R.J. POUJADE
076
Cours martiales dIndochine
Tome I
Un marsouin à la "barre de lIndochine
"GUERRE 1939/1945
NICE - Octobre 1990
Analyse du témoignage
Écriture : 1985 .-.150 Pages
POSTFACE de Jean-Louis ARMATI
Cest un aspect peu connu de la seconde guerre mondiale que nous relate R.J. Poujade dans son récit "Cours Martiales dIndo-Chine" dont les deux volumes "Un marsouin à la Barre de lIndo-Chine" et "Dans la gueule du Ma Koui" sont à la fois étonnants et passionnants :
Les relations coupables du Haut-Commandement français en Indochine avec lOccupant japonais, jusquà la fin de 1944 étaient-elles, comme la affirmé lAmiral Decoux après la guerre destinées à berner lOccupant et justifiées par le "double jeu" ?
R.J. Poujade semble penser le contraire et les exemples quil donne de la férocité avec laquelle des militaires et civils français dont les sentiments gaullistes leur ont valu les pires sévices de la part de concitoyens appliquant aveuglément la politique de Vichy et prévenant même de la manière la plus servile les désirs du Commandement japonais sont bien dans la logique de sa thèse que corrobore le témoignage dun Officier de lÉtat-Major japonais retrouvé par lui après la guerre.
It is a fairly unknown aspect of World War II that R.J. Poujade tells us about in his story "Court Martial of Indochina'', and the two volumes of which, "A marine at the helm of the Indo-Chine" and "In the mouth of the Ma Koui", are both astonishing and gripping.
The culpable relationships between the French high command in Indochina and the Japanese occupier until the end of 1944 were they, as Admiral Decoux claimed after the war aimed at deceiving the enemy and justified by the double game.
R.J Poujade seems to have a different opinion and the examples he gives of the ruthlessness with which some French military and civilian whose Gaullist feelings deserved them the worst type of treatment from our fellow citizens who were blindly applying the policy of the Vichy government and anticipating in the most servile way the wishes of the Japanese commandment are truly in keeping with his thesis which is corroborated by the testimony of a Japanese staff officer whose track he found back after the war.
AVANT-PROPOS Du Témoin
Ce livre, sans doute le premier sur ce sujet, rappellera des faits étonnants, restés méconnus, concernant les résistants d'Indo-Chine de 1940 à 1945.
Après plus de trois mois de navigation hasardeuse autour de lAfrique, et un arraisonnement dans le Détroit de la Sonde, le paquebot "Compiègne" me débarqua avec quelques autres sur les quais du port de Saïgon, en Juin 1941. Le reste des "renforts" poursuivit jusquen Annam ou au Tonkin.
Par des rues détournées, notre détachement gagna la caserne Des Pallières : les colons de la "capitale du Sud" sopposaient au passage de la troupe Rue Catinat Á la fin de 1945, après le coup de force japonais et la prise de Saïgon par le Viêt Minh, les mêmes seront heureux que les "va-nu-pieds" du 11ème RC. - reconstitué protègent leurs précieuses personnes avant larrivée du C.L et du Détachement de la 2ème D.B., puis de la 9ème DC. Marsouins et Bigors railleront alors ces Saïgonais confiant la vie et lhonneur de leurs femmes aux ex-prisonniers hollandais à lempressement émoustillant
Après mes péripéties de lAn 40, que mon ami Gabriel de la Varende a tenu à joindre à ces pages, javais cru, comme dautres, quil serait possible de rejoindre la France Libre depuis notre Indo-chine
Il me fut donné de connaître et de rencontrer la plupart de ceux dont je raconte les aventures en Indo-chine de 1940 à 1945. La censure et la propagande étaient si efficaces que rares furent ceux qui, à lépoque, se doutèrent de ces faits. Le livre du Général Sabattier (Le Destin de lIndo-chine. Plon) est très net au sujet de la propagande éhontée et des sévices. Ce général, qui a toujours cru à la victoire sur lAxe, fut une exception parmi nos généraux d'Indo-Chine à lépoque. (Il fut le héros de la "Longue Marche" à travers le Tonkin, pour rejoindre la Chine, après le coup de force japonais, quil prévint).
Comme tous ceux qui ont connu lIndo-chine, jen ai la nostalgie.
LIndo-chine de 1940 à 1945 reste une inconnue pour les Français et on ne leur fait pas injure en disant quil en est à peu près de même pour les Anciens du moins en ce qui concerne des faits que la désinformation étouffa au cours de ces années. Il est donc nécessaire de commencer ces récits par des rappels.
La défaite de la France en 1940 eut des répercussions sensibles en Extrême-Orient : le Japon, dallié potentiel du IIIème Reich, ne tarda guère à le rejoindre (avec lItalie) dans ce qui devint lAxe Berlin-Rome-Tokyo dont la défaite fut scellée par la capitulation du Japon le 2 Septembre 1945 à Tokyo.
Cette alliance nempêcha pas lEmpire du Soleil Levant de signer avec lU.R.S.S. des accords qui faisaient le pendant aux décisifs accords germano-soviétiques. Cette alliance objective, de deux puissances aux frontières communes en Asie, fut bénéfique pour les deux partenaires, particulièrement à lheure des choix en fin 1941. LU.R.S.S. ne les dénonça quau moment où éclatait le tonnerre de la bombe atomique.
Très tôt, le gouvernement de Vichy avait nommé lAmiral Decoux gouverneur général de lIndo-chine Française (on disait Gougal) en remplacement du Général Catroux (qui rejoignit la France Libre, dont il devint un des chefs). Théoriquement, la difficile politique de sauvegarde de la souveraineté de la France ne changeait pas, face à un Japon tout puissant. Dès la fin de 1941, linterruption des liaisons maritimes avait fait de lIndo-chine une autarcie.
En Septembre 1940, en déclenchant une agression contre Langson et Haïphong, larmée japonaise obtint des "droits" en Indo-chine, sous prétexte que les troupes du Mikado combattaient les armées chinoises du Kuo Min Tang. En Juillet 1941 commença ce quil faut bien dénommer une Occupation, selon le terme même que lÉ.M. japonais utilisait : des bases, en vue dopérations contre les territoires britanniques et américains furent créées en Annam et Cochinchine doù partirent les attaques surprises de Décembre 1941.
En Septembre 1940, à loccasion de ce que lon appela pudiquement "laffaire de Langson", les Japonais avaient reconnu la "souveraineté française sur lIndo-chine" : ils la reconnurent souvent par la suite Cela consolidait notre position vis-à-vis des Indochinois mais, surtout, le Japon y trouvait son compte puisque cette disposition juridique faisait assurer par les Français la sécurité des bases et des transports nippons.
Cette situation était inconfortable vis-à-vis de nos alliés naturels. Des "Accords de Défense Commune Franco-Japonaise de lIndo-chine" institutionnalisèrent une collaboration qui navait pas que le nom, même si, en 1941, elle apparaissait bien théorique. Les Japonais, eux, les prirent au sérieux.
Fin 1944, les événements se précipitant en France, il y eut de rapides et spectaculaires "retournements de vestes" en Indo-chine : ils inquiétèrent les Japonais qui ny virent que félonie envers eux, des autorités quils venaient pourtant de reconnaître à nouveau malgré la disparition de celles de Vichy. (Territoire de lEmpire Nippon à caractère spécial).
Entre autres initiatives intempestives, le discours du Nouvel An 1945 de lAmiral-Gouverneur Decoux fut jugé comme revanchard par lÉ.M. nippon : il fut un des griefs par lesquels le Commandement japonais justifia son coup de force du 9 Mars 1945.
Sommairement, on pouvait distinguer le Nord de lIndo-chine besogneux et administratif et le Sud prospère et affairiste. Tout le territoire fut soumis à une intense propagande officielle que dirigeait un marin chinisant, le Commandant Robbe qui veillait à lorthodoxie des journaux et de la radio. La Légion des Volontaires de la Révolution Nationale parlait en maître et nhésitait pas à dénoncer des "suspects".
LAmiral Decoux, très autoritaire, appliqua toutes les lois de Vichy, y compris les lois dexception qui navaient guère de sens en Indo-chine. Son activisme et sa dureté rare envers les "dissidents" (ce qui pourtant gênait les Japonais) ne se départit à aucun moment.
Bien quil fut des amiraux ayant le plus "promené le pavillon sur les mers", plusieurs exemples démontrent sa difficulté à comprendre les comportements étrangers. En Août 40, la Chine, par lintermédiaire de Chennault, qui commandait les fameux "Flying Tigers", lui proposa, gratuitement, les chasseurs Curtiss que le blocus nippon empêchait de débarquer en Chine : prétextant quil y avait une Mission Française dAchat aux États-Unis, lamiral refusa loffre il préféra quils soient vendus aux Siamois, nos ennemis. Les Américains estimèrent que les "Français d'Indo-Chine" ne voulaient pas se battre et que, sils voulaient acheter des appareils aux U.S.A., cétait peut-être pour les revendre à larmée japonaise ce quils noseraient faire davions offerts. Ce fut une des raisons du comportement américain de Chine envers lIndo-chine.
Le zéle de lamiral le conduisit à préparer la "reconquête de la Nouvelle-Calédonie" par une force amphibie française appuyée par une escadre japonaise (qui devait être suivie de 30000 "travailleurs nippons "). Cest lAmiral de la Flotte Darlan, stimulé par lAmbassadeur des États-Unis en France, qui sopposa, non sans mal, à cette entreprise qui aurait valu le peloton dexécution à lAmiral Decoux
On peut épiloguer sur la meilleure politique pour sauvegarder la souveraineté française en Indo-chine, mais on ne peut trouver dexcuse à loutrance de la répression envers les "dissidents" : la conduite des autorités de Vichy y fut foncièrement indigne et perverse et il y a une analogie entre le procès du Lieutenant Robert et celui du Capitaine Dreyfus. Le Général G. Sabattier - général sans reproche de 1940 à 45 en Indo-chine - stigmatisa la répression, comme le fit le C.V. Poher, Chef dÉ.M. de la Marine.
Certains des responsables dalors ont, comme en France, essayé dexpliquer la dureté de la répression par un "double jeu" : il nétait pas nécessaire à ce sujet puisque les Japonais ne sont pas intervenus dans ces affaires préférant au contraire quil ny ait pas de tensions entre Français, comme ils lont écrit.
La thèse du "double jeu" ne résiste pas à lanalyse :
- Les Japonais nient toute intervention sur ce sujet et le gouverneur général - Amiral Decoux le confirma lui-même par sa conduite, en fin de 1944, en élargissant les "dissidents" à une période où les Nippons se montraient particulièrement sourcilleux.
- Si la "politique du maréchal" nécessitait ces sévices, pourquoi ne pas avoir prolongé le "double jeu" comme lordonnaient les directives du Général de Gaulle ? (sauf sur le point des sévices).
- Pourquoi avoir voulu salir lhonneur des "dissidents", comme lamiral le fit à lépoque et persista à le faire dans son livre - plaidoyer, et ne pas sêtre limité aux condamnations pour avoir voulu rejoindre les Français Libres ?
Il ne sagit pas ici de traiter de la politique de lépoque mais de situer laction de ce livre. Un fait peut aider à comprendre les motivations des responsables de lIndo-chine : dans lacte daccusation dressé contre William Labussière, il est écrit " détention de documents concernant la Défense Nationale". Il sagissait dun organigramme de limplantation dunités japonaises au Tonkin : faut-il comprendre que le Japon était lallié de la France en Indo-chine, et les Anglo-Saxons les ennemis ? Au demeurant, en sacharnant sur ce "déserteur vers une armée étrangère" lÉ.M. des Troupes Françaises d'Indo-Chine impliquait malencontreusement les Japonais dans laffaire.
Le mot "acharnement" est celui qui convient pour qualifier le comportement du gouverneur général, des gouverneurs et du Commandement Supérieur des Troupes envers les "dissidents", puisquils descendirent jusquà sinquiéter de basses mesures de police et de chiourme Lettres de cachet et mises aux fers furent choses courantes.
Après la percée alliée en Normandie, il y eut un rapide et complet "retournement de veste", avec intégration dans ce qui sappela curieusement la "Résistance Officielle" qui, non "dissidente" comme le suppose le qualificatif de "résistant", continuait à appliquer les lois de Vichy : cette reconversion explique que des condamnés à lIndignité Nationale en aient été relevés pour "faits de résistance" tant il est vrai que louvrier de la onzième heure ne perd rien.
La "raison dÉtat", les heureuses dispositions du Statut des Fonctionnaires et la nécessité de ne pas perpétuer les rancunes en permettant de réutiliser des compétences administratives, firent que les sanctions furent très limitées dautant plus que la période dépuration en métropole était déjà du passé. Il convient dajouter - même sil convient de dire quun certain racisme anti-jap y contribua - quil ny eut pratiquement pas de collaboration individuelle comme en France : les traîtres au profit du Japon, sils furent incarcérés, furent soumis à un régime de droit commun avec sorties en ville ce qui ne fut pas le cas pour les "gaullistes".
Aux incarcérations par les autorités de Vichy succédèrent, sous diverses formes toutes pénibles, celles par les "Japs". Dans les cages et les geôles, comme dans les camps, se côtoyaient des Français qui avaient été "pétainistes" ou "gaullistes" avant le coup de force japonais du 9 Mars 1945 : ils furent enfermés en raison de leurs fonctions ou sur dénonciation comme résistants : les uns et les autres peuvent donc être "Déporté" ou "Interné" sans que cela sous-entende "Résistant" (comme en France). Il y eut des Médailles de la Résistance pour les combats du 9 Mars 1945.
Telle fut lIndo-chine dans laquelle se déroulèrent les faits que relate cet ouvrage. Lacharnement envers les "dissidents" étonne toujours : un document allemand éclaire peut-être le fondement de cette conduite par des gens qui étaient persuadés que lAllemagne gagnerait la guerre et se comportaient en conséquence, comme le reconnut le Commandant Jouan.
Devant le Tribunal de Nuremberg, le Ministère Public produisit les instructions secrètes dHitler au Haut-Commandement de la Wehrmacht, que contresigna le Général Jodl le 12 Novembre 1940. Concernant Vichy, on y relève :
- " Le but de ma politique envers la France est de collaborer avec ce pays de la façon la plus réelle dans la poursuite de la guerre contre lAngleterre.
Pour la période actuelle, la France restera une puissance non belligérante
La mission la plus urgente des Français est de protéger définitivement et offensivement les possessions françaises contre lAngleterre et le mouvement de de Gaulle. Cette mission initiale de la France peut conduire à une participation totale à la guerre contre lAngleterre ".
La définition des perspectives de cette politique ne se conçoit que si des contacts franco-allemands au plus haut niveau ont donné de sérieux espoirs daboutir à un accord à leur sujet. Dans la conception dune telle politique, les sévices envers les "dissidents" devenaient des gages de "bonne volonté", cette obsession des responsables de Vichy.
La connaissance de ces sévices inutiles eut une incidence sur les Français arrivés en Indo-chine en 1945 : ils eurent le tort de généraliser envers les Anciens, mais il est évident que ces sévices injustifiables étaient la preuve, pour ceux qui avaient connu la Légion des Volontaires, les Milices et autres services de Vichy, que les responsables d'Indo-Chine, voire tous les Anciens, sétaient conduits en "Collabos".
Il est intéressant de comparer le comportement des autorités d'Indo-Chine à celui dun territoire "dissident". Le 19 Septembre 1940, la Nouvelle-Calédonie se rallia à la France Libre. La semaine suivante, ceux qui déclarèrent vouloir demeurer sous lobédience de Vichy furent embarqués sur le navire des Messageries Maritimes "Pierre Loti" qui les déposa à Sydney. De là, avec leur chef le Colonel Denis (ex-Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie qui sétait fait appuyer par laviso "Dumont dUrville"), ils furent acheminés sur lIndo-chine. Ils y devinrent dardents propagandistes de la Révolution Nationale et censeurs attentifs de la presse : cela se passait avant que des sévices soient infligés aux "dissidents" d'Indo-Chine. En 1946, ces exilés volontaires furent rapatriés sur la Nouvelle-Calédonie : ils furent très étonnés de ne pas être lobjet de la moindre mesure
Jai parfois fait référence au livre du Colonel Legrand "LIndo-chine à lheure japonaise" (pour quelques points concernant lAmiral Decoux) et à celui de Pierre Boulle "Aux sources de la Rivière Kwaï" (surtout pour le Docteur Bechamp) jai utilisé les rapports établis en 1945 par les prisonniers gaullistes en Indo-chine et les "Mémo" de certains responsables de ladministration dalors (écrits en 1945) jai consulté différents documents darchives de la Commission de lIndo-chine ou des autorités locales de lépoque jai relevé les condamnations sévères des traitements indignes infligés aux "dissidents", - par le Général Sabattier et le Capitaine de vaisseau Poher, non suspects de sentiments "anti-Decoux" - jai consulté des archives britanniques des services du Général D.D. Gracey qui représentait les Alliés à Saïgon en fin 1945 (jai appartenu moi-même à un de ses services).
Jai eu la chance, plusieurs années après, de retrouver (entre autres à Paris) le Capitaine Mazakazù Konishi, Officier-Interprète de la "Mission Japonaise à Saïgon" (office dont les "indications" étaient des incitations à obtempérer). Je lavais rencontré à Phnom Pehn et à Saïgon (dont le surlendemain du coup de force) et je lavais retrouvé comme interprète à la Mission de Contrôle Interalliée de Désarmement de larmée japonaise à Saïgon (érudit et francophile).
Jai surtout eu loccasion et le plaisir de mentretenir avec la quasi-totalité de ceux qui, évoqués en ces pages, connurent les différentes prisons et geôles du proconsulat de lAmiral Decoux. Je rencontre encore assez régulièrement certains dentre eux, et non des moindres comme Boulle, Labussière, Longelin, Robert, Rudoni, etc. Jai soumis à chacun le récit de leurs captivités, pour éviter de mécarter de la vérité.
Jai également conservé des notes, documents et souvenirs de cette période vécue essentiellement dans le Sud de 1941 à 1946.
On ne sétonnera pas de ne pas voir traiter la politique de lAmiral Decoux envers lOccupant : tel nétait pas lobjet de ce livre et elle ne nécessitait nullement les mesures inhumaines.
This book, no doubt, the first one on this subject, will remind us of some astonishing facts, about the Resistants in Indo-China from 1940 to 1945.
After several months of hazardous navigation around Africa, and a boarding in the straight of the Sound the liner "Compiègne" brought me along with a few others on the Quay of the port of Saigon in June 1941. The rest of the reinforcements continued as far as Annam in Tonkin.
Going through round about roads our party managed to get to the "Caserne des Pallières". The settlers of the South capital were opposed to the soldiers crossing the Rue Catinat.... At the end of 1945, after the Japanese intervention and the seizure of Saigon by the Viet-Minh, those same settlers will be happy that those "vagrants" of the 11 RC, reconstituted protect their precious persons before the arrival of the C.L. and of the detachment of the 2nd D.B. The Marsouins and the Bigors will then join forces with those people from Saigon entrusting their life and the honour of their wives to the former Dutch prisoners and their exhilarating eagerness.
After my adventures of the 1940s which my friend Gabriel was very keen to see added to those pages, I thought just like many others, that it would be possible to get back to Free France from our Indochina...
I was given the opportunity to know and meet most of the people whose adventures in Indochina from 1940 to 1945 I relate.
Censorship and propaganda were so efficient that those who were aware of those facts were very few. The book from General Sabattier (The Fate of Indochina - Plon), is very clear on the subject of barefaced propaganda and cruelty. This general who has always been confident in the victory over the Axis, was an exception amongst our general in Indochina at the time. (He was the hero of the long walk through Tonkin to get to China after the Japanese attack which he pushed back).
As all the people who knew Indochina, I still feel nostalgia for it.
Indochina from 1940 to 1945 remains unknown to the French people and it is not an insult to say that it is roughly the same for the older people, at least for the facts that des-information covered up during those years. It is therefore necessary to start those accounts by a few reminders.
The French defeat had important repercussions in the far east, Japan, the potential allied of the III Reich did not wait long to join it with Italy in what was to become known as the Axis Berlin-Rome-Tokyo whose defeat was materialised by the Japanese capitulation on the 2nd of September 1945 in Tokyo.
This alliance did not prevent the Empire of the rising sun from signing some agreements with USSR which were not unlike the decisive ones signed between Germany and USSR. The objective alliance between two powers with common borders in Asia was beneficial for both partners particularly at the time of choice at the end of 1941. USSR only denounced them when the thunder of the first atomic bomb blasted up.
At a very early stage the Vichy government had appointed Admiral Decoux governor general of Indochina (Commonly referred to as Gougal) instead of General Catroux who joined the Free France and became one of its leaders. In theory the difficult policy of protecting French sovereignty was not changing faced with an all powerful Japan. As early as the end of 1941 the interruption maritimes connections had made Indochina and autarky.
In September 1940 launching an aggression against Langson and Haïphong the Japanese army got some rights in Indochina under the pretext that the troops of the Mikado were fighting the Chinese army of the Kuo Min Tang. In July 1941, what one has to call occupation had started on the very terms that the Japanese were using ...bases meant for operations against the British and American territories were created in Annam and Cochinchina from where were launched the lightning attacks of December 1941.
In September 1940, on the occasion of what was modestly called the "Langson affair" the Japanese had recognised French sovereignty over Indochina, they recognised it often afterwards...that strengthened our position with the Indochinese but most of all was beneficial for Japan since this judicial provision was entrusting the French with the security of the bases and of the Japanese transporting.
This position was uncomfortable towards our natural allies. agreements on a common Franco-Japanese defence of Indochina institutionalised a collaboration which was not just a word, even if in 1941 it was appearing more like a theory. The Japanese took it seriously.
In 1944 the pace of events accelerated in France, there we swift and spectacular changes of opinion, they worried the Japanese who only saw there felony towards them from authorities that they had just recognised once more, despite the disappearance of the Vichy authorities (Territory of the Japanese Empire with special status).
Among the awkward attempts the speech for the New year 1945 by Admiral-governor Decoux was regarded as revanchist by the Japanese authorities. It was one of the grievance through which the Japanese government justified its aggression of the 9th of march 1945.
Roughly, in Indochina, one could distinguish between the North laborious and administrative and the south prosperous and making money. All the territory was subjected to an intense propaganda which was lead by a Chinese speaking sailor, Commander Robbe which was taking care of the faithfulness of the press and of the radio. The Legion of the volunteers for national security were talking as master and never hesitated to arrest the suspects.
Admiral Decoux who was very authoritarian enforced all the Vichy laws including that of the Exception laws which did not quite make sense in Indo china. His activism and his ruthlessness towards the dissidents (what disturbed the Japanese though) never flinched.
Although he was one of the admiral that had the most carried the flag around all the sea, several examples show his difficulty at understanding the behaviour of foreigners. In august 1940, China through Chennault, who was leading the "Flying Tigers", offered for free the Curtiss fighters which the Japanese blockade prevented from landing in China : taking the pretext that there was a French buying mission in the U.S. the admiral refused and preferred to see those fighters sold to the Siamese our enemies. The American considered that the French in Indochina did not want to fight and if they wanted to buy some aircrafts to the U.S.A. it was to sell them back to the Japanese army what they would not dare to do with aircrafts offered to them. This was one of the reasons of the American behaviour in China towards Indochina.
The zeal of the admiral led him to prepare the reconquest of New Caledonia by a combined French force supported by a Japanese navy fleet ( which was to be followed by 30,000 Japanese workers). It is the Navy Admiral Darlan prompted by the US. ambassador who opposed with great difficulty this enterprise which would have deserved the firing squad for Admiral Decoux.
One can expatiate on what should have been the best policy to preserve French sovereignty on Indochina, but one can find no excuse to the excesses of the repression against the "dissidents": the behaviour of the Vichy authorities was thoroughly shameful and perverse, and there is an analogy between the trial of Lieutenant Robert and that of captain Dreyfus. General G. Sabattier, spotless general from 1940 to 1945 in Indochina, criticised the repression just like C.V. Poher head of the fleet.
Some of the people in power at that time, just as in France tried to explain the rashness of the repression by a "double Game". It was not necessary in that respect as the Japanese did not intervene in those problems as they did not want any tensions to occur between the French people, as they wrote it.
The thesis of double play does not stand to the analysis.
- The Japanese deny any intervention on that subject and the governor general Admiral Decoux confirmed himself by his conduct, at the end of 1944, by releasing the dissidents at a period when the Japanese where particularly fussy.
- If the policy of the "Marechal" needed those tortures why then should not have the double play continued as the directions set by General De Gaulles stated (except as regards brutalities).
- Why should one have wanted to tarnish the honour of the dissidents as the admiral did at the time and kept on doing in his book, plea, and not have limited himself to the condemnations for those who wanted to join the Free French ?
The purpose here is not to deal with the subject of the policy of that time but rather to situate the story of this book. A fact can help us understand the motivations of those in charge in Indochina :In the charges brought against William Labussière, it is stated "holding of documents regarding national defence". It was a flow chart for the implementation of Japanese units in Tonkin: Does that mean that Japan was allied with France in Indochina and that the Anglo-Saxons were the enemies ? On top of that by picking on this "deserter to a foreign army" the head of the French army ion Indochina was unfortunately involving the Japanese in that affair.
The word picking is the one that befits the behaviour of the governor general, of the governors, of the high command towards the "dissidents" since they went as far as taking care of low police and jail measures....arrest warrant and jailing were common facts.
After the allied advance in Normandy there was a rapid swing of opinion with the integration in what was curiously referred to as the "official resistance", which "non dissident" as the word resistant stresses, continued to apply the Vichy laws. This swing explains the fact that some people doomed to national indignity were spared from it by deeds of resistance, in so far as the belated worker never looses anything.
The state necessities the fortunate dispositions of the status of the civil servants and the necessity not to perpetuate grievances by reusing administrative competencies, made it so that the sanctions were very limited, all the more so as the period of epuration was already over in the mainland. One has to add, even though a certain racism against the Japanese contributed to it, that there was hardly any individual collaboration cases as in France, the traitors to Japan, when they were jailed, were submitted to a civilian regime, and were allowed to go to town, which was not the case of the Gaullists.
After the jailing carried out by the Vichy authorities there were the ones carried out by the Japanese, all painful. in the prisons and the camps one could find side by side Petainists, Gaullists before the Japanese strike of the 9th of march 19456. They were jailed because of their function or upon denunciation as resistant. Each one could be deported or locked up without that meaning always Resistant, unlike France. There were medals of Resistance for the fighting of the 9th of march 1945.
That was Indochina in which took place the facts narrated by this book. The special picking on the dissidents is still puzzling, a German document casts some light on the origin of this behaviour by people who were convinced that Germany would win the war and were behaving accordingly, as commandant Jouan acknowledged.
In front of the Nuremberg court the public ministry showed some secret instructions from Hitler to the Werhrmacht on the 12th of November 1940, also signed by General Jodl regarding Vichy, one can note...
- "...the purpose of my policy towards France is to work with this country in the most real way in order to continue war against England.
For the time being France remains a non belligerent power.
The most urgent task for France is to protect definitively and offensively the French possessions...against England and against the De Gaulle movement. This initial mission of France can lead to a total participation of France in the war against England...".
Being aware of those useless tortures had an incidence on the French people who got to Indochina in 1945. They had the drawback of spreading among the older ones, but it was obvious that those unjustifiable tortures were a proof for those who had known the Legion des Volontaires, the militias, and the other Vichy activities, that those in charge in Indochina, not to say all the older ones were had behaved as collabos.
It is interesting to compare the behaviour of the authorities in Indochina with that of a dissident territory. On the 19th of September 1940, New Caledonia sided with France Libre. The following week those who declared that they wanted to remain faithful to Vichy were put on the boat of the Sea transportation "Pierre Loti" who landed them in Sydney, from there with their head, captain Denis (former governor of New Caledonia who had been supported by the ship "Dumont DUrville" they were send to Indochina, there they became active propagandists of the National revolution and watchful censors of the press, that took place before tortures were inflicted upon dissidents in Indochina. In 1946 those who had willingly chosen exile were repatriated to New Caledonia. They were very astonished not to be subjected to any measure...
