DEBUICHE Victor
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063
A la lumière de "LA" guerre
GUERRE 1939 - 1945
Témoignage
NICE - Septembre 1989
Analyse du témoignage
Ecriture : 1986 - Pages 110
Préface du Général Louis PETIT
Intendant Général des Troupes de Marine
D'abord, laissez-moi vous exprimer mes vifs remerciements pour m'avoir confié votre manuscrit en première lecture et vous dire tout le plaisir que j'ai ressenti à découvrir votre cheminement "A la lumière de "La" guerre".
Certes, je ne prétends pas faire ici oeuvre de critique averti - il faut laisser cela aux "professionnels" de la littérature - mais je vous dirai très simplement mon sentiment en tant que contemporain de la période que vous décrivez et qui s'étend de la guerre de 1914-18 à nos jours.
En premier lieu, il est bien vrai - ainsi que vous le soulignez fortement - que les hommes de notre génération ont été profondément marqués :
- par l'éducation qu'ils ont reçu au sein de leur famille montrant, jour après jour, l'exemple du courage et de la ténacité dans un contexte de vie souvent difficile
- par la formation au sens du devoir et à la discipline, inculquée par les maîtres d'école et les prêtres relayant l'autorité naturelle des parents
- et par les récits de nos proches ayant participé directement à la première guerre mondiale, toujours si présente au coeur de ceux qui, comme vous, étaient orphelins de guerre.
En fait, on peut penser que c'est tout cela qui vous pousse, dès 1932, alors que vous atteignez vos dix-huit ans, à faire de la préparation militaire et à envisager, avec enthousiasme, de faire votre devoir de patriote si, comme vous le pressentez bientôt, les nuages qui s'amoncellent dans le ciel de l'Europe avec l'avènement d'Hitler au pouvoir devaient conduire de nouveau à l'affrontement entre la France et l'Allemagne.
La déception et l'amertume n'en seront que plus grandes après le désastre de 1940 et le jugement que vous porterez sur nos dirigeants politiques et sur le Haut-Commandement sera d'autant plus sévère que vous aurez conscience d'avoir fait tout votre devoir comme Sous-Officier dans les rangs du 322ème R.A.T.T., ;rattaché à la 4ème DR. qui s'est illustrée notamment à Montcornet ;et devant Abbeville ;sous les ordres du Général de Gaulle, futur libérateur de notre pays.
En second lieu, sur la toile de fond des événements de guerre qui n'ont pratiquement pas cessé de par le monde, depuis votre prime jeunesse, j'ai particulièrement apprécié les développements ayant trait :
- à la vie quotidienne des familles paysannes de notre région, et aussi du Périgord que vous avez découverte après l'Armistice
- aux réactions, toujours marquées au coin du bon sens, qui sont les vôtres, devant les décisions ou les positions prises par les autorités civiles ou militaires, en particulier, pendant l'Occupation et à la Libération
- et aux sentiments qui vous animent dans vos rapports avec vos pairs ou vos subordonnés, traduisant votre sens de l'humain et votre attachement aux valeurs traditionnelles de notre civilisation.
Enfin, tout cela contribue à faire de votre récit - qui s'assimile à un "journal de marche" - une oeuvre d'autant plus attachante qu'elles est empreinte d'une grande sensibilité, de beaucoup de piété filiale et qu'elle met en valeur les qualités foncières de notre race, qualités héritées de générations d'hommes et de femmes profondément attachés à leurs traditions et à la patrie.
Actuellement, et plus que jamais peut-être, notre jeunesse a besoin de tels exemples d'enthousiasme, de courage, de volonté et de ténacité allant jusqu'au dépassement de soi-même dans les moments critiques et je pense qu'elle attend de nous que nous lui montrions la voie à suivre, en lui rappelant en particulier, que rien de solide ne peut s'acquérir sans peine, sans persévérance et sans foi en l'avenir.
C'est ce message que, j'en suis sûr, vous avez voulu délivrer en retraçant - au fil des conflits qui ne cessent malheureusement d'ensanglanter le monde depuis la première guerre mondiale - votre "itinéraire" jalonné de nombreuses péripéties, tragiques ou heureuses parfois cocasses, mais toujours orienté vers un Amour profond de la Terre et des hommes, impliquant l'Amour de la Paix à travers celui de la Patrie.
Ceci constitue, à mon sens, un vibrant message d'espoir qui ne peut manquer de toucher tous ceux qui, comme nous, ont déjà parcouru une grande partie du chemin et tous ceux qui, ayant l'avenir devant eux, cherchent encore un sens à donner à leur vie.
Merci encore pour ce beau "cadeau".
First of all, I would like to thank you very much for entrusting me with your manuscript as a first reader, and to tell you how much pleasure I took in following your progression "In the light of the war".
Obviously I do not claim to be act as an experience critic, this task behoves to the professional of literature, But I would simply say to you my feelings as a contemporary of that period you are describing and which goes from World War I to our present days.
First of all, it is quite true, as you firmly pointed out that the men from our generation have been deeply marked.
- By the education they received within their family, showing day after day the example of courage, of tenacity in a difficult context to live in.
- By the training to the sense of duty and discipline given by the school masters, the priests taken over the parental authority.
- By the accounts of our kins who had directly taken part in the first world war, still so present in the hearts of those, who as you are, were orphans of the war.
In fact, we can think that it is all that, as early as 1932, while you are only getting towards 18 years of age, that prompts you to do your military preparation, and to contemplate with enthusiasm to do your duty as a patriot, if as you seem to anticipate, the clouds that are looming in the sky of Europe with the rise of Hitler to power were to lead to a new confrontation between France and Germany.
The dillusion and the bitterness will be all the greater after the disaster of 1940, and the judgement you will pass on our political leaders and on the high commandment will be all the more severe as you will have the feeling of having accomplished your duty as second-officer in the ranks of the 322th RATT, linked to the 4th D.R. which became illustrious in Montcornet among others and in front of Abbeville, under the orders of General De Gaulle, future deliverer of our country.
Secondly, on the background of war events that have gone virtually uninterrupted in the world since your early childhood, I have particularly enjoyed the passages dealing with:
- The daily life of the families of the countrymen of our region, and also of Périgord, that you discovered after the armistice.
- The reactions always struck with the common sense which are yours faced with decisions or the positions taken by the civilians or military authorities, more particularly during the occupation period and during the liberation.
- The feelings that animate you during your relations with your peers and your subordinates, thus showing your sense of humanity and your interest for the traditional values of our civilisation.
Eventually, we can say that all that contributes to make of your account, which is akin to a diary of march, a work all the more gripping as it is pervaded by a great touch of sensitivity, by a great filial piety, and it sets forward the basic qualities of our race, qualities that were inherited by generations of men and women deeply attached to their traditions and their land.
Nowadays, more than never before perhaps, our young people need such examples of courage and willpower, of tenacity, going beyond oneself in the critical moments, and I think they expect us to show them the way to follow, reminding them that nothing strong can be built without pains, without perseverance, nor faith in the future.
This is the message, that no doubt, you have tried to convey by relating, through the various conflicts that unfortunately continuously have shaken the world since World War I, your itinerary marked by many adventures, some tragically, some happy, at times funny, but always tending towards a deep love of the land and of men, implying the love of peace through that of the fatherland.
This constitutes in my opinion a vibrating message of hope which cannot fail to move all those who like us already have accomplished a great part of their way, and all those who having the future in front of them, are still looking for a meaning to their life.
Thanks again for this beatiful "present".
POSTFACE de Jean-Louis ARMATI
Né dans la guerre, Victor Debuiche, en est marqué dès sa naissance: orphelin de guerre à un an, il n'aura pas connu son père trop tôt ravi à l'affection des siens.
Son récit débute en 1914 et se déroule au fil de l'histoire de notre vieux continent dans les soubresauts de deux guerres mondiales et de tant de conflits locaux.
Autobiographie et fresque historique, ce témoignage déborde largement le cadre strict du vécu de l'auteur pour embrasser largement les événements du XXème siècle. En même temps il présente une peinture vivante, riche et fidèle de la société rurale française de la première moitié de ce siècle et plus précisément des régions du nord de la France.
La guerre, "Sa" guerre, Victor Debuiche la décrit sans complaisance avec des accents de visionnaire et un instinct qui lui permet de flairer le danger, de devancer l'événement, de sauver ainsi sa vie et celle de ses compagnons d'armes à plusieurs reprises.
L'auteur laisse le témoignage d'un honnête homme, d'un ardent patriote qui a bien fait son devoir, tout son devoir et aspire ensuite pour lui-même et les siens à un monde de concorde et de paix qu'à la lumière de la guerre il aura appris à aimer.
Born with the war, Victor Debuiche, has been marked by war right from his birth, a war orphan at one year old, he will never know his father, taken away too soon to the affection of his loved ones.
His story begins in 1914 and unfolds with the history of the old continent in the turmoil of the two world wars and of so many local conflicts.
An autobiography and an historic epic, this testimony goes well beyond the strict boundaries life of the author, to widely encompass the events of the XXth century. At the same time it shows a living, rich and true picture of French rural society of the first half of this century, and more precisely of the northern regions of France.
War, "his" war, Victor Debuiche describes it without complacency, like a visionary and with an instinct which enables him to detect danger, and to anticipate the events, to save his life, and that of his companions of fight in several occasions.
The author leaves behind him the impression of a honest man, a staunch patriot who accomplished his duty thoroughly and yearns for himself and his loved ones for a world of concord and peace which he has grown to love after those years of war.
Table
PRÉFACE 9
INTRODUCTION 11
AU SON DES CANONS 15
UN ZESTE D'HISTOIRE 19
SOUVENIRS D'ENFANT 21
AU TEMPS DES VACANCES 27
DANS L'ATTENTE DU DICTATEUR 33
L'AVÈNEMENT D'HITLER 39
EN JOUANT AU SOLDAT 45
LA BRUTALE INVASION 51
VERS UN TÉNÉBREUX RÉCITAL 57
LA BATAILLE D'ABBEVILLE 63
SUR LE CHEMIN D'UN ARMISTICE 71
EN TRAINANT L'HABIT MILITAIRE 77
LE RETOUR AU BERCAIL 85
L'ESPOIR RETROUVÉ 91
LE GRAND DÉBARQUEMENT 97
LIBÉRATION ET ARMISTICES 105
PAIX ET CONFLITS 113
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
INTRODUCTION
Dans ces récits longuement développés,
Avec un constant souci de pure vérité,
Vous découvrirez l'essentiel de ma vie,
Et ce que sont pour moi les éternels conflits.
Librement extériorisées, j'y ajoute mes pensées,
Pour vous, abondamment dévoilées.
Les événements se rapportant au conflit mondial de 39-45, sont ici décrits tels qu'ils se sont tout d'abord présentés à mon esprit ; tels que je les ai ensuite assimilés, puis vécu.
Pour les plus jeunes, il m'a semblé utile d'insister sur l'avènement de ce diable d'Hitler, et de son démentiel nazisme.
Comme un défi,
Au seuil de ma vie,
A la noble terre nourricière
J'ai voué mon existence entière.
Intarissables, conflits et guerres
Ont aussi et à jamais imprégné ma vie.
Vous, éminents et clairvoyants littéraires,
Qui allez sans compassion décortiquer mes écrits,
Pour l'édition, puissiez-vous m'accorder le feu vert.
Puis, sur mon cheminement plongeant vos esprits,
Vous, futurs lecteurs du moins, avec foi je l'espère,
De mes franches, objectives et abondantes causeries,
Puissiez-vous avec plaisir vous en satisfaire.
Alors, de tout coeur, à tous je dirais merci,
Car je serais comblé même un peu fier,
D'en entendre causer par parents et amis.
Dans ce titre, pourquoi ce mot : lumière ?
