DONIES Jacques
086
K.G.F.
Guerre 1939 - 1945
Témoignage
Nice - Janvier 1991
Analyse du témoignage
Prisonnier de guerre
En Allemagne
Écriture : 1990 - 250 Pages
Hommage dun soldat désarmé à M.B.
Franc - Tireur et Partisan Français
fusillé par les fascistes allemands
le 18 Avril 1942
et à la population martyre du village tchèque de Lydice
détruit par les fascistes allamands
le 10 Juin 1942
Postfaces de Michel El baze
Tome I
Tout au long de ces pages écrites dès son retour de captivité en Allemagne, Jacques Doniès se laisse aller à philosopher sur lexpérience de vie extraordinaire du captif qui découvre non seulement les us et coutumes, les choses et les gens de "chez eux" mais aussi, et peut être surtout, les Schylocks et les Mystiques, le petit bourgeois et lemployé, ceux-là bien de chez nous.
Ceux-ci létonne, ceux-là le laisse rêveur et quelques fois pantois.
Avec notre ami attristons-nous sur la misérable condition humaine dans certaines circonstances exceptionnelles de privation de liberté.
Tome II
Dans le tome II de ses souvenirs, le Kriegsgefangener Jacques Doniès, durci par ses 3 précédentes années de captivité, aborde 1944 avec beaucoup despoir et entreprendra en 1945, à travers la Tchécoslovaquie, sa longue marche vers la vraie vie, vers le pays des merveilles, son pays, la France
Volume I
All along these pages write from its return of captivity in Germany, Jacques Doniès leaves to go to philosophize on the extraordinary life experience of the captive who discovers not only the customs, the things of the peoples but also, and may be above all, the Schylocks and Mysticals, the small bourgeois and the employee, the latter well of at us.
The first one surprizing, the others made his mind boggle.
With our friend sadden-we on the miserable human condition in some exceptional circumstances of deprival of freedom.
Volume II
In the volume II of his souvenirs, the Kriegsgefangener Jacques Doniès, hardened by his 3 preceding years in captivity, approaches 1944 with a lot of hope and will undertake in 1945, through Tchécoslovaquie, its long walks to the true life, towards the country of wonders, his country, France
Avertissement du témoin
Ces pages commencées en 1945 dans linactivité de la maladie ne constituent ni une chronique, ni un roman, et ne prétendent (volontairement et involontairement) à la valeur littéraire. Il sagit plutôt dune succession de tableaux dans lesquels il est tenté de peindre les aspects individuels ou collectifs, psychologiques ou sentimentaux, sociaux ou politiques, du véritable kaléidoscope humain que représentait un "Arbeits-Kommando" agrégeant de force, bien souvent au mépris de leurs affinités, des hommes issus de couches différentes.
La captivité, répétition monotone de petites actions, équivalait en réalité à un manque daction. Par contre, la vie mentale dans laquelle ils se réfugiaient, fut particulièrement active chez ceux, qui, de formation intellectuelle ou semi-intellectuelle, se trouvèrent brutalement transplantés dans une existence à laquelle ils ne sadaptèrent que difficilement, en même temps quelle leur révélait dautres faces de la vie, jusquici inconnues.
On médita, discuta, enseigna et apprit beaucoup dans ces petits cercles, où, malgré les oppositions de pensées, le désir de connaître plus et mieux, souda les amitiés et concilia les contraires.
Est-ce à dire que les "manuels", pour qui se retrouvant dans le métier où labsence de métier, la captivité était la continuation du train-train ordinaire sous une autre forme comportant quelques désagréments, se tenaient à lécart de ces discussions qui, fréquemment, prenaient un tour animé et profond ?
Bien au contraire ! Seulement, leur intérêt variait suivant le sujet, surtout suivant la manière daprès laquelle il était exposé, et les possibilités qui leur étaient données dapporter dans les débats des interventions de clair bon sens, qui parfois, ramenaient ceux-ci à de justes proportions, alors quils ségaraient parmi les sophismes et les arguties.
En bref, est en cause létat desprit de cette génération entre vingt-cinq et trente ans, benoîtement jouisseuse, quun cataclysme, en son temps généralement incompris, a placé subitement devant les problèmes démesurés, contradictoires, dune évolution précipitée quelle ne réalise, encore actuellement, que très imparfaitement dans ses causes et ses buts.
Il ne faut donc pas sirriter de ce qui est une certaine absence de chronologie, retours en arrière, étirements des discussions. Il en fut ainsi au hasard des occasions et des événements. Certains se reconnaîtront. Quils pardonnent un manque de ménagements assez fréquent dans le blâme et léloge. Ils ne sont pas visés en tant quhommes, car avec plusieurs subsistent des liens de franche amitié, mais en tant que classes, groupes ou tendances quils étaient susceptibles de représenter.
Quelques personnages ne sont que des fictions, mais réunissant en une unité les caractéristiques retenues de plusieurs types humains se complétant, ils peuvent être animés du comportement probable quils auraient eu dans la réalité.
Il y a ici apparence que les prisonniers sont dans lensemble assez malmenés. La franchise contraint à reconnaître que trop, beaucoup trop sont passibles de cette rigueur. Nous nous empresserons dajouter : sont-ils tant responsables davoir été si faibles alors quon les y avait poussés depuis toujours ?
Flatter les défaillances ou les passer sous silence ne sont pas les guérir, pas plus que les flétrir sans indulgence. Le rude langage de la vérité et la patience de la persuasion suffisent. Nous savons par expérience personnelle quelle fut leur efficacité.
Malgré le désir dune nette prise de position, on sest efforcé de laisser parler les gens et les faits.
Quavec la même loyauté, le lecteur se repporte aux circonstances, à lambiance, aux individus, à leurs niveaux respectifs, à leurs moyens de documentation, sans se laisser impressioner par le reflet du temps présent, cest là le point essentiel de cet "Avertissement". Il comprendra ainsi mieux le confusionnisme doctrinal de cette jeunesse 40-45 cherchant sa voie, guidée par la seule lumière du mieux-faire. Encore une fois, il ne sétonnera donc ni de la multiplicité et des répétitions des dialogues, ni de la faiblesse et du manque de continuité des argumentations sur le triptyque constamment repris de la politique, de la religion et des femmes.
Il appartient aux lecteurs, malgré leffarouchement, la satisfaction maligne ou le mécontentement tour à tour ressentis, den dégager une Vérité commune à tous, cette connaissance réciproque des humains quun des personnages définit comme la "Ronde à boucler des hommes de bonne volonté".
Juillet 1947
Ce qui va être lu a donc été écrit entre 1945-1947 sous des impressions encore vives. La vie a relégué le manuscrit au fond dun tiroir. Ce fut peut-être mieux ainsi, car 45 ans après, rien ny ayant été essentiellement modifié, retranché, ajouté, peut-être la valeur documentaire gagnera-t-elle en relief.
Ceux qui ont supporté la captivité devraient retrouver actes et paroles deux et des autres, ceux qui ne lont pas subie devraient en acquérir une vue densemble.
Certainement difficile gageure, car de survivants il nen reste que peu pour les plus que quinquagénaires, les récits qui leur furent tenus sont maintenant dans le flou, et quant aux adolescents, connaissent-ils au moins 39-45 dans ses plus essentiels développements ?
Également est à considérer que tout dire dans limmédiate après-guerre, était provoquer un "pour et contre" dangereusement polémique. Ce que connaît lHistoire à chaque période cruciale. Lopinion exprimée en 1945-1947, et en réinsistant sur la captivité, ce nest ni "le Feu", ni déchirements daprès Viet-nam et Algérie, ni Holocauste, ni "Jour le plus long", ni "lArmée des Ombres".
Cest même quelque chose où sattache pas mal de gêne quelque peu de honte. Une monotonie sans repères, oisiveté bureaucratique des stalags, train-train artisanal et agricole - même dans certains cas une autre vie meilleure, aussi des actes qui auraient pu être une Résistance.
Alors, pourquoi en parler : tout simplement pour ce quen disent les dernières pages.
Ce serait une réussite si chacun était alors amené à peser les hommes et les événements de cette époque et depuis, den tirer les utiles conclusions pour lavenir.
Année 1990
50ème anniversaire de la captivité
These pages begun in 1945 in the inactivity of the sickness do not constitute neither a chronicle, neither a novel, and do not claim (voluntarily and involuntarily) to the literary value. It is rather acts of a succession of tables in which it is tempted to paint collective or individual aspects, psychological or sentimental, social or political, the real human kaleidoscope that represented an Arbeits-Kommando aggregateing with force, often to the contempt of their affinitys, stemming men of different lasts.
The captivity, monotonous repetition of small actions, equaled in reality to a lack of action. On the other hand, the mental life in which they fled, was particularly active at these, that, intellectual training or semi-intellectual, were found brutally transplanted in an existence to which they adapted with only difficultly, at the same time it revealed them of other faces the life, until here unknown.
One will slander, discusses, teachs and learn a lot in these small encircle, where, despite oppositions of thinks, the desire to know more and better, soldered friendships and conciliated contraries.
Is-this to tell that "manuals", for that being found in the trade or the absence of trade, the captivity was the continuation of the train-ordinary train under an other form comprising some annoyances, held to the gap of these discussions that, frequently, took a deep and lively "trou" ?
On the contrary ! Only, their interest varied following the subject, especially following the manner after which it being exposed, and possibilities that were given them to bring in debates, interventions of clear good sense, that sometimes, returned the former to just proportions, then they misleaded among the "sophismes" and the "arguties".
In brief, is in cause the state of spirit of this generation between twenty-five and thirty years, "benoîtement jouisseuse", that a cataclysm, in its time generally misunderstood, has placed suddenly ahead problems, contradictory of an precipitated evolution which it realizes, again currently, only very imperfectly in its causes and its purposes.
It is not necessary therefore to irritate what is a certain absence of chronology, returns in rear, or discussions. It was thus to the opportunities and event chance. Some will recognize. They forgive a lack of enough frequent cautions in the blame and the eulogy. They are not aimed in so men, because with several subsist frank friendship bonds, but as classes, groups or trends they were susceptible to represent.
Some celebrities are only fiction, but uniting in a unit the characteristics retained of several typical humans completing, they can be animated of the probable behavior which they would have had in the reality.
There is here appearance that prisoners are in the totality enough mistreated. The frankness constrained to recognize that too, a lot too are liable this rigor. We will hurry of to add : are-they so responsible to have been so weak then they were pushed there since always ?
To flatter failures or to pass them under silence are not to heal them, more than to wither them without indulgence. The rough language of the truth and the patience of the persuasion sufficed. We know by personal experience what was their efficiency.
Despite the desire of a net plug of position, one is strived to leave to speak peoples and facts.
That with the same honesty, the reader repporte to circumstances, to the atmosphere, to individuals, to their respective levels, to their ways of documentation, without leaving impressioner by the reflection of the present time, that is there the essential point of this Warning. It will understand thus better the doctrinal confusionnisme of this youth 40-45 seeking his way, guided by the alone light of the better-to make. Again once, he will not surprise therefore neither od the multiplicity and repetitions of dialogues, neither of the weakness and the lack of argument continuity on the triptyque constantly resumed the policy, the religion and women.
It belongs to readers, despite the crafty satisfaction or the feel of displeasure, to release a common Truth to all, this reciprocal human knowledge that one of the celebrities defines as the "Patrol to buckle men of willingness".
July 1947
What is going to be read has therefore been written between 1945-1947 under again live impressions. The life has relegated the manuscript to the bottom of a drawer. This was able-be better thus, because 45 years after, nothing having been essentially modified, trenched, added, can-be the documentary value will earn it in relief.
These that have supported the captivity would have to find acts and words of them and others, these that they have not undergone would have in to acquire a view of totality.
