BREUER Eric
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075
Les miracles
ont eu lieu plusieurs fois...
GUERRE 1939 - 1945
Déportation en Allemagne
Témoignage
NICE - Septembre 1990
Analyse du témoignage
Ecriture : 1945 - 31 Pages
POSTFACE de Jean-Louis ARMATI
"Mon Cher Otto
jessaie aujourdhui de te décrire ce qui sest passé ces trois ans
Tu devras en parler au plus grand nombre de gens possible pour que cela se répande et quon noublie jamais".
Témoigner obsession commune à tous les anciens déportés prend le plus souvent le pas sur le désir même de vengeance.
Eric Breuer, dont les parents réfugiés à Nice, sont arrêtés par la Gestapo en Février 1944, internés à Drancy pour sévanouir ensuite en fumée dans le sinistre Auschwitz, a connu lui-même lhospitalité française des camps de St Cyprien et de Gurs puis celle de la Suisse, avant dêtre à nouveau arrêté en France et déporté en Pologne
Grâce à sa bonne connaissance de lallemand et à sa débrouillardise, il survivra au prix de beaucoup de souffrances et de nombreuses alarmes
Son récit est ahurissant et la survie dEric Breuer tient véritablement du miracle
My dear Otto,
I am trying today to describe to you what happened during those
three years...
You will have to talk about it to as many people as you can so that the story can be spread and never forgotten.
The testimony, the common obsession of all former deportees very often prevails over the very impulse of revenge.
Eric Breuer, whose parents had sought refuge in Nice were arrested by the Gestapo in February 1944, locked up in Drancy to vanish in smoke in the dreary Auschwitz eventually, had himself got acquainted with the French hospitality of the camps of St Cyprien and Gurs, then that of Switzerland, before being arrested again in France and deported to Poland.
Thanks to his good knowledge of the German language and to his craftiness he will survive after many sufferings and numerous alarms.
His story is really bewildering and Eric Breuer's survival is indeed a miracle.
Ephémérides
13 Février 1941 8
28 Août 1942 10
12 Septembre 1942 11
28 Octobre 1943 15 - 16
19 Janvier 1944 18
28 Octobre 1944 21
30 Octobre 1944 22
17 Novembre 1944 22
19 Novembre 1944 23
10 Février1945 24
11 Février 45 24
17 Avril 1945 25
26 Avril 1945 26
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
Le 30 Août 1945
Mon Cher Otto,
Voilà après un silence de trois ans que je técris de nouveau. Pendant ce temps jétais toujours à un pas de la mort. Rentré de lenfer depuis quatre mois jai encore toujours difficile à réaliser que je suis vivant, que je suis de nouveau à Bruxelles, que je vois autour de moi des gens qui vivent normalement. Manger à une table, dormir dans un lit, ne plus entendre les Allemands gueuler, se promener sans avoir un M.G. dans le dos, ce sont des sensations qui veulent être digérées. Si je ne tai pas écrit avant, cétait parce que je ne pouvais pas me concentrer, parce que je ne pouvais pas parler de tous ces événements qui sont toujours trop vivants dans mon intérieur pour pouvoir mentretenir comme dune chose passée.
Jessaie aujourdhui de te décrire ce qui sest passé ces trois ans, pour te démontrer jusquà quel point la bestialité humaine peut arriver. Tu devras en parler au plus grand nombre de gens possible pour que cela se répande et quon noublie jamais. Il ny a malheureusement que très peu qui sont revenus de là-bas, on compte un pour cent seulement, et que je sois, moi, dans ce nombre, cest un miracle - on ne peut lappeler autrement.
Avant de commencer mon récit, je dois dabord te parler de nos parents et de Tante Jenny. - Dès mon arrivée en France jai fait des recherches et quand jai enfin reçu de Nice un mot de la Poste disant : Parti sans adresse, je me suis moi-même rendu à Nice pour rechercher leurs traces. Voilà ce que jai pu apprendre : ils étaient à leur adresse 167, Promenade des Anglais jusquen Février 1944. Presque jamais ils ne quittaient la maison, papa faisait ses provisions dans un magasin à côté. Maman était toujours maladive et nerveuse. Tante Jenny a eu plusieurs attaques de coeur et restait couchée pour la plupart du temps. Leur état de santé sétait empiré depuis le moment de ma disparition. La Police française et la Gestapo sont venues les chercher plusieurs fois, mais le concierge leur montrait toujours un appartement vide en disant que la famille Breuer était partie depuis longtemps, ils ne cherchaient donc pas plus loin. - Ils auraient comme cela pu survivre la guerre, si, au début 1944 les Allemands nauraient pas ordonné lévacuation de la Promenade des Anglais pour faire leurs fortifications en vue dune invasion. Papa a longtemps cherché, sans trouver, un autre logement et ce nest quà la fin du terme quil a trouvé une villa vide à la périphérie de Nice. Ils ont déménagé début Février 1944 et deux jours après la Gestapo est venue les arrêter. Je ne peux pas dire si ils ont été vendus par quelquun ou si papa sest fait prendre dans la rue - toutes les deux versions existent. - Le lendemain les Allemands sont venus avec un camion et ont tout emporté. Je nai donc rien pu retrouver de leurs affaires, même pas un petit objet qui maurait servi de souvenir. Daprès les renseignements que jai pu obtenir, on les a expédiés au Camp de Drancy (près Paris) et de là ils ont été déportés en Mars 1944 en destination du Camp dAuschwitz. -
Voilà les simples faits.
Toute la tragédie quils ont vécue, hantés, traqués pendant des années, arrêtés au tout dernier moment, puis les souffrances terribles et - très vraisemblablement - une fin affreuse, je nen connais pas les détails, mais je le devine et jen ai des cauchemars et des nuits sans sommeil. Après tout ce quils ont souffert depuis 1938, ils nont pas mérité une telle fin.
Je voudrais maintenant te parler de moi.
Je voudrais que tu saches comment - après quatre années démigration - je suis tombé entre les mains des Allemands, et comment jai réussi à en sortir vivant, sans même des conséquences nuisibles pour ma santé. Evidemment jai souffert, moralement surtout, car jai dû voir crever à côté de moi des milliers de camarades, et jétais presque certain que jamais je ne sortirais de cet enfer. On nous avait amené en Allemagne pour nous exterminer après nous avoir utilisé et exploité pour leurs intérêts. - Mais jai quand même toujours gardé bon espoir. Je savais quils perdraient la guerre, cela pouvait durer, mais jétais décidé de développer toute mon énergie, toute ma ruse, toutes mes connaissances (surtout celle de la mentalité allemande), et tous mes talents (si minimes soient-ils) - pour vivre, pour tenir le coup. Et jai tenu.
Donc voilà comment cela sest passé :
Après avoir passé en France par les Camps de St Cyprien et Gurs, camps de concentration pour Juifs, de triste renommée, jétais donc au Camp de Sept-Fonds depuis le 13 Février 1941 et jy remplissais les fonctions dun Secrétaire. Dernièrement javais vraiment une belle vie, bien logé, à manger tout ce que je désirais et toutes les libertés.
Avant de commencer le récit des trois années de déportation, un bref résumé des années précédentes :
Né à Vienne (Autriche) en 1911, jai passé toute ma jeunesse, passé le bac en 1930, travaillé chez mon père jusquà larrivée des Allemands en Mars 1938. Jai vécu lAnschluss, la folie collective des Autrichiens hurlant leur joie alors que, après la fin de la guerre, ils se posaient en victimes.
