DONIES Jacques
087
K.G.F.
Tome II
Guerre 1939 - 1945
Témoignage
Nice - Février 1991
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
1944
PARTIR OU RESTER
Un jour, mon vieux copain me dit:
- Viens, j'ai quelque chose d'intéressant en vue.
Laissant le soleil déclinant de cet été 1944 dissoudre doucement les cristaux de fatigue encastrés entre les vertèbres, nous discutons, une fois encore, de l'obsession du captif, la fuite.
- Ecoute, vieux frère, j'en ai marre de cette vie. Chez nous, on combat, nous, nous soutenons l'adversaire.
- Bien parlé, quel est donc ton stratagème ?
- J'ai su qu'un wagon de Kaolin part pour la France. On peut nous y faire une place. Il nous suffit de rassembler des vivres et de l'eau...Es-tu d'accord ?
- Non.
- Comment non ? Que vas-tu encore objecter Lors de l'affaire du wagon de caisses vers Nancy, tu as prétexté - avec juste raison - que notre absence serait très vite remarquée. Pour la Slovaquie, tu as prétendu que c'était retrouver un autre genre de Frizous. Pour la Turquie tu as dit que c'était sécher dans un camp d'internement ou être ramenés ici. Et que, même en France, nous serions encore amenés à servir les Chleuhs. Alors, et le maquis ?
J'en ai marre, tu comprends, plus que marre. Tu soutiens que sans cartes ni boussole, c'est une escapade d'écoliers. Eh bien, je m'en fous. Même si le coup du train ne gaze pas je me cavale. Je te plante là, avec ton linge que tu rafistoles en bonne ménagère, tes calculs de margarine, ta correspondance et tes bouquins.
Tu t'es presque refait une existence dont tu t'arranges, tu as la frousse de perdre le peu que tu as acquis, d'avoir faim, froid et peur.
Pas grand'chose dans le coffre, notre génération bien satisfaite au fond, des conseils de Pétain et du Trait d'Union.
Si je suis repris, je recommencerai. Je ne veux pas qu'on me dise en rentrant :"Alors, on était bien planqué, là-bas ?"
En ce moment, au pays, il y en a en prison, au poteau ou traqués, et nous ici...
- Ah! assez, hein ! Ca fait, dix fois que j'entends ça. J'ai compris les gentilles allusions. Tout ce que tu as dit est très vrai... pour toi.
L'évasion, coup de tête ou plan, est à saluer. Dans la Der des Der, on le considérait comme un exploit. Moi aussi. Crois- moi, ce n'est pas sans un sentiment de gêne que je lisais cet hiver surtout, les chasses à l'homme organisées pas loin dici contre les évadés soviétiques. Ceux-là sont des soldats, qui sachant leur pays peut-être perdu, sachant qu'ils seraient abattus comme des fauves - tu te rappelles ceux sur la colline, comme ils ont résisté - sont partis par des froids meurtriers, misérablement couverts, sans vivres, sans points de repère, tuant s'il le fallait, pour retourner au combat.
- J'en reviens à ce que je disais. Les Français n'ont rien dans le ventre.
- Fous nous la paix ! Tu reprends les arguments du Vieux, et en contradiction avec toi-même, tu exaltes les maquisards. Je t'assure, nous en avons. Regarde les copains de l'autre usine qui refusèrent en février de gratter pour le samedi de travail volontaire du peuple allemand pour Stalingrad, et les Alsaciens-Lorrains réfractaires qui ont défilé sur la Grande Place le 14 Juillet avec les Kommandos de ville qui applaudissaient, tout le monde un petit drapeau tricolore à la boutonnière en chantant "vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine".
Ca vient enfin, mon vieux, et c'est ici qu'est le boulot. Les crânes se débourrent parce que nous avons...
- Encore cette discutaille où vous êtes quelques uns à vous complaire. Y en a assez. C'est oui ou non.
- C'est oui, si je ne te convaincs pas. Parlons franc. Tu veux t'évader pour combattre, et là je te reconnais alors que pour beaucoup, c'est un vaillant égoïsme pour se calfeutrer dans leur ancienne vie.
Quel que soit le mobile, j'apprécie ce courage. Nous avons été de ceux qui défendirent les deux copains évadés réfugiés au kommando et que certains voulaient foutre dehors par crainte des ennuis.
- Ne commence pas à louvoyer et reviens à notre projet, pardon, mon projet.
- Ma précision était nécessaire. Examinons pratiquement la question. Combien de temps dure ton excursion ferroviaire ? et à l'arrivée, les Chleuhs ?
- Ce seront peut-être des Français.
- Dans ces moments là, considère en ennemi l'homme que tu aperçois pour la première fois. Sais-tu au moins si la fenêtre est grillagée ?
- Ma foi, non.
- Tu vas me dire, emportons une lime. Tu te souviens du gars qui avait sauté par cette ouverture. Je te confesse que brrr...
- C'est bien ce que je disais !
- Justement, du réalisme. Partir à pieds... nous avons bien du mal à tenir sur nos jambes.
- D'accord, mais si les Frizous nous schlaguaient tout notre soûl, s'ils nous serraient davantage au ventre, nous aurions plus de confiance dans nos jarrets.
- Certes, en nous laissant un minimum de vie décente, ils ont émoussé la combativité.
- Et toi, tu t'en accommode !
- Oh, ça, je ne suis pas un héros. Je suis très pessimiste sur mes capacités de fugitif...
- Tu avoues donc que...
- Il n'y a pas seulement ce que tu n'oses pas appeler lâcheté qui me fait hésiter. Je pense à l'angoisse brutalement accrue pour la famille, et ils en ont déjà tellement supporté !
- Pourtant dans certains jours de 39-40...
- Situation toute différente, dans la légalité, avec les avantages matériels et moraux à ceux que tu laisses.
Depuis deux ans, il faut pour se battre, rompre avec les siens, être incompris d'eux-mêmes et d'autres souvent. Vois-tu, devant ceux qui au creux de la défaite, ont voulu encore la victoire, une victoire qu'ils ne verraient peut-être pas, il nous faudra être bien humbles quoi que nous fassions.
Tu as raison de t'indigner de notre passivité, mais peut-être fut- elle plus apparente que réelle.
- Vas-y, défens toi.
- Avec nos camarades que nous comprenons mal, qui nous comprennent mal, il y a cependant des liens qui se sont tissés, une accoutumance presque amicale. Nous leur avons apporté quelques lumières, et eux à nous.
Etre repris plus loin, c'est se réatteler à ce lent travail de prospection qui commence seulement à donner dans notre usine de timides résultats. Tu piges où je veux en venir ?
- Tu estimes que notre présence ici à faire du décrassage... politique, de la propagande, quoi, est aussi nécessaire qu'à pourchasser le Chleuh ou à se faire pourchasser. Hum ! les temps réclament plus de muscles que de langue.
- A voir ! Et les fulminations de la presse nazie contre la "Flüster Propaganda"! Crois-moi, la langue peut-être plus dangereuses qu'un tank. C'est elle qui persuade de le détruire. Faire concevoir, c'est presque faire exécuter. Ce n'est pas par le silence que de milliers de Français se sont débourrés le crâne. Jusque dans l'action, il faut parler, écrire.
- Bien, mais cette besogne a été suffisamment faite ici. D'autres pourront la continuer sans nous. Je renonce à mes voyages, à condition qu'on en parle! Autrement, je redis que nous n'avons rien dans le ventre.
- C'est vrai qu'on nous a faits plus prés des pantoufles que de l'arme au poing. Qu'est-ce-que tu veux! Maintenant apprends ceci: quand on tente un coup sans mettre le maximum de chances de son côté, on mérite l'échec.
- Si ce que je vais dire ne te convient pas, le cap sur les Carpathes! Le temps de rassembler des vivres, aimanter nos aiguilles déjà préparées, faucher des cartes ou en copier. Si nous sommes plusieurs, à voir départs en bloc ou les uns après les autres.
- Confie moi notre tourisme, et tu verras.
- Gi ! Tu sais à peu près les discussions avec certains et surtout avec le "Marmot". Quelques points acquis. Te rappelles-tu la guerre de Troie ?
- Euh, oui! Achille, Hector, le cheval...
- Also, tu y es, le Cheval ! Fabriquer un cheval. Servira, servira pas, ça dépendra des événements. Pour l'instant, le montage. Travail délicat pendant des mois. D'abord, recrutement du personnel, et là, se mesurera l'influence de notre salive, puis monter le bestiau, le garnir et l'ouvrir à l'heure H du jour J.
Donc, sonder plus hardiment les gars que nous avons déjà favorablement repérés. Je te dis que tu resteras. Oui, mon pote, tu dois toujours t'efforcer d'agir là où le sort t'a placé, à la mesure de tes moyens, en attendant de faire mieux.
LES SENTIERS DE LA ROUTE
Ça ne va certainement plus entre le Petit et le Grand. Faux airs dégagés et rares paroles. S'ils ne se parlent guère, l'un parlera bien aux autres ; en effet, me voici dans un coin écarté avec le Petit
Lui, il faut qu'il aime. Sans restrictions, ce fut d'abord les siens dont la caserne le sépara. Il resta seul avec son besoin d'affection.
De sa formation religieuse rigoriste, il avait acquis l'horreur de la "Chair"; Cen'avait pas été notre moindre étonnement de voir ce grand garçon de 27 ans serrant les cuisses sous la douche commune lorsqu'il ne pouvait y échapper.
Les rodomontades amoureuses des sangs bouillants de caserne, les confidences de promiscuité des camps n'avaient pas peu contribué à le maintenir dans son rogue apeurement de gamin, de plus en plus sourdement travaillé.
Le Grand, lui était de ce type d'homme précocement frotté aux réalités, pour qui la vie consiste à tâter d'un peu de tout, et large d'esprit, il avait très vite analysé l'âme tourmentée de son compagnon.
Nous avions bien remarqué que le Petit ne se privait qu'à grand'peine de gestes bénins, certes, mais par trop fréquents envers le Grand qui les tempérait en disant, bonhomme, qu'il "avait malheureusement quelque chose en surplus.
Le Petit parle, cramoisi ou pâle, raidi ou frissonnant , les yeux ardemment interrogateurs ou désespérément flous.
- Tu sais pourquoi j'aime le Grand. Lui, il ne s'est jamais moqué de ce que je n'aurais jamais voulu être. Est-ce moi qui me suis fait ainsi ?
Oh, il ne m'a jamais caché les descriptions de ses "expérience psycho-physiologiques", comme il dit, avec des filles dont il confond parfois les noms et les dates, mais il y a toujours une sorte de retenue, tu comprends. Par contre avec quelle tendresse, il me parle de sa fiancée, de ce qui lui plaît en elle, de leurs idées et de leurs goûts communs, et presque toujours, il conclut: "J'ai vraiment de la veine, car tu sais quand on se complète sur beaucoup de choses, on est paré contre tout".
A cause de cela, il m'apparaît que lui seul est capable de ne rien salir et de tout embellir, et je préfère l'entendre parler de sa fiancée que de ses expériences.
Une fois, je lui posai une question longtemps différée:
- Toi qui places si haut -il ne veut pas que je répète son nom-comment feras-tu pour... enfin... bon.
Il m'a répondu avec son rire confiant:
- De la patience, de la douceur, et nous arriverons ensemble, là-haut.
Quand il dit "là-haut" tout en levant la main, son regard est si heureux que j'envie touts ces bonheurs qu'il se promet et qu'il promet.
Je lui demandai un jour, tout mon courage rassemblé, si en supposant que sa future s'écarte de lui, il concevrait de vivre en amitié pure et étroite avec un autre homme. Il a vu la ficelle et m'a répondu:
- Ce compagnon, fut-il un garçon encore plus sympathique que toi, je ne pourrais vivre constamment avec lui, car quelle que soit la profondeur de deux amitiés masculines, ce n'est pas à comparer avec un mariage - même pas très heureux -. C'est pour cette raison, que je chercherais une autre femme, avec peut-être le souvenir de celle que j'aurais perdue.
C'était une fin brutale d'illusions, mais je me consolai en pensant que pendant la captivité, que je souhaitais longue...
- Ah, ben, toi alors !
- Je resterais avec lui. Pourquoi les impulsions malsaines que je reproche aux autres ont-elle tellement pris l'avantage qu'elles vont tout casser ?
Déjà avant de venir ici ensemble, je couchais à côté de lui. Souvent après nos longs dialogues - nous travaillions alors chez un petit artisan qui ne nous pressait guère, l'insomnie me faisait tout repasser en tête. Lui, très vite s'endormait sans être dérangé par les bruits ou les choses. Lorsque je regardais son visage souvent tourné de mon côté, je ne voyais que de légers sourires; au contraire, quand il s'agitait, soupirait, il prenait une expression de lutte, presque de tics.
Comment te raconter mon suffoquement lorsqu'un clair de lune me fit distinguer sous la couverture, le glissement de ses mains jusqu'à... tu me comprends, puis sa figure toute changée, et enfin la détente de tout le corps. Que d'autres fassent ça..
- Oh, oh...
- Tu n'as qu'à écouter vers le milieu de la nuit, tu entendras les cadres des lits. Les autres, je m'en fous, mais lui !
A moi, que veux-tu, on m'a enseigné très jeune, alors que je n'y pensais nullement, que faire quelque chose avec les filles était très vilain, mais que faire quelque chose tout seul, c'était, comment dire... et toute une violence de termes et d'images m'en est restée.
Ainsi donc, ce dieu vivant auquel je m'étais attaché était comme tout le monde.
Je ne savais plus quoi penser. J'en arrivai à questionner le Grand qui après avoir bien ri me dit:
- Tout ce qu'il y a de plus naturel ! Si à ce moment là, j'ai aidé à la réalisation d'idées agréables, ça ne tire pas à conséquences.
J'en restai interdit. Je ne veux pas te raconter tout ce qui me passa dans le crâne et je décidai de lui faire ce que je ne voulais pas qu'il se fasse
- Ca, par exemple ! Si j'ose dire, tu n'y vas pas de main morte !
- Ne bondis pas, mon vieux et ne te fous pas de moi si j'ai été complètement cinglé, j'y vois mieux maintenant , et je te le répète, pourquoi m'a-t-on formé ainsi, et toujours caserne et camp.
Pour m'achever, je perçus avec épouvante, un plaisir indéfinissable malgré la répugnance.
D'abord ironique, puis indigné, le Grand me menaça de me casser la gueule car il ne voulait ni d'un vicieux ni d'un détraqué et qu'il ne voudrait plus me connaître si je recommençais ces saloperies.
- Maintenant, va dire au Grand que je suis guéri.
Leur belle amitié se recimenta, puis ils se perdirent de vue. J'appris par la suite que le Grand avait retrouvé la fiancée fidèle et que le Petit allait se marier.
Le petit André qui fume nerveusement sourit, oscille du chef, fronce les sourcils, s'agite trop fréquemment avec l'intention bien évidente de capter une attention qui se refuse. Il se décide.
- Tu connais la bonne femme de l'atelier du premier, celle qui est presque chauve, tout édentée, ridée comme une pomme cuite et une cinquantaine bien tassée ?
- Alors ?
- Eh, bien oui!
- Quoi, oui ?
- Je l'ai...
- Ca va bien, un garçon comme toi qui....
- Oh! écoute, si tu commences à moraliser. Crois-tu que j'en suis fier. Ridicule, écoeurant...
- Surtout à 25 ans
- Depuis le temps qu'on en est privé, il y a des jours où ça chauffe dur. Les succédanés, c'est pas ça qu'est ça. Alors j'ai pensé à elle. Facile, sans danger, bonne pratique.
Nous tombons d'accord pour l'heure de la pause, derrière le tas de vieilles caisses. Vise un peu le tableau!... demie obscurité, ne pas trop bouger pour ne pas ébranler les piles de caisses, et va donc t'y reconnaître dans ce fourniment de tabliers ; jupons et je ne sais pas trop quoi, l'oreille tendue, l'oeil aux aguets. Ca ne m'a fait ni froid ni chaud, et j'en arrive à me demander.... Ah! je t'assure, je ne suis pas prêt de me vanter de ma conquête!
- Moi, s'avance le jeune Firmin, j'en ai une aussi lamentable, et pendant que nous en sommes au déballage! J'étais en ferme avec une Polonaise, mafflue crasseuse, une face de bouledogue, des membres en boudin et une taille en tonneau. Elle me regardait comme les loup le Petit Chaperon Rouge.
- On comprend ça, un petit gars tout frais, tout rose.
- Ne me mettez pas en boîte! Aussi, elle se gênait pas pour... Pour aller droit au... sujet, et...
- Tiens, c'est comme ça que ça s'appelle !
- Tant mieux, si vous m'avez compris, mais moi, je me raidissais...
- Ouâh! Ouâh! Ouâh !
- Vous y allez fort! Bien au contraire, je ne voulais rien comprendre. Un soir, en revenant des betteraves sur la voiture, cette garce me.... m'agaçait, quoi! Je ne sais ce qui m'a pris, je l'empoigne, nous dégringolons de la charrette, je la colle dans le fossé plein d'herbes vaseuses, je lui tombe dessus.
Vieux, je ne peux pas vous dire comment ça s'est fait, mais je fus vite debout, furieux, vexé, et je courais déjà après les boeufs qu'elle attendait la suite. Ca fait rien, moi plutôt timide dans le civil !
Ne nous tracassons pas, les copains! Celui qui n'a jamais pêché, surtout quand il est bien privé,... ou qui n'y a pas pensé, il n'est pas près de lever le doigt. Allez en paix !
LES FEUX DU CIEL
Ronronnement de matou satisfait qui s'amplifie en hurlement de tornade pour s'affaiblir en gémissement lassé. Alerte ou préalerte ? Seulement préalerte.
Le sommeil a fui, mais l'espoir subsiste de ne pas quitter la tiédeur de la paillasse; l'oreille attentive toute disposée à reconnaître son erreur, perçoit d'abord indistinct, puis impossible à nier le bruit des moteurs qui broient la distance comme les moulins le grain. L'obscurité s'opalise, striée par les projecteurs. Claquements isolés, rythmiques puis désordonnés et précipités de la D.C.A. indécise puis affolée.
Les sirènes s'époumonnent, éperdues. Dans la rue, voix de femmes nerveuses, pleurs d'enfants réveillés, jurons, piétinements galopades.
Ceux qui ne veulent point quitter la chambre s'ébrouent, hésitants et troublés.
Une large tape sur la tête, le lit oscille comme écartelé, la fenêtre s'ouvre subitement chassant un souffle froid qui pince agressivement nez et oreilles ; on s'habille alors à tâtons dans le fouillis des vêtements et l'emmêlement des boutonnières.
Dehors, mon esprit encore embrumé s'imagine que les étoiles sautillent de ravissement devant les préparatifs du Guignol bientôt offert par les hommes, tandis que la lune en est ébaubie de sa bonne face de Bécassine et que quelques nuages translucides de peur s'accrochent pour mieux fuir aux basques du vent.
Dans la plaine, des formes indistinctement silhouettées par les baluchons raflés en un tournemain, vont de droite et de gauche, incertaines du bon refuge.
Pourquoi donc émergent de ma mémoire des bribes littéraires drôlatiquement déplacées en ce prélude de ce festival tragique ?
C'était une de ces nuits dont les ombres transparentes... même sous le beau ciel de la Grèce les bergers ne jouent plus de la flûte; partisans, ils renouent après 120 ans avec une autre lutte d'Indépendance. "La grande plaine blanche est immobile et sans voix", rimait Maupassant en des temps plus tranquilles.
Projecteurs et explosions font se heurter en une sarabande chaotique, ciel, nuages, collines. La terre frémit sous ces affouillements brutaux. L'air est froissé, déchiré, de ahanements, rauques soupirs et sifflements.
Météore fauve, un avion enflammé zèbre en parabole gracieuse le fond de nuit ; une blancheur insoutenable fait se précipiter sur nous l'horizon, puis une grandiose tulipe rouge s'épanouit dans l'apothéose d'un grondement profond.
La symphonie discordante se calme, les lueurs s'adoucissent. Il ne reste plus que quelques rugissements épars, des tremblotements de luminescences agonisantes.
Quarante minutes que nous somme debout à l'entrée de l'abri. Durant es quarante minutes, destins clos, corps méconnaissables dans une neige durcie teintée de sang, brasiers avant le froid des cendres, étincellements avant l'obscurité qui retombe.
Angleterre hiver 1940/ Allemagne Hiver 1944.
Dans deux heures, nous reviendrons.
FRANCE MAI 1940 - ALLEMAGNE MARS 1945
Ils se sont trouvés là, si soudainement que le sauve-qui-peut a précédé l'alerte.
Malgré leur fragilité miroitante de joujoux de pacotille, les bombardiers n'illusionnent guère, au bourdonnement qui emplit les oreilles. Leur progression en figure géométrique de défilé a cette implacabilité de la marche lente du justicier tenant enfin le meurtrier à sa discrétion.
Les flocons de la D.C.A. piquettent un mouchetis frisottant sur le bleu timide, légèrement trouble de l'après-midi, dans lequel chasseurs allemands et alliés virevoltent en nuées de moucherons.
Plusieurs appareils rompent sans hâte de la formation pour descendre, traînant une banderole de fumée. L'un pique soudainement et disparaît derrière les collines, accompagné d'un bruit de sac plein tombant au plafond.
On croit voir dans les parachutistes les ludions du vaste bocal céleste.
