Louis BELLOT

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062

Ma vie.

Ma Guerre

GUERRE 1939-1945

Témoignage

NICE - Septembre 1989

 

 

 

Analyse du témoignage

Captivité - Evasion

Ecriture : 1989 - Pages 105

 

POSTFACE de Jean-Louis ARMATI

Les tranches de vie de Louis Bellot, nous font passer par de saisissants contrastes depuis les temps difficiles de ce début de siècle à la retraite heureuse et dorée de ses 86 ans.

Ce témoignage s'articule en quatre parties correspondant chacune à une époque :

La petite enfance, jusqu'à l'âge de 13 ans. C'est celle où Louis Bellot, confié par "l'Assistance Publique" à une famille pauvre de Lorraine vit heureux chez les braves gens qui l'ont recueilli et cela malgré la pauvreté. L'affection que cette famille lui témoigne compensera la pénurie de biens matériels.

L'adolescence, de l'âge de 13 ans au service militaire est sans doute la période la plus difficile parce que placé dans une ferme et exploité par des gens sans scrupules, le jeune Louis, de 4 heures du matin à 21 heures, soit pendant 17 heures chaque jour, six jours par semaine est employé aux travaux les plus pénibles et les plus sales.

Sa guerre, il la vit "drôlement" sans jamais combattre mais en retrouvant les travaux des champs d'abord puis en abandonnant le combat avant de l'avoir connu en subissant la loi du vainqueur dans les kommandos d'Autriche, en s'évadant enfin peu avant la fin de la guerre avec une facilité et une simplicité déconcertantes.

La quatrième et dernière période, car l'auteur ne nous dit rien des quelques 25 ans de vie active qui succèdent à la guerre est celle de la retraite paisible et heureuse si différente d'une jeunesse misérable.

La simplicité du ton, le naturel et la fraîcheur du style, donnent à ce témoignage sans fard, son accent de sincérité et d'authenticité, sa véritable dimension humaine.

The various stage of the life of Louis Bellot take us through striking contrast, from the difficult times of the beginning of the century, to his happy retirement at the age of 86.

This testimony hinges around four parts, each corresponding to a period.

The childhood, up to the age of 13, this is when Louis Bellot is placed by the Child Welfare in a poor family in Lorraine, he lives happily with those nice people who greeted him and that despite their poverty. The affection that this family will give him will compensate for the lack of material goods.

The adolescence, from the age of 13 up to his military service, this is no doubt the most difficult part of his life, as he is placed in a farm and exploited by unscrupulous people, young Louis is assigned the most painful and dirtiest tasks, from 4 in the morning until 9 in the evening, that is 17 hours in a row each day, six days a week.

He goes through his war, in a funny way, without ever fighting, but going back to farm work first of all, abandoning the fight without having even known it, submitted to the law of the winner in the Kommandos in Austria, escaping shortly before the end of the war with an incredibly easy and simple way.

The fourth and last period of his life, as the author does not say anything about his 25 years or so of active life that followed the war, is that of a happy and peaceful retirement, so different from a miserable youth.

The simplicity of the tone, the style fresh and natural convey to this plain testimony, its sincerity and authenticity, its true human dimension.

Table

 

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Ma première jeunesse 8

ADIEU MA VIE D'ENFANT 23

MA GUERRE 52

MA RETRAITE 72

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

 

 

.c.Ma première jeunesse;

Je suis venu au monde à la Maison de Secours dirigée par des Soeurs, Rue des 4 Eglises à NANCY. Mon père s'appelait Arsène BELLOT, ma mère Rosine DUPONT. Ils étaient employés comme Journaliers, ils n'avaient pas d'emploi fixe, c'était plutôt la misère.

Ma mère m'a mis au monde le 13 Février 1903.

De cette Maison de Secours, je fus transféré à l'Hospice des Enfants Assistés St Stanislas, Rue St Dizier à NANCY. C'était l'Assistance Publique. J'étais Pupille de l'Etat.

J'avais 15 jours, lorsque une maman de 6 enfants s'est présentée à l'Orphelinat et a dit à la Soeur :

- Je choisis ce Bébé Rose !

Elle a pris le train, c'était de vilains wagons, noircis de fumée que crachait la locomotive à charbon. Elle voyageait en 2ème classe, banquette en bois jusqu'à la gare de VARANGEVILLE à 12 km, ensuite elle me portait pendant 5 km, dans un village de 800 habitants en pleine campagne, toute blanche de neige, l'hiver, en LORRAINE est très rigoureux. A HARAUCOURT par DOMBASLE-SUR-MEURTHE.

Cette brave dame avait son dernier né qui était âgé de 4 mois, alors, elle m'a nourri au sein pendant quelque temps, quelle chance que j'avais.

Son mari était invalide, il boîtait de naissance, ce qui ne l'a pas empêché de faire son service militaire pendant 5 ans, au 17ème Chasseurs à cheval à EPINAL. L'aîné des enfants, âgé de 15 ans, était placé à 12 ans pour travailler dans la culture des céréales.

Le 2ème avait 12 ans et était également dans une ferme à COURBESSEAUX, tout petit village de 200 habitants. Dans ce petit village fut livré une grande bataille au corps à corps, à la baïonnette, dès les premiers mois de la grande guerre 1914, pendant les chaleurs d'Août et Septembre.

Le 3ème fils avait 7 ans. A 12 ans, tout comme ses frères, il travaillait chez les cultivateurs. A l'âge de 19 ans, il était appelé sous les drapeaux, puis fut envoyé à la bataille de VERDUN où il devait être tué, il avait 20 ans.

Ainsi cette pauvre maman avait 3 fils mobilisés à cette guerre atroce, de 1914.

Le 4ème fils, qui avait mon âge, fut mobilisé à la guerre 1940 et fut fait prisonnier en ALLEMAGNE.

Le 5ème mourut dès l'âge de 6 ans, ainsi que leur soeur également à 6 ans, je me souviens qu'elle me prenait par la main et m'emmenait à l'école maternelle, j'avais 3 ans, et je la voyais grande.

La maîtresse qui nous gardait, s'appelait CLARISSE, c'était une jeune fille du village. Elle faisait teinter la cloche à 8 h moins le 1/4. La soeur de lait, entrait en classe avec les petites de 6 ans. Elle se nommait ZOELIE.

Ces gens à qui l'Etat m'avait confié, s'étaient mariés en 1885, lui avait 29 ans, travaillait comme manoeuvre à tout faire chez les gens, il ne gagnait presque rien, elle avait 18 ans, elle était bonne à tout faire, chez des châtelains du village qui possédait une voiture carrosse à chevaux, puis en 1906, avait déjà la voiture carrosse à moteur, à 6 places. Avec ses patrons, elle avait 17 ans, ils l'avaient emmené avec eux par le train à DEAUVILLE, mais elle, avait beaucoup de travail et peu de loisirs, elle n'a pas connu DEAUVILLE.

La Préfecture payait à cette brave maman, quelques sous par mois, et cela jusqu'à ce que j'atteigne l'âge de 13 ans, car après cet âge, l'Etat ne payait plus, il fallait donc rendre le Pupille, ou alors, le garder jusqu'à sa majorité à 21 ans, mais à condition de pouvoir lui donner un salaire, qui serait versé sur un livret de Caisse d'Epargne, jusqu'à 21 ans.

La Préfecture habillait l'enfant jusqu'à 13 ans, ces habits et chaussures étaient offerts par des dons à l'Etat, rien n'était essayé, tout m'allait, comme un tablier à une vache. Je n'ai jamais connu les beaux petits costumes à culottes courtes, toujours des pantalons longs, pèlerines à capuchon de filles, cela me rendait honteux, les autres enfants se moquaient de moi, ils portaient de jolis costumes de marin, avec de jolis chapeaux de paille fine, et le ruban portant le nom de grands bateaux. Moi mes chapeaux étaient déjà des chapeaux d'hommes à grosse paille, ils étaient trop grands, et étaient très durs, sur ma petite tête, j'avais l'impression de porter une casserole, qui n'avait pas de queue, il tournoyait sur ma tête.

Les chaussures, les sabots galoches de bois, l'hiver les vrais sabots de bois pour marcher dans la boue.

J'ai 6 ans, je commence à écrire à l'encre, j'apprends le Ba Be Bi Bo Bu, à compter, la géographie, la FRANCE, ses départements, à connaître les oiseaux, et puis l'on chante des chansons patriotiques : Jeanne d'Arc, Le Drapeau aux Trois Couleurs, Où t'en vas-tu soldat de France, Il était un petit navire, La Marseillaise, etc…

Le logement de ces braves gens très pauvres, se composait au rez-de-chaussée, d'une pièce cuisine de 12m2, un petit réduit qui contenait un semblant de lit, qui contenait une énorme paillasse en toile de sac, elle était remplie de feuilles de maïs, sur laquelle s'allongeait Victor le 2ème fils. Il avait été placé à l'âge de 12 ans pour les travaux à la ferme. Lorsque j'avais l'âge de 15 jours, lui était déjà parti, mais aussitôt qu'il a atteint 18 ans, il quittait la ferme, et était embauché dans une immense usine, Les Soudières Solway et Cie, et il reprenait son plumard, après des journées de dur travail de 6 heures le matin, jusqu'à 6 heures le soir, il avait 4 km à faire à pied, aller-et-retour, soit 8 km, je me rappelle il gagnait 2 Frs par jour.

Le frère aîné Emile, qui avait 18 ans, à mon arrivée, travaillait dans les Salines et Mines de Sel, à 5 km du village, je l'ai aperçu quand il venait de temps en temps dire un petit bonjour à ses père et mère, il vivait déjà avec une fille qui était enceinte d'un autre homme, il s'est donc marié. A la naissance, c'était un garçon appelé René, et c'est la grand'mère qui l'a élevé.

Le dernier des fils s'appelait André, il était âgé de 4 mois, nous couchions ensemble, nous allions à l'école tous les deux, la maternelle à 3 ans, puis à 6 ans l'école primaire jusqu'à 13 ans.

J'étais placé dans cette famille paysanne très laborieuse, et très pauvre.

Je suis demeuré dans cette famille jusqu'à l'âge de 13 ans.

A 6 ans je suis en classe, avec une jolie maîtresse de 18 ans, elle débute comme institutrice, elle se nomme Suzanne CHEVASSUS, née dans le JURA.

Je commence à écrire à l'encre de petites dictées, à écrire au tableau à la craie. Ba Be Bi Bo Bu, je fais des chiffres. La maîtresse me récompense en distribuant des bons points. Le Jeudi il n'y a pas d'école, la mère nourrice fait la grosse lessive, car elle lave et raccommode en plus des siens, le linge de quelques garçons de culture pour gagner quelques sous. Tout ce linge est mis dans la lessiveuse, chargée sur une brouette, elle traîne la brouette et je pousse un peu, jusqu'au lavoir qui est à 400 mètres. Elle me donne les chaussettes, je les savonne et je les brosse, je ne suis pas grand mais le lavoir est très bas.

Ma présence permet à toutes les laveuses de poser des questions à la nourrice.

- Mais qu'est-ce que c'est donc ce petit gamin là, Marie ?

Alors ; c'est presque toujours le même refrain tous les Jeudi. Elle explique qui je suis.

Au printemps je vais dans le champ.

Je fais des trous et y mets une pomme de terre. Puis quelques grains de haricots dans d'autres petits trous, puis des graines de betteraves également dans de petits trous, je recouvre tous ces trous d'un peu de terre, et je tasse en mettant le pied dessus.

Tous les Jeudi, et toutes les vacances sont employés à aider les vieux parents, à faire de petits travaux, et cela m'amuse, et me plaît beaucoup.

Encore enfant, je vais faire les courses, soit à l'épicerie, le charcutier, le lait, le beurre, il y a 2 grosses fermes où il y a beaucoup de vaches, alors, je vais tantôt chez une, tantôt chez l'autre. L'une, c'est le Maire du village, il y a un joli perroquet, il s'appelle JACQUOT, je lui parle, nous nous connaissons, c'est rigolo. Il y a 3 grandes filles, elles sont contentes de me voir, et elles aiment me faire chanter ce petit refrain -"Louizon zon zon, le Clairon au Cul, Trou du Cul de Cochon", et elles éclatent de rire.

Puis, elles me questionnent :

- Qui c'est ta bonne amie ?

J'ai déjà 5 ans, et je réponds :

- C'est la Claire XENARD !

Et dans tout le village les gens s'amusent avec moi, peut-être que je jouais avec cette petite camarade plus qu'avec les autres. Dans la campagne, il y avait beaucoup d'occasions à se trouver mélangés. Il y avait les cueillettes des fruits de toutes sortes, la récolte du houblon, les moissons, les vendanges. Aller glaner les épis, que les cultivateurs laissaient dans les champs, peut-être pour en faire cadeau aux pauvres.

Les grandes vacances en Août et Septembre c'était les récoltes de pommes de terre, betteraves, haricots, il y avait beaucoup de travail, c'était surtout pour les gros cultivateurs qui employaient ces bons vieux, en les exploitant, du matin au soir, pour quelques sous.

Les épis de blé que je glanais, étaient battus au fléau, et je portais le grain chez le boulanger, et il nous donnait de la farine en échange. Cette farine servait à faire des tartes, des brioches, à l'occasion de la fête du village qui avait lieu en Septembre.