Certainly difficult wager, because of survivors it rest a bit for the more than fifty-year-old, accounts that were held them are now in the haziness, and as for adolescents, know-they at least 39-45 in its more essential developments ?
Equally is to consider that whole to tell in the moment after-war, was provoked one for and against dangerously controversial. What knows the History to each crucial period. The opinion expressed in 1945-1947, and in spoken on the captivity, this is neither "the Fire", neither heartbreaks of after Viet Nam and Algeria, neither Holocaust, neither "The Longest Day", neither the "Army of Shades".
That is even some thing where one attaches badly few... some discomfort shame. A monotony without marks, bureaucratic idleness of the Stalags, train-agricultural and artisanal train - even in some cases an other best life, also of acts that would have been able to be a Resistance.
Then, why in to speak : whole simply for this is tell in the last pages.
This would be a success if each was then brought to weigh men and events of this period and since, to pull the useful conclusions for the future.
Table
Avertissement 9
LA MEMOIRE 79
1939 1
Lété 13
Automne - la ligne Maginot 13
Le béton, les arbres, les rochers 15
Les tout premiers sursauts 16
1940 1
PRELIMINAIRES 19
LA ROUTE DE L'EXIL 20
LE GRAND DEPART 22
VERS QUELLE ETAPE
ROULONS-NOUS DE NOUVEAU ? 23
LA NOUVELLE EXISTENCE 24
CHOSES ET GENS DE CHEZ EUX 25
ESQUISSE VILLAGEOISE
ET VIE QUOTIDIENNE 26
SILHOUETTES DE CHEZ NOUS 29
LECONS DE DIGNITE
POUR EUX ET POUR NOUS 31
UN INTERMEDE 32
UN PEU DE CHEZ NOUS 33
NOEL ET NOELS DU PREMIER NOEL 35
PROCHE RETROSPECTIVES DE L'HIVER 36
1941 1
MIRAGE 38
FIN d'un CHAPITRE 38
CE LONG CHAPELET 40
LE POINT LE PLUS BAS 41
1942 - 1943 1
D'AUTRES SILHOUETTES DE CHEZ EUX 43
CEUX QUI NE VOULAIENT PAS 44
Z.O. Z.N.O. 48
JUIN 1940 / FEVRIER 1943 48
PARAPHE ET CONSCIENCE 52
LES UNS POUR LES AUTRES 54
DU 1er JANVIER AU 31 DECEMBRE 55
De la ruse de lesclave 57
LES SENTINELLES 61
DAUTRES SILHOUETTES DE CHEZ NOUS 64
Le Petit-Bourgeois 64
LE MILITANT 65
LE MYSTIQUE 66
LE SEDUCTEUR 66
CELUI QUI LUI EST FIDELE 66
CELUI QU'ON A "LAISSE TOMBER 67
LE PAYSAN 67
LE FONCTIONNAIRE 67
L'EMPLOYE 68
L'OUVRIER 68
LE COMMERCANT 68
LES SHYLOCKS 68
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
1939
Lété
Le petit rectangle imprimé menjoint de me rendre à la gare de lEst. Le premier vint en Avril 1935 - contingent- le deuxième en Septembre 1938 durant la crise de Munich, le troisième en Mars 1939 -entrée de la Wehrmacht à Prague. Ce quatrième, en ce mi-Août 1939, ce nest évidemment pas la mobilisation, encore moins la guerre !
La gare de lEst en matinée. Ma mère maccompagne, contrairement aux fois précédentes. Jeune maman en 1914, elle avait également accompagné son mari. Devant ses larmes, un fier cuirassier lui avait lancé dans un rire bruyant "Vous en faites pas, la ptite mère, on va jusquà Berlin. Dans trois semaines, il sera de retour". Il est revenu, mon père sur un Monument aux Morts.
25 ans plus tard, elle maccompagne. Dans quelques jours, ce sera mon frère aîné.
Elle attendra longtemps, nos retours
Le temps est sombre. Pour une telle foule, il ny a que murmures, de recommandations dérisoires.
Il me souvient encore, que plus tard, face aux patrouilles allemandes, un camarade reçut ce conseil conjugal "Surtout, si tu en vois qui se battent, ne ten mêle pas".
Sanglots, longs baisers qui ne veulent se séparer. Puis la place se vide, dans les seuls appels des hauts-parleurs et des raclements de chaussures.
Ma mère, part encore plus voûtée que dhabitude, à petits pas pressés, sans se retourner. Personne ne cause. Dabord, parce que personne ne se connaît et parce quon na rien à se dire. Chacun pense et le dira bientôt "il y aura peut-être encore un arrangement. De toute façon, faudra bien en terminer".
Automne - la ligne Maginot
Rien na changé. Qui avec qui ? Quoi avec quoi ? Où par où, quand, comment? Attendre, ici, là-bas, après, avant.
Tout cela laisse du temps aux souvenirs.
1936 au moment de lentrée de la Wehrmacht en Rhénanie, on mavait affecté au plan de mobilisation de la compagnie.
Cétait du minuté Annonce de la mobilisation, 0 heure 02 faire poser aux hommes des cache-écussons (pour que lennemi ne repère pas des uite les numéros des unités) faire seller le cheval du capitaine il y en a de tout cela, un gros document.
Mais, ce jour-là, à part les Parisiens en proie à lennui, personne: encadrement et frontaliers sont en week-end.
Comme tout bon civil est un militaire en puissance, on se met à loeuvre.
Piquer des hommes ici et là, idem pour les matériels et munitions, et en route pour les casemates auxquelles on était affecté; mais leurs numéros nétaient plus les mêmes, donc des itinéraires mal connus, sitôt la nuit.
On sy retrouvera, grâce à nos braves frontaliers maîtres ès orientation sur un terrain qui leur est familier, dès que la clef de chaque ouvrage sera retrouvée.
Me voilà donc avec des troufions dont je connais même pas les noms devant une casemate qui maurait pu être affectée, qui ne lest certainement pas, mais qui lest tout de même.
Il y a des lampes à pétrole accrochées dans le couloir central : celles qui ont une mèche nont pas de pétrole et vice-versa.
Dans la chambre de tir, aucune arme montée, seulement des caisses. On les fracture. Beaux fusils mitrailleurs poinçonnés 1936, totalement noyés dans la graisse, dont montage et fonctionnement nous sont inconnus.
Enfin, en voilà un sur son socle de tir, chargeur engagé, mais si les premières cartouches sont du même calibre, les milliers en réserve ne le sont pas.
A force de tripoter des pièces découvertes dans des boîtes, on monte le téléphone. Des appels incohérents, balbutiements angoissés envahissent lécouteur. Donc, nous ne sommes pas les seuls dans la pagaie.
Les jours suivants, la lourde porte blindée étanche restera toujours ouverte, car les hommes du génie ne sont jamais venus mettre en route les appareils de renouvellement dair : par contre le ravitaillement étant prévu pour bien davantage, il ny avait quà enterrer le surplus de vivres, vin, café...
Au retour en caserne, il fut question dinculpations pour destruction de matériels militaires contre ceux qui avaient pris trop dinitiatives.
Sur ce, deux ans sécoulent. Affaire des Sudètes. Cette fois, on ne cèdera pas ! Re-montée, ligne Maginot. Problème : comment habiller les flots de réservistes inattendus. Où les mettre ? Corvées, pourquoi ? Ordres, contre-ordres, pourquoi ? On attend en dautres endroits que les affectations du temps dactive
La radio annonce laccord de Munich. Tout le monde fout le camp de partout. On se précipite où on croit retrouver ses habits civils. Le sol est parsemé duniformes, darmes Les trains se bourrent dans les bourrades. On na même pas causé de lévénement, on na pas oublié le pinard.
On rentre donc à la maison, car Tchécoslovaquie, Sudetenland?!?!
En Août 1939, donc, retrouvailles des lieux et des gens. Dans les ouvrages, on nen est tout de même pas resté à 1936/1938. Personnels plus exercés, et pour cause - sur place depuis Avril 1937, matériels bien prêts.
Pour nous, pauvres biffins le matériel remonte à 1914 ou presque : Lébel, mousquetons, mitrailleuses Hotchkiss, baïonnette, fusils mitrailleurs - parfois neufs - Il sera même enjoint de récupérer les douilles de cartouches (trop consommées dans la chasse au gibier).
Quant à lhabillement! remettre les interminables bandes molletières en pleine nuit dans les éléments de tranchées et les abris -toujours creuser et à recreuser...plus loin- où se glisser entre barbelés avec le pantalon de golf, plus des brodequins qui seront si accueillants à la neige, la capote lourde de pluie, de neige et de boue Et on mangera ce quon pourra, pain et vin à la hache lhiver, à découper.
Si les rares journaux qui nous parvenaient ne donnaient guère de nouvelles, Radio-Stuttgart, par la voie de son speaker Ferdonnet nous informait en détail de ce qui se passait dans notre secteur.
Cest ainsi que pour la seule fois, où nous allâmes à ce quon appelait par un charmant euphémisme "le repos"..., cest-à-dire construire des baraquements à quelques kilomètres à larrière, cette station nous précisa les numéros des unités, la durée et les conditions du séjour, les effectifs ainsi que les itinéraires.
Le béton, les arbres, les rochers
La ligne Maginot, cétait plusieurs aspects : les forteresses, villes souterraines - colonnes vertébrales de la forteresse entre Sarre et Rhin, les casemates entre elles, les "points dappuis" dobservations et de toute première défense, les patrouilles et raids contre les infiltrations et pour le renseignement.
Aux anciens, de discuter de tout cela.
R.A.S. rien à signaler répétaient les communiqués. Voire. Etat desprit : on espère encore à un nouvel arrangement, on croit à lusure du Reich. Aucune information sur la dure nécessité de ce conflit opposant sans concessions une conception de la démocratie et celle du racisme impérialiste.
Les campagnes anti-Front Populaire, antisoviétiques samplifient. La chasse aux militants de gauche se fait plus sévère: concentrations dans des unités surveillées et même des camps, évictions des écoles de formation dofficiers ou de spécialistes.
Cest notre effarement de constater la méconnaissance totale des réalités quotidiennes de ce qui est tout de même la guerre, de la part de régiments montant en relève et en renfort : leurs pertes dans les engagements sont parfois sensibles.
Au cours de mon unique permission, fin février, je mesure la distance entre la Maginot et larrière. Nous sommes, les gens de la Ligne, fatigués, las de mal bouffer, dêtre sales de boue, de poussière, malodorants, abrutis par les alertes, les marches et contremarches, le manque de sommeil, sans aucun recours moral.
A Paris, la vie antérieure continue. Le seul ennui, cest que tout de même il y a des absents, mais comme il ne passe rien, R.A.S. On attend, tranquilles et engourdis.
Le 10 Mai namène pas tellement de remue-ménage, cest même une sorte daccalmie de patrouilles, dans les intervalles. Peu dartillerie et daviation.
Il est vrai que depuis Mars, on reste bien orphelins de ce côté.
Seul, lavion allemand mouchard vient donc, sans gêne, à 11 heures du matin photographier, lâcher quelques salves, parfois suivi dun ou plusieurs compagnons qui font tomber quelques bombes plus ou moins précises. Pour tout dire, "ils" se foutent de notre gueule! même si quelques bonnes ripostes de la forteresse et des casemates les contraignent à la fuite.
Les nouvelles de radios, de rares journaux annoncent des cartes implacables vers Paris.
Stupéfaction, indifférence, colère commencent à animer les discussions. Les interrogations surgissent.
Que sont devenues laviation, lartillerie, les unités motorisées? Pourquoi ny a-t-il aucun remplacement en hommes, munitions, aucune mise au point des ouvrages en avant et en arrière? Doù est venu lordre (écrit, verbal ?) denlever les instruments doptique ? Pourquoi tant de difficultés téléphoniques ou de voix allemandes qui répondent ? Pourquoi la Ligne ne jette pas tous ses feux et ses hommes en contre-offensive, dautant plus que de Dunkerque à Paris senchaînent des maillons dangereux ? Lordre dévacuation arrive, verbal?, écrit? porté par "On"?.
