R.J. POUJADE

077

Cours martiales d’Indochine

Tome II

Dans la gueule du Ma Koui

GUERRE 1939 - 1945

 

NICE - Octobre 1990

 

 

 

Analyse du témoignage

Écriture : 1985 .-.150 Pages

 

 

Table

 

 

LA MEMOIRE 1

DANS LA GUEULE DU "MA KOUI

Pierre Boulle 8

Le Zouave de la Sonde

Charles LONGELIN 17

Les chaînes du Tigre Volant

William LABUSSIERE 22

Le Docteur Schweitzer d’Extrême-Orient

Docteur BECHAMP 28

LE TEMOIN GENANT

Raymond Rudoni 31

DU FLEUVE ROUGE AU NIEMEN

Général Pierre Pouyade 36

Commandant BJERING

"COMME" JEAN MOULIN 39

DES FRANÇAIS LIBRES POTENTIELS

Gendarme Esprit Moustier 41

LA RESURRECTION DU MARSOUIN DECAPITE

Soldat Cron 43

"YUKAI HAIBOKU !"

Les joyeux vaincus 47

CAMPS DE LA MORT JAPS

Hoa Binh comme Rawa Ruska 49

ET LA VIE REPRIT SES DROITS

Le sort des tortionnaires 51

 

 

 

Shikishima-nõ yamatõ gorokõ wo hi tõ

towaba Asahi

ni niù yamà zakùrà banà

Personnellement

si on me demande ce qui est le coeur du Japon

je répondrais

que c’est le parfum des fleurs de cerisier sauvage au Soleil Levant

poète Norigana Motoori

 

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

 

 

DANS LA GUEULE DU "MA KOUI :

Pierre Boulle

 

 

Pierre Boulle, qui deviendra l'auteur du "Pont de la Rivière Kwaï", fut un cas : alors que ses camarades se firent prendre en essayant de sortir d'Indo-Chine, lui se fit "pêcher" en y pénétrant clandestinemen!

Ingénieur dans une plantation de l'Ouest de la Malaisie, il avait été mobilisé en Indo-Chine en 1939. Démobilisé après la curieuse campagne de la guerre franco-thaïlandaise suscitée par le Japon, il était retourné en Malaisie où il avait repris contact avec un planteur qui deviendra le représentant de De Gaulle auprès de Lord Louis Mountbatten : De Langlade. Celui-ci regroupait tous les Français désireux de poursuivre le combat avec le Général De Gaulle. C'est à cette occasion que Boulle rencontra un évadé d'Indo-Chine : le Professeur May, un chirurgien de renom.

Avant de s'embarquer pour Singapour, Boulle avait constaté que les Japonais commençaient à s'installer en Cochinchine; partout créant des bases navales et aériennes en vue d'opérations vers le sud-est asiatique, selon un projet maintes fois exprimé ces dernières années au nom du "droit à l'espace vital". Etant encore à Saïgon, Boulle rencontra un ancien condisciple du lycée d'Avignon, officier de marine, qui se vantait d'avoir "participé" à une opération de reconquête de la Nouvelle-Calédonie : les fumées de deux unités de la Royal Navy dans les eaux des Indes Néerlandaises avaient refroidi l'ardeur de notre "armada de broc", que menaient des gens traumatisés par Mers-el-Kébir que n'avait pas encore justifié la capitulation de Toulon précédant le sabordage. Cette aventure constituait la matérialisation d'une des obsessions de l'Amiral Decoux : si les gouvernants de Vichy ne s'étaient pas opposés au projet, le Gougal d'Indo-Chine aurait terminé sa vie comme l'amiral de Toulon, Laborde. Telle était l'ambiance en Extrême-Orient lorsque Boulle parvint à Singapour, bien décidé à poursuivre la guerre contre l'envahisseur.

Il y avait eu, avant sa grande entreprise, une tentative de débarquement d'agents de renseignement franco-britanniques sur la côte de Cochinchine : elle avait dû rebrousser chemin à la vue d'une escadre japonaise croisant au large de Camau. Après Pearl Harbour et le débarquement de la presqu'île de Kha, en Malaisie, De Langlade avait suggéré aux Anglais de se faire parachuter en Indo-Chine pour y constituer une sorte de "5ème Colonne" contre les Japonais : Pierre Boulle se proposa pour l'accompagner. Le manque d'avions fit que l'affaire avorta : il n'y en avait que deux pouvant effectuer une telle mission, et ils étaient indispensables ailleurs. L'irrésistible avance des Japonais contraignit les Français à partir de Singapour et ils rallièrent l'Inde puis la Birmanie à la frontière de Chine, pour agir sur le territoire de l'Indo-Chine.

Ayant des accords avec Vichy qui entretenait une ambassade auprès de Tchang Kaï Sheck, les Chinois soulevèrent des difficultés mais, inquiets pour leur "Route de Birmanie" vitale, ils ne tardèrent pas trop à trouver un de ces arrangements dont ils ont toujours le secret : De Langlade et Boulle se feront passer pour des Britanniques. C'est sous cette identité que, individuellement, ils rejoignirent Kun Ming au cours de voyages homériques mais de train-train courant sur cette célèbre "Route"… Boulle était devenu "Rule" et Langlade, "Long" (à ne pas confondre avec André Lan, qui participera à l'évasion de Boulle et de ses camarades et appartenait au réseau Giraud-Lan). C'est ainsi que, peu avant l'arrivée des "Japs" à Singapour, Boulle quitta la ville le 30 Janvier 1942, via Rangoon.

La Chine n'était plus ravitaillée, avant l'entrée des Japonais en Indo-Chine, que par cette fameuse "Route de Birmanie" que Boulle réussit à parcourir en cinq jours et par le Chemin de Fer du Yu Nan qui, depuis Haïphong et Hanoï, conduisait à Kun Ming. Plus que la "route", qui n'était qu'une affreuse piste, notre voie ferrée constituait le poumon qui permettait à la Chine de résister, faiblement, aux troupes japonaises qui, depuis des années, s'essoufflaient dans une conquête sans cesse à recommencer. A en croire les Nippons, cette voie ferrée les empêchait de régler "l'incident de Chine"; comme ils appelaient pudiquement cette guerre de conquête commencée au nord de la Chine, au "Pont de Papier". En 1940, ils étaient à la frontière du Tonkin.

Depuis notre défaite de Juin 40 en France, nous avions dû faire des concessions aux Japonais quant à l'exploitation de la ligne. On en était rapidement arrivé à l'arrêt total de l'exploitation ferroviaire au-delà de la frontière du Tonkin et, pour éviter toute surprise, les Chinois avaient enlevé plusieurs longueurs de rails. Kun Ming, l'ancien terminus, était restée une place de commerce et de trafic. La ville fourmillait de toutes sortes d'espions et d'intermédiaires douteux opérant sans vergogne. Les ressortissants français, assez nombreux, se répartissaient entre les "pétainistes" frayant avec le consul et les "gaullistes" qui se regroupaient autour du Professeur Reclus, de l'Ecole Française.

Boulle avait 28 ans lorsque débuta, en Avril 1942, l'action de la Mission Indo-Chinoise conçue par Langlade à partir de l'important centre de douane de Mong Tseu. Là aussi évoluait une étrange faune cosmopolite trafiquant avec les colonels et généraux chinois qui reconnaissaient l'autorité de Tchang Kaï Sheck lorsque cela leur convenait. Mandarins et contrebandiers étaient de la partie, souvent associés. Tous ces gens étaient peu recommandables, mais avaient des intérêts communs liés à l'état de guerre.

La Mission Free French camouflée en mission du Colonial Office rejoignit la frontière du Tonkin au poste de Pin Kou Yin, où elle demeura un temps avant d'aller s'installer à Muong La, en Pays Thaï, face à la Province de Laïchau qui contrôle l'entrée dans notre 4ème Territoire Militaire du Tonkin, près du Nord-Laos. Mong Tseu est sur une crête de la rive gauche du Song Koï, le Fleuve Rouge qui s'appelle le Yan Kiang en Chine, et à l'Ouest du Chemin de Fer du Yu Nan qui franchit la frontière sur le pont de Lao Kay. La ville de Kun Ming est au nord. C'est une région où foisonnent les minorités ethniques et de langages.

L'endroit semblait bien choisi. Moins surveillé que les environs de Langson, il offrait deux voies de pénétration praticables : le Song Koï, Fleuve Rouge passant par Lao Kay, et le Song Da, la Rivière Noire passant par Laï Chau. Un premier contact avait été projeté pour Juillet 1942 avec le poste français de Ba Na Koum (les postes français et chinois, de part et d'autre de la frontière, portaient souvent le même nom). L'héroïque défense des Français Libres à Bir-Hakeim était connue partout et avait auréolé les Français Libres qui, pour la première fois depuis Juin 1940, avaient sauvé l'honneur de nos armes. Il y avait eu de longues tractations pour rencontrer le Commandant du Territoire Militaire et non le lieutenant du poste que les Chinois qualifiaient de "pê tê nii" ("pétainiste"). Il fallait donc attendre une inspection du Commandant Fourmachat au poste du Lieutenant P… Le commandant avait la réputation d'être disposé à combattre les "Japs" s'ils venaient sur son territoire; ce qu'il confirma lors du coup de force japonais de Mars 1945.

A cette époque, on avait tendance à confondre la compréhension envers ceux qui voulaient continuer le combat dans les unités des F.F.L. et l'opposition plus ou moins ferme aux Nippons en Indo-Chine: celle-ci pouvait avoir diverses motivations, y compris racistes comme le montrent divers récits et mémoires… L'influence du martèlement de la propagande de Vichy et les serments exigés de tous - auxquels étaient très sensibles les militaires qui n'avaient pas encore compris que nous ne menions plus la guerre d'autrefois - ne rendaient pas les choses simples; d'autant plus que le drapeau français continuait à flotter et entretenait la fiction de notre souveraineté entière.

Même lorsqu'on est d'accord, rien ne se fait facilement en Chine dans les multiples interférences politiques et d'affaires. L'utilité des différents intervenants n'est pas toujours évidente et les obligations de la déroutante politesse des Célestes font obligatoirement un casse-tête du moindre colloque. Quant aux "interprètes", c'était une corporation comme seule pouvait en être dotée la Chine : impossible ici de n'employer qu'un de ces personnages gonflés de leur importance et se refusant absolument à admettre que le sens d'un seul mot, fut-il technique, puisse leur échapper. Chacun d'entre-eux connaissait à peu près sa propre langue, dans son idiome villageois, et vaguement un autre parler vernaculaire. Le chinois-mandarin et le chinois du Yu Nan ne se parlaient que rarement dans ces montagnes peuplées de mosaïques d'ethnies dotées chacune de sa propre langue : on devine ce que pouvait donner une phrase parvenant au bout de la chaîne des interprètes ne voulant "perdre la face" !

Au cours d'une visite de bon voisinage faite par le Général chinois Fan au Commandant Fourmachat à Laï Chau, ce noble Céleste remit au Français une lettre personnelle de Langlade-Lan. Celui-ci, signant de son vrai nom suivi de sa qualité d'Officier des Forces Françaises Libres, demandait une entrevue avec le Commandant du Territoire Militaire de Laï Chau. Cela n'avait en soi rien de réellement extraordinaire, puisqu'il y avait des relations de "bon voisinage" admises avec les Chinois… contre lesquels les autorités d'Indo-Chine construisaient une "mini-ligne Maginot" et prétendaient défendre la colonie dans le cadre d'Accords franco-japonais de Défense Commune. Le commandant promit aux Chinois de lui répondre sous peu : on crut comprendre qu'il allait prendre ses dispositions pour que l'entrevue ait lieu, sans engagement sur les suites possibles. Il se ravisa, probablement après avoir rendu compte hiérarchiquement, car il n'y eut pas de réponse.

Des espions chinois ou indo-chinois avaient déjà été acheminés vers le delta : ils étaient sensés prendre contact avec des amis d'autrefois de Boulle. L'expérience fut décevante; ce qui conduisit à étudier l'envoi d'une mission d'Officiers de la France Libre, qui pourraient mieux se rendre compte des possibilités locales. De Langlade voulait payer de sa personne et entrer en Indo-Chine clandestinement; comme il le fit ensuite à plusieurs reprises. Un contre-ordre l'en empêcha : il devait rejoindre un poste de haute responsabilité dans l'organisation de la France Libre dans le sud-est asiatique. Fort de la connaissance du pays qu'il avait et des relations conservées au Tonkin, Boulle se proposa pour la mission aventurée en Indo-Chine.

