Suzanne Blondeau-Hubin
101
Chronique de la famille Knaur-Blondeau
Chronik der Familie Knaur-Blondeau
1736 - 1991
GuerreS
1914 / 1918 - 1939 / 1945Témoignage
Nice - Avril 1992
Analyse du témoignage
Les guerres franco-allemandes
Ouvrage bilingue
Écriture : 1991 - 110 Pages
En France et en Allemagne
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Le survol des chemins que jai suivis me fait penser que,
comme les animaux sauvages quun instinct mystérieux avertit du danger,
prennent la fuite et cherchent un abri avant les premiers signes avant-coureurs,
jai été souvent poussée à agir juste au moment où il allait être trop tard.
Peut-être est-ce pour cette raison que jai écrit ces lignes en cet hiver 1990/1991
avant que, pour une raison ou une autre, il ne soit trop tard.
Fribourg en Brisgau
Janvier 1991
Erzählt von Susanne Blondeau geb. Hubin,
Urenkelin des Arnold-Theodore Alexandre Blondeau
und dessen Ehefrau Marie Jeanne Célestine Mette
während des Winters 1990 / 91 in Freiburg in Breisgau
POSTFACE de Michel EL BAZE
Sans renier "lesprit de clocher, école primaire au patriotisme", indispensable au développement des peuples et à la pérennité de notre civilisation, on peut rêver que cette chronique dune famille Franco-Allemande, que ce 101 volume de notre recueil, soit la première pierre dun pont quil nous faudra construire entre la France et lAllemagne dabord, entre nos deux pays et lEurope ensuite, pour lécriture dune histoire commune entre nos peuples qui ferait abstraction des frontières terrestres pour communier en un esprit commun, sur la stèle des témoignages oraux des survivants des guerre du XXème siècle.
Cest le rêve que nous faisons au terme de cette étape et le souhait que nous formulons en imaginant que dautres, aussi passionnés que nous lavons été tout au long de notre entreprise, prennent le relais pour la continuation de notre oeuvre.
Without renouncing "the steeple spirit, primary school to the patriotism", indispensable to the development of peoples and to the durability of our civilization, one can dream that this chronicle of a family Franco-German, that this 101 volume of our collection, is the first stone of a bridge that it will be necessary us to construct betwen France and Germany approach, between our two countries and Europe then, for the handwriting of a common history between our peoples that would make abstraction terrestrial frontiers to commune in a common spirit, on the stèle of oral survivor testimonies of war of the XXth century.
That is the dream that we make to the term of this stop and the wish that we formulate in imagining that others, as passionate as we have been all along our enterprise, take the relay for the continuation of our work.
Avant propos du témoin
La famille Blondeau-Knaur doit son existence et les péripéties de ses différentes générations aux événements historiques et aux turbulences européennes des deux derniers siècles.
Si jessaie aujourdhui de démêler les fils qui les unissent, cest quune fois de plus, la grande et la petite Histoire me poussent irrésistiblement à le faire.
En voici la raison: fin septembre 1990, ma fille Marlène, son mari Karl-Friedrich Bartlewski et moi-même étions partis vers ce qui était encore la R.D.A. pour y rendre visite à nos cousins à Quedlinburg et Halberstadt. Un soir, cétait le samedi 22 septembre, nous étions réunis, Marguerite Knaur, née Kiessling, et nous trois Occidentaux, dans la maison de Dietrich Kiessling et de sa femme Gisela, à Halberstadt.
La date et le lieu de cette rencontre familiale me semblent bien corroborer ce que javançais dans ma première phrase.
La date dabord: quelques jours plus tard, le 3 octobre 1990, la réunion des deux Allemagne devenait une réalité officielle. Ce qui mettait fin au partage historique, RFA- RDA, qui durait depuis 1945.
Le lieu ensuite: au mois davril 1945, venant de Magdeburg, mon mari, ma fille Marlène et moi-même, en cette matinée de dimanche, étions réfugiés avec dautres locataires dans la cave dune maison amie dans cette même ville dHalberstadt. Pendant que les bombes américaines tombaient du ciel et transformaient la ville autour de nous en un champ de ruines. Au même moment, mon fils Hans et ma fille Renate montés sur le toit dune ferme dans le village de Westerhausen, distant de quelques kilomètres dHalberstadt, assistaient terrifiés et angoissés à ce spectacle effrayant.
Mais revenons à notre actualité.
Au cours de cette réunion familiale très animée, Gisela Kiessling me demanda comment moi, Française dorigine, je métais introduite dans la famille Knaur, pensant sans doute quun simple courant dair venu de lOuest en était la cause. La réponse à cette question était si complexe que je demandai à lassistance si elle voulait vraiment que je retourne aux sources. Et comme tout le monde était daccord, je commençais à raconter.
Ce que je navais pas prévu, Dietrich enregistra mon récit impromptu, qui, dans cette forme improvisée, les intéressa fort, mais qui pour moi resta incomplète. Je nai pas réécouté la cassette enregistrée et ne sais donc absolument pas, comment je me suis tirée de cette tâche. Mais une chose est sûre: les fils de cette trame compliquée qui forment une famille et que javais essayé de démêler, ont continué à sagiter en moi, à se prolonger dans tous les sens. Aussi, une fois rentrée chez moi à Freiburg, poussée par quelques chose dirrésistible, jai décidé de tenter une mise à jour des faits et événements familiaux qui nont eu aucune influence sur le cours de la grande histoire, mais qui, en revanche, dans les phases cruciales de leur déroulement, ont été terminés par elle.
Commençons par lhistoire préliminaire de deux familles qui ne semblaient pas être prédestinées à se rencontrer.
The family Blondeau-Knaur has its existence and adventures of its different generations to historical events and to European turbulences of the last two centuries.
If I tries today to disentangle what that unite them, it is once time more, the great and the small History push me irresistibly to make it.
In here is the reason : September end 1990, my girl Marlène, her husband Karl-Friedrich Bartlewski and myself had left to what was again the R.D.A. to render there visit to our cousins to Quedlinburg and Halberstadt. An evening, it was Saturday 22 September, we were united, Daisy Knaur, born Kiessling, and we three Westerners, in the house of Dietrich Kiessling and his woman Gisela, in Halberstadt.
The date and the place of this family encounter seem me well to corroborate what I advanced in my first sentence.
The date of approach : some later days, 3 October 1990, the meeting of two Germany became an official reality. What put end at the historical division, RFA-RDA, that lasted since 1945.
The place then : to the month of April 1945, coming from Magdeburg, my husband, my girl Marlène and myself, in this morning of Sunday, were fled with other tenants in the cellar of a house in this same city of Halberstadt. While American bombs would fall the sky and transformed the city around us in a field of ruins. To the same moment, my son Hans and my girl Renate climbed on the roof of a farm in the village of Westerhausen, distant of some kilometers of Halberstadt, assisted terrified and anguished to this frightening spectacle.
But return to our current events.
In the course of this family meeting animated, Gisela Kiessling asked how me, French of origin, I was introduced in the family Knaur, thinking without doubt that a simple running of come air from the West it was the cause. The reply to this question was so complex that I asked to the assistance if it wanted truly that I return to sources. And as all the world was of agreement, I began to tell.
What I had not anticipated, Dietrich recorded my impromptu account, that, in this improvised form, concerned them strong, but that to remains me incomplète. I have not réécouté the recorded cassette and do not know therefore absolutely, how I am me pulled this task. But a thing is sure : this hatcies complicated that form a family and that I had tried to disentangle, have continued to shake in me, to prolong in all sense them. Also, once returned at me to Freiburg, thrust by some thing of irresistible, I have decided to tempt a update of facts and family events that have had no influence on the course of the great history, but that, in revenge, in the crucial phases of their déroulement, have been ended by it.
Begin with the preliminary history of two families that did not seem to be predestined to meet.
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Daß es eine Familie Knaur-Blondeau überhaupt gibt, ist nur der großen Geschichte zu verdanken. Ebenso wurde die Verwobenheit ihrer Generationen durch die Irrungen-Wirrungen der europäischen Geschichte der zwei letzten Jahrhunderte bestimmt. Warum ich mich entschlossen habe, den Versuch einer Darstellung der familiären Geschehnisse zu unternehmen, erklärt sich so :
Ende September 1990 fuhren meine Tochter Marlene, ihr Mann Karl-Friedrich Bartlewski und ich nach Quedlinburg und Halberstadt, um unsere dortigen Verwandten zu besuchen. An einem Samstagabend (22.9.90) saßen wir drei mit Marguerite Knaur, geb. Kießling im Hause von Dietrich Kießling und seiner Frau Gisela in Halberstadt. Zeitpunkt und Ort dieses gemütlichen Zusammenseins scheinen mir eine Bestätigung dessen, was ich eingangs äußerte- Der Zeitpunkt: einige Tage später wurde die Vereinigung der beiden deutschen Staaten offiziell verkündet und somit ein historischer Zustand beendet, der seit 1945 andauerte. Der Ort: An einem Sonntag im April 1945 saßen mein Mann, meine Tochter Marlene und ich im Keller einer befreundeten Familie in ebenderselben Stadt Halberstadt, als um uns diese Stadt durch einen amerikanischen Luftangriff zertrümmert wurde. Mein Sohn Hans-Jürgen und meine Tochter Renate standen zu derselben Zeit auf dem Dach eines Bauernhauses in Westerhausen und waren entsetzte Zuschauer des tödlichen Vorganges. Das Haus über uns wurde zur Hälfte zerstört. In der anderen Hälfte konnten wir das Feuer löschen, so daß uns persönlich nichts geschah. Es war aber keine Bleibe in der Stadt, weshalb wir uns am Nachmittag zu Fuß auf den Weg nach Schwanebeck aufmachten, wo wir einen Freund des Herrn Pfarrers Steinwachs hatten.
Aber zurück in die Gegenwart:
Im Verlauf der angeregten Unterhaltung wurden mir Fragen gestellt über unsere verwandschaftlichen Beziehungen zueinander. Die Antwort erschien mir so schwierig, daß ich die Anwesenden fragte, ob sie die Geduld hätten, einer längeren Erzählung zuzuhören. Da sie meine Frage bejahten, fing ich an, die Familiengeschichte an dem eigentlichen Knotenpunkt beginnen zu lassen: dem deutsch-französischen Krieg von 1870. Ich fing also an, aus dem Stehgreif zu erzählen und merkte bald, daß Dietrich eine Kassette aufgelegt hatte.
Was so aufgezeichnet wurde, habe ich nicht wiedergehört; sicherlich war es nicht vollständig, vielleicht sogar fehlerhaft. Die kleine Gesellschaft schien mir trotzdem sehr interessiert, und somit bleibt mir nichts anderes übrig, als meinen damaligen mündlichen Bericht schriftlich zu vervollständigen und vor allem eine Übersicht zu geben über die Geschichte der Sippen Knaur und Blondeau vor ihrer Begegnung
Épilogue du témoin
Après toutes les frontières, les interdits qui nous ont diversement séparés, nous vivons en ce moment une période de notre histoire où la famille Blondeau-Knaur nest pas fissurée.
Il y a tout lieu de croire que cet état de chose durera, et cest la tâche de chacun de nous doeuvrer dans ce sens.
