Université de Nice Sophia - Antipolis
Direction des Archives des Alpes-Maritimes
Commission de lInformation Historique
des Alpes-Maritimes
Association Nationale des Croix de Guerre
et des Croix de la Valeur Militaire
103 / b
LES GUERRES DU XXe SIÈCLE
A TRAVERS LES TÈMOIGNAGES ORAUX
Actes du Colloque de Nice des 14 et 15 Décembre 1990
Nice, Mai 1992
Postface de Michel El Baze
Ainsi donc, les trois Institutions particulièrement intéressées par la conservation et l'exploitation scientifique de la Mémoire, ont montré l'intérêt qu'elles portaient aux témoignages recueillis par les Croix de Guerre et les Croix de la Valeur Militaire de Nice dans ce vaste corpus de maintenant 12.000 pages, en appellant des chercheurs de toutes disciplines à émettre leur avis sur le travail effectué et dire les enseignements et les observations qu'ils pouvaient en tirer.
Les actes que nous publions ici font partie intégrante du recueil de 102 volumes déjà édités. Ils marquent une étape importante de notre entreprise, laquelle, si elle est actuellement plus ou moins appréciée par nos comtemporains, fera, j'en suis persuadé référence, dans quelques(!..) décennies, lorsque tous les témoins des guerres du XXe siècle, et nous mêmes, aurons disparus.
We can then say that the three institutions particularly interested by the keeping and the scientific use of memory, proved the interest that they were showing for the testimonies gathered by the Croix de Guerre and the Croix de la Valeur Militaire of Nice, in this use corpus now containing 12,000 pages, asking researchers from all sciences to give their opinion on the work carried out and tell which teaching and comments could be drawn from it.
The documents that we are publishing are part of the collection of 102 volumes already published. They are an important landmark in our work, and if for the moment it is rated differently by the public, it will be a work of reference in several years from now when all the eye witnesses of the XXth century war and ourselves are gone.
Jean-Louis ARMATI
Secrétaire Général de la Commission
de lInformation Historique Pour la Paix
Directeur départemental de l'Office National
des Anciens Combattants des Alpes-Maritimes
Avant-propos
Le Colloque est à la mode et se porte plutôt bien mais il y a colloque et ... colloque :
"LES GUERRES DU XX SIECLE A TRAVERS LES TEMOIGNAGES ORAUX"
qui s'est tenu les 14 et 15 décembre 1990 à Nice n'avait pas pour ambition de sacrifier à une mode, aussi florissante soit-elle et se distinguait notamment par quelques particularités remarquées.
Il a été conçu à partir de la collecte et de la mise en forme, en 5 ans, de 92 témoignages originaux, inédits (sauf un) recueillis, exploités, traités en vue de l'édition informatisée, par la section de Nice de l'Association Nationale des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, en sorte que l'action a précédé la réflexion.
Il est né de la collaboration exemplaire et sans faille de quatre bonnes fées dont cette même section de Nice des Croix de Guerre, le Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine de l'Université de Nice-Sophia Antipolis, les Archives des Alpes-Maritimes et la Commission départementale de l'Information Historique.
Il a réuni sur deux jours, historiens, archivistes, sociologues, médecins, juristes, les a confrontés les uns aux autres, mis en présence de témoins, ceux-ci s'étant eux-mêmes prêtés au jeu des questions-réponses et livrés à la curiosité de jeunes collégiens et lycéens au cours d'une séance animée.
Dès l'origine nous avons placé la barre très haut, pour obtenir les meilleures prestations dans tous les domaines : compétence et motivation des intervenants dans les différentes spécialités, qualité de l'information, de l'accueil de tous les participants, du matériel mis à leur disposition, adaptation des lieux de travail et des lieux de vie au but recherché.
Dix-huit mois de labeur et de nombreuses réunions formelles puis informelles, au fur et à mesure que nous prenions conscience de la cohésion de notre équipe, de son harmonieuse progression, ont fini par déboucher à la mi décembre tout naturellement et presque... facilement comme il sied à toute entreprise préparée de longue date à une échéance inéluctable, souhaitée, attendue.
Avec la délivrance est venue aussi sur la fin, une fois la tension de l'action retombée, la lassitude, familière à tous ceux qui ont mené à bien des activités comparables et connaissent ce processus de la création comme les mères appréhendent, après avoir apprécié l'exaltation de la conception, la gestation puis la naissance d'un nouveau né.
Mon rapide compte rendu serait incomplet si je ne rendais grâces aux parrains et marraines qui ont soutenu, aidé les heureux parents tout au long de cette aventure et se sont penchés sur le berceau avec munificence :
La Mission Permanente aux Commémorations et à l'Information Historique du Secrétariat d'Etat chargé des Anciens Combattants;
La Direction des Archives de France et le Ministère de la Culture;
Le Service Historique de l'Armée de l'Air; le Conseil Régional Provence Alpes Côte d'Azur;
Le Conseil Général des Alpes-Maritimes; la ville de Nice et le Comité doyen Jean Lépine; le Carrefour Universitaire Méditerranéen;
Les U.F.R. Lettres et Sciences Humaines, Droit, Médecine de l'Université de Nice Sophia Antipolis;
Les Universités d'Aix - Marseille, Besançon, Reims, Paris, Haïfa;
L'Istituto Storico Della Resistenza in Cuneo e Provincia
et enfin
à tout seigneur tout honneur
l'Association Nationale des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire.
Ralph SCHOR
Professeur à la Faculté des Sciences Humaines de Nice
Directeur du Centre dHistoire de la Méditerranée
Depuis plusieurs années, lAssociation Nationale des Croix de Guerre et des Croix de la Valeur Militaire, section de Nice, a organisé, avec laide du Service Départemental de lOffice National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre et des Archives Départementales des Alpes-Maritimes, une collecte documentaire revêtant un haut intérêt pour lHistoire.
En effet, lAssociation a recueilli le témoignage de plusieurs dizaines danciens combattants ayant participé aux guerres du XXème siècle. Soldats en uniforme, résistants et maquisards, prisonniers de guerre et déportés, tous ont accumulé un capital dexpériences quil ne fallait pas laisser perdre.
Cest la somme de tous ces destins individuels qui constitue le destin collectif de la nation.
Ce sont ces récits de vie qui tissent la trame même de lHistoire.
Ces témoignages, recueillis, enregistrés, transcrits, offrent une documentation des plus riches permettant une exploitation scientifique originale.
LUniversité de Nice-Sophia-Antipolis, la Direction des Services dArchives des Alpes-Maritimes, le Service Départemental de lOffice National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre et lAssociation Nationale des Croix de Guerre et des Croix de la Valeur Militaire, ont donc décidé dunir leurs efforts pour organiser un colloque sur le thème :
" LES GUERRES DU XXème SIECLE
A TRAVERS LES TEMOIGNAGES ORAUX "
Cette rencontre rassemblera pendant ces deux journées des archivistes, des historiens, des sociologues, des juristes, des médecins, des spécialistes des sciences de la communication qui, avec les acteurs et les témoins des guerres, étudieront :
- les techniques permettant de recueillir et de conserver les archives orales
- les méthodes dinterprétation et dexploitation de ces documents
- léclairage que leur confère une approche interdisciplinaire
- leur apport humain favorisant le dialogue des générations
- les moyens de prolonger la réflexion par la recherche de nouveaux témoignages et la préparation de travaux universitaires.
Le colloque de 1990 remplira ainsi la mission que doit sassigner toute exploration scientifique de la mémoire collective : décrire et comprendre le passé pour rendre plus intelligible le temps présent.
Rosine CLEYET-MICHAUD
Directeur des Archives des Alpes-Maritimes
Depuis une vingtaine d'années, un mouvement s'est dessiné dans le milieu des historiens et des archivistes pour constituer et exploiter ce qu'on appelle généralement des "Archives Orales" et qui sont en fait des collections de témoignages.
En effet, il est apparu aux historiens qu'il était impossible d'établir une politique d'histoire sans recueillir les témoignages de ceux qui ont vécu un événement, participé à une action, côtoyé une personnalité. Tous les secteurs de la recherche historique sont concernés : l'histoire des sciences, l'histoire des techniques, l'histoire de l'enseignement et de la recherche, l'histoire de la médecine, l'histoire de la mutualité et de la sécurité sociale, l'histoire de la vie quotidienne, l'histoire littéraire, l'histoire politique, et, bien entendu, l'histoire des guerres.
Il s'agit en fait de constituer une accumulation de témoignages concernant un passé bien défini, d'exploiter une mémoire collective en accumulant des documents qui viendront heureusement compléter la masse des fonds d'archives traditionnelles.
Citons quelques exemples de constitutions de fonds d'archives orales.
Depuis 1974, le Service Historique de l'Armée de l'Air recueille des interviews d'officiers généraux, pilotes et techniciens des deux guerres.
Le Service Historique de la Marine fait de même depuis 1979 dans le domaine de la marine.
La Section Contemporaine des Archives Nationales complète ses fonds d'archives sur support traditionnel par des entretiens avec des témoins.
La Fondation Nationale des Sciences Politiques a recueilli des interviews d'anciens de la guerre d'Algérie, l'Institut d'Histoire du Temps Présent, des témoignages de collaborateurs de Mendès-France et d'hommes politiques l'ayant connu.
Dans la plupart des cas, il s'agit d'interviews et d'entretiens enregistrés sur bande magnétique et conservés sous cette forme. La méthode adoptée par la Section de Nice de l'Association Nationale des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire est un peu différente mais participe bien à ce mouvement de constitution de collections de témoignages oraux, dans un secteur d'autant plus intéressant que les archives traditionnelles sur les guerres (provenant de l'Administration ou des autorités militaires) n'apportent en général que des informations assez éloignées de la réalité quotidienne vécue. Seule les correspondances de l'époque, les journaux de combattants peuvent apporter des renseignements du type que ceux que donnent les témoignages oraux.
Jean-Jacques BEUCLER
Ancien Ministre
Allocution d'ouverture
Mon rôle peut paraître insolite :
- Que faites-vous ce matin à l'heure du petit déjeuner ?
- Ce matin à l'heure du petit déjeuner, j'ouvre un colloque sur la "mémoire collective"!
Mais loriginalité est permise, puisque nous sommes réunis pour commenter une expérience tout à fait originale, exceptionnelle. Elle réveille d'ailleurs en moi un souvenir personnel que je vais avoir la faiblesse de vous livrer: J'ai passé, il y a 40 ans, 4 années de captivité dans les camps de prisonniers de guerre du Vietminh à la frontière de Chine au Nord-Tonkin, nous étions démunis de tout : nous n'avions ni livres, ni papier... sinon celui volé aux cours de rééducation politique. Pour sortir du marasme, pour oublier l'horreur du Présent, un petit groupe d'entre nous a décidé de pousser chaque prisonnier à se "creuser la cervelle" pour se rappeler un poème, une anecdote, un témoignage: nous appelions cela "pressurer les cerveaux du Camp"...
Dans une autre ambiance évidemment, c'est un peu le même objectif qu'a visé l'Association des Croix de Guerre et Valeur Militaire, stimulée par son dynamique Président local Michel El Baze. Ainsi, certains de nos contemporains, qui ont vécu des aventures exceptionnelles et historiquement intéressantes, ont été amenés à se confier : les mémoires se sont rafraîchies, les langues se sont déliées, les coeurs se sont ouverts ... et 10000 pages sont sorties de l'imprimerie !
Ces 90 volumes présentent le triple avantage :
l - de nous fournir une documentation hors du commun,
2 - de laisser pour l'avenir des témoignages exploitables,
3 - et aussi de valoriser les acteurs, qui n'avaient sans doute jamais imaginé devenir auteurs.
Pendant deux jours, de prestigieux orateurs, inspirés par ce flot de souvenirs, vont se succéder pour parler des "guerres du 20e siècle". Pour profiter pleinement de leurs talents, nous avons besoin d'une saine organisation pratique. Il faut notamment respecter scrupuleusement l'horaire: c'est là qu'interviennent les "modérateurs" (dont une "modératrice"), qui ont la mission délicate de se montrer à la fois diplomates et fermes.
Et maintenant... que les débats commencent !
Nous allons pouvoir vérifier la justesse d'une formule qui était chère au Président Edgar Faure :
" Toute étincelle fait incendie, pourvu que les matières y soient disposées "
Les témoignages oraux
aux Archives de France :
collecte, inventaire, conservation
Chantal de TOURTIER-BONAZZI
Conservateur général chargé de la Section contemporaine aux Archives nationales
Le 12 juin 1990, un colloque sur "Le régime de Vichy et les Français" avait réuni à Paris de nombreux historiens franc,ais et étrangers. Après que rapports et communications aient été présentés notamment sur l'opinion et le problème juif dans les années précédant la Seconde guerre mondiale, la parole fut donnée à la salle. M. Jean-Louis Crémieux-Brilhac intervint alors.
Il raconta comment dans l'Oflag où il se trouvait, alors que l'ordre avait été donné de réunir les officiers juifs en vue d'un transfert dans un autre camp, lui seul avait tenu compagnie à ces officiers isolés durant une dernière soirée, alors que tous ses camarades s'absorbaient dans la préparation d'une purée avec du lait et des pommes de terre récemment distribués, apparemment indifférents à cette mesure discriminatoire qui frappait certains d'entre eux.
Ce petit fait rapporté avec des mots très simples qui illustrait les propos savants de jeunes historiens, qui n'avaient pas vécu cette époque, fut écouté avec respect et dans le plus grand silence.
Cette valeur du "vécu", il est possible de la constater encore à la vidéothèque de Paris. On peut y voir une trentaine de témoignages filmés réalisés en 1989 avec des hommes et des femmes ayant participé à la libération de Paris le 25 août 1944. L'entretien filmé dure parfois un quart d'heure, parfois une heure, parfois plus, avec des témoins tels que Chaban-Delmas, Jacques Soustelle, Léo Hamon, André Tollet. Une jeune chartiste au sortir d'une projection de ces films s'exclamait : "J'ai plus appris ici qu'en écoutant des heures de cours d'histoire"...
Dernier exemple : l'évocation de la Résistance pour le visiteur du Mémorial de Caen grâce aux récits de quatre femmes expliquant devant la caméra leur engagement durant la guerre.
Ainsi le témoignage filmé,ou seulement enregistré,a atteint dans les cas cités ci-dessus trois types de public : les chercheurs, les scolaires-étudiants et lycéens et les visiteurs d'expositions ou de musées.
Or, ces différentes catégories constituent la clientèle des Archives de France à Paris et en province.
Les conservateurs d'archives organisent des expositions, accueillent des scolaires dans le cadre de leurs services éducatifs, et mettent à la disposition des historiens des sources orales reçues avec des versements de sources écrites, ou collectées,soit par eux-mêmes, soit à leur initiative.
Dans le domaine qui nous intéresse ici, celui des conflits contemporains, les Archives nationales peuvent déjà faire état de réalisations diverses. Elles ont collecté elles-mêmes des témoignages oraux, sollicitant sur le thème de la Seconde guerre mondiale un combattant de juin 1940, plusieurs prisonniers, soldats et officiers, un Français libre, des résistants; elles font appel couramment à la collaboration des historiens qui fréquentent leurs salles et acceptent de déposer le fruit de leurs enquêtes systématiques, c'est ainsi que des chercheurs travaillant sur le conflit indochinois, sur des mouvements de Résistance tels que Défense de la France ou Libération-Sud nous ont déjà confié ou promis de nous confier leurs enregistrements sonores; elles peuvent encore subventionner des associations, telle cette Association pour l'étude de l'histoire de la Résistance qui, à Blagnac, en Haute-Garonne, s'est proposé de recueillir le témoignage d'une centaine de combattants de l'ombre pour mieux comprendre leurs motivations; enfin, elles ont reçu, en application de la loi du 11 juillet 1985 tendant à la constitution d'archives audiovisuelles de la justice, l'enregistrement audiovisuel de l'intégralité des 37 audiences de la cour d'assises du Rhône qui fut appelée à juger, du 11 mai au 4 juillet 1987, Klaus Barbie accusé d'avoir commis des crimes contre l'humanité à Lyon en 1943 et 1944. Au cours des cent quatre-vingt-cinq heures que dura le procès s'exprime une centaine de témoins tels qu'André Frossard, Elie Wiesel, Jacques Delarue, Geneviève de Gaulle, Raymond Aubrac, ainsi que des personnes beaucoup moins célèbres, mais tout aussi émouvantes.
Quant aux Archives départementales, elles ont mené depuis bien longtemps une politique fort dynamique embrassant un champ beaucoup plus large .
Comme leurs confrères parisiens, les départementaux collectent et reçoivent des sources orales, mais ils s'intéressent également aux radios, qu'elles soient libres ou publiques décentralisées, certains mêmes aux chaînes de télévision.A l'heure actuelle, on dénombre vingt-cinq services d'archives départementales qui possèdent des documents sonores dont des témoignages oraux sur la guerre de 1914-1918, sur la Résistance et la Libération. Quelques-uns disposent d'un technicien audiovisuel, et d'une sonothèque.
Les Archives municipales ne restent pas inactives, et il faudrait citer les enregistrements conservés à Fougères, Montbéliard, Cluses, Saint-Brieuc, Cavaillon, Marseille, Saint-Maur, pour ne donner que quelques exemples .
Créer des sources orales n'a plus rien d'original.
Tout historien du contemporain se doit d'aller interroger acteurs et témoins des événements qu'il étudie. Les uns enregistrent, d'autres prennent des notes, comme Jean Lacouture qui, pour le premier tome de son De Gaulle, a rendu visite à une centaine de compagnons ou d'adversaires du général.
Mais rares sont ceux qui pensent à l'utilisation future de ce nouveau type de sources et, partant, à sa bonne conservation. Et c'est là que les Archives de France se doivent d'intervenir.
La responsabilité qu'elles entendent assumer de transmettre aux générations suivantes ce patrimoine fragile a des conséquences importantes. Trop de témoignages oraux enregistrés, faute d'avoir été correctement réalisés, traités et conservés, seront inutilisables, d'où perte de temps, perte d'argent et perte d'une source à jamais disparue. Car, en admettant même que la transcription ait été réalisée, le chercheur sera privé de la richesse de l'oral, de la voix, avec son intonation, du débit, des pauses, de l'émotion, du rire, de toutes ces nuances du discours qui ne peuvent être réellement saisies que par l'écoute.
Pour parvenir à constituer de bons enregistrements de témoignages, il nous faut donc être exigeant, condition nécessaire pour être vraiment pris au sérieux ; il nous faut rechercher une qualité technique et historique irréprochable .
Qualité technique.
Elle supposera l'utilisation de bandes libres à dorsale mate ou dépolie de préférence aux cassettes, supports plus fins, aux risques de déformation, et dont la moins grande vitesse de défilement engendre un son moins bon. Le magnétophone et les micros seront choisis avec soin, et l'enregistrement devra débuter par l'énumération de quelques renseignements indispensables pour l'exploitation de la source; nom et prénom du témoin, sa date de naissance, nom, prénom et fonction de l'enquêteur, date et lieu de l'enquête, précisions techniques .
Outre ces précautions indispensables, une méthode s'impose pour recueillir les souvenirs avec le maximum d'efficacité, et leur conférer une valeur historique indiscutable.
Un entretien préalable présente de grands avantages: il permet au témoin de réfléchir avant le premier enregistrement, de faire appel paisiblement à sa mémoire, de rassembler ses souvenirs sur les thèmes qui vont être abordés. A un interrogatoire portant sur un seul événement, le récit de vie devrait, nous semble-t-il, être préféré, qu'il s'agisse d'un homme exceptionnel ou d'un individu moyen représentatif de tout un groupe social, et cela pour deux raisons.
L'engagement d'un résistant, par exemple, ne se comprendra que si l'on connaît son milieu familial, sa formation, les valeurs qui lui ont été transmises, l'information dont il disposait, son métier; sa réinsertion dans la vie quotidienne après la guerre devrait faire partie de l'étude.
Deuxième raison: plus les sujets traités seront nombreux, plus nombreux seront les historiens susceptibles d'exploiter ce matériau. Ainsi grâce à l'enregistrement des souvenirs d'un inspecteur général des Archives de France, il sera possible d'étudier l'Ecole des Chartes dont il fut l'élève, la vie étudiante dans les années 20, le département de l'Eure dont il dirigea les Archives à partir de 1925, la guerre de 39-40, puis la Résistance dans cette région de Normandie où ses incessants déplacements nécessités par l'inspection des archives communales lui permettaient de réunir des renseignements, l'armée secrète qu'il commanda, le Comité départemental de Libération dont il présida la commission militaire, enfin le milieu des Archives auquel il appartenait et dont il évoque de nombreuses personnalités connues de lui .
Pour mettre tous les atouts de son côté, l'enquêteur doit savoir que l'accès au souvenir est facilité si les conditions de sa récupération ressemblent à celles de sa constitution.
Autrement dit, l'idéal consiste à replacer l'interviewé sur les lieux mêmes où s'est passé l'événement qu'il retrace.C'est ce procédé qu'a utilisé Marcel Ophuls lorsqu'il tourna en 1967-1968 "Le chagrin et la pitié" en collaboration avec André Harris et Alain de Sédouy, film où pour la première fois les témoignages l'emportent sur les images d'archives.
Claude Lanzmann, auteur du film "Shoah", sorti en 1985, replace lui aussi ses témoins dans le cadre de l'événement qu'ils évoquent. Mais il va beaucoup plus loin puisqu'il exige des protagonistes de l'holocauste, Juifs, Polonais et nazis, non pas seulement qu'ils racontent, mais qu'ils jouent leur rôle. Ainsi le mécanicien, qui conduisait le train amenant à Treblinka les Juifs pour y être gazés, parle en conduisant à nouveau sa locomotive vers Treblinka. Son but n'est pas de réaliser un film historique, d'étudier le génocide, mais son souvenir, de créer "une sorte d'événement originaire", de tourner au présent et de faire éprouver ainsi au spectateur une sensation pénible, une émotion insupportable .
Là n'est pas l'objectif de l'archiviste collecteur de témoignages ; il ne cherche pas à créer une oeuvre personnelle, à mettre en scène, il ne doit ni couper ses témoins, ni les manipuler, ni négliger certains au profit d'autres ; il n'utilisera le lieu, ou à défaut les photographies, que pour faire surgir plus aisément les souvenirs. D'ailleurs, sous cette mise en situation évoquée ci-dessus, un témoin doué peut, par la magie du verbe, recréer une atmosphère, camper des personnages, restituer une époque au point d'y transporter son interlocuteur. A côté des développements idéologiques, reflet de sa pensée, il faudra obtenir de lui, des détails précis, de menus faits concrets, le "tremblement du vrai" dit Lanzmann, qui contribueront à ressusciter le passé. Le témoin doit prendre conscience qu'il devient responsable d'une petite partie de l'Histoire, qu'il va transmettre une vérité, "sa" vérité certes, mais une vérité.
L'achèvement de la collecte du témoignage ne marquera pas le point final de l'opération, Bien au contraire, la mise à la disposition des historiens suppose une succession de démarches: d'abord le traitement, c'est-à-dire l'énumération des principaux thèmes abordés en face de repères chronologiques qui aideront à sélectionner éventuellement les passages à écouter; la rédaction de l'inventaire nécessitera presque toujours le recours à l'interviewé pour lui faire préciser la graphie de tel nom de lieu ou de personne ou tirer au clair telle allusion. La tâche sera effectuée non pas d'après les bandes, mais d'après des copies réalisées sur des cassettes qui serviront à la communication.
Les conditions de communication: audition, publication, utilisations diverses, seront ensuite définies et donneront lieu soit à un véritable contrat, soit à une simple lettre rédigée par l'enquêté, mais, quelle que soit la solution choisie, un document écrit doit figurer au dossier constitué, qui comprendra également la grille des questions posées et le maximum d'informations sur l'interviewé. On prendra soin d'évoquer cette question de la communication avant l'enregistrement pour être certain de ne pas se heurter, après coup, à des réserves qui anéantiraient l'effort consenti. Si nécessaire, une transcription sera exécutée, compromis à rechercher pour l'historien entre une transcription littérale exigée par le linguiste ou le dialectologue et une transcription littéraire conduisant à modifier le discours. Le texte écrit devra être accessible au lecteur, dépourvu de toute ambiguïté sans trahir cependant les paroles prononcées.
E
nfin, les bandes originales et les cassettes seront placées dans des locaux dont la température et l'hygrométrie seront soigneusement réglées pour garantir une bonne conservation.C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que les chercheurs pourront utiliser les sources orales recueillies. Si l'enquêteur ne dispose, après l'entretien enregistré, que de cassettes réalisées à la va-vite et sans méthode, les documents ressembleront à ces papiers d'érudits, constitués de notes non datées prises sur des feuilles volantes, voire sur des enveloppes, dont il est presque impossible de se servir.
Comme les sources écrites, les sources orales sur lesquelles s'est fondé l'historien doivent pouvoir être consultées dans les services d'archives, car tout lecteur sérieux à le droit, si ce n'est le devoir, de contrôler la véracité des propos de l'auteur d'un ouvrage historique.
Soucieux de réaliser un document durable et exploitable, l'archiviste sait bien que son utilisation nécessitera une critique aussi rigoureuse que celle qui s'applique à l'écrit. L'enquêteur le plus consciencieux aura commis des oublis importants; même impartial, il aura pu par ses questions orienter les dires; sa relation avec l'enquêté aura coloré le témoignage; de son côté, le témoin aura parfois une mémoire défaillante ou influencée par les livres lus, les émissions entendues, les conversations tenues, qui perpétuent le souvenir, mais le déforment aussi inconsciemment, à tel point qu'on a pu écrire: "Les historiens... nous protègent contre l'oubli... Mais ils nous protègent aussi contre la mémoire".
Il serait plus juste de dire, comme l'a montré Philippe Joutard, qu'ils trouvent dans ces oublis ou ces erreurs de la mémoire matière à découverte: l'oubli traduit souvent un souvenir douloureux patiemment refoulé, l'erreur s'explique par un désir d'auto justification, de créer de soi une image avantageuse. Aux historiens d'interpréter, d'essayer de comprendre l'expérience personnelle, le "vécu" du témoin et de savoir en rendre compte.N'est-ce pas le défi que leur lançait cet ancien prisonnier de guerre, .i.Georges Hyvernaud, lorsqu'il écrivait: "L'Histoire des historiens est comme un magasin d'habillement. Tout y est classé, ordonné, étiqueté. Les données politiques, militaires, économiques, juridiques; les causes, les conséquences, les conséquences des conséquences; et les liaisons, les rapports, les ressorts. Tout cela bien étalé devant l'esprit, clair, nécessaire, parfaitement intelligible. Ce qui n'est pas clair du tout, ce qui est obscur et difficile, c'est l'homme dans l'Histoire... Pour lui, c'est toujours ce qui n'a pas d'importance qui compte le plus. Des questions de soupe, de corvées, de vaguemestre et de feuillées. Il faut voir alors ce que deviennent les événements dans la tête de l'homme qui y était"
Et les générations futures ne le verront que si nous leur permettons, par un travail modeste, méthodique, rigoureux, d'entendre encore la voix du combattant, comme celle du civil victime des guerres, de celui qui a fui sur les routes, perdu sa maison ou subi l'occupant, écho lointain mais bien réel de tous les conflits du XXe siècle.
LES TEMOIGNAGES ORAUX
COMME ARCHIVES DE SUBSTITUTION :
LE CAS DE L'AFFAIRE DE SUEZ EN 1956
Général Lucien Robineau
Directeur du Service Historique de l'Armée de l'Air
Un service d'archives recueille, traite et communique des documents qui servent de fondement à l'écriture de l'histoire.
Le Service historique de l'armée de l'Air est un service d'archives que deux caractères originaux rendent particulier: il est, lui-même, chargé d'écrire l'histoire de l'institution à laquelle il est attaché et il fabrique des archives. Les archives qu'il fabrique ne sont pas des faux; ayant commencé dès 1974 à recueillir, systématiquement, des témoignages enregistrés, il fut longtemps à peu près seul à considérer ces enregistrements comme des archives, c'est-à-dire comme des documents pouvant servir de références lors de la recherche de la vérité historique. En réalité, c'est même dans cette perspective que le fonds a été constitué et, à la différence de ce qui peut s'observer dans d'autres entreprises d'histoire orale, ce n'est pas - bien que cet aspect existe aussi - I'aspect social des récits ainsi emmagasinés qui fait leur intérêt principal. L'intérêt principal des témoignages oraux enregistrés par le Service historique de l'armée de l'Air, qui, fin décembre 1990, concernent 600 témoins et représentent environ 1500 heures d'écoute, c'est de procurer, à des papiers ou à des documents iconographiques dont l'aridité est un caractère fréquent, un complément dont l'expérience montre déjà que sa valeur est certaine et, parfois, irremplaçable.
Bien souvent, de tels témoignages apportent, sur les faits ou sur la genèse des dossiers, des explications indispensables ou, en tout cas, des commentaires qui éclairent les circonstances et permettent de mieux saisir les causes. Ce sont, pour les chercheurs, de précieuses sources de complément.
Plus rarement, certains événements ne sont pas restituables par des archives, soit que celles-ci restent non communicables, soit même qu'elles n'existent pas.
Les témoignages sont alors des sources de substitution.
Archives de complément ou archives de substitution, les témoignages doivent, naturellement, être utilisés avec les mêmes précautions que les archives écrites, c'est-à-dire avec le souci de recouper les informations fournies et d'éliminer les contradictions. Le nombre des témoins traitant du même sujet comme la confrontation avec des indications issues de sources écrites sont des garanties indispensables. L'expérience montre que ces garanties sont convenables.
L'intérêt des sources orales comme archives de substitution est particulièrement illustré à propos de ce que l'histoire identifie comme "I'affaire de Suez". En effet, cette affaire, qui a fait l'objet, en son temps et depuis l'ouverture des archives en 1986, de nombreux commentaires est pourtant, au seul regard des documents d'archives écrites, demeurée très mystérieuse en certains domaines.
Cette affaire est mystérieuse encore. Non pas que les développements diplomatiques qui y ont conduit et les opérations qui l'ont caractérisée n'aient laissé, dans différents centres de documentation, d'importants sédiments archivistiques. Les ordres, préparatoires et d'exécution, les dispositions logistiques, les comptes rendus existent; les commentaires du général de l'armée de l'Air qui commandait les forces aériennes françaises et assistait le commandant des forces aériennes interalliées sont présents au Service historique de l'armée de l'Air. Pourtant, cette somme de papiers et de photographies, qui occupe, sur les rayonnages de ce service plusieurs "mètres linéaires", pour précieuse qu'elle soit, est incomplète. Plus qu'incomplète même: muette totalement sur une partie entière de l'opération qui, politiquement, peut revêtir une importance capitale et dont la connaissance seule permet de comprendre, au-delà de l'anecdote, I'enchaînement des causes et des faits.
En clair, I'opération de Suez comporte deux faces, I'une ensoleillée et l'autre obscure. Les données concernant la mise en place de moyens militaires franco-britanniques en Méditerranée centrale et orientale, notamment des moyens aériens à Chypre, le déroulement des opérations aériennes et amphibies finalement déclenchées après des mois d'hésitation constituent la face claire.
Tout ce qui s'est passé à partir du territoire israélien, la participation française à ces actions, les raisons politiques et militaires de cette participation resteraient incompréhensibles à la seule lumière des papiers existants. Les commentaires et les réflexions livrés oralement aux enquêteurs du Service historique de l'armée de l'Air apportent des informations inédites, confirment des supputations, donnent des explications, dont l'ensemble procure au chercheur une vision nouvelle d'un événement qui, sans cette contribution, risquait de n'offrir à l'observation qu'un aspect superficiel.
Il est pourtant nécessaire de montrer d'abord cet aspect superficiel, tel qu'il a pu apparaître, très tôt, dans la littérature. Vue de très haut, I'affaire de Suez peut donc se résumer ainsi:
" A la suite du refus américain de financer l'ouvrage envisagé à Assouan, le colonel Nasser décide, le 26 juillet 1956, de nationaliser le canal de Suez, lésant, à travers la 'Compagnie universelle du canal maritime de Suez, des intérêts français et des intérêts britanniques. Les deux gouvernements en cause, français et anglais, s'accordent, pratiquement sur le champ, pour réagir militairement: c'est ainsi que la première réunion d'état-major combinée se tient à Londres, dès le 30 juillet, en vue de monter une opération de grande ampleur. Cette opération va connaître une complexité croissante au fur et à mesure que s'en développe la planification. Mais, dès le début, sans que les objectifs en soient définis et sans savoir quels en seront le rythme, les délais et les moyens, on décide qu'elle sera conduite sous commandement britannique. A partir du 16 août, divers plans se succèdent qui visent la marche sur Le Caire, soit après un débarquement de vive force à Alexandrie, soit après un assaut à Port-Saïd. C'est une version de cette seconde option, plusieurs fois modifiée et reportée, qui conduit à une opération déclenchée à Port-Saïd et à Port-Fouad à partir du 1er novembre, suite à une initiative israélienne entreprise dans le Sinaï le 29 octobre. En raison du développement de la situation internationale, notamment de l'attitude prise par les Américains et par les Soviétiques, cette opération est stoppée le 6 novembre au soir et limitée à une mainmise sur le canal L'action militaire, commencée par la neutralisation en deux jours de l'aviation égyptienne grâce à des attaques aériennes incessantes dès la nuit du 31 octobre, poursuivie par des opérations aéroportées le 5 novembre et un assaut amphibie appuyé par l'aviation le 6, est un succès complet L'aventure politique est un fiasco total"
Ce rapide rappel permet, avec l'appui des témoignages, de mettre à jour la face cachée. Si les deux principaux acteurs se sont, en quelques heures, déterminés à une action commune, force est de constater que les préparatifs se sont curieusement enlisés, assez longtemps pour rendre pratiquement impossible une intervention qui avait perdu une grande partie de sa signification politique. Sur ce point, tous les témoins français sont formels: cette interminable et inexplicable attente est imputable aux Britanniques, dont les atermoiements vont faire changer les plans sans cesse, y compris au moment même de l'action finale.
Les atermoiements britanniques traduisent une perte d'enthousiasme dont l'origine se trouve dans une réprobation progressive et peu à peu affichée des Etats-Unis. Ils traduisent aussi et surtout la difficile superposition des buts éventuels de guerre des parties intéressées.
En effet, les deux partenaires évidents, immédiatement d'accord pour s'opposer à l'initiative de Nasser, ne sont pas mus par les mêmes motifs. Les Français, outre leur désir de recouvrer leurs intérêts liés à l'exploitation du canal de Suez, voient surtout dans un coup de main militaire contre l'Egypte l'occasion d'abattre Nasser, considéré par eux comme le soutien de la rébellion algérienne, son fournisseur d'armes et son inspirateur. Leur motif principal est par conséquent la solution de la guerre d'Algérie. Une telle appréciation est erronée, mais c'est l'appréciation des responsables politiques français du moment. Leur motivation est suffisamment puissante pour les déterminer à agir coûte que coûte et à tenter tout ce qui est possible pour entraîner les Anglais dans cette action, y compris leur abandonner la conduite totale de l'intervention.
De leur côté, les Anglais viennent, depuis à peine quelques mois, de quitter la zone du canal après un accord passé avec Nasser. Ils sont toujours présents au Proche Orient, notamment en Libye et en Jordanie ils ont des intérêts en Irak et ont laissé en Egypte des bases et du matériel, dont ils assurent le gardiennage. S'ils ressentent la décision de Nasser comme un manquement aux usages et comme un outrage à la fois au droit international et à l'Angleterre, ils se contenteront de revenir en force sur le canal, par la route du Caire, en vue d'affirmer leur influence en Egypte et de conforter leur politique dans la région. Traditionnellement pro-arabe, cette politique exclut, a priori, toute coopération avec Israël.
Or, les Français sont aussi, et depuis longtemps, engagés avec l'état hébreu; persuadés qu'il existe une menace contre ce pays, ils pensent que l'intérêt de la France est de le soutenir contre la "main en tenaille" que constitue l'ensemble Irak-Jordanie-Egypte; ils ont commencé de lui fournir des armements, notamment aériens, et des conversations sont en cours, depuis de nombreux mois, dès avant la crise de Suez. Très rapidement, Français et Israéliens vont avoir l'idée de mettre à profit cette crise pour appuyer leurs intérêts, éventuellement par une action conjointe dont seraient exclus les Anglais. Le but des Israéliens, c'est de se donner, par une guerre préventive qui déborde leurs seules capacités, I'espace du Sinaï comme glacis. Une action limitée dans le temps et dans l'espace leur suffit. Le but des Français, c'est toujours de provoquer la chute de Nasser et, ainsi, de résoudre le problème algérien, cette fois-ci avec le seul concours israélien si la détermination britannique vient à faire défaut. Finalement, les Français renoncent à cette action bilatérale pour ne pas risquer de voir les Britanniques monopoliser les sympathies arabes; ils tenteront pourtant d'introduire Israël dans le dispositif et réussiront a faire admettre à leurs alliés l'opportunité d'une intervention israélienne, soigneusement imaginée à leur insu. En effet, au moment où l'on se rend compte, à l'approche de l'hiver et alors que l' ONU s'est emparée de la crise du canal, qu'une intervention doit être décidée et entreprise d'urgence sous peine de devenir totalement impossible, il s'est déjà écoulé tant de temps depuis le fait causal qu'il n'existe pratiquement plus, aux yeux de l'opinion internationale, de "casus belli" acceptable. Un subterfuge doit donc en tenir lieu: il s'agit d'une intervention franco-britannique venue, en avant-garde de forces des Nations Unies, sous le prétexte de séparer les belligérants d'une guerre israélo-arabe déclenchée par une attaque israélienne dans le Sinaï. Scénario qui fut joué au-delà de toute espérance, puisque, I'attaque israélienne étant lancée le 29 octobre, I'ultimatum franco-britannique émis le 30 expirait le 31 au moment où les forces israéliennes approchaient déjà du canal. Le scénario avait été mis au point d'abord au cours de réunions conjointes franco-israéliennes entre le 19 septembre et le 2 octobre, date à laquelle il fut adopté par les généraux Ely et Moshe Dayan; soumis aux Anglais ultérieurement, au cours d'une réunion à Sèvres, il fut accepté par eux le 24 octobre.
Mais la manoeuvre comportait nécessairement l'action des Israéliens, seuls, pendant plus de 24 heures. Or, I'aviation égyptienne était loin d'être négligeable et, en tout cas, équipée de matériel soviétique moderne et de qualité, elle était perçue par tout le monde comme une menace sérieuse à l'égard des villes et des installations stratégiques d'lsraël. C'est pour faire face à cette menace sérieuse que les Israéliens, dont l'aviation était encore loin d'avoir acquis les capacités qu'elle a pu démontrer onze ans plus tard, avaient réclamé et obtenu que la défense aérienne du territoire hébreu fût assurée par l'armée de l'Air française. Et c'est cette circonstance qui explique la mise en place, le 28 octobre, sur les terrains de Ramat-David et de Lod-Tel Aviv de deux groupes d'avions de combat parmi les plus modernes de l'armée de l'Air, I'un de F 84 F et l'autre de Mystère IV, avec leurs équipements, leurs munitions, leurs pilotes, leurs mécaniciens.
Si l'on observe que les équipements les plus lourds devaient être acheminés par voie maritime et que les avions de transport comme les avions d'armes, à une époque où ils ne pratiquaient pas le ravitaillement en vol, devaient parcourir la distance en plusieurs étapes, il faut convenir, quelque réelles qu'aient été déjà voilà 35 ans les capacités de l'armée de l'Air à se projeter vite et loin, que la mise en place de tels moyens ne pouvait être ni instantanée ni exempte de dispositions logistiques complexes. De cette observation, on doit conclure qu'un suffisant temps de "préméditation" avait permis de prendre, avant la décision d'engagement, les dispositions préparatoires nécessaires.
De tout ce qui précède et de tout ce qui concerne le déploiement et les missions de l'aviation française en Israël, il n'existe que peu ou pas de relation archivistique écrite. Seuls des vestiges occasionnels ont permis de remonter jusqu'à ces témoins très importants que peuvent être de simples exécutants, pilotes, officiers ou non, et des commandants des unités mises en oeuvre. Les papiers qui ont ainsi permis de remonter aux sources orales sont des états, à caractère administratif, du personnel absent des bases de stationnement en France, un cahier "d'ordres et de travail aérien" restituant la totalité des missions de l'un des escadrons déployés, un cahier, manuscrit, indiquant de façon assez succincte l'activité en Israël d'une autre unité, enfin un assez volumineux dossier concernant les récompenses attribuées au personnel engagé, dossier appartenant à la catégorie de ceux qui ne s'égarent jamais, bien que le texte des citations comporte la mention inhabituelle "Le texte de la présente citation ne sera pas publié au bulletin officiel des décorations et récompenses". Les témoins ainsi identifiés ont ensuite permis, par leur propre témoignage, de remonter à d'autres personnages dont le récit ou les commentaires pouvaient être utiles.
Les témoins sont ainsi de deux sortes.
D'abord des officiers généraux du cadre de réserve dont le témoignage a été recueilli au titre des responsabilités générales qui ont été les leurs, à un niveau élevé de la hiérarchie militaire. Ces officiers généraux ont commenté de façon plus ou moins complète l'ensemble de leur carrière et ont, à l'occasion des entretiens correspondants, consacré un temps plus ou moins long à leur participation à l'affaire de Suez. Leur contribution est donc globale et n'a pas été spécialement suscitée pour la connaissance de cette affaire.
L'un deux a été pourtant interrogé à nouveau sur ce thème particulier lorsqu'a été manifeste l'importance de son rôle dans cette opération: à l'époque lieutenant-colonel, commandant l'escadre de Mystère IV ayant déployé un escadron en Israël, lui-même ayant pris la tête du détachement avant d'être mis en place à la direction du centre d'opérations combiné franco-israélien; son second témoignage, en réponse à des questions précises, a procuré de très utiles informations, très circonstanciées et appuyées sur des notes personnelles.
Un autre des neuf témoins ayant fourni un récit de carrière complet mérite aussi une mention particulière: tout en ayant exercé ultérieurement d'éminentes responsabilités tant dans l'armée de l'Air qu'en des positions interarmées et interministérielles, cet officier général assumait, jeune général de brigade aérienne, le commandement de l'ensemble des forces aériennes françaises engagées dans l'opération de Suez et était "député" de l'aviateur britannique; ayant participé à la préparation (à Londres et à Paris) de l'opération et à sa conduite (à Chypre), il a été en mesure de donner les plus riches et les plus complets commentaires, d'autant que, son "récit de vie" n'étant pas achevé en 1986, date de l'ouverture (à 30 ans) des archives de Suez, il a pu répondre, lui aussi, à des questions précises, s'appuyant également sur des notes d'époque et des documents personnels.
Quatre autres de cette première catégorie de témoins ont occupé, à l'époque de Suez, des positions remarquables, par leur grade et leurs fonctions. Il s'agit:
- du conseiller militaire du ministre de la Défense nationale; alors colonel "ancien", il a fait plusieurs liaisons en Israël, y a rencontré monsieur Ben Gourion et l'a accompagné lors de ses voyages en France; ultérieurement général d'armée aérienne;
- du major général des armées, alors général de brigade aérienne; chargé par le président du Conseil d'organiser l'aide militaire à l'armée israélienne; a reçu en France des délégations comportant Ben Gourion, Moshe Dayan, Golda Meir; a fait plusieurs liaisons à Tel Aviv et à Jérusalem; ultérieurement général d'armée aérienne;
- du général adjoint au chef d'état-major général des forces armées, alors général de brigade aérienne; a été à plusieurs reprises en Israël, y a vu Moshe Dayan, a rencontré les Israéliens à Paris, a participé à la rencontre de Sèvres; ultérieurement général d'armée aérienne;
- du général major général de l'armée de l'Air, alors général de corps aérien, chargé de la conduite quotidienne de l'armée de l'Air; ultérieurement général d'armée aérienne.
Des cinq colonels qui ont témoigné après avoir, à Londres, participé à la préparation et à la planification de l'opération, sur place, à Chypre ou en territoire israélien, exercé des responsabilités soit logistiques soit opérationnelles (responsables respectifs de l'aviation de chasse et de l'aviation de transport), trois l'ont fait dans le cadre d'un "récit de carrière", et deux font partie du groupe de dix-neuf témoins spécialement interrogés à raison de leur implication personnelle.
L'un deux, adjoint du commandant des forces aériennes françaises, détaché en permanence en Israël, a réglé sur place la participation de l'armée de l'Air en liaison avec les autorités locales; les dix-sept autres témoins font partie du détachement de l'armée de l'Air déployé en Israël et sont également répartis entre les deux escadres engagées (16 pilotes, dont 1 sous-officier, et un officier de réserve, appelé, employé aux opérations du terrain de Lod). En tout 28 témoins, balayant ensemble les aspects les plus divers, y compris des détails qu'on ne saurait espérer trouver dans aucun document d'archives, allant des prises de décision aux niveaux les plus élevés, jusqu'aux modalités d'exécution des missions les plus humbles.
