GABRIEL MAZIER
alias Capitaine François
100
Un officier doccasion
dans le Haut Pays niçois
Guerre 1939 / 1945
Nice - Mars 1992
Analyse du témoignage
Résistance ;dans le haut pays niçois
Écriture : 1989 - 115 Pages
Avant propos du témoin
J'ai beaucoup hésité à écrire ce récit : tant de choses ont déjà été écrites sur la Résistance et par des gens bien mieux informés que moi : si je me décide cependant, c'est pour un certain nombre de raisons que je voudrais vous faire partager.
Tout d'abord pour satisfaire ceux qui m'ont aidé pendant cette période troublée, et qui m'ont demandé de le faire : ils étaient peu nombreux, ils le sont de moins en moins et pour ceux qui restent je sais qu'ils seront heureux de revivre à travers ce récit quelques moments exaltants de leur jeunesse courageuse.
Ensuite, il y a l'envie de faire connaître aux plus jeunes ce qu'a été cette période de l'histoire de notre région qui fait maintenant partie de notre patrimoine à tous.
Je crois, enfin, pourquoi ne pas le dire, qu'un moment arrive un jour dans la vie d'un homme, où il veut, sans doute par besoin, faire son propre bilan. Pour beaucoup de ceux que j'ai connus à cette époque, la Résistance a apporté les grades, les honneurs, l'argent rien de tout cela pour moi, et pourtant je suis satisfait d'avoir accompli ce que vous allez lire. A tort ou à raison, vous jugerez...
I have a lot hesitated to write this account : so things have already been written on the Resistance and by peoples well better informed that me : if I decide however, it is for a certain number reasons that I would want to make you share.
First of all to satisfy these that have helped me during this disturbed period, and that have asked me to make it : they were little numerous, they are less in less and to these that remain I know than they will be happy to relive through this some account moments exultant of their courageous youth.
Then, there is the envy to make know to the youngest what has been this period of the history of our region that makes now leave of our patrimony to all.
I believe, finally, why not to tell it, that a moment arrives a day in the life of a man, where he wants, without doubt by need, to make his clean statement. For a lot of these that I have known in this period, the Resistance has brought ranks, honors, the money nothing of whole that for me, and nevertheless I am satisfied to have accomplished what you are going to read. Wrongly or to reason, you will judge...
PrÉsentation du Docteur Gaston Bernard
On a beaucoup épilogué sur la réalité de l'appui apporté par la Résistante intérieure aux armées alliées au cours de la dernière guerre. Le déroulement des opérations qui suivirent le débarquement en Provence du 15 août 1944 illustre pourtant de façon éclatante l'efficacité de cet appui, aussi bien la rapidité de la progression alliée vers le Nord que la libération anticipée de Nice et de la quasi totalité des Alpes Maritimes.
C'est à l'action d'agents intrépides comme "cet officier d'occasion" que le Haut Pays Niçois dut d'être libéré avec plusieurs mois d'avance sur les plans alliés. C'est grâce à l'implantation des maquis, que ces Résistants organisèrent dans nos montagnes, que les troupes libératrices purent avancer si vite le long de la route des Alpes vers Grenoble, Lyon puis Dijon. C'est à l'action de ses semblables dans les réseaux urbains, que Nice fut purgée, intacte, de ses occupants, le 28 août 1944, moins de deux semaines après le débarquement du Dramont.
Le récit que vous allez lire ne prétend pourtant pas à la justification stratégique : il raconte simplement au jour le jour, la vie d'un agent français parachuté en Provence fin 1943, pour préparer le débarquement au Sud et la reconquête de la France occupée. Cet agent, qui fut l'une des grandes figures, pourtant méconnue, de la Résistance dans le Haut Pays Niçois avait fait parler de lui sous le nom de guerre de "Capitaine François".
Celui qui fut son chef à l'époque, le Général J. Lecuyer, dit Sapin, a bien voulu préfacer ces souvenirs.
One has a lot epilogue on the reality of the support brought by the interior resistant to armies allied in the course of the last war. The operations that followed the landing in Provence of 15 August 1944 illustrates nevertheless vivid manner the efficiency of this support, the rapidity of the progression allied to the North as well as the anticipated liberation of Nice and the quasi totality of Maritimes Alpes.
It is to the action of intrepid agents as this "officer of opportunity" that the High Country Niçois had to be liberated with several months of advance on plans allied. It is thanks to the implantation of the maquis, that these Resistants organized in our mountains, that liberating troops could advance so rapidly the long of the road of Alpes to Grenoble, Lyon then Dijon. It is to the action of its similar in urban systems, that Nice was purged, intact, its occupants, 28 August 1944, less of two weeks after the landing of the Dramont.
The account that you are going to read does not claim nevertheless to the strategic justification : it tells simply to the day the day, the life of a French agent parachuted in Provence in end 1943, to prepare the landing to the South and the reconquest of France occupied. This agent, that was one the great figures, nevertheless misunderstood, the Resistance in the High Country Niçois had made speak it under the war name of "Captain François".
This who was his chief in the period, the General J. Lecuyer, tells "Sapin", has well wanted to preface these souvenirs.
PRÉFACE DU GÉNÉRAL J. LÉCUYER, ALIAS SAPIN
Les circonstances ont voulu que pendant les heures et les années sombres de l'occupation, j'ai rencontré des hommes et des femmes sortant du commun, mais j'affirme qu'aucun -ou aucune- n'arrivait au niveau de François (c'est sous ce nom que j'ai connu l'auteur du récit qui suit) pour le courage, l'audace et l'efficacité qu'il montrait en toutes circonstances, et la confiance qu'il inspirait (au moins à ceux qui étaient de son côté !!).
Son rayonnement était tel que ceux qu'il recrutait le suivaient "les yeux fermés", sûrs qu'ils étaient, qu'avec lui, on " s'en sortirait " toujours.
Certes, comme tous les combattants et les chefs exceptionnels, il était "rugueux", difficile à " manipuler", toujours à l'extrême limite du raisonnable - quand ce n'était pas nettement au delà ! - mais inspirant une telle confiance à ses hommes que le déraisonnable devenait possible... et se réalisait.
Je peux affirmer que les pages qu'il a écrites sont l'expression de l'exacte vérité, sans forfanterie, sans exagération, malgré leur caractère parfois irréel !
J'ajoute que par modestie il n'a même pas tout dit !
Bravo François ! Je t'ai retrouvé à toutes les pages !
Circumstances have wanted that during hours and years of the sink occupation, I have met men and women exiting the common, but I assert that none arrived to the level François (it is under this name that I have known the author of the account that follows) for the courage, the audacity and the efficiency that he would show in all circumstances, and the confidence that he inspired (at least to these they were his side !!).
His radiation was such that these that he recruited followed him closed eyes, sure that they were, that with him, one in would exit always.
Indeed, as all combatants and exceptional chiefs, he was rugged, difficult for manipulate, always to the extreme limits the reasonable - when this was not clearly to far ! - but inspiring a such confidence to his men that the unreasonable became possible... and realized.
I can assert that pages that he has written are the expression of the exact truth, without forfanterie, without exaggeration, despite their sometimes unreal character !
I add that by modesty he has not even all tells !
Bravo François! I have found you to all pages !
POSTFACE de M. Charles GINésy
Président du Conseil Général des Alpes-Maritimes
Sénateur-Maire de Péone-Valberg
Après un demi-siècle, Monsieur Gabriel Mazier témoigne.
Pourquoi avoir attendu si longtemps ?
La réponse se résume en trois mots : pudeur, message, souvenir :
- Pudeur, car l'auteur est un modeste. Il appartient à cette race d'"hommes tranquilles" que les circonstances transforment en héros. Il a le sentiment de n'avoir fait que son devoir. Il ne pense pas que son comportement mérite d'être mis en lumière. Il est discret de nature... et c'est tout à son honneur.
- Message, car les enseignements du passé demeurent d'actualité. Le temps s'écoule, mais l'Histoire encourage à la réflexion. Il est donc utile de rappeler et d'expliquer, afin que l'expérience serve.
- Souvenir, car les nombreux camarades de combat, qui ont sacrifié leur vie pour leur Pays, ont droit à la considération des autres. Les anciens ne les oublient pas. Les jeunes comprendront mieux le prix de la Paix, sa fragilité et ses exigences. Ils seront reconnaissants à leurs aînés.
Grand merci à Gabriel Mazier d'avoir franchi le pas.
Il m'offre l'occasion de rappeler son rôle héroïque, sous le nom de "Capitaine François".
Après un entraînement intensif à la guerre secrète, en Afrique du Nord, au sein du célèbre "Bataillon de choc du Commandant Gambiez", il est parachuté en Provence fin 1943.
C'est un chef dans toute l'acception du terme, "rugueux", mais subjuguant ses hommes qui le suivent les yeux fermés.
Grâce à "cet officier d'occasion ", le Haut Pays Niçois est libéré avec plusieurs mois d'avance sur les plans alliés.
Gabriel Mazier, avec beaucoup de pudeur, nous fournit un exemple. Simplement, mais indéniablement, il donne une leçon de patriotisme et de courage. Il engage à la vigilance.
Ainsi, il continue à se battre pour la France: la plume est sa nouvelle arme.
Il a compris, avec Platon, que "ce sont les Hommes, et non les pierres, qui font le rempart de la Cité".
After a half-century, Sir Gabriel Mazier testifies.
Why to have waited so long ?
The reply summarizes in three words: modesty, message, souvenir :
- Modesty, because the author is a modest. he belongs to this tranquil man race that circumstances transform in hero. He has the sentiment to have made only his duty. He does not think that his behavior deserves to be put in light. He is discrete of nature... and that is all to his honor.
- Message, because enseignements of the past reside current events. The time flows, but the History encourages the reflection. It is therefore useful to remind and to explain, in order that the experience serves.
- Souvenir, because the numerous comrades of combat, that have sacrificed their life for their Country, have straight to the consideration of others. The ancient do not forget them. Youths will understand better the price of the Peace, its fragility and its demands. They will be grateful to their old.
Great thank you to Gabriel Mazier to have crossed.
He offers me the opportunity to remind his heroic role, under the name of Captain François.
After an intensive training to the secret war, in North Africa, in the breast of the famous Battalion of shock of the Commander Gambiez, he is parachuted in Provence at the end of 1943.
He is a chief in all the meaning of the term, rugged, but subjugating his men that follow him eyes closed.
Thanks to this "officer of opportunity", the High Country Niçois is liberated with several months of advance on plans allied.
Gabriel Mazier, with a lot of modesty, provides us an example. Simply, but undeniably, he gives a patriotism and courage lesson. He commits to the vigilance.
Thus, he continues to fight for France : the feather is his new arm.
It has understood, with Platon, that this are Men, and non stones, that make the rampart of the City.
