Lt-Colonel Jean ORSINI

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Après le 9 Mars 1945

Guerre d’INDOCHINE

Témoignage

Nice - Août 1991

 

Analyse du témoignage

En Indochine

Écriture : 1990 - 150 Pages

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Dès le 10 Mars 1945, après ce qu’on a appelé leur "coup de force", les autorités japonaises prennent en mains l’Administration de l’Indochine et mettent les Français sous contrôle.

Jean Orsini, Aspirant d’Artillerie de réserve, natif de Saïgon, fait prisonnier, s’évade du Quartier Virgile et propose à Monseigneur Cassaigne, évêque de Saïgon, personnalité respectée de tous, la création d’un Comité d’Entraide dont il devient le Secrétaire Général, adjoint au père Moreau.

C’est l’histoire de ce Comité dont la mission est d’aider les civils concentrés dans un périmètre de la ville, ainsi que les soldats français prisonniers qui nous est racontée dans ce témoignage.

Chose remarquable, les Japonais qui ne reconnaissaient aucune représentation européenne, pas même la Croix Rouge, ni même le Consulat du IIIe Reich, soutiennent Monseigneur Cassaigne et ses collaborateurs dans leur action philanthropique.

From 10 Mars 1945, after this one has called their "knock of force", Japanese authorities take in hands the Administration of Indochina and put French under control.

John Orsini, Aspirant of Artillery of reserve, native from Saïgon, captive fact, escapes the Quarter Virgile and proposes to Eminence Cassaigne, bishop of Saïgon, respect personality of all, the creation of a Committee of Entraide whose it becomes the General Secretary, attached to the father Moreau.

That is the history this Committee whose mission is to helped civilians concentrated in a perimeter of the city, as well as captive French soldiers that is told us in this testimony.

Remarkable thing, Japanese that recognized no European representation, even the Red Cross, neither even the Consulate of the IIIth Reich, sustain Eminence Cassaigne and his collaborators in their philanthropic action.

 

Avant-Propos du tÉmoin

Membre de l’A.N.A (Association Nationale des Anciens Combattants) j’ai relevé dans le bulletin de cette association du 2ème trimestre 1990, un "avis de recherche" concernant Monseigneur Cassaigne, ancien Évêque de Saïgon, spécialement sur ses activités dans le comité français d’entraide (C.F.E.) de Saïgon qui, du coup de force japonais du 9/3/45 au 2/9/1945 (reddition japonaise) s’est occupé de la population française tant militaire que civile.

J’avais bien connu Monseigneur Cassaigne à Saïgon comme chef-scout et délégué aux oeuvres catholiques de jeunesse en Indochine.

J’ai aussitôt écrit à l’auteur de l’annonce parue dans le bulletin A.N.A.I et j’ai eu ainsi le plaisir de correspondre avec Monsieur Raillon dont l’épouse était parente de Mgr. Cassaigne. Il se proposait d’écrire un livre sur cet évêque missionnaire et voulait, en particulier, avoir des informations sur ses activités au C.F.E.

Peu après le coup de force japonais du 9/3/45 j’avais eu l’occasion de m’évader des camps de prisonniers français de l’armée japonaise et de fonder le C.F.E. sous la présidence de Monseigneur Cassaigne.

J’étais donc bien placé pour répondre à Monsieur Raillon qui m’a fixé un plan me permettant d’ordonner ces réponses.

Ensuite, en 1990, l’Association des Croix de Guerre de Nice a fait appel aux Anciens Combattants et spécialement à ses adhérents pour qu’ils écrivent leurs principales aventures de guerre. Je lui ai communiqué l’ensemble des notes que j’avais adressés à Monsieur Raillon et ils m’ont invité à en faire une présentation d’ensemble, plus littéraire et plus précise.

Ce qui va suivre.

Member of the A.N.A (National Association of the Ancient Combatting) I have raised in the bulletin of this association from 2ème quarter 1990, a notice of research concerning Eminence Cassaigne, ancient Bishop of Saïgon, specially on his activities in the French committee d’entraide (C.F.E.) from Saïgon.

I had well known Eminence Cassaigne to Saïgon as chief-scout and delegate to catholic youth works in Indochina.

I have immediately written to the author of the announcement appeared in the bulletin A.N.A.I and I have had thus the pleasure to correspond with Sir Raillon whose the marries was parent of Mgr. Cassaigne. He planned to write a book on this missionary bishop and wanted, especially, to have information on his activities in the C.F.E.

Bit after the Japanese force knock of 9/3/1945. I have had the opportunity me to escape from camps of Frenchs prisoners of the Japanese army and to base the C.F.E. under the presidency of Eminence Cassaigne.

I was therefore well placed to reply to Sir Raillon who has fixed a plan allowing me to tidy these replies.

Then, by 1990, the Association of War Cross of Nice has made call in the Ancient Combat and specially to its members for they write their main adventures of war. I have communicated it the totality notes that I had addressed to Sir Raillon and they have me invited to make a presentation of totality, more literary and more precise.

What is going to follow.

 

 

 

 

Table

HISTORIQUE 9

ORGANISATION 11

MODE DE FONCTIONNEMENT 13

Mgr. Cassaigne et ses collaborateurs 14

LE FUTUR DE TOUS (FRANCAIS ET JAPONAIS 16

SOUVENIRS PERSONNELS ET ANECDOTES 18

Quelques anecdotes supplémentaires 20

 

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

LE COMITÉ FRANCAIS D'ENTRAIDE DE SAIGON

 

HISTORIQUE

Le 9 mars 1945, dans la nuit, coup de force de l’armée japonaise à Saïgon (et aussi dans toute l'Indochine) pour s'emparer du pouvoir.qui était détenu jusqu’à là par les Autorités Françaises Civiles et Militaires.

Aspirant d'Artillerie de Réserve, je m'efforce de joindre le Quartier Virgile, Boulevard de Verdun, où se trouve le 5ème RAC régiment auquel j'appartiens.

Les troupes japonaises déferlant sur la ville descendent précisément par le Boulevard de Verdun. Je suis fait prisonnier et emprisonné dans le Quartier Virgile, je suis heureusement en civil, ayant dîné en ville.

Je retrouve le Capitaine Lanlo, Cdt ma compagnie et divers autres Français.

Je m'évade le 11 mars en fin de matinée en me déclarant civil, même médecin - malgré la méfiance des Japonais. Je rentre chez moi, très désorienté et en plein désarroi.

Le 12 mars, au matin, je me rends à l'Evêché de Saïgon que j'avais beaucoup fréquenté comme Chef-Scout et Responsable des Mouvements de Jeunesse de l'Action Catholique en Indochine, créés par le Délégué Apostolique (à Hué), Monseigneur Drapier.