Parti en Juillet 1938, en "voyage daffaires" avec 10 marks en poche, je tentais de minstaller en Belgique dans mon métier. Je nai pu obtenir un permis de séjour - il fallait quitter le pays pour déposer la demande à létranger. Passé clandestinement en Hollande, où jai pu rester provisoirement. Obtenant un visa de tourisme pour lAngleterre, je prenais lavion et - je fus refoulé dès mon arrivée à laéroport. Retour en Hollande, ensuite en Belgique où jai pu avoir enfin le permis.
Attaque des Allemands en Mai 1940, donc les étrangers devaient se présenter à la police "pour vérification des papiers". Le lendemain tout le monde fut embarqué dans des wagons à bestiaux et sous le nom de "5ème Colonne" expédié en France. Camp de St Cyprien, saleté puces, famine. Après 2 mois, transfert au Camp de Surs, même "confort" agrémenté de plus par les poux et une boue ne permettant pas de mettre les pieds hors des baraques pendant plusieurs semaines. Grâce à un Commandant de Camp très humain, affectation à un camp de travailleurs étrangers (prestataires) à Septfonds, près de Montauban. Cétait lhiver - baraques pas chauffées, toilette en plein air, nourriture mauvaise, mais saméliorant à partir du moment où jai été "promu" au secrétariat par le Capitaine (en retraite) Prévost qui mavait à la bonne Je moccupai des achats de ravitaillement - cétait tout dire. Cétait la belle vie (plus ou moins) jusquau jour....
En Août 1942 arrivait de Vichy lordre de mettre à la disposition 100 travailleurs juifs pour aller travailler en Allemagne. Cest que Laval avait accordé à Hitler un contingent de 80000 Juifs vivant (ou plutôt réfugiés) en France non-occupée, malgré toutes les promesses antérieures, droit dasile etc. Une grande partie de ces Juifs avaient fait leur service dans larmée française ou avaient été engagés volontaires ou encore anciens Légionnaires (Fremdenlegion). Le premier contingent de 100 parti, voilà quil arrive un jour un télégramme où ils demandent de nouveau 150.
A ce moment je me disais que ce sera bientôt mon tour et jai décidé daller en Suisse avec deux amis. Après avoir préparé de faux papiers nous sommes partis le 18 Août 1942 en direction de la frontière suisse. Là nous nous sommes cachés dans un grenier pendant quatre jours et le 23 Août nous avons réussi de franchir la frontière suisse sans incident. Nous étions donc sur territoire suisse, près Genève, certains dêtre bien reçus étant "réfugiés en danger de mort", réfugiés politiques cherchant asile dans un pays libre. Nous voulions nous présenter nous-mêmes à la police et être internés - et travailler sil le fallait.
Cétait une grave erreur.
La Suisse, infectée elle aussi du poison nazi, ne valait guère mieux que les autres pays. - Dans les faubourgs de Genève nous étions arrêtés par un gendarme, qui nous conduisait à la prison militaire de Genève. Là on nous traitait de vagabonds et tziganes - et deux jours plus tard ils nous reconduisaient en auto à la frontière française et nous remettaient directement entre les mains de la police de Vichy.
Le reste est vite raconté.
Passés la nuit dans une petite cellule souterraine on nous mettait les menottes et, gardés par deux gendarmes, nous étions dirigés à Annecy. Là, par un hasard inconcevable jai rencontré mon ami Otto Muller que je navais plus vu depuis deux ans et qui était venu à la gendarmerie dAnnecy avec son faux passeport de nationalité hollandaise pour chercher ses papiers lui permettant daller en Suisse légalement. Il a essayé dintervenir pour moi et il ma promis de faire tout son possible pour me libérer, mais tout était en vain. Cétait mon dernier contact avec la civilisation, avec ma vie passée.- De là en autocar à Lyon, au camp de rassemblement, où lon séparait les femmes de leurs enfants, où jai vu des scènes de famille déchirantes, des hommes qui se pendaient, des femmes qui se coupaient les veines avec des canifs parce quon leur arrachait les enfants de force. Toute la nuit on entendait des hurlements de désespoir. - Le lendemain on continuait sur Paris dans des wagons à bestiaux.
Pendant deux jours je suis resté au Camp de Drancy, près Paris. Pour la première fois on nous a rasé les cheveux, on nous prenait tout ce que nous avions sur nous, argent, montres, bijoux, rasoirs etc. Là, pour la première fois, jai vu comment on battait furieusement des types dont on pensait quils avaient de largent caché. Et cétaient là des Français qui battaient, la bande de Vichy, les fameux miliciens de Doriot qui profitaient eux aussi pour taper sur les Juifs et se remplir les poches.
Le 28 Août 1942 je suis parti de Drancy en destination de Oberschlesien Haute-Silésie. A 60 dans un wagon à bestiaux, avec très peu de nourriture, sans pouvoir descendre, hommes et femmes ensemble. Un trajet inoubliable, par une chaleur accablante, sans boire - et tous certains daller à la mort, pire que des bêtes quon conduit à labattoir, car nous avions pleine conscience de ce qui se passait. - Mes nerfs étaient tendus, mais je navais pas peur. Ma vie était terminée, jattendais la fin et javais le seul désir quelle ne soit pas trop atroce.
Après 3 jours et deux nuits le train sarrête à Kosel (Haute-Silésie). On ouvre les portières. Les S.S. sont dehors, matraques en main. Tous les hommes de 20 à 50 ans doivent descendre. Les femmes et enfants, vieux et malades continuent - on sait ce que cela signifie. Scènes terribles, hommes qui ne veulent pas quitter leurs familles, femmes qui descendent avec leurs maris pour ne pas les laisser partir seuls. Alors les S.S. commencent à gueuler. Les matraques entrent en action, on lâche de grands chiens pour faire peur à tous ceux qui ne se soumettent pas de suite. Enfin le train sen va à destination inconnue. Nous restons.
On nous conduit au Camp dOttmuth.
Il est inutile de décrire tous les détails. On a assez lu et entendu sur les camps de concentration en Allemagne. Leur système de faire garder les détenus (Häftlinge) par dautres détenus qui avaient tous les droits sur la vie et la mort des autres. Tous ces kapos, Chefs de Bloc (Blockältester), Chef de Camp (Lagerältester), cest eux qui ont tué, cétaient eux les instruments dont se servaient les S.S. pour lextermination par la famine et les coups. Cétaient surtout des Allemands qui avaient déjà fait de 5 à 10 ans, prisonniers de droit commun (Berufsverbrecher) et des détenus politiques qui étaient aux camps de concentration depuis larrivée de Hitler au pouvoir et qui avaient déjà tellement reçu de coups et souffert des tortures par la S.S. et Gestapo quils trouvaient tout à fait naturel de taper maintenant à leur tour sur les autres. Il y avait évidemment parmi ces kapos des types plus intelligents qui parvenaient à aider les autres et qui ne battaient que pour la forme quand ils étaient observés. Mais cétaient là des exceptions. Evidemment, il faut bien comprendre que tous les kapos qui étaient jugés trop "bons" étaient destitués et devaient sattendre à subir des représailles (Strafarbeit). Les Allemands savaient bien cultiver chez les autres tous les mauvais instincts et en comprenant ceci je nai jamais jugé trop sévèrement lattitude inhumaine de ces kapos.
Dans les "Camps de Juifs" cétait pareil.
