Cdt Marcel DONES

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Blanche CAMPAN-DONES

099

Un Dragon dans les tourmentes

et

Les souvenirs de Mamie

Guerres 1914 - 1918 et 1939 - 1945

Témoignages

Nice - Février 1992

Analyses des témoignages

 

099 - Cdt Marcel DONÈS

Décédé - Donès Jean-Pierre - 7 Rue Monmory - 94300 - Vincennes

- Blanche Campan-DonÈs -:

Décédée - M. Bridant Patrice - 77 Chemin du Collet Saint Marc - 06130 - Grasse

Un dragon dans les tourmentes

GUERRES 1914/1918 et 1939/1945

Écriture : 1971/1978 - Édition Février 1992 - 240 Pages

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Dans la sérénité du crépuscule de leur vie, émerveillés par le long voyage qu’a été leur existence parsemée d’événements guerriers, entourés de la tendre affection et du respect d’une grande et noble famille, Blanche et Marcel Donès extraient de leur mémoire des parcelles avec lesquelles ils construisent un monument qu’ils lèguent à leurs enfants.

La famille lira ces lignes avec émotion.

Le chercheur puisera dans les péripéties de la Grande Guerre, de la Campagne de France en 1940 et de la captivité en Autriche, une somme de détails qui permettront de parfaire l’écriture de l’Histoire de notre pays.

Pour moi, je suis heureux que, par mon gendre "préféré" Patrice Bridant, mes petits enfants, Marie-Charlotte, Benjamin et Philippe, appartiennent à cette lignée des Violet, Battalier, Campan, Donès et je souhaite qu’ils hériteront de l’esprit de cette famille, la plus belle et digne École du Patriotisme.

 

In the serenity of the dusk of their life, amazed by the long traveling of their existence strewn of warlike events, surrounded of the tender fondness and the respect of a great and noble family , Blanche and Marcel Donès extract from their memory fragments with which they construct a monument which they bequeath to their children.

The family will read these lines with emotion.

The seeker will draw in adventures of the Great War, the Campagne de France in 1940 and the captivity in Austria, a sum of details which will allow them to perfect the handwriting the History of our country.

For me, I am happy that, by my favorite son-in-law Patrice Bridant, my grand-children, Marie-Charlotte, Benjamin and Philippe, belong to this lineage of the Violet, Battalier, Campan, Donès and I wish they will inherit the spirit of this family, the most beautiful and deserving School of Patriotism.

 

Préface de Jean-Pierre DonÈs

Les récits que l’on va découvrir racontent un siècle de vie.

Plus loin encore ils font revivre des souvenirs transmis oralement sur plusieurs générations.

Mes soeurs Bernadette et Mireille et moi même, avons vécu une part importante de ces événements, heureux ou douloureux parfois, on les avaient souvent entendus raconter par nos parents.

Blanche Campan et Marcel Donès étaient tous deux de merveilleux conteurs. Ce qui fait la force de leurs récits, c’est qu’ils sont le reflet coloré de leurs vies et de leurs personnalités peu ordinaires.

Le travail, le sens du devoir, le respect des valeurs humaines, mais aussi l’humour, la fantaisie, le talent artistique, la convivialité ont été les fondements de leur vie.

Originaires du midi, ils étaient épris de leurs racines. Rien ne compta plus que leur amour pour leur grande famille.

Sous des aspects très "officier de Cavalerie" Marcel était un tendre.

Blanche, la douce Blanchette, ainsi qu’on l’appelait, avait aussi, du caractère.

Toute famille a ses mystères et ses rêves.

On pense que Blanche descendait de Madame Campan, la lectrice de Marie-Antoinette. On parle d’un cousinage avec Jean-Baptiste Clément, celui du "temps des cerises"

Je préfère évoquer une certitude.

Le grand père de Marcel était maréchal ferrant à Rocquemaure, dans le Gard. Ma grand mère, toute petite fille, secouait le chasse-mouches en crin de cheval pendant son travail à la forge. Elle nous racontait que son père, comme il était fréquent dans les villages, avait un sobriquet:

Qu’il soit pour la longue descendance de Marcel et Blanche un héritage.

On l’appelait "le sans pareil".

Accounts that one is going to discover tell a century of life.

More far again they make relive transmitted souvenirs orally on several generations.

My sister Bernadette and Mireille and me even, have lived an important share of these events, happy or painful sometimes, one them had often heard to tell by our family.

Blanche Campan and Marcel Donès were all two narrator supernatural. What made the force of their accounts, that is they are the colored reflection of their lives and their no ordinary personalities.

The work, the senses of the duty, the human value respect, but also the humor, the fantasy, the artistic talent, have been foundations of their life.

Original of the midday, they loved their roots. Nothing counted more than their love for their great family.

Under aspects very "officer of Cavalry "Marcel was a tender.

Blanche, the sweet Blanchette, thus one called, had also, the character.

All family has its mysteries and its dreams.

One thinks that Blanche descended from Mrs. Campan, the lectrice of Marie - Antoinette. One speaks of a cousinage with Jean-Baptiste Clément , that the "time of cherries".

I prefer to evoke a certainty.

The great father of Marcel was marshal shoing to Rocquemaure, in the Gard. My great mother, small girl, shook the hunting-flies in horsehair of horse during he work to forges it. She told us that her father, as it was frequent in villages, had a nickname:

It is for the long descendance of Marcel and Blanche an inheritance.

He was called "the without similar".

 

Avant propos du témoin

Très jeune, j’avais 13 ans, j’ai quitté ma famille pour prendre le train qui me conduisit à l’École Militaire Préparatoire de Cavalerie d’Autun.

Pendant 5 années, j’ai donc vécu la vie d’internat avec tout ce que cela comporte: discipline, études, dortoirs... A l’occasion des fêtes et des grandes vacances, on nous accordait une permission.

Ces permissions étaient, hélas, trop courtes pour que nous puissions baigner dans la chaleur du foyer familial ! Mes parents, certes, souffraient autant que moi de nos séparations et je ne peux oublier la sensibilité de mon père qui versait des larmes cruelles à chacun de mes départs.

Puis ce fut la guerre.

J’avais 18 ans et un mois quand, volontairement, je partis au front.

La guerre terminée, après quelques mois passés en occupation en Allemagne, je partis pour l’Algérie, à Mascara. J’ai ainsi le sentiment d’avoir été bien seul jusqu’à l’âge de 25 ans et d’avoir été, très tôt, placé face à mes propres responsabilités.

Saumur fut, pour moi, une plaque tournante. J’y ai beaucoup appris dans tous les domaines, dans un climat nouveau, ma situation militaire étant enfin régularisée.

Mais la vie va son train et chacun court après le dessin qu’il s’est forgé.

A Saumur, c’est un point intéressant de mon destin, je me suis lié d’amitié à un camarade de promotion, le Lieutenant Gaston Brun. Nous ne nous quittions guère.

Gaston Brun appartenait à une excellente famille dont le père, officier, avait une carrière parallèle à celle du capitaine Campan. Sa soeur, mariée à un homme particulièrement brillant, ancien élève de l’École Coloniale, ancien préfet puis Chef de Cabinet de Ministre Loucheur, était une ancienne élève de l’École de la Légion d’Honneur. Par nécessité, elle portait parfois le monocle et ne manquait pas d’originalité. Elle avait une très grande amitié pour Blanche Campan.

Avec Gaston, j’allais souvent à Paris puis, un jour, alors que nous nous trouvions à proximité de la place de la Bourse, l’idée lui vint de faire une visite à la famille Campan. Il m’invita à l’accompagner. Nous primes donc le "Passy Bourse", ligne bien connue des vieux Parisiens et, quelques instants après, nous étions au 20 de la rue de Passy où la famille Campan résidait en hiver.

Je fus présenté à la famille et mes visites devenant par la suite plus fréquentes, je fis part de mes intentions à Monsieur et Madame Campan.

Au début de l’année 1922, je me fiançais à Blanche Campan.

A cette occasion ma mère, seule, vint à Paris. Je me souviens que, pour arriver rue de Passy, nous avions pris un vieux G7 dont la carburation défectueuse nous avait imprégnés d’une odeur fort désagréable !

Le mariage eut lieu à Vichy le 20 avril et quelques jours après, une jeune femme faisait ses premières armes au 18ème Chasseurs à cheval à Haguenau.

Me suis-je éloigné de ma propre famille ?

Certainement pas, ce sont les événements, ma vie militaire qui ne me permirent pas de vivre près d’elle. Il faut bien admettre que les garçons quittent un jour le nid, forgent leur existence puis se marient pour fonder à leur tour une famille.

Ainsi va la vie.

Very young, I had 13 years, I have left my family to take the train that drove me to the Preparatory Military School of Cavalry of Autun.

During 5 years, I have therefore lived the life of internal with all what that comprises: discipline, studies, dormitories... To the opportunity of feasts and the great holidays, one granted us a permission.

These permissions were, hulas, too short in order that we could bathe in the heat of the furnace family ! My family, indeed, suffered as much that me our separations and I can not forget the sensitivity of my father that poured cruel tears to each of my departures.

Then this was the war.

I had 18 years and a month when, voluntarily, I part to the front.

The war ended, after some months passed in occupation in Germany, I part for the Algeria, to Mascara. I have thus the sentiment to have been well alone until the age of 25 years and to have been, very early, placed in the face of my own responsibilities.

Saumur was, for me, a plate of choice. I there have a lot learnt in all areas, in a new climate, my military situation being finally regularized.

But the life goes its train and each runs after the drawing until it is forged.

To Saumur, that is a point interesting of my destiny, I have linked of friendship to a comrade of promotion, the Lieutenant Brun Gaston. We not left.

Brun Gaston belonged to an excellent family whose father, officer, had a parallel career to that of the captain Campan. His sister, married to a particularly brilliant man, ancient raises the Colonial School, ancient prefect then Chief of Cabinet of Minister Loucheur, was an ancient raises of the School of the Legion of Honor. By necessity, she would wear sometimes the monocle and would not lack of originality. It had a very great friendship for Blanche Campan.

With Gaston, I went often to Paris then, a day, while we were found close to the place of the Bourse, the idea came it to make a visit to the family Campan. He invited me to accompany. Reward us therefore the "Passy - Bourse", well known line of the old Parisians and, some instants after, we were N° 20 of the street of Passy where the family Campan resided in winter.

I was presented to the family and my visits becoming by the more frequent continuation, I made share my intentions to Sir and Mrs. Campan.

In the beginning of the year 1922, I betrothed to Blanche Campan.

To this opportunity my mother, alone, came to Paris. I remember that, to arrive street of Passy, we had taken an old G7 whose defective carburation us had impregnated of an odor strong disagreeable !

The marriage had place to Vichy it 20 April and some days after, a womanly youth made her first arms to 18ème Hunters to horse to Haguenau.

Have-I distanced my family ?

Certainly no, this are events, my military life that not me permit to live near of her. It is necessary to admit that boys leave a day the nest, forge their existence then marry to base to their tower a family.

Thus goes the life.

 

Note de Maggy CAMPAN - Bridant

C'est en 1978, que Blanche, ma soeur, a eu l'heureuse idée d'écrire quelques souvenirs concernant notre chère maman et dont, certains, lui ont été transmis par Tante Marie, la soeur de mon père. Elle a consulté des lettres et des documents qui lui ont permis d'établir d'une façon aussi précise que possible l'arbre généalogique de la famille.

J'ai pu, personnellement retrouver quelques photographies qui, j'en suis sûre, feront la joie des enfants.

It was in 1978, that Blanche, my sister, had the happy idea to write some remember concerning our dear mummy, some have been transmitted by Aunt Marie, the sister of my father. She has consulted letters and documents which have allowed her to establish as precise as possible the genealogical tree of the family.

I have been able, personally, to find some photos which, I am sure, will make the joy of children.

 

Note de Blanche Campan - DonÈs

L’homme s’arrêta et se mit à rêver

Il écrivit ses mémoires, c’est beaucoup dire. Disons plutôt quelques uns de ses souvenirs

Il rassembla de vieux papiers épars dans des tiroirs.

Il retrouva des photos, aidé en cela par sa femme qui, elle aussi, vit de souvenirs

Il dédia enfin ces lignes à ses petits enfants sans oublier sa devise qui fut et reste :

Savoir

Vouloir

Espérer

Cet homme est le grand-père, le commandant Donès.

The man stopped and began to daydream.

He wrote his memories, would be saying a lot, let’s say rather a few of his souvenirs.

He gathered together old papers sparse in drawers.

He found photographs, helped in that by his wife who also, lives on souvenirs.

He dedicated finally these lines to his grand-children, without forgeting his motto which was and remains:

Know

Desire

Hope

This man is the grandfather, the commander Donès

 

 

 

Pour se convaincre de sa propre ignorance

il suffit de prendre une feuille de papier et un crayon.

Essayez...

M.D.

Livre I

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Un Dragon dans les tourmentes

 

La mémoire

***

 

 

"Le meilleur moyen de contraindre les hommes à exercer leur jugement

n’est pas de leur offrir des doctrines toutes machées

mais de stimuler leur appétit et leur curiosité

par des surprises incessantes"

Socrate.

Ma jeunesse

 

Ma famille vivait à Nîmes à la fin du siècle dernier. Mon père, issu d’une famille de propriétaires terriens, était originaire des Pyrénées dont il en avait le type. Le berceau de la famille est Alas, petit village, au pied même de la montagne. La maison, reconstruite, habitée par la fille de ma cousine germaine, se trouve au bord du Lez.

Ma mère était la fille, d’un maréchal ferrant établi à Roquemaure, au bord du Rhône. Elle est typiquement provençale.

Deux caractères bien différents mais qui se complètent parfaitement, la nature faisant bien les choses. Mon père était quelque peu insouciant mais quelle bonté! Ma mère, fée du logis, pensait à tout, elle avait plutôt une nature inquiète.

C’était la tête.

Grandet déjà, je me rappelle que mon père aimait se rendre au café où il trouvait des amis et faisait avec eux des parties de bézigue ou de manille. Ma mère n’aimait pas beaucoup cela et, quand mon père buvait l’apéritif, sans exagération, certes, elle s’en apercevait. Par mesure de compensation, elle prenait le soin d’ajouter de l’eau dans le vin avant de mettre la bouteille sur la table dressée pour le dîner. Elle le faisait en cachette mais mon père n’était pas dupe et tout cela se terminait par des rires.

Je me souviens aussi que mon père trichait quand il donnait sa paye à ma mère. Il ne parlait pas d’une petite augmentation mensuelle qu’il avait perçue, c’était pour ses faux-frais et, quand il n’avait plus dans sa poche que quelques pièces de bronze d’un sou ou deux sous, il les jetait. Il préférait ne rien avoir.

Mon père ne s’occupait d’ailleurs pas des questions matérielles. J’ai, disait-il, un fondé de pouvoir et ma mère riait. C’est elle, en effet, malgré son grand âge venu qui allait au Crédit Lyonnais pour y déposer ses économies et parfois toucher ses coupons dont elle connaissait très exactement la date de mise en paiement.

Nous étions parfaitement heureux dans la médiocrité car nous étions quatre enfants dans la famille. Le bas de laine était la règle car, à cette époque, il n’y avait pas d’allocations accordées aux familles nombreuses. Il ne pouvait être question de sorties, de théâtre, de cinémas, d’ailleurs peu nombreux. Pour les grandes vacances, nous allions à la mer, aux Saintes-Marie de la Mer et habitions dans une maison de pêcheur.

Je suis né à Nîmes vers 1986, à la gendarmerie où mon père était brigadier. Très tôt, j’avais à peine l’âge de 3 ans, mes parents prirent la décision de me faire inscrire sur les listes des candidats aux écoles militaires préparatoires. Dès l’âge de 13 ans, je devais entrer dans l’une de ces écoles et, en attendant, mes parents percevaient une bourse d’entretien de 45 F par trimestre.

Mes parents ne savaient pas si le métier des armes me plairait, c’était donc une décision prise à priori qui comportait des risques. Ma mère crut, peut-être, bien à tort que je lui reprochais cette décision mais, avec le recul du temps, je peux affirmer que je ne lui en tins pas rigueur.

Avec mon frère, j’allais à l’école de la rue de la Servie, petite rue parallèle à l’avenue Feuchère. Notre maître, monsieur Estoupan, nous apprit à lire. Je me rappelle que ce maître prenait chaque jour, à 4 heures, un bol de lait qu’il faisait chauffer sur le bec de gaz dont la flamme avait la forme d’un papillon. Juché sur l’un des petits bureaux de la classe, il tenait sa casserole métallique au dessus de la flamme puis il prenait sa collation non sans avoir demandé au "chouchou" de la classe d’aller lui chercher un croissant à la boulangerie voisine de l’école.

Pour moi, ces premières années d’école c’est également le souvenir d’une odeur bien caractéristique de tableau noir, d’encrier, de tablier noir et de craie.

Puis, je fus inscrit à l’école de la rue Pavée tandis que mon frère allait à l’école professionnelle pour y apprendre le métier de graveur lithographe.

Je n’étais pas, paraît-il un bon élève.

A 16 heures, en sortant de l’école, j’aimais m’arrêter chez des artisans et observer leurs travaux. J’ai toujours eu pour eux une grande admiration. J’ai vu faire les gâteaux chez un pâtissier, j’ai regardé le rémouleur ambulant mais j’avais une certaine préférence pour tous ceux qui, à Nîmes, quand ils étaient chômeurs, confectionnaient les petites chaussures pour enfant. J’arrivais souvent en retard à la maison, ce qui me valait de sévères réprimandes de ma mère.

Après le certificat d’études, je fus inscrit au cours complémentaire de la rue St Charles ce qui était déjà plus sérieux.

A l’occasion des grandes vacances, nous allions donc aux Saintes-Maries de la Mer. Pour nous y rendre, nous prenions un petit train d’intérêt local qui courait à travers des marais plus ou moins desséchés, on passait à Maguelanne, à Trinquetaille, des noms qui chantent, tandis qu’au loin, disparaissaient les garrigues Nîmoises.

Le petit train s’arrêtait souvent puis repartait, essoufflé, en lâchant beaucoup de fumée et de vapeur.

Dans la campagne, on voyait des manades de taureaux, race spéciale, que travaillaient les razeteurs dans les courses à la cocarde. Dans tous les villages, souvent dans des arènes improvisées, on pouvait voir ces genres de courses qui consistaient, pour les razeteurs, à arracher une cocarde placée entre les cornes du taureau. On voyait aussi des hardes de chevaux que montent les guardians après les avoir dressés.

Tous les ans, il y avait aussi de grande pèlerinages, remarquables par l’affluence de Bohémiens qu’ils attirent, et par les manifestations religieuses auxquelles ils donnent lieu en souvenir des Saintes chassées de Judée par la persécution et qui, selon les traditions, auraient débarqué en ce lieu.

Mais, hélas, toute cette région de Camargue n’a plus le cachet depuis le développement du tourisme, qu’elle avait autrefois. La mer, elle-même, a beaucoup avancé, la plage est plus petite et l’on ne peut plus, comme autrefois, aller à pied jusqu’au petit Rhône en longeant la mer.

Les Saintes-Maries, aujourd’hui battue par de véritables tempêtes, se trouvait encore au XVIIème siècle, à 2km à l’intérieur. Par contre, le phare de l’Espignette, sur le golfe d’Aigues-Mortes, construit au bord de la mer en 1867, en est maintenant éloigné de plus de 2km. Ce phénomène est dû au régime des vents.

Une plaie de Camargue: les moustiques que les Camarguais appellent la mangeance. Les Camarguais se consolent de ce supplice quotidien en disant avec le marquis de Baroncelli que les moustiques, les moucherons et le mistral les protègent des étrangers...

En septembre, j’allais parfois à Villeneuve-les-Avignon chez mon oncle Eugène Boissin et ma tante Agathe. Je dis parfois car la légende dit aussi que j’étais un enfant turbulent que l’on ne désirait pas trop.

J’avais le même âge que mon cousin Jean, nous faisions une bonne paire d’amis. Nous couchions dans une petite chambre située entre celle de mon oncle et la gloriette où le pain était pétri. Au rez de chaussée, se trouvaient le magasin et le four.

Mon oncle se levait tôt, à 3 heures du matin. Quand nous ne dormions pas, nous l’entendions qui actionnait de la voix le cheval Coquet qui tournait dans la cave pour mettre en mouvement tout un système d’engrenages relié aux palettes du pétrin dans lequel se trouvait la pâte.

L’après-midi, nous accompagnions mon oncle dans ses tournées de livraison de pain. Le cheval Coquet tirait la jardinière dans laquelle étaient placées les corbeilles de pain. Nous allions à la Bartelasse, à la Tour du Roi René, à Bellevue, au fort St-André. J’ai le souvenir que le pain ainsi livré n’était payé que toutes les semaines ou toutes les quinzaines. La comptabilité était faite à la taille, le boulanger faisant une taille au couteau dans deux planchettes superposées l’une étant gardée par le client et l’autre par le boulanger.

Le cheval Coquet était un excellent trotteur que mon oncle, pour nous amuser, drivait à la chambrière pour accelérer l’allure.

Ah! Les bonnes vacances...

Mon père prit un jour sa retraite. Il avait 25 ans, 6 mois, 12 jours de service. C’est lui qui me l’a dit. Nous avons, dès lors, habité provisoirement rue Magaille, derrière la gare, puis au n°19 de la rue Ernest Renan, tout près du boulevard de la République, actuellement boulevard Jean-Jaurès, à Nîmes.

Quand j’eus l’âge de 13 ans, je fus affecté à l’école militaire préparatoire d’Autun. C’était une école de Cavalerie.

Autun est le chef lieu du département de Saône et Loire. On y trouve des antiquités d’époques et de civilisations diverses. On découvre aussi les traces d’un théâtre et celles d’un vaste amphithéâtre où les élèves de l’école pouvaient assister chaque année à des représentations classiques.

La cathédrale Saint-Lazare, du XIIème siècle, est un des plus beaux ouvrages de l’école romane de Bourgogne.

L’école, où j’ai été élève pendant 5 ans est un beau bâtiment, ancien séminaire, qui date de 1669.

En contre-bas de l’école se trouve la promenade des Marbres qui doit son nom à une porte romaine disparue.

Oui, pendant 5 ans, de septembre 1909 à juillet 1914, j’ai fait mes études dans cette école. Les études comportaient une instruction générale dirigée par un principal, assisté de professeurs qui nous enseignaient les lettres, l’histoire, la géographie, les mathématiques. En marge de ces études, on enseignait aux élèves des règlements, la manoeuvre, le tir, l’équitation, la voltige de pied ferme et au galop, l’escrime.

Le régime auquel nous étions soumis, était sévère, trop sévère peut-être pour des enfants. Ceux qui travaillaient étaient récompensés, ils pouvaient, le dimanche, se rendre à la dépense local aménagée où ils pouvaient acheter divers objets et des friandises mais ceux qui n’avaient pas obtenu une moyenne suffisante au cours de la semaine écoulée étaient privée du bon d’achat leur permettant de faire des emplettes.

Périodiquement, il y avait des examens de contrôle suivis d’un classement des élèves. Je fus très souvent le 1er ou le 2ème de ma classe et c’est ainsi que j’obtins à peu près chaque année le prix d’excellence.

Je dois reconnaître que si la pension fût pour moi parfois pénible, les études furent très heureusement un refuge, une espèce d’évasions.

J’ai fait don à mon filleul, Mathieu Donès, de trois beaux ouvrages qui m’ont été décernés en 1913, à l’occasion de la distribution des prix: le prix d’excellence, le 1er prix de lettres, le 1er prix de sciences.

Mes efforts furent sanctionnés par l’obtention d’un brevet d’études que l’on appelait, à cette époque, le brevet simple. J’obtins aussi un brevet décerné par la Société Topographique de France car nous suivions aussi des cours de topographie.

J’aimais beaucoup la voltige et me souviens, à ce sujet, que les meilleurs élèves avaient été présentés au Prince Hiro-Hito en visite à l’école. Tout ce que nous lui avions présenté n’avait rien à envier à ce que l’on peut voir dans les cirques.

En équitation, pratiquée à partir de l’âge de 17 ans, nous étions dressés dûment et le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’agissait pas d’une équitation à l’usage des gens du monde. En bref, on faisait de nous des hommes, aptes à remplir les fonctions de sous-officier peu de temps après notre arrivée au régiment.

Mais pourquoi avoir décidé, à priori, que nous serions de bons sous-officier, pourquoi ne pas avoir poussé notre instruction générale au delà de la 3ème qui nous aurait permis de nous présenter à l’école de Saint-Cyr, par exemple? Ce privilège n’était réservé qu’aux fils d’officiers, élèves d’une autre école située à la Flèche. L’association des anciens élèves s’étant émue de cette situation, l’injustice fut réparée. Actuellement, quelles que soient leurs origines, les élèves sont d’abord repartis dans les écoles puis une sélection par l’épreuve étant faite, les bons élèves, apte aux études supérieures, sont groupés à Autun, tandis que les autres, moins doués, poursuivent des études techniques à l’école du Mans qui leur permettent d’être des spécialistes dans les services de l’aviation, dans les services automobiles, transmissions, etc.

C’est donc en 1909 que je suis arrivé à Autun.

Mon père m’avait accompagné. En arrivant à la gare, nous nous étions rendus au Champs de Mars où nous avions déjeuné dans un restaurant. Puis, nous avions pris le chemin de l’école. Nous étions nombreux. Quelques formalités administratives étant remplies, on nous conduisit au magasin d’habillement où un premier équipement nous fut remis. Et c’est vêtu d’un treillis bourgeron, d’un pantalon de toile et chaussé d’une paire de galoches que je vins retrouver mon père.

Le pauvre homme avait la larme à l’oeil et moi j’avais le coeur bien gros.

Nous couchions dans un grand dortoir d’une quarantaine de lits, des lits militaires ayant une paillasse et un matelas, le tout bien dur. Au dessus de la tête de lit se trouvait une planche à bagages où tous nos effets, conformément aux règles militaires bien connues, étaient soigneusement pliés et recouverts d’un grand mouchoir à carreaux. Au-dessous, une musette et un sac à brosses complètaient notre installation.

Le réveil était sonné à la trompette de Cavalerie:

"Si tu ne veux pas te lever, fais-toi porter malade"

Il était tôt, bien sûr, et à peine levés, après avoir mis notre lit en "batterie" et balayé la chambrée, nous allions au lavabo où, torse nu, nous faisions notre toilette. Après, nous allions au réfectoire où du café et du pain nous étaient servis. Le dimanche, jour de fête, nous avions du chocolat ou du café au lait. Il n’y avait pas de bols et je n’ai jamais compris pourquoi le déjeuner nous était servi dans une assiette creuse! Cela me rappelle la poésie du Renard et de la Cigogne.

Le déjeuner absorbé, nous nous rendions, en colonne par 4, dans la cour de récréation, pour quelques minutes seulement afin que nous puissions nous rendre aux chalets de nécessité, semblables à tous ceux que l’on voit dans les écoles.

Au coup de sifflet d’un surveillant, brigadier détaché à l’école, la colonne par 4 se reformait et nous entrions en classe.

Les programmes étaient chargés et la progression, affichée toute les semaines, prévoyait les heures d’instruction générale, la plus importante, et les heures d’instruction militaire.

Les sorties avaient lieu le jeudi, en colonne par 4, dans la campagne. Le dimanche matin, après la levée des couleurs à laquelle nous assistions en grande pompe, ceux qui le désiraient pouvaient se rendre à la Cathédrale. Je dois dire que la plupart des élèves s’y rendaient non pas par convictions car il n’y avait pas d’instruction religieuse à l’école - la 3ème République aurait pu en souffrir - mais plutôt pour sortir et voir des civils. A la Cathédrale, nous chantions des cantiques et c’est ainsi que j’ai appris "l’Ave Maria". Je chantais faux et n’ai pas fait de progrès depuis! L’après-midi, on nous conduisait à la campagne puis, au retour, nous allions dans une salle de classe où nous pouvions lire les livres de bibliothèque, distribués la veille, et écrire à nos familles.

Le lundi, la vie reprenait.

Il ne faut pas que j’oublie les séances de gymnastique dirigées par un sous-officier sorti de l’école de Joinville. Nous faisions de la gymnastique suédoise pratiquée à cette époque, et pratiquions aussi les agrès au portique, les barres parallèle, la barre fixe, le saut en longueur et en hauteur. Une fois par semaine, nous allions à la salle d’armes où nous faisions du fleuret, de l’épée, du sabre. Le maître d’armes était sévère et, la plus belle performance que nous puissions accomplir était quand nous le pouvions, de "sécher", une partie de la séance en ne passant pas sur la planche avec lui.

On est sot quand on est jeune!...

Les bizutages, comme dans tous les collèges, étaient pratiqués par les anciens, ceci pour former le caractère des jeunes et mettre à l’épreuve leurs réactions. Mieux valait ne pas se fâcher, à quoi cela aurait-il servi?

Pour les fêtes de Noël, de Pâques, et pour les grandes vacances nous partions en permission. A cette occasion, nous achetions un képi de fantaisie, nous cousions nous-même un col droit à notre vareuse, tout cela en cachette car toutes les transformations étaient défendues. En rentrant de permission, il fallait que tout soit remis en l’état initial.

De Nîmes à Autun, il fallait changer de train à Chagny. Avec quelques camarades je me rendais en ville pour jouir, disions-nous, des derniers instants de liberté.

A Autun, quand le train s’arrêtait, nous étions attendus par un service de conduite. La colonne par 4, toujours cette colonne par 4, était formée et ce n’est pas d’un coeur léger que nous reprenions le chemin de l’école! Il faut avoir été interne pour savoir ce qu’est la peine d’un enfant qui vient de quitter sa famille pour reprendre ses cours en boîte et supporter la sévérité des surveillants.

Cinq années s’écoulèrent ainsi.

La dernière année, nous attendions la "quille" et pour les cent derniers jours, dotés d’un mètre souple, nous coupions chaque jour un centimètre.

A 18 ans, c’était le départ qui donnait lieu à une cérémonie, celui qui partait étant porté en triomphe sur les épaules de ceux qui restaient. Préalablement, celui qui partait était conduit au Bureau de Recrutement où il contractait un engagement pour une durée de 5 ans dans un régiment de Cavalerie de son choix.

Le 3 juillet 1914, je contractais donc un engagement au 2ème régiment de dragons tenant garnison à la Part-Dieu à Lyon. Je dis bien le 3 juillet 1914, la guerre était proche!

Les anciens sont parfois sans pitié pour les bleus. Affecté directement dans un peloton, je n’ai pas suivi l’instruction militaire réservée aux nouveaux appelés et j’ai participé, dès le début, au travail des anciens. Je me vois encore descendre aux écuries avec tout un attirail: ma selle, mon casque à crinière, le sabre, la carabine, la lance. Je sellais mon cheval. Le peloton formé puis inspecté par l’officier, nous partions pour le grand camp, terrain de manoeuvre situé aux environs de Lyon. Le sous-officier ayant eu le soin de m’affecter un cheval difficile, je ne manquais pas de subir la loi de tous ceux qui le montaient. Arrivé au grand camp, il prit le mors aux dents et partit au galop à une vitesse plus rapide que je ne l’aurais désiré.

Quand un cheval s’emballe, il faut le mettre en cercle et raccourcir progressivement le rayon de celui-ci. Bien vissé dans ma selle, je fis cela, le cheval s’arrêta et pas peu fier, je repris ma place dans le peloton. Dès lors, je fus adopté par les anciens. Quelques jours après, je leur montrai ce qu’un élève d’Autun savait faire en voltige.

Nous vivons les derniers jours de la Paix.

 

La Grande Guerre

 

Le 28 juin 1914, à Sarajevo, capitale de la Bosnie, François Ferdinand, archiduc héritier d’Autriche-Hongrie et son épouse tombaient ensemble sous les coups de révolver d’un assassin d’origine serbe, âgé de 19 ans!

La France a le sentiment que rien ne menace la paix. Monsieur Poincaré, accompagné de Monsieur Viviani, sont en Russie où ils sont reçus par le Tsar. Le 22 juillet, Krasnoié-Sélo est en fête en l’honneur du Président de la République française.

Le 23 juillet, la Serbie reçoit l’ultimatum attentatoire à son indépendance que les chanceliers de Vienne et de Berlin ont préparé en commun accord.

La Serbie, sage et pacifique, s’est inclinée devant l’ultimatum. Néanmoins, le 25 juillet, le ministre autrichien quitte Belgrade, rompant les relations. Le 27, Belgrade, ville ouverte, est bombardée.

A Berlin, la jeunesse des écoles promène les portraits des deux Kaisers.

A Paris, la voiture du Président Poincaré est escortée jusqu’à l’Elysée aux cris de "Vive la France".

La Russie n’a pu obtenir l’assurance que la souveraineté serbe serait respectée.

La mobilisation générale a commencé le 31 juillet 1914.

Le 2 août, premier jour de la mobilisation en France, le Luxembourg est envahi par les troupes allemandes, la frontière française violée. Dans la nuit du 2, la Belgique a reçu un ultimatum d’avoir à livrer passage à l’armée allemande: elle le rejette.

L’empire britannique déclare qu’il maintiendra la neutralité de la Belgique.

Le mardi 4 août, la Chambre des Députés est réunie en même temps que le Sénat, pour entendre le message du Président sur les événements inattendus qui ont acculé, en quelques jours, la France à la guerre.

J’ai vécu à Lyon, la période de la mobilisation qui restera parmi les grandes heures que le pays aura vécues; elle donnera, de la part de tous, une impression émouvante d’ordre et de résolution.

Le colonel du 2ème Régiment de Dragon passe en revue tous ses escadrons rassemblés dans la cour de la Part-Dieu. Remuée et vibrante, la population lyonnaise acclament ceux qui marchent à l’ennemi.

Mais je ne suis pas de ceux qui partent! Deux escadrons divisionnaires sont, fort heureusement, en formation et je suis volontaire pour être affecté à l’un deux, le 5ème escadron. Cet escadron partira au front le 19 août, j’ai 18 ans et 45 jours. C’est ce qui me vaudra, plus tard, la médaille du combattant volontaire.

Le 5ème escadron divisionnaire, comme son nom l’indique, faisait partie d’une division d’infanterie. Sa mission, dans toute progression était de devancer la division et de la renseigner sur le dispositif ennemi.

C’est en Lorraine, surtout, que nous avons été engagés après la bataille des frontières et dans les combats qui suivirent la retraite de Dieuze. Nous avons participé aux combats de Gerbévilliers et effectué de nombreuses patrouilles à cheval dans la région de la forêt de Paroy, Emhermeril, Manonviller. C’est au cours de l’une de ces patrouilles dont je faisais partie que le sous-officier, chef de patrouille, fut tué. Il est enterré au cimetière de Croismars, tout prés de Luneville.

Le 29 décembre 1914, j’étais promu brigadier. J’avais comme officier, un soyeux de Lyon, officier de réserve. Très spectaculairement, avant le premier combat, il avait rassemblé son peloton, avait distribué à chacun de nous une médaille de Lourdes puis quittant ses manchettes et ses gants, il nous dit: -"on ne se bat pas avec des manchettes". Pendant ce temps là, tout près de nous, pleuvaient des obus à Schrapnels!

Très rapidement, on nous supprima le casque à crinière, on augmenta la puissance de feux des formations de cavalerie. Certaines formations furent mises à pied. C’est ainsi que le 9 janvier 1916, je fus affecté au 158ème Régiment d’Infanterie mais cette affectation fut rapportée, car, engagé volontaire dans la cavalerie, on n’aurait pas dû m’affecter, d’office dans un régiment d’infanterie. Je fus donc rappelé dans mon armée d’origine.

Je fus affecté d’abord au 1er Régiment de Hussards puis au 1er Régiment de Dragons, tout cela en l’espace de quelques jours.

Arrivée au 1er Régiment de Dragons, le 10 février 1916, je fus très rapidement apprécié et promu maréchal des logis le 11 mars de la même année.

Mais j’avais d’autres ambitions.

L’infanterie a besoin de cadres car elle a subi de très grandes pertes à Verdun, en particulier. Je me présente donc à un examen d’élèves officiers. Etant reçu, je suis envoyé dans une école préparatoire à Epinal. Le 23 octobre 1916 je sors de cette école avec le grade de sous-lieutenant à titre temporaire. Mon rang de sortie me permet de demander mon affectation au 26ème Bataillon de Chasseurs à pied. Je suis très fier d’appartenir à cette arme d’élite.

