise: les coups sont tirés de droite et de gauche et les éclatements de mortiers sur nos arrières se rapprochent.
Lennemi est pratiquement sur nous.
Et soudain, un silence irréel se fait sur la plaine, encore embrassée il y a quelques instants et retentissant des feux du combat.
Nos chargeurs sont vides, les canons de nos armes sont brûlants. Nous sommes à bout de munitions.
Cest la fin.
Une angoisse infinie nous étreint...
Des autos mitrailleuses arrivent à notre hauteur, nous mettons bas les armes. Mes jumelles doivent tenter un s/officier allemand qui sen empare sans façon. Nous devons nous défaire de nos musettes, de nos casques, de nos équipements qui tombent au sol.
Ce combat, qui aura duré 25 minutes, nous a coûté de nombreux tués et blessés. Les survivants de la 5e Cie et du C.F., encadrés de gardes armés, sont dirigés vers un terrain vague où lon nous fait mettre assis au sol.
17 Juin
Aux quatre coins du terrains, des mitrailleuses sont en batterie. Une pensée fulgurante me traverse alors lesprit: allons-nous finir comme cela, fusillés sur place, achevés comme des bêtes? Les minutes sécoulent, éternellement longues, sans changement dans lattitude de nos gardiens. Soudain un ordre rauque, nous sommes poussés par des hommes, baïonnette au canon et dirigés vers la route, par groupe de 5.
Après une courte marche, nous sommes parqués dans un jardin, accroupis toujours. Jusquau petit matin, sous une rosée mortellement froide, serrés les uns contre les autres, nous attendons la décision de nos geôliers. Nous navons pratiquement pas mangé depuis 5 jours, ou si peu... on nous promet une soupe mais il faut auparavant aider les troupes du génie à rendre une partie de la route carrossable.
Il se met à pleuvoir.
Tout nest quun immense bourbier.
Enfin, je peux mentretenir avec un officier allemand qui donne aussitôt des ordres pour que nous soit servie une copieuse gamelle de soupe aux fèves. Il mapprend que cest parce que nous avons bien traité leurs prisonniers de la veille, à Conthil. Des soldats nous donnent des cigarettes et des biscuits, signe dhumanité.
Laprès-midi, à Mulcey, les cloches sonnent à toute volée... tandis que le drapeau à croix gammée est hissé sur léglise. Les Allemands sont en joie. On nous promet dêtre très prochainement libérés... Nous avons de la chance, disent-ils, dêtre faits prisonniers aujourdhui, alors que la guerre est finie. On nous promet de nous renvoyer bien vite chez nous... mais ce nest toutefois pas la paix! Nous allons nous en rendre compte.
Une fois de plus, cest la fouille, en nous obligeant à lever les bras et cela, en public, devant les civils!
Quelle humiliation!
Jai la chance dy échapper grâce à mon rôle d'interprète. Résultat: on aura une bonne soupe ce soir! La musique allemande joue à grands renforts de grosse caisse, libations, etc.
A la tombée de la nuit, on nous fait repasser au carrefour tragique de Mulcey où eut lieu notre ultime résistance... A la demi obscurité, tout prend un relief saisissant... Les corps toujours là, dans la position où la mort les a surpris, le fossé tragique, les armes, le matériel épars.. Un Feldwebel, revolver au poing, nous fait activer: "Schnell, Schnell!" (vite, vite!). Et gare à celui qui tenterait de récupérer une musette ou un bidon.
Les bistrots sont plein dAllemands qui ingurgitent de la bière, et du schnaps. Le village est occupé depuis quelques heures à peine: trace de lutte encore visible, armes tordues, vêtements lacérés et tâches de sang. Cest la C.A.B.2 qui sest héroïquement défendue à cet endroit et nous en avons la preuve.
Cette nuit du 17 au 18 juin 40, nous allons la passer dans lunique église du village à plus de 600, serrés sur les bancs, les uns contre les autres. Des camarades de toutes armes nous rejoignent: la forteresse, linfanterie de marine, les artilleurs, etc. On se retrouve à 7 du corps-franc. Nous percevons 1/5e de boule, et un peu de margarine pour toute nourriture. Il y a du monde partout dans cette église. A la galerie, sur lautel, partout. Cest notre seconde nuit de captifs.
18 Juin
Dès 6 heures, le matin, en route pour une nouvelle étape.
Un peu de toilette dans une rivière toute proche. Nous croisons de nombreuses colonnes à pieds, elles aussi. Ce sont des Allemands, jeunes pour la plupart. Ils sont en bras de chemises et moins chargés que nous ne létions. Nous excitons leur curiosité et je remarque que beaucoup portent des appareils photos, et... des guitares! Ils chantent et néconomisent pas les prises de vue.
Nous croisons aussi beaucoup de camions bâchés, remplis dhommes darmes et sur ces bâches dénormes croix rouge! Sans commentaires.
Partout des traces du repli tragique: des cadavres auxquels nous rendons les derniers devoirs, du matériel épars, des canons de 25m/m, des munitions, une voiture allemande coupée en deux par un obus.
La soif est terrible avec ce soleil de plomb. Heureusement, des femmes se tiennent sur notre passage, tenant des bassines deau et, au risque de se faire malmener par nos gardiens, elles nous permettent de nous désaltérer. Merci à elles toutes pour leur bonté dâme digne de celle des Saintes Femmes. Elles ne cachent pas leur douleur et cela rend plus furieux encore nos sentinelles.
Nous étanchons notre faim en grappillant de ci de là, des cerises. Les cerisiers bordent en effet la route en cet endroit et point nest besoin de sécarter beaucoup pour faire la cueillette.
Et voilà Morhange et ses casernes où nous allons loger... dans les écuries, avec un peu de paille pour litières. La traversée de la ville est édifiante. Le café Belle Vue a été touché lors du bombardement du 14 juin. La population semble déjà habituée à sa nouvelle situation. Des magasins sont à nouveau ouverts et font affaire avec leur nouvelle clientèle. Ne voit-on pas des jeunes filles bavardant avec des Feldgrau! Lépicerie centrale est touchée également, mais, en général, la petite ville a été moins abîmée quon ne le pensait. Pour dîner: 1/5 de pain comme dhabitude, un morceau de fromage et de leau.
Jai su depuis, quen ce 18 juin - célèbre à plus dun titre - le projet français de faire sauter le pont de Kehl sur le Rhin fût en fait, un échec. Les explosifs placés en son milieu (là même où passait la frontière) firent saffaisser les deux parties reposant sur chacune des deux rives, tandis que le pont de chemin de fer, tout à côté, seffondra totalement dans le Rhin.
Il me revient à lesprit une petite anecdote, rapportée par les gars du 172e R.I.F. ("la carte du Rhin") qui virent, un jour, à lentrée allemande du pont de Kehl, une énorme pancarte proclamer en lettres gigantesques ces mots: "Bons Français, pendant que vous montez la garde ici, les Anglais, dans le nord, couchent avec vos femmes!" Bientôt une pancarte apparaît de lautre côté du fleuve avec ces mots: "On sen fout! On est du midi"
Des barques sapprochent la nuit de la rive française pour y jeter des tracts reproduisant le discours du Führer offrant sa paix aux Français et aux Britanniques. Photo à lappui, reproduisant Molotov en visite au Führer à Berlin...
19 Juin
Départ pour Gros-Tenquin cette fois-ci.
Le village est presque totalement détruit. Puis cest Freybouse avec son odeur cadavérique qui sexhale des décombres; des tombes. Ici et là, des traces de combat toujours.
A Lixing-les-St-Avold, peu de dégâts.
Voici Vahl-Ebersing: deux camions ennemis sont entrain de se consumer, les casemates sont intactes, sans éraflure aucune, cest plutôt curieux. Plus loin, le pont sur la Nied a sauté. Nous arrivons à St Avold où on nous loge dans les casernements de la garde mobile, à lentrée de la ville.
20 Juin
Après la trentaine de kilomètres de la veille et ceux des jours précédents, nous avons les pieds en plutôt mauvais état. Direction Forbach: maisons brûlées le long de la route. Plus loin, un Lorrain est en contemplation devant ce qui lui reste de sa maison: quatre pans de murs...
On passe devant la caserne des chasseurs où nous avions été reçus le 11 novembre 1938, après la prise darmes. Mais là, aujourdhui, cest un autre exercice: un véritable recensement de nous tous! Avec remise des briquets, couteaux, allumettes, etc. On soupe avec les soldats allemands, à part évidemment, mais cela nous permet de constater quils nont guère plus que nous dans leur gamelle!
21 Juin
Départ pour lAllemagne cette fois-ci: Sarrebruck.
Cest vraiment une petite marche de bataillon après tout ce que nous avons fait! A 16 heures nous partons, le corps-franc en tête (comme il se doit). Traversée de la ligne Siegfried (où nous nallons pas faire sécher notre linge, comme dans la chanson de Chevalier).
La ville sarroise est intacte et respectée.
Nous sommes véritablement touchés par la compassion évidente de la population sarroise et certaines femmes contiennent mal leur émotion.
Embarquement en gare à 20 heures dans des wagons à bestiaux à 50 par wagon! On nous donne une provision deau et des tinettes...
Nous voyons défiler des noms de villes bien connues: Karlsruhe-Stuttgart- Ulm- Augsbourg et enfin München (le célèbre Munich de 38!).
Arrivés à Moosburg (Hte Bavière) le 22 juin et de là nous sommes aussitôt dirigés sur le Stalag VII/A qui va devenir notre nouvelle résidence.
La première impression, quoiquon dise, nest pas trop mauvaise. Les baraques sont neuves. On dirait quelles ont été faites pour nous. La paille est fraîche, mais de loin en loin on aperçoit dénormes chiens bergers, tirant sur la laisse de leur maître qui semblent, eux aussi, nous attendre.
Au-dessus de la porte daccès au camp, un immense panneau, portant ces deux mots "Nach Berlin". Ces messieurs ont vraiment le sens de lhumour...
Une page de ma vie militaire est tournée.
Nous allons aborder à présent la captivité proprement dite.
La captivité au Stalag VII / A
22 Juin 1940
"Alea Jacta est" (le sort en est jeté)...
Cette vieille citation latine jaillit à mon esprit lorsque notre longue colonne sapproche de lentrée du camp... notre future résidence.
De part et dautre de lentrée, les Feldgrau sont là, qui semblent nous attendre, larme au pied. A labri, dans leurs guérites rayées de noir, de blancs et de rouge.
Les immenses portes de bois et de barbelés se referment sur nous, harassés de fatigue, traînant avec nous nos pauvres hardes, les plus valides soutenant les plus faibles.
Cest le moment de la première fouille (il y en aura beaucoup dautres par la suite, hélas). Deux soldats allemands passent parmi nous et nous font vider nos poches dans de grands paniers dosier, nous laissant toutefois nos montres. Un reçu nous est même remis contre les quelques francs que nous pourrions posséder encore. Heureusement que nous réussissons à déjouer la vigilance de nos gardiens et à camoufler ce que nous avons de plus cher (photo de famille, lettres, etc.)
Cest ensuite la séance du déshabillage et de la désinfection. Certaines baraques sont de véritables magasins dhabillement où samoncellent quantités de tenues diverses, françaises, polonaises, belges, anglaises ainsi que dimmenses tas de brodequins, le tout sortant en droite ligne de nos intendances!
La température, clémente en cette saison, permet un déshabillage en plein air et le troupeau de nudistes est dirigé vers les douches (la première depuis longtemps), tandis que les vêtements passent à la désinfection.
Les plus démunis se voient gratifiés de tenues neuves et propres, tandis que dautres, plus malchanceux, nont que la ressource de se fabriquer des galoches de bois, faute de troquer leurs vieilles chaussures contre des brodequins neufs.
Quarante ans plus tard, ma mémoire nest plus aussi fidèle. Il me souvient néanmoins dune première nuit dont le sommeil fût totalement absent: évocation de mes parents, de tous ceux que nous chérissons, frère et soeur, épouse et enfants pour ceux qui ont un foyer...
Jamais nous navions envisager, tout au long de cette courte campagne de terminer ainsi, prisonniers et donc privés de toute liberté. Ah! Cette liberté, Liberté chérie, comment la recouvrer? Cette idée ne me quittera plus et dans huit mois elle verra son dénouement!
Nos baraques sont doubles, lentrée "A" dune extrémité, de lautre la "B". Entre les deux, de grands lavabos ainsi quune buanderie. Chaque baraque abrite environ 120 PG, soit 60 par chambres. Dans chacune delles, se dressent des châlits de 3 étages, 6 PG par châlits et 2 par étages. Une paillasse faite de copeaux de bois sera notre matelas ainsi quune couverture, sur des ficelles, tendues de part et dautres sont suspendus mouchoirs, chaussettes et autre linge à sécher.
Voilà notre futur univers!
De longues tables de bois et des bancs permettent au PG dy prendre ses repas, de lire, décrire, de jouer aux cartes, de rêver. Quoique, en réalité, sur sa couchette personnelle, cela soit plus intime!
Un soldat allemand, nommé "Kompagnie Führer (chef de compagnie) est affecté à la garde de la baraque, choisi généralement parmi les s/officiers. Lui sont adjoints, un "Dolmetscher" (interprète), ainsi quun "Feuerwache" (garde dincendie), membre de la police du camp et enfin de lhomme de confiance de la baraque. Ce dernier un PG a un rôle particulièrement important: cest lui qui peut aplanir bien des différents, nés entre PG et leurs geôliers.
Les PG doivent le salut à tout militaire allemand. Quand un soldat allemand pénètre dans une chambre, le chef ou le premier qui le voit, crie "Achtung!". Chaque PG reste au garde à vous.
Jai le souvenir de notre chef de baraque allemand que nous avions surnommé "Mickey" à cause de sa petite taille, mais avec quelle autorité, il transmettait les ordres du commandant du camp! Ce dernier réside à la Kommandantur assisté de son état-major, à lentrée du camp.
Il y a plus de 40 baraques dans le camp, y compris la baraque dite "des prêtres" dans laquelle se célèbre la messe du dimanche. La baraque dite des "intellectuels" (je me suis toujours demandé pourquoi?). Ensuite, la Revier (linfirmerie), la poste, où lhomme de confiance va chercher courrier et colis, les cuisines, occupant un baraquement important qui est le domaine des Polonais. Ceux-ci, jaloux de leur privilège, ne nous ont jamais témoigné beaucoup de sympathie, cest le moins quon puisse dire...
