Michel FLIECX

059

Pour délit d'espérance

Buchenwald, Peenemünde,

Dora, Belsen

GUERRE 1939 - 1945

 

NICE - Février 1989

 

 

Analyse du témoignage

Résistance - Déportation en Allemagne

Ecriture : 1945 - 101 Pages

 

 

PRÉFACE DE VIC DUPONT

Chef du Réseau Vengeance, ancien médecin à Buchenwald

Après la libération des camps, de nombreux ouvrages ont déjà été édités sur ce sujet. Pour la plupart, ils ont été écrits dans la fièvre du retour. Leurs auteurs exaltés par une vie normale retrouvée, non encore revenus du miracle de leur survie, ne sont arrivés à produire que des pages dans lesquelles, il faut l'avouer, il y a quelque chose d'artificiel.

Les malheurs et les souffrances y étaient le plus souvent dépeints avec des couleurs trop vives, des couleurs que nous ne reconnaissions pas. Les scènes de sadisme faisaient penser au Grand Guignol beaucoup plus qu'à la pénombre angoissante des boxes, les S.S. rappelaient trop souvent des images d'Epinal. Le lecteur, qui souvent avait gardé son bon sens, refermait le volume en demeurant sceptique.

Un peu plus tard, avec déjà quelques mois de recul, nous avons vu paraître des romans, des confessions, des mémoires d'où se dégagent des lois, les lois de ce monde si spécial de l'esclavage des camps nazis.

Aujourd'hui un jeune résistant de 20 ans, engagé au réseau Vengeance, dans lequel il avait apporté toute la fraîcheur et tout l'enthousiasme de sa jeunesse, nous raconte avec une simplicité extrêmement émouvante, son calvaire à travers quatre camps de l'Allemagne nazie.

C'est d'abord la relation de son arrestation, de sa prison, de son passage à Compiègne, de son arrivée à Buchenwald, de son départ en "transport". Nous retrouvons, à travers ces passages, tous les états d'âme de jeune détenu, qui d'étape en étape essayait de comprendre l'univers dans lequel il allait avoir à survivre.

Sans artifices, il nous découvre ses pensées, ses stratagèmes, ses habiletés et tout cela est tellement vrai que ceux qui ont été déportés se reconnaissent, reconnaissent leurs camarades, leurs voisins.

Mais la détention se prolonge, nous arrivons à Dora, où le jeune auteur nous transporte aux limites mêmes de la vie. Il y a là à mon sens de remarquables pages, où l'on voit les hommes s'enfoncer progressivement dans les ténèbres, d'où miraculeusement certains arrivèrent à émerger, mais personne encore ne nous avait raconté cela, l'hallucinant voyage.

A Belsen, nous sommes transportés dans le milieu des exécutions sommaires, où se pratiquait l'injection de benzine et c'est alors que le jeune auteur atteint son sommet. L'angoisse qu'il nous suggère nous poursuit longtemps encore après que le volume est fermé. Pas une phrase, pas un mot qui nous écarte d'une terrifiante réalité.

Enfin la libération arrive, plongeant les détenus dans une stupeur dont il leur faudra des mois pour revenir, et cette stupeur est, avec la même simplicité et la même puissance tracée en quelques lignes qui ne sont suivies d'aucun commentaire conférant à ce livre toute sa valeur de témoignage.

Je pense que "Pour Délit d'Espérance", par son extrême simplicité est un des meilleurs ouvrages qui aient été produits sur les camps.

After the liberation of the camps, numerous books have already been published on that subject. For the most part they have been written in the heat of the return. Their authors exhilarated by the return to normal life, not having overcome the miracle of their survival, only managed to produce, pages it has to be said that have something artificial about them.

The misfortunes and sufferings were depicted most of the time with colours that were too vivid, colours that we would not recognise. The scene of sadism reminded us more of Grand Guignol than of the agonising darkness of the cubicles, the S.S. were too often depicted as stereotypes. The reader who most of the time had kept his common sense, would close the book, and remain sceptical.

Some time later, with a few months gone by, we saw being published some novels, confessions, memories, from which laws are coming out, laws so special, belonging to the slavery of the Nazi camps.

Today a young resistant of 20, who had joined the Vengeance network, to which he had brought all the freshness, and enthusiasm of youth, tell us with a very moving simplicity his ordeal in four different camps of Nazi Germany.

First of all he tells us of his arrest, his prison, of his passage in Compiegne, of his arrival in Buchenwald, of his departure in "Transport". We find throughout those passages, all the moods of this young detenee, who from place to place was trying to understand the world he was going to have to survive in.

Without glitter, he has us discover his thoughts, stratagems, his tricks, and all that sounds so true, that those who were deported recognise themselves there, recognise their companions, and neighbours.

But the detention goes on, we then arrive in Dora, where the young author takes us to the very limit of life. Those pages are in my opinion remarkable, when we see men gradually sinking in darkness, from which some will miraculously emerge, but nobody had yet told us of this dreadful trip.

In Belsen we are taken to the area of summary executions, where the injections of benzene were carried out, and it is at that point that the young author reaches the acme. The anguish he is generating lingers long after the reader has closed the book. Not a sentence, not a word digress from a terrifying reality.

At last the liberation comes about, stunning the detenees in a way that it will take several months for them to recover, this astonishment is described in a few lines with the same simplicity and strength, and those lines are not followed by any comments, thus conferring to this book all its value as a testimony.

I think that "Pour delit d'esperance" (Guilty of hope), through its extreme simplicity is one of the best books that has been published on the camps.

 

POSTFACE de Jean-Louis ARMATI

" Comme étourneaux par leurs ailes portés

Durant l'hiver en troupe large et pleine

Ainsi ce vent fait les esprits mauvais

De çà, de là, en bas, en haut, les mène

Nulle espérance, jamais ne les conforte

Non de repos, mais d'une moindre peine "

DANTE - La Divine Comédie - Enfer, chant V

Dans ce témoignage que Michel Fliecx a écrit en 1945, dès son retour des camps allemands, c'est l'esprit de Résistance qui souffle de bout en bout, c'est la révolte à l'état pur C'est aussi, à travers le premier, le deuxième, le troisième et le quatrième cercle, une hallucinante descente aux enfers, avec son cortège de plus en plus pitoyable de suppliciés voués à la géhenne.

L'extraordinaire résistance physique, la volonté, la débrouillardise, ont permis à Michel Fliecx de supporter ce régime, de survivre et de revenir de l'enfer nazi.Son témoignage, d'une authenticité réelle, d'une précision exceptionnelle, n'est pas un document de plus sur les K.L. c'est une source directe et riche d'informations sur les filières, les méthodes, les rythmes utilisés par le régime hitlérien pour éliminer ses adversaires et tous ceux qu'il considérait comme indignes d'exister. C'est aussi une sorte d'inventaire, une preuve par le vécu des forces et des faiblesses du système.

In this testimony that Michel Fliecx wrote in 1945, right after coming back from the Nazi camps, we have the spirit of Resistance blowing all the way through, it is revolt at its most. It is also through the first, second, third and fourth real, an agonising descent to hell, with its increasingly pitiable lines of tortured people bound for the inferno.

The extraordinary physical strength of Michel Fliecx, his will power, his ability to cope, enable Michel Fliecx to put up with this life, to survive to come back from Nazi inferno. His testimony full of real authenticity, of an exceptional precision, is not one among all the documents on the K.L. It is a direct and rich source of informations on the channels, the methods, the rhythms used by the hitlerian regime to eliminate its opponents, and all those it regarded as unworthy of living, it is kind of inventory, a living proof of the strengths and weaknesses of the system.

 

Avertissement

**

Peut-être estimera-t-on que dans ce récit, j'emploie beaucoup le "je", et qu'il est souvent question de "moi".

Si j'ai cru devoir le faire, c'est que je ne veux raconter que ce que j'ai personnellement vu et ressenti. Je ne voudrais absolument pas publier un récit que j'aurais seulement entendu et qui pourrait un jour être controuvé. Ce livre doit être un témoignage de plus contre le nazisme, et, si un seul des faits cités était réfuté, on pourrait douter de l'ouvrage entier.

De plus, si j'ajoutais les innombrables récits, parfois plus horribles encore que les miens, qui m'ont été narrés par des camarades, ma relation y gagnerait peut-être en intérêt, mais elle prendrait une forme compilatoire qui pourrait déplaire.

Table

Préface 9

Avertissement 11

La France Libre - L'Appel 13

Fort du Hâ 15

Compiègne 21

Transport vers l'Allemagne 25

Buchenwald 29

Peenemünde 35

Retour à Buchenwald 53

Dora 57

Belsen - Le mouroir 81

L'épouvante 95

L'anéantissement 99

 

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

La France Libre

L'Appel

 

Le 17 Octobre 1940, je quittais la maison familiale en laissant à mon père une lettre lui disant que j'avais l'intention de rejoindre la France-Libre et le Général de Gaulle.

J'avais seize ans et demi.

Bien que ne portant pas les Anglais dans mon coeur après ce que j'avais su de Dunkerque, j'avais pu faire la part des choses en voyant l'arrogance et la brutalité des troupes allemandes. Il était impossible de s'entendre avec ces gens là.

Nous habitions à Chaumont en Haute-Marne, ville qui se trouvait à la frontière de la Zone Occupée et de la Zone Rouge. Cette dernière faisant tampon avec l'Alsace-Lorraine annexée.

Déjà nous captions la B.B.C. et son émission en français. La petite France-Libre était selon mon instinct la seule chance, si minime fut-elle, de survie de notre Patrie.

Je passai la ligne de démarcation à Châlon-sur-Saone en plein jour à travers une prairie, portant une valise d'un très beau jaune clair, à 300 m d'un poste allemand. Inconscience de la jeunesse ! Puis Marseille deux jours plus tard. De là, embarquement clandestin sur le "Gouverneur Général Gueydon" qui rapatriait des troupes sur Alger.

Arrêté le lendemain même et incarcéré dans un poste de police à proximité du port. Évadé quelques heures plus tard mais sans papiers et sans argent.

Train, clandestin, jusqu'à Boufarik.

Arrêté.

Retour à Alger et dirigé dans une maison de redressement. Évadé quelques jours plus tard malgré les gardes armés.

Arrivé à Blida.

Arrêté.

Mis en subsistance au 8ème R.T.A. dans la Cie du Capitaine Lhnillier. Bien soigné et nourri. Mais mon but c'est le Maroc Espagnol Tanger et Gibraltar. Après m'être refait une santé pendant environ trois semaines je prends de nouveau le train, en clandestin toujours, pour Oran. Quelques jours passés dans cette ville pour entrevoir la possibilité de continuer. Je dois voler des oranges et du pain aux étalages pour me nourrir et dormir dans la forêt de la montagne de Santa Cruz.

Train jusqu'à Ain Temouchent d'où je dégage en voltige avant l'arrêt poursuivi que je suis par le contrôleur.

A pied jusqu'à Montagnac. Je me suis trompé de route.

Arrêté.

Conduit par la Gendarmerie, moi à pied, en guenilles et les menottes aux mains, les pandores à cheval, à la police de Tlemcen. C'est la fin Décembre 1940. Il fait très froid. La neige est sur la route.

Comme chaque fois que je suis arrêté je dis chercher mes parents qui ont embarqué sur un autre bateau que moi à Marseille et qui doivent s'être rendus à Nemours (frontière Algérie-Maroc Espagnol). C'te bonne blague ! car j'ai compris qu'il vaut mieux avouer être un assassin que dire vouloir rejoindre le Général de Gaulle. Puis reconduit à Oran dans un centre de redressement pour jeunes délinquants : L' Abri Gambetta. Directeur Mr Romani. Un chic type qui m'isole des voyous, bien que j'ai appris comment les tenir en respect.

Après m'être refait une santé (bis) je dois lui fausser compagnie car j'ai l'occasion, toujours clandestinement d'embarquer à bord du "Compiègne"; transport de troupes rapatriées à Madagascar et en Indochine. Mon espoir est que les Anglais nous intercepteront dans le Détroit. Las, notre convoi escorté par le "Simoun" passe dans les eaux espagnoles.