Pour m'y rendre, je livre aux Japonais un revolver désuet que je conservais chez moi. Le reçu manuscrit écrit en caractères japonais, qui m'est délivré me permet de passer sans encombre les multiples postes militaires japonais placés à chaque coin de rue. Ce conformément aux ordres du Maréchal japonais, Comte Teraushi, cousin de l'Empereur, qui commande l'Armée Japonaise en Indochine et dans tout le Sud-Est Asiatique. Je précise que les postes militaires japonais placés à chaque coin de rue étaient sous les ordres de simples sous-officiers qui ne savaient pas lire les caractères japonais: il leur suffisait de voir le cachet de l’officier signataire.

Monseigneur Cassaigne m'apprend avoir, la veille, reçu la visite du Colonel Amano, Chef de l'Etat-Major de Liaison de l'Armée Nippone, accompagné de plusieurs officiers et interprètes japonais (Le Colonel Amano ne comprend pas le français).

Le Colonel Amano aurait demandé à Mgr. Cassaigne de remplacer le Gouvernement de la Cochinchine, arrêté par l'Armée Japonaise en même temps que toutes les Autorités Civiles et Militaires, sans omettre les fonctionnaires du Gouvernement Général, du gouvernement de la Cochinchine, de la Mairie, de la Sûreté, etc... et de tous les hommes de troupes, les marins et les aviateurs militaires.

Monseigneur Cassaigne aurait répondu par un refus car il estimait que ce n’était pas son rôle. Je crois que c'est à ce moment là qu'il m'apprend que le Père Tricoire a été tué par les Annamites surexcités.

Je fais remarquer respectueusement à Mgr. Cassaigne que lui seul peut protéger la population dans les circonstances présentes et qu'à mon avis, il n'aurait pas dû faire une réponse aussi catégorique. Je le convainc et je lui demande son autorisation pour apporter son accord de principe au Colonel Amano, mais seulement sous la forme d'une Organisation nouvelle spécifique dont il serait le Président. Il est d'accord pour cette façon de procéder et désigne le Procureur des Missions Etrangères, le Père Moreau, pour remplir les fonctions de Secrétaire Général de cette Organisation à laquelle nous convenons de donner le nom de: Comité Français d'Entraide de Saïgon.

Je me propose comme Secrétaire Général Adjoint et mon offre est acceptée.

Sitôt après cet entretien avec Mgr. Cassaigne, je me rends à l'Etat-Major de Liaison de l'Armée Nippone qui se trouve heureusement dans la même rue Richaud que l'Evêché et à faible distance.

Dans les bureaux de cet Etat-Major qui grouille de militaires japonais de tous grades, mon arrivée surprend. A un planton qui m'interroge d'un ton rogue, je demande à parler au Colonel Amano "de la part de Mgr. Cassaigne".

Je suis bien vite reçu et me trouve en présence du dit Colonel, qui se trouve en compagnie du Lieutenant (de réserve) Okuyama qui sert d'interprète.et qui parle parfaitement le français.

Je déclare à mon interlocuteur que Mgr. Cassaigne a revu la proposition faite la veille, qu'il ne peut accepter telle quelle, mais propose en revanche de créer une Organisation française qui se dénommerait "Comité Français d'Entraide " pour assister la population française de Saïgon "dans les circonstances difficiles actuelles". Si le Colonel est d'accord Mgr. Cassaigne serait le Président, le Père Moreau le Secrétaire Général et moi le Secrétaire Général Adjoint.

Le Colonel Amano semble satisfait de cette proposition, il crie (suivant la méthode japonaise) un ordre à une Ordonnance qui sert des tasses et y verse du thé. Il me fait traduire par l'interprète qu'il désire m'offrir une tasse de thé, symbole de l'hospitalité japonaise.

Tremblant en mon fort intérieur, je repousse la tasse qui est devant moi et je déclare à l'interprète qu'à la suite du coup de force japonais, qui constitue assurément un acte "inamical", je n'ai pas le droit d'accepter cette tasse, ce qui serait contraire aux règles de l'Honneur pratiquées par les Japonais eux-mêmes.

Après cette traduction le Colonel Amano opine du chef et tends sa main. Je demande à l'interprète de lui indiquer que pour les mêmes raisons je n'ai pas le droit d'accepter cette main. Le Colonel semble encore approuver et nous allons alors nous quitter, très satisfaits l'un de l'autre.

Je me ravise pour demander au Colonel des documents officiels qui permettraient à l'Evêché de n'être pas réquisitionné par une Autorité de l'Armée Japonaise, menace la plus immédiate, et protégeraient dans leurs déplacements les membres du Comité Français d'Entraide (CFE).

Un document officiel m'est alors remis, écrit à la main en japonais, (avec le cachet rouge du Colonel) pour protéger l'Evêché.

C'est par la suite que le Comité Français d'entraide recevra des Laissez-Passer pour ses membres, pour moi en particulier. Ils seront signés du Père Moreau avec le cachet rouge du CFE, traduit au verso en japonais avec le cachet du Colonel.

Je joins à la présente photocopie recto-verso de ce laissez-passer que j’ai conservé précieusement depuis. Il est sur papier bulle ce qui me rend pas très bien sa reproduction.

J’y ajoute photocopie d’une Attestation numérotée délivrée par la suite par le Colonel, portant son cachet, sa traduction japonaise et ma photo (toujours sur papier bulle).

A l'issus de cet entretien, je retourne auprès de Mgr. Cassaigne à qui j'en fais le compte-rendu et à qui je remets le document officiel protecteur de l'Evêché.

Il m'indiqua que des officiers japonais sont venus visiter, entre-temps l’Evêché, avec l'intention évidente de le réquisitionner et qu'ils ont annoncé devoir revenir dans l'après-midi.

Le papier du Colonel Amano remplira parfaitement son rôle dissuasif, cette fois-là et encore de nombreuses fois après.

Je crois bien me souvenir qu'après mon compte-rendu, je suis retenu à déjeuner par Mgr. Cassaigne, ce n'est pas la première fois mais à table tout le monde a le sourire.

Le C.F.E. se met immédiatement au travail au rez-de-chaussée surélevé de l'Evêché (le bureau de Mgr. Cassaigne est au dessus), les locaux très vastes vont être rapidement remplis par l'ensemble des collaborateurs du CFE.

Pour reprendre les termes de l'éphéméride de notre Président, le CFE est constitué pour:

- Fournir un logement aux réfugiés français qui doivent être rapatriés de Dalat et des Provinces de Cochinchine.

- Donner des secours à tous ceux qui seront privés de leurs moyens d'existence, leur fournir des vêtements et des soins médicaux.

- Faire le recensement des Français.

- Apporter des secours aux militaires.internés.

Il s'agit donc de se mettre au travail au plus vite car beaucoup de Français de l'intérieur de la Cochinchine ne vont pas tarder à arriver à Saïgon après avoir été pillés et chassés de leur domicile avec une simple valise.