Parlons à présent de la fameuse "baraque 40" qui est celle des fortes têtes, des évadés repris notamment. Elle-même est entourée de barbelés et sévèrement gardée à lintérieur du camp, pour éviter toute communication avec les autres PG. Ne pouvant bénéficier de la cantine, mis bien souvent au régime de la "portion congrue", nos camarades malchanceux sont soumis plus souvent que nous à des fouilles en règle. Malgré ce, ils réussissent à dissimuler lattirail du parfait évadé: depuis des boussoles artisanales (lames de rasoir aimantées fixées sur un axe dans une boîte dallumettes), vêtements civils provenant de tenues militaires et de couvertures, retaillées et teintes, ou passées en fraude par les camarades travaillant en ville.
Dans ce camp, comme je le dis plus haut, il y a une infirmerie (Revier) sous lautorité dun médecin militaire allemand. Des Français prisonniers, majors, dentistes, pharmaciens, infirmiers, secrétaires et interprètes assurent le service. Les médecins français passent la visite chaque matin comme au régiment, et, comme au régiment, exemptent de service ou envoient à lhôpital ou gardent à linfirmerie les malades, selon la gravité des cas Certains des prisonniers les plus atteints sont proposés par le médecin français pour être rapatriés. Le médecin allemand les examine à son tour et décide en dernier ressort..
Le rôle des médecins français est dune importance considérable. Seuls officiers parmi les P.G., ils jouissent parmi les autorités du camp dun crédit incontestable.
Mon frère aîné, médecin capitaine dactive, fût le responsable dun Stalag de Poméranie. Jai pu apprendre par recoupement, tout le bien quil y avait fait et de quelle estime il jouissait auprès des captifs.
Je suis heureux, aujourdhui, si tardivement, hélas, de lui rendre hommage, alors quil nest plus de ce monde. A travers lui, cest à tous ses confrères dactive et de réserve, qui se sont donnés sans restriction et parfois avec de très gros risques à cette noble tâche. Ce sont des hommes comme eux qui ont su, tant par daffectueuses conversations que par des soins utiles, réconforter, redonner courage à des hommes souvent désespérés.
Les jours de grandes fêtes, Pâques, Noël, le premier de lAn, lAscension, etc., fêtes si dures au coeur du PG, prennent au camp un aspect tout particulier. Grand-messe en musique (les Allemands favorisaient lusage des instruments de musique et, par voie de conséquence, organisaient des concerts). Séances théâtrales montées par la troupe du camp et auxquelles assistent les officiers et s/officiers teutons. Un animateur bien connu à la radio diffusion française au moment où jécris ces lignes (janvier 1981) Lucien Jeunesse se trouvait parmi nous. Ce fût lui qui mit sur pied notre troupe théâtrale.
A loccasion de ces réjouissances, "lordinaire" est amélioré: nous mettons en commun tous nos colis, distributions exceptionnelles des "envois Pétain". Des camarades travaillant hors du camp, nous rapportent en cachette quelques douceurs et même du "schnaps" (eau de vie) pour couronner le tout. Un bon camarade niçois Scarciafiga, lequel était employé comme peintre au village de Moosburg, ne rentrait au camp que le soir, une fois son travail terminé. Et bien souvent, sa musette dont le contenu échappait au contrôle des gardiens, recelait de belles et bonnes choses que nous dégustions avec délice. Cest ainsi que pour Noël 1940, nous avons eu le privilège de goûter de la Bénédictine venant de France!
Ce brave ami faisait partie de lassociation que javais crée au Stalag et surnommé "la capelina", du nom de cette charmante coiffure de paille, garnie de fleurs et si chères au folklore niçois.
Pour occuper nos loisirs, javais imaginé de recenser les PG originaires de la Côte dAzur et den établir la liste. Mes parents résidaient en effet à Nice, où javais moi-même fait une partie de mes études au lycée Félix Faure, sur le fameux Paillon aujourdhui recouvert. Près dune trentaine de camarades se sont faits connaître et jeus le plaisir, une fois mon évasion réussie, de rendre visite à quelques familles de mes camarades.
Le but principal de notre association était de nous communiquer les nouvelles du "pays". Je revois encore tous ces visages avides de savoir ce qui se passait dans leur contrée, lévocation de la fameuse tempête qui déferla sur la Promenade des Anglais, projetant dénormes galets jusquaux pieds des grands hôtels, fit grand bruit à lépoque. La pointe du bord de mer, face au monument aux morts, appelée "Roba Capeou" navait jamais si bien porté son nom que ce jour là!
Quelle émotion à la réception de la première lettre!
Je sus à mon retour, que la famille avait reçu tout dabord un imprimé de la Croix-Rouge, linformant que nous étions dans tel camp, ou blessé dans tel hôpital, ou, hélas, disparu.
La vue se trouble devant la lettre chère, lécriture aimée de la maman, de lépouse, de la fiancée, demeurées loin là-bas au pays.
On sisole aussitôt pour lire et relire cette première lettre, comme les suivantes dailleurs. Quels réconfort de sentir que le lien est à présent renoué, par dessus les frontières et les kilomètres de barbelés!
Le prisonnier réalise alors seulement sa triste condition: la réalité de la captivité. Ils se sent en quelque sorte retranché du monde des vivants.
Pour ceux qui nont pas doccupation, soit quils attendent leur départ en Kommando ou pour lhôpital, les après-midi sont longues... Les conversations où chacun évoque ses souvenirs dhommes libres, la méditation pour certains, la lecture, la lessive, la chasse aux poux, les parties de cartes aident à tuer le temps. La grande ressource est la bibliothèque du camp. Elle a permis à ceux qui navaient presque jamais lu, ou très peu, de faire connaissance avec Racine, Balzac, ou Baudelaire, à lombre des barbelés. Tout cela est à mettre à lactif des Croix-Rouges françaises et suisses. La liste des auteurs est sévèrement "geprüft" (censuré), car nentre pas en Allemagne nazie qui veut!
Chaque jour a lieu la distribution des colis. Comme la première lettre, mais plus encore que celle-ci, le premier colis familial est un événement dans la vie du prisonnier. Les plus humbles colis apportent la bonne odeur de chez nous. Bonnes choses de France, amoureusement recueillies et choisies au goût du destinataire.
Cest lhomme de confiance de la baraque qui est chargé de les réceptionner avec quelques camarades. Il faut voir lintérêt, le dépit parfois même de certains s/officiers allemands devant une simple savonnette parfumée (dont la France nétait pas encore privée au début), leur hargne parfois à trancher en deux un gâteau ou un saucisson dans le sens de la longueur, à percer les boites de conserve, pour empêcher toute réserve, en vue dune hypothétique évasion. Je me souviens davoir reçu du papier à cigarettes dont le premier feuillet fût passé de mains en mains et traduit pour être sûr quil ne sagissait pas dun message clandestin!
La distribution de la soupe est un travail sérieux. "Manger est un travail sérieux", dit un proverbe africain. En effet le chef de baraque français fait aligner à même le sol toutes les écuelles de terre et procède lui-même à la distribution. Auparavant, il remue avec soin cet infâme brouet afin de mélanger les rares morceaux de viande et de Kartoffeln qui surnagent dans lélément liquide. Et de véritables discussions, âpres, parfois sinstaurent entre les loups que nous étions devenus! Pour un peu, certains auraient exigé que chaque ration fût pesée! La promiscuité entraîne des maux immenses...
Nous avons eu un jour, linsigne dhonneur d'être visités par lAmbassadeur français des Prisonniers, mission Scapini. Ce personnage étant aveugle (exact), je me demande un peu le rapport quil fît de sa venue Au stalag?
Sans commentaires...
Les informations, les nouvelles, nous étaient dispensées par le truchement de haut-parleurs, répartis dans les allées du camp et diffusant les bulletins de radio Stuttgart en langue française. A citer également certains journaux allemands tel le "Völkische Beobachter", sans oublier bien sûr, le non moins célèbre "Trait dUnion", infâme papiers collaborationniste, rédigé par des PG à la solde de nos geôliers
Lère du transistor nexistant pas encore, les nouvelles les plus fantaisistes se colportent de bouche à oreille, bientôt déformées, amplifiées, selon quil sagit dune supposée libération anticipée de telle catégorie de PG ou de la perception de vivres ou de vêtements, dont nous étions particulièrement démunis.
Nous partageons fraternellement les maigres distributions officielles, colis Pétain, ou familiales. Nous fabriquons certains "gâteaux" en réduisant en poudre les biscuits de guerre les incorporant à du chocolat râpé et du lait condensé, le tout chauffé sur nos grands poêles, devient un brouet qui, pour nous, est un vrai régal!
En fin daprès-midi, avec le retour des PG travaillant à Moosburg, le Stalag sanime. Chacun sefforce demployer ses heures de loisir en se donnant lillusion de la liberté. On flâne avec des camarades entre les barbelés (baraque 40), on va boire une canette à la cantine, on fume une cigarette polonaise (moitié carton, moitié tabac noir très fort), on se rend visite dune baraque à lautre pour se communiquer les nouvelles que lon vient de recevoir, pour discuter du dernier "bouteillon" (synonyme de "bobard" expression née au camp par allusion au récipient dans lequel on apporte la soupe, le bouteillon, et qui promet toujours plus quil ne tient!) Parfois on sinvite pour un casse-croûte amélioré par le dernier colis reçu et les souvenirs ségrènent...
Cest aussi lheure du marché noir, aux alentours de la cantine. Misérable marché noir des captifs où se troque une chemise contre un morceau de pain aigre! Un peu de margarine contre une pincée de tabac! Suivant les arrivages, le cours de cette "bourse" monte ou descend. La boîte de sardine se paie 1 mark 20, 50 cigarettes se paient 1000 F français de lépoque, 120 F le paquet de gris, 40 Pfennigs les 100 gr de pain "civil". On y vend des chevalières (de lor allemand, dit-on) fabriquées avec nos pièces de 40 sous. Tout ce qui se mange, comme tout ce dont lusage est interdit: canif, allumettes. Des jeux dargent, petits paquets, baccara, roulette, tout est possible à ce marché. Une "bourse" aux marks de ville, comme aux marks de camp (Lagergeld) valables sur place seulement fonctionne également. (prix du billet de 1000 F 1400 F, suivant le cours...)
Avec le froid, les noirs (Sénégalais surtout) quittent le Stalag pour des camps de la France occupée où le climat est plus clément que le nôtre.
En matière de sport, des matchs de foot notamment sont organisés entre Français et Polonais par exemple. Les spectateurs sont nombreux. Une quête est faite pour fabriquer des décors lors des représentations théâtrales. De véritables artistes y participent (chanteurs à la Chevalier, diseurs de bons mots, prestidigitateurs...) Nos troupes coloniales sont exploitées par les Allemands. Ces derniers se moquent deux en les emmenant à Munich, danser en pagnes devant les caméras. Critiques de la "Kultur" française. tout cela, nos braves Sénégalais ne loublieront pas!
Je me dois de stigmatiser la rouerie, la cruauté devrais-je dire, de nos geôliers envers nos troupes de couleur. Cest ainsi quune certaine après-midi, ceux-ci reçoivent lordre de se rassembler en hâte (schnell, schnell) sur la grandplace du camp. On voit alors arriver à leur hauteur, un camion rempli de boules de pain et de paquets de tabac. Et lon assiste alors à une distribution peu banale de pain, et de tabac, le tout étant littéralement jeté à la volée, à la tête de nos braves tirailleurs. Pris au jeu, ceux-ci, sans fausse honte, se précipitent dans une bousculade monstre sur cette manne providentielle. Que dissimule donc cette soudaine libéralité de nos gardiens envers ces hommes, qui, comme on le sait, furent de tous temps particulièrement redoutés des troupes allemandes?
Comble de lhypocrisie, nous remarquons quune caméra est en train de filmer la scène et bon nombre de soldats allemands de photographier le tableau. Soudain, un coup de sifflet bref, des ordres rauques, des coups de nerf de boeufs distribués ça et là et paquets de tabac et boules de pain changent de propriétaires, le tout retiré des mains des PG réintègre le camion qui sébranle avec son chargement. Et cest ainsi que sur tous les écrans de France, la propagande allemande soigne sa popularité avec en sous-titre: Lhumanité des troupes allemandes envers les PG français des troupes coloniales!
Il ne faut pas passer sous silence cette fameuse propagande à leffet de nous diviser... pour mieux régner. Alsaciens-Lorrains, bretons, niçois et savoyards sont avisés davoir à se préparer pour un éventuel retour chez eux.
En ce qui concerne les Alsaciens-Lorrains, nous savons que les trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle ont été bel et bien annexés. Mais il ne suffit pas de se dire Alsacien-Lorrain pour être libéré. Ce serait trop beau! Il faut apporter certaines preuves: du courrier familial émanant de lun de ces trois départements. Il faut aussi être né en A.L. et y avoir habité avant la guerre.
Bien peu répondent "présent".
Pour nos amis bretons, on apprend avec stupeur quun "Duc de Bretagne" vient dêtre nommé et que les originaires de ces départements pourraient être libérés eux aussi. Enfin, le plus spectaculaire fût la propagande employée à "récupérer" Niçois et Corses.
Les haut-parleurs diffusaient sans cesse: "Nice, la Savoie et la Corse sont italiennes". Un beau jour, arrive au camp un général italien en grand uniforme. Juché sur le capot dune voiture pour mieux dominer lassistance, il se met à haranguer la foule des PG dont beaucoup sont venus en curieux. Digne émule de Mussolini, poings aux hanches, les jambes écartées, le torse bombé, il assure à nos compatriotes que le retour au pays leur est garanti sils optent pour la nationalité italienne! Peu de réaction, peu denthousiasme dans lassistance qui reste de glace devant les palinodies de ce véritable guignol. (A noter que jai vu des Allemands sourire discrètement à leur tour...)
Sur le plan professionnel également, les cheminots doivent être rapatriés, ainsi que les sanitaires (médecins et infirmiers). Je ne citerai que le cas de mon frère qui ne fût rapatrié quen Septembre 1943! A noter chez les Belges, la querelle entretenue entre Wallons et Flamands (pour mémoire).
La vie du PG au camp est réglée dune façon mathématique. Tout lété il doit se lever à la même heure. Le nombre des baraques étant insuffisant, des tentes circulaires abritent le reliquat. Réveil donc à 5 heures. Distribution du "café" ou plus exactement dorge grillé, non sucré. Toilette. De 7 heures à 9 heures rassemblement pour lappel. Ce dernier est un véritable casse-tête pour nos geôliers. Ceux ci nous font placer en colonne par 5. Le chef de baraque fait le compte une première fois. Cest ensuite le tour du Gefreiter (le caporal) puis du Barakenführer, le chef de baraque, de le refaire. La plupart du temps, le chiffre nest pas le même. Le Feldwebel se fait présenter le peloton et recompte à son tour. Lui non plus nobtient pas le même chiffre, ce qui a pour effet de le mettre dans une rage folle. A la grande joie des PG qui, en bout de file, ne se gênent pas davancer ou de reculer dun rang pour fausser les calculs de lallemand! Cest pourquoi cet appel dure aussi longtemps. Deux heures dattente, debout, par beau temps comme sous la pluie, le froid et la neige en hiver. Attendre, toute notre captivité ne sera faite que de cela: lattente.