Compte tenu des éléments naturels et de la surveillance à la frontière, la solution choisie fut de la franchir en se confiant à des contrebandiers habitués à se frayer un chemin à pied dans la jungle : on descendrait ensuite le Nam Na, affluent de la Rivière Noire (Song Da), puis il faudrait naviguer de nuit par Laï Chau et Hoâ Binh, jusqu'à Hanoï. Il y aurait beaucoup moins de risques de se faire repérer au cours de cette navigation insolite dans le delta; tandis que le passage par la montagne, beaucoup plus lent, aurait mis le clandestin à la merci de la cupidité d'un "Secrétaire" ou d'un Chef de Village avide de prime et d'occasion unique de "donner un gage de loyalisme envers l'administration"… qui pouvait aider fortement à faire passer l'éponge sur la contrebande que tous pratiquent normalement.

La solution de descendre la Rivière Noire en radeau avait été retenue comme offrant le plus d'avantages et de sécurité : on évitait ainsi les routes dont les tournants et les villages pouvaient cacher un danger et les pistes où les mauvaises rencontres avec des contrebandiers, les miliciens de la G.I. où les militaires n'étaient pas exclus dans des régions comme Hoâ Binh où la jungle impénétrable obligeait à emprunter les routes. On échapperait aussi au soudain tête-à-tête avec "ông cop", le "Seigneur Tigre", ou quelque buffle sauvage aux larges cornes en faux. Plus prosaïquement, on éviterait de laisser des traces que suivraient les chiens hurlants dans la nuit des villages endormis.

Compte tenu des rapides et des nombreux rochers affleurants du début du parcours, l'embarcation choisie était une sorte de radeau rustique, spécialement conçu pour une telle navigation.

Pierre Boulle construisit un engin en deux parties, à moitié immergeable, qui devait le porter avec ses impedimenta. Il en avait fait une étude sérieuse et n'était pas peu fier de son invention. Il regrettait cependant que le temps lui ait manqué pour tout vérifier et éprouver, mais le temps pressait.

La navigabilité du Nam Na, lui-même affluent de la Rivière Noire, était pratiquement nulle; ce qui signifiait que son cours constituait une piste de pénétration au Tonkin. Connue de tous, elle risquait d'être sous surveillance des miliciens ou des auxiliaires des douanes, au voisinage de la frontière, lorsqu'on devra emprunter son lit caillouteux, à pied et dans l'eau, pour pénétrer en Indo-Chine. Comme guides et pour le portage, on avait recruté des "Houni" - race réputée "sauvage" par les Tonkinois - qui vivaient de contrebande. C'étaient, malgré des charges inimaginables, d'increvables marcheurs. Ils connaissaient bien tous les passages possibles, dont ils ne dévoilaient jamais les tracés.

Les chinoiseries des traductions et des tractations terminées, la caravane s'ébranla enfin : on avait prévu de passer le 1er Août. Bien que démontable, le radeau de Boulle constituait un encombrant fardeau sur ces pistes de jungle montagneuse. Il comportait deux flotteurs en bambou que l'on reliait avant la mise à l'eau. Une planche était arrimée entre les deux éléments, sur laquelle le voyageur devait prendre place, n'étant pas assis hors d'eau. Précairement placé, il ne disposait que d'un long bambou pour contrôler la navigation. Les documents, le matériel de sabotage et le ravitaillement étaient répartis dans deux colis soigneusement enveloppés dans une toile imperméable et maintenus par des cordages.

La progression, de nuit et sans lumière, sous les rafales de ces pluies tropicales inondant hommes et terrain, irait dans le noir absolu entre des arbres immenses. Pour ne pas se perdre, Boulle devrait tenir la loque du vêtement de l'homme se coulant devant lui avec régularité : bien que vêtus de noir, les "Houni" semblent suivre la piste sans plus de difficultés qu'une colonne de fourmis. Ils progressent en silence, régulièrement sous la charge qui ne paraît guère leur peser. Boulle, lui, malgré ses qualités sportives, peinerait dur en dérapant sur les cailloux et glissant dans la boue; craignant de perdre le contact avec l'homme qui progressera devant lui et qu'il ne fera qu'entrevoir : l'aventure commencerait pourtant ensuite.

Laï Chau est entre les postes de Phong To et de M'Boum, gardant les vallées; à une dizaine de kilomètres à vol d'oiseau du point le plus proche de la frontière. Dans la Haute Région, le plus court chemin est rarement la ligne droite et une distance à vol d'oiseau ne constitue pas un renseignement topographique, tant les vallées sont séparées par d'impénétrables chaînes montagneuses recouvertes de jungle dense. Orientées selon une ligne générale N.O.-S.E., du Yu Nan au golfe du Tonkin, le Song Ma et le Nam Na encadrent une montagne, une dans la multitude qui descend du Tibet. Des rapides s'engouffrent parfois entre des falaises qu'ils rongent, se précipitant entre de monstrueux rochers qui en font des torrents fracassants, ou traversant paresseusement une jungle dégringolant d'un escarpement impressionnant. Çà et là, des failles ménagent un espace étroit où l'on découvre une modeste rizière bordée par quelques paillotes à moitié camouflées naturellement par de grands arbres tutélaires.

Dans la Haute Région, vivent des "Thô", race des contreforts tibétains jadis exploitée par les industrieux tonkinois qui affectent toujours de les considérer comme une race inférieure. Ces frontaliers vivent autant de contrebande que de culture du riz ou d'élevage de basse-cour; ne dédaignant pas la culture clandestine du pavot, qui est une institution de ces régions. Les Thô sont réputés pour leurs splendides costumes, différents selon le village. Des Chinois et des Tonkinois se sont établis au voisinage de la frontière. Ils sont généralement spécialisés en "import-export" plus ou moins clandestin et autres activités y concourant. Il y a aussi des fonctionnaires…

Des postes de la Coloniale et de la Garde Indo-Chinoise surveillaient la frontière, prêtant leur concours aux douaniers beaucoup moins actifs. L'administration des Territoires Militaires entretenait également des "partisans" villageois qui quadrillaient la région, à l'affût de nouveaux arrivants qui étaient autant de suspects dans les contrées hors des passages habituels. Pourvus de quelques vieux fusils et d'un paquet de munitions, ces partisans étaient en quête de captures génératrices de substantielles "primes". Ils avaient généralement vite fait de localiser l'étranger au hameau, signalé ou non, et de s'en assurer à moins que leur intérêt bien compris ne les ait rendus sourd et aveugle à l'occasion.

Les relations avec les postes chinois correspondant aux nôtres dépendaient de la personnalité du chef de poste, un lieutenant ancien ou un capitaine d'infanterie coloniale parlant parfois la langue du pays ou le tonkinois. Il n'était pas rare, surtout dans un petit poste, que son chef soit un sous-officier. Très vite, généralement à l'insu du Commandement au moins jusqu'en fin de 1944, il y eut des contacts par ces postes-frontières, non seulement avec les Chinois, mais aussi avec les officiers de renseignement britanniques ou américains : les informations parvenaient clandestinement au B.S.M., un service de renseignement créé avant la guerre par Georges Mandel, Ministre des Colonies. Le Colonel Maupin, qui dirigeait le B.S.M., ainsi que les autres officiers, étaient presque tous ralliés à la France Libre.

Dans ces postes, selon les périodes et surtout les nécessités de l'écoulement des productions indo-chinoises, ou de ses pénuries, certaines contrebandes étaient tolérées, voire encouragées sans que les gabelous en soient toujours avisés. Dans la région de Bac Lac, il y eut un temps où les "contrebandiers" passaient directement sur la route, en colonne et en vue du poste, sans attendre la tombée de la nuit. Cela déclencha un jour une grande colère d'un inspecteur des douanes venu de Hanoï. Il tonna, menaça tout le monde dans le poste et ne se calma qu'à la perspective de risquer la colère meurtrière des contrebandiers qui ne s'embarrasseraient pas - lui rappela-t-on - des subtilités de l'administration. En "haut lieu", lorsqu'il fit son rapport, on lui conseilla fortement d'oublier les règlements et de tenir compte des impératifs de la vie en période de pénurie et de marchés déséquilibrés.

Des responsables locaux entreprenants, parfois en contact avec la France Libre en Chine, réussissaient à se ménager des liens de bon voisinage avec leurs homologues chinois, eux-mêmes en contact avec un observateur anglo-saxon; comme étaient supposés l'être "Long" et "Rule". C'est ainsi que De Guerny, en apprenant à monter à bicyclette à "madame-épouse-lieutenant-chinois", découvrit un très performant central-radio de fabrication américaine… et s'en procura le chiffre. Une "poste" clandestine fonctionnait aussi parfois. Certains contacts se révélèrent très utiles lors du coup de force japonais du 9 Mars 1945 : le Capitaine F. Michel, échappé miraculeusement et à force d'énergie du piège mortel de Langson, réussit facilement et avec sa troupe, à faire passer une colonne retraitant vers la Chine, les guidant au poste qu'il avait tenu longtemps. Cron, le "décapité" était avec lui (Colonne Seguin).

Malgré les postes échelonnés, la frontière entre la Chine et le Tonkin n'avait rien de comparable à celle serpentant entre les lignes Siegfried et Maginot. Nos Ingénieurs du Génie avaient commencé à en construire une à l'échelle et avec les moyens locaux, pour garder la "porte du delta" à Langson. Totalement inefficace, elle fut enlevée rapidement par les Japonais lors des combats du 9 Mars 1945 et fut un prétexte au massacre des survivants par les "Japs", dont le Général Lemonnier qui en supervisait la construction. Peut-être en partie impressionnés par la propagande faite sur le "Mur de l'Atlantique" qu'ils reprenaient dans la presse et la radio d'Indo-Chine, nos grands chefs se sont aventurés dans "le béton", grâce aux cimenteries du Tonkin dont ils accaparaient la production et aux effectifs qu'ils détournaient de l'entraînement militaire. Chaque mois, pourtant, l'expérience démontrait que les formidables complexes souterrains des Japonais ne permettaient pas de tenir face aux assauts appuyés des "Marines" et des "G.I.'s", pas plus que n'avait tenu Corrégidor (ou Sébastopol); tandis que les fameux "Chindits" et "Marauders" de Birmanie apportaient la preuve de l'efficacité de troupes formées au combat de jungle et en perpétuel mouvement. A Laï Chau, nos constructions militaires n'étaient encore que des promesses, sur le plan "béton".

Dès le début, l'aventure de Boulle fut impressionnante. Le franchissement de la frontière se fit comme prévu : jungle impénétrable, escarpements, rochers et grosses pierres obligeant à des acrobaties à tâtons, nuit totale et pluie diluvienne, progression à la queue leu leu et, ce qui n'avait pas été prévu, presque tout de suite les pieds nus car les sandales ne résistèrent pas longtemps aux soudains reports de tout le poids du corps sur une seule lanière. Après une progression, épuisante pour lui sur les premiers kilomètres du Territoire Militaire, l'émissaire de la France Libre s'installa sur une rive pour s'y camoufler pour la journée, seul avec son matériel, non loin d'habitations qu'il découvrit à l'aube sur l'autre bord.

Le grand moment de l'aventure était arrivé. A la nuit tombée, il assembla les éléments de son radeau qu'il mit à l'eau après y avoir amarré ses colis étanches. Bien assis sur sa planche promue banc de nage, il poussa l'engin dans le courant. Il ne tarda pas à constater que son arche se révélait totalement impossible à guider, sans doute à cause de sa forme rectangulaire. Par contre, le radeau était très résistant et supportait bien les chocs sur les rochers affleurants qu'il était difficile d'éviter. Dans la nuit noire de la jungle, le navigateur solitaire ne retrouvait plus ses sensations de "canoïste" confirmé sur la Durance. Assis dans l'eau, il parvenait cependant à progresser vers l'aval encore bien éloigné.

