Pierre BEUVELET

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Soixante années ont passé !...

Un quart de siècle...

Une tranche de vie !

Tome II

La Drôle de Guerre - Réseau Brutus - Prison Saint Michel - Auschwitz - Buchenwald - Flossenburg

Guerre 1939 - 1945

Nice - Mars 1989

 

 

Analyse du témoignage

Résistance - Déportation en Allemagne

Écriture : 1989 - 134 Pages

 

POSTFACE de Jean-Louis ARMATI

C'est un bien curieux destin que celui de Pierre Beuvelet, jeune homme studieux et pieux se préparant à entrer dans les ordres et à enseigner, s'essayant aux travaux ménagers pour aider son père à élever ses soeurs: agent occasionnel des Postes, militaire pendant la "drôle de guerre", "taupe" infiltrée dans la Milice sur ordre de ses supérieurs du Réseau Brutus, finalement trahi et dénoncé à la Gestapo, échouant, après un passage à Compiègne puis à Auschwitz, au camp de concentration de Flossenburg, libéré par les troupes américaines, rapatrié, reprenant et poursuivant sa carrière militaire là où il l'avait laissée avant son arrestation.

Son témoignage n'a qu'un seul objet et il nous l'explique dans l'épilogue : Éviter que le souvenir s'efface, conjurer l'oubli !

Le récit que nous donne Pierre Beuvelet de sa vie de Résistant et de Déporté est étonnamment humain. Le héros y côtoie le traître et la victime, le bourreau, dans une lutte permanente qui nous ramène aux origines de l'humanité et des grandes religions :

C'est la lutte du bien et du mal, des ténèbres et de la lumière, c'est le yin et le yang taoïstes étroitement mêlés.

What a peculiar story is that of Pierre Beuvelet, a studious and pious young man getting ready to take holy orders and teach, sitting down for the housework to help his father raise his sisters: a casual post office assistant, soldier during the "phoney war", "mole" introduced in the militia on the request of his superiors in the Brutus network, finally he got betrayed and denounced to the Gestapo, ending up after going through Compiègne and Auschwitz to the concentration camp of Flossenburg, released by the American forces, repatriated, going back and carrying on his military career, at the point where he had left it before his arrest.

His testimony has only one goal, and he explains it in the epilogue, that of preventing memory from fading away, to ward off oblivion !

The account that Pierre Beuvelet make of his life as a resistant and a deportee is astonishingly human. The hero rubs shoulders with the traitor and the victim, the torturer, in his continuous fight which takes us to the origins of mankind, and of the great religions:

It is the struggle between good and evil, between darkness and light, it is the Taoist yin and yan closely intertwined.

 

Table

CHAPITRE I 9

CHOMEUR

AUXILIAIRE DES P.T.T

APPEL SOUS LES DRAPEAUX

LA DRÔLE DE GUERRE

ARMÉE D'ARMISTICE - 18 JUIN 1940

ARMÉE SECRÈTE

1938 - 1941

CHAPITRE II 15

RÉSEAU BRUTUS - (AGEN-TOULOUSE)

ENTREVUE DEFERRE-MITERRAND

ARRESTATION PAR LA GESTAPO

PRISON Saint MICHEL - (TOULOUSE)

1er TRANSPORT - COMPIÈGNE ROYAL LIEU

2ème TRANSPORT - AUSCHWITZ

1941-1944

CHAPITRE III 33

KL D'AUSCHWITZ-BIRKENAU - 3ème TRANSPORT

KL DE BUCHENWALD - 4ème TRANSPORT

1944-1945

CHAPITRE IV 41

KL DE FLOSSENBURG

HISTORIQUE - DESCRIPTION - ORGANISATION

VIE DE DAMNES - LES KOMMANDOS

LES EXÉCUTIONS - LES SANCTIONS

LE TRAVAIL FORCÉ

LE SABOTAGE - LE STRAFFKOMMANDO

SAUVÉ PAR UN POLITIQUE ALLEMAND

LE TYPHUS

ÉVACUATION DU CAMP - LA LIBÉRATION

73000 MORTS EN 7 ANS

1938-1945

CHAPITRE V 63

SOUS LA PROTECTION DE LA IIIème ARMÉE AMÉRICAINE

RAPATRIEMENT

STATION Á AUERBACH DANS ANCIEN CAMP S.T.O

CONTROLE DE LA D.S.T. Á THIONVILLE

DIRECTION LIBOURNE SANS PASSER PAR PARIS

1945

CHAPITRE VI 67

RETOUR Á AGEN

REPRISES DE CONTACT

NOUVELLE ARRESTATION - NON-LIEU

CONVALESCENCE

LES FAUX RÉSISTANTS

1945

ÉPILOGUE 69

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

"DULCE ET DECORUM EST PRO PATRIA MORI"

Il est doux et beau de mourir pour sa Patrie

Horace - Odes III . 2 13

Celui qui sait la vérité et qui

ne gueule pas la vérité se

fait complice des escrocs

et des faussaires...

Charles Péguy

.c.Chapitre I

.c.Chômeur

.C.Auxiliaire des P.T.T

.c.Appel sous les drapeaux

.C.La drôle de guerre

.c.Armée d'Armistice

.c.18 Juin 1940

.c.Armée Secrète

.c.1938 - 1941

Je retourne donc chez moi et je vois immédiatement son cousin germain, Joseph Houdelette qui me prête aimablement des habits civils car nous avons la même taille et je lui demande en plus de porter une lettre et un paquet qui contient : ma robe de bure noire, mon rabat blanc, mon manteau noir, mon tricorne noir et une paire de bas en toile noir (copie exacte de ce qui se portait sous Louis XIV), au Noviciat des Frères, Rue de Courlancy à Reims… Ce qui fut fait sans autre forme de procès.

Comme je ne trouvais pas du travail tout de suite, je suis alors devenu de force la mère de famille du ménage de mon père. Je m'occupais de tous les travaux faits par une ménagère : nettoyage du logement, lavage du linge (sans machine), repassage, couture, y compris à la machine à coudre, toilettes de mes soeurs et cuisine de pauvre. Cela dura 8 mois car au mois de Septembre 1938, du fait de la mobilisation générale, il y eut des places disponibles dans les P.T.T. de Reims.

Je fus donc engagé comme auxiliaire et employé pendant 14 mois à toutes les sauces : releveur de boîtes (50 km par jour à bicyclette et à heures fixes 6 levées par jour). Facteur distributeur de lettres, colis et mandats, enfin manipulant affecté au tri postal.

Pendant cette dernière période nous dûmes dans un premier temps mettre mes trois soeurs en pension dans un Préventorium à Troissy, près de Dormans. Nous pouvions le faire car gagnant 900 Fr. par mois nous pouvions payer leur pension, mon père et moi. Cela dura jusqu'au mois d'Octobre 1939 date à laquelle je reçus mon appel sous les drapeaux à compter du 1er Novembre 1939.

Deux ou trois mois avant mon père avait fait connaissance d'une cousine à une amie de la famille, une veuve Pottet qui avait deux garçons et dont j'avais connu le mari qui avait été employé à la maison des Frères de Courlancy comme jardinier. Tant que je restais avec le couple tout alla bien, mais dès que j'entrai dans l'armée ça n'alla plus, à tel point qu'au moment de l'évacuation de Reims, mon père se retrouva seul avec ses trois filles à la Grève de Magné près de Niort, comme réfugiés.

Bien qu'ayant obtenu mon Brevet de Préparation Militaire pour pouvoir choisir mon arme, préparation effectuée dans les Blindés au 18ème Dragons, je fus affecté au dépôt 52 bis d'Avord, au 22ème Tirailleurs Algériens. Le Colonel commandant le Régiment, manquant de cadre, fit appeler tous les brevetés de préparation militaire. Au bout de huit jours il nous nomma 1ère Classe pour nous donner un peu d'autorité et nous chargea de l'instruction des camarades incorporés en même temps que nous au Régiment. Huit jours plus tard, sans doute content de notre action, il nous nomma Caporal en nous annonçant qu'il nous présentait au Peloton d'E.O.R. En effet le 20.12.1939 je partais pour le dépôt 51 bis d'Orléans, Quartier de Sonis, Boulevard de Châtaudun, pour 4 mois forts pénibles car, en plus de la sévère discipline, nous eûmes à supporter un terrible hiver avec de la neige dans les tranchées d'instruction quelquefois jusqu'à la poitrine. C'est le Capitaine de Lecaille qui commandait les 400 élèves et notre chef de section était un saint-cyrien Lieutenant Izerine qui fut tué à Saumur au mois de Juin 1940, au Pont de Gennes, avec mes camarades E.O.R. d’Orléans.

En cours de peloton, des officiers recruteurs pour l'Armée de l'Air demandèrent des volontaires pour passer dans l'Aviation. Je me portais volontaire, mais le Capitaine de Lecaille nous prévint que si nous voulions changer d'arme, seuls les 50 premiers seraient acceptés. Il fallut cravacher de plus belle et le 28.3.40, étant sorti 19ème sur 400, j'étais affecté à l’École de l'Air de Versailles, aux Petites Écuries, BA107. Là nous ne fîmes que des tirs au Stand des Mortemets et des examens biométriques et techniques afin de nous sélectionner pour une spécialité Air à Viroflay (centre S.N.C.F.) et à la Sorbonne à Paris.

Mais déjà nos affaires militaires étaient en bien mauvaises postures. Nous fûmes donc envoyés à l'Entrepôt de Nanterre (moteurs complets et hélices) pour le déménager vers Bordeaux, les ouvriers civils de la C.G.T. refusant de faire ce travail, s'étaient mis en grève. Nous avons donc fait en partie ce travail, sans moyen de levage. Mais le 10 Mai toute la Brigade fut désignée pour être testée à la Sorbonne, à Paris et nous quittâmes, pour un après-midi, l'entrepôt de Nanterre. C'est ce jour-là que les Allemands attaquèrent les Bases et les Entrepôts de l'Armée de l'Air. L'alerte fut donnée au début de l'après-midi vers 14 heures, il fallut descendre dans les caves, sauf moi-même et deux ou trois camarades qui montèrent tout en haut de la coupole de la Sorbonne d'où nous dominions tout Paris. Alors nous vîmes que les entrepôts de St Cyr brûlaient et que du côté de Nanterre, ça brûlait aussi.

Quand nous revînmes à notre casernement de Nanterre, les bombes avaient transformé le paysage : une bombe tombée à 30 mètres avait arraché tout un panneau de baraque "Adrian", à 4 mètres de mon lit, une autre était tombée sur les services administratifs de l'Entrepôt éventrant du même coup le coffre-fort du trésorier, les billets de banque s'envolaient dans la nature. Il y eut bien d'autres dégâts, beaucoup de hangars étaient couchés et le matériel détruit..

C'est alors que l’État-major du Commandement des Écoles décida notre repli sur Bordeaux-Mérignac (BA106). C'était le 13 Mai 1940. Nous devions rejoindre Bordeaux par un train militaire qui devait partir de la gare d'Austerlitz à 22 heures et pour cela, prendre un train à Versailles-Chantier, arriver à la gare de Montparnasse, prendre le métro et rejoindre la gare d'Austerlitz. On nous avait remis un ordre de mission individuel et notre livret militaire. Nous partîmes 120 avec comme Commandant, le Lieutenant Vigier ; tout se passa à peu près bien au départ, sauf que nous eûmes du mal à nous loger un peu partout dans ce train, équipés que nous étions du sac marin propre à l'Armée de l'Air et qui n'est pas fait pour être porté autrement que sur l'épaule, il contient tout notre équipement individuel dans les 30 kilos de poids.

A Montparnasse impossible de circuler sur les quais tellement il y avait de monde en partance vers l'Ouest. Le Lieutenant Vigier nous donne alors l'ordre de rejoindre par nos propres moyens la gare d'Austerlitz. Ayant pratiqué le métro, j'entraînais quelques camarades avec moi pour leur montrer le chemin. Hélas impossible de pénétrer par les voies normales dans le métro, non seulement les quais sont pleins à craquer ainsi que les rames de métro, mais aussi les couloirs d'accès côté entrée. Je me décide donc à prendre les couloirs de sortie pour pénétrer sur le quai, là un Agent de Police nous arrête, mais on s'explique, nous lui montrons notre ordre de mission et il nous laisse passer. Au bout de plusieurs heures nous arrivons à nous loger dans les compartiments en montant sur nos sacs pour tenir moins de place. Nous nous rendons déjà compte que les Parisiens fuient la capitale en grand nombre, mais ce sera encore pire quand nous serons en gare d'Austerlitz où nous arrivons en début d'après-midi. Nous nous installons au Foyer du Soldat et comme il me reste plusieurs heures avant le départ, je quitte la cohue et je me rends chez ma marraine de guerre Mlle Michel Jeanne qui habite tout près Rue Beautreillis pour lui dire au revoir et lui donner ma nouvelle adresse. J'ai le temps de faire un petit dîner et de rentrer en gare d'Austerlitz vers 21 h 30. Je retrouve mon sac marin dans le coin où je l'avais mis mais plus de camarades, ils avaient sans doute dû être regroupés par le Lieutenant Vigier vers leur train militaire.

Je me rendais donc au quai de départ du train pour Bordeaux, noir de monde. Quand le train arriva, nouvelle cohue, mais ayant eu la veine d'avoir une portière devant moi, j'y montais prestement et organisais la pénétration dans le wagon. Les femmes avec enfants d'abord, tout se passa bien, le wagon était plein à craquer, pas moyen de circuler dans les couloirs. Bien entendu j'étais debout une bonne partie de la nuit. Je m'étonnais pourtant de ne pas avoir vu mon détachement, pensant bêtement qu'il y avait peut-être un wagon réservé pour la troupe. En une nuit nous arrivâmes en gare de Bordeaux sans avoir été une seule fois bombardés. Il était 6 heures du matin à notre arrivée.

Là, toujours pas de camarades et je m'apercevais enfin que je m'étais trompé de train, ayant emprunté un train civil au lieu d'un train militaire. Je me présentais donc au Commissaire de gare, un Capitaine d'Infanterie qui me dit qu'il n'avait pas de détachement militaire annoncé et me demanda d'attendre jusqu'au soir 18 heures. En fait je ne le fis pas et, empruntant un tramway pour Mérignac, j'arrivais à l'aéroport civil de Mérignac vers 16 heures. J'étais complètement paumé.

Heureusement il y avait là, un piquet de garde de l'Armée de l'Air. Je leur demandais où se trouvait la Base 106. De l'autre côté de la piste à 4 km en faisant le tour du terrain. Mais ils eurent pitié de moi et, comme c'était la relève, il me transportèrent jusqu'au Poste de Commandement Base sur un tracteur "F.A.R.".

Je demandais à voir le Commandant de la Base, je fus reçu par un Capitaine officier adjoint auquel je racontais mon odyssée. Il m'annonça alors au Colonel Bonot qui commandait la BA 106. Celui-ci me reçut avec beaucoup de suspicion et assez froidement, ne croyant pas un mot de ce que je lui racontais. Refusant de croire que l’École de l'Air de Versailles soit évacuée, refusant, malgré la vue de mes papiers (ordre de mission) que je sois un E.O.R. ayant perdu son détachement et trouvant le moyen d'arriver avant lui. Sa conclusion était que j'étais un agent de la Vème Colonne qui avait été parachuté par les Allemands. Enfin il m'annonçât qu'il allait téléphoner au Commandant de l’École (Capitaine de Boulemont) et que si celui-ci infirmait mes dires, il me ferait fusiller. Inutile de vous dire que je n'en menais pas large.

Je restais avec mon paquetage sous la surveillance du Capitaine Adjoint qui, voyant mon désarroi, tentait de me tranquilliser car lui croyait ce que je disais.

Un petit quart d'heure plus tard le Colonel Bonot me fit appeler dans son bureau et me dit qu'effectivement le Capitaine de Boulemont attendait une Brigade de Versailles et que j'étais sur la liste du personnel et que j'aille donc me présenter à lui.

On mit un véhicule à ma disposition et me présentais au P.C. du Commandant de l’École qui, contrairement au Colonel, me félicita d'être là, et me nomma immédiatement Major de la Brigade de Versailles, avec comme mission la préparation du casernement de ceux qui devaient arriver, on mit pour cela une section d'Indochinois à ma disposition. J'avais toute la journée du lendemain pour faire cette installation, car la Brigade de Versailles n'était annoncée qu'avec 24 heures de retard sur moi. Nous étions logés dans un hangar d'avions, en bordure de piste, pour 48 heures, le temps de faire les formalités d'entrée à l’École de l'Air de Bordeaux et dans trois cars "Chausson" on nous fit rejoindre la Base Annexe de Bussac-Forêt près de Montendre dans les Charentes-Maritimes. Nous volerons alors sur Potez 25 et Léo 20 jusqu'au 12 Juin 1940.

Le 12 Juin 1940 nous entendons des explosions assez proches dans le Nord et le Lieutenant Vigier nous fait évacuer la Base à pieds après que tous les pilotes disponibles se soient envolés sur tous les types d'avions existant sur ce terrain secondaire. Il y a une bonne vingtaine de Lioret 45 tout neufs qui restent en panne faute de pilote on les fait brûler.

De là, on rejoint la Route Nationale n° 10 qui va sur Bordeaux par Cubzac-les-Ponts. Nous ne portons que nos sacs marins, sans arme. Sur la route des véhicules de toutes sortes défilent en rangs serrés dans une colonne hétéroclite interminable. Le Lieutenant armé d'un revolver arrête les véhicules les uns après les autres et essaie de nous y faire placer en surnombre. Je suis placé dans un camion qui transporte du personnel du Ministère de l'Air de Paris, ce qui me permet d'être assez bien accepté et d'être emmené jusque sur la Base de Bordeaux, sans avoir à marcher.

Nous sommes alors 400 élèves officiers observateurs.

Le Capitaine de Boulemont nous fait rassembler dans la cour d'honneur pour saluer le drapeau, il nous annonce que les blindés allemands sont aux portes de Bordeaux et nous fait remettre des fusils Gras qui datent de 1870 afin de défendre l’École.

Le jour de l'Appel du Général de Gaulle nous tentons vainement d'embarquer sur le de Lasalle pour rejoindre le Maroc comme le "Flandre" le fait avant nous, mais les marins civils refusent de partir car il y a des mines dans la Gironde et s’opposent à notre embarquement.

Nous rentrons à l’École avec armes, bagages et ravitaillement tandis que les Stukas bombardent les quais que nous venons de quitter. On nous désarme. Les blindés allemands sont sur la Base le 20 Juin 40. Nous voilà prisonniers pour 48 heures seulement car après tractations avec les Allemands, nous sommes autorisés à franchir la ligne de démarcation à Langon le 24 Juin 40, le jour même de l'Armistice et on nous installe dans une caserne des gardes mobiles toute neuve entre La Réole et Gironde sur Drop. J'y reste huit jours car nous ne vivons que sur notre réserve de guerre à base de conserves et de biscuits. La dysenterie fait son apparition. Le Service de Santé préconise de nous disperser dans les différentes fermes du secteur qui manquent de bras en cette période de moissons.

Je me retrouve chez les Latrille à Pondaurat dans une ferme appelée "Vendome" et suis considéré, par la patronne Antoinette, comme son propre fils. J'y fais effectivement les moissons et battages, ainsi que la culture du tabac et des maïs, bien entendu au pair, mais quel beau pays de cocagne qu'on ne peut manquer d'aimer.

La plaine de la Garonne est faite de la meilleure terre qu'on puisse trouver. Mais ce petit paradis, il fallut le quitter le 21 Août 1940 car, après un passage rapide à la caserne des gardes mobiles, nous sommes triés en deux groupes : le plus important part sur Port-Vendres, à destination de l'Algérie et un autre groupe, dont je fais partie, celui des "soutiens de famille", est affecté au groupement d'active de La Plume (L. et G.) dépendant de la Base de stockage d'Agen. Cette base est chargée de récupérer pour la zone sud de la zone libre tout le matériel de l'Armée de l'Air : (avions - véhicules - armes - outils - équipements - vêtements) ; on trouve tout cela dans un désordre indescriptible.

Pour le moment nous rejoignons La Plume, à pieds, à 25 km de là et sommes hébergés au château d'Aguzan, qui ressemble plus à une ferme qu'à un château. Il est déjà occupé par un groupe de famille russo-juive réfugiés de Paris, il y a une quinzaine d'enfants arriérés ou mongoliens avec 7 ou 8 adultes, Mme Wachatze en est la Directrice, il y a un Docteur qui préconise le magnésium dans tous les cas, c'est le Docteur Barissack, Mme Rhonner et sa fille, un vieux couple, les Belin et Michèle Torwirth et son fils. Tout ce groupe se cantonne dans les quelques 6 pièces du rez-de-chaussée et les 120 militaires que nous sommes sont logés dans le 1er étage et le grenier à grand renfort de paille qui sert de couchage.

Tout va à l'avenant. Comme cuisine une roulante Modèle 1914. C'est le Lieutenant Porquet qui commande ce détachement. Dans un premier temps il nous dit pour nous calmer, car ça râle pas mal, que nous sommes là provisoirement. Mais il demande un volontaire pour cuisiner, tout le monde se regarde, pas de volontaire, je pense par devers moi que je sais faire la cuisine (badge de cuisinier scout) je lève le doigt et m'explique devant tous mes camarades, je demande 6 aides, car il faudra couper du bois pour alimenter la roulante et je demande une toile de tente pour nous abriter, tout cela m'est accordé sans trop de difficultés…

Je perçois mes denrées qui commencent à être contingentées, chez un organisme ravitailleur, la C.D.O., qui me ravitaille au jour le jour et c'est au prorata du ravitaillement que je fais les menus. Pas de magasin, pas de vol à craindre, car tout le matériel est dehors et je ne me souviens pas que le Lieutenant Porquet ait organisé un service de garde quelconque.

Nous restons là jusqu'à fin Septembre 1940.

A partir de ce moment tout le groupement est logé dans La Plume. 99 % dans la salle paroissiale et les cadres, dont je fais parti, dans une villa : Commandant Thomas - Lieutenant Viot - Lieutenant Porquet - logent dans les étages avec un Capitaine-Médecin. Je suis dans le sous-sol, ayant été nommé Vaguemestre en tant que Caporal E.O.R. et aussi en tant qu'ancien des P.T.T. Le groupement a touché un cuisinier, je ne m'occupe que d'aller chercher mes repas à 200 mètres de la villa. En fait mon instruction militaire est terminée car je passe toute ma matinée à Agen pour prendre le courrier au B.P.M. (Bureau Postal Militaire) et remettre les plis au départ triés par liasses de direction. L'après-midi se passe à remettre le courrier, les colis et les mandats. J'ai un véhicule de liaison pour me déplacer.

Nous restons à La Plume jusqu'à l'arrivée des réfugiés Alsaciens-Lorrains qui, hébergés par la paroisse, récupèrent la salle paroissiale comme il se doit. Nous rejoignons la B.S. d'Agen le 1er Mars 1941 et comme nous sommes nommés Aspirants depuis le 20 Août 1940, on nous verse notre rappel de solde et on nous demande de loger en ville.

Je trouve à me loger moyennant finances Rue Camille Desmoulins chez Mme Lapeyronie et je suis affecté à l'Armurerie de la Base avec l'a/c Puchouaux, s/c Lerouge, Sergent Lagarde, Sergent Azan.

Le travail consiste à puiser dans le tas d'armes qui se trouve aux intempéries depuis 9 mois, de les nettoyer, de les graisser, de les mettre en état de marche, après les avoir triés par modèles, de les mettre en caisse et de les expédier via Marseille vers le Levant ou l’Algérie.

 

 

.c.Chapitre II

.c.Réseau Brutus

.C.(Agen - Toulouse)

.c.Entrevue Deferre-Miterrand

.c.Arrestation par la Gestapo

.C.Prison Saint Michel

.C.(Toulouse)

.c.1er Transport

.C.Compiègne Royal Lieu

.c.2ème Transport

.c.Auschwitz

.c.1941-1944

Mais il faut que je vous dise que depuis notre sortie de la Base École de Bordeaux, nous nous étions avec plusieurs camarades concertés afin de continuer à nous battre car nous n'avions pas eu l'occasion de tirer un seul coup de fusil contre les Allemands. En prenant beaucoup de précautions, nous nous en ouvrîmes à un Capitaine du 2ème Bureau, le Capitaine Roland Prat, qui reconnut qu'une Armée Secrète était en train de se former et que notre principal rôle serait le renseignement. Il fallait l'informer sur les différents mouvements de troupe allemande que nous connaissions. Il n'y avait pour le moment que des Commissions d'Armistice Italo-Allemandes qui venaient effectivement nous visiter presque tous les jours, surtout très intéressées par nos nombreux véhicules. En plus du Capitaine Prat, les Aspirants suivant faisaient partie de notre organisation : Bernard - Sudreau - Hauscher - Mourras - Toquec - Chrétien - Thurrier - Leroy et moi-même. Placé où j'étais, je m'arrangeais pour subtiliser des Herstals 7 m/m 65 que je remettais à Chrétien qui les remettait à ceux qu'il fallait armer. Je choisissais ces armes avant qu'elles ne soient prises en compte.

Dans le courant de l'année eut lieu la démobilisation de notre classe on pouvait rester dans l'armée comme Sergent du Service Général. Je restais dans l'armée car mon père et le réseau Brutus auquel j'appartenais m'avaient demandé de rengager, ce que je fis le 19 Mars 1942. On m'affecta alors à la 11ème Compagnie d'Engagés Volontaires en partance pour la Syrie ou l'Algérie. Cela ne m'arrangeait pas car j'étais fiancé avec Mlle Marcelle Laurent et nous devions nous marier le 23 Mai 1942 ce qui fut fait malgré tout.

Marcelle habitait un logement Cours de Belgique n° 48 à Agen et moi je logeais à St Livrade à 45 km au Nord, je faisais donc la route à bicyclette au moins une fois par semaine. Cela dura jusqu'au 1er Août 1942 où je fus réaffecté à la Base de stockage d'Agen, d'abord comme comptable-matières puis comme chef du magasin d'habillement, mes supérieurs étant le Lieutenant Conscience et l'Adjudant Chef Jacques et mes subordonnés le Caporal Chef Cocu et le Caporal Vhernes.

En Octobre 1942, bien que résistant depuis 1940, je fus intégré au Réseau Brutus-Royer.

Tout allait se passer normalement jusqu'au 11 Novembre 1942 (les Américains ayant débarqué en Afrique Du Nord le 8.11.42). Les Allemands envahirent la Base au moment du salut aux couleurs qui s'étaient faits avec plus de solennité en raison de la commémoration de l'Armistice de 1919.