Après examen critique de leurs récits, ces témoins peuvent être considérés comme fournissant des informations "crédibles". Interrogés individuellement (sauf pour deux d'entre eux qui ont témoigné en équipe), à des moments rapprochés mais différents, sans aucune concertation, ils ont eu à répondre à des questions précises, dont la formulation s'affinait au fur et à mesure que, les faits prenant forme, il devenait nécessaire d'aller plus avant. Des confusions de dates et des défauts de mémoire ont pu être repérés pour que ne soient retenus à coup sûr que des éléments suffisamment recoupés.
Le nombre de 28 témoins peut sembler faible: pourtant, les derniers récits enregistrés n'apportaient plus d'informations nouvelles et leur intérêt n'était plus que de confirmer ce qui avait déjà été acquis, tout au moins en ce qui concerne le niveau opérationnel. Pour ce qui concerne les aspects politique et décisionnel, tous les témoins possibles (de l'armée de l'Air) ont été entendus.
Cela étant, que disent, de neuf, ces témoins ?
Exprimée de diverses façons, une idée est constamment présente: le secret. Secret politique, secret militaire, secret de l'exécution. L'un des généraux placés auprès du ministre de la Défense nationale note même que, à son étonnement, ce secret fut parfaitement gardé, ce pendant toute la durée "d'incubation" de l'entreprise. Plusieurs aspects sont particulièrement remarqués, fonction du niveau d'observation:
- la décision politique reste entre les mains de trois ministres: le président du Conseil, le ministre de la Défense, le ministre des Affaires étrangères. Il s'agit des ministres eux-mêmes, à l'exclusion des membres de leurs cabinets. En particulier, au Quai d'Orsay, la Direction des Affaires Politiques est maintenue à l'écart d'une collusion avec Israël en contradiction avec sa ligne de conduite traditionnelle;
- la conception et la connaissance des plans d'opérations sont du domaine exclusif d'une équipe ne comprenant, outre le Président du Conseil et le ministre de la Défense, que des militaires spécialement habilités: le chef d'état-major général des forces armées (CEMGFA), I'amiral désigné comme commandant en chef des forces françaises d'Orient, les trois officiers généraux commandants de forces. C'est délibérément que le ministre exclut longtemps les secrétaires d'état, pour la raison "que tout le parlement serait aussitôt au courant";
- la procédure de désignation du général commandant des forces aériennes "court-circuite" le chef d'état-major de l'armée de l'Air, informé, sans autre précision, de cette désignation, directement prononcée par le CEMGFA qui donne ses consignes au bénéficiaire sous le sceau du secret;
- la procédure d'enclenchement, pour l'armée de l'Air, de l'opération vers Israël "court-circuite" également le chef d'état-major de l'armée de l'Air et va directement du major-général de l'armée de l'Air aux commandants d'escadres concernés, par dessus la tête de leurs commandants de base;
- I'acheminement des moyens logistiques par bateaux et avions de transport comme la mise en place des avions d'armes vers Israël relèvent d'un scénario que ne renierait pas James Bond: c'est par des enveloppes scellées distribuées aux responsables au cours des escales successives que ceux-ci sont informés du trajet et de leur destination finale.
Un tel luxe de précautions explique sans doute que le secret de l'intervention aérienne française en Israël soit un des mieux gardés de l'histoire. Cette intervention, on s'en souvient, avait pour objet de procurer au territoire d'lsraël un parapluie aérien face à la menace représentée par l'aviation égyptienne, mais préalablement à tout engagement officiel franco-britannique. C'est pourquoi, une telle décision ayant été prise à l'insu des Britanniques, c'est sous les couleurs d'lsraël que vont opérer les avions français, tandis que les équipages, munis de pièces d'identité libellées en hébreu revêtent des vêtements adaptés. Il s'agira, il faut le préciser, de missions strictement défensives, exécutées en protection locale et qui n'auront jamais l'occasion d'engager l'ennemi, celui-ci s'étant gardé d'intervenir contre le territoire israélien.
De telles missions ont lieu dès le 29 octobre, date de l'attaque israélienne dans le Sinaï et vont se poursuivre dans les mêmes conditions les 30 et 31 octobre, c'est-à-dire jusqu'au déclenchement des opérations alliées le 1er novembre; à ce moment, c'est sous les couleurs françaises et avec leurs uniformes que les aviateurs déployés à Tel Aviv vont agir, y compris alors en missions offensives: ce sont des F 84 F français partis de Lod qui vont détruire, le 4 novembre, les II 28 égyptiens basés à Louxor, résultat que n'ont pu obtenir les bombardiers stratégiques britanniques au cours de plusieurs interventions de nuit depuis le 31 octobre.
Les témoins donnent encore de précieuses indications sur la façon dont nos alliés voient toute l'affaire, avec des modes d'action qui sont ceux de la Seconde guerre et des moyens qui n'y sont plus adaptés. C'est ainsi que les Britanniques pensent faire plier Nasser par une offensive "aéropsychologique" durable; mais les bombardiers "V", dont le rôle stratégique est adapté à un armement nucléaire, sont là en trop petit nombre pour obtenir la moindre efficacité politique avec des munitions dont le tonnage et la précision sont insuffisants dès lors qu'il s'agit de munitions conventionnelles. Ainsi se marquent les limites d'une évolution stratégique souvent envisagée de façon trop théorique. Pourtant, c'est bien parce que les Anglais étaient censés disposer d'une aviation de bombardement efficace (et que de toute façon l'utilisation de leurs bases était indispensable) que les Français ont tout fait pour les entraîner contre Nasser. C'est ainsi que la conduite des opérations leur a été totalement abandonnée, dans des conditions dont les témoignages les plus autorisés montrent tout le caractère illusoire.
L'illusion, à ce sujet, provient d'un contresens sur les termes, que montre bien le général commandant des forces aériennes françaises engagées: les commandants de forces français (terre, air, mer) sont placés auprès de leurs homologues britanniques avec le titre anglais de "deputy". Un amiral "Commandant en chef des forces françaises d'Orient" est supposé les coiffer tous les trois et occuper lui même les fonctions de "deputy" du commandant en chef britannique. Or, contrairement à ce que croient Gouvernement et Haut-Commandement français, un "deputy", chez les Anglais, ce n'est pas un commandant en second; ce n'est même pas un adjoint ayant un quelconque pouvoir de décision sur la manoeuvre et l'emploi des forces. Seule la courtoisie qui est d'usage entre personnages de ce niveau a permis aux officiers généraux français de se "débrouiller" dans cet imbroglio politico-militaire. Quant aux Anglais, supposés ne pas voir la collusion franco-israélienne qui servait aussi leurs intérêts opérationnels, ils ont fermé les yeux sur les mouvements aériens entre Chypre et Israël et n'ont pas, apparemment, cherché à savoir ce qui se passait "de l'autre côté". Informé, au moment de leur passage à Chypre de la destination des avions français, le commandant, anglais, des forces aériennes interalliées a "accusé le coup" mais n'a pas jugé utile d'en faire un drame.
De la même façon, les Américains sont ouvertement opposés à l'opération au moment où elle se déclenche: ce moment coïncide malencontreusement avec les élections présidentielles aux Etats-Unis et, en trois mois, les intérêts du lobby pétrolier ont eu le temps de fermenter. Les témoignages convergent vers la certitude que, pour peu que l'action se fût conformée à leurs normes de rapidité et de résultat, elle n'eût pas manqué de l'appui des Américains. De fait, il est manifeste que le commandement américain a toujours été parfaitement informé et que son soutien logistique n'a pas fait défaut: le major général de l'armée de l'Air précise que les équipements opérationnels nécessaires à la mise en oeuvre des avions F 84 F ont été fournis, en quantité, dans des délais améliorés; ce qui est confirmé par les commandants et les pilotes des escadrilles déployées.
D'autres informations, à caractère franchement anecdotique, sont encore utilement fournies à l'histoire par les témoignages. Par exemple sur l'attitude des Chypriotes vis-à-vis des Français et des Anglais, des excuses étant faites au commandement français suite à un attentat qui avait pris le véhicule des uns pour celui des autres. Par exemple encore, des inédits sur les méthodes opérationnelles employées par une aviation israélienne qui commençait déjà d'étonner, par son imagination, les spécialistes les mieux avertis. Enfin, bien que ce fût interdit par les ordres, certains témoins ont rapporté d'lsraël des photographies qui viennent illustrer et appuyer, en certains aspects, ce qu'ils affirment.
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Ainsi, les témoignages venus à la rescousse des archives officielles sont très divers D'un point de vue opérationnel, les exécutants rapportent une impression d'efficacité qui leur a paru réconfortante, d'autant plus que cette impression, à l'avantage des forces aériennes françaises, est confirmée par les commentaires qu'y ont ajoutés les Britanniques. L'Air-Vice Marshal qui commandait Chypre n'a-t-il pas confié qu'en comparaison "The RAF looked almost victorian"?
D'un point de vue politique, les officiers généraux qui ont donné leurs impressions insistent de façon unanime, en plus du secret qui a caractérisé toute l'affaire à des niveaux incroyables, sur une extrême confusion. Ils laissent entendre que cette confusion pouvait, sous couvert de la discrétion qui est de bon aloi lorsqu'il sagit d'opérations militaires, résulter en réalité du soin que les uns et les autres mettaient à rendre compatibles, en apparence, les effets de leurs arrière-pensées
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LES TECHNIQUES D'INVESTIGATION
DES SCIENCES SOCIALES
ET LE TÉMOIGNAGE
Jacques-Antoine BASSO
Professeur à lUniversité de Nice
Ancien professeur titulaire à lInstitut dÉtudes Politiques de Paris
Le témoignage est de la façon la plus courante un acte individuel qui peut revêtir une expression orale ou une expression écrite. Par sa source il est donc presque toujours singularisé puisqu'il provient d'un individu qui constate, transcrit et interprète des faits ou des événements. Les mêmes faits ou les mêmes événements peuvent être constatés par plusieurs personnes et le témoignage revêt un caractère collectif dans la mesure où il est le vécu d'une totalité et non plus seulement d'une unité. Ses résultats peuvent en être modifiés, mais sa nature profonde n'en est pas altérée.
Le témoignage est une transcription qui dans sa forme naturelle, c'est-à-dire sans violation ou sans transgression, repose sur deux postulats essentiels: la vérité et la fidélité. La vérité d'abord parce que le témoin a la volonté de faire connaître l'existence de moments de vie, d'événements personnels ou collectifs, avec la préoccupation de les transmettre sans les déformer. Ne retenons pas ici l'acte judiciaire du témoignage qui impose le respect de la vérité; cette obligation est liée à la procédure et au procès. Mais elle est la confirmation d'une attitude qui dicte généralement l'acte de témoigner. Si le témoin introduit sciemment et volontairement l'erreur dans le témoignage, il rompt le pacte qui s'instaure entre ce dont il témoigne, et ce pourquoi le témoignage est réalisé.
La vérité du témoignage appelle obligatoirement - ou presque - l'autre caractère: la fidélité. Le témoin constate et vit un ensemble de phénomènes dont il va être le messager. Si son récit des faits n'est pas conforme à la prescription et à la vision qu'il a eues au moment de leur réalisation, l'identité qui est postulée dans le témoignage disparaît. C'est un des sens profonds du témoignage - quelles que soient d'ailleurs les conditions et les finalités de celui-ci - que de proposer une restitution qui respecte, aussi parfaitement que possible, le caractère originel et initial de ce qui est rapporté ou restitué. En ce sens le témoignage est un acte de fidélisation. Naturellement, faut-il dire que cette description abstraite de la fidélité doit prendre en compte la personnalité du témoin, le temps et donc la mémoire. La fidélité du témoignage - c'est un truisme - est une qualité qui s'inscrit dans le temps. Les techniques et méthodes des sciences sociales ne l'ignorent pas lorsqu'elles font appel à l'interview répété.
L'oralité du témoignage donne à la vérité et à la fidélité un sens très précis. En effet, il apparaît - même sil faut avancer cela avec beaucoup de précautions - que l'acte oral peut être empreint d'une grande spontanéité, dénué de "distance" par rapport aux faits, libéré de conditions restrictives qui peuvent par exemple limiter son expression (l'écrit, dans bien des cas, peut être un obstacle ou une barrière). La vérité et la fidélité du témoignage peuvent en être renforcées mais elles peuvent aussi être dénaturées, si l'acte de témoigner eût impliqué un certain état de distanciation ou de réflexion. C'est peut-être, semble-t-il, ce qui fait toute l'originalité des Journaux Intimes. Ils constituent à la fois un témoignage spontané parce que le plus souvent quotidien ou très proche des événements, et un témoignage distancé parce que l'auteur analyse ces événements, décrit le retentissement qu'ils ont provoqué. Il est évidemment banal de rappeler que l'introspection est un des moteurs des Journaux Intimes. Or, la réflexion sur soi peut constituer une "forme privilégiée" du témoignage. L'acte écrit prend une autre dimension puisqu'il vise un public assez largement indéterminé.
Peut-être d'ailleurs touchons-nous là à un des aspects également fondamentaux du témoignage. Le témoin est une personne et il est porteur, pour une part privilégiée, de vie personnelle retranscrite dans le témoignage (le langage courant parle volontiers, à propos d'un témoin, de sa "vision personnelle des choses"). A ce titre, le témoin reproduit une subjectivité. C'est par exemple ce que l'analyse du contenu s'efforce d'éliminer, ou de réduire, en traitant les textes écrits, de façon quantitative. Mais, par ailleurs, le témoin est le sujet d'une société (au sens micro ou macrosociétal) et, à ce titre, est le reflet d'une vie collective. Le témoignage peut tout naturellement, et aussi sans que cela se réalise consciemment, traduire la participation à une vie collective. L'individu porte en lui les conditions et la réalisation de sa vie sociétale; l'intérêt accordé par la recherche en sciences sociales aux récits de vie, à la collecte de phénomènes liés à la tradition orale traduisent sans doute ce constat. Le témoin est un informateur subjectif et objectif de faits sociaux, interindividuels et comportementaux.
Les expressions, les manifestations de la personne constituent donc très vite, et ce en fonction du développement de la communauté scientifique en sciences sociales, un objet privilégié d'étude. Soit ces expressions et manifestations sont saisies davantage dans leur individualisation (n'est-ce pas le sens de la psychologie des comportements et des conduites ?) soit elles sont saisies à la racine de l'individuel et du collectif (n'est-ce pas le sens de la psychologie des opinions, des attitudes ?). En fait l'interpénétration est très grande: la psychologie des conduites est très souvent du domaine des conduites sociales, collectives, la psychologie des attitudes relève ou peut relever de l'analyse introspective...
Quoi qu'il en soit, et nous ne prétendons nullement ici en raison même de notre incompétence évoquer ou trancher des conflits de champ méthodologique, les techniques d'investigation des sciences sociales, tout particulièrement celles qui se développent à partir des années 1920-1930, vont "s'emparer" de l'individu. Il devient porteur de multiples informations qui font de lui un témoin. Mais il n'est plus un témoin ordinaire, il est un témoin scientifique auquel s'attache la valeur d'une reconnaissance scientifique. Cette reconnaissance, elle résulte principalement du traitement qui est accordé à ces informations. A cet égard, il est possible de distinguer l'oral et l'écrit. La transmission d'informations par l'oralité a favorisé le développement de méthodes de recherche et d'investigation qui présentent des traits tout à fait significatifs. L'écriture est un choix différent et l'effort de scientificité qui s'attache au traitement de l'information écrite montre sous un autre aspect les valeurs ou les difficultés de l'analyse de l'écrit. Le "témoignage" est d'une nature et d'une portée différentes.
I - LES TECHNIQUES D'INVESTIGATION DES SCIENCES SOCIALES
ET LE TÉMOIGNAGE ORAL
Deux points doivent être soulignés sans doute pour mieux comprendre la spécificité de ces techniques, lorsqu'il s'agit d'un témoignage oral. D'abord, il y a présence, la personne est présente, vivante; elle apporte avec elle une vie. Ensuite il y a (souvent, sans que cela soit une condition nécessaire de l'existence et de la mise en uvre de la technique) une relation. Pour reprendre un langage courant: un interlocuteur et un interlocuté. Une des conséquences intéressantes de ce double caractère réside dans le fait que ces techniques d'investigation vont faire apparaître l'importance de la COMMUNICATION. Dans l'échange oral il y a une communication qui s'établit et celle-ci peut poser dans la réalisation et la conduite de l'investigation des problèmes délicats. Plusieurs sciences sociales, ou du moins disciplines issues des sciences sociales, ont naturellement pris pour champs d'étude la relation et la communication entre personnes. Parmi elles, la SOCIOMÉTRIE, qui est issue de travaux de la psychologie sociale et de la psychologie clinique, en est un bon exemple. Mais précisément, lorsqu'on tend à évoquer les multiples familles scientifiques qui se sont appuyées sur l'oralité pour faire progresser la connaissance de la personne et de la société, il faut tenter de démêler, même très imparfaitement, l'écheveau complexe de ces multiples techniques. Il faut souligner autant que cela se peut les problèmes que soulève leur mise en uvre.
1. Les techniques d'investigation de la parole humaine pourraient apparaître aussi vieilles que le langage. Mais il convient cependant, - indépendamment de toute prétention d'analyse du développement des sciences humaines -, de circonscrire et de limiter cette affirmation. La parole, et l'information qu'elle porte, devient objet scientifique; son contenu, le signifié, acquiert une valeur scientifique qui se retrouve non pas toujours précisément au moment du témoignage oral, mais après. Ensuite, l'investigation, et en cela, la technique qui permet cette investigation, repose sur des critères scientifiques, ou du moins, des critères et des procédures qui s'efforcent de rendre le témoignage oral scientifique.
Elle rationalise la démarche, s'efforce d'éliminer les erreurs de collecte de l'information. A cet égard, la faveur dont bénéficient les techniques d'entretien est une illustration de ce phénomène. Les entretiens en effet constituent une technique d'investigation qui s'est développée au fur et à mesure que l'expression orale apparaissait comme une relation privilégiée d'approche des phénomènes sociaux. La plupart des sciences sociales les utilisent à des titres divers. L'ethnologie, la psychologie individuelle et expérimentale (dans le cas des tests par exemple), la psychologie sociale, la psychologie clinique, la sociologie de groupes, etc... Une des distinctions essentielles qu'il faut ici rappeler est celle qui concerne la structure de l'entretien. Soit on considère (pour des raisons diverses mais dont certaines peuvent être liées à la connaissance) que le témoignage oral doit être soutenu par un support qui assure la continuité, la rigueur, la cohésion de sa réalisation. Cette prise de position participe d'un postulat scientifique, mais aussi purement méthodologique, en l'occurrence la capacité à traiter de l'information. Soit on considère que le témoignage oral doit se réaliser dans une expression de liberté, de spontanéité, avec une directivité très atténuée, voire complètement nulle. Dans le premier cas on verra naître les entretiens sur questionnaire avec des batteries de questions plus ou moins fortement structurées. Dans le second cas, on aura toute la gamme des entretiens libres dont le chaînon intermédiaire entre l'une et l'autre de ces catégories sera l'entretien centré.
On mesure les nuances entre les changements qui peuvent apparaître selon qu'un témoignage oral est très largement pré-déterminé par un questionnaire ou qu'il se développe dans un espace de liberté totale, ou presque totale, dans l'entretien de psychologie clinique, par exemple. La relation sera tout à fait différente. Le succès incroyable et indéfini des sondages d'opinion (entretien sur batterie de questions presque toujours fermées) repose notamment sur la brièveté du témoignage, la rapidité de la collecte d'information et la facilité (parfois relative) du traitement de l'information. Un des avantages de ce mode d'accès aux données d'opinion, de jugement, de valeurs, réside dans la limitation des erreurs; du moins des erreurs dans l'approche des phénomènes, pas pour autant dans l'interprétation des phénomènes. Pour cette raison les sociologues et les psychologues sociaux ont imaginé d'évaluer les potentialités d'erreurs dans les témoignages oraux liés à des entretiens en insérant par exemple dans le questionnaire des questions-pièges, en pratiquant auprès de la même personne, à des intervalles de temps éloignés, des entretiens répétés qui permettent de vérifier à la fois les contradictions qui peuvent exister dans des informations, mais aussi la continuité, la constance des opinions, des attitudes d'un sujet-témoin.
Le sujet individuel est le sujet privilégié dans le témoignage oral, mais il n'est pas le seul à être sollicité par les techniques d'investigation. Une collectivité, un groupe, une communauté sont aussi des "espaces" d'enquête et d'information dans lesquels l'entretien, l'interview, l'observation ont une fonction déterminante. Le témoignage oral prend un retentissement nouveau, différent, puisqu'il peut concerner un ensemble d'individus représentatifs du groupe. Il appartient à l'observateur qui peut être participant ou non participant, de dresser les conditions de la réalisation et de l'efficacité (au sens surtout de la rentabilité scientifique) de la collecte des témoignages. Quoiqu'il en soit du choix des moyens, les techniques d'investigation des sciences sociales sont, dans leur application, sujettes à de multiples incertitudes qu'il faut essayer d'évoquer brièvement.
2. Trois points, au moins, méritent cette évocation. D'abord il faut considérer les problèmes liés à la détermination du témoin, et même en allant plus loin à son identification. Deux hypothèses peuvent être envisagées dans la recherche en sciences sociales. Soit l'acte de témoigner, d'apporter une information, est spontané et procède de l'initiative du témoin. Cette détermination peut être extrêmement féconde parce que le témoin estime qu'il détient une capacité informative et veut la réaliser. Il appartient au chercheur (par exemple dans l'enquête sur le terrain) d'évaluer la nature et la portée de cette décision. Soit l'acte de témoigner est déterminé par le chercheur, par l'enquêteur et c'est lui, souvent sous la responsabilité d'un collectif, qui effectue les choix de témoins. En fait, ces déterminations peuvent être purement aléatoires et donc le strict fait du hasard; ainsi en est-il de l'échantillon d'enquête d'un sondage d'opinions. Mais elles peuvent être aussi raisonnées et délibérées par l'interviewer, l'enquêteur. Dès lors, on peut penser que l'autorité qui s'exerce, de la part du technicien, est plus forte parce qu'elle résulte de cette libre délibération. Et cela nous conduit à une autre série de considérations, celles qui se rapportent à la relation établie entre le technicien et le témoin. L'établissement et la conduite de la relation posent de très nombreux problèmes qui sont le plus souvent résolus par le pragmatisme et l'empirisme. Que l'on songe à un cas tout à fait banal: le refus d'un témoin d'accepter que ses paroles, son récit soient enregistrés. Voilà pour l'enquêteur une situation nouvelle qui n'est peut-être pas prévue au départ, et qui aura donc des conséquences sur la communication. La personnalité du témoin, et la personnalité de l'enquêteur entrent dans la composition de cette relation, et tous les traits de caractère que l'on peut imaginer chez l'un et l'autre vont naturellement influencer le commencement et la suite des interactions enquêteur-enquêté. Le témoin peut avoir le sentiment qu'il perd sa liberté et devenir agressif, fuyant. Au contraire, une empathie peut s'instaurer et favoriser la relation. Elle est constamment souhaitable. Imagine-t-on un récit de vie qui serait fait dans un climat de défiance totale ? On le constate, ce que dit le témoin est influencé, ou peut être influencé par les conditions de la communication. Et cela nous amène à considérer la production du témoin. Il s'agit du résultat de la communication. Faut-il rappeler que ce résultat peut être assez étroitement déterminé par la nature de la technique employée: un entretien libre donne au témoin une grande liberté de production, un entretien centré, un entretien structuré la lui retirent assez nettement. La production du récit et du témoignage dépend naturellement aussi de ce que souhaite ou veut le chercheur; les hypothèses de recherche ont guidé l'appareil de recherche et sa mise en uvre. Mais il est bien évident que la méthodologie n'est pas comparable à celle qu'utilisent les sciences exactes; elle n'a pas la rigueur et l'objectivité de l'expérimentation. Tous les auteurs qui ont réfléchi sur la pratique des récits de vie ont notamment bien montré que beaucoup de chercheurs avaient oublié ces exigences et ne se préoccupaient pas de la garantie scientifique du résultat escompté et obtenu. Tout témoignage oral peut adopter une apparence nouvelle en étant fixé par l'écriture. Il est alors susceptible d'autres traitements.
II - LES TECHNIQUES D'INVESTIGATION DES SCIENCES SOCIALES
ET LE TÉMOIGNAGE ÉCRIT
Les Méthodes des Sciences Sociales ont comme moyens d'investigation et de connaissance de la réalité sociale l'analyse, l'interprétation, le traitement de documents qui sont, ou du moins peuvent être considérés comme des témoignages. Le document écrit est le reflet de sources qui peuvent être personnelles ou collectives; et qui sont en relation avec la vie d'une ou plusieurs personnes. Ces considérations sont tout à fait banales, et n'ont pour seul objet d'attirer d'abord l'attention sur le fait que les progrès des Sciences Sociales et de leurs Méthodes ont mis en évidence les formidables gisements que constituaient les témoignages à base documentaire. La science sociale historique s'en était depuis si longtemps emparé, mais aussi les juristes avec les études de textes. Il convient peut-être de rappeler ici que deux approches ont été réalisées et mises en uvre vis-à-vis du témoignage écrit: l'analyse qualitative et l'analyse quantitative. Mais avant de les évoquer brièvement, peut-être faut-il aussi rappeler la diversité et la richesse des gisements exploitables.
1. Ce que l'on voudra considérer ici comme les "témoignages écrits" sont en effet d'une étendue et d'une hétérogénéité telles qu'il serait sans portée de vouloir tous les considérer et tous les analyser. Ainsi que l'a remarquablement rappelé le Professeur Madeleine Grawitz dans son Précis de Méthodes des Sciences Sociales: "Une civilisation s'exprime dans ses documents", et elle ajoute avec un brin d'ironie: "Nous sommes une civilisation de bureaucratie, de paperasserie".
Le document écrit peut d'abord être évalué en considérant le temps; il est un témoignage du temps et à cet égard c'est en fonction de ce simple critère que le témoignage acquiert une certaine dimension, une certaine importance. Il est par ailleurs assez naturel et assez constant de déterminer la valeur du document témoin en fonction de la durée. Le temps confère ou paraît conférer une valeur; celle-ci peut être surestimée et c'est le rôle de l'expert en sciences sociales de la relativiser. Mais par ailleurs le temps joue précisément aussi le rôle de filtre; il décante, il élimine. Ne subsisteront pour le chercheur que les éléments qui ont conservé, malgré l'éloignement temporel, une capacité cognitive ou explicative. Naturellement ces considérations très banales devraient prendre en compte la nature de l'investigation scientifique. L'archéologue ou le spécialiste des civilisations classiques à faible développement de l'écriture considéreront le moindre témoignage écrit avec beaucoup plus de sollicitude que l'historien du XVIe ou du XVIIIe siècle pour lequel la surabondance de sources écrites est déjà une donnée évidente. C'est là sans doute un second caractère qui fait la nature du témoignage écrit: son exemplarité, sa singularité ou au contraire sa multiplicité, sa répétition. En soi, chaque information écrite est exemplaire et si le chercheur l'utilise et la rend opérationnelle, c'est en raison de son caractère privilégié. Mais le développement infini des documents écrits et les facilités également infinies de multiplication, de reproduction, d'imitation, ont naturellement complètement bouleversé leur approche et leur utilisation. Et nous touchons là sans doute à un autre facteur d'évaluation et d'appréciation du témoignage écrit qui est celui de la source, celui de l'origine. Traditionnellement on distingue les sources publiques des sources privées; on oppose archives publiques et archives privées. Opposer, le terme est un peu déplacé car il ne signifie pas forcément que, en valeur, les archives publiques sont supérieures aux archives privées. Mais cela signifie en tout cas que les procédures de conservation et de transmission sont différentes; les archives publiques font l'objet de règles de "manipulation" qui tendent à en sublimer l'intérêt. Certains documents, on le sait, sont frappés d'incommunicabilité pendant de longues durées et cette règle tarit l'information. Mais il faut rappeler précisément qu'une immense quantité d'actes écrits ne sont pas faits pour devenir des témoignages, ils ne sont pas faits pour être communiqués et dès lors, c'est la volonté du chercheur, qui, malgré la nature de l'acte, lui donne cette force et cette dimension différentes. Les archives privées, dans lesquelles les témoignages personnels peuvent être très importants, ne renvoient pas aux mêmes règles de conservation, de transmission, d'utilisation. La détention des documents est le fait d'une personne privée ou d'un groupement privé qui a, à l'égard des sources, la plus grande liberté de choix quant à leur utilisation. On peut constater, semble-t-il, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, une tendance à l'accroissement de l'utilisation d'archives privées, notamment dans la production de biographies de personnalités politiques. Par ailleurs, depuis cette date également, on voit apparaître une multiplicité incroyable de sources d'information qui produisent constamment des incitations à l'enquête. La presse écrite, les documents de la presse parlée, les bandes dessinées, les films ou les images sont autant de moyens d'information qui ne relèvent pas au sens strict du terme de documents d'Archives, mais qui sont des témoignages multiples de la vie publique et de la vie privée. L'exemple des discours politiques qui sont précisément saisis par des divers modes d'information est une illustration de ce développement. Or, le discours peut être analysé de manière qualitative ou de manière quantitative. Il est un reflet de l'action et des opinions d'une personnalité politique.
2. L'analyse qualitative est, pour l'essentiel, celle qui propose d'interpréter et d'expliquer le document auquel elle s'attache. Elle est le fruit de l'interprète, mais aussi de l'Ecole, de la famille de pensée à laquelle cet interprète se rattache. En ce sens, elle pose d'abord cet immense problème de la subjectivité et de la relation subjectivité-objectivité. Les sociologues, et avant eux les philosophes, avaient naturellement montré les conséquences de cette problématique. Emile Durkheïm proposait de traiter les faits sociaux comme des choses, Karl Marx soulignait la nécessité d'écarter et d'éliminer les "noumènes", connaissances toutes faites. Tout le débat, tout le progrès qui entourent l'analyse qualitative et ses transformations montrent l'importance du traitement que le chercheur doit accorder à son objet de recherche. Il nous est naturellement interdit d'entrer ici, et nous n'en aurions pas les moyens, dans la présentation de ce débat et de cette évolution... Nous nous contenterons de noter que cette remise en question de l'analyse interprétative est un phénomène relativement récent. Elle est notamment illustrée par la naissance de l'École Comparatiste dans les sciences juridiques. Mais d'une manière encore plus importante, ce sont les recherches et les résultats de la Linguistique moderne qui ont bouleversé l'analyse qualitative, qu'il s'agisse de l'apport de la Socio-linguistique ou de la Psycholinguistique. Le structuralisme qui est apparu, plus particulièrement grâce aux travaux anthropologiques de Lévi-Strauss et psychologiques de Piaget a constitué au lendemain de la deuxième guerre mondiale une des révolutions des sciences sociales. Mais il faudrait, il faut, rappeler, et ce rappel n'est qu'un simple signe, les approches de R. Barthes, de G. Poulet, de J.P. Weber de J. Rousset qui se sont attachés à proposer d'autres principes d'interprétation de la pensée écrite reposant entre autres sur l'idée d'unité du discours et de la communication.
3. Ces analyses ou ces formes d'investigation ont été sinon contestées, du moins mises en causes, par certains chercheurs de sciences sociales. La science politique, qui ne portait peut-être pas encore cette appellation, a été très attirée dans l'entre-deux guerres, les années 1930-1940, par la production des discours politiques, la production des textes de propagande, des slogans ou de toutes autres formes d'expression des idéologies et notamment des idéologies fasciste et national-socialiste. L'étude des communications a donc pris un essor à travers cet intérêt de la science politique. Certes, ces manifestations n'étaient pas toujours au sens propre, des témoignages, mais elles étaient des "produits" de la vie politique ou de la vie collective; à ce titre, les mots prenaient donc une importance particulière en tant que matériau. La perspective de ces chercheurs, politologues et sociologues tournés vers l'étude de la communication, fût de proposer une étude systématique, objective des messages incorporés à la communication. La définition la plus classique de l'analyse du contenu, telle qu'elle fut donnée par un de ses promoteurs, Berelson, est la suivante: "C'est une technique de recherche pour la description objective, systématique et quantitative, du contenu manifeste des communications, ayant pour but de les interpréter". Le processus sans doute le plus original de l'analyse du contenu porte sur la quantification: il s'agit de dénombrer des éléments de la communication, des signes (par exemple des mots, des éléments de phrases) de calculer leur fréquence, leur rythme d'apparition ou de disparition, leurs corrélations avec une structure de la communication... etc... Mais en fait la procédure de cette technique met aussi en jeu une analyse subtile du discours ou du contenu de la communication qui consiste à découper le message en catégories significatives. Or, le choix des catégories peut faire intervenir, même si c'est modestement, la subjectivité de l'interprète. Le plus souvent, il est vrai, les catégories apparaissent comme de simples unités de découpage d'un texte comme le sont des classifications usuelles. Mais il leur faut dépasser ce caractère usuel pour justifier la prétention scientifique de la technique et ce n'est pas toujours aisé. Quoiqu'il en soit de ces difficultés, l'analyse du contenu a eu, à une certaine époque, cela paraît moins vrai aujourd'hui, un très grand succès. Un assez grand nombre de travaux a porté sur les discours politiques des hommes d'État ou des candidats aux fonctions présidentielles; dans cet ordre d'idées, et avec des techniques parfois plus sophistiquées que l'analyse du contenu, les travaux du Professeur Jean-Marie Cottret sur le vocabulaire du Général De Gaulle, sur le vocabulaire des campagnes télévisées de Messieurs Mitterrand et Giscard d'Estaing, doivent être rappelés. Un des reproches qui a été le plus souvent adressé à cette technique de mesure est sa lourdeur. Elle exige du temps, des moyens (pour dénombrer, chiffrer, mesurer - car le dénombrement peut aussi se faire par l'analyse de surfaces). Elle présuppose une très grande fiabilité dans la mise en uvre. Le jugement que l'on peut porter sur ce mode d'investigation dépend beaucoup de l'usage et de la pratique que l'on peut en avoir. Or, précisément elle demeure assez "confidentielle". Elle apparaît toutefois d'une réelle utilité pour faire un examen objectif, systématique, d'opinions contenues dans des entretiens libres ou semi-directifs. A cet égard elle peut permettre d'étudier et de comparer des témoignages diversifiés, préalablement enregistrés.
Tel est, très sommairement évoqué le panorama qui intéresse les relations, les corrélations entre techniques d'investigation des sciences sociales et témoignage. En fait, comme on a pu le constater le terme de témoignage est pris ici dans une acception assez extensive. Tout acte d'un individu, en forme parlée ou en forme écrite, peut apparaître comme l'acte d'un témoin. Il n'en a pas pour autant un caractère historique. Le point central nous semble-t-il est la PERSONNE. C'est l'intérêt qu'on lui accorde qui fait la valeur du résultat et les promesses de la technique
Vérité et erreur
dans le témoignage oral
Philippe JOUTARD
Recteur de lAcadémie de Besançon
Je suis sincèrement heureux de prendre la suite de mon collègue d'une Science sociale voisine, parce que, dans le temps présent, ce sont ces sciences sociales qui nous ont ramenés vers le témoignage oral.
Je sais bien que les premiers historiens, Hérodote et Thucydide, ont utilisé systématiquement la source orale, mais, plus tard, les historiens, constituant leur discipline en science, ont récusé comme document les témoignages oraux. Un texte célèbre le montre bien. Langlois et Seignobos écrivaient à la fin du 19° siècle :
"L'écriture fixe l'affirmation, et en rend la transmission fidèle. Au contraire, laffirmation orale reste une impression sujette à se déformer, dans la mémoire de l'observateur lui-même, en se mélangeant à d'autres impressions. La tradition orale est par nature une altération continue". Et voici la phrase définitive : "Aussi, dans les sciences constituées, n'accepte-t-on jamais que la transmission écrite".
C'est probablement la raison pour laquelle les historiens ont été, à l'époque actuelle, les derniers à utiliser la tradition orale, le témoignage oral; ils étaient tout à fait convaincus que c'était une source d'erreur.
Il est vrai que ce texte a été écrit à l'époque de Jules Ferry, dans un monde où l'on comptait beaucoup sur l'écriture pour élever le niveau culturel et même moral de la population.
Texte naïf, parce que nous savons bien, nous mêmes historiens, que l'écrit véhicule aussi l'erreur et le mensonge. J'en prendrai un seul exemple, non dans le secteur qui nous intéresse, la guerre, mais dans une affaire beaucoup plus ancienne.
Il s'agit de la première ascension du Mont-Blanc dont on a célébré le bicentenaire il y a quatre ans. Cette ascension, faite en 1786 par deux personnes, un médecin, Paccard, et un paysan, Balmat, donne lieu très rapidement a des textes écrits et en particulier le plus célèbre d'entre eux, rédigé par Alexandre Dumas, qui colportent une légende, selon laquelle le seul auteur était le paysan qui, après avoir seul atteint le sommet, y aurait traîné à la force du poignet le malheureux médecin complètement incapable de marcher seul. La première relation longtemps oubliée, et qui était tout simplement la transcription d'un témoignage oral, donnait la version conforme à la réalité, larrivée commune des deux hommes.
Ceci dit, il ne faut pas le nier, le témoignage oral véhicule des déformations et des erreurs. Et surtout, plus peut être encore que les erreurs et les déformations, le problème du témoignage oral c'est celui de l'oubli.
A propos des erreurs et des déformations, je crois qu'il faut d'entrée de jeux, éliminer deux occasions derreurs souvent signalées mais à tort.
Premier type de déformations: le témoin a tendance à grossir sa place, et dans certains cas à se justifier, à se mettre en scène. Sans parler de ce que les politologues ou les journalistes appellent aujourd'hui "la langue de bois". Mais j'ai envie de dire que ces caractères ne sont pas propres au témoignage oral et j'irai même plus loin, je pense que l'écrit véhicule beaucoup plus facilement ce genre de déformation. Au contraire l'enquête orale permet de dépasser la langue de bois.
La deuxième critique est beaucoup plus forte et mon prédécesseur y a fait indirectement allusion à propos des rapports entre celui qui interroge et celui qui est interrogé.
En effet, le travail de l'historien est de se dégager de la subjectivité du document écrit, oral, et de sa propre subjectivité qui interprète le document. Mais à cela peut s'ajouter une troisième subjectivité, la subjectivité de celui qui interroge. Vous avez tous vus à la télévision certains journalistes poser des questions dans lesquelles la réponse était comprise dans la question. "Ne croyez-vous pas que?" évidemment on doit répondre "oui". Dans nombre de cas, celui qui interroge ninduit-il pas la réponse? Une longue pratique de l'enquête orale, directe et indirecte (c'est à dire, par l'intermédiaire des étudiants que l'on fait travailler), m'ammène à penser que c'est un faux problème. La plupart du temps, et quel que soit leur niveau culturel les témoins savent très bien résister; ils ont toute une stratégie pour faire triompher leur point de vue.
Je prendrai simplement un exemple, qui là encore n'est pas directement sur la guerre, mais qui cette fois-ci n'en est pas très loin. Il y a une dizaine dannées, à Aix en Provence, avec ma collègue, Madame Roche, nous avions une unité de valeur de Licence, (comme ont dit dans notre jargon), consacrée à l'année 1936 dans la conscience française. Dans un premier temps, les étudiants examinaient la place que 1936 tenait dans les livres d'histoire et dans les romans. Dans un deuxième temps ont leur faisait faire une enquête orale pour repérer les souvenirs des contemporains quarante ans après. Mais nous navions pas seulement choisi des militants ou des patrons d'entreprises touchées par les grèves. Nous avions parmi les témoins des gens tout à fait divers. La stupéfaction, pour ne pas dire la déstabilisation des étudiants, c'était de s'apercevoir que, chez beaucoup, 1936 ne signifiait rien; ils n'en avaient aucun souvenir. Pour ces étudiants c'était un véritable traumatisme, je nhésite pas à le dire. Alors ils cherchaient à "violenter" leurs informateurs: "comment vous ne vous souvenez de rien de 1936?".
Je me rappelle un exemple extraordinaire qui avait fait beaucoup rire à propos d'un pêcheur de l'Estaque. Létudiant répétait furieux: "vous ne vous souvenez de rien, il ne s'est vraiment donc rien passé en 1936". Alors brusquement, ce pêcheur a une illumination: "Oui, il y a eu une énorme pêche", et il s'est mis à raconter toute une pêche qu'il avait faite, en citant dans le détail tous les noms de poissons. La maladresse d'un de ces étudiants prouvait la force de résistance du témoin quel que soit son niveau culturel.
Ceci dit il ne faut pas se faire d'illusion et il ne faut pas se contenter de dire que les archives orales ont des caractères de vérité; personne ne le nie ici.
Je voudrais, au contraire, dans cette communication, insister justement sur les critiques que l'on adresse à cette histoire et recenser très rapidement, peut-être trop rapidement, les principales formes d'erreurs ou de déformation propres aux archives orales.
Première source importante derreurs: la chronologie extrêmement fantaisiste et fluctuante. Cette fois ci, je prendrai des exemples concernant le sujet de notre colloque. Il y a deux ans ma femme, dans le cadre d'activité de sensibilisation à l'histoire dans une classe de terminale Technique (G), avait organisé une série d'enquêtes à partir du témoignage des grands-parents, sur les souvenirs de la seconde guerre mondiale, dans la région d'Aubagne, près de Marseille, et elle avait été stupéfaite de voir que la chronologie sur les dates les plus importantes était fausse: par exemple, il était très fréquent de confondre larmistice de 1945 et la Libération. Systématiquement, les témoins mettaient la Libération en 1945. Beaucoup plus grave, ils avaient complètement oublié que la région n'avait été occupée par les Allemands qu'après 1942, et donc allègrement, ils enchaînaient après la défaite de 1940 sur l'occupation nazie, comme si la période 40-42 n'existait pas.
On pourrait ainsi multiplier les exemples. Globalement on s'aperçoit que la chronologie, pour être exacte, doit être reliée à un événement très concret, très précis, de la destinée personnelle de l'individu (mariage, naissance dun enfant, décès dun proche).
Je me rappelle un exemple cité par notre collègue Antoine Prost à propos d'enquêtes sur l'entre- deux- guerres et en particulier sur la période 1930-1940. Il avait interrogé un très haut fonctionnaire sur lélaboration d'une loi que celui-ci avait préparée, et il avait besoin, pour pouvoir retrouver les éléments du débat au Parlement, d'avoir la date exacte où la loi avait été faite, puis soumise au Parlement. Avec beaucoup d'assurance, le haut fonctionnaire en question lui avait donné une date. Notre ami avait cherché désespérément dans le Journal Officiel le compte rendu des débats. Il avait alors cherché avant et après: il y avait en réalité une erreur de quelques années.
Donc sur ce point là, soyons clair, la mémoire est tout à fait brouillée avec le temps de la chronologie. D'ailleurs on le sait bien et je pense que les médecins qui viendront cet après-midi le diront clairement, l'histoire et la mémoire sont deux univers complètement différents.
Deuxième faiblesse, non pas forcément des erreurs au sens strict mais ce que j'appelerais des transformations du récit; c'est plus subtil et plus difficile à repérer: quand on interroge un témoin, sous la forme d'un entretien libre ou semi-libre, il utilise des mots, des modes d'expression de conteur, à partir d'une réalité qui existe, il la modifie sans le vouloir en une sorte de conte. Ce nest pas faux mais sans être pour autant conforme à lexacte réalité.
Je prendrai un seul exemple: j'avais interrogé des Cévenols pendant la seconde guerre mondiale sur les réseaux qui permettaient d'accueillir les Juifs, pas seulement les Juifs d'ailleurs, mais les anti-nazis réfugiés dans les Cévennes.
Je me souviens de l'entretien que j'avais eu avec un pasteur, le pasteur Donadille de la ville de Marseille, qui m'avait raconté qu'une fois, après qu'il eut été averti dun risque darrestation, les gendarmes, pour un autre motif, étaient montés dans le petit village qui était en plein coeur des Cévennes où il exerçait son ministère pastoral. Et il m'avait expliqué, dans un récit assez extraordinaire, que les gendarmes montaient, ils arrivaient à l'entrée de la commune, à ce moment là, des paysans étaient là qui avaient dit :" Qu'est ce que vous faites?" . Ils répondent "nous allons voir le Pasteur", alors, "attention, vous allez voir le Pasteur mais si vous l'arrêtez, lui sera libéré et vous, vous serez tués". Puis après cela, les gendarmes continuaient à avancer à l'entrée de la partie habitée du village. On voyait un deuxième groupe de paysans qui posaient exactement le même type de question et faisaient la même réplique. Et puis, devant la maison, les gendarmes rencontraient un troisième groupe. Vous reconnaissez la fameuse trilogie qu'on trouve bien dans les contes, avec des répliques identiques.
Inutile de vous dire, quil serait surprenant que les paysans se soient placés dans ces trois endroits symboliques: entrée de la Commune, entrée de la partie habitée, entrée de la maison. Donc, un esprit critique, le plus averti, vous expliquera qu'il y a une sorte de reconstruction de la réalité, même si justement il y a une part de la vérité dans cette reconstruction.