De l'affluent aux eaux rares, il connut une descente folle sur le flot tumultueux de la Nam Na, avec l'intermède d'un pool, au pied d'une falaise où les eaux tournaient continuellement en rond, dont il pensa ne pas pouvoir se dégager. Somme toute, pensait-il, la navigation était moins confortable que prévue mais le système fonctionnait puisque la descente se poursuivait sans aléas majeurs dui fait de la résistance de son engin fait de bambous bien assemblés, souples et tenant le choc. Mais le "ma coui" (mauvais génie) du Son Da (Rivière Noire) l'attendait à l'aube de sa quatrième nuit. Alors qu'il dormait épuisé sur la rive, il fut arraisonné à 15 km. de Laï Chau par des villageois que dirigeait un Tonkinois parlant français : le type d'homme même dont il fallait se méfier. Boulle lui débita une histoire rocambolesque, préparée mais qui ne convainquit pas du tout : le prisonnier fut amené au village. Par crainte d'impair, tant cet insolite voyageur semblait assuré, il fut traité comme un hôte, mais discrètement surveillé de près. Au demeurant, ce qui comptait pour le Tonkinois était d'avoir fait la démonstration de sa vigilance, vis-à-vis des "autorités"; pour le reste il lui importait peu des suites qui étaient des problèmes compliqués de Français.

Le lendemain, le Lieutenant Peyre, Inspecteur de la Garde Indo-Chinoise, qu'on avait prévenu de nuit, était au chevet de Pierre Boulle; dans l'intention de "s'assurer de sa personne". Poursuivant sa galéjade de la veille, le navigateur malchanceux se présenta comme le prospecteur d'une grande compagnie : mission terminée, il avait fait le projet de rejoindre sportivement Hanoï sur un radeau. En soi, cela n'avait rien d'incroyable : le temps des aventuriers et des touristes intrépides fascinés par les montagnes sauvages d'Indo-Chine n'était pas révolu. Nous étions en outre dans une période où la colonie devant se suffire à elle-même faisait l'inventaire de toutes ses ressources. Ce qui paraissait bizarre par contre, était le manque de sociabilité dont avait fait preuve jusque là le canoïste d'un nouveau genre : personne ne l'avait encore vu, ni même signalé dans sa prospection. Les Européens, d'habitude, ne manquent pas d'aller saluer ceux qui se morfondent sur un piton loin des distractions. Le voyageur que leur bon génie leur envoie et qui, pour un jour, dissipera la monotonie des lieux, est assuré d'être reçu avec tout le faste que permet le poste ou la plantation. Pour être si discret il fallait que celui-ci soit d'un genre spécial.

Le Lieutenant de la Garde Indo-Chinoise se laissa probablement convaincre, aidé en cela par l'attitude coopérative du navigateur qui demanda tout de suite à être présenté au Commandant Militaire du 4ème Territoire. Il lui fut répondu qu'il devait attendre, cet officier étant en tournée. Superbement, Boulle répondit qu'il attendrait son retour à Laï Chau. L'inspecteur, qui ne savait comment le retenir sans risquer un "retour de bâton" si la fable n'en était pas une et si le prisonnier était "bien placé", s'en montra très satisfait et l'assura que ce n'était qu'une formalité à remplir, pendant laquelle on s'efforcerait de lui rendre la vie agréable.

Enfin, on avait de quoi meubler les soirées au bungalow et dans les maisons européennes ! On goba tellement bien la galéjade que Boulle fut invité aux noces d'un planteur qui comptait bien en faire l'attraction dont on causerait longtemps en Haute Région et dans tout le Tonkin. Le voyageur insolite fut présenté aux Européens, civils et militaires; ainsi qu'aux autorités locales asiatiques, flattées d'un si grand honneur sans concurrence qui les hausserait dans l'estime des villageois. L'hôte très entouré raconta son histoire, l'embellissant à souhait au risque de se trouver parfois embarrassé lorsqu'il se fiait aux souvenirs topographiques ou qu'il mentionnait des personnages rencontrés alors qu'il était mobilisé.

Celui que l'on considérait comme un explorateur-prospecteur amoureux de la navigation fluviale des temps anciens, fut logé dignement et vécut une semaine sereine : son histoire semblait acceptée, ce qui lui permettrait de prendre des contacts utiles avant de poursuivre sa route vers Hanoï. Le huitième jour était un Dimanche et le Commandant du 4ème Territoire Militaire venait de rentrer dans la nuit. Le "prospecteur" demanda à lui être présenté. Il fut reçu rapidement. Boulle déclina son identité réelle, dès l'abord. Le Commandant de Laï Chau répliqua calmement qu'il était un officier fidèle du maréchal envers lequel il avait engagé sa foi par serment. Il voulait rester dans cette ligne, sans compromission, et devait, en conséquence, arrêter sur-le-champ l'Officier de la France Libre. Il ne voulut pas entendre parler de "mission d'exploration-prospection", mais celui qui était maintenant un prisonnier fut traité de façon correcte à Laï Chau, avant d'être convoyé sur Hanoï. En 1945, le Flight Lieutenant Kino, de la Force 136 de S.O.E., en mission en Indo-Chine alors ralliée à De Gaulle, notera le comportement qu'il jugera aberrant d'officiers se déclarant ennemis des Japs, mais pour le reste "sans opinion". Fourmachat était de ceux-là : un militaire qui se trompait de guerre, mais qui savait se battre.

A son passage à Son La, Boulle eut le réconfort de se voir "reçu en ami" par le Résident et les officiers : sans aucune contrainte, il fut invité à leur table et logé dans une chambre. Mais, inéluctablement, la Maison Centrale de Hanoï marqua la fin de cette étonnante entreprise. Pendant quinze jours et quinze nuits, un commissaire opiomane et son équipe se relayèrent pour le questionner sans arrêt; le privant pratiquement de sommeil, boire et manger. Les mêmes questions lui étaient posées comme une litanie, reprises ensuite par l'un ou l'autre : on voulait lui faire avouer des choses qui n'avaient jamais existé.

Il se trouvait que, à cette époque particulièrement, l'Amiral Decoux voulait, à tout prix, "découvrir l'organisation gaulliste en Indo-Chine"; ce dont témoigne sa note manuscrite en date du 5 Août 1941 adressée au Secrégal et à l'I.G.P. une semaine avant l'interrogatoire, soit après la capture. Dans ce document comminatoire au Secrétaire Général du Gouvernement Général et à l'Inspecteur Général de la Police, le Gouverneur Général de l'Indo-Chine expliquait comment s'y prendre et concluait d'un impératif "me renseigner" sans réplique. On comprend que les inquisiteurs s'en soient trouvés stimulés et aient cherché à complaire au maître du jour à l'ire redoutable.

Faver voulait absolument connaître les noms des "complices en Indo-Chine". Vainement, parce que Boulle opposait le mutisme… et parce qu'il n'y en avait pas. Dans ses fumées d'opium, le commissaire ne reculait devant aucun chantage : "poteau", "Japs", "pauvre mère" qui résidait en France et à laquelle "on pourrait chercher des ennuis", toutes les menaces sournoises furent proférées. L'interrogatoire ne donnait rien alors que la propagande, qui s'était emparée de l'affaire, avait besoin d'un procès suivi d'une condamnation sévère qui effacerait le camouflet de la "fugue d'Arnoux" évoquée dans la note du mois d'Août du Gougal. Decoux y stigmatisait la conduite de la police : "Si l'on a répété dans cette affaire les mêmes erreurs que lors de la fugue d'Arnoux - non-arrestation de la maîtresse pour de stupides raisons de sensiblerie - on aurait eu gravement tort". La noria des questionneurs prit fin, sans avoir rien appris, et la date du procès fut fixée.

Il eut lieu en Octobre 1942 : Boulle fut traduit devant la Cour Martiale de Hanoï, qui avait bien du travail. Le Commissaire du gouvernement était le Commandant Pied, un professionnel dont d'autres firent connaissance. Le tribunal était présidé par le Colonel Assy, manifestement à ses débuts dans cet emploi qui le dépassait : il se montra d'autant plus enclin à la dureté qu'il était manifeste qu'il se perdait dans la conduite des débats. Un commandant et un capitaine l'assistaient, ainsi qu'un lieutenant puisque l'accusé avait ce grade. Un avocat tonkinois, désigné d'office, était supposé assurer la défense. Au fond de la salle, comme pour un peloton d'exécution, un adjudant et douze gendarmes attendaient, en armes, le prononcé du jugement. La chaleur était étouffante.

L'acte d'accusation soutenait que le Lieutenant Pierre Boulle était accusé de "s'être engagé dans une armée étrangère, avoir pénétré clandestinement en Indo-Chine". Pour ces motifs, il était passible de la peine de mort. Témoignages et plaidoiries furent sobres. Appliquant les consignes du Général-Commandant-Supérieur en Indo-Chine, Mordant, le commissaire du gouvernement exposa que l'action menée par le "Lieutenant de réserve Pierre Boulle" était de celles pour lesquelles la peine de mort était applicable : peut-être parce que, venant de Malaisie, l'accusé n'avait pas eu à déserter, le commissaire réclama les "travaux forcés à perpétuité". Questionné, Boulle répondit fièrement qu'il ne regrettait rien. Le jugement attendu tomba : Travaux Forcés à Perpétuité, ce qui, remarqua le condamné, correspondait aux initiales de la devise de l'Etat français : "Travail, Famille, Patrie". Le prisonnier fut reconduit à la Prison Centrale où il devait finir ses jours à moins d'une amnistie problématique dans l'Indo-Chine occupée.

L'Amiral-Gouverneur Decoux, comme il le racontera dans son livre-plaidoyer "A la Barre de l'Indo-Chine", vouait une admiration aux amiraux-gouverneurs du temps de la conquête, espérant peut-être avoir un jour son buste auprès des leurs dans le Palais du Gouverneur-Général à Saïgon, face au majestueux Boulevard Norodom; à deux pas de la cathédrale dont le chevet s'ornait d'une affiche immense proclamant qu'il n'y avait qu'un seul chef, le maréchal poupin à la moustache blanche dont l'oeil surveillait la foule comme un autre Cao Daï panthéifié avant sa mort. L'amiral, qui s'était vu nommer Haut-Commissaire dans le Pacifique en compensation du refus de Vichy de le laisser s'engager dans une aventure guerrière contre la Nouvelle-Calédonie sous la protection d'une flotte japonaise, ne dédaignait pas pour autant de s'intéresser aux détails patibulaires : c'est ainsi qu'il institua cette punition démoniaque appelée "La Barre de l'Indo-Chine" qu'il fit appliquer aux "traîtres gaullistes" qui n'eurent que le tort de vouloir continuer le combat.

Alors que ses amis Robert et Labussière firent l'expérience de la "barre", curieusement, Boulle échappa à cette torture, probablement parce que son flegme déroutait, comme son genre de protestation et d'opposition dont il ne se départit jamais : il ne reconnaissait aucun droit à ceux qui l'avaient condamné et le gardaient en prison. Il énonçait cela d'un ton glacial et très "british" auquel la chiourme n'était pas habituée et s'en trouvait désarmée. Il n'en connut pas moins les brimades et les longues semaines d'isolement au cachot, car le zéle envers la Révolution Nationale comptait beaucoup pour l'avancement des fonctionnaires.

Fin Mars 1943, le débarquement allié en Afrique du Nord et les opérations avaient été un succès. En Indo-Chine, cela commençait à faire sérieusement réfléchir les "fidèles du maréchal". Ils découvraient le revirement de leur idole maritime, l'Amiral de la Flotte Darlan, ce qui perturbait les marins dont le crédo était "la ligne de conduite de l'amiral"… maintenant traître au dire du maréchal ! Boulle décida de se manifester au plus haut niveau : il adressa une lettre à l'amiral-gouverneur-général, par laquelle il réclamait la "libération immédiate"… des prisonniers gaullistes, ainsi que leur acheminement à la frontière de Chine pour qu'ils puissent poursuivre le combat contre l'Occupant. Il précisait que la mesure devait être immédiate et que la proposition ne serait pas renouvelée. Le tout s'accompagnait d'une mise en garde correspondant à une menace précise; ce qui pouvait étonner d'un condamné à perpétuité dans le fond de sa cellule (page 10 de son rapport en date du 7 Décembre 1945, rédigé à Calcutta).

Dans les dernières semaines de 1944, Pétain étant à Sigmaringen, Decoux se rallia in extremis au gouvernement de De Gaulle. Il consentit quelques adoucissements; ce qui démontrait que, les "Japs" étant plus nerveux à cette époque, ce n'avait pas été pour leur donner des gages que le Gougal s'était montré si cruel pendant quatre ans. Boulle connut deux années d'emprisonnement à Hanoï, puis à Saïgon par peur d'une évasion des "gaullistes". Il forma une solide équipe avec d'autres condamnés pour avoir voulu continuer le combat, dont le Docteur Bechamp qui en mourut Labussière et Robert qui devinrent ses amis et avec lesquels je le rencontre souvent.