Je me rappelle avoir vu l'équivalent d'une Compagnie allemande converger vers la base en groupe de fusiliers voltigeurs, fusil-mitrailleur en avant. Nous étions rassemblés en carré autour du drapeau et eûmes juste le temps de hisser les couleurs. Un Capitaine allemand parlant très bien français nous intima l'ordre de nous rendre (nous avions toutes les armes à l'Armurerie où j'avais travaillé en 1941 à 2,500 km de là). Nous étions prisonniers, interdiction de s'éloigner à tous les personnels et véhicules, seule l'ambulance était autorisée à sortir. Avec l'accord de mes chefs j'évacuais la totalité du magasin d'habillement dans un entrepôt à grain d'Agen. Ceci me valut une lettre de félicitations du Commissaire Berthouin, lettre que je n'ai jamais retrouvée dans mon dossier d'officier ? Cela se fit grâce à plusieurs aller-retour, je passais par une porte secondaire de la Base qui donnait sur un petit chemin non gardé par les Allemands… Ceux-ci n'y voyaient que du feu.

Le 28 Novembre 1942 je devenais un Agent des Services de l'Air, 2ème échelon et chargé de la liquidation de la comptabilité matières corps de troupe. Nous nous repliâmes dans un bureau à Agen.

Mon activité dans la Résistance devenait de plus en plus précise.

Depuis un an j'étais mis à l'épreuve au Réseau Brutus, mais ce n'est que le 1er Octobre 1942 qu'on m'engagea à Londres, mon nom de guerre est "Camus" : Je reçu l'ordre de rester dans l'Armée d'Armistice et celui de m'infiltrer dans la milice d'Agen. Ce qui me fut assez facile, le chef de la Centaine était Mr Tendonnet et en tant qu'Avocat, demeurait à côté de chez moi. Étant militaire, je fus considéré comme un sympathisant et je n'ai jamais porté la tenue milicienne ni eus à participer à des raids anti-juifs ou anti-résistants, par contre, comme je faisais des permanences au bureau, j'étais très souvent au courant de tout ce qui se tramait et je pouvais alors prévenir à temps, par personne interposée, les gens qui étaient menacés d'arrestation ou de fouilles domiciliaires. Ce qui fit que tout le temps où je suis resté en liberté, la milice d'Agen n'a guère fait parler d'elle parce qu'elle était trahie de l'intérieur, par mes soins, bien entendu.

Afin de nous aider mutuellement et par sécurité, nous étions deux du Réseau Brutus à avoir pénétré cette milice d'Agen, Chrétien André était avec moi et je crois, qu'en soi, c'est un fait d'armes remarquable qui n'a jamais été sanctionné par une décoration particulière. Il ne doit pas y avoir beaucoup de Résistants qui ont fait ce que nous avons fait.

Possédant une carte d'identité de la milice, je pus en maintes occasions franchir des barrages de Police française ou allemande grâce à cette carte qui m'ouvrait toutes les portes alors que j'étais porteur d'armes ou de papiers compromettants pour la Résistance.

Au mois d'Octobre 1943, Philippe Henriot vint faire une conférence de propagande au cinéma Capitole de Toulouse et à cette occasion, Chrétien, qui avait été désigné parmi la garde d'honneur, devait mitrailler à bout portant l'orateur. Pour moi, qui étais en civil, je devais au moment de l'attentat, faire diversion à l'intérieur de la salle en y tirant des coups de revolver et créer la panique.

Avant de pénétrer dans la salle, on m'avertit que l'affaire était reportée à plus tard et que je n'aurai pas à intervenir. Je me présentais tout de même à l'entrée avec ma carte d'invitation, et là deux miliciens en tenue se mirent à me fouiller sans trouver mon Herstal que j'avais dans la poche intérieure de mon cuir P.N. Je montrais alors ma carte et engueulais les deux préposés, me faisant passer pour un contrôleur de la Milice, et, leur disant que leur travail était mal fait, je leur montrais pour cela mon arme. Rectifiant la position ils me saluèrent et s'excusèrent et ce fut terminé. Mais a posteriori je reconnus que j'avais été fou de tenter le diable et que si j'étais tombé sur des gars intelligents, ma liberté et ma vie se seraient arrêtées là, car, si les nazis plus tard, commuèrent ma peine de mort en bagne à perpétuité, les miliciens m'auraient sûrement fusillé comme traître, j'avais eu très chaud.

Outre les renseignements glanés au jour le jour que je communiquais à mon chef de secteur Chrétien André, j'étais spécialiste dans le transport d'armes de poing. Avec une valise à double fond je passais quatre pistolets à la fois, heureusement pour moi le radar de détection n'existait pas encore.

J'eus aussi l'occasion de faire quatre liaisons avec Paris.

La boîte aux lettres parisienne était un imprimeur du côté de la Place Pigalle, Mr Claude Rivat, oncle de Chrétien. Je passais pour cela par Captieux, dans les Landes, faisant 150 km à bicyclette entre Agen et la ferme landaise dont je ne connaissais pas le nom des propriétaires, le mot de passe était "Philippe Erlanger". Il avait été un ami de cette famille et j'avais fait la connaissance de ce monsieur à Agen. Mon point de passage était Soubiran sur la D 932 entre Captieux et Bazas.

J'essayai de recruter à Agen un Inspecteur de Police, Mr Clavery, qui, lui, me refusa carrément en me précisant qu'il militait dans un autre réseau (Espagne) mais que je pourrai compter sur lui en cas de nécessité (ce qui s'avéra utile beaucoup plus tard). Cette discussion avait eu lieu dans un petit restaurant "Chez Ma Tante" tenu par Mme Labathe à Agen, Rue Voltaire : Comme vous verrez plus tard, cet échec de recrutement ne fut pas inutile.

Faisant l'aller-retour Agen-Toulouse presque toutes les semaines, je parvenais à faire connaissance d'une jeune Alsacienne qui venait voir ses parents réfugiés dans le Lot-et-Garonne. Elle m'avoua travailler comme standardiste au P.C. de la Wehrmacht de Toulouse et qu'elle avait été obligée de s'engager dans l'armée allemande. Elle portait en effet le costume gris souris, je la mettais en confiance en lui montrant ma carte de la milice, à partir de ce moment là, je tirai de Greta Muller tous les renseignements que je pouvais. Je les communiquais verbalement à Chrétien qui, je crois, bien souvent, mit en doute tout ce que je lui disais, refusant de lui donner ma source de renseignements. Et je fis bien car lorsque nous fûmes arrêtés, il ne fut jamais question de cette jeune fille que j'étais le seul à connaître. Par contre, je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue.

J'eus aussi une fois à transporter sur ma bicyclette, pour le compte d'Harter, notre radio, la valise avec le poste intégré, chez Yvon Toquec, un autre membre du Réseau. Des renseignements étaient aussi communiqués toujours verbalement à Patez, un photographe Rue de Rome à Toulouse; c’était notre boite aux lettres toulousaine.

Courant Novembre, je ne me rappelle plus exactement la date, je fus désigné avec Chrétien André, Chrétien Paul et Chopin pour assurer la sécurité de deux personnalités inconnues à l'époque qui devaient se rencontrer dans un café, "Le Sphinx ", entre la Rue du Canal et les Allées Riquet (deux issues). Cela se passa entre 20 h 30 et le couvre-feu. Un monsieur prit d'abord place à une table à 5 ou 6 mètres de là où j'étais, c'était Mr Gaston Deferre et quelques instants plus tard, un autre monsieur vint le rejoindre, c'était Monsieur François Mitterrand. Leur discussion, sans que nous ne puissions rien entendre, dura environ une heure. Comme tout se passait bien, nous attendîmes qu'ils se quittent pour rentrer chacun chez soi quelques minutes avant le couvre-feu 22 heures.

Je revis personnellement Mr Gaston Deferre à Marseille en 1970, et il me dit après qu'il m'eut reconnu, ce dont il avait été question entre eux : dans un premier temps Mitterrand lui proposa de faire entrer dans le Réseau Brutus-Boyer (Boyer étant le fondateur du Réseau à Marseille) un soi-disant Réseau que Mitterrand avait créé à base de prisonniers de guerre évadés ou rapatriés.

Bien entendu Deferre refusa.

Puis Mitterrand lui demanda alors de lui procurer un avion pour se rendre à Londres afin de rencontrer le Général de Gaulle. On sait maintenant ce qui arriva : Mr Mitterrand eut son Lysander, mais il se fit proprement renvoyer par le Général. Ce qui semble expliquer la haine qu'il montrera par la suite contre le Général de Gaulle et pourquoi il fit tout pour le supplanter dans la course au pouvoir… et y réussir finalement après la mort du Général de Gaulle.

Je prenais quelques jours de vacances aux environs de Noël avec mon épouse et mes deux enfants dans la famille de ma femme dans le Bergeraçois à Conne de Labarde. Je fis bien car en les quittant, je ne pouvais savoir que je resterai loin d'eux plus de 15 mois prisonnier dans les bagnes allemands.

En effet.

J'avais rendez-vous à 9 h. chez Chrétien, le Dimanche 16 Février 1944 dans son logement de la Rue d'Alsace Lorraine à Toulouse. Je montais au quatrième étage et je sonnais normalement à la porte de l'appartement et j'insistais, pas âme qui vive. Je m'inquiétais tout de suite car les heures de rendez-vous devaient être exactes et je redescendais au rez-de-chaussée interroger la concierge. Celle-ci me parut très gênée et commença par me dire qu'elle ne savait rien. Je lui disais que c'était mon cousin et qu'il m'attendait car je lui avais annoncé ma visite étant de passage à Toulouse. Alors se rapprochant comme si elle me délivrait un secret :

- Monsieur Chrétien et sa femme ont été arrêtés ce matin par la Gestapo.

Bien entendu je feignis l'étonnement, disant que je ne comprenais pas, que c'était sûrement une erreur et qu'ils ne tarderaient pas à être relâchés et je m'éclipsais le plus discrètement possible, non sans remarquer deux agents de la Gestapo très reconnaissables à leurs Borsalino noirs et leur manteau de cuir de même couleur. Ils étaient juste en face, de l'autre côté de la rue. Ils auraient mieux fait de s'installer dans l'appartement de Chrétien et de m'ouvrir la porte lorsque j'avais sonné. J’avais eu, cette fois, beaucoup de chance.

Là-dessus je me mis au vert.

C'est-à-dire que je me repliais pendant huit jours chez un ami, Mr Bardoux, où je restais là, ayant eu soin de prévenir ma logeuse que je partais en vacances pendant ce temps-là. En fait, je continuais mon travail à la comptabilité matières du Centre d'Administration Local (C.A.L.) au château de Bellevue par Pouvourville, non loin de Toulouse, sur la route de Narbonne. Et je tâchais, en dehors du temps officiel de travail, de prévenir les camarades dont je connaissais l'adresse : Patez et Toquec. J'appris tour à tour, dans ce laps de huit jours, qu'ils avaient été arrêtés. Pas de doute quelqu'un nous avait donné ou avait parlé.

Nous avons appris beaucoup plus tard ce qui s'était passé.

Deux personnes sont à la base de tout :

1°/ Un Inspecteur de Police de Vichy, ancien sous-officier Légionnaire, membre du Réseau Brutus qui travaillait pour la Gestapo comme Agent de Renseignements, il s'appelait Chopin.

2°/ Le frère du Chef de Secteur de Toulouse, Paul Chrétien, réfractaire au S.T.O. et qui demeurait chez André Chrétien (grosse erreur).

Un jour, Chopin apprit que Paul était réfractaire et il fit chanter ce dernier le menaçant de le dénoncer aux Allemands s'il ne lui fournissait pas la liste des agents de son frère. Cela dura un bout de temps mais Paul réussit à recopier la fameuse liste que son frère n'aurait jamais dû avoir.

Chrétien André; fut arrêté et avec lui de nombreux autres inconnus de moi, comme Dauriac, le Professeur Naves, Patez, Brès, Leroy, Thurriez, Rochette, Davies, Rivat et sa femme Thérèse, Ollivier, Sudreau. Certains furent fusillés et les autres déportés. Paul Chrétien et Chopin disparurent à ce moment-là mais furent retrouvés à la Libération et jugés : Chopin fut condamné à mort et Paul Chrétien à la prison.

A la fin de cette semaine qui suit l'arrestation de Chrétien et de sa femme Malou, je rencontre en ville Chopin qui dans un premier temps fait mine de ne pas me reconnaître (sans doute s'étonnait-il de me voir toujours en liberté et s'attendent-ils à ce que je l'exécute, pensant que j'étais au courant de sa dénonciation collective).

Je l'accostais alors presque de force, en lui recommandant de se mettre au vert parce que Chrétien André et plusieurs autres étaient arrêtés par la Gestapo. Et, me reprenant, je me rappelais soudain qu'il était Inspecteur de Police, donc en principe au courant des arrestations faites par les Allemands. Je lui demandais donc de me prévenir pour le cas où il serait question de moi. (Il dut rigoler intérieurement, je venais de me piéger tout seul). Il me répondit qu'il était prêt, bien sûr, à me rendre ce service, mais qu'il fallait que je lui donne mon adresse. Ce que je faisais illico. Et le lendemain matin c'était cinq agents de la Gestapo qui me faisaient ouvrir la porte de ma chambre en se faisant passer pour un porteur de télégramme. J'ouvrais ma porte, j'étais en pyjama, cinq browning étaient braqués sur moi.

- Haut les mains ! Police allemande ! (Ils parlaient très bien français).

Ils me passèrent les menottes avec les bras dans le dos et me poussèrent dans un coin de ma chambre face contre le mur avec interdiction de me retourner.

Position peu reluisante.

Le sac de ma chambre commence. Plusieurs coups de talons sur mes pieds nus viennent ponctuées des questions :

- Où sont les papiers ? Où est ton arme ?

Les policiers me paraissent bien renseignés, mais pour les papiers ils repasseront, il n'y en a pas. Les quelques notes que je tenais d'ordinaire étaient transmis verbalement à Carrel qui en prenait note, puis je les détruisais. En l'occurrence, ayant appris l'arrestation de mon chef hiérarchique, j'avais fait le nettoyage, les Allemands arrivaient trop tard.

Quand au revolver, nettoyé et graissé, je l'avais placé au fond du dernier étage de mon armoire. Les policiers allemands ne l'avaient pas découvert et réitérèrent leur demande. ( J'étais déjà ailleurs et je me remémorais les dernières années passées dans la Résistance, pour en arriver à faire de moi un prisonnier avant que de faire un fusillé. Je pensais à ce moment à ma femme, à mes enfants, à ceux à qui je les avais confiés en prévision de ce coup du sort, ils risquaient eux aussi l'arrestation ). Aussi, surpris, je leur dis où il se trouvait.

Déjà leur tri était fait, ne trouvant rien, une de mes valise vidée était remplie de tous les objets soi-disant à conviction : montre "Oméga" en argent, souvenir de mon parrain, des vêtements, du linge, le Herstal fut pour eux l'objet de convoitises et eut lui aussi sa place dans la valise.

Jusqu'à la dernière minute j'espérai que devant leur fiasco, la Gestapo allait me relâcher. En effet, un des hommes qui me paraissait le chef, vint à moi et me délivra des menottes.

- Habille-toi, me dit-il, et vite !

Je dus chercher dans les amas de linges et de vêtements qui jonchaient le plancher de quoi me vêtir. Je savais à ce moment sans erreur possible que mon calvaire allait commencer et à partir de ce moment, la lutte pour la vie commençait. Je choisissais donc du linge en double exemplaire, et je complétais l'habillement par mes vêtements les plus chauds, un pantalon esquimaux de skis et mon cuir par-dessus, avec cache-nez, gant et béret ; à mes pieds mes meilleures chaussures. Avec cela j'avais tout ce qu'il fallait pour risquer une évasion. J'enfournais dans mes poches de quoi faire ma toilette car une valise me fut refusée par les policiers allemands.

Ils paraissaient maintenant pressés d'en finir, prétendant que je n'avais pas besoin de m'habiller si chaudement, que nous n'allions pas loin. Je n'avais effectivement qu'à faire cent cinquante mètres hors de ma chambre pour être à la prison St Michel, de sinistre réputation. J'y fus mené par ces messieurs en traction avant. Y compris le chauffeur ils étaient cinq. Une chose m'a paru extraordinaire, pas un locataire de la maison ne chercha à voir ce qui m'arrivait, drôle d'époque !.

Dehors, il neigeait, chose rare à Toulouse et nous étions le 24 Février 1944.

Quand je fus introduit au Quartier III, après avoir été démuni de tout ce que j'avais sur moi : montre, stylo, portefeuille, couteau, un chargeur de P.N. Herstal 7.65, je fus conduit dans la cellule de réception, celle où les prisonniers de la nuit étaient enfermés.

Ils y étaient déjà quatre, un commerçant d'un certain âge, bien mis, Directeur d'une filature de Mazamet ; un jeune homme entre 15 et 18 ans de Toulouse arrêté en gare Matabiau ; un Juif et un clochard. Chacun racontait sa petite histoire, je suppose que le clochard devait être là depuis longtemps et qu'il devait être à la solde de la Gestapo pour recueillir nos impressions. Je parlais le moins possible, disant que j’avais été arrêté par erreur.

Vers les huit heures je fus sorti de là et conduit à la cellule 13, au premier étage du bâtiment. Cellule monacale s'il en fut, longueur cinq pas, largeur deux. Comme ameublement un lit, une couverture et une paillasse. Local bien fait pour méditer utilement, il y faisait une température proche de zéro, car j'appris bien vite par l'air qui m'arrivait de l'extérieur, que non seulement cette cellule donnait au Nord mais qu'il manquait plusieurs vitres à la fenêtre. Je suis resté douze jours là-dedans, seul à me morfondre, me demandant ce qu'il allait advenir de moi, quelles seraient les questions posées, les tortures qu'on m'infligerait, si je pourrai tenir, si je serai fusillé, ce que devenaient ma femme et mes enfants ? En un mot j'avais peur !

Les graffitis des murs prouvaient amplement que d'autres m'avaient précédé dans le même chemin que j'allais prendre, car si l'apache exprimait vertement ses pensées à la femme de sa vie, il y avait aussi de nombreuses inscriptions ne comportant qu'un nom et un prénom et dessous : condamné à mort le…, ou parti pour une destination inconnue.

Ce décor vous ramenait constamment à la réalité, cette cellule était déjà un avant-goût de cercueil, c'était l'antichambre de la mort. Je me considérais déjà comme tel. Chaque fois qu'un gardien contrôlait ma présence, je sursautais, n'était-ce pas déjà l'heure du peloton d'exécution, d'autres que moi en avaient supporté la rigueur et le destin rapide. Je m'efforçais d'être courageux et de regarder la mort en face. Cela n'allait pas sans mal, je ne pouvais m'empêcher de penser à ma femme à ma fille Magda et à Bernard 8 mois qui ne me connaissait pas et que je ne reverrai sans doute plus. Que deviendraient ces êtres très chers, étaient-ils toujours en sécurité, n'étaient-ils pas arrêtés eux aussi, cela s'était déjà vu. Mon plus grand souci était bien celui-là, être la cause de l'arrestation de ces pauvres innocents. Mon cerveau travaillant sérieusement je me préparai autant que possible aux interrogatoires qui ne manqueraient pas de m'être infligés. Et j'imaginais un mensonge pour sauver ma famille, mensonge qui réussit fort bien comme vous le verrez par la suite.

Quand je fus introduis dans ma cellule, l'heure du "jus" était passée, il était peut-être neuf heures du matin, et comme avec le liquide infecte appelé "café ", on distribuait le pain de la journée, je n'eus pas droit ce jour-là aux 150 gr. de pain quotidien.

Vers midi, la soupe distribuée par 2 prisonniers, toujours les mêmes, (j'appris plus tard que c'était deux agents de la Gestapo écroués), passa devant ma porte. Je commençais à avoir faim n'ayant rien pris depuis la veille au soir, et commençais à penser que peut-être c'était compris dans le premier jour de présence à la prison de façon à assagir les prisonniers, la faim et le froid. Je me disais que je ne serai pas long à en "claquer" de ce régime…

J'en étais là de mes réflexions quand un soldat allemand, entrouvrit ma cellule et me jeta une assiette en fer, une cuillère de même métal et un quart. Quelques instants plus tard, la corvée de soupe arrivait, mais comme j'avais été effectivement oublié, on s'apprêtait à me mélanger dans l'assiette, la soupe au rutabaga et la cuillère de confiture, je demandais qu'on me mit la confiture dans ma cuillère, ce qui fut fait. Ce qui fit que ce jour-là, je commençais mon repas congru, par le dessert. Quand à la soupe, aussi claire fut-elle, je m'apprêtais à la déguster, la quantité était celle d'un quart de litre, une douzaine de petits cubes de navets nageaient dans cette eau claire et salée qu'on baptisait soupe, aussi lentement qu'on aille, la soupe était vite ingurgitée. Puis on léchait bien son assiette pour n'en rien perdre et la bien nettoyer.

Après cela il n'y avait plus qu'à attendre 18 h. pour la soupe du soir. A cette heure-là, un quart de tisane à la feuille de frêne baptisé thé, était servi avec une portion de fromage "Vache Qui Rit" ou un morceau de charcuterie de la même équivalence.

Comme vous pouvez le remarquer, les menus étaient calculés de telle sorte que si on ne prenait pas la précaution de faire trois parts de son pain à la perception du matin, il en manquait pour le restant de la journée pour manger la confiture de midi ou le fromage du soir. De plus, la conservation n'allait pas sans risque, car il fallait cacher soigneusement son pain quand on vivait dans une cellule multi-places comme cela m'arriva par la suite, il est naturel de se faire voleur quand on a faim et qu'il n'y a rien d'autre à faire pour la calmer. On vivait donc toute la journée avec la hantise du pain, cette denrée alimentaire dont le Français ne peut se passer, et cela ne faisait pas hélas, passer plus rapidement les heures ni les jours.

Ma cellule solitaire contenait en plus du mobilier déjà décrit, un récipient circulaire qui n'avait rien du seau hygiénique, mais était là pour en remplir les fonctions, c'était une boîte de conserves de 5 kg vide, je m'en servais pour uriner. Quand aux autres besoins, l'inquiétude, le peu de nourriture et le peu de mouvements que je pouvais me donner, me barrèrent les intestins d'une constipation atroce que je parvins à vaincre aux premières selles que je pus faire plus tard dans la partie "ad hoc" de la cour de la prison au moment de la promenade quotidienne. Dans la cellule commune il aurait fallu que je sois malade pour me servir de la tinette qui trônait au pied de mon lit entre deux fenêtres, heureusement les émanations étaient bien atténuées par un couvercle que l'utilisateur était obligé de remettre rapidement après usage, sous peine d'encourir les quolibets et les insultes de ses camarades...

Mon premier interrogatoire eut lieu trois jours après mon arrestation. L'officier allemand m'adressa la parole en allemand, lui ayant répondu que je ne le parlais pas, il commença en français par l'interrogatoire d'identité. Ce juge d'instruction S.S. commença à me poser quelques questions indiscrètes du type de celles-ci.

- Pourquoi faites-vous du terrorisme ?

La réponse fut à peu près celle-ci.

- Je n'en ai jamais fait et d'ailleurs, j'appartiens à la Milice d'Agen, vous vous êtes trompé sur la personne en m'arrêtant, renseignez-vous !

- Nous nous sommes renseignés ! Connaissez-vous Carrel ?

- Non !

- Et Chrétien André !

- Oui, c'est un camarade de la Milice !

- Saviez-vous qu'il était chef d'un Réseau de terrorisme ?

- Première nouvelle !

- Comment se fait-il que votre nom ait été trouvé sur une liste de ses agents !

- C'est peut-être une liste de ses connaissances ou de ses clients. Chrétien est Agent d'Assurances !

Le juge finement sourit à cette répartie.

- Où est votre femme ?

- Je n'en sais rien, il y a 3 mois que nous nous sommes quittés, nous ne nous entendons pas, nous sommes en instance de divorce, elle est sans doute dans sa famille, je ne pourrai vous dire où ? (C'était le mensonge que j'avais imaginé pour mettre ma femme hors d'affaire.)

- Vous êtes militaire ?

- Oui. Plus exactement Agent des Services Aériens, il n'y a plus d'armée française, vous le savez bien.

- Alors vous prétendez ne connaître Chrétien que comme une connaissance ?

- Parfaitement.

- Et Prat, Émile, Sudreau, Turrier, Toquec et Max (Jean Moulin) ?

Je les connaissais tous sauf Émile et Max, mais prétendais ne rien connaître. Mais pour Toquec, j'étais bien obligé de reconnaître que je connaissais Yvon Toquec comme aviateur, il dépendait du Centre Administratif de l'Air où je travaillais, il était à Bordelongue. Je lui répondais que je le connaissais mais qu'il y avait quelque temps que je ne l'avais pas vu (il y avait 4 mois que la Gestapo l'avait arrêté pour avoir hébergé notre poste radio.)

- C'est bien, nous allons faire une enquête et si vous êtes innocent nous vous relâcherons.

Les petits malins, ils n'étaient pas sûrs d'eux mais leur enquête terminée, j'allais être servi.

Une semaine plus tard, j'étais conduit de nouveau dans la petite cellule à droite de notre Quartier, mais qui se trouvait en fait dans la rotonde de la prison qui entourait la chapelle de la prison St Michel. Mêmes personnages mais un 4ème inconnu était venu renforcer le trio précédent. On me mit les menottes, les bras tordus dans le dos, mon impression première fut que ça allait chauffer pour mon matricule, je ne devais pas me tromper. Je ne sais combien de temps dura mon interrogatoire, je me rappelle que j'avais été appelé au début de l'après-midi après le déjeuner, si on peut encore appeler de ce nom la pitance infâme que le Grand Reich nous servait par l'intermédiaire de nos gardiens. Quand je retournais dans ma cellule assez sonné, il faisait nuit et la soupe était passée puisque je dus m'en priver ce jour-là encore. L'interrogatoire fut très sec.

- Vous appartenez à une bande de terroristes ?

- Non !

Je prenais immédiatement un coup de talon sur les orteils, car ces messieurs avaient pris la précaution de me faire déchausser. Je hurlais de douleur.

- Voyez, vous n'avez pas intérêt à nous raconter des histoires !

Je demande un Avocat, je ne parlerai que devant lui !

- C'est entendu nous le ferons convoquer mais pour le moment ce n'est qu'un interrogatoire de mise au point, vous nous avez menti la dernière fois !

- C'est faux, ce que je vous ai dit était la vérité, je… !

Je n'eus pas le temps de terminer mes explications, cette fois c'était ma tête qui venait de prendre contact avec le mur, propulsée par un formidable coup de poing en pleine figure. Je mis quelques secondes à réaliser, j'étais tombé, mais déjà quelques coups de pieds dans le ventre m'avaient réveillé !

- Vous avez compris cette fois, pourquoi combattez-vous la Grande Allemagne !

- Mettez-vous à ma place, lui répondis-je, je suis soldat, mon devoir est de lutter contre les envahisseurs et tout Français digne de ce nom en fera autant !

- Quel est votre parti politique ?

- Je ne fais pas de politique !

- Vous travaillez avec Chrétien depuis 1941, vous avez participé à telle et telle affaire, vous étiez son adjoint, votre introduction dans la Milice était d'abord une couverture et vous permettait d'avoir des renseignements, on a remarqué que depuis quelque temps plusieurs opérations de la Milice d'Agen avaient été des fiascos… C'est inutile de nier, vous êtes Aspirant de Réserve donc officier et par respect pour votre grade, on vous considérera à partir de maintenant non comme un terroriste mais comme un soldat. Les noms qu'on vous a lu l'autre jour vous les connaissez bien… Eux vous connaissent, ils sont tous arrêtés. Et Chopin vous le connaissez Chopin ! (Je restais de glace, ne sachant pas encore qu'il avait trahi.)

