Magdeleine

Claudel - Hubin

088

La ferme du Blanc

En Pays Mossi

Avant Guerre 1914 - 1918

Témoignage

Nice, Mars 1991

 

Analyse du témoignage

La ferme du Blanc

GUERRES Coloniales

Écriture : 1967 - 110 Pages

1905 - 1907

 

Postface de Michel El Baze

Magdeleine Hubin, née Claudel, nous raconte sa merveilleuse aventure quand à 22 ans, elle décide de suivre son époux en Afrique occidentale pour vivre, pendant 2 années à Mané, en pays Mossi, au milieu de populations qui n’avaient jamais vu de femmes blanches jusqu’à son apparition en 1905.

Sont évoqués ses passages, ses visites et ses séjours à Dakar, Mayes, Koulikoro, Mopti, Nyamina, Fonssan, Charlotville, Goundaka, Bandiagara, Bangasso, Koboro-Kindé, Ouahigonya, Tiou, Bango, Ouagadougou, et tant d'autres étapes en Gold Coast avant son retour en métropole en Août 1907.

Soixante années plus tard Magdeleine regrette de n’être pas retourné dans ces pays où elle a passé des moments si intenses et vers lesquels son esprit et ses aspiration s’y reportent toujours avec ferveur.

Ce témoignage, bien qu’il ne relate pas d'événements guerriers trouve cependant sa place dans ce corpus parce qu’il vient heureusement illustrer les pages que son époux Georges Hubin consacre à ces contrées, notamment dans le n°38 de notre recueil.

Magdeleine Hubin, born Claudel, tells us her wonderful adventure when at the age of 22, she decides to follow her husband in West Africa to live, during 2 years to Mané, in country Mossi, in the middle of populations who had never seen white women until her appearance in 1905.

Are evoked her passages, her visits and her stays to Dakar, Mayes, Koulikoro, Mopti, Nyamina, Fonssan, Charlotville, Goundaka, Bandiagara, Bangasso, Koboro-Kindé, Ouahigonya, Tiou, Bango, Ouagadougou, and so others stops in Gold Coast before her return in metropolis in August 1907.

Sixty year later Magdeleine regrets to not be returned in these countries where she has past such intense moments and towards her spirit and her aspiration return there always with fervor.

This testimony, although it does not relate war events finds however its place in this corpus because because it comes happily to illustrate pages that her husband Georges Hubin devotes to these regions, in particular in the n° 38 of our collection.

Avant-Propos de Monique Hubin

Le petit-fils de l'auteur: Yves Lovera s'est rendu en voiture sur les lieux mêmes où s'élevait "La Ferme du Blanc", à Mané, (Burkina Fasso).

85 ans après, la tradition orale avait bien fonctionné, le Moro Naba, le chef du village et l'instituteur se "souvenaient" fort bien du séjour effectué en 1905-1907 par ses grands-parents et le conduisaient à l'endroit de la concession où ils avaient séjourné. Il ne restait que des ruines, mais quelques vestiges encore. Les.baobabs avaient disparu, mais un berger gardait avec la même nonchalance apparente de beaux troupeaux de bovins. Il s'inquiétait même du fait de savoir si le petit-fils n'allait pas reconstruire la ferme !

Au village même, la vie n'avait pas changé. Les rythmes sont immuables depuis des siècles et la civilisation n'a pas pénétré jusque là. Les femmes vont toujours au puits et rapportent l'eau dans des récipients divers sur leur tête, elles pilent le mil inlassablement pour la nourriture de la famille, les cases sont faites de la même terre séchée et couvertes de torchis et les hommes ... vivent paisiblement.!

Yves fut reçu en grande pompe par le Moro Naba devant lequel, comme depuis toujours, le chef du village vint se prosterner, dans la grande case des palabres et l'instituteur demanda à Yves la faveur de posséder ce document écrit par sa grand-mère et qui retrace ses deux années d'Afrique près du village de Mané.

Désormais, en plus de la tradition orale, les gens du village auront un témoignage écrit du passage apprécié de ces Blancs venus de si loin et l'instituteur a l'intention de faire faire des dictées à ses élèves, de certains passages qu'il choisira dans le manuscrit.

Ainsi toute cette population pourra se voir vivre d'après l'optique qu'avait d'elle, la jeune Lorraine qui sut si bien s'occuper des uns et des autres au cours de son séjour africain.

The grandson of the author : Yves Lovera returned by car on same places where increased "The Farm of the White", to Mané, (Burkina Fasso).

85 years after, the oral tradition had well functioned, the Moro Naba, the chief of the village and the schoolmaster remembered perfectly well the stay undertaken in 1905-1907 by its grandparents and drove it to the place of the concession where they had stayed. It would remain only ruins, but some vestiges again. The baobabs had disappeared, but a shepherd kept with the same apparent nonchalance of beautiful herds of bovines. It worried even due to the fact to know if the grandson was going to reconstruct the farm !

At the village itself, the life had not changed. Rhythms are immutable since centuries and the civilization has not penetrated up to there. Women go always to the wells and bring the water in various containers on their head, they pound the mollet untiringly for the food of the family, the huts are made of the the same dried earth and covered with cob and the men ... live peacefully.!

Yves was received in great pump by the Moro Naba ahead which, as since always, the chief of the village came to prostrate, in the great hut of the discussions and the schoolmaster asked Yves for having the favor to possess this written document by its grandmother and that retraces its two years Africa near the village of Mané.

Henceforth, in addition to the oral tradition, peoples of the village will have a written testimony the appreciated passage of these White come from so far away and the instructor has the intention to make make dictations to its pupils, some passages that it will choose in the manuscript.

Thus all this population will be able to see itself thrugh the eyes of the young Lorraine in her stay in Africa.

 

Préface de Monique Hubin

Alors que la période de décolonisation touche à sa fin, que tous les territoires africains occupés et mis en valeur par la France retrouvent leur indépendance et essayent de poursuivre l’oeuvre accomplie par les Français, il pourra paraître intéressant de revivre justement ces premiers instants de l'oeuvre entreprise par de vaillants jeunes hommes et, jeunes femmes qui avaient en eux un grand idéal.

Le récit de ce voyage en Afrique Occidentale se situe au début du 20° siècle.

Une jeune femme Blanche, la première de sa race à pénétrer si avant au coeur du Continent Africain, qui accepte d’accompagner son mari au Mossi alors que rien ne l’y avait plus ou moins préparée a certes fait preuve d'un grand courage sans en avoir toujours réellement conscience.

Ma mère, Madame Hubin-Claudel a écrit son récit bien des années après ce séjour en Afrique, grâce aux notes qu'elle avait prises et aux souvenirs impérissables de cette période de sa vie.

Nous souhaitons que le lecteur trouve autant de plaisir à parcourir ces immenses étendues au rythme de ce temps déjà lointain et qui n’a plus rien de commun avec le rythme actuel des voyages.

While the period of décolonization touch its end, when all busy African territories and developed by France find their independence and try to continue the work accomplished by French, it will be able to appear interesting to relive justly these first instants of the work undertaken by valiant young men and, woman youths who had in them a great ideal.

The account of this trip in West Africa situates in the beginning 20th century.

A young White woman , the first of her race to penetrate so far into the heart of the African Continent, who accepts to accompany her husband to the Mossi although nothing had more or less prepared her to do so, has indeed made proof a great courage without having always really conscience.

My mother, Mrs. Hubin-Claudel has written its account many years after her stay in Africa, thanks to the notes she had taken and to the imperishable souvenirs of this period of her life.

We wish the reader finds so much pleasure in cover these immense extents to the rhythm of this already distant time which has nothing in common with the current trip rhythm.

 

Table

De Bordeaux à Mané près de Ouagadougou

Vers l’aventure 9

En pirogue sur le Niger 11

Départ pour la brousse 13

Découverte de la brousse à pied et à cheval 16

Suite du voyage en brousse 19

Accueils chaleureux dans les différents villages 24

De Bamgo à Ouagadougou 27

Réceptions en pays Mossi 30

En route pour Mané 33

Séjour à Mané, au centre du Mossi

A la recherche de notre future installation définitive 39

Installation provisoire, premières expériences 41

Premier Noël au campement 43

Notre Résidence Numéro 1 45

Construction de notre résidence définitive

Première solitude 49

La vie quotidienne pendant le chantier.

Installation à la Ferme des Mimosas,

dénommée par les autochtones, la Ferme du Blanc 52

Arrivée en fanfare de la saison des pluies.

Renaissance de la terre. Pendaison de la crémaillère 56

Mise en valeur de la Ferme et des troupeaux

Festivités du 14 Juillet 1906 59

Voyage de 4 mois pour la vente des troupeaux

Nouvelle perspective de solitude 62

La vie continue à la Ferme

Le courrier y prend une place capitale 64

Le temps des récoltes 67

Le Rhamadan.

Les grandes fêtes musulmanes à la mosquée de Mané 68

Réflexions sur les possibilités d’implantation

des Français en Afrique 71

Retour de mon voyageur 74

Projets d’exploitation 76

Préparatifs du voyage vers la Gold Coast (Ghana actuel) 78

Retour par la Gold Coast

Adieux au pays Mossi 81

Premières étapes en colonie anglaise 83

Agréables réceptions à Gambaka

et passage difficile du troupeau, en montagne 85

Accueil toujours très cordial au cours des différentes étapes 88

Tentative d’enlèvement par le Roi des Achantis 95

Fin du voyage en forêt vierge,

Reprise de contact avec la civilisation

Retour vers la France 98

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

PREMIERE PARTIE

**

de Bordeaux à Mané

près de

Ouagadougou (Mossi)

Vers l’aventure

Rien ne me préparait à la vie coloniale.

Lorraine, fille de Lorrains, j'allais entrer dans la vie sans savoir encore exactement par quelle porte comme beaucoup de jeunes filles du reste.

En Novembre 1904, rentrant chez mes parents, après un séjour de deux ans en Bohème, je retrouvai un jeune homme de la localité, vivant aux colonies depuis quelques dix ans, en relation avec ma famille et cette rencontre fixa ma destinée

Nous nous plûmes etc...(cliché consacré) et nous nous fiançâmes avec, bien entendu, le consentement général.

Mais la situation ne laissait pas que d'être très spéciale. Mon fiancé, colonial de goût et d'expérience, n'était en France que pour quelques mois, le temps de se retremper un peu et de procéder à quelques arrangements lui permettant de reprendre en plus large l'exploitation qu'il venait d'amorcer au Mossi.

Il avait, probablement le premier qui l'ait jamais fait alors, commencé le trafic du gros bétail entre le Mossi et la Gold Coast, c'est-à-dire entre le pays producteur et le pays consommateur, convoyant un troupeau de 300 têtes, depuis Ouagadougou jusque Koumassie sur un parcours d'environ 80 jours, à travers des pays peu connus encore et avait parfaitement réussi .

Il désirait reprendre cette affaire sur un plan un peu plus large et plus régulier.

Pendant nos longues conversations, il m'avait initiée à cette belle vie coloniale africaine, rude peut-être, mais libre, vaste, indépendante, demandant à chaque moment de l'initiative, de l'énergie, du sang-froid, de l'assurance et tant d'autres qualités.

Bref, me sentant de taille, avec ce compagnon que je voyais si sûr de lui, à affronter toutes les difficultés énumérées, sans m'arrêter au manque d'exemples (aucune femme européenne n'ayant encore pénétré aussi loin), ni aux scrupules légitimes de mon fiancé qui craignait que ma détermination ne fût le résultat éphémère des récits de sa vie coloniale, il fut décidé que notre mariage aurait lieu sans tarder et que je l'accompagnerais pour au moins son prochain séjour en Afrique.

A la vérité, si j'étais bien décidée, je n'étais pas toujours très rassurée quant à l'issue de cette expérience.

Autour de moi, si quelques personnes me félicitaient de montrer tant de courage (sic), la plupart croyaient devoir prendre des mines désolées pour ripoliner en noir l'aspect qu'elles se faisaient de la vie à mener si loin de tout: plus de parents, plus d'amis, plus de relations, rien que des sauvages autour de soi sans compter le soleil, la pluie diluvienne, les bêtes féroces et que sais-je encore ?

Quelquefois, il m'arrivait d'être un peu anxieuse; mais il suffisait que je fasse part de ces craintes à mon fiancé pour que celui-ci, rien que par son haussement d'épaules et son sourire entendu fasse envoler bien vite toute hésitation.

