Jean LHostis
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1940 - 1942
Ma participation à la Résistance en Algérie
GUERRE 1939 - 1945
Témoignage
Nice - 8 Novembre 1992
Analyse du témoignage
1940 - 8 Novembre 1942
Écriture : 1988 - 90 Pages
POSTFACE DE MICHEL EL BAZE
Voici ce que jécrivais, il y a aujourdhui 50 années, le Mardi 3 Novembre 1942, alors que, sorti des cellules de la forteresse de Grudziadz depuis 28 jours, jétais un prisonnier enfermé dans les cales du "Schiff Gravenstein", ancré dans le port de Gdynia, sur la "Baltique glauque et sinistre"
"Quarante-trois approche !.. Mon coeur se serre Vous serez encore seuls!
L'année qui fuit inexorable, devait nous réunir avant que d'expirer; sa fin est proche hélas ! Et c'est en vain que nous avons attendu l'accomplissement de ses promesses.
Devons-nous pour cela jeter bas les armes et nous laisser accabler par le désespoir ?
Non ! Mille fois non ! Mes vénérés parents.
Plus que jamais je vous demande un sursaut de courage et de patience.
En vérité, je vous le dis : Les sombres jours s'estompent.
A l'horizon se dissipe déjà l'épais brouillard au travers duquel j'essayais de transposer mon pays, et là-bas, dans le vieux port de Marseille, se dresse majestueux et magnifique le bateau du retour; il tire sur ses amarres, gémit, mais attendra parce que le temps n'est pas loin.
En attendant ce jour béni...
Lorsque j'écrivais cette lettre prémonitoire, j'ignorais, bien sûr, que mon frère Sauveur et mon beau-frère Roger Desmoulins étaient membres actifs du complot qui préparait le débarquement des Alliés à Sidi Ferruch.
Le coup d'Alger eut lieu dans la nuit du Samedi au Dimanche suivant...
Je regrette que le témoin ne sétende pas sur la prise du Palais dÉté par les insurgés du Groupe José Aboulker où étaient engagés mes parents et surtout, mais ce fût le lot de tous, sur les poursuites judiciaires dont ils souffrirent ensuite malgré la présence des Alliés qui obligèrent Roger à se terrer et Sauveur à rejoindre clandestinement le Général de Gaulle en Tripolitaine pour se soustraire aux recherches de la gendarmerie Française.
Tous deux furent tout de même, bien que civils, décorés de la Croix de Guerre avant de reprendre le combat, cette fois sous luniforme.
Et puis, ce débarquement en Afrique du Nord eu une conséquence inattendue :
Voulant sans doute se rallier la sympathie de cette population non arabe que les Allemands distinguaient très mal, le Grand Quartier Général du Führer, comme il nous fut dit, décida de libérer un millier de ceux quon nappelait pas encore les Pieds Noirs; et cest ainsi que, grâce aux Alliés, à Jean LHostis et à ses compagnons, je me retrouvais un mois plus tard rapatrié en France pour être mis en "congé de captivité".
Cest dire avec quelle passion jai lu et je publie le témoignage de Jean LHostis, lun des plus émouvant de ma collection.
Here is what I wrote, there are today 50 years, Tuesday 3 November 1942, while, exited cells of the fortress of Grudziadz since 28 days, I was a prisoner enclosed in holds of the Schiff Gravenstein, anchored in the port of Gdynia, on the Baltic "glauque and disaster".
"Forty-three approach !.. My heart squeezes... You will be again alone !
The year that escapes inexorable, had to unite us before to expire, its end is close hélas ! And it is in vain that we have waited the achievement of its promises.
Have-we in order that to throw low arms and to leave us to overwhelm by the desperation ?
Non ! Thousand time non ! My venerated parents.
More than ever I ask you a courage and patience start.
In truth, I tell you it: The somber days blur.
To the horizon dissipates already the thick fog to the breadth of which I tried to transpose my country, and there-low, in the old port of Marseilles, trains majestic and magnificent the boat of the return it pulls on its ropes, groans, but will wait because the time is not far.
In the meantime this blest day ..."
When I wrote this premonitory letter, I ignored, of course, that my brother Sauveur and my brother-in-law Roger Desmoulins were member actifs the plot that prepared the landing of Allies to Sidi Ferruch.
The knock of Algiers had place in the night of Saturday to Sunday following...
I regret that the witness does not spread on the plug of the Palace of Summer by rebels of the Group José Aboulker where were committed my parents and especially, but this barrel the share of all, on judicial prosecutions of which they suffered then despite the presence ofthe Allies that obliged Roger to hide and Sauveur to rejoin clandestinely the General de Gaulle in Tripolitaine to subtract to researches of the French police.
All two were nevertheless, although civil, decorated of the Cross of War before to summarize the combat, this time under the uniform.
And then, this landing in North Africa had a unexpected consequence :
Wanting without doubt to rally the sympathy of this population non Arab that Germans distinguished very badly, the Great General Quarter of the Führer, as it was told us, decided to liberate a thousand of these one called again Black Feet and it is as well as, thanks to Allies, to Jean LHostis and to his companions, I was found a month later repatriate in France to be put in "leave of captivity".
That is told with what passion I have read and I publish the testimony of Jean LHostis, the one of the most moving of my collection.
Table
Le hasard dune rencontre 9 Premier objectif : Prendre contact avec Londres 10 De Londres me parvient un poste radiotélégraphique émetteur récepteur suivi de la visite d'un agent secret 11 Les tribulations de tous genres que me pose l'appareil radiotélégraphique émetteur récepteur 15 Après de nouveaux déboires, la chance me sourit 16 Mise en place d'un réseau de renseignements 21 Activités des Commissions d'Armistice 23 La lutte continue sans trêve et sans merci 24 La presse à Alger 27 Le Capitaine Luizet, lun des tout premiers résistants 28 Été 1942 - Mon voyage en zone libre 31 Contacts avec la résistance du Maroc 34 L'intermède du Commissaire Bègue 35 A la recherche du chef 39 Deux conspirateurs nés arrivent à point nommé 40 Le Colonel Baril nous tombe du ciel 42 Octobre 1942 - Les missions qui me sont confiées 44 Les événements se précipitent 45 Veillée d'armes 48 Le putsch est déclenché 54 La mort du Lieutenant Jean Dreyfus 67 La prise du Commissariat Central 68 La Barricade du Boulevard Baudin 69 La mort du Capitaine Pillafort 71 Mario Faivre prend la relève 76 Le cessez-le-feu 78
8 novembre 1942
premier jour de la libération nationale
A mon vieil ami Maurice Mouchan
un homme courageux et sans reproche
lexemple rarissime de ceux qui ne trahissent jamais
Honneur à toi
Mégève, Mai 1992
J. L.
A mon fils Jean-Claude.
Je n'ai plus rien à te laisser
sauf un conseil
Te lever de bonne heure
entreprendre
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
La guerre éclair
10 mai 1940 - 23 juin 1940.
Quarante-quatre jours de campagne.
Une armée en déroute.
La France vient de subir l'une des plus cuisantes défaites de son histoire.
La 85ème D.I.A., dans laquelle j'assume le commandement de la compagnie radio, à la déclaration de la guerre a été envoyée en Tunisie sur la ligne Mareth, aux frontières de la Tripolitaine. Hormis un séjour de près d'un mois à Sfax, elle y avait passé tout l'hiver, condamnée à l'inaction.
Le 10 mai, jour de l'ouverture des hostilités, notre division se trouvait au repos à Guelma.
Celle-ci, en tout début de juin, à partir du port de Bône fut transportée par bateau jusqu'à celui de Marseille. Acheminée par le réseau ferroviaire, dès le 8 juin alors que tout était déjà irrémédiablement perdu, elle se trouvait engagée au sud de Beauvais, sauf ses deux compagnies de Transmissions.
En queue de convoi elles devaient franchir la Seine à Vernon le 7 juin en cours d'après-midi, mais ne le purent pas, la ville, depuis le matin étant investie complètement et en outre, la proie des flammes.
Battant en retraite jour après jour pendant deux semaines, notre division parvenait difficilement à Cadouin en Dordogne dans la soirée du 23 juin, quelques heures avant que ne fût signé l'armistice.
Via Bessines-sur-Gartempe, bourgade dans laquelle notre division campait depuis le ler juillet, tous ses effectifs, progressivement, avaient regagné l'Algérie en fin de la première quinzaine du mois d'août.
Dans le récit que j'ai déjà écrit j'ai narré les péripéties de la dramatique aventure où la France, ayant été vidée de sa substance, faillit y perdre son âme. Mais il est inutile de revenir sur ce sujet. C'est du passé. Désormais il me faut penser à ce que sera demain.
Le hasard dune rencontre
Renvoyé dans mes foyers à Alger où j'habitais, étant donné l'échec du projet que j'avais échafaudé dans les tout premiers jours qui suivirent l'armistice et dont l'objet était de rejoindre le Général de Gaulle à Londres, c'est à partir d'ici que, désormais, j'allais reprendre le combat, mais sous une autre forme, dans l'ombre et dans la clandestinité.
Il me fallait, au plus vite rechercher une poignée de patriotes intransigeants chez lesquels notre sauve-qui-peut avait éveillé la haine qui ne désarmerait pas, des hommes courageux, résolus et efficaces, acceptant, sans s'interroger, de remplir quelque mission que ce soit, dans l'entreprise pleine de risques à laquelle j'avais décidé de m'attacher.
Quelques jours après mon retour des armées, dans le salon de réception de l'hôtel Albert ler, à Alger au n°1 de l'avenue Pasteur, de connivence avec son propriétaire Louis Lalanne avec qui, depuis des années, j'étais lié d'amitié et que, sûr de moi, j'avais déjà mis dans le coup, je fis connaissance avec André Achiary. Celui-ci, que je ne connaissais donc pas, était commissaire, chef de la brigade de sécurité du territoire, chargé notamment, cela va de soi, du contre-espionnage où il excellait dans la méthode expéditive.
Du fait qu'il m'avait été présenté par Lalanne, d'emblée je lui fis confiance et n'eus pas à le regretter. Grâce à lui me seront épargnées bien des mésaventures. Engagés à mort dans le même combat, mais chacun de façon différente, nous allions devenir des amis inséparables.
Premier objectif : Prendre contact avec Londres
Prendre contact avec Londres, tel était le problème que je devais résoudre en priorité. La chance, ma fidèle compagne, allait me dispenser de ce souci. L'occasion de régler ce problème est arrivée fortuitement.
Un officier de l'armée française, le Chef de Bataillon Barre, descendu à l'hôtel Albert ler, manifestait un peu trop bruyamment son intention de rejoindre les Forces Françaises Libres.
Il n'en faut pas plus à Lalanne qui, saisissant la balle au bond, décroche son téléphone, m'appelle et, invoquant une affaire pressante, me demande de venir le voir d'urgence. Aussitôt que je suis arrivé, il me présente au commandant qui, nerveux, s'agite dans le hall d'entrée de l'hôtel. Le plus naturellement du monde, Lalanne me fait part des intentions de son hôte et, sans prendre plus de précautions, m'interroge pour savoir si je suis en mesure, grâce à mes relations, de prêter la main à ce brave homme. Ayant déjà mon idée, je prie l'officier de me faire voir son passeport. Il n'en avait jamais eu et, en guise de pièce d'identité, ne peut me présenter que sa carte d'officier.
Tant pis, j'ai appris à me débrouiller tout seul.
Nous partons ensemble à la préfecture. Avec la complicité de Coste, chef de la P. R. G., qui s'est montré on ne peut plus compréhensif, j'obtiens sur le champ que soient délivrés au commandant un passeport et un visa de sortie pour Tanger.
Il réussit ainsi, par Gibraltar, à rejoindre Londres, sans difficulté aucune. Mais je n'en sus pas davantage, ne disposant, bien entendu, à cette époque, d'aucun moyen de liaison avec le chef de la France combattante.
Ce fut seulement l'année suivante, à la suite d'une circonstance inattendue dont je ferai état le moment venu que j'eus la certitude que mon messager providentiel s'était acquitté de la mission très simple que je lui avais fixée: faire savoir au Général de Gaulle que nous existions, qu'un premier noyau de patriotes réfractaires avait été mis en place, que nous nous étions déjà mis au travail et que, naturellement, nous nous rangions sous sa bannière.
Pour l'heure, à cet égard, je ne pouvais rien faire d'autre.
De Londres me parvient un poste radiotélégraphique émetteur récepteur suivi de la visite d'un agent secret
En tout début de 1941, un sous-marin britannique déposa un jeune Français Puesh-Sanson dans la baie d'Arzew;, au large de Mostaganem, ville où ses parents étaient propriétaires d'une importante manufacture de tabac, fabriquant notamment les cigarettes Jobert, très connues en Algérie.
Ce garçon arrivait de Londres.
Pilote de chasse réserviste, mobilisé en 1939, il n'avait pas hésité, dès l'armistice, sur son avion, à rejoindre la Royal Air Force où il allait se couvrir de gloire. Je n'exagère pas puisqu'aussi bien, le Général de Gaulle, pourtant si pointilleux sur l'indépendance de la France, l'avait fait Compagnon de la Libération.
Le chef de l'antenne de la sécurité du territoire à Oran, ayant des intelligences dans la place, avait appris l'arrivée imminente d'un émissaire porteur d'un appareil radiotélégraphique émetteur récepteur. Mais, naturellement il ignorait que ce poste m'était destiné; seul Puesh-Sanson le savait. Le commissaire d'Oran, avant de lancer ses plus fins limiers contre cet individu qui ne pouvait être évidemment qu'un espion à la solde de l'I.S., en avait informé le commissaire Achiary.
On ne retrouva ni espion ni poste radio.
Le machiavélique chef de la Brigade de Surveillance du Territoire, prenant ses inspecteurs d'Oran de vitesse, s'en était déjà chargé lui-même. Puesh-Sanson, après qu'il eût indiqué mon nom et mon adresse à son ange gardien, puis précisé qu'il était chargé de me faire parvenir cette valise, avait disparu comme par enchantement, et l'appareil émetteur récepteur aussi, on s'en doute.
Dans la valise, un tout petit papier, deux mots seulement, griffonnés: "A bientôt". Cette formule laconique qui était claire, paradoxalement sauvegardait le secret de ce qui allait suivre.
Quelques jours après cet exploit, dans la librairie Soubiron, à une heure de grande affluence, c'est-à-dire en cours d'après-midi, le poste radio fixé dans sa petite valise de cuir vieilli artificiellement de façon remarquable, passait des mains du commissaire Achiary dans les miennes avec une telle dextérité que personne ne s'en aperçut.
J'allais donc pouvoir enfin prendre contact avec Londres, dès la venue de l'émissaire dont j'attendais la visite avec une secrète indifférence sous laquelle je m'efforçais de dissimuler mon énervement. Ce messager serait-il un agent de l'I.S. ou l'un de ses homologues français travaillant au profit du réseau de renseignement propre au Général de Gaulle? Mais, à quoi bon me casser la tête à ce sujet. Cela n'avait aucune espèce d'importance puisque, j'en avais la conviction, l'un et l'autre de ces organismes secrets étant au service de la même cause, marchaient nécessairement la main dans la main.
J'étais bien naïf.
La nuit est venue.
On vient de frapper avec précaution à la porte de mon appartement. Un gentleman élégamment vêtu à l'anglaise se présente. Il arrive, me dit-il, de Londres, me tend un passeport parfaitement en règle et me déclare appartenir aux services secrets du Général de Gaulle qui l'auraient envoyé auprès de moi. A la vérité, mais je ne le sus que bien plus tard, c'était un agent chevronné de l'Intelligence Service. Était-il de nationalité française comme il venait de me l'affirmer?; je n'en suis pas sûr du tout.
Naturellement, en premier lieu, il voulut s'assurer que le poste radio m'était bien parvenu. Lui ayant répondu affirmativement, je m'empressai d'aller le sortir de sa bonne cachette. Puis, après lui avoir raconté en deux mots comment ce poste m'avait été acheminé, je l'invitai à s'asseoir.
Accoudés l'un et l'autre sur la table de la salle à manger, il me remet, et sans qu'il ne sembarrasse d'aucun préambule, un livre de poche dans lequel il me faudrait puiser successivement le texte des deux clés me permettant d'effectuer le double chiffrement d'un message radiotélégraphique. Cétait, je m'en souviens très bien, un roman policier intitulé: Mort à marée basse. Mes correspondants détenaient le même opuscule. Tous provenaient de la même édition. Ainsi avait-on la certitude que ces clés relevées par chacun des correspondants, portaient des textes strictement identiques.
L'une et l'autre de ces clés, dont le nombre de lettres, par ailleurs, devait être au moins égal à douze, était extraite de n'importe quelle page du bouquin utilisé, et au commencement de n'importe quelle ligne de cette page, étant entendu que le dernier mot du membre de phrase à prendre en compte, devait être relevé entièrement.
Ainsi, par exemple, si la ligne choisie commençait par: à charge pour eux d'entreprendre, la clé était composée des quatorze premières lettres de ce dernier texte, soit
ACHARGEPOUREUX
Le nombre des lettres de ce type de clés, sauf exception, n'était donc jamais le même, et c'est très important.
Cela fait, Thublier d'Argenson m'explique comment il convient de procéder au double codage d'un message.
La méthode à suivre, et que je vais rapporter de façon aussi claire que possible, se pratique de la façon suivante: la première clé étant choisie, elle est transcrite horizontalement, lettre après lettre sur la première ligne d'une grille numérotée de la gauche vers la droite et dont le nombre des colonnes correspond à celui de la clé. Ensuite, sous celle-ci, toutes les lettres du texte à transmettre, les unes à la suite des autres sont reportées verticalement, de haut en bas, à l'intérieur des colonnes, dans l'ordre de leur numérotation, et à partir de celle de gauche. La même opération est renouvelée sur ce nouveau texte préalablement transcrit horizontalement et disposé sous la deuxième clé. Ensuite le message doublement chiffré est relevé ligne après ligne, puis découpé en tranches de cinq lettres.
L'avant-dernière opération consiste à coder chacune des deux clés utilisées. A cet effet, le numéro de la page où figure la première clé, suivi du numéro de la ligne sur laquelle se trouve celle-ci, sont codés, à leur tour, en un groupe de cinq lettres au moyen de la clé des chiffres. La deuxième clé est traitée de manière identique. Les deux clés encodées sont alors introduites dans le cryptogramme, la première d'abord puis la seconde, en des emplacements déterminées, toujours les mêmes et que seul connaît le personnel intéressé des services du décryptage.
Le message ainsi présenté est alors transmis en morse à son destinataire. Celui-ci, après en avoir sorti les deux clés, le décode en se servant de la deuxième clé d'abord; puis de la première, toutes deux préalablement décryptées, cela va sans dire.
Mon instructeur d'occasion m'affirma que les renseignements chiffrés de cette façon, n'avaient aucune chance de pouvoir être décodés par les services d'écoutes allemands, italiens ou français. Voilà bien ce qui faisait mon affaire.
Thublier d'Argenson, afin de s'assurer que j'avais bien enregistré ses explications, me fit faire un exercice de chiffrement, puis encore un autre. Le résultat fut probant et j'eus droit à des félicitations.
Puis il me précisa nos indicatifs d'appel, chacun formé d'un groupe de trois lettres. BLO, le sigle qui identifiait mon poste me fut attribué. Le même indicatif ODY avait été attribué aux trois postes de mes correspondants à Londres, Gibraltar et Tanger.
Ensuite, sous sa dictée, je notai les horaires G.M.T. respectifs de mon éventuelle émission quotidienne avec mes trois correspondants, horaires applicables pendant une semaine à partir du dimanche. Les heures de vacation radio n'étaient jamais les mêmes. De plus je devais décaler les horaires hebdomadaires de H à H+1 par rapport à ceux de la huitaine précédente. Enfin, l'émissaire, que je ne cessais d'observer, me remit, dans un tube d'aluminium, un lot de pastilles blanches, semblables à des cachets d'aspirine. Pour fabriquer de l'encre sympathique, autrement dit de l'encre incolore, il suffisait d'en dissoudre une dans un peu d'eau. Seul un révélateur mis au point dans le plus grand secret permettait, m'avait-il été avancé, de rendre visible une telle écriture sans couleur.
Ce travail préalable étant achevé, Thublier d'Argenson me fit noter le nom et l'adresse du directeur de l'agence Kook et d'un pharmacien, lesquels résidant à Tanger, y étaient, comme par hasard, en rapport avec l'antenne des Services Secrets britanniques.
Dès lors, pour ce qui concerne mes relations par écrit avec la ville, zone internationale à l'époque, il me suffisait, faisant état de raisons toujours plausibles, de remplir le recto de la lettre sur le verso de laquelle je venais d'écrire mon texte en encre sympathique et ensuite d'envoyer ladite lettre tout bonnement par la poste à l'un ou l'autre de mes honorables correspondants.
Comme, à cet égard, je me devais de demeurer vigilant, j'utilisais, pour l'envoi de ce courrier, du papier à lettres et des enveloppes à en-tête que je me procurais subrepticement à la barbe des concierges de l'hôtel Aletti, de l'hôtel d'Angleterre ou de l'hôtel de l'Oasis.
Il m'arrivait aussi, Thublier d'Argenson en ayant pris note à ma demande, d'adresser à mon apothicaire de Tanger, lequel ne vendait pas que des médicaments, de telles lettres sous enveloppe à l'en-tête de la pharmacie Michel. Sur leur verso c'était mon ami qui, de son officine en rédigeait le texte et pour se couvrir autant que faire se peut, commandait à son confrère des produits pharmaceutiques qu'on ne trouvait plus à Alger. A la suite d'une inadvertance dans l'exécution de l'une de ces commandes, malgré la pénurie générale, personne, dans notre quartier, ne manqua de brosses à dents made in England.
Il est tout de même surprenant que ces courriers suspects, ne fût-ce que par leur nombre, aient échappé à la censure militaire. En tout cas, dans cette aventure pleine de risques, je ne fus jamais inquiété.
Inch Allah!.
Avant que nous ne nous quittions, Thublier d'Argenson tint à me faire ses dernières recommandations.
Elles concernaient l'emploi du roman policier dont il vient être fait état. Les mesures de sécurité suivantes devaient être prises et respectées à la lettre: pour relever les clés, l'entrouvrir seulement et avec de grandes précautions afin de ne point risquer de le casser (sic). Ne jamais le laisser traîner où que ce soit. Après usage, le placer aussitôt parmi les ouvrages de même format à rassembler le cas échéant et rangés sur l'une quelconque de mes tablettes. Cet homme, décidément, avait le souci du détail.
Je l'accompagnai jusquà la sortie.
Sur le pas de la porte, au moment où il me donnait une poignée de main, prenant un air mystérieux, il me fixa un rendez-vous pour le lendemain à 10 heures, en un lieu insolite. Je devais en effet le rencontrer aux vespasiennes qui, à l'époque, étaient aménagées en sous-sol dans la rue dIsly à la hauteur de la patte-doie doù partent les rue Dumont dUrville et Henri Martin.
Le jour suivant, exactement à l'heure fixée, j'étais donc à l'intérieur des dites vespasiennes, debout, dans une position pouvant paraître suspecte aux personnes descendues, elles aussi, au petit coin, et cela à cause du fait que j'y avais dépassé le temps nécessaire pour satisfaire à un besoin naturel. J'attendais, en effet, Thublier d'Argenson et ne le voyais toujours pas venir. Néanmoins je patientai quelques secondes dans cette posture peu convenable. Mais, il ne pouvait plus être question de m'attarder sous peine de risquer que l'on me prît pour ce que je n'étais pas. Je ne plaisante point. Les pissotières, tout le monde le sait, sont fort prisées des rois de la pédale venant y offrir leurs services illicites, sans se gêner le moins du monde.
Je m'étais laissé abuser.
Rusé comme un vieux renard, Thublier d'Argenson, de propos délibéré, m'ayant posé un lapin, avait filé à l'anglaise. Soucieux de passer inaperçu, son stratagème n'avait eu d'autre but que celui de me faire croire qu'il était toujours à Alger. En fait, tôt dans la matinée, et sans crier gare, il avait pris le train en partance pour le Maroc.
Depuis près de trois mois, les essais auxquels je m'astreignais de jour comme de nuit, suivant les horaires convenus, en vue d'établir le contact par radio avec chacun de mes trois correspondants ODY, se révélèrent tous négatifs. Après avoir supputé toutes les hypothèses, je fus conduit à supposer que l'une des soudures du circuit électrique de mon poste avait lâché. Je m'en étais déjà entretenu discrètement avec mon ami Briatte, un électromécanicien très capable, ancien radio de la marine. Il m'avait assuré pouvoir le remettre en état et je l'attendais d'un moment à l'autre. Il ne me fit pas attendre; dès le lendemain il vint en effet me voir, jeta un coup d'oeil rapide sur l'appareil et, à sa demande, je le lui confiai sans la moindre hésitation.
L'agent de l'I.S. à Tanger, s'inquiétant de cet état de choses qui lui semblait anormal, me le fit savoir par .Michel; auquel il avait cru pouvoir se permettre d'envoyer un télégramme, dont le texte, d'ailleurs, était à peine voilé. Furieux, j'écrivis incontinent à cet agent qui, décidément, en prenait trop à son aise. Dans ma lettre secrète, en termes très vifs, je lui demandai de cesser de se livrer à ce petit jeu dangereux; mon souci, naturellement, était, avant tout, de préserver la sécurité de Michel. Et j'ajoutai, sans plus, que mon poste étant effectivement en dérangement, j'avais déjà pris mes dispositions pour qu'il fût réparé au plus vite.
J'étais optimiste!.
Pour ce qui va suivre, il me faut préciser que ces appareils émetteurs récepteurs fonctionnaient sur une seule et même fréquence déterminée en kilocycles par un quartz. Celui-ci se trouvait fixé à l'intérieur d'une petite pièce cylindrique en ébonite, munie de deux prises mâles.
Après avoir, sur le réseau électrique en 110 volts, branché l'appareil, il suffisait, pour le mettre en état de fonctionner, d'introduire les fiches de la pièce dont il vient d'être question, dans les prises femelles apparentes, disposées à quelques centimètres du bord inférieur de la paroi horizontale supérieure du poste émetteur récepteur. A première vue, cette pièce en ébonite et la partie d'une prise de courant portant les deux prises mâles, se ressemblaient comme deux gouttes d'eau.
Les tribulations de tous genres que me pose l'appareil radiotélégraphique émetteur récepteur
Malgré ses compétences professionnelles hors de pair, Briatte n'arrivait toujours pas à localiser le point de rupture dans le circuit électrique de mon poste radio émetteur récepteur.
Blessé dans son amour propre, il ne voulut pas me le dire. A mon insu, et fort imprudemment, il demanda assistance au dénommé Daligaud, l'un des artisans les plus connus de la ville dans la réparation des postes radios. Celui-ci sonda tous les circuits électriques de l'appareil en y mettant apparemment beaucoup de soins et parut sincèrement fort dépité de n'avoir pu être plus heureux que son collègue. N'ayant pas sur lui les instruments permettant le contrôle du quartz, avec l'accord de Briatte, il l'emporta afin de procéder à son examen dans son atelier.
Le tour était joué.
En cours d'après-midi, le lendemain, Daligaud qui, n'étant sûrement pas un honorable correspondant, travaillait à l'occasion pour le compte du contre-espionnage français, se rendit au Gouvernement Général. Il y remit le quartz au Capitaine Émile Bertrand chef du Service T.R. lequel, par téléphone s'empresse de rapporter à Achiary ce que vient de lui apprendre l'un de ses indicateurs du service T.R.
Les deux hommes conviennent de se rencontrer le lendemain en fin de matinée dans le bureau du capitaine. Entre-temps, Achiary, en hâte venu me voir à la maison, m'a alerté.
La nuit étant venue, le poste, promptement déménagé par Achiary lui-même, se trouvait déjà caché, tenez-vous bien, dans la cave de nos voisins de palier, les Péténatti, au sous-sol de l'immeuble où nous habitions.
C'est ma femme qui eut cette idée géniale.
Prétextant ne point retrouver la clé de notre cave, elle demanda à madame Péténatti si cela ne la dérangerait pas de lui prêter celle de sa cave afin d'y déposer provisoirement un volumineux paquet. Celui-ci, avait-elle ajouté, qui venait de lui être livré, encombrait notre couloir d'entrée. Jusqu'à ce que l'alerte fût passée, mon épouse oublia de rendre la clé à sa propriétaire; c'est tout simple.
Le lendemain Achiary est bien au rendez-vous convenu.
L'air réjoui et un tantinet moqueur, Bertrand se balance dans son fauteuil à bascule. Il triomphe et se plaît à insinuer malicieusement que l'efficacité des services de la surveillance du territoire est loin d'égaler celle de son T.R. Et, sans avoir l'air de rien, sortant la main de la poche de sa veste, il dépose un quartz sur sa table de travail.
Achiary ne s'est pas le moindrement démonté; avec une admirable désinvolture il réplique à son interlocuteur qu'il ne lui apprend rien et ajoute, sûr de lui, qu'il sait où se trouve le poste et qui le détient. Le capitaine, qui est tout interdit, voudrait naturellement en savoir davantage; le commissaire se refuse tout net à en dire plus, mais il propose au capitaine de me rencontrer, à la condition toutefois que j'en sois d'accord.
Ayant une confiance totale en Achiary, à sa demande, j'accepte, tout à fait à mon aise.
Le jour même, à 15 heures 30, avec une ponctualité militaire, le Capitaine Bertrand en civil, au volant de sa voiture et Achiary à ses côtés, m'attend comme il avait été convenu devant la brasserie Bab-A-Zoun, au bas du boulevard Laferrière.
Sans que nous ayons échangé un seul mot, la voiture démarre et file sur Saint-Eugène aux Deux Moulins où nous nous installons à la brasserie de la Terrasse.
Pas de préambule.
Aussitôt assis je mets Bertrand dans une alternative embarrassante: ou bien me rendre le quartz, ou bien me faire arrêter. Il sourit, me dit qu'il n'en est pas question, qu'il me tient en grande estime mais qu'il voudrait causer avec moi... De fil en aiguille, et je m'y attendais, il me propose de collaborer avec lui. Il n'est peut-être pas opportun, ajoute-t-il benoîtement, que je transmette aux Anglais certaines informations, entre autres celles qui pourraient nuire aux intérêts de notre pays. Ma réaction est immédiate et catégorique. Ce sont là des discriminations auxquelles je me refuse absolument. J'entends bien, sans exception aucune, transmettre aux Britanniques, les renseignements qu'il me sera possible de recueillir.
C'est clair.
Il s'ensuit une discussion agitée et interminable qui durera plus de deux heures. Finalement, excédé par cette controverse qui ne peut aboutir à rien qui vaille, en raison, entre autres, de l'injure qui m'a été faite tentant de faire de moi un agent double, je me fâche tout rouge contre le capitaine. Ma fermeté inflexible a visiblement ébranlé sa détermination. Sentant la partie gagnée virtuellement, j'affirme à Bertrand, avec un sacré culot, que je me fais fort de lui faire obtenir sa quatrième ficelle lorsque les Américains auront débarqué. Il ne peut y être insensible et, au bout du compte, il consent à me restituer le quartz. Je l'en remercie vivement et nous rentrons à Alger, l'un et l'autre satisfaits.
Je ne devais revoir le Capitaine Bertrand que le 8 novembre 1942. Vers neuf heures du matin il sonne à ma porte alors que je viens de rentrer à la maison après une nuit blanche passée dehors pour faciliter l'arrivée des Américains débarquant à Sidi-Ferruch.
Je l'accueille sans surprise aucune, et pour cause: sa présence me rappelle la promesse que je lui ai faite. Je lui souris en lui montrant que je le comprends bien. Les soucis visiblement apaisés, il me prend les deux mains, se félicitant, à l'évidence, de l'heureux déroulement des opérations en cours qui, selon lui, sont en train de réussir.
Alors, comment faire pour tenir les engagements que j'avais pris envers le capitaine?
Je savais que le Colonel Chrétien, chef du 2ème Bureau, ne pouvait ignorer les activités illicites auxquelles je me livrais et que, plus est, il fermait les yeux. J'allais donc lui faire visite, mais non sans hésiter toutefois. A ma prière, se gardant de me poser des questions, il fit avoir sa quatrième ficelle a Bertrand au plus vite, c'est-à-dire à la fin de l'année en cours.
Après de nouveaux déboires, la chance me sourit
Le temps presse.
Nous sommes déjà au début de l'été.
Briatte, que j'assiste dans la limite de mes moyens, bien sûr, n'arrive toujours pas à dépanner l'appareil émetteur récepteur que je lui ai confié. Ne sachant plus que faire, j'allais renoncer par découragement lorsque, alors que je ne m'y attendais plus, me parvint un second poste, mais cette fois par le canal du Consulat Général des États-Unis où j'avais déjà mes entrées. J'y connaissais entre autres, pour être en relations suivies mais discrètes avec eux, le Capitaine Knox, attaché de Cabinet, Saint-Cyrien de nationalité américaine, ayant servi dans la Légion Étrangère à Sidi-Bel-Abbès, et s'exprimant en un français parfait, les vice-consuls Cole et Boyd, celui-ci engagé volontaire dans l'armée française pendant la guerre 14-18 et décoré de la Croix de Guerre.