Cette phrase me fut dite sous forme de raillerie. Sur le moment je ne réalisais pas mais je sus plus tard que c'était lui qui m'avait dénoncé, ainsi que la majorité de mes camarades. Cet Inspecteur de Police français était un agent double qui travaillait pour la Gestapo tout en étant membre du Réseau. Nous ne pouvions donc que finir comme cela, arrêtés, déportés ou fusillés…

- Vous niez toujours, et bien, donnez-moi votre parole d'honneur d'Officier que ce que vous dites est la vérité et que toutes ces opérations ne sont que mensonge !

Là mon bonhomme m'avait touché au Talon d'Achille et avait trouvé le défaut de la cuirasse. Trop jeune encore dans la carrière, je repoussais l'idée de mentir et ne sachant pas qu'une parole d'honneur donnée dans de telles conditions n'avait aucune valeur, je réfléchissais, hésitant.

- Alors, ça vient !

- Je ne puis vous la donner, répondis-je.

- C'est tout à votre honneur, me dit-il, mais nous étions déjà fixés…

Et l'interrogatoire se continua de la sorte ponctué de temps en temps de coups qui devaient m'aider à parler ; ma tête alla de nombreuses fois prendre contact avec le mur tandis que mon corps tombait et que des coups sur les parties intimes me réveillaient. A un moment donné même, ces coups-là ne me réveillèrent plus. J'avais été trop touché et étais sans connaissance.

Je reprenais mes esprits sous le froid d'une douche d'eau lancée avec un seau. On me fit alors asseoir et on me donna une cigarette tandis que mes tortionnaires fumaient, mangeaient des sandwichs, buvaient… Je sentais ma salive m'inonder la bouche tellement j'avais faim et que la vue de ces gloutons excitait davantage.

Les interrogations reprirent de plus belle, je reconnaissais connaître Chrétien et ne connaître personne d'autre. Pour les papiers que je devais avoir, je répondais que je n'en avais pas, je ne rédigeais des papiers qu'au dernier moment quand Chrétien l'exigeait, pour le reste, je travaillais de mémoire, il ne pouvait y avoir de trace.

Pendant tout le temps de l'interrogation le juge d'instruction (capitaine S.S., qui s’appelait Müller), tapait lui-même son rapport ne me touchant jamais… Au début de la séance l'enquêteur m'avait demandé si je connaissais l'allemand, sur ma négative, il s'était servi de cette langue entre eux pour se faire part de leurs impressions et communiquer leurs ordres, cela me servit plusieurs fois car ayant été élevé pendant cinq ans au Luxembourg, j'avais étudié cette langue. A la fin de l'interrogatoire, le juge me dit :

- C'est inutile de vous relire votre déposition, elle est en allemand et comme vous ne le connaissez pas...en me tendant son stylo...signez !.

- Je ne signerai que ce que je pourrai contrôler, faites-le traduire en français.

- Allons ne soyez pas ridicule, la justice allemande doit être rapide, nous n'avons pas de temps à perdre, si vous ne signez pas nous ferons une croix à votre place, et tout sera dit !

Désemparé je signais, pensant bien par la suite dire au tribunal ce que je pensais de telles méthodes.

Il n'y eut jamais de jugement, je fus confronté une fois avec Chrétien, confrontation qui dura 10 minutes, celui-ci devait être au courant de mon interrogatoire, car il me dit que je m'étais bien défendu. Je demandais au juge quand nous serions fusillés, il me répondit :

- Vous avez de la chance, deux mois plus tôt vous étiez tous fusillés. 25 c'est un beau coup de filet, mais aujourd'hui l'Allemagne a besoin de bras, vous irez travailler en Allemagne.

J'étais étonné par la tournure que les choses prenaient. A la vérité je ne m'attendais pas à un tel dénouement, mais je ne savais pas non plus ce que cela signifiait d'aller travailler en Allemagne comme travailleurs forcés.

L'avenir allait me l'apprendre.

A la suite de cette dernière entrevue je fus changé de cellule et mon sort s'améliora dans le sens que je retrouvais la compagnie des hommes, qui, si elle n'est pas toujours agréable, vaut mieux pour l'homme que la solitude totale d'une cellule inconfortable. J'avais dû prendre froid, car exposée au Nord comme elle était et plusieurs vitres manquant à la fenêtre, cette cellule, au mois de Février 44, était une véritable glacière.

Je fus donc conduit un beau matin, 12 jours après mon arrivée à la prison, à la cellule n° 18, qui, située sur le même étage, était exposée au Sud. Il y avait un lit à deux étages de libre devant la fenêtre du fond à droite, le gardien me fit signe de la prendre.

Dans cette cellule il n'y avait, au moment de mon arrivée qu'une dizaine d'hommes, dont huit de Varilhes, village qui se situe dans l’Ariège entre Foix et Pamiers, il y avait là le Maire, grand vieillard de soixante ans et quelques Conseillers Municipaux, arrêtés pour raison politique. Je crois qu'ils étaient tous socialistes, sauf un qui était communiste et qui était accompagné de son fils, jeune homme d'une vingtaine d’années, Jean Bousquet, avec lequel, par la suite, nous faisions d'interminables parties d'échec avec un jeu de mon invention fabriqué rien qu'avec du papier. Au demeurant tous ces braves gens étaient sympathiques, ils étaient là depuis 3 mois à attendre, tous portaient de longues barbes par rapport à la mienne qui n'avait que 15 jours car les rasoirs étaient totalement interdits et il n'y avait pas de "Friseur" (coiffeur) dans la prison.

Il y avait là un gendarme français arrêté depuis quelques jours et qui eut un jour une crise de coliques néphrétiques que je soignais en lui faisant des compresses d'eau bouillante sur les reins car il n'y avait pas non plus d'infirmerie dans cette prison. Ce qui fit que plus tard, avec d'autres soins donnés à des camarades, on m'appela "docteur" à Compiègne.

Il y avait aussi avec nous, c'était même mon voisin immédiat, un imprimeur, Mr Lyon qui avait été arrêté pour franchissement clandestin de frontière, mais qui, je l'ai su plus tard, appartenait au réseau Brutus. Enfin un jeune Juif vint un jour s'installer à la couchette inférieure de notre châlit commun, lui aussi s'était fait prendre pour franchissement de frontière. A la vérité on évitait de parler de ses affaires sauf les gens de Varilhes qui se connaissaient entre eux, les autres se gardaient bien de s'expliquer par crainte des mouchards facilement introduits dans une cellule où il y a autant de monde.

Cette pièce faisait 5 mètres sur 5. Une porte bardée de fer à guichet et deux grandes fenêtres grillées par lesquelles, leur bonne exposition y étant pour quelque chose, le soleil nous inondait de chaleur tous les après-midi. Nous pouvions aussi régler l'entrée de l'air car ces fenêtres étaient complètes, il ne manquait pas de vitres. Un autre avantage était qu'à l'opposition de ma précédente cellule, si les mêmes barreaux existaient toujours, par contre les jalousies empêchant de voir à l'extérieur n'existaient plus. De ces fenêtres on voyait le Quartier des femmes. Un jardin entouré de hauts murs qui nous séparait d'avec le bâtiment des femmes était un potager complanté de pêchers et d'amandiers que je vis fleurir durant le mois de Mars 1944 que je passais dans cette cellule.

Le programme de la journée n'était pas différent de celui où j'étais au secret, sauf que dans la matinée, la cellule était totalement vidée de ses habitants pour une promenade d'un quart d'heure dans la cour prévue à cet effet. Cette cour contenait des W.-C. ou plutôt des trous donnant directement sur une fosse d'aisances, dans laquelle il fallait s'efforcer de se satisfaire au su et au vu de tous les camarades. Ce fut une des choses qui devait me coûter le plus pendant mon internement mais ce n'était qu'un commencement, je devais voir mieux par la suite, (voir mieux dans le sens du pire bien entendu)…

Le menu n'avait pas changé, une petite différence cependant, les portions allouées en bloc étaient tirées au sort ce qui agrémentait et excitait l'appétit puisque le repas était reculé d'autant . Comme je l'ai déjà dit le pain était touché le matin, il fallait donc pour pouvoir en profiter aux autres repas, faire trois parts égales et prendre bien soin de garder le pain restant dans un mouchoir qui ne vous quittait pas sous peine de ne plus retrouver ces 50 grammes de pain au moment opportun. Il faut bien se dire que la journée se passait dans l'attente du prochain repas, temps durant lequel on essayait de tromper sa faim, car la faim était permanente et jamais apaisée. Á la Prison Saint Michel on mangeait moins que dans les camps de concentration.

Autre inconvénient, la proximité de la tinette chargée de recevoir les déjections des habitants de la cellule. Cette tinette était vidée chaque jour à tour de rôle par ceux-ci mais comme il n'y avait ni désodorisant ni désinfectant je vous prie de croire que je voyais ce meuble d'un sale oeil surtout lorsque ce récipient était entrouvert, situé qu’il était, au pied de mon lit.

Si la société de mes camarades avait des inconvénients, elle comportait aussi des avantages. Car les discussions étaient possibles et étaient suivies attentivement par les autres membres de la cellule, elles étaient surtout le fait des vieux qui ne manquaient pas de faire profiter les jeunes que nous étions de leurs lumières… Point de livre, formellement "verboten" (défendu), avec des livres le moral aurait pu être plus solide. Bien entendu pas de journaux ni d'illustrés… En plus des 8 châlits doubles il y avait une table et deux bancs au milieu de la pièce. Un jour je remarquais que sur l'un des bancs un échiquier avait été tracé, ayant trouvé sous mon matelas des étiquettes rondes qui avaient dû servir à indiquer le degré sur les bouteilles de vin, j'en fit des figurines rappelant les pièces du jeu d'échec. Je trouvais en la personne du fils Bousquet de Varilhes un joueur qui voulut bien me donner la réplique, à la suite de quoi, nous passâmes nos journées à jouer aux échecs en prenant bien garde de ne pas nous laisser surprendre par les gardiens car le jeu aussi était "verboten", lui aussi.

Tous les Lundi, les colis de linges sales étaient déposés au greffe de la prison et remis aux familles qui apportaient alors du linge propre, quelquefois truffé dans les doublures de lettres ou de farine lactée nourrissante… Je n'eus pas de chance le 2ème Lundi après mon entrée en prison, je reçus un colis de linge ravi de voir que quelqu'un s'occupait de moi à l'extérieur. Le Lundi suivant, je remettais à mon tour un colis, ce colis ne fut jamais réclamé, je restais donc en tout et pour tout, en plus de ce que j'avais sur le dos, avec une chemise, une paire de chaussettes, un mouchoir et une serviette de toilette, pas le moindre morceau de savon pour laver mon linge ou faire une toilette. Je ne savais que penser.

Je sus plus tard par le Colonel Saget que je revis en 1947 au Maroc et qui était mon patron à l'époque qu'il me faisait rechercher depuis 15 jours. Qu'ayant trouvé ma chambre de célibataire toute chamboulée, il ne savait que penser. Il craignait de prévenir la Gendarmerie française pour le cas où j'aurai décidé de partir en Angleterre par l'Espagne, bref il eut l'idée d'envoyer l'Assistante Sociale de l'Air avec un colis à la prison St Michel. Si le colis était accepté, c'était que j'y étais, comme on ne lui avait pas dit de récupérer un colis, cette dame était repartie les mains vides et moi je me retrouvais définitivement avec du linge en plus. Mais le Colonel Saget était fixé et put faire établir une délégation de solde pour ma femme. Car par la suite il n'y eut plus de colis du tout, seul un colis Croix-Rouge arrivait le Vendredi dans la cellule et on le partageait en 10. Ce qui ne faisait pas grand chose : 50 gr. de biscuits, 50 gr. de pâtes de fruits, 1 portion de Vache Qui Rit, 10 morceaux de sucre. Je mangeais le tout immédiatement, nous mourions tous de faim car le menu était toujours le même, le quart de soupe très légère, un morceau de Vache Qui Rit ou de mortadelle, menu nettement inférieur à celui que nous aurons en camp de concentration.

Les colis familiaux étaient les bienvenus mais aussi très personnels et rarement partagés car quand on vous parlera de la solidarité des camps, ça me fait doucement rigoler. On était solidaire pour les copains et encore à la condition qu'ils puissent vous rendre la pareille. Il y a eu des actes charitables, comme de soigner les blessés ou les malades, les aider dans les travaux, mais de la solidarité tant prônée par les amis de Marcel Paul ! rigolade je vous dis ! La solidarité de Marcel Paul ne jouait que pour les membres du Parti et pas pour les autres.

La présence de mes camarades ne m'empêchait pas de penser à ma femme et à mes enfants dont le plus petit, un garçon âgé de neuf mois ne me connaissait pas mais en l'absence de nouvelles et de colis toutes les suppositions étaient permises…? La Gestapo avait-elle retrouvé leur piste et en même temps arrêté mon beau frère Lucien, prisonnier de guerre évadé et toute sa famille? Cette pensée me tourmentera pendant tout le temps de mon internement et ma déportation, car pendant 15 mois je resterai sans nouvelle d'eux, bien qu'ils aient reçu des nouvelles de moi. Car au mois de Juin nous fûmes autorisés à envoyer une carte officielle à nos familles, la réponse ne me parvint jamais car ma femme aurait dû me faire une carte officielle plutôt qu'une lettre normale qui leur fut retournée par les P.T.T. français..

Le matin du 27 Mars 1944, le réveil eut lieu à 4 heures du matin, on appelle les prisonniers. Beuvelet Pierre est le premier sur la liste. Le gardien me dit :

- Prenez toutes vos affaires ! Il me mène à la cellule 13 au rez-de-chaussée de la prison. Je me retrouve seul dans une immense cellule au moins trois fois plus grande que celle que je viens de quitter, elle est absolument vide sauf quelques blocs de paille qui sont toujours ficelés, j'y reste plus d'un quart d'heure seul, alors mon esprit se mit à travailler : "Et si j'allais être fusillé, il est quatre heures, c'est l'heure à laquelle on appelle les condamnés à mort " ; je m'agenouille dans la paille et après avoir fait un acte de contrition, j'entame une dizaine de chapelets en comptant sur mes doigts... Puis arrivent un par un les prisonniers qu'on sort des cellules, je les compte jusqu'à 50, je n'étais pas tranquille, puis j'arrivais au nombre de 150, à ce moment j'ai cru au transport et à la déportation plutôt qu’à la fusillade.

Mais parmi les camarades qui arrivaient je reconnaissais Chrétien ; et Patez, ceux-ci me présentaient d'autres membres du réseau Brutus : Harter, Dauriac, Naves, Davis, Rochette. Un groupe de quatre ou cinq hommes qui discutent âprement. Heckmann, Giraudon, Cazau (se disant Docteur) sont des agents de la Police Économique allemande, ils se sont faits prendre pour avoir détournés de l'or juif à leur profit alors que cela devait revenir au S.D. allemand. Ils seront avec nous dans le même wagon quant nous nous acheminerons de la prison St Michel de Toulouse au front stalag 122 de Royalieu, à Compiègne.

Dans plusieurs camions qui viennent nous prendre à l'intérieur de la prison, les S.S. nous amènent dans la gare de marchandises de Toulouse Matabiau. Nous sommes attachés deux par deux par des menottes. Pour ma part, mon compagnon est un maquignon du Gers qui s'est fait prendre comme passeur dans les Pyrénées, il est en blouse noire de maquignon avec un large chapeau rond noir, il pèse au minimum 130 kg. et fait 1,85 m. de taille. Essayer de s'évader avec un tel poids au poignet ne sera pas facile, alors que je fais 1mètre 67 et 65 kilos.

Les Allemands nous poussent deux par deux dans un wagon de marchandises où il y a suffisamment de bancs pour nous loger à 40 par wagon. On nous remet avant notre départ tous nos objets personnels exceptés les couteaux, un quart de boule de pain (750 gr.) et un morceau de Wurst (saucisson allemand).

Il est huit heures du matin nous faisons route vers le Nord.

Le train se déplace lentement car nous sommes attachés (4 wagons) à un train de marchandises. Il fait très chaud dans ce wagon bien que nous ne soyons que le 27 Mars, cela ne s'explique que par le fait que nous sommes dans un wagon plombé, complètement étanche, la lumière nous est donnée par quatre panneaux eux-mêmes équipés de deux hublots chacun en verre épais qui empêchent toute aération, les hommes tombent comme des mouches nous manquons d'air, une dizaine de camarades sont évanouis. Nous prenons la décision au prochain arrêt de demander le chef de convoi pour qu'il nous fasse donner de l'air, nous déléguons Fred Eckmann, l'Alsacien qui parle parfaitement l'allemand pour qu'il intervienne. La prière est adressée en gare d'Albi et condescendant, l'officier S.S. fait casser les hublots à coups de crosse de fusil par la sentinelle qui nous garde.

Nous aidons la sentinelle à sortir le verre brisé et c'est à ce moment que je me rends compte que ma menotte est bien lâche autour de mon poignet droit. Je demande à des camarades de m'aider, les uns tirant en arrière sur l'avant-bras les autres sur la menotte, j’arrive à me libérer complètement la main. J'entreprends alors dès que le convoi est reparti, de terminer le travail si bien commencé par notre gardien. Il y avait une croix de St André en bois qui empêchait le volet de s'ouvrir intérieurement, il y a maintenant quatre morceaux de bois toujours maintenus par des clous sur le chambranle de ce volet, ce qui me permet, en les basculant, d'ouvrir entièrement et aussi de remettre en place le dit volet à la demande. Bien entendu dans les traversées des grandes gares ou quand le train s'arrête, je remets tout en place. Je m'occupe aussi des camarades incommodés qui sont vite revenus à eux dès qu'ils ont eu de l'air. Il nous fallut quatre jours et trois nuits pour rejoindre Compiègne par des voies détournées, puisque je me rappelle être passé à Chauny et Mondidier, avant que d'arriver à Estrée-Saint-Denis. Je m'apprêtais à ce moment à fausser compagnie à mes camarades. Car je connaissais ce pays et à travers champs, je n'avais que 20 km à faire pour aller me réfugier dans mon village natal Neuilly-sous-Clermont qui possédait des carrières romaines d'où étaient sortis les châteaux de la région (Chantilly en particulier). Hélas, l'arrêt du train fut plus long que d'habitude.

A l'aide d'un haut-parleur on nous fit savoir : que la Croix-Rouge Française de Paris ayant été informée que nous nous trouvions depuis 4 jours dans ce train avait demandé de nous ravitailler, que l'officier S.S. commandant le transport l'autorisait mais qu'on allait faire le contrôle des prisonniers. Chaque gardien montait dans les wagons et contrôlait le nombre de couples tout en contrôlant les menottes. Dans un premier temps vu l'exiguïté des lieux je me glissais avec mon maquignon parmi les comptés. Mais pour le gardien il manquait une paire de prisonniers car il savait compter, et il se mit à gueuler qu'il y avait une évasion et qu'on allait être fusillés. Eckmann parlant très bien l'allemand le calma et lui dit qu'il avait dû se tromper car il n'y avait pas eu d'évasion. Discipliné il nous compta de nouveau mais cette fois à regret il me fallut remettre ma menotte aussi lâche que possible, car j'avais la main droite enflée, la peau du pouce écorchée ainsi, que celle de mon auriculaire. Quand il me contrôla, l'Allemand s'aperçut que ma menotte était lâche et il la serra sur mon poignet au maximum, c'en était fini de mes rêves d'évasion.

Une heure plus tard nous étions arrivés à Compiègne et on nous installa pour une nuit au petit camp. Nous étions dans une ancienne caserne d'aérostiers et le lendemain j'étais dans une chambrée du bâtiment III, la plus proche des cuisines du camp. Il y avait là un Kapo espagnol dénommé Pérez qui avait fait la Révolution Espagnole en 1936 et qui avait été récupéré par les Allemands, nous étions une cinquantaine par chambre. Le chef nous reçut et nous fit un petit discours moral sur la discipline (respect de ses ordres) la propreté et l'honnêteté (pas de vol) sinon le mitard, (la prison) dans le camp nous attendait. Il y avait en effet dans les personnes arrêtées tout l'éventail de la population : des prêtres, des Officiers, des clochards, des voleurs, des zazous, des trafiquants de marché noir, des pédérastes, des instituteurs et tout de même des Résistants environ 10 pour 100. C'était un Roumain qui commandait le bâtiment III et un Général français qui était chef de camp, je ne me rappelle plus son nom, petit, portant une canne, il avait fait la guerre de 14-18.

Il y avait deux appels par jour le matin à 8 heures et le soir à 18 heures. Rassemblement par bâtiment et chambre, l'appel était remis par les Kapos de chambrée aux Kapos de bâtiment qui transmettaient l'appel au Général, chef de camp français, celui-ci rendait l'appel du camp aux S.S. Cette vie en commun n'allait pas sans corvées (tinettes d'aisances - corvée de pluches - corvée de soupe). Pour moi j'étais toujours désigné par Pérez de corvée de pain. Il commença par me dire pourquoi : parce que je portais un pantalon de drap genre golf que je portais complètement descendu façon esquimau, et je pouvais mettre trois boules de pain le long de chaque jambe sans que les Allemands s'en aperçoivent.

Pendant le mois que je passais à Royalieu, je sortais ainsi quatre fois du camp. Cela m'intéressait à un autre point de vue, à la première occasion, je sauterai dans un train sur Paris et je m'évaderais profitant de la moindre inattention de nos gardiens, car si nous étions 4 hommes de corvée, il y avait aussi 4 S.S. avec 4 chiens policiers. Jusqu'au bout j'attendais l'occasion mais nos gardiens ne me laissèrent jamais la moindre petite chance de m'évader avec succès..

Nous partions en camion et rentrions de même après les avoir chargés, c'était l'allocation de pain pour le camp et pour une semaine. La première fois, je ne me chargeais que de 4 boules, 2 pour Pérez, 2 pour moi. Le risque était grand car pris j'étais fusillé pour vol. Les autres fois, un peu plus confiant, je ramenais 6 boules, 2 pour moi et 4 pour le Kapo. Cela me permettait d'améliorer mon ordinaire, car je ne recevais pas de colis et je partageais ce pain avec les camarades.

Je pus un jour faire passer un mot par un camarade arrêté pour marché noir et qui avait une combine pour faire passer des lettres à sa mère. Cette dame adressa le mot à ma femme qui confectionna un colis qui ne me parvint jamais car j'étais déjà au KL d'Auschwitz, quand ce colis arriva à Compiègne. Bien entendu, il revint chez ma femme complètement pourri.

Le front stalag 122 était un ancien camp de prisonniers de guerre que les Allemands avaient créé au mois de Juin 1940. Il était entouré d'une barrière de barbelés précédée à l'extérieur comme à l'intérieur, sur 10 mètres de profondeur, d'un réseau bas de barbelés. Plus difficile à franchir que la haie, il y avait 6 miradors équipés de mitrailleuses. Lorsque les S.S. traversaient le camp, ils étaient toujours accompagnés de leurs chiens policiers et ils n'hésitaient pas à s'en servir. Dans la journée on circulait librement sur la place d'appel certains jouaient même au ballon.

Les repas étaient : le matin un quart de feuille de frêne chaud (certains se faisaient du café avec les colis familiaux qu'ils recevaient). A midi une bonne soupe consistante mais souvent mal préparée (je me souviens d'une soupe aux haricots dit de Soissons qui contenait autant d'asticots que d'haricots, on la mangea en triant). Le soir un quart de boule de pain avec un morceau de margarine, de fromage, de saucisson ou une cuillère de confiture. Heureusement il y avait de vrais colis Croix-Rouge que chaque semaine, chaque prisonnier recevait entier, on ne mourrait pas de faim à Royalieu…

Chrétien me fit connaître d'autres membres du réseau Brutus : Olivier qui avait été durement torturé et qui ne pouvait plus se servir de ses bras, Rivat qui était notre boîte aux lettres de Paris mais si je lui avais porté quatre courriers je ne l'avais pas vu personnellement. Je retrouvais aussi Toquec qui était un camarade depuis le Peloton d'E.O.R. d'Orléans, un instituteur, dont je connaissais la femme et ses deux bébés. Il avait été arrêté 3 mois avant nous ainsi que Pierre Sudreau qui avait déjà quitté Compiègne pour Buchenwald.

Je retrouvais aussi un camarade d'enfance alors que je pelais des pommes de terre à la cuisine, je reconnus la voix de quelqu'un qui parlait assez fort à un autre, je levais la tête et je découvrais Charly Boucherez dans toute son ampleur car il faisait 1,95 m. Je lui demandais ce qu'il faisait là, il me raconta son odyssée. Inscrit à la Faculté de Strasbourg, il avait été évacué avec sa Faculté à Clermont-Ferrand en Auvergne depuis 1940 et tout se passait normalement lorsqu'il se fit arrêter pour un contrôle d'identité par les Allemands. Il ne trouva rien de mieux que de sortir sa carte d'étudiant de Strasbourg, il fut aussitôt arrêté comme déserteur tout simplement, il avait oublié, qu'étant de souche allemande, son père avait servi dans l'armée allemande en 1914-1918, il devait servir maintenant le Führer. Je le plaignis bien car se faire arrêter aussi bêtement c'était un comble. Il risquait comme moi d'y laisser la vie. Alors je lui racontais ce que j'avais fait dans la Résistance, que j'étais condamné à mort mais que j'avais fait le sacrifice de ma vie pour ma patrie et que cela me maintenait le moral. (A titre indicatif, je connaissais Boucherez depuis l'âge de 13 ans et je le considérai et lui aussi, je crois, me considérait comme un frère).

La nuit le chemin de ronde qui jouxtait les barbelés était éclairé et depuis les miradors les sentinelles avec de puissants projecteurs éclairaient le camp. Bien entendu, entre le couvre-feu à 21 h. et le réveil 5 h. il était interdit de sortir des bâtiments sous peine de mort. Il arrivait, certaines nuits que l'on entende cracher les mitrailleuses et le lendemain au réveil on relevait un imprudent, mort. C'était rare mais cela arrivait.

Par contre les alertes aériennes étaient bien fréquentes, les bombardements anglais se faisaient principalement sur les ports de la côte de la Manche, et dans la banlieue parisienne. Il y eut des corvées de nettoyage des décombres. Les conditions d'hygiène étaient celles d'une caserne d'aérostiers avant 1939 : comme lavabo un grand tuyau percé de trous tous les 50 cm surplombant un demi cylindre en zinc de 10 mètres de long, formant réceptacle pour récupérer l'eau froide qui coulait librement. Comme toilettes, un petit bâtiment comportant une dizaine de trous à la "turc" séparés par des cloisons et débouchant sur des barriques de 200 litres qui étaient vidées dans les champs avoisinants lorsqu'elles étaient pleines par des corvées qui n'étaient jamais volontaires pour faire ce travail. Il y avait aussi, à l'intérieur du camp, plusieurs petits camps (camp des femmes - camp des militaires étrangers Anglais et Américains, prisonniers de guerre).

