Marcel ALLIBERT

***

064

Soixante années ont passé!...

GUERRE 1939 - 1945

Témoignage

NICE - Novembre 1989

 

 

Analyse du témoignage

Résistance

Ecriture : 1989 - Pages 50

Ancien chef-fondateur du réseau " PHENIX ".

Ancien Commandant-Adjoint civil et militaire et chef des

Corps-Francs du District D.3 de l'Armée Secrète Bas-Alpine

 

 

POSTFACE de Jean-Louis ARMATI

Ce sont les justes, les sages et les poètes qui font le mieux la guerre

Alain (Propos)

Jeanne d’Arc, à son procès de Rouen répondit à ses juges qu’elle aimait bien les Anglais mais "chez eux". Les amis de Marcel Allibert ne détestent pas les Allemands, à condition qu’ils ne s’invitent pas chaussés de bottes et vêtus de vert de gris.

Il en a toujours été ainsi et le peuple de France, aimable et pas plus querelleur qu’un autre, à y bien regarder, est même plutôt hospitalier - n’en déplaise à certains détracteurs patentés - mais intransigeant, jaloux de sa Liberté lorsqu’il s’agit du choix de son destin, de ses institutions.

Le Général de Gaulle avait l’habitude de dire qu’il était d’un seul parti, celui de la France, et Léon Blum, à qui un émissaire venu le voir dans sa prison de Riom suggère de créer un mouvement socialiste de Résistance, répond qu’il n’est qu’une Résistance, celle de La France.

C’est aussi au Parti de La France qu’adhèrent Marcel Allibert, jeune étudiant en rupture de scolarité et tous ses compagnons de lutte : ouvrier, paysan, commerçant, bourgeois, prêtre, médecin, hommes et femmes sans distinction, sans concession. Ils ne veulent rien tant, qu’une seule chose :

"Qu’ils s’en aillent" et puis après on verra bien, on essayera de le construire, ensemble maladroitement, en tâtonnant, ce monde idéal de Justice et de lumière où l’Anglais et l’Allemand auront leur place mais aussi le Juif, le Noir, le Musulman, le banni car "tout homme a deux patries : La sienne et La France"

Le Parti de La France, c’est celui des humbles, des taciturnes, des laborieux de la semaine qui, au petit matin, avalent au lance-pierres le petit noir, le crème ou le blanc sec au comptoir et s’en vont le Dimanche jouer aux boules sous les platanes avec les copains, disputer la belote ou la manille au café de la place, faire danser les filles et pêcher au bord de la rivière ou sur la rive du canal.

C’est le Parti des Justes, des Sages et des Poètes qui font le mieux la guerre quand ils ne peuvent pas faire autrement.

The righteous, the wise and the poets

are the ones that wage the best of wars.

Alain (Propos).

Joan of Arc during her trial in Rouen replied to her judges that she liked the English in their own place. The friends of Marcel Allibert do not dislike the German if they do not wearing boots and green fatigues.

It has always been so, and the French people, pleasant not more badly tempered than any other come to think about it., can even be regarded as fairly hospitable, despite what some people might think, intransigent, jealous of its freedom when it comes to its destiny and its institutions.

General de Gaulle used to say that he only belonged to one party and that was that of France, and Léon Blum who was asked by a messenger to had come to see him in his prison in Riom to create a socialist resistance movement, answers that there is only one Resistance movement and that it is that of France.

It is also the party of France that Marcel Allibert joins, when he is a young student, cut off from his studies along with all his companions of fight, workers, merchants, clergymen, doctors, men and women without any distinction, without any concession there is only one thing they want :

"They want them out", and afterwards we will see, we will try to build it together, albeit with difficulties this ideal world of justice and of light, in which the English, the German will have their place, but also the Jew, the Black, the Muslim, because "every man has got to lands his own and France".

The Party of France, it is the party of the humbles, the silents, the industrious of the week, who at dawn gulp a dark coffee, or coffee with milk or a dry white wine at the bar and on Sunday go to play bowls, under the plane trees with their pals, play cards at the Cafe on the square, dance with the girls and fish by the river or by the canal.

It is the party of the righteous, of the wise, of the poets, who are the best at waging war when they have no alternative.

 

AVANT PROPOS de l'Auteur

Cédant enfin aux amicales insistances de notre Président, Monsieur Michel El Baze et au voeu plusieurs fois exprimé par mon épouse très aimée sur son lit d'agonie, je me suis décidé à donner au premier tome, "Le Sang Des Garrigues", une suite, "Faire Face Pour l'Honneur" des souvenirs des "Combattants de l'Ombre", moins pour glorifier nos faits d'armes que pour rendre un ultime hommage à toutes celles et à tous ceux qui ont permis par leur aide bénévole mais à très hauts risques, que le combat contre l'Occupant nazi allemand et fasciste italien puisse être mené par l'Armée Secrète jusqu'à sa fin victorieuse : la libération de la parcelle du territoire national sur laquelle nous nous battions.

Or, cet hommage, je souhaite le faire précéder d'un témoignage de patriotisme que je dédie à une famille de braves gens parmi tant d'autres : la famille de mon épouse, vivant alors en zone Nord - dite Occupée, comme si la zone Sud était libre ! - où la Résistance prit une forme différente du fait de la sujétion immédiate au pouvoir nazi sans l'intermédiaire docile du Gouvernement de Vichy, sans l'excuse du prestige de l'ancien vainqueur de Verdun, le Maréchal Pétain.

Ce fut une Résistance spontanée, épidermique, presque viscérale, où chacun innovait de son mieux pour affirmer son amour de la France. Si les réseaux y prirent le pas sur les Maquis, c'est que le climat, la géographie, la main-mise permanente de l'Occupant, se prêtaient plus et mieux à la recherche du renseignement, à l'aide aux fuyards traqués, à l'action individuelle, qu'au combat armé des soldats de l'Ombre. Le Conseiller Général Maire de Forcalquier, M. Delmar et M. Roux, Président des Associations Patriotiques, ne s'y trompèrent nullement, eux qui confièrent à mon épouse l'honneur de porter la gerbe de la Résistance lors de la cérémonie commémorative de la libération de la ville, le 19 Août 1987.

A cette famille, donc, les Villiard, de souche champenoise par le père et Bretonne par la mère née Couadou, il ne fut épargné aucune des affres de la guerre : les alertes répétitives, les bombardements, les fouilles, les prises d'otages, le rationnement et ses files interminables, la pénurie, le froid, la faim, la peur, la misère… Le père, ancien combattant valeureux de 14-18 (Croix de Guerre, etc), ancien zouave ayant parcouru à pied, auparavant, tout le Maghreb de Casablanca à Bizerte au cours des six ou sept ans de service militaire qu'on accomplissait alors fut remobilisé en 1939, puis rendu après l'Armistice, à la vie civile : un travail de bûcheron dans les environs de Paris au cours duquel il considérait comme tout naturel "d'emmerder le Boche" en aidant certains fugitifs recherchés, avec lesquels il partageait sa minable gamelle, à se cacher dans leurs cahutes de rondins. Tout comme son épouse trouvait non moins naturel de planquer dans leur cave un aviateur Allié dont l'appareil avait été abattu par la DA. allemande, un agent d'un réseau en fuite, un Juif traqué… prélevant sur sa maigre ration et plus petitement sur celle de ses deux enfants de quoi tromper un peu la faim du fuyard. Quant à ma femme, qui avait dix ans en 1944 mais en paraissait quinze, elle avait le tort d'être grande et belle, blonde aux yeux bleu.. Combien de fois dut-elle fuir les appels d'une recruteuse allemande qui invitait à grandes offres de friandises, les gamines de type aryen, comme elle, à monter dans sa calèche ? car il fallait alimenter le harem futur des nazis "beaux comme des dieux" afin de recréer cette race pure dont rêvait le Führer allemand ! Les fillettes qui acceptèrent de monter dans cette calèche n'ont jamais été retrouvées.

Si j'ai tenu à faire figurer cet hommage à une simple famille de France, c'est parce que j'imagine que les étudiants, chercheurs, historiens qui seront amenés à fouiller dans la Mémoire Collective engrangée par les Croix de Guerre et Valeur Militaire, n'auront pas forcément présentes à l'esprit les données concernant l'ambiance qui régnait pendant les Années Noires. Or, sans la prise de conscience de cette ambiance, ils risqueraient de passer à côté de la vérité historique que leur recherche aura justement pour but d'exhumer.

Et comme cette vérité n'avait pas le même accent au Nord qu'au Sud de la Loire, alors qu'il s'agissait cependant de la même France coupée en deux depuis des millénaires par le vieux fleuve, il conviendra pour les chercheurs de se référer sans cesse à la mentalité particulière des gens du terroir ayant donné naissance à la Résistance qu'ils auront à étudier.

Car le maître-mot de l'amour de la France, c'est le terroir.

Cet amour, enraciné au plus profond de la conscience du peuple français, n'est d'ailleurs pas incompatible - il l'a prouvé et le prouve chaque jour, ce peuple ! - avec l'amour porté aux autres nations de la terre, sans distinction de races, de religions, d'idéologies : de même qu'en cette année du bicentenaire de la Révolution, il est vain d'opposer République à Monarchie puisque l'actualité nous démontre qu'il coexiste des monarchies démocratiques et des républiques totalitaires (le seul pays où le peuple soit réellement souverain étant la Suisse), de même c'est un vain débat que d'opposer le Nationalisme à l'Internationalisme. Cela aboutit, in fine, à dresser plus de "murs de la honte et de rideaux de fer et de bambou" qu'à abattre de murailles des prisons d'opinion ou de barbelés des camps de la mort.

Se souvient-on de la réponse de Jeanne d'Arc à l'un des juges de son procès ? qui lui demandait si, en bonne chrétienne, elle aimait aussi les Anglais :

- Oui, dit-elle, mais chez eux !

Nous aussi, qui avons oeuvré pour une Fédération Européenne à l'heure où bien des chantres d'aujourd'hui de l'Europe Unie souillaient leurs premiers langes, nous aussi nous aimions bien les Allemands et les Italiens, mais chez eux… ou alors acceptant de combattre nazisme et fascisme à nos côtés et aux côtés de nos Espagnols et de nos Polonais… mais pas chez nous en tyrans tout-puissants de l'Occupation ! pas en vainqueurs absolus appliquant - eux et leurs séides - la vieille règle du Vae victis (malheur aux vaincus) qui les autorisait à frapper de mort, à tout moment, n'importe quel Français, avec ou sans torture préalable, avec ou sans déportation finale !

Je prends donc la liberté - toujours en pensant à la rude besogne qui attend chercheurs, historiens ou étudiants assoiffés d'Histoire authentique - de rappeler les conditions de survie qui régnaient en France, où la hantise du Primum vivere tenaillait tout un chacun.

Le Primum vivere incluait tout d'abord la lutte contre la dénutrition et le froid : quelques dizaines de grammes par jour d'un pain où n'entrait qu'à titre symbolique un peu de farine de blé… quelques dizaines de grammes de viande - et quelle viande ! - par semaine… deçà delà, certains mois, une aumône de matière grasse… la carte de tabac assurait bien quelques cigarettes quotidiennes, mais elles servaient le plus souvent de monnaie d'échange pour une pitoyable pitance, de même que les bons (ou points) de textile qui ne donnaient droit qu'à un tissu de fibranne rétrécissant à vue d'oeil à la moindre pluie ! les semelles des chaussures de nos compagnes étaient de bois ou de corde - claquettes ou espadrilles - le cuir étant devenu aussi introuvable que le crêpe ou le caoutchouc… quant aux tricoteuses, jeunes ou vieilles, jamais autant elles ne travaillèrent des aiguilles pour tirer de vieux chandails mités que le plus démuni de nos clochards dédaignerait, un gilet ou un pull dont mieux valait ne pas trop admirer de près l'harmonie des couleurs ! Il en était de même des chaussettes et des gants.

Restait le "marché noir" dit parallèle, où l'on trouvait tout, mais à hyper-prix… il était, d'évidence, réservé aux riches, aux nantis, aux bien pourvus, voire aux débrouillards qui n'usaient pas leurs forces à lutter contre l'ennemi.

Le Primum vivere incluait aussi la peur, non seulement des réactions de l'Occupant, souvent imprévisibles, mais surtout des mouchardages hostiles : n'importe quel envieux, jaloux, raciste, xénophobe, antisémite ou tout simplement méchant, pouvait, sur dénonciation même anonyme, envoyer à la torture, à la déportation, à la mort, le meilleur de ses amis comme le pire de ses ennemis.

