DONIES Jacques
087
K.G.F.
Tome II
Guerre 1939 - 1945
Témoignage
Nice - Février 1991
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
1944
PARTIR OU RESTER
Un jour, mon vieux copain me dit:
- Viens, j'ai quelque chose d'intéressant en vue.
Laissant le soleil déclinant de cet été 1944 dissoudre doucement les cristaux de fatigue encastrés entre les vertèbres, nous discutons, une fois encore, de l'obsession du captif, la fuite.
- Ecoute, vieux frère, j'en ai marre de cette vie. Chez nous, on combat, nous, nous soutenons l'adversaire.
- Bien parlé, quel est donc ton stratagème ?
- J'ai su qu'un wagon de Kaolin part pour la France. On peut nous y faire une place. Il nous suffit de rassembler des vivres et de l'eau...Es-tu d'accord ?
- Non.
- Comment non ? Que vas-tu encore objecter Lors de l'affaire du wagon de caisses vers Nancy, tu as prétexté - avec juste raison - que notre absence serait très vite remarquée. Pour la Slovaquie, tu as prétendu que c'était retrouver un autre genre de Frizous. Pour la Turquie tu as dit que c'était sécher dans un camp d'internement ou être ramenés ici. Et que, même en France, nous serions encore amenés à servir les Chleuhs. Alors, et le maquis ?
J'en ai marre, tu comprends, plus que marre. Tu soutiens que sans cartes ni boussole, c'est une escapade d'écoliers. Eh bien, je m'en fous. Même si le coup du train ne gaze pas je me cavale. Je te plante là, avec ton linge que tu rafistoles en bonne ménagère, tes calculs de margarine, ta correspondance et tes bouquins.
Tu t'es presque refait une existence dont tu t'arranges, tu as la frousse de perdre le peu que tu as acquis, d'avoir faim, froid et peur.
Pas grand'chose dans le coffre, notre génération bien satisfaite au fond, des conseils de Pétain et du Trait d'Union.
Si je suis repris, je recommencerai. Je ne veux pas qu'on me dise en rentrant :"Alors, on était bien planqué, là-bas ?"
En ce moment, au pays, il y en a en prison, au poteau ou traqués, et nous ici...
- Ah! assez, hein ! Ca fait, dix fois que j'entends ça. J'ai compris les gentilles allusions. Tout ce que tu as dit est très vrai... pour toi.
L'évasion, coup de tête ou plan, est à saluer. Dans la Der des Der, on le considérait comme un exploit. Moi aussi. Crois- moi, ce n'est pas sans un sentiment de gêne que je lisais cet hiver surtout, les chasses à l'homme organisées pas loin dici contre les évadés soviétiques. Ceux-là sont des soldats, qui sachant leur pays peut-être perdu, sachant qu'ils seraient abattus comme des fauves - tu te rappelles ceux sur la colline, comme ils ont résisté - sont partis par des froids meurtriers, misérablement couverts, sans vivres, sans points de repère, tuant s'il le fallait, pour retourner au combat.
- J'en reviens à ce que je disais. Les Français n'ont rien dans le ventre.
- Fous nous la paix ! Tu reprends les arguments du Vieux, et en contradiction avec toi-même, tu exaltes les maquisards. Je t'assure, nous en avons. Regarde les copains de l'autre usine qui refusèrent en février de gratter pour le samedi de travail volontaire du peuple allemand pour Stalingrad, et les Alsaciens-Lorrains réfractaires qui ont défilé sur la Grande Place le 14 Juillet avec les Kommandos de ville qui applaudissaient, tout le monde un petit drapeau tricolore à la boutonnière en chantant "vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine".
Ca vient enfin, mon vieux, et c'est ici qu'est le boulot. Les crânes se débourrent parce que nous avons...
- Encore cette discutaille où vous êtes quelques uns à vous complaire. Y en a assez. C'est oui ou non.
- C'est oui, si je ne te convaincs pas. Parlons franc. Tu veux t'évader pour combattre, et là je te reconnais alors que pour beaucoup, c'est un vaillant égoïsme pour se calfeutrer dans leur ancienne vie.
Quel que soit le mobile, j'apprécie ce courage. Nous avons été de ceux qui défendirent les deux copains évadés réfugiés au kommando et que certains voulaient foutre dehors par crainte des ennuis.
- Ne commence pas à louvoyer et reviens à notre projet, pardon, mon projet.
- Ma précision était nécessaire. Examinons pratiquement la question. Combien de temps dure ton excursion ferroviaire ? et à l'arrivée, les Chleuhs ?
- Ce seront peut-être des Français.
- Dans ces moments là, considère en ennemi l'homme que tu aperçois pour la première fois. Sais-tu au moins si la fenêtre est grillagée ?
- Ma foi, non.
- Tu vas me dire, emportons une lime. Tu te souviens du gars qui avait sauté par cette ouverture. Je te confesse que brrr...
- C'est bien ce que je disais !
- Justement, du réalisme. Partir à pieds... nous avons bien du mal à tenir sur nos jambes.
- D'accord, mais si les Frizous nous schlaguaient tout notre soûl, s'ils nous serraient davantage au ventre, nous aurions plus de confiance dans nos jarrets.
- Certes, en nous laissant un minimum de vie décente, ils ont émoussé la combativité.
- Et toi, tu t'en accommode !
- Oh, ça, je ne suis pas un héros. Je suis très pessimiste sur mes capacités de fugitif...
- Tu avoues donc que...
- Il n'y a pas seulement ce que tu n'oses pas appeler lâcheté qui me fait hésiter. Je pense à l'angoisse brutalement accrue pour la famille, et ils en ont déjà tellement supporté !
- Pourtant dans certains jours de 39-40...
- Situation toute différente, dans la légalité, avec les avantages matériels et moraux à ceux que tu laisses.
Depuis deux ans, il faut pour se battre, rompre avec les siens, être incompris d'eux-mêmes et d'autres souvent. Vois-tu, devant ceux qui au creux de la défaite, ont voulu encore la victoire, une victoire qu'ils ne verraient peut-être pas, il nous faudra être bien humbles quoi que nous fassions.
Tu as raison de t'indigner de notre passivité, mais peut-être fut- elle plus apparente que réelle.
- Vas-y, défens toi.
- Avec nos camarades que nous comprenons mal, qui nous comprennent mal, il y a cependant des liens qui se sont tissés, une accoutumance presque amicale. Nous leur avons apporté quelques lumières, et eux à nous.
Etre repris plus loin, c'est se réatteler à ce lent travail de prospection qui commence seulement à donner dans notre usine de timides résultats. Tu piges où je veux en venir ?
- Tu estimes que notre présence ici à faire du décrassage... politique, de la propagande, quoi, est aussi nécessaire qu'à pourchasser le Chleuh ou à se faire pourchasser. Hum ! les temps réclament plus de muscles que de langue.
- A voir ! Et les fulminations de la presse nazie contre la "Flüster Propaganda"! Crois-moi, la langue peut-être plus dangereuses qu'un tank. C'est elle qui persuade de le détruire. Faire concevoir, c'est presque faire exécuter. Ce n'est pas par le silence que de milliers de Français se sont débourrés le crâne. Jusque dans l'action, il faut parler, écrire.
- Bien, mais cette besogne a été suffisamment faite ici. D'autres pourront la continuer sans nous. Je renonce à mes voyages, à condition qu'on en parle! Autrement, je redis que nous n'avons rien dans le ventre.
- C'est vrai qu'on nous a faits plus prés des pantoufles que de l'arme au poing. Qu'est-ce-que tu veux! Maintenant apprends ceci: quand on tente un coup sans mettre le maximum de chances de son côté, on mérite l'échec.
- Si ce que je vais dire ne te convient pas, le cap sur les Carpathes! Le temps de rassembler des vivres, aimanter nos aiguilles déjà préparées, faucher des cartes ou en copier. Si nous sommes plusieurs, à voir départs en bloc ou les uns après les autres.
- Confie moi notre tourisme, et tu verras.
- Gi ! Tu sais à peu près les discussions avec certains et surtout avec le "Marmot". Quelques points acquis. Te rappelles-tu la guerre de Troie ?
- Euh, oui! Achille, Hector, le cheval...
- Also, tu y es, le Cheval ! Fabriquer un cheval. Servira, servira pas, ça dépendra des événements. Pour l'instant, le montage. Travail délicat pendant des mois. D'abord, recrutement du personnel, et là, se mesurera l'influence de notre salive, puis monter le bestiau, le garnir et l'ouvrir à l'heure H du jour J.
Donc, sonder plus hardiment les gars que nous avons déjà favorablement repérés. Je te dis que tu resteras. Oui, mon pote, tu dois toujours t'efforcer d'agir là où le sort t'a placé, à la mesure de tes moyens, en attendant de faire mieux.
LES SENTIERS DE LA ROUTE
Ça ne va certainement plus entre le Petit et le Grand. Faux airs dégagés et rares paroles. S'ils ne se parlent guère, l'un parlera bien aux autres ; en effet, me voici dans un coin écarté avec le Petit
Lui, il faut qu'il aime. Sans restrictions, ce fut d'abord les siens dont la caserne le sépara. Il resta seul avec son besoin d'affection.
De sa formation religieuse rigoriste, il avait acquis l'horreur de la "Chair"; Cen'avait pas été notre moindre étonnement de voir ce grand garçon de 27 ans serrant les cuisses sous la douche commune lorsqu'il ne pouvait y échapper.
Les rodomontades amoureuses des sangs bouillants de caserne, les confidences de promiscuité des camps n'avaient pas peu contribué à le maintenir dans son rogue apeurement de gamin, de plus en plus sourdement travaillé.
Le Grand, lui était de ce type d'homme précocement frotté aux réalités, pour qui la vie consiste à tâter d'un peu de tout, et large d'esprit, il avait très vite analysé l'âme tourmentée de son compagnon.
Nous avions bien remarqué que le Petit ne se privait qu'à grand'peine de gestes bénins, certes, mais par trop fréquents envers le Grand qui les tempérait en disant, bonhomme, qu'il "avait malheureusement quelque chose en surplus.
Le Petit parle, cramoisi ou pâle, raidi ou frissonnant , les yeux ardemment interrogateurs ou désespérément flous.
- Tu sais pourquoi j'aime le Grand. Lui, il ne s'est jamais moqué de ce que je n'aurais jamais voulu être. Est-ce moi qui me suis fait ainsi ?
Oh, il ne m'a jamais caché les descriptions de ses "expérience psycho-physiologiques", comme il dit, avec des filles dont il confond parfois les noms et les dates, mais il y a toujours une sorte de retenue, tu comprends. Par contre avec quelle tendresse, il me parle de sa fiancée, de ce qui lui plaît en elle, de leurs idées et de leurs goûts communs, et presque toujours, il conclut: "J'ai vraiment de la veine, car tu sais quand on se complète sur beaucoup de choses, on est paré contre tout".
A cause de cela, il m'apparaît que lui seul est capable de ne rien salir et de tout embellir, et je préfère l'entendre parler de sa fiancée que de ses expériences.
Une fois, je lui posai une question longtemps différée:
- Toi qui places si haut -il ne veut pas que je répète son nom-comment feras-tu pour... enfin... bon.
Il m'a répondu avec son rire confiant:
- De la patience, de la douceur, et nous arriverons ensemble, là-haut.
Quand il dit "là-haut" tout en levant la main, son regard est si heureux que j'envie touts ces bonheurs qu'il se promet et qu'il promet.
Je lui demandai un jour, tout mon courage rassemblé, si en supposant que sa future s'écarte de lui, il concevrait de vivre en amitié pure et étroite avec un autre homme. Il a vu la ficelle et m'a répondu:
- Ce compagnon, fut-il un garçon encore plus sympathique que toi, je ne pourrais vivre constamment avec lui, car quelle que soit la profondeur de deux amitiés masculines, ce n'est pas à comparer avec un mariage - même pas très heureux -. C'est pour cette raison, que je chercherais une autre femme, avec peut-être le souvenir de celle que j'aurais perdue.
C'était une fin brutale d'illusions, mais je me consolai en pensant que pendant la captivité, que je souhaitais longue...
- Ah, ben, toi alors !
- Je resterais avec lui. Pourquoi les impulsions malsaines que je reproche aux autres ont-elle tellement pris l'avantage qu'elles vont tout casser ?
