Jean L’Hostis

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1940 - 1942

Ma participation à la Résistance en Algérie

GUERRE 1939 - 1945

Témoignage

Nice - 8 Novembre 1992

 

 

Analyse du témoignage

1940 - 8 Novembre 1942

Écriture : 1988 - 90 Pages

 

POSTFACE DE MICHEL EL BAZE

Voici ce que j’écrivais, il y a aujourd’hui 50 années, le Mardi 3 Novembre 1942, alors que, sorti des cellules de la forteresse de Grudziadz depuis 28 jours, j’étais un prisonnier enfermé dans les cales du "Schiff Gravenstein", ancré dans le port de Gdynia, sur la "Baltique glauque et sinistre"

"Quarante-trois approche !.. Mon coeur se serre… Vous serez encore seuls!

L'année qui fuit inexorable, devait nous réunir avant que d'expirer; sa fin est proche hélas ! Et c'est en vain que nous avons attendu l'accomplissement de ses promesses.

Devons-nous pour cela jeter bas les armes et nous laisser accabler par le désespoir ?

Non ! Mille fois non ! Mes vénérés parents.

Plus que jamais je vous demande un sursaut de courage et de patience.

En vérité, je vous le dis : Les sombres jours s'estompent.

A l'horizon se dissipe déjà l'épais brouillard au travers duquel j'essayais de transposer mon pays, et là-bas, dans le vieux port de Marseille, se dresse majestueux et magnifique le bateau du retour; il tire sur ses amarres, gémit, mais attendra parce que le temps n'est pas loin.

En attendant ce jour béni...

Lorsque j'écrivais cette lettre prémonitoire, j'ignorais, bien sûr, que mon frère Sauveur et mon beau-frère Roger Desmoulins étaient membres actifs du complot qui préparait le débarquement des Alliés à Sidi Ferruch.

Le coup d'Alger eut lieu dans la nuit du Samedi au Dimanche suivant...

Je regrette que le témoin ne s’étende pas sur la prise du Palais d’Été par les insurgés du Groupe José Aboulker où étaient engagés mes parents et surtout, mais ce fût le lot de tous, sur les poursuites judiciaires dont ils souffrirent ensuite malgré la présence des Alliés qui obligèrent Roger à se terrer et Sauveur à rejoindre clandestinement le Général de Gaulle en Tripolitaine pour se soustraire aux recherches de la gendarmerie Française.

Tous deux furent tout de même, bien que civils, décorés de la Croix de Guerre avant de reprendre le combat, cette fois sous l’uniforme.

Et puis, ce débarquement en Afrique du Nord eu une conséquence inattendue :

Voulant sans doute se rallier la sympathie de cette population non arabe que les Allemands distinguaient très mal, le Grand Quartier Général du Führer, comme il nous fut dit, décida de libérer un millier de ceux qu’on n’appelait pas encore les Pieds Noirs; et c’est ainsi que, grâce aux Alliés, à Jean L’Hostis et à ses compagnons, je me retrouvais un mois plus tard rapatrié en France pour être mis en "congé de captivité".

C’est dire avec quelle passion j’ai lu et je publie le témoignage de Jean L’Hostis, l’un des plus émouvant de ma collection.

 

Here is what I wrote, there are today 50 years, Tuesday 3 November 1942, while, exited cells of the fortress of Grudziadz since 28 days, I was a prisoner enclosed in holds of the Schiff Gravenstein, anchored in the port of Gdynia, on the Baltic "glauque and disaster".

"Forty-three approach !.. My heart squeezes... You will be again alone !

The year that escapes inexorable, had to unite us before to expire, its end is close hélas ! And it is in vain that we have waited the achievement of its promises.

Have-we in order that to throw low arms and to leave us to overwhelm by the desperation ?

Non ! Thousand time non ! My venerated parents.

More than ever I ask you a courage and patience start.

In truth, I tell you it:  The somber days blur.

To the horizon dissipates already the thick fog to the breadth of which I tried to transpose my country, and there-low, in the old port of Marseilles, trains majestic and magnificent the boat of the return it pulls on its ropes, groans, but will wait because the time is not far.

In the meantime this blest day ..."

When I wrote this premonitory letter, I ignored, of course, that my brother Sauveur and my brother-in-law Roger Desmoulins were member actifs the plot that prepared the landing of Allies to Sidi Ferruch.

The knock of Algiers had place in the night of Saturday to Sunday following...

I regret that the witness does not spread on the plug of the Palace of Summer by rebels of the Group José Aboulker where were committed my parents and especially, but this barrel the share of all, on judicial prosecutions of which they suffered then despite the presence ofthe Allies that obliged Roger to hide and Sauveur to rejoin clandestinely the General de Gaulle in Tripolitaine to subtract to researches of the French police.

All two were nevertheless, although civil, decorated of the Cross of War before to summarize the combat, this time under the uniform.

And then, this landing in North Africa had a unexpected consequence :

Wanting without doubt to rally the sympathy of this population non Arab that Germans distinguished very badly, the Great General Quarter of the Führer, as it was told us, decided to liberate a thousand of these one called again Black Feet and it is as well as, thanks to Allies, to Jean L’Hostis and to his companions, I was found a month later repatriate in France to be put in "leave of captivity".

That is told with what passion I have read and I publish the testimony of Jean L’Hostis, the one of the most moving of my collection.

 

Table

 

La guerre éclair 9

Le hasard d’une rencontre 9

Premier objectif : Prendre contact avec Londres 10

De Londres me parvient un poste radiotélégraphique

émetteur récepteur suivi de la visite d'un agent secret 11

Les tribulations de tous genres que me pose l'appareil

radiotélégraphique émetteur récepteur 15

Après de nouveaux déboires, la chance me sourit 16

Mise en place d'un réseau de renseignements 21

Activités des Commissions d'Armistice 23

La lutte continue sans trêve et sans merci 24

La presse à Alger 27

Le Capitaine Luizet, l’un des tout premiers résistants 28

Été 1942 - Mon voyage en zone libre 31

Contacts avec la résistance du Maroc 34

L'intermède du Commissaire Bègue 35

A la recherche du chef 39

Deux conspirateurs nés arrivent à point nommé 40

Le Colonel Baril nous tombe du ciel 42

Octobre 1942 - Les missions qui me sont confiées 44

Les événements se précipitent 45

Veillée d'armes 48

Le putsch est déclenché 54

La mort du Lieutenant Jean Dreyfus 67

La prise du Commissariat Central 68

La Barricade du Boulevard Baudin 69

La mort du Capitaine Pillafort 71

Mario Faivre prend la relève 76

Le cessez-le-feu 78

 

8 novembre 1942

premier jour de la libération nationale

A mon vieil ami Maurice Mouchan

un homme courageux et sans reproche

l’exemple rarissime de ceux qui ne trahissent jamais

Honneur à toi

Mégève, Mai 1992

J. L.

A mon fils Jean-Claude.

Je n'ai plus rien à te laisser

sauf un conseil

Te lever de bonne heure

entreprendre

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

La guerre éclair

10 mai 1940 - 23 juin 1940.

Quarante-quatre jours de campagne.

Une armée en déroute.

La France vient de subir l'une des plus cuisantes défaites de son histoire.

La 85ème D.I.A., dans laquelle j'assume le commandement de la compagnie radio, à la déclaration de la guerre a été envoyée en Tunisie sur la ligne Mareth, aux frontières de la Tripolitaine. Hormis un séjour de près d'un mois à Sfax, elle y avait passé tout l'hiver, condamnée à l'inaction.

Le 10 mai, jour de l'ouverture des hostilités, notre division se trouvait au repos à Guelma.

Celle-ci, en tout début de juin, à partir du port de Bône fut transportée par bateau jusqu'à celui de Marseille. Acheminée par le réseau ferroviaire, dès le 8 juin alors que tout était déjà irrémédiablement perdu, elle se trouvait engagée au sud de Beauvais, sauf ses deux compagnies de Transmissions.

En queue de convoi elles devaient franchir la Seine à Vernon le 7 juin en cours d'après-midi, mais ne le purent pas, la ville, depuis le matin étant investie complètement et en outre, la proie des flammes.

Battant en retraite jour après jour pendant deux semaines, notre division parvenait difficilement à Cadouin en Dordogne dans la soirée du 23 juin, quelques heures avant que ne fût signé l'armistice.

Via Bessines-sur-Gartempe, bourgade dans laquelle notre division campait depuis le ler juillet, tous ses effectifs, progressivement, avaient regagné l'Algérie en fin de la première quinzaine du mois d'août.

Dans le récit que j'ai déjà écrit j'ai narré les péripéties de la dramatique aventure où la France, ayant été vidée de sa substance, faillit y perdre son âme. Mais il est inutile de revenir sur ce sujet. C'est du passé. Désormais il me faut penser à ce que sera demain.

Le hasard d’une rencontre

Renvoyé dans mes foyers à Alger où j'habitais, étant donné l'échec du projet que j'avais échafaudé dans les tout premiers jours qui suivirent l'armistice et dont l'objet était de rejoindre le Général de Gaulle à Londres, c'est à partir d'ici que, désormais, j'allais reprendre le combat, mais sous une autre forme, dans l'ombre et dans la clandestinité.

Il me fallait, au plus vite rechercher une poignée de patriotes intransigeants chez lesquels notre sauve-qui-peut avait éveillé la haine qui ne désarmerait pas, des hommes courageux, résolus et efficaces, acceptant, sans s'interroger, de remplir quelque mission que ce soit, dans l'entreprise pleine de risques à laquelle j'avais décidé de m'attacher.

Quelques jours après mon retour des armées, dans le salon de réception de l'hôtel Albert ler, à Alger au n°1 de l'avenue Pasteur, de connivence avec son propriétaire Louis Lalanne avec qui, depuis des années, j'étais lié d'amitié et que, sûr de moi, j'avais déjà mis dans le coup, je fis connaissance avec André Achiary. Celui-ci, que je ne connaissais donc pas, était commissaire, chef de la brigade de sécurité du territoire, chargé notamment, cela va de soi, du contre-espionnage où il excellait dans la méthode expéditive.

Du fait qu'il m'avait été présenté par Lalanne, d'emblée je lui fis confiance et n'eus pas à le regretter. Grâce à lui me seront épargnées bien des mésaventures. Engagés à mort dans le même combat, mais chacun de façon différente, nous allions devenir des amis inséparables.

Premier objectif : Prendre contact avec Londres

Prendre contact avec Londres, tel était le problème que je devais résoudre en priorité. La chance, ma fidèle compagne, allait me dispenser de ce souci. L'occasion de régler ce problème est arrivée fortuitement.

Un officier de l'armée française, le Chef de Bataillon Barre, descendu à l'hôtel Albert ler, manifestait un peu trop bruyamment son intention de rejoindre les Forces Françaises Libres.

Il n'en faut pas plus à Lalanne qui, saisissant la balle au bond, décroche son téléphone, m'appelle et, invoquant une affaire pressante, me demande de venir le voir d'urgence. Aussitôt que je suis arrivé, il me présente au commandant qui, nerveux, s'agite dans le hall d'entrée de l'hôtel. Le plus naturellement du monde, Lalanne me fait part des intentions de son hôte et, sans prendre plus de précautions, m'interroge pour savoir si je suis en mesure, grâce à mes relations, de prêter la main à ce brave homme. Ayant déjà mon idée, je prie l'officier de me faire voir son passeport. Il n'en avait jamais eu et, en guise de pièce d'identité, ne peut me présenter que sa carte d'officier.

Tant pis, j'ai appris à me débrouiller tout seul.

Nous partons ensemble à la préfecture. Avec la complicité de Coste, chef de la P. R. G., qui s'est montré on ne peut plus compréhensif, j'obtiens sur le champ que soient délivrés au commandant un passeport et un visa de sortie pour Tanger.

