Robert FOUICH

107

 

Des Dardanelles

à Sophia Antipolis

Les Dardanelles, Cassino,

l'Algérie Française, Sophia Antipolis

Guerre 1914 - 1918

Guerre 1939 - 1945

Témoignage

Nice - Septembre 1992

 

 

Analyse du témoignage

Écriture : 1992 - 263 Pages

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Ce témoignage me parait satisfaire pleinement les règles que m’ont "imposées" les professeurs Paul Raybaut et Ralph Schor quand, découvrant ma collection, il me demandèrent "d’exiger" des témoins de se placer dans leur famille, leur clan, leur clocher pour écrire leur récit de vie, apportant ainsi aux chercheurs de disciplines diverses - et non seulement aux historiens - les matériaux qui leurs permettront d’écrire l’Histoire de notre Pays, les péripéties de notre temps et de mieux appréhender les mentalités contemporaines.

Des Dardanelles à Sophia Antipolis débute, en fait, en 1912 par l’arrivée en Algérie de quelques Audois . Après les longues années de la Grande Guerre

l’un deux y revint en 1919 avec sa jeune épouse Bourguignonne.

Sont évoqués : l’Algérie Française heureuse, le bled et Alger la Blanche, les Chantiers de la Jeunesse, l’École des Élèves Officiers de Réserve de Cherchell, le 7è RTA, la Campagne d’Italie et Cassino où Robert Fouich fût blessé au combat.

C’est, enfin, la passionnante relation d’une demi siècle de fonctions administratives les plus diverses et en apothéose, la Capitale Contribution de témoin à "l’aménagement de Sophia Antipolis, à sa création et à la réussite" de la prestigieuse technopole

This testimony dressed me to satisfy fully rules that have me "imposed" professor Paul Raybaut and Ralph Schor when, discovering my collection, they asked me to demand witnesses to place in their family, their clan, their steeple to write their account of life, bringing thus to various discipline seekers - and not only to historians - materials that will allow their to write the History of our Country, adventures of our time and to better apprehend contemporary mentalities.

From Dardanelles to Sophia Antipolis begins, in fact, in 1912 by the arrival in Algeria of some Audois. After the long years of the Great War.

One return in 1919 with his youth marries Burgundy.

Are evoked : the happy "French Algeria", the "bled" and Algiers the White, Yards of the Youth, the School of Pupils Officiate Reserve of Cherchell, 7th RTA, the Campaign of Italy and Cassino where Robert Fouich was hurt to the combat.

That is, finally, the passionnante relationship of an half century administrative function the most various and in apotheosis, the Capital Contribution of witness to the adjustment of Sophia Antipolis, to its creation and to the success of the prestigious technopole

 

PRÉFACE DE RENÉ BOURGEON

Professeur

Ancien Doyen de la Faculté de Médecine de Nice

Membre de l’Académie de Médecine

Président du Cercle Algérianiste des Alpes-Maritimes

En présentant "Des Dardanelles à Sophia Antipolis", on s’attend à découvrir un Français comme tant d’autre; cependant, l’attention ne peut qu’être attirée par les deux mots si simples: "Recrutement d’Alger.

Cette petite précision frappait fort peu l’opinion il y a plus de 30 ans; l’Algérie c’était tout simplement la France. Mais, après avoir été des "Africains", puis des "Algériens" ces hommes ont été baptisés "Pieds-Noirs" et on ne cesse plus de parler d’eux, dans les discours et les livres; langues et plumes s’activent!...

La spécificité de ces hommes et des ces femmes est telle que les chercheurs du monde entier s’intéressent à leur sort et à leur identité. Tout naturellement, les associations nationales d’intérêt public comme le Cercle Algérianiste, recueillent les documents relatifs à cette époque de l’Histoire de France. Mais ce n’est pas seulement à ce titre que le texte de Robert Fouich est passionnant; il m’a intéressé aussi en raison des relations personnelles et professionnelles qui m’ont fait connaître de très près sa carrière.

Son recueil présente une vision globale du curriculum de sa famille et de sa vie, en même temps qu’ils fournit les souvenirs détaillés des différents épisodes et des multiples contacts qui on jalonné une carrière bien remplie.

La saga familiale évoque bien la spécificité du véritable "Pied-Noir", la rencontre du combattant des Dardanelles au sein de l’Armée d’Orient, avec la survivante d’une famille éprouvée par l’occupation allemande d’une partie de la France, en 1917.

L’installation du jeune couple métropolitain dans une province française en voie d’expansion illustre la vie de ces cadres dont la carrière s’est déroulée depuis les gros villages jusqu’aux préfectures et à la capitale: Aïn Beida, Affreville, Blida, Constantine, Alger. La vie itinérante et enthousiaste de ces fonctionnaires de la IIIe République a développé l’Administration certes, mais aussi répandu la culture française dans un pays où les structures étaient encore à consolider après de si longs siècles d’abandon

La jeunesse de Robert Fouich est marquée par les pérégrinations d’écoles à lycées au gré de la carrière du chef de famille.

A l’adolescence, en 1941, l’Algérie, profondément meurtrie, est à l’heure des Chantiers de la Jeunesse. Voici donc l’enrôlement au Groupement 103 des Chantiers de Blida. La libération de ce service légal est brève, car vint l’heure du débarquement allié du 8 Novembre 1942.

Le rappel sous les drapeaux 10 jours plus tard, conduit le jeune Fouich, âgé de 21 ans, à Cherchell, avec l’École des Cadres de cette armée africaine, dont la bravoure va étonner alliés et adversaires de la France.

A peine terminée l’instruction des Élèves Officiers, le 7ème RTA est lancé en Italie en direction de Venafro et de Cassino. Ce sont les rudes et héroïques combats des Abruzzes de l’hiver 1944, avec la percée historique de la redoutable ligne Gustav, dont la prise du Belvédère est la consécration. Mais le 3 Février 1944, c’est une grave blessure qui interrompt cette carrière militaire si inattendue. Carrière qui n’est qu’un entracte dans le curriculum d’une activité civile qui ne cessera pas malgré les péripéties d’un expatriement.

Il existe, en effet, une période algérienne qui a duré 42 ans, dont la moitié dans la Fonction Publique aux Préfectures d’Alger et de Constantine, au CATI et au Consulat Général de France durant lesquels se manifeste l’état d’esprit du véritable Français d’Algérie ni grand colon, ni important financier. Cette période traduit l’enthousiasme de création d’une si belle et honorable oeuvre sociale, nuancée d’un ardent patriotisme.

Le "rapatriement" conduit Robert Fouich à exposer avec une grande émotion les dernier instants de l’Algérie française, puis les conditions tellement difficiles de l’organisation de cet imposant et dramatique exode.

La séquence hexagonale est la 2ème vie de l’auteur. Elle s’est poursuivie à Nancy, Grenoble puis Nice.

La préparation des Jeux Olympiques de 1968 et du symbole qu’est sa flamme, illustrent bien la fréquente improvisation qui préside aux réalisation des plus grandioses au sein du C.O.J.O.

L’apothéose d’une carrière administrative allait se révéler dans un tout autre domaine et à Nice.

Coordonner une réforme administrative et organiser l’information auprès du Préfet des Alpes-Maritimes, ont été le tremplin d’une participation à la vie locale et économique du Département. L’étude d’une communauté urbaine avec Nice comme chef-lieu et des districts environnants fut le prémice de ce qui allait devenir l’aménagement du Plateau de Valbonne (1975-1990). L’association de cinq communes allait permettre la création de Sophia-Antipolis, fleuron exceptionnel de la technologie moderne. Les qualités bien connues de syndicaliste habile de longue date et d’organisateur administratif réputé, ont permis à Robert Fouich de négocier entre les aspirations des uns et les réticences des autres... Pour mener à son terme l’oeuvre phare de Nice et de la Côte d’Azur, en qualité de Directeur puis Conseiller du SY.MI.VAL.

Ces lignes trop brèves ne peuvent qu’être un encouragement à se plonger dans l’original.

Préfacer un tel recueil est un honneur que j’apprécie d’autant mieux que j’ai pu suivre de près les méritoires et courageux efforts de l’Homme lors de son implantation niçoise en 1964 à la Direction des Rapatriés, alors que j’étais moi-même Conseiller auprès de François Missoffe. Plus tard, étant aux prises avec la création de la Faculté de Médecine, j’ai apprécié le dynamisme et l’esprit créatif du Conseiller Technique du Préfet des Alpes-Maritimes, puis sa foi, peu partagée alors par les administratifs, en l’avenir de cette première technopole européenne qu’est Sophia-Antipolis, dont la réputation est aujourd’hui mondiale.

Tous mes compliments les plus chaleureux à Robert Fouich et à cet autre "Pied-Noir" qu’est Michel El Baze; ils sont les véritables "luminairistes" de la pensée française en Algérie et contribuent à immortaliser la belle flamme destinée à honorer à jamais les Français d’Algérie.

In presenting "From Dardanelles to Sophia Antipolis", one waits to discover a French as so other however, the attention is attracted by the two words so simple : Recruitment of Algiers.

This small precision would knock strong bit the opinion there are more than 30 years Algeria was all simply France. But, after having been "Africans", then of "Algerians" these men have been baptized "Black-Feet" and one no longer ceases to speak of them, in speeches and language books and feathers activate !...

The specificity these men and these women is such that seekers of the whole world concern in their lot and to their identity. Whole naturally, national associations of public interest as the Circle Algérianiste, collect relative documents to this period of the History of France. But this is only to this title that the text of Robert Fouich is fascinated he has concerned also, by professional and personal reason, relationships that have me made know very near his career.

His testimony presents a global vision of the curriculum of his family and his life, at the same time they provide precise souvenirs of the different episodes and the multiple contacts that one lined a well filled career.

The saga family evokes well the specificity of the real Black-Foot, the encounter of the combatant of Dardanelles within the Army of Orient, with the survivor of a staunch family by the German occupation of a part of France, in 1917.

The installation of the young couples metropolitan in a French province in the process of expansion illustrates the life of these frameworks whose career is unfolded since the large villages until prefectures and to the capital : Aïn Beida, Affreville, Blida, Constantine, Algiers. The enthusiastic and itinerant life of these officials of the IIIth Republic has developed the Administration indeed, but also spread the French culture in a country where structures were again to consolidate after so long centuries of desertion

The youth of Robert Fouich is marked by peregrinations of schools to high schools according to the career of the chief of family.

To the adolescence, in 1941, Algeria, deeply bruised, is to the hour of Yards of the Youth. Here is therefore the enrolment to the Grouping 103 of Yards in Blida. The liberation of this legal service is brief, because came the hour from the allied landing 8 November 1942.

The reminder under flags 10 days later, conduits the young Fouich, old of 21 years, to Cherchell, with the School of Frameworks of this African Army, whose bravery is going to surprise allies and adversaries of France.

Hardly ended the instruction of Pupils Officiate, 7th RTA is launched in Italy in direction of Venafro and Cassino. These are the rough and heroic combats of Abruzzes in the winter 1944, with the historical opening of the fearsome line Gustav, whose plug of the Belvédère is the consecration. But 3 February 1944, is a serious injury that stop this unexpected military career. Career that is an intermission in the curriculum of a civil activity that will not cease despite adventures of a repatriation.

