Suzanne Blondeau-Hubin

101

Chronique de la famille Knaur-Blondeau

Chronik der Familie Knaur-Blondeau

1736 - 1991

GuerreS 1914 / 1918 - 1939 / 1945

Témoignage

Nice - Avril 1992

 

Analyse du témoignage

Les guerres franco-allemandes

Ouvrage bilingue

Écriture : 1991 - 110 Pages

En France et en Allemagne

**

Le survol des chemins que j’ai suivis me fait penser que,

comme les animaux sauvages qu’un instinct mystérieux avertit du danger,

prennent la fuite et cherchent un abri avant les premiers signes avant-coureurs,

j’ai été souvent poussée à agir juste au moment où il allait être trop tard.

Peut-être est-ce pour cette raison que j’ai écrit ces lignes en cet hiver 1990/1991

avant que, pour une raison ou une autre, il ne soit trop tard.

Fribourg en Brisgau

Janvier 1991

Erzählt von Susanne Blondeau geb. Hubin,

Urenkelin des Arnold-Theodore Alexandre Blondeau

und dessen Ehefrau Marie Jeanne Célestine Mette

während des Winters 1990 / 91 in Freiburg in Breisgau

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Sans renier "l’esprit de clocher, école primaire au patriotisme", indispensable au développement des peuples et à la pérennité de notre civilisation, on peut rêver que cette chronique d’une famille Franco-Allemande, que ce 101 volume de notre recueil, soit la première pierre d’un pont qu’il nous faudra construire entre la France et l’Allemagne d’abord, entre nos deux pays et l’Europe ensuite, pour l’écriture d’une histoire commune entre nos peuples qui ferait abstraction des frontières terrestres pour communier en un esprit commun, sur la stèle des témoignages oraux des survivants des guerre du XXème siècle.

C’est le rêve que nous faisons au terme de cette étape et le souhait que nous formulons en imaginant que d’autres, aussi passionnés que nous l’avons été tout au long de notre entreprise, prennent le relais pour la continuation de notre oeuvre.

Without renouncing "the steeple spirit, primary school to the patriotism", indispensable to the development of peoples and to the durability of our civilization, one can dream that this chronicle of a family Franco-German, that this 101 volume of our collection, is the first stone of a bridge that it will be necessary us to construct betwen France and Germany approach, between our two countries and Europe then, for the handwriting of a common history between our peoples that would make abstraction terrestrial frontiers to commune in a common spirit, on the stèle of oral survivor testimonies of war of the XXth century.

That is the dream that we make to the term of this stop and the wish that we formulate in imagining that others, as passionate as we have been all along our enterprise, take the relay for the continuation of our work.

 

Avant propos du témoin

La famille Blondeau-Knaur doit son existence et les péripéties de ses différentes générations aux événements historiques et aux turbulences européennes des deux derniers siècles.

Si j’essaie aujourd’hui de démêler les fils qui les unissent, c’est qu’une fois de plus, la grande et la petite Histoire me poussent irrésistiblement à le faire.

En voici la raison: fin septembre 1990, ma fille Marlène, son mari Karl-Friedrich Bartlewski et moi-même étions partis vers ce qui était encore la R.D.A. pour y rendre visite à nos cousins à Quedlinburg et Halberstadt. Un soir, c’était le samedi 22 septembre, nous étions réunis, Marguerite Knaur, née Kiessling, et nous trois Occidentaux, dans la maison de Dietrich Kiessling et de sa femme Gisela, à Halberstadt.

La date et le lieu de cette rencontre familiale me semblent bien corroborer ce que j’avançais dans ma première phrase.

La date d’abord: quelques jours plus tard, le 3 octobre 1990, la réunion des deux Allemagne devenait une réalité officielle. Ce qui mettait fin au partage historique, RFA- RDA, qui durait depuis 1945.

Le lieu ensuite: au mois d’avril 1945, venant de Magdeburg, mon mari, ma fille Marlène et moi-même, en cette matinée de dimanche, étions réfugiés avec d’autres locataires dans la cave d’une maison amie dans cette même ville d’Halberstadt. Pendant que les bombes américaines tombaient du ciel et transformaient la ville autour de nous en un champ de ruines. Au même moment, mon fils Hans et ma fille Renate montés sur le toit d’une ferme dans le village de Westerhausen, distant de quelques kilomètres d’Halberstadt, assistaient terrifiés et angoissés à ce spectacle effrayant.

Mais revenons à notre actualité.

Au cours de cette réunion familiale très animée, Gisela Kiessling me demanda comment moi, Française d’origine, je m’étais introduite dans la famille Knaur, pensant sans doute qu’un simple courant d’air venu de l’Ouest en était la cause. La réponse à cette question était si complexe que je demandai à l’assistance si elle voulait vraiment que je retourne aux sources. Et comme tout le monde était d’accord, je commençais à raconter.

Ce que je n’avais pas prévu, Dietrich enregistra mon récit impromptu, qui, dans cette forme improvisée, les intéressa fort, mais qui pour moi resta incomplète. Je n’ai pas réécouté la cassette enregistrée et ne sais donc absolument pas, comment je me suis tirée de cette tâche. Mais une chose est sûre: les fils de cette trame compliquée qui forment une famille et que j’avais essayé de démêler, ont continué à s’agiter en moi, à se prolonger dans tous les sens. Aussi, une fois rentrée chez moi à Freiburg, poussée par quelques chose d’irrésistible, j’ai décidé de tenter une mise à jour des faits et événements familiaux qui n’ont eu aucune influence sur le cours de la grande histoire, mais qui, en revanche, dans les phases cruciales de leur déroulement, ont été terminés par elle.

Commençons par l’histoire préliminaire de deux familles qui ne semblaient pas être prédestinées à se rencontrer.

The family Blondeau-Knaur has its existence and adventures of its different generations to historical events and to European turbulences of the last two centuries.

If I tries today to disentangle what that unite them, it is once time more, the great and the small History push me irresistibly to make it.

In here is the reason : September end 1990, my girl Marlène, her husband Karl-Friedrich Bartlewski and myself had left to what was again the R.D.A. to render there visit to our cousins to Quedlinburg and Halberstadt. An evening, it was Saturday 22 September, we were united, Daisy Knaur, born Kiessling, and we three Westerners, in the house of Dietrich Kiessling and his woman Gisela, in Halberstadt.

The date and the place of this family encounter seem me well to corroborate what I advanced in my first sentence.

The date of approach : some later days, 3 October 1990, the meeting of two Germany became an official reality. What put end at the historical division, RFA-RDA, that lasted since 1945.

The place then : to the month of April 1945, coming from Magdeburg, my husband, my girl Marlène and myself, in this morning of Sunday, were fled with other tenants in the cellar of a house in this same city of Halberstadt. While American bombs would fall the sky and transformed the city around us in a field of ruins. To the same moment, my son Hans and my girl Renate climbed on the roof of a farm in the village of Westerhausen, distant of some kilometers of Halberstadt, assisted terrified and anguished to this frightening spectacle.

But return to our current events.

In the course of this family meeting animated, Gisela Kiessling asked how me, French of origin, I was introduced in the family Knaur, thinking without doubt that a simple running of come air from the West it was the cause. The reply to this question was so complex that I asked to the assistance if it wanted truly that I return to sources. And as all the world was of agreement, I began to tell.

What I had not anticipated, Dietrich recorded my impromptu account, that, in this improvised form, concerned them strong, but that to remains me incomplète. I have not réécouté the recorded cassette and do not know therefore absolutely, how I am me pulled this task. But a thing is sure : this hatcies complicated that form a family and that I had tried to disentangle, have continued to shake in me, to prolong in all sense them. Also, once returned at me to Freiburg, thrust by some thing of irresistible, I have decided to tempt a update of facts and family events that have had no influence on the course of the great history, but that, in revenge, in the crucial phases of their déroulement, have been ended by it.

Begin with the preliminary history of two families that did not seem to be predestined to meet.

*

**

Daß es eine Familie Knaur-Blondeau überhaupt gibt, ist nur der großen Geschichte zu verdanken. Ebenso wurde die Verwobenheit ihrer Generationen durch die Irrungen-Wirrungen der europäischen Geschichte der zwei letzten Jahrhunderte bestimmt. Warum ich mich entschlossen habe, den Versuch einer Darstellung der familiären Geschehnisse zu unternehmen, erklärt sich so :

Ende September 1990 fuhren meine Tochter Marlene, ihr Mann Karl-Friedrich Bartlewski und ich nach Quedlinburg und Halberstadt, um unsere dortigen Verwandten zu besuchen. An einem Samstagabend (22.9.90) saßen wir drei mit Marguerite Knaur, geb. Kießling im Hause von Dietrich Kießling und seiner Frau Gisela in Halberstadt. Zeitpunkt und Ort dieses gemütlichen Zusammenseins scheinen mir eine Bestätigung dessen, was ich eingangs äußerte- Der Zeitpunkt: einige Tage später wurde die Vereinigung der beiden deutschen Staaten offiziell verkündet und somit ein historischer Zustand beendet, der seit 1945 andauerte. Der Ort: An einem Sonntag im April 1945 saßen mein Mann, meine Tochter Marlene und ich im Keller einer befreundeten Familie in ebenderselben Stadt Halberstadt, als um uns diese Stadt durch einen amerikanischen Luftangriff zertrümmert wurde. Mein Sohn Hans-Jürgen und meine Tochter Renate standen zu derselben Zeit auf dem Dach eines Bauernhauses in Westerhausen und waren entsetzte Zuschauer des tödlichen Vorganges. Das Haus über uns wurde zur Hälfte zerstört. In der anderen Hälfte konnten wir das Feuer löschen, so daß uns persönlich nichts geschah. Es war aber keine Bleibe in der Stadt, weshalb wir uns am Nachmittag zu Fuß auf den Weg nach Schwanebeck aufmachten, wo wir einen Freund des Herrn Pfarrers Steinwachs hatten.

Aber zurück in die Gegenwart:

Im Verlauf der angeregten Unterhaltung wurden mir Fragen gestellt über unsere verwandschaftlichen Beziehungen zueinander. Die Antwort erschien mir so schwierig, daß ich die Anwesenden fragte, ob sie die Geduld hätten, einer längeren Erzählung zuzuhören. Da sie meine Frage bejahten, fing ich an, die Familiengeschichte an dem eigentlichen Knotenpunkt beginnen zu lassen: dem deutsch-französischen Krieg von 1870. Ich fing also an, aus dem Stehgreif zu erzählen und merkte bald, daß Dietrich eine Kassette aufgelegt hatte.

Was so aufgezeichnet wurde, habe ich nicht wiedergehört; sicherlich war es nicht vollständig, vielleicht sogar fehlerhaft. Die kleine Gesellschaft schien mir trotzdem sehr interessiert, und somit bleibt mir nichts anderes übrig, als meinen damaligen mündlichen Bericht schriftlich zu vervollständigen und vor allem eine Übersicht zu geben über die Geschichte der Sippen Knaur und Blondeau vor ihrer Begegnung

 

Épilogue du témoin

Après toutes les frontières, les interdits qui nous ont diversement séparés, nous vivons en ce moment une période de notre histoire où la famille Blondeau-Knaur n’est pas fissurée.

Il y a tout lieu de croire que cet état de chose durera, et c’est la tâche de chacun de nous d’oeuvrer dans ce sens.

Les 33 descendants des deux couples qui sont à l’origine de cette chronique, sont dispersés entre Berlin - Brest - La Martinique entre la mer Baltique et la Côte d’Azur en passant par l’Italie du Nord.