Il réussit ainsi, par Gibraltar, à rejoindre Londres, sans difficulté aucune. Mais je n'en sus pas davantage, ne disposant, bien entendu, à cette époque, d'aucun moyen de liaison avec le chef de la France combattante.

Ce fut seulement l'année suivante, à la suite d'une circonstance inattendue dont je ferai état le moment venu que j'eus la certitude que mon messager providentiel s'était acquitté de la mission très simple que je lui avais fixée: faire savoir au Général de Gaulle que nous existions, qu'un premier noyau de patriotes réfractaires avait été mis en place, que nous nous étions déjà mis au travail et que, naturellement, nous nous rangions sous sa bannière.

Pour l'heure, à cet égard, je ne pouvais rien faire d'autre.

De Londres me parvient un poste radiotélégraphique émetteur récepteur suivi de la visite d'un agent secret

En tout début de 1941, un sous-marin britannique déposa un jeune Français Puesh-Sanson dans la baie d'Arzew;, au large de Mostaganem, ville où ses parents étaient propriétaires d'une importante manufacture de tabac, fabriquant notamment les cigarettes Jobert, très connues en Algérie.

Ce garçon arrivait de Londres.

Pilote de chasse réserviste, mobilisé en 1939, il n'avait pas hésité, dès l'armistice, sur son avion, à rejoindre la Royal Air Force où il allait se couvrir de gloire. Je n'exagère pas puisqu'aussi bien, le Général de Gaulle, pourtant si pointilleux sur l'indépendance de la France, l'avait fait Compagnon de la Libération.

Le chef de l'antenne de la sécurité du territoire à Oran, ayant des intelligences dans la place, avait appris l'arrivée imminente d'un émissaire porteur d'un appareil radiotélégraphique émetteur récepteur. Mais, naturellement il ignorait que ce poste m'était destiné; seul Puesh-Sanson le savait. Le commissaire d'Oran, avant de lancer ses plus fins limiers contre cet individu qui ne pouvait être évidemment qu'un espion à la solde de l'I.S., en avait informé le commissaire Achiary.

On ne retrouva ni espion ni poste radio.

Le machiavélique chef de la Brigade de Surveillance du Territoire, prenant ses inspecteurs d'Oran de vitesse, s'en était déjà chargé lui-même. Puesh-Sanson, après qu'il eût indiqué mon nom et mon adresse à son ange gardien, puis précisé qu'il était chargé de me faire parvenir cette valise, avait disparu comme par enchantement, et l'appareil émetteur récepteur aussi, on s'en doute.

Dans la valise, un tout petit papier, deux mots seulement, griffonnés: "A bientôt". Cette formule laconique qui était claire, paradoxalement sauvegardait le secret de ce qui allait suivre.

Quelques jours après cet exploit, dans la librairie Soubiron, à une heure de grande affluence, c'est-à-dire en cours d'après-midi, le poste radio fixé dans sa petite valise de cuir vieilli artificiellement de façon remarquable, passait des mains du commissaire Achiary dans les miennes avec une telle dextérité que personne ne s'en aperçut.

J'allais donc pouvoir enfin prendre contact avec Londres, dès la venue de l'émissaire dont j'attendais la visite avec une secrète indifférence sous laquelle je m'efforçais de dissimuler mon énervement. Ce messager serait-il un agent de l'I.S. ou l'un de ses homologues français travaillant au profit du réseau de renseignement propre au Général de Gaulle? Mais, à quoi bon me casser la tête à ce sujet. Cela n'avait aucune espèce d'importance puisque, j'en avais la conviction, l'un et l'autre de ces organismes secrets étant au service de la même cause, marchaient nécessairement la main dans la main.

J'étais bien naïf.

La nuit est venue.

On vient de frapper avec précaution à la porte de mon appartement. Un gentleman élégamment vêtu à l'anglaise se présente. Il arrive, me dit-il, de Londres, me tend un passeport parfaitement en règle et me déclare appartenir aux services secrets du Général de Gaulle qui l'auraient envoyé auprès de moi. A la vérité, mais je ne le sus que bien plus tard, c'était un agent chevronné de l'Intelligence Service. Était-il de nationalité française comme il venait de me l'affirmer?; je n'en suis pas sûr du tout.

Naturellement, en premier lieu, il voulut s'assurer que le poste radio m'était bien parvenu. Lui ayant répondu affirmativement, je m'empressai d'aller le sortir de sa bonne cachette. Puis, après lui avoir raconté en deux mots comment ce poste m'avait été acheminé, je l'invitai à s'asseoir.

Accoudés l'un et l'autre sur la table de la salle à manger, il me remet, et sans qu'il ne s’embarrasse d'aucun préambule, un livre de poche dans lequel il me faudrait puiser successivement le texte des deux clés me permettant d'effectuer le double chiffrement d'un message radiotélégraphique. C’était, je m'en souviens très bien, un roman policier intitulé: Mort à marée basse. Mes correspondants détenaient le même opuscule. Tous provenaient de la même édition. Ainsi avait-on la certitude que ces clés relevées par chacun des correspondants, portaient des textes strictement identiques.

L'une et l'autre de ces clés, dont le nombre de lettres, par ailleurs, devait être au moins égal à douze, était extraite de n'importe quelle page du bouquin utilisé, et au commencement de n'importe quelle ligne de cette page, étant entendu que le dernier mot du membre de phrase à prendre en compte, devait être relevé entièrement.

Ainsi, par exemple, si la ligne choisie commençait par: à charge pour eux d'entreprendre, la clé était composée des quatorze premières lettres de ce dernier texte, soit

ACHARGEPOUREUX

Le nombre des lettres de ce type de clés, sauf exception, n'était donc jamais le même, et c'est très important.

Cela fait, Thublier d'Argenson m'explique comment il convient de procéder au double codage d'un message.

La méthode à suivre, et que je vais rapporter de façon aussi claire que possible, se pratique de la façon suivante: la première clé étant choisie, elle est transcrite horizontalement, lettre après lettre sur la première ligne d'une grille numérotée de la gauche vers la droite et dont le nombre des colonnes correspond à celui de la clé. Ensuite, sous celle-ci, toutes les lettres du texte à transmettre, les unes à la suite des autres sont reportées verticalement, de haut en bas, à l'intérieur des colonnes, dans l'ordre de leur numérotation, et à partir de celle de gauche. La même opération est renouvelée sur ce nouveau texte préalablement transcrit horizontalement et disposé sous la deuxième clé. Ensuite le message doublement chiffré est relevé ligne après ligne, puis découpé en tranches de cinq lettres.

L'avant-dernière opération consiste à coder chacune des deux clés utilisées. A cet effet, le numéro de la page où figure la première clé, suivi du numéro de la ligne sur laquelle se trouve celle-ci, sont codés, à leur tour, en un groupe de cinq lettres au moyen de la clé des chiffres. La deuxième clé est traitée de manière identique. Les deux clés encodées sont alors introduites dans le cryptogramme, la première d'abord puis la seconde, en des emplacements déterminées, toujours les mêmes et que seul connaît le personnel intéressé des services du décryptage.

Le message ainsi présenté est alors transmis en morse à son destinataire. Celui-ci, après en avoir sorti les deux clés, le décode en se servant de la deuxième clé d'abord; puis de la première, toutes deux préalablement décryptées, cela va sans dire.

Mon instructeur d'occasion m'affirma que les renseignements chiffrés de cette façon, n'avaient aucune chance de pouvoir être décodés par les services d'écoutes allemands, italiens ou français. Voilà bien ce qui faisait mon affaire.

Thublier d'Argenson, afin de s'assurer que j'avais bien enregistré ses explications, me fit faire un exercice de chiffrement, puis encore un autre. Le résultat fut probant et j'eus droit à des félicitations.

Puis il me précisa nos indicatifs d'appel, chacun formé d'un groupe de trois lettres. BLO, le sigle qui identifiait mon poste me fut attribué. Le même indicatif ODY avait été attribué aux trois postes de mes correspondants à Londres, Gibraltar et Tanger.

Ensuite, sous sa dictée, je notai les horaires G.M.T. respectifs de mon éventuelle émission quotidienne avec mes trois correspondants, horaires applicables pendant une semaine à partir du dimanche. Les heures de vacation radio n'étaient jamais les mêmes. De plus je devais décaler les horaires hebdomadaires de H à H+1 par rapport à ceux de la huitaine précédente. Enfin, l'émissaire, que je ne cessais d'observer, me remit, dans un tube d'aluminium, un lot de pastilles blanches, semblables à des cachets d'aspirine. Pour fabriquer de l'encre sympathique, autrement dit de l'encre incolore, il suffisait d'en dissoudre une dans un peu d'eau. Seul un révélateur mis au point dans le plus grand secret permettait, m'avait-il été avancé, de rendre visible une telle écriture sans couleur.

Ce travail préalable étant achevé, Thublier d'Argenson me fit noter le nom et l'adresse du directeur de l'agence Kook et d'un pharmacien, lesquels résidant à Tanger, y étaient, comme par hasard, en rapport avec l'antenne des Services Secrets britanniques.

Dès lors, pour ce qui concerne mes relations par écrit avec la ville, zone internationale à l'époque, il me suffisait, faisant état de raisons toujours plausibles, de remplir le recto de la lettre sur le verso de laquelle je venais d'écrire mon texte en encre sympathique et ensuite d'envoyer ladite lettre tout bonnement par la poste à l'un ou l'autre de mes honorables correspondants.

Comme, à cet égard, je me devais de demeurer vigilant, j'utilisais, pour l'envoi de ce courrier, du papier à lettres et des enveloppes à en-tête que je me procurais subrepticement à la barbe des concierges de l'hôtel Aletti, de l'hôtel d'Angleterre ou de l'hôtel de l'Oasis.

Il m'arrivait aussi, Thublier d'Argenson en ayant pris note à ma demande, d'adresser à mon apothicaire de Tanger, lequel ne vendait pas que des médicaments, de telles lettres sous enveloppe à l'en-tête de la pharmacie Michel. Sur leur verso c'était mon ami qui, de son officine en rédigeait le texte et pour se couvrir autant que faire se peut, commandait à son confrère des produits pharmaceutiques qu'on ne trouvait plus à Alger. A la suite d'une inadvertance dans l'exécution de l'une de ces commandes, malgré la pénurie générale, personne, dans notre quartier, ne manqua de brosses à dents made in England.

Il est tout de même surprenant que ces courriers suspects, ne fût-ce que par leur nombre, aient échappé à la censure militaire. En tout cas, dans cette aventure pleine de risques, je ne fus jamais inquiété.

Inch Allah!.

Avant que nous ne nous quittions, Thublier d'Argenson tint à me faire ses dernières recommandations.

Elles concernaient l'emploi du roman policier dont il vient être fait état. Les mesures de sécurité suivantes devaient être prises et respectées à la lettre: pour relever les clés, l'entrouvrir seulement et avec de grandes précautions afin de ne point risquer de le casser (sic). Ne jamais le laisser traîner où que ce soit. Après usage, le placer aussitôt parmi les ouvrages de même format à rassembler le cas échéant et rangés sur l'une quelconque de mes tablettes. Cet homme, décidément, avait le souci du détail.

Je l'accompagnai jusqu’à la sortie.

Sur le pas de la porte, au moment où il me donnait une poignée de main, prenant un air mystérieux, il me fixa un rendez-vous pour le lendemain à 10 heures, en un lieu insolite. Je devais en effet le rencontrer aux vespasiennes qui, à l'époque, étaient aménagées en sous-sol dans la rue d’Isly à la hauteur de la patte-d’oie d’où partent les rue Dumont d’Urville et Henri Martin.

