Médecin-Colonel POULIQUEN
094
Un Français Libre
à la droite de Nimitz
Guerre 1939 - 1945
Témoignages
Nice - Janvier 1991
Analyse du témoignage
GUERRE d Indochine
Écriture : 1989 - 36 Pages
Préface de René J. Poujade
Port Vila est la capitale de l'île d'Espiritu Santo, une des Nouvelles Hébrides au sud de l'archipel des Salomon, dans le sud de l'Océan Pacifique .
Ce condominium franco-britannique s'était naturellement rallié à la France Libre, sous l'impulsion du représentant de la France, le Médecin-Capitaine des Troupes Coloniales Jean Pouliquen .
Le "raz de marée" de l'invasion japonaise dans le Pacifique s'arrêta aux rives d'Espiritu Santo, en Juin 1942.
L'île est petite, peuplée de Canaques vivant une vie très primitive. Les Européens y étaient rares et les Asiatiques peu nombreux. Infestée de moustiques et autres parasites, d'une luxuriante et impénétrable jungle .
Les voies de communications intérieures étaient rares et difficiles : le bateau était le moyen le plus sûr de déplacement . Une immense rade bien protégée, s'ouvrant vers le nord, faisait d'Espiritu Santo un point stratégique important, qui se révéla indispensable entraînant la construction d'aires de stockage, puis de pistes pour avions et de bâtiments pour personnels et impedimenta .
Les Américains n'ignorent pas l'importance de cette île minuscule de la France Libre, inconnue des Français, dont la possession fut, de l'avis du général Douglas Mac Arthur, la condition de la victoire déterminante de Guadalcanal. dès 1942 .
Espiritu Santo fut la base des opérations américaines sur les îles Salomon, qui conduisirent aux victoires en Papouasie et jusqu'à la Forteresse de Rabaul où dût s'incliner l'orgueil du Japon.
Port Vila is the capital of the island of Espiritu Santo, one of the News Hébrides to the south of the archipelago of Salomon, in the south of the Pacific Ocean .
This Franco-British condominium had naturally rallied to France Free, under the impetus of the representative of France, the Physician-Captain of Colonial Troops Jean Pouliquen.
The tidal wawe of the Japanese invasion in the Pacific stopped on banks of Espiritu Santo, in June 1942.
The island is small, populated by Canaques living a very primitive life. Europeans there were rare and little numerous Asiatics. Infested by mosquitoes and other parasites, and had a luxuriant and impenetrable jungle.
Internal communication ways were rare and difficult to use : the boat was the most sure way of displacement. An immense well protected roadstead, opening to the north, made Espiritu Santo an important strategic point, that appeared indispensable entailing the construction of stocking areas, then tracks to had and buildings for personal and equipment.
The Americans do not ignore the importance of this tiny island of Free France, strange of French, whose possession was, according to general Douglas Mac Arthur, the condition for the déterminante victory of Guadalcanal in 1942.
Espiritu Santo was the basis of American operations in the Salomon island, which led to victories in Papouasie and until the Fortress of Rabaul where the pride of Japan had inclined .
POSTFACE de Michel EL BAZE
"Cabotage aux Nouvelles Hébrides
"Le bon secours de Brest
"Le pied de nez de Cap des Palmes"
"L'Aviso avisé"
"Les Japs à Nouméa ?"
Autant de titres évocateurs, danecdotes passionnantes recueillis par René Poujade en 1989 auprès du témoin, Médecin-Colonel J. Pouliquen qui montrent combien la part de la France, bien que méconnue, fût importante, voire essentielle, au cours de ce conflit dans ces régions éloignées des fronts européens.
Cabotage to News Hébrides.
Good help Brest.
The foot of Cape nose of Palms.
The Aviso informed.
Japs to Nouméa ?
So much evocative titles, of anecdotes passionnantes collect by René Poujade in 1989 beside the witness, Physician-Colonel J. Pouliquen that show how much the share of France, although misunderstood, important barrel, perhaps essential, in the course of this conflict in these far regions of European fronts.
Table
Cabotage aux Nouvelles Hébrides. 14
Le bon secours de Brest. 17
Le pied de nez de "Cap des Palmes" 18
L'Aviso avisé 21
Les Japs à Nouméa ? 24
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
Monseigneur Halbert, Vicaire Apostolique du Condominium des Nouvelles Hébrides, était parfaitement l'Evèque Missionnaire.
Assez grand, se tenant très droit, les épaules en arrière. Souriant, aimable, d'une grande compréhension et bonté. Il avait les yeux bleus, un regard très ouvert. Mais il arrivait que l'expression diffère. On y voyait aussi la volonté, l'autorité, la fermeté. Une barbe, des moustaches rousses. On plaisantait: "Ardéchois ... nos Ancêtres les Gaulois".
Personnalité au Chef Lieu, Monseigneur Halbert était sur la liste des visites protocolaires, et tout arrivant faisait une visite à Monseigneur. Tous les matins, Monseigneur Halbert, soutane fixée, Croix pectorale dans la ceinture, casque bien enfoncé, montait en selle sur le cheval gris de la Mission. Il traversait, au grand trot de sa monture, la partie haute de la ville de Port-Vila, allait célébrer la messe à l'Orphelinat des religieuses, à Anabrou.
L'autorité civile était tenue par le Commissaire-Résident de France, Monsieur Sautot, Administrateur en Chef des Colonies. De taille moyenne, un peu bedonnant, costume tropical gris clair, casque blanc. Atteint d'une légère boiterie, il martelait le sol de sa canne. De temps en temps, il manifestait sa vivacité de caractère, par des éclats sonores à la Résidence de France. Monsieur Sautot avait derrière lui une carrière de Postes, de Services, de Directions en A.O.F.. Il avait une capacité de décision qui allait se manifester au moment des événements de Juin 40.
Responsable de la population française des Nouvelles Hébrides, il allait lui demander son approbation pour s'engager dans la voie qu'il avait choisie et qu'il proposait.
Le 24 Juin, l'avis suivant était affiché à Port-Vila :
"Avis aux Français de Port - Vila. Le Commissaire Résident de France convie tous les Français résidant à Port-Vila et dans les environs à se réunir, demain, Mardi 25 Juin 1940 à 5 heures du soir, dans la Salle d'Oeuvre de la Mission Catholique, pour entendre un exposé concernant la situation militaire de chacun des hommes en état de porter les armes.
Le Commissaire Résident de France H. Sautot"
La population répondit, nombreuse, à cet appel.
Après un exposé de la situation, le Commissaire Résident encouragea ses compatriotes à poursuivre la lutte jusqu'à la victoire finale, aux côtés de notre vaillante alliée l'Angleterre. Dès le lendemain, nombreuses étaient les inscriptions reçues à la Résidence de France, pour aller combattre aux côtés des Anglais.
Le 17 Juillet 1940, l'avis suivant était affiché à Port-Vila :
"Avis à la population française.
La population française de Port-Vila et des environs, dames et jeunes filles comprises, est cordialement invitée à venir entendre Samedi prochain, 20 Juillet à 16 heures dans la Salle d'Oeuvre de la Mission Catholique de Port-Vila, une communication du Commissaire Résident de France, sur les conséquences politiques et économiques découlant aux Nouvelles Hébrides des événements de ces dernières semaines et au cours de laquelle le Commissaire Résident fera part à ses compatriotes d'une décision du plus haut intérêt
Port-Vila le 17 Juillet 1940
Le Commissaire Résident de France
H. Sautot"
La presque totalité de la population française était présente à la réunion, à la Salle Paroissiale, Salle des oeuvres de la Mission Catholique, mise à disposition par le Père Loubières.
A la tribune se tenaient :
- Monsieur Sautot, Commissaire Résident
- Monseigneur Halbert, Vicaire Apostolique, à sa droite
- Monsieur Jocteur, le plus ancien des colons, à sa gauche.
Ce fut, à ma connaissance, la toute première réunion officielle à effet de ralliement. Le Commissaire Résident fit un exposé de la situation: des voies qui s'ouvraient, de la décision qu'il avait prise de se rallier au Général de Gaulle.
Il fut approuvé par la presque totalité des présents.