Impossible de se jeter à l'eau. Mer déchaînée. Le "Simoun" fait à moitié le sous-marin.

Je débarque à Casa.

Train pour Tanger. Arrêté à Arbaoua (frontière) avec trois soldats français déserteurs qui veulent aussi gagner Gibraltar. Dans la cellule nous gravons sur un mur un "Tableau d'Honneur de la France Libre" où nous inscrivons nos noms.

Reconduit par deux inspecteurs de police à Oran. Recueilli par un Avocat : Maître Poinsignon. Il me fait entrer au Lycée d'Oran d'où je suis "vidé" quelque temps plus tard à la demande de parents d'élèves car je porte sur ma veste l'écusson de la Lorraine, où je suis né, et qui n'est autre que la Croix de Lorraine.

Complètement "grillé" je demande à retourner en Zone Occupée.

L'ambiance pro-pétainiste et anti-gaulliste m'écoeurant. Ici ils ne savent pas ce que sont les nazis !

Bien qu'il n'y ait pratiquement pas de restrictions alimentaires en Algérie et que le pays soit magnifique au moins dans les sombres nuées de la Zone d'Occupation, "je serai avec des gens qui pensent comme moi", ainsi que je le dirai à mon père à mon retour au bercail, en Mai 1941.

 

 

Fort du Hâ

 

- Papiers, messieurs  !..

Michel et moi, nous nous regardons. La même pensée nous traverse :- "Ça y est. Nous sommes pris".

Les douaniers allemands nous entourent.

La fuite est impossible.

J'ai bien mon 6.35 dans mon slip; mais le temps de crever ma poche pour l'atteindre, il sera trop tard et je ne puis tirer sur eux en pleine rue de Saint-Jean-de-Luz. De tous côtés circulent des soldats. Je serais descendu sur place. Mieux vaut filer doux : peut-être pourrai-je le jeter sans qu'ils le voient.

Je n'avais pas songé à cette éventualité et je ne pensais sortir cet automatique que dans la montagne en cas de rencontre avec une patrouille isolée.

- Vos papiers sont faux. Suivez-nous. !..

Voilà comment on se fait arrêter bêtement à quelques kilomètres de la frontière espagnole, en allant de bon matin acheter des provisions pour la route.

Cela fait cinq jours que nous sommes partis d'Évreux, mon camarade Michel et moi, pour gagner l'Espagne et ensuite l'Afrique du Nord. Cinq jours… nous sommes donc le 22 Avril 1943.

Quand vont-ils nous relâcher ?

J'aime mieux ne pas y songer. Nous avions dégerpi de notre ville car, après un coup de main contre la permanence de la L.V.F. où nous avions trouvé un dosssier de dénonciation concernant 52 personnes du Département, le sol nous avait semblé devenir brûlant.

Les Boches, durant le parcours, m'ont trop à l'oeil pour que je puisse me débarrasser de l'engin.

Aussitôt dans leur bureau, c'est la fouille en règle. Michel est dans une autre pièce.

Bientôt je n'ai plus que mon slip… et mon automatique. Je reste ainsi.

- Aussi "unter", me fait l'Allemand, avec un geste.

J'esquisse un mouvement pudique.

- Pas de femmes ici, seulement soldats. Los… unter.

Je suis forcé de m'exécuter. L'arme choit sur le parquet. Les deux Boches n'en reviennent pas.

- Ach pistole !… Pistole ! braillent-ils à tous les échos.

Ils vont alerter les autres et bientôt tous me contemplent comme un fauve. Heureusement, pas de coups.

Enfin, je puis me rhabiller.

Puis on nous emmène à Hendaye, à la Gestapo, pour l'interrogatoire qui dure de onze heures du matin à minuit. Quelques horions pour me réveiller quand je m'endors de fatigue sur ma chaise.

C'est curieux, ils n'insistent pas trop sur l'histoire du revolver. J'aime mieux cela. Ils ont plutôt l'air de s'intéresser à l'identité des gens qui devaient nous faire passer. Nous serions bien embarrassés de leur répondre à ce sujet, car si nous avions connu quelqu'un nous n'aurions probablement pas été pris si facilement. Comprenant enfin qu'il n'y a rien à tirer de nous, ils cessent l'interrogatoire.

Auparavant, un Hauptmann des douanes m'a déclaré :

- Vous savez ce que vous méritez pour posséder une arme à feu ? Nous pourrions vous fusiller. Mais vous êtes trop jeune; nous comprenons votre erreur; nous vous laissons la vie. Vous irez travailler en Allemagne, ce sera là votre seule peine.

"Brave type", pensai-je tout d'abord; jusqu'au jour où je compris que ce discours voulait dire en réalité :

- Tu mérites la mort, mais nous ne te fusillerons pas ici; nous allons t'envoyer, en effet, travailler en Allemagne, mais dans des conditions telles que tu n'en reviendras certainement pas.

Inutile de se salir les mains ici.

Quelques jours après, la veille de Pâques 1943, Michel et moi entrons au Fort du Hâ, de sinistre réputation à Bordeaux et au-delà. Notre première impression est mauvaise. Le premier matin, dans la cellule voisine, la 13, un prisonnier au secret s'est pendu : le célèbre Ben Saïd, professionnel de football, bien connu à Bordeaux.

Le souvenir le plus cuisant de ces cinquante-quatre jours de cellule au fort du Hâ est sans contredit la faim. A la 72, personne n'a de quoi entretenir les faveurs du prévôt chargé de distribuer la nourriture. Aussi avons-nous toujours du clair bouillon, tandis que des cellules plus fortunées reçoivent les légumes. Trafic odieux s'il en est un, des aliments du prisonnier par un autre prisonnier.

Souvenir aussi de l'épouvantable situation sanitaire de la cellule.

A dix, dans un cube de 4 m x 2,10 m x 3 m, aux mois de Mai et Juin à Bordeaux. Nous transpirons sans arrêt. Pas d'air. Quand le gardien ouvre la porte, il recule, tant l'odeur est forte. On recueille l'eau par la chasse qui alimente les W.C. à ras de l'orifice d'évacuation. Encore, ne coule-t-elle que la nuit (la pression est mauvaise) et peu dans la journée.

On crève de soif.

Dans ces latrines, on fait ce à quoi sert toute latrine. Mais en outre, on met une serpillère dans le trou; on remplit d'eau et on peut laver son linge ou s'y laver soi-même.

Le Dimanche est attendu avec impatience, car c'est ce jour qu'a lieu la distribution des Quakers. Cette charitable organisation, que trop de prisonniers ont oubliée, nous envoie 1 kilo de biscuits et pain d'épices. Parfois en plus, une pâte de fruit. Les distributeurs ne sont qu'au rez-de-chaussée, qu'au deuxième étage, le camarade attentif, l'oreille contre la porte, s'écrie déjà :

- Les Quakers ! J'entends le froissement des sacs.

Il convient de noter les remarquables facultés qui se développent chez un prisonnier, lequel sans rien voir, de sa cellule, rien qu'aux mille petits bruits qui lui parviennent à travers sa porte, devine tout ce qui se passe du haut en bas de la prison.

Au moment où je passe au Fort du Hâ, nous ne faisons que dix minutes de promenade par semaine, en rond dans la cour.

Parmi mes compagnons de cellule, il y a beaucoup de Bordelais compromis dans des affaires de "récupération" de marchandises allemandes.

Les interrogatoires se passent à la "Kriegs Marine" et les matelots allemands ont la poigne dure pour les récalcitrants aux aveux, à en juger par les récits des victimes et les marques noires et violettes qui apparaissent des reins jusqu'à mi-cuisse.

A part ces Bordelais, un Belge, Nicolas, qui me remonte le moral quand je flanche.

L'histoire du revolver me tracasse toujours; cela m'étonnerait qu'ils la laissent tomber ainsi. Et puis il y a mon père dont je n'ai aucune nouvelle. Impossible d'écrire, il faut attendre un "sortant ". L'ont-ils arrêté lui aussi ?

Michel; est à la cellule 74. Nous ne pouvons correspondre qu'au téléphone, à certaines heures.

Le téléphone est le système de communication qui consiste à parler devant les barreaux de la lucarne aux cellules voisines. La sentinelle de la cour ne peut nous voir grâce à la hotte en béton qui obstrue presque toute la surface de cette lucarne. Il hurle :

- Silence, défense de parler.

Une bordée d'injures lui arrive aussitôt visant sa personne, son Reich, les Allemands en général et même la fidélité de sa femme.

Il est rare que l'on soit pris au téléphone. Un camarade écoute à la porte si le gardien s'approche. Dans ce cas il crie "22 !". Seulement une fois, dans la cellule d'à côté, c'est le Boche lui-même qui a crié le fameux "22" en ouvrant la porte. Il était en chaussons !

Pour celui qui est pris, c'est le "mitard" pendant huit à quinze jours. Cachot sans lumière, humide, sans lit. Le pain chaque jour, la soupe tous les quatre jours.

Parmi mes compagnons, je ne voudrais pas oublier le señor José.

Lui est ici pour port d'armes. Il a vingt-et-un ans. Son revolver lui a servi à terroriser un bijoutier du centre de Bordeaux. Une affaire de 15 millions. Aussitôt évidemment, direction de Paris, où il les dilapide dans des banquets, boîtes à la mode, hôtels particuliers à Passy, costumes, etc… Jusqu'au jour où il est pris avec ses deux complices.

Auparavant, il a été au quartier français du Fort du Hâ. La police allemande l'a réclamé pour son port d'armes. Et il se tue à nous dire :

- Mais cé n'été pas ouna prisoné ici, c'été ouna hôtel !

Il est vrai qu'au quartier français, les condamnés de droit commun sont encore plus mal que nous. Mais il en a vu d'autres. Il a fait la guerre d'Espagne à quinze ans et Dieu sait où il a roulé; ensuite en France, les camps de Gürz, du Vernet, d'assez mauvaise renommée.

Il explique complaisamment à qui le désire, la manière discrète et silencieuse de faire sauter une porte de coffre-fort. Nous lui avons suggéré de s'essayer sur la porte de la cellule.

Il m'est arrivé d'avoir à partager le paquet de Quakers avec lui, et j'ai pu constater son bon coeur : il me laisse généreusement les débris que les autres partagent méticuleusement :

- Tou été oune enfant, tou n'as jamais souffert, moi jé avé l'habitude ! m'explique-t-il avec son accent.

Ici il ne volerait pas une miette à un camarade.

Une fois l'un de nous lui a dit :

- Oui, si j'avais faim, je volerais bien un pain, mais des millions comme toi, José, quand même pas.

Alors il s'est violemment indigné :

- Qué des millioné, mais si tou té fais voleur pour ouna pain, tou été ouna plus grande voleur qué moi.

En attendant les événements de la journée, qui sont les distributions alimentaires, nous essayons de passer le temps en bavardant assis sur les lits, autour de la table, vieille comme la prison, repaire de centaines de punaises, et portant des inscriptions de prisonniers du siècle dernier.

Le Dimanche, quand les gardiens sont moins nombreux, on extrait d'une cachette aménagée dans le mur, un jeu de cartes dessiné ici.

Une fois nous sommes pris. Le "mouchard" s'est ouvert avant que nous ayons entendu quoi que ce soit. Et le soir, quand la patrouille passe, et nous demande ce jeu, un vieux renard de Bordelais leur donne une série de papiers de différente longueur, et leur affirme que c'était avec cela que nous jouions, ce qui n'est pas entièrement faux, puisque ce sont les marques qui nous servent à compter les points. Les Boches demandent des éclaircissements sur la manière de jouer. Lui, très froid, leur explique une règle invraisemblable. Les autres à moitié convaincus se regardent. Vont-ils retourner la cellule de fond en comble ?

Soudain l'un d'eux triomphant :

- Mais… Il a fallu un couteau pour couper ce papier ?