Déjà avant de venir ici ensemble, je couchais à côté de lui. Souvent après nos longs dialogues - nous travaillions alors chez un petit artisan qui ne nous pressait guère, l'insomnie me faisait tout repasser en tête. Lui, très vite s'endormait sans être dérangé par les bruits ou les choses. Lorsque je regardais son visage souvent tourné de mon côté, je ne voyais que de légers sourires; au contraire, quand il s'agitait, soupirait, il prenait une expression de lutte, presque de tics.
Comment te raconter mon suffoquement lorsqu'un clair de lune me fit distinguer sous la couverture, le glissement de ses mains jusqu'à... tu me comprends, puis sa figure toute changée, et enfin la détente de tout le corps. Que d'autres fassent ça..
- Oh, oh...
- Tu n'as qu'à écouter vers le milieu de la nuit, tu entendras les cadres des lits. Les autres, je m'en fous, mais lui !
A moi, que veux-tu, on m'a enseigné très jeune, alors que je n'y pensais nullement, que faire quelque chose avec les filles était très vilain, mais que faire quelque chose tout seul, c'était, comment dire... et toute une violence de termes et d'images m'en est restée.
Ainsi donc, ce dieu vivant auquel je m'étais attaché était comme tout le monde.
Je ne savais plus quoi penser. J'en arrivai à questionner le Grand qui après avoir bien ri me dit:
- Tout ce qu'il y a de plus naturel ! Si à ce moment là, j'ai aidé à la réalisation d'idées agréables, ça ne tire pas à conséquences.
J'en restai interdit. Je ne veux pas te raconter tout ce qui me passa dans le crâne et je décidai de lui faire ce que je ne voulais pas qu'il se fasse
- Ca, par exemple ! Si j'ose dire, tu n'y vas pas de main morte !
- Ne bondis pas, mon vieux et ne te fous pas de moi si j'ai été complètement cinglé, j'y vois mieux maintenant , et je te le répète, pourquoi m'a-t-on formé ainsi, et toujours caserne et camp.
Pour m'achever, je perçus avec épouvante, un plaisir indéfinissable malgré la répugnance.
D'abord ironique, puis indigné, le Grand me menaça de me casser la gueule car il ne voulait ni d'un vicieux ni d'un détraqué et qu'il ne voudrait plus me connaître si je recommençais ces saloperies.
- Maintenant, va dire au Grand que je suis guéri.
Leur belle amitié se recimenta, puis ils se perdirent de vue. J'appris par la suite que le Grand avait retrouvé la fiancée fidèle et que le Petit allait se marier.
Le petit André qui fume nerveusement sourit, oscille du chef, fronce les sourcils, s'agite trop fréquemment avec l'intention bien évidente de capter une attention qui se refuse. Il se décide.
- Tu connais la bonne femme de l'atelier du premier, celle qui est presque chauve, tout édentée, ridée comme une pomme cuite et une cinquantaine bien tassée ?
- Alors ?
- Eh, bien oui!
- Quoi, oui ?
- Je l'ai...
- Ca va bien, un garçon comme toi qui....
- Oh! écoute, si tu commences à moraliser. Crois-tu que j'en suis fier. Ridicule, écoeurant...
- Surtout à 25 ans
- Depuis le temps qu'on en est privé, il y a des jours où ça chauffe dur. Les succédanés, c'est pas ça qu'est ça. Alors j'ai pensé à elle. Facile, sans danger, bonne pratique.
Nous tombons d'accord pour l'heure de la pause, derrière le tas de vieilles caisses. Vise un peu le tableau!... demie obscurité, ne pas trop bouger pour ne pas ébranler les piles de caisses, et va donc t'y reconnaître dans ce fourniment de tabliers ; jupons et je ne sais pas trop quoi, l'oreille tendue, l'oeil aux aguets. Ca ne m'a fait ni froid ni chaud, et j'en arrive à me demander.... Ah! je t'assure, je ne suis pas prêt de me vanter de ma conquête!
- Moi, s'avance le jeune Firmin, j'en ai une aussi lamentable, et pendant que nous en sommes au déballage! J'étais en ferme avec une Polonaise, mafflue crasseuse, une face de bouledogue, des membres en boudin et une taille en tonneau. Elle me regardait comme les loup le Petit Chaperon Rouge.
- On comprend ça, un petit gars tout frais, tout rose.
- Ne me mettez pas en boîte! Aussi, elle se gênait pas pour... Pour aller droit au... sujet, et...
- Tiens, c'est comme ça que ça s'appelle !
- Tant mieux, si vous m'avez compris, mais moi, je me raidissais...
- Ouâh! Ouâh! Ouâh !
- Vous y allez fort! Bien au contraire, je ne voulais rien comprendre. Un soir, en revenant des betteraves sur la voiture, cette garce me.... m'agaçait, quoi! Je ne sais ce qui m'a pris, je l'empoigne, nous dégringolons de la charrette, je la colle dans le fossé plein d'herbes vaseuses, je lui tombe dessus.
Vieux, je ne peux pas vous dire comment ça s'est fait, mais je fus vite debout, furieux, vexé, et je courais déjà après les boeufs qu'elle attendait la suite. Ca fait rien, moi plutôt timide dans le civil !
Ne nous tracassons pas, les copains! Celui qui n'a jamais pêché, surtout quand il est bien privé,... ou qui n'y a pas pensé, il n'est pas près de lever le doigt. Allez en paix !
LES FEUX DU CIEL
Ronronnement de matou satisfait qui s'amplifie en hurlement de tornade pour s'affaiblir en gémissement lassé. Alerte ou préalerte ? Seulement préalerte.
Le sommeil a fui, mais l'espoir subsiste de ne pas quitter la tiédeur de la paillasse; l'oreille attentive toute disposée à reconnaître son erreur, perçoit d'abord indistinct, puis impossible à nier le bruit des moteurs qui broient la distance comme les moulins le grain. L'obscurité s'opalise, striée par les projecteurs. Claquements isolés, rythmiques puis désordonnés et précipités de la D.C.A. indécise puis affolée.
Les sirènes s'époumonnent, éperdues. Dans la rue, voix de femmes nerveuses, pleurs d'enfants réveillés, jurons, piétinements galopades.
Ceux qui ne veulent point quitter la chambre s'ébrouent, hésitants et troublés.
Une large tape sur la tête, le lit oscille comme écartelé, la fenêtre s'ouvre subitement chassant un souffle froid qui pince agressivement nez et oreilles ; on s'habille alors à tâtons dans le fouillis des vêtements et l'emmêlement des boutonnières.
Dehors, mon esprit encore embrumé s'imagine que les étoiles sautillent de ravissement devant les préparatifs du Guignol bientôt offert par les hommes, tandis que la lune en est ébaubie de sa bonne face de Bécassine et que quelques nuages translucides de peur s'accrochent pour mieux fuir aux basques du vent.
Dans la plaine, des formes indistinctement silhouettées par les baluchons raflés en un tournemain, vont de droite et de gauche, incertaines du bon refuge.
Pourquoi donc émergent de ma mémoire des bribes littéraires drôlatiquement déplacées en ce prélude de ce festival tragique ?
C'était une de ces nuits dont les ombres transparentes... même sous le beau ciel de la Grèce les bergers ne jouent plus de la flûte; partisans, ils renouent après 120 ans avec une autre lutte d'Indépendance. "La grande plaine blanche est immobile et sans voix", rimait Maupassant en des temps plus tranquilles.
Projecteurs et explosions font se heurter en une sarabande chaotique, ciel, nuages, collines. La terre frémit sous ces affouillements brutaux. L'air est froissé, déchiré, de ahanements, rauques soupirs et sifflements.
Météore fauve, un avion enflammé zèbre en parabole gracieuse le fond de nuit ; une blancheur insoutenable fait se précipiter sur nous l'horizon, puis une grandiose tulipe rouge s'épanouit dans l'apothéose d'un grondement profond.
La symphonie discordante se calme, les lueurs s'adoucissent. Il ne reste plus que quelques rugissements épars, des tremblotements de luminescences agonisantes.
Quarante minutes que nous somme debout à l'entrée de l'abri. Durant es quarante minutes, destins clos, corps méconnaissables dans une neige durcie teintée de sang, brasiers avant le froid des cendres, étincellements avant l'obscurité qui retombe.
Angleterre hiver 1940/ Allemagne Hiver 1944.
Dans deux heures, nous reviendrons.
FRANCE MAI 1940 - ALLEMAGNE MARS 1945
Ils se sont trouvés là, si soudainement que le sauve-qui-peut a précédé l'alerte.
Malgré leur fragilité miroitante de joujoux de pacotille, les bombardiers n'illusionnent guère, au bourdonnement qui emplit les oreilles. Leur progression en figure géométrique de défilé a cette implacabilité de la marche lente du justicier tenant enfin le meurtrier à sa discrétion.
Les flocons de la D.C.A. piquettent un mouchetis frisottant sur le bleu timide, légèrement trouble de l'après-midi, dans lequel chasseurs allemands et alliés virevoltent en nuées de moucherons.
Plusieurs appareils rompent sans hâte de la formation pour descendre, traînant une banderole de fumée. L'un pique soudainement et disparaît derrière les collines, accompagné d'un bruit de sac plein tombant au plafond.
On croit voir dans les parachutistes les ludions du vaste bocal céleste.
Explosions. Une torsade de fumée noire et luisante comme une chevelure s'étale en une monstrueuse corolle qui intercepte le soleil.
A l'horizon, l'escadrille décrit une ove parfaite et s'évanouit point par point.
Du début à la fin, l'ensemble offre l'impression d'une réalisation scénique bien montée, au déroulement pas très passionnant, parce que les épisodes paraissent trop soigneusement prévus.
Allongé dans l'herbe, la fraîcheur du vent sur la peau, les ondes de repos coulant dans les muscles recrus, les yeux papillotants d'avoir contemplé le soleil, on attend la fin de l'alerte dans l'agréable sentiment de sécurité de celui qui est encore passé à travers.
Alors, on effeuille les primes marguerites: elle m'aime un peu, beaucoup, passion......
- Le printemps, l'amour, les fleurs...., fredonne un de mes inséparables.
Non loin de là, amoncellement de plâtras, nuages de poussière, poutrelles tordues, incendies rougeoyants, flots sales de canalisations éclatées. Flaques d'eau, flaques de sang maisons crevées, ventres béants, murailles effondrées, membres brisés, crépitements de flammes, gémissements d'hommes.
Vingt minutes ont suffi à l'intelligence et au travail de milliers d'heures de milliers d'hommes pour jeter à bas l'oeuvre de l'intelligence et du travail de milliers d'heures de milliers d'hommes.
Tintements des ambulances, rugissements des pompes à incendie, équipes de déblaiement outils sur l'épaule: On va réparer ce qui est détruit pour détruire de nouveau et réparer. Labeur piétinant duquel les nations sortiront nues, mutilées, affamées de pain et de nouvelles violences.
Qu'est-ce-qu'ils ont pris sur la gueule ! Oui, il le faut. Pour nous, ce sera peut-être tout à l'heure. Chez vous, peut-être aujourd'hui.
CHANSONS ET ECHOS DE NOSTALGIE
Oh! l'affreux phono plus mat de poussière que brillant de vernis, qui, malgré sa voix de rogomme, sait si bien bercer la nostalgie.
"C'est la Java bleue", la Bastille avec son garçonnet frétillant d'aise, tout là-haut de voir ces cortèges de drapeaux rouges, les cents pas de "ces dames" la nuit, et la bigarrure des fêtes foraines.
"La truite vagabonde" du gave de nos Pyrénées ou du petit torrent anonyme dans la montagne. Le trait d'argent. A nous aussi de braver le flot changeant et de nous méfier, d'hameçons trompeurs. Il change le flot ; Reflux, maintenant.
"It's a long way to Tipperary". Comment diable ce disque s'est-il fourvoyé ici ? Fermez la fenêtre, le S.A. Plus court que le chemin d'ici à chez nous, mais combien plus long que celui de Berlin à Moscou.
"Es rauscht der Wald so schön". Il n'y a qu'en Brocéliande que les enchanteurs charment les sylphides égarées. En Bohême, stères, bois de chauffage, bois de mine. Rausch ? Nein, Arbeit, Arbeit!"
En passant par la Lorraine avec mes sabots". En route, campeurs, sac au dos! Oh, erreur, pas encore, les fantassins en kaki sac au dos!