"Puisque c'est décidé, me disait-il, allons-y carrément. Je suis sûr de moi, de mon Afrique et de mes Africains; sois sûre de toi et tout ira bien".

Et combien c'était vrai.

Notre mariage se fit au mois de Mai 1905. J'avais alors 22 ans et jusqu'en Juillet, ce fut, pour moi, l'enchantement des préparatifs de notre expédition.

Car, si, auparavant, les préparatifs de départ de mon mari se bornaient à l'achat de quelque linge, vêtements, chaussures le tout tenant dans deux cantines et demandant une journée à peine, cette fois il fallait nous procurer le nécessaire pour un ménage pendant au moins deux ans.

Naturellement, il n'était pas question de meubles (mon mari devait en faire faire là-bas); mais enfin, il fallait du linge de corps, de table, de toilette, de literie, des vêtements; des ustensiles divers de route et de séjour, des outils de tous corps de métier, quincaillerie, ferrures etc...etc... en vue de la maison future à édifier

Mais mon mari savait parfaitement ce qu'il fallait. Mon rôle consistait, sur ses indications, à choisir les qualités, dimensions, quantités, en ce qui concernait le ménage, le reste lui incombant seul.

Enfin, en Juillet, tout était prêt.

Nous avions préparé et réparti nos diverses emplettes dans un certain nombre de caisses de dimensions convenables et ne dépassant pas le poids de 30 Kgs chacune et dans dix cantines personnelles et numérotées, en plaquage de bois recouvert de zinc totalement, défiant toutes les pluies des tropiques et l'appétit des termites.

Le tout fut expédié pour être embarqué sur un bateau faisant le service de Bordeaux à Saint-Louis (Sénégal) pendant que personnellement, avec les deux ou trois cantines indispensables, nous prenions passage à bord de "L'Amazone" des Messageries Maritimes, qui devait nous déposer à Dakar.

Le départ eut lieu de Bordeaux le 21 Juillet 1905.

Je ne veux pas m'étendre sur ce voyage qui, pour moi fut un ravissement, on le comprendra aisément, mais qui est trop connu pour que je le relate.

Ce que je puis affirmer, cependant, c'est que je partais sans crainte, sans hésitation et aussi, sans inconscience.

Voici, du reste ce que j'écrivais à mes parents:

"...Depuis que j'avais revu Georges, mon plus vif désir était de pouvoir partager sa vie un jour, peu importait l'époque pourvu qu'elle arrivât. Dés le début, je me suis placée en face de la réalité, ne me faisant aucune illusion, sachant bien qu'à côté du bonheur de vivre avec lui, je rencontrerais plus d'un souci. Malgré tout, je n'ai pas hésité; je pars heureuse et confiante: heureuse de lui appartenir, confiante en Dieu, en lui et aussi en moi-même.

Arrivée à Dakar le 30 Juillet.

Débarquement, bagages, douane, hôtel.

Impressions nombreuses et tumultueuses devant la révélation commençante de cette vie d'Afrique. La plus violente, ou plutôt celle qui m'est restée la plus vivace, c'est à l'hôtel, lorsque le garçon, un nègre bien entendu, faisant le service de table, glissait ses grandes mains nouées autour de moi, pour prendre ou servir les plats et les couverts....

Deux jours après, nous étions à Saint-Louis, par le chemin de fer bien connu. Là, nous pensions attendre quelques jours seulement l'arrivée du cargo-boat portant nos caisses; mais nous avions compté sans la barre.

En effet, cette année-là, elle fut impraticable. Cette barre qui, contrairement à la barre de vagues du golfe de Guinée, est une barre de fond produite par les dépôts de sable accumulés d'un côté par le fleuve Sénégal et de l'autre par la mer, n'a permis à aucun cargo de faire escale à Saint- Louis.

Force fut de faire débarquer les cargaisons à Dakar pour les acheminer lentement par fer jusque Saint-Louis-Gare, puis de là par voitures attelées de chevaux et de mules, jusqu'aux quais du fleuve pour leur réembarquement, soit sur des vapeurs fluviaux, soit sur des chalands.

Aussi, étant donné l'amoncellement des colis, nous avons dû demeurer à Saint-Louis jusqu'au 27 Septembre, jour où nous avons quitté avec un profond soulagement cette ville-étuve pour nous rendre à Kayes, à bord du fluvial "Le Bani", qui nous a amenés sans encombre à destination le Dimanche 2 Octobre 1905.

Répétition de la cérémonie du débarquement des colis, leur reconnaissance, leur transport à la gare du chemin de fer et leur réexpédition pour Koulikoro.

Départ de Mayes le 6 Octobre et arrivée à Koulikoro le lundi 10 après un voyage sans incident et un court séjour à Bamako en passant.

Bien entendu, depuis Dakar mon carnet de route est copieusement garni, tant sur le séjour à Saint-Louis que sur le voyage jusqu'ici; mais je ne crois pas qu'il soit bien utile d'en prendre des extraits, ce parcours étant relativement bien connu, en tout cas d'une extrême facilité à accomplir.

Au contraire, c'est à partir de Koulikoro que le véritable voyage africain commence.

En pirogue sur le Niger

Koulikoro, en effet, est le point terminus du chemin de fer qui relie Kayes, sur le Sénégal, au Niger et la tête de ligne de la navigation sur ce grand et superbe fleuve africain, un des plus grands du monde.

L'idéal eût été d'établir ce noeud d'importantes communications à Bamako, à environ 55 Klms en amont, Bamako, la grande ville centrale du commerce et de l'Administration.

Mais la nature ne l'a pas permis car, à environ 30 Klms en aval de cette dernière ville, le Niger est barré dans toute sa largeur et sur une assez grande longueur, par des amas de roches qui en retiennent les eaux en saison sèche et qui provoquent, en saison des pluies, des rapides aux remous dangeureux, impraticables en l'état actuel a toute navigation importante et suivie.

Seuls, les pirogues et quelques petits chalands peuvent se risquer au passage et à condition qu'ils soient montés par des piroguiers indigènes expérimentés.

Ce barrage est connu sous le nom de: Roches ou Rapides de Soutuba ou Sotouba, nom du petit village le plus proche, près de Toulimandiau.

Donc, c'est de Koulikoro que nous devions prendre la route fluviale pour continuer notre voyage.

A cette époque, ce n'était encore qu'un village, le chemin de fer venant à peine d'y atteindre. Nous avons reçu l'aimable hospitalité du gérant d'un comptoir colonial, Mr. Robert, qui a mis à notre disposition sa salle à manger, sa véranda et... la vaste cour de son comptoir.

En effet, c'est tout ce qu'il pouvait faire de mieux et c'est tout ce que mon mari demandait, du reste, lui qui connaissait la maison pour y avoir été gérant lui-même cinq ans auparavant.

Comme nous étions arrivés dans la matinée, une fois ces arrangements faits, pendant que je prenais contact avec les alentours mon mari faisait le nécessaire pour le débarquement de nos colis et leur transport dans la cour de la factorerie.

Puis, après le repas et un brin de sieste sous la véranda en paillote, mon mari me dit:

- Mon petit, à partir de maintenant, nous devons dire adieu aux dernières manifestations pratiques de la civilisation. Nous sommes destinés à vivre dans la brousse, qui commence à quelques mètres d'ici, au bord de ce fleuve. En conséquence, si tu le veux, nous allons commencer de suite, nous aussi. Puisque nous n'avons qu'une cour, nous allons l'habiter en y installant notre tente, ce sera ta première leçon de choses.

J'étais pleine de bonne volonté amusée et sérieuse en même temps. Depuis que j'étais sur cette terre d'Afrique, je m'y étais déjà aguerrie aux principales incommodités: le soleil, la chaleur (deux choses bien distinctes quoique découlant l'une de l'autre), les moustiques et autres bestioles ennuyeuses; je distinguais parfaitement les différences de physionomies des indigènes des deux sexes, ce que je ne croyais jamais pouvoir faire et j'avais hâte de me mettre à l'oeuvre.

Me trouvant dans le milieu africain, avec des coloniaux véritables, je commençais à en avoir la mentalité africaine, laissant au temps le soin de m'en donner l'allure ou plutôt "l'allant", l'aisance....

Donc, avec nos deux domestiques noirs, Bala et Suleymann, que nous avions recrutés à Kayes, mon mari fit sortir les ballots contenant la tente carrée, nos lits "Picot", table et chaises pliantes et on commença à monter notre case de toile, ce qui ne fut pas long, bien que j'aie été quelque peu empruntée, confondant les cordeaux de tirage avec les haubans et autres cordes qui, pour cette première fois n'étaient que des cordages semblables.

Une fois la tente montée, j'y pénétrai avec l'impression heureuse que je prenais possession de la brousse et figure d'exploratrice: petit moment de vanité qu'on me pardonnera.

Ce fut ensuite le tour des lits qui, montés en un tournemain, furent placés, avec leur moustiquaire individuelle, de chaque côté de l'intérieur de la tente, les chaises auprès. Nos cantines d'usage courant près de la tête des lits, formant tablettes, une lanterne à huile accrochée au piquet central et notre domicile était constitué et parfaitement confortable.

J'étais alors si heureuse que j'en devenais enfant, désirant ardemment que la nuit arrivât vite pour y loger véritablement: pensez, ce devait être mon premier soir chez moi, en Afrique.

Mais il fallait bien passer le reste de la journée à quelques arrangements; des effets et objets à prendre dans les cantines et les caisses pour préparer les bagages de route fluviale, de façon à ne pas avoir à toucher aux autres avant notre arrivée à Mopti. Puis quelques visites indispensables vers les 17 heures; et enfin, après le dîner qui se prolongeait trop à mon gré, nous nous retirions sous notre tente.

Quelle joie pour moi et quelle impression ineffaçable! Je touchais à tout, essayais toutes sortes d'arrangements où pourtant il n'y avait pas d'autre arrangement pratique que celui que, par habitude, mon mari avait pris d'emblée et auquel je suis revenue, d'ailleurs; mais il fallait que je voie par moi-même, comme une fillette joue avec le ménage que lui a apporté Saint- Nicolas ou le Père Noël.

Enfin on se mit au lit, chacun dans le sien, lit véritable, avec matelas, draps, oreillers, couvertures et, la moustiquaire fermée, mon mari s'endormait paisiblement tandis que mes pensées vagabondaient à travers tout un monde fantastique que l'approche et l'attente du sommeil me faisaient apparaître.

Le lendemain, on se mit à la recherche de moyens de transport. Il y avait bien une vedette à vapeur justement disponible en ce moment au port. C'était un petit bateau appartenant à l'Administration, destiné au transport du courrier de Tombouctou et de certains fonctionnaires. Nous allâmes la voir; mais il nous était impossible de l'utiliser. Les cales, trop compartimentées ne permettaient pas de recevoir tous nos colis, environ 200, les cabines vraiment trop minuscules et le prix demandé trop élevé.

Et puis, à vrai dire, mon mari n'était pas du tout partisan de ce moyen de locomotion.

- Vois-tu, me disait-il, ce chaudron-là est trop moderne et pas assez. Trop, en ce sens qu'il profane, pour ainsi dire, la majesté de ce beau fleuve et pas assez parce qu'il n'offre rien en compensation: exiguïté, inconfort, bruit infernal et continu de la machine, chaleur de la chaudière, fumée, vapeur, escarbilles, odeur rance de l'huile et le reste; nous trouverons autre chose.

En effet il loua à Monsieur Robert, notre hôte, un grand chaland en acier qui absorba aisément tous nos colis et, pour nous deux, une grande pirogue en acier également.

Je n'étais nullement inquiète de me confier à ce long, étroit fusiforme esquif, mon mari l'ayant déjà pratiqué souvent et les piroguiers devant le monter étant une équipe de cinq Somonos éprouvés, bien connus de lui.

(Les Somonos sont les riverains pêcheurs du Niger, connaissant et pratiquant le fleuve de puis de longues générations).

Pendant les opérations de chargement, j'avais arboré la toilette de route que je devais porter. Comme aucune mode ne pouvait me guider, j'avais, sur les conseils de mon mari, emporté ma garde-robe complète pour le stationnement et, pour la route, j'avais fait l'emplette à "La Belle Jardinière" de culottes cyclistes comme on en portait alors: deux en toile kaki, deux en toile blanche et une en lainage beige.