Et dans ce nostalgique ensemble décrit,
Une constante allusion à l'éternelle guerre ?
Sinon de ma plume vagabonde, conter ainsi
Les mille reflets d'une âme imprégnée de ces misères,
Dès son apparition dans ce monde sans cesse en conflit,
Dont les responsables, plus soucieux de leur gloire éphémère,
Sont incapables de bâtir cette " Paix " sans prix.
Quant à cette lumière, trouant deci delà notre atmosphère,
Au départ d'un obus, d'une fusée, d'un coup de fusil,
Parfois invisible, chaque fois brille un éclair.
Parmi le fracas des explosions, des incendies,
Ce ne sont que dramatiques lumières.
Et coiffant tant d'armements réunis,
Qu'adviendra-t-il de notre grandiose univers,
Lorsque pour nous, sans le moindre souci,
L'atome resplendira de sa fantastique lumière,
En éteignant de son souffle toute trace de vie.
Concernant ce majestueux " LA " précédent : "guerre",
Depuis mon arrivée sur terre, n'est-il pas acquis
Par cette succession de combats ou attentats austères,
Broyant à l'infini d'imaginaires ennemis !
D.V.
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE I
AU SON DES CANONS
Ne voulant affoler mon frère et mes deux soeurs m'ayant déjà précédé dans la maisonnée depuis plusieurs années, en ce sombre automne à peine installé, la nuit avait été délicate à meubler et surtout pénible pour ma mère, dont les périodiques douleurs de l'enfantement de plus en plus rapprochées en précisait le proche dénouement. Dans la grisaille de la matinée de ce 54ème jour de guerre, lorsque les douleurs plus aiguës de la grandiose maternité se furent dissipées, certes ma mère était soulagée d'être délivrée, mais plus encore heureuse d'avoir donné le jour à un garçon puisque tel était son fervent souhait.
Devant le continuel grondement des canons résonnant sourdement dans le lointain en direction d'Arras, d'être là clouée au lit, l'inquiétude de ma mère était vive. Avec son entourage s'affolant de ce dramatique bruit de fond, la question revenait sans cesse troubler l'esprit des plus optimistes sur le sujet : "Malgré leur vaillance dont aucun n'aurait osé émettre le moindre doute, nos soldats parviendraient-ils à contenir cet impitoyable envahisseur s'acharnant à forcer le passage dans ce crucial secteur arrageois ?".
En effet, dans l'éventualité où nos braves poilus seraient bousculés ou écrasés, l'ennemi occuperait ensuite la contrée avec une relative facilité, par conséquent rapidement. Or, en 1870 lors du précédent envahissement de notre pays, ces mêmes hordes plus ou moins barbares n'avaient-elles pas inscrit dans l'Histoire certaines regrettables exactions à l'encontre des populations de l'Est et du Nord soumises à l'Occupation ! En dépit de l'éloignement du précédent conflit, cette nouvelle invasion des armées de cette même nation décidément agressive, avait aussitôt ravivé les désolants souvenirs de personnes âgées ayant pâti de ces lointains sévices. En se propageant, ces récits s'y rapportant refleurissaient ensuite sur des lèvres apeurées, semant davantage encore d'effroi parmi la population attendant anxieusement des informations complémentaires de ce front du Nord. Un front ébranlé pour être constamment soumis aux terribles coups de boutoir des importantes forces germaniques essentiellement soutenues par une artillerie de gros calibre. Depuis le début des hostilités, ces gros canons de l'adversaire étaient une vraie calamité pour nos soldats. Pendant plusieurs années encore il en sera d'ailleurs ainsi face à notre artillerie en majorité plus légère.
A ces tenaces et déprimantes pensées généralisées, (heureusement si l'on peut dire), pour tous et en particulier pour ma mère alitée, l'impériale présence du Docteur était rassurante.
En l'occurrence, un Docteur cependant devenu passablement nerveux, multipliant ses courtes visites en affirmant rester sur place, quoiqu'il arrive, pour soigner ses malades. Chaque fois pressé de s'éclipser pour filer à la rencontre des nouvelles les plus fraîches transpirant de ce front menaçant de céder sous le déferlement de fer, de feu et de guerriers.
Pour être familier depuis l'enfance avec ma famille paternelle également originaire de son grand village de Blangy sur Ternoise, ma mère avait une entière confiance envers ce Docteur Lemaître, se situant à mi-chemin entre l'ami et le praticien. A l'image de ses confrères de l'époque, un praticien universel arrachant tout aussi bien les dents que remettant en place les membres disloqués, et se passant généralement de l'avis des spécialistes d'ailleurs plutôt clairsemés en ce temps.
Ayant constamment accordé à la famille une large part de cette amitié de copain d'enfance de mon père, au passage je lui dois bien ces élogieux propos parfaitement mérités, au Docteur Lemaître !
Son impeccable service médical et sa constante disponibilité nuit et jour à longueur d'années, avaient affirmé sa haute personnalité à notre médecin, également Maire de Blangy. Son appellation s'en était généralisée sous son nom familial. L'esprit large, ce " Monsieur Lemaître " pour tous n'avait aucun complexe face à la société, mettant facilement le pied sur le légalisme absolu lorsque ses effluves étaient susceptibles de provoquer d'inutiles nuisances ou mesquineries. L'homme savait aussi prendre à l'occasion initiatives et responsabilités pour couvrir ou régulariser avec bonheur des situations délicates.
Avec pour orchestre le bruit sourd de ces maudits canons crachant la mort et la désolation, c'est ainsi qu'à l'aube de ce 25 Septembre 1914, au milieu de gens particulièrement agités, je fis mon entrée dans un monde en guerre. Hélas ! Une guerre de plus allant progressivement devenir cette fois mondiale, et en se prolongeant d'une infernale cruauté envers ses principaux acteurs.
Trois fois hélas ! Sous divers aspects, depuis lors ce monde est toujours en guerre en différents points de son immensité.
Un monde irrémédiablement lancé dans d'inquiétants préparatifs destinés à déclencher encore d'autres conflits ou afin de se prémunir face à ces possibles agressions en tous genres.
Sans lésiner sur les moyens financiers, de tous côtés c'est la course à un armement des plus raffinés, constamment remis à l'actualité d'un effrayant modernisme évoluant là comme ailleurs avec une sombre frénésie.
Quelle démence à travers le monde afin de disposer des moyens les plus sûrs pouvant obtenir un maximum d'efficacité pour éteindre des vies !
Dans le Pas de Calais, sur le flanc Sud-Ouest de l'Artois, mon village natal est situé à quelques encablures au Nord et en contrebas de la Route Nationale 39. Depuis longtemps, une bien belle route goudronnée reliant au passage Hesdin à St Pol sur Ternoise en sautillant constamment sur les bosses d'un paysage de cultures et de pâturages. De leur aspect verdoyant ou sombre suivant les saisons, bois et bosquets pigmentent agréablement cette paisible contrée s'étalant entre Canche et Ternoise.
Depuis des générations, la population de ce modeste village d'Incourt se chiffre aux environs de 125 habitants (actuel : 123).
L'impitoyable temps avait rongé des décennies et séché bien des pleurs, qu'en décrivant ce désarroi qui avait été le sien lors de ma naissance, avec des larmes dans la voix, ma mère faisait parfois allusion au dramatique départ du père lors de sa mobilisation le 3 Août 1914. Un père complètement démoralisé devant s'arracher à son épouse, à ses trois enfants (puisque je n'étais pas encore né), à sa demeure et aussi à son prospère atelier de menuiserie façonné de ses mains pour partir vers la guerre et la mort.
Dans le cabriolet nerveusement tiré par la jeune jument boulonnaise : Marquise, l'emportant ensuite en direction de la gare, à ma mère sidérée, mon paternel lui avait alors confié son sombre pressentiment :
- Puisque je n'en reviendrai pas vivant , si c'est un garçon, tu pourras lui donner mon prénom
En bousculant tout d'abord son trouble, maman protesta énergiquement à l'encontre de telles idées préconçues ne reposant au fait sur rien de concret. Par quelle vision, par quelle sensibilité de l'esprit peut-on ainsi entrevoir un néfaste devenir ?
En étouffant par la suite sa peine issue de ses craintes, la dramatique révélation restant en suspens laissant filtrer un rayon d'espoir, en oeuvrant à satiété, dans l'écoulement du temps ma mère trouva des raisons d'espérer.
Lors de ma naissance, étant donné la fragilité de la situation régionale face au conflit, sans tambour ni trompette mais avec frère et soeur aînée pour parrain et marraine, dès le lendemain je fus baptisé à la sauvette. Je n'en reçus pas moins le prénom du père, c'est-à-dire : Victor.
Au terme de son unique permission obtenue en Juillet 1915, sa petite famille mélancoliquement contemplée, étant de nouveau sur le chemin de la gare de Blangy, mon père confirma son funèbre pressentiment, disant cette fois:
- Lorsque je remonterai cette côte de Blingel, j'aurai alors les pieds devant
A cet instant encore et par la suite en ressassant cette sombre prédiction, que durent être les pensées de ma mère
Au fil de la vie continuant son périple, pour une épouse et mère que doit être le souvenir d'un tel pressentiment lorsqu'il s'est effectivement réalisé.
Le déferlement des troupes ennemies ayant été stoppé par la victoire de la Marne, les combattants s'étaient incrustés dans la terre. La Champagne est alors le théâtre de violents combats.
De cette année 1915, nous voici le vingt Novembre.
Au pied de la butte de Mesnil les Hurlus (Marne), non loin de la Lorraine et en dessous de ce Verdun ayant déjà son nom inscrit dans l'Histoire depuis le partage de l'Empire de Charlemagne en 843, parmi la ligne continue du front, des soldats occupent des tranchées au voisinage de la ferme et du fortin de Beauséjour. En l'occurrence, combien ce nom est dramatiquement à contresens ! Entre attaques, contre-attaques, mitraillages et l'incessant bombardement, en pataugeant dans la boue de l'une de ces tranchées, des soldats s'abritent comme ils peuvent.
Sans attendre une obscurité favorisant l'intervention, de la part d'un jeune Aspirant sortant des écoles militaires, ignorant par conséquent les immuables règles de sécurité en ces lieux si dangereux, l'ordre est formel de réparer immédiatement le parapet détérioré par un obus venant de rater sa cible de quelques mètres.
Les Allemands ayant en permanence des fusils mitrailleurs sur chevalet constamment pointés sur les endroits sensibles, mon père eut à peine passé le bras qu'il reçut une balle dans l'épaule.
De la part des copains de qui cette information sera ensuite transmise, la rituelle romance de consolation fusa à l'adresse du blessé :
- C'est la bonne blessure, pour toi la guerre est terminée !
Pour mon père cette affreuse guerre était en effet finie pour de bon Sommairement pansé et lentement évacué suivant les possibilités de ce secteur mouvementé, le blessé ayant en réalité l'épaule intérieurement fracassée par une balle explosive, en perdit beaucoup trop de sang. Pour sauver d'autres vies en ces lieux si longuement austères, la médecine américaine apportera la transfusion sanguine l'année suivante.
En dépit de sa forte constitution, dans les bras de ma mère accourue à son chevet à l'hôpital de Vitry le François, après neuf jours de lutte contre la mort, vidé de sa sève le père rendit l'âme le 29 Novembre. Au P.C. du groupe une note concernait le disparu : suivant un décret depuis longtemps officialisé, cette note donnait enfin (mais un peu tard) une suite légale à ma naissance, selon laquelle tout père de quatre enfants devait rejoindre les services de l'arrière. En réalité, devant la continuelle hécatombe, ceux engagés dans les interminables batailles y étaient maintenus sur place en attendant une problématique relève.