"Voilà le Tour qui passe" (chanson du Tour 1933). C'était bientôt nos vingt ans. Ces noms épelés en 6ème dernière, des noms de communiqués, maintenant. "Ils" font un Tour de France contre la montre, à reculons. Tu vois un cycliste assis sur le guidon, la selle entre les mains. C'est la France qui leur a joué un Tour. Pas mal, pas mal, il faudra que je la raconte tout à l'heure.
L'enfant Mozart. Fermez vos gueules deux minutes.
Deutschland über alles". Au fou! Sortez le. Ma savate ! Casse le disque ! Mais non, raye le, on pourra le changer!
Quand on a 16 ans, des rêves ardents, voix argentine de jeune femme de France qui chante d'amour, d'audace, de jeunesse. Remets le disque que l'on pleure un peu de son rire.
Arrête le phono ; Ca vous met la tête sens dessus dessous, toutes ces chansons !
APRES LE PAIN... DU PEUPLE
Aussi harassé physiquement aussi las moralement qu'on puisse être, un désir d'évasion de l'esprit s'impose, d'autant plus impérieusement dans les heures de lucidité qui font ressentir plus vivement la désespérante existence de bête à rendement.
Sempiternelles parties de cartes, d'échecs, de dames, larmoyants romans "populaire", journaux, études poursuivies ou entreprises - des courageux subirent avec succès les épreuves du C.E.P.- , longs débats passionnés auxquels une plus large et exclusive chronique devrait être consacrée, langues étrangères, l'allemand étant à la fois distraction, nécessité et... arme (ce qui n'avait pas échappé à la Direction) musique, théâtre, tous moyens plus ou moins aptes à refouler: dégoût du travail, gênes de la vie collective, les soucis familiaux, la sensualité et débordements et diverses natures.
Il fallait véritablement du cran, de l'imagination et la volonté têtue de procurer à ses camarades quelques heures de distractions pour conduire à bien une représentation théâtrale.
En premier lieu, suivre patiemment la filière administrative des avis, autorisations, censures. Puis rechercher la matière afin de confectionner costumes et décors, parfois totale réussite, enfin et surtout, dénicher les acteurs, et, pis que tout, régler les répétitions.
Jamais metteurs en scène de superproductions encombrées de vedettes capricieuses n'ont connu, jusqu'à la trépidation de la Générale, les tourments de nos dévoués régisseurs. Contre eux se liguaient les horaires irréguliers des usines, les caboches impénétrables aux textes, les langues rebelles aux modulations de la diction, la susceptibilité des bonnes volontés méconnues.
On commença par des saynètes dont tout l'attrait consistait en quiproquos et jeux de mots très accessibles. S'enhardissant, on passa d'un élan aux grands classiques. Le sommet fut une représentation de "l'Avare" qu'une grande scène n'eût pas désavouée. Si les rôles secondaires bafouillèrent quelque peu, celui de l'Avare fut magistralement - je dis magistralement - interprété par un modeste tailleur, qu'apparemment rien ne destinait à marcher sur les brisées de J.B. Poquelin.
On était moins heureux dans le genre réaliste trop teinté de "mauvais garçons" et de "moeurs", sans passer sous silence que les rôles féminins n'étaient pas sans amener dans l'auditoire des réactions très colorées.
Et pourtant, il n'arriva jamais de verser dans les débauches du mauvais goût dont nous accablèrent des professionnels venus de France.
Une grande chèvre aux contours rebondis, drapée en funèbre, bêla d'un larynx enroué, avec effets de vocalises et ronds de bras, une succession de déchirants désespoirs d'amour. A ragaillardir le plus mal en point des agonisants. Un diseur se démenant pour paraître endiablé vint la remplacer. Voulant être gaulois, il devint égrillard pour sombrer scatologique. Ce garçon, eu égard à la merde des vieilles huiles ou bouses tachant nos nippes en avait induit qu'on pouvait aussi en coller sur l'esprit.
Après un consciencieux numéro d'acrobates cyclistes, notre homme reparut pour nous annoncer dans un emberlificotement faussement enjoué, qu'il n'était nullement question de faire payer des exilés, mais que pour couvrir les frais considérables, quelques marks, quelques cigarettes.....
Tout compte fait, fort loin des reportages mirifiques de "Pourrissoir", "Paris-soir"journal de la collaboration mais exactement ce qu'il fallait pour maintenir les esprits, là où on voulait les maintenir.
COURS D'ADULTES
Vraiment, ça va mal. L'un s'immobilise de longs moments, le regard vague, le "roi de la pipe" la laisse toujours éteinte, ceux-ci restent allongés la tête dans les mains. Il y a trop de longs silences entrecoupés d'éclats de voix, et ce sifflotement nerveux du "Ah c'qu'on s'emmerde ici !"
L'hiver, l'ennui, la fatigue.
Si on refaisait comme à Strasbourg ? Conférence entre les "cerveaux". Géographie pour celui-là, il traitera des grandes puissances en conflit (en insistant sur les ressources des Alliés), Histoire pour celui-ci sur les mêmes thèmes, avec de grands coups sur le Grand Reich.
Raconter Eulenspiegel, les vraies heures révolutionnaires de l'Allemagne et opposer à ce qui se passe depuis 1933.
Pas mauvais non plus de faire parler chacun sur se région, sur son métier, de là, les conditions patronale, ouvrière...
Rien qu'à rassembler une documentation exacte dans ses grandes lignes en groupant les documentations partielles, cela constitura un bon dérouillage des cerveaux.
Une planche noircie, c'est un tableau, des plâtras feront la craie, on subtilisera le papier sur les bureaux de contre-maîtres.
On camouflera les lumières et on dressera un service de guet.
Les auditeurs sont d'abord les seuls conférenciers car la mollasse rêverie ou le sommeil bovin ont conquis depuis longtemps un large majorité de pratiquants constants.
Une oreille cependant se tend, un oeil s'allume, une silhouette se dresse, une voix interrogative se lève, les récriminations et les "mises en boîte"du début diminuent.
Maintenant la table devient trop petite, les bancs s'allongent, l'atmosphère s'enfume, on écoute, on argumente, on se passionne. La conférence annoncée devient un but, des vocations d'enseignants pointent.
J'en ai appris des choses.... qui m'ont rendu bien modeste sur mes connaissances.... surtout pratiques... et mon éloquence.
EN TERRE ETRANGÈRE
Un des nôtres est mort à l'hôpital. Une longue colonne kaki venue des usines et des villages s'achemine vers le cimetière, avec de très simples couronnes.
Dans la chapelle austère, le cercueil drapé de tricolore. Au garde- à-vous, un cercle de camarades dont l'unisson des voix transfigure les visages.
Devant la fosse qui étend son ombre sur le cercueil, les mots d'adieu sont prononcés, pathétiques dans leur hésitation maladroite.
Légèrement à l'écart, devant la couronne barrée du ruban "Die Deutsche Wehrmacht", les 2 sous-officiers allemands, la main à la hauteur de la casquette. L'hommage à un seul compense-t-il l'agonie solitaire et le pourrissement anonyme de milliers d'autres ?
Il se peut que par ce splendide après-midi d'été, dans un village somnolent, un petit enfant tout enflammé de zéle et de soleil, écrive, les doigts guidés par sa maman, sur la lettre exprime encore une fois l'espoir d'un prompt retour: "Mon petit papa"
Destinataire D.C.D. Retour à l'envoyeur.
Pressons. L'Arbeit attend, et il faut soulager les camarades qui font notre part.
COEURS RACORNIS
Un soir de mi-juin 1944. La mêlée dantesque qui se noue sur les plages de Normandie tend vers son paroxysme. Pourvu que, pourvu que...
Tassé autour du journal, on recherche mot par mot, un aveu, une contradiction. La voix du lecteur entrecoupée par l'émotion, étouffée par le grondement de la bataille qu'on n'entend que par le cerveau qui la vit
La tension s'accroît au déroulement du récit lorsque du dehors des voix françaises braillant une chanson grivoise viennent heurter les oreilles attentives.
L'ami Jean est déjà dehors, apostrophant les coupables. Ce sont deux civils du camp voisin, pomponnés qui arrivent en chaloupant, faussement éméchés, hilares de leur "bien bonne".
- Vous ne pouvez pas avoir une autre tenue dans des moments pareils ?. On ne va pas tout de même passer son temps à chialer! Vous nous dégoûtez avec vos gueules d'enterrement. Vous vous cassez bien la tête !
Bougres d'imbéciles! dans notre pays, on se bat, ça flambe, il y a des gens sur les routes. Faut pas pleurer sans arrêt, mais il y a des limites.
Nous avons la veine de ne pas nous faire esquinter. Il y en a, c'est parce qu'ils le veulent bien.
Dégueulasses ! Parler ainsi de ceux qui se sacrifient pour vous, vous goberger devant les gens d'ici qui souffrent par...
Fous-nous la paix, c'est des chleuhs.
Oh toi, surtout, ferme ta gueule! t'es assez plat devant eux. Allez hop, disparaissez et bouclez-la.
Malgré qu'ils soient estomaqués de l'échec de leur piétrerie et médusés de la semonce, les piètres bonshommes brûlent de récriminer. Ils en sont dissuadés par les regards glacés qu'ils affrontent. Pales d'un restant de dignité, ils s'en vont.
LA ROUE DE L'HISTOIRE
Ainsi qu'un raz de marée submergeant les îlots, escaladant les récifs, nivelant les côtes, l'Armée Rouge bat de ses vagues montantes le dernier barrage.
Evacuation forcée des "Marches de l'Est". Interminable défilé de chariots tirés par des chevaux fourbus ou des bovins, haut crottés. Les uns sont sommairement couverts ou simplement remplis jusqu'à ras bords d'affaires hétéroclites entassées avec femmes, vieux, enfants, emmitouflés dans la totalité de leur garde-robe, les autres montrent des toitures de bâches, de tôle et de papier goudronné, suivant la classe de leur propriétaire ou le délai laissé à l'aménagement.
La bise de janvier 1945 soulève les crinières des attelages fumants d'efforts tendus, bleuit les visages aux yeux bistrés, ratatine les corps dans des poses de bêtes forcées, fait tintinnabuler casseroles, outils, seaux pendus aux ridelles.
Tous les récits concordent. On se livrait tranquillement aux travaux hivernaux, derrière un front, affirmait-on, définitivement stabilisé. Ebranlement de séisme. Avions bourdonnant, canons aboyant, régiments et matériels refluant en désordre. Et le coup le plus inattendu, les S.S.
Rien ne put les fléchir. Il fallut partir, laissant transformer la ferme ancestrale ou opulente exploitation moderne en blockhaus, le village tant de fois centenaire en point d'appui. Des décombres.
On surchargea le chariot au maximum, bidons de carburant ou fourrages, légumes et vaisselle. Pis encore lorsqu'il ne fallut emporter qu'un mince baluchon et se tasser dans des wagons découverts, vers .... on ne savait
Fugitifs allemands de I945, à vous d'être jetés sur ces routes des espoirs perdus et des tombes creusées à la hâte Les nôtres percevaient l'immense murmure de sympathie des nations épargnées, vous, les clameurs de l' universel hallali.
Cet exode, pourtant annonciateur certain de notre libération et de celle de notre pays, ne lève pas la joie qui devrait nous secouer devant cet abaissement tant souhaité de nos ennemis.
Sont-ils tous et vraiment responsables ?
Mises au point entre nous
Ce soir, on en parle dans les deux kommandos, S.T.O., prisonniers.
Injures, invectives, "ils peuvent tous crever" !
L'indécence devient telle que quelques-uns manifestent leur désapprobation. Comme toujours lorsque tend à se former une pensée commune, on cherche le porte-parole. Ce sera le "Marmot" qui bouillait depuis un moment dans son coin.
Les regards quémandeurs que nous lui jetons sont l'étincelle de l'explosion.
- Bougres de salauds. Je vous dirai ce que je pense, car moi, il y a longtemps que j'ai dit aux Chleuhs qu'ils prendraient la trempe, et vous aviez sacrée frousse quand vous entendiez cela.
Pour moi, la bagarre, elle n'est pas d'aujourd'hui! Pendant que vous étiez les pieds dans les chaussons, devant un zinc de bistrot ou dans un quelconque plumard, nous n'étions pas beaucoup à nous époumonner que la guerre venait, que celle d'Espagne...
S'il fallait s'en faire pour tout ce qui se passe dans le monde. On a suffisamment d'emmerdements comme ça !.
Et comment s'y reconnaître, du vrai du faux. Moi, j'en sais assez avec le canard du coin.