There exists, indeed, an Algerian period that has lasted 42 years, whose half in the public service to Prefectures of Algiers and Constantine, to the CATI and to the General Consulate of France during which demonstrates the state of real French spirit of Algeria neither great colonist, neither important financier. This period translates the enthusiasm from creation of a so beautiful and honorable social work, a fiery patriotism.

The repatriation behaved Robert Fouich to expose with a great emotion the last instants of the French Algeria, then the so difficult conditions of the organization of this imposing and dramatic exodus.

The hexagonal sequence is the 2th life of the author. It is continued to Nancy, Grenoble then Nice.

The Olympic Game preparation of 1968 and the symbol which is its flame, illustrate well the frequent improvisation that presides over realization of the grandest to the breast of the C.O.J.O.

The apotheosis of an administrative career was going to appear in a whole other area and in Nice.

To coordinate an administrative reform and to organize the information beside the Prefect of Alpes-Maritimes, have been the springboard to a participation to the economic and local life of the Department. The study of an urban community with Nice as chief-place and districts was the primacy of what was going to become the adjustment the Tray of Valbonne (1975-1990). The association of the five communes was going to allow the creation of Sophia-Antipolis, exceptional floret of the modern technology. Well known qualities of syndicalism clever for a long time and reputed administrative organizer, have allowed Robert Fouich to negotiate between aspirations of the ones and reticences of others... To lead to its term the beacon work of Nice and the Coast of Azure, in quality of Director then Counselor of the SY.MI.VAL.

These too brief lines are an encouragement to dive in the character.

To preface a such collection is an honor that I appreciates as much better that I have been able to follow by near the meritorious and courageous effort of the Man during his implantation niçoise in 1964 to the Direction of Repatriates, while I was to Counsel myself beside François Missoffe. Later, being to plugs with the creation of the Ability of Medicine, I have appreciated the dynamism and the creative spirit of the Technical Counselor of the Prefect of Alpes-Maritimes, then his faith, shared bit then by the administrative, in the future of this first European technopole which is Sophia-Antipolis, whose reputation is today world.

All my most cordial compliments to Robert Fouich and to this other Black-Foot Michel El Baze, they are the real luminairistes of the French thought in Algeria and contribute to immortalize the beautiful flame destined to honor forever French of Algeria.

 

PRÉFACE DE MAURICE MOUCHAN

Maire-Adjoint de Nice

"Classe 1941 - Recrutement d’Alger - n° matricule 2105" est l'intéressant témoignage de Robert Fouich sur une tranche de vie de l’Algérie française. C’est le récit détaillé des services militaires ou assimilés qu’il a effectués entre 1941 et 1945.

L’auteur a d’abord accompli son service civil obligatoire dans les Chantiers de la Jeunesse 103 à Sidi-Ferruch et Mahelma. Libéré en janvier 1942, il a adhéré à l’Association des Anciens des Chantiers, à Blida.

Mais, aussitôt après le débarquement des Anglo-saxons du 8 novembre 1942, il est mobilisé dans les Chantiers de la Jeunesse militarisés. Il est envoyé à Fort de l’Eau et El Riath, à Rovigo puis à Mouzaïaville et El Affroun. Nommé au grade d’Assistant, il participe à la chaîne de montage des GMC fournis par l’Amérique à la France au Champ de Manoeuvre, à Alger.

Il est ensuite affecté à l’Ecole des Elèves officiers de Cherchell où il appartint à la 2ème promotion "Tunisie" (été 1943) et est nommé Sergent breveté Chef de Section.

Il choisit alors le 7ème RTA, à Sétif, où il commande un peloton d’élèves caporaux, avant d’aller embarquer pour l’Italie à Bizerte. Il participe, dans l’infanterie, aux durs combats des Abruzzes. Il est blessé grièvement le 3 février 1944, sur le Belvédère et doit abandonner la 10ème Compagnie.

C’est alors le retour à Blida, au centre de fracture, la réforme définitive et la réintégration à la Préfecture d’Alger.

Dans un dernier chapitre bien documenté, Robert Fouich apporte son témoignage sur la façon dont certains événements historiques ont été vécus en Algérie et les mentalités de l’époque 1940 1945. Il tire les enseignements de la victoire du Corps Expéditionnaire Français en Italie qui conquiert Rome et atteint Sienne.

Evoquant la décolonisation, il exprime l’espoir d’un nouveau sursaut français et pense possible le rétablissement de relations étroites entre la France et le Maghreb.

L’auteur a publié en 1985 un important ouvrage de références sur Sophia-Antipolis, la première technopole européenne (320 pages).

Je suis heureux de retrouver dans ce témoignage, un camarade de promotion de l’Ecole des Elèves Aspirants de Cherchell.

Robert Fouich retrace dans ces lignes une période où la Jeunesse Française d’Afrique du Nord, alliée à tous leurs camarades qui nous avaient rejoints en passant par l’Espagne, se montraient avides de participer à la libération du territoire métropolitain. L’enthousiasme qui transparait du récit est bien symptomatique de l’état d’esprit qui régnait à cette époque.

Merci à Robert Fouich d’avoir contribué à la connaissance de la mentalité de la jeunesse "Pied Noir" en cette période cruciale de notre existence et merci à l’Association Nationale des Croix de Guerre et Valeur Militaire et à son président de la Section de Nice d'avoir fixé ce témoignage pour le confier à la postérité.

 

 

ROBERT FOUICH

Je ne me suis pas appliqué ici à faire une oeuvre littéraire.

Ceci n’est que la consignation aussi exacte et objective que possible

des quelques jours vécus de la Campagne d’Italie,

la reproduction étoffée de mon carnet de route.

Mon but était de créer un document plus fidèle que la mémoire

et ce à ma seule intention.

C’est à dire que je n’ai pas fait d’efforts pour modifier ou enjoliver

ni d’ailleurs pour bien écrire.

J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal à terminer.

Blida, Mai 1944

 

 

 

Table

Préface de M. le Professeur René Bourgeon 9

La mémoire 13

I - Saga familiale - 1912 - 1964 15

1 - Des Dardanelles à Salonique - Mon père 1911 - 1918 17

2 - Brazey-en-Plaine - Ma mère 1917 - 1919 19

3 - Tizi-Ouzou - Alger - Affreville - Ain Beïda - Notre enfance 1921 - 1933 21

Tizi - Ouzou (1919 - 1920) 21

Alger (1920 - 1925) 21

Affreville (1925 - 1928) 22

Ain-Beida (1928 - 1933) 23

4 - Alger 25

Études secondaires 1933 - 1941 25

Blida (1941 - 1949) 27

II - Classe 1941

- Recrutement d’Alger - n° matricule 2105 49

Préface de M. Maurice Mouchan 51

1 - Les Chantiers de la Jeunesse - Un service civil obligatoire 53

Les Anciens des Chantiers 54

Les Chantiers militarisés 54

2 - L’École des Élèves Officiers de Cherchell 56

3 - Le 7e Régiment de Tirailleurs Algériens 58

Sétif 58

En route pour l’Italie! 60

Les Abruzzes et le Belvédère 64

L’hôpital et la réforme 89

4 - Contexte historique 91

III - Un demi siècle de fonction publique 121

1 - Rédacteur Temporaire à la Préfecture d'Alger - 1942 - 1946 123

2 - Rédacteur, Chef de Bureau puis Attaché à la Préfecture

de Constantine - 1946 - 1956 125

3 - Alger - 1956 - 1962 - Attaché puis Chef de Division de

Préfecture - Détaché au CATI - Mis à la disposition du

Consulat Général de France 127

4 - Nancy - Aide Sociale et Tutelle Hospitalière - 1962 - 1964 136

5 - Nice - Direction des Rapatriés - 1964 - 1967 139

6 - Grenoble - Les Xèmes Jeux Olympiques d'Hiver - 1967 - 1968 143

7 - Quatre ans au Cabinet du Préfet des Alpes-Maritimes - 1968-1972 147

8 - La D. E. C. E. - 1972 - 1975 152

9 - Sophia Antipolis et le SYMIVAL - 1975 -1990 158

10 - Cannes - Délégation Spéciale - Janvier 1990 166

11 - Syndicalisme et défense corporative 170

a) Les Syndicats 170

b) L'Association des Directeurs de Préfecture 173

En guise de bilan 181

IV - Fermez le ban !.. 203

1 - Rubans et médailles 205

2 - Ecrire... 213

V - Addenda 225 1 - Matériaux généalogiques sur mes ascendants maternels 227 2 - Documents - Autour du 12 Février 1921 230

Index 249

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

I

Saga familiale

1912 - 1964

1 - Des Dardanelles à Salonique

Mon père 1911 - 1918

Promu, en raison de sa bonne conduite, à la première classe, à compter du 1er septembre 1914, alors qu’il n’avait pas encore 21 ans, le soldat Fouich Pierre-Alexandre ne désespérait pas d’arriver au grade de général avant une quarantaine d’années de services. Très fier de cette distinction, il en fit part, de Seddul-Bahr, à ses "chers aimés" de Limoux avec une satisfaction qui perçait sous une pudique ironie, invoquant la classe: "Noël! Noël! Anges joufflus, chantez et vous, braves gens, esbaudissez-vous... mieux vaut la classe, oh gué! mieux vaut la classe..."

Que d'événements pour le jeune provincial en tout juste deux ans!... Il avait quitté le logis familial et la forge paternelle, après un court intérim d’instituteur, pour aller... "en Afrique", rejoindre sa soeur Elodie, de treize ans son aînée. Jean Tisseyre, son aventureux beau-frère, comptait bien faire rapidement fortune dans le négoce des vins algériens.

Mais, Pierre jugea vite plus sage de rechercher un emploi indépendant et stable; agréé comme commis stagiaire à la Banque de l’Algérie, il avait été affecté en 1912 en Grande Kabylie, dans la petite bourgade de Tizi-Ouzou. Bel homme, véritable dandy, il était allé poser, en 1913, dans le studio du photographe local. Elégamment appuyé sur sa canne à pommeau d’argent, il avait fière allure dans son costume trois-pièces tout neuf, avec son col empesé et sa cravate soigneusement nouée, son canotier à large ruban, la moustache élégante, le regard direct quoique un peu rêveur.

Son initiation bancaire fut interrompue par son appel sous les drapeaux, peu après son vingtième anniversaire. Envoyé en garnison à Bastia, il terminait ses classes lorsque fut déclarée la guerre.

Cette guerre - "la Grande" - survenait aux lendemains des conflits balkaniques de 1912 et 1913. Elle devait s’avérer mortelle pour l’Empire Ottoman dont le reflux territorial se poursuivait lentement mais inexorablement depuis trois siècles. L’alliance de la Turquie à l’Allemagne et à l’Autriche- Hongrie puis l’ouverture des fronts russe et serbe firent que, moins d’un mois après le début des hostilités - dès le 1er septembre 1914 - Pierre - qui avait finalement adopté son deuxième prénom Alexandre, peut-être en hommage au grand conquérant macédonien qui apporta la civilisation grecque en orient - se retrouva à l’extrême sud de la presqu’île de Gallipoli, à une heure de bateau de l’île de Ténédos, dans la mer Egée, au nord de Lesbos. La France, la Grande-Bretagne, la Russie et la Serbie firent front à l’ennemi. Chacun pensait que la guerre serait brève.