Le Bordelais, pas démonté pour si peu, lui tend une cuillère dont le manche a été affuté sur la pierre. L'Allemand incrédule passe son doigt sur le tranchant et s'exclame stupéfait :

- Ça coupe !

Il ne doit pas être vieux dans les prisons celui-là, et il n'a pas fini de s'étonner. Il nous laisse jeu et couteau; nous ne lui en demandons pas plus.

De temps à autre, on nous envoie au coiffeur.

Tous les quinze jours à peu près; ce n'est pas du luxe. L'artisan est au rez-de-chaussée et il faut courir jusqu'en bas pour… attendre son tour. Ici c'est un principe : dès que l'on a mis le pied hors de la cellule, il faut courir. En bas un sous-off vous intime :

- Visage le mur. Pas parler, monsieur.

Oh ! Cet éternel "monsieur". Quel comble d'hypocrisie !

Quand arrive votre tour, le Boche vous touche l'épaule et vous allez vous faire "arracher" la barbe ou les cheveux, car rasoir et tondeuse sont depuis longtemps hors d'usage. Et une barbe de quinze jours, ça tire. Malgré l'interdiction de parler, les lèvres serrées, on glisse au coiffeur qui est aussi bien boucher ou étudiant :

- Alors les nouvelles ? Est-ce vrai... ?

A l'arrivée on nous a confisqué argent, bijoux et papiers.

Notre carte d'identité est un petit carton portant, nom, prénoms, date de naissance, profession, et numéro. Le mien est le 5.669.

Nous avons droit aux colis de linge. Mais impossible de renvoyer le linge sale et il faut le laver dans les W.C. ou dans la cuvette qui nous sert de gamelle. Ces colis sont attendus avec impatience, car malgré la fouille sévère, un mot ou un billet de banque passe dans un ourlet ou dans un tube de dentifrice. Il y a aussi le coup des cigarettes dans les paquets de lessive, mais il vient d'être découvert. Finie la Gauloise fumée derrière le rideau, dans le coin des W.C!.

Et puis un matin le gardien de service

"Papa" que tous les internés du Fort du Hâ ont connu, ouvre la cellule et appelle mon nom :

- Prendre les bagages. Fini, monsieur.

Je ne peux y croire, mes camarades me glissent des mots pour leurs familles :

- Vous savez, les gars, ce n'est pas sûr que je sois libéré. Si les lettres ne parviennent pas, ce ne sera pas de ma faute.

"Papa" revient voir si je suis prêt et m'emmène.

Déjà, en bas, plusieurs prisonniers attendent leurs ballots aux pieds et "visage le mur ", bien entendu.

Oui, et bien ! j'ai compris.

Je ne suis pas libéré, c'est un transport pour l'Allemagne qui se prépare. Les Boches ne relâchent qu'au compte-gouttes et ce serait bien étonnant que la dizaine que nous sommes déjà, sortit aujourd'hui en liberté. Peu après, Michel arrive, bien déprimé lui aussi. Puis d'autres, une centaine environ.

Puis ce sont les cavalcades de cellule en cellule. On nous mêle, on nous sépare quatre ou cinq fois, et on nous donne, enfin, la soupe et un artichaut cru. Puis nos bagages sont enregistrés et on nous aligne pour un dernier appel et la distribution d'un kilo de pain et de trois pâtes de fruits. Nous sommes conduits ensuite dans la cour où des autocars nous attendent. De tous côtés, le fusil en arrêt, des sentinelles.

Nous filons jusqu'à une espèce de gare de marchandises.

Toujours étroitement surveillés, nous attendons sur le quai d'embarquement que tout le monde soit là. D'autres cars arrivent portant aussi des prisonniers. Ce sont ceux de la caserne Boudet, annexe du Fort du Hâ, où il y a trop de clients.

Beaucoup dévorent leurs provisions et ma foi, je fais comme eux. Quand je monte dans le wagon, avec cinquante camarades, il ne me reste qu'un peu de pain. A Dieu vat !

Quatre soldats montent avec nous et occupent l'espace compris entre les deux portes à glissière. Un peu de paille jonche le plancher. Pas de tinette. Pour faire ses gros besoins, il faudra se faire agripper au col par un camarade et se pencher… en arrière, par la porte entr'ouverte.

Au départ, un des Boches laisse glisser son fusil par un trou du plancher. Il a l'air bien ennuyé car c'est le Conseil de Guerre qui l'attend.

Nous essayons de les cuisiner sur la destination du convoi. Ils sont de la Wehrmacht et daignent lâcher un mot de temps à autre. Nous finissons par savoir que nous remontons vers Paris, peut-être pour ce fameux camp de Compiègne.

La nuit se passe bien

Mais nous roulons peu, à peine jusqu'à Libourne.

Nous avons tous une soif atroce à cause de la pâte de fruit et du manque d'eau.

La journée qui suit est encore pire.

Il fait un soleil radieux et nous voyons défiler la campagne française. Dire que la liberté est là tout près. Si seulement on était sur ce remblai, on serait libre. J'irais me rouler dans l'herbe, m'étaler au soleil, boire un grand demi, à ce bistrot là-bas, j'irai cueillir ces magnifiques cerises dont la vue nous met à tous l'eau à la bouche. Et que pourrait-on me dire, puisque je serais un prisonnier qui aurait retrouvé la liberté, la vie ?

Nous suivons cette douce et riante vallée de la Loire de Tours à Orleans. C'est un ravissement dont le souvenir me fera toujours regarder avec un peu de dédain les paysages allemands que j'aurai l'occasion de voir par la suite.

Dans une petite gare, le train se range pour laisser passer un express. Des cheminots font la chaîne pour nous apporter à boire. C'est presque la bagarre. Déjà on commence à voir la mauvaise foi et l'égoïsme de certains "messieurs" dans le civil.

Le soir nous arrivons à Juvisy.

Là nous prenons la grande ceinture par Bobigny.

Et lorsque nous voyons dans le crépuscule à quelques kilomètres, se découper la Tour Eiffel, que tous en silence, nous pensons que le coeur de la France est là qui bat à son grand rythme, que nous revoyons la grande ville comme avant, avec ses lumières, ses multitudes de voitures et sa foule grouillante, cette cité que tant de rois et de puissants se sont exténués à vouloir conquérir, notre fierté à tous: Paris, inconsciemment nous viennent aux lèvres toutes les chansons populaires à la gloire de Paris. Nous chantons très longtemps encore, quand la ville a disparu dans l'ombre. Les Boches, le fusil entre les jambes, regardent aussi dans la direction où s'efface la plus belle de leurs conquêtes et peut-être comprennent-ils les sentiments qui nous emplissent en ce moment; peut-être songent-ils eux aussi à leur foyer.

Puis le froid arrive avec la nuit et nous nous couchons serrés les uns contre les autres.

Le train a stationné toute la nuit dans la forêt et au matin, tandis que le brouillard précurseur d'une belle journée se lève entre les branches, nous arrivons en quelques tours de roue dans la petite gare de Compiègne.

 

 

Compiègne

 

 

Puissamment encadrée, notre colonne s'avance dans les rues endormies. Quelques rideaux s'écartent et des visages tristes et durs nous regardent passer.

A l'autre bout de la ville, c'est le camp : une ancienne caserne de cavalerie. On nous fait descendre tout en bas au bâtiment de la quarantaine et l'on nous y abandonne.

D'un côté, c'est le quartier des Américains qui vivaient en France. Ils sont en magnifique santé, car leur Croix-Rouge s'occupe d'eux. Malgré la sentinelle, nous nous lançons des paroles d'espoir.

De l'autre, ce sont les Marseillais, une partie de la population du Vieux-Port qui a été amenée ici. C'est un véritable campement de nomades d'après ce que l'on peut en voir. Évidemment, plus d'Arabes, d'Italiens, de Mulâtres et de bâtards que de Français se trouvent là.

On nous amène nos bagages qui nous avaient été pris au départ du Fort du Hâ et des soldats nous font subir une fouille sommaire. Nous gardons quand même ce que nous voulons en fait de couteaux, lampes électriques, papier à lettres, etc…

La nourriture est bien maigre : une très légère soupe par jour, une boule de pain de 1200 grammes environ, pour six, et deux fois par semaine pour cinq, une cuillère à café de beurre ou de confiture et pour aider tout cela à passer, de la boldoflorine en quantité.

Des secours de la Croix-Rouge je n'en vois point pendant les six jours que je passe à Compiègne en Juin 1943. Je sais que plus tard, elle interviendra magnifiquement, rendant aux prisonniers la vie supportable, du moins pour la question alimentation.

Le lendemain de notre arrivée, on nous sort du bâtiment de quarantaine et nous allons au 8A. Nous sommes là par chambrées. Le nombre d'occupants de chacune est très variable. A chacun son lit mais aussi sa provision de puces!

Heureusement, il fait très beau et nous passons toute la journée au soleil. En quelques jours, Michel et moi, nous avons repris de bonnes couleurs malgré la nourriture très déficiente.

La vie est simple. Le matin, appel : dans l'immense cour, nous nous alignons qui en slip, qui en short, fumant, lisant, assis sur un tabouret, en attendant "Bouboule". C'est l'Allemand qui nous compte; il a été prisonnier chez nous à l'autre guerre et a gardé un bon souvenir de sa captivité. Aussi est-il chic avec nous et nous marque sa sympathie en lâchant des "Nom de Dieu" à tout bout de champ.

Avec les distributions de soupe et de pain, c'est le seul incident de la journée.

La faim nous paraît moins cruelle qu'à Bordeaux, car nous pouvons nous occuper. Il y a huit bâtiments contenant en tout deux mille hommes peut-être : que de connaissances à faire ! On peut se promener dans la cour, et j'ai bien l'impression maintenant que l'air nourrit, si baroque cela paraisse.

On nous donne des plaquettes portant un matricule : 15.685 pour moi.

Ici nous avons droit aux colis de nourriture et de tabac; et ceux qui ont réussi à faire parvenir clandestinement un mot chez eux, car il est interdit d'écrire du Fronstalag 122, ont une vie relativement quiète. Quelle famille, sachant l'un des siens dans les griffes des Boches, ne se met en quatre ou ne se prive même pour lui envoyer les meilleures choses de la maison ?

Michel et moi avons lancé un message par-dessus l'enceinte dans le quartier américain d'où les lettres partent très facilement; et nous espérons voir bientôt notre numéro sur la liste des heureux destinataires, et cela nous aide à prendre notre mal en patience.

Ah ! Compiègne ! au moins je n'ai pas eu l'inconscience de te trouver détestable. Pressentais-je à ce moment ce que serait notre destin ? En attendant d'y être livré, j'ai joui pleinement de ta tranquillité, de ton soleil, comme le plongeur qui prend une bonne goulée d'air avant de s'enfoncer sous l'eau.

Comme distraction, il y a un théâtre, où quelques camarades : comédiens, musiciens, prestidigitateurs, ou conférenciers s'ingénient à donner à notre esprit, sinon à notre corps, un peu de liberté.

Je fais connaissance avec un groupe de sympathiques Rouennais qui eux aussi ont été pris à la frontière, mais dans les Pyrenees-Centrales.

Le cinquième jour, appel général.

Le transport pour l'Allemagne est en formation. Tout l'après-midi, un prisonnier doté d'une voix puissante et claire (peut-être moins vers la fin) crie nos noms. Au fur et à mesure que nous nous présentons, les Allemands nous pointent sur leurs listes. Avec un peu de débrouillardise, on peut savoir ce qui est écrit en face de son nom : le motif de l'arrestation. Pour moi, le lecteur penche légèrement sa feuille et je lis :

"Wollte nach Spanien und Nord Afrika. Trager einer Pistole".

Ce qui veut dire :

"Voulait passer en Espagne et en Afrique du Nord. Porteur d'un pistolet".

Ce sont des références dont je me passerais fort bien vis-à-vis de mes futurs patrons.