Pour ma mère, combien les regrets en furent plus vifs encore, et dans le prolongement de son parcours terrestre (décédée à 96 ans) en exprimera souvent sa rancoeur envers l'impitoyable destin ayant à l'image de tant d'autres, broyé son vrai bonheur.
Pendant cette absence maternelle, dans la cohue des civils et militaires fréquentant la maison commerciale, au milieu de laquelle la soeur aînée et une cousine plus âgée se démenaient avec vaillance, sans doute afin d'assurer la relève du père venant de tomber en ces sombres jours de fin Novembre I915 j'ai marché seul. Me concernant, rien de miraculeux cependant puisque j'avais alors quatorze mois. Devant les multiples préoccupations de la maisonnée, les circonstances étaient tout simplement peu propices à m'initier.
A la joie probable des Tommys cantonnés au village, des soldats certainement bien intentionnés mais aussi inconscients étant donné mon âge, certains d'entre eux s'évertuèrent à me faire fumer des cigarettes anglaises. Bien qu'elles soient légères, j'en fis paraît-il une bonne bronchite.
Pendant ce temps, de dix ans mon aîné, le frère fréquentait l'école communale à moins qu'à l'insu de notre mère il ne cavale joyeusement derrière les soldats
L'institutrice de la classe unique avait en effet pris l'inconcevable habitude de virer ses grands élèves dès qu'ils manifestaient un peu trop de velléité envers la discipline scolaire.
Plutôt brigand, autre conséquence d'une absence paternelle au logis, étant donné le côté bigrement agréable de pouvoir ainsi jouir à son aise de cette liberté, euphorisante pour être irrégulière, mon frère Vital ne s'est jamais privé de faire le polisson en classe bien au contraire
Etant également fermière, la maîtresse d'école était évidemment débordée par ses prenantes obligations. Désirant cependant terminer sa carrière en première classe, la dame se devait d'obtenir un minimum de succès lors des Certificats d'Etudes ; ses efforts se portaient ainsi essentiellement sur les élèves doués. Rien n'étant dit-on perdu pour tout le monde, ma seconde soeur en profita pour se lancer avec succès dans des études qu'elle terminera brillamment.
Vers la fin de cette "Grande Guerre", le Capitaine anglais ayant mis ordonnance et monture à ma disposition à mais ! Selon certains témoignages plus tard évoqués : de faire du cheval fut de ma part une intrépide passion. C'est ainsi qu'un beau jour, ma monture ayant soudain eu une scabreuse réaction à la vue d'un chat traversant la route devant son nez, de me cramponner en catastrophe au rebord de la selle démesurée pour mes menues quatre années je n'eus que le temps. Pour en avoir certainement eu l'esprit frappé, ce sera là le plus lointain de mes souvenirs, et le seul de cette interminable sanglante guerre de 14-18.
Enfin terminée, cette première guerre mondiale avait été si meurtrière et si dévastatrice, que tous étaient absolument persuadés que c'était bien la toute dernière.
Devant l'évolution de l'armement et des méthodes guerrières, de ce genre nous le pensions aussi.
CHAPITRE II
UN ZESTE D'HISTOIRE
Justement dénommée la "Grande Guerre", définition acquise en raison de la durée des effroyables combats livrés par des combattants de toutes nationalités, cette grandiose citation reste toujours incrustée dans les esprits et les habitudes de langage.
Le 3 Août 1914, apprenant la déclaration de cette guerre entre l'Allemagne et la France, au Maroc où avec doigté, au besoin par la force, le Maréchal Lyautey maintenait alors le proctectorat de la France, avec une clairvoyante vision futuriste ce Maréchal extériorisa sa profonde déception, déclarant :
- Mais ces Européens sont fous ! Ils vont se détruire
Quelle logique analyse de la situation dans laquelle se trouverait un jour l'Europe entière face à l'inévitable évolution des peuples des autres continents !
Dès la déclaration de cette guerre de 14-18, en foulant au pied la neutralité de la Belgique, dans une puissante attaque la masse des armées allemandes avaient bousculé Belges et Français.
Voulant encercler l'essentiel des forces françaises, à 17 km de Paris, le chef allemand von Kuck, obliqua à gauche en dégarnissant son aile droite. Après une délicate retraite, aidé de Gallièni, le Général Joffre en profita pour contre-attaquer de ce côté. La victoire de la Marne ou le prudent repli des armées allemandes, avait stabilisé le front. Il est vrai qu'à l'Est les troupes du Tsar se faisaient pressantes.
Respectant ses alliances militaires, en deux semaines d'une rapide mobilisation (trop précipitée pour la longue guerre qui allait s'en suivre) le Tsar avait en effet lancé des armées sur l'Allemagne.
Répondant à l'appel de la Serbie attaquée par l'Autriche à la suite de l'attentat de Sarajevo où l'Archiduc François-Ferdinand y perdit la vie (origine ou motif du déclenchement de la première guerre mondiale), des forces russes foncèrent également dans cette direction, puis vers la Turquie complice.
Des deux côtés, les victoires des Russes furent probantes. Propagée par les disciples de Lénine, la Révolution mijotait cependant dans les armées russes, et progressivement allait faire son chemin.
Accordant toujours une confiance absolue envers la force militaire de l'Allemagne et de ses Alliés, pendant l'hiver 14-15 le Chancelier de l'Empire allemand : Bethmann-Hollweg, envisageait une Europe allemande, s'intéressait à l'Afrique, et regardant la carte de la Russie, causait volontiers des Slaves et bien sûr et surtout de certaines contrées russes.
Devant le piétinement de ses armées allemandes prises entre deux fronts, en 1915 Falkenhayn, Commandant en Chef, était plus réaliste en préconisant une paix séparée avec la France ou avec la Russie. Falkenhayn en tomba en disgrâce et fut remplacé par Hindenburg.
Dans la Russie du Tsar, en cette année 1915 les Juifs y sont déjà opprimés et déportés, et le peuple ne mange toujours pas à sa faim. Indésirables chez eux, Lénine et Trotsky accompagnés de leurs principaux collaborateurs, s'étaient réfugiés en Suisse. Désirant exploiter les troubles parmi la troupe russe, cette année-là les responsables allemands les autorisèrent à traverser l'Allemagne dans un wagon plombé, afin de rentrer en Russie y accélérer la Révolution.
Profitant de la défaite des armées du Tsar devant celles de l'Allemagne en 1917, sous la conduite de Lénine les nouveaux dirigeants communistes s'empressèrent de signer une paix séparée absente de toute revendication.
L'aristocratie de la Russie ne pouvait abdiquer aussi vite devant le pouvoir rouge. Regroupant les mécontents, des soldats du Tsar antibolcheviks et les Cosaques restés fidèles au Tsar, l'Amiral russe Koltchak forma l'Armée "Blanche". Etalée à travers le vaste pays, en 1918 cette armée remporta des victoires sur les forces rouges.
Suivant la base essentielle de leur doctrine, ces nouveaux maîtres de la Russie avaient aussitôt claironné leur intention de progressivement bolcheviser le monde entier.
Redoutant cette éventualité, les principaux pays ayant contribué à gagner la guerre venant de se terminer par l'Armistice du 11 Nov 18, décidèrent d'envoyer des renforts à l'Armée Blanche. Restée officieuse, par conséquent sans battage, cette lointaine expédition de 1919 dont l'Histoire a vraiment peu causé, fut rapidement oubliée ou tenue au secret par les organisateurs, et reste encore méconnue par de nombreux citoyens.
La victoire finale de cette armée internationale aurait cependant largement modifié les données du monde entier.
Avec l'évidente intention de renverser le régime communiste ayant supplanté la dynastie des Romanov, (des Tsars) sous les ordres de Généraux russes : Denikine - Loudenich, etc Cette Armée Blanche comprenant maintenant aussi : Tchèques, Roumains, Anglais, Américains, Italiens et Français, remporte de nombreuses victoires à travers la vaste Russie.
Dans un combat décisif aux portes de Petrograd, galvanisés par Trotsky en personne, avec l'énergie du désespoir les fervents révolutionnaires de l'armée du peuple repoussèrent de justesse une Armée Blanche qui n'aurait jamais du perdre cette bataille.
Une armée manquant finalement de volonté, peut-être de moyens matériels en ce lieu si lointain ; et étant restée dans une constante méfiance entre nationalités, une armée manquant surtout de cohésion.
Entre communistes et antibolcheviks, en ruinant la Russie et affamant la population, la guerre civile se prolongera jusqu'en 1922.
Finalement confortée dans son régime communiste, par d'astucieuses manoeuvres en tous genres, le mystérieux Empire Russe n'avait pas fini de nous étonner, de nous rassurer et de nous inquiéter
CHAPITRE III
SOUVENIRS D'ENFANT
Pour moi comme d'ailleurs pour toute la famille, l'événement saillant de l'année 1919 fut le retour du corps du père.
Sans attendre les transferts gracieusement effectués aux frais de la nation, le dévoué et un brin fiérot oncle Edouard s'en était activement préoccupé. Le matin, lors de la ré-inhumation du corps de l'oncle Moïse, gazé en 1916 devant son canon pour avoir accompli son tir avant de mettre son masque, et ramené par la même occasion au cimetière du Blangy natal, le Docteur Lemaître, Maire et grand patriote, y fit un magistral et émouvant discours destiné aux trois frères. (Réformé au front pour maladie, l'oncle Paul était revenu mourir chez lui en 1915).
Blotti dans les jupes de ma mère sanglotant à l'entrée de notre cimetière communal d'Incourt, de la camionnette usagée je revois encore les hommes descendre lentement le cercueil contenant le corps du père. Un cercueil noirci par les années passées en terre, cependant encore solide et lourd pour être en chêne épais.
Malgré mon jeune âge d'alors, cette sombre journée est toujours restée parmi les plus lugubres de mes souvenirs.
Regrettable conséquence pécuniaire : ma mère dut se résigner à régler les frais du transfert concernant son soldat.
Lorsque j'assiste à l'enterrement d'une personne ayant ainsi prématurément perdu la vie, en voyant le conjoint éploré il m'arrive encore de songer à ce que dut être la douleur de ma mère lors de l'inhumation de son époux au cimetière militaire, puis à cette ré-inhumation au village. Une mère décidément peu gâtée par l'existence pour avoir dès ses quatre ans perdu sa mère, puis son père cinq ans plus tard.
D'avoir grandi dans une ambiance régulièrement évocatrice de souvenirs se rapportant à ce père cependant inconnu pour moi, au cimetière c'est toujours avec une certaine émotion qu'en regardant la plaquette émaillée en forme de coeur fixée sur la croix de bois, j'étais fasciné par les deux petits drapeaux tricolores croisés au-dessus du nom de notre cher disparu. Plus tard encore, en relisant ce nom sacré suivi du "Mort pour la France" inscrit en lettres bleues, avec les regrets dominés par le sentiment d'une injuste fatalité, j'éprouvais parfois une indéfinissable sensation d'un vide parmi la famille. Malgré l'entier dévouement d'une mère m'ayant en quelque sorte aimé pour deux, suivant la prière du mourant me semblant d'ailleurs superflue, le moment venu de me construire une situation valable concordante à mes désirs, il m'est arrivé de ressentir les désolantes conséquences de cette absence paternelle, me privant ainsi de ces judicieux conseils et aides de toutes natures dont bénéficient la plupart des jeunes lors de leur installation ; ou tout simplement pour le vrai départ sur l'aride chemin de la vie.
Beaucoup plus tard encore, devant cette même croix de bois il m'est aussi quelquefois arrivé de songer à cette ancienne lecture retrouvée par hasard. Probablement rédigée pendant la Grande Guerre par un journaliste écoeuré de tant de gâchis de vies humaines, cet écrit citait : "Les corbeaux. Ils croassent les corbeaux ! La guerre à peine terminée, devant votre tombe ces aristocrates se referont des courbettes pendant que vous pourrirez".