Alors je crois que, quand on étudie les témoignages oraux, et c'est dans ce sens là où le travail des littéraires est toujours très utile, il faut réfléchir aux genres littéraires et étudier l'utilisation de tous les thèmes, de tous les modes d'expression du conteur, y compris dans les récits de nature historique.
Le troisième point, j'en viens au phénomène fondamental, c'est la sélectivité extrême de la mémoire, le fait que l'oubli est constitutif de la mémoire cest ce qui différencie très clairement l'écrit de l'oral .
Nous le savons bien tous, un des mécanismes de l'oubli c'est le gommage des difficultés, et l'idéalisation du passé: "que la République était belle sous l'empire; que la vie était belle au temps de la Résistance ou au temps de la guerre". De façon systématique on a tendance à oublier toutes les tensions, toutes les difficultés. Quand on accuse par exemple de mauvaise foi les témoins qui oublient de montrer les conflits entre les réseaux de Résistance, je crois que c'est une fausse accusation. Les témoins avaient trente ou quarante ans de moins et ils sont renvoyés à leur propre jeunesse quils idéalisent.
Enfin le témoignage oral véhicule des rumeurs, et des faux bruits, et là encore ne croyons pas que ce soit lié aux sociétés d'Ancien Régime type "la Grande Peur" ou aux informateurs de milieu culturel modeste.
Je citerai un seul exemple qui ma fait beaucoup réfléchir. Je ne sais pas si vous vous rappelez quen 1983, peu après les élections municipales, il y a eu une rumeur extraordinaire qui a couru à Marseille sur la mort de Gaston Defferre. La journée folle de cette rumeur où toute la ville était persuadée que le maire était en train d'agoniser, (c'est arrivé quelques années après) à l'hôpital de la Timone, au dernier étage, j'ai reçu un coup de téléphone d'un de mes amis professeur d'histoire, qui était certainement un homme dune très grande rigueur scientifique dans son approche des documents écrits, et qui m'a raconté cette fausse nouvelle. Jétais peut- être habitué au doute par les enquêtes orales. Je lui ai donc dit, sceptique: "quand même, si cétait exact, la presse qui aujourdhui nous informe immédiatement nous en aurait parlé". Il me répond: "Je tassure, jai un témoin très précis, un médecin qui est à l'hôpital de la Timone". C'est- à- dire que cet homme à l'esprit très critique se faisait le colporteur de la rumeur. Nous savons très bien quun grand problème de l'histoire orale c'est justement ce colportage des rumeurs .
Faut-il en rester à ce constat désabusé sur le témoignage oral? Arrêter le travail à cette détection de lerreur et de loubli? Je vous propose une attitude exactement inverse et qui peut sembler paradoxale: ce qui aux yeux des sceptiques est une faiblesse, constitue au contraire un des intérêts majeurs de la source. Ces erreurs, ces déformations, ces oublis apportent à lhistorien des informations aussi précieuses que les faits exacts racontés par les témoins, mais à condition de les replacer dans leur contexte et de les interpréter. Je voudrais sur ce point centrer mon propos sur loubli.
La "langue de bois", les stéréotypes, y compris chez les gens qui ont les meilleures défenses psychologique, ne résistent pas très longtemps à un entretien dune certaine durée. Ce qui pose d'ailleurs un problème, c'est que lorsqu'on a retranscrit lentretien et qu'on le transmet au témoin, il découvre des réalités complètement différentes de ce quil croyait avoir dit. Cela peut faire des choses très dangereuses et pour le chercheur et pour le témoignage .
Je me rappelle, cette militante communiste, qui dans les années 1930, habitait la région de Nice. Une de mes amies, Madame Roche, lavait interrogée, non pas tellement sur les questions politiques mais sur les questions féminines et plus largement sur le mouvement féministe et son entretien avait fait apparaître ce que tous les historiens savent bien, cest à dire que sur ce point, le Parti Communiste était au moins aussi anti-féministe que tel ou tel groupe de droite. Elle navait pas caché cette réalité. Ensuite, tout à fait normalement, ma collègue lui avait renvoyé son texte transcrit: il en est résulté un coup de téléphone furieux de la militante communiste, toujours militante, qui disait: "vous avez trahi ma pensée, c'est faux ". Très émue de cette accusation de malhonnêteté intellectuelle, Madame Roche, a renvoyé la bande. Cela s'est arrêté là. Ma collègue a perdu un témoignage.
L'oubli est très difficile à interpréter puisque c'est à la fois ce qui est insignifiant aux yeux du témoin et ce quil "occulte". Tout le travail de l'historien sera de faire le partage entre les deux sans compter les cas intermédiaires.
Je prendrais pour aller très vite, des exemples tout à fait récents dans une thèse, thèse soutenue demain sur la mémoire de migration du Queyras et qui m'empêchera, et je le regrette beaucoup, d'être avec vous plus longtemps.
On s'aperçoit que tous les témoins ont construit une histoire doù sont évacuées systématiquement un certain nombre de professions, que pourtant les migrants queyrassins ont exercées, par exemple berger, colporteur, rétameur, rémouleur. Pour les directions des migrations certains pays sont complètement "oubliés" par exemple l'Italie. Quand on replace ce discours, dans son contexte, on comprend bien les raisons de ces oublis: toutes ces professions, berger, rétameur, colporteur ont été occupés par d'autres migrants, qui dans la hiérarchie générale occupent une position inférieure. Les colporteurs cétait aussi un métier exercé par les Italiens, méprisés parce quils étaient des migrants dans le Queyras, voilà aussi pourquoi on occulte l'Italie associée à la misère. Mais ces oublis qui sont des erreurs nous disent que les migrations queyrassines ne sont pas les migrations de la misère, mais au contraire les migrations de la réussite: les gens qui partent sont déjà des gens qui ont une certaine fortune, se situent au niveau social déjà assez élevé; ils émigrent pour franchir une étape supplémentaire. Par conséquent, à partir de là, la mémoire fait un double travail: évacuation de ce qui allie trop migration et misère, mais néanmoins, pour montrer le mérite personnel, développement dun mythe "le départ la paille dans les sabots".
Cet exemple montre à quel point le traitement de l'oubli permet dobtenir toute une série de renseignements sur les sensibilités, sur la mentalité, nous saisissons des phénomènes qui échappent à l'écrit. En d'autres termes on a donc accès à ce que j'appelerais l'imaginaire historique.
Mais pour arriver à bien cerner cet imaginaire il faut faire un repérage systématique de loubli qui implique une méthode précise et exclut le questionnaire. Dans le questionnaire vous êtes enfermé, on doit privilégier sinon lentretien complètement libre, du moins ce que l'on appelera l'entretien semi-directif dans lequel on accepte volontairement les extrapolations, les digressions, jusqu'à un certain point évidemment.
Ensuite commence le travail proprement historique, la confrontation avec une autre source, pour pouvoir faire la géographie des oublis, la géographie des déformations, la mise en valeur des erreurs. On reviendra éventuellement vers le témoin pour évaluer par un questionnaire beaucoup plus précis l'importance de l'erreur ou de l'oubli, pour voir si celui-ci résiste à un questionnaire beaucoup plus direct. A partir de là, évidemment, vient l'interprétation.
Je donnerais deux exemples, dinterprétation .Le premier exemple, déjà cité, est celui du Pasteur Donadille. Ce récit, un conte, on voit très bien ce quil veut dire. Le thème essentiel est celui des trois cercles de protection. On en comprend facilement la signification. Dans ce coin-là les gens font tellement corps avec leur pasteur, ils rejettent tellement l'extérieur que M. Donadille est invincible; il est à l'abri de tout ennui; sur ce point, cest vrai, les autorités de Vichy, savaient très bien qu'il accueillait des clandestins mais elles n'osaient pas le toucher tant lappui de la population était grand. Il a fallu attendre l'intervention des nazis pour que notre ami soit obligé de s'enfuir. Donc l'erreur et la déformation ont leur part de vérité.
Puis j'en viens au dernier exemple qui nous a beaucoup frappés ma femme et moi.
C'est à propos de la Libération de la région d'Aubagne et marseillaise qui a été entreprise par les troupes marocaines, les goumiers. A trois reprises, dans trois endroits différents, les élèves de ma femme ont recueilli la rumeur selon laquelle les troupes marocaines auraient défilé sur la Canebière à Marseille avec les oreilles de leurs ennemis attachées au bout de leur poignard.
Les élèves se rendaient parfaitement compte du caractère complètement invraisemblable de cette rumeur. Ils disaient donc à leurs grands-parents, "mais grand-père, ce nest pas possible", les grands-pères maintenaient leur affirmation.
Alors la tendance de l'historien c'est de dire: "Voyez, l'histoire orale zéro, au panier".
Je crois quil faut dépasser cette première réaction et remettre ce récit dans son contexte. Or, qu'est-ce que disaient les témoins. Pendant cette période ils sentent la rupture des éléments tout à fait normaux de la société puisque nous passions d'une société ancienne à une société nouvelle; donc il y a eu "un temps de vacance", pour employer un langage direct, de l'homme qui passe de l'état de la culture à l'état de la nature et ce que voulaient dire les témoins, c'est qu'il n'y avait plus rien, il n'y avait plus de règles et que, dans cette période sans règles, arrivaient des pratiques tout à fait extraordinaires venues de la nuit des temps.
C'est- à- dire en d'autres termes que, évidement, la rumeur n'avait aucun intérêt en elle même, mais, replacée dans son ensemble, elle était terriblement significative.
C'est pourquoi je souhaite que l'on donne à l'erreur, à la déformation et à l'oubli le statut qu'ils méritent: c'est- à- dire le statut qui leurs permette, au delà des apparences, de révéler le plus profond d'entre nous.
Le témoignage et le Droit
François MUFRAGGI
Conseiller honoraire de la Cour dAppel dAix
Procureur honoraire de la République
Je tiens, pour commencer, à remercier Monsieur le Recteur de m'avoir présenté comme étant susceptible de vous apporter des éléments de réflexion méthodologique car, de prime abord, je n'ai pas une aussi vaste ambition. Certes, il avait été initialement, envisagé d'intituler mon intervention "le témoignage face aux règles de droit" ce qui aurait, effectivement, été l'annonce d'une approche de la méthodologie juridique du témoignage. Toutefois, m'étant dit que vous ne veniez pas ici pour écouter un cours de droit, mais, puisqu' aussi bien nous sommes dans le cadre d' un colloque portant sur les témoignages oraux, pour avoir la relation par un juriste de son vécu du témoignage et des conclusions qu'il en tire, je m'en suis finalement tenu au titre, plus général "le témoignage et le droit" qui nous place davantage au coeur même du sujet.
Car, n'est-ce pas ?, si vous êtes ici, maintenant, c'est bien pour savoir s' il existe essentiellement des rapports entre ce qu' on appelle "le témoignage" et ce qu' on appelle "le droit"; si ces rapports sont des rapports conflictuels, complémentaires ou nécessaires; si donc, lorsqu'on parle de "témoignage oral" on est dans une situation de "non dit" juridique ou, mieux, "infra juridique" par opposition à ce qui se passe lorsqu'on est devant la Justice, en sorte qu' il y aurait peut être deux sortes de témoignages : le témoignage devant la justice que pour simplifier, j'appellerai "le témoignage judiciaire" et le témoignage ordinaire, le témoignage de tout le monde qui, lui, ne serait soumis à aucune règle particulière ou du moins déterminée par la Loi.
Si vous vous référez, d'ailleurs, à la définition du témoignage que donne, par exemple, un ouvrage que tout le monde connait, l'encyclopédie Quillet, vous constaterez qu' on vous propose trois ou quatre définitions du témoignage, dont la première consiste à dire que c'est "la déposition faite devant un magistrat".- Je reviendrai sur cette formulation qui est très importante parce que,quand on parle de témoin devant la police, c'est inexact, et quand on parle de témoin dans un interrogatoire, c'est inexact aussi. J'aurai l' occasion de le préciser.
Mais le témoignage ce n'est pas que ça.
C'est également, pour le sens commun un rapport, un simple rapport, sur un fait, ou bien sur les mérites ou les défauts de quelqu'un. (Par exemple, lorsque vous délivrez un certificat à une personne à votre service, vous fournissez un témoignage). Le témoignage c'est encore la preuve ou la marque d'une chose : on parle de "témoins" quand on délimite ou borne un territoire.
Vous voyez donc que derrière ce mot "témoignage" il n'y a pas simplement la comparution devant un juge. Il y a également d'autres choses et ce sont ces "autres choses" qui nous intéressent, aujourd'hui, dans le "témoignage oral", parce que, si le "témoignage judiciaire" est parfaitement réglementé et ordonné, le "témoignage ordinaire", celui que nous rencontrons chaque jour est apparemment dans un état de "non droit", puisque non codifié.
Hé bien! je vais essayer de vous démontrer que ce témoignage là, même s'il est simplement de reconnaissance, d'estime ou d'affection, peut néanmoins être et, la plupart du temps, est un acte juridique, non certes stricto sensu, mais dans la mesure où il constate, crée ou modifie une situation de droit avec une finalité probante.
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Les juristes, d'ailleurs, ne s'y sont pas trompés, puisqu'ils ont considéré depuis...oh, depuis la plus haute Antiquité ! le témoignage comme la preuve suprême.
Les articles du Code de Procédure pénale - je suis obligé de les évoquer un peu...- relatifs au témoignage sont environ 49 et il y a -au bas mot- 28 circulaires pour cerner comment doit être convoqué un témoin, reçu et enregistré son témoignage et quelle en est la portée !
Le Code Civil, lui, ne considère pas le témoignage comme l'élément de preuve fondamental. Il en fait une preuve complémentaire, voire accessoire ou même de substitution. Pour l'accueillir, il faut un commencement de preuve par écrit et on ne le reçoit, le cas échéant, que s'il n'y a pas moyen de prouver autrement. Et pourtant il y a quand même une dizaine d'articles concernant le témoignage, dont un que je voudrais vous lire, car il est l'approche la plus immédiate de ce qu'est le témoignage. L'article 10 du Code civil...
Comme par hasard, c'est toujours dans le Code civil que l'on trouve les définitions les plus claires et les plus simples; la responsabilité, par exemple, (et je l'évoque parce qu'elle concerne, aussi, le témoignage), est parfaitement définie: art. 1382 "Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer". C'est clair. Tout le monde a compris. Par contre il n'y a aucune définition juridique, purement juridique comme l'aurait dit mon maître Kelsen, du témoignage. On déduit ce qu'est le témoignage de ce qui le conditionne, et ce n'est pas satisfaisant. Alors?..
Alors revenons à notre article 10 du Code civil qui va bien préciser nos pensées: "Chacun est tenu d'apporter son concours à la justice en vue de la manifestation de la vérité...". Arrêtons nous à ce premier alinéa.
Si on considère que la justice est la gardienne des libertés individuelles dans un cadre social défini, et que chaque individu est une composante de ce cadre social, il suffit, pour préciser la pensée, de remplacer un mot par un autre et de dire que chacun est tenu d'apporter son concours en vue de la manifestation de la vérité à... à qui ? à ses concitoyens. Et c'est ça le témoignage oral dont nous parlons et qui est l'objet de ce colloque. Chacun d'entre nous est tenu d'apporter son concours à la manifestation de la vérité, c'est à dire à l'établissement d'une certaine authenticité.
Dès lors, vous allez voir que finalement l'aspect juridique des choses n'est pas éloigné de la notion de témoignage même lorsque celui-ci n'est pas d'ordre judiciaire.
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Auparavant, toutefois, il faut saisir les caractéristiques fondamentales du témoignage en justice et donc, nécessairement, évoquer un peu la procédure judiciaire.
Le témoignage judiciaire est, d'abord, une obligation: obligation de comparaître et obligation de déposer.
Le témoin, c'est à dire celui qui a vu - prenons pour l'instant cela comme définition- celui qui a constaté est tenu de comparaître dès lors qu'il est "cité", autrement dit convoqué, par un juge.
(Il y a là une différence fondamentale avec la personne appelée par une des parties au procès et surtout avec la personne convoquée au cours, par exemple, d'une enquête de police. Le Code ne s'y trompe pas d'ailleurs puisque dans ce dernier cas il ne parle pas de "témoin" mais de "personne". Certes, la licence du vocabulaire aidant, lorsqu'on est convoqué par la Police ou la Gendarmerie pour "affaire vous concernant" on s'attend à être "plaignant", "témoin"... ou autre chose et certains suspects sont souvent entendus comme "témoins" avant d'être déférés au Parquet pour être ensuite éventuellement inculpés. Mais ça, c'est du vocabulaire, je dirai, de cuisine judiciaire. En droit pur la réalité est différente et la distinction est très nette entre la personne "interrogée" et le témoin "entendu". J'y reviendrai).
Cela étant, le témoin ne peut se dérober à son devoir et refuser de témoigner, sans encourir des sanctions pécuniaires et pénales.
Le deuxième élément caractéristique du témoignage judiciaire est qu'il est solennel. Il est fait sous serment. Le serment n'est pas obligatoire quand il s'agit d'interroger quelqu'un ou même, selon la formule, "d'enregistrer sa déclaration", mais il est absolument obligatoire en ce qui concerne le témoin. Peu importe que la formule diffère entre la Cour d'Assises et le Juge ou le Tribunal, l'essentiel est de retenir que le témoin prête serment de dire "toute la vérité, rien que la vérité" et dès lors, à la fois que sa déposition doit être complète et qu'il peut être poursuivi et condamné s'il ment.
Après la notion d'obligation et l'aspect solennel, c'est la liberté qui caractérise le témoignage en justice.
Liberté totale. Le témoin est tenu de déposer, mais il doit le faire en toute liberté et ne subir aucune pression, y compris la pression familiale, d'où l'exclusion pour lien de parenté, et la pression patronale, d'où l'exclusion pour lien de subordination. Il faut aussi que sa déposition soit désintéressée, d'où l'exclusion en qualité de témoin de la personne ayant touché une prime pour dénonciation d'un crime ou pour recherche et récupération, par exemple, de bijoux volés. La liberté absolue du témoignage judiciaire se veut donc dégagée de toute pression et totalement désintéressée.
Obligation, solennité, liberté, il y a plus encore: autonomie. Le témoin en justice est autonome. C'est lui-même qui détermine non pas l'étendue de son témoignage qui doit être totale, mais la manière de le faire et personne n'a le droit de l'interrompre ni de l'influencer au cours de sa déclaration. Il témoigne en "s'autodéterminant" dans son expression. On ne doit jamais rien induire dans un témoignage ni le conduire vers une certaine démonstration.
C'est là toute la différence avec l'interrogatoire. Dans l'interrogatoire on cherche à établir quelque chose. On va donc saisir la contradiction ou exploiter l'indication. Il n'en est rien avec le témoignage. Le témoin s'exprime en pleine indépendance et on enregistre ses dires. Que, le cas échéant on lui demande des précisions, on lui pose des questions, les unes et les autres doivent avoir un rapport direct et immédiat avec ce qui a été spontanément et volontairement déclaré. Le témoignage judiciaire est donc un acte parfaitement autonome.
Cinquième et dernière caractéristique du témoignage en justice: la protection. Le témoignage est certes protégé contre les influences extérieures, contre le pouvoir de l'argent, contre la force des liens naturels, mais aussi protégé en lui-même et comme tel, c'est à dire contre les errements qui s'écarteraient du sujet et contre les reproches qui pourraient être faits. Dès qu'il pénètre, en effet, dans l'enceinte de justice, le témoin est sous la protection de l'autorité judiciaire et il le demeure lorsqu'il la quitte. Nul ne peut être inquiété en raison des faits qu'il a exposés à la barre car ils l'ont été sous le contrôle (je dis bien le contrôle et non la censure) du juge qui veille à l'impartialité des débats. Personne ne peut porter plainte contre un témoin dès lors qu'il se borne à relater ce qu'il sait. Seuls sont répréhensibles et punissables les excès verbaux qui reflètent une opinion outrageante et préconçue et surtout le mensonge qui est une déclaration volontairement non conforme à la vérité. Cette éminente protection des dires et de la personne du témoin qui s'impose aussi bien dans le cadre public d'un procès en Correctionnelle ou en Cour d'Assises que dans le cadre plus "intime" du cabinet du Juge ou de l'enquête civile, résulte de ce que le témoignage judiciaire a conservé un caractère quelque peu sacramentel. (Ce n'est pas pour rien qu'on fait prêter serment !).
Pourquoi cela ? Ah, parce que le témoignage devant la Justice va avoir des conséquences! Il va emporter la conviction intime du juge, au pénal. Au civil, il va suppléer à une insuffisance de preuves matérielles ou objectives. Et ces conséquences auront un effet social, c'est à dire, par définition même une valeur juridique, le droit étant là pour garantir l'équilibre social.
Qu'est-ce que nous sommes, nous autres, les magistrats, si ce n'est ( et le symbole de la Justice "la balance" est bien là pour le démontrer ) si ce n'est les techniciens de l'équilibre social ? Lorsqu'on condamne à des dommages et intérêts n'est ce pas, précisément, pour compenser un déséquilibre ? Lorsqu'on condamne quelqu'un à de la prison, n'est ce pas pour rétablir un équilibre ?
En résumé donc et pour conclure cette analyse sommaire, le témoignage judiciaire est un acte résultant d'une obligation solennelle, accomplie librement, d'une manière autonome avec la protection judiciaire et prenant sa signification juridique du fait de l'impact social qu'il comporte.
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Hé bien! Voyons maintenant ce qu'est le témoignage ordinaire et si ce témoignage qui, à première vue, paraît complètement indépendant du témoignage en justice, est en définitive si différent de lui.
Notons d'abord que le témoignage oral n'a pas à être distingué du témoignage écrit. Certes pour le juriste il y a quelque pléonasme dans l'expression "témoignage oral", parce que pour lui, le témoignage, même transcrit, est toujours, d'abord et par définition, oral. Il en est de même pour le témoignage ordinaire car, comme me le disait une personne parfaitement compétente en la matière puisqu'elle les rassemble: "le témoignage écrit n'est souvent que la transcription de ce qui a été enregistré oralement". Jadis même on enregistrait, on transcrivait tout. Le témoignage était intégralement reproduit avec mention des hésitations, des redites, voire même description des attitudes, des comportements. Bref l'écrit était la reproduction aussi exacte et précise que possible du vécu. Aujourd'hui, si en matière judiciaire on ne transcrit que la synthèse et l'essentiel, en matière ordinaire l'écriture s'efforce toujours d'être le fidèle reflet de l'oralité et l'enregistrement sur bande magnétique prend l'aspect d'un véritable retour aux sources avec des moyens sophistiqués. Si la Justice se montre méfiante à l'égard de ces procédés modernes, c'est parce qu'étant susceptibles de révéler le "for interne" du témoin, ils peuvent porter atteinte à sa liberté d'expression de la vérité authentique qui seule intéresse le Juge.
C'est le même souci d'authenticité qui domine le témoignage ordinaire et qui en fait un acte juridique, non pas équivalent de l'acte judiciaire que constitue le témoignage en Justice, mais, je vais essayer de le démontrer, de même valeur intrinsèque.
En effet, dans les deux cas, et à la différence du simple récit, le témoignage a une portée, une conséquence sociale en ce qu'il engage celui qui le formule et en ce qu'il sert à établir ou à conforter une certaine vérité.
Voila une approche de définition globale du témoignage se rapportant aussi bien au témoignage devant la Justice qu'au témoignage devant autrui et soulignant ce qui les unit. Il ne s'agit pour l'instant que d'une ébauche. Cependant c'est en partant d'elle que, pour répondre mieux à l'attente et aux préoccupations des historiens, il me parait utile avant d'aller plus loin de faire, sommairement, l'analyse du processus d'élaboration du témoignage, ou mieux de sa philosophie, dans le cadre du raisonnement juridique.
Le témoignage devant la Justice est un mode de preuve. Le témoignage ordinaire se veut lui même une preuve et, seulement accessoirement, un élément de preuve. Mais au premier stade il y a toujours nécessairement le fait; le fait que l'on constate. Au deuxième stade, cette constatation - qu'on le veuille ou non - est imprégnée de subjectivité en sorte que la simple perception du fait devient une opinion. L'opinion entrant dans la mémoire pénètre le psychisme de celui qui a vu et passe au stade du souvenir. Lorsque le souvenir est exprimé, par la parole ou par l'écrit, il atteint le stade de la narration. Cette narration comporte à la fois des réticences, parce qu'on ne se souvient plus exactement ou parce qu'on ne veut pas se souvenir de tout, et des embellissements, dus au temps qui enjolive les choses ou à la nature même du récit. Mais, qu'il s'agisse de réticences ou d'embellissements, qui démontrent d'eux mêmes la fragilité du témoignage, le souvenir exprimé, c'est à dire "le narré", implique une participation de fait du témoin.
En effet, parce qu'il a vu, parce qu'il a enregistré, parce qu'il a mémorisé, le narrateur, par une espèce de transformation que les psychiatres et les psychologues sont plus aptes que moi même à expliquer, le narrateur devient un acteur. Il n'est plus seulement celui qui a constaté mais, parce qu'il raconte, il participe à la chose ou à l'événement. Et c'est à ce moment que peut se glisser l'erreur, l'erreur de bonne foi comme le fantasme, l'interprétation au double sens du terme venant fausser le rapport objectif qu'on attend du témoin.
D'où, pour que la narration soit valable en tant que témoignage, la nécessité d'une garantie d'authenticité de ce qui est rapporté. On n'est pas dans le domaine du rêve ou de l'imaginaire. On est dans le vrai. C'est là qu'intervient précisément le Droit pour arrêter les divagations, pour dire: "non, vous ne pouvez pas dire ni écrire n'importe quoi". Faites des romans, tant que vous voudrez; dites, tant que vous voudrez ce qui vous passe par la tête; établissez, tant que vous voudrez, des statistiques, des hypothèses à prétention scientifique, mais ne présentez pas cela comme des témoignages. Car, pour porter témoignage il faut respecter certaines règles. On part du réel pour retrouver le réel et, comme entre le réel constaté, point de départ, et le réel exposé, point d'arrivée, il y a nécessairement le passage par cet immatériel qui s'appelle "le subjectif", pour que le témoignage soit reçu comme tel, il faut certes pouvoir parler, écrire, raconter librement mais il faut aussi qu'on sache que ce qui est affirmé va avoir une conséquence sociale donc une portée juridique. Ainsi c'est parce qu'il est un acte de caractère social que le témoignage, qu'il soit judiciaire ou ordinaire, prend dans sa finalité une valeur juridique.
Cette valeur va s'affirmer dès lors que le témoignage, et ce sera le dernier stade de l'analyse, ne sera plus la simple relation de certaines choses, mais l'affirmation d'une vérité constatée, reçue, enregistrée et exprimée en tant que telle. A ce moment là, le témoignage devient une attestation.
Cela nous concerne particulièrement nous, les anciens combattants-résistants lorsqu'on nous demande de témoigner de certains faits ou de certains actes, car les attestations que nous pouvons être amenés à délivrer sont l'affirmation d'une vérité. Ceci est une parenthèse
En résumé donc il y a:
1 - la vision du fait avec l'interférence du subjectif qui crée l'opinion;
2 - la mémorisation qui engendre le souvenir;
3 - la narration qui, pour échapper à la fragilité de l'expression du souvenir, doit être garantie par la prise en compte du caractère spécifique de son acte par le narrateur qui, pour devenir un témoin est, en quelque sorte, amené à se mettre en doute pour accéder à la vérité;
4 - le témoignage qui est, dans tous les cas, un acte spécifique dont l'authenticité est constatée;
5 - l'attestation qui est, dans la certitude, l'affirmation de la vérité.
Finalement donc, nous dirons qu'il ne faut pas confondre le témoignage oral avec le récit et le témoignage écrit, qui est le reflet du témoignage oral, avec l'attestation, car le témoignage a sa propre valeur et cette valeur est, en tout état de cause, fondamentalement juridique.
Nous pouvons maintenant, et avant de conclure, mieux cerner les rapports entre le témoignage et le Droit.
J'ai essayé de démontrer que s'il ne faut pas confondre le témoignage oral avec le récit ni le témoignage écrit, qui est le reflet du témoignage oral, avec l'attestation, le témoignage, qu'il soit d'ordre judiciaire ou non, a une valeur juridique dans la mesure où il a une conséquence, c'est à dire un effet ou même une simple résonance de caractère social. Les liens entre le témoignage et le droit sont tels qu'il nous parait impossible de concevoir le témoignage hors du Droit.
Les "Mémoires d'outre tombe" de Chateaubriand, les "Essais" de Michel de Montaigne sont des oeuvres sans impact social immédiat. Ces auteurs "se racontent" et relatent leurs méditations. Que cela puisse exprimer une certaine vision de l'homme et de l'histoire, c'est certain. Mais ce qui est non moins sûr c'est que ces oeuvres (que j'ai citées à titre d'exemple) ne sont pas des témoignages, à moins de les replacer dans leur contexte historique en les ramenant à n'être que la manifestation d'une certaine forme de pensée, sur certaines choses, à un certain moment. Les Historiens seront vraisemblablement d'accord avec moi sur ce point.
Par contre (puisque nous sommes dans le cadre d'un colloque concernant au premier chef la 2ème guerre mondiale) un chapitre du carnet de route d'un journaliste comme Pierre Bourdan, un paragraphe des mémoires de guerre d'un combattant illustre, quelques mots crayonnés sur un vague papier avant ou après le combat, un simple dessin esquissé dans un camp de la mort, le "raconté" par quelqu'un qui a vécu l'événement, parce qu'ils portent sur un ou plusieurs faits précis et sont susceptibles de mettre en cause les comportements d'une ou de plusieurs personnes, deviennent des témoignages, c'est à dire des actes ayant une valeur juridique, en ce qu'ils enrichissent ce qui est passé dans la mémoire collective, par des précisions ou des appréciations d'actualité de l'époque.
Est donc témoignage tout ce qui est susceptible de confirmer, d'infirmer ou de modifier l'approche collective, c'est à dire la vision sociale, du fait ou de l'événement relaté.
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En résumé: lorsqu'on relate un événement, on fait une narration; si on relate cet événement pour qu'il soit enregistré avec une fin précise, le récit devient un témoignage; si on relate cet événement pour qu'il soit enregistré afin d'établir une certaine vérité, cela devient une attestation. En définitive, on peut raconter n'importe quoi. L'historien, le romancier, le journaliste en tireront toujours quelque chose de positif. Par contre on ne peut pas raconter n'importe quoi dès l'instant que la finalité du récit est, de fait ou volontairement, juridique, parce qu'à partir de ce moment là, on est responsable vis à vis de soi même et des autres des conséquences du "n'importe quoi". Il ne faut donc pas confondre le récit, le raconté, le souvenir, les mémoires avec le témoignage.
Autrement dit, et ce sera ma conclusion, le témoignage, c'est le souvenir authentifié. En d'autres termes c'est le vécu, mémorisé et relaté sous certaines formes et dans certaines conditions, en vue d'établir l'authenticité ou la vérité d'un fait, d'un acte ou d'un propos.
MEMOIRE ET CERVEAU
François-Xavier ALESSANDRI
Médecin au C.H.R. de Nice
La mémoire est une fonction supérieure chez lhomme cest pour lesprit la possibilité denregistrer, de conserver et de restituer une information tout en la situant dans le passé.
Le cerveau est souvent comparé à un ordinateur: ainsi, pour la cybernétique, la mémoire est représentée par un stock de données sur un support électronique: cette mémoire ne "se souvient" que parce quelle a été programmée et activée dans ce sens.
On rejoint ici la notion du mémoire, cet écrit qui est fait pour être consulté et dont la mémoire dépend non seulement de son support (transistor -circuit -papier -encre...), mais aussi du mode spécifique de stockage qui permet de sauvegarder les données et de les restituer.
Ces systèmes créés de toute pièce par, et pour lhomme constituent le domaine appelé "intelligence artificielle ou mémoire artificielle".
Au niveau de latome, lélectron, élément de base, permet de réunir deux atomes entre eux pour former une molécule: pour ce faire lélectron doit reconnaître les systèmes déjà formés afin de réussir cette union.
Avec les molécules plus complexes apparait le phénomène de la réplication: la molécule doit retrouver ses propres données mémorisées et choisir les éléments nécessaires à sa multiplication: la molécule dADN (Acide désoxy-ribo-nucléique) a de la mémoire car elle sélectionne ce quil lui faut parmi ses propres données.
Les études comportementales sur les vertébrés supérieurs vont permettre dassocier la mémoire et lintelligence.
En se souvenant dun geste antérieur un singe va pouvoir créer un nouveau schéma moteur mais avec de nouveaux matériaux et dans un autre contexte: la mémoire du singe va permettre de reproduire les données mais en modifiant le souvenir et en ladaptant à la situation.
Comment définir la mémoire de lhomme ? La meilleure définition est sans doute la capacité dadapter un comportement en fonction de lexpérience passée mais, ce que nous explorons en clinique courante, cest la capacité denregistrer, de conserver et de restituer les informations. La mémoire peut être aussi caractérisée par son contenu: on parle de mémoire des sons, des mots, mémoire des images, des chiffres ou de mémoire de situation.
La mémoire est codifiée par le langage et ainsi appréhendée par la parole.
Où se trouve localisée la mémoire, quels sont les supports matériels des souvenirs ? De lorganisme à la molécule on peut associer à certaines structures anatomiques des fonctions mnésiques spécialisées.
Anatomie de la mémoire
Les études anatomiques ont permis disoler des structures cérébrales, supports de la mémoire. En fait il semble sagir surtout de circuits fonctionnels permettant le traitement dune information ou dun souvenir, plus que de lieux de conservation des données mémorisées.
Ainsi, si lon suit le devenir dune information nouvelle à partir des organes des sens, elle gagne les aires sensorielles primaires à la superficie du cerveau: elle est alors décodée, puis elle sachemine vers le néo-cortex associatif ou elle est intégrée.
Elle gagne ensuite le système limbique et le fameux circuit décrit par Papez en 1937 (circuit hippocampo-mamillo-thalamique) situé sur la face interne du lobe temporal: ces structures hippocampiques jouent vraisemblablement un rôle actif dans le stockage des données (mémorisation ). Une fois traitées les informations retournent au cortex cérébral: (aires préfrontales - aires sensorielles). Cest ainsi quune perception nouvelle serait stockée sous forme de souvenir.
Circuits neuronaux
Le fonctionnement de la mémoire nécessite un agencement particulier des circuits entre les neurones: chaque apprentissage se concrétiserait par létablissement de nouvelles connexions synaptiques. On pense aujourdhui que des circuits pré-existent formant un vaste ensemble de circuits potentiels qui représentent lensemble des possibilités dapprentissage génétiquement déterminé au début de la vie.
Les molécules de la mémoire
Quel est le support matériel, biochimique dun souvenir ?
Lidée dimpliquer les acides nucléiques ARN et ADN, représentants de la mémoire génétique supportée par les chromosomes et les gènes, est abandonnée bien quil existe une importante synthèse dARN lors des processus de mémorisation. Le rôle important semble joué par les neuromédiateurs: catécholamines, dopamine, sérotonine et surtout acétylcholine: tous ces neuro- médiateurs jouent un rôle directement ou indirectement. Lutilisation de scopolamine (anticholinergique) inhibant lacétylcholine induit un déficit mnésique qui est rétabli par linjection de physostigmine, antagoniste de lacétylcholine. Il faut souligner ici lintérêt porté aujourdhui aux récepteurs au glutamate au niveau de lhippocampe mettant en jeu le calcium,la protéine-C-kinase et le magnésium qui interviendraient dans la réaction glutamate-ergique, sans oublier le rôle, aussi important, probablement joué par le système gabaergique: toutes ces molécules réalisent une néo- architecture et une stabilisation synaptique permettant la rétention de linformation.
Mais la mémoire, autre que génétique, est-elle transmissible ?
Des expériences originales ont cherché très tôt à isoler les molécules du souvenir: ainsi les travaux de Mac Connel et Thompson en 1955 portant sur les planaires ( petits vers deau ) ou lexpérience dUngar qui aurait isolé un peptide appelé scotophobine, chez des rats quil conditionnait à la peur de lobscurité. Tous ces travaux sont contestés et la molécule promnésiante reste à trouver. Lon sait aujourdhui que lACTH ou la-MSH, les endomorphines influencent lapprentissage mais nassurent pas le stockage de linformation.
Les influences
La mémoire est extrêmement correlée avec les autres fonctions cognitives, avec le comportement global de lindividu et son environnement. Les facteurs pouvant influencer le fonctionnement de la mémoire sont nombreux, citons par exemple:
- le degré de vigilance et déveil
- lattention et la concentration
- la qualité du sommeil
- lhumeur et le degré démotion de lindividu
- la culture
- lâge, le sexe
- lentraînement
- les facteurs sociaux.
- lémotivité
La mémoire est intimement liée à lintégrité des capacités neurosensorielles, dont on sait quelles saltèrent en vieillissant (cataracte, presbyacousie).
Elle est aussi fortement associée au développement de lintelligence ( travaux de Piaget) et repose en grande partie sur elle pour assurer une bonne consolidation des informations. (Structuration intellectuelle et association).
Linfluence de lâge apparait plus déterminante mais il semble exister plus de modifications de la mémoire dans lenfance que dans la sénescence.
Le sommeil joue un rôle, notamment dans les phases de sommeil paradoxal (sommeil profond) au cours duquel semble seffectuer la consolidation du souvenir.
Enfin les facteurs affectifs sont importants: nous retenons beaucoup mieux ce qui possède une charge affective ou une émotion, positive ou négative, que ce qui est neutre.
Loubli, ou défaut de production de ce qui aurait du être un souvenir, peut être aussi un phénomène actif, (théorie de loubli de Sigmund Freud), un refoulement: le lapsus, ou lacte manqué sont alors lémergence involontaire de notre inconscient. Il sagit là dun mécanisme de défense qui peut sappliquer a des moments entiers ou a des parcelles de notre existence.
Les trois types de mémoire
Le schéma le plus répandu (de R.C Atkinson et Shiffrin) comporte classiquement un enchaînement temporel de 3 stades:
- mémoire sensorielle: ultra-courte. Cest la mémoire qui joue un rôle important dans beaucoup de nos processus perceptifs.
- mémoire à court terme ou mémoire immédiate ou mémoire primaire. Elle est définie par la faculté de garder en mémoire pendant un temps très court (inférieur à 1 mn) une information et de pouvoir la restituer pendant ce délai (ex: N° téléphone).
Cette mémoire est aussi dite mémoire de travail, permettant deffectuer une tâche au moment présent.
- mémoire à long terme ou secondaire: elle concerne tous les souvenirs en aval de la mémoire immédiate. On peut la différencier en mémoire récente (labile) faite de souvenirs encore fragiles et en mémoire ancienne (consolidée) qui correspond à un stockage durable de linformation.
Les trois phases du souvenir
- Mémorisation: cest une étape importante et complexe où les données initiales subissent plusieurs opérations permettant den fabriquer un véritable souvenir: codage, association des informations, structuration et indexation, en constituent les principales étapes.
- Conservation: linformation qui a subi le processus de mémorisation nest pas stockée de façon définitive pour le reste de la vie. Le stock mnésique évolue et fluctue: la conservation du souvenir ne se fait pas de manière figée, tous les éléments sont en permanence restructurés en fonction des nouvelles informations.
- restitution: elle peut être spontanée ou involontaire ou recherchée et voulue. Deux mécanismes: la reconnaissance et lévocation interviennent dans cette phase.
La reconnaissance est facilitée par la présence dindices: ainsi plus un souvenir sera codé, élaboré, organisé et structuré, plus il sera facile a retrouver: (ex: rangement dun livre dans une bibliothèque ).
Dautres modèles ont été décrits tels:
- La mémoire épisodique qui a été opposée par Tulving en 1972 à la mémoire sémantique.
- La mémoire épisodique est la mémoire des épisodes de notre vie, la mémoire " du ou, du quand, du comment", cette mémoire est autobiographique.
- La mémoire sémantique représente notre culture générale, notre savoir-vivre.
Enfin citons: la mémoire procédurale, qui est celle de lautomatisme gestuel, la mémoire consciente, la mémoire automatique, visuo-spatiale, la mémoire collective opposée à la mémoire individuelle.
CONCLUSION
Toutes ces mémoires peuvent coexister, elles sassocient ou sopposent, se complètent ou sexcluent, contribuant de la sorte à singulariser lindividu en lui donnant sa spécificité ou son identité: mais la multiplicité des qualificatifs nest elle pas, comme le dit J.L Signoret, que lexpression de multiples fonctionnements et lattribution dune seule et même capacité qui est appelée mémoire.
AGE ET MEMOIRE
Pierre PRAS
Médecin au C.H.R. de NICE
Lon a pu dire que lhomme était avant tout un être de mémoire.
Lon a tendance à concevoir la mémoire comme une fonction indépendante semblable à un capital dont on a plus ou moins selon le hasard de la naissance, capital qui se serait constitué on ne sait trop quand, mais assez tôt tout de même dans la vie et qui subirait avec le temps une érosion quasi inéluctable.
Il semble bien en effet y avoir des âges pour la mémoire. le nouveau né bien quimmature imite et engramme les comportements de ses parents. Bien que le premier souvenir soit relativement tardif vers 3 à 4 ans cela nimplique cependant pas que tout ce qui a été engrangé durant ces premières années ait été effacé et lon connaît limportance que la théorie Freudienne a donné au refoulé dans la période pré-oedipienne..
A partir de lâge de 4 ans la mémoire est liée au développement de lintelligence et lon peut considérer que la maturation intellectuelle est définitivement acquise entre 16 et 20 ans.
Nous nous attacherons plus particulièrement à étudier ce qui se passe lors de lavance en âge.
Lopinion qui prévaut est que le fonctionnement de la mémoire diminue progressivement même en dehors de tout phénomène pathologique. Il existerait une diminution des performances mnésiques chez les sujets âgés qui trouverait son explication dans les modifications structurales et biochimiques du cerveau vieillissant.
Existe-t-il vraiment une diminution des performances aux tests de mémoire liée à lâge et quels sont ces rapports avec les altérations neurobiologiques du vieillissement cérébral ?
Lexistence avec lâge dune diminution globale des performances mnésiques enregistrées avec laide de tests est retrouvée par beaucoup dauteurs.
Cette notion appelle cependant deux réserves:
Les déficits des performances mnésiques liés à lâge ne doivent pas être considéré comme des effets de tout ou rien; ils sont très variables dune part selon les tests utilisés, les conditions dexpérimentation, et dautre part, selon les individus.
De plus ces diminutions ne sont en aucune mesure comparable à celles que lon observe au cours des états pathologiques qui affectent la fonction mnésique. Elles sont parcellaires et non globales.
En effet: la mémoire immédiate est peu ou pas touchée et lempan mnésique nest pas modifiée de façon significative.
La mémoire à long terme ou mémoire des faits anciens déjà consolidés semble respectée y compris leur rappel volontaire.
En particulier, la mémoire épisodique (mémoire autobiographique et événementielle) ainsi que la mémoire sémantique (mémoire du langage, des concepts et des informations en général) qui constitue la connaissance générale du sujet sont bien respectées.
Cest la mémoire à court terme touchant aux faits récents qui est habituellement la seule ou la plus atteinte ce qui se traduit par une moindre efficacité des processus dapprentissage et de stockage.
Il semble que les mécanismes auxquels peuvent être rapportées ces modifications soient:
* une diminution de la rapidité mentale.En effet la capacité dapprentissage est très sensible à la vitesse à laquelle se déroule lépreuve, si on ne limite pas de temps de lépreuve, les capacités de lapprentissage sont identiques à celles dun sujet plus jeune.
* Une moindre capacité à mettre en oeuvre des stratégies quil sagisse de moyens mémnotechniques, dimages mentales ou de processus associatifs.
Cependant il faut insister sur les grandes variations inter-individuelles, probablement liées à linfluence de facteurs socioculturels ou biologiques.
Il faut en outre, insister sur le problème méthodologique posé par ce type détude. En effet, les études transversales qui comparent des sujets dâges différents exposent aux risques denregistrer de nombreux paramètres qui peuvent influencer sur les résultats, comme le niveau culturel, lapprentissage scolaire, le type dalimentation. cest ce que lon appelle leffet de cohorte.
Lorsque les études portent sur le suivi des mêmes sujets grâce à une étude longitudinale les déficits observés avec lâge sont bien moins importants et peuvent même disparaître.
Les altérations neurobiologiques du cerveau considérées comme liées à lâge et non à un facteur pathologique jouent probablement un rôle:
Le cerveau comme tous les organes est soumis au processus du vieillissement biologique. Des altérations structurales en rapport avec lâge peuvent être mises en évidence dans les études post-mortem et chez les sujets vivants grâce aux techniques dimagerie cérébrale.