Le jour suivant, exactement à l'heure fixée, j'étais donc à l'intérieur des dites vespasiennes, debout, dans une position pouvant paraître suspecte aux personnes descendues, elles aussi, au petit coin, et cela à cause du fait que j'y avais dépassé le temps nécessaire pour satisfaire à un besoin naturel. J'attendais, en effet, Thublier d'Argenson et ne le voyais toujours pas venir. Néanmoins je patientai quelques secondes dans cette posture peu convenable. Mais, il ne pouvait plus être question de m'attarder sous peine de risquer que l'on me prît pour ce que je n'étais pas. Je ne plaisante point. Les pissotières, tout le monde le sait, sont fort prisées des rois de la pédale venant y offrir leurs services illicites, sans se gêner le moins du monde.

Je m'étais laissé abuser.

Rusé comme un vieux renard, Thublier d'Argenson, de propos délibéré, m'ayant posé un lapin, avait filé à l'anglaise. Soucieux de passer inaperçu, son stratagème n'avait eu d'autre but que celui de me faire croire qu'il était toujours à Alger. En fait, tôt dans la matinée, et sans crier gare, il avait pris le train en partance pour le Maroc.

Depuis près de trois mois, les essais auxquels je m'astreignais de jour comme de nuit, suivant les horaires convenus, en vue d'établir le contact par radio avec chacun de mes trois correspondants ODY, se révélèrent tous négatifs. Après avoir supputé toutes les hypothèses, je fus conduit à supposer que l'une des soudures du circuit électrique de mon poste avait lâché. Je m'en étais déjà entretenu discrètement avec mon ami Briatte, un électromécanicien très capable, ancien radio de la marine. Il m'avait assuré pouvoir le remettre en état et je l'attendais d'un moment à l'autre. Il ne me fit pas attendre; dès le lendemain il vint en effet me voir, jeta un coup d'oeil rapide sur l'appareil et, à sa demande, je le lui confiai sans la moindre hésitation.

L'agent de l'I.S. à Tanger, s'inquiétant de cet état de choses qui lui semblait anormal, me le fit savoir par .Michel; auquel il avait cru pouvoir se permettre d'envoyer un télégramme, dont le texte, d'ailleurs, était à peine voilé. Furieux, j'écrivis incontinent à cet agent qui, décidément, en prenait trop à son aise. Dans ma lettre secrète, en termes très vifs, je lui demandai de cesser de se livrer à ce petit jeu dangereux; mon souci, naturellement, était, avant tout, de préserver la sécurité de Michel. Et j'ajoutai, sans plus, que mon poste étant effectivement en dérangement, j'avais déjà pris mes dispositions pour qu'il fût réparé au plus vite.

J'étais optimiste!.

Pour ce qui va suivre, il me faut préciser que ces appareils émetteurs récepteurs fonctionnaient sur une seule et même fréquence déterminée en kilocycles par un quartz. Celui-ci se trouvait fixé à l'intérieur d'une petite pièce cylindrique en ébonite, munie de deux prises mâles.

Après avoir, sur le réseau électrique en 110 volts, branché l'appareil, il suffisait, pour le mettre en état de fonctionner, d'introduire les fiches de la pièce dont il vient d'être question, dans les prises femelles apparentes, disposées à quelques centimètres du bord inférieur de la paroi horizontale supérieure du poste émetteur récepteur. A première vue, cette pièce en ébonite et la partie d'une prise de courant portant les deux prises mâles, se ressemblaient comme deux gouttes d'eau.

Les tribulations de tous genres que me pose l'appareil radiotélégraphique émetteur récepteur

Malgré ses compétences professionnelles hors de pair, Briatte n'arrivait toujours pas à localiser le point de rupture dans le circuit électrique de mon poste radio émetteur récepteur.

Blessé dans son amour propre, il ne voulut pas me le dire. A mon insu, et fort imprudemment, il demanda assistance au dénommé Daligaud, l'un des artisans les plus connus de la ville dans la réparation des postes radios. Celui-ci sonda tous les circuits électriques de l'appareil en y mettant apparemment beaucoup de soins et parut sincèrement fort dépité de n'avoir pu être plus heureux que son collègue. N'ayant pas sur lui les instruments permettant le contrôle du quartz, avec l'accord de Briatte, il l'emporta afin de procéder à son examen dans son atelier.

Le tour était joué.

En cours d'après-midi, le lendemain, Daligaud qui, n'étant sûrement pas un honorable correspondant, travaillait à l'occasion pour le compte du contre-espionnage français, se rendit au Gouvernement Général. Il y remit le quartz au Capitaine Émile Bertrand chef du Service T.R. lequel, par téléphone s'empresse de rapporter à Achiary ce que vient de lui apprendre l'un de ses indicateurs du service T.R.

Les deux hommes conviennent de se rencontrer le lendemain en fin de matinée dans le bureau du capitaine. Entre-temps, Achiary, en hâte venu me voir à la maison, m'a alerté.

La nuit étant venue, le poste, promptement déménagé par Achiary lui-même, se trouvait déjà caché, tenez-vous bien, dans la cave de nos voisins de palier, les Péténatti, au sous-sol de l'immeuble où nous habitions.

C'est ma femme qui eut cette idée géniale.

Prétextant ne point retrouver la clé de notre cave, elle demanda à madame Péténatti si cela ne la dérangerait pas de lui prêter celle de sa cave afin d'y déposer provisoirement un volumineux paquet. Celui-ci, avait-elle ajouté, qui venait de lui être livré, encombrait notre couloir d'entrée. Jusqu'à ce que l'alerte fût passée, mon épouse oublia de rendre la clé à sa propriétaire; c'est tout simple.

Le lendemain Achiary est bien au rendez-vous convenu.

L'air réjoui et un tantinet moqueur, Bertrand se balance dans son fauteuil à bascule. Il triomphe et se plaît à insinuer malicieusement que l'efficacité des services de la surveillance du territoire est loin d'égaler celle de son T.R. Et, sans avoir l'air de rien, sortant la main de la poche de sa veste, il dépose un quartz sur sa table de travail.

Achiary ne s'est pas le moindrement démonté; avec une admirable désinvolture il réplique à son interlocuteur qu'il ne lui apprend rien et ajoute, sûr de lui, qu'il sait où se trouve le poste et qui le détient. Le capitaine, qui est tout interdit, voudrait naturellement en savoir davantage; le commissaire se refuse tout net à en dire plus, mais il propose au capitaine de me rencontrer, à la condition toutefois que j'en sois d'accord.

Ayant une confiance totale en Achiary, à sa demande, j'accepte, tout à fait à mon aise.

Le jour même, à 15 heures 30, avec une ponctualité militaire, le Capitaine Bertrand en civil, au volant de sa voiture et Achiary à ses côtés, m'attend comme il avait été convenu devant la brasserie Bab-A-Zoun, au bas du boulevard Laferrière.

Sans que nous ayons échangé un seul mot, la voiture démarre et file sur Saint-Eugène aux Deux Moulins où nous nous installons à la brasserie de la Terrasse.

Pas de préambule.

Aussitôt assis je mets Bertrand dans une alternative embarrassante: ou bien me rendre le quartz, ou bien me faire arrêter. Il sourit, me dit qu'il n'en est pas question, qu'il me tient en grande estime mais qu'il voudrait causer avec moi... De fil en aiguille, et je m'y attendais, il me propose de collaborer avec lui. Il n'est peut-être pas opportun, ajoute-t-il benoîtement, que je transmette aux Anglais certaines informations, entre autres celles qui pourraient nuire aux intérêts de notre pays. Ma réaction est immédiate et catégorique. Ce sont là des discriminations auxquelles je me refuse absolument. J'entends bien, sans exception aucune, transmettre aux Britanniques, les renseignements qu'il me sera possible de recueillir.

C'est clair.

Il s'ensuit une discussion agitée et interminable qui durera plus de deux heures. Finalement, excédé par cette controverse qui ne peut aboutir à rien qui vaille, en raison, entre autres, de l'injure qui m'a été faite tentant de faire de moi un agent double, je me fâche tout rouge contre le capitaine. Ma fermeté inflexible a visiblement ébranlé sa détermination. Sentant la partie gagnée virtuellement, j'affirme à Bertrand, avec un sacré culot, que je me fais fort de lui faire obtenir sa quatrième ficelle lorsque les Américains auront débarqué. Il ne peut y être insensible et, au bout du compte, il consent à me restituer le quartz. Je l'en remercie vivement et nous rentrons à Alger, l'un et l'autre satisfaits.

Je ne devais revoir le Capitaine Bertrand que le 8 novembre 1942. Vers neuf heures du matin il sonne à ma porte alors que je viens de rentrer à la maison après une nuit blanche passée dehors pour faciliter l'arrivée des Américains débarquant à Sidi-Ferruch.

Je l'accueille sans surprise aucune, et pour cause: sa présence me rappelle la promesse que je lui ai faite. Je lui souris en lui montrant que je le comprends bien. Les soucis visiblement apaisés, il me prend les deux mains, se félicitant, à l'évidence, de l'heureux déroulement des opérations en cours qui, selon lui, sont en train de réussir.

Alors, comment faire pour tenir les engagements que j'avais pris envers le capitaine?

Je savais que le Colonel Chrétien, chef du 2ème Bureau, ne pouvait ignorer les activités illicites auxquelles je me livrais et que, plus est, il fermait les yeux. J'allais donc lui faire visite, mais non sans hésiter toutefois. A ma prière, se gardant de me poser des questions, il fit avoir sa quatrième ficelle a Bertrand au plus vite, c'est-à-dire à la fin de l'année en cours.

Après de nouveaux déboires, la chance me sourit

Le temps presse.

Nous sommes déjà au début de l'été.

Briatte, que j'assiste dans la limite de mes moyens, bien sûr, n'arrive toujours pas à dépanner l'appareil émetteur récepteur que je lui ai confié. Ne sachant plus que faire, j'allais renoncer par découragement lorsque, alors que je ne m'y attendais plus, me parvint un second poste, mais cette fois par le canal du Consulat Général des États-Unis où j'avais déjà mes entrées. J'y connaissais entre autres, pour être en relations suivies mais discrètes avec eux, le Capitaine Knox, attaché de Cabinet, Saint-Cyrien de nationalité américaine, ayant servi dans la Légion Étrangère à Sidi-Bel-Abbès, et s'exprimant en un français parfait, les vice-consuls Cole et Boyd, celui-ci engagé volontaire dans l'armée française pendant la guerre 14-18 et décoré de la Croix de Guerre.

C'est Boyd qui m'avait introduit auprès du Consul Général Robert Murphy, lequel, représentant personnel du Président Franklin Roosevelt, en réalité envoyé en Afrique du Nord pour y préparer le débarquement Allié, me reçut à plusieurs reprises et toujours avec la même courtoisie.

Décidément je jouais de malchance.

Avec le nouvel appareil, pas moyen non plus d'établir la liaison avec l'un quelconque de mes trois correspondants.

Il fallait pourtant que je m'en sorte.

J'avais appris incidemment qu'un Canadien francophone dénommé John Brown, arrivé après l'armistice à Alger, y tenait rue Sadi-Carnot un magasin de vente de matériel électrique avec un atelier annexe spécialisé dans la réparation des postes récepteurs radiophoniques. Sans doute serait-il utile que je prisse contact avec lui.

J'en touchai deux mots à Achiary qui me regarda curieusement avec un sourire malin. Non seulement il ne voyait aucun inconvénient à ce que je me rapproche de ce Canadien, mais au contraire, m’y engagea vivement.

Il m'affirma qu'à cet égard je n'avais rien à craindre et pour me rassurer, me confia sous le sceau du secret que cette officine servait de couverture à Brown, lequel, en fait, sur le plan du renseignement, agissait au profit des Américains.

Dans les jours qui suivirent, à mon nouveau domicile au numéro 1 de la rue Levacher, Brown, qu’entre-temps, en toute confiance, j'avais donc mis dans la confidence, s'attaquait au problème qui me préoccupait tant.

Briatte était présent lui aussi.