Quand l'appel est fini nous sommes onze cents environ, et nous rentrons aux bâtiments un peu excités par la pensée de l'aventure où nous allons nous enfoncer, à la pensée aussi de ce Reich Allemand qui va refermer ses portes sur nous et nous absorber comme déjà quelques transports dont on n'a pas de nouvelles encore. Quelle lutte y aura-t-il à soutenir ?

Dans la nuit, nous écoutons les coups de feu dirigés contre les Marseillais qui se faufilent à travers les clôtures dans notre camp, risquant la balle pour aller ramasser les épluchures sur le fumier près de la cuisine. La faim règne en despote dans leur section et pourtant ils échangent sans hésiter leurs rations pour fumer ou encore les jouent aux cartes; aussi la mortalité est-elle forte chez eux.

Le lendemain, on nous fait savoir que nous pouvons écrire une carte imprimée et envoyer un colis de ce que nous ne voulons pas emporter en Allemagne. Les frais postaux nous seront gracieusement offerts par Hitler.

Sentant le départ imminent, je démonte le couteau suisse de Michel et en rajuste seulement la scie; l'outil est ainsi très plat et je le glisse dans la semelle, déclouée à l'intérieur, de ma chaussure. Je le ressortirai dans le wagon.

L'après-midi, fouille. Défense d'emporter argent, provisions et couteaux. Je passe le mien sans encombre et nous couchons la dernière nuit dans la baraque de quarantaine qui nous a accueilli il y a six jours.

Au matin, très tôt, on nous réveille et nous nous rangeons aussitôt par rangs de cinq. Dans la cour sont rangées deux voitures pleines de boules de pain. Une boule et 400 grammes de saucisson à chacun. C'est magnifique, mais pour combien de jours ? Généralement on compte trois jours de voyage. Certains engloutissent déjà ces victuailles. Peu après, un colis Croix-Rouge pour cinq : cela nous donne à chacun, deux biscuits Rogeron, une barre de chocolat, une poignée de sucre et quelques bananes séchées. En quelques minutes c'est expédié. Puis arrive une section de "Schupos" (Police de Sécurité). Ils nous encadrent et c'est le départ. Nous entonnons La Marseillaise en passant dans le quartier des Américains; ceux qui sont levés se mettent aux fenêtres et jettent cigarettes et conserves.

Un "Schupo" est près de moi. Je le regarde avec un sourire, pour lui montrer que nous n'avons pas peur et que nous abordons l'Inconnu avec résolution. Lui me rend un sourire brouillé de larmes. J'en suis remué malgré moi. Je comprends maintenant les pensées qui l'animaient alors. Il voit toute cette jeunesse rieuse et chantante s'acheminer vers la mort infecte des camps nazis. Il pense que tous ces visages qu'un feu intérieur illumine, ne seront bientôt plus que des masques tragiques rendus méconnaissables par la souffrance.

Par des rues détournées, nous gagnons la gare. La population est sévèrement bannie de notre passage. Quelques occasions de s'échapper par des portes de jardin ouvertes; mais il y a Michel et c'est l'affaire d'un cinquième de seconde pour réussir, et puis j'ai la scie dans mon soulier : pourquoi risquer ici, et priver tous ceux qui seront avec moi de la chance d'évasion ?

En passant sur le pont de l'Oise, l'un de nous se jette par-dessus le parapet : il est tiré en plein vol, plonge et ne reparaît plus.

Sur la place de la gare, un peu de confusion; la foule se mêle à nous, et quelques-uns réussissent à se faufiler, prenant carrément le bras d'une femme et nous adressant aussitôt des adieux émus. Le chef de convoi hurle pour ramener l'ordre; puis c'est l'embarquement dans des wagons à bestiaux évidemment. Au fond, j'aime mieux cela. Cinquante hommes par wagon et une botte de paille; nous la partageons et nous attendons le départ. Michel et moi nous sommes dans un coin, en face de la petite lucarne bien garnie de barbelés. Je ris : on n'y touchera pas à leurs barbelés ! J'extirpe le couteau-scie de ma chaussure; nous commencerons quand le train sera parti. Le signal de départ se fait attendre jusqu'à midi. Entre temps on nous ouvre la porte et on introduit un nouveau compagnon : la tinette, 50 litres de capacité, c'est peu. Un litre chacun : le rationnement continue !

Vers midi il commence à faire chaud, et comme il n'y a rien à boire, les plus affamés calent sur la boule de pain. Un de nos camarades de Compiegne s'offre pour scier le premier dès le départ. Il faudra faire vite car ils s'arrangeront certainement pour nous faire passer le plus vite possible en Allemagne. Alors là, l'évasion sera plus difficile.

 

 

 

Transport vers l'Allemagne

 

 

Enfin, le train s'ébranle.

La circulation d'air s'établit et nous rafraîchit un peu.

Maintenant il faut repérer où sont les sentinelles. L'un de nous sort une glace et la tient au dehors de la lucarne pour observer le long du convoi. Quelques instants après, un coup de feu éclate presque à bout portant, lui brûlant les cils, les sourcils et le rendant sourd pour plusieurs heures. Heureusement, la balle ne l'a pas touché. Il a eu le temps de voir ce qui se passait :

- Il est sur le wagon de devant. Ils vont nous avoir à l'oeil.

C'est bien notre veine aussi, nous sommes dans le premier wagon du convoi, le précédent est entièrement occupé par les Fritz.

Nous décidons d'attendre un arrêt pour savoir ce qu'ils vont nous dire, car ils ne manqueront pas de nous rendre visite après cet incident. Donc, inutile d'entreprendre le travail de sciage.

Par la lucarne, je regarde le paysage qui fuit très vite, trop vite.

De temps à autre, on entend des détonations; probablement que les camarades des autres wagons s'occupent aussi de leur libération. A un moment j'en vois trois qui courent dans un champ de blé, leurs bustes seuls dépassent. Ils sont déjà à cent mètres qu'aucun coup de feu n'a encore retenti. Je suis heureux pour eux et cela me donne du courage.

Parfois au cours de ce voyage, le train s'arrêtera quelques minutes sans raison apparente. Arrivé à destination, j'apprendrai que c'est pour permettre aux Boches d'achever les évadés blessés.

Arrêt à Laon.

Les sentinelles examinent les wagons. Le chauffeur de la machine remplit inlassablement les bidons et les récipients que nous lui tendons à travers les barbelés. Puis un commandement court le long du convoi :

- Einsteigen, einsteigen (Embarquez).

Nous n'avons pas eu la visite attendue, et nous allons pouvoir commencer maintenant. A genoux dans le fond du wagon, notre camarade va faire la première partie du travail qui consiste à découper un panneau de 50 centimètres de haut, et à peu près autant de large : total 2 mètres de planche de 2 centimètres d'épaisseur à scier avec cette lame minuscule. Cela demandera au moins deux heures. Le roulement du train empêche les occupants du wagon précédent d'entendre le bruit de la scie. Hubert travaille longtemps, très longtemps ; il est absolument acharné et ne veut pas qu'on le remplace. Il manque encore peut-être 25 centimètres lorsque le train ralentit. Pas de chance, il faut arrêter : c'est Châlons-sur-Marne. Les sentinelles descendent sur le quai, et examinent les voitures. Devant la nôtre, elles passent, hésitent, s'arrêtent. Puis des exclamations violentes ; je comprends l'allemand et j'apprends que nous allons avoir affaire à eux ; ils sont partis chercher des officiers.

Tous les cinquante, nous nous tenons cois, chacun à ses réflexions. Ils ont vu la raie de la ligne de scie, blanche, accablante sur la peinture marron du panneau.

Nouveaux piétinements devant la porte, les verrous grincent, la porte coulisse en geignant et quatre Sicherheits Dienst (Service de Sécurité) bondissent à l'intérieur, fusil ou pistolet mitrailleur au poing. L'un d'eux, un officier, après avoir examiné le délit demande d'un air menaçant :

- Qui a fait cela ?

Mutisme absolu de notre part. On croirait que personne ne sait ce dont il s'agit. Deuxième question, deuxième silence. L'officier s'énerve et avec un de ses hommes, il commence à rosser à coups de poing, de pied et de crosse, l'interprète bénévole. Celui-ci se gare comme il peut et refuse de dénoncer Hubert. Quand il est bien roué, ils le lâchent un instant, et lui ordonnent d'indiquer le coupable. Alors il s'adresse à nous :

- Écoutez, je n'ai pas envie de crever sous leurs coups. C'en est déjà assez comme ça. Que celui qui a scié comprenne et se dénonce lui-même.

Hubert s'avance sans mot dire, les Boches l'empoignent et l'entraînent en dehors du wagon. Tous, nous avons le même pressentiment. Avant de s'en aller, l'officier demande encore :

- Où est l'outil ?

- Mais juste à vos pieds, cher ami, baissez-vous donc un peu.

Mais oui, c'est bien ça ! Il le ramasse et le fourre dans sa poche sans en demander la provenance. Heureusement pour moi, je l'ai jeté à ses pieds, derrière lui, pendant qu'il frappait l'interprète. Personne n'a rien vu. Maintenant, dernier avertissement :

- S'il en manque un seul à l'arrivée, dix seront fusillés.

Puis la porte grince ; nous voilà encore une fois enfermés. Pendant un moment encore, nous gardons le silence. Puis les commentaires s'élèvent peu à peu. Nous avons bien peur pour le pauvre Hubert. Nous le retrouverons sain et sauf à l'arrivée.

L'arrêt se prolongeant, nous passons à nouveau les bidons au mécanicien pour qu'il les remplisse d'eau. Celà dure quelques minutes jusqu'à ce qu'un garde les attrape tous et les flanque sur la voie. Plus rien à boire, jusqu'à l'arrivée. Et Dieu sait si l'on a chaud dans ce maudit wagon, et Dieu sait aussi quand nous arriverons à destination.

Cette fois-ci, plus moyen de s'évader. Pourtant, il en reste si peu à découper ! C'est rageant tout de même.

Le convoi s'ébranle et maussades, nous nous couchons dans la paille. Je m'endors assez vite au roulement monotone du wagon.

Réveil en fanfare ! La frontière allemande : Neubourg-sur-Moselle.

Le Grand Reich nous accueille.

Par la lucarne nous regardons la cérémonie : le quai d'une petite gare et nos Boches déplorablement excités par le retour dans le Vaterland. Nous voyons le wagon d'à-côté vidé de ses occupants à une vitesse vertigineuse. Ils atterrissent pêle-mêle sur le quai où les Fritz à grand renfort de coups, les font aligner cinq par cinq. Ils sont presque dévêtus, ne gardant que pantalon et chemise ; ils portent le restant de leurs affaires sur le bras. Puis au commandement ils partent toujours en rangs vers l'arrière du convoi. Peu après, ils reviennent en courant et se hissent au plus vite dans leur wagon. Malheur aux traînards ou aux impotents ! Les Boches les aident sans douceur à effectuer l'opération.

Puis c'est à nous.

Nous avons prévu le coup et nous nous affalons par paquets devant la voiture tant nous sommes pressés de sortir. L'Allemand n'a pas fini de crier : "Prenez avec vous chaussures, manteaux, vestes, et affaires de toutes sortes", que la moitié de mes compagnons est déjà dehors. Dévisagés par les douaniers dont le sourire méchant ne me dit rien de bon, nous attendons les ordres. On nous fait déchausser et déshabiller comme nos camarades, puis nous allons jusqu'à un wagon vide où nous jetons en hâte notre paquet de vêtements, et aussitôt, retour. Alors c'est la course sous les hurlements des gardiens qui s'amusent à créer la panique parmi nous. Le spectacle de ces grappes humaines se hissant fébrilement dans le wagon, les coups de pied dans la figure, reçus dans la mêlée, les efforts désespérés des malades pour grimper, doivent être vraiment drôles. Nous sommes la dernière fournée. Il fait déjà nuit quand le train repart. Nous nous serrons dans la paille, car il va faire froid, et nous n'avons que notre chemise. Mais c'est étonnant la facilité avec laquelle on s'endort, dans ce genre de transport.