Je me les représente comme autant de points d’ancrage, de fils qui entremêlés à tous ceux que créeront les hommes de bonne volonté, formeront la trame d’une Europe que le temps affermira.

After all frontiers, prohibitions that us have variously separated, we live at this time a period of our history where the family Blondeau-Knaur is not fissureed.

There is every reason to believe that this state of thing will last, and it is the task of each of us of work in this senses.

The 33 descendants of the two couples that are to the origin of this chronicle, are dispersed between Berlin - Brest - The Martinique, between the Baltic sea and the Coast of Azure in pass by Italy of the North.

I represent them as so much points of anchorage, thread that intermingled to all these that create men of willingness, will form hatcies of an Europe that the time will strengthen.

Je durchlässiger die Grenzen zwischen Menschen und zwischen Staaten sind, desto größer sind die Chancen für ein reiches erfülltes Leben. Die 33 Nachkommen der zwei Ahnenpaare Knaur und Blondeau, die die unterste Linie der Tafel bilden, sind zwischen Berlin und der Bretagne (sogar in der Karibik), zwischen dem Ostseestrand und der Mittelmeerküste verstreut. Zwischen Ost und West, zwischen Nord und Süd sind sie an sich winzige Punkte, die jedoch trotz ihrer Winzigkeit eine Rolle bei der Festigung der Beziehungen zwischen Menschen verschiedener Herkunft zu spielen haben, denn sie wissen, daß sie, wenn auch ihre Lebensumstände, ihre Zukunftspläne sehr mannigfaltig sind, zu einem und demselben Stamm gehören.

Table

Avant-propos 9

La famille Knaur 10

La famille Blondeau 12

La famille Claudel 15

La famille Hubin 15

La première rencontre 16

La première guerre mondiale et ses suites 18

La famille Hubin - Blondeau 24

La deuxième rencontre 24

Les années trente à Magdebourg 24

La deuxième guerre mondiale 28

L’après-guerre 31

Evénements familiaux - 1948-1964 44

Evénements familiaux - 1964-1978 48

Installation à Friburg 50

Evénements familiaux - 1978-1990 50

Conclusion 52

 

1 - Einleitung 54

2 - Vorgeschichte der Familie Knaur 55

3 - Vorgeschichte der Familie Blondeau in Longwy 55

4 - Die erste Begegnung 56

5 - Familienereignisse zwischen den letzten

Jahren des 19. Jahrhunderts

und dem ersten Weltkrieg 57

6 - Der erste Weltkrieg und seine Folgen 60

7 - Die zweite Begegnung.

Die Vorkriegsjahre in Magdeburg 64

8 - Der zweite Weltkrieg 68

9 - Die Nachkriegszeit 1945 - 1948 70

10 - Die Umsiedlung und

das Leben im Saarland 76

11 - Familienereignisse 1948 - 1964 83

12 - Wohnortwechsel - Triberg 84

13 - Familienereignisse 1964 - 1978 87

14 - Familienereignisse 1978 - 1991 88

Wohnortwechsel - Freiburg i. Br. 88

Schlußwort 90

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

La famille Knaur

Nous possédons la chronique écrite par Anton Knaur, 1790-1864, dans laquelle il relate les faits de sa famille, de l’histoire de son père, de lui-même, de ses nombreux frères et de la suite de sa famille. Il est né à Prague, à cette époque une des capitales provinciales de l’Empire austro-hongrois. Le dernier fils d’une famille de dix garçons dont cinq seulement ont survécu aux premières années de leur existence. Le père était négociant en fourrures à Prague et la famille semble avoir vécu dans une aisance assez raisonnable. Jusqu’au moment où en 1794 - ce petit dernier avait donc 4 ans - le père meurt.

Sa femme, incapable de continuer les affaires, est réduite, petit à petit, à la misère, après avoir essayé de récupérer l’argent qui se trouvait dans les différentes affaires et les procès qu’elle a mis en oeuvre à ce moment-là, ne lui ont rien rapporté.

Les fils les plus âgés étaient déjà en mesure de commencer un apprentissage, mais le petit resté à la maison, n’a même pas eu le temps d’aller à l’école car sa tâche était de recueillir toutes les semaines ou tous les mois les aumônes que les anciens amis de la famille leur accordaient généreusement, quand il les leur accordaient. Il rentrait à la maison avec quelques sous et cela suffisait pour la nourriture de la mère et de lui-même. A neuf ans, il entre dans une fabrique de savon où il travaille du matin au soir pour gagner très peu d’argent qui suffise à la mère pour faire cuire un potage le soir, dans la journée ils se nourrissent de pain et d’eau.

A treize ans, il entre comme apprenti orfèvre et son apprentissage dure 6 ans pendant lesquels il apprend son métier toute la journée, de 7 h du matin à 7 h du soir, et on lui accorde la permission de faire quelques travaux supplémentaires après le repas du soir pour lesquels on le paye dans une certaine mesure.

Nous arrivons ainsi à l’année 1809.

A cette époque, l’Autriche était alliée à la France, Napoléon s’apprétait à épouser l’archiduchesse Marie-Louise, et lui-même atteignait ses 19 ans, c’était donc la conscription, l’entrée dans l’armée napoléonienne. Il put échapper à l’enrôlement en entrant dans l’intendance, dans un service d’intendance, qui, à cette époque, était une affaire privée, une affaire commerciale privée. Le soir, la nuit, il apprend petit à petit les rudiments qui lui permettent d’accomplir son travail commercial. Il est envoyé comme commis et après comme presque directeur de l’intendance, c’est-à-dire pour l’approvisionnement en nourriture et en médicaments des hôpitaux de campagne. En particulier, en Gallicie au moment de la retraite de Russie, pendant laquelle il accueille les soldats à moitié gelés, estropiés, qui revenaient de Russie.

1812, il recule avec les armées napoléoniennes vers le centre de l’Europe. Il se trouve aux environs de Leipzig au moment de la grande Bataille des Nations. Il est témoin du renversement des alliances, de la prise de Paris par les armées des alliés et lui-même est rendu à la vie civile en 1814, après la première chute de Napoléon.

Il revient donc à Prague avec une petite fortune qu’il a pu amasser pendant des années d’intendance. Il se marie avec la fille d’un boulanger, à Prague, il obtient ses lettres de bourgeois de la ville de Prague et il décide de fonder une existence et une famille.

Il s’installe dans une ville d’eau Teplice, qui, à ce moment-là, connait un grand essor à cause du nombre très important de blessés, de malades des différentes campagnes qui venaient se faire soigner. Il fait construire une maison, mais, peu à peu, s’y commet en déboires de toute sorte. Le nombre de visiteurs de cette ville d’eau diminue de plus en plus, la ville qui s’est enrichi de nombreux hôtels ne lui permet plus d’y vivre. Il a des ennuis avec des concurrents malhonnêtes et, petit à petit, il perd tout ce qu’il avait amassé autrefois.

Il est obligé d’abandonner son commerce.

A partir de ce moment, il accepte des gérances d’auberges. D’après ce qu’il raconte, il prend plusieurs fois la gérance d’auberges, qui, au début, sont très bien achalandées, mais nous sommes dans les environs des années 1830/1835, c’est l’avènement des chemins de fer. Les relais de poste disparaissent les uns après les autres ou bien ce sont les bateaux à vapeur qui font sauter aussi des étapes, et, c’est toujours la même chose, il commence avec de bonnes affaires et puis les affaires périclitent et il est obligé de chercher ailleurs.

Pendant toutes ces années entre 1818 et 1839, à sa femme et à lui naissent 15 enfants, dont seulement 8 survivent à la première enfance. Les 4 premiers passent leur enfance dans une période assez faste et peuvent suivre des cours à l’école, ce qui leur permet de s’installer plus tard dans de bonnes situations. Je ne sais pas exactement ce qui est arrivé aux autres, sauf au dernier qui est pris en charge par un de ses grands frères.

Parmi ces 15 enfants celui qui nous intéresse, c’est le troisième, Karl-Anton, qui est né en 1822 et qui, après avoir suivi des apprentissages divers s’installe à Magdeburg qui est en Prusse, mais à ce moment-là, on ne semble pas s’occuper de frontières entre l’Autriche et la Prusse. Là, il rencontre une jeune fille, Mathilde Mund, la fille d’un employé de l’Etat, prussien. Ils se marient et viennent s’installer dans la petite ville de Burg, près de Magdeburg, où ils fondent leur famille et où naissent leurs 4 enfants, entre 1852 et 1859.

Karl Anton Knaur possédait ou dirigeait une fabrique de draps et les photos qui nous sont parvenues sont celles d’une famille bourgeoise de l’époque.

1870. C’est la guerre entre la France et la Prusse qui devait aboutir, après la défaite de la France, à la proclamation à Versailles, de l’Empire allemand et l’intronisation du roi de Prusse, Frédéric Guillaume IV comme Empereur d’Allemagne Guillaume 1er. La paisible bourgade de Burg est bien loin des champs de bataille mais on y installe des hôpitaux pour les blessés et les malades, et la bourgeoisie de la ville s’y active bénévolement. C’est ainsi que Mathilde Mund reçoit, daté du 18 août 1872: "au nom de l’Empereur et Roi" la médaille commémorative décernée aux non-combattants, en reconnaissance de son dévouement bénévole aux blessés et aux malades de la campagne 1870-71.

 

La famille Blondeau

Nous nous trouvons à Longwy, petite ville lorraine du Nord-Est de la France (département de Meurthe-et-Moselle) située à l’endroit où la Belgique, le Luxembourg et la France se touchent. C’est une cité double: Longwy-Haut, la citadelle construite dans sa forme actuelle au 17ème siècle par Vauban, des rues tracées au cordeau entourent le Champ-de-Mars, encerclées par d’énormes fortifications dont on trouve des répliques tout le long des frontières françaises et dont nous avons, ici, dans le Bade, un modèle parfait sous les yeux, à Neuf-Brisach. Longwy-Bas, aux 17 et 18ème siècles une agglomération agricole dans la plaine qui longe le plateau de la citadelle.

Au 19ème et pendant la première moitié du 20ème siècle, la richesse du sous-sol en fer et en houille en a fait un important centre de sidérurgie. A l’heure actuelle, les bouleversements économiques l’ont plongée dans le marasme du chômage, et ses habitants rêvent d’un possible renouveau.

Au début du 18ème siècle, on comptait une trentaine de foyers dans la ville basse, et l’un d’eux était celui de la famille Blondeau.

Jean Blondeau, né en 1736 y était "laboureur et bourgeois" de la ville. C’est lui qui a fait construire la maison, sise 24, rue Curnot, dans laquelle je suis née et qui existe aujourd’hui encore, la dernière de celles qui furent construites à cette époque. Elle a encore un perron sur la rue, mais le jardin aménagé autrefois sur trois terrasses soutenues par des murs où poussait la corbeille d’argent a laissé la place à des bâtiments modernes qui détruisent totalement l’aspect original. Le jardin descendait jusqu’à la rue des tanneries où quelques maisons étaient bâties le long de la Chiers. La terrasse du haut, ombragée d’une charmille, a cédé la place à une aile.

Jean Blondeau a eu au moins 2 fils: Jean, né en 1772 et Michel, né en 1776. C’est ce dernier qui nous intéresse. Enrôlé comme tous les jeunes gens de l’époque pour le service de l’Empire (français, cette fois!), nous le trouvons lieutenant des douanes dans le royaume de Westphalie en 1812. Il y séjournait certainement depuis plusieurs années, car il s’y est marié avec Marie-Cornelie Aerden, originaire de Wüstewest/Nehte.