En février 1915, la force navale détachée au Levant, sous le commandement de l’Amiral Guépratte, à l’initiative de Winston Churchill, appareilla pour les Dardanelles. L’Amirauté britannique voulait entreprendre le passage du détroit avec la flotte, seule, alors que l’amiral Carden estimait préférable d’attendre la coopération des troupes destinées à marcher sur Constantinople. L’attaque fut déclenchée le 18 mars 1915. Elle se solda par des pertes sévères: 628 hommes et 20 officiers hors de combat; 3 cuirassés coulés; de nombreux bateaux avariés. Le 25 avril, le Corps du Général Amade devait participer avec un bataillon sénégalais à un débarquement sur la presqu’île de Gallipoli et la pointe asiatique de Koum Kaled; ce fut l’occasion d’une relève et Alexandre put s’embarquer pour la France avec de nombreux permissionnaires. Il s’arrêta à Marseille et se fit photographier, grave, le cheveu dru, clair et ondulé, la moustache conquérante... agenouillé sur un prie-dieu... une cigarette non allumée entre les doigts.

Il retrouva à Limoux, son père, François et Mélanie, sa mère, qui s’étaient fait beaucoup de souci pour lui, seul fils de leurs quatre enfants. Elodie, sa soeur aînée, avait quitté depuis longtemps la maison familiale construite, pierre à pierre, autour de la forge à l’angle de l’avenue du Pont de Fer et de la rue d'Aude, avec seulement l’aide d’un tâcheron et celle d’amis. Au village, lorsqu’elle y revenait, on ne reconnaissait plus ses trois fils, Georges, Louis et Pierre, tant ils avaient grandi. Joséphine, la seconde, avait 28 ans; son mari - Jean - était au front et l’insouciante gaieté de son petit Jojo, 4 ans, ne parvenait pas à apaiser son angoisse. Jeanne, la dernière des quatre enfants Fouich, la plus jeune soeur de Pierre, avait maintenant 19 ans. Elle était devenue diablement jolie! ...

Mais les jours de permission passent vite. Il fallut bientôt repartir. Le front français se stabilisait. En Orient, les stratèges ne parvenaient pas à s'entendre sur les objectifs de l’expédition des Dardanelles: simple diversion ou ouverture des détroits aux russes? La chaleur fut forte en juillet 1915 et des myriades de mouches devinrent un insupportable fléau. Les pertes furent énormes: 32.000 tués, 13.000 disparus, 100.000 blessés et médiocres furent les résultats. L’échec fut constaté et les troupes alliées débarquèrent en octobre 1915, à Salonique, contraignant les allemands à une guerre sous-marine sans restriction, qui fut la cause de l’inter-vention américaine.

En mai 1916, Alexandre qui avait obtenu la croix de guerre était aux frontières gréco-serbo-bulgares. Avec son copain Léon, il disposait à Kirie, en Macédoine grecque, d’une "maison de campagne" devant laquelle ils avaient planté leur tente. La température était déjà élevée, mais Alexandre était en parfaite santé: calot de repos coquettement incliné sur le crâne, en treillis, il commençait à prendre goût à la pipe. Mais il trouvait le temps fort long malgré les lettres d’une jeune bourguignonne, Marcelle Chaussier, avec qui il avait été mis en relation par son vieil ami Papillon.

En juin 1917, enfin, il obtint une nouvelle permission. Le 21, il arriva dans la jolie rade de Tarente après une traversée difficile. Il adressa aussitôt une carte postale à Limoux, précisant qu’il espérait partir par chemin de fer, le soir même et retrouver les bords de l’Aude vers le 30. Mais il dut attendre encore 48h. Il quitta Livourne le 25 juin au matin et arriva le soir à Gènes, après un voyage magnifique. La population italienne fit un accueil enthousiaste aux permissionnaires français, charmés par le paysage de la Riviéra et ses 40 km de superbes villas. Après Vintimille et Marseille, ce ne fut pourtant pas vers Limoux qu’il se dirigea tout d’abord. Il fit un crochet par Brazey-en-Plaine, dans la Côte d’Or, d’où, pour s’excuser, il promit à ses parents 21 jours complets de séjour à Limoux. "Vous n’avez rien à regretter", les assura-t-il peu après... "ni moi non plus", précisa-t-il, car son séjour bressan lui avait permis de connaître sa marraine de guerre et de la découvrir plus jolie et plus douce encore qu’il ne l’avait imaginée d’après les portraits qu’elle s’était faits faire chez Chesnay, à Dijon. Lui aussi, se rendit au studio bourguignon pour poser, les joues pleines, le teint frais, les cheveux frisés et fraîchement taillés, la moustache moins élégante, plus sobre et plus courte qu’à Tizi-Ouzou ou même qu’à Marseille, l’uniforme de gros drap bleu horizon du 176ème Régiment d’In-fanterie, plus sobre.

Après 3 semaines limouxines, il fallut, hélas, repartir mais, dès Tarascon, le 28 juillet 1917, le cafard avait disparu. Le 4 août, Alexandre s’apprêta à se rembarquer à Marseille. A Négovani, il retrouva avec plaisir son ami Léon Freytes, qui, deux ans après, épousa sa soeur Jeanne, à Limoux.

La guerre et le séjour des armées alliées en orient se prolongeaient. Le 15 septembre 1917, une offensive générale ordonnée par le nouveau commandant en chef, le Général Franchet d'Esperey, contraint la Bulgarie à demander l’armistice. Constantinople fut occupée le 17 novembre 1917.

Fin 1918, le caporal Pierre Fouich fut pressenti pour poursuivre sa carrière militaire en direction de la Roumanie, du Danube et de la Russie, mais six années de services militaires avaient suffi à son bonheur. L’armistice venait d’être signé. Il préféra rejoindre la France, où Marcelle l’attendait, puis l’Afrique et la Banque d’Algérie qui l’avait titularisé.

2 - Brazey-en-Plaine

Ma mère 1917 - 1919

Le 28 mars 1917, lorsqu’on lui souhaita son vingt deuxième anniversaire, Marcelle Chaussier ne put retenir ses larmes. Son ouïe, décidément, ne s’améliorait pas et elle ne pouvait pas se résigner à ne pas tout saisir de ce qui se disait autour d’elle, de se trouver exclue des plaisanteries et des rires... Elle s’indignait d’avoir à subir une cruelle infirmité imputée à une banale ablation des amygdales.

L’atmosphère était d’ailleurs devenue mélancolique dans la grande maison si animée, il y a encore moins d’un ans, lorsque Joseph Balme, restaurateur, accueillait ses hôtes bruyants, tout heureux de faire étape à Brazey. Le gîte était réputé à plus d’une lieue à la ronde, notamment pour la qualité de sa table! On y logeait confortablement "à pied et à cheval". Hélas, Joseph qui n’avait que 58 ans avait disparu, laissant sa compagne Marie, mère de Marcelle, veuve pour la deuxième fois. Il avait été un bon mari et avait choyé Marcelle et sa soeur Paule comme ses vrais enfants.

Marcelle n’avait guère connu son père, Paul Chaussier, de Trouhaut (St Seine l’Abbaye), ancien du 128e à Sedan puis employé de commerce, à Belfort et Modane qu’une "fluxion de poitrine" avait enlevé à son affection. Il n’avait pas quarante ans; elle, tout juste trois.

Sa mère, Prudence Marie Droin, était née à Trouhans (St Jean de Losne, près de Brazey) ;alors que les Allemands occupaient la maison familiale, sans égard pour la qualité du chef de famille, premier magistrat de la commune. Mariée à 19 ans, veuve une première fois à 28 ans, elle faisait de son mieux, veuve à nouveau à 46 ans, pour tenir seule son commerce. Elle s’appelait désormais Marie Balme-Droin, pour des raisons commerciales.

Paulette, soeur de Marcelle, avait épousé, il y avait déjà 4 ans, un méridional, employé des contributions indirectes à Dijon, mobilisé comme officier, envoyé au front, gazé et soigné à l’hôpital temporaire de Martillac, en Gironde, dès 1915.

Marcelle avait une grande affection pour Paule, son aînée de 4 ans, et beaucoup d'admirative sympathie pour Léo.

Elle avait pourtant envié sa soeur d’avoir pu apprendre la musique, d’avoir pu poursuivre ses études à Dijon, de s’y être fait des amis. L’un d’eux, ancien condisciple de l’Ecole Normale, actuellement aux Dardanelles, lui avait procuré un filleul de guerre, Pierre-Alexandre Fouich, qu’elle appelera Alex, peut-être parce que le prénom de Pierre lui rappelait un petit frère, mort bébé, et qu’elle n’avait pas connu, ou parce que celui d’Alexandre évoquait le grand conquérant macédonien qui donna naissance, en orient, à une nouvelle civilisation. Alexandre ayant écrit qu’il espérait une permission, avait été invité à venir à Brazey. Ses lettres à l’écriture régulière et nette, au style agréable, étaient attendues avec impatience et curiosité.

Marcelle avait envoyé à son lointain filleul le portrait qu’elle s’était fait tirer à Dijon, où elle avait accompagné sa soeur chez le photographe. Paule et Marcelle avaient posé tour à tour, sur le même fauteuil sculpté, fixant avec sérieux l’objectif. Elles portaient des robes jumelles à petits carreaux blancs et noirs, avec des parements blancs, assortis aux gants qu’elles tenaient à la main; la première était un peu plus ronde, la seconde un peu plus grande.

Trois mois plus tard, Marcelle rencontra son filleul de guerre. Il lui plut, devint son fiancé, mais il fallut attendre encore plus de deux ans pour le mariage qui eut lieu à Brazey, le 6 septembre 1919, au cours de la permission libérable d’Alex.

Ce fut alors le départ de Brazey, l’embarquement à Marseille, la traversée de la Méditerranée, l’arrivée à Alger, puis l’installation à Tizi-Ouzou...

3 - Tizi-Ouzou - Alger - Affreville - Ain Beïda

Notre enfance 1921 - 1933

Une vingtaine de kilomètres avant d'atteindre Constantine, la capitale orientale de l'Algérie, Alex (27 ans), Marcelle (25) et leurs deux enfants, Bobi et Janine, avaient changé de train à Ouled Rahmoun, abandonnant ainsi la grande transversale reliant le Maroc à la Tunisie via Alger. Ce fut, pour les Fouich, une heureuse diversion car la fatigue d'un long voyage commençait à se faire sentir. Le transbordement s'effectua sans trop de difficultés malgré le nombre et le poids des bagages. Le nouveau train, sur voie étroite, était pittoresque, le paysage surprenait par sa monotonie et Marcelle s'amusait à compter les arbres qui se faisaient rares. Il lui tardait d'arriver à Aïn Beïda car le mois d'octobre était déjà bien entamé: il fallait alors avoir 7 ans révolus pour être admis à l'école primaire et Bobi qui avait atteint l'âge de raison en février, allait se trouver à nouveau retardé par ce changement de résidence pour effectuer sa rentrée scolaire. Pour Janine qui venait seulement d'avoir six ans, en cette année 1928, c'était moins important!..

Tizi - Ouzou (1919 - 1920)

Marié à Brazey le 6 septembre 1919, après sa démobilisation, Alex avait rejoint Tizi-Ouzou avec sa jeune épouse. Leur séjour n'y avait pas excédé dix mois car ils avaient rapidement obtenu une mutation dans la capitale où ils avaient séjourné cinq ans avant d'en passer trois à Affreville. Ain Beïda serait leur quatrième affectation.