Un Chef de Camp (Lagerältester) fut désigné par les S.S. qui était responsable de lordre et de la discipline et cétait lui qui nommait les kapos juifs. Si jamais il y avait quelque chose qui nallait pas, cétait lui qui encaissait 25 ou 50 coups sur le derrière. Et quand on est quelquefois passé par là on na plus de scrupules à taper sur les autres. Toujours ce même système ignoble par lequel les Allemands sont arrivés à ce beau résultat, que les Juifs se battaient entre eux, voire même se tuaient. - Les coups on sy habituait, il y avait des types qui ne les sentaient même plus. On battait dès le réveil, pour nous faire sortir plus vite de nos "lits", puis à lappel, pendant le travail, pendant la distribution de la soupe - des cris et des coups sans arrêt jusquau moment où lon tombait à moitié mort sur les couchettes pour dormir dun sommeil de plomb les quelques heures quon nous laissait.
Cest à Ottmuth où pour la première fois de ma vie jai eu une pelle en main, pour charger du sable sur un camion. Là jai connu pour la première fois ces journées interminables, ces douze heures de travail interrompues seulement dune demi-heure de repos à midi - sans manger. Combien de mes camarades ont déjà perdu courage dès le premier jour. Cest ceux-là qui encaissaient tous les coups parce quils se laissaient aller. Ils ne tenaient pas longtemps.
Jai quitté Ottmuth le 12 Septembre 1942 avec un convoi de 500 Juifs venant tous de France et de Belgique. Commerçants, avocats, médecins, ingénieurs, étudiants, tailleurs et cordonniers etc. Ce transport allait au Camp de Trzebinia, camp de travaux forcés pour Juifs, sous contrôle des S.S. (Judenzwangsarbeitslager der S.S.), à la frontière polonaise près de Cracovie. Nous y étions employés à la construction dune gare de marchandises (Güterbahnhof mit 36 Abstellgleisen). Nous arrivions dans un camp vide. Pas deau, pas de couvertures, pas de lumière - et rien à manger ! Mais on sortait quand même au travail dès le premier jour. Ce travail consistait à porter des rails et des traverses (Schienen und Schwellen), à décharger des pierres, briques, ciment etc, à des travaux de terrassement et à la construction de voies (Schienen und Weichenbau). Nous étions gardés par des S.A. et par des gardiens armés de la Reichsbahn. Mais on souffrait beaucoup plus par les contremaîtres et ingénieurs allemands qui se croyaient tout permis et qui frappaient avec tout ce quils pouvaient trouver, des bâtons en bois et en fer, câbles etc. Cest surtout les plus faibles quon battait le plus, ceux qui nétaient pas en état de faire ces lourds travaux. Mais tout le monde en attrapait, par exemple quand il sagissait de pousser des wagons ou de porter un rail de 15 mètres. Là on tapait dessus comme sur des chevaux pour nous faire marcher plus vite - non, pire car un cheval a de la valeur, tandis quun homme - et surtout quand il sagit dun Juif - cela ne compte pas. Au contraire - "moins il y en a, mieux cest". Cette petite phrase, on nous la répétait tous les jours.
Il faudrait maintenant que je parle de la chance inouïe que jai toujours eue, depuis le premier jour presque jusquau moment de ma libération. Une chance qui me poursuivait sans arrêt et qui marrivait toujours au moment où jen avais le plus besoin. Il est vrai aussi que jai toujours su lattraper au bon moment, mais combien de fois jétais déjà tout bas et au bout de mes forces et de lespoir - et toujours je me suis sauvé par miracle. Jai, pendant ces trois années que jai dû passer dans lenfer, jamais perdu confiance dans la victoire de la bonne cause, jai toujours gardé un moral excellent. Mais sil ny avait eu cette chaîne presque ininterrompue de coïncidences heureuses, je naurai jamais pu tenir le coup et je serais actuellement dans le nombre des millions qui pourrissent dans le sol allemand ou de ceux dont on fabriquait du savon avec leurs cendres !
Le Camp de Trzebinia était donc dirigé intérieurement par un détenu juif (Judenhäftling), responsable de lordre et de la discipline. Cest lui qui désignait alors de son côté et comme bon lui semblait, les kapos qui commandaient les groupes des travailleurs (Kommando oder Arbeitskolonne) et les Chefs de Bloc (Blockältester).
Le premier jour le Chef de Camp (Lagerältester) un Juif Tchèque, ancien Directeur Général des usines de chaussures "Salamander", me nomme Chef de Chambrée (Stubenältester). Mon unique devoir consistait à veiller sur lordre dune chambre pour 25 hommes, de distribuer le pain et la graisse (quand il y en avait). Mon seul avantage : je pouvais garder les cheveux, quon coupait aux autres toutes les semaines. - A part cela jétais comme tous les autres et tous les matins évidemment je sortais au travail. Mais comme je portais des cheveux, cela faisait moins "bagnard" et jétais donc mieux considéré par les gardiens et les Chefs de chantier. Je mefforçais également de "bien travailler" pour éviter les coups. Mais la nourriture ne nous donnait pas la force pour travailler. Une sorte de "jus de chaussettes" et un bout de pain le matin à 6 heures, une sorte de soupe (eau, choux et petits morceaux de pommes de terre) à midi sur le chantier, rentrée au camp à 18 h, re-soupe et pain.
Là aussi ma chance ne me quittait pas.
Mon meilleur copain rentre travailler dans la cuisine du camp. Et tous les soirs il mapporta un bout de pain, un peu de margarine ou de viande. - A Trzebinia on touchait à manger comme suit : le matin du "café" noir, une sorte deau sale qui sentait mauvais. A midi un demi-litre de soupe liquide. Le soir après le travail un litre de soupe (betteraves, rarement avec un peu de pommes de terre) et après - destinée pour le lendemain - la ration de 350 gr. de pain, un petit bout de margarine ou une cuillère de confiture. Mais le pain on le mangeait toujours le soir car la soupe ne pouvait point satisfaire la faim terrible quon avait après avoir jeûné pendant 24 heures et travaillé en plein air toute une journée sans fin. Je dois ajouter que la ration qui nous était attribuée "officiellement" était celle des travailleurs de force avec suppléments de viande, de pain et de graisse. Mais cétait rien que sur papier. En vérité le Chef de Camp (Lagerführer) nazi, qui était chargé des achats de provision, se remplissait les poches, faisait venir toute sa famille de lintérieur du Reich et la nourrissait de nos rations, achetait des cochons, des canards et oies quil engraissait avec nos flocons davoine, nos pommes de terre, nos farines. En plus la cuisine des gardiens était à côté de la nôtre et quand ils manquaient de quelque chose, ils puisaient dans les stocks de nos magasins.