TABLE
PREFACES 9
Avant propos 11
L'entraînement à la guerre secrète 12
LE PREMIER "CHOC" 12
LES "FAUSSES BARBES" 13
ENTRAINEMENT AU SABOTAGE 14
DES PARTENAIRES D'ENTRAINEMENT
INVOLONTAIRES 14
APPRENDRE A TUER 15
"COLLABORATEURS" 15
ENTRAINEMENT AU SAUT EN PARACHUTE 16
"Joseph CABOT" 17
L'APPRENTISSAGE DES TRANSMISSIONS 17
L'ATTENTE DU DEPART 18
Le brevet de parachutiste
décerné à Gabriel Mazier 21
Parachutage en métropole
et premières opérations dans la Drôme 22
ARRIVEE A DIEULEFIT 23
BRACONNAGE ET CHAMPIGNONS
POUR SURVIVRE 24
MISSIONS DELICATES 25
JE FAIS DERAILLER UN TRAIN MILITAIRE 25
UN DERAILLEMENT MANQUE 27
Installation à Puget Théniers 32
LA RENCONTRE D'UN ANCIEN CAMARADE
ME CONDUIT A PUGET-THENIERS 32
RETOUR DANS LA DROME
POUR "LIQUIDATION" 33
RETOUR ET INSTALLATION
A PUGET-THENIERS 34
LES LIAISONS RADIO AVEC ALGER 35
ARRETE PAR ERREUR ET POUR PEU DE TEMPS 36
PREMIER PARACHUTAGE
AU PLATEAU DE DINA 16 JANVIER 1944 36
JE NE SUIS PAS SEUL A ORGANISER DES PARACHUTAGES DINA 38
LA REUNION DE COORDINATION DE SAPIN 39
HERCULE 40
RECRUTEMENT, ENTRETIEN,
INSTRUCTION DU MAQUIS 40
IMPRUDENCE ET DENONCIATION 41
La guerre des embuscades 48
L'ATTAQUE SURPRISE DE NOTRE REFUGE 48
REPLI STRATEGIQUE ET MORT DE CABOT 49
A LA RECHERCHE D'UN ABRI 49
AU LIEU DE M'AIDER ON ME CHASSE
ET ON ME DENONCE 50
ENFIN, DES BRAVES GENS! 51
LE MAQUIS DE COLMARS-LES-ALPES 53
BARCELONNETTE 54
ENLEVEMENT IMPROVISE 55
EXECUTIONS SOMMAIRES A SAINT-ANDRE 56
L'ASSASSINAT COLLECTIF DE
ST JULIEN DU VERDON 57
In Memoriam! - LES FUSILLES
DE ST JULIEN DU VERDON - 11 juin 1944) 57
Du maquis de Beuil à la libération
de Puget-Théniers 65
DESTRUCTION DU PONT DU PRA D'ASTIER 66
DEMINAGE VERS VALBERG 66
DESTRUCTION DU PONT DE BERTHEOU
- 8 JUILLET 1944 67
DES SORTES DE COURS MARTIALES 68
EXECUTION D'UN MOUCHARD 69
REDDITION DE PUGET-THENIERS 70
Dernières opérations 79
LE BANCAIRON 79
NETTOYAGE EN AVAL DE LA MESCLA
- LA BATAILLE DE LEVENS 81
EPILOGUE 85
Documents 86
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
CHAPITRE PREMIER
L'entraînement
à la guerre secrète
La campagne de Tunisie s'achevait. Nous étions en Mai 1943, les troupes de Montgomery avaient rejoint les Américains débarqués au Maroc et à Oran en Novembre précédent. Les Allemands et les Italiens quittaient l'Afrique du Nord.
J'avais participé avec les Corps Francs d'Afrique à la libération de Bizerte et n'avais plus qu'une idée, celle de prendre part, au plus tôt, à la reconquête de la Métropole que j'avais quittée en 1941.
J'avais appris que le Général Giraud;mettait sur pied, à Alger, une unité spéciale destinée à préparer le terrain au futur débarquement et je m'étais aussitôt porté volontaire. Comme ancien de la Garde Républicaine et parce que j'avais eu la chance de pouvoir me distinguer dans les combats de Tunisie, j'obtins sans trop de mal l'autorisation de mes chefs et rejoignis Alger. Le Général Giraud, qui voulait connaître personnellement chacune de ses recrues, m'avait reçu brièvement à son PC au Palais d'Eté.
LE PREMIER "CHOC"
La constitution de cette unité spéciale appelée "Premier Bataillon de Choc" avait été confiée au Commandant Gambiez, venu de France par l'Espagne; le recrutement en était hétéroclite, du 2ème classe au capitaine en passant par les spécialistes sous-officiers les plus divers. Tous, bien entendu, étaient volontaires. L'appellation "Bataillon" ne doit pas faire illusion : elle n'était là que pour l'administration. L'instruction qu'on nous y dispensait n'avait pas grand chose à voir avec celle du soldat de base.
On y enseignait l'art de s'infiltrer au milieu des troupes ennemies, celui du sabotage des voies de chemin de fer, l'élimination en silence des sentinelles, le judo et le close-combat. Le parachute était roi, l'éducation physique poussée au plus haut niveau, le parcours du combattant au menu de tous les jours. On y apprenait à manier les explosifs les plus variés et à tirer vite avec toutes sortes d'armes. L'expérience que j'avais acquise précédemment me valut d'être choisi comme instructeur après quelques jours, puis, très vite, on m'affecta au Service de Renseignements et d'Action, plus connu sous le nom de "Fausses-Barbes", qui était rattaché au B.C.R.A. (Bureau Central de Renseignements et d'Action) organisme de la France libre installé à Londres en octobre 1943, puis disposant d'une antenne à Alger dès 1944. Il eut la charge de coordonner et d'équiper la Résistance Française.
LES "FAUSSES BARBES"
Aux "Fausses-Barbes", l'entraînement prit une intensité exceptionnelle. Nous étions bouclés dans un ancien camping, "Le Club des Pins", en bordure de la route qui va d'Alger à Cherchell, près de Sidi Ferruch;et de Staouéli. Il y avait là, comme au Premier Choc, un assortiment de volontaires venus de tous les horizons, des combattants de toutes les armes et de toutes les unités qui avaient été dissoutes après les combats de Tunisie. L'instruction nous était donnée par des spécialistes alliés, anglais pour le sabotage et le combat rapproché à l'arme blanche, américains pour le saut en parachute et le maniement des armes de toutes natures, y compris des armes allemandes que nous allions être amenés à rencontrer sur nos futurs terrains d'opérations.
Le sabotage des locomotives nous avait été enseigné au cours d'un stage spécialisé à Sainte-Barbe du Tlélat: nous étions capables, à la fin, de pousser la pression d'une chaudière et de manoeuvrer une machine en marche avant ou arrière, de la lancer sur un convoi pour le faire dérailler ou encore de l'aiguiller sur une voie de garage pour la détruire. Nous avions également appris à manoeuvrer les différents types de motrices diesel, notamment les michelines. Pour les avions, nous avions aussi fait un stage spécialisé, au camp d'aviation d'Oran, a Sénia, où on nous avait appris à mettre en route un moteur de Messerschmidt et à faire décoller un avion pour en sauter en parachute s'il fallait s'échapper rapidement d'un territoire ennemi.
L'attaque des sentinelles et l'élimination silencieuse des gêneurs faisaient l'objet d'un entraînement particulièrement poussé: tous les jours nous nous exercions sur des mannequins de façon à obtenir le maximum de rapidité dans l'exécution des coups de poignard ou de tranchet, des manchettes ou des coups de pied. Quand le travail sur mannequins était au point, nous nous entraînions entre nous, ce qui n'allait pas, bien entendu, sans provoquer quelques accidents tant nous y mettions d'ardeur. Je me souviens de celui survenu à mon ami Blanc;dont j'avais brisé une clavicule en ripostant à un étranglement, de celui aussi arrivé au Capitaine Teri parce qu'il avait gardé une seconde de trop une grenade d'exercice dans la main droite qui fut arrachée : ce patriote de grand courage devait d'ailleurs perdre, un peu plus tard, une jambe dans les combats des Ardennes.
Ces grenades d'exercice, un instructeur Anglais nous avait appris à les fabriquer: il suffisait d'une noix de plastic dans laquelle on plaçait un détonateur relié à une mèche lente de 10 cm qui brûlait en 10 secondes, le tout enrobé de Chatterton : la mise à feu s'effectuait à l'aide d'un allumeur à friction sur un simple frottoir de boîte d'allumettes; ces engins étaient, en principe, inoffensifs, tympans mis à part, car ne projetant aucun éclat métallique : il fallait pourtant éviter de les garder trop longtemps en main!
ENTRAINEMENT AU SABOTAGE
Nous nous entraînions aussi beaucoup aux combats à l'arme blanche et au lancer du poignard où nous étions devenus assez adroits car il nous fallait réussir 80 % des lancers pour avoir droit à la permission de spectacle à Alger. Je doit dire que, par la suite, je ne me suis jamais servi du jet de poignard en combat réel car c'est une chose de le faire à l'exercice quant on en a 25 dans son carquois et une autre de lancer la seule que l'on possède pour stopper un adversaire déterminé à vous tuer!
Nos instructeurs tenaient souvent le rôle de l'ennemi à abattre: ils assuraient, par exemple, la garde d'un pont ou d'un bâtiment que nous devions fictivement détruire; il fallait, pour cela, d'abord les réduire au silence; nos poignards de bois étaient enduits d'un colorant qui laissait des traces sur nos "victimes" et la convention voulait que celles-ci, si elles étaient atteintes à un endroit vital, ne devaient pas donner l'alerte; plus rarement, l'attaque se faisait à l'arme à feu qui était alors chargée à blanc. Ces sentinelles attaquées se défendaient bien entendu avec acharnement: elles disposaient notamment de matraques de la M.P. (Military Police, Police Militaire des Armées Alliées) également enduites de colorant traceur, ce qui permettait de décider, après le combat, de qui l'avait gagné. La destruction des bâtiments était simulée par des feux de bengale et le vol de documents "secrets" par l'apposition d'étiquettes dans leur cachette supposée, fond de tiroir ou intérieur de porte.
Avec le temps, notre entraînement prit une tournure plus réaliste et on nous demanda d'opérer sur des personnels non avertis, à l'Etat-Major d'Alger, par exemple, qui était cantonné à l'Hôtel Aletti ou encore au camp d'aviation d'Oran... ou dans divers P C. Nous opérions alors en civil, comme l'auraient fait des agents ennemis: on nous débarquait sur le Côte, seuls ou par deux, en un point plus ou moins éloigné de l'objectif; il m'est arrivé, par exemple, d'être largué, en pleine nuit, avec mon radio, à cinquante kilomètres d'Alger que nous avons dû ensuite rallier en auto-stop, chargé de l'équipement radio nécessaire aux liaisons prévues: cette fois là, nous nous étions installés dans un appartement à louer, tout près de la caserne d'Orléans et du centre de détection des émetteurs clandestins, qui ne nous a jamais détectés; nous n'étions quand même pas très tranquilles, craignant toujours de voir arriver les agents de la Défense du Territoire alertés par nos activités de ravitaillement ou par notre consommation d'électricité.
Une autre fois, au cours d'une opération nocturne simulant le sabotage d'avions au sol à l'aérodrome d'Oran, je manquais être pris par une patrouille dont le faisceau d'une torche passa à moins d'un mètre de moi, alors que je rampais sous l'aile d'un avion pour coller mon étiquette sur un réservoir. Les responsables de la surveillance des appareils reçurent le lendemain un sérieux savon car leur négligence aurait pu avoir des conséquences très sérieuses si le sabotage avait été réel. Je suppose que le Service de Garde en tira les conséquences.
DES PARTENAIRES D'ENTRAINEMENT INVOLONTAIRES
Bien sûr, nous avions sur nous un pli cacheté, indiquant notre mission et notre identité, qui pouvait être ouvert par un officier supérieur, mais de telles missions étaient pourtant extrêmement dangereuses car le personnel de protection était armé et parfaitement en droit de nous tirer dessus. Le danger, je dois le dire, ne nous arrêtait pas; nous avions même mis au point, entre nous, des expéditions "privées" pour lesquelles les indigènes de la Casbah nous servaient de partenaires involontaires. A plusieurs, souvent à trois, nous "empruntions" une voiture de l'Armée que nous remettions en place après usage et nous allions à Bal-el-Oued où nous simulions l'ivresse dans des ruelles mal famées: l'un de nous laissait dépasser un portefeuille de sa poche, ce qui attirait immanquablement l'attention d'un quelconque voyou qui ne tardait pas à subtiliser le portefeuille après nous avoir abordés pour offrir ses services: c'était alors le moment d'agir et toute la gamme de notre entraînement y passait: judo, close-combat, savate, et tant mieux s'il y avait de la résistance! Nous nous défoulions ainsi tout en améliorant notre entraînement: nous apprenions à mieux apprécier la force d'un coup ou l'efficacité d'une prise. Comme nous portions l'uniforme de l'Armée Américaine, la Military Police finit par se montrer curieuse et entreprit de nous identifier; ce nest que d'extrême justesse que nous échappâmes, un jour à l'embuscade qu'elle nous avait tendue, en filant à bord d'une de ses voitures. Il y eut une enquête qui n'aboutit jamais car, officiellement, nous y avions eu la prudence, tout à notre souci d'être de bons agents, de sortir clandestinement à travers une brèche de barbelés!