Pour la fête j'avais toujours quelques économies, je pouvais faire quelques tours sur le manège des chevaux de bois. De lancer des pelotes sur le jeu des Tontiches et je gagnais quelques noisettes.

Je me payais des berlingots et du nougat, j'étais heureux. J'avais gagné ces quelques sous en allant chercher un paquet de tabac pour le riche cultivateur, qui était voisin du logement misérable que nous habitions. La chambre à l'étage, était dans le grenier, près du foin, de la paille et des fagots de bois, il y avait beaucoup de souris ; au rez-de-chaussée, c'était de gros rats ; il y avait bien une grosse ratière, mais ils faisaient beaucoup de dégâts, dans les pommes de terre et carottes, etc.

Je gagnais quelques sous, en portant des assiettes de pissenlit, chez les gens, puis à garder les vaches dans les champs, surtout en Septembre.

Dès l'âge de 7 ans, je conduisais 8 vaches laitières dans les prés, la patronne me donnait dans une musette des tranches de lard fondus, un récipient de fromage blanc, et une bouteille de piquette, de 10 heures le matin jusqu'à 5 heures le soir. Je ne prenais pas souci de les garder, c'était d'immenses prairies, elles se gardaient pour ainsi dire elles-mêmes, ces vaches de toutes couleurs.

Toutes les vaches étaient mélangées à d'autres petits troupeaux, nous étions 1/2 douzaine de gamins, et même des gamines à les surveiller, pour quelques sous.

Notre plus grand souci, était d'arracher, et de voler des pommes de terre. Nous creusions un petit trou, ramassions du bois mort, allumions ce bois, pour obtenir un brasier et y mettions les patates qui cuisaient sous la cendre, et on se régalait. Nous jouions à toutes sortes de jeux, surtout à sauter à saute-moutons.

Un jour une vache m'a mangé mon gilet et mon béret, toute la bande à bien ri, il y en a qui disaient, si c'est une vache qui est enceinte, elle risque de faire un petit veau, qui sera habillé d'un gilet, et coiffé d'un béret, dès sa naissance.

La semaine de Pâques, je jouais de la crécelle dans les rues, à plusieurs, chaque groupe avait sa rue. On agitait la crécelle, ou brouet, genre de caisse en bois, avec de petits marteaux à l'intérieur, et en tournant une manivelle, cela donnait une forte résonance, puis il fallait dire en chantant : "Au premier coup, réveillez-vous". Pour le deuxième coup ; un peu plus tard, on chantait. "Au 2ème coup : habillez-vous", et à l'heure de l'Office. Au 3ème coup : "Sortez de chez vous".

On nous faisait croire que les cloches de l'église, étaient parties dans les airs, pour aller à ROME et pour y être bénies.

Après les fêtes de Pâques, j'allais quêter chez les habitants de la rue, où j'avais avec ma crécelle, averti les gens de se rendre à la messe j'obtenais quelques sous, mais les gens préféraient donner des oeufs.

Lorsque l'on entendait à nouveau sonner les cloches, qui revenaient, soi-disant de ROME, il y avait une grande joie dans tout le village, tous les parents avaient répandu des oeufs de Pâques en sucre ou en chocolat dans leur jardin, soit sur les salades, soit sur des choux, où même sur la terre ; des voisins qui eux n'avaient pas d'enfants, en avaient aussi semé, et étaient contents de nous voir chercher et ramasser toutes ces sucreries.

Souvent les Dimanche après-midi, pendant les belles saisons, j'allais voir les jeunes gens, et des pères de famille, jouer aux quilles.

Ils m'embauchaient pour remettre les quilles debout, et je leur renvoyais les énormes boules. Elles avaient 2 trous, un pour mettre le pouce, l'autre pour y mettre les 4 autres doigts, les joueurs étaient contents de mon travail, et il me payait avec de petits sous en bronze, mais jamais de pièces de 10 sous en argent, ils n'étaient pas riches et étaient avares.

Et puis il y avait le catéchisme, j'allais à l'église 2 fois par semaine, pour préparer la Première Communion, dès l'âge de 7 ans, jusqu'à l'âge de 11 ans.

Je me levais plus tôt, il fallait être avec le Prêtre, à 7 heures du matin, il y avait des cantiques à apprendre avec l'harmonium, soit en latin, soit en français.

J'ai dû être Servant de Messe pendant 3 ans les Dimanche, pour l'Office du matin, puis l'après-midi les Vêpres, là, je m'y ennuyais, surtout pendant les beaux après-midi d'été, j'aurais préféré aller jouer, ou aller au jeu de quilles.

Tous les ans au mois de Juin, des reposoirs étaient construits, un sur la place du village près de l'église, puis un autre dans la rue principale. Les gens s'étaient transformés en cantonniers pour nettoyer les rues, qui étaient très sales, par les crottes des vaches, des chevaux, des troupeaux de moutons, et même un troupeau de cochons, un gardien soufflait dans une corne, et les habitants lâchaient leurs cochons, devant les maisons, où il y avait toujours un tas de fumier, et même une fosse de purin, les caniveaux étaient noirs de purin, alors les cochons labouraient tous ces fumiers, ils se roulaient dans toute cette fange, après, ils ressemblaient à des sangliers. Le gardien les emmenait dans les champs, et avec leur groin, ils creusaient la terre, pour y trouver des tubercules, il y avait un gros chien noir pour les rassembler, ces sales cochons.

Devant chaque demeure, sur tout le long du parcours, d'un reposoir à l'autre, les gens étaient allés dans le bois couper des branches, et chacun avait construit comme une haie, de ces ramures de toutes tailles, c'était superbe,toute la population était catholique fervente, et le Prêtre en était heureux.

Etant Servant de Messe, avec d'autres gamins, nous formions une procession, nous portions chacun une petite corbeille, pleine de pétales de fleurs, de toutes les couleurs, et nous les jetions en pluie, sur tout le parcours, suivis de tous les habitants, et en chantant des cantiques, à chaque reposoir, le Curé nous bénissait, en levant les bras au ciel, comme s'il nous acclamait. C'était magnifique.

Je n'y ai jamais vu, les maîtres et maîtresses d'école assister à toutes les fêtes d'églises, cependant, mon dernier instituteur avait 3 belles petites filles âgées entre 9 et 13 ans, je ne les ai jamais vu se préparer, à venir apprendre le catéchisme, en vue de faire la 1ère Communion. Toutes sont mortes très jeunes, ainsi que leur maman. Le père mon maître très sévère, je l'ai vu devenir vieillard, il aurait voulu faire de moi, un maître d'école, si il n'y avait pas eu, cette maudite guerre de 1914-1918. Il s'appelait Mr MARTIN.

Lorsque j'ai fait ma 1ère Communion j'avais 11 ans, au mois de Juin 1914, quelques mois avant la déclaration de la guerre le 2 Août 1914.

Ce fut pour moi un grand jour de fête, par une journée ensoleillée, ciel bleu. Tous les camarades avaient revêtu, un beau petit costume à culotte courte. Moi, le plus petit de la bande, je portais un pantalon long en drap, depuis l'âge de 4 ans, la Préfecture ne m'habillait qu'en pantalon long, une veste qui n'était pas à ma taille, j'ai toujours eu honte, en me comparant aux autres, j'en souffrais, sans le laisser voir, surtout devant ces braves gens qui m'avaient un peu recueilli, ils ne s'en rendaient pas compte, que j'étais plutôt minable auprès des autres gamins. Comme cette pèlerine qui m'avait été donnée à 8 ans et qui a toujours été la même, tous les hivers jusqu'à 12 ans elle était grande, j'étais très mal à l'aise car c'était avec un capuchon de fille. Les copains, leurs capuchons étaient pointus, et le mien était tout rond avec des franges, cela les amusait de me faire des réflexions, et comme de tous temps, j'étais questionné. -" Pourquoi que tu t'appelles BELLOT, et non pas DARDAINE, comme tes autres frères ? ", je ne savais jamais bien répondre, et cela me rendait très triste. Et encore beaucoup plus tard, j'ai souvent entendu par des gens, cette réflexion : -" Louis tu as… " ou " Vous avez l'air triste " : j'aurais tant voulu ressembler, aux autres jeunes gens. Comme ces paroles que j'entendais, alors que j'étais déjà un homme : "- Mon pauvre petit, tu ne seras donc jamais heureux ! ". Le Destin était ainsi, je l'acceptais, il n'aurait pas fallu m'apitoyer, je voulais tant me sentir un homme comme les autres.

Tous les communiants, nous sommes réunis sur la place près de l'église, garçons et filles, le Prêtre, les gens du village. Le Bedeau est en tête avec sa belle tenue colorée, grand chapeau, avec sa crosse épée, nous conduit à l'église. Nous chantons le Veni Creator, puis : "Oh Saint Hôtel, qu'environnent les Anges" . Je porte un cierge, j'ai un brassard, un chapelet et un petit livre de messe, tout cela a été prêté par des voisins, car on n'aurait pas eu les moyens de les acheter. A la maison pour la circonstance, la mère nourrice a invité sa soeur Christine et sa fille Delphine avec son mari. Il y a les frères de lait Victor, René, puis André, qui lui est aussi communiant.

Pour le repas, je ne serai pas avec eux, un camarade d'école m'a invité chez ses parents, il y avait beaucoup de monde très joyeux. Je me rappelle du champagne que je buvais pour la 1ère fois, puis je me suis bien régalé, avec de la bonne brioche et des oeufs à la neige.

Un mois plus tard, c'était la Confirmation.

Cela se passait à SENONCOURT, à 5 km de HARAUCOURT, après avoir traversé le village de BUISSONCOURT. Les communiants de 6 villages étaient venus, nous étions nombreux. L'Evêque de NANCY, Monseigneur RUCH, nous a bénis, il a posé quelques questions. A mon copain, il a demandé qui était le Pape, il a répondu PIE-XI. Je n'aurais pas su lui répondre. Cet Evêque était un bel homme, je l'ai revu 2 mois plus tard, il avait revêtu la tenue militaire de Capitaine. Au mois d'Août, la LORRAINE était déjà envahie par l'Infanterie bavaroise.

Il était Capitaine de la CROIX-ROUGE Française, ils étaient cantonnés, dans la commune d'HARAUCOURT, il venait d'y avoir quelques escarmouches avec les Boches, à une dizaine de kms, et un gars du village y avait trouver la mort, les brancardiers l'ont fait porter au patelin, et le Capitaine Meur RUCH, lui fit une petite messe, et je fus choisi pour servir, et nous avons accompagné la dépouille au cimetière à 1 km. Je connaissais bien ce jeune homme, il se nommait Victor CAFAXE. Le Capitaine m'a donné 5 sous, c'était beaucoup.

Il y avait la Salle Jeanne d'Arc, les Prêtres y faisaient jouer des pièces de théâtre. Elle servait aussi de salle de gymnastique, car il y avait une belle section de jeunes gens de 10 à 20 ans, ils partaient faire des concours dans certaines villes. Ils avaient une belle tenue, maillot blanc, culotte courte blanche, bas noirs, béret blanc, et patins blancs, et puis une clique de tambour et clairons pour les faire défiler au pas, en traversant les villages.

Quel dommage pour moi, je n'étais pas autorisé à en faire partie, par crainte d'accidents à la gym.

Toute cette belle société a disparu, par suite de la guerre, la majorité avaient l'âge d'aller au Régiment, et sont allés mourir au Champ d'Honneur.

Après être demeuré pendant 1 an à apprendre à lire et à compter avec la maîtresse Suzanne CHEVASSUS, je change de classe, je suis avec Mr Richard, un gros homme qui était logé dans l'école. Les après-midi, il s'endormait sur son bureau, aussi les plus grands en profitaient pour faire du chahut.

Le fils du Maire, gros cultivateur, était allé jusqu'à lui tirer le pan de sa chemise, hors de son pantalon, quelle rigolade dans la classe.

L'instituteur. Il nous réunit près de son bureau, pour une lecture, chacun avait son livre en main, tout à coup je me sens mal à l'aise, je vomis sur mon livre, il se met à hurler :

- Espèce de sale individu, dégoûtant personnage, insolent moineau, foutez-moi le camp dans la cour !

Cet incident a dû l'empêcher de s'endormir.

A la récréation il fumait la pipe, et cela le faisait cracher, c'en était dégoûtant, le tabac était devenu une drogue. Il n'a profité de sa retraite que quelques mois.

Je suis à présent dans la classe avec les grands gamins de 10 à 13 ans.

Nous avons comme maître Mr MARTIN, il était logé dans l'école. J'étais mis tout au fond de la classe. J'ai eu, mais rarement, des voisins à ma table, des Pupilles de l'Assistance Publique, il y en avait 4 dans la même maison, chez Mme THOMAS ; cette femme faisait l'appariteur, avec un tambour, elle parcourait les rues. A chaque arrêt, elle tapait les baguettes sur le tambour, puis elle déclamait ce qui était sur son papier :

-" Avis ! Défense d'aller cueillir des pissenlits, à partir du 1er Avril ".

-" Avis : Les habitants devront ramasser des pierres, les mettre sur les chemins vicinaux".

-" Avis : Les casseurs de pierres seront payés par mètres cubes, par l'agent VOYER" etc.