Voilà le fin mot. La politique, je m'en fous.
Tu fais rigoler. Il y aura toujours des riches et des pauvres, et des guerres.
Voilà la bonne politique qu'on vous fait faire. Attendre les miettes comme le chien sous la table, ou le coup d'assommoir comme le boeuf à l'abattoir. Ce qui ne vous empêche pas à tout propos de parler de chambardement... à la condition que ce soit les autres.
Immanquablement vous affirmez, si ça ne réussit pas, c'était fatal, si ça réussit, c'était pas difficile.
Chacun peut avoir son dada, le jardin, la manille, mais il faut toujours réfléchir sur ce que l'on dit, pourquoi celui-ci dit blanc, pourquoi celui-là dit noir, tels événements, quelles conséquences. Peut-être serions-nous encore à la maison...
Encore la leçon A t'entendre, il n'y a que toi et tes copains à avoir raison. Les Allemands, ils en ont fait de la politique, y compris les mômes. Quel résultat! Ils auraient mieux fait de rester chez eux, les hommes à leurs pipes, les femmes à la vaisselle et les gosses à leurs jouets.
En plus, chez eux, ce n'est pas comme chez nous. Ils se laissent bourrer le crâne facilement et ils aiment marcher au pas.
Tu peux en parler de se laisser bourrer le crâne Il ny a pas encore si longtemps vous nétiez pas mal après avoir cru dur comme fer justement que la route était coupée, à jurer que la ligne Weygand, hein! avant de bénir Pétain-le-Sauveur.
Lorsque les Anglais en prenaient plein la gueule fin 40 et ensuite en Lybie : Ah les salauds, c'est bien leur tour. Après le débarquement; vous comprenez, la ténacité anglaise, mais à l'offensive Runstaedt les Amerlock, la guerre avec le confort moderne.
Et on continue. Aux premiers revers russes; "un pareil régime"; au premiers succès : "l'hiver, le nombre, l'immensité, Napoléon".
Le Japon ? Rien à faire contre des fanatiques, les Américains bons pour le football. Dès que ça change, contre le matériel américain, ils sont foutus. Le De Gaulle du début? Un ambitieux qui se fait engraisser par les Anglais. Le même victorieux; c'est autre chose que l'autre vieille baderne. Les maquisards? Des fous ou des sales types qui attireront des ennuis à ceux qui se tiennent tranquilles....Et maintenant moi, j'ai toujours dit que les Français ne se laisseraient pas faire. Et les libérations de fonctionnaires, d'agriculteurs, de pères de familles nombreuses, la relève, la transformation?
Chaque fois embarqués et cest pas faute de vous le gueuler, pourtant.
Tenez, je suis sûr que si les Frisés vous avaient renvoyés rapidement, c'était tous contre la perfide Albion aux cris de "Vive le Vieux", "Vive Dodolphe".
Par cette philippique virulente, notre Démosthène a touché au vif le fond de chauvinisme que réagite la victoire en chemin. Lindignation de ces vertus patriotiques subitement recouvrées éclate tumultueusement tandis que les "teigneux" auxquels se joignent des ralliés et des repentis applaudissent bruyamment.
De la sorte excité et encouragé, l'orateur va se lancer à corps perdu dans une diatribe plus véhémente encore. "Et je vous le redis et redis, les malins qui vous chuchotent "pas de politique!", ils vous la font faire "leur" politique, du moment, en vous bourrant le cabochon depuis la maternelle; toujours contre vos intérêts. On en a assez entendu brailler ici contre les grévistes de I936.
Tout à l'heure, j'ai entendu "ce sera toujours la même chose". Alors, je demande: pourquoi, de gaieté de coeur, -d'autre chose pour parler net - avez-vous fait des enfants, sachant que la misère et le massacre les attendaient? Seriez-vous des assassins avec préméditation? "
Suffoqués d'être traités de pères dénaturés, les gars se limitent à hausser les épaules, à grommeler menaces et injures, mais leur irritation s'accroît visiblement. "Je n'en ai pas terminé avec ce que j'ai sur le coeur".
Ceux qui ont le droit d'être durs avec les Allemands et leurs complices, ce sont les Partisans et volontaires de partout, les Russes et tous ceux aux pays calcinés. Mais vous, non.
Toi qui te vantes d'avoir foutu ton barda dans le fossé en 40, toi qui nous a raconté qu'en Bavière les ouvriers vous passaient des boules de pain, toi qui avec moi a reçu des pommes de la vieille qui fit de la prison pour cela, toi qui a pleuré des chemises auprès du Directeur pour parader en ville, toi qui a demandé des heures supplémentaires, ceux qui reçoivent ça et ça de leurs "femmes", toi qui pleurniches des exemptions. et toi des permissions, et toi qui te places sur le chemin des huiles pour leur dire bonjour, vous tous, et prenez ça dans les gencives vous avez le culot, après avoir léché la main de vos maîtres, de vouloir leur cracher aujourd'hui à la figure!. Restez donc passifs au moins.
Vos biscotots si souvent à leur disposition et de plein gré n'est-ce pas ? Ayez donc la dignité de ne pas les exercer sur des lutteurs au tapis mais de vous en servir s'il y a encore des coups à donner pour le K.0. final!
Fouaillés pareillement par cette colère longtemps contenue, presque tous et particulièrement ceux ont ont été désignés, éclatent. D'autres au contraire, soulagés d'entendre ce qu'ils n'auraient jamais osé dire, les prennent à partie. Tumultes et bourrades.
Le meilleur, pour calmer cette ébullition, est d'enlever la cause de l'effet. Nous dégageons notre camarade et l'entraînons tout flambant vers notre kommando, en le sermonnant sans conviction.
Vois-tu, vieux frère, tu as eu raison de leur administrer une fustigation soignée. Leur épiderme avivé sera plus sensible, espérons le, mais sont-ils tellement responsables !. Réflexion faite, fallait un langage plus sentimental
Il s'agit de leur faire comprendre que l'enjeu de cette lut;te est la valeur humaine, celle de la dignité, de la chair et des os
Leur montrer par conséquent que les nazis projetaient une nouvelle Rome Impériale dans laquelle le "Herrenvolk" dominerait les peuples soumis.
Dire cela à nos copains, c'était.exciter leur instinct de conservation et aiguiser un sentiment national que je ne crois qu'émoussé par le bain dissolvant de ces dernières années"
Une fameuse meule serait nécessaire.
Pas sûr. Pour leur dessiller les yeux sur la stupidité et la nocivité de telles prétentions raciales, il suffit de faire constater que, de par ses activités qui exigent un champ d'action sans cesse accru, l'homme est contraint de devenir universel. Par exemple, l'électricité évoque Branly, Edison, Rontgen, Marconi, etc...
Quand tu es touriste, tu es reçu partout avec honneur. Pourquoi demain, te traiter en ennemi ? Une grève à Bombay, des machines stoppent à Birmingham ; un coup d'Etat dans un pays, les diplomates s'inquiètent. Tout ça, c'est un peu comme dans la fable : chaque partie du corps veut être indépendante, et l'ensemble manque d'en crever.
C'est aussi pour cela qu'il faut encore rabâcher, pas de responsabilité collective d'un peuple, car partout il y a des canailles et braves gens et surtout dupeurs et dupés. C'est une question de pourcentage suivant les époques.
Bien sûr, ce qui est effarant, c'est de voir ce qui se produit dans le pays de Gutenberg, de Luther, de Goeth et de Marx.
L'explication partielle, c'est certain, est à chercher dans les conséquences nationalistes et économiques du Diktat de Versailles, comme la "ligne bleue des Vosges" dans celui de Francfort ? Faisons donc notre examen de conscience par un seul exemple.
Pour un autocrate en mal de prestige, nous avons ravagé le Mexique. Faut-il que ce pays continue à haïr le nôtre ? S'ils avaient pu coller Napoléon III au mur en compagnie de Maximilien, juste punition!. Celle qui est à appliquer aux responsables dans tous les pays. Le petit nazi de village trinquera peu ou prou, mais les caïds politiques et économiques - surtout ces derniers pourront compter sur leurs ex-ennemis. Les loups, etc
Moi, je connais une fameuse antidote contre racisme et chauvinisme, à prendre à fortes doses après une bonne purge de tout ce qu'on a avalé avant; ça s'appelle internationalisme T'as raison, mon pote, et pour imiter une phrase célèbre : Hommes de bonne volonté de tous les pays, unissez-vous.
Voilà une bonne conclusion; au lit, maintenant.
Dehors, les chariots continuent leur marche crissante.
HOPITAL EN FIN DE GUERRE
Le médecin allemand est blasé de la complainte chantée depuis cinq ans par le prisonnier roublard ou épuisé, le soldat blessé qui ne veut plus retourner là-bas et le conscrit qui ne veut pas y aller, l'ouvrier fatigué, le commotionné du bombardement, la réfugiée neurasthénique.
Il s'en moque certainement, à plus forte raison, un prisonnier, et davantage encore, un Français récalcitrant. Pour la façon dont ils ont interprété la générosité allemande, ceux-là Tout bien pesé, l'envoyer à l'hôpital, c'est en être débarrassé .
Sous-alimentation, épuisement, plaies souillées, et un jour, un pouce avec une louche auréole bleuâtre rosâtre. Je montre ça à Herr Lagersdoktor. Au travail. La douleur, les raideurs surgissent, les forces s'estompent. Je reste étendu. Au travail! évanouissements, vomissements, boire, boire et ne plus pouvoir avaler... et évacuer.
Herr Doktor visite aujourd'hui les prisonniers.
Des plaies, des anthrax, des stigmates et des séquelles, des toux, des râles, des têtes dodelinantes, des lambeaux crasseux, des crises de frissons, une odeur de bergerie. Ce sont les soldats vaincus de partout, debout, accroupis, silencieux, monologuant, chuchotant. A la chaîne, pastilles, coups de bistouri, charpie. Un Russe tient un pied gonflé, infect, noirâtre, à la plante fendue probablement par un tesson. L'homme ' se révulse, visage de marbre hautain sous le coup de ciseau à pleine volée qui échancre la blessure, l'écarte de ses lames. Clopin-clopant, il s'en va pus et sang.
Le même ciseau encore humide me fait sauter un morceau de chair tuméfiée. "Arbeit !" articule la lèvre méprisante.
L'humiliation, la douleur, la rage me courbent, mais tu ne me verras pas à terre, dégueulasse. Te crever ta sale gueule avec tes ciseaux. Au point où j'en suis. Allons, c'est idiot pour toi, pour tout ce qui est en route. Tu verras, fumier, encore quelques semaines, tu verras .
Tout est trop lourd, se noircit, ne se perçoit plus. Figures inquiètes et floues des copains, leurs voix tout amorties. Des compresses sur le front, des mains rudes si précautionneuses, quelque chose de métallique qui s' introduit entre les dents. Jean a menacé un pharmacien qui a donné pansements, médicaments. Tout cela appliqué au hasard.
Les uns parlent de grève, les autres de manifester. ça gueule, ça s' agite, les chefs sont pris à partie. Merci, mes copains, mais faites attention.
- Il faut quil aille à l'hosto...Oui, mais ils vont nous le faire crever, là-bas. Ne crains rien, je vais voir...s'en occupera...on s'arrangera...y aller...gare à eux, si...
J'attends dans l'interminable couloir, le couloir de tous les hôpitaux, bourdonnant d' échos, bruits de bottes, pas feutrés, chuchotements, gémissements, roulements assourdis. Il y a des gens assis, comme tassés, d'autres appuyés au mur, blême sur blême, debout ou accroupis. Pansements, cannes, béquilles, sur tous les traits exagérément accusés, la souffrance contenue, ruminée, comparée avec celle du voisin, des cillements d'angoisse et d'espoir.
Une porte s'ouvre. On emmène une chose vivante portée par la tête et les pieds. Plus de chariots, ils sont transformés en lits.
D'une voix qui me semble appartenir à quelqu'un que je ne connais point, je répète le diagnostic. L' infirmière me répond que le chirurgien est Polonais de lorganisation clandestine polonaise et que l'aide est Ukrainien..
Prévenus, ils feront tout ce qu'il faut pour le Kamarad Franzose. Un coup de torchon glaireux pour évacuer les fragments d'entrailles abandonnés par le prédécesseur. Torse dénudé, couché, ligature brutale des pieds et des mains,un chiffon (alors, pas de coton, pas de casque) dégoulinant d'éther pressé violemment contre les narines. Courte lutte, le chiffon saute, une grande lampée d'air. Deux fois.
