Université de Nice Sophia - Antipolis
Direction des Archives des Alpes-Maritimes
Commission de lInformation Historique
des Alpes-Maritimes
Association Nationale des Croix de Guerre
et des Croix de la Valeur Militaire
103 / b
LES GUERRES DU XXe SIÈCLE
A TRAVERS LES TÈMOIGNAGES ORAUX
Actes du Colloque de Nice des 14 et 15 Décembre 1990
Nice, Mai 1992
Postface de Michel El Baze
Ainsi donc, les trois Institutions particulièrement intéressées par la conservation et l'exploitation scientifique de la Mémoire, ont montré l'intérêt qu'elles portaient aux témoignages recueillis par les Croix de Guerre et les Croix de la Valeur Militaire de Nice dans ce vaste corpus de maintenant 12.000 pages, en appellant des chercheurs de toutes disciplines à émettre leur avis sur le travail effectué et dire les enseignements et les observations qu'ils pouvaient en tirer.
Les actes que nous publions ici font partie intégrante du recueil de 102 volumes déjà édités. Ils marquent une étape importante de notre entreprise, laquelle, si elle est actuellement plus ou moins appréciée par nos comtemporains, fera, j'en suis persuadé référence, dans quelques(!..) décennies, lorsque tous les témoins des guerres du XXe siècle, et nous mêmes, aurons disparus.
We can then say that the three institutions particularly interested by the keeping and the scientific use of memory, proved the interest that they were showing for the testimonies gathered by the Croix de Guerre and the Croix de la Valeur Militaire of Nice, in this use corpus now containing 12,000 pages, asking researchers from all sciences to give their opinion on the work carried out and tell which teaching and comments could be drawn from it.
The documents that we are publishing are part of the collection of 102 volumes already published. They are an important landmark in our work, and if for the moment it is rated differently by the public, it will be a work of reference in several years from now when all the eye witnesses of the XXth century war and ourselves are gone.
Jean-Louis ARMATI
Secrétaire Général de la Commission
de lInformation Historique Pour la Paix
Directeur départemental de l'Office National
des Anciens Combattants des Alpes-Maritimes
Avant-propos
Le Colloque est à la mode et se porte plutôt bien mais il y a colloque et ... colloque :
"LES GUERRES DU XX SIECLE A TRAVERS LES TEMOIGNAGES ORAUX"
qui s'est tenu les 14 et 15 décembre 1990 à Nice n'avait pas pour ambition de sacrifier à une mode, aussi florissante soit-elle et se distinguait notamment par quelques particularités remarquées.
Il a été conçu à partir de la collecte et de la mise en forme, en 5 ans, de 92 témoignages originaux, inédits (sauf un) recueillis, exploités, traités en vue de l'édition informatisée, par la section de Nice de l'Association Nationale des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, en sorte que l'action a précédé la réflexion.
Il est né de la collaboration exemplaire et sans faille de quatre bonnes fées dont cette même section de Nice des Croix de Guerre, le Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine de l'Université de Nice-Sophia Antipolis, les Archives des Alpes-Maritimes et la Commission départementale de l'Information Historique.
Il a réuni sur deux jours, historiens, archivistes, sociologues, médecins, juristes, les a confrontés les uns aux autres, mis en présence de témoins, ceux-ci s'étant eux-mêmes prêtés au jeu des questions-réponses et livrés à la curiosité de jeunes collégiens et lycéens au cours d'une séance animée.
Dès l'origine nous avons placé la barre très haut, pour obtenir les meilleures prestations dans tous les domaines : compétence et motivation des intervenants dans les différentes spécialités, qualité de l'information, de l'accueil de tous les participants, du matériel mis à leur disposition, adaptation des lieux de travail et des lieux de vie au but recherché.
Dix-huit mois de labeur et de nombreuses réunions formelles puis informelles, au fur et à mesure que nous prenions conscience de la cohésion de notre équipe, de son harmonieuse progression, ont fini par déboucher à la mi décembre tout naturellement et presque... facilement comme il sied à toute entreprise préparée de longue date à une échéance inéluctable, souhaitée, attendue.
Avec la délivrance est venue aussi sur la fin, une fois la tension de l'action retombée, la lassitude, familière à tous ceux qui ont mené à bien des activités comparables et connaissent ce processus de la création comme les mères appréhendent, après avoir apprécié l'exaltation de la conception, la gestation puis la naissance d'un nouveau né.
Mon rapide compte rendu serait incomplet si je ne rendais grâces aux parrains et marraines qui ont soutenu, aidé les heureux parents tout au long de cette aventure et se sont penchés sur le berceau avec munificence :
La Mission Permanente aux Commémorations et à l'Information Historique du Secrétariat d'Etat chargé des Anciens Combattants;
La Direction des Archives de France et le Ministère de la Culture;
Le Service Historique de l'Armée de l'Air; le Conseil Régional Provence Alpes Côte d'Azur;
Le Conseil Général des Alpes-Maritimes; la ville de Nice et le Comité doyen Jean Lépine; le Carrefour Universitaire Méditerranéen;
Les U.F.R. Lettres et Sciences Humaines, Droit, Médecine de l'Université de Nice Sophia Antipolis;
Les Universités d'Aix - Marseille, Besançon, Reims, Paris, Haïfa;
L'Istituto Storico Della Resistenza in Cuneo e Provincia
et enfin
à tout seigneur tout honneur
l'Association Nationale des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire.
Ralph SCHOR
Professeur à la Faculté des Sciences Humaines de Nice
Directeur du Centre dHistoire de la Méditerranée
Depuis plusieurs années, lAssociation Nationale des Croix de Guerre et des Croix de la Valeur Militaire, section de Nice, a organisé, avec laide du Service Départemental de lOffice National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre et des Archives Départementales des Alpes-Maritimes, une collecte documentaire revêtant un haut intérêt pour lHistoire.
En effet, lAssociation a recueilli le témoignage de plusieurs dizaines danciens combattants ayant participé aux guerres du XXème siècle. Soldats en uniforme, résistants et maquisards, prisonniers de guerre et déportés, tous ont accumulé un capital dexpériences quil ne fallait pas laisser perdre.
Cest la somme de tous ces destins individuels qui constitue le destin collectif de la nation.
Ce sont ces récits de vie qui tissent la trame même de lHistoire.
Ces témoignages, recueillis, enregistrés, transcrits, offrent une documentation des plus riches permettant une exploitation scientifique originale.
LUniversité de Nice-Sophia-Antipolis, la Direction des Services dArchives des Alpes-Maritimes, le Service Départemental de lOffice National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre et lAssociation Nationale des Croix de Guerre et des Croix de la Valeur Militaire, ont donc décidé dunir leurs efforts pour organiser un colloque sur le thème :
" LES GUERRES DU XXème SIECLE
A TRAVERS LES TEMOIGNAGES ORAUX "
Cette rencontre rassemblera pendant ces deux journées des archivistes, des historiens, des sociologues, des juristes, des médecins, des spécialistes des sciences de la communication qui, avec les acteurs et les témoins des guerres, étudieront :
- les techniques permettant de recueillir et de conserver les archives orales
- les méthodes dinterprétation et dexploitation de ces documents
- léclairage que leur confère une approche interdisciplinaire
- leur apport humain favorisant le dialogue des générations
- les moyens de prolonger la réflexion par la recherche de nouveaux témoignages et la préparation de travaux universitaires.
Le colloque de 1990 remplira ainsi la mission que doit sassigner toute exploration scientifique de la mémoire collective : décrire et comprendre le passé pour rendre plus intelligible le temps présent.
Rosine CLEYET-MICHAUD
Directeur des Archives des Alpes-Maritimes
Depuis une vingtaine d'années, un mouvement s'est dessiné dans le milieu des historiens et des archivistes pour constituer et exploiter ce qu'on appelle généralement des "Archives Orales" et qui sont en fait des collections de témoignages.
En effet, il est apparu aux historiens qu'il était impossible d'établir une politique d'histoire sans recueillir les témoignages de ceux qui ont vécu un événement, participé à une action, côtoyé une personnalité. Tous les secteurs de la recherche historique sont concernés : l'histoire des sciences, l'histoire des techniques, l'histoire de l'enseignement et de la recherche, l'histoire de la médecine, l'histoire de la mutualité et de la sécurité sociale, l'histoire de la vie quotidienne, l'histoire littéraire, l'histoire politique, et, bien entendu, l'histoire des guerres.
Il s'agit en fait de constituer une accumulation de témoignages concernant un passé bien défini, d'exploiter une mémoire collective en accumulant des documents qui viendront heureusement compléter la masse des fonds d'archives traditionnelles.
Citons quelques exemples de constitutions de fonds d'archives orales.
Depuis 1974, le Service Historique de l'Armée de l'Air recueille des interviews d'officiers généraux, pilotes et techniciens des deux guerres.
Le Service Historique de la Marine fait de même depuis 1979 dans le domaine de la marine.
La Section Contemporaine des Archives Nationales complète ses fonds d'archives sur support traditionnel par des entretiens avec des témoins.
La Fondation Nationale des Sciences Politiques a recueilli des interviews d'anciens de la guerre d'Algérie, l'Institut d'Histoire du Temps Présent, des témoignages de collaborateurs de Mendès-France et d'hommes politiques l'ayant connu.
Dans la plupart des cas, il s'agit d'interviews et d'entretiens enregistrés sur bande magnétique et conservés sous cette forme. La méthode adoptée par la Section de Nice de l'Association Nationale des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire est un peu différente mais participe bien à ce mouvement de constitution de collections de témoignages oraux, dans un secteur d'autant plus intéressant que les archives traditionnelles sur les guerres (provenant de l'Administration ou des autorités militaires) n'apportent en général que des informations assez éloignées de la réalité quotidienne vécue. Seule les correspondances de l'époque, les journaux de combattants peuvent apporter des renseignements du type que ceux que donnent les témoignages oraux.
Jean-Jacques BEUCLER
Ancien Ministre
Allocution d'ouverture
Mon rôle peut paraître insolite :
- Que faites-vous ce matin à l'heure du petit déjeuner ?
- Ce matin à l'heure du petit déjeuner, j'ouvre un colloque sur la "mémoire collective"!
Mais loriginalité est permise, puisque nous sommes réunis pour commenter une expérience tout à fait originale, exceptionnelle. Elle réveille d'ailleurs en moi un souvenir personnel que je vais avoir la faiblesse de vous livrer: J'ai passé, il y a 40 ans, 4 années de captivité dans les camps de prisonniers de guerre du Vietminh à la frontière de Chine au Nord-Tonkin, nous étions démunis de tout : nous n'avions ni livres, ni papier... sinon celui volé aux cours de rééducation politique. Pour sortir du marasme, pour oublier l'horreur du Présent, un petit groupe d'entre nous a décidé de pousser chaque prisonnier à se "creuser la cervelle" pour se rappeler un poème, une anecdote, un témoignage: nous appelions cela "pressurer les cerveaux du Camp"...
Dans une autre ambiance évidemment, c'est un peu le même objectif qu'a visé l'Association des Croix de Guerre et Valeur Militaire, stimulée par son dynamique Président local Michel El Baze. Ainsi, certains de nos contemporains, qui ont vécu des aventures exceptionnelles et historiquement intéressantes, ont été amenés à se confier : les mémoires se sont rafraîchies, les langues se sont déliées, les coeurs se sont ouverts ... et 10000 pages sont sorties de l'imprimerie !