Après lui, Monseigneur Halbert se leva, prit la parole au nom de toute l'assistance, pour remercier Monsieur Sautot de l'exposé qu'il venait de faire, pour l'assurer que la décision prise répondait bien aux sentiments que chacun ressentait.
A la sortie, l'Evèque, le Résident, se congratulaient, se félicitaient, se remerciaient Un télégramme confirmait l'adhésion des colons de la circonscription du Nord.
Le Télégramme officiel suivant fut adressé :
"Port-Vila le 22 Juillet 1940. Général de GAULLE Chef des Français Libres Londres. Au nom de la population française des Nouvelles Hébrides, je transmets à votre Excellence le message suivant :
- Considérant que le Gouvernement actuel métropolitain ne jouit plus d'aucune liberté, ni indépendance; qu'il ne peut en conséquence agir pour restaurer la Patrie et pour employer à cette fin les forces intactes de l'Empire
- Considérant d'autre part que la seule chance de salut pour la France réside dans la victoire de notre alliée, la Grande Bretagne
- Considérant que le Gouvernement de Sa Majesté Britannique a fait appel à la collaboration de toutes les colonies françaises pour poursuivre la lutte jusqu'au bout; qu'il leur a promis en retour toute son assistance, politique, économique et financière; que le Gouvernement a reconnu Votre Excellence comme étant le seul chef légal des Français Libres d'Outre-Mer
- Considérant la volonté, maintes fois affirmée par Votre Excellence de lutter aux côtés de la Grande Bretagne pour l'honneur de notre drapeau, pour la libération de la patrie et pour le respect de la parole donnée.
La population française des Nouvelles Hébrides se place avec confiance et respect sous l'autorité de Votre Excellence et déclare vouloir lui envoyer, à son appel, tous ses membres en état de porter les armes.
La population française des Nouvelles Hébrides qui, depuis près de quarante ans travaille dans ce pays du Condominium, côte à côte avec nos amis Anglais, qu'elle a ainsi appris à connaître, à apprécier et à aimer, vous demande d'accepter cette déclaration solennelle, comme un engagement inébranlable de lutter avec vous, jusqu'à la victoire finale.
L'Administration Française du Condominium et son Chef, le Commissaire Résident de France, s'associent entièrement à cette déclaration et se rangent avec fierté sous votre drapeau.
Vive la France immortelle
Vive l'Angleterre.
Copie de la présente déclaration est remise par mes soins au Commissaire Résident de Sa Majesté Britannique.
Le Commissaire Résident de France.
H. Sautot"
Avis affiché le 30 Juillet à Port Vila:
"Le Commissaire Résident de France a le plaisir de communiquer à la population française de Port Vila, le texte du télégramme qu'il a reçu de Londres, le 30 Juillet 1940, du Général de Gaulle, Chef des Forces Françaises Libres d'Outre-mer, en réponse à la motion votée presqu'à l'unanimité par la population de Port Vila dans sa réunion du 20 Juillet 1940. "Votre message du 22 Juillet, m'annonçant adhésion population et administration des Nouvelles Hébrides au mouvement de résistance des Français Libres, aura, j'en suis sûr, profond retentissement dans l'Empire Français et au dehors - Stop.
J'accepte votre engagement de participer sous mon autorité à la lutte.- Stop.
La libération du territoire français, la défense de l'Empire, la restauration des libertés nationales, constituent mes seuls buts et ceux des volontaires qui viennent à mon appel combattre avec nos alliés britanniques - Stop.
Je vous prie de bien vouloir continuer à assurer vos fonctions dans le sens de la protection des intérêts de la France aux Nouvelles Hébrides et de me déférer toutes questions sur lesquelles vous souhaitez mon assurance pour assurer le maintien de la vie économique et les heureux rapports qui depuis tant d'années sont établis entre Français et britanniques aux Nouvelles Hébrides - Stop..
Je vous prie de dire aux hommes prêts à porter les armes, qui s'offrent à venir combattre, que le moment venu, je ferai appel à eux - Stop.
Veuillez m'envoyer toutes indications utiles sur la nature de l'effort que peut fournir la population française, sans compromettre les intérêts essentiels du Condominium - Stop.
Avec vous et la population française des Nouvelles Hébrides, plusieurs milliers de combattants français qui s'organisent en Angleterre, sous mon commandement, et dont les aviateurs viennent de participer à un premier raid sur les objectifs militaires en Allemagne, crient: Vive la France - Vivent les Alliés - Stop.
Général de Gaulle .
Le Commissaire Résident de France.
H. Sautot
Pour situer dans le temps ces échanges de télégrammes, on peut rappeler:
- Le 23 Juin, une déclaration du Gouvernement Britannique, prenant acte du projet de formation d'un Comité National Français,
- Le 29 Juin le Gouvernement Britannique prenait le parti de reconnaître publiquement le Général de Gaulle comme "Chef des Français Libres".
- L'accord intervenu le 7 Août 1940 entre le Gouvernement de Sa Majesté dans le Royaume Uni et le Général de Gaulle, suite au mémorandum qu'il avait fait parvenir à Mr. Churchill et à Lord Halifax a constitué la Charte des Français Libres.
- Le 3 Juillet il y avait eu Mers-el-Kébir.
Le 18 Septembre, Monsieur Sautot quitta Port Vila à bord du "Norden", cargo norvégien. Le lendemain, reçu au large par la vedette du pilotage, il débarqua au quai du port de Nouméa. Escorté par une foule enthousiaste, il se rendit à pied au Gouvernement. Nommé par le Général de Gaulle, en remplacement du Lt. Colonel Denis, Monsieur Sautot prenait la place de Gouverneur de la Nouvelle Calédonie.
Les Néo-hébridais, inscrits le 26 Juin, à la Résidence de France, partaient de Nouméa, sur le "Zelandia" le 5 Mai 1941.
Monseigneur Halbert, de la véranda de sa Résidence, sur la hauteur de la colline, dominant la ville, dans un matin très clair, très lumineux, le 23 Avril 1942, pouvait admirer, avec quelle satisfaction on imagine, un magnifique spectacle. Le "Bloomfontein", paquebot de 30.000 tonnes était au mouillage, dans la baie de Port Vila. Des flottilles de vedettes, de barges, de chalands, débarquaient les premiers contingents militaires américains.
La Garde Civique, la Home Guard locales n'allaient plus être les seuls défenseurs de l'île de Vaté.
Le Père Jehan était une autre personnalité de la Mission catholique. Nommé aux îles d'Ambrym et Pentecôte, il avait vécu dans des conditions très particulières.
L'île d'Ambrym, connue pour son volcan en activité, ses tremblements de terre. Côte très abrupte à l'Est, faite de rochers noirs battus par l'Océan. Sinistre. Côte Ouest moins escarpée, couverte d'une végétation dense, épaisse forêt sombre. Terre noire, paysage constamment dans la brume, sous la pluie. Une population mélanésienne très primitive, un dispensaire, six religieuses, deux colons Européens. M. Noël, Mr.Thévenin. Une visite du petit vapeur de Mr.Burchael - caboteur, marchand, commerçant - tous les trois, six mois.
Pentecôte est connue par les échafaudages, les hautes tours de branchages, de racines de banians. Du sommet, les indigènes sautent dans le vide, pieds liés, attachés par de longues lianes de retenue... aléatoires.
Il fallait avoir la caractère solide pour vivre dans ces îles. Pendant ce séjour le Père Jehan avait fait des études linguistiques, avait noté des ressemblances, fait des rapprochements entre les dialectes locaux et les langues de Malaisie. Les ressemblances ont fait connaître des migrations, des origines des populations.
Après ce séjour, le Père Jehan avait été muté en Juin 1940 à Espiritu Santo, en remplacement du Père titulaire décédé. Toujours vêtu d'une soutane noire impeccable, comme neuve, les souliers cirés, astiqués sans jamais une auréole d'humidité ou une tache de boue, le Père était très soigné, élégant, distingué.
Ses sermons à la messe du Dimanche étaient d'une haute tenue religieuse. On disait de lui "un Curé de cathédrale". En 1942, avec l'arrivée des Forces Américaines ce fut un bouleversement pour la vie du Père Jehan. Presque tous les aumôniers et pasteurs blessés ou tués dès le début des combats, le Père Jehan eut mission d'un voyage éclair à Port Vila et Sydney. Il reçut instruction-autorisations-juridiction pour le Ministère près des Forces Alliées.
