Simonne Rohner
058
EN ENFER...
9 Février 1944 - 8 Mai 1945
GUERRE 1939 - 1945
Témoignage
NICE - NOVEMBRE 1988
Analyse du témoignage
9 Février 1944 - 8 Mai 1945
Résistance - Déportation en Allemagne
Ecriture : 1945 - 170 pages
POSTFACE de Michel EL BAZE
Ce témoignage, rédigé en 1945, dès le retour miraculeux de Simonne Rohner de Déportation en Allemagne, raconte par le menu, une fantastique descente aux enfers nazis.
De l'internement dans les prisons de Dijon et Romainville, à la Déportation à Ravensbrück et Hanovre, tu frémiras, lecteur,aux souffrances de ces femmes qui ont su, quand même et toujours, dire : Non, c'est-à-dire Résister, c'est-à-dire Exister.
Et si, comme nous au déchiffrement du manuscrit, tu serres les poings, ce sera pour bien te promettre de casser la gueule à quiconque, demain, essayera de nous opprimer.
This testimony compiled in 1945, right after the miraculous return of Simone Rohner from deportation in Germany, gives us a detailed account of her descent to Nazi inferno.
From the confinement to the prison of Dijon and Romainville, to the deportation in Ravensbruck and Hanover, you will shiver, reader, on hearing of the suffering of those women, who were able to say no, anyway and always. No ! that meant Resisting, that is to say existing.
And if, just like us, on reading the manuscript you clench your fists, it will be to make the promise to yourself of bashing whoever in the future will try to oppress us.
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Ce récit a été fait quelques semaines après mon retour de déportation,
alors que tout était encore clair dans ma mémoire.
J'affirme que tout est authentique et je signe.
Simonne ROHNER
Officier de la Légion d'Honneur
Médaillée de la Résistance.
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
.c.Sur le chemin de l'Enfer
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9 Février 1944
Il me faut revenir quelques jours en arrière pour que les raisons de nos arrestations soient compréhensibles. C'est le Vendredi soir 4 Février, que j'avais rendez-vous, au " Café de la Reconnaissance ", Rue Chabot Charny à DIJON, avec un camarade de mon fils, Jean GUYOT.
Jacques avait à aller à une réunion sportive à cet endroit et cela devait nous permettre de causer tranquillement. En effet, à notre arrivée vers 8 h 1/2, de nombreux jeunes étaient déjà là, attendant leur Directeur et nous nous installâmes dans un coin. Jean GUYOT arriva quelques instants après et après avoir bavardé de choses et d'autres sans importance, mon fils nous quitta pour aller rejoindre ses camarades. Restés seuls, nous abordâmes la question parachutage. A cet instant, Jean me dit :
- Tiens, voilà Pierre;C'est ce garçon dont je vous avais parlé hier et pour qui vous avez fait la carte d'identité que Jacques m'a remis ce matin. Je lui ai dit de se joindre à nous ce soir !
Un garçon de taille moyenne, 23/25 ans, visage glabre, yeux ouverts, poignée de main franche, habillé d'un pardessus de cuir brun, chapeau mou, était devant moi, souriant. Après les présentations, nous reprîmes notre conversation et je sortis de mon sac une carte de la région pour indiquer à Jean, l'emplacement de notre futur terrain et des projets en cours. Pierre écoutait et ne prit la parole qu'au moment où j'exprimais notre désir de posséder un poste-émetteur.
- C'est facile de vous le procurer, dit-il, car Jean a dû vous dire, dans quelles circonstances j'ai été obligé de quitter l'YONNE, mais si les Boches nous ont dispersé, nos dépôts d'armes n'ont pas été découverts et nous possédions plusieurs postes. Je pourrai donc, si vous voulez, faire un saut là-bas et vous en ramener un !
Le sujet en resta là et la conversation dériva sur les journaux clandestins.
- Savez-vous si Guy RIGOLLOT en a encore au magasin ? me demanda Jean.
- Certainement pas, répondis-je, car depuis quelque temps, ils sont déposés Avenue du Stand !
- Ah ! Je sais, dit Jean, j'irai demain !
Puis, nous nous mîmes à parler de nos projets et à ce moment, Jean me demanda brusquement :
- Connaissez-vous Madame CASTILLE ?
- Laquelle ? répondis-je.
- Louise,;la teinturière de la Rue Monge. Oui, c'était la cousine de notre associé et je la vois quelquefois, car je lui confie le nettoyage de nos vêtements. !
- C'est une femme épatante, me dit Jean, elle travaille beaucoup pour la Résistance et dernièrement, elle avait chez elle des caisses d'armes !
- Ah ! Vraiment, répondis-je, eh ! bien, je vous avoue que c'est la dernière femme à qui je me serais confiée, car elle est bavarde !
- Vous avez tort, me répondit Jean, je la connais bien et je sais ce qu'elle a fait pour nous. C'est possible je sais qu'elle s'occupe beaucoup des prisonniers blessés à l'hôpital mais malgré tout, je maintiens mon jugement, car elle parle beaucoup trop et pour moi, c'est une faute !
Nous en restâmes là (si je relate ce fait, c'est qu'il a son importance pour plus tard).
Je rappelais à Jean qu'il m'avait promis de me mettre en contact avec une équipe de nettoyage, autrement dit, de camarades se chargeant de détruire par tous les moyens, les mouchards. Ceux-ci, ne l'oublions pas, étaient un danger permanent pour nous tous et ils avaient à leur actif de nombreuses arrestations. Je donnais donc 3 noms : CAMP, un gamin de 11/20 ans, jouant double jeu et m'ayant été signalé par de nombreux amis, COMBIER photographe de la Rue Michelet (arrêté et fusillé après la Libération) et André CORBIN (condamné à mort par contumace ces temps derniers).
Sur ces entrefaites, Jacques était venu nous rejoindre, sa réunion étant terminée. Nous parlâmes de tout ce qui nous était cher, de nos espoirs surtout, puis je me mis à interroger Pierre. Il me dit être natif de PARIS, du 20ème, d'avoir été au début de la guerre, dans les Corps-Francs, fait prisonnier, évadé et pris du service dans la clandestinité. Il nous montra, sous le revers de sa veste, une Croix de Lorraine, pour qui dit-il, il combattrait jusqu'à la mort. Il nous fit également voir à sa jambe, une cicatrice encore fraîche, d'une balle reçue dans le maquis et dont il souffrait toujours. Jean me demanda s'il ne me serait pas possible de procurer des vêtements à Pierre, car le manteau de cuir lui avait été prêté et il était, depuis sa fuite, dépourvu de tout, argent et linge. Je sortis immédiatement un billet de mille francs de mon sac que je lui remis et un autre pour Jean, pour les colis que nous faisions parvenir à nos camarades arrêtés. Jean en profita pour me parler de la détresse de Madame SERVE qui venant de sortir de prison, avait trouvé sa maison pillée et ses économies disparues. Je promis à Jean de lui remettre 5 000 francs et après avoir pris rendez-vous pour le lendemain (Jacques avec Pierre) afin de faire remettre à celui-ci des vêtements et chaussures, nous nous séparâmes. Pierre partit avec Jean, après m'avoir félicité de mon activité
Nous nous sentions, Jacques et moi, le coeur léger, joyeux même, avec la sensation d'avoir fait du bon travail
Hélas !
Le lendemain, je me procurais un imperméable, des chaussures ressemelées à neuf et cloutées, chemises, caleçons, chaussettes, chandail.
Vers 5 h Jacques en partant, oublia son paquet. Ceci me contraria fort et je m'en fus les rejoindre avec le colis à la " Brasserie du Miroir ", au 1er étage. J'y trouvais Jacques en compagnie de Pierre, attablés devant un verre de bière et écoutant la musique. J'avoue ne pas savoir pourquoi j'ai refusé de boire avec eux, mais brusquement une sorte d'angoisse m'avait étreint la gorge et je n'avais qu'une hâte, partir. Je priais Jacques de ne pas s'attarder et souhaitant bonne chance à Pierre, qui devait, paraît-il, rejoindre un maquis, je m'en fus.
Cette appréhension fait de courte durée.
Le Lundi après-midi, 7 Février, je me rendis chez Guy RIGOLLOT pour lui parler de Madame SERRE et lui demander des fonds. J'y trouvais un jeune homme à qui Guy me présenta. Celui-ci venait de TOULOUSE où il avait purgé 3 mois de prison pour distribution de tracts. Sitôt sorti, il avait repris du service et apportait à Guy, un bulletin de bagages, afin de prendre livraison à la consigne, d'une valise contenant des " Témoignages Chrétiens ". Guy se tournant vers moi, me dit :
- Dites donc, vous ne pourriez pas charger un de vos amis de le faire, car en ce moment je me sens surveillé et il est préférable que je sois prudent !
- D'accord ! répondis-je et Guy me remit le papier de la consigne, une clé et le mot de passe : " Chevalier"
Au retour, je trouvais Jacques à la maison et sitôt mis au courant, il me déclara :
- Rien de plus simple, je dois voir Jean tout à l'heure, nous irons ensemble et il se chargera de faire le nécessaire !
Jacques partit vers 5 h. Il revint vers 7 h et me dit :
- Nous sommes allés à la gare, mais il n'y avait rien !
- Ce n'est pas possible, répondis-je, as-tu dit : " Chevalier " ?
- Mais, maman, tu ne m'as pas parlé de ça
C'était vrai, j'avais totalement oublié de lui spécifier ce détail.
Le lendemain, Mardi 8 Février, je devais voir Jean, à 5 h Rue Musette, au bureau annexe de la Radiodiffusion, où se trouvait PROST, qui s'occupait de construire un poste-émetteur et récepteur, dans une petite baraque louée avec un jardin, dans notre ancien quartier des Mares d'Or.
PROST avait un projet à nous soumettre et je devais remettre à Jean les 5 000 francs pour Madame SERRE. Jean, PROST et MANFFIN (dont le fils a été depuis, condamné à perpétuité pour " intelligence avec l'ennemi ") étaient là, ainsi que Jacques qui ne resta que quelques minutes, ayant à aller à la bibliothèque compulser des livres, en vue d'une conférence qu'il devait faire dans sa classe de philo. Après nous être mis tous d'accord, je remis à nouveau le bulletin de consigne à Jean, avec les directives à suivre et nous nous séparâmes.
Je fis quelques courses et rentrais à 6 h 1/2 à la maison, c'est-à-dire, chez Mme MICHEL, chez qui nous habitions depuis 9 mois, 10 Rue Jacques Cellerier. Il faisait presque nuit et quelle ne fut pas ma stupéfaction de trouver Jean (et deux de ses camarades que je n'ai d'ailleurs pas reconnus, tellement j'étais contrariée) assis sur une malle devant la porte.
- Je suis venu ici, me dit-il, car devant le poids de cette " valise ", je ne peux vraiment pas déambuler avec elle dans les rues de DIJON
- Vous êtes fou, lui dis-je, il ne fallait pas la prendre, j'ignorais son volume mais c'est la dernière des imprudences de venir ici. Vous n'ignorez pas que mon mari n'a pas été tenu au courant de cela et qu'en plus, la maison est très surveillée. Nous sommes entourés de locaux occupés par des Officiers allemands, c'est vraiment jouer avec le feu et ce n'est pas sérieux !
- Que faire ? me répondirent-ils.
- Tant pis, rentrez là et mettez cette malle dans le couloir de la cave et filez. Je me débrouillerai !
Lorsque Jacques rentra, je le pris à part et le mis au courant de la situation.
- Ne t'en fais pas, maman, demain matin, je n'irai pas au lycée et nous ferons le nécessaire à tête reposée !
Je dormis mal.
Le lendemain matin, Mercredi 9 Février
La fille de Louise CASTILLE, avec qui j'étais en rapport, en dehors de sa mère, vint chercher 7 cartes d'identité que j'avais préparées la veille. Puis, sitôt son départ, sans prévenir Mme MICHEL, Jacques et moi descendîmes à la cave et commençâmes à extraire le contenu de la malle. C'était des fascicules de 50 pages de : " Où allons-nous ? " de BERNANOS Il y en avait mille Rapidement, nous préparâmes des paquets de 50 et de 100 et Jacques au fur et à mesure, filait sur son vélo, les poster à des amis dépositaires. Vers 11 h 1/2, il en restait encore 500 plus 2 paquets de 50, que Jacques me promit de porter sitôt déjeuner. Je remontais à l'appartement, afin de préparer mon repas, de façon que mon mari ne se doute de rien.
Le Mercredi après-midi, le magasin de Mme MICHEL était fermé, il n'était donc plus question de pouvoir continuer notre travail de déblaiement. Je sortis avec mon mari et nous allâmes voir un de ses clients, Monsieur BRIOTTET, qui était en convalescence d'une opération. Nous lui reportions un livre qu'il nous avait prêté : " Décombres " de REBATTET. La lecture de ce livre ignoble nous avait écoeuré et ce fut un des principaux sujets de notre conversation.
Au moment de partir, Mr BRIOTTET me remit une carte d'un de ses amis, Colonel, et me pria d'aller le voir de sa part. Ma visite était annoncée. En sortant de chez lui, nous nous arrêtâmes chez les LE MEUR à qui je confiais un paquet de brochures des " Editions de Minuit " auxquelles je tenais, en les priant de les cacher dans leur réserve. Nous parlâmes de la Résistance, de nos espoirs et ceux-ci me remirent encore une somme d'argent pour notre mouvement.
A notre retour, Jacques n'était pas encore rentré.
Je savais qu'il avait rendez-vous avec Jean GUYOT, mais j'ignorais où. Je préparais le dîner et tout en l'attendant je me mis à coller des tickets de café pour le centre de répartition. Il était 7 h. En principe, Jacques était toujours rentré pour cette heure, c'était une convention entre nous.
Vers 7 h 1/4, l'inquiétude me gagna, mais je cachais celle-ci à mon mari. Je mis la radio sur SOTTENS. Nous écoutâmes les nouvelles, puis on ferma le poste. Il était 8 heures moins 20 exactement, lorsque brusquement la porte du couloir s'ouvrait et trois hommes, les mains dans la poche de leur pardessus, entrèrent dans la salle à manger et l'un d'une voix brutale, nous pria de ne pas bouger de nos places. Mon mari en robe de chambre, était dans un fauteuil près de la fenêtre et lisait tranquillement : " Autant en emporte le vent " Mme MICHEL était allongée sur une chaise longue près du poêle, mon chien MUCH dormait sous la table et ne leva même pas la tête à leur entrée, ma chatte BOUNETTE était sur la table me regardant coller mes petits papiers L'un d'eux me pria de le suivre et me poussa brutalement dans chaque pièce obscure, avant d'allumer, tenant un revolver dans sa main, qu'il m'appliquait dans le dos. J'avoue que cela m'amusa, car j'étais tout à fait tranquille sur ce sujet.
Devant mes yeux goguenards, il me demanda :
- Où sont les armes ?
Je me mis à rire et lui répondis :
- Nous n'avons pas d'armes et je ne comprends pas la raison de votre visite
- C'est bon ! dit-il, fouillez, vous autres !
Et me faisant asseoir sur une chaise, il s'installa devant la table, son revolver posé devant lui. C'était un grand gaillard d'une cinquantaine d'années au parler guttural et qui sous des allures débonnaires, ne nous quittait pas des yeux. Je le priais de me laisser finir de coller mes tickets, il en restait 3 ou 4 pour terminer. Il acquiesça et je repris ensuite ma place sur ma chaise. Le coeur me battait et j'appréhendais de voir arriver Jacques De plus, je pensais à la cave, mais étais sans souci au sujet de la perquisition convaincue que Jacques avait fait le nécessaire pour les 2 paquets restants. Notre gardien, qui était le chef, se mit à fumer et ma foi, l'envie m'en prit et me levant tranquillement, je pris mon paquet de cigarettes sur le buffet, il me tendit son briquet allumé. Sans prêter attention à son geste, je priais mon mari de me lancer les allumettes qui se trouvaient près de lui. Mon Boche ne pipât mot et j'allumais une cigarette, mais ma main se mit à trembler, car au même instant, un des comparses posa sur la table les 2 paquets de tracts, paquets que Jacques avait dissimulé dans un coffre se trouvant dans le couloir Le chef se mit à rire et me dit :
- Vous avez eu raison, fumez ! Vous pouvez même encore en fumer une !
Et il appuya sur ce dernier mot.
Mon mari à ce moment me regarda avec un air interrogateur et comme je me sentais fixé par des yeux perçants, je haussais les sourcils et fis de la bouche un signe d'incompréhension. Immédiatement, mon mari se leva et dit d'une voix brève :
- Ceci ne nous appartient pas, vous n'avez pas trouvé cela ici !
- Quoi ? hurla celui qui venait de les poser sur la table. Mon mari le fixant dans les yeux, renouvela sa phrase. L'autre bondit sur lui et d'une voix sifflante lui dit :
- Voulez-vous dire que c'est nous qui avons apporté ces tracts ?
Devant l'aspect plus que menaçant du flic, mon mari baissa la tête et se rassit. Je poussais en moi-même, un profond soupir de soulagement.
A ce moment, 3 ou 4 Officiers supérieurs allemands, entrèrent dans la salle à manger, ils se mirent à parler tout en nous dévisageant à tour de rôle. La fouille continuait, les livres d'études de Jacques jonchaient le sol du salon et naturellement ils ne trouvèrent que quelques tracts que cette pauvre Mme MICHEL avait laissés dans sa table de nuit. Brusquement, je me souvins que j'avais sur moi, la carte de visite du Colonel, remise par notre client, dans l'après-midi. Depuis un moment, m'arrivait de la cuisine une odeur de pommes de terre brûlées et d'un bond, je me levais et filais au secours de ma poêle, et la retirant du plein feu, je précipitais le petit bristol dans les flammes. Un des flics m'avait suivi, furieux il m'interpella :
- On vous a interdit de bouger !
- C'est exact, mais mes pommes de terre brûlent !
Il se mit à rire et me dit :
- Cela a peu d'importance puisque vous ne les mangerez pas
Puis au bout d'un moment de silence, il me dit d'une voix mielleuse :
- Dites donc, un conseil, vous feriez mieux d'avouer tout de suite, on vous ficherait la paix !
- Mais, répondis-je, je n'ai rien à dire, nous n'avons rien fait et je ne comprends rien à ce qui arrive !
- Vraiment ? me dit-il goguenard, eh ! bien vous le saurez bientôt, en attendant montez avec moi au grenier !Il tenait son revolver d'une main et sa torche électrique de l'autre. Je passais la première et le regardais fouiller au milieu de vieux papiers de comptabilité de la "Maison MICHEL", puis il ouvrait au hasard des livres de Jacques, puis fit écrouler de dessus une table les piles de volumes de l'Histoire de France de MICHELET. J'aurais voulu m'élancer pour ramasser mes livres que je chérissais, mais un geste de menace me fit m'asseoir sur un lit-canapé très encombré et là, sagement, je regardais mon flic se débattre au milieu du fouillis et quel fouillis ! pour ceux qui connaissent la maison de nos amis. Je riais sous cape, car je possédais une bonne cachette où se trouvait un exemplaire de tous mes journaux, mais il fallait connaître l'endroit.
Deux ou trois fois, il passa près d'un torchon entourant une vieille morue, accroché au plafond et mes yeux riaient, car il faisait chaque fois un saut en arrière et pourtant c'était la cachette de mes faux cachets. Quelle meilleure garantie que cette odeur ? Nous redescendîmes et là, le chef nous pria de prendre quelques objets de toilette, car dit-il, il se peut qu'on vous garde quelques jours. Je me dirigeais, suivi de mon garde du corps, dans notre chambre et mis ma brosse à dents, dentifrice, savon, peigne, serviette à toilette, 2 mouchoirs et 3 serviettes hygiéniques (n'étant pas bien) dans un petit sac à fermeture-éclair appartenant à Mme MICHEL. J'avisais en entrant, le Christ qui était à la tête de notre lit et poussais une exclamation :
- Ma bague !
J'avais l'habitude de l'accrocher à cet endroit.
- Je l'ai ! dit mon mari, qui finissait de faire son sac et il me montra de loin, l'anneau de platine.
- Vous nous prenez donc pour des voleurs ? me dit en ricanant, celui qui possédait des moustaches jaunes de tigre. Je haussais les épaules et mon regard répondit pour moi.
Revenue à la salle à manger, le chef tenait dans ses mains mon coffret à bijoux, il en sortit le contenu, admira surtout le médaillon d'or de grand-mère et comme mon mari déposait ma bague parmi le reste, il la regarda longuement et dit :
- Jolie !
Puis, il me passa le coffret après avoir tout remis dedans et à ma grande stupéfaction, car je n'avais plus guère d'illusions sur leur avenir, il me dit :
- Donnez-vous même à Madame, afin qu'elle le range dans ses affaires !
Madame MICHEL, en effet, ne faisait pas partie du voyage elle alla le mettre dans son armoire et revint près de nous pour nous dire au revoir !
Elle n'avait ouvert la bouche qu'une fois, au début, pour dire :
- Allez-y, j'ai l'habitude, ça fera la troisième fois que vous venez retourner ma maison. Ma fille, mon mari, mes amis !
Elle serra la main à mon mari et lorsqu'elle se pencha vers moi pour m'embrasser, je lui dis à l'oreille :
- Cave !
J'ai su après qu'elle n'avait pas compris, il est vrai que depuis quelques mois sa pauvre tête était complètement détraquée. Je lui recommandais mes bêtes et en descendant les marches, je sentais mon coeur lourd, lourd au sujet de Jacques.
Devant la porte, deux Citroën 11 légère, nous attendaient. Je montais dans la première avec un Officier allemand et un de nos flics. Puis, la portière claqua et nous prîmes la direction de la Place Darcy. La voiture tourna à droite et décrivit une courbe pour s'arrêter dans la cour intérieure de la Gestapo Il était 9 h 1/2.
La voiture où se trouvait mon mari arriva et entourés d'Officiers et de nos trois flics, nous pénétrâmes dans une pièce se trouvant à gauche de l'entrée. Tous disparurent et nous restâmes seuls à la garde d'un soldat.
Après quelques minutes d'attente, j'aperçus par la porte entrebâillée, Jacques, menottes aux mains, très pâle Je ressentis un choc violent au coeur et en même temps, comme un soulagement, il était là, vivant ! La vision fut brève, Jean GUYOT passa ensuite, puis un jeune homme inconnu de moi. Je sus par la suite, qu'il avait été remis en liberté le lendemain.
Peu de temps après, un civil et un S.S. vinrent nous chercher et nous conduisirent dans une grande pièce sur la droite, où 2 ou 3 soldats allemands étaient assis devant des tables et là, nous eûmes à décliner nos identités, cela prit assez de temps, car ces " messieurs " n'étaient pas pressés Puis, l'un d'eux vint vers mon mari et lui mit des menottes. Après une attente qui nous parut assez longue, car nous étions debouts, on nous fit signe de suivre deux Officiers. Une auto était devant la porte, on me fit monter à côté du conducteur et mon mari s'installa à l'arrière entre les deux Officiers, dont l'un lui dit d'un ton rauque :
- Et surtout, n'essayez pas de vous sauver, ou je vous tue !
Mon mari ne put s'empêcher de rire et de répondre :
- Je crois que cela me serait plutôt difficile
La voiture roula dans la nuit et je reconnus bientôt que nous nous dirigions vers la Rue d'Auxonne. En effet, le porche de la prison se dessina et nous pénétrâmes dans l'antre On nous fit entrer dans une pièce sur la gauche, surchauffée où se trouvaient cinq à six S.S. Là, on ôta les menottes à mon mari, puis on nous fit remettre notre argent, portefeuille, montre, alliance, stylos et nous signâmes respectivement nos feuilles.