Tout le matériel lourd reste sur place. Aucune destruction des ouvrages et tranchées.
Les occupants se dispersent au hasard des camaraderies de groupes ou des intentions, ou par le hasard des hasards.
Les tout premiers sursauts
Se rappeler les itinéraires de va-et-vient au cours desquels on ne sait où sont amis, ennemis, des nôtres tenaces ou fuyards, le plus fréquemment paniqués et paniquards par compagnies et pourquoi pas par régiments entiers, pendant lesquels de jour et de nuit, il ny a plus heures de sommeil, de nourriture, que des réflexes de peur, de haine, de témérité.
Des flots croisés dunités en débandades, rien dans les mains, demi-nus ou dans des capotes flottantes, courant affolés, marchant abrutis, vautrés là où ils sont tombés, saouls de vinasse, dépuisement ou de faim.
Des caisses de munitions et de vivres éventrées avec des tonneaux dégoulinants, des ivrognes qui sinvectivent, des gradés hurlant en tous les sens ou pique-niquant servis sur des nappes bien blanches par des ordonnances stylés, des chevaux qui crèvent, qui puent et dont on taille des beefsteacks, des états-majors argumentant sur des cartes inutiles de fronts mouvants.
Mitrailleuses, F.M., canons tirent on ne sait sur quoi (parfois très bien) mais bien vainement contre les avions italiens et allemands hurlant de toutes leurs sirènes.
Des altercations violentes, peut-être meurtrières se multiplient entre "ceux de larrière" et les "Maginot".
Alors, se gonflent honte, rage, mépris, envers les salauds den haut et den bas, dici et dailleurs. Non, impossible que soit gâchée notre vie de chien mouillé et poursuivi pendant ces 8 mois, ces années stupides de caserne et de béton. Et aussi tant de manifs pour lEspagne, contre les nazis, contre les nôtres également.
Alors, potes parisiens, rouspéteurs de toutes occasions, débrouillards de la petite réparation indispensable (et plus tard tous saboteurs des mécaniques et connections) hardis jusquaux imprudences, la tête toujours pleine de 1936, des grandes manifs, et que lon avait maintes fois envoyés au casse-pipe pour sen débarrasser, alors gueuliez-vous "faut pas se laisser faire !". Pas seulement pour cela. Salut à toi, mon copain de lAction Française, très aristo seul derrière ta mitrailleuse qui fut la dernière à se taire, qui me disait "ce nest pas pour ta gueuse de République que je me fais crever, cest pour la France de mon Roi".
Et notre caporal-chef qui se "foutait de cette merde de guerre", qui ramena sur son dos le corps de nouveau transpercé de son lieutenant, "on va pas le laisser dans leurs pattes !".
Les frontaliers, alors! Tireurs implacables de larme légère ou du canon.-Allemands ou chamois même gibier- se confondant avec les rochers et lherbe se protégeant par chaque arbre, avares de chaque cartouche, retrouvant dans leur instinct né depuis longtemps de LEUR pays natal, nuit et jour le bon chemin, ils surent (sans le savoir encore) conduire CHEZ EUX vraiment, une guerre de partisans.
Tous ceux qui se regroupaient au hasard des pièces en batterie, de nids de mitrailleuses pour les ultimes décharges avant le repli au plus court. Anonymes avec qui on se retrouvait bientôt ou plus tard pour un récit commun.
Déjà, beaucoup, séparément, collectivement, songeant à continuer en se planquant, en planquant les armes, tellement, il leur reste inconcevable de revoir le Boche surtout ici dans ce coin toujours meurtri, écartelé, de terre française.
Remettre ça ? Utopie meurtrière ?
Déjà les Polonais (puis les Yougoslaves les Français l es Russes puis tout le monde ).
Pour le moment, les avions allemands (heureusement, de temps en temps, un dégringole) incendient la forêt, mitraillent routes et sentiers, ainsi quà laveuglette, hachant littéralement branches et feuillages. Les colonnes de chars et camions sont contraints de passer dans des routes encaissées balayées par nos pièces dartillerie débouchant à zéro, les tirs précis, assurés des Lebel et mousquetons là bien efficaces.
Dans quelques jours, les vainqueurs regarderont avec respect les écussons de nos régiments.
Des tracts tombent du ciel par milliers nous adjurant de cesser un combat inutile.
Perdant et retrouvant les copains, en refaisant de nouveaux, unités et grades sans considérations, tous plus sales, puants et déguenillés que jamais, bardés de grenades et de cartouchières ployant sous le poids des F.M., traînant, hissant mitrailleuses et pièces légères, plongeant dans le trou creusé à la hâte ou dans une anfractuosité, étreignant les arbres protecteurs, quelque chose qui maintenant nous dépasse, nous soulève.
Et pourtant, la faim, la soif, les insomnies, le froid, la chaleur torride, lhumidité, la peur animale, insoutenable, la panique qui broye les ventres.
Foutre le camp, foncer vers la Suisse, se dissoudre dans la nature, dans les fermes complices.
Ça nous tombe de tous côtés. Tout est strié de balles et déclats.
On continue, non? Quoi? On y va, où? Pourquoi?
Nous nous comptons de plus en plus nombreux. Donc on nous enserre.
Volées de tracts et daffiches en grosses lettres, giclées de bombes et dobus de plus en plus nombreux et précis. De notre côté de plus en plus rares. On sécroule, on dort, on mâche. Il pleut.
Venu don ne sait où, un "ON"?, oral?, écrit?
Se rassembler, remettre les armes et munitions, les recenser ainsi que les hommes. Ceux qui continueront le combat, dissimuleront des armes, tenteront lévasion :
SERONT CONSIDERES COMME DES DESERTEURS!!
Mais, "ON" ajoute : le Commandement allemand internera les troupes participantes de ce combat, les considérera comme "prisonniers dhonneur" avant leurs libérations prochaines qui interviendront après décision de la Commission dArmistice.
Cest impossible ! Sont fous en haut! tous des traîtres. Ce quon a pu être cons!
En plus, la parole des Chleuhs!
Eh merde, on en a marre, on sen fout, on rentre. Ça ne sera certainement pas drôle mieux quici, on verra bien, peut-être pas si mal quon pense etc etc
Et qui dit que cest bien fini
Tout le monde nest pas encore dans le bain !
1940
PRELIMINAIRES
Après ce torride Juin 1940, brouillard, pluie, froid.
De tous ses sapins qui s'égouttent, la terre de Lorraine pleure la nouvelle défaite.
Les garçons de ceux de Verdun ont décampé devant des adolescents en bras de chemise qui lançaient à plein gosier leurs chansons durement rythmées. Roucoulades Tino Rossi contre martèlement Wagner.
C'est ce que je pense en sortant à quatre pattes d'une tente basse d'étoffes assemblées à la diable et en couvrant d'un regard vague le camp de bohémiens miséreux éparpillé sur la pente.
Les godillots difformes, les molletières effilochées et tortillées, le pantalon clownesque et le calot aux pointes outrecuidantes composent avec l'ample capote, éponge de sueur et de pluie, un être singulièrement gauche; où est-il le "Jeune Homme Bien" dans la vie civile ? Pour le moment, il a faim, grelotte et ne sait que faire: se raser, se recoucher dans la tiédeur moite de la tente ou aller aux nouvelles.
Ah ! Vivement que les Allemands nous démobilisent ! Quitter ces bois à l'odeur de feuilles en décomposition, cette vie entre hommes, la crasse. En finir avec l'estomac flottant, les nuits sans sommeil. Huit mois à attendre la relève, borne kilomètre quarante, route de Sarreguemines - Wissembourg.
En octobre les ondées, en décembre la glace claquant dans les barbelés, en avril les moustiques, la sueur en juin. Creuser des trous de toutes formes, marcher, guetter.attendre quelque chose...
On a vu ce que c'était.
Fameux le coup de l'insigne "On ne passe pas". Ca valait la thune...
Quelques semaines de formalités et à nous le petit coin tranquille à roupiller et à bien se retaper; aussi réfléchir à ce qui s'est passé; puis retourner au boulot. Il a dû tout de même s'en manigancer de drôles, pas mal d'avoir tiré sa peau...cest déjà ça de pris!. Une période de flottement et ça redeviendra comme avant; c'est ce que tout le monde affirme. La guerre est pour ainsi dire terminée, l'Angleterre va capituler, assure-t-on, et les Allemands ne sont peut-être pas exactement ce qu'on croyait; on en connaît à qui ils ont donné des cigarettes et à bouffer.
Pourtant...
- Eh, dis donc, encore en train de te casser la tête. Tu ne vivras pas vieux. C'est la classe! On s'en va demain pour être démobilisé à Strasbourg, et direct vers la maison. On est verni.
Et un bon coup de revers de main sur le ventre de l'incrédule.
- Çà, il faut reconnaître que les Chleuhs sont réguliers, appuie un autre gars.
- Propagande ou pas, ils tiennent leurs promesses.
Le cercle grossit autour de l'annonciateur de la bonne nouvelle. Il raconte inlassablement où, comment et par qui il l'a apprise. Déjà les yeux reflètent les espérances immédiates.
- Tu y crois ?
Me questionne un Lorrain qui par atavisme n'a guère confiance dans son voisin allemand.
- Mon vieux tout cela me paraît s'arranger trop facilement après la frottée que vous avons reçue. Vaincre l'Angleterre avec leurs seules forces, s'ils ne sont pas aidés de l'intérieur comme chez nous, hum! Trente kilomètres d'eau salée et pas de bateau.
- Tandis que s'ils sont gentils avec nous! Nous rentrons à la maison, un peu de propagande achevant l'abrutissement de la défaite que la majorité ne cherche pas à comprendre...
- Et dont elle se réjouit. Quand je pense au délire qui a suivi l'annonce de l'armistice...
Ajoute le gendarme.
- Et en avant contre perfide Albion, ce nouvel ennemi héréditaire. Ce que je vais te dire maintenant, ne le répète pas: Notre libération, pour nous personnellement, tant mieux.
Pour le pays, c'est une autre paire de manches!
LA ROUTE DE L'EXIL
C'est un de ces matins tels que les connaît la montagne, après un orage d'été, tout, net et propre, cailloux et brins d'herbe, arbres et ciel; La colonne marche désarticulée dans les descentes, coincée dans les courbes, piétinante dans les montées; quelques sentinelles la flanquent. Pourquoi sont-elles là ?.Peu de crânes bourrés de félicités d'autrefois, sur le point de revenir, méditent une évasion.
De part et d'autre des routes, s'étire, inépuisablement pillé, le bric à brac disséminé par les manoeuvres incohérentes des derniers combats.
Juchés sur une butte, le général allemand et son Etat Major bien détachés dans le contour net de leur uniformes, saluent. Qu'en penser ?
Ce sont ensuite, jusqu'à Strasbourg des agglomérations ensevelies sous d'immenses étendards à croix gammée. Les hommes ont déjà des visages fermés. Les femmes se faufilent entre les sentinelles indifférentes ou excédées pour tendre un verre, un morceau de pain.
Il en sera ainsi de troupeaux d'hommes conduits, ils ne savent où, sur toutes les routes du monde et pendant tant d'années.....
Il paraît que douze mille hommes sont parqués dans cette caserne que notre qualité de "prisonniers d'honneur" fait garder par des postes allemands et français qui se présentent mutuellement leurs armes.
Manger, souci dominant. Les roulantes fument: pour chauffer de l'eau.
Lorsque les Allemands veulent s'amuser, ils jettent quelques pains dans la cour et photographient.