Pas de temps à perdre, d'autres attendent. Violente traction aux cheveux, la tête qui sonne contre le rebord métallique, l'éther qui coule décapant la gorge, déglutition spasmodique, les lanières de cuir qui s'enfoncent dans les chevilles et les poignets, la table qui vibre.
Un tourbillon de sons, d'images et de couleurs.
- Langsam,, langsam, Fertig.
Un tourbillon de sons, de couleurs et d'images.
On achève de me boucler un pansement aussi dur qu'une cuirasse de la gorge au nombril, on me fait glisser de la table. Bien-être, ça va mieux. Une poignée de mains, un sourire, un voeu, on me pousse dans un coin où sont jetés les vêtements, et déjà est là un soldat, la chemise relevée jusqu'au menton. Une tache brune comme une envie, balle dans le ventre.
- Schnell, raus, noch viel, raus. Baracke.
Dans le couloir, les mêmes gens, les mêmes regards perdus dans des yeux trop brillants. Baraque, ne pas prendre froid. Où est la baraque, comment faire pour s'habiller ? Enfin, une paillasse, la dernière. J'ai de la chance, et de plus, avec un semblant de drap. ça évitera les gonocoques et autres coques de la couverture.
Comme disait mon lieutenant, la première chose en arrivant quelque part, c'est d'examiner la situation. La situation ? Impossible de bouger, si ce n'est sur le dos, ce qui me fait percevoir un peuple de punaises prêtes à s'abattre comme la misère.... Bon.... d'autre part, je sens déjà les puces. Toujours cette histoire des deux fronts. A côté, des Russes. Il y en a qui sont quasiment kaput, les mains fuselées long étendues et des figures de Janus vivant macchabée.
J'ai entendu parler français en arrivant. En effet, sur la paillasse voisine. Cadavérique, le copain, et ne tient guère de place sous sa couvrante. La nuit. Un Russe, comprenant que la lumière me gêne il faut la laisser afin d'empêcher les punaises de choir (pure théorie) - s'évertue à fixer un papier. On grogne, ronfle, gémit, chuchote. Les femmes dans le baraquement contiguë mènent le sabbat. Dire qu'il y a des types... quand ça tient, ces Idées là..... Un pansement oppressant me dispute une atmosphère d'une moiteur visqueuse. Suis cloué comme une chouette à la porte d'une grange.
Le canon claque sec, allemand ou des autres. Des avions filent des gammes. Les vibrations de la terre montent par les pieds du lit jusqu'aux reins. ça doit donner. Si un bon paquet arrive, je suis foutu, à ne pouvoir remuer ni pieds, ni pattes.
Tout ça, c'est rien. Le principal, pisser et boire. Trop de liquide d'un côté, pas assez de l'autre. Je mords les peaux sèches et ma main, rêche comme un tison, frôle un front glacé et mouillé puis des pommettes brûlantes.
Celui du fond, avec ses plaintes réglées en horloge, on s'y habitue, mais l'autre, avec sa respiration chuintante et désordonnée, quel crampon.
- Dis, je vais mourir...
Pas si facile que ça. Moi, depuis sept ans, toutes sortes de trucs pour me faire crever. Suis encore là. Tu ne me crois pas, je suis foutu. Je ne reverrai pas ma mère, je vais mourir ici.
Dans la pénombre, je distingue un visage de vieil ivoire, un nez qui s'effile, des joues concaves, un front mangé par une mèche pendante, un regard vacillant de lueurs inhabituelles, trop grand, beaucoup trop grand sur le fond de cerne.
A tancer vigoureusement et à consoler doucement.
Je lui fais raconter sa petite vie, courte vie sans relief d'adolescent encore chez maman. Pendant ce temps, il oublie sa peur. Moi, pas du tout la souffrance, en flux et en reflux, mais roulant en marée haute. L'ampoule électrique se gonfle, se gonfle, le plafond ondule, le châlit semble voguer sur des vagues de longue amplitude, les objets s'estompent dans des contours flous et formes démesurées, tandis que la voix qui raconte, déjà étouffée et cahotante, s'amenuise et se tait.
Chute dans un vide laiteux. Opacités traversées de fulgurations, des sons qui naissent du cerveau et qui sortent des lèvres, silhouettes confuses d'êtres et de choses, souvenirs bousculés par de vagues anticipations. La houle des ébauches de l'inconscient qui clapote et submerge les visions exactes.
Cramponne toi, cramponne toi, tu glisses.
Octobre I94I, le moral, Avril I945, le physique. Fait gaffe , halte !
- Dis, tu as mal, beaucoup mal, insiste la voix inquiète du compagnon, déchirant passagèrement les brumes.
- Tu parles, mais surtout ferme ta gueule !
Du noir, le temps disparu. Je passe dans les cheveux trempés une main inconsistante, des doigts de glace sur un corps humide d'une sueur à l'odeur aigre.
Des volets D.P. enlevés, lumière et air à la saveur de vie, mais déjà la chaleur dissolvante de l'énergie récupérée. Quelques pas de vieillards, lamper une eau fade au robinet, mastiquer quelque chose.
Deux copains arrivent essoufflés du camp avec vivres et boisson, et s'esquivent aussi vite. "Tiens, voilà aussi des nouvelles. A ce soir. Il y en a une, "hénaurme" ! Une compagnie des "Chantiers de Jeunesse" récemment arrivée devait être lancée dans la proche fournaise par un encadrement fanatisé.
L'ami Paul, bardé de l'impétuosité IOO % dûe aux circonstances, se dévoila au Herr Generaldirektor de l'Arbeitsamt comme grand chef d'une énorme organisation déterminée à tout broyer et arracha au négrier abasourdi (ou réaliste) que l'unité ne poursuive pas sa route fatale !
Il a un pot, ce garçon, c'est incroyable. Fort justement soupçonné, il avait été gestaposé un mois et demi...pour tomber finalement sur un policier local antifasciste ... qui le libéra au bon moment. Dommage que le récit qu'il en fit ait été égaré ! D'autant plus qu'il avait bien d'autres choses à raconter.
Il doit drôlement se donner avec les autres potes, du côté des villages, de la gendarmerie, des gares, de.... du.... des... de la...
Comment ça doit marcher avec les copains étrangers, et pour que...et comment que... Quel boulot !
Et moi qui...merde de merde
Malgré ces réconforts, ces auto-interrogations et les colères de dogue à l'attache , les heures suffocantes me grignotent dans ces relents de suint. Qui d'entre nous s'en ira debout ou allongé ?
De nouveau la pente vers le délire ?
Cramponne-toi.
Depuis trois jours, ce pansement devient dur, parait se souder aux chairs alourdies. Il en sort de ces effluves dont il faut se méfier. Faudrait toucher les amis du service sanitaire. Trop ridicule de choir au moment où...Qu'est-ce, que disaient les papelards, qu'est-ce que :j'en ai fait, c'est pas le moment de les paumer, qu'est-ce que m'a dit machin, pourvu que je ne dise pas de conneries quand je suis dans les nuages, faut absolument que je fasse dire à...comment il s'appelle.
Tout se brouille.... Faudrait absolument voir.... Aïe, plouf,ce coup ci, ça y est.
Cramponne toi !
Une grosse protubérance verdâtre fleurant nettement l'aigrelet du fumier lorsque l'ami polonais de l'infirmerie tente de tirer les détritus de papier hygiénique tenant lieu de gaze. Des ruisselets de sanie coulent de l'aisselle jusqu'aux chevilles. On coupe aux ciseaux des lambeaux de chair putréfiée, exactement comme le boucher détache membranes et nerfs d'un beefsteack. La plaie présente maintenant un beau rose, bien nettoyée à l'eau distillée (l'alcool sera pour des temps meilleurs).
- T'as de la chance qu'on était là, dit le copain polonais qui ne s'attarde guère.
Les heures s'égrènent végétatives, vivantes seulement de plaintes et d'insomnies, de visites hâtives aux prudents conciliabules. "Cheval de Troie".
Enfin, ça y est.
Col de capote relevé, calot jusqu'aux sourcils, coincé entre deux grands pour conserver la marche rectiligne et disparaître dans leurs volumes.
Ouf, dehors !
- Fait pas chaud. Déjà tard, commence à faire noir.
- Tu en as de bonnes, on crève de chaleur avec ce sacré bourguignon.
- Ah !
1945
Le Cheval de Troie
Lorsqu'il semblait aux autorités allemandes que des rapports de cordialité s'établissaient entre étrangers et autochtones, apparaissaient affiches et articles admonestant à plus de raideur par le leit-motiv "Der Feind bleibt der Feind".
Il restait donc à leur rendre témoignage que leur pénétration ne serait pas un jour à mettre en doute. Tant et si bien que germa, grandit, pour le moins soupçonné mais cependant totalement ignoré, un réseau à la trame trop faible, au centre trop peu cohérent, aux transmissions précaires, mais qui existait.
Il fallut causer et causer; des plans à l'infime détail près que les circonstances contraignaient à abandonner et à remanier, un oblique travail de sape morale dans les deux camps, une multitude de difficultés matérielles à palier ou tourner dont la moindre n'était pas les différences de langues, -toutes sortes de matériels à fabriquer, dissimuler, transmettre
Il s'agissait aussi de former les sûrs, neutraliser les capons, rallier les hésitants, écarter les tièdes, dépister les éventuels mouchards, pourvoir au remplacement des "repérés" et des partis, tenir compte d'objections fort valables, tirer profit des suggestions, placer ceux qu'il fallait où il fallait.
Et au temps voulu, lancer le mécanisme.
*
**
Ce qui a pu être dit auprès du drapeau tricolore encore tout froissé de ses cachettes mais ennobli par le soleil d'un mai lourd de tant d'orages libérateurs: l'heure tant désirée, le devoir de contribuer à la défaite hitlérienne, maintenir l'ordre, prévoir le rapatriement.
Quelles expressions étalent les têtes?
Allons, les bouffeurs de Boches, dans peu d'heures vous pourrez en trucider à satiété!
Eh! oui, il y a risque de se faire égratigner. Comme dit celui-ci en s'esquivant -"Ah! zut, il est bath, lui avec ces histoires! Ramasser un mauvais coup après cinq ans de prisonnier", tandis que celui-là appuie -"Et chez nous, qu'est-ce qu'il deviendraient?
Au premier rang, on tente de disparaître parmi les autres. Quelques désignés sont partagés entre la frousse et le désir de ne pas paraître l'avoir. Certains se donnent l'air de ne pas avoir compris. Il y a ceux qui, calmement, presque tristement -dominer la peur- sont résolus aux décisions qui ne payent pas.
Les événements sont alors simples et brefs
Police auto-dissoute, Vosksturm retourné à ses biberons et ses tisanes, débris passifs de Whermacht tapis ou pattes en l'air aux premières menaces S.S. en fuite, les ouvrages de défenses inutilisés. Les résistances sporadiques beaucoup plus maîtrisées par bluff et surprise que par les armes.
Le communiqué final pourrait être:
Malgré la faiblesse des effectifs et des liaisons, le mouvement a facilement réussi en présence d'autorités vacillantes. On ne signale que des échauffourées d'importance toute moyenne, l'armée étrangère sur ce terrain ainsi préparé ayant fait son entrée sans grands engagements. La situation reste toutefois confuse.
Commence le gros travail. L'usine à occuper, au besoin à préserver, car S.S. Obersturmbannfûhrer Herr Général Direktor est capable de tenter cet impossible contre l'évidence auquel Goebbels excitait en 1944 les étudiants de Heidelberg.
Si d'ici vingt minutes, vous entendez quelque chose et ne voyez personne redescendre, allez-y, et alors...
Une usine totalement arrêtée, exsangue de ses ouvriers qui sont aussi cerveaux et nerfs de tous ces halètements et fébrilités des machines, c'est une image de mort plus intégrale qu'un cadavre d'homme. Le pas qui y résonne s'en effraye.
Le moment de grandeur n'échappe pas aux personnages, lui et moi chacun ressent qu'il n'est pas seulement une individualité à qui le destin assigne un rôle restreint, mais qu'il représente quelque chose de plus vaste qui le dépasse. Et cependant ils ignorent encore qu'une scène identique aux grandioses proportions va sous peu se dérouler: Reims 8 Mai 1945.
Vous devez abandonner l'usine.