En 1812, il est en poste à Wreden, canton de Ahaus, arrondissement de Steinfurt, département de Lippe et il déclare la naissance de son fils Arnold, le vingt-et-unième jour du mois de janvier. De cette même année 1812, nous possédons une longue déclaration faite par la comtesse Fugger Dietersheim-Brandenburg, "ci-devant prévôt du prieuré de Wreden" où elle loue en termes dithyrambiques le courage et la générosité dont a fait preuve le lieutenant Blondeau à l’occasion du sinistre qui a ravagé la ville de Wreden et dont l’action a permis de préserver les bâtiments du prieuré et la vie de ses 80 habitants.

Après la débâcle napoléonienne, Michel revient à Longwy avec sa femme Marie-Cornelie et son fils Arnold. Nous ne savons rien de plus à ce sujet et je ne connais pas la date de sa mort ni celle de sa femme.

Son fils Arnold-Théodore Alexandre épouse Marie-Jeanne Célestine Meffe, de Montigny-sur-Chiers. Celle-ci est la fille de Jean Meffe et de Marie-Catherine Clesse. Elle est née en 1823. Arnold T.A. sert dans la gendarmerie. Leur fils Arnold Jean-Baptiste naît à Longwy en 1850, leur fille Marie-Amélie en 1861. En 1866, Arnold Th.A. meurt alors que ses enfants sont âgés de 16 et 5 ans.

Pour subvenir aux besoins de la famille M.J. Célestine transforme une partie de la maison pour y installer un commerce d’épicerie qu’elle tiendra jusqu’à un âge très avancé, vers 1907. Lorsqu’arrive l’année 1870 et qu’éclate la guerre franco-allemande, Arnold J.B. a 20 ans. Comme ses camarades, il est appelé sous les drapeaux. Puis, la paix revenue, il revient à Longwy et se prépare à devenir commerçant-drapier.

C’est là que le destin l’attend.

Arnold J.B. semble avoir traversé les mois de guerre sans dommage, alors que des centaines de milliers de soldats français avaient été faits prisonniers par les troupes allemandes et emmenés vers l’Est. Mais si, dans leur grande majorité, ces jeunes hommes ne retinrent de ce conflit international que des souvenirs plus ou moins épisodiques, pour lui, Arnold J.B., ce même conflit détermina le cours futur de son existence.

Je ne sais s’il s’agissait d’une méthode générale et si, à cette époque il n’existait pas de camps où l’on internait les prisonniers faits à l’ennemi, toujours est-il que des jeunes gens de Longwy furent envoyés à Burg où les habitants qui en avaient les moyens les prirent en charge. Quelques-uns furent logés dans la maison du fabricant K. Anton Knaur, et leur captivité ne fut pas trop dure car ils se lièrent d’amitié avec leur hôte forcé et continuèrent les bonnes relations quand ils furent libérés.

Ils en parlèrent à leur camarade Blondeau, qui, justement, cherchait à élargir le champ de ses connaissances techniques sur la fabrication du drap hors des frontières. Par l’entremise des anciens prisonniers de guerre, il entra en relation d’affaires avec la maison Knaur et fut invité à venir y faire un stage professionnel. Il s’y rendit en 1873/74.

La maison était accueillante. La famille comptait 3 fils et une fille Minna. Minna avait alors 16 ans, elle était ravissante. Arnold avait 23 ans. Ce qui devait arriver arriva: ils tombèrent amoureux l’un de l’autre, échangèrent des photos dédicacées que je possède et se jurèrent fidélité. Cependant, Minna était encore très jeune: Arnold n’avait pas de situation faite et je suppose que les parents Knaur étaient angoissés à l’idée de voir leur fille unique s’installer en un somme toute, lointain pays étranger. Mais, les jeunes gens tinrent bon, et les fiançailles furent célébrées en 1877. Ils se marièrent en 1879. Ce mariage fut le trait d’union entre les familles Knaur et Blondeau, que, jusqu’alors rien ne semblait devoir les rapprocher. Il est à l’origine de notre saga familiale. Sans lui, rien de ce qui va suivre ne serait arrivé.

Le jeune couple vint s’installer à Verviers en Belgique.

L’année 1880 fut marquée par deux événements familiaux: le 7 mars naquit leur fils Karl Arnold; quelques semaines plus tard mourut le frère aîné de Minna, Karl. Les lettres de l’époque parlent d’un destin tragique, mais ne sont pas plus explicites.

Arnold semble avoir rencontré des difficultés dans son commerce, car en 1881 nous retrouvons la famille où vient de naître une petite fille, Marguerite, à Tournay, également en Belgique.

Puis, pendant l’année 1882, c’est le drame:

Un matin, en se réveillant, Minna trouva son mari mort dans son lit, sans doute à la suite d’un arrêt cardiaque. Elle a 25 ans, deux enfants de 1 et 2 ans; elle est dans l’impossibilité de continuer seule le commerce. Elle prend la seule décision possible, elle retourne avec ses enfant chez ses parents qui, entre temps, se sont installés à Magdeburg.

Sa mère Mathilde meurt en 1884, et, dès lors, Minna va vivre auprès de son père, avec un unique but au monde: se consacrer à ses enfants. Ils sont alors tous les trois de nationalité française. Minna la gardera jusqu’à sa mort. Arnold devra choisir à sa majorité et, ayant passé toute sa jeunesse et fait ses études en Allemagne, il obtiendra la nationalité allemande. Marguerite perdra sa nationalité française à son mariage.

Revenue dans sa patrie d’origine, Minna se mit en devoir de subvenir aux besoins matériels de ses enfants et d’elle même. Elle transforma l’appartement qu’ils occupaient avec son père en pension pour quelques lycéens dont les parents habitaient loin de la ville et put ainsi assurer la vie quotidienne. C’est dans cet appartement que mourut en 1901, Karl Anton Knaur, âgé de 79 ans.

Ce retour à Magdeburg ne brisa pas les relations familiales avec la France. Tous les ans, aux vacances d’été les "enfants de Magdeburg" venaient chez leur grand-mère Blondeau, à Longwy, en compagnie de Minna, tant qu’ils furent petits, seuls ensuite, lorsqu’ils furent en âge de voyager seuls. Il n’y avait à cette époque aucune formalité de passeport à la frontière, ni dans un sens ni dans l’autre.

Entre temps, une correspondance fréquente et abondante informait les uns des faits et gestes des autres.

Le plus jeune frère de Minna, Robert (né en 1859) devint l’associé de son beau-frère Arnold J.B. et les deux beaux-frères semblent d’après leurs lettres avoir ressenti beaucoup d’affection l’un pour l’autre.

Par la suite, Robert fonda à Magdeburg, une grosse maison de commerce. Il eut deux filles, Susi et Irmgard qui n’eut pas d’enfant. Nous avons perdu la trace des deux filles de Susi. Robert perdit sa femme en 1941. Son appartement fut complètement détruit par les bombes. En 1945, il trouva refuge dans un village des environs où il mourut misérablement en 1946.

 

 

La famille Claudel

La famille Hubin

 

1880 - Pendant que les événements que je viens de raconter avaient lieu, la petite soeur d’Arnold, Marie-Amélie avait grandi et, à 18 ans, avait épousé Alexandre Paul Albert Claudel. Originaire de La Bresse (Vosges), il était issu de cette souche très ramifiée, dont aujourd’hui encore on compte là-bas de nombreux descendants et à laquelle appartiennent Paul et Camille Claudel.

A.P. Albert Claudel était receveur des contributions, c’est à dire qu’avec cheval et voiture il parcourait les villes et villages de son district pour encaisser chez les commerçants et les cafetiers les taxes que l’Etat impose sur le café, l’alcool, le tabac etc...

Très jeune encore, il tomba malade, si sérieusement qu’il dut prendre sa retraite, à la suite de quoi le couple s’installa chez M. Célestine, dans la maison de Longwy avec leurs deux filles, Madeleine, née en 1883 et Amélie, née en 1889. La cause de cette maladie du père que les médecins étaient impuissants à guérir se révéla d’elle-même. Il s’agissait d’un parasite connu sous le nom de ténia. L’hôte encombrant une fois expulsé, la santé d’Albert lui revint très vite et il vécut encore près d’un demi-siècle après cette alerte. Il entra alors dans une banque de Longwy (celle, si je ne me trompe, du baron d’Huart) et la famille Claudel vécut dès lors auprès de M. Célestine, la grand-mère des enfants Claudel comme des enfants Blondeau de Magdeburg.

Tandis que les enfants de Magdeburg étaient élevés par leur mère dans un protestantisme très puritain, à Longwy, Madeleine recevait une éducation très catholique dans une école de religieuses enseignantes avec le Brevet Supérieur de l’époque comme premier but. Très pieuse, à la fin de ses études, elle obtient de ses parents l’autorisation d’entrer au noviciat pour devenir, elle aussi, religieuse enseignante. Elle y resta 3 mois et revint à la maison, très déçue de n’avoir pas pu supporter les méthodes employées pour couler les jeunes novices dans le moule idéal de la parfaite religieuse. Ne sachant à quoi se résoudre, elle accepta la proposition qui lui fut faite de partir pour deux ans en Bohème, dans une école de langues dirigée par un ordre cloîtré, la Visitation de Choteschau près de Pilsen.

La Bohème était alors une province de l’empire austro-hongrois et la langue officielle était l’allemand. Les pensionnaires de l’établissement étaient les filles de la bonne bourgeoisie, c’est à dire tchèque. Il leur était interdit d’employer leur langue maternelle, ce qu’elles faisaient pourtant dès qu’elles échappaient à la surveillance. Les demoiselles françaises et anglaises les entendaient bavarder entre elles et ne s’en offusquaient pas. Elles n’avaient cependant jamais l’idée d’apprendre elles-mêmes cette langue difficile.

Elles y étaient lectrices, animatrices de conversation en langue étrangère et sa collègue anglaise entra plus tard dans un monacal cloître.

Pendant ces deux années, Magdeleine apprit l’allemand et approfondit ses études de piano. Puis, elle repartit pour Longwy, mais en s’arrêtant à Magdeburg, où elle venait pour la première fois.

C’était en 1904.

Là, les trois cousin/cousines, tous trois encore célibataires, profitèrent bien de leur rencontre qui devait être la dernière pour près de 30 ans.

Pendant ce même automne/hiver 1904/1905, un autre enfant du pays séjournait momentanément chez ses parents. Il s’agit ici de Georges Hubin, dont nous connaissons bien la vie à travers le manuscrit de 1000 pages qu’il nous a laissé et qui circule dans la famille. Un exemplaire se trouve notamment aux Archives Départementales ainsi qu’à l’Université et à la Bibiothèque Municipale de Nice, un autre au Secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants, à Paris.

La première rencontre

Succinctement:

Né à Longuyon en 1875, il était venu habiter Longwy 11 ans plus tard. Il avait été alors un des clients de l’épicerie Blondeau. A sa sortie de l’école, il était entré à la banque où il avait appris les rudiments du métier sous la férule d’Albert Claudel. C’est à dire que les familles se connaissaient bien. Lui-même avait quitté le pays depuis plus de 10 ans. Engagé volontaire à 18 ans, passé à la légion étrangère avec laquelle il avait combattu dans le Sud-Oranais et participé à la conquête de Madagascar sous les ordres de Galiéni, puis à l’infanterie de marine qui l’avait conduit à la guerre du Tonkin et du Sud de la Chine, il avait ensuite, revenu à la vie civile, parcouru comme commerçant ce qui était alors l’Afrique Occidentale Française, c'est à dire. les pays compris entre le Niger et le Golfe de Guinée. Dans ces pays encore vierges de toute civilisation, il s’était senti si heureux qu’il avait conçu le projet d’y fonder son existence. Il voulait entreprendre un élevage de bovins dans le village de Mané, situé sur les trois rives de la Volta Blanche, à 80 km de Ouagadougou.