Les Pupilles de l'Etat confiés chez elle, étaient très malheureux, tous ceux que j'y ai vu, n'ont connu que la souffrance, la misère, elle les prenait de 6 à 13 ans mais c'était pour les employer aux sales travaux agricoles. Jamais aucun n'est apparu au catéchisme, à l'église, aux fêtes de Pâques, de Pentecôte, Noël, enfin tout ce qui concernait la paroisse. Ceux qui quelquefois venaient à l'école, ils étaient sales, déguenillés, ils étaient déjà fatigués d'être levés de bonne heure pour travailler ; certains, d'être tant maltraités, étaient déjà plutôt voyous, je me rappelle que certains me faisaient peur, tellement il y avait de la révolte dans leur regard, et les habitants les maudissaient plutôt, alors, qu'il aurait fallu leur apporter un peu d'affection. C'était le contraire. S'il y avait un incendie dans un village, tous disaient : -" Mais c'est encore un sale gamin de l'Assistance Publique ". Oui ! Peut-être y en a-t-il eu, par vengeance, contre leurs patrons qui les traitaient en esclaves.

Je revois ces pauvres gars, je me rappelle de leur nom : ANCEY, DUCHENE avec sa jambe de bois, SCHMITT qui aussitôt 13 ans, livrait des sacs de charbons, STEIGER qui avait tellement souffert, était tout débiscaillé, de souffrir de rhumatisme, et a fini en vendant des lacets, installé sur un trottoir en ville, il vivotait dans un biboui mal famé.

Par contre d'autres ont été bien traités, ainsi moi-même ; placé dans cette famille indigente, dès ma naissance jusqu'à 13 ans, j'étais considéré comme faisant partie de la famille, et cela à tout point de vue, j'ai bien fréquenté l'école, j'ai obtenu mon Certificat d'Etudes ; tous les ans, j'étais récompensé à la remise des prix, félicité par les maîtres et le Maire, c'était toujours dans une très belle ambiance avec la population, on recevait un peu de gâterie. Puis un livre.

Un autre placé dès l'âge de 6 ans, dans une petite exploitation, s'est marié avec la fille, puis il est devenu un riche cultivateur, il se nommait : Jean VOGEL. Un autre Emile ZINC, s'est marié avec une fille du village, en sortant du service militaire, il avait appris le métier de maçon, et a construit sa maison, et en a construit beaucoup d'autres.

La bonne de la grande ferme voisine, d'où j'étais placé, était de l'Assistance. Son patron était resté célibataire, il menait joyeuse vie, toujours habillé comme un hobereau, il allait surveiller ses domestiques dans les champs, avec un cheval pur-sang, attelé à une voiture à 2 roues. Tous les Samedi il se rendait à la ville faire bombance.

Puis il a mis enceinte sa jeune bonne, et elle a tout obtenu à l'héritage. Elle a eu un beau grand fils, qui n'a pas continué la culture, la grande cour a été transformée en grand jardin, fleurs et gazons, les bâtiments sont devenus de belles maisons très accueillantes. Lui s'est établi Pâtissier dans la grande ville. La ferme avait été bombardée par des obus allemands et avait été démolie.

Cette brave mère nourrice était allée chercher un autre enfant à l'Orphelinat, il avait 3 ans et se nommait Alfred MULLER, mais elle ne l'a gardé qu'un an, elle avait trop de travail avec lui, car il faisait toujours pipi au lit, elle qui peinait tant du matin au soir, pour pouvoir faire bouillir la marmite de la grande famille. Lorsqu'elle l'a redonné à l'Assistance, j'ai eu un gros chagrin, les premières nuits, je sanglotais une nuit, ces bons vieux, en m'entendant, m'ont dit :

- Si tu pleures, on te remmène aussi à la Moire Cornette ! et comme j'avais peur des Chères Soeurs, je me suis tu.

Mais elle est revenue avec un autre petit, il avait 2 ans, il se nommait Jules GILBERT.

C'est moi qui lui ai appris à marcher et à parler, on avait acheté une voiture pour enfants, genre de gros panier en osier, campé sur 4 roues en fer, pendant les belles saisons, l'enfant était dedans, nous partions dans les champs, tous les outils dans la charrette, et elle se trouvait souvent pleine de carottes, patates, choux, navets, salades, betteraves rouges, etc. Cet enfant devait être rendu, dès le début du mois d'Août 1914, à la Préfecture car la guerre faisait déjà des ravages, dans les campagnes en LORRAINE.

Au mois de Juin 1914, l'école avec la municipalité, me récompensait avec 3 autres élèves, en nous invitant à faire une petite excursion dans les VOSGES, à PLOMBIERES LES BAINS, où les riches se rendaient pour y faire des cures, ou à côté à VITTEL, CONTREXEVILLE, BAINS LES BAINS, etc. Un char à banc nous prenait au village, un domestique du Maire, conduisait un gros cheval, et il nous emmenait à VARANGEVILLE, la gare est à 5 km.

Il y avait le maître Mr MARTIN et sa femme qui aimait beaucoup me taquiner, plus que les autres élèves, cela lui faisait plaisir, et à moi aussi.

Dans des wagons en bois, ainsi que les banquettes, nous filons vers les VOSGES, la locomotive crache sa noire fumée de charbon, nous roulons à l'allure d'un coureur cycliste.

Premier arrêt DOMBASLE-SUR-MEURTHE avec ses immenses usines chimiques de soude caustique, et fabrication de sel blanc raffiné pour la cuisine, 2ème arrêt à BLAINVILLE-SUR-MEURTHE, grand centre de triage S.N.C.F., 3ème arrêt LUNEVILLE, joli château copié sur celui de VERSAILLES, faïencerie réputée en ces temps-là, grande fabrique de wagons S.N.C.F.

Il fait une journée splendide, le ciel est bleu, le soleil brille, nous sommes tous joyeux.

Arrêt à CHARMES, nous voilà dans les VOSGES, puis VINCEY, THAON, pays des tissages, filatures, papeteries, scieries, confitureries, etc.

Nous apercevons un hangar, dedans il y a 2 énormes dirigeables, c'est un terrain militaire, c'est le chef-lieu EPINAL. Ces dirigeables servaient pour faire les grandes manoeuvres, l'Etat-Major était dedans, à 500 mètres de hauteur et pouvait mieux diriger les combats, de tous ces soldats en uniformes de toutes couleurs, qui faisaient semblant de se faire la guerre, afin d'être prêts, si une vraie guerre éclatait. Tous les ans j'y ai vu les fantassins à culottes rouges, veste bleue, les artilleurs le pantalon avec des bandes rouges, tenue bleue très foncée.

Les hussards montés sur des pur-sang arabes, les cavaliers, pantalon rouge avec guêtres noires jusqu'au genoux, vestes à bouton couleur argenté, la veste teinte bleu ciel, très ajustée sur le corps, ils étaient fiers sur leur canasson. Puis les cuirassiers, montés sur de plus gros chevaux, car les hommes étaient très robustes, et pesaient presque 100 kg. Le double de mon corps, moi, ne faisant que 50 kg. On les voyait de très loin ces gars, ils étaient revêtus, d'une énorme cuirasse en cuivre, et le casque également, ils étaient repérables à plus de 10 km de distance, tellement le soleil les faisait briller ; après le casque pendait une belle crinière rousse, un grand sabre pendait le long de sa jambe, puis il tenait une grande lance verticalement. Je les ai vus une seule fois défiler en jouant de la trompette, ils traversaient le village, un peu avant la guerre 1914. Ils venaient de LUNEVILLE et se rendaient à NANCY, au plateau de MALZEVILLE. Il y avait une revue de toutes les garnisons du 20ème Corps. Le Tzar Nicolas de Russie était invité, puis Raymond POINCARE, Président de la République Française.

A cette époque dans les écoles, on nous faisait chanter que des chants patriotiques.

Dans la maison, les vieux nous chantaient très souvent des cantiques, ou la messe en latin.

Le Dimanche matin le grand-père lisait tout haut les exploits de FILLETTE, c'était un journal pour enfants, ils y étaient abonnés, ainsi que le journal LE PELERIN. La grand-mère l'écoutait, tout en préparant la popote de midi. Elle ne savait ni lire, ni écrire. C'est très souvent qu'il s'arrêtait en lisant, il était près à pleurer de certains passages qu'il lisait, il avait un coeur tendre. Je me rappelle toujours qu'étant encore tout petit, il me mettait sur ses genoux et me faisait sauter, tout en chantant : A Cheval dragon, A Cheval dragon, A Cheval dragon, puis il ouvrait ses 2 jambes, cela me plaisait, par contre avec son vrai fils André, jamais il ne l'a pris sur ses genoux, j'ai souvent vu lui flanquer des coups de ceinturon, il devait être têtu, d'ailleurs à l'école, il a obtenu des beaux bonnets d'âne, l'école ne lui plaisait pas, il a toujours continué à écrire comme les petits gosses.

J'avais 4 ans, en été pendant la moisson des blés, ils m'avaient emmené avec eux j'étais haut comme 3 pommes, les blés étaient hauts de 1,20 m. Le grand-père fauchait tout autour de cet immense champ de blé, pour faire un passage à la faucheuse lieuse. Je me suis égaré, j'ai aperçu la route et suis parti vers le village en courant, et surtout en pleurant, j'étais comme un abandonné.

Le fils Victor me prenait par la main les Dimanche matin, à la belle saison, et il m'emmenait à la campagne ou dans les bois, il n'a jamais choisi son frère André. Nous allions aux escargots, aux asperges de bois, aux fraises des bois, aux jonquilles, aux noisettes, etc. Nous repassions par un petit village et dans un café, il me payait un verre de cassis, j'étais vraiment gâté, nous faisions jusqu'à 10 km.

Cela surtout lorsqu'il avait de 18 à 21 ans, moi, j'avais de 6 à 9 ans.

René celui qui fut tué à 20 ans à VERDUN, aux fêtes de la Pentecôte, m'avait payé l'entrée d'une boutique où l'on regardait, pour cinq sous, dans des grosses lunettes qui grossissaient énormément des images, cela m'avait beaucoup impressionné, on y voyait des drames, de la bande à BONNOT, dont les journaux en parlaient beaucoup, puis des vues sur les horreurs de la guerre, nous étions en l'année 1915, j'avais 12 ans, René en avait 18. Il m'emmenait le soir, à la belle saison pour se baigner à la rivière, à la MEURTHE, lui nageait, moi je me mouillais les pieds. Il était lui aussi très gentil avec moi, il m'achetait des bonbons.

Heureusement qu'il a eu l'occasion de profiter un peu, d'instants bien courts de sa vie.

Une jeune locataire du dessous l'avait attiré chez elle, son mari travaillait la nuit, à la filature, elle s'appelait Henriette, elle n'avait que 20 ans. Comme il a bien fait de goûter aux plaisirs, avec cette femme.

Nous sommes le 2 Août 1914.

Guillaume l'Empereur des Boches, nous déclare la guerre, l'Infanterie bavaroise est déjà entrée sur le territoire, jusqu'à 15 km, ils se faufilent dans les moissons qui ne sont pas encore fauchées. On voit défiler dans les habitants des villages envahis avec des troupeaux, des chariots, où sont assis des personnes âgés, mélangés avec des enfants, enfouis dans des meubles de fortune, tout ce monde s'en va sans savoir où, on a tant ouï-dire que ces Bavarois commettaient des atrocités, déjà à la guerre de 1870.

L'armée du 20ème Corps de LORRAINE les arrête, c'est la bataille du Grand Couronné, il y a des luttes corps à corps à la baïonnette, notre artillerie avec les canons d'obus 75 les fait reculer sur leur territoire.

Tous ces petits villages de LORRAINE sont beaucoup démolis, les habitants, un bon nombre, ont voulu retourner pour reprendre leur vie, l'armée fournit des baraques en tôle pour abriter les gens et les bêtes.

Nous sommes en Septembre 1914.

Jour et nuit l'armée française est en déroute, c'est la retraite de MERHANGE, les Boches avaient su attirer en pays annexé nos soldats pleins d'ardeurs, tous croyaient aller facilement à BERLIN. Hélas ! les 4 années de guerre atroce se sont passées sur le sol français.

Je revois tous ces Régiments de toutes armes reculer vers NANCY-TOUL-PONT-A-MOUSSON, talonnés par le Kronprinz, qui croyait déjà à la victoire.

Je vais sur mes 12 ans, la méchante femme, cultivatrice qui martyrise les enfants que lui confie l'Orphelinat, en les faisant travailler dès l'âge de 7 ans, à de sales et rudes besognes, parcourt les rues avec son tambour. Elle braille.

- Avis ! Tous les hommes jeunes et âgés non mobilisables, doivent se présenter à la Mairie. Tous ceux qui peuvent travailler sont mobilisés pour enterrer tous les soldats qui sont morts, afin d'éviter le choléra par les mouches et la grande chaleur.

Et puis voilà que les Boches envoient des obus, des maisons reçoivent des projectiles, des incendies éclatent, c'est la panique ; le cultivateur voisin attelle 4 chevaux à un gros chariot et avec ma famille nourricière, nous grimpons dessus avec des voisins et nous nous dirigeons vers St NICOLAS DE PORT, distant de 6 km. La route directe nous est barrée par l'armée, nous devons passer par le village de BUISSONCOURT, LENONCOURT, ART-SUR-MEURTHE, nous sommes écartés de la zone de combat. Un petit fortin répond à l'artillerie ennemie, notre village était dans la ligne de tir français et boche.