 

ORGANISATION

Sitôt sa création (12/3/45), le CFE s'est mis au travail sous la présidence de Mgr. Cassaigne. Lui et le Père Moreau très occupés par ailleurs, me laissent rapidement le soin de m'occuper de tous les détails courants de la nouvelle Organisation.

Comme je connaissais très bien le Père Moreau, notre entente à trois a été complète.

Le Secrétariat Général était la plus haute instance. Il comprenait le Secrétaire Général et son Adjoint.

Il avait mission d'organiser très généralement le CFE et d'intervenir chaque fois qu'il était question de problèmes individuels qui nécessitent son intervention ou, si besoin, l'intervention personnelle du Président. ou du secrétaire général Plus spécialement il entretenait des relations journalières par mes soins avec le Colonel Amano et ses Adjoints (le Lt. Oruyama, le s/Lt. Wada et Monsieur Konishi).

Il créait à mesure les différentes sections, définissait leur rôle et encore une fois intervenait chaque fois que nécessaire.

Le Père Moreau avait en outre à s'occuper de tous les problèmes spécifiques de la Procure des Missions Etrangères à Saïgon de sorte qu'en ce qui concernait le CFE il se reposait à peu près entièrement sur son Adjoint.

Des secrétaires bénévoles complétaient le Secrétariat Général. En particulier une Madame Reynaud fut une excellente collaboratrice.

La Section des Internés était dirigés par le Capitaine Granvaux de l'Infanterie Coloniale et le Lieutenant de Vaisseau Sicard que le CFE parvient à extraire de leurs camps respectifs d'internement dans des circonstances dont je ne me souviens plus.exactement.

Cette section apportait aux militaires prisonniers les correspondances de leurs proches laissés en liberté et leur fournissait tout se dont ils pouvaient avoir besoin (tabac,nourriture, livres, linges divers, nécessaire pour écrire et même argent de poche).

La Section des Internés s'occupait aussi des Internés Civils, soit qu'ils aient été rassemblés dans la Prison Municipale, dans les locaux de la Sûreté Publique, rue Catinet, ou dans les locaux de la Kempetaï (la Gendarmerie Japonaise) située dans le bâtiment de la Chambre de Commerce de Saïgon (dont mon Père était le Président au 9/3/45).

Elle remplissait les mêmes fonctions auprès des Civils et de Militaires lesquels, outre des nationaux français, comprenaient aussi des "Annamites" (citoyens français ou non) des eurasiens, des ressortissants des Comptoirs Français de l'Inde. En outre, tous les fonctionnaires de l'Administration Française avaient été arrêtés et emprisonnés, des plus petits jusqu'aux plus élevés en grade.

La Section Finance avait été créée en même temps que la précédente. Elle était dirigée par Mr. Ségalen, Secrétaire de Monsieur Paul Gannay, Inspecteur Général de la Banque de l'Indochine (et aussi Délégué Général de la Croix Rouge Française pour l'Indochine ) qui avait été arrêté par les Japonais.

Monsieur Ségalen avait pris soin de "se mettre à couvert" auprès de son patron, à la première occasion.

Cette section recevait de l'argent de tous les Français prêt à aider le CFE (moyennant reçus numérotés, datés et signés de Ségalen), soit comme "Prêts", soit comme "Dons".

Avec les espèces reçues, cette Section distribuait des"secours" à tous ceux qui en avaient besoin et même des"Prêts d'Honneur" contre reçus signés du bénéficiaire.

Mgr. Cassaigne a noté dans ses éphémérides:

"Distribué 4.500 000 piastres de dons ou prêts" ce qui faisait 76.500.000 francs de l'époque (1 piastre = 17 francs anciens). On a peine à croire qu'avec si peu d'argent, le CFE ait pu travailler autant dans cette période de 6 mois (Mars à Septembre 1945) en s’occupant de l’ensemble de la population française de Saïgon.

La Section Logement était dirigée par un fonctionnaire corse, Chef du Service des Logements et Réquisitions à la Mairie (je ne me souviens plus de son nom) et par ses activités antérieures au 9/3/45, très au courant des problèmes qui se posaient. Par la même occasion, il réorganisera les services de l’Etat Civil.

En effet, il s'agissait de recevoir tous les Français de l'intérieur de la Cochinchine et même de Saïgon, se trouvant à l'extérieur du périmètre imposé, de leur affecter un logement à l’intérieur de ce périmètre (qui pouvait être une chambre d'hôtel) de les imposer au besoin aux locataires en titre.

Bientôt une sous-section s'occupa de Centre d'Accueil qui s'ouvrirent l'un après l'autre: Lycée Chasseloup Laubat, Grand Séminaire, Carmel de Saïgon.

Mgr. Cassaigne a noté dans ses éphémérides:

"Pendant six mois le CFE a logé près de 6.500 Français chez des particuliers ou dans des Centre d'Accueil".

La Section "Entraide" distribuait des vêtements, chaussures, moustiquaires... par milliers à tous les Français venus de l'intérieur et qui avaient été pillés ou chassés de leur domicile avec une simple valise, après les avoir reçus d'autres Français mieux lotis, en général logés au centre de la ville.

C'est une Section qui organisa par la suite la distribution des Cartes de Rationnement ce qui, d'après l'éphéméride de Mgr. Cassaigne, remonterait aux environs du 15 avril.

Ces cartes avaient été préparées après la déclaration de Guerre et n'avaient pas été utilisées jusque là.

Elles furent très utiles parce qu'elles permirent le rationnement et la distribution des produits de première nécessité, sucre, charbon de bois, tabac... mais aussi des coupons de tissus.

Une Section Transports composée plus particulièrement de Grands Scouts, les Routiers (j'étais le Commissaire-Adjoint des Scouts de Saïgon) s'occupèrent de tout ce qui était Transports aussi bien les Français venant de l'intérieur par chemins de fer et arrivant dans les logements (particuliers, hôtels ou Centre d'Accueil) qui leur étaient affectés et où il fallait les transporter avec leurs bagages.

Cette section fonctionnait avec des véhicules ou camions et des chauffeurs bénévoles, ce qui ne fit jamais défaut. Elle arrête son fonctionnement le 10 juillet 1945, date à laquelle furent réquisitionnés tous les véhicules particuliers (d'après les éphémérides de Mgr. Cassaigne).

Elle s'occupa aussi d'aller rechercher les Français demeurés isolés à l'intérieur de la Cochinchine et même d’Annam, qu'il convenait de "rapatrier" ce qui représentait parfois plusieurs centaines de kilomètres par exemple depuis Hué.

Une Section spéciale fut créée le 1er juin 1945 pour fabriquer des "plaquettes" en bois qui - sur instructions des Autorités japonaises - devaient être opposées sur tous les locaux occupés par des Français et sur lesquelles devaient être inscrites les listes des noms, prénoms, et âge de tous les occupants.du local considéré.

Certaines difficultés apparurent à ce sujet pour la question de l’âge que certaines dames ne voulaient pas dévoiler.