APPRENDRE A TUER
Il fallait aussi nous apprendre à tuer.
Pour cela nos instructeurs nous demandaient d'attraper des chats errants que nous devions étrangler ou assommer, si possible sans nous faire griffer, ce qui n'était pas facile; j'avais imaginé d'utiliser des morceaux de filets de pêche comme on en trouvait facilement sur les quais du port à Alger: je les tendais en travers d'une ruelle et les copains servaient de rabatteurs; ensuite on mettait le chat dans un sac qu'on tapait contre un mur jusqu'à ce qu'il ne donne plus signe de vie. Nous arrivions ainsi en une soirée à en tuer plusieurs dont nous alignions les cadavres devant la porte de notre instructeur qui n'a jamais compris comment nous faisions pour lui présenter des mains indemnes d'égratignures. Avec les moutons que nous devions égorger, c'était plus facile, et en plus nous pouvions les faire rôtir et les manger.
"COLLABORATEURS"
On nous demanda même, vers la fin de notre entraînement de passer à la pratique de guerre et de supprimer des collaborateurs notoires, qu'on ne pouvait, pour une raison ou une autre, faire passer en jugement. On nous donnait le nom et l'adresse ainsi qu'un Colt 45 ou un poignard, selon le cas, pour les exécuter. Bien entendu, nous étions libres de refuser et ceux qui acceptaient n'allaient pas toujours au bout de leur mission, car il arrivait qu'on leur enjoigne en cours de route de revenir immédiatement au camp: mais ceux-là avaient prouvé leur détermination et étaient réellement prêts à tout.
Nous étions entraînés au tir avec toutes les armes possibles et très intensivement au tir instinctif au pistolet: nous le pratiquions dans des salles spécialement aménagées qui étaient plongées dans une obscurité totale: un bref éclair lumineux nous permettait seulement d'apercevoir l'objectif, une tête à une fenêtre, par exemple et il fallait tirer aussitôt.
Nous pratiquions encore des épreuves d'endurance, de longues marches sur des sentiers de montagne, où nous devions porter de lourdes charges comme celles que nous aurions plus tard à transporter lorsque nous serions en France occupée et qu'il nous faudrait mettre en sûreté, par exemple, les armes et les équipements parachutés. Nous apprenions aussi de cette façon, à mieux apprécier les efforts que nous pourrions exiger de ceux que nous recruterions pour ce travail.
ENTRAINEMENT AU SAUT EN PARACHUTE
L'entraînement parachutiste se poursuivait parallèlement: outre la séance quotidienne de pliage des parachutes, il y avait ce que nous appelions "la roulette" et qui consistait à descendre, accrochés à une poulie, le long d'un filin tendu obliquement du sommet d'un arbre, où l'on grimpait par une échelle, jusqu'au sol; au coup de sifflet, il fallait lâcher la poulie et se laisser tomber en pleine vitesse pour atterrir en roulé-boulé, avant, arrière ou latéral. Un bon tiers d'entre nous se fit des entorses et, pour ma part, quelques jours avant mon premier saut d'avion, je me luxai les deux épaules en me prenant maladroitement les pieds dans une racine : quelques massages et des compresses chaudes me permirent quand même d'être en forme pour le grand jour.
Le premier saut en parachute, quelle aventure! Nous étions dix-sept ce jour-là, bien décidés à impressionner ceux qui nous observaient du sol: nos instructeurs, le toubib et les infirmiers, mais aussi l'Etat-Major et une bonne partie de la garnison américaine. Au moment du saut, au signal de l'un d'entre nous, nous avons entonné, tous ensemble, "Les couilles de mon grand-père..." et ces dix sept braillards, gueulant en choeur, à trois-quatre cents mètres en l'air, impressionnèrent beaucoup les spectateurs; un officier américain prit même un porte-voix pour nous crier "Very good, Frenchies!".
Le soir, nous étions reçus par les Américains et ce baptême du parachute fut particulièrement réussi: ils avaient reconstitué la cabine d'un avions de transport avec la porte de saut, et il nous fallait "sauter" plusieurs fois: comme à chaque fois nous devions ingurgiter un verre de whisky ou de muscadet, je laisse à penser dans quel état nous étions en fin de soirée! Je n'ai jamais su, en ce qui me concerne, comment je me suis retrouvé le lendemain, enroulé dans ma moustiquaire avec un mal de crâne carabiné et une solide gueule de bois. Il me fallut pourtant bien participer à la séance de "décrassage" quotidienne, y compris le plongeons de quatre mètres dans la piscine et les cent mètres de nage libre.
Les sauts se poursuivirent, soit en automatique, c'est-à-dire à ouverture commandée de l'avion par une sangle, soit en sauts libres où nous déclenchions l'ouverture à une altitude convenue. Nous n'avions pas de parachute ventral de réserve et l'un de nos instructeurs anglais se tua sous nos yeux parce que son parachute s'était mis en torche mais ce fut le seul pépin pendant tout notre entraînement, même s'il y eut aussi une jambe cassée et plusieurs entorses de la cheville ; ceux qui en étaient victimes étaient d'ailleurs au désespoir car cela retardait leur départ en mission.
Les sauts de nuit étaient les plus impressionnants. Ils nous mettaient dans les conditions de saut que nous rencontrerions en mission. Le balisage au sol reproduisait celui que nous aurions à mettre en place pour nos réceptions de parachutage futurs; trois feux en ligne et un quatrième perpendiculaire à l'un des bouts, chacun distant de cinquante mètres, l'ensemble formant un "L" dont le petit côté indiquait à l'avion sa direction de dégagement.
Un opérateur au sol muni d'une lampe électrique, envoyait en morse une lettre convenue d'avance avec l'équipage, "R" par exemple, point, trait, point. Le largage des colis ou du passager n'était effectué qu'après identification du code.
"Joseph CABOT"
C'est pendant cette période de saut en conditions réelles qu'on nous demanda, à chacun, de choisir un opérateur-radio qui serait notre équipier. Ces opérateurs suivaient un entraînement spécialisé parallèle au nôtre et nous les rencontrions aux repas et aux moments de détente. J'avais déjà sympathisé avec un garçon de 22 ans, venu des Chantiers de Jeunesse et qui avait fait l'Ecole des Arts et Métiers d'Aix-en-Provence. Il était très compétent et le stage de radio qu'il suivait lui paraissait facile. Il s'appelait Joseph Cabot;et nous étions très vite devenus amis: au point qu'il refusa de partir avec un autre lorsqu'une petite infection due à un éclat reçu à la cheville en Tunisie me valut quelques jours d'hôpital. Je lui avait appris à braconner et il m'accompagnait lorsque j'allais poser des collets dans le périmètre du camp ou pêcher à la grenade au bord de mer, vers trois-quatre heures du matin; la technique consistait alors, après avoir appâté avec des restes de la cuisine, à jeter à l'eau une grenade d'exercice lestée d'une pierre; ensuite, en une vingtaine de plongées, nous remontions plusieurs kilos de poisson qui amélioraient l'ordinaire. Ces petites expéditions nous avaient appris à nous connaître et nous étions devenus inséparables.
Nous avons donc effectué ensemble le stage dit "de sécurité" qui avait lieu dans un camp désaffecté des "Chantiers de Jeunesse", à Chréa, près de Blida; l'un des objectifs était d'accroître la cohérence de ces équipes de deux, tout en les entraînant à la vie dans la clandestinité. Nous avions déjà adopté nos noms de guerre et nous apprîmes à oublier les vrais. On nous apprit aussi à nous déplacer de nuit à la boussole, dans les bois, à nous guider sur les étoiles, à connaître les heures où se levait la lune et la durée des périodes où sa lumière pourrait nous guider sur des sentiers difficiles: il fallait connaître les lunaisons à l'avance de façon à établir nos itinéraires et profiter au maximum de l'éclairage de la lune. Pour bien entrer ces connaissances dans nos têtes, on nous posait des colles du type: "A 19 heures, la lune est au premier jour de son dernier quartier, de quelle durée d'éclairage disposez-vous jusqu'au matin ? Même question pour le jour d'après ?".
L'APPRENTISSAGE DES TRANSMISSIONS
Nous apprenions aussi à nous grimer, à porter de fausses barbes, et plus seulement au figuré, des perruques, des moustaches, à simuler la surdité, la boiterie, à déjouer une filature, à reconnaître un individu signalé en observant le lobe de son oreille (les Anglais utilisent la photographie de l'oreille autant que les empreintes digitales). Nous apprenions le "chiffre", les différentes techniques de codage et de décodage des messages que nous aurions à utiliser; c'était au chef de l'équipe parachutée que revenaient ces opérations, le radio, lui ne transmettait que des messages codés où seuls apparaissaient en clair l'adresse du destinataire et les groupes de lettres de début et de fin de message. Ceci prenait beaucoup de temps et nous obligeait parfois à conserver sur nous des documents qui, en opération, pourraient être compromettants; on nous apprit donc à rédiger au plus court les messages pour l'organisation de parachutages; nous répétions les formules pour parvenir à les transmettre de plus en plus vite et limiter ainsi le risque de se faire repérer par les radiogoniomètres ennemis.
L'ATTENTE DU DÉPART
Vint le moment où nous fûmes mis en "alerte permanente"; nous devions être prêts à partir dans la journée pour notre mission en France occupée. Il y eut de nombreuses fausses alertes avant le vrai départ. Pour certaines d'entre elles, même, on laissait l'exercice se poursuivre jusqu'à nous faire installer dans l'avion, parachute sur le dos, paquetage au complet, armes et bagages, avant de nous annoncer que le départ était remis et que nous rentrions au camp. Ces faux-départs, je l'appris par la suite, étaient destinés à éprouver notre discrétion car le secret du voyage devait être gardé jusqu'au bout et j'ai connu un type qui a été renvoyé dans son Unité d'origine pour avoir parlé à ses parents de son prochain départ pour la Métropole.
J'avais dû, pour ce départ, prendre quelques dispositions personnelles. Ma solde serait remise à l'un de mes oncles qui habitait Cherchell;et qui la verserait sur un carnet de Caisse d'Epargne à mon nom. Mes deux fils, René et Marius, âgés de 10 et 6 ans, seraient pris en charge par l'Armée Anglaise. On m'avait promis qu'en cas de malheur ils seraient élevés en Angleterre et recevraient chacun 500 livres à leur majorité. L'Armée Française, elle, ne leur garantissait que le montant symbolique de la pension de "Fils de Tué", et encore j'avais dû marchander! Bref, toutes ces dispositions dûment enregistrées devant notaire et sur papier timbré, j'était prêt à la grande aventure.
CHAPITRE II
Parachutage en métropole et premières opérations
dans la Drôme
L'aventure devait commencer dans la nuit du 20 au 21 octobre 1943. Nous avions embarqué, Cabot et moi, seuls passagers d'un bimoteur Halifax, où nous attendions l'ordre d'avoir à débarquer comme c'en était devenu l'habitude, avec le retour au cantonnement, la restitution de notre argent français, de notre beau petit Colt 32, avec la remise en magasin du parachute, de la boussole de poche et de tout l'équipement. Au lieu de cela, les moteurs se mirent à vrombir et l'un de nos instructeurs, le Major Searl, monta dans la cabine pour nous annoncer qu'il nous accompagnait une dernière fois, mais que là nous sauterions sans lui. Le temps d'échanger un regard avec Cabot et l'avion roulait déjà sur la piste puis décollait vers le Nord, en direction de la France occupée.
