Pierre BEUVELET
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Soixante années ont passé !...
Un quart de siècle...
Une tranche de vie !
Tome II
La Drôle de Guerre - Réseau Brutus - Prison Saint Michel - Auschwitz - Buchenwald - Flossenburg
Guerre 1939 - 1945
Nice - Mars 1989
Analyse du témoignage
Résistance - Déportation en Allemagne
Écriture : 1989 - 134 Pages
POSTFACE de Jean-Louis ARMATI
C'est un bien curieux destin que celui de Pierre Beuvelet, jeune homme studieux et pieux se préparant à entrer dans les ordres et à enseigner, s'essayant aux travaux ménagers pour aider son père à élever ses soeurs: agent occasionnel des Postes, militaire pendant la "drôle de guerre", "taupe" infiltrée dans la Milice sur ordre de ses supérieurs du Réseau Brutus, finalement trahi et dénoncé à la Gestapo, échouant, après un passage à Compiègne puis à Auschwitz, au camp de concentration de Flossenburg, libéré par les troupes américaines, rapatrié, reprenant et poursuivant sa carrière militaire là où il l'avait laissée avant son arrestation.
Son témoignage n'a qu'un seul objet et il nous l'explique dans l'épilogue : Éviter que le souvenir s'efface, conjurer l'oubli !
Le récit que nous donne Pierre Beuvelet de sa vie de Résistant et de Déporté est étonnamment humain. Le héros y côtoie le traître et la victime, le bourreau, dans une lutte permanente qui nous ramène aux origines de l'humanité et des grandes religions :
C'est la lutte du bien et du mal, des ténèbres et de la lumière, c'est le yin et le yang taoïstes étroitement mêlés.
What a peculiar story is that of Pierre Beuvelet, a studious and pious young man getting ready to take holy orders and teach, sitting down for the housework to help his father raise his sisters: a casual post office assistant, soldier during the "phoney war", "mole" introduced in the militia on the request of his superiors in the Brutus network, finally he got betrayed and denounced to the Gestapo, ending up after going through Compiègne and Auschwitz to the concentration camp of Flossenburg, released by the American forces, repatriated, going back and carrying on his military career, at the point where he had left it before his arrest.
His testimony has only one goal, and he explains it in the epilogue, that of preventing memory from fading away, to ward off oblivion !
The account that Pierre Beuvelet make of his life as a resistant and a deportee is astonishingly human. The hero rubs shoulders with the traitor and the victim, the torturer, in his continuous fight which takes us to the origins of mankind, and of the great religions:
It is the struggle between good and evil, between darkness and light, it is the Taoist yin and yan closely intertwined.
Table
CHAPITRE I 9
CHOMEUR
AUXILIAIRE DES P.T.T
APPEL SOUS LES DRAPEAUX
LA DRÔLE DE GUERRE
ARMÉE D'ARMISTICE - 18 JUIN 1940
ARMÉE SECRÈTE
1938 - 1941
CHAPITRE II 15
RÉSEAU BRUTUS - (AGEN-TOULOUSE)
ENTREVUE DEFERRE-MITERRAND
ARRESTATION PAR LA GESTAPO
PRISON Saint MICHEL - (TOULOUSE)
1er TRANSPORT - COMPIÈGNE ROYAL LIEU
2ème TRANSPORT - AUSCHWITZ
1941-1944
KL D'AUSCHWITZ-BIRKENAU - 3ème TRANSPORT
KL DE BUCHENWALD - 4ème TRANSPORT
1944-1945
CHAPITRE IV 41KL DE FLOSSENBURG
HISTORIQUE - DESCRIPTION - ORGANISATION
VIE DE DAMNES - LES KOMMANDOS
LES EXÉCUTIONS - LES SANCTIONS
LE TRAVAIL FORCÉ
LE SABOTAGE - LE STRAFFKOMMANDO
SAUVÉ PAR UN POLITIQUE ALLEMAND
LE TYPHUS
ÉVACUATION DU CAMP - LA LIBÉRATION
73000 MORTS EN 7 ANS
1938-1945
CHAPITRE V 63SOUS LA PROTECTION DE LA IIIème ARMÉE AMÉRICAINE
RAPATRIEMENT
STATION Á AUERBACH DANS ANCIEN CAMP S.T.O
CONTROLE DE LA D.S.T. Á THIONVILLE
DIRECTION LIBOURNE SANS PASSER PAR PARIS
1945
CHAPITRE VI 67RETOUR Á AGEN
REPRISES DE CONTACT
NOUVELLE ARRESTATION - NON-LIEU
CONVALESCENCE
LES FAUX RÉSISTANTS
1945
ÉPILOGUE 69
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
"DULCE ET DECORUM EST PRO PATRIA MORI"
Il est doux et beau de mourir pour sa Patrie
Horace - Odes III . 2 13
Celui qui sait la vérité et qui
ne gueule pas la vérité se
fait complice des escrocs
et des faussaires...
Charles Péguy
.c.
Chapitre I.c.Chômeur
.C.Auxiliaire des P.T.T
.c.Appel sous les drapeaux
.C.La drôle de guerre
.c.Armée d'Armistice
.c.
18 Juin 1940.c.Armée Secrète
.c.
1938 - 1941Je retourne donc chez moi et je vois immédiatement son cousin germain, Joseph Houdelette qui me prête aimablement des habits civils car nous avons la même taille et je lui demande en plus de porter une lettre et un paquet qui contient : ma robe de bure noire, mon rabat blanc, mon manteau noir, mon tricorne noir et une paire de bas en toile noir (copie exacte de ce qui se portait sous Louis XIV), au Noviciat des Frères, Rue de Courlancy à Reims Ce qui fut fait sans autre forme de procès.
Comme je ne trouvais pas du travail tout de suite, je suis alors devenu de force la mère de famille du ménage de mon père. Je m'occupais de tous les travaux faits par une ménagère : nettoyage du logement, lavage du linge (sans machine), repassage, couture, y compris à la machine à coudre, toilettes de mes soeurs et cuisine de pauvre. Cela dura 8 mois car au mois de Septembre 1938, du fait de la mobilisation générale, il y eut des places disponibles dans les P.T.T. de Reims.
Je fus donc engagé comme auxiliaire et employé pendant 14 mois à toutes les sauces : releveur de boîtes (50 km par jour à bicyclette et à heures fixes 6 levées par jour). Facteur distributeur de lettres, colis et mandats, enfin manipulant affecté au tri postal.
Pendant cette dernière période nous dûmes dans un premier temps mettre mes trois soeurs en pension dans un Préventorium à Troissy, près de Dormans. Nous pouvions le faire car gagnant 900 Fr. par mois nous pouvions payer leur pension, mon père et moi. Cela dura jusqu'au mois d'Octobre 1939 date à laquelle je reçus mon appel sous les drapeaux à compter du 1er Novembre 1939.
Deux ou trois mois avant mon père avait fait connaissance d'une cousine à une amie de la famille, une veuve Pottet qui avait deux garçons et dont j'avais connu le mari qui avait été employé à la maison des Frères de Courlancy comme jardinier. Tant que je restais avec le couple tout alla bien, mais dès que j'entrai dans l'armée ça n'alla plus, à tel point qu'au moment de l'évacuation de Reims, mon père se retrouva seul avec ses trois filles à la Grève de Magné près de Niort, comme réfugiés.
Bien qu'ayant obtenu mon Brevet de Préparation Militaire pour pouvoir choisir mon arme, préparation effectuée dans les Blindés au 18ème Dragons, je fus affecté au dépôt 52 bis d'Avord, au 22ème Tirailleurs Algériens. Le Colonel commandant le Régiment, manquant de cadre, fit appeler tous les brevetés de préparation militaire. Au bout de huit jours il nous nomma 1ère Classe pour nous donner un peu d'autorité et nous chargea de l'instruction des camarades incorporés en même temps que nous au Régiment. Huit jours plus tard, sans doute content de notre action, il nous nomma Caporal en nous annonçant qu'il nous présentait au Peloton d'E.O.R. En effet le 20.12.1939 je partais pour le dépôt 51 bis d'Orléans, Quartier de Sonis, Boulevard de Châtaudun, pour 4 mois forts pénibles car, en plus de la sévère discipline, nous eûmes à supporter un terrible hiver avec de la neige dans les tranchées d'instruction quelquefois jusqu'à la poitrine. C'est le Capitaine de Lecaille qui commandait les 400 élèves et notre chef de section était un saint-cyrien Lieutenant Izerine qui fut tué à Saumur au mois de Juin 1940, au Pont de Gennes, avec mes camarades E.O.R. dOrléans.
En cours de peloton, des officiers recruteurs pour l'Armée de l'Air demandèrent des volontaires pour passer dans l'Aviation. Je me portais volontaire, mais le Capitaine de Lecaille nous prévint que si nous voulions changer d'arme, seuls les 50 premiers seraient acceptés. Il fallut cravacher de plus belle et le 28.3.40, étant sorti 19ème sur 400, j'étais affecté à lÉcole de l'Air de Versailles, aux Petites Écuries, BA107. Là nous ne fîmes que des tirs au Stand des Mortemets et des examens biométriques et techniques afin de nous sélectionner pour une spécialité Air à Viroflay (centre S.N.C.F.) et à la Sorbonne à Paris.
Mais déjà nos affaires militaires étaient en bien mauvaises postures. Nous fûmes donc envoyés à l'Entrepôt de Nanterre (moteurs complets et hélices) pour le déménager vers Bordeaux, les ouvriers civils de la C.G.T. refusant de faire ce travail, s'étaient mis en grève. Nous avons donc fait en partie ce travail, sans moyen de levage. Mais le 10 Mai toute la Brigade fut désignée pour être testée à la Sorbonne, à Paris et nous quittâmes, pour un après-midi, l'entrepôt de Nanterre. C'est ce jour-là que les Allemands attaquèrent les Bases et les Entrepôts de l'Armée de l'Air. L'alerte fut donnée au début de l'après-midi vers 14 heures, il fallut descendre dans les caves, sauf moi-même et deux ou trois camarades qui montèrent tout en haut de la coupole de la Sorbonne d'où nous dominions tout Paris. Alors nous vîmes que les entrepôts de St Cyr brûlaient et que du côté de Nanterre, ça brûlait aussi.
Quand nous revînmes à notre casernement de Nanterre, les bombes avaient transformé le paysage : une bombe tombée à 30 mètres avait arraché tout un panneau de baraque "Adrian", à 4 mètres de mon lit, une autre était tombée sur les services administratifs de l'Entrepôt éventrant du même coup le coffre-fort du trésorier, les billets de banque s'envolaient dans la nature. Il y eut bien d'autres dégâts, beaucoup de hangars étaient couchés et le matériel détruit..
C'est alors que lÉtat-major du Commandement des Écoles décida notre repli sur Bordeaux-Mérignac (BA106). C'était le 13 Mai 1940. Nous devions rejoindre Bordeaux par un train militaire qui devait partir de la gare d'Austerlitz à 22 heures et pour cela, prendre un train à Versailles-Chantier, arriver à la gare de Montparnasse, prendre le métro et rejoindre la gare d'Austerlitz. On nous avait remis un ordre de mission individuel et notre livret militaire. Nous partîmes 120 avec comme Commandant, le Lieutenant Vigier ; tout se passa à peu près bien au départ, sauf que nous eûmes du mal à nous loger un peu partout dans ce train, équipés que nous étions du sac marin propre à l'Armée de l'Air et qui n'est pas fait pour être porté autrement que sur l'épaule, il contient tout notre équipement individuel dans les 30 kilos de poids.
A Montparnasse impossible de circuler sur les quais tellement il y avait de monde en partance vers l'Ouest. Le Lieutenant Vigier nous donne alors l'ordre de rejoindre par nos propres moyens la gare d'Austerlitz. Ayant pratiqué le métro, j'entraînais quelques camarades avec moi pour leur montrer le chemin. Hélas impossible de pénétrer par les voies normales dans le métro, non seulement les quais sont pleins à craquer ainsi que les rames de métro, mais aussi les couloirs d'accès côté entrée. Je me décide donc à prendre les couloirs de sortie pour pénétrer sur le quai, là un Agent de Police nous arrête, mais on s'explique, nous lui montrons notre ordre de mission et il nous laisse passer. Au bout de plusieurs heures nous arrivons à nous loger dans les compartiments en montant sur nos sacs pour tenir moins de place. Nous nous rendons déjà compte que les Parisiens fuient la capitale en grand nombre, mais ce sera encore pire quand nous serons en gare d'Austerlitz où nous arrivons en début d'après-midi. Nous nous installons au Foyer du Soldat et comme il me reste plusieurs heures avant le départ, je quitte la cohue et je me rends chez ma marraine de guerre Mlle Michel Jeanne qui habite tout près Rue Beautreillis pour lui dire au revoir et lui donner ma nouvelle adresse. J'ai le temps de faire un petit dîner et de rentrer en gare d'Austerlitz vers 21 h 30. Je retrouve mon sac marin dans le coin où je l'avais mis mais plus de camarades, ils avaient sans doute dû être regroupés par le Lieutenant Vigier vers leur train militaire.