Lorsque les événements de guerre, sur tous les fronts, rendirent le vichysme moins virulent en Indo-Chine avant de l'inciter à se renier sans vergogne, les autorités commencèrent à craindre un débarquement allié sur la côte indo-chinoise. L'amiral décida de transférer les prisonniers gaullistes dans une prison du Laos. Au même moment, le réseau de résistants Mingant-Lan mit en oeuvre son projet de faire évader les "dissidents" de la prison de Saïgon, pour les faire passer en Chine. C'est ainsi que les trois amis réussirent une peu banale évasion en groupe, à laquelle participa De Langlade, à la fin mais spectaculairement : le Lieutenant F.F.I. Pierre Boulle, en fin 1944 revint aux Indes.

On doit à Pierre Boulle le livre "Le Pont de la Rivière Kwaï" dont a été tiré un magnifique film. Ce roman est considéré par ceux qui ont "pratiqué" les Japonais comme un véritable documentaire, ainsi que le film. Dans "Aux Sources de la Rivière Kwaï", Boulle raconte ses aventures en Indo-Chine, au temps de sa mobilisation contre le Siam et de sa captivité de Vichy.

C'est grâce à mon chef de Groupe Franc au cours de la Campagne de France en 1940, Eugène Robert, que j'ai fait connaissance avec Pierre Boulle et leur ami William Labussière : j'ai souvent le plaisir de les rencontrer en amis à la terrasse de la Coupole où ils évoquent parfois leurs souvenirs, Boulle toujours flegmatique et comme détaché des choses bien qu'auteur à succès; mais ceci est une autre histoire.

 

 

 

 

Le Zouave de la Sonde :

Charles LONGELIN

 

 

Longelin, Ch’timi licencié en droit, avait fait la campagne de France de Mai-Juin 40 au fameux 9ème Zouaves. Il avait 23 ans lorsqu’il imagina de rallier les Forces Françaises Libres à partir de l’Indo-Chine.

En Juin sur le bord du Canal de l’Ailette, il avait été blessé et fait prisonnier. Tôt évadé, en Juillet 1940, il retourna chez lui, en zone interdite. A peine arrivé à la maison, sa mère lui parla de l’Appel du Général De Gaulle dont le nom était tout un programme. Elle lui demanda quelles étaient ses intentions, et ajouta qu’elle lui préparait son bagage, comme si la chose allait de soi pour cette mère digne des antiques. Longelin, partageant totalement l’engagement maternel, gagna la zone non-occupée, dite "libre", où ses espoirs de rejoindre Londres ne purent se concrétiser.

Pour vivre, il trouva embauche comme contractuel dans la police locale : à Toulon, il établissait de fausses cartes d’identité aux évadés alsaciens et lorrains; ainsi qu’à quelques autres. Il constata que le moyen paraissant le plus sûr pour rejoindre les F.F.L. restait de s’embarquer à destination de l’Indo-Chine et de profiter d’une escale. On recrutait alors des volontaires au "titre spécial de l’Indo-Chine"… avec l’accord des Allemands et des Anglais, mais dans des prospectives différentes.

Longelin se trouvait être trop jeune de trois ans pour pouvoir contracter un tel engagement, dit "spécial" : il eut vite fait de contourner la difficulté, en s’arrogeant l’identité de son frère prisonnier au Stalag VII.A en Allemagne. Le 1er Avril 1941, il s’embarqua pour un voyage de trois mois contournant l’Afrique. Le 29 Mai, à la sortie du Détroit de la Sonde, il crut son heure enfin arrivée : un méchant aviso de réquisition, fumant autant que toute une escadre, se présentait pour arraisonner le paquebot voguant vers l’Indo-Chine sous pavillon tricolore surmontant le jaune du navicert. Le navire mit en panne à l’approche de l’antique "Sirius" de la Königlische Kriegs Marine. Longelin ne fut peut-être pas le seul à se dire que l’heure de rejoindre le combat était arrivée, mais il fut le seul à passer aux actes. Il avait déjà préparé un radeau, en cachette, y logeant quelques vivres et de l’eau. L’apparition du modeste représentant de la Marine Royale Néerlandaise lui parut un signe : il tenta sa chance en lançant l’esquif à l’eau, malgré les requins que l’on voyait s’approcher des évacuations des cuisines, et sauta à la suite.

Le "Sirius" manoeuvra pour le repêcher: Charles fut étonné de constater qu’il ne soulevait pas l’enthousiasme des Bataves. Les Hollandais louèrent le courage, mais signifièrent tout de suite qu’ils ne pourraient rien pour le candidat aux F.F.L.… De petits hommes habillés de vert, coiffés d’un casque métallique rond sur leur figure cuivrée, armés d’un Mauser et d’un sabre d’abordage de l’Armée des Indes Orientales Néerlandaises, le regardaient sans aménité.

Les autorités du bord expliquèrent au "déserteur" la position de leur gouvernement : certes, la reine et ses ministres siégeaient maintenant en exil à Londres, où était également le Général De Gaulle, mais ce gouvernement des Pays-Bas avait des accords avec "le gouvernement légal de la France siégeant à Vichy". En conséquence, les "déserteurs gaullistes" devaient être embarqués sur le premier navire pour l’Indo-Chine… Tous les candidats à la France Libre qui se manifestèrent à l’occasion d’un arraisonnement dans le Détroit de la Sonde constatèrent que les marins de Sa Majesté Wilhemine respectaient scrupuleusement ces accords. J’en fis l’expérience, avec bien d’autres un mois plus tard, lorsque le "Sirius" arraisonna notre paquebot "Compiègne" et que ses "petits hommes verts" montèrent à bord avec des officiers de marine néerlandais : ils ne voulurent rien entendre et nous firent observer que, si nous mettions les pieds à Batavia, nous serions vite repérés et repris.

Longelin, à peine réconforté à bord du patrouilleur, fut ramené sur le "Sagittaire". Contrairement à la formule célèbre de Voltaire à propos du Canada perdu, disant "qu’on ne s’occupe pas des écuries lorsque le château brûle", et au mot de Churchill, selon qui "le sort des colonies serait réglé à la fin de la guerre", les Hollandais réagissaient comme les Français de Vichy : en fonctionnaires se retranchant derrière "le règlement". La suite démontra que ce n’était pas le bon choix : un an plus tard, les Japonais étaient à Batavia et les arraisonneurs étaient au fond de la mer ou mis dans des camps de la mort nippons; peut-être certains d’entre eux se sont-ils retrouvés prisonniers à Saïgon au début de 1943 ?

Notre candidat aux combats des Forces Françaises Libres se retrouva aux fers à fond de cale, comme un criminel. Débarqué à Saïgon, il fut traduit devant la Cour Martiale, le 6 Février 1942 : deux jours plus tôt, l’escadre de l’Amiral hollandais Doorman, avait été défaite par les Japonais à Bornéo. Longelin fut condamné à 5 ans de travaux forcés et dégradation militaire, confiscation de biens et autres peines annexes, pour "tentative d’engagement dans une armée étrangère en temps de guerre et sans autorisation du gouvernement". Le Colonel Grelot présidait le tribunal. L’avocat était un compatriote de l’accusé, Maître Jacquemart. Ancien combattant de la Grande Guerre décoré de la Légion d’Honneur et de la Croix de Guerre, il ôta sa toge et la lança aux juges militaires. Le Ministère Public était occupé par le Commandant Roy, un éminent juriste, qui demanda l’indulgence du jury en raison du passé de l’accusé dont la famille était en "zone interdite" : sa mansuétude lui valut les foudres du Gouverneur-Général Decoux, qui le sanctionna en le cantonnant dans les bureaux, eu égard à sa grande compétence et à la pénurie de juristes de haut niveau en Indo-Chine.

Longelin fut enfermé à la Prison Centrale de Saïgon, dont le directeur se trouvait être un ancien policier mis dans ce poste pour faire respecter la discipline nouvelle. Cette rencontre fut toutefois profitable au prisonnier : son stage dans la police à Toulon lui valut d’être très rapidement affecté à des "tâches administratives". Il s’occupa d’abord de la bibliothèque, puis de la tenue des divers "Etats" dont sont friandes toutes les administrations, fussent-ils "Néant". Il en vint à être chargé d’établir les tours des gardes des gardiens… au nom du gradé qui estimait préférable de faire effectuer son travail par un bagnard pendant que lui-même jouait aux cartes : l’effort est pénible sous ces latitudes et il faut bien occuper "son monde".

C’est ainsi que Longelin s’efforça d’affecter les "fayots" et les vichystes aux postes n’étant pas en contact avec les "gaullistes". Cela nécessitait la tenue de deux registres; dont un faux qu’il présentait au gardien-chef lorsque des gardiens se plaignaient "d’être toujours aux mauvais tours". Il tira un autre avantage de cette position de scribe semi-officiel : il pouvait pratiquer le sport dans l’enceinte de la prison. Longelin, comme les autres gaullistes en général, ne fut libéré qu’au 21 Novembre 1944; c’est-à-dire au moment de la libération de Strasbourg ! Il y avait au moins deux mois que les autorités civiles et militaires de l’Indo-Chine avaient fait officiellement allégeance au Gouvernement provisoire de la République Française… et que le dernier "gouvernement du maréchal" avait émigré dans le IIIème Reich.

On peut s’étonner du temps de réaction de ceux qui prétendaient savoir décider en toutes occasions. Ces tergiversations n’empêchèrent pas, par la suite, le Gouverneur de la Cochinchine, Hoef d’écrire un rapport dans lequel il rappelait ses sentiments gaullistes jusque-là bien cachés : c’était pourtant à lui de libérer Longelin et les autres. Une fois sorti, il fut cependant accusé de nouvelles "activités subversives anti-vichystes", juste une semaine avant le coup de force japonais du 9 Mars 1945. Convoqué à la Sûreté, il fut interrogé. A cette époque, le Commandant Ducoroy, Directeur de la Jeunesse et des Sports d’Indo-Chine, effectuait une tournée dans le sud. Il fut le Père des "Jeunesses" bien encadrées. Elles crieront des chants des Hitlerjüngend, en annamite sur le stade de Dakao lors de notre captivité voisine…

Après sa libération de la Centrale de Saïgon, Longelin intégra, grâce au Commandant Graille du B.S.M., le Service Cartographique (E.M. Général Noël). Il y trouvait de nombreuses occasions de déplacement, sans attirer l’attention. Je l’ai rencontré à l’époque à Phnom Penh, au Café de la Poste. Je venais de terminer ma semaine au Central d’Alerte de la Poste, en face, où j’officiais de façon peu orthodoxe : j’avais rendez-vous avec le Médecin-Capitaine Mutter auquel je devais remettre des documents concernant la veille japonaise. Longelin était là, l’orchestre jouait, les nouvelles de la guerre en Europe annonçaient la fin prochaine et nous "ne donnions pas six mois de plus aux Japs".

Sautant sur l’estrade et empruntant une clarinette, l’immense Ch’timi improvisa une variation en "swing" de la "Marche Lorraine" qui lui valut des applaudissements nourris. Dont ceux de l’Officier-Interprète japonais de la Mission de Saïgon (Mr Konishi), capitaine venu enquêter au sujet d’un incident grave, auquel j’étais directement mêlé : le lendemain du coup de force japonais du 9 Mars 1945, le Capitaine Konishi ne parut pas me reconnaître, ni Longelin; alors qu’il aurait pu nous confondre facilement, devant Bankorek à la Liaison…

Longelin avait quantité de contacts avec des gens dont l’activité avait toujours ressorti de ce que l’amiral appelait le "complot gaulliste". Il rencontra le célèbre Sergent Menut dit "crâne-en-zinc"; qu’actionnait le japonisant Capitaine Rouanet, l’homme qui me sauva de l’exécution, in extremis au Camp Virgile. Menut s’était fait une spécialité de coupeur de tête de "Japs" égarés près des arroyos bordés de càï nha du genre de l’institutionnelle Ti Sâo : les corps disparaissaient dans la rizière.

Il convient de dire qu’il n’était pas le seul et que l’équipe de rugby… fêta ainsi, et en ces lieux, une belle victoire. Je revois toujours ce Menut, toujours affairé et armé d’un immense Lebel 86-93, venant me demander un hébergement clandestin à Phnom Penh : ouvrant sa musette en toile brune d’un modèle 14-18, il m’y montra la tête au crâne rasé d’un troupier du Mikado et me dit simplement "J’peux pas aller avec ça à l’hôtel !". Quelle tête aurait fait Lucien Plasson qui, à l’époque, "jouait du poste B.2. avec Calcutta"… Menut et le Chef Hesnault, un ancien de la campagne de France de 39-40 à la carrure de catcheur, étaient probablement les recordmen de ce sport dans le Sud-Indo-Chine; ce dernier collectionnait les sabres de samouraï qu’il se procurait aussi bien chez Ti Sâo qu’au très sélect "Pointe des Blagueurs".

