BREUER Eric

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075

Les miracles

ont eu lieu plusieurs fois...

GUERRE 1939 - 1945

Déportation en Allemagne

Témoignage

NICE - Septembre 1990

 

 

 

Analyse du témoignage

Ecriture : 1945 - 31 Pages

 

POSTFACE de Jean-Louis ARMATI

"Mon Cher Otto…

j’essaie aujourd’hui de te décrire ce qui s’est passé ces trois ans…

Tu devras en parler au plus grand nombre de gens possible pour que cela se répande et qu’on n’oublie jamais".

Témoigner obsession commune à tous les anciens déportés prend le plus souvent le pas sur le désir même de vengeance.

Eric Breuer, dont les parents réfugiés à Nice, sont arrêtés par la Gestapo en Février 1944, internés à Drancy pour s’évanouir ensuite en fumée dans le sinistre Auschwitz, a connu lui-même l’hospitalité française des camps de St Cyprien et de Gurs puis celle de la Suisse, avant d’être à nouveau arrêté en France et déporté en Pologne

Grâce à sa bonne connaissance de l’allemand et à sa débrouillardise, il survivra au prix de beaucoup de souffrances et de nombreuses alarmes

Son récit est ahurissant et la survie d’Eric Breuer tient véritablement du miracle

My dear Otto,

I am trying today to describe to you what happened during those

three years...

You will have to talk about it to as many people as you can so that the story can be spread and never forgotten.

The testimony, the common obsession of all former deportees very often prevails over the very impulse of revenge.

Eric Breuer, whose parents had sought refuge in Nice were arrested by the Gestapo in February 1944, locked up in Drancy to vanish in smoke in the dreary Auschwitz eventually, had himself got acquainted with the French hospitality of the camps of St Cyprien and Gurs, then that of Switzerland, before being arrested again in France and deported to Poland.

Thanks to his good knowledge of the German language and to his craftiness he will survive after many sufferings and numerous alarms.

His story is really bewildering and Eric Breuer's survival is indeed a miracle.

 

Ephémérides

13 Février 1941 8

28 Août 1942 10

12 Septembre 1942 11

28 Octobre 1943 15 - 16

19 Janvier 1944 18

28 Octobre 1944 21

30 Octobre 1944 22

17 Novembre 1944 22

19 Novembre 1944 23

10 Février1945 24

11 Février 45 24

17 Avril 1945 25

26 Avril 1945 26

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

Le 30 Août 1945

Mon Cher Otto,

Voilà après un silence de trois ans que je t’écris de nouveau. Pendant ce temps j’étais toujours à un pas de la mort. Rentré de l’enfer depuis quatre mois j’ai encore toujours difficile à réaliser que je suis vivant, que je suis de nouveau à Bruxelles, que je vois autour de moi des gens qui vivent normalement. Manger à une table, dormir dans un lit, ne plus entendre les Allemands gueuler, se promener sans avoir un M.G. dans le dos, ce sont des sensations qui veulent être digérées. Si je ne t’ai pas écrit avant, c’était parce que je ne pouvais pas me concentrer, parce que je ne pouvais pas parler de tous ces événements qui sont toujours trop vivants dans mon intérieur pour pouvoir m’entretenir comme d’une chose passée.

J’essaie aujourd’hui de te décrire ce qui s’est passé ces trois ans, pour te démontrer jusqu’à quel point la bestialité humaine peut arriver. Tu devras en parler au plus grand nombre de gens possible pour que cela se répande et qu’on n’oublie jamais. Il n’y a malheureusement que très peu qui sont revenus de là-bas, on compte un pour cent seulement, et que je sois, moi, dans ce nombre, c’est un miracle - on ne peut l’appeler autrement.

Avant de commencer mon récit, je dois d’abord te parler de nos parents et de Tante Jenny. - Dès mon arrivée en France j’ai fait des recherches et quand j’ai enfin reçu de Nice un mot de la Poste disant : Parti sans adresse, je me suis moi-même rendu à Nice pour rechercher leurs traces. Voilà ce que j’ai pu apprendre : ils étaient à leur adresse 167, Promenade des Anglais jusqu’en Février 1944. Presque jamais ils ne quittaient la maison, papa faisait ses provisions dans un magasin à côté. Maman était toujours maladive et nerveuse. Tante Jenny a eu plusieurs attaques de coeur et restait couchée pour la plupart du temps. Leur état de santé s’était empiré depuis le moment de ma disparition. La Police française et la Gestapo sont venues les chercher plusieurs fois, mais le concierge leur montrait toujours un appartement vide en disant que la famille Breuer était partie depuis longtemps, ils ne cherchaient donc pas plus loin. - Ils auraient comme cela pu survivre la guerre, si, au début 1944 les Allemands n’auraient pas ordonné l’évacuation de la Promenade des Anglais pour faire leurs fortifications en vue d’une invasion. Papa a longtemps cherché, sans trouver, un autre logement et ce n’est qu’à la fin du terme qu’il a trouvé une villa vide à la périphérie de Nice. Ils ont déménagé début Février 1944 et deux jours après la Gestapo est venue les arrêter. Je ne peux pas dire si ils ont été vendus par quelqu’un ou si papa s’est fait prendre dans la rue - toutes les deux versions existent. - Le lendemain les Allemands sont venus avec un camion et ont tout emporté. Je n’ai donc rien pu retrouver de leurs affaires, même pas un petit objet qui m’aurait servi de souvenir. D’après les renseignements que j’ai pu obtenir, on les a expédiés au Camp de Drancy (près Paris) et de là ils ont été déportés en Mars 1944 en destination du Camp d’Auschwitz. -

Voilà les simples faits.

Toute la tragédie qu’ils ont vécue, hantés, traqués pendant des années, arrêtés au tout dernier moment, puis les souffrances terribles et - très vraisemblablement - une fin affreuse, je n’en connais pas les détails, mais je le devine et j’en ai des cauchemars et des nuits sans sommeil. Après tout ce qu’ils ont souffert depuis 1938, ils n’ont pas mérité une telle fin.

Je voudrais maintenant te parler de moi.

Je voudrais que tu saches comment - après quatre années d’émigration - je suis tombé entre les mains des Allemands, et comment j’ai réussi à en sortir vivant, sans même des conséquences nuisibles pour ma santé. Evidemment j’ai souffert, moralement surtout, car j’ai dû voir crever à côté de moi des milliers de camarades, et j’étais presque certain que jamais je ne sortirais de cet enfer. On nous avait amené en Allemagne pour nous exterminer après nous avoir utilisé et exploité pour leurs intérêts. - Mais j’ai quand même toujours gardé bon espoir. Je savais qu’ils perdraient la guerre, cela pouvait durer, mais j’étais décidé de développer toute mon énergie, toute ma ruse, toutes mes connaissances (surtout celle de la mentalité allemande), et tous mes talents (si minimes soient-ils) - pour vivre, pour tenir le coup. Et j’ai tenu.

Donc voilà comment cela s’est passé :

Après avoir passé en France par les Camps de St Cyprien et Gurs, camps de concentration pour Juifs, de triste renommée, j’étais donc au Camp de Sept-Fonds depuis le 13 Février 1941 et j’y remplissais les fonctions d’un Secrétaire. Dernièrement j’avais vraiment une belle vie, bien logé, à manger tout ce que je désirais et toutes les libertés.

 

Avant de commencer le récit des trois années de déportation, un bref résumé des années précédentes :

Né à Vienne (Autriche) en 1911, j’ai passé toute ma jeunesse, passé le bac en 1930, travaillé chez mon père jusqu’à l’arrivée des Allemands en Mars 1938. J’ai vécu l’Anschluss, la folie collective des Autrichiens hurlant leur joie alors que, après la fin de la guerre, ils se posaient en victimes.