Je me rendais donc au quai de départ du train pour Bordeaux, noir de monde. Quand le train arriva, nouvelle cohue, mais ayant eu la veine d'avoir une portière devant moi, j'y montais prestement et organisais la pénétration dans le wagon. Les femmes avec enfants d'abord, tout se passa bien, le wagon était plein à craquer, pas moyen de circuler dans les couloirs. Bien entendu j'étais debout une bonne partie de la nuit. Je m'étonnais pourtant de ne pas avoir vu mon détachement, pensant bêtement qu'il y avait peut-être un wagon réservé pour la troupe. En une nuit nous arrivâmes en gare de Bordeaux sans avoir été une seule fois bombardés. Il était 6 heures du matin à notre arrivée.
Là, toujours pas de camarades et je m'apercevais enfin que je m'étais trompé de train, ayant emprunté un train civil au lieu d'un train militaire. Je me présentais donc au Commissaire de gare, un Capitaine d'Infanterie qui me dit qu'il n'avait pas de détachement militaire annoncé et me demanda d'attendre jusqu'au soir 18 heures. En fait je ne le fis pas et, empruntant un tramway pour Mérignac, j'arrivais à l'aéroport civil de Mérignac vers 16 heures. J'étais complètement paumé.
Heureusement il y avait là, un piquet de garde de l'Armée de l'Air. Je leur demandais où se trouvait la Base 106. De l'autre côté de la piste à 4 km en faisant le tour du terrain. Mais ils eurent pitié de moi et, comme c'était la relève, il me transportèrent jusqu'au Poste de Commandement Base sur un tracteur "F.A.R.".
Je demandais à voir le Commandant de la Base, je fus reçu par un Capitaine officier adjoint auquel je racontais mon odyssée. Il m'annonça alors au Colonel Bonot qui commandait la BA 106. Celui-ci me reçut avec beaucoup de suspicion et assez froidement, ne croyant pas un mot de ce que je lui racontais. Refusant de croire que lÉcole de l'Air de Versailles soit évacuée, refusant, malgré la vue de mes papiers (ordre de mission) que je sois un E.O.R. ayant perdu son détachement et trouvant le moyen d'arriver avant lui. Sa conclusion était que j'étais un agent de la Vème Colonne qui avait été parachuté par les Allemands. Enfin il m'annonçât qu'il allait téléphoner au Commandant de lÉcole (Capitaine de Boulemont) et que si celui-ci infirmait mes dires, il me ferait fusiller. Inutile de vous dire que je n'en menais pas large.
Je restais avec mon paquetage sous la surveillance du Capitaine Adjoint qui, voyant mon désarroi, tentait de me tranquilliser car lui croyait ce que je disais.
Un petit quart d'heure plus tard le Colonel Bonot me fit appeler dans son bureau et me dit qu'effectivement le Capitaine de Boulemont attendait une Brigade de Versailles et que j'étais sur la liste du personnel et que j'aille donc me présenter à lui.
On mit un véhicule à ma disposition et me présentais au P.C. du Commandant de lÉcole qui, contrairement au Colonel, me félicita d'être là, et me nomma immédiatement Major de la Brigade de Versailles, avec comme mission la préparation du casernement de ceux qui devaient arriver, on mit pour cela une section d'Indochinois à ma disposition. J'avais toute la journée du lendemain pour faire cette installation, car la Brigade de Versailles n'était annoncée qu'avec 24 heures de retard sur moi. Nous étions logés dans un hangar d'avions, en bordure de piste, pour 48 heures, le temps de faire les formalités d'entrée à lÉcole de l'Air de Bordeaux et dans trois cars "Chausson" on nous fit rejoindre la Base Annexe de Bussac-Forêt près de Montendre dans les Charentes-Maritimes. Nous volerons alors sur Potez 25 et Léo 20 jusqu'au 12 Juin 1940.
Le 12 Juin 1940 nous entendons des explosions assez proches dans le Nord et le Lieutenant Vigier nous fait évacuer la Base à pieds après que tous les pilotes disponibles se soient envolés sur tous les types d'avions existant sur ce terrain secondaire. Il y a une bonne vingtaine de Lioret 45 tout neufs qui restent en panne faute de pilote on les fait brûler.
De là, on rejoint la Route Nationale n° 10 qui va sur Bordeaux par Cubzac-les-Ponts. Nous ne portons que nos sacs marins, sans arme. Sur la route des véhicules de toutes sortes défilent en rangs serrés dans une colonne hétéroclite interminable. Le Lieutenant armé d'un revolver arrête les véhicules les uns après les autres et essaie de nous y faire placer en surnombre. Je suis placé dans un camion qui transporte du personnel du Ministère de l'Air de Paris, ce qui me permet d'être assez bien accepté et d'être emmené jusque sur la Base de Bordeaux, sans avoir à marcher.
Nous sommes alors 400 élèves officiers observateurs.
Le Capitaine de Boulemont nous fait rassembler dans la cour d'honneur pour saluer le drapeau, il nous annonce que les blindés allemands sont aux portes de Bordeaux et nous fait remettre des fusils Gras qui datent de 1870 afin de défendre lÉcole.
Le jour de l'Appel du Général de Gaulle nous tentons vainement d'embarquer sur le de Lasalle pour rejoindre le Maroc comme le "Flandre" le fait avant nous, mais les marins civils refusent de partir car il y a des mines dans la Gironde et sopposent à notre embarquement.
Nous rentrons à lÉcole avec armes, bagages et ravitaillement tandis que les Stukas bombardent les quais que nous venons de quitter. On nous désarme. Les blindés allemands sont sur la Base le 20 Juin 40. Nous voilà prisonniers pour 48 heures seulement car après tractations avec les Allemands, nous sommes autorisés à franchir la ligne de démarcation à Langon le 24 Juin 40, le jour même de l'Armistice et on nous installe dans une caserne des gardes mobiles toute neuve entre La Réole et Gironde sur Drop. J'y reste huit jours car nous ne vivons que sur notre réserve de guerre à base de conserves et de biscuits. La dysenterie fait son apparition. Le Service de Santé préconise de nous disperser dans les différentes fermes du secteur qui manquent de bras en cette période de moissons.
Je me retrouve chez les Latrille à Pondaurat dans une ferme appelée "Vendome" et suis considéré, par la patronne Antoinette, comme son propre fils. J'y fais effectivement les moissons et battages, ainsi que la culture du tabac et des maïs, bien entendu au pair, mais quel beau pays de cocagne qu'on ne peut manquer d'aimer.
La plaine de la Garonne est faite de la meilleure terre qu'on puisse trouver. Mais ce petit paradis, il fallut le quitter le 21 Août 1940 car, après un passage rapide à la caserne des gardes mobiles, nous sommes triés en deux groupes : le plus important part sur Port-Vendres, à destination de l'Algérie et un autre groupe, dont je fais partie, celui des "soutiens de famille", est affecté au groupement d'active de La Plume (L. et G.) dépendant de la Base de stockage d'Agen. Cette base est chargée de récupérer pour la zone sud de la zone libre tout le matériel de l'Armée de l'Air : (avions - véhicules - armes - outils - équipements - vêtements) ; on trouve tout cela dans un désordre indescriptible.
Pour le moment nous rejoignons La Plume, à pieds, à 25 km de là et sommes hébergés au château d'Aguzan, qui ressemble plus à une ferme qu'à un château. Il est déjà occupé par un groupe de famille russo-juive réfugiés de Paris, il y a une quinzaine d'enfants arriérés ou mongoliens avec 7 ou 8 adultes, Mme Wachatze en est la Directrice, il y a un Docteur qui préconise le magnésium dans tous les cas, c'est le Docteur Barissack, Mme Rhonner et sa fille, un vieux couple, les Belin et Michèle Torwirth et son fils. Tout ce groupe se cantonne dans les quelques 6 pièces du rez-de-chaussée et les 120 militaires que nous sommes sont logés dans le 1er étage et le grenier à grand renfort de paille qui sert de couchage.
Tout va à l'avenant. Comme cuisine une roulante Modèle 1914. C'est le Lieutenant Porquet qui commande ce détachement. Dans un premier temps il nous dit pour nous calmer, car ça râle pas mal, que nous sommes là provisoirement. Mais il demande un volontaire pour cuisiner, tout le monde se regarde, pas de volontaire, je pense par devers moi que je sais faire la cuisine (badge de cuisinier scout) je lève le doigt et m'explique devant tous mes camarades, je demande 6 aides, car il faudra couper du bois pour alimenter la roulante et je demande une toile de tente pour nous abriter, tout cela m'est accordé sans trop de difficultés
Je perçois mes denrées qui commencent à être contingentées, chez un organisme ravitailleur, la C.D.O., qui me ravitaille au jour le jour et c'est au prorata du ravitaillement que je fais les menus. Pas de magasin, pas de vol à craindre, car tout le matériel est dehors et je ne me souviens pas que le Lieutenant Porquet ait organisé un service de garde quelconque.
Nous restons là jusqu'à fin Septembre 1940.
A partir de ce moment tout le groupement est logé dans La Plume. 99 % dans la salle paroissiale et les cadres, dont je fais parti, dans une villa : Commandant Thomas - Lieutenant Viot - Lieutenant Porquet - logent dans les étages avec un Capitaine-Médecin. Je suis dans le sous-sol, ayant été nommé Vaguemestre en tant que Caporal E.O.R. et aussi en tant qu'ancien des P.T.T. Le groupement a touché un cuisinier, je ne m'occupe que d'aller chercher mes repas à 200 mètres de la villa. En fait mon instruction militaire est terminée car je passe toute ma matinée à Agen pour prendre le courrier au B.P.M. (Bureau Postal Militaire) et remettre les plis au départ triés par liasses de direction. L'après-midi se passe à remettre le courrier, les colis et les mandats. J'ai un véhicule de liaison pour me déplacer.
Nous restons à La Plume jusqu'à l'arrivée des réfugiés Alsaciens-Lorrains qui, hébergés par la paroisse, récupèrent la salle paroissiale comme il se doit. Nous rejoignons la B.S. d'Agen le 1er Mars 1941 et comme nous sommes nommés Aspirants depuis le 20 Août 1940, on nous verse notre rappel de solde et on nous demande de loger en ville.
Je trouve à me loger moyennant finances Rue Camille Desmoulins chez Mme Lapeyronie et je suis affecté à l'Armurerie de la Base avec l'a/c Puchouaux, s/c Lerouge, Sergent Lagarde, Sergent Azan.
Le travail consiste à puiser dans le tas d'armes qui se trouve aux intempéries depuis 9 mois, de les nettoyer, de les graisser, de les mettre en état de marche, après les avoir triés par modèles, de les mettre en caisse et de les expédier via Marseille vers le Levant ou lAlgérie.
.c.
Chapitre II.c.
Réseau Brutus.C.
(Agen - Toulouse).c.Entrevue Deferre-Miterrand
.c.
Arrestation par la Gestapo.C.
Prison Saint Michel.C.(Toulouse)
.c.
1er Transport.C.Compiègne Royal Lieu
.c.
2ème Transport.c.Auschwitz
.c.
1941-1944Mais il faut que je vous dise que depuis notre sortie de la Base École de Bordeaux, nous nous étions avec plusieurs camarades concertés afin de continuer à nous battre car nous n'avions pas eu l'occasion de tirer un seul coup de fusil contre les Allemands. En prenant beaucoup de précautions, nous nous en ouvrîmes à un Capitaine du 2ème Bureau, le Capitaine Roland Prat, qui reconnut qu'une Armée Secrète était en train de se former et que notre principal rôle serait le renseignement. Il fallait l'informer sur les différents mouvements de troupe allemande que nous connaissions. Il n'y avait pour le moment que des Commissions d'Armistice Italo-Allemandes qui venaient effectivement nous visiter presque tous les jours, surtout très intéressées par nos nombreux véhicules. En plus du Capitaine Prat, les Aspirants suivant faisaient partie de notre organisation : Bernard - Sudreau - Hauscher - Mourras - Toquec - Chrétien - Thurrier - Leroy et moi-même. Placé où j'étais, je m'arrangeais pour subtiliser des Herstals 7 m/m 65 que je remettais à Chrétien qui les remettait à ceux qu'il fallait armer. Je choisissais ces armes avant qu'elles ne soient prises en compte.