Les 33 descendants des deux couples qui sont à lorigine de cette chronique, sont dispersés entre Berlin - Brest - La Martinique entre la mer Baltique et la Côte dAzur en passant par lItalie du Nord.
Je me les représente comme autant de points dancrage, de fils qui entremêlés à tous ceux que créeront les hommes de bonne volonté, formeront la trame dune Europe que le temps affermira.
After all frontiers, prohibitions that us have variously separated, we live at this time a period of our history where the family Blondeau-Knaur is not fissureed.
There is every reason to believe that this state of thing will last, and it is the task of each of us of work in this senses.
The 33 descendants of the two couples that are to the origin of this chronicle, are dispersed between Berlin - Brest - The Martinique, between the Baltic sea and the Coast of Azure in pass by Italy of the North.
I represent them as so much points of anchorage, thread that intermingled to all these that create men of willingness, will form hatcies of an Europe that the time will strengthen.
Je durchlässiger die Grenzen zwischen Menschen und zwischen Staaten sind, desto größer sind die Chancen für ein reiches erfülltes Leben. Die 33 Nachkommen der zwei Ahnenpaare Knaur und Blondeau, die die unterste Linie der Tafel bilden, sind zwischen Berlin und der Bretagne (sogar in der Karibik), zwischen dem Ostseestrand und der Mittelmeerküste verstreut. Zwischen Ost und West, zwischen Nord und Süd sind sie an sich winzige Punkte, die jedoch trotz ihrer Winzigkeit eine Rolle bei der Festigung der Beziehungen zwischen Menschen verschiedener Herkunft zu spielen haben, denn sie wissen, daß sie, wenn auch ihre Lebensumstände, ihre Zukunftspläne sehr mannigfaltig sind, zu einem und demselben Stamm gehören.
Table
Avant-propos 9
La famille Knaur 10
La famille Blondeau 12
La famille Claudel 15
La famille Hubin 15
La première rencontre 16
La première guerre mondiale et ses suites 18
La famille Hubin - Blondeau 24
La deuxième rencontre 24
Les années trente à Magdebourg 24
La deuxième guerre mondiale 28
Laprès-guerre 31
Evénements familiaux - 1948-1964 44
Evénements familiaux - 1964-1978 48
Installation à Friburg 50
Evénements familiaux - 1978-1990 50
Conclusion 52
1 - Einleitung 54
2 - Vorgeschichte der Familie Knaur 55
3 - Vorgeschichte der Familie Blondeau in Longwy 55
4 - Die erste Begegnung 56
5 - Familienereignisse zwischen den letzten
Jahren des 19. Jahrhunderts
und dem ersten Weltkrieg 57
6 - Der erste Weltkrieg und seine Folgen 60
7 - Die zweite Begegnung.
Die Vorkriegsjahre in Magdeburg 64
8 - Der zweite Weltkrieg 68
9 - Die Nachkriegszeit 1945 - 1948 70
10 - Die Umsiedlung und
das Leben im Saarland 76
11 - Familienereignisse 1948 - 1964 83
12 - Wohnortwechsel - Triberg 84
13 - Familienereignisse 1964 - 1978 87
14 - Familienereignisse 1978 - 1991 88
Wohnortwechsel - Freiburg i. Br. 88
Schlußwort 90
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
La famille Knaur
Nous possédons la chronique écrite par Anton Knaur, 1790-1864, dans laquelle il relate les faits de sa famille, de lhistoire de son père, de lui-même, de ses nombreux frères et de la suite de sa famille. Il est né à Prague, à cette époque une des capitales provinciales de lEmpire austro-hongrois. Le dernier fils dune famille de dix garçons dont cinq seulement ont survécu aux premières années de leur existence. Le père était négociant en fourrures à Prague et la famille semble avoir vécu dans une aisance assez raisonnable. Jusquau moment où en 1794 - ce petit dernier avait donc 4 ans - le père meurt.
Sa femme, incapable de continuer les affaires, est réduite, petit à petit, à la misère, après avoir essayé de récupérer largent qui se trouvait dans les différentes affaires et les procès quelle a mis en oeuvre à ce moment-là, ne lui ont rien rapporté.
Les fils les plus âgés étaient déjà en mesure de commencer un apprentissage, mais le petit resté à la maison, na même pas eu le temps daller à lécole car sa tâche était de recueillir toutes les semaines ou tous les mois les aumônes que les anciens amis de la famille leur accordaient généreusement, quand il les leur accordaient. Il rentrait à la maison avec quelques sous et cela suffisait pour la nourriture de la mère et de lui-même. A neuf ans, il entre dans une fabrique de savon où il travaille du matin au soir pour gagner très peu dargent qui suffise à la mère pour faire cuire un potage le soir, dans la journée ils se nourrissent de pain et deau.
A treize ans, il entre comme apprenti orfèvre et son apprentissage dure 6 ans pendant lesquels il apprend son métier toute la journée, de 7 h du matin à 7 h du soir, et on lui accorde la permission de faire quelques travaux supplémentaires après le repas du soir pour lesquels on le paye dans une certaine mesure.
Nous arrivons ainsi à lannée 1809.
A cette époque, lAutriche était alliée à la France, Napoléon sapprétait à épouser larchiduchesse Marie-Louise, et lui-même atteignait ses 19 ans, cétait donc la conscription, lentrée dans larmée napoléonienne. Il put échapper à lenrôlement en entrant dans lintendance, dans un service dintendance, qui, à cette époque, était une affaire privée, une affaire commerciale privée. Le soir, la nuit, il apprend petit à petit les rudiments qui lui permettent daccomplir son travail commercial. Il est envoyé comme commis et après comme presque directeur de lintendance, cest-à-dire pour lapprovisionnement en nourriture et en médicaments des hôpitaux de campagne. En particulier, en Gallicie au moment de la retraite de Russie, pendant laquelle il accueille les soldats à moitié gelés, estropiés, qui revenaient de Russie.
1812, il recule avec les armées napoléoniennes vers le centre de lEurope. Il se trouve aux environs de Leipzig au moment de la grande Bataille des Nations. Il est témoin du renversement des alliances, de la prise de Paris par les armées des alliés et lui-même est rendu à la vie civile en 1814, après la première chute de Napoléon.
Il revient donc à Prague avec une petite fortune quil a pu amasser pendant des années dintendance. Il se marie avec la fille dun boulanger, à Prague, il obtient ses lettres de bourgeois de la ville de Prague et il décide de fonder une existence et une famille.
Il sinstalle dans une ville deau Teplice, qui, à ce moment-là, connait un grand essor à cause du nombre très important de blessés, de malades des différentes campagnes qui venaient se faire soigner. Il fait construire une maison, mais, peu à peu, sy commet en déboires de toute sorte. Le nombre de visiteurs de cette ville deau diminue de plus en plus, la ville qui sest enrichi de nombreux hôtels ne lui permet plus dy vivre. Il a des ennuis avec des concurrents malhonnêtes et, petit à petit, il perd tout ce quil avait amassé autrefois.
Il est obligé dabandonner son commerce.
A partir de ce moment, il accepte des gérances dauberges. Daprès ce quil raconte, il prend plusieurs fois la gérance dauberges, qui, au début, sont très bien achalandées, mais nous sommes dans les environs des années 1830/1835, cest lavènement des chemins de fer. Les relais de poste disparaissent les uns après les autres ou bien ce sont les bateaux à vapeur qui font sauter aussi des étapes, et, cest toujours la même chose, il commence avec de bonnes affaires et puis les affaires périclitent et il est obligé de chercher ailleurs.
Pendant toutes ces années entre 1818 et 1839, à sa femme et à lui naissent 15 enfants, dont seulement 8 survivent à la première enfance. Les 4 premiers passent leur enfance dans une période assez faste et peuvent suivre des cours à lécole, ce qui leur permet de sinstaller plus tard dans de bonnes situations. Je ne sais pas exactement ce qui est arrivé aux autres, sauf au dernier qui est pris en charge par un de ses grands frères.
Parmi ces 15 enfants celui qui nous intéresse, cest le troisième, Karl-Anton, qui est né en 1822 et qui, après avoir suivi des apprentissages divers sinstalle à Magdeburg qui est en Prusse, mais à ce moment-là, on ne semble pas soccuper de frontières entre lAutriche et la Prusse. Là, il rencontre une jeune fille, Mathilde Mund, la fille dun employé de lEtat, prussien. Ils se marient et viennent sinstaller dans la petite ville de Burg, près de Magdeburg, où ils fondent leur famille et où naissent leurs 4 enfants, entre 1852 et 1859.
Karl Anton Knaur possédait ou dirigeait une fabrique de draps et les photos qui nous sont parvenues sont celles dune famille bourgeoise de lépoque.
1870. Cest la guerre entre la France et la Prusse qui devait aboutir, après la défaite de la France, à la proclamation à Versailles, de lEmpire allemand et lintronisation du roi de Prusse, Frédéric Guillaume IV comme Empereur dAllemagne Guillaume 1er. La paisible bourgade de Burg est bien loin des champs de bataille mais on y installe des hôpitaux pour les blessés et les malades, et la bourgeoisie de la ville sy active bénévolement. Cest ainsi que Mathilde Mund reçoit, daté du 18 août 1872: "au nom de lEmpereur et Roi" la médaille commémorative décernée aux non-combattants, en reconnaissance de son dévouement bénévole aux blessés et aux malades de la campagne 1870-71.
La famille Blondeau
Nous nous trouvons à Longwy, petite ville lorraine du Nord-Est de la France (département de Meurthe-et-Moselle) située à lendroit où la Belgique, le Luxembourg et la France se touchent. Cest une cité double: Longwy-Haut, la citadelle construite dans sa forme actuelle au 17ème siècle par Vauban, des rues tracées au cordeau entourent le Champ-de-Mars, encerclées par dénormes fortifications dont on trouve des répliques tout le long des frontières françaises et dont nous avons, ici, dans le Bade, un modèle parfait sous les yeux, à Neuf-Brisach. Longwy-Bas, aux 17 et 18ème siècles une agglomération agricole dans la plaine qui longe le plateau de la citadelle.
Au 19ème et pendant la première moitié du 20ème siècle, la richesse du sous-sol en fer et en houille en a fait un important centre de sidérurgie. A lheure actuelle, les bouleversements économiques lont plongée dans le marasme du chômage, et ses habitants rêvent dun possible renouveau.
Au début du 18ème siècle, on comptait une trentaine de foyers dans la ville basse, et lun deux était celui de la famille Blondeau.
Jean Blondeau, né en 1736 y était "laboureur et bourgeois" de la ville. Cest lui qui a fait construire la maison, sise 24, rue Curnot, dans laquelle je suis née et qui existe aujourdhui encore, la dernière de celles qui furent construites à cette époque. Elle a encore un perron sur la rue, mais le jardin aménagé autrefois sur trois terrasses soutenues par des murs où poussait la corbeille dargent a laissé la place à des bâtiments modernes qui détruisent totalement laspect original. Le jardin descendait jusquà la rue des tanneries où quelques maisons étaient bâties le long de la Chiers. La terrasse du haut, ombragée dune charmille, a cédé la place à une aile.