En Kabylie, les Européens étaient peu nombreux. Son chef-lieu n'était encore qu'une bien modeste bourgade dont, les jours de marché, les .indigènes du bled envahissaient les rues et encombraient jusqu'aux seuils des portes où ils jouaient aux dominos avant de sombrer dans une sieste profonde et de reprendre, à la fraîcheur, les chemins poussiéreux empruntés, à l'aller, dès l'aube. Marcelle, venue directement de sa lointaine Bourgogne, en avait un peu peur et s'habituait mal à la solitude durant les longues heures de bureau d'Alex. Fort heureusement, l'annonce d'une première naissance incita bientôt la Banque de l'Algérie à prendre en considération une demande de mutation pour Alger.

Alger (1920 - 1925)

Ce fut rue Villotran, dans un immeuble situé non loin du Champ de Manoeuvres, de la rue Sadi Carnot et de la rue Hoche que naquit, le 12 février 1921, le petit Robert, Jean, Philibert. Une sage femme, Mme Ausseill, présida à sa naissance car l'époque n'était pas encore aux accouchements en clinique. Marcelle - qui avait dû être opérée la veille d'un malencontreux flegmon - et Alex en furent très fiers: c'était un beau bébé blond qu'ils appelèrent Bobi.

Ce surnom lui resta. Les Fouich se lièrent avec un collègue d'Alex, les Lorquin qui eurent leur petite Simone à peu près à la même époque. Lorquin, bachelier, eut le courage de préparer sa licence en droit après son mariage. Il devint plus tard directeur de la succursale de Tunis de la Banque de l'Algérie.

Dix huit mois après, Janine vint compléter la famille. Elle aussi, fut un beau bébé, les cheveux très fins, d'un blond encore plus doré que ceux de Bobi, d'immenses yeux bleus, les joues bien remplies, le teint très clair.

Affreville (1925 - 1928)

Depuis la guerre, le coût de la vie ne cessait de croître et l'inflation se développait rapidement. Cette maladie avait traversé la mer et éprouvait les populations algériennes. Le niveau de vie des français d'Algérie était encore moins élevé qu'en métropole, contrairement à certaines apparences. Les salaires dans les banques étaient alors peu élevés et les allocations familiales pratiquement inexistantes. La victoire, en 1924, du cartel des gauches et l'envoi comme Gouverneur Général du socialiste Maurice Violette n'y changea rien. Les Fouich furent donc tout heureux, en mars 1925, d'être mutés à Affreville. Pour la première fois, ils allaient être logés dans les confortables immeubles modernes de la Banque, tous construits dans une même architecture cossue avec, en rez-de-chaussée, de solides grilles.

Mais, dans la plaine du Chéliff, la chaleur estivale était de plomb et le paludisme n'avait pas encore été résorbé. Marcelle y attrapa la typhoïde. Pour lui éviter la contagion, on expédia Bobi à Alger où étaient arrivés depuis peu sa marraine, Paule, la soeur de Marcelle et son parrain, Léo, Chef du service des contributions au Gouvernement général: on profita d'une occasion et il prit le train accompagné par le monteur du chauffage central. Mais Léo, venu le réceptionner à la gare centrale, les manqua: ils étaient descendus à la gare de l'Agha, au plus près du 98 rue Michelet où oncle Léo et tante Paule n'avaient pu trouver à louer qu'un appartement éclairé par des soupiraux. Les passants faisaient sur les murs des ombres mouvantes qui intriguaient et inquiétaient quelque peu Bobi. Il se trouvait bien entre son parrain et sa marraine qui n'avaient pas d'enfant et l'aimaient beaucoup. Léo plaisantait souvent: un soir, au. moment du coucher, il apparut en gibus disant qu'ils allaient à l'opéra; à table, il assurait que des chataignes tombaient du plafond ou que le roquefort n'était bon qu'avec des vers. Il y avait, dans l'appartement, toutes sortes d'objets à découvrir: sur le dessus de cheminée, un petit chalet en bois dont le toit s'ouvrait; dans le placard, le képi, le casque et la lourde épée ramenés de la guerre par le lieutenant Bornes.

Mais Léo et Paule étaient parfois bien sévères: un caprice valut, un jour, à Bobi d'être enfermé dans un placard obscur; une autre fois, il dût ameuter le voisinage en criant "on m'assassine!... on m'assassine!..." pour éviter le supplice du thermomètre.

De retour à Affreville, Bobi retrouva avec joie sa soeur qui avait grandi et devenait une agréable camarade de jeu. Ils se chamaillaient souvent mais étaient très sages lorsqu'ils allaient chez leurs voisins, M. Jouvent, Directeur de la succursale, son épouse et leurs deux enfants, Georges et Mado, qui avaient à peu près leurs âges.

D'Affreville, Bobi et Janine gardaient le souvenir d'un incendie impres-sionnant, à peu de distance de la Banque et du déraillement du train qui, préci-sément, amenait d'Alger l'oncle Léo et tante Paule.

Ain-Beida (1928 - 1933)

A Affreville, nous étions relativement près d'Alger: à une centaine de kilomètres à l'Ouest, vers Miliana. Mais, en octobre 1928, la Banque de l'Algérie envoya papa poursuivre sa carrière à Ain-Beïda. Nous étions désormais éloignés de la capitale algérienne d'environ cinq cents kilomètres. Aïn-Beïda était une petite ville de l'Est constantinois - dix mille habitants à dominante berbère- située à 90 kilomètres de Tébessa, en direction de la frontière tunisienne, à 1000 mètres d'altitude, près de la Meskiana et de Khenchela, porte de l'Aurès.

L'immeuble de la B.A. était coquet.

Notre appartement de fonction, vaste et confortable, était contigu à celui du Directeur, au premier étage. Au-dessous, étaient les bureaux et la loge du concierge. La Banque n'était pas éloignée du Centre, du Café Coppolani et du Cercle. Sur le coté, nous avions en vis-à-vis le Maire, le Dr Willigens, un notable très digne a la belle barbe rectangulaire.

Je fus inscrit à l'école primaire et perdis presque une année en raison de mon mois de naissance Mes premières études ne furent pas exceptionnelles avec M. Charbonnau, mon instituteur. Mais, au cours de l'année scolaire 1932-1933, je fus stimulé - notamment pour l'écriture et l'orthographe - par le Directeur, M. Cachau, mon "professeur de français" qui apprécia mon très bon travail, mon application et ma conduite. Par contre, dans les premiers mois, mon "professeur de sciences", M. Millet m'avait jugé dissipé, trop sur de moi, un peu expéditif. J'obtins le Certificat d'Etudes Primaires, le fameux CEP, avec mention "Bien".

Mes principaux compagnons de classe furent Benassaï, Bozzi, Douvreleur, Guillemot,... Comme à Affreville, nos camarades habituels furent les enfants du Directeur, Colette et René Cattin, Janine Beal puis André Landaret et son petit frère Georges.

Pour Noël, mon oncle Léo et ma tante Paule - mes parrain et marraine - m'offrirent leur phonographe à manivelle et quelques disques (musique classique et chansons de troupiers). J'entendis à Ain-Beida, pour la première fois, les crachotis d'un poste de TSF contenu dans une mallette. Tout le monde s'en extasia! Je pus admirer un biplan après son atterrissage sur un champ voisin. Toute la population se déplaça à cette occasion avec les autorités civiles et militaires. Le pilote, M. Viaud, était-il le Capitaine commandant la place ou son frère?

Avec Janine, nous fîmes du piano avec pour professeur la fille du pharmacien (ou du Directeur du Crédit Lyonnais?), Melle Vigo. Je n'avais guère d'oreille, ce qui ne m'empêcha pas d'être pressenti par le curé pour tenir l'harmonium de l'église. Surtout, je considérais que le piano était un instrument de fille.

Janine, elle, se conduisit en homme en ne dénonçant pas mon imprudence. Nous jouions dans le jardin public et, la tirant avec ma carabine à plomb, je l'atteins un jour à l'articulation de deux doigts de la main. Je n'étais pas fier!...

Je me vois dans ce jardin avec un casque colonial. La mode en passa complètement dans mes années d'adulte.

C'est à Ain-Beïda qu'excédé par les plaisanteries de mes camarades, "Bobi le chien", "Bobi le chien", j'ai décidé de m'appeler désormais "Bobby". Cela me posait et faisait anglais!

Je me souviens d'une fête à l'école où j'ai eu à interpréter au mirliton: "De bon matin, j'ai rencontré le train, de trois grands rois qui partaient en voyage..." Janine, elle, eut l'occasion d'être déguisée en paysanne. Qu'elle était jolie... et pourtant si rarement joyeuse!...

Parfois, c'était papa qui me donnait le bain dominical. Il utilisait sans ménagement un énorme savon de Marseille carré qui me chatouillait!...

A plusieurs reprises, ma grand-mère maternelle est venue nous rendre visite. Elle, aussi, fut atteinte de la paratyphoïde. Tous les étés, nous allions chez elle, à Brazey. La maison était vaste, avec des dépendances nombreuses, des jardins potagers et fruitiers, une grande allée qui menait aux bords de la rivière... Nos bagages étaient nombreux, nos malles fort lourdes car nous ramenions des pommes pour tout l'hiver.

Mes camarades d'école m'instruisirent de bien des choses étranges. Lorsqu'ils m'assurèrent que les enfants ne naissaient pas dans les choux, je ne pus admettre que maman m'avait trompé. J'imaginais une interprétation moyenne: ils étaient conçus par une femme spécialisée et vendus au Galeries Lafayette

Une fois ou deux, papa participa à un convoi de fonds sur Alger ou Tunis (car il appartenait à la Banque de l'Algérie... et de la Tunisie). Il avait, dans certaines circonstances, un grand cache- poussière gris. Une année, il contracta une grave maladie au contact des billets qu'il manipulait avec dextérité. Il faillit mourir et sa température dépassa les 40°. Confondant degrés et dixièmes, je l'ai jugé condamné et ai orné la pendule blanche de la cheminée, de petits drapeaux tricolores. Mais, au dernier moment, il put éviter d'être transféré en ambulance à Constantine et se rétablit peu à peu.

Dans les derniers temps de notre séjour Aïn Beïdeen, maman m’autorisait à faire quelques sorties à vélo. Lorsqu’on m’annonça que nous allions partir pour Alger, j’eus quelques regrets, concevant mal que la capitale Algéroise puisse être plus agréable à vivre qu'Aïn Beïda. Mais nous étions en 1933. Nos études primaires venaient de s’achever. Il était grand temps, surtout pour moi qui avait 12 ans révolus, de leur donner un prolongement sérieux.

4 - Alger

Études secondaires 1933 - 1941

Alger avait attiré mes parents pour deux raisons: ils en avaient déjà éprouvé les charmes; ils y seraient enfin auprès de tante Paule, la soeur de maman, de l’oncle Léo et de leur petit Jacot. L’oncle Léo occupait une situation enviable. Chef de service au Gouvernement Général de l’Algérie, à la Direction des Finances, il avait contribué à l’avancement de papa et à sa mutation. Il avait une Renault. Un jour, nous étions sortis en famille et il s’était inquiété de bruits anormaux; c’était un plumeau oublié sur l’aile avant (plumeau et marche-pieds sont aujourd’hui périmés!).