Pour réaliser ce projet, il était revenu à Longwy pour y réunir les capitaux nécessaires. Il fit des visites soit pour ses affaires, soit à cause des relations familiales et accompagna sa mère lorsque celle-ci se rendit, un jour, dans la famille Claudel. Comme je l’ai dit plus haut, Magdeleine revenait de Bohème, ce qui n’était pas courant à l’époque.

Elle avait 21 ans, était donc, comme l’on dit dans tout l’éclat de sa jeunesse. Lui était beau garçon, il parlait bien des régions lointaines où il avait vécu.

Bref, l’étincelle jaillit.

Les jeunes gens firent par la suite de longues promenades, au cours desquelles ils décidèrent de se marier et de tenter ensemble la grande aventure africaine. Cette rencontre, cette décision emportait Magdeleine bien loin de la vie conventuelle à laquelle elle aspirait depuis tant d’années. Ainsi en avait décidé le destin. Ils se marièrent en mai 1905 et, après les préparatifs nécessaires à une expédition de cette importance, ils s’embarquèrent à Bordeaux, direction de la brousse, de Mané, une région où Magdeleine Hubin-Claudel allait être la première femme blanche à y pénétrer.

Je ne reviens pas sur ces années d’Afrique qui sont relatées en détail dans le manuscrit précité.

Après un séjour de 2 ans dans ces contrées au climat épuisant, Georges et Magdeleine se mirent en route vers la France pour reprendre des forces et continuer ensuite l’entreprise qui promettait une belle réussite. Ce projet devait tourner court, comme nous le verrons plus loin.

Pendant leur absence, 2 changements avaient eu lieu dans la famille. Amélie Claudel, la petite soeur de Magdeleine avait épousé en 1906 le lieutenant Henri Sohet que sa carrière militaire allait conduire de Stenay (Meuse), à Annecy (Hte-Savoie) puis, au printemps 1914 à Remiremont (Vosges).

La même année à Magdeburg, Marguerite Blondeau avait épousé Hermann Kiessling, ingénieur agronome, responsable d’une partie des espaces verts de la ville. Ils eurent à leur disposition une jolie maison au milieu du grand parc de Herrenkrug où devaient naître leurs enfants: Karl-Hermann 1907, Marguerite en 1909 et Kurt en 1911. K. Arnold était depuis 1904 professeur au Lycée Notre-Dame, celui-là même où il avait fait ses études secondaires et où il devait enseigner toute sa vie.

Mais revenons à nos Africains.

Au cours de leur voyage vers la France, Magdeleine s’aperçut qu’elle était enceinte. Il n’était donc pas question qu’elle reparte dans la brousse avant l’accouchement. Il fut donc décidé que Georges repartirait seul, qu’elle attendrait la naissance de l’enfant chez ses parents à Longwy et rejoindrait son mari quand le bébé pourrait supporter le voyage. Le bébé naquît le 21 février 1908; c’était une petite Suzanne, et quand, ce même jour Georges reçut le télégramme lui annonçant la nouvelle, il se rendit compte sur le champ que ce projet d’élever un bébé au fond de la brousse africaine était une utopie. C’est lui qui rentrerait en France. Ce qu’il fit après avoir liquidé son entreprise.

Revenu à Paris, il ressentit très vite l’étroitesse de la vie dans la métropole, et laissant sa femme et sa fille à Longwy, il s’embarqua pour le Canada où il était sûr de bâtir une nouvelle existence.

Il devait y rester 3 ans.

Magdeleine et Susanne, c'est à dire. ma mère et moi, vivions donc à Longwy avec la grand-mère M. Célestine Blondeau, impotente depuis plusieurs années, et les parents M. Amélie et Albert Claudel. Ma mère trouva très vite des élèves auxquels elle donnait des cours d’allemand et de piano tandis que M. Amélie s’occupait du ménage, de la grand-mère et de moi-même, l’épicerie ayant disparu. Cet état de chose ne dura pas longtemps: en 1909, ce fut la mort de M. Célestine, à l’âge de 86 ans. Puis, en 1910, à la suite d’un chaud-et-froid, M.Amélie, douée cependant d’une santé robuste, attrapa une pneumonie à laquelle elle succomba en 7 jours; elle avait 49 ans. J’avais alors 2 ans et demi. Et, le grand-père ne pouvait s’occuper de moi, je fus envoyée à l’école. Il n’y avait alors pas de classe dite maternelle. Dès que l’on entrait à l’école, on apprenait à lire, écrire, compter, et le reste. Je ne me souviens donc pas d’un temps où la lecture aurait pu me poser des problèmes.

C’est à cette époque, Noël 1910, qu’eut lieu une réunion familiale qui concernait aussi les cousins de Magdeburg. M.Célestine Blondeau avait une soeur que je n’ai jamais connue que sous le nom de "la marraine". Elle avait alors plus de 80 ans, était veuve et sans enfant, et habitait sur le plateau de Longwy-Haut à Villers-la-Chèvre, une grande maison avec un jardin plein de fraises. Ne voulant pas que les héritiers, les petits neveux et nièces de son mari et d’elle-même, payent trop de droits de succession à sa mort, elle les convoqua tous et leur donna à chacun 10.000 francs-or. A l’époque, Marguerite Kiessling/Blondeau ne pouvant quitter mari et enfant délégua les pouvoirs à son frère et c’est à cette occasion qu’a été prise une petite photo. Ce fut la dernière visite de K. Arnold à Longwy. Il allait épouser en 1913 Ilse Brinkmann, fille d’un architecte de Magdeburg, puis ce serait... 1914.

Pendant que ces événements se déroulaient à Longwy, mon père nous avait préparé une nouvelle existence à Quebec où il attendait notre arrivée.

Ma mère, cependant, ne voulant pas laisser son père seul dans la maison jusque-là si animée, ne put se résoudre à s’expatrier et ce fut mon père qui revint au pays.

C’était en 1911.

Il transforma la maison, y fit mettre l’électricité et le téléphone, et y installa un cabinet d’assurance, de la compagnie La Paternelle dont le siège était à Paris. Toujours aussi actif et épris de modernisme, il ne faisait pas ses tournées à pied, comme ses concurrents, mais à bicyclette, ce qui augmentait beaucoup son rayon d’action. Les affaires allaient donc pour le mieux lorsqu’arriva le mois d’août 1914.

 

La première guerre mondiale et ses suites

Août 1914, le siège de Longwy.

Il me reste des derniers jours de juillet 1914 trois visions extrêmement nettes.

La première, celle d’une petite fille de six ans discutant sur le perron de la maison avec une camarade de son âge. Fortes de leurs connaissances historiques et géographiques acquises au cours de leur déjà longue scolarité, elles supputent les chances de victoire de la France et s’accordent à la lui prédire très proche puisqu’elle est alliée à ces deux grandes puissances que sont la Russie et l’Angleterre.

La deuxième, celle de cette même petite fille qui, en compagnie de son père observe à l’aide de jumelles la ligne d’horizon qui barre le ciel en direction approximative de l’Est. C’est le bord du Plateau par où passe la frontière avec l’Allemagne, entre Metz et Longwy. Le long de cette ligne, on voit distinctement passer des cavaliers au casque caractéristique: c’est une patrouille de Uhlans en reconnaissance.

La menace est proche.

La troisième: le père et la mère rangent dans un grand placard de la cuisine des quantités de provisions (en particulier un énorme jambon!) qui permettront de survivre à un manque de ravitaillement, même prolongé.

Ces trois scènes sont étonnamment claires dans mon esprit.

Par contre, je ne me souviens absolument pas du départ de mon père pour le front. Je sais, par les récits souvent répétés, qu’il bouillait d’impatience et craignait que l’administration militaire ne l’oubliât: il n’avait que 39 ans, mais ayant devancé autrefois l’appel aux armes, il faisait nominalement partie de la classe 93, c’est-à-dire de "vieux" ayant dépassé les 40 ans, une situation qu’il ne pouvait pas supporter. Comme ses mémoires le racontent: il sut s’arranger pour prendre une part des plus actives à la guerre et en voir son existence bouleversée.

Dès la déclaration de guerre, les combats en rase campagne s’étaient engagés, tout le long de la frontière entre les soldats allemands dans leurs uniformes gris-vert qui se noyaient dans le paysage et les fantassins français dont les pantalons rouge-garance constituaient une cible dérisoire aux tireurs ennemis.

La place-forte de Longwy était un des bastions avancés des fortifications frontalières, et elle ne pouvait être surmontée que par le travail de l’artillerie. La ville connut alors une quinzaine de jours de répit, pendant lesquels la population tenta de faire face aux événements en cours. Le plus grand hôtel de la ville, l’hôtel des Récollets fut transformé en hôpital de campagne où bientôt affluèrent les blessés; les dames qui avaient suivi les cours de la Croix Rouge, parmi elles, ma mère, prirent leur service comme infirmières bénévoles; on aménagea les caves des maisons en abris et pendant ce temps, l’artillerie allemande installait ses batteries en territoire luxembourgeois à une distance calculée de telle façon que les canons allemands modernes pouvaient atteindre la citadelle mais étaient à l’abri des obus français, d’une portée beaucoup plus faible.

Et lorsque tout fut en place, vers le 20 août, le siège de la forteresse commença. Notre vieille maison était bâtie au-dessus d’une cave voûtée comme une crypte d’église. Cette cave était accessible par un escalier intérieur et possédait en outre une ouverture vers la rue, sous le perron, fermée solidement par une porte de fer. Elle présentait donc toutes les qualités que l’on demande à un abri efficace. C’est là, avec des matelas de fortune, que nous avons passé les 5 jours et les 5 nuits qui furent nécessaires aux obus allemands pour anéantir la ville haute. Naturellement, tous les projectiles n’atteignaient pas leur but: les coups tirés un peu trop court tombaient sur la ville basse et une partie de notre toit s’envola ainsi avec la cheminée à un moment où ma mère tentait de préparer un repas dans la cuisine: elle abandonna ses casseroles pour nous rejoindre dans la cave. Elle n’était d’ailleurs pas souvent là, avec mon grand-père et plusieurs parents qui avaient plus confiance en notre cave qu’en la leur. Elle allait à l’hôpital soigner les blessés de plus en plus nombreux. Nous étions soulagés à chacun de ses retours, la traversée de la ville étant une aventure dangereuse.

Une de mes camarades de classe, Marie-Louise Huguenin, qui habitait dans la rue des Tanneries, en face et en contre-bas de notre jardin, eut la cuisse fracassée par un éclat d’obus entré par le soupirail de leur cave.

Elle fut transportée à l’hôpital militaire et lorsque le bombardement eut cessé, ma mère m’emmena la voir. Je lui apportai la poupée qu’elle réclamait fiévreusement et je revois nettement la petite chambre où elle était couchée et où elle mourut quelques jours plus tard. Elle avait, comme moi, 6 ans. Ce fut ma première rencontre avec la souffrance et la mort.