Attendre son tour pour retirer sa gamelle dorge, de choux ou de patates nageant dans leau chaude, patates non épluchées!
Attendre debout à chaque rassemblement tandis que nos baraques sont méthodiquement fouillées.
Attendre notre courrier.
Attendre lheure de la soupe.
Attendre la fin de la journée, la fin de la captivité.
Attendre la Liberté!...
La soupe est rapidement dévorée:
1/3 de boule de pain par homme pour la journée. A 17 heures, distribution du casse-croûte qui est en fait le dîner, une cuillerée de graisse, de "Kuntzhonig" (miel synthétique) ou de marmelade ou une rondelle de boudin ou de pâté suivant le jour, deux patates cuites à l'eau et un soupçon de petit lait.
20 heures: extinction des feux.
En été, on fait la sieste au soleil, là où il reste encore un petit peu dherbe, avant que celle-ci ne disparaisse à tout jamais, piétinée par les PG (cette herbe que jai vu ramassée, séchée au soleil et fumée par certains) La douche et la désinfection sont attendues avec une véritable impatience. Nous nous rendons avec joie vers létablissement des douches, ces bonnes douches chaudes nous "retapent". On se sent propres, comme débarrassés des souffrances physiques et morales accumulées depuis la capture. Certes, nous ne sommes plus quun numéro parmi tant dautres, une fois rasé (le crâne) et affublés dune pancarte autour du cou, portant notre numéro dimmatriculation, cela pour la photographie didentité (pour mémoire, je portais le n° 23.158).
Notre stalag, le VII/A, est un camp de passage où les hommes sont triés et envoyés en Kommando à lextérieur. Kommando ou plus exactement Arbeitskommando, travail en ferme, en usine, ou en entreprise, rassemblés le soir sous la garde de sentinelles dans des locaux adéquats.
Seuls demeurent au camp ceux qui travaillent à proximité immédiate ou à Moosburg, en ville, les employés de la Kommandantur, les médecins et les infirmiers, les postiers, les employés du "Lagerkontrol", le Lagerführer, les interprètes, chefs de baraques, chefs de chambres, les "Feuerwache" (pompiers)., les cuisiniers (polonais), musiciens de lorchestre du camp, les inaptes et reconnus comme tels par le médecin, les malades en traitement à la Revier (infirmerie). Enfin les s/officiers, exemptés de travail en vertu de la convention de Genève.
Presque tout les PG qui demeurent au Stalag sont Français. En dehors deux, il ny a que les Polonais, logés ensemble dans des baraques particulières. De trois à six mille captifs résidant ainsi en permanence au Stalag, trente mille environ dépendant du camp, sont répartis dans les Kommandos. Le salaire en peut atteindre jusquà 1 mark par jour (Lagergeld ou mark de camp, coupures qui nont cours quà lintérieur du camp). Ma qualité de s/officier me dispense du travail obligatoire. Pour ma part, je tiens à rester au camp.
Jai mon idée et jobserve...
Quelles sont les représailles de nos geôliers en cas dindiscipline, de non observation des règlements du camp? Dans lordre, le chien loup lâché sur le PG (plusieurs camarades furent blessés par morsures), le piquet aux barbelés (genre de pilori), le tir à blanc, la baraque 40 (prison à lintérieur du camp) et aussi hélas, la mort, par tir réel, si le PG est pris trop près des barbelés!
Par beau temps, les sports ont leurs adeptes, du moins ceux qui en ont la force, la gymnastique suédoise, parfois dirigée par un Allemand qui réglait les mouvements à coups de sifflet!
Une autre distraction, fort prisée de tous: les concerts par lharmonie du camp. Comme je lai déjà dit, je crois, les Allemands favorisaient la constitution dorchestre, en distribuant des instruments de musique à ceux qui savaient sen servir.
Les peintres également, parfois de grand talent, sont regroupés à la baraque 25A avec les dessinateurs. C'est ainsi que grâce à eux, on possède des témoignages de notre vie de captifs.
Des travailleurs sur bois font de véritables merveilles: croix, statuettes, jouets, objets divers, etc.
Le théâtre avait ses représentations hebdomadaires. (troupes dartistes professionnels, voir plus haut).
Le 23 Juin
Important départ en Kommando par profession, (à lexception des s/officiers, infirmiers, prêtres et professions libérales).
Resserrement de la discipline.
On perçoit du pain de guerre moisi, la boule passant du 1/3 au 1/5 et un peu de "beurre" (ersatz). Cela ne dure quun temps, heureusement.
Lennemi exploite nos rancoeurs et aigreurs entre nous pour nous désunir. Jai parlé des Français par provinces. Ils nous montent le coup au sujet dAlbion et notre armée coloniale en fait surtout les frais. Un soldat sénégalais nous a raconté quils ont été ridiculisés par les Allemands qui les ont filmés à Munich, dansant autour de huttes en paille, lances à la main et colliers au cou. Le IIIe Reich sest gaussé deux à loisir ainsi que de notre armée coloniale.
Le 30 Juin
Une grand-messe a lieu en plein air dans le camp. Des choeurs polonais se joignent aux nôtres. Collaboration étroite entre les prêtres français et les aumôniers allemands lors de cet office.
Je retrouve des camarades de mon ancien Bataillon de Forteresse. Ils me racontent les dernières heures de résistance qui fût acharnée. Tir au lance-flammes dans les créneaux déjà mis à mal par les 420! Les Allemands leur ont rendu les honneurs et leur ont laissé leurs armes pour saluer leur résistance.
Japprends que des bombes de 1000 kg ont été lâchées sur le Howald, en Alsace. Nos champs de rails ont été mis à mal: des rails qui étaient enfoncés à 4 mètres de profondeur ont été déterrés et refichés à terre 50 mètres plus loin. C'est la fameuse "grosse Bertha" qui a tiré sur notre ligne Maginot, un coup toutes les 7 minutes.
On perçoit du savon RIF, de la poudre, des paillettes pour laver le linge. On parle à nouveau de départ des blessés et des sanitaires pour... la France? Cest la grande illusion, lespoir renaît. Toujours des arrivages en masse de nos camarades de la forteresse qui depuis 7 jours étaient enfermés dans leurs blocs, coupés de lextérieur. Ce sont des camarades du 161e et du 164e R.I.F. de Boulay. Leurs dernières heures dhommes libres furent homériques. Nous faisons la connaissance de douaniers du nord, danciens G.R.M. en civil, deux frères luxembourgeois, tous raflés et emmenés ici.
Des PG peu scrupuleux, il y a de tout parmi nous, leur proposent avant quils ne passent à la fouille, de leur confier tout ce quils ont de précieux, argent, montres, stylos, etc. Confiants, ceux-ci acceptent, mais hélas, après la fouille, ils ne retrouvent pas leur homme qui a donné faux nom et faux numéro de baraque!
La nourriture est à ce point insuffisant quaprès sêtre allongé et se relevant subitement, on a la tête qui vous tourne... sensation de faiblesse.
Il pleut: le camp est un affreux bourbier. Lallée centrale est à refaire. Des caillebotis sont installés pour parer au plus pressé. Des gars de la forteresse nous racontent que leur officier ayant reçu un coup de téléphone de lE.M. lui enjoignant de se rendre, ils commencent aussitôt à saboter leur matériel.
Tout cela nétait que supercherie: action de la 5e colonne... Un officier français survenu de larrière le leur apprend: ils se remettent à combattre de plus belle jusquà ce que, débordés, ils soient contraints de cesser la lutte.
10 Juillet 40
On demande la religion de chacun dentre nous? Les Juifs sont mis à part: on leur remet des pantalons rouges pour bien les distinguer des autres et ils sont envoyés en corvée de W.C.. Quelle tristesse que tout ceci. On parle denvoyer des travailleurs dans le nord de la France pour remettre en état les gares, relever les ruines...
11 Juillet 40
Brouillard intense sur tout le camp.
On ne voit même pas la lisière de la forêt. Pour midi, on nous sert une choucroute infâme, nous sommes tous malades et souffrons de dysenterie. Un bobard circule dans le camp: lAngleterre demande larmistice à lAllemagne? Cela métonnerait beaucoup.
Encore un bobard de plus.
13 Juillet 40
Veille de notre fête nationale.
Craignant des manifestations de notre part, la garde est renforcée aux abords du camp, patrouilles avec chiens le long des barbelés. Émotion à la grand-messe lors du sermon de notre camarade prêtre. Notre pensée va en cet instant vers nos familles, le souvenir des revues militaires.
Des officiers allemands en civil parcourent le camp à la recherche dinsignes de régiments. Ils photographient les noirs sur toutes les coutures, les prenant pour des bêtes curieuses.
Dans le journal allemand V.B. je traduis à mes camarades un article relatant larrivée et laccueil triomphal de nos camarades alsaciens-lorrains de retour dans leur province. Alsaciennes en costume local avec leurs coiffes si typiques. Tout cela cest de la propagande, ce nest pas possible que cela soit vrai! Le soir entre 17 et 18 heures, promenade dans le camp. On croise des Espagnols, régiment étranger, une nouvelle Babel que ce camp!
Récupérations à outrance du cuir sous toutes ses formes. Chasse aux ceinturons, aux courroies. Les canadiennes en cuir sont saisies. La "forteresse" continue darriver avec tout leur paquetage!
Avec mon camarade Bardot, notre Homme de Confiance de notre baraque, je vais au courrier. Japprends la nouvelle qui est faite aux Alsaciens-Lorrains de rester au camp, mais "libres", comme interprètes, mais à condition dopter pour la nationalité allemande! LAllemagne prépare son triomphe, ils sont tous gonflés à bloc. Notre camp ne serait en fait quun grand centre pour recevoir les jeunesses hitlériennes (die HitlerJugend). Cest pourquoi, peut-être, nous lavons trouvé à notre arrivée, relativement propre! Mais je demeure septique devant toutes ces nouvelles, plus fantaisistes les unes que les autres.
Des PG arrivent de Colmar, via Neuf-Brisach. il y a parmi eux, des gars de la 5e Cie du 291e R.I., mon ancien régiment. Ils se sont échappés, durant la fameuse nuit du 17 Juin, de létau qui se refermait sur nous tous. Ils ont traversé la Seille et gagné Luneville, puis Baccarat et Gérardmer... où ils furent faits prisonniers à leur tour. Japprends que Dinard, notre dernier chef du corps franc est en vie. Cest hélas, le Sergent chef Gérard qui a été tué, dans le fossé tragique de notre dernier combat. Dautres furent faits prisonniers à la Bresse, et à Saint-Dié.
Dimanche matin, un sermon véhément de laumônier au sujet de la Bretagne soit disant autonome, a déplu aux officiers allemands qui y assistaient. Laumônier est envoyé en Kommando par mesure de représailles.
Depuis notre arrivée au camp, le 22 Juin 40, soit en un mois, quatre P.G. sont morts dintoxication alimentaire. Les Allemands semblent inquiets, dautant plus quun représentant de la Croix-Rouge suisse est en visite au camp. On remarque une légère amélioration de la nourriture qui paraît plus saine.
15 Août 40
Messe de communion sous les tentes, mais ce nest pas fête légale comme chez nous. Autorisation de faire grand-messe avec musique. Évocation des processions du 15 Août chez nous. Beaucoup sont émus, après lallocution de laumônier. Départ dun contingent dAlsaciens. Les Lorrains doivent suivre. Jétudie de près tout le processus et me fais raconter par certains dentre eux en quoi consiste cette commission dexamen qui préside à leur rapatriement.
Des nouvelles du 82e R.M.I.F.: mon bon camarade.Pujos serait en vie. Le Chef de Bataillon Le Cunf a réussi à séchapper ainsi que le Lieutenant-Colonel Matheux. Par contre, le capitaine Fouché a été tué à son P.C. une bombe davion étant tombée à coté de son poste. Le même sort a été réservé au s/Lieutenant Allison et au Chef Bourguette. Enfin des nouvelles de mon frère, le toubib. Il est prisonnier à Reding, il a été pris à Sarrebourg. Il est en vie cest lessentiel. Lui qui me disait ne vouloir être prisonnier à aucun prix! Voilà qui est fait à présent!
Les lundi et jeudi à 18 heures, nous nous retrouvons devant la cantine anciens Niçois, Cannois, Grassois ou Monégasque. On évoque notre belle Côte dAzur et son climat privilégié!
Ce matin, resserrement de la discipline au camp.
En effet, une évasion a été réussie en pleine nuit, à la faveur dune alerte D.C.A., lorsque les projecteurs des miradors se sont éteints, nos camarades, nous nen connaissons pas encore le nombre exact, ont découpé les barbelés et grâce au poivre répandu sur leurs traces, les bergers allemands nont pu les retrouver!
Bravo les gars!
Lorsque les avions anglais nous survolent, on ressent comme une impression de confiance, en dépit du danger de bombardement proprement dit. Ils nous lancent des tracts: "La délivrance est proche! Ne perdez pas confiance"!
Quant aux Allemands, ils nous "montent" contre eux par des affiches: "Noubliez pas Merz-el-Kébir!"
8 Septembre 40
Un nouveau contingent de PG arrive.
Ils viennent de Drancy (région parisienne) et nous apportent tabac et provisions. Comme à la bourse, ces arrivages font baisser le prix du tabac. Un contingent daspirants vient échouer à notre Stalag. Les Allemands les considèrent donc, non comme des officiers mais comme des s/officiers. Scènes dindiscipline entre Français hélas, trop fréquentes, au point que ce sont nos geôliers qui doivent mettre de lordre entre nous.
Nous sommes tombés vraiment très bas.
Nous avons avec nous notre "ministre des finances".
Il sagit de lAdjudant-chef Couffin qui est dans le civil, commis dordre et de comptabilité au Ministère des Finances. Un homme charmant, toujours prêt à vous rendre service.
Un autre camarade est chef de fanfare: il nous fait un récital de guitare et comme il est Niçois, nous avons droit à "Nissa la bella!". Il était au 3e Régiment dInfanterie Alpine et nous raconte son périple. Ils furent pris le 19 Juin sur la Loire et eurent relativement peu de pertes
Chaque jour, je bûche sérieusement mon allemand afin dêtre prêt... une visite au camp: celle dun général allemand. Ils tremblent tous et nous font briquer notre baraque. Le soir, la soupe est épaisse. Cette visite aura au moins servi à quelque chose!
26 Octobre 40
Première neige.