Parmi les données anatomo-cliniques communément admises comme étant en relation avec lévolution en âge, nous retiendrons:
- les modifications neuronales prédominant dans les aires corticales et sous corticales et notamment les régions hippocampiques
- des modifications intracytoplasmiques à type principalement de dégénérescence neurofibrilaire de plaque sénile identiques à celles que lon peut rencontrer au cours de la maladie dAlzheimer, des modifications vasculaires à type dangiopathie amiloïde, une diminution de lactivité de synthèse et du taux de la plus part de neurotransmetteurs en particulier de ladrénaline de la noradrenaline et de la dopamine en réalité, actuellement aucune étude na montré de corrélation étroite entre la présence de ces lésions et baisse du fonctionnement mnésique, chez lhomme cependant alors que cela a été démontré chez lanimal. Actuellement donc, si lexistence dun lien entre les anomalies structurales du cerveau et les performances mnésiques parait très vraisemblable, on ne peut dans létat actuel des choses considérer ce lien comme un lien de causalité linéaire.
Dautres facteurs, non biologiques, peuvent aussi être prises en compte:
a) facteurs psychocomportementaux:
ils sont aussi enregistrés au cours des tests réalisés en conditions expérimentales. Ces modifications psychologiques sont en grandes parties soutendues par la sensation du temps qui passe et lapproche inévitable de la fin, les modifications des relations de lâgé à son environnement caractérisées par léclatement de la famille au départ des enfants, la perte dun statut social et dun rôle, vers 60 / 65 ans lors du départ en retraite et qui marque le début dun retrait social qui ne cessera de samplifier. Parfois la perte du conjoint des collatéraux dascendants de contemporains, qui donneront au sujet limpression dun amenuisement de son espace social affectif et accentuation de la perception quil a de sa propre finitude tout cela pourra avoir pour conséquence une augmentation de tension nerveuse dont attestent entre autre les difficultés dendormissement.
Tout cela pourra induire:
- une baisse de motivation entraînant un refus plus ou moins conscient de consentir leffort maximal dans les tâches proposées avec pour corollaire désintérêt et désinvestissement culturel;
- une anxiété est un facteur bien connu pour diminuer les performances dapprentissage; la motivation est un facteur connu pour augmenter la mémorisation et il est démontré que la capacité à mémoriser des listes de noms était conservé chez le sujet âgé et semblable à celle dun jeune chaque fois que le matériel à mémoriser était investi au plan affectif.
La responsabilité du manque dexercice mental, sa responsabilité dans la diminution daptitude à mémoriser a souvent été avancé; une étude récente a comparé deux groupes de sujets de mêmes sexe âgés de 70 ans ou plus dont la moitié exerçait encore régulièrement une activité professionnelle de type intellectuelle et lautre moitié était constituée de retraités inactifs ayant appartenu aux mêmes catégories socioprofessionnelles que les actifs. Les résultats ont mis en évidence une supériorité significative pour les tests verbaux du premier groupe.
Une autre étude a porté sur les performance de 285 sujets normaux âgés de 65 à 93 ans dans trois taches de mémoire épisodique. Elle a montré que les différences liées à lâge étaient peu importantes lorsque certaines données liées aux contexte étaient prises en compte comme le nombre dannées déducation et non lactivité intellectuelle ainsi que certains paramètres liés à la personnalité des sujets, en particulier parmi ceux-ci les facteurs extraversion et nervosisme étaient corrélés avec des performances basses aux tests.
Au total le schéma réductionniste dune mémoire qui va déclinant avec lâge, mérite revu et trois points méritent dêtre soulignés:
* La mémoire en tant quactivité mentale ne peut être dissociée des autres fonctions cognitives ni de laffectivité.
* Lâge qui avance remet en cause les équilibres psychologiques et sociaux ce qui nécessite alors de nouvelles adaptations qui sont consommatrice dénergie psychique et génératrice de tension, danxiété de perte de motivation pouvant influer sur les problèmes dapprentissage et de mémorisation.
*Lâge avancé est le temps dexpression des maladies qui pourront agir de façon varié sur le phénomène mnésique et sur le phénomène cognitif en général et plus en général sur laffectivité.
Nous venons daborder la mémoire sous langle expérimental cest-à-dire en condition de test, quen est-il en pratique clinique?
Les Troubles Mnésiques progressifs et / ou chroniques
1° la plainte de mémoire du sujet âgé sain:
Motif fréquent de consultation, ces plaintes sont spontanément formulées par le sujet qui signale des oublis de plus en plus fréquents dinstallation insidieuse et dont lorigine na apparemment rien de spécifique. Le sujet insiste sur le fait que ces oublis perturbent sa vie quotidienne et présente ces symptômes comme un handicap.
Ces oublis ont par ailleurs un caractère sporadique, cest-à-dire que les noms et les événements que le sujet dit avoir oubliés peuvent réapparaître à un moment ou il ne les recherche plus.
Les troubles portent principalement sur la mémoire épisodique et événementielle ce qui se traduit par loubli des petits faits quotidiens, difficultés à évoquer un nom un mot un numéro de téléphone. la mémoire du temps et de lespace nest pas touchée. Les tests psychométriques sont normaux, les performances aux tests sont en tout point comparables à celle du sujet du même âge et du même niveau culturel.
Ce type de symptôme est actuellement appelé oubli bénin.
Les facteurs déterminants de cette plainte ne sont pas évidents et il ny a pas déléments qui permettent de les rapporter à une baisse des performances mnésiques, dailleurs, cliniquement, la plainte du sujet âgé ne diffère pas de celle qui est observée chez des sujets plus jeunes ni en sévérité ni en qualité.
Diverses études ont montré la fréquence de lexistence de facteurs pouvant éventuellement intervenir dans le déterminisme de ce type de symptôme:
- état dépressif, stress, type de personnalité, niveau de santé générale en particulier lexistence de perturbations de la vue et de laudition, enfin, facteurs psycho-sociaux tel que la sensation disolement, le peu dimportance accordé dans la société aux âgés, une conception négative du vieillissement.
- on tend actuellement à considérer la plainte mnésique du sujet âgé comme un symptôme multifactoriel.
Parmi les déterminants éventuels on distingue:
* des déterminants biologiques:
La capacité résiduelle du cerveau âgé est en rapport avec sa dotation initiale amputée du déclin lié à quatre facteurs:
- la perte neuronale liée à lâge,
- les lésions cérébrales acquises au cours de lexistence,
- la présence dune affection en cours dévolution (par ex: maladie de Parkinson, Alzheimer, lésions ischémiques latentes),
-la diminution de la plasticité neuronale.
Les facteurs biologiques interviennent également par le biais du vieillissement des autres organes qui peuvent retentir sur le fonctionnement cérébral lui-même (par ex. la pathologie respiratoire liée à lâge.)
Une des difficultés majeure que rencontre létude des troubles de mémoire chez le sujet normal est la difficulté de distinguer les troubles liés au vieillissement normal de ceux qui sont en rapport avec une affection dégénérative débutante, dont le début est particulièrement insidieux, ou avec des lésions vasculaire infra-cliniques dont la pratique courante du scanner ou de la résonance magnétique a montré la fréquence.
* Les déterminants sociaux:
peuvent intervenir de différentes façons, les plus évidents sont la modification des rôles qui apparaît après un certain âge. Cette modification des rôles peut être assez précoce socialement dans certaines professions dans lesquelles il est admis que seuls les sujets jeunes sont créatifs ou dynamiques, ce qui diminue l estime de soi.
- le départ des enfants, la retraite sont des étapes importantes dans la modification des rôles familiaux.
Linfluence des stéréotypes culturels est également importante: en donnant une perception négative du vieillissement il contribue à la diminution de lestime de soi en affirmant la "normalité" dune perte de la mémoire avec lâge et ils mettent laccent sur le déterminisme des troubles par des mécanismes que le sujet ne peut contrôler, ce qui diminue lappréciation de ces capacités et ces efforts pour surmonter ces difficultés.
Lâge est un facteur disolement social avec une double conséquence, la diminution de lactivité, la diminution du réseau social dans lequel est inséré le sujet et qui joue un rôle essentiel pour aider le sujet à surmonter les difficultés de lexistence. Cet isolement peut être accentué par la présence daffection limitant lautonomie.
* Les déterminants psychologiques:
Face aux modifications apportées par les changements biologiques et sociaux liés à lâge, le sujet va réagir selon sa personnalité;
Il ne semble pas exister dans lensemble une perception négative de soi des sujets âgés; certaines personnalités fragiles ou dépendantes vivront les modifications liées au vieillissement comme autant de blessures narcissiques. De plus, la présence daffections limitant lautonomie ou la diminution des capacités sensorielles seront vécues de la même façon et favoriseront le repliement sur soi.
2° La plainte mnésique en rapport avec une affection organique cérébrale:
Cliniquement la plainte subjective est souvent modérée par rapport aux troubles signalés par la famille dans la vie quotidienne, le trouble porte principalement sur les faits récents, la mémoire immédiate mais aussi sur les faits anciens et sur la mémoire procédurale.
L orientation dans le temps et lespace est rapidement atteinte.
Les sujets peuvent souffrir de leurs difficultés et présenter une réaction dépressive ou anxieuse, mais à linverse ils peuvent nier lexistence de troubles donner à lexamen des réponses fabulatoires et présenter une humeur plutôt expansive.
Le médecin dispose actuellement de tests psychométriques dont certains très courts sont de pratique très aisée en consultation. Les premiers items à chuter, sont la restitution des trois mots après le calcul mental et la seule chute à cet item, si elle nest pas corrigée lorsque lon fournit au sujet des moyens de facilitation, doit être considéré comme un élément très suspect dorganicité.
La signification dun tel syndrome dysmnésique organique est variable:
Il peut être associé à la perturbation dune autre fonction supérieure tel que le sens de jugement, la pensée abstraite le langage, les praxies, sintégrant alors dans la définition actuelle du syndrome démentiel.
Les troubles de mémoire peuvent à linverse être isolés sur le plan neuropsychologique et compatible avec une bonne adaptation sociale.
Sur le plan étiologique diverses affections peuvent parfois saccompagner de tels troubles mnésiques. Cependant le plus souvent ce syndrome amnésique est rattaché à une pathologie dégénérative de type maladie dAlzheimer ou une pathologie d origine vasculaire Cependant chez un certain nombre de patients, les troubles de mémoire restent isolés pendant des années et demeurent compatibles avec le maintien dautonomie. Aucune étude na actuellement de recul suffisant pour savoir si ces formes peuvent être considérées comme des formes fixées de la maladie ou sil sagit simplement de formes dévolution particulièrement lentes.
3° Le syndrome de Korsakoff:
Il témoigne dune atteinte bilatérale du circuit hippocampo-mamillo-thalamique, ce syndrome se caractérise par un oubli à mesure qui se traduit par limpossibilité de fixer toute information nouvelle, ce qui entrain la préservation de lévocation des faits anciens. Ce syndrome se voit chez les alcooliques chronique dénutris car il est en rapport avec une carence en vitamine B1.
5° Le syndrome dépressif:
Il saccompagne fréquemment de troubles de la mémoire en particulier de lévocation et de lapprentissage.
II - AUTRES CAUSES
Un certain nombres de tableaux plus aigus peuvent être cités:
- a) les troubles mnésiques des traumatisés du crâne:
Il sagit dune amnésie lacunaire portant sur laccident et les instants qui lont précédés. Elle est de durée variable, dans quelques cas graves il peut y avoir une amnésie antérograde avec oubli à mesure.
-b) L Ictus Amnésique
Il sagit dun déficit pur et isolé de la mémoire de fixations ce caractérisant par un oubli à mesure chez le patient qui est conscient de son trouble. Lévolution est régressive en quelques heures, ils guérissent spontanément. Ils surviennent souvent sans raison mais souvent après une émotion. Ils peuvent cependant annoncer à terme une maladie vasculaire surtout sils sont accompagnés de troubles visuels.
-c) Les médicaments:
Principalement les anxiolytiques et hypnotiques qui peuvent donner des troubles de la mémoire à court terme.
POUR CONCLURE
Citons.i.Mme Israel;:
La mémoire est une somme dactivé qui sont toutes solidaires les unes des autres.
Elle apparaît à la fois comme une poutre et un pilier.
Poutre car elle repose sur des activités perceptives, la vigilance, les possibilités de codage, daffectivité, la motivation, le bon fonctionnement du système nerveux.
Pilier car elle est le support de notre comportement.
Sans mémoire il ne peut y avoir de conduite dirigée vers un but.
Telle une boussole, cette fonction toujours présente dans notre vie biologique et mentale oriente nos comportements parfois et, même souvent à notre insu.
Cest la charnière de nos activités mentales, car elle se situe au carrefour de notre vie psychologique et relationnelle. La mémoire se présente donc comme une scène sur laquelle se joueraient nos activités mentales. Il suffit quune ou plusieurs planches de cette scène viennent à manquer pour que seffondrent avec elles certaines de nos aptitudes, de nos acquisitions, de nos possibilités dadaptation.
Ce phénomène de la mémoire est à la base de la mémoire dune société si lon admet que la mémoire de cette société se constitue à partir des mémoires individuelles de ses membres.
Si lon fait un rapprochement entre mémoire de lindividu et mémoire de la société, la constatation que lon fait est que limage sociale que nous avons de la mémoire oscille entre 2 pôles opposés.
Dune part, nous sommes convaincus que la mémoire offre du passé une image déformée et infidèle, subjective.
Dautre part: la remémoration du passé a quelque chose de salvateur pour chacun dentre nous et pour la société. Il ne peut pas y avoir en effet davenir pour un individu ou pour une société sans possibilité de remémoration de son passé.
La psychanalyse nous a appris dailleurs que le souvenir que nous avons refoulé plus ou moins consciemment nest pas anéanti et quil continue à hanter notre existence et quil réapparaît parfois sous la forme dun symptôme morbide.
Nous savons en conséquence, que lévocation dun passé oublié, refoulé, évacué est le seul moyen de redevenir maître de soi-même, maître de ses souvenirs, plutôt que den demeurer le prisonnier inconscient.
Nous voyons donc à quel point limage de la mémoire est pour nous tous, contrastée, paradoxale, voire contradictoire.
Cette image met en relief les défaillances nombreuses de la mémoire individuelle et collective, mais dun autre côté elle fait de la mémoire linstrument dun salut.
EN CONCLUSION
Il nous appartient de cultiver notre mémoire si lon veut éviter au 21e siècle de ne pas avoir davenir cest à dire doublier les valeurs qui doivent se perpétuer.
Pour cela il faut accepter que lexercice de la mémoire se confonde avec lexercice de la pensée.
Lun des moyens de cultiver notre mémoire et même de la développer, cest de donner un vrai droit de cité aux plus anciens, cest à dire à ceux qui sont les dépositaires véritables de notre mémoire collective, puisquils ont été les témoins de lhistoire.
MODERATEUR
Paul RAYBAUT
Professeur à la Faculté des Sciences Humaines de Nice
Maire de La Roquette sur Var
ville décorée de la Croix de Guerre
Lors dune réunion récente, le Président El Baze sadressant au Ministre Beucler, disait en forme de boutade que loeuvre courageusement entreprise il y a quelques années comptait à ce jour environ dix mille pages publiées mais quil espérait que, dans un avenir quil souhaitait proche, elle atteindrait le chiffre de cent mille. A y regarder dun peu plus près cet objectif nest peut-être pas si utopique quon pourrait le penser. Aussitôt se dessinent un certain nombre de voies pour le réaliser.
Tout dabord reprendre et amplifier le mouvement déjà si bien amorcé de détection dans toutes les armes de ceux qui de près ou de loin ont participé à des actions pouvant faire avancer la connaissance de faits significatifs susceptibles dêtre rapportés dans les récits de vie. A cet égard, cest à partir du plan de publication que le comité de rédaction pourra orienter, intensifier, définir des priorités. Au fil du temps et avec lexpérience, on découvrira très vite des gisements dinformations insoupçonnés et insoupçonnables à première estime.
Le chercheur aguerri sait combien il faut de patience, dinsistance habile, pour que, celui ou celle, qui déclare navoir rien à dire se décide à ramener à la surface des souvenirs dont, de son angle de vue, il ne peut saisir limportance. Un questionnaire simple mais informatisé permettra de situer les personnes et leurs savoirs de façon à ce que, le moment venu, on puisse avec efficacité, rapidité et concertation, recueillir leurs connaissances dans les meilleures conditions.
Je naurai de cesse de répéter, quen matière de témoignage dhistoire, le chercheur doit sattacher, pour rendre correctement compte des faits, aux infimes détails que souvent lHistoire officielle néglige parce que ses objectifs sont autres. Cest pourquoi, il convient doeuvrer en conjonction avec les civils qui ont été mêlés à des actions militaires. Comment par exemple, restituer ce qua été un bombardement, la prise dune ville ou dun village si, côte à côte, on ne produit pas le récit de celui qui agit et de celui qui subit. Là encore quel potentiel dinformations soffre à nous ! Mais aussitôt on est pris de vertige devant lampleur de la tâche. Une fois de plus, sans prétendre tout résoudre, linformatique est capable dapporter son aide en classant, catégorisant, comptabilisant les données brutes et de plus en indiquant ce quil convient dentreprendre en fonction des disponibilités présentes.
Me sera-t-il permis enfin, dévoquer avec prudence, combien il serait souhaitable que figurent en complément ou en juxtaposition aux documents produits, leur exact équivalent par ceux qui se trouvaient être les opposants dhier. Chacun sait combien, la langue, la distance, le temps sont des obstacles considérables à cette entreprise. Est-ce une raison suffisante pour ne pas lévoquer ? Ne peut-on imaginer que sur tel ou tel point jugé essentiel par le directoire de lentreprise de recueil, on prenne les dispositions nécessaires pour se rendre de la sorte aussi exhaustif que possible ?
Par exemple.
LOccupation de Saorge par les troupes allemandes qui sy établirent racontée par les anciens militaires de tous grades que des associations équivalentes rechercheraient outre-Rhin, la vie villageoise racontée par ceux qui se maintinrent au village, lexil en Italie du Nord vu par ceux qui le vécurent, leur retour, tout cela accroché aux récits des combattants de lArmée des Alpes ne formerait pas un tout, dont aucun manuel dhistoire, quelle que soient ses qualités, égalera la valeur et lintensité de témoignage ?
Tout en étant prospectif sachons évaluer nos forces.
Elles sont faibles mais ardentes, hélas le temps travaille contre elles. On ne dira jamais assez combien après avoir évalué limportance du programme et son volume il est de la plus extrême urgence et nécessité davoir le courage de mettre en oeuvre des moyens lourds et adéquats pour le réaliser, ce sont pour lessentiels ceux qui relèvent du domaine du secrétariat de haut niveau.
Il y va du risque de disparition irrémédiable de pans entiers de notre passé résidants dans le seul verbe et non dans des documents et cela, au moment même où la technologie nous offre (magnéto, vidéo, informatique), les moyens de les sauver.
Cest là un paradoxe stupide et inacceptable.
Le sauvetage engagé par les Croix de Guerre démontre quils ont su à temps relever le défi. Aidons-les sans tergiverser, si ce nest à le terminer, du moins à poursuivre son avancement avec célérité.
LIDENTITE A L'EPREUVE DE LA GUERRE
Victor BORGOGNO
Chercheur au C.N.R.S
Institut dEtudes et de Recherches Interethniques et Interculturelles
PROPOS LIMINAIRES
Invité à parler de l'usage que font les sociologues, des témoignages oraux ou des récits de vie, j'ai estimé qu'un exposé purement didactique sur la question risquerait de paraître trop abstrait et de lasser mon auditoire. Il m'a semblé préférable de recourir à un exemple concret d'emploi de cette méthode dans le champ sociologique. Ceci m'a amené à réaliser une étude de cas fondée sur l'utilisation de cette technique: une sorte de mini-recherche portant sur un témoignage recueilli spécialement à cet effet et dont l'objet a été choisi de façon à correspondre à la thématique générale de ce colloque.
Mon exposé va donc prendre la forme d'un compte-rendu de recherche. Mais il est bien entendu que l'objectif premier est d'illustrer l'emploi (ou un des emplois possibles que je tiens pour particulièrement significatif) de la méthode des récits de vie en sociologie; de donner à voir, si l'on veut, le fonctionnement de cet instrument méthodologique, et son type de productivité particulier. Les "résultats" proprement dits apportés par l'étude en question quant au thème traité doivent donc être regardés avec la plus extrême prudence, et réclameraient pour être pleinement validés d'être étayés par un corpus d'entretiens beaucoup plus étoffés. Autrement dit les acquis de l'étude quant à l'objet sur laquelle elle porte et quelle que soit l'appréciation qu'on leur attribue, ne sauraient, s'il y a lieu, être considérés en toute rigueur que comme un bénéfice secondaire de notre entreprise.
HISTOIRE DE M.
J'ai recueilli le récit dont je vais parler auprès d'un homme aujourd'hui âgé de 50 ans, que j'appellerai M.. M. a fait des études secondaires jusqu'au niveau du "bac". Après avoir repris une entreprise familiale de niveau artisanal, il l'a développée jusqu'à en faire une petite mais dynamique "PME". Energique, il s'est fortement investi dans son travail.
M., et c'est cela évidemment qui va nous occuper, fait partie de ce qu'on a appelé la "génération des djebels". C'est-à-dire qu'il a fait son temps de service militaire, soit très exactement 26 mois et demi pour ce qui le concerne, en Algérie, au cours de la guerre du même nom.
J'ai donc demandé à M. de rassembler ses souvenirs sur cette période et de me raconter, devant un magnétophone, ce qu'il considère comme les faits les plus marquants de son expérience militaire.
Cependant, et c'est là un point capital à noter, ce récit, je l'ai recueilli et traité en le rapportant à un questionnement extérieur à lui-même. Notons que, dans cette optique, le récit cesse d'avoir en lui sa propre fin. Cette articulation du récit à une problématique qui le précède et, en quelque sorte, le transcende, est sans doute ce qui fait le propre de la posture sociologique dans le domaine de l'utilisation des témoignages oraux (et qui distingue une telle posture, par exemple, de la logique sous-tendant la constitution pure et simple d'archives orales). Particulièrement éclairante à ce propos est la formule d'une chercheuse québécoise: "le récit de vie est comme n'importe quel autre matériau, sans problématique il restera muet" (N. Gagnon - 1980). Muet du point de vue sociologique, s'entend, et dans les moments où le sociologue n'entend être que cela...
Comme mon domaine de recherche est plus spécialement celui de l'immigration, sous l'angle notamment des questions d'identité nationale ou culturelle, et d'intégration qui lui sont liées, c'est par référence à ce type d'interrogation, familière pour moi, que le témoignage a été recueilli et traité.
Il est donc temps que je livre ces précisions supplémentaires sur mon "biographié" (sur ce terme: J. Poirier et S. Clapier-Valladon - 1980).
M. est fils d'un couple d'immigrés italiens, arrivés en France au début des années 30 et naturalisés français peu avant que n'éclate le seconde guerre mondiale. En l'occurrence, la question à partir de laquelle j'ai orienté l'entretien est celle de l'existence possible d'un lien entre la qualité, l'identité, de fils d'immigrés de mon enquêté et la signification attribuée à son expérience militaire. Cette caractéristique avait-elle fait sens et saillance, objectivement et subjectivement, au cours de cette période ? Avait-elle influé sur la manière dont, dans ces circonstances exceptionnelles, il avait vécu son appartenance à cette nation - presque une nation d'emprunt - dont il n'ignorait pas que sa famille ne s'y était enracinée que depuis peu de temps?
Si un archiviste pressé entendait résumer en une sorte de fiche signalétique le parcours militaire de M., il noterait sans doute les éléments suivants:
M. appelé sous les drapeaux le 7 janvier 1960, directement incorporé au xième régiment de tirailleurs algériens basé à Oran (un régiment dont les membres sont à 80% de véritables algériens, souvent originaires de métropole d'ailleurs, tiendra à préciser M.) a fait ses "classes" dans un peloton préparatoire à l'école d'officiers de réserve de Cherchel. Il a échoué de peu à l'examen d'entrée à cette école. Il a été, immédiatement après, nommé sous-officier et a passé le reste de son temps de service en Algérie, à l'exception de deux permissions en métropole, le plus souvent en opérations (dans l'Oranais, la presqu'île de Golo, etc.). Sa conduite fut irréprochable. Deux jalons marquants de cette expérience:
1) les premières élections auxquelles M. ait jamais pris part, il le souligne lui-même, se sont déroulées, pour lui, sur la terre algérienne. Il s'agit du référendum de Janvier 1961 sur la politique algérienne du Général de Gaule (qui ouvre à la perspective de l'indépendance algérienne. Le Général de Gaule parlera explicitement d'"état algérien souverain" au cours de sa conférence de presse du 4 avril suivant).
2) M. a participé à la répression des terribles manifestations, tant d'origine française qu'algérienne, qui ont secoué Oran à la fin de 1961 et au début de 1962. Il en garde un souvenir douloureux.
Enfin M. sera démobilisé et rapatrié au début de mars 1962, quelques jours avant le "cessez-le-feu" (intervenu le 19 mars 1962).
Succédant à cet archiviste pressé, un sociologue affligé du même défaut, qui entendrait répondre aux questions que j'ai posées plus haut, se convaincrait sans difficultés que ces états de service sont autant d'indicateurs d'une intégration indiscutable de M. à la collectivité nationale et d'une loyauté à l'égard de la seconde patrie de ses parents, elle-même à toute épreuve.
Au cours de l'exposé qui va suivre, je vais m'efforcer de montrer quel peut être l'apport spécifique de la méthode biographique, - dans l'ordre de l'enrichissement, de la nuance, de la complexification - par rapport au type d'appréciation précédente, qui pour sommaire qu'elle paraisse, n'en reflète pas moins un schéma et une position d'analyse très fréquemment adoptés par les sciences sociales.
L'usage de cette méthode, tel que je le conçois, a d'abord pour caractéristique principale d'accorder une place importante, sinon prépondérante, au sens que l'agent social attribue lui-même à ses expériences et à ses pratiques.
On peut ainsi dire que l'objet de la mini-recherche que j'ai conduite est à la fois la guerre d'Algérie de M. envisagée factuellement, dans son déroulement d'essence quasi-historique, et le rapport de M. à sa guerre. Rapport présent dans l'événement lui-même, mais qui le précède et lui survit sous la forme des effets qu'il a eu dans la représentation que se donne M. de son identité présente.
Cette perspective ne conduit pas nécessairement à infirmer le diagnostic d'"intégration" précédemment formulé, mais à vérifier, au fond, si cette dimension, cette propriété de signifier l'intégration, était ou est reconnue par M. comme présente dans son expérience, et notamment parce qu'il l'avait lui-même produite.
L'analyse du récit de M., conduite du point de vue qui est le nôtre (et qui fait l'hypothèse d'un lien établi par M., entre sa guerre et son intégration à la nation française) permet un certain nombre de constatations, que l'on peut résumer en deux points:
. Tout d'abord on peut dire que la manière dont M. a vécu sa guerre comporte de toute évidence une dimension de probation quant à son identité de français. Cette guerre, telle qu'il l'a faite - et telle qu'il l'a conçue - a été et reste une preuve donnée à autrui - et sans doute à lui-même - de la solidité de son appartenance à la nation française.
. Mais, en second lieu et par ce qui n'est un paradoxe qu'en apparence (nous verrons pourquoi...), cette épreuve militaire rend possible - licite - la réaffirmation d'une certaine forme de participation à l'identité italienne.
Cette fonction de probation attribuée à la guerre d'Algérie se trouve notamment révélée par la manière dont M. gère son départ à l'armée et le risque d'affectation directe en Algérie qui lui est alors associé.
M. choisit de se soumettre totalement à l'événement sans rien tenter ni pour retarder son départ, ni pour être affecté ailleurs qu'en Algérie. En effet, d'une part, à l'encontre de beaucoup de ses amis, qu'il juge sévèrement, il refuse de reculer l'échéance en s'inscrivant en faculté pour obtenir un sursis à incorporation...
Plus significatif encore, au moment des tests précédant l'incorporation, sur le formulaire où il doit indiquer - rituellement - les souhaits en matière de région d'affectation, il s'abstient d'indiquer un choix, refusant de suivre l'exemple de la plupart des futurs conscrits qui, fût-ce sans grand espoir, indiquaient généralement une autre région que l'Algérie.
La position adoptée par M. n'a pourtant rien qui l'assimile à de la passivité ou du fatalisme. Subjectivement, il s'agit bien d'un choix qu'il construit contre l'opinion de ses parents - lesquels le pressent de retarder son incorporation autant que faire se peut, comme on l'imagine - et en refusant de suivre l'exemple de la plupart des amis de son âge. D'une manière générale, si l'on rapporte l'attitude de M. aux attitudes sociales, qui prévalaient dans ce domaine à cette époque, il ne fait pas de doute qu'elle est en profonde rupture avec celles-ci. Nous savons, en effet, que l'opinion publique était majoritairement réticente à l'égard de cette guerre qui ne disait pas son nom, et à laquelle les appelés du contingent, s'ils ne s'y dérobaient généralement pas, se résignaient sans grand enthousiasme.
M. ferait-il parti de la minorité de ceux qui pensaient que cette guerre était une guerre juste, qu'il fallait faire avec autant d'ardeur que n'importe quelle autre guerre ? Autrement dit, le parti pris de s'abstenir de toute mesure susceptible d'écarter l'éventualité d'un départ en Algérie s'assimile-t-il de la part de M. à un engagement, un volontariat qui ne dirait pas son nom ? Nullement. M. situe son choix en dehors de toute référence idéologique. Il nie fermement avoir eu, initialement du moins, la moindre opinion consistante sur la question algérienne (de même tout au long de l'entretien, prendra-t-il soin de se distinguer de l'image du baroudeur venu en Algérie pour "casser du fell"...).
Le choix de M., comme choix à contenu positif et acte de plein sens, s'impute non à un choix idéologique mais à une logique du civisme extrême. M. se comporte en activiste de la citoyenneté, d'une citoyenneté qu'il sacralise et qu'il conçoit comme la seule référence admissible pour la conduite à tenir en ces circonstances ("Prétexter des études pour reculer artificiellement alors que tu ne vas rien faire, j'estime qu'il y avait quelque chose de malhonnête... par rapport au fait qu'il y avait une guerre et qu'il fallait y aller. Quant à mes amis qui le faisaient, j'avais un peu l'image de types qui se planquaient").
Par là se trouve attestée la valeur de démonstration, quant à son intégration à la nation française ou quant à la solidité de son appartenance, que M. attribue sans aucun doute à sa propre conduite. Une démonstration qui a d'ailleurs par son "excès" même des effets ambigus. Ne court-elle pas le risque, en effet, de démontrer aussi que, pour son auteur, quelque chose reste à démontrer et que l'intégration qu'il affirme - et que sa conduite doit signifier - n'est pas ressentie comme totalement achevée ? et sans doute qu'elle ne le sera parfaitement que lorsque celui qui se vit confusément encore comme partiellement "impétrant" aura satisfait précisément l'épreuve militaire qui lui est imposée ?
Le récit nous révèle ainsi que l'identité française de M. doit nous apparaître au moins autant comme une assise de sa conduite militaire, comme il l'affirmera à plusieurs reprises, que comme un problème à résoudre, un achèvement à accomplir à travers celle-ci. Mieux, l'engagement dans la guerre finit par prendre le contours du seul événement capable de produire cet accomplissement.
Surgit immédiatement cette question: ces représentations, cet univers de sens, liant rapport à l'identité et rapport à la guerre, sont-ils le fruit de la seule imagination de M., une fantasmagorie produite par sa psychologie, son histoire singulière ? Ou étaient-ils d'essence sociale, présents dans la société d'alors ? (question décisive pour qui entend se situer épistémologiquement sur le terrain sociologique). Le récit - et la méthode biographique montre ici une fois de plus ses vertus - contribue à éclairer pour nous cette question. Il nous livre en effet des indices attestant que les représentations que nous avons décrites ne sont pas l'apanage exclusif de M. et que d'autres les partageaient, attestant ainsi de leur existence comme entités sociales. Ces autres sont, en l'occurrence, le milieu, ou plutôt l'institution militaire qui, lors de deux événements caractéristiques, lui montre qu'elle lui attribue tacitement une position spécifique ou distinctive.
Le premier épisode se situe au moment de son incorporation à Oran. Après qu'il a revêtu l'uniforme, un capitaine le reçoit pour un entretien en tête-à-tête et, apprenant la particularité de son origine, lui déclare:
"Ah, vous êtes d'une première génération de Français! Alors, vous venez payer la dette..."
"J'ai répondu", nous dit M., "cela dépendra du prix..."
Le second épisode réfère à sa tentative pour se faire admettre à l'école d'officiers de réserve de Cherchel. Alors qu'il a le sentiment d'avoir parfaitement réussi les différentes épreuves - ce que lui confirme son sous-officier instructeur - M. apprend qu'il est recalé et le même sous-officier lui affirme qu'il doit cet échec à son origine, l'administration militaire retenant ce critère négativement en cas d'ex-aequo, dans l'établissement du classement final.
On pourrait s'attendre à ce que M. soit révolté par cette injustice, or il n'en est rien. Le zèle de M. ne se relâche pas et, nommé sous-officier, il aura à coeur de prouver son aptitude au commandement, et ses qualités seront reconnues de manière éclatante, puisqu'il sera appelé à faire fonction de commandant de compagnie lors des absences du titulaire officiel du poste.
Que révèlent ces épisodes ? Le traitement inégal dont est victime M., au delà de ses aspects moralement condamnables, reflète ou repose, sociologiquement parlant, sur une représentation de l'être social (et militaire) selon laquelle il ne saurait être totalement considéré à l'égal d'un "véritable" national, ou comme totalement assimilable à un national. Le fait remarquable est ici que l'institution militaire se trouve finalement en accord avec M. lui-même, dont tout indique, nous l'avons vu, et d'abord la manière dont il entend régler sa conduite militaire, qu'il se "vit" comme une sorte de national inachevé (son acceptation de la décision injuste qui le frappe ne serait pas aussi totale sans la conscience qu'il a sans doute de cet accord secret - de cette secrète connivence - entre lui-même et l'institution militaire sur ce point, ou encore s'il n'était pas secrètement convaincu de la légitimité des règles non-dites, engagées par cette décision...).
Nous trouvons donc dans cette partie du récit sinon la preuve absolue, du moins de forts indices de ce que nous affirmions, à savoir que l'attitude de M. n'a pas pour seule source sa "psychologie" individuelle ou son histoire personnelle, mais qu'elle engage ou participe d'un système de représentation de nature sociale, présent dans la société de ce temps (la question des limites d'inscriptions, sociales, spatiales ou temporelles, de ce système de représentation ne peut évidemment être tranchée ici. Seule une étude socio-historique plus approfondie, qui, comme nous l'avons dit, sort de notre propos "illustratif", pourrait permettre de répondre à une telle question).
Essayons-nous à décrire en peu de mots un tel système de représentation ou plutôt, selon une formulation qui a notre préférence, cet "univers de sens". Celui-ci fixe - transmet, rend socialement opérantes - un certain nombre de conditions infra ou méta juridiques imposés au "migrant" (terme de large extension nous l'avons vu) pour le parachèvement de leur intégration à la nation d'accueil. Parmi ces conditions, figure d'abord, évidemment, l'assimilation culturelle dont on n'imagine pas alors qu'elle puisse souffrir la moindre remise en cause.
Mais le "migrant" aurait-il satisfait à toutes les conditions formelles et particulièrement à la précédente, son intégration dans la nation d'accueil, ce "don" précieux, ne saurait véritablement lui être acquis qu'après le paiement d'un tribut, capable tout à la fois d'apporter la démonstration des bonnes dispositions de l'impétrant et d'éteindre sa "dette". Ce tribut, c'est par excellence la participation à une guerre menée par le pays d'accueil (moment terrible mais moment intense d'affirmation de la nation et de sa clôture...) en un temps où la guerre fait encore partie des événements déplorables mais "normaux" dont l'éventualité s'inscrit dans l'horizon existentiel de chacun.
Notre démonstration reste cependant insatisfaisante sur un point. Elle fait apparaître, trop exclusivement, un M. dont la conduite est dictée par des représentations - donc d'une certaine façon des forces sociales - qui le dépassent. Cette vision contredit notre hypothèse initiale selon laquelle, si cette dimension de signification quant à son intégration dans la nation d'accueil était présente dans l'expérience de M., c'était parce qu'il l'avait lui-même produite. Le récit, là encore, permet de résoudre cette question. En effet certains des développements que M. consacre à ces épisodes font apparaître que, quel que soit le poids des représentations sociales dans la détermination de sa conduite, celle-ci a quand même, et indissociablement, relevé de sa décision, et a été - aussi - la conséquence d'un choix. Ce qui l'atteste, c'est par exemple le fragment suivant: "ça m'a vexé (il parle de la discrimination dont il a été victime) mais ça m'a vexé en tant que moi, pas en tant que M. (nom à consonance spectaculairement italienne). Je ne me suis pas du tout senti italien pour ça. Je n'ai eu aucune révélation de mon identité d'italien."
Ce passage fait apparaître un M. qui a nécessairement dû s'interroger, délibérer sur la signification - et la réponse - à apporter à l'injustice dont il était victime; et qui manifeste, fût-ce par la dénégation, avoir eu conscience d'une autre conduite possible. Celle-ci, toute de révolte, aurait rejoint le schéma "classique" du dominé qui réagit à sa minoration par la revalorisation combative de l'identité décriée lui valant ses déboires (black is beautiful...). La conduite de M. est donc bien - aussi - le résultat d'un choix, le choix entre la rébellion, fut-elle passive, et le consentement actif à l'"arrêt" qui le frappe. Quelque soit le rôle joué dans sa décision par l'univers social de sens qu'il porte et où il se trouve plongé, M. apparaît donc bien d'une certaine façon comme l'artisan de son propre destin.
Enfin cette image de M. repoussant la tentation d'une révolte qui pourrait paraître pourtant légitime, nous permet de parachever l'inscription de son expérience dans la sphère de sens de l'épreuve. La discrimination, en effet, et fût-ce sur le mode d'une "conspiration des faits", lui - et nous - apparaît finalement comme une "mise à l'épreuve" de cette identité française, à laquelle il se trouve encore avoir à prétendre tout en la possédant déjà.
L'épreuve a-t-elle été concluante ? L'expérience militaire de M. a-t-elle produit les effets intégratifs attendus ? La réponse à cette question est ambiguë. On serait tenté de dire, trop bien! Sa guerre d'Algérie permet à M. de se "dire" (sentir ?) sans réserve français - là le résultat est adéquat - mais aussi de se juger, en raison de sa rectitude et de l'exemplarité de sa conduite, plus français que bien des Français, ce qui pose problème. C'est ce qui apparaît dans ce fragment:
"Moi, personnellement, j'ai eu ce sens d'être français, j'ai ce sens de la France, c'est complètement débile, mais je ne conçois pas qu'il y ait des Français qui ne l'aient pas et qui ont cette chance d'être vraiment d'origine française... J'en ai revu des copains qui s'appelaient Dupont et Lambert, qui se la sont évitée la guerre d'Algérie, mais j'estime qu'eux, ne l'ont pas payé la dette, alors qu'ils auraient dû la payer aussi, parce que la vraie dette, ce n'est pas le fait de ton origine mais c'est le fait que tu es dans ce pays et que ce pays a une épreuve, quelle qu'elle soit, à tort ou à raison, c'est une épreuve du pays. Elle était juste ou injuste la guerre d'Algérie, je ne veux même pas le savoir, moi elle me convenait, mais je ne veux pas le savoir; on m'y envoie, alors je dis: ou tu désertes, ou alors j'estime que tu vas, quelle que soit la cause, même si elle est mauvaise, tu vas défendre ton pays, tu vas payer ta dette d'adulte."
Ce fragment suggère que M. "vit" sa francité, son appartenance à la France sur le mode de l'excellence et de la supériorité. Cet "excès" qui, d'une certaine façon, inverse le signe de la "distinction" - objective ou subjective - de M. sans réellement la supprimer tout à fait, nuit à l'image de sa totale intégration ou de sa parfaite assimilation. En effet, celles-ci apparaissent alors reposer sur une logique de la revendication permanente (et donc de la fragilité) et non sur celle de la constatation apaisée, et le plus souvent inconsciente d'elle-même, comme c'est le cas pour la plupart des nationaux de vieille souche.
La dérive dont est menacée une telle posture est évidente: c'est celle du nationalisme militant et idéologique, et M. montre parfois qu'il est bien près d'y succomber lui-même. Ainsi quand il nous dit:
"M. - Ce que je leur reproche à certains Français d'origine, c'est de ne pas avoir cet orgueil d'être français.
Q. - Tu penses que tu es plus en position de l'apprécier parce que, en somme, tu...
M. - Moi, une fois au moins dans ma vie, je l'ai justifié, je suis allé là où mon pays m'envoyait..."
Et plus explicite encore:
"Q. - A la fin de la guerre, tu estimais que cela avait créé quelque chose ?
M. - J'ai découvert le nationalisme, chose que je ne connaissais pas du tout; cette identité française, oui, je l'ai découverte, oui en moi..."
Venons en au second grand enseignement tiré du récit de M., celui qui peut paraître le plus paradoxal, et qui concerne, nous l'avons vu, la propriété qu'a eu sa guerre d'Algérie de lui permettre une certaine réaffirmation de son italianité.
D'abord précisons le sens de ce terme: quand nous parlons d'italianité, il ne s'agit évidemment pas d'un sentiment d'appartenance à la nation italienne, mais de la conscience de participer d'une essence italienne, ou d'un ensemble de traits culturels considérés comme typiquement italiens. L'italianité est donc, ici, un donné existentiel auquel M. a affaire, quoiqu'il en ait, et qu'il doit assumer de façon satisfaisante, en particulier par considération pour les règles imposées par son appartenance à la nation française.
Comment l'assimilation confirmée par la guerre d'Algérie peut-elle être compatible avec l'affirmation par M. d'une essence étrangère ? La logique que nous découvre le discours de M. sur ce point peut à peu près se résumer ainsi: En raison du caractère irréprochable de sa conduite durant cette guerre, son italianité, serait-elle "indécrottable", ne peut plus, et à jamais, lui être opposée comme trait susceptible de faire douter de sa loyauté et de son intégration à la nation française (on peut en tirer rétrospectivement la conclusion surprenante que c'était en Italien, ou comme Italien que M. affrontait les épreuves destinées à démontrer ou à confirmer sa francité. Ou encore que M. n'affirmait jamais autant son italianité que quand il s'efforçait intensément d'affirmer ou de conquérir sa francité...). Ainsi l'épreuve militaire, comme épreuve assimilatrice n'a pas refoulée ni dissoute l'italianité de M. mais l'a au contraire libérée. Cependant cette libération s'est faite au prix d'une métamorphose profonde de son statut symbolique. De trait totalisateur ouvrant à l'imputation d'une altérité absolue par rapport à la francité, l'italianité s'est convertie en simple particularité. C'est désormais un trait personnel qu'il peut assumer et exhiber sans problème.
Résumons-nous. La guerre d'Algérie n'a pas fait disparaître l'italianité de M., au sens où nous avons entendu ce terme, sans doute au contraire l'a-t-elle régénérée (lui a-t-elle conféré une dignité nouvelle). Elle a, en tout cas, assuré son dédouanement. M. peut désormais la mettre librement en circulation sur le marché intérieur des identités sociales, et la "produire" en toute légitimité comme simple facette de sa personnalité sociale au cours des échanges sociaux où "jouent" les identités sociales des interactants.
Ce dédouanement a été obtenu par rapport à un premier ordre d'invalidation possible qui concerne, on vient de le voir, la fiabilité du sujet quant à sa loyauté à la patrie ou quant à la solidité de son intégration. Citons à ce propose ce fragment du discours de M.:
"Ca vient, à l'occasion, dans les conversations, italien ou pas... Je suis ou je suis pas italien, j'en sais rien, moi je m'appelle [Mi], ça c'est vrai, mais l'Italien que vous avez devant vous, d'origine, il est allé faire le zouave en Algérie."
Mais il existe une seconde forme d'invalidation possible par rapport à laquelle joue également le dédouanement. Celle-ci concerne la valeur comparée de cette essence italienne de laquelle M. ne semble pas pouvoir se départir. Le doute potentiel que sa guerre d'Algérie permet à M. de dissiper, est à peu près le suivant : soit, voilà un Italien, ou un ex italien, dont l'intégration et la loyauté ne sauraient être mises en doute. Mais ce qu'il est et à quoi, le voudrait-il, il ne peut rien changer, cela est-il digne du "label" français ? Et la question se pose tout particulièrement dans le domaine militaire par rapport auquel les italiens, du moins dans notre région frontalière, ont souffert longtemps de préjugés défavorables.