Ces 90 volumes présentent le triple avantage :
l - de nous fournir une documentation hors du commun,
2 - de laisser pour l'avenir des témoignages exploitables,
3 - et aussi de valoriser les acteurs, qui n'avaient sans doute jamais imaginé devenir auteurs.
Pendant deux jours, de prestigieux orateurs, inspirés par ce flot de souvenirs, vont se succéder pour parler des "guerres du 20e siècle". Pour profiter pleinement de leurs talents, nous avons besoin d'une saine organisation pratique. Il faut notamment respecter scrupuleusement l'horaire: c'est là qu'interviennent les "modérateurs" (dont une "modératrice"), qui ont la mission délicate de se montrer à la fois diplomates et fermes.
Et maintenant... que les débats commencent !
Nous allons pouvoir vérifier la justesse d'une formule qui était chère au Président Edgar Faure :
" Toute étincelle fait incendie, pourvu que les matières y soient disposées "
Les témoignages oraux
aux Archives de France :
collecte, inventaire, conservation
Chantal de TOURTIER-BONAZZI
Conservateur général chargé de la Section contemporaine aux Archives nationales
Le 12 juin 1990, un colloque sur "Le régime de Vichy et les Français" avait réuni à Paris de nombreux historiens franc,ais et étrangers. Après que rapports et communications aient été présentés notamment sur l'opinion et le problème juif dans les années précédant la Seconde guerre mondiale, la parole fut donnée à la salle. M. Jean-Louis Crémieux-Brilhac intervint alors.
Il raconta comment dans l'Oflag où il se trouvait, alors que l'ordre avait été donné de réunir les officiers juifs en vue d'un transfert dans un autre camp, lui seul avait tenu compagnie à ces officiers isolés durant une dernière soirée, alors que tous ses camarades s'absorbaient dans la préparation d'une purée avec du lait et des pommes de terre récemment distribués, apparemment indifférents à cette mesure discriminatoire qui frappait certains d'entre eux.
Ce petit fait rapporté avec des mots très simples qui illustrait les propos savants de jeunes historiens, qui n'avaient pas vécu cette époque, fut écouté avec respect et dans le plus grand silence.
Cette valeur du "vécu", il est possible de la constater encore à la vidéothèque de Paris. On peut y voir une trentaine de témoignages filmés réalisés en 1989 avec des hommes et des femmes ayant participé à la libération de Paris le 25 août 1944. L'entretien filmé dure parfois un quart d'heure, parfois une heure, parfois plus, avec des témoins tels que Chaban-Delmas, Jacques Soustelle, Léo Hamon, André Tollet. Une jeune chartiste au sortir d'une projection de ces films s'exclamait : "J'ai plus appris ici qu'en écoutant des heures de cours d'histoire"...
Dernier exemple : l'évocation de la Résistance pour le visiteur du Mémorial de Caen grâce aux récits de quatre femmes expliquant devant la caméra leur engagement durant la guerre.
Ainsi le témoignage filmé,ou seulement enregistré,a atteint dans les cas cités ci-dessus trois types de public : les chercheurs, les scolaires-étudiants et lycéens et les visiteurs d'expositions ou de musées.
Or, ces différentes catégories constituent la clientèle des Archives de France à Paris et en province.
Les conservateurs d'archives organisent des expositions, accueillent des scolaires dans le cadre de leurs services éducatifs, et mettent à la disposition des historiens des sources orales reçues avec des versements de sources écrites, ou collectées,soit par eux-mêmes, soit à leur initiative.
Dans le domaine qui nous intéresse ici, celui des conflits contemporains, les Archives nationales peuvent déjà faire état de réalisations diverses. Elles ont collecté elles-mêmes des témoignages oraux, sollicitant sur le thème de la Seconde guerre mondiale un combattant de juin 1940, plusieurs prisonniers, soldats et officiers, un Français libre, des résistants; elles font appel couramment à la collaboration des historiens qui fréquentent leurs salles et acceptent de déposer le fruit de leurs enquêtes systématiques, c'est ainsi que des chercheurs travaillant sur le conflit indochinois, sur des mouvements de Résistance tels que Défense de la France ou Libération-Sud nous ont déjà confié ou promis de nous confier leurs enregistrements sonores; elles peuvent encore subventionner des associations, telle cette Association pour l'étude de l'histoire de la Résistance qui, à Blagnac, en Haute-Garonne, s'est proposé de recueillir le témoignage d'une centaine de combattants de l'ombre pour mieux comprendre leurs motivations; enfin, elles ont reçu, en application de la loi du 11 juillet 1985 tendant à la constitution d'archives audiovisuelles de la justice, l'enregistrement audiovisuel de l'intégralité des 37 audiences de la cour d'assises du Rhône qui fut appelée à juger, du 11 mai au 4 juillet 1987, Klaus Barbie accusé d'avoir commis des crimes contre l'humanité à Lyon en 1943 et 1944. Au cours des cent quatre-vingt-cinq heures que dura le procès s'exprime une centaine de témoins tels qu'André Frossard, Elie Wiesel, Jacques Delarue, Geneviève de Gaulle, Raymond Aubrac, ainsi que des personnes beaucoup moins célèbres, mais tout aussi émouvantes.
Quant aux Archives départementales, elles ont mené depuis bien longtemps une politique fort dynamique embrassant un champ beaucoup plus large .
Comme leurs confrères parisiens, les départementaux collectent et reçoivent des sources orales, mais ils s'intéressent également aux radios, qu'elles soient libres ou publiques décentralisées, certains mêmes aux chaînes de télévision.A l'heure actuelle, on dénombre vingt-cinq services d'archives départementales qui possèdent des documents sonores dont des témoignages oraux sur la guerre de 1914-1918, sur la Résistance et la Libération. Quelques-uns disposent d'un technicien audiovisuel, et d'une sonothèque.
Les Archives municipales ne restent pas inactives, et il faudrait citer les enregistrements conservés à Fougères, Montbéliard, Cluses, Saint-Brieuc, Cavaillon, Marseille, Saint-Maur, pour ne donner que quelques exemples .
Créer des sources orales n'a plus rien d'original.
Tout historien du contemporain se doit d'aller interroger acteurs et témoins des événements qu'il étudie. Les uns enregistrent, d'autres prennent des notes, comme Jean Lacouture qui, pour le premier tome de son De Gaulle, a rendu visite à une centaine de compagnons ou d'adversaires du général.
Mais rares sont ceux qui pensent à l'utilisation future de ce nouveau type de sources et, partant, à sa bonne conservation. Et c'est là que les Archives de France se doivent d'intervenir.
La responsabilité qu'elles entendent assumer de transmettre aux générations suivantes ce patrimoine fragile a des conséquences importantes. Trop de témoignages oraux enregistrés, faute d'avoir été correctement réalisés, traités et conservés, seront inutilisables, d'où perte de temps, perte d'argent et perte d'une source à jamais disparue. Car, en admettant même que la transcription ait été réalisée, le chercheur sera privé de la richesse de l'oral, de la voix, avec son intonation, du débit, des pauses, de l'émotion, du rire, de toutes ces nuances du discours qui ne peuvent être réellement saisies que par l'écoute.
Pour parvenir à constituer de bons enregistrements de témoignages, il nous faut donc être exigeant, condition nécessaire pour être vraiment pris au sérieux ; il nous faut rechercher une qualité technique et historique irréprochable .
Qualité technique.
Elle supposera l'utilisation de bandes libres à dorsale mate ou dépolie de préférence aux cassettes, supports plus fins, aux risques de déformation, et dont la moins grande vitesse de défilement engendre un son moins bon. Le magnétophone et les micros seront choisis avec soin, et l'enregistrement devra débuter par l'énumération de quelques renseignements indispensables pour l'exploitation de la source; nom et prénom du témoin, sa date de naissance, nom, prénom et fonction de l'enquêteur, date et lieu de l'enquête, précisions techniques .
Outre ces précautions indispensables, une méthode s'impose pour recueillir les souvenirs avec le maximum d'efficacité, et leur conférer une valeur historique indiscutable.
Un entretien préalable présente de grands avantages: il permet au témoin de réfléchir avant le premier enregistrement, de faire appel paisiblement à sa mémoire, de rassembler ses souvenirs sur les thèmes qui vont être abordés. A un interrogatoire portant sur un seul événement, le récit de vie devrait, nous semble-t-il, être préféré, qu'il s'agisse d'un homme exceptionnel ou d'un individu moyen représentatif de tout un groupe social, et cela pour deux raisons.
L'engagement d'un résistant, par exemple, ne se comprendra que si l'on connaît son milieu familial, sa formation, les valeurs qui lui ont été transmises, l'information dont il disposait, son métier; sa réinsertion dans la vie quotidienne après la guerre devrait faire partie de l'étude.
Deuxième raison: plus les sujets traités seront nombreux, plus nombreux seront les historiens susceptibles d'exploiter ce matériau. Ainsi grâce à l'enregistrement des souvenirs d'un inspecteur général des Archives de France, il sera possible d'étudier l'Ecole des Chartes dont il fut l'élève, la vie étudiante dans les années 20, le département de l'Eure dont il dirigea les Archives à partir de 1925, la guerre de 39-40, puis la Résistance dans cette région de Normandie où ses incessants déplacements nécessités par l'inspection des archives communales lui permettaient de réunir des renseignements, l'armée secrète qu'il commanda, le Comité départemental de Libération dont il présida la commission militaire, enfin le milieu des Archives auquel il appartenait et dont il évoque de nombreuses personnalités connues de lui .
Pour mettre tous les atouts de son côté, l'enquêteur doit savoir que l'accès au souvenir est facilité si les conditions de sa récupération ressemblent à celles de sa constitution.
Autrement dit, l'idéal consiste à replacer l'interviewé sur les lieux mêmes où s'est passé l'événement qu'il retrace.C'est ce procédé qu'a utilisé Marcel Ophuls lorsqu'il tourna en 1967-1968 "Le chagrin et la pitié" en collaboration avec André Harris et Alain de Sédouy, film où pour la première fois les témoignages l'emportent sur les images d'archives.
Claude Lanzmann, auteur du film "Shoah", sorti en 1985, replace lui aussi ses témoins dans le cadre de l'événement qu'ils évoquent. Mais il va beaucoup plus loin puisqu'il exige des protagonistes de l'holocauste, Juifs, Polonais et nazis, non pas seulement qu'ils racontent, mais qu'ils jouent leur rôle. Ainsi le mécanicien, qui conduisait le train amenant à Treblinka les Juifs pour y être gazés, parle en conduisant à nouveau sa locomotive vers Treblinka. Son but n'est pas de réaliser un film historique, d'étudier le génocide, mais son souvenir, de créer "une sorte d'événement originaire", de tourner au présent et de faire éprouver ainsi au spectateur une sensation pénible, une émotion insupportable .
Là n'est pas l'objectif de l'archiviste collecteur de témoignages ; il ne cherche pas à créer une oeuvre personnelle, à mettre en scène, il ne doit ni couper ses témoins, ni les manipuler, ni négliger certains au profit d'autres ; il n'utilisera le lieu, ou à défaut les photographies, que pour faire surgir plus aisément les souvenirs. D'ailleurs, sous cette mise en situation évoquée ci-dessus, un témoin doué peut, par la magie du verbe, recréer une atmosphère, camper des personnages, restituer une époque au point d'y transporter son interlocuteur. A côté des développements idéologiques, reflet de sa pensée, il faudra obtenir de lui, des détails précis, de menus faits concrets, le "tremblement du vrai" dit Lanzmann, qui contribueront à ressusciter le passé. Le témoin doit prendre conscience qu'il devient responsable d'une petite partie de l'Histoire, qu'il va transmettre une vérité, "sa" vérité certes, mais une vérité.