Les amis sûrs rassemblent les ressources, veillent sur la réserve commune; les plus débrouillards demandent à travailler, ramènent les produits de leurs premières défaillances. Ceux qui ont des cigarettes mangent; pour beaucoup, il faut végéter. Mastiquer lentement la portion, sucer le biscuit jusqu'à complète désintégration, se rendre aux feuillées. Bizarre, rien dans le ventre, et cependant, il faut y aller, dévoiler une intimité parfois encore rose et replète, parfois déjà fripée.Les feuilles de choux sont trop sommairement cuites!
Malgré l'assoupissement d'animal hibernant et la chasse à la subsistance, il reste encore des heures à combler.
Les rassemblements, les appels, les comptages, les sélections par métier, par unité, par région, par tout ce que la paperasse invente en classification, n'y suffisent pas, pas plus que la belote, même avec les tours de chants, les conférences sur les abeilles, les mathématiques, le français et l'allemand, devant des auditoires qui s'amenuisent, pas plus que la taille de bagues dans des pièces de monnaie, ainsi que les parties de football par des jambes cotonneuses, de même avec les misérables popotes de n'importe quoi.
Alors, on cause. On cause sur les nouvelles qu'on ignore fausses ou vraies, on cause sur celles qui n'existent pas.
Quels méprisants haros sur les sceptiques de la proche libération, attirant l'attention sur les mitrailleuses hissées aux miradors depuis le départ des Alsaciens-Lorrains, sur les barbelés qui se tendent et les coups de feu qui claquent la nuit!
- Battage que tout cela.
Répliquent avec une indestructible assurance les optimistes; c'est afin que les bureaux travaillent aux listes de rapatriés sans avoir à courir après des évadés quotidiens qui obligeraient à de constants remaniements.
Les Allemands qui ont intérêt à notre docilité prennent garde de ne pas porter atteinte à ces rumeurs. Quant aux journaux français, ils exaltent la magnanimité du vainqueur, manifestent repentance des erreurs passées et élaborent un avenir régénéré. Un petit organe du Cher se sous-titrera gaillardement "An I de la Révolution Nationale"
Nous nous sommes procurés un exemplaire de "l'Echo de Nancy" qui paraît sur format réduit.
- Cette feuille soumise, mon vieux, nous permet d'analyser notre déroute, mieux que dans un épais traité. Examine la composition du "gouvernement". D'abord le Maréchal, Panache! flatté, pensez donc .L'adversaire respectueux devant cette pure gloire militaire. Tonique réconfort, la France meurtrie a trouvé la main secourable. Désir de revanche émoustillé, car il les possédera. Le reste est bien dosé. Des militaires qui s'y connaissent mieux dans les antichambres ministérielles que sur le champ de bataille, des politiciens embobineurs, des syndicalistes pour donner le ton social rougeâtre.
Tiens, je suis sûr que tous, tu entends, malgré leurs larmes de circonstance se réjouissent, comme je l'ai lu dans un canard, de l'heureuse surprise. Une surprise organisée, tu penses, qui va faciliter l'ordre dans la maison. Vise un peu les premiers résultats. La division de la France en provinces, les corporations, etc; Tu te rends compte, de l'électricité à la chandelle, de la locomotive à la diligence, de l'auto à la chaise à porteurs, hein, pourquoi pas, lettres de cachet et autodafés ? Nous, Machin de France, Ordonnons...
Tiens, tant d'aveuglement me redonne confiance. Et puis, ils n'abusent pas tout le monde, puisque quatre-vingt députés ont voté contre Pétain, sans compter tous ceux empêchés de le faire.
D'où vient-elle, qui l'a répandue à une telle vitesse, cette information oui fait se disloquer et se reformer des groupes véhéments et angoissés ? Départ vers l'.Allemagne dès cette nuit. "Pour aider aux moissons en retard et retour" complètent les "libérationnistes" impénitents.
Notre groupe se réunit.
Mon vieux, tout ce qu'on raconte, méfiance! le jour même de la capitulation, on répandait le bruit que seraient considérés déserteurs ceux qui s'évaderaient ! Toi et moi, quelques autres aussi, avons bêtement remis nos armes, au lieu de les planquer, pour...
- Sois plus exact Ce sont nos propres bonshommes qui nous les ont arrachées. çà continue! Y a encore un type qui s'est fait casser la gueule hier. Il disait qu'on paierait cher l'armistice!
- En tout cas, nous naurions pas dû croire à cette convention spéciale pour 2 ou 3 régiments de prisonniers d'honneur qui devait nous faire libérer rapidement, puisque l'armistice nous avait livrés en bloc. Il fallait foutre le camp chez les bûcherons...
- Et quoi faire ?
- Bien sûr, nous ne savions rien, mais j'ai l'intuition que de grands événements se préparent. Si nous passons de l'autre côté, c'est qu'ils ont besoin de nous pour continuer la guerre (donc les Anglais tiennent le coup) ou bien de se servir de nous comme otages dans la paix à discuter.
- Je ne crois pas à une paix immédiate. As-tu entendu ce que Schneider a traduit d'un canard allemand ? Il y a un Général de Gaulle. Il me semble avoir vu vaguement ce nom dans les journaux avant l'armistice- qui organise quelque chose a Londres. Cela signifie que la lutte continue...et tout le monde n'est pas encore dans le bain
- Cela me rappelle ce qu'un copain alsacien m'a raconté. L'autre jour, il a accompagné comme interprète un officier allemand qui lui a confié ceci : il n'y a eu que des paroles au moment où nous avons recréé notre Armée et réoccupé la rive gauche du Rhin, des tiraillements lors de l'Anschluss, mais déjà des mobilisations pour la Tchécoslovaquie.
Maintenant, nous sommes obligés d'occuper de vastes contrées. Oh oui, ce sont de grands succès, mais que de puissances encore contre nous ou qui le seront: Angleterre, Russie, Amérique et rien que des alliés par crainte. Toujours plus loin, toujours plus difficile, un tourbillon duquel nous ne pouvons échapper
- Ton bonhomme, vraiment une exception chez eux, a certainement raison, mais cela exigera des années, c'est a dire pour nous des années de travail forcé. Faut foutre le camp.
LE GRAND DEPART
Trois heures du matin. Piétinements, appels, jurons, commandements. La cour se vide.
L'aérodrome devant la caserne est luisant d'un clair de lune trop révélateur; une sentinelle tous les mètres, l'arme prête. Une évasion est impossible.
Au revoir, Strasbourgeoises et Strasbourgeois qui nous soufflèrent les premières paroles d'espoir, d'autres Français, eux reviendront en vainqueurs.
Le train rampe dans la plaine d'Alsace. Soif, sueur, faim, somnolence secouée de temps en temps par les freinages et les démarrages.
Subitement, une pression sur l'épaule, un corps interceptant la lumière, un bruit de cailloux roulés. Un gars a sauté par la fenêtre pourtant exigüe. Quelques commentaires, événement classé.
De nouveau un peu d'animation, car nous traversons la ligne fortifiée allemande.
- Nous irons pendre notre linge sur la Ligne Siegfried, est-il fredonné ironiquement.
Karlsruhe. Des cheminots fraternels tendent à boire.Altercations entre eux et les sentinelles. Nous restons la gorge sèche.
Sur un grêle viaduc haut perché, nous traversons le paysage de cartes postales des vallées abruptes du Main et du Neckar, boisées de noir sévère, avec routes blanches et serpentantes, argentines cascades et torrents écumants, villages blottis dans la verdure, faux castels moyenâgeux d'un blanc trop neuf, ruines crénelées avec vols de corbeaux sur fond de ciel pastel.
Arrêt près d'un passage à niveau tout proche d'une grosse ville; de splendides filles aux longues nattes blond brillant, poitrines rebondies, hanches assurées, bonnes joufflues bien campées dans les corsages à boutons de nacre ou de verre, guindées dans des robes de velours tombant en plis lourds derrière les tabliers verts, rouges, bleus crus chatoyants, réveillent en moi les images de la "Kermesse Héroïque". Régal des futurs vainqueurs dont nous ne serons jamais ainsi que nous en avertit un autocar-français naturellement-qui porte sur ses flancs camouflés: Heil Sieg Heil Hitler Frankfurt, Lüttich, Paris (en gros dans un cercle), Orléans, Poitiers, Bordeaux, Biarritz, étapes des plus enivrantes victoires dont l'encens doit monter jusqu'au Wahalla des valeureux guerriers germaniques.
Sur l'immense plaine nue, un quai aussi immense et nu, "Nurnberg Mürzfeld" grogne de ses agressives lettres carrées en relief une plaque de ciment gris. Les jambes raides et flageolantes nous dévalons une large avenue rectiligne paraissant buter contre une muraille de sapins noirs barrée à dix mètres du sol par gigantesque panneau de bois duquel des lettres rouges hurlent "Parteï-Tag 1939"
- Là, se tenaient les congrès du Parti, me renseigne un voisin.
Bien propre en effet à communiquer aux imagination un sombre enthousiasme, ce cirque de dimensions cyclopéennes frangé de ces sapins rigides au perpétuel garde à vous, sans une fleur à leurs pieds, sans un oiseau sur leurs branches.
Sur le sable du camp çà et là teinté de plaques d'herbe ou coloré de chétives fleurs, accroupies en un mystérieux ordonnancement, s'échelonnent les baraques dans lesquelles les coups de bottes nous encaquent approximativement par 200
Sous les marabouts sont installés les bureaux de répartition en kommandos. Des prisonniers de diverses nationalités déjà ironiques et blasés (surtout lorsque nous leur montrons timidement la Convention faisant de nous des "Prisonniers d'Honneur"), scribes ou dactylos acquis pour une demi-boule de pain, enregistrent et canalisent le bétail humain.
Aux points jugés judicieux par l'Architecte-Geôlier, ont été dressés des miradors avec mitrailleuses tournantes et projecteurs
Et surtout, les barbelés, symbole des camps d'oppression comme les barreaux le furent des bastilles. Des mètres en hauteur et en largeur et en longueur, sur des kilomètres, avec des raffinements sournois d'enchevêtrements, de plans inclinés, de brusques coudes, des fausses chicanes... Le Barbelé, humilié d'avoir été si longtemps la dérisoire barrière champêtre que les enfants et les chèvres franchissent d'un bond aisé, déçu d'être maintenant une vaine défense guerrière, se prépare à prendre pour des années une revanche superbe en déchirant des millions de chairs et d'espoirs. Le prisonnier solitaire de jadis était intime avec les barreaux contre lesquels il se cramponnait, visage collé pour épier un coin de ciel et qui, parfois, complices de sa ténacité, lui ouvraient les chemins de la liberté; confiez donc au barbelé, espérances, rages, douleurs, il vous repoussera le front et les membres ensanglantés.
VERS QUELLE ETAPE ROULONS-NOUS DE NOUVEAU ?
Cinquante deux dans un wagon de quarante en un pêle-mêle ankylosant et malodorant, corps brutalement secoués à chaque coup de tampon. Soif, faim, somnolence, regards vagues, paroles rares, si ce n'est les jurons accompagnant chaque heurt ou "annonces" d'impavides joueurs de belote.
Nous sommes là les quatre copains de toujours qui se sont retrouvés. Chacun de nous d'être entouré des pensées amies, ressent une réconfortante impression de stabilité dans ce provisoire énigmatique. Surtout ne pas rester effroyablement seul lorsque, dépouillé de toute personnalité, on se trouve abandonné dans l'étouffante masse grouillante des conservations individuelles.
Qu'il est pénible de faire connaissance! On étudie le visage, le comportement du voisin, on risque quelques interrogations timides ou banales, on se découvre des affinités de patelins, de professions ou de régiment; l'amitié à peine liée est coupée par un remous; il faut recommencer sans remarquer le rebuffades, sans s'insinuer trop vite dans le groupe bien constitué, offrir en holocauste de bienvenue maints sacrifices, toujours conciliant, jamais lassé. C'est parce que nous sommes réunis, mes copains, que je suis certain de ne plus entendre ma voix sans écho.