Ce fut cette dernière que j'arborai ce jour-là, avec une bouse légère blanche, leggins, badine et grand chapeau de feutre gris à larges bords, recouvert de linon festonné, faisant comme une ample charlotte.

C'est toujours sur les conseils de mon mari que je me servais de cette coiffure, comme lui-même du reste, car il trouvait avec raison, le casque trop rigide et mal commode. Ce chapeau, au contraire, vaste, impénétrable aux rais pernicieux du soleil et très souple, offrait les mêmes avantages que le casque et il était plus aisé à porter et aussi plus seyant à mon avis.

Je crois avoir fait quelque peu sensation lors de nos visites à ces Messieurs de Koulikoro; mais cette impression ne m'était pas désagréable; je trouvais mon ombre à mon goût (à défaut de grand miroir et me sentais à l'aise dans mes amples vêtements.

Le 12 fut le jour du départ.

Dans la matinée, mon mari fit partir le chaland qui devait naviguer à sa guise et nous rejoindre à Mopti. Nous fûmes de nouveau reçus très aimablement par Monsieur de Franco, capitaine de spahis et ses co-popotiers; le déjeuner fut pris avec Monsieur Robert et, à quatre heures de l'après-midi, accompagnés au fleuve par tous ces Messieurs, nous montions dans la pirogue toute parée et on poussait eu large.

Aussitôt, le courant nous prit et nous entraîna, pendant que nous échangions les adieux. Nous étions sur le Niger.

A cette époque de l'année, le grand fleuve était déjà en décrue, l'étal ayant lieu en Août-Septembre, car la saison des pluies était presque terminée .

Néanmoins, la masse d'eau charriée était encore considérable et le courant très fort. Dès que nous fûmes au milieu, nous ne formions qu'un point minuscule. J'avais la sensation de notre extrême fragilité au centre de cette masse mouvante et jaune, aux grosses volutes courant rapidement dans le même sens. Bientôt Koulikoro disparaissait et nous étions en pleine brousse.

C'est à ce moment qu'il me fallut faire connaissance avec notre campement flottant. Dieu que c'était étroit et me paraissait encombré.

Notre pirogue avait 10 mètres de longueur, 1m20 de largeur au fond, 1m50 à la lisse et 0,75 de creux. La moitié de la longueur, de chaque côté du milieu, était couverte par une série d'arceaux de bois, reliés entre eux et recouverts de paille, elle-même recouverte d'une bâche, le tout formant une espèce de tunnel. La hauteur totale depuis les caillebotis du fond de la pirogue jusqu'au sommet de ce tunnel n"étant guère que de 1m 30, il ne nous était pas possible de nous tenir debout à l'intérieur, d'autant moins que ce fond était lui-même tapissé de nos cantines, panier à linge, lits, table, chaises, caisses de popote et de provisions.

Malgré tout, c'était bien simple. Lorsque nous voulions nous tenir à l'intérieur, c'était presque toujours pour nous reposer lire, écrire, manger ou dormir et, lorsque nous voulions nous tenir debout, nous nous mettions en dehors, soit à l’avant, soit à l'arrière, sur l'un des deux quarts de le pirogue laissés libres pour la manoeuvre des Somonos.

Ces deux parties libres, en outre, servaient, l'une à l'avant, de place pour le mât, la vergue et la voile reposant sur le dessus du tunnel et d'emplacement de la cuisine que Bala devait confectionner pour les piroguiers, l'autre à l'arrière, de pièce où les piroguiers dormaient à tour de rôle, à même sur le plancher. Nos deux domestiques, eux, avaient élu domicile sur le tunnel même.

J'avoue qu'il fallait être expérimenté comme un Africain pour tirer parti, comme le faisait mon mari, de cet espace très restreint et je fus bien étonnée de m'y trouver relativement à l'aise.

Il fallait bien faire quelques contorsions, quelques cabrioles pour prendre telle ou telle position; mais, en somme, c'était très amusant. Et puis, n'est-ce pas, nous étions sur le Niger.

Les Somonos avaient hissé la voile et le courant aidant nous filions, nous filions....

Vers 18 heures, cependant, première halte le long de la rive, à l'abri de buissons: menace de tornade qui ne fit que passer; reprise de la route peu après.

Puis, le repas étant prêt, la table fut montée et mise, et, assise sur le coin de mon lit, mon mari en face de moi, assis sur le coin d'une cantine, nous faisions notre petite dînette de brousse.

Vous pouvez deviner avec quelle joie elle fut faite: nous ne prîmes même pas d'intérêt à l'annonce d'une nouvelle tornade, vers 20 heures, tornade qui, du reste, passa comme la précédente, sans se déclencher, ce qui nous permit de continuer à voguer.

Départ pour la brousse

La nuit était devenue splendide. C'était justement le premier jour de pleine lune et le ciel, complètement dégagé des nuages poussés plus loin, était d'une beauté prenante, grandiose et impressionnante.

Mon mari m'en avait souvent parlé; moi-même en avais eu quelqu'aperçu depuis mon arrivée en Afrique; mais ce n'avait été qu'en saison des pluies et, il faut aussi le dire, qu'à travers un paysage silhouetté de constructions européennes, c'est-à-dire gâché.

Là, au contraire, en pleine nature (et quelle nature) tous les éléments de la nuit s'harmonisaient pour constituer un tout merveilleux et, debout à l'avant de la pirogue, nous restions muets d'admiration, communiant ensemble avec cette céleste beauté dont depuis, je n'ai jamais pu me rassasier et dont le souvenir me hante encore.

La voile, au-dessus et en arrière de nous, bien gonflée nous pressait rapidement et c'était une véritable volupté de se voir, de se sentir glisser aussi légèrement sur ce ruban mouvant qu'argentait l'astre cher à Pierrot, pendant que, de partout, au loin, on entendait le bruit assourdi mais bien distinct des tam-tam des villages où les indigènes, dansant et chantant en ronde, fêtaient probablement l'époque des récoltes sans que, pour cela, la majesté du grand silence nocturne en fût amoindrie.

Pourtant il fallut se coucher. Mon lit étant monté à demeure, on replia la table et, à sa place, mon mari déploya sa chaise longue sur laquelle il s'étendit, enveloppé de ses couvertures sans souci des moustiques, peu nombreux du reste et le sommeil nous emporta.

Le lendemain, à notre réveil, le patron nous dit avoir marché toute la nuit à la même allure: nous ne nous en étions pas aperçu.

Ce fut la toilette un peu mouvementée, vu l'exiguïté de la place, puis je me mis à mon courrier. Nous avions reçu à Koulikoro une volumineuse correspondance de France qu'il fallait mettre à jour, autant que possible et le moment était bien propice.

Dépeignant à mes parents notre installation en pirogue voici ce que je leur disais:

"...Quant à l'intérieur, venez avec moi, je vais vous en faire les honneurs. Tenez, passez par ici; mettez votre pied gauche entre cette marmite dont l'eau bout et le pied de ce Somino qui dort; passez votre jambe droite au- dessus de cette caisse, cramponnez vous au mât, accroupissez-vous, baissez la tête fortement; un mouvement tournant des reins, ramenez vos jambes sur le couvercle de notre caisse de popote; là, maintenant, lâchez le mât, il n'y a plus de danger: gardez votre chapeau car il y a du soleil.

"Bien regardez: ça, ici, à droite, sont nos deux seaux de zinc dont l'un contient des bouteilles de vin, huile, miel, beurre, saindoux (mais oui, du saindoux, du beurre, du miel en bouteilles c'est la seule façon pratique de conserver et de transporter ces matières rendues liquides par la chaleur) - l'autre sert de récipient à éponges pour le moment.

"A côté, le long de la paroi, nos chaises longues pliées; tout autour, pendus aux barres transversales du tunnel, un bidon, un fusil, mon chapeau, celui de mon mari, deux serviettes, mon paletot de molleton, une carabine, des chaussettes sales, une chemise, une ombrelle, des bottes, une cravache, un parapluie, une casquette et que sais-je encore. Là, à côté, ma cantine; plus loin, mon lit qui reste monté en permanence. Ce qui flotte là- bas, au fond, c'est la moustiquaire relevée.

"A gauche, une caisse d'ustensiles, surmontée d'une caisse de vin, elle-même coiffée d'une caisse de journaux et magazines. A côté en revenant par ici, le lit de mon mari, plié et couvert de son enveloppe qui le fait ressembler à un sac de pommes de terre. Ensuite c'est mon panier à robes sur le dessus duquel sont perchés un sac de riz, mes bas, un pantalon, mon sac de voyage et celui de mon compagnon, mes leggins, des numéros de l'Illustration.

"Ici, l'espace vide qui sert, le jour, à pouvoir se retourner un peu et à dresser la table pour la toilette, le courrier et les repas et qui, la nuit, permet à mon époux de dormir sur sa chaise longue que vous avez déjà vue tout à l'heure...."

Toute cette journée se passa en correspondance, lectures, bavardages, avec de fréquents intermèdes lorsqu'on passait devant les village riverains.

C'était si amusant de regarder tous ces gens vaquant tranquillement à leurs occupations familières: les hommes, à leurs pirogues ou fumant nonchalamment leur pipe; les femmes, puisant de l'eau ou lavant le linge ou les ustensiles de cuisine, les enfants s'ébattant dans le fleuve, sans souci des crocodiles, tout ce monde nous adressant au passage leurs souhaits de bon voyage.

A 8 heures, on passait à Nyamina, gros bourg sur la rive gauche où on s'arrêtait jusque vers 9 heures. A 17 heures, on accostait à Fanson, pour manger sur le rivage. Cet arrêt fut très délassant. Il nous permit de nous étirer convenablement en marchant et, à 20 heures nous reprenions la route.

Cette nuit était aussi splendide que la précédente et nous en goûtions le charme avec autant de recueillement.

Ce charme fut encore accentué, un peu après notre coucher, par les chants de deux de nos Somonos. Ils avaient dû revoir leur bien-aimée car, tout joyeux, ils entonnèrent un de ces chants comme seuls les Somonos en connaissent, lançant à gorge déployée leur lente mélopée dont l'ampleur était décuplée par l'écran liquide du fleuve, écran qui en élargissait la portée à perte d'horizon, on aurait cru.

Je m'endormis enveloppée de cette mélodie primitive et harmonieuse. Je sentais en mon âme l'emprise mystérieuse et puissante de l'Afrique.

Cette nuit-là, à 3 h. nous accostions à Ségou, grand centre indigène, chef lieu de cercle administratif.

Bien entendu, nous restions couchés jusqu'au matin et, à une heure raisonnable, commencions nos visites aux Européens: Monsieur Gaillard, commerçant, le plus près du débarcadère; Monsieur Carrier, Administrateur des Colonies; son adjoint, monsieur Linières et Madame ainsi que Monsieur Cazeau, receveur des Postes.

Accueil charmant, comme toujours dans la brousse d'Afrique. Causé longuement avec Madame Linières, la dernière française que je devais voir depuis longtemps et qui allait ainsi devenir ma plus proche voisine à plus de 800 Klm. de là.

Départ à 14 h.1/2. A 16 h., arrêt par crainte de tornade: fausse alerte. A 22 h., arrêt dans un petit village riverain dont je n'ai pas noté le nom, attirée que j'étais par le bruit assourdissant d'un tam-tam que je désirais voir de tout près.

Il y avait un orchestre nombreux et bien monté car, au fur et à mesure que nous approchions du lieu de la ronde, nous avions les oreilles cassées par le bruit de plus en plus éclatant des gongs ou tambours de toutes tailles sur lesquels tapaient à tout de bras et en un rythme étrange les griots musiciens, accompagnant en mesure les toucheurs de bala.

Le bala est un instrument dans le genre des petits pianos à marteau qu'on donne aux enfants, mais de grande taille bien entendu, composé d'une quinzaine ou d'une vingtaine de morceaux de bois de longueur décroissante et de sonorité différente, fixés sur deux supports transversaux, la résonance étant donnée par autant de calebasses que de notes, de tailles appropriées, en partie recouvertes de peau tendue et fixées en dessous de chaque note.

Cet instrument se pose à terre et on en joue en frappant les touches au moyen de deux marteaux formés d'un manche en bois et d'une boule de caoutchouc, chaque touche donnant un son. Les griots en jouent avec un brio incomparable.

Quand il résonne, les indigènes frétillent et disent: Bala fô (le bala parle) ce qui fait donner couramment à l'instrument le nom de "balafon" par les Européens.