Qu'en pensent certains profiteurs actuels des Droits de l'Homme et de l'Anti-Racisme ou ceux dont ils se proclament bien haut les ayant droit dont le silence fut alors plus éloquent qu'un aveu, sinon de complicité du moins d'impuissance ?

Le Primum vivere incluait enfin - et c'était peut-être cela le plus dramatique à long terme ! - la perte totale des Valeurs enseignées depuis l'enfance : la seule Loi qui demeurait après la tourmente de Mai-Juin 1940 était la Loi du plus fort, rejetant toute morale, tout sens civique, toute raison, tout respect de l'Homme.

Il ne restait qu'une ultime alternative : se coucher pour obéir à lèche-bottes, ou se battre debout comme si l'on était plus fort que le plus fort.

Ce fut cela, la vraie Résistance : le combat debout… pour la Survie, pour l'Honneur, pour l'Equité, pour le Droit d'être libre, pour la France !

J'ai jeté les derniers de mes souvenirs des Années Noires au vent d'hiver de la vieillesse qui les entremêle et les éparpille comme feuilles mortes.

Il ne faut y chercher ni chronologie stricte ni lien logique. Simplement, pour chacun d'entre eux, un nom de ville suivi d'un nom de personne situent le lieu de l'action et son acteur principal.

Giving up to friendly requests from our president, Mr Michel El Baze, and to the wish expressed several times by my beloved wife on her death bed. I finally set up my mind to give a follow up to the first volume "Le sang des Garrigues", it is "Faire Face Pour l’Honneur", some memories from the fighters of darkness, not so much to glorify our actions during the fighting as to pay a last tribute to all those men and women who have made it possible through their benevolent help, but very risky that the fight against the Nazi occupier and the Italian fascist be careered out by the secret army until the victorious outcome: the liberation of the plot of the national territory over which we were fighting.

Therefore, I want this tribute to be preceded by a testimony of patriotism that I dedicate to a family of nice people among many others : the family of my spouse, then living in the Northern zone of France, so called "occupied" as though the Southern zone was free ! in that zone the Resistance movement took a different form due to the direct submission to the Nazi power, without the docile work of the Vichy government, without the excuse of the prestige of the former victor of Verdun, Maréchal Pétain.

It was a spontaneous, natural, almost built in resistance in which everybody was doing its utmost to be creative to claim its love for France. If the networks became more important than the Maquis groups it is because the climate, the configuration of the land, the continuous control of the Nazi occupier made such tasks as the search for informations, the help for the pursued runaway, the individual action, easier than the armed fights of the army of darkness. The Conseiller General and Mayor of Forcalquier Mr Delmar and Mr Roux the president of the patriotic association were not mistaken in any way, when they entrusted my wife with the honour of laying the wreath of the Resistance during the commemoration of the liberation of the town on the l9th of august 1987.

This family, therefore, the Villiards, of Champagne origin through the father, and from Brittany through the mother, named Couadou, were spared from nothing during the war: the recurring alerts, the bombardments, the searches, the hostages, the rationing and its endless queues, death, cold, hunger, fear, misery. The father, a courageous veteran from World War I, former zouave who had beforehand walked across the whole Maghreb, from Bizerte to Casablanca during its six or seven years of military service, as it was the rule at that time, was remobilised in 1939, then went back top civilian life after the armistice, he worked as a lumber man in the outskirts of Paris, and during this job it seemed natural to him to get the hell out of the Germans. by helping some wanted runaways, with whom he would share his humble meal, to hide in their wooden cabins. His spouse used to find none the less natural to hide in their cellar an allied airman whose plane had been brought down by the Anti Aircraft defence, a runaway network agent, a hunted Jew, taking way from his meagre portion, and to a lesser extent from that of his two children a little bite in order to stave off the hunger of the runaway. As to his wife who was ten years old in 1944, but seemed to be fifteen, she had the misfortune to be tall, beautiful, blonde with blue eyes... How many times did she have to repeal the appeals from a German recruiting lady who was luring with sweets the young girls with an Aryan type to get into her cart, because they had to feed the future harem of the Nazis, beautiful like living gods, in order to recreate this pure race the Führer was dreaming about. The girls who accepted to get into that cart were never seen again.

If I have found it important to pay this tribute to a simple family from France, it is because I imagine that the students, the researchers, the historians, who will dig into the collective memory collected by the Croix de Guerre, will not have present in their minds the informations about the atmosphere that was prevailing during the dark years. Then without the understanding of this atmosphere they would run the risk of leaving aside the historical truth that their research was precisely meant to dig out.

And as this truth did not have the same ring in the North and south of the Loire valley while it was the same France cut into two parts since thousands of years by this old river, it will behove to the researchers to refer continuously to the particular mentality of the people from the land who gave birth to the Resistance movement that they will have to study.

Because the key word of the love of France, it is the land.

This love deeply rooted in the conscience of the French people is not incompatible, this people proved it and proves it every day, with the love born to the other people on earth, without any distinction of race, religion, ideology, in the same way it is useless to oppose republic and monarchy since the present world situation shows us that there exist at the same time democratic monarchies, and totalitarian republics, the only country where the people actually rule is Switzerland, likewise it is useless to oppose Nationalism and Internationalism. This leads in fine to erect more walls of shame of iron or bamboo curtains than to bring down walls of prisons of opinions or barbed wires from death camps.

Do we remember the response that Joan of Arc made to one of her judges of her trial who was asking her if as a good Christian she like the English:

- Yes, she replied, but in their own place !

We also worked for a European federation at a time when many of the present enthusiastic of a United Europe were still in their nappies, we also liked the Germans and the Italians but in their own place... or willing to fight, Nazism and Fascism with us or with our Spaniards and our poles... but not on our land as all mighty tyrant of occupations ! Not as absolute victors applying them and their accomplices, the old rule of Vae victis (curse be on the looser) who enabled them to strike to death at any moment any French person with or without torturing them beforehand, with or without deporting them eventually.

I therefore take the liberty, still bearing in mind the hard task which is expecting the researchers, the historians, or the students yearning for authentic history to remind them of the conditions of life that were prevailing in France, in which the fear of Primum vivere was gripping each of us.

The Primum vivere included first of all the fight against denutrition and cold : ...a few grams of a bread which only had a bit of wheat flour in it ...a few ounces of meat a week, but which meat. Some months a charity of fat... the voucher for tobacco did ensure a few cigarettes a day but was used most of the time as token money for a bit of food just as the vouchers for material which entitled you to a fibrous material shrinking in from of your eyes under the rain ! The soles of our wifes and girlfriends were made of wood or cords, flat shoes or sandals, leather had become as rare as crêpe or rubber. As for the knitting ladies, old and young never did they work so much with their needles to make some old moth eaten jumpers that even the poorest vagrant would disregard nowadays, jumpers the harmony of the colours of which it was better not to look to closely at. It was the same for socks and gloves.

The only thing that was left was the "Black market", so called parallel, where everything could be found but at a huge price, it was obviously meant for the rich, the well off, also to the crafty ones that were not using their strength to fight against the enemy.

The Primum vivere also included fear, not only from the reaction of the occupying forces, very often enforceable, but from the hostile spying, any anvious, jealous, racism, xenophobes, anti-Semite, or simply wicked could on a denunciation even anonymously send to torture, deportation, death, his best friend like his worst enemy.

What is the opinion of some of today's profiteers of Human rights and anti-Racism or of those whose heritage they claim to own and whose silence was more explicit than an admission, if not of complicity but at least of powerlessness ?

The Primum vivere included eventually, and that was may be the worst effect in the long run, the total loss of the values taught since childhood, the only law that prevailed after the turmoil of may-June 1940 was the law of the strongest, rejecting any kind of moral, any civic values, any reasoning, any respect for man.

There remained only one possibility, to bend down and obey blindly, or to stand upright and fight as though we were stronger than the strong.

That was real Resistance, to stand upright for survival, for honour, for equity, for the right to be free, for France.

I have thrown the very last of my memories to the ill wind of old age which is which mingles them and scatters them like dead leaves.

There is no strict chronology to be found, nor any logical link simply for each of them, the name of a town followed by the name of a person situates the place of the action and its main actor.

 

LEXIQUE

SIGLES :

A.F.A.T.: Auxiliaire féminine de l'Armée de Terre

A.S.: Armée Secrète (Chefs : Généraux DE LESTRAINT puis DEJUSSIEU PONTCARRAL)

C.N.R.: Conseil National de la Résistance (Chefs : Jean MOULIN puis Georges BIDAULT

C.V.R.: Combattant Volontaire de la Résistance

E.V. (D.G.): Engagé Volontaire (pour la Durée de la Guerre)

F.F.C.: Forces Françaises Combattantes (Agents Action des Réseaux)

F.F.I.: Forces Françaises de l'Intérieur (Maquis, Corps-Francs, Combattants Volontaires, Engagés)

F.F.L.: Forces Françaises Libres (Combattants de la " France Libre " Extra- métropolitaine)

F.T.P. (F): Francs-Tireurs et Partisans (Français) : obédience communiste, au moins dans le Commandement)

G.P.R.F.: Gouvernement Provisoire de la République Française (Chefs successifs : DE GAULLE, Félix GOUIN, G. BIDAULT)

I.A.: Inter-Alliés : Mouvement de Résistance dont les Maquis étaient placés en attente de libération par les Forces Armées Alliées)

L.V.F.: Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme (anti- soviétique et pro-nazie)

M.P.: Milices Patriotiques, proches des F.T.P.

M.U.R.: Mouvements Unis de Résistance, coiffés par le C.N.R. et annonçant la création des F.F.I.

N.A.P.: Noyautage des Administrations Publiques (par le Mouvement " COMBAT " de FRENAY, puis par l'A.S.)

O.R.A.: Organisation de Résistance de l'Armée

P.F.A.T.: Personnel Féminin de l'Armée de Terre

S.A.P.: Service (ou Section) Atterrissage et Parachutage

S.O.L.: Service d'Ordre Légionnaire (du Maréchal PETAIN)

S.S.: Section Spéciale du Parti Nazi. (Par extension : tous ses membres)

S.T.O.: Service Obligatoire du Travail en Allemagne nazie

WAFFEN-S.S.: Volontaires étrangers servant sous l'uniforme des S.S.

NOMS OU ABREVIATIONS :

ACCUEIL: Lieu d'asile temporaire pour Résistant (avec un hôte ou une hôtesse)

BOMBE GAMMON: Grenade-bombe composée d'un sac de nylon rempli de plastic et munie d'un détonateur libérable par dévissage d'un bouchon : excellent engin anti-blindés.

COLT: revolver

COMITE D'ACCUEIL: Par ironie, groupe d'embuscade anti-Résistants

CONTACT: Rendez-vous clandestin entre deux ou plusieurs Résistants (par extension, la personne contactée)

CONVOI: Groupement temporaire et mobile d'individus ou d'engins :- convoi de prisonniers, de rafflés, de requis, d'évadés

- convoi de chars, de camions, etc…

COUVERTURE :Occupation officielle camouflant l'activité occulte d'un Résistant. Position militaire de protection immédiate d'un groupement avancé.

E.M.: Etat-Major

FIFI: Terme de mépris pour stigmatiser certains F.F.I. de la dernière heure.

F.M.: Fusil-mitrailleur.

GESTAPO: Police d'Etat nazie spécialisée dans la répression et célèbre par l'atrocité de ses tortures.

KOLLABO: Abréviation péjorative de Collaborateur des Allemands (d'où le " K " initial)

MAQUIS: Groupement de Résistants armés stationnés en campagne boisée montagneuse (par analogie avec le Maquis Corse, refuge des " bandits d'honneur ")

MILICE: Organisme de répression pro-nazi créé par DARNAN. A succédé au S.O.L.

MITRAILLETTE: Pistolet-mitrailleur

NAZI: Membre du Parti National Socialiste du IIIème Reich (par extension : l'Occupant allemand et ses Kollabos)

PARAVENT: Synonyme de COUVERTURE dans le premier sens.

P.C.: Poste de Commandement (mais aussi : Parti Communiste)

PEPIN: Parachute (mais aussi : ennui, coup dur)

PLASTIC: (Certains l'écrivent : PLASTIQUE) Explosif malléable très puissant et brisant, parachuté par les Alliés à la Résistance.

RICAINS: Abréviation amicale pour AMERICAINS. On disait aussi : AMERLOCS.

STEN: Mitraillette (d'autres termes étaient usités suivant les Maquis : moulin à café, sulfateuse, arroseuse, etc)

SUP': En argot d'étudiant : Ecole Primaire Supérieure.