Dans le courant de l'année eut lieu la démobilisation de notre classe on pouvait rester dans l'armée comme Sergent du Service Général. Je restais dans l'armée car mon père et le réseau Brutus auquel j'appartenais m'avaient demandé de rengager, ce que je fis le 19 Mars 1942. On m'affecta alors à la 11ème Compagnie d'Engagés Volontaires en partance pour la Syrie ou l'Algérie. Cela ne m'arrangeait pas car j'étais fiancé avec Mlle Marcelle Laurent et nous devions nous marier le 23 Mai 1942 ce qui fut fait malgré tout.
Marcelle habitait un logement Cours de Belgique n° 48 à Agen et moi je logeais à St Livrade à 45 km au Nord, je faisais donc la route à bicyclette au moins une fois par semaine. Cela dura jusqu'au 1er Août 1942 où je fus réaffecté à la Base de stockage d'Agen, d'abord comme comptable-matières puis comme chef du magasin d'habillement, mes supérieurs étant le Lieutenant Conscience et l'Adjudant Chef Jacques et mes subordonnés le Caporal Chef Cocu et le Caporal Vhernes.
En Octobre 1942, bien que résistant depuis 1940, je fus intégré au Réseau Brutus-Royer.
Tout allait se passer normalement jusqu'au 11 Novembre 1942 (les Américains ayant débarqué en Afrique Du Nord le 8.11.42). Les Allemands envahirent la Base au moment du salut aux couleurs qui s'étaient faits avec plus de solennité en raison de la commémoration de l'Armistice de 1919.
Je me rappelle avoir vu l'équivalent d'une Compagnie allemande converger vers la base en groupe de fusiliers voltigeurs, fusil-mitrailleur en avant. Nous étions rassemblés en carré autour du drapeau et eûmes juste le temps de hisser les couleurs. Un Capitaine allemand parlant très bien français nous intima l'ordre de nous rendre (nous avions toutes les armes à l'Armurerie où j'avais travaillé en 1941 à 2,500 km de là). Nous étions prisonniers, interdiction de s'éloigner à tous les personnels et véhicules, seule l'ambulance était autorisée à sortir. Avec l'accord de mes chefs j'évacuais la totalité du magasin d'habillement dans un entrepôt à grain d'Agen. Ceci me valut une lettre de félicitations du Commissaire Berthouin, lettre que je n'ai jamais retrouvée dans mon dossier d'officier ? Cela se fit grâce à plusieurs aller-retour, je passais par une porte secondaire de la Base qui donnait sur un petit chemin non gardé par les Allemands Ceux-ci n'y voyaient que du feu.
Le 28 Novembre 1942 je devenais un Agent des Services de l'Air, 2ème échelon et chargé de la liquidation de la comptabilité matières corps de troupe. Nous nous repliâmes dans un bureau à Agen.
Mon activité dans la Résistance devenait de plus en plus précise.
Depuis un an j'étais mis à l'épreuve au Réseau Brutus, mais ce n'est que le 1er Octobre 1942 qu'on m'engagea à Londres, mon nom de guerre est "Camus" : Je reçu l'ordre de rester dans l'Armée d'Armistice et celui de m'infiltrer dans la milice d'Agen. Ce qui me fut assez facile, le chef de la Centaine était Mr Tendonnet et en tant qu'Avocat, demeurait à côté de chez moi. Étant militaire, je fus considéré comme un sympathisant et je n'ai jamais porté la tenue milicienne ni eus à participer à des raids anti-juifs ou anti-résistants, par contre, comme je faisais des permanences au bureau, j'étais très souvent au courant de tout ce qui se tramait et je pouvais alors prévenir à temps, par personne interposée, les gens qui étaient menacés d'arrestation ou de fouilles domiciliaires. Ce qui fit que tout le temps où je suis resté en liberté, la milice d'Agen n'a guère fait parler d'elle parce qu'elle était trahie de l'intérieur, par mes soins, bien entendu.
Afin de nous aider mutuellement et par sécurité, nous étions deux du Réseau Brutus à avoir pénétré cette milice d'Agen, Chrétien André était avec moi et je crois, qu'en soi, c'est un fait d'armes remarquable qui n'a jamais été sanctionné par une décoration particulière. Il ne doit pas y avoir beaucoup de Résistants qui ont fait ce que nous avons fait.
Possédant une carte d'identité de la milice, je pus en maintes occasions franchir des barrages de Police française ou allemande grâce à cette carte qui m'ouvrait toutes les portes alors que j'étais porteur d'armes ou de papiers compromettants pour la Résistance.
Au mois d'Octobre 1943, Philippe Henriot vint faire une conférence de propagande au cinéma Capitole de Toulouse et à cette occasion, Chrétien, qui avait été désigné parmi la garde d'honneur, devait mitrailler à bout portant l'orateur. Pour moi, qui étais en civil, je devais au moment de l'attentat, faire diversion à l'intérieur de la salle en y tirant des coups de revolver et créer la panique.
Avant de pénétrer dans la salle, on m'avertit que l'affaire était reportée à plus tard et que je n'aurai pas à intervenir. Je me présentais tout de même à l'entrée avec ma carte d'invitation, et là deux miliciens en tenue se mirent à me fouiller sans trouver mon Herstal que j'avais dans la poche intérieure de mon cuir P.N. Je montrais alors ma carte et engueulais les deux préposés, me faisant passer pour un contrôleur de la Milice, et, leur disant que leur travail était mal fait, je leur montrais pour cela mon arme. Rectifiant la position ils me saluèrent et s'excusèrent et ce fut terminé. Mais a posteriori je reconnus que j'avais été fou de tenter le diable et que si j'étais tombé sur des gars intelligents, ma liberté et ma vie se seraient arrêtées là, car, si les nazis plus tard, commuèrent ma peine de mort en bagne à perpétuité, les miliciens m'auraient sûrement fusillé comme traître, j'avais eu très chaud.
Outre les renseignements glanés au jour le jour que je communiquais à mon chef de secteur Chrétien André, j'étais spécialiste dans le transport d'armes de poing. Avec une valise à double fond je passais quatre pistolets à la fois, heureusement pour moi le radar de détection n'existait pas encore.
J'eus aussi l'occasion de faire quatre liaisons avec Paris.
La boîte aux lettres parisienne était un imprimeur du côté de la Place Pigalle, Mr Claude Rivat, oncle de Chrétien. Je passais pour cela par Captieux, dans les Landes, faisant 150 km à bicyclette entre Agen et la ferme landaise dont je ne connaissais pas le nom des propriétaires, le mot de passe était "Philippe Erlanger". Il avait été un ami de cette famille et j'avais fait la connaissance de ce monsieur à Agen. Mon point de passage était Soubiran sur la D 932 entre Captieux et Bazas.
J'essayai de recruter à Agen un Inspecteur de Police, Mr Clavery, qui, lui, me refusa carrément en me précisant qu'il militait dans un autre réseau (Espagne) mais que je pourrai compter sur lui en cas de nécessité (ce qui s'avéra utile beaucoup plus tard). Cette discussion avait eu lieu dans un petit restaurant "Chez Ma Tante" tenu par Mme Labathe à Agen, Rue Voltaire : Comme vous verrez plus tard, cet échec de recrutement ne fut pas inutile.
Faisant l'aller-retour Agen-Toulouse presque toutes les semaines, je parvenais à faire connaissance d'une jeune Alsacienne qui venait voir ses parents réfugiés dans le Lot-et-Garonne. Elle m'avoua travailler comme standardiste au P.C. de la Wehrmacht de Toulouse et qu'elle avait été obligée de s'engager dans l'armée allemande. Elle portait en effet le costume gris souris, je la mettais en confiance en lui montrant ma carte de la milice, à partir de ce moment là, je tirai de Greta Muller tous les renseignements que je pouvais. Je les communiquais verbalement à Chrétien qui, je crois, bien souvent, mit en doute tout ce que je lui disais, refusant de lui donner ma source de renseignements. Et je fis bien car lorsque nous fûmes arrêtés, il ne fut jamais question de cette jeune fille que j'étais le seul à connaître. Par contre, je nai jamais su ce quelle était devenue.
J'eus aussi une fois à transporter sur ma bicyclette, pour le compte d'Harter, notre radio, la valise avec le poste intégré, chez Yvon Toquec, un autre membre du Réseau. Des renseignements étaient aussi communiqués toujours verbalement à Patez, un photographe Rue de Rome à Toulouse; cétait notre boite aux lettres toulousaine.
Courant Novembre, je ne me rappelle plus exactement la date, je fus désigné avec Chrétien André, Chrétien Paul et Chopin pour assurer la sécurité de deux personnalités inconnues à l'époque qui devaient se rencontrer dans un café, "Le Sphinx ", entre la Rue du Canal et les Allées Riquet (deux issues). Cela se passa entre 20 h 30 et le couvre-feu. Un monsieur prit d'abord place à une table à 5 ou 6 mètres de là où j'étais, c'était Mr Gaston Deferre et quelques instants plus tard, un autre monsieur vint le rejoindre, c'était Monsieur François Mitterrand. Leur discussion, sans que nous ne puissions rien entendre, dura environ une heure. Comme tout se passait bien, nous attendîmes qu'ils se quittent pour rentrer chacun chez soi quelques minutes avant le couvre-feu 22 heures.
Je revis personnellement Mr Gaston Deferre à Marseille en 1970, et il me dit après qu'il m'eut reconnu, ce dont il avait été question entre eux : dans un premier temps Mitterrand lui proposa de faire entrer dans le Réseau Brutus-Boyer (Boyer étant le fondateur du Réseau à Marseille) un soi-disant Réseau que Mitterrand avait créé à base de prisonniers de guerre évadés ou rapatriés.
Bien entendu Deferre refusa.
Puis Mitterrand lui demanda alors de lui procurer un avion pour se rendre à Londres afin de rencontrer le Général de Gaulle. On sait maintenant ce qui arriva : Mr Mitterrand eut son Lysander, mais il se fit proprement renvoyer par le Général. Ce qui semble expliquer la haine qu'il montrera par la suite contre le Général de Gaulle et pourquoi il fit tout pour le supplanter dans la course au pouvoir et y réussir finalement après la mort du Général de Gaulle.
Je prenais quelques jours de vacances aux environs de Noël avec mon épouse et mes deux enfants dans la famille de ma femme dans le Bergeraçois à Conne de Labarde. Je fis bien car en les quittant, je ne pouvais savoir que je resterai loin d'eux plus de 15 mois prisonnier dans les bagnes allemands.
En effet.
J'avais rendez-vous à 9 h. chez Chrétien, le Dimanche 16 Février 1944 dans son logement de la Rue d'Alsace Lorraine à Toulouse. Je montais au quatrième étage et je sonnais normalement à la porte de l'appartement et j'insistais, pas âme qui vive. Je m'inquiétais tout de suite car les heures de rendez-vous devaient être exactes et je redescendais au rez-de-chaussée interroger la concierge. Celle-ci me parut très gênée et commença par me dire qu'elle ne savait rien. Je lui disais que c'était mon cousin et qu'il m'attendait car je lui avais annoncé ma visite étant de passage à Toulouse. Alors se rapprochant comme si elle me délivrait un secret :
- Monsieur Chrétien et sa femme ont été arrêtés ce matin par la Gestapo.
Bien entendu je feignis l'étonnement, disant que je ne comprenais pas, que c'était sûrement une erreur et qu'ils ne tarderaient pas à être relâchés et je m'éclipsais le plus discrètement possible, non sans remarquer deux agents de la Gestapo très reconnaissables à leurs Borsalino noirs et leur manteau de cuir de même couleur. Ils étaient juste en face, de l'autre côté de la rue. Ils auraient mieux fait de s'installer dans l'appartement de Chrétien et de m'ouvrir la porte lorsque j'avais sonné. Javais eu, cette fois, beaucoup de chance.
Là-dessus je me mis au vert.
C'est-à-dire que je me repliais pendant huit jours chez un ami, Mr Bardoux, où je restais là, ayant eu soin de prévenir ma logeuse que je partais en vacances pendant ce temps-là. En fait, je continuais mon travail à la comptabilité matières du Centre d'Administration Local (C.A.L.) au château de Bellevue par Pouvourville, non loin de Toulouse, sur la route de Narbonne. Et je tâchais, en dehors du temps officiel de travail, de prévenir les camarades dont je connaissais l'adresse : Patez et Toquec. J'appris tour à tour, dans ce laps de huit jours, qu'ils avaient été arrêtés. Pas de doute quelqu'un nous avait donné ou avait parlé.
Nous avons appris beaucoup plus tard ce qui s'était passé.
Deux personnes sont à la base de tout :
1°/ Un Inspecteur de Police de Vichy, ancien sous-officier Légionnaire, membre du Réseau Brutus qui travaillait pour la Gestapo comme Agent de Renseignements, il s'appelait Chopin.
2°/ Le frère du Chef de Secteur de Toulouse, Paul Chrétien, réfractaire au S.T.O. et qui demeurait chez André Chrétien (grosse erreur).
