Jacques BOUBAL
Georges HENRY
085
9 Mars 1945
La retraite de Chine
Guerre 1939 - 1945
Témoignages
Nice - Décembre 1990
Analyse des témoignages
Mille kilomètres de pistes
En Indochine
Écriture : 1990 - 60 Pages
Odyssée vécue par Jacques Boubal et Georges Henry
à la suite du coup de force japonais du
9 Mars 1945 en Indochine.
Postface de Michel El baze
Cho Bo, Moc Chau, Petit Conoï, Son-La, Col des Méos, Tuan Giao, Dien-Bien-Phu, Houei-Houn-Tay-Chang, Muong Khoua, A Pa Chai, Malitao
Des noms qui chantent, les lieux des durs combats quévoquent Boubal et Henry dans leur Odyssée vers la Chine après le coup de force japonais du 9 mars 1945 en Indochine.
2219 victimes parmi les soldats français dont 716 tués au combat.
Lourd tribut avant datteindre Sze Mao dans le Yunnan où se regroupent les rescapés avant datteindre le camp de Tsao-Pa, dernière étape de la longue marche vers la Chine.
Après la défaite japonaise, ce nest que le 18 Janvier 1946 que le général Salan obtient de Chang Kaï Check son accord pour la relève des troupes chinoises du Laos par les troupes françaises de Chine.
Commence alors un long périple de retour que Boubal et Henry racontent avec le souci du détail et la précision qui fait lintérêt de ce témoignage, contribution importante à notre connaissance de loeuvre des troupes françaises en Extrême Orient.
Cho Bo, Moc Chau, Petit Conoï, Son La, Collar of Méos, Tuan Giao, Dien Bien Phu, Houei Houn Tay Chang, Muong Khoua, A Pa Chai, Malitao
Names that sing, places of the hard combats That evoke Boubal and Henry in their Odyssée to China after the Japanese force knock of 9 March 1945 in Indochina.
2219 victims among French soldiers whose 716 killed to the combat.
Heavy tribute before to reach Sze Mao in the Yunnan where regroup survivors before to reach the camp of Tsao Pa, last stop of long walks to China.
After the Japanese defeated, this is not before the 18 January 1946 that the general Salan obtains from Chang Kaï Check his agreement for the relief of Chinese troop of Laos by French troops of China.
Begins then a long journey of return that Boubal and Henry tell with the concern of the detail and the precision that makes the interest of this testimony, important contribution to our knowledge of the French troop work in Extreme Orient.
PRÉFACE du Général Jean Carbonel
Jusqu'à la deuxième guerre mondiale, le dispositif militaire en Indochine du Nord répondait à une double exigence :
- d'une part, assurer le maintien de la souveraineté française et la protection éventuelle de nos ressortissants
- d'autre part, tenir le pays à l'abri des incursions épisodiques de bandes chinoises franchissant la frontière pour piller nos villages.
La première de ces missions était assurée par l'implantation d'unités de l'ordre du Bataillon, presque entièrement européennes, dans les Centres du Delta, d'où elles étaient en mesure d'intervenir rapidement en cas de besoin.
La sécurité intérieure ne fut d'ailleurs jamais sérieusement inquiétée. L'affaire de Yen-Bay en 1930 ne fut qu'un coup de main d'éléments hostiles, avorté grâce au loyalisme des unités indochinoises de la garnison. Il existait, il est vrai, quelques groupes d'irréductibles, mais ils se cantonnaient dans le Bac Son et le Thanh Hoa et étaient aussi réduits qu'inefficaces.
Quant à la population indochinoise, malgré une tendance nationaliste fort compréhensible, elle restait loyale et, jamais, la solidarité franco-indochinoise ne fut aussi marquée que durant l'Occupation japonaise de 1940 à 1945.
La deuxième mission était confiée à des unités indochinoises stationnées dans les territoires frontières et d'une importance inversement proportionnelle à leur éloignement de la frontière. "Sonnettes" d'une section sur chaque piste conduisant en Chine, on trouvait ensuite des compagnies plus en arrière, puis des bataillons sur chaque grand itinéraire menant à Hanoï.
Une sérieuse lacune : l'absence totale de rocade intérieure permettant de déplacer nos réserves latéralement tout le réseau routier convergeait en étoile vers Hanoï.
Ce dispositif était donc marqué du signe de l'éparpillement, sans grande possibilité de regroupements éventuels.
Le début de la guerre, en 1939, éclata comme un coup de tonnerre dans un ciel tranquille. Il était en effet notoire que la Thaïlande et la Chine nourrissaient des ambitions sur nos territoires, et l'on pouvait craindre que ces puissances ne profitent de la priorité donnée à l'Europe pour se manifester. Il existait enfin un corps de bataille japonais engagé contre les Chinois au Kouang Si et au Kouang Toung, dont la proximité était peu rassurante.
Or, si notre dispositif militaire suffisait à peu près pour la routine du temps de paix, il était parfaitement inadapté aux exigences d'un conflit contre une armée moderne. Notre armement, très désuet, ne pouvait, ni en nombre, ni en qualité, notamment en artillerie et en aviation, rivaliser avec celui d'un adversaire éventuel. D'autant que ce dernier, déjà assuré de la supériorité numérique, bénéficierait de possibilités de concentration, pour nous irréalisables.
Un conflit d'une certaine envergure nous trouverait donc dans un état d'infériorité dramatique, tant sur le plan numérique que sur les plans matériel et tactique, notre émiettement et l'insuffisance de nos moyens de déplacement - camions et routes - ne nous permettant aucune manoeuvre d'ensemble. Les Japonais ne s'y trompèrent pas, qui, dès leur entrée en Indochine en 1940, s'attachèrent à "marquer" toutes nos unités.
Dès 1939, les Hautes Autorités de l'Indochine prirent les devants, d'abord en accroissant les effectifs militaires par une levée exceptionnelle, ensuite en cherchant à se procurer le matériel nécessaire.
Une mission fut envoyée aux États-Unis. Mais l'Administration américaine, superbement oublieuse du traitement infligé autrefois aux Indiens sur leur territoire, était foncièrement hostile à la présence française "colonialiste" en Indochine, et notre demande fut catégoriquement refusée.
Il apparut alors que, tout au moins dans l'immédiat, nous ne pourrions compter que sur nous-mêmes, en espérant cependant que, en cas de conflit grave, des éléments alliés finiraient bien par nous venir en aide. D'où, je pense, pour le Haut-Commandement, le souci de pouvoir résister aussi longtemps que possible, et l'espoir d'une intervention alliée avant qu'il ne soit trop tard.
C'est ainsi que furent fortifiées certaines places de la frontière Nord-Est du Tonkin. Mais des fortifications non continues, entre lesquelles n'est prévu aucun corps de bataille, et qui, par surcroît, ne disposent que de moyens modestes, ne peuvent espérer tenir longtemps. Nous en eûmes, hélas, la confirmation cruelle.
Quant à l'éventualité d'une aide extérieure, j'ignore si le Haut-Commandement avait reçu des assurances, mais je puis affirmer que le Commandement local, en l'occurrence le Général Alessandri, y croyait fermement. J'en donne ci-dessous quelques preuves :
- Quelques jours après le 9 Mars, le général me déclara, avec un large sourire, "Je vous garde en réserve car des renforts alliés vont arriver dans la cuvette de Dien-Bien-Phu et, étant donné votre connaissance de la langue anglaise, vous serez mon Ministre des Affaires Étrangères (sic)"
- Vers la mi-Mars, des parachutistes furent largués sur le P.C. du général à Son-La. L'un d'eux tomba sur le toit de notre paillote le général, radieux, le prit par le bras et, se tournant vers nous, "Messieurs, nous dit-il, voici le premier". L'enthousiasme tomba quand le Capitaine Cortadellas, qui commandait le stick de 10 parachutistes, nous apprit qu'il venait des Indes, où n'existaient que 3 sticks opérationnels de 10 hommes chacun, et 2 en cours d'entraînement
- Lorsque, dans la nuit du 25 au 26 Mars, le Général Alessandri me confia le commandement du s/groupement "C", d'une valeur de 3 bataillons, qui allait opérer sur l'axe Son-La, Tuan Giao, Dien-Bien-Phu, Phong Saly, Muong Outay, ses ordres furent très nets "Mener une action retardatrice pour donner aux renforts le temps d'arriver".
Mais l'espoir d'une aide extérieure fondit rapidement, et la réalité ne fut exprimée sans ambages, bien qu'avec compréhension et sympathie, un jour de la deuxième quinzaine d'Avril alors que, installés sur une colline, nous attendions l'attaque japonaise que nous savions se préparer.
Deux avions légers se posèrent sur la rizière sèche nous séparant du bois où se rassemblaient les Japonais. En sortirent un haut fonctionnaire venant de Paris et un Commandant venant des Indes. J'exposai alors notre situation : manque d'armes lourdes, absence de tout ravitaillement, munitions touchant à leur fin, manque total de médicaments, blessés laissés sur place, hommes épuisés
Il me fut répondu que cette situation était connue, qu'aucune aide ne pouvait malheureusement nous être apportée, et que, en fait, nous étions voués à un "bain de sang" (sic). Et comme des coups de feu, partant des lignes japonaises, commencèrent à claquer, les avions décollèrent rapidement, mettant fin à des illusions qu'en fait, nous avions déjà perdues.
Dans ses "Mémoires de guerre", le Général de Gaulle donne une appréciation très exacte de cette période dramatique. En voici quelques extraits :
On devait être assuré que, d'un jour à l'autre, les Japonais liquideraient l'Administration et la Force Françaises, et qu'ils le feraient de la façon la plus soudaine et la plus brutale
Connaissant la malveillance des alliés, surtout américains, à l'égard de notre position en Extrême-Orient, je tenais pour essentiel que nous fussions, là aussi, des belligérants L'agression japonaise ne faisant aucun doute, je voulais que nos troupes se battent, en dépit de ce que leur situation aurait de désespéré.
Malgré les incessantes démarches du gouvernement français, Washington s'opposa toujours au transport, vers l'Extrême-Orient, des troupes que nous tenions prêtes en Afrique ou à Madagascar. Les combats engagés en Indochine n'amenèrent aucun changement dans l'attitude des États-Unis.
Les combats en Indochine se déroulèrent dans les plus amères conditions : surprise, isolement, manque de moyens, impression que Dieu est trop haut et la France trop loin. Mais les efforts et les sacrifices n'en furent que plus méritoires. Dans le capital moral d'un peuple, rien ne se perd des peines de ses soldats".
Cette dernière phrase ne peut qu'aller droit au coeur des soldats professionnels de ma génération qui, après avoir entendu leur grand-père leur raconter la guerre de 1870, ont vécu leur adolescence durant la guerre de 1914-1918 faite par leur père, puis ont connu eux-mêmes - même s'ils n'y ont pas participé directement - les guerres du Maroc et de Syrie 1925-1926, la guerre de 1939-1945, celle d'Indochine 1945-1954, enfin celle d'Algérie 1954-1962.
