Cdt Marcel DONES

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Blanche CAMPAN-DONES

099

Un Dragon dans les tourmentes

et

Les souvenirs de Mamie

Guerres 1914 - 1918 et 1939 - 1945

Témoignages

Nice - Février 1992

Analyses des témoignages

 

099 - Cdt Marcel DONÈS

Décédé - Donès Jean-Pierre - 7 Rue Monmory - 94300 - Vincennes

- Blanche Campan-DonÈs -:

Décédée - M. Bridant Patrice - 77 Chemin du Collet Saint Marc - 06130 - Grasse

Un dragon dans les tourmentes

GUERRES 1914/1918 et 1939/1945

Écriture : 1971/1978 - Édition Février 1992 - 240 Pages

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Dans la sérénité du crépuscule de leur vie, émerveillés par le long voyage qu’a été leur existence parsemée d’événements guerriers, entourés de la tendre affection et du respect d’une grande et noble famille, Blanche et Marcel Donès extraient de leur mémoire des parcelles avec lesquelles ils construisent un monument qu’ils lèguent à leurs enfants.

La famille lira ces lignes avec émotion.

Le chercheur puisera dans les péripéties de la Grande Guerre, de la Campagne de France en 1940 et de la captivité en Autriche, une somme de détails qui permettront de parfaire l’écriture de l’Histoire de notre pays.

Pour moi, je suis heureux que, par mon gendre "préféré" Patrice Bridant, mes petits enfants, Marie-Charlotte, Benjamin et Philippe, appartiennent à cette lignée des Violet, Battalier, Campan, Donès et je souhaite qu’ils hériteront de l’esprit de cette famille, la plus belle et digne École du Patriotisme.

 

In the serenity of the dusk of their life, amazed by the long traveling of their existence strewn of warlike events, surrounded of the tender fondness and the respect of a great and noble family , Blanche and Marcel Donès extract from their memory fragments with which they construct a monument which they bequeath to their children.

The family will read these lines with emotion.

The seeker will draw in adventures of the Great War, the Campagne de France in 1940 and the captivity in Austria, a sum of details which will allow them to perfect the handwriting the History of our country.

For me, I am happy that, by my favorite son-in-law Patrice Bridant, my grand-children, Marie-Charlotte, Benjamin and Philippe, belong to this lineage of the Violet, Battalier, Campan, Donès and I wish they will inherit the spirit of this family, the most beautiful and deserving School of Patriotism.

 

Préface de Jean-Pierre DonÈs

Les récits que l’on va découvrir racontent un siècle de vie.

Plus loin encore ils font revivre des souvenirs transmis oralement sur plusieurs générations.

Mes soeurs Bernadette et Mireille et moi même, avons vécu une part importante de ces événements, heureux ou douloureux parfois, on les avaient souvent entendus raconter par nos parents.

Blanche Campan et Marcel Donès étaient tous deux de merveilleux conteurs. Ce qui fait la force de leurs récits, c’est qu’ils sont le reflet coloré de leurs vies et de leurs personnalités peu ordinaires.

Le travail, le sens du devoir, le respect des valeurs humaines, mais aussi l’humour, la fantaisie, le talent artistique, la convivialité ont été les fondements de leur vie.

Originaires du midi, ils étaient épris de leurs racines. Rien ne compta plus que leur amour pour leur grande famille.

Sous des aspects très "officier de Cavalerie" Marcel était un tendre.

Blanche, la douce Blanchette, ainsi qu’on l’appelait, avait aussi, du caractère.

Toute famille a ses mystères et ses rêves.

On pense que Blanche descendait de Madame Campan, la lectrice de Marie-Antoinette. On parle d’un cousinage avec Jean-Baptiste Clément, celui du "temps des cerises"

Je préfère évoquer une certitude.

Le grand père de Marcel était maréchal ferrant à Rocquemaure, dans le Gard. Ma grand mère, toute petite fille, secouait le chasse-mouches en crin de cheval pendant son travail à la forge. Elle nous racontait que son père, comme il était fréquent dans les villages, avait un sobriquet:

Qu’il soit pour la longue descendance de Marcel et Blanche un héritage.

On l’appelait "le sans pareil".

Accounts that one is going to discover tell a century of life.

More far again they make relive transmitted souvenirs orally on several generations.

My sister Bernadette and Mireille and me even, have lived an important share of these events, happy or painful sometimes, one them had often heard to tell by our family.

Blanche Campan and Marcel Donès were all two narrator supernatural. What made the force of their accounts, that is they are the colored reflection of their lives and their no ordinary personalities.

The work, the senses of the duty, the human value respect, but also the humor, the fantasy, the artistic talent, have been foundations of their life.

Original of the midday, they loved their roots. Nothing counted more than their love for their great family.

Under aspects very "officer of Cavalry "Marcel was a tender.

Blanche, the sweet Blanchette, thus one called, had also, the character.

All family has its mysteries and its dreams.

One thinks that Blanche descended from Mrs. Campan, the lectrice of Marie - Antoinette. One speaks of a cousinage with Jean-Baptiste Clément , that the "time of cherries".

I prefer to evoke a certainty.

The great father of Marcel was marshal shoing to Rocquemaure, in the Gard. My great mother, small girl, shook the hunting-flies in horsehair of horse during he work to forges it. She told us that her father, as it was frequent in villages, had a nickname:

It is for the long descendance of Marcel and Blanche an inheritance.

He was called "the without similar".

 

Avant propos du témoin

Très jeune, j’avais 13 ans, j’ai quitté ma famille pour prendre le train qui me conduisit à l’École Militaire Préparatoire de Cavalerie d’Autun.

Pendant 5 années, j’ai donc vécu la vie d’internat avec tout ce que cela comporte: discipline, études, dortoirs... A l’occasion des fêtes et des grandes vacances, on nous accordait une permission.

Ces permissions étaient, hélas, trop courtes pour que nous puissions baigner dans la chaleur du foyer familial ! Mes parents, certes, souffraient autant que moi de nos séparations et je ne peux oublier la sensibilité de mon père qui versait des larmes cruelles à chacun de mes départs.

Puis ce fut la guerre.

J’avais 18 ans et un mois quand, volontairement, je partis au front.

La guerre terminée, après quelques mois passés en occupation en Allemagne, je partis pour l’Algérie, à Mascara. J’ai ainsi le sentiment d’avoir été bien seul jusqu’à l’âge de 25 ans et d’avoir été, très tôt, placé face à mes propres responsabilités.

Saumur fut, pour moi, une plaque tournante. J’y ai beaucoup appris dans tous les domaines, dans un climat nouveau, ma situation militaire étant enfin régularisée.

Mais la vie va son train et chacun court après le dessin qu’il s’est forgé.

A Saumur, c’est un point intéressant de mon destin, je me suis lié d’amitié à un camarade de promotion, le Lieutenant Gaston Brun. Nous ne nous quittions guère.

Gaston Brun appartenait à une excellente famille dont le père, officier, avait une carrière parallèle à celle du capitaine Campan. Sa soeur, mariée à un homme particulièrement brillant, ancien élève de l’École Coloniale, ancien préfet puis Chef de Cabinet de Ministre Loucheur, était une ancienne élève de l’École de la Légion d’Honneur. Par nécessité, elle portait parfois le monocle et ne manquait pas d’originalité. Elle avait une très grande amitié pour Blanche Campan.

Avec Gaston, j’allais souvent à Paris puis, un jour, alors que nous nous trouvions à proximité de la place de la Bourse, l’idée lui vint de faire une visite à la famille Campan. Il m’invita à l’accompagner. Nous primes donc le "Passy Bourse", ligne bien connue des vieux Parisiens et, quelques instants après, nous étions au 20 de la rue de Passy où la famille Campan résidait en hiver.

Je fus présenté à la famille et mes visites devenant par la suite plus fréquentes, je fis part de mes intentions à Monsieur et Madame Campan.

Au début de l’année 1922, je me fiançais à Blanche Campan.

A cette occasion ma mère, seule, vint à Paris. Je me souviens que, pour arriver rue de Passy, nous avions pris un vieux G7 dont la carburation défectueuse nous avait imprégnés d’une odeur fort désagréable !

Le mariage eut lieu à Vichy le 20 avril et quelques jours après, une jeune femme faisait ses premières armes au 18ème Chasseurs à cheval à Haguenau.

Me suis-je éloigné de ma propre famille ?

Certainement pas, ce sont les événements, ma vie militaire qui ne me permirent pas de vivre près d’elle. Il faut bien admettre que les garçons quittent un jour le nid, forgent leur existence puis se marient pour fonder à leur tour une famille.

Ainsi va la vie.

Very young, I had 13 years, I have left my family to take the train that drove me to the Preparatory Military School of Cavalry of Autun.

During 5 years, I have therefore lived the life of internal with all what that comprises: discipline, studies, dormitories... To the opportunity of feasts and the great holidays, one granted us a permission.

These permissions were, hulas, too short in order that we could bathe in the heat of the furnace family ! My family, indeed, suffered as much that me our separations and I can not forget the sensitivity of my father that poured cruel tears to each of my departures.

Then this was the war.

I had 18 years and a month when, voluntarily, I part to the front.

The war ended, after some months passed in occupation in Germany, I part for the Algeria, to Mascara. I have thus the sentiment to have been well alone until the age of 25 years and to have been, very early, placed in the face of my own responsibilities.

Saumur was, for me, a plate of choice. I there have a lot learnt in all areas, in a new climate, my military situation being finally regularized.

But the life goes its train and each runs after the drawing until it is forged.

To Saumur, that is a point interesting of my destiny, I have linked of friendship to a comrade of promotion, the Lieutenant Brun Gaston. We not left.

Brun Gaston belonged to an excellent family whose father, officer, had a parallel career to that of the captain Campan. His sister, married to a particularly brilliant man, ancient raises the Colonial School, ancient prefect then Chief of Cabinet of Minister Loucheur, was an ancient raises of the School of the Legion of Honor. By necessity, she would wear sometimes the monocle and would not lack of originality. It had a very great friendship for Blanche Campan.

With Gaston, I went often to Paris then, a day, while we were found close to the place of the Bourse, the idea came it to make a visit to the family Campan. He invited me to accompany. Reward us therefore the "Passy - Bourse", well known line of the old Parisians and, some instants after, we were N° 20 of the street of Passy where the family Campan resided in winter.

I was presented to the family and my visits becoming by the more frequent continuation, I made share my intentions to Sir and Mrs. Campan.

In the beginning of the year 1922, I betrothed to Blanche Campan.

To this opportunity my mother, alone, came to Paris. I remember that, to arrive street of Passy, we had taken an old G7 whose defective carburation us had impregnated of an odor strong disagreeable !

The marriage had place to Vichy it 20 April and some days after, a womanly youth made her first arms to 18ème Hunters to horse to Haguenau.

Have-I distanced my family ?

Certainly no, this are events, my military life that not me permit to live near of her. It is necessary to admit that boys leave a day the nest, forge their existence then marry to base to their tower a family.

Thus goes the life.

 

Note de Maggy CAMPAN - Bridant

C'est en 1978, que Blanche, ma soeur, a eu l'heureuse idée d'écrire quelques souvenirs concernant notre chère maman et dont, certains, lui ont été transmis par Tante Marie, la soeur de mon père. Elle a consulté des lettres et des documents qui lui ont permis d'établir d'une façon aussi précise que possible l'arbre généalogique de la famille.

J'ai pu, personnellement retrouver quelques photographies qui, j'en suis sûre, feront la joie des enfants.