Mettant leurs connaissances professionnelles en commun, après avoir trimé trois bonnes heures durant, leurs recherches effectuées systématiquement sur l'ensemble des circuits électriques du poste, allaient enfin se terminer heureusement. Je ne m'étais point trompé; effectivement il s'agissait d'une soudure mal faite au niveau de l'une des deux prises femelles à un endroit difficilement accessible selon le dire de Brown. Dès lors tout laissait à penser que le deuxième poste avait dû subir le même dommage. Un rapide examen de celui-ci, me le confirma.

Ouf!, enfin je respire.

Les deux postes ont été vite réparés.

Avec empressement, je remercie Brown qui s'offre à m'apporter son aide à chaque fois que j'en aurai besoin. Il était, lui-même, crut-il devoir ajouter, un radiotélégraphiste amateur. Je ne pouvais mieux espérer et, de fait, il allait devenir mon deuxième opérateur.

Dans une lettre écrite au moyen de l'encre sympathique, et qui sera postée le soir même, j'explique la chose à mon correspondant de Tanger, un croquis à l'appui. Je le prie de se mettre sur écoute permanente, lui précisant que, dès à présent, chaque jour à 11 heures et 17 heures G.M.T., j'émettrai trois fois de suite son indicatif ODY.

 

A quelques jours de là, un dimanche je m'en souviens encore, assis chez moi devant le poste émetteur récepteur, le casque radiotélégraphique appliqué sur mes oreilles, je viens d'émettre une troisième fois l'indicatif ODY et cela, bien que je sois désabusé. A ma montre, il est exactement midi, heure locale. J'écoute; quelques instants d'attente qui me paraissent interminables et, brusquement, alors que je ne m'y attendais plus, j'entends tinter en morse, émises lentement l'une après l'autre, les trois lettres de mon indicatif BLO. A ma montre il est exactement 12hO2.

Abasourdi, quelques gouttes de sueur perlent sur mon visage. Je les essuie, reprends mes sens et, sans perdre de temps, manoeuvrant le manipulateur de l'appareil, je transmets ma réponse au chef du poste de Tanger. Elle est courte, cinq lettres seulement: ODY OK, répétées trois fois elles aussi.

La réponse de mon correspondant aussitôt tombe: BLO OK QSA3.

Je respire; me voilà, enfin, débarrassé du plus grand de mes soucis. Désormais mes liaisons radio avec Londres, Gibraltar et Tanger s'établissent instantanément. Il en sera ainsi jusqu'au petit matin du 8 novembre 1942, et sans que jamais ni l'un ni l'autre des appareils dont je me servais n'ait eu une seule défaillance électrique.

J'ai dit jusqu'au petit matin du 8 novembre; je dois donc l'expliquer: le 7 novembre, en cours d'après-midi, j'avais remis l'un de mes postes à notre état-major clandestin réuni chez le Professeur Henri Aboulker au 26 de la rue Michelet. C'est ici que, quelques heures plus tard, Brown, après avoir connecté l'appareil à l'antenne de l'immeuble, allait aisément prendre contact avec le centre de transmissions du bateau amiral qui, avec son escadre, faisait route sur Alger. SOL était l'indicatif attribué à notre poste. Fixé par les Américains, il nous fut communiqué par l'entremise de leur consulat d'Alger.

Grâce à ce poste, à partir de l'appartement du Professeur Aboulker, notre petit brain-trust clandestin, qui s'y trouvait d'ailleurs réuni autour de Robert Murphy, fut tenu au courant heure par heure de l'approche d'Alger du convoi de transport des troupes alliées et de la force navale qui assurait sa protection.

A ce sujet, il me semble utile de rapporter que, dans un message émis en clair au moyen de notre poste, il fut demandé aux Américains de neutraliser la batterie de 75 laquelle, au petit matin, depuis le musoir nord de l'amirauté, ancien fort turc, s'était mise à tirer sur la flotte alliée.

La demande que nous venions de formuler avait-elle déjà été satisfaite?

Je ne saurais l'affirmer.

Ce que je sais c'est que, dans la minute qui suivit, des chasseurs bombardiers, attaquant en piqué, réduisirent au silence les pièces d'artillerie devenues à tout le moins gênantes.

Constantine : mise en place d'un poste radiotélégraphique émetteur récepteur

Les liaisons radiotélégraphiques avec mes trois correspondants, ne posant plus de problèmes, l'I.S. me fit demander par son relais de Tanger, en début de 1942, s'il m'était possible de mettre en place mon second poste à Constantine. Comme ça tombait bien, et nous allons le voir, je répondis aussitôt oui.

Toujours par l'entremise du consulat des États-Unis, me parvint quelques jours plus tard le livre à utiliser pour coder les câbles qui seront émis par le nouveau poste. Y était annexée une note en fixant le mode d'emploi, l'indicatif attribué à Constantine et celui de son correspondant londonien. Je ne me les rappelle plus.

N'ayant désormais pas la possibilité de me déplacer en voiture, faute d'essence, je pris comme tout le monde le faisait à l'époque, le train pour Constantine, tenant à la main une petite valise en cuir apparemment semblable à celle de n'importe quel autre voyageur.

Arrivé à destination, je me rendis en calèche Place de la Brèche où, sûr de moi, j'allais au Casino municipal faire visite à son directeur Monsieur Moulis. Pourquoi Monsieur Moulis? Eh bien!, la raison en est très simple: il venait souvent à Alger pour affaires et cherchait à y prendre contact avec la Résistance. Il en avait eu quelques échos et mon nom avait été cité par un de ces bavards qui ne savent pas tenir leur langue.

Un jour donc Moulis vint me voir à mon bureau.

Après de longues circonlocutions il me donna enfin les motifs de sa visite et, sans plus de détours, me proposa ses services sous quelque forme qu'il me plairait. Pris de court, je lui fis une réponse de Normand et, sur ces paroles ambiguës, il s'en alla, alléguant un rendez-vous urgent auquel il pouvait difficilement se soustraire.

Craignant d'avoir été abusé par un agent provocateur, j'allai prendre avis auprès d'Achiary qui s'empressa de me tranquilliser. Pour les nécessités de son métier, il se rendait souvent au Casino de Constantine. Très habile il gagna si bien la confiance de Moulis que celui-ci, à chacune des visites du commissaire, le retenait à déjeuner. On s'imagine aisément qu'au cours de ces repas, les propos échangés ne concernaient pas que les croupiers et les habitués de cet établissement de jeux. En fait, Achiary connaissait parfaitement l'état d'esprit de son hôte, dont les sentiments au regard des événements que nous vivions, étaient pareils aux miens.

Moulis ne fut donc pas surpris quand, après avoir ouvert la mallette en sa présence, je lui demandai de mettre à ma disposition un coin de son appartement de fonction. Avec cet appareil, lui dis-je, qui est un poste radiotélégraphique émetteur récepteur, il va falloir établir la liaison avec Londres. Comme cette nouvelle le sidère, je le rassure. J'ai sous la main une personne qui en aura la charge et celle qui, j'en suis sûr d'avance, acceptera d'en assurer l'exploitation, cette dernière d'ailleurs, lui ajoutai-je, n'est autre que Oudina; qui dirige vos services de table. Je savais, en effet, que ce musulman avait fait son école hôtelière en métropole et que, de surcroît, c'était un maître-queue hors de pair. Cela dit, en dehors de son savoir-faire culinaire dont il m'avait été donné d'apprécier le talent à plusieurs reprises, Oudina fut, de loin, le meilleur radio de ma compagnie.

A ce propos il me paraît ici nécessaire d'ouvrir une parenthèse.

 

En septembre 1939, Oudina avait été mobilisé, comme deuxième classe, dans ma compagnie en formation. Après qu'il eût répondu au questionnaire que j'avais établi en vue de me faire une opinion sur chacun des hommes dont j'assurais l'incorporation, je lui demandai de se rendre au magasin d'habillement et de venir ensuite se présenter à moi en tenue militaire, les galons de caporal cousus sur la veste. Je n'en avais nul droit. Aussi, pour régulariser la chose, allai-je voir le Lieutenant-colonel Augeay commandant le Centre de mobilisation, seul habilité à procéder à de telles nominations. Furieux d'avoir été mis devant le fait accompli, au comble de l'exaspération, il me tança vertement. Je me fis tout petit. L'orage passé, je m'excusai de cette incartade. Indulgent par nature et aussi, je dois le dire, parce qu'il m'estimait, le Colonel Augeay passa l'éponge. En sorte que, le lendemain sur la décision du jour figurait le nom de Oudina nommé cette fois caporal en bonne et due forme.

A quelques temps de là, alors que notre division était déployée le long de la Ligne Mareth, sur ma proposition il fut fait sous-officier à juste titre. Je ne pouvais encore m'expliquer pourquoi ce garçon intelligent et sérieux, qui avait accompli son service militaire dans les Transmissions, n'était même pas sapeur de lère Classe, lorsqu'il fut renvoyé dans ses foyers.

Voulant en avoir le coeur net, je fis appeler Oudina et lui demandai quelles pouvaient bien être les raisons de cette criante anomalie.

Voici les faits tels qu'il me les a rapportés, après, d'ailleurs, avoir passé outre à quelque réticence: Oudina, appelé à remplir ses obligations militaires, fut incorporé à Hussein-Dey au 45ème Bataillon des Transmissions à la 3ème Compagnie que commandait à l'époque le Capitaine Teyssier. Celui-ci, se comportant toujours de la même façon, faisait successivement convoquer toutes ses recrues. Chacune était soumise au même questionnaire, un examen de pure routine d'ailleurs. Oudina, au cours de son rapide entretien avec le capitaine, lui indiqua qu'il avait fait son école hôtelière en métropole. Ce dernier, particulièrement intéressé d'apprendre ce fait, étant donné qu'il était père de trois enfants encore en bas âge, demanda à Oudina s'il accepterait de lui servir d'ordonnance. Le jeune conscrit n'y vit qu'un seul inconvénient: habitant Alger il aurait aimé être autorisé, le soir, à rentrer chez lui après avoir accompli son temps de travail. Le capitaine le lui ayant carrément refusé, Oudina n'accepta pas la proposition qui lui était faite, ce qui lui valut d'être muté illico au détachement de Transmissions tenant garnison à Laghouat.

Et c'est ici, au Sahara, qu'il apprit le morse.

Encore quelques mots et j'en aurai terminé avec ce sujet.

Un jour, le P.C. de notre division étant à Mareth, nous fûmes informés, par une note de service, que le Capitaine Teyssier, en tournée d'inspection, viendrait nous visiter un jour déterminé. Notre capitaine allait donc devoir l'inviter à déjeuner. J'étais chef de popote. Heureusement je disposais d'au moins quarante-huit heures devant moi, ce qui permit à Oudina de préparer un repas bien supérieur à celui de tous les jours. Le Capitaine Teyssier qui n'en revenait pas, me complimenta pour ce somptueux déjeuner. Je l'en remerciai vivement mais lui fit remarquer que ces compliments revenaient au cuisinier.

Avec la permission du capitaine, je fis appeler celui-ci.

Notre hôte, éberlué, le félicita avec un sourire pincé et Oudina, joignant les talons, se retira devant nous. Alors Teyssier, encore tout ébahi, s'exclama de surprise:

- Vous ne savez donc pas que cet Oudina est un anti-français (sic). Moi, je puis vous l'affirmer.

Ce à quoi je répliquai du tac au tac:

- Non, mon capitaine vous vous trompez lourdement; c'est vous qui avez failli en faire un anti-français.

Et sans en dire plus, on tourna la page.

 

Revenons à nos moutons.

J'étais donc à Constantine.

Après m'être entretenu avec Moulis, celui-ci, tenu par un engagement, s'était excusé de ne pouvoir partager son déjeuner avec moi au Casino, mais me pria de m'y considérer comme son invité. J'acceptai avec joie.