Jean Blondeau a eu au moins 2 fils: Jean, né en 1772 et Michel, né en 1776. Cest ce dernier qui nous intéresse. Enrôlé comme tous les jeunes gens de lépoque pour le service de lEmpire (français, cette fois!), nous le trouvons lieutenant des douanes dans le royaume de Westphalie en 1812. Il y séjournait certainement depuis plusieurs années, car il sy est marié avec Marie-Cornelie Aerden, originaire de Wüstewest/Nehte.
En 1812, il est en poste à Wreden, canton de Ahaus, arrondissement de Steinfurt, département de Lippe et il déclare la naissance de son fils Arnold, le vingt-et-unième jour du mois de janvier. De cette même année 1812, nous possédons une longue déclaration faite par la comtesse Fugger Dietersheim-Brandenburg, "ci-devant prévôt du prieuré de Wreden" où elle loue en termes dithyrambiques le courage et la générosité dont a fait preuve le lieutenant Blondeau à loccasion du sinistre qui a ravagé la ville de Wreden et dont laction a permis de préserver les bâtiments du prieuré et la vie de ses 80 habitants.
Après la débâcle napoléonienne, Michel revient à Longwy avec sa femme Marie-Cornelie et son fils Arnold. Nous ne savons rien de plus à ce sujet et je ne connais pas la date de sa mort ni celle de sa femme.
Son fils Arnold-Théodore Alexandre épouse Marie-Jeanne Célestine Meffe, de Montigny-sur-Chiers. Celle-ci est la fille de Jean Meffe et de Marie-Catherine Clesse. Elle est née en 1823. Arnold T.A. sert dans la gendarmerie. Leur fils Arnold Jean-Baptiste naît à Longwy en 1850, leur fille Marie-Amélie en 1861. En 1866, Arnold Th.A. meurt alors que ses enfants sont âgés de 16 et 5 ans.
Pour subvenir aux besoins de la famille M.J. Célestine transforme une partie de la maison pour y installer un commerce dépicerie quelle tiendra jusquà un âge très avancé, vers 1907. Lorsquarrive lannée 1870 et quéclate la guerre franco-allemande, Arnold J.B. a 20 ans. Comme ses camarades, il est appelé sous les drapeaux. Puis, la paix revenue, il revient à Longwy et se prépare à devenir commerçant-drapier.
Cest là que le destin lattend.
Arnold J.B. semble avoir traversé les mois de guerre sans dommage, alors que des centaines de milliers de soldats français avaient été faits prisonniers par les troupes allemandes et emmenés vers lEst. Mais si, dans leur grande majorité, ces jeunes hommes ne retinrent de ce conflit international que des souvenirs plus ou moins épisodiques, pour lui, Arnold J.B., ce même conflit détermina le cours futur de son existence.
Je ne sais sil sagissait dune méthode générale et si, à cette époque il nexistait pas de camps où lon internait les prisonniers faits à lennemi, toujours est-il que des jeunes gens de Longwy furent envoyés à Burg où les habitants qui en avaient les moyens les prirent en charge. Quelques-uns furent logés dans la maison du fabricant K. Anton Knaur, et leur captivité ne fut pas trop dure car ils se lièrent damitié avec leur hôte forcé et continuèrent les bonnes relations quand ils furent libérés.
Ils en parlèrent à leur camarade Blondeau, qui, justement, cherchait à élargir le champ de ses connaissances techniques sur la fabrication du drap hors des frontières. Par lentremise des anciens prisonniers de guerre, il entra en relation daffaires avec la maison Knaur et fut invité à venir y faire un stage professionnel. Il sy rendit en 1873/74.
La maison était accueillante. La famille comptait 3 fils et une fille Minna. Minna avait alors 16 ans, elle était ravissante. Arnold avait 23 ans. Ce qui devait arriver arriva: ils tombèrent amoureux lun de lautre, échangèrent des photos dédicacées que je possède et se jurèrent fidélité. Cependant, Minna était encore très jeune: Arnold navait pas de situation faite et je suppose que les parents Knaur étaient angoissés à lidée de voir leur fille unique sinstaller en un somme toute, lointain pays étranger. Mais, les jeunes gens tinrent bon, et les fiançailles furent célébrées en 1877. Ils se marièrent en 1879. Ce mariage fut le trait dunion entre les familles Knaur et Blondeau, que, jusqualors rien ne semblait devoir les rapprocher. Il est à lorigine de notre saga familiale. Sans lui, rien de ce qui va suivre ne serait arrivé.
Le jeune couple vint sinstaller à Verviers en Belgique.
Lannée 1880 fut marquée par deux événements familiaux: le 7 mars naquit leur fils Karl Arnold; quelques semaines plus tard mourut le frère aîné de Minna, Karl. Les lettres de lépoque parlent dun destin tragique, mais ne sont pas plus explicites.
Arnold semble avoir rencontré des difficultés dans son commerce, car en 1881 nous retrouvons la famille où vient de naître une petite fille, Marguerite, à Tournay, également en Belgique.
Puis, pendant lannée 1882, cest le drame:
Un matin, en se réveillant, Minna trouva son mari mort dans son lit, sans doute à la suite dun arrêt cardiaque. Elle a 25 ans, deux enfants de 1 et 2 ans; elle est dans limpossibilité de continuer seule le commerce. Elle prend la seule décision possible, elle retourne avec ses enfant chez ses parents qui, entre temps, se sont installés à Magdeburg.
Sa mère Mathilde meurt en 1884, et, dès lors, Minna va vivre auprès de son père, avec un unique but au monde: se consacrer à ses enfants. Ils sont alors tous les trois de nationalité française. Minna la gardera jusquà sa mort. Arnold devra choisir à sa majorité et, ayant passé toute sa jeunesse et fait ses études en Allemagne, il obtiendra la nationalité allemande. Marguerite perdra sa nationalité française à son mariage.
Revenue dans sa patrie dorigine, Minna se mit en devoir de subvenir aux besoins matériels de ses enfants et delle même. Elle transforma lappartement quils occupaient avec son père en pension pour quelques lycéens dont les parents habitaient loin de la ville et put ainsi assurer la vie quotidienne. Cest dans cet appartement que mourut en 1901, Karl Anton Knaur, âgé de 79 ans.
Ce retour à Magdeburg ne brisa pas les relations familiales avec la France. Tous les ans, aux vacances dété les "enfants de Magdeburg" venaient chez leur grand-mère Blondeau, à Longwy, en compagnie de Minna, tant quils furent petits, seuls ensuite, lorsquils furent en âge de voyager seuls. Il ny avait à cette époque aucune formalité de passeport à la frontière, ni dans un sens ni dans lautre.
Entre temps, une correspondance fréquente et abondante informait les uns des faits et gestes des autres.
Le plus jeune frère de Minna, Robert (né en 1859) devint lassocié de son beau-frère Arnold J.B. et les deux beaux-frères semblent daprès leurs lettres avoir ressenti beaucoup daffection lun pour lautre.
Par la suite, Robert fonda à Magdeburg, une grosse maison de commerce. Il eut deux filles, Susi et Irmgard qui neut pas denfant. Nous avons perdu la trace des deux filles de Susi. Robert perdit sa femme en 1941. Son appartement fut complètement détruit par les bombes. En 1945, il trouva refuge dans un village des environs où il mourut misérablement en 1946.
La famille Claudel
La famille Hubin
1880 - Pendant que les événements que je viens de raconter avaient lieu, la petite soeur dArnold, Marie-Amélie avait grandi et, à 18 ans, avait épousé Alexandre Paul Albert Claudel. Originaire de La Bresse (Vosges), il était issu de cette souche très ramifiée, dont aujourdhui encore on compte là-bas de nombreux descendants et à laquelle appartiennent Paul et Camille Claudel.
A.P. Albert Claudel était receveur des contributions, cest à dire quavec cheval et voiture il parcourait les villes et villages de son district pour encaisser chez les commerçants et les cafetiers les taxes que lEtat impose sur le café, lalcool, le tabac etc...
Très jeune encore, il tomba malade, si sérieusement quil dut prendre sa retraite, à la suite de quoi le couple sinstalla chez M. Célestine, dans la maison de Longwy avec leurs deux filles, Madeleine, née en 1883 et Amélie, née en 1889. La cause de cette maladie du père que les médecins étaient impuissants à guérir se révéla delle-même. Il sagissait dun parasite connu sous le nom de ténia. Lhôte encombrant une fois expulsé, la santé dAlbert lui revint très vite et il vécut encore près dun demi-siècle après cette alerte. Il entra alors dans une banque de Longwy (celle, si je ne me trompe, du baron dHuart) et la famille Claudel vécut dès lors auprès de M. Célestine, la grand-mère des enfants Claudel comme des enfants Blondeau de Magdeburg.
Tandis que les enfants de Magdeburg étaient élevés par leur mère dans un protestantisme très puritain, à Longwy, Madeleine recevait une éducation très catholique dans une école de religieuses enseignantes avec le Brevet Supérieur de lépoque comme premier but. Très pieuse, à la fin de ses études, elle obtient de ses parents lautorisation dentrer au noviciat pour devenir, elle aussi, religieuse enseignante. Elle y resta 3 mois et revint à la maison, très déçue de navoir pas pu supporter les méthodes employées pour couler les jeunes novices dans le moule idéal de la parfaite religieuse. Ne sachant à quoi se résoudre, elle accepta la proposition qui lui fut faite de partir pour deux ans en Bohème, dans une école de langues dirigée par un ordre cloîtré, la Visitation de Choteschau près de Pilsen.
La Bohème était alors une province de lempire austro-hongrois et la langue officielle était lallemand. Les pensionnaires de létablissement étaient les filles de la bonne bourgeoisie, cest à dire tchèque. Il leur était interdit demployer leur langue maternelle, ce quelles faisaient pourtant dès quelles échappaient à la surveillance. Les demoiselles françaises et anglaises les entendaient bavarder entre elles et ne sen offusquaient pas. Elles navaient cependant jamais lidée dapprendre elles-mêmes cette langue difficile.
Elles y étaient lectrices, animatrices de conversation en langue étrangère et sa collègue anglaise entra plus tard dans un monacal cloître.
Pendant ces deux années, Magdeleine apprit lallemand et approfondit ses études de piano. Puis, elle repartit pour Longwy, mais en sarrêtant à Magdeburg, où elle venait pour la première fois.
Cétait en 1904.
Là, les trois cousin/cousines, tous trois encore célibataires, profitèrent bien de leur rencontre qui devait être la dernière pour près de 30 ans.
Pendant ce même automne/hiver 1904/1905, un autre enfant du pays séjournait momentanément chez ses parents. Il sagit ici de Georges Hubin, dont nous connaissons bien la vie à travers le manuscrit de 1000 pages quil nous a laissé et qui circule dans la famille. Un exemplaire se trouve notamment aux Archives Départementales ainsi quà lUniversité et à la Bibiothèque Municipale de Nice, un autre au Secrétariat dEtat aux Anciens Combattants, à Paris.