It was in 1978, that Blanche, my sister, had the happy idea to write some remember concerning our dear mummy, some have been transmitted by Aunt Marie, the sister of my father. She has consulted letters and documents which have allowed her to establish as precise as possible the genealogical tree of the family.

I have been able, personally, to find some photos which, I am sure, will make the joy of children.

 

Note de Blanche Campan - DonÈs

L’homme s’arrêta et se mit à rêver

Il écrivit ses mémoires, c’est beaucoup dire. Disons plutôt quelques uns de ses souvenirs

Il rassembla de vieux papiers épars dans des tiroirs.

Il retrouva des photos, aidé en cela par sa femme qui, elle aussi, vit de souvenirs

Il dédia enfin ces lignes à ses petits enfants sans oublier sa devise qui fut et reste :

Savoir

Vouloir

Espérer

Cet homme est le grand-père, le commandant Donès.

The man stopped and began to daydream.

He wrote his memories, would be saying a lot, let’s say rather a few of his souvenirs.

He gathered together old papers sparse in drawers.

He found photographs, helped in that by his wife who also, lives on souvenirs.

He dedicated finally these lines to his grand-children, without forgeting his motto which was and remains:

Know

Desire

Hope

This man is the grandfather, the commander Donès

 

 

 

Pour se convaincre de sa propre ignorance

il suffit de prendre une feuille de papier et un crayon.

Essayez...

M.D.

Livre I

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Un Dragon dans les tourmentes

 

La mémoire

***

 

 

"Le meilleur moyen de contraindre les hommes à exercer leur jugement

n’est pas de leur offrir des doctrines toutes machées

mais de stimuler leur appétit et leur curiosité

par des surprises incessantes"

Socrate.

Ma jeunesse

 

Ma famille vivait à Nîmes à la fin du siècle dernier. Mon père, issu d’une famille de propriétaires terriens, était originaire des Pyrénées dont il en avait le type. Le berceau de la famille est Alas, petit village, au pied même de la montagne. La maison, reconstruite, habitée par la fille de ma cousine germaine, se trouve au bord du Lez.

Ma mère était la fille, d’un maréchal ferrant établi à Roquemaure, au bord du Rhône. Elle est typiquement provençale.

Deux caractères bien différents mais qui se complètent parfaitement, la nature faisant bien les choses. Mon père était quelque peu insouciant mais quelle bonté! Ma mère, fée du logis, pensait à tout, elle avait plutôt une nature inquiète.

C’était la tête.

Grandet déjà, je me rappelle que mon père aimait se rendre au café où il trouvait des amis et faisait avec eux des parties de bézigue ou de manille. Ma mère n’aimait pas beaucoup cela et, quand mon père buvait l’apéritif, sans exagération, certes, elle s’en apercevait. Par mesure de compensation, elle prenait le soin d’ajouter de l’eau dans le vin avant de mettre la bouteille sur la table dressée pour le dîner. Elle le faisait en cachette mais mon père n’était pas dupe et tout cela se terminait par des rires.

Je me souviens aussi que mon père trichait quand il donnait sa paye à ma mère. Il ne parlait pas d’une petite augmentation mensuelle qu’il avait perçue, c’était pour ses faux-frais et, quand il n’avait plus dans sa poche que quelques pièces de bronze d’un sou ou deux sous, il les jetait. Il préférait ne rien avoir.

Mon père ne s’occupait d’ailleurs pas des questions matérielles. J’ai, disait-il, un fondé de pouvoir et ma mère riait. C’est elle, en effet, malgré son grand âge venu qui allait au Crédit Lyonnais pour y déposer ses économies et parfois toucher ses coupons dont elle connaissait très exactement la date de mise en paiement.

Nous étions parfaitement heureux dans la médiocrité car nous étions quatre enfants dans la famille. Le bas de laine était la règle car, à cette époque, il n’y avait pas d’allocations accordées aux familles nombreuses. Il ne pouvait être question de sorties, de théâtre, de cinémas, d’ailleurs peu nombreux. Pour les grandes vacances, nous allions à la mer, aux Saintes-Marie de la Mer et habitions dans une maison de pêcheur.

Je suis né à Nîmes vers 1986, à la gendarmerie où mon père était brigadier. Très tôt, j’avais à peine l’âge de 3 ans, mes parents prirent la décision de me faire inscrire sur les listes des candidats aux écoles militaires préparatoires. Dès l’âge de 13 ans, je devais entrer dans l’une de ces écoles et, en attendant, mes parents percevaient une bourse d’entretien de 45 F par trimestre.

Mes parents ne savaient pas si le métier des armes me plairait, c’était donc une décision prise à priori qui comportait des risques. Ma mère crut, peut-être, bien à tort que je lui reprochais cette décision mais, avec le recul du temps, je peux affirmer que je ne lui en tins pas rigueur.

Avec mon frère, j’allais à l’école de la rue de la Servie, petite rue parallèle à l’avenue Feuchère. Notre maître, monsieur Estoupan, nous apprit à lire. Je me rappelle que ce maître prenait chaque jour, à 4 heures, un bol de lait qu’il faisait chauffer sur le bec de gaz dont la flamme avait la forme d’un papillon. Juché sur l’un des petits bureaux de la classe, il tenait sa casserole métallique au dessus de la flamme puis il prenait sa collation non sans avoir demandé au "chouchou" de la classe d’aller lui chercher un croissant à la boulangerie voisine de l’école.

Pour moi, ces premières années d’école c’est également le souvenir d’une odeur bien caractéristique de tableau noir, d’encrier, de tablier noir et de craie.

Puis, je fus inscrit à l’école de la rue Pavée tandis que mon frère allait à l’école professionnelle pour y apprendre le métier de graveur lithographe.

Je n’étais pas, paraît-il un bon élève.

A 16 heures, en sortant de l’école, j’aimais m’arrêter chez des artisans et observer leurs travaux. J’ai toujours eu pour eux une grande admiration. J’ai vu faire les gâteaux chez un pâtissier, j’ai regardé le rémouleur ambulant mais j’avais une certaine préférence pour tous ceux qui, à Nîmes, quand ils étaient chômeurs, confectionnaient les petites chaussures pour enfant. J’arrivais souvent en retard à la maison, ce qui me valait de sévères réprimandes de ma mère.

Après le certificat d’études, je fus inscrit au cours complémentaire de la rue St Charles ce qui était déjà plus sérieux.

A l’occasion des grandes vacances, nous allions donc aux Saintes-Maries de la Mer. Pour nous y rendre, nous prenions un petit train d’intérêt local qui courait à travers des marais plus ou moins desséchés, on passait à Maguelanne, à Trinquetaille, des noms qui chantent, tandis qu’au loin, disparaissaient les garrigues Nîmoises.

Le petit train s’arrêtait souvent puis repartait, essoufflé, en lâchant beaucoup de fumée et de vapeur.

Dans la campagne, on voyait des manades de taureaux, race spéciale, que travaillaient les razeteurs dans les courses à la cocarde. Dans tous les villages, souvent dans des arènes improvisées, on pouvait voir ces genres de courses qui consistaient, pour les razeteurs, à arracher une cocarde placée entre les cornes du taureau. On voyait aussi des hardes de chevaux que montent les guardians après les avoir dressés.

Tous les ans, il y avait aussi de grande pèlerinages, remarquables par l’affluence de Bohémiens qu’ils attirent, et par les manifestations religieuses auxquelles ils donnent lieu en souvenir des Saintes chassées de Judée par la persécution et qui, selon les traditions, auraient débarqué en ce lieu.

Mais, hélas, toute cette région de Camargue n’a plus le cachet depuis le développement du tourisme, qu’elle avait autrefois. La mer, elle-même, a beaucoup avancé, la plage est plus petite et l’on ne peut plus, comme autrefois, aller à pied jusqu’au petit Rhône en longeant la mer.

Les Saintes-Maries, aujourd’hui battue par de véritables tempêtes, se trouvait encore au XVIIème siècle, à 2km à l’intérieur. Par contre, le phare de l’Espignette, sur le golfe d’Aigues-Mortes, construit au bord de la mer en 1867, en est maintenant éloigné de plus de 2km. Ce phénomène est dû au régime des vents.

Une plaie de Camargue: les moustiques que les Camarguais appellent la mangeance. Les Camarguais se consolent de ce supplice quotidien en disant avec le marquis de Baroncelli que les moustiques, les moucherons et le mistral les protègent des étrangers...

En septembre, j’allais parfois à Villeneuve-les-Avignon chez mon oncle Eugène Boissin et ma tante Agathe. Je dis parfois car la légende dit aussi que j’étais un enfant turbulent que l’on ne désirait pas trop.

J’avais le même âge que mon cousin Jean, nous faisions une bonne paire d’amis. Nous couchions dans une petite chambre située entre celle de mon oncle et la gloriette où le pain était pétri. Au rez de chaussée, se trouvaient le magasin et le four.

Mon oncle se levait tôt, à 3 heures du matin. Quand nous ne dormions pas, nous l’entendions qui actionnait de la voix le cheval Coquet qui tournait dans la cave pour mettre en mouvement tout un système d’engrenages relié aux palettes du pétrin dans lequel se trouvait la pâte.

L’après-midi, nous accompagnions mon oncle dans ses tournées de livraison de pain. Le cheval Coquet tirait la jardinière dans laquelle étaient placées les corbeilles de pain. Nous allions à la Bartelasse, à la Tour du Roi René, à Bellevue, au fort St-André. J’ai le souvenir que le pain ainsi livré n’était payé que toutes les semaines ou toutes les quinzaines. La comptabilité était faite à la taille, le boulanger faisant une taille au couteau dans deux planchettes superposées l’une étant gardée par le client et l’autre par le boulanger.

Le cheval Coquet était un excellent trotteur que mon oncle, pour nous amuser, drivait à la chambrière pour accelérer l’allure.

Ah! Les bonnes vacances...

Mon père prit un jour sa retraite. Il avait 25 ans, 6 mois, 12 jours de service. C’est lui qui me l’a dit. Nous avons, dès lors, habité provisoirement rue Magaille, derrière la gare, puis au n°19 de la rue Ernest Renan, tout près du boulevard de la République, actuellement boulevard Jean-Jaurès, à Nîmes.

Quand j’eus l’âge de 13 ans, je fus affecté à l’école militaire préparatoire d’Autun. C’était une école de Cavalerie.

Autun est le chef lieu du département de Saône et Loire. On y trouve des antiquités d’époques et de civilisations diverses. On découvre aussi les traces d’un théâtre et celles d’un vaste amphithéâtre où les élèves de l’école pouvaient assister chaque année à des représentations classiques.

La cathédrale Saint-Lazare, du XIIème siècle, est un des plus beaux ouvrages de l’école romane de Bourgogne.

L’école, où j’ai été élève pendant 5 ans est un beau bâtiment, ancien séminaire, qui date de 1669.

En contre-bas de l’école se trouve la promenade des Marbres qui doit son nom à une porte romaine disparue.

Oui, pendant 5 ans, de septembre 1909 à juillet 1914, j’ai fait mes études dans cette école. Les études comportaient une instruction générale dirigée par un principal, assisté de professeurs qui nous enseignaient les lettres, l’histoire, la géographie, les mathématiques. En marge de ces études, on enseignait aux élèves des règlements, la manoeuvre, le tir, l’équitation, la voltige de pied ferme et au galop, l’escrime.