"Marche vite et marche bien

Le 26ème ne craint rien"

Tel est le refrain du Bataillon.

J’apprends que mon Bataillon vient de descendre de Verdun et qu’il se trouve dans la Somme, probablement à Bouchavesnes, situé entre Péronne et Combles, à 15 km environ à vol d’oiseau de Bray-sur-Somme.

Je suis donc mis en route sur la gare régulatrice de Creil où j’aurai, parait-il, des renseignements complémentaires. Mes épreuves commencent...

A Creil, je suis reçu par le commandant de la gare régulatrice qui m’invite à sa table et m’héberge pour une nuit. Mes chaussures, demi fantaisie, ne sont pas faites pour la guerre de tranchée, le commandant s’en aperçoit et, en bon père de famille, attendri par la veuve d’un jeune officier, me fait don d’une bonne paire de brodequins cloutés.

Un train dont les wagons sont chargés de sable, de piquets, de fils de fer barbelés va partir pour Bray-sur-Somme. Le commandant m’invite à le prendre. Effectivement, après un voyage long, pénible, coupé d’arrêts fréquents, j’arrive à destination. Après de nombreuses tribulations, je trouve enfin le train de combat du 26ème Bataillon de Chasseurs à pied où se trouvent les cuisines roulantes, les fourgons à bagages, à munitions, etc.

Le soir venu, j’ai rejoint le poste de commandement du commandant du 26ème avec les corvées de soupe descendues des tranchées pour ravitailler, comme chaque nuit, les unités en ligne.

Le Commandant Guizard, c’est son nom, est installé dans un abri profond, creusé dans le ravin de Bauchavesnes. Il me reçut fort aimablement, me questionna sur mon passé militaire et m’affecta à la 3ème Compagnie où un agent de liaison me conduisit.

Mais il me dit aussi et cela je me le rappelerai souvent au cours de ma carrière: -"c’est bien, vous êtes s/Lieutenant, vous êtes jeune mais il faudra maintenant, vous imposer".

Oui m’imposer! J’ai à peine 20 ans et je vais commander des hommes plus âgés que moi.

Je n’ai pas fait d’études philosophiques, mais je pense que les contacts humains, les événements, les choses, les difficultés rencontrées, les décisions à prendre dans des circonstances souvent difficiles valent très certainement des études livresques. Attentif à tout, il fallait d’abord savoir, puis vouloir, enfin espérer. Ce fut ma ligne de conduite.

Très tôt, je fus mis à l’épreuve, le Bataillon devant attaquer l’épine de Malassise en liaison avec le 19ème Chasseur à pied et le 171ème Régiment d’Infanterie.

Un tir de barrage devait précéder les vagues d’assaut. L’heure H était fixée et au moment venu, il fallait s’élancer à l’attaque de la position ennemie en suivant le tir de barrage.

L’heure H !

Qui n’a pas eu peur en attendant le moment où, franchissant le parapet de la tranchée il fallait s’élancer, officier en tête, à l’assaut? La peur est une chose naturelle. Il s’agit dès lors de la dominer et c’est bien cela que l’on appelle, en définitive, le courage.

Le courage de ne plus avoir peur.

Il y a aussi l’exemple de tous ceux qui ont payé de leur personne parce qu'ils étaient des chefs et qu’ils devaient entraîner leur troupe, même au péril de leur vie.

Ainsi que l’a écrit une haute personnalité militaire, le combat demeure, donc le risque de mort violente. Ce risque fait de l’état militaire quelque chose de très particulier. Et celui qui choisit le métier des armes ne pourra remplir sa fonction que s’il est animé d’une véritable vocation.

Après l’attaque, nous avons vécu dans des abris construits mais non terminés par les Allemands. Je me rappelle qu’une partie de ma section était abritée dans une sape n’ayant qu’une issue dont les dimensions étaient de 1m sur 1m. Le moindre obus auraient pu obstruer cette sortie et nous enterrer vivants. On ne sortait que pour les alertes ou bien encore pour baisser culotte dans un trou d’obus tout proche. Pour pisser, nous avions des boîtes de conserve que nous nous passions de main en main, le chasseur le plus près de la sortie ayant mission de vider ces pots de chambre improvisés.

Nous sommes restés quelques jours dans ces tranchées où la boue était maîtresse. Les trous d’obus étaient jointifs, et dans chacun d’eux il y avait souvent, hélas, un cadavre.

Ce sont les Anglais qui nous ont relevés.

Je restai une journée avec eux pour passer les consignes. Leur chef m’avait promis de me proposer pour une décoration anglaise. Je ne l’ai jamais eue.

Après ces opérations qui nous avaient coûté des pertes sévères, que ce soit par blessures ou évacuations pour pieds gelés, nous avons embarqué pour une destination inconnue.

Le train s’arrêta dans les Vosges, région de Saint-Dié. Quelques jours après, nous montions en secteur pour tenir une position qui avait la réputation d’être calme. Le Bataillon ne manqua pas de l’animer par des coups de mains et des opérations à objectif limité, ce qui n’était pas du goût de nos voisins immédiats, des troupes de la territoriale. Du piton du Violu, que nous occupions, on apercevait Sainte-Marie-aux-Mines.

Quelques souvenirs me viennent à l’esprit: tout d’abord, c’est à cette époque que le Commandant Guizard, chef vénéré de tous ses officiers et de ses Chasseurs, nous quitta. C’était un chef intègre, sévère avec lui-même, qui ne cachait pas ses convictions religieuses. A la table des officiers, l’aumônier du Bataillon avait sa place. On reprocha au commandant d’avoir appartenu à l’oeillet blanc, d’origine royaliste et il fut limogé!

Son remplaçant était un républicain bon teint qui, à peine arrivé, pria l’aumônier de se réfugier auprès du groupe des brancardiers.

Cet aumônier était un homme charmant et officier, il n’hésitait pas à voir les Chasseurs se trouvant en première ligne, dans les petits postes et, à son passage dans les postes de commandement, il acceptait les bonnes blagues et le verre de "gniole".

Je fus aussi désigné pour suivre un cours d’instruction au centre d’instruction divisionnaire installé à Saint-Diè. Là, on nous apprenait la technique des coups de main à employer par les groupes francs. Par deux fois j’eus l’occasion d’exécuter des coups de main dans les lignes ennemis avec un petit groupe de Chasseurs bien décrotés.

Mais pourquoi apprendre à de jeunes officiers la technique des "coups de main" ? De cause à effet, cela peut donner le goût des aventures.

Le commandant du centre, un capitaine beaucoup plus âgé que moi, plutôt bedonnant, avait une maîtresse à Saint-Dié. Coup de main pour coup de main, j’eus l’occasion de connaître cette gente dame. Elle m’accorda ses faveurs. Mais un jour vint, oh catastrophe!, où me trouvant là où je ne devais pas être, le capitaine se fit annoncer. Que faire? Me cacher dans un placard? C’était peu original, on voit cela au théâtre. Je préférai m’échapper par la fenêtre du rez-de-chaussée tandis que le capitaine, lui passait par la porte.

Question de hiérarchie mais j’ai fait tout de même une entorse au règlement militaire, qui dit qu’un inférieur doit parler de son supérieur et agir aussi en son absence comme s’il était présent...

En quittant les Vosges, et en prévisions des attaques prochaines, nous avons subi une période d’entraînement dans un camp que nous avons atteint à marches forcées. Sac au dos, les compagnies effectuaient des étapes longues à raison de 5 km à l’heure, ce qui était une belle performance dans une région montagneuse.

Au cours des premiers mois de 1917, deux événements vont apporter aux Nations de l’Entente un réconfort moral. Au moment même où la révolution russe ouvre une inconnue, l’ennemi par le repli auquel Hindenburg attachera son nom, donne une consécration à notre victoire méconnue de la Somme.

Le 21 mars, la retraite allemande a pris fin. L’ennemi est arrivé sur les lignes qu’il avait préparées à l’avance de Virny à Cambrai, St Quentin, Laon, Craonne. C’est la ligne Hindenburg que nous allons connaître.

Mais l’Amérique est maintenant en guerre et le nombre de divisions des Alliés est supérieur au nombre des divisions allemandes.

Le 16 avril, puis le 5 mai, le 26ème Bataillon de Chasseurs attaquera cette fameuse ligne Hindenburg.

La journée du 16, nous coûtera des pertes sérieuses mais nous valut des prises appréciables de terrain, d'hommes et de matériel.

Partis de la grille de Soupir, près de Vailly, nous étions, après ces deux attaques, installés dans des tranchées face à la ferme de la Royère, au chemin des Dames.

Cette offensive faisait partie de l’offensive d’Aisne et de Champagne, montée par le Général Nivelle. Elle se développait sur un terrain qu’en près de trois années d’occupation, l’ennemi avait transformé en une gigantesque citadelle. Le général avait la foi en la rupture. La déception qu’il ressentit n’en fût que plus grande.

L’armée avait été désillusionnée par les résultats de cette offensive. De l’arrière , arrivaient de malsaines suggestions et ce fût le Général Pétain qui allait se consacrer à une oeuvre de restauration morale.

La discipline s’était relachée dans certaines unités; des mutineries s’étaient produites. Et c’est bien là la raison pour laquelle, après avoir attaqué le 16 avril, nous sommes restés en ligne pour l’attaque du 5 mai, afin de remplacer des unités défaillantes.

Puis, ce fût la vie de tranchées avec des relèves de courte durée. L’un de ces séjours à l’arrière dura plus longtemps que les autres car nous avions subi des pertes sévères et il s’agissait de recomplèter le Bataillon avec des renforts venus des dépôts. Il se passa dans la région d’Aillevillers, Corbenay, en Haute Saône.

Le 21 mars 1918, vers 4 heures du matin, un infernal bombardement d’obus, la plupart à l’hypérite, s’abattait sur les positions françaises et anglaises. Le 23, la progression des Allemands créait une situation critique.

Dès le 21, Pétain dirigea sur Montdidier l’armée du Général Humbert ainsi que celle du Général Debenay. Au cours de la bataille, nous appartiendrons successivement à l’une et à l’autre.

Le 31, les contre-attaques françaises reprennent les villages de Grivesnes et de Hangard. C’est au cours de cette bataille qui dura plusieurs jours que fût tué l’abbé Husson sous-lieutenant dans ma compagnie. Plus tard, la paix revenue, nous sommes allés à Domrémy et avons vu sur les murs d’une basilique élevée en souvenir des morts de 1914 une plaque de marbre, parmi tant d’autres, qui portait le nom de l’abbé Husson.

Je fus cité à l’ordre de l’armée Debenay, décoration avec palme, à l’occasion du combat de Grivesnes.

Contre le médiocre effectif des défenseurs de Grivesnes, l’ennemi avait engagé des troupes d’élite. Ayant pénétré dans le bourg, il en était rejeté deux heures plus tard par notre contre-attaque, mais quelle belle manoeuvre ils nous montrèrent.Sachant combiner le feu et le mouvement, ils avancaient hommes par hommes sous la protection de leurs armes automatiques et d’un tir violent d’artillerie.

Abrité derrière un silo de betteraves, je leur infligeai de lourdes pertes jusqu’au moment où une manoeuvre sur mon flanc gauche où se trouvait la 4ème Compagnie, je fus obligé de reculer. Je perdis, dans cette affaire, de nombreux Chasseurs et, après relève, ma section était très vite rassemblée: elle ne comportait plus que huit hommes!

Mon ordonnance, le Chasseur Croslard, qui m’était extrêmement dévoué, fût très grièvement blessé, un éclat d’obus lui ayant littéralement emporté le maxillaire inférieur. De cette plaie béante, pendait sa langue. Evacué par les brancardiers, il subira de nombreuses opérations. C’est maintenant une "gueule cassée, grand invalide de guerre. J’ai eu la joie, après la guerre, de revoir le Chasseur Croslard. Il tenait en Touraine, à Bourgneuil, un débit de boissons, il était marié et avait des enfants.

Le Chasseur Bommard remplace mon fidèle Croslard, pour quelques mois seulement car il fût blessé, lui aussi, au cours de l’attaque de Roye.

Certes, le temps a passé et j’oublie forcément de nombreux détails. Il en est un, cependant, qui mérite d’être conté. Au cours d’un inspection du Général de Division, le Général félicita le Lieutenant Thauvignon et moi-même d’avoir subi autant d’épreuves sans aucune égratignure et, se retournant du côté du Chef de Bataillon, il lui dit: - "ces deux là, il faudra les mettre sous cloche".

Oui, j’eus beaucoup de chance. Je me souviens aussi qu’au cours d’un combat nous avions subi un affreux bombardement alors que nous nous trouvions dans un petit bois ou tout au moins ce qui en restait! Les pertes furent sévères et les brancardiers, insuffisamment nombreux, ne purent évacuer tous les blessés. Le Capitaine B, venu récemment du dépôt, fût pris de panique, il simula la folie, partit vers le poste de secours. Son groupe de commandement, désemparé, vint se mettre à ma disposition. Je prenais, dès lors, le commandement de la Compagnie.

J’avais 22 ans...

Il n’était plus question d’envoyer les troupes au repos. Plus de relèves. Au mieux, de la première ligne, nous passions en deuxième ligne, en soutien de la première.

Et c’est ainsi que, partis de Montdidier, nous avons participé aux combats de Guize, Roye, Nesles, St Quentin.

A Guize, nous avons attaqué dans des conditions particulièrement impressionnantes. Le bombardement était intense aussi bien du côté français que du côté allemand, l’orage grondait, des éclairs sillonnaient le ciel, c’était un torrent de pluie et de feux! A 3 heures du matin, arrêtés sur un plateau, nous creusions de vagues tranchées avec nos pelles pioches mais, au fur et à mesure que nous creusions, l’eau remplissait la tranchée. C’est dans ces conditions que la corvée de soupe arriva jusqu’à nous! Elle m’apporta aussi une lettre de ma famille, écrite évidement depuis plusieurs jours.

A Saint Quentin, (nous avions reçu un nouveau capitaine) ma section était à l’avant garde du Bataillon. Je peux donc revendiquer le privilège d’être rentré le premier dans cette ville. Tout cela n’alla pas tout seul car je ne pus franchir le canal de Saint-Quentin pour me rabattre, ensuite sur le village de Rauvroy, ainsi que j’en avais reçu la mission. Je passai donc la nuit au bord du canal. Après une modification du dispositif du Bataillon, je reçus l’ordre, au petit matin, de franchir le pont de la gloriette et d’aller sur Rauvoy. Mais les Allemands veillaient. Retranchés derrière le talus du chemin de fer du Cambrésis, ils nous mitraillèrent et nous clouèrent au sol.

Des Chasseurs tombèrent dans le canal, d’autres s’enlisèrent dans un marais, de l’autre côté du pont, en bordure d’un chemin, d’autres furent tués ou blessés! La marche en avant ne put être reprise que grâce à une attaque du 19ème Chasseurs à pied qui nous dégagea d’une mauvaise posture.

Une troisième citation, celle là à l’ordre de la 156ème division, me fût décernée.

C'est cette citation, qu’amusa plus tard mes enfants quand, plaisantant, je leur disais que j’avais tout du chevalier Bayard!

La ligne Hindenburg enfoncée, nous progressions l’arme à la bretelle. Peu de jours avant le 11 novembre 1918, les troupes attendaient ou le signal d’attaque ou l’ordre de cesser le feu.

Le téléphone communiqua enfin jusqu’aux avant-postes le télégramme de Foch "les hostilités seront arrêtées à partir de 11 heures du matin, le 11 novembre".

Mon Bataillon se trouvait ce jour là à la lisière du village de La Capelle d’où nous avions dû chasser les Allemands, très décidés à retarder notre progression. il y eût à ce moment, un franchissement de ligne par le 171ème Régiment d’Infanterie. Le 26ème prit donc position dans le village de La Capelle, mais hélas! Ce jour là, il y eut aussi des tués... les derniers.

Les plénipotentiaires allemands arrivèrent aux premières lignes françaises, près de Raudroy, sur la route de La Capelle à Rocquigny. Le Capitaine Lhuillier, qui appartenait au 171ème d’infanterie, eut la joie grandiose de recevoir le premier, à nos avant-postes, les envoyés des vaincus.

J’ai vu personnellement entrer les plénipotentiaires allemands à la villa Pâques. Ils s’agissait du secrétaire d’Etat Erzberger, du général de Winterfeld et de leurs suites. La délégation allemande était ensuite conduite à Tergnier, au train spécial qui devait la porter à Rethondes, en forêt de Compiègne, où l’attendait Foch.

C’est dans un wagon, en forêt de Compiègne, que l’armistice fut signé.

Nous nous trouvions à ce moment là dans un village de la frontière Franco-Belge à Anor, et c’est dans une maison de ce village que le Lieutenant de Chavannes, plus tard député de la Chambre bleu horizon, nous lut les clauses de l’armistice. Nous n’avions même pas une bonne bouteille de bon vin pour fêter cet heureux événement, tant attendu. Juste compensation: les filles de la maison nous embrassèrent.

 

Entre deux guerres

 

La guerre était finie.

Le 26ème Bataillon de Chasseurs à pied était envoyé à Bruxelles et environs. Ma section était à Bruxelles, une partie montant la garde à la gare de Skarbeck, l’autre partie étant attachée dans un camp pour y garder des prisonniers allemands. Confortablement installé dans une belle chambre, c’était la bonne vie, j’inspectais chaque jour mes deux détachements et, le reste du temps, appréciais tout ce qu’une grande ville qui avait pourtant bien souffert sous l’occupation allemande, pouvait m’offrir de distractions. Je dois reconnaître que les Chasseurs à pied furent bien reçus.

Puis, ma section fut envoyée à Denderlou (j’ignore si l’orthographe est exacte). Le commandement de la 6ème Compagnie me fut confié.

Après un assez long séjour en Belgique, le 26ème Bataillon reçut l’ordre de rejoindre Metz pour y tenir garnison. C'est de cette ville que, rappelé dans l’arme de la cavalerie, je quittai le 26ème Bataillon auquel j’étais très attaché car j’avais participé à toutes les actions d’éclat qui lui valurent la fourragère aux couleurs de la Croix de Guerre.

Le 13 avril 1919, je suis affecté au 6ème Régiment de Chasseurs d’Afrique, à Strasbourg. Je resterai plusieurs mois à Strasbourg. Mon escadron est installé au quartier Baratier, boulevard de la Victoire où, plus tard, étant affecté au 3ème hussards, j’occuperai très exactement les mêmes locaux.

J’ai connu la parure des fêtes de Strasbourg libéré. L’exaltation de la population sut donner à ces fêtes un caractère qui atteignit au sublime.

Le 5ème Régiment de Chasseur d’Afrique auquel j’appartiens embarque pour Marseille. Pendant quelques jours, nous sommes cantonnés à Septème dans la banlieue marseillaise. Puis, l’ordre de partir pour l’Algérie arrive. Nous embarquons sur un ancien cargo allemand transformé pour le transport des troupes. Ce sera ma première traversée mais combien pénible, la mer était démontée. Fait assez rare, des chevaux eurent le mal de mer. Deux jours après, nous étions en rade d’Alger d’où, au petit matin, nous avons pu admirer une vue splendide.

Nous resterons plusieurs jours à Alger. Des courses hippiques doivent avoir lieu. Le Colonel de Benoist, qui commande le régiment, me demande de participer afin que le régiment soit représenté. J’accepte mais mon cheval insuffisamment préparé tombe en sautant la barrière des tribunes. Je le rattrape et, prestement, me remet en selle et termine la course. J’eus mon petit succès.

J’ai pu visiter Alger grâce à mon ami de Loustal qui connaissait fort bien la ville y ayant vécu alors que son père, colonel, y tenait garnison.

Le 6ème Chasseurs d’Afrique partit ensuite pour Mascara où il devait tenir garnison. Cette distance qui séparait Alger de Mascara fût couverte à cheval et par étapes. Voyages peu captivant, le terrain est aride et ce n’est guère qu’à Peregaux que nous vîmes de la verdure.

Mascara était le pôle attractif des Officiers des Affaires Indigènes. La ville n’avait cependant pas beaucoup d’attraits mais, tout étant relatif, revoir des Français, se retrouver dans un hôtel confortable était, pour eux, une évasion extrêmement agréable. Souvent, ils ne faisaient que passer pour se rendre à Oran, leur lieu de prédilection. Tous les officiers fréquentaient à Oran, un grand café situé à proximité du port, où ils étaient toujours chaleureusement accueillis par un habitué que l’on appelait "Blanchette". Quel est le Spahi ou le Chasseur d’Afrique qui n’a pas connu "Blanchette"! C’était un arabe extrêmement fin, toujours très correctement vêtu, courtois, ayant une très grande sympathie pour les officiers.

Il avait aussi de nombreuses relations dans la "gent trotte menu", et c’est toujours avec une très grande discrétion qu’il faisait les présentations.

A Mascara, nous avions le privilège d’avoir un théâtre possédant une troupe sédentaire d’opérette. C’était le lieu de rendez-vous des notables où les officiers étaient un point de mire.

Il y avait aussi un cercle civil fréquenté par les notables arabes et les officiers mais je dois avouer qu’il m’arrivait rarement de m’y rendre. Je traversais la place Gambetta pour aller travailler dans mon "pigeonnier" tandis que mes camarades, obliquant à droite, allaient boire des boissons fraîches.

Je ne resterai que 18 mois à Mascara.

J’étais toujours lieutenant à titre temporaire et n’avais qu’un désir: régulariser ma situation.

Je me présentai donc à un examen probatoire à Alger. Reçu, je pourrais me présenter ensuite au concours d’entrée à l’Ecole d’Application de Cavalerie de Saumur.

Dès lors, j’ai travaillé, beaucoup travaillé, car il est bien difficile après une longue interruption de se remettre aux études.

Je m’accordais aussi de courtes périodes de détente, j’allais au tennis, le seul lieu agréable de Mascara. J’allais aussi à l’entraînement de très bon matin ce qui me permit le dimanche, de monter en course à Oran, Sidi Bel Abbès, Tlemcey et d’obtenir quelques succès.

Je fréquentais aussi parfois, les bals organisés à l’hôtel Isnard où les quelques dames de la bonne société française organisaient des réunions pour marier leurs filles. Il y avait, en particulier, la femme du président du tribunal qui avait trois filles, on pensait de lui qu’il était à la recherche des 333.333 F,33! 

Le colonel me fit un jour une aimable observation parce que je faisais danser trop souvent une fort jolie fille, modiste de son état, et négligeai les autres.

Que dire encore de Mascara?

L’escadron auquel j’étais affecté était commandé par le Capitaine Dufour, ancien enfant de troupe comme moi, et que j’eus la joie de retrouver au 3ème Hussards, à Strasbourg, comme Chef d’Escadron.

Le régiment était commandé par le Colonel de Benoist que j’eus par la suite comme Colonel au 18ème Régiment de Chasseurs à cheval à Haguenau. La cavalerie est décidément une grande famille.

A Mascara se trouvait le quartier général du général Junot Gambetta de retour de Salonique. Dans ses bagages, il avait ramené un officier russe du nom de Gontcharoff que nous avions nommé Chasseur d’Afrique de 1ère classe. Il avait une spécialité: il buvait et son "ardoise" au cercle, n’était jamais effacée.

Le Général Junot Gambetta fût remplacé par le Général de France... un autre genre, très vieille France...

En 1920, je fus désigné pour aller chercher à Marseille les jeunes recrues affectées dans des régiments de cavalerie en Algérie.

Il y eut une grève des dockers qui retarda le départ des bateaux. Je restai donc plusieurs jours à Marseille ce qui permit à mon père et à ma mère de venir me voir avant que je ne reparte pour l’Algérie.

Je me suis donc présenté au concours de Saumur et, après un écrit passé à Nîmes et un oral subi à Tarascon, je fus reçu dans les premiers numéros du classement. Le 1er octobre 1920, j’arrivais à l’Ecole d’Application de Cavalerie. Je trouvais une chambre à proximité, rue de Lorraine, chez la "mère Corbineau"

Saumur, c’est tout un programme. La vie y était enrichissante, l’instruction générale y étant poussé. Nous y recevions aussi des notions d’économie politique profitables pour ceux qui préparaient les Affaires Indigènes. Les contacts humains n’étaient pas négligeables d’autant plus que, parmi nous, se trouvaient des officiers des armes étrangères, polonaise, anglaise, japonaise.

Nous y pratiquions le métier des armes, l’équitation à outrance, le dressage des jeunes chevaux, le tir, l’escrime.

En équitation classique, avec le recul du temps, j’ai le sentiment que nos écuyers avaient beaucoup de savoir faire dont ils étaient quelques peu infatués mais qu’ils ne s’appliquaient pas suffisamment à faire savoir. Entre eux, d’ailleurs, se manifestait le même comportement. J’ai vu, un jour, un jeune écuyer, lieutenant, demander à l’écuyer en chef comment il faisait pour obtenir telle ou telle chose. Et le "maître Dieu" de lui répondre: -"je monte beaucoup".

Oui, bien sûr, l’équitation étant un art fait de pratique d'exécution, chaque cheval étant un problème à résoudre, il est indéniable qu’il faut monter beaucoup.

Et là, comme ailleurs, si l’on n’est pas doué, si "l’on ne sent pas" on ne sera jamais un artiste.

L’équitation sportive se passait sur le fameux terrain de Véri où se trouvent des parcours parsemés de gros obstacles. Mieux valait ne pas les regarder de profil et les aborder en jetant son coeur de l’autre côté.

Des examens de contrôle avaient lieu périodiquement en cours d’années. Si j’étais plutôt attiré par la partie militaire, dois-je avouer que je n’avais pas la même ardeur dans d’autres disciplines? Oui, mais je reconnais avoir eu tort de penser, qu’étant déjà officier, je n’avais rien à perdre.

J’étais fort bien côté en équitation et avais les faveurs de l’écuyer qui me faisait parfois monter son cheval. Dans la cavalerie cela est un insigne honneur car il y a des traditions. Un cavalier ne prête pas son cheval, sa femme, sa pipe.

Mon point faible, en instruction générale, était l’anglais, ceci sans aucune espèce de contestation. Je n’ai d’ailleurs jamais été doué pour les langues vivantes.

Mon camarade et ami, Gaston Brun étant beaucoup plus fort que moi, je me mettais donc toujours à côté de lui à l’amphi pour ces fameux cours et, quand il m’arrivait d’être questionné, Gaston me soufflait des sottises que je répétais avec entrain! On en a parlé longtemps dans la promotion.

Mais j’avais une planche de salut! J’étais très assidu aux bals donnés très souvent à l’hôtel de Londres, bals organisés précisément par le professeur d’anglais. C’est ce qui me valut, je pense, une note de faveur, à l’examen de sortie.

Nous étions fréquemment invités par les châtelains des environs et participions parfois à des chasses à courre.

Les visites mondaines étaient de rigueur et il eut été de mauvais goût de ne pas aller au jour de la Générale. Il faut, messieurs, savoir s’ennuyer dans le monde, nous disait notre professeur d’instruction militaire. Cet instructeur qui fût par la suite un grand chef, avait d’autres clichés qui avaient grande valeur. Il nous disait: -"pour toute chose, il faut se fixer un délai de réflexion puis il faut savoir prendre une décision, l’inaction seule étant infamante". Cela m’a beaucoup servi.

Le samedi, toujours avec mon ami Brun, nous partions pour Paris. Souvent, nous allions dîner "chez Léon", restaurant situé à proximité du palais royal, puis nous allions à la Comédie Française où, pour cent sous, nous assistions à une représentation.

C'est au cours de l’un de ces voyages que Brun me présenta à la famille Campan qui habitait, l’hiver, au N°20 de la rue de Passy. Je fis la cour à la fille de Monsieur Campan et, le 20 avril 1922, j’épousais Blanche Campan.

Faire la cour à une jeune fille, cela avait une très haute signification. Il était de bon ton d’en demander l’autorisation à la famille de la jeune fille.

Je suivis donc la règle et le samedi, quand je me rendais au 20 de la rue de Passy, je ne manquais pas de passer préalablement, chez le fleuriste.

Ces lignes ayant été écrites avec un certain recul ne manqueront pas d’amuser mes petits enfants...

Autres temps, autres moeurs.

Je ne saurais passer sous silence, la reprise du Cadre Noir ni celle des Sauteurs.

La reprise des Dieux, c’est ainsi que l’on appelait la reprise des écuyers, se passait dans le grand manège de l’école, le manège des écuyers.

Elle comportait des figures classiques effectuées aux trois allures, pas, trot, galop et des airs de haute école, passage et pas espagnol.

Dans la tribune, il y avait toujours une grande affluence et un silence religieux était de rigueur. A ce sujet, une note gaie me vient à l’esprit: un jour, au cours de l’une de ces reprises, se trouvait dans la tribune un brave homme horriblement sourd, comme tous les sourds, il parlait très fort. Et, tandis que les écuyers, appliqués et brillants, évoluaient sur la piste, on entendit le brave homme, ancien artilleur probablement: -"moi aussi, je montais à cheval quand j’étais arrrtilleur! mais quand j’étais arrtilleur, les canons se charrgeaient par la gueule"

La reprise des Sauteurs, composée de chevaux spécialement dressés par les sous-maîtres sous la direction d’un écuyer, exécute les courbettes, les croupades, les cabrioles, héritées de l’Ecole de Versailles, sauts intercalés dans une reprise vivante, exécutée à un galop gaillard.

Saumur, ancienne école royale de cavalerie fondée en 1814, est bien le berceau de l’équitation française. Depuis peu, il est question de fusionner Saumur et Fontainebleau, siège du centre des sports équestres. Il s’agirait d’une école nationale qui recevrait des civils et des militaires.

Le jour de l’examen de sortie de l’école arriva. Je fus classé 35ème sur 70 élèves, classement insuffisant pour obtenir une place dans un régiment de la métropole. Je ne pus obtenir que le 5ème Régiment de Spahis à Sfax! Ma déception fût aussi grande que celle de Brun, affecté quelque part en Algérie. Mais nous ne nous tenions pas pour battus.

Ma nomination au grade de lieutenant à titre définitif parut au journal officiel avec prise de rang au 8 octobre 1919...

Gaston Brun a un beau frère qui est Chef de Cabinet du Ministre Loucheur. Nous allons le voir et le prions d’intervenir auprès du Directeur de la Cavalerie car nous ne sommes pas satisfaits de notre affectation.

Il ne marche pas et dit tout simplement à Gaston: -"voilà le téléphone, débrouille toi"

Et ce fût Gaston, devant son beau-frère héberlué qui téléphone au Directeur de Cavalerie en se faisant passer, bien entendu, pour le Chef de Cabinet de Loucheur. Quelques jours après, nous étions affectés à Montargis, à l’Ecole de Défense contre avions qui recrutait des élèves dans la cavalerie, l’infanterie, l’artillerie et la marine.

Gaston Brun, fut récompensé de cette prouesse. A Montargis, il courtisa la fille du directeur de la banque de France et l’épousa.

Quant à moi, j’appris beaucoup de choses qui me serviront plus tard.

Mais le raisonnable l’emporte toujours. J’étais cavalier, et, bien qu’ayant appris la technique du tir contre avions, je tenais à y retourner. Je fis des démarches mais c’est surtout au Colonel de Benoist, que j’avais connu en Algérie, que je dois mon affectation eu 18ème Chasseurs à Cheval à Haguenau.

C’est donc à Haguenau, le 1er mai 1922, peu de temps après mon mariage, que j’arrivais dans cette garnison, avec une jeune femme.

Nous sommes restés à Haguenau un an environ, puis, après un congé de longue durée que j’avais sollicité, je fus affecté au 3ème Régiment de Hussards à Strasbourg. Nous y sommes restés 12 années. C’est toute une nouvelle vie qui commença, nos enfants sont nés à Strasbourg et toutes les relations que nous y avons eues nous ont laissé un très grand souvenir.

Promu capitaine, je suis resté au 3ème Hussards et j’ai gardé pendant de nombreuses années l’unité que j’avais forgée moi-même.

J’ai pu, en dehors de mon travail militaire auquel j’étais très attaché, pratiquer le sport équestre et en courses, j’obtins de nombreux succès grâce à l’un de mes chevaux, Surdon, qui au cours de l’année 1927, fut le cheval militaire ayant gagné le plus d’argent public.

Je faisais aussi la chronique hippique du journal "les dernières nouvelles de Strasbourg" et organisais parfois, des réunions hippiques à Beufeld, au pied de la ligne bleue des Vosges.

A Strasbourg, nous habitions rue de la porte de la Citadelle où j’avais un appartement de fonction dans une grande maison ainsi qu’un jardin potager. Depuis, ce quartier a été entièrement démoli et a laissé place à un ensemble de somptueuses constructions parmi lesquelles une Cité Universitaire.

Le 3ème Régiment des hussards occupait le quartier Baratier, boulevard de la Victoire.

Affecté alors dans un escadron, j’avais deux excellents camarades depuis disparus. L’un, le Lieutenant Wnisback fut descendu en avion au dessus de la Manche alors qu’en 1940, étant Officier d’Etat Major, il assurait une liaison avec l’armée anglaise. L’autre, le Lieutenant Bastian, sauta sur une mine tout à fait au début de la guerre de 1939.

Parmi les officiers du régiment, il était un lieutenant dont les communiqués de guerre parlèrent beaucoup. Il s’agit du futur Général de Castries qui commanda le camp retranché de Dien Bien Fu.

Brillant cavalier, il avait été, comme lieutenant, le champion du saut en hauteur et du saut en longueur. C’était un curieux personnage qui menait une vie décousu mais qui se révèla pendant la guerre. C’était un "baroudeur".

Je fus ensuite affecté à l’escadron de mitrailleuses et d’engins que j’ai entièrement formé.

Strasbourg était une garnison extrêmement plaisante mais nous vivions près de la frontière et étions infiniment plus sensibles que les gens de l’intérieur à tous les événements qui se produisaient. Et Dieu sait s’il y en eût au cours des années 30.

Déjà, en 1935, à l’occasion du plébiscite de la Sarre, le gouvernement français dut abandonner la partie devant l’attitude menaçante de Hitler.

Mussolini, de son côté, passait à la conquête de l’Ethiopie.

Puis, soudain, le 7 mars 1936, l’armée allemande franchit le Rhin. Les échelons A des régiments furent mis sur pied et envoyés à la frontière. Je vis partir une partie du 3ème Hussards alors que, personnellement, j’étais sur le point de quitter le régiment, étant affecté au Service Géographique de l’Armée.

L’Etat-major de l’armée estimant que l’on ne pouvait mobiliser les réservistes, on se contenta d’une demi-mesure et, devant l’inaction du pouvoir en place, Hitler n’hésita pas à réoccuper la Rhénanie. Pendant ce temps, M Sarraut, président du Conseil déclarait que le gouvernement français n’admettrait pas que Strasbourg fût à portée de canon allemand!

Les événements se seraient très certainement passés, autrement si l’on avait écouté le Général de Gaulle, qui, depuis plusieurs années, préconisait la création d’un corps de Bataillon blindé et motorisé.

En 1938, le 11 mars, Hitler réalisait l’Anschluss et entrait triomphalement dans la capitale autrichienne. En France, le gouvernement ne tient pas compte de ces démonstrations et ne bougea pas!

Il en sera de même en septembre quand le Führer, avec la complicité de Londres et de Paris, exécutera la Tchécoslovaquie! Après quoi il se lancera sur la Pologne.

Dans ses mémoires, le Général de Gaulle dira:

-"dans ces actes successifs d’une seule et même tragédie, la France jouait le rôle de la victime qui attendait son tour".

La guerre parait inévitable.

Nos hommes politiques ont-ils su prévoir? Que penser des ministères qui se succédaient, sept en cinq ans, je crois?

En 1936, déjà, alors que je me trouvais au Service Géographique de l’Armée, je recevais souvent la visite de mon ami Wnisback qui appartenait à l’Etat-Major de l’armée, boulevard des Invalides. Le soir, il venait me prendre rue de Grenelle et, chemin faisant, en longeant le boulevard Saint-Germain, il me faisait part de ses inquiétudes. En Allemagne, me disait-il, ils ont trois divisions blindées, ils en préparent une quatrième alors que, chez nous, nous n’avions qu’une division d’expérimentation.

Nos généraux et leur Etat-Major ne prévoyaient décidément par la guerre à base de blindés et d’aviation et ne songeaient pas à ce que pourrait être une guerre éclair.