En pénétrant dans le hall de la prison, on nous fit entrer dans une petite pièce où j'aperçus posés devant la porte sur le sol même, le stylo, le porte-mine et le portefeuille de Jacques, je fis signe à mon mari en lui désignant les objets. A ce moment deux soldats arrivèrent et ils nous firent signe à chacun de les suivre. Nous échangeâmes un regard avec mon mari, pour nous dire au revoir et je m'en fus derrière mon cerbère. Je montais deux étages, dans une demi obscurité, un grand silence régnait et seul le bruit de nos pas résonnait sous la voute. Je suivis un balcon d'où je dominais le hall, j'aperçus mon mari qui tournait à gauche et il leva les yeux au moment de disparaître, je lui fis un sourire et nous nous fîmes au revoir de la main Le soldat s'arrêta devant une cellule et essaya vainement d'allumer la lumière, puis y renonçant, il me poussa à l'intérieur, ignorant que celle-ci était en contre-bas, je faillis m'étaler de tout mon long. La porte se referma brutalement et j'entendis le bruit des clés qui cliquetèrent dans le silence. Ah ! ce bruit de clés qui faisait battre les coeurs de tous mes camarades, c'était une hantise et le coeur se serrait douloureusement chaque fois, car jamais, jamais je ne pus m'y accoutumer.
Je fus saisi aux narines par une odeur effroyable d'urine et je faillis suffoquer. Je me dirigeais à tâtons dans l'obscurité complète, lorsqu'une voix de femme s'éleva dans la nuit.
- Vous avez une couchette près de la porte, me disait-elle, vous pouvez vous y allonger !
Puis après un moment de silence, elle reprit :
- J'ai froid, j'ai faim Je m'appelle MICHEL, les Boches m'ont arrêté parce qu'ils m'ont surpris volant des pommes de terre dans un champ Et vous ? Pourquoi êtes-vous là ?
- Je l'ignore ! répondis-je et ayant dit, bonsoir ! pour clore la conversation, je me roulais dans la couverture que je découvrais sur le lit et m'endormis profondément.
Combien de temps dormis-je ?
Je l'ignorais. Je me sentis secouer brutalement et une voix rauque me disait :
- Debout madame !
J'étais aveuglée par une lampe électrique braquée sur mon visage et je distinguais vaguement dans mon demi sommeil un soldat allemand. Je me levais aussitôt, pris mon sac et le suivit le coeur un peu battant, il me conduisit dans le hall. Tout était silencieux et brusquement j'entendis sonner 4 heures à l'horloge de la prison 4 heures ! Après m'avoir laissé le nez tourné contre le mur, il pénétrât dans une pièce et sortant quelques instants après, me fit signe d'entrer. C'était une cellule aux murs blanchis à la chaux, une ampoule électrique l'éclairait brillamment, une table recouverte d'une nappe blanche au milieu de la pièce, quelques dossiers sur celle-ci, un tabouret face à la table, un poêle genre " godin " dans un coin donnant une douce température, un tas de bûches à côté. Derrière la table, un Officier, type aryen, yeux bleus aux pupilles dilatées comme celles des chats, casquette portant l'insigne de la tête de mort. A ses côtés, un homme drapé dans une grande capote gris-vert de l'armée allemande, le chef couvert d'une casquette de drap forme autrichienne. Tous deux me dévisagèrent, puis celui qui se trouvait sur le côté et qui, je m'en rendis compte après, servait d'interprète, me dit :
- Asseyez-vous ! en me désignant le tabouret.
Ce que je fis. Je dois avouer qu'à ce moment, sous les regards cruels de ces deux hommes, une peur effroyable me saisit à la gorge et que mon corps était secoué d'un tremblement que j'essayais vainement de maîtriser, je sentais mon cerveau vide et je n'étais qu'une bien petite chose entre leurs mains Cette panique fut de courte durée, heureusement. Le Capitaine S.S. se mit à vociférer en allemand en frappant violemment sur la table avec un tisonnier qu'il tenait de la main droite. Je le regardais un peu abrutie et me tournant vers l'interprète, je lui dis en riant :
- Je ne comprends rien à ce qu'il me dit !
- Vous avez tort de rire, me répondit-il, car d'ici peu, vous allez comprendre
Sa voix nette sonnait comme une menace. Il se tourna vers l'Officier et se mit à lui parler en allemand. Celui-ci à ce moment, me présenta une fiche sur laquelle un nom était écrit ; l'interprète me dit :
- Connaissez-vous cet homme ?
- Non ! répondis-je (et c'était vrai d'ailleurs).
Le " non " était à peine sorti de mes lèvres que je ressentis une douleur fulgurante sur la tête et le sang pissa sur ma figure. C'était le tisonnier qui faisait son apparition Ceci me rendit toute ma lucidité et serrant les dents, je me mis en position de faire front. Les fiches se succédèrent, 18 en tout, seul le nom d'Hugues m'avait frappé, et à chacune d'elles, le tisonnier poursuivait son oeuvre. Dois-je avouer, en toute sincérité, que je ne sentais plus les coups ? Le premier moment de stupeur passé, je sortis ma serviette de mon sac et épongeais chaque fois, le sang qui ruisselait sur mon visage, je n'aurais jamais cru qu'on puisse saigner de la sorte, il y en avait partout, sur les murs, sur la table, par terre. Un moment un rire nerveux me secoua toute, à la stupéfaction de mes deux tortionnaires, voici pourquoi : à chaque coup, le tisonnier prenait exactement la forme de ma tête et l'Officier S.S. toujours hurlant le redressait nerveusement avant de me le rabattre sur le crâne, une réflexion de mon mari me revint à l'esprit : "Tête de bois " me disait-il parfois Oui, tête de bois ! solide en tout cas et cette idée me fit rire.
Leur moment de surprise passé, l'Officier m'allongea un terrible coup de poing qu'en essayant d'esquisser, je reçus sur le coin de la tempe et de l'oeil gauche, je ressentis comme un craquement dans la tête, l'interprète s'étant levé m'en appliquait un autre dans la mâchoire côté droit. Il s'écria :
- J'arrive du Front de Russie et je ne suis pas venu ici en FRANCE, pour me faire poignarder dans le dos, par des terroristes - communistes - comme vous !
Ebranlée par ces deux coups, je m'étais levée un peu chancelante, mais le regardant rageusement, je lui répondis :
- J'ignore si je suis une terroriste, mais si vous arrivez de RUSSIE, vous en avez rapporté les moeurs !
Je n'eus pas le temps d'en dire plus. Tous deux bondirent, l'Officier m'ayant appliqué son genou dans les reins me maintenait solidement la tête contre la table, l'interprète me saisit le bras droit et lui faisant faire demi-tour en arrière, il me criait à chaque secousse :
- Parle ? Tu vas parler ?
La douleur était atroce et un râle sortit de mes lèvres, malgré tous mes efforts pour ne pas crier, la sueur me coulait le long du corps et la douleur s'intensifiait au fur et à mesure qu'il retournait mon bras, ma clavicule craqua, il me semblait que la chair, les nerfs, étaient à vif.
Après un dernier effort pour échapper à l'étreinte je criais presque :
- Oui, je vais parler
Ils me lâchèrent immédiatement, mon bras retomba inerte et brusquement, je m'accroupis, me mettant en boule et bandant toute mon énergie j'attendis Oh ! Pas longtemps, car les coups et les injures se mirent à pleuvoir drus sur les épaules, le dos, les reins, les jambes, coups de bottes, puis ils m'assommèrent consciencieusement avec, l'un une bûche, l'autre la pelle à charbon. Je rendais grâce au ciel d'avoir sur moi, ma pelisse, car les peaux de chats qui formaient la doublure, amortissaient un peu les coups, puis, sincèrement, cette sensation étrange, irréelle: je ne souffrais pas
Lorsqu'ils en eurent assez de frapper, ils me firent lever et l'interprète se baissant sur mon visage, me dit d'une voix que je n'oublierai jamais :
- Ah ! Vous ne voulez rien dire ? Eh ! bien nous saurons vous obliger à parler. On vous tuera votre gosse !
Il appuya sur ces derniers mots et ses yeux riaient méchamment en me dévisageant. Je ne bronchais pas, mais mon coeur sembla disparaître de ma poitrine, je me sentis sans force.
- Lâches que vous êtes, leur dis-je, et vous avez un uniforme d'Officier sur le dos ?
Une gifle formidable fut sa réponse. L'Officier alla vers la porte, appela, un soldat parut et me fit signe de le suivre.
Au moment où je sortais, Jacques arrivait
Très pâle, mais la tête haute, avec une sorte de défi dans ses yeux. Ceux-ci s'agrandirent lorsqu'il me regarda, un peu de flottement passa dans son regard, je ne pus rien lui dire, mais esquissais un pauvre sourire dans ma figure meurtrie, il fut introduit dans la cellule. Mon guide me conduisit à la salle de garde qui se trouvait peu éloignée de la fameuse cellule et me confia à un vieux soldat allemand.
Sur la droite en entrant, 2 lits sur lesquels dormaient 2 soldats, un poêle au milieu de la pièce, sur la gauche une table et deux bancs. Il me fit asseoir sur l'un d'eux et j'étais là, impuissante, épongeant le sang qui coulait de ma tête, mon oeil avait gonflé et il me paraissait énorme " Terroriste, me disais-je, je dois certainement en avoir la tête à l'heure actuelle ". Mes idées se heurtaient et toujours, toujours ce leitmotiv : il ne faut pas parler. Tant pis joué, perdu, il faut payer c'est la règle.
J'en étais là de mes réflexions intérieures quand brusquement, j'entendis la voix de Jacques, répercutée par l'écho du hall.
- Tas de lâches ! Tas de lâches !
La deuxième phrase était montée douloureuse, rageuse et je retrouvais tout le caractère volontaire de mon fils dans ce cri clamé sous les coups qui pleuvaient. Mon sang ne fit qu'un tour et d'un bond je franchis la porte et me lançais dans le hall Mon vieux Boche me rejoignit, j'entendais distinctement les bruits d'une lutte dans la cellule Mon coeur, ma tête, tout tourna et le vieux me prit doucement, oui doucement par les épaules, m'entraîna dans la salle de garde, me fit asseoir et se précipitant sur un bol, versa du café qui chauffait sur le poêle et me fit boire, tout en marmottant dans ses moustaches, en allemand. Le mot : " Terroriste ", frappa plusieurs fois mon oreille. L'évanouissement se dissipait et c'est rageusement qu'haussant les épaules, je lui criais dans le visage :
- Imbécile ! Idiot !
Cette boisson chaude me fit du bien, car je n'avais rien absorbé depuis la veille midi.
Le temps passa puis mon soldat parut et m'emmena à nouveau dans la cellule. L'interrogatoire reprit. Devant mon insistance, car cette fois, je ne me donnais même plus la peine de répondre : " Non " ils me frappèrent, m'écrasèrent les doigts de pieds à coups de talon et me faisant brusquement retourner vers la porte, ils me désignèrent Jean GUYOT qui s'y tenait dans l'encadrement :
- Connaissez-vous ce garçon ?
- Oui ! répondis-je, c'est un camarade de lycée de mon fils !
La porte se referma et ils se mirent à rire. J'avais trouvé inutile de nier, puisque au travers de tout l'interrogatoire, une lueur, une certitude m'avait gagné. C'était Pierre ! C'était lui qui nous avait donnés, c'était lui la "mouche ". Toutes les questions pleuvaient sur les sujets que nous avions abordé lors de notre entrevue du Vendredi, entrevue fatale où j'avais fait sa connaissance. Salaud ! Ce mot sonnait dans ma tête, salaud ! Salaud ! La rage m'étouffait, c'était trop bête de s'être laissé prendre aussi stupidement, salaud !
Mes deux Boches, las de cet interrogatoire sans résultat, me firent reconduire par le soldat. Au moment de prendre l'escalier, je vis Jean GUYOT, la tête tournée contre le mur, nous nous regardâmes et je lui dis avec un pauvre sourire :
- Allons, ça commence bien, Jean
Le jour commençait à poindre et la prison s'emplit de rumeurs diverses, ordres hurlés en allemand, bruits de bottes, bruits de clés. Il me fit " poser " contre le mur, près d'une porte vitrée, puis me dit :
- Attendre, visite !
Je restais là, une fatigue immense et je sentais la courbature me gagner, mon bras me faisait souffrir, ainsi que ma tête, qui me semblait lourde, lourde, le sang ne coulait plus, mais j'avais des élancements douloureux par tout le corps. Je m'accroupis par terre et somnolais indifférente à ce qui se passait autour de moi. Je fus tirée de ma torpeur par une exclamation :
- Oh ! Madame ROHNER, dans quel état vous ont-ils mise !
Je levais la tête et reconnus Louise CASTILLE, debout à quelques pas de moi, attendant elle aussi, la visite Je ne m'étais donc pas trompée, c'était Pierre Le nom de cette femme avait été prononcée devant lui et elle était là. C'est pourquoi, j'avais relaté au début de mon récit, le passage la concernant.
Il faisait maintenant grand jour et nous attendions toujours.
Une jeune fille de 18/20 ans, visage très doux se dirigea vers nous et me dit :
- Madame, voulez-vous me suivre ?
Elle m'aida à me mettre debout et les yeux pleins de larmes, me murmura :
- Les lâches, dans quel état êtes-vous ! Je suis Alsacienne et on me libère dans 2 jours, cela fait 3 mois que je suis ici. Comme je parle allemand, je sers de Kalfacteur !
Elle me fit entrer dans la pièce (à la porte vitrée) et je me trouvais dans une cellule aménagée en chambre, un lit, une armoire à glace, une machine à coudre, une table, quelques chaises et un poêle qui répandait une douce chaleur. Deux jeunes filles étaient là, s'affairant aux soins du ménage, elles me dévisagèrent avec dans leurs yeux une telle pitié, que j'en fus émue. Une grande et forte femme, très laide, type " Germania " était debout, elle tenait dans ses doigts boudinés un énorme trousseau de clés, qu'elle agitait sans cesse.
- Déshabillez-vous ! me dit-elle, en mauvais français et m'arrachant mon sac, elle se mit à en faire l'inventaire. J'essayais vainement d'ôter mon manteau de ma main gauche, car chaque mouvement de mon bras droit m'arrachait un gémissement que je m'efforçais de réprimer. Elle leva les yeux et se précipitant sur moi, elle me frappa brutalement sur la figure.
- Vous pouvez me battre, lui dis-je, cela ne me fera pas déshabiller, je ne peux pas
- Déshabillez-vous ! hurla-t-elle, puis se tournant vers la jeune Alsacienne : Aide-la !
Très doucement, celle-ci m'aida à ôter mes vêtements et lorsque je fus nue, mon corps apparut marbré d'ecchymoses. L'Allemande se mit à rire et haussant les épaules commença à examiner soigneusement tous mes effets, puis au fur et à mesure, me les lançait à la figure. " Charmante créature ! " pensais-je. Je me rhabillais, toujours aidée de la jeune Alsacienne mais lorsqu'il fallut me déchausser ce fut impossible. J'avais des bottes en caoutchouc et mes pieds ayant enflé, il eut fallu les couper. L'Allemande y renonça. Frau RABSCH (car c'était son nom) me fit signe de la suivre et après quelques hésitations, me conduisit dans une cellule.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction d'y trouver la nièce de Louise CASTILLE, jeune fille de 16/17 ans. Celle-ci me regarda bouche bée, puis m'ayant serré la main, me raconta brièvement leur arrestation: La Gestapo était arrivée à 6 h du matin, les avait fait lever toutes trois, sa tante, sa cousine et elle, puis après avoir perquisitionné dans la maison et le magasin, les prièrent de se munir d'un peu de linge et les emmenèrent directement ici.
- Toutes trois ? dis-je.
- Oh ! non, ma tante et moi, ils laissèrent ma cousine pour tenir le magasin J'appris peu de temps après que le frère de cette jeune fille avait été arrêté dans l'affaire WERNER et fusillé avec les 15 autres de cette lamentable affaire.
- Nous n'avons rien fait, me dit-elle, et j'espère qu'ils vont bien vite nous relâcher !
Pendant cette conversation, je m'étais laissée tomber sur un des lits et les sons de sa voix m'arrivaient lointain à l'oreille, car je n'avais qu'un désir, dormir, dormir La porte s'ouvrit brutalement et Frau RABSCH se précipita la main levée :
- Défendu ! dit-elle, défendu, d'ailleurs suivez-moi !
J'emboîtais le pas péniblement derrière elle et elle m'enferma à nouveau dans une cellule, la première du côté gauche, face à la sienne. Un vieux poêle dans le coin en entrant, puis un lit, de l'autre côté, des paillasses, des couvertures entassées les unes sur les autres, c'était le magasin à fournitures. Le vasistas qui se trouvait à 2 mètres du sol, n'avait pas de vitres et il faisait très froid. J'en souffris surtout la nuit, car je n'avais qu'une mince couverture pour m'en protéger. De plus, impossible de me dévêtir et d'ôter mes bottes, mes pieds me firent souffrir le martyre, j'avais des plaies aux jambes et le caoutchouc les irritait, le sang ne pouvant circuler, j'eus des angelures et ce fut atroce, je restais ainsi 17 jours. A 10 heures, la porte s'ouvrit et une des jeunes filles que j'avais aperçues à la visite, me présenta un morceau de pain. Frau RABSCH était derrière elle.
- Courage ! me murmura-t-elle avec un sourire.
Quelques minutes après, la porte s'ouvrit à nouveau et elle posa par terre, une gamelle toute rouillée dans laquelle se trouvait un vague bouillon où nageaient quelques pommes de terre et carottes. C'était tiède et guère appétissant, j'en bus quelques gorgées, car ma bouche était sèche et reposant la gamelle, je m'assis par terre entre le poêle et le lit, pour me protéger un peu du froid et m'endormis profondément.
J'ignore quelle heure il pouvait être, lorsqu'un bruit de clés me réveilla et une gamelle fut posée par terre, je ne fis aucun mouvement et me rendormis. C'est dans la nuit noire que je repris conscience et me levant péniblement car tout mon corps n'était que souffrance, je me dirigeais à tâtons vers mon lit et me roulant en boule sous la couverture, je sombrais à nouveau dans le sommeil.
Il était très tôt, lorsque j'ouvris les yeux, une lueur blême annonçait le jour, peu de temps après, l'ampoule électrique du plafond s'alluma, je ne bougeais pas. La porte s'ouvrit violemment et Frau RABSCH entra, suivie de la jeune Alsacienne, elle se précipita en trombe sur moi, arracha la couverture et m'appliqua une claque au travers de ma figure en hurlant :
- Debout, madame, debout !
La jeune fille me dit alors :
- Voici le règlement, madame, sitôt que la lumière s'allume, il faut vous lever, faire votre lit, puis votre toilette, ensuite nettoyer votre cellule avec la petite balayette qui se trouve dans le coin, ici faire un tas devant la porte, puis lorsque la porte s'ouvre, poser votre tinette sur le côté, ainsi que votre cuvette, car étant au secret, vous n'avez pas le droit de sortir. (Et baissant la voix, elle ajouta) N'oubliez pas de dire poliment bonjour à Frau RABSCH puis regardant mon pain posé à terre intact surtout mangez, je vous en prie !
La porte se referma.
De ma main gauche, je me passais un peu d'eau fraîche sur le visage, elle se teinta de rouge mais il me fut impossible de faire plus. Mes règles s'étaient arrêtées, rien d'étonnant après une telle secousse. Après avoir remis mon lit en état et nettoyé par terre, grosso modo, je repris ma position accroupie et les heures passèrent J'avais froid, j'avais chaud, la fièvre me brûlait. Je ne levais même pas la tête lorsque la porte s'ouvrit et n'absorbai rien de la journée.
La nuit vint et passa douloureuse.
Le lendemain, après avoir rempli les conditions d'usages, je repris ma position, ma tête était vide, je ne pensais à rien qu'à dormir pour ne pas sentir ma souffrance. Dans la journée, (c'était Samedi) les deux jeunes filles rentrèrent seules, Frau RABSCH était restée sur le seuil de la porte et bavardait avec un soldat allemand. Elles se mirent à déplier des couvertures, puis sans tourner la tête de mon côté, l'une me dit :
- Je m'appelle Suzanne et ma camarade Ginette, nous servons de Kalfacteur pour remplacer Eva qui est partie hier. Courage ! Mais pour l'Amour de DIEU, mangez, vous aurez besoin de toutes vos forces, mangez !
Elle ne put m'en dire plus long mais avant de sortir, les bras chargés de couvertures, elles me firent un beau sourire. Cela me fit du bien, et le soir je dormis plus paisiblement.
Au milieu de la nuit, je fus réveillée par la lumière qui s'allumait et la porte s'ouvrit aussitôt, je me dressais sur mon lit, les tempes battantes. 4 Officiers allemands entrèrent. L'un vint vers moi, il avait une physionomie douce et franche et me dit en désignant mon oeil :
- Qui vous a fait cela ?
- Un des vôtres ! répondis-je.
- Oh ! Alors, c'est que vous avez fait quelque chose de grave ?
- Non !
- Non ? Mais pourquoi êtes-vous arrêtée ?
- Je l'ignore !
- Pourquoi mentez-vous, me dit-il, vous feriez mieux d'avouer tout de suite, ce serait tellement plus simple Je vous répète que je n'ai rien fait et que je n'ai rien à dire !
- Vous avez tort ! Vous avez tort !
Et s'étant tourné vers ses camarades, il leur dit quelques mots en allemand et le nom de " terroriste " résonna à nouveau à mon oreille Terroriste ! et on venait me voir comme une bête fauve. Je me recouchais et fermais les yeux. Ils sortirent et le silence ne fut plus troublé jusqu'au matin, mais le sommeil m'avait fui et petit à petit, la conscience du lieu où je me trouvais me revint, j'avais presque oublié dans l'abrutissement de mon corps douloureux. Mon cerveau se remit à fonctionner et l'angoisse m'étreignit le coeur en pensant à mon fils. La souffrance morale est plus atroce que celle physique, et la nuit s'acheva peuplée de projets fous d'évasion, d'espoir et de rêves insensés.
C'était Dimanche
Vers midi, la porte s'ouvrit doucement, Ginette entra, me fit signe de me taire et déposa un paquet sur mon lit, j'eus le temps d'apercevoir Suzanne qui faisait le guet. Elle m'envoya de loin un baiser. Lorsque je fus seule, j'ouvris mon paquet une belle tranche de pâté en croûte, 2 oeufs durs et un petit mot : " Il faut manger, car vous aurez besoin de toutes vos forces, vos interrogatoires ne sont pas terminés. Pensez-y. Pour être courageuse, il faut être forte. Deux petites prisonnières qui vous embrassent. Suzanne et Ginette ". Les larmes coulèrent sur mon visage et pendant longtemps, je pleurais ainsi, cela me soulagea et il me semblait que doucement mon courage reprenait possession de mon être. Je suivis leur conseil et me mis à dévorer mon pâté, puis mes oeufs avec mon morceau de pain. A 3 h je fis honneur à la soupe, celle-ci d'ailleurs était plus épaisse et contenait une tranche de bouilli. Suzanne sourit lorsqu'elle reprit ma gamelle.
Je commençais à souffrir terriblement de mon oreille gauche, du pus en coulait et des élancements me traversaient la nuque. Le lendemain, j'en fis part à Frau RABSCH, qui m'écouta, puis me dit :
- Je vous conduirai au sanitaire à la première visite !
Les jours passèrent, je commençais à marcher de long en large pendant des heures entières, afin de redonner à mon corps de l'élasticité et petit à petit, je me sentais revivre, mon cerveau fonctionnait normalement, je dois dire même, que jamais je ne me sentis une telle lucidité, je pesais longuement le pour et le contre et entrevoyais clairement la réalité, cruelle, certes.