Il revint avec des guides de traduction, de conversation, les livres religieux qui lui étaient nécessaires. Ce furent le Père Gehring et le Père Jehan qui, en grande partie, visitèrent, assistèrent les malades, les blessés, les évacués des plus durs combats des Salomon. Ils furent appelés à tous moments à prodiguer les secours de la religion - toujours très oecuméniques - quelquefois dans des conditions dramatiques comme à bord d'un croiseur lourd torpillé, gravement endommagé, tout l'avant emporté pendant une bataille navale: Quelques membres de l'équipage étaient enfermés, sans espoir.
L'activité, le dévouement du Père Jehan furent appréciés à leur valeur, à leur importance. Quand une haute personnalité était de passage, le père était reçu: par Madame Roosevelt, Mr.Frank Knox Ministre de la Marine.
Convié à un dîner de l'Amiral Chester Nimitz, Commandant en Chef de l'US.Navy dans le Pacifique, en mission dans la région -fin Octobre 1942- le Père Jehan eut l'honneur d'être invité par l'Amiral lui-même à prendre place à sa droite. Il en avait été heureux, il l'avait raconté.
Avant cela le Père Jehan venait de passer huit années sans interruption à Ambrym-Pentecôte. Modèle d'adaptation aux conditions de vie, situations et circonstances.
Soeur Marie Tarcisius était une Religieuse Mariste qui était arrivée aux Nouvelles Hébrides au tout début de la colonisation, avec les premiers colons, planteurs, commerçants. Plutôt petite, corpulente, alerte, déjà âgée. Elle avait prodigué les nombreux services que pouvait rendre une Religieuse missionnaire dans les îles, la brousse. Elle avait exercé comme catéchiste, infirmière, sage-femme, éducatrice des enfants, formatrice des femmes, aide, assistante et conseiller.
On racontait qu'appelée un jour près d'un blessé par accident de pêche à la dynamite, partie à cheval, accompagnée d'un infirmier qui portait le matériel de secours, elle avait procédé à des débridements, résections, homéostasies, sutures, sur un bras déchiqueté.
A Espiritu Santo, elle était la Mère Supérieure de l'Ecole de la Mission. Toute la population française veillait à son ravitaillement, à l'entretien au renouvellement de son matériel domestique.
Parisienne, elle était certainement originaire d'une grande famille de la haute Société. Soeur Marie Tarcisius avait pour grand plaisir, certainement le seul, d'avoir des visites. Elle aimait recevoir. Son petit parloir était un salon. Amabilité, sourires, humour, ironie.
A environ trois kilomètres à l'Ouest, vers le Sud de l'île, sur la plantation Ratard, étaient stationnés des Raiders de l'US. Marine Corps. Près du camp, une batterie côtière. Sur un tube on pouvait lire, coulé dans le bronze, la marque: Fait à Puteaux, Seine, France.
Régiment d'élite, le 2° Régiment de Raiders était commandé par le Colonel Evans Carlson, qui avait passé dix huit années en Chine, combattant avec les guérillas, homologue du général Chennault, des Flying Tigers.
L'Adjoint du Colonel était le Lieutenant Colonel James Roosvelt, fils du président des Etats Unis. Aimant les contacts, le Colonel Roosvelt était venu à l'hôpital, à l'école chez Soeur Marie Tarcisius. Quand il avait un moment libre en fin de journée, le Colonel revenait rendre visite à la Religieuse. Ils causaient, échangeaient des souvenirs: Paris, le Mont Saint Michel, où la grand-mère du colonel l'avait amené manger l'omelette chez la Mère Poulard. (cela raconté en ma présence). Conversations mondaines.
Plus importantes furent les conversations où la religieuse parla au colonel - qui n'en connaissait rien - des dangers de la brousse. Comment s'en préserver, des éléments à connaître pour la vie en forêt. Elle en avait une bonne expérience personnelle. Avait eu des connaissances variées, étendues par ses activités et par tous ses contacts pendant peut être 20, 30 ans
- Ne jamais boire une eau de ruisseau,toujours polluée,
- Ne pas boire l'eau fermentée des cocos tombés, purgative énergique, mais se faire décrocher des cocos verts; l'eau y est toujours très fraîche et meilleure que l'eau chlorée - chaude - des bidons individuels métalliques US,
- Ne pas manger de baies, de fruits, de pommes sauvages, - ne pas se frotter à - ou avec - des feuilles très urticantes de manganat,
- Ne pas se coucher sous les arbres appelés faux-acajous, au risque de se retrouver le corps tout gonflé,
- Ne pas marcher pieds nus dans le bord de mer où des coraux blessants sont très dangereux,
- Faire très attention aux poissons - genre rascasses - immobiles sur les fonds, dont les nageoires sont développées comme des plumes très piquantes et dont les blessures causaient des douleurs très violentes, des gangrènes, des sphacèles pouvant aller jusqu'à nécessiter des amputations,
- Veiller aux serpents de mer, annelés bleu et noir, aux murènes,
- Savoir protéger les réserves de sucre, les aliments, des invasions de fourmis en plaçant les pieds de tables dans des boîtes pleines d'eau,
- Utiliser les feuilles de bourao, dans les casques, pour éviter la chaleur; dans les chaussettes pour éviter les sangsues,
- Ne pas prendre des bains de soleil, se bronzer comme les aviateurs sur les ailes des hydravions PBY Catalina stationnés à proximité, plonger pour se rafraîchir
- Ne jamais remonter: les requins se tenaient dans l'ombre, sous les embarcations, sous les appareils,
- Faire brûler certains feuillages pour éloigner les moustiques,
- Dormir sous la moustiquaire, même petite individuelle,
- Et surtout bien prendre les comprimés contre les fièvres, le paludisme, appelé malaria par les Américains.
Pour la religieuse, l'essentiel était la quinine: comprimés, injections.
Reconduisant ses invités à l'allée devant l'école, qu'elle appelait "Boulevard St. Michel" identifié par une petite plaque émaillée, Soeur Marie Tarcisius, devant la rade d'Espiritu Santo, souvent pleine des plus importantes, des plus belles unités de l'US Navy, disait, le regard plein de malice derrière ses grosses lunettes :
"Ce n'est quand même pas aussi beau que la Place de la Concorde, n'est-ce pas Colonel?". Les entretiens, les conseils de la Religieuse, avaient été opportunément utiles.
L'Etat major fit venir de Suva à Espiritu Santo un détachement de militaires Fidjiens. Polynésiens ils étaient experts dans la manière de se cacher, se camoufler, s'orienter, se déplacer, marcher sans faire de bruit, sans se faire déceler, s'alimenter, vivre-survivre dans l'épaisseur de la forêt tropicale.
La troupe des Raiders embarqua sur un petit torpilleur, d'aspect archaïque - flushdeck, quatre cheminées droites - très ancien, de la première Guerre Mondiale. (1918). Elle débarqua secrètement sur la côte Nord-ouest de Guadalcanal, appelée en renfort à la période la plus critique, Octobre-Novembre 1942. Elle traversa par des sentiers de la forêt une partie de l'île sans être détectée, attaqua par surprise, à revers, les Japonais assiégeant le terrain d'aviation - Henderson Field -, les harcela dans le secteur Ouest.
L'histoire a dit que dans les combats de la jungle les hommes du Colonel Carlson imposèrent leur supériorité et contribuèrent à sauver la base aérienne furieusement attaquée. Conseils de prudence, d'hygiène, complément d'instruction militaire
Cabotage aux Nouvelles Hébrides
Parmi les actions de renseignement les plus étonnantes de la deuxième Guerre Mondiale, on cite souvent les courageux "Coast Watcher" (observateur côtier) néo-zélandais et australiens. Dans les Iles Salomon, principalement, ils contribuèrent, par leurs renseignements transmis par radio de territoires occupés par les "Japs", à la victoire dans le S-O du Pacifique.
On oublie les Français, qui participèrent eux aussi à cette aventure particulièrement risquée pour obtenir des renseignements et les transmettre. Contrairement à leurs camarades anglo-saxons, ils n'avaient même pas la fragile couverture d'être des militaires en mission: c'étaient souvent des Missionnaires.