Au bout de 5 jours et de 5 nuits, pendant lesquels les valeureux artilleurs se firent massacrer tout en lançant sur l’ennemi, sans lui causer aucun dommage, tous les projectiles dont ils disposaient, la citadelle dut déposer les armes. Le canon s’étant tu, nous avions abandonné la cave, et c’est d’une fenêtre du rez-de-chaussée que j’ai timidement regardé les plénipotentiaires allemands passer sur la grand-rue avec un drapeau blanc. Ils montaient à la citadelle pour y faire signer la reddition de la place.

Les troupes allemandes entrèrent dans la ville qui fut occupée jusqu’à l’armistice de 1918.

Nous étions coupés de toutes communications, aussi bien avec l’Ouest où mon père combattait sur le front où vivait ma tante Amélie et son mari, lui aussi au front, et où s’étaient réfugiés bon nombre d’habitants des régions de l’Est (Ardennes, Meuse) qui avaient fui devant le déferlement des armées ennemies, qu’avec l’Est, c’est-à-dire Magdeburg, dont nous n’avions plus aucune nouvelle pendant de nombreuses années.

Ma mère continua à soigner les soldats français blessés ou malades jusqu’au moment où, rétablis, ils partaient, comme prisonniers de guerre, vers l’intérieur de l’Allemagne. Elle eut alors d’autres occupations: ses connaissances d’allemand acquises en Bohème, lui permirent d’aider les concitoyens dans leurs rapports avec l’occupant: obtenir un laissez-passer pour aller dans un village voisin, ou se plaindre de difficultés avec les militaires allemands logés chez l’habitant. Nous avons eu de nombreux sous-officiers qui se sont succédés dans notre maison et n’avons pas eu à nous en plaindre. Au contraire, car, par l’un deux (Rottner) dont la femme habitait en Suisse, nous avons pu avoir de temps en temps des nouvelles de mon père.

C’est ainsi qu’un matin d’avril 1915, nous apprenions, par un court message, que mon père venait d’être blessé pour la quatrième fois, qu’il était soigné dans un hôpital de Dijon et que son état était très grave. Ma mère ne réfléchit pas longtemps: elle emplit un petit sac de voyage, dit adieu à son père qui, dès lors resta seul dans la maison de Longwy et, me prenant par la main - j’avais 7 ans - elle se mit en route pour la France libre.

Nous avons passé la frontière du Luxembourg à pied par de petits sentiers de la forêt, et, à partir de là commença une odyssée de 5 jours, avec parfois des retours en arrière par Trêves, Mannheim, Karlsruhe, enfin Bâle, Genève et Lyon pour atteindre enfin Dijon. Cette aventure a dû à ma mère d’être décorée de la Médaille des Evadés. Pour moi, j’ai juré en arrivant à Dijon que je ne remonterais plus jamais dans un train.

Inutile de dire que je n’ai pas tenu ma promesse.

Mon père était hospitalisé au lycée Carnot, transformé devant l’afflux des blessés, et les médecins avaient peu d’espoir, de le sauver. Un éclat d’obus avait fracassé sa cuisse gauche si près de la hanche que la technique chirurgicale de l’époque rendait l’amputation impossible. Comme il était resté de longs jours sans soin (la bataille des Eparges faisait rage) la gangrène s’était déclarée.

L’arrivée de ma mère à qui on permit tout de suite d’occuper à plein temps un poste d’infirmière dans la chambre qu’il occupait avec plusieurs camarades lui rendit la tranquillité morale et peu à peu la vigueur physique nécessaire à sa guérison. On tenta sur lui une des premières sutures osseuses de l’époque et il garda sa jambe. Mais lorsqu’après de longs mois d’immobilité absolue (pendant lesquels il fit de petits chef-d’oeuvre en macramé), il put sortir du plâtre, sa jambe gauche était raccourcie de 7 cm et le genou et la hanche définitivement ankylosés.

Ainsi, cet infatigable coureur des bois était devenu invalide de guerre à 85 % avec nécessité d’une tierce personne puisqu’il ne pouvait plus se baisser pour atteindre le bas de son corps. Avec l’aide de ma mère, sa fidèle compagne, il a supporté ce terrible handicap, sans jamais se plaindre, pendant 50 ans.

Pour ma part, je suis restée à Dijon, où j’allai à l’école jusqu’aux grandes vacances de 1915, date à laquelle je partis rejoindre ma grand-mère paternelle. Celle-ci, fuyant l’incendie de sa bonne ville de Rethel dans les Ardennes et l’avance des troupes allemandes vers la Marne, s’était réfugiée au Mans où habitait son plus jeune frère. C’est là où j’ai attendu la guérison de mon père, donc la réunion de mes parents.

Lorsqu'en automne 1916, après la démobilisation de mon père, nous vînmes nous installer à Paris, notre situation n'était guère brillante. Tout ce que nous possédions se trouvait à Longwy, de l'autre côté du front; nous faisions partie de la masse des réfugiés de l'Est et du Nord dont les seuls biens étaient les vêtements qu'ils portaient, qui prenaient leurs repas dans des restaurants communautaires installés à leur usage et qui cherchaient du travail.

Mon père trouva un poste d'employé de bureau au siège social de la compagnie d'assurance La Paternelle pour le compte de laquelle il avait monté son agence, à Longwy. Je fus inscrite à mon école de la Place Notre-Dame des Victoires et nous logions dans une chambre d'hôtel, rue de Richelieu. La fenêtre donnait sur le théâtre du Palais-Royal où l'on jouait alors "Madame et son filleul" dont nous entendions chaque soir les échos. Pendant l'entracte, les spectateurs prenaient bruyamment l'air sur les balcons extérieurs du théâtre.

Bientôt, ma mère entra également à La Paternelle, si bien que, à 8 ans 1/2, je me trouvais livrée à moi-même dans ce grand Paris où personne ne pouvait s'occuper de moi en dehors des heures de classe. Il fut alors décidé de me mettre en pension et j'entrai comme interne à Argenteuil dans une institution très catholique conduite par d'anciennes religieuses sécularisées, où les exercices de piété que je suivais avec une grande assiduité tenaient une large place. Une partie des bâtiments avaient été transformés en hôpital militaire et j'y retrouvai l'atmosphère qui m'avait été familière à Longwy, puis à Dijon.

Les blessés en voie de guérison prenaient l'air dans notre cour de récréation, et j'ai conservé toute ma vie le souvenir de ce jeune zouave qui, assis sur un fauteuil roulant, jouait à la balle avec nous. Il avait été amputé des 2 jambes et nous échangions de gentilles plaisanteries. Je me suis souvent demandé quelle avait pu être sa vie lorsque, dépouillé de son bel uniforme flamboyant et, de son auréole de héros, il s'était retrouvé, anonyme dans un costume civil et tel qu'il resterait jusqu'à la fin de ses jours: un cul-de-jatte, cloué sur son fauteuil roulant.

Paris n'était pas loin du front. Ses habitants eurent bientôt la primeur des nouvelles tactiques de guerre. Ce furent d'abord les attaques aériennes, annoncées par les sirènes qui faisaient descendre les gens dans les caves. A l'internat, on nous faisait d'abord passer à la chapelle où, les bras en croix, nous implorions le seigneur de nous préserver des bombes, c'est-à-dire de les envoyer plutôt sur nos voisins. Et comme ceux-ci devaient lui exprimer la même requête...

J'étais très heureuse lorsqu'une alerte se produisait pendant un de mes courts séjours à Paris. Comme mes parents ne descendaient jamais à la cave, nous pouvions assister au spectacle du ciel illuminé par l'explosion des shrapnells de la DCA.

Mais bientôt la population fut confrontée à un nouveau genre de danger: des obus s'abattaient sur la ville, sans que l'alerte ait été donnée, des obus qui venaient on ne savait d'où, puisqu'aucun avion n'avait été signalé. Le premier jour, nous restâmes des heures à l'abri jusqu'au moment où l'on fit connaître l'origine de cette nouvelle menace; les premiers canons à longue portée, la grosse Bertha, comme on les appela très vite. Ils étaient la préfiguration des fusées V1 et V2, lancées sur Londres pendant la seconde guerre mondiale et (j'ajoute ceci en cette fin de mois de janvier 1991) celle des missiles qui tombent aujourd'hui sur l'Etat d'Israël. Il y eut alors un moment de panique, et puis, la population s'habitua à ce danger imprévisible et imparable et la vie normale reprit son cours.

A ce moment, ma tante Amélie dut subir une opération à la thyroïde. C’était une des premières du genre, la technique que les chirurgiens d’aujourd’hui emploient chaque jour n’était pas encore au point. Elle ne survécut pas à l’opération.

C’était au printemps 1917, elle avait 28 ans. Son mari, commandant aux chasseurs alpins en garnison à Remiremont (Vosges) était au front. Il mit son appartement à notre disposition lorsque la direction de La Paternelle proposa à mon père le poste d’inspecteur pour toute la région de l’Est, alors accessible. Nous allions donc nous installer à Remiremont en mai 1918, au moment de la dernière offensive allemande. J’y ai passé un été merveilleux dans des promenades interminables avec ma mère dans des forêts pleines de myrtilles, malgré le grondement des canons qui les accompagnaient.

Novembre 1918.

J’avais 10 ans; ce fut l’armistice, l’arrivée du grand-père Claudel, délivré de 52 mois d’occupation, puis en juin 1919 la naissance de ma première petite soeur Monique.

La guerre était finie, il fallait recommencer à vivre normalement. Mes parents n’avaient pas envie de retourner à Longwy. Ils vendirent donc la maison familiale qui, 150 ans après sa construction, cessait d’être "la maison Blondeau". Ils achetèrent une propriété à Croismare, village situé à 6 km de Luneville. La maison, entourée de beaux arbres, avec un grand potager, un verger plein de mirabelles, des prés sur une surface de près de 2 ha, était bâtie un peu en retrait de la route nationale Paris-Strasbourg. Elle s’appelait La Belle Etoile. Mon père, fidèle à son éternel esprit d’entreprise, voulait y pratiquer la culture maraîchère et y faire l’élevage de lapins-angoras. Le projet ne tenait aucun compte de son infirmité qu’il voulait surmonter à tout prix. Il dut bientôt reconnaître que son rêve était irréalisable (qu’à cela ne tienne!). Il devint bientôt directeur de la verrerie de Croismare qui avait été rachetée à très bas prix par les frères Mueller dont la firme est bien connue aujourd’hui: Mueller Frères Lunéville.

Cette verrerie, située au milieu du village, était très ancienne, difficile à moderniser. Mon père se décida donc à édifier une nouvelle verrerie sur les prés de la Belle Etoile dans laquelle les ouvriers verriers, de l’ancienne furent embauchés. Malheureusement, cette entreprise ne fut pas du goût des maîtres-verriers nancéens Daum. Il s’ensuivit un procès à la suite duquel mes parents durent céder et la verrerie et la Belle Etoile.

C’est dans cette maison que naquirent Françoise en janvier 22 et Jean-Pierre en août 24.

Entre 1927 et 1936 mes parents, mes frères et soeurs s’installaient d’abord à Lunéville, puis aux environs de Nancy à Bouxières-aux-Dames.

Pendant les premières années de notre séjour à la Belle-Etoile, le grand-père Claudel avait partagé notre vie. Puis, il s’était installé dans une maison de retraite à Châtel/Moselle où il mourut en 1932 d’une pneumonie.

Il était âgé de 83 ans.

1921.