C'est Boyd qui m'avait introduit auprès du Consul Général Robert Murphy, lequel, représentant personnel du Président Franklin Roosevelt, en réalité envoyé en Afrique du Nord pour y préparer le débarquement Allié, me reçut à plusieurs reprises et toujours avec la même courtoisie.
Décidément je jouais de malchance.
Avec le nouvel appareil, pas moyen non plus d'établir la liaison avec l'un quelconque de mes trois correspondants.
Il fallait pourtant que je m'en sorte.
J'avais appris incidemment qu'un Canadien francophone dénommé John Brown, arrivé après l'armistice à Alger, y tenait rue Sadi-Carnot un magasin de vente de matériel électrique avec un atelier annexe spécialisé dans la réparation des postes récepteurs radiophoniques. Sans doute serait-il utile que je prisse contact avec lui.
J'en touchai deux mots à Achiary qui me regarda curieusement avec un sourire malin. Non seulement il ne voyait aucun inconvénient à ce que je me rapproche de ce Canadien, mais au contraire, my engagea vivement.
Il m'affirma qu'à cet égard je n'avais rien à craindre et pour me rassurer, me confia sous le sceau du secret que cette officine servait de couverture à Brown, lequel, en fait, sur le plan du renseignement, agissait au profit des Américains.
Dans les jours qui suivirent, à mon nouveau domicile au numéro 1 de la rue Levacher, Brown, quentre-temps, en toute confiance, j'avais donc mis dans la confidence, s'attaquait au problème qui me préoccupait tant.
Briatte était présent lui aussi.
Mettant leurs connaissances professionnelles en commun, après avoir trimé trois bonnes heures durant, leurs recherches effectuées systématiquement sur l'ensemble des circuits électriques du poste, allaient enfin se terminer heureusement. Je ne m'étais point trompé; effectivement il s'agissait d'une soudure mal faite au niveau de l'une des deux prises femelles à un endroit difficilement accessible selon le dire de Brown. Dès lors tout laissait à penser que le deuxième poste avait dû subir le même dommage. Un rapide examen de celui-ci, me le confirma.
Ouf!, enfin je respire.
Les deux postes ont été vite réparés.
Avec empressement, je remercie Brown qui s'offre à m'apporter son aide à chaque fois que j'en aurai besoin. Il était, lui-même, crut-il devoir ajouter, un radiotélégraphiste amateur. Je ne pouvais mieux espérer et, de fait, il allait devenir mon deuxième opérateur.
Dans une lettre écrite au moyen de l'encre sympathique, et qui sera postée le soir même, j'explique la chose à mon correspondant de Tanger, un croquis à l'appui. Je le prie de se mettre sur écoute permanente, lui précisant que, dès à présent, chaque jour à 11 heures et 17 heures G.M.T., j'émettrai trois fois de suite son indicatif ODY.
A quelques jours de là, un dimanche je m'en souviens encore, assis chez moi devant le poste émetteur récepteur, le casque radiotélégraphique appliqué sur mes oreilles, je viens d'émettre une troisième fois l'indicatif ODY et cela, bien que je sois désabusé. A ma montre, il est exactement midi, heure locale. J'écoute; quelques instants d'attente qui me paraissent interminables et, brusquement, alors que je ne m'y attendais plus, j'entends tinter en morse, émises lentement l'une après l'autre, les trois lettres de mon indicatif BLO. A ma montre il est exactement 12hO2.
Abasourdi, quelques gouttes de sueur perlent sur mon visage. Je les essuie, reprends mes sens et, sans perdre de temps, manoeuvrant le manipulateur de l'appareil, je transmets ma réponse au chef du poste de Tanger. Elle est courte, cinq lettres seulement: ODY OK, répétées trois fois elles aussi.
La réponse de mon correspondant aussitôt tombe: BLO OK QSA3.
Je respire; me voilà, enfin, débarrassé du plus grand de mes soucis. Désormais mes liaisons radio avec Londres, Gibraltar et Tanger s'établissent instantanément. Il en sera ainsi jusqu'au petit matin du 8 novembre 1942, et sans que jamais ni l'un ni l'autre des appareils dont je me servais n'ait eu une seule défaillance électrique.
J'ai dit jusqu'au petit matin du 8 novembre; je dois donc l'expliquer: le 7 novembre, en cours d'après-midi, j'avais remis l'un de mes postes à notre état-major clandestin réuni chez le Professeur Henri Aboulker au 26 de la rue Michelet. C'est ici que, quelques heures plus tard, Brown, après avoir connecté l'appareil à l'antenne de l'immeuble, allait aisément prendre contact avec le centre de transmissions du bateau amiral qui, avec son escadre, faisait route sur Alger. SOL était l'indicatif attribué à notre poste. Fixé par les Américains, il nous fut communiqué par l'entremise de leur consulat d'Alger.
Grâce à ce poste, à partir de l'appartement du Professeur Aboulker, notre petit brain-trust clandestin, qui s'y trouvait d'ailleurs réuni autour de Robert Murphy, fut tenu au courant heure par heure de l'approche d'Alger du convoi de transport des troupes alliées et de la force navale qui assurait sa protection.
A ce sujet, il me semble utile de rapporter que, dans un message émis en clair au moyen de notre poste, il fut demandé aux Américains de neutraliser la batterie de 75 laquelle, au petit matin, depuis le musoir nord de l'amirauté, ancien fort turc, s'était mise à tirer sur la flotte alliée.
La demande que nous venions de formuler avait-elle déjà été satisfaite?
Je ne saurais l'affirmer.
Ce que je sais c'est que, dans la minute qui suivit, des chasseurs bombardiers, attaquant en piqué, réduisirent au silence les pièces d'artillerie devenues à tout le moins gênantes.
Constantine : mise en place d'un poste radiotélégraphique émetteur récepteur
Les liaisons radiotélégraphiques avec mes trois correspondants, ne posant plus de problèmes, l'I.S. me fit demander par son relais de Tanger, en début de 1942, s'il m'était possible de mettre en place mon second poste à Constantine. Comme ça tombait bien, et nous allons le voir, je répondis aussitôt oui.
Toujours par l'entremise du consulat des États-Unis, me parvint quelques jours plus tard le livre à utiliser pour coder les câbles qui seront émis par le nouveau poste. Y était annexée une note en fixant le mode d'emploi, l'indicatif attribué à Constantine et celui de son correspondant londonien. Je ne me les rappelle plus.
N'ayant désormais pas la possibilité de me déplacer en voiture, faute d'essence, je pris comme tout le monde le faisait à l'époque, le train pour Constantine, tenant à la main une petite valise en cuir apparemment semblable à celle de n'importe quel autre voyageur.
Arrivé à destination, je me rendis en calèche Place de la Brèche où, sûr de moi, j'allais au Casino municipal faire visite à son directeur Monsieur Moulis. Pourquoi Monsieur Moulis? Eh bien!, la raison en est très simple: il venait souvent à Alger pour affaires et cherchait à y prendre contact avec la Résistance. Il en avait eu quelques échos et mon nom avait été cité par un de ces bavards qui ne savent pas tenir leur langue.
Un jour donc Moulis vint me voir à mon bureau.
Après de longues circonlocutions il me donna enfin les motifs de sa visite et, sans plus de détours, me proposa ses services sous quelque forme qu'il me plairait. Pris de court, je lui fis une réponse de Normand et, sur ces paroles ambiguës, il s'en alla, alléguant un rendez-vous urgent auquel il pouvait difficilement se soustraire.
Craignant d'avoir été abusé par un agent provocateur, j'allai prendre avis auprès d'Achiary qui s'empressa de me tranquilliser. Pour les nécessités de son métier, il se rendait souvent au Casino de Constantine. Très habile il gagna si bien la confiance de Moulis que celui-ci, à chacune des visites du commissaire, le retenait à déjeuner. On s'imagine aisément qu'au cours de ces repas, les propos échangés ne concernaient pas que les croupiers et les habitués de cet établissement de jeux. En fait, Achiary connaissait parfaitement l'état d'esprit de son hôte, dont les sentiments au regard des événements que nous vivions, étaient pareils aux miens.
Moulis ne fut donc pas surpris quand, après avoir ouvert la mallette en sa présence, je lui demandai de mettre à ma disposition un coin de son appartement de fonction. Avec cet appareil, lui dis-je, qui est un poste radiotélégraphique émetteur récepteur, il va falloir établir la liaison avec Londres. Comme cette nouvelle le sidère, je le rassure. J'ai sous la main une personne qui en aura la charge et celle qui, j'en suis sûr d'avance, acceptera d'en assurer l'exploitation, cette dernière d'ailleurs, lui ajoutai-je, n'est autre que Oudina; qui dirige vos services de table. Je savais, en effet, que ce musulman avait fait son école hôtelière en métropole et que, de surcroît, c'était un maître-queue hors de pair. Cela dit, en dehors de son savoir-faire culinaire dont il m'avait été donné d'apprécier le talent à plusieurs reprises, Oudina fut, de loin, le meilleur radio de ma compagnie.
A ce propos il me paraît ici nécessaire d'ouvrir une parenthèse.
En septembre 1939, Oudina avait été mobilisé, comme deuxième classe, dans ma compagnie en formation. Après qu'il eût répondu au questionnaire que j'avais établi en vue de me faire une opinion sur chacun des hommes dont j'assurais l'incorporation, je lui demandai de se rendre au magasin d'habillement et de venir ensuite se présenter à moi en tenue militaire, les galons de caporal cousus sur la veste. Je n'en avais nul droit. Aussi, pour régulariser la chose, allai-je voir le Lieutenant-colonel Augeay commandant le Centre de mobilisation, seul habilité à procéder à de telles nominations. Furieux d'avoir été mis devant le fait accompli, au comble de l'exaspération, il me tança vertement. Je me fis tout petit. L'orage passé, je m'excusai de cette incartade. Indulgent par nature et aussi, je dois le dire, parce qu'il m'estimait, le Colonel Augeay passa l'éponge. En sorte que, le lendemain sur la décision du jour figurait le nom de Oudina nommé cette fois caporal en bonne et due forme.
A quelques temps de là, alors que notre division était déployée le long de la Ligne Mareth, sur ma proposition il fut fait sous-officier à juste titre. Je ne pouvais encore m'expliquer pourquoi ce garçon intelligent et sérieux, qui avait accompli son service militaire dans les Transmissions, n'était même pas sapeur de lère Classe, lorsqu'il fut renvoyé dans ses foyers.
Voulant en avoir le coeur net, je fis appeler Oudina et lui demandai quelles pouvaient bien être les raisons de cette criante anomalie.
Voici les faits tels qu'il me les a rapportés, après, d'ailleurs, avoir passé outre à quelque réticence: Oudina, appelé à remplir ses obligations militaires, fut incorporé à Hussein-Dey au 45ème Bataillon des Transmissions à la 3ème Compagnie que commandait à l'époque le Capitaine Teyssier. Celui-ci, se comportant toujours de la même façon, faisait successivement convoquer toutes ses recrues. Chacune était soumise au même questionnaire, un examen de pure routine d'ailleurs. Oudina, au cours de son rapide entretien avec le capitaine, lui indiqua qu'il avait fait son école hôtelière en métropole. Ce dernier, particulièrement intéressé d'apprendre ce fait, étant donné qu'il était père de trois enfants encore en bas âge, demanda à Oudina s'il accepterait de lui servir d'ordonnance. Le jeune conscrit n'y vit qu'un seul inconvénient: habitant Alger il aurait aimé être autorisé, le soir, à rentrer chez lui après avoir accompli son temps de travail. Le capitaine le lui ayant carrément refusé, Oudina n'accepta pas la proposition qui lui était faite, ce qui lui valut d'être muté illico au détachement de Transmissions tenant garnison à Laghouat.
Et c'est ici, au Sahara, qu'il apprit le morse.
Encore quelques mots et j'en aurai terminé avec ce sujet.
Un jour, le P.C. de notre division étant à Mareth, nous fûmes informés, par une note de service, que le Capitaine Teyssier, en tournée d'inspection, viendrait nous visiter un jour déterminé. Notre capitaine allait donc devoir l'inviter à déjeuner. J'étais chef de popote. Heureusement je disposais d'au moins quarante-huit heures devant moi, ce qui permit à Oudina de préparer un repas bien supérieur à celui de tous les jours. Le Capitaine Teyssier qui n'en revenait pas, me complimenta pour ce somptueux déjeuner. Je l'en remerciai vivement mais lui fit remarquer que ces compliments revenaient au cuisinier.
Avec la permission du capitaine, je fis appeler celui-ci.
Notre hôte, éberlué, le félicita avec un sourire pincé et Oudina, joignant les talons, se retira devant nous. Alors Teyssier, encore tout ébahi, s'exclama de surprise:
- Vous ne savez donc pas que cet Oudina est un anti-français (sic). Moi, je puis vous l'affirmer.
Ce à quoi je répliquai du tac au tac:
- Non, mon capitaine vous vous trompez lourdement; c'est vous qui avez failli en faire un anti-français.
Et sans en dire plus, on tourna la page.
Revenons à nos moutons.
J'étais donc à Constantine.
Après m'être entretenu avec Moulis, celui-ci, tenu par un engagement, s'était excusé de ne pouvoir partager son déjeuner avec moi au Casino, mais me pria de m'y considérer comme son invité. J'acceptai avec joie.
Je venais de me mettre à table dans la somptueuse salle à manger de cet établissement de luxe. Oudina, en frac, m'ayant aperçu vint aussitôt me saluer. Le sachant entièrement et fidèlement attaché à ma personne, je n'hésitai pas à lui expliquer la nature de mes activités clandestines et ce que j'attendais de lui. Sans la moindre réserve il se mit à mon entière disposition, me déclarant tout simplement: comme à la guerre, à vos ordres mon lieutenant.
Le soir même, dans sa chambre, je lui remettais le poste radio camouflé dans sa mallette, le livre servant de code, lui expliquai ensuite, avec un exemple à l'appui, comment on procédait au codage et au décodage d'un télégramme, puis lui précisai quel était son indicatif et celui de son correspondant à Londres. Ensuite je sortis de mon portefeuille un petit bout de papier plié en quatre sur lequel figuraient les horaires de vacation dont je lui demandai de prendre note. Cela fait, je le priai de m'accompagner aux toilettes. Je brûlai ce petit bout de papier au-dessus de la cuvette des waters et tirai la chasse. Tous les documents écrits devaient être ainsi détruits. Telle était la consigne que Thublier d'Argenson m'avait passée.
Ainsi depuis l'automne 1941, fus-je en mesure, à partir d'Alger, d'assurer par radio des liaisons clandestines avec Tanger, Gibraltar et Londres, ces dernières désormais doublées au moyen du poste de Constantine. Elles fonctionneront sans que plus jamais il n'y ait eu une seule défaillance électrique et jusque y compris le 8 novembre 1942 en début de matinée. Le débarquement réussi, ces liaisons devenues sans objet cessèrent définitivement bien que certains chroniqueurs, soi-disant historiens, aient écrit le contraire.
Il est enfin évident que le service des écoutes de l'armée, basé sur les hauteurs d'Alger, captait mes émissions comme celles de mes correspondants. Ses décrypteurs toutefois ne parvinrent jamais à les déchiffrer tant il est vrai que le moyen de codage utilisé paraissait impénétrable. Comme, par ailleurs, l'équipe chargée de détecter l'emplacement des postes émettant de façon illicite ne disposait que d'un seul radiogoniomètre rudimentaire, elle n'arriva même pas à localiser le mien. Mais je dois dire que j'émettais rarement du même endroit deux fois de suite.
Quelques jours après le débarquement je rencontrai par hasard en ville le Capitaine Teyssier dont j'ai déjà parlé. Je fus étonné qu'il me battît froid; aucune allusion à la situation présente. Me regardant d'un air hautain, il me dit:
- Vous avez eu de la chance. Encore quinze jours et vous étiez refait.
Affirmation trop facile et qui me fit sourire. Si les alliés, pensai-je, avaient débarqué deux semaines plus tard, il m'eût tenu sûrement le même langage.
Mise en place d'un réseau de renseignements
Au début du printemps 1941, dans un courrier écrit en encre sympathique, me parvenant de Tanger, les services secrets britanniques me demandaient de mettre sur pied un réseau de renseignements de nature à me permettre de les informer d'une manière suivie, sur la situation militaire, économique et politique en Algérie.
En un temps relativement court, je réussis à rassembler une bonne dizaine de civils et de militaires qui, sauf l'un d'eux comme nous l'allons voir, me prêtèrent leur concours sans compter, avec méthode et efficacité.
Je veux citer, entre autres:
Le commandant d'aviation d'Artois qui fut tué en 1944, son appareil ayant été abattu au cours d'un combat aérien.
Le Capitaine Lapeyre, en garnison à Fort-National. Il venait à bicyclette, chaque fin de quinzaine, m'apporter son rapport bimensuel, ayant ainsi, depuis l'aube, parcouru cent cinquante kilomètres, ce qui représentait sept bonnes heures de route. C'est incroyable!. Je le retenais à dîner, puis il allait se coucher au cercle militaire et s'en retournait gaillardement le lendemain de bonne heure.
Le Colonel Vette, un habitué de l'hôtel Albert ler, vieux baroudeur qui, connu comme un loup blanc dans les milieux de l'armée, me rapportait tout ce qu'il y avait entendu, susceptible d'intéresser les Alliés.
Les Inspecteurs de le Brigade d'Achiary que, pratiquement, j'avais à ma disposition, tels que Schmitt, tombé au champ d'honneur en 1944 devant Strasbourg, Mattëi le fidèle et roi des malins, Lentali le dur à cuire, et le fringant Lofredo à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession.
Mes intrépides camarades des Arts et Métiers Robert Pigeot et Jean Thomas qui, chacun à sa façon, m'apportèrent la preuve de leur totale fidélité.
Albert Raymond, l'un de mes collaborateurs les plus précieux à qui j'avais remis mes instructions écrites dans une enveloppe cachetée et dont il ne devait prendre connaissance, afin d'assurer ma relève, que dans le cas où la police m'aurait piqué.
Escoute, contrôleur des contributions, toujours disponible mais qui, pour le malheur des siens trouva la mort au courant de 1944, lors de son parachutage en métropole, quelque part au-dessus de la région du Sud-Ouest.
Et j'en passe, cette liste n'étant pas exhaustive, que ceux que j'oublie me le pardonnent.
Enfin, mais pour mémoire seulement, le Colonel de Gendarmerie Thubert, esprit brouillon s'il en fut, discutant à perte de vue sur l'utilité de chacune des demandes que je soumettais à son examen. C'était un homme à qui je n'avais jamais pu faire entendre qu'il ne m'appartenait pas de juger de leur intérêt, ma mission consistant à y répondre sans me poser de questions. En sorte que je dus rompre les ponts avec lui, son action personnelle dans mon réseau se révélant absolument nulle.
Une fois par semaine, toujours à la même heure, je remontais le boulevard Saint-Saëns comme un simple promeneur, tenant à la main une serviette contenant, sur des feuilles d'un carnet à souche, les informations que j'avais recueillies au courant de la période des huit jours passés. Une puissante voiture américaine, avec le Capitaine Knox au volant, s'arrêtait a ma hauteur. Le temps de m'y engouffrer par la portière arrière droite déjà légèrement entrouverte et elle redémarrait à toute allure. Je remettais alors à mon ami américain le mémento que j'avais préparé à son intention. De son côté il me communiquait verbalement les instructions de Londres me concernant, lesquelles, naturellement, parvenaient au Consulat des États-Unis à Alger sous le couvert de l'immunité diplomatique. Puis, revenant en ville, il me déposait au coin de quelque rue peu fréquentée.
Plus tard, au cours du printemps 41, Knox que Robert Murphy nouvellement arrivé en poste à Alger avait sans doute chapitré, m'annonça d'un air tout à fait navré que, désormais il me faudrait venir déposer mon courrier au consulat. Celui-ci se trouvait alors rue Michelet, mais allait bientôt déménager pour s'installer définitivement boulevard Anatole France.
Ainsi donc, malgré les risques que représentaient les allées et venues à proximité du consulat forcément surveillé, allais-je devoir m'y rendre fréquemment, de façon aussi discrète que possible, remettre et prendre aussi des papiers de toutes sortes que je dissimulais dans mes vêtements du mieux que je pouvais.
C'est par ce canal que j'ai pu faire parvenir à Londres
1°/ Des renseignements militaires:
- Plan de défense du littoral. Mise en application de ce plan. Codes téléphoniques.
- Plan détaillé des installations du fort de Sidi-Ferruch. C'est l'Inspecteur Schmitt qui réussit ce coup de maître. Sur la présentation de sa carte officielle de police, le commandant du fort l'avait autorisé, le faisant accompagner d'un sous-officier, à visiter l'intérieur de l'ouvrage. Un espion, avait-il affirmé, qui venait d'être arrêté par les services de la Brigade de Sécurité du Territoire, porteur d'une charge de T.N.T., avait été surpris rôdant autour de la fortification. Toutes les installations intérieures furent ainsi photographiées par Schmitt muni d'un minuscule appareil automatique fixé à son poignet, sous sa manche qu'il relevait à propos.
- L'étude des plages accessibles aux bateaux de débarquement avec les profondeurs de l'eau dans les parages de celles- ci.
- Le croquis des marais de la Macta à l'embouchure du Sig auprès de Mostaganem, région d'accès difficile aux blindés.
- Le tracé de l'itinéraire d'Oran à Alger avec l'emplacement et la capacité de charge de chacun des ponts à traverser, travail remarquable que m'établit Robert Pigeot.
- Le plan des aérodromes, leur infrastructure, le lieu de chacun de leur emplacements, le nombre des avions de chasse et de bombardement en état de voler, leur répartition sur les aires de décollage, besogne considérable dont le mérite revient entièrement au Commandant d'Artois.
- Les lieux et les emplacements précis du stockage des réserves d'essence et ceux des munitions camouflées.
- Un rapport bien charpenté que le Colonel Vette me remit, traitant de l'état d'esprit dans l'armée et duquel il ressortait que, si le drame de Mers-El-Kébir avait marqué certains cadres, toutefois, dans leur ensemble, ils se rallieraient franchement aux Américains en cas de débarquement allié.
Pour ce qui est des officiers généraux, le compte-rendu était plus nuancé.
2°/ Des renseignements d'ordre économique:
- Production agricole: blé, primeurs, huile etc....
- État du réseau des chemins de fer algériens, nature et quantité du matériel roulant et moyens de réparations dont dispose le dépôt ferroviaire de Sidi-Mabrouk à Constantine.
- Principaux ateliers de mécanique générale, leur outillage et leur capacité de production, notamment ceux de l'usine Fampa à Alger.
- Liste des gros ateliers de réparation automobile à Alger, entre autres les Établissements Veuve et Pérez.
Activités des Commissions d'Armistice
L'Algérie, à l'époque constituée de trois départements français, n'avait pas échappé à la clause de la convention d'armistice imposant la présence de Commissions d'Armistice allemandes et italiennes sur le sol national.
Je n'ai pas besoin de le dire, le chef de la Brigade de Sécurité du Territoire prit aussitôt ses dispositions pour surveiller de près les activités pas très catholiques de cette fournée de militaires étrangers.
A cet égard, j'étais admirablement renseigné par Mattéï, lequel, grâce à une mise en scène magistrale, que seul un cerveau comme celui de Achiary pouvait imaginer, devint le plus simplement du monde, le chauffeur en titre de Arrivabene, le jeune et élégant Consul d'Italie, nommé à Alger après l'armistice. A son arrivée, descendu à l'hôtel Aletti, il allait devoir y demeurer quelque temps jusqu'à ce que sa villa de fonction fût remise en état. Celle-ci avait en effet subi des déprédations par une foule en colère, et cela dès qu'elle apprit que l'Italie venait traîtreusement de nous déclarer la guerre.
Voici comment ce scénario fut monté.
A quelques jours de là, Mattéï vint à l'hôtel Aletti où, par l'entremise du concierge, il sollicita respectueusement d'Arrivabene un rendez-vous, motivé, lui avait-il fait dire, par une affaire personnelle liée au fait qu'il était d'origine italienne.
Ayant essuyé un refus, il renouvela sa demande d'audience. Il fut de nouveau éconduit. Alors, il allait camper dans le hall de l'hôtel, décidé chaque fois que le consul général y apparaîtrait, à demeurer pendu à ses basques.
Après avoir fait je ne sais combien de tentatives auprès d'Arrivabene, celui-ci intrigué par l'insistance de Mattéï, prêta enfin l'oreille à cet étrange et obstiné quémandeur.
Matéï, qui en réalité était Corse, se présenta comme étant Français de père italien. En raison de son ascendance, avait-il affirmé, il venait d'être démobilisé sans ménagement, jeté dans la rue et sans emploi. Feignant d'être profondément ulcéré d'avoir été si odieusement traité par des Français, il offrit humblement ses services à Arrivabene. Ce dernier était un passionné des courses automobiles et Mattéï le savait bien. Il s'arrangea pour parler voitures de sport racontant entre autres qu'il avait participé avant la guerre, en tant que pilote, au Rallye de Monte-Carlo. Comme, de surcroît, c'était un brillant causeur, Arrivabene fut bientôt si captivé qu'il lui proposa de le prendre en qualité de chauffeur attitré. Mattéï s'y prit tellement bien que bientôt il devint son ami puis son confident et finalement son homme de confiance.
Une fois par semaine, le vendredi dans la soirée, nous nous rencontrions chez moi. Il me rapportait, avec une scrupuleuse fidélité, les mystérieuses activités auxquelles se livraient les membres de la commission italienne d'armistice, voire même leurs aventures amoureuses avec certaines belles demoiselles de la haute société algéroise, les détails précis sur les déplacements de ces courageux occupants, et, chose incroyable, les noms et adresses des personnes contactées, les propos qui y avaient été échangés que, le plus simplement du monde, Mattéï s'empressait d'aller recueillir chez les gens de chez qui, ces messieurs, d'une aménité exquise, venaient
En plein accord avec Achiary, cette moisson de renseignements de laquelle avaient été retirés ceux qui, d'évidence, n'intéressaient pas l'I.S., parvenaient comme d'habitude à Londres par le truchement du Consulat des États-Unis à Alger.
Ainsi, pendant deux ans, Mattéï joua délibérément la comédie.
Le 7 novembre 1942, pendant la veillée d'armes, il se paya le luxe de mettre hors d'usage le lot des voitures automobiles appartenant à la commission d'armistice italienne qu'abritait le garage Simca, rue Berthezène.
Le lendemain, c'est le bouquet: vers 10 heures du matin, dans sa voiture, avec Mattéï au volant et qui sait parfaitement ce qu'il fait, Monsieur le Consul Général d'Italie vient de se fourrer dans la gueule du loup. Il se casse le nez sur la barricade que, dans la nuit, les insurgés ont dressée boulevard Baudin. Précédé de Mattéï qui continue à faire intelligemment l'imbécile, tous deux, les bras levés, vont se faire enfermer dans le Commissariat Central.
Prétextant qu'il allait au petit coin, Mattéï, discrètement, disparaît.
La bonne et dernière farce a réussi.
La lutte continue sans trêve et sans merci
Mes recherches, dès l'origine de mon action dans la Résistance, se portèrent sur un groupe essentiellement constitué de Français qui, à Alger, se couvrant abusivement derrière l'autorité du vieux Maréchal sous l'emprise du sinistre Laval, s'étaient mis pratiquement au service de l'envahisseur.
Ce n'était encore qu'un embryon d'organisation calquée sur celle de Jacques Doriot, ancien Secrétaire Général de la Jeunesse Communiste. Celui-ci à l'exemple de Mussolini, ayant évolué vers le fascisme, avait fondé en 1936 le P.P.F., puis contribué en 1940 à la création de la L.V.F., unité à la tête de laquelle il combattit contre l'U.R.S.S. aux côtés de la Wehrmacht.
Il est vrai que, dans ce domaine des recherches, je ne pouvais être qu'un piètre auxiliaire des services de la brigade de sécurité du territoire.
A ce sujet, je pense à l'affaire diabolique machinée par Achiary contre le Général Boselli et son adjoint le Colonel Coletti de la Commission Italienne d'Armistice, des habitués de l'hôtel Aletti. Après y avoir dîné, ils avaient pris la fâcheuse habitude d'aller se promener, empruntant toujours le même trottoir de la rue de Constantine.
Cette manie n'avait pas échappé à la perspicacité d'André Achiary.
Un soir ils y furent agressés et sérieusement blessés par un inconnu qui, du regard, les surveillait à partir de l'entrée du couloir d'un immeuble, puis transportés d'urgence à la clinique Lavergne, avenue Pasteur.
Le lendemain matin, par l'infirmière affectée au service du Général Boselli lui fut remise une gerbe de roses que j'avais choisies avec beaucoup de soins chez un fleuriste. Y était épinglée une enveloppe fermée dans laquelle, sur un carton était écrit: souviens-toi de Caporetto. A partir de ce jour-là, un inspecteur da la brigade d'Achiary, prétendument chargé de la protection de ces messieurs ne les lâcheront pas d'une semelle.
Cela dit, je reviens à mon sujet.
A tout seigneur tout honneur et je m'explique.
Par Michel, le pharmacien qui m'avait mis sur la piste, j'allais prendre en main une très grosse affaire, la mener de bout en bout pour la terminer sur un succès à faire envie.
Je raconte.
C'était en août 1942.
A cette époque de l'année, Michel, dont la femme se trouvait en vacances à Chréa, et lequel adorait se baigner, prenait régulièrement son repas de midi au cercle d'Air France aménagé dans un local sur l'arrière port de l'Agha, près de la plage.
Depuis quelques jours son voisin de table était un dénommé Thillier qui, lui avait-il précisé, venait d'arriver de Paris après avoir emprunté l'hydravion, un quadrimoteur qui assurait une liaison quotidienne avec Alger, à partir de Marignane sur l'étang de Berre.
Ils lièrent conversation; parlant de choses et d'autres. Thillier, de fil en aiguille, par touches successives, fit comprendre à celui qu'il considérait un peu hâtivement comme étant son ami, que s'il pouvait le mettre en rapport discrètement avec une personne suffisamment représentative de la Résistance locale, il lui en serait infiniment obligé.
Après un haut-le-corps, Michel toujours aux aguets, intrigué du fait qu'il ne savait au juste à qui il avait à faire, lui répondit prudemment qu'il allait y réfléchir et qu'il lui rapporterait sa réponse au plus vite.
De retour à son officine, il accourt à mon bureau et, hors d'haleine, m'explique la raison de sa venue. Nous nous concertons, puis, sans la moindre hésitation, j'accepte de rencontrer Thillier.
N'aimant pas laisser traîner les choses, le surlendemain je déjeunais avec lui chez le père Urbain à la Taverne Alsacienne rue Charras, le pharmacien assis à mes côtés.
Je m'étais entouré de précautions.
A une table toute proche, dans l'alignement de la nôtre et du même côté de celui où se trouvait Thillier deux clients, apparemment comme les autres, mangeaient avec grand plaisir la fameuse choucroute du père Urbain à la fois propriétaire et chef cuisinier de l'établissement. Ces joyeux lurons Schmitt et Lentali, en service commandé, on s'en doute, avec qui j'échangeais à la dérobée des regards d'intelligence, veillaient au grain, prêts à intervenir si nécessaire.
Après que Thillier m'eût fait voir un Ausweis établi en son nom, il m'affirma être en relations très étroites avec des membres haut placés de la maudite Gestapo. Ce qualificatif me fit sursauter mais ne m'échappa pas. Ainsi ajouta-t'il, en rapportant les renseignements tenus de bonne source, se trouvait-il en mesure de servir étroitement la cause de la Résistance à laquelle, selon ses dires, il était secrètement attaché.
Il reconnaissait toutefois que, pour arriver à ses fins, il avait dû, à son corps défendant, commettre des lâchetés et faire des délations. Mais il en endosserait toutes les conséquences le cas échéant.
Malgré les énormes risques encourus, Thillier réussit à gagner totalement la confiance de la dite police politique nazie. Il sut si bien manoeuvrer l'un des chefs de celle-ci qu'il lui confia le soin de couvrir l'Afrique du Nord d'un réseau d'agents français à la solde de la puissance occupante, et qui était en cours de recrutement dans la métropole. Il avait été entendu qu'ils arriveraient dans peu de temps en Algérie par groupes de deux ou trois au maximum, afin de ne pas éveiller l'attention des services de sécurité du territoire. Chacun serait muni d'un contrat de travail établi en bonne et due forme par une société immobilière, naturellement fictive, créée pour les besoins de la cause. Thillier m'en dicta de mémoire la liste nominative. Ce qui permit à la brigade d'Achiary, dès l'arrivée de ces individus en Algérie, de surveiller leurs activités suspectes, de suivre sans répit leurs déplacements et de les cueillir enfin au moment voulu, c'est-à-dire au cours de la journée du 9 novembre 1942, le lendemain du débarquement.
Afin que dans l'esprit de Thillier il n'y eût aucune ambiguïté sur l'authenticité de mes activités subreptices, j'écrivis sur une toute petite feuille de papier une simple phrase de quelques mots que je ne me rappelle plus. Par exemple: "Tante Jacqueline a perdu son chapeau". Je me faisais fort d'en obtenir la diffusion trois fois de suite sur les ondes de la B.B.C. le jour et à l'heure que je lui fixai, soit juste dans une semaine à partir d'aujourd'hui.