La première rencontre
Succinctement:
Né à Longuyon en 1875, il était venu habiter Longwy 11 ans plus tard. Il avait été alors un des clients de lépicerie Blondeau. A sa sortie de lécole, il était entré à la banque où il avait appris les rudiments du métier sous la férule dAlbert Claudel. Cest à dire que les familles se connaissaient bien. Lui-même avait quitté le pays depuis plus de 10 ans. Engagé volontaire à 18 ans, passé à la légion étrangère avec laquelle il avait combattu dans le Sud-Oranais et participé à la conquête de Madagascar sous les ordres de Galiéni, puis à linfanterie de marine qui lavait conduit à la guerre du Tonkin et du Sud de la Chine, il avait ensuite, revenu à la vie civile, parcouru comme commerçant ce qui était alors lAfrique Occidentale Française, c'est à dire. les pays compris entre le Niger et le Golfe de Guinée. Dans ces pays encore vierges de toute civilisation, il sétait senti si heureux quil avait conçu le projet dy fonder son existence. Il voulait entreprendre un élevage de bovins dans le village de Mané, situé sur les trois rives de la Volta Blanche, à 80 km de Ouagadougou.
Pour réaliser ce projet, il était revenu à Longwy pour y réunir les capitaux nécessaires. Il fit des visites soit pour ses affaires, soit à cause des relations familiales et accompagna sa mère lorsque celle-ci se rendit, un jour, dans la famille Claudel. Comme je lai dit plus haut, Magdeleine revenait de Bohème, ce qui nétait pas courant à lépoque.
Elle avait 21 ans, était donc, comme lon dit dans tout léclat de sa jeunesse. Lui était beau garçon, il parlait bien des régions lointaines où il avait vécu.
Bref, létincelle jaillit.
Les jeunes gens firent par la suite de longues promenades, au cours desquelles ils décidèrent de se marier et de tenter ensemble la grande aventure africaine. Cette rencontre, cette décision emportait Magdeleine bien loin de la vie conventuelle à laquelle elle aspirait depuis tant dannées. Ainsi en avait décidé le destin. Ils se marièrent en mai 1905 et, après les préparatifs nécessaires à une expédition de cette importance, ils sembarquèrent à Bordeaux, direction de la brousse, de Mané, une région où Magdeleine Hubin-Claudel allait être la première femme blanche à y pénétrer.
Je ne reviens pas sur ces années dAfrique qui sont relatées en détail dans le manuscrit précité.
Après un séjour de 2 ans dans ces contrées au climat épuisant, Georges et Magdeleine se mirent en route vers la France pour reprendre des forces et continuer ensuite lentreprise qui promettait une belle réussite. Ce projet devait tourner court, comme nous le verrons plus loin.
Pendant leur absence, 2 changements avaient eu lieu dans la famille. Amélie Claudel, la petite soeur de Magdeleine avait épousé en 1906 le lieutenant Henri Sohet que sa carrière militaire allait conduire de Stenay (Meuse), à Annecy (Hte-Savoie) puis, au printemps 1914 à Remiremont (Vosges).
La même année à Magdeburg, Marguerite Blondeau avait épousé Hermann Kiessling, ingénieur agronome, responsable dune partie des espaces verts de la ville. Ils eurent à leur disposition une jolie maison au milieu du grand parc de Herrenkrug où devaient naître leurs enfants: Karl-Hermann 1907, Marguerite en 1909 et Kurt en 1911. K. Arnold était depuis 1904 professeur au Lycée Notre-Dame, celui-là même où il avait fait ses études secondaires et où il devait enseigner toute sa vie.
Mais revenons à nos Africains.
Au cours de leur voyage vers la France, Magdeleine saperçut quelle était enceinte. Il nétait donc pas question quelle reparte dans la brousse avant laccouchement. Il fut donc décidé que Georges repartirait seul, quelle attendrait la naissance de lenfant chez ses parents à Longwy et rejoindrait son mari quand le bébé pourrait supporter le voyage. Le bébé naquît le 21 février 1908; cétait une petite Suzanne, et quand, ce même jour Georges reçut le télégramme lui annonçant la nouvelle, il se rendit compte sur le champ que ce projet délever un bébé au fond de la brousse africaine était une utopie. Cest lui qui rentrerait en France. Ce quil fit après avoir liquidé son entreprise.
Revenu à Paris, il ressentit très vite létroitesse de la vie dans la métropole, et laissant sa femme et sa fille à Longwy, il sembarqua pour le Canada où il était sûr de bâtir une nouvelle existence.
Il devait y rester 3 ans.
Magdeleine et Susanne, c'est à dire. ma mère et moi, vivions donc à Longwy avec la grand-mère M. Célestine Blondeau, impotente depuis plusieurs années, et les parents M. Amélie et Albert Claudel. Ma mère trouva très vite des élèves auxquels elle donnait des cours dallemand et de piano tandis que M. Amélie soccupait du ménage, de la grand-mère et de moi-même, lépicerie ayant disparu. Cet état de chose ne dura pas longtemps: en 1909, ce fut la mort de M. Célestine, à lâge de 86 ans. Puis, en 1910, à la suite dun chaud-et-froid, M.Amélie, douée cependant dune santé robuste, attrapa une pneumonie à laquelle elle succomba en 7 jours; elle avait 49 ans. Javais alors 2 ans et demi. Et, le grand-père ne pouvait soccuper de moi, je fus envoyée à lécole. Il ny avait alors pas de classe dite maternelle. Dès que lon entrait à lécole, on apprenait à lire, écrire, compter, et le reste. Je ne me souviens donc pas dun temps où la lecture aurait pu me poser des problèmes.
Cest à cette époque, Noël 1910, queut lieu une réunion familiale qui concernait aussi les cousins de Magdeburg. M.Célestine Blondeau avait une soeur que je nai jamais connue que sous le nom de "la marraine". Elle avait alors plus de 80 ans, était veuve et sans enfant, et habitait sur le plateau de Longwy-Haut à Villers-la-Chèvre, une grande maison avec un jardin plein de fraises. Ne voulant pas que les héritiers, les petits neveux et nièces de son mari et delle-même, payent trop de droits de succession à sa mort, elle les convoqua tous et leur donna à chacun 10.000 francs-or. A lépoque, Marguerite Kiessling/Blondeau ne pouvant quitter mari et enfant délégua les pouvoirs à son frère et cest à cette occasion qua été prise une petite photo. Ce fut la dernière visite de K. Arnold à Longwy. Il allait épouser en 1913 Ilse Brinkmann, fille dun architecte de Magdeburg, puis ce serait... 1914.
Pendant que ces événements se déroulaient à Longwy, mon père nous avait préparé une nouvelle existence à Quebec où il attendait notre arrivée.
Ma mère, cependant, ne voulant pas laisser son père seul dans la maison jusque-là si animée, ne put se résoudre à sexpatrier et ce fut mon père qui revint au pays.
Cétait en 1911.
Il transforma la maison, y fit mettre lélectricité et le téléphone, et y installa un cabinet dassurance, de la compagnie La Paternelle dont le siège était à Paris. Toujours aussi actif et épris de modernisme, il ne faisait pas ses tournées à pied, comme ses concurrents, mais à bicyclette, ce qui augmentait beaucoup son rayon daction. Les affaires allaient donc pour le mieux lorsquarriva le mois daoût 1914.
La première guerre mondiale et ses suites
Août 1914, le siège de Longwy.
Il me reste des derniers jours de juillet 1914 trois visions extrêmement nettes.
La première, celle dune petite fille de six ans discutant sur le perron de la maison avec une camarade de son âge. Fortes de leurs connaissances historiques et géographiques acquises au cours de leur déjà longue scolarité, elles supputent les chances de victoire de la France et saccordent à la lui prédire très proche puisquelle est alliée à ces deux grandes puissances que sont la Russie et lAngleterre.
La deuxième, celle de cette même petite fille qui, en compagnie de son père observe à laide de jumelles la ligne dhorizon qui barre le ciel en direction approximative de lEst. Cest le bord du Plateau par où passe la frontière avec lAllemagne, entre Metz et Longwy. Le long de cette ligne, on voit distinctement passer des cavaliers au casque caractéristique: cest une patrouille de Uhlans en reconnaissance.
La menace est proche.
La troisième: le père et la mère rangent dans un grand placard de la cuisine des quantités de provisions (en particulier un énorme jambon!) qui permettront de survivre à un manque de ravitaillement, même prolongé.
Ces trois scènes sont étonnamment claires dans mon esprit.
Par contre, je ne me souviens absolument pas du départ de mon père pour le front. Je sais, par les récits souvent répétés, quil bouillait dimpatience et craignait que ladministration militaire ne loubliât: il navait que 39 ans, mais ayant devancé autrefois lappel aux armes, il faisait nominalement partie de la classe 93, cest-à-dire de "vieux" ayant dépassé les 40 ans, une situation quil ne pouvait pas supporter. Comme ses mémoires le racontent: il sut sarranger pour prendre une part des plus actives à la guerre et en voir son existence bouleversée.
Dès la déclaration de guerre, les combats en rase campagne sétaient engagés, tout le long de la frontière entre les soldats allemands dans leurs uniformes gris-vert qui se noyaient dans le paysage et les fantassins français dont les pantalons rouge-garance constituaient une cible dérisoire aux tireurs ennemis.
La place-forte de Longwy était un des bastions avancés des fortifications frontalières, et elle ne pouvait être surmontée que par le travail de lartillerie. La ville connut alors une quinzaine de jours de répit, pendant lesquels la population tenta de faire face aux événements en cours. Le plus grand hôtel de la ville, lhôtel des Récollets fut transformé en hôpital de campagne où bientôt affluèrent les blessés; les dames qui avaient suivi les cours de la Croix Rouge, parmi elles, ma mère, prirent leur service comme infirmières bénévoles; on aménagea les caves des maisons en abris et pendant ce temps, lartillerie allemande installait ses batteries en territoire luxembourgeois à une distance calculée de telle façon que les canons allemands modernes pouvaient atteindre la citadelle mais étaient à labri des obus français, dune portée beaucoup plus faible.
Et lorsque tout fut en place, vers le 20 août, le siège de la forteresse commença. Notre vieille maison était bâtie au-dessus dune cave voûtée comme une crypte déglise. Cette cave était accessible par un escalier intérieur et possédait en outre une ouverture vers la rue, sous le perron, fermée solidement par une porte de fer. Elle présentait donc toutes les qualités que lon demande à un abri efficace. Cest là, avec des matelas de fortune, que nous avons passé les 5 jours et les 5 nuits qui furent nécessaires aux obus allemands pour anéantir la ville haute. Naturellement, tous les projectiles natteignaient pas leur but: les coups tirés un peu trop court tombaient sur la ville basse et une partie de notre toit senvola ainsi avec la cheminée à un moment où ma mère tentait de préparer un repas dans la cuisine: elle abandonna ses casseroles pour nous rejoindre dans la cave. Elle nétait dailleurs pas souvent là, avec mon grand-père et plusieurs parents qui avaient plus confiance en notre cave quen la leur. Elle allait à lhôpital soigner les blessés de plus en plus nombreux. Nous étions soulagés à chacun de ses retours, la traversée de la ville étant une aventure dangereuse.
Une de mes camarades de classe, Marie-Louise Huguenin, qui habitait dans la rue des Tanneries, en face et en contre-bas de notre jardin, eut la cuisse fracassée par un éclat dobus entré par le soupirail de leur cave.
Elle fut transportée à lhôpital militaire et lorsque le bombardement eut cessé, ma mère memmena la voir. Je lui apportai la poupée quelle réclamait fiévreusement et je revois nettement la petite chambre où elle était couchée et où elle mourut quelques jours plus tard. Elle avait, comme moi, 6 ans. Ce fut ma première rencontre avec la souffrance et la mort.