A notre approche, l'orchestre redoubla de sonorité et les danseurs et danseuses d'ardeur.

Danses étranges et passionnées que je me sens incapable de décrire. Joie véritable et franchement montrée chez tous les acteurs et spectateurs de la danse, ceux-ci soulignant et accentuant le rythme de ceux-là en claquant des mains en cadence et en chantant.

La danse commencée continua un bon moment encore puis, probablement en notre honneur, on en reprit une autre, ou, pour mieux dire, elle reprit sur un autre air, l'air bien connu dans les pays bambaras ou malindés, que l'on chante dans tous les endroits ou vivent les Blancs.

Oh, ce n'est pas compliqué: quatre mesures répétées à l'infini, jusqu'à saturation et quelques paroles, toujours les mêmes ne changeant que le nom de la localité, comme on pourra s'en rendre compte ci-après:

A la place de Bamako, on dit successivement: Toukoto, Sikasso, Dioulasso, Ségou, Koulikoro, Kati, Kita Bougouni, Djenné, Kouroussa, Tombouctou, Kandan, etc...etc...

Certainement, tel que c'est présenté ici, c'est très plat, mais il n'en va pas de même lorsque quelques centaines de femmes, fillettes, enfants, entonnent cette mélopée accompagnant les musiciens de l'orchestre qui se démènent comme des furieux.

Malheureusement, aucune plume n'est capable de rendre le ton, l'entrain, le mouvement, l'ampleur ni l'ensemble dans la splendeur argentée de ces nuits africaines.

C'est beau.

Nous nous plaisions si bien là que nous n'en repartions qu'à 3h. du matin, à la voile toujours.

A 5 heures, passage devant Sansanding, résidence du Fama (grand dignitaire indigène), Mademba-Si, Chevalier de la Légion d'Honneur, s'il vous plaît!

A 9 heures, un grand vent s'éleva, soulevant de fortes vagues imprimant à notre esquif un roulis trop dangereux. Aussi, on s'arrêta dans un village de Somonos où je fis une provision de poisson frais.

A 11 heures, le vent étant tombé, on repartit, mais à la pagaie cette fois, la voile n'étant plus d'aucun secours, jusque 21 heures. Ensuite, on reprit la voile jusque minuit 1/2, heure de l'arrêt dans un campement de pêcheurs sur la berge.

Le 16, départ à 5 heures; à 9 heures, arrêt encore à cause du vent trop fort jusque 15 heures. A ce moment, on put repartir en passant peu après devant Diafarabé, sans nous y arrêter et marchant toute la nuit.

Au matin du 17, comme nous approchions du confluent du Bani et du Niger, la masse d'eau était telle à cet endroit que nous ne voyions plus la rive opposée. Nous marchions à la perche sur les terres inondées, couvertes de roseaux et là, je fis pour la première fois connaissance avec les nuages de moustiques.

Quelle musique insupportable et quel supplice de tous les instants, de se sentir piquée partout à la fois, malgré les vêtements. J'en serais devenue folle si mon mari ne m'avait donné l'idée pourtant bien simple, de ma fourrer sous ma moustiquaire. Mais j'avais été tellement dévorée qu'il fallut me frictionner par tout le corps avec de l'eau de Cologne.

Cependant, nous approchions. L'étendue d'eau grandissait encore et vers 14 h.1/2, le chef piroguier dit à mon mari:

- Mopti bé yan (voilà Mopti), en montrant au loin un point noir que je voulus voir malgré les moustiques.

Ceux-ci, d'ailleurs, disparurent comme par enchantement; C'est à dire que c'est nous qui les quittions; abandonnant les roseaux, la pirogue fut lancée en pleine eau, où les moustiques ne se tiennent pas, pour traverser à la pagaie cette petite mer et nous rapprocher de ce pont noir qui grossissait à vue d'oeil.

Au bout d'un moment, le patron demande à mon mari:

- Ka tarami? Mopti dougou ô Chéfo u dougou?

(Où veux-tu aller? Au village de Mopti ou au village du chef?)

- Ka tara chéfou dougou (Va au village du chef).

Et à 15 heures 1/2, nous accostions la terre ferme, au milieu de pirogues indigènes, amarrées et dansantes.

Découverte de la brousse à pied et à cheval

- C'est ça, Mopti ? demandai-je en sautant sur la berge, pendant que nos piroguiers attachaient l'embarcation.

- Oui et non. Le village proprement dit de Mopti se trouve là-bas, à environ 10 minutes de pirogue; mais ici, c'est ce que les indigènes appellent "Chéfou dougou", c'est à dire le village du chef, comme je te le disais tout à l'heure ou, pour être plus explicite, la résidence de Monsieur Morot, colon-commerçant, ancien maréchal-des-logis chef d'artillerie coloniale à qui nous allons demander l'hospitalité. Comme il habitait déjà la contrée lorsqu'il était encore à l'armée, il y est connu sous la dénomination de son grade "chef" dont les indigènes ont fait "chéfou" et sa demeure "chéfou dougou".

- Ah, très bien, je comprends maintenant.

Interpellant un des indigènes présents, nous apprîmes que "chéfou" était à la maison et, en effet, un des serviteurs accourait au même moment pour nous inviter à monter.

Passant au travers d'une jolie cour ombragée d'arbres et égayée par une nombreuse basse-cour, nous montions effectivement au "tata", belle construction de style indigène, en pisé, avec haute et grande terrasse dominant le fleuve, aux murs crénelés et dont l'habitation comportait un étage.

Là, une fois entrés, nous sommes reçus joyeusement par Monsieur Mourot, étendu sur une chaise longue, s'excusant de ne pouvoir se lever pour le moment, cloué qu'il était par une attaque passagère de rhumatismes.

Tout heureux de nous recevoir, il nous dit:

- Mes amis, vous êtes chez vous; faites ici comme bon vous semblera et surtout restez-moi longtemps.

C'était un homme de belle taille et de belle prestance, de physionomie très sympathique, éclairée par le reflet d'une grande urbanité, d'une réelle cordialité et d'une aimable franchise.

Naturellement, on a bavardé. Puis, comme nous désirions nous présenter, par déférence, au Résident de Mopti, délégué de l'Administrateur de Bandiagara, il nous fit armer une de ses pirogues indigènes, nous promettant, à moi surtout, au retour, de nous présenter sa nombreuse famille.

En dix minutes, après avoir traversé de magnifiques rizières, la pirogue, en bois cette fois, la pirogue authentique des pêcheurs du Niger et du Bani, nous déposait à Mopti-village, où nous étions reçus peu après par le Résident, Monsieur Thoron de Laur, qui nous souhaita la bienvenue et crut devoir me féliciter de ma détermination à venir habiter l'intérieur de L'Afrique et de la façon crâne avec laquelle je venais de faire le voyage de Koulikoro.

Je remerciai, très confuse, car rien ne me laissait l'impression que je venais de faire quelque chose d'extraordinaire et nous retournions chez notre hôte.

Au retour, il me présenta à ses femmes. Parfaitement ses femmes. Etant ici depuis huit ans sans interruption aucune, colonial, africain de prédilection, il en avait adopté les moeurs et les coutumes, en partie du moins et, tel un grand chef de case; il avait à ce moment six femmes légitimes, légitimes à la mode indigène bien entendu, et qu'il traitait comme telles suivant la même mode.

De ces femmes, il avait eu six enfants, dont l'aîné était mort et dont il lui restait cinq beaux petits mulâtres, bien vivants ma foi: Charlot 4 ans et demi, René 2 ans 1/2, Louise 1 an 1/2 Rose et Henriette 4 mois; deux autres étaient attendus dans quelques mois.

Charlot, l'aîné était son favori pour le moment; il jasait comme un petit homme, parlait souvent de sa grand-mère blanche et demandait, depuis que j'étais là si ce n'était pas moi sa grand-mère. Bon petit bout! Je l'embrasai de bon coeur et nous fûmes une paire d'amis.

C'est en son honneur que Monsieur Mourot dénommait sa résidence Charlotville.

Les femmes et les enfants vivaient comme de coutume en pareil cas, dans une aile de l'habitation à eux réservée: une manière de harem; mais ces épouses, fidèles et paraissant très heureuses, n'étaient pas sauvages du tout Je les ai toutes vues et, sans pouvoir tenir conversation, puisque je ne connaissais pas leur langue, nous échangions force sourires et gestes amicaux.

C'était la première fois qu'il m'était donné d'approcher un intérieur africain. En ce qui concerne cette vie intime, je puis m'exprimer ainsi, puisque c'était la copie exacte de tous les autres intérieurs indigènes, de même rang social à équivalence. Et, ma foi, j'ai trouvé tout cela bien naturel, bien normal.

Je me souvenais qu'auparavant, lorsqu'il était questions des moeurs orientales, avec leur polygamie, je m'en faisais une toute autre idée. Mais , à ce moment, je n'étais encore qu'une jeune fille bien ignorante et, la conjugaison de mon initiation, de l'accoutumance africaine commencée, l'ambiance, la largeur et la liberté d'allure dont je goûtais la bienfaisance et qui me donnait plus de largeur d'idées et plus de compréhension, ne me faisaient éprouver aucune gêne ni matérielle ni morale: il me semblait que ce devait être ainsi.

Et cela vous avait une certaine allure de seigneurie féodale orientale qui n'était pas sans charmes...

Charlotville, en ce moment, formait une île, le débordement annuel du fleuve la séparant nettement de toute autre terre; l'étendue d'eau couvrant la terre ferme de saison sèche permettait, sur celle-ci, de cultiver le riz en abondance.

Cette culture était faite par un nombreux personnel indigène, logé dans un petit village bâti à proximité de la résidence principale, sur une autre petite éminence à laquelle on accédait par un pont.

Mourot faisait donc la culture, le commerce des denrées du pays, louait des pirogues, chassait et faisait chasser l'aigrette par une troupe de chasseurs bien organisés, bref, menait une vie active, saine, agréable et certainement lucrative.

Quelle différence avec la vie étriquée que l'on est obligé de mener en France, même avec de l'aisance et comme j'étais heureuse à la pensée de vivre ainsi moi-même, dans quelques semaines, le harem en moins cependant.

Nous sommes restés à Charlotville dix jours.

Pendant ce temps, mon mari avait reçu le grand chaland arrivé deux jours après nous sans anicroche et fait débarquer les colis.

Il avait réorganisé, une fois de plus, nos bagages personnels de route, route terrestre cette fois, sorti nos selles, acheté et essayé deux chevaux, deux belles bêtes du Macina, l'une qu'on appela "Mopti", solide, un peu trapue, qu'il se réservait et, pour moi, un superbe alezan aux quatre balsanes blanches et qu'on appela "Chéfou".

Les anciens domestiques personnels de mon mari, qu'il avait fait venir de Ouagadougou, capitale du Mossi, où ils attendaient l'ordre de rallier, étaient venus le rejoindre et, comme ils étaient parfaitement au courant de la brousse, il leur confiait le soin de faire transporter nos colis sur la terre ferme, à Orogendé, à quelques kilomètres, d'où nous devions prendre la route.

Pour moi, on confectionna un hamac portatif ou plutôt une armature pour un des hamacs que nous avions emportés avec nous, pour me servir de véhicule pendant les heures de marche de nuit et, aussi, pour me permettre de me reposer en cas de fatigue occasionnée par le cheval ou tout autre cause.

Je n'avais pas encore fait d'équitation et, pour une première fois, avoir 500 à 600 kilomètres environ à parcourir, mon mari voulait prendre toutes précautions utiles.

Je devais monter à califourchon et non en amazone, cette dernière position, de l'avis général, est peut-être très gracieuse, mais elle n'est nullement pratique pour faire du chemin. La position normale est bien préférable et d'ailleurs la femme peut tout aussi bien la pratiquer que l'homme sans plus de gêne.

Je ne pouvais, malheureusement, prendre de leçons préalables, nos chevaux étant à Orogendé et il m'eut été impossible de toutes façons, de le faire ici, sur cet îlot. J'avais hâte, cependant de commencer l'épreuve.

Entre temps, je faisais de la correspondance, lisais, travaillais à de menus ouvrages de broderies diverses, comme j'avais fait à Saint-Louis et sur la pirogue, aux moments vides, allais et venais au milieu des indigènes qui me faisaient fête.