Beaucoup sont morts massacrés.
Les Japonais, qui préparaient leur guerre de conquête, entretenaient des espions dans tout le Pacifique; tentant en 1940 d'imposer l'envoi de 30000 "travailleurs-encadrés" en Nouvelle.Calédonie, avec l'accord de Vichy. (d'où en partie son ralliement à la France Libre). Le Médecin Capitaine Jean Pouliquen, résidant de France dans le Condominium des Nouvelles Hébrides ralliées à la France Libre, se souvient de deux curieux caboteurs.
Deux jours avant l'attaque traîtresse des Nippons sur Pearl Harbour, un petit caboteur accostait normalement au "pier" de Port Vila. On était le Vendredi 5 Décembre 1941 et le sampan de Mr. Nabème, "commerçant" de la ville, revenait de Nouvelle Calédonie. Le bateau ayant transporté des lépreux, le Règlement du territoire franco-britannique (actuel Vanutu) exigeait qu'il soit procédé à sa désinfection.; ce qui était du domaine du Docteur
Il y avait une grande difficulté à procéder à l'opération dans la journée, veille de week-end, car le sampan transportait près de 20 fûts de gazole qui interdisaient l'accès à de nombreux endroits et qu'on ne pouvait espérer enlever et replacer dans la journée pour ne pas retarder les rotations du cotre. La Résidence de France considéra qu'il fallait laisser le bateau effectuer un court voyage dans une île proche et opérer à son retour.
Le Samedi 6 Décembre, le sampan de Mr. Nabème quitta la rade de Port Vila. Le lendemain fut le sinistre Dimanche 7 Décembre 1941 que les Américains appellent "Le Jour de l'Infamie": Les avions japonais attaquant par surprise les navires de guerre et les bases de Pearl Harbour à Honolulu. Jouant sur les fuseaux horaires, les Nippons prétendaient qu'on était le 8 Décembre. L'alerte fut aussitôt donnée à Port Vila. On pensait, à la Résidence de France, ne plus revoir le sampan en instance de désinfection.
Le Lundi 8 Décembre, tout à fait normalement, le sampan de Mr. Nabème, enfin déchargé, se présentait au port de Port Vila, à la disposition des services sanitaires. Ce n'étaient ni des médecins ni des infirmiers qui l'attendaient, mais des militaires en armes, fusils braqués avec cet air peu amène qu'ont volontiers les soldats de Sa Gracieuse Majesté lorsqu'ils sont en service. Les Britanniques arraisonnèrent le bateau et capturèrent l'équipage et son patron: Ils étaient tous Japonais.
On ne retrouva pas l'importante réserve de mazout dont le Dr Pouliquen dit qu'elle "avait attiré mon attention, elle devait avoir été faite pour échapper, et, vu le nombre de fûts, on peut penser que la personnalité et les documents devaient être importants". Un peu plus tard Mr.Nabème se fit escorter à la consultation médicale du Docteur Pouliquen à Port Vila.
Il était interné au titre de ressortissant d'une nation en guerre contre les Alliés. Ce commerçant-pilote de sampan confia au médecin de la Coloniale qu'il connaissait déjà car la capitale des Nouvelles-Hébrides était un gros bourg où les Européens n'étaient pas si nombreux, qu'il avait ignoré l'entrée en guerre du Japon, son poste-radio étant en panne. Il précisa que s'il avait appris la nouvelle, il n'aurait pas été pris, ni son sampan.
On apprit, après la guerre, que Mr. Nabème, commerçant et pilote de sampan à Port Vila, était en réalité "kaïgùn tasa" de la Nippon Téikoku kaïgùn. (capitaine de vaisseau de la Marine Impériale du Japon). Son activité commerciale entre les îles cachait une mission d'hydrographie, menée fort ingénieusement dans les Nouvelles Hébrides, pour y déterminer des passages et des mouillages de camouflage: Mr. Suzuki couvrait aussi la Nouvelle Calédonie.
Dans une interview du 6 Janvier 1938, le Ministre japonais de l'Intérieur, Amiral Suetsuga, confiait à la revue japonaise "Kaizo"qu'une conflagration générale était proche, qui mettrait fin à l'hégémonie des Blancs. Il ajoutait "ainsi que le veut notre destin: l'essentiel est de réaliser notre mission sans nous arrêter à des considérations secondaires".
Dans cette vision, dont le maître à penser avait été un amiral retraité qui préconisait une "aire de co-prospérité dans le S-E. Asiatique et le Pacifique' sous tutelle japonaise, le Grand Etat Major Nippon avait envoyé des "experts", des "commerçants" et des "ouvriers" dans tous les pays que convoitait le Japon. Aucune tâche ne rebutait ces pionniers de l'expansionnisme japonais Ils étaient généralement des officiers ou des sous-officiers, tous volontaires.
La capture de Mr. Suzuki priva la Marine Impériale de précieux documents cartographiques en voie d'expédition, non retrouvés, qui lui auraient sans doute été bien utiles pour venir surprendre les immenses flottes de combat et de ravitaillement qui ne tardèrent pas à venir jeter l'ancre dans la vaste rade d'Espiritu Santo. A cause d'elle, cette île devint la base avancée US qui, d'après Mac Arthur, permit de lancer et de mener à bien la reconquête de Guadalcanal; qui marqua le reflux de la vague japonaise vers le Sud. Elle fut le lieu de l'exploit du croiseur auxiliaire "Cap des Palmes", des Forces Navales Françaises Libre dont les Américains, chefs de base, prétendaient limiter la participation à la guerre contre le Japon: Se passant du pilote, le commandant et ses marins, Bretons, utilisant des amers comme ils l'avaient appris à le faire à la pêche, firent évoluer le navire entre les filets et les mines.
Le lieutenant de vaisseau Suzuki, avec son équipage, fut des excessivement rares prisonniers japonais de Décembre 1941; avec le commandant de sous-marin de poche qui s'échoua à Pearl Harbour le jour de l'attaque japonaise.
Mais les Japonais n'eurent pas le monopole des cabotages à buts non lucratifs. Des Français se lancèrent sans forfanterie dans cette périlleuse aventure, dans l'année 1942 à l'époque des combats de Guadalcanal. Le Docteur Pouliquen se souvient du patron d'un petit cotre à voile et à moteur, basé à Espiritu Santo, dont le travail fut plus important que ne le laissait imaginer le bateau et son commandant. Ses aventures dépassent celles du fameux "capitaine T..." du feuilleton télévisé.
Le patron du cotre s'appelait Mr. Giovanni.
Ce Français au poil très brun, de teint mat, foncé, basané, commandait un équipage de néo-hébridais; des Canaques, comme il y en avait de Nouvelle.Calédonie jusqu'en Papouasie et Bismark, et encore un peu en Australie et en Nouvelle Zélande où ils avaient été décimés. La guerre n'avait pas interrompu son commerce. Il cabotait au nord de l'archipel, vers Kanikoro, les Banks et Torrès, remontant au Nord dans les îles Salomon alors occupées par les "Japs" dont les convois de croiseurs et de destroyers sillonnaient ces eaux; et dont les hydravions basés à Rabaul, Buin et Tulagi surveillaient les approches.
M.. Giovanni était venu spontanément proposer ses services. Depuis, il faisait, bénévolement des missions de renseignement avec une audace et une intrépidité qui frisaient l'inconscience. Le patron du petit caboteur connaissait bien les îles. Il suivait les côtes, empruntait de petites passes, se dissimulait au fond des criques où, vu de la mer, il se confondait avec la végétation luxuriante. Il faisait du petit commerce et pêchait à l'occasion.
Depuis qu'il s'était lancé dans le renseignement, son activité réelle consistait, comme un pisteur à la chasse, à repérer les passages de navires japonais et leurs mouillages de secours; ainsi que les trajets habituels des avions descendant de Rabaul ou de Biun et y retournant. Il passait inaperçu sur ces côtes inhospitalières aux rares villages côtiers; dont la population Canaque était souvent sous la coupe d'un Chinois presqu'aussi misérable qu'elle. Les Japonais n'occupaient que des bases aéronavales, se contentant pour le reste de patrouilles terrestres, à l'occasion, et plus souvent maritimes ou aériennes. Sur terre, les rares pistes étaient faciles à surveiller et les approches de "Japs" étaient vite signalées, provoquant le vide.