I sometime referred to the book by Colonel Legrand, "Lindochine à lheure japonaise", for a few points regarding admiral Decoux, and to that of Pierre Boulle, "Aux sources de la rivière Kwai" for Doctor Bechamps. I have used the reported established in 1945 by the Gaullist prisoners in Indochina and the memos of some chiefs in the civil service of that time in 1945. I have worked on several archives of the Indochina commission or of the local authorities of that period. I have noted the severe condemnation of the cruel treatments inflicted to the dissidents by General Sabattier and Captain Poher, who were not suspect of anti Decoux feelings. I looked into the British archives of the sections of General D.D. Gracey who represented the allied in Saigon at the end of 1945 (I myself worked in one of those sections).
I had the opportunity several years later to meet (in Paris among other) Captain Mazakazu Konishi, officer interpreter of the Japanese mission in Saigon (an office the indication of which were orders to obey). I had met him in Phnom Penh and in Saigon, the day following the strike, and I had found him again working as an interpreter at the interallied control mission of the disarmament of the Japanese army in Saigon (a learned and francophile person).
I have had especially the opportunity and the pleasure to maintain with the quasi-totality of these who, evoked in these pages, have know the different prisons and jails of the proconsul of the Admiral Decoux. I meet again enough regularly some between them, as Boulle, Labussière, Longelin, Robert, Rudoni, etc. I have submitted to each the account of their captivity, to avoid me to part the truth.
I have equally preserved notes, documents and souvenirs of this lived period essentially in the South from 1941 to 1946.
One will not surprise not to see to process the policy reverse the Occupant of Admiral Decoux : such was not the object of this book.
A Monsieur Huchet,
Au Capitaine Graille,
Au,Commandant Rousson,
mes patrons dans la Résistance Clandestine en Indo-chine -,
A ceux qui ne sont pas revenus
R.J.P.
Shikishima-nõ yamatõ gorokõ wo hi tõ
towaba Asahi
ni niù yamà zakùrà banà
Personnellement
si on me demande ce qui est le coeur du Japon
je répondrais
que cest le parfum des fleurs de cerisier sauvage au Soleil Levant
poète Norigana Motoori
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
Chanceux et malchanceux:
Des évadés
dont on parle peu
Jubelin et Pouyade sont les plus connus en France de ceux qui, après sêtre évadés dIndo-Chine, sillustrèrent dans les combats de la France Libre. Rarement ont été évoqués leurs prédécesseurs dans lévasion, comme Zergrat, Bouillet ou le Q.M. Chapuzot que capturèrent les Siamois et que les Anglais firent libérer. Dautres, moins connus, réussirent leur évasion par voie de terre, mer ou air, comme Bollot.
Plusieurs se retrouvèrent dans les geôles ou les camps dIndo-Chine, comme Rudoni, Longelin, Eggenspieler, Richard et bien dautres. Il y eut même le paradoxe de militaires jugés "indignes de porter luniforme" parce quils refusaient le serment de fidélité à "la Personne du Maréchal Chef de lEtat", et qui se retrouvèrent fonctionnaires de la Sûreté, comme ce fut le cas de Clerge à Saïgon.
Il convient de ne pas oublier de mentionner ceux qui, malgré leur désir manifesté de continuer le combat dans les F.F.L., reçurent lordre formel de la Mission Militaire Française de la France Libre en Chine de rester à leur poste pour assurer la liaison : ce fut le cas de plusieurs membres de réseaux de la Résistance, alors en poste à la frontière du Tonkin, doù il leur était relativement facile de passer en Chine. Le cas typique est sans doute celui du Lieutenant Mac Carthy, parent du Général Catroux dernier gouverneur général de lIndo-Chine et alors une des personnalités de la France Libre : à la demande du lieutenant, le général répondit par un refus motivé, écrit.
Pour la petite histoire, signalons ceux qui ne furent pas sanctionnés, sans explication logique, se retrouvant simplement bloqués dans leur grade ou envoyés au vert: jen fis lexpérience et il me fut dit, par la suite, que cette mansuétude était due au fait que javais été emprisonné en France pour "gaullisme". Curieuse logique
Addy Zergrat
Né de père français et de mère anglaise fixés à Singapour, Addy se présenta aux autorités militaires françaises dIndo-Chine, lors de la mobilisation générale dAoût 1939. Il reçut une affectation spéciale à Hué, dans des bureaux où il revêtait rarement luniforme de Marsouin.
Lorsque le Maréchal Pétain eut annoncé sa volonté de "mettre fin aux combats" et rompu lalliance avec la Grande-Bretagne, Zergrat tenta de rallier un territoire britannique pour sy engager dans les forces du Général De Gaulle. Il eut le tort den parler, au moment où lopinion évoluait rapidement : au matin de son départ, la police le cueillit chez lui. Il fut interné.
Bouillet
Ce Sergent dInfanterie Coloniale, en service au 11ème R.I.C., fut le premier gaulliste mort en Indo-Chine en voulant rallier les Forces Françaises Libres. Ce sous-officier au franc-parler et bon vivant était un gradé qualifié : une "figure" connue de Marsouin.
Il ne cachait pas son opinion sur labandon du combat en France et la rupture de lalliance franco-britannique, ni sur la politique indochinoise de Vichy rompant avec la Grande-Bretagne en Asie. Il entreprenait les officiers ralliés au gouverneur général nouvellement nommé par Vichy, et nhésitait pas à les contrer avec vigueur. Il estimait en outre avoir une "dette dhonneur" envers les Britanniques : un "Tommy" lui avait sauvé la vie.
Avec quelques amis, il prépara un départ collectif pour rejoindre les F.F.L. à partir dun territoire dépendant de lAngleterre. Ses maladresses verbales layant fait repéré, il fut surveillé et se retrouva aux arrêts de rigueur. Convoqué par son commandant, il se vit sommer de cesser sa propagande pour le "traître de Londres".
Malgré la surveillance, il réussit à prendre le train, puis des cars chinois, et à rejoindre la frontière siamoise, en moins dune semaine. Il navait emporté que du linge de rechange et son revolver. Par extraordinaire malchance, il fut intercepté par hasard par une patrouille cambodgienne qui nétait même pas sur le trajet désigné. Arrêté, Bouillet passa trois jours en prison, en attente de transfert sur Saïgon : linculpation était de "désertion en temps de guerre, avec abandon de poste et en emportant son arme de service", ce qui était passible de la peine de mort.
Au cours de son acheminement vers Phnom Pehn, il bondit soudain hors du camion, mais fut rattrapé. Echappant à limproviste à ses gardes, il sauta dans le ravin bordant la piste : il se tua dans la chute. Sil avait réussi à passer en Thaïlande, il aurait probablement connu le triste sort de laviateur Barbier, que les Siamois capturèrent et exhibèrent dans une cage : lAmiral Decoux refusa dintervenir; ce qui encouragea les Siamois à récidiver envers les prisonniers quils nous firent au Cambodge après la fin des hostilités.
Clerge
Caporal au 11ème R.I.C., Henri Clerge refusa de signer son allégeance à la Personne du Maréchal; estimant quil avait déjà un contrat dengagement dans larmée, et que cela suffisait.
Devant son obstination à ne pas se soumettre aux nouvelles dispositions de lEtat Français, il fut chassé du régiment et fut "récupéré" par la Sûreté à Saïgon, où il y avait un noyau de gaullistes.
Bollot
Il fut un des "aventuriers", comme les appelaient les vichystes, de la filière vers la France Libre à partir dune navigation en direction de lExtrême-Orient.
De 1940 à Juillet 1941, des navires purent transporter en Indo-Chine des militaires ayant combattu en France en 1940, ainsi que de la main-doeuvre indochinoise rapatriée. Malgré lévolution du conflit, les autorités de Vichy avaient obtenu cette possibilité, après des tractations étonnantes tant avec les Allemands quavec les Anglais. Au Führer, elles avaient exposé leur volonté de se donner les moyens de repousser une attaque de la "perfide Albion", dont toute la presse française dénonçait les noirs desseins. Au Gouvernement de Sa Gracieuse Majesté, elles avaient fait valoir lintérêt commun du renforcement de nos troupes en Extrême-Orient menacé par les Japonais; qui sétaient déjà manifestés directement à Langson en Septembre 1940 et indirectement, par Siamois interposés, début 1941.
Jusquen Juillet 1941, Marsouins, Bigors, Marins et quelques "Métro" ou "Armée dAfrique" et Légionnaires, avec quelques aviateurs, embarquèrent pour lExtrême-Orient. Un insigne distinguait ces troupes non comprises dans lArmée dArmistice : un écusson aux deux ancres de marine croisées, rouges, du type porté par les matelots de la Marine Nationale. Certains de ces soldats étaient des "engagés spéciaux pour lIndo-Chine", âgés au moins de 27 ans. Les navires, isolés ou navigant en convoi, quittèrent les côtes de France jusquau ralliement du Japon à lAxe (Avril 1941). Ils portaient les marques distinctives du navicert : une bande jaune peinte sur chaque flanc et un pavillon jaune sous le national. La nuit, des projecteurs les éclairaient. Ces navires étaient susceptibles dêtre arraisonnés.
Beaucoup de Français crurent trouver là une filière pour rallier les Forces Françaises Libres : les occasions sannonçaient relativement nombreuses : arraisonnement de contrôle à Gibraltar ou dans le Détroit de la Sonde; escales prévues ou obligées; ou autre fortune de mer au cours dun voyage qui dépassait parfois trois mois. En fait, les occasions se révélèrent extraordinairement rares et nos alliés, particulièrement les Hollandais, ne facilitaient rien.
Michel Bollot sétait trouvé à la Roche-sur-Yon en Juin 1940, envoyé à lEcole dAspirants par son régiment, le 2ème R.I.C. Fait prisonnier, il sétait évadé et était passé en zone non-occupée pour chercher à passer en Angleterre. Grâce à des amis, il put embarquer à Marseille en qualité de "pilotin" à bord du "Pierre L.D." de la Compagnie Dreyfus, en partance pour lExtrême-Orient. Le navire arriva sans encombre en Indo-Chine et fit escale à Saïgon.
Il apparut bien vite à Bollot quil ne trouverait pas loccasion de réaliser son projet, à partir de ce pays qui semblait acquis à la Révolution Nationale. Il en était à espérer plus de chance au retour, lorsque le "Pierre L.D." reçut ordre daller mazouter à Manille. Avec ses camarades de bord Racine, Demouy et Lefebvre, Bollot profita de cette escale technique pour descendre à terre en fraude et sy présenter aux autorités américaines.
Ils demandèrent à être mis en rapport avec un représentant du Général De Gaulle. Les Américains leur suggérèrent de trouver plutôt un emploi sur place. Devant leur obstination, ils finirent par leur indiquer le bureau de la France Libre à Manille. Ils y manifestèrent à nouveau leur volonté de combattre et signèrent leur engagement dans les F.F.L.
Michel Bollot rejoignit le Moyen-Orient. Il combattit dans les rangs du fameux BIM, le Bataillon dInfanterie de Marine et du Pacifique, particulièrement à Bir-Hakeim et à El-Alamein, où il fut très grièvement blessé : il venait davoir 21 ans.
Sept dun coup
Lhistoire défraya la chronique, tant à Tchung King et Calcutta quau Tonkin. A la fin de 1944, sept aviateurs sengouffrèrent en Potez-sanitaire, un des derniers encore en état de voler. Ils rallièrent les Indes, via la Chine. En fait, les autorités dIndo-Chine sétaient enfin déclarées en faveur du G.P.R.F., à lheure de cette "évasion spectaculaire" qui ne démontrait quune chose : en dépit de ses déclarations, le Général dAviation Tavera ne contrôlait pas son personnel.
La Résistance intérieure, déjà en action bien avant le ralliement de létat-major, "suggéra" à notre base indienne de la Force 136 de faire suivre un entraînement de parachutistes SAS à ces "dissidents", puis de les parachuter en mission sur lIndo-Chine : façon déterminante de les jauger.
Dautres Français rallièrent les F.F.L. à partir du Tonkin, en mission de la Résistance; ainsi des Français Libres, Administrateur Vallat ou Médecin-Capitaine Kernevez, sans oublier le Capitaine Milon envoyé prendre contact à Alger en 1944 par le Capitaine Levain du Réseau Maupin-Levain
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Envol du Pélican
Retour du Triomphant:
Amiral JUBELIN
Jubelin fut un précurseur célèbre dans le ralliement à la France Libre à partir de lIndo-Chine. Ce méridional souriant, pilote de lAéronavale débutante, avait affronté très tôt les réalités de la vie. Je lentends encore
En 1940 il était le Directeur de Tir du croiseur "Lamotte-Picquet", un bâtiment ancien mais le plus important de notre petite escadre hétéroclite dIndo-Chine. (Elle devait cependant mettre hors de combat la plus moderne flotte du Siam, devenue Thaïlande, à la bataille de Kho Chang livrée le 17 Janvier 1941 : le seul combat naval dune escadre française au cours de la deuxième guerre mondiale ). Officier très populaire à bord, il y avait constitué une équipe de boxeurs qui, au gré des escales extrême-orientales, avaient généralement vaincu leurs adversaires. Il était lui-même un adepte de ce sport qui, lors des interminables escales à quai à Saïgon, se pratiquait sur la plage avant.
Comme certains membres de létat-major et de léquipage, Jubelin ne pouvait accepter lidée de la défaite définitive de la patrie, alors que son allié poursuivait le combat. Il en discutait avec tous, ce qui comportait quelques risques à la fin de 1940 en Indo-Chine : au "gaullisme" affiché du début, y compris par lAmiral Decoux avant quil ne soit nommé gouverneur général au nom de lEtat Français, avait succédé un "maréchalisme" omniprésent et tatillon.
Jubelin sétonnait ouvertement que, pour une politique dont on vantait si bien le réalisme et le mérite, il soit nécessaire de tant multiplier les serments dallégeance Il en vint à décider de poursuivre la lutte en rejoignant la France Libre. Il était devenu suspect et fut soumis comme tel au contrôle de la Sûreté. On ne lavait pas arrêté car, lui avait dit lAmiral Decoux, "ce nétait pas nécessaire puisquon ne pouvait sortir du territoire de lIndo-Chine".
Avant le coup qui devait faire la "une" des journaux de tout lExtrême-Orient, le Lieutenant de vaisseau Jubelin fit plusieurs projets qui ne purent avoir de suite : il pensa sérieusement - fort de son ascendant et des sentiments exprimés par beaucoup - à semparer du croiseur pour rallier la marine de la France Libre. Les ardeurs sétaient émoussées; les volontaires pour accomplir un "acte de piraterie" manquèrent. Il envisagea une évasion par mer en partant de Hâ Tien en sampan sur le golfe du Siam; mais il fut vite évident que la concentration dun équipage dEuropéens et les absences inexpliquées aux appels à bord ne passeraient inaperçus à Saïgon.
Il fallait se montrer moins ambitieux quant au nombre des "dissidents" à rallier à "Ganelon" (surnom donné à De Gaulle par la propagande vichyste). La route terrestre, elle aussi, était à proscrire : quarante-huit heures de trajet ferroviaire, plus que le temps dalerter la police qui aurait tout loisir de le cueillir dans le train ou au débarquement. La voie maritime avec un équipage réduit à deux ou trois hommes, navigant à la voile, était aussi aléatoire à la réflexion : il ne restait que celle des airs, que le pilote de lAéronavale étudia.
Théoriquement, il y en avait deux, aussi risquée lune que lautre du fait des moyens dérisoires dont on pouvait espérer disposer pour un long raid. Le survol de jour du territoire indochinois était exclu et on ne pouvait, même de nuit, imaginer un vol vers la Chine à partir de Saïgon : lalerte serait vite donnée, provoquant lintervention de la chasse. Restait le raid maritime.
Jubelin étudia les possibilités de vol au-dessus de la mer, vers les Philippines, Bornéo ou la Malaisie. Le Siam, inféodé au Japon, était exclu : il venait de se rebaptiser abusivement "Thaïland" dans lindifférence mondiale, malgré la menace hégémonique que cela impliquait. De côte à côte, les distances à parcourir étaient comparables et de lordre de celle de Paris à Tanger. Les Philippines et surtout le Bornéo hollandais ne parurent pas engageants, alors que Singapour signifiait la présence de la Grande-Bretagne et la continuation de la guerre. Il faudrait aussi tenir compte, sur une telle distance, de la mousson.
Singapour fut choisie comme première escale vers les Forces Navales Françaises Libres. Les volontaires ne manquaient pas. Compte tenu du nombre très réduit de places possibles, Jubelin décida de nembarquer que des spécialistes, comme le recommandait lAppel du Général De Gaulle. Il retint deux volontaires de ses amis : Arnoux et Ducorps. De même quon avait dû renoncer à semparer dun avion dAir France, il fallut abandonner lidée "demprunter" un avion de larmée ou de la marine. Il ne restait quà se rabattre sur un appareil daéroclub; ce qui ne devait pas poser de problèmes insolubles.
Il arrivait à Jubelin de louer un "zinc" sur laérodrome de Saïgon, pour se rendre sur une plantation amie : il était bien connu à Tan Son Nut dont il était un habitué. Il retint ce moyen pour sortir dIndo-Chine. Létude du plan mettait en lumière les impossibilités successives quil faudrait cependant surmonter, si on ne voulait pas abandonner avant dentreprendre. Le choix se porta sur un multiplaces "Pélican". Ce robuste appareil, conçu pour transporter plusieurs passagers, donnerait la possibilité de laménager pour un long raid. Il ne fallait pas envisager pouvoir effectuer un vol sans escale avec un tel avion, mais, en le bricolant, cela serait peut-être possible.
Le projet dadjoindre des réservoirs supplémentaires, comme lavaient fait de célèbres "raideurs" des récentes années, ne pouvait être envisagé : lappareil ne serait pas "mis à disposition" avant le départ et les travaux attireraient la curiosité de la police. Il parut à léquipe quil ne restait quune possibilité : constituer un stock de réserve en bidons traditionnels de cinq litres, quil faudrait ensuite vider un à un dans le réservoir à partir du bouchon situé sur le toit. En plein ciel.
Léquipage entreprit à la fois lentraînement aux transvasements et à la constitution dun stock clandestin dessence. Ce nétait pas une mince affaire dans lIndo-Chine policière où les "purs" de la Révolution Nationale commençaient à se découvrir une âme dinquisiteur, comme le mal nommé "Impartial" de Saïgon. Le départ pour la grande aventure fut prévu du terrain de fortune de Kompong Trach, localité cambodgienne proche de Hâ Tien (Cochinchine) et sur laxe du raid.
Lentraînement au "ravitaillement en vol" ne passa pas inaperçu. Les Annamites et Chinois du marché de Tu Duc, un certain matin, se dirent que les Français étaient décidément des "din cai dâu", des "fou-la-tête" : à lheure du marché, juste au-dessus de leurs têtes, un avion sinclinait dune aile sur lautre et on voyait, à lextérieur et suspendu à une corde, un homme qui essayait de profiter du ballant pour mettre le pied sur la roue gauche ! Cétait Arnoux.
En "essayant le truc", il avait glissé. Le harnais fait dune corde passée sous les aisselles et fixée au "zinc" lavait retenu dans sa chute. Jubelin navait trouvé dautre solution que de "jouer au bilboquet" avec lui, pour quil puisse prendre appui sur la roue doù se hisser à bord en sagrippant. Un vrai numéro de meeting aérien, involontaire et intempestif. Lexpérience avait été toutefois concluante: en ralentissant au maximum, il était possible de ramper sur le toit jusquau bouchon du réservoir. Le passage des bidons devait pouvoir se faire en y mettant le temps et lon pouvait espérer, moyennant quelques précautions, que leffet de succion pourrait être combattu.
Jubelin navait pas mis au courant ses bons amis Affre - auxquels pourtant la police de lamiral-gouverneur fera bien des misères - de son projet de rejoindre les F.F.L. par la voie des airs. Il sen était ouvert au Colonel Magnan, Chef dE.M. du Commandant de la Division de Cochinchine-Cambodge. Le Général De Rendinger, comme le colonel, était un gaulliste convaincu : tous deux seront rapatriés doffice, dordre de lAmiral Decoux (le Général Magnan sera fait Compagnon de la Libération).
Par le Commandant Martin, vieux Marsouin brestois blanchi sous le harnois et Major de Garnison très compréhensif envers les "gaullistes", le candidat à lévasion recevait des renseignements sur les zones où pourraient évoluer des troupes inopportunes. Cest presque sans difficulté que fut constitué le stock dessence, très loin du terrain denvol initial. Jubelin mit au point un plan destiné à égarer les policiers mis constamment à ses trousses. Un code téléphonique fut adopté entre les trois hommes. Comme ils sétaient souvent montrés ensemble pendant la période de préparation, il fut décidé quils se disperseraient à lapproche du grand envol.
Jubelin avait imaginé de "sexhiber" à Dalat. Il se rendit donc jouer lofficier de marine en permission dans cette station climatique, inspirée du Vichy-balnéaire, que lamiral-gouverneur commençait à transformer en capitale fédérale (à cause de sa température tempérée et pour quitter lambiance de Hanoï et, plus encore, de Saïgon). Bien quil fut descendu incognito au très sélect hôtel "Lang Bian", lévadé en puissance fut vite accaparé par les rendez-vous de bridge ou de soirées plus ou moins prometteuses dans ce monde où les femmes esseulées ne manquaient pas. Cela nétait pas pour lui déplaire : il avait ainsi un excellent alibi face aux curiosités policières qui se multipliaient.
Le moment était venu; la mousson venant de changer, les vents dominaient maintenant du côté de la Mer de Chine. Il devenait dangereux de tergiverser : lopération fut décidée vers le 2 Novembre 1940. Dans la semaine, les "Japs" avaient attaqué Langson par traîtrise à partir de la Chine. La place avait été rapidement conquise, mais grâce aux subtils jeux de la diplomatie nipponnes laffaire fut minimisée : les Japonais, outre des accords qui aboutiront au coup de force quils déclencheront le 9 Mars 1945, obtenaient, de fait, doccuper toute lIndo-Chine pour y préparer leur proche agression dans le Sud-Est asiatique. (Ladministration de lAmiral Decoux refusa aux tués des combats menés à Langson la mention "Mort pour la France" : ainsi les veuves des sous-officiers et hommes de troupes se retrouvèrent dans une situation désastreuse dont les conséquences morales sont à porter au débit de la politique du Gougal).
Les dés étaient jetés pour le trio. Du Lang Bian, Jubelin appela Saïgon où Louis Ducorps vaquait normalement à ses affaires habituelles. Cest avec ce Breton du Léon que lultime décision devait être prise. Les mots quils échangèrent dans leur code ne pouvaient les trahir. La réponse fut "oui" : le Lundi prochain 4 Novembre, chacun aurait sa part de matériel pour lenvol du petit terrain de Kompong Trach. Ce serait ensuite à la grâce de Dieu !
Pour meubler le temps, Jubelin jeta quelques confidences sur un carnet pour lequel il avait prévu une cache. Lerreur fut courante à lépoque : une semaine plus tôt, en France, un camarade et moi avions été confondus par la Police dEtat de Vichy à cause du carnet tenu par mon ami, où sétalaient nos espoirs de rallier le Général De Gaulle
Jouant parfaitement son personnage dofficier de marine en congé, Jubelin accepta la souriante invitation, pour une soirée au Lang Bian, dune belle oisive abandonnée. En fin daprès-midi de ce Dimanche, comptant que cet alibi féminin vite colporté détournerait les soupçons immédiats, il embarqua dans sa voiture et, à toute allure dans la crainte dêtre suivi par des argousins, roula vers Saïgon.
Les rizières succédèrent à la forêt puis la nuit tomba, tôt et rapidement comme toujours sous ces latitudes. Il entra dans la capitale de la Cochinchine où lair sentait encore bon lherbe mouillée après les trombes deau qui sétaient déversées vers cinq heures de laprès-midi, comme à laccoutumée. Les pieds des tireurs de pousses claquaient dans les flaques deau de lasphalte, et les lumières quaucun black-out ninterdisait sy reflétaient en milliers détoiles. La vie grouillait partout, Européens et Asiatiques de toutes conditions se croisaient dans les rues ou se rencontraient dans les lieux de jeux.
Pour donner le change, Jubelin alla dîner à la "Pointe des Blagueurs". Madame Durand, la patronne omniprésente de létablissement, linstalla de façon quil soit visible sur la terrasse savançant au confluent de la Rivière de Saïgon et de lArroyo Chinois : la vue sy étendait sur le fleuve bien au-delà de la "Pointe des Flâneurs". Un ami vint ly informer que la police venait de prendre de ses nouvelles à son hôtel. Georgetti, le patron, avait répondu que " le commandant est dans les environs, car je lai vu il y a peu".
Cette inquisition constante amena Jubelin à brouiller sa piste dune façon radicale. Il nimagina pas supprimer les deux "flics" chargés de sa surveillance et quil lui arrivait de prendre dans son automobile pour leur faciliter le travail. Il ne nourrissait pas de pensées assassines et cherchait seulement à les neutraliser un temps : il pensa à son "écurie" de boxeurs.
Quittant la Pointe des Blagueurs, il dirigea sa promenade vers le quai Le Myres de Villiers où traînaient encore des matelots. Par le quai de lArgonne, il gagna la masse grise du "Lamotte-Picquet" dont un projecteur éclairait léchelle de coupée. Le factionnaire sétonna un peu en le saluant, mais son arrivée à bord navait rien danormal en dépit de lheure. Un de ses "poulains" boxeurs était son filleul : Quartier Maître Lombardo. Il le fit appeler.
Le marin fut vite près du commandant, qui sollicita de lui un service que tout matelot normalement constitué ne demande quà rendre avec joie : neutraliser les deux "flics" en "planque" au voisinage de la coupée. Juste pour lui laisser le temps de disparaître. Après un "adieu" qui ne trompait personne, le filleul et ses copains rameutés furent rapidement sur le quai. La mission fut remplie avec efficacité et célérité; le factionnaire étant justement occupé à regarder dans une autre direction.
Quand la très spéciale "Compagnie de Débarquement" eut regagné le bord, Jubelin, le coeur gros, quitta son navire sur un dernier salut, malgré lheure tardive, que remarqua lhomme de coupée. Il regagna le "Saïgon Palace" après avoir contourné les bâtiments de la Diartie. Seules quelques lumières brillaient encore dans lhôtel lorsquil rejoignit sa chambre pour mettre ses affaires en ordre. Dehors, la Rue Catinat était sillonnée de pousse-pousse et de cyclo-pousse lancés dans des courses impressionnantes. La rue était encore pleine de vie. "Champs-Elysées" de la capitale de la Cochinchine, la Rue Catinat était lorgueil des Européens dautant plus infatués quils étaient de modeste origine : sur pétition, ils avaient réussi à la faire interdire aux soldats ! Sur les marches du théâtre, trois Marsouins du 11ème R.I.C. semblaient discuter de philosophie en faisant de grands gestes nobles et imprécis en direction du Boulevard Bonnard. La vie continuait.
Avec laube courte arriva lheure du départ. Rendez-vous avait été pris avec Arnoux à Trang Bang où la Route Coloniale bifurque à la limite de la frontière de Cochinchine. Avec son chargement de bidons dessence plus ou moins bien camouflés dans sa voiture, Arnoux avait déjà parcouru les 300 kilomètres pour être prêt à embarquer. Tout au long de ce trajet, au passage dune demi-douzaine de bacs, un contrôle par militaires ou miliciens était toujours à craindre : tout se passa bien. Il ne rencontra pas non plus de ces faux "commis voyageurs nippons" qui étaient des espions à la recherche de terrains pour de futurs camps ou pistes daviation pour larmée japonaise.