J’avais obtenu, en 1919 au Collège de Remiremont le diplôme qui correspondait au Certificat d’Etudes Primaires et mon père considérait que ma scolarité était achevée et qu’il me suffirait, dès lors, de lire quelques livres scientifiques et littéraires pour parachever ma culture. Il m’inscrivit cependant à un cours par correspondance, que je suivis pendant deux ans.

Dans mon fort intérieur, j’aspirais à une évolution mieux dirigée et je demandai à entrer dans un établissement secondaire. Comme nous habitions en pleine campagne, ce désir ne pouvant être réalisé que si j’étais interne soit à Lunéville, soit à Nancy. Il n’était pas question pour mes parents, d’assumer une telle charge financière, d’autant plus que les études elles-mêmes ainsi que livres et cahiers étaient entièrement payés par les parents.

Cependant, mon père étant grand invalide de guerre, j’avais la qualité de pupille de la nation, et comme telle, le droit de me présenter à l’examen d’aptitude à l’obtention d’une bourse. C’est ce que je tentai et obtins, en effet, une bourse d’internat et d’externat pour le lycée Jeanne d’Arc de Nancy, où je passai en 1925/26 le bac (le bac se passait alors en 2 parties) après 5 années passées à Saint-Fontaine, l’internat du dit lycée.

 

1926.

Le grand rêve de mon enfance et de ma jeunesse avait été de suivre les traces de mes parents et de découvrir le monde. Mais une jeune fille de 18 ans peut difficilement s’engager dans la Légion Etrangère et le seul chemin qui me sembla praticable fut de devenir professeur de mathématiques et de demander alors un poste soit à Tananarive, soit à Saïgon, soit dans toute autre contrée exotique. Mais la réalisation de ce plan s’avérait difficile, à cause de la situation financière de mes parents. Après la débâcle de la verrerie, ils n’avaient d’autres revenus que la pension d’invalidité du père, et la famille comptait, à part moi, 3 enfants encore très jeunes.

Il fallait que je me débrouille seule.

Je résolus de solliciter un poste d’institutrice et d’employer les jeudis (jour sans école), les dimanches et toutes les soirées à mes études.

A cette époque, les candidats du métier d’instituteur étaient formés dans les Ecoles Normales où l’on entrait après le Brevet Simple vers 15 ans. Les études duraient 3 ans et les lauréats prenaient leur premier poste à 18/19 ans. Il était également possible d’entrer dans la carrière avec le seul baccalauréat. Les difficultés étaient alors plus grandes, car on se lançait dans l’aventure avec des connaissances suffisantes mais sans aucune notion théorique ou pratique. Je fis donc ma demande et je fus envoyée dans le village de Bertrambois, situé sur les pentes ouest du massif vosgien, non loin du Donon, à 5 km de la gare la plus proche, celle de Cirey-sur-Vesouze.

Dans cette école de village, il y avait 3 classes: celle des grandes filles (de 7 à 13 ans) et celles des petits des 2 sexes (de 4 à 7 ans). Ce fut celle qui m’échut. Une bonne cinquantaine de gosses divisés en 3 groupes qu’il fallait occuper dans le même temps. Les plus jeunes dessinaient, regardaient des images, avaient des jeux de construction; les moyens apprenaient à lire, à écrire, à compter avec les grands (ceux de 6 ans) ou abordaient les analyses grammaticales, les quatre opérations, les leçons de choses, tout cela à côté de la gymnastique dans la cour et les leçons de chant, très chers à l’inspecteur de primaire.

La vie privée ne manquait pas non plus de charme: j’avais à ma disposition une chambre et une cuisine sans eau, ni gaz, ni électricité. On s’approvisionnait d’eau à la fontaine du village, on fourbissait tous les jours la lampe à pétrole; le bois de chauffage qui servait aussi à alimenter le poêle de la salle de classe, était fourni scié, mais non fendu, par la commune, et les classes duraient de 8 h à 11 h et de 13 h à 16 h. Il fallait ensuite faire des modèles d’écriture sur les cahiers et préparer l’emploi du temps pour le lendemain.

Le mercredi soir, après l’école j’enfourchais ma belle bicyclette Hirondelle - qui possédait une 2ème vitesse par rétropédalage - pour prendre le train à Cirey. Puis à l’aide de 2 tortillards, j’atteignais la grande ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg à Luneville pour débarquer vers 20 h à Nancy.

Le jeudi se passait à assister aux cours qui avaient lieu ce jour-là et à m’enquérir auprès de mes rares condisciples (nous étions 7 à préparer le même examen) de ce qu’ils avaient fait et de ce qu’ils avaient à faire. Le jeudi soir, je prenais le chemin du retour en sens inverse de la veille avec, pour arriver à ma maison d’école vers 22 heures, la traversée de forêts de hêtres sur 5 kilomètres. Cet emploi du temps était très vivifiant et m’a permis de passer les examens de mathématiques pures de la licence. Pour posséder une licence d’enseignement, j’aurais dû passer également un certificat de physique pour lequel une présence plus assidue aux travaux pratiques aurait été nécessaire. Le destin en avait décidé autrement, comme la suite de mon récit le montrera.

Je ne solliciterais jamais un poste à Tananarive ou à Saïgon...

 

 

La famille Hubin - Blondeau

La deuxième rencontre

Les années trente à Magdebourg

Revenons à l’été 1926.

Au mois d’août, ma mère reçut une lettre qui lui causa une grande émotion. Elle venait de Magdeburg, de son cousin Arnold. Depuis 12 ans maintenant, il n’y avait plus eu de contact entre les membres de la famille séparés par une frontière qui avait fait tant de mal des deux côtés.

Cette difficulté à renouer avec un passé révolu, Arnold la ressentait de la même façon. Lui qui autrefois venait en France à peu près tous les ans, n’avait pas eu le courage d’y revenir dans les premières années de l’après-guerre. Cet été seulement, il y était revenu et était allé à Longwy, espérant y retrouver la maison d’autrefois et ses habitants. Il n’avait pu y trouver qu’une adresse et il s’en servait pour donner à Magdeleine les nouvelles de Magdeburg. Aucun des membres de la famille n’avait été mobilisé. Hermann Kiessling avait dépassé 45 ans et lui-même ayant perdu un oeil à l’âge de 7 ans était réformé d’office. Il avait seulement été requis comme interprète auprès des prisonniers français internés à la citadelle et employé à la censure de leur correspondance.

La vie privée avait été celle de toute la population, plus dure qu’on ne l’avait imaginé à l’Ouest, surtout pendant les mois de l’après-guerre et de l’inflation dont on a peu parlé à l’époque dans les médias occidentaux. Arnold et sa femme étaient venus s’installer dans la maison au bord de l’Elbe que les parents Brinkmann n’étaient plus en mesure, financièrement d’entretenir seuls. Malheureusement, sa femme Ilse, atteinte d’un cancer, avait dû être opérée et les chances de guérison semblaient bien compromises. Sa mère, Minna, victime d’une attaque d’apoplexie, était restée paralysée pendant de longs mois et venait de s’éteindre au printemps de cette même année à l’âge de 69 ans. Les enfants de sa soeur Marguerite avaient grandi dans le merveilleux cadre du parc de Herrenkrug. Ils avaient maintenant 18, 16 et 14 ans. Arnold espérait recevoir bientôt une réponse que ma mère, selon son habitude, écrivit le jour même et il comptait bien venir nous voir au cours du prochain été.

C’est ce qu’il fit en juillet 1927.

Magdeleine et ses 4 enfants étaient à la gare pour accueillir cet oncle Arnold inconnu mais personnage de légende. Les retrouvailles furent émouvantes d’autant plus que sa femme, Ilse, venait de s’éteindre à l’âge de 42 ans.

J’étais en vacances, et l’oncle Arnold me proposa de passer quelques semaines à Magdebourg. J’allai avec mon père à Paris (2 nuits en train et une journée de démarches) pour y chercher le visa nécessaire à l’entrée en Allemagne, et je partis pour mon premier séjour à Magdebourg.

Ce fut pour moi un enchantement: les bains dans la piscine du bord de l’Elbe, en face de la maison, de longues promenades sur les innombrables chemins cyclistes qui sillonnaient la campagne, la forêt et la ville. Je fis la connaissance des cousins et cousines de Herrenkrug, et si nos conversations n’étaient pas très animées - ils ne parlaient pas français et j’avais oublié moi-même les quelques rudiments d’allemand, deuxième langue nécessaire à l’obtention de la première partie du bac (1925!) - mais nous apprîmes à nous connaître et leur mère, tante Marguerite, s’efforçait de retrouver son français d’autrefois.

A mon retour à Bertrambois, commença un échange épistolaire très régulier entre l’oncle Arnold et sa nièce. Il dura pendant toute l’année scolaire, et juillet 1928 me vit reprendre le chemin de Magdebourg.

Encore une année de correspondances, un troisième séjour, cette fois dans la maison Kiessling du parc de Herrenkrug, et il devint évident que nos sentiments mutuels avaient évolué et qu’il n’était plus question entre nous de rapport oncle/nièce. Arnold qui s’était aperçu de ce changement avant moi, hésitait à le reconnaître à cause de la différence d’âge - 28 ans - qui nous séparait. Le sentiment de sa responsabilité vis-à-vis d’une toute jeune femme le faisait reculer devant la réalisation d’un mariage. Lorsqu’à mon tour, je vis clair, je sus le convaincre que ce qui compte, dans une union, c’est la similitude de goûts, le bonheur de vivre ensemble, la confiance totale que l’on a l’un dans l’autre. Les âges respectifs n’ont aucun impact sur l’intensité ni surtout sur la durée d’un couple. Le destin de ses parents, dont la vie commune avait durée 3 ans, alors qu’ils étaient jeunes tous les deux, en était une preuve évidente.

En novembre 1929, nous décidâmes donc de nous marier et en janvier 1930 le pasteur Frantz de la Johannis-Kirche nous unit dans la maison de Herrenkrug.

Mon oncle n’était plus mon oncle; Arnold était mon mari!

Je pense que cette évolution de nos rapports est due au fait qu’en réalité, la différence de nos âges n’était pas aussi grande que les chiffres pouvaient le faire penser. Si, pour l’état civil, je n’avais pas encore 22 ans, le fait d’avoir dès l’âge de 2 ans 1/2 vécu à part entière la vie des adultes, m’en donnait beaucoup plus. Pour sa part, Arnold avait conservé une fraîcheur d’âme toute juvénile. Nous n’avons jamais regretté le pas que nous venions de franchir.

Au mois de décembre 1930, ce fut la naissance de notre fils Hans-Jürgen (Jean-Georges) et, en février 1931 Magdeleine vint pour la deuxième fois à Magdebourg pour y assister au baptême de ce petit garçon qui était le fils de son cousin Arnold, le neveu de Marguerite et ... son propre petit-fils. Nous devions ensuite avoir deux filles: Marlène en août 1932 et Renate en 1937.

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S’il n’est pas courant que, dans un couple, les conjoints appartiennent à 2 générations différentes, ce l’est encore moins qu’une telle exception se produise deux fois dans la même famille, à quelques années d’intervalle.

Et pourtant.

En octobre 1936 eut lieu dans la cathédrale de Magdebourg, le mariage de Marguerite Kiessling et d’Ernst-Adolf Knaur. Marguerite était la fille de Marguerite Blondeau, la petite-fille de Minna Knaur; Ernst-Adolf était le fils d’Adolf Knaur, frère de Minna qui avait épousé à Breslau ,Elsbeth Rittner, avait eu deux filles, Hertha née en 1893 et Marga née en 1896, puis beaucoup plus tard, en 1906 un fils Ernst-Adolf.