Mais que penser des garçons - non professionnels, eux - que, seul, le fait d'avoir leur âge au moment critique projeta dans une aventure dramatique où ils risquèrent leur vie ? Il est réconfortant de penser que certains d'entre eux n'oublient pas, ne gardent aucune amertume de leurs épreuves et les racontent avec une verve et une précision non dépourvues d'humour.
C'est le cas de Monsieur Henry, qui servait alors au Service Géographique de l'Indochine, et de Monsieur Boubal qui, âgé de 20 ans, accomplissait alors son service militaire. Je leur laisse la parole et leur exprime ma très cordiale sympathie.
Until the second world war, the military device in North Indochina replied to a double demand :
- on the one hand, to insure the maintenance of the French sovereignty and the possible protection of our nationals
- on the other hand, to hold the country under cover episodic inroads of Chinese bands crossing the frontier to loot our villages.
The first of these missions was insured by the implantation of units in the order the Battalion, almost entirely European, in Centers of the Delta, where they were in measure to intervene rapidly in case of need.
The internal security was not elsewhere ever seriously worried. The affair of Yen-Bay in 1930 was only a knock of hand of hostile elements, aborted thanks to loyalisme of indochinoises units of the garrison. It existed, it is true, some group irreducible, but they quartered in the Bac Son and the Thanh Hoa and were also reduced that ineffective.
As for the indochinoise population, despite a strong comprehensible nationalistic tendency, it would remain loyal and, never, the solidarity franco-indochinoise was also marked during the Japanese Occupation of 1940 to 1945.
The second mission was confided to indochinoises units parked in frontier territories and an importance conversely proportional to their removal of the frontier. "Bells" of a section on each tracks driving to China, one found then more in rear companies, then battalions on each great itinerary leading to Hanoï.
A serious gap : the total absence of internal bypass allowing to displace our reserves, all the road system converged in star to Hanoï.
This device was therefore marked with the sign of the scattering, without great possible roundup possibility.
The debut of the war, in 1939, burst as a knock of thunder in a tranquil sky. It was indeed notorious that Thailand and China fed ambitions on our territories, and one could fear that these powers do not profit the priority given to Europe to demonstrate. It existed finally a Japanese battle body committed against Chinese to the Kouang Si and to the Kouang Toung, whose proximity was little rassurante.
If our military device sufficed almost for the routine of the time of peace, it was perfectly maladjusted to demands of a conflict against a modern army. Our armament, very obsolete, could not, neither in number, neither in quality, notably in artillery and in aviation, to rival with a possible adversary. As much that this last, already insured the numerical superiority, would benefit from possibilities of concentration, for us impracticable.
A conflict of a certain scale would find us therefore in a dramatic inferiority state, so on the numerical plan that on tactical and material plans, our émiettement and the insufficiency of our ways of displacement - trucks and roads - allowing us no totality manoeuvre. Japanese did not deceive there, that, from their entry in Indochina in 1940, attached "to mark" all our units.
From 1939, the High Authorities of Indochina take aheads, first in increasing the effective soldiers by an exceptional raising, then in seeking to obtain the necessary equipment.
A mission was sent to U.S.. But the American Administration, superbly oblivious of the inflicted processing formerly to Indians on their territory, was fundamentally hostile to the french colonialist presence in Indochina, and our demand was categorically refused.
It seam while, whole at least in the moment, we could have count only on ourselves, in hoping however that, in case of serious conflict, elements allied would finish by coming us in assistance. From where, I think, for the High-Commandment, the concern to power resist as long as possible, and the hope of an intervention allied before it is not too late.
Thus it is that were fortified some places of the North-east frontier of the Tonkin. But non continuous fortifications, between which is anticipated no battle body, and that, moreover, have only modest ways, can not hope to hold long. We have had, hélas, the cruel confirmation.
As for the possibility of an external assistance, I ignore if the High-Commandment had received insurances, but I am able to assert that the local Commandment, in the occurrence the General Alessandri, believed it firmly. I give below some evidences :
- Some days after 9 Mars, the general declared me, with a large smile, I guard you in reserve because of reinforcements allied are going to arrive in the basin of Dien Bien Phu and, given your knowledge of the English language, you will be my Foreign Minister Businesses (sic)
- To the mi-Mars, parachutists were loosed on the P.C. of the general in Son La. One of them came across the roof of our "paillote" the general, radiant, took him by the arm and, turning to us, "Gentlemen, here is the first". The enthusiasm fell when the Captain Cortadellas, that ordered the stick of 10 parachutists, said that he came from Indias, where existed only 3 operational sticks 10 men each, and 2 under way of training.
- When, in the night of 25 to 26 Mars, the General Alessandri confided me the commandment of the s/ grouping C, a value of 3 battalions, which was going to operate on it centers Son La, Tuan Giao, Dien Bien Phu, Phong Saly, Muong Outay, his orders were very net "to Lead an action "retardatrice" to give to reinforcements the time to arrive.
But the hope of an external assistance smelted rapidly, and the reality was expressed, although with comprehension and sympathy, a day of the second fortnight of April while, installed on a hill, we waited the Japanese attack that we knew to prepare.
Two light airplanes posed on a dry "rizière" separating us from woods where Japanese gathered. In exited a high official coming from Paris and a Commander coming from Indias. I exposed then our situation : lack of heavy arm , absence of all supply, ammunitions touching their end, total lack of medicine, hurt left on the spot, men exhausted...
It was replied me that this situation was known, that no assistance could unfortunately be brought us, and that, in fact, we were vowed to a bath of blood (sic). And as knocks of fire, leaving from Japanese lines, began to smack, had unglued them rapidly, putting an end to illusions that in fact, we had already lost.
In its Memories of war, the General of Thrashes gives a very exact appreciation of this dramatic period. In here is some extract :
One had to be insured that, a day to the other, Japanese would liquidate the Administration and the French Force, and that they would make it the most sudden manner and the most brutal.
Knowing the malevolence of allies, especially American, with regard to our position in Far East, I held essential that we were, there also, belligerents The Japanese aggression making no doubt, I wanted that our troops fight, in spite what their situation would have despaired.
Despite the unceasing steps of the French government, Washington opposed always to transportation, to the Far East, troops that we held ready in Africa or in Madagascar. Combats committed in Indochina brought no change in the attitude of U.S..
Combats in Indochina unfolded in the most bitter conditions : surprise, isolation, lack of ways, impression that God is too high and France too far. But efforts and sacrifices not in were that more meritorious. In the capital morale of a people, nothing loses sorrows of its soldiers.
This last sentence can only go straight to the professional soldier heart of my generation who, after having heard their grandfather to tell them the war of 1870, have lived their adolescence during the war of 1914-1918 made by their father, then have known themselves - even if they have not there directly participated - wars of Morocco and Syria 1925-1926, the war of 1939-1945, this of Indochina 1945-1954, finally that of Algeria 1954-1962.
But what to think from boys - non professionals, them - which, alone, the fact to have their age to the critical moment projected in a dramatic adventure where they risked their life ? It is comforted to think that some of them do not forget, keep no bitterness their tests and tell them with an animation and a precision non deprived of humor.
It is the case of Sir Henry, that served then to the Geographical Service of Indochina, and Sir Boubal who, old of 20 years, accomplished then his military service. I leave them the word and expresses them my very cordial sympathy.
Table
PREFACE
7 Situation géographique de l'Indochine française 12Rappel historique 13
1000 km de piste
Notre arrivée en Indochine 18
Georges Henry 18
Jacques Boubal 19
Tong 19
Le coup de force japonais du 9 Mars 1945 22
Rapport Fleutot 22
Autres renseignements sur l'imminence
de l'attaque 23
Nuit du 9 au 10 Mars 1945 23
Le bac de Trung-Ha 24
Than-Son 25
Itinéraire 26
Du 31 Mars au 4 Avril 45 28
Mai 45 28
Le tragique bilan de cette campagne
Parachutages anglais 31
Interventions de la chasse américaine 31
Combats 31
Malitao 31
Chine/Yunnan 31
Chih-Ping-Tchou 32
Le camp de Tsao-Pa 34
La vie au camp 34
Qui est le Lieutenant-Colonel
Robert Quilichini ! 35
Formation des T.F.C. -
Groupement Quilichini
au départ de Tsao Pa 37
L'équipement des troupes 37
Kunming 38
2ème Partie
Le retour victorieux
Pourparlers 42
La Mission Béarn 42
Mise en route du Groupement Quilichini 43
Le trajet de Tsao Pa à la
frontière indochinoise 43
Lai-Chau 45
L'avancée victorieuse 45
Tuan Giao 46
La victoire de Dien-Bien-Phu 47
Situation militaire dans la région 48
Quilichini à Dien-Bien-Phu 49
Notes et documents 51
Extrait de l'ouvrage "Le Destin de
l'Indochine" 52
Dien-Bien-Phu le 15 Juin 1946 52
Ordre du Jour du Général Leclerc
aux Troupes Françaises de Chine 52
Texte de la Citation à l'Ordre de l'Armée 53
attribuée aux Forces Françaises de Chine.
"Morts en forêt" 53
Les Américains 54
Bombes atomiques des 6 et 10 Août 54
sur Hiroshima et Nagasaki au Japon
André Teulières 54
A la mémoire de nos camarades tués au combat
morts d'épuisement sur les pistes
disparus dans la jungle
et aux survivants, héros inconnus de cette odyssée
prélude d'une "guerre d'Indochine"
qui dure encore à l'heure où nous écrivons ces lignes.
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
Situation géographique
de l'Indochine française
En 1945 l'ensemble des pays qui forment l'Union Indochinoise de souveraineté française, c'est-à-dire : Tonkin, Annam, Cochinchine, Cambodge et Laos s'étend sur 740 000 km2, soit 1 fois 1/2 la superficie de la France
- 1 700 km de Dong-Dang sur la frontière chinoise, à la pointe de Camau, soit la distance qui sépare Norwich en Angleterre, de Valence en Espagne
- 200 km dans sa partie la plus étroite
- 2 600 km de façade maritime
- 3 200 km de frontière continentale
- 2 grands fleuves : le Mékong 4180 Kms, qui prend sa source au Tibet, traverse le Yunnan, le Laos (qu'il sépare de la Thaïlande), le Cambodge et la Cochinchine, pour se jeter dans la mer de Chine
- le Fleuve Rouge (Song Laï) qui se jette dans le Golfe du Tonkin (2000 km).
Habitants aussi différents que le pays lui-même.
Le Tonkinois ne ressemble en rien, à l'Annamite du centre, ou au Cochinchinois. Il n'a rien à voir non plus avec le Cambodgien ou le Laotien. Sans oublier de nombreux groupes ethniques venant des migrations chinoises, ou indonésienne, bien avant Jésus-Christ.