Nous débarquons à St NICOLAS, nous logeons chez Tante Christine, qui est la soeur de la grand-mère nourrice, nous venions chez elle, toujours pour les fêtes de Pentecôte. Elle venait nous rendre visite, surtout pour la fête du patelin à HARAUCOURT, elle était toujours accompagnée d'une de ses filles qui se nommait Delphine, son mari et leur gamin de 10 ans. Cette tante avait 9 enfants et était veuve. Elle avait 6 fils appelés sous les drapeaux.

J'aimais venir lui rendre visite à St NICOLAS, elle nous mettait des paillasses par terre, et c'est les cloches de la basilique qui nous réveillaient, car nous venions surtout, lorsqu'il y avait des fêtes d'église. Toutes les cloches faisaient un joyeux carillon. Il y avait une énorme cloche, appelée le Bourdon, elle pesait 20 tonnes, on l'entendait à la fin de la messe, pour les grandes fêtes.

Nous voilà chez elle, considérés en évacués, la ville nous trouve vite un logement rez-de-chaussée. C'est tout près d'un tissage, filature.

Je vais à l'école laïque, ici il y a deux sortes d'école, en face il y a une école libre catholique.

La ville est divisée, les laïques ne fraternisent pas avec ceux qui sont pour l'église, je trouve cela bizarre. Il y a deux fanfares, une laïque et l'autre chrétienne.

Mon nouveau maître est Mr VERON, lui aussi est évacué d'AUDUN-LE-ROMAN, la guerre a démoli son patelin dans la MEUSE. Près de VERDUN.

Nous sommes à la fin Septembre.

Les combats font encore rage à une vingtaine de km. Sur le Port du Canal, les soldats de la CROIX-ROUGE, les brancardiers sont débordés, tellement il y a de blessés. La salle des fêtes, tous les hôpitaux sont pleins, les trains sont emplis de soldats mourants, alors ils sont obligés de les déposer sur le Port du Canal, en attendant de pouvoir les descendre dans les péniches, ils sont là exposés sous le soleil, personne pour nous empêcher de voir ce spectacle atroce, les mouches couvrent leurs blessures béantes, les Boches sont mélangés aux Français. On en voit mourir de trop graves blessures, ils sont dans le coma.

Mais voilà que des obus allemands tombent sur la ville, les bons vieux prennent peur et ils décident de partir en direction de la capitale de la LORRAINE, NANCY. La nuit tombe et un orage éclate, le tonnerre se mélange aux bruits de l'éclatement des obus. Le petit Jules GILBERT est mis dans la charrette en osier, cet enfant sera redonné à l'Orphelinat, en arrivant le lendemain matin à NANCY.

Nous nous sommes arrêtés à LANEUVEVILLE DEVANT NANCY. Des gens qui nous ont reconnu, en passant, se sont écriés :

- Mais ! Où est-ce que vous allez donc braves gens ?

Et nous avons couché chez le vendeur de bidons d'huile et de Savons de Marseille, et même des harengs frais. Nous étions de ses clients.

Nous voilà à la ville, on constate qu'elle a été bombardée.

La grand-mère porte l'enfant aux Enfants Assistés. Elle pouvait aussi bien se débarrasser de moi, en même temps, je pense qu'elle a besoin des quelques francs que lui paie l'Etat, et comme il ne lui reste plus que 17 mois à me garder, l'Etat, me reprenant dès l'âge de 13 ans.

Le Conseil Municipal de la ville est débordé avec tous les réfugiés qui arrivent d'une centaine de villages. Tout est complet partout. Nous sommes installés dans les bâtiments des colonies scolaires de GENTILLY, en dehors de l'agglomération. De la paille est étendue sur le ciment à terre, et les familles se débrouillent chacune à sa façon pour se reposer. Cela dure 8 jours, cette vie de clochards. Tout le monde est rempli de poux, nous sommes nourris à la Soupe Populaire.

On nous déménage pour être hébergés à la caserne MOLITOR, Rue Blandan, les soldats sont à la guerre ; nous prenons leur place. Notre chambre est au 4ème étage, il y a 30 lits par chambrée. Les femmes sont mises à part, dans d'autres chambrées.

Ce sont des femmes réfugiées, qui font la popote dans les grandes cuisines militaires.

Nous mangeons les morceaux, que l'on ne peut donner aux poilus, qui sont sur le front. C'est-à-dire les bas morceaux, le foie, le mou, la tête, les pieds.

Les enfants qui n'ont pas l'âge de 13 ans vont à l'école GRAFFIGNY. Cela ne dure pas longtemps, la guerre ne se fait plus en LORRAINE, impossible à l'ennemi de passer. Il y a 17 forts tout autour de NANCY, plus des redoutes et canons antiaériens. Les Boches s'acharnent en ARGONNE, dans la SOMME, les VOSGES.

Nous revenons à St NICOLAS DE PORT.

Nous trouvons un logement au 2ème étage, le grand-père maudira comme dans cette caserne MOLITOR, les escaliers, ses jambes sont très mauvaises.

Etant pendant 3 semaines dans le quartier militaire, un jeune avait créé une petite chanson. Je me rappelle d'un couplet.

Un jour ce jeune s'est penché à la fenêtre du 4ème étage, il a tombé et s'est tué.

C'est à la caserne MOLITOR

Que les réfugiés sont réunis

Dans de belles chambres où l'on dort

Et où ils sont très bien nourris

La guerre est une chose bien triste

Que de familles sont malheureuses

Combien de mères deviennent grises

En pensant à leurs pauvres vieux

Mauvais Prussiens vous serez châtiés

D'avoir commis toutes vos lâchetés.

Nous voilà donc de nouveau habitants de St NICOLAS. André et moi avons 12 ans et demi, avec son père nous devons retourner à HARAUCOURT pendant une semaine. Son père, s'il veut être payé pour les travaux des champs qu'il avait entrepris avant la débâcle, doit arracher les pommes de terre et les betteraves. Les éclats d'obus, avec les Schrapnels, ont beaucoup transpercé des betteraves, des alouettes ont été massacrées dans leurs nids.

Le soir nous retrouvons l'ancien logis, nous nous couchons comme des clochards, la literie a disparu, soit le vol, soit dans de petites tranchées creusées par les soldats, nous n'avons rien récupéré.

Ce n'était ni de la soie, ni de fines toiles, mais c'était leurs biens, de ces pauvres vieux.

Pour les dommages de guerre, ils étaient trop pauvres, ils ont été oubliés, et cependant ils avaient 3 jeunes fils, qui défendaient la FRANCE.

Tous ceux qui étaient aisés ou riches n'ont pas été oubliés dans le scandale des Régions Libérées.

L'hiver nous allons dans la forêt pour ramener du bois mort, avec une brouette et la charrette en osier. C'est l'hiver, le froid est rigoureux.

Nous allons aussi piocher dans les déchets de l'usine à gaz, pour ramasser quelques morceaux de coke. Nous subissons toutes sortes de privations, dès le premier hiver 1914-1915, je vais avec une gamelle récolter des restes de la tambouille des soldats, les patates sont cuites à la graisse de boeuf, ça a un goût de suif.

Je viens de passer mon Certificat d'Etudes, je vais avoir 13 ans.

J'ai la joie de voir arriver en poilu le fils qui a 19 ans, René, il vient de terminer ses classes, il obtient une permission de 8 jours. Puis il rejoindra son Régiment, et ira se faire tuer à VERDUN.

Puis un peu plus tard, c'est Victor, le 2ème fils qui arrive, sa maman lui ouvre, l'embrasse et se met à pleurer. J'entends encore son fils lui dire :

- Si tu pleures, je m'en retourne de suite !

Pour la pauvre mère, c'est dur de retenir ses larmes, elle est si triste d'avoir perdu à la guerre son gamin d'à peine 20 ans.

Nous sommes en Février 1915, j'ai 13 ans.

La mère m'emmène voir le maître à l'école, lui dire que je quitte la classe, je lui dis :

- Au revoir, je vais aller travailler, c'est l'Etat qui me reprend, mon gain sera placé à la Caisse d'Epargne.

Un matin je suis encore au lit, la mère vient d'aller chercher son lait, près de la laitière qui passe tous les matins, avec sa voiture attelée de deux chevaux. Elle me dit :

- La laitière veut bien te remmener avec elle, pour aller travailler dans sa ferme, mais je te garde encore 3 jours.

Bien sûr je suis content, puisque pour pouvoir vivre il faut travailler pour gagner des sous.

Son dernier fils qui a eu 13 ans, est placé depuis 3 mois chez le boulanger d'en face, et il est content.

Moi Pupille de l'Etat, je n'ai droit qu'au travail agricole.

Ma vie de famille est finie, elle a duré de ma naissance jusqu'à l'âge de 13 ans. Je ne me souviens pas d'avoir prononcé le mot : maman et papa. On ne me l'a jamais appris, quel dommage. Avec les fils, on disait bonjour, bonsoir lorsqu'ils parlaient de leurs parents, je les entendais dire la mère, le père. Etant plus grands, ils disaient bonjour la mère. Moi ! je ne pouvais pas le dire, il aurait fallu me laisser croire étant petit qu'elle remplaçait ma maman. Alors ! à partir de l'âge de 13 ans, ce fut la grand-mère, le grand-père, jusqu'à leur mort. Ils avaient 83 ans.

 

 

.c.ADIEU MA VIE D'ENFANT;

J'ai 13 ans.

Nous sommes le 16 Février 1916. Je fais connaissance de la laitière, la fille de la ferme où je vais travailler aux travaux agricoles, soigner les bêtes, mais plutôt les chevaux.

Je connais tous ces travaux qui m'attendent, depuis tout petit, j'ai eu le loisir de contempler tous les cultivateurs dans mon ancien village. Cette fille ne me dit pas un mot. Je monte près d'elle dans la grosse voiture attelée de 2 jeunes chevaux. Il fait froid, il tombe une pluie, neige fondante. Elle me donne une vitre à tenir, car elle se casserait dans le chaos. Je n'ai pas de gants, j'ai les mains gelées. C'est à LUPCOURT qu'elle m'emmène, en passant par VILLE-EN-VERMOIS, à 6 km. Je connais vaguement le coin, tout le long du parcours, cette fille ne me pose pas de question, elle n'est vraiment pas curieuse pour me connaître.

Elle a l'air de s'intéresser à lire le journal, je vois le PETIT PARISIEN, l'ECHO DE PARIS, le MATIN.

Nous arrivons à LUPCOURT, il n'y a que 100 habitants. La voiture entre dans la cour de la ferme.

Patrons et domestiques sont réunis pour me voir débarquer. Pas d'applaudissements, je devine plutôt de la désillusion à me voir si petit, pour faire de si pénibles travaux agricoles.

La fille Joséphine m'appelle le Gosse. Si j'avais été un chien, j'aurais été mieux accueilli, j'aurais même eu droit, peut-être, à des caresses.

Le patron est un homme obèse, un gros ventre flasque qui pend sur les cuisses, retenu par des courroies. Il a des grandes moustaches qui lui tombent sur le menton, c'est écoeurant à le voir manger, il est atteint d'hydropisie, ses pieds, ses jambes sont énormes, il ne bouge que chaussé d'énormes sabots.

La patronne est un peu rondouillarde, elle ressemble à une Chère Soeur. Avant les repas, elle fait le signe de croix et récite le Bénédicité. C'est elle qui dirige tout le travail, le vieux étant impotent.

Il y a une écurie avec 20 chevaux, je suis présenté à 2 commis, je logerai avec eux, dans un réduit, c'était un box à poulains. Mon lit est une énorme caisse emplie de paille, par-dessus il y a une sale paillasse. Il y a ce qu'on ose appeler des draps, que la troupe qui cantonnait dans les granges ont laissées à l'occasion d'une alerte. Les soldats venant du combat y viennent se reposer. Pour eux c'est un demi repos, ils sont là 2 jours, 4 jours, quelquefois une semaine, c'est déjà plus rare. C'est souvent la nuit qu'ils doivent précipitamment repartir sur le front, qui n'est qu'à 20 km.

Depuis mon arrivée, j'ai vécu avec toutes les sortes de poilus de FRANCE, de toutes nos colonies, puis les Américains en été 1917.

Les Anglais sont venus également au printemps 1917. Ils ont construit sur les terrains de la ferme que j'y avais tant labourés, un immense aérodrome pour gros avions de bombardement. Jusqu'après l'Armistice le 11 Novembre 1918, je me suis trouvé mélangé avec les pauvres poilus.

Dès mon arrivée, je mets des chaussures de soldats à mes pieds, ils en laissent toujours, et pendant toute la guerre, je m'habillerai en poilu français, américain ou anglais.

A l'écurie je suis seul dans ma caisse de paille ; après le repas du soir, je viens m'y étendre, il y a près de moi 2 commis qui sont assis et qui discutent. C'est très mal éclairé, l'électricité ne viendra que 10 ans plus tard, pour l'instant, c'est une lampe tempête à pétrole que l'on trimbale dans tous les coins.

Je suis bien triste, je ne peux m'empêcher de pleurer. J'ai perdu ma 2ème maman.