Au cours des exercices de cadres auxquels j’ai assisté, il était question de défensive sur une ligne continue. N’avions nous pas la ligne Maginot! Les plus audacieux, bien timidement d’ailleurs estimaient que l’offensive seule était payante. Enfin les prudents préconisaient le défensive à base offensive.

La région de Sedan? Région de tout repos, on y collera des divisions de formation B, c’est-à-dire des divisions composées uniquement de réservistes, les Boches ne pouvant attaquer dans une région boisée, coupée, où les blindés ne pourraient se déployer et agir utilement.

Or, le 6ème Dragons auquel j’appartenais, a opéré au début de la guerre dans cette région de Sedan en attendant précisément l’arrivée de ces divisions de formation B.

Le Chef de Bataillon qui a relevé la formation que je commandais était le seul officier appartenant à l’armée active dans ce Bataillon. Ses hommes n’avaient pas de sac, leur "fourniment" étant placé dans une toile de tente nouée sur la poitrine. Montrer aux officiers, tous de la réserve, un plan de feux des armes en position paraissait une chose extraordinaire. Là où j’avais un mortier de 81, ils placaient un mortier de 60, là où j’avais un canon anti-char de 25, ils ne pouvaient mettre qu’un canon de 37 datant de la guerre précédente, etc...

Il n’est pas exagéré de dire que notre défaite fût la conséquence de notre relâchement. Le moral n’y était pas! Avant la guerre, déjà, les officiers des services étaient invités à se rendre à leur travail en tenue civile. Moi-même, j’ai le souvenir d'avoir été insulté par deux fois, dans la rue; j’étais en tenue militaire!

Oui, le moral n’y était pas et le pays n’était pas préparé à faire face à de graves événements. C’était bien, je crois, la faute de tous ceux qui nous avaient gouvernés avant 1939!

J’ai lu un ouvrage dans lequel il est écrit que des milliers d’hommes sont morts sans avoir vu leurs généraux! Et c’est vrai! Les postes de commandement étaient toujours loin des premières lignes, dans des maisons confortables, voire même dans des châteaux.

Le chef suprême de l’armée était lui-même installé au château de Vincennes et se trouvait ainsi dans l’obligation de déléguer une partie de ses pouvoirs à un autre général dont le poste de commandement était plus prés du front. (Général Georges)

On faisait la guerre sur les cartes d’Etat-major! Les généraux allemands, eux, n’hésitaient pas à monter dans le char de tête de leur formation.

Mais tout cela est une autre histoire.

C’est le 25 août 1939 que le 6ème Régiment de Dragons auquel j’appartenais depuis le 25 mai 1938, partit pour le front et débarqua à Donchery, dans la région de Sedan.

C’est le 26 juin 1940 que je fus fait prisonnier à la Guerche de Bretagne et interné à l’Oflag XVII B à Nuremberg puis à l’Oflag XVII A à Edelbach, en Autriche.

C’est à mon retour de captivité que l’on me remit la Rosette de la légion d’honneur et que l’on me nomma Chef d’Escadrons avec effet rétroactif.

Rayé des cadres de l’armée avec une retraite d’ancienneté, je fus, suprême récompense, admis à l’honorariat de mon grade conformément à la loi sur l’organisation des cadres de réserves de l’armée de terre.

Mais je n’ai pas regardé en arrière, j’ai regardé! Devant moi, et, au moment de me regarder dans la vie civile j’ai essayé, une fois encore, de mettre en pratique ma devise: savoir, vouloir, espérer.

Et c’est ainsi que j’ai travaillé pendant 15 années dans une banque, la banque mobilière privée où j’ai rempli, d’abord, les fonctions de chef du personnel puis celle de fondé de pouvoir au service de la caisse.

En 1961, à l’âge de 65 ans j’ai quitté la banque mobilière avec le bénéfice d’une retraite. Mais, à peine rentré chez moi, j’ai reçu une très aimable lettre de monsieur Mialaret, me demandant de dépanner au fondé de pouvoir de la SAGA, rue Lamenaire. J’y suis resté deux ans.

Je ne peux passer sous silence mon action pendant l’occupation allemande.

En quittant mes camarades prisonniers, étant évacué en zone libre, pour raison de santé, je leur avais promis de m’occuper des familles des prisonniers. J’ai tenu ma promesse: pendant de nombreux mois, d’abord à Montreuil puis dans le 7ème Arrondissement, j’ai oeuvré dans le Centre d’Entraide des prisonniers dont j’étais le secrétaire général.

J’avais formé de nombreuses commissions, aidé en cela par d’anciens prisonniers, qui se réunissaient toutes les semaines pour étudier et résoudre tous les problèmes concernant les familles. Voir en annexe les lettres en témoignage de notre efficacité.

J’ai enfin adhéré à "Libération Nord", monsieur Avignon, maire du 7ème arrondissement et monsieur de Rechebourg étant mes parrains.

Le vieux monsieur a raconté sa guerre de 14.

C’est cela que l’on dira probablement. Comment aurait-il pu faire autrement? Deux guerres! C’est beaucoup! Rien de curieux que ceux qui les ont faites, en soient marqués. C’est le contraire qui serait étonnant.

Que ceux de mes enfants ou petits enfants qui auront lu mes souvenirs essaient d’analyser les causes des guerres, qu’ils en retiennent les effets, qu’ils vivent en paix pendant toute leur existence, c’est le bonheur que je leur souhaite.

Mais, à côté de ces périodes douloureuses il y en eût d’infiniment plus calmes et plus agréables. Je veux parler de la vie de garnison, un long ruban de garnisons, que tous les officiers ont plus ou moins connu au cours de leur carrière. Personnellement, j’ai conservé un souvenir particulièrement intense de l’une d’elles: Strasbourg où ma famille vécut pendant 12 années.

Notre arrivée dans la capitale alsacienne se situe au mois de juillet 1925. Tout à fait au début de notre séjour, nous habitions rue des Fossé des Orphelins, dans une maison historique, Napoléon III l’ayant occupée au cours de son coup d’état. Puis, un appartement de fonction m’ayant été offert, nous vînmes rue de la porte de la Citadelle qui bordait une grande esplanade actuellement disparue pour laisser place à l’un des plus beaux quartiers de Strasbourg.

Mes trois enfants sont nés à Strasbourg.

Pour être plus précis, Jean-Pierre seul, est né à Vichy mais fût ramené dans la maison familiale alors qu’il n’avait qu’un mois à peine.

La vie, à Strasbourg, était très agréable. Nous sortions beaucoup. En hiver, surtout, nous nous retrouvions fréquemment chez des amis et toutes nos réunions, fort chaleureuses étaient souvent agrémentés de parties de bridge et, quelques fois même, de sauteries improvisées.

Le dimanche, à la belle saison, nous allions sur les champs de course, à Wissembourg, Haguenau, Beufeld, Strasbourg. Personnellement, j’étais non seulement un spectateur mais aussi un exécutant grâce à un excellent cheval que je possédais à cette époque.

Je faisais aussi la chronique hippique pour le journal "Les dernières nouvelles de Strasbourg" et relatais, dans mes articles, tout ce qui avait trait aux courses, aux concours, aux rallyes. Je taquinais aussi le carnet mondain se rapportant aux naissances, aux mariages, etc. Je signais sous le pseudonyme OC qui ne signifiait rien, mais qui m’avait été donné par la rédaction.

Il m’arrivait aussi, avec mon ami Carreyre, brillant cavalier et excellent joueur de polo, d’organiser des manifestations hippiques, en particulier à Beufeld. Un jour, à l’issue de l’une de ces manifestations, le maire de Beufeld nous invita à une petite collation. En fait, ce fût un excellent et copieux repas qui nous fût servi.

La table était dressée dans une immense salle à manger, les convives étaient nombreux. Détail touchant: à l’extrémité de la table, siégeait l’aïeule de la famille, personne très digne parée de son costume et de son noeud alsacien. Au cours du repas, les enfants et les petits enfants venaient à tour de rôle, s‘installer auprès d’elle et lui faisaient un petit brin de cour.

A la fin du repas, le maire nous gratifia d’un petit couplet patriotique. Il nous rappela qu’à la Libération ce furent ses filles, qui firent des drapeaux avec n’importe quoi, avec des chiffons pourvu qu’ils fussent de la couleur du drapeau français.

Etant affecté au Service Géographique de l’Armée, nous avons quitté Strasbourg pour Paris en avril 1936. C’est à cette époque qu’une partie du 3ème Hussards fût envoyé à la frontière en raison des événements qui se passaient en Rhénanie réoccupée par les armées d’Hitler.

Nombreux furent les officiers qui vinrent nous saluer à la gare et c’est bien avec infiniment de regrets que nous laissions derrière nous de beaux et bons souvenirs.

Novembre 1971

Le 27 avril, le Colonel Gouraud m’écrivit une très aimable lettre dont j’extrais un passage:

-"Ce que je puis affirmer c’est combien, personnellement, je regrette votre départ, vous vous êtes toujours donné beaucoup de peine à la tête de votre Escadron et vous y avez obtenu d’excellents résultats. J’ai beaucoup regretté que les circonstances m’aient empêché d’assister à votre réception, car j’aurais été heureux de vous rendre hommage en public, mais sachez au moins tout le bien que je pense de vous.

Nous avons également beaucoup regretté le départ de madame Donès.

 

 

 

La Campagne de France

 

Préambule

Mon journal a été écrit au jour le jour pendant la guerre.

Sur de nombreux points, les faits que j’ai relatés coïncident avec tout ce qui a pu être écrit après la guerre, en particulier par Liddell Hart qui a exploré "l’autre côté de la colline" au cours d’interrogatoires de Généraux allemands prisonniers.

Liddell Hart dit, dans l’un de ses ouvrages, que l’offensive foudroyante des Allemands fût en réalité remarquable par sa subtilité. La course essentielle de son succès fût la crédulité des Alliés qui laissaient attirer à fond en Belgique et en Hollande leur aile gauche composée des meilleurs éléments motorisés.

Le plan original élaboré par l’Etat-Major allemand ressemblait, dans ses grandes lignes, à celui de 1914. La masse principale des forces devait se concentrer à l’aile droite et traverser les plaines de Belgique alors que d’autres forces moins importantes, placées face aux Ardennes, devaient jouer un rôle secondaire. Or que s’est-il passé ? La frontière française près de Sedan, était tenue par quatre divisions seulement ! Elles étaient composées d’hommes âgés de la 2° réserve et étaient étalées sur un front de 65 kms soit 16 km par division ce qui est infiniment trop ! De plus, ainsi que je l’ai rappelé dans mon journal, elles manquaient de canons de 25 mlm anti-chars, elles avaient peu de DCA, et étaient mal équipées.

Les Allemands ne devaient pas ignorer cette situation car dès Janvier 1940, leur plan original fût modifié.

Un jeune général allemand, von Manhein émit l’idée de renforcer l’aile gauche allemande, face aux Ardennes et ceci au détriment de l’aile droite, déployée face à la Belgique et à la Hollande.

C’était évidemment un général non conformiste, un gêneur qui fût jugé avec beaucoup de sévérité par les vieux généraux de l’Etat-Major. Puis, Hitler eut vent de l’affaire, il convoqua von Manhein qui lui exposa son plan. Hitler fut conquis, il fit étudier le plan, puis l’adopta. Et le 10 Mai 1940, avant l’aube, la plus grande concentration de chars qu’on ait jamais vue était massée face à la frontière luxembourgeoise, prête à foncer à travers ce pays et le Luxembourg Belge pour atteindre, à 100 km de là, la frontière française près de Sedan.

Assaillit d’abord par des nuées de bombardiers en piqué, ensuite par une nuée de chars, il n’est pas étonnant que l’infanterie défectueuse, se soit vite effondrée. Mais il faut rappeler que l’Etat Major français n’a jamais cru à une attaque possible dans les Ardennes, terrain peu propice à un déploiement de chars. Et c’est bien là, la raison pour laquelle on avait placé dans cette région des Divisions de formations B, c’est à dire des Divisions uniquement composées de réservistes de la 2è réserve.

Le front étant crevé, ce fût la course à la mer, ce fût Dunkerque, toutes les meilleures formations motorisées coupées de leurs arrières !

Après Dunkerque, la nouvelle offensive fût marquée par un trait saillant : les divisions allemandes, toutes engagées dans la course à la mer, purent être très vite détournées vers le Sud ou l’Est, prêtes à attaquer sur-le-champ. Une telle rapidité de concentration dans une nouvelle direction prouvait la transformation de la stratégie par la mobilité mécanisée.

Et c’est ainsi que le 3è Division de Cavalerie, à laquelle le 6è Dragons appartenait, subit l’attaque allemande entre Alberville et Amiens.

Mais la guerre était déjà perdue ! !

Préludes à la guerre

C’est le 21 février 1936 que je suis classé à l’Etat Major particulier de la Cavalerie et détaché au Service Géographique de l’Armée.

Après douze années passées en Alsace, cette affectation ne me déplaisait pas. En arrivant rue de Grenelle où se trouvait la direction de ce service, le Colonel de Fontanges;, sous directeur, me confia les fonctions de Capitaine-adjoint. A ce titre, je me suis particulièrement occupé de la direction du corps des sous-officiers topographes. J’avais aussi tous mes ordres toute la section du courrier. Ainsi donc j’approchais, de très près, le fonctionnement de cette maison et avais souvent mission d’établir des liaisons avec les directions d’armes et les ministères.

Le travail, certes, était bien différent de celui des corps de troupe, mais présentait un très grand intérêt.

Puis, après un séjour de deux ans, l’idée me vint de respirer à nouveau l’odeur du crottin. Mais comment faire ! Il était extrêmement difficile d’obtenir une affectation dans un régiment de Cavalerie de la région parisienne. N’était-il pas de notoriété publique que pour être affecté au régiment de Dragons de St Germain en Laye, par exemple, il faillait avoir l’agrément de la Colonelle !... A Paris, les effectifs des régiments étaient pléthoriques et les places fort rares.

Fort heureusement, étant au Service Géographique, j’avais eu l’occasion de faire la connaissance du Colonel Brenet, chef du cabinet militaire du Président Daladier. Je lui fis part de mon désir d’être affecté au 6° Régt de Dragons. De son côté, le Colonel Labouche que j’avais connu au 3° Hussards, intervint en ma faveur auprès du Colonel du 6° Dragons.

Et, le 25 mai 1938, par décision du 7 Avril, je rejoignais le 6° Dragons à Vincennes. Le commandement de l’Escadron de mitrailleuses et d’engins me fût confié alors que j’avais, déjà, accompli mon temps de commandement.

J’étais donc comblé

Depuis de nombreuses années, j’avais rompu avec la routine et m’étais intéressé aux questions techniques ayant trait à l’emploi des armes automatiques et des engins, mortiers, canons de 25, etc

J’avais organisé des cours qui permirent à mes officiers et à mes sous-officiers d’étudier des questions qu’ils n’avaient pas eu l’occasion d’aborder. J’étais, il est vrai, mieux préparé qu’eux ayant suivi des cours d’artillerie pendant un an à l’Ecole de Fontainebleau et des cours de tir contre avions, pendant un an, à l’école de Montargis. Bref on acquiert vite la qualification de spécialiste qui me suivit pendant la drôle de guerre.

Il fût même question de m’affecter à l’école de Cavalerie de Saumur comme professeur d’armement mais le général Baron Petret ne voulut pas me laisser partir, et opposa son veto. Je restai donc au 6°.

Un souvenir me vient à l’esprit.

Un jour, une patrouille prit un fusil mitrailleur à des Allemands, victimes d’une embuscade. Il s’agissait d’une arme inconnue. Le Général Petrèt me fit appeler à son poste de commandement, me demanda d’étudier l’engin puis de faire un exposé dans chacun des Régiments de la division.

Ce qui fut fait.

Une autre fois, il s’agissait d’aller sur la position, d’entrer en rapport avec un jeune officier de réserve qui avait des mitrailleuses de 13 mm, jumelées pour tir contre avions et qui ne savait pas se servir de l’appareil de pointage. Il avait reçu ce nouveau matériel et n’avait pas de notice d’emploi! Nous étudiâmes ensemble la question, puis je rendis compte au général, enfin satisfait.

Mais revenons au quartier Carnot où était installé le 6° Dragons.

Rien de commun avec les régiments de l’Est. Le travail se faisait le matin mais, l’après midi, le Colonel n’étant pas là, les officiers ne venaient pas au quartier.

Nous avons vécu une période bizarre. Certes, la discipline ne faisait pas défaut mais l’entraînement des hommes et des cadres était insuffisant comparativement à ce qu’il était dans les formations de l’Est.

En France, le climat n’y était pas ! les hommes politiques ne dirigeaient pas l’opération, ils subissaient trop d’influence des partis d’ailleurs fort divisés.

Munich vint, ce fût une nouvelle capitulation et un certain malaise régna parmi les officiers.

Et ce fût toute une cascade d’événements qui nous conduira à la défaite. "La France a été vaincue en quarante jours. Les hommes politiques n’avaient rien compris"

Général Etcheverry

1939

Pierre Etienne Flandin exprimait sa confiance dans la stratégie militaire de la France:

- Derrière la ligne Maginot, notre pays saurait tenir aussi longtemps qu’il le faudrait pour que ses alliés viennent à son secours!!!

Au comité secret de la défense nationale, monsieur Edouard Daladier, interrogé par les sénateurs, estime que les forces armées française n’ont jamais été aussi puissantes.

"Face au danger, les Français subirent la mobilisation sans partager la conviction d’un bien suprême à défendre et sans la détermination de combattre. A part une vingtaine de divisions d’élite d’Afrique ou de l’Est qui se firent massacrer pavillon haut, le gros des troupes se battit du bout des lèvres"

Général Jean Paul Etcheverry

Le 6 Décembre 1938

Une déclaration Franco-Allemande est signée à Paris. elle proclame la nécessité de relations pacifiques entre les deux pays.

Mais Hitler pense à se rendre maître de l’Europe centrale en vassalisant la Tchécoslovaquie et la Hongrie.

Au seuil de 1939

On ne peut mieux caractériser le climat du troisième Reich que par le terme de tension. L’emprise allemande s’alourdit sur la Tchécoslovaquie.

Au début de Mars des bruits courent de concentrations de troupes allemandes sur les frontières de la Moravie et de la Slovaquie. Tout se passe comme si, à brève échéance, l’Allemagne devait déclencher une opération de force contre la Tchécoslovaquie.

Le 14 Mars, le Reich a présenté un ultimatum à Prague.

La Bohème et la Moravie sont occupées par l’armée allemande. Le Gouvernement français proteste, mais la guerre n’est pas déclarée.

Puis c’est la crise Germano-Polonaise (Mars - Mai 1939)

Le Gouvernement allemand poursuit avec le Gouvernement Polonais des conversations tendant à la rétrocession de Dantzig au Reich.

La menace allemande exalte le patriotisme de la nation polonaise. A Berlin on tient pour certain que le Führer veut, en tout état de cause, le retour au Reich de Dantzig.

La presse allemande accuse la Pologne de se faire le satellite de l’Angleterre pour une politique d’agression contre l’Allemagne.

En Mai et Juin 1939, des incidents se produisent. Ils sont savamment exploités par l’Allemagne. En Août, la campagne contre la Pologne reprend à Berlin avec une violence accrue.

Les préparatifs militaires du Reich s’accelèrent.

La guerre paraît inévitable. La France prend des mesures appropriées.

Le 1er Septembre, l’attaque allemande commence à 4 heures du matin. Le Gouvernement britannique fait savoir au Gouvernement allemand que, si le Reich ne suspend pas ses actions agressives et ne se montre pas disposé à retirer ses troupes du territoire polonais, l’Angleterre remplira ses obligations envers la Pologne. Devant le refus de l’Allemagne, l’Angleterre entre en guerre.

Le 3 Septembre à 17 heures le Gouvernement français se trouve dans l’obligation de remplir ses engagements vis à vis de la Pologne.

C’est la guerre.

Ces quelques notes ont été écrites au jour le jour,

au crayon sur des feuilles de petit format.

Elles n’ont pas été modifiées ni corrigées avant d’être dactylographiées,

vingt sept ans après.

Elles ont le mérite d’être vraies.

20 Août 1939

Les événements se succèdent avec une grande rapidité. Le 20 Août, je suis allé à Vichy, nous avons passé l’après-midi au bord de l’Allier.

Rentré à Paris, je suis alerté plusieurs fois. Les dernières journées d’Août me rappellent singulièrement celles que précédèrent la mobilisation de 1914.

26 Août

L’échelon A du régiment est mis sur pied. Il comprend l’EM, la plus grande partie de mon escadron, et deux escadrons commandés respectivement par les Capitaines de Chezelles et de Vaulx.

Nous passons la nuit du 25 au 26 au quartier.

A 5 heures du matin, l‘échelon A, rassemblé dans la cour du quartier, est présenté à l’Etendard, moment particulièrement émouvant. Par les boulevards extérieurs, nous gagnons la gare de la Vilette où l’embarquement a lieu. Deux trains sont nécessaires pour transporter les escadrons du 1er échelon. Les hommes sont pleins d’entrain, le moral de tous est excellent,; le voyage s’effectue dans de bonnes conditions.

Nous débarquons à Donchery. Curieuse coïncidence, c’est également à Donchery que le 6ème Dragons à débarqué en 1914. L’opération est longue et délicate, les moyens mis à notre disposition étant insuffisant.

Nous gagnons La Neuville à Maire où l’ EM et mon escadron sont cantonnés. Nous organisons la défense passive du cantonnement et fournissons des travailleurs pour l’organisation d'une position au Sud de Sedan.

La vie à La Neuville à Maire est faite d’attente. Chaque soir, nous écoutons les communiqués de la radio qui sont, hélas, bien peu rassurants.

3 Sept 1939 - Déclaration de guerre de la France

L’échelon B. (2 escadrons commandés par les Capitaines Sereau et Levêque) et 1 groupe de canons de 25 nous ont rejoints.

Mon escadron comprend : 2 pelotons de mitrailleuses, l’un commandé par le S/Lt. Moreau, jeune officier de réserve, qui se destinait au Notariat, l’autre commandé par le S/Lt. Bizot Espiard, jeune étudiant en droit, fils du Colonel Bizot Espiard.

Le Lieutenant de Lamaze, St. Cyrien, le plus ancien de mes Officiers, commande le 1er groupe de canons de 25, tandis que le S/Lt Alexeiwsky, Officier de réserve, commande le deuxième groupe. Enfin le S/Lt. de Charette, nouvellement sorti de Saumur, commande le peloton de mortiers. Parmi les sous-officiers, je cite Xambo, Adjudant d’Escadron, Levêque, Maréchal des Logis comptable, Hodebert Maréchal des Logis fourrier, Oury Maréchal des Logis- Chef adjoint, Bazali, Barsochi, Juguet, etc...

Dans son ensemble, l’escadron n’est pas mal constitué. Les jeunes, hélas, ne se rendent pas suffisamment compte de ce que la cavalerie est une arme de luxe qui doit être l’objet d’une surveillance constante et de soins attentifs de la part de tous ceux qui y détiennent une part de responsabilité. L’homme, négligeant par nature ne s’occupe pas suffisamment de son cheval et de ses armes. N’ai-je pas entendu dire par un jeune Officier que ses hommes seraient épatants au combat et qu’il importait peu, en somme, qu’ils fussent constamment au garde à vous physique et moral. C’est là une erreur commise par beaucoup de jeunes, malgré les efforts faits par leurs aînés pour les convaincre du contraire.

Nous quittons La Neuville à Maire et franchissons la Moselle au pont de Bousse. Première mission: le Lieutenant Bizot Espiard reçut l’ordre d’organiser la défense aérienne au pont de Bousse, pendant que le régiment franchira la Moselle.

Je précède le S/Lt. Bizot Espiard, pour procéder à une reconnaissance. J’ai l’impression qu’il y a une poussée à l’Est de la Moselle et j’apprends que des troupes françaises ont passé le pont de Bousse, sans discontinuer pendant 3 jours et 3 nuits. La mission terminée, nous repartons en queue de colonne. L’étape est pénible, et ce n’est que dans la nuit, une nuit noire, que nous arrivons à Kédange, où nous bivouacons. Non sans difficultés, je retrouve ma cuisine roulante et fais servir une soupe chaude à 3 H. du matin. Avec mes officiers, j’apprécie le bouillon fait avec de la viande de cheval: nous n’avions pas mangé depuis la veille midi.

Après deux journées passées au bivouac, le Colonel nous apprend que le régiment va entrer en secteur. Je pars en reconnaissance dans la région Waldevisse, Alstroff, Bizing où le 2ème B.D.P. a pris le contact. Le 2ème 1/2 Régiment (Cdt.Beauchamp) et mon escadron relèvent ce bataillon. Nous tenons un front très étendu, 8 Kms environ. Le P.C. est à la station de Bizing. aucune réaction de la part de l’ennemi. Nous nous rendons parfaitement compte de la faiblesse de notre dispositif. Plus tard, nous apprendrons par le Général de Division, que la division tenait un secteur de 30 Kms de front et qu’il n’y avait aucune troupe entre nous et la ligne Maginot.

Dans le but de modifier le dispositif, je fais une reconnaissance avec le Commandant Beauchamp au Nord de Waldevisse. Le S/Lt. Fillette et un officier garde frontalier nous accompagnent. Ce dernier nous entraîne jusqu’au cimetière des Juifs où un engagement a eu lieu quelques jours avant, entre une patrouille allemande et des éléments du 3ème Groupe d’autos mitrailleuses (Capitaine Weygand). Il tombe une pluie fine; nous ne sommes pas armés et avons les mains dans les poches. Ce n’est que par curiosité, que nous allons au delà de nos petits postes. Curiosité bien inutile qui eût pu nous coûter cher.

Le 13 Septembre

Nous sommes relevés par des éléments des 14ème et 15ème Tirailleurs. Les tirailleurs sont exténués, car c’est à marche forcée qu’ils arrivent jusqu’à nous. J’ai préparé cette relève avec soin, et suis satisfait de la façon dont mes pelotons, pourtant très dispersés sur le terrain, exécutent mes ordres. Malgré une nuit noire, le regroupement de l’escadron s’opère dans de bonnes conditions; je gagne la zone arrière sous une pluie battante. Après plusieurs étapes, nous passons à l’Ouest de la Moselle, nous arrivons dans la zone Breistoff, Basse Rentgen, Dodenhoven, où nous nous installons. Plusieurs éventualités sont mises au point et étudiées par les cadres. Les hommes procèdent à la remise en état du matériel; les chevaux, assez éprouvés, sont soignés. Nous quittons Breistroff où mon escadron est cantonné et nous nous portons sur Bure. Le P.C. du Régiment est à Ottange. Nous étudions l’organisation d’une position face à la frontière Luxembourgeoise dans la région Ottange bois des Sept Coupes.

J’apprends le décès de mon père.

Après bien des démarches, j’obtiens une permissions exceptionnelle de 3 jours pour me rendre à Nîmes. Je quitte Bure en auto, et me rends à Metz. A Paris, je m’arrête toute une journée et passe à mon appartement. Le lendemain, je suis à Nîmes. Le jour du retour arrive bien vite, je passe à Vichy où je vois Blanche et mes enfants. Je rejoins Metz où je vois le Lieutenant Goureau qui met une voiture à ma disposition. Je peux ainsi rejoindre mon escadron dans d’excellentes conditions.

Le lendemain, à la première heure, nous quittons Bure.

Le régiment atteint Boismont, nous mettons pied à terre. Les combattants à pied sont transportés en camion à Redange où le 1er 1/2 Régiment entre en secteur, depuis Hussigny, jusqu’à Redange. Nous avons donc glissé vers l’Ouest, toujours face à la frontière Luxembourgeoise. Notre mission est analogue à celle remplie dans la région Breistroff Basse Rentgen. Dans le cas où le Luxembourg serait envahi par des troupes allemandes, nos éléments se porteraient au devant de l’ennemi, le retarderaient, tandis que d’autres éléments du 6ème tiendraient une ligne passant par Redange Hussigny en liaison à l’Est avec le 2ème B.D.P., à l’Ouest avec le 4ème Hussards.

Le but est de couvrir la position de Longwy.

16 Octobre

Le 16 Octobre, nous sommes alertés et passons la nuit sur la position que nous avons organisée.

Ici se place un incident  :

Le Général de Division vient inspecter les troupes alertées. Il exprime le désir de voir le petit poste qui se trouve sur le chemin conduisant à la maison Kalbruck. Cette maison Kalbruck, en terre luxembourgeoise, a mauvaise réputation. Habitée par un Luxembourgeois "le boiteux", bien connu des sentinelles, elle serait le refuge d’espions qui, de la maison surveilleraient tout ce qui se passe du côté français.

Une petite troupe accompagne le Général. Le Commandant de Labouchère marche en tête. Un brouillard opaque empêche toute visibilité. Nous marchons... le chemin parcouru nous parait long, nous sommes inquiets de ne pas trouver le petit poste; le Général questionne, le Commandant de Labouchère appelle, sans écho; nous avançons toujours et, dans le brouillard, à quelques mètres de nous, apparaît la maison. Sans nous en douter, nous avions franchi la frontière. Bien vite, nous rebroussons chemin tandis que le Général, mécontent, demandait ou était le petit poste; négligence du 2ème Escadron, le petit poste était installé sur un tertre à quelques 100 mètres du chemin et ne nous avait ni vus, ni entendus.

Le Colonel Jacottet commande la zone arrière de la Division, toutes les troupes en ligne étant sous les ordres du colonel du 4ème Hussards. Le Colonel Jacottet en éprouve un certain dépit et ne se prive pas de nous créer quelques difficultés en ne nous donnant pas tous les moyens qui nous sont pourtant indispensables. (moyens de liaison, de transmission, de transport, cuisines roulantes, artifices etc...)

Le secteur comprend plusieurs sous-quartiers. Celui des 3 Bornes nous est confié.

C’est de Redange que partent les premiers permissionnaires. Nous recevons un renfort (25 H. par escadron).

Nous sommes plusieurs fois alertés.

L’alerte la plus sévère a lieu en Novembre. Il fait très froid, le terrain est gelé, glissant, mes attelages mettent toute une nuit pour atteindre le Calvaire situé à quelque 800 mètres de Redange.

Le Commandant Beauchamp, qui a relevé le Commandant de Labouchère, est en permission le jour de cette alerte. Je le remplace et commande le sous-quartier. Le Général de Division vient me voir, mes dispositions sont approuvées.

(L’alerte ayant été mal transmise par l’officier chargé des transmissions, j’aurais pu déclencher une opération en Luxembourg Méfiant, j’eus fort heureusement, le soin de demander confirmation de l’indicatif reçu. Celui-ci était erroné.)

Nous passons plusieurs jours sur la position que nous perfectionnons.

7 Décembre

A mon tour, je pars en permission et prends le train à Villerupt à 11 heures du soir. Le lendemain matin, je suis à Paris. Je vais à Saint-Mandé, y prends quelques bagages et quitte Paris à 20 heures. Je suis à Nîmes le lendemain matin. Permission fort agréable, mais hélas bien courte. Je quitte ma famille dans la nuit du 24 au 25 Décembre.

Redange est un cantonnement sympathique. Les hommes y sont confortablement installés. 1/3 de l’effectif seulement est en ligne. Des relèves ont lieu périodiquement.

La popote de mon escadron est un pôle attractif, les officiers du 1/2 régiment aimant y venir, soit pour jouer au bridge, soit pour apprécier les repas savamment préparés par notre cuisinier. Le Commandant de Labouchère y a élu domicile, c’est un convive gai, aimant la bonne chère et la compagnie. Aussi avons-nous souvent de nombreux invités.

Tout mon escadron n’est malheureusement pas à Redange. J’ai des éléments à Villers la Montagne, d’autres à Saint-Martin près de Longwy. A tour de rôle, ils passent à Redange, ce qui me permet de reprendre contact. pendant 3 mois, je reste Redange.

La drôle de guerre continue.

Fin Janvier, nous somme relevés par un régiment de formation B le 194ème R.I. Nous rejoignons la zone arrière en camion et retrouvons les chevaux. Nous partons aussitôt au repos. Etape de 35 kilomètres, extrêmement pénible; par une température glaciale, Bride au bras, nous avançons péniblement, le terrain est glissant. Nous arrivons à Dieppe-sous Douaumont où nous resterons tout le mois de Février.

1er Février 1940

Le village de Dieppe est sans ressources, les hommes et les chevaux mal installés. Nous allons de temps en temps à Verdun.

Le Régiment quitte Dieppe et arrive le 2 Mars à Roussy-le-Village, situé à quelques kilomètres de la frontière Luxembourgeoise. L’EM du régiment, l’escadron de mitrailleuses et le 1er Escadron sont cantonnés à Roussy-le-Village, le 2ème Escadron est à Dodenhoven, le 3ème et le 4ème Escadrons à Basse Rentgen, où ils ont déjà été cantonnés au début de la campagne.

Le 3 Mars, je reconnais une organisation défensive au Sud de Roussy-le-Village.

Le 4, je pars en permission

Ma permission terminée, je rejoins mon Escadron à Roussy-le-Village. Le cantonnement a de nombreuses ressources, les hommes et les chevaux sont confortablement installés. Les Officiers occupent une maison coquette où se trouvent notre popote et nos chambres.

Le Colonel me donne le commandement du 2ème 1/2 Régiment à Basse Rentgen, le Commandant Beauchamp ayant été hospitalisé. A regret, je quitte mon escadron.

Les villages de Roussy, Basse Rentgen, Dodenhoven ainsi que tous les autres villages environnants ont été évacués par la population civile. Nous jouissons d’importantes ressources. Nos chevaux, bien soignés, prennent du gras, nous en retrouverons le bénéfice plus tard, quand on leur demandera un effort considérable. Après l’affaire du Luxembourg, nous accomplirons, en effet, un véritable raid de cavalerie, en nous rendant en 13 nuits, de Thionville à Aumale (Somme) en passant par la Montagne de Reims.

Séjour à Basse Rentgen.

Nous organisons la défense passive des villages, procédons à des nettoyages et embellissons les cantonnements. En forêt de Thionville nous faisons des coupes de bois. Les cadres ne restent pas inactifs. Avec soin, nous étudions l’opération que nous aurions à exécuter, dans le cas où le Luxembourg serait envahi par des troupes allemandes. Le terrain nous est familier grâce aux nombreuses reconnaissances que nous avons faites.

Le thème de la manoeuvre en Luxembourg.

Dans l’éventualité d’une invasion du Luxembourg, le 6ème Dragons franchira la frontière et se portera dans la région de Syren, pour y protéger des destructions qui doivent être faites par le Génie. Il prendra le contact, retardera l’ennemi et se repliera ensuite sur la ligne Maginot. (Trois groupements sont constitués, je commande le plus important. Il est composé du 2ème 1/2 Régiment (Capitaine De Chezelles et Serau) 1 peloton de mitrailleuses, 2 canons de 25. Au cours de l’opération, un peloton de chars H 35, sera mis à ma disposition).

Le groupement franchira la frontière au Château de Preich et se portera au Nord du Buschlolz en liaison, à l’Est, avec le 22ème G R (Colonel Lecler) à l’Ouest avec le groupement commandé par le Capitaine De Vaulx, lui-même, en liaison avec des éléments du 45ème G.R. commandé par le Colonel de Karangua.

Dans le cas où mon groupement ne pourrait atteindre le Buschlolz, il occuperait le bois Seiter, face à l’Est et s'opposerait à la progression de l’ennemi en direction de Syren. Mission délicate que nous étudions avec soin.

Le Capitaine Séreau est affecté à un EM de Division devant prendre part aux opérations qui se déroulent en Norvège. Il est remplacé à la tête du 4ème Escadron par le Lieutenant de Ballincourt.

Au début de Mai

L’activité de l’aviation est grande. Les renseignements que nous avons laissent présager une prochaine attaque. Je ne connais rien de plus lassant que cette tension d’esprit à laquelle on est soumis avant une opération. Mais toutes nos dispositions sont prises et nous avons confiance.

Toutes les nuits, les motocyclistes, porteurs d’ordres, circulent. Je dors peu, j’attends l’ordre qui doit m’alerter.

A plusieurs reprises, je recevais l’ordre bref "préparez vous à exécuter mission prévue "Bride au bras, nous attendrons l’ordre d’exécution de la mission.

En vain.

La nuit du 9 au 10 Mai

La nuit est relativement calme.

Au petit jour, j’apprends par un garde frontalier que des Allemands ont débarqués d’avion en terre Luxembourgeoise, dans la région d’Evranges. Je n’y crois pas n’ayant reçu aucune communication du Colonel, mais je suis bien obligé de me rendre à l’évidence après avoir vérifié ce renseignement. Plus de doute le baroud est prochain.