Il s’agissait, pour ce nouveau couple, d’une situation analogue à la nôtre: Marguerite épousait le cousin germain de sa mère. Il s’en suivait, pour elle comme pour moi, des imbroglios familiaux; elle devenait la cousine germaine de sa mère; ses enfants, comme les miens, étaient les petits-neveux de leur père. Et tout comme pour moi, elle avait en commun avec eux un couple d’arrières-grands-parents. Ils s’agissait pour eux du couple Anton Knaur/Mathilde Mundt, tandis que chez nous, nos ancêtres communs étaient Arnold Th. A. Blondeau/Marie-Jeanne Célestine Meffe!

Marguerite et Ernst-Adolf Knaur eurent par la suite 3 enfants: Ulrich en 1938, Sigrid en 1940 et Christiane en 1942. Les parents Kiessling, eux, ayant atteint l’âge de la retraite, avaient quitté Herrenkrug et habitaient un appartement citadin, non loin de la cathédrale.

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Pendant que se déroulaient les événements familiaux que je viens de relater, le monde, autour de nous, commençait à gronder. Je laisse aux historiens le soin de commenter, de juger la marche du temps. Je ne raconte ici que ce dont j’ai été témoin ou ce que j’ai appris de mes proches.

Nous habitions dans un quartier nouvellement construit, en bordure de la ville, avec des rues larges et sinueuses, bordées de maisons à 2 étages, des trottoirs propres à l’usage des patins à roulettes et des chemins cyclistes, comme dans la plupart des rues de la ville. Quelques magasins nécessaires à la vie journalière: boucherie, boulangerie, 2 épiceries, mais aucune agitation commerciale.

Dans ce cadre paisible, je n’ai été témoin d’aucune violence de quelque sorte que ce soit. Aucune démonstration, aucun défilé; et les quelques Chemises Brunes qui se rassemblaient parfois au coin d’une rue, participaient plus d’un folklore pour soldats de plomb, qu’ils ne semblaient être les précurseurs d’une tragédie mondiale.

La vie professionnelle de mon mari n’a pas été non plus perturbée extérieurement. Le lycée où il enseignait depuis plus de 30 ans était un lycée classique avec des effectifs moins nombreux que ceux des autres établissements scolaires à enseignement moderne. Très souvent, les fils y succédaient à leurs pères et il s’ensuivait une atmosphère de grande famille. Aucun des professeurs n’est entré dans le parti national-socialiste. Ils furent priés de le faire, refusèrent et l’affaire en resta là. Une difficulté survint lorsque le directeur en exercice, le docteur Karl Wudel, atteignit l’âge de la retraite. Le nouveau directeur, obligé de représenter le lycée dans les occasions officielles, devait être membre du parti. Comme il ne s’en trouvait aucun sur place, on fit appel à un professeur de sciences naturelles qui exerçait jusqu’alors dans la petite ville de Wernige-Rude et il fut un directeur tout à fait acceptable.

Ce ne furent donc pas des atteintes à notre vie personnelle qui engendrèrent l’angoisse. Ce ne furent pas non plus les médias qui en étaient à leurs premiers balbutiements.

C’est vers 1935 que nous avons acheté notre premier poste de radio qui nous servait surtout à tenter de capter de la musique plutôt que pour écouter les nouvelles. Celles-ci nous étaient fournies par le journal quotidien, que l’on croyait ou qu’on ne croyait pas, et on s’empressait de tourner le bouton lorsque retentissaient les éclats de voix des discours officiels. Non, l’actualité n’était pas ce que nous demandions à cette merveilleuse invention. C’était la possibilité d’entendre de la musique chez soi, même si la transmission était alors bien imparfaite.

Il est difficile de réaliser aujourd’hui ce que cela représentait: ma mère m’avait assise devant un piano depuis l’âge de 4 ans, nous avions plus tard passé des heures à jouer à 4 mains les arrangements pianistiques des symphonies de Beethoven ou les ouvertures de grands opéras.

Or, j’avais près de 19 ans lorsque j’ai entendu pour la première fois les vrais instruments de l’orchestre, que j’ai eu pour la première fois de ma vie l’occasion d’assister à un concert symphonique.

Ce bonheur était réservé aux seuls habitants des grandes villes, la difficulté des déplacements l’interdisant aux autres. A part les flons-flons, militaires ou autres, qui résonnaient, les jours de fête, sur les places publiques ou les orgues plus ou moins malmenées dans les églises, la seule musique que l’on pouvait entendre était celle que l’on faisait soi-même. D’où le nombre de pianistes amateurs (dont je suis) qui sévissait à cette époque.

Nous n’étions donc pas poursuivi par les nouvelles du monde comme nous le sommes aujourd’hui. Pour savoir ce qui se passait, il fallait aller soi-même au-devant de l’événement. C’est ce que je fis pendant les étés 1933 et 1934, à l’occasion des deux voyages en France que je fis avec les enfants. Nous sommes partis chaque fois avant le commencement des vacances scolaires et Arnold nous rejoignait à la fin des classes.

En juillet 1933, le train s’est arrêté en gare de Kehl, et c’est à pied, avec les deux enfants de 2 ans 1/2 et de 10 mois que j’ai traversé le Rhin pour continuer ensuite le voyage à partir de la rive gauche du fleuve.

En 1934, nous avons hésité longtemps avant de nous mettre en route, car nous n’avions droit qu’à 10 RM par personne au passage de la frontière. Après un accord avec mes parents, nous sommes quand même partis, mais nous savions que nous allions être pris au piège, que les frontières de l’Allemagne se refermeraient sur ses habitants, que l’idéologie du Parti tendait à en faire un bloc dont il se servirait... dans quel but ??

Ce fut, en effet notre dernière visite en France avant la guerre. En cette année 1934, ma soeur Monique nous accompagna pendant le voyage de retour. Elle avait, à 15 ans, terminé sa troisième, et n’avait aucune envie de rester au lycée à cause de l’horreur qui lui inspirait les mathématiques. Mais elle semblait très douée pour les langues étrangères, et, forte de son expérience d’autrefois, ma mère s’était mise en rapport avec la direction du couvent de la Visitation à Chosteschau - maintenant en République tchéchoslovaque - Monique y avait été acceptée comme lectrice et animatrice de conversation française tout comme sa mère 30 ans auparavant. Elle est restée 3 ans dans cet établissement, y apprenant parfaitement l’allemand et l’anglais et suffisamment le tchèque. Elle séjourna ensuite 6 mois à Prague où elle passa des examens de langues à l’Université allemande avant de rentrer, prise d’une sorte de panique devant la tension internationale croissante, en automne 1937.

Un an auparavant, nos parents avaient quitté leur Lorraine natale pour s’installer dans une modeste maison tout près de la plage des Sablettes, aux abords de la rade de Toulon. Françoise et Jean-Pierre les accompagnaient. Françoise fréquentait une école de commerce et Jean-Pierre se préparait à entrer dans la marine. Lorsqu’elle revint au pays, Monique accepta un poste de secrétaire trilingue dans un hôtel de Saint-Raphaël. C’est dans cette ville qu’elle fit la connaissance de Marius Lovéra et leur mariage eut lieu en automne 1938, juste au moment de l’entrevue de Munich.

En 1938, après la réunion de l'Autriche et de l'Allemagne, l'Anschluss, les puissances occidentales, France, Angleterre, manifestèrent bien leur inquiétude, augmentée par les manifestations pro-allemandes qui s'intensifiaient de jour en jour dans les Sudètes. On parla de guerre; on prépara la mobilisation des troupes. Mais, au cours de l'entrevue de Munich, monsieur Hitler sut convaincre ses interlocuteurs que ce petit territoire des Sudètes était certainement le dernier qu'il revendiquerait jamais. On le lui accorda donc, et les signataires de l'accord furent accueillis avec un enthousiasme délirant par les populations de leurs pays, puisqu'ils avaient sauvé la paix. Daladier et Chamberlain avaient fait reculer le spectre de la guerre et l'humanité entière les saluait comme des héros. Nous connaissons malheureusement la suite; et bon nombre d'historiens s'accordent à penser que cette paix qui paraissait définitivement acquise pour la France et l'Angleterre ne fut pour Hitler qu'un répit qu'il mit à profit pour renforcer sa puissance militaire, et que, s'il s'était heurté à une résistance plus ferme, le conflit qui aurait alors éclaté aurait pris moins d'ampleur et occasionné moins de désastres que la seconde guerre mondiale que nous connaissons.

Dans mon souvenir ces années trente ont un double visage. D’une part, un vie familiale heureuse, avec les soucis et les joies de tous les jours, les enfants grandissant, les longues excursions dans les montagnes du Harz, les randonnées à bicyclette dans les prairies et les bois des bords de l’Elbe ou le long des digues qui enserrent le fleuve, les visites furtives aux colonies de castors installées dans la forêt le long de petits cours d’eau presque stagnante, des semaines de vacances, en été, sur les plages de la mer Baltique. D’autre part, l’angoisse qui se fait de plus en plus pesante, à mesure que l’isolement du pays se fait plus hermétique que les propos guerriers devenaient plus délirants, que l’on a l’impression de vivre à l’intérieur d’une chaudière prête à exploser, sans qu’on puisse rien faire pour l’en empêcher.

Et la chaudière explosa en automne 1939.

 

La deuxième guerre mondiale

Septembre 1939.

Déclaration de guerre entre la France et l’Allemagne, mes deux pays, l’un où plonge mes racines, l’autre où j’ai été accueillie sans aucune réticence, de la part de qui que ce soit. Les deux armées qui s’affrontaient et tentaient de s’exterminer ne sont, pour moi, qu’une seule et même armée qui se suicide. C’est le drame absolu, sans issue car, quelle que soit la décision du destin, il n’y aura pas de victoire, mais, d’un côté comme de l’autre, une extermination. Je ne veux pas paraphraser notre bon vieux Corneille, mais lorsqu’en quatrième nous étudiions, sans grand enthousiasme, la tragédie d’Horace, que nous en apprenions par coeur des tirades entières, je ne pensais pas que ces vers fameux seraient pour moi prémonitoires et résonneraient dans mon esprit tout au long de ces années.

Mais quels que soient les sentiments qui nous agitent, les moments de désespoir qui nous étreignent, il faut assumer la vie quotidienne.

Notre vie familiale ne fut pas bouleversée par la mobilisation générale. Hermann Kiessling et Arnold étaient trop âgés; Karl-Hermann, ingénieur dans l’aéronautique, travaillait aux usines Junkers à Dessau et restait à son poste. Son plus jeune frère Kurt, ingénieur agronome, qui administrait un domaine agricole au nord-est de Berlin, et Ernst-Adolf Knaur, médecin neurologue, ne devaient être mobilisés que plus tard. Je n’avais plus, et n’aurais plus pendant longtemps de nouvelles de ma famille française, mais mon frère Jean-Pierre n’avait alors que 15 ans et il ne me semblait pas, alors, en danger.

Du jour au lendemain, cependant, l’atmosphère changea. Ce fut, dès le premier jour, la distribution des cartes de ravitaillement. Il fallut se plier à la discipline des rations attribuées aux uns et aux autres. Ce n’était pas l’abondance, mais les quantités de vivre qui nous étaient octroyées étaient suffisantes. Les bons d’achat ont été honorés et, jusqu’au derniers jours de la guerre, nous n’avons pas souffert de la faim. Au cours des années, les difficultés se sont surtout fait sentir dans le domaine du linge, des vêtements, des chaussures, surtout pour les enfants qui grandissaient.