La Kempetaï pouvait ainsi visiter de nuit (durant le couvre-feu) n'importe quel local, vérifier la liste des occupants, arrêter les irréguliers et, après une nuit en cellules, les relâcher éventuellement après avoir examiné leurs cas (dans les cas les plus favorables).

Notons que l'heure du couvre-feu n'avait pas été fixée par l'Autorité japonaise. Aux Français de comprendre ce que signifiait l'expression "au coucher du soleil". En outre,durant la journée, ne devaient pas se constituer dans la rue des "groupes de plus de 3", sinon la Kempetaï survenait et arrêtait indistinctement tous les membres de Groupe.

Les Médecins pouvaient obtenir des autorisations spéciales de circuler, très attentivement contrôlés.

Enfin l'ensemble des scouts formèrent des équipes de Défense Passive, durant les bombardements de Saïgon, effectués par les Alliés (25 et 28 mars, 4 et 5 avril, 8, 10, 12, 14,18, 19, 20, 22, 23, 25, 26, 28 et 29 avril, 3 et 4 mai, 12 juin enfin) soit 20 bombardements entre mars et juin.

Comme on l'a compris, chaque Section se composait seulement de bénévoles qui, par centaines, menaient à bien le travail fixé.

Au total, on peut estimer que l'ensemble du C F E a ainsi groupé deux à trois cents bénévoles de tous âges et des deux sexes.

 

MODE DE FONCTIONNEMENT

J'ai détaillé l'existence (souple) des différentes Sections (et même des sous-sections qui se sont créées à l'origine pour répondre aux besoins de la population, mais aussi par la suite à mesure que ces besoins variaient (charbon de bois, plaquettes d’identité, etc...).

A - Fréquence des réunions

En fait, à part la toute première réunion, le CFE se réunissait tous les jours, matin et soir, pour répondre aux visites qui lui étaient faites. Sauf erreur, de 9 h à 12 h et de 15 h à 18 h Y compris les samedis.

Avec une permanence le dimanche, si je me souviens bien.

Ainsi il pouvait répondre à tous les besoins.

Personnellement, j'étais constamment présent. Je pouvais saisir par téléphone à tous moments le Père Moreau et, si besoin, Mgr. Cassaigne. Je ne crois pas avoir abusé ni même usé de cette facilité.

Le Père Moreau venait faire une visite impromptue à tous moments. Mgr. Cassaigne plus rarement encore. Leurs venues étaient une raison de tous de les saluer, d'exposer au besoin leurs petits problèmes, généraux ou personnels.

Les dirigeants se réunissaient collectivement de temps en temps mais très rarement. Je me souviens seulement d'une réunion collective à l'Hôtel de Ville, Mgr. Cassaigne et le Père Moreau avaient tenu à être présents, je ne me souviens plus en quelles circonstances.

A part ces réunions collectives des plus hautes instances, chaque chef de Section savait pouvoir s'adresser au Secrétaire Général, m'y rencontrer pour exposer une question et la faire trancher.

En dehors des réunions internes, propres au CFE, il y avait les relations avec les Autorités Militaires Japonaises, qui avaient lieu tous les matins en première heure et dont j’étais chargé Le Colonel Amano y venait rarement. Son vrai représentant était le s/Lieutenant Wada qui se présentait pour les questions importantes, surtout aux débuts du CFE, en compagnie de Mr.Konishi son interprète. La plupart du temps, c'était le Lieutenant Okuyama qui n'avait aucun problème de langue.

A ces réunions quotidiennes, je représentais le CFE et enregistrait les instructions reçues. A l'issue de ces réunions, s'il s'agissait d'instructions importantes, j'avisais le Père Moreau et nous décidions ensemble ce qu'il convenait de faire. S'il s'agissait d'instructions très importantes, nous en rendions compte à Mgr. Cassaigne et prenions ensemble les décisions nécessaire.

B - Locaux

Nous avons vu que le CFE s'est crée à l'Evêché et à commencé par y fonctionner. Ce dès le 12 mars 1945.

Malgré son volume, l'Evêché est apparu rapidement comme trop petit car toute la population française avait pris l'habitude de s'y réunir, de se communiquer les dernières nouvelles, de les commenter. D'autant mieux que les règles du couvre-feu étaient strictes, toutes réunion de plus de 3 Français pouvait entraîner l'intervention de la Kempetaï qui dispersait ce mini-rassemblement mais coffrait aussitôt les contrevenants, ils restaient en cellules une nuit complète comprise et n'étaient libérés qu'au petit matin après avoir subi des vexations de tous genres; gifles (utilisées habituellement dans l'Armée Japonaise, en général par la Kempetaï, mais aussi par tout officier réprimandant un inférieur hiérarchique, au garde-à-vous sous les coups).

Le 20 avril, après donc un petit mois de fonctionnement, le CFE a été transféré à l'Hôtel de Ville donc éloigné de l'E.M.de Liaison du Colonel Amano (qui se trouvait peu éloigné de l'Evêché).

Les locaux ont été alors plus vastes. Ceux mis à notre disposition concernant tout le premier étage et, à chaque fois que nécessaire, le rez-de-chaussée aussi. La Municipalité "annamite" n'avait pas encore assumé ses fonctions.

Je ne me souviens pas non plus à quelle date un nouveau transfert du CFE s'est effectué pour l'amener au Cercle des Officiers, Boulevard Norodom, ce fut la dernière étape.

C'est là qu'eut lieu, sur le Bd. Norodom, la grande manifestation du 2 septembre qui coïncide avec la reddition aux Alliés de l’Armée japonaise. Y déferlèrent des milliers d'Annamites poussés par la Kempetaï pour revendiquer l'indépendance (Doc-Lap) de leur Pays. Ce jour-là, je fus arrêté dans les locaux du CFE, ligoté pendant de longues heures dans les jardins de la Division Cochinchine-Cambodge (devenue par la suite le siège d'Ambassadeur de France), amené sous bonne garde dans les cellules de la Sûreté (rue Catinat) et libéré (soi-disant comme Australien), puis deux fois évadé, la deuxième fois, dans les premières heures du 3 septembre, grâce à l'arrivée impromptus du Lieutenant Wada.

 

Mgr. Cassaigne et ses collaborateurs

A - Mgr. Cassaigne

Il avait fait comme simple soldat la Guerre de 14-18 et en avait conservé une grande simplicité de moeurs. Outre sa grande bonté, son indéniable esprit de charité et sa bienveillance naturelle.

Les Missions Etrangères (de la rue du Bac à Paris) l'avaient affecté au village de lépreux de Djiring (Centre Vietnam) où il se sentait parfaitement heureux.

C'est pourquoi, lorsque sur la proposition, je crois de Mgr.Drapier, Délégué Apostolique, il avait été désigné comme Evêque de Saïgon (selon son expression, "on l'avait foutu Evêque) il avait fait l'impossible pour refuser et faire annuler sa désignation. Sans succès.