Les sapins bavarois sous la neige... Que de beaux sapins de Noël... il neige pendant trois jours sans discontinuer. Une baraque saffaisse. On la redresse avec un vérin, ce nest pas plus difficile que cela!
Cours ditalien à la 25/A; je suis également des cours de pathologie.
Cest vivement intéressant.
29 Octobre 40
Ce jour-ci, on fait maigre sur toute la ligne même pas un brin de musique aux haut-parleurs. Cest une sanction prise à notre encontre pour avoir fait des réclamations au sujet du travail imposé aux s/officiers. Heureusement quil y a les colis, pâtes, semoule, raisins secs, chocolat.
Toussaint 1940
Une délégation de PG se rend sur les tombes de nos 4 camarades décédés en captivité et enterrés à Moosburg. Grand-messe, chants, musique. Nous sommes tous très émus.
Travail toute la journée pour la 38/A: grande fouille de toute la baraque et nous aussi à la Aufnahmebarake.
Le soir, ambiance de fête théâtrale à la 24/B avec la troupe de Roland Dorsay et Jean Laurent.
Tous les dimanches de 18 à 20 heures, dînette entre niçois avec Scarciafiga, Parodi (son frère de lait), Gilbert (directeur des laboratoires Ronchez), Gastaud et moi. Scarciafiga avec sa place épatante de peintre de Moosburg, comme je lai déjà dit plus haut, nous régalait littéralement, nous ses compatriotes niçois. La famille où il était "placé" est très francophile, la patronne parle litalien, les deux filles le français, tandis que le chef de famille se bat sur le front en France!
Et notre ami niçois était le chéri de ces dames!
Un beau soir, ça devait arriver, rafles et fouilles de tous ceux qui travaillent à lextérieur! "Rapt" du poulet, bouteilles brisées et notre ami puni!
Voici, à titre dexemple, le menu dun dimanche soir: sandwichs beurrés au gruyère, saucissons, langoustines avec pain blanc, pâté, gâteaux, raisins rouges, vins de Moselle... et pousse café (schnaps ou bénédictine).
Le soir, en regagnant nos baraques respectives, on fait vite, car gare à nos fesses, sinon le chien va nous faire courir...
21 Décembre 40
On ne sait pas encore si la messe traditionnelle de minuit sera autorisée dans chaque baraque. Aujourdhui jai le cafard, de goût pour rien. Les prisonniers arrivent de tous les coins de France. Quand tout ceci va-t-il cesser? On raconte que les Fritz raflent tous les hommes de 17 à 45 ans et les envoient au travail obligatoire en Allemagne.
Qui a-t-il de vrai dans tout cela?
Ce soir, je vais voir un éclaireur de Nice avec Pelissier et Moretti.
Nous apprenons que les Anglais auraient débarqué en Italie(?). On parle dune demande darmistice de la part des Italiens où 20 divisions seraient encerclées. Bouteillons encore ou réalité? Avec leurs journaux qui mentent comme ils sont imprimés, qui croire?
Nous voici en 1941!
Il faut absolument que je quitte les lieux cette année, cest décidé. Coûte que coûte. A moi de préparer mon affaire. Le nouvel An est fêté comme il se doit par une représentation théâtrale digne de sa direction: Jean Laurent.
A ce propos, il me revient en mémoire, loccasion qui nous a été donnée de fustiger avec là-propos de lhumour gaulois, la curieuse conception quont nos geôliers de nous nourrir. Ils veulent nous prouver que les propriétés vitaminées de la pomme de terre résident daprès eux, non dans la pulpe, mais dans la peluche (la peau que lon épluche dordinaire) et dont nos gamelles sont alors largement pourvues! Le sketch, présenté à la manière de nos chansonniers a recueilli le plus grand succès. Un tonnerre dapplaudissements salue le passage incriminé tandis que les représentants du camp qui siègent au premier rang et que la finesse du trait na vraisemblablement pas touché, se contentent de rire à leur tour, comme pour ne pas être en reste avec la majorité des spectateurs!
Mais il faut revenir aux premiers mois de notre internement. Une sorte de psychose, sest emparée du monde prisonnier. Psychose savamment entretenue par nos geôliers, ces derniers faisant régulièrement courir tous les trois ou quatre mois lannonce dune prochaine libération.
"Vous serez chez vous le 14 Juillet" nous annoncent-ils et le 14 Juillet passait, sans que rien ne se produise. Cest ensuite à loccasion du 15 Août, du 11 novembre, de Noël ou du Premier de lAn! Galéjades que tout ceci: les dates anniversaires se succèdent et nous sommes toujours derrière les barbelés!
En même temps que ces mensonges, une véritable division est entreprise par lennemi entre nous en utilisant nos origines provinciales.
Jen ai déjà parlé plus haut.
Pour les Alsaciens-Lorrains, lavenir est tout tracé, puisque rentrant doffice dans le giron du Grand Reich, ils deviennent Allemands à part entière. Mais il fallait apporter des preuves! Ainsi, seuls seraient libérés, ceux de souche alsacienne ou lorraine, cest à dire obligatoirement nés et domiciliés avant les hostilités de 39 dans lun des trois départements annexés: Ht-Rhin, Bas-Rhin et Moselle. Dautres part, ils doivent justifier avec des lettres en leur possession de la présence effective de leur famille en Alsace-Lorraine.
Allons, pas question de se dégonfler.
Je tente le tout pour le tout!
Jaime celui qui tente limpossible
(Goethe)
Alea jacta est !
Je tente ma chance - premier succès
Mes connaissances de la langue allemande et de lAlsace où javais habité et poursuivi une partie de mes études, me déterminèrent à profiter dun rapatriement dAlsaciens-Lorrains pour mettre fin à ma captivité.
Mes chances sont pratiquement nulles.
Je ne me fais aucune illusion à ce sujet, persuadé dêtre immédiatement refoulé, sinon puni de belle manière pour offense grave envers les membres de la Commission qui, tous, sont des officiers allemands.
Personnellement, né dans le Var (à Hyères), fils dofficier supérieur qui tint garnison à Strasbourg jusquen 1936 et bien que de mère Alsacienne, mais résidant à Nice où mon père avait pris sa retraite, je nai évidemment aucune chance dêtre admis! Je ne possède en outre aucune lettre émanant dAlsace!
Il sagit donc de ruser...
Fermement décidé de quitter le Stalag à tout prix, je tente lexpérience à loccasion dun nouvel appel, lancé en janvier 1941 par les autorités du Stalag. Encore une fois, mon seul atout réside dans ma parfaite connaissance de la langue allemande. Je me propose de men servir et de la plus belle manière!
A chacun des interrogatoires successifs, car il y en eut plusieurs, jusais dun subterfuge qui se révéla par la suite fort payant. Je donnai en effet limpression de pouvoir mexprimer beaucoup plus aisément dans le langue de Goethe que dans la langue française. Mon interlocuteur, ne cherchant pas à comprendre, se sentait ainsi flatté et, personnellement, je bénéficiai dun préjugé plus que favorable! Exploitant cet avantage au maximum, je passai pour un Alsacien fort "coopérant", fier de ses origines germaniques, heureux de rentrer dans le giron de la "Gross Deutschland"!
Répondant avec assurance aux diverses questions qui métaient posées, prolixe même dans les détails, soigneusement préparés à lavance, je réussis grâce à un véritable tour de passe-passe à berner ces messieurs et à ne pas avoir à exhiber ces fameuses lettres... que je ne possédais dailleurs pas!
En effet, au moment où ces lettres me sont demandées, je sors à demi de ma poche, mon portefeuille duquel dépassent ostensiblement des lettres émanant... de Nice, celles-là! Je pose alors subitement en allemand, une question importante à mon examinateur. Pendant que ce dernier me répond, je rentre mon portefeuille et poursuis la discussion sans désemparer. Mon interlocuteur ne se souvenant plus de ce quil mavait demandé, le tour est ainsi joué! Par deux fois, je répète le même manège... avec le même succès.
Admis en principe à la suite de ces premiers interrogatoires, je quitte le 18 février 1941, le stalag VII/A de Moosburg pour être dirigé sur le Heilager V/A dOffenburg, en compagnie dune vingtaine de camarades Alsaciens-Lorrains, authentiques ceux-là. Mes compagnons sont-ils pro-nazis, autonomistes Alsaciens-Lorrains ou simplement des risque-tout comme moi? Je nai jamais pu le savoir, chacun cachant bien son jeu et ne livrant le fond de sa pensée à personne.
Dire que ce départ s'effectua le coeur léger serait faux.
Après 236 jours passés à lintérieur du Stalag de Moosburg, parmi mes compagnons de misère, soumis à de dures privations physiques et morales pendant près de huit mois, je ne peux mempêcher de songer à ceux que je quitte pour ce qui nest encore pour moi que linconnu! Quel sera mon avenir? Bien malin qui pourrait le dire! Je noublierai jamais les regards de certains de mes camarades de baraque pour lesquels, je faisais figure de renégat. Quant à moi, en règle avec ma conscience, javais secrètement juré de tout faire pour me libérer, afin de reprendre le combat où cela me serait possible. Seuls étaient dans la confidence de mon entreprise, deux fidèles compagnons: lex-garde mobile, Yves le Bourdonnec, sergent-chef du corps franc et lAdjudant Couffin René, trésorier aux Armées, de la 37/A. Ils surent lun et lautre me témoigner leur amitié lorsque, définitivement sorti des griffes de lennemi, je me suis retrouvé en A.F.N. pour un autre combat.
En effet, après leur libération du camp, ils mont adressé lun et lautre, une attestation de mon "départ anticipé" certifiant, bien que je ne sois pas Alsacien-Lorrain, la réussite pleine et entière de mes entreprises en février 1941. Personnellement, javais été heureux de leur envoyer quelque colis dAlgérie et même des nouvelles sous une forme anonyme quils ont vite fait de reconnaître. A vous, comme à tous sans distinction, jadresse ici un fraternel salut!
Départ du stalag VII/A (Moosburg) pour le Heilag V/A
Offenburg, siège du Heilag V/A est une petite ville allemande située de lautre côté du Rhin, à quelques kilomètres à lest, de la cathédrale de Strasbourg.
"Dans ce fameux camp, où des traîtres à la solde de lAllemagne hitlérienne formaient une commission, devant laquelle nous passions tous un examen de conscience" Ces traîtres "autonomistes Alsaciens-Lorrains" portant à la boutonnière de leur veste civile: les rubans allemands, croix de fer, etc. de lavant dernière. Ils nous promettaient des places davenir dans le Grand Reich allemand (comme celle dêtre incorporé de force et envoyé sur le front russe).
Premier jour
:Tout est rose et quelle propagande: logement, douches, désinfection, nourriture prise en commun dans un réfectoire, cantine: aller et venue libres.
Quel changement vis à vis des vrais camps de prisonniers!
Deuxième journée
:La même chose.
Troisième journée
:Nous passons devant une commission civile. Rumeurs: ce sont les autonomistes alsaciens-lorrains...
Eh! oui, cest bien cela.
Un par un, nous passons devant eux.
Interrogatoire
Noms, prénoms, grade, régiment, résidence en France, résidence des parents, frères et soeurs et cela suivi de la propagande habituelle (déménagement aux frais du Grand Reich allemand, divorce doffice, etc.). Bien que peu rassuré, je fais celui qui parle mal le français et mexprime en hoch Deutsche.
Cest ensuite un second interrogatoire, devant un Sonderführer en uniforme, ayant rang dofficier supérieur. Ce dernier étudie mon dossier, établi de toutes pièces sur de fausses déclarations. Va-t-il découvrir la supercherie? Il me questionne sur mon séjour en Alsace, mes occupations (je poursuis mes études), ladresse de mes parents, dautres membres de ma famille.
Sans me départir de mon calme, mexprimant toujours en Allemand, je lui renouvelle avec fermeté le désir de retourner dans le pays où jai passé ma jeunesse, dans le Grand Reich! Et je crois avoir trouvé là, la corde sensible de mon interlocuteur. Pour ce qui est de mon père, comme je lai déjà dit, lieutenant colonel en retraite, je déclare quil est décédé. (quil me pardonne ce pieux mensonge). Ma mère malade, me réclamant, soi-disant, auprès delle à Strasbourg, ainsi que ma grand-mère. Mes parents, je crois lavoir déjà dit, résidaient en fait tous deux à Nice.
Paraissant satisfait de mes réponses, le Sonderführer me rappelle un moment plus tard, pour me signifier quune fois en Alsace, il me serait formellement interdit de quitter lun des trois départements annexés (Ht-Rhin, Bas-Rhin et Moselle) sous peine, si jétais repris, dêtre considéré comme déserteur et donc dêtre fusillé.
Je feignais dêtre étonné quune pareille pensée pût mêtre prêtée, à moi, dont le plus vif désir était de réintégrer la grande patrie allemande (sic). Claquant les talons, le corps raidi, nignorant pas linfluence quà toujours eu sur les Teutons les marques extérieures de respect (si je puis mexprimer ainsi!) je sors une fois de plus victorieux de ce nouvel interrogatoire, bien décidé en moi-même de tout tenter pour recouvrer la liberté, afin de reprendre la lutte... pour la bonne cause!
Rien ne marrêterait plus désormais.
Cet interrogatoire fût suivi dun autre (le nième), quelques heures plus tard (je commençais à être rodé à ce genre dexercice) en présence, cette fois-ci de deux civils que je devinai être des agents de la Gestapo...
Cette fois-ci, il va falloir jouer serrer!
Présentation, salut à la romaine, etc. 25 minutes durant, jai à soutenir un interrogatoire en règle de la part de ces messieurs qui, sur le vu de mes déclarations précédentes, essayant visiblement de me confondre pour obtenir de moi des renseignements contradictoires.
Mais à malin, malin et demi!
Des précisions me sont demandées quant à la famille de ma mère authentique Alsacienne, elle, qui vécut à Strasbourg avant la guerre de 14, donc du temps allemand et dont je situai latelier photographique de son frère, mon oncle René Manrique (nom de jeune fille de ma mère), ainsi que la mercerie tenue par mon grand père maternel, que je ne connus pas, durant tout le temps allemand 1871-1918 et situé rue des Grandes Arcades (adresse que je traduisais en allemand).
Par contre, je taisais lexistence dun autre frère de ma mère, qui vécut longtemps en Angleterre et qui était rentré en Alsace après la guerre 14-18. Ardent patriote ainsi que ses enfants que je retrouvais par la suite à Strasbourg et qui maidèrent de leur mieux dans mes entreprises.
Il est assez piquant de penser que, par un simple coup de téléphone à la mairie de Strasbourg, ces messieurs pouvaient être immédiatement renseignés sur la véritable identité de mon père! Et tout sécroulait... sans aucun doute, je devais inspirer confiance!