Mais du fait que mon ami mapportait tous les soirs à manger, je pouvais garder ma ration de pain pour les heures de travail et javais par là un peu de force pour travailler. - Il y avait également dans le camp 25 jeunes femmes polonaises (juives naturellement), qui travaillaient à la cuisine, au nettoyage du camp, aux épluchures, à la lessive etc. Une de ces femmes - jignore pourquoi - avait pris de la sympathie pour moi et sétait mis dans la tête de maider, malgré que je ne lui ai jamais rien demandé. Elle travaillait dans la cuisine des gardiens et là elle volait pour moi tout ce quelle a pu atteindre
Je nai donc pas eu faim et par ce fait jai toujours pu macquitter de mes travaux à la satisfaction de Mrs. les Allemands ! Il y avait encore dautres qui savaient se débrouiller, qui avaient pu cacher de largent (dollars surtout), des bijoux ou montres quils réussissaient à passer aux travailleurs polonais qui travaillaient sur nos chantiers et qui apportaient la contre valeur en nourriture. Dautres encore qui avaient encore de la famille en Allemagne, passaient des lettres et recevaient de largent et des colis par lintermédiaire des civils, parfois même de civils allemands qui étaient moins méchants et qui évidemment se faisaient bien payer leurs services. Tous ceux qui étaient privilégiés de cette façon soutenaient quelques autres - mais il nétait malheureusement pas possible daider tous les 500. Nous formions un petit groupe qui travaillait ensemble, qui était "respecté" comme bons travailleurs et qui nétait presque pas battu. -
Après dix mois je fus nommé kapo, par le fait que jétais parmi les meilleurs travailleurs et que je comprenais et parlais lallemand. Je portais donc un brassard blanc avec une étoile de David. Dans cette fonction que jai nullement désiré, jai toujours eu soin daider le plus possible mes camarades et de profiter de ma connaissance de la langue et de la mentalité des Allemands pour arriver à obtenir un régime de faveur pour le petit groupe dont jétais responsable. Mon "kommando" était le seul qui rentrait au camp quand il pleuvait, le seul aussi où le Chef de chantier se promenait sans bâton. Du fait que je sais parler avec les gardiens S.A. et que je leur donnais mes cigarettes, ils nous permettaient même parfois daller voler des pommes de terre dans des wagons qui, venant dUkraine, attendaient à la gare leur acheminement vers lintérieur du Reich.
Au début la situation dans le camp était décourageante. Pas dhygiène, pas de médicaments. Tous les jours des morts de dysenterie, faiblesse générale. - A 5 kilomètres du camp il y avait une petite ville avec un Ghetto Toutes les semaines arrivait au camp une petite voiture à cheval pour chercher nos morts que les Juifs de Krenau (Chrzanov) enterraient sur leur cimetière. Avec cette voiture ils nous envoyaient des vivres et des médicaments et aussi des vêtements chauds, de sorte que la situation saméliorait doucement.
Mais le manque deau avait eu pour conséquence, que les poux abondaient et il était impossible de sen défaire. Ils étaient partout dans le linge, dans nos vêtements, dans les couvertures. Cela sattribuait encore à laffaiblissement des gens et cela avait pour conséquence des graves infections et finalement une épidémie de typhoïde, qui heureusement nétait pas trop grave (il ny avait que 18 morts !). Là seulement le Lagerführer sest décidé de nous faire désinfecter, car nous étions devenus un danger pour la population civile de la région.
Avec cela cétait lhiver 1942/43.
Lhiver polonais avec ses températures de - 30°, la neige, le vent et la pluie glaciale. Et 12 heures de travail en pleine campagne, sans abri ! Résultat : pieds et mains gelés, les gants quils nous donnaient étant tout de suite usés par ce travail continué avec le fer et lacier. Notre médecin, un Juif de Paris, fort gentil garçon qui se dévouait et faisait ce qui était dans la mesure du possible, faisait des amputations de doigts et de doigts de pieds gelés et devenus noirs avec un canif, faute dinstruments, et arrivait par là à sauver des bras et des jambes. - En plus la nourriture insuffisante et dépourvue de vitamines provoquait des phlegmons, abcès et furoncles, qui faisaient terriblement souffrir. Ceci nétait dailleurs pas considéré comme une maladie et il fallait travailler. Exempts de travail uniquement ceux qui avaient 38,5° de fièvre et ceux qui ne tenaient déjà plus debout.
Nous étions donc au nombre de 500 dans le camp. Le nombre de malades admis à linfirmerie ne pouvait dépasser les 5 %. Deux mois après notre arrivée il y avait déjà 150 malades. Notre Lagerältester décidait de faire un rapport et de demander des médicaments de toute urgence. En guise de médicaments arrivait un jour le S.S.-Obersturmbannführer Major Lindner pour voir sur place la cause de nos maladies. Il avait vite fait de constater quil sagissait uniquement de tireurs au flanc (simulanten und saboteurs), il giflait le Lagerältester et le médecin, engueulait le Lagerführer nazi, se munissait dune matraque et foutait tous les malades dehors - et au travail. Cétait la bonne solution. Quelques jours après il ny avait plus de malades - ils étaient tous morts.
Pendant ce temps-là les troupes allemandes avançaient sans cesse en Russie, ils étaient devant Moscou, au Caucase, à la mer Caspienne. Nous étions certains de ne plus jamais sortir de notre bagne. Les ouvriers civils nous apportaient des journaux quon lisait le soir dans nos baraques. - Puis cétait Stalingrad et le début de la retraite en Russie. On avait de nouveau de lespoir.
Dans le camp la situation devenait plus tolérable.
Les plus faibles de nos camarades étaient morts, le reste sétait habitué au travail et les Chefs de chantiers qui déjà nous connaissaient bien, étaient devenus beaucoup moins intraitables. La nourriture saméliorait aussi, car le Lagerführer avait déjà les poches bien remplies et par conséquent volait moins quau début. Depuis Mars 1943 il ny avait plus de morts et très peu de malades.
Notre moral remontait donc et nous nous disions quil était possible de tenir le coup, si toutefois cela ne durerait pas trop longtemps encore. -
Cétait le 28 Octobre 1943.
Le matin les kommandos étaient prêts à sortir au travail, quil arrivait un civil, visiblement un type de la Gestapo, qui nous rassemblait autour de lui et nous tenait gentiment un discours. Il nous exprimait dabord le contentement du Gouvernement à Berlin du travail fourni pendant ces 15 mois au Camp de Trzebinia. Il nous disait, que - pour nous récompenser - il a été décidé de nous occuper dorénavant dans une usine de chaussures, bien chauffée, pour nous éviter de souffrir du froid pendant lhiver qui approchait. Quils liquidaient donc le Camp de Trzebinia et que nous navions quà suivre les braves S.S. qui étaient venus pour nous conduire. Il y en avait quelques-uns parmi nous qui étaient prêts à le croire, jusquà ce quils voyaient les grands types de S.S. au visage de brutes avec leurs mitraillettes sous le bras et leurs chiens. Mais on navait pas le choix, ils ne nous laissaient pas le temps de réfléchir. "Los ! Los !" En avant, marche !
Sur la route, le premier poteau indicateur nous renseignait et nos craintes devenaient positives :
AUSCHWITZ 25 KM -
Là nous étions fixés. Auschwitz, le camp dextermination n° 1, Auschwitz avec ses chambres à gaz, ses 5 fours crématoires : Mais cétait clair et net : maintenant quils navaient plus besoin de notre travail cétait le camp de concentration, lextermination directe ou la mort lente et affreuse.
Nous sommes arrivés à Auschwitz le 28 Octobre 1943 à 12 heures. Des longues colonnes de détenus (Häftlinge) en costume rayé bleu et blanc, portant leurs numéros sur la veste, rentraient du travail. Figures sans expression, hagards, maigres comme des squelettes, se traînant à peine dans leurs sabots de bois - mais forcés de marcher au pas. A lentrée du camp un orchestre de "Häftlinge" joue des marches militaires.
Laccueil nous est fait par des kapos aux airs farouches, à coups de matraques. Un Officier S.S. nous attend. On se met en rang, au garde-à-vous, et - un à un - nous passons devant lui. Cest ce jeune Officier de 25 ans qui décide de la vie ou de la mort de chacun. Sans prononcer une parole il indique avec son pouce de la main droite : à gauche - cela signifie : tu rentres dans le camp. A droite - chambre à gaz, four crématoire !