Sur ce plan encore, la guerre d'Algérie fait son office. La manière dont M. l'a conduite est là pour prouver, qu'en ce qui le concerne au moins, le préjugé n'est pas fondé. Et, au besoin, il sait le rappeler à des interlocuteurs mal intentionnés ou moqueurs. Voici quelques fragments caractéristiques sur ce point:
"Dans la vie civile, j'ai été amené à ce qu'on me fasse ce genre de réflexion. Combien de fois! Mais j'étais armé tout de suite pour répondre. Je l'ai même provoqué... et c'est là que je sortais ma tirade: "Italiens ou pas, je ne sais pas ce qu'ils ont fait pendant la guerre, mais moi, en tant que d'origine italienne, moi je ne me suis pas planqué, je suis allé faire le zèbre en Algérie, et je connais beaucoup de Français, qui eux ne se sont pas dérangés."
Et ailleurs,
"... Oui, ça m'est arrivé (qu'on lui fasse des remarques désobligeantes), alors c'est là que je joue, je ne dis pas de mes faits d'armes... mais que je joue de mon truc, c'est vrai, alors là, je me régale. Je dis: M'oui, parce que les Français, ils sont courageux! J'en ai vu quelques-uns de planqués, quand j'avais vingt ans, de Français d'origine!..."
EPILOGUE
Une question restait posée. Cette conscience de participer d'une essence italienne s'était-elle atténuée ou dissoute avec le temps chez M. ? Ou bien était-elle toujours aussi vivace ?
Pour répondre à ces questions une partie de l'entretien a été consacré in fine à la vie et aux activités professionnelles actuelles de M. Il se trouve que son entreprise est fortement exportatrice sur le marché italien, ce qui l'amène à avoir de fréquents contacts avec des partenaires commerciaux de cette nationalité. Cette partie de l'entretien a fait apparaître d'abord que M. professait une opinion extraordinairement positive de ce qu'il se représente comme les qualités propres des Italiens (et qui en font de redoutables concurrents commerciaux).
Second constat, tout aussi important: la conscience de son italianité substantielle a si peu disparu chez M. (sans que pour autant il cesse de s'affirmer, et fermement, membre du "club des Français") qu'il la tient pour une ressource essentielle dans sa lutte contre la concurrence italienne!
Qui, en effet mieux qu'un italien, pourrait-il se mesurer avec un autre italien et déjouer ses ruses.
En cela (la comparaison est de M. lui-même) n'est-il pas semblable, d'ailleurs, à ces tirailleurs algériens qui n'avaient pas leur pareil pour débusquer les "fellagas" (sans doute, parce qu'en les pourchassant, c'est d'une certaine façon, eux-mêmes qu'ils pourchassaient...) ?
APERCUS SUR L'USAGE DE LA METHODE BIOGRAPHIQUE
Quelles considérations générales sur l'usage que font les sociologues des récits de vie peut-on rattacher à l'exemple précédent ?
L'emploi de cette méthode est de tradition déjà ancienne en sociologie (quoique moins ancienne qu'en ethnologie). Ce sont les sociologues américains de l'école de Chicago qui en firent les premiers un usage intensif (au point que cette orientation est souvent considérée comme l'une des caractéristiques les plus significatives et les plus distinctives de ce courant). Au premier rang d'entre eux, figurent évidemment ces pionniers de l'utilisation des données biographiques que sont W. I. Thomas et F. Znaniecki (desquels on peut citer ces propos caractéristiques: "C'est en toute sécurité que nous pouvons affirmer que les histoires de vie personnelles aussi complètes que possible constituent le type parfait de matériau sociologique" (W.I. Thomas et F. Znaniecki - 1920).).
Au cours des deux dernières décennies la méthode biographique fut redécouverte et son intérêt souligné par divers chercheurs français. Son usage est désormais courant dans notre pays.
Cependant une certaine confusion semble régner quant à ses potentialités réelles. Pour tenter de mettre de l'ordre dans cette confusion, il nous est possible d'affirmer qu'une ligne de partage décisive nous semble d'abord séparer, parmi ses utilisateurs:
- ceux pour qui le "récit de vie" ne représente qu'un instrument méthodologique parmi d'autres, dont l'emploi relève uniquement d'un jugement de pertinence et ne saurait rejaillir en rien sur la manière dont le chercheur choisit ou construit ses objets (auxquels elle peut être ou ne pas être appropriée), et sur la posture épistémologique à partir de laquelle il les aborde.
- et ceux pour qui au contraire l'usage d'une telle méthode traduit en soi ou engendre une nouvelle manière de faire de la sociologie, ou se trouve corrélative de l'adoption d'une approche radicalement nouvelle des phénomènes sociaux.
Parmi les représentants les plus éminents de ce second courant, on trouve notamment D. Bertaux qui, après avoir recommandé de parler non de "méthode des récits de vie" mais d'"approche biographique", écrit:
"Ce qui serait en jeu [avec l'approche biographique...], ce ne serait donc pas l'adoption d'une nouvelle technique, mais la construction de proche en proche d'une nouvelle démarche sociologique; une nouvelle approche qui, entre autres caractéristiques, permettrait pour une fois de réconcilier l'observation et la réflexion" (D. Bertaux - 1980).
En quoi consiste cette réorientation qui se donne pour décisive? Laissons encore une fois la parole à D. Bertaux. Celui-ci écrit dans l'article déjà cité:
"[L'approche biographique] implique la décision de reconnaître aux savoirs indigènes une valeur sociologique, à traiter l'homme ordinaire non plus comme un objet à observer, à mesurer, mais comme un informateur mieux informé que le sociologue qui l'interroge. C'est remettre en question notre monopole institutionnel sur le savoir sociologique, et c'est abandonner la prétention de la sociologie à devenir une science exacte."
On voit qu'il s'agit là d'un renversement épistémologique de grande ampleur, assimilable, pour faire bref, à une réévaluation fondamentale du rôle du sujet ou de l'acteur social (tout ce que connotent les formules bien connues de retour de l'acteur, ou de retour du sujet).
Cet aspect permet de mieux comprendre pourquoi des chercheurs de disciplines différentes mais qui ont en commun d'utiliser de manière privilégiée cet instrument d'investigation semblent parfois éprouver le sentiment de former un courant, ou une école de pensée nouvelle et spécifique, capable non seulement de se superposer avec force aux barrières disciplinaires traditionnelles, mais même de les transcender, et partant de les nier.
Ce qui rassemble ces chercheurs, ce n'est pas une simple prédilection pour le récit de vie ou le témoignage oral, entendus comme banals procédés techniques, mais le fait d'avoir, à travers cet instrument, et grâce à lui, procédé à un renversement épistémologique qui est, mutatis mutandis, de même nature, ou d'avoir promu un retour de l'acteur ou du sujet, équivalent, réserve faite des inflexions particulières dues aux spécificités de champs. A l'appui de nos propos, citons deux historiens:
P. Thomson tout d'abord (P. Thomson - 1980):
"A travers elle [les sources orales], hommes, femmes et enfants ne faisant partie d'aucune élite pouvaient enfin indiquer ce qui à leurs yeux avait compté le plus dans leurs propres existences. C'est là une découverte qui a fait de l'histoire orale européenne plus qu'une méthode, un mouvement; et un mouvement qui poursuit des objectifs très proches de ceux visés par les sociologues qui recueillent des récits de vie."
Puis Philippe Joutard (P. Joutard - 1979):
"Les archives orales permettent aussi de mieux saisir le "vécu" des divers acteurs historiques ou de l'histoire se faisant, ce que les américains appellent l'atmosphère. J'ajouterai qu'elles sont les seules susceptibles de faire apparaître une microsociologie du pouvoir et des relations inter personnelles qui rend parfois mieux compte d'une décision, d'une action que tel ou tel grand clivage reconnu."
Cependant ce second courant lui-même n'est pas dépourvu d'ambiguïté. Il se trouve en fait lui-même menacé par un clivage interne non moins décisif, qu'il convient ici de souligner.
Celui-ci oppose ceux pour qui ce "retour du sujet" (en pratique l'attention portée au discours que tient ce sujet sur lui-même et, sinon sur le monde, du moins sur son monde) s'inscrit dans une logique qui conduit à réserver l'emploi de la méthode à l'exploration du "vécu" des acteurs sociaux (notion qui, dans le champ sociologique, notons-le immédiatement, se transcrit par les termes de "sens", de "signification", voire d'"univers de sens") à ceux pour qui cette restriction est abusive, et pour qui il n'est pas d'objet, de domaine, ou de dimensions sociales qui ne puissent relever de ce mode d'investigation.
Les premiers vont souvent être amenés à voir dans la méthode biographique un instrument spécifiquement adapté à l'exploration - "de l'intérieur" comme le disent R. Bonnain et FanchElegoet (1978) reprenant une formule de C. Lévi-Strauss - d'univers ou de milieux sociaux particuliers (l'univers de ceux qui ordinairement n'ont pas la parole) situés aux marges de la société (de quelque marginalité qu'il s'agisse: par rapport à la culture dominante, à la "modernité", à l'économie...). Bref, l'univers de sens de ceux qu'un auteur (C. Wagnon - 1990 -) a appelé les "oubliés de l'histoire et de la statistique". En cela ce courant renoue avec la tradition des sociologues de l'école de Chicago, pour qui le "récit de vie" avait été par excellence l'instrument d'appréhension des phénomènes de déviance, comme le souligne D. Bertaux (article cité).
Les seconds au contraire n'admettent aucune restriction à l'emploi de la méthode biographique et notamment pas une restriction fondée sur la distinction "vécu" (ou sens) / objectivité des comportements sociaux. Mieux même, pour eux, cette méthode ne révèle jamais autant ses mérites que quand elle est utilisée pour l'exploration des réalités que l'on inscrit généralement dans le champs des phénomènes objectivement constatables telles que les pratiques sociales ou les "structures" qu'elles expriment (c'est là le sens de l'assimilation bien connue que pose D. Bertaux: "récits de vie = récits de pratiques" - D. Bertaux - 1976). Selon cette conception, donc, la méthode biographique ne saurait être cantonnée dans l'étude - "de l'intérieur" - des marges sociales, mais peut et doit s'appliquer à l'exploration de phénomènes situés au coeur des fonctionnements sociaux, et connotant des notions telles que "rapport de classes, poids des structures économiques, etc.
Les objections que l'on peut faire à ce courant portent sur sa capacité à mettre en pratique la rupture épistémologique dont il s'est targué. La critique majeure qu'on peut lui adresser met en cause précisément cette dissociation, en apparence secondaire, entre champs du "vécu" ou des significations et champs des phénomènes objectivement constatables.
En effet, sous couvert d'une distinction purement disciplinaire ou technique, on assiste ici, en fait, à la séparation décisive des phénomènes sociaux entre une "sphère du sens" (ce que D. Bertaux appelle le "socio-symbolique") examinée pour elle-même sans grande considération pour ses liens avec la pratique sociale objectivable des sujets et les contextes sociaux globaux où elle s'inscrit et une sphère des pratiques comme pratiques structurées (ce que D. Bertaux appelle le "socio-structurel") examinée également en elle-même sans grande considération pour le sens qu'y engage le sujet. Ce dernier se trouve clivé en deux entités, qui apparaissent implicitement comme peu conciliables (irréconciliables?): le sujet du discours d'une part (sujet bavard et sans prise sur le monde) et le sujet de la pratique et de l'action sociales (jouet muet de forces qui le dépassent).
Une telle démarche ne reflète guère l'intention affichée de "traiter l'homme ordinaire non plus comme un objet à observer, à mesurer, mais comme un informateur mieux informé que le sociologue qui l'interroge". Et il semble bien qu'on tourne le dos ici à la nouvelle perspective qu'on nous annonçait, et où le sujet devait se voir reconnaître le pouvoir de concourir, fût-ce partiellement, à la construction de la signification scientifique attribuée à ses actes, que ceux-ci soient des "actes de pensée" ou qu'ils soient identifiables comme comportements sociaux extériorisés.
Notre propre position maintenant. Elle peut paraître très proche du second courant décrit ci-dessus; celui pour qui l'utilisation de la méthode biographique est corrélative d'un changement de la posture épistémologique du chercheur. Elle en diffère cependant sur un point capital. Dans notre cas, la réorientation épistémologique précède, logiquement et chronologiquement, le choix, fût-il privilégié, de cette méthode.
Ne se déduisant pas d'une affinité préalable pour les "récits de vie", notre approche peut être décrite pour elle-même. Elle se résume essentiellement, pour être bref, dans une centration sur la notion de pratique sociale, conçue comme une totalité où se reflètent et s'articulent et les significations qu'y engagent les acteurs sociaux (comme ordre de détermination autonome) et les déterminations structurelles auxquelles elle est soumise.
Par rapport aux problèmes soulevés plus haut, il est évident que cette démarche s'écarte de la voie qui conduit à un examen séparé de la sphère du "vécu" et des significations d'un côté, de la sphère des phénomènes sociaux objectivement constatables de l'autre. La pleine compréhension de l'objet requiert la saisie conjointe des deux sphères de phénomènes. Ce qui est appréhendé dans cette démarche totalisante, ce n'est pas "du sens" mais du sens pour la pratique, ce n'est pas des pratiques mais des pratiques selon un sens. Ainsi peut-on espérer effacer le clivage que nous dénoncions plus haut (réconcilier le sujet avec lui-même?). Une telle démarche s'impute évidemment à la catégorie large de la "sociologie compréhensive", wébérienne ou post-wébérienne, et il n'est pas question pour nous de nier cette filiation, ni d'y insister d'ailleurs... Ce sur quoi nous aimerions insister, par contre, c'est sur les rapports qu'entretient cette posture épistémologique avec la "méthode biographique". Le point principal est ici qu'il n'y a pas coïncidence absolue entre les deux. La méthode biographique est jugée certes particulièrement apte à traduire au plan de l'investigation les spécificités de la posture, mais son emploi n'est pas exclusif d'autres méthodes, ou du recours à d'autres matériaux.
Inversement, il n'y a aucune raison de penser que l'emploi de la méthode biographique doit être "réservé" à cette posture épistémologique (ou qu'il n'est vraiment indiqué que pour ce cas...); d'autres types d'emploi sont évidemment concevables, et en particulier ceux qui en font un instrument méthodologique comme les autres, sans sacralisation ni fétichisation.
Une dernière question doit être soulevée qui est la suivante: y a-t-il des objets ou des champs auxquels la méthode biographique semble devoir être appliquée préférentiellement?
Il n'y a aucune raison de concevoir des restrictions d'emploi, tout au moins qui ressortiraient à la nature de l'objet visé (et cela d'autant moins que l'on entérinera la reconstitution de l'objet pratique sociale à laquelle nous avons procédé plus haut).
Néanmoins, la méthode biographique semble, pour des raisons évidentes, particulièrement appropriée à des objets relevant, par exemple, de la catégorie large de la socialisation (à condition de ne pas restreindre ce processus à la période de l'enfance.) Elle semble également apte à l'analyse des trajectoires sociales et professionnelles des migrants (notamment parce que ces phénomènes, par bien des aspects, peuvent être rattachés à la catégorie précédente).
Cependant, il faut se garder de penser que cette adéquation est fondée sur la trop évidente, et quasi visuelle, assimilation entre la notion de biographie et celle de trajectoire. Les trajectoires sociales ou professionnelles des migrants sont des processus dans lesquels interviennent à un haut degré selon nous l'activité décisionnelle du sujet, et sa participation active à des univers de sens particuliers (selon le critère temporel et historique aussi bien que selon le critère géographique ou social).
Et c'est parce que la posture épistémologique que nous adoptons implique à travers la simple utilisation technique de la méthode biographique - la prise en compte de ces éléments de particularisation (qui brise l'unité des concepts généraux) que cette méthode est particulièrement adaptée à ce type d'objet.
Ce sont ces dernières propositions que l'exemple que nous avons traité avait pour but d'illustrer...
LES ENJEUX DE LA SOURCE ORALE:
L'EXEMPLE DE DEFENSE DE LA FRANCE
Olivier WIEVIORKA
Pensionnaire de la Fondation Thiers
Maître de conférences à l'I.E.P. Paris.
L'histoire orale présente un curieux paradoxe. Si certaines institutions (Archives Nationales, Archives Départementales, I.H.T.P.) soutiennent et encouragent la collection d'entretiens oraux, cette source reste malgré tout tenue en suspicion, au sein de l'Université par exemple. Rares sont les patrons qui voient d'un bon oeil leurs disciples se lancer dans l'histoire orale. En général, ils n'ont de cesse que de ramener ces brebis dévoyées à la raison, entendons la source reine, l'archive écrite. Certains auteurs partagent ce parti-pris. Ainsi, Daniel Cordier, auteur d'une monumentale biographie de Jean Moulin fonde exclusivement son travail sur l'écrit et récuse, c'est là une pétition de principe, toute contribution orale. C'est dire que malgré les percées réalisées ça et là, la source orale ne bénéficie souvent que d'une tolérance indulgente, mêlée parfois d'une condescendance apitoyée.
LA source orale : Problèmes théoriques
Certes, les faiblesses de la source orale expliquent, sans toutefois la justifier, cette attitude. Au catalogue des idées reçues, les sempiternelles accusations portées contre la source orale couvrent de larges pages. Trois reproches, on le sait, lui sont couramment adressés. Du fait de la distance qui sépare l'événement vécu de sa narration, la fiabilité du témoignage semble suspecte. La relation interviewer / interviewé provoque d'autre part des effets d'induction qui minent la sincérité et l'authenticité du récit. Le discours enfin, parasité par les lectures, les discussions, les émissions intervenues postérieurement à l'expérience vécue, ne livre qu'une mémoire reconstruite et par là même falsifiée. Ces trois reproches sont suffisamment connus pour qu'il soit utile de les développer. Ils sont, faut-il le souligner, légitimes. Mais ils contribuent aussi à fausser le débat.
Ce discours négatif aide-t-il l'historien? Il est permis d'en douter. En effet, l'étude de certains groupes sociaux contraint parfois à recourir aux témoignages oraux. La Résistance, du fait de la clandestinité, a laissé peu d'archives et la source orale s'impose au chercheur. Dûment chapitré, l'apprenti historien se voit dès lors sommé de séparer le bon grain de l'ivraie, en d'autres termes de démêler le vrai (exploitable) du faux (qui ne l'est pas). Le discours négatif induit ainsi un effet pervers: la source orale est acceptée, faute de mieux et malgré ses défauts. Elle est considérée comme un ersatz qui pallie les carences de l'Ecrit. Les entretiens rassemblés par le défunt Comité d'Histoire de la Seconde Guerre Mondiale illustrent cette logique. Les enquêteurs ne se posent jamais de questions méthodologiques. Les historiens n'utilisent les témoignages que pour l'information factuelle qu'ils sont censés recéler. L'originalité de la source orale est donc totalement évacuée. D'où des effets pervers: la résistance n'est appréhendée qu'en termes descriptifs et le fait, bien souvent, prime sur l'analyse. Mais lorsque le décompte des sabotages, l'analyse de la presse clandestine, le bilan de la répression auront été réalisés, la Résistance sera-t-elle mieux comprise? Le doute, à cet égard, s'insinue. La source orale, par sa richesse, incite à porter un regard autre sur l'armée des ombres. Encore faut-il l'accepter dans - et non malgré - sa différence ce qui impose de prendre en compte trois données.
Le témoignage oral, en premier lieu, constitue une source individualisée. Cette remarque méthodologique, par delà sa banalité, n'est pas neutre. Elle contraint le chercheur à explorer les différences entre les individus et l'oblige à renoncer à une écriture généralisatrice et unifiante. Le réel, au travers des récits, apparaît fragmenté alors que la mission de l'historien est précisément d'ordonner et d'unifier le chaos. La source orale réintroduit donc l'individuel au sein du général, le particulier au sein de l'universel. Plutôt que de nier cette donnée, autant au contraire l'exploiter pour définir le caractère singulier des aventures collectives.
Mais ce discours individuel s'arrime par ailleurs à un substrat collectif, créé par l'héritage familial, la condition sociale, les opinions politiques... du témoin. La source orale permet de repérer, par delà les éléments singuliers, les systèmes normatifs qui fondent et expliquent la pratique de l'individu. En ce sens, elle saisit le rapport de l'individu au groupe, dans sa déviance ou sa conformité.
Enfin, la source orale incorpore une dimension mnémonique. L'individu invité à retracer son passé, tend à le reconstruire. Plutôt que de nier cette dimension, en démêlant le vrai du faux, le réel de l'imaginaire, il importe peut-ètre de comprendre le fonctionnement de ce discours et les logiques qui le sous-tendent. Un exemple: nombre de résistants avouent avoir entendu l'appel du 18 juin: une assertion invérifiable. Demandons-nous dès lors pourquoi tant de témoins soutiennent cette affirmation plutôt que de nous interroger, sans pouvoir trancher, sur la véracité de leurs dires.
C'est dire que la source orale ouvre des chemins féconds si on l'accepte dans sa triple spécificité: un instrument qui fragmente le réel, qui pose le rapport de l'individu au groupe, qui transfigure l'événement vécu en une représentation. Quelques exemples, puisés au sein du corpus rassemblé pour l'étude du mouvement Défense de la France, tentent d'illustrer cette démarche.
LE REEL FRAGMENTE: LECTURES DE L'ENGAGEMENT
A la différence des réseaux, les mouvements se définissent par une pratique polyvalente qui associe l'action civile (diffusion de journaux clandestins, distribution de faux- papiers...) à une action militaire (sabotage, renseignement...). Cette action, appréhendée au travers des sources écrites (rapports de police, presse...) semble se déployer linéairement, même si l'historien çà et là repère des mutations. On peut ainsi dépeindre Défense de la France comme un mouvement qui au départ imprime un journal, suscite dans un second temps la création d'un puissant atelier de faux-papiers avant de se lancer en 44 dans l'action militaire proprement dite. Cette description, valable pour l'essentiel, est néanmoins tronquée car elle occulte les motivations qui président à ces évolutions.
Il faut ici intégrer deux données fondamentales: l'engagement du résistant et son poids dans la définition de la ligne suivie par le mouvement.
L'engagement dans la Résistance combine en effet deux éléments. D'une part, un sentiment éthique de révolte pousse le clandestin à s'insurger. Le résistant s'appuie ainsi sur "le refus catégorique d'une intrusion jugée intolérable et sur la certitude confuse d'un bon droit (...), le sentiment d'avoir soi-même, en quelque façon et quelque part raison". Tel est le "pourquoi" de l'engagement. Mais cette motivation initiale ne suffit pas. Il faut trouver une organisation clandestine qui, par définition, ne dispose pas de bureaux de recrutement. Il faut surtout être en accord avec les formes d'action proposées. L'engagement dépend aussi de la pratique impulsée par le mouvement. Au "pourquoi résister" s'ajoute le "comment faire" et ces deux termes sont indissociables.
Lorsque C. Bourdet sollicite A. Malraux, le dialogue noué -un morceau d'anthologie- s'engage précisément sur ces bases: "Avez-vous de l'argent"? C'était à peu près comme de demander à un chrétien quand il a vu Jésus-Christ pour la dernière fois. Je balbutiai je ne sais quelle excuse ou explication pitoyable. Nouveau reniflement, nouvelle question: "Avez-vous des armes?". Nouveaux balbutiements mêlés de quelques espoirs en forme de prévisions plus ou moins optimistes et d'ailleurs incertaines quant au lieu, la date et la nature. "Bon, fit Malraux, revenez me voir quand vous aurez de l'argent et des armes". Ni le courage, ni le patriotisme d'André Malraux ne sont bien entendu en cause. Seul, le type d'action envisagé dissuade l'auteur des Conquérants de s'engager. C'est dire que poser la question de l'engagement sous le seul angle du patriotisme, de l'anti-fascisme, voire de l'anti-conformisme, masque la structuration d'un engagement indissolublement lié à la pratique clandestine. C'est à ce stade que l'enquête orale s'impose. Elle vise dans un premier temps à saisir la dimension individuelle de l'entrée dans la Résistance. En effet, les acteurs divergent quant aux moyens à employer pour lutter contre l'Allemagne. Autant le souligner d'emblée, l'entrée dans un mouvement au départ axé sur la diffusion d'un journal clandestin ne va pas de soi.
Certes, pour les résistants familiers de l'écrit pour des motifs culturels (niveau d'étude...) ou politiques (syndicalisme...) le développement d'une presse clandestine s'impose. Robert Salmon, l'un des dirigeants du mouvement le relève: "l'idée d'action sur l'opinion est quelque chose qui m'a toujours intéressé (...). A l'origine, je pensais qu'il fallait faire un journal, convaincre l'opinion et que, les gens étant ce qu'ils sont, j'étais plutôt fait pour tenir la plume, (...) que c'était là où je pouvais apporter une contribution originale".
Yves Morvan, un ouvrier d'origine bretonne, développe une analyse similaire. Un journal, c'est "comme un syndicat. Prenez un syndicat qui ne diffuserait rien. Qu'il soit de gauche ou de droite. Patronal ou ouvrier. Ou un parti politique. S'il ne diffuse rien pour maintenir ses éléments au courant, c'est comme s'il n'existait plus".
D'autres, en revanche, expriment des avis plus nuancés. Patrice Blank, membre du Comité Directeur de D.F. et aujourd'hui patron de presse estime utile mais non essentielle la diffusion d'un journal clandestin. "Utile parce que cela semait la bonne parole, parce qu'il y avait peu de Résistants, parce que le seul moyen d'attirer à soi les compagnons était de les sensibiliser et de leur ouvrir les yeux. Mais non indispensable parce que l'action indispensable, c'était la lutte contre l'occupant par des moyens qui n'étaient pas ceux de la communication. Pour rester dans le cercle de la communication, il était plus important d'abattre P. Henriot que de diffuser un journal. Il était plus important encore d'empêcher les chars allemands de venir du Nord de la France jusqu'en Normandie".
De même, Génia Gemähling, l'une des initiatrices de D.F., ne dissimule pas ses réticences initiales. "Au début, je trouvais que ce n'était pas tellement utile. C'était beaucoup plus important d'évacuer des gens arrêtés, d'en cacher. Bien sûr, c'était important aussi que des gens sachent la vérité mais je trouvais que si on n'avait fait que çà, cela n'aurait pas été énorme. Je ne me rendais pas bien compte, surtout au début. Après, je me suis rendue compte que c'était important comme lien entre les gens et comme façon de les motiver".
A cette adhésion raisonnée s'opposent des attitudes plus hostiles. Certains résistants en effet ne s'engagent que par défaut à Défense de la France. Pour les uns, l'entrée dans le mouvement se substitue à un impossible départ en Grande- Bretagne. Jacques Boulaire, qui contribue à implanter D.F. en Bretagne tente à plusieurs reprises de passer en Angleterre. Il se résout à combattre en France alors que sa vocation maritime (il prépare alors l'école Navale) l'incite plutôt à "continuer une carrière maritime chez de Gaulle".
Pour d'autres, la diffusion de la presse clandestine ne constitue qu'un pis-aller: l'action militaire doit primer sur l'action civile. R. Le Lostec, membre d'un corps-franc breton, rappelle ainsi que les actions militaires, le sabotage notamment, revêtent une importance plus grande que la propagande.
Ces quelques cas, volontairement limités, démontrent la diversité des attitudes qui précèdent l'entrée à Défense de la France. L'action offerte par l'organisation clandestine entraîne toujours un arbitrage entre les termes du combat proposé et les valeurs de l'individu.
Un exemple résume les choix qui se posent aux résistants, celui des études. Défense de la France recrute en partie dans un milieu bourgeois où le cursus universitaire est survalorisé. L'abandon d'une scolarité normale pose donc un dilemme déchirant qu'Olivier Richet résume avec clarté. "La chose qui paraissait vraiment importante à l'époque, c'était les études et il était très difficile de concilier les études et une action dans la résistance (...). Je fais partie des gens qui ont poussé un soupir de soulagement au moment où on a été réquisitionné pour aller travailler en Allemagne parce qu'à ce moment là, il n'y avait plus de choix: cette espèce de poids familial qui m'imposait de faire des études a disparu. Je dis familial mais c'est beaucoup plus que familial..."
En d'autres termes, l'enquête orale aide à discerner la pluralité des attitudes qui favorise ou prévient l'entrée dans la Résistance, à fixer le contour des choix posés au résistant. Cette diversité foisonnante est irréductible à un schéma global et réducteur. C'est dire l'importance méthodologique du témoignage oral qui favorise le "retour à une philosophie du sujet qui récuse la force des déterminations collectives et des conditionnement sociaux et qui entend réhabiliter la part explicite et réfléchie de l'action". Mais ces déterminations individuelles sont transcendées par le mouvement qui, par delà la pluralité des attentes et la diversité des caractères se structure. Défense de la France homogénéise les comportements en définissant une "ligne". Le singulier s'ajuste au collectif. Encore faut-il baliser les chemins qu'emprunte cette adaptation.
LA DIALECTIQUE DU GROUPE ET DE L'INDIVIDU
Trois éléments méritent d'être pris en compte.
Les consensus
La personnalité marquée de chaque individu ne doit pas occulter les consensus qui existent au sein du mouvement. Tous les résistants, c'est là une évidence, s'accordent pour hâter le départ des Allemands et prendre une part active dans la lutte.
Comme le rappelle Louis Chevé, un instituteur breton, "Pour moi, c'était inacceptable que les Allemands occupent le territoire français. Inacceptable aussi qu'ils se conduisent de cette manière là". Que l'Allemand soit défini comme le nazi ou l'ennemi héréditaire ne change rien: le combat clandestin est d'abord conçu comme le moyen de s'opposer à une présence jugée intolérable. Ce consensus se vérifie in fine puisqu'à la question: "Qu'attendiez-vous de la Libération", la quasi- unanimité des témoins répondent spontanément: "le départ des Allemands".
De même, pour la plupart des membres de D.F., le fait de s'engager prime sur le type d'action offert. La volonté d'agir, fût-ce symboliquement, l'emporte sur l'efficacité escomptée des pratiques proposée. C'est ce désir de "faire quelque chose" qui pousse le résistant à dépasser ses réticences initiales pour s'agréger au mouvement. Françoise de Rivière qui héberge une imprimerie clandestine décrit fort bien ce cheminement. "Moi, j'aurais fait n'importe quoi. J'ai beaucoup déploré qu'on m'ait donné ce rôle là parce que je trouvais horrible d'être enfumée avec cette machine. Mais puisque c'était celà qu'on m'avait donné, je l'ai accepté comme tel. A partir du moment où l'on acceptait, on acceptait ce qui était utile. Mais j'aurais préféré faire autre chose".
En revanche, par delà la diversité de leurs attentes, la quasi-totalité des membres de D.F. s'unissent pour récuser certaines pratiques et notamment les attentats isolés contre les Allemands. On le sait, ce type d'action caractérise plutôt les groupes d'obédience communiste: Défense de la France le rejette très fermement. Se dessine en l'occurrence une communauté de valeurs.
Certes, les motifs avancés pour expliquer ce refus sont multiples. Quelques résistants soupçonnent les communistes de noires arrières-pensées, d'agir ainsi "pour des raisons strictement politiques et commandées par le Komintern", comme le note R. Salmon. D'autres mettent en avant les risques inutiles encourus par les populations civiles. Un ancien déplore le "côté un peu lâche" de ce type d'action. Bien sûr, "se fondre dans la foule, ce n'est pas beaucoup plus lâche que de se fondre dans la nuit quand on fait une action de nuit. La seule chose, c'est que la nuit n'en subit pas les conséquences tandis que la foule... Certaines personnes étaient prises en otages, déportées fusillées. Cela ne me satisfaisait pas. Cela ne me satisfait pas plus maintenant".
D'autres enfin se refusent à confondre le soldat isolé et le combattant, le feldgrau et le nazi. "C'était pas normal de descendre un mec qui ne faisait rien. C'était un soldat, un simple soldat. Il n'était pas intéressant, ce n'était pas un S.S. Ces gars là, c'était des mecs qui étaient là comme ça, parce qu'on les avait mis là".
Ces exemples attestent de la pluralité des fonds culturels que l'enquête orale permet de repérer. Mais cette diversité, qu'elle relève d'un substrat humaniste, chrétien, anti-communiste... (la liste n'est pas exhaustive) ne prévient pas la construction d'un consensus. La variété des énoncés singuliers construit ainsi un langage commun qui pèse sur la destinée du mouvement et bride son action. Lorsque le 15 mars 1944, Philippe Viannay publie un éditorial intitulé "Le Devoir de Tuer", il provoque au sein du mouvement de sérieuses turbulences dont les entretiens, encore aujourd'hui, se font l'écho. Mais il n'est surtout pas suivi, du moins à ma connaissance. La mentalité consensuelle des adhérents endigue ici la pratique que le mouvement souhaitait impulser. Pour reprendre une formule d'Alain Boureau, le collectif se définit ici "comme ce qui restreint les possibilités de l'action et de la décision". Surtout, cette analyse confirme le bien- fondé de la démarche suivie par R. Chartier."Les agencements discursifs et les catégories qui les fondent(...) ne sont point réductibles aux idées qu'ils énoncent ou aux thèmes qu'ils portent. Ils ont leur logique propre - et une logique qui peut fort bien être contradictoire en ses effets avec la logique du message".
En d'autres termes, l'enquête orale révèle que l'engagement s'inscrit dans une marge. Deux limites la bornent: le désir d'agir et le refus d'admettre que les pratiques contredisent certaines valeurs. L'entrée dans la résistance se fonde ici sur le "n'importe quoi". Mais elle récuse le "n'importe comment". Cet éclairage apporté par la source orale doit conduire à minorer le poids des études de texte qui ont longtemps fait le miel des historiens de la Résistance. Il faut peut-être ici s'inspirer de la démarche suivie par les modernistes, R. Chartier en tête. "Chaque série de discours doit être compris en sa spécificité, c'est-à-dire inscrite dans ses lieux (et milieux) de production et ses conditions de possibilité, rapportée aux principes de régularité qui l'ordonnent et la contrôlent et interrogée dans ses modes d'accréditation et de véridiction". L'enquète orale se situe dans cette logique en définissant par exemple les conditions de réception du journal clandestin.
Adaptation du mouvement à la pluralité des attentes
Le mouvement, en second lieu, s'adapte aux aspirations guerrières manifestées par certains de ses membres. D'une part, Défense de la France constitue des corps-francs, en Bretagne notamment et leur laisse une large autonomie. D'autre part et surtout, il prend en charge deux maquis. Claude Monod prend ainsi la direction de la région D (Bourgogne-Franche- Comté ) au début 44. Et Philippe Viannay organise au printemps de la même année le maquis de Seine et Oise Nord. Certes, le développement d'une lutte armée correspond à une pluralité de motifs. Mais la volonté de se battre à découvert que manifestent de nombreux jeunes a très certainement pesé dans la constitution de ces maquis. Comme le souligne M. Danchin, "On frétillait. Distribuer des papiers...On avait envie d'y aller". Le mouvement tend donc à infléchir sa pratique sous la pression de la base.
Individualisation des pratiques clandestines
Enfin, l'adaptation au groupe passe aussi par une individualisation de la pratique résistante que l'entretien oral permet de saisir. Cette individualisation prend deux formes. D'une part, certains résistants, jugeant insuffisante l'action du mouvement auquel ils appartiennent, s'engagent dans d'autres structures, les réseaux notamment. Ce phénomène de double appartenance, loin d'être négligeable, correspond bien souvent à la volonté de coupler une action militaire à une action civile. D'autre part, certains clandestins, rebutés par un combat sans uniforme, quittent Défense de la France pour s'engager dans les armées gaullistes. Beaucoup, arrêtés à la frontière espagnole seront déportés. Le mouvement ne parvenant pas à encadrer la variété des aspirations, il se caractérise par une relative porosité et s'adapte à la pluralité des attentes en élargissant le champ de son action. Mais cette adaptabilité reste limitée ce qui incite certains résistants à une transgression que le départ ou la multi- appartenance expriment.
L'histoire orale aide ici à déterminer "le faisceau des relations qui lient les globalités aux agents historiques" Elle fixe les frontières où le discours général du mouvement recoupe les énonciations singulières de ses membres. Elle reconstitue les mécanismes dynamiques de l'agrégation ou du rejet. Elle cherche donc à définir la façon dont le sens de la lutte est perçu par la base, que ce sens dérive d'une énonciation que le journal construit ou des signes que la pratique clandestine émet. La source orale corrige ici les préjugés qui résultent de la seule consultation des sources écrites. Elle démontre qu'à la verticalité hiérarchique si couramment admise s'oppose un jeu inter-actif qui unit la base du mouvement à son sommet.
LA DIMENSION MNEMONIQUE
Il reste dès lors à exploiter le troisième aspect de la source orale à savoir la dimension mnémonique.
La mémoire résistante se révèle complexe et contradictoire. Il est clair, en premier lieu, que la résistance occupe une place de choix dans la mémoire nationale. La symbolique mise en place dès son investiture par François Mitterrand, l'intérêt suscité par le livre de Daniel Cordier, la charge émotive du procès Barbie sont autant d'indices disparates qui témoignent de la passion suscitée par l'armée des ombres. Or, et c'est le second point, la Résistance peine à proposer à la collectivité une image unifiée de sa geste. Ses associations sont discrètes. Alors que les anciens déportés ou les ex-maquisards constituent des organisations dynamiques, les mouvements restent, semble-t-il, en arrière de la main. A Défense de la France, l'association des anciens ne publie plus de bulletin interne. Elle n'organise plus de festives retrouvailles entre anciens. Seul, le Service Social que coiffe Génia Gemähling témoigne d'une débordante activité en secourant matériellement ou moralement certains anciens. L'association, repliée sur la sphère privée, ne joue plus aucun rôle sur la place publique. Le regard que portent les adhérents de D.F. sur leur mouvement comme sur leur engagement explique en partie la langueur de la vie associative, un vecteur pourtant de la mémoire collective.
Les anciens ont une représentation ambivalente de leur mouvement. Ils manifestent à l'instar de Paul Villas, un sentiment ému de reconnaissance à l'égard d'une organisation qui leur a permis de résister. "J'étais très heureux d'avoir trouvé quelque chose parce que j'avais tellement essayé de m'intégrer à un mouvement qu'une fois ce mouvement trouvé, les gens que j'ai rencontrés m'ont plu, d'emblée (...). Et je n'ai pas cherché à aller ailleurs.(...). Ce qui comptait, c'était de faire quelque chose". "Je suis plutôt fier de ce que j'ai fait, souligne pour sa part P. Chaslin. Content de m'être trouvé du bon côté. Gratifié par ça tout le reste de ma vie. Reconnaissant à ceux que j'ai rencontrés et dont le contact m'a permis de faire le bon choix".
Ce sentiment de gratitude ne débouche pas pour autant sur une exaltation du mouvement. Les anciens ne manifestent à l'égard de D.F. aucun patriotisme de clocher. Les témoins sont par exemple enclins à minorer l'originalité de leur organisation. Ainsi, hormis certains dirigeants, personne ne se targue d'avoir participé à une structure clandestine qui diffuse les plus forts tirages de la presse résistante. Nul ne tire fierté d'avoir appartenu à D.F. Un ancien résume de façon peut-être outrancière ce sentiment général. Défense de la France n'est "pas plus original que les autres journaux qui ont eu lieu. C'était un papier, un journal... C'était un groupement comme il y a eu pas mal de groupements". En d'autres termes, les personnes interrogées se sentent avant tout résistants, secondairement membres du mouvement. L'attachement affectif converge sur les personnes . Il ne se fixe pas sur le mouvement. L'association peine à incarner un sentiment collectif d'appartenance.
De plus, l'individualisation de l'engagement comme de la pratique clandestine rendent les vécus hétérogènes. Les combattants de 14, les maquisards, les déportés sont unis par une communauté d'expérience qui est aussi une communauté de destin. Mais le saboteur, l'imprimeur, le diffuseur vivent la résistance, leur résistance, de façon différenciée. De cette diversité, la mémoire collective peine à tirer une représentation unifiante. Pour reprendre la formule de J.P. Azéma, elle "retient généralement du résistant une image confuse où s'entremêlent l'agent secret, le justicier ou le hors la loi qui tiennent de l'acteur de western, du chevalier sans peur et sans reproche faisant sauter mitraillette au poing un nombre incalculable d'usines et de trains" . Mais cette confusion de la mémoire collective traduit aussi le désordre des représentations individuelles.
L'individualisation de l'engagement, l'hétérogénéité des expériences vécues, le faible sentiment d'appartenance à la structure expliquent l'impuissance des associations à proposer une représentation unifiante du combat clandestin et à gérer les sociabilités d'après-guerre. Les résistants privilégient en conséquence d'autres liens. Ils se retrouvent amicalement hors de tout cadre associatif. De même, plutôt que de ranimer la flamme du souvenir dans des cérémonies collectives, ils préfèrent intervenir dans un cadre individualisé. De nombreux anciens participent ainsi à des conférences préparatoires au Concours de la Résistance. Cette démarche n'étonne guère. Ce cadre permet d'intervenir sous une double identité de résistant (présentés en tant que tels, ils parlent à ce titre) et d'individu (leur récit décrit leur expérience et leur itinéraire).
L'enquête orale ouvre des voies fécondes en s'attachant au problème de la mémoire. L'étude des représentations place en effet "l'attention sur les stratégies symboliques qui déterminent positions et relations et qui construisent pour chaque classe, groupe ou milieu un être-perçu constitutif de son identité". Si l'on opte pour cette démarche, le témoignage s'impose dans la mesure où la représentation dérive en partie du discours que le résistant véhicule. Or, cette représentation n'est pas figée, cantonnée à la pieuse évocation de souvenirs passés. Elle induit également des pratiques et des comportements, le refus de militer dans les associations d'anciens par exemple. Le témoignage oral dégage ainsi le caractère dual de la représentation, lieu de mémoire et lieu fondateur de pratiques.
La source orale constitue donc un instrument privilégié pour approcher certains groupes, les résistants notamment. A ne se contenter que des archives écrites en effet, l'historien risque de proposer une image fallacieuse des événements qu'il entend retracer. En fait, le témoignage oral s'impose à un double titre. D'une part, il permet de repérer des éléments qui, par leur finesse ou leur caractère individuel, échappent à l'archive écrite. Il se pose d'autre part comme un discours qui réclame un décodage. Associant une dimension mnémonique à l'exposé des faits, provoqué par l'historien et adressé à lui, il requiert toujours une interprétation. Affirmer que "Défense de la France est un mouvement comme un autre" ne renvoie pas à une réalité objective mais à une subjectivité dont il importe de comprendre le fonctionnement et les effets. La source orale offre donc et un prisme, et une grille d'interprétation. D'où sa complexité: le discours se construit sur trois plans. Il est mimesis puisqu'il rapporte une réalité objective. Il est métonymie parce qu'il émet des signes singuliers qui renvoient à des systèmes sous-jacents (codes de valeurs...). Il est enfin action dans son énonciation même: le témoin, en déployant son discours, l'adresse. Autant admettre le caractère stratégique que cette énonciation revêt.
Certes, les reproches couramment adressés au témoignage oral sont légitimes. Encore faudrait-il que la critique vienne au secours de l'histoire orale, en la pensant plus qu'en la dénigrant. " Ces voix qui nous viennent du passé " troublent le silence apaisant des Archives.. Faut-il, en les étouffant, nier jusqu'à leur existence même ?
Les Jeunes
et l'Histoire de France en Direct
Christine HAGET-ASSO
Présidente de "Nice Jeunesse du XXIe siècle"
Dans le cadre de ses travaux, l'association "Nice-Jeunesse XXIe Siècle" se devait de participer à ce Colloque et organiser des rencontres entre jeunes et témoins
En effet, cette manifestation vient illustrer de façon exhaustive et ponctuelle les principes de travail définis pour nos travaux:
- donner aux jeunes les moyens directs et humains de vivre leur Histoire.
De ce fait, il s'agit de remettre au goût du jour la tradition orale avec tous les moyens matériels sophistiqués de communication ainsi qu'un éventail de spécialistes et de témoins; les Anciens Combattants doivent être autre chose qu'une entité administrative de commémoration, de pages d'histoire et de géographie, de philosophie, des narrateurs, des reportages potentiels et parfois, les vrais héros d'histoires qu'il reste à animer.
Ces initiatives de rencontres entre Anciens Combattants, jeunes et spécialistes ou autres témoins doivent leur permettre de réagir en direct à l'événement et de se ressourcer dans l'authenticité de l'Histoire pour faire la part des idées reçues.
C'est en fait une série de reportages dont les images sont, in fine, plus fortes parce que mises en forme par le verbe.
Deux cents jeunes lycéens, avec leurs professeurs d'Histoire ont participé à une nos "tables rondes" ce qui leur a permis de rencontrer des anciens combattants et de leur poser les questions suscitées par une projection de films prêtés par l'Etablissement Cinématographique des Armées, concernant la Ière et lIème Guerre Mondiale, la Guerre d'Indochine et la Guerre d'Algérie.
Ces films ont présenté les sujets et surtout déclenché les débats.
Une vingtaine d'anciens combattants ont prêté spontanément leur concours à la manifestation concernant l'Indochine.
Des questions méditées ont été posées telles que :
- Est-ce que les engagements volontaires pour l'Indochine en 1945, n'arrivaient pas avec une idée de revanche, après une guerre manquée (la Ière guerre mondiale) ?
- Est-ce que, précisément, le corps expéditionnaire était composé d'engagés ou d'engagés volontaires ?...