Giovanni connaissait les populations, avec lesquelles il se livrait à son commerce depuis des années. Les villages dépendaient beaucoup de lui pour tout ce que ne pouvait fournir la jungle ou la mer. Il parlait parfaitement le "Bich-la-mar ", un pidjin-english qui constituait la seule langue à peu près commune à ces populations qui usaient de plusieurs langues indigènes parfois ignorées d'un village au voisin.
Giovanni "faisait la coutume" et, comme si cela n'était que de papotage entre voisins. se renseignait auprès des pêcheurs et autres indigènes sur les points occupés ou souvent visités par les "Japs", ainsi que sur leurs mouvements et autres informations utiles. Le miracle fut que, jamais, il ne fut repéré ou intercepté, ni même soupçonné.
Au retour de ses expéditions, il rencontrait le "Toubib" des Nouvelles-Hébrides, ce qui ne pouvait pas alerter un éventuel mouchard: Il racontait au Docteur Pouliquen ses tournées dans les îles. Ensuite, les Américains le recevaient. Ils notaient les renseignements qu'il rapportait, les confrontant éventuellement avec ceux fournis par les Coast Watchers néo-zélandais ou australiens. Ils les portaient ensuite sur leurs cartes: Cartes que Giovanni n'avait pas...
On le payait en effectuant ses pleins de gas-oil.
Son activité a constitué une contribution précieuse à la lutte contre le Japon envahisseur. Il est resté ignoré. Dans ces îles couvertes de jungles épaisses, sans voies de communication et dont les côtes pouvaient cacher des mouillages difficiles à repérer par reconnaissance aérienne, il était indispensable de connaître les emplacements précis des hameaux, plantations, centres administratifs occupés par les "Japs" ou sous leur contrôle fréquent. Pour beaucoup, ce travail fut fait par Mr.Giovanni à partir de la base de la France Libre des Nouvelles.Hébrides:
Un artisan de la victoire, humble et efficace.
Le bon secours de Brest
Les vedettes de la D.P. commençaient à rallier les quais de la Penfeld, vers 1930, lorsque les élèves du collège Notre Dame de Bon Secours, malgré leurs cris et leurs appels de Bretons habitués à vaincre le vent du large, entendirent un bruit inhabituel qui semblait venir du ciel.
C'était un avion, de taille peu commune, volant au dessus de la ville de Brest à basse altitude. A cette époque, le passage d'un "zinc" n'était pas courant et celui d'un gros appareil était vraiment un événement. Celui-ci était de belle taille et n'avançait pas très vite: On avait tout loisir de l'admirer.
La Dépêche de Brest du lendemain donna quelques détails: L'avion qu'avaient admiré les Brestois était celui de l'amiral américain Bird, venant d'effectuer une des premières traversées aériennes de l'Atlantique. Le journal précisait que l'avion avait mal identifié la côte, de nuit, et s'était égaré vers la Normandie. Il n'avait pas rejoint Paris. A l'époque, ces souvenirs marquaient. L'amiral Bird fut célèbre plus tard, comme explorateur du Pole Sud.
Le collégien Pouliquen était devenu médecin des Troupes Coloniales et avait rallié à la France Libre l'île du Pacifique Espiritu Santo, dès 1940. Depuis six mois, le Japon avait commencé sa Guerre de la Plus Grande Asie Orientale, la "Daï T-o-a senso ", par le coup de traîtrise de Pearl Habor, lorsqu'un gros hydravion américain apparut dans le ciel de la petite île des Nouvelles Hébrides, vers Mai-Juin 1942,
C'était un quadrimoteur "Coronado" (Consolidated PB2Y-3) aux ailes hautes et pourvu d'un gouvernail à double dérive. D'une envergure de 35 m. pour une hauteur de plus de 8 m., cet oiseau bleu fortement armé volait à plus de 6000 m. d'altitude avec une autonomie de 2400 km. à la vitesse de 343 km/h. Son équipage était de 10 hommes.
Le "Coronado" survola Espiritu Santo, vira et amerrit majestueusement dans la baie en soulevant des vagues en "V", comme un symbole en ces heures fiévreuses où, malgré le sabotage des dockers Néo-Zélandais, Mac Arthur préparait la reconquête contre les forces japonaises, à partir de bases Françaises Libres. A cette époque, une telle arrivée était encore un événement.
Il s'agissait d'une mission de l'US.Navy, commandée par l'amiral Bird qu'accompagnaient des officiers de marine. La mission était d'explorer la zone pour étudier les possibilités d'utilisation de la vaste baie d'Espiritu Santo: On devait en faire une des plus grandes bases navales de l'U.S.N., celle dont dépendrait le plan de "bons en sauts de puce" de Mac Arthur.
Dès le début de la conférence, il fallut constater que les E.M. étaient à peu près dépourvus de cartes de la région et que, en tout cas, celles existantes étaient plus que sommaires. On n'avait pas découvert encore les travaux de Suzuki. Le toubib français de l'île, comme il se devait pour un Brestois, aimait naviguer et s'était constitué une petite collection personnelle de cartes d'Espiritu Santo, qu'il avait lui même renseignées par la suite.
Ce sont ces documents qui servirent aux Américains à tracer leurs propres cartes de la baie d'Espiritu Santo. Ils les empruntèrent avec grande satisfaction, largement manifestée. Elles furent très utiles pour tracer les quais à construire et les mouillages à définir en fonction des fonds. Le plus amusant de l'affaire fut que ces cartes du docteur Pouliquen furent conservées par l'US. Navy... qui les classa sous rubrique "Top secret".
L'organisation de la base, dans la crainte des raids de sous marins nains japonais, comprenait la pose de filets et le mouillage de mines, par champs, aux entrées dont la passe Sud-est. Peu de jours après ces travaux de protection, le paquebot "Président Coolidge" se présenta à l'entrée du port. Non prévenu, non piloté, il s'engagea dans le champ, heurta une mine et sombra: Il n'y eut pas de pertes humaines, mais de lourdes en matériel.
Le pied de nez de "Cap des Palmes"
Le "Cap des Palmes" était ce qu'on appelait un croiseur auxiliaire, Les unités de ce genre étaient des cargos rapides de nos lignes d'outre-mer ou d'Amérique qui, dès leur étude et lors de leur construction, avaient été conçus pour être aisément transformés en croiseurs auxiliaire en cas de guerre. Dotés de puissantes machines et d'artillerie, ils étaient destinés aux escortes et aux missions spéciales de ravitaillement. Le "Cap des Palmes" avait deux moteurs, ce qui, à l'époque, était très rare pour des navires de commerce.
Alors que la base d'Espiritu Santo était devenue une imposante machine en pleine activité, le "Cap des Palmes", qui s'était rallié à la France Libre, y fit escale. Théoriquement, il devait opérer en escorte de convois US pendant la campagne de reconquête des îles Salomon; en fait, les Américains s'ingénièrent à ne pas l'employer ou à lui confier des missions de transport, à la farouche colère de son E.M. et de son Equipage qui voulaient en découdre avec les Japonais, alliés de l'Allemagne Nazie et de la traîtresse Italie fasciste. Heureusement les Forces Navales Française Libres surent déjouer nombre de ces manoeuvres yankees.
Avisés que le bateau manquait de ravitaillement en viande fraîche, les colons français d'Espiritu Santo, tous ralliés convaincus à la France Libre, se firent un devoir et une fierté de l'offrir à leurs compatriotes du "Cap des Palmes". Au lever du jour, 30 têtes de bétail étaient prêtes à être enlevées sur la côte Est, abattues et dépecées. Sous ces climats tropicaux humides, toute viande non consommée immédiatement doit être mise sans tarder en frigorifique. Une goélette avait été prévue pour assurer le transport de la viande à notre bâtiment "Free French". Il ne manquait plus que le pilote américain, seul habilité à diriger un bateau au milieu des mouillages: On l'attendait vers 7 heures 30.
On commença à s'impatienter vers 8 heures.