(Dans un an environ, à partir des aérodromes de Cochinchine et du Cambodge, leurs appareils senvoleront pour attaquer Singapour et la Malaisie : ils couleront lescadre de lAmiral britannique "Tom Pouce". En remerciement, les "Japs" déploieront des banderoles : "Merci pour votre collaboration" et lamiral-gouverneur recevra lOrdre du Soleil Levant de 1ère Classe, la plus haute décoration impériale).
Arrivant au bas de lescalier de son hôtel, Jubelin constata avec satisfaction que ses "suiveurs" nétaient pas là. On se lève tôt "à la colonie" et le patron du "Saïgon-Palace" était debout dans le hall. Georgetti, qui avait si souvent informé lofficier de marine des activités des "sbires à Decoux", ne paraissait pas étonné de voir son client debout à laube et porteur dun léger bagage. Ils échangèrent quelques mots de politesse banale : lémotion, la reconnaissance aussi, et probablement un sentiment indéfinissable au moment de franchir un pas décisif, firent que Jubelin prit congé en annonçant quil sévadait dIndo-Chine pour aller combattre avec De Gaulle.
Georgetti reçut la nouvelle sans manifestation apparente. Il dit simplement quil ne fallait pas partir sans argent pour une telle aventure et lui remit une barre dor ! (la valeur dun salaire annuel douvrier). Il fut impossible à Jubelin de refuser, tant le regard du Corse témoignait de la reconnaissance et de la sympathie pour cette marque de confiance en une telle période. On se quitta sur une dernière et chaleureuse poignée de main et un "au revoir".
Par les rues où les senteurs de "soupes chinoises" commençaient à se mêler aux multiples odeurs asiatiques, le lieutenant de vaisseau prit la route de laérodrome de Tan Son Nut. Il arriva bientôt, malgré la circulation intense des cyclos, "boîtes dallumettes" entraînées par de nerveux petits chevaux roux, "pousse-pousse" tirés par de maigres coolies aux vastes chapeaux coniques et dans lencombrement des immenses paniers dosier que des paysannes affairées portaient sur de flexibles balanciers et des petits comptoirs ambulants tout fumants de soupes ou de teintures noires ou brunes.
Il y avait déjà du monde sur la piste, dont ses amis quil avait alertés sans leur donner de raison particulière. Décontracté en apparence, Jubelin salua puis déclara quil venait louer le "Pélican" pour se rendre à linvitation dun planteur du côté des Trois Frontières. Nul ne sen étonna : lendroit, où cet excellent fusil de William Baze chassait volontiers avec lEmpereur Bao Daï ou de riches amateurs venus dEurope ou dAmérique, était réputé pour son gibier de taille respectable; Gaur, tigre, voire éléphant.
Le chef-mécano du club, Repesse, ne laissa guère percer denthousiasme pour laisser voler ce "coucou" : il arrivait à lextrême limite de ses heures de vol avant révision complète et il avait durement volé. Il nétait pas prudent, selon lui, de prendre lair avec cet appareil; au moins, faudrait-il suivre une voie terrestre fréquentée. Jubelin répondit quil nétait pas spécialement casse-cou et assura quil ferait le nécessaire pour faciliter les recherches en cas de panne ou datterrissage forcé.
Comme lofficier-pilote de lAéronavale avait une solide réputation de compétence, Toulza, le moniteur du club, autorisa la sortie. Il nen prodigua pas moins des recommandations dextrême prudence, demandant de prévenir de larrivée et insistant sur le fait quil ne fallait pas sobstiner si le coucou faisait des difficultés pour prendre le chemin du retour. En pince-sans-rire, Jubelin promit quil suivrait ces recommandations et que Toulza reverrait son "zinc".
Ecourtant les adieux comme sil sagissait dun vol de routine, le pilote sauta promptement à bord et mit les gaz. Lappareil prit lair normalement. Virant sur sa gauche, il mit le cap au Nord; ce qui correspondait, en suivant les voies recommandées, à sa destination annoncée de Quan Loï. Très vite cependant, au niveau de Thudaumot où il voyait les Marsouins du 11ème patauger dans les rizières, Jubelin vira encore à gauche pour prendre son vrai cap, lOuest. Un incident, en fin de virage, le contraria plus quil ne linquiéta : le vent avait décollé la carte de la tablette, lavait plaqué au fond de la carlingue où il ne pouvait aller la récupérer en vol.
Il pilota à lestime en essayant de se remémorer les paysages quil admirait lors de ses vols dentraînement. La chance devait être avec lui : il découvrit facilement le petit terrain de Trang Bang, dans la forêt à côté de la petite localité cochinchinoise, à la frontière près de la bifurcation de la route. Une fumée de brindilles faisait office de manche à air, donnant la direction et la force du vent au sol. A côté, Arnoux et ses amis Affre faisaient de larges signes damitié.
Jubelin atterrit près de lauto et, moteur au ralenti, sauta dans lherbe. Tout fut vite fait, y compris ladieu au couple ami qui découvrait la raison de ce rendez-vous insolite. Quelques signes damitié et lavion senvola face à lEst, avant de repasser sur le terrain pour un dernier adieu et prendre le vrai cap, à lOuest. Le soleil levant dissipait les nuages et le vent de la mousson, soufflant de lEst depuis quelques jours, faisait augmenter la vitesse sans fatigue pour le moteur : cest ce quavait prévu celui qui nétait plus le Directeur de Tir du croiseur "Lamotte-Picquet".
Le sol défilait à 150 km/h et lon reconnut bientôt létrange division du Mékong à louverture de son delta. Cela annonçait Chaudoc où des yeux indiscrets pouvaient veiller. La capitale provinciale de cette région du Royaume Khmer colonisée par les Annamites juste avant larrivée des Français, fut contournée avec prudence. Suivant la frontière que rien ne marquait spécialement, lavion fut bientôt en vue de Kompong Trach. La petite ville cambodgienne, paisible et nonchalante comme toutes celles de ce pays bouddhique, était proche de la province cochinchinoise de Hâ Tien dont la capitale du même nom marquait lextrémité au bord du golfe du Siam qui faisait sa richesse.
Rendez-vous avait été pris avec Ducorps sur le petit terrain choisi parce que cette région, peuplée de Cambodgiens, avait été jugée plus sûre : les sujets de Sa Majesté Sianouk nayant pas la réputation de moucharder. La présence de Ducorps avait soulevé un certain intérêt. Quelques badauds, le cheveu court et le sampot noué à la ceinture, supputaient quelque distraction inhabituelle venant du ciel. A peine lavion au sol, les curieux commencèrent à se rassembler. Lair bon enfant ils se montraient aussi envahissants que les gamins qui senhardissaient en éclatant de rire. Impassibles, des bonzes vêtus dune robe safran et le parapluie serré sous le bras, regardaient sans mot dire ces Européens remuants qui venaient troubler la sérénité quaime le Bouddha.
Un sous-officier de la Garde Indochinoise courut se "mettre aux ordres du capitaine". Cela ne lempêchait pas de poser des questions qui commençaient à devenir gênantes, car le métis semblait avoir du flair. Jubelin argua "dennuis mécaniques mineurs auxquels il allait promptement porter remède". Là-dessus, il suggéra à Arnoux, fort de son grade de lieutenant qui impressionnait le garde, de détourner lattention du sous-officier. "Mon lieutenant", prenant une désagréable voix de service, demanda que lui soient présentées les "installations de Défense Passive" : consternation du chef des gardes qui, dans cette province reculée du delta, avait ignoré les consignes en ces temps calmes et "coups de gueule" homériques de Arnoux menaçant de "donner promptement de ses nouvelles !".
Pendant ce temps, Jubelin faisait le plein du réservoir à partir de bidons stockés, en grimpant sur le toit, tandis que Ducorps traçait la piste denvol dans les hautes herbes en faisant rouler la voiture et recherchait déventuels obstacles pouvant gêner les roues. La foule sétait encore accrue, piaillant et jacassant. Il y avait même deux Chinois bedonnants, vêtus dun tricot de peau et dun short blanc, qui devaient supputer une affaire commerciale bien juteuse tant elle était tortueuse. Les pieds bien calés dans les claquettes, ils parlaient sans geste en inclinant parfois la tête. Deux non plus, il ny avait guère de délation à craindre. Les Cambodgiens de tous âges commençaient à devenir gentiment envahissants par leur curiosité de tout et leur façon de scruter de près.
Pour alléger lappareil, les fauteuils inutiles venaient dêtre jetés sur le côté quand, le plein enfin effectué, le sous-officier revint : dun air à la fois soumis et arrogant, il déclara que le "Résident convoquait le capitaine". En même temps, il jetait un coup doeil qui se voulait finaud sur les bidons attendant dêtre chargés. Jubelin répondit quil allait se rendre tout de suite à la Résidence, puis écarta le garde en le "priant daller téléphoner au Résident pour lui annoncer sa prochaine arrivée, mais accompagné du lieutenant", il ajoutait de préciser que "le capitaine et le lieutenant se permettraient de sinviter à déjeuner" (ce nétait là que manière tout à fait habituelle à la Colonie).
Le répit fut court : le sous-officier, vite de retour, déclara quil "avait le regret" de devoir arrêter les aviateurs "sur ordre de Monsieur-Résident". Il sétait fait accompagner par dautres miliciens. Dévidence, le responsable local de ladministration finissait par sinquiéter des intentions des passagers de cet avion intempestif : léquipage ne pouvait plus tergiverser. Le gradé commençait à sinterroger ouvertement sur les bizarreries constatées dans et hors lavion.
Le pilote estima que seule lintimidation pourrait lui permettre de senvoler : ostensiblement mais sans provocation, il fit passer son volumineux revolver dordonnance dune poche à lautre, bien en vue du milicien. Fixant le sous-officier dans les yeux, il murmura "ne pas faire lidiot ". Cela dut provoquer une réaction salutaire, car il neut pas dautre observation, ni en français ni en annamite. La voie était libre !
Le moteur partit à la première sollicitation. La foule sécarta, amusée et attentive. Rebondissant plusieurs fois à cause de sa charge, le "Pélican" prit lentement son vol : assurément, son allure justifiait le nom. Après avoir dangereusement frôlé la cime des arbres, puis décrit un large demi-cercle, il mit le cap sur Singapour; descendant en rase-mottes pour éviter dêtre repéré. Les "dissidents" pouvaient voir la foule encore rassemblée sur le terrain et faisant des signes du bras, tandis que le sous-officier de la G.I. courait rendre compte au Résident : en désordre, ses miliciens suivaient, jetant parfois un regard vers le ciel.
Sortant de lhorizon, lîle de Phù Quoc, réputée pour son noc-mam, fut très vite en vue. A droite apparut la ville cambodgienne de Kampot, au pied de la Montagne des Eléphants, où la marine entretenait une base dhydravions. Ceux-là seraient dangereux si lalerte avait été donnée, avec la bonne direction. Le ciel était uniformément bleu au-dessus dune mer bleue, légèrement houleuse et semée de quelques crêtes décume. Le moteur "tournait rond". Le vent de la mousson aidant, lavion volait à 150 km/h sans fatiguer. Le dernier point fut fait sur lîle de Poulo Paujang, loin à lest : il révélait une légère dérive vers la droite.
Vers 10 heures, cette ultime terre de la péninsule indochinoise sestompa et disparut : le "Pélican" était seul au-dessus de la mer et sous le ciel, sans même une jonque chinoise ou un sampang de pêche en vue. Jubelin se fit la réflexion que, en cas damerrissage forcé, les chambres à air embarquées en guise de bouée ne seraient guère de quelquutilité : 700 km sétendaient jusquau but, vers le sud
Alors que les conditions météorologiques avaient jusque-là semblé satisfaisantes, soudain droit devant se dessina peu à peu lénorme amoncellement nuageux dun orage tropical. Les cumulus étaient impressionnants : un mur immense, dont on ne distinguait pas le sommet, barrait lhorizon de sa masse noirâtre. On ne devinait pas les extrémités et vouloir le contourner risquait de conduire à la panne sèche.
Inutile dessayer de passer dessous; les pluies de la mousson, diluviennes, donnent limpression dêtre exposé directement à un jet dincendie : il faudrait passer à travers, par le haut, en espérant que la masse nuageuse dangereuse serait moins profonde que son front sinistre. Il fallait que le vieux coucou veuille bien y consentir malgré sa surcharge : il ny avait pas dautre solution à moins de faire un demi-tour qui était totalement exclu dans leurs esprits.
Jubelin tenta la manoeuvre. Lentement, peinant manifestement outre mesure, lappareil grimpait péniblement. Assez vite, le moteur émit un ronronnement syncopé de mauvaise augure et des gouttes dhuile noire fusèrent. Le moteur se mit à cogner. Soudain, alors que la température de lhuile affichait 100 degrés, une longue giclée vint frapper le pare-brise. Lavion nétait encore quà mi-hauteur du nuage. La situation devenait très sérieuse. Il allait falloir se résoudre à pénétrer dans lorage avec ce vieux coucou qui nétait pas fait pour cela. Devant, cétait la fantasmagorie digne des visions les plus saugrenues des romantiques du XIXème siècle : même les trouées, étroites et hautes failles mouvantes, nétaient guère engageantes.
Léquipage décida de faire un plein avant daffronter le danger. Lavion décrivit une courbe pour venir défiler devant les nuages et permettre deffectuer la manoeuvre de transvasement dessence. Lopération tenait de lacrobatie aérienne particulièrement risquée. Lappareil surchargé était bien trop lourd, malgré le temps de vol écoulé. Pour le ravitaillement, il fallait monter sur le toit pour vider un à un les bidons stockés à lintérieur : sans matériel spécialisé.
Les difficultés rencontrées à vouloir ouvrir la porte en cette zone perturbée incitèrent Jubelin à sacrifier un peu le matériel, pour permettre une manoeuvre moins risquée. Il fit découper un trou dans le toit, de façon à ménager le passage dun homme. Ce fut vite fait, après quelques réticences de ses compagnons, plus "respectueux du matériel à eux confié" : imaginaient-ils quils auraient à en "rendre compte" à un intendant pantouflard choqué par cette "détérioration de matériel" ? Que pouvaient avoir à craindre les trois "déserteurs" quune Cour Martiale allait promptement condamner à mort et à la confiscation des biens, à Saïgon ?
Le trou fait, Ducorps se glissa à lextérieur, ceint de la corde, et rampa jusquà lorifice de remplissage en luttant contre le vent violent. Le bouchon noffrit guère de résistance. Saidant des dents pour maintenir le tuyau du siphon, le "préposé" prit un à un les bidons dessence que lui passait Arnoux, les transvasant puis les jetant dans le vide. Contrairement à leurs craintes, peut-être à cause de la vitesse réduite, le phénomène de succion neut pas lieu et il y eut peu dessence de perdue. Le réservoir était plein à nouveau et il restait encore quelques bidons de secours qui permettraient sans doute de parvenir au but, sil ny avait pas de "pépin".
On reprit le bon cap. Jubelin essaya dengager lavion dans ce qui ressemblait à un impressionnant et sombre "canyon" aux falaises sinueuses, dune très grande hauteur. Chahuté sans cesse, le "Pélican" peinait : lhuile monta à nouveau à 100°. Presquaussitôt, une longue giclée noire, plus forte que celle précédente, vint sécraser sur le pare-brise en seffilochant sur la vitre de côté en de brunâtre tentacules sinistres.
Heureusement, une pluie dorage se mit à cingler lavion : les larges gouttes éclataient avec un bruit de mitrailleuse sur la tôle, dans un vacarme de fin du monde. Leau ruisselait littéralement : elle avait lavantage de faire baisser la température de lhuile. Peu à peu, le moteur reprit un rythme plus rassurant. Autant que le permettait la pellicule deau, il fut bientôt possible de voir à travers le pare-brise. Lavion continuait à être violemment malmené, du moins les grains qui se succédaient à courts intervalles maintenaient-ils une température convenable du moteur.
Carte en main mais navigant maintenant à lestime, Arnoux traçait une route dont il était de moins en moins certain. Dans lintention de gagner deux heures, il proposa de changer de cap et dobliquer vers Khota Baru. Cela permettrait aussi déviter de "rater" Singapour en passant à lest de létroite péninsule dont le port marquait lextrémité. Il estimait que lavion était à peu près à mi-parcours et légèrement à droite de sa ligne prévue de vol. Décision prise, lappareil mit le cap vers le N.-O. Le "Pélican" se retrouva dun coup à 300 mètres au-dessus dune mer verte, striée de blanc, puis à 200 mètres; ce qui le fit passer sous la masse des nuages où il fatigua moins. Par moments tombait une pluie légère qui navait dautre inconvénient que de limiter lhorizon.
Il fallait espérer que les calculs du navigateur étaient corrects : il eut été dangereux de se retrouver au Siam, dont le territoire poussait une pointe sur la côte N.-E. de la péninsule malaise. Jubelin connaissait la triste histoire de Chapuzot. Ce nom évoque celui dun héros de livre "troupier" : cétait celui dun quartier maître fusilier du "Lamotte-Picquet" qui tenta de rejoindre la France Libre par le Siam, au début de Juillet 1940. Il fut enfermé et exposé dans une cage en bambou, avant que les Anglais interviennent fermement auprès des autorités thaïlandaises; alors que lAmiral Decoux avait refusé de se manifester.
Le vol continuait normalement quand, soudain, sans rien dautre que les estimations de Arnoux le laissât prévoir, la terre fut en vue sous un ciel éclatant de lumière. Sur la mer calme, saffairaient des flottilles de pêcheurs. Elles venaient sans doute des îles caractéristiques que lon distinguait au loin : Great Readang, Lang Tengan et les Perhentian couvertes au N.-O. par des îlots tâchetant la mer. Il ny avait aucun doute, lavion se présentait à Khota Baru, capitale de lEtat de Kélantan, qui porte le nom du majestueux fleuve aux rives verdoyantes.
Coulant du sud vers le nord, son cours se déverse dans le Golfe du Siam, un peu au sud de la frontière avec la Thaïlande inamicale. Légèrement au-dessous du 6ème parallèle, la ville sétalait devant eux sur une rive du fleuve, encore éloignée. Ils avaient quitté la terre au 10ème et Singapour est proche du 1er : ils étaient à quelque 600 km de leur but initial. La montagne confirmait que lon arrivait au port choisi : le sommet du Ménungaï se détachait, isolé sur limmensité verte et plate, un peu en avant de la chaîne.
Du Batil dominant à 1508 mètres, la montagne descend vers le Yong, à 655 mètres, en passant par le Témiang à 1237 mètres. Là étaient les Anglais et, à défaut de militaires, on pouvait être certain de rencontrer de ces planteurs qui introduisirent lhévéa dans cette riche contrée, comme les Français en Indo-Chine, mais y importèrent également leur "way of life". La carte signalait quun terrain se trouvait dans les parages.
Comme la recherche pouvait durer longtemps, il fut décidé de faire un dernier plein en vol. Estimant sans doute que son tour était venu de se livrer aux acrobaties aériennes et den connaître les griseries, Arnoux passa promptement par le trou. Ceint de la corde, il sinstalla prêt à la manoeuvre. Le plein fut terminé tandis que le "Pélican" passait la ligne verte du rivage de leur terre promise : sil y eut des curieux à regarder lavion, ils ont dû se poser des questions sur ce que pouvaient bien manigancer ces gens dont on apercevait les silhouettes sur le toit du "zinc".
Tout de suite, sur la gauche, apparut la manche à air signalant une piste sur un terrain immense par rapport aux besoins de lavion. La mollesse de la "biroute" indiquait un vent léger au sol; ce que ne démentait pas lUnion Jack qui caressait le mât de pavillon de ses plis. Après dix heures de vol, dont une bonne partie dans un orage tropical, Jubelin posa correctement son appareil, roula vers les baraques et coupa le contact : mission accomplie, léquipage se trouvait en territoire britannique, prêt pour le combat dans les Forces Françaises Libres. Le ciel resplendissait et la joie illuminait les visages. On se congratula.
Tout dabord, ils ne remarquèrent aucun signe de vie sur le "field". Ils commençaient à sen étonner en plaisantant, quand il se passa quelque chose qui leur parut extrait dun film hollywoodien sur la légendaire Armée des Indes. Sortant dun bungalow, un Major de Sa Gracieuse Majesté le Roi George le VI° - il y a partout un Major britannique - le stick coincé sous lavant-bras gauche replié contre le ceinturon au cuir astiqué, venait à grandes enjambées : nul doute lAngleterre était là ! Lofficier fit quelques pas saccadés, sur place, et simmobilisa soudain, raide comme un piquet et le menton levé : ses yeux brillaient.
Il était coiffé dun immense feutre de brousse au kaki tirant sur le brun, dont le côté relevé sornait dun de ces étonnants insignes que les Britanniques arborent sans complexe. Il porta la main à la coiffure, dun geste dautomate, et sinclinant légèrement, sadressa aux "sirs" descendus du "Pélican"; comme sil sagissait là dune rencontre amicale de routine entre partenaires dun même club très sélect : "Avez-vous fait bon voyage ?".
A quelques pas, dressés derrière un talus de sacs de sable et camouflés sous les feuillages qui dissimulaient et ombrageaient leur poste de D.C.A., deux "Indous" encadraient une mitrailleuse "Lewis" vaguement pointée vers le ciel.
Après cette randonnée et les excursions sur le toit de lavion, shorts et chemisettes avaient perdu toute fraîcheur. Laccueil fut charmant, très "british" aussi; cest-à-dire empreint dune curiosité retenue qui laissait cependant percer létonnement et ladmiration pour lexploit sportif et la détermination patriotique. On se dirigea vers le mess dont les murs blancs soulignaient le toit en paillote. Lombre devait y être la bienvenue lorsque tapait le soleil de Malaisie. On était à lheure du fugace crépuscule des tropiques. Une dernière peur rétrospective cloua un instant le trio de Français avant de franchir le seuil : un mécanicien qui sétait précipité vers cet étonnant "zinc" revenait vers eux en les hélant : "Hello, sirs !". Excité, lhomme montrait une branche darbre coincée dans le train datterrissage ! Le brave "Pélican" avait manqué de peu un magnifique "cheval de bois", ou pire, à lenvol de Kompong Trach : quelle torche cela aurait fait avec toute cette essence Le danger navait pas été moindre à latterrissage à Kota Baru.
Après une nuit passée au bungalow des officiers, lheure vint de se préparer à poursuivre jusquà Singapour. Ils avaient peu dormi, car il avait fallu répondre aux questions des militaires enthousiasmés par lexploit et la farce faite à lamiral. Le voyage sannonçait comme une promenade, le temps était beau et il suffirait de se guider sur les routes ou la voie ferrée qui longe la côte jusquau grand port. Jubelin demanda de vérifier sommairement lappareil, sollicitant un complément de plein et un coup doeil sur le niveau dhuile.
Tel le pélican de la fable, loiseau de laéroclub de Tan Son Nut avait donné bien au-delà du maximum quon pouvait espérer de lui : il était à bout; il avait rempli son contrat et réclamait le repos complet. Il refusa obstinément de démarrer et il fallut se résigner à le laisser là. Rappelant la promesse quil avait faite, Jubelin obtint que lavion soit emballé et dirigé vers Singapour pour y embarquer vers Saïgon.
Ainsi, comme promis, reviendrait-il sous lautorité de Soulza et entre les mains expertes de Repesse et, selon leur recommandation "sans quon se soit obstiné à le faire démarrer". En 1940 on avait de ces délicatesses. Les Britanniques firent comme promis.
Cest en wagon-lit, en parcourant le centre de la Malaisie, que les trois "dissidents" gagnèrent confortablement Singapour. Dans un an environ, les Japonais allaient parcourir la distance à un train infernal. Leur réception ne passa pas inaperçue : radio et journaux avaient annoncé leur arrivée acrobatique qui survenait comme un défi. Lamiral commandant limportante base et le général commandant la place forte étaient fait représenter chacun par un officier de leur état-major.
Avec étonnement, les trois héros du jour les découvrirent sur le quai. Ils portaient la grande tenue, sabre au côté, dans ces uniformes que seuls des Britanniques peuvent porter sans ridicule. Précédant une exubérante bande de Français Libres locaux, les deux officiers supérieurs accueillirent les trois "officiers français dissidents" en les félicitant de leur raid audacieux dont ils semblaient bien apprécier surtout le côté sportif. Ils leur annoncèrent que Radio-Singapour avait raconté leur odyssée.
Les représentants des autorités suprêmes, considérant avec étonnement les "damned frenchies", se mirent cordialement à leur disposition. Jubelin et ses camarades, qui avaient dû voyager sans bagage, dirent que le problème durgence était celui de leur habillement : ils ne possédaient que les chemisettes et shorts quils avaient sur eux et, bien sûr, le matériel sommaire de toilette quon navait pas manqué de leur donner en arrivant à Khota Baru : ne convient-il pas quun Européen puisse se raser et se laver les dents ? Avec un short-à-rallonge typiquement Armée-des-Indes et une coiffure française nettement moins fraîche aux galons déformés Jubelin tranchait par rapport au comité daccueil.
Les nouvelles vont vite "à la Colonie" : dès le lendemain, ils se trouvèrent submergés de tout ce qui peut se porter sous ces latitudes; si bien quils durent organiser, à leur tour, une distribution ! Ils étaient devenus la coqueluche de la société européenne; ce qui ne faisait pas deux des clients des charmantes volontaires de la Y.M.C.A., qui auraient bien voulu leur apporter leurs services. Sen étonnant un peu, ils samusaient de cet accueil si chaleureux et simaginaient les têtes à Saïgon où Radio-Singapour était écoutée par tous : ils savaient déjà que la propagande de lamiral laisserait entendre quils étaient "partis avec la caisse", avaient fui lire dun mari jaloux, ou autre vilenie.
Ils avaient hâte de rejoindre la France Libre et leur place au combat contre lAllemand qui occupait la patrie. Dès leur arrivée, ils avaient insisté pour prendre le premier navire qui leur permettrait de gagner lAngleterre. Après quelques jours de repos enchanteur au mess de Royal Air Force, lembarquement se fit le Vendredi 13 Décembre 1940. Le bâtiment mixte "Sarpeton" fit escale à Durban : Jubelin y retrouva son "fistot" commandant laviso "Savorgnan de Brazza" des Forces Navales Françaises Libres, qui relâchait dans le port. Enfin ils se retrouvaient entre vrais Français. Ils ne savaient pas que, dans un an, les Japonais débarqueraient en force à Khota Baru, par grande tempête de mousson, au lendemain de Pearl Harbour.
Le "Sarpeton" poursuivit sa route vers Capetown. Les trois évadés y furent débarqués pour prendre passage à bord dun transport plus rapide, "Orion", qui transportait 3000 hommes de renfort. Ils y rencontrèrent une demi-douzaine de matelots français qui, pour continuer le combat, avaient quitté la douce quiétude de notre escadre consignée à Alexandrie. A la mi-Juillet, dix officiers et une cinquantaine de marins de cette force navale qui avait choisi de cesser le combat, rallièrent les F.N.F.L. avec DEstienne dOrves qui se faisait appeler "Châteauvieux". Une surprise attendait lancien officier de tir du "Lamotte", à bord de "lOrion" : lancien officier de liaison britannique quil avait connu à bord de son croiseur, au temps où les deux marines collaboraient en Extrême-Orient, était aussi du voyage.
Après une traversée qui fut, du moins pour lui, sans histoire, le transport "Orion" toucha lEcosse à Greenock le 1er Février 1941 : une centaine de ballons dun barrage antiaérien oscillaient au bout de leurs câbles au-dessus des navires encombrant le port. Le 4, Jubelin se présenta au "Patron" des Marins et Aviateurs de la France Libre : lAmiral Muselier était un autre homme que lAmiral Decoux; sachant prendre des initiatives rapides devant des situations que les règlements nimaginaient pas. Le contraire dun "homme aux ordres" comme lavait remarqué depuis longtemps lAmiral Darlan.