(Plus tard, j’apprendrai la chose suivante : à minuit, le chef des transmissions de la 3ème armée (Général Condé) a capté des messages sur les mouvements de l’ennemi, il en a rendu compte au 3ème Bureau, mais ses renseignements n’ont pas été pris au sérieux. Le Général lui-même n’est réveillé qu’à 4 heures du matin).

Je suis appelé au téléphone : un ordre bref. J’alerte mon groupement. Quelques instants après, un motocycliste m’apporte confirmation écrite de l’ordre reçu par téléphone. Le groupement est prêt en 30’. Nous attendons, bride au bras, l’ordre d’entrer en Luxembourg. Ce n’est qu’à 10 heures du matin que le Commandant de Labouchère, envoyé par le Colonel, me transmettra l’ordre "Exécutez mission prévue".

Pourquoi tout ce temps perdu ?

On escomptait, parait-il, des renseignements du Ministre de France en Luxembourg. Soit que ces renseignements n’aient pas été donnés, soit que leur transmission ait été longue, il est indéniable que nous sommes entrés trop tard en Luxembourg.

Une légère émotion se lit sur les visages; elle se dissipe d’ailleurs bien vite. J’ai l’impression très nette (ne suis-je pas le seul ayant fait l’autre guerre), que tous, Officiers et hommes de troupe, se serrent autour de moi, ils ont confiance, j’en éprouve une vive satisfaction.

En side-car, je précède mes escadrons et me rends au Château de Preiche ou quelques éléments du 22ème G.R. sont en place.

Je vois arriver le peloton d’A.G. commandé par l’Adjudant Arnaud

Je l’oriente sur son objectif. Les autres pelotons du 3ème Escadron se déploient et progressent tandis que les pelotons du 4ème Escadron occupent la frontière depuis la cote 171 (Evranges) jusqu’au Château de Preiche. Toute cette manoeuvre se déroule d’une façon magnifique.

Je suis appelé au P.C du Colonel à Evranges où je vois les premiers prisonniers allemands. Le Colonel me met au courant de la situation générale.

A notre droite, le 22ème G.R. est en difficulté, je reçois l’ordre d’arrêter la progression du Capitaine de Chezelles (3ème Escadron) qui ne devra pas dépasser la ligne Hau-Aspelt. Non seulement il a dépassé cette ligne mais il a atteint la Corne Nord du bois Seiter.

Modifier un dispositif, s’adapter aux circonstances du moment, est délicat, je m’emploie à bien faire.

Devant moi, dans la plaine, les paysans luxembourgeois refluent en désordre devant la menace allemande, ils gênent considérablement mon action. Sous le bombardement, j’ai vu les scènes les plus affreuses. Les voitures de paysans, chargées de vieillards, de femmes, d’enfants, de mobilier, s’enlisent dans les prairies marécageuses. De tout petits enfants apeurés se serrent contre leurs mères. On nous tend la main, on nous demande du secours pour les blessés.

Il est 17 heures 15.

Je reçois le baptème du feu, un obus ayant éclaté à quelques mètres de moi. Je ne dois mon salut qu’à mon agilité pour me jeter dans un trou creusé quelques instants avant.

La nuit vient.

Je reçois l’ordre de me replier au Sud du Château de Preiche; mes éléments tiendront la ligne: cote 171, le bois carré au Nord de Basse-Rentgen, le Sud du Château en liaison à droite avec le 22ème G.R. J’établis mon P.C. à Basse-Rentgen (sortie N) dans l’un des emplacements que j’avais fait construire moi-même, alors que nous vivions paisiblement dans ce cantonnement.

Je donne l’ordre de faire sauter un puits de mine situé sur la route de Basse Rentgen, au Château de Preiche. D’autres dispositifs sautent tout alentour.

C’est un beau vacarme!

Le 11 Mai

Les Allemands bombardent Rentgen, un obus tombe sur la maison où fut autrefois notre popote.

Nous sommes au contact, mais nous avons l’impression que l’ennemi n’est pas "mordant".

Le Colonel m’ayant donné l’ordre de me replier sur Roussy-le-Village, je donne des ordre en conséquence. Le Capitaine Weygand, avec ses autos mitrailleuses, protégera notre mouvement qui s'opère en bon ordre.

J’organise la défense de Roussy-le-Village, où quelques éléments du Régiment sont déjà en place. Le secteur qui m’est affecté est limité à l’Est par la route d’Evranges incluse; à l’Ouest, dans le bois Hérenols, je suis en liaison avec le 2ème Escadron. Mon P.C est au presbytère, je le transporterai ensuite au cimetière.

J’envoie quelques patrouilles dans la forêt de Thionville forêt de Zoufftgen, où l’ennemi s’infiltre. Le 4ème Hussards, qui est à ma gauche, est attaqué à Zoufftgen. J’essaie de lui venir en aide en envoyant les chars dont je dispose jusqu’à l’église de Zoufftgen par la route qui longe la forêt de Thionville forêt de Zoufftgen au Sud. Un char tombe en panne, un deuxième a sauté sur une mine, le troisième rentre la mission remplie.

Mais le village tombe aux mains de l’ennemi.

Nous sommes fréquemment survolés par un avion de reconnaissance qui n’est nullement dérangé par notre aviation, d’ailleurs inexistante, depuis le début des opérations. Les messages sont passés en clair, mon ER 40 les capte tous. C’est ainsi que j’apprends que l’avion ne voit absolument rien dans Roussy que j’occupe. Le Colonel qui a capté le même message vient me voir et me complimente des dispositions que j’ai prises.

Nous sommes relevés par des éléments d'Infanterie.

Nous franchissons la ligne Maginot et nous rassemblons en arrière de cette ligne où nous retrouverons nos chevaux.

14 Mai.- Nous sommes dans la Région Bonvilliers-Aix

16 Mai.- Région Grimocourt

17 Mai.- Région Saint-André-en-Argonne

18 Mai.- Région Charmontois-le-Roi

19 Mai.- Région Saint-Rémy-sur-Bussy

20 Mai

Région Bouzy.

Nous rencontrons les premiers éléments de l’armée Corap, qui battue à Sedan, se replie. Nous ne réalisons pas toutefois, toute l’ampleur du désastre.

L’Etat Major de la IXè armée ignore la situation exacte de ses divisions. A l’arrivée des premiers motocyclistes ou blindés allemands, tout le monde se replie en désordre, et les routes sont encombrées de troupes en débandade.

La bataille de la Meuse est perdue.

Et comme Monthuc le disait en 1789, lorsque les chefs ne donnent pas l’exemple, les soldats n’y vont que d’une fesse...

21 Mai.- Nous sommes à Sarcy, continuant notre mouvement de rocade vers la Somme.

22 Mai.- Etape à Nesles

23 Mai.- Etape à Faverolles

24 - 25 Mai.- Etape et repos à Gillocourt et région.

26 Mai.- Etape Agnetz

27 Mai.- Etape Rouge Maison

28 et 29 Mai

Etape et repos à Beaufresne.

Du coté allemand.

Le 29 Mai les Panzer Divisonen soit retirées des Flandres. Le groupe d’armée Von Brock va se mettre en place sur la Somme.

Un corps blindé est mis en place entre Alberville et Amiens en vue de pousser le long de la mer, Rommel en tête.

30 Mai

Nous arrivons au terme de ce véritable raid à Ellecourt. En 15 nuits, nous avons franchi l’étape, région de Thionville, région d’Aumale, soit environ 500 kilomètres. La brigade est en parfait état, les chevaux n’ont pas souffert, les hommes ne sont pas fatigués et ceci malgré des étapes de nuit, parfois pénibles. L’Etoile du Berger était notre guide, et je me rappelle l’avoir bien souvent regardée au cours de ces longues nuits. Au cantonnements, où nous arrivions au petit jour, nous organisions la défense contre avion, nous mangions, nous dormions.

Le soir, le régiment repartait.

31 Mai

Nous entrons en secteur sur la Somme et relevons la brigade motorisée de la Division. Quelques jours auparavant, la brigade motorisée a refoulé au delà de la Somme les éléments ennemis qui l’avaient franchie.

Le secteur tenu par le Régiment est limité à l’Ouest par Angest inclus, à l’Est par Saint-Pierre à Gouy, inclus. Pour ma part, je suis au P.C des éléments en ligne, à Soues avec le Commandant de Labouchère.

Répartition des moyens:

Angest, 2ème Escadron, Capitaine Levêque, 1 G.M, 1 canon de 25 (Lieutenant de Lamaze, et Maréchal des Logis Barsochi).

Ferme Sud de Angest 1 G.M, 1 canon de 25

Bois du Gard et Château. 1er Escadron, Capitaine de Vaulx 2 G.M (Sous-Lieutenant Bizot Espiard) groupe de mortiers (Sous-Lieutenant Charette).

Saint Pierre à Gouy, peloton Fresson, 1 canon de 25, sous-Lieutenant Alexeiwsky.

Le 4ème Escadron occupe le bois au Sud du Bois du Gard (en 2ème échelon).

Le 3ème Escadron (Capitaine de Chezelles) organise et occupe Soues.

Les jours passent relativement calmes. Quelques actions de patrouilles. Activité de l’aviation moyenne.

Il convient de signaler, que la liaison avec le 4ème Hussards à l’Ouest d’Angest est mauvaise. Le Colonel Jacottet envoie des patrouilles pour prendre liaison; ces patrouilles reviennent sans avoir trouvé les Hussards, d’où discussion, CR du Colonel au Général etc... Bien que ne disposant pas de tête de pont entre Picquigny et Longpré, le 15è Corps blindé n’en franchit pas moins la Somme sans difficulté à l’ouest d’Angest, par un double pont de voie ferré qui n’était pas démoli! !

La 2ème Dragons portés que nous avons relevé a-t-il reconnu les ponts d’Angest ? J’en doute. Au moment de la prise des consignes nous ne pouvons savoir si ces ponts sont ou non détruits. Qu’a-t-il été fait ensuite? Je l’ignore.

Toujours est-il que la ruée des chars allemands se fera par ces points de passage.

2 Juin 1940

Le P.C se transporte à Le Mesjes. Le Commandant de Labouchère et moi-même, nous mettons à la disposition du Colonel qui prend le commandement du secteur affecté au régiment.

3 Juin 1940

Des reconnaissances du 44ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais arrivent à Le Mesjes.

Nous allons être relevés.

La relève commence dans la soirée du 4. Elle n’est pas terminée lorsque, vers 3 heures du matin, le secteur s’agite. Des coups de fusils partent, quelques détonations se font entendre. La fusillade redouble d’intensité. Plus aucun doute, les Allemands passent à l’attaque.

Les mitrailleurs doivent être transportés en camion après relève.

Le 4

Vers 16 heures, je suis à Riancourt pour y attendre les camions. Dès leur arrivée, je forme deux convois avec guide. L’un se rendra à Angest pour y prendre les éléments mis à la disposition du Capitaine Levêque, l’autre se rendra au bois du Gard pour y prendre les éléments mis à la disposition du Capitaine de Vaulx. Après relève, les deux convois se rassembleront à Molliens Vidarne où ils attendront l’ordre de se porter sur Ronchoy où sont les chevaux haut-le-pied.

Les ordres sont donnés, l’exécution en est amorcée, lorsque me trouvant à la ferme Tenfol, je reçois une modification à l’ordre initial.

Après relève, tous les éléments de l’Escadron de Mitrailleuses se mettront à la disposition du Capitaine de Chezelles à Oissy où une ligne de résistance sera établie.

Au début de l’attaque, je suis au P.C du Capitaine de Vaulx (bois du Gard) et attends les mitrailleurs qui n’arrivent qu’au petit jour. Nous quittons le bois du Gard et, par Riancourt, nous rejoignons Oissy où le 3ème Escadron qui s’est replié de Soues, après relève, est déjà installé.

La situation est confuse.

Les communications téléphoniques ne fonctionnent plus, les liaisons sont difficiles.

Le Colonel Jacottet a quitté Le Mesjes; le P.C. ainsi que celui du Colonel commandant le 44ème Tirailleurs, se portent à Riancourt.

Dès lors, la situation est : Angest a été évacué par le 2ème Escadron. Celui-ci se porte sur Riancourt.

Riancourt est tenu par le 2ème Escadron et une compagnie de Tirailleurs.

Cavillon est tenu par les 1er et 4ème Escadrons et des Tirailleurs.

Soues tient toujours avec des Tirailleurs. L’ennemi Progresse de part et d’autre du Landon.

A Riancourt, où je me trouve, le P.C est près de l’Eglise, dans une cave. Nous subissons un violent bombardement. La maison qui se trouve au dessus de nous est en flammes, l’ordonnance du Colonel du 44ème Tirailleurs est tué dans les étages.

Nous quittons ce P.C et nous partons à la sortie Ouest du Village. La pression de l’ennemi s’accentue. Les renseignements manquent.

Le Colonel Jacottet envoie le Commandant de Labouchère à Cavillon pour voir ce qui s’y passe. Devant une situation très confuse, le Commandant de Labouchère organise la défense de Cavillon avec les éléments dragons et tirailleurs qui s’y trouve, il prend le commandement et rend compte. Quelques instants plus tard, il sera blessé mais restera à son poste.

Au moment ou Cavillon sera abandonné, il tombera mortellement frappé, atteint par une rafale de mitrailleuse à la gorge.

Cavillon pris, les Allemands progressent sur Oissy. Une contre-attaque de chars doit être faite de part et d’autre du Landon, mais les ordres et les contre-ordres se succèdent et la contre attaque ne se déclenche pas.

Quelques chars H 35 commandés par le Capitaine du Bessey sont toutefois envoyés à Riancourt, sur le pressant appel du Colonel Jacottet. Ils ne manoeuvrent pas et restent embossés sur la place de l’Eglise.

5 Juin 1940

De Riancourt, le Colonel m’envoie au P.C de la brigade pour rendre compte de la situation. Le bas du village, du côté de l’Eglise, est bombardé, je franchis la place, prends un side-car et pars. A la sortie du village, un attelage de 75 vient d’être atteint par les projectiles. Les conducteurs gisent sur le bord de la route, les chevaux déchiquetés, de l’autre côté. Spectacle impressionnant; je me souviens que l’un des chevaux, dont l’encolure et la tête étaient séparées du corps, semblait regarder tous ceux qui passaient, la tête en position verticale.

J’arrive à Molliens Vidame, prends la grand’route malgré son insécurité, une attaque de chars allemands m’étant signalée sur la droite, j’avance avec prudence et arrive à Belloy S.Léonard, où je trouve le P.C de la Division.

Je rends compte de la situation au Général Petiet, et me rends ensuite au P.C de la Brigade que je découvre sous un hangar. Le 18ème Chasseurs à cheval monte en ligne pour y soutenir le 4ème Hussards qui se trouve dans la région de l’arbre à Mouche. J’ai l’impression très nette que la situation s’aggrave. Le Général me conseille de ne pas reprendre la route de Molliens Vidame. Je sors du P.C et, au moment de reprendre mon side, le conducteur me dit "Vous ne paraissez pas rassuré, mon Capitaine", et moi de lui répondre "ne t’en fais pas, nous nous en sortirons". Un examen rapide de la carte, mon plan est fait. J’évite la grand’route, prends un petit chemin rocailleux qui longe la voie ferrée au Sud de la route. Avant d’arriver à Molliens Vidame, je vois des troupes qui se replient, de l’artillerie surtout. De nombreux blessés, affolés, me disent que les Allemands arrivent. A Molliens, une auto-mitrailleuse surveille la route que j’ai évitée. Plus de doute, ça va mal, je fonce dans le brouillard, il faut que je rejoigne le Colonel. J’arrive à Oissy où je vois de Chezelles. Rejoindre Riancourt me paraît difficile. Les Allemands progressent à l’Est du Landon en direction de Oissy, des chars français (du Bessey) progressent à l’Ouest en direction de Riancourt. Je les laisse passer, puis les rejoins. A 500 mètres de Riancourt, je suis pris à partie par le A.A ennemies, je descends précipitamment du side et me jette dans le fossé bordant la route. A ce moment, je vois très nettement les Allemands qui progressent de l’autre côté du Landon, sur la crête, et entends très distinctement les commandements. Je progresse à pied et arrive exténué. Je n’ai pas dormi depuis plusieurs jours et n’ai mangé que quelques biscuits ou conserves.

A Riancourt, j’ai le sentiment très net que nous ne pourrons tenir longtemps, le Colonel hésite à donner l’ordre de repli malgré tous les renseignements que je lui rapporte. Vers 21 heures, alors qu’aucune décision n’est prise, l’ordre de repli arrive. Le repli se fera à travers champs sous la protection des chars du Capitaine du Bessey, le 2ème Escadron se repliera le dernier. Nous partons: on se bat au Sud de Riancourt, aux lisières d’Oissy. Nous débordons ce village par l’Ouest, ne pouvant y pénétrer par le Nord. L’escadron de Chezelles tient encore dans Oissy, avec l’aide des chars du Capitaine Rethoré. Je guide le Colonel jusqu’au P.C de Chezelles. Le P.C est vide, j’appelle, de Chezelles ne répond pas. Je le découvre enfin: Il nous apprend que les Allemands avaient poussé jusqu'à l’intérieur du village et occupé son P.C quelques instants avant que nous n’y arrivions, puis s’étaient retirés.

Nous l’avons échappé belle.

L’ordre de repli est donné à l’escadron de Chezelles. Nous nous replions tous sur Bougainville. Les chars du Capitaine Rethoré s’intercalent dans la colonne. Les hommes sont exténués et ce n’est qu’à la faveur de la nuit que nous pouvons bien lentement atteindre Bougainville.

En arrivant, pas d’ordre pour l’instant, il faut avant tout dormir et chacun s’y emploie.

Au petit jour, on avisera...

6 Juin

Bougainville est un épisode extrêmement pénible de cette campagne. Le village se trouve sur un mamelon au Sud de Molliens Vidame. Le 6 Juin au soir, nous nous étions repliés de Riancourt et Oissy. Protégés par des chars, nous avions pu, grâce à la nuit, gagner Bougainville. Nous étions harassés de fatigue et avancions péniblement. Il était environ minuit lorsque nous sommes arrivés.

Le Colonel n’avait qu’un ordre extrêmement court, peu précis, au sujet de la mission qui incombait au régiment. Aussi, s’abstint-il de réunir les Capitaines. La consigne était de se reposer jusqu’au petit jour.

J’installe mes hommes et fixe mon poste de commandement dans une épicerie. J’ai soif, je découvre une bouteille, je la porte à ma bouche, horreur, c’est un bouteille d’huile. J’ai faim, mais je ne peu rien trouver dans l’obscurité.

Je ne peux résister à la tentation de me déchausser. Une chambre en désordre, un lit défait, peu importe, je m’étends et dors comme une brute. Le lendemain matin, je découvre une boîte de conserve. Il est bon de manger, quand on a faim.

Il fait à peine jour, nous organisons la défense du village d’ailleurs déjà tenu par quelques pionniers appartenant à un bataillon formé à Montpellier. Ces pionniers n’ont pas ou peu de cartouches. Ils n’ont pas non plus l’intention de se battre, et nous ne les verrons d’ailleurs pas au moment du "baroud".

La direction du cimetière attire surtout mon attention. Accompagné du Sous-Lieutenant Bizot Espiard, j’étudie les emplacements qu’il conviendra de donner aux mitrailleuses. Je rejoins ensuite le Colonel à son P.C.

Les Allemands attaquent vers 5 heures du matin.

Très rapidement la pression s’accentue, le village est violemment bombardé par l’artillerie adverse.

De Chezelles a installé son P.C dans une maison à la sortie Nord du village. Je m’y rends à plusieurs reprises. De la lucarne du grenier, je suis les mouvements d’une compagnie ennemie qui progresse en direction du cimetière. Nos mitrailleuses crépitent et prennent cette compagnie violemment à partie. Le Commandant de Compagnie fait un geste, toute la compagnie reflue à l’abri d’un repli de terrain, les armes automatiques rapidement mises en batterie ouvrent le feu sur nous. La progression reprend ensuite. Je reviens au P.C du Colonel et le mets au courant de la situation. Des chars (4 Somua) étant mis à notre disposition, je vais à leur rencontre. Dans un bruit infernal, je leur donne un ordre bref. Le but est de se porter en direction du cimetière.

Le jeune sous-Lieutenant qui commande ces chars manque de cran, il ne dépassera pas la sortie du village.

Plus tard, le Capitaine R., commandant l’escadron, me dira que ses hommes, les conducteurs surtout, étaient peu entraînés à la conduite des chars, que leur instruction était incomplète, qu’ils savaient occuper un point, s’embosser, mais qu’ils n’étaient pas rompus à la manoeuvre tous les volets fermés.

Il en est d’ailleurs ainsi pour beaucoup d’unités de chars qui, rapidement mises sur pied, ont été lancées dans la bagarre.

A midi, la situation est critique.

L’ordre de repli arrive.

Une fois encore, le décrochage va se faire dans des conditions très pénibles. Les Capitaines reçoivent un ordre du Colonel. J’envoie un ordre écrit au sous-Lieutenant Moreau ainsi qu’au sous-Lieutenant Bizot Espiard.

Verbalement, je dis au Capitaine de Chezelles de coordonner le repli de ses pelotons et des mitrailleurs mis à sa disposition. L’adjudant chef Levêque est blessé au cours de cette mission, le cavalier Levasseur, de mon groupe de commandement, porteur de mon ordre pour le sous-Lieutenant Moreau fait preuve de beaucoup de cran. Il ne me rejoindra pas, sa mission accomplie.

Protégé par les chars, le repli s'effectue. Avec mon groupe de commandement, je marche dans le sillage du Colonel. Nous subissons un violent bombardement. Vus par des chars allemands, nous encaissons les coups de boîtes à mitraille. Sous le feu, nous courons pour sortir de cette zone dangereuse.

Exténué, j’ai le "coup de bambou" et, derrière une haie, m’arrête. Avec mon G.C, je repars en direction de Bussy les Poix. Je rencontre de nombreux blessés qui demandent du secours, mais que faire! deux brancardiers, qui sont avec moi, s’arrêtent et prodiguent leurs soins. Ils ne me rejoindront pas! Scènes affreuses devant lesquelles je reste impuissant.

Nous arrivons enfin à Bussy où je retrouve le Colonel.

6 Juin - 14 heures

L’ordre est de se porter sur Ronchoix où se trouvent les chevaux haut le pied, par l’itinéraire: Sud de Poix - Thieulloy la Ville. Le Colonel part avec sa voiture de tourisme: son intention est d’aller à Ronchoix au plus vite et donner ainsi l’ordre à des camions de se porter au devant des combattants. Il prendra aussi des dispositions pour les ravitailler en vivres. Il quitte donc Bussy, mais, arrivé à Thieulloy la Ville, il tombe sur les autos mitrailleuses allemandes. Sa voiture a le capot criblé de balles, il ne doit son salut qu’à l’habilité du conducteur qui fait rapidement demi-tour sur la route.

Avec un groupe de combattants de mon escadron (Lieutenant de Lamaze, sous-Lieutenant Bizot Espiard) et quelques tirailleurs sénégalais, je quitte Bussy les Poix après avoir dirigé les 3 canons de 25 (le 4ème est resté à St Pierre à Gouy sur la Somme) sous la direction du M.d L. Barsochi sur Ronchoix par l’itinéraire que je suivrai moi-même.

Nous arrivons péniblement à Croiraux.

Les hommes sont épuisés; nous nous désaltérons puis repartons. Nous traversons Poix qui est tenu par une Compagnie du 2ème Bataillon de mitrailleurs, Capitaine Grand, et une section du 28ème Régiment, la Section commandée par le Lieutenant Dumont chargée de la surveillance du viaduc et tunnel de Famechoy et prenons la route de Rouen. Il est à peu près 15 heures. Poix vient d’être bombardé par l’aviation allemande. Plus tard un officier retrouvé à Edelbach (Lt. Dumont) me dira que les Allemands sont arrivés à Poix vers 15 h 30.

Au sommet de la cote de Poix, nous nous arrêtons, exténués, nous avons encore plus de 30 km à faire à pied. Nous avons toutefois l’impression que nous ne courons pas un danger imminent. J’ignore l’aventure qui est arrivée au Colonel. Poix est tenu, bref, nous sommes en arrière des lignes et n’avons d’autre souci que celui de rejoindre les chevaux haut le pied au plus tôt. Je suis inquiet cependant de ne pas avoir rencontré les camions promis par le Colonel. A Poix, j’ai su par un officier qu’un camion était à la recherche de dragons. Cet officier ne put me donner d’autres renseignements.

Le Lieutenant de Lamaze dort profondément sur le bord de la route. Je le réveille. Nous consultons la carte - 30 km à faire - les hommes seront incapables de les couvrir, ils n’ont pas mangé et sont exténués. Je décide que la petite troupe se portera sur Thieulloy la Ville qui n’est qu'à 2 km environ. Elle se reposera en attendant que je vienne l’y chercher. Je pars avec mon motocycliste sur Ronchoix en ayant le soin de suivre l’itinéraire de repli du régiment. A Ronchoix, je prendrai 2 camions et reviendrai à Thieulloy la Ville. Mon plan, hélas, ne pourra se dérouler comme je l’ai prévu, les événements vont plus vite que je ne le pensais.

Arrivé à Thieulloy la ville, je m’arrête en plein carrefour à la sortie Ouest du village, je consulte une carte. Je lève les yeux, mon attention étant éveillée par un bruit de moteur. A quelques 50 mètres de moi, les autos mitrailleuses allemandes surgissent, je vois distinctement les servants qui, debout dans leur tourelle sont armés d’un fusil mitrailleur. Le motocycliste et moi-même n’avons qu’un réflexe: nous sautons de machine tandis que nous essuyons un feu nourri. Je me précipite sur une porte de jardin, j’appuie des deux mains, la porte s’ouvre, je traverse le jardin en courant, saute une haie la tête la première, franchis un autre jardin, saute une autre haie derrière laquelle je me mets en boule. Par miracle, je n’ai pas été atteint.

Il est exactement 17 h 10.

Je cherche, appelle, je ne sais ce qu’est devenu le motocycliste.

Mon calvaire se poursuit, je suis hanté par l’idée que mes hommes sont en route sur Thieulloy et qu’ils vont y subir un triste sort! Les autos mitrailleuses se mettent en mouvement, je perçois le bruit des moteurs.

A pied, je repars; en me dissimulant, j’atteins un bois où je me repose, je repars, évitant routes et chemins. La faim et la soif m’incitent à m’approcher d’un village. J’observe et, prudemment, pénètre dans le premier que je rencontre. Je bois du cidre, bien mauvais d’ailleurs, gobe deux oeufs et demande à un enfant de me conduire chez le Maire qui pourrait, sait-on jamais, mettre une voiture à ma disposition pour me rendre jusqu’à Aumale. L’enfant hésite, sa mère le retient par la manche, je dissipe sa méfiance en lui montrant ma carte d'identité. Je suis bien un officier français... Le gosse m’accompagne, le maire est absent, les réfugiés nombreux qui sont dans le village, s’intéressent peu à mon sort, je dois repartir à pied. Je prends la voie romaine qui coupe la route d'Aumale au carrefour Sainte-Claire; je rencontre un brave homme, il est à bicyclette et tient une bicyclette de dame à la main. Il consent à me prêter la bicyclette de dame et c’est ainsi que, juché sur un vélo trop petit pour moi, j’arrive au carrefour Sainte-Claire.

Les avions allemands viennent de passer et ont copieusement arrosé le carrefour. D’une cave, un officier vient de sortir. Je le rejoins, me présente, et lui conte mon aventure. L’officier appartient au service routier du Quartier Général du 9ème C.A. Il consent à me conduire au P.C du C A à Sarcus. A peine arrivés, nous apprenons que le P.C va se replier hâtivement sur Campo. Ça va mal, la pression allemande s’accentue.

Nous quittons Sarcus et arrivons à Campo.

Je me présente au Chef du 3ème Bureau ainsi qu’au Chef d’Etat Major. Le chef du 3ème Bureau, auquel je demande un camion pour aller chercher mes hommes à Thieulloy la ville, ne peut me donner satisfaction car il estime que je ne pourrais mener à bien cette expédition en raison de la situation qui s’aggrave d’heure en heure. "Vous ne pourriez arriver à Thieulloy et serrez fait prisonnier", me dit-il. Plus tard, je saurai, en effet, que le groupe Lamaze Bizot s’est porté sur Thieulloy comme il était convenu, mais qu’il y a rencontré les autos-mitrailleuses allemandes. Le Lieutenant de Lamaze est fait prisonnier, le s/Lieutenant Bizot blessé. Ce dernier a pu, je ne sais comment, être évacué. (De Nîmes où il arriva après un long voyage, il m’écrivit plusieurs cartes).

Au P.C du 9ème G A, dont nous dépendons cependant, aucun renseignements précis ne m’est donné sur le 6ème Dragons. J’apprends seulement que les chevaux haut le pied ont quitté Ronchois. Le chef du 3ème Bureau m’invite à dîner, il me conseille ensuite le repos. J’ai les talons emportés et ne peux plus avancer. Le lendemain, on avisera.

Pendant le repas; je lis l’inquiétude sur tous les visages, le Général Ihler me confie qu’il n’a plus aucune réserve et, me vantant les qualités du Général Petiet, il ajoute -"Ah! si j’avais encore des troupes comme les vôtres à ma disposition".

Je prends congé de me réfugie sous un hangar où la section du courrier du quartier général est installée. Je m’étends sur une botte de paille et dors profondément.

Le lendemain, j’apprends qu’un sous-Officier d’artillerie de la Division cherche lui aussi son régiment. Il dispose d’une voiture auto. Il lie son sort au mien, ensemble nous partons à la recherche de la Division.

7 Juin

Nous arrivons à Ronchois au cours de la matinée. Le Maire m’apprend que les chevaux de dragons sont partis la veille au soir, à minuit. Il ne peut que m’indiquer la direction dans laquelle ils sont partis. Je pars pour Forges les Eaux, où je perds leur trace. Matinée décevante. Malgré tous mes efforts, je n’ai aucun renseignement précis.

Un gendarme me dit avoir vu des chevaux qui se dirigeaient vers Sarcy. Je pars pour Sarcy, où je trouve des Anglais qui mettent des dispositifs de mine en place. Un garde champêtre me dit que des chevaux sont dans le bois, qu’il me montre. Il s’agit du bois Leborgne que j’atteins rapidement: les chevaux haut le pied sont bien là. Le Colonel, très ému, me dit que je suis le seul à avoir rejoint. Son inquiétude est grande sur le sort du Capitaine Levêque, du Lieutenant Fresson qui, après de nombreuses péripéties aussi tragiques que celles que j’ai connues, pourront nous rejoindre avec une poignée d’hommes.

8 Juin

Dans la nuit du 7 au 8 Juin, nous quittons le bois Leborgne. Le régiment hélas, a beaucoup de chevaux et peu de combattants. Les garde-chevaux constituent le gros du régiment.

Avec le Commandant Beauchamp, je précède la colonne pour l’orienter. Il fait une nuit noire; sur les routes les réfugiés, nombreux, se soucient peu des mouvements de troupe. Ils roulent en plein milieu de la chaussée, craignant de verser leur précieux chargement dans le fossé et ce n’est qu’en les menaçant que je réussis à les faire appuyer à droite.

Dans la journée du 8 nous bivouacons dans un bois, au Nord de la Seine, à proximité du pont de Andé. A peine sommes nous installés au bivouac que l’ordre de nous préparer à repartir nous parvient. Nous avons faim; avec le Commandant Beauchamp nous décidons d’aller dîner dans un restaurant, d’ailleurs fort sympathique, non loin de la Seine, qui en temps de paix, devait attirer de nombreux parisiens. Une auto mitrailleuse anglaise stationne devant la porte. Nous entrons dans la cour du restaurant. Nos Anglais auto-mitrailleurs, en véritables touristes qu’ils sont même en temps de guerre, sont confortablement installés sous les parasols rouges et blancs qui se dressent au dessus des tables. La bière -de la bonne bière dont nous avions oublié le goût et la couleur depuis longtemps- est servie par de charmantes serveuses. La gaieté règne dans la maison. Nous oublions la guerre et l’ennemi, cependant, est à nos trousses. Nous entrons dans la salle.à manger et faisons un excellent repas, malheureusement trop rapidement expédié.

A minuit, toute la brigade arrive au pont de Andé. Celui-ci est tenu par des hommes du génie. Des dispositifs de mine ont été mis en place, des rails de chemin de fer piqués dans le sol ferment le pont. Nous marquons un bon temps d’arrêt. La consigne est formelle: la circulation n’y sera rétablie que le lendemain à partir de 6 Heures du matin. Devant une situation aussi grotesque, le Général Maillard fait demander l’Officier chargé de la garde du pont, les rails sont enlevés, nous franchissons la Seine.

Il est une heure du matin.

9 Juin

Nous prenons la route de Louviers et arrivons à Pinterville où le régiment stationnera. Nous pensons tous que nous aurons un repos bien mérité et que des renforts nous seront envoyés. Nous nous employons donc à nous installer aussi bien que possible.

Mon escadron est cantonné au Château de Monsieur Fayard, Editeur à Paris.

La maîtresse de maison me reçoit fort aimablement et met à ma disposition une chambre magnifique avec cabinet de toilette. Mes bagages arrivent. Un peu de toilette, je me couche: le lit est confortable, les draps sont blancs, quel délice pour moi qui depuis longtemps ai couché à la belle étoile. Le sommeil ne vient pas. On frappe, la porte s’ouvre; devant moi, se dresse le Colonel. La situation est plus grave que nous ne le pensions, je suis convoqué au P.C à Pinterville. Des ordres brefs: il faut repartir sur la Seine!

10 Juin

Je reviens au Château, donne des ordres et rejoins le Colonel qui a porté son P.C au Château d’Ailly.

Deux groupements sont formés avec ce qui reste du régiment.

Le Capitaine Levêque a sous ses ordres le 1er groupement, 2 pelotons: Fresson La Fonta, des pionniers anglais, des pionniers français. Mission: occuper Venable et la voie ferrée à l’Ouest.

J’ai sous mes ordres le 2ème groupement qui comprend des Anglais déjà installés sur le terrain au Nord de Venable, 1 GM, 3 canons de 25, 1 peloton (Adjudant chef Gigon). La mission qui m’incombe est de pousser jusqu’au tunnel au Nord de Venable, de chercher la liaison à l’Est avec le 4ème Hussards et de m’opposer au franchissement de la Seine par les Allemands.

A Venable, où j’arrive le premier en side-car, je vois le Colonel. L. Officier de cavalerie venant du dépôt d’Evreux et chargé d’organiser le secteur. En fait, il a fait peu de chose il m’accueille en disant: "voici la relève", sa voiture est dirigée dans la bonne direction, il n’a visiblement qu’un souci, partir au plus tôt. Je lui demande de me mettre au courant de la situation. Son sous-officier adjoint lui passe des cartes, un discours commence alors qu’une reconnaissance sur le terrain serait plus utile. Ce Colonel m’agace; devant une situation grave j’estime que ce n’est pas le moment de palabrer. Il faut faire vite, je prends congé; il faudra que je me débrouille seul!

Le Colonel monte en voiture et part!...

L’adjudant-chef Gigon est là, je lui donne des ordres. Avec son peloton, il part dans la direction du tunnel mais, à peine sorti du village, il est arrêté par le feu ennemi. je ne fais qu’un bond, rejoins Gigon et prends les dispositions qui s’imposent. Les AA sont mises en place, les Anglais qui sont là, une trentaine, n’ont qu’une envie: partir au plus tôt. Je donne une mission à l’interprète mais n’obtiens aucun résultat. L’interprète est un jeune brigadier-chef français, pauvre figure de soldat d’opérette au casque trop grand et aux cheveux trop longs. L’officier anglais prétend qu’il a des ordres de repli. Je lève la voix, donne des ordres, il faut tenir. Le groupe de mitrailleurs Barker arrive, je le place moi-même. Au loin, je vois distinctement les Allemands qui franchissent la Seine à l’aide d’un bac (à Muid) qui est resté de leur côté! Gigon se dépense sans compter, il est à mes côtés et trouve que je m’expose trop -"Baissez-vous mon Capitaine, vous allez vous faire descendre", me dit-il. Je reviens à Vénable et installe 3 canons de 25 qui viennent d’arriver. Je dispose aussi d’un canon de 47. Dès lors, mon P.C et celui du Capitaine Levêque se superposent. Nous nous installons dans une maison misérable, sale et en désordre.