Le régime auquel nous étions soumis, était sévère, trop sévère peut-être pour des enfants. Ceux qui travaillaient étaient récompensés, ils pouvaient, le dimanche, se rendre à la dépense local aménagée où ils pouvaient acheter divers objets et des friandises mais ceux qui n’avaient pas obtenu une moyenne suffisante au cours de la semaine écoulée étaient privée du bon d’achat leur permettant de faire des emplettes.

Périodiquement, il y avait des examens de contrôle suivis d’un classement des élèves. Je fus très souvent le 1er ou le 2ème de ma classe et c’est ainsi que j’obtins à peu près chaque année le prix d’excellence.

Je dois reconnaître que si la pension fût pour moi parfois pénible, les études furent très heureusement un refuge, une espèce d’évasions.

J’ai fait don à mon filleul, Mathieu Donès, de trois beaux ouvrages qui m’ont été décernés en 1913, à l’occasion de la distribution des prix: le prix d’excellence, le 1er prix de lettres, le 1er prix de sciences.

Mes efforts furent sanctionnés par l’obtention d’un brevet d’études que l’on appelait, à cette époque, le brevet simple. J’obtins aussi un brevet décerné par la Société Topographique de France car nous suivions aussi des cours de topographie.

J’aimais beaucoup la voltige et me souviens, à ce sujet, que les meilleurs élèves avaient été présentés au Prince Hiro-Hito en visite à l’école. Tout ce que nous lui avions présenté n’avait rien à envier à ce que l’on peut voir dans les cirques.

En équitation, pratiquée à partir de l’âge de 17 ans, nous étions dressés dûment et le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’agissait pas d’une équitation à l’usage des gens du monde. En bref, on faisait de nous des hommes, aptes à remplir les fonctions de sous-officier peu de temps après notre arrivée au régiment.

Mais pourquoi avoir décidé, à priori, que nous serions de bons sous-officier, pourquoi ne pas avoir poussé notre instruction générale au delà de la 3ème qui nous aurait permis de nous présenter à l’école de Saint-Cyr, par exemple? Ce privilège n’était réservé qu’aux fils d’officiers, élèves d’une autre école située à la Flèche. L’association des anciens élèves s’étant émue de cette situation, l’injustice fut réparée. Actuellement, quelles que soient leurs origines, les élèves sont d’abord repartis dans les écoles puis une sélection par l’épreuve étant faite, les bons élèves, apte aux études supérieures, sont groupés à Autun, tandis que les autres, moins doués, poursuivent des études techniques à l’école du Mans qui leur permettent d’être des spécialistes dans les services de l’aviation, dans les services automobiles, transmissions, etc.

C’est donc en 1909 que je suis arrivé à Autun.

Mon père m’avait accompagné. En arrivant à la gare, nous nous étions rendus au Champs de Mars où nous avions déjeuné dans un restaurant. Puis, nous avions pris le chemin de l’école. Nous étions nombreux. Quelques formalités administratives étant remplies, on nous conduisit au magasin d’habillement où un premier équipement nous fut remis. Et c’est vêtu d’un treillis bourgeron, d’un pantalon de toile et chaussé d’une paire de galoches que je vins retrouver mon père.

Le pauvre homme avait la larme à l’oeil et moi j’avais le coeur bien gros.

Nous couchions dans un grand dortoir d’une quarantaine de lits, des lits militaires ayant une paillasse et un matelas, le tout bien dur. Au dessus de la tête de lit se trouvait une planche à bagages où tous nos effets, conformément aux règles militaires bien connues, étaient soigneusement pliés et recouverts d’un grand mouchoir à carreaux. Au-dessous, une musette et un sac à brosses complètaient notre installation.

Le réveil était sonné à la trompette de Cavalerie:

"Si tu ne veux pas te lever, fais-toi porter malade"

Il était tôt, bien sûr, et à peine levés, après avoir mis notre lit en "batterie" et balayé la chambrée, nous allions au lavabo où, torse nu, nous faisions notre toilette. Après, nous allions au réfectoire où du café et du pain nous étaient servis. Le dimanche, jour de fête, nous avions du chocolat ou du café au lait. Il n’y avait pas de bols et je n’ai jamais compris pourquoi le déjeuner nous était servi dans une assiette creuse! Cela me rappelle la poésie du Renard et de la Cigogne.

Le déjeuner absorbé, nous nous rendions, en colonne par 4, dans la cour de récréation, pour quelques minutes seulement afin que nous puissions nous rendre aux chalets de nécessité, semblables à tous ceux que l’on voit dans les écoles.

Au coup de sifflet d’un surveillant, brigadier détaché à l’école, la colonne par 4 se reformait et nous entrions en classe.

Les programmes étaient chargés et la progression, affichée toute les semaines, prévoyait les heures d’instruction générale, la plus importante, et les heures d’instruction militaire.

Les sorties avaient lieu le jeudi, en colonne par 4, dans la campagne. Le dimanche matin, après la levée des couleurs à laquelle nous assistions en grande pompe, ceux qui le désiraient pouvaient se rendre à la Cathédrale. Je dois dire que la plupart des élèves s’y rendaient non pas par convictions car il n’y avait pas d’instruction religieuse à l’école - la 3ème République aurait pu en souffrir - mais plutôt pour sortir et voir des civils. A la Cathédrale, nous chantions des cantiques et c’est ainsi que j’ai appris "l’Ave Maria". Je chantais faux et n’ai pas fait de progrès depuis! L’après-midi, on nous conduisait à la campagne puis, au retour, nous allions dans une salle de classe où nous pouvions lire les livres de bibliothèque, distribués la veille, et écrire à nos familles.

Le lundi, la vie reprenait.

Il ne faut pas que j’oublie les séances de gymnastique dirigées par un sous-officier sorti de l’école de Joinville. Nous faisions de la gymnastique suédoise pratiquée à cette époque, et pratiquions aussi les agrès au portique, les barres parallèle, la barre fixe, le saut en longueur et en hauteur. Une fois par semaine, nous allions à la salle d’armes où nous faisions du fleuret, de l’épée, du sabre. Le maître d’armes était sévère et, la plus belle performance que nous puissions accomplir était quand nous le pouvions, de "sécher", une partie de la séance en ne passant pas sur la planche avec lui.

On est sot quand on est jeune!...

Les bizutages, comme dans tous les collèges, étaient pratiqués par les anciens, ceci pour former le caractère des jeunes et mettre à l’épreuve leurs réactions. Mieux valait ne pas se fâcher, à quoi cela aurait-il servi?

Pour les fêtes de Noël, de Pâques, et pour les grandes vacances nous partions en permission. A cette occasion, nous achetions un képi de fantaisie, nous cousions nous-même un col droit à notre vareuse, tout cela en cachette car toutes les transformations étaient défendues. En rentrant de permission, il fallait que tout soit remis en l’état initial.

De Nîmes à Autun, il fallait changer de train à Chagny. Avec quelques camarades je me rendais en ville pour jouir, disions-nous, des derniers instants de liberté.

A Autun, quand le train s’arrêtait, nous étions attendus par un service de conduite. La colonne par 4, toujours cette colonne par 4, était formée et ce n’est pas d’un coeur léger que nous reprenions le chemin de l’école! Il faut avoir été interne pour savoir ce qu’est la peine d’un enfant qui vient de quitter sa famille pour reprendre ses cours en boîte et supporter la sévérité des surveillants.

Cinq années s’écoulèrent ainsi.

La dernière année, nous attendions la "quille" et pour les cent derniers jours, dotés d’un mètre souple, nous coupions chaque jour un centimètre.

A 18 ans, c’était le départ qui donnait lieu à une cérémonie, celui qui partait étant porté en triomphe sur les épaules de ceux qui restaient. Préalablement, celui qui partait était conduit au Bureau de Recrutement où il contractait un engagement pour une durée de 5 ans dans un régiment de Cavalerie de son choix.

Le 3 juillet 1914, je contractais donc un engagement au 2ème régiment de dragons tenant garnison à la Part-Dieu à Lyon. Je dis bien le 3 juillet 1914, la guerre était proche!

Les anciens sont parfois sans pitié pour les bleus. Affecté directement dans un peloton, je n’ai pas suivi l’instruction militaire réservée aux nouveaux appelés et j’ai participé, dès le début, au travail des anciens. Je me vois encore descendre aux écuries avec tout un attirail: ma selle, mon casque à crinière, le sabre, la carabine, la lance. Je sellais mon cheval. Le peloton formé puis inspecté par l’officier, nous partions pour le grand camp, terrain de manoeuvre situé aux environs de Lyon. Le sous-officier ayant eu le soin de m’affecter un cheval difficile, je ne manquais pas de subir la loi de tous ceux qui le montaient. Arrivé au grand camp, il prit le mors aux dents et partit au galop à une vitesse plus rapide que je ne l’aurais désiré.

Quand un cheval s’emballe, il faut le mettre en cercle et raccourcir progressivement le rayon de celui-ci. Bien vissé dans ma selle, je fis cela, le cheval s’arrêta et pas peu fier, je repris ma place dans le peloton. Dès lors, je fus adopté par les anciens. Quelques jours après, je leur montrai ce qu’un élève d’Autun savait faire en voltige.

Nous vivons les derniers jours de la Paix.

 

La Grande Guerre

 

Le 28 juin 1914, à Sarajevo, capitale de la Bosnie, François Ferdinand, archiduc héritier d’Autriche-Hongrie et son épouse tombaient ensemble sous les coups de révolver d’un assassin d’origine serbe, âgé de 19 ans!

La France a le sentiment que rien ne menace la paix. Monsieur Poincaré, accompagné de Monsieur Viviani, sont en Russie où ils sont reçus par le Tsar. Le 22 juillet, Krasnoié-Sélo est en fête en l’honneur du Président de la République française.

Le 23 juillet, la Serbie reçoit l’ultimatum attentatoire à son indépendance que les chanceliers de Vienne et de Berlin ont préparé en commun accord.

La Serbie, sage et pacifique, s’est inclinée devant l’ultimatum. Néanmoins, le 25 juillet, le ministre autrichien quitte Belgrade, rompant les relations. Le 27, Belgrade, ville ouverte, est bombardée.

A Berlin, la jeunesse des écoles promène les portraits des deux Kaisers.

A Paris, la voiture du Président Poincaré est escortée jusqu’à l’Elysée aux cris de "Vive la France".

La Russie n’a pu obtenir l’assurance que la souveraineté serbe serait respectée.

La mobilisation générale a commencé le 31 juillet 1914.

Le 2 août, premier jour de la mobilisation en France, le Luxembourg est envahi par les troupes allemandes, la frontière française violée. Dans la nuit du 2, la Belgique a reçu un ultimatum d’avoir à livrer passage à l’armée allemande: elle le rejette.

L’empire britannique déclare qu’il maintiendra la neutralité de la Belgique.

Le mardi 4 août, la Chambre des Députés est réunie en même temps que le Sénat, pour entendre le message du Président sur les événements inattendus qui ont acculé, en quelques jours, la France à la guerre.

J’ai vécu à Lyon, la période de la mobilisation qui restera parmi les grandes heures que le pays aura vécues; elle donnera, de la part de tous, une impression émouvante d’ordre et de résolution.

Le colonel du 2ème Régiment de Dragon passe en revue tous ses escadrons rassemblés dans la cour de la Part-Dieu. Remuée et vibrante, la population lyonnaise acclament ceux qui marchent à l’ennemi.