Le Commandant Jubelin espérait, en tant que pilote réputé de lAéronavale, être affecté dans une escadrille défendant le ciel de lAngleterre et la liberté. La France Libre avait très peu dofficiers de marine ayant rang de commandant : notre pilote dut oublier ses ailes et accepter de devenir le "Pacha" du vieux cuirassé "Courbet", bien connu des Lorientais, qui, transformé en base et couvert de D.C.A., ne hantait plus le Port de lOrient où il "fumait sur le Blavet". La vieille "baille" ne savait pas encore quelle était destinée à la gloire du "D.Day" sur la côte normande, une certaine aube, le 6 Juin 1944.
Le 5 Février 1941, Jubelin eut une entrevue avec le Général De Gaulle, qui le questionna sur lIndo-Chine. Pendant ce temps, à Saïgon, lire de lAmiral Decoux sabattait sur ses amis. Elle népargna même pas ceux qui navaient appris la nouvelle que dans les pages de "LImpartial", le mal-nommé qui menait une campagne collaborationniste virulente. Par contumace, les "déserteurs" furent traduits devant une Cour Martiale et condamnés à mort au cours dune audience pénible
Après des succès remarqués en D.C.A., Jubelin réussit enfin à se faire affecter en escadrille dans la Royal Navy (R.N.). Consécration rare, le 11 Juin 1941, à titre très exceptionnel comme tinrent à le préciser par note les Lords de la Mer, il reçut le droit de porter linsigne de la "Fleet Air Force", à condition quil nen portât pas une autre en même temps. Peu après, il prit le commandement dune escadrille "Free French" sur "Spitfire". Avec elle il se couvrit de gloire, avant de reprendre la mer le 8 Août 1942, comme commandant de laviso "Savorgnan de Brazza". A la même époque, dans le Sud-Pacifique les Américains débutaient leur reconquête "île par île" des Salomon, en commençant par Guadalcanal; à partir des territoires français ralliés à la France Libre. Il devint une "figure" entre les "pachas" des F.N.F.L., qui nen manquaient pas.
Son commandement fut digne de son prédécesseur, lorsquil prit ensuite celui du croiseur léger F.N.F.L. "Triomphant". Quelques mois plus tôt, sous le Commandant Gilly, cet ex-aviso avait provoqué ladmiration de la Royal Navy : une référence ! Difficile à étonner, la marine de Sa Gracieuse Majesté la lui avait manifesté dune façon étonnante, typiquement britannique : en plein Océan Indien infesté de sous-marins japonais repérés dans les parages. Alors que notre bâtiment présentait encore une gîte importante après sêtre rétabli, dans un typhon, dun naufrage arrivé à sa phase finale, deux navires de guerre "H.M.S. " avaient défilé à contre-bord, équipages rangés à la bande et criant des "Hourra !" enthousiastes, pavillons claquant au vent et haut-parleurs tonitruant une "Marseillaise" à laquelle le vent donnait du roulis. Ça ne soublie pas
Dure succession à prendre, mais que Jubelin réussit avec brio. Une entrée de nuit, avec "ses cargos" et sans que la capitainerie du port malgache sen aperçoive, le rendit légendaire dans lOcéan Indien. Ce "coup" lui valut une lettre de félicitations du commandant de lescadre britannique dans lOcéan Indien, pleine dhumour. Vint le temps de la modernisation du navire, alors que le IIIème Reich finissait dagoniser. Le "Triomphant" fut désigné pour combattre contre le Japon dans lOcéan Indien et le Pacifique. Entre temps, Jubelin avait reçu, le 5 Janvier 1943, les confidences de lIngénieur général Kahn. Partant pour lExtrême-Orient, le Commandant du "Triomphant" était ainsi des privilégiés à savoir que la guerre se terminerait probablement par lemploi de la bombe "A". Son ami lui avait dit que Einstein, entre autres, travaillait sur ce projet aux U.S.A.
Le Reich venait de capituler lorsque le "Triomphant" quitta la France pour rejoindre notre cuirassé "Richelieu", le plus important "battle ship" de lescadre britannique qui pilonnait les côtes de Birmanie, de Malaisie et dIndonésie tenues par les Japonais. Cest dans ces eaux que la capitulation du Japon surprit le navire. Lorsque lordre vint au "Triomphant" daccompagner le "Richelieu" qui escortait deux navires navigant vers lIndo-Chine, Jubelin reconnut que la boucle allait être bouclée : il revenait en vainqueur à Saïgon et il y serait le premier arrivé !
Au début de laprès-midi du 3 Octobre 1945, la petite escadre française mouilla au Cap Saint Jacques, à lembouchure de la Rivière de Saïgon. Les nouvelles venant de la ville étaient alarmantes, malgré un début de dégagement, il y avait une semaine, par nos soldats qui sétaient libérés des camps japonais. Depuis un mois, le Viêt Minh se livrait à des massacres. A cause du manque de profondeur et de la largeur du fleuve dans les coudes, il ne pouvait être question de le faire remonter par le cuirassé.
Le "Triomphant" embarqua le Commando Ponchardier qui avait voyagé sur le "Richelieu". Par les méandres de la Rivière de Saïgon, entre les épaves de bateaux japonais victimes des avions des Task Forces, se couchant dans les virages tant il donnait de la vitesse, le croiseur battant pavillon tricolore remonta jusquau débarcadère dhonneur, au coeur de Saïgon. Son arrivée avait été annoncée et le bâtiment des F.N.F.L. était attendu par une foule enthousiaste et bigarrée que sa présence parvenait déjà à rassurer, mais qui commençait à se poser des questions sur déventuelles représailles. Civils, militaires, marins et policiers étaient là, serrés derrière la Compagnie dHonneur en short et chemisette bleue, commandée par un Brestois : la Marine-Indo-Chine accueillait un de ses déserteurs
Il ny avait alors, pour la défense de la capitale de la Cochinchine, que les squelettiques Mission Cédile, désarmée, et Mission De Riencourt (B.C.R.A.) avec la Compagnie "A" du C.L.I. (Corps Léger dIntervention, basé aux Indes); sans oublier les hommes du 11ème R.I.C.-reconstitué. Ce Régiment dInfanterie Coloniale était composé de deux bataillons de Soldats des Troupes Coloniales (Français) et dun bataillon de Marins : les uns et les autres sortaient de six mois de captivité des Japonais, souvent après combats, et sétaient libérés eux-mêmes lorsque le Viêt Minh commença les massacres. Il y avait également un détachement britannique de la fameuse 20 th. Indian Division, venant de Birmanie, dont la mission était de désarmer les Japonais. Dordre des Américains, les Gurkhas et Penjabis de ses compagnies ne pouvaient alors intervenir contre le Viêt Minh : elles ne le pourront que lorsque le Colonel U.S. Dewey, fils du Maire de New-York, se sera fait abattre bêtement à Tan Son Nut par un Viêt ricanant de sa prétention de se couvrir de sa qualité de "libérateur américain". (Débarqué en Normandie, il a une plaque à son nom dans la cathédrale de Bayeux. En haut et à gauche).
Dans la rivière, émergeaient les superstructures de ce qui avait été le "Lamotte-Picquet", coulé le 12 Janvier 1945 par des avions dune Task Force de lU.S. Navy. Les autres navires sous le commandement de lAmiral Berenger sétaient sabordés, dans les terres, lors du coup de force japonais du 9 Mars 45; à lexception dex-vedettes des Douanes de la Baie dAlong. Pas un navait su essayer de rejoindre une de ces Task Forces qui faisaient la loi dans la Mer de Chine. (Vainqueur brillant de la flotte siamoise à Kho Chang en 1941, il avait en 1942 donné lordre aux E.M. et équipages des navires de commerce français, réquisitionnés par les Japonais, de rester à bord sous pavillon nippon. Il avait préparé la "reconquête" de la Nouvelle-Calédonie ralliée à la France Libre).
La foule européenne et métisse se pressait sur le warf et sur le quai. Evoluant gracieusement, équipages et commandos en armes à la bande, le "Triomphant" accosta par tribord, létrave en direction de lembouchure : la Marine-Indo-Chine présenta les armes. Jubelin et Ponchardier saluèrent de la passerelle. Les militaires, sur le quai, saluaient et certains reconnaissaient danciens camarades. De la foule montait une acclamation soutenue "Vive Jubelin !"; à croire quil ny avait là que des gaullistes brimés depuis cinq ans.
Une gêne se remarquait, surtout chez les officiers de marine qui attendaient que les premiers marins de la France Libre mettent pied à terre. Ils avaient devant eux la preuve quil y avait eu un autre choix à faire à lheure où la discipline avait peut-être été un confortable alibi. Que pouvaient penser des officiers et membres déquipage qui sétaient laissés séduire par les sirènes défaitistes et les accusations sordides envers ceux qui continuaient le combat et qui, aujourdhui revenus en vainqueurs, allaient peut-être leur demander des comptes ? Peut-on "servir la marine" hors du combat contre lennemi qui occupe le sol de la patrie et qualifier de "déserteur" celui qui poursuit ce combat ? On pouvait comprendre le choix quils avaient fait, alors que sévissait la propagande, mais il y avait ceux qui "en avaient remis", et la marine nen manquait pas, ici comme ailleurs.
A Xuan Loc, entouré de son E.M. civil et militaire, lAmiral Decoux vivait les dernières journées de son internement relativement confortable, dans des villas réquisitionnées par les Japonais. Depuis le 18 Août, il savait que lEmpereur du Japon avait imposé la capitulation : le Capitaine Mazakazù Konishi était venu spécialement len informer; lui apportant à loccasion deux "bouteilles de mousseux", écrira lamiral : les malins Chinois avaient stocké ce champagne après la campagne de France de 1940; dans lattente de la victoire à fêter, car un Céleste noublie jamais le commerce. Dans son livre-plaidoyer lamiral évoque cette visite : nous y apprenons avec stupéfaction que, des années plus tard, il ne savait pas encore qui était ce "petit capitaine". En fait, cet officier japonais francophone et francophile était tout autre chose que ce que croyait lamiral qui ne voyait que le grade. (Jai connu cet officier à lépoque, puis à la capitulation du Japon, et depuis; le voyant là-bas et en France. Il fit une extraordinaire carrière, toujours liée aux "services").
Que pouvait penser Jubelin et de son retour triomphant, le Commandant Jouan, ancien Chef dE.M. de lAmiral Decoux, qui terminait sa carrière comme "responsable français" du camp de prisonniers des Japonais à Saïgon ? (sa conduite y fut remarquable). Se souvenait-il de ses réactions de 1940, où il rejoignait lamiral pas encore gouverneur général ? Jubelin a noté que Jouan déclarait : "Quavons-nous à perdre en continuant la lutte ? LAngleterre gagne la guerre et nous rentrons en France la fleur au fusil. LAngleterre perd la guerre et alors, malheur à la France, la vie ne mérite plus dêtre vécue : le choix est fait !". Il se laissa malheureusement convaincre par son chef devenu Gougal de lIndo-Chine que lAllemagne gagnerait certainement la guerre et quil convenait de se conduire en conséquence : il fut le seul responsable dalors à reconnaître loyalement son erreur, sans invoquer lalibi du "double jeu".
Dans la gaucherie de ses anciens camarades, Jubelin, le "déserteur du Lamotte-Picquet", pouvait lire tous les sentiments qui se bousculaient dans les âmes à larrivée du F.N.F.L. "Triomphant" le bien-nommé : il avait été de ceux dont Bernanos disait que le Soldat qui continue la lutte a toujours raison. Combien de regrets dans les coeurs ? Jubelin eut lélégance de ne laisser paraître que sa joie dêtre à nouveau à quai à Saïgon
Avec le "Triomphant", Jubelin participa à des opérations pour dégager des Français pris en otages par le Viêt Minh, avec la complicité de militaires japonais.
Plus tard, il commandera le porte-avions "Arromanche", nom de cette plage de Normandie quavait défendu son vieux "Courbet".
Puis lancien "officier déserteur en temps de guerre" et condamné à mort, reçut les étoiles dAmiral.
Ses deux camarades dévasion ne virent pas le jour de la Victoire pour laquelle ils avaient osé laventure.
Un Marsouin
à la Barre de lIndochine:
Lieutenant ROBERT
Le Vannetais Eugène Robert était lieutenant de réserve dinfanterie coloniale, maintenu en activité. A lépoque, il atteignait la trentaine : après la guerre, il fera partie de la Commission de lIndochine et poursuivra sa carrière de haut fonctionnaire des Finances doutre-mer.
Il avait fait une magnifique campagne de France de Mai-Juin 40 dans la Somme, après sêtre distingué les mois précédents devant la ligne Siegfried : il y commandait une section du Groupe Franc du 2ème dInfanterie Coloniale, quavait créé le Capitaine Darcy. Jy fus son adjoint, à 20 ans. Nous sommes devenus des amis qui se rencontrent souvent.
Robert gagna la Légion dHonneur au feu, en Mars 40, avec deux citations à la Croix de Guerre à laquelle sajouta une autre en Juin, lors des combats sous Amiens. Grièvement blessé, évacué sur une voiturette de mitrailleuses, il fut capturé à lhôpital, doù il "faussa compagnie" à la Wehrmacht pour rejoindre la zone non-occupée. Ayant vérifié quil était à peu près impossible de sévader de France, il choisit de tenter de rallier la France Libre à loccasion du voyage autour de lAfrique pour rejoindre lIndochine; espérant passer ensuite en Chine.
Après deux mois en mer, avec de rares escales, le "Chenonceaux" toucha lIndochine en Mai 1941. Robert fut, par hasard, affecté au B.A.S. de Hanoï, filiale du B.S.M. (Bureau des Statistiques Militaires : service de renseignement colonial créé par Georges Mandel et indépendant du général-commandant-supérieur). Il nétait nullement préparé à ce travail qui ne simprovise pas. Le "patron" du B.S.M. était le Colonel Maupin, gaulliste de la première heure qui constitua le réseau Maupin-Levain qui établit la première liaison humaine avec De Gaulle à Alger.
Robert soccupait dactivités chinoises et japonaises. Dans ces fonctions, il poursuivait, en dehors du service, le travail de son prédécesseur, le Lieutenant de réserve Barue : informer des activités japonaises se rapportant à la tension en Extrême-Orient le Consul des U.S.A. Reed; lequel ne croyait pas à une guerre que commencerait le Japon, tant étaient immenses les moyens de lAmérique. Reed avait promis à Robert quil laiderait à passer en Chine, doù il pourrait rejoindre les Forces Françaises Libres.
Sans porter préjudice à notre défense, dailleurs tournée contre la Chine et les Flying Tigers de Chennault, Robert fournissait des renseignements utiles aux alliés : au nombre des documents communiqués, il y avait ceux relatifs à lentrée de 80000 militaires japonais en Indochine; ceux de la "Défense Commune Franco-Japonaise de lIndochine"; ceux de la remise de nos codes et autres "accords" qui nous avaient été imposés par lOccupant de fait. A la fin de 1941, Robert était un des mieux renseignés sur les activités des Japonais, y compris en Cochinchine : il ne se trompa que de 48 heures en annonçant à Reed lattaque japonaise de la péninsule malaise à Kha, à partir des bases du sud de lIndochine; encore le retard fut-il dû à la tempête qui empêchait dapprocher la côte.
Constatant que le Commandement voulait sen tenir aux accords de collaboration franco-japonaise - qui interdisaient aux Français de se renseigner sur les forces nipponnes - Robert se préoccupa de passer en Chine au plus tôt, sans laide de Reed qui tardait beaucoup. Il connaissait mal la frontière du Tonkin et les possibilités de passage. Il craignait que sa curiosité à ce sujet le fasse soupçonner et il voulait éviter de "mouiller" des camarades dans cette période où les Volontaires de la Révolution Nationale sactivaient dans la suspicion et la dénonciation, à linstigation du gouverneur-général et des autorités.
Il avait associé son ancien adjoint du Groupe Franc du 2ème R.I.C. et celui-ci, avec la complicité du Commandant Martin major de garnison à Saïgon, était "monté" quelque temps plus tôt à Hanoï pour prendre les dispositions nécessaires. Ils sétaient ensuite séparés pour attendre le moment favorable. Les "Japs" venaient de se lancer dans leur "guerre de la plus grande Asie extrême-orientale" et Robert venait de recevoir des documents très utiles pour les Américains, lorsquil entra dans une terrible crise de dysenterie. Cette maladie diminue les forces physiques en quelques jours, dune façon terrible. Craignant de ne plus avoir la force de réaliser son projet sil tardait, Robert décida de tenter sa chance immédiatement, sans appeler son compatriote à Saïgon (au moins 24 heures de trajet en chemin de fer plus lalibi pour "monter" à Hanoï, qui éveillait la défiance).
Certains de ceux qui devaient laider localement, ne serait-ce quen le véhiculant, se défilèrent pour des raisons qui tenaient toutes à la crainte quinspirait lamiral-gouverneur-général. Ne pouvant plus suivre son plan initial, il retint la voie lui paraissant la plus courte. Cest ainsi quil se trouva amené à se confier à lofficier de renseignement de Langson, le Lieutenant de Cossette. Sur ses indications, il décida de passer par le poste de Ban Trang, entre Dong Dang et Na Cham, où apparemment le passage de la frontière serait possible, à ses dires. Robert rangea dans sa serviette des listes, des codes et des plans concernant larmée japonaise en Indochine. Certains de ces documents avaient été établis, en connaissance de cause, par son adjoint à Hanoï; dont une série concernant les Japs. Au moment où les Japonais progressaient partout, la connaissance des effectifs et de leurs destinations étaient de la plus grande importance pour les alliés.
Robert savait violer les instructions maintes fois répétées du général-commandant-supérieur en Indochine, le Général Mordant. Celui-ci interdisait formellement de se renseigner sur les activités des troupes japonaises, et à plus forte raison de les communiquer aux Américains. Jusquà lété 1944, les Anglo-Saxons furent considérés comme des ennemis par le Génésuper, qui tournait contre eux la "Défense Commune" (Franco-Japonaise) de lIndochine et construisait une mini-ligne Maginot à Langson. Son ardeur lui avait valu un "sabre dhonneur" de la part du général nippon commandant les troupes occupant le territoire : fin 1944, un "mouvement" tardif du haut-commandement et de la haute administration imposera, en quelque sorte, le Général Mordant au gouvernement dAlger comme Délégué Général dune Résistance qui se qualifia curieusement de "officielle" pour le résultat que lon sait.
Pensant mieux faire diversion en accréditant une prétendue disparition du fait des "Japs" - et couvrir ainsi ses chefs du B.S.M. - Robert décida de partir en semaine, abandonnant son logement dans létat que lon peut imaginer de la part dun célibataire un peu en retard pour se rendre au travail doù il reviendra normalement le soir. Un mot laissé sur un meuble devait orienter les recherches vers un aérodrome japonais proche de Hanoï, où il paraissait quil avait rendez-vous. Alors que sa dysenterie laffaiblissait encore, survint un contretemps du dernier moment : celui qui devait faire le "taxi" pour le conduire à Langson se déroba en sexcusant de ne pouvoir tenir sa parole.
Faute de pouvoir faire autrement, Robert se décida à voyager par le train; et de le faire sans tarder. Pour ne pas laisser de trace quant à sa direction à partir de Hanoï, il prit une voiture pour se rendre à Bac Ninh. Il y acheta un ticket de chemin de fer pour Langson, puis revint à Hanoï. La fausse piste étant ainsi préparée, il pensait ne pas attirer lattention de la police en achetant un billet pour un court trajet. Il monta dans le train le 9 Janvier 1942 à 12 heures 30, laissant son domicile dans un désordre normal et vêtu en civil, comme à son ordinaire; nemportant quune sacoche nattirant pas lattention. Lheure du départ lui paraissait bien choisie : quand on veut faire un "coup" pareil, la tradition veut que lon se lève tôt ou que lon sorte à la nuit.
Muni de son billet pour la proche station, il nattirait pas lattention et ne craignait pas dêtre suspecté. A Bac Ninh il descendit faire valider son ticket pour Langson, ne provoquant aucune curiosité. La nuit, déjà tombée lorsque le train atteignit Langson, était noire lorsque Robert descendit à Ban Trang vers 20 heures 30. La zone était dans un des Territoires Militaires de la frontière entre le Tonkin et la Chine. Pensant passer plus facilement inaperçu, il revêtit son uniforme de lieutenant; ce qui se fait en un tournemain sous ces climats. En sortant de la gare, il reconnut tout de suite la piste indiquée par le Lieutenant de Cossette et sy engagea.
Il croisa un villageois. Sa progression nocturne, sur un sol mouillé, était rendue extrêmement difficile par sa crise de dysenterie qui diminuait ses forces bien au-delà de ce quil avait supposé : cela devenait un vrai calvaire et la frontière semblait bien éloignée. Il sencourageait en se disant que, dans moins dune demi-lieue, il serait en Chine. Soudain, sans quil ait rien entendu, il se trouva entouré par quatre gardes indochinois commandés par leur Chef de Poste, Vy Viêt Sunc. Muets, pieds nus et fusils pointés en main, ils se montraient menaçants; ce qui prouvait que ce nétait pas le hasard qui les avait mis sur le chemin du fugitif : cela tranchait trop avec lattitude obséquieuse habituelle.
Les "autorités" furent vite informées : questionnée, la Résidence de Langson donna lordre de ramener "le prisonnier" au poste de Tran Bang, où Sunc devait le détenir avant de le conduire au poste de Dong Dang. Un lieutenant commandait ce poste dont le nom donna loccasion au Président Roosevelt de faire un jeu de mots douteux. A propos des combats de 1945 contre les Japonais, il crut humoristique de demander : "Où donc est Ding Dong ?". Les survivants aux combats y furent massacrés, sans quintervint la XIVème USA.AF.
Le Lieutenant Jacobi se serait bien passé de cette affaire et, manifestement disposé à minimiser la chose, autorisa Robert, après un court entretien, à faire disparaître les documents qui nétaient pas de sa main, avant larrivée du Commandant du Territoire Militaire. Celui-ci, le Colonel Jay, vint à Dong Dang interroger le "prisonnier". Son rapport à lautorité supérieure ne démontrait pas le même état desprit que le lieutenant envers le "déserteur". Bien que se montrant correct, il ne se priva pas de commentaires dont tous ceux qui ont entendu la radio de Vichy peuvent avoir une idée.
On ramena Robert à Langson pour y être incarcéré : il ny trouva dautre réconfort que la visite de deux "toubibs" militaires, dont le Lieutenant-Médecin Kerneves; un compatriote qui ne tardera dailleurs pas à passer en Chine et aura le bonheur dêtre de la chevauchée libératrice en Alsace de Novembre 1944. Alerté, lE.M. du Génésuper ne fit que de bien timides efforts pour étouffer laffaire : cela aurait pourtant été facile en arguant dune "mission spéciale", quitte à la sanctionner par ailleurs; mais les "chefs" de lIndochine, comme ils lont montré, savaient "plancher" sur un problème mais non prendre une initiative.
En fait le gouvernement-général avait été informé de larrestation et lamiral-gouverneur-général avait dit quil exigeait le Tribunal Militaire et la peine de mort pour haute trahison : le Gougal sétant prononcé, nul nosait entraver la marche de "sa" justice, même si beaucoup avaient conscience quelle navait dautre résultat que de diviser les Français dIndochine. Le crime de "haute trahison" était motivé par laide apportée aux Anglo-Saxons dans la guerre contre lAxe alors que la France était en 1942 juridiquement toujours en guerre (si larmistice fait cesser les combats, il ne supprime pas létat de guerre : "laccroc" que constituait lacte de Robert pouvait être comparé à dautres "accrocs", bien plus graves, commis par les Allemands; comme lannexion de lAlsace et de la Moselle ou la capture de soldats après larmistice ).
On eut beaucoup de peine à expliquer au très autoritaire et irascible Amiral Decoux que, pour obtenir une telle condamnation par un Tribunal Militaire, il faudrait produire des documents qui établiraient que, dans certains services français, des officiers surveillaient les mouvements, installations et dépôts de larmée japonaise sur le territoire; pour le compte du Commandement, avec le risque de voir ainsi révéler leur acheminement vers les Anglo-Saxons. La reconnaissance répétée de notre "souveraineté" par les Japonais nallait pas jusquà nous autoriser à nous inquiéter de ces "alliés" imposés. Lamiral dut renoncer à sa vengeance contre les "traîtres" et admettre lévidence.
Comme on ne pouvait poursuivre le Lieutenant Robert pour "espionnage des Japonais", on ne pouvait pas requérir la peine de mort. Lamiral essaya de le faire juger par une cour militaire siégeant à huis clos : on lui fit remarquer que cela nempêcherait pas les Nippons dêtre très vite informés de tout ce qui aurait été dit dans le prétoire; et surtout de ce qui y aurait été présenté comme pièces à conviction. De justesse et à contrecoeur, lamiral se plia aux arguments de ses conseillers politiques. (Lironie de lhistoire voulut que lAmiral Decoux évita la Haute-Cour en 1948 à cause de documents de la fin de 1944, concernant la conduite à tenir en Indochine en cas de débarquement US, que le gouvernement ne tenait pas à voir officialiser par leur présentation devant un tribunal, même sils étaient de notoriété publique).
Faute de pouvoir obtenir la mort, tout un scénario fut monté pour obtenir la peine maximale : cela se mitonna entre le Gougal et le Génésuper. Après navettes, les deux cabinets imaginèrent de "donner un coup de pouce" à la conviction des juges militaires, réputés disciplinés et choisis pour cela. On ne ferait pas état officiellement des documents concernant les Japonais, mais on en ferait part sous le manteau, en les évoquant sans les montrer. On espérait que le tribunal infligerait la peine immédiatement inférieure à la peine de mort, et lon veillerait ensuite à ce que la sanction soit appliquée avec toute la rigueur possible. Le général-commandant-supérieur prit en main le conditionnement des juges pour quil ny ait pas de surprise. Aucun des rares qui intervinrent pour minimiser laffaire, sous des prétextes parfois opposés, ne fut écouté, mais devint aussitôt suspect : arguant de raisons de service, le Colonel Maupin avait rendu visite à son subordonné à Langson, juste avant son transfert à Hanoï. Cela suffit pour le rendre suspect et le colonel fut déplacé du B.S.M. (une des erreurs dont se ressentit le B.S.M. à lheure du coup de force japonais de Mars 45).
Les autorités civiles et militaires sétant mises daccord, faute de pouvoir faire autrement, sur la nécessité de "laisser les Japonais en dehors de laffaire", il fut ordonné au Lieutenant-Colonel Jay de refaire son rapport sur la capture de Robert. Au même moment, on informa celui-ci que "pour des Raisons dEtat", il ne serait pas fait mention au tribunal de ce qui concernerait les Nippons : la cour nen parlerait pas, et lui ne devait pas en parler non plus. Il donna son accord, ne se douta pas quil était piégé.
Le Génésuper et le Gougal intervinrent auprès des "témoins de moralité" pour les dissuader de paraître à laudience, en avançant des arguments spéciaux et pleins de sous-entendus : il ne sagissait pourtant que de témoignages sur les qualités militaires dont Robert avait fait preuve au cours des années 39-40 au Groupe Franc du 2ème R.I.C., qui présumaient dun patriotisme évident; comme pouvait le faire en toute connaissance le chef détat-major du commandant supérieur. Les autorités avaient craint que le tribunal tienne compte de ces témoignages dans le dosage de la peine : manoeuvre déjouée en partie, grâce aux lettres dexcuses adressées à la cour par les témoins de moralité.