Ses qualités de coeur le désignèrent tout naturellement auprès des Japonais pour prendre la responsabilité de la population française, dès le 11 Mars.

J'ai raconté dans quelle circonstances il avait accepté de créer le CFE et d'en assumer la présidence.

On peut dire que sa personnalité, son charisme, firent merveille dans ces fonctions qu'il sut assumer avec toute la délicatesse de son coeur.

Dès l'indépendance accordée au Vietnam, il s'empressa de faire donner à la jeune Eglise vietnamienne l'essentiel de ce qui constituait le "trésor" des M.E., et après avoir démissionné du siège épiscopal, il obtint de retourner chez ses chers lépreux de Djiring où j'ai eu l'occasion de lui rendre visite. Il y était à nouveau parfaitement heureux malgré la lèpre qui l'atteint à son tour. Il en mourut quelques temps après.

Je pense qu'aux Missions Etrangères, on obtiendra davantage de détails sur celui qui fut un véritable Saint, de l'avis unanime de la population française de Saïgon.

B - Le Père Moreau

Ce prêtre vendéen était de bonne souche.

Il a rempli son rôle au CFE avec la discrétion, la bonté, et l'énergie qu'il avait déployées dans les fonctions de Procureur à Saïgon.

Je l'ai revu à Paris, quelques années après, il se plaignait de douleurs et "fourmillements" à l'estomac, c'était le cancer qui l'a emporté finalement.

C - Les Pères Parrel, Séminel, Thanh et Cua

Le Père Parrel était le collaborateur immédiat de Mgr.Cassaigne.

Je n'ai pas souvenir de ce qu'il ait effectué quelque collaboration avec le CFE.

Par la suite, il fut curé à Dalat.

Je viens d'apprendre qu'il est encore vivant.

Le Père Séminel était un homme très intelligent qui aurait beaucoup aimé d'être Evêque de Saïgon à la place de Mgr.Cassaigne. Il souffrit beaucoup de ne pas lui être préféré et en conserva une grande amertume.

Je n'ai pas non plus le souvenir qu'il ait collaboré avec le CFE, si ce n'est une fois dont j'ai un faible souvenir et dans des circonstances que j'ai totalement oubliées. Il aurait fait des actes de résistance. Il est actuellement décédé.

Le Père Thanh, actuellement collaborateur de l'actuel Archevêque de Saïgon. Monseigneur Binh, devait selon mes souvenirs collaborer de très loin avec Mgr. Cassaigne.

Il n'intervenait en aucune façon dans le CFE.

Il serait toujours vivant.

De même aucun souvenir du Père Cua. J'ai rencontré certainement à l'Evêché les quatre Missionnaires Français que Mgr. Cassaigne cite le 29/6/45 dans ses éphémérides. Je n'en ai aucun souvenir.

De même, j'ai vécu (avec mon Père) à la Procure des M.E. en compagnie de plusieurs prêtres avec lesquels j'ai donc partagé les repas. J'ai couché aussi à la même Procure, Boulevard Norodom ou plutôt Rue Colombert.

Je n'ai pas grand souvenir de tous. Si ce n’est d’un Surveillant eurasien du lycée de Dalat qui avait été manifestement très perturbé par les événements du 9 mars 1945 et dont je ne me souviens pas du nom.

Je me souviens que les "jeunes" s’amusaient cruellement à le rendre fou, en lui faisant des "farces": un soir on cacha, un chimpanzé sous sa moustiquaire!.

Il déclarait à qui voulait l’entendre, "qu’aux Etats-Unis, on préparait une bombe atomique qui allait bouleverser le monde".

Je me suis toujours demandé comment il avait pu avoir vent de cette bombe.

Complètement ébranlé par la succession des bombardements alliés qui se succèdèrent ensuite, il fut amené à l’Hôpital Grall et interné au Pavillon des fous où il mourut peu de temps après.

 

LE FUTUR DE TOUS (FRANCAIS ET JAPONAIS)

1 - Mgr. Cassaigne et Père Moreau

Je crois en avoir suffisamment parlé. Il serait décédé en 1973

2 - Moi

Ci-inclus une note de renseignement à mon sujet.

3 - Les Pères de Saïgon

Je pense qu'on aura le maximum d'informations sur leur compte auprès des M.E. à Paris.

4 - Capitaine Grandvaux et Lt. de Vaisseau Sicard

Ils sont retournés, le premier dans les Troupes de Marines, le second dans la Marine.Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. On pourrait se renseigner à leur sujet auprès du Ministère de la Défense à Paris.

5 - Mr. Ségalen

Il a été désigné par la Banque, son employeur, à Hongkong et je l'ai perdu de vue.J'ai entendu dire qu'il est décédé.

1 bis - Colonel Amano

En 1959 ou 1960, (c'était après le décès - fin 1958 - de mon père, Armateur en Indochine où il avait eu un navire saisi par l'Armée Japonaise et coulé dans la Mer du Japon), pour mon dossier de Dommages de Guerre (Loi du 28/10/46), je me suis rendu au Japon.

Dès mon arrivée à Tokyo, j'ai téléphoné à la Japan Airlines (JAL), car le Père Moreau que j'avais rencontré à Paris, peu de temps avant et pour la dernière fois, m'avait appris que le Lt. Okuyama travaillait dans cette firme.

J'ai donc demandé à parler à Mr. Okuyama.

Mon interlocuteur, très méfiant, m'a demandé les raisons de mon coup de fil. J'ai répondu que j'avais connu Mr. Okuyama durant la Guerre et que je désirais inviter à un repas Mr.Okuyama avec le Colonel Amano et ses collaborateurs.

Mr. Okuyama m'a rappelé au téléphone. Je lui ai confirmé mon intention de repas prévu (en compagnie des épouses). Il s'est tenu en présence de la Secrétaire de l'Ambassade de France au Japon, Mademoiselle Chantal Merveilleux du Vignaux (que j'avais connue toute enfant - en 1941 - dans le navire "Ville de Verdun" qui m'avait amené à Saïgon et qui y avait donc vécu avec sa famille en 1945. Son père était Agent Général des Messageries Maritimes à Saïgon. Son frère, le petit Michel, est devenu Amiral.

Au cours de ce repas, j'indiquais à mes invités que je les avais réunis pour manifester, de ma part comme de la part de la population française de Saïgon qui avait été sous le contrôle du Colonel Amano et de son équipe, toute la reconnaissance que nous devions au Colonel et à ses collaborateurs pour la parfaite correction qui avait été la leur en une période difficile et particulièrement délicate pour les uns et les autres. Je leur indiquais aussi qu'en 1945 j'avais été officier français, prisonnier des Japonais et évadé. Cette information fut accueillis froidement et sans commentaire: les Japonais ne veulent pas "perdre la face" et ont une grande maîtrise d'eux-mêmes à cet égard, veillant à ne pas faire montre de leurs sentiments.