Je venais de me mettre à table dans la somptueuse salle à manger de cet établissement de luxe. Oudina, en frac, m'ayant aperçu vint aussitôt me saluer. Le sachant entièrement et fidèlement attaché à ma personne, je n'hésitai pas à lui expliquer la nature de mes activités clandestines et ce que j'attendais de lui. Sans la moindre réserve il se mit à mon entière disposition, me déclarant tout simplement: comme à la guerre, à vos ordres mon lieutenant.

Le soir même, dans sa chambre, je lui remettais le poste radio camouflé dans sa mallette, le livre servant de code, lui expliquai ensuite, avec un exemple à l'appui, comment on procédait au codage et au décodage d'un télégramme, puis lui précisai quel était son indicatif et celui de son correspondant à Londres. Ensuite je sortis de mon portefeuille un petit bout de papier plié en quatre sur lequel figuraient les horaires de vacation dont je lui demandai de prendre note. Cela fait, je le priai de m'accompagner aux toilettes. Je brûlai ce petit bout de papier au-dessus de la cuvette des waters et tirai la chasse. Tous les documents écrits devaient être ainsi détruits. Telle était la consigne que Thublier d'Argenson m'avait passée.

 

Ainsi depuis l'automne 1941, fus-je en mesure, à partir d'Alger, d'assurer par radio des liaisons clandestines avec Tanger, Gibraltar et Londres, ces dernières désormais doublées au moyen du poste de Constantine. Elles fonctionneront sans que plus jamais il n'y ait eu une seule défaillance électrique et jusque y compris le 8 novembre 1942 en début de matinée. Le débarquement réussi, ces liaisons devenues sans objet cessèrent définitivement bien que certains chroniqueurs, soi-disant historiens, aient écrit le contraire.

Il est enfin évident que le service des écoutes de l'armée, basé sur les hauteurs d'Alger, captait mes émissions comme celles de mes correspondants. Ses décrypteurs toutefois ne parvinrent jamais à les déchiffrer tant il est vrai que le moyen de codage utilisé paraissait impénétrable. Comme, par ailleurs, l'équipe chargée de détecter l'emplacement des postes émettant de façon illicite ne disposait que d'un seul radiogoniomètre rudimentaire, elle n'arriva même pas à localiser le mien. Mais je dois dire que j'émettais rarement du même endroit deux fois de suite.

 

Quelques jours après le débarquement je rencontrai par hasard en ville le Capitaine Teyssier dont j'ai déjà parlé. Je fus étonné qu'il me battît froid; aucune allusion à la situation présente. Me regardant d'un air hautain, il me dit:

- Vous avez eu de la chance. Encore quinze jours et vous étiez refait.

Affirmation trop facile et qui me fit sourire. Si les alliés, pensai-je, avaient débarqué deux semaines plus tard, il m'eût tenu sûrement le même langage.

Mise en place d'un réseau de renseignements

Au début du printemps 1941, dans un courrier écrit en encre sympathique, me parvenant de Tanger, les services secrets britanniques me demandaient de mettre sur pied un réseau de renseignements de nature à me permettre de les informer d'une manière suivie, sur la situation militaire, économique et politique en Algérie.

En un temps relativement court, je réussis à rassembler une bonne dizaine de civils et de militaires qui, sauf l'un d'eux comme nous l'allons voir, me prêtèrent leur concours sans compter, avec méthode et efficacité.

Je veux citer, entre autres:

Le commandant d'aviation d'Artois qui fut tué en 1944, son appareil ayant été abattu au cours d'un combat aérien.

Le Capitaine Lapeyre, en garnison à Fort-National. Il venait à bicyclette, chaque fin de quinzaine, m'apporter son rapport bimensuel, ayant ainsi, depuis l'aube, parcouru cent cinquante kilomètres, ce qui représentait sept bonnes heures de route. C'est incroyable!. Je le retenais à dîner, puis il allait se coucher au cercle militaire et s'en retournait gaillardement le lendemain de bonne heure.

Le Colonel Vette, un habitué de l'hôtel Albert ler, vieux baroudeur qui, connu comme un loup blanc dans les milieux de l'armée, me rapportait tout ce qu'il y avait entendu, susceptible d'intéresser les Alliés.

Les Inspecteurs de le Brigade d'Achiary que, pratiquement, j'avais à ma disposition, tels que Schmitt, tombé au champ d'honneur en 1944 devant Strasbourg, Mattëi le fidèle et roi des malins, Lentali le dur à cuire, et le fringant Lofredo à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession.

Mes intrépides camarades des Arts et Métiers Robert Pigeot et Jean Thomas qui, chacun à sa façon, m'apportèrent la preuve de leur totale fidélité.

Albert Raymond, l'un de mes collaborateurs les plus précieux à qui j'avais remis mes instructions écrites dans une enveloppe cachetée et dont il ne devait prendre connaissance, afin d'assurer ma relève, que dans le cas où la police m'aurait piqué.

Escoute, contrôleur des contributions, toujours disponible mais qui, pour le malheur des siens trouva la mort au courant de 1944, lors de son parachutage en métropole, quelque part au-dessus de la région du Sud-Ouest.

Et j'en passe, cette liste n'étant pas exhaustive, que ceux que j'oublie me le pardonnent.

Enfin, mais pour mémoire seulement, le Colonel de Gendarmerie Thubert, esprit brouillon s'il en fut, discutant à perte de vue sur l'utilité de chacune des demandes que je soumettais à son examen. C'était un homme à qui je n'avais jamais pu faire entendre qu'il ne m'appartenait pas de juger de leur intérêt, ma mission consistant à y répondre sans me poser de questions. En sorte que je dus rompre les ponts avec lui, son action personnelle dans mon réseau se révélant absolument nulle.

Une fois par semaine, toujours à la même heure, je remontais le boulevard Saint-Saëns comme un simple promeneur, tenant à la main une serviette contenant, sur des feuilles d'un carnet à souche, les informations que j'avais recueillies au courant de la période des huit jours passés. Une puissante voiture américaine, avec le Capitaine Knox au volant, s'arrêtait a ma hauteur. Le temps de m'y engouffrer par la portière arrière droite déjà légèrement entrouverte et elle redémarrait à toute allure. Je remettais alors à mon ami américain le mémento que j'avais préparé à son intention. De son côté il me communiquait verbalement les instructions de Londres me concernant, lesquelles, naturellement, parvenaient au Consulat des États-Unis à Alger sous le couvert de l'immunité diplomatique. Puis, revenant en ville, il me déposait au coin de quelque rue peu fréquentée.

Plus tard, au cours du printemps 41, Knox que Robert Murphy nouvellement arrivé en poste à Alger avait sans doute chapitré, m'annonça d'un air tout à fait navré que, désormais il me faudrait venir déposer mon courrier au consulat. Celui-ci se trouvait alors rue Michelet, mais allait bientôt déménager pour s'installer définitivement boulevard Anatole France.

Ainsi donc, malgré les risques que représentaient les allées et venues à proximité du consulat forcément surveillé, allais-je devoir m'y rendre fréquemment, de façon aussi discrète que possible, remettre et prendre aussi des papiers de toutes sortes que je dissimulais dans mes vêtements du mieux que je pouvais.

C'est par ce canal que j'ai pu faire parvenir à Londres

1°/ Des renseignements militaires:

- Plan de défense du littoral. Mise en application de ce plan. Codes téléphoniques.

- Plan détaillé des installations du fort de Sidi-Ferruch. C'est l'Inspecteur Schmitt qui réussit ce coup de maître. Sur la présentation de sa carte officielle de police, le commandant du fort l'avait autorisé, le faisant accompagner d'un sous-officier, à visiter l'intérieur de l'ouvrage. Un espion, avait-il affirmé, qui venait d'être arrêté par les services de la Brigade de Sécurité du Territoire, porteur d'une charge de T.N.T., avait été surpris rôdant autour de la fortification. Toutes les installations intérieures furent ainsi photographiées par Schmitt muni d'un minuscule appareil automatique fixé à son poignet, sous sa manche qu'il relevait à propos.

- L'étude des plages accessibles aux bateaux de débarquement avec les profondeurs de l'eau dans les parages de celles- ci.

- Le croquis des marais de la Macta à l'embouchure du Sig auprès de Mostaganem, région d'accès difficile aux blindés.

- Le tracé de l'itinéraire d'Oran à Alger avec l'emplacement et la capacité de charge de chacun des ponts à traverser, travail remarquable que m'établit Robert Pigeot.

- Le plan des aérodromes, leur infrastructure, le lieu de chacun de leur emplacements, le nombre des avions de chasse et de bombardement en état de voler, leur répartition sur les aires de décollage, besogne considérable dont le mérite revient entièrement au Commandant d'Artois.

- Les lieux et les emplacements précis du stockage des réserves d'essence et ceux des munitions camouflées.

- Un rapport bien charpenté que le Colonel Vette me remit, traitant de l'état d'esprit dans l'armée et duquel il ressortait que, si le drame de Mers-El-Kébir avait marqué certains cadres, toutefois, dans leur ensemble, ils se rallieraient franchement aux Américains en cas de débarquement allié.

Pour ce qui est des officiers généraux, le compte-rendu était plus nuancé.

2°/ Des renseignements d'ordre économique:

- Production agricole: blé, primeurs, huile etc....

- État du réseau des chemins de fer algériens, nature et quantité du matériel roulant et moyens de réparations dont dispose le dépôt ferroviaire de Sidi-Mabrouk à Constantine.

- Principaux ateliers de mécanique générale, leur outillage et leur capacité de production, notamment ceux de l'usine Fampa à Alger.

- Liste des gros ateliers de réparation automobile à Alger, entre autres les Établissements Veuve et Pérez.

Activités des Commissions d'Armistice

L'Algérie, à l'époque constituée de trois départements français, n'avait pas échappé à la clause de la convention d'armistice imposant la présence de Commissions d'Armistice allemandes et italiennes sur le sol national.

Je n'ai pas besoin de le dire, le chef de la Brigade de Sécurité du Territoire prit aussitôt ses dispositions pour surveiller de près les activités pas très catholiques de cette fournée de militaires étrangers.

A cet égard, j'étais admirablement renseigné par Mattéï, lequel, grâce à une mise en scène magistrale, que seul un cerveau comme celui de Achiary pouvait imaginer, devint le plus simplement du monde, le chauffeur en titre de Arrivabene, le jeune et élégant Consul d'Italie, nommé à Alger après l'armistice. A son arrivée, descendu à l'hôtel Aletti, il allait devoir y demeurer quelque temps jusqu'à ce que sa villa de fonction fût remise en état. Celle-ci avait en effet subi des déprédations par une foule en colère, et cela dès qu'elle apprit que l'Italie venait traîtreusement de nous déclarer la guerre.

Voici comment ce scénario fut monté.

A quelques jours de là, Mattéï vint à l'hôtel Aletti où, par l'entremise du concierge, il sollicita respectueusement d'Arrivabene un rendez-vous, motivé, lui avait-il fait dire, par une affaire personnelle liée au fait qu'il était d'origine italienne.

Ayant essuyé un refus, il renouvela sa demande d'audience. Il fut de nouveau éconduit. Alors, il allait camper dans le hall de l'hôtel, décidé chaque fois que le consul général y apparaîtrait, à demeurer pendu à ses basques.

Après avoir fait je ne sais combien de tentatives auprès d'Arrivabene, celui-ci intrigué par l'insistance de Mattéï, prêta enfin l'oreille à cet étrange et obstiné quémandeur.

Matéï, qui en réalité était Corse, se présenta comme étant Français de père italien. En raison de son ascendance, avait-il affirmé, il venait d'être démobilisé sans ménagement, jeté dans la rue et sans emploi. Feignant d'être profondément ulcéré d'avoir été si odieusement traité par des Français, il offrit humblement ses services à Arrivabene. Ce dernier était un passionné des courses automobiles et Mattéï le savait bien. Il s'arrangea pour parler voitures de sport racontant entre autres qu'il avait participé avant la guerre, en tant que pilote, au Rallye de Monte-Carlo. Comme, de surcroît, c'était un brillant causeur, Arrivabene fut bientôt si captivé qu'il lui proposa de le prendre en qualité de chauffeur attitré. Mattéï s'y prit tellement bien que bientôt il devint son ami puis son confident et finalement son homme de confiance.