Le temps passait bien vite et, le 27 octobre, après avoir fait le plein de nos provisions de route, nous partions: Mr. Mourot, ses femmes, enfants, domestiques et nous, avec notre suite, sur plusieurs grandes pirogues pour aller à Orogendé où un déjeuner succulent, mi-européen, mi- indigène nous attendait, préparé par les soins de notre hôte qui voulait ne nous quitter que le plus tard possible.

Tous nos porteurs étant prêts, environ 200, mon mari les fit partir sous la direction de son fidèle Samba Taraoré, un grand diable de Bambara déluré et actif, pour aller nous attendre à environ 7 kilomètres plus loin, à Doundou, ainsi que Bala, le cuisinier et Sulleymann, le boy, chargés de tout préparer pour notre arrivée dans la soirée.

Le repas tout joyeux terminé, après la période de la sieste passée à bavarder une dernière fois, nous prenions définitivement congé de notre hôte si aimable et, montant à cheval, nous nous dirigions vers l'intérieur, seuls, avec seulement les deux serviteurs éprouvés qu'avait conservés mon mari pour la circonstance: Petit, de son vrai nom Mamadi Diara et son frère, Tiémaran Diara, le premier homme à tout faire et de toute confiance et le second, palefrenier de tout repos.

C'est celui-ci qui était spécialement chargé de veiller sur mes débuts d'amazone. Par prudence, je n'avais pas mis d'éperons et mon installation sur la bête ne fut pas trop maladroite, l'amour-propre aidant.

Comme pour plus de sécurité, il était convenu que Tiémaran conduirait le cheval à la longe, ces premiers moments se passèrent très bien et je me sentais déjà solide lors de notre arrivée à l'étape prévue, au village de Doundou où, en effet, tout était préparé pour nous recevoir: il était 16 h. 1/2.

Je descendis du cheval sans lourdeur, fière déjà de m'y être si bien tenue; j'augurais bien du reste.

Logé au campement permanent des Européens de passage et passé une bonne nuit.

Le 28, à 4 heures, réveil général, pliage des bagages, café chaud et, à 4 h. 1/2, départ pour une étape de 20 kilomètres.

Comme il était très tôt, le jour n'étant pas encore venu et la nuit étant sans lune, je m'installai, en l'étrennant, dans le hamac.

Ce hamac, du modèle de la marine, avait été monté sur une grande perche longitudinalement, reposant à chaque bout sur deux fortes planches transversales à environ 2 mètres 25 l'une de l'autre et fortement liées à la perche.

Quatre hommes portaient aisément sur la tête l'appareil habité: deux en avant et deux en arrière. Pour m'y installer, ceux d'arrière levaient leur bout, ceux d'avant baissaient le leur, puis je m'allongeais dans le hamac tapissé de couvertures, en rabattant d'autres sur moi; les porteurs montaient ensemble la charge sur leur tête, on déroulait la moustiquaire accrochée, elle aussi, à chaque bout de la perche et je me trouvais enfermée complètement.

C'était également la première fois que j'essayais ce genre de locomotion et je dois avouer que je l'ai trouvé très agréable.

Encore à moitié endormie, enroulée frileusement dans nos bonnes couvertures de laine, je me laissais balancer moelleusement au rythme régulier de la marche des porteurs et, fermant les yeux, pouvais me figurer être une de ces belles marquises paresseuse et languissantes d'autrefois.

Mais cette suggestion était de courte durée car le bercement continu et doux de la marche me replongeait dans mon sommeil qui n'avait été qu'interrompu et je me laissais emporter en toute confiance sur cette piste africaine, au milieu d'une imposante troupe de nègres demi-nus et odorants, chargés de nos colis, marchant bien paisiblement à la queue-leu-leu et s'allongeant en une longue théorie serpentant à travers la brousse, pendant que le muphti du village, lançant son vibrant appel à la prière, semblait appeler sur nous la protection d’Allah.

Suite du voyage en brousse

Au jour, qui vient brusquement à cette latitude, presqu'en même temps que les premiers rayons du soleil, comme chacun sait, je m'éveille et, pour me dégourdir et ne pas me refroidir, je continue la route à pied, aux cotés de mon compagnon descendu de cheval.

Nous marchons ainsi une bonne heure et, vers 7 heures, en passant au village de Goundaka, où la caravane se repose quelques minutes, j'escalade de nouveau mon cheval.

Mais celui-ci, d'humeur un peu capricieuse ce matin-là, ne faisait qu'encenser. Aussi, pour éviter une chute, Tiéraman lui brida la tête comme on le fait aux chevaux de cirque et le conduisit à la longe comme la veille jusqu'à l'arrivée à Fiko, lieu de l'étape, à 20 kilomètres du point de départ.

Nous nous dirigeons vers le campement où l'installation commence aussitôt. Comme partout, sur les routes suivies par les Blancs, ces campements édifiés par les soins de l'Administration, sont construits par les indigènes, dans le style du pays et offrent aux passagers, ou sont censés offrir, tout le nécessaire pour s'abriter, se loger en dehors de l'agglomération des villages et être à peu près tranquilles.

Là, en arrivant, j'assistai, intéressée, à l'installation que je n'avais pas encore vu faire, me promettant d'y participer également petit à petit, lorsque je serais devenue plus experte.

Les gens de mon mari étaient si bien dressés et si habitués à la route, qu'en un clin d'oeil, chacun sachant ce qu'il devait faire tout était en place.

En premier lieu, les chaises longues, sur l'une desquelles je m'assis, la table, les chaises étaient dépliées, l'eau dans les seaux, cuvettes prêtes et aussi les rafraîchissements.

Puis ce fut le tour des lits, auprès desquels les cantines se rangeaient pratiquement, pendant qu'on apportait du bois, que Bala commençait à faire son feu, que Tiémaran, ayant dessellé les chevaux, partait à la récolte de l'herbe et que les porteurs apportaient leurs charges à Samba, qui les arrangeait méthodiquement au dehors. Maintenant que nous étions en saison sèche, nous ne risquions plus de les laisser détériorer par la pluie.

Tous ces gestes différents s'accomplissaient tranquillement, sans aucune fébrilité, avec le calme et la certitude que donne l'habitude et je fus émerveillée, un instant après, de me trouver tout à fait chez moi, dans un milieu meublé comme par enchantement et m'offrant tout le confort désirable en pareil cas.

J'aurais bien voulu m'occuper un peu de cuisine, mais il n'y fallait pas songer. Seul un nègre peut s'en arranger dans la brousse où le foyer est constitué par quelques pierres et le feu fait de tout bois.

Je me contentai d'indiquer le menu, tout simple, d'ailleurs.

Peu après notre arrivée, le chef du village nous envoya du miel pour les chevaux, un poulet, du lait et des oeufs. Bala, pendant la route, avait tué une perdrix et une outarde; notre menu était donc tout indiqué: à déjeuner: sardines, outarde rôtie et flan; à dîner: la perdrix rôtie, serait réservée pour le lendemain, pendant l'étape.

Tout se passa suivant l'ordre prévu. Sieste aux heures chaudes. Grand tub dans une des cases du campement, les pieds sur des paillassons repos-apéritif dans la cour à la tombée du jour, dîner et ... sommeil.

Dimanche 29 Octobre, départ à 3 heures du matin.

Il faisait très froid et nous devions nous emballer sérieusement dans nos couvertures,mon mari sur mon cheval, moi dans mon hamac que j'appréciais de plus en plus et dans lequel je narguais les moustiques, très nombreux ce jour-là.

Quelle sale engeance que ces moustiques! ces minuscules bourreaux ne m'épargnaient pas une piqûre et je ne savais pourquoi ils s'acharnaient ainsi sur moi, quand ils laissaient mon mari tranquille sauf à l'agacer avec leur musique zizillante.

Bonne route. Reprise du cheval au lever du jour, après avoir mangé la perdrix et arrivée à 7 heures au village de Kori-Kori, à 20 klm.

Le campement se trouve au pied d'un vaste rocher sur lequel est bâti le village. Joli site, décoré de quelques rôniers, grands palmiers dont la sève donne le vin de palme et dont la noix donne, je crois, l'ivoire végétal dont on se sert tant maintenant.

Installation comme la veille. Journée semblable. Pas de gibier toutefois, mais nous avions du poisson sec de Mopti, du riz, des pâtes, des volailles.

30 Octobre, 4 h. 1/2 départ.

Marche normale. Cependant, cette fois, j'ai tenu à conduire mon cheval moi-même avec les seules rênes Tiémaran se tenant seulement à proximité en cas de besoin et j'y suis parvenue parfaitement, tout naturellement il me semblait.

Même, à un moment donné, arrivant devant un marigot, j'en ai fait la traversée seule, guidant la bête à la descente de la berge, restant crânement dessus pendant la traversée de l 'eau et remontant la berge opposée sans même me tenir au pommeau de la selle. Décidément, je faisais de rapides progrès et les félicitations de mon mari m'en rendaient fière.

A 8 heures, nous arrivions à Bandiagara, capitale de la province du Macina, chef-lieu de cercle administratif et y faisions une entrée quelque peu sensationnelle.

Comme j'étais, à ma connaissance, la première femme blanche qui pénétrait dans la ville, une population grouillante se pressait sur notre passage en jasant, criant, gesticulant, riant, échangeant des impressions multiples qui me sont demeurées parfaitement inconnues.

Sur notre passage, à gauche, se dressait une imposante construction d'architecture indigène, soignée, bâtie en pisé, à porte monumentale en ogive, surmontée de clochetons aigus, coiffés chacun d'un oeuf d'autruche fiché au bout d'une petite perche.

C'était le palais du roi du Macina, Agui-Bou, personnage très réputé et très influent dans toute la contrée, chevalier, lui aussi de la Légion d'Honneur et ayant été reçu solennellement un jour, par Monsieur Loubet.

Tous ces dignitaire et leur suite étaient massés en avant de leur porte, mais restaient très dignes et très calmes, comme il sied aux gens de cette importance.

Enfin, nous arrivions à la Résidence où nous étions reçus très cordialement par l'Administrateur, Mr. Bonnassiès, que nous avions déjà vu à son passage à Mopti, pendant notre séjour dans ce poste entouré de ses collaborateurs.

Un logement nous fut donné dans une case près de la Résidence, et après les arrangements indispensables de l'arrivée, nous étions priés à déjeuner avec ces Messieurs.

Pour la circonstance, j'avais délaissé le costume de route pour une toilette toute féminine, dans laquelle je n'eus pas moins de succès de curiosité de la part des indigènes.

Menu très alléchant: sardines à l'huile, séchées et passées au gril, pâté de fois gras, oeufs au jambon, beefsteaks aux pêches, pomme de terre frites, salade, champagne, café, liqueurs et cigarette générale.

Aussi, est-ce avec satisfaction que j'ai fait honneur à tous ces plats qui me paraissaient d'autant plus succulents que je n'y avais pas goûté de quelque temps.

Dans l'après-midi, petite déception à la poste, où aucun courrier ne nous attendait. Je devais me résigner à attendre jusque Ouagadougou pour avoir des nouvelles de France.

Par contre, nous eûmes le plaisir d'aller rendre visite à un autre commerçant-colon, camarade de mon mari, Monsieur Nicod, qui, de même que Monsieur Mourot, était installé ici depuis longtemps et y menait la même vie orientale mais se contentant, à ce moment, d'une seule femme indigène dans son harem.

Accueil charmant. Il aurait bien désiré nous retenir à dîner, mais nous étions encore engagés envers Monsieur Bonnassiès, aussi avons-nous dû décliner l'invitation avec regrets.

Le dîner à la Résidence fut aussi fastueux que le déjeuner et à 21 heures, ces Messieurs nous accompagnaient à notre logement pour nous faire leurs adieux, car nous devions partir le lendemain de grand matin, les arrangements ayant été rapidement pris pour le changement de porteurs.

J'étais moulue, ce soir-là, après une pareille journée. Aussi, quand vers 3 heures du matin, mon mari siffla le réveil j'eus bien de la peine de me décider à me lever. Ce mauvais moment dura peu et, à 4 heures, toute la caravane était en route comme de coutume, moi continuant mon sommeil dans mon hamac.

Route un peu dure à cause des cailloux; mais la difficulté de la marche est largement compensée (pour nous du moins) par le spectacle merveilleux qu'offre ce qu'on appelle la falaise de Bandiagara.