Pendant longtemps, je fus considéré comme le futur héritier des Bornes dont j’étais le filleul: Tante Paule avait dépassé la quarantaine et avait perdu l’espoir d’une maternité. En 1931, elle partit en vacances d’été à Brazey après avoir cru à une grossesse nerveuse. Elle revint en octobre avec un beau poupon au grand étonnement de leur concierge. Ils avaient fini par trouver Rue Elysée Reclus un bel appartement avec vue sur la mer, non loin de celui qu’ils occupaient 98 Rue Michelet. J’y ai vu atterrir les premiers hydravions faisant la liaison avec la France. J’y ai admiré avec attendrissement notre petit Jacot déguster avec appétit des bananes écrasées dans du sucre en poudre.

Mon oncle avait été gazé pendant la Grande Guerre. Il était emphysémateux. Il supportait de plus en plus difficilement le climat humide de la capitale Algéroise. Son médecin, le Dr Azan, un Homéopathe en renom, lui préscrivait des cures annuelles au Mont Dore et lui conseillait une résidence au climat plus sec. Pau fut sollicité mais ce fut finalement Nîmes qu’il obtint. Il y devint Directeur des Contributions Indirectes et y mourût en 1937, à l’âge de 51 ans, alors que nous arrivions pour aller passer nos vacances annuelles à Brazey. Jacques avait seulement six ans!

Papa avait envisagé de nous faire poursuivre nos études à l’E.P.S., mais maman avait pour nous plus d’ambitions. Elle tint à nous faire inscrire au lycée. Pour Janine, ce fut le lycée de la Rue Michelet puis "le Lycée Fromentin" à la Redoute. Pour moi, le "petit Lycée de Mustapha" ou "Lycée Pierre Gauthier", de la Rue Hoche, avant le "grand Lycée Bugeaud", de la Rue Bab Azoun. Cela me valut le grand plaisir d’être abonné aux TA.

Je fus inscrit en A’ et fis du latin avec un professeur Bourguignon assez volumineux, portant chapeau à larges bords, jovial et plaisantant facilement, M. Gabriel Humbert. Mais, en 5ème, avec le même professeur, nous retrouvâmes les mêmes plaisanteries, aux mêmes moments et affectâmes de ne pas en rire ce qui nous déconsidéra à ses yeux. Notre professeur d’histoire et géographie fut surnommé "Petit Carré" selon une expression utilisée dans son cour. Nous surveillions jalousement son empressement auprès de Mme Belanger, la gracieuse épouse de notre professeur d’anglais. J’eus plus tard, pour les lettres, l’élégant M. Chozky et sa belle lavalière. Mon professeur de gymnastique, un beau garçon, s'intéressait d’assez près à l’anatomie de ses élèves. Mon camarade préféré était Yves Bouat, féru de bateaux à voiles. Il s’engagea dans la Marine Nationale et fût tué à Mers el Kébir, lors de l’attaque tragique en 1942, de la flotte française par les Anglais. J’eu également pour condisciple, Yves Beyer, fils de plombier, Arnaud qui exploita plus tard le beau magasin familial d'articles de sports de la Rue d’Isly, Bagur qui réussit comme moi, en 1946, le 1er concours de rédacteurs de l’Administration Départementale Algérienne ouvert après guerre, Aumeran, Jean Descuns (frère du neuro chirurgien), Courgeon à qui j’ai donné, un jour, un magistral coup de pied au derrière... Nous nous attribuions réciproquement de surnoms. Je fus tour à tour "le Pirate aux Yeux Bleus", "Inpérator Unus Couillus", "Le Mauvais Garçon", "Ribouldingue"... J’étais assez dissipé et dûs redoubler ma 4ème.

En mai 1936, j’ai donné mes premiers coups de raquette à l’annexe du Raquette Club du chemin de la Madeleine. En Août, nous étions, comme tous les ans, avec maman à Brazey... et, comme tous les deux ans, papa qui avait droit au passage gratuit en mer une année sur deux. Nous avons fait un mémorable pique nique dans "l’Ile aux Cochons" de St Germain des Bois. Il y avait, avec mon oncle Léo et ma tante Paule, leurs vieux amis parisiens, les Chavarot. On se saluait la main tendue ou le poing fermé, selon ses tendance politiques. Les Croix de Feu avaient échoué, en 1934 et Léon Blum venait d’arriver au pouvoir alors que la menace hitlérienne se précisait. En Novembre, de retour à Alger, je fis partie de l’équipe minime du RUA, victorieuse en football par 5 à 0 de l’USA. Notre entraîneur était l'Anglais Reggan et nous étions stimulés par le voisinage des frères Couard, de Jasseron...

Heureusement, le changement de lycée me stimula. J’obtint le prix d’excellence. "Roi au royaume des aveugles", selon M. Durin, mon austère professeur de sciences naturelles, je compris, à mes dépends, que toute vérité n’est pas bonne à dire. Mais pour le professeur de lettres qui m’accueillit en 3ème, mon titre n’était pas contestable. Ses louanges m’incitèrent à confirmer mon classement.

Les distributions de prix étaient réellement solennelles, les discours édifiants: 50 ans plus tard, j’ai évoqué, dans un éditorial, mon professeur agrégé de lettre, M. Vincent;, qui avait traité de "l’autorité, notion capitale dans la vie des hommes et des sociétés". Parmi mes professeurs, je me souvins surtout de M.M. Joulin (Histoire et géo) qui appréciait mon style; Cazenave (Espagnol) qui jouait avec nous, à mains nues, en récréation, à la pelote basque; Custaud (Physique et Chimie) dit "Brosse à dents" à cause de sa belle moustache; Chevalier (Dessin) un peu bossu; Schaeffer qui nous apprenait un anglais fortement imprégné d’accent marseillais et que nous chahutions pas mal; Escaffre, dit "Tintin", en Philo.

Mes principaux rivaux furent Lucas, Servajean-Hilst et Truche. Avec Philippe Bertsch (mort prématurément à Marseille, en 1981), Lucien Vernet et André Verduzier, nous formions le quatuor des mousquetaires. Arnold, l’élégant, le fantaisiste, mort à Blida des suites d’une blessure de guerre mal soignée, contractée en Tunisie, et Marc Henry, le fils du colon, maire de Dupperré. Celui ci nous ayant invité à la fête de son villages, Bertsch nous présenta René Cavalgante qui disposait de la voiture de son père pour nous conduire sur place, près d'Affreville et de Miliana. Nous fîmes un excellent séjour à Duperré avec plusieurs promenades à cheval. Nous profitâmes au maximum de la fête du village.

A Alger, papa obtint par ses relations bancaires un vaste appartement au 7 de la Rue de Mulhouse, dans un immeuble où logeaient les Vernet. Pour "Lulu" qui avait le goût de l’affabulation tout était "derrière sa porte" (transformée en cible pour le lancer de poignards). Il m’assura un jour, sans rire, que sa mère était une soeur aînée prématurément vieillie. Josette, sa cadette, m’apprit à danser le tango. Encore toute jeune (12 ans) mais déjà très jolie fille, elle me fit honte, lorsque pour "faire la rue Michelet" en ma compagnie, elle s’affubla d’un chapeau rouge des plus voyants. Nos autres amies furent Denise Boulet (beaux yeux rieurs, toque de petit gris), Vera Toupine (très belle blonde, assez délurée) et sa soeur, Renée (plus conformiste)... Elles participèrent à nos premières surprises parties. Nous fîmes plusieurs courts séjours dans le cabanon des Bertsch, à Alger Plage. Les sous sol de la villa des Verduzier, décorés par Achille Arnold, furent les témoins d’une mémorable soirée de nouvel an. Généralement, nous ne pouvions pas participer aux joyeuses fêtes estivales car nous partions chaque été pour Brazey et passions tous les deux ans par Limoux.

Exceptionnellement, en 1938, nous avons séjourné une semaine dans la sous préfecture audoise: maman avait aidé tante Paule à déménager Nîmes et à s’installer à Dijon. Nos vacances furent délicieuses. Janine connut Jo. Je fis du tandem avec ma cousine Marthe, nous allâmes à Couiza voir ses propres cousines et participâmes avec elles à des vendanges.

Blida (1941 - 1949)

Au début de l’année 1941, papa fût muté à Blida où j’ai terminé ma philo dans d’excellentes conditions, au collège Duverier. Les classes y étaient moins chargées, les professeurs moins titrés mais plus proches des élèves.

La Banque de l’Algérie nous logea "Villa Guite", bourgeoise et vaste demeure à l’entrée de la "Ville des Roses", en venant d’Alger. Les pièces du rez- de chaussée furent un jour visitées par des cambrioleurs. En novembre 1942, elles hébergèrent plusieurs de mes camarades mobilisés avec moi aussitôt après le débarquement américain. Nous quittâmes par la suite la villa Guite pour une villa moderne.

Après mon bac, en juillet 1941, disposant seulement d’un maximum de deux ans de sursis et ne pouvant terminer une licence, j’ai cru préférable de répondre à l’appel des Chantiers de la Jeunesse. Affecté à Mahelma, je fis l’Ecole des cadres de Camp de Chênes où j’obtins les galons de chef d’équipe (7ème sur 2 ou 300!) Démobilisé à l’improviste en Janvier 1942, je m’inscrivis en Faculté de Lettres pour une licence d’Espagnol. En Juin, je ne fus évidemment pas reçu et me suis orienté sur le droit, recherchant une activité professionnelle car mes parents ne disposaient plus d’allocations familiale et pas encore de sécurité sociale.

Au printemps 1942, mon futur beau frère vint rendre visite à Janine. Ils décidèrent de se marier. Le mariage fut intime (27 Juillet). Seul, mon camarade Foissac se joignit à la famille en qualité de témoin. Après leur voyage de noces à Limoux, Janine et Jo s’installèrent à Alger où Jo devait commencer des études d’architecte.

Après mon service, je fis partie des Anciens des Chantiers, avec mon camarade Foissac.

En Septembre 1942, je fus admis à la Préfecture d’Alger en qualité de rédacteur temporaire et pris une chambre meublée à Mustapha supérieur.

Mais le débarquement américain du 8 Novembre motiva, dans les huit jours, notre rappel sous les drapeaux: l’Algérie fut le pays où le pourcentage de mobilisation fut le plus élevé du monde. Comme ancien des Chantiers, je fus maintenu dans une unité de jeunes désormais militarisés. A Mouzaïaville et El Affroun, j’eus à instruire des jeunes sans avoir moi-même reçu une longue formation militaire.

Après avoir participé au Champ de Manoeuvres d’Alger à la grande chaîne de montage des GMC américains, je fus admis à l’Ecole des E.O.R. de Cherchell. Mais je fus moins heureux qu’à Camp des Chênes et fus seulement promu au grade de sergent breveté chef de section (cet échec m’affecta beaucoup; il résulta de moindre besoins en aspirants, de mon classement probable comme giraudiste à l’époque où de Gaulle cherchait à s’imposer et à mon appartenance à la section d’un adjudant moins bien dotée en aspirants que celles de l’adjudant chef, du sous lieutenant et du lieutenant!)

Pour bien marquer qu’on avait eu tort de me refuser les galons d’aspi, je choisis le 7è RTA de Sétif (qui devait partir au combat) de préférence au 1er RTA (qui restait provisoirement à Blida où j’aurais été près des miens)

Je fus blessé dans le secteur de Cassino après une courte campagne. Je revins à Blida me faire soigner et fus réformé à Constantine. Juste avant ma sortie de l’hôpital de Blida, maman vint m’annoncer la naissance de ma petite nièce et filleule, Nicole.