Parmi mes souvenirs d'enfance les plus lointains que je suis d'ailleurs incapable de situer exactement dans l'ordre et dans le temps, pour faire partie des plus sacrés, je citerais tout d'abord celui-ci : avec un impétueux désir de bousculer d'attristantes pensées revivifiant une fois de plus sa peine chronique, ce soir-là ma mère abandonna soudain ses travaux ménagers pour me prendre sur ses genoux. Ecrasant de temps à autre les larmes perlant aux coins de ses yeux, d'une voix tout d'abord mal assurée, maman se mit à chanter, m'incitant à l'imiter. Etonné, puis réalisant son intention de dominer ainsi son chagrin, j'en fus fortement impressionné. Ce fait m'est donc resté incrusté dans ma cervelle, et inonde encore mon coeur d'un prenant baume. A mes yeux, il ressemble toujours à la pure perle d'un impeccable amour maternel venant au secours de son déchirement intérieur de veuve. D'une veuve éplorée, mais aussi dotée d'une courageuse énergie.
Guidé par la belle voix maternelle, dans de semblables circonstances j'apprendrai un jour ma première chansonnette : "A bicyclette" ; ensuite la toute première de mes vraies chansons : "La Ferme des Rosiers ". Une chanson patriotique datant de 1874, jadis chantée par le grand-père, à l'évidence reprise ici en songeant au père, et risquant fort de s'éteindre avec le présent gribouilleur.
Dans ce lot de rappels enfantins, bien qu'il fut à l'époque plutôt déshonorant pour son auteur que je fus, je ne veux me dérober d'en conter la courte histoire puisque son souvenir m'est resté vivace pour avoir été, sur le coup, particulièrement frappant et pour cause. Loin d'être chic, je l'admets, au passage ce petit exploit laisse transpirer décision et goûts précocement affirmés.
De lointaine parenté, et sans aucun doute à cause de cela, une vieille femme venait souvent s'installer au coin du feu pendant des après-midi entières, et plus volontiers encore par temps froid.
Aidé au départ par les réflexions émises par les gens à son sujet, j'avais réalisé sa constante curiosité et son avarice ; aussi, rien d'étonnant de la part de ce morpion déballant facilement ses petites idées bien avant d'avoir l'âge de fréquenter l'école : je ne pouvais la supporter! surtout avec cette constante manie de vouloir m'embrasser. Après tout, peut-être avait-elle pour mes tendres années, un coin de son vieux coeur usé, pour eux réservé
Méfiant, je gardais donc mes distances avec attention. Or, un beau jour la dame m'ayant quand même empoigné par surprise, m'attira irrésistiblement vers elle. Voyant de plus en plus près cette trogne ridée de propreté douteuse et parsemée de poils, notamment un rigide pointant au sommet d'une papule, le dégoût inonda mon coeur ; et j'allais être obligé d'embrasser ça ! De répulsion, j'ai craché dessus. Avec précision et vigueur, j'en ai automatiquement reçu une gifle salée bien méritée. Pendant que ma mère tournait prestement les talons afin d'éviter un délicat arbitrage, en me raidissant dans ma liberté retrouvée, je n'aurais pas pleuré pour un camion de gâteaux ! A l'extrémité de la cuisine-séjour, les mains dans les poches, j'ai alors fièrement plastronné:
- Moi, je n'embrasse pas des vieilles grand-mères comme ça !
A la rentrée scolaire d'Octobre 1920, mes récents six ans m'obligeant "d'en être", je dus tout d'abord passer chez le coiffeur ; ma soeur aînée, Berthe, y fut désolée de voir tomber l'essentiel de mes longs cheveux blonds et bouclés descendant sur mes épaules.
Etant plutôt réfractaire à cette école ayant à mes yeux d'austères reflets, sur mes tendres mollets j'en ai porté le témoignage de cinglants passages d'une fine baguette.
Quelques semaines pour me plier à la discipline et aux obligations de cette école, et c'est au retour sur le coup d'un midi largement sonné, que je découvris une mystérieuse boîte rectangulaire dans mon assiette. Le couvercle de fantaisie précautionneusement ouvert, l'apparition de son contenu me fit éclater en sanglots.
Tout en surveillant sur la cuisinière noire la cuisson du déjeuner, maman devait discrètement lorgner ma réaction, puisqu'elle vint aussitôt m'entourer de ses bras. En regardant miroiter la Croix de Guerre et la Médaille Militaire attribuées au père à titre posthume, nous avons alors pleuré ensemble.
De devenir un sixième enfant de choeur au printemps suivant, j'en fus joliment heureux ! Le dévoué Curé en eut par contre du tracas pour habiller correctement son grêle serviteur.
Souvenirs enfantins plus lointains encore, sont ceux de ces soirs où avant de nous fourrer tous trois dans le grand lit, (mère, seconde soeur, Jenny et moi) maman nous faisait agenouiller à ses côtés sur la descente de lit. De son cadre doré accroché au mur en surplombant la couche, semblant alors déjà marqué par le destin dans sa tenue de fantassin, de ses yeux clairs le père nous regardait d'un air désabusé réciter une prière généralement abrégée par compassion envers nos tendres genoux.
Malgré ses diverses et prenantes occupations, succombant aux nombreuses sollicitations, maman avait enfin accepté de préparer le banquet des anciens combattants. Ne sachant que devenir au milieu de ce monde bruyant en ce onze Novembre 1921, je traînaillais de-ci de-là en me faisant rabrouer par les serveuses dont je "cassais les pieds ". A plusieurs reprises déjà j'avais entendu des convives réclamer la présence de ma mère à sa place parmi eux. Commençant sans doute à s'émoustiller par un début de repas généreusement arrosé, sans se soucier de l'indispensable présence de la cuisinière en chef près de ses fourneaux, l'un d'entre eux, en l'occurrence le puissant Enderlen, brailla soudain :
- Alors, Aline ! Vous boudez la compagnie !
Docile, ma mère vint bientôt s'asseoir entre deux de ces anciens poilus. De glorieux poilus? Peut-être Sûrement tous contents d'en être revenu et heureux de le fêter joyeusement en ce jour rappelant la fin des combats, la victoire ! Pour certains rappelant probablement de sombres épisodes, des moments tragiques, une blessure peut-être et les visages des copains tombés avec honneur sur le chemin du sacrifice. S'excusant ensuite de devoir retourner à la cuisine, devant moi venu rôder, maman dressa sa haute stature, et m'apercevant marqua une pause. Contre toute attente, mon corps fluet fut alors vigoureusement empoigné et déposé sur sa chaise. Aux murmures foisonnant de regrets en troublant ma raison en gestation, la voix maternelle confia :
- Désormais il va me remplacer !
Puis voyant l'un des voisins grimacer, maman ajouta avec fermeté :
- N'ayez crainte, il sait se débrouiller !
Chaque année j'ai ainsi représenté la famille à cette festivité historique, et avec ces anciens poilus de 14-18 dégusté un certain chou-fleur au gratin "maison" finalement devenu légendaire, pour être à l'avance réclamé par tous.
Comment décrire avec la passion originale les intrépides cavalcades, bride en main, afin de capturer le petit âne de cette grande ferme du "Forestel" perdue sur le plateau derrière les bois de Vieil-Hesdin ? Pour être constamment en liberté et ainsi nourri en libre service, c'est qu'il était alerte et devenu vicieux, Maître Aliboron ! Enfin capturé et bridé avec le secours du personnel s'en amusant follement, le petit équidé devenait alors réfractaire à l'avancement. Sous l'hilarité générale, c'était ensuite une succession de spectaculaires "descentes des voyageurs" ! L'âne baissant régulièrement la tête en levant le derrière d'un petit coup sec. Avec le camarade Marcel s'agrippant à mes basques, chaque fois nous nous retrouvions ainsi dans la poussière ou la boue, à moins qu'un adulte compatissant ne vienne tenir notre monture avec un minimum d'autorité.
Patronnée par sa mère à la ferme voisine, voici la petite fête de Sainte-Catherine pour la soeur du copain Gustave.
La vaste buanderie prestement rangée, aux vagues extraits de musique (?) arrachés d'un vieil accordéon étiré en tous sens et à tour de rôle, l'on se mit à danser en attendant que le gâteau soit cuit à point. Valentine, la jeune servante de la ferme, en chaussa ses souliers vernis à tige boutonné pour venir nous y entraîner.
Au retour d'un champ encastré parmi d'autres, avec cette idée fixe : direct c'est le plus court, mon refus fut formel de faire un large détour. Assises sur l'herbe du chemin, avec résignation, ma mère et l'amie Adrienne me cherchèrent des yeux dans ce champ de blé m'ayant englouti, puis suivirent patiemment ma lente progression grâce aux épis de blé écartés par mon passage.
De souffrir pour un pied écrasé enfin, pas trop quand même, fut une histoire moins réjouissante. Le chariot était lourdement chargé de céréales lorsque par un incompréhensible écart de ma part, l'une des roues me passa sur le pied. La terre du champ étant par bonheur assez molle à cet endroit, et mes chaussures montantes d'un bon cuir, je m'en suis relativement bien sorti. En pestant, le fermier vint m'aider à retirer mon pied enterré, et malgré tout bon coeur, Edouard Hedin me grimpa sur le dos d'un cheval.
Avec l'assentiment des cultivateurs, quel jeu passionnant de courir dans les pâturages pour aller y poser des pièges pour attraper les taupes! En sortant de l'école en fin de journée ou le Jeudi, quelle impatience d'y filer ensuite relever les prises !
Mes jeunes bras ayant manqué de fermeté, s'il m'est un cuisant souvenir, c'est bien celui de la claque reçue de la part de la crosse du fusil de chasse du beau-frère, lors de mon premier essai.
Quelle joie fut aussi la mienne de voir un jour arriver la bonne grand-mère Zélie dans son tout récent mignon attelage ! Aïeule, âne et voiturette en avaient tous un air de fête ! Avec un évident plaisir, de temps à autre nous allions la visiter cette grand-mère paternelle habitant Blangy. Située à l'écart sur la route d'Erin, la vétuste demeure ancestrale de la famille y étirait son jardin en longueur jusqu'au marais communal, au milieu duquel la paisible "Ternoise" écoulait alors une eau limpide Y a-t-il encore autant de belles truites qu'en ce temps, dans cette sinueuse rivière ombragée de saules et peupliers ?
Surprenante et glorifiante fut mon intrépide expédition à Blangy sur Ternoise. Seul et à pied, je suis en effet allé assister, et pris par l'ambiance : participer aux jeux publics d'un chaud 14 Juillet. Gagnée à la course à pied réservée aux petits, une pièce de 25 centimes (cinq sous de l'époque) me permit d'étancher ma soif avec une chope de bière.
Et oui, où est donc ce temps de l'enfance insouciante ! Ce temps où pendant certaines récréations, l'institutrice nous faisait tous (garçons et filles) marcher au pas comme des enfants de troupe, en chantant de bon coeur la "Marseillaise" ou "en passant par la Lorraine avec mes sabots" !
De ces souvenirs enfantins de tous genres : drôles, amusants, sympathiques, échevelés, décevants ou sublimants, je pourrais en décrire à foison si je n'avais ici la crainte d'ennuyer.
Pour clore ce chapitre je tiens cependant à citer encore cet autre souvenir poignant : celui de l'inauguration du monument communal élevé en témoignage de reconnaissance envers les villageois fauchés par la guerre. Ce devait être en 1924 et je m'y revois debout sur les marches, troublé d'être là, face à la population me dévisageant. Lorsque Monsieur Coutet, Conseiller Général et grand blessé de guerre aux multiples décorations, épingla la Médaille Militaire de mon père sur ma veste grise, je ne pus m'empêcher de sangloter. A l'époque soldat, mon frère portait le drapeau tricolore des anciens combattants ; sur sa tenue bleue horizon drapant sa magnifique stature, la Croix de Guerre paternelle rappelait également le sacrifice de l'un des 1 390 000 disparus (civils et militaires français) au cours de cette première guerre mondiale. Le total des pertes humaines se situant aux environs de 8700000.