J'étais enthousiasmée par le panorama grandiose que l'on contemplait. Immenses coulées de lave, d'une étendue infinie, coulées superposées et durcies avant de s'être rejointes, s'interrompant brusquement en ravins, pour reprendre un peu plus loin, parsemées d'îlots de verdure. De loin en loin, un mince filet d'eau claire coulant entre deux déchiquetures, creusant le rocher pour former, un peu plus bas, une petite nappe d'eau miroitante.

Il n'était pas possible de rester à cheval dans ces ravins glissants; aussi avions-nous mis pied à terre et faisions-nous la route à pied, pendant que nos bonnes bêtes suivaient tranquillement. La traversée de la falaise dura 1 heure 1/2 et ce n'est qu'à 9 h.1/2 que nous atteignions le campement de Kani-Kombolé, au pied des rochers à 25 Klms de Bandiagara.

Très mauvais campement, délabré, sale. Faute de mieux, nous nous en contentions. Du reste, en cette saison, nous n'avions guère besoin que d'un couvert pour les heures chaudes, le reste du temps étant passé dehors, y compris celui du sommeil. On sortait les lits vers 17H. 1/2 et nous y passions la nuit en toute confiance, n'ayant rien à craindre de qui ou de quoi que ce soit.

Peu après notre arrivée, nous allions visiter le curieux village des indigènes. Ce village est constitué par une immense fissure de la falaise à pic, fissure dont le sol est à une dizaine de mètres du terrain environnant et dont le plafond, en surplomb, s'élève en biseau à une bien plus grande hauteur encore.

Cette immense fissure est divisée en compartiments forment des logements naturels, ces compartiments restant en partie ouverts sur le dehors. C'est très curieux et très pittoresque. Seulement les habitants sont sales, dépenaillés et pas beaux: ils paraissent être des dégénérés. Quelle différence avec les Bambaras que j'avais vus et les Mossis que j'allais voir.

Le chef du village, un tout vieux, rabougri, nous fait les honneurs de la localité troglodyte, nous guidant, pour monter dans la fissure, à travers un sentier escarpé et coupé d'énormes cailloux auxquels nous devons nous cramponner. Mais nous avions vite assez de leur malpropreté.

A la descente, nous étant assis sur une grosse pierre le vieux patriarche nous fit remise de quelques poules étique contre quelque monnaie. Puis, intrigué par ma présence, il me toucha le chapeau et les cheveux que je portais flottants en route.

N'ayant jamais vu de femme blanche, peut-être se figurait-il que ma coiffure faisait partie intégrante de mon corps? Je l'ignore, mais c'est fort possible. En tous cas, pour satisfaire sa curiosité, j'enlevai un instant cet appareil qui l'intriguait et ce furent alors des exclamations sans fin et des contorsions les plus comiques.

Etant fatigués de la journée de la veille et de l'étape du matin, nous nous hâtions vers le campement où, après le déjeuner rapidement mis en sécurité, nous nous allongions avec plaisir pour réparer nos force par un bon sommeil, coupé seulement vers le soir, par le dîner et repris de plus belle en attendant le départ du lendemain.

 

Petits incidents de parcours

1er Novembre.

Départ à 5 heures 1/2 seulement, après une bonne nuit réparatrice et pour une petite étape.

Le pays change complètement d'aspect. De rocheux et raviné qu'il était hier, il était devenu sablonneux et peu onduleux: aussi, les cultures y étaient -elles importantes et diverses.

Ce matin-là, j'ai fait l'étape entièrement à cheval . J'y suis bien parvenue mais non pas sans émotion car, à peu près à la moitié de la route, et jusqu'à l'étape, nous attirions quantités de chevaux et juments en liberté, ces dernières mettant ma monture, un étalon très ardent, en bel état d'excitation. Il a fallu reprendre la longe car je suis persuadée que je n'aurais pas pu la mâter à moi seule.

A 7 heures 1/2 nous arrivions au village de Bangasso très grosse et riche agglomération, bâtie au milieu d'immenses cultures .

J'y ai remarqué plusieurs mosquées en terre, signe de la présence de plusieurs marabouts ou prêtres musulmans et de grande ferveur envers la religion de Mohamet.

Le chef du village, un ancien spahi, est accouru au-devant de nous pour nous offrir un logis, le campement du village étant tombé en ruines et pas encore reconstruit; mais vraiment, le logement offert était bien misérable: une petite case pleine de souris, de cancrelats et autres vilaines bestioles, précédée d'une espèce de charmille en paille pourrie et à peine haute de 1m.20.

Heureusement ce manque de confort était racheté par un envoi important de vivres: deux poulets; des oeufs, du lait, du beurre, un énorme paner d'arachides fraîchement récoltées et du miel pour les chevaux.

Vers 10 H., comme nous nous rafraîchissions, une procession passa, précédée d'un tam-tam assourdissant. "Petit" nous dit que c'était jour de baptême des garçons, qui se rendaient à la case sacrée, pour cette cérémonie.

Intriguée, je demandai des explications à mon mari qui me dit que, chez les musulmans, le baptême consiste, pour les garçons de 10 à 12 ans, après une courte période d'instruction religieuse et d'exercices pieux, en la circoncision, après quoi ils sont reconnus fidèles de l'église. Cela équivaut donc à la conjugaison de notre baptême et de notre première communion catholiques.

- Et pour les filles?

- Ah, pour les filles, il n'y a rien. Comme la femme est encore considérée comme un être inférieur par l'islam, elle n'est pas admise à la pratique de la religion: son seul maître sur terre, c'est l'homme...

Journée ordinaire de séjour passée à de menus travaux d'aiguille, lecture, quelques parties de jeu de dames, jacquet. J'étais un peu "patraque".

Le lendemain, départ à 5 heures, route assez bonne; mais je n'étais pas en train. Je me suis laissée porter en hamac pendant deux bonnes heures.

A 8 heures 45, nous arrivions à Koborokindé à 19 Klms. Nous faisions ainsi de petites étapes pour nous entraîner, en vue de plusieurs grandes que nous avions en perspective.

Campement très mauvais encore et rempli de vilaines vermines. Là, j'ai été prise d'un accès de fièvre, le premier depuis mon arrivée en Afrique. J'étais frissonnante, j'ai vomi, j'avais la tête lourde, la bouche pâteuse et de saveur fade, les reins et les genoux douloureux. J'étais déprimée également au moral et je voyais tout en noir, me figurant être à la veille de catastrophes.

- Mais non, me rassura mon compagnon. Ce n'est que de la fièvre; tu commences à t'impaluder, ça passera. Tu vas d'abord te coucher, puis je vais te confectionner un grog brûlant que tu avaleras avec quelques comprimés de quinine et nous verrons ensuite.

En effet, la médication un peu énergique fit son effet. Peu après, j'entrai en transpiration puis le calme relatif revint peu à peu. Alors mon docteur me fit boire le contenu d'une demi-bouteille de champagne, presque d'un seul coup et, pour le soir, tout était fini: seules mes oreilles étaient un peu bourdonnantes, par l'effet de la quinine que ne n'avais pas encore prise à si forte dose (O gr 50).

A la facilité avec laquelle j'ai surmonté ce premier accès, je me suis rendu compte de l'efficacité réelle du traitement préventif que m'avait fait suivre mon guide en me faisant prendre, comme lui-même du reste, un comprimé de O gr 10 tous les jours.

Grâce à cela, j'en fus quitte pour une journée de malaise et me sentais de force à affronter l'étape du lendemain, qui devait être de 35 Klms.

Pour être rendus à cette nouvelle étape d'assez bonne heure, toute la caravane était en route à 3 heures du matin. Trajet monotone. Passé devant quelques villages encore endormis et arrivée à 10 h. 1/2 au village de Korc.

J'étais quand même fatiguée des suites de mon accès de la veille; mais enfin, nous étions arrivés, c'était l'essentiel et, comme le lendemain nous ne devions faire que 10 Klms, je ne m'en effrayais pas.

Par exemple, nous avons passé une bien mauvaise nuit sous l'appentis de paille servant de campement. Je n'avais pas voulu coucher dehors pour ne pas m'exposer à me refroidir et je n'y ai pas gagné, car toute la nuit, ce n'étaient que chutes de lézards et autres sales bêtes du même gabarit, vols de chauves-souris venant se heurter et s'accrocher aux moustiquaires, sauts et luttes de crapauds sur le sol, courses de souris, bref, un sabbat infernal et écoeurant, ponctué par le "ziziement" ininterrompu des moustiques.

J'ai été soulagée en entendant le sifflet du réveil ver 4h. 1/2 et en me levant pour aller faire un tour auprès des feux allumés et prendre une tasse de café chaud.

Départ à 5 h. 1/2 et arrivée à Kiri à 7 h. 1/2. Petite étape de 10 Klms. Seulement comme je le disais plus haut et faite à cheval d'une seule traite.

Ce matin-là, l'installation fut très sommaire car on devait repartir le soir même pour marcher toute la nuit. Nous avions devant nous 50 Klms. à franchir d'une seule traite à travers un pays sans eau et, partant, sans village et il était pour ainsi dire impossible de franchir cette distance dans la journée où, de 10 h. à 16 h. le soleil est trop ardent.

On s'installa donc sommairement.

Bien d'intéressant au village que le puits, profond de 60 à 70 mètres environ et donnant de la belle eau claire et fraîche.

A 15 h.1/2, mon mari ayant fait prendre de l'eau à tout le monde, mit ses porteurs en route: ils devaient marcher en avant et à leur guise sous la conduite de Samba, sauf un pour prendre le dernier colis composé de la table et des chaises que nous gardions avec nous jusqu'au départ et les quatre de mon hamac.

La levée du camp eut lieu à 18 h.1/2, après l'absorption d'un poulet froid. Il faisait déjà nuit, le ciel était pur mais presque sombre, ce qui en rendait les étoiles plus scintillantes, et plus marquée la fine trace en coup d'ongle que laissait la lune naissante, très bas sur l'horizon, trace qui disparut bientôt à l'Ouest.

Nous allions à cheval pendant deux heures environ puis, pour changer, une heure à pied; mais le sommeil commençait à se faire impérieux: je repris le hamac pour une heure encore.

Le temps s'écoulait lentement. C'est dur une étape de nuit! et aussi longue! Je n'en avais aucune idée auparavant; il me fallait en faire l'expérience pour m'en rendre compte.

Les heures succédaient aux heures, monotones, coupées seulement par les courts arrêts de 5 ou 6 minutes et les changements de mode de locomotion: du hamac, je reprenais le cheval que je délaissais pour le footing, reprenant le cheval pour revenir au hamac et ainsi de suite.

Nous avions bien essayé de causer; mais sans entrain. Nous n'échangions que quelques réflexions ou exclamations de circonstance, sans pouvoir entamer un sujet que nous aurions pu suivre.

Vers minuit, nous passions du territoire du cercle de Bandiagara (province de Macina) dans celui de Ouahigouya (province du Mossi), territoires nettement déterminés par la nature elle-même, cette longue distance sans eau en était une preuve, et dont la limite était marquée administrativement par la fin, à cet endroit, du chemin ou piste quelconque que nous suivions depuis Bandiagara et le commencement d'une route très belle, plane, large, propre, bordée de chaque côté, par de petits fossés bien parallèles.

Où la négligence et l'indolence d'une administration cessait, apparaissait l'initiative et l'esprit de réalisation de la voisine. Aussi, est-ce avec un regain d'ardeur que nous arpentions cette belle route qui n'aurait pas été déplacée en France.

Cependant, à force d'absorber de la distance, nous arrivions quand même au terme de cette étape car, à 5h45, nous nous arrêtions définitivement au village de Tiou, après avoir abattu nos 50 Klms.

Cette fois, nous étions dans un campement magnifique, formé de 5 ou 6 cases rondes, spacieuses, disposées en cercle, très bien faites et couvertes en belle paille épaisse et bien lissée.

Ces cases étaient d'une propreté parfaite. Le sol en était si nettement damé qu'on l'aurait cru asphalté. Leur ouverture donnait ou prenait sur la cour centrale, aussi bien damée que les cases, formée par le mur de clôture reliant les cases entre elles, mur par conséquent circulaire, percé de la seule ouverture de l'entrée sur la grande route.

Cela formait comme une petite propriété privée du plus bel effet. J'étais toute heureuse de trouver un "home" si attrayant pour me recevoir après cette longue nuit de route et surtout après avoir goûté à ces réduits délabrés et répugnants qui avaient jalonné notre route jusqu'ici.