Jo, mobilisé avec moi, finit par se retrouver au 1er RTA, à Blida. Janine se replia sur la villa Guite. Le 30 Août 1944, Jo gagna Mers el Kébir puis Marseille, Gérardmer où il eut un orteil gelé, puis l’Alsace où il tomba le 15 Mars 1945. Janine et Coline purent partir le 30 Avril 1945 pour Toulouse et Limoux. Janine retrouva Jo le 8 Mai 1945 à l’Hôpital Purpan de Toulouse; elle lui donna son sang ce qui n’évita pas l’amputation...

J’ai retrouvé ma place à la Préfecture le 1er Décembre 1944 et me suis partagé entre deux chambres meublées, M. Ausseill qui avait successivement perdu son fils et sa femme m’accueillant chez lui pour avoir une compagnie.

Le concours de rédacteur des Préfectures d’Algérie eut lieu en Avril 1946 mais, seuls, les trois premiers lauréats furent affectés à Alger. Je dus rejoindre Constantine.

J’y fis connaissance de Dilette en Septembre après des vacances à Brazey et vint la présenter à mes parents à Blida en Avril 1947. Nous nous mariâmes à Constantine le 4 Octobre 1947.

En Juillet 1948, je dus la laisser à l’Hôpital St Genis Laval de Lyon. J’ai effectué pendant deux mois la navette entre Lyon et Brazey (qui fut vendu peu après). En Septembre, je dus rejoindre Constantine d’où je revins récupérer Dilette le 1er Décembre (grâce à un convoi psychiatrique, j’ai bénéficié d’un transport gratuit).

En 1949, papa obtint sa retraite de la Banque d’Algérie. Avec maman, après avoir recherché une résidence vers Lyon, ils s’installèrent à Toulouse dans une coquette villa dont ils firent l’acquisition Rue Raymond Naves, dans un quartier résidentiel nommé "Moscou".

Notre séjour constantinois dura 10 ans.

Ce fut ensuite Alger (1956 - 1962) - Nancy (1962 - 1964) puis Nice.

 

II

Classe 1941

Recrutement d’Alger

n° matricule 2105

1 - Les Chantiers de la Jeunesse

Un service civil obligatoire

Le 1er juillet 1940, après la débâcle et l’armistice, les corps d’armée furent dissous. Cent mille hommes des classes, 38, 39 et 40 venaient d’être appelés sous les drapeaux. Ils n’avaient reçu aucune instruction militaire et ne pouvaient pas être renvoyés chez eux compte tenu de l’état matériel et moral où les avaient laissés une lamentable déroute. L’Etat-Major les confia au Général de la Porte du Theil en lui demandant d’en faire..."ce qu’il voudrait" (sic). Les Chantiers de la Jeunesse furent alors créés et organisés par une loi du 18 janvier 1941 qui rendit le service civil obligatoire.

C’est ainsi que je fus convoqué pour recevoir "un complément d’éducation morale et physique" et devenir "un homme".

Mon incorporation se fit le 9 juillet 1941, à la halle aux tabacs, au Groupement 103 de Blida, le Groupement "Isly" qui comptait environ 2000 jeunes. La vaste salle sans cloisons avait été, pour la circonstance, dotée de châlits superposés en bois. Je fus affecté à la couchette n°98. Aussitôt immatriculé sous le n°2393, je fus douché et habillé: short, chemisette et casque colonial kaki, brodequins, molletières, ceinture, béret et cravate vert forestier. Le lendemain, après avoir subi une visite médicale, je fus radiographié. Le 3ème jour fut consacré à la vaccination, le 4ème au repos. Notre départ pour les chantiers eut lieu le 13 juillet. Je fus affecté à un groupe de bord de mer, à Sidi Feruch, comptant environ 150 jeunes (chef de groupe Bordes).

L’entrée du "Camp de Bretagne" était signalée par un portique rustique. Tout autour d’une allée centrale étaient disposées des tentes "marabout". Au fond, une place avec le haut mât du drapeau. Il y avait aussi une construction en dur pour les magasins et les écuries et deux totems en bois sculptés d’inspiration africaine.

Mon équipe, la 4ème, comprenait, sous les ordres d’un chef d’équipe et d’un second, 12 jeunes issus de couches - très diverses - de la société. Nous vivions sous la tente, au milieu des pins. Nous nous levions vers les 7 heures du matin. Après avoir rendu honneur au pavillon, nous étions initiés aux joies de l’hébertisme, partagions des repas frugaux, travaillions à des travaux de forestage, de débroussaillement et d’aménagement de notre cantonnement.

Au cours de marches et de veillées, nous devions chanter ("A la claire fontaine", "Notre Alger", "le Vieux Chalet", "J’avais un camarade"...). Peu doué pour le chant, je faisais parfois semblant de chanter. Mon rôle dans un choeur de marins bretons, se limita, un soir, à venir crier à la fin: "tout le monde en bas!".

Dès le 3 août 1941, je fus affecté à l’Ecole des Cadres de Camp des Chênes, à plus de 1500 m d’altitude, dans l’Atlas Blidéen, vers le Rocher des Singes, sur la route de Médéa, Berrouaghia, Boghari...

J’avais été choisi pour un peloton d’élèves Chef d’équipe. La sélection était flatteuse car, selon le Commissaire Régional Van Hecke, "tout le système (des Chantiers) (était) conçu en fonction des cadres". Ceux-ci devaient être "impeccables à tous point de vue, moral, physique et intellectuel" et donner l’exemple, "en tous temps et en tous domaines". J’eus pour principaux camarades Albert Foissac, Roland de France, Gabriel Detienne.

Sur les pistes de Camp des Chênes, je me suis découvert un pied de montagnard assez sûr et des qualités de marcheur insoupçonnées. J’ai appartenu à la 10è équipe du 1er groupe. C’était l’équipe "Napoléon", ex-équipe "Saint-Louis" dont la devise était "Justice et Vertu". Nous avons étudié l’organisation des Chantiers, les Fonctions des cadres, les devoirs des chefs et les procédés de commandement. Nous avons reçu des cours de secourisme, d’hygiène, de topographie et de morse, d’histoire et de géographie...

Je ne me souviens pas avoir fait des prouesses mais j’ai dû être apprécié car j’ai été nommé Chef d’équipe en bon rang: 7ème sur 130 : un numéro spécial du 1er novembre 1941 de "Quand Même" le journal du groupement (Commissaire Camus) donne la liste des lauréats.

Après un voyage de fin de stage à Berrouaghia et Médéa, j’obtins ma première permission pour Blida et la "Villa Guite".

Je fus alors affecté, avec ma double barrette blanche, à Mahelma, en lisière de la "Forêt des Planteurs" de Zéralda. Je revins à Camp des Chênes pour participer à une grande marche sur Alger -9 étapes d’environ 35 km- à l’occasion d’un jamboree : Médéa, Bourkika, Dolfussville, Miliana, Hammam Righa, La Chiffa, Boufarik et Douéra. A Dolfussville, le Caïd nous offrit un couscous délicieux quoique un peu sec et sans garnitures. Un viticulteur nous fit remplir nos gourdes d’un savoureux vin blanc de 15 ou 16°.

Je fus libéré le 31 janvier 1942 et obtins un certificat de moralité et d’aptitude élogieux.

Les Anciens des Chantiers

Je devins le 788è adhérent de l’Association des Anciens des Chantiers de la Jeunesse. Celle-ci avait pour but de prolonger l’enseignement reçu, d’entretenir le culte et l’amour de la France, de conserver l’esprit d’équipe, le goût du travail, le sens d’une vie droite, généreuse et dévouée au bien commun.

Nous fîmes notamment deux sorties dominicales, l’une en Mai 1942 à Chréa, la seconde, en Juin, à Sidi-Ferruch.

Je fus alors nommé Chef adjoint du District de Blida si j’en juge par un récépissé du Commissaire adjoint Metz, Chef Départemental de l’ADAC d’Alger, me donnant quitus d’une somme de 630 F, montant d’un reliquat de comptes. Le récépissé, établi à El Affroun, n’est pas daté: on peut penser qu’il coïncide avec mon retour au groupement 103 des Chantiers de la Jeunesse, au 3è groupe d’El Affroun, le 24 janvier 1943.

Que s’était-il donc passé entre-temps?

Les Chantiers militarisés

Je m’étais inscrit à la Faculté des Lettres d’Alger dès Février, pour préparer une licence d’espagnol. Bien évidemment, je n’avais pas été prêt en Juin. J’avais dû modifier mes objectifs. J’étais entré le 18 Septembre 1942 à la Préfecture d’Alger comme rédacteur temporaire pour pouvoir gagner ma vie et ne plus être à la charge de mes parents, qui ne bénéficiaient plus d’allocations familiales (et pas encore de la sécurité sociale !). Je m’étais inscrit en Faculté de Droit.

Mais les Américains avaient débarqué en Afrique du Nord. Aussitôt, après un semblant de résistance dûe à une mauvaise information des autorités, Alger était devenue la capitale de la France en guerre. 175000 Français de souche européenne avaient été mobilisés dans l’Armée d’Afrique placée sous l’autorité du Général Giraud : "Un seul but, la Victoire". J’avais moi-même été rappelé aux Chantiers de la Jeunesse de Blida et affecté au 6è groupe d’Oued El Alleug. Nous campions à la ferme Bernard et, pendant quelques jours, mon beau-frère Jo fut des notres. Je fus rapidement désigné pour participer à l’encadrement de jeunes à la salle Jeanne d’Arc, à Blida, puis pour subir une instruction militaire à l’Ecole des Chefs de Corps de Reconnaissance et de Combat de Fort de l’Eau. Nous partîmes ensuite dans les montagnes de Rovigo, vers l’oued Merdja, effectuer des manoeuvres et nous exercer au tir.

Pour Noël, je partis -sans permission- pour Blida. Au retour, je faillis ne pas retrouver mon unité qu’il fut un instant question de transférer à Alger à la suite de l’attentat dont fut victime l’Amiral Darlan. J’obtins une vraie permission pour fêter en famille l’année 1943. Mais j’avais perdu l’habitude des nourritures riches et eus une de mes premières "crise de foie".

Après Fort de l’Eau, je fus dirigé sur El Riath, pour compléter ma formation militaire, à l’Ecole Technique des G.C.R. Nous fîmes des démonstrations de tir le 9 janvier, au polygone d’Hussein-Dey.

Je fis ensuite partie, de l’encadrement de jeunes à incorporer dans l’Armée, au Maroc. Notre voyage par chemin de fer fut très long. Nous croisions des convois américains parfois pillés. Mais les pillards confondaient caisses d’outillages divers avec les emballages de victuailles qu’ils recherchaient. Nous passâmes par Fort Lyautey, Rabat, Fez et Oran. Ce fut mon premier voyage au Maroc mais pas le plus instructif sur le plan touristique. A Casablanca, j’eus la déception de ne pas apercevoir l’océan alors qu’à Alger, il suffisait d’emprunter les boulevards circulaires pour dominer le port et pouvoir admirer la plus belle rade du monde.