On minvite à signer mes déclarations et promettre sur lhonneur de demeurer en Alsace, non sans être prévenu à nouveau du sort qui métait réservé si je manquais à ma parole. Sans hésitation jacquiesçe et signe en toute tranuillité desprit, nignorant pas quen vertu de la Convention de Genève, toute signature donnée ou tout engagement pris par un prisonnier de guerre, dans le seul but de recouvrer sa liberté, ce qui était le cas, est considéré comme nul et sans valeur.
Quarante huit heures plus tard, le 24 février 1941
Accompagnés dun simple planton sans arme, nous quittons le camp dOffenburg pour Strasbourg, via Kehl, dont je reconnais la gare au passage. En effet, lors de la précédente occupation, 1920-1930, mon père, Chef de Bataillon au 170e R.I. y avait résidé avec toute sa famille. Combien de fois lai-je parcouru, ce fameux pont de Kehl pour me rendre au lycée, à Strasbourg? Si lhiver, il charriait dénormes glaçons, en été, au contraire, bien au dessous de son niveau normal, il laissait apparaître la présence de nombreux bancs de sable qui limitaient le chenal emprunté par les remorqueurs et les trains de péniches.
Le nombre des "élus" avait singulièrement diminué.
De 50 nous nétions plus que 7 Alsaciens et 13 Lorrains. Encore une fois, bien fort était celui qui pouvait affirmer quil ny avait pas de rusés lascars (comme moi) parmi les 20 élus! Chacun gardait son secret pour lui.
Et voici Strasbourg
Strasburg doit-on dire, hélas, où la langue allemande est la seule autorisée. A partir de cette minute, il me fallait agir vite, mais avec la plus extrême prudence, car, nous avait-on dit, la police allemande devait surveiller nos faits et gestes durant les premiers temps de notre arrivée. Toujours revêtu de ma tenue kaki de PG, je me sens comme montré du doigt par tous ceux que je croise dans la rue.
Jai hâte de revêtir des vêtements civils;
Court passage à la mairie où je suis enregistré sous le nom de Hanspeter Jacob, traduction littérale de Jeanpierre Jacques, en germanisant mon nom. Une somme de 50 marks mest remise: cest le montant de ma prime de démobilisation! Je vais en avoir besoin étant totalement démuni de ressources.
Décidément, rien ne me sera refusé!...
Il sagit à présent de me mettre à la recherche de mes parents et damis, éventuellement retournés en Alsace après leur évacuation en 39, damis sûrs, à qui je puis me confier sans danger. Certains ne sont pas de retour, dautres sont momentanément absents. Enfin, jai la bonne fortune de retrouver un de mes oncles, revenu de Périgueux, ville où Strasbourg avait été évacuée en 1939. Cette famille est prête à maccueillir ainsi que leurs enfants. Grâce à eux tous, une véritable chaîne damitié se forma entre ces derniers pour maider à me loger, me nourrir et me vêtir dans les premiers temps.
Enfin me voici en civil, muni dun certificat de travail, distributeur de prospectus dassurance, grâce à mon cousin André Schultis qui travaillait à la compagnie dassurance, la Versicherung-Deutscherring. Je fais viser ce papier au bureau de police et ainsi je peux respirer en paix. Oui, je respire mieux que derrière les barbelés, cest un fait.
Je ne vais pas métendre sur les transformations de toutes sortes apportées par les Allemands à la ville elle-même. En particulier, noms des rues débaptisés, statues, enseignes et inscriptions françaises enlevées ou détruites, mises en relief des anciens bâtiments allemands: Palais du Rhin, Cercle Militaire, Hôtel de Ville, etc., monument de Kléber remplacé par la statue de K. Roos, un autonomiste. Gros effort de reconstruction, organisation du Dr. Todt, les 40 ponts, etc.
Il faut savoir toutefois, que sous le masque qui lui est imposé hélas, depuis larmistice, le vrai visage de lAlsace, de celle de 19 comme de celle de 39, se retrouve partout. Les pires contraintes, les plus durs sévices ne changeront rien à lâme alsacienne, à lâme de ceux qui sont revenus dans leurs villes et dans leurs villages avec la volonté de perpétuer le souvenir français. Tous conservent une foi magnifique en la France immortelle et acceptent leur souffrances dans lespoir dune délivrance quils espèrent prochaine.
Du 25/2 au 14/3, trois semaines sécoulèrent durant lesquelles je fais maintes démarches à la Kommandatur et à lErnahrungsamt (papier didentité, cartes dalimentation, etc. ). Là encore une enquête pouvait être faite sur mes antécédents, ma famille, mon domicile à Strasbourg avant la guerre. Rien de tout cela ne semble avoir été fait, car je ne fus nullement inquiété par la suite.
A tous ceux, sans distinction, parents et amis, qui se dévouèrent pour me venir en aide, ma reconnaissance demeure éternelle. En toute connaissance du péril quils couraient alors, la prison, la déportation, la mort... ils nhésitèrent pas à se compromettre pour moi.
Jai appris par la suite que certains avaient payé de leur vie leur dévouement à cette grande cause.
Passeurs dévadés, vous avez bien mérité de la Patrie.
Notre monument qui se dressent au sommet du Donon est là pour témoigner.
Pour ne pas leur causer dennui par ma présence, je décide alors de loger dans une modeste chambre au n°11 de la Kreuzgasse (rue de la Croix), derrière la cathédrale. Ma logeuse ne macceptant pas sans une Anmeldung (fiche darrivée) délivrée par un bureau de Police, cest grâce à un faux certificat de travail, établi par mes proches, que je réussis à me faire délivrer le papier indispensable.
Javais promis de respecter leur anonymat pendant la durée des hostilités, cela se comprend aisément. Quarante ans plus tard, je lève linterdit et salut ces familles de patriotes alsaciens qui, pour la grande majorité, aux heures les plus sombres, nont jamais désespéré de la Patrie.
Merci à vous tous, les Manrique, les Schultis, parents et enfants, les Manlet, les Hubert, les Nuss, les Haltmann, les Mossler, tous enfin qui se sont ligués pour me venir en aide. Certains, on ne le répétera jamais assez, nont pas hésité à se sacrifier comme la famille Manlet qui fût déportée au camp du Strutthof.
En dédommagement des soucis que jai causés à ces ardents patriotes, je me rends utile durant ces trois semaines, dans la mesure de mes moyens et suis tour à tour, coursier dassurances, aide-décorateur, installateur, peintre, etc. (villa "les Glycines" et villa "Hoepfner"). Je passe les derniers huit jours, aimablement accueilli par le ménage André Schultis et ma cousine Critty.
Cest ainsi que jappris un beau jour ladresse dun passeur habitant la région dElfringen (anciennement Avricourt). A ces vieux et fidèles Strasbourgeois si humbles, si effacés, je dois une bonne part du succès de mes entreprises et cela je ne loublierai jamais.
Cest le 14 mars donc, que je préviens ma logeuse de ne pas sinquiéter si elle ne mapercevait pas durant une huitaine.
Jallais, lui dis-je, à Colmar, chez des amis.
Je me suis fixé ce délai dans lespoir davoir réussi à quitter lAlsace avant que des recherches éventuelles aient pu être entreprises par la police allemandes. Mes correspondants à Strasbourg devaient dailleurs se charger denvoyer à ma logeuse, quatre à six jours après mon départ, une "Abmeldung" ou déclaration de départ, en bonne et due forme. Ces formalités étaient alors obligatoires: nul ne pouvait quitter lAlsace-Lorraine, ne fut-ce que pour quelques jours, sans en référer à la police allemande. Je déclarais aller demeurer à Colmar à une adresse dailleurs fantaisiste et me trouvais en règle, au moins pour un temps, avec la police strasbourgeoise.
Je quitte lAlsace pour Nancy et Dombasles s/Meurthe
Le 14 mars 1941.
Donc, muni dun repas froid et de ma petite mallette, je prends le train en direction dElfringen (anciennement Avricourt). Le rendez-vous avec mon passeur nest fixé quau lendemain 15 à midi. Mais javais tenu à avancer lheure et la date de mon départ de Strasbourg pour pouvoir causer plus longuement avec mon guide et lui exposer ma situation.
Dès mon arrivée à Mulsach (Moussay) - Bata Siedelung, je me mets en rapport avec Mr Diss (reconnaissance sur le vu de sa lettre envoyée à Strasbourg et nous convenons de toutes les précautions à prendre jusquà mon départ. Il me remet quelques tickets dalimentation et mindique lunique hôtel de lendroit où je passe aux yeux des hôteliers pour un futur ouvrier de lusine de guerre (ex Bata, travaillant pour le compte de la Luftwaffe)
Le lendemain 15.
Je rejoins Mr Diss chez Mme G. où il est en pension. Nous déjeunons ensemble vers 11 heures 30 et à midi, mon passeur sabsente quelques instants, pour veiller aux derniers préparatifs. Ces minutes me semblent des siècles. Jai hâte quon en finisse, quon passe au plus vite cette maudite frontière.
A son retour, je lui propose de me camoufler dans le coffre de sa voiture, assez vaste pour me contenir heureusement. Je peux ainsi conserver les papiers, carnet, photos, etc. auxquels je tiens le plus. Aussitôt dit, aussitôt fait. Un quart dheure nous sépare de la frontière. Il est exactement 12 heures 50, Mr Diss mexplique alors quil ny a aucune raison de sinquiéter. Nous devrions utiliser une route militaire, uniquement réservé au trafic de la Luftwaffe, route qui nétait surveillée que par un douanier, dorigine alsacienne.
De connivence avec ce dernier, à qui il avait demandé de ne pas se trouver à son emplacement habituel entre 13 heures et 13 heures 30 nous pouvons ainsi, à toute vitesse il faut le dire, mais parfaitement tranquilles, sortir dAlsace-Lorraine pour rentrer enfin en France occupée. Zone interdite, bien entendu (dite zone rouge).
Nous roulons déjà depuis une dizaine de minutes que je ne réalise pas encore ma situation. Mais je respire déjà mieux, car jétais en France. Neuf mois presque jour pour jour durant lesquels javais été privé de revoir ma chère Patrie.
Mais cest maintenant seulement que commencent les difficultés, car mon départ dAlsace-Lorraine sans autorisation a fait de moi... un déserteur allemand!
Arrivés à Nancy, devant la cathédrale, nous prenons un rafraîchissement au "Rapid-Bar" (je me souviens encore de son nom), Mr Diss nayant voulu accepter aucune rémunération, je lui donne rendez-vous, pour lheure du dîner, chez Walter, un restaurateur en renom place Stanislas.
Sans plus attendre, je me rends à une adresse qui mavait été donnée par un camarade de mon ancien Stalag, resté tout lhiver dans un Frontstalag à Nancy. (que ne sest-il empressé de fausser compagnie à ses gardiens, ce malheureux camarade qui se trouvait alors aux portes de la Liberté...). Je dois y trouver, paraît-il, un homme tout dévoué qui me fournirait des faux-papiers et des renseignements pour quitter la zone interdite. La personne en question était absente, je prends rendez-vous pour le lendemain dimanche 11 heures au café de lEspérance (enseigne prédestinée).
Le soir, dîner chez Walter, où le grand chic est toujours de règle. Nous sommes entourés dofficiers supérieurs et de généraux allemands, tout le gratin du haut commandement doccupation de Nancy! Des présentations, des salutations, accompagnées de claquements de talons et de "heil Hitler". Bien que lusage de la langue française soit autorisé, nous décidons dun commun accord de parler allemand, mon passeur sexprimant parfaitement dans cette langue. Nous dînons sans inquiétude aucune, alors que plus tard seulement, à mon arrivée en zone libre, je réalisai pleinement le réel danger auquel javais été exposé! Je suis en effet sans aucun papier didentité, situation terriblement risquée.
Cela frise linconscience!
A 23 heures nous nous retrouvons dans la rue, dans un "black-out" complet et sans mon guide, je me serais sûrement égaré. Il faut en effet songer à passer la nuit. Il me recommande à la patronne dun petit hôtel "accueillant" du faubourg St-Georges et me conseille de quitter lhôtel le plus tôt possible le lendemain matin. En effet, la police allemande cueillait fréquemment les clients encore couchés afin de plus commodément vérifier leurs papiers.
Je prends congé définitivement de mon premier passeur qui fût, je ne loublierai jamais, mon sauveur.
A moi, à présent, de faire le reste!
Le lendemain, à six heures du matin, en pleine nuit encore, je suis dehors. Mais non à labri. Dans les rues désertes, je croise une patrouille et me prends à regretter dêtre parti si tôt de mon hôtel, mais cest fait. Dun pas décidé, ma valise à la main, je me rends à la gare, consulte lheure des trains, achète les premiers journaux. Lessentiel est bien de ne pas paraître inoccupé. Jentre dans le premier café ouvert et y attends le réveil de la ville.
A 11 heures enfin, je retrouve la personne à laquelle javais été adressé. Me mettant aussitôt à laise, elle me promet de faire tout son possible pour me venir en aide et je dois reconnaître qu'elle a tenu parole. Nous allons ensemble chez un compère où je remplis un faux certificat de démobilisation, française, celui-là!, dûment timbré. Une signature, mes deux empreintes digitales et me voilà en règle vis à vis des autorités allemandes. Pour plus de sécurité, une carte didentité avec photo et cachets "officiels" à lappui me fût préparée.
Déjeuner de midi chez le docteur Pellier à Dombasles.
Charmant accueil de mon oncle et de sa famille. Le rez-de-chaussée de leur maison est réquisitionné par loccupant... pas de veine...
Malgré ce danger, si proche, mes parents ne font aucune difficulté pour me loger. Acte dautant plus méritoire que nous ignorions à cette heure combien de temps je devrais passer là dans lattente de renseignements plus précis concernant mon départ. Nous convenons avec mon oncle, au cas où lon nous interrogerait, de dire que je me suis rendu chez mon ancien médecin-chef du temps de guerre, afin de lui demander conseil pour une situation éventuelle. Mon oncle ayant été en fonction à lhôpital militaire de Morhange durant les hostilités et moi son secrétaire.
Le lundi 17 mars je dois aller retrouver à Nancy Mr. Durand qui me fait part de ses recherches. Il avait ladresse précise dun passeur dans la région au sud de Besançon. Je dois me rendre à Arbois, petit village du Jura, situé presque sur la ligne de démarcation. De Besançon un car my conduirait. A tout prix, il me faut en effet éviter Dole, gare particulièrement surveillée.