Un jour, Chopin apprit que Paul était réfractaire et il fit chanter ce dernier le menaçant de le dénoncer aux Allemands s'il ne lui fournissait pas la liste des agents de son frère. Cela dura un bout de temps mais Paul réussit à recopier la fameuse liste que son frère n'aurait jamais dû avoir.
Chrétien André; fut arrêté et avec lui de nombreux autres inconnus de moi, comme Dauriac, le Professeur Naves, Patez, Brès, Leroy, Thurriez, Rochette, Davies, Rivat et sa femme Thérèse, Ollivier, Sudreau. Certains furent fusillés et les autres déportés. Paul Chrétien et Chopin disparurent à ce moment-là mais furent retrouvés à la Libération et jugés : Chopin fut condamné à mort et Paul Chrétien à la prison.
A la fin de cette semaine qui suit l'arrestation de Chrétien et de sa femme Malou, je rencontre en ville Chopin qui dans un premier temps fait mine de ne pas me reconnaître (sans doute s'étonnait-il de me voir toujours en liberté et s'attendent-ils à ce que je l'exécute, pensant que j'étais au courant de sa dénonciation collective).
Je l'accostais alors presque de force, en lui recommandant de se mettre au vert parce que Chrétien André et plusieurs autres étaient arrêtés par la Gestapo. Et, me reprenant, je me rappelais soudain qu'il était Inspecteur de Police, donc en principe au courant des arrestations faites par les Allemands. Je lui demandais donc de me prévenir pour le cas où il serait question de moi. (Il dut rigoler intérieurement, je venais de me piéger tout seul). Il me répondit qu'il était prêt, bien sûr, à me rendre ce service, mais qu'il fallait que je lui donne mon adresse. Ce que je faisais illico. Et le lendemain matin c'était cinq agents de la Gestapo qui me faisaient ouvrir la porte de ma chambre en se faisant passer pour un porteur de télégramme. J'ouvrais ma porte, j'étais en pyjama, cinq browning étaient braqués sur moi.
- Haut les mains ! Police allemande ! (Ils parlaient très bien français).
Ils me passèrent les menottes avec les bras dans le dos et me poussèrent dans un coin de ma chambre face contre le mur avec interdiction de me retourner.
Position peu reluisante.
Le sac de ma chambre commence. Plusieurs coups de talons sur mes pieds nus viennent ponctuées des questions :
- Où sont les papiers ? Où est ton arme ?
Les policiers me paraissent bien renseignés, mais pour les papiers ils repasseront, il n'y en a pas. Les quelques notes que je tenais d'ordinaire étaient transmis verbalement à Carrel qui en prenait note, puis je les détruisais. En l'occurrence, ayant appris l'arrestation de mon chef hiérarchique, j'avais fait le nettoyage, les Allemands arrivaient trop tard.
Quand au revolver, nettoyé et graissé, je l'avais placé au fond du dernier étage de mon armoire. Les policiers allemands ne l'avaient pas découvert et réitérèrent leur demande. ( J'étais déjà ailleurs et je me remémorais les dernières années passées dans la Résistance, pour en arriver à faire de moi un prisonnier avant que de faire un fusillé. Je pensais à ce moment à ma femme, à mes enfants, à ceux à qui je les avais confiés en prévision de ce coup du sort, ils risquaient eux aussi l'arrestation ). Aussi, surpris, je leur dis où il se trouvait.
Déjà leur tri était fait, ne trouvant rien, une de mes valise vidée était remplie de tous les objets soi-disant à conviction : montre "Oméga" en argent, souvenir de mon parrain, des vêtements, du linge, le Herstal fut pour eux l'objet de convoitises et eut lui aussi sa place dans la valise.
Jusqu'à la dernière minute j'espérai que devant leur fiasco, la Gestapo allait me relâcher. En effet, un des hommes qui me paraissait le chef, vint à moi et me délivra des menottes.
- Habille-toi, me dit-il, et vite !
Je dus chercher dans les amas de linges et de vêtements qui jonchaient le plancher de quoi me vêtir. Je savais à ce moment sans erreur possible que mon calvaire allait commencer et à partir de ce moment, la lutte pour la vie commençait. Je choisissais donc du linge en double exemplaire, et je complétais l'habillement par mes vêtements les plus chauds, un pantalon esquimaux de skis et mon cuir par-dessus, avec cache-nez, gant et béret ; à mes pieds mes meilleures chaussures. Avec cela j'avais tout ce qu'il fallait pour risquer une évasion. J'enfournais dans mes poches de quoi faire ma toilette car une valise me fut refusée par les policiers allemands.
Ils paraissaient maintenant pressés d'en finir, prétendant que je n'avais pas besoin de m'habiller si chaudement, que nous n'allions pas loin. Je n'avais effectivement qu'à faire cent cinquante mètres hors de ma chambre pour être à la prison St Michel, de sinistre réputation. J'y fus mené par ces messieurs en traction avant. Y compris le chauffeur ils étaient cinq. Une chose m'a paru extraordinaire, pas un locataire de la maison ne chercha à voir ce qui m'arrivait, drôle d'époque !.
Dehors, il neigeait, chose rare à Toulouse et nous étions le 24 Février 1944.
Quand je fus introduit au Quartier III, après avoir été démuni de tout ce que j'avais sur moi : montre, stylo, portefeuille, couteau, un chargeur de P.N. Herstal 7.65, je fus conduit dans la cellule de réception, celle où les prisonniers de la nuit étaient enfermés.
Ils y étaient déjà quatre, un commerçant d'un certain âge, bien mis, Directeur d'une filature de Mazamet ; un jeune homme entre 15 et 18 ans de Toulouse arrêté en gare Matabiau ; un Juif et un clochard. Chacun racontait sa petite histoire, je suppose que le clochard devait être là depuis longtemps et qu'il devait être à la solde de la Gestapo pour recueillir nos impressions. Je parlais le moins possible, disant que javais été arrêté par erreur.
Vers les huit heures je fus sorti de là et conduit à la cellule 13, au premier étage du bâtiment. Cellule monacale s'il en fut, longueur cinq pas, largeur deux. Comme ameublement un lit, une couverture et une paillasse. Local bien fait pour méditer utilement, il y faisait une température proche de zéro, car j'appris bien vite par l'air qui m'arrivait de l'extérieur, que non seulement cette cellule donnait au Nord mais qu'il manquait plusieurs vitres à la fenêtre. Je suis resté douze jours là-dedans, seul à me morfondre, me demandant ce qu'il allait advenir de moi, quelles seraient les questions posées, les tortures qu'on m'infligerait, si je pourrai tenir, si je serai fusillé, ce que devenaient ma femme et mes enfants ? En un mot j'avais peur !
Les graffitis des murs prouvaient amplement que d'autres m'avaient précédé dans le même chemin que j'allais prendre, car si l'apache exprimait vertement ses pensées à la femme de sa vie, il y avait aussi de nombreuses inscriptions ne comportant qu'un nom et un prénom et dessous : condamné à mort le , ou parti pour une destination inconnue.
Ce décor vous ramenait constamment à la réalité, cette cellule était déjà un avant-goût de cercueil, c'était l'antichambre de la mort. Je me considérais déjà comme tel. Chaque fois qu'un gardien contrôlait ma présence, je sursautais, n'était-ce pas déjà l'heure du peloton d'exécution, d'autres que moi en avaient supporté la rigueur et le destin rapide. Je m'efforçais d'être courageux et de regarder la mort en face. Cela n'allait pas sans mal, je ne pouvais m'empêcher de penser à ma femme à ma fille Magda et à Bernard 8 mois qui ne me connaissait pas et que je ne reverrai sans doute plus. Que deviendraient ces êtres très chers, étaient-ils toujours en sécurité, n'étaient-ils pas arrêtés eux aussi, cela s'était déjà vu. Mon plus grand souci était bien celui-là, être la cause de l'arrestation de ces pauvres innocents. Mon cerveau travaillant sérieusement je me préparai autant que possible aux interrogatoires qui ne manqueraient pas de m'être infligés. Et j'imaginais un mensonge pour sauver ma famille, mensonge qui réussit fort bien comme vous le verrez par la suite.
Quand je fus introduis dans ma cellule, l'heure du "jus" était passée, il était peut-être neuf heures du matin, et comme avec le liquide infecte appelé "café ", on distribuait le pain de la journée, je n'eus pas droit ce jour-là aux 150 gr. de pain quotidien.
Vers midi, la soupe distribuée par 2 prisonniers, toujours les mêmes, (j'appris plus tard que c'était deux agents de la Gestapo écroués), passa devant ma porte. Je commençais à avoir faim n'ayant rien pris depuis la veille au soir, et commençais à penser que peut-être c'était compris dans le premier jour de présence à la prison de façon à assagir les prisonniers, la faim et le froid. Je me disais que je ne serai pas long à en "claquer" de ce régime
J'en étais là de mes réflexions quand un soldat allemand, entrouvrit ma cellule et me jeta une assiette en fer, une cuillère de même métal et un quart. Quelques instants plus tard, la corvée de soupe arrivait, mais comme j'avais été effectivement oublié, on s'apprêtait à me mélanger dans l'assiette, la soupe au rutabaga et la cuillère de confiture, je demandais qu'on me mit la confiture dans ma cuillère, ce qui fut fait. Ce qui fit que ce jour-là, je commençais mon repas congru, par le dessert. Quand à la soupe, aussi claire fut-elle, je m'apprêtais à la déguster, la quantité était celle d'un quart de litre, une douzaine de petits cubes de navets nageaient dans cette eau claire et salée qu'on baptisait soupe, aussi lentement qu'on aille, la soupe était vite ingurgitée. Puis on léchait bien son assiette pour n'en rien perdre et la bien nettoyer.
Après cela il n'y avait plus qu'à attendre 18 h. pour la soupe du soir. A cette heure-là, un quart de tisane à la feuille de frêne baptisé thé, était servi avec une portion de fromage "Vache Qui Rit" ou un morceau de charcuterie de la même équivalence.
Comme vous pouvez le remarquer, les menus étaient calculés de telle sorte que si on ne prenait pas la précaution de faire trois parts de son pain à la perception du matin, il en manquait pour le restant de la journée pour manger la confiture de midi ou le fromage du soir. De plus, la conservation n'allait pas sans risque, car il fallait cacher soigneusement son pain quand on vivait dans une cellule multi-places comme cela m'arriva par la suite, il est naturel de se faire voleur quand on a faim et qu'il n'y a rien d'autre à faire pour la calmer. On vivait donc toute la journée avec la hantise du pain, cette denrée alimentaire dont le Français ne peut se passer, et cela ne faisait pas hélas, passer plus rapidement les heures ni les jours.
Ma cellule solitaire contenait en plus du mobilier déjà décrit, un récipient circulaire qui n'avait rien du seau hygiénique, mais était là pour en remplir les fonctions, c'était une boîte de conserves de 5 kg vide, je m'en servais pour uriner. Quand aux autres besoins, l'inquiétude, le peu de nourriture et le peu de mouvements que je pouvais me donner, me barrèrent les intestins d'une constipation atroce que je parvins à vaincre aux premières selles que je pus faire plus tard dans la partie "ad hoc" de la cour de la prison au moment de la promenade quotidienne. Dans la cellule commune il aurait fallu que je sois malade pour me servir de la tinette qui trônait au pied de mon lit entre deux fenêtres, heureusement les émanations étaient bien atténuées par un couvercle que l'utilisateur était obligé de remettre rapidement après usage, sous peine d'encourir les quolibets et les insultes de ses camarades...
Mon premier interrogatoire eut lieu trois jours après mon arrestation. L'officier allemand m'adressa la parole en allemand, lui ayant répondu que je ne le parlais pas, il commença en français par l'interrogatoire d'identité. Ce juge d'instruction S.S. commença à me poser quelques questions indiscrètes du type de celles-ci.
- Pourquoi faites-vous du terrorisme ?
La réponse fut à peu près celle-ci.
- Je n'en ai jamais fait et d'ailleurs, j'appartiens à la Milice d'Agen, vous vous êtes trompé sur la personne en m'arrêtant, renseignez-vous !
- Nous nous sommes renseignés ! Connaissez-vous Carrel ?
- Non !
- Et Chrétien André !
- Oui, c'est un camarade de la Milice !
- Saviez-vous qu'il était chef d'un Réseau de terrorisme ?
- Première nouvelle !
- Comment se fait-il que votre nom ait été trouvé sur une liste de ses agents !
- C'est peut-être une liste de ses connaissances ou de ses clients. Chrétien est Agent d'Assurances !
Le juge finement sourit à cette répartie.
- Où est votre femme ?
- Je n'en sais rien, il y a 3 mois que nous nous sommes quittés, nous ne nous entendons pas, nous sommes en instance de divorce, elle est sans doute dans sa famille, je ne pourrai vous dire où ? (C'était le mensonge que j'avais imaginé pour mettre ma femme hors d'affaire.)