J'avais trouvé un clou et me mis à faire au mur un calendrier. Chaque matin, j'ajoutais un bâton et cela me permit de suivre les jours. Suzanne et Ginette venaient à tour de rôle, toujours accompagnées de Frau RABSCH, chercher ou reporter, soit des paillasses, soit des couvertures ; et leur sourire toujours amical, me faisait comprendre combien entre nous toutes prisonnières, un lien de solidarité nous unissait ; c'était comme un peu de soleil dans mon isolement, les journées étaient si longues, si terriblement longues !
Le Vendredi matin 18 Février, vers 7 h la porte s'ouvrit et Frau RABSCH me dit d'un ton tragique :
- Tribunal ! Madame, suivez moi !
Mon sang reflua brutalement à mon coeur et je me sentis devenir très pâle. Elle m'accompagna jusque dans le hall où je trouvais l'Officier S.S. qui m'avait interrogé. Il tenait une paire de menottes à la main et me poussant devant lui, il m'introduisit dans la pièce où nous avions signé mon mari et moi, lors de notre arrivée, notre feuille. Il y avait debout dans un coin, un homme de 45/50 ans, enveloppé dans un pardessus, béret basque sur la tête, pantoufles aux pieds et pyjama d'appartement. L'Officier lui fit signe de s'approcher et nous attacha l'un à l'autre par les menottes Puis il se mit à bavarder avec de nombreux Officiers S.S. qui se trouvaient là. Mon compagnon et moi échangeâmes un regard, mais ni l'un, ni l'autre, ne nous connaissions. Il était visible que lui, comme moi, cherchions dans notre mémoire une rencontre quelconque, mais non, il m'était inconnu.
Après quelques minutes d'attente, notre Boche nous fit sortir et nous montâmes dans une Citroën qui attendait devant la porte. Deux Officiers nous accompagnaient. Il devait être environ 8 h du matin, les gens vaquaient à leurs occupations et beaucoup d'enfants se dirigeaient vers les écoles et lycées. Nul ne prêtait attention à la voiture et je cherchais vainement un visage ami.
Arrivé à la Gestapo, on nous fit descendre et mon S.S. après m'avoir détaché de mon compagnon, me conduisit au sous-sol. Nous étions dans les caves, il se dirigea vers la gauche, ouvrit une porte cadenassée et fermée par une barre et me poussa brutalement à l'intérieur du réduit, puis avisant une couverture posée sur le bat-flanc, il la jeta dehors et après avoir " gueulé " je ne sais quoi en allemand, il referma la porte.
C'était une cellule dont les murs étaient en bois, une ouverture de cave donnait juste au-dessus de l'entrée de la Gestapo et je pouvais voir, monté sur le bat-flanc, entrer et sortir les voitures et de plus, je voyais la rue et les gens y passer indifférents, sans tourner la tête.
Il neigeait doucement et le froid était humide.
Je tournais inlassablement dans ce petit réduit où j'attendis des heures En effet, je vis sortir les enfants de l'école communale qui se trouve devant l'immeuble. Je les avais entendu réciter en choeur des leçons, puis ils chantèrent et cela me remplit d'un désir fou de liberté ; je regardais avec envie les gens passer ; j'essayais de deviner leurs pensées à leur air et cela me permit de ne pas trop penser moi-même à ce qui m'attendait Je commençais à avoir très froid et je battais le sol de mes semelles pour faire circuler le sang dans mes pauvres pieds meurtris.
Tout à coup, il devait être près de midi, un bruit de pas et la porte s'ouvrit. L'Officier S.S. était avec mon compagnon, il le fit entrer et s'adressant à moi en hurlant en allemand, il me donna, pour me faire sortir quelques claques derrière la nuque, et des coups de pieds dans les reins. Je gagnais moitié courant l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée, lorsque je sentis mon Boche, qui faisait tomber du plat de sa main, la poussière qui indiquait sur mon manteau, la trace de ses bottes ; ce geste me fit sourire dédaigneusement et je vis ses yeux bleus étinceler de colère. Nous traversâmes le vestibule où se trouvait un nombre assez important de civils. Ceux-ci venaient chercher, soit des passeports, soit des permis de colis pour les prisonniers. Ils me regardèrent avec étonnement et pitié, car ma figure et ma tête gardaient la trace des coups reçus 9 jours avant. Je n'avais pu encore me peigner et mes cheveux n'étaient qu'un bloc de sang coagulé
Nous montâmes au 1er étage et tournant à droite nous entrâmes dans une chambre spacieuse, un lit sur la droite, une table formée d'une planche d'architecte sur tréteaux, dessus des dossiers et une machine à écrire. Cette table était placée devant une large fenêtre, la vue donnait sur le derrière de l'immeuble et je voyais l'église SAINTE BENIGNE et sa flèche pointée sur le ciel lourd de neige. Dans un coin, un tabouret, puis un classeur de bureau, plein de dossiers. Il faisait chaud et cela me sembla bon, je jouissais intérieurement de ce bien-être provisoire.
Le S.S. me désigna le tabouret et me fit signe de m'asseoir.
La porte s'ouvrit et un homme de taille moyenne brun, visage souriant, entra. Il était simplement vêtu en soldat allemand, sans aucun signe distinctif sur sa veste, une casquette autrichienne et un ceinturon. Il jeta casquette et ceinturon sur le lit, serra la main de l'Officier et très désinvolte se tourna vers moi et me dévisagea. Je devais savoir son nom, plus tard, c'était Yann, le nouvel interprète. Il tira un paquet de cigarettes de sa poche et se mit à fumer tranquillement, assis à un mètre de moi, c'était du tabac blond et la fumée me grisait un peu J'attendais, tout mon être bandé, prête à la lutte. Ils parlèrent un long moment, puis Yann se tourna vers moi et me dit dans un français impeccable, avec un accent parisien, qui me fit sursauter :
- Alors, madame, allez-vous être raisonnable aujourd'hui et répondre à nos questions ?
- Je n'ai rien à dire ! répondis-je.
- Vraiment ? Savez-vous que votre attitude est stupide, car nous savons tout, oui tout ! répéta-t-il.
- Dans ces conditions pourquoi m'interrogez-vous ?
Il traduisait mes réponses à l'Officier; à cette dernière, je vis celui-ci se lever brusquement, ouvrir un placard, sortir la "malle", l'ouvrir et jeter en vrac, les " Où allons-nous ? " de BERNANOS. L'interprète ne m'avait pas quitté des yeux, je ne bronchais pas, quoique mon coeur se mit à battre follement dans ma poitrine. La malle ! Mme MICHEL n'avait donc pas fait le nécessaire Yann avait pris une brochure et dit en riant :
- Où allons-nous ? et se tournant vers moi mais tout droit en ALLEMAGNE ! Madame !
Je ne pus m'empêcher de sourire, car mon DIEU, la réponse était assez spirituelle, mais aussi je me rendis compte que j'allais avoir à faire à forte partie et qu'il faudrait jouer serrer avec ce nouveau partenaire. En tous cas, mon S.S. gesticulait et Yann me dit me désignant la malle :
- Connaissez-vous ceci ?
- Non ! répondis-je.
L'Officier prit une trique posée sur son lit et s'avança vers moi la figure révulsée et comme je remuais toujours la tête en signe de négation, il m'appliqua un coup derrière la nuque. Tout tourna et je crus m'évanouir, mais non, petit à petit, la conscience me revint et l'interrogatoire reprit, je niais tout, tout, avec un entêtement de brute. Yann avait perdu de sa douceur du début et à un moment, il m'envoya dans le coude de mon bras droit, un coup de botte qui m'arracha un cri de souffrance; le tissu du manteau fut arraché et j'eus le coude à vif, le sang se mit à couler par ma manche et tombait en rigole sur ma main. Il se pencha vers moi et me dit :
- Vous êtes une menteuse comme toutes les Françaises, mais vous avez tort d'agir ainsi, car d'ici peu va partir un transport pour les usines de SILESIE et votre fils, ainsi que votre mari seront du convoi. Vous n'ignorez pas que c'est pour eux la mort et vous en serez responsable !
- Je n'ai rien à vous dire ! répondis-je encore.
Mais en moi, une joie profonde m'avait pénétré ce n'était déjà plus : "On va vous tuer votre gosse ! " de la nuit de l'arrestation, mais une menace de déportation il me semblait que tout espoir n'était pas perdu et cela me rendit du courage pour continuer la lutte.
Le S.S. sortit d'un dossier ouvert devant lui, un papier d'emballage où une étiquette était collée, mais l'en-tête avait été gratté et on y lisait difficilement : Rue Turbigo Paris, ainsi que le n° dont je ne me souviens plus.
- Avez-vous des amis à PARIS ?
- Oui, répondis-je, puisque je suis Parisienne !
- En connaissez-vous qui habitent Rue Turbigo ?
- Non ! Ni même dans le quartier ! dis-je.
- Allons, dites-nous ce que contenait ce papier ?
La question me paraissait tellement naïve, que je haussais les épaules et lui dis :
- Vous qui parlez si bien français, vous n'ignorez pas que les Bottins existent, vous trouverez dedans tous les renseignements que vous cherchez !
Sa main s'abattit au travers de ma figure, ce fut sa réponse. Les questions se suivirent à la même cadence et toujours ma réponse était :
- Non !
Les heures passaient et je suivais sur leurs visages l'impatience les gagner, ils consultèrent plusieurs fois leur montre, puis ils me firent lever. Nous descendîmes ensemble à la cave. Là, nous tournâmes à droite et j'entrais dans une pièce où se trouvaient quatre poteaux et entre ceux-ci, un banc. Ils m'ôtèrent mon manteau, me rabattirent ma robe sur la tête et m'ayant attaché les mains et les pieds, la danse commença A tour de rôle, ils frappèrent avec une lanière et un jonc sur les reins, sur le dos. Je serrais les dents et la sueur inondait mon visage, je crus plusieurs fois m'évanouir, le sang coulait doucement et il me semblait que mon corps était en feu. Lorsqu'ils en eurent assez, ils me firent lever et m'aidèrent à remettre mon manteau. Ils riaient et Yann me dit :
- Voyez comme il serait si simple de parler ?
- Je n'ai rien à dire !
- Bon ! Vous serez peut-être plus raisonnable la prochaine fois, la nuit porte conseil !
Le S.S. s'en fut chercher mon compagnon du matin. Celui-ci me regarda avec pitié et nous reprîmes tous quatre le chemin de la prison. Chaque mouvement de la voiture était pour moi, un supplice. Il était plus de 3 h et ma gamelle froide m'attendait Suzanne et Ginette me guettaient et je les vis pâlir. Je me traînais jusqu'à mon lit et malgré le règlement, m'y couchais. La fièvre me torturait et tout mon corps était agité de tremblements nerveux. La nuit passa sans qu'il me soit possible de dormir, puis le jour vint. Lorsque je voulus me mettre debout, mes membres refusèrent d'obéir et je retombais sur ma couchette. Frau RABSCH entra, elle me frappa violemment le visage, puis lorsqu'elle comprit que rien ne me ferait lever, elle n'insista pas.
La journée passa, puis la nuit, puis la journée suivante, puis la nuit.
Je n'avais rien absorbé depuis le Jeudi soir et clouée sur mon lit, je ne pouvais faire mes besoins ma vessie était douloureuse à hurler et je sentais ma figure enfler, enfler
Le Lundi matin, Suzanne, qui était entrée, s'avança près de mon lit.
Depuis 3 ou 4 heures du matin, une plainte s'échappait de mes lèvres sèches, une plainte qui allait en s'amplifiant, j'avais l'impression que la folie me gagnait Elle se pencha sur moi, je voyais son visage comme au travers d'un voile, elle appela Frau RABSCH et lui parla en allemand, celle-ci se pencha également et sortit précipitamment. Peu de temps après deux Officiers allemands, suivis de deux soldats entrèrent. Après m'avoir examiné, ils firent signe aux soldats et ceux-ci me soulevèrent doucement et me descendirent dans une pièce qui était l'infirmerie. L'un d'eux me fit absorber un liquide, puis me frictionna la figure. Je m'adressai aux Officiers et leur expliquai que depuis Vendredi, je n'avais pas uriné.
- Sonde ? me dit-il. Oh ! non, je ne crois pas que cela soit nécessaire !
Il parla aux deux sanitaires et ceux-ci m'emmenèrent au W.C. du hall, ils m'aidèrent à m'asseoir. Sitôt terminé, j'en ressentis un grand soulagement, c'est par un effort effrayant que j'étais arrivée à me retenir, car je ne voulais ni tacher ma couche, ni mes vêtements, car je n'en avais point de rechange. Lorsque je revins à l'infirmerie, le Major me fit défaire mes vêtements et le sanitaire autrichien, qui avait une physionomie douce et humaine, pansa mon coude, m'enduisit le dos de pommade et massa mon épaule doucement. De plus, le Major ayant examiné mon oreille, il me fit nettoyer le pus qui coulait et m'introduisit une mèche à l'intérieur, quant à ma tête, il me dit en souriant :
- Ce n'est rien, bientôt guérie !
Pour mes jambes, toujours impossibilité d'ôter mes bottes Frau RABSCH fut appelée et le Major lui remit des cachets, elle me remonta, aidée de Ginette, celle-ci s'adressa à Frau RABSCH et choisit une couverture chaude et me couvrit affectueusement. Elle revint peu après et me fit absorber 2 cachets dans une tasse de bouillon. Je m'endormis profondément jusqu'au lendemain matin. Me sentant plus forte, je repris le " règlement et Frau RABSCH me trouva debout. Pour la première fois, elle me sourit elle venait me porter 2 nouveaux cachets dans une tasse de café. A 10 h je mangeais ma soupe, vers 11 h 1/2 la porte s'ouvrit et ma joie fut grande, car c'était un colis !
Un colis ! Nous n'étions donc pas oubliés ?
Des amis pensaient à nous et mes larmes coulèrent mais de joie, j'avais la sensation d'un appel d'espoir, d'encouragement. Cela fut ma première joie dans ce lieu maudit. Le colis était magnifique, il y avait un rôti de boeuf énorme, une grosse tranche de lard gras, des oeufs durs, du beurre, de la confiture, du sucre, un gâteau, du pain d'épices, que sais-je encore ! De plus, RABSCH me remit la couverture du voyage de mon mari, des pantoufles et un peu de linge. Je riais, je pleurais, j'étais profondément émue.
C'était le Mardi 22 Février, 13 jours après notre arrestation
Je repris mes marches à travers la cellule et mon second interrogatoire s'éloignait de mon souvenir, je tâchais de tuer le temps et me mis à tresser une fine cordelette avec de la ficelle de papier, que j'arrachais aux paillasses (j'ignorais que celle-ci me servirait un jour) puis ayant découvert une mince ouverture dans ma porte, je passais des heures à observer le va-et-vient que je voyais dans mon rayon visuel. Il fallait coûte que coûte que je m'arrache à mes pensées, car sinon les larmes jaillissaient et je n'arrivais plus à les tenir. Comme elles m'humiliaient ces larmes et comme je m'en voulais de cette faiblesse
Vendredi matin 25 Février, Frau RABSCH vint vers 7 h m'annoncer comme 8 jours auparavant :
- Tribunal ! Madame, vite !
J'eus un éblouissement passager. Mon S.S. m'attendait, il m'accrocha les menottes à son poignet et nous partîmes tous deux en auto. Sitôt dans sa chambre, Yann arriva :
- Alors, me dit-il avec un sourire, c'est pour aujourd'hui ?
- Non ! répondis-je.
- Bien, inutile dans ces conditions de perdre notre temps
Et nous descendîmes tous trois à la cave Je subis une nouvelle séance de lanière. Ah ! Quelle rage gonflait mon coeur, j'avais envie de mordre et le seul mot qui sortait de mes lèvres, c'était :
- Lâches ! Lâches !
Lorsque ce fut terminé, Yann me regarda en riant et haussant les épaules devant mes yeux pleins de haine, me dit :
- Je vous croyais plus intelligente que cela, votre attitude est stupide. Enfin, vous verrez que c'est nous qui aurons raison de votre mutisme !
Nous reprîmes le chemin du retour et je pus profiter de ma soupe de 10 heures. Suzanne me fit un signe d'interrogation et je répondis " non " des yeux. Elle sourit. Mon dos me faisait énormément souffrir, mais c'était comme une accoutumance, je dormis mal, mais je dormis malgré tout quelques heures.
Le lendemain Samedi 26, Frau RABSCH me dit :
- Venez, madame !
Elle me conduisit dans une cellule, la 113 toute repeinte à la chaux, le vasistas avait des vitres et j'eus la sensation qu'il faisait presque doux en comparaison de l'autre.
- Pas salir ! me dit-elle en me montrant les murs.
J'avais une très bonne paillasse et Suzanne m'avait apporté une chaude couverture, car c'est elle qui fit le transfert de mes affaires, ne pouvant toujours pas me servir de mon bras droit. Celui malgré tout, allait mieux et chaque jour, je progressais dans mes mouvements, j'arrivais presque à pouvoir porter ma cuillère à la bouche. Je pris possession de ma nouvelle demeure et la première chose que je fis, c'est à l'aide d'un clou que je possédais, d'établir à nouveau mon calendrier.
L'après-midi, je fus conduite à l'infirmerie.
Le sanitaire me fit mes pansements et me soigna mon dos. J'ignore de quelle pommade il m'enduisait, mais je ressentais un grand soulagement et la douleur disparaissait. Nous étions seules avec une autre prisonnière à qui il soigna un pied. Je m'étais aperçue le matin même que mes pieds désenflaient et j'en profitais pour lui faire ôter mes bottes. Il parut atterré lorsqu'il vit mes jambes, mais surtout mes pieds Ceux-ci étaient pleins de sang coagulé, qui avait coulé de mes jambes, mes ongles étaient noirs et des engelures avaient éclaté et cela formait un mélange de pus fort peu appétissant Il me lava, me pansa et je remontais toute joyeuse, sur mes chaussettes. Quelle joie j'eus de pouvoir mettre mes pantoufles. Celles-ci m'avaient été offertes par la femme de Jo, elles étaient doublées de lapin et cela me sembla doux, doux et je me sentis presque heureuse de ce bien-être. Comme il fallait peu de chose pour amener de la joie dans ce lieu de souffrance.
Les jours passèrent et je me distrayais en dessinant sur les murs, malgré la défense de mon cerbère. Un matin, peu de temps après la soupe, RABSCH vint me chercher :
- Promenade !
Je rejoignis dans les escaliers des femmes, une dizaine environ, toutes étaient comme moi, au secret. Parmi elles, Louise CASTILLE . Nous nous fîmes " bonjour ! " et nous arrangeâmes pour être ensemble. Arrivées dans la cour, RABSCH nous fit mettre les unes derrière les autres et nous fit tourner ainsi pendant 1/2 heure. Il avait neigé et le sol craquait sous nos pas, l'air m'étourdit et ayant levé les yeux pour suivre un avion, je fus prise d'un étourdissement qui me plaqua contre le mur, je sentais le sol manquer sous mes pieds, tout tournait, la sueur inonda mon front et je crus m'évanouir. RABSCH s'approcha de moi, elle me tapota les joues et me dit :
- Ce n'est rien, c'est le grand air, marchez, cela va passer !
En effet, petit à petit, tout reprit son aspect normal et profitant que RABSCH parlait avec un soldat allemand, je pus échanger quelques paroles avec Louise CASTILLE . Elle avait été interrogée deux fois, mais n'avait pas été frappée. Elle gardait l'espoir d'être relâchée sous peu. Nous ne pûmes en dire plus. Ce bol d'air frais m'avait fait du bien, il me semblait que mon sang circulait mieux et je me surpris à chantonner.
Vendredi 4 Mars, même cérémonie :
- Tribunal !
Aller et retour sans histoire, dos douloureux, même rage au coeur, mais lèvres closes. J'eus la sensation que mes deux tortionnaires marquèrent de l'étonnement, mais Yann ne me fit aucune réflexion, tout se passa en silence Et les jours passèrent.
Le Mardi 8, un nouveau colis arriva, même joie qu'au précédent.
J'avais à rendre pour la première fois du linge, j'en profitais pour y glisser un mot que j'avais préparé à l'avance. N'ayant pas de crayon, je l'avais fait à l'aide d'une épingle (je sus plus tard qu'il avait été trouvé et que les amis avaient eu beaucoup de mal à le déchiffrer). Je suppliais Guy RIGOLLOT de partir, ainsi que Mme GOUBAUX , dont les noms avaient été prononcés plusieurs fois au cours de mes interrogatoires. J'ignorais à ce moment que Guy était arrêté depuis le 3 Mars je ne le sus qu'au retour. Dans le courant de l'après-midi, RABSCH me remit un pot de beurre et une chemise de ski m'appartenant.
- De la part de votre fils ! me dit-elle en riant.
- De mon fils ?
- Ya !
Je lui remis aussitôt en échange un pot de confiture, du pain d'épice et du chocolat. Elle me promit de lui faire parvenir. Sitôt la porte close, je fouillais vainement dans les coutures de la chemise. Rien L'idée me vint que peut-être je trouverais quelque chose dans le beurre, en effet, un tout petit papier contenant ces mots, écrit au crayon rouge : " On m'a parlé de René Ruinet, j'ai dit l'avoir connu chez les Le Meur. Baisers. Jacques ".
René RUINET ! Mon cerveau se mit à travailler, non ! Son nom n'avait pas été prononcé devant Pierre. Alors ? Toutes les suppositions m'assaillirent, mais je n'en retenais aucune, ce n'était pas possible, il y avait une fuite, mais qui ?
Le lendemain Mercredi, après une nuit pénible, je fis signe à Suzanne que je désirais écrire, lorsqu'elle m'apporta mon pain. Peu de temps après, un petit bruit me fit tourner la tête, Suzanne venait d'un geste vif de me parachuter par la grille de ma porte, un minuscule petit crayon, j'en aurais sauté de joie. J'allais donc pouvoir écrire à Jacques, puisqu'il nous était possible d'échanger des vivres.
Les jours passèrent
Le Vendredi matin, rien
L'heure passa sans que RABSCH
vint me chercher. Chaque bruit de pas se rapprochant de ma porte, me laissait le coeur battant, mais non, toujours rien et la nuit tomba. Vers 6 h du soir, la porte s'ouvrit et RABSCH rentra, suivie de Suzanne, à l'intérieur de ma cellule. RABSCH avait un air mystérieux et me dit :
- Secret, madame, ne rien dire jamais de cette visite !
Puis s'adressant en allemand à Suzanne, celle-ci me traduisit ce qu'elle venait me dire :
- Votre fils vous fait dire de tout avouer, de dire toute la vérité, il le faut dans votre intérêt et dans le sien !
Je regardais Suzanne avec une telle angoisse qu'elle me dit plus bas :
- Méfiez-vous, c'est peut-être une manière de faire pression sur vous Me tournant vers RABSCH , je lui dis :
- C'est mon fils qui vous a dit cela ?
- Non, Officier, mais lui dire à Officier de vous prévenir !
- Mais ce n'est pas possible, dis-je à Suzanne, si je parle des camarades seront arrêtés, non, non ce n'est pas possible, qu'y a-t-il de vrai dans tout cela ?
Un travail intense se faisait dans mon esprit, ce ne pouvait être qu'une ruse grossière de mes S.S. et c'était enfantin. Suzanne au moment de partir, me dit :
- Ne cédez pas ! Je vais m'arranger pour savoir à qui votre fils aurait dit cela.
RABSCH me rappela ma promesse de taire cette démarche.
Je ne dormis pas de la nuit...
Le Samedi passa.