Les cultes étaient respectés particulièrement la messe catholique du Dimanche qui avait lieu dans le même bâtiment que là où se distribuaient les colis familiaux. Je crois que je me confessais à un prêtre et j'assistais à la messe tous les Dimanche pendant 4 semaines ou je restais là.

Car ce fut le 26 Avril au soir qu'eut lieu un appel particulier pour 1670 prisonniers en vue d'un départ en déportation, j'étais du nombre. Il fallut prendre tout ce que nous avions amené comme affaires personnelles. On nous distribua au passage dans le camp de quarantaine une boule de pain (750 gr.) et un petit saucisson de 15 cm. destiné à nous restaurer pendant le voyage qui risquait de durer plusieurs jours. Nous passâmes la nuit à nous regrouper entre connaissances, à discuter et faire des prévisions sur notre avenir et notre destination future. Il y avait des optimistes qui croyaient être là pour combler les trous du S.T.O. (Travailleurs libres et rémunérés) et les pessimistes qui s'attendaient aux camps de concentration. Beaucoup mangèrent leur pain et leur saucisson dans la nuit. A partir de ce moment il fallut faire très attention pour empêcher pain et saucisson de se faire voler.

Le réveil eut lieu le lendemain à 5 heures le 27 Avril 1944.

Une colonne de 1670 prisonniers fut formée après la distribution de la tasse d'eau (baptisée café). Et nous partîmes à pieds par rang de cinq nous tenant obligatoirement par le bras. De chaque côté du rang un S.S. (ils avaient dû mobiliser au moins un Régiment), devant la colonne un véhicule blindé avec haut-parleur obligeait les habitants demeurant sur le parcours à fermer porte et volets et les menaçait de représailles en cas de non-observation.

Il était six heures du matin et cependant un groupe de civils attendait sur la place de la gare de Compiègne pour saluer une dernière fois ceux qui partaient, beaucoup sans espoir de retour !

Nous passons par la gare de marchandises et là un train de 14 wagons de marchandises avec vigie et un wagon de voyageurs (pour les S.S.) nous attend. On forme des groupes de 120, que les gardiens font monter dans chaque wagon de marchandises. Instruit par le voyage de Toulouse - Compiègne, je m'arrange pour être au plus près d'une bouche d'aération (lucarne à persiennes) il y en a heureusement 4, une à chaque encoignure. Nous ne manquerons pas trop d'air. Les portes coulissantes sont fermées et cadenassées à l'aide de fer à béton. Le wagon contient comme seul mobilier un bidon vide d'environ 30 litres, il devra en principe servir de seau hygiénique. Nous sommes 120 enfermés, nous ne savons pas pour combien de temps. Nous avons vite fait de comprendre que nous ne pourrons pas nous coucher dans cet espace prévu en temps normal pour 40 hommes ou 8 chevaux en long (selon les inscriptions de la guerre de 14-18 qu'on lit encore à l'extérieur du wagon peintes en lettres blanches). Les persiennes des lucarnes nous permettent de voir à l’extérieur.

Tout de suite nous prenons la direction du groupe .

Avec le Docteur Paul Denis nous réclamons le silence et expliquons que nous ferons deux groupes de 60 qui pourront s'asseoir pendant une heure, l'autre groupe de 60 restant debout que cela soit de jour comme de nuit et que la tinette ne devra servir que pour la grosse commission, on urinera à travers le chambranle des portes. Hélas, l’application de ce règlement verbal ne dura même pas une demi-journée et, à sa place, ce fut l’enfer.

A quelques kilomètres en direction de Reims je réussis à lancer par la lucarne un papier demandant qu'on prévienne ma femme. Un cheminot par chance ramassera ce papier et l'enverra à ma femme, sans se faire connaître hélas (je n'ai donc pas pu le remercier).

Le train ne va pas vite et nous avons très chaud dans ce wagon. Nous passons à Reims, Châlons, et le train s'arrête de nuit en rase-campagne. Au lever du jour nous sommes à Pagny-sur-Moselle. Nous passons à Metz, il y a déjà un mort dans le wagon. Après toute une journée nous avons très soif, on se plaint car les langues deviennent sèches.

Entre Reims et Metz nous avons tenté de découper le plancher du wagon, nous étions une demi-douzaine de Résistants à nous être mis d'accord pour nous évader, nous avions déjà commencé à attaquer le plancher avec un couteau et une lame de scie à métaux, lorsque les autres s'en aperçurent ce fut alors un tollé général. Ils disaient :

- Ne faites pas ça, les Allemands vont nous fusiller, nous allons appeler la sentinelle qui est dans la vigie et nous vous dénoncerons !

Nous arrêtâmes donc nos manoeuvres, mais nous avions constaté une chose : nous n'étions dans le wagon qu'une dizaine de Résistants contre 110 qui ne l'étaient pas. Plus tard, quand les survivants de ces 110 reviendront, vous les retrouverez tout couverts de gloire, se vantant d'avoir souffert autant que nous. Quels beaux patriotes !. Il fallait que je fasse cette digression car le comportement de certains m'attriste profondément. Entre le départ et Metz un homme mourut, il était accompagné de son fils.

A Trèves où le train s'arrête en pleine gare nous supplions les civils allemands qui passent sur le quai de nous apporter de l'eau. Une bonne âme allemande, avec un broc, réussit à faire couler de l'eau à travers la grille de la lucarne du wagon, cette eau est récupérée dans une botte de caoutchouc, environ 5 litres qui furent distribués parmi nous. Bien entendu tout le monde n'en eut pas et les râleurs donnèrent de la voix.

Les gardiens nous disaient de patienter, que nous allions arriver. Il se passa encore une nuit de cauchemar, sans sommeil car nous étions toujours appuyés aux parois ou les uns aux autres. Au réveil il y avait quatre morts étendus dans le wagon dont le fils du premier mort, ils servaient de siège aux vivants.

Je trouvais cela horrible et je n’étais pas le seul, la peur gagnait du terrain.

Nous passâmes en gare de Erfürt, dans une vallée verdoyante mais encaissée. Et après être passé à Weimar, nous arrivâmes dès la nuit tombante dans une gare que je reconnaîtrai plus tard pour être la gare du camp de concentration de Buchenwald. Nous y passâmes une nuit entière sans descendre du train, mais je pouvais voir le quai et la haie de thuyas qui le bordait. Plus tard, lorsque nous reviendrons d'Auschwitz, je reconnaîtrai ce quai parfaitement. Bien entendu personne ne sait que nous avons couché en gare du camp de concentration de Buchenwald pour la troisième nuit.

Nous reprenons notre voyage vers une destination inconnue après une nuit dantesque : des prisonniers mourant de soif cherchent à boire n'importe quoi, certains boivent leur urine, d'autres à la tinette qui non vidée depuis trois jours déborde ; d'autres rendus fous furieux assomment leurs voisins pour les mordre et leur sucer le sang comme des vampires.

Depuis 24 heures j'ai découvert que la transpiration de nos corps se condensait sur les parois froides de notre wagon et formaient gouttes par gouttes de petits rus qu'il suffisait de lécher discrètement pour étancher sa soif avec de l'eau pure mais potable. Bien entendu je montrai ma découverte aux quelques camarades qui se tenaient près de moi : Boucherez - Denis - Chrétien et deux autres encore qui sont disparus et dont je ne me rappelle plus les noms et ils furent heureux de profiter de cette aubaine.

Nous nous arrêtâmes en gare de Leipzig, une gare étrangement déserte pour cause d'alerte aérienne, nous entendions les bruits des moteurs de bombardiers Alliés, les éclatements des bombes et les tirs de la D.C.A. allemande, heureusement ce jour-là la gare ne fut pas bombardée et notre train resta intact.

Nous continuons notre voyage vers l'est et passons en gare de Dresde puis Gorlitz. Pas de doute, si nous continuons, nous passons en Pologne. Effectivement c'est Breslaü et plus loin Katovice et ses kilomètres d'usines que notre convoi traversa.

 

 

.c.Chapitre III

.c.KL d’Auschwitz -.C. Birkenau

.c.3ème Transport

.c.KL de Buchenwald

.c.4ème Transport

.c.1944-1945

Nous pénétrons en Haute-Silésie Polonaise, une immense plaine et à 80 km au Sud de Cracovie nous arrivons en vue du camp de concentration d'Auschwitz - Birkenau le 30 Avril 1944 à 18 h.

Dans le wagon il y a 8 morts bien raides et une douzaine de fous qui ne comprennent que les coups. Les wagons sont ouverts par des Kapos polonais en tenue grise, rayée de bandes bleues.

- Raus ! Sortez !

Et c'est la ruée pour sortir.

De chaque côté de la porte coulissante un Kapo armé d'un manche de pioche tape sur chaque homme qui sort sans doute pour lui donner de l'élan. Je me suis aperçu de la manoeuvre et prenant bien mon élan j'arrive à sauter par-dessus les Kapos plutôt que de tomber à leurs pieds, il faut savoir que le plancher du wagon est au moins à 1,50 m. du remblai de cailloux qui nous reçoit.

Pour moi ça se passe bien je ne reçois aucun coup de bâton, j'étais très sportif à l'époque et un saut de quatre à cinq mètres ne me faisait pas peur, j'avais une taille de 1,67 m. pour 65 kilos et je venais de passer la visite médicale pour me présenter aux E.O.A. du Personnel Navigant de l'Armée de l'Air et était reconnu apte au P.N. (Personnel Navigant).

Lorsque nous abandonnons le wagon il reste encore huit morts étalés sur toute la longueur du plancher et une bonne douzaine de fous qui pendant le trajet agressaient leurs camarades pour leur sucer le sang, buvaient leur urine ou le magma infect de la tinette. Ils sont sortis à coups de triques par les Kapos polonais et les morts sont tirés par les pieds et jetés sur le sol du ballast, quand j'y songe, j'entends encore le bruit des crânes s'écrasant sur le sol comme des noix de coco.

Nous sommes de nouveau assemblés par rangs de cinq nous tenant sur ordre bras dessus bras dessous. En tête de la colonne un officier français nous incite à la révolte, sort des rangs, fait mine de prendre la motocyclette de l'officier S.S. et, est abattu d'une rafale de mitraillette. L'interprète traduit la phrase de l'officier S.S. :

- Avis au prochain candidat !

C'est plutôt la peur qui règne dans nos rangs après ces quatre jours et trois nuits, nous sommes tous affaiblis et le moral est au plus bas. Il nous faudra faire environ deux kilomètres, à pieds, avec un S.S. armé et son chien de chaque côté du rang. Nous révolter ne mènerait qu'à un massacre, les rescapés n'iraient pas loin car nous sommes en Haute-Silésie Polonaise à plus de 1 500 km à vol d'oiseau de la mère patrie. Le camp dont nous contournons à l'extérieur un des coins est le plus grand camp de concentration allemand qui a été construit en 1942 après l'invasion de la Pologne par les nazis pour y exterminer tous les Juifs d'Europe. Il fait environ 16 kilomètres de tour et possède 4 chambres à gaz et 4 fours crématoires qui fonctionnent nuit et jour…

Le transport Compiègne - Auschwitz Birkeau nous a coûté une cinquantaine de morts que nous abandonnons dans les wagons. La "Polizei" du camp (polonaise) va se charger du nettoyage, les fours crématoires ne sont pas loin.

La marche est lente.

Au bout d'une demi heure nous pénétrons dans le K.L. par une porte latérale et nous passons, à niveau, une ligne de chemin de fer, il y a là, à 50 mètres un semblant de quai. On nous fait rentrer de force dans deux baraques en bois de 25 mètres de long sur huit de large. Le toit en pente légère est en bois non recouvert de papier bitumé, (le papier bitumé étant la couverture normale des habitations courantes en Pologne). Au sol point de plancher, une terre boueuse provoquée par la pluie et la neige fondue qui passent à travers la toiture. Nous sommes environ huit cents par baraque.

Un groupe de Résistants se forme autour d'un ex-colonel dont je ne me rappellerais pas le nom. Nous demandons aux Résistants de se faire connaître, nous nous retrouvons une cinquantaine même pas 1/10 de l'effectif. A la tombée de la nuit quelques Kapos polonais arrivent avec une liste de nos noms et du matériel pour nous tatouer, ils sont deux et cela va assez vite à nous tatouer, avec un stylo réservoir dont la plume a été remplacée par une aiguille hypodermique. Nous nous plaignons de la faim et de la soif, on nous apporte de l'eau, la nourriture viendra plus tard selon le dire des Kapos. Bien entendu, l’aiguille qui sert à tatouer, passe d’un bras à un autre sans désinfection.

Vers 21 heures toute la baraque est tatouée, on nous rassemble dehors après un premier contrôle nominatif, puis tous ensemble transportant musettes et bagages pour ceux qui en ont, on nous conduit aux "douches" paraît-il. Il faut dire qu'à 50 mètres de là, il y a un autre bâtiment tout en béton qui ressemble à s'y méprendre aux dites douches, car il y a aussi des pommes de douche, mais il n'en sortira aucune eau bienfaisante. Dans le plafond il y a une trappe carrée de 20 cm de côté, c'est par là que les S.S. lancent la grenade au "Cyklon B ", gaz mortel, car il s'agit d'une chambre à gaz.

Contiguë à ce bâtiment, le four crématoire à quatre feux qui alimentent une grande cheminée de 10 mètres de haut, afin que les fumées des corps qui brûlent n'indisposent pas trop les habitants du Konzentrationlager. Bien entendu sur le moment nous n'y prêtons pas trop attention, ignorants des choses de ce camp d'extermination, que nous sommes.

Alors va se dérouler la plus longue nuit de ma vie, elle commencera à 21 heures le 30 Avril 44 pour se terminer à 14 heures le 1er Mai 1945. Bien entendu on nous fait entrer en file indienne, et nous passons devant des scribes qui nous demandent notre nom et prénom ainsi que le numéro qu'on vient de nous tatouer sur le bras : j'ai le n° 185078, ils remplissent des fiches. Il faut vider nos poches de tout ce qu'elles peuvent contenir : ma montre Oméga en argent, mouchoir, porte-monnaie, alliance, argent, qui est compté très exactement, sont mis de côté. Inventaire des effets que nous portons, y compris les accessoires orthopédiques vont dans un grand sac en papier kraft à notre nom, on nous le rendra paraît-il, à notre libération ? Et nous nous retrouvons nus pas encore comme un ver car il nous reste poils et chevelure. Dans quelques heures cela sera chose faite.

Les S.S. secondés par leurs chiens policiers nous alignent et toujours par cinq, dans un grand couloir dont on ouvre les fenêtres pour soi-disant aérer, il fait moins 17° dehors, nous gelons littéralement.

Nous faisons la queue pour le rasage, ils sont quatre coiffeurs (Friseurs en allemand) et cela ne va pas vite. Nous nous serrons les uns contre les autres pour nous tenir chaud quand le S.S. laisse faire. Quand il en a assez, les coups de trique qu'il assène sur les crânes et les dos font vite se reformer les rangs. Je ne passerai au coiffeur que vers les 11 heures du matin le lendemain, après avoir fait la queue depuis minuit. Là tout le corps est rasé de la tête aux pieds, on marche dans un tapis de poils et de cheveux de toutes couleurs qui sont de temps en temps enfournés dans de grands sacs. Ces cheveux iront dans des magasins et des usines spécialisées qui en tireront du feutre qui servira à faire des bottes pour l'armée allemande qui souffre de l'hiver en Russie. (Les pauvres, comme je les plains !).

Mais le spectacle est dantesque car il faut pénétrer dans un local relativement exigü : 5 mètres sur 5 mètres et, pieds nus, marcher dans une couche de cheveux et de poils de toutes couleurs qui atteint par endroit une épaisseur de 20 cm. La pénétration dans ce pelage humain laisse une sensation très désagréable, ajoutée à l’odeur prononcée de "suis generis" des corps.

Quant à la vision elle est grand-guignolesque : Les hommes nus doivent prendre des poses ridicules pour faciliter le passage du razoir-couteau sur leur corps. Et gare à ceux qui ne prennent pas et qui ne tiennent pas leurs poses incommodes, car le Friseur se charge de les rappeler à l’ordre : Des estafilades et le sang coule quelque fois abondamment ajoutant à l’horreur.

Il y a longtemps que notre fierté nous a quitté et tous tremblent de froid et de peur.

Puis on nous pousse sous les douches proprement dites mais auparavant il nous faut plonger dans un bassin rempli d'eau grésylée à très forte dose. Tout le corps doit y pénétrer, y compris la tête, après avoir pris une bonne inspiration je plonge et je ressors à l'autre bout sans problème, alors que beaucoup se voient obligés de recommencer, un Kapo leur maintenant la tête sous l'eau. On nous a distribué de petits savons durs et pas très savonneux pour nous laver, ce que nous faisons à quatre sous chaque pomme d'arrosoir.

On nous distribue des chiffons pour nous essuyer et pour nous faire des chaussettes russes, ces mêmes chiffons enveloppant nos pieds, c'est ce que l'on appelle : chaussettes russes. Une chemise d'origine russe, un caleçon long, un pantalon rayé gris et bleu, une veste de même tissu et un manteau en toile grise rayée de bande bleue ciel. Pour compléter l'habillement, une paire de sabots de bois, genre hollandais fait de moi le parfait forçat.

Ainsi accoutrés nous ne risquons pas de passer inaperçu en cas d'évasion. On nous distribue en plus un "Mütze" (bonnet) toujours dans la même toile. Avec une aiguille qu'on nous prête et du fil qu'on nous donne nous cousons une étiquette de toile portant un triangle rouge avec la lettre F en son centre et le n° 185078 sur sa droite. Une étiquette est fixée sur la poche gauche à hauteur de l'épaule sur la veste et l'autre sous la poche droite du pantalon à angle droit avec l'ouverture de la poche. Ainsi équipés on nous met dehors, la faim et la fatigue faisant leur oeuvre, beaucoup se couchent par terre et réclament à boire et à manger.

Renseignements pris il est 14 heures quand arrivent une dizaine de fûts spéciaux contenant une bonne soupe bien épaisse portés par des prisonniers en tenue rayée. La distribution commence immédiatement, mais un problème se pose, car nous n'avons ni gamelle, ni cuillère :

- Prenez vos Mützen ! dit le Kapo distributeur de soupe. C'est donc dans nos chapeaux que nous mangerons la première soupe d'Auschwitz, qui avec ses mains à la façon arabe qui avec sa langue comme de pauvres chiens. Car nous ne sommes pas loin d'être ravalés au rang des bêtes.

Après un dernier rassemblement avec appel on nous enferme dans notre block (qui est une ancienne écurie). Hélas ! pas assez grand pour nous coucher tous (environ huit cents hommes) et nous sommes obligés pour cela de nous imbriquer les uns dans les autres comme des sardines en laissant dégagée, dans l'axe de la baraque, une étroite allée pour faciliter les allées et venues aux tinettes la nuit. Malgré cette précaution il est impossible pour beaucoup de ne pas marcher les uns sur les autres et ce sont des cris et des vociférations qui réveillent ceux qui arrivent à dormir.

Des nuits blanches vont se succéder de la sorte pendant huit jours, le temps que nous resterons là. Nous avons réussi à obtenir vingt gamelles qui sont en réalité des cuvettes de toilette en tôle émaillée, pour le nombre que nous sommes (800). Le Comité Directeur décide donc de former de part et d'autre de la baraque interne des colonnes de dix hommes qui mangeront en même temps avec leurs mains puisqu'il n'y a pas de cuillères, le tonneau de soupe se déplace les hommes restent immobiles mais le repas dure deux bonnes heures et il faut manger dans des cuvettes qui ne sont jamais lavées.

Le soir, nous recevons un morceau de pain (200 gr.) et un morceau de margarine, avec de l'eau potable qu'on amène de temps en temps de l'extérieur, c'est peu mais comme on ne travaille pas on ne souffre pas trop de la faim.

On a réclamé des W.-C. au Kapo polonais qui paraît responsable de notre block. Celui-ci est revenu et a distribué quelques pelles et pioches à ceux qui paraissaient le plus en forme et ils sont allés creuser un trou de 10 m. sur 10 m., profond de 40 cm. Complètement aberrant, car s'ils avaient fait leur service militaire, ils auraient su ces braves garçons qu'il suffisait de creuser une tranchée d'une profondeur et d'une largeur de pelle sur 10 m. de longueur pour créer des feuillées plus que suffisantes. Avec ce grand carré plus d'un tombera le derrière ou les pieds dedans, cela ne faisant qu'ajouter à notre misère.

Chaque matin et chaque soir on nous faisait sortir du block pour les appels. Les morts de la nuit (environ une dizaine) et ceux de la journée étaient exposés le long de la baraque pour être comptés. C'est surtout parmi les hommes âgés ou les très jeunes que la mort fauchait sa provende.

Nous discutions à longueur de journée sur notre existence future la chambre à gaz n'était pas loin et nous pensions que notre vie se terminerait là. Car pendant les temps où nous étions dehors, nous avions l'occasion de voir des convois entiers, vidant des familles de Juifs Hongrois sur le petit quai dont j'ai parlé plus haut. Les bagages restaient seuls sur le quai tandis que le troupeau humain disparaissait dans la grande bâtisse en béton de la chambre à gaz. On ne revoyait plus ces pauvres gens, tandis qu'un Kommando dit "Kanada" s'occupait de trier et de faire disparaître les bagages dans un autre grand block où il y avait de tout, bien trié par catégories d'objets. Pendant ces huit jours où nous restâmes là, nous pûmes compter environ 4 convois par jour ce qui fait environ 5000 personnes qui partaient en fumée chaque jour.

Nous nous demandions ce que les Allemands allaient faire de nous : nous n'étions pas Juifs ! Qu'est-ce que nous faisions dans un camp d'extermination Juif ? Certains comme moi étions condamnés à mort mais nous n'étions pas un dixième du transport du 27 Avril 44 à avoir fait de la Résistance donc on ne pouvait pas exécuter tout le convoi. La majorité des hommes qui étaient là étaient encore très valides et pouvaient travailler. Pourquoi ne nous employaient-ils pas ? Il y avait parmi nous des membres éminents de la Résistance. Pourquoi le Général de Gaulle n’intervenait-il pas, car les Français avaient des prisonniers allemands en Tunisie ? Il aurait pu nous échanger ! Nous en étions là de nos réflexions quand le huitième jour, des camions non bâchés vinrent nous chercher, ils firent presque le tour du camp pour nous amener dans un block du grand camp. Nous eûmes le temps de voir à l'intérieur du KL d'autres petits camps limités par des barbelés où des femmes et des enfants déjà amaigris nous regardaient passer, en jetant des appels dans toutes les langues où le yiddish dominait.

Nous entrâmes donc dans ce block pas très loin des limites S.O du camp. La clôture était faite d'un réseau bas de 6 mètres de large, en avant d'une 1ère barrière de barbelés électrifiés de 4 m. de haut, éclairée de nuit, avec des pancartes tous les 25 mètres annonçant le danger de mort soit par électrocution soit par balles de mitrailleuse tirées par les sentinelles depuis les miradors. Un chemin de ronde était aménagé, limité à l'extérieur par une barrière de barbelés de 4 mètres de hauteur permettait aux S.S. et leurs chiens d'assurer leurs rondes de jour comme de nuit. Enfin à l'extérieur, encore un réseau bas de plusieurs mètres de large avec des pancartes interdisant l'accès des curieux, complétaient le système de clôture du KL de Birkenau.

Le block faisait 50 mètres de long, la lumière extérieure du soleil entrait par des lucarnes genre vasistas placées sur le faîte du toit et inaccessibles, à 6 mètres de hauteur. Un foyer genre feu russe existait au milieu du block, et, de chaque côté, des conduits en briques réfractaires menaient à deux cheminées en briques également qui sortaient à quelques mètres du bout de chaque baraque ; ce moyen de chauffage suffisait pour maintenir dans cette immense pièce une température agréable, on n'y avait pas froid.

De chaque côté de ce conduit en briques sur lequel on pouvait s'asseoir, une allée de 2 mètres de large donnait accès à une série de grabats en bois étagés depuis 50 cm au-dessus du sol en trois niveaux, le 2ème étant à 1,70 m. et le 3ème à 3 mètres au-dessus du sol. Cela faisait comme des cabanes à lapins sans porte, le tout construit en bois. Dans un étage on pouvait normalement y loger 6 hommes, étant entendu qu'on ne pouvait se tenir qu'assis ou à genoux, chacun ayant une couverture et pas de paillasse. On y dormait cependant mieux que dans notre précédent block de la quarantaine.

Le Kapo polonais parlait un peu français et nous étions visités par une déportée polonaise parlant bien le français qui était infirmière et visitait les blocks. C'est par elle que nous sûmes que nous ne resterions pas là… Ce Kapo aimait les chants et comme nous nous étions retrouvés avec quelques jeunes camarades de Toulouse, nous formions un petit groupe qui chantait les vieilles chansons de France. Nous avions quelques succès dans le block, nous faisions ainsi, pour quelques instants, oublier à nos camarades notre triste situation. Ils applaudissaient et le Kapo nous récompensait en nous donnant un morceau de pain à chacun, que nous dégustions comme un gâteau, car la faim ne nous quittait pas. Mais ces chants maintenaient la discipline et le moral dans le block.

Nous sortions du block quatre fois par jour, le matin au lever du soleil pour l'appel du matin ; vers les 10 heures on nous conduisait aux toilettes, un immense hangar où 500 sièges en béton nous attendaient, le malheur était qu'il fallait avoir envie à cette heure- là ; vers midi nouveau rassemblement pour la distribution de soupe, nous avions alors perçu des gamelles et des cuillères ; enfin le soir le dernier appel nous mettait dehors, certains se plaignaient car on restait debout quelquefois une heure de temps ce qui n'était rien à côté de ce que l'on allait connaître par la suite.

Il y avait un vent glacial qui soufflait sur la plaine polonaise et quelquefois, du côté de Cracovie à 80 km, nous entendions les canons russes à l’Est, le front n'était pas loin et ce bruit nous donnait un avant-goût de liberté.

On nous distribua des costumes rayés et le lendemain nous étions transportés en camion, à la gare du KL, pour être embarqués le Vendredi 12 Mai vers 15 h. dans des wagons de marchandises à 40, avec deux vieux "Posten" (soldats de la réserve de l'armée allemande) qui, portes ouvertes, discutaient avec nous en allemand et nous offraient des cigarettes.

Nous passâmes deux nuits couchés dans un lit de paille et arrivâmes le surlendemain matin en gare du KL de Buchenwald près de Weimar, le Dimanche 14 Mai à 9 h. Je reconnus immédiatement le quai que j'avais vu 15 jours plus tôt. Rassemblés par rangs de 5, mais sans sévices, nous passâmes la matinée à un nouveau rasage total, bain au grésyl et douche pour retrouver des vêtements neufs à la Kamer du camp. Puis on nous achemina au block 47 du camp de quarantaine. Le chef de block était un Allemand politique pas très sympathique, il jouait de la trique de temps en temps. Au moment des distributions de soupe, les coups de louche d'un litre pleuvaient sur le crâne des resquilleurs. A part cela pas de sévices particuliers.