Ce triage se faisait à Auschwitz à larrivée de chaque convoi. Le pourcentage de ceux qui sont destinés à la mort varie selon les besoins en main-doeuvre ou aussi selon la place disponible dans le camp même. Quand on na pas besoin de travailleurs dans les mines de charbon ou dans les usines darmement aux environs dAuschwitz, il arrive souvent que tout le convoi passe directement à la chambre à gaz. Mais toujours sont condamnés les malades, infirmes, faibles de constitution, les vieux (et ceux qui font vieux) les jeunes jusquà 16 ans en principe, les femmes enceintes et les femmes qui ne veulent pas se séparer de leurs enfants - tout cela est expédié directement à la chambre à gaz (Gaskammer). Les cadavres sont incinérés dans les fours crématoires.
On nous conduit à la désinfection.
Il faut se déshabiller et laisser les vêtements par terre. On ne peut emporter que la ceinture et une cuillère. Le contrôle est sévère. Cest des détenus, des "anciens", qui nous visitent méticuleusement sous la garde des S.S. Un des nôtres avait caché une bague dans un endroit de son corps quil estimait sûr. Ils lont trouvé quand même, le S.S. lemmène dans une baraque et nous entendons le bruit de coups et cris - et puis le type sort couvert de sang, fait quelques pas et tombe. Mort. Les autres nessaient plus, ils ont compris. - Puis on nous tond les cheveux, après nous passons par la douche. En sortant de là nous sommes "habillés". Ce sont les fameux costumes rayés, bleu et blanc, avec un bonnet également rayé. A présent nous avons réellement lair de bagnards, de vieux criminels, comme à Sing-Sing. Cest tout à fait inconcevable et humiliant de voir des gens qui nont jamais commis aucun crime (sauf celui de leur naissance) arrangés de telle façon, tandis que des vrais criminels se promènent en uniforme et sont les maîtres de vie et de mort de centaines de milliers.
Et maintenant cest la grande surprise.
Il ne suffit pas quon doit porter des numéros imprimés sur nos costumes. A Auschwitz (et rien que là) chaque détenu est tatoué ! Nous passons donc au tatouage, chacun reçoit son numéro sur le bras gauche. Jai reçu le n° 159944 - et je le porte toujours, on ne peut lenlever. Ce sera un souvenir qui me restera jusquà la fin de mes jours.
Le Camp dAuschwitz est en deux parties.
Auschwitz I et Auschwitz II. Ce dernier sappelle aussi le Camp de Birkenau. Nous sommes destinés au Camp de Birkenau où lon nous fait rentrer à la Quarantaine. Cest dailleurs lendroit le plus mauvais du camp. Le moins de nourriture et le plus de coups. Cest là des baraquements immenses en construction de bois, sans fenêtres, avec des lucarnes dans le haut pour aérer et éclairer. Il y a des couchettes à trois étages pour 6 personnes à chaque étage - on nous y fait coucher par dix. Le Chef de Bloc (Blockältester) est un Allemand, droit commun (Berufsverbrecher) qui est enfermé depuis 9 ans. Rudy, une véritable brute. Je ne lai jamais vu se promener sans son bambou. Tout lui servait de prétexte pour battre, et il jouissait de la pleine confiance des S.S. Il mène un vrai régime de terreur. Des anciens nous racontent quil a des milliers de morts sur la conscience. - Mais cette bête humaine a quand même son point faible : il aime la musique. Le premier Dimanche soir - le seul moment où lon avait quelques heures de repos - il nous a surpris de chanter. Des airs viennois, vieilles opérettes. Rudy sapproche et écoute sans quon sen aperçoive. Parmi nous il y avait un ténor épatant qui justement chantait lair du soldat de la Wolga, - lair préféré de Rudy. Après il nous oblige de chanter tous en choeur. Il est content et nous distribue du pain supplémentaire. Le lendemain il nous appelle et nous informe de son intention de former un "Groupe Artistique" pour se faire bien voir auprès des S.S. - et en même temps faire enrager ses collègues. - Il faut bien comprendre le tragique de cette situation. Nous sommes en costumes rayés, les têtes rasées, les ventres creux et accablés par le sort qui nous attend tous. Mais si nous refusons de jouer cest la mort certaine. Nous nous sommes donc décidés de faire du "théâtre". Du théâtre dans Auschwitz, le camp de la mort et de la terreur ! Nous formions un petit groupe international. Un fameux violoniste viennois, un comique hollandais, un ténor allemand, un chanteur français, un peintre décorateur hollandais - en tout douze "artistes". Notre programme était celui dun petit cabaret (genre Simplicissimus). Nous avions un succès formidable chez les S.S. qui venaient spécialement tous les Dimanches soirs pour nous écouter, chez les kapos et Chefs de Bloc et auprès de nos camarades qui pendant deux heures pouvaient oublier où ils se trouvaient.
Plus tard jai seulement compris quelle chance formidable javais de rester dans ce Groupe Artistique. Non seulement que nous ne devions pas travailler, que nous touchions un supplément de nourriture. - De temps en temps on venait prendre dans la Quarantaine quelques centaines ou milliers dhommes pour les envoyer dans les mines de charbon de Haute-Silésie, pour y remplacer les équipes esquintées. Tous mes camarades y sont passés - mais le Groupe Artistique était tabou. Cela durait jusquau mois de Janvier 1944.
Le 19 Janvier 1944 est une date tristement remarquable, car il marque le plus grand massacre quil y ait jamais eu à lintérieur du Camp dAuschwitz parmi les Juifs. Déjà en Décembre les S.S. ont fait un triage pour envoyer les plus faibles à la chambre à gaz. Mais cette fois-ci 95 % de tous les Juifs y passaient. Hommes et femmes. - Cest le Lagerarzt Mengele (un S.S.-Obersturmführer) qui fait le triage. Il va dun bloc à lautre. "Juden antreten !". Tous nus, un à un nous passons la revue devant lui. Si son pouce indique à gauche tu restes vivant ; à droite - cest la chambre à gaz. A la Quarantaine seule il y avait ce jour-là 2000 victimes. En grande partie des jeunes en bonne santé, mais ayant mauvaise mine et affaiblis par linsuffisance de la nourriture. - Ceux qui sont destinés à la mort on les enferme tous dans un bloc, on leur enlève chaussures et vêtements, ils restent en chemises (nous sommes en Janvier !). Ils restent là enfermés pendant deux jours et deux nuits, sans manger ni boire et dans lattente dune mort affreuse. Toute tentative de fuite ou de mutinerie serait en vain - ce nest dailleurs déjà plus quune foule de demi-morts et demi-fous. Le troisième jour on vient les enlever avec des grands camions. Les uns à lair abruti, les autres en criant - cest comme cela que le bétail va à labattoir.
Moi, jétais dans les 5 % de survivants
Mais pour combien de temps ?
La prochaine fois cela sera peut-être mon tour
Le lendemain de cette "sélection" (voilà lexpression technique pour ces triages) tous les survivants sont envoyés dans une mine de charbon - sauf moi ! Jai la chance davoir 40° de fièvre. Le médecin de linfirmerie qui mexamine superficiellement, constate le typhus ! Je suis dirigé à lInfirmerie Centrale en observation. - Il est évident que nimporte qui nest pas admis à linfirmerie. Le nombre de malades est beaucoup trop élevé. La grande majorité reste au camp et peut crever sur place. Linfirmerie sert surtout aux médecins S.S. pour étudier des cas intéressants et sinstruire. Cela fait quon est encore relativement bien traité, il y a même un peu de médicaments et piqûres. Cest avec un groupe de 25 autres malades que je men vais à linfirmerie.