Nombreux Chinois dans les capitales, ils tiennent le commerce.
Au nord Tonkin : les Thaïs, les Thos, les Muongs.
Au sud : les Rhadés, les Moïs. Pour ne citer que les plus importants.
Hanoï : capitale administrative.
Hue : la Cour Royale.
Saïgon : capitale commerciale.
Royaume du Cambodge : Capitale Phnom Penh.
Royaume du Laos : Luang Prabang.
40 000 Français environ dont :15 000 militaires européens et 4000 fonctionnaires. Le reste : colons, planteurs, commerçants, industriels. La présence française ayant débuté en 1624 par l'arrivée du Père Jésuite Alexandre de Rhodes.
L'ensemble du pays est divisé en provinces à la tête desquelles se trouvent des Résidents, hauts fonctionnaires français.
Un gouverneur général, en poste à Hanoï est dépositaire des pouvoirs de la République.
L'administration indigène demeure en place dans les protectorats.
Rappel historique
Après avoir envahi la Mandchourie en 1931 : les Japonais se battaient en Chine depuis 1937, les Chinois étant ravitaillés en matériel de guerre américain principalement par le Tonkin (chemin de fer du Yunnan) et par la route de Birmanie, d'où menaces réitérées du Japon contre la France et contre l'Angleterre.
Les Japonais profitent de la défaite française de Juin 1940 pour imposer au Général Catroux Gouverneur Général de l'Indochine, la présence d'une Commission de contrôle nippone.
Le 20 Juillet 1940, le Général Catroux est remplacé par l'Amiral Decoux.
Le 2 Août 1940 le gouvernement japonais adresse un ultimatum à Vichy réclamant, entre autres, le libre passage de ses troupes sur le territoire indochinois.
Le 30 Août 1940 est signé à Tokyo un accord établissant le principe d'une présence militaire japonaise au Tonkin. L'Amiral Decoux renâcle et fait traîner en longueur les pourparlers d'application de cet accord.
Le 5 Septembre 1940 l'armée japonaise du Kwang-Si se présente à la frontière près de Dong-Dang à 20 km de Langson. L'Amiral Decoux y ayant dépêché plusieurs bataillons, les Japonais renoncent à entrer en force.
La bataille aura lieu quand même quelques jours plus tard, vraisemblablement du fait de l'impatience des chefs militaires japonais qui attaquent Langson du 22 au 25 Septembre 1940 cependant qu'une escadre japonaise bombarde Haïphong. Bilan des combats de Langson :150 morts dont 15 officiers. A noter que ni les Chinois, ni les Anglais, ni les Américains n'ont esquissé le moindre geste pour défendre l'Indochine, ces derniers ayant même refusé toute vente d'armes à la mission que le Général Catroux avait envoyé aux U.S.A. à cet effet.
Les Japonais peuvent donc, dans un premier temps, occuper l'Indochine du Nord, mais tempèrent cette provocation en libérant 1000 prisonniers français capturés à Langson.
Encouragée par les Japonais, la Thaïlande nous attaque à son tour au Cambodge et au Laos. A noter dans ce conflit, la victoire de la flotte française qui détruit à Ko-Chang en une seule bataille la plus grande partie de la flotte thaïlandaise.
Le 27 Janvier 1941 le Japon impose sa médiation et la signature d'un armistice puis d'un traité de paix, le 9 Mai 1941, obligeant l'Indochine à céder à la Thaïlande plusieurs provinces du Cambodge et du Laos.
Le 14 Juillet 1941, nouvel ultimatum du Japon à Vichy.
Cette fois les Japonais obtiennent l'autorisation de stationnement et de transit pour leurs troupes sur l'ensemble du territoire indochinois qui leur servira ultérieurement de base de départ pour attaquer la Birmanie, la Malaisie et Singapour, tentant ainsi de réaliser leur rêve de "Grande Asie Orientale".
L'administration et l'armée française demeuraient en place avec toutes leurs prérogatives. A noter que les militaires japonais, lorsque l'occasion s'en présentait, s'arrêtaient pour saluer la montée du drapeau français sur les édifices publics.
Poursuivant leurs conquêtes, les Japonais attaquent Pearl Harbour le 8 Décembre 1941, puis débarquent en Malaisie et s'emparent de Singapour.
La situation de compromis qui règne en Indochine de 1942 à 1944 peut s'expliquer par le fait que le Japon a besoin d'un certain ordre pour en exploiter les richesses et se procurer les approvisionnements nécessaires à son effort de guerre : riz, maïs, poisson sec, caoutchouc, charbon, bois, étain, wolfram, etc
Paradoxalement, au cours de cette même période, une convention de police de frontière, datant de 1896 continue à s'appliquer et permet à des officiers français et chinois de correspondre régulièrement et même de se rencontrer pour régler les problèmes frontaliers. Un consensus d'attente s'étant établi entre les partenaires français, japonais et chinois
Les premiers coups d'arrêts à l'expansion japonaise sont marqués par les revers de sa flotte dans la Mer de Corail en Mai 1942 et à l'île de Midway en Juin 1942.
En 1943 les Japonais commencent à perdre pied dans les îles Salomon, dans les Aléoutiennes et en fin d'année dans les îles Gilbert.
A partir de 1944 les forces nippones perdent successivement : les îles Marshall en Janvier, la Nouvelle-Guinée en Avril, Saipan et Guam en Juillet, leur défaite se révèle à l'horizon de l'Indochine avec le débarquement américain aux Philippines en Octobre.
Parallèlement, les troupes britanniques, indiennes, chinoises et américaines regroupées en 1943 pour constituer la South Eastern Asia Command (S.E.A.C.), sous les ordres de Lord Moumbatten, passent elles aussi à la contre-offensive.
Considérant que les 60 000 hommes dont 15 000 Européens de nos forces armées d'Indochine risquaient à terme de constituer un danger pour eux, les troupes japonaises, fortes de 4 divisions attaquent nos garnisons par surprise dans la soirée du Vendredi 9 Mars 1945.
Etant en pleine brousse George n'apprit cet événement que beaucoup plus tard.
1ère Partie
**
1000 km de piste
Dans notre récit nous employons souvent le mot "piste"
mais que peut représenter une piste à travers la jungle, le long des flancs des montagnes. Avant toute chose l'heure de marche y remplace le kilomètre
unité de distance totalement inconnue.
Sur une piste, avec une poignée d'hommes l'on y arrête une compagnie.
Il n'y a pas de place pour la guerre de position
et les tactiques de l'Ecole de Guerre y perdent tous leurs droits.
C'est ça la piste de jungle.
Notre arrivée en Indochine
Georges Henry
En 1931, Georges Henry, alors âgé de onze ans, visite l'exposition coloniale qui se tient à Paris et où l'on a, entre autres, reconstitué en stuc le célèbre temple d'Angkor Watt.
Cette exposition qui marque l'apogée de l'empire colonial français, se double d'un film évocateur de ces contrées lointaines où tout est encore à faire et à découvrir : "L'Afrique vous Parle".
Pour lui c'est le coup de foudre, mais il lui faudra patienter encore six ans avant de s'embarquer pour Beyrouth et Damas où il est engagé au titre du Régiment d'Artillerie Coloniale du Levant.
Rappelé en France en qualité d'instructeur de Troupes Noires, il arrive juste avant la débâcle, pour participer à la retraite en Mai et Juin 1940.
Il embarque à nouveau pour être affecté au Régiment d'Artillerie Coloniale du Maroc à Marrakech, puis à Casablanca d'où il embarque sur le S/S Chenonceau le 4 Mars 1941.
Ce navire transformé en transport de troupes transporte 2000 militaires à destination de l'Indochine.
Brève escale d'une journée à Dakar.
Au large du Cap de Bonne Espérance nous sommes arraisonnés par un bateau corsaire après une poursuite de plusieurs heures et quelques coups de semonce
Le lendemain nouvel arraisonnement, cette fois par un sous-marin, escortant un cargo. Apaisement après quelques minutes d'inquiétude : le sous-marin et le cargo sont français, ils ont capté la veille le S.O.S. du Chenonceau.
Escale à Tamatave dont la baie est infestée de requins attirés par les déchets d'une conserverie de viande, puis à Diego-Suarez.
Traversée de l'Océan Indien et arraisonnement dans le Détroit de la Sonde par un bateau de guerre hollandais: pas de panique
Mer de Chine et accostage à Saïgon le 5 Mai 1941 (2 mois de voyage)
Affectation au 5ème R.A.C. Batterie de côte du Cap Saint Jacques pendant cinq mois.
Détaché hors-cadre au Service Géographique d'Indochine en qualité de topographie à partir du mois d'Octobre 1941, il effectuera diverses missions dont la délimitation de frontière du Siam en 1942.
Lors du coup de force japonais du 9 Mars 1945 il participait au levé de la carte de Dien-Bien-Phu au 1/100000ème.
Combattant Volontaire, Croix de Guerre 39/45, Médaillé Militaire, Georges Henry a dressé 3000 km2 de la carte de l'Indochine.
Jacques Boubal
Jacques Boubal arrive en Indochine à l'âge de 2 ans, en 1926, à la suite de l'affectation de son père Henry Boubal, Contrôleur Général de la Sûreté Indochinoise.
Après ses études au Lycée Albert Sarraut à Hanoï et au Lycée Chasseloup Laubat à Saïgon, il s'engage par devancement d'appel au 5ème Régiment d'Artillerie Coloniale à Saïgon en Juillet 1944.
Après un court séjour au 5ème R.A.C. à la caserne Martin des Pallières à Saïgon, il est dirigé en Septembre 1944 sur le Centre d'Instruction Militaire de Chapa au Tonkin.
Chapa à 1 800 mètres d'altitude (sur les flancs du Fan-Si-Pan dont le sommet culmine à 3 150 mètres) est avec le Tam-Dao, une des deux stations de montagne où les Français du Tonkin civils ou fonctionnaires, venaient prendre des vacances, le climat permettant de se refaire une santé.
Nous sommes à une cinquantaine de kilomètres de la localité de Lao-Kay, située sur le Fleuve Rouge sur la frontière chinoise du Yunnan.
C'est en 1886 que les troupes d'infanterie de marine occupèrent Lao-Kay - dont l'intérêt stratégique était évident.
Le "séjour" à Chapa durera jusqu'au début de Février 1945. Les officiers, et sous-officiers, chargés de l'instruction étaient bien entendu des militaires de carrière, ayant déjà pour la plupart quelques années de séjour en Indochine.
Dans l'ensemble le contact avec les cadres était bon. Il faut dire que la jeunesse française en Indochine, était généralement très patriotique et sportive. Ainsi l'effort physique qui était demandé par le programme d'instruction était bien accepté et supporté.