Nous couchions sur des planches nues comme dans le dernier block d'Auschwitz. C'est là que je vis pour la première fois Marcel Paul qui était dans le même transport que nous mais qui ne s'était pas fait connaître jusque-là. Député communiste, il avait été arrêté par Daladier pour sabotage contre l'armée française en 1940. Il nous fit un petit discours, nous disant que nous étions dans un bon camp commandé par des communistes, qu'il avait pris des contacts avec la solidarité du camp et qu'on allait recevoir des colis Croix-Rouge qui seraient distribués. En effet nous reçûmes une barre de pâte de fruits, deux morceaux de sucre et deux gâteaux secs, juste de quoi faire un petit goûter, c'était bien maigre.

Pendant les 15 jours où nous restâmes là, nous reçûmes huit piqûres d'un liquide incolore en intradermique dans l'épaisseur des pectoraux. C'était paraît-il contre le typhus, nous ne sûmes jamais ce à quoi cela pouvait servir, puisque beaucoup de ces vaccinés moururent du typhus à Flossenburg.

Au KL de Buchenwald je porte le n° matricule 52555, très facile à retenir et sans qu'on s'en doute, la sélection se fait : Tous les camarades communistes ou sympathisants restent à Buchenwald, les autres s'en iront au KL de Flossenburg qui est considéré par les anciens comme un camp dur, en fait c'est dans un camp d'extermination pour les politiques que nous sommes, que nous allons être transportés.

Parallèle à notre block il y a un bâtiment en dur dit "block des cobayes ", qui renferme des camarades qu'on garde pour certaines expériences, gare à celui qui a de trop beaux tatouages sur le corps. Madame Kramer, femme du Commandant S.S. du camp, (la Chienne de Buchenwald) en est friande, et avec les peaux tannées se fait faire des abat-jour ou des couvre-livres. On retrouva à la Libération des têtes réduites à la façon des Indiens d'Amazonie dans ce block expérimental.

La nuit, après l'extinction des feux, plus question de sortir des blocks. Pour les besoins urgents on fait dans des tonneaux qui seront vidés par des corvées le matin de bonne heure. Dans la journée on peut sortir et circuler librement dans le petit camp. Les W.-C. se trouvent en bordure du camp, c'est un grand trou rectangulaire de 8 mètres de long sur 2 mètres de large, profond de deux mètres, deux troncs de sapin sont placés à 60 cm du sol, on s'asseoit dessus pour déféquer, ce n'est pas beau à voir, ni à sentir.

Il existe cependant un bordel fréquenté par les S.S. et les Kapos allemands, en particulier ceux qui reçoivent des colis de leur famille. Il y a aussi un cinéma, qui ne servira qu'à notre sélection, avant le départ pour Flossenburg.

On nous apprend que Blum et Daladier sont là aussi, mais installés dans des villas en dehors du camp. Pierre Sudreau ancien Ministre qui fut un camarade du Réseau Brutus à Agen, arrêté avant nous, nous y a déjà précédé mais ne prend pas contact avec nous, les ex-Brutus, ce qui nous étonne ; on se pose des questions.

Le Docteur Denis Paul avec lequel j'avais fait le transport de Compiègne à Auschwitz à 120, (et où nous étions côte à côte), reste à Buchenwald, il est otho-rhino-laryngologiste renommé et va sûrement rendre des services au "Revier".

Quand aux anciens de Brutus : Naves, Dauriac et Patez ils sont restés à Auschwitz (trop vieux).

Toquec;, Rochette, Davis, Chrétien ; vont me suivre au KL de Flossenburg. Toquec après être resté un peu à Flossenburg partira en Kommando avec le Père Poutrain à Janovice en Tchécoslovaquie où il mourra le 27 Février 1944 à 7 heures et sera enterré dans le cimetière de l'église de Janovice où sa tombe reste toujours fleurie.

Davis mourra je ne sais où.

Rochette et Chrétien reviendront en mauvais état, mais vivants en France ils étaient encore en vie en 1988.

C'est aussi à Buchenwald que meurent le recteur de Pontaven et son vicaire, un homme bien plus jeune que lui.

 

 

.c.Chapitre IV

.c.KL de Flossenburg

.c.Historique - Description - Organisation

.C.Vie de damnés - Les Kommandos

.C.Les Exécutions - Les sanctions

.C.Le travail forcé

.C.Le sabotage

.c.Le Straffkommando

.C.Sauvé par un Politique allemand

Le typhus

.C.Évacuation du camp

.c.La Libération

.c.73000 morts en 7 Ans

.c.1938-1945

Nous quittons Buchenwald environ 1000 hommes le 25 Mai 1944 au matin, en tenue rayé, sur des wagons plates-formes et rejoignons Flossenburg le 25 Mai 1944. en fin de journée.

Nous nous arrêtons à la gare, en bas de Flossenburg. Surplombant le petit village à deux clochers, un château fort démantelé rend le paysage sinistre. Nous montons à pieds jusqu'au camp, encadrés par les S.S. et les chiens. Nous coupons à la désinfection classique, seule une douche nous est attribuée. Mais déjà nous constatons que le Kapo qui commande la laverie est un fou sadique, manipulant eau chaude bouillante et alternant avec l'eau froide glacée, quand ce n'est pas la lance à incendie au gré de son humeur. Puis montant sur une chaise il prend son accordéon et nous joue un air sur lequel il faut danser. Si l'on ne danse pas il s'arrête de jouer de son instrument et prenant une canne de bambou frappe sur tous ceux qui passent à proximité de lui, c'est la grande bousculade et malheur à ceux qui tombent, car il les relève à coups de trique, le sang gicle et coule en ruisseaux entraînés par l'eau des douches. Après notre passage pas de trace et les S.S. n'en n'auront jamais connaissance, car le local est ensuite lavé à grande eau. Il y a environ 60 douches et nous sommes organisés par groupes de 250, compte tenu de la durée de la désinfection des vêtements il faudra toute la nuit pour que les 1000 hommes que nous sommes soient tous douchés.

A la sortie des douches, le Kapo du block 20 nous remet, après qu’il ait gardé nos tenues rayées, des vêtements civils d’origines diverses, bariolés de peinture et une paire de galoche toile et bois. Il faut faire vite pour trouver des effets à sa taille.

Je touche un pantalon marron en toile légère, une veste marron avec doublure de même couleur, un gilet, une chemise russe et un manteau rayé, avec comme coiffure un calot kaki belge qui me protège bien les oreilles l’hiver.

Nous ressemblons à des clochards ou à des clowns, c’est à faire pitié et nous avons envie d’en rire car nous comprenons maintenant que nous sommes des déchets de l’Humanité et que notre peau n’est pas chère.

 

Nous logeons dans les blocks 20 et 21 à raison de 500 par block. Entièrement en bois, des châlits de trois étages y sont installés dans une pièce unique de 50 mètres de longueur sur 8 mètres de large sans chauffage. La literie est élémentaire, une paillasse en ficelle de papier remplie de paille de bois, une couverture et c'est tout. Bien que nous soyons fin Mai, il ne fait pas chaud au KL de Flossenburg qui se trouve à 1000 mètres d'altitude, dans la forêt de l'Oberpfalz (Haut-Palatinat). Ce lieu fut choisi par la Dest (Deutsche Erd Und Steinwerke GMBH) "Entreprises allemandes Terre et Pierres" S.A.R.L.). Dès 1937 son granit étant reconnu comme le meilleur d'Allemagne, il répondait parfaitement aux plans d'urbanisme de Hitler. Pour travailler dans ces carrières de granit il fallait des hommes, Himmler Heinrich, y créa un camp à 800 mètres de là, dans un col entre deux sommets descendant d'une part vers le village de Flossenburg et d'autre part vers un petit lac qui atteignait la base de ce même village en faisant le tour de la montagne. Du camp on apercevait à 1,500 km. à vol d'oiseau un château fort démantelé (Burg en allemand) d'où le village devait tirer son nom, qui donnait une note encore plus sinistre au paysage. C'était le Schlossberg (château de la montagne), visité par les touristes en temps de paix, mais interdit depuis la création du camp car de là on aurait pu aisément surveiller le camp à la jumelle ou prendre des photos.

Les premiers détenus arrivèrent au KL de Flossenburg le 26 Avril 1938 en provenance du KL de Buchenwald et le camp fut ouvert officiellement le 1er Mai 1938 "jour de la Fête du Travail". Jusqu’au 31.12.38, les détenus arrêtés pour raison de sécurité ou P.S.V. (Polizeilich Sicherung Verwahfte) politiques, (communistes ou chrétiens) et droits communs, les plus nombreux, arrivèrent de Buchenwald et Sachsenhausen et atteignirent le chiffre de 1500. Leur marque distinctive était le triangle de couleur qui accompagnait obligatoirement le numéro matricule : rouge pour les détenus politiques - vert pour les droits communs - noir pour les associaux (vagabonds - gitans) - rose pour les homosexuels - lilas pour les Témoins de Jéhovah - bleu pour les immigrés clandestins - rouge et jaune inversé formant une étoile de David à 6 blanches pour les Juifs. A l'intérieur du triangle sauf pour les Allemands, on ajoutait, fait au pochoir, une lettre distinctive : F pour les Français, R pour les Russes, P pour les Polonais, etc… Dans leurs commandements, les Allemands nous appelaient : "Häfling" (détenu) et non déporté, comme cela fut le cas plus tard en France, le terme de concentrationnaire eut mieux convenu et n'aurait pas prêté à discussion, pour les S.T.O., se disant déportés du travail.

Pour ce qui me concerne je suis immatriculé F 9474 après qu'on nous ait fait remplir une fiche d'identité avec profession : prévenu, je me déclare serrurier. J'ai vite appris mon numéro en allemand, sinon gare à la bastonnade pour celui qui ne répond pas à l'appel de son numéro matricule, j'en ai vu des dizaines se faire battre pour ne pas avoir compris leur numéro quant on les appelait pour toute sorte de motifs.

La vie du camp était faite de terreur et de cruauté, et on nous le fit bien voir durant les huit jours que nous passâmes au camp de quarantaine. Il n'y a que la nuit où nous étions tranquilles dans les blocks 20 et 21 à 500 par block, le reste de la journée nous la passions dehors par tous les temps, car brouillard, soleil et pluie se succédaient.

Par temps de brouillard et de pluie il faisait froid bien que nous fussions à la fin Mai, la pluie était glacée et nous nous serrions en boule comme les troupeaux de moutons le font formant des groupes d'une centaine d'hommes pour nous réchauffer. Bien entendu c'était défendu et les Kapos tapaient dans le tas à grands coups de "Gummi" (argot allemand ou russe signifiant caoutchouc) en fait c'était un tuyau coupé dans les canalisations d'air comprimé qui servait à actionner les machines de l'usine 2004 et de la carrière (Steinbrück) de la Dest. Cet engin bien souvent rempli de sable et bouché aux deux extrémités est une matraque redoutable, et je voyais souvent des camarades tués par un seul coup de cette matraque sur leur tête.

Pendant ces heures inactives dehors, les langues vont bon train et c'est là que j'expose mes idées, afin que la paix règne en Europe et ne soit pas troublée par des guerres à chaque génération. Je prétends qu'il faut faire les États-Unis d'Europe, bien entendu mes camarades me traitent de fou et se gaussent de moi, pourtant, à l'heure où j'écris, c'est en train de se faire. Aurai-je par hasard des dons de voyance ?

Mais je suis déjà en train de vous expliquer la vie dans le camp, alors que je ne vous ai pas encore décrit ce même "Konzentrazion Lager". Imaginez un rectangle de 500 sur 700 m. Les côtés de ce rectangle correspondent aux quatre points cardinaux. Avant d'entrer dans le camp des déportés, il faut traverser la caserne S.S. qui a eu jusqu'à 4000 soldats d'effectif.

Cette caserne est dominée par un bâtiment en granit de trois étages, qui est la Kommandantur. Dans ce bâtiment sont implantés tous les bureaux S.S. administrant le camp proprement dit et la centaine de Kommandos extérieurs qui se situaient dans une portion de territoire de 100 000 km en R.F.A. et Tchécoslovaquie actuelle.

Au dernier étage des chambres en mansarde hébergeaient les femmes S.S. qui devaient se transformer en lupanars, rien qu'à voir la décoration de ces chambres encombrées de dessins, photos et objets pornographiques, comme j'ai pu m'en rendre compte, quelques jours après notre libération. Bien qu'il y ait une porte cochère au milieu de ce bâtiment elle est restée fermée jusqu'à nos jours, les S.S. avaient prévu sans doute qu'elle serait la porte du camp lorsque Himmler vint le visiter au printemps 1940.

Le vrai passage contournait donc la Kommandantur par le Sud, dans un chemin pavé de granit directement sorti de la carrière, on parvenait à la véritable porte du KL, équipée d'une baraque formant poste de Police et d'une barrière mobile. Surplombée à 5 mètres du sol par un arc en fer forgé, avec les mots allemands en lettres de 40 cm de hauteur la phrase : "Arbeit Macht Frei" (le travail rend libre). Ici c'était la liberté de mourir. Quand nous arrivions à cette unique porte du camp il fallait la franchir chapeaux bas, par rang de cinq (zu fünf) pendant que le S.S. de service nous comptait.

Nous arrivons alors, sur une immense place horizontale et dégagée de 200 mètres de long sur 80 mètres de large, c'est l'Appellplatz (place d'appel). Sur notre gauche, deux rangées de blocks allant du n° 1 au n° 7 et du n° 8 au n° 12 s'étagent sur le flanc de la montagne, en paliers creusés de mains d'hommes dans la roche même. Ces baraques en bois couvertes de papier goudronné sont chacune divisées en deux parties symétriques : A Flügel et B Flügel (côté A et côté B) et peuvent normalement contenir 250 prisonniers de jour comme de nuit, car le travail à l'usine 2004 Messerschmit se pratique jour et nuit en deux périodes de 12 heures. Résultat, le Dimanche, jour de repos, nous nous retrouvons à 500 par block. Il faut alors coucher par deux dans des lits à trois étages en tête bêche bien entendu car les lits font 1,90 m. sur 0,70 m.

Le camp est alors de 10 000 hommes, il montera à 100 000 les derniers jours d'Avril 45, quand les rescapés d'Auschwitz, de Buchenwald et des 180 extérieurs auront rejoint le KL mère. Il faudra alors assembler les châlits deux par deux et coucher en travers sur 1,40 m. tête bêche à dix personnes, ce qui était le cas au block 5 où je me trouvais. Inutile de dire qu'on arrivait difficilement à dormir, on y arrivait cependant quand on était littéralement mort de fatigue…

On accédait à ces blocks par un immense escalier de 4 mètres de large et de plus de 100 marches en granit. C'était un véritable calvaire en période de gel et de verglas, car ces marches, devenues par l'usage irrégulières, étaient très glissantes, surtout avec nos galoches de camp à semelles de bois. C'était encore plus pénible quand il fallait remonter, depuis la Küche (cuisine), qui se trouvait au bas de ces escaliers, des marmites isothermes de 50 litres de soupe à deux hommes. Il ne fallait pas laisser tomber les marmites, sous peine de sanctions graves : 25 coups de Gummi sur les fesses, et il ne fallait pas tomber soi-même, sous peine de se briser les os, ce qui arrivait assez souvent. En fait cet escalier était un test de bonne santé, celui qui ne pouvait plus le gravir était condamné à mort, massacré sur place par les policiers du camp.

De l'autre côté de la place se trouvait un grand bâtiment en dur, la Waschraum (désinfection), c'est là que l'on douchait les prisonniers et qu'avec une étuve, on nettoyait les vêtements et sous-vêtements. Un Kapo triangle vert baptisé "le fou à l'accordéon" dirigeait ce service de désinfection qui comprenait : quelques "Friseurs" (coiffeurs) pour raser le cas échéant les prisonniers de la tête aux pieds, une étuve pour le nettoyage et la désinfection des vêtements, enfin les douches. Le fou s'occupait personnellement des douches et s'amusait à brancher l'eau glacée et l'eau bouillante sur les corps nus, il se plaisait à faire hurler ses patients car il les ramenait sous les douches, un instant abandonnées par eux, à grands coups de bâtons. D'autres fois, il montait sur une chaise métallique et s'amusait à faire danser les hommes au son de la "danse macabre" de Saint-Saëns. Bien entendu ces séances de douche duraient trop longtemps, particulièrement au moment des épouillages, les Blockmans (chefs de block) y envoyaient à 20 heures les hommes qui avaient été trouvés porteurs de poux ou de lentes, sur leur corps ou dans leurs vêtements. Comme la séance de douche durait plus d'une heure et que le couvre-feu était à 21 heures (ce qui entraînait l'interdiction de circuler dans le camp), les hommes qui étaient dans les douches n'en pouvaient sortir qu'à 4 heures du matin, le lendemain. Il leur fallait donc passer une nuit blanche ce qui fait comprendre en partie les numéros de cirque du Kapo fou accordéoniste. Bien entendu les déportés sortaient de là complètement effondrés et avaient une peur horrible d'être repris avec un pou ou des lentes sur eux. Le moindre repos au travail se passait donc à la recherche des poux… qui grouillent dans nos vêtements et colportaient le typhus, autrement dit, la mort.

Du même côté de la cour d'appel et derrière la désinfection étaient situés, sur deux rangs, de chaque côté d'une allée pavée qui menait au "Bunker" (prison du camp), les blocks n° 13, 14 et 15. Le 13 était celui de la cantine du camp et de la "Kammer" (magasin d'habillement). Le n° 14 dépendait du Revier et était réservé aux malades atteints du typhus. Le n° 15 était un magasin d'objets divers, literie, couchage, etc… De l'autre côté de l'allée menant au Bunker. Les blocks du "Revier" (Infirmerie) proprement dit les n° 16, 17, 18. Le 16 était celui du dentiste, le Docteur Trappe Français de Perpignan, qui disposait d'une chambre particulière et soignait outre les personnels du camp prisonniers et S.S. mais aussi les habitants de Flossenburg qui le dédommageaient de toutes sortes de façon…

Il avait reçu en cadeau, un petit poste de T.S.F. genre "Radiola" par un habitant civil de Flossenburg. Cela lui permettait d’être au courant de ce qui se passait dans le monde. C’est par Trappe et les médecins français du Revier, (Docteur Legais) que nous étions informés sur les événements, avant les Allemands.

Dans le même block il y avait aussi des chambres de malades. Le block 17 était le Revier proprement dit, avec salle de visite et de soins, salle d'opération du Docteur Heinrich Schmitz où celui-ci, jusqu'au mois d'Octobre 1944 pratiqua l'euthanasie par injection de phénol, novococaïne et tuberculine à forte dose et exécuta de la sorte plus de 300 déportés. Crime qui fut constaté par le tribunal américain de Dachau en 1944. Le Docteur Heinrich Schmitz fut condamné à mort et exécuté par pendaison le 25 Novembre 1948 dans la prison de Landsberg sur Lech. Néanmoins les médecins S.S. qui l'avaient précédé, en particulier le Docteur Trommer avaient pratiqué ce genre d'exécution avant lui, ce qui porte à plus de 500 le nombre des morts par exécution au Revier de Flossenburg…

Le block 18 était le block de quarantaine réservé en particulier aux malades qui avaient échappé au typhus, à la typhoïde ou à la tuberculose, ce block possédait une cour fermée d'une clôture de barbelés et un Kapo en surveillait l'entrée. J'y résiderai quelque temps, quelques jours avant la libération du camp, au mois d'Avril 1945.

Le block 19 était celui des enfants de moins de 18 ans et donnait immédiatement sur l'Appelplatz. Le mât gibet avec deux crochets était à 20 mètres de la porte de ce block. Ce block était fréquenté par les différents Kapos du camp qui y venaient choisir des mignons, qu'ils récompensaient d'un litre de soupe ou d'un morceau de pain. Tout enfant qui refusait ce genre de commerce dégoûtant était condamné à mort, à plus ou moins brève échéance.

Les blocks 20, 21, 22 et 23 qui avaient été à l'origine, destinés à recevoir 1200 prisonniers de guerre soviétiques, avaient été transformés au moment où j'entrais dans ce camp, les trois premiers, en blocks de quarantaine et le dernier en "Schonung" (repos). Or ce block était plutôt l'antichambre du repos éternel, il était en fait le plus proche du four crématoire. Il était commandé par un Kapo particulièrement dur qui battait et abattait les prisonniers dont il avait la garde à coup de manche de pioche.

Un jour avec mon camarade de réseau et ex-aviateur André Chrétien, nous reconnûmes ce Kapo et à travers les barbelés nous le fîmes appeler, c'était notre ancien Commandant de la Base Aérienne de Francazal à Toulouse le Colonel Wakenheim. Nous nous présentâmes à lui, il portait les cheveux longs comme les Allemands et il nous demanda tout de suite pourquoi nous étions là. Nous lui racontâmes alors notre odyssée et se mit à se moquer de nous, nous disant que c'était bien fait, que nous n'avions qu'à rester tranquilles, que pour lui-même il avait été arrêté par erreur au lieu de son frère et qu'il comptait bien être libéré un jour ou l'autre ; notre conversation s'arrêta là très froidement. Quant à lui, il fut libéré, mais pas comme il le souhaitait sans doute, car au mois de Mars 45, il fut atteint du typhus et s'envola dans les fumées du four crématoire où il avait envoyé tant d'excellents camarades. Malgré mon rapport en 1946, on débaptisa le Quartier Pérignon en Quartier : Wakenheim à Toulouse, que pouvais-je dire, un petit Sous-Lieutenant inconnu contre un Colonel exécré, mais bien connu, l'aviation avait sans doute besoin de martyrs. Il y en avait pourtant bien d'autres qui n'ont jamais été honorés…

Dans le block 21 où je me trouvais, nous étions dans une baraque du style écurie, la même que nous avions connu à Auschwitz à la différence qu'il y avait un vrai toit, un plancher de bois et des lits en bois à trois étages ; es W.-C. et les toilettes se trouvaient dans des baraques à part, communes aux trois blocks. Il ne se passait pas une nuit sans qu'il y ait quelques morts, qui étaient entreposés dans la baraque des toilettes, comptés à l'appel du matin et descendus par des corvées, au four crématoire tout proche. Je n'eus pas l'occasion de participer à ces corvées, mais le R.P. Poutrain qui en fut, nous raconta comment se passait cette opération sans cérémonie bien sûr : les corps arrivés au four sur des civières étaient jetés par terre comme du bois mort, redressés à coups de pieds, les bouches étaient visitées et les dents en or arrachées et remises aux S.S., il dut y avoir sur les 30 000 morts officiels (73 000 officieux) plusieurs centaines de kilos d'or récupérés de cette façon. Cet or dont on n'entendit plus parler par la suite, a bien dû finir dans les coffres de quelques-uns qui sont restés muets.

Fin Mai 1944 une sélection fut organisée par les S.S. : à droite les hommes jeunes et en bonne santé apparente, à gauche les vieux et ceux qui étaient en mauvais état. M'étant déclaré "Schlosser" (serrurier) je fus désigné pour l'usine 2004, alors que si je m'étais déclaré officier, instituteur, ou religieux je me serai retrouvé à la carrière ou dans des de terrassement à creuser des usines souterraines comme Hertzbrück ou Dora.

Avec une bonne centaine de Français je me retrouve au block V : voici la liste de ceux dont je me rappelle le nom : Fayol un as de l'aviation de la guerre 1914/1918 - Piétri - Bouvard - Leduc René - Bouloche, qui devint Secrétaire d’État à l'Air en 1952 et fut tué dans un accident d'avion - Thierry d'Argenlieu, le neveu de l'Amiral - Eudes, Secrétaire général de la F.N.D.I.R. - Bouvron - Boucherez - le père Christophe Leclerc - Lerognon, Président de l'Association de Flossenburg - Margraff - Launay - les Chapuis, (ils étaient deux frères arrêtés comme zazous) - Sanchez dit Mimile, (coiffeur) - Mavian (Arménien) - Lopez André.

Nous étions dans un block réputé pour être un bon block. Le Block Altester (Blockman ou chef de block) était un triangle vert : Franck. Je l'ai rarement vu frapper un prisonnier, car il chargeait de ce travail le triangle vert Stubedienst Ernst (Ernest) qui armé d'un Gummi, faisait la police dans ce côté (A) du block. Heureusement pour nous, Franck avait à ses côtés, pour les grandes décisions, un certain Adolf, triangle rouge politique vraisemblablement communiste qui le conseillait sagement et lui évitait souvent de faire des hécatombes parmi nous.

La Schlafsalle était commandée par un droit commun (triangle vert) Gustav, chargé de la discipline du dortoir et de réveiller les dormeurs ce qui n'allait pas sans coups, mais il se servait pour cela de deux ou trois petites frappes polonaises, mignons des autres Kapos, chefs de extérieurs.

Parmi ceux-ci "Le gros bras" (triangle vert) Kapo de la carrière, avec ses 120 kilos, il imposait le respect et s'il était sage dans le block, à la carrière c'était un tueur qui à coup de manche de pioche avait plusieurs centaines de morts à son actif.

Il y avait aussi le Kapo de la Compagnie Disciplinaire (Straffkom mando), à moitié fou, demeuré et bigleux, qui lui aussi avait ses deux morts par jour, nous l'appelions le "Cinglé". J'y reviendrai plus tard ayant eu le malheur de tomber sous sa coupe pour sabotage.

Un autre (triangle rouge) Allemand de 24 ans était aussi parmi l'état-major de ce block, il était Schreiber de camp et travaillait au bloc n° 1 qui était le block administratif du KL. Il s'appelait Willy et était en camp de concentration depuis l'âge de 13 ans, ayant accompagné son père Député communiste, arrêté à l'avènement d'Hitler en 1933. Parlant un peu français, il chercha dans le block quelqu'un qui puisse lui donner des cours dans notre langue. J'acceptais de le faire et lui demandais d'améliorer mon allemand. Cela se passait au mois de Juin 1944. Presque tous les jours nous nous entretenions tous les deux à une table à deux pas du lit du Blockmann. Les Kapos du block apprirent à me connaître et je ne reçus pas de coups de leur part. Car c'était monnaie courante, les Allemands se donnaient le droit de s'asseoir aux deux tables de l'Essensaal (salle à manger) afin de déguster les colis qu'ils recevaient de leurs familles et se faisaient place à grands coups de poing pour faire déguerpir Polonais, Russes ou Français et il fallait mieux alors obtempérer que de se rebiffer.

Le block V était un bâtiment en planches peint en vert sombre, couleur vert sapin, il faisait cinquante mètres de long sur 10 m. de large, il était divisé en deux parties égales à gauche côté A, (A Flügel) à droite côté B, (B Flügel) ; chaque côté avait sa porte d'accès indépendante, sans doute par souci de sécurité car ces deux portes donnaient sur un même vestibule. A l'intérieur en face des portes d'entrée deux portes donnaient accès, à droite aux W.-C., à gauche au Waschraum où ne coulait que de l'eau froide hiver comme été.