Les Anciens Combattants ont rappelé que la présence Française en 1945 en Indochine avait pour objectif de lutter contre l'ennemi commun : le Japon.
- Est-ce que beaucoup de Vietnamiens se sont joints à l'armée Française ?
Concernant la IIème guerre mondiale :
- Comment rentrait-on dans la résistance ? qui contactait qui ?
- Si, aujourd'hui, un même contexte existait, que devrai-je faire pour résister ?
De quelle manière les Alpes-Maritimes ont participé aux conflits de la IIème guerre mondiale ?...
Il est extrêmement intéressant de remarquer et de mettre en exergue le fait qu'un équilibre très subtil s'instaure entre les jeunes et les anciens combattants : aussi, l'objectif recherché (soit vivre en direct des pages d'histoire) est parfaitement atteint.
Pendant des heures, des images, des lieux, des hommes, des idées ont été les principaux témoins.
Par conséquent, pendant des heures, nous avons fait de "l'Histoire vécue".
Nous remercions la persévérance de Michel El Baze (et de tous ses témoins) dans la constitution des archives dont il va doter le Patrimoine "Histoire". Nous le remercions d'autant plus que ces travaux faisaient précisément défaut dans notre entreprise "Jeunes et Histoire...".
En effet, des écrits mis en forme, des répertoires de témoins identifiés nous étaient indispensables.
C'est un long labeur pour lequel Michel El Baze pourrait dire -"travaillez, prenez de la peine, c'est le fond qui manque le moins." et nous renchéririons en disant que ses travaux, plus que toute émission télévisée, participent vraiment à la marche du siècle.
Information, compréhension et action en France et en Hongrie
pendant l'Holocauste
(Recherche fondée sur des sources orales)
Asher Cohen
Professeur à lUniversité dHaïfa
Les faits
L'invasion surprise de l'Union Soviétique fut lancée le 22 juin 1941. Pour la première fois, les préparatifs incluaient la destruction totale de la population juive de ce pays. La Wehrmacht, accompagnée par des unités de SS et de Police spécialement entraînées, les Einsatzgruppen (troupes mobiles pour le massacre des populations civiles) avancèrent avec la première ligne de l'armée et prirent de surprise une population sous le choc de l'occupation. Durant les six derniers mois de 1941 et au début de 1942 le nombre de victimes évolua entre 1400000 et 1500000. Ce chiffre comprend également 15000 Juifs "étrangers" déportés de Hongrie en août 1941. Pendant cette période, dans les autres territoires sous l'influence de l'Allemagne, la politique antijuive resta inchangée.
Ce n'est qu'après le début des massacres que Reinhard Heydrich, chef du RSHA (Reichssicherheitshauptamt), assembla les représentants des divers ministères et les responsables SS, pour leur confirmer qu'il était à la tête de l'exécution de la politique antijuive. Lors de cette réunion connue sous le nom de Conférence de Wannsee, il annonça la décision du Führer d'étendre l'assassinat à tous les Juifs en Europe. C'est alors, que commencèrent les déportations des Juifs d'Europe dans les camps de la mort, Chelmno, Belzec, Treblinka, Sobibor, et Auschwitz.
D'après les statistiques SS, 1419647 personnes avaient trouvé la mort dans les camps à la fin de 1942. Si l'on ajoute à ce chiffre les 1400000 - minimum - exterminées par les Einsatzgrouppen et le nombre indéterminable de ceux morts de faim, d'épidémies et de mauvais traitements dans les ghettos et les camps de travail, on peut estimer à 3500000 au moins le nombre de victimes à la fin de 1942.
La France
Le premier convoi de Juifs Français en direction d'Auschwitz, le 27 mars, n'avait aucun rapport avec les décisions annoncées à Wannsee. Mais, avant même que le convoi ne parte, Adolf Eichmann, chef du Bureau BIV du RSHA, ordonna la déportation de 5 000 Juifs supplémentaires. Cinq convois suivirent le premier train entre le 6 juin et le 17 juillet, donc avant les grandes rafles, ne déportant que des Juifs, internés dans la zone Nord.
Lors de son dernier voyage en France, entre le 5 et le 12 mai, Heydrich informa René Bousquet, le nouveau secrétaire de la police, de son intention de déporter tous les Juifs, de 16 à 40 ans, internés en zone occupée. Celui-ci ne protesta nullement, au contraire; il suggéra également la déportation des Juifs "apatrides", internés depuis un an et demi dans la zone "libre". Laval proposa de déporter également les enfants des immigrés. La seule "concession" que les Allemands accordèrent, épargna momentanément les Juifs de nationalité française.
Les arrestations dans les deux zones furent exécutées par la police française. A Paris, la "rafle du Vel d'Hiv" débuta le 16 juin. En zone Sud les rafles commencèrent en août. Jusqu'au 11 novembre, date à laquelle les déportations furent momentanément suspendues, 41 951 personnes, y compris des enfants, furent acheminées vers Auschwitz. Le 27 août, avant la fin des arrestations, le service régional des Renseignements généraux présenta un rapport de quatre pages au préfet régional de Nice.
[...] Sans qu'on puisse en déduire que la majorité de l'opinion prenne partie "pour" les juifs, il ne fait aucun doute qu'un revirement sentimental, bien propre aux Français, s'effectuerait rapidement en leur faveur, si une explication ne vient l'éclairer.
La situation fut décrite dans les mêmes termes par les délégués du Commissariat général aux questions juives (CGQJ) dans les diverses villes du Sud. Les réactions de la population furent amples et s'étalèrent dans la zone Sud publiquement et ouvertement. Dans de nombreuses archives on retrouve des lettres écrites à la fin d'août par de simples citoyens à leur préfet ou au Maréchal Pétain concernant la déportation des Juifs.
Parallèlement, éclatent les protestations solennelles de quatre évêques, et du Conseil national de l'Eglise réformée. Les deux présidents, Jeanneney au Sénat et Herriot à la Chambre des Députés, envoyèrent une lettre, largement diffusée par la presse clandestine, au grand rabbin de France.
Ces prises de position, les premières faites en public contre la politique du Maréchal, par des personnalités connues se révélèrent un atout important dans les actions de sauvetage : le soutien des chrétiens sera de grande importance. L'impact des déclarations ecclésiastiques agit immédiatement sur l'opinion publique. Les journaux de la Résistance réagirent aux rafles, avec une ampleur sans précédent, mettant à la une les déclarations des évêques, avec des titres comme "Chasse à l'homme", "l'Eglise contre l'Etat", "Résistance du clergé" ou "Résistance de l'Eglise". Les lettres de Boegner, Jeanneney et Herriot ainsi que toutes les lettres pastorales furent publiées in extenso par plusieurs journaux.
Pendant la première vague de la déportation peu de Juifs résistèrent ou s'enfuirent. La résistance à la déportation ne se développa que plus tard, à la fin de 1942, surtout quand elle obtint un soutien plus large des chrétiens. Sous les deux dernières années d'occupation, plusieurs milliers d'enfants furent cachés chez des paysans français, dans des églises et des couvents, sous de fausses identités.
La Hongrie
Après la Conférence de Wannsee, le Président du Conseil Miklos Källay repoussa à plusieurs reprises les requêtes allemandes de déportation des Juifs. Il exprima, entre autres, ses craintes concernant le sort des déportés.
Cette réponse fut rediscutée sans que les Allemands fussent satisfaits, lors de la rencontre d'Hitler avec le chef d'Etat, l'amiral Miklós Horthy, en avril 1943. A cette époque, plusieurs milliers de réfugiés Slovaques et même Polonais avaient trouvé refuge dans le pays. Bien qu'entrés illégalement dans le pays, ils étaient connus du gouvernement. La Hongrie possédant une police politique efficace, certains furent arrêtés et reconduits en Slovaquie au début 1942, mais la plupart, restèrent dans le pays grâce à l'acceptation tacite du gouvernement. Et effectivement, depuis août 1941, il n'y eut pas de déportations.
Tout changea le 19 mars 1944. Pour empêcher un armistice séparé (et non à cause des Juifs), l'armée allemande envahit le pays. Kállay fut remplacé par Döme Sztójai, ancien ministre à Berlin, mais la plupart des ministres restaient en place et le régent Horthy conserva ses fonctions. Néanmoins, une politique antijuive agressive et extrêmement dynamique fut immédiatement mise en place. Les lois furent vite votées. L'étoile jaune, refusée depuis 1942, fut imposée. Début avril commença la ghettorisation, dans tout le pays, excepté à Budapest. Le plan était manifestement allemand, mais les lois et leur exécution étaient entièrement hongroises.
Graduellement, à partir du début de mai, les gens furent extirpés du ghetto, dépouillés de tous leurs biens, concentrés dans une tuilerie ou à la belle étoile, près de la gare. Les déportations commencèrent le 15 mai; 10 000 à 12 000 personnes par jour. A la fin de juin, les déportations se déroulaient dans les banlieues de la capitale. Les Juifs de Budapest étaient enfermés dans des "maisons juives", dispersées dans la capitale, et reconnaissables à de grandes étoiles jaunes. Leur déportation était imminente, quand Horthy réapparut sur la scène pour exiger l'arrêt immédiat des transports. Le 9 juillet il imposa à son gouvernement d'arrêter les déportations, avant qu'elles ne s'étendissent à Budapest, où il restait encore près de 150 000 Juifs. 440 000 avaient déjà été déportés.
Jusqu'à l'intervention de Horthy, tout le processus se déroula sans aucune résistance visible, ni de la part du Conseil des Juifs ou de la population juive, ni dans l'administration ou parmi la population hongroise, ni chez les Alliés.
Deux organismes doivent quand même être mentionnés: il existait un Comité d'aide et de sauvetage à Budapest depuis la fin de 1942 et dont le rôle était d'aider les réfugiés. Le deuxième organisme, les Haloutzim, (jeunesse sionistes) commençaient à se retirer dans la clandestinité. Ils procurèrent de fausses identités à des centaines de personnes vivant à Budapest et firent passer en Roumanie deux à trois mille autres avant la fin août 1944.
Le 15 octobre 1944, Horthy annonça à la radio le cessez-le-feu avec l'Armée rouge. Les Juifs de Budapest commençèrent à fêter leur "délivrance", mais l'armée allemande envahit aussitôt la Citadelle du gouvernement et força le régent à démissionner et à passer le pouvoir à Ferenc Szälasi, le chef des Croix Fléchées. Ce n'est qu'à la montée du gouvernement fasciste que d'importantes actions de sauvetage s'organisèrent dans la capitale, surtout à l'initiative des Haloutzim.
Les déportations reprirent, mais cette fois vers l'Allemagne, et à pied. Les déportés étaient généralement des femmes, les hommes ayant déjà été appelés ou tués depuis longtemps. Les enfants de tout âge restaient seuls dans les maisons vides. Les membres de la Résistance des mouvements de jeunesse, pour protéger ces enfants, établirent 30 à 40 homes d'enfants abritant 5 000 à 6 000 enfants et 1 500 à 2 000 adultes.
Les "lettres de protection", que les consulats neutres commencèrent à distribuer pendant l'été, se révélèrent souvent efficaces, même face aux Croix Fléchées, qui désiraient se faire reconnaître par les états neutres. La Résistance commença à établir des faux en grand nombre. En décembre, Budapest eut son ghetto. En cette fin d'année, le chaos le plus total règne dans la ville encerclée. Faute de moyens de transports, les Croix Fléchées fusillent des milliers de Juifs sur les bords du Danube. La Résistance réussit à sauver quelques centaines de personnes. A la Libération, il reste 70 000 personnes dans le ghetto et, dans les maisons des Juifs "protégés", 20 000 ou plus sauvées par de fausses identités, la plupart des enfants dans les homes de la Résistance.
Que savait-on en fin 1942 ?
D'après les plans de ses fondateurs, la Solution Finale devait rester secrète et c'est dans cette intention que l'expression a été créée. Les exécuteurs n'avaient le droit ni de photographier ni de parler. Toute publication devait se limiter au "reclassement" Umsiedlung. Mais, dès juin 1942, d'inquiétantes informations arrivèrent aux communautés juives éloignées, aux gouvernements européens, aux Alliés à Londres, à Washington et bien sûr au Vatican. Le 2 juin, la BBC publia un rapport préparé par le Bund, où le chiffre de 700 000 victimes était donné.
Le 17 décembre 1942, une déclaration des gouvernements alliés, dont la France Libre, reconnut publiquement "la politique d'extermination bestiale" des Juifs en Europe de l'Est et qualifia ces massacres de crimes de guerre dont les responsables seraient poursuivis à la fin des hostilités. La nouvelle connut de vastes échos dans la presse américaine et britannique, mais peu à peu l'intérêt tomba et la presse alliée relégua les massacres des Juifs aux pages intérieures.
Que savaient les gens de la Solution Finale et des réalités de la politique antijuive allemande. En autres termes: dans quelle mesure les Juifs de France et de Hongrie étaient-ils conscients du sort réservé aux déportés et qui risquait d'être également le leur.
On peut démontrer l'existence de certains renseignements sur la Solution Finale, en France dans la presse clandestine et en Hongrie par des réfugiés polonais dans la deuxième moitié de 1943. Mais dans quelle mesure ces inquiétantes informations étaient-elles assimilées de façon à ce qu'elles influencent le comportement des personnes concernées face à une situation nouvelle ?
Pour y répondre, nous sommes limités par la force des choses à quelques sources écrites à l'époque: des journaux clandestins, des lettres, des journaux intimes, et évidemment les sources orales. Ces dernières prennent leur grande importance par le simple fait de la faiblesse des sources écrites, et deviennent donc un élément irremplaçable pour le travail de l'historien.
Méthodologie
Ici quelques remarques méthodologiques s'imposent. Qu'appelons-nous une source orale ? La plupart des définitions désignent sous ce terme des "témoignages enregistrés en vue d'être utilisé pour une recherche historique". Certains spécialistes insistent aussi sur l'obligation de possibilité de reproduction sonore, et peu sont inclinés à inclure dans leur définition des mémoires écrites. A notre avis, malgré la différence de forme entre témoignage déposé devant un chercheur et mémoires écrites par le participant lui-même, dans les deux cas le chercheur se trouve confronté aux mêmes problèmes de méthode et d'interprétation. En conclusion, ce que nous appelons "source orale" (nous préférons "source" en non "histoire"), inclue mémoires comme témoignages.
Dans notre présente recherche, nous nous appuierons sur trois différentes catégories de sources orales: les témoignages recueillis par des institutions historiques, les mémoires publiées et les témoignage recueillis par nous même pour une étude sur la Résistance juive en Hongrie. En aucun cas il ne s'agira d'interviews où la question directe "que saviez vous de la Solution Finale ?" aurait été posée.
Le renseignement en France
Nous avons déjà mentionné les renseignements connus à Londres. En effet, une émission de France Libre, le 1er Juillet 1942, diffuse les faits du massacre de 700 000 Juifs polonais et parle de chambres à gaz. On peut aussi supposer que beaucoup ont entendu parler de la déclaration des Alliés du 17 décembre.
Le Dr. Gaston Lévy de l'OSE écrit dans ses mémoires que le Dr. Weill revint de Suisse au début de 1941 avec une information selon laquelle "les Allemands brûlaient en Pologne des populations juives sur des bûchers entourés des rigoles cimentées pour récupérer les graisses et en faire des savons." La date est sans doute erronée, mais peut-être pas l'existence de cette information. Anny Latour relate également que "le docteur Joseph Weill, pendant un séjour en Suisse, avait appris ce qui se passait à Auschwitz. Il nous en a fait part; mais nous ne pouvions pas y croire." A notre connaissance, Weill n'a rien laissé par écrit, à ce sujet. Néanmoins, il est fort concevable qu'une information arriva effectivement de Genève concernant l'extermination des Juifs en Pologne, non pas au début de 1941 mais en 1942, et fut entendue, entre autres, par les dirigeants du Consistoire.
En effet, avant que les rafles ne commencent en zone Sud, le rabbin Jacob Kaplan fut reçu par le cardinal Gerlier. Le rapport de cette rencontre, une des plus importantes du temps, reflète ce qui pouvait être su à l'époque, concernant les déportations sans précédent qui se déroulaient alors.
S'il s'agissait de les transférer en Allemagne pour en faire des travailleurs, je n'aurais pas fait cette démarche. [...] Ce que je suis venu dire, c'est que des milliers d'innocents ont été envoyés en Allemagne, non pour travailler, mais pour y être exterminés. [...] Hitler n'a pas fait mystère de sa volonté d'exterminer les Juifs.
Le rabbin insiste non seulement sur son observation concernant les déportés, mais souligne, ce qui n'est pas moins important, le caractère général de la politique allemande.
Des informations sur l'extermination des Juifs en Pologne non seulement étaient parvenues en France, mais furent aussi publiées dans certains journaux clandestins: la première fois, au début de Juillet 1942, juste avant les rafles du Vel d'Hiv. "Du gaz de combat [...] fut essayé sur quelque 1200 Juifs hollandais en Allemagne." Notons à quel point le renseignement sur les chambres à gaz qui fonctionnaient déjà dans les camps d'extermination en Pologne, fut involontairement, naïvement et en toute bonne foi, déformé par les récepteurs. Mais, il n'est pas moins important de souligner l'inquiétude qui se répète, après avoir constaté les rafles et leur caractère général: "On se demande: Mais pourquoi des vieillards, des femmes, des enfants? Pourquoi les malades ? Pourquoi ? Parce que c'est l'Allemagne nazie."
A aucun autre moment de la guerre, le sort des Juifs ne semble préoccuper autant la presse clandestine, comme à la fin de 1942. A côté des protestations contre la déportation, on trouve des renseignements sur l'anéantissement de la judéïté Est-européenne. La plupart des récits étaient détaillés et exacts, et tentaient de créer un tableau d'ensemble d'une politique européenne et générale.
Sur 400 000 mille Juifs de Varsovie il en reste 40 000. A Radom 28 500 Juifs exterminés sur 30 000. A Pietrokow il reste 2 000 Juifs sur 20 000. A Vilno la totalité de la population juive a été massacrée. [...] Ce ne sont pas des crimes isolés d'agents subalternes, mais des actes prémédités et organisés selon un plan tracé à l'avance par le gouvernement hitlérien. [...] Toute sorte de supplices sont mis en oeuvre: Chambre à gaz, fusillades, champ de mines, courant électrique, etc...
Hitler voudrait achever l'extermination des Juifs en 1943. En Pologne la moitié des Juifs a été déportée ou anéantie. En Yougoslavie 85 000 Juifs sur 86 000 ont été déportés en Pologne. [...] De Hollande, de Belgique presque tous les Juifs ont été déportés.
64 000 Juifs tués à Minsk, [...] 20 000 tués à Bobruisk, [...] 700 Juifs brûlés vifs à Starobin, [...] 6 000 Juifs enterrés vivants à Vitebsk, [...] 3 000 Juifs fusillés à Diepropetrowsk. [...] D'un million de Juifs qui vivaient en Roumanie et en Bessarabie avant l'inféodation de ce pays à Hitler, il ne reste que 250 000.
[...] les hitlériens achèvent l'extermination totale de 4 millions de Juifs en Pologne! Héroïque défense de 35 000 Juifs du Ghetto de Varsovie, aidés par les Polonais.
On peut aujourd'hui par-ci où par-là, corriger des chiffres; Il n'y avait pas quatre millions de Juifs en Pologne, le renseignement sur la Belgique et la Roumanie, par exemple, était grossièrement exagéré, de même l'aide apportée par les Polonais lors de la Révolte du ghetto de Varsovie. Mais, vues les conditions dans lesquelles ces journaux travaillaient, on peut s'étonner de l'exactitude de leurs informations.
Contrairement aux protestations contre les rafles, la plupart des informations sur la Solution Finale étaient publiées par des journaux clandestins de faible distribution, tels que ceux du Mouvement contre le racisme et des communistes juifs. On ne peut qu'approuver la constatation de Claude Lévy qui écrit: "En conclusion, force est de constater la place modeste et rarement prioritaire accordée par l'ensemble de la presse de la Résistance à la persécution des Juifs et, surtout, à son accomplissement ultime, la Solution Finale." Un des témoins qui non seulement lisait des journaux clandestins mais les distribuait, raconte qu'il y était mentionnée la révolte du ghetto de Varsovie, la débâcle allemande à Stalingrad et ailleurs, mais son témoignage ne mentionne nulle part l'extermination des Juifs en Europe de l'Est.
Georges Wellers, le futur historien de la déportation en France, arrêté en Décembre 1941, interné à Drancy et déporté à Auschwitz en Juin 1944, fut entre ces deux dates médecin du camp. Grâce à ses fonctions ses mouvements étaient relativement libres et il aurait du être parmi les personnes les mieux informées. Or, il nous déclare:
Je peux affirmer d'une façon catégorique que l'on n'avait aucun soupçon concernant l'assassinat systématique auquel en réalité étaient voués les Juifs au bout du voyage en déportation.
[... A la suite des sélections à Auschwitz ], naturellement, nous demandions où l'on avait mené ceux qui avaient été séparés de nous lors du triage sur le quai. Et c'est à ce moment que j'ai entendu, pour la première fois, la phrase désormais tant fois entendue, qu'ils étaient 'en train de s'envoler en fumée des fours crématoires'. J'avoue que je n'ai pas cru ou compris.
Afin de soutenir sa propre attestation, Wellers fait le récit d'une vingtaine d'autres témoignages de rescapés d'Auschwitz qui, comme lui, ignoraient tout avant leur arrivée. Le rapport du Dr. Wellers est solidement soutenu par la plupart des témoignages: Louise Alan, arrêtée à Marseille et déportée à Auschwitz en février 1944, dit qu'après la "sélection": "Une des nos camarades nous dit: vous avez la chance folle d'être ici, toutes les autres sont allées aux gaz. Nous ne voulons pas la croire, nous sommes atterrées."
Deux rescapés d'Auschwitz, J. Darville et S. Wichenè, publièrent leurs mémoires, en 1945:
Nous ne savions rien sur le but du voyage. La radio avait bien parlé des chambres à gaz, des fours crématoires. Mais nous ne pouvions pas y croire. De telles monstruosités nous semblaient impossibles et nous pensions qu'il s'agissait simplement d'une propagande anti-allemande.
Pour expliquer le phénomène de cette incompréhension, Wellers précise: "Il était impossible à des gens sains d'esprit de croire à la réalité d'une entreprise aussi démentielle et aussi gigantesque [...] Il fallait être fou pour y croire." Il relate également que les internés à Drancy, ne sachant rien du but de la déportation, l'appelaient communément, "Pitchipoî".
A ce propos, un des éditeurs de la presse juive communiste écrit:
Au début de Novembre 1942, nous recevons, transmis par un camarade du mouvement de résistance polonais, un rapport sur les massacres atroces de Pologne, sur l'extermination complète des déportés. Un numéro spécial est édité. La réaction fut assez différente de ce que nous attendions. On ne voulait pas, on ne pouvait pas croire.
Philippe Erlanger, très actif dans l'assistance sociale juive en tant que proche collaborateur d'Angelo Donati, (un banquier Juif Italien qui avait de très bons rapports avec l'armée italienne d'occupation après Novembre 1942), écrit à ce sujet.
Nous apprenons ainsi qu'à la suite d'une conférence réunie sous la présidence du ténébreux Eichmann, les Juifs de France, de Belgique et de Hollande doivent être déportés massivement à l'Est. Il n'est pas difficile de comprendre quel sort leur sera réservé, même si nul n'a encore entendu parler de fours crématoires. On a maintes fois invoqué l'ignorance du gouvernement français et les illusions des Juifs. Je dois dire que les hommes avertis comme l'étaient les dirigeants de la communauté, Donati et moi, ne crûmes jamais à ces colonies où les Juifs auraient été bucoliquement astreints aux travaux des champs sous la surveillance paisiblement ennuyée des S.S.
Erlanger parle de conférences, dont il avait peut-être connaissance grâce à ses contacts personnels, ou dont il prit connaissance plus tard, en tout cas, elles ne furent pas rendues publiques. Mais ce ne sont pas ces sources qui guident ses idées mais plutôt une observation critique de la situation, et des événements connus de tous. Visiblement, le caractère brutal et le manque de toute discrimination logique de la déportation soulevèrent toujours les questions les plus inquiétantes, comme ce fut le cas dès le lendemain des rafles à Paris, "mais pourquoi des vieillards, des femmes et des enfants ?"
Raymond-Raoul Lambert, était un Français israélite, qui dirigeait des oeuvres sociales destinées à aider et secourir des Juifs étrangers. On peut juger, à la lecture de son journal qui a été publié, qu'il ne savait ou ne comprenait rien à la nature de la Solution Finale. Tout concerné du sort des réfugiés qu'il était, il limite son horizon à l'hexagone, ses réflexions sont typiquement françaises et il est incapable de concevoir que les événements qui se déroulent en Pologne le concernent au plus haut point. Selon les passages qu'il a écrits durant son internement à Drancy en 1943, avant d'être déporté avec sa famille à Auschwitz, la constatation de Wellers est des plus justifiée. A qui pensait donc Erlanger, quand il parlait d' ''hommes avertis"?
En été 1943, deux personnes déportées de Nice, réussirent à se sauver du camp de concentration dAuschwitz. Ceci, presqu'un an avant deux autres rescapés, jeunes juifs d'origine Slovaque, qui réussirent à établir le document connu depuis sous le nom de "Protocoles d'Auschwitz". Traversant l'Allemagne, la Hollande et la Belgique, ils réussirent à arriver Boulevard Dubouchage, le centre des organisations juives. L'un d'eux s'obstina à garder sa fausse identité slovaque, mais l'autre révéla toute la vérité sur ce qui se passait à Auschwitz. On ne voulut pas le croire. Erlanger écrit à ce sujet: "L'énorme majorité des Juifs refuse elle-même d'imaginer la Solution Finale." Anny Latour décrit également le même événement: "Ceux qui l'avait vu, cet enfer, n'étaient pas crus. Mais qui, je vous le demande, qui pouvait le croire?"
Le trait commun aux témoignages des survivants de la Shoah est l'ignorance la plus totale de ce qui les attendait en montant dans les trains. Ainsi certaines phrases reviennent dans beaucoup de témoignages: " en 1942, quand ça devenait très dangereux "; ou " la peur d'être envoyé à un camp de travail en Est "; ou être déporté " vers une destination inconnue ". Pourtant ceux qui étaient dans la Résistance, falsifiaient des faux papiers ou s'évadaient en Suisse, donc des gens qui, comme Wellers, étaient sensés être relativement bien informés.
Le renseignement en Hongrie
La situation des Juifs pendant la guerre en France et en Hongrie ont beaucoup de traits communs. Dans les deux pays la communauté juive était relativement importante et profondément assimilée à la culture nationale. Pourtant, et c'est un point capital, contrairement aux Juifs des autres pays, entre 1940 et 1944, la situation des Juifs hongrois fut relativement paisible. Pour cette raison la Hongrie servit souvent d'asile aux réfugiés de Slovaquie et de Pologne.
La première vague importante arriva en avril 1942, quand les déportations commencèrent en Slovaquie, après la Conférence de Wannsee. Il est malaisé d'estimer une population vivant dans la clandestinité, mais il semble que le nombre varie entre 10 000 et 15 000, dont 2 000 d'origine polonaise. Pourtant en 1943 alors que la plupart des Juifs polonais étaient déjà déportés et massacrés, ils étaient la majorité.
Parmi ces réfugiés, Slovaques et Polonais, plus d'un millier faisaient partie du mouvement sioniste, et furent reçus par leur amis politiques en Hongrie. Ils furent à l'origine des deux organisations sionistes mentionnées précédemment. Les témoignages que nous allons examiner, viennent exclusivement de ce groupe de réfugiés. Les participants à notre enquête était tous jeune à l'époque, entre 18 et 25 ans pour la plupart. En fait, en 1943, les témoignages des réfugiés polonais étaient enregistrés dès leur arrivée à Budapest. Ces documents, transmis à Tel Aviv via Istamboul, furent en partie conservés. Il nous est donc possible de prendre connaissance de témoignages et de rapports venus de Budapest en fin 1943 et début 1944, et de les confronter avec ceux des survivants, vivant pour la plupart en Israël, trente ans plus tard
Déjà à la fin de 1942 se répandaient des bruits sur les atrocités nazies, les déportations de Slovaquie et les conditions de vie dans les ghettos en Pologne. Les témoignages de cette période ne touchent pas directement notre sujet, la Solution Finale n'étant pas encore suffisamment perceptible. Par contre, nous pouvons retenir de témoignages de cette époque, que les atrocités déjà en vigueur racontées par des réfugiés, étaient reçues par les Juifs hongrois avec suspicion. Deux genres de réactions à ces information : les uns mettaient en doute la véracité des renseignements, les autres qui y croyaient, se rassuraient en disant qu' " ici en Hongrie nous avons un Etat fondé sur des lois et ceci ne peut arriver." Seuls les jeunes appartenant aux mouvements sionistes, étaient persuadés de la véracité des faits rapportés, même si on n'imaginait guère que les événements se déroulant en Pologne puissent se reproduire également en Hongrie.
Mais à partir du début de 1943 des survivants des ghettos polonais commencent à arriver et à raconter leurs terribles expériences. Dans les rapports en provenance de Budapest à cette époque, des réfugiés polonais déclarent qu'il ne reste plus de Juifs vivants dans leur pays sauf dans quelques camps de travail. Les témoignages des réfugiés Polonais sont formels. Tous disent, " nous étions convaincus que les Allemands viendraient, tôt ou tard, en Hongrie aussi et leur politique anti-juive sera ici la même que nous avons vue en Pologne. " " Nous avons perdu nos familles, le sens de notre survie était la vengeance et la volonté d'avertir les Juifs hongrois, mais ils ne voulaient pas nous écouter. " Néanmoins leur influence sur la jeunesse sioniste hongroise fut décisive.
Nous sommes évidemment incapables de démontrer de façon précise la divulgation des renseignements apportés par des réfugiés polonais. Parmi les 750 000 Juifs, certains n'avaient probablement jamais entendu parler de l'extermination totale. En revanche, il semble au delà de tout doute, que beaucoup d'entre eux avaient des contacts avec des réfugiés et donc ont pu être au courant de ce qui se passait. Néanmoins, un membre de la résistance de Haloutz, parmi ceux que nous avons dit les mieux renseignés, raconte :
J'étais un membre actif du mouvement [de jeunesse sioniste], et depuis 1943 dans la Résistance. Je peux vous affirmer que je n'avais aucune connaissance de la Shoah. J'ai appris l'extermination, pour la première fois, en février 1944.
Le tableau semble être compliqué et plein de contradictions. L'historien de la Shoah en Hongrie, Randolph Braham écrit dans une étude consacrée aux renseignements des dirigeants politiques, qu'aussi bien l'élite politique hongroise que les dirigeants officiels Juifs, avaient des renseignement concernant l'extermination totale, bien avant l'occupation allemande. Par contre il accorde une certaine ignorance à la population juive en un sens plus large.
Les Juifs Hongrois, vivant si près d'Auschwitz, n'avait pas une connaissance sure de l'existence des chambres à gaz, ou des tueries en masse exécutées par les Einsatzgruppen. Ils discréditaient ce qu'ils entendaient sur ces atrocités comme des rumeurs ou de la propagande antinazie. Il était donc plus facile pour les masses que pour les dirigeants de se duper en ce qui concerne leur sécurité relative.
L'expression clef est évidemment la "connaissance sûre" Mais ce fut l'essence même de la situation, il n'y avait pas pendant la Shoah d'information correcte, qui fut aussi sûre. Des rumeurs couraient, vraies ou fausses. En France comme en Hongrie, le processus de diffusion et d'assimilation d'information était le même.
Alexandre Nathan, un membre actif de la jeunesse sioniste, faisait partie d'un groupe de travailleurs juifs conscrits par l'Armée. A la fin de juin 1944, quand la plupart des Juifs étaient déjà déporté, il reçut une copie du fameux "Protocole d'Auschwitz". Ce document fit verser beaucoup d'encre, mais ici nous avons un récit unique.
Un ami sioniste, Dr. Lajos Gottesman, m'a donné un long rapport détaillé, de plusieurs pages, qui constituait le premier rapport authentique sur les massacres en masse des Juifs dans les camps d'Auschwitz et de Birkenau. [...] Je n'ai pas pu garder cette information à moi. Je consultais mes amis sionistes et nous tombâmes d'accord qu'il était de mon devoir de lire le document à toute la compagnie. La réaction fut affreuse. [...On m'appelait] "défaitiste, traître, salaud" et menaçait à me dénoncer. Si ce n'était de mes amis sionistes, on m'aurait battu à mort. Un gars m'attaquait avec une grande barre de fer que mes amis lui ont arraché. La compagnie entière était convaincue que j'était un agent provocateur, et ils me traitaient en conséquence.
Conclusions
On ne peut démontrer avec certitude la diffusion de renseignements sur la Solution Finale, ni en France ni en Hongrie. Il est pourtant évident que cela se savait dans les deux pays. Nous devons prendre en considération, qu'en France les journaux qui annonçaient les massacres étaient, non seulement clandestins, mais peu répandus. En Hongrie il y avait une barrière de langue entre les réfugiés et la majorité des Juifs, sans parler de l'écart des mentalités. Mais ces sortes de "nouvelles" ont toujours une tendance à se propager de bouche à l'oreille, la diffusion fut donc sûrement moins limitée par des barrières techniques qu'il ne semble au départ. Néanmoins, dans les deux cas nous devons constater que l'écrasante majorité des Juifs insiste sur son ignorance en ce qui concerne la réalité d'Auschwitz
Mais cette unanimité sur l'ignorance d'Auschwitz et le fait de l'existence de l'information ne constituent pas forcément une contradiction inexplicable. Il se peut que les mécanismes psychologiques de la répression, le refoulement et la dénégation d'une information extrêmement déplaisante influencent les mémoires. Il n'est pas toujours possible de faire, rétrospectivement, la distinction entre information comme événement objectif et son assimilation.
La simple vérité est, qu'il était extrêmement difficile de comprendre les faits. Un génocide de la dimension de ce qu'on appelle depuis "La Shoah", est sans précédent dans l'histoire humaine. Même le mot "génocide", n'avait pas encore été prononcé. Pour saisir la réalité, les contemporains manquaient de référence historique. Evidemment, tout renseignement sur l'extermination massive des Juifs ne pouvait venir que de sources clandestines et par définition incontrôlables. Le massacre de millions de personnes, apparemment sans aucune utilité logique ou nécessité rationnelle, devait être compris en se fondant sur des bribes d'informations provenant de sources anonymes et souvent contradictoires : des rumeurs. Comment des populations entières, et non des historiens expérimentés, auraient-elles pu juger quand elles n'avaient à leur disposition que des sources orales ?
Le vrai sens de la politique allemande ne fut pas compris, et la rareté de l'information crédible ne fut qu'une raison secondaire. Il y avait d'autres obstacles plus importants. On ne pouvait pas comprendre l'existence des chambres à gaz d'Auschwitz, sans surmonter ces obstacles psychologiques et sans admettre que l'anti-judaïsme nazi était absolument unique et total.
L'inexactitude classique des sources orales en ce qui concerne les dates, nous gêne ici relativement peu, car les événements peuvent être relatés assez facilement à la parution des articles ou à l'arrivée des réfugiés en Hongrie. Malgré le parallèle possible entre la situation en France et en Hongrie, la chronologie des événements et l'existence objective de renseignements représentent une différence importante entre les deux pays. En France, peu de renseignements filtrèrent avant les grandes rafles de 1942. En revanche en Hongrie la deuxième vague de réfugiés amenèrent d'inquiétantes nouvelles, et cela presqu'un an avant les déportations qui ne commencèrent qu'en 1944. Néanmoins nous constatons que dans les deux cas les premières persécutions réellement fatales se déroulent pratiquement sans résistance.
Mais,une activité intense de sauvetage réel et efficace, s'organise en France à partir du début 1943 et en Hongrie après le 15 octobre 1944. Les raisons de ces changements d'attitude ne s'expliquent pas par l'apport de renseignements supplémentaires sur les événements se déroulant dans des lieux éloignés dont on na que des rumeurs mais à cause des déportations effectuées sur place.
La conclusion semble inévitable. Dans les circonstances de la Shoah, on trouve, quant aux populations, peu de corrélation entre diffusion et assimilation des renseignements. On en trouve encore moins entre information et motivation à l'action.
Même la connaissance des faits (ce que beaucoup nient), que "1à-bas", à l'"Est", les nazis massacrent des Juifs, n'indique que rarement qu'on en concluait que ceci peut arriver "ici" aussi. Dans des conditions aussi complexes, étant donné le caractère si extraordinaire des faits et les sources d'information si incontrôlables, nous ne devons pas être étonnés que les "rumeurs" n'eussent motivé que dans une mesure marginale le comportement des masses. Ici on notera le cas de la Résistance des Haloutzim en Hongrie sous l'impulsion des réfugiés comme exception, important, mais exception.
La motivation pour un changement dans la compréhension et par là, dans le comportement, ne vint qu'à la suite du danger imminent et réel.
Ceci explique aussi, que des activités de sauvetage pouvaient se développer en France déjà en 1943, et non en Hongrie, où l'information sur l'extermination de toute la population juive polonaise était plus directe et peut-être aussi plus répandue.
Il serait ironique mais peut-être exact d'en conclure qu'un des éléments qui contribua à la plus grande réussite au sauvetage de Juifs en France fut que les déportations commencèrent en été 1942 et qu'elles furent suivi d'un répit. En revanche en Hongrie, le calme relatif jusqu'au mars 1944, créa une fausse tranquillité qui désavantagea tout sauvetage.
La mémoire de la
déportation italienne
à travers les témoignages oraux
des survivants
Daniele JALLA
Assessorat à la Culture de la Région Piémont
Au début des années quatre-vingts, la section turinoise de l'Association Nationale des Anciens Déportés dans les camps de concentration nazis (ANED) entama une recherche, riche d'innovations, en exploitant le nouveau champ d'investigations défriché par l'histoire orale à la fin des années soixante-dix.
L'ANED commença donc à recueillir les témoignages oraux de tous les anciens déportés résidant dans le Piémont, en collaboration avec le département d'Histoire de l'Université de Turin et les Instituts d'Histoire de la Résistance piémontais ainsi qu'avec le soutien financier du Conseil Régional.
Au cours des quatre années suivantes furent interviewés 230 rescapés des camps de la mort, ce qui représenta 400 heures d'enregistrement et 100.000 pages de transcription dactylographique. Une première synthèse (900 extraits tirés des 200 premières interviews) a été proposée dans l'ouvrage que j'ai dirigé avec Anna Bravo :"La vita offesa. Storia e memoria dei lager nei racconti di duecento sopavissuti". Un second ouvrage, dirigé par Federico Cereja et Bruno Mantelli :"La deportazione nei campi di sterminio nazisti. Studi e testimonianze" proposa les premières réflexions tirées du matériau recueilli .
Les innovations de l'enquête furent nombreuses : l'ampleur, surtout, qui n'avait pas eu de précédents dans les autres enquêtes orales menées en Italie, exception faite des travaux de Nuto Revelli, d'autant plus notables qu'ils avaient été effectués par un seul chercheur. L'ampleur quantitative de l'enquête de l'ANED s'assortit d'un élément qualitatif encore sans précédents : l'objectif visé étant de toucher, fut-ce sur le seul plan régional, tout le groupe dont on désirait reconstruire l'histoire et non pas seulement un échantillon, choisi en fonction de sa représentativité par des critères casuels d'approche des témoins, comme cela se produit généralement dans les enquêtes orales.
Autre innovation : le fait que l'initiative vînt des protagonistes et qu'ils eussent confié la recherche à un organisme universitaire, avec tout ce que cela comportait de risques sur le plan du contrôle de la finalité comme sur celui des résultats. Bien que dans ce domaine existât l'expérience des Instituts d'Histoire de la Résistance (organismes ayant reçu, dans l'après-guerre, une délégation du Mouvement de Libération afin de collecter et de conserver de la documentation) le thème proposé et la distance existant entre l'ANED et l'Université permirent de déboucher sur un autre élément d'innovation avec la relation qui s'établit entre elles. Même le thème de la recherche était nouveau : l'histoire de la déportation, un champ d'investigations qui, à la différence de la Résistance, n'avait encore fait l'objet d'aucun travail universitaire, demeurant en marge de l'historiographie.
Ces premières considérations nous amènent à réfléchir sur un des aspects essentiels de la question : l'impossibilité de comprendre les caractères de la mémoire des anciens déportés si l'on ne prend pas en compte le contexte dans lequel elle est sollicitée aujourd'hui, mais aussi celui dans lequel elle a été conditionnée depuis la Libération. C'est un contexte qui, en Italie, l'a vue placée dans une position marginale. Les raisons en sont multiples : l'expérience vécue par les rescapés de la déportation a été tellement différente de toutes les autres qu'elle court le double risque d'être repoussée dans l'inimaginable (placée dans l'indicible et l'irreprésentable jusqu'au rejet de la mémoire officielle) ou bien d'être assimilée au connu et, par suite, d'être privée de ses éléments d'unicité qui la distinguent de toutes les autres.
Après leur rapatriement, les déportés découvrirent une Italie plus soucieuse d'oublier que de se souvenir, de tourner la page et d'archiver le passé plutôt que d'en supporter le poids. La mémoire de la déportation ne semblait pas pouvoir trouver de place dans une Italie obnubilée par des objectifs de reconstruction et de pacification nationale. La mémoire officielle préféra, depuis la Libération, mettre en exergue la victoire sur le nazi fascisme -donc sur la Résistance- plutôt que la captivité et la déportation qui faisaient référence à des compromissions et à des responsabilités partagées.
Tandis que se terminait l'expérience de la Résistance, avec la marginalisation de ses membres et de ses structures, on utilisa sa mémoire, à l'intérieur du pays comme à l'usage des pays voisins, pour établir une distanciation avec l'expérience dégradante du fascisme, pour introduire un élément de rachat dans l'histoire nationale. C'est alors que commença, pour la mémoire de la déportation italienne, une période difficile qui l'a conduite d'un corps à corps avec les autres mémoires de la guerre, dans l'immédiat après-guerre, à une marginalisation progressive.
Les premiers résultats d'une enquête de l'ANED sur la publication des mémoires de la déportation me paraissent très significatifs : sur les 25 volumes de souvenirs de rescapés des camps de la mort publiés entre 1945 et 1950, 9 parurent en 1945, 12 en 1946, 3 en 1947, aucun en 1948, 1 en 1949; 9 autres furent publiés au cours des années cinquant
e.Au silence coupable de la mémoire officielle s'opposa un silence de protestation des victimes qui n'avaient pas trouvé la place, l'attention, la compréhension qu'elles avaient attendues et espérées comme un dédommagement, un acte de justice et de rachat de l'histoire du mal qu'elles avaient subi. Pour comprendre combien leur silence fut motivé, il suffit d'observer que la première liste officielle des déportés ne fut publiée qu'en 1968 dans les colonnes du Journal Officiel (liste des citoyens ayant demandé des indemnités pour avoir subi des persécutions de la part des nazis); cette longue liste est partielle et il demeure vrai que, quarante-cinq ans après la fin de la guerre, nous ne connaissons pas encore avec exactitude le nombre des déportés italiens, celui des disparus dans les camps, leur origine géographique et sociale, les motifs de leur arrestation et les camps où ils furent internés. Les données statistiques que l'on utilise habituellement sont arrondies au millier d'individus : on parle de 40 à 45000 déportés depuis la péninsule et de 4000 rescapés, sans pouvoir être plus précis. De plus, l'expérience des déportés est souvent confondue avec celle des 600000 militaires transalpins capturés par les Allemands après le 8 septembre 1943 et internés dans des stalags à régime sévère mais sans commune mesure avec le sort des "Nuit et Brouillard". Le résultat en est que le "brouillard" avec lequel les nazis enveloppaient "le voyage en Allemagne" pour accroître la terreur dans les pays occupés, continue à niveler les conditions différentes de l'internement, débouchant sur des lieux communs encore répandus dans notre pays.
Pour l'Italien moyen, la déportation demeure un phénomène qui ne semble pas concerner l'Italie, malgré les 40 ou 45000 déportés et la présence dans la péninsule de plusieurs camps de transit (Fossoli, Bolzano, Borgo San Dalmazzo) et d'un camp d'extermination (Trieste-Risiera di San Sabba). L'extermination est considérée, par le plus grand nombre, comme un fait exclusivement racial et donc étranger à notre pays où le judaïsme paraît bien assimilé, l'antisémitisme étranger aux traditions culturelles nationales et où deux Juifs sur trois parvinrent à se cacher ou à fuir à l'étranger grâce à l'aide de compatriotes. On en vient même à oublier (il suffit pour s'en convaincre de constater l'absence de ce thème dans les manuels scolaires) les lois raciales de 1938, les responsabilités de la République de Salo et de nombreux fascistes ou collaborateurs dans les arrestations et les déportations qui, après le 8 septembre 1943, conduisirent 9000 Juifs italiens dans les camps de la mort. Le lien entre la déportation et la Résistance est ignoré ou peu considéré.