Ils aiment cette vie active, faite de marches et d'exercices de combat, de jour comme de nuit - le mousqueton à la main, le paquetage sur le dos. Ils ne pouvaient savoir, que tout cela, allait leur servir dans les épreuves qui les attendaient.
Début Février 1945. Leur stage prit fin, ils rejoignirent Lao-Kay à pied, puis la garnison de Tong par le train.
Tong
Le camp militaire de Tong, à 50 km d'Hanoï, représentait la plus forte concentration de troupes de l'armée française en Indochine. Toutes les armes y étaient représentées, y compris l'aviation.
Avec d'autres camarades, Jacques Boubal est affecté au 4ème R.A.C., 3ème Batterie où il poursuit son instruction, mais cette fois sur les canons de montagne de 75 mm portés par des mulets.
Au Tonkin, en Février, il fait froid - et il tombe une petite pluie fine, très pénétrante : le crachin.
A Chapa ils avaient perçu des effets d'hiver: on leur complète le paquetage, et les voilà transformés en soldats de 1914/18 : le caleçon long, le pantalon de laine, les bandes molletières, les souliers à clous, et la fameuse capote, sur la tête le calot en laine kaki.
45 ans après, il conserve encore dans sa mémoire, un souvenir douloureux. En effet, ayant pu constater que les souliers de l'intendance française, n'étaient pas particulièrement souples, après les marches, ils avaient les pieds garnis de nombreuses ampoules, c'était un véritable supplice
Jacques Boubal s'était fait ami avec le cordonnier du régiment, qui moyennant quelques piastres, devait s'occuper de rendre ses brodequins aussi souples qu'une paire de gants Nous verrons ce qu'il en adviendra par la suite.
Tous les jours, à 5 heures du matin réveil avec la sonnerie réglementaire du clairon: habillement, café chaud et direction les écuries pour panser les mulets.
Alors là, le cirque commençait. Tout d'abord, il fallait faire en sorte de rentrer dans le box du mulet ou de la mule, qui leur était affecté. L'animal les attendait et manoeuvrait de façon à les coincer contre les murs latéraux du box.
Il fallait que l'un d'eux (ils étaient deux) arrive à lui saisir une oreille et la tordre pour lui faire entendre raison.
Puis c'était les exercices de démontage et remontage du 75 de montagne, avec l'énumération à haute voix des différentes pièces composant le canon.
Enfin à deux, il fallait charger et fixer ce matériel sur le dos du mulet, qui naturellement faisait l'impossible pour les empêcher d'exécuter parfaitement la manoeuvre.
L'équitation, l'instruction en salle, le sport, le tir au mousqueton, meublaient leurs journées.
Après la soupe du soir, ils ne traînaient pas pour rejoindre les chambrées ! Aucun problème avec les "vieux" militaires coloniaux de métier, ils avaient bien compris qu'il ne fallait pas trop "importuner" les jeunes d'Indochine.
Fin Février, début Mars 1945, l'atmosphère s'était brusquement tendue.
Des bruits couraient que les Japonais se préparaient à nous attaquer. Il faut dire qu'ils n'y prêtaient que peu d'attention, leurs chefs ne paraissaient pas prendre tout cela au sérieux. Le camp de Tong était calme.
Cependant, quelques jours avant la date fatidiqueJacques Boubal avait reçu une lettre de son père - en poste à Saïgon - lui confirmant ce qui se disait, et lui précisant même que c'était pour le 9 Mars dans la soirée, d'après des renseignements très précis obtenus par les services de la Sûreté Française (cf rapport Fleutot).
Son camarade Alphonse Denis - le fils de la Sté Denis-Frères à Saïgon - avait reçu de son père la même information, avec en plus dans l'enveloppe un billet de 20 dollars U.S.! en cas de besoin
On n'ignorait pas que des commandos parachutistes, avaient été largués au Laos dans le centre du pays, ainsi qu'au Cambodge. On parlait de "résistance" - le Général Mordant étant responsable de celle-ci - mais tout cela était très vague dans leurs esprits.
Pour une bonne compréhension de la suite, il semble nécessaire de présenter les forces du Groupement de Tong, avant l'attaque japonaise, et nous allons pour cela, nous référer à l'ouvrage du Général Sabattier, qui commandait la Division du Tonkin, et qui avait sous ses ordres le Général Alessandri commandant le Groupement Ouest du Fleuve Rouge. .
1°) " Au Sud, entre le Fleuve Rouge et la Rivière Noire : (camp de Tong) l'Etat-Major du Groupement.
- Infanterie : 1/5ème R.E.I., 2/5ème R.E.I., 1/1er R.T.T., 2/4ème R.T.T.
- Artillerie 2ème Batterie de 75 TT, 3/4ème R.A.C. à 2 batteries de 75 dont un à une section.
- Motorisé D.M.C. renforcé du peloton moto du D.M.M.
- Aviation groupe aérien d'observation et 1 section du détachement porté de la base de Bach Mai.
En plus de ces unités combattantes, les instructeurs et élèves des nombreux cours et stages fonctionnant à Tong.
- Ecole Militaire : dont une partie des élèves avait été répartie comme chefs de section dans les unités du groupement, le reliquat constituant un peloton monté".
- Le C.I.R.E. (Centre Instruction Recrues Européennes).
- Le Centre d'Instruction des Transmissions.
- La C.T.A.2
- Le Centre d'Instruction Automobile et son atelier de réparation.
- Les Services de l'Intendance, de l'Artillerie et de la Santé.
2°) Au Nord du Fleuve Rouge :
Le 3/5ème et la S.H.R. du 5ème R.E.I. cantonnés dans la région de Cotich, la 4/19ème R.I.C. ayant la garde des bases de ravitaillement et munitions. Soit un total de 6 000 combattants, dont seulement 1 1900 Européens, tels sont les effectifs placés sous les ordres directs du Général Alessandri.
Cette poignée de Français et Indochinois, était pratiquement encerclée par quelques 10000 Japonais, parfaitement équipés, des garnisons d'Hanoï, Xuan-Mai, Phu-To, Vinh Yen, et de celles qui s'échelonnaient le long du Fleuve Rouge jusqu'à Lao-Kay.
Dans la nuit du 8 au 9 Mars 1945, le gros des forces du camp de Tong sont en manoeuvre.
Jacques Boubal.a noté dans son carnet personnel : l'alerte générale est donnée vers 23 heures. Nous recevons l'ordre de prendre nos armes et de relever les sentinelles indochinoises - la garde du poste de police du quartier du 4ème R.A.C. est renforcée, et nous allons retirer des obus pour les canons de 75, à la pyrotechnie. Toutes les unités en manoeuvres sont rentrées.
Le 9 Mars dans la matinée, nous apprenons que le Général Sabattier et son état-major qui étaient arrivés d'Hanoï la veille, viennent de quitter Tong, pour une destination inconnue.
Vers 16 heures, un Potez d'observation signale des colonnes de troupes japonaises cherchant à se camoufler et convergeant vers le camp de Tong.
On parle de faire mouvement sur la Rivière Noire ou le Fleuve Rouge. Nous n'en savons toujours pas plus, et nous attendons.
Le coup de force japonais du 9 Mars 1945
Rapport Fleutot
Le Commissaire de la Sûreté Indochinoise Fleutot a dirigé de 1942 au 9 Mars 45 la Section d'Informations Spéciales de la Sûreté du Tonkin à Hanoï, chargé du contre-espionnage. Dans un rapport remis au Gouvernement Français à Paris en Juillet 1947, Mr Fleutot relève qu'il a été le seul au Tonkin à prévoir dès le mois de Février 1945, et à annoncer 24 h. à l'avance le coup de force japonais du 9 Mars 1945.
Dès Février il avait fourni jour après jour des informations signalant les préparatifs de l'armée nippone :
- par exemple le Commissaire Fleutot signalait que les troupes nippones exécutaient des exercices d'attaque de rues et de maisons
- qu'elles étaient chaussées de souliers à semelles de crêpes
- que les Japs raflaient en ville (Hanoï) toutes les lampes électriques et le riz
- que des munitions étaient distribuées à la troupe
- que les civils japonais avaient ordonné à leurs domestiques annamites (de préparer des réserves d'eau et de vivres)
- même ces derniers s'attendaient à une attaque contre les Français et disaient que l'indépendance sera proclamée le 10 Mars 1945.
La Sûreté à Saïgon était tenue journellement informée (Contrôleur Henry Boubal).
Mr Fleutot fut chargé de communiquer son rapport, en personne, aux autorités militaires - c'est-à-dire au Bureau des Statistiques Militaires (B.S.M.) chargé du contre-espionnage ainsi qu'à l'Etat-Major de la Division Annam-Tonkin.
Le 8 Mars 1945 à 18 h., il voit le Lieutenant-Colonel Cavalin Chef du B.S.M.
Après lecture cet officier estima que les renseignements étaient fantaisistes - que c'était du "roman", que de toute façon le B.S.M. n'était informé de rien et qu'en conséquence les renseignements apportés par la Sûreté ne pouvaient qu'être faux.
Mr Fleutot demanda néanmoins que ces renseignements soient portés à la connaissance du Chef d'Etat-Major du Général Commandant Supérieur (Général Aymé).
Le Commissaire Fleutot portât son rapport au Général Mordant à la Citadelle. Ce dernier fait dire par un de ses officiers que les renseignements donnés relevaient peut-être de préparatifs de défense de la part des Japs, qui s'attendaient à un débarquement américain mais que de toute façon ces mesures n'étaient pas dirigées contre les Français.
Enfin le Commissaire Fleutot remet son rapport au Général Sabattier, qui fut le seul à le prendre en considération.
Avec son chef d'état-major, il prit immédiatement toutes mesures utiles, transfert à Tong de son P.C., quartier consigné, etc
Le 9 Mars au matin le Général Sabattier envoya son officier de renseignement auprès du Commissaire Fleutot pour obtenir confirmation des informations de la veille.
Fleutot confirme que l'attaque se précisait de plus en plus et était toujours prévue du 8 au 10 Mars 1945.
Autres renseignements sur l'imminence de l'attaque
Par ailleurs, le 6 Mars, 2 officiers japonais prisonniers en Australie, pratiquant l'écoute radio pour les alliés, interceptèrent un message :
L'état-major impérial ordonnait l'application du plan de désarmement des troupes françaises en Indochine pour le 9 Mars 1945.
Averti par l'état-major australien, le Colonel Renucci, notre attaché militaire, transmit aussitôt le renseignement à la Défense Nationale à Paris par le relais de Calcutta.
Le Général Juin - Chef d'Etat-Major Général, le porta à la connaissance du Général De Gaulle -
Ce renseignement pourtant primordial n'a jamais été exploité.
Nuit du 9 au 10 Mars 1945
Vers 20 heures des bruits sourds de canonnade sont perçus en direction de Hanoï on dit que la Citadelle est attaquée et résiste.