Mais je ne suis pas de ceux qui partent! Deux escadrons divisionnaires sont, fort heureusement, en formation et je suis volontaire pour être affecté à l’un deux, le 5ème escadron. Cet escadron partira au front le 19 août, j’ai 18 ans et 45 jours. C’est ce qui me vaudra, plus tard, la médaille du combattant volontaire.

Le 5ème escadron divisionnaire, comme son nom l’indique, faisait partie d’une division d’infanterie. Sa mission, dans toute progression était de devancer la division et de la renseigner sur le dispositif ennemi.

C’est en Lorraine, surtout, que nous avons été engagés après la bataille des frontières et dans les combats qui suivirent la retraite de Dieuze. Nous avons participé aux combats de Gerbévilliers et effectué de nombreuses patrouilles à cheval dans la région de la forêt de Paroy, Emhermeril, Manonviller. C’est au cours de l’une de ces patrouilles dont je faisais partie que le sous-officier, chef de patrouille, fut tué. Il est enterré au cimetière de Croismars, tout prés de Luneville.

Le 29 décembre 1914, j’étais promu brigadier. J’avais comme officier, un soyeux de Lyon, officier de réserve. Très spectaculairement, avant le premier combat, il avait rassemblé son peloton, avait distribué à chacun de nous une médaille de Lourdes puis quittant ses manchettes et ses gants, il nous dit: -"on ne se bat pas avec des manchettes". Pendant ce temps là, tout près de nous, pleuvaient des obus à Schrapnels!

Très rapidement, on nous supprima le casque à crinière, on augmenta la puissance de feux des formations de cavalerie. Certaines formations furent mises à pied. C’est ainsi que le 9 janvier 1916, je fus affecté au 158ème Régiment d’Infanterie mais cette affectation fut rapportée, car, engagé volontaire dans la cavalerie, on n’aurait pas dû m’affecter, d’office dans un régiment d’infanterie. Je fus donc rappelé dans mon armée d’origine.

Je fus affecté d’abord au 1er Régiment de Hussards puis au 1er Régiment de Dragons, tout cela en l’espace de quelques jours.

Arrivée au 1er Régiment de Dragons, le 10 février 1916, je fus très rapidement apprécié et promu maréchal des logis le 11 mars de la même année.

Mais j’avais d’autres ambitions.

L’infanterie a besoin de cadres car elle a subi de très grandes pertes à Verdun, en particulier. Je me présente donc à un examen d’élèves officiers. Etant reçu, je suis envoyé dans une école préparatoire à Epinal. Le 23 octobre 1916 je sors de cette école avec le grade de sous-lieutenant à titre temporaire. Mon rang de sortie me permet de demander mon affectation au 26ème Bataillon de Chasseurs à pied. Je suis très fier d’appartenir à cette arme d’élite.

"Marche vite et marche bien

Le 26ème ne craint rien"

Tel est le refrain du Bataillon.

J’apprends que mon Bataillon vient de descendre de Verdun et qu’il se trouve dans la Somme, probablement à Bouchavesnes, situé entre Péronne et Combles, à 15 km environ à vol d’oiseau de Bray-sur-Somme.

Je suis donc mis en route sur la gare régulatrice de Creil où j’aurai, parait-il, des renseignements complémentaires. Mes épreuves commencent...

A Creil, je suis reçu par le commandant de la gare régulatrice qui m’invite à sa table et m’héberge pour une nuit. Mes chaussures, demi fantaisie, ne sont pas faites pour la guerre de tranchée, le commandant s’en aperçoit et, en bon père de famille, attendri par la veuve d’un jeune officier, me fait don d’une bonne paire de brodequins cloutés.

Un train dont les wagons sont chargés de sable, de piquets, de fils de fer barbelés va partir pour Bray-sur-Somme. Le commandant m’invite à le prendre. Effectivement, après un voyage long, pénible, coupé d’arrêts fréquents, j’arrive à destination. Après de nombreuses tribulations, je trouve enfin le train de combat du 26ème Bataillon de Chasseurs à pied où se trouvent les cuisines roulantes, les fourgons à bagages, à munitions, etc.

Le soir venu, j’ai rejoint le poste de commandement du commandant du 26ème avec les corvées de soupe descendues des tranchées pour ravitailler, comme chaque nuit, les unités en ligne.

Le Commandant Guizard, c’est son nom, est installé dans un abri profond, creusé dans le ravin de Bauchavesnes. Il me reçut fort aimablement, me questionna sur mon passé militaire et m’affecta à la 3ème Compagnie où un agent de liaison me conduisit.

Mais il me dit aussi et cela je me le rappelerai souvent au cours de ma carrière: -"c’est bien, vous êtes s/Lieutenant, vous êtes jeune mais il faudra maintenant, vous imposer".

Oui m’imposer! J’ai à peine 20 ans et je vais commander des hommes plus âgés que moi.

Je n’ai pas fait d’études philosophiques, mais je pense que les contacts humains, les événements, les choses, les difficultés rencontrées, les décisions à prendre dans des circonstances souvent difficiles valent très certainement des études livresques. Attentif à tout, il fallait d’abord savoir, puis vouloir, enfin espérer. Ce fut ma ligne de conduite.

Très tôt, je fus mis à l’épreuve, le Bataillon devant attaquer l’épine de Malassise en liaison avec le 19ème Chasseur à pied et le 171ème Régiment d’Infanterie.

Un tir de barrage devait précéder les vagues d’assaut. L’heure H était fixée et au moment venu, il fallait s’élancer à l’attaque de la position ennemie en suivant le tir de barrage.

L’heure H !

Qui n’a pas eu peur en attendant le moment où, franchissant le parapet de la tranchée il fallait s’élancer, officier en tête, à l’assaut? La peur est une chose naturelle. Il s’agit dès lors de la dominer et c’est bien cela que l’on appelle, en définitive, le courage.

Le courage de ne plus avoir peur.

Il y a aussi l’exemple de tous ceux qui ont payé de leur personne parce qu'ils étaient des chefs et qu’ils devaient entraîner leur troupe, même au péril de leur vie.

Ainsi que l’a écrit une haute personnalité militaire, le combat demeure, donc le risque de mort violente. Ce risque fait de l’état militaire quelque chose de très particulier. Et celui qui choisit le métier des armes ne pourra remplir sa fonction que s’il est animé d’une véritable vocation.

Après l’attaque, nous avons vécu dans des abris construits mais non terminés par les Allemands. Je me rappelle qu’une partie de ma section était abritée dans une sape n’ayant qu’une issue dont les dimensions étaient de 1m sur 1m. Le moindre obus auraient pu obstruer cette sortie et nous enterrer vivants. On ne sortait que pour les alertes ou bien encore pour baisser culotte dans un trou d’obus tout proche. Pour pisser, nous avions des boîtes de conserve que nous nous passions de main en main, le chasseur le plus près de la sortie ayant mission de vider ces pots de chambre improvisés.

Nous sommes restés quelques jours dans ces tranchées où la boue était maîtresse. Les trous d’obus étaient jointifs, et dans chacun d’eux il y avait souvent, hélas, un cadavre.

Ce sont les Anglais qui nous ont relevés.

Je restai une journée avec eux pour passer les consignes. Leur chef m’avait promis de me proposer pour une décoration anglaise. Je ne l’ai jamais eue.

Après ces opérations qui nous avaient coûté des pertes sévères, que ce soit par blessures ou évacuations pour pieds gelés, nous avons embarqué pour une destination inconnue.

Le train s’arrêta dans les Vosges, région de Saint-Dié. Quelques jours après, nous montions en secteur pour tenir une position qui avait la réputation d’être calme. Le Bataillon ne manqua pas de l’animer par des coups de mains et des opérations à objectif limité, ce qui n’était pas du goût de nos voisins immédiats, des troupes de la territoriale. Du piton du Violu, que nous occupions, on apercevait Sainte-Marie-aux-Mines.

Quelques souvenirs me viennent à l’esprit: tout d’abord, c’est à cette époque que le Commandant Guizard, chef vénéré de tous ses officiers et de ses Chasseurs, nous quitta. C’était un chef intègre, sévère avec lui-même, qui ne cachait pas ses convictions religieuses. A la table des officiers, l’aumônier du Bataillon avait sa place. On reprocha au commandant d’avoir appartenu à l’oeillet blanc, d’origine royaliste et il fut limogé!

Son remplaçant était un républicain bon teint qui, à peine arrivé, pria l’aumônier de se réfugier auprès du groupe des brancardiers.

Cet aumônier était un homme charmant et officier, il n’hésitait pas à voir les Chasseurs se trouvant en première ligne, dans les petits postes et, à son passage dans les postes de commandement, il acceptait les bonnes blagues et le verre de "gniole".

Je fus aussi désigné pour suivre un cours d’instruction au centre d’instruction divisionnaire installé à Saint-Diè. Là, on nous apprenait la technique des coups de main à employer par les groupes francs. Par deux fois j’eus l’occasion d’exécuter des coups de main dans les lignes ennemis avec un petit groupe de Chasseurs bien décrotés.

Mais pourquoi apprendre à de jeunes officiers la technique des "coups de main" ? De cause à effet, cela peut donner le goût des aventures.

Le commandant du centre, un capitaine beaucoup plus âgé que moi, plutôt bedonnant, avait une maîtresse à Saint-Dié. Coup de main pour coup de main, j’eus l’occasion de connaître cette gente dame. Elle m’accorda ses faveurs. Mais un jour vint, oh catastrophe!, où me trouvant là où je ne devais pas être, le capitaine se fit annoncer. Que faire? Me cacher dans un placard? C’était peu original, on voit cela au théâtre. Je préférai m’échapper par la fenêtre du rez-de-chaussée tandis que le capitaine, lui passait par la porte.

Question de hiérarchie mais j’ai fait tout de même une entorse au règlement militaire, qui dit qu’un inférieur doit parler de son supérieur et agir aussi en son absence comme s’il était présent...

En quittant les Vosges, et en prévisions des attaques prochaines, nous avons subi une période d’entraînement dans un camp que nous avons atteint à marches forcées. Sac au dos, les compagnies effectuaient des étapes longues à raison de 5 km à l’heure, ce qui était une belle performance dans une région montagneuse.

Au cours des premiers mois de 1917, deux événements vont apporter aux Nations de l’Entente un réconfort moral. Au moment même où la révolution russe ouvre une inconnue, l’ennemi par le repli auquel Hindenburg attachera son nom, donne une consécration à notre victoire méconnue de la Somme.

Le 21 mars, la retraite allemande a pris fin. L’ennemi est arrivé sur les lignes qu’il avait préparées à l’avance de Virny à Cambrai, St Quentin, Laon, Craonne. C’est la ligne Hindenburg que nous allons connaître.

Mais l’Amérique est maintenant en guerre et le nombre de divisions des Alliés est supérieur au nombre des divisions allemandes.

Le 16 avril, puis le 5 mai, le 26ème Bataillon de Chasseurs attaquera cette fameuse ligne Hindenburg.

La journée du 16, nous coûtera des pertes sérieuses mais nous valut des prises appréciables de terrain, d'hommes et de matériel.

Partis de la grille de Soupir, près de Vailly, nous étions, après ces deux attaques, installés dans des tranchées face à la ferme de la Royère, au chemin des Dames.

Cette offensive faisait partie de l’offensive d’Aisne et de Champagne, montée par le Général Nivelle. Elle se développait sur un terrain qu’en près de trois années d’occupation, l’ennemi avait transformé en une gigantesque citadelle. Le général avait la foi en la rupture. La déception qu’il ressentit n’en fût que plus grande.