Evoqué ce jour-là par un rescapé de cette Grande Guerre, je n'ai jamais oublié cet émouvant récit m'ayant bien souvent fait rêver :
- Au milieu des morts déchiquetés ou restés étendus sur le champ de bataille, quelle déchirante désolation doublée d'impuissance, d'entendre des mourants réclamer leur mère dans une dernière supplication désespérée Près de nous, avant de rendre l'âme combien s'en sont pourtant consolés en soupirant : au moins, nos enfants ne verront plus jamais ça.
Côté jouets, à l'exemple de la plupart des autres gosses de nos campagnes, je fus peu gâté. Quelques rares jouets bien rudimentaires auxquels j'ajoutais volontiers tout un tas d'objets hétéroclites enveloppés d'imaginations.
Avec la prolifération actuelle de jouets et jeux des plus sophistiqués, et les larges crédits accordés à cet effet par parents, familiers ou amis, les enfants sont désormais drôlement gâtés ! En sont-ils plus heureux pour autant ? Pour ma part je n'oserais l'affirmer. Ces jeunes esprits doivent cependant s'en ouvrir plus facilement aux actualités d'une vie bouleversée par un modernisme effréné cavalant allègrement vers le futuriste. Une modernisation aimantée vers des horizons insensés, et destinée paraît-il à nous combler de bonheur et dont certaines faramineuses inventions font surtout peur. Ce fabuleux futuriste fait parfois rêver, mais aussi songer à son inévitable compagnon de route : cet énorme chômage déjà beaucoup trop important au temps présent.
En nous impressionnant de toutes les façons, ce continuel modernisme confirme dans la réalité l'annotation de l'éminent écrivain Paul Valéry, affirmant vers 1938 : "La politique et le modernisme sont les deux fléaux de l'humanité". J'y ajoute volontiers : "L'ambition illimitée de certains dirigeants devenus tout puissants ".
Le souvenir me revient d'avoir entendu ma mère causer qu'au printemps de 1914 nous avions 1900000 chômeurs et de regretter : "La guerre était fatale, dans ce cas c'est le remède classique employé par les hauts responsables ".
Pour supporter pendant ces soirs d'hiver le grincement répété du ressort de mon minuscule canon, que de tolérance de la part d'une mère penchée sur ses écritures de Secrétaire de Mairie ou autres ! Un vulgaire canon de quatre sous ayant vite perdu ses roues, lançant un imaginaire obus sous forme de clou destiné à renverser la rangée de boîtes ou cartouches vides préfigurant un Régiment de soldats allemands.
En bonne saison, vive le jardin ! à condition de respecter les bordures partout garnies de fleurs les plus diverses car ma mère y tenait à ses fleurs !
Avec mes ersatz de jouets pour la plupart en bois et taillés à ma façon, mes jeux étaient généralement axés sur une esquisse de ferme. Choix naturel puisque dès mes sept ans je l'avais résolument décidé : je serai plus tard un terreux, un paysan ! Terrienne de naissance et de coeur, tout en restant discrète à ce sujet de façon à m'en laisser la liberté, ma mère laissait cependant filtrer sa satisfaction.
Plastronnant au milieu de cette fermette postiche, quoiqu'ayant perdu depuis longtemps sa planchette à roulettes, et ficelé par le travers pour maintenir les deux côtés ensemble, mon pauvre petit cheval de tôle ressemblait malgré tout à un Seigneur.
Les Jeudi ou pendant les vacances, avec parfois le renfort de quelques enfants du bourg, les jeux étaient davantage diversifiés.
En secret, mon coeur se gonflait de joie à l'annonce de la proche arrivée de Jean Delaire. Venant avec sa mère passer un mois de vacances dans leur maison secondaire, le Parisien plus âgé de quelques années n'avait rien de spécialement attrayant mais il avait un certain cheval mécanique dans son grenier. Assis sur ce vieux jouet, que j'étais alors heureux de le faire avancer en tournant les manivelles fixées sur son cou ! Dommage, la courte durée permise m'en gâchait à chaque fois le plaisir.
Couvrant à l'époque notre secteur, au printemps de 1923 la "Béthunoise" vint tisser ses fils le long des routes pour électrifier la commune. Naturellement, au fond du jardin et suivant une échelle miniaturisée au coup d'oeil, avec bâtonnets et fine ficelle j'avais reproduit l'installation complète.
Ebahie d'avoir découvert cette reproduction, je vois encore la joie de ma mère d'y conduire notre brave Curé quelques jours plus tard.
Ecoutant ensuite les grands converser en prenant la rituelle tasse de café, Monsieur l'Abbé en vint à causer de sa lointaine arrivée dans la paroisse en 1894. A peine l'Abbé Merchez était-il installé dans ses nouvelles fonctions sacerdotales pour les communes d'Éclimeux, Incourt et Neulette, qu'il avait été requis par Monsieur le Vicomte Adrien de Bizemont en qualité de Secrétaire-Trésorier.
Notre Curé participa ainsi à la création, puis à l'expansion de la première Caisse de Crédit Mutuel Agricole. Par la même occasion et dans les mêmes conditions, fut créé le premier syndicat agricole du département. Ces créations figurant parmi les toutes premières de la nation.
Questionnée le soir concernant ce Monsieur de Bizemont, maman me détailla les hautes qualités patriotiques et sociales du noble Chevalier qu'elle avait parfaitement connu avant la guerre.
Ayant cherché dans sa mémoire, maman précisa ensuite :
- Sans être tellement âgé, une bonne soixantaine, peut-être ce Vicomte de Bizemont doit être décédé en 1912 après avoir beaucoup souffert.
Emue comme toujours en causant de vaillants soldats, ma mère alla se croiser les bras sur la porte du bas, et le regard perdu dans la direction de Neulette, comme elle l'aurait fait pour une grande personne, à demi-voix, me confia encore :
- Lors de la guerre de 70, ce glorieux cavalier a pris part à la charge de Reichshoffen du 6 Août ; une héroïque charge restée légendaire dans notre histoire nationale. Cet homme supérieur avait une devise et aurait bien aimé qu'elle devienne universelle et éternelle : "Une épée - Une charrue - Une croix" Si tu pouvais ne jamais l'oublier et en suivre les principes
CHAPITRE IV
AU TEMPS DES VACANCES
Une virulente scarlatine qui sans trop d'apparence laissera cependant d'amoindrissantes traces dans mon organisme pendant longtemps, puis une fracture par décollement du coude m'ayant particulièrement fait souffrir lors de la longue rééducation du membre, furent mes principaux avatars de gamin. Des accrocs évidemment néfastes à une scolarité déjà peu enthousiaste, où mon impétueuse logique y pesta souvent à l'encontre de ceux ayant pondu notre orthographe. Mince consolation, d'ailleurs bien tardive : en son temps Paul Valéry eut le même jugement à ce sujet. Par contre, l'institutrice disait souvent que j'avais une fortune en main avec le dessin, mais personne ne s'intéressa à mes dons naturels envers cet art.
Lors de mon supplice pour la remise en place du bras déboîté, malgré la souffrance du moment, la pressante question adressée par ma mère au Docteur m'est toujours restée en mémoire. Exprimant à la fois patriotisme et inquiétude, en vibrant soudain dans ma tête, la voix claire m'impressionna :
- Dites, Docteur il sera quand même soldat au moins ?
Les vacances de l'époque étaient un domaine réservé aux écoliers ; du moins il en était ainsi dans notre milieu rural.
Suivant les saisons et selon force et aptitudes de chacun, et ceci notamment au cours des grandes vacances de l'été, les écoliers étaient récupérés pour divers travaux. Outre le classique ramassage des pommes de terre et des pommes à cidre, les plus grands prenaient part à la moisson ; les autres glanant dans les parcelles débarrassées de leur récolte.
Me concernant, aucune récrimination envers ces vacances. Dès mes huit ans, sous l'égide de ma seconde soeur Jenny de cinq années mon aînée, le pied agile et le coeur content, malgré la lourde valise à trimbaler je ralliais vivement la gare de Blangy, et sans rechigner sur les cinq kilomètres du parcours. Dans ces wagons en bois aux compartiments séparés provenant de dédommagements payés en nature par l'Allemagne suite à sa défaite de 18, les banquettes étaient dures. Tirés par d'énormes locomotives crachant leur fumée noire dans des "toucoutchouf" époustouflants et des escarbilles dans les yeux au moindre regard extérieur, ces trains mettaient un temps infini à nous conduire à destination. Stoppant à toutes les gares si petites soient-elles, même aux grimpettes, quelle impatience fallait-il maîtriser avant d'arriver en gare de Rosières en Santerre ! (Somme).
Royalement installés à Vauvillers, l'oncle et la tante ne savaient comment nous gâter Et puis il y avait un vélomoteur et surtout une carabine à Vauvillers ! Heureux de me présenter à ses clients, l'oncle m'emmenait volontiers dans ses tournées d'affaires. Quelle fierté était alors la mienne de tenir un instant les guides du pur-sang ! Quoique réformé par l'armée, semblant infatigable, de son allure régulière ce cheval tirait encore allègrement le rutilant cabriolet.
Pendant ces trois semaines tout d'abord prévues, chaque année nous allions ensemble passer une journée entière chez l'oncle Charles à Villers-Bretonneux. La bonté s'y lisait sur les visages et les nombreuses présences plus ou moins familiales me déroutaient. Une fois, à notre arrivée la famille de l'oncle Charles était encore sous le choc de l'inquiétante aventure vécue la nuit précédente. Quel affolement général en effet devant la disparition du cousin Daniel, un gamin de six ans ! En compagnie d'autres familles du voisinage se trouvant devant le même fait, après des heures, de longues heures de vaines recherches nocturnes, les enfants avaient finalement été retrouvés, campant résolument comme des soldats en campagne dans une ancienne tranchée de la Grande Guerre.
Les premières années, le fringant cheval nous entraînait jusque Amiens. Sur la route de Dury, à quelques pas de l'asile, l'oncle Jean (maréchal-ferrant) y tenait alors le café "A Trompette ". Fervent chasseur, je le vois encore fixer un journal sur le mur extérieur de cet asile, afin d'y vérifier l'impact de ses munitions personnelles.
Pour toute une semaine, une certaine année nous sommes allés en Normandie. Pompeusement implanté au milieu des pâturages couverts de pommiers, au centre des bâtiments agricoles curieusement dispersés, le petit château "Au Roch" de la tante Berthe avait un cachet certain.
Ayant régulièrement lieu vers la fin des vacances scolaires, notre séjour en terre picarde butait chaque fois sur l'ouverture de la chasse. Afin que je puisse porter sa gibecière, à ma mère désolée au bout du fil, mais toujours consentante, de la part de l'oncle Edouard c'était la rituelle demande de prolongation. Le gibier étant à l'époque abondant, les deux chiens de pure race et le chasseur adroit, au départ c'était euphorisant de trotter parmi l'expédition. Ce l'était beaucoup moins ensuite avec la gibecière bourrée de victimes. Par bonheur, pour la porter à tour de rôle, le premier jour nous étions deux.
Heureux du voyage et de rentrer au logis, nous retrouvions une mère versant discrètement quelques larmes du contentement de récupérer la seconde moitié de sa progéniture absente pendant plus d'un mois.