Triste fin de journée.

La nuit arrive.

Le Lieutenant de Courson est mis à ma disposition avec quelques éléments du 4ème Hussards. Je lui donne une mission. Je passe la nuit sur une chaise, j’ai sommeil, j’ai faim aussi, je n’ai pas mangé depuis la veille, mais la fatigue l’emporte.

Le lendemain matin au petit jour, la fête reprend, les Allemands attaquent, les obus tombent sur le village, mon groupe de mitrailleurs commandé par le M.D.L. Barker est annihilé, un tireur tué, plusieurs blessés.

Je mets le Colonel au courant de la situation. Il n’a rien et ne peut rien: pas de moyens de transmission, pas d’artillerie, aucun moyen de signalisation, service sanitaire inexistant. La situation est fort compromise lorsque vers 10 heures je reçois 2 autos mitrailleuses. Elles sortent du village: la première, touchée par une arme anti-char, s’arrête, la 2ème se replie. Les autos mitrailleurs de la 1ère voiture, morts ou vivants, resteront dans leur cercueil de fer.

A midi, l’ordre de repli arrive.

Les canons de 25 et 47 partent les premiers, le repli se fait en bon ordre, les Allemands fort heureusement, hésitent à pénétrer dans le village; nous pourrons atteindre le Château d’Ailly sans perte! Nous marquons un temps d’arrêt sur la route de Louviers.

Le Colonel regroupe ce qui lui reste de son régiment. Les renseignements que nous possédons sur la situation générale sont peu nombreux et peu précis. Les emplacements des P.C nous sont à peine connus. Le Colonel, apprenant que la brigade est à Hondreville décide de s’y rendre, tandis que le régiment se portera dans la direction de Cailly. Il me demande de l’accompagner.

A Hondreville, tout paraît calme, les rares habitants qui y sont restés ne se doutent pas du danger imminent; nous non plus d’ailleurs.

Le pont d’Heudreville n’étant pas praticable, le Colonel me demande de faire une reconnaissance de tous les passages sur l’Eure depuis Pacy jusqu’à Acquigny. Cette reconnaissance me permettra de connaître parfaitement le terrain, ce qui me sera bien utile le lendemain.

Le soir, nous mangeons enfin!

Sur une table, avec une serviette, une assiette, un, couvert! La maison fort luxueuse dans laquelle nous nous installons, vient d’être quittée par ses propriétaires. nous nous répartissons les chambres. Celle qui m’est dévolue appartient, je le présume, à la petite fille de la maison. Sur les meubles, des objets divers, des bracelets, quelques images, la fillette doit avoir une dizaine d’années. Le divan est défait, on a l’impression que cette pauvre petite, éveillée très tôt, a été emmenée précipitamment par ses parents. J’en éprouve une certaine émotion en pensant à mes petits. Je me couche et dors profondément il est si rare de coucher dans un lit!..

Le lendemain, la journée sera agitée.

Les Allemands progressent. Sans idée d’ensemble, les troupes que l’on peut atteindre, reçoivent une mission. Quelle mission! on fait feu de tout bois. Il faut tenir, n’importe où, peu importe si les moyens sont insuffisants. Bref, nous défendrons l’Eure depuis Acquigny jusqu’à Pacy sur Eure. Le 6ème Dragons sera dans la région de Heudreville Cailly, le 4ème Hussards plus à l’Est, vers Pacy sur Eure.

Au début de la matinée, le Colonel à envoyé le Capitaine Dauxerre faire une reconnaissance au Nord de l’Eure, à Fontaine, où sera installé le P.C.

Comme toujours, les événements vont plus vite que nous ne le pensions. Le Colonel parait inquiet. Ce n’est pas au Nord de l’Eure mais bien au Sud que nous serons obligés d’installer le P.C. La défense se bornera à l’occupation des ponts.

Le Colonel me demande d’aller chercher Dauxerre... les premiers coups de fusil viennent de partir. Il me dit de faire vite! J’ai compris; je pars en auto et arrive au pont de Cailly déjà occupé par une auto-mitrailleuse française. Des pelotons, celui du Lieutenant de Courson en particulier, sont installés dans les fossés de la route; sur les crêtes, en face, les Allemands débouchent. Je marque un temps d’hésitation, quitte ma voiture, prends un side-car, plus souple pour les demi-tours et à Dieu vat! Je pars. Je dis au conducteur d’accélérer l’allure, nous filons à 60 à l’heure. Je me trompe de route à une patte d’oie, je me rabats vers la gauche et arrive à Fontaine. Dauxerre, inquiet, commençait à se demander par quel itinéraire il pourrait sortir de ce mauvais pas. Avec beaucoup de conscience, il avait préparé la maison qui devait abriter le P.C. Je lui fais signe, lui crie de monter en side, fais demi-tour sans m’arrêter et fonce à toute vitesse en direction du pont de Cailly. Dauxerre me suit. Nous franchissons le pont. Les balles sifflent. Quelques instants après, il aurait été trop tard. Dauxerre me dira: "je brûlerai un cierge pour vous, vous le méritez bien". Le Colonel est assez heureux de ce coup rapidement exécuté.

La pression s’accentue, nous ne pourrons tenir longtemps sur l’Eure.

Le Colonel me confie une autre mission.

Il s’agit d’aller à Heudreville au devant du peloton Larrieux, qui a reçu l’ordre de venir au pont de Cailly. La rive Ouest de l’Eure est battue par le feu ennemi, je pars à pied, trouve un vélo, l’enfourche, mais ne peux atteindre Heudreville.

Je reviens sur mes pas, trouve le Colonel qui met une voiture à ma disposition. C’est par un itinéraire détourné, en évitant le chemin qui longe l’Eure, que j’arrive à Heudreville. Le P.C. de la brigade s’y trouve encore mais la situation est grave. Je vois le Capitaine Levêque et lui transmets les ordres du Colonel concernant le peloton Larrieux.

Celui-ci devra s’installer sur les crêtes qui dominent l’Eure. Cette mission ne pourra d’ailleurs pas être exécutée. Je reviens sur mes pas, par le même chemin, et trouve le Colonel sur la route suivie.

L’ordre de décrocher a été donné.

Dès lors, sur un itinéraire de repli, nous formerons des bouchons, ces bouchons tant à la mode, qui n’ont pas ralenti l’ennemi. Nous faisons 40-50-60 kilomètres parfois plus et nous arrêtons. Se reposer, manger, il n’y faut pas songer. Nous occupons le terrain puis repartons, sans que le contact ne soit pris par les Allemands. Les postes de commandement se déplacent eux aussi au gré des événements, nous en ignorons souvent les emplacements. La course aux P.C. commence. Pour ma part, dans une même journée, je pars sur les routes craignant à chaque tournant de tomber sur quelques détachements ennemis.

11 Juin

Le 11 Juin, je remplis une de ces missions.

Je trouve la Division dans une ferme; devant la porte une auto-mitrailleuse française assure la défense du P.C. Les Officiers d’EM sont inquiets. La division, étalée sur un large front, est dans une situation critique, l’emplacement de certaines unités est inconnu. J’ai l’impression de la Général éprouve une vive satisfaction en me voyant, il va savoir enfin où est le régiment.

Je lui rends compte de la situation.

Le Colonel Jacottet, après la rupture du combat sur l’Eure, a pris la décision de se replier en direction de la Mayenne. Le Général est satisfait: "dites à votre Colonel que le salut est vers l’Ouest, que tout ce qu’il a fait est bien, que je le complimente", etc, etc... Je place quelques mot encore: "les hommes sont exténués dis-je, mais ils font preuve de beaucoup de courage". Je prends congé. Quelques heures après, le Général quittait son P.C. protégé par l’auto-mitrailleuse.

Une fois encore, l’ennemi était là.

Après avoir quitté le P.C. de la division, je me suis rendu au P.C. de la brigade.

Même réception, Le Général, ignorant tout du 6ème Dragons est heureux de me voir. Il me me cache pas que la situation est grave. Il me donne des ordres à transmettre au Colonel Jacottet. Je prends congé et rejoins Saint-Aubin d’Ecrouville, où le régiment arrive quelques instants après moi.

Les chevaux sont au bivouac, devant le Château. Nous pouvons enfin faire un peu de toilette, et prenons un repas hâtivement préparé.

La nuit vient.

Les uns vont se reposer sur la paille, d’autres trouvent un lit. A minuit, le Colonel nous fait appeler. Il faut se préparer à partir! Les chevaux sont sellés.

Nous ne quittons Saint-Aubin qu’au jour, vers 5 heures du matin. Le Colonel connaissant parfaitement la région évite les grands axes qui sont peu surs, nous prenons des chemins de moindre importance; dans les villages, les paysans nous distribuent du tabac, des biscuits, des chocolats fins, que sais-je encore, toutes choses provenant de coopératives hâtivement abandonnées par les Anglais.

Les 12 - 13 et 14 Juin

Nous sommes à la Volardière, qu’y faisons nous, nul ne le sait. Nous y perdons du temps, un temps précieux qui nous eût permis de gagner le Sud de la Loire. les Etats majors, submergés, manquent de renseignements! Il est question de créer une armée de Bretagne, c’est ce qui explique peut être notre marche vers l’Ouest. plus de doute, il y a une idée directrice.

Mais la partie est perdue, bien perdue.

Le 15 Juin.- Nous sommes à Brulemail

Le 16 Juin

A St Gervais.

A chaque arrêt, comme il sied, "le bouchon" est mis en place. Quelle plaisanterie que ces bouchons!!

Au cours de tous ces déplacements, combien de misères ai-je soulagé! Je me rappelle avoir trouvé à la Volardière toute une nichée d’enfants de gens évacués. Ils jouaient, se souciant peu du drame affreux que nous vivions. Je leur fais distribuer de la soupe, qu’ils mangent dans des boites de conserve. Prenant les deux plus petits par la main, tandis que les autres suivaient par derrière, je les amène ensuite à la cuisine roulante, où je leur fais distribuer du chocolat. Quelle joie! le Capitaine était bien gentil!...

Ailleurs, une petite fille de 4 ans est couchée sur la paille avec 41° de température, je fais appeler le médecin et donne quelques cachets d’aspirine à la maman.

Le 17 Juin

Après une étape pénible, nous arrivons dans la forêt d’Averton. Le P.C du Colonel est à Averton, les escadrons sont dispersés dans la forêt, mon escadron est à la ferme Bellevue assez éloignée du reste du Régiment.

La ferme Bellevue, désaffectée, est maintenant un lieu de vacances pouvant recevoir une trentaine d’enfants. La maison est dirigée par une dame âgée qui, très obligeamment, met les locaux à notre disposition.

Arrivé à la ferme vers les 9 Heures du matin, je fais un peu de toilette et me couche.

A midi, nous déjeunons.

Les ordres arrivent très tôt.

Nous quitterons la forêt vers 19 heures et ferons mouvement en direction de la Mayenne. Il est donc décidé que nous nous mettons à table vers les 17 heures. Les hommes se reposent après avoir soigné les chevaux.

Vers 15 heures, je suis sur le pas de la porte avec la maîtresse de maison. Elle n’est certes pas très inquiète, mais elle me demande tout de même si elle ne court pas quelque danger. Je la rassure, lui disant qu’il ne peut y avoir de combat dans la région et que seule l’éventualité de l’arrivée d’une colonne motorisée allemande peut être envisagée.

A peine ai-je prononcé ces mots que des coups de mitrailleuses partent en lisière de la forêt, à quelques 300 mètres au Nord de la ferme. Sur le moment, je suis surpris. Réagissant très vite, je dis à l’adjudant Xambo de se porter en lisière de la forêt pour voir ce qui s’y passe. Par un autre itinéraire, je fais de même, accompagné par le M.D. L. Barsocki. Nous arrivons à proximité d’une maison habitée: "Les Allemands sont sur la route" me dit-on. En rampant, nous gagnons la lisière de la forêt. Plus bas que nous, à 50 mètres environ, nous voyons une colonne motorisée précédée par des autos-mitrailleuses qui se dirige vers Vulaine la Juhel! Je suis stupéfait! L’aventure est d’importance! Il va falloir, une fois encore, sortir d’un mauvais pas. Je reviens à la ferme, alerte mon escadron qui allait manger la soupe.

Une demie heure après, l’escadron, formé en colonne, a disparu dans la forêt.

J’envoie mon motocycliste auprès du Colonel, mais il reviendra sans l’avoir trouvé.

J’évite les routes, les chemins, les marches au "jugé" souvent à la boussole. Mon intention est de me lier le plus possible à l’itinéraire initial qui m’avait été donné dans l’ordre du Colonel pour gagner la Mayenne. Le terrain est difficile, la nuit est noire, je devrai faire au moins 70 kilomètres pour arriver à destination.

Quelle nuit!

Heureuse coïncidence; je précède le 4ème Hussard qui me rejoint. Le Général de brigade marche avec le 4ème Hussards. Il me dit avoir vu le Colonel Jacottet inquiet, paraît-il, à mon sujet. J’apprends que le régiment, comme mon escadron, a dû quitter la forêt d’Averton par alerte. Au cours de la nuit, je marcherai dans le sillage du 4ème Hussards. L’étape sera extrêmement pénible, en raison de l’obscurité totale. Les a-coups, nombreux, fatiguent les hommes et les chevaux. Des garde-chevaux, endormis sur leur selle, lâchent les chevaux qui s’arrêtent en plein champ. D’autres chevaux tombent. Au cours d’un arrêt, les officiers se rassemblent, l’inquiétude est grande. Le Colonel du 4ème Hussards ne peut cacher son chagrin. Il pleure comme un enfant tandis que le Général lui tapant sur l’épaule, le réconforte. Nous sentons tous la défaite peser sur nos épaules.

Au jour, nous franchissons la Mayenne, les renseignements que nous avons sont peu rassurants.

18 Juin

J’apprends que le Colonel et le régiment sont à Andouillet

Je le rejoins en side-car, le mets au courant de mon aventure. Il plaisante, me disant que j’aime me mélanger aux Allemands. En fait, il est heureux de constater que je me suis débrouillé. Je rejoins mon escadron, nous franchissons la Mayenne et nous arrêtons à St. Germain de Bretagne pour y faire boire les chevaux. Les cuisines roulantes étant là, nous faisons distribuer du café aux hommes.

Le rassemblement de la brigade se fera, ensuite, dans la région de Andouillet.

Les choses en sont là, lorsque, me dirigeant vers le point de rassemblement, une colonne motorisée allemande arrive par le même itinéraire que celui que nous avons suivi. Nos camions, qui sont en queue de colonne, sont mis en travers de la route, par ordre du Colonel Chiappini. Les hussards font le vide et partent au galop dans la direction de Andouillet. Un peloton est fait prisonnier. C’est le désarroi le plus complet. On parle d’armistice, un communiqué radiophonique aurait été entendu. Précipitamment, sans trop de désordre, nous gagnons l’Etang du Perthes où, petit à petit, les éléments de la brigade se rassembleront. L’ordre du Général est de ne plus tirer. Les bruits d’armistice se confirment.

L’Officier, agent de liaison de la brigade, revient, disant que tout contact avec la Division est perdu. Le Général Petiet et quelques rares éléments de la Division ont pu gagner la Loire!!

19 Juin

Nous quittons l’Etang du Perthes, largement dépassé par les troupes Allemandes. Celles-ci se soucient peu des troupes encerclées, elles foncent droit devant elles en suivant les grands axes qui les mèneront sur les côtes de la Manche et de l’Atlantique. Parfois, quelques éléments légers s’arrêtent, prennent les fusils, les cassent en frappant la crosse sur le sol, puis repartent.

De l’Etang du Perthes, le Colonel décide de gagner la forêt de la Guerche en évitant routes et chemins. Nous avons l’ordre de ne plus tirer; les bruits d’un armistice conclu avec l’Allemagne se confirment.

Un incident comique illustre ce déplacement du Perthes à la Guerche. Le régiment, en colonne, est dans un petit chemin, peu praticable, la tête du régiment est à la hauteur de la route...

Quelques motocyclistes allemands passent sur la route. Le Colonel hésite à la franchir avec tout son régiment. Il marque un temps d’arrêt. A ce moment, toute une colonne motorisée allemande arrive et passe à toute vitesse. Nous assistons, éberlués, à un défilé au cours duquel les soldats allemands nous font des signes de la main. Bonjour, Bonjour, ont-ils l’air de nous dire!

La colonne s’étant écoulée, nous montons à cheval, les premiers éléments de tête ont franchi la route, mes canons de 25 sont à leur tour engagés lorsqu’une deuxième colonne allemande arrive. Nous sommes au trot et, pour éviter un télescopage, les voitures allemandes s’arrêtent, tandis que mes canons franchissent la route!...

19 Juin.-

Nous arrivons dans la forêt de la Guerche.

Nous installons les chevaux au bivouac. Des mitrailleuses et fusils mitrailleurs sont placés à tous les carrefours; peine perdue! que ferons nous si des éléments allemands se présentaient! Nous sommes encerclés, la forêt de la Guerche est mal tracée, peu de chemins, terrain très coupé par des haies et des fossés. Cette région n’intéresse pas l’Allemand qui a des objectifs lointains sur lesquels il fonce à toute vitesse. C’est bien la guerre éclair qu’ils mènent depuis le début et devant laquelle, avec des moyens inégaux, nous restons impuissants.

A proximité du bivouac, il y a quelques vieilles maisons habitées. Les Officiers s’installent à la Cour Poisson. Les habitants, très dévoués, mettent tout ce qu’ils peuvent à notre disposition. Des cuisiniers préparent nos repas sur un feu de bois; nous installons des tables en plein air; quand il pleut, nous nous réfugions sous un hangar.

Les menus sont abondants, grâce aux réserves que nous avons, grâce aussi à ce que nous achetons sur place. Ce seront bien les derniers repas convenables que nous ferons. Les hommes sont bien nourris, nous achetons du bétail que nous tuons sur place, nous faisons le pain etc... Mais les réserves s’épuisent, il faut aussi nourrir près de 2000 chevaux; qu’à cela ne tienne, des sous-officiers s’habillent en civil et, à l’aide de voitures attelées par nos propres moyens, ils se rendent dans les villages environnants pour y acheter tout ce qui nous est nécessaire. A leur retour, ils nous content leurs aventures parfois fort pittoresques, car les Allemands occupent la région.

Nous faisons des parties interminables de bridge; le soir, nous écoutons les émissions radiophoniques.

Nous attendons que l’armistice soit signé pour sortir de notre tanière

Perdus pour perdus, assez nombreux sont ceux qui attendent une décision hardie du Général: que l’on donne à tous liberté de manoeuvre; par petits groupes, nous essayerons de gagner la Loire. Le Général et notre Colonel - le Colonel du 4ème Hussards n’est pas du même avis - ne veulent pas entendre parler de cette affaire. Nous ne pouvons pas, disent-ils, abandonner le matériel et les chevaux que les Allemands prendront d’ailleurs sous peu de jours.

Les jours passent!

Nous sommes angoissés.

Un officier, en civil se rend à la préfecture de Laval. Le Sous-Préfet ne peut lui donner un renseignement précis. L’armistice serait sur le point d’être signé. En ce qui nous concerne, il ne sait que nous conseiller.

En pays normand, le commerce ne perd pas ses droits: ce sont des gens de la région qui viennent maintenant à nous pour nous offrir de l’avoine, de l’orge, de la farine etc... Les prix, cela va sans dire, sont astronomiques! Des "Margoulins" viennent roder autour du bivouac. Un véritable marché de chevaux s’établit auquel, malheureusement, quelques mauvais cavaliers se prêtent. Nous sommes obligés de prendre des mesures énergiques.

Le 25 Juin

Nous apprenons par la radio que l’armistice est signé. Un officier se rend à Rennes. Il nous rapporte un texte incomplet des clauses de l’armistice, le voici:

Le Gouvernement français décide la fin du combat contre le Reich en France, ainsi que dans les possessions françaises, colonies, territoires sous protectorat français et sous mandat.

Il assure que les formations françaises déjà encerclées par les troupes allemandes déposeront immédiatement les armes.

L’armée française de terre, de mer, de l’air, sera, dans un délai à préciser, démobilisée et déséquipée. Exception sera faite pour certaines formations qui sont nécessaires au bon maintien de l’ordre à l’intérieur. L’Allemagne ainsi que l’Italie préciseront leurs forces et leurs armements.

Les forces françaises qui se trouvent dans les territoires à occuper par l’Allemagne seront conduites rapidement dans les territoires non à occuper, et seront congédiées. Les troupes déposeront, avant leur départ, leurs armes et les impedimenta à l’endroit où elles se trouvent au moment de l’entrée en vigueur de ce pacte. Elles seront responsables envers les troupes allemandes de leur reddition en bon ordres.

Nous donnons une interprétation fausse à ce texte. nous pensons que, nous rendant librement aux Allemands, nous serons conduits en zone libre. Dès lors, le Général décide de déposer toutes les armes à la Mairie de la Guerche. Cette opération a lieu au cours de la nuit.

1er Juillet

Le 1er Juillet, il se rend à la Commandantur de Laval où il rencontre un Général commandant un corps d’armée. Un Officier d’Etat Major vient dans la forêt de la Guerche où il constate qu’il s’agit bien d’une brigade de cavalerie. Les Allemands ne cachent pas leur stupéfaction. Un conseil se tient: ordre est donné au Général Maillard de se porter sur Châteaubriand avec toute sa brigade. Là, nous trouverons une commission mixte qui nous enverra en zone libre.

Le Général Maillard donne des ordres très sévères qui sont suivis à la lettre: le 2 Juillet, toute la brigade quitte la forêt de la Guerche en bon ordre. Les chevaux ont été pansés, le matériel astiqué, les hommes sont dans une tenue correcte. Jusqu’au dernier moment, la discipline est parfaite.

Au départ de la Guerche, nous ne sommes pas escortés mais, arrivés sur la route nationale qui conduit à Châteaubriand, nous voyons apparaître des motocyclistes; plus loin, des Allemands en camion viendront grossir le nombre des gardiens. Tout cavalier qui s’arrête pour sangler son cheval est surveillé par un motocycliste, nous commençons à déchanter.

Par ordre du Commandement allemand, la colonne s’arrête: les meilleurs chevaux sont rassemblés dans un champ. Là, des officiers d’une division d’infanterie choisissent les chevaux qui leur plaisent.

Quand je parle de régiment, de brigade, je veux dire: ce qu’il en reste!

Ma jument, Miquette, est prise par un Officier Allemand. Mon fidèle ordonnance me selle un cheval de troupe. Pauvre Miquette, j’éprouve une grande peine en la quittant. Les cavaliers démontés sont transportés en camion.

La colonne repart.

A 3 kilomètres de Châteaubriand, toujours escortés, nous quittons la route, entrons dans un champ, où nous formons le bivouac. Des sentinelles sont placées de proche en proche, des armes automatiques sont mises en place, l’ordre est de ne pas franchir ce réseau de surveillance. Tout hommes qui essayerait de s’évader, sera abattu: Nous sommes bien prisonniers. Nous attendons malgré tout la commission d’armistice qui doit régler notre sort, nous avons confiance, nous prêchons la discipline jusqu’au bout.

Les hommes s’installent sous des toiles de tente, les chevaux pas nourris, mal abreuvés, fatigués, dépérissent très vite, nombreux sont ceux qui meurent.

Les Officiers sont autorisés à quitter le bivouac. -dénommé Camp D- à 20 heures, nous couchons dans les fermes environnantes; le matin, à 7 heures, nous sommes à l’appel. C’est ainsi que j’ai couché, pendant plusieurs nuits, chez de braves gens, à la ferme du Bois Robert.

Nous apprenons que le Général a reçu l’ordre de se rendre au Château de Châteaubriand, où il sera interné. L’émotion se lit sur tous les visages. L’ordre du jour du Général est émouvant au possible.

Il nous quitte!!

 

 

 

Prisonnier de guerre

 

7 Juillet 1940

C’est notre tour: nous sommes conduits au Château de Châteaubriand, les hommes sont conduits à Savenay.

Séparation pénible!

Deux cents cinquante officiers sont déjà internés au Château, nous y retrouvons de nombreux camarades. Nous occupons de petites chambres et installons notre popote dans un réduit mal éclairé et trop petit. Peu importe! au point où nous en sommes, nous ne saurions nous lamenter.

Nous mangeons notre pain blanc, disait le Commandant Beaucamp. Il n’aurait su mieux dire.

Les premières lettres, tant attendues, arrivent. Le contact est repris avec nos familles, cela nous aide à vivre. Nous espérons une libération prochaine. Les plus pessimistes parlent d’un voyage en Allemagne.

10 Août

Nous quittons le Château pour le pensionnat St. Joseph, autre camp de prisonniers. C’est au pensionnat St. Joseph que je trouve de bons amis: Bocognano, Roustinky, Fosse, Blachère tous Nimois.

27 Août

Le 27 Août, nous recevons l’ordre de nous préparer à partir. Le 28 au matin, nous quittons le pensionnat sous bonne escorte. Nous prenons le chemin de la gare. Un voyage sans aucun doute. Quelle destination? nul ne le sait. La première épreuve commence. Nous en subirons d’autres avant d’être de parfaits prisonniers, c’est-à-dire fatalistes.

Nous prenons la direction de Nantes.

Tous les pronostics sont permis. Nous ne nous privons pas d’en formuler de nombreux.

Après une longue attente en gare de Nantes, nous débarquons. En troupeau, nous gagnons la sortie et, chargés comme des mules, nous défilons entre deux haies de curieux. Nous gagnons le champs de Mars: des barbelés, des sentinelles, des baraques, nous avons compris.

Les baraques sont vastes, propres, nous disposons chacun d’un brancard et de couvertures neuves de provenance anglaise. Chacun fait son trou, la cuisine, dirigée par des Français, fait des merveilles. Au bout du compte, nous ne sommes pas mal. Le dimanche, les Nantais viennent au Zoo et, de l’autre côté des barbelés, nous regardent!

A Nantes, quelques officiers dont le Colonel Jacottet, le Commandant Beauchamp, le S/Lieutenant Larrieu, d’autres encore, plus ou moins malades, sont hospitalisés. Le Capitaine Levêque nous a déjà quitté à Châteaubriand. Tous seront évacués en zone libre ou occupée après un séjour plus ou moins long à l’hôpital de Nantes.

Le 6 Septembre

Nous quittons Nantes, destination inconnue. Quelques indices nous font présager un long voyage. La foule nous regarde, nous arrivons à la gare.

Un train arrive de Savenay, il contient un millier d’Officiers prisonniers. Les voitures de tête, des voitures pour voyageurs, sont laissées à notre disposition. Nous embarquons. Nous sommes six par compartiment.

Le train s’ébranle, il est midi. Quel voyage! il durera cinq jours et cinq nuits.

Nous passons par Anger- le Mans - Alençon See où nous arrivons le 7 à 5 heures du matin. Laigle Serquigny-Rouen où nous arrivons le 7 à 18 heures 15. Les dames de la Croix Rouge nous ravitaillent. Elles font preuves d’un dévouement admirable. Une ambulance prend deux officiers tués au cours du voyage. Quelle tragédie: des officiers ayant voulu s’évader, alors que le train était en marche, les Allemands chargés de nous escorter, tirent sur les fuyards; les balles sifflent. Deux officiers qui étaient à la portière sont tués.

A 23 heures, nous quittons Rouen.

Le 8

A 7 heures, nous sommes à Pontoise. Nous passons au Nord de Paris, à Creil puis à Longueau où nous sommes le 8 à 15 heures. Nous passons à Arras et sommes à Lille le 8 à 18 heures ou les dames de la Croix Rouge nous ravitaillent. Après une longue attente, un officier Allemand et une section arrivent sur le quai. L’ordre de descendre rapidement du train, avec tous nos bagages, et nous former en colonne vers la sortie. Nous sommes chargés. Qu’allons nous faire de nos bagages! Laissez-les sur place, nous dit l’Officier Allemand. Je me rappelerai longtemps de cette scène. Nous ouvrons nos valises, nos cantines et prenons tout ce qui nous paraît indispensable. Nous laissons le reste sur le quai. Les dames de la Croix Rouge, admirables, s’apprêtent à charger sur des chariots tout ce que nous avons laissé. Elles nous promettent de mettre nos affaires en lieu sûr. Nous nous formons en colonne, où va-t-on nous conduire? nul ne le sait. Nous attendons.

Un autre commandement: "Remontez dans les wagons et faites vite", nous nous ruons vers nos cantines, nos valises, nos paquets laissés sur le quai. Les uns retrouvent leur bien, les autres ne le retrouvent pas, il fait nuit et l’éclairage de la gare est faible. Nous remontons dans le train, les portières sont fermées à clef. Le train repart, il est 23 heures.

Plus de doute: c’est bien en Allemagne que l’on nous conduit.

Le 9 - à 6 heures du matin, nous nous réveillons à Bruxelles, à Scharbeck, plus exactement, que je connais pour y avoir vécu, à la fin de l’autre guerre.

Le 10 - à 7 heures 30, nous sommes à Duren. Nous passons à Cologne.

Le 10 - à 10 heures nous sommes à Coblence. Nous passons à Bigenbruck, Mayenne, Darmstad, Hessen.

Le 11

A 3 heures du matin, le train s’arrête. Nous mettons le nez à la portière: Nuremberg. Au loin, nous apercevons des baraques, des projecteurs balayent le sol par intermittence: c’est le camp où l’on va nous amener et où nous vivrons de longs mois de captivité.

Au camp, nous sommes d’abord logés sous des tentes pouvant abriter 150 officiers. De la paille est étendue sur le sol. La nourriture est simple: du pain, une soupe le matin, une soupe le soir; comme boisson: de l’eau.

Après quelques journées d’attente, nous sommes conduits à la fouille avec tous nos bagages. Nous sommes invités à déposer l’argent français que nous possédons, contre reçu. Rares sont les objets que nous sommes autorisés à garder. Les ceinturons, les armes, les boussoles, les cartes, les produits pharmaceutiques, les parfums, etc... sont confisqués. Nous sommes allégés d’autant.

Nous passons ensuite au service anthropométrique où l’on prend notre identité, nos empreintes digitales, notre photographie. Nous commencions à être de parfaits prisonniers. Nous subissons tout avec beaucoup de philosophie. Une troisième épreuve: nous passons aux douches après avoir été tondus, nos effets sont passés à l’étuve. Nous sommes maintenant "aptes" a entrer à l’Oflag XIII B.

Nous sommes répartis dans les baraques. Chacune d’elles peut contenir 150 Officiers environ. Les couchettes sont superposées par trois sur l’un des côtés de la baraque, de l’autre côté des tables et des bancs.

Le camp, cela va sans dire, est entouré de barbelés. De proche en proche, des miradors, des mitrailleuses, des sentinelles. Bref! nous nous sentons bien chez nous.

La vie s’organise:

Des cours, des conférences, des séances théâtrales, des jeux, nous aident à passer les journées, parfois bien longues. Le bridge ne perd pas ses droits. La bibliothèque s’organise elle aussi: riche de quelques livres au début, elle en compte plusieurs centaines 6 mois après notre arrivée. Les "bobards" enfin, et Dieu sait s’ils sont nombreux, passionnent les esprits. Les prisonniers comprennent mieux maintenant comment ont pu naître les chansons de gestes.

Une ombre à ce tableau rapidement brossé: au début de notre captivité, nous souffrons de la faim! Petit à petit, la vie s’organise, les colis arrivent, les menus sont plus abondants, nous pouvons vivre. On ne voit plus des officiers ramasser des "mégots" où des résidus de cuisine.

Enfin, et ceci mérite d’être dit, nous recevons des denrées de France, expédiées par la Croix Rouge et d’autres oeuvres: Boeuf en boite, sardine, tabac, confitures, biscuits, nous sont distribués chaque semaine.

De Nuremberg, partent les premiers libérés, pères de familles ou spécialistes, rappelés sur présentation d’un dossier. Les autres espèrent, le moral de tous est excellent, l’état sanitaire est bon.

Les événements en cours influent d’une façon différente sur les individus. Les uns se rallient à la doctrine du Maréchal, les autres se taisent et espèrent.

Ce qu’il y a de triste est que, parmi les "collabos", il y eût quelques mouchards.

Le 18 Mai 1941

L’Unterlager B de l’Oflag XIII A est dissous. Des groupes sont formés pour être dirigés sur d’autres camps. J’appartiens à celui qui est envoyé à Edelbach, dans l’ancienne Autriche (207 kilomètre de Prague, 103 kilomètres de Vienne).

Nous quittons Nuremberg le 18 Mai à 12 heures. Le train n’est composé que de wagons à bestiaux, dans chaque wagon 40 officiers prennent place. Comme pour notre premier voyage, l’escorte est imposante, les wagons sont fermés à clef.

Itinéraire suivi: Ratisbonne- Passau. Nous arrivons à Gopfritz le 19 Mai à 15 heures. A pied, nous nous rendons à Edelbach.

Le voyage est court, il ne dure que 24 heures, mais il est très pénible, en raison de la chaleur et du peu de confort. Les divers objets que nous avons pendus cognent contre les parois du compartiment et font un vacarme infernal. Nous sommes ballotés à en rendre l’âme. Nous rions, tout de même, car ce rouli nous rappelle singulièrement ces plateaux forains qu’une machine agite dans tous les sens, à la joie de ceux qui veulent connaître une sensation nouvelle, mais de courte durée.

Une autre note pittoresque de ce voyage, qui mérite d’être citée: nous n’avons pas de commodités dans ces compartiments, il faut donc attendre l’arrêt réglementaire pour satisfaire certains besoins bien naturels et, sans se soucier de camarades et des gardiens, chacun se met en demeure de satisfaire ses besoins. Au commandement, et il faut faire vite, tout le monde remonte dans les wagons, les portes se referment, le train repart.

Un soir, nous étions ainsi descendus, il faisait nuit, il faut croire que certains d’entre nous n’avaient pas entendu le commandement nous disant de remonter dans les wagons. Tout à coup, pour nous rappeler à l’ordre, des coups de révolter partent, nous ne savons que penser, mais, obéissant à un instinct bien naturel, nous gagnons les compartiments plus vite que nous ne l’aurions voulu...

Edelbach est à 700 mètres d’altitude, l’air y est bon, quoique les sautes de température y soient brusques. Quoiqu’il en soit, nous ne perdons pas au change, nous sommes mieux installés qu’à Nuremberg et l’atmosphère du camp y est plus sereine.

Nous sommes arrivés à Nuremberg sous un ciel gris de brume. Nos coeurs aussi étaient sans joie.

Nous avions déjà connu la lutte, l’angoisse, la défaite, la longue faim et l’épuisement, mais nous avions gardé jusqu’alors l’espoir d’être bientôt rendus à notre Liberté. Le transfert en Allemagne fut l’arrachement à nos terres familières, l’inquiétude de l’éloignement sans terme assigné, la saisie brutale par une captivité désormais profonde.

Nous avons pourtant recommencé à rire et chanter. Des compagnies de jeux, de théâtre, de chant ou d’étude se montèrent dont l’activité fut le plus visible aspect de notre vie. Cette brillante surface ne trompera pas ceux qui connaissent le coeur humain: la captivité nous fût une dure épreuve.Il ne s’agit guère des privations matérielles; nous avons eu faim; nous avons souffert des longs appels immobiles dans le vent froid, sous la pluie ou la neige; nous avons subi l’inconfort de nos lits en étage aux paillasses de bois; nous avons surtout porté, sans répit, le poids de la vie commune dans ces baraques trop peuplées, dortoir, fumoir, cuisine, salle de jeux et de travail, tout à la fois. je crois que nous ne nous sommes pourtant guère plaints de ces inconvénients. Nous souffrions de peines plus profondes et plus secrètes.

 

Souvenirs pêle-mêle

Mai 1940

Le 10 Mai 1940 à 4 h 45 l’alerte est transmise par la 3ème Armée. A 5 heures un avion allemand survole Aumetz, il est abattu et son équipage est fait prisonnier. A 6 heures les premiers réfugiés luxembourgeois passent la frontière dont le ministre de la justice du Luxembourg et les enfants de la Grande Duchesse. Ils déclarent que les forces allemandes ont pénétré dans le grand Duché depuis 1 heure du matin.