L’armée avait été désillusionnée par les résultats de cette offensive. De l’arrière , arrivaient de malsaines suggestions et ce fût le Général Pétain qui allait se consacrer à une oeuvre de restauration morale.

La discipline s’était relachée dans certaines unités; des mutineries s’étaient produites. Et c’est bien là la raison pour laquelle, après avoir attaqué le 16 avril, nous sommes restés en ligne pour l’attaque du 5 mai, afin de remplacer des unités défaillantes.

Puis, ce fût la vie de tranchées avec des relèves de courte durée. L’un de ces séjours à l’arrière dura plus longtemps que les autres car nous avions subi des pertes sévères et il s’agissait de recomplèter le Bataillon avec des renforts venus des dépôts. Il se passa dans la région d’Aillevillers, Corbenay, en Haute Saône.

Le 21 mars 1918, vers 4 heures du matin, un infernal bombardement d’obus, la plupart à l’hypérite, s’abattait sur les positions françaises et anglaises. Le 23, la progression des Allemands créait une situation critique.

Dès le 21, Pétain dirigea sur Montdidier l’armée du Général Humbert ainsi que celle du Général Debenay. Au cours de la bataille, nous appartiendrons successivement à l’une et à l’autre.

Le 31, les contre-attaques françaises reprennent les villages de Grivesnes et de Hangard. C’est au cours de cette bataille qui dura plusieurs jours que fût tué l’abbé Husson sous-lieutenant dans ma compagnie. Plus tard, la paix revenue, nous sommes allés à Domrémy et avons vu sur les murs d’une basilique élevée en souvenir des morts de 1914 une plaque de marbre, parmi tant d’autres, qui portait le nom de l’abbé Husson.

Je fus cité à l’ordre de l’armée Debenay, décoration avec palme, à l’occasion du combat de Grivesnes.

Contre le médiocre effectif des défenseurs de Grivesnes, l’ennemi avait engagé des troupes d’élite. Ayant pénétré dans le bourg, il en était rejeté deux heures plus tard par notre contre-attaque, mais quelle belle manoeuvre ils nous montrèrent.Sachant combiner le feu et le mouvement, ils avancaient hommes par hommes sous la protection de leurs armes automatiques et d’un tir violent d’artillerie.

Abrité derrière un silo de betteraves, je leur infligeai de lourdes pertes jusqu’au moment où une manoeuvre sur mon flanc gauche où se trouvait la 4ème Compagnie, je fus obligé de reculer. Je perdis, dans cette affaire, de nombreux Chasseurs et, après relève, ma section était très vite rassemblée: elle ne comportait plus que huit hommes!

Mon ordonnance, le Chasseur Croslard, qui m’était extrêmement dévoué, fût très grièvement blessé, un éclat d’obus lui ayant littéralement emporté le maxillaire inférieur. De cette plaie béante, pendait sa langue. Evacué par les brancardiers, il subira de nombreuses opérations. C’est maintenant une "gueule cassée, grand invalide de guerre. J’ai eu la joie, après la guerre, de revoir le Chasseur Croslard. Il tenait en Touraine, à Bourgneuil, un débit de boissons, il était marié et avait des enfants.

Le Chasseur Bommard remplace mon fidèle Croslard, pour quelques mois seulement car il fût blessé, lui aussi, au cours de l’attaque de Roye.

Certes, le temps a passé et j’oublie forcément de nombreux détails. Il en est un, cependant, qui mérite d’être conté. Au cours d’un inspection du Général de Division, le Général félicita le Lieutenant Thauvignon et moi-même d’avoir subi autant d’épreuves sans aucune égratignure et, se retournant du côté du Chef de Bataillon, il lui dit: - "ces deux là, il faudra les mettre sous cloche".

Oui, j’eus beaucoup de chance. Je me souviens aussi qu’au cours d’un combat nous avions subi un affreux bombardement alors que nous nous trouvions dans un petit bois ou tout au moins ce qui en restait! Les pertes furent sévères et les brancardiers, insuffisamment nombreux, ne purent évacuer tous les blessés. Le Capitaine B, venu récemment du dépôt, fût pris de panique, il simula la folie, partit vers le poste de secours. Son groupe de commandement, désemparé, vint se mettre à ma disposition. Je prenais, dès lors, le commandement de la Compagnie.

J’avais 22 ans...

Il n’était plus question d’envoyer les troupes au repos. Plus de relèves. Au mieux, de la première ligne, nous passions en deuxième ligne, en soutien de la première.

Et c’est ainsi que, partis de Montdidier, nous avons participé aux combats de Guize, Roye, Nesles, St Quentin.

A Guize, nous avons attaqué dans des conditions particulièrement impressionnantes. Le bombardement était intense aussi bien du côté français que du côté allemand, l’orage grondait, des éclairs sillonnaient le ciel, c’était un torrent de pluie et de feux! A 3 heures du matin, arrêtés sur un plateau, nous creusions de vagues tranchées avec nos pelles pioches mais, au fur et à mesure que nous creusions, l’eau remplissait la tranchée. C’est dans ces conditions que la corvée de soupe arriva jusqu’à nous! Elle m’apporta aussi une lettre de ma famille, écrite évidement depuis plusieurs jours.

A Saint Quentin, (nous avions reçu un nouveau capitaine) ma section était à l’avant garde du Bataillon. Je peux donc revendiquer le privilège d’être rentré le premier dans cette ville. Tout cela n’alla pas tout seul car je ne pus franchir le canal de Saint-Quentin pour me rabattre, ensuite sur le village de Rauvroy, ainsi que j’en avais reçu la mission. Je passai donc la nuit au bord du canal. Après une modification du dispositif du Bataillon, je reçus l’ordre, au petit matin, de franchir le pont de la gloriette et d’aller sur Rauvoy. Mais les Allemands veillaient. Retranchés derrière le talus du chemin de fer du Cambrésis, ils nous mitraillèrent et nous clouèrent au sol.

Des Chasseurs tombèrent dans le canal, d’autres s’enlisèrent dans un marais, de l’autre côté du pont, en bordure d’un chemin, d’autres furent tués ou blessés! La marche en avant ne put être reprise que grâce à une attaque du 19ème Chasseurs à pied qui nous dégagea d’une mauvaise posture.

Une troisième citation, celle là à l’ordre de la 156ème division, me fût décernée.

C'est cette citation, qu’amusa plus tard mes enfants quand, plaisantant, je leur disais que j’avais tout du chevalier Bayard!

La ligne Hindenburg enfoncée, nous progressions l’arme à la bretelle. Peu de jours avant le 11 novembre 1918, les troupes attendaient ou le signal d’attaque ou l’ordre de cesser le feu.

Le téléphone communiqua enfin jusqu’aux avant-postes le télégramme de Foch "les hostilités seront arrêtées à partir de 11 heures du matin, le 11 novembre".

Mon Bataillon se trouvait ce jour là à la lisière du village de La Capelle d’où nous avions dû chasser les Allemands, très décidés à retarder notre progression. il y eût à ce moment, un franchissement de ligne par le 171ème Régiment d’Infanterie. Le 26ème prit donc position dans le village de La Capelle, mais hélas! Ce jour là, il y eut aussi des tués... les derniers.

Les plénipotentiaires allemands arrivèrent aux premières lignes françaises, près de Raudroy, sur la route de La Capelle à Rocquigny. Le Capitaine Lhuillier, qui appartenait au 171ème d’infanterie, eut la joie grandiose de recevoir le premier, à nos avant-postes, les envoyés des vaincus.

J’ai vu personnellement entrer les plénipotentiaires allemands à la villa Pâques. Ils s’agissait du secrétaire d’Etat Erzberger, du général de Winterfeld et de leurs suites. La délégation allemande était ensuite conduite à Tergnier, au train spécial qui devait la porter à Rethondes, en forêt de Compiègne, où l’attendait Foch.

C’est dans un wagon, en forêt de Compiègne, que l’armistice fut signé.

Nous nous trouvions à ce moment là dans un village de la frontière Franco-Belge à Anor, et c’est dans une maison de ce village que le Lieutenant de Chavannes, plus tard député de la Chambre bleu horizon, nous lut les clauses de l’armistice. Nous n’avions même pas une bonne bouteille de bon vin pour fêter cet heureux événement, tant attendu. Juste compensation: les filles de la maison nous embrassèrent.

 

Entre deux guerres

 

La guerre était finie.

Le 26ème Bataillon de Chasseurs à pied était envoyé à Bruxelles et environs. Ma section était à Bruxelles, une partie montant la garde à la gare de Skarbeck, l’autre partie étant attachée dans un camp pour y garder des prisonniers allemands. Confortablement installé dans une belle chambre, c’était la bonne vie, j’inspectais chaque jour mes deux détachements et, le reste du temps, appréciais tout ce qu’une grande ville qui avait pourtant bien souffert sous l’occupation allemande, pouvait m’offrir de distractions. Je dois reconnaître que les Chasseurs à pied furent bien reçus.

Puis, ma section fut envoyée à Denderlou (j’ignore si l’orthographe est exacte). Le commandement de la 6ème Compagnie me fut confié.

Après un assez long séjour en Belgique, le 26ème Bataillon reçut l’ordre de rejoindre Metz pour y tenir garnison. C'est de cette ville que, rappelé dans l’arme de la cavalerie, je quittai le 26ème Bataillon auquel j’étais très attaché car j’avais participé à toutes les actions d’éclat qui lui valurent la fourragère aux couleurs de la Croix de Guerre.

Le 13 avril 1919, je suis affecté au 6ème Régiment de Chasseurs d’Afrique, à Strasbourg. Je resterai plusieurs mois à Strasbourg. Mon escadron est installé au quartier Baratier, boulevard de la Victoire où, plus tard, étant affecté au 3ème hussards, j’occuperai très exactement les mêmes locaux.

J’ai connu la parure des fêtes de Strasbourg libéré. L’exaltation de la population sut donner à ces fêtes un caractère qui atteignit au sublime.

Le 5ème Régiment de Chasseur d’Afrique auquel j’appartiens embarque pour Marseille. Pendant quelques jours, nous sommes cantonnés à Septème dans la banlieue marseillaise. Puis, l’ordre de partir pour l’Algérie arrive. Nous embarquons sur un ancien cargo allemand transformé pour le transport des troupes. Ce sera ma première traversée mais combien pénible, la mer était démontée. Fait assez rare, des chevaux eurent le mal de mer. Deux jours après, nous étions en rade d’Alger d’où, au petit matin, nous avons pu admirer une vue splendide.

Nous resterons plusieurs jours à Alger. Des courses hippiques doivent avoir lieu. Le Colonel de Benoist, qui commande le régiment, me demande de participer afin que le régiment soit représenté. J’accepte mais mon cheval insuffisamment préparé tombe en sautant la barrière des tribunes. Je le rattrape et, prestement, me remet en selle et termine la course. J’eus mon petit succès.

J’ai pu visiter Alger grâce à mon ami de Loustal qui connaissait fort bien la ville y ayant vécu alors que son père, colonel, y tenait garnison.

Le 6ème Chasseurs d’Afrique partit ensuite pour Mascara où il devait tenir garnison. Cette distance qui séparait Alger de Mascara fût couverte à cheval et par étapes. Voyages peu captivant, le terrain est aride et ce n’est guère qu’à Peregaux que nous vîmes de la verdure.