Explosions. Une torsade de fumée noire et luisante comme une chevelure s'étale en une monstrueuse corolle qui intercepte le soleil.
A l'horizon, l'escadrille décrit une ove parfaite et s'évanouit point par point.
Du début à la fin, l'ensemble offre l'impression d'une réalisation scénique bien montée, au déroulement pas très passionnant, parce que les épisodes paraissent trop soigneusement prévus.
Allongé dans l'herbe, la fraîcheur du vent sur la peau, les ondes de repos coulant dans les muscles recrus, les yeux papillotants d'avoir contemplé le soleil, on attend la fin de l'alerte dans l'agréable sentiment de sécurité de celui qui est encore passé à travers.
Alors, on effeuille les primes marguerites: elle m'aime un peu, beaucoup, passion......
- Le printemps, l'amour, les fleurs...., fredonne un de mes inséparables.
Non loin de là, amoncellement de plâtras, nuages de poussière, poutrelles tordues, incendies rougeoyants, flots sales de canalisations éclatées. Flaques d'eau, flaques de sang maisons crevées, ventres béants, murailles effondrées, membres brisés, crépitements de flammes, gémissements d'hommes.
Vingt minutes ont suffi à l'intelligence et au travail de milliers d'heures de milliers d'hommes pour jeter à bas l'oeuvre de l'intelligence et du travail de milliers d'heures de milliers d'hommes.
Tintements des ambulances, rugissements des pompes à incendie, équipes de déblaiement outils sur l'épaule: On va réparer ce qui est détruit pour détruire de nouveau et réparer. Labeur piétinant duquel les nations sortiront nues, mutilées, affamées de pain et de nouvelles violences.
Qu'est-ce-qu'ils ont pris sur la gueule ! Oui, il le faut. Pour nous, ce sera peut-être tout à l'heure. Chez vous, peut-être aujourd'hui.
CHANSONS ET ECHOS DE NOSTALGIE
Oh! l'affreux phono plus mat de poussière que brillant de vernis, qui, malgré sa voix de rogomme, sait si bien bercer la nostalgie.
"C'est la Java bleue", la Bastille avec son garçonnet frétillant d'aise, tout là-haut de voir ces cortèges de drapeaux rouges, les cents pas de "ces dames" la nuit, et la bigarrure des fêtes foraines.
"La truite vagabonde" du gave de nos Pyrénées ou du petit torrent anonyme dans la montagne. Le trait d'argent. A nous aussi de braver le flot changeant et de nous méfier, d'hameçons trompeurs. Il change le flot ; Reflux, maintenant.
"It's a long way to Tipperary". Comment diable ce disque s'est-il fourvoyé ici ? Fermez la fenêtre, le S.A. Plus court que le chemin d'ici à chez nous, mais combien plus long que celui de Berlin à Moscou.
"Es rauscht der Wald so schön". Il n'y a qu'en Brocéliande que les enchanteurs charment les sylphides égarées. En Bohême, stères, bois de chauffage, bois de mine. Rausch ? Nein, Arbeit, Arbeit!"
En passant par la Lorraine avec mes sabots". En route, campeurs, sac au dos! Oh, erreur, pas encore, les fantassins en kaki sac au dos!
"Voilà le Tour qui passe" (chanson du Tour 1933). C'était bientôt nos vingt ans. Ces noms épelés en 6ème dernière, des noms de communiqués, maintenant. "Ils" font un Tour de France contre la montre, à reculons. Tu vois un cycliste assis sur le guidon, la selle entre les mains. C'est la France qui leur a joué un Tour. Pas mal, pas mal, il faudra que je la raconte tout à l'heure.
L'enfant Mozart. Fermez vos gueules deux minutes.
Deutschland über alles". Au fou! Sortez le. Ma savate ! Casse le disque ! Mais non, raye le, on pourra le changer!
Quand on a 16 ans, des rêves ardents, voix argentine de jeune femme de France qui chante d'amour, d'audace, de jeunesse. Remets le disque que l'on pleure un peu de son rire.
Arrête le phono ; Ca vous met la tête sens dessus dessous, toutes ces chansons !
APRES LE PAIN... DU PEUPLE
Aussi harassé physiquement aussi las moralement qu'on puisse être, un désir d'évasion de l'esprit s'impose, d'autant plus impérieusement dans les heures de lucidité qui font ressentir plus vivement la désespérante existence de bête à rendement.
Sempiternelles parties de cartes, d'échecs, de dames, larmoyants romans "populaire", journaux, études poursuivies ou entreprises - des courageux subirent avec succès les épreuves du C.E.P.- , longs débats passionnés auxquels une plus large et exclusive chronique devrait être consacrée, langues étrangères, l'allemand étant à la fois distraction, nécessité et... arme (ce qui n'avait pas échappé à la Direction) musique, théâtre, tous moyens plus ou moins aptes à refouler: dégoût du travail, gênes de la vie collective, les soucis familiaux, la sensualité et débordements et diverses natures.
Il fallait véritablement du cran, de l'imagination et la volonté têtue de procurer à ses camarades quelques heures de distractions pour conduire à bien une représentation théâtrale.
En premier lieu, suivre patiemment la filière administrative des avis, autorisations, censures. Puis rechercher la matière afin de confectionner costumes et décors, parfois totale réussite, enfin et surtout, dénicher les acteurs, et, pis que tout, régler les répétitions.
Jamais metteurs en scène de superproductions encombrées de vedettes capricieuses n'ont connu, jusqu'à la trépidation de la Générale, les tourments de nos dévoués régisseurs. Contre eux se liguaient les horaires irréguliers des usines, les caboches impénétrables aux textes, les langues rebelles aux modulations de la diction, la susceptibilité des bonnes volontés méconnues.
On commença par des saynètes dont tout l'attrait consistait en quiproquos et jeux de mots très accessibles. S'enhardissant, on passa d'un élan aux grands classiques. Le sommet fut une représentation de "l'Avare" qu'une grande scène n'eût pas désavouée. Si les rôles secondaires bafouillèrent quelque peu, celui de l'Avare fut magistralement - je dis magistralement - interprété par un modeste tailleur, qu'apparemment rien ne destinait à marcher sur les brisées de J.B. Poquelin.
On était moins heureux dans le genre réaliste trop teinté de "mauvais garçons" et de "moeurs", sans passer sous silence que les rôles féminins n'étaient pas sans amener dans l'auditoire des réactions très colorées.
Et pourtant, il n'arriva jamais de verser dans les débauches du mauvais goût dont nous accablèrent des professionnels venus de France.
Une grande chèvre aux contours rebondis, drapée en funèbre, bêla d'un larynx enroué, avec effets de vocalises et ronds de bras, une succession de déchirants désespoirs d'amour. A ragaillardir le plus mal en point des agonisants. Un diseur se démenant pour paraître endiablé vint la remplacer. Voulant être gaulois, il devint égrillard pour sombrer scatologique. Ce garçon, eu égard à la merde des vieilles huiles ou bouses tachant nos nippes en avait induit qu'on pouvait aussi en coller sur l'esprit.
Après un consciencieux numéro d'acrobates cyclistes, notre homme reparut pour nous annoncer dans un emberlificotement faussement enjoué, qu'il n'était nullement question de faire payer des exilés, mais que pour couvrir les frais considérables, quelques marks, quelques cigarettes.....
Tout compte fait, fort loin des reportages mirifiques de "Pourrissoir", "Paris-soir"journal de la collaboration mais exactement ce qu'il fallait pour maintenir les esprits, là où on voulait les maintenir.
COURS D'ADULTES
Vraiment, ça va mal. L'un s'immobilise de longs moments, le regard vague, le "roi de la pipe" la laisse toujours éteinte, ceux-ci restent allongés la tête dans les mains. Il y a trop de longs silences entrecoupés d'éclats de voix, et ce sifflotement nerveux du "Ah c'qu'on s'emmerde ici !"
L'hiver, l'ennui, la fatigue.
Si on refaisait comme à Strasbourg ? Conférence entre les "cerveaux". Géographie pour celui-là, il traitera des grandes puissances en conflit (en insistant sur les ressources des Alliés), Histoire pour celui-ci sur les mêmes thèmes, avec de grands coups sur le Grand Reich.
Raconter Eulenspiegel, les vraies heures révolutionnaires de l'Allemagne et opposer à ce qui se passe depuis 1933.
Pas mauvais non plus de faire parler chacun sur se région, sur son métier, de là, les conditions patronale, ouvrière...
Rien qu'à rassembler une documentation exacte dans ses grandes lignes en groupant les documentations partielles, cela constitura un bon dérouillage des cerveaux.
Une planche noircie, c'est un tableau, des plâtras feront la craie, on subtilisera le papier sur les bureaux de contre-maîtres.
On camouflera les lumières et on dressera un service de guet.
Les auditeurs sont d'abord les seuls conférenciers car la mollasse rêverie ou le sommeil bovin ont conquis depuis longtemps un large majorité de pratiquants constants.
Une oreille cependant se tend, un oeil s'allume, une silhouette se dresse, une voix interrogative se lève, les récriminations et les "mises en boîte"du début diminuent.
Maintenant la table devient trop petite, les bancs s'allongent, l'atmosphère s'enfume, on écoute, on argumente, on se passionne. La conférence annoncée devient un but, des vocations d'enseignants pointent.
J'en ai appris des choses.... qui m'ont rendu bien modeste sur mes connaissances.... surtout pratiques... et mon éloquence.
EN TERRE ETRANGÈRE
Un des nôtres est mort à l'hôpital. Une longue colonne kaki venue des usines et des villages s'achemine vers le cimetière, avec de très simples couronnes.
Dans la chapelle austère, le cercueil drapé de tricolore. Au garde- à-vous, un cercle de camarades dont l'unisson des voix transfigure les visages.
Devant la fosse qui étend son ombre sur le cercueil, les mots d'adieu sont prononcés, pathétiques dans leur hésitation maladroite.
Légèrement à l'écart, devant la couronne barrée du ruban "Die Deutsche Wehrmacht", les 2 sous-officiers allemands, la main à la hauteur de la casquette. L'hommage à un seul compense-t-il l'agonie solitaire et le pourrissement anonyme de milliers d'autres ?
Il se peut que par ce splendide après-midi d'été, dans un village somnolent, un petit enfant tout enflammé de zéle et de soleil, écrive, les doigts guidés par sa maman, sur la lettre exprime encore une fois l'espoir d'un prompt retour: "Mon petit papa"
Destinataire D.C.D. Retour à l'envoyeur.
Pressons. L'Arbeit attend, et il faut soulager les camarades qui font notre part.
COEURS RACORNIS
Un soir de mi-juin 1944. La mêlée dantesque qui se noue sur les plages de Normandie tend vers son paroxysme. Pourvu que, pourvu que...
Tassé autour du journal, on recherche mot par mot, un aveu, une contradiction. La voix du lecteur entrecoupée par l'émotion, étouffée par le grondement de la bataille qu'on n'entend que par le cerveau qui la vit
La tension s'accroît au déroulement du récit lorsque du dehors des voix françaises braillant une chanson grivoise viennent heurter les oreilles attentives.
L'ami Jean est déjà dehors, apostrophant les coupables. Ce sont deux civils du camp voisin, pomponnés qui arrivent en chaloupant, faussement éméchés, hilares de leur "bien bonne".
- Vous ne pouvez pas avoir une autre tenue dans des moments pareils ?. On ne va pas tout de même passer son temps à chialer! Vous nous dégoûtez avec vos gueules d'enterrement. Vous vous cassez bien la tête !
Bougres d'imbéciles! dans notre pays, on se bat, ça flambe, il y a des gens sur les routes. Faut pas pleurer sans arrêt, mais il y a des limites.
Nous avons la veine de ne pas nous faire esquinter. Il y en a, c'est parce qu'ils le veulent bien.
Dégueulasses ! Parler ainsi de ceux qui se sacrifient pour vous, vous goberger devant les gens d'ici qui souffrent par...
Fous-nous la paix, c'est des chleuhs.
Oh toi, surtout, ferme ta gueule! t'es assez plat devant eux. Allez hop, disparaissez et bouclez-la.
Malgré qu'ils soient estomaqués de l'échec de leur piétrerie et médusés de la semonce, les piètres bonshommes brûlent de récriminer. Ils en sont dissuadés par les regards glacés qu'ils affrontent. Pales d'un restant de dignité, ils s'en vont.
LA ROUE DE L'HISTOIRE
Ainsi qu'un raz de marée submergeant les îlots, escaladant les récifs, nivelant les côtes, l'Armée Rouge bat de ses vagues montantes le dernier barrage.
Evacuation forcée des "Marches de l'Est". Interminable défilé de chariots tirés par des chevaux fourbus ou des bovins, haut crottés. Les uns sont sommairement couverts ou simplement remplis jusqu'à ras bords d'affaires hétéroclites entassées avec femmes, vieux, enfants, emmitouflés dans la totalité de leur garde-robe, les autres montrent des toitures de bâches, de tôle et de papier goudronné, suivant la classe de leur propriétaire ou le délai laissé à l'aménagement.
La bise de janvier 1945 soulève les crinières des attelages fumants d'efforts tendus, bleuit les visages aux yeux bistrés, ratatine les corps dans des poses de bêtes forcées, fait tintinnabuler casseroles, outils, seaux pendus aux ridelles.
Tous les récits concordent. On se livrait tranquillement aux travaux hivernaux, derrière un front, affirmait-on, définitivement stabilisé. Ebranlement de séisme. Avions bourdonnant, canons aboyant, régiments et matériels refluant en désordre. Et le coup le plus inattendu, les S.S.
Rien ne put les fléchir. Il fallut partir, laissant transformer la ferme ancestrale ou opulente exploitation moderne en blockhaus, le village tant de fois centenaire en point d'appui. Des décombres.
On surchargea le chariot au maximum, bidons de carburant ou fourrages, légumes et vaisselle. Pis encore lorsqu'il ne fallut emporter qu'un mince baluchon et se tasser dans des wagons découverts, vers .... on ne savait
Fugitifs allemands de I945, à vous d'être jetés sur ces routes des espoirs perdus et des tombes creusées à la hâte Les nôtres percevaient l'immense murmure de sympathie des nations épargnées, vous, les clameurs de l' universel hallali.
Cet exode, pourtant annonciateur certain de notre libération et de celle de notre pays, ne lève pas la joie qui devrait nous secouer devant cet abaissement tant souhaité de nos ennemis.
Sont-ils tous et vraiment responsables ?
Mises au point entre nous
Ce soir, on en parle dans les deux kommandos, S.T.O., prisonniers.
Injures, invectives, "ils peuvent tous crever" !
L'indécence devient telle que quelques-uns manifestent leur désapprobation. Comme toujours lorsque tend à se former une pensée commune, on cherche le porte-parole. Ce sera le "Marmot" qui bouillait depuis un moment dans son coin.
Les regards quémandeurs que nous lui jetons sont l'étincelle de l'explosion.
- Bougres de salauds. Je vous dirai ce que je pense, car moi, il y a longtemps que j'ai dit aux Chleuhs qu'ils prendraient la trempe, et vous aviez sacrée frousse quand vous entendiez cela.
Pour moi, la bagarre, elle n'est pas d'aujourd'hui! Pendant que vous étiez les pieds dans les chaussons, devant un zinc de bistrot ou dans un quelconque plumard, nous n'étions pas beaucoup à nous époumonner que la guerre venait, que celle d'Espagne...
S'il fallait s'en faire pour tout ce qui se passe dans le monde. On a suffisamment d'emmerdements comme ça !.
Et comment s'y reconnaître, du vrai du faux. Moi, j'en sais assez avec le canard du coin.
Voilà le fin mot. La politique, je m'en fous.
Tu fais rigoler. Il y aura toujours des riches et des pauvres, et des guerres.
Voilà la bonne politique qu'on vous fait faire. Attendre les miettes comme le chien sous la table, ou le coup d'assommoir comme le boeuf à l'abattoir. Ce qui ne vous empêche pas à tout propos de parler de chambardement... à la condition que ce soit les autres.
Immanquablement vous affirmez, si ça ne réussit pas, c'était fatal, si ça réussit, c'était pas difficile.
Chacun peut avoir son dada, le jardin, la manille, mais il faut toujours réfléchir sur ce que l'on dit, pourquoi celui-ci dit blanc, pourquoi celui-là dit noir, tels événements, quelles conséquences. Peut-être serions-nous encore à la maison...
Encore la leçon A t'entendre, il n'y a que toi et tes copains à avoir raison. Les Allemands, ils en ont fait de la politique, y compris les mômes. Quel résultat! Ils auraient mieux fait de rester chez eux, les hommes à leurs pipes, les femmes à la vaisselle et les gosses à leurs jouets.
En plus, chez eux, ce n'est pas comme chez nous. Ils se laissent bourrer le crâne facilement et ils aiment marcher au pas.
Tu peux en parler de se laisser bourrer le crâne Il ny a pas encore si longtemps vous nétiez pas mal après avoir cru dur comme fer justement que la route était coupée, à jurer que la ligne Weygand, hein! avant de bénir Pétain-le-Sauveur.
Lorsque les Anglais en prenaient plein la gueule fin 40 et ensuite en Lybie : Ah les salauds, c'est bien leur tour. Après le débarquement; vous comprenez, la ténacité anglaise, mais à l'offensive Runstaedt les Amerlock, la guerre avec le confort moderne.
Et on continue. Aux premiers revers russes; "un pareil régime"; au premiers succès : "l'hiver, le nombre, l'immensité, Napoléon".
Le Japon ? Rien à faire contre des fanatiques, les Américains bons pour le football. Dès que ça change, contre le matériel américain, ils sont foutus. Le De Gaulle du début? Un ambitieux qui se fait engraisser par les Anglais. Le même victorieux; c'est autre chose que l'autre vieille baderne. Les maquisards? Des fous ou des sales types qui attireront des ennuis à ceux qui se tiennent tranquilles....Et maintenant moi, j'ai toujours dit que les Français ne se laisseraient pas faire. Et les libérations de fonctionnaires, d'agriculteurs, de pères de familles nombreuses, la relève, la transformation?
Chaque fois embarqués et cest pas faute de vous le gueuler, pourtant.
Tenez, je suis sûr que si les Frisés vous avaient renvoyés rapidement, c'était tous contre la perfide Albion aux cris de "Vive le Vieux", "Vive Dodolphe".
Par cette philippique virulente, notre Démosthène a touché au vif le fond de chauvinisme que réagite la victoire en chemin. Lindignation de ces vertus patriotiques subitement recouvrées éclate tumultueusement tandis que les "teigneux" auxquels se joignent des ralliés et des repentis applaudissent bruyamment.
De la sorte excité et encouragé, l'orateur va se lancer à corps perdu dans une diatribe plus véhémente encore. "Et je vous le redis et redis, les malins qui vous chuchotent "pas de politique!", ils vous la font faire "leur" politique, du moment, en vous bourrant le cabochon depuis la maternelle; toujours contre vos intérêts. On en a assez entendu brailler ici contre les grévistes de I936.
Tout à l'heure, j'ai entendu "ce sera toujours la même chose". Alors, je demande: pourquoi, de gaieté de coeur, -d'autre chose pour parler net - avez-vous fait des enfants, sachant que la misère et le massacre les attendaient? Seriez-vous des assassins avec préméditation? "
Suffoqués d'être traités de pères dénaturés, les gars se limitent à hausser les épaules, à grommeler menaces et injures, mais leur irritation s'accroît visiblement. "Je n'en ai pas terminé avec ce que j'ai sur le coeur".
Ceux qui ont le droit d'être durs avec les Allemands et leurs complices, ce sont les Partisans et volontaires de partout, les Russes et tous ceux aux pays calcinés. Mais vous, non.
Toi qui te vantes d'avoir foutu ton barda dans le fossé en 40, toi qui nous a raconté qu'en Bavière les ouvriers vous passaient des boules de pain, toi qui avec moi a reçu des pommes de la vieille qui fit de la prison pour cela, toi qui a pleuré des chemises auprès du Directeur pour parader en ville, toi qui a demandé des heures supplémentaires, ceux qui reçoivent ça et ça de leurs "femmes", toi qui pleurniches des exemptions. et toi des permissions, et toi qui te places sur le chemin des huiles pour leur dire bonjour, vous tous, et prenez ça dans les gencives vous avez le culot, après avoir léché la main de vos maîtres, de vouloir leur cracher aujourd'hui à la figure!. Restez donc passifs au moins.
Vos biscotots si souvent à leur disposition et de plein gré n'est-ce pas ? Ayez donc la dignité de ne pas les exercer sur des lutteurs au tapis mais de vous en servir s'il y a encore des coups à donner pour le K.0. final!
Fouaillés pareillement par cette colère longtemps contenue, presque tous et particulièrement ceux ont ont été désignés, éclatent. D'autres au contraire, soulagés d'entendre ce qu'ils n'auraient jamais osé dire, les prennent à partie. Tumultes et bourrades.
Le meilleur, pour calmer cette ébullition, est d'enlever la cause de l'effet. Nous dégageons notre camarade et l'entraînons tout flambant vers notre kommando, en le sermonnant sans conviction.
Vois-tu, vieux frère, tu as eu raison de leur administrer une fustigation soignée. Leur épiderme avivé sera plus sensible, espérons le, mais sont-ils tellement responsables !. Réflexion faite, fallait un langage plus sentimental
Il s'agit de leur faire comprendre que l'enjeu de cette lut;te est la valeur humaine, celle de la dignité, de la chair et des os
Leur montrer par conséquent que les nazis projetaient une nouvelle Rome Impériale dans laquelle le "Herrenvolk" dominerait les peuples soumis.