Pendant la nuit, je me réveille.

Nous sommes terriblement transbahutés de droite et de gauche. A chaque changement de rails, je suis déplacé de plusieurs centimètres. Au fait, c'est vrai, nous sommes en Allemagne où il y a des bombardements. Néanmoins, je me rendors, jusque tard dans la matinée.

A mon réveil, nous sommes en rase-campagne, dans une halte. Nous avons passé la Rühr cette nuit ; ce n'était pas étonnant que les voies soient si mauvaises. Jusqu'à trois heures de l'après-midi, nous roulons sans arrêt à bonne allure. Nous sommes sur une grande ligne, et nous passons successivement, Gotha, Fulda, Erfürt.

A Erfürt, nous nous arrêtons en pleine gare. Un gosse sur le quai nous menace de la voix et du geste :

- Méchant morpion ! Tu crois peut-être que nous sommes des assassins ?

Nous avons très soif, mais plus de bidons et nous sommes en territoire ennemi où aucune aide n'est à attendre. Dans la gare, deux physionomies familières ; des Français, travailleurs libres probablement. On leur parle, mais ils n'osent pas se compromettre en répondant.

Cinquante kilomètres plus loin, c'est l'arrêt à Weimar.

En face de nous, un express : Berlin-Paris. Nous avons tous le coeur serré.

Notre wagon est arrêté juste devant le poste de Croix-Rouge allemande de la gare. A l'intérieur, deux infirmières. Nous leur faisons des signes désespérés : soif ! soif ! Sourire complice et à la dérobée, tandis que le garde tourne le dos, elles nous passent de la tisane ; pas beaucoup, mais le geste y est.

Puis le train se livre à une série de manoeuvres incompréhensibles, et nous aboutissons finalement dans le dépôt de marchandises. Descendrons-nous là ?. On pourrait le croire. Ma foi, ça ne me déplaît pas trop : Weimar, Goethe ! la douce Thüringe ! et puis le paysage est assez sympathique ; là-bas au nord, s'élèvent des collines boisées. Notre camp serait par-là, dans la verdure. On s'occuperait de travaux forestiers ou agricoles. Pas trop poussés, nous attendrions la fin de la guerre. Sincèrement, telles sont mes pensées à ce moment-là, et je souhaite descendre ici. Et puis, pour d'autres raisons, il serait temps aussi que le voyage finisse. La soif est intolérable, les provisions s'épuisent et la tinette est pleine ras-bord. Déjà on urine par la rainure de la porte, et ça ne sent pas très bon.

De gros camions gris à remorque arrivent sur le quai et mettent fin à mes rêveries. Hâtivement, nous prenons les quelques affaires qui nous restent. Mais ce n'est pas la peine de nous presser, ils commencent le débarquement par l'autre bout du convoi. Au moins une heure d'attente, pendant laquelle les camions et les remorques bondés de nos camarades passent devant nous dans le fracas des changements de vitesse.

Puis, c'est à notre tour. Sur le quai de pavés, on nous range par cinq, et il faut à grande allure sauter dans le camion. Heureusement, Michel et moi, nous sommes lestes et nous occupons les premières places juste derrière la cabine du conducteur. Tout à l'heure, nous avons vu passer une compagnie de soldats. Ce sont eux qui montent avec nous pour nous surveiller. Sur leurs casques sont peints les deux éclairs noir sur blanc S.S. et sur leurs revers de veste est cousue la tête de mort : les S.S. ! mince alors, nous sommes salement tombés ! Mes illusions de tout à l'heure s'évanouissent. Nous sommes entre les mains des gens du parti.

Nous passons dans Weimar, où les gens endimanchés font semblant de ne pas voir. Puis, nous montons une route bordée de platanes. On arrache machinalement des feuilles au passage, mais la pensée est ailleurs. Des jeunes gens et de belles filles saines montent la côte en bicyclette. Ils rient entre eux comme si nous n'existions pas. Je regarde dans la vallée, dans la direction d'où nous sommes venus, vers la France où c'est Dimanche aussi.

Une petite Simca beige nous double. Dedans, se trouvent deux officiers S.S. Sur l'aile arrière, peintes en blanc, une tête de mort et ces lettres K.L. Bu-...Mystère !

Le camion grimpe toujours ; il se fait tard déjà ; le froid commence à se faire sentir. Nous arrivons sur le plateau et nous bifurquons sur une petite route dans la forêt. Le camion prend de la vitesse, le vent devient glacial. Un tournant, une barrière gardée, et c'est une belle avenue. A droite et à gauche, des pelouses fleuries, d'agréables petites baraques vertes, une usine en briques rouges. Encore un virage autour d'un poteau-emblême qu'illustre un S.S. pourchassant un Juif, un curé, et un autre personnage qui doit être un moine. Au-dessous, je déchiffre : "Recht oder Unrecht… Mein Vaterland."Droit ou injustice… Ma Patrie".

Le camion stoppe devant un édifice sous lequel passe un couloir fermé au milieu par une grille de fer.

Toujours au plus vite, on descend se mettre par cinq. A droite et à gauche, une rangée de sentinelles, le fusil en arrêt, l'air décidé à faire feu.

Brusquement, tout ce que j'ai lu ou entendu sur les crimes de la Gestapo, ses chambres de supplice, ses caves d'exécution, ses camps secrets, tout celà me remonte comme une bouffée à la tête. C'est certainement quelque chose comme celà qui nous attend.

Anxiété terrible.

On avance vers la grille, harcelés par les gardes, pour que les distances entre les rangs soient maintenus. Dans le couloir, un sous-officier nous compte "Zwanzig… Dreizig… Vierzig…".

Nous passons la grille.

Alors commence l'hallucination des K.L.

 

 

 

BUCHENWALD

 

 

Sur l'immense place, on nous range.

Des gardiens bottés, culotte de cheval et tunique bleu marine, coiffés d'une sorte de calot qui tient un peu du béret de marin, mais plus mou, s'affairent à nous grouper. Un officier S.S. gifle l'un d'eux qui, découvert, encaisse sans mot dire. J'apprendrai plus tard que ces hommes sont des "Lagerschutz" soit : Sécurité du camp.

Puis les rangs se mettent en marche et nous descendons vers les baraques peintes en vert. Là une foule ahurissante nous attend. Tous ont le crâne rasé et sont vêtus d'une manière invraisemblable d'oripeaux et de guenilles multicolores, rapiécés et barrés de larges coups de peinture rouge. Cette foule silencieuse est tenue à distance par les "Lagerschutz". Au passage ils essaient de nous parler, mais dans des langues que nous ne comprenons pas. Nous, frigorifiés, fatigués, abrutis, assoiffés, nous les regardons d'un oeil hébété : va-t-on nous faire subir ce traitement ? Non certainement pas, ils doivent être à part. D'ailleurs ils ont tous des têtes d'assassin et quelques-uns sont vêtus d'habits rayés bleu et blanc comme les bagnards en Amérique.

Nous arrivons dans la cour d'un grand édifice en ciment.

Là sont déjà tous les camarades du convoi. Il faut rester par groupes, mais comme il n'y a personne pour nous garder, nous nous mêlons et bientôt c'est la confusion. Autour d'un bac d'eau, il y a bagarre. On nous conseille de manger nos provisions, elles vont nous être confisquées. Michel et moi, nous avons tout liquidé depuis longtemps. Quelques-uns ont encore leurs portions à peine entamées : ils n'ont pu les manger parce qu'ils étaient trop assoiffés. Nous partageons, bonne aubaine.

On se bouscule près d'une porte : c'est là qu'on rentre par petits groupes. A travers les fenêtres du bâtiment, nous voyons des hommes nus la tête rasée, affreux, qui s'agitent dans un nuage de vapeur. Ils nous adressent un rictus qui veut être un sourire : ce sont nos compagnons.

A notre tour, nous pénétrons dans le couloir.

Dans une pièce, on se déshabille, et nos affaires sont enregistrées ; puis plus loin les objets de valeur ; et avant de rentrer aux douches encore une visite par un S.S., sous les bras, sous les pieds, entre les fesses, pour bien vérifier si l'on n'introduit pas quelque chose dans le camp.

La salle de douches est très grande et très propre. Dans un coin, 4 tondeuses électriques ronronnent et ravagent de belles chevelures, orgueil de leurs possesseurs. Désormais, elles gisent à terre et seront employées aux besoins de guerre du Grand Reich. La tondeuse vorace nous passe encore désagréablement sous les bras, au bas du ventre, où nous suivons ses évolutions avec un peu d'anxiété. Encore un coup sur la poitrine à ceux qui sont velus à cet endroit, et l'on peut aller se doucher. On se regarde dans les glaces et l'on éclate d'un rire nerveux, irraisonné. C'est affreux un homme tondu de frais : nous avons tous l'air de criminels :

- Ah ? Vous êtes receveur des contributions ! Excusez-moi, je vous prenais pour l'assassin de la femme de la malle sanglante.

Une fois tondu, je cours sous la douche, et à ce moment seulement, je puis me désaltérer.

Ensuite, nus, il nous faut traverser des couloirs où soufflent des courants d'air glacé pour arriver au premier étage. Dans le magasin d'habillement, des détenus nous jettent une chemise, un caleçon, plus ou moins à la taille, suivant son jour de chance ; puis à l'avenant un pantalon et une veste civils, le tout bien défraîchi et rapiécé. Plus loin, ce sont les galoches dont la forme est en toile. Puis un prisonnier armé d'un pinceau et d'un pot de peinture rouge nous badigeonne d'un trait rouge sur chaque jambe du pantalon et une grosse croix dans le dos. Et allez donc !

Ah ! j'oubliais la distribution de "Mützen". Je ne trouve pas d'équivalent en français pour cette sorte de coiffure, qui n'est ni un béret basque ni de marin, mais qui tient de l'un et de l'autre. Pour finir de vous dérouter, le dictionnaire vous traduira - Mütze : casquette. Toutes ces mützen sont rayées bleu et gris. Mais qu'importe tout celà, nous nous les enfonçons le plus possible sur la tête, car notre crâne est singulièrement frileux depuis la tonte.

Poursuivant le périple, nous arrivons dans les bureaux d'administration.

A un guichet, je décline mon identité, et l'on me remet en double exemplaire un numéro tamponné sur la toile blanche : 14.234. Est-ce le bon ? je l'espère.

Puis une espèce d'interrogatoire fait par des détenus. Enfin, toutes ces formalités accomplies, nous redescendons dans la cour. Là nous attendons jusqu'à ce qu'il y ait un groupe de cinquante. Alors un ancien nous conduit vers notre logement. Dans la nuit, nous butons sur les cailloux du chemin, Michel me tient par la manche. Pas une raie de lumière, tout est camouflé. Dans la baraque, à droite et à gauche, sur trois étages, des bat-flancs garnis de paillasses et de couvertures. Déjà des hommes dorment à poings fermés. Distribution providentielle d'un quart de café chaud et on nous envoie au lit, à sept par bat-flancs. Comme les autres, je m'endors abruti.

Le lendemain, à 4 heures 30, réveil.

Les "Stubedienst" ou Service de chambrée nous font sortir dans la nuit froide :

- Los ! Raus ! Appel ! Schneller ! Schneller !

Ils ont tous des triques en main. C'est une belle confusion, on se presse, on se bouscule, quelques-uns tombent. Les Stubés (abréviation française de Stubedienst) augmentent le désarroi par leurs cris et les coups distribués au hasard. Dans l'affaire je perds mes galoches. Dehors on s'aligne sur dix, ce n'est pas un petit travail, dans la nuit, avec notre manque d'habitude et aussi notre manque de discipline, qualité toute française, reconnaissons-le. Je ne dis pas cela à la légère, j'ai eu trop souvent l'occasion de le constater.