De retour à Dombasles, je fais part à ma tante Sabeth de ma décision: tous furent très heureux pour moi et me munirent de provisions pour le voyage ainsi que de tickets dalimentation, ceux dAlsace-Lorraine nétant plus valables. Je laisse chez ma tante tous mes papiers compromettants (photos de famille, carnet de route, notes diverses du temps de guerre). Jai à Nancy une dernière entrevue à 17 heures avec ma tante Lucy Manrique, toute remuée et bouleversée par les propos que lui avait tenus son beau-frère à mon sujet. En effet, métant présenté chez ce dernier, Mr. Elbel, il me fût répondu quil ne tenait pas à me recevoir, vue ma situation irrégulière et me claqua la porte au nez. Voilà qui se passe de commentaire...
Première tentative: Besançon - Premier échec: Arbois
Le soir, ayant une dernière fois pris contact avec mon indicateur, je prends le train de 19 heures en direction de Besançon.
Nuit blanche.
Arrêt à Belfort.
Vers 10 heures du matin enfin, jarrive à Besançon.
Me rendant aussitôt à lauto-gare, à lextrémité de la ville, japprends que le service Besançon-Arbois, venait dêtre suspendu et le chauffeur, qui se livrait à un trafic clandestin dévadés avait été arrêté ainsi que plusieurs voyageurs. En fait la mèche était brûlée.
Que faire?
A tout hasard, javise un chauffeur de taxi et lui demande le prix dune course pour Arbois.
- Vous me donneriez 3.000 francs que je ne ferai pas le voyage, me répondit-il, mon camarade sest fait dernièrement arrêté. Alors, vous comprenez...
Cétait suffisamment éloquent pour que je ninsiste pas.
Ne pouvant me rendre à Arbois ni par voie de terre, ni par voie de fer, car dans ce cas il maurait fallu passer par Dole, je navais quune ressource: faire demi-tour et retourner à Nancy afin dy prendre dautres renseignements.
Retour à Nancy - Attente à Vincey (Vosges)
Nouvelle nuit blanche et arrivée le matin du 19 à Nancy. Inutile de dire combien mon indicateur fut étonné de me revoir, lui qui me croyait si bien parti. Il me conseille de ne pas mémouvoir outre mesure de cet échec et memmène déjeuner. Comme je ne possède plus de tickets dalimentation, il me conduit derrière lArc de Triomphe, dans la Grand-rue, chez "Vicaire". La patronne, dite "la mère Cigogne" nous offre une omelette parmentier et un morceau de fromage, le tout arrosé de deux verres de vin. Mon ami doit être un habitué de la maison car les ouvriers attablés lui font bon accueil et la patronne ne nous réclame aucun ticket.
Au cours de laprès-midi, Mr. Durand mannonce quil avait un tuyau pour Saint-Laurent du Jura. Mais il fallait attendre quelques jours encore afin davoir plus de précisions.
Où me rendre en attendant?
Je ne tiens pas à retourner à Dombasles, car quoique reçu comme lenfant de la maison, je crains que ma présence ne soit pour ces aimables parents la source de graves ennuis. Par ailleurs, ne pouvant demeurer à Nancy, je décide de me rendre à Vincey, petit village des Vosges, chez des cousins, où je passerai certainement beaucoup plus inaperçu. Aussitôt dit, aussitôt fait.
Mon passeur menverrait là-bas sa réponse.
Je débarque donc dans la soirée du 19 à Vincey où mes cousins et cousines Bernel maccueillent avec joie. Et ce sont quatre jours vraiment reposants au cours desquels, pour me rendre utile, je jardine et moccupe de mon mieux. Grâce à mon cousin Georges, le maire me délivre une carte dalimentation (au nom de Paul Jacquot) et le dimanche 23 mars, je reçois la lettre attendue: ladresse du passeur à Saint-Laurent du Jura. Jen fais part à mes cousins et le lendemain à 18 heures, emportant force provisions, je prends le car pour Epinal.
Deuxième tentative: Besançon - Via Epinal - Belfort et Dole
Mon train en direction de Belfort ne devant partir dEpinal, que le lendemain matin à 7 heures, un nom me vient immédiatement à lesprit: celui des Pierron, locataires de la même maison que celle de mon frère François, anciennement médecin capitaine à la Base dAérostation dEpinal avant la guerre. Une amie de ces braves gens, Mme Jolly moffre sa chambre, à proximité immédiate. Je passe ainsi la soirée en compagnie de Mme Pierron et de ses deux enfants. Son cousin, rapatrié dAllemagne venait darriver chez elle et par un hasard extraordinaire, il avait pour sortir de la zone libre, passé en fraude dans le Jura, près de Champagnole, station voisine de St-Laurent. Il me donne donc cette adresse qui vient ainsi sajouter à celle que je possède déjà.
Sage précaution.
Après une nuit sans encombre et pris le café chez cette brave femme, je quitte Epinal pour Belfort et Besançon. Arrêt de 10 heures à 17 heures à Belfort. Déjeuner froid dans un café en face de la gare, visite de la ville, du "Lion" fameux.
A mon départ de Belfort, je fais la connaissance dans le train, dune charmante jeune fille de Noveant (Moselle) qui me déclare ses intentions de vouloir franchir la ligne de démarcation en fraude dans le Jura. Elle doit , me dit-elle, se rendre à Lyon où son frère est hospitalisé et si possible le ramener avec elle, en Lorraine. Cela me semblait quelque peu extravagant; aussi prudemment, je ne dis mot de mes intentions. Devant en principe descendre à Besançon afin de prendre un car en direction de St-Laurent du Jura, je prends lavis du contrôleur qui me conseille de ne pas quitter ma voiture et de poursuivre sur Dole. Là, je dois changer pour Mouchard et Andelot. En utilisant la route, il maurait fallu en effet, vu lheure tardive, 19 heures, passer la nuit à Besançon, ce qui ne me disait rien. Je risque alors le tout pour le tout et reste dans le train.
Arrivée à Dole à 21 heures.
Dans le hall de la gare, quelques douaniers allemands, des gendarmes français. Plusieurs jeunes gens étant descendus avec nous, nous craignons un instant dêtre pris dans une rafle toujours possible.
Heureusement, rien ne se produit.
Deux complaisants gardiens de la paix français nous guident dans une obscurité totale à travers la ville, chemin faisant, nous apprenons par eux que la frontière nest quà 3 kilomètres et quun camp voisin renferme plus de 400 jeunes gens qui, comme nous, avaient tenté de pénétrer en zone libre.
Cest rassurant...
Nous nous rendons à lHôtel français où ma compagne devait recevoir le cas échéant, des renseignements concernant le franchissement de la ligne. Mais la gérante de lhôtel paraît feindre lignorance et le parti le plus sage pour nous est de ne pas insister.
Suite du deuxième essai : Andelot du Jura - Champagnole
Nuit reposante.
Levés de bonne heure le lendemain matin mardi, nous reprenons le train vers 7 heures en direction de Champagnole, via Andelot. Quelques "Alpenjäger" (léquivalent de nos Chasseurs Alpins) et douaniers allemands rodent sur le quai. Nous remarquons, parmi les voyageurs, des jeunes gens, sac au dos, déjà aperçus à Besançon. Nous ne sommes sans doute pas les seuls à tenter notre chance...
Nous quittons Dole avec un peu de retard et trois heures après arrivons à Andelot. Là encore, il nous faut attendre jusquà 15 heures pour repartir sur Champagnole. Le temps, heureusement clément, de faire agréablement le chemin de la gare au village, distant de 900 mètres environ, et nous voilà arrivés jusquà un petit café où nous prenons un petit repas froid: le jambon de Berthe, ma compagne, fromage et le bon cake des cousines Bernel de Vincey, le tout arrosé dun excellent vin de pays.
A noter un incident, comique, celui-là, lirruption soudaine dans la salle du café où nous étions seuls, d'une délégation de pompiers et de personnes en grand deuil... paraissant très gais!
Berthe avait les yeux rivés sur lunique horloge.
Je la sens impatiente darriver à destination. Plus nous approchions du but, plus elle manifestait son anxiété. Pour ne pas nous faire remarquer, seuls à attendre le train, nous restons au restaurant jusquà 14 heures 30 puis reprenons le chemin de la gare.
Dans notre compartiment, nous sommes littéralement entourés de gendarmes et de douaniers allemands qui nous inspectent à la dérobée sans toutefois nous adresser la parole. Notre réponse est dailleurs toute préparée: nous sommes cousin et cousine et nous nous rendons chez une tante à Champagnole. En cours de route, Berthe me fait un signe, me laissant comprendre que nous longeons la "ligne". On aperçoit en effet tous les 400 mètres environ le long de la voie ferrée, le poteau frontière. Des douaniers allemands patrouillent dans la plaine et plus loin à la lisière de la forêt, on aperçoit le drapeau tricolore et la silhouette de nos gardes mobiles.
Et dire que nous ne sommes quà quelques centaines de mètres du but! Je sens que Berthe avait de la peine à se maîtriser. Personnellement, je conserve mon calme en regardant dun air totalement indiffèrent par la portière. Enfin, grâce à Dieu, nous descendons à Champagnole sans incident. En donnant nos tickets à la sortie, japprends que le petit village de Cizes (Jura) où habite le passeur dont jai ladresse, se trouve à 3 kilomètres de là!
Il y a de lespoir!
Derniers préparatifs avant lultime tentative
Et nous voilà maintenant à déambuler tous deux sur cette route jalonnée sur notre droite par des poteaux indicateurs noir-blanc-rouge nous rappelant linterdiction formelle de sortir de la zone interdite sans "Ausweiss" (laissez-passer). Quelques pas au delà et cest la liberté, mais cest peut-être aussi la balle dun douanier esclave de sa consigne.
Quoique pressé darriver, nous marchons tranquillement, moi portant un carton à chapeau et ma mallette, Berthe chargée de bagages aussi. Ainsi, donnons-nous limpression dêtre un couple déambulant sur la chaussée. Soudain, une camionnette "laiterie de Champagnole" nous dépasse de 100 mètres, puis stoppe brusquement.
Que nous veut ce chauffeur?
Un rapide coup doeil entre nous et nous continuons comme si de rien nétait. Arrivés à hauteur de la voiture, nous voyons une vieille femme, la voisine du conducteur, descendre rapidement et nous crier: -"Vous allez à Cizes?" Avant que nous ayons eu le temps de répondre, le chauffeur descend à son tour, ouvre larrière de sa voiture et nous pousse tous les deux parmi les bidons de lait, nous disant: - "Ne craignez rien, là au moins chez nous, vous serez à labri. Personne ne vous verra". Et nous démarrons aussitôt en trombe. Abasourdi par la rapidité de lévénement, nous croyons rêver.
Ces braves gens avaient deviné en nous des "clients" possibles et nous enlevaient sans perdre de temps, ce qui était fort précieux, pour eux comme pour nous. Comme jai pu men rendre compte par la suite, il ny avait pas une maison à Cizes qui nait son passeur ou sa passeuse dhommes comme de courrier.
Dix minutes de route encore et nous entrons à Cizes.
Notre voiture pénètre dans la cour dune des premières fermes du village où lon nous délivre enfin! Nous sommes aussitôt introduits dans une salle basse, à la fois salle d'habitation et cuisine. Après nous être mis à notre aise, je demande à tout hasard si nous ne sommes pas chez une certaine Mme Vals (ladresse que je possédais). La réponse fût négative mais je fus tout de suite rassuré à larrivée du maître de la maison. Daspect franc et ouvert, il nous fît ses offres de service: -"Cest pour ce soir?" demanda-t-il. Nous ne demandons quà passer le plus tôt possible pour voir la fin de nos alarmes, car malgré tout, nos nerfs et notre esprit étaient à dure épreuve depuis fort longtemps. Selon notre homme, le passage pouvait être tenté le soir même, à la tombée de la nuit, vers 20 heures (heure de la zone occupée). Il est alors 18 heures 30. Berthe va chercher un litre de lait et soffre à faire elle-même sur la cuisinière une bonne omelette de six oeufs, complétée par un peu de fromage et du jambon cru.
A 19 heures, le patron, sa femme et leur fille sont en train de prendre à leur tour leur repas, lorsque survient un garçonnet sécriant : -"Y a le douanier qui boit chez Nicaud". Le passeur sabsente à son tour et revient lair soucieux. A son avis, il fait encore trop clair pour tenter le passage, mais dautre part, il savait lautre douanier occupé au village ce qui augmentait nos chances. Il faut dire en effet que la surveillance de jour est assurée par deux douaniers seulement pour un front de 2000 mètres environ. La nuit, ces postes sont renforcés et des chiens policiers leur sont adjoints.
Nous attendons donc jusquà 19 heures 45.
Combien longues, interminables, nous ont paru ces minutes dattente... Nous avons à franchir une étendue de 250 à 300 mètres de long environ pour atteindre la lisière dun bois situé en zone non occupé. Quiconque se déplace dans cet espace découvert pouvait être aperçu des douaniers dont les postes étaient édifiés dans les champs. Il sagit de franchir le plus rapidement possible, au moment opportun, cette étendue dénudée et de gagner le bois. Une fois là, on avait déjà lavantage de ne plus être exposé aux vues, mais quoiquen Z.L., dêtre toujours sous la menace dune poursuite des douaniers et Feldgendarmes allemands et de leurs chiens, la nuit surtout.
Le franchissement de la fameuse ligne
- Ney (jura) - la Z.N.O.
Enfin, une fois prêts, nous sortons en contournant la maison (19h55).
Notre passeur nous quitte pour aller reconnaître le terrain et revient presquaussitôt nous donner le signal du départ.
Alea jacta est (le sort en est jeté)!
Nous nous élançons sur ses traces, lui, ouvrant la marche, moi la fermant et Berthe au milieu. Mi courant, mi marchant, nous franchissons un petit ruisseau et atteignons enfin la forêt. Il nous faut ensuite grimper un talus à pic sur une cinquantaine de mètres, au bout duquel nous arrivons à bout de souffle!
La pauvre Berthe nen peut plus.
- Le plus dangereux du trajet est fait.
Nous annonce notre passeur. Encore de la prudence évidemment, car lessentiel est de ne pas avoir été aperçu den bas.
Ayant repris notre souffle, nous repartons toujours lun derrière lautre, mais lesprit déjà plus tranquille. Ce nest que laffaire dune demi-heure de marche et nous serons libres.
En cours de route, notre passeur nous dit, en désignant de la main, un immense sapin: "sil pouvait parler, celui-là, il vous dirait combien de milliers de personnes, femmes et enfants compris sont déjà passés devant lui, depuis que cette ligne existe! " Nous échangeons, Berthe et moi, un coup doeil significatif plein despoir et de joie.
La France... nous y sommes!
La nuit tombe sur le petit village de Ney, mais lobscurité nest pas complète encore: nous distinguons pourtant un grand mât, au sommet duquel claque notre drapeau tricolore! Cette fois, ce nest plus un rêve...