De part et d'autre de ces deux pièces utilitaires étaient situées deux grandes salles symétriquement : réfectoire et dortoir. Côté A Flügel c'était le chef de block qui était le chef, côté B, c'était le Secrétaire de block qui en était le chef, subordonné toutefois au chef de block proprement dit. Tous étaient subordonnés au Lager Altester de camp qui était lui-même subordonné et responsable de l'ensemble du K.L. vis-à-vis du Commandant S.S.

La vie du camp commence à 4 heures du matin en même temps que l'électricité revient dans les blocks ; pendant le couvre-feu, à partir de 21 heures la veille, seuls la clôture de barbelés électrifiés 100000 volts et les projecteurs des miradors possèdent la lumière. Tout s'éteint en cas d'alerte aérienne. Contrairement à Buchenwald, nous n'eûmes aucun bombardement à déplorer. Alors que nous vîmes de Flossenburg la ville d'Eger en Tchécoslovaquie, à 50 km. à vol d'oiseau, bombardée en plein jour.

Au réveil le Kapo du Schlafsaal et ses assesseurs s'affairent alors pour secouer ceux qui ne se lèvent pas de suite, les coups de Gummi pleuvent. En une heure de temps il faut avoir fait sa toilette et avaler une tisane non sucrée qui est baptisée "Kaffee" et se mettre en place sur la place d'appel "Appelplatz", entre les blocks n° 1 et n° 19. Là on nous regroupe par Kommando et on nous compte. Je fais partie du Kommando Usine 2004 et j'appartiens à l'Abteilung drei (III).

A l'usine nous sommes 5000 hommes divisés en Tagchist et Nachtchist 2500 de chaque. Nous attendons le retour de l'usine des Nachtchist qui vont pouvoir se reposer dans les blocks que nous venons de quitter. Dès qu'ils sont arrivés, nous partons pour l'usine distante d'un bon kilomètre et qui est un camp de travail, limité par des barbelés électrifiés. Nous sommes gardés par des S.S. dans des miradors. En principe le travail commence à 6 h. s'interrompt à 10 h. un quart d'heure. On nous remet à ce moment un Frühstück (une tranche de pain avec un morceau de margarine) offert par la Direction Civile de Messerschmitt, les autres n'ont pas droit à ce casse-croûte.

Reprise du travail jusqu'à midi, et distribution d'un litre de soupe de consistance plus ou moins bonne. On ne reprend le travail qu'à 13 heures, nous en profitons pour nous épouiller en prévision de l'inspection du soir. Une inscription sur pancarte signale en langue allemande ("Un pou ta mort") "Eine Laus dein Tot", cette alerte est bien significative, car le typhus avec son vecteur le pou, règne dans le camp et beaucoup en sont morts.

De 13 heures à 19 heures on travaille sans discontinuer.

A 19 heures rassemblement pour rentrer au KL en rang par cinq (zu fünf). Nous assumons donc 14 heures de travail par jour. Il arrive parfois que notre groupe soit arrêté par les S.S. et passe à la fouille, malheur à celui qu'on trouve avec un morceau d'acier ou de duralumin aiguisé en forme de couteau, il va passer à la schlague 25, 50 coups selon la gravité de son cas, qui peut aller jusqu'à la pendaison.

Je fus une fois pris dans un groupe passant à la fouille, il fallait être rapide. Dès qu'on se voyait mis de côté, il fallait soit jeter rapidement par terre l'objet indésirable, soit le planquer dans une cachette sûre. J'avais une lame de scie à métaux que j'avais transformé en couteau de 10 cm. Vite je l'enfonçais dans la doublure du calot belge qui me servait de coiffure et les bras en l'air, tenant légèrement mon calot entre le pouce et l'index de ma main droite j'attendis l'arrivée du S.S. C'était justement un adjudant. Celui-ci me passa les mains le long du corps et remarquant mon matricule de poitrine F 9474 vit que j'étais Français et il m'adressa la parole en français :

- Alors Français, ça va !

Je me félicitais déjà de ne pas avoir maugréer des insultes comme certains le faisaient imprudemment pensant que le S.S. ne comprenait pas le français. Mais à sa question embarrassante, que répondre ? Je ne pouvais décemment pas lui dire que je considérais son KL comme une colonie de vacances agréable. Je répondis à sa question par une question, faisant celui qui ne connaissait pas les grades. Je lui dis :

- Je vous félicite Monsieur l'Officier, vous parlez très bien le français !

Sa réponse fut rapide.

- Tu parles ! J'étais contremaître chez Renault de 1934 à 1938.

Je n'ajoutais rien mais c'était sans doute un de ces gars qui avait préparé la guerre en sabotant notre effort de guerre juste avant 1938. Il n'examina pas mon calot au plus près, et je ne le revis plus. J'avais eu chaud.

Au moment de mon affectation à l'Abteilung Drei, je fus reçu par le Kapo chef de cet atelier. Son nom était Frank, il avait été arrêté comme souteneur, c'était vraiment un bel homme et je pouvais comprendre qu'il plaise aux femmes. Il avait ma fiche professionnelle en main et il me dit en allemand :

- Alors tu es serrurier ? Montre-moi tes mains !

Je lui montrais alors mes belles mains blanches de gratte-papier sans la moindre callosité, il se mit à rire et m'amena à mon banc de travail. J'avais avec un autre Français un certain Claudius, (de Chagny, où il avait le garage Peugeot), à tenir ma place dans une chaîne de montage d'ailes de Messerschmitt 109. Il s'agissait pour nous de riveter avec des rivets en fer doux, deux éléments métalliques, un d'acier l'autre de duralumin, ces deux pièces qui pesaient dans les 20 kilos, formaient l'embase de l'aile qui viendrait plus tard s'appliquer et s'attacher à la carlingue de l'avion. Nos moniteurs, en fait les titulaires de ce poste que nous allions remplacer, étaient deux Officiers russes Yvan et Sacha, prisonniers à Stalingrad, qui nous reçurent assez froidement d'abord mais quand ils surent que nous étions des Résistants français, ils nous montrèrent comment saboter notre travail.

Sur les 150 rivets, à peine vingt-cinq remplissaient leur fonction. Cela dura du mois de Juin 1944 au mois de Février 1945 date à laquelle nous nous fîmes prendre. Le Kontroleur avait trouvé un rivet ovalisé donc mal fait. Par l'intermédiaire du Kapo tchèque Tadek (Professeur à l'Université de Prague), la pièce nous revint par la voie des airs, propulsée brutalement par ledit Kapo. J'eus le temps de la voir arriver et me protégeais le visage avec mes deux bras croisés qui se retrouvèrent couverts de bleus, mais cette maudite pièce rebondit et mon camarade Claudius la reçut en plein visage : bouche fendue, dents cassées. Le Kapo en hurlant cria au sabotage et prit mon numéro, calmé en voyant le visage en sang de mon camarade qui fut soigné avec des pansements de fortune tout s'arrêta là pour lui. Quand à moi je fus appelé hors des rangs à l'appel du soir et on me remit ma nouvelle affectation : Straffkommando (Compagnie Disciplinaire)… J'y reviendrai plus tard. Mais dans les comptes-rendus allemands de l'époque, il a été officiellement reconnu que de nombreux Messerschmitt 109 se cassaient aux essais ou dans les combats aériens, cependant, jamais les ingénieurs allemands ne connurent la vérité sur ces accidents, heureusement pour mon camarade et moi car nous aurions été pendus irrémédiablement.

Une commission S.S. avait enquêté dans les différents K.L. et était venue nous inspecter à Flossenburg. En leur présence nous nous appliquâmes, Claudius Paris et moi et ils constatèrent que notre travail était fort bien fait. Nous fûmes même félicités car sur les pièces passées dans nos mains, ils avaient pu constater qu’aucun rivet n’avait été loupé et dans le commandement S.S. le doute fut levé. Ce n’était pas du K.L. Flossenburg que venait le sabotage. C’était une grossière erreur qui leur a coûté plusieurs centaines d’avions détruits.

L'usine 2004 se composait de plusieurs bâtiments échelonnés sur les pentes à proximité immédiate de la carrière, le plus grand était le Delta (montage des carlingues). Aucun matériel d'aviation n'était entreposé à l'extérieur et au contraire, de gros blocks de granit étaient dispersés autour de ces bâtiments, ce qui constituait un camouflage parfait pour l'observateur en avion qui prenait tout simplement ces bâtiments très techniques, pour des annexes de la carrière. Le leurre a bien réussi puisque contrairement à Buchenwald, l'usine de Flossenburg qui, si elle a été plusieurs fois survolée par les avions Alliés ne fut jamais bombardée. C’était un bon camouflage, il y avait des gros block de granit, partout à l’extérieur des bâtiments de l’usine.

A la fin de l'année 1944, au moment où son rendement est maximum (en Septembre - Octobre) nous sortions 180 avions complets (sans moteur ni commande) par mois. Mais nous expédions des pièces détachées sur d'autres usines Regensburg et Mauthausen, Floha -in- Sachsen, puisque notre quota d'embases d'aile de ME 109 était de cinquante par jour.

C'est dans le courant du mois de Septembre qu'il m'arriva à l'Abteilung Drei, une aventure qui me fit voir la mort de très près. Il fallait avant le rivetage de nos pièces passer les 150 trous à la fraiseuse, en principe cela se faisait avec une fraiseuse à main. Comme nos voisins nous précédant dans la chaîne de montage avaient pris de l'avance j'ai voulu les rattraper en me servant de leur chignole électrique, c'était une perceuse du genre "Black et Decker". Manque de chance, le cordon d'alimentation électrique de la perceuse était fissuré et non étanche, j'avais les pieds dans une flaque d'eau, à un moment le fil trempa dans l'eau. Je ressentis un choc à la hauteur du cervelet et je tombais raide dans le néant. Yvan et Sacha se rendirent compte que j'étais électrocuté et débranchèrent l'appareil. Ils m'étendirent derrière l'établi, le Kapo vint me voir et me compta pour mort. Je restais sans soin pendant quatre heures et sans connaissance. Je me réveillais enfin tout seul alors que mes camarades s'apprêtaient à me ramener au camp sur leurs épaules. J'aurais été compté rentrant au camp et déposé devant le block 19 avant de partir pour le four crématoire. Heureusement il n'était pas dit que mon heure était venue et j'en remercie encore le Bon Dieu. Il faut vous dire qu'il ne se passait pas un jour sans que je prie, souvent en récitant mon chapelet en comptant sur mes doigts, le soir, avant de m’endormir. Il ne se passait pas un jour sans que je le fasse.

C'est à ce moment que je fis voeu d'aller en pèlerinage à Lourdes pour remercier la Ste Vierge de m'avoir sauvé. Je m'y rendis avec ma femme au mois d’Août 1945, car elle aussi, sans que nous nous soyons concertés, avait fait le même voeu si je rentrais vivant de déportation.

En principe à l'usine, celui qui faisait correctement son travail n'avait pas à se plaindre. En hiver les Abteilung étaient chauffés et c'était heureux car à 1000 mètres où était situé le camp il a fait pendant l'hiver 44-45 jusqu'à moins 30° sous zéro.

Les Russes étaient très débrouillards et pratiquaient ce qu'ils appelaient "l'Organisirt" le vol et la rapine à grande échelle. Nos camarades Yvan et Sacha, tous deux ex-officier tankistes avaient toujours des pommes de terre bien épluchées, qu'ils faisaient cuire sous l'établi dans des gamelles en aluminium qu'ils s'étaient fabriquées. Ils chauffaient l'eau par électrolyse avec le courant électrique de l'usine, jamais ils ne se firent prendre, mais ils mangeaient dans la matinée leur kilo de pommes de terre à l'eau, additionnées de margarine, qu'on touchait parfois au Frühstück (casse-croûte de 10 heures).

Mais après deux mois de formation, sous leur férule, ils disparurent un beau matin et firent partie des 300 officiers russes exécutés au Bunker d'une balle dans la nuque. Information que je tiens de mon ami Armand Mottet qui fut détenu au Bunker pendant tout son séjour à Flossenburg, en tant qu'espion gaulliste. Il était de nationalité suisse, ce qui a du lui attirer un traitement de faveur.

Le passage des pièces d'avion d'un atelier à l'autre se faisait à l'aide du Kommando Disciplinaire dont je fis partie. J'y reviendrai plus tard…

Plusieurs fois lorsque les S.S. avaient besoin de pierres pour des constructions dans le grand camp, nous allions donner un coup de main à nos camarades de la carrière dont l'effectif était réduit à 1000. Nous descendions à 2500 jusqu'au bas du front de taille et il fallait rapidement choisir une pierre entre 20 et 30 kilos sous l'oeil et le Gummi attentif du "gros bras", le Kapo de la carrière qui autrement avait vite fait de vous mettre une pierre de 50 kg. sur le dos, qu'on n'était pas sûr de pouvoir porter sur 1,500 km. avec un dénivelé d'une centaine de mètres, c'était très pénible. En rang par cinq on ne traînait pas pour se décharger quand le S.S. vous faisait signe à l'endroit qu'il avait choisi.

Aussitôt franchie la porte du KL nous montions jusqu'à nos blocks respectifs pour l'appel du soir fait en présence d'un S.S. toujours le même. Puis distribution du courrier toujours en rang sur cinq. Quand tout se passe bien, cela dure une demi-heure, mais s'il y a la moindre erreur dans un quelconque block du camp, l'appel peut durer 4 heures, même la nuit, et quelquefois sous la pluie ou la neige, il ne faut pas s'étonner si l'on tombe malade.

Après cela c'est la distribution du pain, au début c'est-à-dire de Juin 1944 à Janvier 1945 la boule d'un kilo était pour 4 (250 gr.) on touchait en même temps soit une portion de 20 gr. de margarine, ou une tranche de Würst (saucisson de porc) ou une cuillerée de confiture, on pouvait à ce moment rentrer dans le block ou circuler dans le camp à sa guise jusqu'à l'heure du couvre-feu, 21 heures. Je passais ce temps avec mon camarade Willy, quand il pouvait se rendre libre, perfectionnant nos langues étrangères, et pour ce qui me concerne m'informant des nouvelles du jour, car les journaux allemands arrivaient au KL au profit des prisonniers allemands. La curiosité était que nous Français nous étions informés du déroulement de la guerre avant que les journaux ne l'annoncent plus ou moins déformé. Certains baptisaient ces informations de "tuyaux de cuisine" et pourtant dans les jours qui suivaient la nouvelle, mauvaise ou bonne se confirmait, je connus le fin mot beaucoup plus tard et j'y reviendrai…

A 21 heures il fallait être couché dans la "Schlafsaal" qui contenait 44 lits en bois à trois étages et pouvait donc loger 132 personnes la nuit et 132 personnes de jour pour les travailleurs de nuit, ceci du côté "A Flügel", le côté "B Flügel" ayant la même contenance, l'effectif du block était donc de 132 x 4 = 528 prisonniers. On disposait chacun d'un espace de 1,90 m. sur 0,70 m., le matelas était en ficelle de papier tressée rempli de copeaux de bois, et on disposait d'une couverture chacun. On pouvait bien se reposer après avoir quitté veste, pantalon et chaussures de bois le tout enveloppé dans le manteau formait une espèce de traversin sur lequel on pouvait reposer sa tête. Cela dura jusque vers le mois de Janvier 45, date à laquelle arrivèrent les premiers camarades évacués du camp d'Auschwitz et cela ne fit que croître et empirer jusqu'à la libération du camp, car les effectifs passèrent de 10000 hommes à 50000 hommes. Nous aurions dû être davantage mais beaucoup passaient pour repartir sur des extérieurs encore en état de travailler.

Je me rappelle avoir trouver des matricules du camp dont les numéros dépassaient le 120000. Dans les dernières semaines, les arrivants ne furent plus pris en compte par l'administration du camp et conservaient les numéros obtenus dans les camps autres que le nôtre. Le couchage s'en ressentit, on finit par coucher à cinq par étage, il fallait pour cela regrouper deux par deux les lits à trois étages et coucher les hommes au travers des lits tête-bêche comme des sardines avec les jambes qui pendaient à l'extérieur. On ne pouvait pas dormir dans de telles positions, les nuits étaient infernales, tout homme tombé restait par terre. Pour la nourriture cela alla de paire, la boule de pain divisée en quatre au début du séjour fut divisée en 10 (100 gr.) à la fin ou remplacée par deux poignées de blé. La soupe était toujours d'un litre, mais devenait plus claire souvent faite aux orties, qui poussaient abondamment dans le voisinage du camp. Il n’y avait jamais de viande dans notre soupe.

On travaillait tous les jours de la semaine sauf le Dimanche où tout le monde était de repos, on couchait alors à deux par lit à chaque étage. La matinée était occupée au nettoyage des bâtiments et des hommes, une corvée d'une dizaine d'hommes était prise par Ernst le Stubedienst en titre, et il choisissait trois Friseurs parmi ceux qui savaient se servir d'un rasoir couteau. Il avait jeté son dévolu sur un Russe et deux Français, Émile Sanchez et moi. Armé d'un blaireau, d'un savon à barbe, d'un bol et d'un rasoir, nous passions notre matinée et quelquefois l'après-midi à raser nos 500 camarades, ce n'était pas facile car un visage squelettique n'est pas facile à raser et plus encore quant on s'aperçoit que le quidam ne s'est pas lavé de la semaine…

J'étais scout, pour moi, c'était l'occasion de rendre service à mon prochain, j'exécutais ce travail jusqu'au mois de Mars 1944 date à laquelle je tombais malade.

Ce jour-là Ernst nous gratifiait, pour nous récompenser, d'un litre de soupe après la distribution du casse-croûte du soir. Dans l'après-midi, au début de notre séjour, des matchs de football étaient organisés par les prisonniers les plus valides, Allemands pour la plupart, et dans le même temps un concert était donné par une harmonie à base de musiciens prisonniers. Je me rappelle que la 1ère fois que je les entendis jouer l'extrait de Faust de Gounod "Salut demeure chaste et pure…" je pleurai abondamment (je n'avais pas pleuré une seule fois depuis mon arrestation) mais je me revoyais, avec ma femme, assistant à cet opéra au théâtre d'Agen deux ou trois mois avant mon arrestation. Depuis je n'entends jamais ce morceau de musique sans un petit pincement au coeur.

C’est un dimanche du mois de Septembre 1944 que nous vîmes arriver sur l’Appelplatz, un convoi d’environ 800 femmes.

Les policiers du K.L. entrèrent en jeu et à coups de battons, firent rentrer tous les déportés dans leurs blocks, voulant éviter tout contact avec l’autre sexe.

Nous le comprîmes mieux un peu plus tard car toutes ces femmes furent forcées de se dévêtir. Lorsqu’elles furent nues, le médecin S.S. du K.L. leur passa une visite médicale qui fut suivie d’une sélection. Consignés dans nos blocks, nous vîmes ces femmes au bout de plusieurs heures se revêtir et partir comme elles étaient venues vers une destination inconnue.

Ce fut la seule fois qu’un transport de femmes passa par notre camp pendant la période du mois de Mai 1944 au mois d’Avril 1945.

Le départ des Russes, dont Yvan et Sacha faisaient partie, entraîna dans le block 5 un changement dans l'organisation intérieure. La nuit de 21 h. à 5 heures du matin, il y avait 4 Officiers russes qui assumaient la sécurité dans le côté A du block leur rôle était :

1°/- Entretenir le feu (qui chauffait deux pièces)

2°/- Surveiller les allées et venues des hommes se rendant aux toilettes.

3°/- Empêcher les vols.

4°/- Interdire toute sortie du block (peine de mort).

5°/- Signaler les malades et les morts au Blockmann.

Comme les Français venaient pour remplacer les Russes, le Blockmann désigna 4 Français : Fayolle Gaston - Piétri - Bouvard et Beuvelet et nous commençâmes à veiller deux heures par nuit (deux heures de sommeil en moins). Mais ce travail n'était pas gratuit et nous fûmes heureux de savoir que tous les soirs suivants, nous recevrions un litre de soupe, après la distribution du casse-croûte. Je pense que pour moi ce fut une providence, car je ne pense pas avoir pu subsister autrement, n'ayant jamais reçu un seul des colis Croix-Rouge que mon beau-frère René Laurent m'envoyait chaque semaine. C'était un colis Croix-Rouge officiel et les S.S. se les attribuaient automatiquement, je l'ai appris bien plus tard.

Tout alla pour moi, normalement jusqu'à fin Décembre 44, bien entendu il y avait toujours autant de camarades qui disparaissaient fauchés par les coups, la maladie ou l'absence de moral. Je me rappelle que début Juin 44 lorsque l'on apprit le débarquement en Normandie, certains s'étaient mis à calculer la date de leur libération :

- Tu verras, dans deux mois les Allemands seront à genoux et nous serons délivrés.

Je leur répondais :

- Je ne vois pas l'affaire comme vous, les Allemands sont encore très forts et si l'on est délivré au mois de Juin 45, ce sera très bien, il faut tenir le coup au moins jusque là.

J'avais en partie raison mais je ne sais pas si j'aurai tenu le coup, car le 23 Avril 1945, quand les Américains nous délivrèrent, je ne me donnais pas 15 jours à vivre, je pesais 38 kilos, j'avais perdu 27 kilos en un an. Malheureusement pour ceux qui s'étaient donnés un laps de temps plus court, les deux mois sans libération, passés, ils se laissaient mourir de désespoir… le bon moral étant indispensable pour survivre.

Il faut bien dire que notre avenir était vraiment à court terme, il ne se passait pas une semaine sans que nous assistions à des pendaisons, exécutions qui se faisaient toujours dans la souffrance car les condamnés étaient schlagués : 25 - 50 - 100 coups de Gummi avant d'être pendus certains complètement inconscients.

Je me rappelle que André Chrétien reçut 25 coups de Gummi pour avoir manqué des forages dans une carlingue, (dénoncé par le mignon Russe du Kapo), il me montra ses fesses un an après, elles étaient encore bleu marine et longtemps, à sa démarche courbée, j'ai cru qu'il était perdu. Je lui remontais le moral comme je pouvais, enfin il reprit le dessus et revint en France.

Mais c'est moi qui succombais au mois de Janvier 1945, ayant contracté une maladie que les médecins français appelaient la dévitaminose. Des bubons que je croyais pesteux se mirent à se développer sur mon corps, ma tête et mon visage y compris, j'en comptais dix dont trois sur le visage et dans les cheveux, pas de température, donc pas assez malade pour aller au Revier (Infirmerie du camp), je me contentais d'aller tous les soirs pendant deux semaines me faire panser au Revier, le seul traitement fut une pommade aussi noire que mes bubons et pansement avec des bandes de papier qu'on aurait dit hygiénique.

Quand ces bubons atteignirent mon visage, je me regardais dans une vitre et me voyant plus affreux que "Quasimodo" j'ai pensé un moment me suicider tellement j'étais laid. Me rendre vers la clôture électrifiée ou me faire descendre par les miradors c'était très facile… Mais je réagis, je m'étais fabriqué avec un clou de 7 cm une grosse aiguille à laine et je m'en servais après l'avoir passée à la flamme pour me percer le bubon que j'avais à la joue, je le perçais de part en part, de la boue noire et nauséabonde en sortie, plusieurs centimètres cube je pressais dessus jusqu'à mettre mon épiderme à plat et j'attendis le résultat, bien sur, ça me faisait moins mal, et le lendemain, je vis la peau se transformer peu à peu en croûte, qui tomba quelques jours plus tard. Je n'hésitais plus et traitais mes autres bubons de la même façon.

A l'heure actuelle seules de petites cicatrices blanches en marquent les emplacements. Je ne fus pas le seul à avoir ce genre de maladie dans le camp, mais j'expliquais à ceux qui en étaient atteints ce qu'il fallait faire pour s'en sortir.

S'il fallait se défendre contre les chutes du moral ou les maladies, il fallait aussi se défendre contre la pluie et le froid, c'était pour beaucoup une question de vie ou de mort, car aux mois de Janvier et Février 1945, il fit jusqu'à moins 30° sous zéro. Et l'aiguille à coudre que je m'étais fabriquée me servit à doubler tous mes vêtements.

J'avais une veste civile marron avec doublure intérieure, je plaçais et cousais proprement une couche de lainage récupéré sur un vieux pull over, que j'avais trouvé dans une poubelle, entre la doublure et le tissu de la veste. Mon gilet était doublé à l'intérieur par un autre gilet. Enfin ayant trouvé un morceau de toile cirée, je l'introduisais dans le haut de mon manteau rayé, entre la doublure et le tissu, me couvrant ainsi le haut de la poitrine, les épaules et le dos et rendant ce vêtement imperméable à sa partie supérieure. Par grand froid, je me bandais les jambes de molletières en papier qui ne tenaient qu'une journée mais avaient l'avantage de me protéger du froid, il fallait être débrouillard pour survivre.

Ce que nous redoutions le plus était l'appel du soir qui en principe se faisait sur le terre-plein du block V pour ce qui me concerne, il durait normalement de une demi-heure à une heure, mais quand les S.S. ne trouvaient pas leur compte, tous les blocks se retrouvaient rassemblés sur l'Appelplatz et l'appel durait quelquefois quatre heures, quatre longues heures dans le froid la neige ou la pluie, en silence, au garde-à-vous, la tête découverte, beaucoup tombaient inanimés qu'il fallait soutenir et maintenir debout.

Ce même rassemblement général se faisait aussi en cas d'exécution, un numéro quelquefois deux était appelé à la cantonade, chacun écoutait attentivement où se regardait réciproquement pour voir si ce numéro matricule n'était pas celui d'un voisin ou celui d'un copain… Ce numéro, cet homme appelé, pouvait être pendu pour toutes sortes de raisons : sabotage (le moindre bout de ferraille sorti de l'usine en était passible), tentative d'évasion (repris, on était pendu à tout coup), voies de fait sur un Kapo à plus forte raison sur un S.S. Mais ses pendaisons n'étaient pas gratuites, elles étaient agrémentées, si je puis dire, d'une bastonnade afin de faire crier le supplicié. 25 - 50 - 100 coups étaient courant, et on pendait bien souvent des camarades inconscients.

Il ne se passait pas de semaine sans que cette macabre cérémonie ne se fasse. La plus spectaculaire fut celle du 24 Décembre 1944. La veille les S.S. avaient fait planter un immense sapin vert d'au moins dix mètres de hauteur, ce sapin était décoré de guirlandes électriques du plus heureux effet. Je rageais intérieurement, je me disais : "Les salauds veulent nous rappeler que c'est Noël et veulent qu'on pense à nos familles, à nos enfants".

Je n'avais pas besoin de sapin pour le faire car n'ayant aucune nouvelle d'eux, j'avais tout lieu de penser qu'ils étaient arrêtés et que j'en étais la cause, alors que j'avais tout fait pour que la Gestapo les ignore, puisque je me disais divorcé au moment de mon arrestation; cette idée ne quittait pas ma pensée et me torturait intérieurement..

Et bien la décoration de ce sapin de Noël fut améliorée, car pendant que nous étions au travail de jour, six Kapos allemands furent pendus en présence des Nachtchists (ceux qui travaillaient de nuit). Ils furent mis torse nu, sortirent du bunker accompagnés de S.S. et pendus sans autre forme de procès… Mais ces 6 Kapos allemands avaient, deux mois auparavant, cambriolé la Kantine (petit magasin, où il y avait des articles de première nécessité tel que : tabac, sel, cumin, boîtes de conserve), où l'on pouvait acheter avec des marks de camp, (à la condition d'en avoir).