Le Dimanche matin, Suzanne me parachuta une boulette de papier : "Votre fils vous a écrit, mais malheureusement, il y a eu erreur, c'est une autre camarade qui l'a reçu. Patientez nous vous la ferons parvenir dès que possible ". Je ne vivais plus et tournais inlassablement dans ma cellule. Ah ! Comme je comprends maintenant les fauves et comme je les plains
Le Lundi à la soupe de 10 h Ginette me fit un coup d'oeil significatif et en effet au moment du ramassage des gamelles, un petit rouleau de papier chuta dans ma cellule. Je l'ouvris le coeur battant. Sur un papier graisseux, une lettre bouleversante :
" Ma petite maman. Ton sacrifice ne sert à rien, ils savent tout, tout ,tu entends ! Les tracts chez Guy, Bouzon, Mme Goubaux, les quêtes pour les maquis, le terrain de parachutage, ils m'ont parlé de René Ruinet, Dampierre, le poste-émetteur, les cartes d'identité, enfin tout te dis-je. Je t'en supplie, maman, parle ne te laisse pas martyriser. Mon dos n'est plus qu'une plaie et devant les faits j'ai dû m'incliner. Je me demande qui a parlé Maman avoue, je t'en supplie. Toi que j'aime plus que tout. Jacques. P.S. Ils m'ont parlé de Hugues et de (je ne me souviens plus du nom) Avenue du Stand. J'ai dit ne pas connaître, ce qui est vrai ".
A la lecture de cette lettre, je laissais couler mes larmes et un grand découragement me saisit. Alors ? Que faire ? Je n'ignorais pas qu'ils savaient bien des choses, mais que René fut nommé, ainsi que BOUZON Dampierre (alias TRECOURT) l'affaire des sommes d'argent recueillies, le poste-émetteur tout cela se heurtait dans ma tête et un vrai désespoir me coucha sur le lit, je pleurais sur tous mes amis en danger, sur mon pauvre petit Jacques et je n'arrivais pas à surmonter l'effroi qui me gagna. Allaient-ils tous être arrêtés ? Si j'avais pu savoir que BOUZON, Guy RIGOLLOT , la famille CHALVIN et tant d'autres dont j'ignorais les noms étaient déjà là Mais non, cela me semblait impossible et je ne comprenais plus. Qui avait parlé? Oui, qui ? Pierre ne les connaissait pas me semblait-il, alors ? Je passais une journée terrible, marchant de long en large, revenant sans cesse à ça : qui ?
La nuit tomba et je marchais toujours, ne sentant pas ma fatigue, des choses folles me traversaient l'esprit. Je passais ma nuit à sangloter. Que faire? Que faire ?
Les jours passèrent et petit à petit, une résolution s'infiltra dans ma tête, tout un plan s'échafauda et je me mis à apprendre par coeur, ma déposition car j'avais fini par me laisser convaincre par l'appel désespéré de mon Jacques. Puisque j'allais avouer, il était préférable que tout soit bien pesé, bien réfléchi afin qu'aucune faille ne permette à mes Boches d'avoir le dessus et j'attendis sereine le moment fatidique.
J'avais vu quelques jours avant à la promenade Louise CASTILLE , je l'avais prié, si elle sortait, de prévenir Jo et les amis qu'ils ne s'inquiètent pas, tout allait bien. Elle fut relâchée quelques jours plus tard, ainsi que sa petite nièce.
J'avais une occupation, Suzanne m'avait passé une aiguille dans mon pain et je brodais un mouchoir avec tout l'espoir qui gonflait mon coeur. J'utilisais de la laine d'une manche d'un tricot et ce travail tout en m'occupant, me distrayait. Petit mouchoir aux couleurs françaises, tu nous servis de drapeaux jusqu'à RAVENSBRÜCK
Ce ne fut que le Samedi 18 Mars que la porte s'ouvrit sur :
- Tribunal ! Madame !
Je me sentais prête à toute éventualité. Sitôt dans la chambre, Yann me posa la question rituelle et je répondis :
- Posez moi des questions, je verrai ce que j'ai à vous répondre !
- Tiens ! dit-il et aussitôt, il jeta son ceinturon sur le lit, s'installa confortablement, tandis que l'Officier S.S. se mit à sa machine à écrire. Après avoir décliné mes nom, prénom, âge, lieu de naissance etc, l'interrogatoire proprement dit commença. Je reconnus que la malle m'appartenait.
- Pourquoi avez-vous nié jusqu'à ce jour ? Je ne répondis rien Comment vous l'êtes-vous procuré ? Qui vous l'adressait ?
- Je l'ignore, j'ai reçu le récépissé par la Poste, comme d'habitude !
- Cela venait toujours ainsi ?
- Toujours !
- Qui est allé la chercher ?
- Mon fils et moi !
- C'est faux ! me dit-il, GUYOT a avoué y être allé.
- GUYOT a menti ! répondis-je.
- Qui distribuait les tracts ?
- Mon fils et moi !
- Et Guy RIGOLLOT ?
- Guy nous aidait quelquefois !
- Chez qui les portiez-vous ?
- Nous les glissions dans les boîtes aux lettres !
- Au fait, quel était le rôle de Mme GOUBAUX dans tout ceci ?
- Aucune, c'était une de mes amies !
- C'est faux, c'est une communiste comme vous et d'ailleurs votre fils a avoué lui avoir porté des tracts !
- Mon fils a menti tout simplement !
- Nous vérifirons ! dit-il.
Les questions se pressaient rapides et toujours, toujours c'était moi, uniquement moi. J'avais résolu de tout mettre à mon actif afin de détourner leur piste, puis je croyais tellement que les camarades avaient fui, depuis l'espace de temps écoulé depuis mon arrestation. Je me souvenais d'une phrase que j'avais si souvent prononcé devant eux : " Si jamais je suis arrêtée seule, ne vous en faites pas, je ne parlerai pas, mais si par hasard, ils prennent mon fils avec moi, méfiez-vous, car alors j'ignore si je tiendrais ". Et pourtant, j'avais tenu ! et je me sentais presque fière de cette performance Si j'avais su, si j'avais su Je reconnus donc, la malle, les tracts, les cartes d'identité, les quêtes et c'est à ce moment que les questions se resserrèrent.
- Qui vous donnait ?
- Des amis, des relations !
- Votre fils a avoué plusieurs noms !
Et il m'énuméra des noms de commerçants qui en réalité n'avaient jamais rien donné.
- Jacques vous a menti, car j'affirme que ces personnes n'ont jamais eu aucun contact avec moi !
- Nous verrons cela, dit-il, mais enfin quelles sortes de gens vous donnaient ? Dites-nous des noms Ça jamais, je préfère ne plus rien dire !
- Allons, allons, me dit-il, c'était des communistes ?
- Ma foi non, des gens mettons comme Madame MICHEL , par exemple !
- A quoi servait cet argent ?
- A publier le journal !
- C'est faux, éclata-t-il, c'était pour les maquis !
- Certes non, répondis-je, d'ailleurs regardez vous-même !
Et prenant un exemplaire de " Résistance " sur la table, je lui désignais du doigt la colonne : liste des souscripteurs. (En effet, chaque numéro imprimait les pseudonymes des donateurs, cela nous servait de comptabilité et nous confirmait l'arrivée de l'argent à PARIS où là, il était réparti dans les maquis). Il parut ébranlé et me dit :
- A qui remettiez-vous cet argent ?
- A un agent de liaison que je retrouvais à un endroit convenu à l'avance !
- Mais, me dit-il, Guy RIGOLLOT a reconnu que c'est lui qui le détenait !
Je pâlis.
- Guy est arrêté ?
- Oui et bien d'autres, mais continuons, pourquoi avez-vous donné de l'argent à GUYOT ?
- Pour faire des colis pour les prisonniers et venir en aide à leur famille, exemple Mme SERRE à qui j'ai fait remettre 5 000 francs !
- C'est exact, celle-ci a été interrogée et a reconnu les faits. Maintenant abordons un sujet plus délicat, pourquoi avez-vous remis une liste de gens à abattre - Je n'ai jamais remis de liste de ce genre !
- Vous mentez ! GUYOT vous accuse.
- GUYOT ment et je demande à être confrontée avec lui !
Il n'insista pas et me dit plus doucement :
- Que vous avait fait ce petit CAMP ? C'est un très gentil garçon, pourquoi le supprimer ?
- Il n'était pas question de le tuer, mais de se méfier et c'est pourquoi je le signalais aux camarades, en tous cas, un charmant garçon pour vous peut-être, mais pas pour nous. Sur ce sujet nous ne parlons pas la même langue !
Sa mâchoire se contracta, mais il passa à une autre question :
- Et ce terrain de parachutage, c'était pourquoi faire ?
- Pour tâcher de nous procurer des armes !
- Ah ! Ah ! dit-il, nous y voilà et ces armes qu'aviez-vous l'intention d'en faire ?
- C'est très simple, nous avions formé un mouvement anti-communiste et c'était pour pouvoir être forts en cas de mouvements révolutionnaires, après votre départ !
Yann se mit à rire :
- Notre départ ? Mais nous n'avons nullement l'intention de nous en aller !
- Peut-être, mais un jour vous partirez !
- Non, certainement pas !
- C'est votre avis, répondis-je, mais non le mien. Un jour, vous partirez
Yann s'était échauffé et sa main s'abattit sur ma figure et rouge de colère, il me dit :
- Et vous croyez que je crois un mot de vos explications ? Vous êtes une menteuse et Guy RIGOLLOT, GUYOT et consorts vous vous occupez tous de maquis. Vous êtes tous plus ou moins communistes, malgré vos dénégations !
- Eh ! bien, lui dis-je, puisque Guy est arrêté demandez-lui qu'il vous confirme ce que je vais vous dire. Je vous répète que nous ne sommes pas des communistes, le Colonel Bernard, Maire de DIJON, nous connaît tous et nous nous sommes mis tous à sa disposition pour maintenir l'ordre après votre départ, lorsqu'il nous a fait part de ses craintes pour l'avenir !
Je savais qu'en relatant ce fait, je ne pouvais compromettre Mr Bernard et il fallait sauver coûte que coûte, la vie de mes camarades, car depuis quelque temps les Boches étaient loin d'être tendres et les exécutions s'intensifiaient.
Nous abordâmes la question poste-émetteur.
- Que vouliez-vous en faire ?
- Nous mettre en contact pour nous procurer des armes !
- Le nom de ce monsieur qui le construit ?
- Je l'ignore !
- Ce n'est pas possible !
- Si, car notre règle était de ne jamais s'appeler par son nom !
- Bon, eh ! bien appelons le Mr X, où avez-vous fait sa connaissance ?
- Pur hasard, il parlait avec un de mes amis et nous avons eu l'occasion de nous rencontrer dans la rue et de bavarder c'est ainsi que nous nous sommes liés, mais j'ignore tout de lui !
- Vraiment ? En êtes-vous sûre ? Mais nous en reparlerons d'ici peu Cette phrase me laissa songeuse En tous cas, quel était le rôle de votre mari dans tout ceci ?
- Aucun, il ignorait tout !
- Pourtant, me dit-il en riant, il vous avait défendu de vous occuper de Résistance. Pourquoi lui avez-vous désobéi ?
- Les femmes allemandes obéissent à leur mari ? En FRANCE, pas du tout
Une seconde claque me donna la réponse. Les questions se poursuivaient inlassablement, mais j'avais réponse à tout. Brusquement Yann se leva, alla au classeur, prit un gros revolver à barillet, d'un modèle ancien, une boîte de carton, qu'il ouvrit, elle était pleine de balles.
- Saviez-vous que TRECOURT était armé ?
- Je l'ignore ! répondis-je et immédiatement, j'eus la sensation que j'avais parlé trop vite, car je m'avisais que c'était la première fois que ce nom de TRECOURT était énoncé; depuis l'arrestation, c'était toujours Dampierre Avais-je gaffé ou TRECOURT faisait-il partie des nombreux arrêtés, dont Yann venait de me parler peu de temps avant ? Je ne sus que plus tard, bien plus tard, que TRECOURT et PROST avaient été arrêtés deux jours après cet interrogatoire. Qu'en penser ? Pour PROST son nom n'avait pas été prononcé à aucun moment, je crains fort de ne jamais pouvoir percer ce dilemme et pourtant comme je serais heureuse de savoir car ce fut depuis mon retour une obsession.
- Votre fils également était armé, qu'a-t-il fait de son revolver ?
Je me mis à rire.
- Non, mon fils n'a jamais eu d'arme entre les mains, aucun de nous d'ailleurs !
- Vous l'ignoriez, mais il a avoué
- Lui ?
- Mais oui ! Voici sa déposition signée.
Il me montra en effet, le dossier de mon fils et je reconnus sa signature. Je haussais les épaules et lui dis :
- J'ignore l'allemand, donc ce n'est pas une preuve pour moi et je vous répète : mon fils n'a jamais eu d'arme et c'est impossible qu'il ait avoué une chose pareille, ou alors que lui avez-vous fait pour qu'il avoue une chose fausse ?
Ce fut ma troisième et dernière gifle. Cela faisait plus de 4 heures que cet interrogatoire durait et je me sentais infiniment lasse. Yann me présenta une plume et me dit :
- Signez votre déposition !
- Ah ! mais non, il faut me la relire !
Yann sursauta :
- Vous êtes folle, quel intérêt aurions-nous d'inventer ? Vous n'avez pas confiance ?
- Non ! Mes paroles risquent d'être interprétées à votre point de vue.
Furieux, Yann se mit à traduire, c'était à peu près mes paroles dans l'ensemble. Il regardait souvent sa montre, car l'heure du déjeuner était passée depuis longtemps. L'Officier S.S. marchait nerveusement de long en large. Comme cela se prolongeait, brusquement je lui dis :
- Au fait, comme cela ne changerait rien, donnez, je vais signer !
Et j'apposais ma signature, sur les 3 exemplaires
En partant Yann me dit :
- Savez-vous que vous ne nous avez rien appris que nous ne connaissions déjà ?
- Et qu'attendiez-vous de moi ?
- Que sais-je ? Des révélations, je trouve que vous manquez par trop de mémoire c'est curieux, les noms vous échappent, c'est vous qui avez tout fait, à vous entendre, vos camarades sont de petits agneaux Et il se mit à rire Vous auriez mieux fait d'avouer de suite, cela vous aurait évité bien des ennuis !
De retour dans ma cellule, c'est vainement que j'essayais de me remémorer mes réponses, je ne me souvenais plus de rien, ma tête était vide, vide ! Je me mis à pleurer à gros sanglots comme une gosse et la nuit arriva et je m'endormis enfin
Le lendemain Dimanche, je repris possession de moi-même.
Chaque détail, chaque réflexion, chaque réponse tout venait se presser dans ma tête. J'avais suivi intégralement la règle que je m'étais tracée, seules les arrestations annoncées par Yann me déroutaient. Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? Guy pourquoi n'était-il pas parti ? Mme GOUBAUX en était-elle ? Je glissais un mot à Ginette dans ma gamelle vide, le soir à la soupe de 9 h, la réponse fut : " Non, personne de ce nom ". Je soupirais d'aise. La journée se passa à me torturer l'esprit : René RUINET ? Maurice LOMBARD ? TRECOURT ? PROST ? Georges PARIS ? MANFFURI ? Jacques TIXIER ? Sa soeur ? Je finis par m'endormir rompue par cette tension nerveuse.
Le lendemain Lundi 20 Mars.
Vers 4 heures de l'après-midi, RABSCH vint me chercher et me conduisit dans le hall. Un homme en civil et un Officier S.S. m'attendaient. Le civil me dit :
- Venez !
Et me conduisant devant la porte d'une cellule, il ouvrit le judas et me dit :
- Regardez !
Je vis PROST , l'air abattu, blême, debout dans un coin de la cellule comme un homme traqué ; j'eus un haut-le-corps. PROST ! J'avais complètement oublié mon civil, celui-ci me prit par le bras et en ricanant me dit :
- Merci ! Je le dévisageais ahurie Vous le connaissez, votre étonnement vous a trahi !
- Naturellement que je le connais, mais je ne comprends pas sa présence ici !
Il me conduisit à l'infirmerie sans répondre et bientôt la porte s'ouvrit livrant passage à PROST poussé brutalement par le S.S. Il avait l'air las, et aux crispations de sa figure, je compris qu'il arrivait droit des caves de la Gestapo, il en avait le masque sur le visage. La confrontation commença :
- Connaissez-vous madame ?
- Oui !
- Et vous ?
- Oui ! répondis-je.
- Où avez-vous connu monsieur ?
- Mais très simplement, à la " Radiodiffusion " où il s'occupe de détection des parasites et je suis allée plusieurs fois le trouver, au sujet d'un poste géné par un moteur !
PROST dit :
- C'est exact, d'ailleurs un dossier est établi dans mon bureau, vous pouvez contrôler !
- C'est possible, dit le flic, mais tous deux vous mentez et nous n'ignorons rien de vos agissements. Ça suffit pour aujourd'hui !
Je regagnais ma cellule bouleversée, torturée par le regard de bête prise au piège, qu'avait ce pauvre PROST. Ce fut la seule fois où nous fûmes mis en présence l'un de l'autre.
Le lendemain Mardi 21 Mars, 3ème colis.
Je glissais dans mon linge le petit mot suivant, qui me fut remis à mon retour de déportation par Odette FASQUIEL . C'était elle avec les LE MEUR , qui l'avait découvert :
" Cher tous, Mardi, jour du printemps !
Je me dépêche d'écrire, car il va falloir que je restitue le bout de crayon à sa propriétaire. Ça, c'est plus compliqué. On vient de me remettre le magnifique colis, et je viens vous remercier de toutes ces bonnes choses. Dites à Jo et à Suzanne (car je reconnais le cochon et le beurre) qu'il ne faut pas qu'ils se privent, moi je suis, grâce à mes services, nourrie à l'oeil, et je me plains ! Croyez-vous que j'ai mauvais caractère. Pour Jacques, oui, tout ce que vous pourrez. Il a encore de dures épreuves à traverser et il faut qu'il tienne le coup. Moi, je vous l'ai déjà dit, cela m'est égal, surtout maintenant que je suis une vieille femme ! En effet, mes " règles " ont disparu. Oh ! je ne suis pas enceinte et n'étant pas la Ste Vierge Ce n'est que l'émotion au sujet de Jacques, qui aura provoqué cet arrêt, car là, inutile de blaguer, j'ai passé des heures atroces, comme je ne souhaite pas à mon pire ennemi. J'avais eu le temps de l'apercevoir très rapidement, menottes aux mains à la Gestapo, avec un autre jeune homme (s'occupant lui de parachutage). Vous voyez la secousse puis à la prison dans la nuit du 9 au 10 Février, la séance " raclée " a eu lieu. J'entendais Jacques crier : " Tas de lâches ! " et les coups pleuvaient, le sang me pissait plein la figure. Dommage qu'ils n'aient pas eu l'idée de nous photographier, nous devions certainement ressembler à des terroristes. Puis arrêt jusqu'au 18 où re-séance, Rue du Dr Chaussié, dans la cave de cet immeuble. Voilà ce que c'est que d'être devenue carpe devant les questions. Là, je suis restée 3 jours au lit, sans pouvoir bouger, même pour ce que vous pensez et comme personne ne s'occupe de vous, vous conservez précieusement le liquide ! Je rigole maintenant parce que c'est le printemps. En tous cas, j'ai fini par tout avouer, il y a 3 jours après une supplique de Jacques ! Ils étaient, en effet, au courant de tout et je me demande comme mon fils, qui a parlé ? Guy Rigollot a dû être arrêté. Mme Goubaux est-elle arrêtée ? Je ne sais rien à son sujet ici. Voilà comment s'écrit l'Histoire et ce n'est pas drôle. Comment se terminera-t-elle ? J'ai peur pour quelques-uns, espoir pour d'autres. Tout dépendra des circonstances Toujours pas de nouvelles ? J'ai bien cherché pourtant. Merci pour la veste, la jupe, mais comment se fait-il que je n'ai ni socquettes, ni gros bas ? ni linge ? Cela me fait un peu peur, Mme Michel serait-elle plus mal ? car j'ai du linge, il y en avait à laver et à repasser et il y en a dans la malle. Pensez aussi au savon, vous serez gentils. Je n'ai toujours pas la permission d'écrire et de ne voir personne. Je suis dans les " durs ". Tu parles ? Si Tito revient dites-lui combien je pensais à lui et qu'il me pardonne cette mauvaise plaisanterie, mais hélas ! C'est mon pauvre Jacques qui est responsable de cette triple arrestation. Pauvre gosse ! ce n'est pas maintenant que je dois le gronder, le mal est fait tâchons d'éviter le pire. Excusez-moi aussi auprès de Mr Ridoux. Il sera certainement convoqué à cause de sa machine à copier. Je compte sur lui pour défendre son élève. Pour tous "ceusses" qui voudraient venir témoigner en notre faveur, faut pas qu'ils se gênent Parlons à nouveau sérieusement, que Mme Michel n'oublie pas les cigarettes, j'en ai déjà 8 paquets, j'en rêve avec un vrai jus ! Si vous voyez Mme Castille (teinturière) dites-lui combien j'ai été heureuse de la savoir libérée, car je me suis fait bien du souci pour elle. Je lui dirai pourquoi de vive voix. En tous cas, qu'elle se méfie d'un nommé Pierre. Mme Rube ; est-elle remise ? Le magasin est-il ouvert ? A-t-on des nouvelles de Fanchette et de son papa ? et Mme Fontaine ? Mr et Mme Daux ? les amis Cugnier ? les Fasquiel ? Tous enfin. Et ma chatte ? et mon toutou ? et Hopp ? Je n'ose pas parler de Mme Michel, je ne sais pas pourquoi, mais j'ai peur d'apprendre une mauvaise nouvelle. Ah ! si vous pouviez m'écrire les unes ou les autres. Je voudrais tout aussi savoir ce que devient petite Suzanne et mon Michel ? et maman Jo et Jo ? et mes amis Fischer ? Je pense à vous tous, je n'ai que cela à faire hélas ! Je vous embrasse tous .MONE
J'avais griffonné cela rapidement sur un bout de papier gras et lorsque RABSCH revint chercher le linge je le laissais tomber au milieu de la valise ouverte. Le colis était aussi beau que les précédents et de plus, il y avait un citron ! Cela peut paraître enfantin que je relate ce fait, mais impossible de vous décrire ma joie, je le montrais à RABSCH qui ne put s'empêcher de rire. Je le humais, le faisais sauter en l'air comme une balle et c'était comme si je jouais avec un rayon de soleil; il soulevait en moi tant de souvenirs, souvenirs de soleil, de liberté dans ce beau pays du Midi où il avait mûri, souvenirs lointains, plains de chants et de cigales, de rêveries, allongée sur les aiguilles chaudes des pins penchés de CARQUEIRANNE, face à la mer, de larmes aussi, mais si vite séchées par le mistral et les rires de mon petit Jacques . Ah ! petit citron, tu fus pour moi un dérivatif, car tu m'emmenas loin, si loin de ce lieu maudit.
Je fus confrontée avec TRECOURT , le Mercredi (ou Jeudi, je ne me souviens plus exactement) dans l'infirmerie en présence de mes deux S.S. Yann nous demanda mutuellement, si nous nous connaissions, devant notre affirmation, il nous fit tourner le dos et les questions furent posées.
- Pourquoi appeliez-vous TRECOURT, Dampierre ?
- Parce que son nom étant Pierre, mon fils l'avait surnommé ainsi pour le distinguer d'autres camarades portant le même nom.
- Saviez-vous qu'on vous appelait ainsi ? demanda-t-il à TRECOURT .
- Non ! C'est la première fois que j'entends ce nom (ceci était faux, puisque c'est d'un commun accord que nous lui avions donné, mais qu'importe ).
- Quels étaient vos rapports avec ce monsieur ?
- Notre similitude de pensées vis-à-vis des événements et nos projets pour l'avenir !
- Hum ! fit Yann. Avez-vous remis des tracts à madame ?
- Non, jamais !
- C'est exact, répondis-je, moi seule lui donnais quelquefois le journal " Résistance " !
- Où vous êtes-vous connus ? demande Yann à TRECOURT.
- Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois chez un même commerçant et nous avons lié connaissance !
- C'est exact ! répondis-je.
Les réponses concordaient jusqu'à présent et j'étais dans l'attente du piège.