Dire cela à nos copains, c'était.exciter leur instinct de conservation et aiguiser un sentiment national que je ne crois qu'émoussé par le bain dissolvant de ces dernières années"
Une fameuse meule serait nécessaire.
Pas sûr. Pour leur dessiller les yeux sur la stupidité et la nocivité de telles prétentions raciales, il suffit de faire constater que, de par ses activités qui exigent un champ d'action sans cesse accru, l'homme est contraint de devenir universel. Par exemple, l'électricité évoque Branly, Edison, Rontgen, Marconi, etc...
Quand tu es touriste, tu es reçu partout avec honneur. Pourquoi demain, te traiter en ennemi ? Une grève à Bombay, des machines stoppent à Birmingham ; un coup d'Etat dans un pays, les diplomates s'inquiètent. Tout ça, c'est un peu comme dans la fable : chaque partie du corps veut être indépendante, et l'ensemble manque d'en crever.
C'est aussi pour cela qu'il faut encore rabâcher, pas de responsabilité collective d'un peuple, car partout il y a des canailles et braves gens et surtout dupeurs et dupés. C'est une question de pourcentage suivant les époques.
Bien sûr, ce qui est effarant, c'est de voir ce qui se produit dans le pays de Gutenberg, de Luther, de Goeth et de Marx.
L'explication partielle, c'est certain, est à chercher dans les conséquences nationalistes et économiques du Diktat de Versailles, comme la "ligne bleue des Vosges" dans celui de Francfort ? Faisons donc notre examen de conscience par un seul exemple.
Pour un autocrate en mal de prestige, nous avons ravagé le Mexique. Faut-il que ce pays continue à haïr le nôtre ? S'ils avaient pu coller Napoléon III au mur en compagnie de Maximilien, juste punition!. Celle qui est à appliquer aux responsables dans tous les pays. Le petit nazi de village trinquera peu ou prou, mais les caïds politiques et économiques - surtout ces derniers pourront compter sur leurs ex-ennemis. Les loups, etc
Moi, je connais une fameuse antidote contre racisme et chauvinisme, à prendre à fortes doses après une bonne purge de tout ce qu'on a avalé avant; ça s'appelle internationalisme T'as raison, mon pote, et pour imiter une phrase célèbre : Hommes de bonne volonté de tous les pays, unissez-vous.
Voilà une bonne conclusion; au lit, maintenant.
Dehors, les chariots continuent leur marche crissante.
HOPITAL EN FIN DE GUERRE
Le médecin allemand est blasé de la complainte chantée depuis cinq ans par le prisonnier roublard ou épuisé, le soldat blessé qui ne veut plus retourner là-bas et le conscrit qui ne veut pas y aller, l'ouvrier fatigué, le commotionné du bombardement, la réfugiée neurasthénique.
Il s'en moque certainement, à plus forte raison, un prisonnier, et davantage encore, un Français récalcitrant. Pour la façon dont ils ont interprété la générosité allemande, ceux-là Tout bien pesé, l'envoyer à l'hôpital, c'est en être débarrassé .
Sous-alimentation, épuisement, plaies souillées, et un jour, un pouce avec une louche auréole bleuâtre rosâtre. Je montre ça à Herr Lagersdoktor. Au travail. La douleur, les raideurs surgissent, les forces s'estompent. Je reste étendu. Au travail! évanouissements, vomissements, boire, boire et ne plus pouvoir avaler... et évacuer.
Herr Doktor visite aujourd'hui les prisonniers.
Des plaies, des anthrax, des stigmates et des séquelles, des toux, des râles, des têtes dodelinantes, des lambeaux crasseux, des crises de frissons, une odeur de bergerie. Ce sont les soldats vaincus de partout, debout, accroupis, silencieux, monologuant, chuchotant. A la chaîne, pastilles, coups de bistouri, charpie. Un Russe tient un pied gonflé, infect, noirâtre, à la plante fendue probablement par un tesson. L'homme ' se révulse, visage de marbre hautain sous le coup de ciseau à pleine volée qui échancre la blessure, l'écarte de ses lames. Clopin-clopant, il s'en va pus et sang.
Le même ciseau encore humide me fait sauter un morceau de chair tuméfiée. "Arbeit !" articule la lèvre méprisante.
L'humiliation, la douleur, la rage me courbent, mais tu ne me verras pas à terre, dégueulasse. Te crever ta sale gueule avec tes ciseaux. Au point où j'en suis. Allons, c'est idiot pour toi, pour tout ce qui est en route. Tu verras, fumier, encore quelques semaines, tu verras .
Tout est trop lourd, se noircit, ne se perçoit plus. Figures inquiètes et floues des copains, leurs voix tout amorties. Des compresses sur le front, des mains rudes si précautionneuses, quelque chose de métallique qui s' introduit entre les dents. Jean a menacé un pharmacien qui a donné pansements, médicaments. Tout cela appliqué au hasard.
Les uns parlent de grève, les autres de manifester. ça gueule, ça s' agite, les chefs sont pris à partie. Merci, mes copains, mais faites attention.
- Il faut quil aille à l'hosto...Oui, mais ils vont nous le faire crever, là-bas. Ne crains rien, je vais voir...s'en occupera...on s'arrangera...y aller...gare à eux, si...
J'attends dans l'interminable couloir, le couloir de tous les hôpitaux, bourdonnant d' échos, bruits de bottes, pas feutrés, chuchotements, gémissements, roulements assourdis. Il y a des gens assis, comme tassés, d'autres appuyés au mur, blême sur blême, debout ou accroupis. Pansements, cannes, béquilles, sur tous les traits exagérément accusés, la souffrance contenue, ruminée, comparée avec celle du voisin, des cillements d'angoisse et d'espoir.
Une porte s'ouvre. On emmène une chose vivante portée par la tête et les pieds. Plus de chariots, ils sont transformés en lits.
D'une voix qui me semble appartenir à quelqu'un que je ne connais point, je répète le diagnostic. L' infirmière me répond que le chirurgien est Polonais de lorganisation clandestine polonaise et que l'aide est Ukrainien..
Prévenus, ils feront tout ce qu'il faut pour le Kamarad Franzose. Un coup de torchon glaireux pour évacuer les fragments d'entrailles abandonnés par le prédécesseur. Torse dénudé, couché, ligature brutale des pieds et des mains,un chiffon (alors, pas de coton, pas de casque) dégoulinant d'éther pressé violemment contre les narines. Courte lutte, le chiffon saute, une grande lampée d'air. Deux fois.
Pas de temps à perdre, d'autres attendent. Violente traction aux cheveux, la tête qui sonne contre le rebord métallique, l'éther qui coule décapant la gorge, déglutition spasmodique, les lanières de cuir qui s'enfoncent dans les chevilles et les poignets, la table qui vibre.
Un tourbillon de sons, d'images et de couleurs.
- Langsam,, langsam, Fertig.
Un tourbillon de sons, de couleurs et d'images.
On achève de me boucler un pansement aussi dur qu'une cuirasse de la gorge au nombril, on me fait glisser de la table. Bien-être, ça va mieux. Une poignée de mains, un sourire, un voeu, on me pousse dans un coin où sont jetés les vêtements, et déjà est là un soldat, la chemise relevée jusqu'au menton. Une tache brune comme une envie, balle dans le ventre.
- Schnell, raus, noch viel, raus. Baracke.
Dans le couloir, les mêmes gens, les mêmes regards perdus dans des yeux trop brillants. Baraque, ne pas prendre froid. Où est la baraque, comment faire pour s'habiller ? Enfin, une paillasse, la dernière. J'ai de la chance, et de plus, avec un semblant de drap. ça évitera les gonocoques et autres coques de la couverture.
Comme disait mon lieutenant, la première chose en arrivant quelque part, c'est d'examiner la situation. La situation ? Impossible de bouger, si ce n'est sur le dos, ce qui me fait percevoir un peuple de punaises prêtes à s'abattre comme la misère.... Bon.... d'autre part, je sens déjà les puces. Toujours cette histoire des deux fronts. A côté, des Russes. Il y en a qui sont quasiment kaput, les mains fuselées long étendues et des figures de Janus vivant macchabée.
J'ai entendu parler français en arrivant. En effet, sur la paillasse voisine. Cadavérique, le copain, et ne tient guère de place sous sa couvrante. La nuit. Un Russe, comprenant que la lumière me gêne il faut la laisser afin d'empêcher les punaises de choir (pure théorie) - s'évertue à fixer un papier. On grogne, ronfle, gémit, chuchote. Les femmes dans le baraquement contiguë mènent le sabbat. Dire qu'il y a des types... quand ça tient, ces Idées là..... Un pansement oppressant me dispute une atmosphère d'une moiteur visqueuse. Suis cloué comme une chouette à la porte d'une grange.
Le canon claque sec, allemand ou des autres. Des avions filent des gammes. Les vibrations de la terre montent par les pieds du lit jusqu'aux reins. ça doit donner. Si un bon paquet arrive, je suis foutu, à ne pouvoir remuer ni pieds, ni pattes.
Tout ça, c'est rien. Le principal, pisser et boire. Trop de liquide d'un côté, pas assez de l'autre. Je mords les peaux sèches et ma main, rêche comme un tison, frôle un front glacé et mouillé puis des pommettes brûlantes.
Celui du fond, avec ses plaintes réglées en horloge, on s'y habitue, mais l'autre, avec sa respiration chuintante et désordonnée, quel crampon.
- Dis, je vais mourir...
Pas si facile que ça. Moi, depuis sept ans, toutes sortes de trucs pour me faire crever. Suis encore là. Tu ne me crois pas, je suis foutu. Je ne reverrai pas ma mère, je vais mourir ici.
Dans la pénombre, je distingue un visage de vieil ivoire, un nez qui s'effile, des joues concaves, un front mangé par une mèche pendante, un regard vacillant de lueurs inhabituelles, trop grand, beaucoup trop grand sur le fond de cerne.
A tancer vigoureusement et à consoler doucement.
Je lui fais raconter sa petite vie, courte vie sans relief d'adolescent encore chez maman. Pendant ce temps, il oublie sa peur. Moi, pas du tout la souffrance, en flux et en reflux, mais roulant en marée haute. L'ampoule électrique se gonfle, se gonfle, le plafond ondule, le châlit semble voguer sur des vagues de longue amplitude, les objets s'estompent dans des contours flous et formes démesurées, tandis que la voix qui raconte, déjà étouffée et cahotante, s'amenuise et se tait.
Chute dans un vide laiteux. Opacités traversées de fulgurations, des sons qui naissent du cerveau et qui sortent des lèvres, silhouettes confuses d'êtres et de choses, souvenirs bousculés par de vagues anticipations. La houle des ébauches de l'inconscient qui clapote et submerge les visions exactes.
Cramponne toi, cramponne toi, tu glisses.
Octobre I94I, le moral, Avril I945, le physique. Fait gaffe , halte !
- Dis, tu as mal, beaucoup mal, insiste la voix inquiète du compagnon, déchirant passagèrement les brumes.
- Tu parles, mais surtout ferme ta gueule !
Du noir, le temps disparu. Je passe dans les cheveux trempés une main inconsistante, des doigts de glace sur un corps humide d'une sueur à l'odeur aigre.
Des volets D.P. enlevés, lumière et air à la saveur de vie, mais déjà la chaleur dissolvante de l'énergie récupérée. Quelques pas de vieillards, lamper une eau fade au robinet, mastiquer quelque chose.
Deux copains arrivent essoufflés du camp avec vivres et boisson, et s'esquivent aussi vite. "Tiens, voilà aussi des nouvelles. A ce soir. Il y en a une, "hénaurme" ! Une compagnie des "Chantiers de Jeunesse" récemment arrivée devait être lancée dans la proche fournaise par un encadrement fanatisé.
L'ami Paul, bardé de l'impétuosité IOO % dûe aux circonstances, se dévoila au Herr Generaldirektor de l'Arbeitsamt comme grand chef d'une énorme organisation déterminée à tout broyer et arracha au négrier abasourdi (ou réaliste) que l'unité ne poursuive pas sa route fatale !
Il a un pot, ce garçon, c'est incroyable. Fort justement soupçonné, il avait été gestaposé un mois et demi...pour tomber finalement sur un policier local antifasciste ... qui le libéra au bon moment. Dommage que le récit qu'il en fit ait été égaré ! D'autant plus qu'il avait bien d'autres choses à raconter.
Il doit drôlement se donner avec les autres potes, du côté des villages, de la gendarmerie, des gares, de.... du.... des... de la...
Comment ça doit marcher avec les copains étrangers, et pour que...et comment que... Quel boulot !
Et moi qui...merde de merde
Malgré ces réconforts, ces auto-interrogations et les colères de dogue à l'attache , les heures suffocantes me grignotent dans ces relents de suint. Qui d'entre nous s'en ira debout ou allongé ?
De nouveau la pente vers le délire ?
Cramponne-toi.
Depuis trois jours, ce pansement devient dur, parait se souder aux chairs alourdies. Il en sort de ces effluves dont il faut se méfier. Faudrait toucher les amis du service sanitaire. Trop ridicule de choir au moment où...Qu'est-ce, que disaient les papelards, qu'est-ce que :j'en ai fait, c'est pas le moment de les paumer, qu'est-ce que m'a dit machin, pourvu que je ne dise pas de conneries quand je suis dans les nuages, faut absolument que je fasse dire à...comment il s'appelle.
Tout se brouille.... Faudrait absolument voir.... Aïe, plouf,ce coup ci, ça y est.
Cramponne toi !
Une grosse protubérance verdâtre fleurant nettement l'aigrelet du fumier lorsque l'ami polonais de l'infirmerie tente de tirer les détritus de papier hygiénique tenant lieu de gaze. Des ruisselets de sanie coulent de l'aisselle jusqu'aux chevilles. On coupe aux ciseaux des lambeaux de chair putréfiée, exactement comme le boucher détache membranes et nerfs d'un beefsteack. La plaie présente maintenant un beau rose, bien nettoyée à l'eau distillée (l'alcool sera pour des temps meilleurs).
- T'as de la chance qu'on était là, dit le copain polonais qui ne s'attarde guère.
Les heures s'égrènent végétatives, vivantes seulement de plaintes et d'insomnies, de visites hâtives aux prudents conciliabules. "Cheval de Troie".
Enfin, ça y est.
Col de capote relevé, calot jusqu'aux sourcils, coincé entre deux grands pour conserver la marche rectiligne et disparaître dans leurs volumes.
Ouf, dehors !
- Fait pas chaud. Déjà tard, commence à faire noir.
- Tu en as de bonnes, on crève de chaleur avec ce sacré bourguignon.
- Ah !
1945
Le Cheval de Troie
Lorsqu'il semblait aux autorités allemandes que des rapports de cordialité s'établissaient entre étrangers et autochtones, apparaissaient affiches et articles admonestant à plus de raideur par le leit-motiv "Der Feind bleibt der Feind".
Il restait donc à leur rendre témoignage que leur pénétration ne serait pas un jour à mettre en doute. Tant et si bien que germa, grandit, pour le moins soupçonné mais cependant totalement ignoré, un réseau à la trame trop faible, au centre trop peu cohérent, aux transmissions précaires, mais qui existait.
Il fallut causer et causer; des plans à l'infime détail près que les circonstances contraignaient à abandonner et à remanier, un oblique travail de sape morale dans les deux camps, une multitude de difficultés matérielles à palier ou tourner dont la moindre n'était pas les différences de langues, -toutes sortes de matériels à fabriquer, dissimuler, transmettre
Il s'agissait aussi de former les sûrs, neutraliser les capons, rallier les hésitants, écarter les tièdes, dépister les éventuels mouchards, pourvoir au remplacement des "repérés" et des partis, tenir compte d'objections fort valables, tirer profit des suggestions, placer ceux qu'il fallait où il fallait.
Et au temps voulu, lancer le mécanisme.
*
**
Ce qui a pu être dit auprès du drapeau tricolore encore tout froissé de ses cachettes mais ennobli par le soleil d'un mai lourd de tant d'orages libérateurs: l'heure tant désirée, le devoir de contribuer à la défaite hitlérienne, maintenir l'ordre, prévoir le rapatriement.
Quelles expressions étalent les têtes?
Allons, les bouffeurs de Boches, dans peu d'heures vous pourrez en trucider à satiété!
Eh! oui, il y a risque de se faire égratigner. Comme dit celui-ci en s'esquivant -"Ah! zut, il est bath, lui avec ces histoires! Ramasser un mauvais coup après cinq ans de prisonnier", tandis que celui-là appuie -"Et chez nous, qu'est-ce qu'il deviendraient?
Au premier rang, on tente de disparaître parmi les autres. Quelques désignés sont partagés entre la frousse et le désir de ne pas paraître l'avoir. Certains se donnent l'air de ne pas avoir compris. Il y a ceux qui, calmement, presque tristement -dominer la peur- sont résolus aux décisions qui ne payent pas.
Les événements sont alors simples et brefs
Police auto-dissoute, Vosksturm retourné à ses biberons et ses tisanes, débris passifs de Whermacht tapis ou pattes en l'air aux premières menaces S.S. en fuite, les ouvrages de défenses inutilisés. Les résistances sporadiques beaucoup plus maîtrisées par bluff et surprise que par les armes.
Le communiqué final pourrait être:
Malgré la faiblesse des effectifs et des liaisons, le mouvement a facilement réussi en présence d'autorités vacillantes. On ne signale que des échauffourées d'importance toute moyenne, l'armée étrangère sur ce terrain ainsi préparé ayant fait son entrée sans grands engagements. La situation reste toutefois confuse.
Commence le gros travail. L'usine à occuper, au besoin à préserver, car S.S. Obersturmbannfûhrer Herr Général Direktor est capable de tenter cet impossible contre l'évidence auquel Goebbels excitait en 1944 les étudiants de Heidelberg.
Si d'ici vingt minutes, vous entendez quelque chose et ne voyez personne redescendre, allez-y, et alors...
Une usine totalement arrêtée, exsangue de ses ouvriers qui sont aussi cerveaux et nerfs de tous ces halètements et fébrilités des machines, c'est une image de mort plus intégrale qu'un cadavre d'homme. Le pas qui y résonne s'en effraye.
Le moment de grandeur n'échappe pas aux personnages, lui et moi chacun ressent qu'il n'est pas seulement une individualité à qui le destin assigne un rôle restreint, mais qu'il représente quelque chose de plus vaste qui le dépasse. Et cependant ils ignorent encore qu'une scène identique aux grandioses proportions va sous peu se dérouler: Reims 8 Mai 1945.
Vous devez abandonner l'usine.
Non, c'est une propriété de l'Etat Allemand.
Nouvel Etat allemand ou République tchécoslovaque peut-être mais plus d'Etat national-socialiste.
Une abdication?
Oui.
Nous disposons encore de forces...
Les Russes ont traversé la ville. Mairie, commissariat, gares, entrepôts, Préfecture, imprimerie du journal sont occupés par les Tchèques, les Polonais, les Français.
Je ne laisserai pas l'usine. Depuis des années, je l'anime pour notre Etat. Je préfère la détruire...
Nous étions au courant. Ce que vous aviez prévu est hors d'usage.
Alors, je la défendrai. J'ai encore des hommes décidés à tout. Ces balles dans mon tiroir, c'est pour vous... et pour moi. Nos troupes peuvent revenir.
Les Russes aussi. Pour quelques jours en plus, des sacrifices inutiles, vous et nous.
Qu'en savez-vous. Ici même, j'ai encore des possibilités. Et si vos Alliés se retournaient contre les Russes?
Plus rien derrière vous, et pour le restant...
D'ailleurs, appelez-moi, je vous prie, le "Landratsamt". Les P.T.T. sont toujours en service sous notre contrôle, afin que j'avise mes camarades que...
La voix française du bout du fil éclate dans nos deux têtes.
C'est donc vrai, vous êtes partout!.Qu'est devenu le Landrat?
Dans son bureau, à signer les pièces que nous lui apportons!
Alors... On va bien voir si vous bluffez!
Pendant la conversation téléphonique, sous les chocs des voix françaises et étrangères qui lui répondent de presque partout, j'observe le graduel affaissement de cet homme qui fut pour moi si longtemps la réalité même de l'oppression. Toute la gangue d'humiliations et de découragements s'effrite à ces premiers actes de vainqueur. Dans cet instant, je crois qu'il ne s'est pas écoulé soixante huit mois depuis Septembre 1939. Et tu me croyais bien crevé, suivant tant d'autre, il y a quelques temps, et c'est moi qui te fous la patte au collet!
La voix cassée me tire de ce court rêve de gloire et de vengeance.
Alors, prisonnier?
Provisoirement, oui.
Nous somme là pour qu'elle ne le soit pas. Tout est prévu. Nous en ferons remise aux nouveaux possesseurs, nos amis de guerre.
Encore une chose. Vous fûtes quelques-uns à ne jamais désespérer et à nous le prouver. Tout mon estime à de pareils adversaires. Est-ce chez vous... la même estime... pour nous qui avons espérer jusqu'à la fin... et espérons encore?
Oui, pour les Combattants abusés mais pas pour ceux qui ont fait le mal consciemment. Ils paieront.
Brefs saluts. Lui, les épaules accablées fripant le costume impeccable des jours de splendeur, reste seul avec le sort qu'il se sait d'avance réservé.
Terreux, les mains tremblantes, le regard mobile et inquiet, le Landrat, assis à son bureau préfectoral démuni de papier, médite dans le bruit des intrus qui s'installent, sur son proche suicide.