A l'occasion de ce repas j'ai appris que le Colonel Amano avait appris le français, s'était converti au catholicisme avec sa famille et travaillait chez la firme française filiale d'Air Liquide au Japon.

Après mon retour en France, le Colonel Amano m'écrivit pour m'indiquer que, père de famille et sans retraite, il allait être licencié en raison de son âge, et pour demander, si possible, mon intervention. Je rencontrais le Président d'Air Liquide à Paris et j'eus le plaisir d'obtenir que le licenciement de Mr. Amano soit retardé de 3 ans - sauf erreur.

Par la suite j'obtiens un travail nouveau pour Mr. Amano qui dura encore 1 ou 2 ans, et je le perdis de vue.

2 bis - Lieutenant Okuyama

C'est celui avec lequel j'avais eu le plus de rapports personnels. Réserviste, d'une quarantaine d'années, il sut remplir son rôle avec humanité et bienveillance.

J'ignore ce qu'il est devenu à la suite du repas décrit ci-dessus.

A l'instar de ce que le Colonel Amano fit par la suite pour Mgr.Cassaigne, le 15 Octobre, le Lt. Okuyama, après l'ordre du Général anglais Gracey arrivé en Indochine après la reddition du Japon (15 Août 1945) fit aux militaires japonais obligation de restituer officiellement toutes leurs armes, spécialement les sabres, symboles de l'Honneur des Officiers, le Lt. Okuyama tint à me remettre lui-même son sabre personnel. J'appréciais beaucoup cet acte d'amitié qui consistait à me confier son Honneur, plutôt que le voir méprisé par les troupes victorieuses occidentales.

3 - S/Lieutenant Wada

En 1945, il avait les qualités et les défauts du véritable officier japonais de carrière, dans le genre "Prussien".

Il a toujours été correct à notre égard, sans bienveillance spéciale.

Un jour, à l'issue du repas qui précède, il m'a aimablement invité chez lui à Tokyo en présence de sa famille: c'est un acte excessivement rare de la part d'un Japonais. Je n'en ai malheureusement pas conservé le souvenir.

Quelques années après, je l'ai retrouvé au Maroc où il était Consul Général du Japon à Rabat. Je l'ai invité à dîner dans un restaurant chinois de Casablanca et cette rencontre m'a laissé un souvenir sympathique mais sans lendemain.

4 - Interprète (Konishi et dame française)

C'était un civil, employé d'une firme japonaise installée à Saïgon à la suite des troupes japonaises.

Commerçant, il tenait à rester correct avec tous et bienveillant à l'occasion.

Je ne sais ce qu'il est devenu.

Je me souviens aussi d'une dame française, mariée à un Japonais, qui servit d'interprète au début de notre CFE.J'ignore ce qu'elle est devenus et je ne me souviens même plus de son nom.

Nota - Dans ses éphémérides, Mgr. Cassaigne a noté, à la date du 1er mai, qu'à l'occasion de l'établissement à Saïgon de l'heure japonaise (avance de 2 heures sur l'heure solaire) le Colonel Amano avait tenu à offrir un repas aux membres dirigeants du CFE. Je crois me souvenir qu'il s'agissait d'un repas privé et que les officiers japonais vinrent en civil. Mgr.Cassaigne et le Père Moreau crurent pouvoir décliner l'invitation en ce qui les concernait, ce qui leur était possible. Je ne pouvais pas en faire autant et le repas se déroule dans une atmosphère tendue mais bienveillante de part et d'autre.

J'ajouterai à cette occasion qu'étant personnellement officier français ancien prisonnier des Japonais et évadé (la sanction officielle aurait été la décapitation au sabre) je ne tenais pas à attirer l'attention sur ma personne. Un jour pourtant à la réunion franco-japonaise quotidienne, on me demanda (Okuyama, je crois) si je ne connaissais pas un autre officier portant le même nom que moi. Je répondis, la voix blanche, qu'il y avait beaucoup d'homonymes dans l'Armée Française. L'entretien se termine là. Mais l'alerte avait été chaude.

 

SOUVENIRS PERSONNELS ET ANECDOTES

Je crois avoir relaté précédemment l'essentiel des souvenirs et anecdote dont je peux me souvenir encore.Il est certain qu'après 45 ans d'oubli, comme en raison de mon âge actuel, ma mémoire me fait souvent défaut.

Je tiens cependant à signaler que les événements du 9 mars 1945 tombèrent comme un coup de tonnerre sur la population française de Cochinchine qui espérait que la guerre allait pouvoir se terminer assez rapidement et sans encombre.

Certains planteurs de l'intérieur de la Cochinchine (planteurs de caoutchouc ou hévéas) étaient tellement persuadés que la suite des événements se passerait bien, alors que les Alliés leur parachutaient armes et munitions, qu'ils n'hésitaient pas à utiliser des coolies "annamites" (comme on disait alors) à enterrer de nuit ces armes et munitions ainsi parachutées. De sorte que les mêmes coolies, après le 9 mars, amenèrent directement les militaires japonais aux cachettes enfouies.

Signalons aussi qu'un planteur de ce genre s'amusa à fumer à l'endroit le plus connu de Saïgon (l'Hôtel Continental, rue Catinat) des cigarettes anglaises ou américaines qui lui avaient été parachutées. Ce à la face des officiers japonais présents qui eurent certainement à coeur de le retrouver après le 9 mars et de lui faire "payer".

Mgr. Cassaigne, ancien combattant de la Guerre 1914-1918 fut évidemment invité à s'enrôler dans la Légion des Combattants créés par le Maréchal Pétain.

Après la libération de Saïgon, il eut à passer devant un Tribunal qui, en fin de compte, sut l'absoudre. Il conserva de cet incident une certaine amertume. Après le CFE je fus invité par le Commissaire de la République Cédile à devenir "Welfare Officier" et très vite après à créer le "Service Social de Cochinchine" qui fut placé sous mes ordres.

Cela me permit de récupérer le plus grand nombre des bénévoles du CFE qui purent ainsi trouver un travail immédiat et être utilisés dans les tâches qu'ils connaissaient déjà.

C'est ainsi que je revis la jeune fille qui devint mon épouse. Avec elle, collaboratrice des Assistantes Sociales du Service social venues de France (leur chef était une Demoiselle Révillon) je fis le tour des Centres d'Accueil, je prenais un repas en sa compagnies:ma façon de lui faire la cour!.

Dans ses éphémérides, Mgr. Cassaigne mentionne - au 12 juin - le dernier bombardement de Saïgon dans le centre de la ville et- au 18 Juin _ "sept Chinois retirés vivant des décombres d'un immeuble rue d'Espagne ( six jours après le bombardement)".

Cet immeuble appartenait à une compagnie maritime de mon Père, la Sté. des Affréteurs Indochinois.