17 juin 1940: je me revois, le jour de notre capture. Je revois le clocher de léglise de Mulcey en Lorraine, au sommet duquel le drapeau à croix gammée a été hissé... Le drapeau aux trois couleurs était alors proscrit. Maintenant, ayant en dépit de tous et de tout, recouvré ma liberté, je peux saluer à nouveau notre emblème.
Un sympathique gendarme nous accueille avec un large sourire complice. Nous "arrosons" tous en choeur notre arrivée en France avec notre passeur. "Pour les prisonniers de guerre, nous dit-il, cest gratis!".
Berthe tient à lui donner quelque chose.
Ma compagne dun moment convient avec lui de la date de son retour et quelques instants plus tard, nous nous séparons après lui avoir témoigné encore toute notre gratitude. Mais nous tombons de sommeil et en dépit de lheure (19 h 45 en Z.L.), nous nous mettons en quête de chambres pour la nuit.
Logés chez lhabitant, aux deux extrémités du village, nous navons quun désir: aller bien vite nous reposer!
Après une nuit des plus calme, nous sommes sur pied le lendemain matin à 9 heures. Petit déjeuner au café de lendroit et établissement du nouvel itinéraire. Pas dautre solution que de se rendre à pieds jusquà Pont du Navoy (Jura), 8 km, où nous devons trouver un car pour Lons-le-Saunier.
Suite et fin de laventure:
Lons-le-Saunier - Lyon - Montpellier et Nice
27 mars 1941:
La journée sannonce belle.
Le temps est clair, lair est vif et frais. Nous relayant pour porter le fameux carton à chapeaux que nous appelons notre "porte-bonheur" et les divers bagages, nous nous mettons en route, Berthe et moi pour Pont-du-Navoy. Le paysage est heureusement pittoresque, cela nous donne du courage. A mi-chemin, nous arrêtons un camion dont le conducteur nous prends très obligeamment à son bord.
Aussitôt arrivés à Pt du Navoy, nous nous rendons au bureau de poste de lendroit et expédition lettres et télégrammes.
Il était 11 heures du matin.
Après nous être renseignés sur le lieu et lheure de départ de notre car, nous faisons honneur, une fois de plus aux provisions que nous avions emportées.
A 12 heures 30, le car nous transporte vers Lons-le-Saunier (Jura) où, après un voyage des plus agréables, nous arrivons une heure plus tard.
Notre train pour Lyon ne partant quà 15 heures 30, nous déposons nos bagages à la consigne et partons à la découverte de cette grande ville. Pour la première fois depuis bien longtemps, je revois des officiers et des soldats français circulant librement... Berthe a du plaisir dadmirer les devantures, de palper les étoffes, de demander les prix.
Désirant prendre un café, nous pénétrons dans un bar et commandons deux cafés. "Il est plus de 3 heures", nous répondit-on assez sèchement. Hélas, nous ne connaissions pas encore létendue des restrictions...
Jachète quelques longuets (avec les tickets de Vincey), puis nous repartons pour Lyon dans un train bondé.
Voyage sans incident.
Lyon-Croix Rousse, Brotteaux, Perrache où nous débarquons à 20 heures. Ma compagne est arrivée à destination, mais comme il est trop tard pour aller voir son frère, je lui propose de lui retenir une chambre, puis nous irons dîner ensemble avant mon départ.
Nous nous mettons à la recherche d'une chambre, mais partout, nous est donnée la même réponse: "complet". Pas un divan, pas un canapé de disponible. Un agent que jinterroge me renseigne: 400.000 personnes me dit-il sont en excédent à lheure actuelle à Lyon. En désespoir de cause, je conduis Berthe à lhôtel de la gare du P.L.M. où elle obtient une couchette de sleeping. Au restaurant du même hôtel nous dînons en sympathique tête à tête, nous félicitant du hasard qui nous avait mis en présence et avait contribué à rendre notre "expédition" moins pénible.
A 23 heures, après avoir pris congé delle et lui avoir souhaité un bon retour en Lorraine, je prends mon train pour Montpellier.
Changement en Avignon.
A Nîmes, attente de 4 heures 30 à 7 heures du matin. Pour la première fois depuis Nancy, un gendarme français me demande mes papiers. Je présente mon faux certificat de démobilisation et ... le tour est joué.
Arrivée à Montpellier à 8 heures 30.
Surprises des plus heureuses pour tous.
Émotion bien compréhensible du revoir.
Je reste toute la journée du 26 ainsi que la nuit.
Départ le 29 au matin pour Nice où mes parents doivent être impatients de me revoir après la réception du télégramme de Pont du Navoy.
Arrivée 15 heures 25.
Mes chers parents sont à la gare.
Tout le monde est très ému. Enfin réunis depuis ma dernière permission de Noël 40.
Je suis sorti sain et sauf des griffes de lennemi. Mais tout ne fait que commencer. La lutte doit continuer.
Je décide de passer en Afrique du Nord.
Affaire à suivre...
"Vous êtes parmi les meilleurs,
vous avez fait plus que ce quon demandait aux autres"
déclarait le Général dArmée Henri Giraud
en parlant des Evadés de Guerre.
Et la suite...
Pourquoi je me suis échappé dAllemagne en février 1941?..
La réponse en ce qui me concerne est double:
- Pour recouvrer la liberté, cette liberté perdue, cette liberté quon nous avait arrachée.
Mais aussi...
- Pour lemployer à quelque chose dutile: à débarrasser notre pays de loccupant, donc à reprendre le combat dès que possible.
Un petit retour en arrière dans le temps est ici indispensable pour la meilleure compréhension du lecteur.
Jeune engagé volontaire de 18 ans en 1937 dans un régiment dinfanterie de forteresse du secteur défensif de la Sarre, je bouillais dimpatience tout au long de cet hiver 39-40...
Certes, nous ne manquions pas doccupations à proprement parler, mais nous ne nous battions pas! Entretien des armes, organisation du terrain, exercices divers, telles étaient notre tâches quotidiennes.
Le lecteur doit savoir que notre dispositif était effectivement inclus dans la fameuse "Ligne Maginot". A la différence des deux secteurs défensifs voisins, le nôtre ne comportait pas douvrages très importants à lexception dun seul: "le Haut-Poitier".
Notre dispositif consistait en points dappui, constitués par des casemates et blockhaus peu importants, abritant parfois seulement trois hommes armés soit de mitrailleuses, soit de canons de 47 ou de 65 (anciens canons de marine qui se révélèrent dexcellents canons antichars).
Les exercices dalerte en temps de paix étaient fréquents: il fallait pouvoir occuper nos positions en un temps record, de jour comme de nuit. La mobilisation de 1938 , sachevant comme lon sait par les accords de Munich, fût loccasion pour nous de tester nos capacités.
Pour quelles raisons, allez-vous demander, lauthentique ligne Maginot avec ses canons escamotables sous tourelles, ses hôpitaux souterrains, ses kilomètres de galeries soutenues par un petit train électrique, ses immenses réserves de vivres et de munitions, avaient été en quelque sorte "oubliés" dans notre secteur, entre Bitche et Forbach?
La réponse en est simple: le sol et le sous-sol ne se prêtaient pas dans leur ensemble, à des fondations aussi spéciales. Ce vide devait être comblé en surface par des troupes dites "dintervalles", disposant de casemates ou simplement dépaulements organisés. Des lacs artificiels inondaient des zones importantes, des "champs de rails sétendaient à perte de vue ainsi que des fossé antichars.
Et cest ainsi que sécoulèrent les mois de septembre 39 à mars 40, pendant lesquels nous fûmes employés à enfoncer de nouveaux rails, à couler du béton, à scier des troncs darbres pour aménager de nouveaux abris en terre ou en rondins.
Il est à noter que 11 divisions allemandes percèrent cette brèche insuffisamment défendue et pulvérisèrent ce dispositif entre le 15 et le 19 juin 1940, surprenant nos troupes sur larrière même de la ligne Maginot, contournant Sedan comme en 1914, en violant le territoire belge.
Personnellement, dès mars 1940, je demandai mon affectation pour une unité en contact avec lennemi, le 291e R.I., et me portai aussitôt volontaire dès la formation du corps franc de mon bataillon (secteur attribué: secteur de la rivière la Blies (Moselle), bien connue des communiqués de lépoque).
Javais enfin le sentiment dêtre utile à ma patrie et non plus de demeurer "passif", comme dans ma casemate.
Reconnaissances, embuscades, coups de main se succédèrent jour après jour, ou plutôt nuit après nuit. Munis dun équipement léger, couvert de la fameuse "peau de bouc" les jours de grand froid, couvre-casque de toile pour éviter les reflets, brassards blancs à tête de mort pour nous reconnaître dans lobscurité, le ceinturon garni de grenades et dun poignard, mousqueton à la main, nous pénétrions quotidiennement dans le no mans land et plus avant encore en territoire ennemi.
A partir du 27 mai, chargés dune mission retardatrice pour permettre le repli en bon ordre du bataillon, faisant sauter derrière nous, ponts ou points de passage obligés (le pont des Alliés), nous combattions le jour, décrochant la nuit.
Mais ce devait être la fin.
Le 17 juin 1940, à une heure du matin, au carrefour des routes de Dieuze à Moyen-Vic (Moselle), à bout de munitions, nous livrons notre dernier combat et sommes finalement encerclés, les armes à la main...
Commence ma captivité au Stalag VII/A de Moosburg, suivie de mon évasion relatées dans les chapitres qui précèdent.
Ma famille résidant dans le sud-est de la France, cest vers Nice que je me suis dirigé. Une fois rétabli, ayant repris des forces, javais été blessé lors de ma capture, je décide de rejoindre lAfrique du Nord, soucieux tout dabord de mettre une certaine distance entre lAllemand et moi, persuadé dautre part que la lutte reprendrait depuis notre empire (les combats livrés avec âpreté par les Britanniques contre lAfrika-Korps en Cyrénaïque le laissant déjà présager).
Mon souci majeur est tout dabord de me faire établir des pièces militaires, état signalétique, livret militaire, faisant abstraction de mon évasion et, pour plus de précaution, sous un nom demprunt, ceci en cas de nouvelle capture.
Je nai aucune difficulté à me procurer ces pièces et rends hommage aujourdhui à ces nombreux patriotes, il y en avait déjà heureusement, de lIntendance Militaire dHyères (Var) notamment, qui me facilitèrent la tâche heureusement.
Honneur à eux, comme à mes courageux passeurs de Strasbourg, de Nancy, de Dombasles s/Meurthe, de Vincey (Vosges) de Besançon, de Champagnole, de Cizes (Jura). Vers eux tous enfin, va ma reconnaissance profonde pour leur aide précieuse et désintéressée, au mépris de tous les dangers et qui coûta la déportation à certains... Je le sus plus tard.
Mais il me faut ruser en effet avec les membres de la Commission dArmistice (Allemands et Italiens) qui président à Marseille à lembarquement des militaires pour lA.F.N., dont le nombre est strictement limité.
Aussi, est-ce en qualité de "jeune engagé" que je monte le 30 juin 1941, à bord du Sidi-Mabrouck à destination dAlger. Jai en réalité à cette date déjà quatre années de service et le grade de sergent.
Le 1er juillet au matin, cest "Alger-la-Blanche", une révélation pour le petit métropolitain que je suis, qui se détache à lhorizon, au dessus dune mer dun bleu turquoise. Pour la première fois, je mets le pied sur cette terre dAfrique doù partira la reconquête du pays. Quelques heures plus tard je me présente à mon chef de corps commandant le 1er Régiment de Tirailleurs Algériens à Blida.
Je suis immédiatement affecté au 1er Bataillon à Cherchell, département dAlger. Cherchell qui eut son heure de célébrité, par les tractations entre Français et Alliés qui précéderont et préparèrent lopération "Torch", cest à dire le débarquement du 8 novembre 1942.
Nos chefs militaires, dont je ne saurais louer assez pour limmense majorité, la foi profonde, le patriotisme éclairé, ne cessent de nous entretenir dans cet esprit de revanche, de reconquête de notre pays sous la botte allemande.
Aussi, manoeuvres de jour comme de nuit, alertes, exercices de tir par tous les temps, se succèdent dans les djebels, comme aux confins du Sahara, pour faire de nous des hommes rompus à toutes les formes de combat.
Pour la petite histoire, je me trouve être déjà, à cette époque, sous les ordres dun chef, qui fît parler de lui en Italie, puis à la libération de Marseille notamment: le général Goislard de Montsabert.
Une de nos préoccupations majeures est le camouflage du matériel et de larmement.
En effet, les mêmes commissions darmistice qui sévissent en zone non occupée, ont un certain droit de regard sur nos effectifs comme sur notre armement en A.F.N. aussi, utilisons-nous la vaste étendue de lAlgérie et principalement le Sud, le territoire des Oasis, pour y stocker et entretenir pièces dartillerie, armement individuel et collectif, munitions, camions, etc. et présenter lors des contrôles aux représentants de lAxe des états fictifs, totalement truqués, où ces derniers ny voient que du feu!
Bien nous en prends, car en novembre 42, avec quelle joie allons-nous récupérer et extraire des caches et grottes où ils sont entreposés, canons de 25m/m, mortiers, mitrailleuses, et F.M. (fusil-mitrailleur), grenades et caisses de munitions, etc. qui nous furent dun précieux secours dès les premiers jours de la Campagne de Tunisie contre lAllemagne et lItalie.
Il ny a pas de méprises possibles au sein de notre division, mon unité, le 1er R.T.A.. Dès le débarquement, notre colonel reçoit lordre de nous placer en position de couverture pour faciliter le débarquement, afin déviter tout incident tragique, comme ce fût le cas, hélas, ailleurs.
Et le 24 novembre 1942, la division de Marche dAlger dont fait partie mon unité, sélance douest en est, à travers le Constantinois et passe la frontière algéro-tunisienne à hauteur de Tebessa.
Enfin, nous allons pouvoir en découdre et affronter ceux qui, depuis deux ans, tiennent notre patrie sous le joug, en compagnie de leur allié de dernière minute!
Au cours de cette campagne qui débute par un rude hiver dans les djebels, tous, officiers et tirailleurs, européens et indigènes, tous connaissent bien des misères: placés le plus souvent aux postes les plus délicats sinon les plus exposés, parce que connaissant le mieux la nature du pays.
Larmée française, dépouillée de tout par larmistice -il ny a pas darsenaux en A.F.N.: ordre est donné déconomiser les munitions- se bat héroïquement, mais avec des armes insuffisantes et désuètes.
Dès le milieu du mois de novembre, les 30.000 hommes qui ont pu être amenés soit de Tunisie, soit dAlgérie, tiennent un front de 450 km. Sans lhéroïsme de cette petite armée, on se demande où se seraient arrêtés les progrès allemands en A.F.N.