...La ville n'est que rumeurs, la rumeur du torrent chaotique dans ses remous, canalisé dans son cours, de chars, de véhicules, de canons et d'hommes et l'armée victorieuse lancée dans la percée finale. Un torrent qui ébranle, arrache, entraîne les gens et les choses, les institutions et les disciplines.
Les poignées de Français, de Polonais, de Tchèques, de Hollandais, d'Anglais, de Russes, avec leurs quelques armes dérisoires y disparaissent, chétifs imitateurs des guerriers du cheval de Troie.
Le premier "Conseil Interallié" est tenu. Sont présents: Français, Polonais, Hollandais, Tchèques, Anglais, Serbes.
Relativement facile de démolir, beaucoup plus difficile de reconstruire. Le plan de travail énorme, depuis tant de mois élaboré dans ses grandes lignes, et mis au point.
Il faut continuer le ravitaillement, maintenir l'ordre, assurer le fonctionnement des hôpitaux où affluent constamment en l'absence de l'indispensable, malades et blessés, ainsi qu'empêcher la fuite du personnel sanitaire, dépister les très nombreux suspects, tels les prétendus Alsaciens- Lorrains, Luxembourgeois, Néerlandais, diriger vers leurs pays d'origine des errants venus de tous les points cardinaux, organiser l'évacuation des femmes, des enfants, des malades légers, assurer la coordination entre les autorités qui veulent s'en aller et celles qui veulent s'installer.
Pour nous, le calme remarquable et la bonne discipline de nos compatriotes. Très peu s'enivrent ou pillent.
Contre nous, l'absence de toute administration faisant autorité, le pullulement des "responsables" et avant tout, le gâchis que créent les unités qui se succèdent après quelques heures de souveraineté.
Les Russes ont commencé par faire, dans la meilleure intention, la seule chose qui n'était pas à faire. Les Français ayant saisi en gare un convoi complet de cigarettes, vins, liqueurs, et le gardant en attendant une décision, les Russes ont tout distribué à la volée... après prélèvement.
Au-dessus de tout éloge, les Français répartiront leur butin équitablement entre tous les kommandos.
Et pourtant! Ces champagnes de haute cuvée "réservé pour l'armée allemande" comme l'indique une inscription rouge barrant l'étiquette, quelle délectation pour des palais affadis par des années d'eau insipide!
Délice aussi les cigarettes fines, les "Diplomates" dans leurs luxueuses boîtes.
Le vent souffle à l'optimisme... heureusement en zéphyr.
Ebauches et Tentatives
Sourires et froncements de sourcils, apartés, éclats de voix et cigarettes ont abouti. La voie peut être utilisée. Quelque part, doivent stationner les Américains chargés d'assurer le rapatriement
Les premiers bénéficiaires seront les femmes déportées qui ont grand besoin de soins, ainsi que les enfants hollandais. Gosses infortunés, résultat sans doute d'une de ces répressions collectives razziant vers l'Allemagne tous âges et tous sexes. Six à dix ans, ne se souvenant ni de leurs parents, ni de leurs maisons, de qui il est impossible de connaître les odyssées, même pour les femmes dévouées qui les convoient.
Ensuite, les malades transportables, les déficients, ceux -trop nombreux- qui ne peuvent plus résister au spleen, parmi lesquels il faut effectuer un tri, non sans tapage.
En cette fin de journée torride, les scènes qui se déroulent à la gare évoquent les eaux fortes de Callot et de Goya.
Un fouillis de wagons éraflés et brûlés, isolés ou groupés dans les plus illogique des hasards: ceux-ci transportent d'énormes machines évacuées d'usines et que la rouille commence à recouvrir. Des mois durant, il en est passé et repassé, il en a stationné de semblable. Ceux-là, le toit percé d'un tuyau de poêle au léger nuage de fumée, les fenêtres obturées, abritent des soldats de nationalités indistinctes, insignes et écussons décousus, anonymes uniformes aux couleurs flétries, ou des familles de réfugiés qui cuisent on ne sait trop quoi sur le ballast. Des mois durant, il en est passé, repassé, il en a stationné de semblables, installant ici des tours de Babel précaires, de peuples ennemis ou alliés, prisonniers italiens -maquisards et soldats de Badoglio-, "Croix fléchées" hongrois, Russes de Wlassov, Roumains d'Antonesco;, tournant dans le cercle constamment rétréci de la tenaille alliée.
D'autres wagons, drapeaux blancs de vieilles chemises et de torchons, croix-rouges grossièrement calquées sur les parois, veulent constituer un train sanitaire. Des soldats, hâves, déguenillés, fabriquent de la charpie ou agenouillés près de leurs camarades allongés sur la mince litière souillée leur nettoient les plaies avec l'eau des locomotives.
Sur les quais, dans un moutonnement confus, ceux qui fuient. Souvent parés de leurs plus beaux atouts maintenant tâchés et fripés, écroulés sur leurs baluchons, toujours en querelles et homélies, ils stagnent là, dans la prostration des déracinés ballottés en tous sens, tremblant de perdre place et biens.
Il va falloir en faire déguerpir une partie. On nous a enseigné la méthode "Los, los, schnell, schnell". On se range et ça s'arrange très vite.
C'est la ruée sur les wagons à peine stoppés. Les femmes s'empêtrent dans leurs robes, les paquets d'effets mal équilibrés entraînent leurs porteurs. Les uns hurlent après un objet oublié, les autres s'obstinent à placer un chaudron, une paire de bottes de haute montagne ou le chien écumant. On s'invective, se décoche des bourrades, des pieds, des poings, des coudes, de la tête. Les vêtements craquent, s'arrachent. on se coince, se dégage pour tomber sur le suivant ou le précédent qui culbutent à leur tour, vociférant de rage et d'anxiété. Les faiblesses ne connaissent plus d'égards. La "Gemeinschaft" a succombé devant la panique.
Dans le coin français, on exulte, visages distendus de joie, joues contre joues caressées par l'étoffes tricolore.
Au revoir, au revoir, bonne journée, bonne journée! C'en est fini avec la partie la plus génératrice de soucis. Les accompagnateurs ont des missions précises qu'ils rempliront avec conscience.
La vie est belle, aussi pour ceux qui partiront les derniers dont le premier acte d'hommes libres fut d'effacer leurs espérances immenses devant celles des autres...
... Au "Landratsamt", ça prend tournure d'administration, un camarade au réel talent d'organisateur en bâtit l'ossature avec rapidité et précision.
Des dactylos -malencontreusement barbues et en godasses- entreprennent victorieusement de faire oublier leur marque de charmes, en tapant, appliquées et véloces.
Remises de laissez-passer après interrogatoires serrés, délivrance de cartes d'alimentation (à validité forcée), ordres de réquisitions des stocks alimentaires et vestimentaires, attestations les plus inattendues - (légalisations d'unions (?), reconnaissances (?) d'enfants) -notes impératives aux employeurs qui n'ont pas réalisé le changement de situation, consignes et conseils aux kommandos du district, liaisons avec les organismes semblables qui ont pu se constituer, instructions péremptoires aux hôpitaux, tracts et affiches, maniements contrôlés de fonds considérables, tout cela s'effectue dans un "beau désordre" qui n'a rien à envier à l'ordre administratif le plus achevé.
La lourde machine enrayée s'ébranle de nouveau, impulsée de ces quelques mètres carrés emplis de fumée, de sonneries, de conversations polyglottes, des bruits métalliques et pétaradants de la rue, du piétinement des inlassables sortants et entrants.
Dans les couloirs, les recrues des chantiers de jeunesse, impeccables dans leurs uniformes vert bouteille, assurent un service d'ordre sans faveur, refoulant les trop nombreux Allemands en quête d'un certificat de civisme.
Une "Equipe", depuis longtemps éprouvée, solidement soudée en dépit des conflits de tendances et de compétences, oublie vaillamment temps, sommeil et repas, dans l'accomplissement enthousiaste d'un authentique travail social
A l'indifférence, si ce n'est l'hostilité par crainte ou par principe du début, succèdent dans la grande majorité les sympathies. Les bonnes volontés qui n'osaient se manifester s'empressent de partout, transformant l'oeuvre de quelques-uns en l'oeuvre de tous.
... On discute pour le deuxième convoi que la très maniable "Reichsbahn" met en préparation. Par kommandos entiers, ville d'abord, campagnes ensuite (les paysans devront fournir la subsistance).
Si l'on pouvait contacter d'autres régions, si l'on pouvait... Si... si... si les projets affluent.
... Le tonnerre dans le ciel que nous voulions trop serein. Le convoi a rebroussé chemin! Des S.S. en civil qui s'y étaient glissés ont assailli des gardes-voies soviétiques qui voulaient inspecter les wagons.
Il se trouve des blessés parmi les Français. Le plus grave est un des meilleurs dirigeants des Chantiers de Jeunesse.
Le commandant soviétique fait mander catégoriquement qu'aucun déplacement collectif par fer ne peut désormais être effectué. Lui seul assumera l'évacuation. Très bien, mais ces chefs d'aujourd'hui ne sont pas ceux de demain. Alors, enfermés ici? N'avons-bien pas agi légèrement?
... Cas de typhus (gardés sous silence) dans les hôpitaux bondés, maintenant démunis de ravitaillement de médicaments et de personnel. La population nomade en nombre ascendant. L'eau rare et douteuse, des mains criminelles ayant assèché les réservoirs. Raréfaction des vivres; stockages clandestins.
L'inquiétude et la nervosité grandissent. Flottements et tensions avec diverses autorités. Nous perdons des contrôles, extension des désordres.
Critiques voilées ou acerbes, amplification des murmures, manoeuvres obliques.
Rassurer, prescrire, concilier, négocier. Continuer.
Jour de fureur
Des Russes se sont présentés la nuit à l'école et ont exigé les femmes: nos déportées aux pathétiques visages flétris, aux chevelures parsemées de blanc, qui gardent dans leurs prunelles l'épouvante, dans leurs gestes, l'effroi.
Ils ont pu être écartés par les Français de garde, mais s'ils récidivent!
Outré du récit, exaspéré par les commentaires sarcastiques, faussement compatissants, je me précipite chez un responsable de la police tchèque.
Nous n'y pouvons rien. Chez moi aussi. Ma femme...
Je revois le visage bouilli de larmes de notre vaillante camarade allemande.
Cher ami français, pourquoi? Le châtiment pour la N.S.D.A.P. qui vous a fait tant souffrir, nous attendions cela depuis toujours.
Savez-vous quel est le quartier le plus touché? "Die Rote Burg", celui où naguère les communistes avaient la majorité.
Je ne sais plus que devenir. Pour moi personnellement, tant pis. Je pleure parce que j'avais attendu toute autre chose. Je ne veux même pas me cacher. S'ils viennent chez moi... Non, inutile de me faire protéger. Je ne veux pas que des Français s'exposent."
"Ils" ont ouvert les réservoirs à bière. Milliers d'hectolitres au ruisseau. L'eau est-elle encore potable?
"Ils" ont fait détérioré des stocks de vivres dans de nombreux magasins.
"Ils" ont fait des raids nocturnes dans les maisons, détruites ce qu'ils ne pouvaient emporter.
On rapporte qu'une jeune Ukrainienne d'un village limitrophe aurait été violée dix sept fois à la file. Racontar, punition, excès de pochards?
Les travailleurs civils de l'usine ont été dévalisés. Silence absolu, effractions soignées, butin choisi. Ce n'est pas la manière des Russes. Perdus par d'autres exemples, le doute leur est refusé.
"Ils" sont passés dans les hôpitaux. Matériels, médicaments détruits. Plus de soins, plus d'alimentation. Les Français hospitalisés prennent peur.
Les femmes violentées, éperdues, quémandent asile dans les kommandos. Faut-il leur en interdire l'accès?
A l'hôpital, on amène des femmes sur des civières improvisées. Violées. Une, cinquante ans environ, regard vitrifié, crispations secouant le visage, le corps parcouru de longs soubresauts. Ouvrière agricole ou d'usine.
Qu'il est dur d'accepter des évidences si contraires aux espoirs, dur de nous souvenir combien nous attaquions feu Goebbels quand il hurlait aux atrocités en Haute-Silésie, dur de penser que des centaines de milliers peuvent être demain témoins à charge, dur de voir ce châtiment sans distinctions.
Un doute plus vrillant qu'en fin 1941. Plus terriblement présent, il est à redouter que les nôtres, contaminés par un exemple aussi tentant ne se livrent à d'identiques excès, et comme il se trouve encore des Allemands armés et résolus...
Accablement, irrésolution, projets aussi vite abandonnés qu'esquissés impriment nos sombres délibérations où se désagrège la belle unité des débuts.
... Auprès des Russes, nous exprimons notre révolte du traitement infligé à la population.
L'un répond simplement "Ukraine". Un autre "Vous ignorez ce qui s'est passé chez vous". Celui-ci "Sept millions de morts dans notre armée. Il a fallu puiser de plus en plus profondément; on ne ramène pas toujours ce que l'on désire.
Hélas oui! Mais Armée Rouge Ouvrière et Paysanne, la guerre au fascisme et non au peuple allemand, comme s'exprimait dans une fraternelle coïncidence des tracts français et des banderoles soviétiques.
Des rapports consciencieux signalent comme principaux fauteurs de désordres les anciens prisonniers et travailleurs forcés russes, les valets de ferme polonais, slovaques, tchèques, bien davantage que les troupe régulières.
Il y avait tant de comptes à régler !
Un jour, dans une ferme, un Polonais esquissa un quelconque geste d'énervement. Le patron manda le gendarme qui écrasa d'un coup de poing la face du révolté et partit sans un mot.
Dans un proche village, un jeune de quatorze quinze ans déroba un poulet. Son employeur voulant lui inculquer une peur salutaire en avisa un détachement de S.S. campant sur la route. Contre les protestations des habitants, du patron, du maire, le gosse fut branché à un platane.
Un Polonais ou Russe fut accusé d'avoir courtisé de près une Aryenne. ses compatriotes rassemblés furent contraints de préparer et d'exécuter sa pendaison.
Durant l'exode de Janvier 1945, les prisonniers soviétiques se tenaient par les bras pour puiser un peu de forces dans leurs faiblesses réunies. Un soldat compatissant fit asseoir un d'entre eux sur une borne et attendit qu'il se remit un peu. Un S.S. abattit l'homme épuisé.
Nous vîmes passer un convoi de Juives, à peine couvertes, les pieds nus tachant la neige de sang.
Une terreur pesante imprima les ultimes soubresauts de la guerre. Il fut expressément défendu aux habitants d'accorder gîte et vêtements civils aux militaires en débandade. On en pendit quelques-uns, des écriteaux dégradants sur la poitrine. C'est alors que l'on vit des prisonniers, roulés dans cette débâche, protéger leurs "Posten" que les autorités voulaient récupérer pour le Front! Maintenant les comptes se règlent.
Vers des jours plus calmes
Les jours se suivent et se ressemblent, hérissés des difficultés renouvelées ou imprévues. L'ordre -un minimum décroissant de désordre- renaît, les diverses "autorités" se rodent.
La population est requise pour nettoyer la ville qui en a grand besoin, réfectionner sommairement les rues, démolir les barrages, combler les fossés anti-chars. C'est un agréable chatouillement que de contempler les potentats de la veille s'escrimer au maniement d'outils encore imbibés de la sueur des multitudes inférieures.
... Quatre hommes jugulés par une corde coiffés de bonnets d'ânes, marchent à quatre pattes, flagellés par des policiers.
Coller un homme au mur, peut-être, lui dérober sa dignité, non.
Je m'informai auprès d'un factionnaire qui me fit connaître:
Ces quatre Tchèques furent des gardiens de camps de travailleurs russes. Ils sont doublement coupables.
...Un jeune Polonais à vélo est arrêté par un soldat russe qui veut s'emparer de la machine. Ce dernier joue de malchance car survient fort opportunément un gradé.
Moi aussi, j'avais une bicyclette, une belle, "récupérée" chez un haut personnage de l'usine.
Je l'appuie contre une barrière. Un Russe pédalant dans de déchirants grincements descend, apprécie.
"Non" traduit mon regard, "Si" le sien, "à moi" mon doigt sur la poitrine, "pour moi" le sien sur la sienne.
Les mains se dirigent vers la poche ou la gaine revolver. Ce serait bête de se trouer la peau pour un engin de si peu de valeur, mais c'est ma conquête.
Heureusement, la conciliation apparaît avec un Polonais qui m'explique que le soldat, agent de liaison, fatigue énormément sur son mauvais appareil, qu'il a encore quantité de kilomètres à parcourir, que mon vélo est très bon, et qu'en, compensation, il me laisse le sien. Ainsi présenté, le diktat me semble plus raisonnable. On s'écrase les mains, apparemment satisfait (lui, oui, moi, non).
... Des Russes ont trouvé un Français dans le lit d'une Allemande et l'ont jeté dehors.
... Une vieille femme se précipite dans la rue, droit sur un gradé et l'emmène chez elle. Il étend d'un coup de crosse le brutal qui rudoyait la fille.
... Un soldat se détache d'un convoi, bondit dans une boutique, coupe un gros morceau de beurre et rejoint son camion au pas de course.
Oh, monsieur, me dit l'épicier, quel procédé, c'est du pillage!
Vous auriez sans doute désiré une facture timbrée et acquittée sur papier à en-tête du régiment. Si vous ne connaissez rien d'autre que cela de la guerre! Au fait, nous enlevons vos stocks. On vous délivre des bons. Vous serez payé plus tard.
Un tankiste russe tambourine contre une boutique aveuglement close. Il s'énerve et ajuste sa mitraillette pour découper la serrure.
Un Français s'interposant, il lui montre sa botte baillante... et celle servant d'enseigne. Le Français parlemente avec l'Allemand très fébrile qui dit que la réparation sera longue. Or, Ivan est manifestement pressé.
Le bouif lui propose des bottes de ses clients. Il refuse, c'est la sienne qu'il veut, pas celle des autres.
Enfin, il en choisit une paire et pose un épais matelas de Reichsmarks dans la main tremblante de l'Allemand médusé.
La famille du portier de l'usine est contente. Les Russes qui y sont casernés l'alimentent régulièrement en lard, bière, pain, sucre. Leurs voisins ne se plaignent pas davantage. On leur a laissé provisions, linge, et rien n'est brisé.
Les femmes seules continuent à gîter en pleine nature près de notre kommando, mais d'autres commencent à retourner à la maison. Il y en a qui s'offrent à nous prendre comme pensionnaires. Certains sont tentés, mais il y a des risques, des maris reviennent à l'improviste.
Une patrouille russe a violemment expulsé un groupe de soldats qui s'était introduit dans une maison.
Afin d'assurer la tranquillité des rues, certaines nuits les mitraillettes les prennent en enfilade. Chacun rentre chez soi.
Il paraît qu'on épure très fortement au siège de la police. On nous dit que les anciens notables subissent des "interrogatoires agités"..
Le soldat pénètre silencieusement dans le kommando; à l'ordinaire, les portes s'ouvrent plus souvent avec les pieds qu'avec les mains. Il nous touche, nous tire, rit. Paraît pas très méchant, mais peut se fâcher s'il n'a pas ce qu'il désire. Un Tchèque en visite nous tire d'embarras.
Un militaire allemand blessé s'est réfugié au kommando. Le livrer, l'abandonner à son sort? Peut-être l'a t-il mérité comme tant d'autres, assassins et pillards. Il est conduit au train sanitaire sous escorte.
Le Russe s'est présenté dans une maison allemande. Tout le monde s'est terré. Il veut seulement coucher une nuit dans un lit, et demande qu'un Français l'accompagne pour assurer ses hôtes de ses paisibles intentions.
A la mairie, siège de l'administration de toute la région, les Allemands canalisés par les miliciens attendent en files épaisses. On passe, en les enveloppant d'un regard distant, salué par le claquement de talons amical du factionnaire. Chacun son tour.
Les petites affiches bilingues hâtivement placardées consacrent la mort de la tutelle allemande... et du mark. Alors même que les Allemands tenaient encore la place, très peu ont été malmenées. Nous sommes très fiers des nôtres et de nos tracts et circulaires. Faudra en rapporter en souvenir.
Tumulte dans les couloirs du Landratsamt. Un Russe est conduit devant un responsable français. Il veut se raser. Le Français soumet la question au Landrat. Ce dernier donne des instructions aux chefs de service.
Autour du lavabo, le trouffion en pleine action, le Landrat une serviette sur le bras, les autres fournissant les accessoires et tournant les robinets, le Français ébahi.
Le conquérant tire de sa poche un flacon d'eau de Cologne, s'asperge copieusement, le tend d'un geste large au Landrat: "Trinken"!
Le Russe s'épanouit de sa candeur malicieuse, le Français se trémousse de joie contenue; les Allemands se contractent de fureur rentrée.
Grand coup de chapeau de Herr Doktorlager. Ah la vache! Et dire qu'il me laissait crever! Va falloir le faire épingler, ou mieux, s'il pouvait rencontrer un de ses anciens patients russes...
Le nouveau maire improvise une petite réception pour nous, les déportés et des combattants français. Entre ces hommes qui ont tant espéré à des titre divers, s'établit vite une communion de pensées malgré les difficultés de conversation. Ce n'est pas seulement l'excellent vin qui chauffe la tête et fait battre plus vite le coeur.