L'avion changeait constamment de cap pour tromper les écoutes radio de l'ennemi: nous volions tantôt vers l'Ouest et Gibraltar, tantôt vers Marseille ou Gênes et ce fut à l'Ouest de Toulon finalement, que nous avons atteint la côte. Nous avions une envie folle de fumer car nous avions dû, avant de partir, nous débarrasser de nos cigarettes américaines par élémentaire prudence. Nous nous tenions, Cabot et moi, accroupis au bord de la trappe de saut: c'était nouveau pour nous car jusqu'alors, à l'entraînement sur les bimoteurs Douglas, nous sautions sur le côté par la porte d'embarquement. Nous attendions le feu vert, mais l'attente se prolongeait: le pilote ne repérait pas les signaux prévus au sol et repartait vers la mer pour refaire le point à partir d'une grande ville identifiable. Nous survolions à nouveau Toulon où la D.C.A. ennemie nous repéra et nous prit à parti. Ce fut un beau feu d'artifice, mais les impacts sur la paroi de la cabine nous disaient que nous étions un peu trop dans leur ligne de mire; une explosion plus forte suivie d'une violente lueur nous apprit que l'avion avait été atteint; il se mit à tanguer et à faire du saute-mouton. Le moteur gauche, je l'appris plus tard, avait été touché de plein fouet par un obus de 37, le mécanicien avait pu couper à temps son alimentation pour éviter le feu. Le pilote réussissait, tant bien que mal à rétablir l'équilibre ; nous volions au ras des vagues que nous pouvions apercevoir assis au bord de la trappe de saut. Il avait tout de même fallu larguer par celle-ci tout ce qui n'était pas indispensable pour pouvoir reprendre le cap avec une altitude suffisante: c'est ainsi que nous avons perdu nos valises, nos vêtements de rechange et les documents qui devaient nous permettre de justifier, une fois débarqués, de notre identité d'emprunt. Heureusement, on avait pu conserver les trois tonnes de matériel destiné à nos amis au sol de même que les réservoirs d'aile. Et puis nous étions toujours vivants et l'avion, après un large virage en mer, pouvait reprendre le cap de Dieulefit;dans la Drôme;où nous étions attendus. Toute cette alerte s'était déroulée dans le calme et l'équipage avait appliqué comme à l'exercice les consignes de sécurité. Le Major Searl avait pris la peine de nous rassurer par des paroles encourageantes pour notre mission et vers trois heures du matin, nous atteignions finalement l'endroit prévu pour notre parachutage, un plateau de 1 350 mètres d'altitude, huit kilomètres à l'est de Dieulefit.
Nous étions à nouveau accroupis au bord de la trappe de saut, Cabot;d'un côté, moi de l'autre, regardant vers l'arrière, avec entre nous ce trou noir d'un peu plus d'un mètre de diamètre, au fond duquel 500 mètres plus bas se devinait le pays où nous étions attendus. Au feu vert, je m'appuyai énergiquement des deux mains au rebord de la trappe et poussai vers le trou pour éviter d'accrocher le gros sac dorsal du parachute. Je me retrouvai, tournoyant dans l'air froid de la nuit puis une brusque secousse m'avertit que mon parachute venait de s'ouvrir. Au sol, la lumière d'une explosion m'apprit que le parachute d'un des containers apportant les explosifs n'avait pas fonctionné. Je réalisai aussi que ma descente m'éloignait du plateau où nous avions rendez-vous: le vent m'entraînait le long d'une vallée où alternaient les champs et les petits bois et j'était déjà bien au dessous de l'altitude prévue: peut-être cela, d'ailleurs, m'avait-il sauvé la vie car l'avion nous avait largué bien bas et j'aurais fort bien pu m'écraser en prenant contact plus haut sur le plateau. J'atterris à la limite d'une petite clairière et eus beaucoup de mal à décrocher ma voilure de l'arbre où elle s'était accrochée; je la camouflai de mon mieux avec mon harnais et ma belle combinaison de saut en faisant tomber dessus un vieux pan de muraille qui se trouvait aux environs.
Il me fallait maintenant rejoindre le comité de réception en remontant sur le plateau: j'y mis plus d'une heure et fus accueilli par un "Halte, Haut les mains!" de l'une des sentinelles qui surveillaient les abords du lieu de parachutage. Apparemment l'équipe ne s'attendait pas à voir débarquer un civil chaussé de souliers de ville, au beau milieu de leur travail de récupération. Ils ne connaissaient pas "Edouard" avec qui j'avais rendez-vous et je crus bien faire de crier son nom pour l'appeler; cela me valu un bon coup de canon de mitraillette dans les côtes car la consigne était au silence. Edouard;ne tarda pas à se montrer et nous pûmes nous serrer la main; il n'avait pas fait connaître son pseudo d'Alger à ses amis: il avait quitté l'entraînement un mois avant moi et c'était sa première "réception". Je dois dire qu'il eut du mal à me reconnaître: j'avais reçu, avant de partir, un coup de cep de vigne sur le visage au cours d'une bagarre avec des arabes à Staouéli: ça me faisait un superbe cocard à l'oeil droit, qui, ajouté au feutre civil posé de travers sur ma tête, me rendait très différent du militaire qu'il avait connu.
Une fois réunis, nous avons cherché Cabot: personne ne savait où était passé mon radio et il fallut partir sans lui.
ARRIVÉE A DIEULEFIT
Edouard;, qui était le chef de l'expédition, renvoya chacun chez soi ou à son travail à Dieulefit. La plupart rentrèrent à vélo, quelques-uns à pied et moi dans une vieille camionnette censée rouler pour le meunier du pays. Elle transportait des sacs de son où nous avions camouflé quelques armes du parachutage, des Sten en particulier, pour montrer aux copains qu'elles étaient bien arrivées. Le trajet se déroula sans incident et nous nous sommes retrouvés chez l'ancien Maire du pays, Monsieur V... qui dirigeait le Groupe des Résistants de Dieulefit. J'eus la bonne surprise d'y voir Cabot, mon radio disparu, attablé devant une énorme tranche de jambon: il était venu à pied depuis l'endroit où il avait atterri poussé par le vent, une vallée en contrebas du plateau prévu, comme cela m'était arrivé. Au lieu de remonter, il avait jugé plus expéditif de rejoindre Dieulefit en suivant tranquillement la route. Il s'était fait reconnaître en utilisant le mot de passe. Inutile de dire que la soirée qui suivit cette longue journée donna lieu à des réjouissances dignement arrosées; Cabot et moi étions les héros du jour, chacun voulut nous inviter, qui à dîner, qui à déjeuner, ce qui donna lieu pendant quelques jours à un va et vient qui aurait pu finir par nous faire repérer; heureusement, ce pays ne comptait pas le moindre mouchard, ce que je devais aussi vérifier plus tard. Le Maire en exercice, pourtant choisi par Vichy se tint toujours lui-même de notre côté.
BRACONNAGE ET CHAMPIGNONS POUR SURVIVRE
Les jours suivants, je commençai mes reconnaissances dans les environs à la recherche de terrains possibles de parachutage; j'avais emprunté une paire de bottes, une vieille veste de chasse et une casquette et je passai mes journées à parcourir les bois et les collines. Je ne tardai pas à découvrir que la région était fort giboyeuse; il y avait notamment beaucoup de lapins de garenne et cela me donna, en ces temps de restriction, l'idée d'en faire le commerce; car il devenait urgent de reconstituer, pour mon radio et moi-même la garde-robe que nous avions perdue en mer. A défaut de tickets de textile, il nous fallait au moins avoir de l'argent pour ces achats.
L'idée m'en était venue lorsque, dans le grenier de mon hôte, j'avais trouvé quelques "bourses", ces filets que l'on place aux sorties des terriers avant d'y introduire un furet; dans un pays occupé, où les armes à feu étaient interdites, ce type de chasse me parut la meilleure solution. Mon hôte réussit à me procurer un furet que je payai deux mille francs, ce qui se révéla un excellent placement; les nombreux lapins de garenne que j'attrapai de cette manière me fournirent une appréciable monnaie d'échange, avec laquelle je pus même m'acheter une bicyclette. Le lait nécessaire à la nourriture du furet m'était donné par les chèvres de la petite ferme où j'étais hébergé; tous les matins je partais à l'aventure muni d'un sac et d'un panier pour les champignons que je trouvais en chemin. Avec cet attirail, je passais un peu partout sans trop attirer l'attention; de temps en temps, des amis m'accompagnaient qui connaissaient la région et m'indiquaient les endroits où trouver de nouveaux terriers; nous en profitions, bien entendu, pour repérer les caches possibles où se réfugier, dans le cas où les Allemands ou la Milice procéderaient à un ratissage systématique. Parfois, nous rencontrions d'autres chercheurs de champignons ou des gens qui relevaient leurs pièges; un modèle de piège très utilisé dans la région pour les oiseaux était la "lèche": cela consiste en une pierre plate tenue en équilibre par un système de trois bâtonnets que la grive fait tomber, s'assommant du même coup, en voulant picorer l'appât qui est dessous. Certains paysans du coin posaient jusqu'à cinquante de ces "lèches".
Ces sorties me permettaient de garder la forme et d'offrir souvent à mes hôtes le plat de résistance de leur repas, ceci sans jeu de mot. Une fois, je dus passer deux nuits à la belle étoile pour attendre que mon furet ressorte, car il s'était endormi après avoir saigné un lapin. Il les attrapait en leur sautant à la tête et je l'avais appelé "Tape à l'Oeil". Il était extrêmement combatif et les lapins se précipitaient souvent dans les bourses avec mon furet encore accroché à leurs flancs, des griffes et des dents. Je le regrettai beaucoup quand je dus quitter Dieulefit.
La liaison radio avec Alger fonctionnait parfaitement grâce à la compétence de mon ami Cabot et nous exécutions régulièrement les missions dont on nous chargeait: organisation de parachutages de matériel sur les plateaux des environs, mise à l'abri des armes, groupées selon leur type et avec leurs munitions, sabotages, livraisons d'armes aux maquis voisins: le tout dans l'attente du jour, tant espéré, où nous passerions à l'action les armes à la main. Dans nos messages, les lieux de parachutages, étaient localisés d'après la Carte Michelin, procédé simple et efficace que les Allemands n'ont jamais découvert: on envoyait par exemple le message suivant: "Arma Mich. 8h. Grasse R comme Raoul. 26-7 Sud Grasse Pforzheim - La burne criait comme un sourd - 30 une fois - 3 heures - B comme Bernard." Le premier mot situait la région retenue pour la réception des armes (arma) ou des hommes (homo), la localisation du terrain était indiquée d'après la distance et la direction: les coordonnées de l'endroit étaient précisées par une lettre (pour le parallèle) et un chiffre (pour le méridien); pour tromper les écoutes ennemies, mon alphabet personnel commençait à "L" et l'enchaînement de mes chiffres à "11", le terrain était désigné par un nom de ville allemande et la phrase en code était celle qui passerait à 19 heures dans les messages "personnels" de la B.B.C. le soir, juste avant le parachutage; enfin les chiffres de la fin du message indiquaient le nombre de colis attendus et s'il y avait un ou plusieurs containers. Une fois le message passé sur la B.B.C., il nous restait environ trois heures pour nous rendre au terrain et le baliser; c'était parfois un peu court pour réunir l'équipe de réception, sortir discrètement du village et porter au terrain les moyens de balisage.
MISSIONS DELICATES
Parachutages mis à part, nous n'avions pas grand chose à faire; quelques missions ponctuelles que nous donnait Alger;rompaient seules les quasi-vacances que nous passions, Cabot et moi, dans les environs de Dieulefit. Des messages nous parvenaient concernant des personnages suspects ou des traîtres à surveiller tel celui-ci: "A titre renseignement, vous signalons qu'ancien international de football Alexandre V... dit Alex, repris de justice, est agent de la Gestapo. Est considéré comme dangereux par suite relations avec milieu sportif région Sud. Les agents placés à proximité doivent veiller à son exécution".