Dans la ferme il y a un fils, ils est absent, il est à la guerre, sur le front, qui est à 20 km de NANCY, il a 21 ans. Il sera tué à 22 ans, dans un corps à corps, au BOIS LE PRETRE, près de PONT-A-MOUSSON.

Je me rappelle qu'un soldat cycliste est venu pour annoncer sa mort à ses parents.

Aussitôt il fut attelé un cheval au TILBURY et elle est partie, sa maman, pour le revoir, avant qu'il ne soit enseveli.

J'avais eu l'occasion de le voir à sa 1ère permission, c'était un beau grand jeune homme ; à table, il racontait ses exploits contre les Boches.

J'ai travaillé avec lui aux travaux des champs, il me parlait gentiment. Il était comme sa soeur Joséphine. Assez gentils. Sa soeur ne me gâtait pas. Je n'étais qu'un pauvre gosse. Les derniers mois avant sa mort, il avait reçu une blessure à la jambe, il était à l'hôpital de BAYON. Je suis allé conduire en voiture sa maman pour le voir, j'ai dételé le cheval dans l'écurie d'une amie à elle. J'ai soigné le dada, j'étais invité à manger chez ces gens. La maman est restée près de son fils, je l'ai aperçu au moment du retour.

C'était en plein hiver, il faisait très froid, les routes étaient enneigées, j'y ai vu une voiture mais à moteur, qui était dans le fossé, ce devait être une voiture militaire, car il n'y en avait pas d'autres, pendant cette guerre.

Ce fils à son retour au combat, m'avait dit :

- Louis ! Tu prendras bien soin de mes petits poulains.

Et je ne devais plus le revoir.

Ce fut atroce pour la maman et sa soeur. C'est lui qui devait à son retour de la guerre, continuer à faire marcher le train de culture.

Dans mon pucier, à l'écurie, je couche seul, l'autre commis habite le village, ses parents tiennent un café. Il va se coucher chez lui, il a 19 ans, il devrait être mobilisé, mais il n'était pas bon pour le service, il sera appelé plus tard, mais il n'ira pas au combat.

Le patron vient nous réveiller à 4 heures du matin, ou bien c'est la patronne.

- Debout messieurs ! Il est l'heure.

Je dois monter l'échelle pour aller au grenier à foin. Je le fais tomber en le secouant pour chasser la poussière, puis le partager à chaque cheval, dans leur râtelier.

Ensuite on me donne une étrille et une brosse, je passe l'étrille sur tout le corps des chevaux, ils doivent prendre cela pour des caresses, puis ensuite la brosse, il fait très sombre, j'ai encore sommeil. J'ai du mal à gratter le dos des bêtes, je suis trop petit.

Un commis vient me montrer son étrille, en me disant :

- Regarde les poux qu'il y a dessus !

Puis il souffle fort et je reçois toute cette sale poussière dans les yeux, je suis aveuglé, mais tous ont bien ri. Il y a 2 hommes, c'est des déchets. Il y a là aussi le berger de la ferme, j'apprends qu'il est le 1er commis. C'est l'homme de confiance. En plus de son troupeau de 130 moutons, il s'occupe des travaux de culture. Il fait ses rapports à la patronne.

A 5 heures du matin, après avoir fait boire les chevaux, je leur distribue de l'avoine.

Nous allons boire un verre d'ersatz de café sucré à la saccharine. C'est la guerre, nous sommes rationnés.

C'est le matin du 17 Février 1916

Le jour commence à se lever. Il est près de 6 heures. Nous revenons à la cuisine. Nous mangeons quelques tartines de fromage camembert, qui n'était plus vendable à l'épicerie et que l'on donne à la laitière, et pour faire descendre, on boit un verre de piquette.

J'attelle 4 chevaux et j'accompagne Mr Jules CONTE, qui lui tiendra la charrue, et moi avec un fouet je fais avancer les chevaux. J'ai froid aux pieds, aux mains, aux oreilles, il gèle, je ne me réchauffe pas, quand je peux enfiler mes mains dans les cuisses d'un cheval, cela fait du bien. Mr CONTE est un réfugié de SORNEVILLE, son village a été démoli.

A 101/2 nous revenons à la ferme, les chevaux doivent manger, afin de pouvoir retourner à la charrue à une heure de l'après-midi. Je dois refaire tomber du foin pour le mettre dans le râtelier, puis les détacher pour qu'ils aillent à l'abreuvoir. Ce genre de travail sera répété tous les jours, matin, midi et le soir, pendant les 6 années que j'ai dû travailler dans cette ferme appelée la Ferme du Château.

Il y a 25 vaches laitières, il y a souvent des naissances de petits veaux, c'est un homme qu'on appelle Marcaire qui s'occupe seul du troupeau, pour leur donner 3 fois par jour à manger des betteraves coupées en tranches fines, mélangées à de la menue paille arrosée de sel.

Il doit les traire matin et soir, cet homme se nomme Benjamin, il est Italien.

Le berger se nomme Abel FRIAND, c'est un grand fort gaillard, qui était mobilisé en 1914 et dès les premières batailles, il fut blessé à la main, ses doigts ne fonctionnaient plus, il était réformé.

J'étais embauché par lui, à la bergerie, pour la castration des petits agneaux, tous les ans au printemps, il en naissait une centaine.

Je devais me tenir appuyé debout contre un poteau, le berger me mettait l'agneau entre les bras, et je lui maintenais les 4 pattes. Il lui ouvrait la bourse et c'est avec les dents qu'il lui retirait les testicules, puis il mettait ensuite un alcool spécial, et fermait la bourse, en la pressant entre ses 2 mains, et il leur coupait en même temps un long bout de la queue, un vrai travail de bourreaux, l'agneau je le reposais non pas à terre, mais sur le fumier, qui était serré à dur, car tout le troupeau se déplaçait continuellement sur ses crottes, mélangées de paille. C'était enlevé, tout ce fumier, une fois par an, le couper en tranches à la hache, c'était un énorme travail. Où je posais l'agneau, il ne bougeait plus, il subissait toute cette chirurgie sans le moindre cri de douleur.

Avec les tas de fumier, celui des vaches, celui des chevaux, et puis les moutons et les fosses à purin que je devais pomper dans un énorme tonneau à purin, j'étais toujours dans la bouse et le pipi, c'était très dur à pomper, rien ne fonctionnait bien, ni la pompe, ni la vanne du tonneau, quand je voulais l'ouvrir, je me faisais arroser mes guenilles qui pourrissaient sur mon petit corps. J'étais rongé par les poux de tête et les poux sur tout le corps, je n'étais qu'une plaie ; avec le froid, j'avais des crevasses plein les mains, des engelures aux pieds et aux oreilles.

Souvent des soldats me disaient :

- Mais tu es trop jeune et trop petit pour accomplir ces durs et sales travaux.

Je ne savais quoi leur répondre.

Lorsque je causais avec des poilus, la patronne venait me dire que j'étais employé pour travailler, et seulement là pour travailler, après être levé depuis 4 heures du matin, et les grands mois d'été levé à 3 heures du matin, et ne finir la journée qu'à 9 heures du soir. C'était le bagne.

J'ai eu l'audace un jour d'écrire à la Préfecture à NANCY, je me plaignais des mauvaises conditions, dont nous étions traités chez les patrons cultivateurs. Je n'ai jamais vu l'Inspecteur venir nous rendre visite, nous sommes placés là, comme si nous étions punis de nous être mal conduits, alors qu'il n'y a rien à nous reprocher.

J'ai reçu une réponse. Elle disait : " Si tu recommences à te plaindre, tu iras en Maison de Correction. C'est la prison. Ce n'est pas de cette façon que l'on peut obtenir de bons sujets dans la vie ".

Nous sommes au mois de Juin 1917.

Par une belle matinée ensoleillée, je vois arriver 2 nouveaux enfants de l'Assistance Publique, il y a une fillette de 13 ans, elle s'appelle Suzanne TOURAIDE, puis le gamin de 13 ans est vêtu d'un tout petit costume de marin en coutil, culotte courte, très belle petite veste, puis le joli chapeau en paille fine, avec le ruban Jean BART de la marine. Il se nomme André GEOFFROY, il avait été évacué dès le début de la guerre, à ALGER.

Dans ma grosse caisse de paille, moitié pourrie, je ne dormirai plus seul, nous coucherons ensemble.

Il n'est pas plus grand, ni plus fort que moi, déjà à peine débarqué, il est déjà désigné pour aller cet après-dîner faner le foin coupé, avec un râteau C'est un vrai bambin. Aussitôt après le repas de midi, il découvre une roue en fer et avec un morceau de bois, il se met à courir avec cette roue qu'il pousse avec son bâton. On ne peut croire qu'avec sa belle petite tenue, il va vite connaître l'enfer.

L'après-midi il fait très chaud à manier le râteau jusqu'au soir, je le vois souffrir, il a soif, il débute et il faut suivre la cadence des autres, même la petite bonne est embauchée. Nous sommes 6. Le travail est toujours très pressant, car si il arrive un orage, tout ce qu'on aura fait, il faudra le recommencer aussitôt que le soleil se montrera, puis le fourrage est toujours moins bon et il y a tant d'autres travaux à faire.

Les patrons ont si peur de ne pas venir riches, pourtant ils ne nous paient pas grand chose.

Ce gamin je l'ai revu beaucoup plus tard, il avait 30 ans, il s'était marié et avait un enfant. Il devait se suicider, en mettant son corps entre des tampons de wagons.

Il avait attrapé de gros rhumes les hivers à la ferme, et jamais il n'a été soigné, puisque c'était : " Marche ou crève ", il était atteint de léthargie, les sinusites étaient tournées en humeur.

Il faisait tenir son pantalon en velours, qu'il avait ramassé des poilus, avec un fil de fer, qui était toujours trop serré, cela l'empêchait de respirer. Il chantait des refrains militaires, que lui avaient appris les gens qui l'avaient recueilli jusqu'à l'âge de 13 ans.

Le premier Noël passé à la ferme, il avait été invité le soir chez les patrons ; me trouvant dans la cour, je l'entendais chanter. Je n'étais pas invité, je les boudais depuis un certain temps.

Moi, à mon 1er Noël, la patronne me dit :

- Si tu viens ce soir à la Messe de Minuit, je te ferai un chocolat.

En revenant, une assiette creuse emplie de gros pain, baignait dans le chocolat, le pain avait épongé le chocolat, j'ai avalé cela sans aucun plaisir, j'étais seul sur la grande table. Eux ont fait un bon Réveillon de Noël.

Je me rappelle mon premier hiver.

Il y avait un manège, trois chevaux y étaient attelés et comme ils tournaient pendant des heures, on leur mettait des oeillères sur les yeux. Le travail consistait à engrener toutes les moissons récoltées, seigle, orge, avoine, petits pois secs, petites féveroles. Cela nous occupait les mois d'hiver. Et puis on nous envoyait couper des branches au bord des ruisseaux, c'était souvent des saules, ces branches étaient mises en fagots.

Mais voilà, j'avais encore l'âge où l'on pense encore à s'amuser. Il y avait des grandes plaques de glace, alors je m'amusais à patiner, oubliant que je devais travailler. Or, le berger, tout en surveillant son troupeau, était désigné pour nous surveiller. Le soir il m'a amené près de la patronne, il a fait son rapport, elle s'est mise en colère et m'a flanqué une grande gifle, qui m'envoya contre le buffet. J'ai toujours détesté ce berger. Il se goinfrait, et était souvent entre deux vins, et devenait violent.

J'ai entre 15 et 16 ans, en 1918.

Il paraît que je peux conduire une charrue.

C'est la petite bonne Suzanne, qui est désignée pour fouetter les 4 chevaux, moi je maintiens les bras de la charrue pour tracer des sillons droits.

Elle aime partir au champ et revenir à l'écurie et être assise sur un cheval.

Tous les matins j'attelle les 2 chevaux à la voiture de la laitière, elle part à 6 h 1/2 distribuer le lait à St NICOLAS DE PORT. Certains Dimanche en hiver, je pars avec elle. Je porte du lait chez les gens, beaucoup ont préparé leur casserole et j'y verse la quantité de lait demandé.

A 10 h 1/2 la tournée est finie, mais ces rares Dimanche, je ne repars pas avec elle. Je vais passer la journée chez les bons vieux. Leur fils André, avec un de ses copains, m'emmènent au cinéma. Cela ne me distrait pas, je suis tellement fatigué que je m'endors, et lorsque la salle rit d'un bon coeur, cela me réveille, puis je remets ça.

Le soir après le repas, je reprends le chemin de retour à la ferme dans la nuit. J'ai souvent peur, dans le calme de la nuit, je ne rencontre pas âme qui vive, il me faut traverser le premier village de VILLE EN VERMOIS, un ruisseau profond longe la rue sur toute l'étendue de ce sale patelin, et comme je n'ai pas une bonne vue, c'est très scabreux. Puis en arrivant à LUPCOURT, c'est dangereux aussi, une rue tortueuse mène à la ferme, c'est encombré de charrues, de herses, de fumiers, de fosses à purin, c'est la guerre, toutes les lumières sont interdites, de peur des avions ennemis qui viennent repérer les camps d'aviation, et les ouvrages militaires, et dépôt de munitions.