Le repas achevé, prétextant que je voulais me dégourdir les jambes, je proposai à mon hôte de l'accompagner jusqu'à son hôtel. Ainsi, du moins, saurai-je où il était descendu. Il en parut ravi. Ce qu'il ne savait pas c'est que, à quelques pas de part et d'autre des deux paisibles promeneurs que nous étions, Schmitt derrière nous et Lentali nous devançant, assuraient ma protection rapprochée. Ne point me lâcher d'une semelle ainsi en avait décidé le prudent Achiary. Je quittai Thillier à l'entrée de l'hôtel de l'Oasis pour ne le revoir que huit jours après. Il venait, comme moi-même, de capter le message que j'avais préparé à son intention et cela malgré le brouillage de ce genre d'émissions.
Dès lors nos relations changèrent du tout au tout.
Par lui j'allais être mis au courant, jusque dans les moindres détails, des faits et gestes de ces scélérats qui, traîtres à leur patrie, avaient perdu leur âme. De fait il me donna la preuve éclatante qu'il ne m'avait jamais menti, la moisson de renseignements qu'il me rapporta cadrant tout à fait avec celle recueillie par la brigade d'Achiary.
Naturellement il ne fut aucunement inquiété après la libération de l'Algérie.
Je précise de plus que, toujours sur ses indications, le lundi 9 novembre, moins de quarante-huit heures après le débarquement allié, revêtu de mon uniforme de lieutenant, je procédai, de ma propre autorité, à l'arrestation en son domicile boulevard Baudin, d'un certain Coquillat. Celui-ci, stewards à Air France, membre du réseau mis en place par Thillier dans les conditions que l'on sait, était en possession d'un appareil émetteur récepteur qui, déjà, fonctionnait au profit des Allemands.
Ayant remis le stewards entre les mains de mon bon ami Achiary, je me rendis tout fier auprès du Colonel Chrétien afin de lui remettre le poste radio en mains propres. Ainsi pour la deuxième fois allais-je me trouver en présence du chef prestigieux ayant en charge le 2ème Bureau. D'ordinaire peu loquace pour des raisons que l'on imagine aisément, aujourd'hui volubile il me félicita chaudement et, tout souriant, dans une atmosphère détendue, me confia:
- Vous pensez bien que je n'ignorais pas les activités pleines de risques auxquelles vous vous livriez avec un courage que je tiens à souligner. Soyez-en remercié. Bien entendu j'ai toujours fermé les yeux. Mais c'est là mon affaire; j'ai agi selon ma conscience.
Et puis enfin il ajouta, le visage rayonnant de joie, qu'il était sûr que désormais ensemble, avec les Alliés, nous tenions le bon bout. La victoire finale n'était plus qu'une question de temps.
Toujours par Thillier, j'appris que le chef de l'organisation qu'il avait montée, Yvon Jeanne devait prendre à Marseille en fin de matinée du 6 novembre le paquebot en partance pour Oran. Ce devait être d'ailleurs le bateau qui, avant l'arrivée des Alliés, assura la dernière liaison avec cette ville. L'un des adjoints d'Achiary, qui s'était déplacé pour cueillir Yvon Jeanne, lui passa les menottes au moment même où il posait le pied sur le débarcadère.
Traduit devant le tribunal militaire, il fut condamné à mort et passé par les armes au polygone d'Hussein-Dey. Ses acolytes sauvèrent leur tête mais tous furent condamnés à de lourdes peines.
Enfin, le dernier de la bande, qui n'était qu'un comparse, parvenu à Bône, arrivant lui aussi de Marseille par bateau, ne s'y sentant pas en sécurité, s'était réfugié sous un faux nom dans l'hôtel Cirta à Constantine où, vers le milieu du mois de novembre, il fut démasqué et livré à la police.
Je voudrais terminer ce chapitre par une anecdote relevant des services spéciaux et qui, je le jure, est authentique.
La poussée du P.P.F., ses manifestations de plus en plus musclées dans la rue, étaient préoccupantes et laissaient à penser. Achiary, lui aussi conscient du danger, décida d'infiltrer dans ce parti fascisant, l'un de ses inspecteurs. C'est ainsi que Lentali y adhéra tel un vulgum pecus. Rapidement intégré dans le Groupe Départemental,. fouinant partout, il réussit à nous communiquer un tas de documents précieux; entre autres la liste nominative de ses adhérents au niveau régional, des circulaires confidentielles, des mots d'ordre et, tenez-vous bien, le plan de mobilisation établi pour le cas où l'ordre public serait troublé.
J'avais eu le tort d'attacher trop d'importance à ce mouvement. Dès l'arrivée des Américains il allait exploser et se désintégrer.
La presse à Alger
Peu avant le débarquement, dans le plus long câble que j'aie jamais reçu, Londres me demandait de lui adresser d'urgence un rapport sur la presse algérienne par la voie habituelle, ce qui voulait dire, est-il besoin de le préciser, par le canal du Consulat Général des États-Unis à Alger.
J'avoue avoir été embarrassé; cette question me dépassait. Heureusement le journaliste Robert Raymond, le frère d'Albert que j'ai déjà cité, m'aida grandement à mettre au point ce compte-rendu. Cet exercice n'était pas facile.
Voici ce que, pour l'essentiel, j'y écrivais.
Trois quotidiens paraissaient à Alger:
La Dépêche Algérienne, journal conservateur appartenant à une vieille famille de la bourgeoisie et dont le patriarche Monsieur Robbe, vichyssois à tous crins, était l'animateur manifeste.
LÉcho d'Alger, le bien propre de Jean Duroux, richissime par son père de qui il avait hérité de l'une des plus grosses minoteries de l'Algérie. L'un et l'autre étaient des radicaux socialistes bon teint, naturellement pour des raisons d'opportunité politique. A la tête du journal, le fils avait habilement placé l'un de ses amis, le bouillant Alain de Sérigny qui y faisait la pluie et le beau temps. Cétait assurément un chroniqueur de talent, mais sa préoccupation essentielle ne visait qu'à s'assurer les faveurs des puissants du moment, en l'occurrence, le Maréchal Pétain. Celui-ci, du reste, lui avait remis la francisque, emblème de lÉtat Français que les heureux bénéficiaires portaient fièrement à la boutonnière.
A ce sujet, après le propos suivant, le lecteur sera édifié.
En 1941, mais c'est dommage je ne m'en rappelle plus la date, un jour l'hydravion Air France, parti de Marignane à destination d'Alger, fut attaqué en pleine Méditerranée par un chasseur appartenant à la R.A.F. basée à Gibraltar. L'appareil, sérieusement touché, réussit in extremis à se poser sur le plan d'eau de l'arrière-port de l'Agha. Un passager avait été tué et deux autres, blessés.
Le lendemain matin la presse, en première page, titrait en énormes caractères: AGRÉSSION BRITANNIQUE INQUALIFIABLE, chapeautant un texte qui n'était pas piqué des vers. L'émotion en ville ayant été très vive, je me trouvais dans l'embarras. Par radio j'en fis part à mon correspondant de Gibraltar. Moins d'une heure après voici la réponse qui me fut faite et que je paraphrase pour mieux l'expliquer: le chef de bord de l'hydravion français ayant donné en clair, par radio, les coordonnées d'un convoi britannique se dirigeant vers l'est, ordre avait été donné à la R.A.F. d'abattre l'hydravion. Le sous-officier chargé de cette mission, ne l'ayant pas remplie de propos délibéré, fut l'objet d'une sanction disciplinaire et dégradé. Les Anglais ne badinaient pas; ils faisaient la guerre.
Enfin, pour en terminer avec la presse, les Dernières Nouvelles, en fait l'édition du soir de la Dépêche Algérienne, et dont le directeur Monsieur Janon, une forte personnalité à l'esprit indépendant, tenait à marquer dans ses éditoriaux qu'il ne partagerait pas toutes les idées de son commanditaire.
Cela est si vrai, et je le note en passant, que dans la soirée du 7 novembre, prenant carrément le parti des insurgés, dans son bureau, il camoufla le Capitaine Pillafort et son groupe de volontaires, jusqu'au déclenchement du putsch.
Le Capitaine Luizet, lun des tout premiers résistants
En 1940, à l'armistice, le Capitaine Luizet, officier des Affaires indigènes était attaché militaire à Tanger.
Dès que les combats prirent fin, il se rallia à la cause du Général de Gaulle et le lui fit savoir, précisant qu'il attendait ses ordres. Celui-ci, par l'intermédiaire de son secrétariat, exprima à Luizet sa satisfaction, se réjouissant de la décision qu'il avait prise de se ranger sous sa bannière. Toutefois, pour des raisons que le général jugeait indispensables, il demanda à ce nouvel adepte de demeurer à son poste pour le moment.
Les activités inavouables auxquelles, dans cette ville cosmopolite truffée d'espions, se livrait le capitaine, pourtant précautionneux, en faveur de celui qui, à l'époque, était toujours considéré comme un déserteur, ne tardèrent pas à attirer l'attention des trop zélés serviteurs de lÉtat Français.
Et, ce qui devait arriver arriva.
L'amiral Darlan, alors vice-président du Conseil, ministre de l'Intérieur et des Affaires Étrangères, fit convoquer à Vichy le Capitaine Luizet qui en avertit aussitôt Londres. Il lui fut demandé de prendre contact avec moi lorsqu'il passerait en transit à Alger.
J'en ai gardé la mémoire.
Cétait en mai 1941.
Grâce au Colonel Vette qui le connaissait bien et auquel il venait, ce jour-là, de rendre visite, nous nous trouvions réunis en fin de matinée avec Luizet autour d'une table sur la terrasse de la Brasserie Laferrière. Était venu nous rejoindre le Colonel Truchet ancien officier des Affaires indigènes, lié d'amitié avec celui qui était encore l'attaché militaire de France à Tanger.
Ce capitaine que pourtant je n'avais encore jamais vu, direct dans ses propos, usant en plein de son franc-parler, me conquit de prime abord. Il m'affirma savoir que les services secrets à Londres appréciaient beaucoup les résultats de mes recherches dans le domaine du renseignement et qu'on n'y doutait pas que je persévérerai jusqu'au bout quels que soient les risques à courir. Insistant à cet égard, il m'invita toutefois à me garder de ne point faire des imprudences. Et, comme s'il craignait d'avoir commis une maladresse, il s'excusa de s'être cru obligé de me donner des conseils, et aussi des directives en vue d'assurer encore mieux ma sécurité.
Au cours du frugal déjeuner que nous primes seul à seul, Luizet me confia que, étant désormais brûlé, il ne retournerait certainement plus à Tanger. Mais à titre de compensation, il allait tout faire pour obtenir un poste de sous-préfet en Algérie, pas ailleurs et aussi près que possible de la côte. Persuadé qu'un jour viendrait où, forcément, les Américains débarqueraient en Afrique du Nord, il voulait être prêt à les assister dans la mesure de ses moyens. Il me dit qu'il lorgnait la sous-préfecture de Mostaganem. C'était peut-être trop demander à ces Messieurs de Vichy.
En fait, à quelque temps de là, j'appris, par un télégramme chiffré me parvenant de Londres, que Luizet avait été nommé sous-préfet à Tiaret. En raison du fait que désormais ses activités clandestines risquaient d'être connues de l'adversaire, interdiction absolue m'était faite de reprendre contact avec lui sous quelque forme que ce soit.
Cette règle ne souffre aucune exception.
C'est pourtant sciemment que je la transgressai.
In extremis, le dimanche ler novembre, avec Schmitt au volant de sa voiture de service, je fis un voyage éclair à Tiaret. Depuis la veille à midi, je savais que le débarquement allié allait avoir lieu dans la nuit du samedi au dimanche suivant. Naturellement je n'en soufflai mot à mon conducteur.
Avec la discrétion qu'il convenait d'observer j'avertis Luizet du formidable événement. Il était aux anges et je ne lui en dis pas plus. Il ne m'appartenait pas de lui fixer ce qu'il avait à faire; il le savait mieux que moi. Je n'avais pas non plus à le prier de garder le secret de la chose. Un officier des services secrets sait tenir sa langue.
Six jours plus tard, à partir de une heure du matin, la ville de Tiaret est en état de siège. Ainsi en a décidé le sous-préfet qui, du même coup, prend la commandement civil et militaire de la place. Dans le même temps le Général Boisseau commandant la division d'Oran donne l'ordre au Colonel Marbillot commandant à Mostaganem le 2ème régiment de Tirailleurs Algériens, dont l'un des bataillons, celui du Commandant Bertrand tient garnison à Tiaret, de se porter avec son unité sur Oran immédiatement et sans délai. Luizet, de son côté, s'empresse de convoquer le Commandant Bertrand. Après avoir expliqué à celui-ci ce qu'est la situation, il lui prescrit de consigner la troupe au quartier. Enfin, le Colonel Marbillot, que Luizet ne parviendra à toucher qu'au lever du jour et qui, en vérité ne demandait qu'à se laisser convaincre, réussit à stopper ses deux bataillons aux environs de Saint-Denis-du-Sig alors que, par l'intérieur des terres, il faisaient déjà route vers Oran.
Pendant toute la journée du lendemain dimanche, le sous-préfet, habile et plein de ressources, allait créer et entretenir la plus extrême confusion dans les esprits de la garnison et dans celle de ses administrés. La France, affirmait-il, avait repris le combat contre l'Allemagne, appuyée par les Américains qui débarquaient en masse sur les côtes algéro-marocaines avec l'accord secret du Maréchal. Et, entendant ne point être à court d'arguments, répétait à qui voulait l'entendre, que le Général Giraud, arrivé subrepticement à Alger avait pris le commandement des armées.
Vingt-quatre heures de manoeuvres menées avec autant d'adresse que d'intelligence permirent au sous-préfet de neutraliser momentanément les militaires et aussi son opinion publique.
Mais il était temps.
Ce bluff ne pouvait s'éterniser.
Dans la nuit du 8 au 9 novembre, le Général Boisseau, pris d'une colère furibonde, perd la tête et, par téléphone, intime l'ordre au Commandant Bertrand de faire fusiller Luizet sur l'heure, sans autre forme de procès. Une demi-heure plus tard il lui téléphone à nouveau, tenant à s'assurer que ce perfide scélérat a bien été passé par les armes. Le commandant ayant fait une réponse dilatoire au général, celui-ci se déchaîne. Ne sachant plus que faire, il accourt chez le préfet d'Oran, fait des pieds et des mains, et obtient enfin que Luizet soit immédiatement démis de ses fonctions. Dans le même temps, les autorités civiles commencent à croire qu'elles ont peut-être été bernées. L'opinion publique est en effervescence et chacun se demande, lui aussi, sil na pas été dupé.
Les activités turbulentes des S.O.L. et surtout du P.P.F. deviennent inquiétantes. Il apparaît clairement que les plus durs d'entre ceux-ci recherchent le sous-préfet avec de mauvaises intentions. En vain; Luizet a disparu. Alors, cette bande d'excités dresse des barrages aux sorties de la ville en vue, naturellement, de s'assurer de sa personne. Mais il reste introuvable.
Discrètement, avec la complicité de l'un de ses amis Monsieur Langlois gros colon de la région, il a gagné la ferme de celui-ci qui va devoir le cacher, plusieurs jours durant, dans un coin sûr et tranquille.
La surveillance routière s'étant relâchée, Luizet file à Alger en voiture. Aussitôt arrivé il se précipite à mon domicile rue Levacher. Je suis ébahi, il est en livrée de chauffeur ayant à ses côtés son maître qu'il me présente cérémonieusement, un sourire entendu au coin des lèvres. Celui-ci, on le devine, n'est autre que Monsieur Langlois. Bien joué, lui dis-je, en m'esclaffant. Et nous nous sommes longuement congratulés.
Après le déjeuner que nous primes ensemble à la maison, Langlois, mission accomplie, s'en retourna chez soi. Puis j'accompagnai Luizet au Palais dÉté où il fut rapidement introduit auprès du Général Giraud qui venait enfin de s'y installer définitivement. Bientôt Luizet sera nommé sous-préfet à Bône, puis préfet à Ajaccio, dès la libération de la Corse.
Alors que, lieutenant, j'étais avec le groupe de Commandos d'Afrique, au repos à Saint-Florent en Corse après la reconquête de l'île, Luizet me fit tenir, par estafette motorisée, une invitation à un dîner qu'il donnait, lequel devait avoir lieu sous quelques jours.
Le soir fixé et à l'heure dite, je me trouvais donc à la préfecture d'Ajaccio. Avant que nous ne nous mettions à table, le Général Martin Commandant en Chef des troupes françaises en Corse, le plus haut placé des invités et le préfet se concertèrent discrètement à mon sujet. Le général à quatre étoiles venait, avec une charmante bonhomie, d'accepter que, durant le repas, je fusse placé à la droite de Madame Luizet. Le général se mit par conséquent à la gauche de Madame la préfète, montrant ainsi qu'il n'était pas pointilleux sur les questions de protocole.
Je tire mon chapeau.
Le savoir-vivre est décidément l'apanage des âmes bien nées.
A la fin de la deuxième semaine d'août 1944, Luizet fut parachuté de nuit en région parisienne. Ayant recours à la ruse, il gagnera la capitale par des chemins détournés. Grâce à l'insurrection des F.F.I. que soutenait à fond la police municipale, il sera le premier à pénétrer, avec des hommes en armes, à la préfecture de police le 19 août, bien que de nombreuses troupes allemandes, il est vrai désorganisées, tenaient encore la ville. Paris libéré, Luizet fut nommé Préfet de Police.
Quatre jours plus tôt, le 15 août, avant que le jour ne soit encore levé, le Groupe de Commandos d'Afrique, unité dans laquelle j'étais détaché au titre des Services Spéciaux, débarquait en Provence au Rayol-Canadel, remontait la vallée du Rhône, entrait en Alsace et franchissait le Rhin en avril 1945.
Le 23 du même mois, j'étais grièvement blessé à Stoffen en Forêt Noire. Évacué, opéré à Émendingen, transporté en ambulance dans un hôpital de Strasbourg où je reçus les premiers soins, le jour de l'armistice au petit matin, j'arrivai par train sanitaire à Roanne où je fus hospitalisé.
Ma femme, récemment arrivée d'Alger, était à Paris lorsqu'elle apprit du secrétariat de l'hôpital la mauvaise nouvelle. Inquiète elle prévint aussitôt Luizet qui s'empressa de téléphoner au médecin-chef de l'hôpital militaire. Comme j'étais désormais hors de danger, ils convinrent que lorsque j'entrerais en convalescence, cest-à-dire dans un délai estimé à un mois environ, Luizet me ferait prendre en ambulance. Ce qui fut fait.
Si j'ai rapporté ce fait qui, après tout, n'est qu'un détail, c'est pour souligner combien notre amitié était solide.
Mon bon ami Luizet poursuivait une brillante carrière lorsque, Gouverneur général de l'A.É.F., emporté par un mal qui ne pardonne pas, il disparut dans la force de l'âge.
Été 1942 - Mon voyage en zone libre
En ce temps-là on battait le blé avec des machines à vapeur fonctionnant au charbon. Naturellement, depuis l'armistice, nous ne disposions plus en Algérie de cette source d'énergie qui provenait des mines du Nord de la France. Heureusement nous étions équipés de plusieurs centrales hydroélectriques aménagées sur des barrages. Restait donc une solution consistant à adapter sur chaque batteuse un moteur électrique. C'était possible; les stocks existants le permettaient largement. Mais, les câbles électriques nécessaires à l'alimentation de ces moteurs faisaient tout à fait défaut sur le marché local.
J'étais le représentant de la Compagnie de Signaux et d'Entreprises Électriques dont l'usine à Riom, en zone libre, fabriquait, entre autres, toutes les sortes de câbles électriques.
Nous étions dans la deuxième semaine de juin 1942.
Le Chef de Cabinet du Gouverneur Général me fit appeler. Il me chargea à tout prix, de l'approvisionnement de cette importante fourniture. Il s'agissait en effet de plus de deux kilomètres de câble armé dont le diamètre était de l'ordre de trente millimètres. A condition qu'il fût possible de le fabriquer dans le délai prescrit, il ne pouvait l'être d'ailleurs qu'au moyen de fils d'aluminium, le cuivre étant devenu introuvable. Et, de plus, il était absolument nécessaire que cette marchandise fût, au plus tard, livrée dans la première semaine d'août.
Il me fut remis un ordre de mission officiel barré des couleurs tricolores, ce qui me permit de prendre l'hydravion assurant, je le rappelle, la liaison quotidienne entre Alger et Marignane et vice versa.
Ma mission réussie, et ayant reçu l'assurance que les délais de livraison de ma commande seraient tenus à la lettre, je me rendis à Lyon. Je réussis à y prendre contact discrètement avec le groupe Combat, animé à l'époque par Georges Bidault. Par ailleurs j'allai faire visite au constructeur de moteurs électriques Parel, l'un de mes fournisseurs. Je savais, pour avoir déjà vu Monsieur Parel au cours de mes précédents voyages, que ce dernier était engagé secrètement dans la lutte contre la puissance occupante. Par un pur hasard, je rencontrai caché chez lui, le grand résistant Yvon Morandat qui, parachuté, venait d'arriver de Londres.
Toute la semaine nous sommes restés ensemble. Avec les relations que j'avais dans la région nous pûmes nous assurer de nombreux concours qui se révélèrent précieux à Lyon, Bourg-en-Bresse, Clermont-Ferrand et surtout à Riom siège de la Compagnie de Signaux et d'Entreprises électriques dont j'ai déjà fait état. Son directeur général, un de mes camarades des Arts et Métiers, qui supervisait la production des ateliers, mit à la disposition des hommes du réseau que Morandat avait organisé, des moyens importants, aussi bien dans le domaine électrique que dans celui de la mécanique. Ils permirent notamment d'exécuter des sabotages sur les voies ferrées en zone occupée.
Pour la bonne histoire.
Un jour de cette semaine-là je déjeunais avec Morandat dans un restaurant à proximité de la gare des Brotteaux. Un client, qui se dirigeait vers la sortie, vint serrer la main à Morandat et voici le dialogue insolite qui s'ensuivit:
- Comment vas-tu Morandat. Il y a bien longtemps que je ne t'avais plus revu.
- Je vous demande pardon. Monsieur, vous vous trompez je ne m'appelle pas Morandat.
- Comment, dites-vous? Nous avons fait ensemble notre service militaire.
- Ce n'est pas possible. Je n'ai pas fait de service militaire, ayant été réformé.
- Je n'en reviens pas. Sapristi, je vous jure que vous êtes son sosie. Excusez-moi.
Et il se retira sans insister davantage.
L'alerte avait été chaude; nous expédiâmes notre repas, payâmes le note et disparûmes, mêlés à une foule qui grouillait alentour. On ne prend jamais assez de précautions, me dit alors Morandat, j'aurais dû mettre mes fausses moustaches; je les avais dans ma poche.
Le 14 juillet sur la place Belcourt se déroula une manifestation réunissant plusieurs milliers d'hommes et de femmes. C'est Morandat qui l'avait soigneusement préparée avec l'aide efficace de la propriétaire, une Alsacienne, de l'hôtel où, comme à l'accoutumée j'étais descendu. Celui-ci, précisément se trouvait sur l'un des côtés de l'esplanade.
J'aurais bien voulu y assister mais ce n'était pas possible. Devant rentrer à Alger par l'hydravion du 13 courant, il me fallait quitter Lyon le 11 juillet, Morandat m'ayant chargé de régler à Marseille une affaire délicate et qui était urgente.
Voici ce dont il s'agissait.
Le Colonel Billotte et toute son unité, faits prisonniers, étaient détenus quelque part en Poméranie. Avec quelques uns de ses hommes, il réussit sans grande difficulté à s'évader et à gagner Londres.
Il y a quelques jours, trois de ceux-ci, avaient été parachutés dans les Bouches-du-Rhône. A l'atterrissage, le poste radiotélégraphique émetteur récepteur rangé dans l'un des bagages étant tombé lourdement, avait reçu un choc et ne fonctionnait plus.
Aussitôt l'un d'eux, par téléphone, en langage codé, en rendit compte à Morandat. Et c'est pourquoi celui-ci avait demandé à son correspondant occasionnel de venir me voir à Marseille au Noailles où j'étais descendu.
Je l'y reçus en effet, le 12, dans la matinée.
Au préalable j'avais fait venir Ragot, un pied-noir avec qui, étant lié intimement, j'étais toujours resté en relation. Technicien de haut niveau, affecté au poste de Radio Alger aménagé dans l'immeuble du Gouvernement Général, il venait d'être muté à Marseille au service central des P.T.T.
Ensemble nous nous rendîmes chez une dame qui habitait dans un bâtiment vétuste du quartier de la gare Saint-Charles. C'est elle qui détenait, dissimulé je ne sais plus où, le poste radiotélégraphique et qui, de surcroît, donnait, à faire frémir de peur, asile au trio qui venait d'être parachuté.
Ragot muni de sa trousse à outils dans laquelle il avait rangé soigneusement un voltmètre et un ampèremètre, connaissant son métier, eut tôt fait de localiser la panne et de la réparer en utilisant, je m'en souviens, un fer à souder.
Ce jour-là j'assistai au chiffrement du premier des télégrammes qui, de Marseille, par l'équipe du Colonel Billotte, allait être transmis à Londres. Le procédé de codage utilisé était pareil au mien. Ce qui me surprit c'est que le texte de la notice explicative était reproduit miniaturisé sur un carton minuscule et que, pour le lire, il fallait se servir d'une loupe.
Au cours de la vacation qui s'ensuivit avec Londres, deux câbles furent échangés. L'essai fut concluant. La tonalité de l'émission, précisa le destinataire anglais, était QSA 3, tandis que la tonalité du poste londonien était QSA 4.
Avant que je ne quitte notre hôtesse, je me permis, avec le respect que je devais à son âge, de la complimenter pour le courage dont elle faisait preuve au milieu de tant de périls. Alors la brave femme alla sortir de sa vieille armoire normande, une photo dans son sous-verre qu'elle essuya du revers de sa manche. Elle me la présenta, les larmes embuant ses yeux. C'était l'image d'un sergent moustachu coiffé du képi, son mari, me dit-elle, tué à l'ennemi en 1917, au Chemin-des-Dames. Le visage triste, elle ajouta: "Je n'oublie pas". En trois mots elle venait de me justifier son comportement. Retenant mal mon émotion, je la saluai et m'en allai discrètement, sans dire un mot de plus.
Quant à Ragot, je ne devais plus le revoir.
Fasciné par le fait que j'avais pu si vite lui faire prendre contact avec la Résistance dans la Métropole, il n'hésita pas à s'intégrer au groupe que je venais de lui faire connaître de façon tout à fait inopinée. Arrêté en flagrant délit pendant qu'il émettait un message, vraisemblablement au moyen du poste qu'il avait lui-même réparé, il disparut sans laisser aucune trace. Après le débarquement allié en Provence, je me suis livré en vain à Marseille à de nombreuses recherches afin de le retrouver. Personne n'a été en mesure de me dire ce qu'il était devenu non plus que sa femme d'ailleurs, même leur concierge que je m'étais permis d'interroger. Il est donc sûr que l'un et l'autre furent liquidés par la Gestapo après sans doute avoir été torturés.
Le lendemain du jour de mon ultime entretien avec Ragot, je devais prendre l'hydravion d'Alger. Assis sur ma valise dans le hall d'entrée de l'aérodrome de Marignane, j'attendais le départ lorsque, par microphone, je fus prié de me présenter au Service des Douanes. J'avoue que je serrais les fesses: l'Alsacienne propriétaire de l'hôtel où je logeais à Lyon, après que j'eus réglé ma note, me remit discrètement une grosse de croix de lorraines soigneusement empaquetées dans un rouleau de papier. Je l'avais placée sur le fond de ma serviette pleine de livres de lecture et de papelards divers. L'agent des douanes à qui j'avais pourtant affirmé que je n'avais rien à déclarer, me fouilla sur toutes les coutures; puis il ouvrit mon porte-documents duquel il sortit les uns après les autres les bouquins, feuilletant avec dextérité chacun d'eux. J'avais la chair de poule. Grâce à Dieu il ne poussa pas plus loin ses investigations. Étant désormais complètement rassuré, je me permis de demander à ce pointilleux vérificateur de douane les raisons pour lesquelles il s'était livré à cet examen aussi minutieux.
Fort gentiment il m'en fournit l'explication: un important trafic de devises entre la France non occupée et l'Afrique du Nord ayant été découvert, la direction générale des douanes avait donné des instructions très strictes à ses bureaux concernés pour que son personnel soit vigilant et recherche, par un contrôle serré, ces nouveaux contrebandiers.
Allez savoir!.
Pour en terminer avec ce voyage, j'ajoute enfin que, de Lyon, j'avais téléphoné à Monsieur Salles, un résistant audacieux mais parfois téméraire, qui se reposait dans son pays natal, en Auvergne, le priant de venir me rejoindre à Lyon. Il ne se fit pas prier. Le lendemain je le mettais en relation avec Parel. C'était l'objectif que je m'étais fixé.
J'avais fait connaissance avec Salles l'année précédente, à Alger. Arrivant de Londres, via Lisbonne et Tanger, il était venu me voir à la demande, m'avait-il affirmé, des services secrets du Général de Gaulle. Je n'en étais pas convaincu mais cela m'était bien égal. Durant une quinzaine de jours nous avions collaboré ensemble, établissant en commun des rapports sur la situation politique, économique et sociale en Algérie, sur l'évolution de l'état d'esprit de la population qui, aussitôt l'armistice signé, à quelques exceptions près, avait fait serment d'allégeance au Maréchal. Ces communications de la plus haute importance, étaient expédiées à Tanger au correspondant de Salles, écrites, elles aussi, au moyen d'encre sympathique. Je n'eus pas la curiosité de lui demander qui était ce correspondant, comment il acheminait son courrier, ni comment non plus il s'était procuré les pastilles permettant de fabriquer l'encre incolore. Ce que je sais c'est que toutes les siennes comme les miennes se ressemblaient comme deux gouttes d'eau.
En août 1942 Salles fut arrêté à Marseille par la police bon enfant de la zone libre. Quarante-huit heures de détention préventive et il était libéré.
La dernière fois que je l'ai rencontré c'était à Paris quelques années après la fin de la guerre. Nous nous sommes trouvés nez à nez à l'entrée d'un restaurant du quartier de la gare Saint-Lazare dont je ne me souviens plus du nom. Naturellement nous avons déjeuné ensemble. Ce furent de palpitantes retrouvailles arrosées de bon vin. Nous n'en finissions pas de raconter nos aventures. Quand, tard dans l'après-midi, il fallut se quitter, nous étions pompettes. Et puis, le temps passant, je l'ai perdu de vue.
Contacts avec la résistance du Maroc
C'était au début septembre 1942.
Un matin, une personne se présentant comme étant Pierre Barthélémy arrivant de Casablanca, me téléphona de l'hôtel Aletti à Alger. Elle demanda à me voir de toute urgence, me faisant comprendre à mots couverts ce de quoi il s'agissait.
Bien que je ne le connusse pas et malgré les risques que je prenais par conséquent, il fut entendu que nous nous rencontrerions à 15 heures à l'hôtel Albert ler, avenue Pasteur. Toutefois ne sachant pas du tout à qui j'avais à faire j'en avisai Achiary qui, jamais à court d'idées, monta un scénario époustouflant. Au rendez-vous, à l'heure fixée ce fut la femme de celui-ci, un foulard de soie noué autour de la tête, qui, assise dans un fauteuil du salon de réception, attendait Monsieur Barthélémy. Elle le pria de m'excuser prétextant que j'avais inopinément été appelé à Blida sur le chantier de l'un de mes clients et lui proposa de reporter à 18 heures la rencontre convenue.
Ce laps de temps allait permettre à Achiary de faire filer Barthélémy, de vérifier son identité en consultant le registre des entrées à l'hôtel Aletti, de s'assurer enfin qu'il s'agissait bien d'un ami et non d'un agent provocateur.
Tout s'était bien passé.
Le soir, pendant le dîner auquel assistait Achiary, il me fallut, au bout du compte, mettre les choses au point. La femme avec laquelle notre hôte de Casablanca s'était entretenu ce matin n'était pas mon épouse mais celle d'Achiary. Le tour était bien joué; nous nous tordions de rire comme il n'est pas donné de rire en compagnie et l'hilarité était irrépressible.
En fait, l'agent de l'I.S. à Tanger, auquel nous étions donc rattachés l'un et l'autre, avait mandé Barthélémy auprès de moi. Il convenait, lui avait-il précisé, que nous nous connaissions afin que, si un jour l'évolution de la situation militaire l'exigeait, nous puissions mieux conjuguer nos efforts dans la lutte clandestine contre les Allemands. Bien entendu, ajouta-t-il ces dispositions ne seraient prises que lorsqu'elles nous seraient expressément prescrites. Il n'en savait pas plus, ni moi non plus.
Le lendemain, en rentrant au Maroc, Barthélémy fut arrêté à Oudjda près de la frontière algérienne.
En même temps, à Casablanca O'Neil, polytechnicien, directeur général de la Shell, l'un des principaux piliers de la résistance dans le protectorat français, était appréhendé lui aussi. Transférés à Clermont-Ferrand, traduits devant le tribunal militaire, O'Neil fut condamné sévèrement, tandis que Barthélémy, faute de preuves, était relaxé après un mois de détention.