Cette fois c'est le "branle-bas de combat". L'affaire devenait sérieuse. Nous devons nous équiper en vitesse, et nous recevons 48 cartouches pour le mousqueton.
Le quartier est en effervescence. Dans une nuit noire, éclairée par des tas de documents qui brûlent devant les bureaux, dont leurs livrets militaires ils harnachent les animaux et chargent les 75 de montagne, avec les munitions. J.B. est affecté à la 8ème Batterie de Montagne avec quelques camarades.
Un mot sur les brodequins confiés au cordonnier par J.B. Impossible dans ce remue-ménage de joindre l'homme en question. Il essaye de forcer la porte du local, sans succès. Le voila dans l'obligation de garder aux pieds ses sandales "tonkinoises" et c'est avec cela qu'il va falloir marcher !
23 heures .
Ils quittent le quartier et apprennent que les Nippons se sont emparés de Vietri, par une attaque surprise.
Le 4ème R.A.C. est commandé par le Chef d'Escadron Prugnat.
Le Lieutenant Bono est leur chef de batterie. Le Fleuve Rouge n'étant plus accessible après la chute de Vietri, ils se dirigent sur Trung-Ha.
Après avoir marché toute la nuit, ils prennent position dans la matinée sur une colline, où est déjà retranchée une Compagnie du 5ème R.E.I.
Les pièces sont camouflées derrière le mamelon et reliées par téléphone, avec les postes d'observateurs dont fait partie J.B. Ils sont sur une tête de pont coupant de l'ouest à l'est la boucle Fleuve Rouge/Rivière Noire, au Nord du camp de Tong et du terrain d'aviation.
Ils apprennent que le Bataillon du 2/4ème Régiment Tonkinois, commandé par le Chef de Bataillon Bixella, a été encerclé dans son cantonnement à Song-Dong et mis hors de combat.
Le terrain d'aviation a été occupé, il y a eu de la résistance. On dit aussi que Phu-To au Nord est aux mains des Nippons. On entend distinctement les rafales de mitrailleuses et les mortiers vers Tong.
Les Japonais qui avancent sur leurs positions sont motorisés (montés sur camions) et possèdent des tanks.
Vers 12 heures ils reçoivent l'ordre de se replier sur une 2ème position, les Japonais risquant de déborder le 3ème groupe du régiment suite à l'absence - et pour cause - du Bataillon Bixella.
Cette batterie par ses tirs avait essayé de combler le trou créé dans la tête de pont. Ils sont sur les abords immédiats de Trung-Ha.
En début d'après-midi, ils apprennent que le Commandement a décidé de faire traverser la Rivière Noire, les Japonais n'étant plus qu'à quelques kilomètres de leurs positions, et de regrouper tout le monde sur Hung-Hoa. Les unités au contact avec l'ennemi - (2ème Cie du 5ème R.E.I. et groupe motorisé de l'aviation) décrochent également vers le bac de Trung-Ha.
L'ordre leur est donné de déclaveter les tubes après le dernier tir, de jeter les culasses dans le fleuve, et de faire sauter les munitions. Le Lieutenant Bono - les larmes dans les yeux - fait exécuter l'ordre, et ils se replient sur le bac.
Pour le moment, il n'y a aucune débandade parmi la troupe.
Le bac de Trung-Ha
La Rivière Noire à cet endroit fait 300 mètres de large avec un courant assez rapide. Alors là, la pagaille et l'entassement sont indescriptibles. Près de 4 000 hommes, des centaines de chevaux, des mulets, des véhicules de toutes sortes, tout cela entassé dans l'attente d'un franchissement devenant de plus en plus problématique au fur et à mesure des heures. Il faut détruire tout le matériel et y mettre le feu.
Les animaux affolés se battent entre eux.
Il y a deux bacs en service mais bientôt l'un deux surchargé coule, et il n'en reste plus qu'un.
Un vent de retraite et de fuite éperdue commencent à souffler partout. La priorité de passage est donnée aux hommes, avec leurs armes individuelles, vivres et munitions qu'ils devront porter sur eux.
J.B. conserve avec lui, son mousqueton, ses munitions et cinq grenades. Sur le dos, une chemise, un short et ses sandales aux pieds. Dans la musette quelques boîtes de "corneed-beef" et des biscuits de l'Intendance Militaire Française. J.B. a conservé sa montre, et un couteau de poche. Sur la tête toujours un calot .
La deuxième priorité, c'est de faire passer les 300 mètres de rivière au maximum de chevaux et mulets de bâts. Pour cela on les encorde, et des légionnaires se mettent à l'eau pour aider leur passage. De nombreux animaux n'arriveront pas de l'autre côté, emportés par le courant. Il faut dire que toutes ces bêtes sont affolées par les détonations, la mise à feu des caisses de munitions, les hurlements et les cris.
Le Lieutenant Bono demande des volontaires pour poursuivre la destruction du matériel - ils sont une dizaine de jeunes à exécuter ce travail - jeter tout ce qu'ils ne peuvent porter dans la rivière et faire sauter le reste.
Cette ambiance - si l'on peut appeler cela ainsi - est terriblement déprimante pour le moral des tirailleurs indochinois. Ils se rendent bien compte que le Français vient de perdre la face. Ils jettent leurs uniformes, se mettent à piller et commencent à s'enfuir. Il faut bien reconnaître qu'il n'y a plus d'autorité, et donc plus d'ordres. Les Européens en général tiennent le coup, mais ce n'est pas le cas des autochtones qui ont besoin d'être commandés, et qui ne le sont plus.
J.B. et ses camarades agissent avec une seule pensée en tête : surtout ne pas se faire prendre par les Japonais. C'était cela leur grande peur.
Citons ici un paragraphe du livre du Capitaine R. Charbonneau qui a pour titre "Les parias de la victoire" sur cette affaire du bac de Trung-Ha :
" Parmi ceux qui ont vécu cette dramatique improvisation, "beaucoup n'en évoquent encore que le caractère spectaculaire d'un "immense désordre digne de celui du fameux passage de la Bérézina".
En fin d'après-midi, le bac et les deux ou trois "sampans" qu'ils avaient récupéré, étaient pris sous le feu des mortiers japonais ; deux heures plus tard sous celui des armes automatiques.
Avec le Lieutenant Bono et quelques camarades ils les passent sur l'autre rive, sur un sampan. Il fait presque nuit.
Le 10 Mars au soir.
Le gros des forces de la garnison de Tong, est sorti de la nasse où elles se trouvaient enfermées, les Japonais ne traversent pas la Rivière Noire.
Ils l'ont échappé belle !..
Ils marchent sur Hung-Hoa, qui est à environ 10 kilomètres.
Dans ce petit village ils retrouvent une partie du 4ème R.A.C. Avec un groupe de jeunes, ils se précipitent dans la première et peut-être la seule boutique chinoise existante. La Légion est passée mais ils y trouvent de quoi manger. Cela fait 24 heures que leur estomac crie famine ! Le brave Chinois attend toujours d'être réglé ! leurs poches étaient bien entendu vides de tout argent.
Ils reçoivent l'ordre de poursuivre jusqu'à Than-Son - village suivant - où ils arrivent vers 7 heures du matin après avoir marché toute la nuit. Ils sont rassemblés à la "ferme Rouet" (concession appartenant à un Français exploitant des caféiers).
C'est là que leur sort va se décider.
Than-Son
Ils attendent une décision du Commandement.
Il devient en effet évident aux yeux de tous que sur les pistes du Nord, vers le Yunnan, en traversant la Haute Région Tonkinoise, va se poser en priorité le problème du ravitaillement. Plus ils vont s'enfoncer dans la montagne, moins ils auront de chance de trouver de la nourriture.
Ils apprennent que le Général Alessandri vient de faire un choix : il faut démobiliser sur place le maximum de militaires indochinois, qui pourront rentrer chez eux.
C'est sans doute une décision douloureuse, car ces hommes nous ont suivi jusqu'ici. L'ordre est donné de les désarmer. Mais curieusement l'offre de démobilisation est également faite aux Européens, aux militaires de carrière déjà fatigués par un long séjour sans rentrer en métropole.
Le Chef d'Escadron Prugnat demande aux jeunes du 4ème R.A.C., de bien réfléchir - ce qui va suivre ne sera pas une partie de plaisir - il va falloir tenir jusqu'au bout.
Le bruit circule qu'un semblant d'accord avait été passé avec les Japonais, nous serions internés comme prisonnier de guerre avec toutes les garanties internationales.
Nous avions appris à connaître ces Japonais, qui n'avait de japonais que le nom, puisque les troupes que nous avions derrière nous étaient constituées de Coréens et de Mandchous, dont la férocité était légendaire.
On venait d'apprendre également que l'officier supérieur resté à Tong, avec les familles et les inaptes avait été sauvagement assassiné. Et puis nous n'avions pas du tout l'intention d'en rester là. L'Indochine était notre pays, notre devoir était de nous battre. Ainsi 90 % environ des jeunes des Lycées Chasseloup Loubat, et Albert Sarraut, seront volontaires, 50 % ne reviendront pas.
Le Groupement Alessandri représenté par 1500 hommes dont environ 850 légionnaires, et quelques dizaines d'Indochinois est formé en 2 Sous-groupements :
1°)
Le premier, placé sous le commandement du Chef d'Escadron Prugnat, comprenant :- le groupe motorisé de Tong 150 hommes
- le C.I.R.E. 50 hommes
- 3ème Groupe du 4ème R.A.C. 120 hommes
- le détachement d'aviation 100 hommes
- le 2/5ème Etranger 350 hommes - Capitaine de Coekborne.
Total = 770 hommes, tous réduits à l'état de fantassins.
L'axe qui doit être suivi est :
- Thu-Cuc/Ngia-Lo/Gia Hoï/Tulé/Than-Huyen/Binh-Lu/Phong-Tho et ce avant que les Japonais venant de Lao-Kay, aient coupé cet itinéraire de repli qui couvrait en outre l'important centre de Lai-Chau, capitale du pays Thaï -
2°)
Le second : sous le commandement du Colonel François, comprend :1/5ème R.E.I. Capitaine Gaucher 350 hommes
3/5ème R.E.I. Capitaine Lenoir 150 hommes
Des éléments du 1er R.T.T. et 2ème/4ème R.T.T. 100 hommes
Groupement auto et divers 50 hommes
Ecole Militaire Commandant Carbonnel 50 hommes
Total = 700 hommes
Avec quelques autres jeunes, J.B. est affecté au groupement du Colonel François.
J.B. quitte le groupe d'artillerie, le coeur un peu serré - il ne reverra jamais plus certains camarades, et n'apprendra leur disparition que bien plus tard en Chine.