Je ne sais qui a pu connaître de pareilles révélations car elles auraient pu être exploités plus tôt. Comme à la frontière belge, il ne fallait pas franchir la ligne sans y avoir été officiellement invité ! A 7 heures, ordre est donné par la 3ème Armée d’exécuter la mission prévue.

Dès le début de la journée (en raison de la surprise et de l’arrivée rapide de l’ennemi qui nous a largement devancés) il semble évident que les objectifs à détruire ne pourraient être atteints. Or, la mission de la Division était essentiellement de protéger la mise en oeuvre de ces destructions.

Le Groupement que je commandais (2ème régiment auquel on avait adjoint trois chars H35, un groupe de mitrailleuses et un petit détachement du génie) se trouvait de part et d’autre du Château de Preiche. Dès 3 heures du matin, j’avais appris par un garde frontalier que les Allemands commençaient à franchir la frontière du grand Duché. N’ayant reçu aucun renseignement, je ne le crus pas mais, après vérification, je fus bien obligé de me rendre à l’évidence. Je fis donc un compte rendu au Colonel du 6ème Dragons qui coiffait tout un ensemble de groupements.

Comment expliquer cette affaire ?

Quelque temps plus tard, j’apprendrai la chose suivante: à minuit, le chef des transmissions de la 3ème Armée (Général Condé) a capté des messages sur les mouvements de l’ennemi, il en a rendu compte au 3ème Bureau, mais ses renseignements n’ont pas été pris au sérieux, le Général lui-même n’est réveillé qu’à 4 heures du matin. Peut-être voulait-on éviter un incident diplomatique, la consigne étant de franchir la frontière que sur l’invitation des autorités luxembourgeoises. Soit que les renseignements officiels attendus n’aient pas été transmis, soit que leur transmission ait été trop longue, le fait est là: ce n’est qu’à 8 h 30 du matin que nous avons franchi la frontière du grand Duché.

C’était bien trop tard !

Nous sommes très rapidement au contact de l’ennemi, mais celui-ci n’a pas de mordant et ne nous inquiètera que mollement.

Je passe sous silence tout ce qui s’est passé dans les jours qui suivirent, l’ayant déjà écrit dans mon journal de la guerre de 1940.

Un grand raid

Oui, ce fût un grand raid.

Relevée par des régiments d’infanterie de formation B, la Division fût appelée pour colmater une brèche que les Allemands avaient faite entre Abbeville et Amiens. La brigade blindée partit la première suivie de la brigade hippomobile. Et c’est ainsi qu’en 15 nuits nous avons franchi par étapes un long ruban de routes et de chemins allant de Thionville à Aumale, 500 km environ.

Arrivés à Aumale, le 30 mai, si j’ai bonne mémoire, nous avons embarqué dans des camions qui nous rapprochèrent du secteur que nous devions tenir, ce secteur allant du village de Angest à celui de Saint-Pierre à Gouy inclus.

C’est au cours de ce raid que nous avons vu refluer en désordre ceux qui avaient mission de défendre la Meuse. (9ème Armée)

L’Etat-major de la IX armée dont je parle ignorait la situation exacte de ses Divisions. A l’arrivée des premiers motocyclistes ou blindés allemands, tout le monde se replia en désordre et les routes furent encombrées de troupes en débandade.

La bataille de la Meuse était bien perdue !

Certains officiers ne donnèrent pas l’exemple, et, ainsi que le disait Montluc en 1789, lorsque les chefs ne donnent pas l’exemple, les soldats n’y vont que d’une fesse.

Mais revenons sur la position que nous tenons entre Abbeville et Amiens.

Je passerai sous silence de nombreux détails, les ayant déjà écrits dans mon journal de marche.

Le 3 juin 1940, des reconnaissances du 44ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais arrivent à Le Mesjes. Nous allons être relevés. Mais il n’en sera pas ainsi. La relève commença dans la soirée du 4. Elle n’est pas terminée lorsque, vers 3 heures du matin, les Allemands passent à l’attaque. Nous resterons donc sur place et subirons des pertes sévères. Dans mon groupement, j’aurai deux officiers tués, un officier blessé et un officier prisonnier. Et combien de victimes parmi les hommes de troupe !

Je ne sais comment j’ai pu échapper à une pareille bagarre, une auto-mitrailleuse m’ayant tiré dessus alors que je n’étais qu’à 50 m environ. J’ai du mon salut à une porte de jardin que j’ai poussée et qui s’est ouverte.

C’est ce que l’on peut appeler la baraka.

Du côté allemand, le 29 mai, les Panzer Divisonnen sont retirées des Flandres. Le groupe d’armées Von Böck va se mettre en place sur la Somme entre Abbeville et Amiens en vue de pousser le long de la mer, Rommel en tête.

Nous avions décidément la bonne place, le renseignement qui précède ayant été pris dans un livre qui a pour titre "Les Généraux allemands nous parlent", de l’écrivain anglais Liddel Hart.

C’est sur la Somme, à Cavillon que le commandant de Labouchère fût tué. D’abord blessé peu grièvement il resta sur place jusqu’au moment où il fût terrassé par une rafale de mitrailleuse !

L’ordre de repli étant donné, nous nous arrêtons à Bougainville, au sud de Molliens Vidame. Au petit jour nous subirons une nouvelle attaque allemande à laquelle nous ne pourrons résister en raison des pertes que nous avons eues sur la Somme, des faibles moyens qui nous restent et du front bien trop large que nous avions à tenir.

Le 6 juin, à 14 heures, nous recevons l’ordre de nous porter sur Ranchoir où devaient se trouver les chevaux "haut le pied". Peine perdue, les chevaux étaient partis devant la poussée allemande.

Là se produisirent les événements bien fâcheux : je ne porterai aucun jugement, chacun ayant agi selon sa conscience au cours d’une période bien difficile, dramatique pourrait-on dire.

Pour ma part, j’ai suivi les ordres que j’avais reçus entraînant avec moi les quelques homme qui me restaient car, je me répète, nous avions subi des pertes sévères sur la Somme et sur le plateau de Bougainville. Mais un autre élément du régiment commandé par un Capitaine, plus astucieux que moi peut-être, prit la direction de Marseille en Bauvaisis et la Loire

J’ai eu sous les yeux une lettre qui relatait ce "fait d’arme": l’élément en question put défiler au pas cadencé, avec des chaussures usées en direction du dépôt de Rambouillet et cela sous le regard attendri des habitants Pour rien au monde, je n’aurais voulu me trouver parmi eux car, ayant fait la guerre de 1914, j’avais présent à l’esprit la fuite jusqu’à Marseille, dans les Bouches du Rhône cette fois, de tous ceux qui avaient été battus et perdu la bataille des frontières. Tous ces braves appartenaient au 15ème Corps d’Armée dont on a beaucoup parlé à cette époque.

Il est un autre fait que je ne peux passer sous silence car tout ce que j’écris en ce moment n’aurait aucun sens puisque j’écris simplement pour dire ce qui s’est passé, par amour de la vérité.

Situons les faits du côté allemand, toujours d’après Iddellhart : au soir du 7 juin, par sa poussée sur Forges les Eaux, Rommel a coupé en deux la Xème Armée et rien ne s’oppose plus à son exploitation sur la Basse Seine.

Le 8, devant cette poussée, la Xème Armée accentue encore sa séparation. Alors que le tronçon de gauche, commandé par le général Ihler se replie sur le Havre, c’est à dire vers l’Ouest, le gros de l’armée se retire, assez curieusement, au Sud sur Pontoise !

Et c’est ce que fit, lui aussi, notre Général de Division (c’est là que je voulais en venir) qui, le 17 juin après avoir réuni ses Officiers d’Etat-major, prit la décision de se diriger sur la Loire avec quelques éléments composés de canons, de voitures, peu de chose en fait. Mais quelqu’un a eu l’audace d’écrire dans la Revue des Deux Mondes que la 3ème Division de Cavalerie, tel jour à telle heure, avait pu franchir la Loire pour échapper à l’emprise allemande. Mais de quelle Division s’agissait-il ? A ma connaissance, les deux brigades de la Division, dont l’une commandée par le Général Maillard, s’est battue et bien battue sur la Seine, dans la boucle des Andelys, à Vénable, très exactement, où j’étais moi-même.

Avec les quelques hommes qui me restaient et qui avaient été récupérés parmi les gardes chevaux, les cuisiniers, les secrétaires, etc. On faisait feu de tout bois et c’est tout juste que je n’eus pas aussi le garde champêtre sous mes ordres.

Il me plaît de citer ici le lieutenant Serratrice de l’Etat-major du Général Maillard qui essaya d’établir la liaison avec l’E.M de la Division et qui ne put remplir sa mission, le Poste de Commandement présumé étant vide et pour cause!

Quelques jours avant, j’avais été plus heureux que Serratrice: j’avais trouvé le P.C de la division et le Général, heureux d’avoir des nouvelles du 6ème Régiment de Dragons. Il me dit, avant de le quitter: "dites à votre colonel que tout ce qu’il a fait a été bien fait, que je le complimente. Dites lui aussi que le salut est vers l’Ouest, les instructions en cours étant de créer la fameux réduit breton allant de la transversale de Saint-Malo Rennes, à l’embouchure de la Loire. Mais les Allemands y arrivèrent avant nous!"

Dans toutes les garnisons de l’ouest, il existait une véritable psychose de réddition ! A la 10ème région, le 18 juin, les Commandants d’Armes de Brest, Dinan, Guingand reçurent un ordre qui se résume ainsi : "consigner la garnison dans les chambrées, faire rassembler et cadenasser les armes et attendre l’arrivée des Allemands".

C’est dans la forêt de la Guerche de Bretagne que, encerclé, ce qui restait de la Brigade du Général Maillard fut faite prisonnière. Nous avons été d’abord parqués dans un champ entouré de sentinelles allemandes. Tout homme qui essaiera de s’évader sera abattu nous dit l’officier allemand directeur du camp.

Nous avons été ensuite internés au pensionnat St Joseph puis au château de Châteaubriand. Après un court séjour au château où nous étions fort mal installés, nous avons rejoint Nantes où se trouvait un ancien camp de prisonniers anglais.

Notre calvaire prit fin en Allemagne à l’Oflag XVIIA, à Nuremberg !

La captivité

Nous sommes arrivés à Nuremberg sous un ciel gris de brume. Nos coeurs étaient sans joie.

Nous avions déjà connu la lutte, l’angoisse, la défaite, la longue faim et l’épuisement, mais nous avions gardé jusqu’alors l’espoir d’être bientôt rendus à notre liberté. Le transfert en Allemagne fût l’arrachement à nos terres familières, l’inquiétude de l’éloignement sans terme assigné, la saisie brutale par une captivité désormais profonde.

Nous avons pourtant recommencé à rire et à chanter. Des compagnies de jeux, de théâtre, de chants ou d’études se montèrent dont l’activité fût le plus visible aspect de notre vie. Ne sachant pas chanter, j’ai fait la cuisine sur un gazogène de fortune et, pour le théâtre, j’ai fait de la couture. J’ai participé aussi à des tournois de bridge, mon partenaire étant mon homologue du 2ème régiment de hussards.

Cette brillante surface ne trompera pas ceux qui connaissent le coeur humain : la captivité nous fût une dure épreuve. Il ne s’agit guère de privations matérielles; nous avons eu faim, nous avons souffert des longs appels immobiles dans le vent froid, sous la pluie ou la neige; nous avons subi l’inconfort de nos lits en étage aux paillasses de bois; nous avons surtout porté, sans répit, le poids de la vie commune dans ces baraques trop peuplées. Je crois que nous ne sommes pourtant guère plaints de ces inconvénients. Nous souffrions de peines plus profondes et plus secrètes.

Après Nuremberg, nous avons été transférés dans un autre camp à Edelbach, en Autriche.

Edelbach est à 700 m d’altitude, l’air y est bon quoique les sautes de températures y soient brusques. Nous n’avons pas perdu au change, étant mieux installés qu’à Nuremberg.

Etant chef de baraque, j’ai pu réunir tous les nîmois dans un même bloc. Tous les colis que nous recevions étaient mis dans une cantine commune et, chaque jour, pour tous les repas. J’établissais le menu après avoir fait une visite à la cuisine allemande.

Parmi ces officiers, il en était un qui était de Nîmes, il appartenait à l’arme de l’artillerie.

Il souffrait de la captivité et passait ses journées, couché sur sa couchette. Indifférent à toute distraction, il regardait les photos de sa femme et de ses enfants, photos qu’il avait placées au dessus de lui, sur la couchette supérieure. Nous l’appelions le géant aux pieds d’argile et faisions tout ce que nous pouvions pour le détourner de ses pensées.

Nous avions aussi adopté un camarade de l’Intendance qui n’aurait pas su faire cuire un oeuf ! Il appréciait les menus que je confectionnais tant bien que mal grâce aux colis que nous recevions.

J’ai sous les yeux un papier jauni par le temps. C’est une décision du colonel Jacottet commandant le 6ème Régiment de Dragons, datée du 30 juin 1940. En voici le texte:

Capitaine Donés

Proposition pour officier de la Légion d’Honneur.

"Capitaine mitrailleur, chargé de conduire un groupement en Luxembourg, l’a mené avec énergie et le plus grand calme, a été arrêté dans sa progression par ordre.

Sur la Somme, chargé de coordonner l’action de son matériel a parfaitement accompli cette mission avec sang-froid et courage.

A traversé les lignes allemandes pour rejoindre les chevaux. Engagé aussitôt sur la Seine et chargé de la direction du groupement le plus exposé, à montré les mêmes brillantes qualités, ne quittant son poste que sur ordre, ses pièces démolies par le bombardement".

signé Jacottet

Mais me dira-t-on peut-être, pourquoi avoir commencé ce récit au mois de mai 1940? La raison en est simple: comme tout officier, j’ai souffert de la défaite, j’ai souffert d’être captif. J’ai souffert du climat qui existait dans les camps entre les prisonniers ou il y avait deux tendances: les officiers qui espéraient et se taisaient (j’étais de ceux là), mais il y avait aussi "les collabos" et parmi eux, de rares mouchards!

Libéré pour raison de santé, je suis arrivé à Lyon et hospitalisé à l’hôpital Grange Blanche où ma femme et mes enfants vinrent me retrouver. Quelques jours après nous avons rejoints Nîmes. J’étais en congé d’armistice, l’armée d’après les clauses de l’armistice, ne devant comporter que de faibles effectifs chargés d’assurer le service d’ordre.

Au début de 1943, nous obtenons l’autorisation de rentrer à Paris.

A peine étions nous arrivés à Paris que j’obtins une place du Ministère des Anciens Combattants dont dépendaient les Centres d’Entraide aux prisonniers de guerre. Je fus d’abord désigné pour diriger le centre de Montreuil sous Bois puis, quelque temps après, je fus nommé secrétaire permanent du Centre d’Entraide du 7ème arrondissement. Ce centre pratiquement n’existait pas! Il fallut donc l’organiser. Le mérite que j’ai eu est d’avoir su m’entourer. Je fis appel à d’anciens prisonniers de guerre: Magnet de Maisonneuve, Conseiller Référendaire à la Cour des Comptes, Froissart directeur de banque, un notaire, un industriel docteur en droit et j’en oublie! 

Ce Centre d’ Entraide rendit de tels services que monsieur Avignon maire du 7ème arrondissement m’envoya la lettre suivante:

- "C’est avec satisfaction que je vous transmets les remerciements du Ministre des Anciens Combattants et Victimes de la Guerre qui me donnent l’occasion de vous exprimer mes sentiments de gratitude pour le dévouement dont vous avez fait preuve pendant une période aussi difficile"

Croyez, mon cher ami, à l’expression etc

Signé Avignon.

C’est Monsieur Avignon et Monsieur de Richebourt qui furent mes parrains quand je jus admis au Centre de Résistance Libération Nord. Ma carte porte le numéro 194591.

A la libération, j’ai été affecté au COAB 422 à Rambouillet mais n’ai pas rejoint. J’ai demandé mon affectation au Service Social de l’armée. Mon bureau était au vieux fort de Vincennes et j’avais sous mes ordres: un adjudant secrétaire et 8 assistantes sociales.

Promu chef d’escadrons, admis à l’honorariat, j’ai pris ma retraite pour entrer à la banque mobilière privée dirigée par Monsieur Froissard qui me connaissait. J’y suis resté 15 ans, jusqu’en 1961, d’abord comme chef du personnel, ensuite comme fondé de pouvoir au service de la Caisse.

Voilé comment on devient "cumulard"

Mon enfance

Je suis né à Nîmes le 3 juillet 1896. J’avais donc 9 ans lorsque Emile Combes, homme politique, Président du Conseil, anticlérical, expulsa les congrégations et proposa la séparation de l’Eglise et de l’Etat. A ce sujet je me rappelle certains faits que nous a racontés mon père.

A Nîmes, à l’emplacement actuel des prixuniques, tout prés de l’esplanade, il y avait un grand café "le Tortoni", qui abritait au premier étage, un cercle fréquenté par des messieurs de la haute société nîmoise. Contrairement à ce que l’on peut croire, nombreux étaient les royalistes qui avaient comme leader un certain monsieur Ménard.

L’expulsion des congrégations provoqua de nombreuses manifestations. Au cours de l’une d’elles qui se passa devant le "Tortoni" mon père brigadier de gendarmerie, fût pris à parti par l’un des manifestants et faillit être désarçonné. Pendant ce temps, les occupants du cercle jetaient des tessons de bouteille sur les gendarmes.

Ce n’était pas le calme parfait!

Les gens avaient aussi présente à l’esprit l’affaire Dreyfus qui divisa la France en deux camps. Dreyfus, officier français, fût condamné pour espionnage puis gracié en 1899. Toutes ces affaires déchaînèrent de véritables passions politiques et religieuses.

Certes, à la maison on ne faisait pas de politique.

Ma chère maman avait bien trop de soucis. Nous avions perdu mon frère Emile à l’âge de 5 ans et mon frère Henry victime d’une chute, était infirme. Ma soeur Andrée m’a souvent raconté que maman travaillait beaucoup et qu’elle tirait l’aiguille très tard, le soir venu, pour confectionner la plupart des vêtements que nous portions.

Une vie modeste, en somme, qui explique bien des choses. Pourquoi mon frère et moi n’avons nous pas suivi une instruction religieuse, je ne saurai l’expliquer; toujours est-il que nous n’avons pas fait notre première communion. Pour ma part, je le regrette profondément car j’estime qu’un enfant doit être élevé religieusement quitte à lui, quand il sera adulte, d’adopter une autre philosophie, s’il le désire.

Dès l’âge de 13 ans, je suis parti pour l’école militaire préparatoire de Cavalerie d’Autun. Je pense avoir été un bon élève ayant été très souvent le 1er de ma classe. Et c’est ainsi que j’ai pu donner à mon filleul, Matthieu Donès, les prix que j’avais obtenus en 1913. Il s’agissait du prix d’excellence et de deux premiers prix que j’avais rapportés de Nîmes à la mort de ma mère.

A l’école nous n’avions pas d’aumônier et, après la levée des couleurs, le dimanche matin, ceux qui le désiraient pouvaient se rendre à l’office célébré à la cathédrale, sous escorte, en colonne par 4 ! J’ai l’impression que la plupart des élèves s’y rendaient non pas par conviction religieuse mais plutôt pour voir des civils.

A l’âge de 18 ans, après 5 ans d’étude générales et militaires car il y avait deux programmes, le premier étant le plus important, je me suis engagé pour 5 ans au 2ème Régiment de Dragons à Lyon. Le 1er août 1914, je suis parti volontairement à la guerre avec le 5ème Escadron Divisionnaire, celui-ci assurant l’avant-garde d’une division d’infanterie.

J’ai pris cette décision tout seul, comme un grand, mais, je le reconnais avec un certain recul : il fallait avoir du souffle.

Le 23 octobre 1916, j’ai été nommé sous-lieutenant à titre temporaire et, pour la 2ème fois, je suis parti volontairement au 26ème Bataillon de Chasseurs à pied pour remplacer, avec d’autres officiers, tous ceux qui avaient été tués dans l’infanterie.

A mon arrivée au 26ème bataillon de chasseurs à pied, j’ai vu le commandant Guizard commandant le bataillon. C’était dans le ravin de Bouchavesnes. Je retiens ceci de cette entrevue :

- "Vous êtes jeune, vous aurez des hommes plus âgés que vous à commander, il faudra vous imposer"

Quelques jours après le Bataillon partait à l’attaque de la position ennemie. Tout au long d’une carrière je me suis rappelé les conseils du Commandant Guizard : savoir s’imposer. Oh, certes, comme tous les combattants, j’ai eu souvent peur mais j’estime que la véritable forme de courage est précisément celle de savoir la dominer.

J’ai participé à toutes les actions qui valurent au Bataillon la fourragère aux couleurs de la Croix de Guerre, j’en ai le certificat. J’ai eu plusieurs citations mais je fais fi de toute modestie en écrivant ici celle qui me fût décernée à l’Ordre de l’Armée.

"Donès Marcel, Sous-Lieutenant du 26ème Bataillon de Chasseurs à pied.

Officier d’une bravoure remarquable.

Chargé d’assurer le 20 mars 1917 la défense d’un saillant de village a repoussé, sous un bombardement intense, trois violentes attaques de l’ennemi, est resté sur place jusqu’à ce qu’une manoeuvre sur son flanc gauche l’ait forcé à reculer".

Mon ordonnance, le brave Croslard, fût grièvement blessé à la face. C’est une "gueule cassée", mais j’ai eu la joie de le revoir après la guerre. C’était à Bourgneuil où il tenait un bistrot, il était marié et avait des enfants.

J’ai donc remplacé Croslard par une autre ordonnance, le chasseur Boumard mais, pas de chance, il fût blessé lui aussi à l’attaque de Roye. J’en pris donc un troisième qui tint le coup jusqu’à la fin de la guerre. Quand Croslard fut blessé, après la bagarre, ma Section était vite comptée, je n’avais plus que huit hommes!

Et voici une autre citation, fort belle à mon sens et dont je suis très fier bien qu’elle ne soit qu’à l’ordre de la division:

- 166ème Division d’Infanterie. Ordre n°235

"Le général Cabaud commandant la division cite à l’ordre de la Division:

Monsieur Donès, Sous Lieutenant à la 5ème Compagnie du 26ème Bataillon de Chasseurs à pied.

Officier de grande valeur qui a, en maintes circonstances, déployé une grande énergie et fait preuve d’une bravoure admirable. Les 1er et 2 octobre, a brillamment conduit sa Section d’avant-garde à la poursuite de l’ennemi.

Le 4 octobre, chargé de forcer le passage d’un canal fortement tenu par l’ennemi, s’est élancé à la tête de son Unité sous un tir de barrage d’une rare violence, donnant à tous le plus bel exemple de sang-froid".

Signé: Général Cabaud

Je peux revendiquer d’être entré le premier à Saint-Quentin, ma section étant à l’avant-garde du Bataillon. Mais hélas ! Ce que la citation ne dit pas, c’est que, ce jour là, plusieurs Chasseurs tués ou blessés tombèrent dans le canal, d’autres s’enlisèrent dans un marais. Je sortis de cette méchante affaire grâce à une attaque menée par un Bataillon frère, le 19ème Bataillon de Chasseurs à pied. La progression se poursuivit ensuite.

Le 23 octobre 1918 je fus promu Lieutenant et terminais la guerre au 26ème Bataillon de Chasseurs non sans avoir vu les plénipotentiaires allemands qui se présentèrent au Capitaine Lhuilier du 171ème Régiment d’Infanterie alors que le 26ème Bataillon de Chasseurs se trouvait en 2ème ligne, le poste de commandement se trouvant à la villa Pâques où les Allemands furent conduits et où, personnellement, je les ai vus. Ces plénipotentiaires furent ensuite conduits à Tergnier puis à Compiègne où fût signé l’armistice.

Le 6 avril 1919 parut une note du grand quartier n°100H m’affectant au 6ème Régiment de Chasseurs d’Afrique. Cavalier, je n’étais, en effet, que détaché au 26ème Bataillon de Chasseurs.

Je rejoignis donc le 6ème Chasseurs d’Afrique à Strasbourg où j’ai connu la parure des fêtes d’une population enfin libérée.

Puis ce fût le départ pour l’Algérie.

Le régiment, après un court séjour à Alger, rejoignit sa garnison, à Mascara, dans la province de l’Oranie.

Beau bled qui me permit de travailler, de beaucoup travailler pour affronter le concours d’entrée à l’Ecole de Cavalerie de Saumur.

Le 10 novembre 1919, je subis d’abord un examen probatoire à Alger. Ayant été reçu, j’ai pu me présenter au concours de Saumur. Je suis donc entré à l’Ecole d’Application de Cavalerie le 1er octobre 1920 et en suis ressorti le 23 septembre 1921 avec le grade de Lieutenant à titre définitif.

Ma situation militaire était enfin réglée.

Entré à Saumur dans les premiers numéros, j’en suis sorti avec le n° 37 sur 75 candidats de ma promotion. Je dois avouer que je ne m’étais rien cassé! A mon tour de classement, je n’ai pu que choisir le 5ème Régiment de Spahis que je n’ai pas rejoint. A la suite d’une démarche faite à la Direction de la Cavalerie, j’ai pu me faire affecter à l’Ecole de Défense Contre Avions où j’ai beaucoup appris. Mon ami Brun, camarade de promotion, fit comme moi car il préféra Montargis plutôt qu’une affectation quelque part en Algérie.

A la fin du cours, j’ai pu me faire muter au 18ème Chasseur à Cheval à Haguenau, régiment commandé par le Colonel de Benoist que j’avais connu au 6ème Chasseurs d’Afrique à Mascara.

Etant à Montargis, mon ami Brun courtisa et épousa mademoiselle Belleguise dont le père était directeur de la Banque de France. Au cours d’un voyage à Paris, il me fit aussi connaître la famille Campan. Et comme tout finit bien, le 20 avril 1922, j’épousais Blanche Campan.

C’est donc à Haguenau que ma jeune femme fit ses premières armes.

Nous ne sommes restés à Haguenau qu’une année environ, ayant demandé, à ce moment là, un congé de longue durée interrupteur d’ancienneté pour des raisons strictement familiales. Ce fût une grave erreur car, après avoir essayé de collaborer à la direction de l’hôtel des Charmilles dirigé par mon beau-père, je me rendis compte que cette forme d’existence ne pouvait nous convenir. Je fis donc une demande d’interruption de congé.

Après un séjour à l’Ecole d’Application d’Artillerie de Fontainebleau, où j’ai suivi un cours fort intéressant, j’obtins une affectation au 3ème Régiment de Hussards à Strasbourg. Dans cette garnison dont nous conservons d’excellents souvenirs, nous sommes restés 12 années, c’est-à-dire du 6 août 1925 au 25 mars 1936. Promu capitaine le 25 mars 1934, j’ai quitté l’armée en 1946 avec le grade de Chef d’Escadron honoraire, 2ème échelon.

Strasbourg était une garnison plaisante mais nous vivions près de la frontière et étions infiniment plus sensibles que les gens de l’intérieur à tous les événements qui se produisaient. Déjà, en 1935, à l’occasion du plébiscite de la Sarre, le gouvernement français dût abandonner la partie devant l’attitude menaçante de Hitler. Puis, soudain, le 7 mars 1936, l’année allemande franchit le Rhin, et occupa la Rhénanie.

Timidement, du côté français, on mobilisa les échelons A des régiments.

Je vis partir, non sans peine, tous ceux que j’avais commandés pendant de nombreuses années.

Quand nous avons quitté Strasbourg, nombreux furent les amis qui vinrent nous faire leurs adieux. Le colonel Gouraud, commandant le 3ème Hussard, ne put venir en raison des événements de Rhénanie mais il m’envoya une lettre charmante.

La voici:

"Ce que je puis affirmer c’est combien, personnellement, je regrette votre départ, vous vous êtes toujours donné beaucoup de peine à la tête de votre Escadron et vous y avez obtenu d’excellents résultats. J’ai beaucoup regretté que les circonstances m’aient empêché d’assister à votre réception car j’aurais été heureux de vous rendre hommage en public mais sachez du moins tout le bien que je pense de vous.

Nous avons également beaucoup regretté le départ de madame Donès... etc...

Signé: Colonel Gouraud

C’est à cette époque que je fus chargé de l’Etat-major particulier de la Cavalerie et détaché au Service Géographique de l’Armée par décisions ministérielles du 21 février 1936.

C’est le 25 mars 1936 que je me suis présenté au colonel de Fontanges, rue de Grenelle. Il était sous directeur du S.G.A. et me prit pour remplir les fonctions de Capitaine adjoint. A ce titre j’eus plusieurs missions à remplir. J’avais un coupe file qui me permettait d’assurer des liaisons avec les Ministères, les Directions d’armes, etc. C’est au cours de l’une de ces missions que j’ai fait la connaissance du Colonel B, chef du cabinet militaire du Président Daladier. C’est le colonel B qui, plus tard, interviendra pour que je sois affecté au 6ème Régiment de Dragons. C’était un cavalier...

J’étais, depuis peu, au service géographique lorsque je reçus une lettre du Commandant R de l’Etat-major du Général commandant la 18ème Région à Bordeaux. En voici les termes :

Mon cher ami,

Je viens vous donner quelques renseignements sur le poste d’officier d’ordonnance du Général commandant la 18ème Région: la place est toujours libre et il n’y a aucun candidat sérieux en vue. Le Général est de rapport très agréable pour le collaborateur immédiat qu’est son officier d’ordonnance. Le travail est assez absorbant mais très varié et des plus intéressant. Il est toujours récompensé largement puisque les officiers d’ordonnance des régions sont rapidement n°1 des tableaux et que leur candidature est acceptée d’avance par les Directions d’armes, ce qui n’est que justice.

Je me tiens à votre disposition pour vous fournir tous les renseignements qui pourraient vous intéresser. Je n’ai pas besoin de vous dire combien je serais heureux de vous voir prendre ce poste. Je vous prie de croire, mon cher ami, à mes meilleurs amitiés.

Signé: Rollot

J’ai été, certes, extrêmement flatté en recevant cette lettre mais, décemment je ne pouvais accepter le poste qui m’était offert. Je venais d’arriver au Service Géographique et ne pouvais pas, dans ces conditions, formuler une demande de mutation qui aurait été acceptée, c’est l’évidence même.

La proposition était alléchante mais, par pure honnêteté, j’ai refusé le poste. J’ai donc répondu fort aimablement au Commandant R.

Mon ordonnance et mon cheval étaient en subsistance au 6ème Régiment de Dragons.

Certes depuis 2 ans, j’étais fort bien en place au service géographique de l’armée où j’ai beaucoup appris mais, un jour, l’idée me vint de respirer à nouveau l’odeur du crottin. Je me suis donc rendu au Ministère, rue St-Dominique où j’ai vu le Colonel B, Directeur du Cabinet Militaire du Président Daladier. Je lui ai dit, en toute simplicité, ce que je désirais. Puis j’ai écrit au Colonel Labouche que j’avais connu au 3ème Régiment de Hussards. Voici sa réponse:

"Mon cher Donès.

Je viens de voir le Colonel Jacottet du 6ème Dragon; je lui ai longuement parlé de vous et tout spécialement des qualités dont vous aviez fait preuve comme Capitaine mitrailleur au 3ème Hussards. J’ai insisté sur les brillants résultats que vous aviez obtenus dans la tenue et l’instruction de votre unité.

Il m’a paru très heureux d’apprendre que vous vous intéressiez beaucoup aux méthodes de tir un peu scientifiques et sortant de la routine. Je crois avoir bien servi votre cause.

Dans l’espoir que vous obtiendrez le commandement que, très légitimement vous désirez. Croyez, etc"

Signé: Labouche

Et quelques jours après, j’entrais au 6ème Dragons au grand étonnement de nombreux officiers car il était très difficile d’obtenir une place dans un régiment de la région parisienne. Il était de notoriété publique que pour être affecté au Régiment de Cavalerie de Saint Germain en Laye, il fallait être agrée par la colonelle que, très irrespectueusement, les sous-Lieutenants appelaient "la Reine Margot".

En arrivant au 6ème Dragons (la Reine Dragons), j’ai d’abord pris la direction du vent... j’ai observé. Rien de commun avec les régiments de l’Est! Certes, c’était un régiment discipliné mais j’eus très vite l’impression que l’instruction n’y était pas suffisamment poussée ! L’escadron qui m’était confié était une belle maison mais, à l’intérieur, il y avait peu de meubles ! Je dois reconnaître que le Colonel Jaccotet, commandant le 6ème, soucieux d’avoir un Capitaine mitrailleur qualifié, m’aida beaucoup dans tout de que j’ai entrepris.

Puis, hélas, ce fût la guerre, la défaite en quelques semaines et la captivité !

Peu m’importe que l’on pense que je manque de modestie. Je suis ce que je suis.

J’ai voulu, dans ce résumé, reproduire lettres, notes, citations, félicitations, pour me persuader qu’après tout, ce n’est pas moi qui me suis "fabriqué un masque", mais plutôt les autres, ceux que j’ai servis, étant sous leurs ordres mais aussi ceux que j’ai eu l’honneur de diriger que ce soit dans la vie militaire ou la vie civile.

Décembre 1982

Bouchavesnes octobre 1916

J’avais 20 ans et 4 mois. Après bien des pérégrinations, j’avais pu, enfin, trouver le train de combat du 26ème Bataillon de Chasseurs à pied où se trouvaient les voitures à munitions, les voitures à bagages, les cuisines roulantes, le tout commandé par un Lieutenant qui remplissait aussi le rôle d’officier de l’état civil! C’est lui qui enregistrait les noms des Chasseurs à pied tués au cours des combats... quand il le pouvait!

Du train de combat, j’ai rejoint la 3ème compagnie, commandée par le Capitaine Ricard, à laquelle j’étais affecté, ayant comme guides ceux qui, chaque soir, à la tombée de la nuit, se rendaient aux cuisines roulantes pour y prendre la soupe destinée aux camarades qui étaient restés dans les tranchées. Ces corvées de soupe avaient un rôle bien ingrat à remplir car, très souvent, les hommes n’étaient pas épargnés des tirs d’artillerie d’un secteur agité.

C’est ainsi que je suis arrivé à Bouchavesnes, village entièrement détruit, rasé par les obus allemands.

Le poste de commandement du Chef de Bataillon se trouvait dans un ravin, le ravin de Bouchavesnes. C’était un ancien abri allemand, assez profond dans lequel il y avait de la paille servant de litière à tous ceux du Poste de Commandement.

C’est là, dans ce P.C, que je me suis présenté au Commandant Guizard, chef du 26ème bataillon de Chasseurs à pied. C’était un homme intègre, ancien St Cyrien, plutôt d’aspect froid. C’est le souvenir que j’en garde mais, par la suite, sachant mieux qui il était, j’eus pour lui une profonde admiration. Il est bon quand on est jeune, d’avoir des chefs aussi valeureux. Il en reste toujours quelque chose.

Il me questionna longuement afin de me connaître: cavalier, ancien élève d’une école militaire, formé, un mois seulement, à l’Ecole des Chefs de Section d’Infanterie d'Epinal, nommé sous-Lieutenant le 23 octobre 1916, volontaire pour partir au front le 1er août 1914, volontaire pour être affecté dans l’infanterie, etc.

Après m’avoir écouté, sans m’interrompre, il me dit :

- "Vous êtes jeune, vous allez avoir à commander des hommes souvent plus âgés que vous; il faudra vous imposer".

Puis, il me donna un agent de liaison qui me conduisit au P.C de la 3ème Compagnie commandée par le Capitaine Ricard. C'était un ancien Adjudant de Chasseurs à pied qui avait franchi rapidement les divers échelons de la hiérarchie. Bon troupier, sachant donner des ordres précis bien qu’il fut souvent "bourru".

Au cours d’une longue carrière, je me suis souvent rappelé ce que m’avait dit le commandant Guizard dans son P.C du ravin de Bouchavesnes: "il faudra vous imposer".

Quelques jours après, le Bataillon participait à l’attaque d’une position allemande. Il s’agissait d’atteindre l’objectif assigné en suivant un tir de barrage, tout cela dans la boue car nous étions au mois de novembre.

La classe 1916 venait d’arriver, nous avions reçu des renforts. Les pauvres gens! ils ne firent que passer car nombreux furent ceux qui ont -on les appelait les "Marie-Louise"-, été tués, blessés ou évacués pour pied gelés au cours de ces combats qui durèrent de trop longs jours. Ils avaient mon âge car, bien qu’étant, moi aussi, de la classe 16, j’appartenais à la classe 14 du fait de mon engagement pour 5 ans au 2ème Régiment de Dragons le 3 juillet 1914.