Le 24 janvier, je fus affecté au 3ème groupe à El Affroun, puis, le 5 mars, au 11ème, à Mouzaïaville. Je reçus le grade (et l’étoile) d’Assistant, l’équivalent du grade d’Aspirant. Je perçus une solde appréciable : 4239 Frs dont il est vrai, étaient déduits les repas (207 Frs), l’impôt cédulaire et la contribution nationale (210 Frs).

Nous fîmes alors de l’instruction militaire. Les jeunes qui nous donnèrent le plus de mal furent des étudiants en médecine.

Du 20 avril au 9 mai 1943, nous fûmes dirigés sur Alger, et cantonnés au jardin d’Essai. Je me souviens avoir dû me glisser avec d’autres sous des camions pour me protéger des éclats d’un mitraillage aérien. Les feuillées étaient insuffisantes, mais il nous était formellement interdit d’utiliser les tranchées-abris creusées en cas d’alerte. Nous ne devions pas davantage nous servir des latrines du secteur britannique "off limits". Diverses consignes d’hygiène nous étaient données : douches, coiffeurs, jeunes galeux... On nous invitait à l’observance d’une strict discipline : le travail ne devait pas abolir échanges de salut et marques de respect. On nous rappellait, enfin, que nos rations de pain étaient les doubles de celles des civils et qu’il fallait éviter de nous faire envoyer de la nourriture par la poste.

Le 21 mai, je fus désigné comme commandant d’un détachement de 20 jeunes ("à choisir parmi les meilleurs") pour aider au travail de montage de planeurs sous l’autorité du Commandant de la Base Aérienne américaine de Blida. Nous pûmes admirer le sens de la discipline et de la démocratie outre atlantique à l’occasion des repas (officiers, sous-officiers et hommes de troupe confondus).

Quelques jours après, je fus envoyé à Cherchell, à l’Ecole d’Elèves Aspirants de Réserve de l’Afrique du Nord.

C’en était définitivement terminé, pour nous des Chantiers de la Jeunesse, mais d’autres ont combattu dans les Abruzzes avec les chars du 7è R.C.A., "Régiment de tradition des Chantiers de la Jeunesse nord-africains".

2 - L’École des Élèves Officiers de Cherchell

Dès le 23 novembre 1942, la décision avait été prise de créér à Cherchell, une école d’élèves aspirants, qui devint un St Cyr africain. Cherchell, ancien et redoutable centre de piraterie barbaresque, était alors le centre administratif et commercial d’une riche région provinciale agricole française. La petite ville et son port avaient été choisis en raison de leur site et de leur environnement en terrain de manoeuvres (notamment "le plateau sud" qui dominait Cherchell et d’où l’on découvrait les horizons marins).

Désigné pour Cherchell le 26 mai 1943, j’y suis arrivé seulement le 4 juin, après avoir transité par Mouzaïaville, puis Hussein-Dey, aux côtés de la musique régionale et, enfin, à Alger, à la caserne d’Orléans.

L’Ecole des E.O.R. avait été aménagée vaille que vaille dans le quartier Dubourdier, libéré par un bataillon du 1er RTA, parti pour la Tunisie combattre l’Africa Korps allemand.

Ces locaux s’étant avérés insuffisants, quelques unités avaient dû être cantonnées dans l’ancien parc à fourrage : ce fut le cas de ma compagnie.

Le commandement n’ignorait pas que les pertes au combat allaient être considérables parmi les chefs de section et de peloton. Entre décembre 1942 et mai 1945, nous fûmes 5000 à avoir été formés à Cherchell. Selon le Général d’armée J.Cailles qui, alors colonel, commanda l’Ecole du 20 Février 1942 au 2 Mai 1943, les anciens de Cherchell peuvent se targuer "d’avoir été le fer de lance de l’armée française pendant les dures campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne, d’abord, puis d’Indo-chine, ensuite".

Les trois quarts des élèves environ, furent des français d’Afrique, presque tous réservistes. Parmi les autres, venant de métropole, beaucoup s’étaient évadés en passant par l’Espagne. Les mentalités n’étaient pas identiques et quelques dissensions opposèrent certains élèves d’origine différente...

La première promotion, la promotion "Weygand", avait été libérée le 30 Avril. Elle avait comporté 1101 élèves. La notre fut baptisée "Tunisie". Elle compta 326 élèves commandés par le Lieutenant- Colonel Guillebaud (4è RTT), le Commandant Larroque (RTS) et le Commandant de Roquigny (3è RTA).

Il y eut ensuite les promotions "Libération", "Marche au Rhin" puis "Rhin français" (Lieutenant- Colonel Huguet).

Nous fûmes tous placés dans le même creuset d’une instruction inter-armée et soumis au dur entraînement de l’infanterie : école du soldat, armement, instruction du tir, organisation du terrain, combats, sports, observation et topographie, conduite automobile.

Notre tenue fut française, en drap et toile avec bandes molletières, capote d’infanterie, casque, harnachement de cuir...

Notre allure était des plus martiales lorsque nous défilions en ville!. Beaucoup moins lorsque nous "crapahutions" dans un djebel au relief tourmenté. Qu’il était dur, aussi, au cours de longues marches, de coller à la Compagnie qui suivait à pied le cheval du Capitaine du Lattay (4è RTT)! Notre file s’étirait et des "coups d’accordéon" obligeaient les traînards à de gros efforts. Et le soleil africain de cet été 1943 fut torride! Quelle joie lorsque nous pouvions nous plonger dans l’eau claire des immenses plages de sable fin!...

Notre compagnie comportait 4 sections.

La 1ère était commandée par un lieutenant (Lt Luquay, du 29° RTA), la seconde par un sous-lieutenant (S-Lt Faure, du même régiment), la 3è par un adjudant chef (l’Adjudant Chef Désiré, du 1er RTA), la dernière -la mienne- par l’Adjudant Menjès, du 13°RTS.

J’eus la grande déception de ne pas être nommé Aspirant mais seulement Sergent breveté chef de section. Ce brevet consolateur, ne me fut d’ailleurs jamais officiellement notifié. Je ne dispose pas davantage de la liste des lauréats. Mais je suis à peu prés certain que la proportion des nominations "d’aspi", dans chacune des 4 sections, fut inversement proportionnelle au grade de son chef.

Notre compagnie ne fut pas non plus privilégiée par l’origine de ses élèves (les Chantiers de la Jeunesse pour la plupart). Et notre promotion bénéficia seulement de 45% de nominations au grade d’Aspirant alors que ce pourcentage s’éleva, pour les autres, jusqu’à 85% .

Nous pûmes choisir notre affectation, en fonction de notre rang de classement. On nous précisa les unités en instance de départ au front et celles qui partiraient plus tard. Je choisis le 7è RTA, de Sétif, qui devait aller se battre, de préférence au 1er, de Blida cependant, dont le départ devait être ultérieur.

J’avais bien mérité une permission de 10 jours!...

Bien entendu, je l’ai passée dans ma famille, à Blida. Elle me permit d’avoir quelques informations sur l’évolution des événements politiques et la progression des combats. Mais il me semble que je ne me posais pas tellement de questions, me pliant sans effort aux circonstances, subissant mon destin avec discipline. Et l’époque n’était pas à la surinformation. On ne disposais ni de transistors, ni de la télé.

La campagne de Tunisie s’était terminée à notre avantage.

Sur 70000 soldats français, fort mal équipés, 16000 avait été tués, blessés ou portés disparus. Le 8 septembre 1943, Américains et Anglais avaient débarqué au pied de la botte italienne, à Tarente et à Salerne. Le roi d’Italie avait abandonné le pouvoir.

En Afrique du Nord, l’équipement des troupes françaises était retardé par des difficultés de transport et de délicats problèmes techniques. La froideur entre les Forces Françaises Libres et l’Armée d’Afrique subsistait. Le Général Juin avait reçu le commandement du futur Corps Expéditionnaire Français en Italie, et l’entraînait à sa mission sur le littoral oranais, entre Arzeuw et Mostaganem.

A Blida, le ravitaillement des civils s’était un peu amélioré, beaucoup à cause des Américains et du marché noir. Les cigarettes blondes avaient fait leur apparition. Les Indigènes revendaient le lait condensé qu’on fournissait aux enfants. Un de mes amis d’enfance, avait été tué à Blida, où il avait été mobilisé dans l’aviation. Voulant partir en permission à Alger, il avait voulu sauter sur la plate forme d’un camion qui passait, avait manqué son coup et avait roulé sous les roues.

Un autre camarade de lycée, retour de Tunisie où il avait été blessé par une arme amie défaillante, venait d’arriver à l’hôpital auxiliaire. Nous lui rendîmes visite. Son plâtre était infesté de punaises!... Le pauvre Achille, un gai compagnon, un talentueux imitateur de Charles Trenet, était bien délaissé!  Mal soigné, il mourut en Décembre. La nouvelle m’en parvint à Sétif, au moment où je partais pour l’Italie !...

Cette permission fut la dernière avant la perte de mon intégrité physique et mon congé de convalescence. Elle fut excellente. Je le suppose, du moins, car je n’en ai conservé aucun souvenir. Un billet signé le 30 septembre 1943, par ordre du major de l’école d’E.A. d’A.F.N. en est la seule trace. Il précisait que, nommé au grade de Sergent à compter du 1er octobre, je devais rejoindre le 7è RTA, mon corps d’affectation, à l’expiration de ma permission.

3 - Le 7e Régiment de

Tirailleurs Algériens

1 - Sétif

Je partis donc pour Sétif, sans grand état d’âme: à l’époque, je n’avais guère d’expérience et, comme pour la plupart de mes contemporains, faire mon devoir me paraissait simple et naturel. Mes parents surent me cacher leurs craintes : maman avait perdu son père des suites de la guerre de 1870 alors qu’elle n’avait pas 3 ans, papa avait fait les Dardanelles, également dans l’infanterie et connaissait les risques que j’allais courir; il m’avoua, à mon retour, s’être fait, à mon sujet, beaucoup de soucis...

Le 13 octobre 1943, je suis donc arrivé à Sétif, important marché des hauts plateaux constantinois, à 1200 mètres d’altitude. Les larges avenues de la petite ville de colonisation aboutissaient à l’église et au monument aux morts de la Grande Guerre. L’église était très classique avec son clocher, son horloge et sa croix. Elle faisait face au monument: un troupier "bleu horizon", brandissant un drapeau et soutenant une République assise, sereine, en bronze sur un socle de pierre, un mur arrondi, des listes de tués, deux urnes, les palmes de la Croix de Guerre... Tirailleurs, Zouaves, Chasseurs, chaque corps de troupe disposait de sa propre caserne. La notre était contiguë au bureau de la place.

Je fus affecté au Bataillon de Tradition du 7è RTA, à la 34ème Compagnie (2° Cie d’instruction) et reçu le commandement d’un peloton d’élèves Caporaux jusque là confiés à l’Adjudant Chef Martin.

Je fus placé sous les ordres du Commandant Biraben, du Capitaine Simonpierri, du Lieutenant Coubé et du Sous-Lieutenant Pommier.

Mes collègues sous-officiers furent le Sergent Chef Rossi et les Sergents Clotet, le Calvy, Gaudino et Planté.