- Vous êtes militaire ?
- Oui. Plus exactement Agent des Services Aériens, il n'y a plus d'armée française, vous le savez bien.
- Alors vous prétendez ne connaître Chrétien que comme une connaissance ?
- Parfaitement.
- Et Prat, Émile, Sudreau, Turrier, Toquec et Max (Jean Moulin) ?
Je les connaissais tous sauf Émile et Max, mais prétendais ne rien connaître. Mais pour Toquec, j'étais bien obligé de reconnaître que je connaissais Yvon Toquec comme aviateur, il dépendait du Centre Administratif de l'Air où je travaillais, il était à Bordelongue. Je lui répondais que je le connaissais mais qu'il y avait quelque temps que je ne l'avais pas vu (il y avait 4 mois que la Gestapo l'avait arrêté pour avoir hébergé notre poste radio.)
- C'est bien, nous allons faire une enquête et si vous êtes innocent nous vous relâcherons.
Les petits malins, ils n'étaient pas sûrs d'eux mais leur enquête terminée, j'allais être servi.
Une semaine plus tard, j'étais conduit de nouveau dans la petite cellule à droite de notre Quartier, mais qui se trouvait en fait dans la rotonde de la prison qui entourait la chapelle de la prison St Michel. Mêmes personnages mais un 4ème inconnu était venu renforcer le trio précédent. On me mit les menottes, les bras tordus dans le dos, mon impression première fut que ça allait chauffer pour mon matricule, je ne devais pas me tromper. Je ne sais combien de temps dura mon interrogatoire, je me rappelle que j'avais été appelé au début de l'après-midi après le déjeuner, si on peut encore appeler de ce nom la pitance infâme que le Grand Reich nous servait par l'intermédiaire de nos gardiens. Quand je retournais dans ma cellule assez sonné, il faisait nuit et la soupe était passée puisque je dus m'en priver ce jour-là encore. L'interrogatoire fut très sec.
- Vous appartenez à une bande de terroristes ?
- Non !
Je prenais immédiatement un coup de talon sur les orteils, car ces messieurs avaient pris la précaution de me faire déchausser. Je hurlais de douleur.
- Voyez, vous n'avez pas intérêt à nous raconter des histoires !
Je demande un Avocat, je ne parlerai que devant lui !
- C'est entendu nous le ferons convoquer mais pour le moment ce n'est qu'un interrogatoire de mise au point, vous nous avez menti la dernière fois !
- C'est faux, ce que je vous ai dit était la vérité, je !
Je n'eus pas le temps de terminer mes explications, cette fois c'était ma tête qui venait de prendre contact avec le mur, propulsée par un formidable coup de poing en pleine figure. Je mis quelques secondes à réaliser, j'étais tombé, mais déjà quelques coups de pieds dans le ventre m'avaient réveillé !
- Vous avez compris cette fois, pourquoi combattez-vous la Grande Allemagne !
- Mettez-vous à ma place, lui répondis-je, je suis soldat, mon devoir est de lutter contre les envahisseurs et tout Français digne de ce nom en fera autant !
- Quel est votre parti politique ?
- Je ne fais pas de politique !
- Vous travaillez avec Chrétien depuis 1941, vous avez participé à telle et telle affaire, vous étiez son adjoint, votre introduction dans la Milice était d'abord une couverture et vous permettait d'avoir des renseignements, on a remarqué que depuis quelque temps plusieurs opérations de la Milice d'Agen avaient été des fiascos C'est inutile de nier, vous êtes Aspirant de Réserve donc officier et par respect pour votre grade, on vous considérera à partir de maintenant non comme un terroriste mais comme un soldat. Les noms qu'on vous a lu l'autre jour vous les connaissez bien Eux vous connaissent, ils sont tous arrêtés. Et Chopin vous le connaissez Chopin ! (Je restais de glace, ne sachant pas encore qu'il avait trahi.)
Cette phrase me fut dite sous forme de raillerie. Sur le moment je ne réalisais pas mais je sus plus tard que c'était lui qui m'avait dénoncé, ainsi que la majorité de mes camarades. Cet Inspecteur de Police français était un agent double qui travaillait pour la Gestapo tout en étant membre du Réseau. Nous ne pouvions donc que finir comme cela, arrêtés, déportés ou fusillés
- Vous niez toujours, et bien, donnez-moi votre parole d'honneur d'Officier que ce que vous dites est la vérité et que toutes ces opérations ne sont que mensonge !
Là mon bonhomme m'avait touché au Talon d'Achille et avait trouvé le défaut de la cuirasse. Trop jeune encore dans la carrière, je repoussais l'idée de mentir et ne sachant pas qu'une parole d'honneur donnée dans de telles conditions n'avait aucune valeur, je réfléchissais, hésitant.
- Alors, ça vient !
- Je ne puis vous la donner, répondis-je.
- C'est tout à votre honneur, me dit-il, mais nous étions déjà fixés
Et l'interrogatoire se continua de la sorte ponctué de temps en temps de coups qui devaient m'aider à parler ; ma tête alla de nombreuses fois prendre contact avec le mur tandis que mon corps tombait et que des coups sur les parties intimes me réveillaient. A un moment donné même, ces coups-là ne me réveillèrent plus. J'avais été trop touché et étais sans connaissance.
Je reprenais mes esprits sous le froid d'une douche d'eau lancée avec un seau. On me fit alors asseoir et on me donna une cigarette tandis que mes tortionnaires fumaient, mangeaient des sandwichs, buvaient Je sentais ma salive m'inonder la bouche tellement j'avais faim et que la vue de ces gloutons excitait davantage.
Les interrogations reprirent de plus belle, je reconnaissais connaître Chrétien et ne connaître personne d'autre. Pour les papiers que je devais avoir, je répondais que je n'en avais pas, je ne rédigeais des papiers qu'au dernier moment quand Chrétien l'exigeait, pour le reste, je travaillais de mémoire, il ne pouvait y avoir de trace.
Pendant tout le temps de l'interrogation le juge d'instruction (capitaine S.S., qui sappelait Müller), tapait lui-même son rapport ne me touchant jamais Au début de la séance l'enquêteur m'avait demandé si je connaissais l'allemand, sur ma négative, il s'était servi de cette langue entre eux pour se faire part de leurs impressions et communiquer leurs ordres, cela me servit plusieurs fois car ayant été élevé pendant cinq ans au Luxembourg, j'avais étudié cette langue. A la fin de l'interrogatoire, le juge me dit :
- C'est inutile de vous relire votre déposition, elle est en allemand et comme vous ne le connaissez pas...en me tendant son stylo...signez !.
- Je ne signerai que ce que je pourrai contrôler, faites-le traduire en français.
- Allons ne soyez pas ridicule, la justice allemande doit être rapide, nous n'avons pas de temps à perdre, si vous ne signez pas nous ferons une croix à votre place, et tout sera dit !
Désemparé je signais, pensant bien par la suite dire au tribunal ce que je pensais de telles méthodes.
Il n'y eut jamais de jugement, je fus confronté une fois avec Chrétien, confrontation qui dura 10 minutes, celui-ci devait être au courant de mon interrogatoire, car il me dit que je m'étais bien défendu. Je demandais au juge quand nous serions fusillés, il me répondit :
- Vous avez de la chance, deux mois plus tôt vous étiez tous fusillés. 25 c'est un beau coup de filet, mais aujourd'hui l'Allemagne a besoin de bras, vous irez travailler en Allemagne.
J'étais étonné par la tournure que les choses prenaient. A la vérité je ne m'attendais pas à un tel dénouement, mais je ne savais pas non plus ce que cela signifiait d'aller travailler en Allemagne comme travailleurs forcés.
L'avenir allait me l'apprendre.
A la suite de cette dernière entrevue je fus changé de cellule et mon sort s'améliora dans le sens que je retrouvais la compagnie des hommes, qui, si elle n'est pas toujours agréable, vaut mieux pour l'homme que la solitude totale d'une cellule inconfortable. J'avais dû prendre froid, car exposée au Nord comme elle était et plusieurs vitres manquant à la fenêtre, cette cellule, au mois de Février 44, était une véritable glacière.
Je fus donc conduit un beau matin, 12 jours après mon arrivée à la prison, à la cellule n° 18, qui, située sur le même étage, était exposée au Sud. Il y avait un lit à deux étages de libre devant la fenêtre du fond à droite, le gardien me fit signe de la prendre.
Dans cette cellule il n'y avait, au moment de mon arrivée qu'une dizaine d'hommes, dont huit de Varilhes, village qui se situe dans lAriège entre Foix et Pamiers, il y avait là le Maire, grand vieillard de soixante ans et quelques Conseillers Municipaux, arrêtés pour raison politique. Je crois qu'ils étaient tous socialistes, sauf un qui était communiste et qui était accompagné de son fils, jeune homme d'une vingtaine dannées, Jean Bousquet, avec lequel, par la suite, nous faisions d'interminables parties d'échec avec un jeu de mon invention fabriqué rien qu'avec du papier. Au demeurant tous ces braves gens étaient sympathiques, ils étaient là depuis 3 mois à attendre, tous portaient de longues barbes par rapport à la mienne qui n'avait que 15 jours car les rasoirs étaient totalement interdits et il n'y avait pas de "Friseur" (coiffeur) dans la prison.
Il y avait là un gendarme français arrêté depuis quelques jours et qui eut un jour une crise de coliques néphrétiques que je soignais en lui faisant des compresses d'eau bouillante sur les reins car il n'y avait pas non plus d'infirmerie dans cette prison. Ce qui fit que plus tard, avec d'autres soins donnés à des camarades, on m'appela "docteur" à Compiègne.
Il y avait aussi avec nous, c'était même mon voisin immédiat, un imprimeur, Mr Lyon qui avait été arrêté pour franchissement clandestin de frontière, mais qui, je l'ai su plus tard, appartenait au réseau Brutus. Enfin un jeune Juif vint un jour s'installer à la couchette inférieure de notre châlit commun, lui aussi s'était fait prendre pour franchissement de frontière. A la vérité on évitait de parler de ses affaires sauf les gens de Varilhes qui se connaissaient entre eux, les autres se gardaient bien de s'expliquer par crainte des mouchards facilement introduits dans une cellule où il y a autant de monde.
Cette pièce faisait 5 mètres sur 5. Une porte bardée de fer à guichet et deux grandes fenêtres grillées par lesquelles, leur bonne exposition y étant pour quelque chose, le soleil nous inondait de chaleur tous les après-midi. Nous pouvions aussi régler l'entrée de l'air car ces fenêtres étaient complètes, il ne manquait pas de vitres. Un autre avantage était qu'à l'opposition de ma précédente cellule, si les mêmes barreaux existaient toujours, par contre les jalousies empêchant de voir à l'extérieur n'existaient plus. De ces fenêtres on voyait le Quartier des femmes. Un jardin entouré de hauts murs qui nous séparait d'avec le bâtiment des femmes était un potager complanté de pêchers et d'amandiers que je vis fleurir durant le mois de Mars 1944 que je passais dans cette cellule.
Le programme de la journée n'était pas différent de celui où j'étais au secret, sauf que dans la matinée, la cellule était totalement vidée de ses habitants pour une promenade d'un quart d'heure dans la cour prévue à cet effet. Cette cour contenait des W.-C. ou plutôt des trous donnant directement sur une fosse d'aisances, dans laquelle il fallait s'efforcer de se satisfaire au su et au vu de tous les camarades. Ce fut une des choses qui devait me coûter le plus pendant mon internement mais ce n'était qu'un commencement, je devais voir mieux par la suite, (voir mieux dans le sens du pire bien entendu)
Le menu n'avait pas changé, une petite différence cependant, les portions allouées en bloc étaient tirées au sort ce qui agrémentait et excitait l'appétit puisque le repas était reculé d'autant . Comme je l'ai déjà dit le pain était touché le matin, il fallait donc pour pouvoir en profiter aux autres repas, faire trois parts égales et prendre bien soin de garder le pain restant dans un mouchoir qui ne vous quittait pas sous peine de ne plus retrouver ces 50 grammes de pain au moment opportun. Il faut bien se dire que la journée se passait dans l'attente du prochain repas, temps durant lequel on essayait de tromper sa faim, car la faim était permanente et jamais apaisée. Á la Prison Saint Michel on mangeait moins que dans les camps de concentration.
Autre inconvénient, la proximité de la tinette chargée de recevoir les déjections des habitants de la cellule. Cette tinette était vidée chaque jour à tour de rôle par ceux-ci mais comme il n'y avait ni désodorisant ni désinfectant je vous prie de croire que je voyais ce meuble d'un sale oeil surtout lorsque ce récipient était entrouvert, situé quil était, au pied de mon lit.