Dès les premières semaines de la guerre, il fallut procéder dans toutes les maisons, à un nettoyage radical des greniers dont les cloisons délimitant les mansardes des particuliers devaient disparaître, afin de permettre l’extinction des incendies qu’un jour ou l’autre il serait nécessaire de combattre.

Dans chaque maison, une partie de la cave fut aménagée en abri, avec des poutres de soutien supplémentaires, une protection pour le soupirail et une porte blindée, et, plus tard, une sortie aménagée dans le mur mitoyen qui devait permettre une évacuation au cas où la maison s’éffondrerait.

Il y avait un responsable pour chaque bloc de 3 ou 4 maisons et il me semble important de dire ici que nos voisins me choisirent moi dont tout le monde connaissait l’origine française, pour assumer ce rôle de défense passive anti-aérienne.

Toutes ces mesures imposées par l’état de guerre n’étaient pas trop contraignantes et elles ne pesaient pas lourd en regard de l’angoisse latente que suscitait en nous cette hécatombe. Nous n’avions pas de parent proche au front, mais Arnold était obsédé par le sort réservé à tous ces hommes dont, au cours de près de quarante ans de carrière, il avait suivi l’adolescence et qui lui témoignaient un attachement durable. Le lien qui l’unissait en particulier aux classes dont il avait été le professeur principal tenait non seulement à la relation maître-élèves à l’intérieur du lycée, mais pour une grande part aux excursions de 8 - 10 jours qu’il organisait chaque année, pendant lesquelles se développait une véritable fraternité, que ce soit à bicyclette par les chemins sablonneux de la lande couverte de bruyère, avec une flottille de bateaux à rames à travers les lacs de la Prusse Orientale, ou à pied à la découverte d’une région pittoresque, chacune de ces expéditions engendraient une fraternité entre les participants et j’y ai pris part chaque fois que cela m’a été possible.

Je me souviens en particulier d’une excursion pédestre d’une huitaine de jours dans la vallée de la Weser. C’était en automne 1935 et la classe de terminale qui formait notre groupe se composait de 20 à 25 jeunes gens.

De longues marches à travers les collines boisées nous faisaient découvrir les méandres du fleuve. Nous visitions de vieilles abbayes et l’un de nos compagnons s’asseyait aux orgues centenaires et improvisait.

Le soir, à l’auberge de Jeunesse, après la corvée de pommes de terre et le repas en commun, les garçons organisaient des séances théâtrales, la légende de Faust en particulier. Ces jeunes gens, imprégnés de culture classique étaient enthousiastes de la vie, ils s’apprêtaient à devenir médecin, avocat, pasteur... Ils terminèrent leurs études secondaires en été 1936, entrèrent pour un an dans le service de travail obligatoire qui les amena au service militaire.

Celui-ci allait se terminer lorsqu’éclata la guerre.

Et, de mois en mois, nous apprenions par les journaux ou par les familles la disparition de la plupart d’entre eux. Ils tombèrent en Pologne, à Narvik, en France, dans les sables du désert nord-africain, dans les immensités glacées de Russie. Ils représentaient pour nous, dans leur individualité, les millions de camarades qui, dans toutes les armées en présence partageaient leur destin tragique. Et ces images de morts formaient comme une chape qui pesait aux épaules et que l’on ne pouvait rejeter.

A partir de 1943, les raids américains se firent de plus en plus fréquents et les nuits étaient rares où le sommeil n’était pas interrompu par les sirènes d’alarme. Le plus dur alors était de réveiller les enfants pour descendre à la cave. La région de Magdeburg n’était pas toujours concernée, mais comme la ville se trouvait légèrement au sud de la trajectoire visant Berlin, les bombardiers en route pour la capitale grondaient au-dessus de nos têtes et nous gratifiaient de temps à autre, de quelques décharges.

On commença alors à évacuer les enfants et les personnes âgées. Marlène fut la première à quitter la maison. Sa classe fut dirigée vers une petite ville située sur les pentes nord-est du Harz, Wernigerode, où elle resta de décembre 43 jusqu’au mois d’avril 45. Hans-Jürgen, qui avait alors 13 ans, faisait partie, avec ses camarades, des équipes qui se relayaient nuit et jour au lycée pour monter la garde contre les incendies provoqués par les petites bombes au phosphore. Renate, 6 ans à l’époque, n’était pas concernée par le plan d’évacuation scolaire. Nous l’avons confiée à nos amis Steinfatt qui habitaient Halberstadt, petite ville sans importance stratégique, qui nous semblait moins exposée que Magdeburg.

L’année 44 vit la situation empirer et ce fut, le 16 janvier 1945 la destruction à 80 % de la ville, un anéantissement qui rappelait celui de 1631, lorsque pendant la guerre de Trente Ans les Impériaux avaient détruit la ville et massacré ses habitants. Alors que les maisons voisines de la nôtre avaient été écrasées par les lourds explosifs, nous n’avions reçu que des bombes au phosphore, plus légères, qui ne traversaient guère que deux étages et que l’on pouvait éteindre si on les combattait vite et énergiquement à l’aide de petites pompes à main, plongées dans un seau d’eau. 3 maisons furent ainsi préservées du pire et nous pûmes donner asile à des voisins moins chanceux.

L’activité scolaire, étant totalement interrompue, Arnold s’employa à trouver un refuge pour Hans-Jürgen en dehors de la ville. Par l’entremise du pasteur du village de Westerhausen, près de Halberstadt qui avait été son élève, il le fit accepter par un cultivateur en qualité d’apprenti, avec un contrat de 2 ans qu’il serait possible de résilier au bout d’un an si les circonstances permettaient alors une reprise de la scolarité normale.

C’est pendant ces mois d’apprentissage que l’idée de son futur métier a germé dans l’esprit de notre fils et les expériences qu’il fit alors lui servirent tout au long de sa vie professionnelle.

La vie était devenue chaotique.

On sentait la catastrophe finale approcher. Les parents Kiessling avaient perdu leur appartement et s’étaient réfugiés à Quedlinburg. Leur fille Marguerite, fuyant la ville de Schweidnitz avec ses trois enfants âgés de 6, 4 et 2 ans avait échappé de justesse (à 24 heures près) à la terrifiante destruction de Dresde, les y avait rejoint.

Nous avions alors décidé de nous préparer un pied-à-terre à Halberstadt, dans une mansarde de nos amis et d’être ainsi près de nos 3 enfants. Chaque fois que nous en avions l’occasion - un train en partance, un camion, les bicyclettes - nous y avons transporté quelques objets de première nécessité. Et c’est ainsi qu’un samedi d’avril 1945 nous avons débarqué à la gare de Halberstadt au moment où une attaque aérienne faisait sauter un train de munitions à quelques dizaines de mètres de la gare. Marlène venait, elle aussi, d’y arriver après la dislocation des classes hébergées à Wernigerode. Hans-Jürgen était venu chercher sa petite soeur Renate pour passer le dimanche à la campagne à Westerhausen. Et ainsi, tout le monde était en place pour le drame qui allait se dérouler le lendemain et auquel j’ai fait allusion dans mon avant-propos.

La situation était alors la suivante.

Les troupes américaines se trouvaient à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Halberstadt tandis que les Russes avaient atteint les faubourgs de Berlin. 200 kilomètres à peine séparaient les deux armées. Un esprit réaliste ne pouvait douter que leur rencontre était inéluctable. Cependant, les autorités locales, tous partisans fanatiques du Führer, croyaient encore dur comme fer à la victoire du Reich, persuadés qu’ils étaient de l’imminence du renversement de la situation grâce à l’arme miraculeuse qu’annoncait la propagande officielle. Malheur à celui qui émettait un doute à ce sujet en présence de témoins mal choisis. Cela pouvait le conduire au peloton d’exécution.

C’est dans ce contexte que, ce samedi d’avril, le commandement américain pria le maire de la ville de laisser libre passage à ses troupes. Le maire répondit en faisant creuser des tranchées en travers des rues pour arrêter l’avance des chars. Ces travaux ne servirent pas à grand chose: le dimanche matin, vers 9 heures, plusieurs vagues de bombardiers vinrent arroser la ville qui, jusque-là n’avait subi aucun dommages, et la transforma en un champ de ruines. Après quoi, les soldats américains purent continuer leur marche en avant sans coup férir. J’ai appris, dans les jours qui suivirent, que la population, exaspérée par cette décision absurde qui avait causé la ruine de la cité, s’était emparée de l’homme responsable et l’avait pendu.

Le devant de la maison où nous nous trouvions s’était effondrée, mais la cave étant située sur l’arrière, nous nous en sortions sommes toute très bien, sauf que l’immeuble était devenu inhabitable et qu’il fallait trouver un refuge. Nous sommes alors partis à pied vers le village de Schwanebeck, situé à une dizaine de kilomètres où le pasteur mit une pièce de sa maison à notre disposition. Les soldats américains nous ayant dépassé, la route du retour vers Magdebourg était coupée, et nous sommes restés 6 semaines dans cette campagne perdue où tous les gens valides furent immédiatement réquisitionnés pour les travaux des champs.

C’est là que nous avons vécu la fin des hostilités, lorsque Russes et Américains eurent atteints les rives de l’Elbe, qu’ils occupèrent chacun de son côté, se regardant en chiens de faïence.

C’est là que nous entendîmes que les premières émissions libres diffusèrent des reportages sur les camps de concentration, et notre première réaction fut de les prendre pour de la propagande. Il fallut se rendre à l’évidence: ces reportages décrivaient des faits qui avaient vraiment eu lieu et nous en restions béats d’horreur. Car, je le dis pour nous-mêmes et certainement pour des millions d’autres: nous connaissions l’existence des camps où l’on internait les récalcitrants au régime. Nous savions que les Juifs étaient rassemblés dans les régions de l’est, peut-être même en Pologne. Mais de là à imaginer l’enfer où avaient été plongés ces malheureux, il y avait un monde!

J’ai appris par la suite, que tous ceux qui, pour leur malheur, avaient été en contact avec ce monde de l’horreur, victimes qui avaient pu en réchapper, témoins impuissants comme, par exemple, les employés des chemins de fer occupés aux manoeuvres dans les gares étaient astreints à un silence absolu, sous peine de représailles terribles. Il y avait donc les gens qui savaient et se taisaient et ceux qui comme nous, grâce à un concours de circonstances bénéfique, avaient côtoyé cette horreur sans en soupçonner l’existence. On connaissait la rigueur des sentences prononcées contre les adversaires déclarés du régime; la répression sanglante après l’attentat manqué du 20 juillet 44 contre Hitler - une marque de déception quant à l’issue de l’attentat faite en privé et recueillie par de faux amis a suffi, dans de nombreux cas, pour mener son auteur à la potence - les suicides sur commandement du maréchal Rommel, du Général Udet (entre autres) tout cela n’était que la partie visible de l’iceberg.

La masse immergée de l’horreur venait de nous être révélée.

L’après-guerre

Nous sommes rentrés à Magdeburg au début du mois de juin, Arnold, Marlene, Renate et moi, tandis que le grand frère, resté à Westerhausen, y continuait son apprentissage agricole. La maison était toujours debout; les voisins recueillis après le grand bombardement occupaient l’appartement et l’avaient préservé du pillage, mais l’état dans lequel nous trouvions les lieux familiaux était plutôt pitoyable. La moitié des tuiles du toit s’étaient envolées.

Les bombes incendiaires que nous avions réussi à maîtriser a