- Quo Vadis ? a soufflé un lettré.
Prusse Orientale, Bavière, Saxe ? On compare d'après des récits de 14/18. Les Prusses ayant contre elles les jugements de l'Histoire de France ainsi que la trop froide Pologne sont rejetées, tandis que la Bavière, la Saxe, contrées de paysans bedonnants, hardis buveurs et fieffés fumeurs sont plus favorablement retenues jusqu'au moment où une femme assise sur le remblai crie "Sudetenland".
Moue de perplexité, mais d'une mémoire plus documentée sort le renseignement: affaire des Sudètes, 1938, Munich. Il en est déduit que d'Allemands de fraîche couvée, il y a peut-être mieux à attendre que d'Allemands de vieille souche. Le désappointement ne tarde pas lors de la traversée d'une localité minière importante tout empanachée de fumées et rutilante d'étendards. On a le triomphe tenace dans le IIIème Reich, et bien des semaines après, nous assisterons le matin au salut aux couleurs victorieuses de la part des jeunes filles du B.D.M.
De jeunes enfants nous lancent du gravier, font mine de s'enfuir les bras levés et reviennent sur nous avec des grimaces de mépris; ils en sont encore à l'âge (ny a-t-il seulement qu'un âge pour le croire ?) où la guerre est une suite de bonds allègres de capitales en capitales conquises dans la rumeur terrifiée des peuples soumis et le grondement de la Patrie reconnaissante.
Plus loin, une grand-mère pleure de toutes ses rides en agitant son mouchoir devant nos faces pressées contre les ouvertures. Ce convoi évoque-t-il en elle l'image d'un autre convoi qui emmenait aussi son fils prisonnier et pense-t-elle à celui qui actuellement lui prend son petit-fils pour une lointaine frontière ?
LA NOUVELLE EXISTENCE
Tout le village est rassemblé devant la salle de bal devenu notre Kommando. Plus de curiosité que d'hostilité; on veut voir comment sont bâtis et se comportent des gens venus de si loin.
D'aucuns font des gestes amicaux, principalement les enfants, qui étonnés de notre langage rapide et coulant s'évertuent à limiter.
Un jeune gars portant au revers de son veston un losange jaune avec un "P" violet me fait comprendre qu'il est Polonais et que Polonais et Français sont camarades.
D'un bond, la sentinelle écumante le renverse d'une bourrade en pleine poitrine.
Haine et mépris, indignation et rage s'entrecroisent dans nos regards. Je sens que ces doigts qui se ferment et s'ouvrent spasmodiquement vont m'empoigner pour une correction soignée; probablement est-ce interdit, car seul un geste impératif m'intime l'ordre de rentrer.
Dans une gare parisienne, une affiche affirmait catégoriquement: "Les forêts de Bohème à 4 heures du Bourget". En réalité le voyage a duré 11 mois, mais en compensation, le séjour y a largement excédé celui d'un week- end.
Dès le lendemain de l'arrivée, on nous rassemble pour une foire à bestiaux d'un nouveau genre. Les paysans nous palpent les jarrets, les bras, nous ouvrent les mains, évaluent la largeur des épaules, leur assènent quelques tapes vigoureuses.
Bien vite, la dignité souffletée par ces manières de foirail réagit en saillies vengeresses:
- S'ils veulent qu'on se déculotte, ils nous regarderont le derrière comme aux vaches!
- Ce vieil abruti vient-il chercher un boeuf pour sa charrue ou un mâle pour sa Gretchen ?
Le tri achevé, les esclaves choisis sont emmenés par leurs possesseurs, tandis que le rebut est groupé par les sentinelles qui chargent ostensiblement leurs armes et y fichent les baïonnettes.
Après une distribution de haches, scies, râclettes, nous nous acheminons pour la première fois à notre tâche: exploiter les arbres ravagés par la tornade de mars 40 qui a traversé l'Europe.
On ne peut imaginer plus déprimant contraste entre cette profusion de lumière, de verdure claire, de sérénité de la campagne environnante, et l'oppressante touffeur de cette incommensurable multitude d'arbres rigides et silencieux, parmi lesquels un soleil filtré se dilue dans une vapeur ouatée.
En hiver, par contre, la forêt déploie toute sa superbe personnalité. Les pics nacre et or se drapent de brumes irisées et onduleuses. Les cristaux de neige sont autant de bijoux aux feux divers. Les sapins par leurs branches lourdement gimpées semblent ouvrir des bras bienveillants. Et lorsque le soleil perce les nuages, c'est un universel éblouissement.
Pour nous, ventres affamés, corps transis et godasses percées, cette magnificence sera aussi cruelle que ces vitrines de Noël aux enfants pauvres.
CHOSES ET GENS DE CHEZ EUX
C'est un hameau de montagne abrité par une pente raide, à l'orée d'une plaine vallonnée balayée par un vent violent presque constant. Comme dans tant d'autres villages de l'ancienne frontière germano-tchèque, il est axé sur une grande mare (aux bords cimentés dans les plus cossus), empire de tous les volatiles nageants, bagués au nom de leur propriétaire, et sur l'église au clocher bulbeux qui tend à faire croire à un Orient déjà proche. Recroquevillé derrière la maison de Dieu, s'accote un cimetière presque abandonné des hommes mais fleuri durant la belle saison par une nature moins oublieuse.
Le relief montueux impose aux chemins ravinés par les orages et les dégels, remblais et déblais où se hissent ou s'engloutissent les maisons généralement de plain-pied. Les couleurs tendres des façades souillées de plaques d'humidité ne peuvent en atténuer la tristesse encore accentuée par les épais toits de chaume noirâtres qui les font paraître encore plus tassées.
Si par leur importance (celle du boulanger-quincaillier-épicier qui engloutit nos maigres salaires dominant toutes les autres), leur aspect extérieur, les maisons classent les propriétaires, par contre elles paraissent toutes avoir une disposition intérieure sensiblement uniforme: les pièce habitables, puis en contre-bas d'une marche ou deux, séparée par une porte rembourrée de paille, l'étable qui lance ses bouffées à chaque allée et venue. Chez les plus aisés, on dispose d'une spacieuse salle à manger carrelée et l'on reçoit les visites autour du poêle d'émail géant, et de chambres à coucher richement meublées, orgueil de la famille. Le long des murs courent des bandes d'étoffe crue portant brodés sages proverbes, judicieux conseils, enfantelets joyeux ou pudiques amoureux.
Tout autrement se présentent les demeures des petites gens. Une seule pièce, dont la superficie dans la plupart des cas est l'inversement proportionnelle au nombre des occupants; sol de terre battue ou de mauvais carreaux fêlés, bas plafond voûté peinturluré de rose ou bleu fragiles depuis longtemps obscurcis.
Une remuante marmaille espacée sur les délais indispensables de conception,drue, barbouillée, ébouriffée, habillée d'éblouissante indigence, qui piaille, pleurniche et criaille entre les cascades blasphématoires du père et les glapissements aigus de la mère, se démène dans une atmosphère composite de confiné, de senteurs animales et de corps hostiles à l'eau, de graillons de cuisine et de fumée de bois, par les dédales d'un mobilier à étourdir antiquaires et brocanteurs.
Quelques taches de lumière et de couleurs crues, le moderne d'abord, la machine écrémeuse étincelante de tous ses nickels, le poste de radio populaire (et de la bonne parole), le portrait encadré su Führer drapé dans un écarlate manteau de Lucifer, la tradition aussi, les enluminures grand format des Vierges Marie, des Enfants Jésus, des Saints, de Dieu le Père, éclatants d'or et pourpre qui régissent bonnassement les ébats familiaux, et au-dessus de la porte d'entrée, des formules de bénédiction en gothique joliment contourné qui invitent la Providence et le voyageur à prendre au foyer les places qui leur sont dévolues.
La description de l'habitation n'est pas complète si on ne mentionne pas sa principale caractéristique, les minimes doubles fenêtres qu'il suffit de regarder pour connaître la saison; en hiver, blancs sujets de Noël brillant de paillettes, aux beaux jours, fleurs prospérant gaillardement dans ces sortes de serres.
Rude le pays montagneux, caillouteux, rude le climat glacial ou torride, rude le vent inlassable qui tranche dans la forêt de longs sillons d'arbres déracinés,rude la glèbe ingrate, de pierre en hiver, marécageuse au dégel, craquelée en été, mouvante durant les pluies torrentielles.
Peiner pour les semailles et les récoltes sur des parcelles quasi stériles et follement dispersées le long d'âpres nivellements à 18 heures par jour sous la menace des orages hachants, des coups de vent dispersants, de la sécheresse corrosive et des gelées cassantes.
Trimer l'hiver par 25 degrés en dessous, à dégager les chemins, transporter les bois de sciage à la ville, constituer et entretenir la provision de chauffage domestique, extraire des pierres de la carrière, les casser et les répartir dans les ornières, s'échiner au printemps à l'irrigation de champs transformés en éponges glougloutantes d'eau glacée sourdant jusqu'à mi-jambes, se sentir boucaner par le soleil d'été, les reins brisés durant fenaisons et moissons, s'imbiber l'automne, dans les bains de brume et le clapotis des betteraves boueuses, s'éreinter du Nouvel An à la Saint Sylvestre, matin, midi et soir à l'entretien des bêtes toujours tenues à l'étable; pour les citadins quelle cruelle prise de contact avec le travail universel de la terre !
Quant à la cuisine!
Notre ahurissement devint indignation à la vue des assiettes de volailles, viandes, charcuteries, le tout inévitablement bouilli, les légumes absents à ces altitudes étant remplacés par les perpétuelles kartoffel; on ingurgitait hâtivement ces ratatouilles aux heures commandées par le travail du jour, la femme, fût-elle maîtresse de maison, mangeant debout.
Mais sans nul doute, les petites terrines de gelée firent l'unanimité d'un furieux mécontentement. Il s'agit là d'une pratique culinaire, laquelle imposée à Vatel lui ferait derechef repasser l'épée au travers du corps. Le cochon aussitôt tué (la grande fête des fermes), de copieux quartiers sont échaudés; l'écume ainsi recueillie sert pendant des semaines de hors d'oeuvres et pour les prisonniers de plat de résistance.
On a encore un frémissement d'entrailles à évoquer cette masse glauque et gluante, tremblotante et fuyante sous la cuiller, insipide, poissant la bouche avant de se figer dans l'estomac.
Ainsi donc, très compréhensible que ces gens rudoyés par une nature revêche n'aient manifesté que des réactions élémentaires et violentes parmi lesquelles les sentiments n'ont plus place; que pour eux l'ingestion dominicale et soutenue de bière, ponctuée de chansons bachiques et martiales, ait été tout le loisir,et qu'ils aient imposé aux originaires de la douce France un régime qu'ils ne devaient pas accepter sans rechigner.
ESQUISSE VILLAGEOISE ET VIE QUOTIDIENNE
Elle resterait tronquée si l'on ne traçait les silhouettes des notabilités locales. Affirmer qu'elle pourrait se retrouver en tous lieux serait osé, mais pour ce pays où partout, le Pouvoir imposait une empreinte uniforme, on risque de n'être guère éloigné de la vérité.
Passons très vite sur les figurants. L'aubergiste rubicond,bedonnant, franc avaleur de bière, qui tient l'arrêt de l'autocar et a été assez habile pour faire établir le commando dans la salle de danse, percevant ainsi le prix de la location et drainant les quelques marks que nous détenions. Le cantonnier-pépiniériste-pompier-tambour est lui mécontent comme tous ses confrères de son sort de fonctionnaire. La dame du bureau de tabac, bien gentille personne, blonde et mignonne comme on la chante, assure la transmission des potins entre ville et village; l'épicier-quincaillier, fortune assise du pays, est le fournisseur de bouche officiel et "noir" du kommando.