En reprenant la marche, il a une pensée pour sa famille à Saïgon. Il pense que son père a dû être arrêté par la "Kempétaï" - en raison de ses fonctions - mais que sont devenus sa mère, son frère et sa soeur ? Il faudra qu'il attende plus de six mois pour en avoir des nouvelles!
Itinéraire
Premier objectif : Ta Khoa sur la Rivière Noire, puis Son-La, Tuan Giao et atteindre Lai-Chau - soit par la R.P. 41, si le passage était possible, ou bien par la Rivière Noire.
A signaler que le Général Alessandri, possède un poste de radio, parachuté avant le 9 Mars, et qu'il lui a été possible de rentrer en contact avec Kumming et Calcutta.
Il apprend ainsi que la 14ème Air Force basée au Yunnan, ne répondra pas à ses demandes d'appui aérien et de ravitaillement.
Les Américains abandonnent les troupes françaises d'Indochine, ayant réussi à échapper au coup de force japonais.
Par contre, Calcutta fait ce qu'il peut, pour soutenir nos troupes.
Un premier parachutage est effectué sur Thu-Cuc par 2 Liberators anglais - nous recevons un lot d'armes et de munitions, mieux adaptés au combat de brousse, que nos mousquetons - (mitraillettes Sten par exemple F.M. Bren - plastic - grenades).
Du 15 au 18 Mars.
Sur l'incitation de Calcutta le gros du groupement se rabat sur Son-La encore libre de présence japonaise - tandis qu'un détachement avec Prugnat continue sur Binh-Lu, et que le Bataillon du 2ème/5ème R.E.I. Lenoir se porte en flanc gauche sur le Song Ma.
Du 19 au 30 Mars.
Les combats se livrent sur la route 41, principalement au Col de Méos et devant Tuan Giao (Commandant Carbonel), d'où le gros du groupement se dirigera à l'ouest vers Dien-Bien-Phu, tandis qu'un détachement (d'Alverny - qui sera tué par la suite au Col Claveau) couvrira la route de Lai-Chau.
C'est le 22 Mars.
Que trois groupes de volontaires - Lieutenant-Colonel Vicaire - Capitaine Baudelaire des Troupes de l'Indochine, et Capitaine Dampierre du SA en provenance des Indes - ce dernier parachuté à Sonla avec une petite équipe - l'ensemble représentant environ une soixantaine d'hommes, formés en commandos, partirent derrière les lignes japonaises, en direction du Delta, avec mission de créer des "maquis" de résistance.
J.B. était volontaire, comme ses camarades du Lycée Chasseloup Laubat : Alphonse Denis, Yvon Leguyarder, Bassou, Gabriel et d'autres ,.
Quelques jours avant la formation des commandos, J.B. est évacué sur l'hôpital de Sonla avec une crise aiguë de paludisme, vigoureusement soigné par le Médecin-Capitaine Riu mais à sa sortie, quatre jours après, le groupe était déjà parti!
Pour lui le destin en avait décidé autrement.
A partir du 31 Mars.
C'est-à-dire après 13 jours de combats les décrochages furent orientés progressivement vers Lai-Chau et Dien-Bien-Phu.
Il faut dire que les opérations ont commencé dans des conditions les plus précaires, sans renseignements, ni ravitaillement, ni armement lourd, avec un effectif réduit de moitié. La Haute Vallée du Fleuve Rouge était occupée par l'ennemi, dont les forces motorisées du Delta Tonkinois, libérées avaient la possibilité de gagner rapidement Son-La et Sam-Neua.
Le groupement était donc sous la menace d'un double encerclement.
Rappelons que les combats ont été livrés dans des zones montagneuses couvertes, coupées de vallées profondes, presque sans ressources, avec une seule voie carrossable (non asphaltée), la Route Provinciale 41, qui à l'ouest de Son-La, gravit le difficile Col des Méos, avant de redescendre sur Tuan-Giao, d'où 2 branches divergentes gagnent : Lai-Chau par le Col Claveau et Dien-Bien-Phu.
Alessandri avait bien compris qu'il ne fallait pas compter sur une aide extérieure à part quelques parachutages anglais dont une seule fois seulement des chaussures et des vivres.
Aussi la détermination d'une stratégie valable, dans des conditions aussi défavorables n'était pas objectivement une chose facile. Il fallait essayer de durer, en se repliant sur les Hautes Régions (4ème et 5ème Territoires Militaires) - le Haut Laos, étant considéré à cet égard comme un "réduit de défense" - et rester politiquement présent sur une portion symbolique de l'Indochine.
La résistance prolongée des colonnes, de plus en plus clairsemées, menées il faut le dire, par des chefs énergiques, a été jalonnée de durs combats.
Mal nourris, ou bien souvent pas du tout, pas vêtus, ou mal vêtus, mal chaussés ou pas chaussés du tout, exténués par les fatigues, la maladie (paludisme), les privations et la souffrance; 1 200 légionnaires, coloniaux, aviateurs, ont disputé le terrain, aux Japonais, presque toujours sur des pistes de montagne, pressés jusqu'à la frontière de Chine, par un ennemi manoeuvrier et cruel, engageant toujours des troupes fraîches, de plus en plus déterminées à en finir avec cette poignée de Français qui leur tenait tête.
Du 31 Mars au 4 Avril 45
Le sous-groupement Carbonel (1er et 2ème Bataillon du 5ème R.E.I. + détachement d'aviation) soutient l'action retardatrice de Tuan Giao à Dien-Bien-Phu.
Le 31 Mars également, le groupe du Commandant d'Alverny, se replie en combattant vers Luan-Chau.
Le 1er Avril, cet officier est tué au combat du Col Claveau, qui ouvre la route de Lai-Chau.
Ce verrou tombé l'initiative reste aux forces japonaises disposant de la route.
Mai 45
Le gros du groupement Alessandri gagnera Dien-Bien-Phu.
A partir de Muong-Khoua, il va se scinder en 3 colonnes, correspondant à chacun des itinéraires principaux traversant du Nord au Sud, le 5ème Territoire Militaire.
Vers le 15 Mars 1945 G.H. poursuivait le levé topographique de la carte au 1/100000ème de Dien-Bien-Phu et se trouvait sur le plateau de Co-Pia à 1800 m. d'altitude lorsqu'arriva à son campement le garde de son Chef de Brigade, le Commandant Detchepare, qui lui remit un pli cacheté qu'il ouvre et qui lui ordonne de cesser immédiatement ses travaux et de se replier sur Dien-Bien-Phu, ceci sans autre explications.
Ne disposant d'aucun moyen d'information il est abasourdi par cet ordre survenant en pleine campagne topographique. Après avoir replié son campement, il se met en marche dès le lendemain avec ses porteurs et ses gardes, en direction de la R.P. 41 qu'il atteint après une longue journée de marche. Il lui faudra encore une journée pour atteindre Tuan-Giao, gros bourg situé au carrefour des routes de Son-La, Lai-Chau et Dien-Bien-Phu.
Le lendemain il croise en cours de route la compagnie du Lieutenant Johner qui a quitté le poste de Dien-Bien-Phu et qui chemine en direction de Tuan-Giao et de Son-La. Il apprend par eux "qu'un corps expéditionnaire français a débarqué sur les côtes d'Indochine et que les troupes de la Haute Région font mouvement vers le delta pour prendre les Japonais en sandwich"!
Vexé de devoir tourner le dos à l'ennemi il continue son chemin vers Dien-Bien-Phu où il arrive après 3 jours de marche (82 km). Il retrouve là son collègue Martinel et quelques militaires dont un radio qui sont demeurés pour garder le poste et assurer la sécurité.
Leur Chef de Brigade a déjà quitté Dien-Bien-Phu pour Lai-Chau où il assume les fonctions de Chef du 4ème Territoire Militaire par intérim, le Colonel Fourmachat étant parti à la tête de ses troupes au devant des Japonais.
Le surlendemain de leur arrivée Detchepare leur ordonne de le rejoindre à Lai-Chau. Les militaires mettent des chevaux à leur disposition, ce qui leur permet d'y arriver en deux jours (90 km). Ils sont logés au poste militaire où règne une atmosphère fiévreuse.
Apprenant qu'un groupe de Japonais se tient en embuscade dans la forêt, en bordure de la Rivière Noire, en aval de Lai-Chau, ils partent une vingtaine pour tenter de les déloger. Avant même de les avoir repérés ils sont pris sous un feu nourri auquel ils essayent de riposter avec leurs vieux mousquetons datant de la guerre 14/18 et des munitions certainement périmées depuis longtemps car il ne part guère plus d'un coup sur deux ou trois. Ils réussiront néanmoins à les mettre en fuite, mais la carence de leur armement augure mal de la suite des événements.
Les premiers contingents arrivant du delta leur apprennent enfin la réalité des faits à savoir qu'aucun corps expéditionnaire n'a débarqué en Indochine et que ce sont les Japonais qui ont attaqué par surprise nos garnisons comme il vient d'être expliqué plus haut.
G.H. fait connaissance de J.B. qui arrive à Lai-Chau avec ce groupe.
Le 5 Avril nous recevons l'ordre d'évacuer Lai-Chau par la piste qui remonte le long de la rive gauche de la Rivière Noire. Troupe hétéroclite composée d'une centaine d'hommes placés sous le commandement du Chef de Bataillon Detchepare. Beaucoup d'entre eux, partis du delta, sont déjà très fatigués.
A Muong-Boum que nous atteignons après 3 jours de marche, talonnés par les Japonais, le chef de poste, un sergent-chef d'infanterie coloniale, sollicite l'honneur de faire sauter lui-même et seul ce poste dont il assumait le commandement depuis longtemps et qui recèle un important stock de munitions et d'explosifs.
La nuit vient de tomber.
Nous nous sommes éloignés de quelques centaines de mètres et abrités derrière un talus, nous attendons anxieux le retour du chef de poste et la première déflagration. Une demi heure se passe ainsi lorsque retentit une formidable explosion. La tour centrale du poste s'ouvre en deux, les éclats d'obus sifflent de toutes parts. Le sergent-chef n'étant pas réapparu, nous sommes de plus en plus anxieux sur son sort. Au bout d'une demi-heure, les explosions s'étant quelque peu calmées, nous nous apprêtons à partir, persuadés qu'il avait sauté avec son poste, lorsque un faible appel au secours nous parvint.
Malgré le danger que continuait à faire peser les explosions nous nous précipitons sous les éclats pour porter secours au sergent-chef qui gît dans un fossé, en piteux état: un éclat lui ayant sectionné l'artère fémorale au niveau de la cheville il saigne abondamment et souffre en outre de graves brûlures sur tout le corps. Entre deux explosions nous le traînons tant bien que mal hors de portée des éclats et lui confectionnons une civière en bambou, cependant que l'infirmier Furtoss lui pose un pansement et soigne ses brûlures avec le peu de moyens dont il dispose: une musette contenant des médicaments de première nécessité.