A VILLE EN VERMOIS, il y a le camp de petits avions de chasse. Il y a là l'escadrille CIGOGNE, l'avion le VIEUX CHARLES, c'est l'appareil de l'As des As le grand héros GUYNEMER, j'ai eu la joie de toucher son appareil, je le revois monter dans son zinc. Un mécanicien devait faire tourner l'hélice à la main, puis dès que le moteur ronflait, c'était le départ sur les lignes ennemies, toutes proches, et il allait chercher la bagarre dans le ciel, et lui, comme tous ses copains de l'escadrille, se mitraillaient, cela souvent au-dessus de nos têtes puisque tous les habitants de ces petits villages travaillaient dans les champs.

C'était presque beau à voir ces combats, ces petits avions tournoyaient tels des hirondelles pour pouvoir mieux se mitrailler. Il y avait toujours de la casse, soit : qu'il piquait du nez en tourbillonnant comme une feuille morte et allait s'écraser sur le sol, ou blessé il pouvait aller atterrir dans ses lignes, si l'avion était encore potable.

Sur les terres où j'ai tant labouré et semé des céréales, les Anglais viennent de construire un immense aérodrome. Entre les 3 petits hameaux, AZELOT, BURTHECOURT, et LUPCOURT, il est séparé de 4 km du petit camp d'aviation de GUYNEMER.

Des milliers d'Hindous des colonies anglaises travaillent à aplanir le terrain.

Début 1917, de gros avions de bombardements s'élèvent lentement dans le ciel, ils tournoient au-dessus de nos têtes, pour prendre assez de hauteurs. La frontière n'étant qu'à 20 km, ils ne peuvent se trouver assez hauts dans le ciel, pour ne pas être déjà pris dans le tir des canons ennemis trop tôt.

Ces gros avions sont lents et sont une cible facile, ils n'atteignent pas tous leur but de pouvoir bombarder la RHÜR et des villes allemandes, certains ne rejoignent plus la FRANCE, d'autres arrivent à tomber dans nos lignes, mais hélas ! toujours avec fracas.

J'en ai vécu de ces drames affreux.

A son tour, cet aérodrome d'avions anglais était souvent bombardé la nuit.

Avec toujours des victimes et des hangars d'avions démolis.

Jusqu'à la fin de la guerre, j'ai toujours eu peur, c'était encore la zone de combat, mais seulement par la présence des avions boches, jour et nuit.

Ils venaient lancer leurs bombes, et les canons de tous les forts leur tiraient dessus, et tous les projectiles retombaient comme une pluie de fer.

Dans le jour, rien pour se mettre à l'abri. La nuit, j'étais rassuré, car je me trouvais en dessous d'une grosse meule de foin, c'était le grenier.

Des obus entiers retombaient sans avoir éclaté, ils faisaient un bruit lugubre en retombant, cela me semblait long, je tendais le dos de peur, peut-être va-t-il me tomber sur la tête. J'avais toujours envie de me mettre sous un cheval, mais si le cheval venait à être tué, j'aurais été tué écrasé. Ces braves chevaux eux, ne connaissaient pas la peur, pendant ce temps ils se reposaient, je m'imaginais qu'ils étaient contents.

Le berger se met un jour à sortir la poudre d'un gros obus, il décide d'y mettre le feu, il allume son briquet, la poudre doit sans doute produire des émanations invisibles, la flamme n'était pas encore sur la poudre qu'elle éclatait, lui brûlant toute sa moustache, ses cils et sourcils, et les cheveux visibles, il a vraiment l'air bizarre, j'ai presque envie de rire mais lui, est plutôt vexé, les patrons ne le reconnaissaient pas, et il s'est fait un peu réprimandé.

Je viens d'avoir 17 ans.

Je suis invité au mariage de Victor, celui qui aimait tant m'emmener faire la cueillette de fraises ou de noisettes dans les bois. Il est rentré de la guerre, il est resté soldat pendant 7 années, 3 ans pour accomplir son service militaire, puis les 4 ans de guerre soit : 7 ans.

Il ne m'a pas oublié, je suis toujours pour lui un peu comme un frère. Enfin je suis vêtu d'un modeste costume genre toile de sac, la facture est envoyée à la Préfecture, les patrons s'en tirent bien, il n'y a aucun contrôle, c'est mon argent puisqu'il paraît que les quelques sous que je gagne sont mis sur un livret que je toucherai à 21 ans.

Nous sommes réunis tous les invités, une quinzaine, avant de passer à la mairie ; j'ai comme cavalière une nièce elle se nomme Gabrielle, elle n'est pas un ange. C'est elle qui sert la messe dans son hameau, à GELLENONCOURT 50 habitants. On me fait asseoir près d'elle, elle a 17 ans, elle est très forte, je me sens mal à l'aise, c'est la 1ère fois que je suis près d'une fille, j'ai 17 ans, je me sens encore un gars pas dégourdi, je n'ai jamais de contacts qu'auprès des animaux de la ferme, au village personne ne m'invite à pénétrer dans un foyer.

A un moment, croyant faire plaisir à cette fille, je lui pose ma main sur la cuisse, aussitôt je reçois une grande gifle devant tout le monde, je me serais mis dans un trou de souris, j'avais honte, elle a dû avoir peur que je la viole, moi l'innocent. Seul le grand-père nourricier, pour me consoler, a dit :

- Oh ! Gabrielle, ce n'est pas gentil d'agir ainsi.

Entre les familles il était prévu que je marierais avec elle en sortant du service militaire, elle m'a brodé mes initiales sur une pochette. C'était une cousine et la famille. Le lendemain la noce se faisait chez les parents de la mariée, en pleine campagne dans une belle maison isolée à 5 km. Nous étions une bonne vingtaine. C'était par une journée magnifique, en Juin tout était fleuri, un soleil radieux et avec le chant des oiseaux, surtout le chant de l'alouette, je me sentais vraiment heureux de vivre.

La journée se passa agréablement, cette Gabrielle je l'avais plutôt oublié.

Vers 4 heures de l'après-midi, je fus désigné pour la reconduire dans son patelin de 50 âmes à GELLENONCOURT, j'ai eu la chance que 2 autres jeunes filles ont décidé de faire bande avec nous, l'une était la soeur de la mariée, elle était jalouse et me reprochait d'avoir choisi comme cavalière cette énorme Gabrielle dont j'étais si ennuyé que l'on me l'ait collé. Cette soeur s'appelait Clémence, elle était assez jolie, avec un beau teint frais, je l'aurais préféré. Ses parents avaient même désiré qu'après mon service militaire, ainsi que celui du cadet André qui avait mon âge, ils ne feraient qu'une noce, comme il y avait encore une autre soeur qui se nommait Jeanne par conséquent, moi, j'épouserais Clémence, et le dernier né de la famille qui m'avait recueilli, André, épouserait Jeanne. Hélas ! les années passèrent et aucun mariage ne se fit.

J'ai repris le dur travail des champs, à la ferme, voilà bientôt 2 ans que l'Armistice de la guerre 1914 a été signée.

La fête foraine de NANCY bat son plein, j'ai une envie folle d'aller la visiter. C'est le mois de Juin, les fêtes de la Pentecôte, je ne suis invité nulle part, c'est Dimanche, ça y est, je me décide, il est 1 heure de l'après-midi, le soleil brille, je pars en douce seul, sur la grande route, après 1 km, les pieds me font souffrir, elles sont un peu juste mes chaussures, j'enlève mes chaussettes pour être plus à l'aise, et je les cache sous une betterave. Ce sont les chaussettes et chaussures, que j'avais hérité pour la noce de Victor. Autrement, mes chaussettes sont de vieux linges qui enveloppent mes pieds, appelés chaussettes russes, et les godillots, que les poilus oublient chaque fois qu'ils ont une alerte, pour retourner au combat.

J'ai 12 km à parcourir pour arriver dans cette fête foraine qui bat son plein. Je suis enchanté, tellement c'est beau, toutes ces pantomimes, ces parades, afin d'inciter à faire rentrer les gens. Je parcours les 4 grandes allées de 500 mètres chacune, je contemple un peu tout, avec une main dans la poche de mon pantalon, dans la main je sers une pièce de 20 sous. Tous les Dimanche je reçois cette grosse somme, je crains même de ne pas avoir assez pour me payer un demi de bière. J'ai cru bien faire en demandant un demi bock, croyant ne payer que la moitié, ils se sont mis à rire, ils ont vite compris par mon allure que je sortais de ma campagne de TRIFOUILLY LES OIES.

J'arrive à la ferme, il est 8 heures du soir, j'ai marché en tout 26 km, j'ai l'impression de m'être bien diverti.

La patronne me dit :

- D'où viens-tu ?

- Je reviens de la foire à NANCY.

- Fallait me le dire, je t'aurais donné une pièce de cent sous. Je n'ai jamais vu venir dans ma poche cette pièce.

A présent j'ai 18 ans.

C'est moi qui soigne les 2 jeunes chevaux que j'attelle à la voiture de laiterie pour la fille Joséphine. J'ignore si elle a remarqué que ces chevaux ont un beau poil brillant, je leur fais leur toilette, je les nourris bien, plutôt en cachette, de l'avoine, du bon foin, je pense qu'elle doit en être fière de les conduire.

Je sors cet attelage de la cour de la ferme, elle est assise dans la voiture, et voilà que je prends l'audace de monter sur le marchepied, et me mets à l'embrasser, il fait nuit, je suis surpris, elle ne me dispute pas.

J'en suis devenu amoureux, depuis mon arrivée voilà 5 ans, la nature m'a changé, je suis heureux en la voyant, c'est la seule femme que je peux contempler, si bien qu'elle a fait naître en moi l'Amour. J'ignore si elle s'en aperçoit que je l'aime.

Je suis plein d'audace, je guette à 5 heures le matin lorsque sa maman sort pour aller à l'abreuvoir, pour retirer la crème qui est dans les brocs, où le lait est mis dans l'eau froide toute la nuit.

Aussitôt je bondis dans la cuisine et me dirige vers la chambre où dort encore Joséphine, il fait nuit, je me penche sur le lit et je l'embrasse, elle me dit :

- Va-t-en vite, Louis !

Elle dit cela gentiment. Alors ! Je reviens à l'écurie le coeur content.

Quant à elle, j'ignore ce qu'elle pense, je ne suis qu'un gosse, elle qui est tant courtisée par des vrais beaux gars, des Officiers, des fils de riches cultivateurs, car c'est vraiment une belle grande fille et puis elle a des cousins, beaux jeunes gens, dont un voudrait bien l'épouser. J'en suis même un peu jaloux, je les vois la caresser, comme ils sont heureux.

Je suis surpris, elle ne me dit pas de ne plus venir l'embrasser sur son lit à 5 heures du matin, elle est vraiment gentille. Elle aurait pu se fâcher, le dire à ses parents, pensant que je pouvais la menacer pour pouvoir la violer, quel scandale vis-à-vis de l'Assistance Publique, qui aurait pu me punir comme un voyou.

Elle a même changé de chambre, j'ignore pourquoi, le désir est trop fort, je continue à venir l'embrasser puisque cela se passe toujours bien.

Hélas ! Un matin que la maman, à 4 heures le matin vient nous dire qu'il est l'heure de se lever, le vieux commis, qui est encore saoul tellement il a bu du vin rouge, il répond à la patronne :

- Madame MILLER ! Je vous emmerde et vous me faites ch… ! Ce petit fumier baise votre fille !

Et elle est repartie à la cuisine sans rien répondre. Il faisait nuit noire, je me trouvais dans la cour, il guettait dans la cour l'occasion de me flanquer 2 énormes gifles. Je crois que sur le moment si j'avais eu une fourche dans les mains, je la lui aurais planté dans le ventre, à ce méchant ivrogne.

Ainsi dans le village le bruit a couru que je couchais avec Joséphine. Ah ! si cela avait pu être vrai, elle m'aurait appris à faire l'Amour.

Je vais sur 19 ans, j'ai l'occasion de me trouver assis près d'elle, dans la voiture de laiterie. Je l'embrasse et je passe ma main sous sa robe, je touche sa cuisse tout cela d'une audace très timide. Elle ne se fâche pas, elle me dit :

- Allons Louis, soit raisonnable !

Cela a suffi, je me suis trouvé tout penaud, elle disait cela d'un ton plutôt gentil.

Après être rentrée de la distribution du lait à ses clients, aussitôt elle venait aider à rentrer les foins, à conduire une faneuse, une racleuse, à faner avec un râteau.

Aux moissons elle aidait à ramasser les gerbes, elle faisait même marcher la faucheuse lieuse, c'est moi qui conduisais les 4 chevaux qui tiraient cette grosse machine. Elle était vraiment une fille courageuse.

Les secousses qu'elle ressentait, étant assise sur le siège en fer de cette machine, lui avaient occasionné des bleus sur son corps.

Par un beau Dimanche matin, me trouvant près d'elle dans la voiture de lait, je crois rêver, elle soulève sa jupe très haut afin de me montrer les bleus qu'elle avait sur le haut de ses cuisses, ces bleus étaient plutôt noirs, puis ensuite elle me montra ceux qu'elle avait sur ses seins. Mais j'ai deviné que ces bleus étaient des suçons, après une partie d'amour, elle me considérait toujours comme un grand enfant.