J'eus là l'impression que je me plairais bien dans ce pays Mossi qui se manifestait à moi pour la première fois sous ce jour si avantageux. Je ne me trompais pas.

Nos porteurs étaient déjà tous là; couchés dans tous les sens autour du campement, à même le sol, sauf quelques-uns accroupis auprès de grands feux de tiges séchées de maïs qu'ils jetaient aux flammes de temps à autre pour les entretenir.

Nos lits étaient montés; de l'eau dans les seaux. La table et les chaises arrivant avec nous furent installées séance tenante et, pendant que le café chauffait, nous nous offrions d'abondantes ablutions qui nous soulagèrent immédiatement.

Le café pris, nous nous reposions tout habillés, sauf nos bottes, sur nos lits, mais sans nous endormir -le sommeil, si impérieux en route, avait disparu- en remettant à un peu plus tard l'excursion dans ce village dont nous venions de traverser une partie.

Il nous paraissait immense, ce village, bien peuplé et devoir possèder de grands troupeaux de bovins, si nous en jugions par les nombreux et lointains meuglements se répondant comme pour saluer le jour levant, annoncé par une faible lueur à l'Orient et les mille bruissements de la reprise de la vie diurne.

Accueils chaleureux dans les différents villages

Notre repos ne fut pas bien long.

Comme, certainement, la venue prochaine d'une femme blanche était annoncée dans tout le pays, car l'annonce de tout événement important - et celui-là l'était, certes, pour les gens du Mossi - se propage avec une rapidité inouïe dans les pays soudanais, les habitants de Tiou nous attendaient et, dès qu'ils surent que nous étions arrivés au campement, ce fut à qui pourrait venir me voir.

Tout d'abord, il y eut quelques timides badauds, passant assez loin du campement et essayant d'apercevoir quelque chose; puis, vers les 8 heures, les sons d'un violon et d'un tambour annoncent une visite sérieuse.

En effet, mon mari, jetant un regard au dehors, aperçoit comme une importante procession précédée des musiciens, se dirigeant vers nos cases.

Quelques minutes après, tout ce monde se masse en rond auprès de la porte d'entrée de la cour, s'assied, et, 'Petit" faisant fonctions d'introducteur des ambassadeurs, nous annonce l'arrivée de la femme Chef du village, venue pour nous saluer.

L'audience accordée, je vois entrer une femme encore jeune, très bien coiffée à la mode mossi, c'est-à-dire les cheveux tressés en cimier de casque, une petite mèche également tressée coupant le front et descendant sur la base du nez, les cheveux des côtés de la tête tressés aussi et dont les mèches finales tirebouchonnaient sur les oreilles.

Elle était richement vêtue, portant plusieurs vêtements amples que nous appelons "boubous" superposés, de couleurs différentes d'étoffe du pays finement tissée, brodés et soutachés d'arabesques, des quantités de colliers pendant de son cou.

Les ailes de son nez étaient ornées chacune d'un minuscule anneau d'argent; elle portait, tout le long du lobe de ses oreilles une quinzaine de ces minces anneaux d'argent massif qui dansaient lourdement à chaque mouvement de sa tête.

Ses doigts étaient couverts de bagues de toutes formes et grosseurs; ses biceps étaient entourés chacun d'un gros bracelet d'argent d'au moins un centimètre de coupe, ses poignets d'un plus mince de même métal, tandis que ses chevilles s'ornaient de larges anneaux de cuivre massif.

Elle avait vraiment grand air et portait sur elle, avec dignité, tous les signes extérieurs de la richesse, du commandement et, par conséquent de la puissance.

Après les saluts d'usage au Mossi (et ces saluts sont nombreux, variés et compliqués, comme il sera expliqué plus loin), elle dit qu'elle était très heureuse de venir saluer une femme blanche car elle n'en avait pas encore vue.

Elle avait déjà vu, dit-elle, quelques femmes des Blancs, mais elles étaient toutes des noires, tandis que, cette fois, c'était une vraie femme du pays des Blancs qu'elle avait devant elle.

Pour ponctuer ses souhaits de bienvenue, elle fit avancer ses cadeaux qui consistaient en: un mouton vivant, une dizaine de poules et poulets du mil, des arachides, une calebasse de lait frais une de lait caillé, une de beurre, une de miel, des oeufs et, pour les indigènes de notre suite, une trentaine de grosses calebasses pleines de nourriture appétissante.

Pendant ce temps, la foule s'était massée et, enhardie par la cordialité de la réception, avait envahi la cour, se pressait à la porte pour essayer de me mieux voir et le reste était condensé en une masse compacte au dehors.

Après les remerciements, le cérémonial du départ fut conforme à celui de l'arrivée et la procession se reforma en sens inverse, toujours précédé de la musiquette d'étiquette.

C'était vraiment très impressionnant, tant comme scène locale que comme cérémonial et surtout comme cordialité hospitalière que l'on sentait parfaitement sincère.

Après cela, ce fut une audience continuelle qu'il fallut accorder aux gens apportant quelque menue chose pour avoir le prétexte de satisfaire leur curiosité.

Ce fut aussi jour de bombance pour notre personnel et nos porteurs. Ils ne dédaignèrent pas les victuailles apportées à leur intention et, en un rien de temps, les récipients furent vidés entièrement. Le mouton fut tué et dépecé et, après en avoir prélevé quelques côtelettes, la cervelle, les rognons et un gigot pour notre usage personnel, le reste fut partagé entre nos gens qui en firent leurs délices.

L'après-midi, vers 16 heurs, nouvelle visite de la princesse. Cette fois c'était pour manifester, dit-elle, de nouveau son plaisir et, en plus, pour nous souhaiter un bon voyage et un bon séjour dans ce pays Mossi qui était le sien et que nous devions également habiter.

En témoignage de sympathie, elle me fit un cadeau dans des termes certainement excellents en langage mossi, mais traduits de façon si comique par Petit, que je ne résiste pas à la tentation de les rapporter fidèlement:

- Fatoumata (c'était le nom de la dame) ti dit toi ti faire bien content voir toi; ti faire cadeau toi d'ine belle femme boeu ti faire encore marmisselle ti pas gagné pitit comme mais ti gagné pitit dans son ventre déjà.

- Qu'est-ce qu'il veut bien dire, dans ce charabia, demandai-je à mon mari, sérieux et grave apparemment, pendant que j'avais une folle envie de pouffer?

- Il dit que Fatoumata te fait cadeau d'une génisse pleine.

- Comment as-tu pu deviner cela dans ce baragouin impossible?

- C'est bien simple, tu vas voir: "ine femme boeuf" c'est certainement une vache;"ti faire encore marmisselle" qui est encore une demoiselle, c'est-à-dire que c'est une génisse; "ti pas gagné pitit encore" - qui n'a pas encore eu de veau: une génisse quasiment vierge mais "ti gagné pitit dans son ventre déjà" c'est une génisse qui est pleine pour la première fois.

Là-dessus, me voilà partie à rire aux éclats à la grande joie de Fatoumata à qui mon mari fait dire que: madame est si heureuse de son cadeau qu'elle le manifeste visiblement.

Ce n'était certes pas le vrai motif de ma gaieté; mais j'étais vraiment contente, surtout lorsque Petit ajouta:

- Fatoumata dire Madamou, quand boeuf femme ti gagné son pitit ti gagné du leit même temps; Madamou boire lait, son coeur ti content bien pour Fatoumata.

Ce que, cette fois, j'ai parfaitement compris: En buvant le lait que devait me donner cette génisse devenue laitière, j'en serais reconnaissante en pensant que cette douceur me viendrait de Fatoumata.

Pour être barbarement et pittoresquement exprimés, ces sentiments n'en étaient pas moins charmants et dénotaient une grande douceur de moeurs. J'en fus très touchée et remerciai moi-même cette fois, en allant près de Fatoumouta lui serrer les mains, comme j'avais vu faire dans la journée par des gens se rencontrant et lui dire ma reconnaissance qu'elle pouvait certainement lire sur mes lèvres et dans mes yeux, si elle n'en comprenait pas les paroles.

Cette scène cordiale prit fin sur une ritournelle du violon et du tambour, qui accompagnèrent leur maîtresse jusqu'au village où, à force de décroître, leurs sons s'éteignirent tout à fait.

J'étais, je le répète, très touchée de toutes ces diverses et multiples marques de bienvenue et, l'âme toute légère, je songeais qu'il ferait bon vivre au milieu d'une population se présentant aussi sympathiquement.

Décidément, mon impression du matin se justifiait et c'est avec une grande sérénité et un grand calme que je m'endormais le soir, pour me préparer à l'étape du lendemain.

Tout ce que m'avait dit mon mari à ce sujet non seulement se confirmait, mais était bien en-dessous de ce que j'avais pu m'en figurer et de la réalité telle que je la voyais, que je la vivais: c'était comme une révélation. Aussi la surprise que j'en éprouvais était des plus agréable.

On partit à 4 heures 1/2 pour l'étape suivante, avec des porteurs allègres, ayant l'estomac satisfait et à travers une partie de ce grand village si riche, qui nous avait si bien reçus. Nous pénétrions plus avant dans ce Mossi qui s'annonçait si peuplé.

Sur la route, nous rejoignons un fils de la princesse Fatoumata, qui nous attendait avec un serviteur et la génisse promise, c'était réellement un beau cadeau. Après salutations et renouvellement des voeux, ces gens prirent la suite de notre convoi, devant conduire eux-mêmes la jeune bête jusqu'à Mané, où elle attendrait notre arrivée, dans un troupeau de la localité.

De Tiou à Bango, pendant les 20 kilomètres de route, nous avons marché constamment au milieu des cultures ou déjà rentrées ou en cours de récolte, cultures des plus diverses: maïs, mil, gros et petit coton, indigo, arachides, haricots etc... et au milieu d'immenses pâturages où de nombreux troupeaux de bovins paissaient paisiblement sous la garde de leurs bergers peulhs.

Les Peulhs, fort nombreux au Mossi, y mènent, comme partout, la vie pastorale qui leur est propre. Ce sont des éleveurs hors pair dans ces contrées de l'Afrique qu'ils habitent et parcourent, depuis la haute Egypte d'où ils sont originaires, dit-on, jusqu'à la côte de Guinée et celle du Sénégal, partout où le terrain et le climat offrent des possibilités d'élevage de bovins, le seul qu'ils pratiquent en principe, avec l'élevage accessoire des chevaux dont ils ont besoin et qu'ils savent monter à la perfection.

Ils ne sont pas noirs comme les autochtones mais plutôt bronze clair, pâle même, avec le nez mince et plutôt busqué et des lèvres pleines et bien dessinées, non lippues comme celles des nègres.

Ils offrent de beaux types d'hommes et leurs femmes sont séduisantes et même jolies, surtout les jeunes, qui ne sont pas encore déformées ni fanées par le travail et les maternités.

A 8 heures 1/2, nous arrivions à Bango, gros village aussi en partie peulh. Comme notre arrivée avait été annoncée la veille, par un courrier spécial de Fatoumata; nous y trouvions un campement aussi propre que celui de Tiou, balayé de fond en comble, fourni de paillassons légers pour former tentures à toutes les ouvertures et, même, un tapis sur le sol de la plus grande case que l'on supposait être celle que nous choisirions.

En effet, c'est dans celle-là que nous nous sommes installés, émerveillés de sa propreté et de trouver prêt tout ce dont nous avions besoin immédiatement.

Dès notre arrivée, une trentaine de jeunes filles, nues comme toutes jeunes filles de là-bas, apportaient chacune une calebasse de nourriture pour nos gens. Puis, aussitôt, le défilé des curieux commença: il devait durer toute la journée, comme la veille.

Parmi nos visiteurs, nous en avons eu deux de marque: des Grands du pays, d'aussi bonne naissance l'un que l'autre, mais ennemis.

Le premier, Guibril, somptueusement vêtu, montant un magnifique cheval richement caparaçonné, arriva de Quahigouya où il avait été prévenu, avec une quinzaine de cavaliers bien montés, parmi lesquels quelques griots (musiciens chargés de célébrer à grand tapage la renommée du Chef).

Guibril était chef de canton, c'est-à-dire avait autorité conférée par l'Administration Française de Ouahigouya et forcément admise par la population indigène, sur une certaine étendue de territoire, mais cette autorité n'était pas acceptée de bon coeur par tous.

Comme il régnait sur un territoire très peuplé et très riche Guibril était donc une manière de seigneur et il se comportait du reste comme tel, suivant les coutumes locales.