Si la société de mes camarades avait des inconvénients, elle comportait aussi des avantages. Car les discussions étaient possibles et étaient suivies attentivement par les autres membres de la cellule, elles étaient surtout le fait des vieux qui ne manquaient pas de faire profiter les jeunes que nous étions de leurs lumières Point de livre, formellement "verboten" (défendu), avec des livres le moral aurait pu être plus solide. Bien entendu pas de journaux ni d'illustrés En plus des 8 châlits doubles il y avait une table et deux bancs au milieu de la pièce. Un jour je remarquais que sur l'un des bancs un échiquier avait été tracé, ayant trouvé sous mon matelas des étiquettes rondes qui avaient dû servir à indiquer le degré sur les bouteilles de vin, j'en fit des figurines rappelant les pièces du jeu d'échec. Je trouvais en la personne du fils Bousquet de Varilhes un joueur qui voulut bien me donner la réplique, à la suite de quoi, nous passâmes nos journées à jouer aux échecs en prenant bien garde de ne pas nous laisser surprendre par les gardiens car le jeu aussi était "verboten", lui aussi.
Tous les Lundi, les colis de linges sales étaient déposés au greffe de la prison et remis aux familles qui apportaient alors du linge propre, quelquefois truffé dans les doublures de lettres ou de farine lactée nourrissante Je n'eus pas de chance le 2ème Lundi après mon entrée en prison, je reçus un colis de linge ravi de voir que quelqu'un s'occupait de moi à l'extérieur. Le Lundi suivant, je remettais à mon tour un colis, ce colis ne fut jamais réclamé, je restais donc en tout et pour tout, en plus de ce que j'avais sur le dos, avec une chemise, une paire de chaussettes, un mouchoir et une serviette de toilette, pas le moindre morceau de savon pour laver mon linge ou faire une toilette. Je ne savais que penser.
Je sus plus tard par le Colonel Saget que je revis en 1947 au Maroc et qui était mon patron à l'époque qu'il me faisait rechercher depuis 15 jours. Qu'ayant trouvé ma chambre de célibataire toute chamboulée, il ne savait que penser. Il craignait de prévenir la Gendarmerie française pour le cas où j'aurai décidé de partir en Angleterre par l'Espagne, bref il eut l'idée d'envoyer l'Assistante Sociale de l'Air avec un colis à la prison St Michel. Si le colis était accepté, c'était que j'y étais, comme on ne lui avait pas dit de récupérer un colis, cette dame était repartie les mains vides et moi je me retrouvais définitivement avec du linge en plus. Mais le Colonel Saget était fixé et put faire établir une délégation de solde pour ma femme. Car par la suite il n'y eut plus de colis du tout, seul un colis Croix-Rouge arrivait le Vendredi dans la cellule et on le partageait en 10. Ce qui ne faisait pas grand chose : 50 gr. de biscuits, 50 gr. de pâtes de fruits, 1 portion de Vache Qui Rit, 10 morceaux de sucre. Je mangeais le tout immédiatement, nous mourions tous de faim car le menu était toujours le même, le quart de soupe très légère, un morceau de Vache Qui Rit ou de mortadelle, menu nettement inférieur à celui que nous aurons en camp de concentration.
Les colis familiaux étaient les bienvenus mais aussi très personnels et rarement partagés car quand on vous parlera de la solidarité des camps, ça me fait doucement rigoler. On était solidaire pour les copains et encore à la condition qu'ils puissent vous rendre la pareille. Il y a eu des actes charitables, comme de soigner les blessés ou les malades, les aider dans les travaux, mais de la solidarité tant prônée par les amis de Marcel Paul ! rigolade je vous dis ! La solidarité de Marcel Paul ne jouait que pour les membres du Parti et pas pour les autres.
La présence de mes camarades ne m'empêchait pas de penser à ma femme et à mes enfants dont le plus petit, un garçon âgé de neuf mois ne me connaissait pas mais en l'absence de nouvelles et de colis toutes les suppositions étaient permises ? La Gestapo avait-elle retrouvé leur piste et en même temps arrêté mon beau frère Lucien, prisonnier de guerre évadé et toute sa famille? Cette pensée me tourmentera pendant tout le temps de mon internement et ma déportation, car pendant 15 mois je resterai sans nouvelle d'eux, bien qu'ils aient reçu des nouvelles de moi. Car au mois de Juin nous fûmes autorisés à envoyer une carte officielle à nos familles, la réponse ne me parvint jamais car ma femme aurait dû me faire une carte officielle plutôt qu'une lettre normale qui leur fut retournée par les P.T.T. français..
Le matin du 27 Mars 1944, le réveil eut lieu à 4 heures du matin, on appelle les prisonniers. Beuvelet Pierre est le premier sur la liste. Le gardien me dit :
- Prenez toutes vos affaires ! Il me mène à la cellule 13 au rez-de-chaussée de la prison. Je me retrouve seul dans une immense cellule au moins trois fois plus grande que celle que je viens de quitter, elle est absolument vide sauf quelques blocs de paille qui sont toujours ficelés, j'y reste plus d'un quart d'heure seul, alors mon esprit se mit à travailler : "Et si j'allais être fusillé, il est quatre heures, c'est l'heure à laquelle on appelle les condamnés à mort " ; je m'agenouille dans la paille et après avoir fait un acte de contrition, j'entame une dizaine de chapelets en comptant sur mes doigts... Puis arrivent un par un les prisonniers qu'on sort des cellules, je les compte jusqu'à 50, je n'étais pas tranquille, puis j'arrivais au nombre de 150, à ce moment j'ai cru au transport et à la déportation plutôt quà la fusillade.
Mais parmi les camarades qui arrivaient je reconnaissais Chrétien ; et Patez, ceux-ci me présentaient d'autres membres du réseau Brutus : Harter, Dauriac, Naves, Davis, Rochette. Un groupe de quatre ou cinq hommes qui discutent âprement. Heckmann, Giraudon, Cazau (se disant Docteur) sont des agents de la Police Économique allemande, ils se sont faits prendre pour avoir détournés de l'or juif à leur profit alors que cela devait revenir au S.D. allemand. Ils seront avec nous dans le même wagon quant nous nous acheminerons de la prison St Michel de Toulouse au front stalag 122 de Royalieu, à Compiègne.
Dans plusieurs camions qui viennent nous prendre à l'intérieur de la prison, les S.S. nous amènent dans la gare de marchandises de Toulouse Matabiau. Nous sommes attachés deux par deux par des menottes. Pour ma part, mon compagnon est un maquignon du Gers qui s'est fait prendre comme passeur dans les Pyrénées, il est en blouse noire de maquignon avec un large chapeau rond noir, il pèse au minimum 130 kg. et fait 1,85 m. de taille. Essayer de s'évader avec un tel poids au poignet ne sera pas facile, alors que je fais 1mètre 67 et 65 kilos.
Les Allemands nous poussent deux par deux dans un wagon de marchandises où il y a suffisamment de bancs pour nous loger à 40 par wagon. On nous remet avant notre départ tous nos objets personnels exceptés les couteaux, un quart de boule de pain (750 gr.) et un morceau de Wurst (saucisson allemand).
Il est huit heures du matin nous faisons route vers le Nord.
Le train se déplace lentement car nous sommes attachés (4 wagons) à un train de marchandises. Il fait très chaud dans ce wagon bien que nous ne soyons que le 27 Mars, cela ne s'explique que par le fait que nous sommes dans un wagon plombé, complètement étanche, la lumière nous est donnée par quatre panneaux eux-mêmes équipés de deux hublots chacun en verre épais qui empêchent toute aération, les hommes tombent comme des mouches nous manquons d'air, une dizaine de camarades sont évanouis. Nous prenons la décision au prochain arrêt de demander le chef de convoi pour qu'il nous fasse donner de l'air, nous déléguons Fred Eckmann, l'Alsacien qui parle parfaitement l'allemand pour qu'il intervienne. La prière est adressée en gare d'Albi et condescendant, l'officier S.S. fait casser les hublots à coups de crosse de fusil par la sentinelle qui nous garde.
Nous aidons la sentinelle à sortir le verre brisé et c'est à ce moment que je me rends compte que ma menotte est bien lâche autour de mon poignet droit. Je demande à des camarades de m'aider, les uns tirant en arrière sur l'avant-bras les autres sur la menotte, jarrive à me libérer complètement la main. J'entreprends alors dès que le convoi est reparti, de terminer le travail si bien commencé par notre gardien. Il y avait une croix de St André en bois qui empêchait le volet de s'ouvrir intérieurement, il y a maintenant quatre morceaux de bois toujours maintenus par des clous sur le chambranle de ce volet, ce qui me permet, en les basculant, d'ouvrir entièrement et aussi de remettre en place le dit volet à la demande. Bien entendu dans les traversées des grandes gares ou quand le train s'arrête, je remets tout en place. Je m'occupe aussi des camarades incommodés qui sont vite revenus à eux dès qu'ils ont eu de l'air. Il nous fallut quatre jours et trois nuits pour rejoindre Compiègne par des voies détournées, puisque je me rappelle être passé à Chauny et Mondidier, avant que d'arriver à Estrée-Saint-Denis. Je m'apprêtais à ce moment à fausser compagnie à mes camarades. Car je connaissais ce pays et à travers champs, je n'avais que 20 km à faire pour aller me réfugier dans mon village natal Neuilly-sous-Clermont qui possédait des carrières romaines d'où étaient sortis les châteaux de la région (Chantilly en particulier). Hélas, l'arrêt du train fut plus long que d'habitude.
A l'aide d'un haut-parleur on nous fit savoir : que la Croix-Rouge Française de Paris ayant été informée que nous nous trouvions depuis 4 jours dans ce train avait demandé de nous ravitailler, que l'officier S.S. commandant le transport l'autorisait mais qu'on allait faire le contrôle des prisonniers. Chaque gardien montait dans les wagons et contrôlait le nombre de couples tout en contrôlant les menottes. Dans un premier temps vu l'exiguïté des lieux je me glissais avec mon maquignon parmi les comptés. Mais pour le gardien il manquait une paire de prisonniers car il savait compter, et il se mit à gueuler qu'il y avait une évasion et qu'on allait être fusillés. Eckmann parlant très bien l'allemand le calma et lui dit qu'il avait dû se tromper car il n'y avait pas eu d'évasion. Discipliné il nous compta de nouveau mais cette fois à regret il me fallut remettre ma menotte aussi lâche que possible, car j'avais la main droite enflée, la peau du pouce écorchée ainsi, que celle de mon auriculaire. Quand il me contrôla, l'Allemand s'aperçut que ma menotte était lâche et il la serra sur mon poignet au maximum, c'en était fini de mes rêves d'évasion.
Une heure plus tard nous étions arrivés à Compiègne et on nous installa pour une nuit au petit camp. Nous étions dans une ancienne caserne d'aérostiers et le lendemain j'étais dans une chambrée du bâtiment III, la plus proche des cuisines du camp. Il y avait là un Kapo espagnol dénommé Pérez qui avait fait la Révolution Espagnole en 1936 et qui avait été récupéré par les Allemands, nous étions une cinquantaine par chambre. Le chef nous reçut et nous fit un petit discours moral sur la discipline (respect de ses ordres) la propreté et l'honnêteté (pas de vol) sinon le mitard, (la prison) dans le camp nous attendait. Il y avait en effet dans les personnes arrêtées tout l'éventail de la population : des prêtres, des Officiers, des clochards, des voleurs, des zazous, des trafiquants de marché noir, des pédérastes, des instituteurs et tout de même des Résistants environ 10 pour 100. C'était un Roumain qui commandait le bâtiment III et un Général français qui était chef de camp, je ne me rappelle plus son nom, petit, portant une canne, il avait fait la guerre de 14-18.
Il y avait deux appels par jour le matin à 8 heures et le soir à 18 heures. Rassemblement par bâtiment et chambre, l'appel était remis par les Kapos de chambrée aux Kapos de bâtiment qui transmettaient l'appel au Général, chef de camp français, celui-ci rendait l'appel du camp aux S.S. Cette vie en commun n'allait pas sans corvées (tinettes d'aisances - corvée de pluches - corvée de soupe). Pour moi j'étais toujours désigné par Pérez de corvée de pain. Il commença par me dire pourquoi : parce que je portais un pantalon de drap genre golf que je portais complètement descendu façon esquimau, et je pouvais mettre trois boules de pain le long de chaque jambe sans que les Allemands s'en aperçoivent.
Pendant le mois que je passais à Royalieu, je sortais ainsi quatre fois du camp. Cela m'intéressait à un autre point de vue, à la première occasion, je sauterai dans un train sur Paris et je m'évaderais profitant de la moindre inattention de nos gardiens, car si nous étions 4 hommes de corvée, il y avait aussi 4 S.S. avec 4 chiens policiers. Jusqu'au bout j'attendais l'occasion mais nos gardiens ne me laissèrent jamais la moindre petite chance de m'évader avec succès..