Exemple de phrase typiquement incompréhensible pour un non-initié de cette époque :

" J'ai contacté X… la couverture d'Y… pour qu'il nous fourgue 10 sulfateuses. Il en a justement réceptionné 50 par les derniers pépins ! Il m'a dit de faire gaffe au comité d'accueil chez Z… qui est dans le collimateur des Kollab's : ça lorgne sur l'E.M. ".

`

Chaque époque crée son argot !

 

Table

AVANT - PROPOS 7

ISTRES

Félix GOUIN 10

LE BOULOU

PEPE STERN 11

LE BOULOU

AMPARO 12

AIX

SOSIE 13

AIX

LUCARELLI 13

PEYROLLES

BLANC 14

PUY-SAINTE-REPARADE

FRANCHI 14

BANON

COLOMB 15

FORCALQUIER

RASPAIL 16

PUYRICARD

COLLOMB 16

FORCALQUIER

LAURENT 17

MANE

GIRARD 18

FORCALQUIER

DELAVAT 18

AIX

LAMOUR 19

FORCALQUIER

CARBONNEL 20

FORCALQUIER

BASSET 22

FORCALQUIER

GASTINEL 23

SIGONCE

DU BOUDIN 23

FORCALQUIER

GAUTHIER 24

FORCALQUIER

PAGES & DELASSUS 25

SAINT-MAIME

GEO GOIN 27

APT

TOUTOU DAKAR 30

FORCALQUIER

COMMANDANT X… 32

DIE

COLOMB ET MEJEAN 33

DISTRICT D.3

FIFIS 35

POUR CONCLURE 37

LEXIQUE 39

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

.c.ISTRES : Félix GOUIN

;

En Août 1941, lorsque je pris la décision de démissionner de l'Ecole Normale d'AIX pour me consacrer à la Résistance, je voulus en rendre compte au Président Félix GOUIN qui était notre Député et suivait avec attention le déroulement de mes études.

Je me rendis donc à ISTRES où demeurait ce socialiste de la tendance pure et dure, défenseur de Léon BLUM au procès de RIOM et l'un des 80 élus du peuple ayant voté contre l'attribution des pleins pouvoirs au Maréchal PETAIN. Il était alors sous surveillance étroite du S.O.L. du Maréchal. D'abord reçu par sa très élégante épouse, on m'invita au repas du soir et à coucher. Le Président approuva ma décision, puis m'indiqua un certain nombre de membres de la S.F.I.O. en qui je pouvais avoir entière confiance : MALACRIDA, MARTIN-BRET, DEFFERRE, FRANCHI, LUCARELLI, ROSTAGNE, Marcel ANDRE et quelques autres qui devaient devenir plus tard des chefs ou des camarades de combat. On se quitta au matin et jusqu'en fin 1944 le sort des armes nous empêcha de nous retrouver.

Si j'ai cité cette rencontre, c'est tout d'abord parce qu'elle fut déterminante pour mon action ultérieure par le fait qu'elle confortait ma résolution. C'est ensuite pour revenir un peu sur l'impression que j'ai pu donner dans le premier tome de mes souvenirs " LE SANG DES GARRIGUES " de n'avoir parlé presqu'exclusivement que de la Résistance socialiste.

Or, il n'en est rien : si beaucoup de Résistants de l'ARMEE SECRETE Bas-Alpine étaient membres ou sympathisants de la vieille S.F.I.O., de nombreux autres ne l'étaient pas, tels le Sous-Préfet BELLION, CANDELIER-RENAUD, le Capitaine de Gendarmerie RIBOULET, l'Abbé BASSET et, pour certains comme le Docteur BAUER-AUBER ou Georges SCHNEIDER, le doute subsiste ainsi que pour les Ingénieurs des Ponts DANTU, LAUGIER, HUGUES ou des P.T.T., TRICON.

Quant aux combattants eux-mêmes, la multiplicité des origines était telle que bien malin serait celui qui aurait pu, sans risque d'erreur, les cataloguer dans tel ou tel Parti : si l'Espagnol Rosendo GUIJARRO me semblait proche d'un socialisme anarchisant (on dirait aujourd'hui trotskysme), le Commandant Lopez ORTIZ Y SANTIAGO était tout bonnement républicain.

Chez nos Italiens, le seul lien commun était l'antifascisme. Chez nos Polonais, cela allait du catholicisme de droite au marxisme communisant.

Croit-on qu'Agnès BIDAULT, alias .ELISABETH;, soeur du successeur de Jean MOULIN à la tête du C.N.R., était socialiste ? Cela ne l'empêchait pas d'avoir avec MARTIN-BRET et ses adjoints (tel l'actuel Colonel VIAL), de chaleureux contacts pour les questions sociales de la Résistance qu'elle gérait depuis MARSEILLE.

Quelle opinion professait Maurice BENIACAR ou SAID BEN SAID par exemple? Nous n'en avons jamais parlé entre nous, car l'ARMEE SECRETE ce n'était pas la milice d'un Parti monolithique, mais une mosaïque d'opinions, de croyances, de religions, de races même, dont le seul ciment unificateur résidait dans la Foi en la Victoire contre l'Occupant, pour la Libération de la FRANCE de l'oppression nazie et fasciste. Pour tout le reste, chacun suivait sa propre voie, dans le respect le plus total de l'opinion de ses frères d'armes. Politique et Religion étaient bannies de nos palabres.

C'est peut-être ce respect librement consenti des croyances de chacun qui forgeait, mieux et plus fortement qu'une appartenance à un même Parti, l'Idéal de Liberté, d'Equité, de Fraternité, dans notre ARMEE de l'Ombre.

 

.c.LE BOULOU : PEPE STERN

En 1942, à l' " HOSTELLERIE CATALANE " du BOULOU, que tenait, avec son mari, ma cousine Renée DOSIO, née Sarah BENSOUSSAN, il y avait parmi les pensionnaires, un assez pittoresque vieux monsieur ressemblant, en plus maigre et plus long, à EINSTEIN : c'était Pépé STERN, un Israélite fort cultivé, parlant plusieurs langues et jouant divinement de la flûte. Il était déjà là lors de mon arrivée. Il y demeurait encore après mon départ. Son âge, comme sa gentillesse et sa convivialité, lui valaient un traitement de faveur de la part de mes cousins et c'est assez fréquemment qu'ils l'invitaient à partager notre repas. Au dessert, le digne vieil homme sortait sa flûte et nous régalait de quelques airs classiques.

Nos relations étaient plutôt ambiguës, car si je devinais qu'il avait remarqué mes sorties nocturnes de convoyages de candidats à l'évasion par l'ESPAGNE, il ne m'en avait jamais carrément parlé. De même, il n'avait jamais émis le désir de passer de l'autre côté de la frontière. Tant et si bien que je m'interrogeais sur sa présence dans l'hôtellerie : qu'attendait-il? L'arrivée de membres de sa famille ? Une rentrée de fonds lui permettant de partir lesté ? Une période correspondant à un rendez-vous dont le message ne lui était pas encore parvenu? Bref, sa présence, pour amicale qu'elle fut, me tracassait quelque peu… lorsqu'il m'arrivait d'y penser.

Or, un soir où je préparais mon vélo pour attaquer le Col du PERTHUS, donc pour prendre en charge un convoi pour l'ESPAGNE, tout en laissant entendre comme à chaque passage, que je me rendais tout guilleret à un rendez-vous galant, il m'aborda gentiment :

- Il fait très frais, ce soir et tu n'as pas mis ton blouson. Tu devrais le mettre.

- Bah ! Vous savez, à deux on n'a jamais froid.

- En montagne, les nuits sont glaciales. Et le vent d'ESPAGNE ne les adoucit guère ! insista-t-il à voix plus basse.

- Mais puisque je vous dis qu'on se tiendra bien chaud à deux ! Au diable le blouson !

Il eut un sourire amusé puis, se penchant très près de mon oreille, il murmura :

- Tu peux aller tranquille ! L'Alsacien est dans sa chambre avec PILAR ! Il ne sortira pas ce soir ! Mais prends ton blouson, crois-moi !

Ça, c'était un bon tuyau. Cet Alsacien qui se louait comme ouvrier maçon, au demeurant jovial et bon drille, était un autre pensionnaire, bien plus jeune que Pépé STERN, mais qui me gênait souvent par sa présence envahissante qu'il voulait affectueuse : je me méfiais de lui, de ses questions impromptues et j'étais bien content, ce soir-là, que notre amie PILAR le retienne en sa compagnie.

Je devais apprendre, bien plus tard, que ce n'était pas un Alsacien, mais un Allemand nazi qui se mit au service de ses compatriotes dès leur arrivée en Novembre 1942.

Ce que je n'ai jamais compris, c'est pourquoi il ne m'avait pas dénoncé : manque de preuves ? Désir de ne pas se dévoiler trop tôt ? Espoir de ferrer un plus gros poisson dont j'aurais été le leurre ? Intervention bénéfique de PILAR à mon sujet ? Allez savoir ! Mais Pépé STERN, lui, l'avait épidermiquement identifié : pas un seul fait ou geste de l' " Alsacien " dans l'hôtellerie, ne lui échappait. Pour la première fois, il m'avait fait profiter de sa surveillance. Ce ne fut pas la dernière !

Il avait aussi alerté à plusieurs reprises un troisième pensionnaire, le vieux PABLO, bouchonnier en chambre qui taillait au couteau, dans le liège, des bouchons pour le champagne ou les mousseux et vivotait de ce travail artisanal. Car Pépé STERN qui voyait tout, savait tout et ne disait rien - ou presque ! - avait très vite remarqué que c'était à PABLO que les Espagnols candidats au " passage " demandaient où et quand ils pourraient parler à Henri de VOMANOSQUE, mon pseudo de l'époque. Par bonheur pour PABLO qui ne parlait guère bien que le catalan,
l' "ALSACIEN " ne pouvait pas l'importuner de questions trop précises.

Lorsque je dus repartir pour la Provence, Pépé STERN qui pressentait que l'on ne se reverrait plus, sortit sa flûte au moment des adieux et joua pour moi - car il savait combien j'aimais cette musique - l'AVE MARIA de SCHUBERT.

C'est un peu aussi en souvenir de Pépé STERN qu'à chaque Noël, jusqu'en 1987, mon épouse et moi passions un disque de cet AVE MARIA.

 

.c.LE BOULOU : AMPARO;

AMPARO et moi avions eu un flirt assez bref, nos horaires de liberté ne coïncidant pas : elle était tributaire de son travail en usine de bouchonnerie et moi de mon job de barman, ce qui équivalait à ce qu'elle soit disponible au moment où le " coup de feu " dans l' " Hostellerie " était à son summum ! On avouera que cela ne facilitait guère le contact. Toutefois, il nous était resté une très bonne amitié de jeunes, que je mis à profit pour demander à AMPARO de me servir de " paravent " pour mes sorties nocturnes de convoyages d'évadés en ESPAGNE, ce qu'elle accepta très gentiment de faire : il suffisait aux curieux de la bourgade balnéaire - et ils étaient nombreux, les oisifs dont le plus grand plaisir consistait à commenter les allées et venues des gens ! - de nous voir de temps en temps, le Dimanche, nous promener bras dessus-bras dessous pour en conclure que notre idylle était au beau fixe.

Que risquions-nous d'ailleurs à ce petit jeu innocent ? Elle, de passer pour un peu légère lorsqu'on la voyait en compagnie d'un autre garçon… moi, d'être catalogué dans le camp des naïfs, ce qui n'avait qu'une importance très relative à nos yeux en comparaison de l'intérêt que j'avais à égarer les soupçons sur mes randonnées nocturnes au PERTHUS.

C'est ainsi qu'il me suffisait, non d'affirmer - à cette époque on avait encore de la pudeur - mais de suggérer sans citer aucun nom, que j'allais passer une bonne nuit en galante compagnie, pour être cru et même envié : c'est qu'AMPARO était fort jolie et les Catalans tellement imaginatifs !

De 1942 à 1953, je n'eus plus aucune nouvelle d'elle. Et lorsque ma cousine revenue en son AVIGNON natal m'en donna, ce ne furent pas de bonnes nouvelles. A la libération du BOULOU, AMPARO avait fait partie des quelques jeunes femmes que les FIFIS avaient tondu pour les punir d'avoir eu des faiblesses envers les Allemands.

Ma cousine pensait qu'il s'agissait en fait de vengeance personnelle, car elle n'avait jamais vu AMPARO en compagnie d'un nazi.

- Si tu avais été là, me dit-elle, je suis sûre qu'elle aurait échappé à la condamnation.