L'approche des Japonais nous oblige à une pénible marche de nuit, nous nous relayons quatre par quatre pour porter le blessé sur l'étroite piste qui longe la rive gauche de la Rivière Noire. Il convient de préciser que le blessé est un gaillard de 90 kgs, ce qui représente environ 120 kgs avec le poids de la civière, soit 30 kgs par porteur
La lenteur de leur progression est telle qu'ils doivent marcher nuit et jour pour échapper à leurs poursuivants japonais. Presque privé de nourriture ils sont épuisés et le blessé également.
Sa Phou Sao (petite amie Thaï) qui ne l'a pas quitté un seul instant le cachera dans la forêt avec les gens de son village. Bien soigné par un médicastre Thaï, il survivra à ses blessures et tentera quelques mois plus tard de rallier Lai-Chau en descendant en pirogue le cours de la Rivière Noire, persuadé que les Français étaient de retour. Erreur fatale, ce sont les Japonais qui l'accueillent et le passent par les armes
Les Japonais, renseignés sur la manoeuvre par des documents, trouvés sur le corps du Commandant d'Alverny, opèrent une progression en pince, pour nous couper l'accès à la frontière chinoise, tandis qu'ils continuent de nous talonner sur nos axes de marche. En conséquence nous recevons l'ordre de quitter la Vallée de la Rivière Noire et de nous diriger vers Muong-Nghié.
Nous confectionnons des radeaux en bambou et traversons la Rivière Noire à Bam-Nam-Khao opération assez périlleuse en raison de la force du courant, de la fragilité des radeaux assemblés à la hâte et de notre inexpérience en matière de navigation fluviale dans de telles conditions.
L'opération se déroule bien, mais à peine avons-nous pris pied sur la rive droite de la Rivière Noire qu'une section japonaise apparaît sur l'autre rive, regroupée autour de son chef. L'occasion est trop belle : nous avons parmi nous un caporal-chef champion du Tonkin de tir au F.M. qui se met rapidement en batterie et abat comme un château de cartes cette section ennemie, imprudemment engagée à découvert. Nous décrochons ensuite rapidement pour échapper aux tirs de mortiers du gros de nos poursuivants.
Muong-Nghié, comme tous les villages de la région a été abandonné par ses habitants, qui se sont cachés dans les forêts environnantes, avec leur bétail et leur stock de riz. Les quelques volailles ou cochons qui pouvaient encore traîner dans les villages ont été tués et mangés par les troupes qui nous ont précédé. Notre état d'épuisement physique ne nous permettant pas de transporter de lourdes charges de riz, nous en sommes souvent réduits à cuire des feuilles d'arbre dans des bambous, à couper des pousses de bambou ou autres racines pour tromper notre faim et continuer à marcher, toujours poursuivis par les Japonais, dévorés par les sangsues, piqués par les moustiques et par les maringouins .
Nous arrivons ainsi à A Pa Chai, village Méo proche des frontières de Chine et du Laos à 1800 m. d'altitude, quelques habitants y demeurent encore et nous fournissent un peu de riz nêp (gluant) et de lard fumé.
Nous poursuivons vers Ou-Neua dernière grosse bourgade à l'extrême pointe Nord du Laos, sur la Nam-Ou, gros affluent du Mékong.
Nous retrouvons là une partie des troupes de la colonne Alessandri dont le Médecin-Capitaine Riu qui nous distribue quelques cachets contre le paludisme et la dysenterie, ainsi que quelques vitamines parachutés par les Anglais. Nous recevons également quelques morceaux de viande de buffle et des légumes: la fiesta, pour nous qui en sommes privés depuis notre départ de Lai-Chau. Nous retrouvons également le Capitaine Latour-Dorey qui fut le premier Chef de Brigade de G.H. au Service Géographique d'Indochine en 1941. Chargé de la destruction des ponts après le passage de nos troupes, ses poches sont en permanence bourrées de pains de plastic et de détonateurs. Sa grande joie le matin étant de confectionner un petit boudin de plastic qu'il allume avec son briquet pour chauffer son café, provoquant la débandade autour de lui
Trois jours de repos, un peu de ravitaillement et quelques médicaments nous ont un peu ragaillardi, heureusement car les "Japs" commencent à s'infiltrer dans la région.
Nous recevons l'ordre d'évacuer Ou-Neua et nous franchissons la frontière de Chine le 27 Avril 1945 au Col de Ta Lou Ping.
Cependant que les derniers combats ont lieu dans la région d'A Pa Chai et sur le 5ème Territoire Militaire qui est définitivement abandonné le 2 Mai 1945, bien que certains éléments français isolés en provenance du Laos franchiront encore la frontière chinoise le 20 Mai 1945.
A part quelques rares commandos parachutés au Laos en 1944, venant des Indes, il ne reste plus de troupes françaises combattant en Indochine.
Le tragique bilan de cette campagne:
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Tués au combat |
716 |
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Morts des suites de blessures |
116 |
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Massacrés par les Japonais |
88 |
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Massacrés par les Viets |
15 |
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Morts de maladie ou d'épuisement |
327 |
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Disparus |
957 |
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Total |
2219 |
Encore que ces chiffres ne concernent que les Européens, les chiffres concernant les Indochinois ne nous étant pas connus.
Parachutages anglais
- 11 Mars à Thu Cuc
- 13 Mars à Cho Bo
- 22 Mars à Son-La le plus important
- 29/30 Mars à Dien-Bien-Phu (1 seule fois nous réceptionnons des chaussures et quelques vivres).
Interventions de la chasse américaine
: La 14ème Air Force est intervenue à 2 ou 3 reprises à la demande de Calcutta. (Son-La - Tuan Giao).Combats
Cho Bo |
13 Mars |
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Moc Chau |
18 Mars |
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Petit Conoï, Son-La et environs |
20 au 27 Mars |
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Col des Méos |
29 Mars |
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Tuan Giao |
31 Mars |
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Dien-Bien-Phu |
1 au 4 Avril |
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Houei-Houn-Tay-Chang |
11/12 Avril |
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Muong Khoua |
15 Avril |
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A Pa Chai |
29 Avril |
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Malitao |
1er Mai |
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Chine / Yunnan
Au Col de Ta-Lou-Ping l'officier chinois qui commande ce passage veut nous désarmer, il y renonce finalement après plusieurs heures de discussion et face à l'attitude très ferme de nos officiers, mais nous avons frôlé la bagarre
Nous arrivons le lendemain à Muong Lié, premier gros bourg chinois où il faudra encore palabrer longuement et céder quand même quelques armes avant que les autorités veuillent bien autoriser les commerçants à nous vendre le ravitaillement dont nous avons besoin (paiement en pièces d'argent).
Il nous faudra encore 4 jours de marche pour atteindre Sze Mao, petite ville yunnanaise où se regroupent peu à peu les rescapés de la colonne Alessandri, soit environ 2 000 hommes, auxquels se joindront les rescapés du Laos qui arrivent par petits groupes via la Birmanie.
Sze Mao est situé au coeur d'une vaste dépression fertile, regroupant de nombreux villages dont chacun sert de cantonnement aux divers détachements.
Grâce à ses moyens financiers : pièces d'argent, opium et piastres, la colonne Alessandri peut enfin se ravitailler convenablement. Un terrain d'aviation permet l'évacuation par des avions américains des blessés, des malades et des quelques familles qui ont réussi à fuir du Tonkin et du Laos.
Des propositions officielles sont faites au Commandement français pour évacuer sur la France l'intégralité de nos militaires "en trois jours vous serez à Paris ".
Une mission médicale de la Croix Rouge Internationale qui revient de Birmanie, jusqu'alors considéré comme le champ de bataille, le plus dur physiquement déclare après nous avoir examiné, que nos conditions de survie ont été pires. Il convient de préciser que nous sommes en haillons, beaucoup n'ont même plus de chaussures, les autres les ont rafistolées avec de la ficelle ou du fil de fer. Le paludisme, la dysenterie, la malnutrition et la fatigue ont créé presque autant de pertes que les combats contre les Japonais. Seuls les plus robustes ou les plus chanceux sont parvenus jusqu'à Sze Mao, encore sont-ils dans un état sanitaire déplorable.
Outre un meilleur ravitaillement nous recevons quelques médicaments de première urgence pour calmer nos crises de paludisme et de dysenterie, soigner nos plaies, etc
Il convient là d'attirer l'attention sur le fait que le Président Roosevelt avait interdit au Général Wedemeyer (Chef d'Etat-Major de Tchang Kaï Chek) d'apporter son concours, aux troupes françaises opérant en Indochine (Wedemeyer était issu de la Krigsakademie de Berlin et antifrançais).
Jamais les Français qui avaient vu tant d'appareils à l'étoile américaine dans le ciel d'Indochine, n'en verront si peu, lorsqu'ils en auront besoin et ce alors qu'ils avaient secouru, dissimulé et rapatrié la plupart de leurs aviateurs abattus avant le 9 Mars
Le Général d'Aviation Claire Chennault, canadien d'origine française héros des "Tigres Volants" écrit dans ses mémoires qu'il reçoit ordre du grand quartier général de n'envoyer ni armes, ni munitions aux unités françaises et il précise qu'ayant appliqué ces ordres à la lettre, il ne pouvait se faire à l'idée de laisser des Français se faire massacrer dans la jungle, tandis qu'on l'obligeait à ignorer officiellement leur sort
Que reste-t-il aux troupes françaises, leur goût pour le système D, quelques piastres, un peu d'opium (excellente monnaie d'échange) et du courage dans l'adversité. Du courage il allait encore nous en falloir beaucoup. Nous sommes reconstitués par unités de 100 à 150 hommes, c'est le nombre qui convient pour qu'elles puissent à la fois se nourrir et se défendre en cas d'agression. Départs échelonnés à raison d'une unité par jour, nous quittons donc Sze Mao le 29 Mai 1945.
Et la marche continue, hallucinante, les pistes de montagne sont souvent étroites et glissantes, entre Sze Mao qui est à une altitude de 700 m. et Shi-Ping-Tchou qui est à 1500 m. nous grimpons deux fois à 1800 m. et redescendons deux fois à 500 m. : tantôt une nuit à grelotter sans couverture et la nuit suivante à transpirer. De plus les pistes sont rendues glissantes par les pluies. Les villages rencontrés sont pauvres, dépourvus d'hygiène et infestés de vermine.
Nous marquons une journée de pause à Lo-Chui-Ching après le délicat passage de la Rivière Noire sur un pont suspendu et à Yuan Kiang Tcheou sur les rives du Fleuve Rouge où nous apprécions la présence d'un poste de soins tenu par des médecins canadiens et chinois, ainsi que le cantonnement préparé par le Lieutenant Demaison.