Le général Giraud avait désigné le général Juin pour commander toutes les troupes françaises sur le front de Tunisie. Lorsque les contingents alliés eurent atteint une grande importance numérique, certains secteurs sont confiés aux Français: dans la région qui sétend au sud du Kef où lon supposait quils ne pourraient pas tenir plus de six semaines, ils combattent en fait pendant trois mois!
Venues du Tchad, les troupes du général Leclerc jouent un rôle très important dans les sud, par loccupation des oasis de Ghat et de Ghadames.
Le 12 mars, la colonne Leclerc effectue sa liaison avec les troupes du général Juin.
Noublions pas la puissante attaque allemande qui menace Tebessa et Thala du 14 au 20 février 1943.
Le 22 février Rommel est battu à Thala. Dans les six jours qui suivent, les Alliés reprennent Kasserine, Sbeitla et Sidi-Bou-Sid.
Le 27 du même mois, forte attaque allemande à Medjez-el-Bab: cette attaque est repoussée.
Le 11 mars, les troupes françaises reprennent Melaoui.
Le 28 mars, après 7 jours de combat, la 8° armée britannique enfonce la ligne Mareth. Sont successivement reprises les villes de Gabès, Sfax, Kairouan et Sousse.
Le 5 avril, nous nous emparons du djebel Mansour et de Pichon, cette dernière inscrite à notre drapeau du 1er R.T.A. le 8 mai, combats de Zagouan.
Le 11 mai, le général allemand Peiffer et le général italien Yelich se rendent aux Français avec 25.000 hommes.
Le 12 mai, entrée triomphale du général Giraud dans Tunis délivré. Le général italien Messe se rend aux Alliés. Le général allemand von Arnim, commandant en chef des troupes de laxe en Afrique, est fait prisonnier.
Le 13 mai à 11 heures, les derniers éléments de lAxe cessent toute résistance. Elles nont pas lutté jusquau dernier homme: elles ont capitulé!
Au nord, au centre, au sud, on a vu combattre la vaillante armée française qui de 30.000 compte à présent 60.000 hommes en ligne au 1er avril 1943. Pendant les premiers mois, elle avait très peu de matériel. Dès le mois de décembre 42, nos troupes reçoivent plusieurs milliers de camions, des armes antichars, des mines, quelques chasseurs, de lartillerie et du menu matériel.
Le 11 janvier 43, lescadrille française "la Fayette" prend son vol.
A la conférence dAnfa, le 24 janvier 1943, le président Roosevelt promet solennellement au général Giraud de lui livrer larmement ultra moderne nécessaire pour équiper dignement les 5000.000 hommes de larmée de la libération. Ces promesses devaient commencer avant lété.
La promesse a été tenue.
Dans les offensives de demain, elle disposera dun matériel puissant et aux divisions aguerries par six mois de rudes combats, se joindront de nouvelles divisions formées dans toute larmée française, où les effectifs mobilisés vont atteindre un demi million dhommes.
Si je me suis étendu tout particulièrement sur le déroulement de cette campagne de Tunisie, c'est bien intentionnellement pour honorer ceux qui, Français et Alliés, ont fait le sacrifice suprême au cours de ces combats. Cest aussi parce que ces mêmes combats nont pas fait lobjet de la même "publicité" que ceux dItalie, de France ou d'Allemagne.
Mais il faut que lhistoire retienne ces premiers faits darmes de notre petite armée, levée en hâte en A.F.N. pour contenir la poussée des éléments de laxe avec un effectif de 30.000 hommes seulement, dans des conditions particulièrement difficiles.
Ils méritent le même respect, la même reconnaissance de la nation, les mêmes honneurs que ceux livrés par les Français Libres à Bir-Hakeim en 41, le même respect, la même reconnaissance de la nation que ceux livrés plus tard avec des moyens nettement supérieurs. Jajouterais à ce propos: ils méritent les mêmes honneurs que ceux livrés par leurs camarades malchanceux de 1940. Le poids de la malédiction sur lhonneur des guerriers vaincus demeure un vieux fait historique...
Honneur leur soit rendu!
Bien quil ne se soit pas agi du territoire national, ces six mois de combats livrés sur le sol tunisien dont nous avions la garde, ont permis dinfliger aux troupes hitlériennes un sérieux revers.
Durement éprouvé, mon bataillon, le II/Ier T.T.A. est de retour dans ses quartiers à Blida. En ce qui me concerne, sérieusement commotionné lors des derniers combats de Zagouan, par éclatements dobus de mortiers, je ne suis plus apte à faire campagne.
Versé sur ma demande, en septembre 43, au 5e bureau de lE.M. du général commandant en chef, me voici en fonction à la D.S.M.-S.R. (direction de la sécurité militaire et des services de renseignements) à El-Biar (Alger).
Je naurai donc pas la joie de libérer mon pays les armes à la main! Le travail obscur, mais ô combien important auquel je contribue mapporte néanmoins une grande satisfaction: celle de continuer à servir utilement mon pays d'une autre façon certes, que celle du combattant, mais dont je nai pas à rougir. Ces "Services Spéciaux" auxquels je collabore sont un peu comme le cerveau électronique de la grande machine que sont les États-majors des armées en temps de guerre.
Mon travail très particulier, consiste au chiffrement, au décryptement même parfois, des messages avec nos agents en France, en Italie, à Londres, en Espagne, en Union française, etc., à la préparation des opérations du débarquement en métropole, au parachutage dagents, darmes et de matériel.
Le 31 juillet 1944 jembarque du port dEckmuhl (Oran) à destination de Naples - S.R.O. Italie. La traversée est mouvementée. Nous naviguons en convoi. Alerte aux U-Boots!
Le 28 août, détaché auprès de lE.M. de la 7 th. U.S. Army - C.I.C. - (Counter Intelligence Corps) jembarque à destination de la métropole.
Enfin, je vais remettre le pied sur la terre de France!
Suis débarqué à Saint-Tropez où la côte est truffée de blockhauss. Progression via Cogolin, Hyères et Toulon. Arrivée dans les faubourgs de Marseille: la ville a été libérée par le Général de Monsabert. Ses Tabors Marocains se sont emparés de la colline de Notre-Dame de la Garde.
Jai la charge à présent du bureau du chiffre - D.G.E.R. - et de son fonctionnement. Nous installons nos services dans les locaux abandonnés par ces messieurs de la Gestapo, 425 rue Paradis où ils occupaient une splendide villa.
8 mai 1945!
Le temps de paix succède au temps de guerre.
Le 19 octobre 45, je suis démobilisé comme chargé de mission de 3ème classe. Je continue à servir à titre civil au S.D.E.C.E. jusquen juillet 1947.
Une nouvelle voie moffrant des perspectives davenir plus intéressantes, je postule pour les fonctions dInspecteur de la Surveillance du Territoire et commence une nouvelle carrière à Marseille.
Notes et Documents
Extraits dun article dun correspondant de guerre U.S
Mr John dArcy-Dawson
au sujet de la campagne de Tunisie
"Le 14 février 1943, Rommel a attaqué dans le sud. Les forces américaines sétaient laissé surprendre, encercler et, avant la nuit, tailler en pièces. Ce qui formait encore quelques heures auparavant lexcellente unité blindée du 11e C.A. U.S., écrit le correspondant de guerre qui était sur place, nétait plus au soir du 14 février 1943 quun monceau de débris incandescents. Plus de 70 chars Sherman avaient été anéantis par le feu, et quelques uns dentre eux brûlaient encore dans la plaine de Sidi-Bou-Zid.
Le 15, le total des chars américains détruits en deux jours sélevait à 164. Et le 16, cette défaite aurait tourné au désastre si... les Français navaient pas bloqué à Pichon le mouvement tournant de la 10° division blindée allemande.
Jusquau 21, ce ne sera plus quune succession de succès allemands et italiens sur tout le front, jusquaux approches de Tebessa. Le 26, lennemi enlève le djebel Abiod, tandis que ses commandos attaquent sur nos arrières. Disons-le, seule la pluie arrêtera lattaque générale!
Les Alliés ont encore perdu 169 chars, 95 véhicules blindées de reconnaissance, 122 affûts automoteurs et 50 pièces dartillerie...
Aux fuyards de Sbeitla, les jeunes tankistes allemands, le buste sorti de la tourelle de leurs blindés, criaient: "Fraulein! Fraulein! (mauviettes! Mauviettes!). tandis que les Américains en déroute, ayant abandonnés véhicules et terrain et arrivant, tout essoufflés à la zone des étapes, disaient à leurs camarades français, ahuris: "mauvais chars! Nous reviendrons quand nous en aurons reçu de meilleurs!"
En six mois, au cours de la campagne de Tunisie, larmée dAfrique reconstituée par Weygand et conduite par Juin et ses généraux de larmée de larmistice, aura eu, avec 65.000 vraiment engagés, 251 officiers et 8.342 s/officiers, caporaux et soldats tués ou disparus, 7.500 blessés et près de 2.000 prisonniers.
Les Forces Françaises Libres, sur tous les théâtres dopération, dont la Tunisie, auront eu depuis le début de lannée 1943, 24 officiers et 189 s/officiers, caporaux et soldats tués ou disparus. Larmée américaine 16.500 tués. Larmée allemande 18.594 tués disparus. Les pertes anglaises sont de 37.000 tués (discours de W. Churchill aux communes le 8 juin qui estime à 50.000 les pertes germano-italiennes en Tunisie). A la fin des combats, plus de 30.000 prisonniers sont pris dans le filet français avec tout leur armement et tout leur matériel, sur les 248.000 pris par lensemble des forces alliées.
Ces divisions, mises hors jeu, feront défaut deux mois plus tard à lAxe, en Sicile dabord, pour la défense de la péninsule italienne ensuite.
Le 2 février, la petite colonne Leclerc, remontant du Tchad, avait fait sa jonction avec les éléments sahariens de notre armée dAfrique à Ghadamès et participé le 10 mars à lattaque de la ligne Mareth par la 8° armée britannique et la brigade Koenig venue de Lybie, participant ainsi à la prise de Kairouan le 12 avril.
Note 355-66/1 du 14 janvier 1944 de lE.M. Général de lArmée
qui précise quau cours des années 1940-1941, les F.F.L. ont eu sur tous les théâtres dopérations, 80 officiers et 889 s/officiers, caporaux et soldats tués ou disparus, sans compter les blessés. Cette note estime à 120.000 les tués et disparus de larmée française entre le 2 septembre 39 et le 25 juin 40. Au cours de la campagne d'Italie, le corps expéditionnaire aux ordres du général Juin (armée dAfrique et F.F.L.) a eu 6.969 tués ou disparus dont 392 officiers.
.......................
Là-bas, larmée dAfrique se bat héroïquement, mais si peu soutenue, si démunie, si lente à sétoffer, sans les relèves, ni les rotations quexigeraient lâpreté des combats, linconfort des positions et les rigueurs du climat.
Les troupes allemandes seront jusquau 3 décembre 1942 très inférieures en nombre à celles des Alliés, mais cest à la cadence déprimante de 4 à 6 trains par jour sur lunique voie ferrée qui traverse toute lAfrique du Nord, de Casablanca à la dorsale Tunisienne, que le commandement peut amener en renfort les 3 divisions dAlgérie à 2 régiments dinfanterie seulement et les deux divisions du Maroc (9.000 homme au nord de Casa et 20.000 près de Fédala avec 250 blindés).
Les Américains étaient parvenus à débarquer 107.000 hommes le 11 novembre au soir, mais ils nen ont que 2.000 en ligne et une seule brigade anglaise appuie, au nord, cette malheureuse armée dAfrique qui lutte sous la pluie et dans une boue innommable sur un front qui sallonge déjà sur plus de 300 km, avec des chars désuets, peu dartillerie et pas une seule batterie tractée, servie par des camions à bout de souffle.
Le 3 décembre, les Alliés ont tenté une percée à Tebourba Anglais et Français côte à côte. Trop tard, les Allemands se sont renforcés et léchec se solde pour nous à 13 chars perdus, 74 avions abattus, 40 pièces dartillerie prises, des morts et des blessés... Et le 4, cest le recul.
Extraits tirés du livre "lArmée dAfrique"
préface du Général dArmée Goislard de Monsabert.
Cest grâce à larmée dAfrique que la France a retrouvé non seulement le chemin de la victoire et la foi en son armée, mais aussi et surtout lhonneur et la liberté.
Les jours de deuil de 1040 ont été oubliés: le purgatoire de larmée darmistice imposé par lennemi, lhumiliation de la France à la face du monde, tout cela a été effacé dun seul coup par les soldats de Weygand et de Giraud, de Juin et de De Lattre; et cest bien cette armée dAfrique qui a permis la revanche de nos drapeaux.
Il en est ainsi que nous le voulions ou non. Nos ex-ennemis, aussi bien que nos alliés ne sy sont pas trompés et, spontanément, lont reconnu.
Cest dabord, avant même la rentrée dans la guerre, cet officier italien, membre de la Commission darmistice à Alger, qui ayant assisté en 1941, aux fêtes du centenaire de larmée dAfrique au Caroubier, fêtes voulues par le Général Weygand, écrit dans un rapport officiel à la Questura: "Je viens de voir aujourdhui cette Armée dAfrique qui a lorgueil dune armée qui na pas été vaincue!"
Cest ce major allemand, fait prisonnier au Belvédère (Italie) et qui déclare au Commandant Gandoët: "Larmée française nest pas morte: elle est plus forte quavant!"
Cest Clark qui, à Rome, déclare à Juin: "Sans vous et vos magnifiques régiments, nous ne serions pas là!"
Cest le colonel allemand Bohmler, héros de Cassino, qui écrit ces phrases : "La grande surprise fût lattitude au combat du CEF. La campagne de 1940 avait jeté un voile lugubre sur larmée française. On ne croyait pas quelle pourrait se remettre de cette défaite complète. Et maintenant les divisions du Général Juin se montraient extrêmement dangereuses... Cest Juin, qui en semparant du Monte-Majo et en faisant irruption dans la vallée du Liri, a réduit en miettes la porte de Rome!"
Et le Général Juin, à lissue de cette victorieuse campagne dItalie, pouvait dire à ses troupes: "Ma pensée reconnaissante va au Général Weygand qui a constitué cette armée à Alger en lui forgeant une âme et me la léguée au moment de lemployer. LArmée dAfrique venue combattre en Italie a marqué la reconnaissance des armées françaises.
Au sujet de la campagne de Tunisie 42/43
le Général (C.R.) R. Hure écrit à son tour:
"Le 13 mai 1943 à 13 heures, les hostilités cessent. Cest une très grande victoire. La défaite germano-italienne avec la capitulation de plus de 200.000 hommes en rase campagne, peut être comparée au désastre allemand de Stalingrad. La redoutable et orgueilleuse Afrika-Korps met bas les armes.