Vers cette époque, Longelin rencontra un de ceux que l’amiral classait dans le "complot gaulliste" : Auvray avait été interné à Long Xuyen par "lettre de cachet" du Gougal, puis, lors de la libération de la France, astreint à résidence à Dalat. Il y eut l’occasion de tenter de porter secours à l’épouse du gouverneur général, qui fut victime d’un terrible accident en sa présence. L’automobile était conduite par un chauffeur européen de la Direction de la Police et on ne sut jamais ce qui se passa exactement. Toujours est-il que l’Ingénieur des Ponts § Chaussées Auvray tenta de porter secours à la blessée, mais qu’il était trop tard : la brave fille de Rochefort succomba. Mettant en avant le geste spontané de son condisciple à l’Ecole Centrale, Monsieur Martin intervint auprès de Decoux pour le faire relever de sa peine, s’en portant garant : il obtint qu’Auvray ne soit plus interdit de séjour "à Saïgon"… alors que la France était libérée.

Le 9 Mars 1945, Longelin débarqua sur les quais de Saïgon, de la chaloupe l’amenant de Phnom Penh, tandis que j’en faisais autant du tramway venant des plantations où stationnait la 4ème Compagnie du 11ème R.I.C. Nous étions en ville lors de l’attaque soudaine des Japonais au début de la nuit de ce mémorable début de week-end. Poursuivi, le "Grand Charles" fut cerné par des "Japs" dans la cour du Palais de Justice : très vite débusqué, il fut sorti de sa cachette sans ménagements. Les soldats étaient furieux parce qu’ils venaient de découvrir un poste-radio et qu’ils faisaient un rapprochement entre lui et l’appareil. Longelin eut à subir un interrogatoire sur place, sommaire mais avec intervention de coups de crosses de fusils et coups de pieds en rafales. Quand ce n’était pas une baïonnette acérée qui lui chatouillait les côtes, c’était un canon de fusil ou de revolver.

A grands coups de pieds et de crosses, il fut conduit dans les locaux de la sinistre Kempétaï, justement surnommée la "Gestapo Jap". Les coups pleuvaient tellement qu’il en vint à "préférer" ceux donnés à coups de ces espèces de chaussures de basquet, noires et dont le gros orteil est séparé des autres, à ceux de brodequins du même modèle que les Français… On le fit pénétrer dans les locaux en le tirant par les cheveux et les oreilles, en lui assénant des coups de plat de sabre-baïonnette sur la tête et en hurlant férocement ces "Koura-koura !" qui nous devinrent familiers.

Les cris et les injures ne cessaient pas. Longelin distinguait parfois le mot "gaulliste" et se demandait ce que cela pouvait bien signifier. L’interrogatoire commença enfin, après cette mise en condition : il s’aperçut vite que la Kempétaï n’avait pas tardé à récupérer les archives de l’administration française. Celle-ci n‘avait rien fait pour camoufler ces documents compromettants dans un pays occupé par un ennemi dont la sauvagerie était bien connue. L’Amiral Decoux écrit dans son livre-plaidoyer qu’il s’attendait au coup de force japonais. Dans ces conditions, il n’y a que deux explications possibles au comportement criminel de son administration : ou c’était de l’impéritie, ou ce fut volontaire; ce qui signifie que la "noble tâche de l’épuration des dissidents" était laissée à l’Occupant.

Longelin connut alors un véritable enfer. Après le "tabassage" de son premier interrogatoire, il se réveilla d’une longue perte de connaissance dans une de ces sinistres cages de la Kempétaï aux barreaux de bois et plafonds bas. Il lui fallut ouvrir les paupières avec les doigts. Tout autour retentissaient des cris de douleur. A l’extérieur, on entendait encore parfois un coup de feu. Soudain, la porte fut ouverte et il fut brutalement extrait du cachot où s’entassaient des prisonniers dans le même état que lui. L’officier nippon qui l’interrogea parlait français. Il affectait d’être désolé de devoir accomplir cette tâche : il disait regretter les mauvais traitements infligés, ajoutant aussitôt "mais on est à la guerre et j’attends beaucoup de la compréhension des bons Français".

Suivit un interrogatoire d’identité où le prisonnier dut donner les noms de sa parenté, des personnalités de son village et de ses amis. Dès que la litanie était terminée, les mêmes questions étaient posées à nouveau, parfois dans un autre ordre : toutes les erreurs, même de détail, étaient sanctionnées par des coups qui, manifestement, ravissaient les deux brutes qui l’encadraient : l’officier interrogateur prenait la mine désolée de celui qui n’a pas voulu cela.

On passa ensuite à ses occupations en Indo-Chine : pourquoi y était-il venu, n’étant pas un militaire des Troupes Coloniales en 1940 ? En quoi consistaient ses "activités gaullistes" dont faisaient état les documents français ? Qui voyait-il, et pourquoi ? Là aussi, les questions étaient posées plusieurs fois de suite, parfois avec des variantes ou des retours en arrière impromptus. Toutes les erreurs, nombreuses dans cette partie de l’interrogatoire puisqu’il ne voulait rien dévoiler, provoquaient une volée de coups qui n’épargnaient ni son visage, ni les parties les plus sensibles. Quand il restait évanoui malgré les coups et les pots d’eau jetée à la volée, on le traînait dans la cage où il était abandonné sans soin. Cela dura quatre jours, pendant lesquels il persista dans ses déclarations : "Il n’était qu’un simple soldat comme d’autres, qui ne savait rien de ce dont on lui parlait ici". Les Japonais rétorquaient que c’était faux, puisqu’il avait été condamné pour "gaullisme" et qu’il était gradé à l’époque où il avait été mis en prison, pendant trois ans et demi.

Il se souvint alors de la fameuse classification de "bons Français" qu’avait employé l’officier : l’expression correspondait à la phraséologie de la Révolution Nationale chère à l’amiral qui, jusqu’au tout début de 1945, jouissait de la confiance des Japonais. Pour la forme car il ne croyait guère à la valeur d’un tel argument - mais il n’en avait pas d’autre - il déclara que sa condamnation avait été la sanction d’une erreur de jeunesse, compréhensible en 1941. Devant la réaction intéressée du Nippon, il ajouta que cela était du passé, avant la guerre du Pacifique et qu’il était de cette majorité de Français à laquelle ne viendrait pas à l’idée celle d’attaquer la puissante armée japonaise; d’autant plus que la France et le Japon n’étaient pas en guerre : fatigue des bourreaux, manque de conviction d’un officier-interprète nécessairement informé de l’évolution rapide de la guerre (le terrible bombardement de Tokyo dans la nuit du 9 au 10 Mars par les Superforteresses volantes avait été une terrifiante révélation) ou simplement exemple typique du manque de suite dans les idées qui caractérisait assez les militaires nippons, ils embarquèrent leur prisonnier dans un camion qui le déposa au Camp Virgile.

Il y retrouva des "anciens" de la Maison Centrale, dont Eggenspieler qui était blessé, et par la suite à Des Pallières, Dauphin lui aussi blessé, Huchet réduit à l’état de grabataire par la captivité japonaise succédant à celle de l’amiral; ainsi que moi-même, que Konishi n’avait pas reconnu ou voulu reconnaître, et qui n’avais connu que la Centrale de Montpellier. Dans le camp, Longelin se préoccupa tout de suite de rechercher une forme de Résistance possible. Il fut dans le secret des postes de radio clandestins que bricolèrent Raymond Iontzeff et Pierre De Guerny. Les informations les plus significatives sur l’évolution de la guerre étaient indirectement communiquées aux autres prisonniers, par divers moyens : dans le bâtiment dit de la "C.H.R.", j’affichais un "journal mural" qui donnait les nouvelles sous la forme des actuels dessins de Jacques Faizant, talent en moins. On s’étonnait de mon imagination et certains n’y voyaient qu’une forme de "cravate", mais l‘information passait.

Il y avait toujours de l’animation sur les vérandas vers l’intérieur de ce fameux bâtiment de la C.H.R. du 11ème R.I.C., dont l’autre façade donnait sur le Boulevard Norodom. Le "restaurant" de Berkmans, dont la spécialité était une sorte de biscuit sec fait d’os de buffle pilés, préparait ce plat sur le feu allumé dans une vasque de W.-C. transformée en fourneau. Dans les étages, il y avait toujours de l’animation autour des tables de jeu tenues par des Corses. Là se jouaient les soldes des compagnies, qui les avaient distribuées avant leur capture en brousse et les piastres passées en fraude par les "Côn Gaï". De temps à autre, passait un marchand de saucisses de chien, provenant de Dakao ou de Tanh Dinh grâce au trafic qu’autorisait un gracile aspirant japonais en service du côté des écuries.

Il n’y avait aucun soin sanitaire dans ce camp où les hommes perdaient facilement 20 à 25 kilos en quatre mois, faute de pouvoir manger. La recherche de la nourriture fut un stimulant de l’esprit naturellement débrouillard du Marsouin, comme des Français en général. Un des exploits de Longelin à Des Pallières fut de se régaler d’une mascotte des gardiens nippons : un soir, avec deux camarades qui s’étaient institués les "gardiens du ravitaillement clandestin en saucisses de chien", le "Grand Charles" coinça le faon-mascotte dans le couloir des feuillées et lui "fit son affaire". Il paraît qu’aucun rejeton de biche ne fut jamais si savoureux.

Après la capitulation du Japon - que nous apprîmes par notre radio clandestine et dont nous informâmes le colonel japonais commandant le camp, Mazura - le 11ème R.I.C.-reconstitué s’arma et libéra Saïgon fin Septembre 1945. Longelin participa aux combats et fut blessé. On le soigna à l’hôpital Grall. Lors de la prise d’armes du 11 Novembre 1945 devant Leclerc, le "Grand Charles" se perdit dans la foule pour assister à cette cérémonie revêtant une si haute signification patriotique en de telles circonstances : il découvrit dans l’assistance un des Japs de la tristement célèbre Kempétaï avec laquelle il avait eu affaire : l’homme fut arrêté, par Longelin, et passa ensuite "à la toise"; c’est-à-dire qu’il fut présenté aux anciennes victimes de la "Gestapo-Jap". Il y fut reconnu et passa en jugement à Saïgon.

 

J’ai rencontré Longelin à Saïgon, peu avant son rapatriement sanitaire à bord du cuirassé "Richelieu". Nous avons dégusté une "Tiger Beer" - au fiel de boeuf - au "Cintra" qui ne laisse pas indifférents ceux qui l’ont fréquenté. A une table voisine se trouvait un "sous-officier supérieur" de l’E.M. de la D.C.C. Sans doute à cause de ses fonctions avant le coup de force japonais, il se prenait pour un as de "O.S.S." et essaya de nous expliquer ce qu’était la collaboration : nous en rions encore quarante ans après. Longelin fut accueilli en France, odieusement, par des abrutis enivrés de propagande : on aimerait savoir ce qu’ils firent sous l’Occupation…

 

 

 

 

Les chaînes du

Tigre Volant:

William LABUSSIERE

 

 

Le pilote de chasse William Labussière, alors âgé de 32 ans, fut du fameux trio de curieux évadés de la Maison Centrale de Saïgon vers la Chine, en fin 1944.

William eut toujours un profond respect pour les qualités d’homme de son père. Celui-ci, volontaire à 16 ans au cours de la Grande Guerre, avait été réformé après une première blessure grave. A peine remis, il s’était à nouveau porté volontaire et avait été mis définitivement hors de combat; ayant perdu l’oeil droit et subi d’autres blessures (son nom est lié à l’Association des Grands Blessés).

Dès l’adolescence, le jeune Labussière sortait déjà de l’ordinaire et manifestait une rare constance : en admiration devant les acrobaties des aviateurs de Mérignac, il s’ouvrit à son père de son ardent désir d’être pilote. Il s’entendit répondre qu’on en reparlerait dans un an. Tout ce temps, Willy ne parla plus de son projet : le 365ème jour, il se présenta devant son père et lui demanda quelle était sa décision. Reconnaissant "son sang", le père donna son autorisation. C’est ainsi que notre héros se retrouva élève-pilote chez Blériot, à Buc, avant de faire son service militaire comme pilote de chasse.