Rendu libre, Barthélémy rejoignit Alger d'où il se proposait de rallier Casablanca. Le Général Noguès, Résident Général du Maroc, lui ayant refusé son visa d'entrée, celui avec qui j'avais sympathisé allait devoir demeurer à Alger, du moins momentanément
Je lui fis une avance lui permettant de s'installer confortablement à l'hôtel Saint-Georges.
Par câble codé, je prévins l'I.S. à Londres que Barthélémy nous était revenu sain et sauf. A la vacation suivante, je reçus à mon tour un message chiffré me faisant savoir que nos amis britanniques se félicitaient de l'heureuse issue de l'affaire dans laquelle avait été impliqué Barthélémy, me demandaient de le lui dire et de le prévenir qu'il allait lui être expédié un carton de linge de corps. Ce colis me parvint en moins de deux semaines par l'intermédiaire du consulat général des États-Unis qui, naturellement, le reçut par la valise diplomatique. En ces temps, où l'on ne trouvait plus rien dans les magasins, quelle aubaine que de recevoir un tel assortiment de sous-vêtements, entre autres des chemises en oxford et des chaussettes écossaises, le tout recouvert d'un superbe pull-over en cachemire.
Barthélémy, que sa femme avait rejoint, était encore au Saint-Georges au moment où, dans l'après-midi du 8 novembre 1942, y parvenaient les premiers éléments américains de la division du Général Ryder.
L'intermède du Commissaire Bègue
En octobre 1941, sans doute à la demande du Gouverneur Général, Vichy dépêcha à Alger le Commissaire Bègue qui avait reçu mission de rechercher, de surveiller et de neutraliser enfin, par tous moyens appropriés, les résistants de plus en plus nombreux, dont les menées subversives devenaient inquiétantes.
Achiary avait tenu à se rendre en personne au débarcadère pour y accueillir le commissaire de police qui était accompagné de son épouse, la ravissante Denise, et de son adjoint, l'Inspecteur Créty.
Après avoir déposé ce dernier dans un hôtel de la ville, Achiary, sur sa proposition préméditée, conduisit le couple à l'hôtel Albert ler. Comme par hasard je m'y trouvais assis dans le salon, plongé dans la lecture de lÉcho d'Alger. Achiary qui, une fois encore a soigneusement monté son coup, feignant d'être surpris de ma présence, m'interpelle familièrement. Je me lève; nous nous congratulons puis, me tapant la main sur l'épaule, me présente à Madame et Monsieur le Commissaire Bègue, comme étant l'un de ses amis intimes.
Désormais je vais venir presque chaque jour à l'hôtel Albert ler, ce qui paraît tout à fait naturel étant donné les relations cordiales que j'entretiens avec Louis Lalanne.
Ainsi, sans que cela paraisse suspect, allais-je régulièrement y rencontrer le Commissaire Bègue ce qui, pour moi, sera une occasion inespérée de bavarder avec lui tout à fait à mon aise.
Bientôt nous sympathisions, si bien qu'au bout de quelques semaines nous nous comportions comme si nous étions devenus de vrais amis. A la table accueillante de Lalanne, il nous arrivait désormais de prendre nos repas ensemble. Un climat de confiance s'étant établi entre nous, j'allais peu à peu être mis au courant de ses activités policières, ce qui me permit notamment d'épargner bien des désagréments à quelques-uns de mes compagnons de lutte.
Pour ne citer qu'un exemple.
Bègue, sans se méfier, me rapporta un jour que quatre jeunes garçons devaient très prochainement se retrouver sur une plage proche d'Alger et tenter de gagner Gibraltar à bord d'un petit voilier de plaisance à moteur, "L'Odétic". Je réussis à alerter l'un d'eux, précisément le propriétaire de ce bateau, membre du yacht-club d'Alger auquel j'appartenais aussi, et, de plus, Breton comme je l'étais moi-même. En sorte que tous eurent juste le temps de se disperser et de disparaître dans la nature avant que Créty ne leur tombât sur le paletot.
Au bout de quelques mois de fréquentation Bègue, pourtant rusé comme un vieux renard, était devenu aussi bien mon obligé que celui de Lalanne. La belle Denise étant dépensière, son mari se trouvait toujours à court d'argent. Il m'arrivait donc de lui consentir des prêts, parfaitement conscient qu'il ne me les rembourserait jamais. De son côté Lalanne, lorsque Bègue, pour la forme, lui réclamait sa note hebdomadaire, répondait invariablement que rien ne pressait et Monsieur le Commissaire s'en accommodait fort bien. En somme, sans qu'il ne s'en aperçût jamais, nous neutralisions ses activités diaboliques.
Quelques semaines avant le débarquement, Bègue, j'en avais le pressentiment, avait dû être informé de certains aspects de notre action clandestine et peut-être même en connaissait-il la structure.
J'en acquis la certitude, et de façon fortuite, au cours de la deuxième décade d'octobre, alors qu'un soir je remontais le boulevard Camille Saint-Saëns, raccompagnant à leur domicile Bègue et sa femme avec qui je venais de dîner à l'Albert ler. Chemin faisant nous rencontrâmes un petit gars des Chantiers de Jeunesse qui descendait en ville. Bègue me le présenta. Les quelques mots qu'ils échangèrent me suffirent pour comprendre que ce garçon était l'un de ses indicateurs.
Dès le lendemain matin je crus devoir aller rapporter ce fait au Colonel Van Hecke chef régional des Chantiers de Jeunesse. Je le connaissais bien étant donné qu'il était l'un des sept dirigeants de la Résistance en Algérie.
Van Hecke, que je voyais souvent, m'avait déjà fait part de fuites provenant vraisemblablement de son entourage immédiat, mais qui, jusqu'à présent, ne purent être localisées. Aussi derechef fit-il procéder de suite à une enquête. Menée rondement elle permit de démasquer et de confondre le coupable dont j'avais, il est vrai, donné un signalement assez précis. Ce dernier avait remis à Bègue qui m'avait mis dans la confidence, sans m'en révéler la source, une note relative à l'entrevue dite de Cherchell.
Je résume:
Le 17 octobre dernier, Clark, le général américain accompagné d'officiers de l'état-major allié, tous arrivés de nuit en sous-marin, s'était entretenu dans une ferme avoisinant Cherchell, près de la côte, avec notamment le Général Mast, le Lieutenant -colonel Jousse et Rigault. L'objet de cette entrevue était de mettre au point, d'un commun accord, les conditions dans lesquelles s'effectuerait le débarquement allié en Afrique du Nord. Clark d'ailleurs se garda bien d'en révéler la date.
Bègue, d'après ce qu'il m'avait dit, avait l'intention de remettre sur ce sujet un compte-rendu au Général de La Porte du Theil dont Van Hecke était l'un de ses subordonnés. Le général qui résidait à Vichy devait venir en inspection en Algérie où il était attendu dans les tout premiers jours de novembre prochain.
Il me fallait à tout prix, et quel que soit le moyen, faire en sorte que ce document de la plus haute importance ne parvînt pas à son destinataire, et Van Hecke en était bien d'accord.
Mais comment faire? Après en avoir discuté avec le Capitaine Pillafort et bien réfléchi, ne trouvant pas d'autre solution, c'est celui-ci lui-même qui se proposa de supprimer le couple Bègue, le seul moyen de s'en débarrasser m'affirma-t-il avec force. J'en convins sans qu'il eût besoin d'insister.
Nous mîmes même au point le scénario suivant: j'inviterai le commissaire et son épouse à dîner au Paris, établissement très à la mode donnant sur l'avenue Pasteur. Comme à l'accoutumée je leur proposerai de les raccompagner jusqu'à chez eux. Par Pillafort, assis dans une voiture que conduirait un complice, l'opération prévue serait exécutée sur le boulevard Camille Saint-Saëns à une heure et un endroit précis, puisqu'aussi bien, à cette époque, les restaurateurs se trouvaient tenus de fermer leur porte à neuf heures du soir.
J'avais d'ailleurs confié, avec son chargeur alimenté, la mitraillette Mas que depuis mon retour des armées je tenais soigneusement dissimulée dans mon appartement, au Canadien Brown venu me voir en fin de matinée. Et celui-ci, comme convenu, l'avait remise à Pillafort.
Tout était parfaitement préparé quand Monsieur Bringard, par l'intermédiaire d'Achiary, me fit demander de passer le voir d'urgence.
C'était le lundi 26 octobre.
Aussitôt après avoir pris mon repas du midi, je me rendis donc à son domicile rue Berthezène. Déjà informé par des sources qui lui étaient propres de l'affaire qui se tramait, il paraissait affolé à la pensée des risques insensés que je prendrais en participant à une telle opération. Il me supplia de n'en rien faire. Quelles que soient les bonnes dispositions de monsieur Muscatelli à mon égard, il lui serait impossible d'éviter que je fusse interpellé par les policiers que ne manqueraient pas de dépêcher à Alger les autorités de Vichy, dès lors qu'elles auraient appris que je me trouvais aux côtés de Bègue au moment où, avec sa femme, il était assassiné, que je n'avais pas le droit de me livrer à ce petit jeu dangereux, que la place que j'occupais dans la Résistance me l'interdisait absolument, et ainsi de suite. Bref, il me demandait de rentrer chez moi sans plus attendre, de faire prévenir Bègue, par ma femme, que j'avais dû m'aliter, par exemple à cause d'un accès de paludisme, et de m'excuser d'être réduit à reporter le dîner à une date que nous fixerions ensemble dès que je serai rétabli.
Toutefois en raison des relations suivies que j'entretenais avec le commissaire, il me paraissait impossible vis-à-vis de lui de me livrer à ce genre de subterfuges. Cela ne marcherait pas et je le fis comprendre à mon ami Bringard. Malgré son obstination, je tins bon et décidai quand même, de dîner le soir même, avec Bègue et sa femme puis, comme si de rien n'était, de les raccompagner jusqu'au pied de l'immeuble où ils habitaient.
A ma plus grande surprise, à l'heure et à l'endroit fixés, point de voiture, point de coups de feu.
Que s'était il passé?.
Eh bien!, c'est tout simple; Bringard avait usé de son autorité morale, et Dieu sait si elle était considérable, pour convaincre Pillafort de ne point tirer. Cela ne dut pas être facile, je le reconnais volontiers. Mais, par contre, me trouvant pour la deuxième fois dans une impasse, j'étais tout contrarié.
Il fallait pourtant bien se débarrasser de ce misérable policier qui se doutait désormais, sans en avoir la preuve formelle, de la nature de mes activités clandestines.
L'exemple suivant l'illustre de façon péremptoire.
Un jour, dans la deuxième quinzaine d'octobre, Bègue m'avait aperçu, à l'hôtel Albert ler, devisant avec un certain Thublier d'Argenson qui, il le savait, était arrivé de Tanger depuis seulement quelques jours. Ce qu'il ignorait, c'est que ce nouveau client était venu reprendre contact avec moi pour m'annoncer, entre autres, son affectation définitive à Alger à partir du 2 novembre prochain. Forcément discret, il ne m'en dit pas plus.
A table, Bègue avec qui je déjeunais le lendemain, faisant l'innocent, me tendit un piège:
Dites donc, L'Hostis, saviez-vous que Thublier d'Argenson, avec qui vous bavardiez hier, est un espion à la solde d'une puissance étrangère?
- Ah!; décidément plus rien ne me surprend. Et alors?
- Alors, à votre avis pour qui travaille-t-il?. Pour les services allemands ou britanniques?. Devinez, je vous le donne en mille.
La question que Bègue venait de me poser avait valeur d'un test redoutable, mais je ne m'y laissai point prendre. Si je lui avais en effet répliqué que Thublier d'Argenson était un agent au service des nazis, la ficelle eût été un peu grosse et, du même coup, je me découvrais au commissaire. Tout détendu, l'oeil goguenard, je lui répondis:
- Si comme vous le prétendez mon cher, Thublier d'Argenson est un espion, pour moi il ne fait aucun doute; ce ne peut être évidemment qu'un agent de l'Intelligence Service.
Bien joué me dis-je. Il voulait m'avoir et c'est lui qui s'est fait posséder.
Ce petit jeu ne pouvait continuer, les risques que je prenais étant devenus hors de mesure. Afin d'en sortir il fallait que je me débrouille d'une façon ou d'une autre, pour obtenir que Bègue fût rappelé à Vichy.
Et il n'y avait plus un moment à perdre.
Pour arriver à mes fins, avec Lalanne nous convenons de faire intervenir de La Nézière, Secrétaire Général du cabinet de l'Amiral Fénard, représentant personnel du Maréchal à Alger.
Nous étions l'un et l'autre en excellents termes avec de La Nézière. Souvent il nous arrivait de déjeuner ensemble avec Lalanne en son hôtel l'Albert ler. Il avait toujours son couvert mis à la maison. Nos deux épouses étaient devenues des amies intimes. Cela dit, pour ne pas le gêner en raison de ses fonctions officielles, je me gardais de lui faire une quelconque confidence, bien que vis a vis de moi, son comportement ne prêtait à aucun doute. Mais, pour ne pas me gêner, il fermait les yeux.
Quarante-huit heures après avoir fait cette démarche, Bègue, rappelé à Vichy, quittait Alger sans espoir de retour. C'était le samedi 31 octobre, exactement une semaine avant le débarquement allié.
Deux jours auparavant Bègue, tout effondré, était venu me voir dans la matinée à mon bureau de la rue Lys du Pac. Il me fit prendre connaissance du télégramme qui venait de lui parvenir. Prenant un air consterné je m'empressai de l'assurer de ma sympathie agissante. Et, comme le lendemain, à l'hôtel Albert ler, en compagnie de Lalanne, je devais déjeuner avec le Procureur de la République, Monsieur Rénucci, je priai le commissaire de se joindre à nous. Cela me permettrait, poursuivais-je, de lui présenter cette personnalité qui, en raison de ses relations dans le monde politique, serait certainement en mesure, à Vichy, de lui rendre de nombreux services.
Bien évidemment, ce n'était là que pure invention; un scénario monté par Lalanne et moi-même qui étions effectivement liés d'amitié avec les trois frères Rénucci, le procureur de la République, Joseph le notaire, dont l'étude était de loin la plus importante de la place, enfin l'opulent rentier Jean-Baptiste que nous appelions familièrement par son prénom et lequel, n'ayant rien à faire, passait la plus grande partie de son temps chez Lalanne où, chaque jour il venait aux nouvelles.
Au cours du déjeuner qui donc s'ensuivit, le procureur de la république, par Lalanne, apprit, avec force détails, les tribulations du pauvre Bègue. Le magistrat y marquant beaucoup d'intérêt se proposa de remettre au commissaire une lettre de recommandation destinée à Monsieur Flandin. Celui-ci, ancien ministre, bien en vue dans les milieux de Vichy, était en effet un vieil ami de la famille Rénucci. Le magistrat lui donna ensuite des conseils judicieux, l'invitant à la plus grande prudence dans la rédaction des termes du compte-rendu de mission qu'il allait devoir présenter au service de la sécurité nationale.
Personne encore ne pouvait préjuger de l'issue de l'opération militaire qui, inéluctablement se déclencherait un jour en Afrique du Nord. Enfin, il convenait que Bègue ne risquât pas non plus, en parlant inconsidérément, de compromettre sa carrière.
Avant de s'en aller, le Procureur de la République rédigea à Flandin la lettre en question sur du papier à entête qu'il sortit de sa serviette, la glissa sous enveloppe dont il replia la partie mobile sans la coller et la confia à Bègue, insistant pour qu'il la lui remît en mains propres.
Le lendemain, jouant la comédie jusqu'au bout, Lalanne et moi accompagnions Bègue et sa femme jusqu'à l'embarcadère.
Au moment où, prenant congé du commissaire, nous nous serrions la main, je l'exhortai une fois encore à ne pas divulguer ce qu'il avait appris par ce petit mouchard des Chantiers de Jeunesse. Il me le promit sur son honneur et, si j'en juge par ce qui s'est passé ensuite, il a tenu sa parole.
A la recherche du chef
Dès mon retour à Alger après l'armistice, j'avais eu l'intuition que, pour la libération de la métropole, le jour venu, l'Afrique du Nord aurait un rôle important à remplir. Elle constituait la plate-forme idéale de départ d'une offensive générale des forces alliées contre les puissances de l'Axe en Europe. C'était dans la nature des choses.
En bref, à nous qui n'avions jamais désespéré, il importait, au premier chef, d'en persuader les autorités militaires américaines ayant pouvoir de décision et de leur apporter notre aide dans la mesure de tous nos moyens. Pour mener à bien une opération de telle envergure, Achiary et moi avions tout à fait conscience qu'il était obligatoire d'associer des militaires à notre action.
A cet égard, où en étions-nous en Algérie?.
Je savais que le Commandant Baufre, surpris en flagrant délit de rébellion au début de l'année 1941, avait été conduit chez Achiary. Sciemment celui-ci, non seulement le laissa se tirer, mais aussi organisa, dans le plus grand secret, son départ par bateau pour la métropole dans la zone libre. Je savais aussi que, dans cette affaire, le Lieutenant -colonel Jousse s'était compromis et avait échappé de justesse à l'arrestation. Par le Colonel Vette, je savais enfin que ce même Jousse, alors qu'il était chef du 3ème Bureau du Général Noguès commandant en chef les opérations en Afrique du Nord, avait le lendemain de l'armistice manifesté à Alger, avec une extrême violence, ses sentiments d'hostilité envers le Maréchal Pétain.
Courant décembre 1941 je m'étais entretenu de cette question avec Achiary et, réflexion faite, il fut convenu qu'un de ces soirs nous nous rendrions à l'improviste chez Jousse qui habitait en banlieue à la Bouzaréah.
C'est Madame Jousse qui nous reçoit.
Elle est surprise et paraît s'inquiéter. Après l'avoir saluée tous les deux, Achiary la prie de faire savoir au Colonel que nous aimerions nous entretenir avec lui aussitôt que possible. Un officier, qui a probablement perçu le bruit d'une conversation, descend alors les escaliers, calme et apparemment sûr de lui. C'est le Lieutenant -colonel Jousse, botté de cuir, qui s'avance vers nous.
Nous nous présentons à lui et, sans préambule, je lui explique, en m'excusant, le motif de notre visite impromptue. Dès novembre de l'an dernier nous avions mis en place un solide noyau de résistance. Il fonctionne parfaitement. De plus, depuis bientôt six mois, ayant reçu des Anglais, par une voie détournée, un poste radiotélégraphique émetteur récepteur, je suis en liaison clandestine avec Londres. Et sans plus, j'ajoute que, ayant appris du Colonel Vette, l'attitude courageuse et intransigeante qu'il avait prise au moment de l'armistice, nous nous étions permis de venir le voir pour lui demander de nous apporter son assistance militaire dont nous avions tant besoin.
Sans hésiter une seconde, il accepte notre proposition et, esquissant un léger sourire, il ajoute à son tour:
- Maintenant que vous savez quelle est ma position de soldat, si je me suis trompé sur votre compte, livrez-moi à la police.
Ce à quoi Achiary, imperturbable, répond:
- Si nous nous sommes fourvoyés, n'hésitez pas à appeler les flics.
Éclats de rire; la glace est définitivement rompue.
Sur le champ, Jousse nous résume brillamment les différentes phases de l'opération telle qu'il la conçoit. Sans aucune hésitation il nous précise, appuyant l'index droit successivement sur le bout de chacun des doigts de sa main gauche:
1° - Demander, c'est la première des choses à faire, à Washington l'intervention des forces armées américaines en Afrique du Nord. Pour la justifier, en expliquer les raisons.
2° - Déterminer avec une précision suffisante la nature et l'importance des moyens militaires à mettre en oeuvre, le nombre et le type des grandes unités qui auront à intervenir.
3° - Indiquer l'ordre de grandeur du temps nécessaire à la préparation d'une telle entreprise.
4° - Fixer ce que devrait être la cadence et l'ordre d'arrivée des grandes unités et du matériel.
5° - Insister enfin sur la nécessité impérative de débarquer, aussitôt après la mise à terre de la première vague d'assaut, les moyens de défense antiaérienne lesquels seront à déployer en priorité absolue.
Quarante-huit heures après notre visite à Jousse, celui-ci m'apportait, écrit de sa main, le plan d'opération à l'élaboration duquel il avait passé une nuit entière. Il m'expliqua que, pour faire ce premier travail, il s'était largement inspiré de la manoeuvre qui, sous les ordres du Maréchal de Bourmont, avait été exécutée en 1830 à partir de la baie de Sidi-Ferruch. Il lui paraissait certain que, dans le cas où une opération comme celle-ci se présenterait aujourd'hui, pour peu que nous prêtions notre assistance aux Américains, sa durée n'excéderait pas vingt-quatre heures. Jousse ne s'était pour ainsi dire pas trompé dans ses prévisions.
Ma soeur Marie, que j'assistai, tapa de nuit le texte de ce document sous la surveillance discrète de Lalanne, dans une chambre retirée de l'hôtel Albert ler, alors occupé, en grande partie, par les membres de la commission d'armistice italienne.
Dès le lendemain je me rendis furtivement au Consulat des États-Unis où je remis en mains propres à Robert Murphy le canevas d'un plan de débarquement, celui que proposait le Lieutenant -colonel Jousse. Après l'avoir feuilleté puis lu avec attention, le Consul Général qui en saisit toute l'importance m'assura qu'il serait rapidement transmis au Pentagone sous pli cacheté à l'adresse du Secrétaire à la Défense.
Deux conspirateurs nés arrivent à point nommé
Un jour, c'était en fin de mois d'octobre 1941, Achiary m'emmena à l'hôtel Aletti où il voulait que je fisse connaissance avec Monsieur Lemaigre-Dubreuil, le patron des huiles Lesieur, de passage à Alger. Celui-ci, habitant en zone occupée et porteur d'un Ausweis permanent, se rendait régulièrement, via Alger, à Dakar où son groupe exploitait une importante usine fabriquant de l'huile d'arachide. Cette production, bien évidemment, intéressait les autorités allemandes.
Achiary, fin limier, qui depuis quelque temps surveillait de près cet industriel, s'était vite rendu compte que les activités professionnelles de celui-ci lui servaient de couverture. L'ayant interrogé longuement, il acquit la conviction que cet homme au visage de marbre était en fait un patriote intransigeant mais aussi un conspirateur invétéré. De fil en aiguille, à force de le cuisiner, tout en lui tendant la perche, Lemaigre-Dubreuil, lequel était loin d'être un sot, déclara tout de go à Achiary que l'un et l'autre menaient le même combat. Ils se serrèrent longuement la main. Plus de problème, le patron des huiles Lesieur était dans le coup et c'est précisément pourquoi mon ami le commissaire avait tenu à me le présenter.
Désormais nous allions souvent nous revoir.
Pendant ce temps Lemaigre-Dubreuil faisait construire dans l'arrière-port à Alger la première usine de traitement des arachides, à la tête de laquelle il avait décidé, voyant loin, de mettre l'un de ses collaborateurs, Jean Rigault. Celui-ci était le directeur du journal "Le Jour - Écho de Paris au moment où la parution de ce quotidien fut interdite peu après l'armistice.
Sur l'invitation de Lemaigre-Dubreuil, faite avec la courtoisie d'un grand seigneur, j'allais accueillir au débarcadère son second et complice. Il portait un pardessus noir de bonne coupe et, curieusement, un chapeau melon, couvre-chef qui, depuis longtemps en Algérie, avait disparu des garde-robes. Avec tact je lui en fis l'observation, me permettant d'insister sur le fait que le port de cette coiffure allait le faire remarquer, ce qui, évidemment, n'était pas souhaitable. Il ne se le fit pas dire deux fois.
Le lendemain Rigault venait me voir à la maison, rue Levacher. Désormais, chaque jour en début d'après-midi, il sonnait à l'entrée de mon appartement. Devant ma femme qui lui ouvrait la porte, il s'inclinait profondément, sans que jamais il ne dît un mot. Elle le priait ensuite de venir s'asseoir sur le siège de ma table de travail, dans mon bureau. Puis, c'était toujours le même cérémonial: mon épouse lui apportait un verre en cristal et une carafe d'eau sur un plateau de cuivre gravé d'arabesques. Rigault se levait alors de son siège, la saluait en inclinant le front tandis qu'elle se retirait de la pièce en refermant insensiblement la porte vitrée.
C'est ici, à mon domicile, que cet homme secret et silencieux, une intelligence exceptionnelle mais une âme perverse, eut des tas de contacts avec des gens sérieux, civils et militaires. Ces entretiens traitant en particulier de l'état d'esprit des officiers supérieurs appartenant aux unités françaises servant en Algérie et au Maroc permirent à Rigault d'établir, avec ordre et méthode, un fichier qu'il tenait dissimulé dans le placard de mon bureau sous un monceau d'objets les plus divers. Sur chaque carton étaient consignés des renseignements d'ordre militaire dont l'exploitation, au moment du débarquement, apporterait aux Alliés notre modeste mais obligatoire contribution.
Dans les tout premiers jours de juin 1942, Lemaigre-Dubreuil de passage à Alger au retour d'un voyage éclair à Dakar me fit visite accompagné d'André Achiary. Le temps pressait. Il était devenu urgent que nous rassemblions autour d'une table, tout en restant prudents, les quelques hommes qui, en ordre dispersé luttaient à la fois contre Vichy et les occupants.
Nous étions renseignés et savions que les Américains interviendraient en Afrique du Nord et, peut-être, bien plus tôt que l'on se l'imaginait. Ne pas leur prêter la main était impensable. Il fallait donc nous y préparer, c'est-à-dire, en d'autres termes, nous organiser militairement et, bien entendu rechercher le chef faisant l'unanimité, qui soit capable de prendre en charge une telle opération, pleine de risques.
Un jour de printemps 1942.
Rue Levacher, dans le salon de mon appartement, une réunion à laquelle Jousse, alors à Tunis, ne put participer, rassemblait le Colonel Van Hecke Commissaire Général des Chantiers de Jeunesse, Henri d'Astier de la Vigerie, Lemaigre-Dubreuil, Jean Rigault, André Achiary et moi-même, cela va sans dire. Seul n'avait pas cru devoir se déranger Jacques Tarbé de Saint-Ardouin qui, comme à son habitude, faisait la mouche du coche et ne se mouillait pas.
Par contre je ressentis avec appréhension l'absence de Jousse. Sachant qu'il ne se préoccupait aucunement de politique, connaissant, d'autre part, ses capacités militaires et son intelligence pratique, il ne me serait donc jamais venu à l'idée de penser qu'il ne savait pas ce qu'il avait à faire, qu'il le faisait parfaitement bien et que, de ce fait, il eût recueilli de prime abord les bénédictions de tous les présents.
Sans que nous nous embarrassions dans des détails, très vite nous sommes arrivés au coeur de la question, la seule qui nous préoccupât pour le moment: essayer de se mettre d'accord sur la personne du général qui se montrerait le plus capable de rassembler autour de son nom les forces vives de l'empire colonial français et de son armée intacte. Cela afin que nous puissions, de concert avec les Alliés, bouter l'ennemi hors de nos frontières.
A ma grande surprise, Lemaigre-Dubreuil mit en avant le nom du Général Giraud. Celui-ci, fait prisonnier en mai 1940, s'évada de la forteresse de Konigstein en avril 1942 dans des conditions rocambolesques et audacieuses mais qui ont été facilitées, il faut le dire, par les services du Colonel Baril chef du 2ème Bureau de l'État-major d'armée, à Vichy. Comme j'étais seul à m'étonner qu'une telle proposition puisse être faite, j'eus le sentiment que nos amis apportaient à Lemaigre-Dubreuil leur approbation totale. Cela ne me parut pas très sérieux et, qui plus est, un tantinet ridicule.
Ne voulant pas être de reste, à mon tour et sans rire, je mets en avant le nom du Général de Gaulle, déchaînant l'hilarité de ceux qui, d'entre nous, n'avaient encore rien compris.
Sans s'opposer de front à mon souhait, Lemaigre-Dubreuil que d'Astier de la Vigerie soutient avec force, entreprend de me convaincre: l'Armée d'Afrique ne marcherait pas (sic) derrière de Gaulle. D'ailleurs, de toute façon, le Président Roosevelt s'y opposerait catégoriquement. Seul Giraud, en raison du prestige dont il jouit auprès de l'armée est en mesure de maintenir sa cohésion et lui faire, dans l'honneur retrouvé, reprendre le combat contre les nazis.
Cette manière de voir les choses ne me convainc pas.
Mais, trop jeune encore, je ne suis pas de taille à me mesurer avec les hommes politiques chevronnés que j'ai en face de moi. J'entends pourtant ne point capituler comme le ferait un minable et je poursuis en m'étonnant qu'il soit fait un si grand cas des militaires. Ils obéiront s'ils sont convaincus que le chef qui les conduit est digne de ce nom, énergique et décidé à se battre. Me laissant emporter par l'imagination, j'ajoute, sérieux comme un pape:
- Eh bien!, que l'on me confie le portefeuille de la guerre, pendant quinze jours; pas plus, je veux partir sur le front quand nous reprendrons les hostilités. Je vous fiche mon billet que le cas des officiers récalcitrants serait réglé tambour battant.
Pas de pitié.
Pour tous, le peloton d'exécution.
Et puis voyons, un peu de bon sens s'il vous plaît. Une telle mesure de salut public permettrait de satisfaire ceux de leurs camarades impatients d'avoir de l'avancement.
Le petit cercle des amis à qui je parle s'esclaffe et, maintenant que j'ai fait mon numéro, j'ajoute qu'après tout ce n'est pas mon affaire. Tous nos efforts doivent se porter sur l'objectif qui constitue la priorité des priorités, le débarquement Allié. Après, sacrebleu!, les Généraux Giraud et de Gaulle finiront bien par s'entendre.
Et nous en restons là; on connaît la suite:
Giraud est arrivé à Alger alors que la partie était jouée au profit de Darlan; de Gaulle est à son tour venu. Il a progressivement supplanté Giraud qui a dû abandonner la coprésidence du Comité Français de la Libération Nationale, puis abandonner son poste de Commandant en Chef pour se retirer à Mostaganem et enfin tomber dans l'oubli bien qu'il y ait été l'objet d'une obscure tentative d'assassinat.
Le Colonel Baril nous tombe du ciel
Désormais, chaque jour, je rencontre le Lieutenant-colonel Jousse soit à la maison soit en son bureau qui se trouve à quelques pas avant l'entrée de l'Amirauté. Il me faut dire que, durant ces derniers mois je ne l'avais plus revu. Tombé en disgrâce, muté à Tunis en mars 1942, c'est le Général Mast qui, prenant le 1er septembre suivant le commandement de la Division d'Alger, l'avait aussitôt rappelé et en fit son major de garnison.
Mes vacations radio se multiplient et deviennent harassantes. Qu'importe, c'est un bon signe et je m'en réjouis.
Courant la deuxième quinzaine d'octobre.
Je reçois un jour, en provenance de Londres, un singulier message. Décrypté, en voici le texte que je rapporte de mémoire aussi fidèlement que je le peux:
"Urgent, prenez contact avec Colonel Baril commandant Régiment Tirailleurs Sénégalais Koléa".
Je me précipite chez Jousse et étale sur son bureau un tout petit bout de papier que, plié en quatre, je viens de sortir de l'une de mes poches et sur lequel j'avais transcrit en clair le télégramme venant de me parvenir.
Il est stupéfait et n'en revient pas.
Jousse sait en effet que Baril, Chef du 2ème Bureau de l'État-major de l'armée à Vichy vient de prendre le commandement du 29ème Régiment de Tirailleurs Algériens caserné dans la ville de Koléa. Il a donc de bonnes raisons de se méfier du colonel, étant fondé, c'est évident, à le considérer comme un fidèle du Maréchal.
Mais j'imagine que les Anglais, de leur côté, avaient de bonnes raisons de demander que je m'abouche avec Baril. Toutefois il me parut plus convenable que ce fût Jousse qui servît d'intermédiaire dans cette affaire et, d'un commun accord, il en est ainsi décidé. Au vrai le Colonel Baril, depuis l'armistice, est secrètement, en liaison directe avec le Colonel Menzies, chef de l'Intelligence Service.
Voilà la vérité.
Tard dans la soirée on sonne à ma porte.
C'est Jousse, le visage rayonnant de satisfaction, qui m'annonce la bonne nouvelle: Baril, qui ne se doutait de rien, est on peut plus enchanté de reprendre la lutte à nos côtés.
Mis par Jousse dans le secret, Baril, dans la première partie de la nuit du débarquement, fait opérer à deux unités de l'un des bataillons de son régiment un mouvement qui ne manque pas d'astuce. Thème de la manoeuvre: "des troupes amies débarquent dans la baie de Sidi-Ferruch. La 2ème Compagnie du ler Bataillon, soutenue par la Compagnie d'Instruction, en assurera le plastron de protection".
Point final.
La 2ème Compagnie était constituée d'hommes et de cadres sur lesquels le colonel savait pouvoir compter. Quant à la Compagnie d'Instruction, aucun problème. Elle était formée de jeunes métropolitains qui avaient dû fuir pour ne pas être enrôlés de force par les Allemands au Service du Travail Obligatoire, le fameux S.T.O. Une des sections de cette 2ème Compagnie avait d'ailleurs occupé le fort de Sidi Ferruch dès une heure du matin, coupant le téléphone et neutralisant ses défenseurs qui, du reste, n'opposèrent pratiquement aucune espèce de résistance.