Une fois par semaine, le vendredi dans la soirée, nous nous rencontrions chez moi. Il me rapportait, avec une scrupuleuse fidélité, les mystérieuses activités auxquelles se livraient les membres de la commission italienne d'armistice, voire même leurs aventures amoureuses avec certaines belles demoiselles de la haute société algéroise, les détails précis sur les déplacements de ces courageux occupants, et, chose incroyable, les noms et adresses des personnes contactées, les propos qui y avaient été échangés que, le plus simplement du monde, Mattéï s'empressait d'aller recueillir chez les gens de chez qui, ces messieurs, d'une aménité exquise, venaient

En plein accord avec Achiary, cette moisson de renseignements de laquelle avaient été retirés ceux qui, d'évidence, n'intéressaient pas l'I.S., parvenaient comme d'habitude à Londres par le truchement du Consulat des États-Unis à Alger.

Ainsi, pendant deux ans, Mattéï joua délibérément la comédie.

Le 7 novembre 1942, pendant la veillée d'armes, il se paya le luxe de mettre hors d'usage le lot des voitures automobiles appartenant à la commission d'armistice italienne qu'abritait le garage Simca, rue Berthezène.

Le lendemain, c'est le bouquet: vers 10 heures du matin, dans sa voiture, avec Mattéï au volant et qui sait parfaitement ce qu'il fait, Monsieur le Consul Général d'Italie vient de se fourrer dans la gueule du loup. Il se casse le nez sur la barricade que, dans la nuit, les insurgés ont dressée boulevard Baudin. Précédé de Mattéï qui continue à faire intelligemment l'imbécile, tous deux, les bras levés, vont se faire enfermer dans le Commissariat Central.

Prétextant qu'il allait au petit coin, Mattéï, discrètement, disparaît.

La bonne et dernière farce a réussi.

La lutte continue sans trêve et sans merci

Mes recherches, dès l'origine de mon action dans la Résistance, se portèrent sur un groupe essentiellement constitué de Français qui, à Alger, se couvrant abusivement derrière l'autorité du vieux Maréchal sous l'emprise du sinistre Laval, s'étaient mis pratiquement au service de l'envahisseur.

Ce n'était encore qu'un embryon d'organisation calquée sur celle de Jacques Doriot, ancien Secrétaire Général de la Jeunesse Communiste. Celui-ci à l'exemple de Mussolini, ayant évolué vers le fascisme, avait fondé en 1936 le P.P.F., puis contribué en 1940 à la création de la L.V.F., unité à la tête de laquelle il combattit contre l'U.R.S.S. aux côtés de la Wehrmacht.

Il est vrai que, dans ce domaine des recherches, je ne pouvais être qu'un piètre auxiliaire des services de la brigade de sécurité du territoire.

A ce sujet, je pense à l'affaire diabolique machinée par Achiary contre le Général Boselli et son adjoint le Colonel Coletti de la Commission Italienne d'Armistice, des habitués de l'hôtel Aletti. Après y avoir dîné, ils avaient pris la fâcheuse habitude d'aller se promener, empruntant toujours le même trottoir de la rue de Constantine.

Cette manie n'avait pas échappé à la perspicacité d'André Achiary.

Un soir ils y furent agressés et sérieusement blessés par un inconnu qui, du regard, les surveillait à partir de l'entrée du couloir d'un immeuble, puis transportés d'urgence à la clinique Lavergne, avenue Pasteur.

Le lendemain matin, par l'infirmière affectée au service du Général Boselli lui fut remise une gerbe de roses que j'avais choisies avec beaucoup de soins chez un fleuriste. Y était épinglée une enveloppe fermée dans laquelle, sur un carton était écrit: souviens-toi de Caporetto. A partir de ce jour-là, un inspecteur da la brigade d'Achiary, prétendument chargé de la protection de ces messieurs ne les lâcheront pas d'une semelle.

Cela dit, je reviens à mon sujet.

A tout seigneur tout honneur et je m'explique.

Par Michel, le pharmacien qui m'avait mis sur la piste, j'allais prendre en main une très grosse affaire, la mener de bout en bout pour la terminer sur un succès à faire envie.

Je raconte.

C'était en août 1942.

A cette époque de l'année, Michel, dont la femme se trouvait en vacances à Chréa, et lequel adorait se baigner, prenait régulièrement son repas de midi au cercle d'Air France aménagé dans un local sur l'arrière port de l'Agha, près de la plage.

Depuis quelques jours son voisin de table était un dénommé Thillier qui, lui avait-il précisé, venait d'arriver de Paris après avoir emprunté l'hydravion, un quadrimoteur qui assurait une liaison quotidienne avec Alger, à partir de Marignane sur l'étang de Berre.

Ils lièrent conversation; parlant de choses et d'autres. Thillier, de fil en aiguille, par touches successives, fit comprendre à celui qu'il considérait un peu hâtivement comme étant son ami, que s'il pouvait le mettre en rapport discrètement avec une personne suffisamment représentative de la Résistance locale, il lui en serait infiniment obligé.

Après un haut-le-corps, Michel toujours aux aguets, intrigué du fait qu'il ne savait au juste à qui il avait à faire, lui répondit prudemment qu'il allait y réfléchir et qu'il lui rapporterait sa réponse au plus vite.

De retour à son officine, il accourt à mon bureau et, hors d'haleine, m'explique la raison de sa venue. Nous nous concertons, puis, sans la moindre hésitation, j'accepte de rencontrer Thillier.

N'aimant pas laisser traîner les choses, le surlendemain je déjeunais avec lui chez le père Urbain à la Taverne Alsacienne rue Charras, le pharmacien assis à mes côtés.

Je m'étais entouré de précautions.

A une table toute proche, dans l'alignement de la nôtre et du même côté de celui où se trouvait Thillier deux clients, apparemment comme les autres, mangeaient avec grand plaisir la fameuse choucroute du père Urbain à la fois propriétaire et chef cuisinier de l'établissement. Ces joyeux lurons Schmitt et Lentali, en service commandé, on s'en doute, avec qui j'échangeais à la dérobée des regards d'intelligence, veillaient au grain, prêts à intervenir si nécessaire.

Après que Thillier m'eût fait voir un Ausweis établi en son nom, il m'affirma être en relations très étroites avec des membres haut placés de la maudite Gestapo. Ce qualificatif me fit sursauter mais ne m'échappa pas. Ainsi ajouta-t'il, en rapportant les renseignements tenus de bonne source, se trouvait-il en mesure de servir étroitement la cause de la Résistance à laquelle, selon ses dires, il était secrètement attaché.

Il reconnaissait toutefois que, pour arriver à ses fins, il avait dû, à son corps défendant, commettre des lâchetés et faire des délations. Mais il en endosserait toutes les conséquences le cas échéant.

Malgré les énormes risques encourus, Thillier réussit à gagner totalement la confiance de la dite police politique nazie. Il sut si bien manoeuvrer l'un des chefs de celle-ci qu'il lui confia le soin de couvrir l'Afrique du Nord d'un réseau d'agents français à la solde de la puissance occupante, et qui était en cours de recrutement dans la métropole. Il avait été entendu qu'ils arriveraient dans peu de temps en Algérie par groupes de deux ou trois au maximum, afin de ne pas éveiller l'attention des services de sécurité du territoire. Chacun serait muni d'un contrat de travail établi en bonne et due forme par une société immobilière, naturellement fictive, créée pour les besoins de la cause. Thillier m'en dicta de mémoire la liste nominative. Ce qui permit à la brigade d'Achiary, dès l'arrivée de ces individus en Algérie, de surveiller leurs activités suspectes, de suivre sans répit leurs déplacements et de les cueillir enfin au moment voulu, c'est-à-dire au cours de la journée du 9 novembre 1942, le lendemain du débarquement.

Afin que dans l'esprit de Thillier il n'y eût aucune ambiguïté sur l'authenticité de mes activités subreptices, j'écrivis sur une toute petite feuille de papier une simple phrase de quelques mots que je ne me rappelle plus. Par exemple: "Tante Jacqueline a perdu son chapeau". Je me faisais fort d'en obtenir la diffusion trois fois de suite sur les ondes de la B.B.C. le jour et à l'heure que je lui fixai, soit juste dans une semaine à partir d'aujourd'hui.

Le repas achevé, prétextant que je voulais me dégourdir les jambes, je proposai à mon hôte de l'accompagner jusqu'à son hôtel. Ainsi, du moins, saurai-je où il était descendu. Il en parut ravi. Ce qu'il ne savait pas c'est que, à quelques pas de part et d'autre des deux paisibles promeneurs que nous étions, Schmitt derrière nous et Lentali nous devançant, assuraient ma protection rapprochée. Ne point me lâcher d'une semelle ainsi en avait décidé le prudent Achiary. Je quittai Thillier à l'entrée de l'hôtel de l'Oasis pour ne le revoir que huit jours après. Il venait, comme moi-même, de capter le message que j'avais préparé à son intention et cela malgré le brouillage de ce genre d'émissions.

Dès lors nos relations changèrent du tout au tout.

Par lui j'allais être mis au courant, jusque dans les moindres détails, des faits et gestes de ces scélérats qui, traîtres à leur patrie, avaient perdu leur âme. De fait il me donna la preuve éclatante qu'il ne m'avait jamais menti, la moisson de renseignements qu'il me rapporta cadrant tout à fait avec celle recueillie par la brigade d'Achiary.

Naturellement il ne fut aucunement inquiété après la libération de l'Algérie.

Je précise de plus que, toujours sur ses indications, le lundi 9 novembre, moins de quarante-huit heures après le débarquement allié, revêtu de mon uniforme de lieutenant, je procédai, de ma propre autorité, à l'arrestation en son domicile boulevard Baudin, d'un certain Coquillat. Celui-ci, stewards à Air France, membre du réseau mis en place par Thillier dans les conditions que l'on sait, était en possession d'un appareil émetteur récepteur qui, déjà, fonctionnait au profit des Allemands.

Ayant remis le stewards entre les mains de mon bon ami Achiary, je me rendis tout fier auprès du Colonel Chrétien afin de lui remettre le poste radio en mains propres. Ainsi pour la deuxième fois allais-je me trouver en présence du chef prestigieux ayant en charge le 2ème Bureau. D'ordinaire peu loquace pour des raisons que l'on imagine aisément, aujourd'hui volubile il me félicita chaudement et, tout souriant, dans une atmosphère détendue, me confia:

- Vous pensez bien que je n'ignorais pas les activités pleines de risques auxquelles vous vous livriez avec un courage que je tiens à souligner. Soyez-en remercié. Bien entendu j'ai toujours fermé les yeux. Mais c'est là mon affaire; j'ai agi selon ma conscience.

Et puis enfin il ajouta, le visage rayonnant de joie, qu'il était sûr que désormais ensemble, avec les Alliés, nous tenions le bon bout. La victoire finale n'était plus qu'une question de temps.

Toujours par Thillier, j'appris que le chef de l'organisation qu'il avait montée, Yvon Jeanne devait prendre à Marseille en fin de matinée du 6 novembre le paquebot en partance pour Oran. Ce devait être d'ailleurs le bateau qui, avant l'arrivée des Alliés, assura la dernière liaison avec cette ville. L'un des adjoints d'Achiary, qui s'était déplacé pour cueillir Yvon Jeanne, lui passa les menottes au moment même où il posait le pied sur le débarcadère.

Traduit devant le tribunal militaire, il fut condamné à mort et passé par les armes au polygone d'Hussein-Dey. Ses acolytes sauvèrent leur tête mais tous furent condamnés à de lourdes peines.