Nous partions en camion et rentrions de même après les avoir chargés, c'était l'allocation de pain pour le camp et pour une semaine. La première fois, je ne me chargeais que de 4 boules, 2 pour Pérez, 2 pour moi. Le risque était grand car pris j'étais fusillé pour vol. Les autres fois, un peu plus confiant, je ramenais 6 boules, 2 pour moi et 4 pour le Kapo. Cela me permettait d'améliorer mon ordinaire, car je ne recevais pas de colis et je partageais ce pain avec les camarades.
Je pus un jour faire passer un mot par un camarade arrêté pour marché noir et qui avait une combine pour faire passer des lettres à sa mère. Cette dame adressa le mot à ma femme qui confectionna un colis qui ne me parvint jamais car j'étais déjà au KL d'Auschwitz, quand ce colis arriva à Compiègne. Bien entendu, il revint chez ma femme complètement pourri.
Le front stalag 122 était un ancien camp de prisonniers de guerre que les Allemands avaient créé au mois de Juin 1940. Il était entouré d'une barrière de barbelés précédée à l'extérieur comme à l'intérieur, sur 10 mètres de profondeur, d'un réseau bas de barbelés. Plus difficile à franchir que la haie, il y avait 6 miradors équipés de mitrailleuses. Lorsque les S.S. traversaient le camp, ils étaient toujours accompagnés de leurs chiens policiers et ils n'hésitaient pas à s'en servir. Dans la journée on circulait librement sur la place d'appel certains jouaient même au ballon.
Les repas étaient : le matin un quart de feuille de frêne chaud (certains se faisaient du café avec les colis familiaux qu'ils recevaient). A midi une bonne soupe consistante mais souvent mal préparée (je me souviens d'une soupe aux haricots dit de Soissons qui contenait autant d'asticots que d'haricots, on la mangea en triant). Le soir un quart de boule de pain avec un morceau de margarine, de fromage, de saucisson ou une cuillère de confiture. Heureusement il y avait de vrais colis Croix-Rouge que chaque semaine, chaque prisonnier recevait entier, on ne mourrait pas de faim à Royalieu
Chrétien me fit connaître d'autres membres du réseau Brutus : Olivier qui avait été durement torturé et qui ne pouvait plus se servir de ses bras, Rivat qui était notre boîte aux lettres de Paris mais si je lui avais porté quatre courriers je ne l'avais pas vu personnellement. Je retrouvais aussi Toquec qui était un camarade depuis le Peloton d'E.O.R. d'Orléans, un instituteur, dont je connaissais la femme et ses deux bébés. Il avait été arrêté 3 mois avant nous ainsi que Pierre Sudreau qui avait déjà quitté Compiègne pour Buchenwald.
Je retrouvais aussi un camarade d'enfance alors que je pelais des pommes de terre à la cuisine, je reconnus la voix de quelqu'un qui parlait assez fort à un autre, je levais la tête et je découvrais Charly Boucherez dans toute son ampleur car il faisait 1,95 m. Je lui demandais ce qu'il faisait là, il me raconta son odyssée. Inscrit à la Faculté de Strasbourg, il avait été évacué avec sa Faculté à Clermont-Ferrand en Auvergne depuis 1940 et tout se passait normalement lorsqu'il se fit arrêter pour un contrôle d'identité par les Allemands. Il ne trouva rien de mieux que de sortir sa carte d'étudiant de Strasbourg, il fut aussitôt arrêté comme déserteur tout simplement, il avait oublié, qu'étant de souche allemande, son père avait servi dans l'armée allemande en 1914-1918, il devait servir maintenant le Führer. Je le plaignis bien car se faire arrêter aussi bêtement c'était un comble. Il risquait comme moi d'y laisser la vie. Alors je lui racontais ce que j'avais fait dans la Résistance, que j'étais condamné à mort mais que j'avais fait le sacrifice de ma vie pour ma patrie et que cela me maintenait le moral. (A titre indicatif, je connaissais Boucherez depuis l'âge de 13 ans et je le considérai et lui aussi, je crois, me considérait comme un frère).
La nuit le chemin de ronde qui jouxtait les barbelés était éclairé et depuis les miradors les sentinelles avec de puissants projecteurs éclairaient le camp. Bien entendu, entre le couvre-feu à 21 h. et le réveil 5 h. il était interdit de sortir des bâtiments sous peine de mort. Il arrivait, certaines nuits que l'on entende cracher les mitrailleuses et le lendemain au réveil on relevait un imprudent, mort. C'était rare mais cela arrivait.
Par contre les alertes aériennes étaient bien fréquentes, les bombardements anglais se faisaient principalement sur les ports de la côte de la Manche, et dans la banlieue parisienne. Il y eut des corvées de nettoyage des décombres. Les conditions d'hygiène étaient celles d'une caserne d'aérostiers avant 1939 : comme lavabo un grand tuyau percé de trous tous les 50 cm surplombant un demi cylindre en zinc de 10 mètres de long, formant réceptacle pour récupérer l'eau froide qui coulait librement. Comme toilettes, un petit bâtiment comportant une dizaine de trous à la "turc" séparés par des cloisons et débouchant sur des barriques de 200 litres qui étaient vidées dans les champs avoisinants lorsqu'elles étaient pleines par des corvées qui n'étaient jamais volontaires pour faire ce travail. Il y avait aussi, à l'intérieur du camp, plusieurs petits camps (camp des femmes - camp des militaires étrangers Anglais et Américains, prisonniers de guerre).
Les cultes étaient respectés particulièrement la messe catholique du Dimanche qui avait lieu dans le même bâtiment que là où se distribuaient les colis familiaux. Je crois que je me confessais à un prêtre et j'assistais à la messe tous les Dimanche pendant 4 semaines ou je restais là.
Car ce fut le 26 Avril au soir qu'eut lieu un appel particulier pour 1670 prisonniers en vue d'un départ en déportation, j'étais du nombre. Il fallut prendre tout ce que nous avions amené comme affaires personnelles. On nous distribua au passage dans le camp de quarantaine une boule de pain (750 gr.) et un petit saucisson de 15 cm. destiné à nous restaurer pendant le voyage qui risquait de durer plusieurs jours. Nous passâmes la nuit à nous regrouper entre connaissances, à discuter et faire des prévisions sur notre avenir et notre destination future. Il y avait des optimistes qui croyaient être là pour combler les trous du S.T.O. (Travailleurs libres et rémunérés) et les pessimistes qui s'attendaient aux camps de concentration. Beaucoup mangèrent leur pain et leur saucisson dans la nuit. A partir de ce moment il fallut faire très attention pour empêcher pain et saucisson de se faire voler.
Le réveil eut lieu le lendemain à 5 heures le 27 Avril 1944.
Une colonne de 1670 prisonniers fut formée après la distribution de la tasse d'eau (baptisée café). Et nous partîmes à pieds par rang de cinq nous tenant obligatoirement par le bras. De chaque côté du rang un S.S. (ils avaient dû mobiliser au moins un Régiment), devant la colonne un véhicule blindé avec haut-parleur obligeait les habitants demeurant sur le parcours à fermer porte et volets et les menaçait de représailles en cas de non-observation.
Il était six heures du matin et cependant un groupe de civils attendait sur la place de la gare de Compiègne pour saluer une dernière fois ceux qui partaient, beaucoup sans espoir de retour !
Nous passons par la gare de marchandises et là un train de 14 wagons de marchandises avec vigie et un wagon de voyageurs (pour les S.S.) nous attend. On forme des groupes de 120, que les gardiens font monter dans chaque wagon de marchandises. Instruit par le voyage de Toulouse - Compiègne, je m'arrange pour être au plus près d'une bouche d'aération (lucarne à persiennes) il y en a heureusement 4, une à chaque encoignure. Nous ne manquerons pas trop d'air. Les portes coulissantes sont fermées et cadenassées à l'aide de fer à béton. Le wagon contient comme seul mobilier un bidon vide d'environ 30 litres, il devra en principe servir de seau hygiénique. Nous sommes 120 enfermés, nous ne savons pas pour combien de temps. Nous avons vite fait de comprendre que nous ne pourrons pas nous coucher dans cet espace prévu en temps normal pour 40 hommes ou 8 chevaux en long (selon les inscriptions de la guerre de 14-18 qu'on lit encore à l'extérieur du wagon peintes en lettres blanches). Les persiennes des lucarnes nous permettent de voir à lextérieur.
Tout de suite nous prenons la direction du groupe .
Avec le Docteur Paul Denis nous réclamons le silence et expliquons que nous ferons deux groupes de 60 qui pourront s'asseoir pendant une heure, l'autre groupe de 60 restant debout que cela soit de jour comme de nuit et que la tinette ne devra servir que pour la grosse commission, on urinera à travers le chambranle des portes. Hélas, lapplication de ce règlement verbal ne dura même pas une demi-journée et, à sa place, ce fut lenfer.
A quelques kilomètres en direction de Reims je réussis à lancer par la lucarne un papier demandant qu'on prévienne ma femme. Un cheminot par chance ramassera ce papier et l'enverra à ma femme, sans se faire connaître hélas (je n'ai donc pas pu le remercier).
Le train ne va pas vite et nous avons très chaud dans ce wagon. Nous passons à Reims, Châlons, et le train s'arrête de nuit en rase-campagne. Au lever du jour nous sommes à Pagny-sur-Moselle. Nous passons à Metz, il y a déjà un mort dans le wagon. Après toute une journée nous avons très soif, on se plaint car les langues deviennent sèches.
Entre Reims et Metz nous avons tenté de découper le plancher du wagon, nous étions une demi-douzaine de Résistants à nous être mis d'accord pour nous évader, nous avions déjà commencé à attaquer le plancher avec un couteau et une lame de scie à métaux, lorsque les autres s'en aperçurent ce fut alors un tollé général. Ils disaient :
- Ne faites pas ça, les Allemands vont nous fusiller, nous allons appeler la sentinelle qui est dans la vigie et nous vous dénoncerons !
Nous arrêtâmes donc nos manoeuvres, mais nous avions constaté une chose : nous n'étions dans le wagon qu'une dizaine de Résistants contre 110 qui ne l'étaient pas. Plus tard, quand les survivants de ces 110 reviendront, vous les retrouverez tout couverts de gloire, se vantant d'avoir souffert autant que nous. Quels beaux patriotes !. Il fallait que je fasse cette digression car le comportement de certains m'attriste profondément. Entre le départ et Metz un homme mourut, il était accompagné de son fils.
A Trèves où le train s'arrête en pleine gare nous supplions les civils allemands qui passent sur le quai de nous apporter de l'eau. Une bonne âme allemande, avec un broc, réussit à faire couler de l'eau à travers la grille de la lucarne du wagon, cette eau est récupérée dans une botte de caoutchouc, environ 5 litres qui furent distribués parmi nous. Bien entendu tout le monde n'en eut pas et les râleurs donnèrent de la voix.
Les gardiens nous disaient de patienter, que nous allions arriver. Il se passa encore une nuit de cauchemar, sans sommeil car nous étions toujours appuyés aux parois ou les uns aux autres. Au réveil il y avait quatre morts étendus dans le wagon dont le fils du premier mort, ils servaient de siège aux vivants.
Je trouvais cela horrible et je nétais pas le seul, la peur gagnait du terrain.
Nous passâmes en gare de Erfürt, dans une vallée verdoyante mais encaissée. Et après être passé à Weimar, nous arrivâmes dès la nuit tombante dans une gare que je reconnaîtrai plus tard pour être la gare du camp de concentration de Buchenwald. Nous y passâmes une nuit entière sans descendre du train, mais je pouvais voir le quai et la haie de thuyas qui le bordait. Plus tard, lorsque nous reviendrons d'Auschwitz, je reconnaîtrai ce quai parfaitement. Bien entendu personne ne sait que nous avons couché en gare du camp de concentration de Buchenwald pour la troisième nuit.
Nous reprenons notre voyage vers une destination inconnue après une nuit dantesque : des prisonniers mourant de soif cherchent à boire n'importe quoi, certains boivent leur urine, d'autres à la tinette qui non vidée depuis trois jours déborde ; d'autres rendus fous furieux assomment leurs voisins pour les mordre et leur sucer le sang comme des vampires.
Depuis 24 heures j'ai découvert que la transpiration de nos corps se condensait sur les parois froides de notre wagon et formaient gouttes par gouttes de petits rus qu'il suffisait de lécher discrètement pour étancher sa soif avec de l'eau pure mais potable. Bien entendu je montrai ma découverte aux quelques camarades qui se tenaient près de moi : Boucherez - Denis - Chrétien et deux autres encore qui sont disparus et dont je ne me rappelle plus les noms et ils furent heureux de profiter de cette aubaine.