Baril réussit ce coup d'éclat, se gardant d'en parler à l'avance à qui que ce soit.
Baril, le plus jeune colonel de l'armée française allait disparaître tragiquement au début de 1943.
Se rendant à Damas avec le Général Mast, il devait y prendre contact avec l'État-major des Forces Françaises Libres entrées en Syrie en 1941.
Le pilote cassa du bois à l'atterrissage.
Baril y trouvait la mort, tandis que Mast, grièvement blessé, en réchappait de justesse.
En 1943, après la victoire des Forces Alliées sur les occupants de l'Axe, Moncef bey fut déposé au profit de Lamine bey et le Général Mast était appelé au poste de Résident Général en Tunisie.
Octobre 1942 - Les missions qui me sont confiées
Nous voici rendus en octobre 1942.
Le vent tourne et est franchement à l'optimisme. Jousse qui le sent me confie trois tâches, à remplir avec diligence.
La première, préparer un rapport sur la police municipale, traitant de son comportement en cas de crise politique.
Ayant obtenu l'accord d'André Achiary, avec l'aide de Pillier, l'un de ses inspecteurs que je considérais le plus qualifié sur ce sujet, je fis ce travail qui, il s'en faut de beaucoup, était loin d'être facile. Dès le déclenchement du putsch, Jousse, comme nous l'allons voir, va savamment exploiter les renseignements puisés dans le document que je lui avais remis.
La seconde, rechercher, dans Alger, cinq ou six garages, répartis au mieux et dont l'état d'esprit des propriétaires nous soit favorable, condition primordiale qu'il m'appartenait de vérifier soigneusement.
Ce qui fut fait.
Le Lieutenant -colonel Jousse, en uniforme, fit alors visite à ceux-ci. Sous le sceau du secret il leur confia avoir été chargé par le Commandement Militaire, de camoufler un lot important d'armes individuelles et de caisses de cartouches, afin que ce matériel de guerre échappât au contrôle des Commissions d'Armistice. Tout ce discours n'était que du bla, bla, bla. Puis, sans plus de détails, Jousse, successivement, demande à chacun d'accepter d'entreposer une partie de ce matériel dans son garage où il parviendrait en caisses cerclées. Tout s'est bien passé; pas même la moindre anicroche. A aucun moment personne n'a soupçonné que ces armes étaient destinées aux patriotes auxquels elles seraient remises dans la nuit du 7 au 8 novembre suivant un scénario, monté on ne peut mieux par Jousse qui n'était jamais à court d'idées.
Enfin la dernière, recruter, si je puis ainsi dire, six officiers de réserve dont je me portais fort pour eux.
Dans l'esprit de Jousse, c'était très important. Il s'agissait, pour lui, de constituer un groupe de maintenance lui permettant de parer aux défaillances qui ne manqueraient pas de se produire au dernier moment.
Encore une fois, il avait vu juste.
Je me mets donc à rechercher des officiers dans le milieu de mes amis que je savais tout à fait favorables à la cause de la Résistance. Pour en trouver six je dus en contacter vingt. En définitive c'est seulement cinq d'entre eux qui se présenteront chez moi le 7 novembre à 22 heures, comme je l'avais fixé. Le sixième ne vint donc pas. Il m'avait pourtant donné sa parole et, à l'instar de tous ceux que j'étais allé voir, juré sur son honneur ne point révéler, à qui que ce soit et pour quelque raison que ce soit, la nature de l'opération dont je l'avais entretenu. J'ajoute qu'il s'était porté comme volontaire pour remplir telle ou telle mission que je lui confierais et cela quelqu'en soit le risque.
Malgré toutes les précautions que j'avais prises afin de le convaincre de n'en parler à personne, il crut devoir se confier à un proche parent. Celui-ci affolé à la pensée que cet homme dont je tairai le nom se soit laissé embarquer dans une telle aventure, lui soutint mordicus qu'il s'agissait là d'un guet-apens monté de toutes pièces contre les gaullistes. Par parenthèse, c'était on ne peut plus faux.
Cela dit, ce garçon avait quelque mérite de m'avoir donné son adhésion. Il était père de quatre enfants et c'est pourquoi j'insistai auprès de lui pour qu'il réfléchît pendant vingt-quatre heures avant de m`apporter sa réponse définitive. J'avais d'ailleurs procédé de la même manière avec tous ceux auxquels je fis la même démarche.
Les Américains ayant débarqué dans la nuit du 7 au 8 novembre, le lendemain, en fin de matinée, il vint me voir à la maison. Littéralement effondré, se mettant à genoux, il me conjura de lui pardonner cet instant de faiblesse coupable et s'offrit d'accomplir toute mission que je lui commanderais, aussi périlleuse soit-elle. Je n'en fis rien et, le réconfortant du mieux que je pouvais, le priai de rentrer sagement chez lui.
J'avais pourtant eu l'occasion d'apprécier les qualités morales rigoureuses de cet homme, sévère avec lui-même comme le serait un moine et qui, de surcroît, était naturellement courageux.
Moins d'un an plus tard il m'en apporta la preuve tangible.
Il vint de nouveau me voir en juillet 1943, à mon retour de la Campagne de Tunisie, et me fit part de sa décision irrévocable. Il entendait s'engager au Groupe de Commandos d'Afrique en cours de formation; c'est l'unité dans laquelle j'allais d'ailleurs servir en ma qualité d'Officier des Services Spéciaux, entre autres. J'avoue avoir hésité à lui donner mon accord. Il me paraissait en effet difficile de ne point tenir compte de sa situation familiale. Je n'y pus rien. Il me fit valoir, avec tant de résolution, que son engagement volontaire était pour lui le seul moyen de se réhabiliter vis à vis de moi que je cédai en fin de compte à ses objurgations.
Jusqu'à la fin de la guerre il fut mon compagnon d'armes de tous les jours et, par sa belle conduite, racheta sa défaillance d'un soir, faiblesse qui, après tout, est bien humaine.
Il me faut, hélas! dire enfin un mot sur la fin tragique de ce combattant hors série.
En 1961, il fut lâchement abattu dans sa boutique pour avoir trop aimé sa chère Algérie, son pays qu'il entendait défendre jusqu'au bout, afin qu'il demeurât français.
Les événements se précipitent
Le temps passe.
Encore quelques jours et nous serons en novembre.
Chaque midi, maintenant, le Lieutenant -colonel Jousse prend son repas à la maison car nous avons beaucoup de travail sur la planche.
Les jours nous sont désormais comptés.
En effet, depuis ce jeudi 29 octobre, le Consul Général des États-Unis à Alger, Robert Murphy, a prévenu le Général Mast de la date du débarquement Allié. Celui-ci s'effectuera dans la nuit du 7 au 8 novembre prochain, à une heure du matin, heure locale. Mast ne s'attendait pas à un délai aussi court; il alerte tout de suite Jousse qui, à son tour, me l'apprend le surlendemain dès le début du déjeuner que nous partagions.
On imagine ma joie.
Aussi, incontinent je m'inquiète de savoir quelle mission le colonel se propose de me confier dans l'opération qui donc va se déclencher dans une semaine exactement. Je n'ai pas de souci à me faire; Jousse me conforte, me précisant que je serai son adjoint.
J'étais aux anges.
Pour moi il ne pouvait y avoir de choix plus flatteur.
Le mardi 3 novembre, à 12 heures 30 exactement.
Je reçois en mon domicile Monsieur Maria, un instituteur en retraite, représentant, me dit-il, le Parti Communiste Algérien. Il avait exprimé le désir de me rencontrer à mon radio, Briatte, qu'il connaissait très bien. Jousse, sanglé dans son uniforme, assiste évidemment à cet entretien comme à ceux qui vont se suivre au cours de la semaine.
D'entrée, Maria me donne tous apaisements pour ce qui concerne les circonstances qui ont permis à l'un des membres du Comité Central communiste algérien de recueillir des renseignements confidentiels sur mes activités particulières. Puis, cela va de soi, il nous soumet à l'épreuve d'une profession de foi stalinienne, s'exprimant en termes dithyrambiques sur la puissance de l'armée rouge que, sans rire, il compare à celle d'Alexandre Le Grand.
Quel aveuglement!.
Pour l'instant, du moins, l'armée de ses rêves chancelle.
Étant donné que l'Allemagne est en guerre contre l'U.R.S.S., je ne prends plus aucun risque si je mets Maria dans la confidence. Aussi, sûr de moi, faisant un clin d'oeil à Jousse, j'annonce sans plus de forme au messager chargé de venir me tirer les vers du nez que le débarquement américain aura lieu dans la nuit de ce prochain samedi.
Il n'en croit pas ses oreilles et est étourdi de surprise.
Avant qu'il n'ait eu le temps de se remettre, forçant la voix, je martèle:
- Combien d'hommes le parti communiste peut-il mettre à notre disposition?. Bien entendu nous sommes en mesure de les armer.
Maria, désarçonné, bredouille; il n'a pas été mandaté par son parti pour nous apporter une telle réponse (sic). Ayant repris ses esprits il nous prie cependant de lui dire quelles garanties politiques nous serions disposés à lui donner.
Je rugis de colère.
Il ne pouvait évidemment en être question. Je refuse tout net de me livrer à de pareilles magouilles et j'ajoute que la couleur politique des hommes qui ont accepté de venir se battre à nos côtés afin que la France reprenne sa place dans le monde, est le cadet de mes soucis. Pour que les choses soient claires, il est entendu que Maria reviendra demain nous rendre la réponse de son parti.
Le jour suivant Maria nous la rapporte.
La voici textuellement reproduite: "Étant donné que vous n'avez pas été en mesure de nous donner des garanties politiques, le Parti Communiste a décidé de s'abstenir".
Cependant, pour être juste, il me faut dire que, dans la nuit historique où nous allions nous battre pour le pays, quelques communistes, venus de leur propre volonté, s'étaient associés à notre opération musclée.
Je leur tire mon chapeau.
Ce même mardi, à 13 heures 30.
Le Professeur René Capitant succédait au premier de mes visiteurs. Par l'intermédiaire de l'un de ses étudiants de la Faculté de Droit venu me voir, il avait exprimé le désir de me rencontrer.
C'est à Lyon, où il s'était rendu au courant de l'été dernier, que Capitant, introduit par je ne sais plus qui dans le groupe "Combat", avait été pressé de prendre contact avec moi. L'on se rappelle, début juillet, Parel, le constructeur de moteurs électriques, m'avait, lui aussi, introduit dans le même groupe.
Capitant ne supposait pas que le débarquement était imminent. Mais, renseigné, il n'ignorait pas que les Américains, de concert avec les Britanniques, préparaient cette opération gigantesque, laquelle, selon lui, en se plaçant dans les conditions les plus optimistes, ne pouvait raisonnablement être envisagée avant le printemps prochain. Et il commence à nous tracer un tableau de la situation internationale. Coupant court à ces considérations certes fort intéressantes mais singulièrement dépassées, j'annonce au professeur que la date du débarquement américain est fixée. C'est dans trois jours, ce samedi au cours de la nuit. Et, sans plus de façon, je lui formule la même question que je venais de poser à Maria:
- Combien d'hommes pouvez-vous mettre à notre disposition?; nous disposons des moyens nécessaires pour les armer chacun d'un fusil de guerre.
Littéralement effondré dans le large et bas fauteuil de cuir qu'il occupe, le souffle coupé, il articule d'une voix à peine audible:
- Alors, Messieurs, tout change. Quelles que soient les conséquences politiques de cette opération dont, croyez bien, je mesure le formidable enjeu, Combat vous apportera, sans aucune réserve, tout son concours.
Et il nous prie de patienter vingt-quatre heures, afin de lui permettre de savoir combien de volontaires il lui sera possible de rassembler. Mais, très loyalement, il tient à nous prévenir que la participation de son mouvement sera modeste, le recrutement des militants étant seulement à peine amorcé.
Le lendemain, en début d'après-midi, le professeur étant revenu me voir, m'assura pouvoir disposer d'une vingtaine de volontaires, ce qui assurément était loin d'être négligeable. Et voilà comment, à la tête de son groupe qu'il avait lui-même armé dans le garage de la rue Charras, Capitant participa au putsch, le fusil à la main.
Dans la soirée du même jour, toujours en mon domicile, Jousse recevait successivement deux officiers supérieurs.
D'abord le Colonel Lorber, commandant le 3ème Régiment de Tirailleurs Algériens à Bône, le dernier port à l'extrémité orientale de l'Algérie. Son importance sur le plan militaire était considérable en raison des installations portuaires dont il était doté en vue de permettre l'embarquement du minerai de fer et des phosphates en provenance respectivement de l'Ouenza et de Tébessa. Malheureusement, on le sait, les Américains ne se décidèrent pas à prendre le risque de pousser leurs troupes au delà d'Alger. Quoiqu'il en soit Lorber allait appliquer résolument et à la lettre les instructions que Jousse lui avait données ce jour-là. Commandant la place, l'autorité du colonel n'y fut pas contestée. Les troupes étant consignées en caserne, pas un instant l'ordre public n'y fut troublé.
Puis ce fut le tour du Lieutenant -colonel Tostain Chef d'Etat-major du Général Boisseau, commandant la Division d'Oran.
Tostain était lié au groupe oranais avec lequel le nôtre était en contact par l'intermédiaire de Henri d'Astier de la Vigerie; il avait été créé par un dominicain le fameux Révérend-Père Théry, qui devenait égrillard quand il avait un peu bu.
Je me rappellerai toujours la façon toute militaire avec laquelle Jousse allait annoncer la nouvelle à son alter ego et lui donner ses instructions précises.
- Tostain, tenez vous bien; le débarquement aura lieu dans la nuit de samedi à dimanche prochain à une heure du matin. Il se déploiera le long des côtes marocaines et algériennes jusqu'à Alger inclusivement. Je vous en confie le secret jusqu'à 23 heures samedi. C'est alors seulement que vous en informerez votre général; vous lui préciserez l'importance des effectifs et du matériel mis en jeu: trois cent mille hommes et trois divisions blindées sous la couverture de deux mille avions. Et vous lui demanderez avec fermeté de mettre sa division à la disposition de nos alliés naturels. De deux choses l'une, où il accepte, ce qui m'étonnerait d'ailleurs, et vous vous mettez à sa botte. S'il refuse vous devrez vous assurer de sa personne sans atermoyer; prenez le commandement de la division; vous signerez alors tous les ordres que vous aurez à prendre suivant la formule consacrée: pour le Général de Division P.O. son Chef dEtat-major.
A tous les coups ça marche.
Dressez d'ores et déjà la liste des points sensibles civils et militaires qu'il est indispensable de neutraliser. Au chronomètre, à l'heure H, faites les occuper militairement en y répartissant les volontaires dont vous disposez. Tous devront être munis d'une arme à feu. Il vous appartiendra de vous les procurer d'une manière ou d'une autre. C'est jusqu'à H+6, c'est-à-dire 7 heures du matin, que les volontaires auront à tenir coûte que coûte les postes dont ils ont la charge. Les Américains, qui devraient donc avoir débarqué sans coup férir, se seront vraisemblablement très vite emparés de la ville, laquelle, bien entendu, constitue le premier objectif que se proposent d'atteindre les forces alliées.
Dernière recommandation à laquelle Jousse attache la plus grande importance:
- ll faut à tout prix éviter de faire couler le sang français. J'ai confiance en vous. Au revoir Tostain; bonne chance.
Le vendredi soir le Général Boisseau donnait une réception en son Hôtel Résidentiel.
Naturellement Tostain y était invité.
Se sentait-il angoissé par les lourdes responsabilités qu'il allait devoir assumer et qui, peut-être, le dépassaient? Toujours est-il qu'il ne résista pas à la tentation de prier son général de bien vouloir le recevoir en catimini. Tostain, sur la foi de renseignements dont il venait d'avoir connaissance à Alger, lui affirma qu'un débarquement américain, mettant en oeuvre des moyens considérables, était imminent.
Le général connaissant ses sentiments gaullistes, la démesure avec laquelle il les affichait à tout propos et souvent mal à propos, ne lui permit pas d'aller plus loin. Pensant que, une fois de plus, son subordonné galéjait, Boisseau agacé, le menaça de lui infliger une lourde sanction disciplinaire, s'il continuait à s'agiter de la sorte.
Et l'on en resta là.
Le lendemain, dans la nuit.
Au premier coup de canon, le général comprit que son diable de Chef d'Etat-major était beaucoup mieux renseigné qu'il ne l'avait supposé. Instantanément il réalisa qu'il s'agissait bien du débarquement.
Et ce qui devait arriver arriva.
Ce n'est pas Tostain qui fit appréhender le général mais, c'est celui-ci qui neutralisa celui-là. Le Général Boisseau fit mettre aux arrêts son Chef d'Etat-major et, sans plus de forme, le releva immédiatement de ses fonctions.
Le putsch échoua lamentablement par la faute de ce piètre officier-supérieur, responsable au premier chef des conséquences dramatiques qui en résultèrent: deux journées et demi de combats fratricides, des centaines de morts, victimes innocentes, la totalité de la flotte soit dix-sept unités de moyen tonnage coulées dans la rade de Mers El Kébir.
Telle était la triste réalité.
Enfin le vendredi de cette semaine décisive, je fis connaissance à Alger avec Louis Joxe, de façon tout à fait inattendue, chez Maître Fabiani avocat à la Cour. Ce dernier, l'un de nos sympathisants gaullistes, venait de me téléphoner, me priant de venir le voir d'urgence au sujet d'une affaire me concernant. Ce n'était là qu'un prétexte. En réalité, il voulait me présenter au futur secrétaire général du Comité Français de la Libération Nationale venu à son cabinet et qui lui avait exprimé le désir de me rencontrer.
Joxe, au cours de l'été dernier, comme Capitant, s'était rendu à Lyon où, lui aussi, se mit en rapport avec le groupe "Combat". Parel, ainsi que nous nous en étions convenus à mon récent passage début juillet, devait élaborer un code nous permettant de correspondre par radiotélégraphie.
A cet effet je lui avais indiqué sur quelle fréquence en kilo cycles mon poste était réglé. Parel, présent, remit au nouveau visiteur ce code avec une notice explicative manuscrite de quelques lignes, et le pria de me remettre ce document. Joxe, de retour à Alger, ne vint pas aussitôt me voir. Chez Maître Fabiani, il ne put, de mémoire, restituer le texte du code ni celui de la notice qui l'accompagnait.
Que s'était-il passé?
Eh bien!, c'est tout simple. N'ayant pas voulu prendre le risque de dissimuler le document dans ses bagages ou dans l'une des semelles de ses souliers, il l'avait appris par coeur avant de le détruire.
Ainsi l'occasion que j'espérais de pouvoir, après le débarquement, établir une liaison par T.S.F. avec la Résistance métropolitaine allait-elle m'échapper; et ce fut bien dommage.
Veillée d'armes
Ce samedi 7 novembre 1942.
Jousse est arrivé à la maison peu après midi. Nous déjeunons de fort bon appétit. L'atmosphère est sereine. Le colonel est d'une confiance absolue. Dans son esprit tout est réglé; rien ne l'inquiète. Cette nuit, exactement à une heure, heure locale, cest-à-dire l'heure H sera irrévocablement déclenché le putsch dont il a mis au point les mécanismes, jusque dans les moindres détails.
Dès 19 heures, les chefs de la conjuration se trouvent réunis au 4ème étage du 26 de la rue Michelet chez Jacques Brunel, le beau-frère de Jousse. Celui-ci, qui les y attendait, va fixer à chacun la mission qui lui est assignée et les mettre tous en garde contre les dangers auxquels ils s'exposent. Jousse insiste, en terminant, sur le fait que, quoi qu'il arrive, il faut, à tout prix, éviter de faire couler le sang. Décidément cet homme, aux nerfs d'acier et d'un calme olympien, force l'admiration.
Après que le lieutenant-colonel eût pris son déjeuner, en prenant congé il complimenta mon épouse pour sa grâce et son art culinaire. L'accompagnant jusqu'à l'ascenseur, en me quittant il me dit:
- Je vous attends ce soir à neuf heures rue Charras, là où vous savez. Ne vous inquiétez surtout pas, les Américains seront ici demain matin. Je vous en prie, il faut que vous vous reposiez, ne fût-ce qu'une petite heure; vous en avez besoin. Allons!, mon brave ami, à tout à l'heure.
Avant d'aller m'allonger un peu sur le lit, je m'assieds, dans mon bureau, devant le poste radio. Je le règle approximativement sur la longueur d'onde de la B.B.C.
Le brouillage sur cette fréquence, fait un tel vacarme que l'audition est quasi inaudible. Il me faut, avec dextérité, agir sur le bouton de réglage, lui imprimant de faibles mouvements, tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche, pour enfin, sur un fond toujours bruyant mais supportable, entendre la phrase codée: "Robert, Franklin arrive. Robert, Franklin arrive". Seuls les initiés en connaissent le sens. Elle confirme que l'opération Torch, ce qui veut dire en clair le débarquement allié, c'est pour cette nuit, à une heure du matin. La fameuse phrase sera inlassablement diffusée, à intervalles réguliers, sur les ondes de la B.B.C. pendant toute l'après-midi.
Il est maintenant 21 heures.
En compagnie du Lieutenant -colonel Jousse, me voici donc, en uniforme de lieutenant, rue Charras, au rez-de-chaussée d'un immeuble occupé jusqu'à présent par les services administratifs de l'armée, chargés des prisonniers de guerre rapatriés. Une flopée de jeunes garçons des Chantiers de Jeunesse en tenue de couleur verte, blouson militaire et pantalon de golf, s'y trouve rassemblée. Semblant très affairés, allant et venant, ils assurent la liaison avec notre brain-trust qui, maintenant, siège en permanence au 26 de la rue Michelet.
Par estafettes, à la première heure ce matin les volontaires, sans autre explication, ont été invités discrètement mais fermement à ne point quitter leur domicile sous quelque prétexte que ce soit. De la même manière, en début de soirée ils ont cette fois reçu un ordre écrit, leur fixant le point de ralliement et l'heure précise, où chacun devra se présenter. Le chef de groupe, déjà en place dans son garage, a distribué alors les armes individuelles prélevées sur le lot qui y avait été entreposé dans les conditions que l'on sait.
Jousse, qui me charge d'aller inspecter les dits garages, m'affecte une voiture de l'armée conduite par un militaire du contingent, parfaitement discipliné, je me dois de le souligner. Visite terminée, j'explique au colonel où nous en sommes.
Tout se passe bien; aucune anicroche.
Il va bientôt être 22 heures.
Il me faut vite rentrer. Le chauffeur, pour me déposer rue Levacher, emprunte la rue d'Isly. A la hauteur du cinéma Le Régent, j'entends la sonnerie électrique qui annonce le début de l'entracte. La salle se vide de ses clients et les trottoirs sont envahis par une foule bruyante mais qui ne paraît pas du tout inquiète. Ce spectacle bon enfant me rassure. Personne, hormis les quelques initiés, ne sait donc ce qui se prépare. Tant mieux, le secret a été bien gardé. Tout à l'heure ces braves gens rentreront tranquillement chez eux, comme ils le font chaque semaine après la séance de cinéma. Mais cette nuit, ils ne seront pas laissés en paix. Le canon s'en chargera. Alors seulement, en se frottant les yeux et en baillant, ils comprendront que la France se prépare à reprendre le combat, du moins je l'espère.
Me voici de retour à la maison.
A dix heures y arrivent, à quelques minutes d'intervalle, cinq des amis qui m'ont promis leur participation pleine et entière à l'opération dont ils ne connaissent pas exactement l'objet, bien qu'ils s'en doutent naturellement. Le sixième, on le sait a failli à ses engagements. Jusqu'à présent, tenu par le secret, je n'ai rien dit de plus. Du fait que j'ai demandé à chacun de venir avec une petite valise contenant son uniforme, il est évident que maintenant, ils ne peuvent ignorer ce dont il retourne.
Mais c'est tout.
Ma femme, qui se tient dans l'entrée, porte légèrement entrouverte pour ne point attirer l'attention que provoque le bruit des coups de sonnette, reçoit ces étranges visiteurs nocturnes et les dirige promptement sur la lingerie. Ils vont y échanger le costume qu'ils portent contre leur tenue militaire.
Je suis seul assis le long de l'un des côtés de la table de la salle à manger et en son milieu. De l'autre côté viennent de prendre place le Commandant de Marine Béraud, le Capitaine Carriol, l'aîné d'entre nous, qui a fait brillamment la guerre 14-18 dans l'aviation, le Lieutenant Albert Raymond et son cousin, le Lieutenant Robert Raymond; enfin Jean Thomas, l'un de mes camarades des Arts et Métiers.
Tous portent la tenue de leur grade, sauf ce dernier qui s'est présenté vêtu d'un uniforme de lieutenant. Pourquoi?, eh bien!, parce que j'ai estimé qu'en raison du caractère très spécial de notre mission, il était obligatoire qu'elle fût exécutée par des officiers. Cette sage précaution me semblait devoir faciliter les choses. Si, en effet, selon un dit bien connu, l'habit ne fait pas le moine, il n'en est pas moins vrai que l'officier qui ordonne, tire une partie de son autorité du nombre de galons qu'il porte sur ses manches. C'est pourquoi j'avais cru devoir, de mon propre chef, procéder à la nomination au grade de lieutenant du Sergent -chef Jean Thomas. Cela se fit le plus simplement du monde: il endossa ma deuxième tenue qui, du reste, lui allait comme un gant.
Tout le monde est d'accord pour reconnaître que les apparences extérieures permettent, dans certaines circonstances exceptionnelles, de transmettre et de faire exécuter des ordres qui sont faux. Certes, un tel artifice, même dans la situation, pour le moins équivoque, qui était la nôtre, pouvait prêter à critique et un légaliste l'eût condamnée sans rémission. Heureusement aucun de nous n'eut à débattre avec lui-même de ces subtilités d'ordre métaphysique qui n'étaient pas de circonstance. Par essence, la méditation et l'action, simultanément, sont inconciliables. Il faut choisir. D'ailleurs n'étions-nous pas nous-mêmes en pleine illégalité sous notre uniforme?.
Ce soir, à ce qu'à Dieu ne plaise, se décidera le sort de la nation française.
Nous attendrons demain pour, s'il le faut, nous mettre en règle avec notre conscience. Le temps n'attend pas; la spéculation pure n'est plus de mise. Au diable les scrupules inspirés par les plus respectables considérations. L'entreprise dans laquelle nous sommes embarqués exige, pour réussir, l'abnégation totale. Le reste n'a aucune importance. Une seule défaillance, à l'un quelconque des échelons du dispositif qui se met en place, peut tout faire basculer. Dès lors, il va de soi que la moindre hésitation imputable à un exécutant, quel qu'il soit, n'est plus tolérable.
J'en suis là de mes réflexions lorsque ma femme, au milieu du tohu-bohu de la conversation entre, poussant une table roulante sur laquelle, autour d'un service à thé chinois que je tiens de mes parents, domine, dépareillée, une énorme cafetière de porcelaine remplie d'infusion de café, un produit devenu si précieux en raison de sa rareté. Comme il était bon d'en humer le délicieux arôme, en cette époque de disette. Depuis plus de deux ans, privés de café nous étions condamnés à ingurgiter son écoeurant ersatz. Ma femme qui nous sert, annonce la couleur si je puis ainsi dire:
- Voilà, nous dit-elle, ma provision de café est désormais épuisée. Il m'a fallu, je vous assure, beaucoup de volonté pour résister jusqu'à ce soir à la tentation d'entamer le seul paquet qui me restait. Je voulais vous le réserver jusqu'à ce jour tant attendu. Comme, je le suppose, cette nuit vous n'allez pas dormir, j'ai tenu à vous préparer un café fort afin que vous puissiez tenir le coup jusqu'à demain matin.
Bonne chance à vous.
Ma femme se retire, tandis que ses invités se lèvent et la saluent.
Le moment est venu d'exposer la situation.
Je vais m'y appliquer, de mon mieux. Exigeant vis à vis de moi-même, pétri d'amour-propre, d'emblée j'entends me montrer, dans mon intervention, à la hauteur de la mission que je dois assumer cette nuit. Aussi, pour tâcher de présenter clairement mon sujet qui est difficile, en ai-je soigneusement préparé le texte que, plusieurs fois, j'ai répété mentalement. Mais encore me paraît-il indispensable de m'exprimer avec la plus grande fermeté afin que ma détermination apparaisse comme étant irréductible.
En fait, pendant tout le temps que va durer mon plaidoyer en faveur de l'intervention des Alliés, une angoissante hantise n'aura cessé de me tenailler.
Je commençai ainsl:
- Cette nuit même, à une heure du matin, des divisions américaines, en nombre considérable, vont être jetées, d'une part, en plusieurs points de la côte atlantique du Maroc et, d'autre part, sur les côtes algériennes, dans les régions d'Oran et d'Alger. Notre mission est d'assister, dans la mesure de tous nos moyens, les unités qui vont débarquer dans la baie de Sidi-Ferruch.
Toutes les dispositions ont été prises par les responsables militaires qui appartiennent à notre organisation clandestine, notamment le Général Mast commandant la division d'Alger et son Major de Garnison le Lieutenant -colonel Jousse, afin que cette opération de dimension exceptionnelle, réussisse avec le minimum de casse.
A cet effet il est prévu d'abord de neutraliser le fort qui défend la baie de Sidi-Ferruch; rassurez-vous, il le sera aisément quelques minutes avant l'heure H et j'en dirai deux mots dans un instant. Pour que la nouvelle de cette neutralisation qui conditionne la suite des opérations ait le moins de risques d'être colportée avant la mise à terre des troupes américaines, il importe en effet de faire en sorte que ce laps de temps soit aussi court que possible. Dès que l'ouvrage sera entre nos mains, toutes lignes téléphoniques coupées, le Général Mast s'y portera; il n'aura que deux pas à faire puisque, entre minuit et demi et une heure du matin, il se sera installé à son P.C. avancé dans la bourgade de Staouéli. A partir du fort de Sidi Ferruch, dans son P.C. opérationnel, Mast prendra le commandement du dispositif mis en place, chargé d'assurer, autant que faire se peut, la protection de l'élément de tête de la division américaine qui, la première, abordera le rivage.
Comme je l'ai dit, il me faut absolument maintenir au plus haut le moral de tous les présents. Il m'a donc paru nécessaire d'insister sur les énormes moyens mis en oeuvre par les Alliés qui devraient, notre concours aidant, leur permettre de débarquer dans des conditions plutôt favorables.
J'explique enfin comment le fort de Sidi-Ferruch sera occupé par un élément du 29ème Régiment de Tirailleurs Algériens tenant garnison à Koléa. Son commandant, le Colonel Baril, qui en est chargé, ne faillira pas à sa mission, j'en mettrais ma main au feu. Et je leur fais la confidence: Baril, récemment arrivé de Vichy, y était le Chef du 2ème Bureau de l'armée. Dans un câble chiffré me parvenant des Services Secrets britanniques à Londres on me demanda de prendre d'urgence contact avec lui. Jousse qui, à ma demande, alla le voir, acquit ainsi la certitude qu'il était d'intelligence avec nous.
Désormais tout est clair.
Mon exposé est terminé. Le résultat que j'attendais est probant et me réconforte. Tous m'ont écouté avec une attention soutenue, dans un silence quasiment religieux.
Maintenant mon regard interrogateur se porte successivement sur chacun de ceux qui sont là, rassemblés autour de moi. A leur air réjoui, j'ai le sentiment de les avoir convaincus. En tout cas tous semblent être impressionnés par mes explications et probablement aussi par l'assurance tranquille dont je n'ai jamais cessé de me départir. Bref j'ai l'impression d'avoir désormais tout ce monde bien en main.
J'attends maintenant les réactions de chacun.
C'est le Commandant Béraud qui va intervenir et il sera d'ailleurs le seul à le faire.
- Mon cher, me dit-il, vous parlez comme un livre. C'est très bien. Mais dites-moi, et si les choses devaient ne point se passer aussi bien que vous le prétendez?
Surpris par cette question à laquelle, vraiment, je ne m'attendais pas, j'y réponds comme je peux, sans doute plutôt mal que bien. Les quatre ficelles du commandant m'impressionnent. Ses connaissances militaires risquent fort de mettre mal en point celles très limitées du lieutenant de réserve que je suis. Très embarrassé, j'essaye de faire face. Mais je me rends parfaitement compte que je m'embourbe dans des explications vaseuses. Lui aussi s'en rend compte et en profite pour se faire encore plus pressant. J'entends pourtant ne point me laisser désarçonner par ce diable d'homme qui devient agressif. S'il persiste il ne va pas manquer de semer le trouble dans l'esprit de ses camarades présents. Il faut à tout prix éviter d'en arriver là.
Je me rebiffe:
- Commandant, il n'est plus temps de poser des questions.
Est-il besoin que je rappelle que tous ici, ont accepté inconditionnellement de remplir quelque mission que ce soit qui leur serait ordonnée. Vous allez dépendre directement du Lieutenant -colonel Jousse, Major de garnison, auprès duquel, dans un instant vous allez devoir vous rendre. C'est lui le responsable au plus haut niveau de l'exécution des opérations auxquelles, vous l'avez compris, vous apporterez votre soutien.
Béraud ne cesse d'intervenir.
Il m'agace.
Cette plaisanterie a assez duré. Le regardant droit dans les yeux, jéclate:
- Commandant ça suffit.