Il était en Côte d’Ivoire, toujours plein de projets, quand, en 1936, il estima qu’il fallait répondre aux nazis qui apportaient une aide puissante au Général Franco. Labussière devint chef d’escadrille dans l’Aviation Républicaine Espagnole, où il ne percevait que la modeste solde de l’armée, pour de très nombreuses missions bien réelles. Avec ses chasseurs, des "Moscas I.16", il se distingua dans le ciel ibérique. En Août 1937 il donna sa démission, se rendant compte que les Soviétiques, qui aidaient les Républicains, avaient entrepris un noyautage intensif de l’aviation : il estimait cette intrusion politique nuisible à la vitale efficacité opérationnelle.

Depuis le mois de Juin 1937, l’armée japonaise - un Etat dans l’Etat - avait commencé des opérations en Chine du Nord : le gouvernement de Tokyo qualifiait cela "d’incident de Chine", et les grandes puissances affectaient de le croire : il s’agissait, en fait, des premiers combats nécessaires à ce qui allait devenir la "guerre de la plus grande Asie orientale", au cours de la deuxième guerre mondiale. Le programme d’expansion japonais vers les mers du sud n’était pas un mystère, pas plus que celui de Hitler, mais nul ne voulait en tenir compte.

Sans recommandation, Labussière se présenta à l’ambassade de Chine à Paris : sur présentation de ses références, il fut immédiatement engagé sous contrat pour aller affronter les réputés aviateurs japonais dans le ciel de l’Empire Céleste. William Labussière fut un des meilleurs as de l’escadrille de volontaires que commandait l’Américain Claire Chennault : ces A.V.G. (American Volunters Group) porteront bientôt le nom fameux de "Tigres Volants". Chennault, qui resta jusqu’à sa mort l’ami de Labussière, classait celui-ci parmi ses meilleurs pilotes; appréciation dont il était avare.

Lorsque la France mobilisa en 1939, Labussière rompit son contrat chinois. L’épouse du Maréchal Tchang Kaï-chek, Président de la République de Chine, était une femme de grande culture et de sens politique internationalement reconnue, mais aussi le Ministre de l’Aviation. Elle avait une particulière admiration pour les volontaires français : elle fit cadeau à Labussière d’un sceau personnel en or, à son nom chinisé de "Lê Po Shuê" (Cime des Neiges). Il rejoignit Hanoï, où il fut mobilisé et affecté à l’Escadrille de Chasse 2/595, dite "Panthère Noire", avec son fidèle et inséparable André Boulingre qui dessina l’insigne de l’unité.

Boulingre, avant la Chine, avait aussi "fait l’Espagne" où ce virtuose de la voltige aérienne avait appartenu à l’escadrille de André Malraux, au statut assez particulier. Avec Labussière et Poivre, il avait formé l’équipe des trois as français du fameux "Pursuit Squadron". Omer Poivre fut descendu le 14 Décembre 1937 au cours d’un combat héroïque contre des Japonais, en voulant protéger un pilote chinois. La Maréchale Tchang Kaï-chek fit élever un monument commémoratif à l’emplacement où l’avion de Poivre s’était écrasé : chaque promotion de l’armée de l’air chinoise venait s’y recueillir et effectuer des acrobaties en l’honneur du héros qui était devenu leur "Guynemer".

L’Indo-Chine ne disposait alors que de vieux avions : une soixantaine de "Potez 25", 4 "Farman" quadrimoteurs et 10 hydravions "Loire 130", plus divers petits "zincs". L’embargo mis sur 20 "Morane 406" de chasse, destinés à la Chine, avait permis la création de deux escadrilles basées à Hanoï (2/595, "Panthère Noire") et Tourane (2.596). Encore faut-il noter que ces chasseurs étaient dépourvus de leur armement principal, le canon Hispano-Suiza. Début de 1940, Chennault avait envoyé son adjoint Harwey Greenlaw, qu’accompagnait son épouse Olga, prendre contact avec Labussière pour transmettre une proposition à l’Amiral-Gouverneur Decoux : offre gratuite de 11 chasseurs Curtiss que le blocus japonais empêchait de débarquer en Chine. L’amiral refusa ce cadeau, arguant qu’il y avait une mission d’achat aux U.S.A. et préférant que les avions soient vendus à la Thaïlande…

A la fin de 1940, Labussière eut à combattre l’aviation japonaise au nord du Tonkin, puis il combattit contre l’aviation thaïlandaise, plus moderne et plus nombreuse, obtenant des succès. Il se retrouva ensuite à la frontière du Tonkin : à cette époque étaient entrés en activité les Accords de Défense Commune Franco-Japonaise de l’Indo-Chine… dirigés contre les Anglo-Saxons. De la fin de 1940 à la mi-Juillet 1941, la tâche de l’Occupation de l’Indo-Chine par les Japonais s’étendit jusqu’à la Cochinchine et le Cambodge : les "Japs" étaient partout.

Labussière constata vite, par des discours et des notes de service impératives, que, pour le Colonel Tavera qui commandait l’aviation, l’ennemi n’était pas le Japonais qui occupait un territoire sous souveraineté française, mais les "A.V.G." qui luttaient en Chine et à la frontière contre les "Japs". Précédant Pouyade, le futur héros de Normandie-Niémen, Labussière décida de rejoindre les Forces Aériennes Françaises Libres, via la Chine; en emportant le plus d’informations possibles sur l’Occupant. Le Colonel, puis Général, Tavera avait fait signer à ses pilotes un engagement à ne pas "déserter" par voie aérienne : en dépit de la répulsion qu’il ressentait envers son "patron" pour son "collaborationnisme" affiché, Labussière s’obligea à respecter sa signature et à trouver un autre moyen pour rejoindre le Général De Gaulle.

Il décida d’emprunter une jonque et de rallier par mer. Il avait fait la connaissance d’un sous-officier métis du nom de Greiveldinger : avec lui, il prépara un embarquement sur une plage du Golfe du Tonkin, à Doson. Ils espéraient que la jonque qu’ils s’étaient procurés parviendrait à se faufiler en profitant des écrans que constituaient les nombreuses îles de la Baie d’Along; au milieu d’une intense et incontrôlable navigation indigène à la pêche ou au commerce… licite ou non. Willy avait choisi de s’embarquer le 6 Août 1941, qui se trouvait être celui de son 29ème anniversaire.

Les contretemps et les mouchardages firent qu’ils furent capturés au moment d’embarquer. Il avait sur lui des documents concernant l’implantation des Japonais au Tonkin. Il fut aussitôt incarcéré. Son camarade, qui n’embarquait aucun document, fut condamné à une peine légère. Labussière passa devant la Cour Martiale de Hanoï le 6 Septembre 1941. Comme envers les autres "déserteurs-qui-voulaient-reprendre-le-combat" cette juridiction manqua de tenue. Le Colonel Maso présidait le tribunal. Labussière fut assez étonné de s’entendre insulter à propos de ses motivations : il pensait que des militaires pouvaient très bien réprouver l’acte d’indiscipline et en reconnaître la noblesse d’inspiration : il apparut également que le fait d’avoir emporté des documents pouvant aider à combattre les Japonais était le plus répréhensible; comme s’il s’était agi d’un "gumpõ kàigi" (tribunal militaire nippon). Toutefois, compte tenu de ses "services exceptionnels dans l’aviation d’Indo-Chine", le colonel-président estima qu’il pourrait y avoir un jour une grâce; qui ne pourrait toutefois intervenir avant "la fin des hostilités".

Son départ n’ayant pas été effectif, et compte tenu de ses "services exceptionnels", Labussière fut condamné à 5 ans de travaux forcés et à la confiscation de ses biens présents et à venir. Il ne se priva pas de donner son opinion sur ses juges. Qu’il fut en avion ou en prison, ce Bordelais obstiné autant que plein de ressources n’était vraiment pas un personnage ordinaire : il commença son évasion le jour même de sa condamnation, dès son retour en prison. Il avait été remis dans la prison militaire : dès qu’il fut dans la cellule, il passa sous le bât-flanc et entreprit de creuser un trou dans le mur, avec sa cuillère. Il fut découvert peu avant d’être dehors; ce qui lui valut d’être immédiatement transféré à la Maison Centrale et d’y être enfermé dans une cellule réservée aux "durs".

Il devint par la suite le recordman des jours de cachot et de mise aux fers : il n’y eut que Camille Huchet chef d’un des tous premiers réseaux de la Résistance en Indo-Chine, et mon patron à ce titre à Saïgon, pour lui disputer cette primauté. Agé de 54 ans, ce "paisible" importateur-exportateur fit 60 jours de cachot, dont la moitié pour une prétendue tentative d’évasion de la Maison Centrale. Il avait été dénoncé par son "boy". Au tribunal, il jeta sa Médaille Militaire et sa Croix de Guerre de la Grande Guerre à la tête du Procureur Lafu. Libéré fin 1944, il fut "vendu" aux "Japs" en Mars 45, pour un dépôt d’armes camouflé derrière un doublage. Il fut martyrisé par la Gestapo-Jap.

C’est par 30 jours de cachot que Labussière inaugura sa captivité vichyste : il connut ensuite le couloir réservé aux "Hautes Trahisons", comme l’indiquait un panneau. Il y eut comme camarades Eugène Robert, Pierre Boulle, le Docteur Bechamp, tout particulièrement, et quelques autres que les autorités qualifiaient de "dissidents" et de "traîtres". Fin 1941 se produisit un événement caractéristique et révélateur du comportement des fidèles de la Révolution Nationale. Labussière avait une rage de dent. Le praticien de la prison dut avouer son impuissance à le soigner et rédigea une demande au Gouverneur-Général Decoux pour que son patient puisse être soigné à l’hôpital.

Inouï, mais vrai… Pendant que la demande suivait la voie hiérarchique, le visage du prisonnier s’enflait démesurément car, ni le directeur de la prison, ni le Résident, ni le Commandant Supérieur des Troupes malgré ses multiples étoiles, n’avait l’autorité suffisante pour permettre de soigner la dent d’un sergent-pilote. (Pour les "classes nouvelles" rappelons que l’un des slogans de base de la Révolution Nationale était la capacité à trancher des "chefs", dont il y avait une profusion… qui se retranchait derrière la hiérarchie).

La réponse de "l’Amiral Pan-Pan" vint enfin. Elle suffit à juger l’homme : l’extraction de la dent à l’hôpital Lanessan était autorisée par le gouverneur-général de l’Indo-Chine, "… à condition que cela soit fait sans anesthésie". Ce fut le cas. On doute que ce soit cette marque combien remarquable qui convainquit un enseigne de vaisseau de l’époque, et futur mémorialiste sous ses deux étoiles amirales en 1983, d’insister sur "l’humanité" de son amiral. Cette note de Decoux fut retrouvée, comme le témoigna Dauphin, autre victime des lettres de cachet du Gougal, auquel le Général Salan la montra par la suite. Un tel comportement aide à comprendre les difficultés qui surgiront en fin de 1945.

Après l’évasion de Robert, qui fut suivie de mesures d’une rare sévérité pour ne pas dire plus, Labussière fut du second voyage d’évacuation des prisonniers vers le sud. Pendant deux jours, dans l’espace réduit du wagon du Trans-Indochinois, les menottes ne lui furent jamais retirées, même pas pour se rendre aux toilettes. Il alla directement de la gare à la Maison Centrale de Saïgon. Son opposition constante lui valut à nouveau de connaître le cachot. Il y fut enfermé à la suite de sa complicité dans la tentative d’évasion, en pleine ville, de Robert à la faveur d’une occasion fortuite. Le régime du cachot était le pain sec, c’est-à-dire du pain de maïs si indigeste que la population civile en mangeait rarement plus d’une tranche d’un coup.

Il fut mis à la "Barre de l’Indo-Chine", supplice médiéval que l’amiral nostalgique de la période des "Grands Amiraux" avait ressuscité. Elle n’était pas du même genre que celle de Hanoï, en forme de joug. A Saïgon, il s’agissait d’une barre, traversant les deux murs de la cellule, où coulissaient deux manilles dans lesquelles on enserrait les chevilles du forçat. Dans sa "Barre de l’Indo-Chine", l’Amiral Decoux écrira un plaidoyer où il dira sa nostalgie de ses grands ancêtres dont les bustes, au Palais Norodom, l’inspiraient : il n’a pas précisé si la "Barre de l’Indo-Chine" que connut Labussière fut un des exemples qu’il reçut en legs. C’est pourtant cette barre-là qui colle à sa mémoire.