A lInfirmerie Centrale (un camp à part qui contient constamment 4 à 5000 malades !) nous allons dabord à la désinfection (Entlausung). Déshabillés à nu, rasés des pieds à la tête. Après cest la douche - froide ! Dans une salle cimentée, les portes larges ouvertes (nous sommes le 20 Janvier avec - 10°) nous devons prendre le "bain". Pas de serviettes naturellement. Les plus faibles tombent à côté morts de moi. Je fais des mouvements de bras et de jambes pour faire circuler le sang. Nous attendons deux heures, habillés dune simple chemise. Enfin on nous envoie dans les baraques.
Jentre dans un bloc isolé où il ny a que des cas de typhus et autres infections dangereuses. Là il y a des lits pour une personne, toujours par deux superposés. Mais comme il y a actuellement une épidémie et que par conséquent on manque de place, il faut coucher par deux dans un lit de 0,80 cm de large. Je partage mon lit avec un cas de typhus spécifique.
Le médecin prend ma température. Et voilà quil se produit un vrai miracle : le thermomètre indique 36°8 ! On maffirme que cest la réaction du bain froid et que, après, cela montera dautant plus haut. Mais il nen est rien. Le lendemain je nai plus que 36°4 et depuis lors la température reste normale. Cela me créait évidemment une certaine célébrité, on me présente à tous les médecins détenus et S.S. En réalité tout était très naturel. Javais simplement une fièvre dorigine nerveuse, provoquée par la terrible tension pendant la "sélection" et qui sest guérie par cette "cure" au froid - il fallait évidemment une bonne constitution pour la supporter ! Mon cas étant devenu intéressant on me faisait des prises de sang et de selle dont je devais attendre le résultat. Cela faisait que je suis resté à lInfirmerie Centrale pendant deux mois.
Début Mars je fus envoyé au camp de travail.
Cétait la partie du Camp de Birkenau où tout le monde sortait au travail. Je voyais très noir pour moi, car je ny connaissais personne. En outre il y avait, en dehors de Juifs, surtout des Polonais et des Russes, dont je ne comprenais pas la langue. Jétais donc un inconnu et - ce qui était pire - un "nouveau". Les nouveaux, on les envoyait aux kommandos les plus durs et ils faisaient les travaux les plus pénibles. Pendant cinq jours je travaillais donc à décharger des pièces détachées davions et à apporter ces pièces lourdes aux ateliers de réparation. - Le temps était affreux, il pleuvait et neigeait à tour de rôle, le terrain était boueux et glissant et chaque soir on rentrait trempé jusquaux os. Le lendemain il fallait mettre des vêtements mouillés. Je commençais déjà à perdre mes forces et je savais que dans ces conditions je ne pouvais tenir que 6 à 8 semaines tout au plus.
Mais ma chance ne mabandonnait pas cette fois non plus.
Le sixième jour, quand jétais dans les rangs de mon kommando pour sortir au travail quelquun me tape sur le dos en criant : "Hé, toi, quest-ce que tu fais là ?". Je me retourne, cest Rudy, mon Blockältester de la Quarantaine, le fondateur du Groupe Artistique. Je lui explique mon cas, il me prend par le bras et mattire vers son kommando - il était nommé kapo depuis deux jours. Depuis lors je sortais au travail avec lui et je lui faisais les écritures, rapports de travail etc. Je ne travaillais donc pas, jétais "Kommandoschreiber" et par ce fait un personnage privilégié qui ne recevait pas de coups et touchait double ration de soupe. Le kommando travaillait près de la gare dAuschwitz et à côté dune usine (Dachpappenfabrik). Cétait une chance énorme - je vais par la suite expliquer pour quelle raison.
Au Camp dAuschwitz il existait les plus grands extrêmes.
Des cadavres vivants dun côté et de lautre des types qui possédaient des fortunes. La grande majorité qui devaient vivre de la ration, et un certain nombre de privilégiés qui ne manquaient de rien, qui avaient à manger : des oeufs, du lard, du beurre, qui buvaient de la "vodka" et fumaient de bonnes cigarettes. Voilà comment sexplique cet état de choses hallucinant :
A Auschwitz, camp dextermination n° 1 de lEurope, arrivaient journellement plusieurs convois de tous les pays. Des centaines de milliers y passaient pour être exterminés de suite ou acheminés vers les camps de travail en Haute-Silésie. Tous - sans exception - devaient laisser à Birkenau (Auschwitz II) les bagages quils apportaient, tous furent déshabillés et y recevaient leur costumé rayé de bagnard. En grande partie ces gens venaient directement de chez eux et avaient naturellement sur eux une certaine somme dargent, leur montres, alliances et autres bijoux. Et beaucoup dentre eux avaient en plus caché dans leurs vêtements de lor, des brillants, des dollars et livres sterling. Le contrôle était sévère, impossible demporter la moindre chose. Une équipe spéciale de "Häftlinge" (300 hommes) était occupée uniquement à ranger les affaires des arrivages (Aufräumungskommandos).
Quand tout était rangé et classé et emballé dans des caisses, des camions venaient prendre les objets précieux pour les emmener à Berlin. - Il est donc tout à fait naturel et compréhensible que les détenus qui travaillaient dans le Aufräumungskommando (quon appelait également "Canada" parce quil y avait de tout !) tâchaient dy voler le plus possible. Bien sûr, ils étaient surveillés par les S.S. et parfois - le soir après le travail - on les fouillait, mais ils risquaient tous les dangers pour se procurer à manger. On me dira maintenant quon ne peut pas manger des bijoux ou des dollars. Certes non, mais ceux qui apportaient des valeurs dans le camp les passaient à ceux qui travaillaient en dehors (comme moi qui travaillais à la gare), qui eux pouvaient se mettre en rapport avec des travailleurs civils polonais. Ces Polonais prenaient donc tout ce quon pouvait leur offrir, des chemises jusquaux dollars en or, et apportaient la contrevaleur en nourriture. Les prix étaient fixés en mark. Quelques exemples : 10 dollars-or = RM 3500.-. Or 18 carats le gramme = Rm 70.-. Une belle montre, 15 rubis = RM 2 - 3000.-. Pour une belle chemise les Polonais étaient prêts à donner 40 cigarettes.
Dun autre côté ils vendaient un oeuf = RM 10.-. Un kilo de lard = RM 400.-. Un litre de vodka = RM 800.-. Une cigarette = RM 2.50.
A lintérieur du camp tout cela valait exactement le double : on payait le risque, car celui qui faisait le trafic risquait sa vie. La Gestapo faisait constamment des fouilles sur les chantiers, mais très rarement ils trouvaient des objets sur les types mêmes - on travaillait avec énormément de ruse, cétait une question de vie et de mort. Celui qui était pris avec des objets de valeur pouvait faire son testament. Celui qui était pris avec des aliments était battu sauvagement pour le faire parler (chanter comme nous disions) doù il avait ces marchandises. - Cétait le seul moyen de survivre que de faire ce trafic et quand javais compris cela, jen faisais autant. Plus dune fois jai risqué ma vie, mais jai toujours pu échapper à la dernière minute.
Je "gagnais ma vie" de cette façon, et de ce fait je suis toujours resté en bonne santé.