Au bout de 5 jours et de 5 nuits, pendant lesquels les valeureux artilleurs se firent massacrer tout en lançant sur lennemi, sans lui causer aucun dommage, tous les projectiles dont ils disposaient, la citadelle dut déposer les armes. Le canon sétant tu, nous avions abandonné la cave, et cest dune fenêtre du rez-de-chaussée que jai timidement regardé les plénipotentiaires allemands passer sur la grand-rue avec un drapeau blanc. Ils montaient à la citadelle pour y faire signer la reddition de la place.
Les troupes allemandes entrèrent dans la ville qui fut occupée jusquà larmistice de 1918.
Nous étions coupés de toutes communications, aussi bien avec lOuest où mon père combattait sur le front où vivait ma tante Amélie et son mari, lui aussi au front, et où sétaient réfugiés bon nombre dhabitants des régions de lEst (Ardennes, Meuse) qui avaient fui devant le déferlement des armées ennemies, quavec lEst, cest-à-dire Magdeburg, dont nous navions plus aucune nouvelle pendant de nombreuses années.
Ma mère continua à soigner les soldats français blessés ou malades jusquau moment où, rétablis, ils partaient, comme prisonniers de guerre, vers lintérieur de lAllemagne. Elle eut alors dautres occupations: ses connaissances dallemand acquises en Bohème, lui permirent daider les concitoyens dans leurs rapports avec loccupant: obtenir un laissez-passer pour aller dans un village voisin, ou se plaindre de difficultés avec les militaires allemands logés chez lhabitant. Nous avons eu de nombreux sous-officiers qui se sont succédés dans notre maison et navons pas eu à nous en plaindre. Au contraire, car, par lun deux (Rottner) dont la femme habitait en Suisse, nous avons pu avoir de temps en temps des nouvelles de mon père.
Cest ainsi quun matin davril 1915, nous apprenions, par un court message, que mon père venait dêtre blessé pour la quatrième fois, quil était soigné dans un hôpital de Dijon et que son état était très grave. Ma mère ne réfléchit pas longtemps: elle emplit un petit sac de voyage, dit adieu à son père qui, dès lors resta seul dans la maison de Longwy et, me prenant par la main - javais 7 ans - elle se mit en route pour la France libre.
Nous avons passé la frontière du Luxembourg à pied par de petits sentiers de la forêt, et, à partir de là commença une odyssée de 5 jours, avec parfois des retours en arrière par Trêves, Mannheim, Karlsruhe, enfin Bâle, Genève et Lyon pour atteindre enfin Dijon. Cette aventure a dû à ma mère dêtre décorée de la Médaille des Evadés. Pour moi, jai juré en arrivant à Dijon que je ne remonterais plus jamais dans un train.
Inutile de dire que je nai pas tenu ma promesse.
Mon père était hospitalisé au lycée Carnot, transformé devant lafflux des blessés, et les médecins avaient peu despoir, de le sauver. Un éclat dobus avait fracassé sa cuisse gauche si près de la hanche que la technique chirurgicale de lépoque rendait lamputation impossible. Comme il était resté de longs jours sans soin (la bataille des Eparges faisait rage) la gangrène sétait déclarée.
Larrivée de ma mère à qui on permit tout de suite doccuper à plein temps un poste dinfirmière dans la chambre quil occupait avec plusieurs camarades lui rendit la tranquillité morale et peu à peu la vigueur physique nécessaire à sa guérison. On tenta sur lui une des premières sutures osseuses de lépoque et il garda sa jambe. Mais lorsquaprès de longs mois dimmobilité absolue (pendant lesquels il fit de petits chef-doeuvre en macramé), il put sortir du plâtre, sa jambe gauche était raccourcie de 7 cm et le genou et la hanche définitivement ankylosés.
Ainsi, cet infatigable coureur des bois était devenu invalide de guerre à 85 % avec nécessité dune tierce personne puisquil ne pouvait plus se baisser pour atteindre le bas de son corps. Avec laide de ma mère, sa fidèle compagne, il a supporté ce terrible handicap, sans jamais se plaindre, pendant 50 ans.
Pour ma part, je suis restée à Dijon, où jallai à lécole jusquaux grandes vacances de 1915, date à laquelle je partis rejoindre ma grand-mère paternelle. Celle-ci, fuyant lincendie de sa bonne ville de Rethel dans les Ardennes et lavance des troupes allemandes vers la Marne, sétait réfugiée au Mans où habitait son plus jeune frère. Cest là où jai attendu la guérison de mon père, donc la réunion de mes parents.
Lorsqu'en automne 1916, après la démobilisation de mon père, nous vînmes nous installer à Paris, notre situation n'était guère brillante. Tout ce que nous possédions se trouvait à Longwy, de l'autre côté du front; nous faisions partie de la masse des réfugiés de l'Est et du Nord dont les seuls biens étaient les vêtements qu'ils portaient, qui prenaient leurs repas dans des restaurants communautaires installés à leur usage et qui cherchaient du travail.
Mon père trouva un poste d'employé de bureau au siège social de la compagnie d'assurance La Paternelle pour le compte de laquelle il avait monté son agence, à Longwy. Je fus inscrite à mon école de la Place Notre-Dame des Victoires et nous logions dans une chambre d'hôtel, rue de Richelieu. La fenêtre donnait sur le théâtre du Palais-Royal où l'on jouait alors "Madame et son filleul" dont nous entendions chaque soir les échos. Pendant l'entracte, les spectateurs prenaient bruyamment l'air sur les balcons extérieurs du théâtre.
Bientôt, ma mère entra également à La Paternelle, si bien que, à 8 ans 1/2, je me trouvais livrée à moi-même dans ce grand Paris où personne ne pouvait s'occuper de moi en dehors des heures de classe. Il fut alors décidé de me mettre en pension et j'entrai comme interne à Argenteuil dans une institution très catholique conduite par d'anciennes religieuses sécularisées, où les exercices de piété que je suivais avec une grande assiduité tenaient une large place. Une partie des bâtiments avaient été transformés en hôpital militaire et j'y retrouvai l'atmosphère qui m'avait été familière à Longwy, puis à Dijon.
Les blessés en voie de guérison prenaient l'air dans notre cour de récréation, et j'ai conservé toute ma vie le souvenir de ce jeune zouave qui, assis sur un fauteuil roulant, jouait à la balle avec nous. Il avait été amputé des 2 jambes et nous échangions de gentilles plaisanteries. Je me suis souvent demandé quelle avait pu être sa vie lorsque, dépouillé de son bel uniforme flamboyant et, de son auréole de héros, il s'était retrouvé, anonyme dans un costume civil et tel qu'il resterait jusqu'à la fin de ses jours: un cul-de-jatte, cloué sur son fauteuil roulant.
Paris n'était pas loin du front. Ses habitants eurent bientôt la primeur des nouvelles tactiques de guerre. Ce furent d'abord les attaques aériennes, annoncées par les sirènes qui faisaient descendre les gens dans les caves. A l'internat, on nous faisait d'abord passer à la chapelle où, les bras en croix, nous implorions le seigneur de nous préserver des bombes, c'est-à-dire de les envoyer plutôt sur nos voisins. Et comme ceux-ci devaient lui exprimer la même requête...
J'étais très heureuse lorsqu'une alerte se produisait pendant un de mes courts séjours à Paris. Comme mes parents ne descendaient jamais à la cave, nous pouvions assister au spectacle du ciel illuminé par l'explosion des shrapnells de la DCA.
Mais bientôt la population fut confrontée à un nouveau genre de danger: des obus s'abattaient sur la ville, sans que l'alerte ait été donnée, des obus qui venaient on ne savait d'où, puisqu'aucun avion n'avait été signalé. Le premier jour, nous restâmes des heures à l'abri jusqu'au moment où l'on fit connaître l'origine de cette nouvelle menace; les premiers canons à longue portée, la grosse Bertha, comme on les appela très vite. Ils étaient la préfiguration des fusées V1 et V2, lancées sur Londres pendant la seconde guerre mondiale et (j'ajoute ceci en cette fin de mois de janvier 1991) celle des missiles qui tombent aujourd'hui sur l'Etat d'Israël. Il y eut alors un moment de panique, et puis, la population s'habitua à ce danger imprévisible et imparable et la vie normale reprit son cours.
A ce moment, ma tante Amélie dut subir une opération à la thyroïde. Cétait une des premières du genre, la technique que les chirurgiens daujourdhui emploient chaque jour nétait pas encore au point. Elle ne survécut pas à lopération.
Cétait au printemps 1917, elle avait 28 ans. Son mari, commandant aux chasseurs alpins en garnison à Remiremont (Vosges) était au front. Il mit son appartement à notre disposition lorsque la direction de La Paternelle proposa à mon père le poste dinspecteur pour toute la région de lEst, alors accessible. Nous allions donc nous installer à Remiremont en mai 1918, au moment de la dernière offensive allemande. Jy ai passé un été merveilleux dans des promenades interminables avec ma mère dans des forêts pleines de myrtilles, malgré le grondement des canons qui les accompagnaient.
Novembre 1918.
Javais 10 ans; ce fut larmistice, larrivée du grand-père Claudel, délivré de 52 mois doccupation, puis en juin 1919 la naissance de ma première petite soeur Monique.
La guerre était finie, il fallait recommencer à vivre normalement. Mes parents navaient pas envie de retourner à Longwy. Ils vendirent donc la maison familiale qui, 150 ans après sa construction, cessait dêtre "la maison Blondeau". Ils achetèrent une propriété à Croismare, village situé à 6 km de Luneville. La maison, entourée de beaux arbres, avec un grand potager, un verger plein de mirabelles, des prés sur une surface de près de 2 ha, était bâtie un peu en retrait de la route nationale Paris-Strasbourg. Elle sappelait La Belle Etoile. Mon père, fidèle à son éternel esprit dentreprise, voulait y pratiquer la culture maraîchère et y faire lélevage de lapins-angoras. Le projet ne tenait aucun compte de son infirmité quil voulait surmonter à tout prix. Il dut bientôt reconnaître que son rêve était irréalisable (quà cela ne tienne!). Il devint bientôt directeur de la verrerie de Croismare qui avait été rachetée à très bas prix par les frères Mueller dont la firme est bien connue aujourdhui: Mueller Frères Lunéville.
Cette verrerie, située au milieu du village, était très ancienne, difficile à moderniser. Mon père se décida donc à édifier une nouvelle verrerie sur les prés de la Belle Etoile dans laquelle les ouvriers verriers, de lancienne furent embauchés. Malheureusement, cette entreprise ne fut pas du goût des maîtres-verriers nancéens Daum. Il sensuivit un procès à la suite duquel mes parents durent céder et la verrerie et la Belle Etoile.
Cest dans cette maison que naquirent Françoise en janvier 22 et Jean-Pierre en août 24.
Entre 1927 et 1936 mes parents, mes frères et soeurs sinstallaient dabord à Lunéville, puis aux environs de Nancy à Bouxières-aux-Dames.
Pendant les premières années de notre séjour à la Belle-Etoile, le grand-père Claudel avait partagé notre vie. Puis, il sétait installé dans une maison de retraite à Châtel/Moselle où il mourut en 1932 dune pneumonie.