Aux vacances de Pâques de l'année suivante, toujours en compagnie de ma soeur Jenny, le but du voyage fut Le Havre. Veuve de l'oncle Léonce, la tante Cécile m'ayant envoyé chercher un journal, devant l'interminable alignement des demeures se ressemblant comme des soeurs, je suis parti d'un pas indécis en examinant attentivement de façon à m'y retrouver au retour. Diable ! Dans ma préoccupation j'en avais oublié le titre du journal ! Rapporté dans une seconde sortie vers le kiosque, ce titre : "Le Petit Havre" s'est gravé à jamais dans ma mémoire.
Un autre voyage familial nous conduisit à Boulogne sur Mer. Malgré l'excellent accueil de la tante Pauline, tout de même un peu ronchon, devant la prestance de l'oncle Elisée, due à ses hautes fonctions de P.D.G. des Ets Lacroix, le climat resta guindé.
C'est ainsi qu'au pays du hareng, le cousin Jean me fit découvrir ce qu'était en réalité un vrai ballon de football. Faisant fi du temps pluvieux, dans le parc s'allongeant derrière la grande habitation, nos excitants ébats se prolongèrent, au grand dam final de la ménagère. Entourés de mouettes virevoltant en tous sens en lançant continuellement leurs désagréables cris, sous la conduite de la cousine Marie-Louise nous découvrîmes le port. Un port encombré de bateaux de tous modèles dont la taille de certains paquebots m'apparut énorme. Face à l'imposante Colonne de la Grande Armée, généralement nommée : Colonne Napoléon, ce fut ensuite l'extase. Il faut dire qu'avec un reste d'admiration pour l'Empereur, et également pour cet édifice entièrement réalisé avec les dons des membres des armées (en 37 années), ma mère m'avait sensibilisé avant le départ. Destinée à rappeler le sensationnel rassemblement des 200000 hommes alors prêts à s'élancer à la conquête de l'Angleterre, avec ses admirables reproductions en bas-reliefs, ses 360 marches intérieures conduisant à la statue en bronze de Napoléon 1er plastronnant à 55 mètres de haut, cette colonne fait sensation. Lors de ce rassemblement de forces diverses du 28 Thermidor (16 Août) de l'An 1804, environ 2000 braves soldats, gradés et hautes personnalités furent décorés de l'Etoile de la Légion d'Honneur.
Par l'ampleur de ses fastes, cette fête militaire reste la plus belle, la plus impressionnante de tous les temps.
Pour remplacer la noble distinction de "Chevalier" naturellement rayée par la Révolution, en 1902 Napoléon avait décidé de créer cette "Etoile de la Légion d'Honneur", suprême médaille destinée à récompenser les plus méritants de ses braves combattants, notamment ses fameux "Grognards", mais aussi tout citoyen servant la nation avec honneur. Le mot : "Etoile " disparu ensuite.
De ces voyages me conduisant vers l'adolescence, je ne saurais omettre l'extraordinaire expédition de notre immuable tandem au Petit-Clamart. Venant passer des vacances au pays natal, le père Collet, et son épouse plutôt rébarbative au premier abord, nous avaient invité. Nous y fûmes reçus avec chaleur. Dans son désir de nous faire visiter Paris, en marchant le plus vite que le lui permettaient ses jambes usées, le dévoué vieil homme à la barbe blanche nous emmenait ainsi chaque jour vers le transport principal. Sur ce long parcours devenu classique, suivant notre définition d'écoliers adaptée au trajet de l'aller, l'ancien charcutier avançait comme un omnibus, ma soeur comme un express, et moi le plus pressé comme un rapide. De cette euphorisante épopée, trois souvenirs particuliers se sont accrochés à ma cervelle : du sommet de la Tour Eiffel nous laissant l'impression de vaguement osciller lors des périodiques poussées du vent, les autobus ressemblaient à des fourmis, et les gens à des crottes de mouche. Constatée à retardement à mes dépens après bousculade : l'adresse d'un voleur de foulard certainement spécialisé en la matière ; et reposant au fond d'un vaste entonnoir de marbre : le tombeau de notre Napoléon Premier ; un génial Empereur gardant toute sa notoriété mondiale à travers le temps.
Erreur d'un Empereur, et qui lui sera fatale malgré ses extraordinaires qualités, ou bonté envers sa famille, en mettant ses frères et beaux-frères à la tête des Etats dominés, cette Europe réalisée par la force ne pouvait finalement que se révolter, et ces Etats se coaliser contre l'Empereur et n'en firent pas défaut.
Pendant de longues années, sans être un lieu réservé aux souvenirs, l'atelier de menuiserie du père resta intact, ou presque, sans spécialement attirer l'attention de ma jeunesse ; pour l'avoir toujours vu ainsi, j'y étais habitué. Il fallut qu'un jour j'y vois ma mère pleurer en secret, pour réaliser.
L'aînée de mes soeurs : Berthe, ayant convolé depuis plusieurs années et étant placée ; mon frère en apprentissage du métier paternel, et l'autre soeur brillamment engagée dans d'irréversibles études, j'étais la seule compagnie journalière de ma mère. Progressivement, les bonnes intentions maternelles de me pousser davantage s'effritèrent. A l'époque, pour être cultivateur il n'en fallait pas tellement de cette instruction, du moins le disait-on ouvertement dans mon entourage. Sans doute satisfaite de ce côté avec ma place de second du canton au Certificat d'Etudes, grâce au dessin et peu glorieux pour mes douze ans trois quarts, je suis finalement resté à la maison. Outre la compagnie, il est vrai qu'il y avait de quoi oeuvrer à la maison. Heureux de mon sort, avec courage et détermination j'ai alors affronté pour de bon les rituels travaux de la fermette et du monde agricole. Me concernant, des travaux cependant diversifiés avec la charcuterie et le commerce, dont certains seront tout d'abord assez rudes pour ma constitution précocement devenue longiligne.
De songer à la considérable extension de l'immobilier citadin ayant depuis lors englouti les fermes en bordure des villes, puis celles des environs ; à toutes ces fermettes villageoises disparues pour être abandonnées ou avalées par les plus grandes ; de songer à l'intense circulation déferlant désormais à travers nos campagnes, avec une réelle nostalgie envers ce passé, je revois les enfants jouer librement sur la chaussée. Je revois les vaches des ouvriers brouter paisiblement l'herbe en bordure des chemins, tenues à la corde par une grand-mère ; ou encore ce troupeau de moutons de la grande ferme des Delattre (celle où mon père aurait été fermier après la guerre, s'il en était revenu, même avec un seul bras) gardé sur les larges bas-côtés de la Nationale 39 par le berger:J. Poclet.
Certes, en ce temps-là l'argent ne débordait guère des poches. Avec les aides diverses et du travail assuré pour tous, en principe il y avait un mieux dans nos campagnes et chacun avait son nécessaire et dans une vie simple savait surtout s'en satisfaire.
Trimbalant de ferme en ferme leur maigre baluchon sur l'épaule avec un bâton, les clochards de la paysannerie avaient partout le gîte et la vie assurés pour de menus travaux. Dans notre secteur il y avait même une clocharde de ce genre : Marie DONJAC. Après libation, son instabilité lui valut bien des quolibets de la part de notre gaminerie méconnaissant encore les aléas de la vie.
Imprégné par cette vie d'alors calmement axée sur la famille, les amis, les voisins, les résonances de la Grande Guerre continuant à s'estomper au fil des ans, et ceux concernant un possible futur conflit étant soi-disant éloignées pour très longtemps, pour les gens réalistes sachant le vivre, pendant plusieurs années ce fut même le bon temps. Avec le recul de cet impitoyable temps, n'a-t-on pas le sentiment de sortir d'un rêve mythologique particulièrement prolongé ?
Gêné de voir mes quatorze années dépasser en hauteur notre brave et imposant (par le tour de taille) Abbé Merchez, je ne savais comment interrompre mon service d'enfant de choeur ; avec doigté, le prêtre y mit un terme en me proposant de l'aider dans ses prenantes fonctions de Secrétaire-Trésorier du syndicat agricole intercommunal.
Entre camarades et bien sûr toujours à bicyclette, le Dimanche après-midi nous faisions une sortie dans les environs.
Lors des réunions de boxe à Frevent, avec Touze pour vedette les combats étaient passionnants. Mon frère, qui aurait pu en devenir une star si la profession l'avait tenté, avait un faible pour le nordiste Bouquillon, et le beau-frère pour les frères Famechon.
Sur le plan international, quelle déconvenue fut la mienne en apprenant la défaite de notre champion mondial des mi-lourds, le valeureux Carpentier, face au lourd Américain Dempsey! non sans l'avoir au préalable "sonné "en se fracturant un doigt.
Dans les cafés équipés de ce jeu, le javelot était attrayant pour un moment, et les cartes pour davantage de temps ; mais lorsque son circuit concernait le département, le plus enthousiasmant était incontestablement le Tour de France cycliste. Après le désolant échec de Victor Fontan, uniquement dû aux bris de son vélo, les Leducq, Antonin Magne et Charles Pelissier y brillaient alors avec un légendaire panache. Insufflées par cette ambiance, nos envolées du retour ne représentaient cependant aucun danger, si ce n'est le désagrément de mouiller ainsi notre chemise.
Motivées par les motocross, rallyes ou autre Formule I, plus dramatiques sont maintenant les fracassantes prestations d'une jeunesse, filles et garçons, désormais largement motorisée.
Le Mardi Gras avait son jour de gloire. Dans d'amusants déguisements, quelle joie de cavaler dans le village et à l'occasion dans les environs! En solitaire, tout gamin j'avais coutume de goûter à ces aventures anonymes vite situées grâce aux affaires familiales et à l'habituelle prestation du petit personnage.
Avec mes multiples occupations journalières: aides éventuelles aux commerces (café, épicerie, mercerie) - courses diverses concernant la maison et au percepteur pour de nombreuses personnes âgées - la charcuterie avec achat, abattage à la maison suivit des livraisons à domicile dans les trois villages de la paroisse suivant les commandes préalablement prospectées, et ce même travail chez des particuliers des environs pour leur besoin personnel - les deux jardins et les travaux concernant le bétail et les champs de la fermette, il y avait aussi les aides aux fermiers travaillant nos terres avec leurs équipages ; des travaux le plus souvent épuisants pour mes forces limitées. Pour compenser cette lacune, avec volonté et courage je me suis habitué à manoeuvrer avec réflexion et sans perte de temps. Mon corps s'est ainsi progressivement endurci.
De n'être guère à la fête en certaines de ces circonstances n'avait donc rien de surprenant, mais en refusais toute compassion. Cette agriculture n'était-elle pas le point névralgique de mes intentions futures ! Et puis, j'étais jeune en ce temps je naviguais doucement vers mes vingt ans !
Ayant tout d'abord aidé notre vieillissant Abbé Merchez dans ses délicates fonctions syndicales, devant son déclin j'en vins à le suppléer davantage encore, et bientôt de le remplacer définitivement.
La modestie des moyens d'informations de ce temps et le calme imprégnant notre environnement, firent qu'alors nous étions loin de songer au Maroc où depuis 1912 un contingent de nos forces militaires y guerroyait pour contenir un fragile protectorat.
Le Maréchal Lyautey avait réussi à y maintenir l'autorité de la France pendant la Grande Guerre, puis malgré l'agitation marocaine conduite par Abd El-Krim (1921-1926), avait poursuivi avec succès son oeuvre de pacification. La rébellion étant par la suite relancée par les chefs et les politiciens, amènera notre pays à reconnaître officiellement l'indépendance du Maroc en 1956.
Dès 1930 le mouvement nationaliste se développa également en Algèrie, contraignant nos militaires à y faire la démonstration de leur impérieuse présence.
Emoustillé par l'oncle Edouard plastronnant dans la corporation avec son "Agence du Santerre", et toujours discrètement conforté dans cette direction par une mère restée au parfum de sa naissance terrienne, ma précoce intention de devenir plus tard cultivateur s'est continuellement affirmée.