Les Allemands utilisaient déjà les obus à hypérite; nous avions donc des masques pour nous protéger. C’est au cours de ces combats que l’un de mes camarades de la Compagnie, le Lieutenant Brémond d’Ars, fût évacué, il avait les organes génitaux brulés par l’hypérite! Il est facile d’en connaître la cause car, même à la guerre, il faut ce qu’il faut et quand on le peut.

Voilà comment se passèrent mes premiers contacts avec l’Infanterie.

Rude épreuve que la guerre !

Elle est stupide et Dieu fasse que mes petits enfants soient épargnés d’une pareille épreuve.

La Banque Mobilière Privée

La B.I.M.P. est une nouvelle étape de mon existence. En rentrant de captivité (ma famille était à Nîmes). J’étais en congé d’armistice comme beaucoup d’officiers, l’armée ayant été réduite.

L’idée nous vint de rentrer chez nous, à Saint-Mandé. C’était en 1943. A la libération je fus affecté au Service Social de l’Armée, mon bureau étant au vieux fort, à Vincennes. C’est là que j’ai terminé ma carrière militaire, comme chef d’Escadrons.

C’était en 1956, j’avais donc 50 ans.

Entre 1943 et mon affectation au Service Social de l’Armée, j’avais obtenu du Ministère des Anciens Combattants, la place de secrétaire au Centre d’Accueil et d’Entraide des prisonniers de guerre à Montreuil puis la place de secrétaire général au Centre d'Accueil et d’Entraide du 7ème Arrondissement.

C’est là que j’ai connu monsieur Froissart, ancien prisonnier de guerre, directeur de la Banque Mobilière privée située 22 rue Pasquier, tout près du square Louis XVI, dans le 8ème Arrondissement.

Monsieur Froissart me dit un jour :

- Que ferez vous quand vous serez à la retraite ?  Et moi de lui répondre:

- Je n’en sais absolument rien !.

- Venez me voir à ce moment, le marché du travail est très ouvert, je vous prendrai pour remplir les fonctions de Chef du personnel chargé du service de la paye, des questions sociales, des retraites, etc.

Ce qui fût dit, fût fait.

Le 1er mai 1946, j’entrai donc à la Banque Mobilière privée. Quand j’avais du temps disponible, j’aidais de Sainte- Marie, fondé de pouvoir au service de la caisse. Je travaillais sur le même bureau que lui et nous fûmes, plus tard d’excellents amis.

Le temps passa, sans histoires, lorsque le président directeur général de la banque monsieur Nicolas me convoqua à son bureau pour me dire qu’il allait changer la structure des services et qu’il me nommait Chef du Service de la caisse avec délégation des signatures. Flatté de cette promotion, je me mis à l’ouvrage et j’ai conscience, aujourd’hui d’avoir travaillé, beaucoup travaillé pour satisfaire la direction et le personnel. Je suis resté quinze années à la B.I.M.P et n’y ai conservé, très longtemps, que des amis. Hélas ! Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, ont disparu ou qui sont partis à la retraite.

Tous les ans, Mamie et moi, sommes invités au repas des retraités. Nous ne manquons pas d’y assister et il est touchant de constater que les liens d’amitié, qui nous ont unis pendant de nombreuses années, soient restés toujours aussi vivaces.

Décembre 1982

J’étais à la retraite depuis peu lorsque je reçus une lettre charmante de Monsieur Mialaret, PDG de la B.I.M.P. il me demandait de dépanner un fondé de pouvoir de la S.A.G.A, rue Lamenais. Je pensais que ce dépannage durerait 2 ou 3 mois. Il dura 2 ans...

Voici quelques passages de la lettre de monsieur Mialaret:

"A la S.A.G.A, le fondé de pouvoir est responsable de la comptabilité et s’occupe en même temps, personnellement, de la paye, de la sécurité sociale, des caisses de retraite, etc.

Vous savez, par expérience que ce n’est pas commode, car ce travail demande du calme et doit être fait rapidement à certains moments où l’on à d’autres occupations.

Je viens vous demander s’il vous intéresserait de prendre en charge ce travail. Naturellement vous seriez maître de vos heures de travail, la seule suggestion étant que tout soit fait en temps voulu.

Il faudrait, bien évidemment étudier la question de votre statut pour que vous ne perdiez pas les avantages de la retraite mais une solution satisfaisante peut certainement être trouvée.

Ceci m’est une occasion de vous remercier à nouveau du travail que vous avez donné à la B.I.M.P et du concours que vous avez apporté précisément aux questions de personnel.

Je ne sais ce que vous penserez de mon idée...etc

Veuillez agréer, cher monsieur, mon meilleur souvenir, etc".

Signé: Mialaret

J’ai répondu aussitôt et suis entré à la S.A.G.A. Le dépannage à duré 2 ans! J’avais donc 67 ans.

Puis Henry a estimé que je pourrais me rendre utile en tenant la comptabilité de son cabinet situé rue de l’Ancienne Comédie et celle de son cabinet situé à Bourg la Reine. J’ai fait cela jusqu’à la fin de 1975. Etant né en 1896, faites le compte !

Le Limon

C’est en 1973 que nos enfants ont acheté à madame Blanchet le Mas du Limon situé sur le territoire de Mazan à 6 km, environ, de Carpentras.

Détail curieux et touchant à la fois quand on aime la famille. Le grand père de Mamie, le docteur Campan, exerçait en Avignon lorsque le Préfet du Vaucluse l’envoya à Velleron pour y soigner les malades atteints du choléra. Il y resta de 1857 à 1861; c’est là qu’est née tante Marie. Puis il fût nommé directeur de l’hospice du Thor où le papa de Mamie est né.

Velleron, le Thor, Mazan, sont dans une même région, trois cantons tout près les uns des autres. C’est donc pour nous un retour à la terre.

Comment définir le Limon?

Je ne saurais mieux faire qu’en prenant dans le livre d’or, les vers écrits par notre nièce, Simone Mouret, professeur de lettres pures au lycée de Nîmes.

"Deus nobis haec otia pecit"

Virgile

Il est, couronné de verdure,

En haut d’un chemin rocailleux

Un beau mas qui a fière allure

Bien que les murs en soient très vieux

Là, nous venons, chaque saison,

Trouver joyeuse compagnie

Et, de ce tranquille horizon

Goûter la subtile harmonie.

Le repos auquel on aspire

Nous est offert en ce séjour,

Et nous laissons couler les jours,

Grisés de l’air pur qu’on respire.

Grandes tablées et gais convives

Parents, amis que nous aimons,

Que toujours en nos coeurs revivent

Ces beaux jours passés au Limon.

Simone Mouret juin 1977

Saumur

Saumur fût, pour moi, une joie car, avant que je n’entre à l’école de cavalerie, je n’étais qu’Officier à titre temporaire. Ayant été reçu au concours d’entrée j’en suis ressorti après une année d’études avec le grade de Lieutenant a titre définitif. Ma situation était donc réglée.

A Saumur, je me suis lié d’amitié à un excellent camarade de promotion, le Lieutenant Gaston Brun. Je reparlerai de lui plus loin.

Ensemble, nous allions à Paris, à peu prés tous les samedis. Nous déjeunions dans un restaurant près de la Comédie Française, "Chez Léon", puis l’après-midi, nous allions au "Français" où, pour cent sous, nous avions un fauteuil d’orchestre. Le soir, c’était une "surboom", chez des amis à Gaston qui connaissaient beaucoup de monde à Paris. Nous rentrions à Saumur le dimanche, par le dernier train, quelque peu fatigués.

Hélas! trois fois hélas! Le lundi matin, à la première heure, alors que le jour était à peine levé, les cours commençaient par une épreuve de dressage des jeunes chevaux qui "pétaient" le feu après le repos du dimanche.

Après, c’était un amphi, et pendant que le prof faisait son cours, j’ai le souvenir d’avoir souvent bien "roupillé".

Un jour, un samedi bien sûr, alors que nous nous trouvions place de la Bourse, l’idée vint à Gaston de faire une visite à la famille Campan qui habitait, l’hiver, chez Suzanne rue de Passy. Il me présenta à la famille Campan, je revins plusieurs fois, je fis un petit brin de cours à la jeune fille de la maison et le 20 avril 1922, j’épousais Blanche Campan.

A cette époque, les choses se passaient autrement qu’actuellement. Il était de bon ton, par exemple, de dévoiler ses intentions à la famille de la jeune fille. Et cela me rappelle des vers que j’ai appris il y a bien longtemps.

"Le temps qui change tout, change aussi nos humeurs

Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses moeurs"

C’est donc grâce à Gaston que j’ai connu Blanche.

En sortant de Saumur, Gaston était affecté quelque part en Algérie alors que moi-même ne pus que choisir le 5ème Régiment de Spahis à Sfax alors que j’avais été au 6ème Régiment de Chasseurs d’Afrique à Mascara, dans la province de l’Oranie avant que je n’entre à Saumur.

Nous n’avons pas rejoint nos régiments grâce au beau-frère de Gaston, qui était Chef de Cabinet du Ministre Loucheur. Je passerai sous silence l’astuce dont Gaston usa fort habilement.

Nous avons rejoint l’Ecole de Défense Contre Avions de Montargis qui recrutait des Officiers de Marine, d’Artillerie, d’Infanterie, de Cavalerie pour répandre ensuite dans les Unités les nouvelles techniques de tir.

Les cours, certes, étaient extrêmement difficiles. Les marins et quelques artilleurs questionnaient le prof après les cours mais les cavaliers et les fantassins, gorgés qu’ils étaient de formules et d’équations prenaient sagement la tangente. Je dois cependant reconnaître que j’ai appris quelque chose qui m’est resté et qui m’a servi au cours de ma carrière.

A Montargis, Gaston Brun courtisa Mademoiselle Belleguise dont le père était Directeur de la Banque de France. Il l’épousa, partit en Allemagne puis, à Chartres dans un régiment de D.C.A., se fit affecter ensuite au 2ème Bureau, c’est-à-dire dans les services spéciaux de contre-espionnage. Ce fut sa perte ! Ce qui suit a été pris dans un ouvrage dont l’auteur n’est autre que l’ancien chef du contre-espionnage français de 1935 à 1945, le Colonel Paillole.

"Après l’Angleterre, la France déclare la guerre à l’Allemagne.

- On déclare la guerre pour ne pas avoir à la faire.

Insinue le commandant Brun (je crois pour ma part, que c’était un peu l’opinion de ceux qui fréquentaient les salons parisiens).

Nos divisions, au contact de la ligne Siegfried, recevront l’ordre de revenir sur leurs positions de départ, adossées à la ligne Maginot, alors que le 9 septembre 1939 six divisions françaises avaient pénétré en territoire allemand entre Bitche et Sarreguemines.

- Vous voyez bien, dit le commandant Brun, qu’ils ne veulent pas en découdre. J’espère que nous ne serons pas idiots au point d’agiter, une fois de plus le secteur.

Le colonel Schlesser du 2ème Bureau, hors de lui, fit une réflexion pour le moins outrageante à l’endroit du Commandant Brun. J’éviterai de la reproduire.

Le 22 septembre 1939, un incident survint: Daladier lui-même a été interrompu dans l’une de ses conversations jugée indiscrète par un contrôleur zélé. L’incident déchaîna la tempête sur le 2ème Bureau. Il fit plus de bruit et de volume que tous les rapports du 2ème Bureau sur la propagande nazie.

Et, pour résoudre l’incident, afin qu’il ne se reproduise plus, il fut décidé qu’un Officier connaissant les services du 2ème Bureau soit désigné pour assurer le contact avec le ministére.

Perfide, Schlesser en profita pour désigner Brun. Ouf !

Brun deviendra, en 1941, Directeur des Contrôles Techniques (service des écoutes) du gouvernement de Vichy après avoir rompu tout contact avec le 2ème bureau.

C’est à Vichy, à l’hôtel du Parc, que j’ai revu mon ami Brun quand je suis rentré de captivité.

A la libération, il eût des ennuis, comme on peut le concevoir. Il connut Fresnes mais fût ensuite amnistié.

Tous ces souvenirs sont écrits pêle-mêle au fur et à mesure qu’ils me viennent à l’esprit, souvent la nuit quand je ne dors pas. Le lendemain, j’essaie de les coucher sur le papier mais, hélas !

Combien il est difficile d’écrire.

Pour se convaincre de sa propre ignorance, il suffit de prendre une feuille de papier et un crayon.

Essayez...

La mort d’un brave

C’était quelque part, sur le front, au cours de la guerre 1914-1918.

La Division à laquelle j’appartenais, la 166ème commandée par le Général Cabaud, était en formation de rassemblement en prévision d’une prochaine attaque. Les villages avaient été désertés par tous les habitants et seuls les canards, les poules, les oies occupaient les rues. Nos cuisiniers n’avaient que le choix pour nous faire d’excellents repas bien que cette période se situât pendant la Semaine Sainte.

Si ma mémoire ne me fait pas défaut, nous étions près de Nesles et devions attaquer le vendredi saint en direction de Saint-Quentin.

Au Bataillon, il y avait un abbé qui avait le grade de sous-Lieutenant, c’était l’Abbé Husson.

Il ne voulut pas participer à nos agapes et, le vendredi saint, au cours de l’attaque du Bataillon il fut tué! 

Au 26ème Bataillon de Chasseurs à pied, nous étions plusieurs officiers provenant de la Cavalerie. Certes, dans les Chasseurs à pied, on avait un certain panache, les Cavaliers étaient donc bien à leur place car, par définition, le Cavalier a, lui aussi du panache. Parmi eux, il en était un, le Capitaine de Nailly. Lui aussi fut tué, debout parce qu’il fallait qu’il soit debout pour entraîner ses hommes à l’attaque d’une position en

Un incident

Il m’est pénible d’évoquer ici le nom d’un certain Capitaine qui s’appelait Blanche. Nouvellement arrivé du dépôt, il prit le commandement de la Compagnie à laquelle j’appartenais pour remplacer le Capitaine Ricard, évacué pour blessure.

Nous avions attaqué un bois, je devrais dire ce qu’il en restait c’est-à-dire des troncs mutilés par les tirs d’artillerie.

Ce petit bois conquis, les brancardiers ramassaient les blessés, les amenaient au poste de secours puis revenaient. Nous étions entrain de vivre une journée infernale et il fallait avoir la tête bien "plantée" pour résister.

Or Blanche, le Capitaine perdit pied ! Affolé, il donna des signes de lassitude tels qu’il prit la direction du poste de secours. Et son groupe de commandement, désemparé, vint se mettre à ma disposition. Je pris donc le commandement de la Compagnie. Je n’avais pas 22 ans!

Du courage ? Certainement pas.

Je n’ai fait qu’imiter ceux qui, pour moi, avaient été des exemples. C’est ça la guerre! Il faut que les jeunes et les moins jeunes le sachent.

La bataille de Guize

Pourquoi ne raconterais-je pas la bataille de Guize ? Oh! Certes, mes enfants n’ignorent rien de la question car je l’ai racontée plusieurs fois.

L’heure H étant fixée, nous sommes partis à l’attaque. Le ciel était noir de nuages, des éclairs sillonnaient l’horizon. Puis ce fût l’orage, un véritable déluge tandis que l’artillerie française et l’artillerie allemande tiraient et que les balles sifflaient!  Je ne sais si le mot est impropre mais, à mon sens, ce fût une journée apocalyptique.

A trois heures du matin, nous étions sur un plateau, tout près d’une ferme que je vois encore. Les hommes essayaient de creuser leur trou individuel mais, au fur et à mesure qu’ils creusaient, l’eau remplissait le trou!

L’intendance ayant suivi, c’est à cette heure matinale que l’on nous distribua des vivres et des munitions. J’eus même une lettre de ma famille, écrite depuis plusieurs jours, bien sûr.

C’est ce jour là que j’ai vu arriver un homme qui n’était pas un Chasseur mais appartenait à un autre Régiment ayant participé à l’attaque.

Rien ne lui manquait: il avait son fusil, son sac, son casque, sa capote, le tout bien trempé comme nous l’étions nous-même. L’oeil hagard, il marchait comme un automate. Je lui montrai la direction du poste de secours. Et il partit, tel un automate !

Le Violu

Et le Violu, que dirais-je du Violu ?

C’était un piton boisé qui dominait la vallée de Sainte- Marie- aux- Mines. Les Allemands et les Français se disputaient ce point capital d’observation, d’où de fréquentes attaques de part et d’autres qui eurent tôt fait de transformer ce piton boisé en un amas de tranchées et d’arbres mutilés.

Chaque fois que l’artillerie française tirait sur Sainte- Marie- aux- Mines, les Boches nous rendaient la monnaie en tirant sur Saint-Dié.

Que c’est bête la guerre !

L’homme est véritablement un loup pour l’homme et n’est-il pas affligeant de lire dans les journaux que les hommes se battent encore aux Malouines, au Liban, en Afganistan, en Irak, en Iran, et ailleurs!

Les hommes se donnant la main devient, hélas, une utopie quand on voit défiler en masses compactes des compagnies et des chars sophistiqués sur la place rouge à Moscou! Et le maintien de la paix par l’équilibre des forces devient aussi une nécessité.

1940 - Désespoir

Au cours de la 2ème guerre mondiale, nous nous étions battus sur la Somme où nous avions subi des pertes sévères, nous nous étions battus sur la Seine, où mes mitrailleurs furent tués, nous nous étions battus sur l’Eure et la Brigade (ce qu’il en restait) se repliait, selon les consignes, sur le fameux réduit breton.

Nous avions quitté la dernière étape par alerte car nous avions à nos trousses, une Division allemande dépendant de l’Armée du Général Von Brök. Après une nuit noire, combien pénible, les hommes, fatigués, dormaient sur leur selle. J’eus la chance, au petit matin, de retrouver quelques éléments de la brigade Maillard et du Colonel Chiapini commandant le 2ème Régiment de Hussards.

Devant la défaite de l’armée, Chiapini ne put se consoler, il pleurait comme un enfant tandis que le Général Maillard lui tapait gentiment sur l’épaule.

Ce fût, pour moi, une scène bien émouvante!

La Brigade à laquelle j’appartenais était composée du 6ème Régiment de Dragons commandés par le Colonel Jacottet et du 2ème Régiment de Hussards commandé par le Colonel Chiapini. Je connaissais Chiapini depuis fort longtemps alors qu’il n’était que Capitaine.

Quand le 6ème Régiment de Chasseurs d’Afrique auquel je venais d’être affecté arriva à Alger, le colonel de Benoist me demanda de participer à une épreuve de course militaire.

Au saut de la rivière, alors que j’étais en tête de peloton, mon cheval fit une faute et tomba. Un photographe eut la malencontreuse idée de prendre un cliché ! Sur la photo que je possède encore, on reconnait le Capitaine Chiapini. Qui eût pensé que nous nous retrouverions au cours de la guerre de 1939-1940 !

1917 — Frapelles

Nous étions en secteur dit de repos, à la Croix de Frapelles, tout près de Provenchère, région de Saint-Dié.

J’évoque ce souvenir parce que mon cousin germain, Jean Boissin, avait épousé une jeune fille qui possédait une ferme près de Provenchère où, depuis la mort de son mari, elle se rend tous les ans.

La position que nous occupions épousait la forme d’un cul de sac, la Croix de Frapelles se trouvant à la partie inférieure. Et c’est là, par un temps détestable, car la neige tombait à gros flocons, que les Boches vinrent nous attaquer. C’est ce que l’on appelait "un coup de main", exécuté par quelques hommes seulement.

Fort heureusement un chien sentinelle dont nous venions d’être dotés alerta son maître qui alerta à son tour toute la compagnie.

Le Lieutenant Madelin se distingua particulièrement, sa Section ayant chassé les Boches à coups de grenades offensives.

Quelques temps après, sur la Somme, ce brave Madelin fût blessé au cours d’une relève du Bataillon par des troupes anglaises.

Une date : 6 février 1934

L’avancement, dans la Cavalerie, étant extrêmement réduit, les Lieutenants, Saint-Cyriens ou Saumuriens n’étaient promus Capitaines qu’aprés 15 ou 16 ans de grade. Quelques officiers, fort peu nombreux d’ailleurs, passèrent dans l’Intendance, l’Artillerie, la Gendarmerie, armes où l’avancement était plus rapide.

J’eus l’idée de faire des démarches en vue de mon affectation dans la Garde Républicaine.

Drôle d’idée! Nous étions en 1934.

Il y a peu de jours, Alain Decaux fit un exposé à la télévision sur ce qui se passa à Paris le 6 février.

Au voleur, au voleur, ainsi commença son exposé. De quoi s’agissait-il ?

L’inflation était florissante, c’était la misère, on parlait de la progression du chômage, bref! Les gens étaient mécontents.

C’était aussi l’ère de grands scandales: l’affaire Stavisky, celle des bons du trésor d’un mont de piété, à Carcasonne, je crois.

De nombreux groupes de mécontents se formaient: les Camelots du Roi avec, à leur tête, Charles Maurras qui dirigeait l’Action Française, le Colonel de la Rocque qui recruta de nombreux adhérents, enfin les anciens combattants scindés en deux groupes, l’un apolitique, l’autre, plus turbulent, faisant uniquement de la politique.

Et l’inévitable se produisit le 6 février.

Le ministère Chautemps opinait vers la gauche tandis que la police avait pour consigne de "bastonner" ceux de la droite.

Les groupes s’affrontèrent place de la Concorde, face à la Chambre des Députés.

Un coup de feu partit d’un bosquet, dit Alain Decaux. Mais, comme le feu appelle feu, ce fût la bagarre entre le service d’ordre et les manifestants : 27 morts, plus de 1000 blessés, tel fût le bilan de cette journée tragique !

Chautemps fut remplacé par Daladier, mais ce dernier fût violemment attaqué par la droite et par la gauche le jour de son investiture si bien qu’il ne put exposer ses intentions aux Députés rassemblés à la Chambre.

Acclamé par la foule, Gaston Doumergue prit le pouvoir et ce fût le début du Front Populaire!

Je tire une morale de tous ces faits bien mal racontés mais combien douloureux.

Dégoûté d’une telle tragédie, il se fût plus question pour moi, de demander mon affectation dans la Garde Républicaine.

Voilà pourquoi j’ai raconté ce souvenir, parce que je l’ai vécu.

 

 

La fortune

Oh! Certes, j’aurais encore de nombreux souvenirs à évoquer, ayant fait deux guerres, ayant subi la captivité et ayant été au contact des hommes pendant plus de soixante quatorze ans. Les uns seraient gais, d’autres le seraient moins.

Je préfère conclure par une chose infiniment gaie : la fortune.

Rassurez-vous, il n’est pas question d’argent.

En 1922, nous sommes partis à deux pour affronter l’existence.

En 1983, faisons un peu d’arithmétique : 4 ménages, 15 petits enfants, 5 arrière petits enfants et 2 espérances.

Et un mariage le 25 mars prochain. Nathalie épousant Denis Diard, docteur en médecine.

Ce n’est pas une belle fortune ça?

fin février 1983

Le temps a passé depuis le jour où j’ai écrit la dernière page sur la Fortune. La famille a grandi.

Jean-Baptiste est né le 2 mai 1983

Romain est né le 18 octobre 1983.

Emmanuelle est née le 16 décembre 1983.

Benoit est né le 19 février 1984.

Florian qui, pour sa première sortie, est venu voir Mamie et Papy le 14 septembre, est né le 6 septembre 1984.

Et ce n’est pas fini : Nathalie attend un bébé en octobre et Béatrice en décembre. Et puis nous venons d’apprendre, ce jour, que Caroline attend, elle aussi, un bébé pour le mois d’avril 1986.

A qui le tour?

Dimanche 15 septembre 1985

Et le tour est arrivé.

Hier, 15 avril 1986, Renaud David nous a téléphoné pour nous apprendre une heureuse nouvelle, Eveline attend un bébé.

17 avril 1986

Et Caroline Benvenuti vient de nous donner une petite Marie

22 avril 1986

 

Jeune, il faut apprendre, vieux il faut se souvenir, et il n’y a malheureusement pas de mémoire tellement exercée qu’elle ne puisse faiblir à un moment donné.

Quand elle faiblit, c’est le signe de la vieillesse.

Février 1987

 

Livre II

 

C'est en 1978, que Blanche, ma soeur

a eu l'heureuse idée d'écrire quelques souvenirs concernant notre chère maman

et dont, certains, lui ont été transmis par Tante Marie, la soeur de mon père.

Elle a consulté des lettres et des documents

qui lui ont permis d'établir

d'une façon aussi précise que possible

l'arbre généalogique de la famille.

J'ai pu, personnellement retrouver quelques photographies

qui j'en suis sûre

feront la joie des enfants.

Maggy Bridant

Toutes ces choses sont passées

Comme l’ombre et comme le vent.

Victor Hugo

 

Les souvenirs de Mamie

 

Comme je l’ai promis à chacun de mes enfants, je vais essayer, de mémoire, de retrouver tout ce que je sais de ma chère maman.

Elle est née à Cognat-Lyonne le 6 Octobre 1873. Son père y était instituteur. Il s'appelait Alexandre Tixier et ma grand-mère, sa femme, Antoinette Desgouttes. Ils eurent quatre filles ce qui m'est confirmé par une lettre que je viens de relire. Cette lettre envoyée du Four à Chaux, le 26 Avril 1861, par le père de ma grand-mère dit ce qui suit: "mes amitiés et embrassades à ma bonne Antoinette et à ma petite Thérèse; ayez soins de toutes deux. Croyez à mon affection et à celle de votre mère. Signé Desgouttes".

Thérèse, dont il est fait mention dans la lettre, n'a pas vécu longtemps. Par la suite, mes grands-parents ont eu trois filles:

Marguerite qui a épousé Monsieur Bouiller, propriétaire d'un important domaine à Breuilly près de Saint-Pourcins.

Emilie qui a épousé Monsieur Wallon dont le père était propriétaire de l'imprimerie Wallon, à Vichy.

Joséphine, Maria, ma mère, qui a épousé, en 1894, le Lieutenant d'artillerie Louis, Charles, Albin Campan.

Situons dans le temps, ce que furent mes grands-parents Tixier. Peu de renseignements sur la famille d'Alexandre Tixier instituteur à Cognat- Lyonne. Sa femme née Antoinette Desgouttes, avait quinze ans et trois mois quand il l'épousa.A cette époque, il était instituteur à Neuilly le Réal, petit village près de Moulins. Quels furent ses autres postes entre Neuilly le Réal, Cognat-Lyonne où ma mère est née, et Breuilly où il prit sa retraite, je ne peux le dire.

Je sais que mon grand-père avait un oncle, chanoine au Chapitre de Moulins.

C'est par anticipation qu'il prit sa retraite et qu'il vint s'installer à Vichy où sa femme était propriétaire de l'hôtel des Charmilles situé Boulevard des Etats-Unis, à l'angle de la rue du Pont. Cet hôtel constituait sa part lorsque ses parents firent le partage de leurs biens entre leurs enfants. Un de ses frères hérita de l'hôtel de Tours, rue du Pont et contiguë de l'hôtel des Charmilles. Un autre frère obtint un beau domaine dans la région de Vichy. Enfin, un autre frère, l'oncle Théodore, que j'ai bien connu, habitait près de Bellerive sur Allier en haut d'une côte qui s'appelait la Cuisse Blanche. Il avait eu, dans le partage, un domaine constitué de vignes et de terres de bonne catégorie.

Ce cher oncle Théodore ressemblait étrangement à sa soeur à tel point que lorsque je le voyais, il me semblait voir ma grand-mère en pantalon.

Revenons à mon grand-père Tixier. Installé à Vichy et souffrant du foie, il eut la bonne fortune de se reconvertir en entrant comme gestionnaire au grand casino de Vichy. Je le vois encore dans ses fonctions qui lui imposaient le port de la jaquette et cravate blanche. Il avait fière allure.

Parlons maintenant des filles Tixier: Marguerite - Emilie et Maria, ma mère.

Marguerite s'est mariée à Monsieur Brouiller, propriétaire d'un très beau domaine constitué par un vignoble qui donnait un vin de qualité dénommé vin de Saint-Pourcin. Il avait aussi un champ d'une telle étendue que les grandes manoeuvres, vers 1903, 1904 avaient pu se dérouler, en partie, sur ce seul champ.

Ma tante Brouiller fut très heureuse. Elle eut une fille, Aimée, née en 1883. Fille unique, elle était fort belle et faisait la joie de ses parents qui la gâtèrent beaucoup. Elle avait 17 ans quand elle épousa Paul Trapenard, fils d'un grand propriétaire de Bellenave. C'était un jeune homme cultivé, fort gentil, affectueux, charmeur. Ils furent heureux et eurent quatre enfants: Guy, Jean, Henri et Solange.

Ils avaient dans leurs relations des châtelains des environs. Hélas! ils eurent la faiblesse de mener un train de vie semblable à celui de leurs amis infiniment plus fortunés, ce qui les amena progressivement à la ruine.

Devant une situation aussi critique, le ménage partit pour la Corse où ils fondèrent une pension de famille. Les fils firent cependant de très bonnes études. Guy, après son baccalauréat, partit en Amérique chez un industriel. A son retour il épousa Suzanne Pascal, jeune niçoise licenciée en droit. A Lyon Guy, fonda une petite industrie de cuir qui, par la suite, prospéra. Le ménage accueillit toujours avec beaucoup de chaleur Jean-Pierre Donès, élève à l'école vétérinaire de Lyon.

Une fille, Annie, naîtra vers 1930. Elle fit de très brillante études et agrégée d'anglais à l'âge de 22 ans. Professeur de l'université, elle épousa Mare Imbert, médecin militaire en garnison à Lyon. Ils eurent trois enfants : Sophie Alexandre et Caroline.

Guy Trapenard, décède à Lyon le 9 Mars 1961, est inhumé à Saint- Génies de Cromolas, dans le département du Gard.

Jean, ingénieur, commença une carrière à la Société des eaux d'Evian; il y réussit très bien et fonda la plage d'Evian, très appréciée des curistes. Quelques années après, il épousait la soeur de Suzanne Pascal, sa belle soeur. Ils eurent deux filles.

Jean devint ensuite le représentant des eaux d'Evian pour toute l'Algérie. Il mourut prématurément d'une embolie alors qu'il était en voyage à Paris.

Je sais très peu de choses sur le troisième enfant, Henri, marié à une institutrice et installé en Corse.

La quatrième enfant, Solange, fut une aide précieuse pour sa mère qui tenait une pension de famille à Evisa (Corse). A la mort de ses parents, elle continua à diriger cette pension. Par la suite, elle vendit cette pension et fit l'acquisition d'un très bel hôtel dans le sud de la Corse. Elle se maria mais ne vécut que peu d'années après ce mariage. Ma tante Marguerite souffrit beaucoup de revers subis par ses enfants.

En 1915, venus vivre près de sa mère à Vichy, elle y mourut dans l'hiver d'une grippe infectieuse. Elle avait 56 ans. Son mari, Eugène Bouiller dû mourir en 1905 ou 1906.

Tante Emilie, troisième fille d'Alexandre Tixier et d'Antoinette, mariée à Monsieur Wallon vers 1889 avait été, au moment de la retraite de son père, interne au Lycée de Moulins.

Le ménage eut trois filles: la petite Marie, morte à l'âge de 6 mois, Germaine née en 1892 et Yvonne née en 1895.

L'oncle Wallon était, pour le moins un être original. Il eut toutes les fantaisies parmi lesquelles la création d'un jardin zoologique à Bellerive sur Allier. Les pensionnaires de ce zoo, bêtes exotiques, ne résistèrent pas à la rigueur du climat et moururent.

Il tenta aussi l'élevage des moutons et se livra, entre temps, à des travaux de peinture artistique. Dans tous ces domaines, il échoua. Découragé, il sollicita et obtint la place de conservateur de la bibliothèque de Nouméa. Il y resta de nombreuses années, ne revenant en France qu'épisodiquement et négligeant sa famille. Ma tante en fut très affectée mais elle fut très secourue par ses parents qui se chargèrent d'élever ses deux filles.

L'ainée, Germaine, épousa un avocat parisien, Georges Trubert, en 1910. Il était le fils d'une dame Trubert camarade de Lycée de tante Emilie.

Georges Trubert était un être charmant, très gai qui portait à notre famille une très grande affection. Il est mort en 1930. et nous l'avons beaucoup regretté.

Germaine, sa femme, après la mort de son mari, crut pouvoir gérer le cabinet mais, malheureusement, elle échoua. Elle s'occupa ensuite d'un cabinet d'affaires immobilières mais y subit pas mal de déconvenues, ce qui l'amena à une vie quelque peu dissolue.

La soeur de Germaine, Yvonne, resta célibataire. Elle s'installa à Paris, chez sa mère qui dirigeait une pension de famille rue Toulier, près du jardin du Luxembourg.

Yvonne avait très peu de santé et mourut en 1927. Elle avait eu, pendant plusieurs années une place importante à "Primavéra". Elle était douée pour les arts décoratifs.

Trubert, avocat, et sa femme Germaine eurent quatre fils : Gilbert, René, Georges et Claude. René a poursuivi à Paris la situation qu'il avait à Nice dans l'immobilier. Gilbert est décédé en 1914.

Georges habite Nice; il a une femme charmante, Josette. Le ménage a deux enfants : Nicole et Michel. Nous voyons le ménage chaque fois que nous avons la bonne fortune d'aller à Nice. Et chaque fois, ce sont des retrouvailles empreintes d'une très chaleureuse cordialité.

Claude est marié à une femme charmante et habite Marseille.

La quatrième fille des Tixier est ma mère, Joséphine, Maria. Elle est née à Cognat-Lyonne le 6 Octobre 1873. Maman fit ses études chez les Franciscaines à Vichy. Très douée pour la musique, elle prit des leçons avec un excellent professeur dont j'ai oublié le nom mais dont elle parlait souvent. Ce professeur que Blanche a connue, chantait merveilleusement et tenait l'orgue de l'Eglise Saint-Louis tous les Dimanches. Un curiste, enthousiasmé par cette exécutante inconnue, fut terriblement désappointé et navré lorsqu'il vit apparaître la voix d'ange sous les trait d'une belle personne qui pesait probablement quatre vingt dix kilos. Quel dommage!

Ma mère avait vingt ans lorsqu'un jeune officier d'artillerie descendit à l'hôtel des Charmilles. Il venait faire une cure à Vichy. Très bel homme, il s'éprit de ma mère qui était ravissante.

Le mariage eut bien le six Avril 1894. Mon père, Lieutenant d'artillerie au régiment des pantonniers en garnison à Avignon, fut ensuite muté au 19° Régiment d'artillerie à Clermond-Ferrand.

Je suis née à Vichy le 23 Février 1895 où ma mère s'était rendue auprès de ses parents.

Mon père ayant subi un examen pour passer dans la gendarmerie fut nommé directement à la Garde Républicaine grâce aux excellentes notes qu'il avait obtenues en équitation.

Nous voilà donc à Paris.

Nous étions logés au n°15 du quai d'Anjou, a côté de l'Hôtel de Lauzun. C'est là que naquit ma soeur Suzanne. Elle a été baptisée à Notre Dame de Paris.

Un an après, mon père obtint un appartement de fonction dans la caserne de la Cité, occupée actuellement par les services de police. Nous habitions au 5° étage et j'ai le souvenir d'avoir vu, de l'une des fenêtres de notre appartement, l'enterrement de Félix Faure.

Le climat de Paris ne me convenant pas et ayant été très malade au cours de l'hiver 1899 mon père, sur les conseils du médecin, proposa de permuter à un jeune Lieutenant, célibataire, en garnison à Labouheyres (Landes). Ce jeune Lieutenant ne se fit pas prier.

En 1900, nous sommes arrivés à Labouheyre. Je n'ai pas oublié notre installation provisoire à l'auberge du village. En attendant le repas du soir, nous contemplions la grande cheminée où brûlait un beau feu de bois. A la chaleur des charbons ardents, des broches de poulets tournaient tandis que le jus s'égouttait dans un grand plat placé sous les broches.

Quelques jours après, mes parents emménagèrent à la gendarmerie. L'appartement n'était certes pas moderne mais il était vaste et très agréable.

Nous sommes resté à Labouheyre de 1900 à Septembre 1904. Ce fût une période assez éprouvante pour mes parents: mon père faillit mourir de la typhoïde et, quelques temps après, ma soeur Suzanne eut une pneumonie.