Le soleil était levé et le pilote n'était toujours pas en vue. A chaque quart d'heure l'impatience allait grandissante et la colère commençait à monter. A 10 heures, on apprit qu'il y avait "un problème". A 11 heures on sut que le pilote avait été refusé: Sans doute cet emploi n'entrait-il pas dans le planning de ses attributions normales? Pendant ce temps, la chaleur et l'humidité avaient rendu la viande non-consommable parce que manifestement avariée. A 14 heures la goélette alla au large la déverser à la grande joie des requins. Pas plus que nos marins, les Planteurs n'apprécièrent la conduite de la direction du port américaine; bien qu'il ait pu échapper à ces mangeurs de conserves made in USA que les Français préfèrent les vivres frais.
Le 'Pacha du "Cap", le Commandant Ibert, n'était pas du tout content et le manifestait sans ambages. Lui aussi attendait le pilote pour quitter son mouillage et partir en mission à l'heure favorable qui précède le rapide coucher de soleil. Vers 16 h. arriva, sur sa vedette, le médecin capitaine Pouliquen venu souhaiter bon voyage et voir si tout allait bien sur le plan sanitaire. Il avait prévu d'y rester une heure.
Vers 16 h.30, Ibert commença à pester contre le retard du pilote.
Se tournant vers le Toubib, il lâcha: -"Si le pilote n'est pas là à 17 heures, je sors sans lui!". C'était bien entendu strictement interdit par les règlements maritimes US, mais il faut dire que, dans la Marine Française Libre, il y avait une certaine façon d'apprécier la lettre en fonction de l'esprit qui faisait parfois rimer le mot "discipline" avec "on se dé...brouille" comme le croiseur léger "Triomphant en fit une brillante démonstration à Madagascar, sous les ordres de Jublin
Peu avant 17 heures, Ibert interpella encore son compatriote et ami: "Tes Canaques savent manoeuvrer? Dis-leur de lancer le moteur de ta vedette". Ce qui fut fait. Faute de pilote en vue, Ibert Iança les ordres d'appareillage. A 17 heures précises, le Croiseur auxiliaire FNFL "Cap des Palmes" levait l'ancre et mettait en route. On releva l'échelle de coupée après que le Médecin capitaine eut quitté le bord sur un dernier signe de la main. Gracieusement, évitant les remous des hélices, la vedette vira pour dégager l'aire du navire.
Au mouillage près de l'île de Aoré, vers le centre de la rade, le "Cap des Palmes" était à une relative proximité de la passe. Croiseur auxiliaire, il avait une importante surchauffe qui lui permettait de bonnes accélérations et de grandes vitesses. Ibert "sentait" bien son navire, apte à virer rapidement et il était sûr de son équipage. Par le chenal du champ de mines, que rien ne signalait, évitant les filets, il sortit de la base US d'Espiritu Santo à grande vitesse, par ses propres moyens. Pouliquen admirait la manoeuvre, riant d'avance de la "gueule" des Américains lorsqu'ils s'apercevraient qu'un navire FNFL pouvait naviguer dans leur rade en dépit des filets et des mines.
Et pourquoi pas des "Japs "?
Le lendemain matin, roides et froids, des officiers de l'US.Navy se présentèrent à l'hôpital français. Ils étaient dans leurs petits souliers: Ils se trouvaient devant l'officier "Free French" qui avait fourni les seules cartes de la base et ils devaient lui faire part des sentiments de leur "boss". Ils ne finissaient pas toujours leurs questions:
- L'Amiral demande si ... L'Amiral pense que ... Les plans de la base sont Top secret.. Le "Cap "avait-il ces cartes? Vous étiez à bord au moment de l'appareillage, qu'avez vous constaté? ... C'est très gênant.
Le Toubib dit qu'il ne pouvait pas leur répondre, faute d'éléments, au plus avait-il des réflexions dont il pourrait faire état pour les aider à comprendre... Il rappela l'affaire des trente têtes de bétail du matin, qui avait fort déplu au Commandant Ibert, et le retard anormal du pilote à l'heure du départ en mission de guerre du "Cap". Après tout, Ibert était chez lui à Espiritu Santo et avait dû juger que, en ayant la possibilité, il pouvait se passer du pilote absent pour sortir d'une rade française, même concédée à l'USN pour la durée de la guerre.
Bien entendu, le Toubib ne donna pas la clé du mystère, qui allait de soi pour un marin Breton. Sur la côte, à bâbord en sortant, il y avait un gros rocher peint en blanc: il constituait un amer bien en vue. Le "Cap" était doté, en tant que croiseur auxiliaire, d'appareils de télémétrie et de télé pointage performants. A cela il fallait ajouter que le Commandant Ibert était originaire de la région de Saint Malo et qu'une partie de son équipage était native des côtes du Finistère où ces hommes avaient navigué à la pêche sur des côtes très découpées et semées de roches. Bien évidemment, tous ces marins avaient l'automatisme de faire des relèvements, même de fortune comme les "alignements" qui permettent de se bien positionner à nouveau sur une "basse poissonneuse.
En somme, Ibert avait joué aux Américains le même tour que celui du pêcheur sardinier Jean Marie Furic aux Glénans. Le "Vétéran", un trois ponts de la Marine Impériale, revenait de Cayenne, avec à bord le jeune frère de Napoléon I°, Jérôme Bonaparte. Bien qu'on ait été au 26 Août, il faisait un vrai temps de Toussaint et le vaisseau, isolé, poursuivi par la croisière anglaise, se trouvait acculé vers les rochers des Glénans, sans espoir de gagner Brest ou Lorient en cet été 1806.
Alors qu'on va décider de se battre à mort, Jérôme entend un matelot dire que, s'il n'était que de lui, il ferait entrer le grand navire à Concarneau, malgré les récifs. Le Prince l'appelle, lui fait confirmer ses dires... et le nomme pilote. La frégate anglaise qui suit, voyant le "Vétéran" filer vers les brisants, hisse le pavillon d'alerte. Noble Rear Admiral Sir Keith!. Par la chaussée de Mousterlin, évitant les roches sournoises, le grand navire défile devant Beg Meil et mouille ses ancres au Sud-ouest des roches de la Corniche de Concarneau. Le navire est sauvé et les Anglais volés de leur victoire. Après s'être délesté, le "Vétéran" fait une entrée remarquée au port de Concarneau .. qui n' aura pas à se plaindre de l'adresse de son matelot-sardinier...
L'Aviso avisé
Si le combat naval glorieux de Marine-Indochine contre l'ennemi Siamois, à Khô Chang (16 Janvier 1941 ), est assez connu, on ignore généralement ses deux "expéditions" pour la "reconquête" de la Nouvelle Calédonie ralliée à la France Libre.
La capitulation de la métropole envahie par la Wehrmacht traumatisa nos compatriotes des antipodes. Cette défaite rendait plus inquiétante la politique japonaise dans le Sud-Pacifique. Depuis quelque temps déjà, l'intérêt des Nippons envers l'île se manifestait par une profusion d'hommes d'affaires, de commerçants et de navigateurs que l'on soupçonnait, avec raison, d'être des officiers en mission. Des sociétés japonaises se constituaient, comme la "Nippon Kokan", la "Minière d'Océanie" ou "Le Fer". Le Consul nippon à Nouméa multipliait les cocktails et autres rencontres, depuis la constitution du Gouvernement de Vichy.
Le 14 Juillet 1940, derrière les Anciens de la Grande Guerre et leurs drapeaux, la population défila vers le monument aux morts de Nouméa, manifestant son patriotisme. Une délégation fut reçue par le Consul de Grande Bretagne et lui fit part de sa volonté de rallier le Général de Gaulle et la France Libre.
Ce que les Japonais appelaient leurs "intérêts "dans le Pacifique n'inquiétait pas que les Néo-calédoniens: Le 15 Avril 1940, Mr. Arita, Ministre du Gaimusho (Affaires Etrangères), déclarait officiellement que le Japon réagirait immédiatement au cas où, à la suite de l'invasion des Pays Bas par l'Allemagne, Washington tentait de se substituer à La Haye aux Indes Néerlandaises. (un mois avant l'attaque de la Wehrmacht).