Si je ne vous ai pas convaincu, il en est encore temps; vous pouvez vous retirer; je ne vous en voudrai pas.
Alors mon rouspéteur se lève, incline le front et, avec une exquise courtoisie, s'exclame, esquissant un sourire moqueur:
- A vos ordres mon lieutenant.
Et la joyeuse compagnie de se mettre à pouffer. Je n'avais pas compris que ce sacré farceur s'amusait follement, voulant ainsi me faire rager.
La réunion est terminée.
Tous se lèvent et, suivant mes indications, se rendent à notre relais de la rue Charras. A chacun, autant que de besoin, il sera remis un pistolet avec son chargeur approvisionné. De là, ils devront se transporter au domicile du Professeur Henri Aboulker où ils se tiendront à la disposition du Lieutenant -colonel Jousse.
Celui-ci vient d'y installer son P.C. provisoire dans une chambre qui lui a été réservée.
A ce point de mon récit, j'estime devoir préciser que je vais seulement relater les faits auxquels j'ai participé ou qui m'ont été rapportés par les insurgés eux-mêmes. Je n'ai pas non plus la prétention de brosser la peinture de toutes les actions de première importance auxquelles, cette nuit, les volontaires vont apporter leur précieuse contribution.
Il est 23 heures 30.
Ma voiture stoppe à la hauteur du 26 de la rue Michelet. Avec une pointe de regret, je libère mon chauffeur qui, selon ce que m'a recommandé Jousse, doit maintenant regagner ses quartiers. Il sort de la voiture, puis m'en ouvre la portière arrière gauche. Je descends du véhicule. Avant qu'il ne reparte, le conducteur me salue en claquant ses talons. Brave petit soldat, je n'ai pas voulu abuser de ta crédulité, tu le sais bien. Il me fallait me taire. Je suis persuadé que lorsque tout à l'heure, au petit matin, tu apprendras la vérité, toi aussi tu seras fier d'avoir été de ceux qui modestement ont contribué à la reprise des combats contre les nazis.
Me voici grimpant non plus jusqu'au deuxième étage qui donne sur l'appartement du Professeur Aboulker, mais deux étages plus haut au niveau de celui de Jacques Brunel où Jousse, son beau-frère, vient d'établir son nouveau P.C.
Je sonne à la porte.
A ma plus grande surprise, c'est Achiary qui vient de me l'ouvrir. L'appartement grouille de monde. Il empeste de cette désagréable odeur que dégage la fumée froide de tabac. Le vacarme assourdissant causé par les conversations interminables, l'excitation générale, tout reflète bien l'image de ce que peut être un branle-bas de combat. Grand Dieu!, un tel vacarme ne saurait bien longtemps échapper à l'attention de la police.
Achiary m'apprend qu'une voiture du Consulat des États-Unis l'a fait prendre à Sétif. Il y a été en effet muté voici quelques mois, le Gouverneur Général Chatel ayant considéré que la présence du commissaire à Alger était devenue indésirable.
Comme rien n'échappe à Achiary, alors que nous causons, il remarque que je fronce les sourcils. Tout ce tohu bohu, lui dis-je, m'inquiète. J'ai la conviction que désormais il faut faire vite. Sourire aux lèvres, il m'apprend alors qu'effectivement à la préfecture on a eu vent des allées et venues continuelles à l'entrée du 26 de la rue Michelet. Le Service des Renseignements alerté s'est empressé d'y envoyer Delgove l'un de ses inspecteurs.
Visiblement satisfait de lui-même, Achiary me raconte ensuite comment celui-ci a été pris au piège. Je laisse parler mon ami:
- Sans se méfier, Delgove sonne à la porte.
Chargé d'assurer la sécurité de tout ce monde, je me mets aussitôt derrière la porte d'entrée équipée d'un judas. Ainsi je puis reconnaître les visiteurs au fur et à mesure qu'ils se présentent. C'est moi qui ai ouvert la porte à Delgove. A peine en a-t-il franchi le seuil que je lui saute dessus et le ceinture:
- Alors! mon vieux, que viens-tu foutre ici ?
Ils se tutoient, ce sont de vieilles connaissances.
Transi de peur, sachant que je suis capable de tout il bégaie et lamentablement me supplie de ne point le cogner. Il me dégoûte et je lui rétorque sèchement qu'il est mon prisonnier et qu'il ne sortira pas d'ici de si tôt. Sans ménagement je le soulève et l'emporte dans les chiottes où je l'ai bouclé. Il s'y tiendra sagement, appréhendant le pire, assis sur le couvercle des tinettes, jusqu'au moment où après l'occupation du Commissariat Central, il y sera conduit menottes aux mains et emprisonné comme de bien entendu.
Achiary qui entend me rassurer pleinement, les yeux pleins de malice, ajoute que sur le trottoir, le long de l'immeuble, deux flics débonnaires font les cents pas et veillent au grain.
Ce sont nos anges gardiens.
Dans le même temps, je le dis en passant, Monsieur Temple, encore Préfet, sera surpris dans son lit, dormant sur les deux oreilles, par le groupe de volontaires auquel appartient Capitant. Il y sera détenu préventivement. Le préfet ne savait pas au juste ce qui lui arrivait. Quand il le sut, m'a-t'on juré, il aurait demandé qu'on le conduise auprès du représentant des autorités nouvelles et qu'il se tenait prêt à collaborer avec elles. Trop tard, son Secrétaire Général Louis Périllier, un homme fort avisé, s'est déjà installé à sa place.
Voici que maintenant Jousse, après une courte absence, réapparaît au milieu de cette bruyante fourmilière. Il lève lentement la main, réclame le silence et l'obtient de suite. Posément il donne enfin ses derniers ordres avec l'autorité d'un chef qui sait inspirer la confiance et auquel, dès lors, on obéit sans sourciller. Ses derniers mots seront pour recommander une nouvelle fois à chacun de ne point perdre son sang-froid. Même s'il lui arrive de se trouver dans une situation difficile, il doit toujours rester maître de lui-même. Je le répète, il faut éviter de manière absolue que le sang coule; martelant sa phrase, il ajoute: c'est un ordre que je donne.
Messieurs, je vous souhaite bonne chance.
Le putsch est déclenché
L'heure est bientôt venue.
Dans une vingtaine de minutes il sera exactement OlhOO du matin.
Deus ex machina.
Le Colonel Jousse, que j'accompagne, quitte l'appartement de Jacques Brunel à 23h45. Nous nous engouffrons dans la voiture militaire qui nous attend au pied de l'immeuble. A bord du véhicule, à mes côtés, prend place Monsieur Fabiani, un technicien des P.T.T. hautement qualifié. Son concours, dans un instant, nous sera très précieux.
L'auto file vers la rue d'Isly, traverse la place Bugeaud, vire à gauche dans la rue Joinville où, tous feux éteints, elle stoppe à la hauteur de la rue Mogador, parallèle à la rue d'Isly. A cette heure de la nuit, la ville est déserte et me paraît étrangement silencieuse.
Dans un instant nous allons occuper, par surprise, l'hôtel du corps d'armée dont la façade, je le redis, se trouve sur la place Bugeaud. L'opération a été parfaitement minutée. Le Colonel Jousse, aux côtés du conducteur, calme et résolu, attend que passe, à notre hauteur, une voiture militaire dans laquelle, près du chauffeur, doit se tenir le Capitaine Pillafort. Celui-ci, à une soixantaine de mètres plus bas, va s'arrêter juste devant la porte qui donne accès sur le poste de garde du corps d'armée. Sa mission, avant toutes choses, est de neutraliser ce poste. Elle conditionne la réussite de la suite des opérations.
En trois minutes l'affaire est dans le sac.
Le chef du poste dort; réveillé en sursaut il apprend, frappé de stupeur, par Pillafort qui le houspille durement, que les boches débarquent en force à l'est d'Alger, dans la région de Fort-de-l'Eau. Leurs éléments avancés auraient atteint Hussein-Dey. Le capitaine le presse de dégager le poste et, avec ses hommes, de rejoindre ses quartiers. Il devra s'y présenter à son commandant qui lui donnera les ordres qu'imposent les circonstances. Il est entendu que les mousquetons resteront au râtelier d'armes, ceux-ci, affirme sans rire Pillafort, seront remis à l'élément du service d'ordre légionnaire chargé de relever la garde et qui fait route vers l'hôtel du Corps d'Armée.
Pas de contestation.
L'ordre est exécuté séance tenante, sans la moindre méfiance.
Le capitaine accourt et rend compte au colonel
- Nous sommes maîtres de la place. Dans le poste il n'y a plus personne; tous se sont en allés.
Aucun problème.
Au reste, déjà est ouvert le lourd portail de fonte grillagé qui, dans l'alignement de la rue Mogador, jouxte, sur la gauche, le poste de garde et donne sur la cour intérieure de l'Hôtel du Corps d'Armée, à l'opposé de la place Bugeaud.
Le Colonel, monsieur Fabiani et moi-même, nous nous y précipitons. Arrivant du garage Laveysse, un plein camion de volontaires descend à son tour la rue Mogador et stoppe à la hauteur du portail. Dans un silence profond ils en descendent l'arme à la main et, les uns à la suite des autres, pénètrent à leur tour à l'intérieur de la cour de l'Hôtel du Corps d'Armée.
Il est exactement un heure du matin.
A partir de la même heure un officier de réserve, le Lieutenant Albert Raymond, dûment habilité, se présente successivement à l'officier de service dans les casernes d'Hussein-Dey et de Maison-Carrée. Il est porteur de l'ordre suivant qui est à remettre au chef de corps. Le voici textuellement reproduit:
XlXème Région - Division Territoriale dAlger - Place dAlger
Des unités allemandes débarquent dans la baie à lest dAlger. Par ordre du commandement les troupes sont consignées dans leurs quartiers jusquà nouvel ordre.
Le Général Commandant dArmes délégué de la Place dAlger
P.O. Le Major de Garnison Jousse.
Ce faux ordre n'avait évidemment d'autre but que celui de retarder la réaction de l'armée, en entretenant le plus longtemps possible la confusion dans les esprits.
La première phase du putsch commence.
Notons ici, par parenthèse, que tous les volontaires portent au bras un brassard blanc frappé des lettres VP de couleur noir.
Cest le Colonel Jousse qui nous les a fait distribuer. Rien de plus facile, ils étaient stockés dans le placard du bureau qu'occupait le major de garnison. En cas de désordres dans la rue, ils devaient être remis aux Volontaires de Place (V.P.) chargés de les réprimer et au nom de lÉtat Français.
Je disais donc que, pour nous, il s'agissait d'abord de neutraliser le central protégé Mogador qui assure le service des communications téléphoniques officielles civiles et militaires. Celui-ci se trouve sur notre droite au fond de la cour où nous sommes. Il est taillé dans le roc et débouche à son extrémité sur un escalier souterrain conduisant au Gouvernement Général qui surplombe les Jardins Laferrière.
Jousse me charge de cette mission délicate, dans laquelle je serai assisté de Fabiani bien entendu, du Commandant Suard appartenant au 45ème Bataillon de Transmissions venu il y a seulement quelques heures se mettre courageusement aux ordres du colonel, et de six volontaires armés.
Une sentinelle est postée devant la porte blindée qui donne accès au central téléphonique. Dans l'obscurité je m'avance résolument vers elle.
Halte-là! me crie le factionnaire qui, dans un réflexe, les bras tendus horizontalement tient son fusil serré dans les mains. Il a reconnu tout de suite que, sur mon uniforme et mon képi, je porte l'écusson du 45ème Bataillon de Transmissions, régiment auquel il appartient. Sans lui donner le temps de bien réaliser ce qui se passe je lui donne, sur le devant de l'épaule, une tape qui se veut amicale et je m'écrie:
- Dépêche-toi; ouvre-moi la porte nom de Dieu, les Allemands sont à Hussein-Dey.
- Oh! pardon mon lieutenant me répondait-il. Et c'est tout à fait rassuré qu'il s'empresse de m'ouvrir la porte, s'effaçant pour me laisser entrer dans le central avec ma suite.
Profitant de la confusion que provoque cette entrée en force, je renouvelle l'alarme: "Les boches sont à Hussein-Dey, les boches sont à Hussein-Dey. Vite coupez tout, à moi le chef de centre". Celui-ci, un jeune sous-lieutenant se précipite, se met au garde-à-vous et me salue. Lui aussi n'a pas hésité un seul instant. En un clin d'oeil, par ses soins, l'ensemble du réseau téléphonique a été déjà coupé. Cependant comme il convient d'être prudent Fabiani tient à s'assurer personnellement que toutes les installations du central téléphonique sont bien hors de service.
C'est fait.
Alors, en présence de l'officier du central protégé, encore ahuri, je donne les consignes suivantes, avant que je ne me retire, accompagné de Fabiani et de Suard:
- Le personnel du standard reste à son poste.
Le central protégé est placé sous la surveillance du Groupe de Volontaires présents.
La porte d'entrée sera fermée et verrouillée. Elle sera gardée de l'intérieur par le volontaire qu'il appartint au chef de groupe de désigner.
Il est formellement interdit à quiconque de pénétrer dans le central protégé.
Défense absolue de rétablir les circuits téléphoniques avant que je sois venu personnellement en donner l'ordre. Pour éviter tout malentendu à ce sujet je prescris au chef de groupe d'abattre impitoyablement et sans sommations tout membre du personnel qui tenterait, à la dérobée, de remettre le standard en service.
C'est clair et sans équivoque.
Le Colonel Jousse, en raglan, les gants à la main, m'attend dans la cour au milieu des volontaires rassemblés, immobiles et retenant leur souffle. C'est dans un lourd silence que je m'avance vers lui sur la pointe des pieds. Je rectifie la position et le salue.
Il est exactement 1 heure 06 à ma montre.
Mon colonel, lui dis-je à voix basse, mission accomplie. Tout a été comme sur des roulettes.
Parfait, me répond-il. Tous mes compliments.
Maintenant nous allons réveiller le général car j'ai l'impression qu'ici tout le monde dort.
La deuxième et dernière phase de cette opération s'engage.
Le Colonel Jousse désigne, pour l'accompagner, parmi les officiers qu'il a sous la main, le Capitaine Pillafort, le Capitaine Carriol, le Lieutenant Daridant et, bien entendu moi-même qui suis son adjoint d'une nuit que je n'oublierai pas.
La chambre du Général Koeltz, commandant le Corps d'armée, se trouve au deuxième étage de l'Hôtel du Corps d'armée. A l'étage du dessous, Jousse, qui connaît parfaitement les lieux, frappe à l'une des portes. C'est celle de l'officier de service. Il nous faut attendre quelques instants. Le major de garnison avait raison, l'officier, lui aussi, dort. A la porte qui vient d'être entrebâillée apparaît enfin, une tête ébouriffée.
- Alors, capitaine, vous êtes encore couché?, s'étonne notre patron. Vous ne savez donc pas que plusieurs unités allemandes, en ce moment même, débarquent dans la baie, à l'est d'Alger?. Il n'y a plus un instant à perdre. Dépêchez vous. Vous allez m'accompagner auprès du général; j'ai communication de la plus haute importance à lui faire.
- Réveiller le général à cette heure-ci? rétorque-t'il innocemment en se frottant les yeux.
D'évidence, il n'a pas encore repris ses esprits. Nerveux, après avoir maladroitement passé son pantalon il n'arrive pas à fixer convenablement le noeud de sa cravate, tant le déconcerte la présence de quatre officiers armés aux côtés de Jousse.
- J'exige!
Répond imperturbablement le colonel.
Son interlocuteur est livide. Ensemble nous montons les escaliers qui conduisent au deuxième étage. Pris d'une sorte de pitié compatissante vis à vis de ce capitaine qui, tout compte fait, me paraît bien brave, passant le bras autour de son épaule, je lui souffle dans le creux de l'oreille:
- Ce ne sont pas les Allemands qui débarquent, mais nos amis les Américains.
Interdit l'officier me regarde. Il ne sait plus à quel saint se vouer. Mais visiblement il reprend des couleurs:
- Les Américains me dites-vous?. C'est formidable!. Alors, rien n'est perdu.
Maintenant, tranquillisé, il frappe à la porte de la chambre à coucher du Général Koeltz. Il y pénètre seul et semble très gêné. Le général lui aussi dort à poings fermés. Surpris, il se réveille subitement:
- Mon général, mille pardons; je suis désolé de vous déranger, à cette heure de la nuit. Le Colonel Jousse que j'accompagne m'a chargé de vous faire connaître qu'il a une communication de la plus haute importance à vous faire.
- Le Colonel Jousse?. Que diable peut-il avoir à me dire. Quelle heure est-il?
- Mon général, il est un peu plus d'une heure du matin
- C'est insensé; il ne vous a rien dit d'autre?.
- Non mon général, sinon qu'il m'a paru pressé.
- Allons, bon!. Eh bien!, qu'il entre. Je vais bien voir ce qu'il me veut.
A son tour, Jousse entre dans la chambre.
Le capitaine se retire.
La porte reste grand ouverte.
De l'antichambre, où nous. demeurons comme nous l'a demandé Jousse, nous apercevons le général debout dans un pyjama bleu. Son major de garnison, au garde-à-vous, le salue, puis se découvre. Sans plus attendre il lui déclare:
- Mon général, au moment même où je vous parle, trois cent mille Américains débarquent sur la côte atlantique du Maroc et sur celle de l'Algérie. Deux mille avions les appuient.
Imperturbable il ajoute, pensant que Koeltz, qui est Alsacien, y sera sensible:
- Mon général, au nom de vos sentiments patriotiques, je vous demande de mettre votre Corps d'Armée à la disposition de nos alliés naturels.
Koeltz ne semble pas du tout impressionné par cette nouvelle, pourtant de première grandeur. Il s'emporte:
- Qu'est-ce que vous me racontez Jousse?. Trois cent mille Américains?, vous n'y pensez pas, ils n'ont plus de bateaux.
Il est attristant qu'une telle bévue pût être commise par un général responsable du poste de tout premier plan que représente, en cet automne 1942, celui du Corps d'Armée d'Alger.
Plus de bateaux!.
Allons donc; la Royal Navy malgré les pertes qui n'étaient certes pas négligeables, contrôlait la Méditerranée et n'avait jamais cessé d'alimenter la 8ème Armée de Montgoméry.
L'Afrikakorps battait en retraite et cette fois irrévocablement selon les grands stratèges. Il ne fallait donc pas être grand clerc pour comprendre que l'Afrique du Nord, étant donné sa position géographique, devenait l'objectif prioritaire des Alliés, à atteindre, quoi qu'il en coûte et, de plus, dans les plus brefs délais.
Il est vrai que les communiqués, diffusés par la presse quotidienne, n'étaient pas très encourageants. A en croire les journalistes, tous en Algérie à la dévotion du Maréchal, la meute des sous-marins allemands sillonnant les mers, envoyait chaque jour par le fond des dizaines de milliers de tonnes de la flotte battant pavillon britannique ou américain.
Dès lors que le Général Koeltz ne semblait pas prendre au sérieux ce qu'il venait d'apprendre du Colonel Jousse, il ne me paraissait pas étonnant que celui-là n'avait aucune raison d'accorder aux propos de celui-ci, une quelconque vraisemblance. C'est pourquoi d'ailleurs Koeltz, conséquent avec ce qui était sa conviction, fixant durement son subordonné droit dans les yeux, le prie sèchement de se retirer, sans autre forme de procès. Et, plein de morgue, ajoute.
- Jousse, il faut bien que je m'habille; je suis ici chez moi sacrebleu!.
Képi à la main, devant son général, Jousse s'incline et le laisse seul dans la chambre à coucher, après avoir tiré la porte derrière soi.
Déconcertés par la réaction inattendue du général, dans l'antichambre où nous nous tenons, nos regards interrogateurs se rencontrent. La tournure que prend l'épreuve dans laquelle désormais nous sommes irrémédiablement engagés devient subitement préoccupante. M'est avis qu'il va falloir jouer serré. Décidément le comportement de Koeltz ne me dit rien qui vaille.
Va-t-il pouvoir donner l'alarme?.
Est-il en mesure de s'échapper par une escapade?.
Et s'il survient dans quelques instants, que va-t-il faire?. Autant de questions qui me tourmentent. Me penchant vers Jousse, je lui glisse à l'oreille:
- Mon colonel, ne craignez-vous pas que le général, qui n'est plus privé de sa liberté de mouvement, ne file à l'anglaise?.
Impossible; pointant alors son index vers la porte qu'il vient de refermer, le colonel me rassure:
- C'est la seule issue.
Je suis époustouflé. Décidément Jousse a tout prévu.
Après une attente qui m'a semblé interminable le général, revêtu de son uniforme à quatre étoiles, botté, coiffé d'un képi à feuilles de chêne, surgit brusquement dans l'embrasure de la porte. Il l'ouvre, la referme derrière lui et s'y adosse, le pouce droit enfoncé dans l'épaisseur de sa vareuse à la hauteur de la poitrine. Son air hautain marque tout à fait bien le mépris qu'il ressent à notre égard. A le voir ainsi, le visage dur, il ne fait aucun doute qu'il est bien décidé à nous traiter de haut.
Disposés en arc de cercle, les quatre officiers présents sont figés au garde-à-vous. Par rapport au général, je me trouve à l'extrémité gauche du quarteron des conjurés.
Me regardant dans les yeux, Il tonne:
- Qui êtes-vous?.
- Lieutenant L'Hostis, mon général.
- D'active ou de réserve?.
- De réserve, mon général.
- A qui obéissez-vous?.
-Au Lieutenant -colonel Jousse ici présent, le seul chef dont je reconnaisse l'autorité.
La même question est successivement posée au Capitaine Carriol, au Lieutenant Daridant. Dans le fond, sinon dans la forme, même réponse.
Au Capitaine Pillafort qui est à droite tout au bout, le général, le toisant, avec dédain, lui lance:
- Vous, je vous connais, vous ne perdez rien pour attendre je vous fiche mon billet.
Se tournant alors brusquement vers Jousse, il ajoute sur un ton cassant:
- Nous allons descendre dans mon cabinet. Nous y serons plus à l'aise pour nous entretenir de cette histoire abracadabrante. Que ces Messieurs restent là.
Jousse ne se laisse pas surprendre et riposte du tac au tac:
- Messieurs, je vous donne l'ordre de me suivre.
Le général n'insiste pas.
Par les escaliers nous descendons ensemble un étage et, les uns à la suite des autres, derrière Jousse que précède le général, nous pénétrons dans le bureau de celui-ci. Koeltz se précipite sur son téléphone. Pas de tonalité. Furieux, d'un coup sec, il jette le combiné contre la glace de sa table de travail. Le regard braqué sur le lieutenant-colonel, il tonne:
- Alors Jousse, vous m'empêchez d'exercer mon commandement?
Celui-ci ne se démonte pas pour si peu:
- Oui, mon général, et je m'en excuse, jusqu'à sept heures ce matin. A partir de cet instant précis, c'est le Général Giraud qui vous donnera ses ordres, et ici même. Je ne plaisante pas du tout. Par sous-marin, il vient d'être déposé sur la côte près de Cherchell où des amis sont allés le prendre.
Sur le coup, cette fracassante nouvelle désarçonne Koeltz. Le visage de Jousse qu'il scrute, demeure impénétrable. Médusé le général semble hésiter. Pas pour longtemps. Ses invectives reprennent de plus belle, montrant qu'il entend bien ne pas désarmer.
Dans le schéma dressé par Jousse, il était prévu que si des officiers exerçant un commandement où des personnalités civiles remplissant une fonction d'autorité, après avoir été neutralisés, persistaient à ruer dans les brancards, ils seraient conduits, sans violence aucune, à El Biar, dans une villa aménagée à cet effet. Pour des raisons évidentes, nous devions prendre garde de ne point se laisser duper par ceux que nous étions chargés d'empêcher d'agir et qui, par d'habiles manoeuvres, tenteraient de s'esquiver. Les éloigner était le moyen approprié. Ainsi, du moins, avions nous la certitude que, durant les heures décisives qui suivraient le débarquement, ces personnes récalcitrantes, privées de leur commandement civil ou militaire, se trouveraient dans l'impossibilité de donner éventuellement des ordres dont l'objet serait de s'opposer aux forces alliées.
Le comportement du général justifiait bien sûr qu'une telle mesure fût prise à son égard. Décidé, Jousse l'en prévint et, fermement, l'appela à la suivre, prenant toutefois la précaution de lui affirmer, sur son honneur d'officier, que sa sécurité y serait assurée, en tout état de cause.
Cette invitation a l'effet d'une bombe.
Elle fait bondir le général qui monte aussitôt sur ses grands chevaux. Considérant avoir essuyé un affront, il devient écarlate, rugit de colère et éclate:
- Personne, vous m'entendez, personne ne me contraindra à sortir d'ici.
Et il refuse tout net de quitter l'Hôtel du Corps d'Armée.
C'est l'impasse.
Le silence profond qui succède à cette violente scène devient insupportable. Mais Pillafort va se charger de le rompre. Brusquement, le fougueux capitaine, excédé par l'obstination du général qui ne veut entendre raison, marche carrément vers lui, dégaine et se faisant menaçant, lance:
- Eh bien!, puisqu'il en est ainsi, mon général, je vais vous y contraindre.
- Ça alors, c'est un comble.
Vocifère Koeltz qui, se précipitant crânement au devant de Pillafort, les bras ouverts et la poitrine en avant, s'écrie:
- J'en étais sûr, c'est un complot gaulliste, mais, croyez bien, la mort ne m'effraie pas. Alors, n'hésitez pas Pillafort. Tirez! tirez! tirez donc!.
D'un bond, Jousse s'est interposé.
Un mot et un seul, prononcé sur un ton martelé, a suffi: Pillafort
Immédiatement le capitaine a abaissé son arme. S'adressant au général, Jousse enchaîne calmement:
- Mon général, puisque vous vous obstinez à ne pas vouloir quitter votre bureau, il serait inconvenant que je vous y oblige. Cela je ne le ferai pas. Vous allez donc devoir ici vous considérer comme étant notre prisonnier.
Le général restant de glace, Jousse n'insiste plus.
Il ne se fait aucune illusion; Koeltz ne modifiera pas son comportement d'un iota et rien ne pourra par conséquent l'en faire démordre. Pour le moment, tout en se maintenant sur ses gardes, notre colonel devra se réduire à s'en accommoder.
Jousse et moi allions devoir maintenant quitter l'hôtel du Corps d'armée. Le colonel délégua ses pouvoirs à Pillafort auquel il demanda, tout en restant vigilant, de veiller à ce que le général fût correctement traité. Enfin, il lui rappela d'avoir à se maintenir dans la place autant de temps qu'il le pourrait et, en tout cas, au moins jusqu'à sept heures ce matin. Pillafort devait en interdire l'accès et, si besoin, par la force, à tout élément de l'armée qui tenterait de s'y introduire manu militari.
Ces instructions furent respectées à la lettre.
Toutefois Pillafort, qui ne manquait pas de fantaisie, se permit quelques exceptions, ne concernant, il est vrai, que de paisibles militaires galonnés et sans arme. Successivement, dans la nuit, un certain nombre d'officiers dont le Général Roubertie, s'il vous plaît, en quête de renseignements se présentèrent devant le portail donnant sur la cour de l'Hôtel du Corps d'armée. Et c'est seulement alors que ces naïfs visiteurs, à qui la sentinelle venait d'ouvrir celui-ci pour le refermer aussitôt, comprirent qu'il s'étaient faits blouser.
Pendant ce temps Koeltz s'agitait de plus en plus belle.
Le lendemain Daridant me raconta que ce dernier ne voyant toujours pas venir le Général Giraud à sept heures le matin, comme Jousse le lui avait affirmé en toute bonne foi, trépignant de colère, se mit à arpenter son bureau de long en large et, hors de lui, se serait écrié:
- Mais c'est une imposture! Demain, à l'aube, je vous ferai tous fusiller.
Réjouissante perspective car ne risquions-nous pas de l'être si nous avions échoué dans notre entreprise? Pour ceux qui perdent dans la vie, l'opinion publique est impitoyable; malheur aux vaincus.
Mais voilà, nous avons réussi.
Aussi sommes-nous aujourd'hui des citoyens honorés et décorés.
A la sortie de l'hôtel du Corps d'armée, Jousse qui se rendait à Sidi-Ferruch auprès de Mast, me demanda d'aller au service des écoutes radio, se tenant dans une vieille maison du style hispano-mauresque au milieu d'un quartier en cours de démolition situé entre la rue Bab-A-Zoun et le boulevard Front de Mer. J'eus bien du mal à la retrouver dans ce qui n'était plus que décombres. Par des moyens appropriés, dont Jousse me laissait le seul juge, il me fallait faire en sorte que le personnel de ce service cessât de prendre les écoutes. Ainsi, pour le moins, serait privé des informations captées par celui-ci, le commandement des Transmissions vers lequel elles sont acheminées puis diffusées aux différents échelons intéressés de l'armée, en vue de leur exploitation.
Les esprits ordonnés ne négligent rien.
Bien que la chose n'ait pas été facile je suis quand même parvenu au service des écoutes vers cinq heures et demie du matin. Dans ce poste, tenu par six sous-officiers arrivés récemment de Syrie, régnait une grande confusion. La nature des nouvelles, souvent contradictoires, provoquait, me semble-t-il, un grand désordre dans les cerveaux. Pour ces jeunes militaires ce fut donc un soulagement que de voir apparaître, à cette heure insolite, un officier en uniforme, veste et képi frappés de l'arme des Transmissions à laquelle, eux aussi appartenaient.
Sans doute pensaient-ils que j'allais pouvoir les renseigner sur les événements graves qui venaient de se déclencher en Afrique du Nord et, subséquemment, leur donner des instructions précises sur la conduite à suivre. Par ma seule présence ils eurent la joie au coeur. Je compris aussitôt que, si je m'y prenais bien, ces garçons exécuteraient, sur ma foi, les ordres que j'étais sensé tenir du Colonel Merlin commandant les Transmissions en Algérie.
Tout d'abord, pour rétablir le calme, j'imposais le silence à tous. Puis je m'empressai de les rassurer. Oui, leur dis-je, depuis ce matin, à une heure, un débarquement massif d'unités américaines se poursuit à partir de la baie de Sidi-Ferruch. Le succès de l'opération est confirmé. Pour brouiller les cartes, sans me troubler, j'ajoutai que, dans le même temps, une tentative de mise à terre d'éléments allemands vers Fort-de-l'Eau, à l'est d'Alger, s'était heurtée à l'une de nos unités de défense côtière. Grâce à sa vive et prompte réaction, elle avait, dit-on, rejeté l'ennemi à la mer. Mais, pour le moment, je considérai ne pas devoir en dire plus, et pour cause: tout cela, de ma part, n'était que fabulation.
Qu'importe d'ailleurs puisque j'étais sûr que, déjà, j'avais gagné la confiance de ces sous-officiers. L'allégresse générale en était l'éclatante manifestation. Aussi est-ce dans une atmosphère chaleureuse que, sans m'expliquer davantage, je les enjoignis d'interrompre le service des écoutes jusqu'à nouvel ordre. Ils obtempérèrent sur le champ, aucun d'eux ne s'étant inquiété de savoir pourquoi je les en avais pressés. Je crus bon d'ajouter au moment où je partais que, vers dix heures, je repasserais porteur des toutes dernières instructions. Et, sur ces bonnes paroles, je m'empressai de décamper.
Il était sept heures et demie du matin.
Durant les deux heures que je venais de passer dans le service des écoutes, je n'avais jamais cessé d'être préoccupé par l'idée que, d'un moment à l'autre, pouvait surgir un officier de mon arme, celui-ci porteur de consignes qui, elles, émanaient réellement du commandement des Transmissions. Sa venue n'eût pas manqué de m'embarrasser sérieusement.
Ouf!, au petit matin me voici enfin dehors.
Il me faut vite regagner l'Hôtel du Corps d'armée.
Pressant le pas, je traverse le square Bresson planté d'arbres dont le feuillage est encore vert. En remontant la rue Dumont d'Urville je croise une patrouille du Service d'Ordre Légionnaire. Son chef qui veut crâner, s'écrie: "tête gauche". Et je réponds par un impeccable salut militaire. En serrant les fesses, je rejoins la rue d'Isly à une centaine de mètres plus loin. Sur ma droite, je prends ensuite la rue Levacher qui grimpe fort et débouche sur la rue Mogador. Alors que je suis en train de l'emprunter, descendant vers l'Hôtel du Corps d'armée, un civil chapeauté, se tenant immobile sur le trottoir de gauche m'interpelle brusquement.
Voici le dialogue qui s'ensuit:
- Que me voulez-vous Monsieur?
-Je suis le général commandant les Territoires du Sud. Vous ne voyez donc pas que le Corps d'Armée est occupé par des civils en armes.
- Oh!, pardon mon général, le Corps d'armée est occupé par des civils en armes?. Que me dites-vous là; je ne le savais pas.
- Eh oui! eh! oui, un élément du 5ème Régiment de Chasseurs d'Afrique, qui vient de relever un détachement de la Garde Mobile, est là au bout de la rue. Il s'emploie à dégager le général retenu par une bande de voyous; ne le voyez-vous pas, nom d'une pipe?.