Et nous restons ainsi, deux heures et demi debout dans le vent glacé. Nous sommes particulièrement sensibles au contraste avec Compiegne : là-bas toute la journée en slip au soleil ; ici, habillés, nous grelottons. Dur début pour notre première journée à Buchenwald, car c'est ainsi que s'appelle notre camp ; c'est un "Konzentrations Lager ", un K.L.

Après l'appel, notre chef de block, un détenu politique allemand que nous surnommons "Le Dompteur" parce qu'il se balade, perpétuellement irrité, avec sa matraque en caoutchouc : "Le Goummi ", nous fait une petite déclaration :

- Qui ne marchera pas droit, fera preuve d'indiscipline, refusera de travailler, volera les rations de ses camarades, sera battu à mort et s'en ira en fumée par le crématoire.

Un Lagerschutz, que je retrouverai plus tard à Dora, nous dit dans un français un peu pâteux :

- Qu'est-ce que vous croyez ? Dans un an, vous serez peut-être encore ici ; il va falloir apprendre à obéir.

Entre nous, on rigole :

- Il est malade ! Dix ans de cage ont dû lui déranger le cerveau. Dans un an ? Les Boches seront foutus. Dans trois mois on lui en reparlera au "Lagerschutz " !

Malheureusement, c'est lui qui avait raison et même plus que raison, car deux ans après, j'en sortais tout juste. Je dis "Je", car de 1000 que nous étions, survivront cinquante au maximum.

Ce matin-là, je reçois mon premier coup de goummi.

Comme j'ai perdu mes galoches, dès l'appel fini, je me glisse dans le block. Personne ne doit y rentrer car les Stubés lavent le parquet. J'ai les pieds complètement glacés. Un des Stubés me signale au "Dompteur" qui sans demander d'explications, fonce sur moi la trique haute. Je déguerpis, mais pas assez vite. J'en prends un bon coup sur les côtes ; hélas, ça ne sera pas le dernier.

Qu'ai je vu de Buchenwald pendant les deux semaines que j'y suis resté ? Peu de choses, mais suffisamment quand même pour comprendre l'attitude à adopter pour avoir le plus de chance de s'en sortir. Faire ce qui est défendu, chercher à esquiver le travail, se faire porter malade et utiliser l'infirmerie le plus souvent possible.

La vie, ma foi, n'est pas trop dure. Nous sommes au block 51, à la quarantaine. Nous mangeons mieux qu'à Compiegne : le matin, un pain carré allemand pour trois, une livre de margarine pour vingt puis, une cuillère de fromage blanc ou de confiture, ou alors une rondelle de saucisson de 50 grammes environ. A midi, un litre de soupe convenable. Nous avons faim, mais nous pouvons tenir ; du moins si nous ne travaillons pas.

Par contre, au block en face, se trouvent des "B.V." (B. V. sont les initiales de "Bérufs Verbrecher" soit malfaiteurs professionnels). Sous leur numéro, ils ont un écusson vert marqué d'un S : ce sont les "Droit Commun" allemands. Nous avons, nous l'écusson rouge avec l'initiale de notre nationalité : F.

Les B.V. ne sont pas à la fête. Sitôt l'appel fini, ils s'en vont au travail par n'importe quel temps, malade ou pas. J'en ai vu partir la jambe cassée, sur le dos d'un ami. Et souvent le soir, les uns reviennent le visage ensanglanté des coups qu'ils ont reçus, ou inanimés, portés par leurs camarades. Au début nous les plaignions, mais quand nous verrons plus tard dans les kommandos ce qu'ils sont capables de faire, nous leur souhaiterons de crever tous au plus vite.

A part ceux-là, les détenus partent le matin après l'appel hors du camp dans de multiples kommandos de travail. Ce départ est assez curieux. Pendant plus d'une heure, tous ces kommandos au pas cadencé défilent sous le porche tandis que l'orchestre joue. Mais oui ! il y a un orchestre à Buchenwald ; les musiciens sont spécialisés, et toute la journée, ils s'exercent dans une baraque qui leur est réservée pour les répétitions. Ils ont un uniforme : guêtres de cuir, culotte rouge, tunique bleu sombre, et la mütze également bleu sombre. Mais les distractions de Buchenwald ne s'arrêtent pas là. Il y a aussi un cinéma, un théâtre, une bibliothèque, une cantine, et même une maison close !

Parmi les étrangers, la majorité est composée de Russes, Ukrainiens pour la plupart. Il y en a d'étonnamment jeunes, 8 à 10 ans peut-être, tous délurés. "Partisanski" nous disent les Russes aînés, non sans fierté. En outre il y a des Polonais, des Tchèques, des Lettons, des Tziganes, etc… Quelques rares Français arrivés avant nous, qui portent le triangle noir : refus de travail, sabotages, ou marché noir en Allemagne. Parmi les Allemands, on trouve quelques écussons violets : objecteurs de conscience, ou roses : affaires de moeurs, pédérastes généralement.

De la journée, nous n'avons rien à faire et quand on expulse du block, j'erre entre les baraques et je regarde au loin dans la vallée entre les miradors où veillent inlassablement les sentinelles, par-dessus le fragile réseau de barbelés électrifiés qui pourtant mate des milliers d'hommes : l'évasion est-elle possible ? De Buchenwald, non, des kommandos peut-être. D'ici on ne connaît qu'une seule évasion ; celle d'un Français et d'un Belge, tous deux de notre convoi. Ils sont passés dans le transformateur à haute tension de l'usine du camp, ont réussi ensuite à traverser le réseau extérieur de sentinelles et à dépister les chiens. C'est vraiment un exploit.

Le premier Dimanche au camp, un programme de boxe est prévu pour l'après-midi. En effet, il y a un ring et des boxeurs munis de gants et en petite culotte. Il faut bien dire que ces boxeurs se recrutent parmi les chefs de blocks et autres personnalités détenues du camp. Un boxeur amateur est venu avec nous de Compiegne, il se défend honorablement et fait match nul avec un Allemand. Puis ce sont des petits combats de légers.

Intermède :

Un Russe portant une pancarte où est écrit en allemand : J'ai volé du pain à un camarade est la proie des détenus. Les coups pleuvent, les pierres aussi. Quand il roule à terre, il est relevé à coups de pied. Egaré, éperdu, aveuglé par le sang qu'il perd, il trébuche, se cogne dans les arbres ; puis tombe pour ne plus se relever. Les Russes sont les plus acharnés. Nous, interdits par ce spectacle, nous regardons un peu étonnés, presque indignés.

- "Morgen krématorium" nous disent les anciens en nous montrant la cheminée trappue de briques rouges qui s'élève en haut du camp.

C'est la loi du K.L.

Au cours de plusieurs corvées, je puis voir les cuisines immenses très bien équipées et très propres. Les cuistots sont des personnages enviés et lorsqu'on demande les professions, incroyable est le nombre de cuisiniers et de boulangers qui se déclarent. Mais on n'arrive pas facilement à être engagé.

Par deux fois, nous descendons au "Steinbruch" c'est-à-dire à la carrière. Là travaillent les punis. S'ils écopent plus d'un mois à ce kommando, c'est la mort par épuisement ou par les coups qui les attendent. Le "Steinbruch" est la grande menace à Buchenwald, plus tard ce sera "Dora".

Pour y aller, nous passons dans des bosquets de sapins. C'est agréable, on se croirait en liberté. Puis, on tombe sur le lieu maudit où tant sont morts déjà. Ce qui les tue, c'est le wagonnet chargé de blocs de pierre qu'il leur faut traîner sur presque un kilomètre avec une côte très dure, et sous le commandement du "Kapo" : "Eins… zwei… drei… vier… links… links…". Celà hurlé à une cadence rapide et ponctué de violents coups de bâton pour les flanchards. Ils sont une dizaine par wagonnet autant que je m'en souvienne ; arqués en avant sur leur ridelle, tous les muscles tendus, le regard fixe, terriblement dur, ils marchent et souffrent. Et la cargaison monte pour combler les ornières et les endroits boueux du camp.

Pour nous, le travail est beaucoup plus léger : nous prenons chacun une pierre de volume convenable et nous la rapportons au camp. Mais c'est quand même toujours trop lourd. Principe : laisser tomber la pierre sans être vu, la casser et en ramasser la moitié.

Un après-midi nous montons à la section politique, située derrière le zoo où sont enfermés des ours qui, paraît-il, sont entraînés à rechercher les évadés perchés dans les arbres. Nous subissons un interrogatoire au son d'une musique retransmise par des haut-parleurs dont les émissions sont dirigées dans les bureaux S.S. D'ailleurs, dans tous les blocs du camp, sauf ceux de quarantaine, se trouvent aussi de ces haut-parleurs. Depuis longtemps, je n'ai plus entendu de musique et il suffit de quelques notes pour que ma gorge se serre et que des larmes me montent aux yeux.

Ainsi se passent deux semaines dans une quasi tranquillité. Avec nous est venu un accordéoniste hollandais qui joue très bien. Il connaît tous les airs américains à la mode et c'est un passe-temps fort agréable et… dynamique.

On nous raconte des histoires étranges… Il y a ici un institut de pathologie. Les sujets d'expérience sont des détenus, cobayes humains. On leur inocule des maladies et on essaie différents procédés de guérison, et pas mal d'autres expériences encore, qui aboutissent généralement, à la mort des sujets.

Puis, un jour, notre transport est rassemblé.

Des S.S. accompagnés d'un civil nous demandent, âge, profession, matricule. Renseignements qu'ils inscrivent soit sur une liste blanche, soit sur une jaune. Michel et moi, nous sommes sur la même, la blanche. Peu après, tous ceux de cette liste blanche sont habillés du costume de toile, pantalon et veste largement rayés bleu et blanc. La tenue "zébra" Tout celà veut dire le transport en kommando de travail. En tête de la liste, j'ai pu voir écrit au crayon : Transport Nach Peenemünde. Près des détenus allemands, je me renseigne :

- Où se trouve Peenemünde  ?

Je reçois des indications assez imprécises. C'est une île, paraît-il, entre Stettin et Kiel. J'annonce la nouvelle à mes camarades. Nous sommes environ quatre cents désignés, presque tous des Français ; ainsi que quelques Belges et Hollandais .

Un matin de bonne heure, appel de nos matricules dans le block.

Le transport !

Quatorze mille deux cent trente-trois - Michel

Quatorze mille deux cent trente-quatre - moi-même.

On nous distribue au passage notre portion de pain, de margarine et une cuillère de fromage blanc. Et nous nous alignons devant le block, dans la nuit glaciale. Quand nous sommes tous rassemblés, nous montons sur la grande place.

De nouveau appel, nominatif cette fois.

Puis nous assistons à un impressionnant appel qui groupe sur l'immense place des milliers d'hommes, dix par dix, impeccablement fixés au garde-à-vous. Des S.S. comptent : un devant, un derrière les rangs. Puis les kommandos sortent… en musique. Quand tout est fini, nous partons. Des camions nous attendent sur la route. On s'y entasse à cent par voiture. Nous y sommes terriblement serrés et vite la sueur coule malgré la température assez fraîche du dehors. Les bâches nous empêchent de voir l'extérieur.

Le camion démarre.

 

Adieu Buchenwald !

Je ne croyais pas sortir si vite de ton enceinte.

J'ai eu bien peur, je l'avoue.

 

 

 

Peenemünde

 

 

 

Nous roulons très vite. Dans les tournants nous craignons chaque fois de verser. Puis nous sentons que la route descend ; nous devons retourner à Weimar. En effet, quelques minutes après, nous débarquons à la gare. Nous sommes cinquante par wagon pour ne pas changer ; pas de paille, il faut nous asseoir emboîtés les uns dans les autres, vingt-cinq de chaque côté des portières. L'espace du milieu est réservé aux sentinelles qui montent avec nous. Puis on nous hisse trois sacs. Ce sont les provisions de route : un pain chacun, trois portions de margarine et autant de pâté. Puis en route.

Les sentinelles sont deux jeunes S.S. à l'air mauvais qui nous ordonnent de rester assis, sinon… Elles ont un geste non équivoque.