Une autre fois, je fus directement alerté au sujet d'un officier retraité de l'Armée Française, employé aux archives de la Préfecture de Marseille; son travail lui permettait de repérer les officiers, comme lui à la retraite, absents de leur domicile et suspectés à ce titre, d'avoir pris le maquis: il les faisait arrêter à leur retour chez eux et bon nombre furent déportés, plusieurs torturés et exécutés. Le traître le fut également: on le retrouva étranglé dans son fauteuil de la Préfecture: j'avais trouvé une tenue de Garde Républicain auprès d'un de mes anciens camarades, j'avais même le portefeuille pour les documents confidentiels et l'équipement réglementaire, du pistolet au képi; ainsi déguisé je pouvais entrer et sortir à ma guise de la Préfecture; au bout de trois jours, j'avais trouvé mon client et profitais d'un moment où il était seul dans son bureau pour le faire passer de vie à trépas; je sortis ensuite sans être inquiété le moins du monde.
JE FAIS DERAILLER UN TRAIN MILITAIRE
D'autres missions suivirent: le déraillement d'un train de permissionnaires allemands que j'organisai vaut la peine d'être raconté.
Ce train devait se rendre de Valence à Marseille et le message qui fixait ma mission disait: "Veiller à la destruction avec les moyens à votre disposition". Je mis très peu de temps à réunir le matériel nécessaire qui tenait facilement dans une musette: un demi kilo de plastic, deux mètres de cordon détonant, deux allumeurs électriques, un rouleau de Chatterton, une pile et trente mètres de fil électrique double, au total le volume de deux kilos de sucre. Je me rendis à Valence;en train, ma musette au fond d'un vieux sac à provisions où j'avais rajouté des pommes de terre et deux raves. A Valence, j'arrivai sans difficulté à l'endroit que j'avais prévu pour le sabotage et y camouflai mon matériel. Je me préoccupai ensuite de connaître l'heure à laquelle passerait le train: pas question bien sûr de m'adresser à la gare. Je pris contact avec l'un de nos correspondants sur place qui accepta de faire le guet et de me prévenir lorsque le convoi arriverait. Comme ces trains restaient habituellement une demi-heure en gare avant de repartir, je devais avoir le temps, avec le vélo qu'il m'avait prêté, d'atteindre l'endroit de l'embuscade et de monter mon installation.
J'avais eu l'occasion, au cours de mes reconnaissances, de lier amitié avec un vieux bonhomme chargé de la garde de ces voies que j'avais amadoué avec quelques cigarettes. Par chance, il était de garde lorsqu'on me prévint de l'entrée de mon train en gare: il était sans méfiance et je l'endormis d'une manchette bien appliquée, ce qui lui éviterait plus tard des questions indiscrètes sur les circonstances du sabotage et sur sa propre responsabilité dans l'événement. Je le ligotai, le bâillonnai, puis installai mon dispositif à quelques dizaines de mètre de sa cabine. J'avais décidé de m'en tenir au procédé le plus simple: faire sauter un mètre de rail à l'entrée d'une courbe pour faire dérailler le train qui, à cet endroit, était lancé à soixante à l'heure. L'élément important était que, dix mètres plus loin, le train devait franchir un pont surplombant une petite route. Les fils du détonateur passaient sous le rail et rejoignaient à vingt mètres de là la murette d'un aqueduc qui devait me servir d'abri. Tout se passa comme je l'avais prévu, l'explosion enlevant un bon morceau de rail au moment où la locomotive allait s'engager sur le pont, la fit basculer sur la route en contre bas, entraînant avec elle quatre des cinq wagons remplis de permissionnaires allemands. Les autres wagons se couchèrent sur la voie et se chevauchèrent: ce fut une belle catastrophe!
Je ne m'attardai quand même pas à contempler la réussite de mon guet-apens. Je récupérai le fil du détonateur, le jetai en boule dans un puisard de l'aqueduc et me dirigeai ensuite vers les débris du train pour voir les dégâts de plus près. Les vieux wagons de bois qui composaient le convoi s'étaient brisés et les fragments de planches avaient agi comme autant d'épées tranchantes transperçant les corps, morts et blessés confondus, la vision était terrible. Entre-temps, la nuit était tombée et les seules lueurs émanaient de la loco renversée dont le foyer commençait à mettre le feu aux wagons. C'est alors que je me pris malencontreusement le pied dans un fil de signalisation des voies, je tombai de tout mon long et mes mains plongèrent dans le corps d'un Allemand que l'accident avait pratiquement coupé en deux. La sensation fut effroyable, mes mains que je portai machinalement au visage étaient chaudes et gluantes et j'eus envie de vomir.
Je ne tardai pas, pourtant, à réaliser que je tenais là la façon la plus simple de quitter les lieux sans me faire suspecter. Je me barbouillai de sang de plus belle, de la tête aux pieds, retroussant même mon pantalon pour m'enduire les jambes et je restai immobile, non sans pousser des gémissements quand j'entendais bouger autour de moi. Des sauveteurs finirent par arriver et je fus mis sur une civière avec mille précautions. J'entendais mes brancardiers qui disaient: "Doucement, c'est un Français!". Avec d'autres blessés qui, eux étaient inconscients, on m'emmena à l'hôpital où on me laissa dans le hall d'entrée. Apercevant alors l'inscription "Toilettes", je me levai, repliai ma civière et me dirigeai en boitillant vers cet endroit. J'y trouvai de l'eau, du salon, bref de quoi me nettoyer. Trois minutes plus tard, j'étais transformé, assez présentable en tous cas pour pouvoir quitter l'hôpital par la grande porte où, dans le va-et-vient des arrivées d'ambulances je passai inaperçu. Il faisait grand jour lorsque j'arrivai chez mon complice d'où je rejoignis ensuite Dieulefit, la tête encore pleine des péripéties de cette nuit d'horreur. Les Allemands annoncèrent que l'accident avait fait trois cent soixante et une victimes, tuées ou blessées, et j'étais content du bilan. Le plus dur pour moi fut de taire mon rôle dans cette affaire quand on évoqua devant moi ce sabotage et que mes amis m'interrogeaient sur ce que j'avais bien pu faire pendant les quatre jours où je les avais quittés.
UN DÉRAILLEMENT MANQUÉ
Je participai peu de temps après, avec cinq camarades à un autre déraillement aux abords, cette fois, de la gare de Montélimar: il s'agissait d'un convoi transportant du matériel, mais il fallait essayer de ne pas atteindre les cheminots français qui conduisaient la locomotive; dans la catastrophe de Valence, le mécanicien, le chauffeur et même le chef de train avaient été tués et l'opinion publique s'en était émue d'autant plus qu'il nous était impossible d'expliquer notre geste et les difficultés qu'il créait à l'ennemi. Les Allemands ne se privaient pas, eux, de condamner bruyamment les terroristes assassins, suivis par la radio et la presse de Vichy. Aussi, voulions-nous essayer à Montélimar, de faire dérailler le train sans détruire la loco: nos charges de plastic avaient été disposées sur plus de cent mètres de rail; l'explosion eut bien lieu après le passage de la loco, mais le résultat fut décevant et seuls deux wagons déraillèrent. L'accident causa quand même un mort de notre côté, un jeune type de vingt quatre ans qui avait voulu observer l'explosion et fut tué net par les projections de ballast. Il fallut déguerpir en vitesse en portant notre malheureux camarade, mais les Allemands étaient sur leurs gardes et passaient, accompagnés de chiens, la région au peigne fin. Ils fouillaient toutes les maisons et mirent le feu à trois d'entre elles proches du lieu de l'attentat, dont les occupants furent arrêtés. Il devenait dangereux dans ces conditions de transporter le corps et nous le cachâmes provisoirement dans une carrière voisine, sous des éboulis.
Le retour à Dieulefit, où on nous croyait perdus, dura une bonne semaine; entre-temps nous avions quand même pu faire transporter le corps de notre ami et le faire enterrer décemment. Cela n'avait d'ailleurs pas été sans mal et j'avais dû menacer tant le carrier qui avait fait le transport que le fossoyeur pour obtenir qu'ils nous aident. Nous avions tous assisté à la mise en terre, la gorge serrée, puis nous nous étions séparés en convenant de garder le secret sur cette mort, car il fallait éviter que les parents de ce jeune soient arrêtés. Ils ne furent informés que quelques mois plus tard, au moment de la Libération.
Pendant mon absence, mon radio avait reçu d'Alger un message me concernant qui, une fois déchiffré disait à peu près ceci: "Même mission. Vous demandons vous installer dans le Var, les Basses-Alpes ou les Alpes-Maritimes. Félicitations. Bon travail".
Dès le lendemain, c'était le 12 décembre 1943, je pris le train pour Nice. J'étais maintenant muni de tous les papiers nécessaires: cartes de travail, tickets d'alimentation et d'habillement, tous fournis par la Résistance. Ce voyage restait tout de même un risque car il y avait de nombreux contrôles, et je portais mon inséparable petit Colt. J'étais vêtu d'une magnifique canadienne faite par un petit fourreur de Montélimar avec les peaux des lapins que j'avais attrapés. Tout se passa sans incident, et je débarquai peu après sur la Côte, ma petite valise à la main.
CHAPITRE III
Installation à
Puget Théniers
A Nice, je savais où aller: on m'avait donné l'adresse d'un petit hôtel tenu par quelqu'un de Montélimar que connaissait un de mes amis et qui servait de boite aux lettres. Il s'agissait d'une brave dame qui put me loger dans une chambre de bonne, un peu à l'écart, et me demanda seulement de ne pas me faire remarquer, notamment la nuit, car les Allemands surveillaient l'endroit qui servait d'hôtel de passe à beaucoup de leurs compatriotes. Je dus me faire aussi discret que possible et tout se passa bien.
LA RENCONTRE D'UN ANCIEN CAMARADE ME CONDUIT A PUGET-THENIERS
Je devais pourtant trouver un point de chute moins exposé. Le bord de mer et la zone frontière étaient à éviter ce qui ne me laissait guère de choix dans le département. Le destin, une fois de plus, vint à mon aide: je tombai dans une rue de Nice, sur un de mes anciens camarades de la Garde Républicaine, nommé Terraillon, que je n'avais pas revu, et pour cause, depuis 1941. Il me salua de mon vrai nom, mais je mis un doigt sur mes lèvres pour l'inciter à la prudence. Je l'entraînai dans un bistrot tout proche où j'avais vu fréquenter des gendarmes; j'appris qu'il était affecté à la Brigade de Puget-Théniers, à soixante kilomètres de Nice, puis, à la question qu'il me posa à son tour, sur ce que je devenais, je décidai à lui dire la vérité. "Je descends du ciel". Je le vis pâlir, il se leva pour partir, mais je le retins par la manche et l'obligeai à se rasseoir pour m'écouter: "Tout d'abord, lui dis-je il est trop tard pour te dégonfler. Tu peux me dénoncer, mais fais attention, écoute bien ce que je vais dire au téléphone" et là dessus, je composai un numéro bidon et dis quelques mots à mon interlocuteur de hasard qui dut être bien étonné. "Allo Marcel, c'est Maurice, je te signale la rencontre d'un vieux camarade, Terraillon qui est gendarme à Puget-Théniers et à qui je dois rendre visite demain"; ce pauvre Terraillon était devenu blême, et je le tranquillisai en l'assurant que je n'avais nulle envie de le compromettre, mais que j'avais besoin de pouvoir me recommander de lui, en sa qualité de chef de la Brigade de Puget-Théniers, au cas où je serais l'objet d'un contrôle dans le train qui reliait Nice à cette ville. Nous finîmes par convenir qu'avant tout voyage sur cette ligne, je l'avertirai par téléphone du déplacement envisagé. Le lieu de mon installation venait donc, grâce à ce pauvre Terraillon de se décider fortuitement. Je quittai mon "camarade" bien décidé à lui rendre visite dès le lendemain. Je dois dire que malgré ses réticences initiales, il devint par la suite un bon résistant, sans pour autant prendre une part active aux opérations; peut-être s'était-il senti trop "mouillé" pour rester neutre ?