Parti en Juillet 1938, en "voyage d’affaires" avec 10 marks en poche, je tentais de m’installer en Belgique dans mon métier. Je n’ai pu obtenir un permis de séjour - il fallait quitter le pays pour déposer la demande à l’étranger. Passé clandestinement en Hollande, où j’ai pu rester provisoirement. Obtenant un visa de tourisme pour l’Angleterre, je prenais l’avion et - je fus refoulé dès mon arrivée à l’aéroport. Retour en Hollande, ensuite en Belgique où j’ai pu avoir enfin le permis.

Attaque des Allemands en Mai 1940, donc les étrangers devaient se présenter à la police "pour vérification des papiers". Le lendemain tout le monde fut embarqué dans des wagons à bestiaux et sous le nom de "5ème Colonne" expédié en France. Camp de St Cyprien, saleté puces, famine. Après 2 mois, transfert au Camp de Surs, même "confort" agrémenté de plus par les poux et une boue ne permettant pas de mettre les pieds hors des baraques pendant plusieurs semaines. Grâce à un Commandant de Camp très humain, affectation à un camp de travailleurs étrangers (prestataires) à Septfonds, près de Montauban. C’était l’hiver - baraques pas chauffées, toilette en plein air, nourriture mauvaise, mais s’améliorant à partir du moment où j’ai été "promu" au secrétariat par le Capitaine (en retraite) Prévost qui m’avait à la bonne Je m’occupai des achats de ravitaillement - c’était tout dire. C’était la belle vie (plus ou moins)… jusqu’au jour....

En Août 1942 arrivait de Vichy l’ordre de mettre à la disposition 100 travailleurs juifs pour aller travailler en Allemagne. C’est que Laval avait accordé à Hitler un contingent de 80000 Juifs vivant (ou plutôt réfugiés) en France non-occupée, malgré toutes les promesses antérieures, droit d’asile etc. Une grande partie de ces Juifs avaient fait leur service dans l’armée française ou avaient été engagés volontaires ou encore anciens Légionnaires (Fremdenlegion). Le premier contingent de 100 parti, voilà qu’il arrive un jour un télégramme où ils demandent de nouveau 150.

A ce moment je me disais que ce sera bientôt mon tour et j’ai décidé d’aller en Suisse avec deux amis. Après avoir préparé de faux papiers nous sommes partis le 18 Août 1942 en direction de la frontière suisse. Là nous nous sommes cachés dans un grenier pendant quatre jours et le 23 Août nous avons réussi de franchir la frontière suisse sans incident. Nous étions donc sur territoire suisse, près Genève, certains d’être bien reçus étant "réfugiés en danger de mort", réfugiés politiques cherchant asile dans un pays libre. Nous voulions nous présenter nous-mêmes à la police et être internés - et travailler s’il le fallait.

C’était une grave erreur.

La Suisse, infectée elle aussi du poison nazi, ne valait guère mieux que les autres pays. - Dans les faubourgs de Genève nous étions arrêtés par un gendarme, qui nous conduisait à la prison militaire de Genève. Là on nous traitait de vagabonds et tziganes - et deux jours plus tard ils nous reconduisaient en auto à la frontière française et nous remettaient directement entre les mains de la police de Vichy.

Le reste est vite raconté.

Passés la nuit dans une petite cellule souterraine on nous mettait les menottes et, gardés par deux gendarmes, nous étions dirigés à Annecy. Là, par un hasard inconcevable j’ai rencontré mon ami Otto Muller que je n’avais plus vu depuis deux ans et qui était venu à la gendarmerie d’Annecy avec son faux passeport de nationalité hollandaise pour chercher ses papiers lui permettant d’aller en Suisse légalement. Il a essayé d’intervenir pour moi et il m’a promis de faire tout son possible pour me libérer, mais tout était en vain. C’était mon dernier contact avec la civilisation, avec ma vie passée.- De là en autocar à Lyon, au camp de rassemblement, où l’on séparait les femmes de leurs enfants, où j’ai vu des scènes de famille déchirantes, des hommes qui se pendaient, des femmes qui se coupaient les veines avec des canifs parce qu’on leur arrachait les enfants de force. Toute la nuit on entendait des hurlements de désespoir. - Le lendemain on continuait sur Paris dans des wagons à bestiaux.

Pendant deux jours je suis resté au Camp de Drancy, près Paris. Pour la première fois on nous a rasé les cheveux, on nous prenait tout ce que nous avions sur nous, argent, montres, bijoux, rasoirs etc. Là, pour la première fois, j’ai vu comment on battait furieusement des types dont on pensait qu’ils avaient de l‘argent caché. Et c’étaient là des Français qui battaient, la bande de Vichy, les fameux miliciens de Doriot qui profitaient eux aussi pour taper sur les Juifs et se remplir les poches.

Le 28 Août 1942 je suis parti de Drancy en destination de Oberschlesien Haute-Silésie. A 60 dans un wagon à bestiaux, avec très peu de nourriture, sans pouvoir descendre, hommes et femmes ensemble. Un trajet inoubliable, par une chaleur accablante, sans boire - et tous certains d’aller à la mort, pire que des bêtes qu’on conduit à l’abattoir, car nous avions pleine conscience de ce qui se passait. - Mes nerfs étaient tendus, mais je n’avais pas peur. Ma vie était terminée, j’attendais la fin et j’avais le seul désir qu’elle ne soit pas trop atroce.

Après 3 jours et deux nuits le train s’arrête à Kosel (Haute-Silésie). On ouvre les portières. Les S.S. sont dehors, matraques en main. Tous les hommes de 20 à 50 ans doivent descendre. Les femmes et enfants, vieux et malades continuent - on sait ce que cela signifie. Scènes terribles, hommes qui ne veulent pas quitter leurs familles, femmes qui descendent avec leurs maris pour ne pas les laisser partir seuls. Alors les S.S. commencent à gueuler. Les matraques entrent en action, on lâche de grands chiens pour faire peur à tous ceux qui ne se soumettent pas de suite. Enfin le train s’en va à destination inconnue. Nous restons.

On nous conduit au Camp d’Ottmuth.

Il est inutile de décrire tous les détails. On a assez lu et entendu sur les camps de concentration en Allemagne. Leur système de faire garder les détenus (Häftlinge) par d’autres détenus qui avaient tous les droits sur la vie et la mort des autres. Tous ces kapos, Chefs de Bloc (Blockältester), Chef de Camp (Lagerältester), c’est eux qui ont tué, c’étaient eux les instruments dont se servaient les S.S. pour l’extermination par la famine et les coups. C’étaient surtout des Allemands qui avaient déjà fait de 5 à 10 ans, prisonniers de droit commun (Berufsverbrecher) et des détenus politiques qui étaient aux camps de concentration depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir et qui avaient déjà tellement reçu de coups et souffert des tortures par la S.S. et Gestapo qu’ils trouvaient tout à fait naturel de taper maintenant à leur tour sur les autres. Il y avait évidemment parmi ces kapos des types plus intelligents qui parvenaient à aider les autres et qui ne battaient que pour la forme quand ils étaient observés. Mais c’étaient là des exceptions. Evidemment, il faut bien comprendre que tous les kapos qui étaient jugés trop "bons" étaient destitués et devaient s’attendre à subir des représailles (Strafarbeit). Les Allemands savaient bien cultiver chez les autres tous les mauvais instincts et en comprenant ceci je n’ai jamais jugé trop sévèrement l’attitude inhumaine de ces kapos.

Dans les "Camps de Juifs" c’était pareil.