Pendant ce temps-là, cela allait de plus en plus mal pour les Allemands sur tous les fronts. Ils avaient perdu tout le terrain en Russie et depuis lété 1944 les Russes avançaient irrésistiblement en Pologne. Les S.S. devenaient plus "humains", le nombre de morts dans le camp diminuait. Mais officiellement rien ne changeait. Les chambres à gaz et les fours crématoires marchaient plus que jamais. Hitler avait bien dit dans un de ses fameux discours : "Si lAllemagne gagne la guerre, le problème juif sera réglé en trois mois - si elle perd ce sera en trois jours !". Cest cette dernière solution quils étaient en train de préparer et de mettre au point. Les convois de tous les côtés se précipitaient et les arrivages de Juifs à Auschwitz atteignirent le nombre imposant de 15000 par jour ! Surtout depuis lOccupation de la Hongrie. En deux mois il arrivait à peu près un demi-million de Juifs Hongrois, dont la plus grande partie fut exterminée dès larrivée. Jour et nuit nous pouvions voir des colonnes interminables passer devant notre camp pour aller aux chambres à gaz. Les fours crématoires ne suffisaient plus, il fallait ériger des bûchers (Scheiterhaufen) pour brûler tous les cadavres.
Donc, malgré que les conditions dans le camp étaient devenues supportables, nous vécûmes dans la crainte constante dêtre un jour "liquidé". Toutes nos discussions tournaient sur ce même point : Est-ce quils nous extermineront avant la fin de la guerre ou bien vont-ils laisser survivre les dernières centaines de Juifs qui existaient toujours ? Notre espoir était minime, car on se disait quils nallaient pas laisser sortir des témoins vivants de ces atrocités.
Le 28 Octobre 1944, à 7 heures du matin arrivait lordre du Commandant du camp, que les Juifs ne sortiraient pas au travail ce jour-là. Nous rentrions donc dans nos blocs et attendîmes toute la journée dans un consternement et une angoisse indescriptible. Nous étions tous certains que cétait la fin, on avait vu cela tant de fois quon nen doutait pas un instant que cela signifierait la liquidation de tous les Juifs.
Toute la journée passait sans que rien narrivât.
Distribution de pain et de soupe normale comme tous les jours. A neuf heures on se couchait comme dhabitude. - Tout le monde dormait, quand tout dun coup à 11 heures on commence à crier Aufstehen ! "Juden antreten !". Voilà cétait donc la fin Après une courte attente nous sortons du bloc et on nous conduit - à linfirmerie. Là nous passons un contrôle sévère. Tous les faibles, tous ceux qui ont la moindre petite blessure, cicatrice, etc, sont mis de côté. Les autres shabillent et peuvent aller se coucher. Les victimes sont tout de suite séparés et nous savons ce qui les attend ! Ce nétait donc pas encore la liquidation "totale" ? - Cest seulement le lendemain que nous comprenions. Tous les Juifs qui la veille avaient passé lexamen avec résultat positif se rassemblent, et sont conduits à un train qui attendait. - Nous nétions toujours pas très rassurés, car on connaissait trop bien leurs méthodes, peut-être voulaient-ils nous expédier quelque part pour nous tuer, tandis que officiellement nous étions partis travailler ? - Anxieusement nous suivions la route et nous tâchions de reconstruire litinéraire : Breslau, Posen, Bromberg - Danzig !
Le 30 Octobre 1944 nous sommes arrivés au Camp de Stutthof, près Dantzig. Un très grand camp de concentration pour hommes et femmes. Il ny a que très peu de Juifs venant de Lituanie. Mais dans quel état se trouvaient-ils ? Ils étaient à moitié crevés de faim. Car ici cétait le contraire de Auschwitz où il y avait relativement assez à manger et un très grand nombre arrivait à se débrouiller, mais il y avait les chambres à gaz qui nous menaçaient sans arrêt. A Stutthof par contre pas de chambre à gaz, mais les gens crevaient de faim et de froid. Une bonne partie de nos rations nous fut volé par les "anciens", tous ces Chefs de bloc et Stubendienst qui ne voyaient quune chose - de mettre de côté ce quils pouvaient. Et toute la journée en plein air par un temps terrible, froid, pluvieux, assaisonné dun vent du nord glacial. En plus on dormait à quatre (!) sur une planche de 80 cm. Malgré que jétais arrivé à Stutthof en excellente santé grâce à la nourriture supplémentaire que je pouvais me procurer illégalement à Auschwitz, je perdais vite les forces. Jattrapais en plus une furonculose, ce qui me causait dindicibles douleurs, et jétais atteint dune sorte de dysenterie qui maffaiblissait terriblement. Heureusement je ne travaillais pas, car jai trouvé une place de "Schreiber" dans les magasins de réparation.
Nous ne sommes restés dans cet enfer que trois semaines.
Le 17 Novembre nous partions de nouveau. Plus tard seulement nous avons pu comprendre que tous ces voyages inattendus nétaient que le début de lévacuation devant les Russes qui avançaient de tous les côtés. - Deux jours de voyage dans des wagons à bestiaux, 60 hommes dans une voiture. Dehors il faisait froid et il neigeait. A destination, presque tout le monde avait les pieds et les mains gelés. Jai pendant tout le trajet frotté mes pieds et fait des mouvements - aussi je navais absolument rien.
Le 19 Novembre 1944 nous sommes arrivés à destination.
Le Camp de Travail de Hailfingen (Arbeitslager der S.S.) près de Stuttgart. Ce "camp" nétait quun ancien hangar davion sur laérodrome militaire de Hailfingen. Un hangar tout à fait vide, il ny avait pas de lits, pas de lavabos, et une fosse servait de W.-C. La place devant le hangar était un terrain boueux et pendant les appels qui se tenaient deux fois par jour sur ce terrain, on senfonçait dans la crasse jusquaux mollets. Pendant huit jours nous étions couchés par terre. Ce nest que très doucement que tout sorganisait - et cétait trop tard. Le nombre de malades devenait vite très important et tous les jours il y avait quelques morts. Au bout de trois mois il ne restait plus des 600 que 296, 200 étant morts et le reste partait comme convoi de malades - à destination inconnue. Le travail était très dur (Steinbruch) et il fallait marcher plusieurs kilomètres avant darriver sur place. - Avec cela les difficultés habituelles : manque total dhygiène, pas de médicaments, une nourriture tout à fait insuffisante.
Nous étions gardés par la "Luftwaffe", mais le Chef de Camp était un jeune Officier S.S. Unterscharführer, qui avait toutes les responsabilités. Cétait au moment de la "guerre totale" et tous les hommes disponibles étaient partis au front, même les vieux qui devaient faire partie du fameux "Volksturm". Il ny avait donc pas de personnel pour ladministration du camp qui était très compliquée étant donné quil fallait fournir des statistiques journalières, hebdomadaires et mensuelles sur le travail fourni, la nourriture, les vêtements, les achats, lentretien du camp etc Comme le Chef de camp ne pouvait faire tout cela tout seul, il cherchait un Secrétaire parmi les "Häftlinge" - et cétait moi quil choisissait après un examen. Je dois ajouter ici que, étant donné quil était lui-même dune famille de paysan et de métier soudeur-mécanicien il ne se servait de la langue allemande quavec difficulté et la rédaction dune lettre lui posait un grave problème. Aussi était-il content davoir trouvé en moi quelquun qui lui faisait tout ce travail. Au bout de quelque temps il me laissait faire tout seul, je faisais le courrier avec les autorités supérieures, qui certainement ne se doutaient point que cétait un Juif qui adressait des lettres en parfait allemand aux divers "S.S.-Dienststellen".
Moi, je ne voyais quune seule chose : passer lhiver dans un bureau bien chauffé, cest-à-dire ne pas devoir sortir au travail comme tous les autres. Lhiver était particulièrement froid et les gens souffraient terriblement à cause de lhabillement qui était dans un état lamentable. Surtout les chaussures étaient déchirées et il nétait point possible de les réparer comme il ny avait pas de matériel. - Par le fait quil ny avait pas dhygiène dans le camp, nous étions littéralement dévorés par les poux qui grouillaient partout. - Mais je ne veux pas encore commencer à raconter tous les détails, toutes les souffrances auxquelles étaient exposés détenus. Je veux seulement faire comprendre quelle chance inouïe jai encore eue, à laquelle je dois ma vie une fois de plus.