- Qui vous a fait connaître Guy RIGOLLOT ?
- Par moi ! répondis-je brusquement.
- Taisez-vous ! me dit Yann.
- Oui, nous sommes allés deux fois le voir ensemble, mais nous n'avons pas pu nous mettre d'accord !
Aïe qu'allait-il sortir de cette remarque ?
- Pourquoi ?
- Parce que Dampierre était anti-communiste ! criais-je.
- Alors ? RIGOLLOT est donc pour ?
Ah ! comment sortir de ce pas Je réfléchis rapidement.
- Non, mais il ne s'informait jamais de l'opinion politique, il suffisait d'être de braves et honnêtes gens !
Yann me renvoya quelques instants après et je regagnais ma cellule en poussant un soupir de soulagement, car vraiment je ne connais rien de plus pénible que ces confrontations où vous êtes dans l'angoisse de la réponse de votre partenaire à qui vous ne pouvez faire aucun signe, puisque vous êtes dos à dos
L'après-midi, ce fut le tour de Guy .
Pauvre Guy !
Je le vois encore se débattant comme un beau diable et recevant, sans doute pour le calmer quelques coups de bottes dans les reins. Il criait :
- C'est faux ! C'est faux !
Avant même que j'aie eu le temps d'ouvrir la bouche, j'étais sur des boulets ardents. Comment lui faire comprendre notre moyen de défense ? Je finis par me retourner et lui criais, moi aussi :
- Mais ne niez donc pas Guy, cette affaire de journaux est sans importance - Taisez-vous ! hurla Yann.
J'espérais que Guy avait compris, car je lui avais tendu la perche, mais il continuait à crier :
- C'est faux !
Et on ne put rien en tirer d'autre. J'en étais malade
Vendredi 24 Mars.
RABSCH vint me chercher à nouveau.
J'attendais le nez au mur dans le hall, et je me demandais avec angoisse avec qui j'allais être mis en présence. Yann appela RABSCH et le nom de MICHEL résonna. Je levais la tête et vis madame MICHEL qui se débattait avec la manche de son manteau qu'elle essayait d'enfiler et RABSCH qui la poussait en disant :
- Vite madame, vite !
La stupéfaction me cloua au sol. Ils l'avaient arrêté Elle arriva toute souriante et me dit :
- Bonjour Simonne !
On nous fit entrer ensemble dans l'infirmerie.
- Vous l'avez arrêté ? dis-je à Yann.
- Mais oui ! répondit-il en riant, ne nous avez-vous pas dit qu'elle vous avait donné de l'argent pour la Résistance ?
- Moi ? Mais pas du tout, vous connaissez peut-être bien le français mais relisez ma déposition, je vous ai dit : des gens comme Mme MICHEL par exemple, et non, Mme MICHEL m'a donné de l'argent. Dans ces conditions, dis-je en m'échauffant, il faut arrêter tout DIJON, car tout le monde m'a donné !
- Du calme, du calme ! me dit Yann. Cette femme est malade, informez-vous près du Dr SOICHAUX et faites-là examiner au besoin par un Docteur allemand. Elle a complètement perdu la tête depuis l'arrestation de son mari et est en dehors de notre affaire, la pauvre femme serait bien incapable de s'occuper de quoi que ce soit!
Yann traduisit au S.S. celui-ci haussa les épaules et l'interrogatoire commença :
- Avez-vous donné de l'argent à madame ROHNER pour la Résistance ?
- C'est possible, répondit-elle, je ne m'en souviens pas !
- Avez-vous eu des tracts entre vos mains ?
- Bien sûr, comme tout le monde, j'en trouvais très souvent dans ma boîte aux lettres !
- Qu'en faisiez-vous ?
- Je ne sais pas Puis brusquement, elle mit ses mains sur ses hanches et faisant face au S.S. elle lui dit en riant aux éclats : Vous ne me faites pas peur, c'est pas la peine d'essayer de vouloir être plus méchant que vous n'en avez l'air, j'ai pas peur moi non, j'ai pas peur !
Et elle riait, riait en se trémoussant sur place. Un fou rire nous gagna Yann et moi, devant la tête ahurie du S.S. qui ne savait quelle contenance avoir. Je dis à Yann :
- Vous voyez bien que cette pauvre femme n'a plus sa raison, relâchez-là, je vous en prie. Elle n'a absolument rien fait que nous offrir l'hospitalité !
Yann répondit :
- Nous verrons ça !
Ils se mirent à parler en allemand et il était visible que l'Officier S.S. paraissait perplexe. Au moment où il se dirigeait vers la porte, je me mis devant lui et posant ma main sur son bras, je lui dis les larmes aux yeux :
- Je vous en prie, relâchez cette femme !
Il eut un geste de mauvaise humeur et pour la première fois, il n'y avait pas de cruauté dans ses yeux, je sentis qu'il était ébranlé En sortant, j'aperçus Jacques de dos. Ah ! comme j'aurais voulu pouvoir courir vers lui, le prendre dans mes bras, mais hélas ! RABSCH m'attendait, il fallut regagner ma cellule, sans avoir pu seulement lui faire entendre que j'étais là.
J'étais bouleversée.
Quoi, serais-je responsable de l'arrestation de madame MICHEL ?
Ce n'était pas possible, non, je n'avais rien dit qui put compromettre qui que ce soit, je n'avais avoué que les choses me concernant personnellement et les arrestations venaient d'une autre source que je n'arrivais pas à contrôler. Je me mis à préparer un petit mot pour mon futur colis (petit mot également en ma possession remis par Odette FASQUIEL ) :
" Vendredi 24.
J'ai percé le mystère MICHEL, les bras ont failli me tomber. Ils l'ont arrêté ! Ça c'est fou et je vous avoue que j'en ai sangloté. Naturellement que dans ma déposition, j'ai parlé d'elle, puisque nous vivions chez elle Je ne vais plus oser dire un mot, sinon vous allez tous y venir ici, mes pauvres amis. Je sais bien que le coin est très bien fréquenté, mais ça manque un peu de confort et de distractions, par contre pour les émotions fortes, on est servi. Dites à Mme RIGOLLOT que ce pauvre Guy croit que c'est moi qui l'ai dénoncé. J'espère pouvoir un jour, lui donner la preuve du contraire, je l'ai sur moi et compte pouvoir la conserver précieusement. En tous cas, il continue à nier et m'a traité de menteuse : comme je le comprends et impossible de lui faire un signe, puisque nous nous tournions le dos. Ces confrontations sont excessivement pénibles et chaque fois, mon coeur en prend une secousse. J'ai aperçu de dos mon Jacques 44 jours aujourd'hui depuis la nuit fatale. Etre à 5 mètres l'un de l'autre et rien, pas même un sourire ".
J'arrêtais là mon mot, car un bruit de pas et de clés. RABSCH entra tenant dans sa main un petit pot de beurre :
- De la part de votre fils ! me dit-elle avec un sourire.
Mon coeur se mit à battre follement. Que voulait-il me dire ? Je fouillais immédiatement et effectivement, un petit papier : " Guy, TRECOURT et moi sommes allés ensemble au terrain de parachutage de Jouvence. Baisers Jacques ".
Je n'eus que le temps d'avaler le papier, RABSCH revenait :
- Tribunal !
Tout en descendant les escaliers, ma tête travaillait je me souvenais d'avoir été questionnée sur la présence de Dampierre et Jacques à JOUVENCE , mais il n'avait pas été question de Guy dans ma déposition, car j'avais déclaré ne pas me souvenir. Que s'était-il passé ? J'arrivais dans le hall et la première personne que je vis, c'est Jacques ! Lui aussi m'avait vu et malgré le soldat qui nous gardait, nous nous retournions et nous faisions des sourires. Il me parut amaigri, surtout que ses cheveux étaient fort longs, ils lui faisaient une auréole de boucles qui lui mangeaient le visage. Je fus introduite la première, cette cellule me rappela un bien mauvais souvenir, car c'était celle de notre premier interrogatoire Yann me dit de suite, après que je me fus assise sur le tabouret :
- Lors de votre déposition, vous nous avez dit ne pas vous souvenir de ceux de vos camarades qui sont allés à JOUVENCE. Y avez-vous songé depuis ?
- Oui ! répondis-je.
- Pouvez-vous nous dire si Guy RIGOLLOT avait accompagné Jacques et TRECOURT ?
- La première fois, dis-je, nous y sommes allés Guy et moi. Après, je n'ai pu m'y rendre, mais je crois bien que Guy était avec eux !
- Réfléchissez !
Après un moment de silence, je répondis :
- Oui, c'est exact ! Guy les accompagnait. Ils y sont allés un Samedi après-midi !
- Bon, merci ! dit Yann.
J'ai su au retour de déportation, la raison de cette question et le petit mot de Jacques. J'avais d'ailleurs deviné entretemps. Voici ce qui s'était passé: Jacques a été confronté avec TRECOURT, celui-ci était lui-même en présence de Guy à l'arrivée de Jacques et Guy disait :
- C'est faux ! Je ne suis jamais allé avec vous !
A ce moment, Yann se tourna vers Jacques :
- Guy était-il avec vous lorsque vous êtes allés à JOUVENCE ?
- Non ! répondit Jacques.
- Ah ! Vous voyez que je dis la vérité ! cria Guy.
TRECOURT s'adressa à Jacques et lui dit :
- Réfléchis bien, car tu te trompes !
Jacques m'avoua qu'à ce moment, il comprit l'intervention de TRECOURT, car en effet, il y avait avec eux BRUNE qui les accompagnait pour relever le terrain. Il fallait donc en cas d'arrestation de René RUINET , détourner la Gestapo de BRUNE. Jacques ne voulut pas avoir l'air de se rétracter de suite, cela aurait pu paraître suspect. Il répondit :
- Peut-être, je me souviens mal !
Puis de retour à sa cellule, il demanda de quoi écrire et fit une déposition relatant qu'en effet, Guy était avec eux
Pauvre Guy ! Je me demande si Jacques a pu lui expliquer cela, lors de leur brève entrevue à COMPIEGNE mais de toutes façons, il aurait très bien compris qu'il était préférable de mentir pour sauver un camarade.
Ah ! Bienheureux petits pots échangés, que de services rendus, que de mots d'ordre donnés, au nez et à la barbe de nos imbéciles de gardiens. Je m'étais toujours demandée si la longue lettre que je lui avais écrite lui était parvenue, j'en eus la confirmation quelques instants plus tard, car la porte s'ouvrit et je compris au regard de Yann et du S.S. que c'était Jacques. Je n'osais me retourner, mais à un signe fait par Yann, je me levais d'un bond et nous fûmes dans les bras l'un de l'autre. Je pleurais de joie et Jacques tout en me couvrant de baisers, me disait en riant :
- Ne pleure pas maman ! Ce n'est pas le moment, tu as été courageuse, reste-le : tu vois, je suis vivant, bien vivant. Alors ? C'est fini, nous avons fait un mauvais rêve, n'y pense plus !
Et sans nous occuper de nos deux S.S. nous bavardions joyeusement. Je ne me lassais pas de le regarder, de le toucher :
- Mon petit, mon petit, tu es là !
- Mais oui maman, c'est moi en chair et en os, en beaucoup d'os par exemple, car je crève de faim, tu penses, moi qui ne peux vivre sans pain, 10 minutes après la distribution, il est loin et de rire ! Ils ne peuvent donc pas m'en envoyer avec les colis !
- Et ton dos ? lui dis-je. Il rougit et me dit :
- Ça va maintenant, n'y pense plus et toi ?
- Moi aussi, ça va, sauf mon oreille qui me fait toujours souffrir !
Puis nous énumérâmes nos colis.
- Je reçois du linge plus qu'il ne m'en faut ! me dit-il et je remarquais qu'il avait une chemise sport grise et des chaussettes neuves à papa, il se mit à rire et me dit :
- Pauvre papa ! lui qui mettait ses vieilles et hélas ! je lui arrange, car je marche pieds nus avec ! Nous parlâmes de notre situation à tous J'ai confiance, dit-il, nous n'avons rien fait de grave, alors ne t'en fais pas, tout va bien !
J'étais heureuse de le sentir plein d'optimisme et de vitalité, j'avais tellement craint pour son moral, le " secret " est dur et il faut de la volonté pour tenir aussi pendant des jours et des jours sans se laisser déprimer. Yann et le S.S. nous écoutaient en riant et c'était une chose curieuse, lorsqu'on se souvenait de leur brutalité et de la cruauté de leur regard, de voir aujourd'hui ces hommes humains !
Cela faisait environ 1/2 heure que nous bavardions de chose et d'autres, lorsque Yann nous dit :
- Maintenant parlons de choses sérieuses !
Je m'étais assise sur mon tabouret, Jacques debout près de moi m'entourait les épaules de son bras et me tenait tout contre lui, sa main droite était posée sur ma tête, comme pour me protéger. Brave petit Jacques, comme je me sentais fière de lui, car je n'étais pas sans remarquer le regard un peu admiratif de nos deux S.S. devant son attitude courageuse.
- Madame, me dit-il, il va falloir répondre très franchement à ma question. Jean GUYOT avait des armes, où les cachait-il ?
- Je ne peux vous répondre, car je connaissais très peu ce garçon et j'ignore à peu près tout de lui !
- Ce garçon n'est pas intéressant, me dit-il, vous avez tort de vouloir le couvrir, croyez-moi, il n'en vaut pas la peine !
- Je ne peux vous répéter que ce que je viens de vous dire ! répondis-je.
- Allons, Jacques, dis-nous où il cachait son revolver ?
- J'ignore si Jean avait un revolver !
- Voyons ! Il avait bien dit qu'il en possédait un ?
Jacques se mit à rire et répondit cette phrase qui m'amusa beaucoup :
- Oh ! vous savez, nous les jeunes, c'est à qui se vantait d'être armé, c'est tout juste si chacun ne racontait pas qu'il possédait un tank dans sa poche, mais c'était pour en mettre plein la vue des camarades !
Yann se mit à rire, mais répondit :
- Vous avez tort tous les deux de ne pas vouloir répondre, je vous répète que ce garçon n'est pas intéressant, c'est lui qui vous a mis tous dans le bain. Jacques pense à ton père, on pourrait peut-être s'arranger Nous n'ignorons pas qu'il est innocent et nous le remettons de suite en liberté, si tu nous indiques la cachette à GUYOT !
- Je ne peux pas vous dire une chose que j'ignore, répondit Jacques, mais en tous cas, relâchez mon père, il est âgé et n'a rien fait. C'est maman et moi seulement qui faisions de la Résistance, nous lui avions tout caché !
- Nous verrons ça ! répondit Yann et se tournant vers moi : Madame MICHEL sera remise en liberté Lundi !
- Comment, s'écria Jacques, vous aviez arrêté cette pauvre femme ? Mais elle est complètement folle (sic) elle n'avait rien fait !
- C'est possible, mais c'est de la faute à ta maman !
- Pardon, répliquai-je, c'est vous qui avez mal interprété mes paroles !
Yann me regarda en riant :
- Si vous voulez, dit-il, mais parlons de Claude LOWER !
- C'est un très brave garçon, dit Jacques, s'occupant des jeunes scouts, il a été épatant au moment du bombardement du " Creusot ", se dévouant pour secourir les sinistrés !
(C'est à ce moment, que j'eus confirmation que Jacques avait bien reçu ma lettre, car il traduisait exactement les paroles et conseils que je lui avais donnés pour défendre chacun de nos camarades).
- Oui d'accord, dit Yann , mais il a eu comme vous le malheur de connaître GUYOT et c'est dommage pour lui !
Il nous posa quelques questions à son sujet, mais nous ne pûmes rien lui apprendre de neuf, sinon que Jacques lui avait porté le Mercredi matin un paquet de " Témoignages Chrétiens ".
- Au fait, me dit Yann, vous avez omis de me parler de BOUZON, de l'agent de liaison Bob et de bien d'autres d'ailleurs, il est vrai que vous avez une bien mauvaise mémoire des noms Jacques et moi, nous mîmes à rire Ah ! autre chose, Guy RIGOLLOT a fini par tout avouer, mais non sans peine !
- C'est un bien gentil garçon qui possède une belle mentalité ! dis-je.
- Oh ! pour cela, c'est un bien gentil garçon, répondit Yann, je ne le conteste pas, mais c'est un rude " couillon " !
Je le regardais interloquée, car vraiment, je me demandais où il avait bien pu apprendre si " parfaitement " le français, certainement pas dans ses " classiques" En tous cas, que voulait-il dire par là ? Je ne le sus jamais, mais j'ai tout lieu de supposer que Guy avait dû défendre corps et griffes ses camarades, c'était dans sa manière d'agir, courageux, profondément chrétien, possédant une âme d'apôtre. Je l'entends encore me disant, tout en marchant de long en large dans sa chambre-studio : " Voyez-vous, madame ROHNER, grâce à la clandestinité, nous aurons appris à nous connaître tous, étudiants, ouvriers, paysans, employés, bourgeois ; lorsque nous aurons chassé le Boche nous marcherons tous la main dans la main, nous créerons une FRANCE nouvelle, jeune, propre, sans nous occuper des idées politiques ou confessionnelles et vous verrez, vous verrez ! ". Ah ! que l'avenir était souriant, plein d'espoir, de camaraderie, dans une FRANCE libre Pauvre Guy ! je souhaite qu'il soit mort avec toutes ses belles illusions, car sinon, comme il a dû souffrir !
Lorsque nous sortîmes tous ensemble de la cellule, Yann me tendit la main J'avoue la lui avoir serré, malgré tous les souvenirs, qu'elle représentait pour moi, j'étais si heureuse, si profondément heureuse d'avoir vu mon fils. Il nous dit encore en partant :
- Réfléchissez ! Pensez à votre mari, nous pourrons peut-être faire quelque chose pour lui mais mettez-y un peu de bonne volonté ! Tu entends Jacques ?
Il nous quitta sur ces mots, après avoir donné à RABSCH quelques instructions pour me faire examiner mon oreille par un Docteur. Nous restâmes Jacques et moi, encore quelques minutes ensemble au milieu du hall, puis après nous être embrassé une dernière fois (c'était bien en effet, la dernière fois jusqu'à son retour en FRANCE) nous partîmes chacun de notre côté pour regagner notre cellule. RABSCH riait en me voyant monter si allègrement les marches. Je rencontrais Suzanne et Ginette et je leur dis :
- J'ai vu mon fils Mon DIEU que je suis heureuse !
Dans la soirée, j'ajoutais quelques lignes au papier commencé si tristement le matin :
" Vendredi 24 au soir.
Je n'aurais jamais cru qu'on put être heureux en prison Eh ! bien, je suis heureuse, follement heureuse. J'ai vu mon Jacques, j'ai pu l'embrasser et rester 1/2 heure avec lui ; en effet, nous avons été interrogés ensemble et nous nous tenions par la main tous deux. Il m'a dit qu'il avait faim de pain. Faites l'impossible pour lui en procurer 2 fois par semaine. Il avait une chemise à son père et des chaussettes neuves à ce dernier Pauvre Tito, s'il voyait cela, il en ferait une maladie ! Jacques va bien à part ça. Il a un peu maigri, mais a un excellent moral et paraît être en excellents termes avec nos 2 Officiers interrogateurs. En tous cas, celui qui parle français m'a tendu la main en partant et m'a dit que Madame Michel serait remise en liberté Lundi et peut-être Tito Je vous avoue que je lui ai serré la main de bon coeur, malgré les " raclées " qu'il avait aidé à m'administrer. A part cela, les arrestations continuent, Guy a avoué lui aussi. Est-ce parce que ce ne sont que des gens biens, qu'ils ont une certaine considération ? C'est possible, car vous savez, nous ne sommes plus dans la catégorie terroriste, communiste et je respire pour tous mes camarades de " Résistance " mais que j'ai eu chaud. Nous n'y coupons pas de prison, mais j'avoue que j'ai vu pire ".
Le Samedi matin, comme nous n'étions plus que 3 femmes au secret, RABSCH nous fit faire la promenade avec les autres prisonniers et c'est là que je fis la connaissance de Madeleine. Nous tournions dans la cave, lorsqu'une détenue vint se mettre derrière moi, pendant que RABSCH nous tournait le dos :
- Je m'appelle Madeleine ROCLORE et vous ?
- Simonne ROHNER !
- Vous êtes d'ici ?
- Oui, mais Parisienne !
- Ah ! dites donc, vous m'êtes sympathique j'aimerais bien partir en ALLEMAGNE avec vous !
- Vous croyez qu'on va nous déporter ? lui dis-je.
- Mais naturellement, sans aucun doute !
- Vous avez été jugée ? lui demandai-je.
- Pensez-vous ! On ne juge plus à l'heure actuelle.
Nous continuâmes à bavarder jusqu'à ce que RABSCH nous rappela à l'ordre et expédia ma partenaire au bout de la file. Dorénavant, à chaque promenade nous nous arrangions pour être ensemble.
Il faisait un temps magnifique, aussi de temps à autre étions-nous réveillées la nuit par les sirènes, et j'écoutais joyeusement les avions passer Le jour du bombardement de LONGWY , je pus suivre un peu leur vol en grimpant sur mon lit et riais des réflexions qui fusaient de toutes les fenêtres des cellules. Comme nous attendions tous ce débarquement.... que d'espoir au fond de notre coeur qu' " ils " arriveraient à temps pour nous délivrer
Le Dimanche matin, je fus appelée à la visite médicale.
Un grand Médecin S.S. m'examina et me dit :
- On va s'occuper de vous ! (J'ai supposé quelque temps après qu'il avait fait de l'humour ).
La journée se passa comme les autres Dimanches, tranquillité absolue, pas de bruits de bottes, ni de clés, soupe épaisse à 3 h avec tranche de bouilli. J'avais organisé ma vie, chaque jour de nouveaux dessins s'ajoutaient aux autres, j'avais fini par avoir une jolie décoration murale. Je m'amusais à les parfaire et les agrémentais de réflexions personnelles Pauvre RABSCH ! quelle tête elle a dû faire après mon départ surtout devant sa caricature, dont j'étais assez satisfaite
Vers 5 h 1/2, nous étions à peu près sûrs de ne plus être dérangés, car nos gardiens sortaient tous en ville, je dressais mon lit contre le mur et passais le restant de la journée, à la fenêtre. De là, ma vue se portait sur la Rue d'Auxonne et le passage à niveau, je pouvais voir les gens circuler, les trains passer et de plus, par dessus les maisons, je voyais des jardins et des arbres Je pus suivre ainsi le renouveau de la nature, les premiers bourgeons, les premières feuilles et les arbres en fleurs ; cela me semblait si bon, je respirais un peu de liberté et mes pensées s'envolaient vers tous ceux que j'aimais
De plus, j'avais pris contact avec des prisonniers et nous échangions quelques paroles malgré les sentinelles. Celles-ci parfois, hurlaient des ordres et tiraient en l'air, un grand silence suivait, puis à nouveau des appels et les conversations reprenaient Ma cellule donnait du côté de la prison française (quartier femmes). C'était un mélange de droits communs, criminelles même, prostituées et quelques femmes Résistantes arrêtées par la milice, qui attendaient d'une minute à l'autre, d'être remises entre les mains de la Gestapo. Je pus échanger quelques paroles avec elles, les dernières arrivées nous donnaient des nouvelles de la situation militaire et nous savions ainsi que l'avance russe se poursuivait implacable. Vers le soir, elles chantaient (et cela durait jusqu'à la nuit complète) les prisonniers applaudissaient et criaient : " Encore ! ". Oh ! Ce n'était que des airs vulgaires, mais nous nous laissions bercer par ces chants, nous rappelant la vie, la rue, l'amour, la liberté ! Ce n'est pas sans une certaine mélancolie, qu'il m'arrive parfois de fredonner : " C'est la Valse Bleue " ou " Allons ma Nenette ". Je souris aux souvenirs évoqués
Le Lundi passa
Je passais ma journée à écouter chaque bruit, chaque appel, espérant toujours entendre le nom de madame MICHEL , mais rien ne vint me confirmer son départ et j'ajoutais à mon papier quelques lignes : " Lundi soir. Je n'ai pas entendu appeler le nom de Mme MICHEL, je n'ai vu personne de la journée et ignore si notre amie est libre. J'ai hâte d'être à demain. Je vous quitte tous en vous disant, mon coeur a repris son calme d'autrefois et je suis heureuse, malgré ma solitude. J'attends le procès, qui sera assez curieux Baisers à tous de Mone ". Ce ne fut que le lendemain que Suzanne me fit parvenir un petit mot : "Votre amie libérée hier". Ils avaient tenu parole, j'espérais que Tito avait bénéficié de la même faveur ".