Il faut dire que dans la Gendarmerie aux ordres de Vichy, nombreux étaient ceux qui se refusèrent à prendre parti, et cela jusqu'au dénouement; il y eut heureusement des exceptions: à Dieulefit, par exemple, la brigade au complet était de notre côté et quand elle procédait, la nuit à des contrôles routiers, c'était pour nous avertir des opérations organisées contre nous par la Gestapo.
Je partis donc pour Puget-Théniers;par le "Train du Sud" et y arrivai sans incident: j'avais trouvé un alibi à ce voyage, j'étais à la recherche de coupe de bois de chauffage à acheter pour en organiser l'exploitation, le transport et la vente.
C'est sous cette couverture que j'entamai mes contacts dans les cafés de Puget-Théniers, puis au restaurant chez Madame Corporandy, qui malgré les restrictions, put me servir du jambon et de la tome du pays avec du pain et quelques olives. Tout en mangeant, je remarquai quatre hommes qui discutaient à la table voisine. Quoiqu'à voix basse et en provençal, je compris qu'ils parlaient de moi et s'interrogeaient sur les raisons de ma présence (j'appris par la suite qu'ils me croyaient un agent de la Gestapo); comme l'un deux restait seul à la fin du repas, je lui offris un café qu'il accepta; j'en profitai pour lui dire qu'il me semblait que lui et ses amis parlaient inconsidérément et qu'ils risquaient de graves ennuis, ce à quoi il me répondit que c'était là leur manière de protester contre la vie que l'occupation leur faisait mener et que si l'occasion s'en présentait, ils n'hésiteraient pas à combattre les armes à la main; ils n'avaient encore que des couteaux, mais ils s'en seraient servis contre moi si j'avais fait mine de vouloir les contrôler; je lui dis, en lui montrant mon colt et deux grenades que j'avais sur moi, que je pouvais arranger la question de l'armement ; je lui expliquai que j'étais en réalité à Puget-Théniers pour constituer un groupe de réception de parachutages et il m'offrit ses services pour recruter avec un ami la douzaine d'hommes nécessaire.
Je fis bientôt connaissance de cet ami: il s'appelait Casimiri, était Corse, et m'assura que lui et sa famille se mettraient entièrement à ma disposition; il ajouta qu'il n'hésiterait pas à me faire la peau s'il découvrait que je lui avais menti.
RETOUR DANS LA DROME POUR "LIQUIDATION"
Les chose se présentaient donc bien pour ma mission dans les Alpes-Maritimes et je devais maintenant compléter mon organisation: il fallait que je retourne à Nice résilier ma chambre et aussi que je revienne quelques jours dans la Drôme pour arranger le déménagement de notre radio et ramener du matériel. J'annonçai donc à mes nouveaux amis que je devais m'absenter une dizaine de jours, mais que je serai de retour pour Noël et que je leur montrerai alors les armes et les explosifs dont je pouvais disposer. Ils étaient quand même un peu inquiets de s'être engagés si ouvertement devant quelqu'un dont ils ne savaient rien; de mon côté, il me fallait bien leur faire confiance mais je craignais qu'ils n'aient la langue trop longue et ne trahissent mes fonctions clandestines; aussi, je leur dis, comme à Terraillon que mon réseau était au courant de mes contacts à Puget-Théniers et qu'ils avaient, par conséquent, intérêt à ne rien dire.
Nous nous sommes séparés dans ce contexte de dissuasion réciproque et l'un de mes nouveaux amis, qui était garagiste, voulut bien m'emmener à Nice dans sa camionnette à gazogène. J'y réglai mes affaires à l'hôtel puis repartis pour Montélimar par le train de nuit; le voyage s'effectua sans ennui malgré deux contrôles dont l'un par la Feldgendarmerie: comme je me tenais dans le couloir, j'étais allé chaque fois à leur rencontre en présentant mon billet et personne ne me demanda autre chose.
A mon arrivée à Dieulefit, je constatai une certaine agitation chez mes amis; Edouard;m'en donna la raison: ils avaient arrêté quatre de leurs nouvelles recrues qu'ils suspectaient ne pas être francs du collier et on attendait impatiemment mon avis sur la conduite à tenir. Ces types, des jeunes de 20-25 ans, s'étaient présentés un mois et demi plus tôt, pour servir dans la Résistance et on les avait acceptés mais, quelques temps après, on avait signalé des vols dans la région, à la Caisse d'Epargne de Dieulefit, puis à l'usine de tissage; là on avait volé des pièces de drap que les hommes d'Edouard avaient fini par découvrir, cachées dans une grange; une embuscade y avait été tendue et deux de nos nouvelles recrues s'y étaient fait prendre; leur interrogatoire avait fait découvrir qu'eux et leurs camarades n'étaient nullement des jeunes Français résistants, mais des Allemands qui avaient étudié en France pour trois d'entre eux et un type de la Milice pour le quatrième. Ils avaient été envoyés rejoindre le maquis dans le but de le discréditer en commettant des vols et diverses exactions; ils devaient aussi, bien sûr, renseigner la Gestapo sur nos plans d'action. Un tribunal avait été constitué, qui les avait jugés et condamnés à mort, mais il fallait les exécuter!
C'est à ce moment que j'arrivai à Dieulefit: on discutait beaucoup de la méthode à utiliser, s'il fallait ou non informer la population, s'il fallait un ou plusieurs pelotons d'exécution etc... etc... Je proposai que l'on tire au sort ceux d'entre nous qui feraient office de bourreau: on le fit à pile ou face et Edouard et moi fûmes désignés. Des fosses avaient été creusées au fond d'une écurie: les condamnés furent amenés, un à un, les yeux bandés au bord de la fosse où on les fit s'agenouiller avant de leur tirer chacun une balle de pistolet dans la nuque, ils ne dirent mot. Nos gars assistèrent dix par dix, pour l'exemple, à chacune de ces quatre exécutions.
Ce terrible devoir accompli, nous avons bu quelques bouteilles pour essayer d'effacer, l'espace d'une soirée, les souvenirs de cette tragédie.
A quelques jours de là, nous perdîmes l'un des nôtres, Angal victime de ses bavardages; il avait raconté à la fille des gens qui l'hébergeaient qu'il était un parachutiste en mission et toutes sortes d'histoires concernant notre activité; il avait dû ensuite s'absenter trois semaines pour raison de service et la fille, se croyant abandonnée, avait tout raconté à son entourage; il y avait là malheureusement un mouchard qui s'empressa d'informer la Gestapo et notre héros fut cueilli à son retour. Il mourut en déportation. Comme nous ignorions s'il avait parlé sous la torture après avoir été arrêté et qu'il connaissait notre code radio, cette arrestation hâta notre départ à Cabot et à moi.
RETOUR ET INSTALLATION A PUGET-THENIERS
Sachant que je devais partir un camarade de Montélimar, ancien International de Rugby, nommé P... me proposa de nous emmener avec la voiture à gazogène qu'il possédait. Il fit le "plein" de charbon de bois pour le kilométrage que je lui avais annoncé (mais sans lui dire notre destination); un de ses amis, fils de l'ancien Maire de Montélimar, Meunier, nous accompagnait: c'est lui qui avait obtenu l'indispensable Ausweiss où figuraient nos noms d'emprunt: nous étions censés être des acheteurs de bois et de bétail pour les troupes d'occupation.
Le voyage se passa sans incident; il y eut bien un contrôle de routine près de Draguignan, mais nos papiers en règle nous valurent le salut des gendarmes.
Le soir, nous arrivions à Puget-Théniers où j'étais de retour, comme promis, pour Noël. Cabot avait été largué en route, un peu avant; il valait mieux que nous n'ayons pas l'air de nous connaître: il se présenterait comme un étudiant en mauvaise santé venu à Puget-Théniers pour trouver le bon air et une nourriture plus riche que ne l'offrait la ville.
Les derniers épisodes de notre vie clandestine dans la Drôme m'avaient rendu plus prudent que jamais: la plus petite indiscrétion risquait de mettre en péril l'ensemble de notre organisation. Personne n'est sûr de pouvoir tenir sous la torture: il fallait donc en dire le moins possible et être prêt à ne jamais se laisser capturer vivant; pour ma part, j'avais toujours à portée de main les armes et les grenades pour riposter à une attaque surprise; l'avenir montra à quel point j'avais raison.
Cabot trouva, avec mon aide, à se faire héberger au hameau de Léouvé, à quelques kilomètres de Puget-Théniers, dans la montagne, par la famille Daniel, dont le père était des nôtres. En ce qui me concerne, je logeai à Puget-Théniers chez Madame Corporandi qui, tout le temps que dura mon séjour, veilla avec sa fille Thalie, à ce que je ne manque de rien et prit soin de moi lorsque je dus garder la chambre pour une bronchite, puis à la suite d'un accident de moto (je m'était endormi après plusieurs nuits de veille); c'est elle qui fit venir le docteur Rebufel qui me soigna sans poser de questions. Grâce à ces deux femmes courageuses j'eus toujours, en outre, une bonne bouteille à disposition pour garder le moral.
Comme nous devions nous rencontrer assez souvent nous avions mis au point un système de correspondance avec échange de messages codés dans des boites de pastilles Valda que nous cachions près d'une borne kilométrique: l'échange de messages avait lieu deux fois par semaine.
J'achetai en outre pour mes déplacements une moto Gnôme-Rhône d'occasion; elle devait me servir notamment au transport des batteries d'accus destinées à l'alimentation des postes radio que nous utilisions pour les liaisons avec Alger.
LES LIAISONS RADIO AVEC ALGER
Nous aurions pu fonctionner sur le courant du secteur, mais cela risquait de nous trahir car les services de repérage radiogonio allemands utilisaient des coupures de courant sélectives pendant une émission pour en localiser l'origine, et dans l'heure qui suivait, des voitures équipées de radio-goniomètres venaient patrouiller dans le coin et par recoupement, déterminaient la position de l'émetteur clandestin. L'alimentation par batterie leur compliquait le travail, d'autant que nous émettions, alternativement, depuis des endroits différents; j'avais trois postes émetteurs-récepteurs qu'on pouvait facilement camoufler et dont je changeais souvent l'emplacement: il m'est arrivé d'en avoir un à Léouvé, le second à Entrevaux et le troisième à Sallagriffon, dans le Haut-Esteron.
On peut imaginer ce que cette dispersion et ces changements continuels d'emplacements nous imposaient comme trajets! Il n'était pas toujours possible, ni prudent, d'utiliser la moto et nous avons souvent dû, Cabot et moi, faire des marches de plusieurs heures dans la nuit... lestés d'une batterie dans le sac à dos et d'une ou plusieurs pommes de terre bouillies dans l'estomac, pour être à l'écoute au rendez-vous de la vacation de huit heures. Parfois, nous devions même marcher toute la nuit et mon pauvre Cabot n'était pas souvent à la fête. La recharge de ces batteries était assurée par les frères Joseph et Louis Casalengo, garagistes à Puget-Théniers; ils s'arrangeaient pour que j'aie toujours des batteries chargées à proximité des lieux d'émission.
Nos activités finirent cependant par alerter les Allemands, et vers la mi-avril, Alger nous informa de la présence de voitures de repérage gonio et je dus prendre des mesures en vue de leur interception au cas où l'une d'elles se présenterait aux environs de Puget-Théniers;: nous avions leur signalement et j'installai deux postes d'observation à Plan-du-Var et à Entrevaux, qui devaient me prévenir par le central téléphonique de Puget-Théniers qui était avec nous: je pouvais ainsi leur tendre une embuscade dans le quart d'heure suivant.
Cet ensemble de précautions porta ses fruits et, jusqu'à la mort de Cabot, aucune émission ne dut être annulée.
ARRETE PAR ERREUR ET POUR PEU DE TEMPS
Mais il ne suffisait pas d'échanger des messages avec Alger: je devais aussi, bien entendu effectuer les missions qui m'étaient demandées; parfois, pour cela, je devais quitter mes montagnes, pas toujours sans risque, comme on va le voir.
Le 14 janvier, un radio d'Alger me demande de contacter une dame D...