Un Chef de Camp (Lagerältester) fut désigné par les S.S. qui était responsable de l’ordre et de la discipline et c’était lui qui nommait les kapos juifs. Si jamais il y avait quelque chose qui n’allait pas, c’était lui qui encaissait 25 ou 50 coups sur le derrière. Et quand on est quelquefois passé par là on n’a plus de scrupules à taper sur les autres. Toujours ce même système ignoble par lequel les Allemands sont arrivés à ce beau résultat, que les Juifs se battaient entre eux, voire même se tuaient. - Les coups on s’y habituait, il y avait des types qui ne les sentaient même plus. On battait dès le réveil, pour nous faire sortir plus vite de nos "lits", puis à l’appel, pendant le travail, pendant la distribution de la soupe - des cris et des coups sans arrêt jusqu’au moment où l’on tombait à moitié mort sur les couchettes pour dormir d’un sommeil de plomb les quelques heures qu’on nous laissait.

C’est à Ottmuth où pour la première fois de ma vie j’ai eu une pelle en main, pour charger du sable sur un camion. Là j’ai connu pour la première fois ces journées interminables, ces douze heures de travail interrompues seulement d’une demi-heure de repos à midi - sans manger. Combien de mes camarades ont déjà perdu courage dès le premier jour. C’est ceux-là qui encaissaient tous les coups parce qu’ils se laissaient aller. Ils ne tenaient pas longtemps.

J’ai quitté Ottmuth le 12 Septembre 1942 avec un convoi de 500 Juifs venant tous de France et de Belgique. Commerçants, avocats, médecins, ingénieurs, étudiants, tailleurs et cordonniers etc. Ce transport allait au Camp de Trzebinia, camp de travaux forcés pour Juifs, sous contrôle des S.S. (Judenzwangsarbeitslager der S.S.), à la frontière polonaise près de Cracovie. Nous y étions employés à la construction d’une gare de marchandises (Güterbahnhof mit 36 Abstellgleisen). Nous arrivions dans un camp vide. Pas d’eau, pas de couvertures, pas de lumière - et rien à manger ! Mais on sortait quand même au travail dès le premier jour. Ce travail consistait à porter des rails et des traverses (Schienen und Schwellen), à décharger des pierres, briques, ciment etc, à des travaux de terrassement et à la construction de voies (Schienen und Weichenbau). Nous étions gardés par des S.A. et par des gardiens armés de la Reichsbahn. Mais on souffrait beaucoup plus par les contremaîtres et ingénieurs allemands qui se croyaient tout permis et qui frappaient avec tout ce qu’ils pouvaient trouver, des bâtons en bois et en fer, câbles etc. C’est surtout les plus faibles qu’on battait le plus, ceux qui n’étaient pas en état de faire ces lourds travaux. Mais tout le monde en attrapait, par exemple quand il s’agissait de pousser des wagons ou de porter un rail de 15 mètres. Là on tapait dessus comme sur des chevaux pour nous faire marcher plus vite - non, pire car un cheval a de la valeur, tandis qu’un homme - et surtout quand il s’agit d’un Juif - cela ne compte pas. Au contraire - "moins il y en a, mieux c’est". Cette petite phrase, on nous la répétait tous les jours.

Il faudrait maintenant que je parle de la chance inouïe que j‘ai toujours eue, depuis le premier jour presque jusqu’au moment de ma libération. Une chance qui me poursuivait sans arrêt et qui m’arrivait toujours au moment où j’en avais le plus besoin. Il est vrai aussi que j’ai toujours su l’attraper au bon moment, mais combien de fois j’étais déjà tout bas et au bout de mes forces et de l’espoir - et toujours je me suis sauvé par miracle. J’ai, pendant ces trois années que j’ai dû passer dans l’enfer, jamais perdu confiance dans la victoire de la bonne cause, j’ai toujours gardé un moral excellent. Mais s’il n’y avait eu cette chaîne presque ininterrompue de coïncidences heureuses, je n’aurai jamais pu tenir le coup et je serais actuellement dans le nombre des millions qui pourrissent dans le sol allemand ou de ceux dont on fabriquait du savon avec leurs cendres !

Le Camp de Trzebinia était donc dirigé intérieurement par un détenu juif (Judenhäftling), responsable de l’ordre et de la discipline. C’est lui qui désignait alors de son côté et comme bon lui semblait, les kapos qui commandaient les groupes des travailleurs (Kommando oder Arbeitskolonne) et les Chefs de Bloc (Blockältester).

Le premier jour le Chef de Camp (Lagerältester) un Juif Tchèque, ancien Directeur Général des usines de chaussures "Salamander", me nomme Chef de Chambrée (Stubenältester). Mon unique devoir consistait à veiller sur l’ordre d’une chambre pour 25 hommes, de distribuer le pain et la graisse (quand il y en avait). Mon seul avantage : je pouvais garder les cheveux, qu’on coupait aux autres toutes les semaines. - A part cela j’étais comme tous les autres et tous les matins évidemment je sortais au travail. Mais comme je portais des cheveux, cela faisait moins "bagnard" et j’étais donc mieux considéré par les gardiens et les Chefs de chantier. Je m’efforçais également de "bien travailler" pour éviter les coups. Mais la nourriture ne nous donnait pas la force pour travailler. Une sorte de "jus de chaussettes" et un bout de pain le matin à 6 heures, une sorte de soupe (eau, choux et petits morceaux de pommes de terre) à midi sur le chantier, rentrée au camp à 18 h, re-soupe et pain.

Là aussi ma chance ne me quittait pas.

Mon meilleur copain rentre travailler dans la cuisine du camp. Et tous les soirs il m’apporta un bout de pain, un peu de margarine ou de viande. - A Trzebinia on touchait à manger comme suit : le matin du "café" noir, une sorte d’eau sale qui sentait mauvais. A midi un demi-litre de soupe liquide. Le soir après le travail un litre de soupe (betteraves, rarement avec un peu de pommes de terre) et après - destinée pour le lendemain - la ration de 350 gr. de pain, un petit bout de margarine ou une cuillère de confiture. Mais le pain on le mangeait toujours le soir car la soupe ne pouvait point satisfaire la faim terrible qu’on avait après avoir jeûné pendant 24 heures et travaillé en plein air toute une journée sans fin. Je dois ajouter que la ration qui nous était attribuée "officiellement" était celle des travailleurs de force avec suppléments de viande, de pain et de graisse. Mais c’était rien que sur papier. En vérité le Chef de Camp (Lagerführer) nazi, qui était chargé des achats de provision, se remplissait les poches, faisait venir toute sa famille de l’intérieur du Reich et la nourrissait de nos rations, achetait des cochons, des canards et oies qu’il engraissait avec nos flocons d’avoine, nos pommes de terre, nos farines. En plus la cuisine des gardiens était à côté de la nôtre et quand ils manquaient de quelque chose, ils puisaient dans les stocks de nos magasins.