A Prague, nous verrons les soldats soviétiques, tout proprets, sans armes apparentes. Vraisemblablement en signe d'amitié envers la population, mais ces vestes et ces pantalons aux gonflements inquiétants, ça manque d'élégance.
Ici, bardés au début, ils commencent à s'allèger, mais avec en évidence leurs moyens de persuasion. Quelques-uns laissent tout au cantonnement et se promènent aussi sereinement que sur les rivages du Don paisible.
Ils sont plus réservés que leurs collègues d'avant-Gardes aux larges pommettes et yeux bridés. De ces derniers, nous en avions connus d'un détachement de l'armée Wlassov, gardiens du camp de prisonniers italiens, voisin du nôtre. Guère sociables. A la gare, on pouvait s'arranger peu ou prou avec les sentinelles allemandes, avec eux, c'était consigne, consigne.
La radio donne d'atroces descriptions des camps de concentration. Les Allemands nous disent: "Nous n'avons jamais rien su de tout cela. Nos radios et nos journaux nous ont fait croire tous les mensonges. Maintenant, en sens contraire, ce sont les vôtres". Ils sont très gênés lorsque nous invoquons les témoignages de nos déportées.
Un Russe arrive en même temps que moi devant la porte qu'il commence à marteler de la maison habitée par notre ancienne sentinelle. Tremblant de se croire repéré, en voyant les deux hommes, les malheureux remet au Russe... la grosse ficelle qu'il demande. Alors, ce dernier lui place de force une boule de pain entre les mains, assujettit solidement un paquet sur la bicyclette et file.
Dans un appartement entre en nuit noire un groupe de soldats. Femmes et enfants se resserrent dans l'étroite cuisine, abandonnant le reste aux intrus. Ceux-ci s'étendent dans le couloir et s'esquivent discrètement dès potron-minet.
Un kommando de Russes nanti d'un gardien particulièrement "chic" lui procura vivres, vêtements et tous moyens d'échapper à la captivité; nous- mêmes, spontanément, le jour du départ, allâmes serrer la main de notre ancienne sentinelle qui s'ingénia des mois durant, à adoucir une très dure condition.
Coeurs racornis
La situation s'aggrave dans les hôpitaux. Nous sollicitons des volontaires pour y amener du matériel sanitaire dispersé un peu partout.
Ils peuvent bien tous crever, vos Chleuhs.
Cette bassesse d'esclaves émancipés par le courage des autres me fait revivre un incident presque oublié.
Durant l'hiver-bourreau 40/41, l'estomac vide contracté jusqu'au hoquet, la bise griffant la chair par les trous des vêtements, lamentables et grotesques, nos têtes de vieux nouveaux nés larmoyants et morveux se détachant blêmes ou rougeaudes des passe-montagnes frangés de glaçons, nous dégagions les routes à coups de pelles ponctués de soupirs et de jurons.
Sur le fond opalin des flocons tourbillonnants et de l'horizon laiteux qu'irisaient parfois de pâles rayons, dansottaient deux points, un homme et une femme.
Soudés dans une commune adversité, ils ne semblaient faire qu'un corps trébuchant, sans contours précis dans les vêtements blancs de neige que les bourrasques tiraient furieusement. L'homme, fluet, soutenait la femme que la fatigue, le chagrin et la neige amoncelée sous les chaussures faisaient chanceler.
En traversant notre groupe, les torses courbés se redressèrent timidement, et de pauvres figures ébauchèrent un sourire de désespoir et de bonté. Il en est ainsi lorsque des malheureux rencontrent d'autres malheureux.
Notre chef de corvée, le cantonnier-pépiniériste-tambour-pompier, dont la haute casquette tranchant par sa somptuosité fanée sur les guenilles de fonctionnaire famélique, constituait la seule marque le distinguant de nous, intercepta ce témoignage de commune sympathie.
La pelle haut levée, il se rua, dégoulinant de grossièretés sur les pauvres gens qui s'enfuirent penchés jusqu'au sol.
Encore plus glacés par ce spectacle que par la tempête, nous nous enquîmes auprès de l'esclave supérieur de motif de son courroux.
Ah, pouffa-t-il, ce sont des Tchèques expulsés. Ils peuvent bien tous crever!
Furetant dans les kommandos, aux très rares heures d'acalmie, je tombe en arrêt. Dissimulés derrière un tas de ferraille, trois ou quatre fusils, crosses brisées, culasses démontées, quelques poignées de cartouches.
En 39-40, comme il fut dit trop méchamment "on lâchait le fusil pour l'argenterie". En 45, on démolit sournoisement les armes dont la frousse, dès le premier contact brûle de se débarrasser. Mieux vaut constituer des stocks de bouteilles et de cigarettes.
S'"Ils" revenaient, on ne peut tout de même les accueillir à coups de fusils, alors que quelques cigarettes les amadoueraient.
Il est vrai que fin 1944, un officiel français nous tint à peu près ce langage: "Surtout, ne vous mêlez de rien. Ne prêtez pas oreille à ceux qui voudraient vous entraîner. Principalement, là où vous êtes bien nourris continuez à travailler et attendez que l'on vienne vous chercher".
Le puissant Raymond, dans les dernier mois fut au mieux avec une corpulente paysanne dont les ardeurs consumèrent plusieurs civils.
Ses escapades nous avaient bien causé des tracas, surtout dans cette période d'organisation. Ce dont l'intéressé n'avait cure (l'homme de confiance n'est-il pas le paratonnerre?) allumé qu'il était par la viande de la belle pécheresse et celle des jambons, saucissons et pâtés qu'elle lui fournissait à gogo.
Ah! elle n'y est pas du tout! Je vais me faire abîmer pour une putain qui se fait par tout le monde. J'ai une femme qui m'attend. Quand j'y pense, ce n'est pas bien ce que je fais. Deux mois que nous étions mariés.
Puis l'agitation diminue.
Maintenant que les Ruscoffs sont apprivoisés, je vais m'enquiller si la grosse est toujours aussi chaude!
Mais, tu disait, ta femme...
Les rechutes
Les craintes éprouvées font reprendre au vieil antisoviétisme et anticommuniste une virulence croissante.
C'est du propre, vos Soviets! Qu'ils ne viennent jamais en France. Contre eux, on se battre jusqu'au bout. Sans cela!
Heureusement qu'il y a les Anglais et les Américains entre eux et nous.
on peut m'en reparler des communistes. T'as qu'à voir le Thorez! On a dit qu'on avait pas été à la hauteur pendant la guerre. Lui, il s'est planqué dès le début. Pendant qu'on s'emmerdait ici, il se la coulait douce en Russie. Nous, on rentrera avec rien. Lui, il jouera encore les caïds.
Si c'est pas malheureux des zèbres comme ça! "Dire qu'il y en a parmi nous, qui les soutiennent comme Jean, par exemple, ou comme...
Bon, cela veut dire qu'il faut vous redire ce qu'on vous dit depuis cinq ans.
Vas-y, remets-ça, ça nous amuse!
Si ma mémoire est fidèle, De Gaulle dès le début fut copieusement abîmé par Vichy... et par pas mal d'entre vous. On le condamna à mort. Alors, suppose qu'il se soit rendu à Vichy et qu'il ait dit "Maréchal, me voilà", qu'auriez-vous dit?
C'est idiot, ton histoire.
Il n'est tout de même pas si con.
C'est qu'il se serait fait acheter.
Parfait, reportez-vous à septembre 1939. on interdit le Parti Communiste...
Il y avait de quoi après le pacte germano-soviétique!
Tu es enquiquinant avec ton interruption. On en a assez discuté le fameux soir de Stalingrad, mais remettons sur le tapis.
On se disait comme ça: les Allemands bien retapés vont bondir sur l'U.R.S.S. Ensuite, après Prague, on s'est dit, ils vont se servir chez nous. Alors, on offre à L'U.R.S.S. de se faire casser la gueule avec nous. On s'étonne alors que les Russes répondent: Messieurs, débrouillez-vous tout seuls.
Sois objectif! Les Russes savaient très bien que leur pacte favorisait Hitler. Grâce à cela, ils ont participé au partage de la Pologne.
Remarque qu'elle est de nouveau indépendante, grâce à qui?
... ils ont attaqué la Finlande et des pays à côté.
Ma réponse en peu de mots. Si les Russes n'avaient pas été des Soviétiques transportant certaines idées mais les moujicks saignables de 1914, on se serait bien arrangé avec eux conte le concurrent Hitler. Et puis, soit dit sans offenser notre patriotisme, la France d'alors était vraiment une planche pourrie. Les Anglais en sont bien foutus le camp. Tu leur reproches? Les annexions que tu citais, n'étais-ce pas les futures bases de défense contre l'agression fatale?
Tout ça, on peut l'admettre. Les Soviets se sont débrouillés comme ils ont cru le meilleur. A voir s'ils ne se sont pas foutus dedans. Auraient mieux fait de rester avec nous!
Et le "Fils du Peuple", qu'est-ce qu'il devient là-dedans?
Adresse-toi à l'interrupteur! Nous avons convenu que De Gaulle aurait été un con ou un vendu en se présentant à Pétain.
N'estimez-vous pas que Thorez eût été encore plus con de dire à Daladier: je viens pour une petite chambre à la santé. Qu'a-t-on fait de ses camarades fourrés en prison? Si on sonne si fort le Thorez, comme vous dîtes, c'est sans aucun doute dans la rage de l'avoir laissé filer.
Qu'a fait Thorez pendant la guerre, je n'en sais pas plus que vous. De Gaulle n'a bien remis les pieds en France que derrière un tas de divisions américaines. C'est tout ce qu'il y a de plus logique. Le voyez-vous dans un blindé de tête ou commandant une sous-section de patrouilleurs.
D'accord, mais Thorez n'était pas le grand chef de la Libération.
Enfin, comprends bien que s'il n'avait pas fait le boulot que son Parti lui avait confié, le Parti l'aurait chassé comme Doriot et d'autres!
Moi, je me contente de faire remarquer que ce que nous voyons du communisme ici ne nous encourage pas à son succès chez nous.
Moi, aux communistes, je leur dis: allez en Russie. Vous aurez le droit de toucher une montre et une bague.
Les Russes nous sont largement inférieurs.
De loin. Nous, on ne soûle pas comme eux et on traite les femmes autrement.
Dis donc, qu'est-ce qu'ils t'ont volé à toi?
Moi, rien, il y en a qui...
Oui, c'est peut-être les mêmes dont tu disais qu'ils vidaient les tiroirs des maisons évacués en 40.
Tu pourrais ajouter qu'ils étaient cousins de ceux qui offraient des boules aux réfugiées pour coucher avec elles.
On ne peut pas discuter avec vous. C'est toujours bien-chez les autres et toujours mal chez nous.
Pardon, ne reprochez pas aux autres ce que vous avez fait, chez vous, par-dessus le marché, entre nous, si l'on vous avait laissé faire ici actuellement.
Ben, évidemment qu'on se serait servi et à nous les donzelles!
Alors?
Ah zut, je voulais dire que quand le vaincu a été vache...
Alors?
On s'embrouille avec tes raisonnements et puis tant pis pour les Chleuhs, c'est la guerre!
Une parole sensée dans tes trente cinq années d'existence! Sous l'uniforme, tous pareils. Comme si cette étoffe nous pourrissait tous.
Et allez donc, pour ne rien laisser à l'adversaire, et allez donc parce que tout à l'heure tu seras ratatiné, et allez donc parce que tu ne l'as pas été, et allez donc parce que l'ennemi s'est lâché chez toi.
Voilà. En développant ce que tu viens de dire, nous brûlons. D'avance, je suis assuré que pas mal d'entre vous m'accuseront de couper les cheveux en quatre.
Vous avez entendu les terribles récits des Russes. Imaginez la même chose en France, et vous pénétrez alors en Allemagne.
Y aurait fallu que ça saute!
Voilà l'élémentaire réaction! Entre nous, ce qu'a subi l'Allemagne qui n'a rien connu depuis 130 ans lui sera peut-être une salutaire leçon...
Ajoute pour les autres également. Fertig désormais entre peinardise à l'arrière et cassage de gueule à l'avant!
Les apparences devraient te donner raison, mais il y a une telle faculté d'oubli et de...tromperie.
Soyons donc cyniques pour ramener les choses à leurs proportions. Vaut-il mieux arroser des villes de phosphore et de bombes incendiaires que de chahuter quelques filles et quelques armoires à glace?
Pourtant, il y a vingt ans, vous vous faisiez foutre dedans à propos de la Rhur et du traité de Versailles. Aujourd'hui, bien fait pour les Chleuhs! Ah! Internationalisme! "Pour t'en tirer, file un grand coup à l'Eglise, qui a laissé venir la guerre et qui a collaboré, vas-y!
Tu voudrais me mettre en rogne. Les croisés ne furent pas si tendres avec les païens, les Espagnols avec...
Pas besoin de remuer le passé, les comparaisons d'époques sont fragiles.
Soyons justes alors! On attendait avec curiosité cette armée surgie de l'énigmatique Russie, ses amis la voyant, ses ennemis l'exigeant meilleure que les autres.
Des actes identiques venant des Anglais ou des Américains entre nous, qu'ont-ils fait? -on se serait esclaffé: ça, c'est des fameux lapins, ils ont la bonne méthode avec les Chleuhs!
J'insiste encore une fois, ce que je dis ne tend pas à excuser, vous pensez que je suis le premier à regretter ce qui arrive, mais à expliquer.
On nous esquinte avec ces histoires. Que ceux qui gueulent contre les Russes se souviennent un peu que sans eux...
T'as raison, petit pote, on leur doit une fière chandelle, mais je ne suis nullement désireux de rester plus longtemps avec eux. Vivement qu'on foute le camp.
Avec mille kilomètres pour nous en séparer.
Ah, oui, alors" enrichit un choeur approbateur.
Les amours contrariées
Elle, une Allemande de dix huit ans, gracile, gentil visage étroit et pâlot, éclairé d'un timide sourire accueillant et d'un regard enfantin facilement effarouché, cheveux blonds frisottants, vaporeux dans le soleil, buste mince de jeune fille encore en fleur, comme dirait... Mise élégante de modestie.
Lui, un prisonnier, ébouriffé, maquillé de poussière et de suie, loqueteux, toujours gueulant, toujours brutal.
Comment se sont-ils connus? Par de tout simples riens. L'infime mouvement de tête du bonjour, des banalités sur le "service", de petits incidents provoqués et acceptés -poussières de balayage vivement écartées à son passage, outils barrant la route comme par hasard, puis petits billets, petits cadeaux.
Rayon dans l'existence de la bête de somme.
Un jour, en cette période où le pouvoir, les vivres, les femmes, les montres, le bétail, l'argent, les vêtements étaient à prendre pour qui en avait le culot, il vint me trouver.
C'est pour Gretl.
Les Russes?
Oui, Sa mère a pu la cacher. Malheureusement, ils ont trouvé une photo. Ils la veulent.
Lorsque je n'étais encore qu'un pauvre bougre, elle n'a pas hésité à me considérer comme son égal. Elle m'a aidé à tenir, à oublier huit années de jeunesse gâchée. Je dois tenter quelque chose, même...
Ne nous emballons pas! Ta petite amie a toujours été aimable avec nous, a communiqué des renseignements de valeur et nous a rendu pas mal de services. Enfin, la future épouse du meilleur des copains...
Mais, je...
Si, si. Je suis sûr que ça finira comme ça, étant donné que tu as ta petite dette sentimentale, mais aussi que tu l'aimes, qu'elle t'aime. Le Code dit, articles 200 et autres, les époux se doivent aide et assistance.
Les choses apparaissent bien trop simples à tes yeux. Sauf que tu oublies qu'elle est Allemande. Ma famille, ma région ont cruellement souffert des deux guerres, de deux occupations, et la haine du Boche y est vivace.
Alors que moi, prisonnier de guerre, je ramène une allemande, ce n'est qu'un cri, un scandale contre lequel je ne saurais lutter, le déshonneur pour les miens. L'abandonner serait une lâcheté.
Bien sûr, ça tombe vraiment mal que ton grand amour soit pour une Allemande, mais le coeur a ses raisons....
Ce qu'on blâmerait surtout dans une telle liaison, c'est de se produire après une telle guerre. Laisse passer X années, on ne trouvera plus grand chose à redire.
Soyons réalistes. L'enfant que vous aurez ne naîtra pas en S.S. brandissant une cravache!
Mais il y a son père qui...
Alors, le vieux mélodrame à tordre le mouchoir des midinettes: les enfants les fautes du père, le père celles des enfants. Sanglots, vociférations, arrachages de cheveux, et tout et tout. Non mais, les Capulet et les Montaigu!
Le père, s'il a un dossier chargé, tant pis pour lui. C'est moche pour la fille, mais il faudra lui faire comprendre.
Ne te frappes pas outre mesure. Tu ne seras pas seul. Beaucoup de braves gens te diront que l'amour n'as pas de frontières. Pour ma part, j'estime qu'il vaut mieux se coucher dans un même lit pour...bon...que de se coucher de part et d'autre d'une frontière pour se tirer dessus. D'autant plus que l'ennemi d'hier est parfois l'allié du lendemain.
Viens mon Philémon, nous allons mettre ta Baucis à l'abri d'excessives galanteries."
S'en sortir
Les décisions sont prises. On va solliciter l'agrément des autorités tchèques et soviétique pour qu'une délégation aille à Prague intéresser des représentants officiels français à notre sort.
L'entrevue a lie en pleine rue dans le fracas des tanks et des camions qui roulent à plein gaz sur le pavé ployant, écorché de larges éraflures.
L'officier soviétique, manifestement épuisé écoute d'un air lassé notre pressante sollicitation: une voiture ira à Prague chercher des médecins, des médicaments, des vivres, des directives. C'est ainsi la possibilité de soigner les ressortissants alliés, maintenir l'ordre aussi indispensable aux occupants qu'à nous.
Finalement, il se décide, écrit lentement puis tend le papier. Avec une chaleureuse poignée de mains, il ajoute "Bonne chance, camarades de France, revoyez bientôt votre pays."
Qu'avait-il ajouté au laissez-passer tchèque? Ce qui est certain, c'est que chaque lecteur russe laissa échapper un sifflement admiratif et respectueux. En premier lieu, les mécanos de la garnison cessèrent de vouloir démonter nos véhicules. Un Sésame qui ouvrit les portes apparemment bien verrouillées.
Voyages au pays des merveilles
Le majestueux pavillon français et le fanion tchèque flottant impétueusement au vent de la course, le camion se hâte à travers les localités allemandes désertes, d'où seuls des mouchoirs agités semblent nous souhaiter bon voyage. Soulagement du cauchemar évanoui, flagornerie?
La récente bataille a jalonné la route de voitures culbutées brandissant des moignons de roues sans pneus, trouées de leurs fenêtres sans vitres. Ici, il n'y aura pas de moissons, les champs sont pelés, ravinés. Les arbres écorchés, chancelants, soutiennent parfois un véhicule affalé sur eux en une violente embrassade. Plus loin, un char, de guingois en travers de la route conserve son arrogance dans la mort et prétend encore de son long canon foudroyer on ne sais quel coin de ciel. De grosses pelotes de fils téléphoniques comblent les fossés. Telles des tiges rompues, de fines tours métalliques -appareils de mines ou de carrières- inclinent leurs têtes brisées.
Une femme lapide méthodiquement un soldat allemand agonisant dans le fossé.
Village inconnu. Panneaux indicateurs russes aux bâtonnets incompréhensibles.
Il faut s'arrêter. Une porte s'ouvre, puis d'autres. Enfants et grands en jaillissent hurlant à pleins gosiers. On grimpe de partout. je me sens tiré par le col, les manches, on m'écrase les mains dans un hourvari volubile d'où se détachent "Français, Français" que bientôt tout le monde scande en cadence.
Certain empoignent le drapeau les poings serrés, l'embrassent, s'en couvrent le visage. On pleure, on rit, on se dit des choses que nul ne comprend et que tout le monde approuve en vigoureux hochements de tête et rires nerveux.
Es lebe die tchecoslovakische Republik!
Nicht mehr deutsch, aber macht nicht!
Es lebe Frankreich, Français, Français, scande toute le village réjoui de montrer son savoir.
Et c'est alors la voie triomphale dans des baies de drapeaux agités. Aux barrages, les partisans serrent de près la voiture, examinent minutieusement les sauf-conduits, puis explosent en grandes exclamations joyeuses tandis que leurs compagnons présentent les armes. Nerfs tendus, gorge serrée, yeux embués.
Les soldats français, hier encore bétail numéroté, sont aujourd'hui les représentants involontaires d'un pays fabuleux dont des voix toujours plus nombreuses célèbrent la gloire.
Coup de sifflet strident. Une mitrailleuse lourde droit sur le radiateur. Examen des papiers par un milicien tchèque interprète du poste soviétique. Une accorte femme-soldat avec plusieurs étoiles sur ses larges épaulettes fait comprendre qu'elle désire, ou plus impérativement, qu'elle veut monter.
D'un souple rétablissement elle y est déjà en compagnie d'un autre soldat parvenu par l'autre bord.
"Monte là-dessus, tu verras Montmartre" lui crie le chauffeur.
Probablement a-t-elle répondu dans le sourire de toute ses dents: "Pas de temps de dire des blagues, grouille-toi."
Tout le monde est content, roulez!
Prague. Un grand hôtel-restaurant crûment illuminé vers lequel je pars en reconnaissance. Un brutal effet cette lumière tranchante pour des yeux depuis longtemps accoutumés à l'opacité des rues, surprenante comme la liberté elle-même pour laquelle cette vielle s'est battue.