J'en suis également persuadé.

 

AVIGNON : ALLIBERT

Mon père, qui était membre de plein droit du R.A.R.E.A. " PHENIX " et qui avait le contact permanent avec le chef de la " Branche Espagne" de ce réseau (plus tard homologué à ACTION R.5), le senior Lopez ORTIZ Y SANTIAGO, se trouvait un jour de fin 1942 en AVIGNON : il y ranimait un contact " en veilleuse ", celui de son beau-frère, l'architecte Léopold BUSQUET que j'avais recruté en 1941.

Natif du COMTAT et connaissant des dizaines d'Avignonnais, il avait profité de son séjour pour rendre quelques visites amicales et tenter d'étoffer, par un recrutement basé sur les souvenirs d'enfance, cette antenne un peu étriquée du réseau " PHENIX ".

Il se trouva qu'un de ses vieux copains, possédant une fermette avec une ou deux vaches laitières près de CARPENTRAS, lui fit cadeau d'un peu de beurre - denrée rarissime - non pas une motte, mais un assez joli morceau.

Voilà donc mon digne géniteur - dont j'ai oublié de dire qu'il était incroyant au-delà du compatible ! - prenant le train en gare d'AVIGNON, doublement heureux d'avoir recruté quelques agents " possibles " et de ramener un peu de matière grasse à la maison. Hélas ! Fouille allemande avant le départ du train, ouverture des bagages, découverte du beurre, arrestation de mon père " avec le corps du délit " et emprisonnement du tout à la Maison d'Arrêt… où, par bonheur, un gardien compréhensif accepte de téléphoner à sa soeur, l'épouse de l'architecte, qu'il connaissait.

Il y a dans la vie des circonstances qui sont autant de clins d'oeil d'ironie aux convictions les mieux trempées. Car, qui tira de " la paille humide des cachots " mon païen de père ? Une intervention pressante de l'Archevêché auprès des Autorités d'Occupation, sur démarche de sa soeur très bien introduite dans les milieux ecclésiastiques quoiqu'elle eut en première noces épousé un Israélite, Alfred BENSOUSSAN, dont elle avait eu avant veuvage une fille, SARAH rebaptisée en toute hâte Renée après la débâcle.

Comment diantre religions et agnosticisme ont-ils pu, ce jour-là, conclure un armistice ? En tout cas, on libéra mon père - et son beurre - et il rentra triplement heureux à la maison, puisqu'il avait échappé au mauvais sort, étoffé les effectifs du réseau et qu'il ne revenait pas les mains vides.

Il ne m'a jamais dit s'il avait élevé une prière laïque pour l'Archevêque d'AVIGNON !

 

.c.AIX : SOSIE;

Sur le Cours Mirabeau, à AIX, je tuais le temps en cet hiver 1942, en attendant l'heure d'un rendez-vous chez MALACRIDA. J'arpentais donc les CHAMPS-ELYSEES de la Cité Sextius, en lorgnant les filles et en saluant deçà delà quelques copains entr'aperçus, car " faire le Mirab " était alors un rite pour les jeunes de notre âge. Soudain je me sens coincé entre deux grands et forts gaillards qui me dévient brutalement vers une petite rue adjacente et, comme je commence à me débattre et à vouloir demander des explications, l'un d'eux exhibe une carte tricolore :

- S.O.L. du Maréchal, éructe-t-il, tes papiers et vite !

Je sors ma carte d'étudiant (ah ! bienheureuse Fac' de Droit où je mettais si rarement les pieds !), qu'ils déchiffrent à grand soin.

- Tiens ? Tu t'appelles ALLIBERT ! Tu n'es donc pas Enrico VOMANOSQUE ?

- Enrico quoi ? demandais-je avec mon air le plus ahuri.

Les deux sbires se regardent :

- Pourtant, c'est bien le même signalement ! Tu viens d'ESPAGNE, hein ?

- Que diable voulez-vous que j'aille fiche en ESPAGNE ? Ce n'est pas la porte à côté ! Moi, je prépare ma Capacité de Droit ici et j'habite chez mes parents à PEYROLLES.

Ils se concertent à nouveau du regard :

- C'est bon ! Fous le camp ! Tu as de la veine de ne pas être l'Enrico en question !

La bosse qui déformait à gauche leur veston était la preuve éloquente de la présence sur eux d'un pistolet de bon calibre qui attestait, en effet, que j'avais de la veine.

Je me retire, dignement mais en vitesse et au lieu d'aller à pied chez MALAC', je passe reprendre mon vélo au garage où je le laissais en garde : à vélo, pour me pister, il aurait fallu qu'ils se lèvent de bonne heure, mes S.O.L. !

Mais je me suis toujours demandé si, par miracle, j'avais réellement un sosie s'appelant " VOMANOSQUE "… ou si quelque " Alsacien"? du BOULOU déformant à l'espagnole mon pseudo Henri de VOMANOSQUE, ne m'avait pas vendu à l'organisation pétainiste de répression qui précéda la milice de sanglante mémoire !

 

.c.AIX : LUCARELLI;

Lorsqu'en 1942, le Mouvement "COMBAT" de FRENAY, illustré à AIX entre autres par MALACRIDA, procéda au noyautage des administrations publiques, LUCARELLI (" Armes et Cycles ", Rue des Cordeliers) fit entrer son fils Jeannot dans la Police Nationale, non pour en faire un flic - ce qui eut été incompatible avec ses opinions - mais pour aider au noyautage par l'intérieur de ce corps dangereux de l'Etat français.

Par deux fois j'ai été témoin de la manière dont Jeannot s'acquittait de sa tâche, en bon et fier Résistant qu'il était.

La première fois, je me rendais en mission chez MALACRIDA et profitant d'un peu de temps libre, j'allais donner un petit bonjour au Sous-Chef de Gare d'AIX qui m'avait, peu de temps auparavant, sauvé lors d'une fouille allemande. Sur le quai, j'avise un flic en tenue, tenant à bout de menottes un de nos copains d'école et de Résistance qu'il tirait vers l'extérieur. Intrigué et prêt à intercéder, je suis de loin ce couple étrange, jusqu'à une ruelle voisine où, défaisant à la clé les menottes, le flic libère notre ami qui lui serre la main et file sans demander son reste. Le flic se retourne : c'était LUCARELLI. On se congratule et il m'explique son système : chaque fois qu'il avait vent d'un convoi de jeunes gens emmenés de force en ALLEMAGNE, il revêtait son uniforme, prenait une paire de menottes avec lui et, de wagon en wagon parcourait le train en y cherchant quelque visage de connaissance. Lorsqu'il avait identifié un camarade, il fonçait sur lui, menaçant, l'accusant de vol ou d'autres méfaits, lui passait les menottes, expliquant aux sentinelles teutones en mauvais allemand, qu'il s'agissait d'un criminel recherché par la justice française, qu'il devait être emprisonné puis jugé avant d'être expédié dans le Grand Reich. Et ça marchait ! Combien en a-t-il ainsi sauvé, de nos amis ? Lui seul le sait.

La deuxième fois, j'étais sur le quai en attente d'une liaison du réseau " BRUTUS " de DEFFERRE… et lorsque j'ai vu passer LUCA et son complice enchaîné, je n'ai pas eu besoin de les suivre : je savais que la clé à menottes allait rendre, très vite, la liberté à un Résistant.

 

.c.PEYROLLES : BLANC

A PEYROLLES-EN-PROVENCE où résidaient mes parents, la Mairie était dotée au Bureau du Secrétariat, d'une très charmante et généreuse jeune fille " Titou " BLANC, soeur d'un de mes camarades d'école.

Elle avait pris l'habitude, au cours des années de pénurie, de laisser à portée de main, près du guichet, une pile de tickets d'alimentation et se débrouillait toujours, lorsque son interlocuteur - pourvu qu'il soit solitaire - " puait le Résistant " à plein nez, pour s'absenter un moment, le laissant en tête-à-tête avec la pile de tickets. Rares étaient ceux qui ne cédaient pas à la tentation d'en prélever quelques-uns qu'ils enfouissaient prestement dans leur poche.

Revenant, tout illuminée par son joli sourire, elle traitait avec le chapardeur, puis le renvoyait gentiment sans avoir l'air de remarquer que la pile avait diminué de hauteur.

Combien de réfractaires au S.T.O., d'insoumis ou de déserteurs des Chantiers de Jeunesse, d'Agents des Réseaux, de passage dans son bureau, lui devaient d'avoir pour quelques jours mangé presque à leur faim ? N'est-ce pas, Maître Paul-Charles DEODATO, vous qui êtes devenu depuis Avocat à la Cour de PARIS ? T'en souviens-tu encore, vieux frère, de cette pile dont tu substituas plus de la moitié des feuillets ?

Pourquoi faut-il que, la Libération enfin survenue, cette jeune fille remarquable ait trouvé une mort aussi horrible qu'absurde, elle qui avait " rendu service " jusqu'au bout, déchiquetée au cours d'une promenade dans les pinèdes voisines, par une grenade disposée en piège au bord d'une sente ?

Alors, quand je pense que, dans la même région, certain salopard financièrement aux abois juste avant la guerre, qui festoyait à sa table avec les Officiers occupants et profitait de leurs relations pour bâtir une fortune qui se chiffre aujourd'hui par millions, vit toujours, honoré, salué, courtisé, dans sa vieillesse dorée! Je constate une fois de plus que la cruauté des guerres est aussi infinie que leur injustice.

 

.c.PUY-SAINTE-REPARADE : FRANCHI;

Evoquer la Résistance du Canton AIX-Nord, fief de Félix GOUIN entre DURANCE et TREVARESSE, sans parler de Jean FRANCHI, serait plus qu'une omission : une faute ! Car FRANCHI, Instituteur au PUY-SAINTE-REPARADE, homme jovial, assez replet, au sourire communicatif, était l'âme de cette Résistance. Il avait d'abord servi le Mouvement " COMBAT " de 1941 à 1942, puis l'ARMEE SECRETE sous les ordres directs de MALACRIDA de 1942 à 1944, enfin l'O.R.A. après les coups sanglants de Juin 1944. Lorsque notre ami CASTOR m'apprit à FORCALQUIER que FRANCHI était devenu Chef-National Adjoint de l'O.R.A. pour la zone Sud, ce fut pour moi une excellente nouvelle qui me fit grand plaisir.

Nous avions fait connaissance en fin 1942, au temps où MALACRIDA m'utilisait comme Officier de Liaisons et me chargeait de la ventilation des tracts et journaux clandestins en même temps que de la transmission de messages urgents. Je retrouvais FRANCHI à l'école du PUY et nous y avions alors l'occasion de longues et fructueuses conversations : c'était un homme très disert et fort intelligent. Il y avait toujours quelque chose à apprendre d'un entretien avec lui.

Son courage - il l'a prouvé généreusement lors des combats de Juin 44 - se combinait harmonieusement à une prudence que camouflait très bien sa serviabilité : je n'ai rencontré chez lui, à aucun moment, l'un de ses Adjoints ni même un autre Résistant de ses groupes. Il donnait l'impression, fausse évidemment, d'être un homme seul, agissant seul et prenant seul ses responsabilités. Il appliquait scrupuleusement la règle du " moindre contact" à savoir que le contactant ne devait connaître que le contacté afin de limiter, autant que faire se pouvait, les risques de fuites et de pénétration par l'ennemi du système hiérarchisé de la Résistance.

Cela n'empêchait nullement la sympathie ni la convivialité : combien de fois, me voyant harassé par de trop longs pédalages dans sa région quelque peu montueuse, ne m'a-t-il pas offert spontanément un sandwich maison et un verre de vin ? Tout en choisissant un sujet de conversation propre à me rendre une énergie psychique supérieure à celle que j'avais à mon arrivée chez lui.

Le pédagogue, le psychologue et l'homme d'action coexistaient en FRANCHI de la manière la plus équilibrée. Avouons que pour les jeunes têtes folles que nous étions alors, passant de l'abattement à l'exaltation au gré des événements, la présence d'hommes tels que lui aux postes de commandement était un réconfort puissant.