Maintenant les grands acteurs.
Voici d'abord, comme il se doit, Monsieur le Maire: chapeau hardiment courbé devant les yeux, regard fulgurant jaillissant de cette ombre, mâchoires saillant puissamment, lèvres closes, faciès inquiétant du Monsieur qui va tout briser si personne ne le retient, les mains profondément enfoncées dans les poches à la "mal au ventre" une jambe harmonieusement ployée devant l'autre à l'arrêt, faisant valoir le galbe d'un mollet probablement impeccable dans des bottes souples et collantes. Voix de basse, paroles mesurées, démarche lente et pleine de gravité, Monsieur le Maire est la cariatide qui supporte le faix des affaires politico-administratives de l'agglomération. Si, d'aventure, il faiblissait, l'araignée agrippée à sa boutonnière lui rappellerait que la N.S.D.A.P. voit tout, sait tout, qu'il n'est qu'un cadavre (moral) entre ses mains, et qu'une disgrâce ferait de lui un cadavre (physique) sur un quelconque front. Qu'il ait fait don de sa personne (morale) à son Führer ne souffre aucun doute et voici pourquoi. Un jour un de ses chariots se trouva bloqué dans la neige à la hauteur de notre groupe. Nous voici poussant de toutes nos forces... surtout à pleines gueules, tandis que Monsieur le Maire ahanait dans la tension de toute son énergie soigneusement ménagée au long de l'année. Son souffle précipité et bruyant de machine à vapeur en trop forte pression intriguait par son intonation; et chacun effaré, de s'interroger, n'osant y croire; chaque expiration émanant du tréfonds des forces disponibles était un heil Hitler !.
Si le Maire est le responsable du moral conforme de la population, laquelle, c'est évident, ne saisit pas toujours dans leur ampleur et leur complexité les problèmes de l'heure historique, le forestier-secrétaire de Mairie est le technicien chargé de traduire leurs incidences pratiques sous forme de réquisitions, conscriptions militaires ou de "l'Arbeits Dienst", d'une façon générale de réfléchir à l'échelle du village des questions d'ordre national et international soulevées par la conduite victorieuse de la guerre; tout au moins paraît-il le croire si l'on considère son visage de sphinx pétrifié, pierre tombale de secrets d'Etat. Sa tête teutonnesquement parallèlépipédique surmontée d'une brosse raide, blonde et serrée à angles vifs, ses oreilles sommairement taillées et mal décollées, ses traits sommairement équarris, un corps immense et musclé, attendant encore à cinquante ans la mise en forme définitive, en faisait une étrange réplique de Frankenstein. Il ne se séparait jamais d'une canne et d'un magnifique fusil à deux coups, dont il faisait usage avec maestria contre lièvres et renards. Peut-être a-t-il attendu vainement la chasse aux prisonniers, comme en tant d'autres lieux !
La canne jouait un rôle beaucoup plus important car elle remplaçait chez lui un langage parcimonieux, les rares paroles prononcées formant un bredouillis se perdant dans la pipe. C'est elle qui nous désignait le travail et ses modalités d'exécution, donnait le signal des rassemblements et départs, s'agitait frénétiquement devant les paresseux.
Je n'insiste pas sur le rücksack abondamment garni de victuailles dont la vue nous vrillait l'estomac.
Nous ne vîmes ses yeux globuleux briller, ses pommettes se colorer et une volubilité lui venir qu'en nous racontant les succès Kolossaux remportés en Russie et comment son fils aviateur faisait boum boum sur les peuplades arriérées de l'est.
Aucun de nous ne peut se targuer d'avoir été en relation étroite avec lui. Pour ma part, la seule fois où cela faillit m'arriver(et de quelle manière), il fut bien incapable de le deviner.
J'étais entrain d'ébrancher un arbre, m'irritant d'une hache ébréchée et de mes pensées fuyantes, lorsque je l'aperçus derrière moi, monolithique, n'ayant de vivant que les flocons de sa pipe. Je le gratifiai du coup d'oeil accordé aux gens négligeables. Je me retourne: encore là. J'étouffe un soupir d'énervement. Je cherche un petit repos, toujours là. Je me courbe, attache méthodiquement mes lacets, me redresse... pour l'apercevoir. Déjà, la colère me serre... La hache dérape, entre les mains tremblantes. Je laisse fuser une exclamation de fureur en étreignant convulsivement l'outil, jambes fléchissantes, suffoquant, un voile rouge me brouillant le paysage.
Je vais lui taper sur la gueule pour le voir s'agiter, crier. Oh! ça y est, tant pis. Je lève haut l'outil meurtrier, pivote légèrement, préparant l'élan.
Un ahanement de soulagement, il est parti sans bruit. Sueur glacée sur le visage en feu. Ca va gueuler, mais je m'assois. On l'a échappé belle tous les deux!
A la vérité, ce cerbère exaspérant de majestueux crétinisme ne fut qu'un naïf facilement dupé par ses prisonniers qui lui produisirent un travail dont il n'eut pas lieu d'être fier par la suite: arbres éclatés, futurs poteaux télégraphiques réduits en bois de mine rétrogradé en bois de chauffage, mensurations fantaisistes des dimensions réglementaires.
Quant aux deux puissances éducatrices de la jeunesse elles paraissent avoir conclu un partage des zones d'influence.
L'instituteur, prudent manoeuvrier parmi les hommes et les événements, laissant entre lui et les paysans la distance qu'il convient entre rustres et gens de qualité, appréciant une fonction qui le tenait éloigné des servitudes militaires, se montrant rarement en-dehors de l'école loyalement pavoisée aux époques prévues et honnêtement ornée des portraits et paroles des illustres de l'heure.
Le curé, jeune gaillard dégingandé, presque toujours en civil, attestait son chaleureux civisme par un bras énergiquement levé devant toute personnalité. Il estima dans la "Ligne" de ne pas célébrer de messe, fût- elle spéciale, pour les Français.
Ses affaires collectives remises aux soins diligents de ces quatre sains jugements, la population peut vaquer à ses rudes occupations, bien éloignée de ces stériles luttes de classes justement stigmatisées par ces hommes exceptionnels qui conduisent la Patrie vers des destinées jusqu'alors insoupçonnées.
Et puis, n'y a-t-il pas ce trait commun malgré quelques gradations remarquées seulement par des esprits malveillants, la Pipe et ses pompons descendant jusqu'au nombril, fourneau d'écume avec couvercle d'argent pour les riches, fourneau de bois avec couvercle de fer pour les pauvres-et qui, rivée aux dents qu'elle ne quitte que pour les déglutitions, se porte du lever au coucher ? Elle ne manque jamais, avec son immuable compagnon, le chapeau à blaireau, de susciter notre admiration verbeuse et ironique.
Cette longue étude de nos maîtres éphémères pourrait tout aussi bien tenir dans cette définition lapidaire de l'un d'entre nous:
- Pour être un bon paysan, ici,il faut en même temps tirer constamment sur la pipe, manger son casse-croûte, ingurgiter un demi, roter de satisfaction, faire un gosse à sa femme, crier "Heil Hitler" et traire la vache.
Ainsi, procéderait-on dans les manuels de géographie: le site, l'habitat, le costume, les moeurs, puis quelques caractéristiques essentielles. Cependant ceux qui les écrivent, n'ayant pas eu l'heur de connaître les moyens d'investigation que le sort nous avait dispensés, laisseraient subsister une lacune essentielle car ils ne pourraient disserter en connaissance de cause des lits à étages jumelés, dont la présence omnipotente sur toute l'étendue du IIIème Reich dispense d'une nomenclature détaillée. Il est indubitable que partout au premier examen, ceux à qui ils étaient destinés ont fait cette remarque:
"On va se casser la gueule, dans ces machins là !" Aucun long développement non plus sur leur souplesse, la propreté des couvertures et des paillasses; par contre, combien doit on s'étendre sur le chapitre "Puces", en écrivant ce mot avec une majuscule, en hommage craintif à un antagoniste invincible qui maintint haut et ferme l'honneur de la gent insecte après chaque écrasement plus ou moins momentané des poux et des punaises, ces alliés défaillants.
Que de combats irritants dans leur stérilité contre un adversaire d'une habilité consommée dans le camouflage, prompt, insaisissable, cramponné à la vie, prolifique !
Si jamais de grands capitaines ont médité des heures avant la rencontre décisive, combien avons-nous élaboré des plans savants de destruction voués à des triomphes sans lendemains ou plus cruellement à des échecs immédiats. Pour donner une idée de l'ampleur de cette lutte, choisissons une journée quelconque d'hiver ou d'été, qu'importe, quoique il ait été remarqué une recrudescence des activités pucières aux alentours de la poussée printanière.
Au lever, les couvertures sont portées immédiatement à l'extérieur et le soir, inspection recto-verso au centimètre carré. Nombreux cadavres avec le bruit délicieux des corps éclatant entre les ongles.
En hiver, les battues sont plus fructueuses, car les bestioles sont engourdies; en été, émoustillées par le soleil, elles sautent hardiment sur le sol en quête d'occasions.
Dûment battues, secouées, on peut considérer les "couvrantes" comme épurées.
On scrute la paillasse, repaire inexpugnable d'où affamés s'élancent les bataillons pour y retraiter, gorgés de sang. Rien de rien. Aspersion de sécurité avec liquides et poudres insecticides,qui, peu nocives pour les puces, suffoquent au moins les hommes. Les vêtements contaminés sont rangés aussi loin que possible des lits; puis, tout nu en pleine lumière, on procède au crible minutieux, couture par couture, pli par pli, pièce par pièce de la chemise, poil par poil de l'individu.
Alors scintille l'espoir d'une nuit paisible. Le sommeil apporte en ondes calmes (s'il n'y a ni belote, ni engueulades, ni équipes de nuit, ni bombardement...) au candidat dormeur les songes toujours caressés.
Un très léger chatouillement à la jambe; dupé dans son attente agréable, l'infortuné tente de s'illusionner: un poil qui s'est accroché à un brin de paille ? Mais non, plusieurs picotements déjà sur le bras, puis sur le dos, jusqu'au moment où ces imperceptibles trépignements se transforment en une pointe de feu qui provoque la première grimace.
Les mains frottent, tapotent, les ongles grattent, contorsions à droite, à gauche, sur le ventre, sur le dos. Les voisins de côté et de dessous rouspètent. On jure, on couvre d'invectives l'ennemi sournois; grelottant, abasourdi, on cherche la vengeance et la tranquillité dans la chemise et les couvertures, mais si vainement...
Tristes matins.
Tignasses en désordre, yeux battus, bouches baillantes, on contemple, toute velléité d'action annihilée, les ronds rouges mouchetant le corps en tracés capricieux.
SILHOUETTES DE CHEZ NOUS
En faire le moins possible.
Travailler, c'est produire pour le vainqueur, à détester par conscience politique ou simplement par instinct patriotique, c'est l'aider à conduire la guerre contre d'autres. Et puis, qui mange peu, travaille peu.
D'aussi bonnes raisons étayées par la morale et l'intérêt (là heureusement confondus) auraient dû inciter à une force d'inertie cohérente et tenace.
Mais on voulut tout d'abord se concilier les bonnes grâces des gardiens par un rendement n'offrant aucune prise aux remontrances; se faire une "planque" de sa spécialité et même montrer à ces "imbéciles de Chleuhs que les Français se débrouillent bien mieux", puis par la suite, gagner de l'argent; en un mot, passer le moins désagréablement possible le peu de temps à rester en Allemagne. D'autant plus, qu'au début, chacun croyait à sa petite chance individuelle de libération.
Immédiatement, ce furent des discussions orageuses, les "bons" approuvant sans aucun trouble les représailles contre les "feignants qui ne veulent rien foutre et qui amènent des histoires pour tout le monde".