Non, c'est une propriété de l'Etat Allemand.
Nouvel Etat allemand ou République tchécoslovaque peut-être mais plus d'Etat national-socialiste.
Une abdication?
Oui.
Nous disposons encore de forces...
Les Russes ont traversé la ville. Mairie, commissariat, gares, entrepôts, Préfecture, imprimerie du journal sont occupés par les Tchèques, les Polonais, les Français.
Je ne laisserai pas l'usine. Depuis des années, je l'anime pour notre Etat. Je préfère la détruire...
Nous étions au courant. Ce que vous aviez prévu est hors d'usage.
Alors, je la défendrai. J'ai encore des hommes décidés à tout. Ces balles dans mon tiroir, c'est pour vous... et pour moi. Nos troupes peuvent revenir.
Les Russes aussi. Pour quelques jours en plus, des sacrifices inutiles, vous et nous.
Qu'en savez-vous. Ici même, j'ai encore des possibilités. Et si vos Alliés se retournaient contre les Russes?
Plus rien derrière vous, et pour le restant...
D'ailleurs, appelez-moi, je vous prie, le "Landratsamt". Les P.T.T. sont toujours en service sous notre contrôle, afin que j'avise mes camarades que...
La voix française du bout du fil éclate dans nos deux têtes.
C'est donc vrai, vous êtes partout!.Qu'est devenu le Landrat?
Dans son bureau, à signer les pièces que nous lui apportons!
Alors... On va bien voir si vous bluffez!
Pendant la conversation téléphonique, sous les chocs des voix françaises et étrangères qui lui répondent de presque partout, j'observe le graduel affaissement de cet homme qui fut pour moi si longtemps la réalité même de l'oppression. Toute la gangue d'humiliations et de découragements s'effrite à ces premiers actes de vainqueur. Dans cet instant, je crois qu'il ne s'est pas écoulé soixante huit mois depuis Septembre 1939. Et tu me croyais bien crevé, suivant tant d'autre, il y a quelques temps, et c'est moi qui te fous la patte au collet!
La voix cassée me tire de ce court rêve de gloire et de vengeance.
Alors, prisonnier?
Provisoirement, oui.
Nous somme là pour qu'elle ne le soit pas. Tout est prévu. Nous en ferons remise aux nouveaux possesseurs, nos amis de guerre.
Encore une chose. Vous fûtes quelques-uns à ne jamais désespérer et à nous le prouver. Tout mon estime à de pareils adversaires. Est-ce chez vous... la même estime... pour nous qui avons espérer jusqu'à la fin... et espérons encore?
Oui, pour les Combattants abusés mais pas pour ceux qui ont fait le mal consciemment. Ils paieront.
Brefs saluts. Lui, les épaules accablées fripant le costume impeccable des jours de splendeur, reste seul avec le sort qu'il se sait d'avance réservé.
Terreux, les mains tremblantes, le regard mobile et inquiet, le Landrat, assis à son bureau préfectoral démuni de papier, médite dans le bruit des intrus qui s'installent, sur son proche suicide.
...La ville n'est que rumeurs, la rumeur du torrent chaotique dans ses remous, canalisé dans son cours, de chars, de véhicules, de canons et d'hommes et l'armée victorieuse lancée dans la percée finale. Un torrent qui ébranle, arrache, entraîne les gens et les choses, les institutions et les disciplines.
Les poignées de Français, de Polonais, de Tchèques, de Hollandais, d'Anglais, de Russes, avec leurs quelques armes dérisoires y disparaissent, chétifs imitateurs des guerriers du cheval de Troie.
Le premier "Conseil Interallié" est tenu. Sont présents: Français, Polonais, Hollandais, Tchèques, Anglais, Serbes.
Relativement facile de démolir, beaucoup plus difficile de reconstruire. Le plan de travail énorme, depuis tant de mois élaboré dans ses grandes lignes, et mis au point.
Il faut continuer le ravitaillement, maintenir l'ordre, assurer le fonctionnement des hôpitaux où affluent constamment en l'absence de l'indispensable, malades et blessés, ainsi qu'empêcher la fuite du personnel sanitaire, dépister les très nombreux suspects, tels les prétendus Alsaciens- Lorrains, Luxembourgeois, Néerlandais, diriger vers leurs pays d'origine des errants venus de tous les points cardinaux, organiser l'évacuation des femmes, des enfants, des malades légers, assurer la coordination entre les autorités qui veulent s'en aller et celles qui veulent s'installer.
Pour nous, le calme remarquable et la bonne discipline de nos compatriotes. Très peu s'enivrent ou pillent.
Contre nous, l'absence de toute administration faisant autorité, le pullulement des "responsables" et avant tout, le gâchis que créent les unités qui se succèdent après quelques heures de souveraineté.
Les Russes ont commencé par faire, dans la meilleure intention, la seule chose qui n'était pas à faire. Les Français ayant saisi en gare un convoi complet de cigarettes, vins, liqueurs, et le gardant en attendant une décision, les Russes ont tout distribué à la volée... après prélèvement.
Au-dessus de tout éloge, les Français répartiront leur butin équitablement entre tous les kommandos.
Et pourtant! Ces champagnes de haute cuvée "réservé pour l'armée allemande" comme l'indique une inscription rouge barrant l'étiquette, quelle délectation pour des palais affadis par des années d'eau insipide!
Délice aussi les cigarettes fines, les "Diplomates" dans leurs luxueuses boîtes.
Le vent souffle à l'optimisme... heureusement en zéphyr.
Ebauches et Tentatives
Sourires et froncements de sourcils, apartés, éclats de voix et cigarettes ont abouti. La voie peut être utilisée. Quelque part, doivent stationner les Américains chargés d'assurer le rapatriement
Les premiers bénéficiaires seront les femmes déportées qui ont grand besoin de soins, ainsi que les enfants hollandais. Gosses infortunés, résultat sans doute d'une de ces répressions collectives razziant vers l'Allemagne tous âges et tous sexes. Six à dix ans, ne se souvenant ni de leurs parents, ni de leurs maisons, de qui il est impossible de connaître les odyssées, même pour les femmes dévouées qui les convoient.
Ensuite, les malades transportables, les déficients, ceux -trop nombreux- qui ne peuvent plus résister au spleen, parmi lesquels il faut effectuer un tri, non sans tapage.
En cette fin de journée torride, les scènes qui se déroulent à la gare évoquent les eaux fortes de Callot et de Goya.
Un fouillis de wagons éraflés et brûlés, isolés ou groupés dans les plus illogique des hasards: ceux-ci transportent d'énormes machines évacuées d'usines et que la rouille commence à recouvrir. Des mois durant, il en est passé et repassé, il en a stationné de semblable. Ceux-là, le toit percé d'un tuyau de poêle au léger nuage de fumée, les fenêtres obturées, abritent des soldats de nationalités indistinctes, insignes et écussons décousus, anonymes uniformes aux couleurs flétries, ou des familles de réfugiés qui cuisent on ne sait trop quoi sur le ballast. Des mois durant, il en est passé, repassé, il en a stationné de semblables, installant ici des tours de Babel précaires, de peuples ennemis ou alliés, prisonniers italiens -maquisards et soldats de Badoglio-, "Croix fléchées" hongrois, Russes de Wlassov, Roumains d'Antonesco;, tournant dans le cercle constamment rétréci de la tenaille alliée.
D'autres wagons, drapeaux blancs de vieilles chemises et de torchons, croix-rouges grossièrement calquées sur les parois, veulent constituer un train sanitaire. Des soldats, hâves, déguenillés, fabriquent de la charpie ou agenouillés près de leurs camarades allongés sur la mince litière souillée leur nettoient les plaies avec l'eau des locomotives.
Sur les quais, dans un moutonnement confus, ceux qui fuient. Souvent parés de leurs plus beaux atouts maintenant tâchés et fripés, écroulés sur leurs baluchons, toujours en querelles et homélies, ils stagnent là, dans la prostration des déracinés ballottés en tous sens, tremblant de perdre place et biens.
Il va falloir en faire déguerpir une partie. On nous a enseigné la méthode "Los, los, schnell, schnell". On se range et ça s'arrange très vite.
C'est la ruée sur les wagons à peine stoppés. Les femmes s'empêtrent dans leurs robes, les paquets d'effets mal équilibrés entraînent leurs porteurs. Les uns hurlent après un objet oublié, les autres s'obstinent à placer un chaudron, une paire de bottes de haute montagne ou le chien écumant. On s'invective, se décoche des bourrades, des pieds, des poings, des coudes, de la tête. Les vêtements craquent, s'arrachent. on se coince, se dégage pour tomber sur le suivant ou le précédent qui culbutent à leur tour, vociférant de rage et d'anxiété. Les faiblesses ne connaissent plus d'égards. La "Gemeinschaft" a succombé devant la panique.
Dans le coin français, on exulte, visages distendus de joie, joues contre joues caressées par l'étoffes tricolore.
Au revoir, au revoir, bonne journée, bonne journée! C'en est fini avec la partie la plus génératrice de soucis. Les accompagnateurs ont des missions précises qu'ils rempliront avec conscience.
La vie est belle, aussi pour ceux qui partiront les derniers dont le premier acte d'hommes libres fut d'effacer leurs espérances immenses devant celles des autres...
... Au "Landratsamt", ça prend tournure d'administration, un camarade au réel talent d'organisateur en bâtit l'ossature avec rapidité et précision.
Des dactylos -malencontreusement barbues et en godasses- entreprennent victorieusement de faire oublier leur marque de charmes, en tapant, appliquées et véloces.
Remises de laissez-passer après interrogatoires serrés, délivrance de cartes d'alimentation (à validité forcée), ordres de réquisitions des stocks alimentaires et vestimentaires, attestations les plus inattendues - (légalisations d'unions (?), reconnaissances (?) d'enfants) -notes impératives aux employeurs qui n'ont pas réalisé le changement de situation, consignes et conseils aux kommandos du district, liaisons avec les organismes semblables qui ont pu se constituer, instructions péremptoires aux hôpitaux, tracts et affiches, maniements contrôlés de fonds considérables, tout cela s'effectue dans un "beau désordre" qui n'a rien à envier à l'ordre administratif le plus achevé.
La lourde machine enrayée s'ébranle de nouveau, impulsée de ces quelques mètres carrés emplis de fumée, de sonneries, de conversations polyglottes, des bruits métalliques et pétaradants de la rue, du piétinement des inlassables sortants et entrants.
Dans les couloirs, les recrues des chantiers de jeunesse, impeccables dans leurs uniformes vert bouteille, assurent un service d'ordre sans faveur, refoulant les trop nombreux Allemands en quête d'un certificat de civisme.
Une "Equipe", depuis longtemps éprouvée, solidement soudée en dépit des conflits de tendances et de compétences, oublie vaillamment temps, sommeil et repas, dans l'accomplissement enthousiaste d'un authentique travail social
A l'indifférence, si ce n'est l'hostilité par crainte ou par principe du début, succèdent dans la grande majorité les sympathies. Les bonnes volontés qui n'osaient se manifester s'empressent de partout, transformant l'oeuvre de quelques-uns en l'oeuvre de tous.
... On discute pour le deuxième convoi que la très maniable "Reichsbahn" met en préparation. Par kommandos entiers, ville d'abord, campagnes ensuite (les paysans devront fournir la subsistance).
Si l'on pouvait contacter d'autres régions, si l'on pouvait... Si... si... si les projets affluent.
... Le tonnerre dans le ciel que nous voulions trop serein. Le convoi a rebroussé chemin! Des S.S. en civil qui s'y étaient glissés ont assailli des gardes-voies soviétiques qui voulaient inspecter les wagons.
Il se trouve des blessés parmi les Français. Le plus grave est un des meilleurs dirigeants des Chantiers de Jeunesse.
Le commandant soviétique fait mander catégoriquement qu'aucun déplacement collectif par fer ne peut désormais être effectué. Lui seul assumera l'évacuation. Très bien, mais ces chefs d'aujourd'hui ne sont pas ceux de demain. Alors, enfermés ici? N'avons-bien pas agi légèrement?
... Cas de typhus (gardés sous silence) dans les hôpitaux bondés, maintenant démunis de ravitaillement de médicaments et de personnel. La population nomade en nombre ascendant. L'eau rare et douteuse, des mains criminelles ayant assèché les réservoirs. Raréfaction des vivres; stockages clandestins.