Mais du fait que mon ami m’apportait tous les soirs à manger, je pouvais garder ma ration de pain pour les heures de travail et j’avais par là un peu de force pour travailler. - Il y avait également dans le camp 25 jeunes femmes polonaises (juives naturellement), qui travaillaient à la cuisine, au nettoyage du camp, aux épluchures, à la lessive etc. Une de ces femmes - j’ignore pourquoi - avait pris de la sympathie pour moi et s’était mis dans la tête de m’aider, malgré que je ne lui ai jamais rien demandé. Elle travaillait dans la cuisine des gardiens et là elle volait pour moi tout ce qu’elle a pu atteindre…

Je n’ai donc pas eu faim et par ce fait j’ai toujours pu m’acquitter de mes travaux à la satisfaction de Mrs. les Allemands ! Il y avait encore d’autres qui savaient se débrouiller, qui avaient pu cacher de l’argent (dollars surtout), des bijoux ou montres qu’ils réussissaient à passer aux travailleurs polonais qui travaillaient sur nos chantiers et qui apportaient la contre valeur en nourriture. D’autres encore qui avaient encore de la famille en Allemagne, passaient des lettres et recevaient de l’argent et des colis par l‘intermédiaire des civils, parfois même de civils allemands qui étaient moins méchants et qui évidemment se faisaient bien payer leurs services. Tous ceux qui étaient privilégiés de cette façon soutenaient quelques autres - mais il n’était malheureusement pas possible d’aider tous les 500. Nous formions un petit groupe qui travaillait ensemble, qui était "respecté" comme bons travailleurs et qui n’était presque pas battu. -

Après dix mois je fus nommé kapo, par le fait que j’étais parmi les meilleurs travailleurs et que je comprenais et parlais l’allemand. Je portais donc un brassard blanc avec une étoile de David. Dans cette fonction que j’ai nullement désiré, j’ai toujours eu soin d’aider le plus possible mes camarades et de profiter de ma connaissance de la langue et de la mentalité des Allemands pour arriver à obtenir un régime de faveur pour le petit groupe dont j’étais responsable. Mon "kommando" était le seul qui rentrait au camp quand il pleuvait, le seul aussi où le Chef de chantier se promenait sans bâton. Du fait que je sais parler avec les gardiens S.A. et que je leur donnais mes cigarettes, ils nous permettaient même parfois d’aller voler des pommes de terre dans des wagons qui, venant d’Ukraine, attendaient à la gare leur acheminement vers l’intérieur du Reich.

Au début la situation dans le camp était décourageante. Pas d’hygiène, pas de médicaments. Tous les jours des morts de dysenterie, faiblesse générale. - A 5 kilomètres du camp il y avait une petite ville avec un Ghetto Toutes les semaines arrivait au camp une petite voiture à cheval pour chercher nos morts que les Juifs de Krenau (Chrzanov) enterraient sur leur cimetière. Avec cette voiture ils nous envoyaient des vivres et des médicaments et aussi des vêtements chauds, de sorte que la situation s’améliorait doucement.

Mais le manque d’eau avait eu pour conséquence, que les poux abondaient et il était impossible de s’en défaire. Ils étaient partout dans le linge, dans nos vêtements, dans les couvertures. Cela s’attribuait encore à l’affaiblissement des gens et cela avait pour conséquence des graves infections et finalement une épidémie de typhoïde, qui heureusement n’était pas trop grave (il n’y avait que 18 morts !). Là seulement le Lagerführer s’est décidé de nous faire désinfecter, car nous étions devenus un danger pour la population civile de la région.

Avec cela c’était l’hiver 1942/43.

L’hiver polonais avec ses températures de - 30°, la neige, le vent et la pluie glaciale. Et 12 heures de travail en pleine campagne, sans abri ! Résultat : pieds et mains gelés, les gants qu’ils nous donnaient étant tout de suite usés par ce travail continué avec le fer et l’acier. Notre médecin, un Juif de Paris, fort gentil garçon qui se dévouait et faisait ce qui était dans la mesure du possible, faisait des amputations de doigts et de doigts de pieds gelés et devenus noirs avec un canif, faute d’instruments, et arrivait par là à sauver des bras et des jambes. - En plus la nourriture insuffisante et dépourvue de vitamines provoquait des phlegmons, abcès et furoncles, qui faisaient terriblement souffrir. Ceci n’était d’ailleurs pas considéré comme une maladie et il fallait travailler. Exempts de travail uniquement ceux qui avaient 38,5° de fièvre et ceux qui ne tenaient déjà plus debout.

Nous étions donc au nombre de 500 dans le camp. Le nombre de malades admis à l’infirmerie ne pouvait dépasser les 5 %. Deux mois après notre arrivée il y avait déjà 150 malades. Notre Lagerältester décidait de faire un rapport et de demander des médicaments de toute urgence. En guise de médicaments arrivait un jour le S.S.-Obersturmbannführer Major Lindner pour voir sur place la cause de nos maladies. Il avait vite fait de constater qu’il s’agissait uniquement de tireurs au flanc (simulanten und saboteurs), il giflait le Lagerältester et le médecin, engueulait le Lagerführer nazi, se munissait d’une matraque et foutait tous les malades dehors - et au travail. C’était la bonne solution. Quelques jours après il n’y avait plus de malades - ils étaient tous morts.

Pendant ce temps-là les troupes allemandes avançaient sans cesse en Russie, ils étaient devant Moscou, au Caucase, à la mer Caspienne. Nous étions certains de ne plus jamais sortir de notre bagne. Les ouvriers civils nous apportaient des journaux qu’on lisait le soir dans nos baraques. - Puis c’était Stalingrad et le début de la retraite en Russie. On avait de nouveau de l’espoir.

Dans le camp la situation devenait plus tolérable.

Les plus faibles de nos camarades étaient morts, le reste s’était habitué au travail et les Chefs de chantiers qui déjà nous connaissaient bien, étaient devenus beaucoup moins intraitables. La nourriture s’améliorait aussi, car le Lagerführer avait déjà les poches bien remplies et par conséquent volait moins qu’au début. Depuis Mars 1943 il n’y avait plus de morts et très peu de malades.

Notre moral remontait donc et nous nous disions qu’il était possible de tenir le coup, si toutefois cela ne durerait pas trop longtemps encore. -

C’était le 28 Octobre 1943.

Le matin les kommandos étaient prêts à sortir au travail, qu’il arrivait un civil, visiblement un type de la Gestapo, qui nous rassemblait autour de lui et nous tenait gentiment un discours. Il nous exprimait d’abord le contentement du Gouvernement à Berlin du travail fourni pendant ces 15 mois au Camp de Trzebinia. Il nous disait, que - pour nous récompenser - il a été décidé de nous occuper dorénavant dans une usine de chaussures, bien chauffée, pour nous éviter de souffrir du froid pendant l’hiver qui approchait. Qu’ils liquidaient donc le Camp de Trzebinia et que nous n’avions qu’à suivre les braves S.S. qui étaient venus pour nous conduire. Il y en avait quelques-uns parmi nous qui étaient prêts à le croire, jusqu’à ce qu’ils voyaient les grands types de S.S. au visage de brutes avec leurs mitraillettes sous le bras et leurs chiens. Mais on n’avait pas le choix, ils ne nous laissaient pas le temps de réfléchir. "Los ! Los !" En avant, marche !

Sur la route, le premier poteau indicateur nous renseignait et nos craintes devenaient positives :

AUSCHWITZ 25 KM -

Là nous étions fixés. Auschwitz, le camp d’extermination n° 1, Auschwitz avec ses chambres à gaz, ses 5 fours crématoires : Mais c’était clair et net : maintenant qu’ils n’avaient plus besoin de notre travail c’était le camp de concentration, l’extermination directe ou la mort lente et affreuse.

Nous sommes arrivés à Auschwitz le 28 Octobre 1943 à 12 heures. Des longues colonnes de détenus (Häftlinge) en costume rayé bleu et blanc, portant leurs numéros sur la veste, rentraient du travail. Figures sans expression, hagards, maigres comme des squelettes, se traînant à peine dans leurs sabots de bois - mais forcés de marcher au pas. A l’entrée du camp un orchestre de "Häftlinge" joue des marches militaires.

L’accueil nous est fait par des kapos aux airs farouches, à coups de matraques. Un Officier S.S. nous attend. On se met en rang, au garde-à-vous, et - un à un - nous passons devant lui. C’est ce jeune Officier de 25 ans qui décide de la vie ou de la mort de chacun. Sans prononcer une parole il indique avec son pouce de la main droite : à gauche - cela signifie : tu rentres dans le camp. A droite - chambre à gaz, four crématoire !