L'achèvement de la collecte du témoignage ne marquera pas le point final de l'opération, Bien au contraire, la mise à la disposition des historiens suppose une succession de démarches: d'abord le traitement, c'est-à-dire l'énumération des principaux thèmes abordés en face de repères chronologiques qui aideront à sélectionner éventuellement les passages à écouter; la rédaction de l'inventaire nécessitera presque toujours le recours à l'interviewé pour lui faire préciser la graphie de tel nom de lieu ou de personne ou tirer au clair telle allusion. La tâche sera effectuée non pas d'après les bandes, mais d'après des copies réalisées sur des cassettes qui serviront à la communication.
Les conditions de communication: audition, publication, utilisations diverses, seront ensuite définies et donneront lieu soit à un véritable contrat, soit à une simple lettre rédigée par l'enquêté, mais, quelle que soit la solution choisie, un document écrit doit figurer au dossier constitué, qui comprendra également la grille des questions posées et le maximum d'informations sur l'interviewé. On prendra soin d'évoquer cette question de la communication avant l'enregistrement pour être certain de ne pas se heurter, après coup, à des réserves qui anéantiraient l'effort consenti. Si nécessaire, une transcription sera exécutée, compromis à rechercher pour l'historien entre une transcription littérale exigée par le linguiste ou le dialectologue et une transcription littéraire conduisant à modifier le discours. Le texte écrit devra être accessible au lecteur, dépourvu de toute ambiguïté sans trahir cependant les paroles prononcées.
E
nfin, les bandes originales et les cassettes seront placées dans des locaux dont la température et l'hygrométrie seront soigneusement réglées pour garantir une bonne conservation.C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que les chercheurs pourront utiliser les sources orales recueillies. Si l'enquêteur ne dispose, après l'entretien enregistré, que de cassettes réalisées à la va-vite et sans méthode, les documents ressembleront à ces papiers d'érudits, constitués de notes non datées prises sur des feuilles volantes, voire sur des enveloppes, dont il est presque impossible de se servir.
Comme les sources écrites, les sources orales sur lesquelles s'est fondé l'historien doivent pouvoir être consultées dans les services d'archives, car tout lecteur sérieux à le droit, si ce n'est le devoir, de contrôler la véracité des propos de l'auteur d'un ouvrage historique.
Soucieux de réaliser un document durable et exploitable, l'archiviste sait bien que son utilisation nécessitera une critique aussi rigoureuse que celle qui s'applique à l'écrit. L'enquêteur le plus consciencieux aura commis des oublis importants; même impartial, il aura pu par ses questions orienter les dires; sa relation avec l'enquêté aura coloré le témoignage; de son côté, le témoin aura parfois une mémoire défaillante ou influencée par les livres lus, les émissions entendues, les conversations tenues, qui perpétuent le souvenir, mais le déforment aussi inconsciemment, à tel point qu'on a pu écrire: "Les historiens... nous protègent contre l'oubli... Mais ils nous protègent aussi contre la mémoire".
Il serait plus juste de dire, comme l'a montré Philippe Joutard, qu'ils trouvent dans ces oublis ou ces erreurs de la mémoire matière à découverte: l'oubli traduit souvent un souvenir douloureux patiemment refoulé, l'erreur s'explique par un désir d'auto justification, de créer de soi une image avantageuse. Aux historiens d'interpréter, d'essayer de comprendre l'expérience personnelle, le "vécu" du témoin et de savoir en rendre compte.N'est-ce pas le défi que leur lançait cet ancien prisonnier de guerre, .i.Georges Hyvernaud, lorsqu'il écrivait: "L'Histoire des historiens est comme un magasin d'habillement. Tout y est classé, ordonné, étiqueté. Les données politiques, militaires, économiques, juridiques; les causes, les conséquences, les conséquences des conséquences; et les liaisons, les rapports, les ressorts. Tout cela bien étalé devant l'esprit, clair, nécessaire, parfaitement intelligible. Ce qui n'est pas clair du tout, ce qui est obscur et difficile, c'est l'homme dans l'Histoire... Pour lui, c'est toujours ce qui n'a pas d'importance qui compte le plus. Des questions de soupe, de corvées, de vaguemestre et de feuillées. Il faut voir alors ce que deviennent les événements dans la tête de l'homme qui y était"
Et les générations futures ne le verront que si nous leur permettons, par un travail modeste, méthodique, rigoureux, d'entendre encore la voix du combattant, comme celle du civil victime des guerres, de celui qui a fui sur les routes, perdu sa maison ou subi l'occupant, écho lointain mais bien réel de tous les conflits du XXe siècle.
LES TEMOIGNAGES ORAUX
COMME ARCHIVES DE SUBSTITUTION :
LE CAS DE L'AFFAIRE DE SUEZ EN 1956
Général Lucien Robineau
Directeur du Service Historique de l'Armée de l'Air
Un service d'archives recueille, traite et communique des documents qui servent de fondement à l'écriture de l'histoire.
Le Service historique de l'armée de l'Air est un service d'archives que deux caractères originaux rendent particulier: il est, lui-même, chargé d'écrire l'histoire de l'institution à laquelle il est attaché et il fabrique des archives. Les archives qu'il fabrique ne sont pas des faux; ayant commencé dès 1974 à recueillir, systématiquement, des témoignages enregistrés, il fut longtemps à peu près seul à considérer ces enregistrements comme des archives, c'est-à-dire comme des documents pouvant servir de références lors de la recherche de la vérité historique. En réalité, c'est même dans cette perspective que le fonds a été constitué et, à la différence de ce qui peut s'observer dans d'autres entreprises d'histoire orale, ce n'est pas - bien que cet aspect existe aussi - I'aspect social des récits ainsi emmagasinés qui fait leur intérêt principal. L'intérêt principal des témoignages oraux enregistrés par le Service historique de l'armée de l'Air, qui, fin décembre 1990, concernent 600 témoins et représentent environ 1500 heures d'écoute, c'est de procurer, à des papiers ou à des documents iconographiques dont l'aridité est un caractère fréquent, un complément dont l'expérience montre déjà que sa valeur est certaine et, parfois, irremplaçable.
Bien souvent, de tels témoignages apportent, sur les faits ou sur la genèse des dossiers, des explications indispensables ou, en tout cas, des commentaires qui éclairent les circonstances et permettent de mieux saisir les causes. Ce sont, pour les chercheurs, de précieuses sources de complément.
Plus rarement, certains événements ne sont pas restituables par des archives, soit que celles-ci restent non communicables, soit même qu'elles n'existent pas.
Les témoignages sont alors des sources de substitution.
Archives de complément ou archives de substitution, les témoignages doivent, naturellement, être utilisés avec les mêmes précautions que les archives écrites, c'est-à-dire avec le souci de recouper les informations fournies et d'éliminer les contradictions. Le nombre des témoins traitant du même sujet comme la confrontation avec des indications issues de sources écrites sont des garanties indispensables. L'expérience montre que ces garanties sont convenables.
L'intérêt des sources orales comme archives de substitution est particulièrement illustré à propos de ce que l'histoire identifie comme "I'affaire de Suez". En effet, cette affaire, qui a fait l'objet, en son temps et depuis l'ouverture des archives en 1986, de nombreux commentaires est pourtant, au seul regard des documents d'archives écrites, demeurée très mystérieuse en certains domaines.
Cette affaire est mystérieuse encore. Non pas que les développements diplomatiques qui y ont conduit et les opérations qui l'ont caractérisée n'aient laissé, dans différents centres de documentation, d'importants sédiments archivistiques. Les ordres, préparatoires et d'exécution, les dispositions logistiques, les comptes rendus existent; les commentaires du général de l'armée de l'Air qui commandait les forces aériennes françaises et assistait le commandant des forces aériennes interalliées sont présents au Service historique de l'armée de l'Air. Pourtant, cette somme de papiers et de photographies, qui occupe, sur les rayonnages de ce service plusieurs "mètres linéaires", pour précieuse qu'elle soit, est incomplète. Plus qu'incomplète même: muette totalement sur une partie entière de l'opération qui, politiquement, peut revêtir une importance capitale et dont la connaissance seule permet de comprendre, au-delà de l'anecdote, I'enchaînement des causes et des faits.
En clair, I'opération de Suez comporte deux faces, I'une ensoleillée et l'autre obscure. Les données concernant la mise en place de moyens militaires franco-britanniques en Méditerranée centrale et orientale, notamment des moyens aériens à Chypre, le déroulement des opérations aériennes et amphibies finalement déclenchées après des mois d'hésitation constituent la face claire.
Tout ce qui s'est passé à partir du territoire israélien, la participation française à ces actions, les raisons politiques et militaires de cette participation resteraient incompréhensibles à la seule lumière des papiers existants. Les commentaires et les réflexions livrés oralement aux enquêteurs du Service historique de l'armée de l'Air apportent des informations inédites, confirment des supputations, donnent des explications, dont l'ensemble procure au chercheur une vision nouvelle d'un événement qui, sans cette contribution, risquait de n'offrir à l'observation qu'un aspect superficiel.
Il est pourtant nécessaire de montrer d'abord cet aspect superficiel, tel qu'il a pu apparaître, très tôt, dans la littérature. Vue de très haut, I'affaire de Suez peut donc se résumer ainsi:
" A la suite du refus américain de financer l'ouvrage envisagé à Assouan, le colonel Nasser décide, le 26 juillet 1956, de nationaliser le canal de Suez, lésant, à travers la 'Compagnie universelle du canal maritime de Suez, des intérêts français et des intérêts britanniques. Les deux gouvernements en cause, français et anglais, s'accordent, pratiquement sur le champ, pour réagir militairement: c'est ainsi que la première réunion d'état-major combinée se tient à Londres, dès le 30 juillet, en vue de monter une opération de grande ampleur. Cette opération va connaître une complexité croissante au fur et à mesure que s'en développe la planification. Mais, dès le début, sans que les objectifs en soient définis et sans savoir quels en seront le rythme, les délais et les moyens, on décide qu'elle sera conduite sous commandement britannique. A partir du 16 août, divers plans se succèdent qui visent la marche sur Le Caire, soit après un débarquement de vive force à Alexandrie, soit après un assaut à Port-Saïd. C'est une version de cette seconde option, plusieurs fois modifiée et reportée, qui conduit à une opération déclenchée à Port-Saïd et à Port-Fouad à partir du 1er novembre, suite à une initiative israélienne entreprise dans le Sinaï le 29 octobre. En raison du développement de la situation internationale, notamment de l'attitude prise par les Américains et par les Soviétiques, cette opération est stoppée le 6 novembre au soir et limitée à une mainmise sur le canal L'action militaire, commencée par la neutralisation en deux jours de l'aviation égyptienne grâce à des attaques aériennes incessantes dès la nuit du 31 octobre, poursuivie par des opérations aéroportées le 5 novembre et un assaut amphibie appuyé par l'aviation le 6, est un succès complet L'aventure politique est un fiasco total"
Ce rapide rappel permet, avec l'appui des témoignages, de mettre à jour la face cachée. Si les deux principaux acteurs se sont, en quelques heures, déterminés à une action commune, force est de constater que les préparatifs se sont curieusement enlisés, assez longtemps pour rendre pratiquement impossible une intervention qui avait perdu une grande partie de sa signification politique. Sur ce point, tous les témoins français sont formels: cette interminable et inexplicable attente est imputable aux Britanniques, dont les atermoiements vont faire changer les plans sans cesse, y compris au moment même de l'action finale.