Mardi, Yann me fit convoquer pour une question troublante :
- Vous ne m'avez pas dit, que vous aviez eu plusieurs réunions, Rue Musette. Pourquoi ?
- Parce que je ne voyais pas la nécessité de vous en parler ! répondis-je.
- Pourtant il va falloir répondre à ma question. Vous avez eu une réunion où vous étiez quatre : vous, PROST, un homme de 45/50 ans, avec une moustache brune et un autre d'une vingtaine d'années. Quels étaient ces deux hommes ?
- Je l'ignore, je ne les connais pas !
- Mais, s'écria Yann , PROST les connaissait, puisque vous avez parlé tous deux, librement devant eux !
- C'est possible, mais je ne les connais pas et ne me souviens pas de cette rencontre !
- Curieux ! me dit Yann, mais il n'insista pas. Il me rappela sa question sur Jean GUYOT et je ne fis que lui confirmer mon ignorance. Il haussa les épaules, dit :
- Vous avez tort ! Vous avez tort !
Ce fut mon dernier interrogatoire.
Remontée à ma cellule, je me sentis troublée, qui lui avait parlé de cette réunion ? car nous n'étions pas 4 mais 5, TRECOURT était avec nous Le monsieur de 45/50 ans était MANFFURI , le plus jeune Georges PARIS que je connaissais particulièrement bien, ainsi que sa famille et je me mis à trembler pour lui. Qui avait relaté cette réunion ? PROST ? Impossible, c'était faire découvrir toute notre organisation. Jacques ? Il n'était pas présent et ignorait tout ceci. TRECOURT ? Là, je ne savais plus que penser car c'est le seul dont Yann ait omis de me citer la présence.
Ah ! comme j'aurais aimé savoir
Quel dommage que les F.F.I. de DIJON n'aient pas fait comme dans certaines villes, attaquer la Gestapo et s'emparer des dossiers. Il y aurait certainement eu au retour des camps nazis, quelques jolis coups de théâtre qui auraient remis bien des choses au point.
Vers midi, contrairement aux habitudes (puisque, en principe nous recevions, un colis tous les 15 jours) RABSCH me remit un colis. Oh ! tout petit : 2 tranches de lard, 5 rondelles de saucisson et quelques biscuits. Ce fut d'ailleurs le dernier Je joignis mon petit mot à mon linge, sous l'oeil inquisiteur de RABSCH, qui naturellement, n'y vit que du feu.
Les jours passèrent et je tuais le temps en dessinant, brodant, chantant oui chantant. Le soleil était doux, une brise de printemps soufflait pleine de senteur de lilas et Pâques approchait. J'avais entrepris la fabrication d'un Poisson d'Avril avec du carton, du papier d'argent et j'ornais son cou d'un pompon tricolore. Sitôt terminé, je le piquais à la tête de mon lit et me mis à confectionner des petits canards avec des coquilles d'oeufs frais que j'avais gardées à cette intention, je leur nouais autour du cou, l'insigne de leur nationalité et les installais au milieu de ma cellule. Je me souviendrai toujours de l'éclat de rire de Ginette à la vue de ma basse-cour.
RABSCH me complimenta sur mon travail, mais quelques jours après, elle profita d'une de mes absences, pour me supprimer tous les papiers, cartons enveloppant mes provisions. Cela me fit rire, car j'avais ma cachette dans un des nombreux trous de souris et ma laine fut sauvée, ainsi que mon crayon et mon clou.
En parlant trou de souris, cela me fait souvenir de la lutte que je dus entreprendre contre celle-ci, pour sauvegarder mes provisions. Le lendemain de mon premier colis, je constatais les dégâts et je me crus très fine en les cachant contre moi sous la couverture. Je fus réveillée la nuit par le contact sur mon visage, de petites pattes qui trottinaient tranquillement, comme en pays conquis. Je fis part de mes déboires à RABSCH qui m'accorda sur ma demande, un carton dans lequel je mis mes provisions, puis j'installais celui-ci sur mon pot à eau et je pus désormais dormir tranquille.
Je m'amusais quelquefois à lier connaissance avec mes camarades de chambrée ; j'installais devant une ouverture un petit morceau de lard attaché par un fil et j'attendais patiemment, oh ! jamais très longtemps, une, deux, trois petites têtes surgissaient rapidement, faisaient demi-tour, puis rassurées se décidaient à sortir de leur domicile. Assise sur mon lit, je tirais doucement sur le fil et comme l'éclair, elles regagnaient leur cachette mais la tentation était la plus forte et le jeu recommençait, je les observais manger assises sur leurs petites pattes de derrière, faisant des gestes adroits et charmants les heures passaient ainsi.
D'autres compagnes étaient moins agréables, c'était les punaises !
Avec mon clou, je faisais la chasse dans les trous des murs pendant le jour, je fus relativement chanceuse et ne fus pas trop importunée pendant mes nuits, il est vrai que la chaleur n'avait pas encore fait son apparition.
Les jours passèrent.
Le Vendredi matin 1er Avril.
J'étais à la promenade, lorsqu'un S.S. vint me chercher, ainsi qu'une camarade dont j'entendis le nom : PARIGOT . Il nous conduisit devant la porte de l'infirmerie et nous pûmes bavarder ensemble. Elle était de VOSNES-ROMANEE , avait été arrêtée avec son mari, son fils et son frère. Elle souffrait du ventre et supposait comme moi, qu'on attendait la visite du Docteur. Tout à coup, des hommes arrivèrent, elle reconnut son frère et son fils. Elle put échanger quelques paroles avec eux, ils lui apprirent que son mari avait été relâché quelques jours plus tôt. J'aperçus Claude LOWER , il me fit un signe de bienvenue puis Jean GUYOT , puis Jacques. Il était très pâle et avait des yeux interrogateurs. Que se passa-t-il ? Semblait-il dire ? C'est à peine, s'il me vit, car à ce moment un soldat leur intima l'ordre de se dévêtir jusqu'à la ceinture. D'autres hommes arrivaient, mais je ne pouvais les distinguer.
La porte s'ouvrit, on me fit entrer la première. Il y avait trois S.S. plus le Commandant de la prison, que j'avais déjà eu l'occasion de voir, petit homme rageur et insignifiant. Le Docteur était debout devant la table, tenant à la main, un stéthoscope. Il me dit :
- Ah ! je vous connais, je vous ai déjà vu Dimanche. Où souffrez-vous ?
- Mais Docteur, à mon oreille !
- Ah ! oui, dit-il d'un air distrait, mais on s'occupe de vous !
La visite était terminée
En effet, on s'occupait de moi en m'envoyant en déportation.
Au moment où je traversais le hall, j'essayais de voir dans la file d'hommes, mon Jacques.
Je vis mon mari ils ne l'avaient pas relâché.
Il avait levé la main à la hauteur de son visage et me fit un petit signe pour attirer mon attention. Nous échangeâmes un bref regard et un sourire, vision bien rapide, car j'étais obligée de marcher derrière mon Boche. Ce fut notre seul au-revoir jusqu'au retour des bagnes nazis
En arrivant dans la cour, Suzanne me dit :
- Je suis du convoi moi aussi et je suis heureuse de partir avec vous !
Madeleine ROCLORE partait aussi et nous avions le sourire à l'idée de partir ensemble. Le soleil était radieux nous ignorions ce qui nous attendait, heureusement, car sinon quel déchirement.
Le Samedi soir, je descendis avec Suzanne, Ginette et 3 autres camarades, aux douches. Cela me sembla bien bon, je pus me laver la tête, grâce à la gentillesse de Suzanne. Le sang courait à nouveau sous ma peau, je me sentais revivre. Ah ! que la vie me semblait belle après les angoisses passées et les coups. Belle, malgré l'avenir incertain, belle car les nouvelles étaient bonnes; belle, car nous nous en tirions avec une déportation et non avec ma hantise des premiers jours le poteau d'exécution pour nous tous. Pour moi, j'avoue en toute franchise, sans aucune forfanterie, que j'acceptais le sort, mais pas pour mon Jacques, non, non, il était trop jeune, il avait droit à la vie C'est pourquoi maintenant, mon coeur chantait et l'insouciance avait repris le dessus.
Le lendemain, c'était les Rameaux, jour comme les autres.
Le Mardi 5 Avril.
Je pensais avec un peu de mélancolie que c'était pour moi, un anniversaire, 20 ans que nous nous connaissions avec Tito, 20 ans Jour de joie, jour de peine, tous les souvenirs défilaient devant mes yeux, mais ceci est vraiment trop personnel pour que j'exprime ici des commentaires.
La semaine s'acheva au cours de laquelle, je fis deux promenades, je pus bavarder avec Madeleine, Suzanne, Ginette, grâce à la complicité d'un soldat autrichien qui occupait RABSCH, il lui contait des histoires, la tenant par les mains et nous faisait signe derrière son dos, d'en profiter. C'était un brave type dont j'aurai encore à parler avant notre départ.
Le jour de Pâques, RABSCH entra dans ma cellule, elle tenait dans ses bras, un carton fermé par une bande sur laquelle était écrit : " Secours National ". Elle vint près de mon lit, l'ouvrit et déversant tout le contenu me dit :
- Bouffe, aujourd'hui c'est fête !
Je me mis à rire, elle repartit après m'avoir donné une tape amicale dans le dos. Je sus le lendemain par Suzanne, que j'étais la seule à avoir bénéficier de cette largesse. En effet, les cartons étaient partagés pour quatre. RABSCH m'avait prise en amitié, puis j'étais également la seule encore au secret.
J'avais préparé en vue d'un départ possible, un maillot dont j'avais cousu solidement le bas, les manches servaient de courroie et cela formait une musette. J'entassais soigneusement dedans tout le colis remis par RABSCH la veille, c'était du pain d'épice, des biscuits, des pâtes de fruits, pâté de noix concassées; j'ajoutais du sucre, du chocolat dans lequel j'avais glissé un petit mot (où je faisais mes adieux et mes recommandations à mon petit) et je terminais en lui mettant un petit canard Le Lundi matin, je remis ma musette à RABSCH et lui dis :
- Pour mon fils !
- Ya ! dit-elle en riant.
Une heure après elle revenait me tendant ma musette et comme je la regardais étonnée :
- Impossible, fini, plus de nouvelles, plus rien, fini
- Pourquoi ? lui dis-je.
Elle fit un signe d'ignorance.
J'étais navrée, j'avais conservé précieusement mes quelques provisions en vue de ce départ, Jacques avait tant besoin de se nourrir ! La journée se passa un peu triste.
Le Mardi 12 au matin.
Il était environ 7 h j'entendis un brouhaha dans le hall, je prêtais l'oreille, des noms furent lancés : GUYOT, BOUJON, LOWER,PROST, TRICOURT, Jacques et Léon ROHNER etc, tous répondaient :
- Présent !
Mon coeur se serra.
Je me souvenais d'une scène similaire, mais il était un peu moins de 6 h du matin 15 noms ! 15 : " Présent répondus d'une voix ferme, c'était les victimes de la malheureuse affaire WERNER. Une vingtaine de minutes plus tard, après avoir entendu partir les camions, ceux qui avaient leur cellule de mon côté entendirent au loin le feu des pelotons d'exécution J'avais gardé de cette tragédie une angoise intraduisible. Cet appel présent était-ce un au revoir ou un adieu ?
La matinée passa.
Vers 11 h je descendis à la promenade. Dans les escaliers, je demandais à une femme devant moi :
- Qu'est-ce que c'était l'appel de ce matin ?
- Ceux qu'on allait fusiller ! me répondit-elle.
Je sursautais :
- Vous êtes folle ! lui dis-je.
- Mais non, demandez aux autres !
Je bondis dans la cour et cherchais une camarade connue, personne !
Je m'adressai à une autre femme, elle me fit la même réponse Je sentis mes jambes fléchir ; " mais non, me dis-je, ce n'est pas possible ". Je sentais le doute m'envahir doucement : " Si c'était vrai ? " , je repensais à la phrase de RABSCH : " Fini, plus rien " , " mais non, ce n'est pas possible ! " Je regagnais ma cellule la tête martelée par cette phrase : " Ceux qu'on allait fusiller ". Mon coeur petit à petit se déchirait, c'était une douleur atroce et tout à coup, les larmes violentes arrivèrent, je mordais ma serviette pour arrêter les cris qui me montaient aux lèvres; j'ignore combien de temps cela dura, mais à 3 h j'avais repoussé ma gamelle. Suzanne et RABSCH me regardèrent toutes étonnées. La nuit se passa à tourner en rond dans le noir, je me heurtais aux murs : " Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible ". Le lendemain à 10 heures, je refusais à nouveau ma gamelle. Cette fois, RABSCH s'arrêta, pénétra dans ma cellule et posant sa main sur mon épaule me dit :
- Que se passe-t-il ? Vous courageuse d'habitude, pourquoi pleurer ?
- Où sont mes camarades ? Mon fils ? Mon mari ?
- Ils sont partis en ALLEMAGNE ! me répondit-elle.
- En ALLEMAGNE ?
- Ya ! Hier matin.
- On ne les a pas tués ?
Elle se mit à rire :
- Tués ? Mais non, nous pas si méchants, travailler ALLEMAGNE !
Je sentais mon coeur se dilater, c'était comme un bol d'air frais absorbé après une demi-asphyxie, mes larmes coulaient mais de joie. RABSCH me dit encore :
- Allons, allons vous aussi partir bientôt !
Puis avisant ma gamelle elle me fit signe :
- Oui, oui donnez-moi ma soupe
Cela la fit rire aux larmes.
Ils étaient donc partis le Mardi 12 Avril.
Je n'eus pas l'occasion de revoir mes " informatrices ", mais je me suis souvent dit qu'il était criminel de parler sans savoir et je venais d'en avoir la preuve éclatante. Ah ! ce besoin de paraître renseignée et vous poignardez un être pour le plaisir de parler.
Le Jeudi 14.
J'étais montée sur mon lit et regardais par la fenêtre. Celles de la prison française se promenaient dans la cour, l'une d'elles leva la tête et me dit :
- Vous êtes de DIJON ?
- Oui !
- Je suis libérée demain, voulez-vous que je vous fasse une commission ?
- Volontiers, pouvez-vous aller au 10 Rue J. Cellerier chez Mme MICHEL ?
- Je connais, me dit-elle, j'habite Rue des Rosiers !
- Dans ces conditions, dites-lui de prévenir immédiatement mon beau fils Jo à PARIS, que son père et son frère sont partis pour COMPIEGNE ! (Je venais d'apprendre que les départs pour l'ALLEMAGNE étaient dans cette ville).
- Bien, me dit-elle, je ferai demain sans faute la commission !
- Dites-lui aussi, que je suis sur mon départ !
- Entendu ! et bonne chance ! me dit-elle.
Je sus au retour, qu'elle avait fait la commission, mais notre pauvre amie alla le soir chez les FASQUIEL et leur dit :
- Une femme est venue me voir de la part de Simonne, je ne me souviens plus du tout, de ce qu'elle m'a dit
Et c'est ainsi que Jacques et Tito restèrent un mois à COMPIEGNE, sans visite, ni colis Comment en vouloir à cette pauvre femme ! J'étais toute heureuse, car j'espérais que Jo ferait le nécessaire et c'était pour moi, une tranquillité morale. Si j'avais su ?
J'avais lié connaissance avec mon voisin du dessous, c'était un loustic, plein de verve. Il avait reconnu parmi les Françaises, une camarade et je pus entendre ce dialogue amusant :
- Tiens ! qu'est-ce que vous faites là ?
- Ne m'en parlez pas, vous parlez d'une bande de c Ils m'ont condamné à 2 mois de prison, parce que j'avais cocufié mon homme. C'est malin ! Pendant ce temps-là, il n'y a personne à la ferme pour diriger et mes 2 gosses sont seuls !
Et de rire sur la Justice de PETAIN ! Imaginez-vous les lazzis qui éclatèrent de toutes les cellules !
La nuit tombait sur la ville, tous les arbres étaient en fleurs, cela sentait bon le printemps et je me demandais : " Quand le reverrai-je en FRANCE ? " car je pensais à mon départ prochain. J'allais partir, mais pour où ? J'adressais en pensée un adieu à mes amis, à ce coin de FRANCE où j'avais été parfois si heureuse Ce soir-là, les femmes chantèrent tard dans la nuit et je n'arrivais pas à m'endormir.
Le Samedi soir.
Mon voisin m'annonça qu'il avait des cigarettes et d'envoyer mon " parachute ". C'était une petite boîte accrochée au bout de la cordelette fabriquée dans ma première cellule et que j'avais camouflée sur ma fenêtre. Je fis descendre celle-ci doucement, lorsque je fus au bout de ma corde, j'attendis. Une voix me cria d'une cellule de face, car des yeux suivaient mon manège :
- Trop court, il en manque 50 cm !
Ceci accompagné de fou rire, je détachais ma ceinture et l'ajoutais à ma corde :
- En vue ! cria mon loustic, puis après un silence : larguez ! c'est servi
En effet, il y avait 2 cigarettes et 2 allumettes. Je l'entendis rire, lorsque je lui criais :
- Merci !
- Vous en faites pas, me dit-il, les copains pensent à nous, ils vont attaquer la prison !
Je crus à une boutade, mais j'appris plus tard, qu'il y avait eu un Dimanche (jour propice, la prison étant presque vide de gardiens) une tentative qui échoua malheureusement, par l'arrivée inopinée d'un convoi d'aviateurs du camp de LONGWY.
Ces deux cigarettes me firent un plaisir immense, je les savourais dans la demi-obscurité de ma cellule, je suivais en rêvant les volutes de fumée, elles me grisèrent un peu et je partis loin, bien loin les murs n'existaient plus. Ce fut une soirée très douce, j'ignorais que ce fut la dernière de ma solitude.
Le lendemain Dimanche 17 Avril, vers le soir RABSCHouvrit la porte :
- Prenez toutes vos affaires, vous partez !
Je mis tout dans ma musette de laine, provisions et linges, je donnais un dernier coup d'oeil ému à ma cellule 113 et suivis allègrement RABSCH. Arrivée en bas du hall, elle me souhaita bonne chance et je lui serrai la main. Déjà quelques camarades étaient là, Madeleine, Suzanne, Mme PARIGOT, puis 3 nouvelles femmes que je ne connaissais pas, se joignirent à notre petit groupe. Notre gardien était le soldat autrichien, dont j'ai parlé plus haut. Il nous fit entrer à tour de rôle dans un bureau, on me remit mon sac à fermeture éclair, un porte-monnaie, puis environ une centaine de francs qui s'y trouvaient au moment de mon arrestation, je signais ma feuille et rejoignis le groupe. Après quelques hésitations, notre gardien nous fit toutes remonter et ouvrant une cellule, nous dit :
- Installez-vous là pour la nuit, car vous ne partez que demain matin. Soyez sages !
Il n'y avait que 3 couchettes, on les rapprocha et nous nous installâmes avec nos couvertures. Je fis la connaissance des autres. Il y avait Juliette BELLOT, dijonnaise, Mme THEVENET de MONTCEAU-LES-MINES et Anita. Celle-ci nous parut suspecte au premier abord, cette impression fut confirmée au bout de quelques heures de conversation, nous nous aperçûmes que nous avions à faire à une fille ayant travaillé dans un service allemand.
" Soyez sages ! " nous avait dit notre gardien comme si cela était possible dans l'énervement de ce départ. Nous nous mîmes à partager nos provisions et la dînette commença. Comme il faisait très chaud nous étions toutes en combinaison, assises en tailleurs sur les lits. Les questions fusaient, les plaisanteries, les rires et nous finîmes par toutes chanter en choeur. Notre gardien accourut et fut salué par des protestations rieuses en raison de nos tenues légères.
- Allons ! Allons ! Je vais être obligé de sévir, nous dit-il, il faut dormir, il est tard, vous troublez le repos de vos camarades. Je vais couper la lumière !
Il nous disait cela en riant, mais Madeleine lui dit :
- Ah ! Merde alors ! Ne faites pas ça !
- Merdaleau ? dit-il d'un air interrogateur.
- Non, reprit Madeleine, j'ai dit : merde alors !
Et nous de rire toutes aux larmes, car il répétait :
- Merdaleau ! Merdaleau ! sans arriver à en comprendre la signification. Nous l'appelâmes ainsi. Le nom d'ailleurs lui est resté paraît-il.
La nuit se passa, à rire, chanter, bavarder. Notre gardien cognait à la porte, nous coupait la lumière pendant quelques minutes, puis devant notre charivari, rentrait, se faisait huer ressortait en riant, nous menaçant de nous mettre au cachot, ou de nous jeter un seau d'eau. Deux, trois fois, il vint près de nous, nous parla de la FRANCE, des femmes, des bons vins ; c'était un joyeux luron, qui nous traita en camarade, sans jamais se répartir d'une certaine correction. Chose exceptionnelle
Nous finîmes par nous endormir au petit jour.
Vers 6 h notre " Merdaleau " vint nous réveiller, nous allâmes à tour de rôle faire notre toilette à un lavabo se trouvant au bout du balcon. Lorsque nous fûmes prêtes, nous descendîmes dans le hall, un groupe de 6 femmes fut joint à nous. Elles étaient arrivées dans le nuit venant des prisons de BELFORT et de BESANÇON. On nous distribua un quart de café chaud, puis une boule de pain et du fromage. La prison était toujours silencieuse et nous faisions un certain tapage qui se répercutait avec l'écho de la prison. " Merdaleau " était dans tous ses états :
- Vous allez me faire punir, disait-il, soyez sages allons, ah ! merdaleau
Comme Madeleine avait entrepris de chanter à tue-tête la " Madelon ", il lui dit :
- Oh ! vous pas gentille, moi qui ai tant de chagrin de vous voir partir, car c'est vous que j'aimais la mieux. Je vais vous mettre au cachot, ah ! merdaleau.
En effet, il prit Madeleine par le bras et l'enferma dans une cellule du bas, mais quelques instants après, il courut presque pour lui ouvrir, tant celle-ci " gueulait " fort sa " Madelon " en scandant la musique de violents coups de pieds dans la porte.
- Voilà, dit-elle, comment je réagis quand on m'enferme !
Pauvre " Merdaleau " !
Devant son air navré, nous nous assagîmes un peu, mais nous étions toutes malades de rire Comme son collègue arrivait, il nous donna à toutes la main et nous dit :
- Bonne chance !
Tout à coup, la porte d'entrée s'ouvrit.
Un groupe d'Officiers, accompagnés du Commandant de la prison entra, suivi de soldats allemands. On fit l'appel des noms, on nous rangea par cinq et nous quittâmes la prison. Un grand camion nous attendait les soldats nous aidèrent à monter et nous partîmes par les boulevards extérieurs de la ville.
J'étais debout avec Madeleine et Suzanne à l'arrière du camion, nous regardions défiler les rues, les maisons, les coins connus, avec chacune au coeur, un peu de mélancolie. Arrivé à la gare, le camion bifurqua sur la droite et nous pénétrâmes dans la gare par l'entrée de la G.V. Nos gardiens étaient au nombre d'une dizaine, mitraillettes au poing, c'était en général des hommes d'une quarantaine d'année, soldats de la Wehrmacht, 2 Officiers S.S. les accompagnaient. Nous sûmes, au cours du voyage qu'ils étaient en permission de convalescence et que c'était une faveur pour eux d'accompagner des prisonniers, car ils bénéficiaient d'un séjour de 48 h dans la capitale.