Le convoi prend la direction de Berlin.

Nous passons à Leipzig.

Puis nous sommes garés toute la nuit sur une voie secondaire. Au matin, nous repartons. Bientôt c'est la banlieue de Berlin. Partout où nous passons, pas trace de bombardement. A Leipzig, d'immenses bâtiments qui doivent assurément être des usines, sans une égratignure, un champ d'aviation sans un trou dans son terrain, à Berlin, rien. Si, dans un coin, peut-être une centaine de wagons démantibulés. Aucun de nous n'ose faire part de ses réflexions, mais il est facile de lire la déception sur toutes les physionomies.

Les sentinelles se relèvent toutes les quatre heures. Aux jeunes, succèdent deux hommes plus âgés, plus arrangeants aussi. Ils nous permettent l'accès du milieu du wagon, ce qui nous donne plus de place pour nous allonger. Pous passer le temps, nous parlons, nous fumons ou nous grignotons nos provisions. Michel fait la connaissance d'un ami qui connaît son frère.

Le paysage est monotone. J'observe, d'après le soleil, la direction que nous suivons ; j'ai peur que nous ne tournions vers l'Est, vers la Pologne, de mauvaise réputation. Mais non, c'est invariablement au Nord que nous allons.

Long arrêt à Pasewalk , dans les pins.

Vers le soir, nous commençons à voir des lagunes et des bateaux de pêche : la mer n'est pas loin. Nous passons encore une nuit sur une voie de garage. Enfin, le matin, après un court trajet, c'est l'arrivée. Nous descendons dans une halte, près d'une route bitumée. Partout des pins. Nous sommes rangés sur le quai, puis sous une imposante escorte, nous traversons la route et nous nous engageons sous le bois. Un enclos de barbelés électriques et tout de suite, nous butons sur une grande usine en ciment, bariolée de camouflage, de cette peinture qui sera l'odeur régnante à Peenemünde . C'est d'ailleurs curieux comme tous mes camps me rappellent une odeur. Peenemünde, c'est cette peinture et le bois de sapin fraîchement coupé qui finit par vous donner mal à la tête. Dora , c'est le tabac russe Marchorkowe, le "marche ou crève" comme nous le surnommions. Belsen , c'est l'odeur fade de la crasse, de la poussière et de la mort.

Nous longeons le bâtiment, puis nous y rentrons. Nous sommes dans l'usine la plus secrète d'Allemagne : le centre de recherches et les laboratoires des V2 .

Cet après-midi-là, nous le passons à nous installer.

Tout est neuf et propre. Nous sommes par chambre de cent à cent cinquante. Châlits à trois étages avec de bons matelas de paille de bois. A chacun son lit et deux couvertures. Tout de suite, c'est la course aux places. Michel et moi, nous nous approprions deux lits à l'étage supérieur.

Puis, nous parlons avec les anciens, également venus de Buchenwald, il y a un mois, pour organiser le camp. Cent cinquante Russes et cinquante Allemands (B.V.).

J'interroge :

- Qu'est-ce que c'est que cette usine ?

- On y fabrique une arme secrète terrible.

- Ah ! laquelle ?

- Vous verrez demain en montant dans l'usine.

Tous, nous avons la même idée : dans un endroit pareil, nous n'allons pas tarder à recevoir la visite de la R.A.F.

En attendant, nous y sommes bien, c'est propre. Nous avons de beaux lavabos en faïence, ainsi que des bains de pieds également en faïence, et de la soude à volonté pour se décrasser.

La nourriture est à peu près suffisante.

Un jour : à midi, un litre de soupe ; le soir, une demi boule de pain, un paquet de margarine pour vingt et une rondelle de saucisson ou une cuillère de confiture.

Le deuxième jour : à midi, un litre de soupe ; le soir, un tiers de boule de pain, margarine et accompagnement et encore un litre de la soupe de midi. Ça peut aller. Mais, nous avons faim quand même.

Nous sommes six cents en tout ; enfermés au rez-de-chaussée de l'usine dans un quartier qui nous est réservé, soigneusement clos. Le doyen du camp est un Allemand détenu politique, le seul d'ailleurs. L'organisation (distribution de nourriture, infirmerie, chef de bloc) est assurée par les "B. V.". Une cinquantaine de S.S. pour nous garder. Les uns, les "Posten" dont le service se borne à la garde dans les miradors et à accompagner les corvées à l'extérieur ; les autres, tous des Sous-Officiers, pour la surveillance au travail et les appels.

Le commandant est un Sturmsführer (grade spécial des Waffen S.S.), d'une trentaine d'années environ, beau garçon, assez régulier avec nous, sauf quand il est ivre. Par exemple, ce jour où nous étions les six cents à l'appel, il nous fit rentrer dans notre quartier puis brusquement nous hurla de ressortir :

- Vite, vite, bande de cochons !

Avec une canne, il tape dans le tas, réjoui et surexcité de notre confusion et de la pagaille que nous créons dans l'étroit couloir. Devant moi un groupe s'effondre, je marche dessus, ça gueule, tant pis, je passe. Le Commandant est derrière moi. Trouvant que ça ne va pas assez vite, il sort son pistolet et tire comme un fou. Panique indescriptible. Puis, un peu calmé :

- Halte ! Retournez tous au block.

Et il s'en va tranquillement ; il s'est assez amusé aujourd'hui.

Un autre jour, il manque un homme à l'appel. Après un quart d'heure de recherches, on le retrouve enfin : il s'est endormi dans un coin. Le Commandant va le chercher lui-même avec une trique, et le frappe sauvagement ; l'autre veut détaler, mais il reçoit le bâton dans les jambes et s'écroule de tout son long. Je suis certain que jamais un officier français, anglais ou américain ne se serait donné en un spectacle aussi dégradant.

Le lendemain de notre arrivée, appel devant l'usine.

On demande les mécaniciens, les ajusteurs, les tourneurs etc… etc… enfin, toutes les spécialités qui peuvent être utilisées dans une usine. A la fin, nous restons un petit groupe. Nous ne savons pour la plupart rien de ces métiers, étant presque tous étudiants. Je flaire le coup : nous allons être réservés pour les sales corvées. Mais un civil boche s'approche de nous. Il a l'air complètement imbécile et porte l'insigne du parti nazi. Il demande :

- Quelqu'un sait-il parler allemand ?

- Oui, moi.

- Bon, j'ai besoin de cinq hommes, prenez les quatre qui sont derrière vous et suivez-moi.

Je fais signe à mes camarades de m'accompagner. Malheureusement, Michel n'est pas avec moi.

Nous montons dans l'usine, grande, bien éclairée par de grandes baies vitrées. Ses dimensions sont de 20 mètres de haut, 250 mètres de long et 70 de large. C'est d'ailleurs plus un atelier de montage qu'une véritable usine, car les pièces arrivent ici toutes faites.

C'est O.K. ! Nous sommes bien placés. Nous sommes au magasin des petites pièces (boulons, vis, écrous, rivets, etc.). Premier travail, mettre tout en ordre. Il y a là deux menuisiers allemands qui assemblent des planches pour former des casiers. A leur avis, nous travaillons trop vite et l'un d'eux me murmure :

- Pas si vite, pas si vite, tu as le temps.

Je n'en reviens pas. Je le chuchote à mes compagnons. Compris. Un camarade et moi nous déplaçons des lattes de tôle une à une. Nous pourrions en prendre dix à la fois. Cela dure un moment. Puis le nazi s'impatiente, il nous fait signe d'en prendre deux ! D'un air réprobateur, nous nous exécutons.

Mes camarades de travail ? Un fonctionnaire de Clermont-Ferrand , un employé dans une fabrique de brosses, un photographe de Vernon et celui qui deviendra mon plus grand ami à Belsen : Roger , ingénieur-radio à dix-neuf ans, assistant au son dans une firme de cinéma parisienne. Lui quittera bientôt notre kommando pour aller travailler avec les ingénieurs dans les bureaux.

Les journées ne sont pas fatigantes.

Nous travaillons de sept heures jusqu'à midi et de midi et demi à cinq heures et demi. Après quoi, jusqu'à la soupe, à sept heures, on peut aller se reposer sur son lit, se laver, ou, s'il fait beau aller se coucher sous les pins qui s'étendent sur une bande de cent mètres de large entre l'usine et les barbelés électriques. Oui, mais si l'on a assez de ruse pour éviter "Moustache ".

Ah ! ce "Moustache",il mérite son paragraphe.

C'est un sous-officier S.S. préposé à la surveillance au travail. Une tête de brute ornée d'une énorme paire de moustaches noires retroussées à la Guillaume. C'est un vrai sadique, comme tant d'autres. Il est Roumain .

" Moustache" dès le travail régulier fini, commence à chasser les hommes à droite et à gauche dans l'usine pour leur faire balayer le parterre, épousseter les machines, ramasser les détritus, etc… etc… Bref, des corvées auxquelles on préfère la sieste sous les pins. Quand il vous harponne pour faire un travail, il relève le numéro cousu sur votre veste et si la tâche n'est pas faite, gare ! Il aura vite fait de vous retrouver. Il ne m'a eu qu'une fois ; seulement il a oublié de prendre mon numéro. J'ai chargé consciencieusement ma brouette, je suis parti et, au premier tournant du couloir, j'ai tout lâché et, hardi vers les pins.

Au travail régulier, il ne sait que faire pour prendre un détenu en défaut et pouvoir ainsi lui flanquer une correction à coups de matraque. Au magasin nous ne le craignons pas. L'un de nous veille toujours, pendant que les autres somnolent derrière les casiers. Si un des S.S. de surveillance arrive, il nous trouve tous occupés, l'un à compter le contenu d'une boîte de rivets, l'autre à échafauder avec amour un édifice de boulons (dès que le S.S. sera parti, une petite secousse et, patatras, l'échafaudage s'écroule, attendant pour être reconstruit, la visite du prochain S.S.).

Pour "Moustache", c'est trop subtil, il ne peut pas nous prendre en défaut. Ce qui rentre dans le domaine de sa compréhension, c'est le travail d'un homme qui tire un chariot, pousse une brouette ou porte quelque chose. Alors, il se régale. Du magasin, nous l'observons : il se cache derrière l'un des énormes piliers de béton armé qui soutiennent le toit de l'usine, et guette sa proie. Apparaît un innocent qui tire à une allure paisible un chariot à pneus. Pas de S.S. en vue, les ouvriers civils s'en moquent, ça va bien, pas la peine de se presser, pense-t-il. Derrière son pilier, "Moustache" ricane, il frise ses moustaches de la main gauche et de la droite, tripote nerveusement sa matraque. Quand l'autre est à sa portée, il s'élance la trique haute avec des injures épouvantables, saute sur le chariot et roue de coups le malheureux jusqu'au bout. Ben-Hur sur son char ! Souvent, à l'arrivée, le malheureux reçoit encore une correction supplémentaire. Si c'est un homme poussant une brouette, il le pourchasse férocement, lui faisant parfois culbuter sa charge. Ceux qui portent un fardeau, il les frappe non moins férocement, et souvent, ils s'écroulent.

Le directeur de l'usine dépose d'ailleurs, un jour, une plainte contre lui auprès du commandant, disant : "qu'il gênait plus le travail qu'il ne le faisait avancer. Que les hommes étaient là pour travailler et non pour subir sa folie".

Il a pour acolyte un autre Roumain aussi affreux mais plus petit : "le Hibou". Tout aussi vicieux d'ailleurs. Un de mes camarades de Rouen est un jour leur victime parce qu'il est pris à faire un couteau. A eux deux, ils l'ont bien arrangé ! Il est recroquevillé dans un coin et n'a depuis longtemps plus la force de crier, qu'ils lui tapent encore dessus. Les membres meurtris, l'échine striée de bleus, le visage saignant, voilà le tarif. Et cette expression de délectation suprême des deux sadiques pendant et après l'opération !