Malgré diverses offres de situations différentes parfaitement valables de la part de familiers, je suis resté dans cet optique et orienta ma vie dans ce sens.
C'est ainsi que cette idée étant ancrée en moi, avec un souffle de nostalgie il m'arrivait de dévisager au passage cette ferme villageoise, dont les nombreux bâtiments rustiques devenus uniformément grisâtres sous l'immuable cycle du temps, se dissimulaient à demi derrière de grands ormes branchus. Jadis, cette propriété appartenait en effet à la famille Lanvin, c'est-à-dire à ma grand-mère maternelle.
Une destinée plus favorable aurait cependant pu me permettre de grandir dans une importante exploitation agricole, puisque selon des prévisions antérieures confirmées sur son lit d'hôpital les premiers jours de sa blessure, mon père aurait ensuite exploité une ferme au village. Expert en estimations d'arbres alors vendus publiquement sur pied et par lots, le paternel aurait également été marchand de bois.
A ces regrets dont l'essentiel s'est progressivement évaporé à la longueur du temps, le côté paternel ne fut pas en reste. Souveraine consolation chèrement payée par les ancêtres : l'honneur familial en fut sauf.
Pour corser cette jeunesse laborieuse, avec une évidente passion il y eut naturellement le sport.
Doué pour la bicyclette, encore cadet je me serais sûrement lancé dans la compétition si je n'avais buté sur le ferme refus maternel de m'en accorder une autorisation officielle. De confirmer mes aptitudes dans mon environnement à chaque occasion, avec un tas de regrets je dus m'en satisfaire. D'avoir un jour tenu tête (de front) à un coureur cycliste d'Auxi le Château avec ma lourde De Dion-Bouton utilitaire chargée d'un panier, est certainement le plus savoureux de mes souvenirs de ce genre.
Le football fut une autre consolation. Sans initiateur ni aucun entraînement, notre équipe de débutants rassemblant les gars de patelins voisins, en encaissa de ces défaites à ses débuts! Et de ces inévitables douleurs aux cuisses les lendemains de nos navrantes exhibitions ! Par la suite devenu gardien de but par le fait du hasard, j'en eus de réelles satisfactions.
Dans le tourbillon de cette existence continuellement meublée, l'inexorable temps s'est ainsi facilement écoulé. Cependant, et sans doute à l'image de la plupart des jeunes de toutes les époques, en songeant à ce merveilleux futur de la vraie vie, ce temps s'écoulait trop lentement à mon gré.
Combien de rêves plus ou moins farfelus ai-je ainsi eu le temps de faire au cours de l'adolescence, puis de la jeunesse !
Alors qu'à l'intérieur de moi-même la gaieté naturelle ne demandait qu'à s'exprimer dans une joyeuse ambiance, la morosité imprégnant fréquemment le personnage d'une mère semblant regarder évoluer son entourage en ayant la pensée ailleurs, m'a ainsi souvent refroidi. En songeant prématurément à l'avenir, j'ai sans doute mûri trop vite, et de ce fait raté l'essentiel d'une jeunesse que tant d'autres vivent dans une agréable décontraction.
D'être à l'occasion effleuré ou marqué par de désagréables conséquences découlant de la Grande Guerre, fut inévitable. Là encore l'absence du père laissait toujours un creux dans la vie familiale, alors que sa présence aurait sûrement créé un climat plus serein.
Rassurez-vous, je n'ai nullement perdu le fil de mes intentions premières, pour conter la suite de cette vie largement marquée par les deux conflits mondiaux, ma plume va redevenir plus fidèle envers le titre de ces écrits.
Cette précédente diversion m'était semble-t-il cependant nécessaire afin de compléter mon périple situant l'essentiel de ma modeste personne.
Ils ont laissé leur nom à la pacification française : au Maroc et en Algèrie.
CHAPITRE V
DANS L'ATTENTE DU DICTATEUR
Pendant la trêve relativement courte ayant fait suite à la longue et sanglante "Grande Guerre" et à cette bataille de 1916 diluée dans l'immensité des steppes russes, dans l'intense préoccupation des esprits chacun eut à peine le temps de relever ses ruines en pleurant ses morts et soignant ses blessés, qu'ayant ruminé déception et vengeance, sous la botte d'un nouveau chef exalté prêchant sur un possible miraculeux avenir si on savait le suivre, les vaincus allaient effectuer un spectaculaire redressement intérieur ; puis sans transition préparer une revanche incluse dans un vaste programme expansionniste. En hors-d'oeuvre : quelques escarmouches diversifiées, de spectaculaires occupations, et en attaquant la Pologne l'inévitable déclenchement d'une seconde guerre mondiale plus meurtrière encore que la précédente. (En 1920 les Allemands préparaient déjà la revanche en construisant du matériel militaire de l'autre côté de la frontière de la Russie). Epiloguant par la suite sur cette période d'entre-deux conflits majeurs, avant de disparaître en 1945, dans son livre : "Regard sur le Monde actuel" l'Académicien Paul Valéry précédemment cité (un grand écrivain aux éminentes vues futuristes) écrivit : "S'il y eut Armistice, la paix n'a jamais été entièrement recouvrée ".
Maroc, Éthiopie, Espagne, en furent les principaux centres de conflits ayant meublé l'entre-deux-guerres.
Depuis la seconde guerre mondiale, il en est malheureusement toujours de même. Soit directement, soit par pays interposés, ou encore par une aide discrète aux mécontents, certaines puissances poursuivent leur idéologie dominatrice.
C'est ainsi qu'un peu partout à travers le monde, sous les prétextes les plus divers les conflits se sont succédés, certains s'éternisent, d'autres s'allument ou mijotent en attendant d'exploser un jour ou l'autre suivant les besoins ou avantages du "protecteur ".
En 1980, les événements de l'actualité m'avaient incité à écrire un article : "La troisième guerre mondiale est commencée ". (En abandonnant sa décision première, la presse concernée n'a pas osé le publier). En m'appuyant sur la déclaration de notre illustre Académicien, j'aurais pu tout aussi bien l'intituler : "La guerre continue". En se généralisant et s'intensifiant, conflits, prises d'otages et attentats de toutes natures provoqués par d'inconscients fanatiques ou autres bandits habilement manoeuvrés à distance par les maîtres d'oeuvres, paniquent en effet les populations, affolent dirigeants et responsables, déstabilisant ainsi les régimes qui gênent le protecteur.
Sans être ouverte et généralisée, depuis 1914 la guerre est donc un continuel état de fait d'où ce "LA" majuscule intronisé dans le titre de ces écrits essentiellement consacrés à la guerre.
Contés par son père né en 1850 et ayant tardivement convolé, les dramatiques événements de la guerre de 1870 bercèrent abondamment l'enfance de ma mère. Dans cette guerre Louis-Napoléon Bonaparte, troisième de la génération, y ayant trébuché, en avait perdu un prestige essentiellement dû au glorieux nom familial. Perdu aussi ce qui lui restait d'une renommée mitigée suivant les diverses périodes de son règne mouvementé. Finalement engagé à la légère dans un conflit de trop, l'Empereur avait entraîné le pays tout entier dans une défaite particulièrement coûteuse.
Par le jeu de l'héritage verbal des souvenirs, suivant les dires de ma mère, il était évident que son père était plutôt resté un fervent admirateur du premier des Napoléon. Y mettant tout son coeur pour interpréter des chansons glorifiant l'Empereur, de sa vibrante voix, le grand-père maternel faisait trembler les assiettes plus ou moins fantaisies alignées sur la corniche. Une longue corniche tout aussi légendaire que l'imposante cheminée du feu de bois qu'elle surmontait.
Lors des fêtes villageoises ou autres, au café il était fréquent qu'un client insista auprès du "grand Vital" Pecquet :
- Si tu nous en chantes encore une, je paierais une tournée générale !
Pour les personnes s'étant finalement sorties de la Grande Guerre sans heurt ni malheur pour elles et leur entourage, il est possible que certaines d'entre elles en soient venues un jour à oublier l'essentiel des conséquences résultantes du conflit.
Pour ma mère qui en restait indéfiniment meurtrie, il était naturel qu'elle en soit également restée sensible aux évolutions intérieures de ce maudit pays responsable de son malheur. Partageant couramment ses sentiments, de bonne heure je fus ainsi incité à suivre moi aussi les fluctuations, puis le retour en force du virulent voisin allemand.
Cette première guerre mondiale avait été longue, sanglante, épuisante et coûteuse pour tous ; les plus exsangues étant évidemment l'Allemagne et la France. La grandissime Allemagne Impériale y ayant de plus perdu l'Alsace-Lorraine et ses colonies, la population toute entière regretta amèrement cette aventure et déchanta avec rancoeur envers son ancien chef.
Sortant épuisée de toutes parts de cet interminable conflit, puis étranglée par les conditions draconiennes imposées par le Traité de Paix (sans l'ombre d'un doute : des conditions parfaitement justifiées) l'Allemagne payait l'agressivité de son Kaiser Le mécontentement allait faire place à la révolte et à la révolution.
Ce traité lui soustrayant ses régions industrielles les plus vitales, principales sources d'emplois et de revenus, cette Allemagne devenue miséreuse payait même doublement l'erreur de son ancien chef. Pendant ce temps, ce chef entièrement responsable de l'affreuse tuerie, de tant de souffrances physiques et morales et de tant de ruines, vivait tranquillement aux Pays-Bas où il s'était prudemment réfugié. Il faut croire que ce démon de Kaiser, alias : Guillaume II, était arrivé en ce lieu avec une appréciable tirelire, puisque malgré les insistances réitérées des Alliés, ses protecteurs refusèrent de le livrer pour être jugé.
Sous l'influence de meneurs partageant les conceptions révolutionnaires de Lénine, et d'autres venus de l'Est pour activer le feu, cette Allemagne désemparée fut à deux doigts de basculer à son tour dans le communisme international. Peu enclins de s'aligner sur la rouge Russie, d'autres ne pouvaient cependant qu'être favorables à un événement porteur d'espoir et de renouveau et le prétentieux Hitler en profita pour lancer son national-socialisme Il est vrai, le petit Caporal de l'autre guerre, peintre à ses heures de détente, de besoins ou de méditations, était devenu sans complexe, et avec ses dons certains d'orateur, savait provoquer l'enthousiasme délirant des foules l'écoutant volontiers.
La cohabitation du chef des nazis avec ceux des S.A. modestement en place ne dura guère, et progressivement, Hitler prit le dessus. Sans aucun scrupule, il allait même les étouffer tous ces chefs S.A., ainsi que les divers opposants pouvant gêner son ascension. Après la disparition de ce monstre en 1945, l'Histoire dévoilera que les premiers camps d'internement furent créés à cette époque pour y caser tout d'abord ce petit monde récalcitrant envers l'emprise de son régime nazi. Les prisons procurèrent des gardiens sans pitié, et sous la coupe d'impitoyables criminels montrant l'exemple, il en sera ainsi jusqu'au terme du conflit. Il suffit de lire "Le Tunnel" d'André Lacaze pour en être convaincu.
Ayant démontré sa cruauté envers ses propres concitoyens, et en de multiples occasions récidivé à la moindre crainte de complot contre sa personne, le petit braillard d'origine autrichienne n'allait nullement se gêner par la suite pour décider de massives exterminations d'étranger, notamment de Juifs. Avec astuce, le futur dictateur allait également balayer le communisme, obtenant ainsi, sinon l'appui, tout au moins la neutralité de nombreux compatriotes influants et la bienveillance d'une Angleterre très ferme dans son opposition à l'extension de ce communisme qui avait aussitôt dévoilé sans ambages ses intentions d'hégémonie mondiale.