Qui sont donc les déportés italiens?
Des Juifs, certes, mais aussi des partisans, des antifascistes, des sympathisants de la Résistance, des réfractaires aux réquisitions de la République de Salo, des militaires dispersés après la capitulation, des personnes prises en otages, arrêtées durant un ratissage, victimes de lettres anonymes ou coupables de délits économiques. C'est un ensemble très varié, sur lequel nous savons peu de choses puisque l'historiographie n'a pas accordé à la déportation une attention équivalente à celle d'autres phénomènes : si la Résistance a vu paraître sa première histoire en 195
3, celle de la déportation reste encore à écrire.C'est donc par une autre filière que la déportation est entrée dans la conscience et la culture des Italiens, celle de la littérature, de la publication de mémoires. Ce sont les anciens déportés qui, à travers la rédaction de leurs propres souvenirs, ont chercher à s'opposer à l'oubli et à la marginalisation de leur expérience .
Le livre le plus célèbre, y compris à l'extérieur de nos frontières, est assurément "Se questo è un uomo", un livre qui possède de grandes qualités littéraires tout en étant un témoignage fondamental sur la déportation italienne. Juif, mais capturé en tant que partisan et déporté à Auschwitz, Primo Levi écrivit ce livre immédiatement après son rapatriement: "sa finalité et sa conception" déclara l'auteur dans l'avant-propos "avaient été décidées durant le séjour en déportation. Le besoin de raconter aux "autres", de les faire "participer", avait atteint chez nous, avant la libération, le caractère d'une violente impulsion rivalisant avec la satisfaction des besoins élémentaires; le livre a été écrit pour satisfaire ce besoin de libération intérieure".
Peu de gens savent que "Se questo è un uomo", proposé en 1946 à un grand éditeur de tendances progressistes fut refusé et ne put être publié qu'à un nombre limité d'exemplaires par une petite maison d'édition turinoise, ne rencontrant le succès de librairie que dix ans plus tard, lorsque le repentir du premier éditeur en fit un texte connu du grand public et le livre emblématique de la déportation comme de l'extermination.
Nombreux sont les récits -nous en avons déjà recensé 130- qui ont été rédigés afin de satisfaire un besoin semblable à celui qui avait été exprimé par Levi : témoigner, tirer de l'oubli sa propre expérience et, surtout, le sacrifice de ceux qui ne revinrent pas. La plupart sont des récits brefs, publiés dans des journaux ou des revues, sans compter les manuscrits restés dans les tiroirs d'éditeurs réticents et que nous sommes en train de récupérer grâce à un travail impliquant les sections de l'ANED. Il faut signaler qu'à l'exception d'un nombre limité d'oeuvre
s, la plupart des textes publiés ont connu le même sort que la première édition du livre de Levi, avec une diffusion limitée et locale. Surtout, ces mémoires n'ont pas induit une reconstruction historique, de façon à replacer les expériences individuelles dans un contexte général. C'est en réponse à un tel besoin qu'est née la recherche de l'équipe piémontaise, visant, d'une part, à récupérer la mémoire de l'expérience concentrationnaire et, d'autre part, à ébaucher son histoire.Quarante ans après les faits, quel sens et quelle valeur pouvait avoir la collecte des récits des rescapés? Ne courait-on pas le risque que le temps eût engendré, d'une part, une grave réduction de la mémoire et, d'autre part, une contamination de cette même mémoire par l'immixtion d'informations et de faits postérieurs, provenant d'une comparaison mutuelle issue de la lecture des mémoires des autres rescapés? Ces inquiétudes ont été en grande partie dissipées par la recherche car, comme le savent bien ceux qui ont coutume de travailler sur les témoignages oraux, la mémoire ne s'évanouit pas avec le fil des ans : si plusieurs faits particuliers peuvent effectivement disparaître, en revanche d'autres faits ne prennent tout leur sens ou n'émergent qu'avec le temps. D'autre part, la mémoire de l'individu est-elle seulement individuelle? La comparaison entre ses propres souvenirs et ceux des autres ne permet-elle pas de faire émerger des aspects de sa propre expérience qui paraissaient gommés mais se trouvaient au tréfonds de la mémoire?
Si le groupe interviewé, bien que large, a été réduit par le temps, nous privant de la mémoire des plus anciens, il ne faut pas oublier que le nombre des survivants était déjà, au moment de la libération des camps, fort réduit par rapport à celui des déportés.
Le choix effectué d'interroger tous les anciens déportés résidant dans le Piémont débouchait sur l'inclusion d'un petit -mais significatif- nombre de témoins qui n'étaient pas nés ou n'avaient pas été arrêtés dans cette région, permettant ainsi d'élargir la vision à d'autres réalités territoriales.
Sur le plan de la méthode, il convient de rappeler que la première tâche à laquelle s'attelèrent les coordinateurs de l'enquête fut l'établissement d'une grille de questions destinée à conduire les interviews. Les questions concernèrent toute la vie des témoins et pas seulement l'expérience de la déportation, afin de la replacer dans le cadre des faits qui la précédèrent comme de ceux qui en furent les conséquences. On forma ensuite l'équipe de chercheurs et établit la liste des personnes à interviewer, qui s'accrut au fur et à mesure de la conduite de l'enquête, par la proposition de noms ne figurant pas dans les fichiers de l'ANED.
Contactés individuellement par l'ANED et les chercheurs, les déportés furent peu nombreux à refuser l'interview, malgré la fatigue et la douleur qui caractérisèrent la plupart des témoignages. Au contraire, comme l'écrivit Primo Levi dans la préface de "La vita offesa": "pour beaucoup d'entre nous, l'interview qui a précédé ce recueil a été une occasion unique et mémorable, l'événement que nous attendions depuis le jour de notre libération et qui a donné un sens à notre propre libération". Parce que "celui qui a vécu dans les camps se sent dépositaire d'une expérience fondamentale, insérée dans l'histoire du monde, témoin de droit et par devoir, frustré si son témoignage n'est pas sollicité et reçu, comblé dans le cas contraire". Il n'est pas inutile de préciser que la jeunesse des chercheurs était une garantie de refus de compromission avec les faits tout comme elle permettait, dans le même temps, la transmission de l'expérience concentrationnaire à d'autres générations, à travers une sorte de divin passage de témoin.
A quels résultats cette enquête a-t-elle abouti?
Tout d'abord à une modification de nos connaissances.La quantité signifie aussi la qualité et le recours à l'oralité correspond à une double ouverture des discours. En premier lieu parce que ceux qui s'expriment ne sont plus seulement ceux qui sont capables d'écrire leur expérience; en second lieu parce que la communication orale est, par nature, plus libre, moins structurée que celle qui est imposée par les règles de l'écriture. Ainsi, dans toute son ampleur, a pu émerger la spécificité de la mémoire de la déportation qui, d'abord dans sa difficulté à se former, ensuite dans sa lutte pour être reconnue, développe une relation avec la vérité et le concept de vérité qui en constitue le trait le plus marquant, avec son lien étroit avec l'idée de justice. Il se révèle, dans le même temps, la grande variété des expériences vécues dans l'univers concentrationnaire, dans lequel comptent le moment de l'arrestation et le camp où l'on est déporté, les camarades avec lesquels on s'est retrouvé et d'autres facteurs liés à la survie. D'autres aspects, peu manifestes dans les témoignages littéraires, émergent également : une idée différente de la dignité, pas seulement centrée sur l'aspect spirituel, mais fortement liée à la solidarité jusqu'à modifier l'idée même de solidarité, que nous voyons se concrétiser dans des attitudes apparemment secondaires. Il apparaît également une inversion de l'échelle hiérarchique des comportements qui place au sommet la résistance active et organisée, en oubliant que la recherche de la survie constitue un acte de révolte dans un univers dont la finalité est l'extermination et que des actes considérés comme irrationnels et régressifs constituent, au contraire, une activité spirituelle et une première forme de résistance.
Il faut ajouter que l'enquête a permis de mettre en lumière le caractère politique de la déportation italienne, avec la forte composante des jeunes partisans, la situation délicate des Italiens, arrivés parmi les derniers dans les camps et, de ce fait, exposés à la place la plus inférieure dans la hiérarchie interne.
Citons encore la spécificité de l'expérience de la déportation féminine, les caractéristiques des réseaux de solidarité politique, les difficultés de réinsertion des survivants, le poids de la mémoire et l'importance prise, pour tous les sujets interrogés, par le fait de pouvoir témoigner.
Voici, de façon synthétique, l'histoire d'une enquête, son sens, ses résultats et quelques-unes des indications que nous pouvons en tirer, qu'il s'agisse du grand apport provenant de l'interrogatoire d'un groupe nombreux, de l'hommage à un droit que nous reconnaissons aux rescapés : celui de témoigner ou de la voie permettant d'appréhender une expérience qui ne parvient à émerger dans toute sa variété et sa totalité qu'à travers leur parole, leur mémoire.
L'expérience de Nuto Revelli
dans la collecte des témoignages
Campagne de Russie et guerre de partisans dans le Piémont
Michele CALANDRI
Nuto REVELLI
Istituto Storico della Resistenza in Cuneo e Provincia
M.C.: Nuto Revelli;est plutôt réticent à évoquer sa vie et son travail, préférant laisser parler les livres qu'il a publiés. Il n'a accepté l'invitation à participer à ce colloque qu'à la condition que quelqu'un le stimule, le sollicite en lui posant des questions. A l'occasion de la présentation de ses livres ou de séminaires universitaires consacrés a ses recherches, on a cherché à étiqueter Nuto Revelli, le qualifiant d'historien, de sociologue, d'anthropologue ou d'ethnologue, mais il n'aime pas être étiqueté, répétant qu'il n'est pas un spécialiste mais un autodidacte, qui s'est adonné à la recherche sans avoir subi de préparation scientifique. Officier de chasseurs alpins sur le front russe en 1942-1943, il commanda ensuite les partisans de la brigade "Giustizia e Libertà" Carlo Rosselli;en 1944-1945, dans la province de Cuneo;puis dans les vallées de la Tinée et de la Vésubie. Après la guerre, il abandonna la carrière militaire pour s'adonner à la profession de commerçant, parvenant à concilier son nouveau métier avec ses intérêts de chercheur et d'écrivain.
M.C. : Nuto, tu travailles depuis trente ans à partir des sources orales mais tu avais commencé par une autre expérience, publiant, en 1946, "Mai tardi. Diario di un Alpino in Russia" puis, en 1962, "La guerra dei poveri" qui comprenait, outre le récit de ta campagne de Russie, celui de ta guerre de partisans. Comment se fait-il que tu sois passé du récit autobiographique à la collecte des témoignages oraux ? Pourquoi t'es-tu voué à ce type de recherche ?
N.R.: Je suis un peu intimidé par le fait d'avoir aujourd'hui trois collaborateurs pour m'assister : un questionneur et deux traducteurs . J'ai constaté que les intervenants qui m'ont précédé depuis hier étaient plus jeunes ou beaucoup plus jeunes que moi, ce qui est une chose très positive.
Pour en revenir à la question de Calandri, je dirai qu'après avoir achevé mon discours autobiographique en 1960, j'ai recherché, pendant quinze ans, ceux qui avaient vécu la guerre plus simplement que moi, des paysans, des ouvriers, ayant vécu la même expérience que moi mais à un autre niveau. J'ai toujours pensé qu'il y avait deux armées: celle des officiers dont je faisais partie et celle des simples soldats à qui j'ai voulu donner la parole. Il ne faut pas oublier que j'habite dans la province de Cuneo, qui a été fortement marquée par la Deuxième Guerre Mondiale et, en particulier, par l'anéantissement en Russie de la division alpine Cuneense.
M.C.: La première de tes recherches utilisant les sources orales est celle qui t'a conduit à publier, en 1966, "La strada del Davai. Testimonianze di quaranta Alpini sulla guerra e la prigionia in Russia." . De quelle recherche s'est'il agi ? Avec quels témoins ? Avec quelle méthode ?
N.R.: J'ai recherché, dans la province de Cuneo, ceux qui avaient vécu la guerre sur le front russe et la captivité, à laquelle j'avais pu échapper; je voulais découvrir et comprendre l'histoire de leur vie. Il ne m'a pas été facile de les faire parler car ils ne souhaitaient pas revivre leur expérience et la transmettre. J'ai dû m'employer pour les convaincre de témoigner, en souffrant à leurs côtés, en participant à leur peine. Je n'utilisais pas encore le magnétophone, ce formidable outil de travail, sténographiant les entretiens à ma manière.
M.C.: Avec cette expérience, tu as emprunté une voie dont tu ne t'écarteras plus: celle de donner la parole aux humbles, aux gens simples qui contribuent à faire l'histoire mais qui ne l'écrivent jamais. A partir de ce moment-là, chacune de tes recherches semble t'en suggérer une autre. En 1971, avec le livre "L'ultimo fronte. Lettere di soldati caduti o dispersi nella seconda guerra mondiale.", on peut penser que tu abandonnes les sources orales pour te consacrer au matériau épistolaire. Quel sens as-tu donné à cette collecte des lettres de disparus ? De quelle recherche s'est-il agi, avec quelles méthodes ? Quels sont les fronts concernés par les dernières lettres de disparus que tu as recueillies ?
N.R.: Tandis que je passais de maison en maison pour recueillir des témoignages, je trouvais des paquets de lettres de disparus. J'ai compris qu'il s'agissait d'un matériau important et, le "Davai" une fois terminé, j'ai passé cinq ans à collecter les lettres de disparus. Cela a constitué un travail fondamental car je suis entré dans des centaines de familles qui avaient eu un parent tué ou disparu. Mon travail n'était pas mécanique car je me livrais à une information préalable des familles sur le but de ma recherche, j'établissais une relation avec ces familles éprouvées. J'ai collecté 6 000 lettres, plus les 4 000 dernières lettres écrites par les tués ou disparus depuis les divers fronts (Alpes, Grèce, Russie), qui avaient été acquises par les autorités militaires, lesquelles voulurent les détruire vers la fin des années soixante, ne les considérant pas comme un matériau utile; j'ai pu les sauver à temps du pilon.
M.C.: Avec la publication, en 1977, de "Il mondo dei vinti, testimonianze di vita contadina.", tu ne voulais plus t' occuper de la guerre mais de la paix, de la vie des paysans pauvres de la province de Cuneo. La guerre disparaît-elle vraiment de l'horizon de tes recherches ? En 1985 tu publies "L'anello forte. La donna: storie di vita contadina.". Cette fois, il s'agit de la collecte de témoignages féminins, toujours dans la province de Cuneo. Ces femmes que tu as interrogées t'ont aussi parlé de la guerre, de quelle guerre ?
N.R.: J'ai consacré vingt-cinq ans à ma guerre puis à celle des autres; je n'en pouvais plus; il fallait que je passe à autre chose, au témoignage du monde paysan sur le thème de la paix, de la vie quotidienne, du travail dans les campagnes, de la famille, de l'émigration vers la France. Je pénétrais dans des centaines de familles où, à ma grande surprise, on ne voulait me parler que de la guerre : Grande Guerre, guerre fasciste, guerre de partisans, car c'était le grand choc qu' elles avaient subi. Malgré tous les efforts que je déployais pour leur faire évoquer des situations du temps de paix, la guerre ressortait toujours des entretiens.
M.C.: Quelle vision de la guerre sur le front russe et de la guerre de partisans émerge de tes recherches et travaux ?
N.R.: Une condamnation absolue de la guerre fasciste d'agression ; les témoins interrogés ont tous compris ce qu'elle avait été. Quant à la guerre de partisans, il faut avoir le courage de le reconnaître, elle fut subie par la population qui, après le renversement de Mussolini, espérait avant tout la fin des hostilités, mais il y avait les nazis, les fascistes-républicains et les partisans. Là où se trouvaient des partisans, arrivaient tôt ou tard les Allemands, les fascistes et les ratissages meurtriers. La population était aux côtés des partisans, elle leur disait "vous êtes avec nous", mais elle aurait préféré éviter de subir les ratissages et les représailles.
M.C.: Comment es-tu devenu un chercheur d'histoire orale ? Quelle méthode as-tu suivie ou, plutôt, t'es-tu construite; comment approchais-tu les témoins ? Avec quels moyens recueillais-tu leur récit ? Est-ce que tu les questionnais à partir d'un schéma préétabli ? Est-ce que tu intervenais dans la conversation, en interrompant ou corrigeant les témoins ?
N.R.: Je n'ai appris que je faisais de l'histoire orale que quinze ans après l'avoir commencée. Je suis devenu un chercheur de sources orales parce qu'elles m'intéressaient, je voulais apprendre à leur contact. J'ai transposé cette expérience dans des livres en espérant que cela intéresserait les autres. J'ai élaboré ma méthode de façon empirique, en pratiquant sur le terrain, en établissant une relation avec les témoins en me fixant toutefois trois règles impératives : être accepté par le témoin, respecter l'interlocuteur, savoir l'écouter, ce qui est très difficile. Cela a été un travail merveilleux. La durée du témoignage variait de trois à quatre heures en moyenne mais, pour certains témoignages extraordinaires, je revenais deux ou trois fois, parvenant à obtenir jusqu'à douze, treize, voire quatorze heures d'enregistrement. J'ai transcrit ces enregistrements tout seul, mot par mot, étudiant et choisissant les textes les plus intéressants devant être présentés dans mes livres. Il faut dire que je suis un peu fou. Je m'adresse aux jeunes : ne répétez pas mon expérience avec n'importe quel magnétophone, faites-vous conseiller par un technicien car j'en ai utilisé cinq, qui étaient mal adaptés au type de recherche que j'entreprenais, avant d'acquérir celui qui m'a permis d'obtenir de bons résultats. Ne négligez pas l'importance de l'outil de travail.
M.C.: Tu as recueilli beaucoup de témoignages: 270 pour "Il mondo dei vinti", 260 pour "L'anello forte'". Pourquoi autant d'entretiens alors que, le plus souvent, les praticiens de l' histoire orale entreprennent une recherche ou publient un livre à partir de vingt ou trente récits de vie, voire de témoignages au champ plus limité ?
N.R.: Avec ces deux recherches, j'approchais des couches sociales très différentes: la province de Cuneo;est, en effet, une palette sociologique formidable avec la plaine riche, la montagne pauvre et les collines des Langhe. Je voulais couvrir tout l'éventail, d'où le nombre élevé de mes témoignages. Je voulais aussi obtenir la répétition des témoignages, qui est un élément important dans la recherche de la vérité, même s'il est lassant d'entendre souvent la même chose.
M.C.: Je sais que les témoins t'ont ouvert leur coeur, qu'ils t'ont dit des choses qu'ils n'avaient sans doute jamais dites à personne, même pas à leurs parents les plus proches: pourquoi penses-tu y être parvenu ?
N.R.: J'ai approché toutes ces personnes avec beaucoup d'humilité. J'arrivais dans ces maisons de montagne avec l'étiquette d'un citadin instruit et l'on me disait : "pourquoi venez-vous nous interroger alors que vous savez plus de choses que nous ?". Je leur répondais que je voulais apprendre à leur contact. J'ai été un privilégié car ils m'ont accepté, considéré comme un des leurs, d'où la validité des témoignages recueillis.
M.C.: Quelles précautions as-tu prises, sur le plan de la législation des droits d'auteur, avant de publier les témoignages ?
N.R.: J'ai toujours joué cartes sur table : je posais le magnétophone bien en vue au milieu de la table, je me livrais à une explication préalable avec le témoin, au cours de laquelle je lui demandais s'il entendait signer son témoignage ou s'il préférait conserver l'anonymat, le tout étant répété à la fin de l'entretien afin d'obtenir une garantie de tranquillité avec le témoin. Je lui envoyais ensuite le texte du récit pour accord final avant la publication. Je n'ai eu aucun problème avec les personnes interrogées bien que j'aie dû beaucoup trancher dans les témoignages en raison de l'abondance du hors-sujet.
M.C.: Que se passait-il lors de la sortie de tes livres ? Avais tu encore des contacts avec les témoins ? Sous quelles formes et pourquoi ?
N.R.: Mon éditeur, Giulio Einaudi, avait accepté qu'avant la diffusion des livres en librairie, l'on me remît trois cents exemplaires afin que je puisse les remettre aux témoins comme aux collaborateurs de la recherche. Je me déplaçais en personne et dédicaçais l'ouvrage. Il me paraissait juste que les personnes qui avaient contribué à ma recherche fussent privilégiées par rapport au grand public. Des débats ont suivi la parution de mes livres, cent quarante rien que pour "Il mondo dei vinti", à Turin, Milan, Gênes, Rome, bien sûr, mais aussi et surtout dans les villages de la province de Cuneo, dans le but de provoquer un déclic, de faire bouger les gens afin que les jeunes s'enthousiasment pour ce type de recherche et acceptent de reprendre le flambeau.
RETOURS D'ALLEMAGNE ET REINSERTION :
LA MEMOIRE LONGUE DES ANCIENS PRISONNIERS ET DEPORTES :
L' EXEMPLE CHAMPARDENNAIS
François COCHET
Université de Reims.
"Quand les alliés ouvrirent les portes", titrait, il y a quelques années, madame Wormser-Migot.
"Vous êtes le meilleur de la nation", affirme Michel Sicre, le maire communiste de Reims en 1945 à une assemblée de déportés.
"On nous a tué mentalement" m'a déclaré un ancien déporté en 1985.
Ces trois références vont borner ma communication en même temps qu'elles vont lui fournir un certain nombre de clefs.
Dans ma thèse, récemment soutenue, (Retour et réinsertion des Prisonniers, déportés et rapatriés: l'exemple des champenois, sous la direction de Maurice Vaisse, Reims, décembre 1989) j'ai essayé de suivre un "public" fort large, aux expériences multiples sur les neuf années qui vont de 1945 à 1954.
Les déportés ont-ils les mêmes souvenirs de leur retour et de leur réinsertion que les prisonniers? Telle est la question que je me suis posée.
A ces difficultés de mémorisation catégorielle, s'ajoutent des différences de comportements entre la mémoire du court terme de l'époque (Le retour proprement dit) et la Mémoire de la réinsertion . Ces deux temps forts vont me guider aujourd'hui.
Il y a pourtant deux précautions méthodologiques dont je voudrais vous faire part. Le recours aux archives orales n'a représenté pour moi qu'une partie de ma documentation. Elles ont été l'indispensable recours à un vécu plus ou moins complémentaire des archives écrites qui demeurent le matériau fondamental de l'historien. A la recherche du temps passé, j'ai donc interrogé quatre vingt cinq témoins, entre décembre 1984 et décembre 1987.(21 anciens P.G., 23 anciens S.T.O. et 41 anciens déportés) Le maniement des archives orales n'est pas sans poser quelques problèmes méthodologiques que j'avais eu l'occasion d'aborder dans ma thèse de IIIe cycle. D'autre part, mon étude n'a porté que sur la région Champagne-Ardenne et ses quatre départements. Je ne prétends donc pas indiquer des réactions nationales. Pourtant, les statistiques régionales montrent que la Champagne est une région globalement conforme à d'autres régions de France dans le registre de la déportation et de la captivité. Sans généraliser à l'excès, les quatre départements Champardennais permettent donc d'alimenter le débat sur la nature de la mémoire du retour et de la réinsertion des populations anciennement captives ou concentrationnaires.
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Quand les alliés ouvrent les portes, commencent pour les déportés et prisonniers français, de longs périples de retour vers la mère patrie. Comment ces parcours sont-ils mémorisés aujourd'hui ?
LA MEMOIRE DES RETROUVAILLES AVEC LE SOL NATIONAL - LA LIBERATION DES CAMPS
Les premiers contacts avec les libérateurs ont été déterminants. De la qualité de ces contacts dépend bien souvent un jugement de valeur actuel sur les nations libératrices.
Un ancien déporté marnais d'un Kommando de Buchenwald réussit à s'évader lors de l'évacuation du camp, dans la crainte d'une exécution sommaire. Pendant deux jours, ses deux camarades et lui-même se tapissent dans un petit bois jusqu'au moment où le bosquet est pris sous le feu des avant-gardes américaines. Ils sortent alors de leur cache et "marchent au feu, les bras en croix". Lorsqu'ils savent à qui ils ont affaire, l'enthousiasme se concrétise par des larmes de joie. "Les larmes sortent de partout! "Il se manifeste aussi par la reconnaissance du ventre chez des personnes en sous-alimentation chronique: Les Américains leur font don d'une boite de conserve de sardines de un kilo, dans laquelle ils puisent à pleines mains avant d'être "malade comme une bête".
De tels souvenirs sont profondément incrustés dans la mémoire des anciens déportés. Les scénarios de rencontres idylliques se ressemblent. Ils concernent aussi bien la population concentrationnaire que la population prisonnière. Il n'y a pas de ligne de partage de mémorisation sur les premiers contacts. Les composantes sont identiques et les souvenirs sont, aujourd'hui encore, vivaces dans l'esprit des rapatriés de 1945.
Autre point commun marquant:
Le premier contact avec les libérateurs implique quasi-systématiquement un don: nourriture, cigarettes, chocolat. Pour les anciens prisonniers ou déportés libérés par l'armée des Etats-Unis, l'image de l'abondance des biens matériels, voire de gabegie, prédomine.
L'enthousiasme n'est pourtant pas le seul sentiment ressenti et mémorisé par les anciens prisonniers et déportés. L'indifférence est incontestablement présente. Pour la plupart des témoins interrogés, c'est la durée des opérations de rapatriement qui en est la cause principale. On a répété aux déportés et prisonniers libérés qu'ils devaient attendre. Ils ne pouvaient comprendre cette logique et s'en souviennent quarante années plus tard.
L'impression de frustration peut-être renforcée lorsque les rapatriés se souviennent de la bonhomie avec laquelle les prisonniers allemands étaient traités par les armées alliées.
Un ancien prisonnier exprime cette sensation.
"J'ai une seconde fois souffert terriblement de la faim après la libération, totalement ignoré des libérateurs".
Une déportée marnaise, militante communiste, affirme: "Nous avons attendu huit jours l'arrivée des Américains qui avaient l'air d'ignorer notre camp".
On franchit un degré supplémentaire lorsqu'un autre déporté de Dachau-Allach dit qu'il a dû "s'évader" de ce camp gardé par les Américains qui redoutaient l'extension du typhus.
A coté de la rencontre avec leurs libérateurs, d'autres se souviennent encore vivement de cette courte période qui suivit leur libération, comme d'une poche de totale liberté, dans laquelle tout était possible, y compris "bousiller des Boches". Si aucun témoin ne m'a avoué avoir participé à des exécutions d'anciens bourreaux, certains ont reconnu un "prélèvement spontané" sur les populations allemandes.
Maître Droit, ancien de Neuengamme se souvient qu'il s'est emparé d'effets vestimentaires complets avec l'aide de soldats soviétiques
LES PERIPLES DE RETOUR
Commencent alors les périples du retour proprement dit.
Les anciens prisonniers ou déportés s'en souviennent très bien, sans doute parce que chaque étape les rapprochent, en 1945, de retrouvailles familiales espérées autant que redoutées.
La plupart du temps, les rentrants ont dû emprunter différents moyens de transport. Le binôme, train + camion apparaît le plus fréquemment. Certains périples sont forts bien mémorisés. Les plus beaux cas de souvenirs très précis de ces parcours ont été relevés chez des personnes qui ont connu des retours tumultueux.
Un ancien sous-officier de carrière, prisonnier au stalag IV D de Torgau est évacué le 14 avril 1945 Entre cette date et le 25 avril, il oscille, avec ses camarades, entre les lignes soviétiques et américaines. Il reste sur une ancienne base aérienne, coté américain, jusqu'au 13 mai. A cette date, il part en camion pour Leipzig, où il prend un train pour la France à huit heures du matin.
Précisions des dates et des horaires mémorisées sont-elles le lot des anciens militaires ou révèlent-elles une pratique de prise de notes? (Il part de Leipzig "avec un ravitaillement pour deux jours par homme. Une seule voie peut servir." Il est à Sarrebruck à 14 heures 30 et à la frontière française à 16 h 10).
L'ancien aspirant Matthieu connaît pour sa part un véritable "grand Trek" . Après avoir passé quelques semaines à divaguer dans le corridor polonais, le 8 mai 1945, le surprend en train de faire des crêpes dans la zone de Koenisgsberg. Des avions soviétiques mitraillent son camp et font sept morts parmi les prisonniers français. Mais en même temps que de balles, ils arrosent le camp de tracts annonçant la reddition sans condition des Allemands signée la veille, celle de Reims et non celle de Berlin ! Ce témoin, outre la richesse de cette expérience du retour, est un de ceux qui étayent leurs souvenirs personnels incontestablement riches et précis- d'une documentation écrite. Matthieu a notamment conservé le tract largué par les soviétiques le 8 mai. Cela pose la question fondamentale dont nous voudrions aborder le problème en discussion. Même dans le cas d'archives orales, n'est-ce pas le support écrit qui est véritablement créateur de vérité?
En tout cas, les souvenirs concernant cette période variable, mais de toute manière de court terme, qui va du camp à la frontière française, n'obéissent pas à des catégories spécifiques. Ils sont globalement de même nature pour les anciens prisonniers que pour les anciens déportés. C'est là, nous semble-t-il un point fondamental, car il ne va pas en être de même pour les souvenirs des périodes ultérieures.
LA FRANCE REDECOUVERTE
L'arrivée sur le sol national est nettement moins bien mémorisé que les périples en Allemagne. Il ressort pourtant des entretiens réalisés, une impression pénible due à la durée des formalités administratives. Henri Frenay et son administration avaient bien prévu des centres de rapatriement susceptibles de "traiter" 1500 personnes par jour. Mais le rythme des retour est très supérieur, passé le mois d'avril 1945. Les retards créent des bouchons qui vont, eux-mêmes, alimenter largement une campagne anti-Frenay.
Pour l'instant, ce qui frappe les rentrants, c'est l'évolution du pays en leur absence. Il est évident que cette remarque, valable pour les déportés, l'est davantage encore pour les prisonniers de guerre, partis de leur foyer cinq ans auparavant. Là est d'ailleurs une première divergence notable entre la mémoire des prisonniers et celle des déportés.
"'Les prix, la monnaie, nous sont totalement étrangers. La mentalité a évolué terriblement en notre absence", nous a dit un ancien P.C.. Eminent symbole national, même le vin a augmenté. Les anciens prisonniers ont été frappé par les sommes qu'ils ont dû débourser en 1945 pour se payer un verre, sommes qui leur aurait permis d'acheter la bouteille en 1939. La cherté de la vie n'est pas seule en cause. Les rapatriés de 1945 conservent en tête, aujourd'hui encore, un sentiment étrange. Celui d'avoir eu à se justifier à leur retour. Reims avait été libérée le 30 août 1944. Les Champenois avaient repris le cours de leur vie normale, bien avant le retour des prisonniers et déportés. "La joie de la libération était loin"
Peu de libérés se souviennent des sommes exactes qui leur ont été remises à leur arrivée en France. Quant à ceux qui ont des souvenirs précis, les sommes oscillent entre 3000 et 6000 francs. Même si l'on retient l'approximation la plus haute de la fourchette, on arrive à la moitié de la somme globale prévue dans le cas d'un retour d'un déporté.
Pourquoi cette absence de souvenir sur ce point financier?
Deux raisons majeures viennent à l'esprit.
D'une part, le fait que l'attention des rentrants est monopolisée par les quelques mètres qui les séparent de leur famille. D'autre part, le fait que d'incontestables dérapages ont eu lieu dans l'organisation prévue par les services de Henri Frenay.
Les heures et les jours qui suivent sont réservés aux retrouvailles familiales. Les désillusions arrivent parfois.
Un ancien prisonnier m'a dit:" les gens, la famille, s'étaient habitués pendant cinq longues années à se passer de nous, à décider sans nous, et pour ceux qui étaient mariés, à nous remplacer." Même si l'image est un peu appuyée, cela révèle pourtant des antagonismes familiaux qui peuvent être majeurs.
Un autre ancien prisonnier, fait état de "difficultés de communiquer avec ses deux filles", et ajoute, "c'est compréhensible, la plus jeune était née en 1938", autre façon de dire qu'elle n'avait pratiquement pas connu son père avant sa captivité. Toujours dans le même témoignage, on change de registre et l'on monte d'un cran dans la tension familiale:"Je reproche à ma famille de ne m'avoir jamais renseigné sur ce qui s'était passé réellement". C'est le sentiment d'une exclusion complète, d'un non-partage d'une tranche de vie de ses proches qui s'exprime ici.
M. Jean Falala, député-maire de Reims, nous a lui aussi déclaré que son père, déporté à Dachau-Allach, "ne se confiait pas" et qu'il avait "appris les choses par bribes, par d'autres". M. Jean Falala, se souvient par contre que son père "hurlait la nuit, poussait des hurlements déments".
Chez tous, surtout chez les anciens déportés bien sûr, il existe des traces de leur expérience. Même dans le cas de personnes qui affirment: "'tout s'est très bien passé, j'ai été très bien accueillie par mon entourage", le contrepoint en mineur arrive très vite: "Ayant été fort ébranlée, il a fallu du temps pour reprendre pied dans la vie". Le non-dit l'emporte largement sur l'exprimé, sans doute parce que ceux que Michel Sicre appelait, en 1945, "le meilleur de la nation" n'arrivent pas à dire l'indicible, l'horreur quotidienne de la vie dans l'univers concentrationnaire.
Les anciens déportés n'arrivent pas à socialiser leurs vécu, et dans un premier temps, se murent dans un monde du silence. Plusieurs déportés m'ont affirmé avoir repris des activités sociales - syndicales, voire politiques, mais aussi associatives - quelques années seulement après le retour. Comme si la réappropriation de leur personnalité était d'abord passée par un silence social.
L'existence de ce "Monde du silence", est pour nous fondamentale.
D'une part, elle relativise singulièrement la portée de la campagne anti-Frenay de l'été 1945. L'Humanité a lancé une campagne au printemps contre les insuffisances de l'accueil. Le ton s'est très nettement durci au cours des mois d'août et septembre 1945. La découverte, en août de quelques scandales à l'intérieur de certains centres de rapatriement, semble lui donner le poids de la légitimité.
"On a voulu former, pour des buts politiques, un appareil composé de vichyssois, d'agents louches non contrôlés. On a rassemblé des individus prêts à tout. On les a habillés en officiers, on leur a conféré des droits exorbitants", déclare le journal communiste en septembre 1945. Le ton est très dur et amène d'ailleurs Frenay à porter plainte contre le journal.
Les rapatriés de 1945 n'ont pourtant guère mémorisé ces dysfonctionnements. Seize personnes seulement sur 85 interrogées, ont émis un jugement clair - négatif comme positif.(cf schéma sur la qualité des services daccueil).
Une ancienne déportée, responsable UNADIF, a résumé cet oubli de mémoire de très belle manière, "Je ne me permettrai aucune critique car si quelque chose n'allait pas, je ne l'ai pas vu. Le retour submergeait ma pensée, je crois que c'aurait été indécent de se plaindre d'être revenue de là-bas".
Cette très belle réflexion nous amène à une deuxième remarque.
Jusqu'à présent, sur les aspects de retour de court terme, les souvenirs des anciens prisonniers et des anciens déportés étaient encore relativement unitaires. Les périples en Allemagne avaient été assez semblables, de même que les mesures administratives d'accueil. Mais à partir de la rentrée dans les foyers, les réflexes vont diverger, créant des mémoires différentes, appuyées sur des revendications catégorielles.
LE TEMPS DES STRATIFICATIONS
La période de la réinsertion de longue durée est aussi celle où les mémoires se forgent de manières différentielles. Elles se figent en même temps.
Les déportés sont ceux qui ont le plus de mal à se fondre dans la masse de leurs contemporains. Ils font parfois peur à leur entourage. Un ancien déporté m'a raconté comment il avait pu affoler ses voisins en restant une après-midi à sa fenêtre par son aspect hâve et immobile.
C'est aussi parmi les déportés que j'ai le plus fréquemment rencontré des changements de profession au retour. Deux d'entre eux n'ont pu reprendre leur ancien métier parce qu'il consistait en une activité d'intérieur. L'un étalagiste décorateur, se met à son compte dans un commerce itinérant. L'autre s'installe comme marchand forain. Dans les deux cas de figures, ils invoquent, leur besoin d'absence de chef et de grand air.
La reprise d'une activité professionnelle n'est pourtant pas fréquemment évoquée dans les souvenirs des prisonniers et déportés. Les problèmes de réinsertion économique existent pourtant, mais dans l'état de la législation des années d'immédiat après guerre, "on se débrouille".
Ce n'est en tout cas pas sur ce thème qu'il y a séparation des mémoires entre déportés et prisonniers.
LES REVENDICATIONS CATEGORIELLES
Le moment essentiel pour nous est celui de la création des amicales et associations. C'est à ce moment que se déterminent les revendications catégorielles. C'est, par ricochet, à ce moment que se constituent des mémoires sédimentées. Unité et exclusivité agissent comme deux pôles complémentaires et en même temps répulsifs.
Ecoutons par exemple les revendications présentées par le congrès départemental des anciens Prisonniers de Guerre de la Marne en 1954. Les revendications sont très nettement corporatives et matérielles.
- Le paiement intégral du pécule
- L'égalité des droits à la retraite entre tous les anciens combattants
- Le remboursement des marks
- Le règlement intégral des soldes retenues abusivement aux officiers et sous-officiers
- La présomption d'origine pour les maladies à évolution lente contractées en captivité.
En quelques points sont résumées toutes les revendications catégorielles propres aux prisonniers. Sur les 21 anciens prisonniers contactés, une dizaine font encore état aujourd'hui de revendications pécuniaires spécifiques.
En ce qui concerne les déportés, la revendication majeure demeure l'attribution de la carte de "déporté résistant". Plusieurs témoins ont évoqué des attributions imméritées selon eux. Il est vrai que cette carte ouvre à des droits matériels, qui, en aucune manière, ne peuvent être jugés étriqués ou médiocres. Mais ces quelques avantages matériels peuvent-ils suffire à la revendication d'un statut ?
Transcendant les clivages politiques, il est possible de voir dans la revendication de la carte de déporté résistant une revendication de position par rapport aux résistant qui n'ont pas été déportés.
Dans les entretiens que nous avons réalisés, plusieurs anciens déportés, quelle que soit leur affiliation (U.N.A.D.I.F. ou F.N.D.I.R.P.), se sont déclarés déçus, choqués ou dégoûtés par le fait qu'à leur retour, les "bonnes places" étaient occupés par des résistants de la vingt cinquième heure, qui eux, avaient eu la chance de ne pas être déportés. Cette rancoeur isole les résistants déportés des résistants plus chanceux ou plus tardifs. D'où le cri "On nous a tué mentalement" de l'ancien de Buchenwald.
La revendication d'une mémoire passe donc par l'obtention de la carte de Déporté Résistant. En Champagne-Ardenne, comme dans toutes les régions de France je suppose, les attributions de cartes ont donné lieu à des débats savoureux. L'un revendique une carte de résistant alors qu'il a été déporté pour trafic d'essence. L'autre pour avoir volés deux porcs à l'armée allemande . Un autre encore alors qu'il s'est vu retirer sa carte de déporté résistant en 1953, parce que sa déportation relevait d'un délit de droit commun, meurt récemment, couvert de médailles, y compris celle de la "Résistance polonaise".
En quelques années les revendications sont donc passées du plan matériel au plan symbolique. C'est que les enjeux de mémoire sont passés par là.
LES ENJEUX DE MEMOIRE
La mémoire des anciens prisonniers ou déportés est dorénavant sélective, même si, parfois, le terme "d'ancien combattant" peut les fédérer. Sur mon échantillon de témoins, et compte tenu de son étroitesse, je voudrais signaler, à titre d'hypothèse, trois voies de recherche.
- la prégnance de la mémoire communiste de la déportation.
La fédération de déportés la plus proche du P.C.F. ( F.N.D.I.R.P.) a beaucoup mieux répondu à mon appel à témoignage que son homologue non communisante (U.N.A.D.I.F. / F.N.D.I.R.). Les professions de foi se sont multipliées, revenant sur les mêmes thèmes avec les mêmes accents. "Permettez-moi d'avoir une pensée supplémentaire pour mes camarades et pour les vingt millions de Soviétiques qui nous permettent de nous endormir chaque soir en toute quiétude".
C'est alors la levée de bouclier pour défendre l'honneur du Parti. "Il y a une chose qui me crispe, c'est la volonté qu'ont les médias actuels de passer sous silence la lutte et les sacrifices consentis par le Parti Communiste Français et ses adhérents. Depuis 1933 et même avant, les communistes ont lutté contre le fascisme et les premiers entrés dans la résistance ce furent eux. En septembre 1941, les premiers tracts et les premiers groupes de résistants à l'occupant étaient formés à Reims par le P.C. (...) Je n'ai jamais renoncé à la lutte; nous sommes communistes et fiers d'appartenir au parti qui a donné tant des siens à la libération de la France, quoi qu'on en dise".
Une autre adhérente du parti signale, "Nos sacrifices n'ont servi à rien puisque actuellement, on permet à des individus d'insulter des patriotes comme Marcel Paul".
Cette présence communiste sur les enjeux de mémoire est faiblement contrebattue par le gaullisme latent des anciens prisonniers.
- Le public gaulliste vient d'horizons assez variés.
Certains déportés sont de vibrants partisans du Général. Les prises de position les plus nettes viennent pourtant du monde des anciens prisonniers. Mais dans tous les cas de figures, les discours sont moins explicites que celui des militants communistes. Deux témoins seulement (anciens P.G.) ont appartenu au R.P.F. et ont été militants actifs. Pour le reste, l'admiration portée au Général est plutôt abstraite et disons-le, conventionnelle. L'abstraction confine au mythe dans le témoignage d'un ancien P.G. "Seul, démuni de tout, de Gaulle affronte le destin".
- Il existe pourtant un trait commun entre ces jugements qui sont autant d'enjeux de mémoire. Dans tous les cas, ils obéissent aux stéréotypes. La mémoire des prisonniers et déportés s'est sédimentée. Mythe du parti des fusillés contre mythe de la personnalité du Commandeur. Tendances, nuances et variétés ont disparu au profit d'une cosmogonie communiste ou gaulliste. Les simplifications historiques ont bien fonctionné. En simplifiant à peine, on pourrait dire que la mémoire des anciens rapatriés de 1945 est soit communiste, soit gaulliste ou n'est pas.
Il leur reste également en commun la volonté de pérenniser leurs associations par élargissements successifs. Par définition, la captivité ou la déportation ont été des expériences historiquement datées. Comment alors faire partager des valeurs plus quarante ans après ? Les anciens prisonniers se sont intégrés dans des associations d'anciens combattants qui ont accueilli les anciens d'Indochine et d'Afrique du Nord. Les anciens déportés tentent de sensibiliser les générations scolarisées à travers les "Concours National de la Résistance". Mais, au moins en Champagne-Ardenne, les chiffres de participation ont tendance à stagner. L'appel aux enfants de déportés est une autre solution pour préserver la mémoire de la déportation.
Il reste pourtant un ultime terrain de combat dans le registre de la mémoire pour les anciens concentrationnaires. C'est la défense du titre de déporté, contre les empiétements ou tentative d'amalgame des requis du travail. Ces derniers revendiquent hautement le titre de "déporté du travail", alors que les concentrationnaires leur refusent toujours ce qualificatif. Le débat est toujours d'actualité
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Ainsi, les pratiques de mémorisation des anciens prisonniers et des anciens déportés, ont elles considérablement évolué en plus de quarante années. Relativement solidaires et unitaires sur le début de la période, sur les événements liés aux retours stricto sensu, elles divergent ensuite en se fossilisant. Le second temps de la mémoire est segmenté et catégoriel. Ce n'est pas notre rôle de juger s'il y a des gagnants ou des perdants dans cette évolution. Il s'agit de retenir pourtant qu'il y a eu simplification et création de stéréotypes. Peut-être est-ce là, la fonction de toute mémoire de long terme.
Le Débarquement de Normandie
vu par la population civile
Dominique Veillon
Docteur - Ingénieur à lInstitut dHistoire du Temps Présent
Le choix d'un tel sujet part d'une simple constatation. Alors que le débarquement de Normandie constitue l'archétype même de "l'événement historique" bien connu des spécialistes qui disposent de documents nombreux pour l'étudier, en revanche le vécu de la population durant la même période semble avoir été souvent négligé. Or, pour traquer le quotidien, le récit de vie s'avère indispensable. Comment le restituer sans son aide? Mais au-delà des faits, le témoignage oral permet aussi d'accéder à l'histoire des mentalités, grâce à la représentation qui est donnée du débarquement.
Dans la mémoire des Normands, le débarquement occupe une place centrale, même si jusqu'à ces dernières années, une partie de la population se montrait réticente à toute évocation. Le traumatisme subi était si fort chez certains qu'ils ne voulaient plus entendre parler de cette période de leur vie, tournant délibérément le dos à leur passé. D'autres se sentant incompris ou en porte-à-faux avec la façon dont l'événement est couramment relaté, préféraient se réfugier dans un demi silence. Car s'agissant du débarquement et de la perception des faits, le décalage est grand avec le reste du pays.