Les atermoiements britanniques traduisent une perte d'enthousiasme dont l'origine se trouve dans une réprobation progressive et peu à peu affichée des Etats-Unis. Ils traduisent aussi et surtout la difficile superposition des buts éventuels de guerre des parties intéressées.
En effet, les deux partenaires évidents, immédiatement d'accord pour s'opposer à l'initiative de Nasser, ne sont pas mus par les mêmes motifs. Les Français, outre leur désir de recouvrer leurs intérêts liés à l'exploitation du canal de Suez, voient surtout dans un coup de main militaire contre l'Egypte l'occasion d'abattre Nasser, considéré par eux comme le soutien de la rébellion algérienne, son fournisseur d'armes et son inspirateur. Leur motif principal est par conséquent la solution de la guerre d'Algérie. Une telle appréciation est erronée, mais c'est l'appréciation des responsables politiques français du moment. Leur motivation est suffisamment puissante pour les déterminer à agir coûte que coûte et à tenter tout ce qui est possible pour entraîner les Anglais dans cette action, y compris leur abandonner la conduite totale de l'intervention.
De leur côté, les Anglais viennent, depuis à peine quelques mois, de quitter la zone du canal après un accord passé avec Nasser. Ils sont toujours présents au Proche Orient, notamment en Libye et en Jordanie ils ont des intérêts en Irak et ont laissé en Egypte des bases et du matériel, dont ils assurent le gardiennage. S'ils ressentent la décision de Nasser comme un manquement aux usages et comme un outrage à la fois au droit international et à l'Angleterre, ils se contenteront de revenir en force sur le canal, par la route du Caire, en vue d'affirmer leur influence en Egypte et de conforter leur politique dans la région. Traditionnellement pro-arabe, cette politique exclut, a priori, toute coopération avec Israël.
Or, les Français sont aussi, et depuis longtemps, engagés avec l'état hébreu; persuadés qu'il existe une menace contre ce pays, ils pensent que l'intérêt de la France est de le soutenir contre la "main en tenaille" que constitue l'ensemble Irak-Jordanie-Egypte; ils ont commencé de lui fournir des armements, notamment aériens, et des conversations sont en cours, depuis de nombreux mois, dès avant la crise de Suez. Très rapidement, Français et Israéliens vont avoir l'idée de mettre à profit cette crise pour appuyer leurs intérêts, éventuellement par une action conjointe dont seraient exclus les Anglais. Le but des Israéliens, c'est de se donner, par une guerre préventive qui déborde leurs seules capacités, I'espace du Sinaï comme glacis. Une action limitée dans le temps et dans l'espace leur suffit. Le but des Français, c'est toujours de provoquer la chute de Nasser et, ainsi, de résoudre le problème algérien, cette fois-ci avec le seul concours israélien si la détermination britannique vient à faire défaut. Finalement, les Français renoncent à cette action bilatérale pour ne pas risquer de voir les Britanniques monopoliser les sympathies arabes; ils tenteront pourtant d'introduire Israël dans le dispositif et réussiront a faire admettre à leurs alliés l'opportunité d'une intervention israélienne, soigneusement imaginée à leur insu. En effet, au moment où l'on se rend compte, à l'approche de l'hiver et alors que l' ONU s'est emparée de la crise du canal, qu'une intervention doit être décidée et entreprise d'urgence sous peine de devenir totalement impossible, il s'est déjà écoulé tant de temps depuis le fait causal qu'il n'existe pratiquement plus, aux yeux de l'opinion internationale, de "casus belli" acceptable. Un subterfuge doit donc en tenir lieu: il s'agit d'une intervention franco-britannique venue, en avant-garde de forces des Nations Unies, sous le prétexte de séparer les belligérants d'une guerre israélo-arabe déclenchée par une attaque israélienne dans le Sinaï. Scénario qui fut joué au-delà de toute espérance, puisque, I'attaque israélienne étant lancée le 29 octobre, I'ultimatum franco-britannique émis le 30 expirait le 31 au moment où les forces israéliennes approchaient déjà du canal. Le scénario avait été mis au point d'abord au cours de réunions conjointes franco-israéliennes entre le 19 septembre et le 2 octobre, date à laquelle il fut adopté par les généraux Ely et Moshe Dayan; soumis aux Anglais ultérieurement, au cours d'une réunion à Sèvres, il fut accepté par eux le 24 octobre.
Mais la manoeuvre comportait nécessairement l'action des Israéliens, seuls, pendant plus de 24 heures. Or, I'aviation égyptienne était loin d'être négligeable et, en tout cas, équipée de matériel soviétique moderne et de qualité, elle était perçue par tout le monde comme une menace sérieuse à l'égard des villes et des installations stratégiques d'lsraël. C'est pour faire face à cette menace sérieuse que les Israéliens, dont l'aviation était encore loin d'avoir acquis les capacités qu'elle a pu démontrer onze ans plus tard, avaient réclamé et obtenu que la défense aérienne du territoire hébreu fût assurée par l'armée de l'Air française. Et c'est cette circonstance qui explique la mise en place, le 28 octobre, sur les terrains de Ramat-David et de Lod-Tel Aviv de deux groupes d'avions de combat parmi les plus modernes de l'armée de l'Air, I'un de F 84 F et l'autre de Mystère IV, avec leurs équipements, leurs munitions, leurs pilotes, leurs mécaniciens.
Si l'on observe que les équipements les plus lourds devaient être acheminés par voie maritime et que les avions de transport comme les avions d'armes, à une époque où ils ne pratiquaient pas le ravitaillement en vol, devaient parcourir la distance en plusieurs étapes, il faut convenir, quelque réelles qu'aient été déjà voilà 35 ans les capacités de l'armée de l'Air à se projeter vite et loin, que la mise en place de tels moyens ne pouvait être ni instantanée ni exempte de dispositions logistiques complexes. De cette observation, on doit conclure qu'un suffisant temps de "préméditation" avait permis de prendre, avant la décision d'engagement, les dispositions préparatoires nécessaires.
De tout ce qui précède et de tout ce qui concerne le déploiement et les missions de l'aviation française en Israël, il n'existe que peu ou pas de relation archivistique écrite. Seuls des vestiges occasionnels ont permis de remonter jusqu'à ces témoins très importants que peuvent être de simples exécutants, pilotes, officiers ou non, et des commandants des unités mises en oeuvre. Les papiers qui ont ainsi permis de remonter aux sources orales sont des états, à caractère administratif, du personnel absent des bases de stationnement en France, un cahier "d'ordres et de travail aérien" restituant la totalité des missions de l'un des escadrons déployés, un cahier, manuscrit, indiquant de façon assez succincte l'activité en Israël d'une autre unité, enfin un assez volumineux dossier concernant les récompenses attribuées au personnel engagé, dossier appartenant à la catégorie de ceux qui ne s'égarent jamais, bien que le texte des citations comporte la mention inhabituelle "Le texte de la présente citation ne sera pas publié au bulletin officiel des décorations et récompenses". Les témoins ainsi identifiés ont ensuite permis, par leur propre témoignage, de remonter à d'autres personnages dont le récit ou les commentaires pouvaient être utiles.
Les témoins sont ainsi de deux sortes.
D'abord des officiers généraux du cadre de réserve dont le témoignage a été recueilli au titre des responsabilités générales qui ont été les leurs, à un niveau élevé de la hiérarchie militaire. Ces officiers généraux ont commenté de façon plus ou moins complète l'ensemble de leur carrière et ont, à l'occasion des entretiens correspondants, consacré un temps plus ou moins long à leur participation à l'affaire de Suez. Leur contribution est donc globale et n'a pas été spécialement suscitée pour la connaissance de cette affaire.
L'un deux a été pourtant interrogé à nouveau sur ce thème particulier lorsqu'a été manifeste l'importance de son rôle dans cette opération: à l'époque lieutenant-colonel, commandant l'escadre de Mystère IV ayant déployé un escadron en Israël, lui-même ayant pris la tête du détachement avant d'être mis en place à la direction du centre d'opérations combiné franco-israélien; son second témoignage, en réponse à des questions précises, a procuré de très utiles informations, très circonstanciées et appuyées sur des notes personnelles.
Un autre des neuf témoins ayant fourni un récit de carrière complet mérite aussi une mention particulière: tout en ayant exercé ultérieurement d'éminentes responsabilités tant dans l'armée de l'Air qu'en des positions interarmées et interministérielles, cet officier général assumait, jeune général de brigade aérienne, le commandement de l'ensemble des forces aériennes françaises engagées dans l'opération de Suez et était "député" de l'aviateur britannique; ayant participé à la préparation (à Londres et à Paris) de l'opération et à sa conduite (à Chypre), il a été en mesure de donner les plus riches et les plus complets commentaires, d'autant que, son "récit de vie" n'étant pas achevé en 1986, date de l'ouverture (à 30 ans) des archives de Suez, il a pu répondre, lui aussi, à des questions précises, s'appuyant également sur des notes d'époque et des documents personnels.
Quatre autres de cette première catégorie de témoins ont occupé, à l'époque de Suez, des positions remarquables, par leur grade et leurs fonctions. Il s'agit:
- du conseiller militaire du ministre de la Défense nationale; alors colonel "ancien", il a fait plusieurs liaisons en Israël, y a rencontré monsieur Ben Gourion et l'a accompagné lors de ses voyages en France; ultérieurement général d'armée aérienne;
- du major général des armées, alors général de brigade aérienne; chargé par le président du Conseil d'organiser l'aide militaire à l'armée israélienne; a reçu en France des délégations comportant Ben Gourion, Moshe Dayan, Golda Meir; a fait plusieurs liaisons à Tel Aviv et à Jérusalem; ultérieurement général d'armée aérienne;
- du général adjoint au chef d'état-major général des forces armées, alors général de brigade aérienne; a été à plusieurs reprises en Israël, y a vu Moshe Dayan, a rencontré les Israéliens à Paris, a participé à la rencontre de Sèvres; ultérieurement général d'armée aérienne;
- du général major général de l'armée de l'Air, alors général de corps aérien, chargé de la conduite quotidienne de l'armée de l'Air; ultérieurement général d'armée aérienne.
Des cinq colonels qui ont témoigné après avoir, à Londres, participé à la préparation et à la planification de l'opération, sur place, à Chypre ou en territoire israélien, exercé des responsabilités soit logistiques soit opérationnelles (responsables respectifs de l'aviation de chasse et de l'aviation de transport), trois l'ont fait dans le cadre d'un "récit de carrière", et deux font partie du groupe de dix-neuf témoins spécialement interrogés à raison de leur implication personnelle.