L'inquiétude et la nervosité grandissent. Flottements et tensions avec diverses autorités. Nous perdons des contrôles, extension des désordres.
Critiques voilées ou acerbes, amplification des murmures, manoeuvres obliques.
Rassurer, prescrire, concilier, négocier. Continuer.
Jour de fureur
Des Russes se sont présentés la nuit à l'école et ont exigé les femmes: nos déportées aux pathétiques visages flétris, aux chevelures parsemées de blanc, qui gardent dans leurs prunelles l'épouvante, dans leurs gestes, l'effroi.
Ils ont pu être écartés par les Français de garde, mais s'ils récidivent!
Outré du récit, exaspéré par les commentaires sarcastiques, faussement compatissants, je me précipite chez un responsable de la police tchèque.
Nous n'y pouvons rien. Chez moi aussi. Ma femme...
Je revois le visage bouilli de larmes de notre vaillante camarade allemande.
Cher ami français, pourquoi? Le châtiment pour la N.S.D.A.P. qui vous a fait tant souffrir, nous attendions cela depuis toujours.
Savez-vous quel est le quartier le plus touché? "Die Rote Burg", celui où naguère les communistes avaient la majorité.
Je ne sais plus que devenir. Pour moi personnellement, tant pis. Je pleure parce que j'avais attendu toute autre chose. Je ne veux même pas me cacher. S'ils viennent chez moi... Non, inutile de me faire protéger. Je ne veux pas que des Français s'exposent."
"Ils" ont ouvert les réservoirs à bière. Milliers d'hectolitres au ruisseau. L'eau est-elle encore potable?
"Ils" ont fait détérioré des stocks de vivres dans de nombreux magasins.
"Ils" ont fait des raids nocturnes dans les maisons, détruites ce qu'ils ne pouvaient emporter.
On rapporte qu'une jeune Ukrainienne d'un village limitrophe aurait été violée dix sept fois à la file. Racontar, punition, excès de pochards?
Les travailleurs civils de l'usine ont été dévalisés. Silence absolu, effractions soignées, butin choisi. Ce n'est pas la manière des Russes. Perdus par d'autres exemples, le doute leur est refusé.
"Ils" sont passés dans les hôpitaux. Matériels, médicaments détruits. Plus de soins, plus d'alimentation. Les Français hospitalisés prennent peur.
Les femmes violentées, éperdues, quémandent asile dans les kommandos. Faut-il leur en interdire l'accès?
A l'hôpital, on amène des femmes sur des civières improvisées. Violées. Une, cinquante ans environ, regard vitrifié, crispations secouant le visage, le corps parcouru de longs soubresauts. Ouvrière agricole ou d'usine.
Qu'il est dur d'accepter des évidences si contraires aux espoirs, dur de nous souvenir combien nous attaquions feu Goebbels quand il hurlait aux atrocités en Haute-Silésie, dur de penser que des centaines de milliers peuvent être demain témoins à charge, dur de voir ce châtiment sans distinctions.
Un doute plus vrillant qu'en fin 1941. Plus terriblement présent, il est à redouter que les nôtres, contaminés par un exemple aussi tentant ne se livrent à d'identiques excès, et comme il se trouve encore des Allemands armés et résolus...
Accablement, irrésolution, projets aussi vite abandonnés qu'esquissés impriment nos sombres délibérations où se désagrège la belle unité des débuts.
... Auprès des Russes, nous exprimons notre révolte du traitement infligé à la population.
L'un répond simplement "Ukraine". Un autre "Vous ignorez ce qui s'est passé chez vous". Celui-ci "Sept millions de morts dans notre armée. Il a fallu puiser de plus en plus profondément; on ne ramène pas toujours ce que l'on désire.
Hélas oui! Mais Armée Rouge Ouvrière et Paysanne, la guerre au fascisme et non au peuple allemand, comme s'exprimait dans une fraternelle coïncidence des tracts français et des banderoles soviétiques.
Des rapports consciencieux signalent comme principaux fauteurs de désordres les anciens prisonniers et travailleurs forcés russes, les valets de ferme polonais, slovaques, tchèques, bien davantage que les troupe régulières.
Il y avait tant de comptes à régler !
Un jour, dans une ferme, un Polonais esquissa un quelconque geste d'énervement. Le patron manda le gendarme qui écrasa d'un coup de poing la face du révolté et partit sans un mot.
Dans un proche village, un jeune de quatorze quinze ans déroba un poulet. Son employeur voulant lui inculquer une peur salutaire en avisa un détachement de S.S. campant sur la route. Contre les protestations des habitants, du patron, du maire, le gosse fut branché à un platane.
Un Polonais ou Russe fut accusé d'avoir courtisé de près une Aryenne. ses compatriotes rassemblés furent contraints de préparer et d'exécuter sa pendaison.
Durant l'exode de Janvier 1945, les prisonniers soviétiques se tenaient par les bras pour puiser un peu de forces dans leurs faiblesses réunies. Un soldat compatissant fit asseoir un d'entre eux sur une borne et attendit qu'il se remit un peu. Un S.S. abattit l'homme épuisé.
Nous vîmes passer un convoi de Juives, à peine couvertes, les pieds nus tachant la neige de sang.
Une terreur pesante imprima les ultimes soubresauts de la guerre. Il fut expressément défendu aux habitants d'accorder gîte et vêtements civils aux militaires en débandade. On en pendit quelques-uns, des écriteaux dégradants sur la poitrine. C'est alors que l'on vit des prisonniers, roulés dans cette débâche, protéger leurs "Posten" que les autorités voulaient récupérer pour le Front! Maintenant les comptes se règlent.
Vers des jours plus calmes
Les jours se suivent et se ressemblent, hérissés des difficultés renouvelées ou imprévues. L'ordre -un minimum décroissant de désordre- renaît, les diverses "autorités" se rodent.
La population est requise pour nettoyer la ville qui en a grand besoin, réfectionner sommairement les rues, démolir les barrages, combler les fossés anti-chars. C'est un agréable chatouillement que de contempler les potentats de la veille s'escrimer au maniement d'outils encore imbibés de la sueur des multitudes inférieures.
... Quatre hommes jugulés par une corde coiffés de bonnets d'ânes, marchent à quatre pattes, flagellés par des policiers.
Coller un homme au mur, peut-être, lui dérober sa dignité, non.
Je m'informai auprès d'un factionnaire qui me fit connaître:
Ces quatre Tchèques furent des gardiens de camps de travailleurs russes. Ils sont doublement coupables.
...Un jeune Polonais à vélo est arrêté par un soldat russe qui veut s'emparer de la machine. Ce dernier joue de malchance car survient fort opportunément un gradé.
Moi aussi, j'avais une bicyclette, une belle, "récupérée" chez un haut personnage de l'usine.
Je l'appuie contre une barrière. Un Russe pédalant dans de déchirants grincements descend, apprécie.
"Non" traduit mon regard, "Si" le sien, "à moi" mon doigt sur la poitrine, "pour moi" le sien sur la sienne.
Les mains se dirigent vers la poche ou la gaine revolver. Ce serait bête de se trouer la peau pour un engin de si peu de valeur, mais c'est ma conquête.
Heureusement, la conciliation apparaît avec un Polonais qui m'explique que le soldat, agent de liaison, fatigue énormément sur son mauvais appareil, qu'il a encore quantité de kilomètres à parcourir, que mon vélo est très bon, et qu'en, compensation, il me laisse le sien. Ainsi présenté, le diktat me semble plus raisonnable. On s'écrase les mains, apparemment satisfait (lui, oui, moi, non).
... Des Russes ont trouvé un Français dans le lit d'une Allemande et l'ont jeté dehors.
... Une vieille femme se précipite dans la rue, droit sur un gradé et l'emmène chez elle. Il étend d'un coup de crosse le brutal qui rudoyait la fille.
... Un soldat se détache d'un convoi, bondit dans une boutique, coupe un gros morceau de beurre et rejoint son camion au pas de course.
Oh, monsieur, me dit l'épicier, quel procédé, c'est du pillage!
Vous auriez sans doute désiré une facture timbrée et acquittée sur papier à en-tête du régiment. Si vous ne connaissez rien d'autre que cela de la guerre! Au fait, nous enlevons vos stocks. On vous délivre des bons. Vous serez payé plus tard.
Un tankiste russe tambourine contre une boutique aveuglement close. Il s'énerve et ajuste sa mitraillette pour découper la serrure.
Un Français s'interposant, il lui montre sa botte baillante... et celle servant d'enseigne. Le Français parlemente avec l'Allemand très fébrile qui dit que la réparation sera longue. Or, Ivan est manifestement pressé.
Le bouif lui propose des bottes de ses clients. Il refuse, c'est la sienne qu'il veut, pas celle des autres.
Enfin, il en choisit une paire et pose un épais matelas de Reichsmarks dans la main tremblante de l'Allemand médusé.
La famille du portier de l'usine est contente. Les Russes qui y sont casernés l'alimentent régulièrement en lard, bière, pain, sucre. Leurs voisins ne se plaignent pas davantage. On leur a laissé provisions, linge, et rien n'est brisé.
Les femmes seules continuent à gîter en pleine nature près de notre kommando, mais d'autres commencent à retourner à la maison. Il y en a qui s'offrent à nous prendre comme pensionnaires. Certains sont tentés, mais il y a des risques, des maris reviennent à l'improviste.
Une patrouille russe a violemment expulsé un groupe de soldats qui s'était introduit dans une maison.
Afin d'assurer la tranquillité des rues, certaines nuits les mitraillettes les prennent en enfilade. Chacun rentre chez soi.
Il paraît qu'on épure très fortement au siège de la police. On nous dit que les anciens notables subissent des "interrogatoires agités"..
Le soldat pénètre silencieusement dans le kommando; à l'ordinaire, les portes s'ouvrent plus souvent avec les pieds qu'avec les mains. Il nous touche, nous tire, rit. Paraît pas très méchant, mais peut se fâcher s'il n'a pas ce qu'il désire. Un Tchèque en visite nous tire d'embarras.
Un militaire allemand blessé s'est réfugié au kommando. Le livrer, l'abandonner à son sort? Peut-être l'a t-il mérité comme tant d'autres, assassins et pillards. Il est conduit au train sanitaire sous escorte.
Le Russe s'est présenté dans une maison allemande. Tout le monde s'est terré. Il veut seulement coucher une nuit dans un lit, et demande qu'un Français l'accompagne pour assurer ses hôtes de ses paisibles intentions.
A la mairie, siège de l'administration de toute la région, les Allemands canalisés par les miliciens attendent en files épaisses. On passe, en les enveloppant d'un regard distant, salué par le claquement de talons amical du factionnaire. Chacun son tour.
Les petites affiches bilingues hâtivement placardées consacrent la mort de la tutelle allemande... et du mark. Alors même que les Allemands tenaient encore la place, très peu ont été malmenées. Nous sommes très fiers des nôtres et de nos tracts et circulaires. Faudra en rapporter en souvenir.
Tumulte dans les couloirs du Landratsamt. Un Russe est conduit devant un responsable français. Il veut se raser. Le Français soumet la question au Landrat. Ce dernier donne des instructions aux chefs de service.
Autour du lavabo, le trouffion en pleine action, le Landrat une serviette sur le bras, les autres fournissant les accessoires et tournant les robinets, le Français ébahi.
Le conquérant tire de sa poche un flacon d'eau de Cologne, s'asperge copieusement, le tend d'un geste large au Landrat: "Trinken"!
Le Russe s'épanouit de sa candeur malicieuse, le Français se trémousse de joie contenue; les Allemands se contractent de fureur rentrée.
Grand coup de chapeau de Herr Doktorlager. Ah la vache! Et dire qu'il me laissait crever! Va falloir le faire épingler, ou mieux, s'il pouvait rencontrer un de ses anciens patients russes...
Le nouveau maire improvise une petite réception pour nous, les déportés et des combattants français. Entre ces hommes qui ont tant espéré à des titre divers, s'établit vite une communion de pensées malgré les difficultés de conversation. Ce n'est pas seulement l'excellent vin qui chauffe la tête et fait battre plus vite le coeur.
A Prague, nous verrons les soldats soviétiques, tout proprets, sans armes apparentes. Vraisemblablement en signe d'amitié envers la population, mais ces vestes et ces pantalons aux gonflements inquiétants, ça manque d'élégance.
Ici, bardés au début, ils commencent à s'allèger, mais avec en évidence leurs moyens de persuasion. Quelques-uns laissent tout au cantonnement et se promènent aussi sereinement que sur les rivages du Don paisible.