Ebloui, je m'arrête au seuil de la vaste salle. Subitement, je me sens poussé, tiré, comprimé en tous sens, enlevé dans un fouillis culbutant de tables et de chaises. A mes oreilles jaillit un geyser de cris et de hourras dans lequel j'isole mal dans mon ahurissement des "Français, Français" "par ici", "komm her", pour me retrouver étroitement cerné devant une table que garnissent bocks mousseux et tartines de pain blanc.
Des figures, immédiatement absorbées par la bousculade m'encouragent: manger, trinken, bon, gut". Brassard, galons, insignes sont palpés sous une avalanche de questions et de commentaires animés. J'étouffe. Comment me dépêtrer de ces amicales et épuisantes démonstrations?
Heureusement, la diversion est crée par les camarades inquiets qui entrent à leur tour, précédant les Soviétiques.
La salle est debout, battant des mains, toutes bouches ouvertes en un énorme tohu-bohu. Les partisans tchèques et les soldats russes tapent furieusement des talons.
Que c'est bon la vraie bière, le tendre pain blanc. Seuls, nos deux compagnons étrangers paraissent très embarrassés pour manger leur saucisson. Ils le découpent ainsi que le pain en petits cubes qu'ils étagent et tentent vainement de porter jusqu'à la bouche. On les suit avec un sourire attendri et quelque peu narquois.
Notre "commissaire" (promue par nous à cette fonction) esquisse un geste charmant d'impuissance et nous observe. La leçon est courte et profitable.
Autres pays, autres moeurs, affirme notre sagesse populaire; un jour viendra où les Américains me feront consommer un mélange audacieux de crème sucrée glacée voisinant avec du boeuf en conserve bouillant fortement épicé. Compte-t-on ceux qui mangent avec des petits bâtons?
Nous exhibons nos marks. Homérique hilarité, interjections horrifiées et amusées. "Deutsches Geld, nicht mehr, Français pas payer chez nous".
Comment acquitter cette dette? Notre stock de cigarettes! Apothéose.
Peu d'instant après, nous devions faire l'expérience qu'amitié n'exclut nullement vigilance. Dans une rue voisine, des vocables incompréhensibles, puis "Hände hoch" surgissent de l'obscurité. Ca, c'est clair. Un revolver sur le ventre, deux baïonnettes sur les flancs, je ne sais trop quoi de dur dans le dos, le jet d'une lampe dans le visage, et le contenu de mes poches qui passe entre des mains curieuses.
Camarades Frankreich, Français. Broyage de mains, effusions renouvelées. Le légionnaire me fait comprendre que des Allemands se dissimulent un peu partout.
... .La lourde voiture ferraillante dévale d'une de ces rues sinueuses, étroites, aux pentes insensées, pour déboucher fougueusement sur un spacieux quadrilatère bordé d'immenses bâtiments, centre d'une étoile d'avenues importantes qui filent vers l'horizon en nobles perspectives.
A peine sommes-nous stoppés, perplexes, que nous sommes submergés. Une blonde jeune fille rose en toilette printanière et un jeune homme portant brassard de la Ligue des Etudiants, fendent les rangs et s'informent en français à peine altéré de ce qui nous est utile. Il s'entame un débat entre tous les présents qui veulent nous guider. Finalement, l'étudiant l'emporte, rouge de bonheur.
Il faut bien s'arrêter devant d'épais cordons de police endiguant des mascarets humains qui se heurtent en constants flux en reflux.
Notre cicerone parlemente brièvement. Miracle du prestige français, nous roulons de suite avec la lenteur royale qui convient à ces grandioses champs-élysées, puis sur un pont aux parapets sculptés enjambant une large rivière éclaircie par le ciel de la saison nouvelle.
Les monuments d'une facture à la fois impérieuse et gracieuse, notre emblème que ses plis creusés par le vent font guilleret, ce moutonnement de foules à l'agitation semblable aux franges d'écume ourlant une mer sombre, de mouchoirs, d'étoffes et de chapeaux clairs, cette rumeur apaisée et renaissante de"Vive la France" modulés, la somptuosité des costumes verts, rouges, blancs, des délégations provinciale qui défilent tout en chants, baisers et rives vers nous, les légions en vert et kaki au pas rythmé, les soldats soviétiques strictement immobiles, propres comme derrière une vitrine, tirant de leurs visages creusés toutes les marques de l'amitié, tout ce paysage baigné de haute culture et inspiré d'antique histoire, toutes ces couleurs de la nature et des hommes, tout ce qui se crie, se chante, s'agite, bruit, frissonne, c'est l'explosion de joie éperdue, naïve, pure, farouche et douce d'un peuple pour qui l'ombre de sa capitale n'est plus l'ombre de sa prison.
... Vous n'avez aucune idée de ce que pouvait être l'oppression allemande me raconte cette personnalité pragoise dans un français très universitaire.
Un jour, une perquisition chez un ami fit découvrir une cartouche de chasse vide. Jamais revenu. Les derniers mois ne furent que spoliations pour alimenter le front.
Rien pour tenter quoi que ce soit. Nous nous serions donnés au diable pour combattre.
Vous n'aviez donc pas comme en France des organisations clandestines des arrivages d'armes? J'ai lu dans la presse allemande que les partisans de Slovaquie avaient fait bonne besogne.
Naturellement, mais songez qu'à Prague les Allemands en nombre grandissant tenaient tout entre leurs mains et que leur répression sévissait depuis 1939.
Vous avez cependant conduit une insurrection victorieuse.
Comment cela a débuté, je ne saurais le dire. Des gens se sont jetés sur des soldats allemands, à dix contre un, s'armant ainsi, devenant de plus en plus audacieux jusqu'aux engagements avec des groupes importants.
Je suis à mon tour descendu dans la rue. Ce qui s'est passé autour de moi, je l'ignore. Dans mon quartier, on élevait des barricades. Tout le monde s'y est mis, et de vos camarades aussi, aux conseils si utiles. On enlevait les pavés avec des pics, des couteaux, en tirant dessus, puis on entassait.
Les Allemands patrouillaient, démolissaient, faisaient feu. On se sauvait, on ripostait avec n'importe quoi, surtout des fenêtres. J'ai assisté à un vif engagement au poste de radio que vous voyez là, de la cave au grenier, du grenier à la cave. Ce fut une belle victoire.
Avez-vous pu demander du secours
Sur l'heure, aux Américains... qui ne sont pas venus. Les Allemands entreprirent bombardements par artillerie et aviation. Nous en pleurions de désespoir de les voir encore nous écraser. Par bonheur, les Russes sont arrivés à temps et ont tout balayé.
Les Russes sont donc effectivement vos libérateurs?
Oh, ça, oui, bien plus, nos sauveur! Nous avons envers la Russie une dette de reconnaissance que nous ne pourrons jamais trop acquitter. Aux tristes temps de 38/39, ils ne nous ont point abandonnés; sans leur amitié, nous ne pourrions demeurer un pays libre.
Mais, la France! S'il n'y avait pas l'U.R.S.S. ce serait la France que nous aimerions en premier. Un Tchèque qui ignore le français n'est pas un homme cultivé. Pour nous, la France, c'est... comment dire... c'est tout, c'est la France.
Notre fierté, voyez-vous, c'est de nous assimiler votre culture, de connaître votre histoire aussi bien que la nôtre, votre histoire où la parole donnée est toujours respectée.
Précisément pour cela, excusez-moi, je ne sais si je dois vous le dire, pourquoi nous avez-vous laissés seuls en septembre 1938?
Ami de Prague, puissiez-vous savoir la peine aiguë que vous m'avez infligée! Trop, trop souvent, j'ai entendu cet appel angoissé de vos compatriotes qui ne peuvent et ne veulent comprendre l'abdication venant de la France, la méconnaissance de "la parole donnée toujours respectée" comme vous le disiez à l'instant. Jusque dans ces jours de joie commune, l'ombre de la fautre....
J'explique, je plaide, sans nier la responsabilité des gouvernant de l'époque, et aussi l'aveuglement égoïste de notre peuple abusé.
Je saisis mieux à présent. Cet abandon nous a fait plus souffrir que vos revers de 1940, car dès ce moment, nous nous sommes persuadés que la France tirerait courageusement la leçon de son erreur. Nous avons eu raison et nous aurons toujours raison de ne jamais, en définitive, douter d'elle.
Vos paroles me touchent profondément et je les répéterai en France, mais puisque nous sommes amis, je désirerais vous demander en toute franchise, ce que vous pensez des Russes -pas de L'U.R.S.S., nous sommes d'accord-, des Russes en tant qu'hommes, parce que ce que nous en avons vu jusqu'à présent dans notre coin...
Je vois, les montres, les bagues, tout ce qui s'emporte, et les femmes. Que voulez-vous, des millions de soldats et des comptes terribles!
Compréhensible et relativement excusable contre des Allemands. D'où je viens, contre les nôtres par exemple.
En de pareils moments, on ne regarde pas de si près à la couleur. Nous en savons quelque chose, nous aussi. C'est très blâmable, surtout de leur part, mais nous jugeons en raffinés -qui croient ou désirent l'être. Voici entre autres, un épisode amusant.
Un soldat soviétique se présente chez une de mes amies et demande fort courtoisement s'il peut prendre un bain.
Après un long moment, la dame s'inquiète: le soldat s'était discrètement éclipsé, laissant la baignoire pleine et le linge sale qu'il venait de quitter.
Chacun tirera de ce menu incident des conclusions contradictoires, parce qu'il est difficile de garder son impartialité devant le "fait russe".
Votre impression générale?
Délicate à formuler. Toutefois, certains facteurs... consanguins et linguistiques nous font comprendre la Russie -j'entends la nouvelle- beaucoup mieux que vous.
Il me faudrait trouver une comparaison restant dans votre mémoire, ajouta mon interviewé en se donnant du poing droit sur la main gauche.
Celle-ci, peut-être. Supposez un tout jeune adolescent impétueux autodidacte. Il brise trop fréquemment ce qu'il entreprends pour la première fois mais à l'occasion suivante, il sait s'y prendre, car il a réfléchi. Les gens "bien" qui le fréquentent en ont peur, évidemment. Apercevez-vous ce que je veux dire?
Très bien, très bien.
Ce n'est, à tout prendre, qu'une bien parfaite comparaison. Je me suis déjà beaucoup entretenu avec des Soviétiques. Quelle netteté des buts et des moyens, quelle certitude dans l'avenir de leur pays, de leurs théories sociales.
Si nous sommes étonnés d'eux, ils le sont de nous. Certaines de nos conceptions d'organisation, de législation, les moeurs et les traditions leur semblent d'un âge dont leurs vieux parents leur ont parlé et qu'ils n'entrevoient que vaguement.
Nous leur sommes indéniablement supérieurs sur maintes formes du confort quotidien, mais nous, qui appartenons à des nations de haute culture -culture pétrifiée- nous leur sommes largement inférieurs sur les formes élémentaires des temps qui s'annoncent.
Moi qui commence à frôler l'âge où l'on croit accéder à la connaissance sceptique, je suis avec eux comme revivifié, car, m'entendez bien, eux possèdent la proche vérité, aussi fruste, aussi décevante qu'elle paraisse tout d'abord, parce que leur vérité, c'est la jeunesse de ce siècle.
Ils modèleront un monde nouveau que vous, plus jeune, verrez au moins dans ses ébauches, même sans la force des armes, par l'exemple qui s'impose.
Ami français, encore une dernière chose, de toute ma conviction. Vous verrez où ils en seront dans vingt ans et nous, où nous en serons. Dîtes tout cela à vos compatriotes, et aussi que le gage de la paix en Europe, c'est l'amitié de nos deux pays et de l'U.R.S.S.
Nos jeune camarade, j'ai passé avec vous une des plus belles heures depuis des années. Pouvoir exprimer sa pensée sans détours!
... Dommage de ne pouvoir, à satiété, apprécier cette ville parfumée de printemps et de liberté.
Du recul du temps ne se détachent plus, ainsi que les images frappantes d'un documentaire, que les longues larges avenues rectilignes, étendues à l'aise entre des meubles modernes à grandes verrières et contours sobres, foisonnants d'oriflammes, les magnifiques jardins de symétrie classique pimpants de fleurs en éclosion, les portails à ogives de la vieille cité, le Pont Charles et ses haies de statues gracieuses, où la nostalgie du Parisien fait monter des flots de la Moldau les contours estompés par les années, de la Cité de Notre-Dame et du Vert-Galant, et tout là-haut fermement implanté dans le ciel onctueux, scintillant de ses rangées de fenêtres, le Hradschin, glorieusement empanaché de feux d'artifices.
Le soir, une foule immense affluant des autres quartiers désertés marche inlassablement en courants entrecroisés sur les grandes artères, saluant de vivats la lumière des lampadaires, ovationnant les uniformes étrangers
C'est une perpétuelle sollicitation de gens qui se disputent l'honneur de guider les Français et qui se désolent outre mesure de ne pouvoir offrir ni à boire, ni à manger. La ville manque de tout, mais ne veut pas le savoir dans sa grisante fête, son prodigieux banquet d'émancipation.
Très avantageusement pour nos tempéraments plus prosaïques, nos amis policiers du commissariat nous tiennent en réserve quelques bocks bien frais, confortables casse-croûtes et les sourires des dactylos.
Qui donc ne sourit pas ici aux Français à un doigt de s'infatuer qu'une ville entière soit à leur genoux!
Très souvent, une voiture immatriculée du nouveau C.S.R. s'arrête et quelqu'un en descend, menottes aux poings. Ce sont les anciens fonctionnaires allemands.
Une colonne de femmes et d'hommes ressort chargée de meubles, bien flanquée de policiers. "Ils" travaillent à leur tour, comme un peu plus loin, "ils" démolissent les barricades, replacent les pavés, évacuent les décombres
Certains quartiers pilonnés sont comme des cités de sable dans lesquelles le talon capricieux de l'enfant qui les a édifiés creuse une empreinte. Déjà, toute cette mort s'engloutit sous les vagues tournoyantes de la foule fuyant ses récentes peines, qui bondit au devant de ses espoirs.
Contraste aussi de la mort qui recule et de la vie qui s'avance, les ambulances qui amènent les squelettes torturés flottant dans les ironiques pyjamas, vers les hôpitaux qu'une population au grand coeur leur ouvre et leur crée partout où elle le peut. Femmes, jeunes gens, s'empressent, veillent, soignent, cajolent les rescapés des camps en un élan ininterrompu des gratitude, de pitié et d'admiration. Nous offrons, nous, des cigarettes qui tournent et retournent des mains surprises et malhabiles.
Contraste aussi, ces troupes nationales et étrangères, dans leurs uniformes corrects, les bottes luisantes, les visages qui se détendent sous les stigmates encore apparent des fatigues, les démarches assurées, et les colonnes de prisonniers.
Sur le goudron poissant des routes, ils cheminent silencieux, têtes basses, pieds nus dans des lignes flottants ou boitant dans des bottes difformes, cheveux gris ou frimousses de gosses à peine formés, hirsutes, poussiéreux, déguenillés, dépoitraillés ou même torses nus, la veste désécussonnée sur les épaules, les manches vides battant en gestes d'impuissance. Certains ont un baluchon bien plat, une musette flasque, d'autres portent à la main gamelle vide, casque ou calot. Tous bras dessus bras dessous en files ondulantes de trébuchements.
Ca et là, de rares sentinelles ruses bien plus préoccupés de leurs chances de démobilisation que de leur prisonniers, Juin 1940/ Mai 1945.
Il fait vraiment trop soif. Dans le vaste café archicomble, nous pouvons, en l'absence de toute autre, enfin conquérir un de ces insipides boissons dites hygiéniques.
Le pick-up devient aphone dans ce brouhaha de centaines de personnes, mais une houle de silence gagne de proche en proche. On se tait, on se lève, par un geste rapide et unanime, on se découvre. Debout, sont écoutés avec gravité les hymnes anglais et soviétiques. Puis, un discours auquel personne n'accorde attention.
... Au beau milieu de l'étoile giratoire de laquelle se détache l'autostrade, la "Maroussia" de faction nous stoppe d'un sifflet comminatoire et se précipité, petits pieds légers en dépit des bottes encombrantes. Un gracieux sujet de panoplie.
Que veux-tu ma toute jolie?
S'en suit une longue phrase d'où les syllabes chantées s'évadent comme autant des perles dun collier rompu.
On a autant de plaisir à te voir qu'à t'entendre, mais je n'ai pigé que pouic. Tiens, prends les papiers, on va t'admirer pendant ce temps.
Elle secoue négativement sa chevelure dorée.
T'es aussi belle que mystérieuse!
Là-dessus, nous rivalisons d'hyperboles de sourires, de mimiques magnifiant sa joliesse.
Ca ne pouvait pas durer. Elle rougit, tape du pied, recule, fait passer d'un mouvement preste au-dessus de la tête son fusil dont la courroie cambrait si plaisamment une poitrine prometteuse, et veut nous mettre en joue.
Hou, la vilaine nerveuse!
Cependant, l'interprète amené avec nous, estime que la plaisanterie est en passe de mal tourner.
Elle demande où nous allons et veut nous faire transporter des soldats qui se rendent un peu partout.
En effet, obéissant aux trilles du sifflet, les soldats accourent chargés de tout leur fourniment.
Déjà, la "Maroussia " a repris sa pose rigide, talons joints, au centre de la place, et agite rythmiquement à deux bras ses fanions jaunes et rouge dans un code resté pour nous impénétrable.
Satisfaite et sans rancune, elle a un gentil mouvement de la tête pour accompagner notre départ.
... Durant une halte, le tout jeune officier parait manifestement parler de nous avec l'interprète. Pourquoi a-t-il cette expression d'effarement et de douceur?
Lorsque je lui ai dit que vous étiez prisonnier depuis cinq ans, il m'a répondu que vous avez dû être bien malheureux dans ce pays, avec ces gens là, que c'est révoltant de vous avoir privé de votre liberté durant un si long temps. Il regrette qu'un de mes amis qui parle français ne soit pas ici.
Pendant que nous causons, il collecte entre ses camarades, pains gâteaux, bonbons, cigarettes et nous les remet.
... Faute de se parler, on se sourit. Ils montrent leurs médailles, examinent d'un air critique nos uniformes. On passe le temps.
... Seul un gradé -celui qui paya une très importante note de réparations, notre vaillant véhicule ayant été durement malmené sur les tronçon de barricades et les rues défoncées- est resté avec moi dans la caisse du camion.
Un bon moment, il m'entretient sur la carte de sa campagne d'Allemagne. J'approuve chaleureusement chaque fois qu'il semble utile de le faire. Puis, il s'ennuie, vraisemblablement du manque de compréhension de son public.
Il sort son révolver, le considère attentivement, tire en l'air à vider le barillet, inspecte le canon, replace l'arme dans la gaine, toujours impassible.
Y réfléchira qui voudra.
La longue marche vers la vraie vie
Grâce aux "réquisitions", "récupérations" et autres artifices, ravitaillement, habillement et état sanitaire paraissent sauvegardés pour un moment.
Certains "font des affaires". On s'impatiente, cependant, et recommence à échafauder des plans d'une audacieuse puérilité.
Un élégant officier anglais, stick en mains, flegmatique et dédaigneux est venu, sans tenter d'entrer en relations avec nous, parlementer d'on ne sait quoi avec les autorités.
Un volubile officier français dit beaucoup de choses la seule intéressante étant qu'à telle date, des autocars viendront chercher tout le monde à la fois.
Immédiatement, les kommandos de campagne sont alertés d'avoir à rallier la localité au plus pressé, tandis que les cantonnements sont préparés, les listes dressées par groupes de cinquante munis d'un responsable.
On attend. Rien ne vient. Il faut renvoyer chacun chez soi.
Une mission américaine mastiquant frénétiquement son caoutchouc buccal affirme qu'à telle date...
Immédiatement, les kommandos de campagne...
On attend, rien ne vient.
... Nous envisageons de nouveaux pourparlers avec la Reichsbahn qui, un peu dégagée, serait susceptible de lancer trois ou quatre à brefs intervalles.
Il est certain que ces déplacements et rassemblements perturbateurs d'un ordre encore fragile indisposent Tchèques et Soviétiques qui ont, outre locaux et ravitaillement, des opérations à conduire qui ne nous regardent nullement.
Après de multiples frottements, l'ultimatum presque attendu se produit sous une forme quelque peu brutale. Un délai de tant d'heures, tout le monde évacuant par ses propres moyens, sans aucune dérogation, les blessés et malades évacués par trains sanitaires et ambulances. Ceux qui restent seront considérés comme espions.
L'un d'entre nous fait appel aux sentiments du colonel soviétique, qui accorde quelques heures supplémentaires nous assurant que déguerpir au plus vite est de tout premier intérêt.
Et tandis que se renouvelle la manoeuvre bien éprouvée, un camion conduit vers Prague nos pupilles "hollandais" en compagnie de leurs nurses et d'un responsable français.
... Ultime "Conseil" dans les bureaux dont les seules activités sont maintenant l'ascension lente des volutes de fumée et de tourbillonnement des poussières dans les rais de soleil, les seuls bruits, des froissements de papiers et le bourdonnement étouffé de rares paroles.
Concluons donc en rangeant méthodiquement afin que nos successeurs aient une bonne idée de l'organisation française.
Notre Cheval de Troie, si méticuleusement dressé a rué, mais sans le feu d'un étalon. Et plutôt dans le vide, malgré quelques bons coups de sabots artistiquement assénés.