L'un deux, adjoint du commandant des forces aériennes françaises, détaché en permanence en Israël, a réglé sur place la participation de l'armée de l'Air en liaison avec les autorités locales; les dix-sept autres témoins font partie du détachement de l'armée de l'Air déployé en Israël et sont également répartis entre les deux escadres engagées (16 pilotes, dont 1 sous-officier, et un officier de réserve, appelé, employé aux opérations du terrain de Lod). En tout 28 témoins, balayant ensemble les aspects les plus divers, y compris des détails qu'on ne saurait espérer trouver dans aucun document d'archives, allant des prises de décision aux niveaux les plus élevés, jusqu'aux modalités d'exécution des missions les plus humbles.
Après examen critique de leurs récits, ces témoins peuvent être considérés comme fournissant des informations "crédibles". Interrogés individuellement (sauf pour deux d'entre eux qui ont témoigné en équipe), à des moments rapprochés mais différents, sans aucune concertation, ils ont eu à répondre à des questions précises, dont la formulation s'affinait au fur et à mesure que, les faits prenant forme, il devenait nécessaire d'aller plus avant. Des confusions de dates et des défauts de mémoire ont pu être repérés pour que ne soient retenus à coup sûr que des éléments suffisamment recoupés.
Le nombre de 28 témoins peut sembler faible: pourtant, les derniers récits enregistrés n'apportaient plus d'informations nouvelles et leur intérêt n'était plus que de confirmer ce qui avait déjà été acquis, tout au moins en ce qui concerne le niveau opérationnel. Pour ce qui concerne les aspects politique et décisionnel, tous les témoins possibles (de l'armée de l'Air) ont été entendus.
Cela étant, que disent, de neuf, ces témoins ?
Exprimée de diverses façons, une idée est constamment présente: le secret. Secret politique, secret militaire, secret de l'exécution. L'un des généraux placés auprès du ministre de la Défense nationale note même que, à son étonnement, ce secret fut parfaitement gardé, ce pendant toute la durée "d'incubation" de l'entreprise. Plusieurs aspects sont particulièrement remarqués, fonction du niveau d'observation:
- la décision politique reste entre les mains de trois ministres: le président du Conseil, le ministre de la Défense, le ministre des Affaires étrangères. Il s'agit des ministres eux-mêmes, à l'exclusion des membres de leurs cabinets. En particulier, au Quai d'Orsay, la Direction des Affaires Politiques est maintenue à l'écart d'une collusion avec Israël en contradiction avec sa ligne de conduite traditionnelle;
- la conception et la connaissance des plans d'opérations sont du domaine exclusif d'une équipe ne comprenant, outre le Président du Conseil et le ministre de la Défense, que des militaires spécialement habilités: le chef d'état-major général des forces armées (CEMGFA), I'amiral désigné comme commandant en chef des forces françaises d'Orient, les trois officiers généraux commandants de forces. C'est délibérément que le ministre exclut longtemps les secrétaires d'état, pour la raison "que tout le parlement serait aussitôt au courant";
- la procédure de désignation du général commandant des forces aériennes "court-circuite" le chef d'état-major de l'armée de l'Air, informé, sans autre précision, de cette désignation, directement prononcée par le CEMGFA qui donne ses consignes au bénéficiaire sous le sceau du secret;
- la procédure d'enclenchement, pour l'armée de l'Air, de l'opération vers Israël "court-circuite" également le chef d'état-major de l'armée de l'Air et va directement du major-général de l'armée de l'Air aux commandants d'escadres concernés, par dessus la tête de leurs commandants de base;
- I'acheminement des moyens logistiques par bateaux et avions de transport comme la mise en place des avions d'armes vers Israël relèvent d'un scénario que ne renierait pas James Bond: c'est par des enveloppes scellées distribuées aux responsables au cours des escales successives que ceux-ci sont informés du trajet et de leur destination finale.
Un tel luxe de précautions explique sans doute que le secret de l'intervention aérienne française en Israël soit un des mieux gardés de l'histoire. Cette intervention, on s'en souvient, avait pour objet de procurer au territoire d'lsraël un parapluie aérien face à la menace représentée par l'aviation égyptienne, mais préalablement à tout engagement officiel franco-britannique. C'est pourquoi, une telle décision ayant été prise à l'insu des Britanniques, c'est sous les couleurs d'lsraël que vont opérer les avions français, tandis que les équipages, munis de pièces d'identité libellées en hébreu revêtent des vêtements adaptés. Il s'agira, il faut le préciser, de missions strictement défensives, exécutées en protection locale et qui n'auront jamais l'occasion d'engager l'ennemi, celui-ci s'étant gardé d'intervenir contre le territoire israélien.
De telles missions ont lieu dès le 29 octobre, date de l'attaque israélienne dans le Sinaï et vont se poursuivre dans les mêmes conditions les 30 et 31 octobre, c'est-à-dire jusqu'au déclenchement des opérations alliées le 1er novembre; à ce moment, c'est sous les couleurs françaises et avec leurs uniformes que les aviateurs déployés à Tel Aviv vont agir, y compris alors en missions offensives: ce sont des F 84 F français partis de Lod qui vont détruire, le 4 novembre, les II 28 égyptiens basés à Louxor, résultat que n'ont pu obtenir les bombardiers stratégiques britanniques au cours de plusieurs interventions de nuit depuis le 31 octobre.
Les témoins donnent encore de précieuses indications sur la façon dont nos alliés voient toute l'affaire, avec des modes d'action qui sont ceux de la Seconde guerre et des moyens qui n'y sont plus adaptés. C'est ainsi que les Britanniques pensent faire plier Nasser par une offensive "aéropsychologique" durable; mais les bombardiers "V", dont le rôle stratégique est adapté à un armement nucléaire, sont là en trop petit nombre pour obtenir la moindre efficacité politique avec des munitions dont le tonnage et la précision sont insuffisants dès lors qu'il s'agit de munitions conventionnelles. Ainsi se marquent les limites d'une évolution stratégique souvent envisagée de façon trop théorique. Pourtant, c'est bien parce que les Anglais étaient censés disposer d'une aviation de bombardement efficace (et que de toute façon l'utilisation de leurs bases était indispensable) que les Français ont tout fait pour les entraîner contre Nasser. C'est ainsi que la conduite des opérations leur a été totalement abandonnée, dans des conditions dont les témoignages les plus autorisés montrent tout le caractère illusoire.
L'illusion, à ce sujet, provient d'un contresens sur les termes, que montre bien le général commandant des forces aériennes françaises engagées: les commandants de forces français (terre, air, mer) sont placés auprès de leurs homologues britanniques avec le titre anglais de "deputy". Un amiral "Commandant en chef des forces françaises d'Orient" est supposé les coiffer tous les trois et occuper lui même les fonctions de "deputy" du commandant en chef britannique. Or, contrairement à ce que croient Gouvernement et Haut-Commandement français, un "deputy", chez les Anglais, ce n'est pas un commandant en second; ce n'est même pas un adjoint ayant un quelconque pouvoir de décision sur la manoeuvre et l'emploi des forces. Seule la courtoisie qui est d'usage entre personnages de ce niveau a permis aux officiers généraux français de se "débrouiller" dans cet imbroglio politico-militaire. Quant aux Anglais, supposés ne pas voir la collusion franco-israélienne qui servait aussi leurs intérêts opérationnels, ils ont fermé les yeux sur les mouvements aériens entre Chypre et Israël et n'ont pas, apparemment, cherché à savoir ce qui se passait "de l'autre côté". Informé, au moment de leur passage à Chypre de la destination des avions français, le commandant, anglais, des forces aériennes interalliées a "accusé le coup" mais n'a pas jugé utile d'en faire un drame.
De la même façon, les Américains sont ouvertement opposés à l'opération au moment où elle se déclenche: ce moment coïncide malencontreusement avec les élections présidentielles aux Etats-Unis et, en trois mois, les intérêts du lobby pétrolier ont eu le temps de fermenter. Les témoignages convergent vers la certitude que, pour peu que l'action se fût conformée à leurs normes de rapidité et de résultat, elle n'eût pas manqué de l'appui des Américains. De fait, il est manifeste que le commandement américain a toujours été parfaitement informé et que son soutien logistique n'a pas fait défaut: le major général de l'armée de l'Air précise que les équipements opérationnels nécessaires à la mise en oeuvre des avions F 84 F ont été fournis, en quantité, dans des délais améliorés; ce qui est confirmé par les commandants et les pilotes des escadrilles déployées.
D'autres informations, à caractère franchement anecdotique, sont encore utilement fournies à l'histoire par les témoignages. Par exemple sur l'attitude des Chypriotes vis-à-vis des Français et des Anglais, des excuses étant faites au commandement français suite à un attentat qui avait pris le véhicule des uns pour celui des autres. Par exemple encore, des inédits sur les méthodes opérationnelles employées par une aviation israélienne qui commençait déjà d'étonner, par son imagination, les spécialistes les mieux avertis. Enfin, bien que ce fût interdit par les ordres, certains témoins ont rapporté d'lsraël des photographies qui viennent illustrer et appuyer, en certains aspects, ce qu'ils affirment.
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Ainsi, les témoignages venus à la rescousse des archives officielles sont très divers D'un point de vue opérationnel, les exécutants rapportent une impression d'efficacité qui leur a paru réconfortante, d'autant plus que cette impression, à l'avantage des forces aériennes françaises, est confirmée par les commentaires qu'y ont ajoutés les Britanniques. L'Air-Vice Marshal qui commandait Chypre n'a-t-il pas confié qu'en comparaison "The RAF looked almost victorian"?
D'un point de vue politique, les officiers généraux qui ont donné leurs impressions insistent de façon unanime, en plus du secret qui a caractérisé toute l'affaire à des niveaux incroyables, sur une extrême confusion. Ils laissent entendre que cette confusion pouvait, sous couvert de la discrétion qui est de bon aloi lorsqu'il sagit d'opérations militaires, résulter en réalité du soin que les uns et les autres mettaient à rendre compatibles, en apparence, les effets de leurs arrière-pensées
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LES TECHNIQUES D'INVESTIGATION
DES SCIENCES SOCIALES
ET LE TÉMOIGNAGE
Jacques-Antoine BASSO
Professeur à lUniversité de Nice
Ancien professeur titulaire à lInstitut dÉtudes Politiques de Paris
Le témoignage est de la façon la plus courante un acte individuel qui peut revêtir une expression orale ou une expression écrite. Par sa source il est donc presque toujours singularisé puisqu'il provient d'un individu qui constate, transcrit et interprète des faits ou des événements. Les mêmes faits ou les mêmes événements peuvent être constatés par plusieurs personnes et le témoignage revêt un caractère collectif dans la mesure où il est le vécu d'une totalité et non plus seulement d'une unité. Ses résultats peuvent en être modifiés, mais sa nature profonde n'en est pas altérée.
Le témoignage est une transcription qui dans sa forme naturelle, c'est-à-dire sans violation ou sans transgression, repose sur deux postulats essentiels: la vérité et la fidélité. La vérité d'abord parce que le témoin a la volonté de faire connaître l'existence de moments de vie, d'événements personnels ou collectifs, avec la préoccupation de les transmettre sans les déformer. Ne retenons pas ici l'acte judiciaire du témoignage qui impose le respect de la vérité; cette obligation est liée à la procédure et au procès. Mais elle est la confirmation d'une attitude qui dicte généralement l'acte de témoigner. Si le témoin introduit sciemment et volontairement l'erreur dans le témoignage, il rompt le pacte qui s'instaure entre ce dont il témoigne, et ce pourquoi le témoignage est réalisé.