Ainsi, lisant dans le "trait-d'Union" un article conseillant le travail aux sous-officiers, nous en déduisons a contrario qu'il y a la possibilité, sinon le droit de ne pas travailler; nous en faisons part aux sentinelles, demandant notre retour au Stalag. Pour activer, nous décidons d'agir, ou mieux dit, de ne plus agir.
Dès l'annonce de notre projet, unanime tollé.
- Comment, nous sommes à peu près tranquilles et pour vous taper le cul au Stalag en lisant des bouquins, vous vous en fichez que nous ayons des ennuis.
Est-il permis de donner une conclusion, prudente comme en toute généralité ?
Savoir tirer, pousser, cogner, arracher, soulever, pelleter, être un dur au boulot est la condition sine qu'a non pour aborder d'autre sujets avec beaucoup. Ma foi, cet examen probatoire semble nécessaire, tant de messieurs aux mains sans cals discourent sur la beauté de l'effort manuel!
Les attitudes collectives des prisonniers, quels que soient les périodes, les lieux et les emplois, pourraient amener à les classer ainsi.
- Les "teigneux", la minorité grandissante sont ceux qui ne veulent rien savoir des Boches ni des nazis. Ils enragent contre Vichy, soutiennent dès le début contre toute raison que "Les Allemands l'auront dans le cul... la balayette", (formule d'espérance d'origine indéterminée voltigeant de crâne en crâne), ne veulent pas attendre pour les accabler qu'ils aient genou en terre et réfléchissent déjà aux problèmes de l'après- guerre. Qu'ils sachent ou non travailler, ils ne perdent jamais l'occasion de muser ou de commettre quelque déprédation; ils n'acceptent qu'en rechignant ce qui leur est donné et ont tendance à exiger plutôt qu'à solliciter. S'il leur arrive de discuter avec des Allemands, ils ne manquent pas de décocher quelques flèches contre le moral officiel. Evaluant d'un oeil partialement critique l'anatomie féminine, ils décrètent - sauf défaillances dont ils ne se vantent guère - qu'on verra ça de plus près lors de la défaite, en hommes libres. Leur formule distinctive est nicht verstehen ou plus phonétiquement nix fürsten.
Les "pas d'histoires" rassemblent ceux qui ont horreur des complications; organisés dans leur nouvelle vie, ils appréhendent les incidents qui en troublent le cours régulier; ils sont d'avis que tout bien considéré, si on ne leur dit ni fait rien qui les contrarie, les Allemands sont bien corrects.
Ils craignent que toutes ces histoires de maquis et de prisonniers en fuite, d'attentats et de réfractaires n'indisposent les Allemands qui pourraient supprimer les petits avantages acquis. Ils ajoutent avec conviction que "les Chleuhs n'ont qu'à sonner (pas trop) ceux qui ne veulent rien faire et qui les ennuient", mais ils sauront cependant, garder silences complices et accordent aides discrètes.
Ils reçoivent volontiers ce que leurs maîtres veulent bien leur accorder, ne manquent jamais de solliciter et disent gentiment bonjour aux notabilités. Ils promettent de s'ériger en justiciers quand la déconfiture sera pleinement certaine. En réalité, ils seront indulgents.
Evidemment, une femme ferait bien leur affaire mais on s'attire tant d'ennuis si on est découvert, et puis si on tombe sur une qui est affligée d'un sale machin, comment s'en sortir ? On les distingue à ce qu'ils répondent invariablement "ya-ya".
Enfin, l'infirme minorité, les lèches-bottes, quémandeurs perpétuels de travaux moins pénibles ou mieux rémunérés, sous condition que la démarche soit faite par l'homme de confiance.
Ils se moquent des imbéciles qui font de la politique, certains, eux, de gagner sur les deux tableaux: ils auront amassé de fortes sommes (quelle déception lorsque, au retour, le change ne sera effectué qu'en faible partie) et escomptent quelques fructueux pillages pour la période troublée. Ils ne voient dans les femmes que d'excellentes occasions d'obtenir, en plus des concessions ordinaires, du tabac et des casse-croûtes.
On reconnaît infailliblement un lèche-bottes devant un Allemand à son attitude obséquieuse, le béret à la main, et à ses courbettes accompagnées de: - ya, mein Herr.
Ce furent les Allemands eux-mêmes qui apposèrent une sorte d'apostille officielle à ces discriminations.
Commencement 1942, parvinrent du Stalag des listes nominatives invitant au plébiscite en faveur du Maréchal.
Les lèches-bottes s'empressèrent de se faire inscrire dans la colonne Ya. Sait-on si cela ne peut pas conduire directement en France ou à quelque bonne planque (souvent illusoire) du Stalag.
Les "pas d'histoires" suivirent de près et se mirent à l'aise en déclarant "on nous force la main, ça n'a aucune valeur, et c'est donc bien inutile de s'attirer des désagréments!
Avec un teigneux, voici une scène vécu:
La sentinelle, doucereuse :
- Pétain, grand chef des Français, bon camarade avec nous.
Le teigneux, geste d'ignorance.
- Je ne sais pas.
La sentinelle, admirative.
- Si, grand soldat, Verdun, les Allemands, boum-boum
Le teigneux, geste de dénégation
- Pas lui, ses soldats.
La sentinelle, offusquée.
- Pas bien dire. Je ne comprend pas. Quand notre Führer nous demande de dire Ya, nous disons Ya. Dis Ya aussi
Le teigneux, tranchant
- Le Führer pour le peuple allemand, Pétain pour les Allemands. Pas Français.
La sentinelle, éclatant.
- Bolchevik, Raus, Raus.
Le teigneux, dans le couloir, jubilant mais très rassuré
- Je l'ai eu, le type, mais qu'est-ce-qui va me dégringoler derrière les oreilles!
Il n'est rien dégringolé, car comme beaucoup d'enquête, le plébiscite alla gésir dans un anonyme tiroir.
LECONS DE DIGNITE POUR EUX ET POUR NOUS
Le Feldwebel de contrôle a terminé son inspection. La netteté de la chambre et nos joues creuses ayant dû le convaincre de l'excellence des méthodes éducatives; la bienveillance qui en résulte le pousse à nous interroger sur nos menus desiderata.
Silence. Les "pas d'histoires" n'osent pas, les "teigneux" ne veulent pas, les " lèches-bottes" voudraient bien.
L'un dit à l'interprète:
- Demande à l'adjudant si on aura davantage de confiture si l'on travaille mieux ?
Exclamations véhémentes des "teigneux". L'adjudant s'inquiète. L'interprète balance.
- Tant pis, dis lui ce que veut cet abruti, mais que nous, nous ne marchons pas !
Traduction. Le visage de l'adjudant se ferme :
- Vous êtes les soldats d'un pays complètement vaincu. On vous a amenés pour travailler pour la Grande Allemagne. Vous n'avez aucune faveur à solliciter. Ici par la volonté du Führer, vous n'en sortirez que par sa volonté. Verstanden !
En captivité, s'affrontent deux tricheurs: le Temps qui essaie de facturer au prisonnier des heures de 120, 180 minutes et plus, et le Prisonnier qui s'efforce de livrer au Temps des heures de 30 minutes, 15 minutes...
L'un et l'autre ont leurs moyens. Le Temps, les plus efficaces, la faim, le froid, la chaleur, le travail pénible ou rebutant. Le Prisonnier, le sommeil, la rêverie, les livres les cartes, les discussions.
Au début, le Temps marque de nets avantages par les interminables journées aux champs et à la forêt alors que l'estomac se contracte sur de rares décigrammes de pain qui se perdent dans sa cavité. Lentement mastiqués, roulés, d'une dent à l'autre, humectés de salive jusqu'à en devenir sucrés, ils ne peuvent cependant illusionner.
Rapidement ce régime fit sentir ses effets: articulations craquantes, échine brisée, jambes flasques, pieds gonflés, doigts raidis, le regard en-dessous épiant l'inattention du gardien pour un court et hypocrite repos, la tête bourdonnante commençant tout et ne finissant rien, en mélange de souvenirs, de préoccupations familiales et de soucis présents. L'idée fixe de s'asseoir, de s'étendre et de dormir quoi qu'il arrive, la crainte du flagrant délit qui livre tout piteux. Par insensibles gradations, la personnalité achève de se dissoudre dans la monotonie corrosive des horaires, des gestes, des lieux, que ne peuvent animer de trop minimes impromptus. La pierre jetée dans un étang, un geyser, des ondes qui s'amenuisent puis la surface calme. Parfois un gros remous comme celui-ci.
Nous étions souvent disséminés et au sifflet du soir, chacun arrivait en ordre dispersé. Je revenais sans hâte, titubant sur mes rêves et les cailloux quand je vis courir à moi le gros Max.
- Planque ta croix de guerre, Georg m'a déjà arraché la mienne et celle de Marcel!
- Ca non, ils n'avaient qu'à nous les enlever à Nuremberg.
Dès qu'elle m'aperçut la face alcoolique s'empourpra. Geste impératif, refus muet. La brute s'élance, des audacieux s'interposent. Bousculades, les fusils se lèvent. L'interprète se démène, conjure, retient. Les "pas d'histoires" entament des lamentations.
Marcel découvre l'issue. Il hurle:
- Je vais lui retirer. Par la main d'un Français, c'est normal. Toi, explique cela comme tu le pourras aux Chleuhs.
Il décroche le ruban, me le remet dans une forte poignée de mains, le regard brillant de celui que l'espérance redresse. (Nous ne sommes encore qu'en Octobre 1940).
- Ne te frappe pas, on les aura, et quand on les remettra nos rubans, ils les salueront bien bas !
La voix rogue et déçue nous fait démarrer dans le silence de toutes les bouches serrées. Brume automnale s'ajoutant à la pesanteur de l'humiliation. Larmes acides qui ne peuvent couler.
Quelques jours après, le forestier, bien ennuyé, nous fit traduire que le maire et l'autorité militaire attendaient de notre courtoisie que nous enlevions, par égard envers la population, ces marques distinctives qui rappelaient que nous avions tué des Allemands.
UN INTERMEDE
Embarquement dans un camion vers l'arrachage des betteraves.
Quelques masures défraîchies, maculées de grosses plaques d'humidité moussue, une mare sombre pareille à un entonnoir d'obus, une chapelle minuscule grise d'ennui, et sa cloche au timbre d'agonisant, des tentatives de chemins tracées dans une terre noire, d'un noir de poussier gorgé d'eau.
A même le sol gluant d'une pièce basse et suintante des paillasses plus bourrées de puces que de paille, au centre un poêle au feu de vestale qui ne peut que calciner superficiellement les betraves dérobées, grattées sommairement, destinées à compléter l'invariable ordinaire bi-quotidien d'une soupe épaisse aux éléments mal définis, un robinet souffrant d'incontinence...
C'est notre camp nouveau où vêtements et corps s'imbibent d'une humidité qui ne peut laver leur crasse.
Un champ se confondant avec l'horizon noyé, trente hommes de front. Il faut extirper les monstrueux tubercules fragiles au moyen d'un croc relié à la taille par une forte corde ceinturant les reins.
On tire violemment du dos et des bras, suant malgré l'air glacé; on se cramponne, titube dans la terre prenante qui s'effondre ou colle aux semelles; vaines saccades meurtrissantes et brusques ruptures qui fauchent l'équilibre.
Deux messieurs corrects arrivent en conduite intérieure, expliquent la bonne méthode pour ne pas casser les betteraves (vous comprenez, la partie restant dans le sol est celle qui contient le plus de sucre), ratent leur démonstration et se retirent.
Ils ont cependant accompli une sale besogne en promettant des cigarettes et en communiquent que la radio annoncé notre libération pour le 15 Décembre 1940 (pas un jour de plus !)
- Ils peuvent se les foutre au cul, leurs cigarettes et leurs bobards rejettent dédaigneusement les "teigneux" (espérant à part eux que la nouvelle soit vraie).