Bien sûr que je le vois et sa présence, qui me surprend, me laisse à penser. Les choses ne vont donc pas aussi bien que je me l'imaginais voici quelques heures encore. Mais je conserve mon sang froid. Étant donné la confusion qui règne dans les esprits, je pense pouvoir bluffer et faire face à ce général qui, en matière de Transmissions en est sûrement resté encore, à l'époque du téléphone de campagne.
Avec un aplomb imperturbable je lui réplique:
- Mon général, comme vous pouvez le constater, j'appartiens au 45ème Bataillon du Génie. Nos liaisons téléphoniques avec le Corps d'Armée sont en dérangement. J'ai reçu lordre de m'aboucher avec le chef du central protégé Mogador. Nous ne savons pas au juste ce qui s'y passe. Même le poste émetteur-récepteur, qui assure la liaison avec notre P.C. de transmissions, ne répond plus. Je suis venu rechercher l'origine de cette panne car, si elle provient de notre poste, elle devrait être réparée sans difficulté. Dommage que je ne puisse pas aller m'en rendre compte, moi-même.
- Vous avez une radio capable d'assurer cette liaison?, me répond-il, en regardant en l'air.
- Oui mon général, mais sous réserve de ce que je viens de dire, lui affirmai-je sans hésiter.
- Alors, filez vite, croit-il devoir ajouter avec un sérieux à faire mourir de rire.
Et c'est ce que je fis sans demander mon reste. A toute vitesse je remonte la rue Mogador, redoutant que le général ne se ravise, et ne me demande encore des explications. Elles eussent risqué cette fois de m'embarrasser. Heureusement il n'en fut rien.
Arrivé à la hauteur de la rue Levacher, qui est ici en gradins, je me précipite sur ma gauche, grimpe quelques marches d'escalier et me voici, à droite, sur le pas de la porte d'entrée de l'immeuble où j'habite. Je bondis dans les escaliers et, tout essoufflé, gravis les trois étages qui me séparent encore de mon appartement.
Je sonne.
Ma femme, le regard inquiet, m'ouvre la porte. Aucune nouvelle qui puisse la rassurer. Je soupire et, lourdement, me laisse tomber dans mon fauteuil, ici tout proche. Ouf!, je suis enfin chez moi. Où donc en sont les Américains. Et si l'opération avait échoué?. Bien que cette nuit je n'aie pas fermé l'oeil je n'arrive pas à m'assoupir et ne tiens plus en place.
Neuf heures viennent de sonner à mon cartel.
Tel un ressort que l'on dégage, je me remets debout et, à nouveau, me voici dehors. Je prends le vent, me dirigeant vers l'hôtel Albert ler. Chemin faisant je m'aperçois que, place Bugeaud, l'armée a complètement investi la résidence du Général Koeltz. Mais, comme je suis en uniforme, je passe sans l'ombre d'une difficulté.
L'hôtel Albert ler est occupé aux trois quarts par les membres de la commission italienne d'armistice. En raison de la situation, un bersaglier portant un feutre à plume, carabine au pied, monte la garde à l'entrée. Carrément j'en franchis le seuil. La sentinelle claque les talons et me présente les armes. J'y réponds par un impeccable salut militaire.
Au fond du hall, j'aperçois ce brave Lalanne, assis, les coudes appuyés à la table de son bureau dressé sur une estrade. Il est là, tout souriant, muet comme une carpe. En me tendant la main, sa tête apparemment ailleurs, il me chuchote:
- Je viens de voir le colonel italien de retour d'une promenade en ville. En arrivant, il me paraissait soucieux; quand il m'a quitté il tremblait dans sa culotte.
Lalanne, sur la foi de personnes bien informées, lui avait affirmé que l'avant-garde de l'armée américaine serait parvenue sur les hauteurs d'Alger. Selon la même source, elle aurait atteint la Colonne-Voirol d'où elle s'apprêterait à descendre vers le centre de la ville. Lalanne s'était alors permis de recommander au colonel et, par l'intermédiaire de celui-ci aux membres de la commission d'armistice, de ne plus bouger de leurs chambres, l'assurant qu'il se portait garant de la sécurité de tous. Et comme il s'était exécuté sans se faire prier, l'impayable Lalanne n'arrêtait pas de se gausser, vraiment content de lui.
Le lendemain, en début d'après-midi, un Alsacien capitaine de réserve, ingénieur des Arts et Métiers, maintenu en activité après l'armistice, alerté par Lalanne qui, comme moi-même, le connaissions bien, se présenta à l'hôtel Albert 1er, seul et les mains nues. Cela ne fit pas un pli. Ces héros d'opérette, qui se rendront sans combattre, seront prestement embarqués dans un camion. Désormais ils vont pouvoir jouir à leur aise du plaisir de jouer de l'accordéon.
Pour les Allemands, qui occupaient l'hôtel d'Angleterre, curieuse coïncidence, ce fut une autre paire de manches.
Dans la soirée, le même officier les somma de se rendre. Ils se firent menaçants et refusèrent tout net. C'est seulement trois jours plus tard qu'ils furent obligés de déposer les armes. Le capitaine avait d'abord fait couper la conduite d'eau alimentant l'immeuble puis, le lendemain, fait couper l'électricité à partir du coffret de distribution fixé sur le haut de la façade du bâtiment.
J'ai assisté à leur reddition.
Deux G.M.C. stationnaient à la hauteur de l'hôtel d'Angleterre. Au fur et à mesure que les Allemands, les mains levées, en sortaient, ils étaient chargés les uns après les autres, alternativement sur chacun de ces deux véhicules. Aussitôt remplis ils démarrèrent, acheminant, m'a-t-on dit, les prisonniers jusqu'au port d'où ils embarquèrent vers les États-Unis, pour y vivre durant leur captivité.
Contre toute attente, cette journée du dimanche 8 novembre sera celle de l'incertitude, voire même de l'angoisse pour les conjurés. Leur appréhension ne cessait de croître au fil des heures, inquiets qu'ils étaient de ne point toujours voir arriver les Américains.
Comment en aurait-il pu être autrement?.
En raison d'un accord intervenu entre les parties, il avait été entendu que le premiers éléments alliés dès sept heures du matin, assureraient la relève des volontaires, lesquels, depuis maintenant près de six heures, occupaient, à l'exception de l'amirauté, tous les points clés de la ville.
Que s'était-il passé?. Pourquoi cet important retard ?
La raison en est simple: les premières vagues d'assaut de la 34ème Division américaine abordèrent de nuit le rivage dans une confusion indubitable qu'explique, bien évidemment, l'envergure d'une telle opération. Leur regroupement demanda du temps, provoquant une bonne heure de retard sur l'horaire fixé initialement. Mais, dans une certaine mesure, il pouvait être rattrapé et c'est ce à quoi, précisément, le Général Mast s'efforçait de faire entendre au Général Ryder, le pressant de foncer sur Alger sans plus attendre. Le commandement militaire y ayant été décapité, la ville était à prendre sans qu'il fût besoin de tirer un seul coup de fusil.
Le Général Ryder reste toutefois perplexe.
Pourtant il semble que tout devrait le déterminer à exploiter tambour battant une situation inespérée, mais qui toutefois ne saurait désormais durer que quelques heures encore.
Alors, comment expliquer ces atermoiements?.
A la vérité je pense que Ryder était aux prises avec sa conscience. Et si les choses ne se présentaient pas aussi bien que Mast l'affirmait, s'interroge-t-il, quel risque serait-ce que celui de lancer sur Alger à tombeau ouvert ses troupes inexpérimentées?. Certes il ne doute pas de leur allant, mais elles n'ont pas encore reçu le baptême du feu. Soucieux d'épargner la vie de ses garçons dont il se considère comme étant le scrupuleux comptable vis-à-vis de leurs familles, qui pourrait le blâmer de se considérer tenu de prendre des mesures de sûreté lesquelles, nécessairement, allaient se traduire par un ralentissement de la marche sur Alger.
De ce fait, les horaires arrêtés dans le plan des opérations n'ayant pu être respectés, les insurgés qui devaient aux aurores être relevés par les Américains vont se trouver dans une fâcheuse situation là où ils se trouvent engagés. La supercherie ayant été découverte; ils ne pourront plus s'y maintenir bien longtemps. Contre la force qui leur est opposée, ils n'auront d'autre choix que celui de se retirer.
Au lever du jour, disons pour être précis, à partir de 7 heures, ils seront contraints d'abandonner les uns après les autres tous les points sensibles qu'ils occupent, sauf le Commissariat Central ainsi que nous allons le voir.
Pour ne rien oublier, il me faut dire enfin que la mission du groupe chargé d'occuper les locaux de l'amirauté échoua devant la résistance des fusiliers marins de garde. Ceux-ci, comme d'ailleurs presque tous les marins, quel que soit leur grade, détestaient traditionnellement les Anglais depuis la défaite humiliante de Trafalgar et, singulièrement, depuis la tragédie de Mers-El-Kébir, le 3 juillet 1940. On n'est donc pas surpris que nos volontaires y aient été traités sans ménagement, jetés et enfermés pendant trois jours dans les geôles sans lumière, humides et insalubres dont cet ancien fort turc était farci. Il nous fallut alerter le Commandement Allié pour obtenir enfin qu'ils fussent libérés.
Je voudrais maintenant, aussi bien que cela est possible, rapporter chronologiquement l'essentiel des faits qui se sont passés au cours de la nuit du 7 au 8 novembre et des deux jours suivants, faits auxquels j'ai participé ou qui m'ont été relatés par ceux d'entre nous qui les ont vécus.
Dans la soirée du 7 novembre.
Au 26 de la rue Michelet, le Consul Général des États-Unis, chez le Professeur Aboulker, insista auprès de Jousse pour que Juin ne fût pas inquiété. Murphy se rendrait lui-même auprès du général à sa résidence, la villa des Oliviers et lui annoncerait le débarquement américain, en y mettant les formes évidemment. Toutefois Jousse, prudent, laissa en place le cordon sanitaire établi sur le devant de la villa, par un groupe de volontaires que commandait Bernard Pauphilet, un jeune aspirant de réserve.
Je résume le compte-rendu que celui-ci a rédigé en 1945, et dont il a bien voulu me communiquer le texte.
Le 7 novembre 1942, au cours de la dernière réunion qui se tenait au 26 de la rue Michelet, mais cette fois au niveau du 4ème étage, dans lappartement de Jacques Brunel, Jousse, qui était son beau-frère, remit à Pauphilet lordre de mission suivant:
19 ème DIVISION
Division territoriale dAlger
Place dAlger
N° 108
Ordre de mission
En application du plan de Protection de la Place dAlger le groupe de volontaires E1 assurera la garde de la Villa "Les Oliviers", résidence du Général Commandant en Chef des Forces en A.F.N.
Il relèvera le poste de garde dont le personnel rejoindra immédiatement son corps
Le Général Commandant dArmes
délégué de la Place dAlger
P.O. le Major de Garnison
Jousse
Il est entre une heure et une heure un quart du matin.
Pauphilet avec seulement cinq volontaires, arrive à pied devant le portail d'entrée de la villa des Oliviers. Il devait en venir vingt. Quinze se sont dégonflés; à noter au passage.
L'aspirant, en uniforme du 65ème R.A.A., s'adresse à la sentinelle, un Sénégalais sans arme à qui il demande d'aller appeler le chef de poste. Celui-ci, qui se présente, est aussi un Sénégalais. Il se frotte les yeux. Visiblement, lui aussi dormait. Pauphilet, qui entre alors dans le poste de garde, constate que le râtelier d'armes est vide. Pas un seul fusil. Aussitôt il appelle ses volontaires, réunit tout le personnel de garde et leur déclare que, désormais, c'est lui et lui seul qui commande.
Le Colonel Chrétien, chef du 2ème Bureau de l'état-major de l'armée, qui est sorti voici un moment de chez le Général Juin, vient de revenir. Conformément aux ordres qu'il a reçus, Pauphilet s'empresse de lui rouvrir le portail. A quelques minutes d'intervalle, arrivent ensemble en voiture Robert Murphy et Pandar, l'un de ses consuls. Selon les prescriptions du Colonel Jousse, Pauphilet leur fait signe d'avancer.
Le consul général des États-Unis qui vient, avec Pandar, d'être introduit auprès du Général Juin, après avoir échangé les salutations d'usage, lui déclare avoir été chargé par le Président Franklin Roosevelt de porter à sa connaissance que, en ce moment même, un nombre très important de grandes unités américaines est en train de débarquer sur les côtes algériennes et marocaines.
Il ajoute que, dans le message qui lui est parvenu, le Président des États-Unis insiste sur le fait que cette opération ne devait, de quelque façon que ce soit, être considérée comme une agression contre la France, mais, ajoute-t-il, un moyen stratégique permettant de prendre l'ennemi sur ses arrières à partir de l'Afrique du Nord. Ainsi, ce territoire, conclut-il, pourrait constituer, le moment venu, l'une des bases de départ de l'offensive générale contre les forces de l'Axe en Europe.
Robert Murphy demande alors au Général Juin, qui n'est qu'à demi surpris, s'il peut compter sur la neutralité bienveillante de la France. Celui-ci, manifestement satisfait d'apprendre l'intervention des États-Unis, mais d'une prudence de serpent, répond à Murphy qu'une telle réponse n'est pas de son ressort. Elle appartient à l'Amiral Darlan qui, comme on le sait, arrivé depuis quarante-huit heures à Alger, est descendu chez son camarade de promotion, l'Amiral Fénard.
L'amiral de la Flotte, furieux, arrive à la villa des Oliviers et, m'a-t-on dit, se répand en invectives contre les Américains qui seraient donc aussi conards (sic) que les Anglais. Il est vrai qu'il ne porte pas dans son coeur les Anglos-Saxons. Je n'en sais pas plus long, sinon que, tout ce monde est tombé dans un piège. Personne ne peut plus sortir de la villa des Oliviers.
Pauphilet veille.
Vers six heures du matin, alors que tout est calme aux alentours, celui-ci tombe brusquement nez à nez avec un capitaine des gardes mobiles qui vient, lui dit-il, libérer le Général Juin. Étonnement du jeune aspirant qui feint de ne pas comprendre. Voyons!, s'il est ici, c'est justement parce qu'il a été désigné pour assurer la protection du Commandant en chef des troupes en Afrique du Nord.
Surpris, le capitaine s'interroge et il s'en va, marmonnant: "décidément je ne comprends plus rien". Un court instant et survient le commandant des Gardes mobiles soi-même, accompagné de ses officiers. Mêmes questions; mêmes réponses. Mais cette fois ça ne marche pas. Sans plus de forme Pauphilet est neutralisé; les officiers l'ont encadré, pistolet braqué sur lui. Sommé de se rendre, il lève les mains et, désarmé, est conduit au poste de garde où il est enfermé avec trois de ses volontaires, les deux autres ayant réussi à s'échapper en passant par les arrières de la villa.
Vers huit heures du matin, Pauphilet et une trentaine d'insurgés capturés pendant la nuit, escortés d'un peloton de la garde mobile, mousqueton chargé, sont transférés au Fort l'Empereur colonne par deux.
Les prisonniers, selon le dire de Pauphilet, ne furent libérés qu'à 17 heures 20, lorsque les Américains s'apprêtaient à investir la forteresse.
Juin et Koeltz, qui sont pourtant désormais libres de leurs mouvements, n'ont plus la situation en mains. Pour tâcher de la reprendre, ils gagnent de très bonne heure le Fort l'Empereur qui défend Alger.
Là du moins, ils seront en sécurité.
D'ailleurs, Darlan vient d'arriver à la rescousse.
Peine perdue; c'est trop tard, le commandement est décapité.
J'en remercie le ciel; si nous n'avions pu les empêcher d'agir, ces officiers généraux français, constellés d'étoiles, eussent, sans aucun doute, fait tirer sur les Américains.
Pour ceux qu'une aussi grave affirmation pourrait choquer, je ne puis mieux faire que de reproduire le texte du télégramme adressé depuis le Fort l'Empereur au Général Roubertie, remplaçant désigné par Koeltz du Général Mast qui a rejoint la dissidence.
Je cite:
"Par ordre du Général Juin et du Général Koeltz, personne ne doit obéir au Général Mast. Les troupes d'invasion doivent être combattues avec énergie".
Ne confondons pas les choses; les qualités militaires prestigieuses du Général Juin c'est une tout autre affaire.
Je ne puis être plus clair.
Sur ce, Roubertie, le nouveau promu, au garde-à-vous devant ses chefs, s'empresse de faire diffuser le message aux commandants des unités relevant de son autorité.
En vérité, et je le dis avec tristesse, tel était l'état d'esprit des hommes qui assumaient alors le pouvoir en Afrique du Nord:
A Rabat, le Général Noguès, Résident Général de France au Maroc, qui, déjouant le complot ourdi par son subordonné le Général Béthouart, s'opposa par la force aux Américains, provoquant sans sourciller la mort de plusieurs centaines de militaires français et américains.
A Oran, je l'ai dit, ce fut le Général Boisseau commandant la division.
A Tunis, l'Amiral Estéra, le saint homme, Résident général qui, obéissant aveuglément aux ordres lui parvenant de Vichy, n'esquissera même pas un geste de résistance lorsque les troupes de l'Axe pénétreront sur le territoire du Protectorat français.
Pour ce qui est de l'Amiral Derrien, Commandant la Base de Bizerte, il aurait dû résolument, dès le lendemain du débarquement, et il le pouvait sans risque aucun, donner l'ordre à la flotte ancrée dans la rade de mettre le cap sur Bône.
Il n'en fit rien.
Pris au piège il allait bientôt se rendre sans avoir fait tirer un seul coup de canon.
Quant à Alger, le pouvoir civil était vacant pour ainsi dire.
Le gouverneur Général Chatel, qui se trouvait en effet à Vichy en déplacement, ne regagnera son poste qu'après avoir prudemment fait étape à Sétif pour prendre le vent. Et l'on sait que, par ailleurs, Ettori, son secrétaire général, retenu au Commissariat Central, ne pouvait exercer ses fonctions, ce qui, au demeurant, allait lui épargner bien des soucis.
La
mort du Lieutenant Jean DreyfusIl est sept heures.
Le jour se lève. Les Américains marchent sur Alger.
Exécutant les instructions qu'ils ont reçues, les Groupes de Volontaires, mission accomplie, commencent à libérer les points qu'ils occupent voici six heures passées, sauf le Commissariat Central, lequel, nous allons le voir tiendra bon pendant toute la journée.
Le Lieutenant de réserve Jean Dreyfus, suivant l'ordre qu'il a reçu, avec ses hommes s'est emparé par surprise de la Grand'poste. Il a été chargé de couper le central téléphonique qui dessert les abonnés du centre de la ville.
Après s'y être barricadé du mieux qu'il a pu avec l'aide de ses volontaires, Dreyfus, sans se presser exécute sa mission avec calme.
La chose est aisée.
Toutes les lignes téléphoniques aboutissent en effet à un ensemble appelé tableau d'alimentation. Pour ne pas perdre de temps, Dreyfus en avait déjà repéré l'emplacement ce jour même en cours d'après-midi. Il lui fallait tout simplement couper les sectionneurs qui, fixés sur un panneau de marbre, commandaient les circuits suivants:
Le 110 volts alimentant la machine d'appel donnant la tonalité de l'automatique et permettant de vérifier que chaque circuit occupé fonctionnait bien.
La batterie d'accus de quarante-huit volts, alimentant la machine d'appel dite de secours.
Enfin le groupe électrogène fonctionnant à l'essence, lequel, au moyen d'un dispositif branché sur le 110 volts, se mettait automatiquement en marche en cas de panne du secteur électrique.
Dreyfus effectua ces manoeuvres en vitesse devant le personnel de nuit médusé, lequel, ayant enfin compris, se montrait désormais prévenant à l'égard de celui qui, il y a seulement un moment, était considéré avec effroi comme un dangereux cinglé.
Il me faut ajouter que, dans le même temps et de la même manière, chacun des autres centraux téléphoniques urbains avait été occupé et délesté par un groupe de volontaires. Seul l'interurbain dit de Mustapha, sur lequel était branché le câble L.S.G.D. desservant les villes principales du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie, n'avait pu être mis hors service qu'une dizaine de minutes après une heure et demie du matin. Cette faute monumentale revient, il ne faut pas hésiter à le dire, au volontaire qui, un peu vite, arguant de ses qualités en la matière, s'était lui-même proposé de le neutraliser.
Comme il le lui a été prescrit, Dreyfus tient dans l'hôtel des Postes de H à H+6. Il s'est parfaitement acquitté de la mission dont il a été chargé, alliant avec bonheur l'esprit de décision et les qualités du chef qui sait se faire obéir parce qu'il sait commander.
Quelques minutes après sept heures du matin -à ce sujet je n'ai pu recueillir un renseignement qui soit précis - des engins blindés du 5ème Régiment de Chasseurs d'Afrique ont investi la place d'Isly. L'un de ceux-ci, servi par le Maréchal des Logis Constant, a pris position face à l'entrée de la Grand'poste, un bâtiment du style hispano-mauresque.
Il n'était évidemment pas possible de s'y maintenir par la force avec quelques fusils Lebel. D'ailleurs, Dreyfus, dans la place, avait déjà dépassé le délai prescrit par le Lieutenant -colonel Jousse: tenir pendant six heures, le temps estimé qui devrait permettre aux premières unités américaines débarquées de se déployer et, leurs arrières assurés, de parvenir aisément jusqu'à Alger.
Considérant avoir terminé sa mission, le lieutenant sort de la Grand'poste un mouchoir blanc à la main et, il convient de le préciser, à visage découvert, avance au devant de Constant avec qui, vraisemblablement, il veut parlementer. De fait, ils causent ensemble pendant un bon moment, laissant à croire qu'il sont parvenus à un arrangement honorable. Mais personne n'ayant assisté à ce dialogue, il m'est impossible de l'affirmer formellement.
En tout cas, Dreyfus, apparemment rassuré, s'en retourne auprès de ses volontaires. Il vient de parvenir au pied du perron, courant le long de la façade toute blanche de cet important édifice. Ses escaliers aboutissent à une large plate-forme, donnant de plain-pied sur trois portails monumentaux, par lesquels le public accède à la poste.
Le lieutenant s'apprête à en monter les marches quand, lui tirant une rafale de mitrailleuse dans le dos, Constant l'abat froidement. Circonstance singulièrement aggravante, cet abject sous-officier a ouvert le feu, sans avoir fait aucune des trois sommations qui, pourtant, figurent en toutes lettres dans le manuel militaire.
Cette infamie, par conséquent, aurait dû être impitoyablement sanctionnée.
N'en croyez rien.
Celles des autorités militaires qui furent chargées de l'enquête, n'avaient pas encore tourné la veste. Elle considérèrent cet acte abominable comme un fait d'armes et il fut récompensé comme tel. Cité à l'ordre de l'armée pour "avoir abattu un rebelle à Alger le 8 novembre 1942 au cours d'une opération militaire", la Croix de Guerre avec palme fut décernée à ce faux brave, en vérité un bien couard maréchal des logis. Et, comble de l'impertinence, l'ordre portant attribution de cette décoration conférée aux soldats qui, sur le champ de bataille, se sont distingués par une action méritoire, était revêtu de la signature du Général Giraud.
On croit rêver!.
En toute innocence, il avalait déjà des couleuvres.
Il fallut encore attendre plus de six mois, jusqu'à l'arrivée du Général de Gaulle à Alger, pour que fût enfin annulée cette scandaleuse décision.
Le Lieutenant Jean Dreyfus, ajouterai-je en terminant ce récit, sera fait Compagnon de la Libération a titre posthume. Au cimetière d'El-Biar son corps repose dans une concession à perpétuité, suivant une délibération prise par le conseil municipal réuni spécialement à cet effet.
La prise du Commissariat Central
Dans la nuit du débarquement, conformément au plan que Jousse a dressé, le Commissariat Central, boulevard Baudin, est prestement enlevé à une heure pile par José Aboulker qui mène son groupe de volontaires triés sur le volet et prêts à en découdre. Fort heureusement, le coup de main s'est effectué sans de sérieuses difficultés, pour une large part grâce à la présence de Bringard et Esquerré, agissant en complicité avec nous, et qui viennent, eux aussi, d'arriver au Commissariat Central. Le premier, ancien sous-directeur de la sécurité nationale en Algérie, avait été destitué en août 1942 par le Gouverneur Général Chatel qui ne lui pardonnait pas d'avoir le courage de ses opinions. Le second, chef de la police mobile en activité était dans la confidence depuis la veille, Bringard s'étant porté fort pour lui.
Esquerré savait que, suivant un scénario minutieusement chronométré, cette nuit même, une demi-heure après minuit, un messager lui remettrait une enveloppe cachetée portant le timbre humide de la Division et la mention "URGENT". Esquerré, censé ne pas le savoir, est nommé Commissaire Central en remplacement de Leboul.
Simultanément celui-ci, avec la même mise en scène, apprend qu'il est relevé de ses fonctions et remplacé par un militaire.
Motif: "selon des informations qui viennent de parvenir à l'état-major du l9ème Corps d'Armée, des événements d'une gravité exceptionnelle risquent de se produire à Alger d'un moment à l'autre".
On ne saurait mieux dire!.
Comme Leboul n'est au courant de rien, il court aux nouvelles boulevard Baudin où il arrive en même temps que Susini son adjoint auquel l'autorité militaire vient aussi de donner congé. Des civils en armes, porteurs du brassard blanc, frappé des deux lettres noires VP, s'affairent devant l'entrée du Commissariat Central. Quel remue-ménage!.
Sans se méfier Leboul et Susini en franchissent le perron. Seulement voilà, il est une heure passée. Nos deux gaillards sont promptement maîtrisés chacun par un volontaire musclé et enfermés dans le local affecté à cet usage.
J'en aurai terminé en disant, et c'est très important, que grâce à Bringard et Esquerré qui jouissent d'un grand prestige auprès du Corps de la police urbaine, les huit cent cinquante gardiens de la paix, dans leur quasi totalité, se rallieront à nous spontanément, dès le déclenchement du putsch.
Ce fait, pour l'histoire, mérite d'être consigné.
Je m'explique:
L'Armée Rouge, malgré l'échec qu'elle va essuyer devant Stalingrad, demeure une puissance redoutable. Hitler, plus que jamais, entend poursuivre sa diabolique entreprise du subversion universelle. Voici peut-être venu le moment décisif porteur de tant d'espérance pour tous ceux qui, quoiqu'il arrive, ne capituleront pas. A Alger l'union de son peuple et de sa police municipale est une réalité vivante. Que désormais tous ensemble nous tenions fermement et voici que, après le débarquement réussi, l'Algérie, terre française, faisant la guerre aux côtés des Alliés, apportera, le moment venu, sa juste contribution à la libération du territoire national.
Quelle chance inespérée!.
Les policiers ne s'y sont pas trompés. Il fallait qu'ils la saisissent et, à l'exemple de leurs chefs Bringard et Esquerré, qu'ils nous apportent leur adhésion franche et massive.
C'est ce qu'ils firent.
Je me devais de le dire pour souligner combien nous fut précieuse, dans l'entreprise audacieuse que nous entreprenions, la participation du corps de la police municipale.
On ne le répétera jamais assez.
La Barricade du Boulevard Baudin
Le Commissariat Central est désormais solidement tenu par les insurgés. L'un de ceux-ci - je pense que l'idée vient de José Aboulker qui, intelligent, a d'excellents réflexes - décide de faire barrer le boulevard Baudin à la hauteur du bâtiment face à son entrée principale.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Une barricade, faite d'un amoncellement d'objets divers ramassés dans les parages, est dressée sommairement. Défendue par d'intrépides volontaires elle va se révéler étonnamment efficace.
Il faut savoir que la rocade courant le long du front de mer, traversant Maison-Carrée puis Hussein-Dey à l'est d'Alger, pour aller, par Saint-Eugène et la Pointe-Pescade, rejoindre à l'ouest la route du littoral, laquelle passe à proximité de Sidi-Ferruch, emprunte forcément le boulevard Baudin. C'est la voie directe et, de loin, la plus facile que prendraient, à n'en pas douter, les unités d'infanterie casernées dans les garnisons de la banlieue est d'Alger au cas où elles recevraient l'ordre de se porter du côté de Sidi-Ferruch.
Ce qui n'est pas exclu.
Il faut donc en verrouiller le passage à tout prix.
C'est pourquoi la mission des hommes qui tiennent la barricade consiste, au premier chef, à interdire et à intercepter par-dessus le marché tout élément de convoi militaire au fur et à mesure que, dans le boulevard Baudin, il passe à la hauteur du Commissariat Central.
La moisson sera belle.
Tomberont entre les mains du groupe José Aboulker du matériel de guerre tracté, entre autres avec leur lot de munitions, une batterie de 75 et une pièce de D.C.A. La première de ces bouches à feu sera mise en position de tir face à l'est par ceux des insurgés présents, qui, débrouillards en ont fait leur affaire.
Bien entendu sont arrêtés à leur passage, les officiers en voiture qui, depuis le début du jour, pénètrent innocemment dans le boulevard Baudin, comme si de rien n'était.
Voici comment les choses se passent.
A chaque conducteur du véhicule qui se présente, le volontaire ayant en charge la surveillance de la barricade, levant l'index, lui fait signe de stopper. Le contrôleur improvisé demande alors courtoisement aux officiers qui sont dans la voiture de présenter leur carte d'identité. Sous le prétexte d'une vérification à laquelle il se dit tenu de procéder, le vérificateur les invite alors à le suivre au Commissariat Central.
Le tour est joué et les voilà bouclés.
Par contre il est arrivé que certains officiers, soulagés de ne pas avoir à prendre les armes contre les Américains, mais encore indécis, aient demandé à réfléchir. Pas d'exception, eux aussi seront enfermés. Ainsi, du moins laissera-t-on tout leur temps à ces timorés de peser le pour et le contre avant de prendre leur décision.
Tels autres, au contraire, se félicitant de l'occasion inespérée qui se présente à eux, nous offriront spontanément leurs services et, sans plus d'histoires, demanderont à se battre à nos côtés.
Il va de soi que ceux dont la soumission à la discipline paraît irréductible, bref qui considèrent faillir à l'honneur en désobéissant, ne sont pas récupérables.
Ils seront gardés à vue et étroitement surveillés.
Il en est enfin qui, avec un certain panache, obstinés dans leur refus, entendent rester fidèles à leur serment au Maréchal. A ceux-là non plus, il ne sera pas permis de reprendre la route. Mais, traités avec courtoisie, chacun sera invité à venir s'asseoir sur un siège aménagé à son intention dans le bureau de l'adjoint du commissaire central.
Au demeurant, tout ce monde se trouve en bonne compagnie.
Les personnalités, privées de téléphone, ignorant tout, venues dans la nuit aux nouvelles boulevard Baudin, se sont laissées prendre comme dans une souricière. D'autres, faisant partie du gratin reçoivent, par porteur, une convocation émanant de l'autorité militaire les enjoignant de venir se joindre aux responsables de la sécurité du territoire déjà réunis au Commissariat Central pour examiner la situation qui est critique et décider d'urgence des mesures à prendre.
Eux aussi se sont précipités dans la gueule du loup.
Dans ce branle-bas où règne la plus grande confusion, je ne puis oublier la manière aristocratique avec laquelle se comportait Béraud, le commandant de marine à quatre ficelles. C'était le modèle même de l'élégance et du savoir-vivre. A mon instigation, le Lieutenant -colonel Jousse l'avait chargé de s'occuper des visiteurs qui, durant la nuit, ne manqueront pas de venir prendre des nouvelles au Commissariat Central.
En parfait maître de cérémonie, jouant admirablement la comédie, Béraud portant un uniforme impeccable, veste croisée bleu foncé, avec boutons dorés et casquette plate galonnée, salue ces Messieurs en esquissant une révérence. Au fur et à mesure qu'ils se présentent, notre distingué commandant de marine, les conduit jusque dans l'intérieur du bâtiment. Là, éberlués, ils comprennent: les voici refaits sans plus de façon.
Quant à l'inénarrable Roubertie que je connaissais bien, venu en curieux au Commissariat Central, vers dix heures du matin, il s'y est fait prendre comme un enfant de choeur, et pour la deuxième fois.
Courant de la nuit, en effet, n'ayant pu, à partir de la place Bugeaud, pénétrer dans l'Hôtel du Corps d'armée dont l'entrée était fermée à clé, il voulut emprunter celle, en fer forgé, donnant, on le sait, au bas de la rue Mogador, sur la cour, à l'arrière du Quartier Général. Cette dernière, elle aussi, était close. A travers son grillage, le général aperçut des civils en armes, portant brassard blanc, frappé des lettres VP de couleur noire.
N'ayant dès lors aucune raison de se méfier, il ordonne, au civil armé qui le regarde, de le conduire chez le Général Koeltz. Le volontaire interpellé fait l'empressé, salue et s'exécute. Roubertie entre, le portail se referme et notre brigadier frais émoulu, la mine déconfite, comprend, mais un peu tard, qu'il s'est fait avoir jusqu'au trognon.
C'est seulement, le jour étant à peine venu, qu'il réussit à se tailler au moment même où, par suite de l'intervention de l'escadron du 5ème Régiment de Chasseurs d'Afrique, l'Hôtel du Corps d'armée fut dégagé.