Il avait malheureusement peu de vaillants guerriers pour animer ses entrailles, et le seul travail d'un cheval de bois...
Là aussi, entre ces quatre murs, la volonté d'organisation a dû céder partiellement devant les événements, tels ces sacs de ciment qui contiennent l'inondation mais succombent contre les infiltrations.
L'essentiel est d'avoir tenté ce qui ne pouvait pas ne pas être tenté.
... L'immense place à arcades paraît onduler d'une abondante mousse kaki sur laquelle se balancent les fleurs de drapeaux.
Quelques semaines plus tôt, ils eussent été le défi annonciateur, seulement le courage manqua.
Des dames sont venues accompagner leurs époux intérimaires. Cela a l'air bien honnête puisque les alliances brillent à chaque doigt.
Il y a deux espèces de partants. Ceux avec rien, liberté et désir du foyer proche pour tout bagage, ceux qui ont récupéré d'imposantes dépouilles entassées sur de petites charrettes.
Oui, mon vieux, les Chleuhs, ils râflaient tout chez nous!
Et tu verras, les Ricains, c'est pas comme ceux d'ici. Qu'est ce qu'il vont nous filer comme cigarettes, comme pinard, et en veux-tu, en voilà!
Et à la maison, tu verras le camembert, le rosbif, le gros pain, et tout ce qui viendra à pleins bateaux d'Amérique.
... Midi, heure limite. Aucun nuage de poussière ne signale les fabuleux camions. Les colonnes s'ébranlent dans le minimum de pagaie. Nous restons à deux jusqu'à quinze heures dans l'attente du camarade organisateur du convoi des enfants hollandais. Personne.
A notre tour, la grande route. Les Allemands nous regardent avec des sentiments qu'il est vain de démêler. Nous empruntons l'itinéraire vers la gare, que chaque mètre jalonne d'un souvenir.
En haut de la colline, encore un regard sur la ville tapie dans le fond. L'usine, là-bas, les champs qui poussent des pointes vertes dans la masse grise. Il monte presque un regret de cette existence haïe de servitude honteuse, de rage ravalée et d'écrasement carrée contre les injonctions des hommes, des usages et de la fatalité, l'âpre satisfaction de dire aux faux amis et aux vrais ennemis le fin fond de sa pensée et dans la verdeur la plus drue
Dans le civil, nous acquitterons le prix de notre confort par le tribut aux convenances.
... Sur l'aérodrome dévasté, des débris minimisés par l'étendue, une cabane de gardien dérisoirement épargnée.
On va marcher, marcher, comme il y a cinq ans, mais vers la liberté.
Deux exemplaires
Tiens, un plateau à deux chevaux, battant tricolore. Des Allemands. Ils ont de l'aplomb, ceux-là! Inventaire des gens et du contenu. L'homme et la femme encore jeunes, confortablement vêtus, le môme, la grand'mère, une parente (à son air effacé, la parente pauvre). La voiture pliant sous la charge.
- Où allez vous
- Vers la vieille Allemagne, loin de ces sauvages.
- Des ennuis avec les Russes? Nous, non!
- Quelle question! Etre obligé de tout quitter des gens comme nous, sur les routes, comme des vagabonds.
- En France, deux fois en quatre ans, en Russie, deux fois en trois en ans.
- Ce n'était pas la même chose, vous nous aviez attaqués et vous étiez vaincus.?
Elle me lance un regard doublement noir de pupilles et de colère.
L'homme, d'une sécheresse encore plus hautaine, mutilé de guerre, officier probablement, se livre dans son désir d'éblouir à de dangereuses confidences.
Le pacte suivant est dressé: nos uniformes et certaines pièces officielles sont une sauvegarde d'éventuels ennuis. En compensation, le transport et le couvert aussi loin que possible.
- J'ai l'impression que nous avons affaire à une "huile", au moins demi-lourde. Il fuit sans doute l'épuration. Aussi, le fera-t-on épingler plus loin, quand nous en aurons la confirmation. Jusque là, motus, il nous rendra un fameux service.
- Pas très élégant, le procédé, et notre conscience...
- Mais notre intérêt nous commande d'utiliser les circonstances. Autrement, je ne vous vois pas beaux, moi qui tiens à peine sur mes guibolles et toi avec ton genou en capilotade; Et il faudrait aussi dépasser les colonnes de copains qui sont, où?
... La montagne aux forêts sombres sciant le ciel dresse une haute barrière. Les chevaux sont à bout. Il faut décharger, transporter le chargement, y amener l'attelage, puis recommencer, des étoiles aux étoiles.
Froid et tempête, fièvre et fatigue.
Un soldat russe, peinée, de voir les "Franzouski" en souffrance, nous fait avaler une rude pente avec un puissant tracteur. Nos deux partenaires grommellent des injures.
-N'est-ce-pas, Madame, qu'il y a des braves gens partout?
... Rien que des vieux, des moutards et des femmes dans les villages. On doit longtemps parlementer pour se faire ouvrir. Chaque fois, le couple essaie de persuader les hôtes de la barbarie des occupants. Ils se renfrognent s'ils ne rencontrent pas d'approbation indignée. Ceux-là n'ont rien vu!
... Tout le monde descend pour affronter une pente vraiment raide. Sur le bas côté, une toute petite filles, emmitouflée jusqu'à une difformité vaguement cylindrique, la frimousse crayeuse aux immenses yeux de fièvre, trottine à pas zigzagants, hochant mollement la tête aux objurgations pathétiques de sa maman, jeune femme mince, éplorée, secouée de frissons dans ses vêtements légers, et trébuchant sous le poids de la valise. Elle essaie de prendre sa fillette sur les bras, s'écroule, toute sanglotante.
- Mon enfant va mourir! la petite est en effet presque inanimée, les yeux clos, blanche et froide.
D'autorité, sur le chariot arrivant à notre hauteur, je place la gamine, la recouvre de couvertures, puis y monte la maman défaillante et toute sa richesse, la valise de quelques kilos.
L'homme braille, la femme glapit. Ils veulent tirer le tout à terre
- Les chevaux sont à ménager. Nous marchons, nous. Ces gens nous sont inconnus.
- Vous êtes deux salauds. C'est cela la communauté nationale- socialiste. Une femme et une enfant sans rien! Ils resteront.
- Qui commande ici?
- Vous n'êtes rien sans nous. Ils resteront.
... Pas à pas sous les ondées glaciales, la grêle et le brouillard. Fièvre, épuisement, douleur. Merde, arriver jusqu'ici pour en crever. Cramponne toi, cramponnons nous. Fort à propos, un groupe de soldats russes nous prête deux chevaux pour parvenir à la dernière crête.
Enfin, les sommets, la plaine, la chaleur. Bravo, bravo, on y est!
Poste-frontière. Poignées de mains, présentation des armes, bons voeux et hourras. Au grand soulagement des autre (qui l'ont bilieusement et prudemment "bouclés"), la frontière germano-tchécoslovaque restaurée est franchie.
Sur un mur d'une grande ville je lis l'ordonnance sans équivoques d'un commandant... .skov, très certainement tirée depuis longtemps car elle prescrit les mesures contre les incursions aériennes et les blindés. Beaucoup de localité allemandes ont dû épeler le nom en... skov de ce soldat victorieux.
Tout est propre, calme, la foule vaque à ses affaires, les enfants jouent, il y a des femmes en toilettes pimpantes. Peut-être est-ce dimanche?
- Dis donc, poteau, j'ai vu un Russe payer dans une boutique!
- Oh, oh, où sont les tablettes d'airain pour recueillir ce fait? Quant on paye, c'est l'indice d'un ordre social nettement restauré.
... Dans un vallon, au milieu des terres labourées, un bataillon russe traînant ses canons légers effectue des mises en batterie avec une précision sans-à-coups. A la fin, en ordre serré, les hommes avancent vers nous les jambes sur la perspective d'un rang ne formant qu'une botte, tandis que d'un choeur uni, ils scandent les "Partisans". Un seul claquement de talons, ils s'égaillent dans notre direction.
- Franzouski, Franzos, Paris, Paris crient-ils avec les bras jetés vers l'ouest, sans toutefois négliger de nous aplatir les omoplates à larges tapes, de nous secouer les deux mains dans les leurs, avec flots de paroles, clignements d'yeux sourires inlassables. Ils regardent nos compagnons.
- Franzouski?
- Nicht, niet, German, Deutsch
- Pouah", et la main coupe l'air vers le sol.
Nous flageolons sur les jambes quelques mètres, faisons mine de serrer nos ceintures, montrons le chariot, gonflant les joues dans un mouvement masticatoire, en poursuivant par un ronflement béat, la tête rejetée en arrière sur les doigts croisés
Un court moment, ils s'entre-regardent et c'est une folle hilarité, trépignements, battements sur la cuisse, chacun racontant et mimant au nouvel arrivant. Ils s'amusent comme jamais, nous item.
Le dernier Russe disparu, notre belle hôtesse décolorée jusqu'aux lèvres qu'elle mordille spasmodiquement, l'oeil plus que noir, les mains tremblantes cramponnées sur le chariot, siffle des paroles embrassées qui nous sont autant de gouttes d'un savoureux élixir.
- Savez-vous, Madame, l'amitié franco-soviétique est une réalité. La lutte commune pour la liberté.
L'homme s'empourpre, marche à grande enjambées furieuses, et tant pis pour les chevaux! Ils reçoivent les coups de fouet qu'il nous distribuerait avec volupté.
... Après beaucoup d'ennuis et d'éreintements sur des ornières montueuses dont nous ne sortons que par l'obligeance d'un convoi hippomobile russe, nous arrivons un soir dans une grosse ferme isolée
La fermière nous prévient en geignant, qu'odieusement pillée par les Russes, elle ne peut rien nous donner pas même l'hospitalité, car s'ils revenaient...
Inspection sommaire: aucune porte enfoncée ou fenêtre brisée, nombreux et gras volatiles picorants. Tournée investigatrice aux écuries: bétail aux flancs rebondis devant des mangeoires abondamment garnies, la grange remplie de paille jusqu'au faîte.
Forte injonctions, menaces précises appuyées par le calibre 6,35. Et c'est une bonne nuit dans la grange suivie de tartines beurrées et de café au lait crémeux.
... Sur l'autostrade précise comme un coup de ciseau dans une pièce d'étoffe verte, nous nous dissolvons dans un farniente bercé par le pas régulier de l'attelage, onctueusement pénétrés par un débonnaire soleil.
La plupart du temps, la femme marche le long du chariot. Maintenant, dans le regard qu'elle fait peser sur les rois fainéants, épanouis dans leurs barbes en friches commence à pointer la haine, une haine d'autant plus torturante que les objets haïs sont indispensables.
Des villes, glissant de part et d'autre, s'élèvent des cheminées d'usines barbouillant l'azur translucide de grises nuées flottant languissamment. Dans les champs, se poursuit calmement l'éternel labeur.
Seuls, les camions américains chargés de Russes qu'ils ramènent en trombe vers l'Est et dont les conducteurs noirs roulent d'énormes yeux blancs et se pourlèchent les babines en regardant les femmes, rappellent qu'il y eut récemment, tout récemment la guerre.
- Abominable, fait elle en expectorant d'un jet serré salive et répulsion. Des brutes pareilles. Horrible de penser que...
- Ah là, là! c'est beaucoup moins terrifiant qu'une mitrailleuse devant une fosse préparée d'avance!
... Chemnitz. Les sabots des chevaux claquent monotones comme un métronome dans cette métropole atone, hantée jusqu'à perte de vue par les squelettes mutilés de très hauts immeubles dont les croisées sont des yeux d'épouvante et les pans de murs des bras de panique.
Sur les murs brunis de flammes des inscriptions de craie flétries; "Mama, suis au numéro 1534", "ai retrouvé l'enfant. Lina" -"Me rejoindre chez Hans", fresque hâtive, ébauchée, interrompue d'espoirs, de craintes, de vies hachées et renaissantes.
Des tranchées où gisent des blocs de ciment qui furent des canalisations maîtresses roulent des eaux troubles. Des rails de tramways cabriolent hardiment sur des pyramides de décombres. Là, d'un prodigieux entassement de briques pilées et incolores, sourd toute claire et chantonnante une source, tandis que paradant sur un monceau tout proche, des fleurettes se balancent coquettement. Là-dessus, flotte une subtile odeur de charogne brûlée et refroidie qui imprègne les nerfs inquiets.
Une file aux cheveux blonds tout plats, visage sans teintes et figé, marche en automate, tête baissée, à la recherche de quoi...?
Nous la perdons, la retrouvons, dans un chassé-croisé hallucinant de ténacité. Elle me semble incarner l'âme foulée de cette cité assassinée qui se cherche de nouveau, obstinée, hagarde, paralysée par cette tragique indifférence à ce qui n'est pas l'immédiat individuel. "Nur bis morgen" quotidien de l'attente grise du désarroi au sein duquel reprend racine lentement une vie encore vide d'espérance. Varsovie, Smolensk, Coventry, Caen...
Tâtonnements de l'administration nouvelle et de nouveaux idéaux, cette affiche qui stipule rations et jours de répartitions, cette autre qui annonce une réunion du "Front antifasciste", sa voisine bilingue russe- allemande qui proclame "la guerre ne fut pas faite contre le peuple allemand... le nazisme criminel..., la banderole "Les Hitler passent, l'Allemagne demeure".
Prise de conscience aussi ce que me disait une ménagère: "Avec les Russes, la vie n'est pas drôle, mais ça passera vite. Avec les autres, il y a douze ans que ça durait. Ici était autrefois un des quartiers rouges, et "ils" le savaient. On "disparaissait" à certains moments. Comme à Neukölnn d'où je venais... Dernièrement, "ils" nous ont groupés pour charger des vins et des cigarettes, vers le Protektorat. Ce n'est guère mieux dans votre pays. "Bon voyage".
Aurions-nous été les destinataires imprévus de ces chargements de Cocagne?
... Un camion bâché en travers de l'autostrade: la ligne de démarcation.
Sont bigrement méfiants, les deux Américains, beaucoup plus que leurs collègues soviétiques. Me voici donc autorisé à franchir, seul, roulant sur une bicyclette "empruntée" vers le P.C. américain.
Une grosse agglomération tout étirée sur les berges d'une rivière canalisée bordée de grandes usines reliées par des filets de canalisations et de passerelles haut suspendues. Maisons cossues, larges avenues barrées par le trait net du pont-autostrade, tramways carillonnants, jardins publics et jardiniers, devantures imposantes ou élégants assez garnies.
Bons papas retraités à l'allure paterne, marmaille joufflue, jeunes filles désinvoltes. J'acquiers très vite l'impression qu'elles se paient la physionomie du vagabond tressautant sur sa machine tressautante.
Plusieurs passants interrogés ne savent pas où se trouve "l'amerikanisches kommando", preuve qu'on se moque de l'ennemi en souhaitant aussi qu'il s'abîme la figure sur le pavé.
- Seien Sie so gut..
- Je vous en prie, cher Monsieur, employez donc votre langue maternelle, plus douce, même à mes oreilles américaines" m'interrompt la dame interprète que des Allemands bien polis tentent d'engluer.
En sortant de la ville, je demande intentionnellement mon chemin, sans inverse, à des jeunes gens et gamins qui m'avaient précédemment renseigné, mal. Ils ignorent. Ils portent des armes de panoplie dont ils se menacent, le dos tourné, avec des réflexions bien senties. Brusque volte- face, sèches mises au point sur une situation qu'ils veulent ignorer (ce n'est pas la première fois) et ce sont des simulacres d'excuses.
... Mon message jette la consternation. Passeront les deux militaires. Aucun civil.
Le patron se fait humble, veut nous persuader de rester. La petite femme à la fillette, qui a déjà des mois d'exodes en tous sens derrière elle, se rembrunit de se savoir sans protection contre ces gens. La bambinette aux joues maintenant rosies, au regard d'eau pure tend mignonnement ses menottes, en pépiant après sa maman qui nous murmure "Merci de grand coeur, Messieurs, soyez heureux"..
Et on continue
Je suis furibard, me dit le copain. Figure-toi qu'en t'attendant, je suis allé chez un bistrot. Le troquet, assez aimablement me fait part qu'il ne lui reste que très peu de "bier", mais que pour un Français, il fera un effort. S'amènent deux Amerlos, les bras chargés de pains, d'oeufs, de beurre et autres succulences. Je m'en lèche par anticipation. Ils se mettent à hurler Bier, Bier et exigent du bistrot jusqu'à la dernière goutte. Comme cela faisait tout de même quelques demis, mon espérance grandit. Mes deux corned-beef sèchent le tout, s'en vont sans payer, me gratifiant d'un vague coup d'oeil. Tu te rends compte, La Fayette!"
Marcher, marcher, la fatigue remonte; bientôt se traîner de borne en borne. La contrée, Saxe, Thuringe ou autre chose semble avoir conservé son visage de paix. Femmes jacassant au lavoir, bétail indolemment mené à l'abreuvoir, paysans rentrant des champs la veste sur l'épaule, enfants absorbés dans des jeux connus d'eux seuls, toits brillants, fleurs aux fenêtres et un défi voilé dans maints regards.
Entre la désolation passée et celle que nous pressentons, cet intermède bucolique irrite contre les hasards de la guerre.
... Admirablement desservis par notre sens de l'orientation, nous voici de nouveau dans la zone russe, face à une barrière américaine dont les fonctionnaires avec un manque de courtoisie fermement étayé par la consigne, ne veulent rien entendre.
Je réunis piteusement les brides d'anglais scolaire. Entre deux mastications, l'homme de bronze éjecte:
- One... one... yes... two... no.
- Tu es prier qu'un juteux de quartier le jour de sortie.
- No... no... one.
- Rien à faire avec ces zèbres là" éclate le copain toujours travaillé par sa déception gastronomique.
A un autre poste, nous tombons sur un caravansérail d'hommes, de femmes, de foyers en plein vent, de charrettes, autos, bicyclettes. Ce sont des civils français qui nous font un excellent accueil.
- Il y a près d'une semaine que nous somme ici à déterrer ce que nous pouvons pour manger. Les Américains ne veulent pas nous laisser continuer, et chaque jour nous attendons des voitures qui doivent nous emmener. Le plus drôle, ce sont les types de l'Organisation Todt que vous voyez dans leurs camions. Les Rouskis n'en veulent pas; les Ricains non plus. Alors, ils font comme nous, ils attendent.
Nous tenons un petit conseil de guerre.
Le coup des voitures, on connaît ça. Jusqu'à présent, on a pu bouffer de bric et de broc. Si on reste là, rasibus et enduite la grande bagarre. Demain, nous ferons une tentative au prochain poste.
Combien la même institution peut être diversement interprétée par des hommes différents! On nous laisse passer, sans même montrer les papiers!
Encore marcher, avec la fatigue qui s'accumule, les souffrances qui se réveillent. Plutôt, se traîner de borne en borne. Manger comme si comme ça, coucher là ou ailleurs
... Une caserne avec sentinelles américaines. Nous voulons pénétrer, elles ne veulent pas. Conflits. En voici un qui baragouine un peu d'allemand. Papiers, sourire. Le brave interprète revient avec du corned-beef sur du pain brioché.
Des gosses aguichés par le fumet s'approchent, pour être vite dispersés à coups de fouet qu'une sentinelle dispense vigoureusement.
Toi, si je pouvais t'appeler salaud!
Pendant ce temps, notre mentor fait sortir une Jeep et en route, rondement, pour l'interrogatoire.
Un immense et luxueux bureau du magnifique hôtel-de-ville gothique flamboyant. Là, un officier, pied sur une table d'acajou et téléphone entre les jambes, hurle un ensemble de sons, un autre nous interpelle en langage très mondain avec une correction de bon ton.
- Pour vous, d'accord, pour les autres, non
- Ce sont aussi des Français. Il y en a des colonnes et des colonnes derrière, civils, femmes, soldats.
- Nous sommes chargés pour le moment de rapatrier les militaires. Vos S.T.O. n'avaient qu'à rejoindre le maquis et vos transformés ne pas travailler pour l'ennemi.
- Je crois, Monsieur, qu'il s'agit d'affaires exclusivement françaises à régler en France. Pour nous, ce sont des Français qui ont souffert des Allemands. Il y a parmi eux des déportées femmes. Ils ont autant de droits que nous et les déportées plus que quiconque de rejoindre leurs foyers.
- Ces considérations importent peu. Les échanges des populations civiles de l'ouest se font compte pour compte avec celles de l'Est à rapatrier. Vos camarades si nous pouvons les toucher recevront des instructions pour se diriger vers Dresde.
Et maintenant, le chauffeur va vous conduire à votre hôtel.
Oh! toute puissance des papiers à en-tête et gros cachets, nous voici hôtes honorés!
Manoeuvres savantes de la Jeep pour s'extirper du bric-à-brac de véhicules, un démarrage en bond, une grimpée à la vitesse maximum, des virages sur soi-même et deux cents mètres sont couverts.
- Oh, pardon, vise un peu la carrée. De vrais plumards!
- Et les lavabos!
- Et les chiottes. A y rester dedans toute la journée. Drôlement à la hauteur, la cambuse!
- Tu n'es jamais sorti de ton trou en six ans. Tiens, à l'ambassade de France, à Prague, il y a trois semaines une chambre de ReichsProtektor, m'a-t-on dit. Oui, mon cher, des draps d'une finesse à en faire des rideaux, des tapis dont les poils débordaient les orteils, des fauteuils de cuir à réparer des godasses, bien supérieur à des courroies de machines, des tables sculptées mieux qu'une pipe de Gefange, des salles de bains pour des matches de natation, des...