Ce triage se faisait à Auschwitz à l’arrivée de chaque convoi. Le pourcentage de ceux qui sont destinés à la mort varie selon les besoins en main-d’oeuvre ou aussi selon la place disponible dans le camp même. Quand on n’a pas besoin de travailleurs dans les mines de charbon ou dans les usines d’armement aux environs d’Auschwitz, il arrive souvent que tout le convoi passe directement à la chambre à gaz. Mais toujours sont condamnés les malades, infirmes, faibles de constitution, les vieux (et ceux qui font vieux) les jeunes jusqu’à 16 ans en principe, les femmes enceintes et les femmes qui ne veulent pas se séparer de leurs enfants - tout cela est expédié directement à la chambre à gaz (Gaskammer). Les cadavres sont incinérés dans les fours crématoires.

On nous conduit à la désinfection.

Il faut se déshabiller et laisser les vêtements par terre. On ne peut emporter que la ceinture et une cuillère. Le contrôle est sévère. C’est des détenus, des "anciens", qui nous visitent méticuleusement sous la garde des S.S. Un des nôtres avait caché une bague dans un endroit de son corps qu’il estimait sûr. Ils l’ont trouvé quand même, le S.S. l’emmène dans une baraque et nous entendons le bruit de coups et cris - et puis le type sort couvert de sang, fait quelques pas et tombe. Mort. Les autres n’essaient plus, ils ont compris. - Puis on nous tond les cheveux, après nous passons par la douche. En sortant de là nous sommes "habillés". Ce sont les fameux costumes rayés, bleu et blanc, avec un bonnet également rayé. A présent nous avons réellement l’air de bagnards, de vieux criminels, comme à Sing-Sing. C’est tout à fait inconcevable et humiliant de voir des gens qui n’ont jamais commis aucun crime (sauf celui de leur naissance) arrangés de telle façon, tandis que des vrais criminels se promènent en uniforme et sont les maîtres de vie et de mort de centaines de milliers.

Et maintenant c’est la grande surprise.

Il ne suffit pas qu’on doit porter des numéros imprimés sur nos costumes. A Auschwitz (et rien que là) chaque détenu est tatoué ! Nous passons donc au tatouage, chacun reçoit son numéro sur le bras gauche. J’ai reçu le n° 159944 - et je le porte toujours, on ne peut l’enlever. Ce sera un souvenir qui me restera jusqu’à la fin de mes jours.

Le Camp d’Auschwitz est en deux parties.

Auschwitz I et Auschwitz II. Ce dernier s’appelle aussi le Camp de Birkenau. Nous sommes destinés au Camp de Birkenau où l’on nous fait rentrer à la Quarantaine. C’est d’ailleurs l’endroit le plus mauvais du camp. Le moins de nourriture et le plus de coups. C’est là des baraquements immenses en construction de bois, sans fenêtres, avec des lucarnes dans le haut pour aérer et éclairer. Il y a des couchettes à trois étages pour 6 personnes à chaque étage - on nous y fait coucher par dix. Le Chef de Bloc (Blockältester) est un Allemand, droit commun (Berufsverbrecher) qui est enfermé depuis 9 ans. Rudy, une véritable brute. Je ne l’ai jamais vu se promener sans son bambou. Tout lui servait de prétexte pour battre, et il jouissait de la pleine confiance des S.S. Il mène un vrai régime de terreur. Des anciens nous racontent qu’il a des milliers de morts sur la conscience. - Mais cette bête humaine a quand même son point faible : il aime la musique. Le premier Dimanche soir - le seul moment où l’on avait quelques heures de repos - il nous a surpris de chanter. Des airs viennois, vieilles opérettes. Rudy s’approche et écoute sans qu’on s’en aperçoive. Parmi nous il y avait un ténor épatant qui justement chantait l’air du soldat de la Wolga, - l’air préféré de Rudy. Après il nous oblige de chanter tous en choeur. Il est content et nous distribue du pain supplémentaire. Le lendemain il nous appelle et nous informe de son intention de former un "Groupe Artistique" pour se faire bien voir auprès des S.S. - et en même temps faire enrager ses collègues. - Il faut bien comprendre le tragique de cette situation. Nous sommes en costumes rayés, les têtes rasées, les ventres creux et accablés par le sort qui nous attend tous. Mais si nous refusons de jouer c’est la mort certaine. Nous nous sommes donc décidés de faire du "théâtre". Du théâtre dans Auschwitz, le camp de la mort et de la terreur ! Nous formions un petit groupe international. Un fameux violoniste viennois, un comique hollandais, un ténor allemand, un chanteur français, un peintre décorateur hollandais - en tout douze "artistes". Notre programme était celui d’un petit cabaret (genre Simplicissimus). Nous avions un succès formidable chez les S.S. qui venaient spécialement tous les Dimanches soirs pour nous écouter, chez les kapos et Chefs de Bloc et auprès de nos camarades qui pendant deux heures pouvaient oublier où ils se trouvaient.

Plus tard j’ai seulement compris quelle chance formidable j’avais de rester dans ce Groupe Artistique. Non seulement que nous ne devions pas travailler, que nous touchions un supplément de nourriture. - De temps en temps on venait prendre dans la Quarantaine quelques centaines ou milliers d’hommes pour les envoyer dans les mines de charbon de Haute-Silésie, pour y remplacer les équipes esquintées. Tous mes camarades y sont passés - mais le Groupe Artistique était tabou. Cela durait jusqu’au mois de Janvier 1944.

Le 19 Janvier 1944 est une date tristement remarquable, car il marque le plus grand massacre qu’il y ait jamais eu à l’intérieur du Camp d’Auschwitz parmi les Juifs. Déjà en Décembre les S.S. ont fait un triage pour envoyer les plus faibles à la chambre à gaz. Mais cette fois-ci 95 % de tous les Juifs y passaient. Hommes et femmes. - C’est le Lagerarzt Mengele (un S.S.-Obersturmführer) qui fait le triage. Il va d’un bloc à l’autre. "Juden antreten !". Tous nus, un à un nous passons la revue devant lui. Si son pouce indique à gauche tu restes vivant ; à droite - c’est la chambre à gaz. A la Quarantaine seule il y avait ce jour-là 2000 victimes. En grande partie des jeunes en bonne santé, mais ayant mauvaise mine et affaiblis par l’insuffisance de la nourriture. - Ceux qui sont destinés à la mort on les enferme tous dans un bloc, on leur enlève chaussures et vêtements, ils restent en chemises (nous sommes en Janvier !). Ils restent là enfermés pendant deux jours et deux nuits, sans manger ni boire et dans l’attente d’une mort affreuse. Toute tentative de fuite ou de mutinerie serait en vain - ce n’est d’ailleurs déjà plus qu’une foule de demi-morts et demi-fous. Le troisième jour on vient les enlever avec des grands camions. Les uns à l’air abruti, les autres en criant - c’est comme cela que le bétail va à l’abattoir.

Moi, j’étais dans les 5 % de survivants

Mais pour combien de temps ?

La prochaine fois cela sera peut-être mon tour…

Le lendemain de cette "sélection" (voilà l’expression technique pour ces triages) tous les survivants sont envoyés dans une mine de charbon - sauf moi ! J’ai la chance d’avoir 40° de fièvre. Le médecin de l’infirmerie qui m’examine superficiellement, constate le typhus ! Je suis dirigé à l’Infirmerie Centrale en observation. - Il est évident que n’importe qui n’est pas admis à l’infirmerie. Le nombre de malades est beaucoup trop élevé. La grande majorité reste au camp et peut crever sur place. L’infirmerie sert surtout aux médecins S.S. pour étudier des cas intéressants et s’instruire. Cela fait qu’on est encore relativement bien traité, il y a même un peu de médicaments et piqûres. C’est avec un groupe de 25 autres malades que je m’en vais à l’infirmerie.