Il était âgé de 83 ans.
1921
.Javais obtenu, en 1919 au Collège de Remiremont le diplôme qui correspondait au Certificat dEtudes Primaires et mon père considérait que ma scolarité était achevée et quil me suffirait, dès lors, de lire quelques livres scientifiques et littéraires pour parachever ma culture. Il minscrivit cependant à un cours par correspondance, que je suivis pendant deux ans.
Dans mon fort intérieur, jaspirais à une évolution mieux dirigée et je demandai à entrer dans un établissement secondaire. Comme nous habitions en pleine campagne, ce désir ne pouvant être réalisé que si jétais interne soit à Lunéville, soit à Nancy. Il nétait pas question pour mes parents, dassumer une telle charge financière, dautant plus que les études elles-mêmes ainsi que livres et cahiers étaient entièrement payés par les parents.
Cependant, mon père étant grand invalide de guerre, javais la qualité de pupille de la nation, et comme telle, le droit de me présenter à lexamen daptitude à lobtention dune bourse. Cest ce que je tentai et obtins, en effet, une bourse dinternat et dexternat pour le lycée Jeanne dArc de Nancy, où je passai en 1925/26 le bac (le bac se passait alors en 2 parties) après 5 années passées à Saint-Fontaine, linternat du dit lycée.
1926
.Le grand rêve de mon enfance et de ma jeunesse avait été de suivre les traces de mes parents et de découvrir le monde. Mais une jeune fille de 18 ans peut difficilement sengager dans la Légion Etrangère et le seul chemin qui me sembla praticable fut de devenir professeur de mathématiques et de demander alors un poste soit à Tananarive, soit à Saïgon, soit dans toute autre contrée exotique. Mais la réalisation de ce plan savérait difficile, à cause de la situation financière de mes parents. Après la débâcle de la verrerie, ils navaient dautres revenus que la pension dinvalidité du père, et la famille comptait, à part moi, 3 enfants encore très jeunes.
Il fallait que je me débrouille seule.
Je résolus de solliciter un poste dinstitutrice et demployer les jeudis (jour sans école), les dimanches et toutes les soirées à mes études.
A cette époque, les candidats du métier dinstituteur étaient formés dans les Ecoles Normales où lon entrait après le Brevet Simple vers 15 ans. Les études duraient 3 ans et les lauréats prenaient leur premier poste à 18/19 ans. Il était également possible dentrer dans la carrière avec le seul baccalauréat. Les difficultés étaient alors plus grandes, car on se lançait dans laventure avec des connaissances suffisantes mais sans aucune notion théorique ou pratique. Je fis donc ma demande et je fus envoyée dans le village de Bertrambois, situé sur les pentes ouest du massif vosgien, non loin du Donon, à 5 km de la gare la plus proche, celle de Cirey-sur-Vesouze.
Dans cette école de village, il y avait 3 classes: celle des grandes filles (de 7 à 13 ans) et celles des petits des 2 sexes (de 4 à 7 ans). Ce fut celle qui méchut. Une bonne cinquantaine de gosses divisés en 3 groupes quil fallait occuper dans le même temps. Les plus jeunes dessinaient, regardaient des images, avaient des jeux de construction; les moyens apprenaient à lire, à écrire, à compter avec les grands (ceux de 6 ans) ou abordaient les analyses grammaticales, les quatre opérations, les leçons de choses, tout cela à côté de la gymnastique dans la cour et les leçons de chant, très chers à linspecteur de primaire.
La vie privée ne manquait pas non plus de charme: javais à ma disposition une chambre et une cuisine sans eau, ni gaz, ni électricité. On sapprovisionnait deau à la fontaine du village, on fourbissait tous les jours la lampe à pétrole; le bois de chauffage qui servait aussi à alimenter le poêle de la salle de classe, était fourni scié, mais non fendu, par la commune, et les classes duraient de 8 h à 11 h et de 13 h à 16 h. Il fallait ensuite faire des modèles décriture sur les cahiers et préparer lemploi du temps pour le lendemain.
Le mercredi soir, après lécole jenfourchais ma belle bicyclette Hirondelle - qui possédait une 2ème vitesse par rétropédalage - pour prendre le train à Cirey. Puis à laide de 2 tortillards, jatteignais la grande ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg à Luneville pour débarquer vers 20 h à Nancy.
Le jeudi se passait à assister aux cours qui avaient lieu ce jour-là et à menquérir auprès de mes rares condisciples (nous étions 7 à préparer le même examen) de ce quils avaient fait et de ce quils avaient à faire. Le jeudi soir, je prenais le chemin du retour en sens inverse de la veille avec, pour arriver à ma maison décole vers 22 heures, la traversée de forêts de hêtres sur 5 kilomètres. Cet emploi du temps était très vivifiant et ma permis de passer les examens de mathématiques pures de la licence. Pour posséder une licence denseignement, jaurais dû passer également un certificat de physique pour lequel une présence plus assidue aux travaux pratiques aurait été nécessaire. Le destin en avait décidé autrement, comme la suite de mon récit le montrera.
Je ne solliciterais jamais un poste à Tananarive ou à Saïgon...
La famille Hubin - Blondeau
La deuxième rencontre
Les années trente à Magdebourg
Revenons à lété 1926.
Au mois daoût, ma mère reçut une lettre qui lui causa une grande émotion. Elle venait de Magdeburg, de son cousin Arnold. Depuis 12 ans maintenant, il ny avait plus eu de contact entre les membres de la famille séparés par une frontière qui avait fait tant de mal des deux côtés.
Cette difficulté à renouer avec un passé révolu, Arnold la ressentait de la même façon. Lui qui autrefois venait en France à peu près tous les ans, navait pas eu le courage dy revenir dans les premières années de laprès-guerre. Cet été seulement, il y était revenu et était allé à Longwy, espérant y retrouver la maison dautrefois et ses habitants. Il navait pu y trouver quune adresse et il sen servait pour donner à Magdeleine les nouvelles de Magdeburg. Aucun des membres de la famille navait été mobilisé. Hermann Kiessling avait dépassé 45 ans et lui-même ayant perdu un oeil à lâge de 7 ans était réformé doffice. Il avait seulement été requis comme interprète auprès des prisonniers français internés à la citadelle et employé à la censure de leur correspondance.
La vie privée avait été celle de toute la population, plus dure quon ne lavait imaginé à lOuest, surtout pendant les mois de laprès-guerre et de linflation dont on a peu parlé à lépoque dans les médias occidentaux. Arnold et sa femme étaient venus sinstaller dans la maison au bord de lElbe que les parents Brinkmann nétaient plus en mesure, financièrement dentretenir seuls. Malheureusement, sa femme Ilse, atteinte dun cancer, avait dû être opérée et les chances de guérison semblaient bien compromises. Sa mère, Minna, victime dune attaque dapoplexie, était restée paralysée pendant de longs mois et venait de séteindre au printemps de cette même année à lâge de 69 ans. Les enfants de sa soeur Marguerite avaient grandi dans le merveilleux cadre du parc de Herrenkrug. Ils avaient maintenant 18, 16 et 14 ans. Arnold espérait recevoir bientôt une réponse que ma mère, selon son habitude, écrivit le jour même et il comptait bien venir nous voir au cours du prochain été.
Cest ce quil fit en juillet 1927.
Magdeleine et ses 4 enfants étaient à la gare pour accueillir cet oncle Arnold inconnu mais personnage de légende. Les retrouvailles furent émouvantes dautant plus que sa femme, Ilse, venait de séteindre à lâge de 42 ans.
Jétais en vacances, et loncle Arnold me proposa de passer quelques semaines à Magdebourg. Jallai avec mon père à Paris (2 nuits en train et une journée de démarches) pour y chercher le visa nécessaire à lentrée en Allemagne, et je partis pour mon premier séjour à Magdebourg.
Ce fut pour moi un enchantement: les bains dans la piscine du bord de lElbe, en face de la maison, de longues promenades sur les innombrables chemins cyclistes qui sillonnaient la campagne, la forêt et la ville. Je fis la connaissance des cousins et cousines de Herrenkrug, et si nos conversations nétaient pas très animées - ils ne parlaient pas français et javais oublié moi-même les quelques rudiments dallemand, deuxième langue nécessaire à lobtention de la première partie du bac (1925!) - mais nous apprîmes à nous connaître et leur mère, tante Marguerite, sefforçait de retrouver son français dautrefois.
A mon retour à Bertrambois, commença un échange épistolaire très régulier entre loncle Arnold et sa nièce. Il dura pendant toute lannée scolaire, et juillet 1928 me vit reprendre le chemin de Magdebourg.
Encore une année de correspondances, un troisième séjour, cette fois dans la maison Kiessling du parc de Herrenkrug, et il devint évident que nos sentiments mutuels avaient évolué et quil nétait plus question entre nous de rapport oncle/nièce. Arnold qui sétait aperçu de ce changement avant moi, hésitait à le reconnaître à cause de la différence dâge - 28 ans - qui nous séparait. Le sentiment de sa responsabilité vis-à-vis dune toute jeune femme le faisait reculer devant la réalisation dun mariage. Lorsquà mon tour, je vis clair, je sus le convaincre que ce qui compte, dans une union, cest la similitude de goûts, le bonheur de vivre ensemble, la confiance totale que lon a lun dans lautre. Les âges respectifs nont aucun impact sur lintensité ni surtout sur la durée dun couple. Le destin de ses parents, dont la vie commune avait durée 3 ans, alors quils étaient jeunes tous les deux, en était une preuve évidente.
En novembre 1929, nous décidâmes donc de nous marier et en janvier 1930 le pasteur Frantz de la Johannis-Kirche nous unit dans la maison de Herrenkrug.
Mon oncle nétait plus mon oncle; Arnold était mon mari!
Je pense que cette évolution de nos rapports est due au fait quen réalité, la différence de nos âges nétait pas aussi grande que les chiffres pouvaient le faire penser. Si, pour létat civil, je navais pas encore 22 ans, le fait davoir dès lâge de 2 ans 1/2 vécu à part entière la vie des adultes, men donnait beaucoup plus. Pour sa part, Arnold avait conservé une fraîcheur dâme toute juvénile. Nous navons jamais regretté le pas que nous venions de franchir.
Au mois de décembre 1930, ce fut la naissance de notre fils Hans-Jürgen (Jean-Georges) et, en février 1931 Magdeleine vint pour la deuxième fois à Magdebourg pour y assister au baptême de ce petit garçon qui était le fils de son cousin Arnold, le neveu de Marguerite et ... son propre petit-fils. Nous devions ensuite avoir deux filles: Marlène en août 1932 et Renate en 1937.
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Sil nest pas courant que, dans un couple, les conjoints appartiennent à 2 générations différentes, ce lest encore moins quune telle exception se produise deux fois dans la même famille, à quelques années dintervalle.
Et pourtant.
En octobre 1936 eut lieu dans la cathédrale de Magdebourg, le mariage de Marguerite Kiessling et dErnst-Adolf Knaur. Marguerite était la fille de Marguerite Blondeau, la petite-fille de Minna Knaur; Ernst-Adolf était le fils dAdolf Knaur, frère de Minna qui avait épousé à Breslau ,Elsbeth Rittner, avait eu deux filles, Hertha née en 1893 et Marga née en 1896, puis beaucoup plus tard, en 1906 un fils Ernst-Adolf.