- Ca va, d'épater le monde avec tes défuntes grandeurs. A te parler franchement, je préfère me nourrir de boeuf en boîte que du récit de tes exploits.
... On nous remet un plat métallique rectangulaire divisé en deux cuvettes, avec poignée amovible. A gauche, la crème, à droite le singe avec les légumes secs. Pain brioché et thé fortement sucré.
Nous faisons notre apparition dans le mess avec de raides saluts de "bleus" franchissant pour la première fois le bureau du capitaine? Ca claque, les talons. Pas une tête ne bouge et celles qui regardent ont l'impassibilité du côté du Far-West.
- Rien froids, les gars de l'autre côté de la grande mare!
- C'est ce qu'on doit appeler le flegme. Les Français se secouent les mains sans se résoudre à les détacher, les Allemands se cassent en deux les talons joints, les Russes t'aplatissent les épaules. Eux, ils sont si contents de nous voir qu'ils en restent pétrifiés.
Maintenant, la vaisselle. Après les volumineuses cuisinières électriques aux petites flèches remuant dans de gros cadrans, s'alignent de grandes cuves hérissées se thermomètres et engins de mesures, pleines d'eau chaude. On trempe dans la première, on trempe dans la seconde et le plat ressort brillant.
... D'une oisiveté et réfection sommaire des hommes après main basse sur le savon, le dentifrice, les cigarettes puis explorations en ville, suivies de palabres animées avec des sentinelles peu physionomistes qui, à chaque fois, se refusent à nous livrer entrée.
Toute cette contrée semble avoir été épargnée. Relativement rares sont les immeubles touchés dont des prisonniers effectuent le déblaiement sans ardeur. Nous lisons les affiches américaines de la "Militar-Régie rung" au rigoureuses prescriptions et interviewons quelques indigènes.
Les soldat ne prennent rien, trop occupés à courir après nos filles, mais les autorités s'en chargent. D'ici peu, il ne nous restera ni or, ni bijoux, ni valeurs. Des amendes pour n'importe quoi. Je me sauve, car voilà le couvre-feu.
Un matin, nous rendons visite à une mission française installée à la mairie. Nous trottons tout joyeux souhaiter le bonjour à l'élégant soldat carré dans une limousine à cocarde tricolore. Une belle occasion de se faire ramener comme de grands personnages, mais le "tiré à quatre épingles" reste sourd.
Une froufroutante Allemande, mannequin style rue de la Paix, s'approche, minaude. Le chauffeur se précipite à grands roulements de béret, ouvre la portière introduit la dame, démarre en bolide.
... Messieurs, vous partez.
Un camion nous attend, le cinq que nous sommes maintenant. Quel critérium dispute le conducteur?
Le pied à peine à terre, nous attend un noir égrillard préposé à la formalité D.D.T. qui asperge les régions touffues d'une poudre abondante.
Les heures s'écoulent à manger prudemment, dormir, bavarder du présent et de l'avenir, encore plus du présent agité par les ordres, contre- ordres supputations de départ.
Enfin, sous un ciel gonflé de pluie, mille cinq cents hommes s'acheminent à travers les ruines vers ce qui voudrait redevenir la gare de Géra, où attendent des wagons découverts.
Notre convoi, indécis d'allure et de direction, ne cessera sous un pluie opiniâtre de ramper, s'emballer, tourner, stationner, tantôt sur la voie et les ponts authentiques, tantôt sur des voies provisoires à travers champs, sur d'anciennes routes, sur les fondations ou sur les toits des maisons rasées sur des passerelles branlantes; s'effaçant devant les transports militaires ou attendant les distributions de locomotives, de mécaniciens, de charbon et d'eau.
Notre wagon a de la chance. Dans une gare, des audacieux ont arraché une bâche qui va faire un toit très efficace contre les trombes célestes. Une brouette métallique se transforme en brasero, et bavardant et sommeillant, les kilomètres sont grignotés, semant quelques images durables.
Site accidenté de Iéna, premier tombeau du phénix militariste prussien, dont les cendres mêlées à celles de ses villes préparent sans doute une nouvelles résurrection.
Kassel forme un stupéfiant imbroglio de rails en arceaux, de carcasses de wagons, de trains se chevauchant brûlant de flammes et de rouille, de muraille vacillantes et calcinées.
On devine que dans toute cette région fantomatique, a prévalu une volonté des destruction minutieuse, même dans le détail. Cabanes de gardes- voies, barrières de passage à niveaux, signaux mouchetés par les balles et les éclats, poteaux télégraphiques hachés et ligotés dans les lacs inextricables de leurs fils, toits crevés de fermes isolées, champs roussis, forêts décapitées, entonnoirs jalonnant routes et voies ferrées, cheminées d'usines sciées à mi-hauteur, tout un martèlement nivelant, morbide, monotone.
Wesel, un clocher qui voudrait se tenir debout, anachronisme au centre de se qui n'est plus qu'un plan archéologique d'une ville antique en cours d'exhumation.
Un V gigantesque découpant un triangle festonné dans l'horizon, c'est le pont métallique écroulé dans le Rhin qui chasse une écume furieuse et scintillante. Non loin, une passerelle en bois blanc, si frêle pour supporter notre train qui s'y engage avec une prudence féline.
Le convoi tangue doucement de droite à gauche, de bas en haut, parmi les craquements et crissements à dix mètres au-dessus des flots au galop qui se cabrent contre les poutres avec un bruit de cataracte. Une sage et ironique précaution a fait disposer des seaux plein d'eau juste à côté des rails.
... Au moment où nous longions un camp de prisonniers allemands, plus exactement un parc de bétail humain, car n'apparaissait au-dessus du sol que le barbelé, une bonne moitié se mit à vociférer et à brandir les poings. Tout à coup; une voix hurla:
C'est en 40, qu'il fallait engueuler les Chleuhs!
Silence immédiat, quelques molles protestations.
... Maastricht nous souhaite la bienvenue par ses hauts-parleurs, les sourires de la Croix-Rouge, des friandises, puis la reptation reprend en Belgique.
Eh! les potes, Epicerie-Restaurant! On se hausse sur la pointe des pieds, se talant le menton contre le rebord.
Epicerie-Restaurant répète chacun, Epicerie-Restaurant d'un bout à l'autre du wagon, Epicerie-Restaurant à l'intérieur de soi. Et alors, on comprend, c'est lumineux, foudroyant.
Boulangerie, cordonnerie..... Tous ces mots et sons français, si familiers d'autrefois, s'inscrivent dans les yeux avec leurs couleurs et leurs formes, dans les oreilles par les modulations retrouvées, éclairent la mémoire obscurcie de leur simple et grande signification: ça sent chez nous!
"Vive la France", les foules aux passages à niveau, "vive la France" des fenêtres, "vive la France" les mômes agitant leurs petits drapeaux.
Et nous, "vie la Belgique!" plus de cigarettes aux lèvres, plus de biscuits dans la bouche. On chante n'importe quoi, des vilaine choses et des belles, accompagné par les claquements joyeux des drapeaux enfin séchés.
Villes et villages ronflants de vivats, grises cités charbonnières aux pieds de leurs terrils, vallées sombres ou verdoyantes parsemées de blanches villas de la Meuse nonchalante, fuient devant le train maintenant lancé à fond dans les teintes apaisées du soir.
Les kilomètres sont comptés, des suppositions sont échafaudées d'après les montres; La nuit tombée on se sent un peu déçu, trompé dans l'attente d'une arrivée imaginée dans les splendeurs du couchant, dans l'auréole d'une gloire que la nature aurait largement prodiguée, les hourras d'une foule empressée.
Tassés en petits groupes taciturnes, les têtes dodelinant à la cadence du train qui brûle des gares dont personne n'épelle plus les noms, des pensées vagues sont mâchonnées, chacun dans son petit cône d'indifférence.
... Prisonniers... Déportés... la terre de France accueille... exil... votre foyer... retrouvé. La voix impersonnelle d'un haut-parleur nous secoue les lambeaux de phrases qui s'enfoncent violemment, presque douloureusement dans le coeur, poussant le sang aux tempes dans une ruée d'émotions qu'on s'étonne de ne pas ressentir assez fortes.
La gare tant rêvée du retour, c'est une gare comme toutes les autres, anonyme, tirée de la nuit par quelques blonds lumignons, une sonnerie stridente, qui est peut-être un téléphone.
Non, ce n'est pas encore le chez dont on a gardé l'image, sont chez nous pour soi, mais c'est on veut l'affirmer contre la désillusion envahissante, un commencement de chez nous.
Si, si, c'est chez nous voyons, l'uniforme SNCF le règlement dans son cadre grillagé, le "Dames-Messieurs", et surtout ces voix de femmes (vieilles, jeunes, qu'importe!) qui dans l'ombre répondent infatigablement, sans un énervement.
Ca oui, c'est chez nous, les syllabes arrondies, polies, comme le font nos mères, nos soeurs et les aimées qui ne sont plus loin, maintenant, c'est sûr.
Merci, grand merci aux inconnues de la petite gare.
... Le camp de triage, par une série d'opérations à la chaîne va nous restituer notre personnalité effacée par des années de numéros matricules. je ne manque pas après tant d'autres, à en croire le sourire indulgent de la dactylo, de répondre "ya, ya", aux premières questions d'identité. Quant à l'avertissement soucieux du docteur "Faudra te soigner, mon gars", on verra ça plus tard...
Il s'agit maintenant avec le copain de mettre sept ans de souvenirs dans la poignée de mains de séparation, d'en prendre chacun sa part, et depuis si longtemps d'entamer des actions qui ne soient pas communes.
Au revoir, mon vieux... à bientôt... on s'écrira... je passerai te voir...
Affreusement quelconque? Non pas, pas pour nous deux qui percevons intensément la plénitude de chaque mot, et qui savons que la belle amitié qui si souvent consola et soutint, a dorénavant à faire place à des sentiments plus doux.
... Le pas sonnant sur l'asphalte de mon Paris, qui fut durant l'exil regret et espoir, je ne doute plus d'étreindre si fort la vie de mes bras durcis, qu'elle ne pourra pas ne pas me céder ce qu'elle m'a si longtemps refusé.
Ombres du passé, lumières de lavenir
Je suis allé rendre visite à un camarade.
Comme tous les foyers des longs absents se ressemblent! Les vieux parents blanchis entre-temps hochent la tête, soupèsent ce destin intraitable qui prend et rend les enfants à son gré, tandis qu'ils s'affairent autour de leurs héros malheureux.
Chez l'épouse, on croit discerner un reflet des premiers jours de vie commune mais aussi comme une sorte d'irritation des habitudes acquises seule et maintenant troublées. Chez d'autres ce ne sont que silences lourds, insinuations perfidement innocentes. Ceux-là, la séparation les a irrémédiablement séparés.
On a dû tout d'abord faire quelque peu violente au moutard poussé dans les bras d'un monsieur inconnu, picotant et mal vêtu de choses qui ne sentaient pas bon, en lui enjoignant de l'appeler papa. Quelques heures plus tard, le même monsieur bien habillé lui a plus davantage, mais qu'il est agaçant de lui poser tant de questions! Il en est aussi légèrement jaloux, car depuis son apparition, maman le néglige. Dans l'ensemble il est content, parce que c'est la fête depuis quelques jours et, ça c'est le principale parce qu'il épate les copains en leur annonçant, que lui aussi, il a un papa, et qui revient de loin, qui en revient de loin, que en a vu, qui en a fait et que en raconte!
... Du jardinet banlieusard assoupi sous le soleil de ce premier juillet de liberté émane une quiétude qu'il fait bon goûter comme ces parfums retrouvés dans les armoires.
- Ciel, quelle mélancolie après un si bon repas, au milieu des tiens!
- Ah! fait-il d'un ton excédé, en écrasant rageusement sa cigarette, cinq années perdues, pour rien. Viens, je vais te reconduire jusqu'au métro. Ca fait une bonne trotte, l'occasion de causer avant de nous quitter pour longtemps ou pour toujours.
... Nous allons, de la démarche balancée des gens habitués aux poids des godillots et des sabots, levant haut les pieds trompés par les souliers légers, embarrassés de nos mains que nous ne devons plus enfoncer dans nos poches, mais délicieusement allégés dans l'étoffe marquée de faux plis des costumes abandonnés depuis... ça remonte trop loin!
Plaisir de l'anonymat dans la liberté, un peu réduit par notre manifeste gaucherie à nous faufiler dans la foule.
Mon camarade reprend son idée.
- As-tu approfondi ce que représentent ces années? La vie, c'est entre vingt et soixante ans. Nous avons donc passé plus du huitième. Rien fait pour nous, rien fait pour les autres.
Là-bas, je n'ai rien acquis, hormis le maniement de la pelle et quelques locutions allemandes qui s'effaceront bien vite. Je n'ai pas ressenti ce qui jette l'homme en dehors de son enveloppe, le combat, la peur, le désespoir le triomphe ou le sacrifice, comme ceux qui sont demeurés dans le courant.
Qu'ai je connu? Seulement la nausée fade du jour après jour qu'il fallait avaler chaque jour comme notre huile de foie de morue de gosse, après avoir été le gibier d'une battue sans gloire.
Il y a que pour rien, pour rien, nous avons été privés des satisfactions de notre âge. Je te le dis sincèrement, je n'ai pas profité de la jeunesse de ma femme, séparés trop tôt. Lorsque je l'ai revue, ma première impression a été que je m'imposais dans son lit, dans ses habitudes. Et cet enfant qui me regarde comme un défiant, de qui je n'ai vu ni les premiers pas, ni les premières paroles, ... une sorte d'être étranger, quoi!
Aussi tout ce que nous nous promettions les ballades, les vacances, les plus beaux meubles, tous les petits projets de gens qui s'aimaient bien. Rien de tout cela et pour rien. Et ceux aux études brisées, aux métiers perdus, aux situations compromises, aux santés chancelantes.
Nous avons été des inutiles, plus encore, des nuisibles, puisque notre travail entretenait la guerre. On nous le fera sentir, regarde déjà les gars de 14/18. Qu'est-ce qu'on pourrait bien écrire sur nous? Un bouquin creux ou vache, mais guère passionnant.
- Eh, oui! Cependant, écoute.
D'abord, il faudra arracher des droits pour ceux dont tu parles et faire surgir tant de beaux faits certainement encore ignorés.
Ensuite, réfléchissons,
Avant guerre, chacun s'était placé dans un alvéole de parents et d'amis librement choisis, note bien, librement choisis d'après une façon de concevoir la vie.
Par contre, dans le kommando, plus moyen de choisir. Il faut accepter les autres, tels qu'ils agissent et comme ils pensent, ou bien se casser la gueule, ou se tenir à l'écart, impossible, à la longue.
- Dois-je te le dire? me comparant à certains gars, j'en arrivais, moi qui dans le civil m'en laisse facilement imposer, à me considérer d'une exceptionnelle valeur.
- La voilà la leçon.! Nous qui avions formé le monde à l'image de notre milieu, nous ne pouvions concevoir que d'autres aient une vie dissemblable.
- Alors n'est-il pas une classification en couches sociales, plus étanche que celle entre peuples?
- Peut-être. Combien de prisonniers finissaient par sympathiser avec leurs patrons, paysans ou artisans comme eux, au point de dire mes champs, mon commis, mon atelier... Tu me diras qu'en usine, on retrouvait la lutte de classes, mais là aussi, les ouvriers de même qualification se retrouvaient. Souviens toi combien nous pouvions causer littérature, politique, avec des Allemands bien mieux qu'avec certains d'entre nous.
- Pas tellement juste, tout cela!, car il suffit d'une idée sociale commune, comme dans un parti, ou patriotique comme dans la Résistance pour unir plus ou moins étroitement des éléments par ailleurs antagonistes.
- Hum! parmi nos compagnons, combien possédaient une idée?
- Dans ce que tu viens de dire se fait jour notre carence. Par timidité ou dédain, avons nous accompli tout notre devoir d'éclaircissement, nous qui nous flattions d'être plus conscients? Lorsque nous l'avons entrepris c'était autant par irritation, défi, qui heurtaient que par désire d'éclairer.
Pour beaucoup, c'était une révélation d'entendre parler d'autres choses que gonzesses, muflées, tiercés. Nous aurions dû nous y rendre plus doucement; et dans un langage sans trop de mots finissant en ismes et en tions.
- Très possible, car je revois les sourcils froncés, et principalement, les cigarettes et les pipes qui s'éteignaient.
- "Attention c'était une minorité! De celle-ci, je suis convaincu que plusieurs sont rentrés avec la volonté -dans quelle voie, peu importe pour l'instant- de pénétrer plus profondément dans des problèmes dont nous leur avons fait toucher l'essentiel.
De notre côté, les "penseurs", enrichis des pensées des autres, nous effectuons cette découverte que ceux qui pensent généreusement même différemment dont des hommes de bonne volonté. Enrichis aussi de moyens plus affinés de prospection, puisque nous avons appris comment les esprits en friches ou en mauvaises cultures doivent être labourés.
- Je ne demande qu'à le croire. Pour moi, chacun rentrera de nouveau dans son alvéole.
- Je persiste à être optimiste et je prétends que les divergences d'opinons loyalement discutées construisent de solides amitiés...
- En étendant de suite, entrevois-tu donc une sorte de "réconciliation nationale", j'entends entre les travailleurs, faite de réciproques concessions?
- Bien difficilement, car la vie de chacun le ramènera vers des conceptions données. Celles des autres qui avaient séduit s'oubliant très souvent, elles seront d'autant plus vivement combattues qu'on les aura étudiées, mais comme je te l'ai dit, il restera très longtemps de l'estime pour l'homme, et à travers lui pour sa pensée. Le "corbeau", le "péquenot", le "bureaucrate", le "communard", le "socialo", le "cureton", au moins momentanément, disparaîtront. Et cela peut peser lourd, si plus tard veulent renaître les dangers surmontés en commun.
- Une minorité a pu s'éclairer, mais crois-tu à une amélioration de l'ensemble?
- Ma foi non!
Une trop grande partie fut veule et gogo à lui écraser les fesses à coups de chaussettes à clous, mais c'est ainsi qu'on l'avait voulue, pour la conduire où on voulait.
Contre cette apparente évidence, nous devons nous persuader que cette pâte aigre contient le bon levain qui la fera monter," car, au fond les gars ont eu du mérite à ne pas être fines dans les conditions de 38 à 40 et des camps.
- J'en doute! Demande à beaucoup ce qu'ils pensent de la captivité: ça pouvait aller. On travaillait plus qu'en France. Ce qui est moche, c'est que ça manquait de pinard, de cigarettes et de femmes, et puis qu'on pouvait se faire démolir dans les bombardements.
- Bien sûr, et cela se rapproche singulièrement de ce que nous disions au début. La voilà la douche de nos illusions sur la marche unanime de l'humanité vers la perfection! Ce ne sont encore que des millions, satisfaits ou gémissants de leur médiocrité suivant qu'ils s'en accommodent ou qu'elle les incommode, mais, devant eux marche une avant-garde poussée par cette impulsion: mieux devenir. Elle s'est sans nul doute, formée aussi là-bas.
Permets-moi maintenant un langage lyrique pour exprimer ce que je ressens intensément.
Ceux à qui je pense ont pu par le magnétisme de cet exemple -se sacrifier pour d'autres- rassembler les énergies assoupies et dispersées en une masse qui a broyé la plus colossale machine d'oppression, et frayé des chemins nouveaux.
Ce sont eux, disparus ou survivants, c'est cette minorité grandissante et victorieuse, car elle est l'avenir auquel nous aspirons, qui m'empêchera de me tenir à l'écart, malgré ce que nous avons parfois vécu.
Tu sais, ce n'est pas en larmoyant sur la Méprisable Condition Humaine, comme trop souvent là-bas, c'est en plongeant dans la masse, esprit froid et coeur chaud que tu révéleras à eux-mêmes ceux qui feront l'avenir.
Tends l'oreille aux chants des travailleurs. On y parle d'abattre, on y menace, on y gronde. C'est bien ainsi parce qu'il faut commencer par là.
On y parle de liberté, de fraternité, d'égalité de tous et partout, et c'est mieux, parce que c'est le but.
On y dit sa confiance en un soleil qui brillera toujours, en des lendemains qui chantent, et c'est beau parce que ce sera vrai. Que valent donc devant cela nos rancoeurs, notre prétendu temps perdu?
Crois-moi, crois-moi, je t'en prie. Si cette captivité nous a donné la sûreté de vue pour mesurer la tâche et la constance réfléchie pour l'accomplir, nous pourrons prendre ou reprendre notre place dans le combat social, sans puérilité désormais et sans scepticisme, en puisant, dans l'énorme somme d'expérience humaine dont la captivité nous a dotés.
Au revoir, vieux frère, mais pas adieu, et en tout cas confiance! Nous avons beaucoup gagné, nous gagnerons encore bien davantage!
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Voici la mention que porte mon livret militaire (miraculeusement sauvé)
"A participé aux opérations de Juin 1940, 43e Corps darmée Division (mot illisible) et bénéficiera des clauses de la convention intervenue le 26 juin 1940 entre le 43e corps darmée et le 24e corps darmée allemand.
Interné par le Commandament allemand le 29 juin 1940 au quartier Lizé à Strasbourg - Neuhof.
J. Doniès
St Ouen