A l’Infirmerie Centrale (un camp à part qui contient constamment 4 à 5000 malades !) nous allons d’abord à la désinfection (Entlausung). Déshabillés à nu, rasés des pieds à la tête. Après c’est la douche - froide ! Dans une salle cimentée, les portes larges ouvertes (nous sommes le 20 Janvier avec - 10°) nous devons prendre le "bain". Pas de serviettes naturellement. Les plus faibles tombent à côté morts de moi. Je fais des mouvements de bras et de jambes pour faire circuler le sang. Nous attendons deux heures, habillés d’une simple chemise. Enfin on nous envoie dans les baraques.

J’entre dans un bloc isolé où il n’y a que des cas de typhus et autres infections dangereuses. Là il y a des lits pour une personne, toujours par deux superposés. Mais comme il y a actuellement une épidémie et que par conséquent on manque de place, il faut coucher par deux dans un lit de 0,80 cm de large. Je partage mon lit avec un cas de typhus spécifique.

Le médecin prend ma température. Et voilà qu’il se produit un vrai miracle : le thermomètre indique 36°8 ! On m’affirme que c’est la réaction du bain froid et que, après, cela montera d’autant plus haut. Mais il n’en est rien. Le lendemain je n’ai plus que 36°4 et depuis lors la température reste normale. Cela me créait évidemment une certaine célébrité, on me présente à tous les médecins détenus et S.S. En réalité tout était très naturel. J’avais simplement une fièvre d’origine nerveuse, provoquée par la terrible tension pendant la "sélection" et qui s’est guérie par cette "cure" au froid - il fallait évidemment une bonne constitution pour la supporter ! Mon cas étant devenu intéressant on me faisait des prises de sang et de selle dont je devais attendre le résultat. Cela faisait que je suis resté à l’Infirmerie Centrale pendant deux mois.

Début Mars je fus envoyé au camp de travail.

C’était la partie du Camp de Birkenau où tout le monde sortait au travail. Je voyais très noir pour moi, car je n’y connaissais personne. En outre il y avait, en dehors de Juifs, surtout des Polonais et des Russes, dont je ne comprenais pas la langue. J’étais donc un inconnu et - ce qui était pire - un "nouveau". Les nouveaux, on les envoyait aux kommandos les plus durs et ils faisaient les travaux les plus pénibles. Pendant cinq jours je travaillais donc à décharger des pièces détachées d’avions et à apporter ces pièces lourdes aux ateliers de réparation. - Le temps était affreux, il pleuvait et neigeait à tour de rôle, le terrain était boueux et glissant et chaque soir on rentrait trempé jusqu’aux os. Le lendemain il fallait mettre des vêtements mouillés. Je commençais déjà à perdre mes forces et je savais que dans ces conditions je ne pouvais tenir que 6 à 8 semaines tout au plus.

Mais ma chance ne m’abandonnait pas cette fois non plus.

Le sixième jour, quand j’étais dans les rangs de mon kommando pour sortir au travail quelqu’un me tape sur le dos en criant : "Hé, toi, qu’est-ce que tu fais là ?". Je me retourne, c’est Rudy, mon Blockältester de la Quarantaine, le fondateur du Groupe Artistique. Je lui explique mon cas, il me prend par le bras et m’attire vers son kommando - il était nommé kapo depuis deux jours. Depuis lors je sortais au travail avec lui et je lui faisais les écritures, rapports de travail etc. Je ne travaillais donc pas, j’étais "Kommandoschreiber" et par ce fait un personnage privilégié qui ne recevait pas de coups et touchait double ration de soupe. Le kommando travaillait près de la gare d’Auschwitz et à côté d’une usine (Dachpappenfabrik). C’était une chance énorme - je vais par la suite expliquer pour quelle raison.

Au Camp d’Auschwitz il existait les plus grands extrêmes.

Des cadavres vivants d’un côté et de l’autre des types qui possédaient des fortunes. La grande majorité qui devaient vivre de la ration, et un certain nombre de privilégiés qui ne manquaient de rien, qui avaient à manger : des oeufs, du lard, du beurre, qui buvaient de la "vodka" et fumaient de bonnes cigarettes. Voilà comment s’explique cet état de choses hallucinant :

A Auschwitz, camp d’extermination n° 1 de l’Europe, arrivaient journellement plusieurs convois de tous les pays. Des centaines de milliers y passaient pour être exterminés de suite ou acheminés vers les camps de travail en Haute-Silésie. Tous - sans exception - devaient laisser à Birkenau (Auschwitz II) les bagages qu’ils apportaient, tous furent déshabillés et y recevaient leur costumé rayé de bagnard. En grande partie ces gens venaient directement de chez eux et avaient naturellement sur eux une certaine somme d’argent, leur montres, alliances et autres bijoux. Et beaucoup d’entre eux avaient en plus caché dans leurs vêtements de l’or, des brillants, des dollars et livres sterling. Le contrôle était sévère, impossible d’emporter la moindre chose. Une équipe spéciale de "Häftlinge" (300 hommes) était occupée uniquement à ranger les affaires des arrivages (Aufräumungskommandos).

Quand tout était rangé et classé et emballé dans des caisses, des camions venaient prendre les objets précieux pour les emmener à Berlin. - Il est donc tout à fait naturel et compréhensible que les détenus qui travaillaient dans le Aufräumungskommando (qu’on appelait également "Canada" parce qu’il y avait de tout !) tâchaient d’y voler le plus possible. Bien sûr, ils étaient surveillés par les S.S. et parfois - le soir après le travail - on les fouillait, mais ils risquaient tous les dangers pour se procurer à manger. On me dira maintenant qu’on ne peut pas manger des bijoux ou des dollars. Certes non, mais ceux qui apportaient des valeurs dans le camp les passaient à ceux qui travaillaient en dehors (comme moi qui travaillais à la gare), qui eux pouvaient se mettre en rapport avec des travailleurs civils polonais. Ces Polonais prenaient donc tout ce qu’on pouvait leur offrir, des chemises jusqu’aux dollars en or, et apportaient la contrevaleur en nourriture. Les prix étaient fixés en mark. Quelques exemples : 10 dollars-or = RM 3500.-. Or 18 carats le gramme = Rm 70.-. Une belle montre, 15 rubis = RM 2 - 3000.-. Pour une belle chemise les Polonais étaient prêts à donner 40 cigarettes.

D’un autre côté ils vendaient un oeuf = RM 10.-. Un kilo de lard = RM 400.-. Un litre de vodka = RM 800.-. Une cigarette = RM 2.50.

A l’intérieur du camp tout cela valait exactement le double : on payait le risque, car celui qui faisait le trafic risquait sa vie. La Gestapo faisait constamment des fouilles sur les chantiers, mais très rarement ils trouvaient des objets sur les types mêmes - on travaillait avec énormément de ruse, c’était une question de vie et de mort. Celui qui était pris avec des objets de valeur pouvait faire son testament. Celui qui était pris avec des aliments était battu sauvagement pour le faire parler (chanter comme nous disions) d’où il avait ces marchandises. - C’était le seul moyen de survivre que de faire ce trafic et quand j’avais compris cela, j’en faisais autant. Plus d’une fois j’ai risqué ma vie, mais j’ai toujours pu échapper à la dernière minute.

Je "gagnais ma vie" de cette façon, et de ce fait je suis toujours resté en bonne santé.