Enfin, le dernier de la bande, qui n'était qu'un comparse, parvenu à Bône, arrivant lui aussi de Marseille par bateau, ne s'y sentant pas en sécurité, s'était réfugié sous un faux nom dans l'hôtel Cirta à Constantine où, vers le milieu du mois de novembre, il fut démasqué et livré à la police.

 

Je voudrais terminer ce chapitre par une anecdote relevant des services spéciaux et qui, je le jure, est authentique.

La poussée du P.P.F., ses manifestations de plus en plus musclées dans la rue, étaient préoccupantes et laissaient à penser. Achiary, lui aussi conscient du danger, décida d'infiltrer dans ce parti fascisant, l'un de ses inspecteurs. C'est ainsi que Lentali y adhéra tel un vulgum pecus. Rapidement intégré dans le Groupe Départemental,. fouinant partout, il réussit à nous communiquer un tas de documents précieux; entre autres la liste nominative de ses adhérents au niveau régional, des circulaires confidentielles, des mots d'ordre et, tenez-vous bien, le plan de mobilisation établi pour le cas où l'ordre public serait troublé.

J'avais eu le tort d'attacher trop d'importance à ce mouvement. Dès l'arrivée des Américains il allait exploser et se désintégrer.

La presse à Alger

Peu avant le débarquement, dans le plus long câble que j'aie jamais reçu, Londres me demandait de lui adresser d'urgence un rapport sur la presse algérienne par la voie habituelle, ce qui voulait dire, est-il besoin de le préciser, par le canal du Consulat Général des États-Unis à Alger.

J'avoue avoir été embarrassé; cette question me dépassait. Heureusement le journaliste Robert Raymond, le frère d'Albert que j'ai déjà cité, m'aida grandement à mettre au point ce compte-rendu. Cet exercice n'était pas facile.

Voici ce que, pour l'essentiel, j'y écrivais.

Trois quotidiens paraissaient à Alger:

La Dépêche Algérienne, journal conservateur appartenant à une vieille famille de la bourgeoisie et dont le patriarche Monsieur Robbe, vichyssois à tous crins, était l'animateur manifeste.

L’Écho d'Alger, le bien propre de Jean Duroux, richissime par son père de qui il avait hérité de l'une des plus grosses minoteries de l'Algérie. L'un et l'autre étaient des radicaux socialistes bon teint, naturellement pour des raisons d'opportunité politique. A la tête du journal, le fils avait habilement placé l'un de ses amis, le bouillant Alain de Sérigny qui y faisait la pluie et le beau temps. C’était assurément un chroniqueur de talent, mais sa préoccupation essentielle ne visait qu'à s'assurer les faveurs des puissants du moment, en l'occurrence, le Maréchal Pétain. Celui-ci, du reste, lui avait remis la francisque, emblème de l’État Français que les heureux bénéficiaires portaient fièrement à la boutonnière.

A ce sujet, après le propos suivant, le lecteur sera édifié.

En 1941, mais c'est dommage je ne m'en rappelle plus la date, un jour l'hydravion Air France, parti de Marignane à destination d'Alger, fut attaqué en pleine Méditerranée par un chasseur appartenant à la R.A.F. basée à Gibraltar. L'appareil, sérieusement touché, réussit in extremis à se poser sur le plan d'eau de l'arrière-port de l'Agha. Un passager avait été tué et deux autres, blessés.

Le lendemain matin la presse, en première page, titrait en énormes caractères: AGRÉSSION BRITANNIQUE INQUALIFIABLE, chapeautant un texte qui n'était pas piqué des vers. L'émotion en ville ayant été très vive, je me trouvais dans l'embarras. Par radio j'en fis part à mon correspondant de Gibraltar. Moins d'une heure après voici la réponse qui me fut faite et que je paraphrase pour mieux l'expliquer: le chef de bord de l'hydravion français ayant donné en clair, par radio, les coordonnées d'un convoi britannique se dirigeant vers l'est, ordre avait été donné à la R.A.F. d'abattre l'hydravion. Le sous-officier chargé de cette mission, ne l'ayant pas remplie de propos délibéré, fut l'objet d'une sanction disciplinaire et dégradé. Les Anglais ne badinaient pas; ils faisaient la guerre.

Enfin, pour en terminer avec la presse, les Dernières Nouvelles, en fait l'édition du soir de la Dépêche Algérienne, et dont le directeur Monsieur Janon, une forte personnalité à l'esprit indépendant, tenait à marquer dans ses éditoriaux qu'il ne partagerait pas toutes les idées de son commanditaire.

Cela est si vrai, et je le note en passant, que dans la soirée du 7 novembre, prenant carrément le parti des insurgés, dans son bureau, il camoufla le Capitaine Pillafort et son groupe de volontaires, jusqu'au déclenchement du putsch.

Le Capitaine Luizet, l’un des tout premiers résistants

En 1940, à l'armistice, le Capitaine Luizet, officier des Affaires indigènes était attaché militaire à Tanger.

Dès que les combats prirent fin, il se rallia à la cause du Général de Gaulle et le lui fit savoir, précisant qu'il attendait ses ordres. Celui-ci, par l'intermédiaire de son secrétariat, exprima à Luizet sa satisfaction, se réjouissant de la décision qu'il avait prise de se ranger sous sa bannière. Toutefois, pour des raisons que le général jugeait indispensables, il demanda à ce nouvel adepte de demeurer à son poste pour le moment.

Les activités inavouables auxquelles, dans cette ville cosmopolite truffée d'espions, se livrait le capitaine, pourtant précautionneux, en faveur de celui qui, à l'époque, était toujours considéré comme un déserteur, ne tardèrent pas à attirer l'attention des trop zélés serviteurs de l’État Français.

Et, ce qui devait arriver arriva.

L'amiral Darlan, alors vice-président du Conseil, ministre de l'Intérieur et des Affaires Étrangères, fit convoquer à Vichy le Capitaine Luizet qui en avertit aussitôt Londres. Il lui fut demandé de prendre contact avec moi lorsqu'il passerait en transit à Alger.

J'en ai gardé la mémoire.

Cétait en mai 1941.

Grâce au Colonel Vette qui le connaissait bien et auquel il venait, ce jour-là, de rendre visite, nous nous trouvions réunis en fin de matinée avec Luizet autour d'une table sur la terrasse de la Brasserie Laferrière. Était venu nous rejoindre le Colonel Truchet ancien officier des Affaires indigènes, lié d'amitié avec celui qui était encore l'attaché militaire de France à Tanger.

Ce capitaine que pourtant je n'avais encore jamais vu, direct dans ses propos, usant en plein de son franc-parler, me conquit de prime abord. Il m'affirma savoir que les services secrets à Londres appréciaient beaucoup les résultats de mes recherches dans le domaine du renseignement et qu'on n'y doutait pas que je persévérerai jusqu'au bout quels que soient les risques à courir. Insistant à cet égard, il m'invita toutefois à me garder de ne point faire des imprudences. Et, comme s'il craignait d'avoir commis une maladresse, il s'excusa de s'être cru obligé de me donner des conseils, et aussi des directives en vue d'assurer encore mieux ma sécurité.

Au cours du frugal déjeuner que nous primes seul à seul, Luizet me confia que, étant désormais brûlé, il ne retournerait certainement plus à Tanger. Mais à titre de compensation, il allait tout faire pour obtenir un poste de sous-préfet en Algérie, pas ailleurs et aussi près que possible de la côte. Persuadé qu'un jour viendrait où, forcément, les Américains débarqueraient en Afrique du Nord, il voulait être prêt à les assister dans la mesure de ses moyens. Il me dit qu'il lorgnait la sous-préfecture de Mostaganem. C'était peut-être trop demander à ces Messieurs de Vichy.

En fait, à quelque temps de là, j'appris, par un télégramme chiffré me parvenant de Londres, que Luizet avait été nommé sous-préfet à Tiaret. En raison du fait que désormais ses activités clandestines risquaient d'être connues de l'adversaire, interdiction absolue m'était faite de reprendre contact avec lui sous quelque forme que ce soit.

Cette règle ne souffre aucune exception.

C'est pourtant sciemment que je la transgressai.

In extremis, le dimanche ler novembre, avec Schmitt au volant de sa voiture de service, je fis un voyage éclair à Tiaret. Depuis la veille à midi, je savais que le débarquement allié allait avoir lieu dans la nuit du samedi au dimanche suivant. Naturellement je n'en soufflai mot à mon conducteur.

Avec la discrétion qu'il convenait d'observer j'avertis Luizet du formidable événement. Il était aux anges et je ne lui en dis pas plus. Il ne m'appartenait pas de lui fixer ce qu'il avait à faire; il le savait mieux que moi. Je n'avais pas non plus à le prier de garder le secret de la chose. Un officier des services secrets sait tenir sa langue.

Six jours plus tard, à partir de une heure du matin, la ville de Tiaret est en état de siège. Ainsi en a décidé le sous-préfet qui, du même coup, prend la commandement civil et militaire de la place. Dans le même temps le Général Boisseau commandant la division d'Oran donne l'ordre au Colonel Marbillot commandant à Mostaganem le 2ème régiment de Tirailleurs Algériens, dont l'un des bataillons, celui du Commandant Bertrand tient garnison à Tiaret, de se porter avec son unité sur Oran immédiatement et sans délai. Luizet, de son côté, s'empresse de convoquer le Commandant Bertrand. Après avoir expliqué à celui-ci ce qu'est la situation, il lui prescrit de consigner la troupe au quartier. Enfin, le Colonel Marbillot, que Luizet ne parviendra à toucher qu'au lever du jour et qui, en vérité ne demandait qu'à se laisser convaincre, réussit à stopper ses deux bataillons aux environs de Saint-Denis-du-Sig alors que, par l'intérieur des terres, il faisaient déjà route vers Oran.

Pendant toute la journée du lendemain dimanche, le sous-préfet, habile et plein de ressources, allait créer et entretenir la plus extrême confusion dans les esprits de la garnison et dans celle de ses administrés. La France, affirmait-il, avait repris le combat contre l'Allemagne, appuyée par les Américains qui débarquaient en masse sur les côtes algéro-marocaines avec l'accord secret du Maréchal. Et, entendant ne point être à court d'arguments, répétait à qui voulait l'entendre, que le Général Giraud, arrivé subrepticement à Alger avait pris le commandement des armées.

Vingt-quatre heures de manoeuvres menées avec autant d'adresse que d'intelligence permirent au sous-préfet de neutraliser momentanément les militaires et aussi son opinion publique.

Mais il était temps.

Ce bluff ne pouvait s'éterniser.

Dans la nuit du 8 au 9 novembre, le Général Boisseau, pris d'une colère furibonde, perd la tête et, par téléphone, intime l'ordre au Commandant Bertrand de faire fusiller Luizet sur l'heure, sans autre forme de procès. Une demi-heure plus tard il lui téléphone à nouveau, tenant à s'assurer que ce perfide scélérat a bien été passé par les armes. Le commandant ayant fait une réponse dilatoire au général, celui-ci se déchaîne. Ne sachant plus que faire, il accourt chez le préfet d'Oran, fait des pieds et des mains, et obtient enfin que Luizet soit immédiatement démis de ses fonctions. Dans le même temps, les autorités civiles commencent à croire qu'elles ont peut-être été bernées. L'opinion publique est en effervescence et chacun se demande, lui aussi, s’il n’a pas été dupé.

Les activités turbulentes des S.O.L. et surtout du P.P.F. deviennent inquiétantes. Il apparaît clairement que les plus durs d'entre ceux-ci recherchent le sous-préfet avec de mauvaises intentions. En vain; Luizet a disparu. Alors, cette bande d'excités dresse des barrages aux sorties de la ville en vue, naturellement, de s'assurer de sa personne. Mais il reste introuvable.

Discrètement, avec la complicité de l'un de ses amis Monsieur Langlois gros colon de la région, il a gagné la ferme de celui-ci qui va devoir le cacher, plusieurs jours durant, dans un coin sûr et tranquille.