Prévoyant l'attaque nazie, Tokyo poursuivait sa politique d'expansion vers le Nanyo (Mers du Sud) préparée depuis 1934, qui l'avait déjà conduit, début de 1940, à proposer sa "protection" à Batavia. (actuelle Djodjakarta).
Washington avait réagi avec vigueur. (nouvelles augmentations importantes de la Navy, puis Service Obligatoire et embargo sur le pétrole et l'acier en Juillet 40; suivi du blocage des avoirs japonais aux U.S.A.: 31 millions $ ). Le 13 Mai 1940, l'Ambassadeur de Grande Bretagne au Japon informait le Gaimusho que son pays n'interviendrait pas aux Indes Néerlandaises à la suite de 1'occupation des pays Bas; Il souhaitait la réciprocité.
Le 14 Mai, lorsque les Hollandais internèrent les 400 ressortissants allemands des Indes Néerlandaises, l'Agence Doméi déclara que le Japon ne resterait pas "sans réaction devant l'agitation anti-Japonaise à Batavia".(...qui n'existait pas!)
Le 16 Mai, les ambassadeurs de France et des Pays Bas confirmèrent au Gaimusho le maintien du statu quo dans le Pacifique. Le Japon demanda, en vain, une même déclaration du III° Reich. Craignant une éventuelle mainmise de Berlin sur Batavia, Tokyo proposa à cette dernière d'assurer la "protection des Indes Néerlandaises". Le refus fut catégorique devant une si grosse "ficelle". (après qu'ils eurent conquis ces îles, les Nippons transférèrent les biens allemands sur le continent; où ils restèrent malgré toutes les démarches nazies).
Ainsi, au milieu de l'année 1940, le Japon commença la pose des premiers jalons en vue de sa conquête du Pacifique: des "offres de services" commerciaux ou militaires dont notre Indochine allait être la première victime en devenant la base indispensable des conquêtes des "Japs" (que surent éviter la Nouvelle Calédonie et nos territoires du Sud Pacifique).
Profitant de notre défaite de Juin 40, le Japon émit tout de suite des prétentions à propos de l'Indochine qu'il assurait avec aplomb, "vouloir protéger"; tandis qu'il obtenait de Vichy d'envoyer en Nouvelle Calédonie un "nombre illimité de travailleurs encadrés et le matériel correspondant. Le chiffre envisagé était de 30000 hommes. (une division autonome japonaise comprenait 18.000 hommes, dont 16000 combattants; une division légère avait 12000 hommes). Cela faisait beaucoup de "travailleurs" sur une île d'environ 50000 âmes.
Les demandes de l'Ambassadeur S. Kato à Vichy, d'aligner la politique de facilités japonaises dans le Pacifique sur celle elle consentie en Indochine ne s'appuyait sur aucune présence ou menace ,(c'était le cas au Tonkin). Comme toujours, Vichy céda "pour sauver l'essentiel", d'après son analyse. Le 25 Août 1940 parvenait à Nouméa le télégramme officiel 73.B ordonnant de réserver au seul Japon tous les minerais de Nouvelle Calédonie, y compris le nickel. (stratégique). Il annonçait l'arrivée des "travailleurs" japonais.
Malgré le Gouverneur Pélicier, l'information fut rapidement connue à Nouméa et exploitée par la Résistance. Le 3 Septembre, le Lieutenant Colonel Denis, qui succédait à Pélicier, répondait à M°. Michel Vergès (chef de la Résistance), en Conseil Général, que ce T.O. n° 73.B était bien arrivé ordonnant la cession des minéraux et l'accueil des "travailleurs nippons"; ce pétainiste convaincu ajoutait qu'il approuvait entièrement.
La résistance s'en trouva renforcée.
La capitulation de Vichy devant le Japon, qui ne menaçait pas les côtes de Nouvelle Calédonie, paraissait sans excuse: Du coup, les prétextes avancés par Vichy pour céder en Indochine devenait suspect. Une vague d'indignation souleva la population.
Le 19 Septembre, malgré la démonstration d'intimidation de l'aviso colonial "Dumont d'Urville" appelé par le Lt. Colonel Denis, la Nouvelle Calédonie ralliait officiellement la France Libre... tandis que fumait au large, de ses quatre cheminées, le vieux croiseur cuirassé australien "Adélaide".
Cependant, ramené de Port Vila où il était Commissaire-Résident de France, Mr. Sautot descendait du "Norden" et recevait la démission du Colonel Denis. Celui ci, avec de rares fidèles du Maréchal, fut amené en Afrique du sud avant de rejoindre l'Indochine où il s'employa à faire condamner par les Cours Martiales les résistants de Nouvelle Calédonie; faisant regretter aux Caldoches de ne pas l'avoir gardé à l'ombre.
Les Japonais, qui ne voulaient pas dévoiler prématurément leur plan de conquête établi, ne réagirent pas à ce ralliement. Le Gaimusho était alors en tractations avec Berlin pour l'extension de l'Axe Berlin-Rome-Tokyo à Moscou, comme Ribbentrop l'avait promis au prince Konoyé pour obtenir l'adhésion de Tokyo au Pacte.
En Novembre 1940, le Ministre Allemand des Affaires Etrangères avait proposé à son collègue Soviétique de rejoindre l'Axe. C'était une suite logique au Pacte Germano-Soviétique qui décida de la 2° Guerre Mondiale: l'affaire ne se fit pas à cause des exigences de Moscou. Cela déplut énormément au Japon, qui n'avait rejoint l'Axe que dans la perspective qu'il devienne quadripartie... en vue de sa guerre de la "Plus Grande Asie Orientale".
Ce n'est qu'au retour de Berlin, en présence de l'Ambassadeur du Reich à Moscou, devant Staline, que fut signé, le 13 Avril 1941, le Pacte Soviéto-Nippon de non-agression: Il sauva Moscou neuf mois plus tard et permit l'agression japonaise en Extrême-Orient et dans le Pacifique. (Le 2 Juillet 1941, quinze jours après l'attaque allemande contre l'U.R.S.S., au cours de la Conférence Impériale en présence de l'Empereur Hiro Hito, le Japon décidait, en guise de "représailles" envers le Reich Nazi qui avait trahi sa confiance au sujet de l'Axe, de ne jamais entrer en guerre contre l'U.R.S.S. pour soutenir la Wehrmacht: C'est l'URSS qui attaqua le Japon... au lendemain de la "bombe A"...).
En fin d'année 1940, le Japon reprit ses pressions auprès de Vichy et de Hanoï en vue d'obtenir des "facilités" en Nouvelle Calédonie. Dans ses télégrammes, l'Amiral Decoux, Gouverneur de lIndochine, et M. Naut, Commissaire de France dans le Pacifique, faisant comparaison avec l'Indochine, préconisait ces "arrangements pour nous conserver" nos territoires du Sud-Pacifique.
Se fiant aux rapports des ex-autorités de l'île, il prépara, d'accord avec Vichy, une "reconquête" de la Nouvelle Calédonie à partir de l'Indochine. L'Amiral Bérenger dirigea l'expédition. L'irréalisme qui régnait alors en Indochine était tel qu'on imagina une expédition maritime "forte" un aviso colonial transportant deux compagnies de Coloniaux. C'est ainsi que le Capitaine de Vaisseau Toussaint de Quièvrecourt se lança dans la "reconquête". La discrétion n'était pas une vertu reconnue en Indochine. M. Huchet, résistant de la première heure en liaison avec l'I.S. de Singapour, eut rapidement vent de l'affaire. Sydney fut avisé, avec instructions du Commandant Naval à Singapour d'avoir à obliger l'aventureux à faire demi-tour.
Il n'y a que deux routes maritimes pour aller de Saïgon à Nouméa: au Nord ou au Sud de Bornéo et de la Nouvelle Guinée. les deux débouchent au Nord de la Nouvelle Calédonie. La Royal Australian Navy avait dépêché deux navires dont le croiseur de 10000 t. "Australia", pouvant atteindre 31 noeuds plus de 2000 miles (ou 5 fois plus à 14nd.). Ses 8 pièces de 203 sous 4 tourelles, trois directions, et ses 4 de 102 de D.C.A. surclassait notre aviso de 2000 t. aux 3 pièces de 138 (2 en chasse et 1 en retraite), filant. aux environs de 15nd. Un demi-millier d'hommes s'entassaient sur notre aventureuse unité.