"Villa Solange Mariel, rue de Liège, au Cannet. Mot de passe: vous venez de la part de John connu comme Arsène, alias Valentin et ami de Fred". Il s'agissait de dire à cette dame que nous acceptions sa collaboration sur la recommandation de deux de ses amis John et Fred.
Contact pris et nos affaires réglées, j'étais allé à Nice terminer la soirée; il était dix heures et je me promenai tranquillement Avenue de la Victoire lorsque je fus repéré par une patrouille mixte: Gestapo - Police Française, à qui ma tête ne revenait pas. Les deux policiers français m'emmenaient au Commissariat pour contrôle d'identité lorsque, heureusement, profitant d'une ruelle obscure, un peu avant la rue Gioffredo, je pus me débarrasser d'eux: deux coups de manchette les endormirent dans leur pèlerine: il n'était pas question de risquer un examen approfondi de mes faux papiers, et à l'époque, avec mon entraînement au close-combat, c'était un jeu pour moi, les mains libres, de me débarrasser des deux hommes trop confiants. J'en profitais pour leur prendre leurs pistolets.
J'appris par la suite, que j'avais été arrêté par erreur car je ressemblais à un homme recherché par la Gestapo.
Deux jours plus tard, je regagnai mon P.C. par le train du Sud, en évitant quand même de le prendre à la gare qui était surveillée, et en descendant aussi, un peu avant Puget-Théniers.
PREMIER PARACHUTAGE AU PLATEAU DE DINA 16 JANVIER 1944
Bien entendu, il fallait aussi mettre sur pied les comités de réception pour les parachutages d'hommes et de matériel, prévoir les cachettes pour le stockage des armes, les planques pour le personnel, la nourriture, les papiers, etc.. Cela nécessitait des quantités de contacts dans la région et donc de nombreux déplacements: nous n'avions certes pas le temps de nous ennuyer. Dès janvier 1944, j'étais en mesure d'organiser mon premier parachutage de matériel: j'avais choisi un terrain plat de 300 mètres sur 100, situé en pleine montagne, sur le plateau de Dina, il fallait compter deux bonnes heures de marche pour s'y rendre, de jour, par un sentier muletier; pour le trajet de nuit par clair de lune, je comptais deux heures et demi. Cela nous laissait tout juste le temps du balisage après l'émission B.B.C. de 19 heures qui diffusait le message annonçant l'opération. Le balisage prenait du temps: il fallait compter les pas, orienter le "L" de réception, placer les brûlots et les allumer, préparer les brûlots de rechange etc... sans compter les patrouilles à organiser pour dépister une embuscade toujours possible aux abords du terrain. Cela s'était produit dans un maquis de Haute-Savoie, où tous les Résistants venus pour le parachutage avaient été tués (les hommes parachutés, par contre, s'étaient tirés d'affaire pour avoir atterri hors du terrain prévu!).
Le premier parachutage sur Dina eut lieu dans la nuit du 16 au 17 janvier 1944; à 19 heures le message attendu était passé par la B.B.C. "Les Français parlent aux Français... Messages personnels... J'adore la dinde et la pièce de pogne..."
Nous l'avions choisi avec les amis de Dieulefit et je leur avais promis que ce serait le premier message que j'enverrai; eux aussi devaient être à l'écoute. A Puget-Théniers, la douzaine de gars de mon "Comité de Réception" se réunit en silence à l'entrée du cimetière, ils étaient prêts à m'accompagner sans savoir où, mais ils ne voulaient pas que je sois armé; j'acceptai de laisser mon petit Colt et nous partîmes, moi devant; la lune était presque à son dernier quartier, le ciel était clair, le trajet dura deux heures trois-quarts. Arrivés en haut, je demandai qu'on réveille le berger propriétaire du terrain, Salvatico, pour qu'il soit lui aussi dans le bain.
Vers 23 heures, le balisage était en place et les lampes de signalisation prêtes à l'emploi lorsque nous entendîmes, vers le Sud, le bruit d'un moteur de Halifax: quand j'estimai qu'il était à 500 mètres de nous, je commençai les signaux lumineux de reconnaissance, la lettre "R" en morse, que j'étais, avec le pilote, le seul à connaître; point - trait - point; je continuait jusqu'à ce qu'il réponde; après quoi, l'avion qui volait au dessus de nous à environ 500 mètres, effectua un large virage à droite au dessus du Var, puis revint vers nous pour larguer sur mon balisage, dont le petit côté du "L" lui indiquait, vers l'Ouest, sa direction de sortie. Ce fut absolument parfait, les neuf containers d'armes, de munitions et d'explosifs arrivèrent à bon port, quelques colis mis à part qui tombèrent une centaine de mètres trop loin; les hommes étaient émerveillés de voir s'épanouir les corolles des parachutes, d'entendre claquer l'ouverture des voilures, quelques uns pourtant avaient un peu peur de recevoir un colis sur la tête. L'avion revenait au dessus du terrain qu'il éclairait de ses phares pour un dernier salut et reprenait la direction du Sud, vers Blida, d'où il venait.
J'eus une pensée émue pour ces braves équipages de la R.A.F., tous volontaires pour ces missions de ravitaillement des F.F.I. et dont beaucoup ne revenaient pas.
Il fallait maintenant organiser le stockage de tout ce matériel et les heures qui suivirent furent occupées à creuser des fosses dans la bergerie sous le fumier des moutons, pour y enfouir les containers; non sans en avoir fait l'inventaire et retiré les armes et le matériel dont nous avions besoin tout de suite. Je n'avais pas eu à insister, après le succès de cette livraison, pour récupérer mon Colt 32. Il n'y eut pas, comme nous le craignions, de patrouilles allemandes pour nous déranger dans notre travail. Bref, tout se passa le mieux du monde et notre courte absence de Puget-Théniers ne fut pas trop remarquée. Bien entendu, je demandai une discrétion absolue: les hommes devaient s'abstenir de tout bavardage ou vantardise d'avoir participé à l'opération; y compris de bavardages en famille, avec les enfants ouvrant grandes leurs oreilles et racontant tout ça à l'école; d'autant que j'étais un peu leur Zorro et qu'ils seraient tout fiers de raconter mes exploits, s'ils en entendaient parler.
Je n'oubliais pas que nous étions constamment sous la menace d'une dénonciation et ce premier parachutage dans la région n'allait pas manquer de mobiliser les Allemands et les mouchards qui les renseignaient, notamment parmi les Italiens fascistes, nombreux à cette époque à Puget-Théniers. Il fallait aussi se méfier de tout le monde et j'étais armé en permanence: outre mon petit Colt, que je portais dans une poche intérieure spéciale de mon pantalon, sur l'aine droite; j'avais toujours, pendue à l'épaule, une musette garnie de trois grenades, de deux chargeurs de rechange pour le pistolet et d'une bombe Gammon à ceux qui me questionnaient sur le contenu, je répondais que c'était mon casse-croûte pour les chantiers car je jouais toujours au marchand de bois de chauffage et le camion-plateau que j'avais acheté, stationnait souvent sur la place. Les gendarmes, chapitrés, je suppose, par mon ami Terraillon avaient admis ma présence, mais il valait quand même mieux ne pas leur donner l'occasion d'intervenir.
JE NE SUIS PAS SEUL A ORGANISER DES PARACHUTAGES
SUR DINA
Les choses se compliquèrent lorsque je découvris que je n'étais pas le seul à utiliser le plateau de Dina pour des parachutages. C'était la conséquence de la rivalité qui opposait les différents mouvements de Résistance, tant à Londres qu'à Alger ou en Métropole, mais les retombées sur le terrain furent catastrophiques.
Voici comment je découvris le pot-aux-roses:
J'avais entendu dans la nuit, les passages répétés d'un avion au dessus de Puget et, au matin, je cherchais à me renseigner quand j'aperçus une magnifique paire de brodequins de l'armée Anglaise aux pieds d'un homme que je ne connaissais pas; je m'arrangeai pour le coincer dans l'arrière boutique du coiffeur et lui enfonçai mon Colt dans les côtes: il ne fit pas de difficultés pour admettre qu'il était un Résistant et que ses souliers provenaient bien du récent parachutage. Je le laissai partir, bien décidé à ne plus demander de parachutages sur Dina.
Les Allemands n'avaient pas non plus perdu de temps: le même jour, ils étaient sur le plateau, découvraient le matériel parachuté, tuaient l'un des gars qui le gardait et réquisitionnaient quarante types de Puget-Théniers et des environs avec des mulets pour descendre le tout, plusieurs tonnes, à Rigaud, où attendaient leurs camions.
Ce fut une grave perte et un échec pour l'ensemble de la Résistance dans la Région.
On découvrit que l'argent parachuté (on a parlé de trois millions) avait aussi disparu mais que les Allemands n'y étaient pour rien: selon toutes probabilités, c'était un membre peu délicat du Comité de Réception qui l'avait détourné à son profit. Un de ces "réceptionnaires" fut d'ailleurs fusillé peu après par les Allemands pour avoir été trouvé porteur de souliers neufs provenant du parachutage. L'argent disparu ne fut pas perdu pour tout le monde et, si la Résistance locale n'en vit pas la couleur, on peut penser qu'il dût être "recyclé" avec profit.
LA RÉUNION DE COORDINATION DE SAPIN
Cette suite d'embrouilles montrait la nécessité d'une coordination des différents mouvements de Résistance dans la région.
Je reçus, sur ces entrefaites, une invitation à me rendre à Nice à une réunion de "Responsables" prévue à cette effet. Elle émanait d'un chef régional de l'ORA que je ne connaissais pas et m'était transmise par un Capitaine Régis qui, venant de Digne, n'avait rien trouvé de mieux pour me contacter que de questionner la gendarmerie de Puget-Théniers.
Il connaissait cependant notre phrase de reconnaissance "Angèle et Marie sont les filles d'un ami"; réponse: "Je les connais" et finit par me trouver: il m'indiqua le motif et les coordonnées du rendez-vous. Des contacts radio avec Alger me confirmèrent que tout était en ordre et je me rendis quelques jours plus tard à cette convocation.
Le rendez-vous était au 2 de la rue de Russie, deuxième étage, fin février. La réunion avait pour but de mettre de l'ordre entre les différents mouvements de Résistance des Alpes-Maritimes (MUR, ORA, F.T.P., etc...) Sapin représentait l'ORA et je compris qu'il faudrait passer par lui à l'avenir pour se procurer les armes, munitions et explosifs dont j'avais besoin: il n'avait pas l'air plus à l'aise que moi au milieu de cette fine équipe. La plupart des assistants étaient des politiques plus que de véritables combattants; j'étais le seul à être venu armé et c'est tout juste si on ne me demanda pas de laisser mon Colt au vestiaire; ils étaient tous en règle avec la Loi, vrais papiers, alibis indestructibles et position assise: je savais, moi, que si j'étais pris, les raisons de me fusiller ne manqueraient pas: terroriste, espion parachuté, trafiquant d'armes, saboteur... Je ne me sentais pas à ma place et je filai dès que je le pus; j'avais dû quand même accepter de mettre mon installation radio à la disposition de Sapin pour l'ensemble des communications de la Région Sud (ORA/R2) ce qui devait par la suite nous donner, à Cabot et à moi, un travail considérable: dans les deux mois qui suivirent plus de 150 messages furent échangés (voir annexe ) qui concernaient parfois des équipes installées très loin de nous, à Marseille, Aix-en-Provence ou parfois même Toulouse. On convint que les liaisons avec Sapin s'effectueraient par le Central téléphonique de Puget-Théniers où j'avais des complicités, et je repris le premier train pour mes montagnes, bien décidé à n'en plus redescendre. Je recommençai, dès mon retour, mes prospections à la recherche de nouveaux terrains de parachutage: celui qui était à proximité de Roquesteron, "Torino" en code, fut servi dès les jours suivants à la suite du message personnel: "Ce soir, il y aura battue au sanglier, soyez au rendez-vous". D'autres suivirent.