Le prisonnier fut traduit devant la Cour Martiale de Hanoï le 20 Janvier 1942, sur accusation de "acte de nature à nuire à la Défense Nationale et avoir tenté de prendre du service dans une armée étrangère, avec franchissement de frontière". Comme on le voit, on navait pas craint dajouter le "franchissement de frontière" qui navait pas eu lieu. Seuls deux témoins furent autorisés à se présenter en faveur de laccusé. On ne pouvait faire moins, il sagissait des deux docteurs qui lavaient soigné à Langson : le Commandant Fraimbaut et le Lieutenant Kernevez. Ils déclarèrent que létat physique de Robert - avec les répercussions que cela avait eu sur son jugement et son comportement - était déplorable au moment de son arrestation. Il sagissait là de suggérer des circonstances atténuantes, basées sur son irresponsabilité au moment des faits; ce qui narrangeait pas les autorités.
Le huis clos fut imposé, sous prétexte que des documents compromettants pouvaient être évoqués publiquement : on facilitait ainsi la manoeuvre du Commandement. Le Colonel Dodu présidait, assisté par le Chef de bataillon Depy, le Capitaine Laroche et un lieutenant puisque Robert avait ce grade. Lhuissier était lAdjudant Dem. Le Commissaire du gouvernement Pied représentait laccusation publique et Maître Lame défendait laccusé. Une douzaine de gendarmes en armes étaient sous les ordres du Capitaine Merey. Bien que le huis clos ait été prononcé et que les témoins militaires, entendus un à un, aient été ensuite immédiatement évacués de la salle, le président admit la présence du Capitaine Valé, du 2ème Bureau, en qualité "dobservateur du Général Mordant" : il avait même le droit de prendre des notes.
Le sens de cette dérogation au huis clos ne fut réellement perçu quà la fin de la guerre : comme tous les officiers et responsables de ladministration ayant servi en Indochine, les membres du Conseil de Guerre eurent à établir un mémoire sur leur attitude pendant la guerre. Celui établi par le Capitaine Laroche est édifiant. Il en fit dabord un, puis un second le 1er Novembre 1945 en réponse à la note 37 CM du 30 Octobre du commandant militaire en Indochine Nord, lui demandant de préciser certains points. La lecture de ce rapport complémentaire révèle les pressions exercées sur les membres du Tribunal Militaire par le Génésuper.
Avant le procès, le président de cette cour spéciale vint voir le Capitaine Laroche, de la part du Général Mordant précisa-t-il. Il était chargé de dire aux membres du tribunal que "Robert méritait dêtre fusillé, mais que sa brillante conduite en 39-40 et sa situation de famille lui sauveraient la vie. Il devait cependant être condamné à la plus forte peine". Le Colonel Dodu justifiait sa démarche insolite par la "Raison dEtat" : le Lieutenant Robert, en passant la frontière, emportait, rappela-t-il, "des papiers relatifs à lactivité des Troupes Japonaises et il ne pouvait en être fait état au procès "; ce qui expliquait pourquoi "il en informait chaque membre du tribunal". Cest donc le fait de transmettre aux alliés des informations sur lennemi japonais qui constituait, aux yeux du Commandement, le "crime" dont avait à répondre Robert et qui "méritait la mort".
Comme pour le tristement procès Dreyfus, le Génésuper arguait déléments non communiqués au tribunal pour imposer une sentence, avant même la réunion du tribunal : sous le fallacieux prétexte de la "Raison dEtat", des juges devaient infliger, sur ordre, une sanction maximale, fixée par le Commandement; sur la foi dune déclaration du président du tribunal, faite confidentiellement par ce même président à chaque membre du Conseil de Guerre à son domicile privé. Le Colonel Dodu accepta cette mascarade de justice : on aurait compris que cette démarche ait pu être faite pour demander daccorder de larges circonstances atténuantes, puisque lIndochine était occupée de fait
Rien ne prouvait quil y eut seulement un fond de vérité dans ces accusations secrètes sur lesquelles il ne pouvait y avoir débat : létrangeté même de la démarche ne pouvait, normalement, que laisser supposer une machination basée sur la malveillance.
Cela na pas semblé troubler les "juges aux ordres" au moment du verdict. Bien entendu, laccusé et son défenseur furent tenus dans lignorance de ces charges supplémentaires; alors quil leur avait été dit quil nen serait pas fait mention au prétoire mais sans préciser que de nen pas parler ne signifiait pas, dans lesprit du Génésuper et du tribunal, quon nen tiendrait pas compte.
Le rapport du Capitaine Laroche est accablant pour le Génésuper, directement mis en cause dans ce document qui note plusieurs anomalies dans le déroulement du procès, quil révèle. Tel quil fut traité, le témoignage du Lieutenant Jacobi est particulièrement instructif. Cet officier avait été le premier à rencontrer Robert après sa capture et à sentretenir avec lui, à chaud. Il lavait autorisé à faire disparaître certains documents compromettants pour des amis du fugitif, mais cela était resté un secret entre les deux lieutenants.
Lors de son témoignage devant la cour, Jacobi rapporta quil avait assisté à linterrogatoire de Robert à Langson par le Lieutenant-Colonel Jay. Il précisa quil sétait placé dans un coin de la pièce, par discrétion, mais quil pensait quaucune parole échangée ne lui avait échappé. (On peut en être persuadé puisque Robert le sachant bien disposé à son égard avait tout intérêt à parler pour quil lentende et que le ton de sa voix, qui ressemble à celui du Ministre Pleven, est naturellement audible).
Malgré les sollicitations des juges militaires, le Lieutenant Jacobi refusa obstinément dadmettre avoir entendu laccusé avouer au colonel quil voulait "sengager dans une armée étrangère". Le point était dimportance, puisque laccusation le prétendait et que la défense le niait absolument; sen tenant au coup de cafard suscité par la crise de dysenterie que le rapport des deux médecins corroborait. Il est possible que le Lieutenant Jacobi ait joué sur les expressions "armée étrangère" et "armée du Général De Gaulle", puisque la propagande de Vichy qualifiait les Forces Françaises Libres "détrangères", mais le fait est que, devant le tribunal, il nia avoir entendu laveu que consignait le Lieutenant-Colonel Jay dans son rapport.
Le lieutenant-colonel nétait pas présent devant la cour qui avait estimé que son rapport suffisait, alors quelle "cuisinait" le lieutenant pour quil revienne sur ses déclarations et salignât sur le procès-verbal du lieutenant-colonel. Les juges estimèrent cependant être assez informés et ne jugèrent pas utile de convoquer Jay devant eux pour le confronter à Jacobi et essayer de découvrir la vérité qui déterminerait la gravité du crime de Robert. Celui-ci sen tenait à une défense sollicitant beaucoup les faits, mais bénéficiant de lappui des médecins : "il sagissait dune tentative impromptue de passage en Chine, dans un moment dextrême faiblesse physiologique ayant eu des répercussions sur le comportement; les documents nayant été emportés que pour faciliter laccueil".
Le témoignage de Jacobi rendait possible le maintien de la position de la défense et créait le doute normalement favorable à laccusé; si le Gougal et le Génésuper avaient voulu limiter laffaire, ils en avaient ainsi les moyens juridiques à opposer à une éventuelle, quoique improbable, intervention japonaise. La cour ne voulut pas de confrontation qui risquait dêtre profitable à laccusé. Les jeux étaient manifestement faits davance, comme le révèle le rapport Laroche de 1945. Refusant la confrontation Jay-Jacobi, refusant de prendre en considération les rapports médicaux et même de demander une contre-expertise, le Commissaire Pied assura que la faiblesse physique était la manifestation dune détresse morale provoquée par léchec de la tentative dengagement dans une "armée étrangère".
Chacun savait que le rapport Jay ne reflétait pas la vérité, puisquil sagissait dune ré-écriture du procès-verbal de linterrogatoire de Langson; à la demande du Commandement qui voulait que certains faits ne soient pas mentionnés. Logiquement, une confrontation simposait puisque le document sur lequel reposait laccusation était contesté par le seul témoin, pourtant cité par laccusation. Il ne sagissait pas dun détail, puisque les peines maxima étaient de cinq ans pour un franchissement de frontière et de vingt ans pour un engagement dans une armée étrangère. Devant la cour, Maître Lame, avocat au barreau de Hanoï, se montra peu combatif malgré la bonne position juridique.
Dans sa déclaration de 1945, enregistrée par la Cour de Justice de lIndochine, le Capitaine Laroche précise quil fut le seul à voter "Non" sur la deuxième question : il donne pour motif quil ne pouvait admettre laccusation dengagement dans une "armée étrangère", puisque rien ne létayait devant la cour. Le procès se déroula en deux heures devant ce curieux tribunal "à la botte". Robert fut condamné à 14 ans de travaux forcés, plus les peines annexes dont la confiscation des biens présents et à venir. On avait tenu compte de sa conduite au feu pendant la guerre, mais surtout le tribunal navait pu se prononcer à lunanimité à cause du sens de lhonneur dont le Capitaine Laroche avait été seul à faire montre.
Sur la "notice individuelle" dEugène Robert, en date du 21 Janvier 1942, après un "exposé sommaire des faits qui ont motivé la condamnation à subir", on lit, en "avis motivés", sous la signature du Commissaire Pied : " aucune mesure de grâce ". Tout dans cette affaire navait été que simulacre de légalité : la cause de Robert était entendue avant le jugement; les méthodes qui avaient conduit à la honteuse condamnation du Capitaine Dreyfus Alfred avaient conduit aux mêmes résultats envers le Lieutenant Robert Eugène. Les noms des officiers en cause, y compris le Génésuper, sont dans le rapport édifiant du Capitaine Laroche.
Celui qui était devenu "lex-Lieutenant Robert" fut amené, menottes aux mains, entre des gendarmes à la Maison Centrale de Hanoï : il y reçut le numéro 57.227, comme un "droit commun".
Logé dans une cellule de 8 mètres sur 8, il y trouva quatre Européens et dix Asiatiques autour dun seau hygiénique et une cruche deau, dans la saleté. Les promenades avaient lieu le matin, dans une cour carrée de 10 mètres de côté dont les murs hauts de 6 mètres étaient peints en noir : 25 détenus y évoluaient, constituant un véritable échantillonnage de prisonniers.
Robert y rencontra Labussière, as des A.V.G. de Chennault en Chine, qui seront plus connus sous le nom de "Tigres Volants". Il avait été capturé après une tentative maritime pour rejoindre les Forces Françaises Libres. Lancien as de la chasse fit les présentations : espions au profit des "Japs" (pris avant larrivée de ceux-ci en Indochine et donc avant les "accords"; généralement des minables); légionnaires déserteurs dorigine germanique qui sétaient trouvés attirés par les victoires nazies récentes et les hautes payes versées par Tchang Kaï-chek aux instructeurs européens de son armée dépenaillée et peu motivée; assassins de toutes sortes et trafiquants de même.
Dans ce milieu, lex-Lieutenant Robert nétait plus quun matricule de M.C., souvent considéré comme un corps étranger au milieu, tant par les autres détenus que par les gardiens. Quatre Chinois tranchaient sur le lot des condamnés pour "crime de sang" : il sagissait des meurtriers du secrétaire de Wang Chin Wey, beau-frère de Tchang Kaï-chek et comme lui héritier du Docteur Sun Yat Sen, le "père" de la République de Chine. Alors que Tchang dirigeait la "Chine de Tchoung-king", dite "Nationaliste", Wang présidait aux destinées de la "République de Nankin" qui coïncidait avec la zone doccupation japonaise. En fait, cette "collaboration" nest pas à juger selon nos normes occidentales et il y avait de curieuses "passerelles" entre les deux "Chine" des deux "Héritier de Sun Yat Sen" et même avec celle de Mao Tsé-toung non reconnu par les Soviétiques, alors que Tchang Kaï-chek létait.
Lassassinat du secrétaire avait été un "avertissement", qui avait dailleurs été reçu comme tel : la mort dun homme nétait que très accessoire. En Chine, les limites des convenances, dailleurs fluctuantes selon les contingences, doivent être respectées impérativement : trop de choses en dépendent dans ce monde où tout interfère sous des lois non écrites dune féodalité non héréditaire mâtinée de "congrégations" et autres mafias asiatiques. Ce groupe de Chinois constituait le seul élément sympathique du lot de prisonniers. Son chef, Huan, avait appris le français au cours des trois années quil venait de "tirer" depuis la condamnation du quarteron.
Dès le prononcé du jugement, appel avait été fait auprès du Général-Commandant-Supérieur Mordant, pour que la femme et les enfants de Robert soient assistés en France où ils résidaient (deux ans et demi et un an). Bien que le mot "Famille" ait été laxe de la devise de lEtat Français institué par le Maréchal Pétain, le Génésuper répondit quils ne pouvaient compter sur aucun secours.
Grâce au directeur de la Maison Centrale, Mr Lefèvre, le prisonnier fut finalement mis dans la cellule n° 4 où étaient déjà les prisonniers gaullistes Labussière, Delaunay et Greiveldinger, que le Docteur Bechamp rejoignit en Mars. Au début, Robert put recevoir quelques visites. Le Gouverneur-Général Decoux en ayant été informé, intervint pour faire cesser ces "errements" et ordonner une enquête à ce sujet : un ex-journaliste de la feuille "LAvenir" avait parlé. Il appartenait au Service de Propagande du Gouvernement-Général, dirigé par le Capitaine de vaisseau Robbe, et deviendra célèbre le jour où il adressera ses félicitations au Baron von Dellinghausen à loccasion de la "prise de la forteresse de Stalingrad" par Paulus
A peine enfermé, Robert songea à sévader pour rejoindre les F.F.L. Cette fois il voulait tout préparer soigneusement. Par Huan, il se fit rédiger une sorte de "laissez-passer" en chinois, qui devait lui permettre dêtre aidé par les Célestes.
Lévasion dun hôpital étant théoriquement plus facile que dune prison, Robert tenta de se faire admettre à Lanessan; ajoutant des troubles cardiaques provoqués et diverses manifestations de maladies à sa très réelle et évidente dysenterie. Le docteur de la prison diagnostiqua des coliques néphrétiques. En haut lieu, où il fallait toujours en référer au sujet des "dissidents-traîtres", lhospitalisation fut refusée. Mais elle fut accordée, pour "un mois de repos", à Péro condamné pour espionnage au profit des Japonais : cette différence sexpliquait par la mise en application de la politique de "Défense Commune Franco-Japonaise de lIndochine".
En Août 1942, le directeur de la Maison Centrale ayant été remplacé, le Capitaine Guiol se vit interdire, sous peine de sanctions, de venir visiter Robert sous de vagues prétextes de "nécessités de service" qui ne trompaient personne. Il était un des très rares à pouvoir exciper de ces "nécessités". Les menaces envers les visiteurs ne cessèrent jamais jusquen fin de 1944, chaque fois que quelquun crut trouver une raison plus ou moins plausible de solliciter une autorisation de visite. Le black-out était tel sur lincarcération des gaullistes que le Général Sabattier, commandant des troupes en Sud-Indochine (et futur Génésuper et délégué du gouvernement lors de la retraite vers la Chine début Mars 1945), napprit que par hasard la présence de Robert et des autres "dissidents" à la Maison Centrale de Saïgon : on en était pourtant à la Libération, en France
En Septembre 1942 eut lieu une visite des installations de la prison de Hanoï par lInspecteur des Affaires Politiques, Del. En haut de la porte de la cellule, un grillage permettait une relative aération : le représentant du gouverneur-général le fit remplacer par une plaque de tôle pleine. Il ne voulut pas tenir compte de la température du lieu, ni de laggravation des conditions de détention que cela entraînait. Il fit disloquer le groupe des "gaullistes" en deux : Robert fit tandem avec Greiveldinger, de léquipée de Labussière; Richard et Boulle furent mis au secret Pour les premiers, il sagissait de provoquer des confidences de "lex-lieutenant", quon pourrait extorquer à lautre : ce fut sans résultat.
Malgré les signes cliniques qui commençaient à affoler linfirmier et les gardiens - ainsi que le rapport favorable établi par le Médecin-Capitaine Farge - le Résident Haley refusa lhospitalisation. Linquiétude manifestée par les Docteurs Fageole puis Rivoalen, appelés durgence par la direction de la Maison Centrale, ny changea rien : ils avaient pourtant constaté des syncopes et un état squelettique "préoccupants". Les effets de la dysenterie et du régime de famine de la prison sajoutaient aux effets de la grève de la faim partielle du "Matricule 57.227", mais les "crises cardiaques" de Robert étaient simulées sur les bons conseils que lui avait donné le Docteur Bechamp, récemment incarcéré.
Voyant le fiasco de ses manoeuvres pour se faire hospitaliser et le risque mortel quil courait sans que cela parut émouvoir lautorité militaire - et peut-être à la satisfaction du proconsulat en Indochine - Robert décida quil sévaderait de la prison. Il recommença à se nourrir normalement, puis à faire de léducation physique, progressivement. Son voisin Greiveldinger, libérable sous peu, avait lautorisation de se rendre en ville, sous bonne garde, pour y recevoir des soins dentaires. Robert lui demanda de repérer les alentours de la prison, la façon dont seffectuait la surveillance extérieure et la police des carrefours voisins.
Par cet Eurasien observateur, il apprit ainsi où se postaient les gardes, comment seffectuait la veille armée dans les miradors et où opéraient les "Linh" de la G.I. (Miliciens de la Garde Indochinoise, ex-Garde Indigène). Il avait lui-même noté toutes les particularités de la prison, telles quil avait pu les observer de lintérieur au cours des promenades et déplacements divers. Sur ces bases, il étudia soigneusement son projet dévasion, prévoyant déviter de prendre contact avec des relations que la Sûreté pouvait avoir fichées en raison de leurs rencontres antérieures ou de leur opposition connue à la Révolution Nationale, ou supposée.
Il projeta de sévader à une heure théoriquement défavorable en raison du temps quelle laisserait à la police pour quadriller la ville. Il était convaincu quaprès sa sortie de prison il lui faudrait passer un certain temps camouflé dans Hanoï, avant de passer la frontière. Il avait conscience que, dès quil serait en ville, son sort dépendrait de laide quil pourrait recevoir; mais grâce à Huan il savait par où, avec qui et comment passer la frontière. La réussite de son évasion était liée à ses possibilités de camouflage à Hanoï. Le problème était ardu à résoudre, non tellement celui du lieu de camouflage, mais celui du "point de chute" immédiat; faute de pouvoir informer des amis de lextérieur de la date de son évasion, ni même de cette éventualité.
Dans une ville sous contrôle policier où le mouchardage était stimulé par des promesses de primes substantielles et la propagande de la Légion des Volontaires de la Révolution Nationale - qui la présentait comme un devoir envers "la Personne du Maréchal Chef de lEtat" - il ne fallait pas se tromper sur le choix de la première personne à laquelle demander la première assistance, ni sur lheure à laquelle se présenter chez elle en tenue de bagnard; uniforme qui se remarquerait sur un Européen. Tout se jouerait là, puisquOrsini le camouflerait ensuite le temps nécessaire.
Le 12 Janvier 1943 - la victoire de Leclerc au Fezzan est acquise - à 6 heures 30 au cours du quart dheure de promenade, survint loccasion attendue. Profitant de deux bancs laissés dans la cour pour y prendre les repas, Robert, abandonnant soudain la ronde monotone, construisit à linstant une sorte déchafaudage quil dressa dans un angle du mur. A la stupéfaction des prisonniers et des gardiens restant sans réaction, il grimpa avec agilité et atteignit un tuyau distant du sol de près de six mètres. Sen aidant, il parvint sur le toit du bâtiment principal. De là, passant sur les tôles recouvrant lescalier du gardien Levanti, il accéda dans la cour du gardien-chef, puis, par son escalier et sa terrasse, atteignit un autre toit; doù il descendit par les grilles défendant les fenêtres des appartements des gardiens : curieux "passant" apparu soudain aux yeux étonnés des familles prenant leur petit déjeuner
Après un rétablissement sur le mât du pavillon au-dessus du porche dentrée, Robert se laissa tomber de quatre mètres dans la rue, entre le gardien et la sentinelle qui le prirent dabord pour un ouvrier. Le voyant "piquer un cent mètres" en direction du Palais de Justice, ils comprirent quil sagissait dune évasion et donnèrent lalerte à lintérieur de la prison, déjà alertée par le gardien surveillant la ronde interrompue. Pendant ce temps, lévadé se précipitait vers la cathédrale à travers la foule empressée qui ne prenait pas garde à cet original. Entre le moment où Robert dressa son "échelle de singe" et celui où il se trouva caché dans un confessionnal, il ne sétait pas écoulé une demi-heure. Il reprit son souffle dans lombre, bercé par les chants dun office funèbre.
Un quart dheure après que lalerte eut été donnée, ce fut leffervescence dans la ville : patrouilles armées parcourant les rues; barrages comportant parfois des mitrailleuses en batterie; voitures arrêtées et fouillées; visites de tous les hôtels et des domiciles de personnes fichées par la Sûreté, sans oublier les bordels européens et tonkinois qui sont des endroits discrets où se cacher. Lentrée en action des "forces de lordre" si peu de temps après lalerte - pour capturer un homme seul ne cherchant pas à commettre dattentat - fut remarquable : deux ans plus tard, lors du coup de force japonais, lE.M. tergiversera et les autorités civiles attendront leur internement, bien qualertés depuis des heures
A voir ces déploiements militaires et policiers, on pouvait croire quun immense danger planait sur la capitale du Tonkin, dont toutes les issues restaient contrôlées sévèrement. Après un moment démotion et de crainte, les "Japs" se firent aux mouvements de troupe et investigations policières dont on leur avait donné la raison. La peur des réactions du gouverneur-général et laffolement des responsables civils et militaires étaient tels quon poussa le zéle jusquà faire atterrir un petit avion qui effectuait une mission dans la région de Langson; cependant, la troupe gardait son "calme colonial".
La crainte de lire de lamiral-gouverneur était justifiée. Elle ne tarda pas à se manifester selon ses penchants naturels autocratiques : il considérait cette évasion comme une insulte à sa personne et à son autorité; ce qui devait entraîner des sanctions. Pour ce qui concernait le "traître" qui venait de sévader, lamiral faisait appel aux "hauts sentiments patriotiques" de la population, en les stimulant par la promesse dune prime substantielle en rapport avec le "crime". Pendant ce temps, étendu sur le toit de la cathédrale où il était monté goûter enfin du soleil, Robert attendait calmement la nuit à la faveur de laquelle il irait chercher un refuge.
Au soir, profitant de "lascension" du bedeau venant sonner les cloches pour la dernière fois de la journée, le fugitif se faufila à lextérieur de lédifice. Dans la rue, il ne suscita pas la curiosité des Tonkinois vaquant à leurs affaires, à peine interpellé à loccasion par quelque tireur de "pousse-pousse" en quête de clientèle qui le sollicitait de lhabituel "chep-chep, toi pousse ?". Tranquillement, il se dirigea vers la Rue Duvilliers, évitant seulement dapprocher les Européens et les policiers tonkinois. Dans cette rue demeurait lAdjudant Fauvel dont il connaissait les sentiments et qui, il le savait, laiderait.
Le sous-officier avait déménagé depuis quelque temps : faisant semblant de ne pas reconnaître Robert, puisquil ne le dénonça pas, le sous-officier inconnu qui ouvrit la porte donna la nouvelle adresse de son prédécesseur Rue des Vermicelles. Fauvel y était. Il accepta daller prévenir le Lieutenant-Colonel Despeaux, chez qui lévadé pensait trouver aide avant de rejoindre le domicile puis la cache promise par Orsini. Ladjudant se rendit immédiatement chez lofficier-supérieur pour le prévenir de lévasion de Robert et linformer de ses besoins.
Là aussi, il y avait eu déménagement : ce fut le Lieutenant-Colonel dArtillerie Pig qui ouvrit la porte dans la nuit. Croyant avoir affaire à Despeaux, Fauvel délivra son message, sans méfiance, puis revint annoncer que la mission était accomplie. Pig avait fait la Campagne de France, comme Robert; il était arrivé en Indo-Chine par le même itinéraire. Contrairement au lieutenant, le colonel était un fidèle inconditionnel du maréchal. Il nétait pas non plus de la trempe de ladjudant, qui navait pas hésité à porter assistance à un officier condamné pour avoir voulu continuer à se battre contre lOccupant de sa patrie : Pig renvoya le message sans commentaire, et sans avoir révélé ses intentions.
Toute la nuit, contretemps et aides se défilant augmentaient les risques de capture. Le contact fut enfin pris dans la nuit avec Orsini, qui accepta de loger le candidat au combat de la France Libre. Il pensait devoir le garder pendant une quinzaine de jours avant de le conduire dans une maison à une cinquantaine de kilomètres de Hanoï. Lévadé y attendrait tranquillement pendant un mois que les choses se calment dans la ville et le relâchement de la surveillance et que prenne consistance la rumeur de son arrivée en Chine. Ensuite, grâce à la complicité de contrebandiers amis que connaissait lastucieux Orsini, la frontière de Chine serait franchie.
Malgré quelques déconvenues, lespoir dominait au domicile de laccueillant adjudant, déjà parti au travail avant laube. Au petit matin, Madame Fauvel et Robert virent arriver la Sûreté, escortant le sous-officier que la police était allée cueillir à son bureau. Il ny avait aucune possibilité de fuite. Après lirruption des policiers, Robert et les époux Fauvel se trouvèrent enchaînés : le Lieutenant-Colonel Pig avait "rendu compte" à létat-major; lequel avait aussitôt alerté la police avec cette promptitude qui fit défaut en Mars 1945.
Après la guerre, le colonel ne nia pas sa dénonciation et son père lexpliqua dans une presse locale : dans un article du "Clairon" de Fort de France, on put lire en 1949 que " ce nétait pas le compte-rendu, quil était dailleurs tenu de faire, qui avait déterminé larrestation du lieutenant, mais les indications fournies directement à la Sûreté par le Colonel D " (autre que Despeaux). En somme, la vilenie était loeuvre de colonels-mouchards du maréchal : être tenu de faire un compte-rendu immédiat sur un tel sujet peut se discuter, mais la célérité - quencore une fois on ne retrouvera pas lors du coup de force japonais - était-elle indispensable à une telle époque ?
Malgré les dénégations tardives du Colonel Pig, il demeure que Robert fut capturé sur dénonciation à laube de la nuit de son évasion : une seule personne, cette nuit-là, savait où trouver le fugitif. Quil y ait eu un dénonciateur ou deux exploitant la même source, lorigine reste la même. LHistoire na pas retenu le nom du Juda qui perçut les 500 piastres promises par lAmiral Decoux (le salaire annuel dun boy). Il ny a pas eu de pendu par remords dans un "champ du potier". Robert, lui, restait muet : "Il navait rien vu, ni entendu et il ne se souvenait de rien". Il nen démordait pas, fixant dun air narquois ceux qui linterrogeaient.
Lamiral-gouverneur-général tenait enfin une "affaire" comme il en recherchait pour étayer sa propagande : on chercha à prouver lexistence dun "complot gaulliste", dailleurs imaginaire. Pour complaire, le Commissaire Lane voulut absolument en apporter la démonstration. On arrêta les époux Fauvel et Orsini; Mr Auriol; le Colonel Despeaux. On interrogea des civils et des militaires que les ragots des Volontaires de la Révolution Nationale désignaient comme de "possibles relations de Robert".
Le Service de Propagande, que dirigeait le Capitaine de vaisseau Robbe et auquel appartenait le Colonel Denis - ex-Commandant des Troupes en Nouvelle-Calédonie où il avait choisi de se rallier à Vichy, en Indo-Chine - sempara de laffaire : on allait montrer combien les "traîtres au service de Ganelon" (De Gaulle) étaient dangereux et travaillaient dans lombre. On en profita pour accuser les prisonniers gaullistes de malhonnêteté et de toutes les turpitudes; alors que lamiral semblait atteint de cécité devant les exploits de son entourage direct supposé donner lexemple de la France régénérée. Dans son livre-plaidoyer, écrit des années plus tard, il persévérera dans ses accusations généralisées et mensongères : il ne sera pas le seul.