J’avais la responsabilité de l’emploi du temps de mes élèves. J’ai réussi à conserver le programme de la semaine du 22 au 27 novembre 1943. Ecrit de ma plume et signé par mes soins le 18, il a été visé par le chef de bataillon. Le matin, je faisais faire des exercices et de l’éducation physique au stade puis de l’instruction sur la mitrailleuse, les grenades, les gaz de combat et du tir sur le terrain de manoeuvres. L’après-midi, j’avais choisi les côtes 1077 et 977, 1093 et 1125, 1111 et 1085 pour initier mes élèves aux patrouilles, au combat offensif et au combat défensif. Au quartier, j’avais prévu douches et soins de propreté, revues d’armes et interrogations ou études surveillées.

Arriva alors le 8 décembre 1943.

Ce fut le jour de mon départ du dépôt de Sétif pour rejoindre mon régiment qui avait quitté l’Oranie. Il s’y était entraîné pour l’Italie où il allait combattre avec le C.E.F.I. et la 5ème Armée américaine. Ce jour-là, j’ai commencé à tenir un carnet de route qu’il m’a suffit de reproduire sans beaucoup le modifier ni l’enjoliver.

J’étais à Sétif depuis le 17 octobre, près de 2 mois!

Rarement, depuis ma mobilisation, je n’était resté plus d’un mois au même endroit . J’aurais dû me méfier! Tout au contraire, je venais d’annoncer à mes parents que je viendrais en permission à Blida pour Noël...

Deux jours auparavant, on m’avait annoncé que nous partirions à 8 h 36 avec une vingtaine de sous-officiers . La veille, alors que je bouclais ma valise, j’eus la surprise d’une sympathique visite de mes élèves caporaux venus me faire leurs adieux. Pendant plus d’un mois, j’avais été leur Directeur de Peloton. Je les avais un peu secoués car il avaient tout d’abord manifesté une certaine mauvaise volonté en raison de difficultés matérielles et de l’instabilité des stages. Mais j’avais réussi à leur inculquer un peu de l’esprit des Chantiers et ils m’avaient, semble-t-il apprécié.

Le même soir, on nous avait rameuté en hâte pour rejoindre la gare et un détachement d’environ 200 hommes. Le commandant de Zouaves qui le commandait nous fit remonter car nous n’avions même pas de vivres de route.

Ma dernière nuit au quartier fut mauvaise.

Jusqu’à plus de 2 heures du matin le quartier avait résonné du bruit des Tirailleurs musulmans cassant du bois pour préparer le méchoui de l’Aïd el Kébir.

En route pour l’Italie!

Finalement, nous partîmes bien le 8, à l’heure initialement prévue. Nous occupâmes évidemment un wagon à bestiaux. Il faisait partie d’un train de soldats de la 8ème Armée britannique que nous vîmes avec envie se substanter jusqu’à 6 ou 7 fois par jour, ou prendre un thé chaud.

Le voyage dura seulement 48 heures, mais je ne pus guère admirer un paysage nouveau pour moi. Je dus rester couché en permanence, avec une migraine exceptionnelle. Elle dura, moins forte, pendant plus de 8 jours avec des accès de fièvre et des saignements de nez fréquents .

Le 10 décembre, nous arrivons dans la banlieue de Bizerte, en gare de la Pêcherie. Après deux heures d’attente, sous une pluie fine et intermittente, des camions des Forces Françaises Libres viennent nous chercher et nous conduisent, deux km plus loin, aux portes de la ville, à la caserne du 4ème RTT . Là, surprise, personne veut de nous. Vers midi, on ne sait trop pourquoi, nous repartons sous la pluie, à quatre km de là, avec des valises qui commencent à nous peser. Nouveau contre ordre : il nous faut rebrousser chemin. Heureusement, nous sommes pris en stop par des camions anglais. Centre d’Instruction Divisionnaire et 7ème RTA sont introuvables. Nous nous installons alors dans des locaux de la caserne en attendant d’être fixés sur notre sort. Il est même question de repartir à Sétif!

Pendant une huitaine de jours, désoeuvrement le plus complet ! Nous allons parfois en ville. Bizerte a été entièrement évacuée. Avant guerre, la ville a dû être plaisante. Elle a été touchée plus que nous ne l’imaginions par des bombardements américains. On peut compter les immeubles intacts. Partout, on voit des toitures enfoncées, des murs effondrés ou criblés de balles et d’éclats. L’église a été épargnée. Juste en face, un établissement de bain tenu par un civil. Nous en profitons pour prendre une bonne douche chaude. La boue envahit rues et trottoirs. La ville serait une ville morte sans une intense circulation de véhicules militaires. Certains sont obligés d’utiliser des chaînes. Nous repérons une cantine anglaise où l’on nous assure pouvoir être admis. Mais nous nous en faisons proprement expulser! Le quartier indigène est toujours habité. Beaucoup de marchands ambulants. D’excellentes pâtisseries avec gâteaux variés, confiseries aux amandes, nougat, rahat-loukoums. J’aurais aimé en offrir à Janine, ma soeur, qui les aurait appréciés...

Le 16 décembre, nous sommes enfin affectés en CID3 (Centre d’Instruction Divisionnaire), à la CP7. Je suis séparé de deux compagnons de chambrée de Sétif. Planté, administrateur adjoint, est affecté à la CP3, Gaudino à la CS (?). L’après-midi, je suis présenté au commandant de la compagnie, le Capitaine Dieumegarde. Il est assisté par le Lieutenant Zadi, le Sous-Lieutenant Fichoux, l’Adjudant Chef Goelff, l’Adjudant Bena, les Sergents ou Sergents-Chefs Badmington, Choux et Ninu. Je suis affecté au Bureau; ma profession civile de rédacteur de préfecture a fait "tilt". J’obtiens une planque, alors que, pendant 21 mois de services à l’arrière, j’ai toujours été sur la brèche : instruction, peloton, stages. Mais cela n’est sans doute que provisoire!

Nous abandonnons nos frusques françaises en échange d’équipements américains neufs et assez complets. Je rends sans regret mes molletières. Par contre, je conserve mes brodequins de cuir. Ils sont moins élégants que les chaussures américaines mais mieux adaptés "au tout terrain". J’ai un pantalon de sortie, des souliers vernis, un rasoir, un peigne, des serviettes éponges...

Le grand luxe!

Nous bivouaquons avec plusieurs autres unités françaises à 3 ou 4 km de Bizerte, à proximité d’une caserne. Nous partons vers 17 heures, sous une pluie battante, avec un camarade de Tunis, également affecté au Bureau : on nous a accordé une permission de 48 heures pour la capitale tunisienne. Arrivés sur la route, un signe et, presque aussitôt, un "command-car" américain nous prend en charge et nous dépose à Matteur. Là, bien qu’il fasse déjà nuit, un GMC, américain encore, s’arrête. Nous descendons au Bardo et, à pied puis en tram, nous traversons le quartier arabe puis le quartier juif pour gagner le centre. Nous nous séparons sous une pluie qui s’est remise à tomber fort. Faute d’un centre d’accueil pour sous-officiers, je prends une chambre dans un hôtel proche de la gare. Il y a 2 bons lits. Un seul m’est nécessaire. Je l’ai trouvé très bon après avoir dîné dans un restaurant choisi au hasard. Le lendemain, je me fais raser et couper les cheveux. Une bonne friction pour finir et me voici chez un dentiste pour faire soigner une couronne branlante.Je dépose ma valise et mes effets civils chez les Lorquin qui m’invitent à déjeuner. J’ai encore le temps de me promener dans des rues animées et d’admirer les vitrines. Je vais même au cinéma.

Retour sans problèmes. J’ai apprécié cette permission qui m’a permis de prendre un peu de bon temps!

Le 21 décembre et les jours suivants, je me mets au travail. Mon "Bureau" est installé sous une tente pyramidale, avec des caisses en guise de tables. J’établis avec deux sergents du renfort des états de filiation à fournir pour l’embarquement dont la date n’est pas fixée. Nous ne sommes pas à l’aise avec les noms arabes.

Noël 1943.

Nous commençons un concours de bridge dans la soirée. Mon initiation à ce jeu est toute récente mais je suis déjà passionné. Vers 22 heures, des scouts venus de Tunis nous donnent un petit spectacle. A minuit, sous de grandes tentes spécialement dressées, nous entendons la messe, parfois émouvante. Avec les autres sous-officiers français de la compagnie, c’est alors un très agréable réveillon jusqu’à 5 heures du matin : apéritif, charcuterie copieuse, choux braisé, tranches de porc, gâteaux, liqueurs, chants...

Je me lève tard, le lendemain. L’après-midi, promenade à l’arsenal de Ferryville.

28 décembre 1943.

L’embarquement est annoncé pour le lendemain à 8 heures. Mais les "états T.Q.M." sont à refaire en 13 exemplaires en répartissant les effectifs par bateaux (1 bateau de 170, 1 de 160, le troisième de 60). Le capitaine me confie la direction de ce travail. J’y emploie mes deux collègues sergents, une dactylo et des secrétaires de circonstance choisis parmi les Français lettrés. Nous réussissons à terminer tard dans la nuit.

Le 29 au matin, catastrophe!...

On s’aperçoit que 7 exemplaires sont à refaire sur un modèle différent avec dates de naissance, noms des personnes à prévenir en cas d’accident. Nous nous remettons à l’ouvrage en plein vent car notre tente-bureau a été démontée. A 17 heures, des camions viennent nous chercher. Ouf! nous venons tout juste de terminer. J’ai eu chaud!

Ce sont encore des camions gaullistes que nous utilisons. Ils nous conduisent à quai. Une dizaine de bateaux anglais et américains, type LST, sont alignés, portes largement ouvertes à l’avant. On entre dans une immense cale où s’entassent des véhicules. De chaque côté, 3 ou 4 mètres sont réservés pour les couchettes. Lavabos avec eau chaude et eau froide, douches, wc. A l’arrière, les couchettes de l’équipage, les cabines des officiers, la cuisine. Sur le pont, les superstructures sont à l’arrière, d’autres camions s’entassent encore. Notre navire est le LST 319.

Nous passons la nuit à quai et appareillons le 30, vers 9 heures, par un temps couvert et sous une pluie fine. Dans le chenal gisent des dizaines d’épaves nous obligeant à zigzaguer. Dès la sortie, nous nous formons par groupes de 6 bateaux de même type navigant en 2 colonnes de 3. Nous croisons un convoi faisant route sur Bizerte. Dès la sortie du canal, nous tanguons et roulons malgré la mer belle car nos bateaux de débarquement sont à fond plat pour pouvoir approcher le plus possible des rives sablonneuses. Nous ne cessons pas de voir les côtes. Notre appétit est d’autant plus solide que nous inaugurons l’alimentation américaine:  boeuf et haricots ou boeuf et pommes de terre, boîtes de rations C avec biscuits sucrés, bonbons et sucre, café, limonade ou chocolat; boîtes de ration K (3 pour la journée). Nous découvrons ces boites de rations K comme des enfants explorent leurs souliers à la Noël. Dans l’une, nous trouvons une boîte de pâté aux oeufs, des biscuits, des cigarettes blondes, ou chewing-gum et bonbons. Dans la seconde, du fromage et du chocolat. Dans la troisième du corned-beef et des vitamines.

Des anglais voyagent avec nous. Ils s’empiffrent! Trois ou quatre parfois cinq, par jour, avec un bon pain blanc qui nous fait envie, du beurre, des pâtés. Ils n’auraient pas l’idée de nous offrir quoi que ce soit ou de nous autoriser l’accès de leur cantine