Il sagissait, pour ce nouveau couple, dune situation analogue à la nôtre: Marguerite épousait le cousin germain de sa mère. Il sen suivait, pour elle comme pour moi, des imbroglios familiaux; elle devenait la cousine germaine de sa mère; ses enfants, comme les miens, étaient les petits-neveux de leur père. Et tout comme pour moi, elle avait en commun avec eux un couple darrières-grands-parents. Ils sagissait pour eux du couple Anton Knaur/Mathilde Mundt, tandis que chez nous, nos ancêtres communs étaient Arnold Th. A. Blondeau/Marie-Jeanne Célestine Meffe!
Marguerite et Ernst-Adolf Knaur eurent par la suite 3 enfants: Ulrich en 1938, Sigrid en 1940 et Christiane en 1942. Les parents Kiessling, eux, ayant atteint lâge de la retraite, avaient quitté Herrenkrug et habitaient un appartement citadin, non loin de la cathédrale.
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Pendant que se déroulaient les événements familiaux que je viens de relater, le monde, autour de nous, commençait à gronder. Je laisse aux historiens le soin de commenter, de juger la marche du temps. Je ne raconte ici que ce dont jai été témoin ou ce que jai appris de mes proches.
Nous habitions dans un quartier nouvellement construit, en bordure de la ville, avec des rues larges et sinueuses, bordées de maisons à 2 étages, des trottoirs propres à lusage des patins à roulettes et des chemins cyclistes, comme dans la plupart des rues de la ville. Quelques magasins nécessaires à la vie journalière: boucherie, boulangerie, 2 épiceries, mais aucune agitation commerciale.
Dans ce cadre paisible, je nai été témoin daucune violence de quelque sorte que ce soit. Aucune démonstration, aucun défilé; et les quelques Chemises Brunes qui se rassemblaient parfois au coin dune rue, participaient plus dun folklore pour soldats de plomb, quils ne semblaient être les précurseurs dune tragédie mondiale.
La vie professionnelle de mon mari na pas été non plus perturbée extérieurement. Le lycée où il enseignait depuis plus de 30 ans était un lycée classique avec des effectifs moins nombreux que ceux des autres établissements scolaires à enseignement moderne. Très souvent, les fils y succédaient à leurs pères et il sensuivait une atmosphère de grande famille. Aucun des professeurs nest entré dans le parti national-socialiste. Ils furent priés de le faire, refusèrent et laffaire en resta là. Une difficulté survint lorsque le directeur en exercice, le docteur Karl Wudel, atteignit lâge de la retraite. Le nouveau directeur, obligé de représenter le lycée dans les occasions officielles, devait être membre du parti. Comme il ne sen trouvait aucun sur place, on fit appel à un professeur de sciences naturelles qui exerçait jusqualors dans la petite ville de Wernige-Rude et il fut un directeur tout à fait acceptable.
Ce ne furent donc pas des atteintes à notre vie personnelle qui engendrèrent langoisse. Ce ne furent pas non plus les médias qui en étaient à leurs premiers balbutiements.
Cest vers 1935 que nous avons acheté notre premier poste de radio qui nous servait surtout à tenter de capter de la musique plutôt que pour écouter les nouvelles. Celles-ci nous étaient fournies par le journal quotidien, que lon croyait ou quon ne croyait pas, et on sempressait de tourner le bouton lorsque retentissaient les éclats de voix des discours officiels. Non, lactualité nétait pas ce que nous demandions à cette merveilleuse invention. Cétait la possibilité dentendre de la musique chez soi, même si la transmission était alors bien imparfaite.
Il est difficile de réaliser aujourdhui ce que cela représentait: ma mère mavait assise devant un piano depuis lâge de 4 ans, nous avions plus tard passé des heures à jouer à 4 mains les arrangements pianistiques des symphonies de Beethoven ou les ouvertures de grands opéras.
Or, javais près de 19 ans lorsque jai entendu pour la première fois les vrais instruments de lorchestre, que jai eu pour la première fois de ma vie loccasion dassister à un concert symphonique.
Ce bonheur était réservé aux seuls habitants des grandes villes, la difficulté des déplacements linterdisant aux autres. A part les flons-flons, militaires ou autres, qui résonnaient, les jours de fête, sur les places publiques ou les orgues plus ou moins malmenées dans les églises, la seule musique que lon pouvait entendre était celle que lon faisait soi-même. Doù le nombre de pianistes amateurs (dont je suis) qui sévissait à cette époque.
Nous nétions donc pas poursuivi par les nouvelles du monde comme nous le sommes aujourdhui. Pour savoir ce qui se passait, il fallait aller soi-même au-devant de lévénement. Cest ce que je fis pendant les étés 1933 et 1934, à loccasion des deux voyages en France que je fis avec les enfants. Nous sommes partis chaque fois avant le commencement des vacances scolaires et Arnold nous rejoignait à la fin des classes.
En juillet 1933, le train sest arrêté en gare de Kehl, et cest à pied, avec les deux enfants de 2 ans 1/2 et de 10 mois que jai traversé le Rhin pour continuer ensuite le voyage à partir de la rive gauche du fleuve.
En 1934, nous avons hésité longtemps avant de nous mettre en route, car nous navions droit quà 10 RM par personne au passage de la frontière. Après un accord avec mes parents, nous sommes quand même partis, mais nous savions que nous allions être pris au piège, que les frontières de lAllemagne se refermeraient sur ses habitants, que lidéologie du Parti tendait à en faire un bloc dont il se servirait... dans quel but ??
Ce fut, en effet notre dernière visite en France avant la guerre. En cette année 1934, ma soeur Monique nous accompagna pendant le voyage de retour. Elle avait, à 15 ans, terminé sa troisième, et navait aucune envie de rester au lycée à cause de lhorreur qui lui inspirait les mathématiques. Mais elle semblait très douée pour les langues étrangères, et, forte de son expérience dautrefois, ma mère sétait mise en rapport avec la direction du couvent de la Visitation à Chosteschau - maintenant en République tchéchoslovaque - Monique y avait été acceptée comme lectrice et animatrice de conversation française tout comme sa mère 30 ans auparavant. Elle est restée 3 ans dans cet établissement, y apprenant parfaitement lallemand et langlais et suffisamment le tchèque. Elle séjourna ensuite 6 mois à Prague où elle passa des examens de langues à lUniversité allemande avant de rentrer, prise dune sorte de panique devant la tension internationale croissante, en automne 1937.
Un an auparavant, nos parents avaient quitté leur Lorraine natale pour sinstaller dans une modeste maison tout près de la plage des Sablettes, aux abords de la rade de Toulon. Françoise et Jean-Pierre les accompagnaient. Françoise fréquentait une école de commerce et Jean-Pierre se préparait à entrer dans la marine. Lorsquelle revint au pays, Monique accepta un poste de secrétaire trilingue dans un hôtel de Saint-Raphaël. Cest dans cette ville quelle fit la connaissance de Marius Lovéra et leur mariage eut lieu en automne 1938, juste au moment de lentrevue de Munich.
En 1938, après la réunion de l'Autriche et de l'Allemagne, l'Anschluss, les puissances occidentales, France, Angleterre, manifestèrent bien leur inquiétude, augmentée par les manifestations pro-allemandes qui s'intensifiaient de jour en jour dans les Sudètes. On parla de guerre; on prépara la mobilisation des troupes. Mais, au cours de l'entrevue de Munich, monsieur Hitler sut convaincre ses interlocuteurs que ce petit territoire des Sudètes était certainement le dernier qu'il revendiquerait jamais. On le lui accorda donc, et les signataires de l'accord furent accueillis avec un enthousiasme délirant par les populations de leurs pays, puisqu'ils avaient sauvé la paix. Daladier et Chamberlain avaient fait reculer le spectre de la guerre et l'humanité entière les saluait comme des héros. Nous connaissons malheureusement la suite; et bon nombre d'historiens s'accordent à penser que cette paix qui paraissait définitivement acquise pour la France et l'Angleterre ne fut pour Hitler qu'un répit qu'il mit à profit pour renforcer sa puissance militaire, et que, s'il s'était heurté à une résistance plus ferme, le conflit qui aurait alors éclaté aurait pris moins d'ampleur et occasionné moins de désastres que la seconde guerre mondiale que nous connaissons.
Dans mon souvenir ces années trente ont un double visage. Dune part, un vie familiale heureuse, avec les soucis et les joies de tous les jours, les enfants grandissant, les longues excursions dans les montagnes du Harz, les randonnées à bicyclette dans les prairies et les bois des bords de lElbe ou le long des digues qui enserrent le fleuve, les visites furtives aux colonies de castors installées dans la forêt le long de petits cours deau presque stagnante, des semaines de vacances, en été, sur les plages de la mer Baltique. Dautre part, langoisse qui se fait de plus en plus pesante, à mesure que lisolement du pays se fait plus hermétique que les propos guerriers devenaient plus délirants, que lon a limpression de vivre à lintérieur dune chaudière prête à exploser, sans quon puisse rien faire pour len empêcher.
Et la chaudière explosa en automne 1939.
La deuxième guerre mondiale
Septembre 1939.
Déclaration de guerre entre la France et lAllemagne, mes deux pays, lun où plonge mes racines, lautre où jai été accueillie sans aucune réticence, de la part de qui que ce soit. Les deux armées qui saffrontaient et tentaient de sexterminer ne sont, pour moi, quune seule et même armée qui se suicide. Cest le drame absolu, sans issue car, quelle que soit la décision du destin, il ny aura pas de victoire, mais, dun côté comme de lautre, une extermination. Je ne veux pas paraphraser notre bon vieux Corneille, mais lorsquen quatrième nous étudiions, sans grand enthousiasme, la tragédie dHorace, que nous en apprenions par coeur des tirades entières, je ne pensais pas que ces vers fameux seraient pour moi prémonitoires et résonneraient dans mon esprit tout au long de ces années.
Mais quels que soient les sentiments qui nous agitent, les moments de désespoir qui nous étreignent, il faut assumer la vie quotidienne.
Notre vie familiale ne fut pas bouleversée par la mobilisation générale. Hermann Kiessling et Arnold étaient trop âgés; Karl-Hermann, ingénieur dans laéronautique, travaillait aux usines Junkers à Dessau et restait à son poste. Son plus jeune frère Kurt, ingénieur agronome, qui administrait un domaine agricole au nord-est de Berlin, et Ernst-Adolf Knaur, médecin neurologue, ne devaient être mobilisés que plus tard. Je navais plus, et naurais plus pendant longtemps de nouvelles de ma famille française, mais mon frère Jean-Pierre navait alors que 15 ans et il ne me semblait pas, alors, en danger.
Du jour au lendemain, cependant, latmosphère changea. Ce fut, dès le premier jour, la distribution des cartes de ravitaillement. Il fallut se plier à la discipline des rations attribuées aux uns et aux autres. Ce nétait pas labondance, mais les quantités de vivre qui nous étaient octroyées étaient suffisantes. Les bons dachat ont été honorés et, jusquau derniers jours de la guerre, nous navons pas souffert de la faim. Au cours des années, les difficultés se sont surtout fait sentir dans le domaine du linge, des vêtements, des chaussures, surtout pour les enfants qui grandissaient.