A cause de la piraterie qui sévit dans toute cette région, les rares villes traversées sont entourées de remparts dont les portes sont fermées chaque soir. Les sentinelles qui veillent sur ces remparts ont la gâchette facile, ainsi les camarades malades ou fatigués qui n'ont pas suivi les colonnes sont-ils souvent accueillis à coups de fusil. D'autres arrivent en caleçon après avoir été détroussés du peu qu'ils possèdent par des brigands.
Nous gardons en mémoire le cadavre d'un pauvre coolie abattu pour une charge de sel gemme. Dans ces régions perdues, la vie d'un homme ne vaut que le prix d'une balle bien tirée
Après une seizième et dernière étape dans une longue vallée inhabitée nous atteignons enfin le plateau et la grande cité de Chih-Ping-Tchou. Par rapport aux 600 km que nous venons de parcourir depuis Lai-Chau c'est la "terre promise", la fin du cauchemar car Chih Ping est relié par un chemin de fer: modeste voie de 60 sur laquelle roulent des trains poussifs, alimentés avec du charbon chargé de soufre, empestant dans les tunnels, déraillant fréquemment, mais qu'importe
Nous demeurons quelques jours à Chih Ping dont la prospérité contraste avec les régions désolées que nous venons de traverser: le lac est bordé de vergers et de cultures maraîchères, les rues grouillent de monde et d'éventaires appétissants.
Début Juillet 1945 arrive notre tour de prendre place à bord du petit train et de regarder défiler la campagne
Nous atteignons Mong Tzeu, important centre sur la voie ferrée Hanoï/Kumming, d'où le Capitaine Quinnec nous dirige sur le camp de Tsao-Pa, étape finale de la "grande marche" pour la plupart d'entre nous.
Plutôt déçus car ce camp est en fait une ancienne magnanerie désaffectée au confort très rudimentaire : nous couchons dans la paille, nous nous lavons dans des abreuvoirs, pas de W.-C. mais des "feuillées" pestilentielles, etc
G.H. n'y est resté heureusement que quelques semaines, suffisamment toutefois pour assister à l'arrivée d'un rescapé de Langson le soldat Cron du 3ème R.T.T. dont la garnison avait été presque entièrement massacrée par les Japonais après une résistance héroïque digne de Bazeilles et de Camerone. Ce soldat qui avait été fait prisonnier fut conduit avec d'autres camarades, mains liées dans le dos, dans une cour où les attendaient des soldats japonais armés de baïonnettes pour les massacrer. La poitrine traversée de part en part par trois coups de baïonnette mais vivant encore, il fut agenouillé avec quelques survivants au bord d'une tranchée. Un officier japonais décapitait ensuite au sabre, un par un ces pauvres blessés qui tombaient dans cette tranchée. Lorsque son tour arriva, il feignit un malaise et se laissa tomber en avant, amortissant ainsi le coup de sabre qui ne lui entailla qu'une partie de la nuque. Assommé et laissé pour mort au fond de cette tranchée, au milieu d'autres cadavres, il revint à lui dans la nuit, alors qu'il était piétiné par un tirailleur vietnamien qui s'enfuyait. Le voyant bouger, le tirailleur s'arrêta et l'aida à marcher jusque chez lui. Bien soigné, il réussit avec la complicité des habitants à regagner la Chine où il fut pris en charge par la Mission Militaire Française qui opérait dans cette région et envoyé à Tsao-Pa dès qu'il fut un peu rétabli.
Ayant vu de nos propres yeux les blessures qu'il portait, nous tenons à apporter notre témoignage sur ce cas d'atrocités commises par les militaires japonais. Il y en eut malheureusement beaucoup d'autres.
Le camp de Tsao-Pa
Tsao Pa sur les hauts plateaux du Yunnan à 1 400 m. d'altitude est relié à la capitale provinciale Kunming par
- une voie ferrée :
- une gare
- un village d'une trentaine de paillotes dont la plupart sont transformées en gargotes.
Le camp français est installé dans une ancienne magnanerie (élevage de vers à soie), sur un lac asséché où règne tour à tour, une terrible poussière dense et une boue épaisse pendant la saison des pluies - les nuits sont très froides et il neige en hiver.
Le camp lui-même : 5 rangées de baraques en torchis - insalubre - au milieu une sorte de cour avec un mât et le drapeau tricolore.
Nous dormons sur des claies à même le sol. La nourriture est pauvre et mauvaise. Bien entendu pas de médicaments, le Service de Santé fait ce qu'il peut sans moyens.
En face, de l'autre côté de la route, le camp américain. On croit rêver :
- dortoirs climatisés
- mess - nourriture
- infirmerie
- cinéma tous les soirs
- courrier par avion tous les jours
- nos relations sont très difficiles - et bien souvent plus que tendues (bagarres).
La vie au camp
Tout le monde est désoeuvré - le moral est très bas - Nous recevons des offres américaines d'engagement.
Dans ces conditions le moral et la discipline s'affaiblissent peu à peu.
Les Européens boivent trop, les Indochinois jouent encore plus, et tous prêtent une oreille complaisante aux bruits les plus fantaisistes, aux rumeurs les plus alarmantes, privés de tout contact extérieur, et de nouvelles des familles, laissés aux mains d'un Occupant redoutable.
La Propagande Révolutionnaire et Nationaliste (V.N.Q.D.D.) favorisée par les Chinois, va trouver un terrain favorable dans les unités tonkinoises et annamites, dont les hommes ont été pourtant loyaux et fidèles lors des combats livrés du 9 Mars au 25 Mai 45. Un sentiment de défiance va se développer entre Blancs et Jaunes. Le 12 Août à Yenshau, une grenade lancée dans le mess des officiers, coûte la vie à 2 off. et plusieurs soldats européens du 9e R.I.C.
Dans cette ambiance, d'isolement, de déceptions, et d'abandons, naissent des rivalités, et un sentiment d'exaspération devant certaines inégalités de traitement. Nous avions parcouru dans la jungle 1000 km et même davantage pour certains pour moisir dans un camp, après 60 combats contre les Japonais pour nous retrouver totalement impuissants.
Nous nous posons la question : retournerons-nous un jour en Indochine ? Cela devenait une idée fixe.
Personne n'avait de réponse.
Le 22 Mai 1945, le Général Leclerc a accepté (avec quelques réticences néanmoins) d'assumer le commandement du C.E.F.E.O. (Corps Expéditionnaire Français d'Extrême-Orient).
Le 22 Octobre 1945 à Calcutta, le Lieutenant-Colonel Robert Quilichini reçoit l'ordre suivant de Leclerc :
"Rejoindre Troupes Françaises de Chine, avec pleins pouvoirs, pour procéder réorganisation en attendant arrivée du Général Salan".
Le Lieutenant-Colonel Quilichini arrive à Tsao Pa le 1er Novembre 1945 en transitant par Kunming.
Qui est le Lieutenant-Colonel Robert Quilichini !
Saint-Cyrien 1932 - A l'époque, le plus jeune Colonel de l'Armée Française - 32 ans - Un baroudeur qui suit Leclerc et sa 2ème Division Blindée depuis 1940.
Physiquement une carrure massive - tout en muscles - doué d'une grande force de volonté. Il donne confiance.
Compagnon de la Libération et couvert de décorations. Il en impose, et rassure. Nous en avions bien besoin.
Son périple est éloquent: le Tchad, l'Afrique du Nord, le débarquement en Normandie, l'Allemagne.
Blessé très sérieusement devant Strasbourg il en gardera toujours des séquelles, et serrera les dents pour marcher avec ses hommes.
Quilichini, connaît l'Indochine, et particulièrement la Haute Région Tonkinoise. Il a servi sur la frontière après sa sortie de St Cyr. Dans le pays Thaï, à Lai-Chau, il a été "marié" à la mode du pays à une fille de la famille des chefs. Il a eu une fille (vivant actuellement à Paris, mariée à un architecte). Pour dire que l'homme est sentimentalement attaché à l'Indochine. Ce jeune officier supérieur fait renaître l'espoir parmi ces troupes à la limite du désespoir.
Son but est clair et il l'annonce: rentrer en armes au Tonkin, bousculer les révolutionnaires annamites, et rentrer à Hanoï. Malheureusement il ne pourra pas tenir cette promesse, tout au moins en ce qui concerne la prise d'Hanoï. Il y aura d'autres décisions devant lesquels il devra s'incliner.
*
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Dès son arrivée, le moral remonte. L'instruction est remise en honneur. Exercices de jour, comme de nuit, de section, de compagnies, de bataillon, se succèdent quotidiennement.
La nourriture aidant, la forme physique de tous s'améliore, les conditions de vie aussi. Fin Décembre 45, les normes fixées de passer directement à l'engagement et au combat, à l'issue d'une marche de 30 km, sont atteintes.
Pour Quilichini, il s'agit de mener à bien, une véritable expédition, avec toutes les fatigues et tous les dangers que cela comporte.
La désertion en bloc, avec armes et bagages d'une compagnie entièrement indochinoise, du 4ème R.T.T. quelques jours après son arrivée. Cie commandée par le Capitaine Vien - qui avait été fait Chevalier de la Légion d'Honneur pour sa brillante conduite durant les opérations du 9 Mars - renforce Quilichini dans sa résolution de réorganisation. Le Chef d'Escadron Prugnat, nommé Chef d'Etat-Major s'y emploie.
On procède au retour en France d'officiers et s/officiers en surnombre. Les hommes dont l'état physique ne supportera pas une nouvelle épreuve, sont également rapatriés.
La sélection est sévère.
Quilichini démobilise les tirailleurs tonkinois qui ne sont plus chauds pour combattre sous notre drapeau.
Les Troupes Françaises de Chine deviennent "Le Groupement Quilichini".
La fin de l'année 1945 approche et quand arrivent les fêtes de Noël et du Nouvel An, on ne reconnaît plus dans ces unités où règnent la bonne humeur et l'entrain, les troupes déguenillées et démoralisées des premiers mois d'exil
Concernant personnellement J.B. celui-ci avait été nommé 1ère Classe le 12 Mai 1945 à Sze Mao
Le 22 Août il passe Brigadier
En Décembre à Tsao Pa, il est désigné pour le poste de Chiffreur/Estafette à l'Etat-Major du Colonel Quilichini.
En tant qu'estafette il avait droit à un cheval - mais il ne doit utiliser l'animal que pour des missions (engueulade au colonel un jour de paludisme .
Ainsi, durant 9 mois, il va marcher, vivre, manger et dormir auprès de ce chef, et apprendre à bien connaître l'homme et l'officier.
Formation des T.F.C.
Groupement Quilichini
au départ de Tsao Pa
- L'Etat-Major et la Cie du Commandement dont 1 commando de 60 sous-off. triés sur le volet. Chef Etat-Major Prugnat.
- La Compagnie de Transport. Capitaine Charpentier - comprenant 3 sections de transport sur bât. Chaque section = 1 tonne de capacité.
- Le Bataillon de Marche du 9ème R.I.C. Chef de Bat