Pendant notre attente sur le quai de la gare 3 miliciens passèrent, ils aperçurent Anita qui était en conversation amicale avec un des Officiers S.S. ils s'arrêtèrent surpris et vinrent vers elle, lui tendirent la main et nous entendîmes l'un d'eux lui dire :
- Qu'est-ce que tu fais là ?
- Je ne sais pas, j'ignore pourquoi ils m'ont arrêté, je n'ai rien fait contre eux, je ne comprends pas !
Nous, nous comprenions trop bien
Le train entra en gare, peu de voyageurs en descendirent, ils nous regardaient curieusement, mais sans s'arrêter, la vue des S.S. étant suffisante A notre groupe, s'était joint un autre groupe de 3 hommes arrivés par un autre camion. Quelle ne fut pas la joie et la stupéfaction de Suzanne (que j'avais prise pour une jeune fille vu son jeune âge) de reconnaître parmi eux, son mari. Ils avaient tous des menottes aux mains. On nous fit monter dans un vieux wagon de seconde classe à couloir central, nous nous installâmes sur les banquettes rembourrées, avec un soldat comme gardien pour chacune de celles-ci. Dans le train, Suzanne put avoir son mari près d'elle et faveur spéciale, un des Officiers S.S. lui ôta ses menottes. Inutile de vous dire quel fut leur voyage à tous deux sous les tunnels, nous les taquinions :
- Profitez-en ! disions-nous et de rire devant leur air confus en débouchant au jour. C'était un couple charmant, si jeunes tous deux, lui originaire d'ALGER en avait bien le type. Il avait beaucoup souffert de son séjour à la prison. Pendant que Suzanne lui faisait les ongles des mains, je m'occupais de ses pieds, pauvres pieds tout mutilés aux ongles cassés, demi arrachés. Je m'efforçais de ne pas le faire trop souffrir et lorsque ce fut fini, il me remercia gentiment d'une voix émue.
Nous avions toutes entrepris d'écrire, nos gardiens nous disaient : " Défendu ! " mais en réalité, nous laissaient faire, persuadés qu'il nous serait impossible de les faire parvenir. En effet, cela n'était pas commode, car à chaque station, ils se mettaient devant les portières et nous empêchaient d'approcher, mais sitôt le train reparti, nous étions libres de nos mouvements. Nous rassemblâmes nos lettres, mirent 2 billets de 10 francs, attachèrent le tout et après la gare de SENS, Madeleine parachuta le paquet devant un poste d'aiguillage.
A cette gare, une femme à cheveux blancs et un jeune homme furent joints à nous, amenés par des S.S. Ils arrivaient tous deux de la prison d'AVALLON. L'ambiance était pleine de gaieté, nous chantions, rions et avions pris à partie nos gardiens, ceux-ci finirent par bavarder avec nous, en petit nègre et par gestes, car leur connaissance de notre langue, était peu étendue.
Juliette BELLOT avait sorti de son sac, un jeu de cartes fabriqué avec du carton et entreprit de nous tirer la bonne aventure; devant notre fou rire, nos gardiens tour à tour, lui en demandèrent autant. Suzanne servait d'interprète ; je ne crois pas avoir assisté à quelque chose de plus drôle. Elle leur prédisait, le plus sérieusement du monde, les pires catastrophes : famille tuée dans un bombardement, prisonnier un jour, comme nous, blessé grièvement, HITLER kaput, l'ALLEMAGNE vaincue etc etc. Ils écoutaient gravement et ouvraient des yeux étonnés et elle, froidement leur expliquait la signification du 9 de pique responsable de tous leurs malheurs. Celui qui était avec notre petit groupe (Suzanne, son mari, Madeleine et moi) était de LEIPZIG, c'était un grand homme aux cheveux gris, figure très douce, type anglais.
- Guerre pas bonne ! disait-il.
Au cours de la conversation, le sujet vint sur les mauvais traitements infligés aux prisonniers de la Gestapo.
- Oh ! vous, rien craindre, correct avec les femmes !
- Tu parles ! lui cria Juliette BELLOT, dis donc Simonne, montre-lui donc tes bottes et ton manteau !
(Inutile de vous dire que d'un commun accord, sauf pour Anita, que nous tenions à distance, nous avions résolu de nous tutoyer toutes). En effet, ceux-ci étaient noirs de sang coagulé, j'ôtais mes bottes, les lui mis sous le nez, ainsi que la manche de mon manteau.
- Correct ? lui dis-je, regardez vous-même la douceur allemande !
Il devint blanc comme un linge :
- Pas possible ! Pas Officier faire ça
- Si Officier
Sa figure se contracta, on sentit qu'en lui, un grand combat se livrait pour essayer de comprendre. Il fut pour nous, un charmant compagnon de voyage.
A LAROCHE, le nombre de voyageurs était énorme sur le quai, nous nous étions mises aux portières. Je criais d'une voix de stentor :
- Les voyageurs pour BERLIN en voiture, par ici messieurs dames, il y a de la place, je vous en prie montez, c'est un wagon du train du plaisir, profitez-en !
Nos gardiens étaient furieux, car les gens ignorant notre titre de prisonnières, essayaient vainement d'ouvrir les portières, il fallut qu'un Officier S.S. parlant français intervienne énergiquement. Nous nous amusions comme des enfants.
Le train resta assez longtemps en gare, nous avions très soif. L'Officier, un soldat et Suzanne descendirent sur le quai, ils allèrent jusqu'au poste de la CROIX-ROUGE et revinrent avec un grand broc de café sucré. Ils nous servirent eux-mêmes en garçons bien stylés
Au cours du voyage, le S.S. nous appela à tour de rôle et nous remit l'enveloppe contenant nos bijoux. Je reçus ainsi mon alliance et ma montre.
Nous avions fait connaissance avec les 6 autres camarades. Il y avait Hélène GRANGIER (dite Nénette) et sa maman, toutes deux de MONTBELIARD, Hélène X de DOLE, Adrienne X de BESANÇON, Eugénie X des environs de BELFORT; et une autre, femme d'une cinquantaine d'années, tout à fait cocasse, de BELFORT également. Toutes avaient de 35 à 50 ans, sauf Nénette grande fille charmante de 20 ans.
Lorsque nous arrivâmes à PARIS, nous étions toutes aphones d'avoir ri, chanté et fumé, car nos gardiens nous approvisionnèrent largement en tabac. Nous étions donc 14 femmes et 4 hommes, plus nos gardiens. Nous défilâmes sur le quai, par 5, entourés de nos soldats mitraillette au poing. Les gens s'écartaient et n'osaient nous regarder. Nous fûmes conduits dans le hall des bagages, devant la sortie et nous restâmes là, deux heures à attendre l'arrivée du camion. Les 4 hommes partirent dans une Citroën (11 légère, s'il vous plaît) pour COMPIEGNE. Suzanne et son mari s'embrassèrent une dernière fois Il devait mourir là-bas, dans un camp près d'HAMBOURG, miné par la tuberculose !
Pendant cette attente, nous regardions défiler les voyageurs venant chercher leurs bagages. Nous les interpellions en riant :
- Ici, les terroristes, attention fauves dangereux !
J'avoue que nous étions toutes, très surprises du manque de courage de la plupart, ils détournaient la tête d'un air gêné. Un seul, un grand garçon d'une vingtaine d'années nous dit avec un beau sourire :
- Bon courage, mesdames, les nouvelles sont bonnes, ils sont foutus
Nous essayions vainement de nous approcher des employés, j'aurais voulu pouvoir faire téléphoner à Jo ma présence ici, car nous avions appris en cours de route, que nous allions au Fort de ROMAINVILLE, mais nos gardiens ne riaient plus Madeleine laissa tomber un papier, un employé l'avait vu, mais ne broncha pas. En tous cas, il le ramassa après notre départ, car quelques jours après Madeleine eut visite de sa fille et colis.
Lorsque le camion arriva, nous grimpâmes dedans. Un porteur de la gare s'approcha, c'était un bonhomme de 50/60 ans, bonne figure d'ouvrier parisien.
- Y en a-t-il de PARIS, parmi vous ?
- Oui ! Oui ! répondirent plusieurs voix.
- Si vous avez des gens à prévenir, donnez-moi les adresses !
Nous lui lançâmes rapidement des noms, n° de téléphone, nous n'eûmes pas le temps de l'avertir, deux hommes en civil, genre flic Boche, se ruèrent sur lui et lui arrachèrent son carnet et le bousculèrent brutalement. Nous eûmes toutes les peines du monde à le faire relâcher par l'intervention d'un de nos Officiers S.S. Le pauvre homme retourna vers sa poussette et nous fit au moment où nous démarrions, un geste d'impuissance.
Brave homme !
J'étais assise sur la planche fermant à mi-hauteur l'arrière du camion, Madeleine était avec BELLOTE (comme nous l'avions surnommée) et Suzanne assise à mes pieds; notre gardien de LEIPZIG était près de moi.
Nous prîmes la Rue de Dijon, le Bd. Beaumarchais, Bd. Magenta, Rue Lafayette, Bd. Jean Jaurès, arrivé à la Porte de Pantin, nous obliquâmes à droite vers ROMAINVILLE.
Tout le long du parcours, nous agitions nos mains, les gens, les cyclistes, les chauffeurs nous faisaient un signe d'amitié, d'autres nous criaient :
- Bon courage, tout va bien, les nouvelles sont bonnes, ils vont débarquer bientôt !
Ah ! ce PARIS comme mon coeur était triste et joyeux, tout à la fois.
Le camion grimpa une côte, nous approchions Il pénétra sous une voûte, passa un pont-levis et s'arrêta devant un bâtiment, un parterre d'iris nous accueillit. Il était environ 7 h, la soirée était magnifique et nous sautâmes joyeusement sur le sable de la cour.
C'était le 18 Avril 1944 !
.c.
ROMAINVILLENous regardions autour de nous, d'un air ravi, le coin était délicieux, de grands arbres, des fleurs Nos gardiens nous avaient dit au revoir et le camion était reparti; nous avions posé nos colis à nos pieds et nous devisions entre nous. Deux femmes S.S. (les premières que nous voyions) accompagnées de deux soldats fusil sur l'épaule, s'approchèrent de nous. L'une d'elles (nous sûmes plus tard, que c'était la Commandante du camp, KAROLA) nous adressa la parole en allemand. Suzanne sortit des rangs, puis se retournant vers nous, nous traduisit :
- Il faut rectifier la position, se mettre au garde-à-vous lorsque la Commandante vous parle. Il est trop tard pour passer au contrôle de nos affaires. Ce soir, nous allons coucher aux casemates. Veuillez vous mettre par deux, prendre vos paquets et suivre !
Nous nous alignâmes et emboitâmes le pas derrière nos S.S.
Celles-ci étaient de figure agréable, bien prises dans des costumes de bonne coupe, bottes comme les hommes. Nous descendîmes un chemin parmi les arbres et nous vîmes apparaître le bastion du Fort, large façade à 3 étages, entouré de doubles rangées de fil de fer. Un mirador sur la gauche où une sentinelle veillait la main posée sur la gâchette d'une mitrailleuse. Des lampadaires électriques de 20 mètres en 20 mètres étaient échelonnés.
Nous nous dirigeâmes vers les casemates après avoir contourné un bâtiment de briques roses (l'infirmerie). Quelques hommes circulaient accompagnés de soldats en armes. Nous sûmes un peu plus tard, que c'était des prisonniers comme nous, mais au titre d'otages (en cas d'attentats sur des soldats allemands, ils étaient fusillés à titre de représailles).
On nous fit entrer dans une des casemates, puis une sentinelle fut postée devant les fenêtres et se mit à faire les cent pas
Nous regardâmes autour de nous, c'était une haute voûte, s'enfonçant profondément sous terre, nos voix résonnaient comme dans une cathédrale, des lits défaits sur lesquels traînaient des couvertures sales, des tinettes pleines Tout près, une douche fonctionnait, mais l'odeur était nauséabonde. Il était visible, à la malpropreté que cette casemate avait été occupée depuis peu de temps. Nous prîmes chacune possession d'un lit, nous groupant par sympathie. Après avoir examiné les paillasses cherché des couvertures à peu près convenables, nous nous installâmes rapidement car la nuit tombait et nous étions sans lumière, le jour nous parvenait par deux immenses ouvertures partant du plafond jusqu'au sol et protégées par d'énormes barreaux de fonte. Cela ressemblait assez bien à une cage à fauves !
Suzanne s'était installée près de la fenêtre, moi, puis Madeleine occupions les lits suivants. Nous venions de finir de ranger nos affaires, lorsque la porte s'ouvrit et 3 prisonniers entrèrent.
- Bonjour camarades ! nous dirent-ils, nous vous apportons de notre soupe, car vous devez avoir faim et comme il est trop tard, la distribution est faite depuis longtemps, nous avons demandé la permission de partager avec vous. Malheureusement nous n'avons que cinq assiettes à vous offrir, vous vous débrouillerez. Mangez vite, car elle est encore tiède !
Nous les interrogeâmes, c'est ainsi que nous apprîmes qu'ils étaient des communistes; ils nous racontèrent qu'un transport de 500 femmes était parti vers midi à destination de l'ALLEMAGNE; c'était la raison de la malpropreté du lieu, car elles avaient séjourné 2 jours ici avant leur départ. Ils sortirent peu de temps après; en plus de la soupe, ils nous avaient apporté du pain et des biscuits et un grand broc de café sucré.
A tour de rôle, nous mangeâmes la soupe, elle était excellente, un mélange de légumes frais et de vermicelle, cela nous changeait agréablement avec le brouet de la prison de DIJON.
Sitôt nos toilettes faites, nous nous allongeâmes sur nos lits avec une certaine béatitude, nous commençions à sentir la fatigue de notre folle nuit du départ. L'équipe de BELFORT/BESANÇON se mit à faire leur prière en commun, après nous avoir demandé gentiment si nous voulions y participer. Je me surpris à suivre en pensée le Pater et l'Ave que je n'avais pas récité depuis de nombreuses années. Sur un dernier bonsoir, nous nous endormîmes toutes, rompues.
Quelle heure pouvait-il être, lorsque le mugissement sinistre des sirènes nous réveilla en sursaut ? Nous étions dans l'obscurité la plus complète, mais au court silence qui régna pendant quelques minutes, troublé seulement par un : " Zut ! Je dors ! " d'une camarade un vacarme effroyable de bruits d'avion, de D.C.A., s'abattit sur nous. Le sol tremblait, car les bombes se mirent à pleuvoir dru, les explosions se succédaient à une cadence de plus en plus rapide, la D.C.A. faisait entendre son miaulement rageur qui nous transperçait le tympan. On y voyait comme en plein jour, car le ciel était rouge de flammes. Suzanne avait bondi de son lit et était venue se cramponner à mon cou, elle tremblait comme une feuille et me disait :
- Simonne, on va mourir, c'est pour nous
Je vous avoue que je tremblais autant qu'elle, la peur me tenaillait et mon esprit était en déroute. Le bruit répercuté sous cette voûte faisait songer à un orage dans la montagne. Suzanne me poussait pour s'éloigner de la fenêtre, car ignorant le bruit des avions en piqué, nous avions chaque fois l'impression que l'un d'eux s'écrasait au sol avec son chargement de mort. La sueur me coulait du front brusquement, je me trouvais par terre avec Suzanne, nous avions oublié la ruelle et le peu de largeur de nos couchettes Madeleine tenant dans ses bras Mimi THEVENET, se pencha sur nous et nous dit en riant :
- Qu'est-ce que vous fichez là, vous descendez à la cave ?
Un rire fou nous secoua, c'est ainsi que la peur disparut, cette réflexion amusante avait suffi à nous faire retrouver notre équilibre, si j'ose dire Nous nous assîmes toutes les quatre sur le lit et écoutions un peu angoissées malgré tout, nous échangions des réflexions, nous demandant où cette pluie de bombes tombait ? Enfin, les coups s'espacèrent et la fin d'alerte sonna. Malgré tout des explosions continuaient, le ciel était un immense brasier, la sentinelle allemande se pencha à une fenêtre et nous dit :
- Train munitions ! Pas peur ?
- Non, pas peur ! répondîmes toutes, mais c'était pure fanfaronnade, car j'avoue n'avoir eu de ma vie, une pareille " pétoche " !
L'émotion passée, nous discutions sur nos réactions personnelles et les plaisanteries fusaient, lorsque tout à coup, la camarade cocasse de BELFORT, élevant la voix nous dit :
- Mesdames, vous avez tort de rire, ce n'est pas le moment : songez aux morts, aux blessés, aux agonisants de l'heure présente, vos rires sont déplacés !
Madeleine brutalement lui répondit :
- Vous trouvez ? Eh ! bien moi je ris, car nous sommes en vie ; nous l'avons échappé pour cette fois, mais qui sait si ce ne sera pas notre tour demain ? puis, si nous devions penser à tous les morts, nous n'aurions que cela à faire, car la camargue fauche sans cesse en ce moment dans le monde entier. Donc rions, puisque nous vivons !
- En tous cas, reprit notre camarade, remercions DIEU de nous avoir épargnées et d'ailleurs je dois vous avouer, que j'avais offert nos âmes au Seigneur !
Madeleine bondit :
- Ah ! vous, dites donc, offrez la vôtre si cela vous fait plaisir, mais je vous prie de ne pas disposer de la mienne, sans mon autorisation !
Un éclat de rire général accueillit cette boutade et nous laissâmes notre camarade égrener à voix haute, un chapelet d'action de grâces.
Le restant de la nuit se passa calme, seule de temps à autre une violente explosion coupait le silence. Vers le matin, nous allâmes à tour de rôle, faire notre toilette. Impossible de se servir des tinettes qui débordaient, aussi, froidement, nous nous installâmes au fond de la casemate. Que ceux qui sont passés par les camps, se souviennent
Vers 8 h les 3 communistes de la veille, vinrent nous voir, ils nous demandèrent ce que nous pensions de cette réception aéronautique ?
- Nous avons eu très peur, mais tout le monde a été très sage !
- Nous pensions à vous, dirent-ils, car cela a été terrible. C'est la gare de NOISY-LE-SECqui se trouve juste derrière le Fort qui a trinqué. Il y avait 3 trains de munitions. Des glacis nous avons pu voir les dégâts, c'est du beau travail ! mais nous l'avons échappé belle, car il y a 3 bombes non éclatées et les artificiers allemands viennent d'arriver !
Ils reprirent leur marmite et nous laissèrent boire notre café chaud, qu'ils avaient apporté.
Vers 9 h une femme S.S. arriva tenant une liste à la main, elle fit l'appel et nous pria de la suivre, des soldats nous accompagnèrent. Nous passâmes à nouveau devant le bastion, des femmes étaient dans la cour et nous firent bonjour de la main.
Nous arrivâmes devant le bâtiment d'entrée et fûmes introduites dans une salle claire et propre. La S.S. était avec nous et nous interrogeait sur notre origine, elle parlait à peu près bien le français, elle était très gracieuse et nous dit que nous serions heureuses ici. Puis chacune notre tour, nous étions introduites dans un grand bureau où nous déclinions notre identité, date d'arrestation, motif etc à 2 Officiers S.S. Nos papiers personnels nous furent enlevés, sauf les photos que nous pouvions avoir de notre famille. Ce n'était pas mon cas, car je n'avais sur moi que ma carte d'identité et une de membre micologue de la COTE-D'OR, qu'il déchira d'ailleurs, devant moi.
On nous fit déposer notre argent et après avoir signé une feuille, on nous envoya au bastion. Au moment d'entrer, la maman de Nénette et notre phénomène de BELFORT, furent séparées de nous et entrèrent côté B. Nénette sanglotait et criait :
- Je veux aller avec maman !
Pauvre petite Nénette, nous eûmes bien du mal à la consoler. Il faut dire qu'en effet la cour était séparée par un grillage camouflé de branches. Côté A, côté B. Nous n'avons d'ailleurs jamais su pourquoi, car au départ, le bruit avait couru que le B restait. C'était faux, nous partîmes toutes pour l'ALLEMAGNE.
La S.S. nous conduisit au rez-de-chaussée sur la gauche, la Doctoresse du camp (une prisonnière) nous examina chacune et fit une fiche. Puis, on nous fit monter au premier étage, on s'arrêta devant la porte n° 105, nous étions arrivées
C'était une grande pièce très haute de plafond, deux grandes fenêtres l'éclairaient, 5 lits à 2 étages de chaque côté, une grande table au milieu avec des bancs. Nous n'étions plus que 12, chacune choisit son lit. Je m'installais, côté droit, avec Madeleine et Suzanne au 1er étage, car nous avions plus d'air, mais le problème était de nous hisser et cela dégénérait en fou rire, pour arriver à exécuter un rétablissement parfait.
Après avoir installé nos affaires bien en ordre, nous sommes descendus dans la cour. Peu de femmes se promenaient, car le départ de la veille avait presque entièrement vidé le côté A. Suzanne, Madeleine et moi, faisions le tour des barbelés en bavardant, quand une femme âgée, avec l'insigne de la CROIX-ROUGE au corsage s'approcha de nous :
- Excusez-moi mesdames, dit-elle puis se tournant vers moi, j'ai l'impression de vous connaître ?
Je la regardais, en effet, son visage me disait quelque chose, mais où ? Après avoir bavardé quelques minutes, nous reprîmes notre promenade, cela nous semblait bon de marcher au grand air, l'air était doux, nous nous tenions bras dessus, bras dessous, nous arrivions presque à oublier les fils de fer barbelés Nous parlions de ceux que nous aimions et je sus que Madeleine avait deux grands enfants, François 19 ans, Nanou18 ans, lorsqu'elle parlait de celle-ci, ses yeux se remplissaient de larmes. Que fait-elle ? Tout à coup, ma vieille dame revint vers moi et me dit :
- J'y suis, nous avons passé une journée ensemble chez le Docteur RAULOT-LAPOINTE. N'êtes-vous pas Mme ROHNER ?
- Mais oui ! dis-je.
- Vous ne vous souvenez pas ? Je suis Mme THOMAS, leur amie !
En effet, nous avions déjeuné et dîné un Dimanche, Place des Etats-Unis, il y avait de cela un an environ. C'était une femme charmante de 62 ans, très droite, restée excessivement jeune d'allure, elle était masseuse diplômée et avait servi pendant l'autre guerre dans l'ambulance du Docteur. Elle venait de FRESNES où elle avait séjourné 3 mois et était à ROMAINVILLE depuis un mois. Elle nous conta la vie ici, agréable en principe, 2 appels par jour, matin à 9 h soir à 6 h à part les corvées obligatoires, nous étions libres de faire ce que nous voulions. La nourriture était bonne et assez copieuse et nous pouvions acheter des colis CROIX-ROUGE. Elle m'attira un peu à l'écart et me dit :
- Je reçois des colis et peux correspondre clandestinement avec le Docteur. Je vais l'informer de votre arrivée ici. Avez-vous quelqu'un à prévenir ?
- Bien sûr, mon beau-fils !
- Donnez-moi son adresse, le nécessaire sera fait. En tous cas, pas un mot à personne, car ici nous sommes entourées de mouches !
Je la remerciais et elle me dit avec son si gentil sourire :
- C'est la moindre des choses, nous sommes du même monde
Pauvre tante Amélie ! (c'est ainsi que nous l'avons surnommé). Elle fut toujours extrêmement courageuse, complaisante, affectueuse, mais RAVENSBRÜCK lui fut mortel; elle ne put jamais se remettre du choc déprimant de l'arrivée et quelques mois après mourut. C'est ainsi que grâce à elle, Jo et Suzanne furent prévenues et que je reçus 2 colis avec des cigarettes !