Pendant ce temps-là, cela allait de plus en plus mal pour les Allemands sur tous les fronts. Ils avaient perdu tout le terrain en Russie et depuis l’été 1944 les Russes avançaient irrésistiblement en Pologne. Les S.S. devenaient plus "humains", le nombre de morts dans le camp diminuait. Mais officiellement rien ne changeait. Les chambres à gaz et les fours crématoires marchaient plus que jamais. Hitler avait bien dit dans un de ses fameux discours : "Si l‘Allemagne gagne la guerre, le problème juif sera réglé en trois mois - si elle perd ce sera en trois jours !". C’est cette dernière solution qu’ils étaient en train de préparer et de mettre au point. Les convois de tous les côtés se précipitaient et les arrivages de Juifs à Auschwitz atteignirent le nombre imposant de 15000 par jour ! Surtout depuis l’Occupation de la Hongrie. En deux mois il arrivait à peu près un demi-million de Juifs Hongrois, dont la plus grande partie fut exterminée dès l’arrivée. Jour et nuit nous pouvions voir des colonnes interminables passer devant notre camp pour aller aux chambres à gaz. Les fours crématoires ne suffisaient plus, il fallait ériger des bûchers (Scheiterhaufen) pour brûler tous les cadavres.

Donc, malgré que les conditions dans le camp étaient devenues supportables, nous vécûmes dans la crainte constante d’être un jour "liquidé". Toutes nos discussions tournaient sur ce même point : Est-ce qu’ils nous extermineront avant la fin de la guerre ou bien vont-ils laisser survivre les dernières centaines de Juifs qui existaient toujours ? Notre espoir était minime, car on se disait qu’ils n’allaient pas laisser sortir des témoins vivants de ces atrocités.

Le 28 Octobre 1944, à 7 heures du matin arrivait l’ordre du Commandant du camp, que les Juifs ne sortiraient pas au travail ce jour-là. Nous rentrions donc dans nos blocs et attendîmes toute la journée dans un consternement et une angoisse indescriptible. Nous étions tous certains que c’était la fin, on avait vu cela tant de fois qu’on n’en doutait pas un instant que cela signifierait la liquidation de tous les Juifs.

Toute la journée passait sans que rien n’arrivât.

Distribution de pain et de soupe normale comme tous les jours. A neuf heures on se couchait comme d’habitude. - Tout le monde dormait, quand tout d’un coup à 11 heures on commence à crier Aufstehen ! "Juden antreten !". Voilà c’était donc la fin… Après une courte attente nous sortons du bloc et on nous conduit - à l’infirmerie. Là nous passons un contrôle sévère. Tous les faibles, tous ceux qui ont la moindre petite blessure, cicatrice, etc, sont mis de côté. Les autres s’habillent et peuvent aller se coucher. Les victimes sont tout de suite séparés et nous savons ce qui les attend ! Ce n’était donc pas encore la liquidation "totale" ? - C’est seulement le lendemain que nous comprenions. Tous les Juifs qui la veille avaient passé l’examen avec résultat positif se rassemblent, et sont conduits à un train qui attendait. - Nous n’étions toujours pas très rassurés, car on connaissait trop bien leurs méthodes, peut-être voulaient-ils nous expédier quelque part pour nous tuer, tandis que officiellement nous étions partis travailler ? - Anxieusement nous suivions la route et nous tâchions de reconstruire l’itinéraire : Breslau, Posen, Bromberg - Danzig !

Le 30 Octobre 1944 nous sommes arrivés au Camp de Stutthof, près Dantzig. Un très grand camp de concentration pour hommes et femmes. Il n’y a que très peu de Juifs venant de Lituanie. Mais dans quel état se trouvaient-ils ? Ils étaient à moitié crevés de faim. Car ici c’était le contraire de Auschwitz où il y avait relativement assez à manger et un très grand nombre arrivait à se débrouiller, mais il y avait les chambres à gaz qui nous menaçaient sans arrêt. A Stutthof par contre pas de chambre à gaz, mais les gens crevaient de faim et de froid. Une bonne partie de nos rations nous fut volé par les "anciens", tous ces Chefs de bloc et Stubendienst qui ne voyaient qu’une chose - de mettre de côté ce qu’ils pouvaient. Et toute la journée en plein air par un temps terrible, froid, pluvieux, assaisonné d’un vent du nord glacial. En plus on dormait à quatre (!) sur une planche de 80 cm. Malgré que j’étais arrivé à Stutthof en excellente santé grâce à la nourriture supplémentaire que je pouvais me procurer illégalement à Auschwitz, je perdais vite les forces. J’attrapais en plus une furonculose, ce qui me causait d’indicibles douleurs, et j’étais atteint d’une sorte de dysenterie qui m’affaiblissait terriblement. Heureusement je ne travaillais pas, car j’ai trouvé une place de "Schreiber" dans les magasins de réparation.

Nous ne sommes restés dans cet enfer que trois semaines.

Le 17 Novembre nous partions de nouveau. Plus tard seulement nous avons pu comprendre que tous ces voyages inattendus n’étaient que le début de l’évacuation devant les Russes qui avançaient de tous les côtés. - Deux jours de voyage dans des wagons à bestiaux, 60 hommes dans une voiture. Dehors il faisait froid et il neigeait. A destination, presque tout le monde avait les pieds et les mains gelés. J’ai pendant tout le trajet frotté mes pieds et fait des mouvements - aussi je n’avais absolument rien.

Le 19 Novembre 1944 nous sommes arrivés à destination.

Le Camp de Travail de Hailfingen (Arbeitslager der S.S.) près de Stuttgart. Ce "camp" n’était qu’un ancien hangar d’avion sur l’aérodrome militaire de Hailfingen. Un hangar tout à fait vide, il n’y avait pas de lits, pas de lavabos, et une fosse servait de W.-C. La place devant le hangar était un terrain boueux et pendant les appels qui se tenaient deux fois par jour sur ce terrain, on s’enfonçait dans la crasse jusqu’aux mollets. Pendant huit jours nous étions couchés par terre. Ce n’est que très doucement que tout s’organisait - et c’était trop tard. Le nombre de malades devenait vite très important et tous les jours il y avait quelques morts. Au bout de trois mois il ne restait plus des 600 que 296, 200 étant morts et le reste partait comme convoi de malades - à destination inconnue. Le travail était très dur (Steinbruch) et il fallait marcher plusieurs kilomètres avant d’arriver sur place. - Avec cela les difficultés habituelles : manque total d’hygiène, pas de médicaments, une nourriture tout à fait insuffisante.

Nous étions gardés par la "Luftwaffe", mais le Chef de Camp était un jeune Officier S.S. Unterscharführer, qui avait toutes les responsabilités. C‘était au moment de la "guerre totale" et tous les hommes disponibles étaient partis au front, même les vieux qui devaient faire partie du fameux "Volksturm". Il n’y avait donc pas de personnel pour l’administration du camp qui était très compliquée étant donné qu’il fallait fournir des statistiques journalières, hebdomadaires et mensuelles sur le travail fourni, la nourriture, les vêtements, les achats, l’entretien du camp etc… Comme le Chef de camp ne pouvait faire tout cela tout seul, il cherchait un Secrétaire parmi les "Häftlinge" - et c’était moi qu’il choisissait après un examen. Je dois ajouter ici que, étant donné qu’il était lui-même d’une famille de paysan et de métier soudeur-mécanicien il ne se servait de la langue allemande qu’avec difficulté et la rédaction d’une lettre lui posait un grave problème. Aussi était-il content d’avoir trouvé en moi quelqu’un qui lui faisait tout ce travail. Au bout de quelque temps il me laissait faire tout seul, je faisais le courrier avec les autorités supérieures, qui certainement ne se doutaient point que c’était un Juif qui adressait des lettres en parfait allemand aux divers "S.S.-Dienststellen".

Moi, je ne voyais qu’une seule chose : passer l’hiver dans un bureau bien chauffé, c’est-à-dire ne pas devoir sortir au travail comme tous les autres. L’hiver était particulièrement froid et les gens souffraient terriblement à cause de l’habillement qui était dans un état lamentable. Surtout les chaussures étaient déchirées et il n’était point possible de les réparer comme il n’y avait pas de matériel. - Par le fait qu’il n’y avait pas d’hygiène dans le camp, nous étions littéralement dévorés par les poux qui grouillaient partout. - Mais je ne veux pas encore commencer à raconter tous les détails, toutes les souffrances auxquelles étaient exposés détenus. Je veux seulement faire comprendre quelle chance inouïe j’ai encore eue, à laquelle je dois ma vie une fois de plus.