Mascara était le pôle attractif des Officiers des Affaires Indigènes. La ville n’avait cependant pas beaucoup d’attraits mais, tout étant relatif, revoir des Français, se retrouver dans un hôtel confortable était, pour eux, une évasion extrêmement agréable. Souvent, ils ne faisaient que passer pour se rendre à Oran, leur lieu de prédilection. Tous les officiers fréquentaient à Oran, un grand café situé à proximité du port, où ils étaient toujours chaleureusement accueillis par un habitué que l’on appelait "Blanchette". Quel est le Spahi ou le Chasseur d’Afrique qui n’a pas connu "Blanchette"! C’était un arabe extrêmement fin, toujours très correctement vêtu, courtois, ayant une très grande sympathie pour les officiers.

Il avait aussi de nombreuses relations dans la "gent trotte menu", et c’est toujours avec une très grande discrétion qu’il faisait les présentations.

A Mascara, nous avions le privilège d’avoir un théâtre possédant une troupe sédentaire d’opérette. C’était le lieu de rendez-vous des notables où les officiers étaient un point de mire.

Il y avait aussi un cercle civil fréquenté par les notables arabes et les officiers mais je dois avouer qu’il m’arrivait rarement de m’y rendre. Je traversais la place Gambetta pour aller travailler dans mon "pigeonnier" tandis que mes camarades, obliquant à droite, allaient boire des boissons fraîches.

Je ne resterai que 18 mois à Mascara.

J’étais toujours lieutenant à titre temporaire et n’avais qu’un désir: régulariser ma situation.

Je me présentai donc à un examen probatoire à Alger. Reçu, je pourrais me présenter ensuite au concours d’entrée à l’Ecole d’Application de Cavalerie de Saumur.

Dès lors, j’ai travaillé, beaucoup travaillé, car il est bien difficile après une longue interruption de se remettre aux études.

Je m’accordais aussi de courtes périodes de détente, j’allais au tennis, le seul lieu agréable de Mascara. J’allais aussi à l’entraînement de très bon matin ce qui me permit le dimanche, de monter en course à Oran, Sidi Bel Abbès, Tlemcey et d’obtenir quelques succès.

Je fréquentais aussi parfois, les bals organisés à l’hôtel Isnard où les quelques dames de la bonne société française organisaient des réunions pour marier leurs filles. Il y avait, en particulier, la femme du président du tribunal qui avait trois filles, on pensait de lui qu’il était à la recherche des 333.333 F,33! 

Le colonel me fit un jour une aimable observation parce que je faisais danser trop souvent une fort jolie fille, modiste de son état, et négligeai les autres.

Que dire encore de Mascara?

L’escadron auquel j’étais affecté était commandé par le Capitaine Dufour, ancien enfant de troupe comme moi, et que j’eus la joie de retrouver au 3ème Hussards, à Strasbourg, comme Chef d’Escadron.

Le régiment était commandé par le Colonel de Benoist que j’eus par la suite comme Colonel au 18ème Régiment de Chasseurs à cheval à Haguenau. La cavalerie est décidément une grande famille.

A Mascara se trouvait le quartier général du général Junot Gambetta de retour de Salonique. Dans ses bagages, il avait ramené un officier russe du nom de Gontcharoff que nous avions nommé Chasseur d’Afrique de 1ère classe. Il avait une spécialité: il buvait et son "ardoise" au cercle, n’était jamais effacée.

Le Général Junot Gambetta fût remplacé par le Général de France... un autre genre, très vieille France...

En 1920, je fus désigné pour aller chercher à Marseille les jeunes recrues affectées dans des régiments de cavalerie en Algérie.

Il y eut une grève des dockers qui retarda le départ des bateaux. Je restai donc plusieurs jours à Marseille ce qui permit à mon père et à ma mère de venir me voir avant que je ne reparte pour l’Algérie.

Je me suis donc présenté au concours de Saumur et, après un écrit passé à Nîmes et un oral subi à Tarascon, je fus reçu dans les premiers numéros du classement. Le 1er octobre 1920, j’arrivais à l’Ecole d’Application de Cavalerie. Je trouvais une chambre à proximité, rue de Lorraine, chez la "mère Corbineau"

Saumur, c’est tout un programme. La vie y était enrichissante, l’instruction générale y étant poussé. Nous y recevions aussi des notions d’économie politique profitables pour ceux qui préparaient les Affaires Indigènes. Les contacts humains n’étaient pas négligeables d’autant plus que, parmi nous, se trouvaient des officiers des armes étrangères, polonaise, anglaise, japonaise.

Nous y pratiquions le métier des armes, l’équitation à outrance, le dressage des jeunes chevaux, le tir, l’escrime.

En équitation classique, avec le recul du temps, j’ai le sentiment que nos écuyers avaient beaucoup de savoir faire dont ils étaient quelques peu infatués mais qu’ils ne s’appliquaient pas suffisamment à faire savoir. Entre eux, d’ailleurs, se manifestait le même comportement. J’ai vu, un jour, un jeune écuyer, lieutenant, demander à l’écuyer en chef comment il faisait pour obtenir telle ou telle chose. Et le "maître Dieu" de lui répondre: -"je monte beaucoup".

Oui, bien sûr, l’équitation étant un art fait de pratique d'exécution, chaque cheval étant un problème à résoudre, il est indéniable qu’il faut monter beaucoup.

Et là, comme ailleurs, si l’on n’est pas doué, si "l’on ne sent pas" on ne sera jamais un artiste.

L’équitation sportive se passait sur le fameux terrain de Véri où se trouvent des parcours parsemés de gros obstacles. Mieux valait ne pas les regarder de profil et les aborder en jetant son coeur de l’autre côté.

Des examens de contrôle avaient lieu périodiquement en cours d’années. Si j’étais plutôt attiré par la partie militaire, dois-je avouer que je n’avais pas la même ardeur dans d’autres disciplines? Oui, mais je reconnais avoir eu tort de penser, qu’étant déjà officier, je n’avais rien à perdre.

J’étais fort bien côté en équitation et avais les faveurs de l’écuyer qui me faisait parfois monter son cheval. Dans la cavalerie cela est un insigne honneur car il y a des traditions. Un cavalier ne prête pas son cheval, sa femme, sa pipe.

Mon point faible, en instruction générale, était l’anglais, ceci sans aucune espèce de contestation. Je n’ai d’ailleurs jamais été doué pour les langues vivantes.

Mon camarade et ami, Gaston Brun étant beaucoup plus fort que moi, je me mettais donc toujours à côté de lui à l’amphi pour ces fameux cours et, quand il m’arrivait d’être questionné, Gaston me soufflait des sottises que je répétais avec entrain! On en a parlé longtemps dans la promotion.

Mais j’avais une planche de salut! J’étais très assidu aux bals donnés très souvent à l’hôtel de Londres, bals organisés précisément par le professeur d’anglais. C’est ce qui me valut, je pense, une note de faveur, à l’examen de sortie.

Nous étions fréquemment invités par les châtelains des environs et participions parfois à des chasses à courre.

Les visites mondaines étaient de rigueur et il eut été de mauvais goût de ne pas aller au jour de la Générale. Il faut, messieurs, savoir s’ennuyer dans le monde, nous disait notre professeur d’instruction militaire. Cet instructeur qui fût par la suite un grand chef, avait d’autres clichés qui avaient grande valeur. Il nous disait: -"pour toute chose, il faut se fixer un délai de réflexion puis il faut savoir prendre une décision, l’inaction seule étant infamante". Cela m’a beaucoup servi.

Le samedi, toujours avec mon ami Brun, nous partions pour Paris. Souvent, nous allions dîner "chez Léon", restaurant situé à proximité du palais royal, puis nous allions à la Comédie Française où, pour cent sous, nous assistions à une représentation.

C'est au cours de l’un de ces voyages que Brun me présenta à la famille Campan qui habitait, l’hiver, au N°20 de la rue de Passy. Je fis la cour à la fille de Monsieur Campan et, le 20 avril 1922, j’épousais Blanche Campan.

Faire la cour à une jeune fille, cela avait une très haute signification. Il était de bon ton d’en demander l’autorisation à la famille de la jeune fille.

Je suivis donc la règle et le samedi, quand je me rendais au 20 de la rue de Passy, je ne manquais pas de passer préalablement, chez le fleuriste.

Ces lignes ayant été écrites avec un certain recul ne manqueront pas d’amuser mes petits enfants...

Autres temps, autres moeurs.

Je ne saurais passer sous silence, la reprise du Cadre Noir ni celle des Sauteurs.

La reprise des Dieux, c’est ainsi que l’on appelait la reprise des écuyers, se passait dans le grand manège de l’école, le manège des écuyers.

Elle comportait des figures classiques effectuées aux trois allures, pas, trot, galop et des airs de haute école, passage et pas espagnol.

Dans la tribune, il y avait toujours une grande affluence et un silence religieux était de rigueur. A ce sujet, une note gaie me vient à l’esprit: un jour, au cours de l’une de ces reprises, se trouvait dans la tribune un brave homme horriblement sourd, comme tous les sourds, il parlait très fort. Et, tandis que les écuyers, appliqués et brillants, évoluaient sur la piste, on entendit le brave homme, ancien artilleur probablement: -"moi aussi, je montais à cheval quand j’étais arrrtilleur! mais quand j’étais arrtilleur, les canons se charrgeaient par la gueule"

La reprise des Sauteurs, composée de chevaux spécialement dressés par les sous-maîtres sous la direction d’un écuyer, exécute les courbettes, les croupades, les cabrioles, héritées de l’Ecole de Versailles, sauts intercalés dans une reprise vivante, exécutée à un galop gaillard.

Saumur, ancienne école royale de cavalerie fondée en 1814, est bien le berceau de l’équitation française. Depuis peu, il est question de fusionner Saumur et Fontainebleau, siège du centre des sports équestres. Il s’agirait d’une école nationale qui recevrait des civils et des militaires.

Le jour de l’examen de sortie de l’école arriva. Je fus classé 35ème sur 70 élèves, classement insuffisant pour obtenir une place dans un régiment de la métropole. Je ne pus obtenir que le 5ème Régiment de Spahis à Sfax! Ma déception fût aussi grande que celle de Brun, affecté quelque part en Algérie. Mais nous ne nous tenions pas pour battus.

Ma nomination au grade de lieutenant à titre définitif parut au journal officiel avec prise de rang au 8 octobre 1919...

Gaston Brun a un beau frère qui est Chef de Cabinet du Ministre Loucheur. Nous allons le voir et le prions d’intervenir auprès du Directeur de la Cavalerie car nous ne sommes pas satisfaits de notre affectation.

Il ne marche pas et dit tout simplement à Gaston: -"voilà le téléphone, débrouille toi"

Et ce fût Gaston, devant son beau-frère héberlué qui téléphone au Directeur de Cavalerie en se faisant passer, bien entendu, pour le Chef de Cabinet de Loucheur. Quelques jours après, nous étions affectés à Montargis, à l’Ecole de Défense contre avions qui recrutait des élèves dans la cavalerie, l’infanterie, l’artillerie et la marine.

Gaston Brun, fut récompensé de cette prouesse. A Montargis, il courtisa la fille du directeur de la banque de France et l’épousa.

Quant à moi, j’appris beaucoup de choses qui me serviront plus tard.

Mais le raisonnable l’emporte toujours. J’étais cavalier, et, bien qu’ayant appris la technique du tir contre avions, je tenais à y retourner. Je fis des démarches mais c’est surtout au Colonel de Benoist, que j’avais connu en Algérie, que je dois mon affectation eu 18ème Chasseurs à Cheval à Haguenau.