La ferme avec toutes les bêtes, et le matériel, va être vendue, le fils étant mort à la guerre, la fille n'a pas voulu se marier avec un cultivateur, elle a choisi un Commandant, ils habitent une belle grande villa, avec un beau grand jardin.

Je quitte cette campagne, et je suis accepté d'être employé chez un marchand de vins en gros. Je reviens à l'endroit où nous habitions il y a 7 ans, les fenêtres donnaient juste en face de ce marchand de vins, j'allais à l'école avec les 2 fils. Mon travail consiste à rincer des fûts en bois, puis de les remplir de vin rouge, et un livreur les emmène chez le client, dans des cafés aux environs.

Je livre aussi de tout petits fûts, avec un haquet, dans la petite ville, et je ramasse quelques pourboires. Je commence le travail à 6 heures le matin, 1/2 h de repos pour le petit déjeuner. A midi il y a 1 heure pour le repas, jusqu'à 1 heure. Je suis en pension chez ces braves vieux qui m'avaient recueilli, j'ai retrouvé un peu la vie de famille.

En quittant à 6 h mon travail, je vais chez l'épicier COOP à côté. Je fais le magasinier, à ranger les paquets, empiler les bouteilles, et vider des caisses de sardines, etc. Je mange avec les gérants, et il me donne 2 francs, et je rentre chez les bons vieux, il est 9 heures.

J'ai 20 ans.

Cette nouvelle vie dure pendant 16 mois. Je viens d'avoir 20 ans, j'ai passé le Conseil de Révision, je suis reconnu bon pour faire un soldat.

Un Capitaine me dit :

- Dans quelle arme voulez-vous servir ?

Je réponds :

- Dans n'importe quelle arme, et n'importe où !

Je suis tellement heureux de faire mon service militaire.

Nous sommes début Avril 1923, voilà que le facteur me donne ma feuille de route.

Je suis affecté au 20ème B.O.A. au Port d'AUBERVILLIERS, c'est PARIS, je suis vraiment comblé. PARIS la Ville Lumière.

La vieille maman sort avec moi jusqu'au bout du couloir, nous nous quittons et elle se met à pleurer, lui n'était pas venu, il était trop ému. Ce pauvre vieux.

Je me rends à la gare de VARANGEVILLE, sur le quai, je vois deux beaux grands jeunes gens, je les connais de les voir souvent dans le bourg où je travaille, l'un est préparateur en pharmacie, l'autre est le fils d'un commerçant, on ne s'est jamais adressé la parole, ils fréquentaient l'école privée, moi j'allais à l'école laïque, elles sont en face l'une de l'autre. Ils fréquentaient le patronage, j'aurais préféré aller à leur école, c'était plus la vraie camaraderie. Je ne peux tout de même pas me mettre seul, dans un compartiment, j'aurais l'air sauvage. Je les aborde et timidement, j'ose demander où ils vont. L'un répond :

- Au 20ème B.O.A. AUBERVILLIERS !

Alors, nous voyageons ensemble, l'un descend à ROMILLY SUR SEINE, celui qui vient dans la même caserne que moi, m'a lâché dans la gare de l'Est. Il pleut, je demande pour me rendre au fort, la receveuse me répond :

- Attendez le 152 !

Je perds mes semelles de chaussures, je suis mouillé, le pantalon de velours, la veste, enfin tout sera jeté à la poubelle. Les autres doivent réexpédier leurs effets chez leurs parents.

Les patrons marchands de vin m'ont laissé partir sans un sou, c'est des rapaces. Ainsi pour le Nouvel An, nous étions 5 employés, j'ai passé devant la glace, la patronne a donné une enveloppe aux 4 autres, quant à moi, elle a osé dire :

- Toi on te reverra !

De 13 à 20 ans, cela fait 7 Nouvel An, sans aucune récompense, sans jamais de repos, ni Dimanche, ni fêtes, ni vacances. Une moyenne de travail de 90 heures par semaine, pendant les trois mois d'été, lever à 3 heures le matin jusqu'à 9 heures le soir. Arrêt à midi jusqu'à 1 heure.

Certaines journées par les grandes chaleurs, je parcours 50 km par jour dans les mottes de terre, je conduis soit 1 rouleau, soit une herse pour écraser les mottes, les 4 chevaux que je dois suivre vont très vite parce qu'ils sont piqués par les moustiques, les taons, je les plains, ils souffrent, ils ont du sang partout. Et malgré tout, le sommeil me gagne, le soleil, la chaleur, la grande fatigue, je risque de me faire écraser, je chamboule comme si j'étais soûl d'avoir bu, j'ose quelquefois placer mon pied sous le pied d'un cheval, mais la terre n'est pas molle, cela me fait mal, me réveille, et je m'en prends au pauvre cheval, en lui donnant un coup de fouet.

J'ai 20 ans, à l'âge de 21 ans, je pourrai touché l'argent de mes 7 années de dur labeur.

Je me rappelle que Joséphine, la fille de la ferme, m'avait dit un jour :

- Louis ! Quand tu seras soldat, je t'enverrai des mandats.

Un photographe est venu à la caserne j'en profite, j'envoie ma photo à Joséphine et je reçois 20 francs en l'honneur de son fils, elle est mariée depuis un an. Ce fut le 1er mandat, ce fut aussi le dernier, il y eut bien un 2ème fils, mais j'étais bien oublié.

Depuis la date où je fus invité au mariage de Victor, les parents de la mariée Lucienne avaient décidé que j'étais le fiancé de sa soeur Clémence, je lui plaisais et elle me plaisait, mais de 17 ans jusqu'à 19 ans, je ne l'ai revu que rarement, quelquefois un après-midi en automne, si j'obtenais quelques heures de détente, elle venait rendre visite à sa soeur Lucienne, et avec son mari Victor, avaient plaisir de m'inviter avec eux. Ils habitaient près des parents adoptifs. J'étais assis près de ma fiancée, je me sentais heureux, j'avais 19 ans, elle 18 ans, j'osais poser ma main sur sa cuisse, j'étais comblé, elle ne me flanquait pas une gifle, elle était plutôt souriante, ainsi, nous pensions à notre mariage après le service militaire.

A la caserne tous les mois, elle m'envoyait un petit mandat avec une lettre gentille.

Je me faisais un peu d'argent, en lavant les treillis de plusieurs soldats, et avec le pécule de l'armée, tous les 15 jours, j'avais un peu d'argent de poche.

Dans la chambrée nous sommes 24, mon voisin de lit est justement le gars de chez moi, ROUSSEL le préparateur pharmacien, avec lequel j'avais voyagé dans le train. Lui est bâti en athlète, il avait passé son B.P.M.E. il était rôdé pour l'exercice, la plupart avaient fait la préparation militaire. Nous allons à un stand de tir au fort St DENIS, à plusieurs km de notre fort. Ceux qui auront bien tiré auront droit à une permission de 24 heures, c'est-à-dire le Samedi après-midi, le Dimanche, et être rentré le Lundi pour 7 heures du matin à l'appel.

C'est à peine si je savais me servir de ce fusil appelé mousqueton. La 1ère balle, la détente me fit mal à l'épaule, tellement il y a du recul, je saignais à la joue, j'étais en colère, alors, j'ai tiré en fermant les yeux, en me raidissant plutôt d'avoir peur, en pressant sur la gâchette, d'ailleurs la permission je m'en moquais. Pour moi, c'était avoir le droit de sortir dans PARIS, dont j'avais tant entendu parlé, de toutes les beautés qu'on y découvrait.

J'ai voulu voir surtout cette Tour EIFFEL, la SEINE, voir tout cela, surtout à pied, je pars dans l'inconnu, en m'efforçant de me diriger le plus droit possible.

Cette promenade m'a enchanté, enfin je venais de découvrir la capitale. Quand je comparais la campagne où je venais de vivre pendant 20 ans, dans ces hameaux de paysans, ce village de 100 habitants, ces maisons plutôt délabrées, avec chacune leur tas de fumier, leurs basses de purin. Je venais de découvrir un paradis. Je remerciais ceux qui avaient été si gentils de me faire un aussi beau cadeau, de m'envoyer à PANAME.

Voilà 15 jours que je suis arrivé à la caserne, un gars de la chambrée s'est attrapé avec un autre, il a reçu un coup de poing et il a l'oeil au beurre noir, il n'ose plus sortir, il me demande si je veux bien aller chez sa tante, qui habite PARIS, Rue de Tolbiac. Je suis très content, il m'a bien préparé le plan, j'ai pris le métro, j'ai eu à changer et Avenue d'Italie, je prends la Rue Tolbiac, et j'arrive à un bel immeuble avec ascenseur, des escaliers en marbre avec chaque marche recouverte de velours, avec une belle tringle de cuivre. C'est vraiment du grand luxe. C'est 1000 fois plus beau que où j'avais vécu jusqu'à 20 ans.

La tante m'a bien reçu, elle m'a préparé un bon petit repas, puis m'a donné un peu de linge pour son petit neveu Georges, aussi nous sommes demeurés de vrais copains avec son neveu.

Le courrier est distribué le matin, il faut se mettre en rang dans la cour, et si l'on est appelé, il faut en prenant sa lettre, faire le salut militaire.

Il y a 2 mois que je suis là, j'ouvre ma lettre, c'est de la future fiancée. Elle est sèche. " Louis, tout est fini entre nous, rends-moi mes lettres, et mes photos ". Je suis un peu abasourdi sur le coup. Je n'ai jamais répondu à sa lettre. Ce devait être la soeur mariée, puis ses parents, qui ont dû lui dire que je n'avais pas d'avenir, pas de métier, et puis on ignorait tout de ma famille.

Alors, elle a épousé un camarade d'école, ils se voyaient tous les jours, ils se sont fréquentés et se sont aimés, ils dansaient ensemble à l'occasion des fêtes. Puis il avait un métier, il était maçon.

Je me suis fait inscrire pour le Peloton de Brigadier et Sous-Officier. Nous sommes une 1/2 douzaine, l'entraînement est très dur. J'apprends le canon de 75, le fusil LEBEL à démonter, à remonter. Puis l'exercice, et maniement d'armes dans la cour, j'en bave mais cela me plaît.

Avec une douzaine de gars, me voilà muté à PONT DE CLAIX, près de GRENOBLE, c'est une annexe de dépôts d'obus, de masques à gaz, de bouteilles à gaz, et fabrique de gaz asphyxiants, surtout l'ypérite, qui a tant fait mourir des poilus pendant la guerre 1914.

Je continue le Peloton, je suis envoyé à LYON au fort LAMOTHE. Dans la cour devant de nombreux Officiers je commande une section en armes, et je dois pouvoir amener cette section, exactement en rang, devant la tribune de tous ces grands Officiers. Je suis reçu avec succès.

Je serai nommé Soldat de 1ère Classe, mais je remplirai les fonctions de Maréchal des Logis, sans jamais avoir touché la paie. Alors ! je ne rempilerai pas à ma libération car je voulais en faire mon métier.

Dans cette annexe du dépôt de munitions, de chimie à produire des gaz asphyxiants, je suis souvent désigné Chef de Poste. Il y a dans l'usine une baraque en dur, je suis responsable, j'ai 4 sentinelles, simples soldats, chacun doit prendre la garde dans une guérite, armé d'un fusil et cartouches, je les accompagne pour les mettre en faction dans cette guérite. Toutes les 2 heures, je dois faire la relève et j'amène une nouvelle sentinelle. Il y a le mot de passe, donné tous les soirs, par le bureau du Capitaine soit : De Gaulle, Pétain etc. Celui qui monte la garde doit le savoir, c'est lui qui laissera passer les rondes de nuit. Il laisse passer si le mot correspond à celui que connaît la sentinelle.

Puisque je fais les fonctions de Maréchal des Logis, moi à mon tour, je dois faire des rondes dans tout l'immense parc à munitions, et cela 4 fois toutes les nuits. J'ai une espèce d'horloge appelé Mouchard, il y a une douzaine d'endroits dans l'usine, où je dois me servir de cette horloge, je l'applique contre ces gros boutons et une lettre s'imprime à mon appareil, si bien que je suis obligé de me présenter à tous les contrôles, je ne peux pas en oublier. Car demain le bureau doit contrôler si les rondes ont bien été effectuées. J'ai une lanterne, il y a un vieux chien qui m'accompagne, mais j'ai l'impression qu'il est encore plus froussard que moi. Je fais donc le Chef de Poste 15 jours par mois.

Les autres jours je suis désigné à faire des gros et sales travaux, manipuler des caisses pleines de munitions, de dérouiller des obus, de peindre des bouteilles à gaz asphyxiants, il y a des bretelles que le poilu s'accrochera sur le dos, et dans une guerre, il ira lâcher les gaz dans une tranchée ennemie.

Drôle de récompense pour moi, d'avoir voulu suivre le Peloton. Je suis Soldat de 1ère Classe, les simples bidasses se moquent de moi. Plusieurs qui ont suivi les Pelotons sont nommés Brigadier et finiront leur service comme Maréchal des Logis. J'aurai la joie de les voir, avec une belle tenue et un beau képi, puis ils mangeront au mess des Sous-Officiers, les veinards.

Le Capitaine annonce que nous allons avoir une permission. Je pars pour 15 jours à NANCY, je vais les passer dans la famille des bons vieux. Je dois me présenter en tenue à la Gendarmerie, faire signer ma perme. Puis je vais me présenter à mon employeur, je travaille 12 jours, ils donneront l'argent à ces braves vieux. Je reviens vers GRENOBLE.