A titre indicatif, j'ai eu en guise de paie, au mois de Juillet et Août 1944, deux fois 3 marks de camp. Avec ces 3 marks, j'ai pu me payer 3 sachets de 10 gr. de sel. Par la suite il n'y eut plus de paie, alors, pour nous pauvres ouvriers, plus question de Kantine qui ne pouvait servir dès lors qu’aux Allemands.

Pour en revenir aux 6 pendus de Noël 1944, certains membres d'un certain parti ont prétendu que, dans le nombre des suppliciés, il y avait 5 Russes et 1 Français. Je contredis formellement cette assertion car c'est le Schreiber de camp Willy qui m'informa de la chose, et il est prouvé que ces pendus portaient leur chevelure longue, et n'avaient pas été battus du moins en public, donc Allemands. Car, nous, les déportés non Allemands, nous étions tous avec le crâne rasé, ou une tranchée à la tondeuse dans la masse des cheveux qui nous faisait ressembler à des hurluberlus, ou alors le contraire : on nous laissait les cheveux à la façon de punks avec une crête sur le crâne, celui-ci étant pour le reste étroitement rasé et nous faisait ressembler à des Iroquois, on nous tournait en ridicule en empêchant les évasions du même coup.

Pour la morale de cette pendaison : je crois que la sanction était méritée, mais que les S.S. avaient surtout voulu nous faire peur et nous saborder le moral.

Je viens de vous mentionner le bunker, c'est la prison du camp qui se trouve derrière le Revier, on y accède par une allée pavée qui nous mène à une grande porte en fer qui peut permettre l'accès d'un camion.

Le bunker a la forme d'un grand rectangle long comme deux de nos blocks, c'est-à-dire 100 mètres, large d'une quinzaine de mètres il est divisé sur toute sa longueur en deux zones : une partie, un peu plus de la moitié, c'est la cour dans laquelle on promène les prisonniers, l'autre moitié, sur toute la longueur un bâtiment, sans fenêtres extérieures qui contient une soixantaine de cellules. C'est dans la cour qu'on pend les condamnés et dans les cellules qu'on abat d'une balle dans la nuque ou d'une piqûre de phénol faite par le Docteur Schmitz. Les renseignements que je donne m'ont été fournis par Armand Mottet qui passa tout le temps où il resta à Flossenburg dans ce bunker, attendant la mort qui ne voulut pas de lui puisqu'il revint en France et vécut encore jusque dans les années 1970. Il devint maire d’un village de Champagne.

Le bunker était entouré d'un mur de 4,50 m. de hauteur surmonté d'un réseau de barbelés électrifiés ; à ma connaissance il n'y eut jamais d'évasions car cet ensemble était surplombé de deux miradors avec mitrailleuses, l'un était à 10 mètres, l'autre à 50 mètres. Ce bunker fut tristement célèbre et concrétisée la réputation de camp d'extermination attribué à Flossenburg. Compte tenu de la situation de Flossenburg relativement loin de tous les fronts, le bunker ou maison d'arrêt du camp, convenait parfaitement bien aux nazis pour l'exécution secrète des adversaires du régime. D'Avril 1944 au 20 Avril 1945 eurent lieu des centaines d'exécutions secrètes, on exécuta jusqu'à 90 personnes par jour. Près de 2000 exécutions, eurent lieu.

Outre les exécutions dont j'ai parlé plus haut, et qui eurent lieu dans le camp principal, par pendaison, ou dans les, et qui se montent de Juin 1944 au 18 Décembre 1944 au nombre de 131 SB (Sonder Behandlung) "traitement spécial" qui fut relevé dans les registres d'effectif du camp. La majeure partie des candidats à la mort au "Lagerbunker" était constituée de femmes, d'hommes et d'enfants qui n'avaient jamais été détenus dans un K.L.

"Les personnes suivantes furent internés dans ce bunker : Mr le Dr Kurt Schuschnigg; ancien Chancelier fédéral autrichien avec sa femme Véra et sa fille de quatre ans Sissy - le Docteur Hzalmar Schacht ancien Ministre des Finances de Hitler - Franz Von Kersztes - Fischer, Ministre hongrois de l'Intérieur et son frère le Général Ludwig Kersztes - Fischer Aide de Camp du Régent de Hongrie Horthy - Le Generaloberst (Général de Corps d'Armée) Franz Halder, chef du Haut Etat-Major de Hitler jusqu'en 1942 - Le Général Georg Thomas, Conseiller Économique de Keitel - Le Prince Albert de Bavière, avec douze membres de sa famille - Le Prince Philippe de Hesse, Président du Gouvernement du district de Hesse-Nassau - Mr Joseph Müller (dit "Ochsesepp" c'est-à-dire "le Boeuf") Résistant actif qui fut après la guerre co-fondateur de la C.S.U. (Union Chrétienne Sociale) en Bavière - Mr Gustav Calmins, Sous-Directeur des Finances de Lettonie, arrêté pour activités clandestines - Hans Lundig, Capitaine du Service Secret Danois pour espionnage au Danemark et en Allemagne - Lieutenant de l'Armée Anglaise, le Danois Max Johans Mikkelsen pour espionnage et subversion au Danemark - Mr Jorgen Mogensen, Vice-Consul danois à Danzig - Adolf Théodore Larson, Danois affecté par les Anglais à des missions militaires clandestines - Capitaine Armand Mottet, espion gaulliste en France.

Bon nombre de ces personnalités s'en tirèrent vivantes et évacuèrent le camp le 19 Avril 1945 avec 750 autres déportés nouveaux, en direction de Dachau qu'ils n'atteignirent jamais. Auparavant la prison du camp fut nettoyée au début d'Avril 45 en exécutant tous les prisonniers gênants. Ceux qui avaient participé à l'attentat contre Hitler le 20 Juillet 1944 : l'Amiral Wilhelm Canaris, Chef du Service Renseignement de la Reichwehr - le Général de Brigade Hans Oster - le Juge aux Armées Dr Karl Sack - le Capitaine de l'Abwehr Ludwig Gehre - le Pasteur Dietriech Bonhoerrer - le Général Von Rabenau - le Capitaine de Réserve Dr Theodor Strunck.

L'exécution eut lieu par pendaison aux crochets de la cour de la prison et dura une bonne demi-heure. Le 9 Avril 1945, l'Amiral Canaris fut exécuté le dernier.

Mais auparavant il y eut des exécutions, pendant toute l'année 1944, et jusqu'au mois d'Avril 1945 immédiatement avant l'évacuation du camp on exécuta jusqu'à 90 personnes par jour dans la cour de la prison. En particulier le 12 Juin 44 un Major canadien et un Officier anglais furent fusillés. Le 29 Mars 45 furent pendus 13 Officiers Alliés largués sur la Normandie immédiatement avant le débarquement en civil et qui avaient été arrêtés comme partisans, il s'agissait d'un Américain, d'un Canadien, de six Britanniques et sept officiers français et belges. Ce sont les administrateurs de prison S.S. Erhard Wolf et Karl Weihe qui étaient les bourreaux (retrouvés par les Américains, ils furent exécutés pour leurs crimes en 1947). Il est prouvé à l'évidence que le surveillant de prison Karl Weihe pendait 3 Polonaises le 5 Janvier 1945, elles appartenaient à la Résistance de Varsovie.

En Février 1945 on pendit à l'aide des 5 crochets qui servaient de gibets 193 combattants tchèques de la Résistance de Brno en même temps que leurs familles.

En Mars on exécuta 90 membres de l'Armée Vlassov y compris femmes et enfants. Le Commandant en Second abattit personnellement vingt soldats de l'Armée Vlassov, l'un d'entre eux portait les insignes de grade d'un Commandant de corps de blindé russe.

Il y eut aussi des officiers de haut rang de la Wehrmacht parmi lesquels au moins neuf officiers généraux. Ces exécutions ayant lieu sous le sceau du secret, aucun nom ne nous parvint, ils ne figuraient pas sur le registre des effectifs retrouvé après la guerre. Il faut dire aussi que ces personnalités étaient affublés de pseudonymes par exemple le Prince Philippe de Hesse portait le nom de "Wildhof "(chalet de chasse) et le Dr Kurt Schuschnigg fut appelé "Auster" (huître) ce qui rendit plus difficile les identifications par la suite. Pour ce qui concerne ce dernier et sa famille ils ne furent pas exécutés et quittaient le 19 Avril 1945 pour Dachau mais furent sans doute récupérés par les Américains avant d'y arriver…"

C'est fin Février 1945 que mon camarade Claudius Paris et moi nous nous fîmes prendre pour sabotage - pendant 8 mois le Kontroler polonais qui devait s'assurer de la valeur de notre travail : 150 rivets de fer doux à écraser, pour fixer deux pièces de métal, une d'acier, l'autre de duralumin, dont l'ensemble servait d'embase aux ailes du Messerschmitt 109 (avion de chasse), n'avait jamais détecté d'anomalie. Or ce jour-là il trouva un rivet ovalisé. Le Kapo qui était un Tchèque, Tadek, Professeur à l'Université de Prague, entra dans une colère folle quand il fut mis au courant et nous retourna les 30 kilos de métal incriminé par la voie des airs. J'eus le temps de voir arriver le projectile et me protégeais la figure de mes deux avant-bras croisés, je reçus le 1er choc et mes bras se couvrir de bleus, mais je n'avais pu la saisir et la pièce rebondit sur le visage de Claudius qui en position de travail me faisait vis-à-vis, et qui n'avait pas eu le temps de se protéger, le métal lui fendit la bouche et fit tomber quelques dents. Le Kapo tchèque devant le sang qui coulait du visage de mon camarade, alors qu'il gueulait "Sabotage ! Sabotage ! "se calma assez vite car ayant blessé un prisonnier les S.S. risquaient de s'en prendre à lui. Il fit panser mon camarade avec la trousse de sécurité de l'atelier et pour moi m'envoya en corvée de tinette avec un camarade russe.

La tinette en question était une caisse en bois, toute dégoulinante de ce que vous pensez et qui pesait bien dans les 80 kilos, cette caisse était supportée par deux solives qui risquaient à tout moment de casser sous le poids. Un S.S. avec l'arme à la bretelle nous prit en surveillance et nous accompagna sur un trajet d'un kilomètre cinq cent en dehors du camp en bordure de jardins maraîchers. Bien que nous nous soyons arrêtés plusieurs fois nous étions crevés, mais le S.S. avait été compréhensif et sans doute à cause des odeurs nauséabondes, se tenait à plus de 20 mètres de nous.

Durant le trajet aller-retour j'avais repéré sous la clôture électrifiée, un genre de fossé qui s'était creusé dessous, par suite des pluies torrentielles qui avaient précédé notre sortie de l'Abteilung III, je pensais m'en servir pour tenter de m'évader lorsque nous rentrions de nuit le soir même. Hélas quand cinq heures plus tard je pensais plonger rapidement dans le trou que j'avais repéré, le fossé était comblé. J'aurai tenté le coup car je savais que mon sabotage arrivant aux oreilles des S.S. j'aurai été sûrement pendu, parce qu'ils ne devaient pas ignorer la perte de leurs M.E. 109, lorsque les ailes s'arrachaient de la carlingue, ils auraient vite fait le rapprochement. En fait le Kapo de l'atelier III ne me voulant plus sous ses ordres, je fus muté à la Straffkompagnie par mesure disciplinaire dès le lendemain. Mais c'est bien plusieurs centaines d'avions que nous détruisîmes ainsi, les Allemands l'ont reconnu sans en découvrir l'origine; heureusement pour mon camarade Claudius et moi-même.

Appelé aussi Straffkommando, cette section de 30 hommes ne contenait que des punis, et était chargée de toutes les tâches les plus lourdes ou les plus difficiles, en particulier était chargée de transporter des éléments d'avion M.E. 109 d'un atelier à un autre, sans autre moyen de transport que les bras de ces condamnés à la mort plus ou moins brève. En principe compte tenu des conditions atmosphériques du mois de Février 1945, la neige et le froid - 30°, des coups du Kapo qui opérait avec un manche de pioche incassable, les camarades tombaient les uns après les autres et étaient achevés au sol. Le Kapo qui était du block V était un fou démoniaque, dès qu'il avait donné un ordre, le bâton tombait sur les têtes et sur les dos, que l'ordre soit exécuté ou pas. Est-ce que c'était parce qu'il me connaissait ? Il ne me toucha jamais !

Nous étions chargés de pièces de dimensions diverses, comme des baudets, quelquefois nous étions plusieurs pour porter des éléments d'avions trop lourds tels que des ailes ou des carlingues d'avion, mais où nous souffrîmes le plus ce fut pour transporter des échafaudages sur lesquels on construisait la carlingue des M.E. 109, ces bâtis pesaient plus de deux tonnes, et il fallut les déplacer de plus de 500 m. du bâtiment Delta à un autre atelier. Le sol était verglacé et il tombait une pluie froide qui se gelait au sol, nous patinions sous ces maudites ferrailles et les coups de manche de pioche du "Fou" nous tombaient dessus, (je ne voyais pas autrement l'enfer de Dante). Des crânes fendus, le sang giclait ; c'est un S.S. qui passait qui arrêta le "Fou" et qui nous fit prendre quelques repos, toujours sous la pluie. Dès ce moment je me mis à tousser et je fus, comme il fut constaté médicalement par la suite, atteint de tuberculose, avec 3 cavernes aux poumons. Je l'ignorais bien sûr, mais arrivant à la fin du mois fatidique je ne donnais vraiment plus cher de ma peau… Mais comme dans un roman, tout cela s'arrangea le soir même, après 25 jours de Straffkommando. Car, le soir, je continuais à donner mes cours de français à mon camarade allemand prénommé Willy et le secours vint de son côté.

En effet, me trouvant une mine de déterré car j'étais très fatigué. Il me dit :

- Tu as une drôle de tête ce soir, tu es malade ?

Je lui répondis :

- Non je ne suis pas malade, mais je suis au Straffkommando depuis 25 jours et je suis très fatigué.

- Tu es fou je t'avais dit de me prévenir quand tu aurais un problème. Attends-moi dans un quart d'heure je suis là. Je vais voir ce que je peux faire.

Le temps pour lui d'aller jusqu'au block I (Administration du Camp) et de revenir au block V, il me tendit un bulletin de mutation intérieure et me dit :

- Demain tu te présenteras au Kommando Altenhamer, c'est un bon kommando, tu verras.

Je le remerciais vivement. Il m'avoua ensuite être Schreiber de camp (chargé des affectations), ce que j'avais toujours ignoré, car il ne portait aucun brassard pour le distinguer des autres administratifs du camp. En fait il m'avait bel et bien sauvé la vie, mais je n'ai jamais pu, bien que l'ayant recherché, lui prouver ma reconnaissance, s'il est encore vivant, il doit se trouver en R.D.A.

Le lendemain je rejoignais le groupe qui devait descendre au Kommando Altenhamer. Nous étions une cinquantaine, mais très peu de Français. En rangs par 5 accompagnés des Kapos et des S.S. avec chiens, nous traversions tout le village de Flossenburg, par l'unique rue à l'époque qui traversait l'agglomération du Nord au Sud, passant d'abord devant le temple protestant, ensuite devant l'église catholique, puis la gare, d'où un autre Kommando Bahnhof chargeait et déchargeait, au profit du KL, des pièces d'avions ou des pierres taillées de granit (le meilleur granit d'Allemagne).

Environ 500 m. plus loin nous arrivions dans la petite commune d'Altenhamer et là, dans un hangar ouvert dans la journée aux deux extrémités et entouré de barbelés avec miradors, j'eus la surprise de découvrir des monceaux d'instruments de bord d'avions (anémomètres, tachymètres, altimètres, indicateurs de pression d'huile, compte-tours, thermomètres, etc…). Un Meister (civil allemand contremaître) m'expliqua que tout ce matériel provenait des avions allemands qui avaient été abattus, ou qui quelquefois perdaient leurs ailes aux essais. (Je riais sous cape, car j'y étais pour quelque chose). On me remit des tests sets, on me précisa que les contrôles devaient d'une extrême précision, et entre autre chose : que la moindre fêlure des écrans de verre dont tous ces instruments étaient équipés était un cas de réforme et envoyés à la ferraille. Aussi je ne m'en privais pas, insistant lourdement auprès des Meisters quand l'appareil était bon, avec un verre cassé. La réponse du Meister était toujours la même :

- Nicht gut, werfen ! (Pas bon, jeter !).

Combien de ces instruments de bord impeccables finirent à la poubelle avec un petit coup de marteau sur leur verre protecteur… Il fallait que je sabote, c'était ma seule façon de faire la guerre. Bien entendu il n'aurait pas fallu que je me fasse prendre, car cette fois-là, c'était bien la potence qui m'attendait… Je ne fus pas pris mais vers le 15 Mars je devins malade et ma température atteignit le 40° ce qui me donnait le droit d'être transféré au Revier comme malade.

Je remontais péniblement au KL, le soir, soutenu par les épaules de deux camarades, sous les pierres et les crachats que les jeunes enfants du village ne manquaient pas de nous envoyer. (Il est vrai que pour eux nous étions des bagnards (die Gross Bandit) des ennemis de leur patrie… Au block j'obtenais sans difficulté le bon d'entrée au Revier, sans lequel on était impitoyablement jeté sans soins dehors. Beaucoup de mes camarades en ont fait la triste expérience, hélas !

Je me présentais au Revier au moment de l'appel du matin et fus reçu par un médecin tchèque. Après examen, il diagnostiqua à la vue des quelques piqûres de poux que j'avais sur le corps : typhus exanthématique. A poils j'étais conduit au block 13 qui, séparé en deux côtés, contenait à gauche (A Flügel) des typhiques et à droite (B Flügel) des tuberculeux et autres malades. Je fus une quatrième fois, depuis que j'étais déporté, rasé de la tête aux pieds et passé au grésyl. Toujours sans vêtements on me fit monter dans un lit de bois à deux étages, j'étais dans la partie supérieure. On me remit deux cachets blancs que j'avalais avec un peu d'eau. Je devais rester quinze jours dans ce lit, tandis que je voyais mourir autour de moi ceux, véritablement atteints du typhus, me demandant toujours quand ce serait mon tour.

Comme repas une espèce de soupe au tapioca au lait, midi et soir.

Comme remède toujours ces deux cachets. Pendant ces quinze jours, je trouvais dans les toilettes de ce block, chaque matin des tas de cadavres, plus de vingt par nuit. Mais je crois que c'est le moment de faire le point du nombre des prisonniers qui furent exterminés à Flossenburg.

Selon que la source soit d'origine allemande de l'Ouest ou du comité des camps en 1945, on oscille entre 30000 et 73296 morts, bien qu'à Varsovie on mentionne 81000 morts pour le KL de Flossenburg. Personnellement je pense que 73296 morts est plus près de la vérité.

C'est paraît-il le Service International de la Croix-Rouge à Arolsen qui a déterminé le chiffre de 30000 en se basant sur les chiffres que les nazis auraient soi-disant archivés. Pour la période du 1er Mai 1938 au 30 Septembre 1942, c'est le Service d'Etat-Civil du village de Flossenburg qui enregistre les décès. On décompte 2083 noms, mais les 800 prisonniers de guerre soviétiques exécutés entre 1941 et 1942, victimes de "l'Instruction Relative aux Commissaires" n'ont pas été décomptés. Comme les 200 autres prisonniers de guerre qui, preuves à l'appui, sont morts dans la même période ; ils portaient des matricules de prisonniers de guerre et n'ont été mentionnés nulle part, on s'explique alors facilement pourquoi l'Etat-Civil de Flossenburg village, refusa par la suite l'enregistrement des décès.

Il fut alors facile à l'organisation des S.S. de prendre les disparitions de prisonniers à leur charge et c'est surtout à ce moment-là que le KL de Flossenburg devint un vrai camp d'extermination. Car en plus des sévices du camp proprement dit, venaient s'ajouter les exécutions sommaires du sinistre Bunker (prison intérieure du KL), subies par les prisonniers notoires par leurs fonctions officielles connues. De 1944-1945 on en compte deux mille, comment peut-on croire qu'entre 1942 et 1944 il n'y en ait pas eu au moins autant de décès parmi les prisonniers. J'ai été pendant presque un an dans le block V (un bon block), et j'ai constaté "de visu" que chaque matin il y avait : 5 morts décédés pendant la nuit. On peut admettre qu'il y en avait au moins autant dans les 22 autres blocks, ce qui fait 115 morts. En un an 115 x 365 = 41975 décès et si l'on ajoute tous les morts volontairement oubliés par les S.S. on arrive et l'on dépasse même les 73296 déclarés par le Comité des Camps de 1945.

A la fin de la guerre on comptait 5451 corps inhumés sur le terrain même du camp. Environ 200 ont été inhumés dans le cimetière d'honneur du village de Flossenburg, ce sont les derniers malades du Revier qui sont morts après la libération du camp par les Américains. Dans divers lieux on a découvert au moins 1300 cadavres. A Neunburg Vorm Wald, (canton de Schwandorf), on a découvert 610 inconnus. Rapatriés dans les années 1950, 102 corps identifiés. Mais il existe, en Allemagne et en Tchécoslovaquie, des coins de terre qui contiennent des centaines de corps qu'on ne retrouvera jamais. Que sont devenus les 16000 hommes qui partirent vers le KL Dachau, où on ne compta à l'arrivée le 24 Avril 1945 que 205 hommes ? Les autres disparurent massacrés le long des routes - sans compter ceux qui disparurent en fumée, plusieurs centaines brûlés dans le bûcher qui 50 ans après laisse encore au sol une pyramide de cendres de 10 mètres de côté et de 2 mètres de haut sur le site même du K.L. de Flossenburg. Si on fait le compte, nous sommes bien près du chiffre de 81000 mentionné par nos camarades Polonais sur leur mémorial d'Auschwitz…

J'étais toujours alité parmi les typhiques du block 13 lorsque le 16 Avril dans la matinée, deux Spitfires anglais firent un passage en rase-mottes sur le camp de Flossenburg. De ma place je vis nettement l'avion le plus proche qui passait sans tirer un coup de feu à la verticale du mât qui servait de potence aux pendaisons, et je distinguais nettement sa cocarde tricolore peinte sur le côté gauche de son fuselage. C'était sans doute des avions de reconnaissance, car ils n'avaient pas de bombes sous leurs ailes. Des avions américains auraient eu une étoile peinte sur leurs carlingues. Il y eut à partir de ce moment-là un vent de déroute parmi la population S.S. du camp et une explosion de joie parmi les prisonniers qui voyaient la délivrance toute proche. Des drapeaux blancs furent installés sur les toits des bâtiments principaux et même sur le P.C. du Commandant S.S. Le Bataillon S.S. se retira dans la forêt toute proche… Malheureusement les S.S. qui avaient eu le temps de se renseigner (les Américains se trouvant à 80 km), revinrent dans la nuit et reprirent position autour du camp).

Jusqu'au 20 Avril les S.S. en profitèrent pour faire évacuer le camp par groupe de plusieurs centaines d'hommes, toutes les archives furent brûlées et ceci dès le 8 Avril. De plus tous les extérieurs qui arrivèrent à Flossenburg ou évacués des grands camps de l'Est ne furent plus immatriculés ; j'ai vu des camarades portant des numéros supérieurs à 120000, ce qui prouve pertinemment qu'ils n'étaient pas du camp et qu'en fait les effectifs du camp dépassaient largement les 20000 hommes.

Pendant cette période, à partir du 8 Avril 45, les exécutions au Bunker allèrent grand train : 13 Officiers Alliés qui avaient été largués sur la Normandie, immédiatement avant le débarquement, pour rejoindre les maquis et qui furent découverts furent pendus : un Américain, un Canadien, six Britanniques et 7 Officiers Français. D'autres Européens payèrent leur tribut : 3 femmes polonaises et leurs 2 enfants - 12 et 13 ans - 193 combattants tchèques de la Résistance de Brno et leurs familles - 90 membres de l'Armée Vlassov avec leurs femmes et leurs enfants - 20 autres soldats russes de l'Armée Vlassov furent exécutés de sa propre main par l'Officier en Second Baumgatner - 9 Officiers Généraux allemands furent encore exécutés à cette époque, sous le sceau du secret absolu, aucun nom ne nous est parvenu par suite de la destruction des archives…

Je sortais du Revier pour la quarantaine le 19 Avril.

Il existait dans le camp un désordre effroyable : la cantine avait été pillée et j'assistais au pillage de la Kammer (magasin d'habillement) sans qu'il y ait de réaction du côté Kapos ni S.S. En fait, bon nombre de Kapos avaient été transformés en soldats de fortune, sous le serment de défendre la patrie; les S.S. leur avaient promis la liberté et affectés dans l'unité S.S. Dirlewanger. Les rations alimentaires étaient inexistantes quand le lendemain le camp fut évacué par les prisonniers valides, cela dura toute la journée. Par groupe de plusieurs milliers, en rang de cinq, les colonnes disparaissaient à nos yeux, dès qu'elles étaient passées à la hauteur du P.C. S.S. (immeuble qui subsistait encore en 1988), elles partaient vers le Sud, vers Cham à 120 km. pour rejoindre le KL de Dachau.

Les hommes étaient équipés d'une couverture et d'une musette en plus de leurs vêtements d'hiver, des sacs de blé avaient été ouverts et chacun devait puiser plusieurs poignées de blé en prévision de la route à faire. La quarantaine du Revier dont je faisais partie fut rassemblée dans l'enceinte de la quarantaine, en tenue de départ, comme les autres. Je priais Dieu pour que nous partions les derniers, afin de partir à la tombée du jour pour pouvoir profiter au plus vite de la nuit, pour m'évader. En fait j'avait piètre figure, car avec mes 38 kilos j'étais incapable de tenir debout sans appui, plus d'un quart d'heure.

Quand les colonnes furent parties, Max Koegel, Commandant S.S. avec plusieurs S.S. vint nous voir et nous annonça que nous ne partirions pas, par crainte de contaminer la population allemande. Nous devions attendre sur place qu'on nous libère, mais il nous interdisait de sortir et pour cela avait remplacé les S.S. des miradors par des Volkstürm (troupe de réserve), qui nous gardèrent bien, empêchant par leurs tirs toute tentative d'évasion. Seul un certain Fred Eckmann, Alsacien d'origine, réussit à sortir mais fut arrêté par la suite par les Américains, car il ne rejoignit la France que 6 mois après nous…

En tant que seul Officier, je fus désigné comme responsable des Français et dans un premier temps, un comité international fut formé. Nous séparâmes les différentes nationalités, les 50 Français et les Italiens (5) occupèrent le côté A Flügel du block 19 car nous pouvions alors nous disperser dans le camp.

La première nuit j'organisais un système de veille, craignant que les S.S. ne reviennent et nous passent au lance-flammes. Mais la nuit éclairée par les projecteurs des miradors fut calme. Pendant les trois jours qui suivirent nous nous mîmes en quête de ravitaillement, à part quelques raclures de cuisine il n'y avait que de l'herbe, de rares pissenlits et des kilos de grains de blé répandus sur l'ex-Appelplatz. Ce sont ces grains de blé gonflés dans l'eau bouillante qui furent les seules substances qui nous permirent de tenir jusqu'à l'arrivée des Américains le 23 Avril à 10 h 30.