On ne peut mieux comparer le cachot où fut enfermé Labussière à Saïgon qu’à ces W.-C. "à la turque" des écoles primaires d’autrefois et des restaurants chics du Versailles des années 60; qui auraient eu la profondeur de la taille d’un homme. Comme les murs, le sol était revêtu de coaltar. L’obscurité y était à peu près complète et le jour ne se distinguait de la nuit que par le passage matinal de la corvée : d’un jet d’eau assuré, elle nettoyait du même coup bagnard et cellule.

Une scène de Moyen-Age sous l’oeil indifférent du gardien. C’est dans ce tombeau, en slip, cheville serrée dans l’anneau et sur la barre d’acier, le ventre vide et dans l’obscurité, que le prisonnier passa la nuit de Noël 1943 : une tranche de pain sec de maïs et une cruche d’eau firent son menu de réveillon. A cette date, l’Afrique du Nord et les derniers territoires extra-métropolitains, sauf l’Indo-Chine, avaient rallié la France Combattante; mais Willy dut accomplir ses 60 jours de cachot sans le moindre adoucissement : les futurs "résistants" Hoef et Cast n’avaient pas jugé convenable ou utile une suspension de la peine de cachot. Leur réflexion prendra encore un an et ce qu’ils en écriront en 1945 donne une idée de la bassesse de certains "chefs".

La nourriture ordinaire des prisonniers était à peine suffisante, bien que l’on fut en Cochinchine : on n’y connaissait pas les disettes et même la famine que connut le Tonkin où se conjuguaient le manque de produits du sol et les rafles japonaises. La farine de blé avait disparu et, depuis longtemps, il n’y avait plus de lait. Il y avait un problème sérieux au sujet de cet aliment nécessaire aux enfants, quant aux Indochinois, qui n’admettaient que le lait condensé sucré.

Quelques années plus tôt, un gouverneur-général avait fait venir de France des vétérinaires sans doute compétents dans le lait, mais ignorant complètement les moeurs indochinoises. Il avait été à peu près impossible de faire admettre la consommation de lait de vache, aux non-Européens non complètement "intégrés" à nos goûts : pour la masse, ce lait n’était qu’un excrément à peine bon pour fertiliser le potager ! Lorsqu’on leur faisait remarquer qu’ils raffolaient de "lait Nestlé", ils répondaient que ce n’était pas la même chose, puisqu’il s’agissait dans ce cas de "lait d’oiseau"… comme l’indiquaient les oisillons voraces de l’étiquette. Ils n’en démordaient pas.

Pour ce qui le concernait directement, l’Amiral Decoux avait résolu le problème du lait. Lorsque son épouse était d’un de ces voyages pour lesquels beaucoup de faste oriental se déployait, on accrochait à son convoi spécial une bétaillère réservée à la vache-de-l’amiral et à son vacher. C’était une solution pour avoir toujours le lait frais qu’aimait l’épouse du Gougal. On en souriait plus qu’on en brocardait et cela meublait les conversations des mess et bungalows : les employés du Trans-Indochinois, et d’autres, savaient si Madame-Amirale accompagnait son Prince Protecteur d’Annam d’époux, rien qu’à la présence de la bétaillère.

Il fallut attendre la réussite vérifiée du débarquement de Normandie, pour voir évoluer lentement les comportements; en commençant par les fonctionnaires de base qui, sur de petites choses et en cachette de leurs chefs osèrent quelques dérogations aux règlements. Puis, ce furent les "petits chefs", qui prenaient soin de réclamer le secret vis-à-vis de leurs collègues et des chefs. Ce fut enfin le tour de ceux-ci qui, étant amenés à constater certains "errements", n’osaient réprimander leurs subordonnés et en vinrent aussi à se chercher d’éventuels témoignages de la part de leurs prisonniers. Le directeur découvrit soudain de la sympathie pour les "gaullistes", en raison écrira-t-il en 1945… de ses attaches socialistes d’avant-guerre. Les "gaullistes" ne lui semblèrent plus être ces individus "dangereux" dont il conseillait l’exeat immédiat de l’hôpital Grall au pusillanime directeur.

Ce n’est qu’à la fuite des gouvernants de Vichy à Sigmaringen que les choses commencèrent vraiment à changer à toute vitesse : Labussière se vit offrir de bonnes bouteilles et de bons cigares, voire de l’argent, par des militaires qui le qualifiaient ouvertement de traître quelques semaines plus tôt. Fin de 1944, il fut de l’évasion rocambolesque qui, par Xieng Kouang, fit envoler Boulle et Robert avec lui vers la Chine et Calcutta.

Tandis que ses amis poursuivaient leur route, on se souvint de ses exploits en Chine sous les ordres de Chennault, maintenant Commandant de la fameuse XIVème US.AF., pour l’affecter à la Mission Française en Chine. Il devint le Capitaine Willy Martin. Il retrouva des camarades des "Flying Tigers", qui le brocardèrent un peu du manque d’enthousiasme des pilotes du Tonkin à passer la frontière pour combattre… à 130 km de leur base. Seul le Sous-Lieutenant Coquillard fit le saut en Mars 1945 : il se "crasha" au cours de sa première mission au profit de la Colonne Alessandri pour laquelle quatre avions restés au Tonkin travaillèrent en Haute Région.

C’est à Kun Ming que Labussière rencontra un ami qu’il croyait perdu : Bishop, pilote de la XIVème US.AF. qui avait été abattu par les Japonais près de Lao Kay plus de deux ans auparavant. Dirigé sur Hanoï sous l’escorte d’un lieutenant ami, il avait été confié au 2ème Bureau du Génésuper : sur ordre du Général Mordant, Bishop fut remis aux Japonais qui le réclamaient. Ils lui firent subir un interrogatoire "musclé", puis il fut transféré dans un camp en Chine. A la fin de la guerre, il se trouvait dans un camp proche de la capitale de la Chine collaborant avec les Japonais : c’est de là qu’il s’évada au moment de l’écroulement du Japon, en profitant de l’action d’un groupe de guérillas. Il rejoignit Kun Ming.

Il se trouva un jour à un banquet en son honneur, où avait été invité Labussière en sa qualité d’ancien des "A.V.G." plus que de représentant de la Mission Française en Chine. Bishop raconta son odyssée, insistant sur la fourberie à son égard dont avaient fait preuve les autorités militaires françaises. Il termina en disant que s’il en avait l’occasion, il se vengerait en tuant un officier français vichyste. Labussière se leva, dit qu’il comprenait la colère de son camarade et qu’il la partageait d’autant plus qu’il avait été mis aux fers en Indo-Chine par les gouvernants vichystes, mais que, en tant qu’officier français, il ne pouvait paraître approuver, par sa présence, le projet de son camarade Bishop des Tigres Volants.

Après la capitulation du Japon, William Labussière reçut mission d’aller à Hanoï y embarquer des hauts responsables militaires dans un "Dakota". Via Kun Ming, ils devaient être acheminés vers la France pour y rendre compte de leur comportement pendant l’Occupation japonaise de l’Indo-Chine. (Le mot "Occupation" est celui qu’employaient les Nippons : il correspondait à la réalité, comme on l’a vu pour Bishop). Parmi ces voyageurs brusqués se trouvait le Général Tavera. Celui qui s’appelait maintenant William Martin se souvenait de l’arrivée du Colonel Tavera sur le front du Cambodge et de sa morgue envers le valeureux Ganglof, commandant d’escadrille, et des équipages rentrant de mission, auxquels il avait adressé des menaces en se prévalant de la "confiance du maréchal"… avant de faire un spectaculaire "cheval de bois". Par la suite, il avait donné des ordres stricts pour pourchasser les avions de Chennault. Il fut le dernier des généraux d’Indo-Chine à se "rallier".

Mettant pied à terre sur l’aérodrome de Gia Lam, en débarquant de Kun Ming, Labussière vit la troupe de "réprouvés" galonnés qui attendaient avec quelqu’anxiété un peu glorieux envol vers un destin incertain en cette période d’épuration. Soudain, un petit homme excité, gesticulant et rouge de colère, s’avança vers l’avion : il exigeait, disait-il, plus de considération de la part de ce "petit capitaine" qui prétendait enfourner toutes ces "personnalités" dans ce Dakota au confort nul. Souriant à son habitude, Willy le calma d’un coup en lui signalant qu’il ne devait pas se fier à ce nom de Capitaine William Martin sous lequel il avait été présenté; car il était en fait "ce pilote de chasse que lui, le général, et d’autres collabos, avaient envoyé au bagne". Ce fut la douche froide, et pas seulement pour le général.

Chacun s’empressa de monter à bord de l’appareil, avec discipline et en silence. Entassés de part et d’autre du couloir central de cet avion rustique, les passagers aux maigres bagages n’en menaient pas large. Chacun essayait de deviner son sort sur le visage énigmatique de cet avion dont ils avaient contribué à faire le recordman du cachot et de la "Barre de l’Indo-Chine". L’air mystérieux, Willy Labussière goûtait ces minutes en pensant à ses camarades des "Flying Tigers" et des geôles de l’Amiral "Pan-Pan". Sa vengeance fut cependant comme celle du Bon Roy Henri, qui se contenta de faire transpirer le Duc de Mayenne au lendemain de sa défaite. Quant à lui, la tête du Général Tavera le payait de bien des peines : finie l’arrogance de l’homme qui "avait la confiance du maréchal" pour ne pas se battre et faire condamner aux travaux forcés ceux qui voulaient le faire, ou même à mort, par contumace il est vrai; comme ce fut le cas de Robert Barbier qui, à bord de son "Potez 25", dut se poser en Thaïlande où il connut les cages et les crachats de la foule et qui, l’Amiral Decoux s’étant refusé à intervenir, ne fut libéré que sur les menaces des Britanniques.

Après la fin de sa mission à Kun Ming, Labussière continua à se passionner pour tout ce qui concerne l’aviation, particulièrement en Extrême-Orient, où il resta en rapport constant avec Chennault, jusqu’à la mort de celui-ci qui lui rendit visite peu avant son décès. Il est resté en contact avec ses compagnons de geôles d’Indo-Chine, Robert et Boulle… : c’est ainsi que je fis sa connaissance et que nous sommes devenus amis.

 

 

 

 

 

Le Docteur Schweitzer d’Extrême-Orient:

Docteur BECHAMP

 

 

 

Bechamp était une personnalité reconnue comme telle en Chine. Il s’y était fixé après la Grande Guerre. Docteur en médecine et Consul de France, ce compatriote de Colette comptait des savants et des lettrés dans sa famille, dont le chimiste Antoine Bechamp et la poétesse Lucie Delarue-Mardrus.

C’était un érudit passionné de tout : sciences, littérature, philosophie, langues vivantes et mortes, arts, artisanat, civilisations et techniques nouvelles. Il correspondait régulièrement avec des savants comme Paul Langevin et le Père Theilhard de Chardin. L’illustre Jésuite ne manquait pas de visiter Bechamp à l’occasion de ses missions d’étude en Chine : il était reconnu comme un des grands Français d’Extrême-Orient où il était considéré comme un sage; la consécration suprême.

Homme universel, Bechamp se proclamait athée, mais n’en conserva pas moins qu’un seul livre en prison : une Bible en hébreu qu’il annotait en grec ancien. Elle ne le quittait jamais et il la lisait et relisait. Le chinois était une des nombreuses langues qu’il parlait; ce qui l’avait amené à exercer la fonction de Consul de France à Tchang-tchéou. Ses nombreuses occupations lui prenaient beaucoup de temps et avaient sans doute nui à sa santé. Dès Juin 1940, cet homme peu conformiste, et assez frondeur, se rallia à la France Libre que venait de créer le Général De Gaulle et mit son consulat au service des "Free French".

Il était de passage à Hong Kong lors de l’attaque japonaise de Décembre 1941. Il y fut pris au piège des combats et vécut la capitulation britannique, après que la concession eut été privée d’eau. Il suivit alors le sort de la communauté française de la Concession : les Japonais l’embarquèrent sur un paquebot nippon qui transportait nos compatriotes en Indo-Chine. Cela se passait en Février 1942. Il y avait au moins six mois que les Japonais savaient que le Docteur Bechamp était un "agent de la France Libre". Malgré cela et probablement à cause du réel respect que leur inspirait ce savant-philosophe, les Nippons ne lui causèrent aucun ennui et affectèrent de le considérer comme un Français entre d’autres.