Tous les E.M., civils et militaires, entrèrent en ébullition et chacun essayait de "se couvrir". Le Gougal se tenait informé, plusieurs fois par jour, du progrès de lenquête; comme si le salut de lIndo-Chine en eut dépendu. La coordination fut plus efficace quau moment du coup de force japonais de Mars 1945 En fait, cela navançait guère. A vouloir trop prouver, les policiers se laissaient égarer par Robert vers des impasses, en oubliant de linterroger sur ce qui était indéniable et pouvait être retenu contre lui. En dix heures dinterrogatoire, ininterrompu et sans le moindre repos, ils ne purent obliger Robert à donner son emploi du temps depuis son évasion. A plus forte raison nobtinrent-ils pas la moindre indication sur les aides volontaires ou non quil avait pu recevoir. Il se plut, par contre, à démontrer que les accusations portées contre les autres personnes arrêtées à la suite étaient sans fondement. Promesses et menaces, adroitement dosées, ne purent surprendre sa détermination. Il fallut bien abandonner les prétentions et la légende du "complot gaulliste". On ne savait rien dautre que le fait de lévasion, laccueil par Fauvel et la dénonciation du colonel : lévadé-dun-jour fut reconduit à la Maison Centrale de Hanoï.
La Résidence navait pas manqué de faire du zéle et avait donné des ordres impératifs : Robert fut immédiatement mis au cachot, sans ménagement. On ne lui réserva pas la petite cellule ordinaire, sinistre et démoralisante : il inaugura une cruauté dun autre âge, ressuscitée pour lui par lAmiral Decoux qui avait sans doute oublié ses jours de "trou", lorsquil était à Borda. Il sagissait dun supplice, compte tenu de lappareil et du temps dapplication de la peine : la "Barre de lIndo-Chine". Elle navait rien à voir avec le titre du livre-plaidoyer quécrivit en 1949 Decoux sur le bord de la vasière de la rivière de Pont-LAbbé.
La cellule, de 2,20 m. de long et 1,50 m. de large, rappelait une morgue de lazaret à la paillasse cimentée : une dalle de béton, surélevée de 0,60 m., servait de couche. Dans ce bat-flanc au ciment patiné par la sueur était scellée une sorte de joug métallique, patiné à une quarantaine de centimètres en avant du mur de séparation davec le couloir. Un garde y veillait en permanence, loeil sur le cadenas de la tige qui, assemblant les deux parties articulées du joug, traversait le mur pour que le verrouillage soit hors de portée du bagnard. Au plafond, une lumière aveuglante brillait en permanence et, de temps à autre, le gardien surveillait lintérieur de la cellule. Cette geôle avait été aménagée autrefois pour les condamnés à mort du genre "pirate des frontières" aux sinistres exploits cruels. On les y enfermait la veille de leur exécution (généralement suivant la condamnation de 24 heures), et non pour des semaines comme on le fit pour les prisonniers gaullistes. Aucun Européen ny avait encore été mis; même pas les traîtres en faveur du Japon ou de lAllemagne, ni aucun Indochinois non condamné à mort. Depuis peu, en avait été rétabli le principe pour les traîtres - ne pouvant appliquer la peine de mort - mais pour de courtes durées avait-on cru.
Que le temps soit frais, comme il lest une saison au Tonkin, ou non, le vêtement était un simple bourgeron. Le détenu restait allongé sur le ciment, les chevilles prises entre la partie scellée et lautre qui sarticulait sur elle, côté mur, et se verrouillait à lextérieur à laide dune barre dacier. Pour ses besoins naturels, le prisonnier était censé disposer dun seau hygiénique, déposé dans la ruelle du bat-flanc en béton. En fait, il ne pouvait lutiliser quoccasionnellement : avec ses entraves, après dincroyables contorsions quimposaient les chevilles immobilisées comment se positionner au-dessus du récipient nauséabond ? Robert étant dysentérique, on devine dans quel état se trouvaient généralement le prisonnier et la geôle. Pour y remédier, tous les matins, un nettoyage au jet deau rinçait local et pensionnaire : ce régime dura soixante jours.
Lincarcération au cachot saccompagnait du "régime bouillon" : un euphémisme pour un quart de riz sans saveur et un morceau de pain de maïs, gluant et lourd à lestomac. Manifestement, ce local navait pas été prévu pour une telle destination : le Gouverneur-Général et le Résident Supérieur au Tonkin ne furent pas troublés par une telle considération. Le nouveau directeur de la Maison Centrale exécuta les ordres : il avait été mis en place pour "rétablir lordre". Cependant, il nintervint pas lorsquun gardien, jouant sur les mots dun ordre verbal, nenserra quune cheville du bagnard; ce qui lui donnait une légère aisance de mouvements.
Pendant que lon traitait ainsi le lieutenant gaulliste, le médecin de la prison envoyait Per, condamné pour haute trahison en faveur des "Japs", faire une "cure de repos" à lhôpital. En ville, les sanctions tombaient sur le personnel administratif; ce qui rendait la plupart des gardiens furieux et les incitaient à se venger sur les gaullistes. Les époux Fauvel furent condamnés à six mois de prison. On navait pu poursuivre les époux Orsini, puisquils nétaient pas intervenus dans lévasion et navaient pas été contactés par le fugitif qui nia toujours lavoir prévu dans son plan. Par une sorte de "lettre de cachet", ils se retrouvèrent pour longtemps, dordre de lAmiral Decoux, internés sans jugement et sur des suppositions.
En Février 1943 - interprétant en le détournant un décret de son prédécesseur - lAmiral Decoux ordonna disoler en cellules spéciales les condamnés pour "trahison". Ladministration pénitentiaire reçut lordre de transférer les "gaullistes" et les traîtres au profit de lAxe dans les locaux disciplinaires de la prison : à lentrée du couloir daccès fut pendue une pancarte, valable pour les uns et les autres, portant linscription "Haute Trahison". Lassimilation ne semblait gêner aucune autorité Dans ce couloir, les sorties se limitaient à deux fois un quart dheure par jour et les condamnés revêtirent le bourgeron gris de bagnard portant les lettres fatidiques : "M.C." (Maison Centrale).
Pendant que se passaient ces événements, il avait fallu hospitaliser le Docteur Bechamp, ajoutant la maladie à son handicap physique grave. Cependant, son état ne provoquait que des sarcasmes des responsables du gouvernement de la colonie. Des instructions du gouverneur-général prescrivaient de lui demander ce dont il avait besoin dans son état et de ne pas en tenir compte ! Ces directives furent suivies à la lettre, sans égard pour son état sanitaire, ni pour la personnalité quil était.
Fin Mars 1943, un mois de cachot supplémentaire fut infligé à Robert, parce quil avait osé dire quil navait pas reçu sa ration journalière de nourriture : le motif était particulièrement futile, puisquil sagissait de savoir si le jour de sa sortie du cachot de la "Barre de lIndo-Chine" devait être compté comme un jour de "mitard" au régime "bouillon", ou journée de cellule disciplinaire au régime "normal". Comme il ne sortit quentre les deux repas, la discussion pouvait séterniser.
Le 1er Avril, sur décision du 17 Mars prise directement par le gouverneur-général, le condamné fut conduit à la gare, en vue de son acheminement sur Saïgon pour être transféré à la Maison Centrale de la capitale du sud. LE.M., qui avait passé de pénibles heures lors de lévasion de Robert, avait délégué le Colonel Gui pour sassurer que "tout est bien fini", selon le terme du compte-rendu. Ce transfert avait été décidé pour éloigner le prisonnier de la frontière de Chine, quil aurait sans doute atteinte et franchie sil navait été repris si vite.
On comprend lanxiété du gouverneur-général et des autorités militaires et civiles : Robert aurait été un témoin gênant sil était parvenu à rejoindre la France Combattante et y témoigner de la façon dont ladministration de Vichy en Indo-Chine traitait ceux qui voulaient poursuivre le combat contre lOccupant : ce ne fut que partie remise et les révélations furent dautant plus désastreuses, à tous points de vue. Pendant que se déroulaient ces événements, dautres se précipitaient dans le monde. On savait maintenant ce que représentait le désastre allemand à Stalingrad : ce Stalingrad dont la presse de lamiral célébrait il y a peu la prise et au sujet de laquelle le Directeur de la Propagande de lAmiral Decoux adressait ses vives félicitations au représentant du IIIème Reich en Indo-Chine. Dans le Pacifique, les défaites japonaises se succédaient, sur terre et sur mer, depuis le milieu de 1942 : Guadalcanal avait succédé à Midway. Notre armée dAfrique avait rejoint les Forces Françaises Libres, les "traîtres dans des forces étrangères" selon la terminologie de lAmiral Decoux. En France même, la Résistance prenait de lampleur : décidément la roue tournait
Le Gougal commençait à craindre que, du fait de lévolution des événements, les "gaullistes" puissent trouver aide en cas dévasion. Les craintes de lamiral étaient fondées, mais précoces. Malgré de très timides velléités que lon constatait parfois chez des exécutants, la crainte quinspirait lhôte du Palais Puginier suffisait à maintenir chacun "dans le devoir", selon la formule chère à lamiral imbu de son autorité. Les contraintes étaient telles que le Général Sabattier, qui commanda le 21ème R.I.C. au cours de la Campagne de France - au temps où Robert était à la tête dun Groupe Franc - et qui commandait la quasi totalité des troupes de la Division de Cochinchine-Cambodge après avoir rétabli la situation lors de la guerre du Siam, a toujours ignoré la captivité à Saïgon de Robert, Boulle, Labussière et même du Docteur Bechamp qui était une ancienne relation suivie de Chine !
Au cours du voyage qui dura du Jeudi 1er Avril à 19 heures au Samedi à 13 heures, le captif ne fut pas désentravé une minute. Il passa 42 heures enchaîné dans un train, par la température que lon devine. Les gendarmes avaient reçu des consignes verbales précises et impératives, accompagnées de menaces en cas de manquement qui les renforçaient. Ils se montrèrent corrects, mais exécutèrent les ordres. Cela comprenait daccompagner Robert, toujours enchaîné, jusquaux W.-C.; qui se produisait souvent puisque le transporté souffrait de dysenterie. Son avocat nosa pas protester contre ces mesures inhumaines, tant étaient fortes partout la pression quexerçait le Gougal.
A Saïgon, du fait des locaux, il fallut se résigner à ne pas isoler le prisonnier descendu de Hanoï. Il fut enfermé dans la célèbre "salle 8", réservée aux fortes têtes. Le climat de la Cochinchine est plus humide que celui du Tonkin et plus difficile à supporter. Chaleur et moiteur, en absence de soins dhygiène suffisants, eurent vite fait de susciter toutes ces "misères coloniales" qui ont le point commun de provoquer de douloureuses démangeaisons persistantes. Le dérivatif de la lecture faisait défaut et ces "dangereux" prisonniers, comme les qualifiait le Directeur Cast, ne pouvaient prétendre à un travail en atelier comme les "droits communs".
Le seul "allégement" consenti fut quen arrivant, il ne fut pas mis dans le "mitard" de la "Barre de l'Indochine". A Saïgon, ex-résidence des amiraux-gouverneurs, le carcan de Hanoï était remplacé par un système directement venu des cales de discipline de la Royale : des manilles coulissant sur une barre de fer. Labussière subira de longues semaines, rivé au béton de la cellule. La seule visite que recevait un gaulliste était celle du Père Tricoire, prêtre des Missions, figure bien connue de Saïgon, au franc-parler ne pouvant offrir que des paroles d'un mâle réconfort. D'autres gaullistes se trouvaient déjà dans cette prison, dont Huchet chef du premier réseau ayant fonctionné dans le Sud et d'une efficacité reconnue, Rouan, André, Jan, Valois, Longelin, Eggenspieler, et Rey dont les autres se méfieront.
Il y avait aussi des "passagers", comme Dauphin qui fut enfermé pendant un mois dans la "salle S" où il eut à se défendre contre des rats avant de se voir expédier, par "lettre de cachet" du Gougal, au camp d'internement de Long Xuyen. Sans doute en raison de sa courte appartenance à la police comme contractuel à Toulon, Longelin s'était vu offrir le poste de bibliothécaire et, comme les gardiens aimaient bien que le travail soit fait par d'autres qu'eux-mêmes, ce "commis" eut à établir les tours de garde : dans la mesure du possible, il pouvait choisir les gardiens les moins "teigneux" pour le service du bâtiment "S" où finirent par se retrouver tous les "dissidents". Ce peu, dans leur situation, constituait cependant un "mieux" apprécié.
Fin Avril, sans doute à cause des événements en Afrique du Nord qui consacraient la défaite allemande sur ce continent, le directeur de la prison et les gardiens commencèrent enfin à se montrer plus humains envers les prisonniers, mais cela en tête-à-tête et en recommandant bien de n'en rien dire à quiconque. Cette "compréhension", selon l'expression parfois employée, n'était qu'opportuniste, comme le démontraient les sanctions à la suite de dénonciation même sans un semblant de preuve, ainsi que le vérifia Mr Huchet : à 54 ans et en très mauvais état de santé, il fut mis aux fers dans le sinistre cachot pendant 60 jours, pour une "tentative d'évasion" inventée de toutes pièces par un mouchard en mal de quelque faveur. Chacun savait que le "crime" était une invention, mais nul ne voulait courir le risque que l'amiral découvre "une tentative d'évasion de gaulliste" n'ayant pas été suivie de sanction.
Fin Juin 1943, les autres "dissidents" de la Maison Centrale de Hanoï furent transférés à leur tour à Saïgon : trop de "bonnes volontés" risquaient de se manifester en cas d'évasion et il était hors de question, pour l'amiral-gouverneur, de laisser passer en Chine, et donc d'y rencontrer ses amis aviateurs américains, celui dont l'évasion était redoutée entre toutes : Labussière.
La fidélité envers "La Personne du Maréchal Philippe Pétain Chef de l'Etat Français" se manifestait encore pleinement à la tête des autorités d'Indo-Chine à tous les niveaux. En Novembre 1943, alors que la santé de Robert devenait réellement chancelante au point d'inquiéter les docteurs intervenant en prison, le Général-Commandant-Supérieur Mordant infligea une nouvelle sanction au prisonnier. Rien ne l'obligeait à cela, puisque, un an plus tard et bien que les Japonais soient devenus autrement soupçonneux, il l'annulera après que des événements décisifs se soient passés en France en faisant tourner ce fameux "vent de l'Histoire".
Jusqu'à cette intervention du Génésuper, Robert réussissait, grâce à des amis rares mais sûrs, à faire envoyer de temps à autre, toujours en fraude, un message à sa famille restée en France. Il passait par la Télégraphie Militaire, dont le chef était le Colonel Cavalin. Dès la décision du Général Mordant, ce "trafic" cessa et Robert resta sans nouvelles des siens. (Fin de 1944, lorsque Robert s'évada et que Mordant fut devenu le Chef de la "Résistance-Officielle en Indo-Chine", avec le colonel-chef de ses transmissions, l'évadé se présenta à celui-ci qui le serra sur son coeur. Ainsi est la vie).
Le délabrement physique de Robert inquiétait sérieusement les médecins de la prison et le bagnard fut enfin hospitalisé à l'hôpital Grall. Très vite, il fut renvoyé entre les murs de la Maison Centrale, par ordre du Médecin-Chef Del à la suite d'une suggestion du directeur de la prison qui lui signala Robert comme particulièrement dangereux pour l'heureuse poursuite de la carrière des fonctionnaires. Dès son retour à la Maison Centrale, le proscrit eut une syncope, mais nul n'osa prendre l'initiative de le faire hospitaliser : il y eut beaucoup de courageux "toubibs" en Indo-Chine, proportionnellement nombreux dans la Résistance, mais à Grall comme à Lanessan il y eut des "chefs" qui ne furent dignes ni de leur état de médecin ni de leur grade.
Toujours en Novembre 1943, la France étant totalement occupée et l'Afrique ayant rejoint les alliés avec l'accord de l'Amiral Darlan protecteur de l'Amiral Decoux, de nouvelles mesures furent prises dans la prison pour "contrecarrer la propagande gaulliste" : Boulle, Huchet, Labussière, Richard et Robert furent descendus dans le "bâtiment S", la prison-dans-la-prison; pour qu'ils soient isolés des autres prisonniers qu'ils étaient accusés de "contaminer". Un léger mieux se révélait dans l'état de santé de Robert, très relatif, mais il pouvait marcher quelque peu.
En fin de Novembre, une occasion incongrue se présenta à Robert et Labussière, dont ce dernier était le seul à pouvoir tirer profit. Les deux prisonniers avaient été réclamés par la Sûreté pour une affaire d'Identité Judiciaire peu claire : menottes aux mains, à pied, en tenue de bagnards, ils se rendaient en fait à une convocation qui n'était qu'un "coup" préparé par une organisation de Résistance comprenant des policiers : ils avaient trouvé ce stratagème pour remettre à Robert des photos de famille arrivées clandestinement. On ne sait trop pourquoi, les deux prisonniers n'étaient pas prévenus des raisons réelles alors qu'ils montaient vers la place de la cathédrale au milieu de la foule habituelle, française et indochinoise, curieuse de ces faces "patibulaires".
Naturellement, ils eurent l'idée de tenter de fuir, tout au moins Willy Labussière qui en avait les moyens physiques, son camarade devant se contenter d'aider à la réussite. La même paire de menottes les attachait, mais Robert, rendu à l'état de squelette, réussit facilement à glisser la main hors de son bracelet d'acier et en avertit Willy qui était en bonne forme. Labussière, se servant de l'anneau et de la chaîne de menottes comme d'une masse d'arme, frappa le gendarme le plus près de lui et bouscula l'autre avant de courir tenter de se mêler à la foule. Robert se cramponna au gendarme le plus proche, tandis que l'autre s'époumonait à siffler à la grande joie des enfants. Mais Willy avait trop présumé de ses forces et, surtout, l'endroit était malheureusement mal choisi pour un tel exploit : le voisinage de la Sûreté. Des "flics" sortirent de partout et Labussière fut ceinturé par une meute dont il ne pouvait se défaire sous les yeux de Robert que maintenaient les deux pandores.
Les deux prisonniers réintégrèrent la prison entre leurs gendarmes. William Labussière fut condamné à 60 jours de fers au cachot. On lui enserra les chevilles dans les manilles coulissantes de la "Barre de l'Indo-Chine" saïgonnaise et il se retrouva, vêtu d'une sorte de simple slip pour tout costume, allongé sur le béton du fond de la cellule large d'un mètre vingt et entièrement noircie au coaltar : prisonnier et local étaient lavés au jet d'incendie chaque matin, d'un même coup. Cette affaire fit un beau scandale et la recherche des responsabilités, à tous les échelons, fit passer bien des nuits éprouvantes : comment cela avait-il pu se faire ? Qui avait manqué de vigilance ?
Le gouvernement de la Cochinchine enquêta jusqu'à descendre à des détails touchant à l'organisation du service de la prison. Le Gouverneur Hoef donna des ordres écrits prescrivant de ne déplacer les bagnards gaullistes que dans leur tenue carcérale. Se préoccupant de tout, cet excellent administrateur donnait une nouvelle preuve de ses capacités en conseillant que des menottes "pour Annamites" soient utilisées pour des Européens comme Robert dont les poignets avaient maigri Par note (n° 2469 C/Api du 0/12/43) il enjoignait une vérification attentive des menottes, avant toute sortie, par l'administration pénitentiaire : Cast, le directeur de la prison, répondit par écrit qu'il s'agissait là de la responsabilité de l'escorte qui devait prendre le prisonnier en charge : par sa réponse il "ouvrait le parapluie" car, pour les déplacements intérieurs, il faisait passer des menottes pour Annamites à Robert.
Le gouverneur était un habitué du détail qui révèle "le chef qui-a-l'oeil-à-tout" cher à la Révolution Nationale : n'avait-il pas adressé une note impérative au Commandant du Bataillon du 11ème R.I.C. à Thudaumot pour lui demander les raisons qui avaient empêché un capitaine (qu'il désignait) d'assister à toute la messe de la Fête des Mères ? Dans l'affaire de l'évasion de Labussière, il envoya une note pour s'étonner de ce que Robert n'ait pas été mis au cachot lui aussi, malgré son état physique. Cast se retrancha derrière un avis médical.
En Janvier 1944, la situation des bagnards gaullistes n'avait guère évolué. Les sanctions contre ceux qui étaient simplement soupçonnés d'appartenir, de près ou de loin, à l'imaginaire "complot gaulliste" continuaient à tomber. On ne reculait pas devant les manoeuvres déloyales : le Contrôleur Kerneïs, arguant qu'il était le compatriote de Robert, obtint de lui rendre visite et fut mis en disponibilité, peu après ! Le seul risque potentiel d'une entrevue de Robert avec d'éventuels sympathisants provoquait des mesures préventives : dès la condamnation de Robert, son adjoint de la Campagne de France fut muté de l'E.M. de Saïgon à l'île de Poulo Condor, où était le bagne de droit commun et politique : en étant revenu grâce à l'astuce d'un compatriote, le Capitaine Jegou, il fut expédié chez les Caodaïstes dans la brousse près de Tay Ninh et, à l'arrivée de Robert à Saïgon, réexpédié au Cambodge
Alors que Robert avait été mis "exeat" sans ménagement de l'hôpital Grall en Février, en Avril 1944 le gouverneur de la Cochinchine reçut une note du gouverneur-général à laquelle il ne s'attendait pas : par T.C. 469 C. du 21/4, le Gougal demandait dans quel état se trouvait Robert, auquel il devait être demandé qu'il sollicitât une "grâce" ! Questionné à ce sujet, le "dangereux gaulliste" répondit qu'il n'avait pas de grâce à implorer mais que d'autres en auraient peut-être besoin sous peu. Ce seul document est la preuve que les sévices envers les "dissidents" n'avaient rien à voir avec une quelconque ingérence japonaise, puisqu'on était prêt à lever les sanctions au moment où les Japonais se montraient attentifs à tout signe d'évolution politique de l'amiral : seule l'administration de l'Amiral Decoux - et lui essentiellement - porte la responsabilité des sévices "indignes" comme les qualifie le Général Sabattier, par ailleurs assez compréhensif envers l'amiral.
Ce télégramme officiel ne traduisait en fait pas une évolution de l'amiral-gouverneur-général. Robert était fonctionnaire des Finances servant dans l'armée au titre des réserves maintenues : de ses amis étaient intervenus auprès de fonctionnaires du ministère à Vichy, dans le cadre du "noyautage des administrations", pour que les conditions de détention soient humanisées. A cette époque, Vichy évoluait rapidement et l'on y recherchait des interventions en faveur de "dissidents" qui pouvaient être un jour portées "à l'actif" de fonctionnaires justement inquiets pour la suite de leur carrière. L'Amiral Decoux n'avait été que le facteur de ce message reçu de Vichy.
Malgré le refus catégorique de Robert de demander une mesure de grâce, ce T.O. eut une vertu magique : les fonctionnaires de l'administration pénitentiaire, isolément, commencèrent à se dire que "si ça bougeait à Vichy" il serait peut-être bon pour eux de se mettre à la nouvelle heure et de bien retourner promptement leur veste. Rien ne semblait changé dans le comportement apparent, mais, lorsqu'il n'y avait pas risque d'être vu par d'autres yeux, les gardiens commençaient à manifester quelques menus égards envers les gaullistes et à leur adresser des paroles d'espoir dont le ton devenait de plus en plus chaleureux à mesure que les nouvelles laissaient prévoir un prochain "deuxième front" s'ouvrant en France.
Le 10 Juin 1944, le Médecin-Lieutenant-Colonel Del, de Grall, acceptait soudain d'hospitaliser Robert : contrairement au pronostic du Génésuper Ayme, "G.I.'s" et "Tommies" n'avaient pas été "rejetés à la mer" ce quatrième jour après leur débarquement en Normandie. Cette mansuétude tardive et non sans arrière-pensée ne l'empêchait d'ailleurs pas de prendre des gages de l'autre bord : il informait les "autorités" des noms de ceux qui venaient échanger quelques mots avec Robert à travers la porte de sa cellule de l'infirmerie spéciale.
Le 20 Juillet, n'ayant pratiquement été hospitalisé qu'à l'approche de la mort pour qu'il ne soit pas dit qu'elle était survenue en prison, le Docteur Bechamp expirait à l'hôpital. La cellule de Robert n'était qu'à trente mètres de la dépouille de son camarade de captivité : sur l'ordre du gouverneur et du directeur, il lui fut interdit d'aller se recueillir un instant dans la chambre mortuaire : Robert ne pesait plus que 54 kg. pour une taille de 1,78 m., ce qui lui aurait interdit toute évasion. Ainsi, alors que la libération du sol de la patrie commençait avec la levée des maquis, se révélait la mentalité des responsables de l'Indo-Chine sous le proconsulat sourcilleux de l'Amiral Decoux.
En Août 1944, après la déroute allemande de Normandie, l'attitude des gardiens de la prison et de leur patron évolua à vue d'oeil : goguenards, les prisonniers finissaient par être émus par toutes les bassesses des matamores de la veille. Le directeur allait jusqu'à laisser entendre qu'il pourrait collaborer à une évasion collective, bien organisée, des prisonniers "gaullistes". L'époque était venue où ceux-ci estimaient qu'une fois dehors ils trouveraient certainement des appuis, tant ceux qui les auraient dénoncé six mois plus tôt s'empresseraient de bénéficier aujourd'hui d'une aubaine qui leur permettrait de porter aide à d'authentiques résistants : Cast raisonnait ainsi et sut monnayer son "aide" devant la Commission de 1946 qui tint compte dans la balance qui pesa ses responsabilités
Cela complotait fort en vue d'une évasion en groupe. Willy Labussière, décidément dégoûté de la navigation maritime, revenait à la spécialité dans laquelle il excellait. Les contacts extérieurs pouvaient maintenant être pris sans problème et il fut décidé qu'on s'emparerait du Farman d'Air France assurant le service entre Saïgon et Hanoï : on se ferait aider par Barrion et le Capitaine De Faÿ; Labussière prendrait les commandes et on s'envolerait avec Huchet, Richard, Robert et Rouan. L'affaire était jouable : on pouvait tabler valablement sur une alerte tardive, déclenchée sans conviction, que suivrait une poursuite sans enthousiasme et mal orientée.
A cette époque, Paris se libérait et c'était vraiment la panique chez tous ceux qui, partout, s'étaient compromis dans la politique de la Révolution Nationale : sans vergogne, ils recherchaient le contact avec des gens qu'ils méprisaient une semaine plus tôt, tandis que les "Francisques" disparaissaient des revers de vestes dans les égouts. Cependant, ceux qui allaient devenir les chefs de la "Résistance Officielle" ne pensaient pas encore à libérer les "dissidents" : on retrouvait le même comportement que celui des autorités d'A.F.N. à l'époque du Général Giraud, encore imprégnées de Révolution Nationale. Le Commandement d'Indo-Chine discutait d'une réintégration des officiers comme 2ème classe alors que l'ex-Génésuper était Chef de la Résistance, reconnu par le Génésuper. Il est vrai que le Général Ayme fut un des rares à arborer la Francisque que lui avait décerné le Maréchal Pétain
A Hanoï, les résistants des premiers temps profitaient du relâchement des niveaux subalternes et avaient mis au point un plan d'évasion des gaullistes de Saïgon. Ceux-ci en furent informés et l'opération "Farman" fut classée. Le nouveau plan avait été préparé par l'équipe Mingant et Lan, au Tonkin, mais en liaison avec leurs correspondants à Saïgon. L'apprenant, et bien que très faible, Robert demanda à réintégrer la prison; ce qui lui fut accordé avec empressement, nul ne tenant à le voir s'évader de sa surveillance.
L'atmosphère que découvrit le "dissident" en réintégrant sa cellule était toute autre que celle qu'il avait connu jusque-là : des officiers de la garnison éprouvaient soudain le besoin de "pointer" au greffe de la Maison Centrale et d'y déposer argent, cigarettes, cigares et bonnes bouteilles. Monsieur le Directeur envisageait d'installer des prostituées européennes - un luxe car leur nombre avait diminué à la suite de mariages - dans la prison même, pour le "service" des gaullistes : il disposait de trois "filles" de "Chez Raymonde", de bonne tenue.