Aux longues veilles du Maquis, chez EMBLARD à SIGONCE par exemple, où l'on avait le temps de réfléchir et de faire parfois un peu d'introspection, tout en gardant l'oreille attentive aux moindres bruits et l'oeil vigilant dans l'obscurité nocturne, je me suis posé la question de savoir si, en partie, ce n'était pas à Jean FRANCHI que je devais les qualités de chef que l'on voulait bien me reconnaître. Car si MALACRIDA avait été pour moi l'élément propulseur, l'exaltant, FRANCHI avait été l'élément modérateur, le prudent, et je devais retrouver tout au long de ma carrière de Maquisard et de Corps-Franc ce binôme de forces chez les chefs que j'admirais le plus, car leur courage, servi par des qualités différentes, était égal : à MALACRIDA ont correspondu MARTIN-BRET, ROSTAGNE et CANDELIER-RENAUD… à FRANCHI se sont rattachés Lopez ORTIZ Y SANTIAGO, Marcel ANDRE et GIRARD.

Ce que j'ai pu faire, du moins mal possible, c'est à ces aînés que je le dois. Sans eux, mon inexpérience eut risqué de m'être fatale comme aux camarades sous mes ordres.

Les événements ont fait que du printemps 1943 au mois de Juin 1946, je n'ai plus revu Jean FRANCHI. Alors, imaginez notre plaisir de nous retrouver, ainsi qu'avec LUCARELLI et MALACRIDA, lors d'une réception à PARIS, Rue St Dominique au siège du G.P.R.F. qui était à la fois l'Elysée et le Matignon de l'époque… et de trinquer joyeusement, lors du lunch qui suivit, aux souvenirs des Années Noires entre DURANCE et TREVARESSE.

 

.c.BANON : COLOMB;

C'était en 1943. COLOMB Pierre, alias L'HINQUIET, venait de quitter réglementairement le Chantier de Jeunesse où il avait accompli son temps de service. Vêtu d'un costume civil tout neuf, muni d'un léger viatique et en poche son Ordre de Réquisition pour le S.T.O., le voilà attendant le train pour la GERMANIE.

Simplement, n'ayant nulle envie de servir le Grand Reich, il se trompe de voie et, au lieu de prendre le train qui monte vers le RHIN, il embarque dans celui qui descend près du RHONE.

Après quelques péripéties mineures, il atterrit à BANON, en HAUTE-PROVENCE, chez un paysan ami qui le prend dans sa ferme sans en parler à quiconque, avec pour seule contrainte de se réfugier dans une grange proche lors des rares visites qu'il recevrait.

Ce jour-là, c'était le facteur. COLOMB gagne donc la vieille grange et attend… attend… attend encore : ce sacré facteur doit avoir mille choses à raconter au cultivateur, car le temps s'étire et COLOMB commence à devenir inquiet ! Il arpente le plancher disjoint de la grange, s'énerve, accélère, va, vient, tourne en rond… Patatras ! Une planche pourrie cède sous son poids et il chute au sous-sol de la grange ! Il se tâte : rien de cassé.

On n'y voit goutte dans ce terrier ! Et ce bruit ? Ce petit crissement qui n'arrête pas, qu'est-ce que ça peut être ? Il avance à tâtons : une cage, des fins barreaux métalliques et… cette odeur ! Mais ça pue le fauve là-dedans ! Un fauve ? Il bondit vers la porte où filtre entre les planches un peu de jour, s'appuie dessus, oubliant le facteur bavard, pèse de toutes ses forces… ouf ! L'huis cède en craquant. Il fonce au grand jour, au plein air, là où ça sent la lavande et le thym de la colline. Par chance, le facteur est reparti. Il reste le paysan, hilare, qui se tient le nez entre pouce et index, car notre COLOMB pue le furet, ce furet que le brave homme utilise pour traquer quelques garennes fort appréciés lors des repas.

Est-ce à cause du furet ? Toujours est-il que COLOMB devait bientôt quitter BANON, gagner FORCALQUIER et se montrer jour après jour, nuit après nuit, l'un de nos plus valeureux combattants des Maquis d'abord, des Corps-Francs ensuite, pour finir à mes côtés, dans " ma Garde ", veillant sur mon sort comme un frérot-poule et, je puis l'affirmer, ne conservant aucune trace olfactive de son contact avec le "fauve " de BANON.

 

.c.FORCALQUIER : RASPAIL;

Parmi les nombreux " petits paysans pauvres des montagnes " qui nous ont aidé, nourri, qui ont abrité nos stocks d'armes, de munitions, d'essence, je veux avoir une pensée particulière pour la famille RASPAIL dont tous les membres ont risqué leurs biens, leur liberté et même leur vie pour l'ARMEE SECRETE.

Amis des ROSTAGNE, ils ont été le point d'asile et de ralliement où nous étions toujours assurés de manger et de dormir à l'abri. C'est parce que je crois, très fortement, que la famille RASPAIL a été le prototype de l'élément logistique - et amical - indispensable à l'action armée, qu'elle a émergé spontanément de ma mémoire et justifié notre reconnaissance.

Que les autres me pardonnent, mais pour ne pas se répéter trop, il fallait choisir un nom : c'est celui de RASPAIL qui a jailli le premier du fond des souvenirs. Cela n'enlève rien, ne nuit en rien à la qualité de l'accueil prodigué par d'autres… bien au contraire, en les regroupant tous sous un seul patronyme, mon " Merci, RASPAIL " s'en trouve valorisé pour tous, puisqu'il s'applique à tous, du tréfonds du coeur.

 

.c.PUYRICARD : COLLOMB

Les COLLOMB à PUYRICARD, c'était des amis de longue date, depuis qu'au Concours d'Entrée à la SUP' en 1936 je crois bien, le fils Armand et moi avions brusquement sympathisé: comme un coup de soleil, un coup d'amitié d'enfants de 13 ans !

Le père, Germain COLLOMB, était un Alpin rude à la tâche, qui n'avait pris femme - une Aixoise évidemment - qu'après avoir bâti leur maison pierre à pierre et sou à sou. Ils eurent six enfants, une fille aînée et cinq garçons dont les deux derniers, Armand et Gilbert furent mes condisciples et mes copains à la SUP'.

J'étais reçu chez eux avant la guerre et je continuais à l'être pendant et même quelques années après.

Pourquoi seulement quelques années après ? Parce que, comme je l'ai rimé dans les quelques vers maladroits que je me permets de citer :

… " Vint la Guerre… et l'Occupation :

Résistance… et Libération !

La faim, la peur, l'horreur, la haine et la souffrance

Et les combats sanglants pour l'Honneur, pour la France !

Ma jeunesse y mourut.

Les copains s'estompant aux vaisseaux des mariages

Ou des lointains voyages

N'ont laissé qu'entrelacs et confus dans leurs sillages

L'eau noire a recouvert l'antan. Il m'apparut… " etc…

Les COLLOMB n'ont pas eu à se faire homologuer dans la Résistance : ils en faisaient partie avant même qu'elle existât. Chez eux, table mise, lit prêt, toujours un vélo disponible et de la bonne humeur à revendre. Pas seulement pour moi : l'ami d'un ami est un ami… et bouche cousue sur ce qui l'amène.

Madame COLLOMB, la bonne hôtesse, avait en outre un amour passionné des fleurs. D'une année sur l'autre, elle avait grignoté sur le potager conjugal un espace qu'elle couvrait de plantes florifères avec le plus grand goût. L'entrée de leur maison était un régal pour l'oeil, un Eden soigné avec tendresse. Quel repos pour l'âme et l'esprit lorsqu'on arrivait bouillonnant d'idées sanglantes ou vengeresses, que ce havre de paix et d'amitié qui vous accueillait !

Quant à Germain COLLOMB, il faisait lui-même son vin et lorsqu'il débouchait quelque vieille bouteille en votre honneur, elle valait bien des bordeaux et des bourgogne de cru. Cela n'était pas à dédaigner au plus noir des Années Noires… et même avant… et même après !

Dire que l'on a profité autant qu'il fut décent de cet accueil permanent dans cette maison du bonheur, desservie par une si petite gare qu'aucun contrôle allemand ou vichyssois ne trouvait digne de s'y exercer, serait presque en deçà de la vérité : à la sécurité de l'arrivée s'ajoutait en arrière-plan la certitude de se savoir reçu dans la joie, dans la sécurité, dans le confort et l'amitié.

La soeur aînée menait tous les autres " enfants " qu'elle avait tant contribué à élever, avec une fausse sévérité qui m'amusait. Des frères plus âgés que Gilbert et Armand, l'un était revenu d'un stalag de prisonniers de guerre, un autre était Agent des Eaux et Forêts, le troisième menuisier, puis ébéniste d'art avec clientèle de l'Archevêché d'AIX. Armand, après un long séjour anti-S.T.O. chez mes parents puis un temps dans l'Armée DE LATTRE, entra au Ministère de l'Agriculture. Gilbert fut Greffier de Justice… et nudiste au Cap d'AGDE à ses moments perdus.

Bref, Germain COLLOMB et son épouse n'avaient pas à regretter les sacrifices consentis tout au long de leur vie : les enfants étaient tous élevés, malgré la guerre, l'Occupation, la Résistance, trois républiques… et un " Etat français " !

Pourquoi a-t-il fallu que… " les copains s'estompant aux vaisseaux des mariages, l'eau noire ait recouvert l'antan" ?

 

.c.FORCALQUIER : LAURENT;

Marie-Thérèse (Marithé) et Denise (Nisou) LAURENT ont été deux éléments de notre Mouvement dont l'action fut, en permanence, des plus efficaces. Ces deux soeurs étaient réfugiées de LORRAINE avec leurs parents. La première travaillait aux P.T.T. et ses liaisons téléphoniques soit avec les diverses cabines amies du district, soit avec Malou GROULIER à AIX, nous ont été bien souvent d'un inestimable secours, tant dans la transmission immédiate de l'événement ou du renseignement, que dans la préparation à distance de certains contacts ou rendez-vous dont plusieurs furent très importants.

La seconde était dactylo aux Ponts et Chaussées et lorsqu'on prend conscience du rôle qu'ont joué " les ponts " dans notre organisation, on devine aisément tous les services qu'elle a pu rendre à l'ARMEE SECRETE. D'autre part, elles représentaient chacune le " chaînon permanent " qui permettait de joindre très vite leurs ingénieurs respectifs : elles facilitèrent plus qu'on ne l'imagine les rapports entre nos Corps-Francs, les P.T.T. et les Ponts et Chaussées, ne serait-ce qu'en accélérant la rapidité des contacts et, par leur charme et leur sourire, en adoucissant les relations que certains " coups durs " risquaient parfois de perturber.

Si l'on ajoute qu'en cas de dénonciation, elles risquaient elles aussi, la mort avec ou sans torture, avant ou après déportation, on conviendra qu'un juste hommage devait leur être rendu, qui pour tardif qu'il soit n'en est pas moins sincère.

 

.c.MANE : GIRARD;

J'ai parlé, dans mon premier tome, des GIRARD. Mais si je crois n'avoir pas trop mal défini au fil du récit le rôle éminent joué par Emile GIRARD alias MEUNIER dans la Résistance, il me semble que je n'ai pas rendu l'hommage qui lui revient à son épouse, notre hôtesse.

Les GIRARD de MANE, c'était l'équivalent des ROSTAGNE de FORCALQUIER, à une nuance près, très importante pour nous : l'ambiance. Chez les ROSTAGNE, il régnait comme une impression de tristesse. Chez les GIRARD, c'était la joie de la vie. Madame ROSTAGNE était pour nous une mère, un peu douloureuse, maladive, très affectueuse mais souvent contractée. Madame GIRARD, c'était une soeur aînée, rayonnante de vivacité, d'allant, toujours en train de s'affairer pour qu'on mange mieux, qu'on dorme mieux, qu'on parle à l'aise. Elle avait un très joli rire communicatif et ses enfants entretenaient autour d'elle une activité juvénile qui nous attendrissait.

La maison des GIRARD n'était pas seulement comme celle des ROSTAGNE, un asile pour un repas, une nuit, une étape… c'était une oasis de bonheur de vivre, malgré les innombrables difficultés de l'époque. On se serait éternisé chez eux ! D'ailleurs, on y venait n'importe quand, à l'improviste, sans même penser aux risques mortels qu'on leur faisait courir, sans même vérifier que les boches n'aient pas tendu une embuscade autour de leur foyer, tellement le rayonnement heureux qui en émanait rendait cette hypothèse impensable !

Si Madame GIRARD prenait l'un de nous par les épaules, ses soucis, ses emmerdes, son cafard, tout ce qui alourdissait son coeur s'envolait aussitôt : elle avait le don du réconfort.