L’intention du docteur était de profiter d’une escale à Kouang-tchéou-wan, territoire occupé par les Japonais mais sous souveraineté nominale de la France, pour rallier Tchoung-king : ses amis chinois lui auraient facilité l’opération. C’était compter sans la police politique mise en place par le gouverneur-général de l’Indo-Chine, dont dépendait ce territoire proche. Les autorités de Vichy en Extrême-Orient n’eurent pas la délicatesse des Nippons en cette occasion. Une vedette française accosta la coupée du navire japonais et vint y réclamer le Docteur Bechamp, qui fut amené par des gendarmes français. Son voyage se termina dans une cellule de la Maison Centrale de Hanoï.

La Cour Martiale le condamna à 15 ans de travaux forcés et aux peines annexes : vu son âge, cela correspondait à la perpétuité. A 55 ans, c’était un vieil homme en paraissant dix de plus. Il fut incarcéré comme un malfaiteur, sans considération pour son état physique déplorable, ni pour le capital moral qu’il représentait pour la France dans ce pays qui respecte les érudits et vénère les vieillards. L’Amiral Decoux qui forgea sa propagande sur l’image du "vieux maréchal au visage rose et à la moustache blanche" - et qui fulminera en 1949 à propos de la préservation, vis-à-vis des Indochinois, de l’image des Français éminents - ne se soucia guère du cas de Bechamp.

En captivité, la santé précaire du savant se détériora encore plus et il fallut se décider à l’hospitaliser. Le vieux docteur, qui n’était pas encore à retrouver un peu de santé, fut ramené en prison sur instructions du Gougal, à la suite de l’évasion de Robert et aussitôt après. Il n’y eut pas de réaction du directeur de l’hôpital Lanessan à la suite de cette mesure de représailles envers un malade grave : ce médecin de très haut grade se montra tout aussi pusillanime lorsque des aviateurs américains hospitalisés dans ses services furent livrés aux Japonais, sur un brancard; en dépit de la souveraineté française toujours proclamée de part et d’autre, mais toujours bafouée.

D’ordre du Gougal, on s’inquiétait parfois de ses desiderata, mais ce n’était qu’une feinte puisque l’ordre était de n’y pas donner suite. Bechamp ne quittait pas la cellule n° 1 où se trouvait déjà Pierre Boulle. Celui-ci put apprécier l’homme extraordinaire que l’amiral-gouverneur faisait mourir lentement dans ses geôles, en connaissance de cause. Atteint de déformations de la colonne vertébrale, l’estomac et les intestins malades, Bechamp ne pouvait véritablement pas se mouvoir. Même pour de minimes déplacements dans la cellule, il fallait le porter plus que le soutenir. On devait l’aider à se déshabiller. Il était pratiquement toujours couché, mais son intelligence demeurait intacte. Il se nourrissait mal, son estomac ne pouvant accepter qu’un peu de riz. Il était tellement pitoyable, que le gardien-chef, malgré les ordres draconiens reçus et rappelés continuellement, prit sur lui de lui donner un oreiller.

Il fallut pourtant bien l’évacuer sur l’hôpital, de crainte de le voir expirer en prison. Il trouva encore la force, avant d’être évacué, de donner des conseils à Robert qui essayait de se faire hospitaliser pour s’évader : il lui indiqua comment simuler une maladie cardiaque et autres maladies graves. Il y avait longtemps que tous les médecins l’ayant visité avaient conclu à la nécessité absolue de l’hospitaliser d’urgence : en cette période d’autoritarisme pointilleux et rancunier, personne ne voulait en prendre l’initiative sans instructions formelles de l’amiral-gouverneur et nul ne voulait les réclamer. Bechamp continuait à s’affaiblir.

L’opinion du savant sur ceux qui avaient en charge l’ordre en Indo-Chine se résumait en cette phrase qu’il prononça devant ses camarades : "Ces gens-là sont des misérables !". Ils allaient en apporter la démonstration. Son sort fut en fait dépendant de la défaite de Rommel en Lybie : la défaite du "Renard du désert", dont la renommée avait été portée jusqu’à Hanoï et Saïgon par les propagandes conjuguées de Berlin et de Vichy, causa une surprise qui fut salutaire pour certains. Le repli de l’Afrikakorps tournait à la déroute; laissant entrevoir un autre horizon qu’un mur d’oriflammes frappées de la svastika. Quelqu’un osa "demander des instructions" au Gougal.

Bechamp ne mangeait pratiquement plus rien de ce qui lui était présenté, et il ne se levait plus. Les consignes étaient cependant toujours appliquées : s’enquérir de ses desiderata et n’en pas tenir compte. L’autorisation de l’amiral-gouverneur vint enfin et le prisonnier fut hospitalisé à Lanessan. La phobie de l’évasion, malgré l’état grabataire du malade, était telle que Decoux ordonna, presqu’aussitôt, d’évacuer Bechamp sur Saïgon. On devine ce que fut un voyage de deux jours et nuits, dans un tel état et dans de telles conditions. A l’hôpital de la capitale de la Cochinchine, il fut enfermé dans les locaux disciplinaires.

Cet acharnement, qui ne cède en rien à celles de Darnand en France, étonne aujourd’hui; d’autant plus que les anciens responsables de l’époque expliquent les incarcérations de "dissidents" par les nécessités du "double jeu", mais en oubliant de dire ce que furent les incarcérations. Rien ne les obligeait à être inhumain, voire barbare. Les Nippons ne se souciaient pas de ces questions; puisque Decoux osa des libérations en fin 1944 au moment où les Japonais étaient particulièrement attentifs à son comportement.

La façon dont furent traités les prisonniers gaullistes s’apparente aux pratiques des "Japs" telles que nous les avons expérimentées après le 9 Mars 1945, les coups en moins : détruire l’individu par les privations et les mauvais traitements. L’amiral a défini sa vision de la justice dans son télégramme n° 7850 du 21 Décembre 1941, adressé à Vichy juste avant l’arrivée de Bechamp à Hanoï : "une répression qui devrait être rapide et énergique". Pour cela il donna des directives à sa police et aussi aux juges; dans ce cadre fut sanctionné le Commandant Roy, commissaire du gouvernement qui trouvait des circonstances atténuantes aux justiciables.

En Novembre 1943 seulement, alors que le débarquement allié en Italie avait réussi, on osa enfin faire admettre Bechamp dans une salle de l’hôpital Grall : en 3ème classe. Ce ne fut d’ailleurs réalisé qu’après de longues discussions, mises en garde et autres dégagements de responsabilité; à l’encontre d’un pauvre homme à qui la maladie interdisait de bouger de son lit. Il n’était plus qu’une ombre et l’issue fatale et proche avait fini par décider de ne pas le renvoyer en prison. Les autorités voulaient se donner bonne conscience et éviter que leur manque d’humanité soit trop flagrant si le décès survenait à la Maison Centrale : la peur les commandait.

Bechamp se retrouva sur une couche qui ne changeait guère avec celle de la prison, isolé et non en salle commune pour éviter qu’il se livre à la propagande; alors que le front de Normandie venait de céder devant les Américains… Pendant sa dernière semaine de vie, quelques rares personnes furent autorisées à le visiter, sous haute surveillance : il apprit ainsi que l’heure de la victoire et de la libération avait sonné pour sa patrie, du Général Sabattier connu en Chine.

Le 20 Juillet 1944, le Docteur Bechamp mourut dans la solitude à l’hôpital Grall à Saïgon. Robert était alors hospitalisé dans ce même hôpital, dans une cellule à moins de 30 mètres de son ami : il demanda, à plusieurs reprises et en vain, d’aller se recueillir devant la dépouille de Bechamp. On finit par autoriser une femme à prendre en charge les derniers devoirs : future épouse d’un officier de Leclerc, qui deviendra le Président du Conseil de Paris, Chavanac, elle faisait partie de la Résistance (Médaille Militaire, Croix de Guerre, Medal of Freedom, Médaille de la Résistance).

Le corps fut mis en bière en présence de son avocat, Me Jacquemard, et de deux relations de Chine dont le Général G. Sabattier. Le convoi funèbre fut suivi par quelques dizaines de personnes, dont la plupart jugeaient utile de faire enfin acte d’indépendance. Sur le cercueil, quelques fleurs nouées de tricolore. Ce même jour, avait lieu l’attentat contre Hitler et la chevauchée libératrice commençait en France; cependant l’administration de l’amiral demeurait toujours aussi rancunière. Ses membres s’étonneront, fin 1945, que cela n’ait pas été oublié; bien que les sanctions aient été très minimes, particulièrement envers les grands responsables.

Le Docteur Bechamp est mort de sévices et de manque de soins, d’ordre supérieur, mais l’administration de Vichy en Indo-Chine se rendait bien compte de son infamie en la circonstance : elle informa la famille en laissant croire que ce savant avait été victime des Japonais. Sa seule parente, une cousine germaine, dut attendre 40 ans pour savoir la vérité. Alertée par mon récit paru dans le Journal des Combattants, elle vint à Paris : j’étais présent lorsque Madame Chavanac, dans son salon près de la Porte d’Auteuil, lui raconta les faits à son arrivée de Saint-Sauveur-en-Puisaye et que cette merveilleuse femme évoqua la façon dont elle apprit le décès du Docteur Bechamp.

Au nom d’un régime agonisant et honni, l’Amiral-Gouverneur-Général Decoux avait triomphé d’un vieil honnête homme…

 

 

 

 

 

LE TEMOIN GENANT

Raymond Rudoni

 

 

Raymond Rudoni, jeune marin du commerce, n'eut pas plus de chance avec la "filière indo-chinoise" qu'avec les escales africaines. Il fut très tôt un "rebelle" et l'on sait que la marine est très chatouilleuse sur ce point.

En Août 1940, il était en Côte d'Ivoire à bord du "Sainte Louise", récente prise de guerre sur les Allemands que les autorités de Vichy voulaient rendre au IIIème Reich. A la suite d'un "mouvement" à bord, la Police Maritime intervint. Accusé d'en avoir été le meneur, Rudoni fut traduit devant un Tribunal Maritime. Le Commandant Le Merdy, Capitaine du "Sainte Louise" le chargea peu. Bien que le matelot eut une réputation de "comploteur gaulliste", bien établie, il fut acquitté avec félicitations du jury et à la colère de la Royale.

En application d'un décret de Vichy, il fut ramené en France, avec interdiction d'embarquer. A son passage à Casablanca, il fut arrêté sous l'inculpation de "propagande gaulliste" et enfermé pendant un mois dans une promiscuité inouïe, avant d'être enfin rapatrié. Cette affaire eut une suite assez cocasse puisque ses parents, alors qu'il était en Indo-Chine, se virent présenter par l'administration de Vichy la facture des frais entraînés pour son "hébergement" ! Il était pourtant majeur selon la loi, puisque mobilisé en temps de guerre.

Par débrouillardise Rudoni parvint à se faire embarquer sur le "Cap Vallera" en partance vers l'Indo-Chine : ses faux documents le présentaient comme "garçon de restaurant". On ne mit guère de temps à bord à se rendre compte que la spécialité était usurpée, d'autant qu'il retrouva sur son steamer le Lieutenant Pouzeau qui l'avait connu sur le "Sainte Louise" lors de son affaire. Alertée, la Gendarmerie Maritime adressa un message au commandant du bord, mais le Capitaine Mauros, après avoir convoqué son matelot, étouffa l'histoire. La Gendarmerie Maritime veillait : à l'escale à Madagascar, elle voulut enfermer Rudoni à la prison maritime. Il fallut que le Commandant Mauros se portât garant du matelot, avant de pouvoir le récupérer.

Au passage dans le Détroit de la Sonde, le "Cap Varella" fut arraisonné par un petit aviso batave de réquisition, fumant autant qu'une escadre et transportant des troupes armées jusqu'aux dents. L'espoir de pouvoir enfin "rejoindre De Gaulle" naquit dans le coeur de plusieurs des Français. Il fallut déchanter. On leur expliqua, comme on le fit à bien d'autres, que le gouvernement néerlandais s'était replié à Londres, avec la reine, et y entretenait de bonnes relations avec le "Mouvement des Français Libres"; mais que ses représentants dans les Indes Néerlandaises avaient des instructions strictes pour ne pas laisser les Français descendre à Batavia et… les force à poursuivre vers l'Indo-Chine, en vertu d'accords avec le gouvernement du Maréchal Pétain. Pour bien se faire comprendre, les Hollandais informèren