Il y en a encore un autre du même acabit, c'est un Allemand qui porte le ruban de la campagne de Russie où il a perdu un oeil. Celui-ci est remplacé par un faux et nous l'appelons évidemment "l'oeil de verre". Mais il y voit quand même trop clair à notre avis.

A part ces trois-là, ça peut aller.

Il y en a un qui est brave, c'est un vieux S.S. : "grand-père". Il a une voix de poulet qu'on étrangle. C'est lui qui fait les appels et il s'arrange toujours pour faire au plus vite. A l'usine, il tourne la tête pour ne pas voir les gens qui tirent au flanc.

Les ouvriers civils, eux, ne s'inquiètent pas si nous travaillons ou non. Sur ce point, ils sont assez arrangeants : combien de fois les copains du montage leur font le guet pendant qu'ils dorment dans la queue de la V2 dressée en l'air ! Ils n'ont pas l'air très enthousiastes pour leur nouvelle arme. La première semaine déjà, nous assistons aux essais d'un étrange appareil : un avion avec de grandes ailes courbes, comme celles d'une hirondelle, évolue dans le ciel avec un bruit terrible, un énorme nuage de fumée sombre s'échappe de la queue. Il marche à une vitesse vertigineuse : quinze cents à l'heure peut-être. Souvent, nous sentons le sol trembler au départ de cet engin dont le terrain d'envol est pourtant à trois kilomètres

- Il y a un pilote", disent les uns.

- Non, c'est conduit par radio, disent les autres.

Mais personne ne sait exactement.

Ici, nous fabriquons la V2.

Qu'est-ce que la V2 ? On en a beaucoup parlé dans les journeaux et elle a donné chaud aux Anglais qui, à ce moment, n'en ont rien dit car c'eût été encourager l'adversaire.

La V2 est une énorme torpille d'environ 14 mètres de long, 1,70 m. de diamètre avec à sa queue quatre ailerons dans lesquels fonctionnent quatre dérives :

Mode de propulsion : réaction d'un mélange d'alcool dont je ne connais pas la nature et d'oxygène. La direction n'est pas actionnée par la radio comme beaucoup le croient, mais par deux gyroscopes réglés au départ qui agissent chacun sur un couple de dérives. L'appareillage radio comporte un poste qui, à la réception du signal, lancé par une station émettrice à ondes ultra-courtes, met le feu aux poudres, si l'on peut s'exprimer ainsi. Là se borne le rôle de la radio dans la V2.

Au début aucun de nous ne croyait que cette énorme masse sans presque aucune surface portante pourrait un jour voler. Voici d'ailleurs, ce qu'en pensaient les ingénieurs que Roger fréquentait au mois d'Août 1943 :

"Lorsque pour la première fois je pénétrai dans le bureau des ingénieurs à Peenemünde, je fis connaissance avec le Docteur Fuchs qui parlait un peu français. Bien que je fus habillé en bagnard et considéré comme un individu dangereux pour l'Allemagne par les nazis, il me serra aussitôt la main et fit les présentations auprès de ses collègues exactement comme si j'eus été un ingénieur civil. Parmi eux se trouvait aussi Oberth , l'inventeur de la V2. Dans la discussion que j'eus avec Fuchs il me dit, une fois, (sic) :

- Je souhaite la victoire des Alliés, sinon, c'est la fin de la culture allemande.

Une autre fois, il me demanda si nous étions maltraités et, sur ma réponse affirmative :

- Courage, c'est un moment à passer, cela va bientôt être fini.

Tous me traitaient d'égal à égal, et je connaissais à ce moment les résultats des essais de la V2. En Août 1943, sur 300 kilomètres de portée, elle n'avait que le champ énorme de cinquante kilomètres de précision ! Mon travail était la vérification des gyroscopes ; je pus constater que la plupart étaient faussés ou mal réglés. Dois-je dire que, pour ma part, comme après moi il n'y avait plus de contrôle, j'en renvoyais à l'usine plus de mauvais qu'il n'en était arrivé ?"

Après une semaine, je suis désigné pour le service de nuit.

Il y a, en effet, un service de travail, la nuit, à effectif très réduit. Je suis seul, non pas avec le nazi mais avec Haac , un vieux soldat de la Wehrmacht, affecté spécial, Berlinois, pas mauvais bougre.

Le service de nuit avec lui, c'est une planque.

Pas de travail pour ainsi dire : peut-être deux cents rivets à distribuer dans les dix heures. A huit heures du soir, j'arrive, j'installe le phare, la lampe de table, et je camoufle les baies. Puis je m'asseois à la table et je casse la croûte avec ma portion du soir. Lui écrit à sa femme, et lit les journaux. Puis, vers dix heures, il s'installe sur des chaises, se met en chaussons, se couvre de sa capote et se prépare à dormir. Il me fait chaque fois la même recommandation :

- Si le S.S. arrive, préviens-moi !

Heureusement, le magasin est dans un coin tout au bout de l'usine et l'atelier de montage de nuit à l'autre bout. On a le temps de voir venir le danger.

Cependant une fois, je m'endors aussi et après je ne sais combien de temps, je me réveille pressentant quelque chose. Je me retourne et frise l'arrêt du coeur : "Moustache"! Il est là les mains derrière le dos (je devine la matraque, torturée entre ses doigts) et me regarde d'un air mauvais. Haac s'est réveillé aussi. Heureusement qu'il est là, cela m'évite la correction. Sans un mot, je disparais derrière les casiers, hors de la vue du terrible garde-chiourme. Je l'entends parler :

- Je sais bien qu'il n'y a pas de travail, mais je ne veux pas qu'il dorme pendant le service.

A minuit, les ouvriers touchent une soupe de l'usine. Haac va chercher la sienne, en mange trois cuillères puis émet un "Cheisse" dégoûté et me la met de côté. Moi, je m'en régale. C'est malheureux mais nous en sommes tous là. Il y en a même qui se battent sous l'oeil méprisant et satisfait des S.S. pour le mégot intentionnellement jeté.

Il me donne parfois des morceaux de pain trop durs pour ses vieilles dents. Il m'apporte aussi des illustrés pour que je puisse veiller plus facilement. Chaque semaine, je suis volontaire pour le service de nuit. Je n'ai plus affaire à cet imbécile de Rohr , le nazi. Les histoires entre Rohr et Haac sont amusantes. Presque chaque soir, Haac, en arrivant, trouve un papier sur sa table : "Je voudrais bien savoir où sont passés les clous que j'avais mis à tel endroit. Signé : Rohr ".

Le matin, Haac laisse à son tour un papier: "Je me moque de vos clous, je n'y ai pas touché (je sais pertinemment qu'il les a pris pour ressemeler ses chaussures). Je voudrais plutôt savoir ce que vous avez fait de mon crayon à deux couleurs que j'ai laissé sur la table hier ".

Le soir, nouveau papier : "Tant pis pour votre crayon. Pourquoi avez-vous fait déplacer tel casier ? Aujourd'hui même, je le ferai installer à tel endroit ".

Haac me prend à témoin :

- Ia, ia, Rohr, gross filou, alles comme ci, comme ça.

Ce qui veut dire en bon français : "Oui, oui, Rohr est un grand filou, il me vole tout ".

Pour tous les étrangers que j'ai connus dans les camps : "comme ci, comme ça" veut dire : "voler" Pourquoi ? Je suppose que c'est à cause du geste qui accompagne ces mots lorsque quelqu'un vous demande : comment ça va ? Et que l'on répond : "Oh! comme ci comme ça". Eux ont retenu le geste et n'ont pas cherché à comprendre les paroles. Cela m'a maintes fois mis en fureur et j'ai essayé d'expliquer aux Russes, aux Allemands, aux Polonais, le véritable sens. Ils ont compris mais n'en ont pas moins continué à l'employer dans le sens de voler.

Parfois le soir, avant qu'il ne soit nuit, quand j'ai terminé l'installation électrique, je monte faire un tour sur l'usine. D'un bout à l'autre, court une passerelle en bois. Un poste de D.C.A. est placé là avec un canon de 37 braqué vers le ciel. Au loin, on voit la Baltique dont le rivage est tout près, à 800 mètres peut-être mais caché, en partie, par les pins qui s'étendent de l'usine jusqu'à la mer. Nos deux bâtiments constituent le Versuchserienwerk süd.Seul le notre est entouré par des barbelés électrifiés et gardé par les S.S.

De l'autre côté, beaucoup de voies de chemins de fer, une grande caserne, un village, Peenemünde sans doute. Les camarades qui travaillent au déroulement des filets de camouflage sur le toit m'ont dit qu'il y avait une autre usine, à deux cents mètres de la nôtre, en direction de la mer. J'ai beau écarquiller les yeux, je ne vois rien la première fois. Ce n'est que la seconde que je découvre cette usine aussi grande que la nôtre. Il faut reconnaître que ces sacrés boches ont le génie du camouflage. On ne voit rien. Il faut savoir. Les murs sont de la couleur des arbres et sur le toit, des filets truffés de branches de sapin, complètent l'illusion. Quelquefois nous avons alerte ; aussitôt tout le monde à l'intérieur, et un nuage de fumée opaque s'élève autour de l'usine.

Malgré le service de nuit, je ne suis pas exempt des appels du Dimanche, ceux où l'on fait l'exercice. Les deux blocks, trois cents hommes chacun, sont rangés par cinq sur la route cimentée qui longe l'usine.

Chaque chef de block s'occupe de faire faire l'exercice à ses sujets. Notre chef de block est un Allemand "B. V." que nous surnommons "Harry Baur" à cause de sa ressemblance étonnante avec cet artiste. Alignés au cordeau, nous attendons : "Ruhe… Still gestanden… Ruhe… Still gestanden…" En français cela donne : "Repos… Garde-à-vous… Repos… Garde-à-vous…".

Et puis ce sont les inévitables : "En avant, marche, demi-tour droite, etc.". Mais le plus terrible, c'est le "Mützen… Ab ! ". Nous sommes au garde-à-vous et au mot "Mützen" la main vole au béret ; à celui de "Ab" on l'arrache de sa tête et on le fait claquer contre sa jambe. Ça a l'air simple. Pas tant que cela. Il faut que le bruit des trois cents bérets se confonde très fort, le plus fort possible. Alors Harry Baur est satisfait et glisse une oeillade servile vers le commandant s'il est là. Mais pour arriver à ce résultat, il faut de une à deux heures. Quand enfin on arrive à l'accord, il faut le faire avec l'autre block. Cette fois, ce sont six cents bérets qui doivent claquer à l'unisson. C'est encore une petite demi-heure d'entraînement.

Le plus grotesque est l'opération qui consiste chaque fois à remettre le béret sur la tête. "Mützen… Auf ! ". On pose le béret n'importe comment sur son crâne et l'on rabaisse aussitôt la main.

"Korrigieren ! ". Cette fois, avec les deux mains on essaie d'arranger la coiffure de la manière la plus avantageuse pour sa physionomie. Et tant que le commandement "Fertig !" n'a pas retenti, il faut laisser ses mains en l'air à tripoter le malheureux béret, épousseté pour la semaine après ces séances.

Une belle nuit, je me fais reprendre à dormir.

Cette fois-ci on relève mon numéro et le matin quand je passe au réfectoire boire le jus, je vois le Commandant qui rentre et appelle le 4.707 (nouveau numéro que l'on m'a attribué; car nous dépendons maintenant du camp de Ravensbrück). Bigre, gare à moi.

Il m'emmène dans la chambre du doyen du camp :

- Tu as dormi cette nuit ?

- Oui, j'étais fatigué.

- Quoi ? fatigué ? Tu n'as rien à faire ! Tu vas prendre sur les fesses et tu seras changé de kommando. Imbécile !

Puis je m'allonge à plat ventre sur la table, les pieds par terre. C'est Harry Baur qui va cogner. Je tombe mal. Et la séance va durer un moment car le commandant s'est assis à côté de moi pour mieux jouir du spectacle. Pas de trique, ni de "gummi" en vue. Qu'importe, on démantibule un balai en mon honneur.