Ils sont plus réservés que leurs collègues d'avant-Gardes aux larges pommettes et yeux bridés. De ces derniers, nous en avions connus d'un détachement de l'armée Wlassov, gardiens du camp de prisonniers italiens, voisin du nôtre. Guère sociables. A la gare, on pouvait s'arranger peu ou prou avec les sentinelles allemandes, avec eux, c'était consigne, consigne.
La radio donne d'atroces descriptions des camps de concentration. Les Allemands nous disent: "Nous n'avons jamais rien su de tout cela. Nos radios et nos journaux nous ont fait croire tous les mensonges. Maintenant, en sens contraire, ce sont les vôtres". Ils sont très gênés lorsque nous invoquons les témoignages de nos déportées.
Un Russe arrive en même temps que moi devant la porte qu'il commence à marteler de la maison habitée par notre ancienne sentinelle. Tremblant de se croire repéré, en voyant les deux hommes, les malheureux remet au Russe... la grosse ficelle qu'il demande. Alors, ce dernier lui place de force une boule de pain entre les mains, assujettit solidement un paquet sur la bicyclette et file.
Dans un appartement entre en nuit noire un groupe de soldats. Femmes et enfants se resserrent dans l'étroite cuisine, abandonnant le reste aux intrus. Ceux-ci s'étendent dans le couloir et s'esquivent discrètement dès potron-minet.
Un kommando de Russes nanti d'un gardien particulièrement "chic" lui procura vivres, vêtements et tous moyens d'échapper à la captivité; nous- mêmes, spontanément, le jour du départ, allâmes serrer la main de notre ancienne sentinelle qui s'ingénia des mois durant, à adoucir une très dure condition.
Coeurs racornis
La situation s'aggrave dans les hôpitaux. Nous sollicitons des volontaires pour y amener du matériel sanitaire dispersé un peu partout.
Ils peuvent bien tous crever, vos Chleuhs.
Cette bassesse d'esclaves émancipés par le courage des autres me fait revivre un incident presque oublié.
Durant l'hiver-bourreau 40/41, l'estomac vide contracté jusqu'au hoquet, la bise griffant la chair par les trous des vêtements, lamentables et grotesques, nos têtes de vieux nouveaux nés larmoyants et morveux se détachant blêmes ou rougeaudes des passe-montagnes frangés de glaçons, nous dégagions les routes à coups de pelles ponctués de soupirs et de jurons.
Sur le fond opalin des flocons tourbillonnants et de l'horizon laiteux qu'irisaient parfois de pâles rayons, dansottaient deux points, un homme et une femme.
Soudés dans une commune adversité, ils ne semblaient faire qu'un corps trébuchant, sans contours précis dans les vêtements blancs de neige que les bourrasques tiraient furieusement. L'homme, fluet, soutenait la femme que la fatigue, le chagrin et la neige amoncelée sous les chaussures faisaient chanceler.
En traversant notre groupe, les torses courbés se redressèrent timidement, et de pauvres figures ébauchèrent un sourire de désespoir et de bonté. Il en est ainsi lorsque des malheureux rencontrent d'autres malheureux.
Notre chef de corvée, le cantonnier-pépiniériste-tambour-pompier, dont la haute casquette tranchant par sa somptuosité fanée sur les guenilles de fonctionnaire famélique, constituait la seule marque le distinguant de nous, intercepta ce témoignage de commune sympathie.
La pelle haut levée, il se rua, dégoulinant de grossièretés sur les pauvres gens qui s'enfuirent penchés jusqu'au sol.
Encore plus glacés par ce spectacle que par la tempête, nous nous enquîmes auprès de l'esclave supérieur de motif de son courroux.
Ah, pouffa-t-il, ce sont des Tchèques expulsés. Ils peuvent bien tous crever!
Furetant dans les kommandos, aux très rares heures d'acalmie, je tombe en arrêt. Dissimulés derrière un tas de ferraille, trois ou quatre fusils, crosses brisées, culasses démontées, quelques poignées de cartouches.
En 39-40, comme il fut dit trop méchamment "on lâchait le fusil pour l'argenterie". En 45, on démolit sournoisement les armes dont la frousse, dès le premier contact brûle de se débarrasser. Mieux vaut constituer des stocks de bouteilles et de cigarettes.
S'"Ils" revenaient, on ne peut tout de même les accueillir à coups de fusils, alors que quelques cigarettes les amadoueraient.
Il est vrai que fin 1944, un officiel français nous tint à peu près ce langage: "Surtout, ne vous mêlez de rien. Ne prêtez pas oreille à ceux qui voudraient vous entraîner. Principalement, là où vous êtes bien nourris continuez à travailler et attendez que l'on vienne vous chercher".
Le puissant Raymond, dans les dernier mois fut au mieux avec une corpulente paysanne dont les ardeurs consumèrent plusieurs civils.
Ses escapades nous avaient bien causé des tracas, surtout dans cette période d'organisation. Ce dont l'intéressé n'avait cure (l'homme de confiance n'est-il pas le paratonnerre?) allumé qu'il était par la viande de la belle pécheresse et celle des jambons, saucissons et pâtés qu'elle lui fournissait à gogo.
Ah! elle n'y est pas du tout! Je vais me faire abîmer pour une putain qui se fait par tout le monde. J'ai une femme qui m'attend. Quand j'y pense, ce n'est pas bien ce que je fais. Deux mois que nous étions mariés.
Puis l'agitation diminue.
Maintenant que les Ruscoffs sont apprivoisés, je vais m'enquiller si la grosse est toujours aussi chaude!
Mais, tu disait, ta femme...
Les rechutes
Les craintes éprouvées font reprendre au vieil antisoviétisme et anticommuniste une virulence croissante.
C'est du propre, vos Soviets! Qu'ils ne viennent jamais en France. Contre eux, on se battre jusqu'au bout. Sans cela!
Heureusement qu'il y a les Anglais et les Américains entre eux et nous.
on peut m'en reparler des communistes. T'as qu'à voir le Thorez! On a dit qu'on avait pas été à la hauteur pendant la guerre. Lui, il s'est planqué dès le début. Pendant qu'on s'emmerdait ici, il se la coulait douce en Russie. Nous, on rentrera avec rien. Lui, il jouera encore les caïds.
Si c'est pas malheureux des zèbres comme ça! "Dire qu'il y en a parmi nous, qui les soutiennent comme Jean, par exemple, ou comme...
Bon, cela veut dire qu'il faut vous redire ce qu'on vous dit depuis cinq ans.
Vas-y, remets-ça, ça nous amuse!
Si ma mémoire est fidèle, De Gaulle dès le début fut copieusement abîmé par Vichy... et par pas mal d'entre vous. On le condamna à mort. Alors, suppose qu'il se soit rendu à Vichy et qu'il ait dit "Maréchal, me voilà", qu'auriez-vous dit?
C'est idiot, ton histoire.
Il n'est tout de même pas si con.
C'est qu'il se serait fait acheter.
Parfait, reportez-vous à septembre 1939. on interdit le Parti Communiste...
Il y avait de quoi après le pacte germano-soviétique!
Tu es enquiquinant avec ton interruption. On en a assez discuté le fameux soir de Stalingrad, mais remettons sur le tapis.
On se disait comme ça: les Allemands bien retapés vont bondir sur l'U.R.S.S. Ensuite, après Prague, on s'est dit, ils vont se servir chez nous. Alors, on offre à L'U.R.S.S. de se faire casser la gueule avec nous. On s'étonne alors que les Russes répondent: Messieurs, débrouillez-vous tout seuls.
Sois objectif! Les Russes savaient très bien que leur pacte favorisait Hitler. Grâce à cela, ils ont participé au partage de la Pologne.
Remarque qu'elle est de nouveau indépendante, grâce à qui?
... ils ont attaqué la Finlande et des pays à côté.
Ma réponse en peu de mots. Si les Russes n'avaient pas été des Soviétiques transportant certaines idées mais les moujicks saignables de 1914, on se serait bien arrangé avec eux conte le concurrent Hitler. Et puis, soit dit sans offenser notre patriotisme, la France d'alors était vraiment une planche pourrie. Les Anglais en sont bien foutus le camp. Tu leur reproches? Les annexions que tu citais, n'étais-ce pas les futures bases de défense contre l'agression fatale?
Tout ça, on peut l'admettre. Les Soviets se sont débrouillés comme ils ont cru le meilleur. A voir s'ils ne se sont pas foutus dedans. Auraient mieux fait de rester avec nous!
Et le "Fils du Peuple", qu'est-ce qu'il devient là-dedans?
Adresse-toi à l'interrupteur! Nous avons convenu que De Gaulle aurait été un con ou un vendu en se présentant à Pétain.
N'estimez-vous pas que Thorez eût été encore plus con de dire à Daladier: je viens pour une petite chambre à la santé. Qu'a-t-on fait de ses camarades fourrés en prison? Si on sonne si fort le Thorez, comme vous dîtes, c'est sans aucun doute dans la rage de l'avoir laissé filer.
Qu'a fait Thorez pendant la guerre, je n'en sais pas plus que vous. De Gaulle n'a bien remis les pieds en France que derrière un tas de divisions américaines. C'est tout ce qu'il y a de plus logique. Le voyez-vous dans un blindé de tête ou commandant une sous-section de patrouilleurs.
D'accord, mais Thorez n'était pas le grand chef de la Libération.
Enfin, comprends bien que s'il n'avait pas fait le boulot que son Parti lui avait confié, le Parti l'aurait chassé comme Doriot et d'autres!
Moi, je me contente de faire remarquer que ce que nous voyons du communisme ici ne nous encourage pas à son succès chez nous.
Moi, aux communistes, je leur dis: allez en Russie. Vous aurez le droit de toucher une montre et une bague.
Les Russes nous sont largement inférieurs.
De loin. Nous, on ne soûle pas comme eux et on traite les femmes autrement.
Dis donc, qu'est-ce qu'ils t'ont volé à toi?
Moi, rien, il y en a qui...
Oui, c'est peut-être les mêmes dont tu disais qu'ils vidaient les tiroirs des maisons évacués en 40.
Tu pourrais ajouter qu'ils étaient cousins de ceux qui offraient des boules aux réfugiées pour coucher avec elles.
On ne peut pas discuter avec vous. C'est toujours bien-chez les autres et toujours mal chez nous.
Pardon, ne reprochez pas aux autres ce que vous avez fait, chez vous, par-dessus le marché, entre nous, si l'on vous avait laissé faire ici actuellement.
Ben, évidemment qu'on se serait servi et à nous les donzelles!
Alors?
Ah zut, je voulais dire que quand le vaincu a été vache...
Alors?
On s'embrouille avec tes raisonnements et puis tant pis pour les Chleuhs, c'est la guerre!
Une parole sensée dans tes trente cinq années d'existence! Sous l'uniforme, tous pareils. Comme si cette étoffe nous pourrissait tous.
Et allez donc, pour ne rien laisser à l'adversaire, et allez donc parce que tout à l'heure tu seras ratatiné, et allez donc parce que tu ne l'as pas été, et allez donc parce que l'ennemi s'est lâché chez toi.
Voilà. En développant ce que tu viens de dire, nous brûlons. D'avance, je suis assuré que pas mal d'entre vous m'accuseront de couper les cheveux en quatre.
Vous avez entendu les terribles récits des Russes. Imaginez la même chose en France, et vous pénétrez alors en Allemagne.
Y aurait fallu que ça saute!
Voilà l'élémentaire réaction! Entre nous, ce qu'a subi l'Allemagne qui n'a rien connu depuis 130 ans lui sera peut-être une salutaire leçon...
Ajoute pour les autres également. Fertig désormais entre peinardise à l'arrière et cassage de gueule à l'avant!
Les apparences devraient te donner raison, mais il y a une telle faculté d'oubli et de...tromperie.
Soyons donc cyniques pour ramener les choses à leurs proportions. Vaut-il mieux arroser des villes de phosphore et de bombes incendiaires que de chahuter quelques filles et quelques armoires à glace?
Pourtant, il y a vingt ans, vous vous faisiez foutre dedans à propos de la Rhur et du traité de Versailles. Aujourd'hui, bien fait pour les Chleuhs! Ah! Internationalisme! "Pour t'en tirer, file un grand coup à l'Eglise, qui a laissé venir la guerre et qui a collaboré, vas-y!
Tu vou