Lorsque les trois cheminées caractéristiques de "Australia" fumèrent à l'horizon, le Commandant de Quièvrecourt n'eut pas besoin de consulter son "Flotte de Combat" pour savoir que son aviso ne ferait pas le poids. Lorsqu'il reçut le message lui ordonnant de faire demi-tour, il ne put que commander une élégante manoeuvre de la timonerie... et rentrer à Saïgon. Au cocktail donné quelques jours plus tard par l'Amiral Decoux, le C.V. Toussaint de Quièvrecourt racontait son "affrontement" avec la Royal Australian Navy, ajoutant devant un Résistant (M. Surleau, qui l'a écrit), qu'il avait répondu aux Anglais par un mot historique qu'ils connaissent depuis Waterloo.
Pierre Boulle (Résistant durement condamné sur ordre de 1'Amiral Decoux et auteur du célèbre "Pont de la Rivière Kwai") relate sa conversation avec un officier de Marine rentrant de cette ubuesque aventure: cet ancien condisciple du lycée d'Avignon était tout fier de l'exploit, regrettant seulement de... n'avoir pas coulé de navire anglais. Cela se passait au cours d'un dîner offert à son ami à bord de son bâtiment.
J'ai personnellement rencontré deux Marsouins qui furent de l'équipée: Ils se souvenaient surtout d'avoir été encaqués comme de vulgaires harengs. Ils ajoutaient que, arrivés à Nouméa, l'aviso et ses compagnies de débarquement auraient sans doute rejoint la France Libre; dont quelques officiers.
Cet essai de reconquête de la Nouvelle Calédonie ne fut pas le seul. Dès l'attaque de Pearl Harbour par les "Japs", l'Amiral Gouverneur Decoux, de Décembre 41 à Février 42, échangea des télégrammes avec Vichy en vue d'une opération aéronavale contre la Nouvelle Calédonie.
Sous le commandement de l'Amiral Bérenger, une petite escadre devait être formée à Saïgon, comprenant le croiseur "Lamotte Picquet", l'aviso "Amiral Charner" (la revanche...), le sous-marin "Pégase" et le transport "Nivose" auxquels devaient se joindre des unités de Madagascar. Il était précisé que les Japonais, qui en étaient d'accord, fourniraient la couverture aéronavale. Tous les "avantages" étaient analysés par l'amiral Decoux. Le T.O. du 3 février 1942 à Colonies-Vichy est particulièrement éloquent. C'est Vichy qui refusa, malgré les relances de Decoux: Les Etats Unis menaçaient la France et l'A.F.N. d'un blocus total.
Il n'y eut pas, en Mars 1942, d'opération amphibie franco- japonaise de reconquête de la Nouvelle Calédonie... grâce à Vichy, et l'amiral Decoux évita ainsi... la collaboration armée caractérisée.
Il avait fait tout ce qu'il avait pu, mais les "Japs" ne lui en eurent aucune reconnaissance lors de leur coup de force en Indochine, trois ans exactement plus tard.
Les Japs à Nouméa ?
Une information de presse, tombée en ce début d'Août, fait dresser l'oreille aux anciens d'extrême Orient du temps de la Guerre du Pacifique: Les "Japs" remettraient-ils ça?.
Monsieur Tadashi Kuranari, Ministre des Affaires Etrangères du Japon, n'a pas la notion de l'opportunité: Il choisit la veille de l'anniversaire de la bombe d'Iroshima, sanction de la folie conquérante nippone, pour condamner la France à propos de la Nouvelle Calédonie.
Le Gaimù-dàijin (ministre des affaires étrangères) de 1987 rejoint curieusement le Nàimu-dàijin de 1937, l'amiral Suetsuga. (ministre de l'intérieur du gouvernement militariste fasciste ).
M.. Kuranari écrit:
- ..les démocraties occidentales seront rejetées (du Sud-Pacifique) si elles ne prennent pas en considération les sentiments des habitants des îles.
En moins martial, on croit relire l'amiral de 1937 confiant à la revue "Kaizo":
- Je ne crains pas d'insister sur ce point, au besoin j'insisterai à la face du monde entier: Le joug des Blancs sur "Les" races jaunes doit disparaître. Naturellement, une réalisation rapide de cet affranchissement amènera une conflagration générale..: L'essentiel est de réaliser notre mission sans nous arrêter à des considérations secondaires .. (rapporté par "Le Figaro du 6 Janvier 1938).
On retrouve le même intérêt des deux dirigeants, avec la même évocation d'une solution par les armes. Curieux. On oublie, en France, que le Japon ne se contenta pas de paroles; Il passa aux actes, conforté par certains Français comme Alain Gerbault. "Le Matin" du 25 Juillet 1941 rapportait:
- Gerbault est... le seul Blanc qui connaisse à fond les langues polynésiennes... Ce sera certainement une grande émotion... lorsqu'il apportera les preuves que les îles océaniennes, par les Philippines, se rattachent à l'antique civilisation nippone.
L'intérêt du Japon envers la Nouvelle Calédonie ne se manifesta pas qu'en paroles: Des "travailleurs" nippons furent envoyés sur le "caillou": Ils y ont laissé des traces, puisque le premier des leader "Kanack", Djibaou, est un métis de Japonais. Curieux que Mr. Kuranari vienne à son aide?
Dès après la défaite française de 1940, le Japon demanda avec insistance d'envoyer 30000 "travailleurs" nippons en nouvelle Calédonie: La réaction américaine fit craindre à Tokyo que ses projets de guerre en soient perturbés. L'idée reprit après Pearl Harbour, avec l'appui de Vichy et du Gouverneur Général de l'Indochine en sa qualité de Haut Commissaire pour le Sud Pacifique, dans l'esprit du T.O. n° 75-B. reçu à Nouméa le 25/8/40 qui octroyait au Japon tout le minerai calédonien: Ce T.O. fut à l'origine du ralliement de l"île à la France Libre.
Il n'est pas sans intérêt de relever la polémique de ce printemps au sujet des "villages pour retraités japonais" à implanter dans le Sud Pacifique, qui feraient se créer des mouvements de "visiteurs" venant du Japon... Sous différentes formes, il s'agit de mêmes démarches.
Le ministre du Gaimusho (Affaires Etrangères du Japon) semble avoir oublié un anniversaire: En Août 1942, les US. Marines débarquaient à Guadalcanal, d'où commença le reflux de la vague japonaise dans le Sud-Pacifique. Monsieur Kuranari a sans doute oublié que Mac Arthur a dit que cette difficile opération n'a été possible que parce que "l'incoulable porte-avions Nouvelle Calédonie" et la précieuse immense baie de Espiritu Santo, en Nouvelle Hébrides (Wanutu), avaient rallié la France Libre: C'est la raison pour laquelle Mac Arthur voulut que la France soit présente à ses côtés le jour de la capitulation du Japon, le 2 Septembre 1942 à Tokyo, et qu'il dit à Leclerc que la cérémonie aurait été incomplète sans lui.
Il est permis de se demander si l'intérêt constant des Nippons au sujet de la libération des "Jaunes" du Sud-Pacifique est étranger à l'intérêt qu'ils portent au nickel et aux zones de pêche près des îles françaises. On comprend que Mr. Djibaou prenne de l'intérêt pour ceux qui reconnaissent en lui "leur sang".
M. Kuranari a fait un peu marche arrière depuis: la diplomatie tient parfois du tango, il faut savoir jusqu'où aller trop loin. Le Japon poursuit aujourd'hui par des voies pacifiques ses buts de guerre d'il y a cinquante ans, c'est son droit comme il est du notre de savoir reconnaître ce que cachent les bons sentiments officiels.
M. Keranari aurait pu attendre que soit passé l'anniversaire de la bombe d'Hiroshima qui sauva les Japonais de l'extermination à laquelle avait conduit la politique "libératrice" de l'amiral Suetsuga. Les Anciens d'Extrême Orient de 1940 à 1945 n'ont pas oublié: Sans cultiver une haine peut être dépassée, ils restent vigilants et se méfient des sourires comme des menaces enrobées de bons sentiments.