La vérité du témoignage appelle obligatoirement - ou presque - l'autre caractère: la fidélité. Le témoin constate et vit un ensemble de phénomènes dont il va être le messager. Si son récit des faits n'est pas conforme à la prescription et à la vision qu'il a eues au moment de leur réalisation, l'identité qui est postulée dans le témoignage disparaît. C'est un des sens profonds du témoignage - quelles que soient d'ailleurs les conditions et les finalités de celui-ci - que de proposer une restitution qui respecte, aussi parfaitement que possible, le caractère originel et initial de ce qui est rapporté ou restitué. En ce sens le témoignage est un acte de fidélisation. Naturellement, faut-il dire que cette description abstraite de la fidélité doit prendre en compte la personnalité du témoin, le temps et donc la mémoire. La fidélité du témoignage - c'est un truisme - est une qualité qui s'inscrit dans le temps. Les techniques et méthodes des sciences sociales ne l'ignorent pas lorsqu'elles font appel à l'interview répété.
L'oralité du témoignage donne à la vérité et à la fidélité un sens très précis. En effet, il apparaît - même sil faut avancer cela avec beaucoup de précautions - que l'acte oral peut être empreint d'une grande spontanéité, dénué de "distance" par rapport aux faits, libéré de conditions restrictives qui peuvent par exemple limiter son expression (l'écrit, dans bien des cas, peut être un obstacle ou une barrière). La vérité et la fidélité du témoignage peuvent en être renforcées mais elles peuvent aussi être dénaturées, si l'acte de témoigner eût impliqué un certain état de distanciation ou de réflexion. C'est peut-être, semble-t-il, ce qui fait toute l'originalité des Journaux Intimes. Ils constituent à la fois un témoignage spontané parce que le plus souvent quotidien ou très proche des événements, et un témoignage distancé parce que l'auteur analyse ces événements, décrit le retentissement qu'ils ont provoqué. Il est évidemment banal de rappeler que l'introspection est un des moteurs des Journaux Intimes. Or, la réflexion sur soi peut constituer une "forme privilégiée" du témoignage. L'acte écrit prend une autre dimension puisqu'il vise un public assez largement indéterminé.
Peut-être d'ailleurs touchons-nous là à un des aspects également fondamentaux du témoignage. Le témoin est une personne et il est porteur, pour une part privilégiée, de vie personnelle retranscrite dans le témoignage (le langage courant parle volontiers, à propos d'un témoin, de sa "vision personnelle des choses"). A ce titre, le témoin reproduit une subjectivité. C'est par exemple ce que l'analyse du contenu s'efforce d'éliminer, ou de réduire, en traitant les textes écrits, de façon quantitative. Mais, par ailleurs, le témoin est le sujet d'une société (au sens micro ou macrosociétal) et, à ce titre, est le reflet d'une vie collective. Le témoignage peut tout naturellement, et aussi sans que cela se réalise consciemment, traduire la participation à une vie collective. L'individu porte en lui les conditions et la réalisation de sa vie sociétale; l'intérêt accordé par la recherche en sciences sociales aux récits de vie, à la collecte de phénomènes liés à la tradition orale traduisent sans doute ce constat. Le témoin est un informateur subjectif et objectif de faits sociaux, interindividuels et comportementaux.
Les expressions, les manifestations de la personne constituent donc très vite, et ce en fonction du développement de la communauté scientifique en sciences sociales, un objet privilégié d'étude. Soit ces expressions et manifestations sont saisies davantage dans leur individualisation (n'est-ce pas le sens de la psychologie des comportements et des conduites ?) soit elles sont saisies à la racine de l'individuel et du collectif (n'est-ce pas le sens de la psychologie des opinions, des attitudes ?). En fait l'interpénétration est très grande: la psychologie des conduites est très souvent du domaine des conduites sociales, collectives, la psychologie des attitudes relève ou peut relever de l'analyse introspective...
Quoi qu'il en soit, et nous ne prétendons nullement ici en raison même de notre incompétence évoquer ou trancher des conflits de champ méthodologique, les techniques d'investigation des sciences sociales, tout particulièrement celles qui se développent à partir des années 1920-1930, vont "s'emparer" de l'individu. Il devient porteur de multiples informations qui font de lui un témoin. Mais il n'est plus un témoin ordinaire, il est un témoin scientifique auquel s'attache la valeur d'une reconnaissance scientifique. Cette reconnaissance, elle résulte principalement du traitement qui est accordé à ces informations. A cet égard, il est possible de distinguer l'oral et l'écrit. La transmission d'informations par l'oralité a favorisé le développement de méthodes de recherche et d'investigation qui présentent des traits tout à fait significatifs. L'écriture est un choix différent et l'effort de scientificité qui s'attache au traitement de l'information écrite montre sous un autre aspect les valeurs ou les difficultés de l'analyse de l'écrit. Le "témoignage" est d'une nature et d'une portée différentes.
I - LES TECHNIQUES D'INVESTIGATION DES SCIENCES SOCIALES
ET LE TÉMOIGNAGE ORAL
Deux points doivent être soulignés sans doute pour mieux comprendre la spécificité de ces techniques, lorsqu'il s'agit d'un témoignage oral. D'abord, il y a présence, la personne est présente, vivante; elle apporte avec elle une vie. Ensuite il y a (souvent, sans que cela soit une condition nécessaire de l'existence et de la mise en uvre de la technique) une relation. Pour reprendre un langage courant: un interlocuteur et un interlocuté. Une des conséquences intéressantes de ce double caractère réside dans le fait que ces techniques d'investigation vont faire apparaître l'importance de la COMMUNICATION. Dans l'échange oral il y a une communication qui s'établit et celle-ci peut poser dans la réalisation et la conduite de l'investigation des problèmes délicats. Plusieurs sciences sociales, ou du moins disciplines issues des sciences sociales, ont naturellement pris pour champs d'étude la relation et la communication entre personnes. Parmi elles, la SOCIOMÉTRIE, qui est issue de travaux de la psychologie sociale et de la psychologie clinique, en est un bon exemple. Mais précisément, lorsqu'on tend à évoquer les multiples familles scientifiques qui se sont appuyées sur l'oralité pour faire progresser la connaissance de la personne et de la société, il faut tenter de démêler, même très imparfaitement, l'écheveau complexe de ces multiples techniques. Il faut souligner autant que cela se peut les problèmes que soulève leur mise en uvre.
1. Les techniques d'investigation de la parole humaine pourraient apparaître aussi vieilles que le langage. Mais il convient cependant, - indépendamment de toute prétention d'analyse du développement des sciences humaines -, de circonscrire et de limiter cette affirmation. La parole, et l'information qu'elle porte, devient objet scientifique; son contenu, le signifié, acquiert une valeur scientifique qui se retrouve non pas toujours précisément au moment du témoignage oral, mais après. Ensuite, l'investigation, et en cela, la technique qui permet cette investigation, repose sur des critères scientifiques, ou du moins, des critères et des procédures qui s'efforcent de rendre le témoignage oral scientifique.
Elle rationalise la démarche, s'efforce d'éliminer les erreurs de collecte de l'information. A cet égard, la faveur dont bénéficient les techniques d'entretien est une illustration de ce phénomène. Les entretiens en effet constituent une technique d'investigation qui s'est développée au fur et à mesure que l'expression orale apparaissait comme une relation privilégiée d'approche des phénomènes sociaux. La plupart des sciences sociales les utilisent à des titres divers. L'ethnologie, la psychologie individuelle et expérimentale (dans le cas des tests par exemple), la psychologie sociale, la psychologie clinique, la sociologie de groupes, etc... Une des distinctions essentielles qu'il faut ici rappeler est celle qui concerne la structure de l'entretien. Soit on considère (pour des raisons diverses mais dont certaines peuvent être liées à la connaissance) que le témoignage oral doit être soutenu par un support qui assure la continuité, la rigueur, la cohésion de sa réalisation. Cette prise de position participe d'un postulat scientifique, mais aussi purement méthodologique, en l'occurrence la capacité à traiter de l'information. Soit on considère que le témoignage oral doit se réaliser dans une expression de liberté, de spontanéité, avec une directivité très atténuée, voire complètement nulle. Dans le premier cas on verra naître les entretiens sur questionnaire avec des batteries de questions plus ou moins fortement structurées. Dans le second cas, on aura toute la gamme des entretiens libres dont le chaînon intermédiaire entre l'une et l'autre de ces catégories sera l'entretien centré.
On mesure les nuances entre les changements qui peuvent apparaître selon qu'un témoignage oral est très largement pré-déterminé par un questionnaire ou qu'il se développe dans un espace de liberté totale, ou presque totale, dans l'entretien de psychologie clinique, par exemple. La relation sera tout à fait différente. Le succès incroyable et indéfini des sondages d'opinion (entretien sur batterie de questions presque toujours fermées) repose notamment sur la brièveté du témoignage, la rapidité de la collecte d'information et la facilité (parfois relative) du traitement de l'information. Un des avantages de ce mode d'accès aux données d'opinion, de jugement, de valeurs, réside dans la limitation des erreurs; du moins des erreurs dans l'approche des phénomènes, pas pour autant dans l'interprétation des phénomènes. Pour cette raison les sociologues et les psychologues sociaux ont imaginé d'évaluer les potentialités d'erreurs dans les témoignages oraux liés à des entretiens en insérant par exemple dans le questionnaire des questions-pièges, en pratiquant auprès de la même personne, à des intervalles de temps éloignés, des entretiens répétés qui permettent de vérifier à la fois les contradictions qui peuvent exister dans des informations, mais aussi la continuité, la constance des opinions, des attitudes d'un sujet-témoin.
Le sujet individuel est le sujet privilégié dans le témoignage oral, mais il n'est pas le seul à être sollicité par les techniques d'investigation. Une collectivité, un groupe, une communauté sont aussi des "espaces" d'enquête et d'information dans lesquels l'entretien, l'interview, l'observation ont une fonction déterminante. Le témoignage oral prend un retentissement nouveau, différent, puisqu'il peut concerner un ensemble d'individus représentatifs du groupe. Il appartient à l'observateur qui peut être participant ou non participant, de dresser les conditions de la réalisation et de l'efficacité (au sens surtout de la rentabilité scientifique) de la collecte des témoignages. Quoiqu'il en soit du choix des moyens, les techniques d'investigation des sciences sociales sont, dans leur application, sujettes à de multiples incertitudes qu'il faut essayer d'évoquer brièvement.