Le Camp de Hailfingen fut liquidé le 10 Février 1945, le travail étant terminé. A ce moment justement tout allait beaucoup mieux, car on avait installé des lavabos d’eau courante, un W.-C. couvert, la nourriture s’améliorait, et des médicaments pour les malades commençaient à arriver. - Je ne comprendrais jamais pourquoi ils avaient ce principe de liquider les camps quand tout était bien organisé. Mesure d’extermination ? Invraisemblable, car ce n’était pas la peine alors de dépenser de l’argent et du matériel pour améliorer les conditions. Un mystère de plus dans cette Allemagne où rien n’était raisonnable et logique.

Les 296 survivants du Camp de Hailfingen Forêt-Noire furent donc dirigés le 10 Février 1945 au Camp de Dautmergen (Schwazwald) où ils arrivaient le 11-2-45. - C’était un vrai camp d’extermination qui s’appelait Camp Disciplinaire. Ici on exterminait par la famine, le travail et les coups. Il n’y avait ni chambre à gaz, ni four crématoire. Les morts furent jetés dans une fosse immense à quelques pas du camp. Il n’est pas nécessaire que j’énonce encore une fois les souffrances habituelles, mais je dois ajouter que le travail était particulièrement difficile et malsain. Et avec ça une discipline de fer, des appels interminables, une nourriture infecte. Résultat : les hommes mourraient comme des mouches. Il y avait là environ 2000 détenus dont 6 - 800 malades, qui étaient dans un bloc spécial. Ce bloc fut vidé de temps en temps, les malades envoyés ou à Dachau ou à Bergen-Belsen. Normalement les gens mourraient 4 semaines après leur arrivée à Dautmergen

Je sortais donc au travail avec tous les autres.

Un jour, au chantier, le Chef de Kommando (Kommandoführer), c’est l’Officier S.S. qui était responsable du kommando, m’entend parler. Il m’appelle et me demande d’où je suis. Quand il apprend que je suis Viennois et que par dessus le marché il connaissait notre firme à Vienne, il devient très poli et me nomme "Vorarbeiter". En plus, depuis ce jour-là, il me fait donner tous les jours une ration de soupe supplémentaire. Je pouvais donc par là : tenir le coup.

Début Avril nous apprenons que l’offensive dans la Forêt-Noire avait commencé et nous sentons maintenant que la fin de la guerre ne pouvait plus être très loin. Mais il restait toujours la grave question pour nous : Qu’est-ce qu’ils vont faire de nous ? Il était toujours impensable qu’ils laisseraient survivre des Juifs.

Le camp est en voie de liquidation.

Tous les malades sont évacués par train. (J’ai appris plus tard que ce train, qui était destiné pour Dachau était en route pendant trois semaines et que, à l’arrivée à Dachau, tout le monde sans exception était mort de faim et de froid).

Il ne reste plus dans le camp que 600 détenus, les plus forts, qui étaient destinés pour l’évacuation à pied. On nous avait averti que tous ceux qui ne pourraient suivre, seraient tués en route.

Le 17 Avril 1945 on sortait au travail comme d’habitude.

Mais après quelques minutes de travail on nous rassemblait de nouveau et nous reconduisait au camp. Là tout était en désordre. Pour six heures du soir le camp devait être évacué. Maintenant on vidait tous les magasins, on nous donnait quelques kilos de pain par personne et de la graisse pour la marche. Dix jours de marche étaient prévus.

A trois heures de l’après-midi les avions américains arrivaient et bombardaient et mitraillaient avec une précision admirable les baraques des S.S. qui étaient situés tout près de nos baraques. Il y avait parmi eux plusieurs morts. - A six heures du soir on se mettait en marche.

La direction de la marche était Dachau.

On marchait la nuit, la journée repos forcé à cause des avions américains qui mitraillaient tout ce qu’ils voyaient sur la route.

Près de Donaueschingen nous traversions le Danube.

Souvent la marche était interrompue par des ponts sautés.

Le troisième jour on était déjà très fatigué, la journée on ne pouvait presque pas dormir, il pleuvait. Nous ne pouvons déjà plus avaler le pain sec malgré que la faim se fait sentir de plus en plus, et pas d’eau à boire.

La troisième nuit on nous faisait coucher dans une étable vide, réquisitionnée par les S.S. Mais à 2 h du matin des S.S. entraient brusquement en criant : "Tout le monde dehors et en rang !". Depuis notre départ du camp je craignais ce moment, certain que nous allions être mitraillés pour être débarrassés de ce poids que constituaient les 300 Juifs. Les S.S. avaient hâte d’avancer plus vite vers Dachau, les armées alliées avançant des deux côtés, au nord (les Anglais) et au sud (l’armée Leclerc), d’autant plus que nous étions incapables de marcher plus vite. Mais non - le signal du départ fut donné et la longue colonne se remettait en ronde, accompagnée des S.S. à pied avec et sans chien, et sur une moto pour voir si la route n’était pas coupée.

Vers 11 h on nous faisait arrêter, toute la colonne sur 500 m assise au bord de la route. La moto revenait d’une zone de reconnaissance et tous les S.S. étaient réunis en tête de la colonne. Je m’approchais pour écouter ce qui se disait, j’étais le seul à comprendre l’allemand. Le type en moto racontait qu’il ne restait qu’une seule possibilité pour atteindre Dachau par la route, les autres routes étaient coupées. J’entendais clairement le chef leur dire qu’il fallait nous supprimer pour arriver plus vite. Je retournais vite chez mes 4 amis français et un petit garçon polonais de 14 ans (qui paraissait 18 ans) et comme nous nous trouvions justement devant un champ de blé ou d’avoine, nous nous précipitions têtes baissées à traverser le champ pour atteindre un bois à 300 m environ. Les S.S. trop occupés par leurs palabres, n’ont rien vu. - Par contre les autres nous ont suivi et une fois dans le bois ont crié leur joie, se croyant enfin libres. Mes amis et moi cependant, nous avons trouvé un gros trou où nous nous sommes couchés, couverts de nos couvertures et de branches que nous ramassions. Je leur demandais de ne pas bouger et de ne pas parler. - Bien nous a pris ! Après quelques minutes les S.S. ont cerné le bois, accompagnés des chiens et tout le monde a été ramassé, certains qui voulaient s’enfuir étaient abattus. Pendant un long moment nous entendions les coups de feu, probablement ils ont tous été massacrés.

Nous sommes restés immobiles dans notre trou jusqu’à la tombée de la nuit. Il commençait à pleuvoir. Sur une route qui bordait l’autre orée du bois, nous voyions des colonnes de voitures, chevaux, canons, tanks - des Allemands qui se réfugiaient vers l’intérieur du pays.

Le matin nous ne pouvions croire nos yeux : sur cette même route des blindés où flottait le drapeau français, nous nous précipitâmes à leur rencontre en pleurant de joie. Les soldats français étaient aussi surpris et émus que nous, c’était la première fois qu’ils voyaient des déportés en "costume rayé", le crâne rasé, et maigres comme des squelettes. Ils nous ont donné leurs rations (américaines), biscuits, chocolats, pâté, fromage, cigarettes etc - le pays de Cocagne !

Ils nous ont ramené en jeep à Kehl, au bord du Rhin de là, après désinfection, Mulhouse et Paris.

Le cauchemar était terminé.

C’était le 26 Avril 1945.

 

Cf le CD