Je peux ajouter qu'environ un mois après ce bombardement on retira vivante des ruines une marchandes de légumes de nationalité "annamite" qui avait été enfouie sous les décombres avec un panier de concombres. Grâce à ces légumes, elle put survivre tout ce temps.

Une autre fois, dans un autre bombardement sur le Port de Saïgon, je parcourais les ruines en compagnie de mes Scouts: un "annamite" saignait doucement, le crâne ouvert par un éclat d'obus. Toute sa famille était rassemblés autour, riant bruyamment chaque fois que gémissait le mourant: le problème était "de ne pas perdre la face" .

Le même soir, je vis une sentinelle japonaise en armes au pied d'un mur complètement détruit . La sentinelle "sous les armes" incarnait l'Empereur, descendant de la déesse du Soleil: Amateratsu.

Devant une telle sentinelle, tous les militaires japonais et les civils compris, s'inclinaient longuement et respectueusement.

Le 10 Juillet, selon les éphémérides de Mgr Cassaigne toutes les autos particulières furent réquisitionnées par l'Armés Japonaise . Etaient compris les camions et camionnettes. A tous les véhicules particuliers on coupait la partie arrière pour les transformer en camionnettes .

L'Etat Major de Liaison de l'Armée Japonaise avait décidé d'envoyer à l'intérieur de la Cochinchine (dans la Province de Baria) toute la population française. Les hommes auraient été embarqués sur les véhicules transformés à l'exception de Mgr. Cassaigne, du Père Moreau et de ma personne: lesquels trois seraient restés à Baria avec les femmes et les enfants .

Cette décision nouvelle devait faire l'objet d'un ordre de l'armés japonaise qui fut tapé à la machine par Madame Reynaud. Sur ma demande, elle put dissimuler un exemplaire que je cachais soigneusement et transmis par la suite au Commissaire de la République Cédile. Cet ordre devait même être imprimée et distribué . L'Armistice du 15 août interrompît ce plan.

J'eus l'occasion de recevoir Mr. Cédile quand il fut "parachuté" en pleine Cochinchine. Je fus le premier à le rencontrer, à le loger - grâce au CFE - et à lui procurer linges et monnaie locale .

Par la suite, je fus attaché à son Cabinet et j'eus souvent l'occasion de le rencontrer.

Un jour il me demanda:

- " Orsini, vous qui êtes un ancien que pensez-vous qu'il convient de faire ? ". C'était en septembre 45 et la révolte grondait partout, attisés par la Kempetaï .

Je répondis

- "Monsieur le Commissaire de la République, je pense urgent de déclarer l'Indépendance (Doc-Lap), et, dans ce terme, la France pourra faire accepter tout ce qu'elle voudra.

Il rétorqua:

- "Malheureusement le Général de Gaulle est disposé à leur donner tout ce qu'ils voudront - excepté l'indépendance.

Je conclus:

- "Dans ces conditions, l'Indochine est perdue pour la France".

J'ai souvent répété cette conversation qui malheureusement a été largement confirmée par la suite, en particulier, je l’ai répétée au Sénateur Motais de Nardonne, décédé depuis, qui s’en ai souvenu par la suite.

Je connaissais bien un jeune Annamite que j'avais connu dans les Mouvements de Jeunesse. Puis, comme la plupart, il partit se rallier au Viet-Minh.

Il revint me voir, me proposant de me rapporter les comptes-rendus verbaux presque journaliers du Comité du Nam-Bo (Cochinchine). Je les faisais taper par ma secrétaire et les apportais au Commissaire de la République Cédile qui en reçut ainsi les exemplaires uniques et fut renseigné sur les projets adverses tout au long des mois brûlant de Septembre 1945. C’est ainsi que je fus averti du massacre qui se préparait dans un quartier de Saïgon, la cité Heraud. J’en informais aussitôt le commissaire Cédile qui ne crut pas nécessaire d’en tenir compte.

Un jour, mon informateur m'indiqua qu'une réunion allait rassembler tous les dirigeants du Comité du NamBo et qu'il se faisait fort - moyennant 5.000 Piastres - de ramener toutes les têtes coupées de ces dirigeants dans un panier spécial pour transporter le riz .

Je transmis au Commissaire de la République Cédile qui répondit: " La France ne mangera pas de ce pain là ".

Ce jour-là, nous avons vraiment perdu l'Indochine.

 

Quelques anecdotes supplémentaires

Ma Belle-Mère est veuve d'un ancien Administrateur des Colonies, ancien Chef de Province de Cochinchine François Bartoli; elle a vécu en Indochine (essentiellement en Cochinchine) .Elle se souvient de l'anecdote suivante (qui lui a été contée à l'époque).

Le Père Cassaigne s'occupait des lépreux à Djiring lorsqu'il a été proposé par ses confrères pour l'épiscopat (probablement avant la déclaration de guerre); un vote devait d'ailleurs confirmer ce choix (ce qui vous sera facile de vous faire confirmer par les Missions Etrangères 128, rue du Bac à Paris).

C'est le Délégué Apostolique de l'époque (probablement Mgr. Drapier, aujourd'hui décédé) qui a été chargé de transmettre cette proposition à Rome, certainement avec son appui personnel. Elle est revenue approuvée.

Le Père Cassaigne a rendu visite à la Gendarmerie du Bungalow (petit hôtel organisé par l'Administration pour les hôtes de passage) de Dalat.

Il a annoncé la nouvelle: "Savez-vous qu’on veut me foutre Evêque?".

Elle se serait exclamé: "Oh! m... alors!".

Je crois en cette anecdote puisque, comme je l'ai signalé, c'est exactement en ces termes que Mgr. Cassaigne m'avait parlé de sa nomination.

En fait, il aurait entrepris plusieurs démarches pour qu'on le laisse à ses chers lépreux. Sans succès. Il aurait alors expédié un câble (probablement au Délégué Apostolique): "Désolé mais obéissant"

Le Père Tricoire était Vicaire du Curé de la Cathédrale de Saïgon, le Père Soulard cumulait ses fonctions avec celles d'Aumônier de la Prison Centrale de Saïgon où il prodiguait la charité.

Le 9 Mars 1945, le soir même de l'attaque japonaise, il fut tué par des "Annamites", probablement les anciens prisonniers dont il s'était occupé avec dévouement.

Le Père Soulard était resté Curé de la Cathédrale durant de nombreuses années - avant même 1945. Il était très "sourd" c'était en outre un vieil original: il portait de curieux petits cylindres en fibres de bambous tressés qu'il plaçait sur ses poignets, en dessous de sa soutane, probablement pour laisser passer l'air. C'est lui qui nous a mariés, ma femme et moi; je lui ai conservé une grande reconnaissance.

On lui prête ce bref discours qu'il aurait prononcé à l'occasion d'un mariage qu'il avait célébré dans le passé:

"Allez! La mariée est vraiment laide! Félicitations au marié: elle sera fidèle!".