2. Trois points, au moins, méritent cette évocation. D'abord il faut considérer les problèmes liés à la détermination du témoin, et même en allant plus loin à son identification. Deux hypothèses peuvent être envisagées dans la recherche en sciences sociales. Soit l'acte de témoigner, d'apporter une information, est spontané et procède de l'initiative du témoin. Cette détermination peut être extrêmement féconde parce que le témoin estime qu'il détient une capacité informative et veut la réaliser. Il appartient au chercheur (par exemple dans l'enquête sur le terrain) d'évaluer la nature et la portée de cette décision. Soit l'acte de témoigner est déterminé par le chercheur, par l'enquêteur et c'est lui, souvent sous la responsabilité d'un collectif, qui effectue les choix de témoins. En fait, ces déterminations peuvent être purement aléatoires et donc le strict fait du hasard; ainsi en est-il de l'échantillon d'enquête d'un sondage d'opinions. Mais elles peuvent être aussi raisonnées et délibérées par l'interviewer, l'enquêteur. Dès lors, on peut penser que l'autorité qui s'exerce, de la part du technicien, est plus forte parce qu'elle résulte de cette libre délibération. Et cela nous conduit à une autre série de considérations, celles qui se rapportent à la relation établie entre le technicien et le témoin. L'établissement et la conduite de la relation posent de très nombreux problèmes qui sont le plus souvent résolus par le pragmatisme et l'empirisme. Que l'on songe à un cas tout à fait banal: le refus d'un témoin d'accepter que ses paroles, son récit soient enregistrés. Voilà pour l'enquêteur une situation nouvelle qui n'est peut-être pas prévue au départ, et qui aura donc des conséquences sur la communication. La personnalité du témoin, et la personnalité de l'enquêteur entrent dans la composition de cette relation, et tous les traits de caractère que l'on peut imaginer chez l'un et l'autre vont naturellement influencer le commencement et la suite des interactions enquêteur-enquêté. Le témoin peut avoir le sentiment qu'il perd sa liberté et devenir agressif, fuyant. Au contraire, une empathie peut s'instaurer et favoriser la relation. Elle est constamment souhaitable. Imagine-t-on un récit de vie qui serait fait dans un climat de défiance totale ? On le constate, ce que dit le témoin est influencé, ou peut être influencé par les conditions de la communication. Et cela nous amène à considérer la production du témoin. Il s'agit du résultat de la communication. Faut-il rappeler que ce résultat peut être assez étroitement déterminé par la nature de la technique employée: un entretien libre donne au témoin une grande liberté de production, un entretien centré, un entretien structuré la lui retirent assez nettement. La production du récit et du témoignage dépend naturellement aussi de ce que souhaite ou veut le chercheur; les hypothèses de recherche ont guidé l'appareil de recherche et sa mise en uvre. Mais il est bien évident que la méthodologie n'est pas comparable à celle qu'utilisent les sciences exactes; elle n'a pas la rigueur et l'objectivité de l'expérimentation. Tous les auteurs qui ont réfléchi sur la pratique des récits de vie ont notamment bien montré que beaucoup de chercheurs avaient oublié ces exigences et ne se préoccupaient pas de la garantie scientifique du résultat escompté et obtenu. Tout témoignage oral peut adopter une apparence nouvelle en étant fixé par l'écriture. Il est alors susceptible d'autres traitements.
II - LES TECHNIQUES D'INVESTIGATION DES SCIENCES SOCIALES
ET LE TÉMOIGNAGE ÉCRIT
Les Méthodes des Sciences Sociales ont comme moyens d'investigation et de connaissance de la réalité sociale l'analyse, l'interprétation, le traitement de documents qui sont, ou du moins peuvent être considérés comme des témoignages. Le document écrit est le reflet de sources qui peuvent être personnelles ou collectives; et qui sont en relation avec la vie d'une ou plusieurs personnes. Ces considérations sont tout à fait banales, et n'ont pour seul objet d'attirer d'abord l'attention sur le fait que les progrès des Sciences Sociales et de leurs Méthodes ont mis en évidence les formidables gisements que constituaient les témoignages à base documentaire. La science sociale historique s'en était depuis si longtemps emparé, mais aussi les juristes avec les études de textes. Il convient peut-être de rappeler ici que deux approches ont été réalisées et mises en uvre vis-à-vis du témoignage écrit: l'analyse qualitative et l'analyse quantitative. Mais avant de les évoquer brièvement, peut-être faut-il aussi rappeler la diversité et la richesse des gisements exploitables.
1. Ce que l'on voudra considérer ici comme les "témoignages écrits" sont en effet d'une étendue et d'une hétérogénéité telles qu'il serait sans portée de vouloir tous les considérer et tous les analyser. Ainsi que l'a remarquablement rappelé le Professeur Madeleine Grawitz dans son Précis de Méthodes des Sciences Sociales: "Une civilisation s'exprime dans ses documents", et elle ajoute avec un brin d'ironie: "Nous sommes une civilisation de bureaucratie, de paperasserie".
Le document écrit peut d'abord être évalué en considérant le temps; il est un témoignage du temps et à cet égard c'est en fonction de ce simple critère que le témoignage acquiert une certaine dimension, une certaine importance. Il est par ailleurs assez naturel et assez constant de déterminer la valeur du document témoin en fonction de la durée. Le temps confère ou paraît conférer une valeur; celle-ci peut être surestimée et c'est le rôle de l'expert en sciences sociales de la relativiser. Mais par ailleurs le temps joue précisément aussi le rôle de filtre; il décante, il élimine. Ne subsisteront pour le chercheur que les éléments qui ont conservé, malgré l'éloignement temporel, une capacité cognitive ou explicative. Naturellement ces considérations très banales devraient prendre en compte la nature de l'investigation scientifique. L'archéologue ou le spécialiste des civilisations classiques à faible développement de l'écriture considéreront le moindre témoignage écrit avec beaucoup plus de sollicitude que l'historien du XVIe ou du XVIIIe siècle pour lequel la surabondance de sources écrites est déjà une donnée évidente. C'est là sans doute un second caractère qui fait la nature du témoignage écrit: son exemplarité, sa singularité ou au contraire sa multiplicité, sa répétition. En soi, chaque information écrite est exemplaire et si le chercheur l'utilise et la rend opérationnelle, c'est en raison de son caractère privilégié. Mais le développement infini des documents écrits et les facilités également infinies de multiplication, de reproduction, d'imitation, ont naturellement complètement bouleversé leur approche et leur utilisation. Et nous touchons là sans doute à un autre facteur d'évaluation et d'appréciation du témoignage écrit qui est celui de la source, celui de l'origine. Traditionnellement on distingue les sources publiques des sources privées; on oppose archives publiques et archives privées. Opposer, le terme est un peu déplacé car il ne signifie pas forcément que, en valeur, les archives publiques sont supérieures aux archives privées. Mais cela signifie en tout cas que les procédures de conservation et de transmission sont différentes; les archives publiques font l'objet de règles de "manipulation" qui tendent à en sublimer l'intérêt. Certains documents, on le sait, sont frappés d'incommunicabilité pendant de longues durées et cette règle tarit l'information. Mais il faut rappeler précisément qu'une immense quantité d'actes écrits ne sont pas faits pour devenir des témoignages, ils ne sont pas faits pour être communiqués et dès lors, c'est la volonté du chercheur, qui, malgré la nature de l'acte, lui donne cette force et cette dimension différentes. Les archives privées, dans lesquelles les témoignages personnels peuvent être très importants, ne renvoient pas aux mêmes règles de conservation, de transmission, d'utilisation. La détention des documents est le fait d'une personne privée ou d'un groupement privé qui a, à l'égard des sources, la plus grande liberté de choix quant à leur utilisation. On peut constater, semble-t-il, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, une tendance à l'accroissement de l'utilisation d'archives privées, notamment dans la production de biographies de personnalités politiques. Par ailleurs, depuis cette date également, on voit apparaître une multiplicité incroyable de sources d'information qui produisent constamment des incitations à l'enquête. La presse écrite, les documents de la presse parlée, les bandes dessinées, les films ou les images sont autant de moyens d'information qui ne relèvent pas au sens strict du terme de documents d'Archives, mais qui sont des témoignages multiples de la vie publique et de la vie privée. L'exemple des discours politiques qui sont précisément saisis par des divers modes d'information est une illustration de ce développement. Or, le discours peut être analysé de manière qualitative ou de manière quantitative. Il est un reflet de l'action et des opinions d'une personnalité politique.
2. L'analyse qualitative est, pour l'essentiel, celle qui propose d'interpréter et d'expliquer le document auquel elle s'attache. Elle est le fruit de l'interprète, mais aussi de l'Ecole, de la famille de pensée à laquelle cet interprète se rattache. En ce sens, elle pose d'abord cet immense problème de la subjectivité et de la relation subjectivité-objectivité. Les sociologues, et avant eux les philosophes, avaient naturellement montré les conséquences de cette problématique. Emile Durkheïm proposait de traiter les faits sociaux comme des choses, Karl Marx soulignait la nécessité d'écarter et d'éliminer les "noumènes", connaissances toutes faites. Tout le débat, tout le progrès qui entourent l'analyse qualitative et ses transformations montrent l'importance du traitement que le chercheur doit accorder à son objet de recherche. Il nous est naturellement interdit d'entrer ici, et nous n'en aurions pas les moyens, dans la présentation de ce débat et de cette évolution... Nous nous contenterons de noter que cette remise en question de l'analyse interprétative est un phénomène relativement récent. Elle est notamment illustrée par la naissance de l'École Comparatiste dans les sciences juridiques. Mais d'une manière encore plus importante, ce sont les recherches et les résultats de la Linguistique moderne qui ont bouleversé l'analyse qualitative, qu'il s'agisse de l'apport de la Socio-linguistique ou de la Psycholinguistique. Le structuralisme qui est apparu, plus particulièrement grâce aux travaux anthropologiques de Lévi-Strauss et psychologiques de Piaget a constitué au lendemain de la deuxième guerre mondiale une des révolutions des sciences sociales. Mais il faudrait, il faut, rappeler, et ce rappel n'est qu'un simple signe, les approches de R. Barthes, de G. Poulet, de J.P. Weber de J. Rousset qui se sont attachés à proposer d'autres principes d'interprétation de la pensée écrite reposant entre autres sur l'idée d'unité du discours et de la communication.
3. Ces analyses ou ces formes d'investigation ont été sinon contestées, du moins mises en causes, par certains chercheurs de sciences sociales. La science politique, qui ne portait peut-être pas encore cette appellation, a été très attirée dans l'entre-deux guerres, les années 1930-1940, par la production des discours politiques, la production des textes de propagande, des slogans ou de toutes autres formes d'expression des idéologies et notamment des idéologies fasciste et national-socialiste. L'étude des communications a donc pris un essor à travers cet intérêt de la science politique. Certes, ces manifestations n'étaient pas toujours au sens propre, des témoignages, mais elles étaient des "produits" de la vie politique ou de la vie collective; à ce titre, les mots prenaient donc une importance particulière en tant que matériau. La perspective de ces chercheurs, politologues et sociologues tournés vers l'étude de la communication, fût de proposer une étude systématique, objective des messages incorporés à la communication. La définition la plus classique de l'analyse du contenu, telle qu'elle fut donnée par un de ses promoteurs, Berelson, est la suivante: "C'est une technique de recherche pour la description objective, systématique et quantitative, du contenu manifeste des communications, ayant pour but de les interpréter". Le processus sans doute le plus original de l'analyse du contenu porte sur la quantification: il s'agit de dénombrer des éléments de la communication, des signes (par exemple des mots, des éléments de phrases) de calculer leur fréquence, leur rythme d'apparition ou de disparition, leurs corrélations avec une structure de la communication... etc... Mais en fait la procédure de cette technique met aussi en jeu une analyse subtile du discours ou du contenu de la communication qui consiste à découper le message en catégories significatives. Or, le choix des catégories peut faire intervenir, même si c'est modestement, la subjectivité de l'interprète. Le plus souvent, il est vrai, les catégories apparaissent comme de simples unités de découpage d'un texte comme le sont des classifications usuelles. Mais il leur faut dépasser ce caractère usuel pour justifier la prétention scientifique de la technique et ce n'est pas toujours aisé. Quoiqu'il en soit de ces difficultés, l'analyse du contenu a eu, à une certaine époque, cela paraît moins vrai aujourd'hui, un très grand succès. Un assez grand nombre de travaux a porté sur les discours politiques des hommes d'État ou des candidats aux fonctions présidentielles; dans cet ordre d'idées, et avec des techniques parfois plus sophistiquées que l'analyse du contenu, les travaux du Professeur Jean-Marie Cottret sur le vocabulaire du Général De Gaulle, sur le vocabulaire des campagnes télévisées de Messieurs Mitterrand et Giscard d'Estaing, doivent être rappelés. Un des reproches qui a été le plus souvent adressé à cette technique de mesure est sa lourdeur. Elle exige du temps, des moyens (pour dénombrer, chiffrer, mesurer - car le dénombrement peut aussi se faire par l'analyse de surfaces). Elle présuppose une très grande fiabilité dans la mise en uvre. Le jugement que l'on peut porter sur ce mode d'investigation dépend beaucoup de l'usage et de la pratique que l'on peut en avoir. Or, précisément elle demeure assez "confidentielle". Elle apparaît toutefois d'une réelle utilité pour faire un examen objectif, systématique, d'opinions contenues dans des entretiens libres ou semi-directifs. A cet égard elle peut permettre d'étudier et de comparer des témoignages diversifiés, préalablement enregistrés.