Le cas de ce directeur est assez typique et révélateur, même en s'en tenant à son "mémo" établi après la capitulation des Japonais pour l'information de la Commission de l'Indo-Chine. Parce qu'il avait été socialiste, l'Amiral Decoux avait voulu le muter au Tonkin; ce à quoi s'était opposé Arnoux, Directeur de la Police. Le 2 Juin 1942, il avait été nommé Directeur de la Maison Centrale de Saïgon, par le Goucoch (Gouverneur de la Cochinchine), avec mission "d'y rétablir la discipline". Il accepta ensuite que les "dangereux gaullistes de Hanoï" lui soient confiés : c'est ainsi qu'il les qualifiait encore au milieu de 1944. On n'en était plus là et il retrouvait vite ses réflexes du passé.
Par la suite, il fit état d'actes de résistance qui lui valurent d'être relevé de l'indignité nationale : outre quelques arrangements de service avec des "gaullistes" non classés "dangereux" et des attestations d'ouvriers de la onzième heure, il put faire état de sa façon de traiter les prisonniers américains que l'administration lui confia peu avant 1945. Une demi-douzaine de pilotes de "Task Forces" de l'US. Navy tombés en Cochinchine, et non récupérés à temps par la Résistance, avaient été "capturés" par nos troupes qui, à cette époque, ne les remettaient plus à l'Occupant japonais. C'est ainsi que, à la fin de 1944, ces gaillards s'étaient retrouvés "hébergés" à la Maison Centrale de Saïgon où ils menaient une vie montrant leur ignorance absolue des risques courus sur un territoire contrôlé par l'armée japonaise : leur inconscience, typiquement américaine, dénotait une franche vitalité et une méconnaissance totale de l'ennemi.
Le curieux "Centre d'Accueil" pour aviateurs américains de la Maison Centrale de Saïgon était parfois le théâtre de manifestations intempestives des "hébergés" qui prétendaient à plus de libertés et d'aises. C'est ainsi que le directeur de la prison fut amené à organiser des "soirées", selon le mot employé par lui. Cast écrit dans son rapport : " les aviateurs s'étant plaints de n'avoir pas de femmes, j'ai fait venir un soir les trois femmes françaises de Chez Raymonde. Le Commissaire Tastagnière, le Gardien-Chef Cathelin, le Gardien Francisque et moi-même tenions compagnie dans nos bureaux aux trois aviateurs inoccupés (sic) : en effet, il y avait deux fois plus d'aviateurs US que de "femmes françaises" disponibles. Il s'agit là d'un "acte de résistance" caractéristique. Cast fut heureux de pouvoir se débarrasser ensuite de ces gaillards qui devenaient "impossibles" tant ils accumulaient les imprudences. On parla longtemps de cette soirée qui mobilisa quelques policiers de la Sûreté, qui n'étaient pas tous résistants, pour organiser une maison close dans l'enclos carcéral.
Pendant ce temps le "gaulliste dangereux" Robert savourait lui aussi quelques cigares offerts par le même médecin-chef qui avait refusé son hospitalisation, il y a peu, malgré les avis concordants des médecins de l'administration pénitentiaire.
En fin de 1944, Lan descendit de Hanoï sur Saïgon : accompagné de Tastagnière, du Commissariat de la Gare de Saïgon entré dans la Résistance, il vint prévenir les prisonniers de l'imminence de l'opération et de ses grandes lignes, dont le passage en Chine. Lan, fortement engagé dans la Résistance depuis longtemps, avait rendu service à l'E.M. de Hanoï (au Lieutenant-Colonel Cavalin), ce qui lui avait donné l'opportunité, avec le Capitaine Mingant du B.S.M. et résistant de 1940, de "monter un coup" : il s'agissait d'organiser l'évasion du groupe entier des "dangereux gaullistes" à l'occasion de leur "transfert de sécurité", que les comploteurs provoqueraient.
A cette époque, traînant les pieds parfois et se perdant dans un formalisme qu'aurait dû proscrire la situation du moment, l'E.M. commençait à suivre les directives du Gouvernement Provisoire de la République Française, le G.P.R.F. installé à Paris et pas toujours au fait des hommes et des choses d'Indo-Chine. Le Commandement ne mettait qu'un zéle relatif et son "ralliement" au sein de la "Résistance Officielle" où dominaient les anciens de la Révolution Nationale, ne l'avait pas conduit à apporter le moindre allégement au sort des "déserteurs gaullistes". Troublé cependant par la détermination de Lan qui ne craignait pas d'évoquer des "lendemains qui déchantent" et informé du projet de "l'opération Farman", l'E.M. accepta la proposition des comploteurs : ainsi n'aurait-il pas refusé de prendre part à l'évasion, en ces heures cruciales, et ménagerait-il l'avenir en se limitant à ordonner un "transfert de sécurité" des détenus.
Une décision de l'Amiral Decoux, par ailleurs complètement ignorant du complot dont il avait été tenu écarté à cause de son passé et de sa mégalomanie autoritaire, facilita le processus engagé : de crainte d'un débarquement américain ou britannique en Cochinchine, il ordonna le transfert de Boulle, Robert et Labussière dans la prison de Xieng Quang, au Laos (cela dans l'idée du fameux plan du "réduit" qui devait s'étendre dans les Hautes Régions et de l'interprétation des instructions données par De Gaulle selon les différentes éventualités; dont Decoux fera état après 1946 pour sa défense et éviter la Haute Cour comme le révèle un document).
Dans le cadre de ses attributions en gare, le Commissaire Tastagnière fut chargé du transfert, y compris la composition de l'escorte et le voyage par chemin de fer. A son corps défendant, l'amiral-gouverneur-général se trouvait donc participer activement à une opération de résistance consistant à soustraire à sa surveillance de "dangereux gaullistes"
On en était à l'époque où tout changeait vraiment très vite et partout; suivant en cela l'effondrement accéléré des forces nazies en Europe et japonaises dans le Pacifique où les restes de la Flotte Combinée venaient d'être anéantis dans la Bataille des Philippines. L'effigie retouchée du "beau vieillard" à la moustache blanche sur un visage rose - dans laquelle les Indochinois voyaient la figuration de la Sagesse confusienne - disparaissait des salles de cinéma, des boutiques et des immenses panneaux aux slogans de la Révolution Nationale. Soudainement, l'alibi de la "présence des Japonais" - par laquelle on chercha par la suite à justifier la répression - ne semblait plus avoir de consistance pour ceux qui retournaient si vite leur veste.
Lorsque l'incorrigible Willy Labussière, dans la prison, s'empara de l'effigie du Maréchal-Chef de l'Etat et la déchira lentement en souriant, il eut le plaisir de provoquer une succession de clins d'oeil pour cet acte hier encore qualifié avec horreur de crime de lèse-majesté et puni en conséquence. Il s'agissait pourtant là d'un Portrait Officiel et non de ce "Maréchal" dessiné par Longelin à la demande du directeur qui ressemblait beaucoup à l'acteur Sinoël. Il n'y eut guère que le Gardien Mar à ne pas suivre l'évolution rapide de ses collègues, non par fidélité envers le "Père de la Patrie" mais parce que cet ancien boxeur, qui se racontait beaucoup, mettait toujours un certain temps à assimiler.
Les comploteurs du dedans et du dehors étaient prêts à tenir leur rôle dans la tragi-comédie qui se préparait. On savait déjà que les deux gendarmes choisis, "triés sur le volet", étaient volontaires pour passer en Chine avec les évadés et que l'inspecteur qui accompagnerait les prisonniers pourrait être neutralisé paisiblement et facilement. Le voyage en chemin de fer ne serait certainement pas une mince affaire : environ la moitié du trajet nécessiterait de multiples transbordements à cause des destructions d'ouvrages d'art. La XIVème US. Air Force de Chennault, le "général qui ne rit jamais", depuis ses bases de Chine, avait entrepris la destruction systématique des liaisons terrestres et maritimes au long de la côte indochinoise et s'en prenait aux ponts et tunnels. Le plan des comploteurs comportait une pause marquée à Hanoï, avant l'acheminement vers la Chine.
Lorsque l'on consulte le synopsis du film des événements, depuis le départ de Saïgon jusqu'à l'aboutissement, l'impression qui domine est celle d'un surréalisme détaché du réel. Cela est difficile à comprendre, si l'on ne se reporte pas à l'époque et si l'on ne se souvient pas des spectaculaires retournements de vestes sans vergogne. Les complaisances sans pudeur à tous les niveaux, même les plus élevés, furent une magnifique démonstration par l'exemple que toutes les raisons invoquées ultérieurement pour justifier l'indigne comportement envers les gaullistes ne furent jamais que de spécieux prétextes sans fondement. Comment expliquer autrement (bien qu'en ayant attendu la libération de Strasbourg) que les dirigeants de l'Indo-Chine aient pu se mettre soudain à favoriser une entreprise de "dissidents" quand les Japonais devenaient pointilleux ?
On prétendra qu'il était impossible d'agir humainement envers les "gaullistes" en 1942 : alors les "Japs" ne se préoccupaient que de la sécurité de leurs voies de communication en ne se souciant guère de "dissidence", en fin 1944 "on" ne pensera plus à l'Occupant au moment justement où la Résistance commençait à les inquiéter. Impossible à croire pour qui a vécu les événements. Les Japonais ne manqueront d'ailleurs pas de mentionner ce changement d'attitude parmi les griefs par lesquels ils justifieront leur "coup de force" de Mars 1945. Il aurait été de meilleure politique pour l'amiral jaloux de son autorité de se contenter de "mettre au vert" en un coin éloigné, en les disséminant, les "dissidents" dont le sort pendant l'Occupation pèsera lourd en fin de 1945, à l'arrivée des renforts venus de France. Le "politique" Decoux n'avait pas pensé à cet aspect et cette probabilité.
L'adjoint de Tastagnière, Breat, était déjà un ancien des sympathisants. Accompagné des Gendarmes Massac et Moustier, il vint au soir espéré du 28 Novembre 1944 prendre en charge les détenus en vue de leur transportation à la prison de Xieng Kouang, sur instructions du Gougal. En prenant contact avec les prisonniers, chacun y alla de son clin d'oeil entendu : le trio d'évadés ne tarda pas à se rendre compte qu'il s'agissait là d'une sorte de signe de ralliement spontané. On expliqua aux "gaullistes" qu'il convenait de leur passer les menottes pour se rendre à la gare, "pour la vraisemblance". Le directeur de la prison n'avait pas été mis dans la confidence au sujet de l'évasion; ce qui situe le degré de confiance que pouvaient lui accorder des hommes comme Tastagnière qui le connaissait depuis longtemps, malgré sa récente "évolution d'esprit".
A la sortie de ses pensionnaires, qu'il devait se féliciter de ne pas avoir à conserver sous sa garde jusqu'au jour du "changement de régime", Cast était dans la haie que formaient les gardiens pour souhaiter bon voyage et bon séjour aux voyageurs. Ceux-ci venaient d'être informés que l'évasion était prévue à l'occasion d'un transbordement "à la troisième coupure de la ligne, au-delà de Hué" et le plus tranquillement du monde : on les attendait.
Sur le quai de la gare, le Capitaine de Gendarmerie Gonien assura les prisonniers que tout allait bien et qu'il avait choisi ses meilleurs gendarmes pour cette mission. (Ils le prouvèrent en Mars 1945, mais la gendarmerie ne pardonna pas au survivant d'avoir, en quelque sorte, "trahi son devoir de soldat de l'ordre"). On fit monter ces curieux voyageurs dans un wagon de IVème classe, ce qui n'était nullement une brimade. Ces voitures tenaient un peu des "baladeuses" des tramways ou de certains wagons anciens pour voies secondaires ou locales. On y accédait par les extrémités. Les banquettes en bois étaient disposées sur le pourtour, sous de larges fenêtres sans glace ou jalousie. Chaque voiture constituait un compartiment immense que les Indochinois, presqu'exclusivement, utilisaient non en raison d'une quelconque discrimination ou ségrégation, mais par commodité évidente.
La IVème classe convenait particulièrement aux campagnards : on pouvait y voyager sans se séparer de ses paniers volumineux où piaillait la volaille; de ses bagages les plus encombrants; voire d'un petit cochon-planche tout noir ou du petit fourneau à charbon de bois sur lequel chaufferait l'indispensable thé où cuirait un substantiel "phöe". Pour une population dont la vie était liée aux rizières, l'élevage et la pêche, c'était le genre de voiture le mieux adapté. Une foule asiatique criarde et crachant le bétel, plus souvent assise à même le sol que sur les banquettes aux lames de bois, s'entassait dans ces wagons. Ces gens effectuaient parfois de longs parcours, mais en général ils n'allaient pas au-delà d'une station ou deux pour le besoin de leurs affaires. Le prix du billet était modique et il aurait été impossible de voyager avec de tels bagages dans des voitures à compartiments transversaux.
Dès leur arrivée dans le wagon, les prisonniers furent désenchaînés et chacun chercha une place dans la cohue, sans provoquer d'étonnement. Le train roula toute la nuit, pour arriver à Hué au matin. On avait parcouru la partie facile de la ligne, dont les ouvrages d'art, remarquables, n'étaient pas encore compris dans le planning de la XIVème US. AF. Il était prévu une halte d'une journée dans la capitale impériale de l'Annam. Les mains libres, les prisonniers - ex-dangereux que leur escorte accompagnait avec une attention plus déférente que professionnelle - se rendirent en dévisant vers la Sûreté d'où on les conduisit au très bon hôtel Morin : des bouteilles de champagne et des cigares les y attendaient, offerts par le Résident.
Le trafic ferroviaire vers le nord ne pouvait s'effectuer que de nuit, à cause des "Flying Tigers" qui s'attaquaient maintenant au matériel de traction et même aux wagons. Il en était d'ailleurs de même pour la navigation côtière et nous y avions perdu des navires marchands et de guerre, atteints par les bombes de "Libérator" ou de "Forteresse Volante", voire des prodigieux "P.40"; à moins que ce ne soit par une torpille de ces sous-marins US qui montaient la garde devant les caps. Il s'agissait là de la réponse américaine à nos tirs de D.C.A. contre les avions à l'étoile blanche et au traitement habituel réservé aux pilotes ayant eu la malchance d'atterrir au Tonkin. Ce chemin de fer trans-indochinois était devenu une artère vitale pour les forces japonaises en opération dans le sud-est asiatique et nous en subissions les inconvénients, y compris dans nos villes.
Les prisonniers étaient devenus des personnalités très entourées, pour lesquelles on était aux petits soins : finie l'époque où les autorités veillaient à les "mater" en toutes occasions, en n'omettant pas de signaler hiérarchiquement leur zéle patriotique. Le trio fut invité chez le Résident; chose assez inhabituelle on en conviendra, concernant de "dangereux déserteurs" récidivistes de l'évasion et ennemis de l'amiral.
Ils quittèrent la Sûreté, où ils avaient été bien reçus, mais un peu en phénomènes envers lesquels on ne savait comment se comporter, pour se rendre au Palais du Résident dans la voiture personnelle du commissaire.
Une fois de plus, ils furent salués par des clins d'oeil de connivence: on se serait cru dans un mélodrame hugolesque où ne manquaient que les "manteaux couleur de murailles". Monsieur le Résident offrit un apéritif en leur honneur : on conversa très convenablement, avec une émotion retenue du meilleur aloi, et chacun se comprenait à demi-mot. On trinqua, avec des sous-entendus énormes qui semblaient faire l'unanimité, à "la suite du voyage !". Monsieur le Résident les fit reconduire ensuite, toujours en voiture, à leur hôtel où attendait un banquet officiel impromptu offert en leur honneur : une noria de voitures - véhicules rares à l'époque à cause du manque d'essence remplacée par un carburant à base d'alcool de riz, et de la pénurie de pneus - vint déposer puis reprendre les invités.
Le repas ne manqua pas d'intérêt : les prisonniers-en-cours-d'évasion ne pouvaient apprécier dignement le changement de régime alimentaire, mais s'amusaient follement à écouter et à dévisager l'assistance. Manifestement, il y avait quelques têtes qui essayaient de voir des augures en ces curieux évadés officiels : elles devaient se demander si elles n'iraient pas rejoindre ces fonctionnaires d'A.F.N. qui n'avaient pas su évoluer à temps et prendre des gages. On n'osait pas poser de question à ce sujet, d'autant que le visage de Boulle calmait les élans latins par son flegme très "british". On essayait de se faire remarquer par les bons sentiments exprimés et on ne manquait pas de faire état de "marques d'estime" que, paraît-il, l'interlocuteur aurait manifesté envers des "dissidents". Tout cela était assez grotesque, même si l'on pouvait penser que, pour certains, il y avait là une part de sincérité. Ce qui étonnait le trio était que tous ces gens parlaient ouvertement d'évasion et non de transfert avec un éventuel adoucissement de la détention.
En attendant l'heure de départ du train, ils profitèrent des chambres confortables mises à la disposition des ex-bagnards qui, depuis fort longtemps, avaient oublié ce qu'est un vrai lit. Ils s'y prélassèrent, mais trouvèrent difficilement le sommeil tant était grand le changement avec la planche d'un bat-flanc de prison.
De Hanoï était venu un inspecteur qui remplaçait Breat dont la mission se terminait à Hué : manifestement, le nouveau "n'était pas dans le coup" : au Tonkin la mutation des esprits était plus lente qu'au sud. Un des gendarmes tranquillisa les "transportés" à son sujet : tout avait été prévu et lui-même avait reçu une fiole de gardénal avec lequel il serait facile, le moment venu, "d'endormir l'argousin" sans douleur.
Avant le départ, Monsieur l'Adjoint de Monsieur le Résident vint souhaiter une bonne continuation du voyage aux prisonniers et leur serra la main avec chaleur, accompagnant ses effusions de clins d'oeil entendus qui amusaient beaucoup ces évadés de luxe : on aurait dit une de ces scènes décrites au Grand Siècle où la manifestation de l'autorité royale s'accompagnait de mondanités, entre gens "nés". Monsieur l'Adjoint semblait être "au parfum", ou faisait comme : il assura que "tout irait bien" parce qu'il "n'y avait que des durs dans le coup ". Il ajouta que "cela se ferait à la première coupure, grâce aux occupants de la voiture qui allait suivre le train par la route parallèle à la voie du trans-indochinois". Manifestement, quelqu'un avait bavardé avec un membre de la "Résistance Officielle" dont le côté "Jeu Scout" conduisit au désastre que connut cette organisation lors du coup de force jap. de Mars 1945, surtout dans les villes.
A 21 heures, après un dernier coup de sifflet impératif qui fit se précipiter les retardataires, le train s'ébranla dans une longue plainte de vapeur fusante. Une seule lampe à acétylène éclairait le wagon, y dégageant une désagréable odeur au gré du vent de la course. Peu après le départ, un jeune homme se manifesta par un manège dans le plus pur style des romans d'espionnage. Il avait dû voir beaucoup de films du genre et il en était touchant. Un autre homme inquiétait quelque peu : dans le mauvais film qui semblait se dérouler, il avait la tête typique d'un rôle à la Dallio; le traître. En fait, ce "suspect" se révélera n'être qu'un fonctionnaire de Résidence qui affectionnait les costumes à la "Pépé-le-Moko". Pour passer le temps, on décida de faire du café : il y avait ce qu'il fallait pour le faire chauffer sur place. Monsieur l'Adjoint ayant dit sur l'embarcadère que "ce serait pour la première coupure", l'Inspecteur Vanderbrouck se vit servir un café où avait été ajoutée la dose "étudiée" de gardénal : elle ne fit aucun effet.
Par moments la Route Coloniale se rapprochait de la voie ferrée. On voyait alors la voiture suiveuse d'où des têtes scrutaient le train, y provoquant des mouvements de curiosité et des commentaires. A la première halte, le jeune homme au béret basque descendit pour aller rendre compte aux occupants de la voiture, dont les signes discrets d'amitié ne pouvaient échapper aux voyageurs. Il renouvela ce manège plusieurs fois à la suite. Depuis qu'il avait bu son "café arrosé", de taciturne au début, l'inspecteur devenait volubile : allait-on être dans l'obligation de l'assommer, puisque le gardénal ne semblait pas agir sur lui ? Les prisonniers, plutôt partisans de la méthode douce, cherchaient un moyen approprié. Une première réponse vint sous la forme d'un report d'échéance : à l'occasion d'une halte, le jeune homme apporta un contre-ordre. L'évasion était reportée "après Vinh".
Les destructions obligèrent les passagers du trans-indochinois à effectuer cinq transbordements avant d'arriver à Vinh. Les voyageurs tâchaient de se caser dans un wagon quelconque. Ces manoeuvres firent que l'arrivée prévue de bon matin n'eut lieu qu'en fin de matinée.
On était le 30 Novembre 1944. Un Inspecteur de la Garde Indochinoise reçut fort civilement les prisonniers, se mettant pratiquement à leur service. A Vinh, on leur annonça que la route vers Xieng Kouang avait été ravagée par les pluies torrentielles et que dix-sept ponts détruits étaient à reconstruire ou à réparer sérieusement. L'inspecteur leur rapporta que l'Ingénieur des Travaux Publics responsable de l'opération des ponts de la route vers le Laos prenait toutes les mesures pour que cela prit "un temps indéterminé" qu'on ne pouvait préciser. En fait, cet ingénieur était de l'équipe Mingant - Lan et déployait des trésors d'astuces pour que le voyage ne puisse être poursuivi vers la prison de Xieng Kouang.
Apparemment, il fallait s'attendre à un séjour prolongé. Le Résident décida de les loger en attendant que la route soit praticable. Il choisit pour cela un confortable hôtel d'une station balnéaire où de hauts personnages avaient l'habitude de venir se reposer : Cua Lö était à une vingtaine de kilomètres de Vinh et bénéficiait d'une très belle plage. Les autorités avec lesquelles les "fugitifs" discutaient de la reprise de leur voyage semblaient bien être "dans le coup". En tout premier lieu, Mr Ramadier, adjoint du Résident, et Mr Gantes, Chef de la Garde Indochinoise à Cua Lö. Cependant, si les gendarmes s'intégraient bien dans ce qui, apparemment, n'était plus un de ces "complots gaullistes" qui hérissaient les autorités, le Commissaire Vanderbrouck était le seul de la bande des curieux estivants à ne pas être "informé de la situation", ce qui est un comble pour une agent de la Sûreté. Il lui arrivait sans doute de s'en étonner intérieurement, mais il semblait s'accommoder parfaitement de cette situation qui convenait si bien aux autorités civiles et militaires et lui procurait des loisirs.
Ce "Sergent Garcia" que ne perturbait aucun "Zorro" considérait qu'il avait pour mission d'accompagner des "transférés" et qu'il était dans son devoir du moment qu'il ne les quittait pas : destination et attentes, importaient peu.
Il n'abandonnait sa surveillance que lorsqu'un des prisonniers allait "voir ce qu'il en était" à Vinh : seulement accompagné par une gendarme se comportant plus en garde du corps qu'en représentante de la Maréchaussée escortant un condamné, dont l'habillement n'attirait pas l'attention. La situation avait quelque chose qui n'était pas fait pour déplaire à l'agent de la Sûreté. On vivait dans la station comme si l'on était en vacances : il pouvait s'y abandonner à ses dix heures de sommeil continu que rien ne pouvait troubler. Certes, il avait pu le constater dès le début, Robert se levait la nuit pour aller admirer le jeu des reflets sur l'eau de la Mer de Chine : ils rappelaient peut-être ceux du golfe du Morbihan de sa jeunesse. Il venait, simplement, chercher un peu de fraîcheur. Par tournure d'esprit, le policier s'imaginait peut-être que le "prisonnier en cours de transfert" cherchait le sommeil parce qu'il n'avait pas, comme lui, la tranquillité d'esprit que donne la conscience de ne pas être en infraction; mais l'essentiel était que Robert soit toujours là le matin, comme les autres.
Ainsi se passaient les journées dans cet "hôtel de la plage" d'un nouveau genre. La Résidence avait bien fait les choses en tout; sans aller cependant jusqu'à montrer le même intérêt que celui de Cast envers les aviateurs US dans la Maison Centrale de Saïgon. Il est vrai que les préoccupations des prisonniers en villégiature forcée n'étaient pas de cet ordre, ni sans doute pas dans leurs moyens immédiats Ici, il n'y avait pas de "Raymonde" dont le maquereau Corse aurait pu autoriser les escapades, moyennant quelques arrangements avec la Sûreté. On ne pouvait guère que rêver à des lendemains en entrevoyant d'élégantes Annamites aux attaches fines, aux petits seins, au ventre plat, qui gazouillaient en riant et en jetant des regards à la dérobée; en faisant valoir les couleurs de leurs tuniques légères flottant sur le "cài quân" (pantalon) de soie blanche.
Ce genre d'agrément nécessite un minimum de tonus et l'envie de s'y abandonner; ce qui n'était pas le cas des "évadés". Pas plus que la Cochinchine, le Tonkin ne manquait de lieux propices dont les villas de belles coloniales esseulées ou maisons spécialisées qui n'ont de clos que leurs jalousies sur la rue. Hanoï possédait en outre deux hauts lieux renommés qu'il fallait avoir vus, de même qu'on ne peut pas ne pas aller se promener au bord du Petit Lac ou contempler le Pont Doumer. L'un n'était qu'un lieu de rencontre érotique à la mode, mais l'autre avait un cachet romantique comme ont dans l'esprit des jeunes nouveaux arrivants les souvenirs fanés des grandes heures de la Colonie et particulièrement de l'Extrême-Orient approché par la littérature.
La maison de la "Mère Jo" était alors une institution sur le déclin, après de prestigieuses heures de gloire. Elles avaient correspondu aux périodes des amours de la maîtresse de maison avec Claude Farrère, officier de marine et écrivain chantre des fumées d'opium, qui l'avait "installée" à ce qu'on disait. On citait les noms célèbres qui avaient suivi dans les bras et les voiles de la Dame et ceux des hôtes de passage qui, dans la pénombre où se devinaient vases précieux, ivoires et laques, s'étaient allongés sur les tapis épais entre les draperies de soie brodée imprégnées du captivant parfum de l'opium dont les boulettes grésillaient dans les fourneaux de pipes de collection, au bout de l'aiguille d'argent que faisait rouler lentement de graciles mains de filles racées, à peine devinées
Frédéric Bargone, dit Claude Farrère, avait encore une douzaine d'années à vivre avant de quitter définitivement son fauteuil du Quai Conti, mais son égérie n'avait plus que son prénom ramené à "Jo", puis à "Mère Jo", pour rappeler les fastes d'antan. Elle était devenue une tenancière dont le péplum n'arrivait plus à dissimuler les cascades adipeuses d'un corps énorme qui se mouvait difficilement hors du fauteuil ou du bat-flanc. Les amoureux ne se disputaient plus ses faveurs, même les jeunes lieutenants avaient eu le temps de satisfaire leur curiosité. Depuis le milieu de 1941 il n'y avait plus eu de relève et "Jo" était réduite à quémander, sans grand succès. Cependant, on rendait encore visite à "La Mère Jo", un peu comme on va voir un site classé, la curiosité locale qu'il faut avoir vue; ou par nostalgie en essayant de retrouver, par l'imagination, une ambiance disparue.