- On n'a qu'à les prendre et faire leur boulot tranquillement pour le temps qu'on va encore rester, proposent les "pas d'histoires".
- Chouette, on va avoir du tabac, et en avant! Se trémoussent les "lèches-bottes".
Après nous être rompus d'abord les vertèbres à les arracher, puis glacé les doigts à entasser les betteraves, fumé quelques cigarettes parcimonieusement distribuées puis leurs mégots, nous attendons encore l'abondante manne qui devait récompenser un zéle soigneusement attisé.
UN PEU DE CHEZ NOUS
- Les gars, des lettres !
Clame l'homme de confiance surgissant en trombe.
Bruit confus de bredouillement, de plancher râpé, de tables et de bancs bousculés, suivis de freinages consternés. Il n'y en a pas pour tout le monde, paraît-il.
Mon nom. Une carte, sept lignes de phrases banales mais d'une signification si ramassée. Relisons. Tout le monde en bonne santé. C'est le principal, pour le restant.... A bientôt ? Ça!
La distribution achevée, on constate avec plaisir que chacun à la sienne et paraît satisfait.
Ah! les mensonges des lettres dans lesquelles ne s'avouent ni la maison en ruines, ni les parents ou amis disparus, ni les enfants malades, ni la gêne.
Comme nous avons su nous tromper affectueusement de part et d'autre durant ces années, comme nous ne demandions qu'à croire, sachant que nous mentions et qu'on nous mentait.
Lorsqu'un copain ne lisait pas à haute voix des fraguements de sa lettre, il ne fallait rien lui demander; on avait été obligé de lui dire, ou il avait deviné, deuil, misère, maladie, infidélité.
On connaissait peu ou prou, suivant l'amitié, les événements de famille et de patelin: la communion du gosse (qu'est-ce que ça peut grandir !), la dernière photo de la femme et des mômes passant de mains en mains dans un murmure de compliments, de la "taule" que les Allemands faisaient travailler et où des "planqués ratissaient du fric", de la terre qui rapportait moins avec les contingentements et les bestiaux dont le prix grimpait, du bureau où se faisaient les promotions tandis qu'on restait en plan (les absents ont toujours tort), le fils du voisin parti comme S.T.O., la fille du maire qui va avoir un gosse sans père (c'est peut-être un Chleuh, valait pas cher), le neveu dans le maquis (un garçon si timide), un type de L.V.F. qui a été descendu pendant une permission (c'est bien fait), un garde- mobile qui a bu le bouillon dans la rivière (bravo), tout un enchevêtrement de petits destins dont chacun prenait sa part de joie, de mécontentement et d'indignation.
Certains ont des lettres plus politiques dans lesquelles sous le couvert d'un style symbolique et de formules elliptiques, le correspondant dit son fait au geôlier commun, au dépit des philologues de la censure, que déroute cet esprit français inédit, et qui ne pourront jamais empêcher qu'un fil ténu mais solide de compréhension à demi-mots ne se tende entre les crayons complices.
Délectation de lecture, mais tourment de la réponse mijotée des jours tandis que les muscles se dépensent. Maintenant, devant le papier. Mettre le maximum dans le minimum. Brouillons, ratures, homonymes, synonymes, anagrammes de noms connus, formules retournées, triturées, conditionnels et subjonctifs. trop clair et trop compliqué à la fois. On y est. Une ultime retouche et l'avis des confidents ordinaires. Anastasie est encore dedans "! Vivement la réponse! La fois précédente, ils avaient bien compris à en juger leurs lettres en retour!
- Aux colis !
J'en tiens un quelque peu malmené. Pourvu que... mais il faut encore attendre la sentinelle.
Pull-over, chaussettes, conserves, chocolat, sucre, s'étalent sous mes yeux pour une fois partiellement indifférents. Enfin, c'est lui. Je tends anxieux le livre au gardien qui fronce le sourcil mais se tranquillise lorsqu'il lit "Deutches Buch"; il juge inopportun de l'envoyer à la censure.
Je le feuillette doucement, caressant le velouté des pages, humant l'odeur d'imprimerie, l'humble bouquin dont les mystères à déchiffrer combleront les heures.
Ne plus avoir le cerveau en roue libre, sans rien accrocher. Il y avait bien les notes fragmentaires prises à Strasbourg, ânonner et récitées jusqu'à satiété, quelques locutions courantes apprises dans les manuels de conversations. A la carrière, bien garanti du vent et des sentinelles, tapant du pied, la liste des mots dans le creux de la moufle, l'interprète me faisait subir l'examen quotidien: le chien... la maison... Wie heissen Sie ??? Wo bist Du geboren...
Aujourd'hui je lui explique:
- Tu comprends, surtout ne pas se rouiller. Autrement, c'est l'abrutissement genre Fernand, assis devant le feu à regarder, quoi ? ou cafard à l'exemple de ceux qui remâchent jusqu'à la nausée hargneuse leurs ennuis ou qui bâtissent des bouteillons sur le premier bobard venu. On y est dans leur saleté de Gross Deutschland et pour le moment si l'on arrive à savoir la langue, on n'est plus coupé du monde. Tu lis leurs journaux. Des nouvelles même fausses, c'est toujours des nouvelles. A toi de déduire juste. Tu causes avec les gens, et tu leur glisses, comme ça, quelques évidences. A nous de jouer les Cinquième Colonne. Beaucoup d'importance, surtout lorsqu'ils commenceront à dérouiller.
Si nous pouvons arriver à nous procurer des bouquins, il est toujours intéressant de connaître la littérature d'un grand pays. Les gens diraient moins de balourdises s'ils lisaient un peu les oeuvres de leurs voisins.
- Regarde, tu es au boulot à transporter des pierres qui te tailladent les doigts, à te crever des ampoules à peler un arbre, à te casser les reins à biner un champ. Tu essaies de te remettre en tête ce que tu as appris la veille, tu te poses des colles et puis le soir ou le dimanche, au lieu d'écouter 36 fois les mêmes histoires de cuites et de fesses, tu te collettes avec les déclinaisons et les verbes irréguliers, tu brasses, tu classes et tu retiens ce que tu peux. Le principal, ne pas se rouiller.
Beaucoup d'entre nous ont-ils compris, au-delà de la valeur matérielle, au-delà de la valeur d'usage, la valeur de constance dans le souvenir de chaque colis ?
Ont-ils pensé aux longues queues dans les journées glaciales ou étouffantes chez le commerçant ayant des arrivages, à toutes les sollicitations auprès des connaissances, des amis, des voisins ayant des facilités, à toutes les combinaisons maintes fois frauduleuses, aux prélèvements sur les maigres répartitions, aux complications de l'emballage ? Ont-ils pensé à l'inquiétude soulevée par l'aventureux voyage vers le lointain destinataire avec toutes les questions tourmentantes, pourvu qu'on ne lui prenne pas, pourvu qu'il soit content.... ?
Songeais-tu à cela, toi qui brûlas de déconvenue un pull-over neuf qui tenait la place des cigarettes attendues ?
NOEL ET NOELS DU PREMIER NOEL
Premier Noël de captivité. Combien de jours encore pour jeter une passerelle au-dessus de ce gouffre de l'exil ?
Nous avons bien tenté de créer l'ambiance. Le cuisinier avec les moyens du bord a réussi une savoureuse bûche, quelques conserves ont été immolées en dérogation au plan d'économie. Le poële gavé de bois ronfle de contentement et le gardien amolli par le choeur de Tannenbaum et moults demis nous autorise à veiller.
Toutefois, il manque trop de choses. C'est le passé qui prédomine, festins, beuveries mémorables, soirées en famille, bordées de copains.
- Noël n'est pas seulement l'occasion de se garnir la panse, commence un camarade. Chez nous, dans les Vosges, nous sommes très croyants, mais il y a tant de travail !
Noël, c'est avoir le temps pour le bon Dieu. La journée on travaille à orner la maison, à cuire les gâteaux et les volailles, puis nous partons pour l'église.
Notre église, elle est trop petite pour une fois; on se presse dans une bonne odeur de vêtements humides devant l'autel tout plein de cierges. Si vous entendiez comme nous chantons. Faux et à contre-temps, mais avec tant de conviction que je suis persuadé que nos cantiques montent encore plus vite au ciel. Ensuite, nous remontons lentement là-haut comme soulagés. Ce n'est pas grand'chose, mon Réveillon, mais il me plaît
- Moi, enchaine un autre, le Réveillon est doux souvenir d'il y a deux ans, en 38 !
Comment nous nous sommes connus, ça s'est fait un jour, comme ça...
Je lui fis promettre de m'accorder le plus beau des Noëls.
Ce jour-là, j'avais briqué ma carrée comme seul sait le faire un célibataire quand il s'y met. Rideaux neufs, meubles encaustiqués, draps bien blancs, lavabos et miroirs étincelants; le linge, les bouts de ficelle et les vieux journaux dans les tiroirs. Une vraie revue de détail; puis, pour l'intimité nécessaire, j'avais disposé en plein centre de la table, comme napperon, ma meilleure pochette, gâteaux en piles étudiées, verres fins, liqueurs.
Nous nous sommes dits bonjour un peu plus que d'habitude et nous sommes allés au cinéma. Je lui ai rappelé. Elle m'a demandé de rester encore un peu. Nous avons revu le film.
Dehors, il faisait un froid sec mais nous marchions lentement, rusant pour éviter le lieu que nous voulions atteindre; plusieurs fois nous avons fait le tour du pâté de maisons. Je la sentais contre moi trembler de froid et de crainte. Devant la porte, elle hésita.
Elle restait là, dans la tiédeur et la lumière, toute engourdie. Je lui retirai son manteau et son chapeau presque à son insu, puis je lui vantai mon home, lui racontai des petites histoires d'homme d'intérieur. Elle se détendit, sourit, tapota le calorifère à petits coups de pieds et de mains.
La prenant par les épaules, Je l'amenai vers la table. Pendant notre dînette je continuai à l'étourdir de tout ce qui me passait par la tête; elle restait silencieuse, un sourire indécis, grignotant les gâteaux, buvant à gorgées menues. Je me rapprochai d'elle.
En un geste impulsif longtemps contenu, elle me prit par le cou, le regard brillant de larmes plongeant franchement dans le mien. Elle me chuchota "Oui".
A son réveil, je lui ai dit en la serrant bien fort, ne sachant autrement exprimer ma reconnaissance: "Quel beau conte de Noël tu m'as fait vivre !"
D'un geste accablé, reposant sa pipe depuis longtemps éteinte, il ajouta d'une voix entrecoupée.
- Y aura-t-il de nouveau pour moi d'aussi jolis contes de Noël
Lorsque couché, j'écoutais dans le noir, il me parut que la bourrasque bramante raillait grossièrement la fête d'amour de mon camarade.
PROCHE RETROSPECTIVES DE L'HIVER
- Dites, les gars qui refoulez le boulot, venez avec moi. Le Vieux m'a dit de prendre zwei Mann pour charger des stères chaque fois que les bouseux viennent avec leurs bagnoles. Une demi-heure de travail, une heure de pause, j'ai tout de suite pensé à vous.
Bel après-midi d'Avril. Ciel correctement lavé, sapin d'un vert rénové, la neige et la glace sous le soleil blond; les sources musardent, l'herbe s'étire, les fleurettes minaudent. Il fait bon.
- On peut dire qu'on a de bonnes carcasses après un hiver pareil. Encore d'autres comme ça, et on crève.
- Alors, t'es comme enterré dans le Grand Machin!
- Sale pessimiste! Quand je me reporte au mois de décembre, c'est magnifique maintenant. Je n'avais pas pour cent balles de vêtements sur moi, et j'étais avec Frédo l'abattage des arbres. Chaque pas, plouf dans un trou de cette saleté de neige qui s'introduisait par tou