Avec le recul l'on doit cependant reconnaître que les rêves insensés du petit Autrichien, ensuite analysés et développés en misant avec culot sur les prévisibles réactions favorables de ses futurs adversaires, avaient un certain instinct visionnaire, du moins à court terme. La structure de l'ensemble en était valable, puisque réalisée ensuite avec précision. Pour avoir favorisé la relance d'une industrie axée sur le réarmement, bafouant ainsi le Traité de Versailles de 1919, et grâce à ce don de soulever les foules par ses péroraisons revanchardes, pour de nombreux Allemands, Hitler devint bientôt un symbole national.
Lorsqu'au printemps de 1932 j'entendis un jour cette voix rauque brailler sans retenue ses slogans dans la volumineuse radio familiale de l'époque, je décidais sur-le-champ de faire de la préparation militaire. Cet incompréhensible mais bien glacial verbiage, devait à mon sens provoquer une vigoureuse réaction de nos dirigeants et promouvoir une rapide réorganisation de notre armement ; ainsi qu'un renforcement de nos effectifs par une rallonge du service militaire.
Un diplôme de la P.M. me permettant de devancer l'appel normal, m'aurait tout au moins laissé espérer d'échapper en partie à cette rallonge du service obligatoire pour tout citoyen en bonne santé.
Chaque Dimanche matin, à bicyclette je ralliais donc l'hôtel du "Lion d'Or", siège de la P.M. de St Pol sur Ternoise. Dans le mixage de cours militaires, d'études orientées sur la géographie et de sport athlétique, j'y ai d'ailleurs trouvé un réel intérêt Hélas ! lors d'une visite médicale précédent les examens, un passager supplément d'albumine mit mes intentions par terre. Ecoeuré et vexé, je laissais alors tomber la P.M. et j'eus tort. L'année suivante j'aurais encore pu réaliser mon projet, d'autant plus que nos classes creuses provoquées par la guerre précédente, seront incorporées avec une année de retard.
Vainqueur des Russes à Tannenberg en 1914, Chef d'Etat-Major de l'armée allemande de 1916 à 1918, et présentement Président du Reich, jouissant ainsi d'un certain prestige auprès de ses contemporains, le Maréchal Hindenburg maintenait encore un équilibre raisonnable à l'intérieur de son pays. Devant la poussée du bouillant Hitler, en 1933 le Maréchal dut pourtant se résoudre à l'appeler comme Chancelier. D'obtenir un tel poste glorifiant ses ambitions, son arrogance revivifiée, Hitler en hurla plus fort encore ses revendications territoriales. Puis décidément avide d'un pouvoir absolu, en 1934 il bouscula le vieux Maréchal pour prendre sa place et se proclama : Führer.
Dès lors, rien ne pouvait arrêter le tout-puissant chef dans sa lancée vers son apogée, et dans les années à venir, la guerre était inévitable du moins ce fut le sentiment de ma mère et le mien à l'annonce de cet éclat.
Devant une France encore exsangue de l'autre guerre, insuffisamment remilitarisée et restée très sensible aux fortes idées de paix largement prodiguées par son ancien Ministre des Affaires Etrangères, Monsieur Briand en avait d'ailleurs obtenu le Prix Nobel de la Paix en 1926, la porte étant ainsi entr'ouverte, l'astucieux Hitler en profita pour récupérer la Sarre sans avoir à se servir d'une arme. Lorsque l'on pense que cette poignée de soldats tout d'abord envoyée à cette fin, avait reçu la consigne de se replier à la moindre réaction militaire française, l'on croit rêver ! Ayant alors publié la liste de ses belliqueuses intentions expansionnistes dans son fameux livre "Mein Kampf", Hitler fut glorieux de montrer ainsi qu'il en suivait la programmation. Un échec quelconque au départ aurait probablement calmé ses euphoriques ambitions. (Tout d'abord jugé trop remuant, c'est en prison qu'Hitler avait écrit son livre).
Certes, cette idée de Mr Briand de regrouper les principaux pays pour en faire une Europe, était excellente. Par la force, en leur temps Charlemagne puis Napoléon 1er l'avaient réalisé ou presque. Cette suggestion de commencer par une réconciliation franco-allemande était alors prématurée. Cette guerre de 14-18 encore récente avait trop ensanglanté et trop marqué le peuple des deux pays et c'est dommage C'est surtout dommage de songer à déguster la paix entre amis et voisins après s'être bravement déchirés. L'actualité me fait même penser qu'au lieu de se battre comme des chiffonniers pendant des siècles, en s'épuisant ainsi à détruire périodiquement leurs forces vives et leur pays, si les puissances de l'Europe s'étaient groupées, depuis longtemps elles formeraient un incomparable bloc imposant force, idées et techniques aux autres continents Conséquence présente : cette Europe finalement mise sur pied en ne sachant encore trop comment s'y prendre pour se concrétiser davantage, la voici à la merci de puissances extérieures dans de nombreux domaines et dans l'insécurité. Son commerce en souffre et par répercussion la plupart des travailleurs également dans l'inquiétude.
La propagande ayant joué son rôle au maximum, par un plébiscite favorable la Sarre fut officiellement rattachée à l'Allemagne en 1935.
Pendant ce temps notre classe 34 avait passé le conseil de révision. La "revue", comme disaient alors les anciens, passée dans le plus grand calme, ce "bon pour le service" collectif fut à peine fêté par notre petite équipe de copains villageois : Marcel Dubois, Fernand Libessart et moi-même.
Mon frère ayant effectué son année de service militaire dans le Train des Equipages, sa parfaite satisfaction m'avait incité à demander à y être incorporé. Du service de recensement je reçus ensuite un questionnaire me demandant entre autres si j'avais mon permis de conduire, et dans ce cas le numéro de ce permis.
C'est ainsi qu'avant de répondre j'ai appris à conduire en commençant par faire ma demande pour en passer l'examen. Un bref apprentissage réalisé en deux séances d'une demi-heure, et dans la petite "Citroën" décapotée du moniteur continuellement débordé, me voilà parti passer l'examen avec succès.
Mes 21 ans étaient révolus lorsqu'à l'appel de la classe 34 B, le 21 Octobre 1935 je suis parti au "service ".
A vrai dire, comme la plupart des appelés, je n'étais guère enthousiasmé à l'idée d'être encaserné pendant plusieurs années. De faire son devoir, même en temps de paix afin de se préparer en vue des événements futurs, est une chose normale devant laquelle je me suis cependant plié sans la moindre récrimination.
Devant la continuelle dégradation du climat international, il était prévisible et logique, surtout à cause de nos classes maintenant creuses, de voir la durée du service militaire se modifier dans le sens de la longueur. Au lieu d'un an, nos anciens allaient en effet accomplir un service militaire de dix-huit mois et notre classe tomber pile sur celui de deux ans.
A l'encontre de certains appelés plus ou moins euphoriques, suivant le culot ou les degrés d'alcool ingurgités dès le matin pour fêter l'événement à moins que ce ne fut pour éponger la peine d'une séparation, ma personne n'avait rien d'altière en se tassant dans le train. Avec les voyageurs habituels, un train présentement surchargé avec nous, les nombreux conscrits partant vers le casernement. En nous emmenant cahin-caha via la capitale du Pas de Calais en direction de Douai-Lille, le fait de cracher abondamment sa fumée noire dans le ciel gris, ce modeste train me rappela et me fit rêver à mes anciens départs en vacances.
Plutôt désorienté en débarquant dans la grande gare de Douai, nous laissâmes filer vers Lille ce train moderne qui nous avait vivement emporté depuis Arras. Au milieu du flot des autres gars de mon âge, comme eux, j'ai traînaillé sur le quai avec ma caisse de soldat ; et là, premier refroidissement moral : sous les ordres d'un Adjudant ayant le képi relevé et l'air rébarbatif, un groupe de soldats casqués et en armes nous attendait les bras ouverts pour nous contenir sur le côté.
Sans le moindre préambule concernant notre état et notre destination, aucune erreur n'étant possible devant silhouettes et bagages, ce service en gare nous rassembla, et par une sortie secondaire nous emmena vers la ville. Un court défilé hétéroclite dans une grande avenue, puis un autre sur la droite et entourée de ses hauts murs, l'austère caserne Conroux referma sur notre troupeau de moutons ses grandes et admirables grilles d'un fer forgé depuis longtemps avec un art consommé Cette fois, nous y voilà encasernés !
Assis sur sa valise, sa caisse de soldat ou le bord d'un mur, puisque nous en étions aux environs du déjeuner, chacun sortit son casse-croûte pour meubler la longue attente. Enfin, la lente incorporation se matérialisa par un défilé dans un bureau, suivi d'une régulière distribution de "bleus" emmenés par paquets de dix vers les différents bâtiments du casernement.
A la place vaguement choisie dans un coin, face à l'une des quatre fenêtres de la longue chambrée aux vingt-quatre châlits alignés sur deux rangs, j'allais y passer dix-huit mois de la fleur de ma jeunesse Jamais je n'aurais alors pu deviner une telle assiduité à cet étroit plumard en fer, immuablement figé sur un sol cimenté brillant d'un cirage noir, minutieusement quadrillé par la blancheur d'un trait de craie. Ce doit être là un record pour cette 17ème Batterie du 15ème Régiment d'Artillerie Divisionnaire ! peut-être même pour cette pauvre caserne Conroux toute entière qui sera pulvérisée en Mai 40. A cette place où je serai plus tard Chef de Chambrée puis Brigadier faisant fonctions, j'y faisais plutôt grise mine vers la fin de cette mémorable journée d'incorporation en regardant le volumineux paquetage hérité lors du passage au magasin. Voyant mon embarras, moyennant la classique tournée à la cantine, comme d'ailleurs chacun de nous, un ancien vint m'aider à caser correctement tout ce fourniment.
D'entendre murmurer les confrères, je n'étais pas le seul à songer aux aventures guerrières qu'un jour ou l'autre j'aurai à vivre dans la plus correcte de ces trois tenues bleues horizon
A l'appel du retentissant coup de clairon, au milieu des autres me voici dégringolant le large escalier de notre premier étage, afin de s'aligner pour le premier appel du nom familial. D'y être oublié fut étonnant à moins que ce "Debruykère" trois fois hurlé par un Maréchal des Logis moustachu trépidant sur ses jambes admirablement arquées
La sérénade recommencera à l'appel du lendemain matin; je devrai alors intervenir sur la prononciation de mon nom.
Le repas effleuré du bout des lèvres, parmi l'effervescence régnant à la cantine, selon les conseils du Brigadier, l'achat d'un quart neuf à laisser pimpant pour la parade me sera longuement utile. Indispensable et plus urgent était cependant l'acquisition d'un petit cadenas destiné à verrouiller l'armoirette renfermant les affaires sérieuses. Cette précaution s'avérera précieuse la semaine suivante lors d'une rafle nocturne de grande envergure.
Enfilé dans le "sac à viande " à l'extinction des feux de vingt-et-une heure trente, je pensais longuement aux tracasseries et au labeur quotidien allant accabler ma mère pendant mon absence. Comment ne pas songer aussi à cet Hitler de malheur perturbant de plus en plus la quiétude des pays de l'Europe entière !
L'esprit restant préoccupé, un léger sommeil peu réparateur n'y eut que bien tardivement l'accès.
Morphée ne me tint guère longtemps dans ses bras, j'y ai cependant intensément rêvé des canons de 155 court et 75 nous attendant dans la cour.
CHAPITRE VI
L'AVÈNEMENT D'HITLER
Et dans la nuit tardant à s'évaporer en cette fin d'Octobre 35, pour nous tirer du lit au plus vite le clairon réveilla brusquement nos sens tardivement engourdis.
Un modeste jus matinal, et en commençant d&eg