Dès les premières semaines de la guerre, il fallut procéder dans toutes les maisons, à un nettoyage radical des greniers dont les cloisons délimitant les mansardes des particuliers devaient disparaître, afin de permettre lextinction des incendies quun jour ou lautre il serait nécessaire de combattre.
Dans chaque maison, une partie de la cave fut aménagée en abri, avec des poutres de soutien supplémentaires, une protection pour le soupirail et une porte blindée, et, plus tard, une sortie aménagée dans le mur mitoyen qui devait permettre une évacuation au cas où la maison séffondrerait.
Il y avait un responsable pour chaque bloc de 3 ou 4 maisons et il me semble important de dire ici que nos voisins me choisirent moi dont tout le monde connaissait lorigine française, pour assumer ce rôle de défense passive anti-aérienne.
Toutes ces mesures imposées par létat de guerre nétaient pas trop contraignantes et elles ne pesaient pas lourd en regard de langoisse latente que suscitait en nous cette hécatombe. Nous navions pas de parent proche au front, mais Arnold était obsédé par le sort réservé à tous ces hommes dont, au cours de près de quarante ans de carrière, il avait suivi ladolescence et qui lui témoignaient un attachement durable. Le lien qui lunissait en particulier aux classes dont il avait été le professeur principal tenait non seulement à la relation maître-élèves à lintérieur du lycée, mais pour une grande part aux excursions de 8 - 10 jours quil organisait chaque année, pendant lesquelles se développait une véritable fraternité, que ce soit à bicyclette par les chemins sablonneux de la lande couverte de bruyère, avec une flottille de bateaux à rames à travers les lacs de la Prusse Orientale, ou à pied à la découverte dune région pittoresque, chacune de ces expéditions engendraient une fraternité entre les participants et jy ai pris part chaque fois que cela ma été possible.
Je me souviens en particulier dune excursion pédestre dune huitaine de jours dans la vallée de la Weser. Cétait en automne 1935 et la classe de terminale qui formait notre groupe se composait de 20 à 25 jeunes gens.
De longues marches à travers les collines boisées nous faisaient découvrir les méandres du fleuve. Nous visitions de vieilles abbayes et lun de nos compagnons sasseyait aux orgues centenaires et improvisait.
Le soir, à lauberge de Jeunesse, après la corvée de pommes de terre et le repas en commun, les garçons organisaient des séances théâtrales, la légende de Faust en particulier. Ces jeunes gens, imprégnés de culture classique étaient enthousiastes de la vie, ils sapprêtaient à devenir médecin, avocat, pasteur... Ils terminèrent leurs études secondaires en été 1936, entrèrent pour un an dans le service de travail obligatoire qui les amena au service militaire.
Celui-ci allait se terminer lorsquéclata la guerre.
Et, de mois en mois, nous apprenions par les journaux ou par les familles la disparition de la plupart dentre eux. Ils tombèrent en Pologne, à Narvik, en France, dans les sables du désert nord-africain, dans les immensités glacées de Russie. Ils représentaient pour nous, dans leur individualité, les millions de camarades qui, dans toutes les armées en présence partageaient leur destin tragique. Et ces images de morts formaient comme une chape qui pesait aux épaules et que lon ne pouvait rejeter.
A partir de 1943, les raids américains se firent de plus en plus fréquents et les nuits étaient rares où le sommeil nétait pas interrompu par les sirènes dalarme. Le plus dur alors était de réveiller les enfants pour descendre à la cave. La région de Magdeburg nétait pas toujours concernée, mais comme la ville se trouvait légèrement au sud de la trajectoire visant Berlin, les bombardiers en route pour la capitale grondaient au-dessus de nos têtes et nous gratifiaient de temps à autre, de quelques décharges.
On commença alors à évacuer les enfants et les personnes âgées. Marlène fut la première à quitter la maison. Sa classe fut dirigée vers une petite ville située sur les pentes nord-est du Harz, Wernigerode, où elle resta de décembre 43 jusquau mois davril 45. Hans-Jürgen, qui avait alors 13 ans, faisait partie, avec ses camarades, des équipes qui se relayaient nuit et jour au lycée pour monter la garde contre les incendies provoqués par les petites bombes au phosphore. Renate, 6 ans à lépoque, nétait pas concernée par le plan dévacuation scolaire. Nous lavons confiée à nos amis Steinfatt qui habitaient Halberstadt, petite ville sans importance stratégique, qui nous semblait moins exposée que Magdeburg.
Lannée 44 vit la situation empirer et ce fut, le 16 janvier 1945 la destruction à 80 % de la ville, un anéantissement qui rappelait celui de 1631, lorsque pendant la guerre de Trente Ans les Impériaux avaient détruit la ville et massacré ses habitants. Alors que les maisons voisines de la nôtre avaient été écrasées par les lourds explosifs, nous navions reçu que des bombes au phosphore, plus légères, qui ne traversaient guère que deux étages et que lon pouvait éteindre si on les combattait vite et énergiquement à laide de petites pompes à main, plongées dans un seau deau. 3 maisons furent ainsi préservées du pire et nous pûmes donner asile à des voisins moins chanceux.
Lactivité scolaire, étant totalement interrompue, Arnold semploya à trouver un refuge pour Hans-Jürgen en dehors de la ville. Par lentremise du pasteur du village de Westerhausen, près de Halberstadt qui avait été son élève, il le fit accepter par un cultivateur en qualité dapprenti, avec un contrat de 2 ans quil serait possible de résilier au bout dun an si les circonstances permettaient alors une reprise de la scolarité normale.
Cest pendant ces mois dapprentissage que lidée de son futur métier a germé dans lesprit de notre fils et les expériences quil fit alors lui servirent tout au long de sa vie professionnelle.
La vie était devenue chaotique.
On sentait la catastrophe finale approcher. Les parents Kiessling avaient perdu leur appartement et sétaient réfugiés à Quedlinburg. Leur fille Marguerite, fuyant la ville de Schweidnitz avec ses trois enfants âgés de 6, 4 et 2 ans avait échappé de justesse (à 24 heures près) à la terrifiante destruction de Dresde, les y avait rejoint.
Nous avions alors décidé de nous préparer un pied-à-terre à Halberstadt, dans une mansarde de nos amis et dêtre ainsi près de nos 3 enfants. Chaque fois que nous en avions loccasion - un train en partance, un camion, les bicyclettes - nous y avons transporté quelques objets de première nécessité. Et cest ainsi quun samedi davril 1945 nous avons débarqué à la gare de Halberstadt au moment où une attaque aérienne faisait sauter un train de munitions à quelques dizaines de mètres de la gare. Marlène venait, elle aussi, dy arriver après la dislocation des classes hébergées à Wernigerode. Hans-Jürgen était venu chercher sa petite soeur Renate pour passer le dimanche à la campagne à Westerhausen. Et ainsi, tout le monde était en place pour le drame qui allait se dérouler le lendemain et auquel jai fait allusion dans mon avant-propos.
La situation était alors la suivante.
Les troupes américaines se trouvaient à une vingtaine de kilomètres à louest de Halberstadt tandis que les Russes avaient atteint les faubourgs de Berlin. 200 kilomètres à peine séparaient les deux armées. Un esprit réaliste ne pouvait douter que leur rencontre était inéluctable. Cependant, les autorités locales, tous partisans fanatiques du Führer, croyaient encore dur comme fer à la victoire du Reich, persuadés quils étaient de limminence du renversement de la situation grâce à larme miraculeuse quannoncait la propagande officielle. Malheur à celui qui émettait un doute à ce sujet en présence de témoins mal choisis. Cela pouvait le conduire au peloton dexécution.
Cest dans ce contexte que, ce samedi davril, le commandement américain pria le maire de la ville de laisser libre passage à ses troupes. Le maire répondit en faisant creuser des tranchées en travers des rues pour arrêter lavance des chars. Ces travaux ne servirent pas à grand chose: le dimanche matin, vers 9 heures, plusieurs vagues de bombardiers vinrent arroser la ville qui, jusque-là navait subi aucun dommages, et la transforma en un champ de ruines. Après quoi, les soldats américains purent continuer leur marche en avant sans coup férir. Jai appris, dans les jours qui suivirent, que la population, exaspérée par cette décision absurde qui avait causé la ruine de la cité, sétait emparée de lhomme responsable et lavait pendu.
Le devant de la maison où nous nous trouvions sétait effondrée, mais la cave étant située sur larrière, nous nous en sortions sommes toute très bien, sauf que limmeuble était devenu inhabitable et quil fallait trouver un refuge. Nous sommes alors partis à pied vers le village de Schwanebeck, situé à une dizaine de kilomètres où le pasteur mit une pièce de sa maison à notre disposition. Les soldats américains nous ayant dépassé, la route du retour vers Magdebourg était coupée, et nous sommes restés 6 semaines dans cette campagne perdue où tous les gens valides furent immédiatement réquisitionnés pour les travaux des champs.
Cest là que nous avons vécu la fin des hostilités, lorsque Russes et Américains eurent atteints les rives de lElbe, quils occupèrent chacun de son côté, se regardant en chiens de faïence.
Cest là que nous entendîmes que les premières émissions libres diffusèrent des reportages sur les camps de concentration, et notre première réaction fut de les prendre pour de la propagande. Il fallut se rendre à lévidence: ces reportages décrivaient des faits qui avaient vraiment eu lieu et nous en restions béats dhorreur. Car, je le dis pour nous-mêmes et certainement pour des millions dautres: nous connaissions lexistence des camps où lon internait les récalcitrants au régime. Nous savions que les Juifs étaient rassemblés dans les régions de lest, peut-être même en Pologne. Mais de là à imaginer lenfer où avaient été plongés ces malheureux, il y avait un monde!
Jai appris par la suite, que tous ceux qui, pour leur malheur, avaient été en contact avec ce monde de lhorreur, victimes qui avaient pu en réchapper, témoins impuissants comme, par exemple, les employés des chemins de fer occupés aux manoeuvres dans les gares étaient astreints à un silence absolu, sous peine de représailles terribles. Il y avait donc les gens qui savaient et se taisaient et ceux qui comme nous, grâce à un concours de circonstances bénéfique, avaient côtoyé cette horreur sans en soupçonner lexistence. On connaissait la rigueur des sentences prononcées contre les adversaires déclarés du régime; la répression sanglante après lattentat manqué du 20 juillet 44 contre Hitler - une marque de déception quant à lissue de lattentat faite en privé et recueillie par de faux amis a suffi, dans de nombreux cas, pour mener son auteur à la potence - les suicides sur commandement du maréchal Rommel, du Général Udet (entre autres) tout cela nétait que la partie visible de liceberg.
La masse immergée de lhorreur venait de nous être révélée.
Laprès-guerre
Nous sommes rentrés à Magdeburg au début du mois de juin, Arnold, Marlene, Renate et moi, tandis que le grand frère, resté à Westerhausen, y continuait son apprentissage agricole. La maison était toujours debout; les voisins recueillis après le grand bombardement occupaient lappartement et lavaient préservé du pillage, mais létat dans lequel nous trouvions les lieux familiaux était plutôt pitoyable. La moitié des tuiles du toit sétaient envolées.
Les bombes incendiaires que nous avions réussi à maîtriser a