La surveillance routière s'étant relâchée, Luizet file à Alger en voiture. Aussitôt arrivé il se précipite à mon domicile rue Levacher. Je suis ébahi, il est en livrée de chauffeur ayant à ses côtés son maître qu'il me présente cérémonieusement, un sourire entendu au coin des lèvres. Celui-ci, on le devine, n'est autre que Monsieur Langlois. Bien joué, lui dis-je, en m'esclaffant. Et nous nous sommes longuement congratulés.

Après le déjeuner que nous primes ensemble à la maison, Langlois, mission accomplie, s'en retourna chez soi. Puis j'accompagnai Luizet au Palais d’Été où il fut rapidement introduit auprès du Général Giraud qui venait enfin de s'y installer définitivement. Bientôt Luizet sera nommé sous-préfet à Bône, puis préfet à Ajaccio, dès la libération de la Corse.

Alors que, lieutenant, j'étais avec le groupe de Commandos d'Afrique, au repos à Saint-Florent en Corse après la reconquête de l'île, Luizet me fit tenir, par estafette motorisée, une invitation à un dîner qu'il donnait, lequel devait avoir lieu sous quelques jours.

Le soir fixé et à l'heure dite, je me trouvais donc à la préfecture d'Ajaccio. Avant que nous ne nous mettions à table, le Général Martin Commandant en Chef des troupes françaises en Corse, le plus haut placé des invités et le préfet se concertèrent discrètement à mon sujet. Le général à quatre étoiles venait, avec une charmante bonhomie, d'accepter que, durant le repas, je fusse placé à la droite de Madame Luizet. Le général se mit par conséquent à la gauche de Madame la préfète, montrant ainsi qu'il n'était pas pointilleux sur les questions de protocole.

Je tire mon chapeau.

Le savoir-vivre est décidément l'apanage des âmes bien nées.

A la fin de la deuxième semaine d'août 1944, Luizet fut parachuté de nuit en région parisienne. Ayant recours à la ruse, il gagnera la capitale par des chemins détournés. Grâce à l'insurrection des F.F.I. que soutenait à fond la police municipale, il sera le premier à pénétrer, avec des hommes en armes, à la préfecture de police le 19 août, bien que de nombreuses troupes allemandes, il est vrai désorganisées, tenaient encore la ville. Paris libéré, Luizet fut nommé Préfet de Police.

 

Quatre jours plus tôt, le 15 août, avant que le jour ne soit encore levé, le Groupe de Commandos d'Afrique, unité dans laquelle j'étais détaché au titre des Services Spéciaux, débarquait en Provence au Rayol-Canadel, remontait la vallée du Rhône, entrait en Alsace et franchissait le Rhin en avril 1945.

Le 23 du même mois, j'étais grièvement blessé à Stoffen en Forêt Noire. Évacué, opéré à Émendingen, transporté en ambulance dans un hôpital de Strasbourg où je reçus les premiers soins, le jour de l'armistice au petit matin, j'arrivai par train sanitaire à Roanne où je fus hospitalisé.

Ma femme, récemment arrivée d'Alger, était à Paris lorsqu'elle apprit du secrétariat de l'hôpital la mauvaise nouvelle. Inquiète elle prévint aussitôt Luizet qui s'empressa de téléphoner au médecin-chef de l'hôpital militaire. Comme j'étais désormais hors de danger, ils convinrent que lorsque j'entrerais en convalescence, c’est-à-dire dans un délai estimé à un mois environ, Luizet me ferait prendre en ambulance. Ce qui fut fait.

Si j'ai rapporté ce fait qui, après tout, n'est qu'un détail, c'est pour souligner combien notre amitié était solide.

Mon bon ami Luizet poursuivait une brillante carrière lorsque, Gouverneur général de l'A.É.F., emporté par un mal qui ne pardonne pas, il disparut dans la force de l'âge.

Été 1942 - Mon voyage en zone libre

En ce temps-là on battait le blé avec des machines à vapeur fonctionnant au charbon. Naturellement, depuis l'armistice, nous ne disposions plus en Algérie de cette source d'énergie qui provenait des mines du Nord de la France. Heureusement nous étions équipés de plusieurs centrales hydroélectriques aménagées sur des barrages. Restait donc une solution consistant à adapter sur chaque batteuse un moteur électrique. C'était possible; les stocks existants le permettaient largement. Mais, les câbles électriques nécessaires à l'alimentation de ces moteurs faisaient tout à fait défaut sur le marché local.

J'étais le représentant de la Compagnie de Signaux et d'Entreprises Électriques dont l'usine à Riom, en zone libre, fabriquait, entre autres, toutes les sortes de câbles électriques.

Nous étions dans la deuxième semaine de juin 1942.

Le Chef de Cabinet du Gouverneur Général me fit appeler. Il me chargea à tout prix, de l'approvisionnement de cette importante fourniture. Il s'agissait en effet de plus de deux kilomètres de câble armé dont le diamètre était de l'ordre de trente millimètres. A condition qu'il fût possible de le fabriquer dans le délai prescrit, il ne pouvait l'être d'ailleurs qu'au moyen de fils d'aluminium, le cuivre étant devenu introuvable. Et, de plus, il était absolument nécessaire que cette marchandise fût, au plus tard, livrée dans la première semaine d'août.

Il me fut remis un ordre de mission officiel barré des couleurs tricolores, ce qui me permit de prendre l'hydravion assurant, je le rappelle, la liaison quotidienne entre Alger et Marignane et vice versa.

Ma mission réussie, et ayant reçu l'assurance que les délais de livraison de ma commande seraient tenus à la lettre, je me rendis à Lyon. Je réussis à y prendre contact discrètement avec le groupe Combat, animé à l'époque par Georges Bidault. Par ailleurs j'allai faire visite au constructeur de moteurs électriques Parel, l'un de mes fournisseurs. Je savais, pour avoir déjà vu Monsieur Parel au cours de mes précédents voyages, que ce dernier était engagé secrètement dans la lutte contre la puissance occupante. Par un pur hasard, je rencontrai caché chez lui, le grand résistant Yvon Morandat qui, parachuté, venait d'arriver de Londres.

Toute la semaine nous sommes restés ensemble. Avec les relations que j'avais dans la région nous pûmes nous assurer de nombreux concours qui se révélèrent précieux à Lyon, Bourg-en-Bresse, Clermont-Ferrand et surtout à Riom siège de la Compagnie de Signaux et d'Entreprises électriques dont j'ai déjà fait état. Son directeur général, un de mes camarades des Arts et Métiers, qui supervisait la production des ateliers, mit à la disposition des hommes du réseau que Morandat avait organisé, des moyens importants, aussi bien dans le domaine électrique que dans celui de la mécanique. Ils permirent notamment d'exécuter des sabotages sur les voies ferrées en zone occupée.

Pour la bonne histoire.

Un jour de cette semaine-là je déjeunais avec Morandat dans un restaurant à proximité de la gare des Brotteaux. Un client, qui se dirigeait vers la sortie, vint serrer la main à Morandat et voici le dialogue insolite qui s'ensuivit:

- Comment vas-tu Morandat. Il y a bien longtemps que je ne t'avais plus revu.

- Je vous demande pardon. Monsieur, vous vous trompez je ne m'appelle pas Morandat.

- Comment, dites-vous? Nous avons fait ensemble notre service militaire.

- Ce n'est pas possible. Je n'ai pas fait de service militaire, ayant été réformé.

- Je n'en reviens pas. Sapristi, je vous jure que vous êtes son sosie. Excusez-moi.

Et il se retira sans insister davantage.

L'alerte avait été chaude; nous expédiâmes notre repas, payâmes le note et disparûmes, mêlés à une foule qui grouillait alentour. On ne prend jamais assez de précautions, me dit alors Morandat, j'aurais dû mettre mes fausses moustaches; je les avais dans ma poche.

Le 14 juillet sur la place Belcourt se déroula une manifestation réunissant plusieurs milliers d'hommes et de femmes. C'est Morandat qui l'avait soigneusement préparée avec l'aide efficace de la propriétaire, une Alsacienne, de l'hôtel où, comme à l'accoutumée j'étais descendu. Celui-ci, précisément se trouvait sur l'un des côtés de l'esplanade.

J'aurais bien voulu y assister mais ce n'était pas possible. Devant rentrer à Alger par l'hydravion du 13 courant, il me fallait quitter Lyon le 11 juillet, Morandat m'ayant chargé de régler à Marseille une affaire délicate et qui était urgente.

Voici ce dont il s'agissait.

Le Colonel Billotte et toute son unité, faits prisonniers, étaient détenus quelque part en Poméranie. Avec quelques uns de ses hommes, il réussit sans grande difficulté à s'évader et à gagner Londres.

Il y a quelques jours, trois de ceux-ci, avaient été parachutés dans les Bouches-du-Rhône. A l'atterrissage, le poste radiotélégraphique émetteur récepteur rangé dans l'un des bagages étant tombé lourdement, avait reçu un choc et ne fonctionnait plus.

Aussitôt l'un d'eux, par téléphone, en langage codé, en rendit compte à Morandat. Et c'est pourquoi celui-ci avait demandé à son correspondant occasionnel de venir me voir à Marseille au Noailles où j'étais descendu.

Je l'y reçus en effet, le 12, dans la matinée.

Au préalable j'avais fait venir Ragot, un pied-noir avec qui, étant lié intimement, j'étais toujours resté en relation. Technicien de haut niveau, affecté au poste de Radio Alger aménagé dans l'immeuble du Gouvernement Général, il venait d'être muté à Marseille au service central des P.T.T.

Ensemble nous nous rendîmes chez une dame qui habitait dans un bâtiment vétuste du quartier de la gare Saint-Charles. C'est elle qui détenait, dissimulé je ne sais plus où, le poste radiotélégraphique et qui, de surcroît, donnait, à faire frémir de peur, asile au trio qui venait d'être parachuté.

Ragot muni de sa trousse à outils dans laquelle il avait rangé soigneusement un voltmètre et un ampèremètre, connaissant son métier, eut tôt fait de localiser la panne et de la réparer en utilisant, je m'en souviens, un fer à souder.

Ce jour-là j'assistai au chiffrement du premier des télégrammes qui, de Marseille, par l'équipe du Colonel Billotte, allait être transmis à Londres. Le procédé de codage utilisé était pareil au mien. Ce qui me surprit c'est que le texte de la notice explicative était reproduit miniaturisé sur un carton minuscule et que, pour le lire, il fallait se servir d'une loupe.

Au cours de la vacation qui s'ensuivit avec Londres, deux câbles furent échangés. L'essai fut concluant. La tonalité de l'émission, précisa le destinataire anglais, était QSA 3, tandis que la tonalité du poste londonien était QSA 4.

Avant que je ne quitte notre hôtesse, je me permis, avec le respect que je devais à son âge, de la complimenter pour le courage dont elle faisait preuve au milieu de tant de périls. Alors la brave femme alla sortir de sa vieille armoire normande, une photo dans son sous-verre qu'elle essuya du revers de sa manche. Elle me la présenta, les larmes embuant ses yeux. C'était l'image d'un sergent moustachu coiffé du képi, son mari, me dit-elle, tué à l'ennemi en 1917, au Chemin-des-Dames. Le visage triste, elle ajouta: "Je n'oublie pas". En trois mots elle venait de me justifier son comportement. Retenant mal mon émotion, je la saluai et m'en allai discrètement, sans dire un mot de plus.

Quant à Ragot, je ne devais plus le revoir.

Fasciné par le fait que j'avais pu si vite lui faire prendre contact avec la Résistance dans la Métropole, il n'hésita pas à s'intégrer au groupe que je venais de lui faire connaître de façon tout à fait inopinée. Arrêté en flagrant délit pendant qu'il émettait un message, vraisemblablement au moyen du poste qu'il avait lui-même réparé, il disparut sans laisser aucune trace. Après le débarquem