Tel est, très sommairement évoqué le panorama qui intéresse les relations, les corrélations entre techniques d'investigation des sciences sociales et témoignage. En fait, comme on a pu le constater le terme de témoignage est pris ici dans une acception assez extensive. Tout acte d'un individu, en forme parlée ou en forme écrite, peut apparaître comme l'acte d'un témoin. Il n'en a pas pour autant un caractère historique. Le point central nous semble-t-il est la PERSONNE. C'est l'intérêt qu'on lui accorde qui fait la valeur du résultat et les promesses de la technique
Vérité et erreur
dans le témoignage oral
Philippe JOUTARD
Recteur de lAcadémie de Besançon
Je suis sincèrement heureux de prendre la suite de mon collègue d'une Science sociale voisine, parce que, dans le temps présent, ce sont ces sciences sociales qui nous ont ramenés vers le témoignage oral.
Je sais bien que les premiers historiens, Hérodote et Thucydide, ont utilisé systématiquement la source orale, mais, plus tard, les historiens, constituant leur discipline en science, ont récusé comme document les témoignages oraux. Un texte célèbre le montre bien. Langlois et Seignobos écrivaient à la fin du 19° siècle :
"L'écriture fixe l'affirmation, et en rend la transmission fidèle. Au contraire, laffirmation orale reste une impression sujette à se déformer, dans la mémoire de l'observateur lui-même, en se mélangeant à d'autres impressions. La tradition orale est par nature une altération continue". Et voici la phrase définitive : "Aussi, dans les sciences constituées, n'accepte-t-on jamais que la transmission écrite".
C'est probablement la raison pour laquelle les historiens ont été, à l'époque actuelle, les derniers à utiliser la tradition orale, le témoignage oral; ils étaient tout à fait convaincus que c'était une source d'erreur.
Il est vrai que ce texte a été écrit à l'époque de Jules Ferry, dans un monde où l'on comptait beaucoup sur l'écriture pour élever le niveau culturel et même moral de la population.
Texte naïf, parce que nous savons bien, nous mêmes historiens, que l'écrit véhicule aussi l'erreur et le mensonge. J'en prendrai un seul exemple, non dans le secteur qui nous intéresse, la guerre, mais dans une affaire beaucoup plus ancienne.
Il s'agit de la première ascension du Mont-Blanc dont on a célébré le bicentenaire il y a quatre ans. Cette ascension, faite en 1786 par deux personnes, un médecin, Paccard, et un paysan, Balmat, donne lieu très rapidement a des textes écrits et en particulier le plus célèbre d'entre eux, rédigé par Alexandre Dumas, qui colportent une légende, selon laquelle le seul auteur était le paysan qui, après avoir seul atteint le sommet, y aurait traîné à la force du poignet le malheureux médecin complètement incapable de marcher seul. La première relation longtemps oubliée, et qui était tout simplement la transcription d'un témoignage oral, donnait la version conforme à la réalité, larrivée commune des deux hommes.
Ceci dit, il ne faut pas le nier, le témoignage oral véhicule des déformations et des erreurs. Et surtout, plus peut être encore que les erreurs et les déformations, le problème du témoignage oral c'est celui de l'oubli.
A propos des erreurs et des déformations, je crois qu'il faut d'entrée de jeux, éliminer deux occasions derreurs souvent signalées mais à tort.
Premier type de déformations: le témoin a tendance à grossir sa place, et dans certains cas à se justifier, à se mettre en scène. Sans parler de ce que les politologues ou les journalistes appellent aujourd'hui "la langue de bois". Mais j'ai envie de dire que ces caractères ne sont pas propres au témoignage oral et j'irai même plus loin, je pense que l'écrit véhicule beaucoup plus facilement ce genre de déformation. Au contraire l'enquête orale permet de dépasser la langue de bois.
La deuxième critique est beaucoup plus forte et mon prédécesseur y a fait indirectement allusion à propos des rapports entre celui qui interroge et celui qui est interrogé.
En effet, le travail de l'historien est de se dégager de la subjectivité du document écrit, oral, et de sa propre subjectivité qui interprète le document. Mais à cela peut s'ajouter une troisième subjectivité, la subjectivité de celui qui interroge. Vous avez tous vus à la télévision certains journalistes poser des questions dans lesquelles la réponse était comprise dans la question. "Ne croyez-vous pas que?" évidemment on doit répondre "oui". Dans nombre de cas, celui qui interroge ninduit-il pas la réponse? Une longue pratique de l'enquête orale, directe et indirecte (c'est à dire, par l'intermédiaire des étudiants que l'on fait travailler), m'ammène à penser que c'est un faux problème. La plupart du temps, et quel que soit leur niveau culturel les témoins savent très bien résister; ils ont toute une stratégie pour faire triompher leur point de vue.
Je prendrai simplement un exemple, qui là encore n'est pas directement sur la guerre, mais qui cette fois-ci n'en est pas très loin. Il y a une dizaine dannées, à Aix en Provence, avec ma collègue, Madame Roche, nous avions une unité de valeur de Licence, (comme ont dit dans notre jargon), consacrée à l'année 1936 dans la conscience française. Dans un premier temps, les étudiants examinaient la place que 1936 tenait dans les livres d'histoire et dans les romans. Dans un deuxième temps ont leur faisait faire une enquête orale pour repérer les souvenirs des contemporains quarante ans après. Mais nous navions pas seulement choisi des militants ou des patrons d'entreprises touchées par les grèves. Nous avions parmi les témoins des gens tout à fait divers. La stupéfaction, pour ne pas dire la déstabilisation des étudiants, c'était de s'apercevoir que, chez beaucoup, 1936 ne signifiait rien; ils n'en avaient aucun souvenir. Pour ces étudiants c'était un véritable traumatisme, je nhésite pas à le dire. Alors ils cherchaient à "violenter" leurs informateurs: "comment vous ne vous souvenez de rien de 1936?".
Je me rappelle un exemple extraordinaire qui avait fait beaucoup rire à propos d'un pêcheur de l'Estaque. Létudiant répétait furieux: "vous ne vous souvenez de rien, il ne s'est vraiment donc rien passé en 1936". Alors brusquement, ce pêcheur a une illumination: "Oui, il y a eu une énorme pêche", et il s'est mis à raconter toute une pêche qu'il avait faite, en citant dans le détail tous les noms de poissons. La maladresse d'un de ces étudiants prouvait la force de résistance du témoin quel que soit son niveau culturel.
Ceci dit il ne faut pas se faire d'illusion et il ne faut pas se contenter de dire que les archives orales ont des caractères de vérité; personne ne le nie ici.
Je voudrais, au contraire, dans cette communication, insister justement sur les critiques que l'on adresse à cette histoire et recenser très rapidement, peut-être trop rapidement, les principales formes d'erreurs ou de déformation propres aux archives orales.
Première source importante derreurs: la chronologie extrêmement fantaisiste et fluctuante. Cette fois ci, je prendrai des exemples concernant le sujet de notre colloque. Il y a deux ans ma femme, dans le cadre d'activité de sensibilisation à l'histoire dans une classe de terminale Technique (G), avait organisé une série d'enquêtes à partir du témoignage des grands-parents, sur les souvenirs de la seconde guerre mondiale, dans la région d'Aubagne, près de Marseille, et elle avait été stupéfaite de voir que la chronologie sur les dates les plus importantes était fausse: par exemple, il était très fréquent de confondre larmistice de 1945 et la Libération. Systématiquement, les témoins mettaient la Libération en 1945. Beaucoup plus grave, ils avaient complètement oublié que la région n'avait été occupée par les Allemands qu'après 1942, et donc allègrement, ils enchaînaient après la défaite de 1940 sur l'occupation nazie, comme si la période 40-42 n'existait pas.
On pourrait ainsi multiplier les exemples. Globalement on s'aperçoit que la chronologie, pour être exacte, doit être reliée à un événement très concret, très précis, de la destinée personnelle de l'individu (mariage, naissance dun enfant, décès dun proche).
Je me rappelle un exemple cité par notre collègue Antoine Prost à propos d'enquêtes sur l'entre- deux- guerres et en particulier sur la période 1930-1940. Il avait interrogé un très haut fonctionnaire sur lélaboration d'une loi que celui-ci avait préparée, et il avait besoin, pour pouvoir retrouver les éléments du débat au Parlement, d'avoir la date exacte où la loi avait été faite, puis soumise au Parlement. Avec beaucoup d'assurance, le haut fonctionnaire en question lui avait donné une date. Notre ami avait cherché désespérément dans le Journal Officiel le compte rendu des débats. Il avait alors cherché avant et après: il y avait en réalité une erreur de quelques années.
Donc sur ce point là, soyons clair, la mémoire est tout à fait brouillée avec le temps de la chronologie. D'ailleurs on le sait bien et je pense que les médecins qui viendront cet après-midi le diront clairement, l'histoire et la mémoire sont deux univers complètement différents.
Deuxième faiblesse, non pas forcément des erreurs au sens strict mais ce que j'appelerais des transformations du récit; c'est plus subtil et plus difficile à repérer: quand on interroge un témoin, sous la forme d'un entretien libre ou semi-libre, il utilise des mots, des modes d'expression de conteur, à partir d'une réalité qui existe, il la modifie sans le vouloir en une sorte de conte. Ce nest pas faux mais sans être pour autant conforme à lexacte réalité.
Je prendrai un seul exemple: j'avais interrogé des Cévenols pendant la seconde guerre mondiale sur les réseaux qui permettaient d'accueillir les Juifs, pas seulement les Juifs d'ailleurs, mais les anti-nazis réfugiés dans les Cévennes.
Je me souviens de l'entretien que j'avais eu avec un pasteur, le pasteur Donadille de la ville de Marseille, qui m'avait raconté qu'une fois, après qu'il eut été averti dun risque darrestation, les gendarmes, pour un autre motif, étaient montés dans le petit village qui était en plein coeur des Cévennes où il exerçait son ministère pastoral. Et il m'avait expliqué, dans un récit assez extraordinaire, que les gendarmes montaient, ils arrivaient à l'entrée de la commune, à c