Dans la mémoire collective des Français, le 6 juin 1944 reste synonyme d'espoir et de joie populaire: il marque le début d'une Libération tant souhaitée. Rien de tel chez les Caennais, Saint-Lois et Cherbourgeois... Pour eux, le débarquement a été ressenti comme un événement inéluctable dont le prix à payer était terrible, et qu'ils jugent avec le recul, coûteux, beaucoup trop coûteux. Bombardements violents, incendies, souffrances physiques et morales, blessures, morts d'hommes, de femmes, d'enfants innocents, maisons et fermes ruinées telles sont pêle-mêle quelques-unes des évocations qui reviennent sans cesse, avec à la clé une question lancinante sur les bombardements. "Etait-il nécessaire d'en passer par là? Stratégiquement est-ce que les Alliés devaient opérer tant de destructions, jeter tant de bombes pour libérer le pays? N'ont-ils pas sacrifié les civils à des fins militaires?"
Ces questions, encore sacrilèges il y a une dizaine d'années parce qu'elles allaient à l'encontre de l'image du libérateur, du soldat allié combattant pour la liberté, si chère au coeur des Français, sont abordées dans nombre de témoignages qui acceptent de se livrer ouvertement. Elles accompagnent désormais le récit.
Pour cette communication, j'ai utilisé une quarantaine de témoignages oraux recueillis auprès des membres de l'Université du Troisième Age de Caen une partie de ces documents nous avait servi à Etienne Fouilloux et à moi-même, pour le colloque "Normandie 44". Je les ai complétés par une trentaine d'enregistrements provenant des bandes conservées au Musée Mémorial de Caen; ces enregistrements ont été choisis en se fondant sur des critères stricts: identification, lieu, date, nom de l'enquêteur. Les plus anciens, (1981, 1984 et suiv), concernent surtout les souvenirs de la guerre et du 6 juin; les autres engrangés à partir de 1988 s'inscrivent dans le cadre du travail mené par l'Université du Troisième Age sur les victimes civiles du débarquement; ils offrent l'intérêt de faire parler des témoins qui jusqu'ici avaient toujours refusé de parler car l'enquête a joué le rôle de déclic.
Ces témoignages n'ont pas la prétention de bouleverser une histoire traditionnelle. Ce n'est pas leur but. En revanche, ils constituent un apport exceptionnel sur le plan humain et psychologique. Ils ont le mérite de restituer une histoire où l'homme prend toute sa dimension, où la chronologie familiale revient comme un leitmotiv, l'emportant sur une chronologie événementielle. Dans ce cadre, le 6 juin, c'est pour certains le jour du baccalauréat, le jour de la confirmation ou de la communion solennelle, l'anniversaire d'un parent ou d'un enfant et cet événement privé devient une référence importante. Alors se déroule une histoire pétrie de larmes et de sang, où la peur se mêle à l'espoir de jours meilleurs, où des idées reçues sont parfois bousculées; une histoire qui permet d'appréhender des faits mal connus comme les épisodes de vie communautaire à l'église Saint-Etienne de Caen ou dans les carrières de Fleury qui, après les premiers bombardements, ont abrité des milliers de réfugiés.
L'autre intérêt et non des moindres, est d'offrir des comparaisons entre diverses sensibilités placées dans des situations identiques. D'un témoin à l'autre, les mêmes bombardements sont vécus de façon différente. L'âge, le milieu constituent autant de facteurs révélateurs des témoignages. Tel agriculteur insiste spontanément sur "ses trois hectares de pommiers ravagés par les obus de marine" et "sur ses bêtes mortes", tel lycéen note que "les rapports maîtres-élèves étaient totalement chamboulés à cause des alertes vécues ensemble dans une cave". Les citadins, en raison principalement des bombardements dont ils ont été la cible, sont plus amers et meurtris que les paysans.
Ces récits s'articulent autour de trois grands thèmes: l'événement débarquement qui occupe dans l'évocation une place courte, un temps fort, les bombardements, puis les conséquences plus ou mois développées selon les témoins..
La perception du débarquement
par les témoins
Si le témoignage sur le 6 juin débute par un bref rappel des conditions de l'occupation et en particulier de ce que chacun ressentait à ce moment-là, il est indissociable d'un contexte qui s'étend jusqu'à la Libération.
Le débarquement a-t-il été une surprise?
Deux formes contradictoires de souvenirs sont énoncées.
Une minorité est formelle, elle affirme ne pas avoir été étonnée par le jour J, ayant relevé les jours précédents, des signes annonciateurs: fébrilité, nervosité de l'ennemi ainsi qu'une forte concentration de troupes.
Le 4 juin, veille de la Communion, évoque une agricultrice, madame Pignolet: "il se passe des événements à Vierville qui sont surprenants. Les Allemands se regroupent et semblent très excités".
A Plumetôt, l'institutrice et secrétaire de mairie se souvient encore de sa peur lorsqu'un officier allemand lui fit demander par le garde champêtre un tableau noir. Celui-ci, fixé au mur, se révélait intransportable; vociférant, revolver au poing le soldat décide de s'installer dans la classe avec ses "élèves". Quelle surprise pour l'institutrice à son retour de voir sur le tableau un schéma qui ressemblait fort "à la démonstration d'une bataille de chars"! Du même coup, elle prit conscience d'un événement imminent.
Une majorité, au contraire, souligne son étonnement. On ne croyait pas à un débarquement sur les côtes normandes en raison des obstacles qui s'y étaient accumulés rendant impossible, pensait-on, toute tête de pont alliée au premier rang des arguments figurent les "asperges à Rommel", ces sortes de pieux fichés dans le sol et pour l'installation desquels la population masculine locale avait été requise; puis les dispositifs défensifs, batteries, mortiers, blockhaus établis par les Allemands, tout cela semblait suffisamment dissuasif au plus grand nombre pour envisager une quelconque opération. "On parlait de débarquement sur les plages du Calvados; mais comment puisque les blockhaus allemands sillonnaient la côte" est une remarque couramment avancée.
Si chacun souhaitait la fin de l'occupation, c'était avec l'espoir que les opérations décisives se feraient ailleurs qu'en Normandie. Le débarquement, on l'espérait mais on l'attendait plus au nord, dans la baie de Somme. Beaucoup avancent comme excuse qu'une totale désinformation régnait puisque les habitants des zones côtières dont ils faisaient partie, étaient privés de postes de radio,. ceux-ci ayant été confisqués par l'occupant et que la presse autorisée ne parlait pas de cela. Le bouche à oreille restait, en bien des cas l'unique source de transmission d'où une avalanche de bobards.
Le réveil: surprise et inquiétude
Dans les témoignages, la nuit du 5 au 6 juin reste présente dans bien des esprits non seulement à cause de la brutalité du réveil, mais parce que c'est le point de départ d'un bouleversement sans précédent. Il y a un avant et un après le 6 juin
A Caen et dans la région avoisinante, tous les récits insistent sur les bruits d'une canonnade assourdissante, sur les passages d'avions et sur les réactions allemandes.
Prévenu de l'imminence du débarquement dans la nuit du 5 au 6, le docteur Martin, de Troarn (est de Caen), prend conscience de la gravité de l'événement par une succession de faits: coupure d'électricité, avions dans le ciel, départ des Allemands cantonnés dans la bourgade.
A Troarn toujours, Geneviève Poirrier et son mari, instituteurs réveillés par le bruit des avions se précipitent à la fenêtre. De là, ils voient "une nuée de planeurs et parachutes dans le ciel du côté de Ranville".
Témoin involontaire d'un fait sans équivoque, le chef du service d'architecture de la mairie de Caen, comprend aussitôt que le grand jour est arrivé. Rentrant chez lui vers 23 heures après une soirée passée au théâtre, il perçoit de nombreuses lueurs d'incendies, des éclairs et des fusées. Intrigué, il s'installe au grenier d'où il distingue des parachutistes entre Caen et la côte et pense aussitôt au débarquement.
Parce qu'il est en contact avec la résistance, André Heintz étudiant à Caen est aussitôt averti que les Alliés ont débarqué et son récit prend un tour différent dans la mesure où il se présente comme un relevé de notes. "J'ai passé toute la nuit à observer l'Etat-major de la 716ème division allemande qui était dans mon quartier. Après la ronde infernale des avions à 23 heures 30, commence dès 2 heures le bruit de bombardements intenses que l'on situait sur la côte. Vers 3 heures 45, je vois arriver une estafette allemande, et je note quelque remue-ménage, mais pas de branle-bas de combat. Ce n'est que vers 6 heures que les Allemands s'en vont".
Dans l'intérieur, c'est la prédominance des bombardements qui est rappelée. Un violent bombardement d'artillerie jette en dehors de son lit Jean Hébert, 20 ans, étudiant qui évoque "non seulement le bruit mais une trépidation prodigieuse qui faisait qu'à 50 Kilomètres de la côte, mon lit remuait". Toute la famille pense à un débarquement.
A proximité de la mer, outre les bombardements, l'accent est mis sur le spectacle qui se déroule. " Toute la région entre Marsy et la pointe du Hoc est soumise à un bombardement aérien intensif. A 5 heures du matin, on peut voir sur la mer des tâches noires. Ces tâches deviennent plusieurs centaines, de toutes dimensions, depuis les petites barges jusqu'aux bâtiments de ligne, aux gros transports et à des mastodontes en béton".
Même son de cloche chez Madame Lacaze qui se souvient " qu'au petit matin, la mer était couverte de bateaux, et qu'on ne voyait plus l'eau". "Il y avait tellement de cheminées que l'on avait l'impression que c'étaient des hauts fourneaux multipliés par dix".
Conséquences de la nouvelle
La journée du 6 juin forme le coeur du récit chez ceux qui se sont trouvés placés au centre des combats, comme à Caen ou Saint-Lo. Le témoignage se décompose en plusieurs séquences.
D'abord le décor, rapidement planté avec en toile de fond, l'arrivée des Alliés qui se propage progressivement. Chacun souligne l'atmosphère fiévreuse et l'animation qui se sont emparées de la population à l'annonce de cette nouvelle. La première réaction des citadins est d'assurer coûte que coûte leur ravitaillement d'où des queues interminables devant les magasins d'alimentation, pris d'assaut. Dans presque tous les témoignages, les préoccupations matérielles tiennent une large place, dominées par la quête du pain et de l'eau, et reviendront tout au long des récits comme un leitmotiv implacable.
"Vers 4 heures du matin, Barroux vient me chercher car les clients assiégeaient la boulangerie pour avoir du pain, criant que c'était le débarquement". "Dans la rue, les ménagères vont aux commissions: "Dépêchez-vous, il n'y en aura plus de pain." C"est vrai, il faut penser au ravitaillement. Nous nous habillons et Maman me fait mettre des affaires neuves, une robe de laine(...).Papa part au pain(...). Je remplis d'eau les brocs, les seaux, les lessiveuses, des bouteilles(...)".
Comme pour mieux faire ressortir la tragédie qui a suivi, bien des Caennais et Saint-Lois soulignent combien semblaient imminents le départ des Allemands et la Libération des villes, l'un apparaissant comme étant le corollaire de l'autre.
A Caen, d'après madame Chémama, tout le monde disait: "Nous serons libérés ce soir, les Anglais sont aux portes de la ville. Il n'y aura pas de bataille à Caen". Même remarque chez l'architecte Cauderlier lequel s'accordait à penser que "tout devait être réglé dans les vingt-quatre heures". Et pour conforter leurs dires, ils s'appuient sur la disparition des blindés et des soldats allemands encore nombreux quelques heures auparavant ainsi que sur la propagation de nouvelles qui toutes s'avéreront fausses.
Dans la campagne avoisinante, la réalité du débarquement est vécue différemment d'un village à l'autre. Près de Villers-Bocage, M et Mme Diguet relèvent que les enfants sont allés en classe comme d'habitude mais qu'on les a renvoyés chez eux. "Un mariage a quand même eu lieu à la mairie; le cortège se fera mitrailler au retour, heureusement sans blessé. Le maire, vicomte de Rugy, refuse de croire au débarquement (je n'écoute pas les on-dit). Ceint de son écharpe, il se rend à pied à Villers-Bocage, mais un mitraillage lui fait comprendre la situation.
Grâce au bouche à oreille, la nouvelle du parachutage américain se répand rapidement dans les environs de Cherbourg, tôt le matin du 6.
"Les parachutistes américains ont été largués sur Sainte-Mère-Eglise et Chef-du-Pont pendant la nuit. Mon mari vient d'apprendre cette stupéfiante nouvelle par un employé de Couville qui la tenait du chef de gare de Couville, suite à un coup de téléphone de la gare de Chef-du -Pont".
Même écho à Digosville où Madame Lecoffre raconte: "Nous avons appris la nouvelle du débarquement par mon fiancé parti vendre une vache à la foire de Valognes. Le marché fut vite conclu: des éleveurs des environs de Sainte-Mère-Eglise confirmaient leurs dires en montrant ceintures et débris de parachutes".
L'évocation des bombardements
Les bombardements restent le pivot central autour duquel s'ordonne l'énonciation des souvenirs. Presque toujours, leur évocation se double d'une analyse des faits.
Brutalité du phénomène
Le récit démarre par un constat: les premiers bombardements touchent une population anxieuse mais relativement confiante. Personne en particulier n'osait croire que les Alliés s'en prendraient aux habitations civiles. Seuls, croyait-on, seraient touchés les points stratégiques (voies ferrées, routes, gares, relais électriques). La surprise est donc totale à Caen lorsque les premiers chapelets de bombes tombent vers 13 heures 30 sur les quartiers centraux de la ville. Le raid ne dure que qu'une dizaine de minutes mais les dégâts sont énormes. Il y a beaucoup de morts et de blessés.
"Mauvais stratège -se souvient Max Maurin, un caennais, père de huit enfants-, j'avais dit à ma femme, le matin du 6 juin, "ici nous ne risquons rien puisque nous sommes loin des voies de communication. Hélas, un démenti formel me fit comprendre mon erreur. A la fin de notre déjeuner, la première bombe tomba juste en face notre maison dans un vacarme effroyable. L'immeuble d'en face avait son toit et deux étages en moins. Le devant de notre cheminée sauta dans la pièce, le lustre tomba, les vitres volèrent en éclats....".
A 13 heures 30, raconte l'architecte Cauderlier, "au moment précis où je sortais dans la rue, un groupe de bombardiers apparaît (..), lâchant leurs bombes que nous percevons très nettement sous les fuselages. Je n'ai que le temps de me jeter à plat ventre (...) presque aussitôt un bruit effroyable suivi d'un nuage de poussière (...). Il ne faut pas se dissimuler qu'à ce moment nous avons tous ressenti une frousse panique et que nous tremblions de peur".
Même stupeur lorsqu'une formation de gros bombardiers apparaît au-dessus de la ville de Saint-Lo vers 20 heures. Pourtant la panique n'est pas immédiate. Les témoins sont formels, la soirée était belle et beaucoup de gens regardaient sans crainte approcher les avions. Le choc ressenti est d'autant plus violent qu'il surprend.
Analyse des bombardements
Points d'ancrage, les bombardements frappent par la vigueur de leur description et par la violence des sentiments qu'ils suscitent. Aujourd'hui encore, le simple fait de décrire le phénomène entraîne une émotion violente qui provoque des larmes, de la colère et un jugement sévère.
"Quelle différence essentielle y a-t-il entre le traitement que les Alliés ont infligé aux Allemands et celui qu'ils nous ont infligé" demande Jean Hébert. "Aucune, c'est rigoureusement le même. Les bombardements du 6 et 7 juin procèdent du même désir d'anéantissement" ajoute-t-il. L'allusion est claire, elle vise les raids dévastateurs qui ont eu lieu à Caen à 16 heures 25 et à 22 heures et le plus terrible, celui de 2 heures 40. "Plus d'un millier de "Lancaster" et d'"Halifax" ont arrosé la ville de milliers de tonnes de bombes. La moitié de la ville est détruite". Le constat est similaire à Saint-Lô.
Les structures des récits différents par le lieu et la date du bombardement se ressemblent étrangement: même prédominance de sensations auditives, olfactives ou visuelles. Les bruits sont minutieusement décrits: les uns évoquent les grondements et vrombissements d'avions, des fracas assourdissants qu'ils comparent au tonnerre ou au passage d'un train; d'autres, les bris de vitres, les chutes de matériaux, les explosions. Quelques-uns parlent de hurlements de terreur, des cris et des pleurs des enfants, des prières récitées à haute voix. Les odeurs, celles des explosifs, du soufre, du phosphore, de la poussière sont également mentionnées. Quant aux visions hallucinantes des incendies, elles frappent par la densité de la description.
Brusquement, la vie s'est arrêtée disent ceux qui se trouvaient sous le déluge de bombes. Toutefois les images successivement imprimées dans leur conscience prennent un tour saisissant, rappelant les séquences d'un film. Le décor (maison, jardin, rue, tranchée, cave), les acteurs (avions, bombes), les spectateurs (témoins) sont tout d'abord présentés. Un plan simultané situe l'événement dans le temps à l'aide des scènes de vie quotidienne brutalement interrompues (déjeuner, dîner, travail, descente aux abris). Vient ensuite l'analyse du bombardement: ce que l'on a vécu, vu, et entendu; et enfin, les sentiments éprouvés: peur, angoisse, panique, soulagement d'être en vie, révolte et injustice. Chacune des phases est plus ou moins développée selon les témoins, leur capacité à retenir, ou leur degré de perception mais le scénario demeure le même comme le montrent ces deux exemples.
Jacqueline Lecaplain - 15 ans habite Saint-Lô où elle subit le bombardement de 20 heures: "Nous nous mettons à table. Maman a préparé un bon souper, il y a du saucisson pur porc, le premier que nous ayons depuis quatre ans mais je n'ai pas faim...nous entendons un grondement d'avions. Maman met le saucisson dans le buffet. Nous allons dans le couloir. Et aussitôt une énorme secousse en même temps que nous entendons un coup sourd extrêmement fort. Le parquet remue, les murs semblent s'écarter, se balancer et se rapprocher. Nous nous embrassons tous les trois, croyant que tout est fini. Une poussière irrespirable pénètre dans la maison. J'en ai plein les yeux, plein la bouche. Par les fenêtres, une lueur rouge, le feu, où aller ? Nous nous enfuyons par le jardin. Nous ne pensons qu'à fuir le plus vite possible. Je trébuche et j'enjambe des pierres et des tôles...Dans la rue, c'est un cauchemar: des trous énormes dans lesquels nous trébuchons, des fils électriques".
Pour Madame Richer, -une vingtaine d'années-, le bombardement de 13 heures 30 à Caen n'est pas une surprise complète, elle y est préparée. Elle se trouve alors à la clinique des Oblates au chevet de son père malade. Son premier souci est de calfeutrer les fenêtres de la chambre pour éviter les projections de verre. L'attente lui paraît interminable, elle ne peut ni lire ni manger. Puis tout se passe très vite. "Le souffle de la bombe - à une trentaine de mètres de là- m'a littéralement envoyée valser avec le fauteuil jusqu'à la porte de la chambre. Mais j'avais eu le temps de voir dans un éclair passer la cheminée qui s'est écrasée dans la cour. J'ai vraiment cru à la fin du monde."Lorsque elle reprend conscience, ce ne sont que gravats et incendies autour d'elle. Des blessés commencent à affluer à la clinique pour se faire soigner. Ils étaient couverts d'un bon centimètre de poussière jaune. Et quand ils sont repartis, soignés grâce au mercurochrome, c'était tout à fait extravagant: tous ces traits sur fond de poussière qui leur faisaient des têtes non pas se clown mais presque d'Indiens.
Laprès bombardement
Dans une grande partie des témoignages, entre l'arrivée des "libérateurs" et le départ des Allemands, la chronologie est souvent confuse, quand elle ne disparaît pas totalement. Tout s'entremêle, signe perceptible du chaos indescriptible qui a été le lot quotidien de presque tous les Normands. La période qui s'étend après le 6 juin jusqu'à la Libération est dominée par un double constat: les témoins assistent à la disparition de leur cadre familier et au bouleversement de leur vie habituelle. Ils privilégient les descriptions.
Disparition des repères habituels
Les survivants insistent sur les visions dont ils ont été les témoins: blessés gémissant, cadavres mutilés, cortèges de femmes et d'enfants sur les routes, gens répandus à travers la campagne en quête d'un abri. Les enfants et les adolescents de l'époque ont davantage souffert que les adultes, parce que que les repères qui jalonnaient leur vie (familles, écoles, maisons) ont brusquement craqué.
"Il y avait des rues dont nous avions du mal à retrouver le tracé tellement elles étaient pleines de ruines. En peu de temps, toutes nos images de la vie quotidienne avaient basculé. Nous étions devenus des automates", explique l'un d'eux.
D'autres se disent traumatisés à jamais par l'exode, les avions, la confrontation avec la mort; les images apocalyptiques. "Des gens passent devant nous comme des fous roulant des voitures d'enfants, appelant des noms....Le fait de vivre dehors sans vêtements chauds, sans nourriture convenable et de ne jamais pouvoir dormir, nous fait perdre la raison...Difficile de rester sain d'esprit quand le monde est devenu si étrange, et qu'on essaie en vain de comprendre ce qui vous arrive. Peu à peu, on perd contact avec la réalité et on se demande comment des oiseaux peuvent encore chanter entre les bombardements, et si, là-haut, à bord des appareils brillants qui virevoltent entre les nuages, il y a des êtres humains, de chair et de sang."
L'énonciation des souvenirs reste liée étroitement au contexte.
Dans une ville comme Caen, l'enfer des bombes dure 5 semaines d'où ce constat qui revient souvent. "Nous attendions la mort soit du côté des Allemands ou du côté des Anglais. Il fallait nous résigner"
. ou encore " Nous ne comprenions rien sinon que nous allions tous mourir". Bombardements et tirs d'artillerie de marine n'épargnent aucun quartier. Partout de gigantesques incendies se déclenchent qui se consument pendant des semaines ce qui explique la part importante laissée à la description des brasiers comme par exemple la vision de l'église Saint-Pierre décapitée. A cela se superpose l'image de la solidarité et du réconfort des équipes d'urgence et des centres d'accueil officiels et improvisés.Lors du déluge de bombes sur Saint-Lô, beaucoup d'habitants décident de fuir dans la campagne avoisinante, et de se réfugier dans des fermes, ou dans des tranchées à l'abri de haies. C'est le cas de Madame Moitié qui, au petit matin du 7 juin, trouve asile avec son mari et son bébé dans une ferme à Saint-Thomas de Saint-Lô où plus de 80 personnes sont logées dans des écuries. Après une course éperdue à travers champ, Jacqueline Lecaplain et sa famille arrivent dans une grande ferme, le Hutrel. Plus de 400 personnes dorment dans un hangar."Nous étions si serrés que nous ne pouvions nous étendre sur le dos...Notre hantise de mourir ensevelis était si forte que nous décidâmes de dormir en plein air."
La vie communautaire
La façon dont s'est organisée la vie pendant cette période constitue pour chacun une expérience inoubliable qu'ils souhaitent faire connaître. Les uns se réfugient dans des quartiers épargnés, chez des amis ou de la famille ou dans des abris hâtivement organisés, -15 personnes passent une nuit dans un atelier de menuiserie au milieu des copeaux de bois- les autres se regroupent à la façon de clans ou de tribus sous la direction de chefs. Le lycée Malherbe, l'église Saint-Etienne à Caen, jouent le rôle traditionnel de refuge. Des milliers de sinistrés, d'égarés, de survivants s'y rassemblent. Tant bien que mal, une vie communautaire s'organise qui a laissé dans les souvenirs, une empreinte inoubliable.
A Saint-Etienne, seul le choeur est réservé au culte, le reste étant destiné à l'accueil. Partout ailleurs, les gens s'entassent sur des matelas et de la paille se sentant rassurés du fait qu'ils sont dans une église. Les bas-côtés sont transformés en dortoirs, on fait sa toilette sur les autels, les bénitiers servent à baigner les nourrissons à la stupeur du sacristain. "Des casseroles sont accrochées aux grilles du choeur et sur les fonts baptismaux, des enragés jouent à la belote". Dans les chapelles latérales, on se retrouve entre classes sociales. Les commerçants se regroupent entre eux. "Le trésorier général et sa famille occupe la chapelle du Saint Sacrement"
. Le 8 juin à 18 heures, a lieu une scène émouvante rapportée par nombre de témoins: Mgr des Hormeaux, curé des lieux, donne à tous les présents, l'absolution "in articulo mortis".3.000 personnes se sont réfugiées au lycée dont de nombreux blessés "étendus, précisent certains, sur les tables de réfectoire du lycée où s'effectuait un premier tri". Dans une salle d'étude à l'entrée, des femmes accouchent tandis qu'est organisée une pouponnière. Le lycée, du fait de son infrastructure administrative, -on y trouve une poste, un bureau de tabacs-, donne aux réfugiés une (fausse), impression de sécurité.
Un seul hôpital de fortune est en état de fonctionner, celui du Bon Sauveur où médecins, infirmières, chirurgiens font l'admiration générale par leur dévouement. Ils se relaient sans interruption au chevet des blessés. Durant quarante jours, 7 équipes chirurgicales opèrent 12 heures d'affilée dans des conditions difficiles. "Le spectacle qui me peinait le plus raconte un père de famille, c'était de voir les 250 petits enfants blessés, le Massacre des innocents
! Je pensais toujours aux miens et je me demandais si j'allais les retrouver vivants!" Pour préserver cet îlot sanitaire, des croix rouges confectionnées avec des champs opératoires rougis de sang sont étalés sur les châssis du potager.Des centres d'hébergement improvisés s'organisent dans des carrières désaffectées, les carrières de Fleury où s'entassent des dizaines de familles. Malgré une descente périlleuse, 250 personnes dont 52 enfants en bas âge se réfugient à la Maladrerie. Partout, la vie s'organise tant bien que mal, comme Il faut respecter un minimum d'hygiène, des corvées d'aménagement et de nettoiement sont créées
.Dans un abri à Mondeville, où s'entassent 44 personnes, Jeanne-Françoise Grèves compare l'organisation à celle d'une pension de famille. "Dans la salle de jeux, on s'amusait avec les enfants. Les dames se réunissaient et avaient ainsi l'air de bonnes dames d'oeuvres travaillant dans un ouvroir! Le soir, jeunes gens et jeunes filles se réunissaient pour chanter. Parfois un obus nous faisait tressaillir". Et le témoin finit par établir un rapprochement entre son abri et un train de voyageurs." Nous étions des voyageurs qui partaient pour une destination inconnue. Les obus qui venaient nous surprendre nous faisaient l'effet d'un brusque coup de frein et quand nous sortions dehors, c'était un arrêt dans une gare".
La peur et l'angoisse sont sous-jacentes aux récits.
Comme pour les dompter, presque tous les témoins disent avoir accordé une part importante à la prière en commun." Pendant les raids, certains d'entre nous priaient tout haut, à toute vitesse pour exorciser la peur. J'entendais: "Je vous salue Marie, priez pour nous pauvres pêcheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Le petit mot "et" faisait toute la différence. Pourquoi ne pas dire: maintenant, à l'instant de notre mort?"
. "On a beaucoup prié, tellement prié. Tous ensemble, on récitait le chapelet. Depuis, je ne supporte plus le chapelet ni l'église ni la foi". "Quand cela cognait trop fort, on allumait le cierge béni devant la vierge miraculeuse et nous disions des chapelets, nous en disions".
Les problème d'intendance
Dans les centres officiels, tout est mis en oeuvre pour qu'un semblant de vie normale se rétablisse. Assez rapidement, des cuisines fonctionnent qui servent plusieurs centaines de repas par jour. Les bouchers et boulangers, dans des témoignages concordants soulignent combien il leur était difficile d'exercer leur métier convenablement mais s"efforcent d'y parvenir. "Il y avait de la farine, récupérée dans les boulangeries sinistrées mais pas d'eau et peu d'électricité"
Les pétrins étaient plus qu'artisanaux. Au lycée, le ravitaillement s'est organisé dans une ancienne étude. Les commerçants apportaient leurs stocks, les fermiers, leur beurre et du fromage et "on ramassait les animaux dans les champs pour la viande". Si tous soulignent avoir eu de la viande et des laitages en abondance, en revanche le pain et l'eau firent cruellement défaut. "Ce qui était terrible, c'était le manque d'eau".D'un refuge à l'autre, les problèmes d'intendance varient. A Mondeville, chacun des réfugiés avait sa besogne à faire: l'une faisait la cuisine, l'autre allait traire les vaches, le troisième allait chercher l'eau. "Les femmes étaient de corvée d'épluchage de légumes, de vaisselle, etc...Le boucher nous rendait grand service, il découpait avec sa compétence habituelle les bêtes qui étaient tuées"
. Les réfugiés étaient abondamment servis ce qui n'était pas le sort de tous.Dans la carrière de la Maladrerie, la cuisine est assurée avec des moyens de fortune, parfois avec des feux de camp installés à l'extérieur. A la longue, il devient de plus en plus difficile de nourrir convenablement les familles. Ceux qui sont réfugiés dans les fermes ne manquent pas de nourriture. Certains signalent qu'ils n'ont jamais mangé autant de beurre et de crème qu'à cette époque. Les plus malheureux sont ceux qui errent dans les champs loin de toute habitation. "Pendant quelques jours, nous n'avons pratiquement rien à manger hormis un peu de lait. On nous a apporté de la viande hachée crue: des vaches avaient été tuées par des éclats de bombes dans les environs, et la seule chose était de distribuer cette viande avant qu'elle ne pourrisse"
.Même si l'eau manque, en ville dans les centres officiels, on s'efforce grâce à des corvées d'eau tirés du puits d'approvisionner en priorité les blessés, les enfants. Les autres sont rationnés. "Je me rase avec un quart d'eau"
. D'après Max Maurin, on fait sa toilette avec une carafe d'eau. La solidarité joue à plein pour aider l'autre, lui procurer l'indispensable. On met sur pied un service de bains pour bébés ainsi qu'un service de couches. On se partage les vêtements. Beaucoup de réfugiés sont littéralement affublés, et nu-pieds."Un homme porte son costume de noces, par desssus sa salopette de mécanicien. C'est tout ce qu'il a trouvé pour s'habiller dans les ruines de sa maison."En ville toujours, les tas de gravats sont devenus le domaine des rats qui évoluent même en plein jour. Quant aux abris d'immeubles, où dorment des groupes de 10 à 20 personnes, ils sont la proie des puces qui s'agglutinent sur les visages des enfants endormis.
Dans les champs, tous sont logés à la même enseigne, celle du dénuement total. La toilette est sommaire, on se lave dans des auges pleines d'eau de pluie. "Nous n'avions pas de savon, pas de peigne, ni de brosse, et nous étions couverts de poussière et de boue séchée". Les bébés sont remplis de plaques d'eczéma, tout le monde est dévoré par les moustiques, incommodé par les mouches. Les conditions d'hygiène sont lamentables.
Relations civils- militaires
Ce dernier point n'apparaît pas dans tous les témoignages, il est surtout souligné par la population paysanne. Par "militaires", il faut entendre aussi bien les soldats alliés que l'occupant. Les agriculteurs et ceux qui étaient réfugiés dans des fermes ont été en contact direct avec les Allemands qui cherchaient à se nourrir ou à soigner leurs blessés. A Norrey, "notre maison était la première derrière le front, les Allemands réclamaient de la nourriture, des oeufs"
. Parfois, comme à Acqueville où est installé un hôpital de campagne allemand, la population civile est requise pour apporter des draps et des médicaments. Des jeunes Français servent d'aides soignants et doivent enterrer les morts. Une image que n'oubliera pas Mlle Guibé ( Caen) "celle de troupes allemandes montant vers la bataille ayant chacune une carotte crue à la main et rasant les murs, l'un derrière l'autre".Le plus terrible est lorsque les civils se trouvent être sur le champ de bataille comme à Aunay-sur-Odon ou Tilly-sur-Seulles... A Malon se souvient le Docteur Perret, "nous étions un jour avec des Allemands, un jour avec des Anglais et des Canadiens". Cette cohabitation est plusieurs fois évoquée. "Un jour au Mesnil, nous avons déjeuné avec un aviateur anglais tombé, que Mr X avait recueilli...Derrière la porte vitrée, une sentinelle allemande faisait les cents pas. Nous la voyions passer régulièrement".
Une remarque revient assez souvent: les premières unités allemandes envoyées sur le front sont des unités SS. Elles ont remplacé les habituelles troupes d'occupation et le rapport avec la population est différent. Ces soldats -souvent des jeunes de 17-18 ans- sont qualifiés d'arrogants, d'agressifs. Ils partent au front avec un fanatisme extraordinaire. Ils pillent et prennent n'importe quoi même des objets hétéroclites. On en a peur.
Par la suite, la Wehrmacht revient mais elle n'a pas le même moral que les divisions SS. Il y a des désertions. Lorsqu'enfin les Allemands se replient, leur déroute évoque pour les témoins celle des armées napoléoniennes. La défaite semble inéluctable et l'ennemi n'hésite pas à s'emparer de tout ce qu'il trouve pour fuir plus vite: charrettes, vélos etc.
Le contraste est d'autant plus fort avec les Alliés dont l'arrivée emplit la population de stupeur à cause du matériel déployé. L'émerveillement ressenti devant les jeeps, les camions de toutes sortes sillonnant les routes sur des "tapis métalliques" est général et donne à certains un sentiment de sécurité. On espère que la bataille va enfin cesser et que la Libération mettra un point final aux souffrances de la population civile.
Face aux libérateurs, une hiérarchie s'est établie. Les Normands accueillent avec cordialité les Canadiens qui la plupart parlaient français avec l'accent du terroir. "C'étaient des gens bien de chez nous", "nous étions cousins", ils aimaient le cidre, le beurre, la crème.
Envers les Anglais et surtout les Américains, l'attitude est différente. Leur installation est ressentie comme une obligation nécessaire pour mettre fin à la guerre. Reste que la population traumatisée par le cauchemar qu'elle venait de vivre, est encore sous le choc des bombardements. "Ma première question fut brutale: pourquoi avez-vous fait cela ? Pourquoi tous ces civils morts? Ne sommes-nous pas vos amis ?". Un jeune soldat américain se rebiffa: "On se fait tuer pour vous et voilà votre merci" Si l'héroïsme des soldats alliés n'est pas mis en cause, les témoins s'efforcent de faire la différence entre l'aviation américaine qui selon eux, "tape à l'aveuglette", "déclenche des bombardements imbéciles" et les aviateurs de la RAF dont les actions passent pour être plus réfléchies. Quant aux soldats américains de couleur, ils suscitent un sentiment de méfiance voire même de la peur.
Le débarquement n'a pas, pour la population normande, la même connotation que pour l'ensemble des Français. Presque tous les témoins s'accordent à souligner la fracture que constitue dans leur vie, ce printemps 1944 et restent marqués à tout jamais moralement.
La liberté recouvrée grâce aux Alliés n'a pas réussi à effacer les souffrances du débarquement.
"Des ruines ça se relève, des arbres ça pousse à nouveau, des disparus c'est pour toujours". Le témoignage oral permet ici de souligner combien la mémoire locale peut être en désaccord avec l'écriture de la mémoire nationale. Les Normands, parce qu'ils se trouvaient au coeur des combats, ont payé cher leur libération. Pour eux, le mot "débarquement" signifie avant tout le début d'un interminable cauchemar dont l'évocation ne se fait pas sans rouvrir des plaies, encore aujourd'hui.
"Quand c'est pas les yeux qui pleurent, c'est la voix" rapporte un témoin qui pendant longtemps a préféré le silence, choqué par le peu de place accordé aux victimes civiles. "Quand je suis retourné au collège, (au lendemain de la guerre), beaucoup de mes camarades manquaient à l'appel, d'autres étaient mutilés", pourquoi ne pas en avoir parlé?.
"C'est un drame refoulé" explique un autre, qui souligne avec véhémence, le motif du silence officiel. "Les bombardements avaient été faits par les Alliés, c'est une raison suffisante pour se taire. On est resté complètement bloqués, on n'a parlé que de reconstruction. Si on met quelque chose sur le dos des Alliés, on a l'impression qu'on enlève quelque chose aux responsabilités allemandes".
Outre qu'elle met en lumière l'importance d'une mémoire par classe d'âges, l'histoire orale du débarquement est révélatrice de l'histoire des mentalités. Ceux qui se montrent les plus sévères envers les Alliés avaient à l'époque entre 14-20 ans; pour eux, l'événement du 6 juin demeure à tout jamais un cauchemar, "un sujet sacré et tabou"
qu'ils comprennent mal et qui les conduit parfois à des jugements erronés. Parlant de la brutalité des combats, certains évoquent Stalingrad, référence plausible, s'agissant de certains secteurs. D'autres n'hésitent pas à réécrire l'histoire comme cette énonciation: "nous avons eu en Normandie, des Oradour, mais des Oradour muets", qui s'apparente à un phénomène d'amalgame et d'inversion de mémoire, mais qui souligne une fois encore l'ampleur du traumatisme.Témoignages partiels, (pas un mot n'est dit spontanément sur le rôle de la résistance normande au moment du débarquement), ces récits sur le 6 juin 1944 apparaissent comme réducteurs d'un événement attendu et redouté tout à la fois: le débarquement. Il reste que ces tranches de vie parce qu'elles abordent des aspects souvent peu connus qui touchent à des épisodes de vie quotidienne, se révèlent quelles que soient leurs limites et leurs défauts, indispensables à l'historien. Elles permettent à la population civile, qui elle aussi, a été au coeur des combats, qui elle aussi, a souffert, de faire connaître son point de vue. Pour ces sans-grades, c'est le moment de faire entendre leurs voix; même si celles-ci sont parfois discordantes, elles sont révélatrices des mentalités et doivent être prises en compte par l'historien.
LA MEMOIRE RESISTANTE :
APPORTS ET LIMITES
Jean-Marie GUILLON
Professeur
Correspondant de lInstitut dHistoire du Temps Présent pour le Var
Je désirerai moins évoquer les résultats de mon travail sur la Résistance dans le Var que faire part de quelques remarques que cette recherche a suscitées. Elles n'ont aucune prétention à l'originalité et recoupent, évidemment, certaines interventions précédentes. Je voudrai surtout essayer de montrer en quoi l'histoire de la Résistance, en particulier lorsqu'elle a une assise locale, pose des problèmes qui lui sont propres (même si, pris séparément, ils ne lui sont pas spécifiques).
Il convient d'abord de se situer. Mon approche a été très classique. Elle a consisté à tenter de reconstituer le phénomène "Résistance", et non pas à étudier la représentation que les résistants en ont aujourd'hui, ou leur vision du monde. Naturellement, l'étude de la mémoire, l'examen des mentalités ne sont pas absents de ce travail, mais encore fallait-il commencer par cerner cette réalité qu'ils donnent à entendre, notamment pour mesurer comment elle est transfigurée par la mémoire individuelle et collective. J'ai donc utilisé toutes les sources que j'ai pu trouver. Parmi celles-ci, un certain nombre de témoignages, environ 450, dont plus de 200 recueillis par moi, auxquels il faut ajouter la non moins considérable masse de témoignages imprimés depuis la Libération dans la presse ou par le livre, puisque nous sommes dans une région où à peu près tout le monde est passé, à un moment ou à un autre.
Bien entendu, il est toujours artificiel de tirer des remarques générales d'un tel corpus dont la diversité d'origine est aussi grande que celles des conditions de sa constitution ou celle des témoins concernés. Mais c'est une base de réflexion, compte tenu des dégâts fréquents - nous en avons des exemples régionaux - dus à la tendance à ne faire de l'histoire qu'à partir de telles sources, orales en particulier.
Je ne suis qu'un praticien pragmatique, dont le travail a cherché à reconstituer ce qu'a été la Résistance à l'échelle d'un département dans toute sa diversité, sous toutes ses dimensions. Or faire l'histoire de la Résistance, ce n'est pas faire l'histoire quasi immobile des mentalités, c'est nécessairement prendre en compte des événements et des évolutions très rapides et, donc, insister sur cette dimension essentielle qui est celle de la chronologie. Si je commence par là, c'est parce qu'il s'agit de la dimension sur laquelle le témoignage est le plus déficient et conduit aux erreurs et aux confusions les plus répandues, celles qui encombrent l'immense littérature sur ce sujet.
L'histoire de la Résistance passe par l'utilisation du témoignage. L'une et l'autre vont de pair, mais leur association ne va pas de soi. L'une est délicate, l'autre ne l'est pas moins sur un thème dont le temps n'a en rien atténué les enjeux et qui est très particulier par les liens affectifs qu'il implique, ainsi que par la passion qui l'entoure.
Comment se servir du témoignage pour à la fois servir l'histoire et servir la Résistance? C'est le dilemme et toute la difficulté de cette histoire.
Le témoignage nécessaire
Tout recours aux témoignages permet d'abord de suppléer aux carences de l'information classique, en complétant les sources contemporaines, par la force des choses, insuffisantes quand elles sont internes (quoique moins rares qu'on ne le croit souvent à propos de la clandestinité), partielles ou partiales quand elles sont extérieures. Mais le témoignage - surtout le témoignage oral - doit permettre, théoriquement, d'aller plus loin. On espère arriver par lui à dépasser l'image conventionnelle que l'on peut avoir d'un phénomène, celle que les diverses traditions ont construite, et parvenir à le saisir dans ses profondeurs.
Le recours aux sources orales est, donc, à la fois, un supplément d'informations et un supplément d'âme, un plus, mais aussi un palliatif, un faute de mieux dont les lacunes sautent aux yeux lorsque l'on dispose d'un document d'époque. Ce sont des caractères dont la cohabitation ne va pas de soi, elle non plus.
A ces objectifs classiques, s'ajoutent les particularités de l'objet d'étude "Résistance" qui rendent leur association malaisée. C'est la volonté de donner la parole à une mémoire inquiète, celle des résistants, qui se sentent parfois mal aimés et en tout cas mal compris, au point de se considérer souvent comme des oubliés de l'histoire, ces oubliés qui sont le terrain privilégié de l'histoire dite orale. C'est aussi, lorsque l'on travaille sur un territoire et qu'il s'agit, en outre, de celui dans lequel on est immergé, la nécessité d'embrasser l'ensemble du phénomène sous tous ses angles. Or, à la diversité de témoins dont l'âge, la culture (et notamment la culture politique), les responsabilités et les expériences, professionnelles ou résistantes, ne sont pas les mêmes et qui n'ont pas non plus avec l'enquêteur les mêmes liens, s'ajoute celle des mémoires, non seulement plurielles, mais parfois rivales.
L'historien doit réfléchir à sa propre démarche. Il doit prendre en compte l'historicité même de son travail qui ne naît pas n'importe quand. Dans ce domaine de la Résistance, comme dans beaucoup d'autres, l'intervention de l'histoire en général, et tout particulièrement de l'enquête orale, n'est pas le fait du hasard. Elle se situe dans un contexte d'une crise que tous, témoins et historiens, ressentent profondément.
De ce fait, l'histoire de la Résistance est plus jeune que ce que l'on pourrait croire et que ne le laisserait supposer l'inflation d'écrits de toutes sortes parus depuis la Libération et dont la maîtrise est d'ailleurs l'une des difficultés supplémentaires que l'on rencontre lorsque l'on travaille sur le sujet. Malgré des travaux pionniers, comme ceux d'Henri Michel ou de René Hostache pour citer deux historiens originaires de notre région, c'est à partir de la fin des années 60 et des années 70 que l'histoire de la Résistance s'est mise véritablement en chantier, parallèlement à un engouement nouveau pour les années noires. Phénomène de génération du côté des historiens, mais aussi du côté des résistants. Il n'est qu'à voir la date de parution des grands et des nombreux moins grands témoignages, ceux de Vistel, Frenay, Bourdet, Paillole, d'Aragon, Bounin pour se limiter à quelques exemples connus.
C'est le signe d'un ébranlement de la génération de la Résistance devant ses rangs qui s'éclaircissent, alors qu'arrive pour beaucoup l'âge de la retraite. Malgré des apparences de triomphe, illustré par toute la littérature résistantialiste de l'après-guerre, cette génération se révèle pour ce qu'elle a toujours été, une génération inquiète, par ses divisions internes, par les sentiments mitigés du pays à son égard, par l'action de ses adversaires et surtout par la conviction de n'avoir pas été comprise et considérée comme il aurait fallu. Les initiatives pour le moins maladroites des successeurs immédiats du général de Gaulle, la fin des tabous que tel film, tel livre ou telle émission de télévision révèlent rendent encore plus urgent le désir de témoigner de ce passé dont elle ne s'est jamais véritablement remise et qui est en passe, à ses yeux, d'être englouti, malgré les fleurs dont on la couvre. Les associations se veulent davantage pédagogues. Les acteurs se transforment en historiographes ou mémorialistes, ou, à défaut, font appel à ceux qui pourront se faire les interprètes de leurs préoccupations, de la vérité qu'ils entendent dire, de l'h&e