C’est donc à Haguenau, le 1er mai 1922, peu de temps après mon mariage, que j’arrivais dans cette garnison, avec une jeune femme.

Nous sommes restés à Haguenau un an environ, puis, après un congé de longue durée que j’avais sollicité, je fus affecté au 3ème Régiment de Hussards à Strasbourg. Nous y sommes restés 12 années. C’est toute une nouvelle vie qui commença, nos enfants sont nés à Strasbourg et toutes les relations que nous y avons eues nous ont laissé un très grand souvenir.

Promu capitaine, je suis resté au 3ème Hussards et j’ai gardé pendant de nombreuses années l’unité que j’avais forgée moi-même.

J’ai pu, en dehors de mon travail militaire auquel j’étais très attaché, pratiquer le sport équestre et en courses, j’obtins de nombreux succès grâce à l’un de mes chevaux, Surdon, qui au cours de l’année 1927, fut le cheval militaire ayant gagné le plus d’argent public.

Je faisais aussi la chronique hippique du journal "les dernières nouvelles de Strasbourg" et organisais parfois, des réunions hippiques à Beufeld, au pied de la ligne bleue des Vosges.

A Strasbourg, nous habitions rue de la porte de la Citadelle où j’avais un appartement de fonction dans une grande maison ainsi qu’un jardin potager. Depuis, ce quartier a été entièrement démoli et a laissé place à un ensemble de somptueuses constructions parmi lesquelles une Cité Universitaire.

Le 3ème Régiment des hussards occupait le quartier Baratier, boulevard de la Victoire.

Affecté alors dans un escadron, j’avais deux excellents camarades depuis disparus. L’un, le Lieutenant Wnisback fut descendu en avion au dessus de la Manche alors qu’en 1940, étant Officier d’Etat Major, il assurait une liaison avec l’armée anglaise. L’autre, le Lieutenant Bastian, sauta sur une mine tout à fait au début de la guerre de 1939.

Parmi les officiers du régiment, il était un lieutenant dont les communiqués de guerre parlèrent beaucoup. Il s’agit du futur Général de Castries qui commanda le camp retranché de Dien Bien Fu.

Brillant cavalier, il avait été, comme lieutenant, le champion du saut en hauteur et du saut en longueur. C’était un curieux personnage qui menait une vie décousu mais qui se révèla pendant la guerre. C’était un "baroudeur".

Je fus ensuite affecté à l’escadron de mitrailleuses et d’engins que j’ai entièrement formé.

Strasbourg était une garnison extrêmement plaisante mais nous vivions près de la frontière et étions infiniment plus sensibles que les gens de l’intérieur à tous les événements qui se produisaient. Et Dieu sait s’il y en eût au cours des années 30.

Déjà, en 1935, à l’occasion du plébiscite de la Sarre, le gouvernement français dut abandonner la partie devant l’attitude menaçante de Hitler.

Mussolini, de son côté, passait à la conquête de l’Ethiopie.

Puis, soudain, le 7 mars 1936, l’armée allemande franchit le Rhin. Les échelons A des régiments furent mis sur pied et envoyés à la frontière. Je vis partir une partie du 3ème Hussards alors que, personnellement, j’étais sur le point de quitter le régiment, étant affecté au Service Géographique de l’Armée.

L’Etat-major de l’armée estimant que l’on ne pouvait mobiliser les réservistes, on se contenta d’une demi-mesure et, devant l’inaction du pouvoir en place, Hitler n’hésita pas à réoccuper la Rhénanie. Pendant ce temps, M Sarraut, président du Conseil déclarait que le gouvernement français n’admettrait pas que Strasbourg fût à portée de canon allemand!

Les événements se seraient très certainement passés, autrement si l’on avait écouté le Général de Gaulle, qui, depuis plusieurs années, préconisait la création d’un corps de Bataillon blindé et motorisé.

En 1938, le 11 mars, Hitler réalisait l’Anschluss et entrait triomphalement dans la capitale autrichienne. En France, le gouvernement ne tient pas compte de ces démonstrations et ne bougea pas!

Il en sera de même en septembre quand le Führer, avec la complicité de Londres et de Paris, exécutera la Tchécoslovaquie! Après quoi il se lancera sur la Pologne.

Dans ses mémoires, le Général de Gaulle dira:

-"dans ces actes successifs d’une seule et même tragédie, la France jouait le rôle de la victime qui attendait son tour".

La guerre parait inévitable.

Nos hommes politiques ont-ils su prévoir? Que penser des ministères qui se succédaient, sept en cinq ans, je crois?

En 1936, déjà, alors que je me trouvais au Service Géographique de l’Armée, je recevais souvent la visite de mon ami Wnisback qui appartenait à l’Etat-Major de l’armée, boulevard des Invalides. Le soir, il venait me prendre rue de Grenelle et, chemin faisant, en longeant le boulevard Saint-Germain, il me faisait part de ses inquiétudes. En Allemagne, me disait-il, ils ont trois divisions blindées, ils en préparent une quatrième alors que, chez nous, nous n’avions qu’une division d’expérimentation.

Nos généraux et leur Etat-Major ne prévoyaient décidément par la guerre à base de blindés et d’aviation et ne songeaient pas à ce que pourrait être une guerre éclair.

Au cours des exercices de cadres auxquels j’ai assisté, il était question de défensive sur une ligne continue. N’avions nous pas la ligne Maginot! Les plus audacieux, bien timidement d’ailleurs estimaient que l’offensive seule était payante. Enfin les prudents préconisaient le défensive à base offensive.

La région de Sedan? Région de tout repos, on y collera des divisions de formation B, c’est-à-dire des divisions composées uniquement de réservistes, les Boches ne pouvant attaquer dans une région boisée, coupée, où les blindés ne pourraient se déployer et agir utilement.

Or, le 6ème Dragons auquel j’appartenais, a opéré au début de la guerre dans cette région de Sedan en attendant précisément l’arrivée de ces divisions de formation B.

Le Chef de Bataillon qui a relevé la formation que je commandais était le seul officier appartenant à l’armée active dans ce Bataillon. Ses hommes n’avaient pas de sac, leur "fourniment" étant placé dans une toile de tente nouée sur la poitrine. Montrer aux officiers, tous de la réserve, un plan de feux des armes en position paraissait une chose extraordinaire. Là où j’avais un mortier de 81, ils placaient un mortier de 60, là où j’avais un canon anti-char de 25, ils ne pouvaient mettre qu’un canon de 37 datant de la guerre précédente, etc...

Il n’est pas exagéré de dire que notre défaite fût la conséquence de notre relâchement. Le moral n’y était pas! Avant la guerre, déjà, les officiers des services étaient invités à se rendre à leur travail en tenue civile. Moi-même, j’ai le souvenir d'avoir été insulté par deux fois, dans la rue; j’étais en tenue militaire!

Oui, le moral n’y était pas et le pays n’était pas préparé à faire face à de graves événements. C’était bien, je crois, la faute de tous ceux qui nous avaient gouvernés avant 1939!

J’ai lu un ouvrage dans lequel il est écrit que des milliers d’hommes sont morts sans avoir vu leurs généraux! Et c’est vrai! Les postes de commandement étaient toujours loin des premières lignes, dans des maisons confortables, voire même dans des châteaux.

Le chef suprême de l’armée était lui-même installé au château de Vincennes et se trouvait ainsi dans l’obligation de déléguer une partie de ses pouvoirs à un autre général dont le poste de commandement était plus prés du front. (Général Georges)

On faisait la guerre sur les cartes d’Etat-major! Les généraux allemands, eux, n’hésitaient pas à monter dans le char de tête de leur formation.

Mais tout cela est une autre histoire.

C’est le 25 août 1939 que le 6ème Régiment de Dragons auquel j’appartenais depuis le 25 mai 1938, partit pour le front et débarqua à Donchery, dans la région de Sedan.

C’est le 26 juin 1940 que je fus fait prisonnier à la Guerche de Bretagne et interné à l’Oflag XVII B à Nuremberg puis à l’Oflag XVII A à Edelbach, en Autriche.

C’est à mon retour de captivité que l’on me remit la Rosette de la légion d’honneur et que l’on me nomma Chef d’Escadrons avec effet rétroactif.

Rayé des cadres de l’armée avec une retraite d’ancienneté, je fus, suprême récompense, admis à l’honorariat de mon grade conformément à la loi sur l’organisation des cadres de réserves de l’armée de terre.

Mais je n’ai pas regardé en arrière, j’ai regardé! Devant moi, et, au moment de me regarder dans la vie civile j’ai essayé, une fois encore, de mettre en pratique ma devise: savoir, vouloir, espérer.

Et c’est ainsi que j’ai travaillé pendant 15 années dans une banque, la banque mobilière privée où j’ai rempli, d’abord, les fonctions de chef du personnel puis celle de fondé de pouvoir au service de la caisse.

En 1961, à l’âge de 65 ans j’ai quitté la banque mobilière avec le bénéfice d’une retraite. Mais, à peine rentré chez moi, j’ai reçu une très aimable lettre de monsieur Mialaret, me demandant de dépanner au fondé de pouvoir de la SAGA, rue Lamenaire. J’y suis resté deux ans.

Je ne peux passer sous silence mon action pendant l’occupation allemande.

En quittant mes camarades prisonniers, étant évacué en zone libre, pour raison de santé, je leur avais promis de m’occuper des familles des prisonniers. J’ai tenu ma promesse: pendant de nombreux mois, d’abord à Montreuil puis dans le 7ème Arrondissement, j’ai oeuvré dans le Centre d’Entraide des prisonniers dont j’étais le secrétaire général.

J’avais formé de nombreuses commissions, aidé en cela par d’anciens prisonniers, qui se réunissaient toutes les semaines pour étudier et résoudre tous les problèmes concernant les familles. Voir en annexe les lettres en témoignage de notre efficacité.

J’ai enfin adhéré à "Libération Nord", monsieur Avignon, maire du 7ème arrondissement et monsieur de Rechebourg étant mes parrains.

Le vieux monsieur a raconté sa guerre de 14.

C’est cela que l’on dira probablement. Comment aurait-il pu faire autrement? Deux guerres! C’est beaucoup! Rien de curieux que ceux qui les ont faites, en soient marqués. C’est le contraire qui serait étonnant.

Que ceux de mes enfants ou petits enfants qui auront lu mes souvenirs essaient d’analyser les causes des guerres, qu’ils en retiennent les effets, qu’ils vivent en paix pendant toute leur existence, c’est le bonheur que je leur souhaite.

Mais, à côté de ces périodes douloureuses il y en eût d’infiniment plus calmes et plus agréables. Je veux parler de la vie de garnison, un long ruban de garnisons, que tous les officiers ont plus ou moins connu au cours de leur carrière. Personnellement, j’ai conservé un souvenir particulièrement intense de l’une d’elles: Strasbourg où ma famille vécut pendant 12 années.

Notre arrivée dans la capitale alsacienne se situe au mois de juillet 1925. Tout à fait au début de notre séjour, nous habitions rue des Fossé des Orphelins, dans une maison historique, Napoléon III l’ayant occupée au cours de son coup d’état. Puis, un appartement de fonction m’ayant été offert, nous vînmes rue de la porte de la Citadelle qui bordait une grande esplanade actuellement disparue pour laisser place à l’un des plus beaux quartiers de Strasbourg.