Qu'on ne s'y méprenne pas : aucun d'entre nous n'eut pensé à lui manquer de respect. L'amitié qu'on lui portait, pour chaleureuse qu'elle fut, restait une amitié pure, de jeune frère à grande soeur. Mais on aimait la retrouver dans sa maison parce qu'on en repartait ragaillardi, une chanson aux lèvres, du rire au coeur. Cela n'ôtait rien à l'admiration plus virile que l'on vouait à son mari. Mais Emile GIRARD, plus réservé par nature, plus silencieux aussi, nous imposait involontairement, la considération qu'on doit au chef fut-elle adoucie par l'affection qu'on porte à l'ami.

Il ne m'en voudra pas d'écrire que si, près de lui, on se sentait à l'aise, en sécurité, de plain-pied dans le problème traité en peu de mots, en phrases concises, c'est près de son épouse qu'on se trouvait le plus épanoui dans le bien-être.

De toutes nos hôtesses qui, chacune avec son tempérament, sa personnalité, ses dons propres, nous ont choyé, consolé, aidé, remis sur pieds, c'est à Madame GIRARD que va ma reconnaissance la plus émue.

Elle ne s'en offusquera pas : c'est maintenant une alerte grand-mère et je ne suis plus qu'un vieux rabâcheur de souvenirs dont le merci a bientôt près de quarante cinq ans de retard !

 

.c.FORCALQUIER : DELAVAT;

L'Adjudant de Gendarmerie DELAVAT était, avec son Capitaine RIBOULET, l'élément-clé de la Résistance forcalquiérenne dans ce corps d'élite de l'armée.

C'est lui, entre autres services, qui avait averti ROSTAGNE de la descente nocturne de la Gestapo à son domicile et permis ainsi sa sauvegarde.

L'Occupant avait depuis quelque temps la Gendarmerie dans son collimateur et des Polonais amis - dont BIELAK père, entre autres - qui comprenaient l'allemand, avaient entendu certains Officiers teutons, au bistrot, qualifier entre eux la Gendarmerie de " nid de terroristes ".

Nous étions en Mai 1944 et je servais encore - de jour ! - comme dessinateur aux Ponts et Chaussées.

Le 27 Mai, alerte aux sirènes : sans nous presser, dactylos, dessinateurs, comptables et ingénieurs gagnons les tranchées-abri qui, en contrebas de la route, nous étaient affectées. Nous plaisantions de cette récréation que nous offrait involontairement un vol de bombardiers Alliés que nous regardions passer, haut dans le ciel vers le Nord, sous un soleil éclatant.

On chahute un peu avec nos chères dactylos, puis la fin de l'alerte sonne et nous regagnons sans hâte nos bureaux respectifs.

A peine étions-nous assis devant nos tables à dessin, MAGNAN et moi, qu'un bruit d'avion en piqué, strident, nous fait bondir… puis un grondement d'explosions, de détonations, d'effondrement de murs, nous couche au sol tandis que quelques vitres de notre fenêtre volent en éclats.

Téléphone… la poste ? la Mairie ? Je ne sais plus qui nous répond :

- C'est la Gendarmerie qui vient d'être bombardée !

Les ingénieurs DANTU et LAUGIER organisent immédiatement les premiers secours, la Gendarmerie étant très proche des " ponts " : nous arrivons sur les lieux avant même les services de première urgence… et le déblaiement commence, pierre après pierre, morceau de poutre après linteau de porte, dans une poussière irrespirable, jusqu'à notre relève par les corps compétents.

On devait retirer des décombres neuf cadavres : ceux de l'Adjudant DELAVAT et des gendarmes COURLET et BOYER, de trois femmes et de trois enfants de gendarmes, Mesdames DOL, SONNET et SOLYER, deux enfants SONNET et le petit Roger ROUX. Le Capitaine RIBOULET, sain et sauf, fut miraculé par une poutre qui, se couchant en biais, le protégea dans un angle du bâtiment.

Dans son oraison funèbre, lors des obsèques des victimes, le curé-doyen de FORCALQUIER fustigea les Américains, comme d'ailleurs beaucoup de Forcalquiérens de bonne foi.

Or notre enquête ultérieure nous démontra qu'il était impossible que cette action fut l'oeuvre d'appareils américains, parce que :

- 1 : Le bombardement de la Gendarmerie eut lieu plusieurs minutes après le signal de fin d'alerte, lui-même suivant de plusieurs minutes le passage du vol groupé Allié et l'on voit mal un bombardier " retardataire " (?) piquer sur la ville !

- 2 : La précision du largage des bombes après le piquet entendu était incompatible avec " l'arrosage dispersé " en haute altitude habituel aux avions américains, donc le bombardement ne pouvait qu'être le fait d'un chasseur-bombardier ou assimilé dont le rayon d'action n'était pas comparable avec celui, beaucoup plus grand, des appareils lourds américains, qui venaient je crois d'ITALIE.

- 3 : Il existait, près de LA BRILLANNE, un petit aérodrome utilisé par les Allemands au bénéfice d'avions de repérage, les "mouchards" mais qu'un chasseur porteur de bombes avait pu emprunter, profitant du passage des appareils américains pour faire d'une pierre deux coups : destruction du nid de terroristes et braquage de la population contre les Alliés.

- 4 : L'attitude des fantassins allemands d'Occupation qui, au lieu de prêter main-forte comme ils l'auraient fait - propagande oblige ! - si le crime avait été commis par les Américains, se " fendaient la gueule " et se tapaient joyeusement sur les cuisses en contemplant des hauteurs de SAINT-MARC, le spectacle des ruines fumantes en déblaiement. J'en fus témoin oculaire.

J'ai toujours été - et je reste encore, 45 ans plus tard - persuadé en mon intime conviction, que si le Capitaine RIBOULET, l'Adjudant DELAVAT et plusieurs gendarmes n'avaient pas fait partie de la Résistance, les neuf morts du 27 Mai 1944 n'auraient pas été à déplorer.

Cependant, chose étrange, la Résistance ne semble pas avoir revendiqué ces neuf victimes !

 

.c.AIX : LAMOUR

Quel combattant de l'ARMEE SECRETE de la région ne connaissait le "Restaurant d'Orléans", Rue Montini dans le vieil AIX, tenu par le couple LAMOUR ? D'autant que chacun savait qu'il y trouverait table mise s'il était connu du patron ou de la patronne et pourrait y manger, plus ou moins bien selon les jours, mais au chaud !

Il se trouvait que les LAMOUR avaient deux filles, toutes deux étudiantes.

Or, au printemps 1944, la Gestapo dont certains Officiers venaient aussi manger au " RESTAURANT D'ORLEANS " (ce qui était une sauvegarde supplémentaire pour les Résistants : pas de descente de police à craindre là où régnait la toute-puissante Gestapo !), ayant eu connaissance de la présence éventuelle de " terroristes " dans l'établissement, avait confisqué les papiers d'identité des filles LAMOUR - quel joli nom pour des demoiselles - et posé comme marché à leur père : " des renseignements sur les terroristes en échange des papiers de vos filles. Débrouillez-vous ! ".

Peu de temps après, j'arrive en mission de FORCALQUIER et me pointe, comme d'habitude, pour déjeuner chez EROS (entre nous, on ne s'était pas beaucoup creusé la cervelle pour inventer son pseudo !). J'y trouve un EROS bien moins amène qu'à l'ordinaire, qui me fait asseoir à une place différente, très près de la cuisine où officiait son épouse. Je déjeune, tandis qu'à quelques tables de là, " ces Messieurs de la Gestapo " achèvent de faire bombance puis quittent les lieux. LAMOUR m'entraîne alors dans sa cuisine et me fait part de son drame familial.

On réagissait très vite à l'époque. Une idée venait de jaillir en moi, toute simple, donc efficace, pour duper " ces Messieurs " : j'explique à EROS que je vais écrire trois rapports, faux évidemment, mais truffés de détails plus que plausibles et même de faits réels mais périmés. Je les lui remettrai et il les donnera à la Gestapo, à intervalles irréguliers, en prétendant qu'un jeune homme petit, assez grassouillet, très brun aux yeux noirs et aux cheveux huilés, de type gitan (tout le contraire de mon signalement !) les avais déposés dans le casier aux serviettes où quelque complice serait venu les chercher à un moment ou à un autre.

Après avoir acheté au " PRINTANIA " (le MONOPRIX du Cours Mirabeau) papier et enveloppes, je me réfugie dans l'arrière-salle de mon café habituel, près du billard et de la sortie discrète sur une ruelle voisine. J'y rédige mes trois chefs-d'oeuvre, où je mêle allègrement parachutages d'armes, liaisons, " Philippe " successeur (fictif !) de FRENAY que j'appelle encore TAVERNIER comme avant son arrestation, demandes de fonds et de consignes précises, etc…

Je retourne chez LAMOUR et dépose le premier rapport, comme convenu, dans le casier aux serviettes, lui remettant en mains propres les deux autres. Puis je le quitte et, après avoir rempli la mission qui m'avait amené à AIX, je rentre, via PUYRICARD, à FORCALQUIER.

Je devais apprendre par une liaison téléphonique MALOU-MARITHE, que le système avait merveilleusement fonctionné : très intéressés par le premier rapport, " ces Messieurs" avaient, dès le second, rendu les papiers d'identité des demoiselles EROS à leur père qu'ils avaient chargé de surveiller le " complice " éventuel, destinataire du troisième, et de leur donner immédiatement l'alarme !

Les deux jeunes filles furent " mises au vert" par leurs parents, après le second rapport, quelque part - je crois - dans la Vallée de CHEVREUSE vers PALAISEAU où les LAMOUR possédaient une coquette villa, sous le prétexte - imaginaire ! - du décès de je ne sais laquelle de leurs tantes. Les événements de Juin à Août 1944 sonnant déjà le glas de la présence nazie en PROVENCE, la Gestapo abandonna assez vite, semble-t-il, la piste LAMOUR, trop brumeuse, pour des opérations punitives plus sanglantes, hélas !

 

.c.FORCALQUIER : CARBONNEL;

Ah ! les CARBONNEL ! Si les ROSTAGNE, les GIRARD, les EMBLARD et les CARBONNEL n'avaient pas existé, la Résistance eut-elle été ce qu'elle fut à FORCALQUIER et la ville aurait-elle reçu la CROIX DE GUERRE qu'elle arbore en ses armoiries ? Je ne le pense pas, car s'il y eut bien d'autres Résistants valeureux dans la Cité des Quatre Reines, je crois profondément que les familles CARBONNEL, EMBLARD, GIRARD et ROSTAGNE les ont tous surpassé dans l'activité clandestine. Paulin CARBONNEL, le père de Maurice qui servait nos Corps-Francs et avait participé à nos côtés à l'opération des 7-8 Juin 1944 à FORCALQUIER, tenait le Café " BOURGUET SPORTS " qui fut, sous l'impulsion de Denis ROSTAGNE, le lieu de passage de tant de Résistants et le point de chute de tous les colis et paquets normaux ou suspects que l'action secrète nous amenait à échanger entre nous et qui se mêlaient dans le capharnaüm des paquets et colis que les chauffeurs de l'autocar local déposaient au fond de la salle, après le comptoir, dans une pénombre complice. Celui d'entre nous qui attendait un envoi venait y fouiller sans vergogne, après un bonjour courtois à Paulin CARBONNEL et récupérait son bien. On repartait, en consommant ou non, ce qui était sans importance pour le digne papa de Maurice.

Derrière son comptoir et sans avoir l'air de s'intéresser au va-et-vient continuel dans sa salle de bar, il ne perdait pas un geste de vue, surveillant les visages nouveaux qu'il gravait dès lors dans sa mémoire. Il n'avait pas son pareil pour vous indiquer le passage de tel ou tel autre de nos " correspondants ", ni pour deviner le contenu - tracts, armes, mangeaille, explosifs - des colis manipulés à notre intention. Il n'avait pas son pareil, non plus, pour faciliter les contacts avec les responsables locaux de l'A.S. ou du S.A.P. dont il connaissait parfaitement les habitudes, l'heure de passage, les jours où ils ne viendraient pas, les autres lieux où l'on pouvait les joindre… Si l'on était dans l'embarras, il nous suffisait d'entrer au " BOURGUET SPORTS " et d'y avoir quelques minutes d'entretien avec Paulin CARBONNEL: il savait résoudre notre problème de la manière la plus directe, la plus simple, la plus rapide.

Les Allemands occupant la ville l'avaient d'ailleurs - à la suite de quelle trahison ? - fortement suspecté, ce qui ne ralentissait pas son action mais l'incitait tout de même, de jour en jour, à plus de circonspection. Jusqu'au matin fatidique du 10 Juin 1944. Dès l'ouverture du bar, un jeune homme paraissant affolé fait irruption, interpelle Paulin CARBONNEL :

- Vite ! Vite ! Cachez-moi ! Les boches me poursuivent… aidez-moi vite ! Cachez-moi !