Le Samedi et un Dimanche, 3 copains décident de partir à la montagne, je me joins à eux, cette promenade me plaît. De GRENOBLE nous prenons un petit train qui nous amène à URIAGE LES BAINS, au pied du Massif de BELLEDONNE, haut de 3000 mètres. Il est 3 h de l'après-midi et il fait très beau, début Août. Nous venons de gravir 1500 mètres, la nuit tombe, voilà un chalet qui abrite quelques vaches. Les patrons nous offrent une collation. Puis nous passons la nuit sur le grenier à foin au-dessus des vaches. Le gars PIOGE décide de partir, il est 5 heures du matin. Nous quittons l'endroit en douce sans avertir, je n'ai rien dit, mais ce procédé ne me plaît guère, nous aurions sûrement dégusté un bon café crème, alors que nous n'avons pas apporté grand-chose, je le trouve un peu filou, ce gars PIOGE.

Voilà un endroit dangereux à traverser, c'est une immense pente enneigée, et dans le bas à 500 mètres il y a un grand lac. GABY, le Titi Parisien, avance le premier et aussitôt après avoir fait 2 mètres, il tombe sur le derrière, et dégringole la pente, heureux pour lui, il a un bâton qu'il tient fermement entre ses jambes, ce bâton s'enfonce un peu dans cette neige durcie et permet de le freiner, il n'avait pas perdu son sang-froid, nous pouvons le saisir, et nous en avons été quitte pour la peur.

BELLEDONNE. On aperçoit la croix en haut du Massif, cela paraît si près, nous empruntons un chemin de pierrailles, mais nous ne sommes pas outillés, ni chaussés pour ce genre de sport, nous n'avançons que très péniblement, alors adieu l'ascension pour le sommet, et nous rejoignons notre caserne, bien contents de ces belles journées en plein air pur.

J'obtiens une permission de 8 jours, le gars dont j'étais allé chez sa tante à PARIS, m'invite à les passer avec lui, Rue de Tolbiac. Cela me plaît énormément ; je suis nourri, j'ai ma chambre, je possède quelque argent, je me balade dans PARIS. Un soir je me trouve dans un théâtre, et à la sortie, j'en profite pour connaître un peu PANAME la nuit. Quand je veux reprendre le métro, je suis surpris, la grille est fermée, ignorant qu'il ne roulait pas toute la nuit.

Je crois prendre la bonne direction pour rentrer à pied, j'ai retrouvé la maison après 4 heures du matin, des Agents Hirondelles m'avaient indiqué un peu la route, à un certain endroit sur une place, je fus accosté par un personnage un peu spécial, puis plus tard par un individu à l'allure louche qui me demandait du feu, j'étais toujours en habit de soldat.

Lui, le copain Georges, menait la grande vie : beau costume, l'air distingué, le vrai gigolo, allait dans les grands dancings danser le tango, il ramenait toujours une femme dans son lit, il prenait beaucoup de rendez-vous avec de jolies Parisiennes.

Il décide un soir de m'emmener avec lui, c'était aussi un dancing, il s'appelait OLYMPIA, moi qui n'étais jamais allé dans un bal, je n'étais pas à mon aise, seul comme soldat, je ne me suis pas amusé, alors que lui attablé avec des cocottes, il s'en payait une bonne tranche. J'entendais l'orchestre chanter ce refrain de la guerre 1914 :

Chez nous y a des Bananes

Y en a plein la Cabane

Car c'est un fruit qui plaît par-dessus tout

A toutes les femmes de chez nous… etc.

Pour moi mon plaisir, vouloir connaître les beautés de la capitale, j'ai vu la VILLETTE et ses abattoirs, le Marché des Halles, etc.

Je viens de passer 8 jours de vacances, qui me laisseront de charmants souvenirs.

Me voilà à la gare de LYON, je reprends le train pour PONT DE CLAIX à 4 km après GRENOBLE.

De mon compartiment, par la fenêtre, je vois sur le quai une belle jeune fille, habillée à la Parisienne, elle fait les cent pas en contemplant les wagons, on devine qu'elle cherche une personne qui lui inspire confiance, pour voyager dans le même compartiment, elle se décide à monter. Elle choisit d'entrer où je suis assis. Elle se place en face de moi. Je n'ose pas croire qu'elle m'a choisi, moi, simple petit soldat, sans tenue de fantaisie.

Nous sommes déjà passés LYON, la nuit est là, elle n'a pas l'air de vouloir descendre, j'ose lui demander jusque où elle va. Elle doit descendre du train, encore bien après moi. Nous sommes dans la pénombre, le sommeil la gagne, elle tend ses jambes vers ma banquette, je me sens heureux en pensant : " Ainsi c'est moi qu'elle a choisi, c'est donc que ma frimousse de bébé cadum a l'air de lui plaire ".

Je saisis à tâtons ses belles jambes dans mes mains, elle ne dit rien, cela lui fait plaisir, peut-être s'endort-elle, moi je continue à lui caresser les jambes, dommage que j'oublie de l'embrasser, avec moi, elle est sûre de ne pas être violée, quelle confiance en moi. Nous arrivons à échanger quelques mots, si bien qu'elle est ravie de me donner son adresse, moi je n'ai pas dû lui donner la mienne, elle m'aurait certainement écrit, moi, j'ai égaré la sienne.

En arrivant dans le camp, j'apprends qu'un camarade ayant suivi le Peloton avec moi, Georges PREVOST, a été volontaire pour travailler à l'usine de gaz d'ypérite, il serait mal en point. Je m'empresse d'aller lui rendre visite. Je lui dis :

- Bonjour Géo !

Il me répond :

- C'est toi mon P'tit BELLOT !

Il ne voit déjà plus clair, il a respiré des gaz, avec l'intention d'obtenir une convalescence. Il me dit :

- Tu vas aller voir ma petite Dédé, tu lui diras que je serai bientôt près d'elle pour longtemps.

C'est la fille d'un grand restaurant réputé, il était amoureux fou de cette jeune demoiselle, il m'invitait quelquefois à y venir manger en sa compagnie. Il m'aimait bien, il était grand et m'emmenait promener à GRENOBLE, en mettant une main sur mon épaule, il me payait quelques gâteaux que nous dégustions dans une pâtisserie.

Il fréquentait les beaux dancings, habillé en belle tenue de fantaisie, son père était ingénieur à ASNIERES près de PARIS. Après 2 jours d'agonie, mais sans souffrir, il mourait. J'ai assisté à son enterrement à GRENOBLE, j'y ai vu ses parents, son frère. Cette fille Dédé du restaurant, était présente tout en noir. Soixante années plus tard, j'ai revu cette Dédé. Elle était devenue veuve, avait été mariée à un dentiste. Je fus très surpris, elle m'avoua qu'elle n'avait jamais aimé ce beau jeune soldat, mon copain Georges PREVOST. Je ne pouvais m'imaginer une pareille chose.

Voilà déjà 10 mois que je suis soldat, je suis appelé au bureau du Capitaine DARDENNE, il me fait lire un imprimé. Je suis muté à la caserne BAYARD à GRENOBLE. Je deviens responsable de la réparation du matériel de guerre, à l'atelier de constructions mécaniques, Mr MIARD, Cours Bériat à GRENOBLE. Je devrai donner un compte-rendu toutes les semaines, si le travail est bien ou mal fait. Les gros cylindres à ypérite doivent être nettoyés, dedans et extérieurement, et subir des pressions hydrauliques, et air comprimé. Le patron me dit :

- Si tu veux travailler, je te payerai comme manoeuvre, s'il vient un Officier, tu vas au W.-C. enlever tes bleus.

Je lui réponds d'accord.

Je gagne 20 francs par jour, le matin, j'ai le petit déjeuner par la patronne. Midi et soir, je mange dans les restaurants. Je sors de la caserne le matin à 7 heures, et ne rentre que le soir pour l'appel à 9 heures.

Un Dimanche après-midi que je me promenais avec les gars civils de l'atelier, j'ai oublié que j'étais militaire, ma capote était déboutonnée, mon ceinturon pendait, arrive le service en ville. Un Maréchal des Logis, avec 2 soldats, ils surveillent pour faire respecter la discipline. De plus, j'oublie de les saluer. Cela fera 2 motifs qui viendront sur le bureau du Colonel. Il y a un rapport un matin à 9 h. J'entends : " Le soldat BELLOT est puni de 8 jours de Salle de Police " qui se changent en 15 jours de prison.

Ce n'est pas grave pour moi, tous les matins je quitte la caserne comme avant à 7 h et ne rentre que le soir à 9 heures. Seul le lit est dur, car ce n'est qu'une planche inclinée avec une couverture. Après mes 18 mois accomplis, je quitte l'armée avec le Diplôme de Bon Soldat.

J'ai un camarade qui vient d'être démobilisé, il a un an de plus que moi. Il est Corse et se nomme Roger SINIBALDI. Il se faisait appeler Roger de TORANDE, il avait beaucoup d'audace, de culot ; en me quittant, il me fait cadeau de sa caisse à paquetage, puis de sa veste un peu fantaisie. Il avait une petite amie, il l'avait connu dans un bal musette Le Clair de Lune GRENOBLE. C'était au bord de la rivière l'ISERE. Moi je n'y ai jamais mis les pieds, d'ailleurs je n'aurais pas osé y entrer, et puis la danse ne me disait rien. Il veut que je lui rende visite à cette fille, il en fait beaucoup d'éloges. Elle est bonne, chez des gens aisés, ça y est, j'obtiens un rendez-vous. Elle m'invite à venir dans son village en SAVOIE, pour me présenter à ses parents. Je suis bien accueilli. Après le repas, la maman me dit :

- J'espère que vous ne ferez pas comme les autres, que vous vous marierez.

Elle en a déjà eu d'autres, c'est une rôdeuse. Ce bal musette avait une très mauvaise renommée.

Pendant que je travaillais pour l'armée, chez le patron Mr MIARD, je passais 4 fois par jour devant la fenêtre, où se trouvait une jeune fille, assise à coudre, et bien sûr j'ai dû lui plaire, je suis plutôt gêné, elle s'est arrangée pour que je sorte avec elle, un Dimanche après-midi, je n'ai pas osé dire non. Nous sortons dans la rue, sans aucun but. Tout à coup on entend siffler et appeler, c'était son grand frère qui est venu la prendre par le bras, pour la ramener à la maison, à moi il ne m'a rien dit.

Un autre Dimanche après-midi, je rentre dans un cinéma, il fait noir, lorsque je vois clair, je suis assis près d'une jeune fille, quel succès mais c'est un pur hasard.

On est arrivé tout de même à se parler, à sortir ensemble dans la rue. Elle me donne son adresse, moi la mienne je reçois une lettre me disant : " Je veux bien être votre amie, mais pas jusqu'à devenir votre béguin ". L'aventure s'arrêtera là.

Un copain m'invite à venir passer une perme de 24 heures chez lui dans son petit village de montagne à MAGLAND, HAUTE-SAVOIE. Lui est électricien. Je prends le train de GRENOBLE jusqu'à ANNECY. Je dois attendre la correspondance à 4 h du matin, il n'est que 9 heures du soir. Un poilu me dit :

- Viens avec moi, à pied ce n'est pas loin !

Une fois chez lui, il me fait entrer dans l'écurie et me montre un tas de paille, où je peux m'étendre. Je pense : " C'est bien le roi des paysans, ce gars-là ". Je dors, quand tout à coup, j'entends crier :

- Soldat, soldat, levez-vous vite, le train est en gare !

J'ai la capote pleine de paille je me lave un peu dans le train. J'arrive à MAGLAND, je trouve la maison du gars. Sa maman me reçoit bien, elle me sert un bon bol de café au lait, avec la motte de beurre. C'est la fête au village, je suis invité au repas de midi, avec toute sa famille. L'après-midi, ils m'emmènent au bal, j'essaye de danser un fox-trot. C'est une fille du village, la voilà qui a le béguin pour moi. Le Comité de la Fête a offert des sandwichs, la nuit est venue, je dois reprendre le train, pour être présent à 7 h du matin à la caserne.

Cette petite danseuse est mariée et son mari est au service militaire. Elle ne me lâche pas, elle envisage même de m'emmener passer la nuit avec elle, ainsi elle m'a amené devant la maison de ses parents, quel audace, je prenais déjà peur, en pensant à ses parents, entendant du bruit, et voyant un soldat avec leur fille, elle s'est ravisée mais elle me désirait, et moi pas du tout, j'aurais été incapable, je l'ai embrassé sur les joues et adieu. Cela se passait à la mi-Juin 1924.

Nous sommes à la fin Juillet 1924

Un copain fait le charretier dans le camp, il a 2 chevaux à entretenir, nous parlons un peu de travaux des champs, comme il me croit cultivateur, il m'invite à aller passer 24 heures dans la ferme chez ses parents.

Je prends le train de GRENOBLE-ROMANS, c'est un petit village après St MARCELLIN, à St HILAIRE St NAZAIRE. A pied je prends la route, il y a plusieurs km, je suis rattrapé par une voiture tirée par un cheval. L'homme qui conduit s'arrête, me demande où je vais,