HERCULE
Peu après arriva d'Alger "Hercule", vêtu comme un prince, qui m'avait été annoncé par message radio; il était là, me dit-il, pour essayer de coordonner sur place (encore un!) les activités des différents groupes de Résistance mais sa mission fut écourtée par un message du 26 mars signé Constant qui annonçait l'arrestation d'un de ses correspondants et lui enjoignait de rentrer à Alger via l'Espagne. On annonçait, en même temps, la suspension temporaire de tout parachutage; ainsi disparut Hercule dont le court séjour fut marqué d'imprudences qui mirent en danger notre sécurité.
Notre vie à Cabot et à moi, pendant la période qui suivit fut extrêmement occupée; mise à part l'organisation continuelle de parachutages sur des terrains qu'il fallait reconnaître, faire homologuer sur un nom de code, puis équiper d'un Comité Local de Réception, nous faisions donc office de Central Radio pour les liaisons de la région Sud avec Alger et Londres; de plus, je devais penser à recruter les hommes nécessaires aux opérations prévues au moment du débarquement tant attendu.
RECRUTEMENT, ENTRETIEN, INSTRUCTION DU MAQUIS
Ce n'était pas facile à l'époque, de trouver des jeunes susceptibles de devenir rapidement des combattants aguerris. Heureusement, il y avait le S.T.O. (Service du Travail Obligatoire créé en 1941): lorsque j'apprenais qu'un jeune était convoqué pour le travail obligatoire en Allemagne, j'allais voir ses parents et tentais de les convaincre qu'il valait mieux pour leur fils rester dans les maquis de la région, quitte à être hors la Loi, que de partir en Allemagne, avec le risque de périr sous les bombardements. Beaucoup se laissaient convaincre.
Mais ce n'était pas tout de recruter les hommes; il fallait ensuite les héberger, les nourrir, les entraîner. La nourriture surtout posait des problèmes. J'arrivais bien à trouver chez les cultivateurs des environs quelques oeufs, des pommes de terre, des lentilles ou des haricots, mais pour la viande il fallait l'acheter au marché noir des abattages clandestins et les éleveurs nous la vendaient au prix fort. L'argent manquait souvent pour payer tous ces achats et mes demandes à Alger restaient sans suite.
Pour le pain, j'avais convaincu deux boulangers de Puget, Marius Autran et Emile Raybaud de me fournir chaque nuit, quelques miches. Je devais passer les prendre vers trois-quatre heures du matin avec un grand sac que je portais ensuite à la sortie du village, dans une cachette où une corvée venait les chercher.
De temps à autre, j'avais des cartes de pain que je donnais à mes fournisseurs: je les achetais à Nice chez une boulangère dont je tairai le nom, qui me vendait 900 francs la carte de faux tickets (et qui eut le culot, à la Libération, de me demander une attestation de Résistance!).
Un qui m'aida vraiment fut l'Inspecteur chargé des réquisitions Jules C...; il passait dans les hameaux et prélevait pour nous la dîme sur ces réquisitions, alors qu'il aurait pu comme beaucoup d'autres, la vendre au marché noir.
Il fallait aussi que je m'occupe de l'hébergement de mon radio et cela aussi coûtait: en général 20 francs par jour après de longues discussions et sous condition qu'il aide au travail des champs. Je devais enfin penser à l'instruction de mes recrues pour l'utilisation des armes et des explosifs: cela non plus n'était pas facile, car le jour chacun avait son travail et la nuit ce n'était possible que si l'épouse était d'accord; pour cela il fallait la mettre dans le secret et tout le monde à Puget finissait par être au courant de nos activités, ce qui ne laissait pas de m'inquiéter, mais comment faire autrement ?
Ces dames voulaient profiter de l'aubaine des parachutages qui pensaient-elles, devaient m'apporter à profusion, le chocolat, les conserves et les cigarettes, sans compter la toile des parachutes si utile pour faire des culottes, des chemisiers et autres combinaisons. Je freinais au maximum ces demandes qui pouvaient nous trahir, mais il fallait bien de temps en temps, lâcher du lest!
IMPRUDENCE ET DÉNONCIATION
Sans compter que les femmes de nos recrues avaient parfois l'impression que notre clandestinité était une sorte de jeu qui ne devait pas faire négliger, par leur mari, les tâches domestiques plus immédiates. L'une delles fut même, ainsi, indirectement responsable de larrestation du sien: elle avait obtenu de lui qu'il revienne à la maison pour labourer un lopin de terre et y planter des pommes de terre: il avait gardé sur lui une grenade et un Colt qu'une voisine lui vit cacher: il fut dénoncé, on l'arrêta avec dix autres le 29 avril, mais lui seul fut emmené par la Gestapo à Nice, à l'Hôtel Ermitage, où il fut torturé, mais ne parla pas, selon le témoignage d'un voisin de cellule qui le vit revenir des interrogatoires, mains sanglantes et ongles arrachés; il devait mourir le 11 juin, fusillé avec d'autres résistants à St Julien du Verdon, en dépit des assurances qu'un ami, Inspecteur de Police, avait données à sa femme. Il s'appelait Nonce Casimiri et avait été mon premier contact à mon arrivée à Puget-Théniers.
Les dénonciations, maintenant que nous devenions plus nombreux dans la région, commençaient à devenir une sérieuse menace pour notre sécurité. Il y avait à l'époque à Puget-Théniers une importante colonie Italienne, encore dominée par l'idéologie fasciste, dont les espions étaient très actifs pour renseigner la Gestapo sur nos faits et gestes. L'administration française s'en mêlait aussi en procédant à des contrôles fiscaux chez les commerçants suspectés d'approvisionner le maquis, ce qui valut notamment des ennuis à un ami résistant, Monsieur Grac qui tenait une quincaillerie. Je trouvai amusant d'évoquer ces mesures dans un message personnel à la B.B.C. pour un parachutage: "Le contrôleur n'a pas trouvé les comptes en règles".
Compte-tenu de ce climat de méfiance, l'arrestation de Casimiri me décida à faire prendre le maquis à mon groupe; je connaissais les moyens employés par la Gestapo pour confesser ses prisonniers et personne ne pouvait être sûr que notre ami, qui savait tout sur nos activités, saurait leur résister: la prudence imposait de disparaître de Puget-Théniers.
Nous nous sommes installés sur la rive droite du Var, 3 km en aval environ, au quartier du Breuil: de là nous pouvions continuer à suivre ce qui se passait à Puget et la maison de Casimiri nous servait de poste avancé, ses volets fermés ne s'ouvrant qu'en cas de visites dangereuses, soit-disant pour donner le jour au salon où on les faisait entrer.
Nous avions prévenu Alger des risques de dénonciation et d'actions offensives des Allemands: fin avril un de nos derniers messages disait "le 29 avril, opération menée contre nous par 200 G.M.R. et Police d'Etat a amené l'arrestation de Casimiri. Recherches sont activement poussées pour nous et poste émetteur dans la région. Sommes à l'abri pour quelques jours. Boîte Casimiri annulée: confirmer. A suivre. Adieu".
Notre dernier message fut envoyé par Cabot le 1er mai. "Prévenons Perpendiculaire" Sommes définitivement brûlés. Attendons urgence vos instructions par R.D.D. Sommes victimes de dénonciation anonyme. Ne désespérons pas de connaître auteur. Amitiés".
Et ce fut la catastrophe du 3 mai 1944.
CHAPITRE IV
La guerre des embuscades
Le 2 mai, tard dans la soirée, je quittai notre refuge pour descendre à Puget-Théniers assurer le ravitaillement en pain: j'avais distribué tout ce qui me restait à la douzaine de jeunes gens qui constituaient, en deux cantonnements, mon petit maquis et il fallait réapprovisionner. Je prévins que je ne rentrerai qu'au petit matin et installai un tour de garde.
A mon arrivée au village, les rues étaient désertes, mais une porte qui se ferma sur mon passage m'avertit que les choses n'étaient pas comme d'habitude: je redoublai d'attention et de prudence: aux amis que j'allais rencontrer, je mentis même délibérément en leur disant que notre groupe allait quitter le pays devenu maintenant trop dangereux. Je ne m'attardai pas et, les pains dans mon grand sac à dos, je repris aussitôt la route: il était quand même quatre heures du matin quand je passai le pont sur le Var, mon Colt dans la main droite, une torche dans l'autre.
L'ATTAQUE SURPRISE DE NOTRE REFUGE
J'avais à peine fait cent mètres qu'un bruit m'alerta: la torche que je braquai découvrit un gendarme, un chef que je connaissais et qui était plutôt de notre côté: il parut surpris de me voir, rengaina son arme et m'assura qu'il n'était là que pour nous prévenir d'une possible offensive des Allemands: je lui répondis que c'était parfaitement inutile car nous étions sur nos gardes et l'engageai à rentrer chez lui plutôt que de se compromettre inutilement au milieu de la nuit, et en uniforme, avec le risque de se faire descendre par l'un des nôtres qui aurait la détente facile.
Je ne sais pas s'il suivit mon conseil; pour moi, je repris ma route, mais n'allai pas loin; entendant à nouveau du bruit, je plongeai sur le bas côté et ma torche éclaira... un superbe hérisson en quête de nourriture; un coup de pied le fait mettre en boule et je l'emporte dans ma musette bien décidé à en faire un bon civet.
J'arrivai bientôt à la masure qui nous servait de refuge: tout allait bien, ma sentinelle était en faction: elle avait aperçu à deux reprises les lumières de ma torche, je lui racontai mes rencontres et pour m'amuser un peu je posai le hérisson à côté d'un gars qui dormait, riant à l'avance de sa tête au réveil, puis me couchai et ne tardai pas à m'endormir.
Tout d'un coup, à moitié réveillé par les promenades du hérisson dans la paille où nous couchions, j'entendis du bruit dans la cave au dessous, où nous avions entreposé le contenu du dernier parachutage: on parlait Français avec un accent d'outre-Rhin: "Foilà les armes! Où sont les hommes ? Parlez vite schnell". Celui qu'on interrogeait devait être ma sentinelle qui s'était endormie. Nous étions certainement encerclés par les Boches; je bousculai Cabot pour le réveiller, non sans avoir mis la main sur la bouche; je lui mimai un casque à pointe sur la tête pour lui faire comprendre que nous avions des visiteurs, mais déjà, on frappait brutalement à la porte: "Ouvrez, Police, sortez les mains en l'air...". Sans réveiller les trois autres qui, couchés, ne risquaient pas trop d'être touchés, je fis signe à Cabot d'ouvrir la porte et lançai deux grenades, une de chaque côté, sur les types de la Gestapo qui ouvraient le feu; ils filèrent sans demander leur reste. J'allai ensuite à la fenêtre d'où je vis monter vers nous des gendarmes accompagnés d'hommes en civil qui avaient l'air de diriger l'opération: la Gestapo. C'est sur eux que je commençai à tirer à la Sten: un premier agent s'écroula, son pistolet à la main, un second qui lui portait secours s'affaissa à son tour en hurlant. Un des gendarmes français en uniforme, que j'avais évité de toucher, prit ses jambes à son cou en direction du village, peut-être pour chercher du renfort.
L'alerte était provisoirement passée.
REPLI STRATÉGIQUE ET MORT DE CABOT
Il n'était pas question de résister sur place: nous ignorions les effectifs de l'attaquant et les réserves dont il disposait; j'ordonnai donc à mes gars de me suivre en n'emportant que l'essentiel et m'engageai sur le sentier qui vers l'Est menait à un bois voisin, non sans avoir au préalable mitraillé les fourrés environnants. Cabot suivait puis trois autres. Je dus m'arrêter un moment et fis passer Cabot devant: mon pistolet avait glissé de ma poche trouée dans le bas de ma culotte "de golf" et je devais le récupérer. Cabot portait en vrac, dans ses bras, avec nos archives, son pistolet, une grenade défensive dégoupillée et une bombe Gammon à percussion: elle lui échappa alors qu'il venait de passer devant moi et explosa dans ses pieds; mon pauvre radio fut projeté &agr