Le Camp de Hailfingen fut liquidé le 10 Février 1945, le travail étant terminé. A ce moment justement tout allait beaucoup mieux, car on avait installé des lavabos deau courante, un W.-C. couvert, la nourriture saméliorait, et des médicaments pour les malades commençaient à arriver. - Je ne comprendrais jamais pourquoi ils avaient ce principe de liquider les camps quand tout était bien organisé. Mesure dextermination ? Invraisemblable, car ce nétait pas la peine alors de dépenser de largent et du matériel pour améliorer les conditions. Un mystère de plus dans cette Allemagne où rien nétait raisonnable et logique.
Les 296 survivants du Camp de Hailfingen Forêt-Noire furent donc dirigés le 10 Février 1945 au Camp de Dautmergen (Schwazwald) où ils arrivaient le 11-2-45. - Cétait un vrai camp dextermination qui sappelait Camp Disciplinaire. Ici on exterminait par la famine, le travail et les coups. Il ny avait ni chambre à gaz, ni four crématoire. Les morts furent jetés dans une fosse immense à quelques pas du camp. Il nest pas nécessaire que jénonce encore une fois les souffrances habituelles, mais je dois ajouter que le travail était particulièrement difficile et malsain. Et avec ça une discipline de fer, des appels interminables, une nourriture infecte. Résultat : les hommes mourraient comme des mouches. Il y avait là environ 2000 détenus dont 6 - 800 malades, qui étaient dans un bloc spécial. Ce bloc fut vidé de temps en temps, les malades envoyés ou à Dachau ou à Bergen-Belsen. Normalement les gens mourraient 4 semaines après leur arrivée à Dautmergen
Je sortais donc au travail avec tous les autres.
Un jour, au chantier, le Chef de Kommando (Kommandoführer), cest lOfficier S.S. qui était responsable du kommando, mentend parler. Il mappelle et me demande doù je suis. Quand il apprend que je suis Viennois et que par dessus le marché il connaissait notre firme à Vienne, il devient très poli et me nomme "Vorarbeiter". En plus, depuis ce jour-là, il me fait donner tous les jours une ration de soupe supplémentaire. Je pouvais donc par là : tenir le coup.
Début Avril nous apprenons que loffensive dans la Forêt-Noire avait commencé et nous sentons maintenant que la fin de la guerre ne pouvait plus être très loin. Mais il restait toujours la grave question pour nous : Quest-ce quils vont faire de nous ? Il était toujours impensable quils laisseraient survivre des Juifs.
Le camp est en voie de liquidation.
Tous les malades sont évacués par train. (Jai appris plus tard que ce train, qui était destiné pour Dachau était en route pendant trois semaines et que, à larrivée à Dachau, tout le monde sans exception était mort de faim et de froid).
Il ne reste plus dans le camp que 600 détenus, les plus forts, qui étaient destinés pour lévacuation à pied. On nous avait averti que tous ceux qui ne pourraient suivre, seraient tués en route.
Le 17 Avril 1945 on sortait au travail comme dhabitude.
Mais après quelques minutes de travail on nous rassemblait de nouveau et nous reconduisait au camp. Là tout était en désordre. Pour six heures du soir le camp devait être évacué. Maintenant on vidait tous les magasins, on nous donnait quelques kilos de pain par personne et de la graisse pour la marche. Dix jours de marche étaient prévus.
A trois heures de laprès-midi les avions américains arrivaient et bombardaient et mitraillaient avec une précision admirable les baraques des S.S. qui étaient situés tout près de nos baraques. Il y avait parmi eux plusieurs morts. - A six heures du soir on se mettait en marche.
La direction de la marche était Dachau.
On marchait la nuit, la journée repos forcé à cause des avions américains qui mitraillaient tout ce quils voyaient sur la route.
Près de Donaueschingen nous traversions le Danube.
Souvent la marche était interrompue par des ponts sautés.
Le troisième jour on était déjà très fatigué, la journée on ne pouvait presque pas dormir, il pleuvait. Nous ne pouvons déjà plus avaler le pain sec malgré que la faim se fait sentir de plus en plus, et pas deau à boire.
La troisième nuit on nous faisait coucher dans une étable vide, réquisitionnée par les S.S. Mais à 2 h du matin des S.S. entraient brusquement en criant : "Tout le monde dehors et en rang !". Depuis notre départ du camp je craignais ce moment, certain que nous allions être mitraillés pour être débarrassés de ce poids que constituaient les 300 Juifs. Les S.S. avaient hâte davancer plus vite vers Dachau, les armées alliées avançant des deux côtés, au nord (les Anglais) et au sud (larmée Leclerc), dautant plus que nous étions incapables de marcher plus vite. Mais non - le signal du départ fut donné et la longue colonne se remettait en ronde, accompagnée des S.S. à pied avec et sans chien, et sur une moto pour voir si la route nétait pas coupée.
Vers 11 h on nous faisait arrêter, toute la colonne sur 500 m assise au bord de la route. La moto revenait dune zone de reconnaissance et tous les S.S. étaient réunis en tête de la colonne. Je mapprochais pour écouter ce qui se disait, jétais le seul à comprendre lallemand. Le type en moto racontait quil ne restait quune seule possibilité pour atteindre Dachau par la route, les autres routes étaient coupées. Jentendais clairement le chef leur dire quil fallait nous supprimer pour arriver plus vite. Je retournais vite chez mes 4 amis français et un petit garçon polonais de 14 ans (qui paraissait 18 ans) et comme nous nous trouvions justement devant un champ de blé ou davoine, nous nous précipitions têtes baissées à traverser le champ pour atteindre un bois à 300 m environ. Les S.S. trop occupés par leurs palabres, nont rien vu. - Par contre les autres nous ont suivi et une fois dans le bois ont crié leur joie, se croyant enfin libres. Mes amis et moi cependant, nous avons trouvé un gros trou où nous nous sommes couchés, couverts de nos couvertures et de branches que nous ramassions. Je leur demandais de ne pas bouger et de ne pas parler. - Bien nous a pris ! Après quelques minutes les S.S. ont cerné le bois, accompagnés des chiens et tout le monde a été ramassé, certains qui voulaient senfuir étaient abattus. Pendant un long moment nous entendions les coups de feu, probablement ils ont tous été massacrés.
Nous sommes restés immobiles dans notre trou jusquà la tombée de la nuit. Il commençait à pleuvoir. Sur une route qui bordait lautre orée du bois, nous voyions des colonnes de voitures, chevaux, canons, tanks - des Allemands qui se réfugiaient vers lintérieur du pays.
Le matin nous ne pouvions croire nos yeux : sur cette même route des blindés où flottait le drapeau français, nous nous précipitâmes à leur rencontre en pleurant de joie. Les soldats français étaient aussi surpris et émus que nous, cétait la première fois quils voyaient des déportés en "costume rayé", le crâne rasé, et maigres comme des squelettes. Ils nous ont donné leurs rations (américaines), biscuits, chocolats, pâté, fromage, cigarettes etc - le pays de Cocagne !
Ils nous ont ramené en jeep à Kehl, au bord du Rhin de là, après désinfection, Mulhouse et Paris.
Le cauchemar était terminé.
Cétait le 26 Avril 1945
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Cf le CD