En des temps antérieurs, notre ami n'eut pas hésité une minute à donner asile au fuyard puis à le diriger vers des lieux plus cléments. Mais on était au surlendemain de la tragique fusillade qui ensanglanta les abords de la cathédrale et Paulin CARBONNEL - qui n'avait jamais vu ce " Résistant " - l'évinça proprement en peu de mots :

- Il y a eu assez de sang versé ici, avant-hier… va te faire prendre ailleurs !

Bien lui en prit, car c'était un faux Maquisard, précédant de peu les nazis qu'il semblait fuir, pendant que d'autres miliciens comme lui, déguisés en Résistants, s'agitaient sur la Place du Bourguet. En fait, c'était une répétition du futur traquenard d'ORAISON du 16 Juillet 1944, qui décapita le Commandement départemental de l'Armée Secrète Bas-Alpine.

Il n'empêche, malgré sa réponse énergique, miliciens et Allemands, dès 8 heures, s'emparent de Paulin CARBONNEL, puis d'un autre Forcalquiéren qui tenait - me semble-t-il - une scierie voisine, puis de Maurice CARBONNEL nonobstant les papiers parfaitement en règle de ce dernier. A grands coups de pieds dans les jambes et de canon de revolver dans le dos, ils conduisent les trois hommes jusqu'à la Mairie voisine, pendant qu'à l'aide de porte-voix, d'autres miliciens haranguent la population qu'ils concentrent peu à peu sur la place " pour assister à la fusillade de terroristes ". Ils donnent également l'ordre de laisser les portes des maisons ouvertes, afin de procéder plus aisément à la traque " des terroristes qui s'y cacheraient " et à la fouille des habitations. Cela valut à deux vieilles dames la plus grande peur de leur vie : n'ayant pas laissé leur porte ouverte, elles entendirent l'ennemi qui l'enfonçait, se réfugièrent toutes tremblantes dans un minuscule réduit sous les combles où des soldats allemands les découvrirent, pleurant, enlacées et certaines que leur dernière heure était venue. Vu leur grand âge et l'absence de tout indice suspect dans leur logement, les nazis ne leur firent aucun mal.

Pendant ce temps, les CARBONNEL et l'homme de la scierie étaient maintenus, un canon de revolver dans les côtes, chacun à un niveau différent du grand escalier de l'Hôtel de Ville, insultés, menacés d'une mort imminente par les miliciens qui multipliaient avec hargne les enfoncements du canon de leur arme dans les côtes des malheureux :

- Tu vas y passer ! Fusillé, comme ceux de l'autre jour, là-bas, contre le mur de l'église ! La mort, pour les terroristes, la mort ! Tu seras moins faraud tout à l'heure ! et de scander leurs menaces à bons coups de pied dans les tibias et d'enfoncements de canons de revolver dans le thorax !

De temps en temps, tantôt l'un, tantôt l'autre des trois hommes était " conduit " (bousculé plutôt) jusqu'à un bureau où un Officier allemand d'un certain âge compulsait des cartes de la région de FORCALQUIER, fortement annotées de marques rouges diverses. Là, interrogatoire sur les " Maquis des terroristes " :

- Ici, hein ? Vous savez bien qu'il y a un groupe de salopards ? Combien d'hommes ? Quels armements ? demandait l'Officier nazi, en posant son gros doigt sur tel ou tel autre point de la carte, pendant que le milicien garde-chiourme ponctuait les questions de quelques bons coups de canon de revolver ou, devant les dénégations des malheureux, de quelques coups de pied ou de poing bien placés !

Puis, retour à l'escalier… et, au suivant !

Sur la place, le haut-parleur haranguait toujours la foule silencieuse et la fouille des domiciles ouverts (et même des autres !) continuait. On attendait la " mise à mort " d'un instant à l'autre, d'autant plus que quelques autres "suspects " étaient, deçà delà, harponnés et " conduits " par les miliciens jusqu'aux Allemands.

Combien de fois les CARBONNEL furent-ils traînés jusqu'au bureau du chef allemand ? puis ramenés dans l'escalier, toujours sous les coups et les menaces de mort ? Ils n'ont pas compté ! Mais Maurice devait m'avouer, bien plus tard :

- Je crois que s'ils m'avaient fusillé, je ne m'en serais même pas rendu compte, tellement je flottais dans le brouillard, tellement j'avais mal ! A la fin, je croyais être déjà mort !

D'autant qu'au travers de leur hébétude, ils entendaient le haut-parleur des miliciens menacer la ville d'être brûlée avec sa population si elle donnait encore asile à des " terroristes ".

Le supplice dura quatre heures ! Vers les midi, le chef allemand de l'unité de représailles qui, par bonheur, avait fait la guerre de 14-18 y compris VERDUN, comme Paulin CARBONNEL, au cours de laquelle il avait appris à respecter un peu l'ennemi français, décide - enfin ! - de libérer les trois victimes… peut-être en souvenir de VERDUN qu'il avait évoqué tout à l'heure avec Paulin.

Miliciens et Allemands s'en furent donc, laissant la population regagner ses foyers, quelques miliciens cependant demeurent encore un peu de temps à surveiller les allées et venues de tout un chacun.

Croyez-vous que les CARBONNEL abandonnèrent pour autant la Résistance ? Allons donc ! Paulin reprit sa place, plus méfiant cependant derrière son comptoir-accueil et Maurice redevint l'un de nos plus actifs combattants des Corps-Francs.

Comme elle eut été rayonnante, la Résistance, s'il y avait eu plus de CARBONNEL en FRANCE !

 

.c.FORCALQUIER : BASSET;

Deux BASSET ont marqué dans mes relations l'été 1944 dans la petite Sous-Préfecture bas-alpine.

Le premier était l'Abbé BASSET qui servait sous les ordres du Curé-Doyen dont il ne partageait pas - et de loin ! - les idées collaborationnistes. J'ai oublié qui nous présenta l'un à l'autre, vraisemblablement le Sous-Préfet BELLION, mais ce jeune ecclésiastique m'offrit un jour spontanément de me prêter pour telle ou telle autre mission sa soutane et son vélomoteur muni de l'Ausweiss de l'évêché contresigné par les autorités nazies.

Au cours de notre brève conversation, il me demande si je connaissais le latin et je lui avoue qu'à part le Pater Noster et un peu de l'Ave Maria, il ne me reste plus rien en mémoire de ce que j'avais appris par coeur lorsque, jeune clergeon, je servais messes - comme tant d'autres fils de non-croyants - en l'église de PEYROLLES… même le Credo s'était envolé ! Il eut un bon sourire et me promit de me faire parvenir le texte de la prière des agonisants " au cas où, me dit-il, tu serais amené à la réciter devant l'ennemi et le corps de l'un des nôtres" Il essaya bien de me l'apprendre sur le champ, mais si péniblement qu'il y renonça.

Les événements firent que je n'eus pas à utiliser son vêtement sacerdotal ni son engin à moteur… et qu'il ne me fut pas non plus imposé de réciter cette sacrée fichue prière !

Il n'empêche que l'Abbé avait eu là une attitude de franche Résistance qui méritait d'être signalée et saluée.

La deuxième était Marie-Ange BASSET, qui fut la fiancée plus ou moins officielle de Raymond RIBOULET, notre premier tué du 8 Juin 1944. Jusqu'au meurtre de son promis, je n'avais jamais entendu parler d'elle et je crois même que je ne l'avais jamais rencontré. Il en fut tout autrement après les sanglants événements de Juin : elle entra corps et âme dans nos Corps-Francs où elle fit l'admiration de tous par son courage et son inlassable dévouement. J'ai toujours pensé que, transcendant ses convictions personnelles, elle défendait ainsi de toutes ses forces la mémoire du défunt. D'ailleurs, elle continua la lutte après la Libération en s'engageant comme A.F.A.T. (aujourd'hui, on dit P.F.A.T.) dans la 1ère Armée de DE LATTRE DE TASSIGNY.

Il me fut donné à deux reprises de la rencontrer sous l'uniforme : une fois à MARSEILLE où elle obtint de son Lieutenant l'autorisation exceptionnelle de me faire visiter - en souvenir du martyre de nos chefs - les sinistres locaux, Rue Paradis, de la non moins sinistre Gestapo… une autre fois à PARIS où je lui servis un peu de guide dans quelques Ministères, avant que la vie ne nous sépare.

C'était une remarquable jeune fille dont je crains que l'Armée, empêtrée comme elle l'était encore dans ses règlements, coutumes, usages et autres balivernes hérités des guerres de 14 et de 39, n'ait pas su apprécier à sa juste valeur la foi et l'ardeur qui l'animaient et ne lui ait pas offert les possibilités de carrière qu'elle méritait.

Quelle belle combattante elle eut été sur les théâtres lointains d'opérations, si la hiérarchie militaire avait su assimiler à temps tout ce qu'elle pouvait obtenir des anciennes et des anciens du Maquis lorsqu'il fallait défendre l'Honneur de la FRANCE !

 

.c.FORCALQUIER : GASTINEL;

Andrée (Dédée) GASTINEL; était la charmante jeune fille d'un instituteur à la retraite reconverti en amateur dans l'apiculture. Elle était agente de notre Corps-Franc " PHENIX " de St MAIME-FORCALQUIER.

Entre autres missions - elle en accomplit sa part, largement ! - nous l'avions chargé de la garde de notre viatique ultime : quelques sacs de pain recuit qui nous serait indispensable en cas d'obligation de marche de plusieurs jours hors ou dans le District, les deux hypothèses ayant été très sérieusement étudiées.

Les sacs étaient suspendus dans le sous-sol de la maison de ses parents à l'abri de l'humidité comme d'un excès de sécheresse et Dédée vérifiait fréquemment le bon état du pain, après y avoir ajouté, de son propre chef quelques pots de miel prélevés sur la petite réserve paternelle.

Un petit matin de Juillet 1944 - décidément, on se levait tôt chez les Germains ! - un groupe de S.S. investit la maison de l'instituteur retraité, réveille tout le monde à grands coups de gueule et commence une fouille en règle.

Dédée, habillée en un instant - c'est vite passé une jupette et un chemisier ! - commence à parler avec l'Officier nazi commandant le groupe et l'accompagne sans le lâcher d'un pas.

Ai-je dit qu'elle était douée d'une volubilité ahurissante ? Nous-même, qui la connaissions bien et l'aimions mieux encore, avions grand mal, certains jours, à supporter son verbiage interminable que rien ni personne ne pouvait interrompre. Elle fit tant et si bien, racontant mille et une balivernes au S.S. interloqué, se plantant comme un rempart devant la petite porte de l'entresol, bavardant encore et toujours plus, que le boche, lassé, abasourdi, ne fit pas fouiller ce réduit, donc ne découvrit pas notre pain dont la quantité anormale - et la qualité ! C'était de la farine GIRARD de MANE, pur blé! - auraient justifié les pires représailles pour Dédée et sa famille : " stocks pour terroristes ". Avec toujours le même déluge verbal, elle raccompagna, en parfaite fille de la maîtresse de maison, les nazis jusqu'au seuil, les gratifiant d'un ultime flot de son plus qu'étonnant baratin.

Notre pain était sauvé.

Mais après la Libération, il devait arriver à Dédée un incident qui, pour une fois, la laissa muette : l'autorité militaire, sur confusion de son prénom André(e), la convoquait au Conseil de Révision à DIGNE !

Il n'y a qu'à elle que pouvait arriver pareille mésaventure.

 

.c.SIGONCE : DU BOUDIN;

Maquis EMBLARD - Juin 1944. C'est mon tour de veille avec BIELAK Alfred car pour éviter toute perte d'attention, on prenait la garde à deux mais jamais avec le même copain en tandem.

Nuit noire : pas une étoile, pas de lune, brume nocturne. Pas chaud, en plus ! On s'installe à plat ventre, derrière le F.M., au tiède de l'herbe foulée par les deux gars qu'on a relevé. Alfred (alias MARIUS) a les chargeurs, moi le fusil-mitrailleur : deux heures à passer ainsi, l'oreille tendue, l'oeil scrutateur, sans parler, sauf à se murmurer une alarme le cas échéant. Les copains roupillent dans la ferme, confiants dans notre vigilance, mais la STEN chargée à leur chevet de lit de paille.

De temps en temps, on sursaute : une pierre a roulé… une branche craque… puis le silence revient. Pas de vent cette nuit, donc pas de sifflements dans la pinède, comme certains soirs. Pas de ululement de nocturnes non plus : la brume, sans doute, les tient au repos.