La mort du Capitaine Pillafort
J'ai déjà rapporté que l'Hôtel du Corps d'armée avait été investi vers 7 heures du matin par un détachement de gardes mobiles, celui-ci, aux ordres du Lieutenant -colonel Zwingin. Moins d'une demi-heure plus tard, au plus grand soulagement de cet officier supérieur semble-t-il, qui n'avait en tout cas, à aucun moment, manifesté un quelconque esprit d'agressivité, cette unité fut relevée par un peloton d'automitrailleuses du 5ème Régiment de Chasseurs d'Afrique conduit par le Chef d'Escadron Vertier, et dont les cadres, dans leur majeure partie, étaient connus pour leur fidélité inconditionnelle au Maréchal.
Très habilement, Pillafort avait su, sans perdre la face, négocier avec Vertier le retrait de sa section de volontaires, évitant ainsi certainement une épreuve de force qui, en raison même de l'enjeu de l'opération en cours, eût risqué de dégénérer en un affrontement meurtrier. Des deux côtés on fit preuve de compréhension et de bonne volonté.
Pillafort, à la tête de son groupe qui le suivait colonne par deux, l'arme sur l'épaule et au pas cadencé, put ainsi quitter les lieux, et de façon honorable.
Après qu'il eût quitté le Corps d'Armée, aux environs de neuf heures et demie du matin, Pillafort se fit conduire en auto à la Colonne-Voirol sur les hauteurs d'Alger, à la sortie de la ville au débouché qui donne sur la plaine de la Mitidja.
Dans une opération impromptue, avec l'aide d'une poignée de jeunes garçons dont son fidèle Mario Faivre, vont être stoppés, au fur et à mesure qu'ils se présentent, les véhicules transportant des officiers qui se dirigent vers Alger.
Sans que jamais aucun de ceux-ci n'opposât la moindre résistance, chacun des conducteurs est fermement prié d'aller ranger sa voiture sur le côté droit, à l'entrée de l'avenue Foureau-Lamy. Par cette artère que prolonge l'avenue Franklin-Roosevelt, puis la rue Michelet, on descend au coeur de la ville.
Ces militaires désemparés se proposaient évidemment d'emprunter cet itinéraire, en quête d'une quelconque autorité susceptible de donner un ordre quel qu'il soit; encore fallait-il qu'il y en eût une, ce qui, pour le moment, n'était pas le cas.
Il est onze heures passées quand Pillafort, à la tête d'un convoi d'une quinzaine de voitures, dont les dernières, en serre-file, sont occupées par le Groupe de Volontaires du capitaine, parvient à la hauteur du Commissariat Central. Les officiers rendent leur arme et, docilement, se soumettent.
Dorénavant c'est, en fait, Pillafort qui prend le commandement de l'ensemble des dissidents qui défendent ce point névralgique.
Quatorze heures trente.
Une Renault du type dont le volant est encore à droite, se dirigeant vers Hussein-Dey, arrive devant la barricade improvisée faite de bric et de broc. Le chauffeur, qui a l'air décidé, semble vouloir la forcer. Cette détermination, trop apparente, n'est évidemment qu'un simulacre de résistance. Il a suffi en effet que Pillafort, pointant l'index vers le conducteur, lui intime l'ordre de s'arrêter pour que celui-ci s'exécute sans broncher.
A sa gauche se tient un capitaine.
Sur le siège arrière ont pris place, à droite un lieutenant-colonel et, à sa gauche un commandant qui, surpris, vient d'abaisser la glace de la portière.
Pillafort s'avance et, se penchant en avant, s'apprête à expliquer au commandant de quoi il retourne. Le colonel, devenu écarlate, ne lui en donne pas le temps. Il allonge le devant du corps sur les cuisses de son voisin et tire à bout portant en direction de Pillafort qui est atteint à l'abdomen.
Ce coup de feu provoque une fusillade.
Bien que grièvement blessé, notre malheureux capitaine a cependant la force, avant de s'écrouler, de vider le barillet de son pistolet et de le recharger. Le chauffeur et le capitaine sont indemnes, tandis que les deux passagers arrière sont blessés. Le commandant s'en sortira. Le lieutenant-colonel, quant à lui, arrive péniblement à s'extraire du véhicule et, gravement touché, s'affaisse. Un inspecteur de la brigade de sécurité du territoire, le jeune Marcel Duplan, qui se trouve à proximité sur le trottoir, bondit, contourne la voiture, se précipite sur l'agresseur et, de plusieurs coups de son 9m/m, dans le feu de l'action, achève le Lieutenant -colonel Jacquin.
Tel était en effet le nom de ce pleutre officier supérieur, commandant la D.C.A. du l9ème Corps d'Armée. Il venait de descendre l'un de ses camarades d'active portant comme lui l'uniforme français et qui, plus est, se connaissaient très bien.
Au dire de ses subordonnés, Jacquin, imbu de soi-même, était d'un naturel bourru, cassant, franchement déplaisant. Jaloux de l'autorité qu'il tenait de son grade, il ne tolérait pas qu'on la lui discutât. Dans son entourage il s'était fait une réputation de suffisance on ne peut plus méritée. D'aucuns, pleins de malice, prétendaient qu'en le regardant venait à l'esprit l'image des dessins satyriques paraissant avant-guerre dans une certaine presse. Leurs auteurs, il faut que le lecteur qui n'a pas connu cette époque le sache, des caricaturistes engagés, au crayon impitoyable, y exerçaient leur talent en esquissant le portrait type de l'officier français sous les traits de la vieille baderne rondouillarde, badine à la main et képi posé négligemment de biais sur la tête.
Mais, abandonnons à présent ce triste personnage; il a payé. Et revenons à Pillafort. Diligemment transporté en voiture par José Aboulker à la clinique Solal, avenue de l'Oriental, Pillafort allait y mourir six jours plus tard, dans la nuit du vendredi au samedi.
Ainsi la barricade, au pied de laquelle venait d'être blessé mortellement le héros du jour, n'allait-elle pas manquer de rappeler celle sur laquelle, au siècle dernier, le député de l'Ain, qui justement donnerait son nom au boulevard Baudin, était lui-même tombé non point sous le feu d'une balle de revolver mais sous celui d'une mousqueterie commandée par un officier, français lui aussi.
A la tombée de la nuit, le lundi 9 novembre, deux hommes en civil, chapeautés, se réclamant des services secrets, se présentèrent à la clinique Solal. Ils déclarèrent être venus entendre Pillafort sous le couvert d'une enquête ouverte à la suite de l'accrochage qui, la veille, avait causé la mort du Lieutenant -colonel Jacquin. Reçus fraîchement par le personnel présent ils affirmèrent agir selon les formes que les autorités militaires leur avaient prescrites.
Grand Dieu!, de quelles autorités militaires pouvait-il être question ce jour-là, où au Palais dÉté, après une folle nuit, régnait encore une indescriptible confusion?
A la vérité, la raison mise en avant par ces policiers n'était qu'un mauvais prétexte. Introduits dans la chambre de notre ami blessé, ils entendaient s'octroyer le droit de se saisir de lui par la force. Je me demande d'ailleurs comment ces sbires s'y seraient pris étant donné le triste état de l'innocente victime d'un colonel excité qui n'avait pu se maîtriser. Ne pouvant espérer une quelconque aide du personnel hospitalier, ils ne leur serait laissé que la ressource de tenter de l'emporter à dos d'homme et cela, on s'en doute, n'eût pas été facile. Quoi qu'il en soit, cette tentative de rapt, et c'est bien le mot qui convient, fit chou blanc. L'infirmière et Paule Béranger qui se trouvaient au chevet du capitaine ne se prêtèrent pas à cet inqualifiable stratagème.
Elles appelèrent au secours.
Alertés par leurs cris, accoururent le Professeur Solal et l'un de ses assistants.
Le professeur s'arrête net à l'entrée de la chambre.
Outré, il foudroie de ses yeux noirs ces deux individus qui paraissent appartenir au monde des policiers interlopes. Cette attitude ferme, alliée à un silence, toujours impressionnant, font partie de la panoplie des moyens utilisés par le chef qui a de l'autorité et sait se faire respecter. Cela a suffi; nos deux loustics décontenancés se mettent à bredouiller on ne sait quelle excuse. Mais le patron ne s'en laisse pas conter. Indigné que des Français puissent se livrer à de tels excès sur un blessé encore sous le choc opératoire, il les éconduit et exige que ces étranges visiteurs se retirent immédiatement. En moins de rien ils battent en retraite et déguerpissent piteusement.
José Aboulker, que le professeur a alerté sur le champ, téléphone au consulat des États-Unis auquel il demande d'urgence aide et assistance. Alerté à son tour, Bob fait dépêcher deux Marines au chevet de Pillafort. De plus, pour assurer cette mission, quatre autres de leurs camarades ont été affectés. En sorte que trois équipes de deux hommes, se relayant sans relâche de jour comme de nuit, pistolet-mitrailleur en sautoir, monteront une garde vigilante devant la porte donnant accès à la chambre du capitaine qui nous est si cher. Pour en franchir le seuil toute personne devait désormais montrer patte blanche.
Pour ma part je lui rendis visite au cours de l'après-midi du mardi 10 novembre, muni d'un laissez-passer que m'avait remis André Achiary. Paule, sa bonne amie, dont je viens de parler, ne l'avait pas lâché d'une seconde depuis qu'il était entré en clinique. Toutefois, ce jour-là elle avait dû s'absenter un moment et ne devait revenir qu'à l'heure du dîner. Je me suis donc trouvé seul avec le blessé puisqu'aussi bien, ne l'ai-je quitté qu'à la nuit tombante.
Me voici, dans la chambre du capitaine.
Ému et retenant mon souffle, je m'avance vers sa couche sur la pointe des pieds. Ses paupières sont mi-closes; il m'a pourtant aussitôt reconnu. Ouf! enfin, je respire. Visiblement il est content. Ma venue l'a touché et ma présence le réconforte. Feignant de ne point souffrir, sa vivacité habituelle se retrouvant dans son sourire, il prend appui sur ses poignets, se soulève, apparemment sans trop peiner et me tend les bras pour m'embrasser.
Sacré bonhomme que cet étonnant Pillafort, cette force de la nature aux réactions imprévisibles, ce baroudeur impitoyable et qui avait le coeur sur la main. Savait-il qu'il était condamné, que la balle qui lui avait perforé le foie ne pardonnerait pas?; ou bien, n'ayant rien perdu de sa superbe, voulait-il me montrer qu'il avait toujours du panache et que, malgré l'étreinte de la douleur, il entendait la supporter en silence pour n'en rien laisser voir?.
Je ne savais quoi penser.
Après avoir baissé le front l'espace d'un instant, à nouveau mes yeux se posèrent sur lui. Je fus effrayé; l'expression de son regard angoissé, la morne immobilité de son visage devenu blême, me glacèrent le sang. Alors seulement, je compris son désespoir et, dans un éclair, je perçus comme une supplication montant vers moi. Maintenant, j'en étais sûr, cette âme de feu qui se dévouait sans compter pour un idéal, la passion des hommes qui ne transigent pas avec l'honneur de leur patrie, sachant qu'il allait mourir, m'appelait à son secours.
La situation de fait proprement inadmissible que Darlan a créée en s'appropriant le pouvoir, va-t-elle se dénouer par l'arrivée de Giraud?. Pourquoi est-il allé à Gibraltar alors que nous l'attendions au Corps d'Armée?. Se décidera-t-il à prendre les affaires en main ou, ne se sentant pas de taille à s'imposer, se serait-il incliné devant le fait accompli?.
Et les Américains, où en sont-ils?; pouvons-nous enfin espérer reprendre le combat à leurs côtés?. Telles étaient, me semblait-il, les questions auxquelles, à l'approche de la mort, Pillafort, dans un suprême effort, m'adjurait de répondre.
Avec beaucoup de précautions, je soulevai l'une de ses mains qui reposaient inertes sur la couverture de son lit. Tentant de surmonter mon émotion, d'une voix douce, je m'essayai à le rassurer:
- Pill, mon cher Pill, ne te tourmente pas, je t'en supplie. C'est gagné. Darlan devenu le maître de la situation?. Allons donc!. Il se trompe lourdement s'il croît qu'il va pouvoir gouverner longtemps encore; d'une manière ou d'une autre il devra se démettre de ses fonctions; nous l'y aiderons s'il le faut et les Alliés aussi, je l'espère. Quant à Giraud, oui il a déçu nos espérances; je crains qu'il ne soit pas à la hauteur de la situation. Mais ne nous attardons pas sur ce sujet; c'est tout à fait accessoire. L'essentiel est de réussir et nous avons réussi. Les Américains sont là, bien implantés dans la ville qu'ils contrôlent entièrement. Les combats ont cessé au Maroc et à Oran. Depuis hier, de grandes unités américaines débarquent en masse dans le port même et dans l'arrière-port de l'Agha. L'un et l'autre sont archipleins. Curieux spectacle que celui de ces bateaux rassemblés, chacun surmonté au bout d'un filin par un énorme ballon dont la forme rappelle curieusement celle du zeppelin. Ce dispositif, m'a-t-on dit, a été mis en place afin de protéger les navires et les installations portuaires contre d'éventuelles attaques en piqué.
Dans la baie, une kyrielle de bâtiments tournent en rond, chacun attendant de pénétrer dans le port au fur et à mesure qu'il se dégage tandis que, sur la ligne d'horizon, ne cessent d'apparaître de nouveaux convois. Les uns viennent vers Alger, les autres se dirigent vers l'est, sur Bougie où, grâce à Lotti le fameux aviateur, le bassin du port, je le sais, est déjà préparé pour faciliter l'entrée des bâtiments alliés. Pill, tu ne peux imaginer ce que représente cet extraordinaire carrousel sur l'immensité d'une mer étale et sous un ciel splendide inondé de soleil.
Oui Pill, regarde moi, je te le jure.
Grâce à nous, grâce à toi la France, mise hors de combat par la faute des hommes qui détenaient le pouvoir, reprend sa place dans la bataille auprès des Alliés.
La victoire désormais est certaine.
Remercions le Seigneur.
Alors Pillafort rouvre les yeux qui s'illuminent de bonheur. Maîtrisant sa douleur qu'on devine aiguë, il a retrouvé sa voix puissante et, sur un ton sec qui est bien dans sa manière, s'écrie:
- Je veux m'en rendre compte, moi-même.
Je m'empresse de satisfaire à cette dernière volonté. En ayant été priés par moi, les deux Marines présents déposent doucement le blessé allongé sur un brancard. Avec d'infinies précautions, ils le montent ainsi par les escaliers, à la terrasse qui surplombe la baie.
Il reste tout interdit à la vue de cette flopée de bateaux qui grouillent et semblent l'un l'autre se disputer les quais pour y débarquer leurs lourdes cargaisons de matériel de guerre et de soldats en armes.
Alors, l'âme rassérénée, il pria tandis que sur chacun des côtés de son visage pâle, lentement coulait une larme de joie. Il fit un ultime et violent effort, cherchant à s'appuyer sur les deux coudes, mais en vain.
N'en pouvant plus il me chercha du regard et je compris qu'il voulait me dire quelque chose. Me penchant en avant jusqu'à lui frôler le front, je l'entendis d'une voix caverneuse et presque éteinte, me murmurer à l'oreille:
- Merci, mon vieux, maintenant je puis mourir en paix.
Ce furent pour moi ses derniers mots. Un long frisson me secoua tout le corps. Je sentis une sueur froide courir le long de mon échine et, devant mon ami que je savais perdu, je ne pus retenir mes pleurs.
Cher Pill, pourquoi donc un cruel et injuste destin t'a-t-il ôté la vie aussi prématurément, privant notre pays d'un homme qui n'était pas fait comme les autres, toi qui avais tant espéré et ô combien mérité de participer avec nous, sur le sol de France, à sa libération après tant de malheurs?
Le lundi 16 novembre, le corps du capitaine, dans sa tenue aux galons blancs du llème Cuirassiers, fut transporté presqu'à la sauvette au déposoir de l'avenue Villaret Joyeuse et déposé le lendemain en l'église Saint-Augustin, rue de Constantine. Le téléphone arabe ayant fonctionné, une foule considérable assistait à l'office dans un grand recueillement.
Après l'absoute, au bas du parvis, ses amis et bien d'autres se rassemblèrent silencieusement pour se former en cortège. Nous voulions tous, et c'est bien naturel, l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure, au cimetière de Saint-Eugène.
Mais le nouveau commissaire central qui avait remplacé Esquerré démis de ses fonctions, voulant à coup sûr faire du zèle, entendait interdire ce cortège. A cet effet il fit barrer chacune des rues avoisinantes par un cordon de gardiens de la paix coude à coude, bloquant ainsi toutes les issues aboutissant à la basilique.
J'étais en tenue militaire aux côtés du Lieutenant Colonel Jousse, lui-même en uniforme. Outré de cet ignoble procédé frisant la provocation, il s'écria, levant le bras en signe de ralliement: "à moi!". Et, sans plus attendre, il fonça sur l'un des cordons de police avec la volonté bien arrêtée de le forcer pour se frayer un passage. Il n'eut pas à s'en donner la peine, les deux agents de police avec lesquels Jousse allait se trouver face à face s'étant spontanément effacés, comme il s'y attendait d'ailleurs. Et ce fut la ruée générale qu'un service d'ordre feignant d'être débordé, tentait de canaliser. Les uns sautant prestement dans un tramway en marche, les autres hélant des cochers de fiacre pour se faire transporter en voiture, tous se précipitèrent vers le cimetière. Les premiers d'entre nous arrivèrent au moment où le fourgon mortuaire en franchissait le portail. Les derniers, dépités d'être un peu en retard, ne tardèrent pas à rejoindre ceux qui s'étaient dépêchés.
Ainsi allions-nous, tout de même, pouvoir ensemble nous recueillir autour de la dépouille de notre camarade et chacun, en laissant tomber sur son cercueil une pincée de terre, lui adresser notre suprême adieu.
"Maintenant je puis mourir en paix".
Ces mots, tout le long du chemin du retour, bourdonnaient encore à mes oreilles et ne cessaient de me harceler. En une toute petite phrase il avait dit une très grande chose: sentant venir la mort, ce vrai croyant pensait à la vivante éternité où il allait entrer.
Je voudrais terminer ce récit dans lequel je me suis appliqué à observer la stricte vérité, en précisant que les autorités militaires anglaises et américaines avaient cru devoir chacune, par un geste qui les honore, déléguer aux obsèques du Capitaine Pillafort, des officiers d'état-major de haut rang. Par contre aucune autorité française, qu'elle soit civile ou militaire, n'y était représentée. Le Général Giraud, celui qui avait été désigné comme devant être notre porte-drapeau, pour la venue de qui, en quelque sorte, Pillafort avait accepté de mourir, oui le Général Giraud brillait par son absence.
Triste n'est-ce pas, abominablement triste et ô combien décevante.
L'avenir rendra justice au Capitaine Pillafort.
Dès l'arrivée du Général de Gaulle à Alger il sera fait Compagnon de la Libération à titre posthume.
Mario Faivre prend la relève
Pillafort, avant que l'on ne l'évacue, eut encore la force de désigner celui qu'il avait choisi pour le remplacer, Mario Faivre, un jeune garçon de vingt ans. Il le supplie de se maintenir sur cette position clé le plus longtemps possible et, en tous cas, jusqu'à la nuit tombée. A ce moment là, ajoute t-il confiant, les Américains auront vraisemblablement investi la ville. Sans marquer la moindre hésitation Mario accepte et va se révéler être un chef de la classe de ceux qui, à son âge, sous le Premier Empire, étaient déjà lieutenants et parfois même capitaines.
Mario Faivre, comme l'avait fait Pillafort, intercepte et interpelle les officiers motorisés qui avec une belle inconscience ne cessent de se présenter devant la barricade. Les véhicules et leur armement, les pièces d'artillerie et leur dotation en munitions sont confisqués puis rassemblés en hâte dans un cul-de-sac près du Commissariat Central. Après les prises de la matinée cela représente, au bout du compte, un butin considérable.
A dix-sept heures, un peloton de la garde mobile, appuyé par le même escadron du 5ème Chasseurs d'Afrique qui, ce matin, nous avait délogé de l'Hôtel du Corps d'armée, sous le commandement du même officier, le Chef d'Escadron Vertier, prend position sur le carrefour de l'Agha, à l'extrémité du boulevard Baudin, en avant de la barricade.
Soldats et insurgés sont face à face.
Mario, conservant son sang-froid, ne perd pas une seconde; il fait pointer l'un des canons de 75 autotractés déjà mis en position de tir et la mitrailleuse lourde antiaérienne que des militaires, sans les forcer, ont mis à notre disposition.
Le voilà paré.
Décidément, le Général Koeltz ne désarme pas.
Depuis le fort l'Empereur, n'écoutant que son courage, il a ordonné au Chef d'Escadron Vertier de faire sommation aux insurgés qui tiennent toujours la barricade, d'avoir à se rendre sans conditions dans un délai de trente minutes, faute de quoi le bouchon sera réduit par la force, quitte à les exterminer tous ensemble aurait-il pu ajouter, la conscience tranquille.
Il faut à tout prix éviter que l'irréparable ne se produise. D'interminables palabres s'engagent entre le Commissaire Esquerré, toujours sur la brèche, et le Chef d'Escadron Vertier dont on sent bien que le coeur n'y est plus. D'un côté comme de l'autre on s'évertue à en retarder l'expiration. Chaque minute qui passe est une minute gagnée. Aussi continue-t-on à pérorer pour se donner de l'importance et à parler pour ne rien dire.
Dans le dernier quart d'heure Mario s'attendait à tout et au pire. Mais la petite guerre n'aura pas lieu, la honte de 1940 sera bientôt lavée. Dès l'annonce de la fin des combats, Chasseurs d'Afrique et gardes mobiles se rassembleront en formation de marche et, au pas cadencé, regagneront leurs quartiers. De même, le Commissariat Central sera abandonné et Mario s'en ira suivi de ses compagnons aussi chagrins que leur patron d'un jour. Tous eussent levé le camp dans la joie, si ce n'est l'ombre de Pillafort omniprésente et qui les poursuivait obstinément. Allait-il s'en sortir?. Telle était l'unique et angoissante question que chacun se posait.
Ce dimanche, à Alger, fut celui de l'attente sereine pour ceux d'entre nous qui, absolument confiants, attendent avec certitude l'arrivée des Américains. Le moral de cette poignée de résistants est au plus haut. Jamais aucun de ceux ci n'a douté de la réussite de cette entreprise à laquelle il a accepté de participer sans jamais poser la moindre condition.
Mais, on ne peut le taire, ce dimanche, à Alger, fut aussi celui de l'affolement pour quelques-uns des nôtres qui, circonstance aggravante, n'étaient pas tous de simples exécutants. Ceux-là, qui pouvaient, il est vrai, se compter sur les doigts de la main prirent la tangente et allèrent chercher refuge du côté des Américains. Au demeurant, si cette dérobade permit à quelques chefs de groupes défaillants de passer une nuitée dans un hôtel confortable à Sidi Ferruch, elle ne se traduisit que par une absence à peine remarquée. Le lendemain, en début de matinée, avec les premiers G.I., ils regagneront Alger, triomphalement accueillis, debout à bord des jeeps qui, en avant-garde, pénétreront dans la ville.
Pour ma part, naturellement je suis resté à Alger.
Inquiet de n'avoir point revu le Lieutenant -colonel Jousse depuis que, la nuit dernière, nous étions sortis ensemble de l'Hôtel du Corps d'armée, je me mis à sa recherche en déambulant au long des trottoirs. En vain, il restait introuvable. Même les hommes des polices parallèles chargés de l'appréhender ne purent le dénicher.
Devant les facultés où, en uniforme, je venais d'arriver, des hommes rassemblés devisaient et me paraissaient inquiets. Comme ils semblaient m'interroger du regard, je crus devoir les haranguer pour les rassurer et les galvaniser. Mais il me fallut, sur le champ, en maîtriser les réactions désordonnées, ce qui ne fut pas si facile.
Vers cinq heures de l'après-midi, je me trouvais au commencement de la rue Michelet au moment où, sur la droite de la chaussée, avançaient à la queue leu leu trois chars d'assaut aux couleurs françaises, sortant apparemment tout droit du musée des Armées. Crachant de la fumée épaisse et noire ils se traînaient, s'efforçant, par le raidillon qui se trouve face à moi le long d'un mur de clôture des facultés, de gagner l'avenue Pasteur pour aller je ne sais où, pas très loin en tout cas, étant donné leur piteux état.
Cette mascarade m'ayant rempli d'indignation, je m'écriai, afin que m'entendent les curieux qui se pressaient sur ce coin du trottoir:
- Si les chefs militaires, responsables de ce qu'ils sont, considèrent devoir livrer combat, ce ne peut être qu'un baroud d'honneur. Alors, en formation de combat, chacun de ces messieurs les généraux devrait se mettre au premier rang, sabre au clair. Comme ils sont motorisés, je propose que sur chacun de ces engins boiteux, montent dans l'ordre, l'Amiral Darlan, le Général Juin et le Général Koeltz.
Bien que cette foule, en l'absence de tout renseignement, fût encore prudente, je sentis monter vers moi un élan de sympathie. Visiblement ces braves gens ne demandaient qu'à me croire. Aussi, sur ma lancée, et sans le savoir, je l'atteste, affirmai-je, que les Américains avaient été signalés, progressant en direction d'El Biar. C'est seulement à cet instant que tous se défoulèrent et applaudirent.
Je ne sais si parmi ces Algérois s'étaient infiltrés des sbires au service du régime qui s'écroulait. De toute façon, si tel était le cas, il se gardèrent de m'inquiéter.
Le cessez-le-feu
L'accord du cessez-le-feu fut conclu à 18 heures 40, suivi aussitôt d'une suspension d'armes applicable exclusivement, dans un premier temps, à la place d'Alger et aux localités de la grande banlieue.
Depuis le début de l'après-midi Pendar, le vice-consul des États-Unis, après avoir recherché le Général Ryder durant près de deux heures, sans pouvoir l'atteindre, le découvrit enfin à quelque 12 km au nord-ouest d'Alger, à Chéragas en son P.C. avancé. En grande hâte, Pendar le conduisit à la villa des Oliviers où se tenait le Consul Général Robert Murphy, bien qu'à présent il y fût libre, cela va sans dire.
La voiture que pilotait le Colonel Knox, dans laquelle prirent place le Général Ryder, le consul-général des États-Unis, le Vice-Consul Pendar et, de plus le Commandant Dorange attaché à l'Etat-major du commandant en chef des armées en Afrique du Nord, fila sur les chapeaux de roues jusqu'au fort l'Empereur. Les Généraux Ryder et Juin, après un court mais aimable entretien, signèrent conjointement le protocole fixant les conditions de la suspension provisoire des hostilités.
Le Lieutenant Albert Raymond, dont les lecteurs se souviennent, allait intervenir d'une manière curieuse, et tout à fait fortuite, juste avant l'arrêt des combats. Elle mérite d'être rapportée.
Dans la matinée ce sympathique officier de réserve, un bon camarade, surpris par les gendarmes alors qu'il tentait de convaincre un groupe de récalcitrants, fut arrêté et emmené en voiture au Fort l'Empereur. Au Général Juin qui l'interrogeait, il refusa systématiquement de répondre aux questions qu'il lui posait, se contentant de dire avec un aplomb imperturbable que, appartenant aux Forces Françaises Libres, il était détaché comme officier de liaison auprès des Américains. Naturellement il fit grosse impression, n'étant venu à personne l'idée de contester les affirmations de ce jeune et fringant officier français. Dès que les premiers boulets de canons tombèrent sur le fort, Raymond n'hésita pas à s'adresser directement aux militaires présents s'efforçant de les convaincre que cette lutte inégale était du reste inutile, les Américains arrivant en libérateurs.
Ce soir-là, fourbu, je rentrai chez moi, m'écrasai dans un fauteuil et m'endormis.
Je fis un rêve fabuleux.
Mon imagination délirante me porta sur un immense rivage de sable, devant une mer qui n'avait pas de fin. A proximité de la côte croisait un nombre incalculable de bâtiments bourrés de troupes américaines et françaises. Ils amorçaient un virage, s'apprêtant à cingler vers le nord. Je me sentis comme un homme perdu, pris de panique à la pensée qu'aucun commandant n'avait voulu me prendre à son bord. Et puis tout d'un coup, poussant des hurlements je me retrouvai, je ne sais comment, sur le pont d'un énorme navire où, je ne sais pourquoi, je vis accourir vers moi le Lieutenant -colonel Jousse en tenue de combat; une traversée qui ne dura qu'un instant et puis ce fut l'enfer. Des armées criant victoire déferlaient sur l'Europe. A perte de vue des amoncellements de cadavres portant encore brassard à croix gammée. Alors m'apparut un paysage apocalyptique au milieu duquel, vêtu d'une longue tunique blanche, un monstre sacré, tonnant, puissant comme Héraclès, écrasait sous ses bottes couvertes de sang l'hydre de Berchtesgaden.
Un petit coup sur mon épaule: "Jean, c'est l'heure du dîner". J'ai reconnu la voix de ma femme; je me frotte les yeux; mon rêve s'est évanoui; la guerre continue.
Le lendemain, vers dix heures du matin, deux unités motorisées américaines précédées de chars de combat opéraient leur jonction au centre de la ville à la hauteur du boulevard Laferrière. L'une était descendue par le chemin Beaurepaire, l'avenue Franklin-Roosevelt et la rue Michelet: l'autre venant par l'ouest, avait emprunté la route côtière puis, intra-muros, le boulevard de la République, toutes deux applaudies par des explosions d'une joie presque délirante.
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Je voudrais achever ce récit des deux années les plus passionnantes de ma vie sur une note qui, je l'espère, détendra l'esprit du lecteur.
Il s'agit de l'affaire des télégrammes que moi-même et le Consul Général de Grèce à Sfax avions échangés courant du dernier trimestre de l'année 1940.
Pendant l'hiver, 39-40, après avoir monté la garde sur la ligne Mareth, notre division était au repos à Sfax. Monsieur Papavassiliou, Consul général de Grèce, avait obligeamment proposé à notre général de mettre, en sa résidence, une chambre à la disposition d'un officier. J'en fus l'heureux bénéficiaire. Je ne dirai jamais assez combien ses attentions me touchent encore aujourd'hui. C'était un grand ami de la France.
Les hommes et les femmes de ma génération savent dans quelles conditions révoltantes, Mussolini attaqua lâchement la Grèce en octobre 1940. Ils savent aussi l'admirable résistance que lui opposa sa petite armée qui, dans une vigoureuse contre-offensive, reprit la ville de Koritza.
Dès que, par la presse, j'appris cette nouvelle incroyable, je postai au Consul de Grèce à Sfax le télégramme suivant:
"Retour des armées Croix de Guerre deux citations vous remercie large hospitalité hiver dernier stop vous exprime sentiments admiration vaillance peuple grec et forme voeux chaleureux victoire proche lettre suit".
A la lecture de ce texte, l'employée des P.T.T. à qui je le remettais, resta tout interdite.
- Monsieur, me dit-elle, vous allez être inquiété. Avez-vous bien réfléchi?. Ne croyez-vous pas qu'il serait plus sage...
Je ne lui laissai pas le temps de terminer sa phrase.
- Je vous remercie de la sympathie que vous me manifestez d'ailleurs fort imprudemment. Mais c'est tout réfléchi. S'il vous plaît, mad'moiselle, transmettez ce télégramme. Nous verrons bien ce qu'en fera la censure militaire.
Et ce jour même j'écrivis au Consul général une lettre parfaitement explicite dans laquelle j'exprimais mes opinions qui ne laissaient aucun doute sur la nature de mes sentiments vis-à-vis des Allemands.
C'est le 31 décembre 1940 que le consul me câbla sa réponse:
"Remercions tout coeur télégramme lettre Meilleurs voeux Vive la France Vive la Grèce - Famille Papavassiliou".
En annexe figurent les photocopies du texte de ces deux télégrammes.
Et, comme je ne voulais pas être en reste, sur l'heure je lui câblai: "Ai reçu votre message stop. Bonne année confiance espérance vive la Grèce vive la France".
Dès que mon premier télégramme eût été émis, les services de sécurité du gouvernement général alertés, ouvrirent une enquête. Dans la place, heureusement, j'avais un complice, le Commissaire Pillier. Confidentiellement il me communiqua un duplicata de la note établie en mon nom à la suite de l'échange des deux premiers télégrammes.
A vrai dire le compte-rendu qui figurait sur ce carton fut loin de me déplaire. Jen éprouvai même une certaine fierté. De son côté, le Général Beynet, à l'époque commandant du 19ème Corps d'Armée m'avait fait dire discrètement, qu'il n'était pas fâché de constater que de jeunes Français, relevant la tête, étaient loin d'être désespérés. Mais il m'invitait à faire preuve de plus de prudence dans les propos que je tenais en ville.
Voici, en particulier, ce qui était écrit sur la dite fiche en guise de conclusion: "les sentiments patriotiques de l'intéressé sont donc indiscutables. C'est à la suite de son séjour à Sfax pour les raisons sus-consignées, qu'il est devenu grécophile".
Grécophile!, eh oui!, pourquoi pas?.
Ce néologisme que je n'ai pas trouvé dans mon dictionnaire, après tout n'est pas si mal. Je propose qu'il soit soumis à l'examen des docteurs en linguistique.
Les hommes sont ce qu'ils sont.
Ils s'agitent sans cesse. Mais rien ne change fondamentalement.
Le sagesse ne serait-elle pas l'art de s'accommoder à cette vie ?
Telle sera ma conclusion.