Tout ce monde descendu de cheval à la suite du chef vient s'installer dans la cour du campement pour les salutations d'usage, les souhaits de bienvenue et la remise des cadeaux traditionnels: mouton, poulets, lait etc....

Un peu après le départ de cette troupe, en arrive une autre en tous points semblables à la première, mais ayant à sa tête un autre seigneur: Saléré, également de haute lignée indigène, qui aurait dû être, d'après le droit mossi, chef de canton, mais que, pour des raisons probablement convenables, l'administration avait éliminé en faveur de Guibril.

D'où, deux clans bien nettement séparés et suivis par la population selon les sympathies ou les intérêts de chacun, vivant cependant en paix, puisque sous la surveillance et l'autorité françaises.

Même cérémonial exactement et aussi mêmes cadeaux. La dignité et la richesse et l'orgueil de Saléré ne pouvaient moins faire que ne faisait Guibril, la force seule en mettait les manifestations au second rang.

Néanmoins, en ce qui nous concernait, ils ont été charmants l'un et l'autre et même, se rendant probablement compte qu'une française est l'égale de son mari, c'est-à-dire qu'une blanche est l'égale d'un blanc, leurs salutations s'adressaient personnellement à moi après s'être adressées à mon mari, ce qui ne se fait jamais pour les femmes indigènes, à moins qu'elles ne soient, comme Fatoumata, dignitaires à un titre quelconque.

Toute la journée, défilé ininterrompu des visiteurs, comme je le disais plus haut, avec afflux de cadeaux. Mon mari se trouvait embarrassé de tous ces animaux qu'on nous offrait; il y avait déjà plus de 80 poulets enfermés dans une case et cinq ou six moutons que nous avons remis au conducteur de ma génisse pour qu'il les convoie à Mané également.

Quant aux poulets, après en avoir mis une demi-douzaine à part pour la route, mon mari a confié les autres à un chef de case avec mission de nous les faire porter à Mané dans des cages faites en tiges de mil, à la mode du pays.

Depuis la veille, je m'étais livrée à une vraie débauche de lait et laitage, moi qui en suis friande et j'étais pleinement tranquillisée quant au fond de ma subsistance future dans ce pays, puisque j'étais assurée d'en trouver avec tant d'abondance.

Enfin le soir arriva qui nous libéra des importuns et nous passions tranquillement la soirée précédant le sommeil en devisant au clair de lune et en songeant que, le lendemain, nous devions arriver à Ouahigouya où nous reverrions des Blancs; cette perspective ne m'enchantais pas. Etais-je déjà devenue sauvage?

De Bamgo à Ouagadougou

Le mardi 7 Novembre, en effet, nous partions de Bango à 4 heures 1/2 et nous nous acheminions, comme de coutume, vers Ouahigouya. Etant bien entraînée, maintenant, je chevauchais constamment, ayant abandonné mon hamac depuis Tiou, avec la ferme intention de ne plus m'en servir: je ne considérais déjà plus ce mode de locomotion comme digne de moi

A 6 heures 45, nous faisions la rencontre de Monsieur Rélhié, Administrateur du Cercle, qui était venu jusque là au-devant de nous pour nous recevoir, me présenter ses souhaits de bienvenue et se rendre compte, probablement, comment je me comportais en voyage de brousse.

Complètement édifié en voyant notre paisible et normale caravane et ma bonne mine, il crut devoir me féliciter sur mon courage, et mon endurance etc... etc...Si, réellement, je ne m'étais pas rendu compte qu'en somme je n'accomplissais aucun tour de force, tellement tout se passait aisément, j'aurais été tentée de le croire, en recevant de telles félicitations, qui avaient en outre, quelqu'allure officielle et mondaine. Mais...

Ainsi accompagnés, nous franchissions gaiement les quelques kilomètres restant à parcourir, en parlant de toutes choses, de la France surtout, dont nous sortions à peine, aux yeux d'un colonial ayant déjà deux ans de séjour et, à 7 heures 45 nous nous arrêtions dans la cour de la Résidence.

Grande et belle bâtisse coloniale en briques de terre séchées au soleil, d'architecture quelque peu arabe, avec grande véranda circulaire, le tout passé au lait de chaux.

Notre logement avait été préparé au campement, en face et à quelque distance et nous y trouvions tout le nécessaire pour les soins de l'arrivée. Naturellement, nous avons été les hôtes, ce jour là, de l'Administrateur qui nous a présentés à ses collaborateurs, Messieurs Alphonsi et Barrère.

Comme nous devions changer de porteurs, nous avons profité de cette circonstance pour séjourner à Ouahigouya trois jours, pendant lesquels je me suis entièrement reposée en m'occupant des quelques soins urgents à donner aux vêtements et aussi d'un peu de cuisine moins hâtive.

Nous avons eu encore beaucoup de visiteurs indigènes dont un Congoroko, ancien chef déposé par notre autorité et qui, envoyé en disgrâce à Bamako pendant quelques années, y avait connu mon mari.

Naturellement, la rencontre a été cordiale et, en signe de contentement, Gongoroko m'a envoyé, lui aussi, une vache et son veau à titre de cadeau, sans rien vouloir, en échange, que le plaisir, a-t-il dit, de ma serrer la main, satisfaction qu'il a reçue immédiatement.

Notre nouvelle équipe de porteurs étant prête, nous quittions Ouahigouya le 10 après-midi, pour aller coucher à Kourba- Bagaré, à 14 kilomètres seulement, dans un aussi beau campement que les jours précédents. Du reste, nous devions les trouver tous, ces campements, entièrement remis à neuf: tel avait été l'ordre de Monsieur Rélhié lorsqu'il avait eu connaissance, bien avant notre arrivée dans son cercle, qu'une blanche devait emprunter cette route, attention délicate à laquelle j'ai été très sensible.

Le lendemain grande étape.

Départ à 3 heures pour arriver à 7 heures et 1/2 à Zindiguessé. Pendant la route, deux de nos porteurs nous ont abandonnés, laissant leur charge sur le bord de la route. Léger incident.

Les charges ont été reprises par nos hommes et amenées sans encombre à l'étape où nous n'avons séjourné que peu d'heures car, à 14 h. nous levions le camp de nouveau pour aller le reconstituer à Goursi, à 30 Klms du point de départ du matin, où nous nous arrêtions à 16 h. sans que j'aie été trop incommodée par la chaleur à laquelle je commençais à m'habituer.

L'étape suivante fut faite de 2 heures du matin à 7 h.1/2, pour franchir les 26 klms qui nous séparaient de Yako, beau grand village commandé par un Naba d'assez bonne renommée mais que nous n'avons vu que très peu, car il était malade; malgré cela, il avait tenu quant même à venir nous saluer.

Là, une bonne surprise nous attendait, sous forme d'un pli postal qu'un porteur spécial nous remit, venant de Bandiagara, d'où, aimablement, le receveur avait tenu à nous le faire parvenir.

Ce pli contenait les lettres de France que j'attendais à Bandiagara et que je n'avais pas eues. La joie de les recevoir n'en fut pas diminuée, au contraire, et de bons moments furent passés à les lire, ainsi que les journaux les plus récents. Ils dataient d'un mois mais, pour nous, ils étaient du jour.

Cependant, sur le soir, j'eus un petit mouvement de fièvre dû probablement, à mon exposition au soleil pendant l'étape de l'après-midi de la veille. Grog, thé, quinine.

Cela ne m'empêcha pas de repartir le lendemain à 3 heures comme de coutume, bien qu'avec la tête lourde, la bouche pâteuse et un manque d'entrain caractéristique.

A 8 heures, en passant à Bouré, nous nous arrêtions une demi-heure pour me permettre d'absorber une demi-bouteille de Champagne et un cachet de quinine. Effet immédiat et remise en route jusque Mia, à 27 klms.

Rien d'autre intéressant en route. Pays toujours aussi peuplé avec, cependant, des espaces vides assez considérables entre les villages, espaces à remplir plus tard, au fur et à mesure de l'accroissement de la population.

Le 14, j'étais encore un peu fatiguée au moment du départ quotidien, à 3 heures. mais la marche me fit du bien et je sentais que j'allais progressivement mieux. D'ailleurs, ce n'était pas grave, puisque l'allure de notre convoi n'en était pas entravée.

A 6 heures, ce jour-là, belle et agréable réception au passage à Niou, par le Naba du pays qui me donna un mouton et avait fait préparer à manger pour nos porteurs.

Nous ne nous arrêtions cependant pas là, à la grande désolation du Naba qui aurait voulu nous garder et nous poussions jusque Boussé, abattant ainsi 29 kilomètres ce matin-là.

Egalement bonne réception. Réellement, c'était bien dans les moeurs des habitants de la contrée de recevoir les hôtes avec amabilité.

Le soir, complètement remise, j'allais avec mon mari faire, une promenade auprès d'un immense parc à boeufs appartenant à un riche Peuhl. Ce parc, fait simplement d'un grand cercle d'épines, n'était en réalité qu'un lieu de rassemblement car ces épines, séchées, ne constituaient pas une clôture capable de contenir le bétail si la fantaisie lui prenait de la franchir.

Mais les bêtes, habituées et calmes, y reposaient tranquillement en ruminant, sous la garde de quelque bergers, pendant que les femmes Peulhs faisaient la traite des laitières mélangées au hasard parmi les autres animaux.

Le 15, nous partions à 3 heures 1/4 après une bien bonne nuit de sommeil profond et calme, pour aller déjeuner à Laye, à 20 klms de là. Départ de nouveau à 14 heures pour nous arrêter à 16 heures 1/2 au village de Sabtangà, à 10 kilomètres seulement de Ouagadougou que nous devions atteindre le lendemain.

Par exemple, là, nous avions à notre disposition un bien mauvais campement; mais comme les nuits étaient magnifiques dans cette période de pleine lune, cela ne nous incommodait nullement.

Nous étions d'ailleurs près d'en avoir terminé avec cette vie de nomades qui commençait à me peser un peu. J'avais hâte, maintenant, de m'arrêter pour ne plus me lever si tôt et surtout pour essayer de mettre un peu d'ordre dans mes pensées qui à force de s'emmagasiner sans échappatoire, s'embrouillaient, me semblait-il. Enfin, le lendemain, en partant à 4 heures 1/2, nous arrivions à Ouagadougou à 8 heures.

Capitale du Mossi, c'est un gros centre indigène, résidence du Moro-Naba ou seigneur des seigneurs mossis, titre qui équivaudrait à celui du roi du Mossi et naturellement, c'était aussi le chef-lieu administratif et militaire de ce vaste territoire.

Le commandant, à cette époque, en était le capitaine Lambert, en tournée de commandement au moment de notre arrivée et remplacé, pendant son absence, par le lieutenant Dégoutin qui nous ménagea une tout aimable réception, nous présentant à ces Messieurs de la Résidence: Lieutenant Staub, Docteur Allard, Ceccaldi agent spécial, Christiani, adjudant de tirailleurs, Berger, receveur des Postes.

La question de notre logement ne se posait pas ici, car mon mari y possédait une série de cases qu'il avait fait construire pour son usage lors de son premier séjour, l'année d'avant.

Aussi, pendant que nous étions retenus à la Résidence, nos porteurs étaient-ils partis directement à ces cases sous la conduite de nos gens qui allaient retrouver leurs familles et préparer notre arrivée.

Tous ces Messieurs, avec qui nous venions de faire connaissance, ne nous étaient pas entièrement étrangers et ce fut une agréable surprise pour mon mari de reconnaître en Monsieur Christiani, un vieux camarade de régiment, lors de leur séjour commun au Tonkin, en 1899 et pour moi, de voir, en Monsieur Dégoutin (qui devait trouver une mort glorieuse pendant la Grande Guerre), un Lorrain comme nous, originaire du même arrondissement, le fiancé d'une de mes amie de pension.

Nous nous promettions bien de cultiver nos souvenirs communs un peu plus tard et, prenant congé de tous, nous allions dans nos cases, peu éloignées, ou tout était prêt, en effet, suivant l'habitude de nos gens bien stylés et où nous attendaient tous les membres de leurs familles, heureux de se retrouver réunis, faisant fête à mon mari qu'ils revoyaient après plus d'un an d'absence et à moi-même, qu'ils adoptaient immédiatement, en me jurant fidélité, attachement et dévouement.

Ce serment avait une réelle valeur, car ils en avaient pr