Lorsque la première bombe atomique éclate, sauf erreur à Nagasaki, les Japonais communiquèrent à la presse un texte dans les termes suivants:

"Les Américains ont lâché, une bombe d'un type nouveau dont le principe est celui du soleil".

On remarquera qu'en termes très concis, cette annonce était pertinente puisque les explosions du soleil correspondent d'après les astro-physiciens, à une succession de bombes atomiques.

Ce n'est qu'à la seconde bombe atomique à Hiroshima (à moins que ma mémoire me trahisse et qu'il faille intervertir les deux lieux des explosions) que l'Empereur du Japon ordonna à l'Armée japonaise de se rendre.

En effet la déesse du soleil, Amateratsu est censée avoir fondé la dynastie des Empereurs du Japon; ce qui explique le culte qui leur était rendu. Et pourquoi le drapeau japonais représente le "Soleil Levant" tout rouge;sur fond blanc. L'Empereur était adoré comme un Dieu né de la Déesse.du soleil.

Or, en 1945, l'Armée Japonaise était victorieuse dans tout le Sud-Est Asiatique, Singapour, la Nouvelle Guinée les Philippines, les Indes Néerlandaises, etc... C'est pourquoi le Maréchal Teraushi qui était cousin de l'Empereur commandait cette Armée depuis Saïgon et n'était pas enclin à accepter l’ordre de reddition.

L'Empereur dut prononcer un discours à la radio, qui fut lu devant l'ensemble des Japonais, militaires et civils, se trouvant à Saïgon, tous agenouillés pour écouter la Voix Auguste. La cérémonie à Saïgon se passe dans l'enceinte du jardin botanique.

A la suite de quoi, sur cet ordre tombé de la Bouche Divine, les Japonais s'inclinèrent à commencer par le Maréchal Teraushi avec les troupes sous ses ordres.

Je me souviens d'un incident survenu dans l'après-midi de cette même journée où l'Empereur avait parlé. Un membre du CFE, peu prudent et peut-être parce que pas très intelligent, avait voulu plastronner devant le s/Lieutenant Wada qui lui répondit par une gifle gigantesque, à la mesure des gifles que savait donner la Gendarmerie japonaise à tous ceux qui leur tombaient entre les mains.

On eut beaucoup de mal à faire comprendre au malheureux giflé qu'il avait eu tort de provoquer la colère du vaincu, car nous n'avions pas les moyens de le faire, les Troupes Alliés étant encore loin de Saïgon.

Il me semble me souvenir qu'à notre demande, Mgr. Cassaigne intervint même pour calmer tout le monde avec la douceur et la bonté qui étaient siennes et pour lesquelles il nous fut si précieux.

J'ai eu l'occasion d'indiquer que la population française fut cantonnée durant toute cette période du 9/3/45 aux mois de Septembre-Octobre qui virent l'arrivée des Troupes Alliées à Saïgon, dans un périmètre assez strict d'où il était interdit de sortir sous peine d'avoir affaire à la Gendarmerie Japonaise, la mémorable Kempetaï.

J'ai indiqué aussi que les familles françaises venues de l'intérieur de la Colonie durent se loger dans les logements des familles françaises qui eurent la chance d'habiter à l'intérieur du "périmètre", les logements du CFE dont ce ne fut pas le moindre mérite que d'y parvenir sans trop de heurts ni d'histoires fâcheuses.

Certains étaient pourtant très vindicatifs à l'égard du CFE et multiplièrent des lettres anonymes aux Autorités Japonaise (qui nous le déclarèrent, sans omettre jamais de donner à ces dénonciations les suites qu'elles jugèrent devoir leur donner.

A ma connaissance les Troupes Japonaises furent très brutales au Laos, violant les femmes françaises systématiquement et tuant tous les hommes.

A Saïgon comme nous l'avons indiqué, les Troupes Japonaises furent "correctes". Elles y eurent un certain mérite.

Dans l'immeuble de ma femme, une jeune fille française de 17/18 ans s'amusait à regarder passer les camions japonais chargés de prisonniers australiens, le torse nu, et gardés par un soldat japonais, baïonnette au canon.

Cette jeune fille et sa grand-mère faisaient aux malheureux prisonniers avec leurs doigts le V de la Victoire, histoire de leur donner bon moral. Ce fut ainsi durant deux ou trois jours, le soir suivant durant le couvre-feu, les Japonais vinrent arrêter la jeune fille, la battirent sévèrement et lui firent subir le supplice de l'eau: la victime a sa tête plongée dans l'eau jusqu'à ce que la respiration lui manque et engouffre un bonne rasade.

Le père de la malheureuse, désolé de l'arrestation de sa fille, décida de se faire arrêter à son tour et sortit, la nuit, après le couvre-feu, pour rejoindre sa fille dans les cellules de la Kempetaï. Il n'y parvint pas malgré tous ses efforts et fut persuadé que les Japs avaient éventé sa manoeuvre.

La jeune fille resta quelques jours à la Kempetaï et ses geôliers la libérèrent en lui déclarant "Maintenant, vous êtes une jeune fille déshonorée et vous ne pourrez jamais vous marier". En fait elle se maria quelques temps après mais l'on n'a jamais bien su l'étendue du sort qui lui avait été réservé. D'autant que, retournée chez elle, elle se tint coi et n'en sortit plus. La grand-mère qui était encore plus fautive, n'eut pas à souffrir elle-même.

Nous avons vu que les soldats français avaient été arrêtés et internés dans leurs casernes où ils restèrent concentrés. En outre tous les civils que la Gendarmerie "Jap" soupçonnait de "Résistance".

Nous avons vu aussi que l'ensemble des civils restant avaient été concentrés à l'intérieur du périmètre saïgonais, sauf s'ils étaient amenés à la Kempetaï pour y subir des brutalités de tous genres, ces cellules se trouvaient à la Chambre de Commerce de Saïgon.

C'est ainsi que le Directeur du Service des Ponts et Chaussées, un certain Nicolau, fut amené à la Kempetaï dès le jour du 9 Mars 1945. Il fut battu et torturé si gravement qu'il n'en sortit que pour être hospitalisé à la Clinique Saint-Paul tenue par les Religieuses de la Sainte-Enfance. Il y resta un temps très court avant d'y mourir des brutalités souffertes. Il avait été soupçonné d'actes de résistance active effectués avant le 9 mars 1945et probablement dénoncé par certains fonctionnaires sous ses ordres. Néanmoins ces militaires et civils n'ont pas eu par le suite le droit d'obtenir le titre de Déporté qui fut réservé seulement à ceux qui avaient été emprisonnés dans la Prison Centrale et les cellules de la Chambre de Commerces de Saïgon (Arrêté du 23/1/1951). Je pense que ce fut à la demande de certains privilégiés et ce livre sera le bienvenu s'il signale cette anomalie, ce qu’il fait ici.