Des néophytes venaient rêver à ce qu'avaient été les heures de gloire, ou extorquer à "La Patronne" le récit d'une femme vieillissante en quête d'un partenaire imaginatif. Le dernier sursaut d'intérêt réel datait de la fin de 1941, dans les mois qui suivirent les dernières arrivées de navires venant de France. De jeunes officiers avaient voulu connaître cette femme et cette maison; essayer de retrouver, avec l'ambiance, les héros que Victor Francen avait popularisés à l'écran. Allongé sur un bat-flanc en bois de fer, imprégné d'odeur d'opium, quel délice de relire le récit du combat naval de Tsuhima où la jeune flotte de guerre japonaise de l'Amiral Togo - qui renouvela à l'occasion l'immortel mot d'ordre de Nelson à la bataille de Trafalgar - envoya par le fond l'escadre du Tsar de toutes les Russies, venue se faire massacrer là après un périple autour de l'Afrique ! S'imaginer que l'on est cet officier de la Royal Navy - conseillé à bord d'un destroyer de la flotte de l'Empire du Soleil Levant et quelque peu père du colonel de l'Armée des Indes du "Pont de la Rivière Kwaï" qu'on ne connaissait pas encore - qui, envoûté par l'ambiance du combat et l'amour de son métier, prit dans la tourelle la place de l'officier nippon tué au combat que son épouse attendait comme il se doit ! Hélas, Madame Butterfly n'était plus et il n'y avait eu aucune poésie dans la savante surprise de Pearl Harbour; pas plus qu'auprès des Japonaises venues en Indo-Chine effectuer un "service national" particulier.
L'autre maison était de réputation autrement sulfureuse et sans poésie. Boulevard Dong Khanh, face aux Magasins Réunis, se dressait "L'Etrier". C'était le haut lieu d'une société qui s'ennuyait d'autant plus que l'époque était à la morosité officielle de rigueur. Des dames de Hanoï, se passant occasionnellement de ces messieurs dont on sait que l'opium diminue les moyens, y avaient leurs habitudes. Les errements érotiques n'y étonnaient plus. Celle que l'on appelait la "Mère Pipe" ("Pipe-Eros", pour les initiés), tenait son établissement en veillant, comme il se doit, à se concilier une police dont la bienveillance est fonction des renseignements fournis sur la faune du lieu. Les parties de fin de semaine y étaient réputées : le gratin de l'administration de la Révolution Nationale ne dédaignait pas d'être partie prenante des réjouissances.
On racontait les exploits de certaines dames - qu'on n'appelait pas en ce temps-là des "call-girls" - dont les époux avaient "une situation", venues chercher des émotions auprès de partenaires d'occasion. On chuchotait l'aventure d'une de ces vamps et d'un certain "cinq galons" de la Royale y abandonnant l'ambiance maréchaliste des stades de la jeunesse aux ovations nurembourgeoises. On commentait l'irruption du Policier Ducourt, activé, disait-on, par le sinisant Intendant de Police Fav, lors d'un coup de filet à "L'Etrier" et les photos prises. Le fonctionnaire de police était venu interrompre les exploits d'une amazone et d'un prestigieux marin jouant pour l'heure un baroque candélabre rose devant une assistance huppée. L'affaire fit des gorges chaudes Mais ce fut le policier qui fut sanctionné : le rapport, soigneusement protégé, fut récupéré en 1946.
L'époque était d'ailleurs propice aux confidences et aux potins chers aux coloniaux dont un des hauts lieux, à Saïgon, s'appelait fort justement "La Pointe des Blagueurs". Un de ceux qui prêtaient le plus le flanc aux histoires était le Directeur de la Jeunesse et des Sports d'Indo-Chine, dont les cohortes au pas cadencé hurlaient en français des chants d'outre-Rhin que la propagande nazie avait popularisés. Son nom permettait une plaisanterie par analogie avec le célèbre slogan de Dubonnet : "Dubo, Dubon, Dubonnet". Le Commandant Ducoroy servait à bord du croiseur "Lamotte-Picquet" lorsque l'Amiral Decoux le mit à la tête de son "Ministère" de la Jeunesse et des Sports. Ce choix pouvait prêter à commentaires, dans la mesure où l'éducateur de la Jeunesse de la Révolution Nationale, avant de rejoindre l'Extrême-Orient, avait commandé les "Sections Spéciales de la Marine" à Calvi (en Corse). Cela correspondait au sinistre "Tataouine" où l'armée dressait ses fortes têtes. L'officier avait de la prestance et des idées : en Juillet 1940, il avait imaginé de rallier Singapour et de là les Forces Navales Françaises Libres, en s'emparant du "Lamotte-Picquet". Puis il avait évolué.
Le revirement après un instant d'élan patriotique semblait une habitude de la Marine-Indo-Chine; du moins des "cinq galons". Le Commandant Jouan, autre homme fort de l'amiral-gouverneur, après avoir proclamé que "la vie ne valait pas la peine d'être vécue" si les nazis gagnaient la guerre, écrivit plusieurs articles et fit des conférences où il démontrait que l'Allemagne gagnerait certainement la guerre sous peu : il en concluait que la politique de collaboration s'imposait. On doit reconnaître qu'il fut le seul, à l'heure des comptes, à avouer s'être trompé et à ne pas chercher à se disculper en invoquant le double jeu. Très doué en langues vivantes, il parlait beaucoup. Il fut un exemplaire "responsable français" du camp de prisonniers des Japonais à Saïgon, d'un courage reconnu.
Les préoccupations des évadés en puissance n'étaient pas de cet ordre. Les délices relatifs dans lesquels ils vivaient ne les empêchaient pas de s'impatienter de ne recevoir que la même réponse à leur question chaque jour posée : "Soyez tranquilles, on s'occupe de vous !". Ça en devenait une litanie administrative. L'adjoint du Résident était venu s'inquiéter des estivants-forcés : "N'avaient-ils besoin de rien ?" demandait-il avec l'inévitable clin d'oeil, cette fois un tantinet lubrique. Il n'y avait qu'une chose dont ils avaient tous besoin : quitter cet Eden pour franchir la frontière de Chine et rejoindre les Forces Françaises Libres pour participer, au moins, à la fin des combats contre l'Allemagne nazie. (Le Médecin Kernevez, qui avait soigné Robert à Langson et témoigné en sa faveur, eut cette joie). Les trois amis constataient que les autorités semblaient s'opposer à leur départ avec les méthodes chafouines habituelles.
L'air vivifiant, les bains de soleil et de mer, les mets annamites au goût subtil, ainsi que les promenades de l'aube ou d'avant la nuit, commençaient à perdre le charme du témoignage de la liberté retrouvée. L'impatience se manifestait de plus en plus. Même cet étonnant phénomène de marées qui fait qu'il n'y ait qu'une basse et une pleine mer dans le golfe du Tonkin, avait perdu de son intérêt pour le Vénette Robert. La chasse, pratiquée avec le fusil personnel d'un gendarme, ne parvenait pas à leur faire prendre patience. A l'opposé, les gendarmes et l'inspecteur - gens sans états d'âme apparents - profitaient pleinement et sans complexe de cette nouvelle façon "d'escorter des prisonniers dangereux en cours de transfert" : eux ne trouvaient pas qu'un mois au bord de la plage de Cua Lö suffisait largement.
La dernière semaine, l'impatience les gagna et ils commencèrent à le manifester avec insistance. A tour de rôle, ils se rendirent à Vinh avec un gendarme se comportant en compagnon de route. Le surréalisme de la situation ne paraissait pas troubler l'administration et nul de ses responsables ne semblait craindre d'éventuelles réactions des Japonais, nécessairement informés de cette longue villégiature de "dangereux comploteurs gaullistes"; preuve, s'il s'en fut, de l'inconsistance de l'argument par lequel, après 1946, ces responsables prétendront justifier leur comportement inhumain envers les "dissidents". Lassés d'attendre, ils remirent à Mr Ramadier une lettre de mise en demeure rédigée en termes clairs. Elle était destinée aux responsables de s'évader réellement, de leur propre chef après avoir assommé l'inspecteur de police. Un peu effrayé, Mr Ramadier dépêcha Mr Tisserand à Hanoï pour y rencontrer André Lan.
Celui-ci rentrait justement d'une mission clandestine en Chine auprès de l'E.M. américain. Il tomba des nues et ne dissimula pas sa colère envers cette folklorique tardive "Résistance Officielle" plus portée sur les palabres et les notes de service que sur l'action; comme elle le démontra, "Chef" en tête, lors du coup de force japonais. Lan était persuadé que cette évasion, qu'il avait préparé avec le Capitaine Marcel Mingant, était du passé et que les fugitifs étaient déjà en Chine depuis plusieurs jours. Il fonça tout de suite voir le Capitaine Tes, au B.S.M., qui répondit n'y pouvoir rien Voyant qu'il n'y avait décidément pas grand'chose à attendre de gens qui prétendaient mener un combat clandestin sans sortir du respect de l'antique Manuel d'Infanterie, Lan entreprit un déplacement de 700 kilomètres dans son auto aux pneus usagés, mais que l'E.M. refusait de lui changer : c'était pourtant lui - par les largages US sur le Mont Bavi où les chapelets de pneus dansaient une sarabande en touchant le sol devant les yeux de De Guerny venu les récupérer - qui permettait de se les procurer A son habitude, l'Intendance établissait des "états" et stockait : les "Japs" en profiteront au 9 Mars 1945.
Tout alla vite désormais. Accompagné par Dassier - il faisait partie du complot depuis le début, et il aura une carrière étonnante - Lan roula vers Vinh où les autos arrivèrent le 28 Novembre 1944 pour fêter la libération de Strasbourg. Cela jeta quelque perturbation chez les spécialistes du clin d'oeil, ralliés à la "Résistance Officielle" maintenant que le G.P.R.F. dirigeait la France : ce Lan ne se laissait pas embobiner et proférait des menaces précises sans se préoccuper des titres, grades ou situations de ses interlocuteurs; il voulait rencontrer ceux qui prétendaient être des "responsables" et en attendait des décisions et non des commentaires.
On se remua un peu et les gendarmes reçurent l'ordre d'informer les fugitifs que les voitures les attendraient à minuit et qu'ils auraient à "se débarrasser de Vanderbrouck".
Au moment de passer à l'action pour "neutraliser" le commissaire, les curieux touristes de Cua Lö hésitèrent devant le profond sommeil du juste qui soulevait doucement en cadence la poitrine de l'homme qui, comme chaque soir, "était parti" pour un sommeil continu de dix heures : il dormait ainsi depuis 21 heures et il n'apparaissait pas nécessaire de prendre des mesures décisives. Labussière, Robert et les deux gendarmes embarquèrent dans la 11 Citroën de Dassier; tandis que Boulle et Tisserand prenaient place dans le cabriolet de Lan. Les deux voitures, bourrées d'armes, prirent la route, tous phares allumés.
Il y eut beaucoup de bacs à passer, que gardaient des postes de la Garde Indochinoise. Les "Linh" se contentaient de relever les numéros des voitures; ce qui n'avait naturellement aucune importance, puisqu'ils étaient faux. Les autorités qui avaient donné cet ordre imbécile n'y avaient pas pensé Vers huit heures du matin, en suivant les digues, le petit convoi entra dans la ville de Hanoï. Le jour était levé depuis longtemps. Giraud, puis Jaillon, cachèrent Labussière et Robert. L'alerte ne fut donnée qu'à 9 heures, ce qui laisse à supposer que Vanderbrouck ne s'était réveillé qu'à 8 heures, comme à l'accoutumée. Ayant vérifié qu'il était resté seul dans la villa, il en avait "référé à l'autorité supérieure" avant de donner l'alerte; ce qui semble indiquer qu'il avait déjà réfléchi aux anomalies constatées au cours de sa curieuse escorte de "transférés".
Nous n'étions plus en 1942 et l'ardeur de la Sûreté était extrêmement modérée dans la recherche des "fugitifs gaullistes" : on pouvait être certain, prime promise ou pas, qu'il n'y aurait pas d'émule du Lieutenant-Colonel Pig et que l'E.M. mettrait un temps considérable à "trouver la ligne" avec la Sûreté. On ne craignait plus les retombées de l'ire du gouverneur-général ou du commandant-supérieur : l'ex-Génésuper était devenu un "résistant" d'autant plus enclin à comprendre les évadés qu'il ne les avait pas épargnés quelques mois plus tôt, et le nouveau Génésuper se caractérisait par son habitude de suivre en sous-ordre et par son application à faire oublier la Francisque qu'il avait porté officiellement. L'alerte ne pouvait tourner qu'en échange de notes administratives de couverture et en récriminations entre services se reprochant mutuellement de n'avoir pas été "informés en temps utile".
Les gendarmes de l'escorte, militaires disciplinés s'il s'en fut, se présentèrent tranquillement à l'E.M. pour rendre compte, comme prévu, que "les prisonniers gaullistes s'étaient évadés". Le Lieutenant-Colonel Cavalin les félicita vivement pour la façon dont ils venaient de remplir leur mission, puis, "pour la vraisemblance" leur infligea 60 jours d'arrêts annoncés "ne devant pas nuire à leur carrière" : en fait la gendarmerie en garda le souvenir et fera sentir au rescapé des deux du coup de force japonais qu'un gendarme ne doit pas interpréter les ordres reçus. Un rapport fut établi dont il découlait que, la veille sur le bord de la Rivière Rouge, ils avaient bu en même temps que les prisonniers, normalement et sans abus, et que, probablement, ceux-ci avaient dû mettre un soporifique dans la boisson de leurs gardiens.
Alors logés chez Jaillon, Labussière et Robert reçurent la visite du Capitaine Mingant, un des organisateurs de l'évasion collective, venu apporter des médicaments homéopathiques à son compatriote. Il était alors en conflit avec la "Résistance Officielle", sur son organisation et ses liaisons extérieures. Il les informa des récentes mutations au B.S.M. contre les résistants de la première heure, qui avaient eu pour effet immédiat de tarir bien des sources de renseignement, à commencer par la filière des bonzes du Siam qui avait permis jusqu'à ces derniers temps d'établir l'ordre de bataille japonais dans le sud-est de l'Asie continentale, y compris la Birmanie. La nouvelle Résistance parlait beaucoup, recrutait sans mesure, et voulait imiter celle de métropole sans prendre garde au fait de la différence de populations. Les intentions politiques affichées par les Américains ne facilitaient pas les choses au moment où tous les efforts devaient être tournés vers la victoire sur le Japon.
Mingant leur confirma que c'était bien la crainte d'une initiative des prisonniers, à Vinh, qui avait contraint l'E.M. à laisser se poursuivre "l'évasion"; au lieu de continuer la villégiature de Cua Lö en attendant que le Génésuper Ayme les fasse escorter à Xieng Kouang comme "internés administratifs". Selon les habitudes chères aux autorités d'Indo-Chine, on avait espéré que les choses se régleraient d'elles-mêmes. Maintenant, c'était le B.S.M. "rénové" et dévoué au Génésuper qui prenait en charge l'opération montée par Mingant et Lan. A la demande de Robert, Mingant arrangea une proche consultation du Docteur Montalieu, qu'il fit venir de Haïphong.
Une dernière alerte eut lieu le 4 Décembre 1944, date à laquelle les Allemands n'occupaient plus que des "poches" côtières en France. Robert s'aperçut que six inspecteurs de la Sûreté commençaient à cerner la maison. Les évadés réagirent immédiatement : ils passèrent dans le garage où était la voiture et, dès que les portes eurent été ouvertes, surprenant les policiers, l'auto bondit comme dans un film de gangsters du soir de la Saint-Valentin. Faisant des détours dans Hanoï pour déjouer les argousins, les fugitifs allèrent trouver refuge dans les locaux du B.S.M. où les reçut le Capitaine Levain, membre ancien de cet organisme et qui, via la Mission Française en Chine, avait pris l'initiative d'une liaison à Alger avec la France Libre (en fait France Combattante) en y acheminant le Capitaine Milon. Ils rencontrèrent le Lieutenant-Colonel Cavalin qui, quelque peu oublieux de 1943 alors qu'il avait la haute main sur les messages familiaux vers la France, félicita les évadés de Saïgon.
Labussière et Robert apprirent par la suite que les inspecteurs de police avaient été envoyés par le Chef de la Sûreté, Arnoux, qui se proposait de "faire un coup de résistance" en faisant passer les deux prisonniers en Chine ! Décidément, tout le monde voulait faciliter leur départ vers la France Combattante; après les avoir maltraités lorsqu'ils voulaient rejoindre la France Libre sans impliquer l'administration de l'Indo-Chine dans leur "désertion". Comme les temps avaient changé depuis peu !
C'est le Capitaine Guiol qui apprit à Robert par qui il avait été "donné" : il avait été dénoncé à lui-même, puis, voyant qu'il n'y avait pas de suite, le mouchard s'était adressé ailleurs. Robert n'en fut pas étonné, les conditions de son arrestation ayant été bizarres.
Alors que les choses semblaient devoir se compliquer du fait de la compétition entre diverses organisations de la Résistance se concurrençant et gênant celle qui avait toujours été active, tout se décanta soudain très vite. Le petit doigt sur la couture du pantalon, chacun jura qu'il était prêt à coopérer entièrement et sans discussion quel que soit le grade : De Langlade, représentant de De Gaulle auprès de Lord Louis Mountbatten Commandant en Chef du S.E.A.C. (South East Asia Command), venait d'arriver clandestinement à Hanoï, à l'improviste, pour contacter des responsables civils et militaires non impliqués dans la Résistance : en qualité de Délégué pour l'Extrême-Orient du Gouvernement Provisoire de la République Française (le G.P.R.F.). Il n'en était pas à sa première mission au Tonkin. Chacun savait qu'un des évadés, le Lieutenant de réserve Pierre Boulle, était son ancien adjoint de 1940-1941 du groupe des Français Libres de Malaisie un temps installé à la frontière nord du Tonkin. On se bousculait pour servir le Commandant De Langlade, bien qu'il n'eut que ses galons de capitaine de réserve à opposer aux étoiles qui le recevaient.
Le Chef de l'Etat français et les dignitaires de la Révolution Nationale qui ne combattaient pas dans les Waffen S.S. de la Division Charlemagne grenouillaient à cette époque dans leur refuge germanique de Sigmaringen : l'Amiral-Gouverneur-Général Decoux venait de reconnaître l'autorité du Gouvernement Provisoire déjà installé à Paris depuis quatre mois et de "passer la main" à ce qu'on appelait curieusement la Résistance Officielle. Decoux conservant, selon les instructions reçues, l'apparence de l'autorité vis-à-vis de l'Occupant nippon qui feignait de considérer l'amiral comme le détenteur du pouvoir, au nom de l'Empereur du Japon, dans une Indo-Chine que son gouvernement avait déclaré être devenue un "territoire extérieur sous administration spéciale". Un terrain idéal pour toutes les magouilles politiques.
Langlade venait de transmettre les instructions du G.P.R.F. et chacun s'ingéniait à lui plaire aujourd'hui, mais aucun ne pensait aux "prisonniers gaullistes". Mingant, qui avait Barrion dans son réseau F.F.L., avait actionné Lan, Carrier et Dassier pour cette action qui avait consisté à "intercepter" les évadés au cours du transfert, ordonné par l'Amiral Decoux, en vue de les faire acheminer vers la Chine. Apprenant que Langlade était au B.S.M., Mingant l'informa de la présence de Boulle et de ses camarades à Hanoï. A l'annonce que son ancien lieutenant était "en rade d'évasion", Langlade eut vite fait de prendre une décision : Pierre Boulle partirait dans son propre avion de la Force 136 britannique qui l'avait amené.
Il n'y avait désormais plus de possibilité de manoeuvres et autres combines machiavéliques de boutiquiers entre Sûreté, E.M. et Résidence du Gougal : ce n'étaient pas les généraux, colonels, administrateurs des Colonies, intendants de police ou hauts dignitaires repentis de la Révolution Nationale qui allaient oser s'opposer aux volontés du représentant de celui qui avait été le "Ganelon" de leurs discours antérieurs Ils avaient trop bien montré leur soumissions depuis que Langlade était arrivé : ils ne s'adressaient à lui qu'en l'appelant, gravement, "Mon Commandant !" eux qui portaient cinq galons ou des étoiles.
Boulle bientôt envolé, ce fut, après quelques contretemps où la météo eut sa part, le tour de Robert et des autres. Deux pénibles nuits glacées furent passées au poste du Capitaine Baptistini, qui ne se doutait pas de la nature de ces voyageurs. La montée vers cette halte proche du terrain de Xieng Kouang avait été pénible, sur 700 km. de la Route de la Reine Astrid et de Route Coloniale ayant souffert des bombardements aériens et des pluies de mousson. Faute d'avoir reçu de contre-ordre à temps, l'Ingénieur des Ponts § Chaussées Mathieu s'obstinait à maintenir en état l'obstacle du pont effondré qui devait interdire l'acheminement des trois "évadés", selon le scénario initial. Il fut tout heureux de reconnaître Labussière dans ces voyageurs impatients; celui-ci lui confirma que les plans étaient changés et qu'ils devaient rejoindre au plus vite la piste "clandestine" du Laos, pour s'envoler vers la Chine. Le passage se fit de façon homérique, à grand renfort de coolies.
Robert et Labussière occupaient une voiture, tandis que le Colonel Huart et Langlade voyageaient dans une autre. Les quatre se déplaçaient avec un document les présentant comme des "officiers en mission". L'envol eut enfin lieu le 13 Décembre 1944, en "Dakota" mis à leur service par Langlade. Ils atterrirent à Yunan Fou. De là, dès le lendemain, ce fut le départ vers Calcutta, d'où Labussière revint en Chine où il était affecté à la Mission Française. Robert s'envola de la capitale indienne le 5 Janvier 1945, pour arriver à Londres le 13 Janvier 1945, peu avant minuit; un mois exactement après avoir quitté le sol de l'Indo-Chine. D'Angleterre il gagna Paris où il fut le 21 Janvier. Il revit sa famille le 29 à 11 heures, après avoir répondu à divers questionnaires et interrogatoires où, enfin, il n'était plus un accusé.
Robert fut reçu dans différents ministères avides d'avoir des nouvelles fraîches de cette Indo-Chine lointaine dont on savait très peu des conditions actuelles et dont les tonitruantes déclarations officielles de collaborationnisme tant avec l'Allemagne qu'avec le Japon désorientaient passablement les gouvernants de la République : au moins avait-on sous la main un homme qui ne pouvait être soupçonné d'avoir évolué avec les événements mondiaux et qui était une victime évidente des autorités en place en Indo-Chine. On s'aperçut très vite que le nouvel arrivé était un homme de conviction mais certainement pas un sectaire : il voyait les choses avec réalisme et un brin de philosophie.
Il fut introduit auprès du Ministre de la Guerre, qui avait demandé à le voir. Il se trouvait que, avant de quitter Hanoï, il s'était vu confier quatre lettres pour le ministre, de la part de hautes autorités militaires du Tonkin. Il crut bien faire en les remettant en mains propres au ministre, Mr Diethelm. Celui-ci ouvrit la première lettre et la parcourut. L'oeil marquait un certain étonnement. La lettre fut rangée sur le côté du bureau et le ministre prit la seconde : même mimique, même rangement, non loin de la corbeille à papier. Les deux autres les rejoignirent après lecture. Levant les yeux vers Robert qui se demandait quelles révélations ou suggestions avaient pu faire ces augustes "grands chefs" sur les épaules desquels reposait en partie le sort de l'Indo-Chine occupée, Diethelm eut cette remarque aussi accablée qu'outrée : "Il y a près de quatre ans que nous sommes coupés de l'Indo-Chine. Je pensais recevoir dans ce premier courrier des informations de première main et des suggestions d'hommes responsables affrontés aux réalités. Ces gens-là n'écrivent que pour se dénigrer et faire valoir leur ancienneté dans le grade par rapport à leurs camarades !".
Ce sont des choses qui ne s'inventent pas, confirmées quarante ans plus tard alors que bien des émotions se sont atténuées. Elles expliquent bien des comportements des autorités militaires d'Indo-Chine - pour ne parler que d'elles - et correspondent tout à fait à ce qu'écrit le Général Sabattier dans son livre lorsqu'il relate les événements qui précédèrent le coup de force japonais du 9 Mars 1945; particulièrement la façon de "traîner les pieds" lors de l'alerte qu'il déclencha la veille de ce week-end tragique qui ne plaisait pas au Génésuper Ayme, ni à d'autres à l'état-major et autres services. On comprend aussi que le gouvernement, après avoir un temps imaginé confirmer le Général Sabattier - l'homme qui organisa la légendaire "longue marche" des troupes du Tonkin retraitant vers la Chine - dans sa responsabilité de Commandant Supérieur et Délégué Général en Indo-Chine, ait finalement décidé de choisir Leclerc auréolé de gloire et qui venait de signer l'acte de capitulation du Japon. Cela d'autant plus que nos alliés, se souvenant des discours de certains personnages à la radio d'Indo-Chine, manifestaient un désaccord évident; y compris les Britanniques qui, avec Mountbatten, avaient vaillamment lutté pour que la France puisse remettre les pieds en Indo-Chine : aucun n'acceptait que la France "reprenne les mêmes et recommence", comme me confia en Janvier 1946 un membre de la Mission Britannique à Saïgon, "tongue in cheek" (la langue en la joue"; qu'on traduit par "en blaguant"). Dans ce genre de chose, le Général Sabattier se trompe lorsqu'il s'étonne que la France n'ait pas agi envers l'Amiral Decoux comme les Anglais envers le Général Sir Percival et les Américains envers le Général Wainwright que Douglas Mac Arthur voulut à son côté lorsqu'il apposa sa signature, en baie de Tokyo, sur l'acte de capitulation du Japon : ces deux-là n'avaient pas proclamé leur ralliement à la collaboration, pendant des années comme fit Decoux. On compare des choses et des hommes comparables. Il est probable que les quatre lettres apportées par Robert de la part des étoiles d'Indo-Chine aient pesé dans la décision finale du Gouvernement Provisoire.
Membre de l'Assemblée Consultative au nom de l'Indo-Chine, l'ex-prisonnier fit partie de la Commission de l'Indo-Chine qui eut à entendre d'anciens responsables de ce territoire de 1940 à 45, ainsi qu'à lire de ces curieux "mémos" qu'eurent à établir les fonctionnaires civils et militaires en fin 1945 et début 46. A les lire, que de gens qui avaient dû - et su - cacher leurs "profonds sentiments gaullistes" au temps de l'autoritaire Gougal de Vichy ! On était bien loin de la morgue et des insultes; on n'écrivait plus que les "dissidents" étaient des trafiquants du marché noir et des gens aux moeurs peu recommandables et remplis de vices les plus divers arguments que l'on retrouvera quelques années plus tard dans les souvenirs justificatifs qu'écriront quelques nostalgiques s'imaginant encore que les Japonais avaient un besoin impérieux de leur savoir-faire Pratiquement, il n'y eut qu'un responsable de l'administration de l'Amiral-Gouverneur-Général Decoux pour reconnaître qu'il avait fait le mauvais choix de la collaboration, par calcul erroné et non par penchant pour le nazisme; sans invoquer un prétendu "double jeu" ou autre finasserie, ce "Cinq Galons" de la Marine fut un cas auquel il convient de rendre hommage, autant qu'à son courage comme responsable français d'un camp de prisonniers des "Japs".
Robert dut attendre plus de quarante ans pour avoir l'explication d'une énigme qui l'intrigua pendant toute sa captivité avec le Docteur Bechamp : pourquoi celui-ci portait-il toujours son slip l'avant-derrière ? Le vieux toubib ne se levait que de rares moments dans la journée, restant de longues heures en position plus ou moins allongée : comme il était décharné, Bechamp avait réalisé que la partie avant de ce vêtement qui l'habillait était moins large que l'arrière et, qu'en conséquence, elle aurait moins tendance à faire des plis qui peuvent provoquer des escarres : la prison est un lieu propice aux réflexions
Robert fit par la suite une brillante carrière Outre-Mer de grand commis des Finances, sa formation; ce qui le ramena aux Indes. Il a pris sa retraite en son Pays Vannetais, au bord du golfe : de là, avec deux anciens de sa section du Groupe Franc du 2ème R.I.C. de 1940, il put donner satisfaction au voeu de son ami Kernevez qui repose à l'île de Sein, en terre française libre.