Nous nous arrêtâmes en gare de Leipzig, une gare étrangement déserte pour cause d'alerte aérienne, nous entendions les bruits des moteurs de bombardiers Alliés, les éclatements des bombes et les tirs de la D.C.A. allemande, heureusement ce jour-là la gare ne fut pas bombardée et notre train resta intact.
Nous continuons notre voyage vers l'est et passons en gare de Dresde puis Gorlitz. Pas de doute, si nous continuons, nous passons en Pologne. Effectivement c'est Breslaü et plus loin Katovice et ses kilomètres d'usines que notre convoi traversa.
.c.
Chapitre III.c.
KL dAuschwitz -.C. Birkenau.c.
3ème Transport.c.
KL de Buchenwald.c.
4ème Transport.c.
1944-1945Nous pénétrons en Haute-Silésie Polonaise, une immense plaine et à 80 km au Sud de Cracovie nous arrivons en vue du camp de concentration d'Auschwitz - Birkenau le 30 Avril 1944 à 18 h.
Dans le wagon il y a 8 morts bien raides et une douzaine de fous qui ne comprennent que les coups. Les wagons sont ouverts par des Kapos polonais en tenue grise, rayée de bandes bleues.
- Raus ! Sortez !
Et c'est la ruée pour sortir.
De chaque côté de la porte coulissante un Kapo armé d'un manche de pioche tape sur chaque homme qui sort sans doute pour lui donner de l'élan. Je me suis aperçu de la manoeuvre et prenant bien mon élan j'arrive à sauter par-dessus les Kapos plutôt que de tomber à leurs pieds, il faut savoir que le plancher du wagon est au moins à 1,50 m. du remblai de cailloux qui nous reçoit.
Pour moi ça se passe bien je ne reçois aucun coup de bâton, j'étais très sportif à l'époque et un saut de quatre à cinq mètres ne me faisait pas peur, j'avais une taille de 1,67 m. pour 65 kilos et je venais de passer la visite médicale pour me présenter aux E.O.A. du Personnel Navigant de l'Armée de l'Air et était reconnu apte au P.N. (Personnel Navigant).
Lorsque nous abandonnons le wagon il reste encore huit morts étalés sur toute la longueur du plancher et une bonne douzaine de fous qui pendant le trajet agressaient leurs camarades pour leur sucer le sang, buvaient leur urine ou le magma infect de la tinette. Ils sont sortis à coups de triques par les Kapos polonais et les morts sont tirés par les pieds et jetés sur le sol du ballast, quand j'y songe, j'entends encore le bruit des crânes s'écrasant sur le sol comme des noix de coco.
Nous sommes de nouveau assemblés par rangs de cinq nous tenant sur ordre bras dessus bras dessous. En tête de la colonne un officier français nous incite à la révolte, sort des rangs, fait mine de prendre la motocyclette de l'officier S.S. et, est abattu d'une rafale de mitraillette. L'interprète traduit la phrase de l'officier S.S. :
- Avis au prochain candidat !
C'est plutôt la peur qui règne dans nos rangs après ces quatre jours et trois nuits, nous sommes tous affaiblis et le moral est au plus bas. Il nous faudra faire environ deux kilomètres, à pieds, avec un S.S. armé et son chien de chaque côté du rang. Nous révolter ne mènerait qu'à un massacre, les rescapés n'iraient pas loin car nous sommes en Haute-Silésie Polonaise à plus de 1 500 km à vol d'oiseau de la mère patrie. Le camp dont nous contournons à l'extérieur un des coins est le plus grand camp de concentration allemand qui a été construit en 1942 après l'invasion de la Pologne par les nazis pour y exterminer tous les Juifs d'Europe. Il fait environ 16 kilomètres de tour et possède 4 chambres à gaz et 4 fours crématoires qui fonctionnent nuit et jour
Le transport Compiègne - Auschwitz Birkeau nous a coûté une cinquantaine de morts que nous abandonnons dans les wagons. La "Polizei" du camp (polonaise) va se charger du nettoyage, les fours crématoires ne sont pas loin.
La marche est lente.
Au bout d'une demi heure nous pénétrons dans le K.L. par une porte latérale et nous passons, à niveau, une ligne de chemin de fer, il y a là, à 50 mètres un semblant de quai. On nous fait rentrer de force dans deux baraques en bois de 25 mètres de long sur huit de large. Le toit en pente légère est en bois non recouvert de papier bitumé, (le papier bitumé étant la couverture normale des habitations courantes en Pologne). Au sol point de plancher, une terre boueuse provoquée par la pluie et la neige fondue qui passent à travers la toiture. Nous sommes environ huit cents par baraque.
Un groupe de Résistants se forme autour d'un ex-colonel dont je ne me rappellerais pas le nom. Nous demandons aux Résistants de se faire connaître, nous nous retrouvons une cinquantaine même pas 1/10 de l'effectif. A la tombée de la nuit quelques Kapos polonais arrivent avec une liste de nos noms et du matériel pour nous tatouer, ils sont deux et cela va assez vite à nous tatouer, avec un stylo réservoir dont la plume a été remplacée par une aiguille hypodermique. Nous nous plaignons de la faim et de la soif, on nous apporte de l'eau, la nourriture viendra plus tard selon le dire des Kapos. Bien entendu, laiguille qui sert à tatouer, passe dun bras à un autre sans désinfection.
Vers 21 heures toute la baraque est tatouée, on nous rassemble dehors après un premier contrôle nominatif, puis tous ensemble transportant musettes et bagages pour ceux qui en ont, on nous conduit aux "douches" paraît-il. Il faut dire qu'à 50 mètres de là, il y a un autre bâtiment tout en béton qui ressemble à s'y méprendre aux dites douches, car il y a aussi des pommes de douche, mais il n'en sortira aucune eau bienfaisante. Dans le plafond il y a une trappe carrée de 20 cm de côté, c'est par là que les S.S. lancent la grenade au "Cyklon B ", gaz mortel, car il s'agit d'une chambre à gaz.
Contiguë à ce bâtiment, le four crématoire à quatre feux qui alimentent une grande cheminée de 10 mètres de haut, afin que les fumées des corps qui brûlent n'indisposent pas trop les habitants du Konzentrationlager. Bien entendu sur le moment nous n'y prêtons pas trop attention, ignorants des choses de ce camp d'extermination, que nous sommes.
Alors va se dérouler la plus longue nuit de ma vie, elle commencera à 21 heures le 30 Avril 44 pour se terminer à 14 heures le 1er Mai 1945. Bien entendu on nous fait entrer en file indienne, et nous passons devant des scribes qui nous demandent notre nom et prénom ainsi que le numéro qu'on vient de nous tatouer sur le bras : j'ai le n° 185078, ils remplissent des fiches. Il faut vider nos poches de tout ce qu'elles peuvent contenir : ma montre Oméga en argent, mouchoir, porte-monnaie, alliance, argent, qui est compté très exactement, sont mis de côté. Inventaire des effets que nous portons, y compris les accessoires orthopédiques vont dans un grand sac en papier kraft à notre nom, on nous le rendra paraît-il, à notre libération ? Et nous nous retrouvons nus pas encore comme un ver car il nous reste poils et chevelure. Dans quelques heures cela sera chose faite.
Les S.S. secondés par leurs chiens policiers nous alignent et toujours par cinq, dans un grand couloir dont on ouvre les fenêtres pour soi-disant aérer, il fait moins 17° dehors, nous gelons littéralement.
Nous faisons la queue pour le rasage, ils sont quatre coiffeurs (Friseurs en allemand) et cela ne va pas vite. Nous nous serrons les uns contre les autres pour nous tenir chaud quand le S.S. laisse faire. Quand il en a assez, les coups de trique qu'il assène sur les crânes et les dos font vite se reformer les rangs. Je ne passerai au coiffeur que vers les 11 heures du matin le lendemain, après avoir fait la queue depuis minuit. Là tout le corps est rasé de la tête aux pieds, on marche dans un tapis de poils et de cheveux de toutes couleurs qui sont de temps en temps enfournés dans de grands sacs. Ces cheveux iront dans des magasins et des usines spécialisées qui en tireront du feutre qui servira à faire des bottes pour l'armée allemande qui souffre de l'hiver en Russie. (Les pauvres, comme je les plains !).
Mais le spectacle est dantesque car il faut pénétrer dans un local relativement exigü : 5 mètres sur 5 mètres et, pieds nus, marcher dans une couche de cheveux et de poils de toutes couleurs qui atteint par endroit une épaisseur de 20 cm. La pénétration dans ce pelage humain laisse une sensation très désagréable, ajoutée à lodeur prononcée de "suis generis" des corps.
Quant à la vision elle est grand-guignolesque : Les hommes nus doivent prendre des poses ridicules pour faciliter le passage du razoir-couteau sur leur corps. Et gare à ceux qui ne prennent pas et qui ne tiennent pas leurs poses incommodes, car le Friseur se charge de les rappeler à lordre : Des estafilades et le sang coule quelque fois abondamment ajoutant à lhorreur.
Il y a longtemps que notre fierté nous a quitté et tous tremblent de froid et de peur.
Puis on nous pousse sous les douches proprement dites mais auparavant il nous faut plonger dans un bassin rempli d'eau grésylée à très forte dose. Tout le corps doit y pénétrer, y compris la tête, après avoir pris une bonne inspiration je plonge et je ressors à l'autre bout sans problème, alors que beaucoup se voient obligés de recommencer, un Kapo leur maintenant la tête sous l'eau. On nous a distribué de petits savons durs et pas très savonneux pour nous laver, ce que nous faisons à quatre sous chaque pomme d'arrosoir.
On nous distribue des chiffons pour nous essuyer et pour nous faire des chaussettes russes, ces mêmes chiffons enveloppant nos pieds, c'est ce que l'on appelle : chaussettes russes. Une chemise d'origine russe, un caleçon long, un pantalon rayé gris et bleu, une veste de même tissu et un manteau en toile grise rayée de bande bleue ciel. Pour compléter l'habillement, une paire de sabots de bois, genre hollandais fait de moi le parfait forçat.
Ainsi accoutrés nous ne risquons pas de passer inaperçu en cas d'évasion. On nous distribue en plus un "Mütze" (bonnet) toujours dans la même toile. Avec une aiguille qu'on nous prête et du fil qu'on nous donne nous cousons une étiquette de toile portant un triangle rouge avec la lettre F en son centre et le n° 185078 sur sa droite. Une étiquette est fixée sur la poche gauche à hauteur de l'épaule sur la veste et l'autre sous la poche droite du pantalon à angle droit avec l'ouverture de la poche. Ainsi équipés on nous met dehors, la faim et la fatigue faisant leur oeuvre, beaucoup se couchent par terre et réclament à boire et à manger.
Renseignements pris il est 14 heures quand arrivent une dizaine de fûts spéciaux contenant une bonne soupe bien épaisse portés par des prisonniers en tenue rayée. La distribution commence immédiatement, mais un problème se pose, car nous n'avons ni gamelle, ni cuillère :
- Prenez vos Mützen ! dit le Kapo distributeur de soupe. C'est donc dans nos chapeaux que nous mangerons la première soupe d'Auschwitz, qui avec ses mains à la façon arabe qui avec sa langue comme de pauvres chiens. Car nous ne sommes pas loin d'être ravalés au rang des bêtes.
Après un dernier rassemblement avec appel on nous enferme dans notre block (qui est une ancienne écurie). Hélas ! pas assez grand pour nous coucher tous (environ huit cents hommes) et nous sommes obligés pour cela de nous imbriquer les uns dans les autres comme des sardines en laissant dégagée, dans l'axe de la baraque, une étroite allée pour faciliter les allées et venues aux tinettes la nuit. Malgré cette précaution il est impossible pour beaucoup de ne pas marcher les uns sur les autres et ce sont des cris et des vociférations qui réveillent ceux qui arrivent à dormir.
Des nuits blanches vont se succéder de la sorte pendant huit jours, le temps que nous resterons là. Nous avons réussi à obtenir vingt gamelles qui sont en réalité des cuvettes de toilette en tôle émaillée, pour le nombre que nous sommes (800). Le Comité Directeur décide donc de former de part et d'autre de la baraque interne des colonnes de dix hommes qui mangeront en même temps avec leurs mains puisqu'il n'y a pas de cuillères, le tonneau de soupe se déplace les hommes restent immobiles mais le repas dure deux bonnes heures et il faut manger dans des cuvettes qui ne sont jamais lavées.
Le soir, nous recevons un morceau de pain (200 gr.) et un morceau de margarine, avec de l'eau potable qu'on amène de temps en temps de l'extérieur, c'est peu mais comme on ne travaille pas on ne souffre pas trop de la faim.
On a réclamé des W.-C. au Kapo polonais qui paraît responsable de notre block. Celui-ci est re