Mes trois enfants sont nés à Strasbourg.

Pour être plus précis, Jean-Pierre seul, est né à Vichy mais fût ramené dans la maison familiale alors qu’il n’avait qu’un mois à peine.

La vie, à Strasbourg, était très agréable. Nous sortions beaucoup. En hiver, surtout, nous nous retrouvions fréquemment chez des amis et toutes nos réunions, fort chaleureuses étaient souvent agrémentés de parties de bridge et, quelques fois même, de sauteries improvisées.

Le dimanche, à la belle saison, nous allions sur les champs de course, à Wissembourg, Haguenau, Beufeld, Strasbourg. Personnellement, j’étais non seulement un spectateur mais aussi un exécutant grâce à un excellent cheval que je possédais à cette époque.

Je faisais aussi la chronique hippique pour le journal "Les dernières nouvelles de Strasbourg" et relatais, dans mes articles, tout ce qui avait trait aux courses, aux concours, aux rallyes. Je taquinais aussi le carnet mondain se rapportant aux naissances, aux mariages, etc. Je signais sous le pseudonyme OC qui ne signifiait rien, mais qui m’avait été donné par la rédaction.

Il m’arrivait aussi, avec mon ami Carreyre, brillant cavalier et excellent joueur de polo, d’organiser des manifestations hippiques, en particulier à Beufeld. Un jour, à l’issue de l’une de ces manifestations, le maire de Beufeld nous invita à une petite collation. En fait, ce fût un excellent et copieux repas qui nous fût servi.

La table était dressée dans une immense salle à manger, les convives étaient nombreux. Détail touchant: à l’extrémité de la table, siégeait l’aïeule de la famille, personne très digne parée de son costume et de son noeud alsacien. Au cours du repas, les enfants et les petits enfants venaient à tour de rôle, s‘installer auprès d’elle et lui faisaient un petit brin de cour.

A la fin du repas, le maire nous gratifia d’un petit couplet patriotique. Il nous rappela qu’à la Libération ce furent ses filles, qui firent des drapeaux avec n’importe quoi, avec des chiffons pourvu qu’ils fussent de la couleur du drapeau français.

Etant affecté au Service Géographique de l’Armée, nous avons quitté Strasbourg pour Paris en avril 1936. C’est à cette époque qu’une partie du 3ème Hussards fût envoyé à la frontière en raison des événements qui se passaient en Rhénanie réoccupée par les armées d’Hitler.

Nombreux furent les officiers qui vinrent nous saluer à la gare et c’est bien avec infiniment de regrets que nous laissions derrière nous de beaux et bons souvenirs.

Novembre 1971

Le 27 avril, le Colonel Gouraud m’écrivit une très aimable lettre dont j’extrais un passage:

-"Ce que je puis affirmer c’est combien, personnellement, je regrette votre départ, vous vous êtes toujours donné beaucoup de peine à la tête de votre Escadron et vous y avez obtenu d’excellents résultats. J’ai beaucoup regretté que les circonstances m’aient empêché d’assister à votre réception, car j’aurais été heureux de vous rendre hommage en public, mais sachez au moins tout le bien que je pense de vous.

Nous avons également beaucoup regretté le départ de madame Donès.

 

 

 

La Campagne de France

 

Préambule

Mon journal a été écrit au jour le jour pendant la guerre.

Sur de nombreux points, les faits que j’ai relatés coïncident avec tout ce qui a pu être écrit après la guerre, en particulier par Liddell Hart qui a exploré "l’autre côté de la colline" au cours d’interrogatoires de Généraux allemands prisonniers.

Liddell Hart dit, dans l’un de ses ouvrages, que l’offensive foudroyante des Allemands fût en réalité remarquable par sa subtilité. La course essentielle de son succès fût la crédulité des Alliés qui laissaient attirer à fond en Belgique et en Hollande leur aile gauche composée des meilleurs éléments motorisés.

Le plan original élaboré par l’Etat-Major allemand ressemblait, dans ses grandes lignes, à celui de 1914. La masse principale des forces devait se concentrer à l’aile droite et traverser les plaines de Belgique alors que d’autres forces moins importantes, placées face aux Ardennes, devaient jouer un rôle secondaire. Or que s’est-il passé ? La frontière française près de Sedan, était tenue par quatre divisions seulement ! Elles étaient composées d’hommes âgés de la 2° réserve et étaient étalées sur un front de 65 kms soit 16 km par division ce qui est infiniment trop ! De plus, ainsi que je l’ai rappelé dans mon journal, elles manquaient de canons de 25 mlm anti-chars, elles avaient peu de DCA, et étaient mal équipées.

Les Allemands ne devaient pas ignorer cette situation car dès Janvier 1940, leur plan original fût modifié.

Un jeune général allemand, von Manhein émit l’idée de renforcer l’aile gauche allemande, face aux Ardennes et ceci au détriment de l’aile droite, déployée face à la Belgique et à la Hollande.

C’était évidemment un général non conformiste, un gêneur qui fût jugé avec beaucoup de sévérité par les vieux généraux de l’Etat-Major. Puis, Hitler eut vent de l’affaire, il convoqua von Manhein qui lui exposa son plan. Hitler fut conquis, il fit étudier le plan, puis l’adopta. Et le 10 Mai 1940, avant l’aube, la plus grande concentration de chars qu’on ait jamais vue était massée face à la frontière luxembourgeoise, prête à foncer à travers ce pays et le Luxembourg Belge pour atteindre, à 100 km de là, la frontière française près de Sedan.

Assaillit d’abord par des nuées de bombardiers en piqué, ensuite par une nuée de chars, il n’est pas étonnant que l’infanterie défectueuse, se soit vite effondrée. Mais il faut rappeler que l’Etat Major français n’a jamais cru à une attaque possible dans les Ardennes, terrain peu propice à un déploiement de chars. Et c’est bien là, la raison pour laquelle on avait placé dans cette région des Divisions de formations B, c’est à dire des Divisions uniquement composées de réservistes de la 2è réserve.

Le front étant crevé, ce fût la course à la mer, ce fût Dunkerque, toutes les meilleures formations motorisées coupées de leurs arrières !

Après Dunkerque, la nouvelle offensive fût marquée par un trait saillant : les divisions allemandes, toutes engagées dans la course à la mer, purent être très vite détournées vers le Sud ou l’Est, prêtes à attaquer sur-le-champ. Une telle rapidité de concentration dans une nouvelle direction prouvait la transformation de la stratégie par la mobilité mécanisée.

Et c’est ainsi que le 3è Division de Cavalerie, à laquelle le 6è Dragons appartenait, subit l’attaque allemande entre Alberville et Amiens.

Mais la guerre était déjà perdue ! !

Préludes à la guerre

C’est le 21 février 1936 que je suis classé à l’Etat Major particulier de la Cavalerie et détaché au Service Géographique de l’Armée.

Après douze années passées en Alsace, cette affectation ne me déplaisait pas. En arrivant rue de Grenelle où se trouvait la direction de ce service, le Colonel de Fontanges;, sous directeur, me confia les fonctions de Capitaine-adjoint. A ce titre, je me suis particulièrement occupé de la direction du corps des sous-officiers topographes. J’avais aussi tous mes ordres toute la section du courrier. Ainsi donc j’approchais, de très près, le fonctionnement de cette maison et avais souvent mission d’établir des liaisons avec les directions d’armes et les ministères.

Le travail, certes, était bien différent de celui des corps de troupe, mais présentait un très grand intérêt.

Puis, après un séjour de deux ans, l’idée me vint de respirer à nouveau l’odeur du crottin. Mais comment faire ! Il était extrêmement difficile d’obtenir une affectation dans un régiment de Cavalerie de la région parisienne. N’était-il pas de notoriété publique que pour être affecté au régiment de Dragons de St Germain en Laye, par exemple, il faillait avoir l’agrément de la Colonelle !... A Paris, les effectifs des régiments étaient pléthoriques et les places fort rares.

Fort heureusement, étant au Service Géographique, j’avais eu l’occasion de faire la connaissance du Colonel Brenet, chef du cabinet militaire du Président Daladier. Je lui fis part de mon désir d’être affecté au 6° Régt de Dragons. De son côté, le Colonel Labouche que j’avais connu au 3° Hussards, intervint en ma faveur auprès du Colonel du 6° Dragons.

Et, le 25 mai 1938, par décision du 7 Avril, je rejoignais le 6° Dragons à Vincennes. Le commandement de l’Escadron de mitrailleuses et d’engins me fût confié alors que j’avais, déjà, accompli mon temps de commandement.

J’étais donc comblé

Depuis de nombreuses années, j’avais rompu avec la routine et m’étais intéressé aux questions techniques ayant trait à l’emploi des armes automatiques et des engins, mortiers, canons de 25, etc

J’avais organisé des cours qui permirent à mes officiers et à mes sous-officiers d’étudier des questions qu’ils n’avaient pas eu l’occasion d’aborder. J’étais, il est vrai, mieux préparé qu’eux ayant suivi des cours d’artillerie pendant un an à l’Ecole de Fontainebleau et des cours de tir contre avions, pendant un an, à l’école de Montargis. Bref on acquiert vite la qualification de spécialiste qui me suivit pendant la drôle de guerre.

Il fût même question de m’affecter à l’école de Cavalerie de Saumur comme professeur d’armement mais le général Baron Petret ne voulut pas me laisser partir, et opposa son veto. Je restai donc au 6°.

Un souvenir me vient à l’esprit.

Un jour, une patrouille prit un fusil mitrailleur à des Allemands, victimes d’une embuscade. Il s’agissait d’une arme inconnue. Le Général Petrèt me fit appeler à son poste de commandement, me demanda d’étudier l’engin puis de faire un exposé dans chacun des Régiments de la division.

Ce qui fut fait.

Une autre fois, il s’agissait d’aller sur la position, d’entrer en rapport avec un jeune officier de réserve qui avait des mitrailleuses de 13 mm, jumelées pour tir contre avions et qui ne savait pas se servir de l’appareil de pointage. Il avait reçu ce nouveau matériel et n’avait pas de notice d’emploi! Nous étudiâmes ensemble la question, puis je rendis compte au général, enfin satisfait.

Mais revenons au quartier Carnot où était installé le 6° Dragons.

Rien de commun avec les régiments de l’Est. Le travail se faisait le matin mais, l’après midi, le Colonel n’étant pas là, les officiers ne venaient pas au quartier.

Nous avons vécu une période bizarre. Certes, la discipline ne faisait pas défaut mais l’entraînement des hommes et des cadres était insuffisant comparativement à ce qu’il était dans les formations de l’Est.

En France, le climat n’y était pas ! les hommes politiques ne dirigeaient pas l’opération, ils subissaient trop d’influence des partis d’ailleurs fort divisés.

Munich vint, ce fût une nouvelle capitulation et un certain malaise régna parmi les officiers.

Et ce fût toute une cascade d’événements qui nous conduira à la défaite. "La France a été vaincue en quarante jours. Les hommes politiques n’avaient rien compris"

Général Etcheverry

1939

Pierre Etienne Flandin exprimait sa confiance dans la stratégie militaire de la France:

- Derrière la ligne Maginot, notre pays saurait tenir aussi longtemps qu’il le faudrait pour que ses alliés viennent à son secours!!!

Au comité secret de la défense nationale, monsieur Edouard Daladier, interrogé par les sénateurs, estime que les forces armées française n’ont jamais été aussi puissantes.

"Face au danger, les Français subirent la mobilisation sans partager l