Tout est calme, trop calme : ça finit par inquiéter, ce silence ouaté. Bah ! D'un autre côté, si les boches devaient attaquer, on entendrait mieux leur venue que par grand mistral. On se rassure comme on peut ! Tout à coup, chuchotement de MARIUS :

- T'as entendu ?

- Oui !

Au loin, un grincement irrégulier ressemblant à un couinement. On tend l'oreille… Ça s'approche lentement, avec comme un martèlement du sol presqu'en cadence : grouic, grouic, tap, tap, tap, tap… et ça recommence ! Bon Dieu, qu'est-ce que ça peut bien être ? Les miliciens ? Les nazis ? bien trop bruyant pour des malins comme eux ! Mais alors, quoi ? Je murmure à MARIUS :

- Laisse-moi les chargeurs ! Va donner l'alarme ! Mais qu'on arrive ici sans bruit. Compris ?

- Sûr !… et il file à quatre pattes vers la ferme.

Ça se rapproche toujours, là, en contrebas, dans le chemin d'accès, les grouic et les tap, tap. Mais qu'est-ce que ça peut bien être ? Ah ! Pas trop tôt ! Voilà les copains emmenés par Maurice BENIACAR. Il écoute, puis décide à voix basse :

- Sur deux files, sans bruit, en avant ! Toi, me dit-il, couvre-nous avec le F.M. et MARIUS en pourvoyeur !

Nous les laissons prendre vingt mètres d'avance puis MARIUS, moi et le F.M. nous les suivons en couverture.

Là, le bruit est tout proche, maintenant. On distingue dans le grand chemin où s'embranche notre petit chemin d'accès, deux masses sombres : c'est la première qui fait tap, tap… la deuxième, grouic ! Mais… mais c'est un cheval qui tire une charrette… en pleine nuit ! et en rase campagne !

Les copains ont encerclé la chose. Les bruits ont cessé, sauf une voix rude de paysan qui gueule :

- Tirez pas, les gars ! Tirez pas !

On respire. Puis discussion, mais à voix moins forte, le paysan ayant compris qu'il avait affaire au Maquis. Le brave homme allait tout simplement chez un fermier voisin abattre son cochon, ce qui était formellement interdit par la loi de VICHY : abattage clandestin. On le lui rappelle. Avec son bon sens bien alpin, il nous rétorque :

- Mais VICHY, c'est pas vous ! Alors, vous n'allez pas me faire des histoires pour un malheureux cochon ?

Ledit animal, affolé par toutes ces silhouettes qui l'entourent, se met à hurler comme si, déjà, on l'égorgeait ! C'en est trop ! Pour une veille silencieuse, on est servi !

Le paysan calme l'animal à coups de badine sur la queue, puis nous promet :

- Demain, vous aurez de la saucisse… et du boudin !

Il tint parole… deux jours plus tard… mais en ajoutant un beau morceau de gras.

Et l'on se régala sans même une pensée émue pour la pauvre bête sacrifiée. Ventre affamé n'a guère compassion !

 

.c.FORCALQUIER : GAUTHIER;

Monsieur GAUTHIER tenait, dans l'ancienne capitale du comté, l' " Auberge Provençale " à proximité de la statue du félibre que l'on ne peut éviter de remarquer dans sa niche murale lorsqu'on arrive de MANE.

Cet homme sympathique et chaleureux (je ne parle pas du félibre mais de l'aubergiste) offrit spontanément le repas chaud du midi à plusieurs de nos Maquisards lors du soulèvement du 8 Juin 1944.

Ce fut, pour certains, leur dernier repas.

Il m'accueillit aussi généreusement à plusieurs reprises dans son restaurant et, après la Libération, m'apprit qu'il avait été témoin, par le petit interstice qu'il avait ménagé sous son rideau de fer tiré, du gerbage que j'avais subi sur " son " boulevard, du tir d'une mitrailleuse jumelée allemande battant cette voie d'accès.

Lorsqu'il avait vu - " de mes yeux vu " affirmait-il avec conviction - mon demi-tour à moto sous le crépitement des balles ennemies, il m'avait cru mort, fauché par les rafales.

Ce brave homme me donnait du " Capitaine" gros comme le bras, alors que je n'étais encore qu'un tout petit Sous-Lieutenant à titre F.F.I. et pas officiellement homologué ! Pensait-il que, dans l'armée régulière, c'est un Capitaine qui aurait dû commander le soulèvement ?

Où diantre la considération va-t-elle se nicher ? Peut-être au plus intime de l'amitié née brusquement au sein du danger commun.

 

.c.FORCALQUIER : PAGES & DELASSUS;

Il y avait une autre auberge, " La Louette ", plus bas vers la plaine, où certains Marseillais avaient coutume de venir faire bombance, lors de week-end plutôt hard ou hot comme on dirait aujourd'hui.

Parmi eux s'y mêlaient parfois, nous avait-on signalé, quelques miliciens qu'il serait intéressant de neutraliser.

Nos informateurs nous avaient indiqué comme particulièrement excessifs dans la fiesta, les industriels PAGES et DELASSUS, dont on disait qu'en pleine période de pénurie alimentaire aiguë, ils allaient jusqu'à saouler leur chien au cognac et au champagne !

Bref, une des opérations punitives auxquelles les événements nous ont contraint fut organisée, avec en outre l'espoir de mettre la main sur deux ou trois miliciens.

COLOMB et moi, en civil, bien coiffés, rasés de frais, mais le revolver sous l'aisselle, entrons un Dimanche de Juillet 1944, vers midi moins dix, dans ladite auberge et commandons chacun un pastis au bar d'où l'on avait une vue rayonnante sur la salle de restaurant.

Aux alentours immédiats, derrière des buissons, une dizaine de nos gars en armes attendaient, invisibles, que midi sonne, toutes les montres ayant été réglées sur la mienne au préalable.

Nous dégustons lentement nos anis. Je regarde ma montre : midi moins trois. Pour vérifier, je dis à Pierre COLOMB :

- Tiens ? On approche de midi.

- Oui ! Dans moins de trois minutes, me répond-il après avoir à son tour consulté son chrono.

Tout est donc O.K. et nous achevons lentement nos apéritifs. Midi ! Du même geste, nos deux revolvers jaillissent de nos vestons :

- Haut les mains, tous ! Que personne ne bouge ! Et vous, le patron, dans la salle, avec vos clients !

Un silence épais s'installe, vite rompu par le claquement des fenêtres repoussées de l'extérieur : c'est l'irruption de CRICELLI et de nos Maquisards, sauf deux d'entre eux laissés en garde dehors. Très rapide fouille au corps des clients et du patron : aucune arme.

- Alfred, dis-je à CRICELLI, prends quatre gars et fouille les chambres, les cuisines et les toilettes. Quant à vous, Mesdames, Messieurs, vous pouvez baisser les bras : nous procédons à une simple vérification d'identité.

On m'installe une table près de l'escalier qui mène aux chambres et Pierre COLOMB revolver au poing en ange gardien derrière moi, je procède à l'examen des papiers d'identité que chacun m'apporte, escorté d'un Maquisard dont la STEN braquée spécifie qu'il ne s'agit pas d'une plaisanterie.

Aucun de ces fêtards n'appartient apparemment à la milice, ce que nous déplorons fortement. Ils ne sont que de joyeux ribouldingueurs! Ce qui n'est pas un crime, mais au moins un abus lorsque tant de citoyens crèvent de faim.

Ils regagnent un à un leurs tables : le repas aura du retard ce Dimanche : ce sera leur punition !

Enfin ! Voilà PAGES et DELASSUS, les inséparables. Avec eux, je suis plus sec :

- Vous êtes industriels. Vous êtes riches. Votre réussite, vous la devez à l'Occupant. D'accord ?

Ils sont gênés, cherchent à argumenter, à chicaner. Je les coupe :

- Une amende de dix mille francs (de nos jours, cela correspondrait à peu près à mille francs), ça va ? Ce n'est pas cher pour toutes les heures de ribaude passées ici ! Vous savez pourtant que la population claque du bec, non ? Vous ne trouvez pas que vous y allez un peu trop fort ?

C'est PAGES qui me répond :

- Dix sacs, c'est peu ! Vous n'êtes pas gourmands ! A MARSEILLE " ils " nous auraient taxé de cinquante sacs. Alors, les voilà vos dix mille balles !

Et il me remet la somme comptant. DELASSUS aussi, heureux tous deux de s'en tirer à bon compte… croient-ils !

Je donne l'argent à Pierre qui l'empoche sans mot dire : il sait bien que cela sera réparti dès demain par les soins de CANDELIER-RENAUD sur les Maquis les plus démunis.

Je regarde PAGES droit dans les yeux :

- En outre, il me faut votre Juvaquatre. Je vous la réquisitionne : voilà le bon signé.

Là, ça ne va plus… je sens que je me heurte à un mur.

- Non ! Pas aujourd'hui ! J'en ai un besoin absolu pendant trois jours. Mais Mercredi, je vous la ramène ici, parole d'homme !

J'hésite une fraction de seconde, puis je décide de lui faire confiance : ce jouisseur avait, nonobstant ses bringues effrénées, un aspect sympathique :

- O.K. ! Je la prendrai ici Mercredi prochain 15 heures !

Là-dessus, l'inévitable incident comique : c'est CRICELLI qu'on entend dévaler l'escalier à l'instant où une voix féminine me dit, avant que j'ai aperçu celle qui parlait :

- Excusez-moi ! Je n'ai pas mes papiers sur moi !

Je lève les yeux. C'est une très belle jeune femme en slip-culotte et en soutien-gorge ! Ça, alors, si je m'attendais à ce spectacle ! et CRICELLI qui la rejoint, la STEN braquée !

PAGES s'interpose :

- Une amie. Disons que c'est comme Madame PAGES !

Je n'insiste pas. Je me surprend à dire très poliment, encore ému par cette vision inhabituelle au Maquis :

- Vous pouvez aller vous habiller, Madame! … et à CRICELLI : … Pas d'armes dans l'hôtel ?

- Non ! Aucune, et j'ai bien cherché ! m'affirme-t-il.

Je savais qu'on pouvait le croire : on aurait dû le surnommer " Oeil-de-Lynx " !

Un à un, nos gars quittent l'auberge, COLOMB et moi les derniers, raccompagnés par un PAGES souriant qui me confirme :

- A Mercredi, 15 heures, ici !

Le Mercredi venu, il me fallait bien aller la chercher cette sacrée Juva !

Et si PAGES m'avait piégé ? Et si un bon petit comité d'accueil nazi, facho ou même malfrat - c'était l'époque du règne de SABIANI-LE-BORGNE sur la pègre marseillaise - m'attendait à l'auberge ? Et si ? Et si ? Au diable tous les " si " ! J'y vais… armé quand même, mais j'y vais ! Seul.

La Juva m'attendait. PAGES également. Il refuse le bon de réquisition :

- Considérez cela comme ma participation à la Résistance ! me lance-t-il, mi-figue, mi-raisin, tandis que j'embraye et démarre après un merci rapide.

Quel diable d'homme ! Quel jeu réel jouait-il? ? Je ne l'ai jamais su, mais c'était un type de parole.

Sa JUVA nous a servi plus que tous les autres véhicules que nous avions eu auparavant, avant de finir sa carrière dans la 1ère Armée Française. Elle aussi était de parole : on pouvait compter sur elle et elle nous l'a prouvé.

 

.c.SAINT-MAIME : GEO GOIN;

Juillet-Août 1944, les deux mois les plus dramatiques après la saignée des 6-9 Juin, pour l'Armée Secrète Bas-Alpine décapitée de tous ses chefs départementaux… les mois de doute et parfois de désespérance… les mois où il fallut tout innover, tout réinventer, pour survivre, continuer à combattre et finir par vaincre.

Depuis le début Juillet, je m'étais décidé à quitter SIGONCE et le Maquis EMBLARD pour créer, avec l'accord de MARTIN-BRET et de Marcel ANDRE, le Corps-Franc SAINT-MAIME, à passer ainsi d'une cité minière dans une autre, car se priver du réservoir de valeureux combattants potentiels que représentaient les mineurs de charbon eut été un suicide.

En outre, en nous rapprochant de VOLX, donc du Corps-Franc CANDELIER, nous resserrions notre dispositif, limitant les durées des liaisons et accroissant nos possibilités de regroupement rapide, au coup par coup. La stratégie de mobilité extrême ayant été arrêtée en commun avec RENAUD je la perfectionnai sur place - les conditions locales s'y prêtant bien par sa co