J'étais dans le côté A du block 19 à m'occuper de mes camarades franco-italiens dont j'étais responsable, lorsque nous entendîmes plusieurs rafales d'armes automatiques et nous vîmes les Volkstürm quitter rapidement les miradors et disparaître dans la nature.

Sortant prudemment, je vis une demi-douzaine de soldats à casque rond et tenue kaki qui se dirigeaient prudemment vers la porte du camp. Un cri : "Les Américains !" mais déjà les Russes qui campaient dans le block I se précipitaient vers la porte du camp, la forçaient et l'ouvrirent toute grande. Continuant leur course ils se précipitaient sur le sous-officier qui marchait en tête de sa patrouille, armé d'un P.M., il ne se servit pas de son arme pour se défendre et soulevé par des squelettes ambulants fut porté en triomphe jusque dans le camp. Cet homme auquel j'eus l'occasion de parler était sergent-major et s'appelait Harry Lakube, il habitait, avant d'être mobilisé, au 255 Poplex Street New York City… Le premier moment d'allégresse passé, les responsables calmèrent leurs hommes et on put s'expliquer avec ce sous-officier. Nous lui dîmes que nous mourions de faim et qu'il y avait beaucoup de malades. Il appela par radio son chef de section, un Lieutenant qui nous rejoignit en Jeep un quart d'heure plus tard. Entre-temps la porte du camp avait été refermée et les homme de troupe américains dont voici les noms : James P. Falvey - James W. Campbell M.D. et William Mc Connahey M.D. s'amusaient à jeter du pain par-dessus la clôture pour filmer les bagarres que cela engendrait parmi les Russes qui se disputaient cette provende.

Le Lieutenant américain nous annonça qu'il avait réquisitionné la population allemande du village de Flossenburg afin qu'elle nous apporte le plus tôt possible de la nourriture. Deux heures après, le ravitaillement arrivait. C'était du ragoût à la viande bien grasse et aux pommes de terre. Je prévenais mes camarades Français de ne pas trop se jeter sur cette nourriture trop riche, peine perdue, plusieurs ne se maîtrisèrent pas et en abusèrent au point de se rendre encore plus malades qu'ils n'étaient ; certains en moururent car cette nouriture trop grasse, était un véritable poison pour des dysentériques... Ces derniers morts furent enterrés dans le cimetière d’honneur du village de Flossenburg au nombre d’environ deux cents, de toutes nationalités.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.c.Chapitre V

.c.Sous la protection de la

IIIème Armée Américaine

.C.Rapatriement

.c.Station à Auerbach dans un ancien Camp S.T.O

.C.Contrôle de la D.S.T. à Thionville

.C.Direction Libourne sans passer par Paris

 

.c.1945

A partir de ce moment, nous eûmes environ deux cents morts, pendant la dizaine de jours où le Service de Santé américain nous maintint au camp en quarantaine. Elle aurait dû être beaucoup plus longue, mais les Officiers cédèrent à nos prières et finir par engager le processus de rapatriement. Pendant ces 10 jours je fus employé par les Américains comme peintre de lettres, pour rédiger des panneaux indicateurs en diverses langues.

Comme je disposais d'un laissez-passer pour sortir du camp j'en profitais pour visiter la caserne S.S. D'abord le bureau du S.S. Sturmbahnnführer (Commandant) Max Koegel. Mis à part l'ameublement de bureau somptueux, il y avait derrière son fauteuil une peinture en pied du Führer Adolf Hitler grandeur nature. Je piquais une colère à sa vue et à l'aide du poignard S.S. qui se trouvait sur le bureau je le lacérais de haut en bas de plusieurs coups de poignard rendant ce tableau impropre à toute conservation. Je le regrettais par la suite car ce tableau avait sa place dans un musée. Par contre je récupérais la toile d'un petit tableau représentant le château de Flossenburg peint par Hugo Erfurt et dédicacé par le Commandant du camp le S.S. Sturmbahnnführer Karl Kunstler pour les fêtes de Juillet 1940. Je détiens toujours cette toile, c'est pour moi une véritable relique.

Je visitais aussi le mess et m'aperçus qu'une orgie avait dû précéder l'évacuation, des fonds de bouteilles de vin et d'alcool traînaient sur les tables où s'y trouvaient renversées, il y avait même de l'éther et de l'alcool éthylique. Dans une bouteille de bourgogne il restait un fond de liquide qui ressemblait à du vin, ne sachant plus quel goût avait le vin depuis quinze mois que j'en étais privé, je le portais sans réfléchir à mes lèvres : "pouha !" c'était du grésyl qui me brûla instantanément la langue et le palais, je crachais immédiatement et me rinçais la bouche avec de l'eau. Heureusement je n'en avais pas avalé une goutte, mais pendant plusieurs jours je restais avec une bouche enflammée. J'ai risqué par ma gourmandise de finir ainsi mon séjour sur terre, dorénavant, je flaire le liquide avant de le boire.

Je visitais également d'autres baraques et tombais sur des monceaux de vêtements, de chaussures, de matériel orthopédique, de cheveux, de montres, portefeuilles, couteaux, etc… Je ne sais ce qu'est devenu ce matériel. Dans les chambres mansardées au-dessus des bureaux où je travaillais, dans le P.C. Régional S.S. en granit, étaient situées les chambres des "Aufseherin" (surveillantes) que nous appelions entre nous les "souris grises". Ces chambres ressemblaient à des chambres de maison closes par les décorations et tableaux érotiques avec lesquels elles étaient décorées, les occupantes devaient certainement être des filles faciles sinon de joie, sans doute que le "bordel" situé en bout du block 14 et tenu par 12 femmes déportées, prostituées de force, ne suffisaient pas à ces messieurs les S.S.

Après de multiples visites médicales des désinfections et des douches, l'autorité américaine décide de transférer les Français dans un ancien camp de S.T.O. à Auerbach, nous fûmes embarqués dans des G.M.C. débâchés, il tombait une petite pluie fine mais nous nous en moquions, nous étions conduits vers la France. Il nous fallut déchanter puisque nous nous retrouvâmes dans ce camp S.T.O. désaffecté, c'est là que nous avons pu faire la différence avec celui que nous venions de quitter.

Nous étions dans des chambres d'une quinzaine de lits individuels avec matelas confortable, draps et couvertures. Dès notre arrivée le Commandant Fournier nous prit en charge et après un petit discours de bienvenue s'enquit de ce dont nous avions besoin. Nous reçûmes dans un premier temps des serviettes de toilette, savon et chaussures. Le camp était à 500 mètres de la ville de Auerbach et nous fûmes autorisés à nous rendre en ville. Je me fis soigner les dents dans une clinique tenue par des religieuses et le seul Dimanche où nous restâmes là, nous pûmes nous rendre à la grand'messe dans l'unique église de ce gros bourg.

Nous avions reçu du Commandant Fournier chacun 20 marks ce qui nous permettait de faire de petits achats urgents. Nous restâmes là jusqu'au 15 Mai 1945, ravitaillés en rations "K" par les Américains. Nous étions parvenus à Auerbach par des routes détournées sans doute à cause des ponts détruits, nous avions au départ de Flossenburg traversé Weiden - Pressah - Grafen Wöhr (immense camp militaire allemand) - Eschenbach pour nous arrêter à Auerbach.

Quand nous partîmes le 15 Mai 45 dans des G.M.C. débâchés conduits par des Noirs Américains, nous avons utilisé des autostrades, les camions roulaient à plus de 100 km/heure et nous faisaient peur. Nous traversâmes Nuremberg en ruines c'était très impressionnant, puis Bamberg pour parvenir à Wurtzbourg en début d'après-midi. En fin d'après-midi on nous sélectionna, les plus malades devaient partir par avion et moi j'étais du nombre de ceux qui partaient par le train. Ce fut dès ce moment la grande dislocation et je me retrouvais avec une dizaine d'anciens de Flossenburg, dont Meyer d'Audun le Roman, et 4 Perpignanais dont je ne me rappelle plus le nom…

Pendant le temps où nous étions restés à Auerbach j'avais eu le loisir de confectionner un petit drapeau français de 80 cm. sur 50 cm. avec une belle Croix de Lorraine bleue. Ce drapeau me servit beaucoup pour rassembler les Français pendant notre voyage vers la France, qui dura jusqu'au 19 Mai, jour où nous fûmes réceptionnés dans une caserne de Thionville. Nous étions 40 par wagons de marchandises et il y avait non seulement des déportés, mais aussi des S.T.O. et même des Alsaciens-Lorrains qui avaient servi dans l'armée allemande plus ou moins contraints. Nous recevions chaque matin notre ration "K" pour la journée. Notre train s'arrêtait souvent de jour comme de nuit et nous avions le temps de faire notre petite cuisine, les gens s'égayaient même à plusieurs centaines de mètres de la voie, un coup de sifflet de la locomotive nous rappelait vite dans le giron du train…

Nous passâmes par Frankfürt - Koln - Koblenz et Trier… Nous séjournâmes dans une caserne de Thionville pas très éloignée de la gare. Dès l'arrivée nous fûmes interrogés par la D.S.T. et nous remplîmes un questionnaire. Nous reçûmes une carte de rapatrié et un peu d'argent et selon notre destination finale nous fûmes dirigés le lendemain de bonne heure sur différents trains. Me rendant en Dordogne, je fus mis dans un train à wagons de voyageurs qui se dirigea d'abord sur Charleville mais en s'arrêtant à peu près à toutes les gares et en particulier là où des rapatriés devaient descendre. On s'arrêta à Audun-le-Roman, à quelques kilomètres avant Longuyon mon camarade Meyer descendait là, il y avait été Conseiller Municipal. En gare toute la population de ce gros bourg était là, la musique municipale en particulier, qui nous joua une vibrante Marseillaise. C'était la première depuis 15 mois, j'en fus si ému que j'en pleurais de joie.

Après Charleville nous passâmes à Reims où je remis en gare à une dame de la Croix-Rouge un petit mot griffonné sur un papier de fortune, pour prévenir mon père et mes soeurs qui habitaient Nogent L'Abbesse, que j'étais rentré en bonne santé et que je descendais retrouver ma femme et mes enfants en Lot-et-Garonne à Agen. Mon père fut effectivement prévenu par cette dame. Notre train évita Paris et s'arrêta de nuit à Massy-Palaiseau. Nous repartîmes le matin en direction de Bordeaux.

Maintenant nous allions plus vite et on s'arrêtait dans les grandes villes Étampes - Orléans - Tours - Poitiers - partout la Croix-Rouge avait organisé des centres d'accueil, où il y avait à boire et à manger à gogo (on n'avait plus besoin de toucher aux rations "K "). A Libourne on me fit descendre, à la nuit tombante et comme j'annonçais ma destination première : Conne de Labarde, là où j'avais caché femme et enfants quelque temps avant mon arrestation, un chauffeur de taxi, Mr Samy, d'Eymet, qui me connaissait, me prit en charge et nous roulâmes à fond de train.

A Castillon la Bataille un bal populaire barrait la route (c'était un bal au profit des Déportés) les danseurs ne voulaient pas nous laisser passer, mais quand Mr Samy annonça la couleur, ils voulaient qu'on trinque à leur santé, mais quand ils virent dans l'état misérable où nous étions, maigres, le crâne pelé, hâves, ils n'insistèrent pas et nous laissèrent partir sous les acclamations.

Le taxi me déposa en haut de la côte de Planque à 800 mètres de la ferme de mon beau-frère : Lucien Mayet;. Il pouvait être 23 heures et aucune lumière ne filtrait à travers les volets de la maison d'habitation.

Ne voulant pas réveiller tout le monde et sachant que ma belle-soeur Alice avait le sommeil léger, je frappais discrètement à la porte d'entrée. Rien ne bougeait. Je me décidais à frapper plus fort, curieusement la chienne de garde Fida n'aboyait pas, elle m'avait bien reconnu elle. Enfin une voix d'homme que je reconnus pour être celle du grand-père Robert retentit :

- Qu'est-ce que c'est ? Qui est là !

- C'est moi Pierrot !

- Quel Pierrot ?

- Pierre Beuvelet, le mari de Marcelle !

Il m'ouvrit enfin ! Mais le pépé Robert était aussi abasourdi comme si une bombe était tombée à ses pieds. Il devait me prendre pour un fantôme, car il était comme foudroyé. (Je sus par la suite d'où venait sa surprise : le pépé Robert avait fait la guerre de 1914-1918 et savait ce qu'était la guerre. Quand la famille apprit que j'étais en camp de concentration, il avait fait perdre toutes ses illusions à ma femme et ne cessait de lui répéter que je ne reviendrais plus, que j'étais mort). Mais je ne le laissais pas tranquille et tout de suite je le bombardais de questions :

- Où est Marcelle ?

- Elle est revenue à Agen, il faut qu'elle gagne sa vie et celle des enfants !

- Où se trouvent les Mayet ?

- Ils sont à un bal à Conne au profit des Déportés !

- Je vais les retrouver, prêtes-moi un vélo !

J'enfourchais la bicyclette et pédalais vers Conne. A mi-chemin un autre cycliste me croisa. C'était mon neveu Claude, qui fit demi-tour et me rattrapa au moment où je tombais sur toute la famille qui rentrait à pieds. Je ne pus les surprendre car dans mon dos, mon neveu Claude criait :

- C'est Tonton Pierre ! C'est Tonton Pierre !

Bien entendu, ce fut les grandes effusions, heureux que nous étions de nous retrouver.

J'embrassais Alice ma belle-soeur, Lucien son mari, leur fils Claude, et les voisins Gardette et René Bonne un prisonnier évadé avec mon beau-frère et que celui-ci avait hébergé.

Je pensais repartir le lendemain pour Agen, mais les Mayet me gardèrent pendant un mois, pour me remettre sur pieds, en effet c'était encore les restrictions pour la nourriture, on mangeait nettement mieux à la campagne.

Je pus reprendre contact par lettre avec mes anciens patrons de la Résistance : Commandant Prat et Chrétien, chacun m'envoyant leur attestation d'appartenance au Réseau Brutus.

Je contactais également mes chefs militaires, le Colonel Saget, commandant le Centre Administratif de l'Air à Toulouse.

Je fus affecté en congé de convalescence au CRAP 209 de Toulouse - Pérignon et placé en permission renouvelable de 30 jours jusqu'au 04.03.46, date à laquelle je fus affecté la Compagnie de Transit du C.R.A.P. 209.

 

 

 

 

.c.Chapitre VI

.c.Retour à Agen

.c.Reprises de contact

.C.Nouvelle arrestation - Non-lieu - .C.Convalescence

.C.Les faux Résistants

.c.1945

Quand je rejoignis ma femme à Agen, je n'étais pas là, depuis trois jours, qu'un beau matin, deux policiers en civil vinrent frapper à ma porte du 48 Cours de Belgique, cherchant après un certain René Beuvelet. Je leur demandais ce qu'il reprochaient à ce René Beuvelet.

- C'est un quidam qui était dans la Milice à Agen !

Alors, en riant, je leur dis :

- Ça doit être moi, car je suis en effet entrer dans la Milice pour y espionner par ordre du Réseau Brutus.

- Alors on vous demande de nous suivre au Commissariat.

J'étais en pyjama.

- Vous permettez que je m'habille et fasse un brin de toilette.

Ils m'attendirent plus d'une demi-heure. Enfin je les suivais sans qu'ils me mettent les menottes… Au Commissariat ils me mirent en garde-à-vue avec deux ou trois vagabonds qui se trouvaient là, et attendirent l'après-midi pour m'interroger, sans doute que mon dossier d'accusation ne devait pas être très lourd.

A mon premier interrogatoire je maintenais ma déposition et donnais les noms et adresses de mes chefs Prat et Chrétien. Comme mes témoins à décharge n'habitaient pas Agen, les inspecteurs me dirent qu'il fallait une commission rogatoire, et que l'enquête allait durer quelques jours. Je couchais donc cette nuit-là en garde-à-vue, au grand dam de ma femme qui vint faire du scandale au Commissariat, disant :

- C'est une honte d'arrêter mon mari, qui est un héros, qui a bien servi la France et qui a risqué sa vie. C'est ça votre reconnaissance ! Elle est belle la France ! (sic).

Et ainsi de suite. Le pauvre agent qui nous gardait ne savait plus où se mettre, se retranchant derrière le règlement et la loi. De mon côté je calmai ma femme en lui disant que ça allait s'arranger et qu'on me relâcherait. Le lendemain matin de nouveau, interrogatoire mais la nuit pour moi avait porté conseil. Les questions toujours les mêmes recevaient les mêmes réponses et j'eus l'idée de demander si l'inspecteur Claverie était toujours là.

- Pardon, me dirent-ils, Commissaire Principal Claverie. Que lui voulez-vous ?

Alors je leur expliquais que j'avais voulu recruter Claverie pour mon réseau, mais qu'il m'avait refusé en me disant qu'il appartenait au Réseau "Espagne". Cela se passait dans un petit restaurant de la Rue Voltaire à Agen à l'enseigne : "Chez ma Tante". Le Commissaire Principal était tout simplement leur chef, ils allaient le faire venir. Je leur proposais de lui poser la question de savoir à quel endroit j'avais essayé de le recruter, ils acceptaient la gageure. Quand Claverie arriva, il commença par m'embrasser et mis au courant par ces policiers :

- Dis-moi, ce n'est pas vrai, tu ne faisais pas partie de la Milice.

Je le dissuadais, disant que j'étais bien inscrit à la Milice d'Agen par ordre du réseau Brutus pour espionner ce qui s'y passait. Que je n'avais jamais été en tenue, attendu que j'appartenais à l'Armée de l'Air, j'étais considéré par le chef de centaine Tendonnet comme un sympathisant, et assumait des travaux de secrétaire pendant les heures de permanence, le soir 2 heures par semaine. Que je pouvais alors informer mon réseau dès qu'il se préparait une opération anti-résistants. Il était prouvé que pendant la courte période, 6 mois, où je me trouvais à Agen de Janvier à Juin 1943, la Milice d'Agen n'avait rien pu faire de sérieux. Au mois de Juillet, j'avais été affecté au C.A.L. de Bellevue à Toulouse et je perdis tout contact avec la Milice par la force des choses, mais je conservais ma carte d'identité de la Milice qui me servit jusqu'à mon arrestation par la Gestapo… Après ce cours historique je lui demandais s'il se rappelait à quel endroit j'avais tenté de le recruter dans mon Réseau… Il y eut un moment de silence. (Intérieurement je priais pour qu'il s'en rappelle). Il réfléchissait et subitement :

- Mais oui ! Mais c'est bien sûr : Chez la Tante !

La preuve avait été faite, messieurs les policiers en étaient pour leur frais. Un non-lieu avec levée d'écrou allait être signé par Mr le Commissaire de la République Dauteville, qui me connaissait personnellement étant un ami de mon beau-frère René Laurent. Il compléta ses informations et me félicita pour mon comportement pendant la guerre m'affirmant que je serai sûrement décoré. Et nous nous quittâmes et n'eûmes plus l'occasion de nous revoir sauf une ou deux fois à l’occasion de mes déplacements à Eynet dont il était le Maire.

C'est un fait que nous étions en pleine réaction, tout le monde voulait avoir fait de la Résistance, et malheur à ceux, ou celles, qui avaient la moindre teinture de collaboration ; les femmes étaient mises à poils, tondues, conspuées sur la place publique, les hommes arrêtés condamnés à des peines de prison, ou à mort, fusillés par des groupements F.T.P. ou F.F.I. pas toujours très orthodoxes. Beaucoup s'étaient mis un brassard F.F.I. huit jours avant la libération de leur ville. Je tombais par hasard dans la rue sur un de mes Caporaux que j'avais eu en tant qu'Aspirant sous mes ordres à la Base de Stockage d'Agen, il était simplement Capitaine. Il s'appelait Vhernes, et je le félicitais d'un avancement aussi rapide et lui demandais ce qu'il avait fait pour le mériter.

- Quand on a vu que les Allemands (la Division Das Reich en l'occurrence) quittaient la ville, on a eu l'idée de faire un maquis ! me dit-il.

- Qui lui demandai-je ?

Il me sortit une liste de noms : outre lui-même il y avait l'AC Chauvenet, l'Adjudant Chef Jacques, le Caporal Chef Cocu, et d'autres dont je ne me rappelle plus les noms - ils étaient tous Capitaines - Je pris donc ma plume et signalais le fait au Ministère de l'Air. Il paraît qu'ils furent rétrogradés, mais je retrouvai Jacques à Bordeaux au C.P.O., Capitaine comme moi en Octobre 1960 (ça ne devait pas être vrai pour tout le monde).

Il est vrai que si j'ai lutté contre l'Occupant ce n'était pas pour les récompenses, mais alors pourquoi certains, le sont-ils, récompensés, alors qu'ils sont souvent les moins méritants.

Je fus nommé Sous-Lieutenant d'Active pour fait de guerre le 25.12.45 alors que j'étais Aspirant de Réserve depuis 1940. Ce fut ma récompense qui me permit par la suite de faire carrière dans l'Armée de l'Air. Mais ceci est une autre histoire et fera sans doute l'objet d'un autre livre.

 

.c.Épilogue

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Depuis 1944, depuis que ce drame à l'échelle mondiale a été vécu, quarante-cinq ans ont passé. Il reste encore sur terre, très peu d'anciens déportés qui vécurent ces souffrances, afin que les peuples soient libres. On peut se poser la question quand on voit ce qui se passe actuellement, nombreux encore sont les pays où la liberté de chacun est bafouée. Et cependant les Déportés font ce qu'ils peuvent pour que le souvenir des morts des camps de concentration nazis, reste dans les mémoires de ceux qui leur doivent de vivre libre. Que seraient-ils devenus si Hitler avait gagné ? Nous ne serions plus là pour en parler !

J'ai été longtemps hésitant depuis ma libération des camps en 1945, à me rendre en pèlerinage sur les lieux où j'avais connu mon enfer sur terre.

Enfin je me suis décidé en 1979, j'ai entrepris un pèlerinage au KL de Flossenburg, mais quelle déception, le temps et la nature ont fait leur oeuvre, un peu aidés par l'Homme. Il ne reste plus à Flossenburg que quatre bâtiments, ayant existé de notre temps : le P.C. S.S. - la cuisine avec son magasin de vivres - le Waschraum - le four crématoire. Le P.C. S.S. subsiste intégralement mais il est transformé en immeuble d'habitation, la cuisine et le Waschraum font maintenant partie d'une usine. Seul le crématoire est respecté, pour combien de temps encore ?

Tous les blocks sans exception ont disparu et remplacés par des villas ou des parkings (le block 14 celui des typhiques où j'étais est un parking). La forêt pousse partout à l'emplacement des blocks du Revier, de la Quarantaine et du Block 19 où j'ai vécu.

Le terre-plein des blocks 20 à 23 est transformé en cimetière où des fosses communes contiennent plus de 5000 corps ramassés le long de la route d'évacuation vers Dachau. Le tout étant largement arboré, les visiteurs s'étonnent que nous ayons vécu dans un si joli parc. Bien entendu il y a des monuments commémoratifs, mais ils sont situés en dehors du camp : la Vallée de la Mort avec la pyramide de cendre couverte de gazon, et les 19 plaques souvenir des nations qui ont eu des représentants dans le camp. Surplombant le tout une chapelle dédiée à "Jésus prisonnier" construite par les Tchèques en 1945 avec les pierres de granit des miradors.

Personne n'étant capable de découvrir l'ancienne porte du camp, ayant pris mes repères, je la faisais découvrir au Père Guérin qui nous accompagnait et lui faisais découvrir l'emplacement du gibet, où l'on pendait les condamnés à mort. L'escalier de plus de 100 marches qui conduisait aux blocks était encombré de détritus divers et partiellement démoli.

J'intervenais alors auprès du Maire de Flossenburg pour que ce seul monument, témoin unique de nos souffrances, soit respecté et protégé, j'avais bien entendu l'assentiment de mes camarades de camp. Quand je revenais en 1988, je trouvais ledit escalier réduit de moitié dans le sens de la largeur mais consolidé sur toute sa longueur. Il faut savoir se contenter de peu. Par contre un nouvel immeuble s'était implanté sur l'ex-place d'appel, faisant du même coup disparaître ce qui restait de l'entrée du camp et l'emplacement du gibet.

Le Bunker (ex-prison du camp) où furent exécutés tant des nôtres n'existe que par ses fondations, une cellule modèle a été conservée, avec un lit en fer et matelas alors qu'à l'origine, il n'y avait dans les cellules qu'un plancher en bois de la surface d'un lit d'une personne, les prisonniers y vivant absolument nus.

Si le front de la carrière de granit a reculé de 100 mètres, et que celle-ci est toujours prospectée, par contre il n'existe plus aucun bâtiment de l'Usine 2004, mais j'ai pu ramener une pierre du mur de l'Abteilung III dans lequel je travaillais. Dans la cour de la caserne S.S. elle aussi disparue, une fête foraine battait son plein… Dans cinquante ans il ne restera plus rien.

Je suis allé en pèlerinage en Juin 1985 à Auschwitz. Le camp I est bien conservé et respecté avec son mur des fusillés, son gibet, ses blocks, son four crématoire. Le KL d'Auschwitz II Birkenau a disparu à 90 %, il reste l'entrée du camp, une partie du bâtiment de désinfection avec les douches, quelques blocks vides, les cheminées des blocks, un beau monument aux morts a remplacé tout ce qui manque. Tout disparaît peu à peu.

Ainsi beaucoup de camps ont disparu ou disparaîtront dans quelques années, ainsi va la vie du monde. Les déportés ont demandé la protection de ces sites aux différents Gouvernements intéressés, mais ils sont rarement écoutés. Des monuments et des stèles ont été érigés qui seront eux aussi mis à l'épreuve du temps.

Le 8 Octobre 1988 était inauguré au cimetière du Père Lachaise à Paris un monument élevé à la mémoire des déportés français de Flossenburg, le bloc de granit sort de la carrière où tant de camarades sont morts et où j'ai porté de lourdes pierres. Ce bloc est offert par la République Fédérale d'Allemagne. Il contient une urne des cendres des morts qui ont été incinérés à ciel ouvert, sur un immense bûcher qui a brûlé pendant un mois avant la libération du 23 Avril 1945. Il en est resté une grande pyramide de cendres de 100 m3 de volume, ces reliques viennent de là. Des Monuments aux Morts subsistent encore, mais ils disparaîtront par l'usure du temps.

Mais il n'en est pas moins vrai que : "Si les paroles s'envolent, les écrits restent". Aussi je pense que les écrits de nos camarades Déportés et Combattants resteront à la disposition de nos descendants et seront de meilleurs témoignages que toutes les pierres que l'on pourra ériger.

 

Il nous faut porter témoignage, sous peine de trahir la mémoire de ceux qui sont morts et de supprimer l'Histoire Glorieuse de notre Patrie

 

 

Notes et Documents

Cf le CD