Mon frère Louis naquit en 1901 et Pierre trois ans plus tard, le 18 Juin 1904, Papa fut promu capitaine au choix mais, des dissensions politiques entre le préfet et le maire entraînèrent le transfert de la Lieutenance de Labouheyres à Sabres.

A Sabres, nous logions dans une vieille chaumière mise à notre disposition, nous étions comblés de cadeaux et attentions de la part des braves gens du pays, ravis d'avoir la lieutenance dans le village mais, nous regrettions beaucoup les amis très chers que nous avions connus à Labouheyres, notamment la famille de Lagarrigue de Survillers, sous inspecteur des Eaux et Forêts.

Nous étions encore à Sabres quand nous avons appris le décès de la soeur de ma grand-mère Campan, Léonie Sepée. A cette époque, le deuil était de rigueur. Bien que nous faisions bien jeune encore, j'avais 9 ans et ma soeur Suzanne 8 ans, maman nous habilla d'une robe blanche à fleurs violettes ornée d'une grande écharpe noire en ceinture.

Nous sommes restés à Sabres du mois d'Août 1904 à la fin du mois de Septembre, la nomination de mon père au grade de Capitaine lui imposant la garnison de Tulles.

Mes parents s'installèrent à la gendarmerie dans l'appartement réservé à l'officier tandis qu'avec ma soeur Suzanne nous allions chez une grand-mère Campan, 28 rue Joseph Vernet à Avignon.

Papa vint nous y rechercher. Notre séjour à Tulles fut de courte durée 18 mois. Ce court laps de temps fut cependant suffisant pour nous permettre d'apprécier les beautés d'une contrée fort pittoresque. L'hiver y est très rigoureux mais quel printemps! un printemps que je n'ai jamais plus retrouvé. Près de chez nous, au haut d'une côte, s'étendaient des prairies bordées de buissons épineux mais au pied desquels nous pouvions cueillir de beaux bouquets de violettes.

Le lundi de Pâques, dans ces prairies, nous avons fait rouler les oeufs durs coloriés que maman avait préparés.

Nous n’allions toujours pas à l'école, papa nous faisant quotidiennement travailler.

C'est à Tulles que mon grand-père et ma grand-mère sont venus avec Yvonne Wallon passer deux mois chez nous.

Comme tous les ans, en septembre, mon père prit sa permission annuelle avant de rejoindre Tulle. Nous prîmes donc nos vacances à cette époque mais ma grand-mère n'ayant pas de place pour nous recevoir à Vichy, demanda à Aimée Trapenard de nous accueillir à Bellenave. Nous y fûmes reçus avec beaucoup de chaleur. C'est cependant ce séjour que le baptême de Pierre eut lieu. Paul Trapenard fût son parrain et moi sa marraine.

A table, on me donna la place d'honneur à la droite de monsieur le Curé.

Pendant notre séjour à Bellenave, mes cousins reçurent deux charmants Lieutenants, les fils Jouanet dont l'un venait de sortir de Saint- Cyr. Ces deux Lieutenants étaient les cousins germains d'Aimée. Hélas! ils furent tués l'un et l'autre au cours de la guerre de 1914!

En 1909, les Trapenard ayant vendu leur propriété de Bellenave firent l'acquisition du Château de Champ-Robert situé dans la région d'Aigueperse, en Auvergne.

Leur quatrième enfant, Solange avait quatre mois. Elle fût baptisé à l'Eglise de Champ- Robert. Les châtelains des environs furent invités à la réception de l'après-midi et au repas du soir.

Venus en voitures automobiles, plusieurs invités eurent un sérieux retard dû à l'imperfection mécanique des voitures, d'ailleurs peu nombreuses à cette époque.

Les derniers arrivés se présentèrent à 21 heures. Grand fût le soulagement de monsieur le Curé qui craignait de ne pouvoir profiter des agapes avant minuit. S'il s’était trouvé à table après cette heure, comment aurait-il pu célébrer sa messe le matin!

Mon grand-père eut la bonne idée de frêter un autobus pour nous amener tous, famille et cuisinier mais le voyage, au diable les pannes, nous avons mis trois heures pour faire 25 kilomètres ! Comme il faisait très chaud, les pains de glace placés sur le toit du véhicule fondaient lentement...

La réception fût particulièrement brillante. Le parc du château était illuminé par des lanternes et, dans l'herbe, devant la maison, le nom de Solange était inscrit par de petits lampions de couleur.

Pauvre Solange! quand on connait ce que l'avenir lui a réservé !

A sa grande satisfaction, mon père fût nommé à Toulon où nous sommes arrivés en 1906.

Quel changement à tous points de vue. La gendarmerie était très belle et importante. Un beau pavillon était réservé à l'officier. L'ensemble était situé rue Vincent Allègre.

En Janvier 1908, naissait ma petite soeur Maggy. Je garde de notre séjour à Toulon de précieux souvenirs. Nous y avons eu de très chers amis. Parmi eux le commandant de gendarmerie en retraite Brun et sa famille. Fernande qui est restée une très chère amie et Gaston qui, plus tard, sera un camarade de promotion de votre père à l'école de Cavalerie de Saumur.

Nous allions Suzanne et moi au lycée situé à proximité du port. En 1907, nous avons suivi le cours de catéchisme et fait notre première communion à la cathédrale. Nous avons débuté aussi l'étude du piano avec une jeune fille qui était notre voisine et qui s'appelait Claire Ayasse. Sa jeune soeur Jeanne qui préparait le conservatoire fût, par la suite, professeur. J'ai découvert, il y a peu de temps, qu'elle avait été le professeur de la soeur de Monsieur Canac, ami des Donès junior.

Nous somme au 12 Mars 1907 quand survint, en rade de Toulon, l'explosion du cuirassé Iéna. Ce fut la fameuse histoire de la poudre B, incriminée. Il y eut 200 victimes côté bâbord. Monsieur Thomson, Ministre de la Marine et les Amiraux se rendirent sur les lieux de la catastrophe.

Pour les obsèques des victimes, il y eut une panique Boulevard de Strasbourg, provoquée par un bruit d'une très grande violence qui fit croire à la foule qu'il s'agissait d'un attentat. Les personnes officielles qui se trouvaient dans le cortège, prises de panique, se réfugièrent dans les immeubles avoisinants et le Président de la République Fallière, qui conduisait le deuil, se trouva isolé au bord d'un trottoir.

Le service d'ordre ayant été débordé il fallut des responsables : en premier lieu le commissaire de police Briotet et le Capitaine de gendarmerie Campan qui y perdit son quatrième galon de Commandant.

Je précise qu'en raison de l'importance de la cérémonie, j'ai souvent entendu mon père dire que le service d'ordre incombait au Commandant de gendarmerie, venu tout spécialement de Draguignan où se trouvait la préfecture.

Quelques souvenirs me reviennent à l'esprit, notamment nos promenades sur la route du Mont Faron bordée souvent, même en Janvier, de buissons d'églantiers en fleurs.

En été, autre joie à partir de Juillet : nous prenions sur le port un petit bateau de plaisance qui nous amenait aux Sablettes en traversant toute la rade. La plage y était étroite mais faite de sable fin, nous y retrouvions de bons amis. C'est là que papa nous apprit à nager.

Avant de clore le chapitre concernant notre séjour à Toulon, je ne veux pas oublier de mentionner ma fidèle amie que Suzanne et moi-même avons connue au cours de nos années passées au Lycée. Je veux parler d'Henriette Serres, fille du Contrôleur Général de la Marine et de sa mère, belle et brillante bordelaise. La famille du contrôleur Serres était protestante et originaire de Lauron par Lussan près d'Uzès dans le département du Gard.

Nous avons eu l'occasion d'aller à Lauron où mon amie, après son mariage, habitait avec son mari et ses trois enfants. Cette visite remonte à 1939 lorsque votre père a bénéficié de sa première permission du front.

Toujours à Toulon, mes parents ont eu l'occasion de lier d'amitié avec Monsieur Devarennes, directeur de l'Observatoire de la Marine et madame. C'est chez eux que nous avons connu M. Servennes, Capitaine de Vaisseau et Madame. D'un long séjour aux colonies ils en avaient rapporté un pêché mignon, celui de fréquenter les boites à opium. Au demeurant, c'étaient des gens très cultivés et intéressants.

En Janvier 1909, ma grand-mère Campan est morte, terrassée par les suites d'une bronchite. Tante Marie, qui s'était toujours dévouée à sa mère vint vivre avec nous à Toulon. A partir de cette date, elle nous a toujours suivis dans nos déplacements.

En 1910, nous avons appris avec joie que Joseph Battalier, fils du frère de ma grand-mère était fiancé à mademoiselle Charlotte Laurent fille de Monsieur et Madame Laurent, sériciculteurs à Bagnols sur Cèze. Le mariage eût lieu deux mois plus tard; mon père, Suzanne et moi y assistèrent. Grand mariage s'il en fût.

Plus tard, mes parents eurent le grand plaisir de recevoir le jeune ménage à Toulon puis, quelques temps après, nous avons reçu mon grand-père et ma grand-mère Tixier. Une autre fois ce furent tante Emilie et Germaine qui passèrent deux mois avec nous.

Quatre ans après leur mariage, Joseph et Charlotte eurent une fille Vivette dont mon père est le parrain.

Notre séjour à Toulon prit fin en 1913. L'état de santé de mon frère Louis obligea mon père et ma mère à le confier à Monsieur Boyer, directeur d'une clinique spécialisée à Vitry sur Seine. Cette séparation fut très cruelle pour mes parents. C'est ce qui détermina mon père à demander son changement pour une garnison plus proche de Paris.

Il ne put obtenir que la place de Capitaine trésorier de la gendarmerie de Bourges.

Nous sommes restés à Bourges de 1913, à 1919. C’est là que mon père, atteint par la limite d’âge, fût admis à prendre sa retraite.

Nous étions arrivés à Toulon en 1906, en plein printemps et en sommes repartis en 1913 en plein automne. Nous étions tellement habitués au bon climat du midi que ma mère s'inquiéta de celui que nous allions aborder. Elle nous couvrit de lainages de toutes sortes ce qui provoqua le rire des amis qui nous attendaient à Lyon où nous faisions étape avant de rejoindre Bourges.

Peu de temps après notre arrivée à Bourges nous nous sommes liés d'amitié avec beaucoup de ménages, notamment le capitaine et Madame Carbonnier et leur fils Henri, élève à l'école de Saint-Cyr. La guerre éclatait peu de temps après et notre ami Henri en fut une des premières victimes.

Dans nos relations, nous avions aussi le Commandant Mathieu, sa femme et leur fils, Lieutenant d'artillerie qui partit au front des les premiers jours de la mobilisation. Le Commandant, son père partit également au front. Il fût remplacé par le Commandant Tyl; leurs enfants, Georges et Madeleine devinrent de grands amis.

Nous sommes restés longtemps en relation très amicale avec Madeleine qui, après la guerre, épousa un nîmois, Monsieur Michel et s'installa avec ses parents à Véteuil où ils possédaient une belle propriété.

A Bourges, je me suis fait inscrire à l'école des Beaux Arts. J'ai suivi les cours pendant 3 ans mais l'école fût fermée en raison des hostilités, les professeurs étant partis au front. Le 23 Juin 1915, le directeur de l'école Nationale des arts appliqués, président du jury, m'a décerné un diplôme de mention de dessin et croquis.

Mon frère Pierre allait au lycée de garçons et ma soeur Maggy allait au petit lycée où elle se lia d'amitié avec Simone Galey. Les parents de Simone étaient originaires de Saint-Girons ce qui permit à tante Marie d'échanger avec eux des souvenirs de l'Ariège où son père avait été directeur de l'Asile des aliénés.

A Bourges, nous avions des relations avec la famille de La Ruelle. Monsieur de La Ruelle était Conservateur des Hypothèques. Ils avaient deux enfants dont un, Jacques, fût le parrain de confirmation de Pierre. Nous avons retrouvé Jacques et sa soeur chez un Lieutenant du 3° Régiment de Hussards. C'était le Lieutenant de La Ruelle que nous avons bien connu à Strasbourg.

Depuis que nous étions à Bourges, maman s'est consacrée davantage à ses parents pour les aider à la gestion de l'hôtel des Charmilles. Suzanne ou moi-même accompagnions ma mère. Mon père restait donc à Bourges avec tante Marie, Pierre, Maggy et l'une de nous.

La guerre devins cruelle et nécessita la création de nombreux hôpitaux. Une partie du mobilier des Charmille fut réquisitionné pour équiper l'un d'eux. Plusieurs chambres furent rééquipées et l'hôtel des Charmilles fût, des lors, en état de recevoir des clients.

De nombreux blessés arrivèrent à Vichy. Il y eut un grand élan de dévouement de la part de tous. Maman a participé aux soins donnés aux premiers blessés hospitalisés à l'hôtel de la Cloche. Ils arrivaient de Champagne, la plupart blessés aux bras. Ma cousine Yvonne et moi-même servions ces malheureux aux repas.

A l'hôtel Thermal, transformé en hôpital, on soignait les blessés de la face. C'est là que j'ai connu maître Point, professeur portraitiste, qui travaillait en collaboration avec les chirurgiens.

Maître Point, originaire de Saint-Quentin, était un excellent portraitiste qui s'inspirait des oeuvres de Quentin de Latour. Il avait un grand talent et fût, pour moi, un professeur précieux.

Parmi les blessés, nous avons connu un garçon d'Amien, André Lécaille. C'était un excellent peintre qui nous fit don d'une toile, grande nature morte, actuellement dans la propriété de Mazan.

Nous étions à Vichy quand les premiers Américains arrivèrent. Nous en avons beaucoup connus. Parmi eux se trouvait un pasteur qui nous donna des leçons d'anglais.

Très assidue pour ces leçons, Suzanne lui demanda une recommandation pour pouvoir poursuivre ces leçons à Bourges auprès d'un autre Américain. Il nous conseilla de nous présenter à l'YMCA. Papa nous accompagnait pour présenter notre requête à l'officier qui nous reçut. Cet officier nous répondit :- Well y am. C'était John Euwer. Il fut, tout l'hiver qui suivit, très assidu à la maison.

Epris de Suzanne, il la demanda en mariage à mes parents. Le mariage eut lieu à la sacristie de la Cathédrale car il était protestant.

Le cortège, en quittant la Cathédrale, se rendit à la mairie à pied et souleva un grand enthousiasme. Selon une tradition landaise Suzanne remit une fleur à chacune des personnes venues féliciter les jeunes mariés.

Toujours à Bourges, nous avons connu des réfugiés de Metz, la famille Suby avec laquelle nous sommes restés longtemps en relation. Quand nous étions en garnison à Strasbourg nous nous sommes rendus à leur maison de campagne, à Jussy les Metz.

Je veux ajouter que trois de nos bonnes amies étaient des Bérichonnes : la première, Yvonne Mérigault, était avec moi aux Beaux Arts; la seconde, Noémie Mitterrand, nous fût présentée par une ancienne cliente des Charmilles. Elle a été pour moi une amie fidèle et il ne se passait pas une semaine sans qu'elle ne vint nous voir. Nous l'avons invitée au mariage de Suzanne. La troisième amie, Germaine Duhamel, avait un frère qui, au lycée, était dans la même classe que Pierre. C'est par Pierre et son ami que nous avons connu la famille Duhamel mais c'est avec Germaine, surtout, que nous avons eu le plus d'intimité.

Papa ayant dû déménager de la gendarmerie loua une villa pour permettre à Pierre et Maggy de terminer leur année scolaire à Bourges. C'est pendant cette période que Maggy fit sa première communion.

Peu de temps avant notre départ de Bourges, John et Suzanne nous avaient quittés. Ils demeuraient quelques temps à Paris puis à La Rochelle d'où ils partirent pour les Etats-Unis.

A notre tour, départ de Bourges.

Mes parents voulurent se fixer près de Vichy pour que Pierre et Maggy puissent poursuivre leurs études. Moulins présentait tous les avantages que l'on en attendait. Nouveau déménagement et emménagement.

Moulins est une ville ancienne, riche, convoitée par les officiers de cavalerie. Je n'en ai gardé que peu de souvenirs. La Cathédrale est fort belle mais nos relations y furent rares. Nous regrettions assez vivement notre séjour à Bourges.

Notre séjour, à Moulins fût de courte durée, environ huit mois. Ma grand-mère, tante Marie et Pierre et Maggy passèrent l'hiver avec nous.

Mon père, ma mère et ma grand-mère regagnèrent Vichy pour l'ouverture de l'hôtel des Charmilles. Tante Marie resta avec moi jusqu'aux vacances. Après, j'ai dû procéder seule au déménagement pour Vichy.

Avant son départ pour les USA, John avait promis à mon père de se fixer, plus tard à Paris. Il teint promesse et, en 1919, il créa à Paris, 20 rue de la Paix, un bureau d'export-import. Ses débuts furent difficiles ce qui amena mon père à lui avancer des fonds pour l'acquisition d'une pension de famille située 48 rue de Passy. Cette pension était tenue par ma soeur Suzanne. La première année mes parents, Pierre, Maggy et moi- même avons séjourné à la pension.

C'est dans cette pension qu'un beau jour Madame Brun, Fernande et son mari vinrent nous voir. En fin d'après midi Gaston vint rejoindre sa famille chez nous, accompagné de son meilleur ami, le Lieutenant Donès. Vous en connaissez la suite.

La pension de famille s'appelait la pension du Vieux Jardin. C'est là que naquit Jacques Euwer et, dix huit mois plus tard, Zannie.

Le cabinet de John devint très prospère. Les Euwer vendirent la pension de famille et s'installèrent dans le quartier de l'Alma, rue Léonce Reynaud. Ils achetèrent aussi une très belle propriété "Le Royaume d'Yvetot" à Médan près de Villaine sur Seine. Près de la Seine se trouvait la propriété ayant appartenu à Emile Zola et où eurent lieu "les soirées de Médan".

Nous avons eu l'occasion, de nombreuses fois, de passer des jours heureux au Royaume d'Yvetot et c'est toujours avec la même chaleur que John et Suzanne nous recevaient.

A cette époque, mes parents passaient tous les mois d'été à Vichy et Pierre, en 1918, entra au lycée de Janson de Sailly pour y préparer son baccalauréat et le concours d'entrée à l'école des Hautes Etudes Commerciales. En Juillet, il fût reçu aux deux examens.

La pension de famille ayant été vendue, mes parents louèrent un appartement Rue Simon Dereure à Montmartre. Ils le gardèrent pendant trois ans. Votre père et moi-même y avons vécu tout un hiver avant de rejoindre le 3è Régiment de Hussards à Strasbourg où nous sommes restés douze années.

Dès lors, mes parents prirent la direction de l'hôtel des Charmilles. Ils ne regagnaient Paris que pour y passer l'hiver.

1919, fût une année comportant des peines et des joies.

Ma grand-mère décédait en Juin et Jacques Euwer naissait en Juillet. Je me suis rendue à Paris pour aider Suzanne.

L'année suivante, je fis la même chose à l'occasion de la naissance de Zannie en 1920.

Mon frère, Louis, très malade, décédait en Novembre 1921.

Nos fiançailles eurent bien en Janvier 1922 et notre mariage trois plus tard, le 20 Avril, à Vichy, en l'Eglise Saint-Blaise.

Pierre sorti des HEC, passa une année à Vichy et fit la connaissance d'Yvonne Dodu, descendu à l'hôtel des Charmilles avec sa famille.

Maggy, déjà fiancée à Robert Bridant, se mariait début Octobre 1928.

Le mariage de Pierre et Yvonne fût célébré dans la propriété de Monsieur Dodu à Chancenay en Avril 1929.

Six mois après, John Euwer décédait à l'hôpital Américain.

L'hôtel des Charmilles subit de grands embellissements et prit une importance beaucoup plus grande. Mon père contracta un emprunt pour faire face à ses échéances. Malheureusement, une crise économique sévit non seulement en Europe mais aussi en Amérique. Les faillites furent nombreuses. Mes parents se sont quelque peu affolés et pensèrent qu'il valait mieux vendre l'hôtel plutôt que d'en poursuivre la gestion. Ce fût une funeste erreur car ils vendirent l'immeuble et le fond. C'est avec infiniment de peine que nous vîmes disparaître ce bien de famille.

L'acheteur ne fît par face à ses engagements et mon père dût confier ses intérêts à un services de contentieux qui sauva ce qui pouvait être sauvé!

Mes parents se retirèrent à Golfe Juan où ils louèrent la villa Roseline située entre la route de Cannes et la palmeraie. Elle comportait un jardin où grand-père, tous les matins, écoutait les plantes pousser...

Les enfants allaient à la plage le matin. L'après midi, Nelly Robert, notre fidèle Nelly, les emmenaient dans les collines du côté de Vallauris. Le soir venu, ils rentraient à la villa gorgés d'air et de soleil et parés de couronnes et de costumes faits de feuillages.

Nous conservons un excellent souvenir de nos vacances passées auprès de mes parents à Golfe Juan.

Il y avait déjà 7 ans que votre père avait été nommé au 3° Régiment de Hussards à Strasbourg. Les années passées dans cette belle ville, où Bernadette et Mireille sont nées, furent pour nous pleines d'agréments et d'heureux souvenirs. Votre père avait tenté plusieurs fois de se rapprocher de nos familles, c'était à cette époque chose très difficile et ce n'est qu'en 1936 qu'une occasion heureuse se présenta. Après une démarche à la Direction de la Cavalerie, il obtint une place au Service Géographique de l'Armée, auprès du Colonel de Fontanges, dont il fût le Capitaine adjoint.

Nous avons donc cherché un appartement que nous avons trouvé dans un immeuble construit en bordure du bois de Vincennes, à Saint-Mandé. J'appris avec grand plaisir que d'autres appartements étaient disponibles et j'eus la bonne fortune de pouvoir en retenir un pour mes parents qui acceptèrent avec joie de venir vivre auprès de tous leurs enfants.

Ce fût une joie générale.

Nous avons connu ce bonheur jusqu'en 1939. Malheureusement la guerre vint nous séparer, contraints de rester à Vichy où nous étions en vacances.

Votre père fût rappelé d'urgence au 6e Dragons; mes parents, toujours à St Mandé, le virent passer le long du bois, alors qu'à la tête de son Unité il allait à la gare de La Villette, lieu d'embarquement.

Bob Bridant ayant rejoint son régiment au début de Septembre, mes parents et tante Marie accompagnés de Maggy et Frédéric vinrent nous rejoindre à Vichy. Mon père déjà très atteint par la maladie dût faire le voyage dans des conditions très pénibles, ne pouvant se déplacer qu'à l'aide d'une voiture roulante.

Après un bref séjour à l'hôtel des Charmilles, mes parents louèrent un appartement meublé à Bellerive. De mon côté, je rejoignis Nîmes où mon beau-père venait de décéder.

Quatre mois après, mon père mourrait à son tour. Maman, tante Marie, Maggy et Frédéric, rentrèrent à Paris pour l'inhumation de mon père qui eût lieu au cimetière Saint-Charles. Puis, vint l'exode de 1940 : Suzanne, Zannie, Jacques et Alix précédèrent le reste de la famille qui arriva le lendemain à Nîmes où je les attendais, très inquiète de leur retard. Ce retard me fût expliqué par Maggy qui avait réussi à leur faire prendre le dernier train après une bousculade incroyable aux portillons de la gare de Lyon transformés en bastions. Une heure d'attente dans un train surpeuplé et alerte aérienne furent les dernières impressions de départ.

Le séjour à Nîmes s'avérant impossible pour les miens, je décidais, en accord avec eux, de nous rendre à Lasalle, petit village du Gard, où j'avais, l'année précédente, passé des vacances avec ma belle famille. C'est ainsi que nous sommes arrivés dans cette localité où,nous devions rester jusqu'en Septembre.

A cette époque, Suzanne et ses enfants préfèrent regagner Paris.

Un appartement fût loué à Nîmes pour y loger maman, tante Marie, Maggy et Frédéric. Il y séjournèrent quelques mois, c'était au début de l'hiver et je rentrais moi-même à Nîmes à ce moment. Je devais, pour ma part, y demeurer plus de trois ans. Je recevais des nouvelles de maman d'une façon épisodique, elle était revenue à Saint-Mandé où sa santé devint de plus en plus précaire. Elle fût obligée de subir deux opérations qui prolongèrent son existence de deux ans. Elle devait s'éteindre le 18 Février 1946.

Entre le retour de maman et celui de Maggy plusieurs événements se succèdèrent : Tante Marie mourait en Janvier 1945. Suzanne regagnait les Etat- Unis pour y retrouver Alix. Ce fût pour ma mère assez éprouvant. Cependant, une grande joie allait lui être réservée avec la naissance de Patrice en Octobre 1944.

J'allais oublier de dire que Pierre et Yvonne étaient de retour à Paris. Leur appartement ayant été occupé par les troupes allemandes, ils demandèrent à maman de bien vouloir les accueillir. C'est depuis ce temps là qu'ils sont restés nos voisins à Saint-Mandé.

Mars 1978

 

 

Papi décrit sa captivité et la suite

 

 

LA LIBERTE NOUS EST CHERE

LA DEFAITE NOUS EN PRIVA

A Edelbach, étant l'officier le plus ancien de la baraque dans laquelle je me trouvais, j'en fus le responsable. Cette situation me créait de nombreuses obligations mais elle me permit aussi de grouper dans un même bloc plusieurs officiers, tous Nîmois. Nos femmes étant, de leur côté, en relation, les nouvelles des uns et des autres pouvaient ainsi être diffusées avec plus de facilité.

Nous avions connu la lutte, l'angoisse, la défaite, la faim mais nous avions gardé l'espoir d'être rendus bientôt à notre liberté.

Le transfert en Allemagne puis en Autriche fût l'arrachement à nos terres familières, l'inquiétude de l'éloignement sans terme assigné, la saisie brutale par une captivité désormais profonde.

Nous avons pourtant recommencé à rire et à chanter.

Des compagnies de jeux, de théâtre, de chant ou d'études se montèrent dont l'activité fût le plus visible de notre vie. Cette brillante surface ne trompera pas ceux qui connaissent le coeur humain : la captivité nous fût une dure épreuve. Il ne s'agit guère de privations matérielles; nous avons eu faim surtout au début de notre captivité, nous avons souffert des longs appels immobiles dans le vent froid, sous la pluie, sous la neige (le thermomètre a marqué jusqu'à -25°) nous avons surtout porté le poids de la vie commune dans ces baraques trop peuplées. Je crois qui nous ne nous sommes pourtant guère plaints de ces inconvénients. Nous souffrions de peines plus profondes et plus secrètes.

Les événements en cours influent d'une façon différente sur les individus. Les uns se rallient à la doctrine du Maréchal Pétain, les autres se taisent et espèrent.

Je suis de ceux là.

Et c'est le 13 Avril 1942 que je suis évacué par train sanitaire. Nous avons été d'abord groupés dans un camp dont, hélas ! j'ai oublié le nom. Là se produisit un incident très grave pour certains rapatriés qui, à l'appel de leur nom, durent réintégrer le camp d'où ils venaient : le général Giraud s'étant évadé, les Allemands, par mesure de représailles, firent des coupes sombres dans les listes des rapatriés.

Nous avons débarqué à Lyon et certains rapatriés furent hospitalisés à l'hôpital "Grange Blanche". J'étais du nombre.

Blanche et mes trois enfants sont venus me rejoindre à Lyon. Nous mangions au restaurant et les menus, même à base de rutabaga, étaient appréciés. les chaussures à semelles de bois étaient très belles, les biscuits de soldat rapportés du camp étaient excellents. Bref! c'était la joie et tout était parfait.

Arrivés à Nîmes, nous n'avons pas pu loger chez ma mère, l'appartement étant trop petit. Nous avons donc loué un meublé boulevard Gambetta qui était très près de l'appartement des Mouret, Rue Deyron.

Il m’arrive très souvent, de penser à ce que furent la guerre, la défaite, puis la captivité. Et je ne peux dissocier ces faits de ceux que j’ai vécus aussi avant que la guerre n’éclate.

En Avril 1938, le quatrième cabinet du Front Populaire prend fin. La quatrième crise gouvernementales commence en moins de dix mois !

Monsieur Léon Blum est remplacé par Edouard Daladier chargé par le Président de la République de former le nouveau Gouvernement. Daladier accepte en raison de l’évolution de la politique internationale et en raison aussi des difficultés intérieures et financières. Les cousins germains de ces messieurs ont eu la mémoire courte en 1978 pour les élections législative !...

Et en 1936 ? j’étais encore à Strasbourg quand les Allemands envahirent ou, plus exactement, réoccupèrent la Rhénanie.

Le gouvernement ne consentit pas à rappeler des réservistes et, très timidement, on se contenta de n’envoyer à la frontière que les échelons A, c’est à dire une partie seulement des régiments de l’armée active. Le climat n’y était décidément pas !!

Les gens de mon âge connaissent la suite

Pendant l'occupation, Nîmes était une ville mal ravitaillée. C'était le régime des cartes de rationnement et rien d'autre !

Pendant les vacances, nous allions à Lasalle où nous pouvions nous ravitailler avec plus de facilité. Pour notre premier séjour, nous avions loué un immeuble puis, la fois suivante, nous avons pris pension chez Monsieur Fesquet qui avait transformé une magnaneraie en restaurant. C'était un homme débrouillard qui avait jardin potager, volière, clapier. A l'occasion, il taquinait le marché noir, chose que nous ne risquions pas de faire à Nîmes. Depuis longtemps, nous n'avions pas aussi bien mangé.

Lasalle fût, pour la famille, un pôle attractif. C'est là qu'elle se rendit alors que j'étais encore en captivité. Maman, Maria, tante Marie, Suzanne, Zannie, Alix, Jacques, Maggy, Frédéric, Blanche et ses trois enfants s'y rassemblèrent. C'est également à Lasalle que Bob Bridant, rescapé du front, vint retrouver sa famille avant de se rendre à Marseille pour s'y faire démobiliser.

Andrée et Simone Mouret s'y rendirent un jour avec l'un de mes Lieutenants, Bizot Espiard, blessé sur la Somme et hospitalisé à Nîmes où il retrouva ma famille. De Nîmes, Bizot Espiard m'envoya la lettre suivante : "Comment avez vous été accueilli à Thieulloy ? Votre moto en flammes nous alerta. Aussitôt les tirs des autos mitrailleuses puis, 10 minutes après, toute la biffe sur le dos. Après avoir erré quelques heures direction Sud, j'ai eu la chance de décider un automobiliste de m'emmener à une ambulance sanitaire. Le 8, j'étais à l'hôpital Bégin"

(Bizot Espiard fût ensuite évacué sur Nimes).

A Thieulloy, une auto mitrailleuse boche me tira dessus à 50 m environ. Seule la moto fût touchée ce qui explique que Bizot Espiard l'ait vue en flammes. J'ai eu beaucoup de chance ce jour-là et j'ai dû mon salut à une porte de jardin qui, sous ma poussée, s'est ouverte.

Après de nombreuses péripéties, j'ai pu, comme d'autres officiers et comme d'autres hommes rejoindre le régiment réduit à sa plus simple expression, c'est à dire composé surtout des garde-chevaux. Les pertes en tués, blessés ou prisonniers furent sévères.

Nous avons pu, néanmoins, former quelques groupes squelettiques qui se battirent à nouveau sur des coupures, sur la Seine, à Verrables en particulier.

L'ordre de l'Etat-Major étant de se replier en combattant dans la direction de la Bretagne, nous avons obéi mais ce fameux réduit breton ne fût jamais établi.

Le 26 Juin 1940, alors que nous nous trouvions dans la forêt de la Guerche de Bretagne, les Allemands firent prisonnier ce qui restait du 6e Dragon et du 2e Hussards.

Nous avons été internés à Châteaubriand puis à Nantes avant notre transfert en Allemagne.

 

 

NOTES ET DOCUMENTS

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Quels livres valent la peine d'être écrits,

hormis les mémoires.

André Malraux

Reproduction des photographies et des documents

illustrant les récits de

Blanche et Marcel Donès

Cf le CDRom ou l'édition écrite

 

Notes du Capitaine Donès

 

 

 

 

1934

Excellent Officier consciencieux, actif, travailleur, se donnant tout entier à son métier et très bon administrateur. Commande l’escadron hors rang du régiment: Mitrailleuses à cheval, mitrailleuses sur auto et motocyclistes. Assure son commandement avec intelligence et autorité. Obtient de très bon résultats. Est un capitaine commandant sur lequel on peut entièrement compter.

Strasbourg, le 14/1/1934

Le Lt-Colonel Gouraud

Commandant le 3°Hussard

Signé : Gouraud

 

 

1935

Officier intelligent, caractère droit, bonne tenue, travailleur actif, énergique, aimant son métier. A la tête de l’E.H.R. du régiment s’est montré bon administrateur et a su organiser les nouvelles formation motorisées, grâce à ses qualités de commandant d’ordre et de méthode. A une unité bien tenue et bien instruite.

Strasbourg, le 12/9/1935

Le Colonel Gouraud

Commandant le 3° Hussard

Signé : Gouraud

 

 

1936

Le Capitaine Donès quitte le régiment après y avoir passé plus de 10 années: Appelé à commander l’escadron de mitrailleuses il a suivi le développement de cette unité au fur et à mesure des transformations du régiment. Il a consacré tous ses efforts à ces différentes transformations et il a été un chef remarquable, autant estimé de ses chefs qu’aimé de ses inférieurs. Je vois cet officier avec beaucoup de regret, quitter le 3° Hussard, en raison de ses qualités d’organisation et de Chef mais je m’incline devant les motifs qui l’ont amené à quitter le régiment et je suis convaincu qu’il rendra les plus grands services dans les nouvelles fonctions qu’il va remplir.

Strasbourg, le 26 Mars 1936

Signé : Gouraud.

 

 

1936

Venu au service Géographique sur sa demande, le Capitaine Donès est chargé du service du courrier et du détachement des S/Officiers topographes. Il a fait dès le début très bonne impression. D’esprit et de tenue très militaires comme l’indiquent ses notes antérieures, ordonné, actif, ayant de l’initiative, il a rempli ses fonctions de façon si satisfaisante, que ses attributions viennent d’être étendues et qu’il vient d’être chargé du Service Automobile. Ses connaissances antérieurement acquises lui permettront certainement de rendre ainsi de très utiles services.

22 Février 1937

Colonel de Fontange

signé : de Fontange

 

 

 

1937

A entièrement confirmé l’excellente impression produite pendant ces premiers moi au service Géographique. S’acquitte parfaitement de ses diverses fonctions (courrier, détachement des S/Officiers topographes, service automobile). Excellent Officier, très actif, très droit, très sympathique.

Paris le 20/10/37

Colonel Baras

Signé : Baras

 

 

1938

Cet excellent Officier très actif et très consciencieux, a continué, jusqu’à son départ du service géographique, à remplir à la satisfaction de tous, les fonctions multiples et délicates qui lui avaient été confiées. Il ne mérite que des éloges.

Paris le 25 Mai 1938

Colonel Baras

Signé : Baras

 

 

1938

Commandant l’escadron de mitrailleuses avec calme, méthode et succès a un escadron discipliné, bien tenu, allant. Bon technicien s’intéressant vivement aux questions de mitrailleuses, il instruit avec goût ses cadres et les fait progresser vers une instruction dans l’emploi, toujours plus poussée du matériel. Monte à cheval avec goût et vigueur, très bon Capitaine.

1 Octobre 1938

Colonel Jacottet

Signé : Jacottet

 

 

1941

Bel Officier plein de calme de courage et de décision. Chargé en Luxembourg, en l’absence du chef d'escadrons, de conduire l’attaque de 2 escadrons, un peloton de mitrailleuses et d’armes anti-chars, a exécuté sa mission avec vigueur entrant de 7 kms en pays ennemi bien qu’il fut lâché sur sa droite par une unité qui n’avait pu franchir la frontière. A imposé à l’ennemi, les 10 et 11 Mai, de lourdes pertes. A employé judicieusement ses pièces sur la Somme et fait preuve de hautes qualités d’énergie et de volonté en traversant une poche crevée par les chars ennemis pour rejoindre ses chevaux haut le pied. Rengagé 48 heures plus tard sur la Seine, a tenu sous un bombardement très violent ayant causé la destruction de toutes ses pièces.

Très bon officier, apte au grade supérieur, proposé pour Officier de la Légion d’Honneur.

le 30/1/41

Le Colonel Jacottet.

Signé : le Colonel Jacottet.