Lorsque nous regagnâmes notre chambre, quatre nouvelles étaient arrivées de la prison de MONTPELLIER. Deux soeurs, Pépita et Maria, petites Espagnoles charmantes, qui restèrent d'ailleurs avec nous, jusqu'au Kommando de HANOVRE. On ne les entendait pas, elles restaient dans leur coin, très effacées et nous les surprenions souvent pleurant dans les bras l'une de l'autre. Les ayant prises en pitié, nous avions projeté avec Madeleine de nous en occuper et bientôt le sourire fit place aux larmes. Braves petites filles, elles sont revenues du bagne nazi
Marilou et Jo, toutes deux amies habitant MONTPELLIER. Marilou enceinte, elle accoucha dans un Kommando de TCHECOSLOVAQUIE et revint en FRANCE. Quant à Jo, c'était une énorme Méridionale, à l'accent chantant, vieille fille de 42 ans, forte en " gueule ", d'un caractère charmant, qui sous son aspect rude, avait une âme candide et nous avoua en rougissant, lorsque nous fûmes devenues amies qu'elle ne s'était pas mariée par amour pour sa vieille grand-mère et qu'elle était toujours vierge. Ce détail peut paraître inintéressant, mais pour qui a connu Jo, c'est toute une vie d'abnégation et de travail. Elle aussi ne nous quitta pas et alla à HANOVRE, mais elle rentra en FRANCE dans un bien triste état.
Dans l'après-midi, un nouveau convoi venant de FRESNES arriva et quatre femmes nous furent envoyées pour compléter notre chambre. Il y avait PILAR, une adorable Espagnole, au parler zézaillant, très jolie, le type parfait de la Madrilène. Elle venait de tirer 8 mois de FRESNES. Fille d'un Colonel Franquiste, riche famille, elle s'était mariée très jeune avec un ami d'enfance, puis ils devinrent tous deux Secrétaires particuliers de NEGRIN. A la révolution, ils étaient à MADRID, son frère, jeune homme plein d'avenir, fut tué au siège de cette ville, dans les rangs " rouges " où il combattait. Le père était en face adversaire. Elle était maman d'un adorable garçonnet, réfugié avec sa bonne à MEXICO et que les grands-parents ne connaissaient pas. Drame effrayant de cette terre d'ESPAGNE. PILAR aussi resta avec nous jusqu'à HANOVRE, j'aurai d'ailleurs l'occasion de parler d'elle par la suite, car ce fut une excellente camarade. A son retour en FRANCE, elle apprit que son mari, combattant dans l'armée anglaise, était rentré clandestinement dans son pays et fut fusillé par ordre de FRANCO.
Une Parisienne Alice GIROUX, vendeuse au Printemps, jolie fille amusante au possible, gaie comme un pinson arrêtée pour avoir hébergé des " terroristes ". Elle fut pour nous jusqu'à RAVENSBRÜCK, un rayon de soleil. " Blanchette " une Négresse de la MARTINIQUE (ainsi surnommée à cause de sa couleur). Elle venait de passer 8 mois au secret à FRESNES, arrêtée chez ses patrons qui faisaient de la Résistance, elle n'était au courant de rien et fut prise comme otage. Elle mourut à RAVENSBRÜCK de misère, minée par la tuberculose.
Puis, Bleuette, grande gaillarde de 23 ans, mère de 2 enfants. Elle tenait une épicerie-buvette dans un village de l'AUBE. Arrêtée dans la banlieue de PARIS, par des agents français en compagnie de 3 hommes transportant des explosifs, elle fut effroyablement battue un de ses camarades fut tué sous les coups, puis remise à la Gestapo. Elle était pleine de vie, rieuse et vous rappelait une héroïne de Colas BEUGNON. Ah ! les conversations de Bleuette sur l'amour, c'était tout un poème
Nous étions toutes des Résistantes (sauf Blanchette et Anita).
Tous les milieux étaient représentés : femme de Docteur intellectuelle, paysanne, ouvrière, commerçante, employée. Nous étions donc 20. Le soir, une S.S. vint nous contrôler et nous pria de désigner un chef de chambre. J'eus cet honneur c'est ainsi que je prenais la direction de mes 19 camarades. Je devais faire le partage des vivres, distribution de colis CROIX-ROUGE, désigner les corvées, contrôler la bonne tenue des lits et surveiller la propreté de chacune. J'étais responsable des réclamations et devais maintenir la discipline. Tout se passa bien, nous étions un bloc de véritables camarades et je n'avais jamais qu'à donner des ordres en riant, chacune s'acquittait de son travail le plus joyeusement possible. Mais par contre, j'étais devenue la bête noire de la " chef de camp " une Française, fille de salle, ayant quelques connaissances de la langue allemande et qui avait été nommée par eux. Elle était là depuis 18 mois. Je dois reconnaître qu'elle s'occupait très loyalement de sa tâche, mais fermait les yeux sur les agissements d'une petite garce, qu'elle avait en sous-ordre, nommée Suzanne. Celle-ci nous parlait grossièrement, imitant la manière S.S. et se croyait " persona grata ". J'avais eu l'occasion dès le début de la remettre vertement à sa place devant tout le monde, aussi m'avait-elle prise en haine et se vengeait en nous accablant de corvées continuelles. Inutile de dire qu'ignorant le règlement, nous nous exécutions sans mot dire ; mais un jour tante Amélie (elle-même chef de chambre) me prévint de l'abus. Changeant de tactique, je tins tête à la direction, jusqu'au jour où la chef de camp comprit qu'il était inutile d'insister. Le 105 ne marchait plus
Nous nous étions liées avec des femmes d'autres chambres car chaque jour des convois arrivaient de toutes les prisons de FRANCE. C'était un mélange hétéroclite : Résistantes, otages, marché noir, prostituées ; ce n'était qu'au bout de quelques jours qu'on arrivait à déceler à qui nous avions à faire.
Le lendemain de notre arrivée, à l'appel du matin, une grande fille, allure scout, pantalon de ski ; cheveux au vent, large sourire sur des dents magnifiques, vint se mettre près de moi.
- Je m'appelle Marie-Antoinette LARMOYER, mais c'est trop long, aussi m'appelle-t-on Tonio ou plus simplement " Canard ". Vous me plaisez, d'où êtes-vous Après avoir bavardé ensemble, nous ne devions plus nous quitter. C'était une Parisienne de 25 ans, d'une famille riche et très bourgeoise, fille d'Officier tué en 14-18, licenciée en géographie. Arrêtée à BIARRITZ pour aide aux parachutistes anglais et américains. Elle venait de FRESNES où elle était depuis 10 mois ; elle me présenta à Henriette LEVESQUE (mère " Canard ") Normande habitant LYON depuis la guerre où elle tenait un magasin de coiffure, mari et fils passés en ANGLETERRE, elle, agent de liaison de l'I.S. : prison de MONTLUC, puis ROMAINVILLE depuis 3 semaines . Nadine
(père " Canard ") une Métisse, fille étrange (de mère Espagnole et de père Chinois) très cultivée, sa soeur était mariée à un Ambassadeur, grosses relations dans les milieux politiques et internationaux, mais troublante et à moeurs spéciales, intéressante à fréquenter malgré tout. Nous n'avons su que beaucoup plus tard à RAVENSBRÜCK, son activité suspecte à St JEAN-DE-LUZ, par une camarade de la région. A elles trois, c'était la famille " Canard" et leur signe de ralliement était le cri de celui-ci ; comme nous avions surnommé notre amie Suzanne " Moineau" ", elle choisit Madeleine comme mère et moi, comme père. Nous formions à nous six, un genre de basse-cour et nos cris de ralliement troublaient les appels et déchaînaient des fous rires. Les S.S. présents s'imaginaient que nous riions d'eux. Loin de nous cette pensée
nous n'étions plus qu'une bande d'écoliers en vacances et le beau temps aidant nous jouissions de cette dernière demi-liberté.
Nous avions organisé notre vie: après les corvées obligatoires, lecture, il existait une très bonne bibliothèque, commentaires des journaux, que nous pouvions acheter, bain de soleil et culture physique dans la cour, broderie d'écusson aux armes de ROMAINVILLE, ceux-ci nous furent enlevés en ALLEMAGNE, puis visites aux camarades.
Nous fîmes de nombreuses connaissances et quelques-unes restèrent pour nous d'excellentes amies. Nous avions eu dans les épreuves partagées, le temps de nous juger et de nous apprécier. Je vais en présenter quelques-unes: madame PREBEL dite Popo était une grande femme d'une cinquantaine d'années, très laide, mais d'une intelligence lumineuse et spirituelle au possible. Toujours habillée en homme, fumant de nombreuses cigarettes. Elle tenait à TULLE, une librairie " La Maison du Livre ". Veuve d'un vénérable de la franc-maçonnerie, elle nous en parlait toujours en termes émus. Elle avait organisé les maquis de cette région. Elle partit en Kommando après notre départ de RAVENSBRÜCK et fut hospitalisée mourante en SUEDE à la Libération. Elle est actuellement en convalescence en SUISSE.
Elle avait comme amie inséparable, madame MELOT, dite Mady, veuve d'un Colonel, celle-ci était écrivain. Femme charmante, très distinguée, âgée d'une soixantaine d'années. J'eus la joie de la revoir en FRANCE, au Centre d'Accueil GUYNEMER, en bonne santé.
Une jeune femme Hongroise, jolie et sympathique complétait le trio. Nous nous réunissions très souvent et parlions de la FRANCE et de sa proche libération, car les bombardements s'intensifiaient, nous assistions de nos fenêtres à ceux-ci, car les gares de PANTIN, d'AUBERVILLIERS de La Chapelle furent atteintes et nous en étions fort peu éloignées. Nous nous étions accoutumées et nous suivions dans le ciel embrasé, les balles traçantes, c'était un spectacle féerique, nous oublions les victimes et les lieux où s'accomplissaient ces destructions. De plus, les journaux étaient pleins de sous-entendus, nous sentions venir le débarquement à la nervosité des articles. Ah ! comme nous l'espérions proche et quel espoir nous fondions La délivrance ici à PARIS, PARIS que nous pouvions contempler des fenêtres du second étage. Le Sacré-Coeur était si proche la Tour Eiffel, l'Arc de Triomphe qui chaque soir en ces premiers jours de Mai, s'illuminaient des feux du couchant, comme nos coeurs battaient en les contemplant. Tous ces faits entretenaient dans chacune de nous, une joie qui éclatait à toute heure du jour et c'était la raison de notre exubérance. Nous étions heureuses, oui heureuses malgré les barbelés, malgré les sentinelles, malgré la menace des mitrailleuses braquées sur nous. Nous étions heureuses et fières du devoir accompli, car nous étions sûres que nous n'avions pas souffert pour rien, qu'un jour notre petite part de travail serait un grand triomphe pour la délivrance de notre patrie. Comment être triste avec de telles pensées ?
Nous avions fait la connaissance d'une jeune femme, Michelle SIMON, mariée à un jeune sculpteur. Il était Officier dans l'armée anglaise (faveur spéciale) lorsqu'il sut que sa jeune femme et sa maman avaient été arrêtées, il se fit parachuter en FRANCE, pris sur le terrain par les Allemands, emprisonné, déporté, mort en captivité. Michelle ne sut tout ceci qu'au retour Elle était la fille d'un bâtonnier de PARIS, vieille famille très bourgeoise, originaire de la MAYENNE, royaliste. Nos grandes discussions, car nous étions devenues très amies, roulaient sur MAURRAS :
- Simonne, je n'ai pas à le juger, en tous cas, je ne suis pas gaulliste, mais simplement Française, l'ennemi c'est l'Allemand qui foule notre sol, c'est uniquement la raison de notre activité dans la Résistance !
Sa belle-mère, madame SIMON, âgée de 48 ans, était veuve de l'autre guerre, c'était une femme très douce, charmante, mais très bourgeoise, elle était de LYON. Elles avaient été arrêtées chez la Comtesse de POIX, dont je fis la connaissance à RAVENSBRÜCK, c'était une femme d'une soixantaine d'années voix tonnante, genre militaire, dont les reparties à l'emporte-pièce déclenchaient le fou rire. Je la vois encore en robe rayée, gardant malgré l'accoutrement, grand air et vociférant contre les Boches. Restées toutes deux à RAVENSBRÜCK elles en revinrent très malades, mais avec le même dynamisme, m'a dit Michelle.
Michelle et sa belle-mère venaient de la prison de TOURS, elles étaient démunies de tout, leur famille ignorante de leur présence ici, n'avait pu rien faire. Elles avaient comme campagne de lit, une jeune femme répondant au nom de SUZY, elle venait de FRESNES et recevait de nombreux colis, très généreusement elle en faisait bénéficier toutes ses camarades de chambre. C'était une fille au visage plaisant, très élégante. Nous l'observions et nous posions souvent la question : " De quel milieu est-elle ? ". Elle avait un langage très simple de midinette. Un jour, nous étions présentes à l'entretien, Michelle lui dit :
- Ecoutez, nous sommes confuses de votre gentillesse, mais hélas ! nous n'avons rien à vous offrir en remerciement.
- Mais c'est tout naturel, vous n'avez pas à me remercier, j'ai plus qu'il ne m'en faut, acceptez sans scrupules !
Alors Michelle lui dit :
- Que faites-vous dans la vie ?
SUZY répondit simplement :
- Moi ? Je tiens une boîte !
- Une quoi ? dit Michelle.
- Une maison de rendez-vous, si vous préférez ! Et devant les têtes ahuries de nos deux amies, elle ajouta : Oh ! vous savez, c'est un commerce comme un autre ! et tourna les talons.
Nous laissâmes éclater notre rire, car il était visible que cette charmante Mme SIMON était scandalisée à l'idée de la provenance des colis Nous sûmes plus tard, car SUZY vint avec nous à HANOVRE, l'histoire de son arrestation.
- Oh ! moi, disait-elle, ce n'est pas pour la Résistance que je suis ici !
Elle était mariée légalement, habitait un très bel appartement Av. Victor Hugo, avait 2 domestiques. Son mari, gars du milieu, avait organisé dans le 18ème Arrondissement avec 3 camarades, le rançonnement des Juifs. Sous menaces de dénonciations ils se faisaient remettre argent, bijoux etc. Un jour, ils se trouvèrent nez à nez avec des agents de la Gestapo, furieux de cette concurrence déloyale, ils coffrèrent nos quatre gars. C'est ainsi que SUZY ignorant ces détails, eut à faire connaissance avec la baignoire de l'Avenue Foch de sinistre mémoire. C'était en tous cas, une charmante fille, elle fut pour nous toutes une camarade épatante. J'aurai d'ailleurs encore l'occasion de parler d'elle au cours de notre captivité.
Nous organisâmes avec l'autorisation du Commandant du Fort, un après-midi théâtral. Celui-ci avait longuement examiné textes et chansons avant d'acquiescer. Nous avions dressé un tréteau au milieu de la cour et maquillé nos artistes. Henriette chanta des airs d'opéra, elle avait une voix délicieuse et récita des poèmes; Mme PARIGOT chanta des vieux airs de BOURGOGNE. Adrienne joua un rôle de tourlourou, Blanchette exécuta des danses antillaise, Alice se lança dans la romance sentimentale des rues de PARIS, Nénette exécuta des tyroliennes et eut un énorme succès (la 105 était bien représentée). Puis, une jeune fille surnommée " Puce " récita et mima des contes du Nord. C'était une fille de 20 ans, petite, atteinte d'un commencement de tuberculose, elle avait la blondeur pâle des filles de son pays. Elle était d'AMIENS.
Voici son histoire :
Fille d'un veilleur de nuit dans une Centrale Electrique de la région, elle était allée chercher de la dynamite pour son père et la Centrale sauta. Lui fut fusillé, mais elle l'ignorait. Au cours de son interrogatoire, elle expliqua qu'ayant un train à attendre pour rentrer, elle était allée au cinéma :
- Et où aviez-vous mis votre dynamite ? dit l'Officier.
- Ben, j'allais pas la trimballer avec moi, j'lai fourré à la consigne !
L'Officier, paraît-il faillit s'évanouir. Il fallait l'entendre raconter cela avec l'accent du Nord, c'était tordant. Elle était à la prison d'AMIENS lors du bombardement de celle-ci par la R.A.F. blessée elle-même, elle allait malgré tout s'enfuir avec les autres, lorsqu'elle entendit gémir parmi les décombres et n'écoutant que son coeur, elle se mit à déblayer et retira un Boche de dessous les débris. En reconnaissance, ils l'expédièrent à RAVENSBRÜCK. Elle mourut de tuberculose.
Puis, ce fut le tour de Nadige, elle chanta des chansons de soldats à faire dresser les cheveux sur la tête Elle eut également un gros succès. Que je la présente : Simonne VERDAIN, dite Nadige était une Infirmière-Major, elle avait fait toute la campagne du TAFILALET, avec les " joyeux ". Décorée de la Croix de Guerre avec Palme, Médaille Militaire, Légion d'Honneur. Elle était mère de 4 enfants. Ses deux fils aînés aviateurs dans la R.A.F. sont morts en mission au-dessus de l'ALLEMAGNE. Elle ne l'apprit qu'à son retour. Elle avait repris du service en 39, blessée dans la campagne de BELGIQUE, mutilée de la main droite (3 doigts en moins) fut faite prisonnière par les Allemands, remise en liberté, se lança à corps perdu dans la Résistance. Arrêtée une première fois, fut condamnée à mort, s'évada. Reprise sous un faux nom, elle fut atrocement frappée, elle eut les dents de devant cassés d'un coup de crosse. Elle avait une haine féroce du Boche et ne leur cachait pas ses sentiments. Elle avait des yeux noirs magnifiques, qui brillaient dans sa face pâle, un parler militaire, une voix traînante de faubourienne, très bonne, se dévouant sans cesse auprès des pauvres vieilles que nous avions parmi nous (une cinquantaine de 70 à 80 ans). Avec ça, excessivement croyante. Elle avait organisé avec la Générale AUDIBERT et la Générale FRERE, une messe, lue le Dimanche par une camarade. Ceci se passait dans une chambre du rez-de-chaussée. Nous entendions leurs voix s'élever dans des cantiques et c'était très émouvant. Je n'y assistais qu'une fois, mais je me sentais tellement en dehors de cette ferveur, que je m'y sentis déplacée et n'y retournai pas. Elle resta à RAVENSBRÜCK comme Infirmière du Revier. J'eus la joie de la revoir en FRANCE.
Le tout se termina par la chanson de FRESNES, chantée par toutes. Le Commandant et les Officiers présents, félicitèrent les artistes et ce fut une joyeuse journée.
Un matin, je me sentis fiévreuse, de gros frissons me secouaient je descendis à la visite et m'évanouis dans les escaliers, remontée par des camarades, la Doctoresse vint me voir et diagnostiqua une forte grippe. Je fis 39°/40° pendant 3 jours, je souffrais abominablement de la tête. C'est là que je pus apprécier la gentillesse de mes camarades, elles s'efforçaient de ne pas faire de bruit et venaient à tour de rôle s'informer de mes désirs. J'en fus très émue. Madeleine ne me quitta pas, mais lorsque je pus me lever, c'est elle qui s'alita. Toutes d'ailleurs à tour de rôle, furent malades et cela gagna les autres chambres.
Ces quelques jours de maladie furent les seuls où je pus me concentrer dans les rêves, mes souvenirs, car avec la vie que nous menions, il était impossible de se soustraire à la communauté. J'étais excessivement recherchée étant toujours gaie, de plus je m'efforçais d'insuffler le courage, l'espérance à celles déprimées par la claustration. Cette rude tâche à laquelle je m'étais vouée, me prenait tout mon temps, mais parfois la nuit, dans le silence de la chambre, je sentais une grande lassitude et me demandais si je pourrais tenir ce rôle longtemps J'ai tenu pourtant, jusqu'au bout, aucune de mes camarades ne pourra se vanter de m'avoir vu triste un seul jour ; heureusement que le coeur est un lieu secret où nul ne pénètre J'étais seule avec lui, il me parlait tout bas de ceux que j'aimais et entretenait en veilleuse la petite flamme de l'espoir du retour.
C'est à ROMAINVILLE, que j'assistai avec Madeleine à notre premier drame de l'air. Un Dimanche matin, la sirène ayant mugi, nous étions toutes dans nos chambres, car il était interdit de sortir dans la cour, pendant les alertes. Il faisait un temps magnifique, nous étions debout sur une fenêtre et suivions des yeux les allées et venues des bombardiers anglais, la D.C.A. tirait de temps à autre. Ceux-ci très hauts dans le ciel bleu, semblaient de petites taches d'or scintillantes au soleil. Tout à coup, je pris le bras de Madeleine :
- Touché ! dis-je.
En effet, un petit point se détacha des autres et brusquement nous le vîmes se diviser en trois blocs de flammes, ceux-ci tombèrent comme une pierre. J'avais le coeur comme dans un étau, lorsque tout disparut derrière l'écran du glacis, Madeleine me regarda, elle était très pâle, les larmes coulaient de nos yeux. J'avoue avoir assisté à HANOVRE, trois fois à la même vision, j'ai toujours ressenti la même émotion, angoisse peut-être encore plus poignante, car les appareils volant bas, je pouvais voir nettement les rescapés sauter en parachute, malheureusement, ils survolaient l'enfer des flammes je me suis toujours demandé, si un seul pouvait gagner le sol sain et sauf.
Le 9 Mai, un convoi énorme arriva.
Le bastion étant plein, il fut dirigé vers les casemates. Nous sûmes au cours de la journée que c'était 400 communistes venant de la Centrale de RENNES. Nous les entendions chanter le soir, en choeur, des airs français et russes. C'était très beau, leurs voix se répercutant sous la voûte prenaient une ampleur telle que nous pouvions suivre les paroles et c'est ainsi que j'entendis pour la première fois, le " Chant des Partisans " et " Plaine ô ma Plaine " dont la nostalgie évoque les steppes russes. Ces femmes étaient toutes arrêtées depuis 2 et 3 ans. Graciées par le sinistre PETAIN le 1er Mai 1944, elles furent remises par ses soins à la Gestapo à leur sortie de prison Rien ne peut excuser un geste pareil et toutes les femmes d'ici, laissèrent éclater leur colère et leur indignation lorsqu'elles apprirent ce fait. En tous cas, j'aurai l'occasion de parler d'elles au cours de mon récit, je ne peux déjà que m'incliner devant leur courage, leur tenue, et cette camaraderie qui ne se départit jamais dans les dures épreuves traversées ensemble.
Un matin, le bruit courut que nous allions partir.
L'énervement gagna le bastion, nous n'ignorions pas qu'il y avait triage et nous nous demandions : " En serai-je ? " de plus, nous appréhendions d'être séparées de nos amies, Madeleine ne me quittait plus, nous étions toujours ensemble, le soir nous bavardions à mi-voix, parlant de tous ceux qui nous étaient chers. Que de confidences murmurées à l'oreille
Une Anglaise nommé Sylvia, femme d'une quarantaine d'années, aux cheveux gris, teinte chaude des Anglo-Saxons très sportive, arrêtée à MARSEILLE, comme espionne (elle faisait partie de l'I.S.) femme d'un Officier supérieur de l'armée anglaise, m'avait prise en sympathie. Elle vint me trouver :
- Nous devrions avant de partir corriger publiquement les " mouches ", ainsi que cette horreur de petite Suzanne. Qu'en pensez-vous ?
- Entendu ! lui dis-je, nous allons envisager cela.
Je réunis quelques camarades et nous nous mîmes d'accord pour exécuter notre programme de représailles la veille du départ. Toutes les chefs de chambres furent prévenues et le mot d'ordre donné. Quand le départ fut confirmé, j'allais en tête, chercher dans chaque chambre, celles qui avaient travaillé pour la Gestapo. Il y en avait trois dont nous étions absolument sûres. Elles descendirent dans la cour où toutes nos camarades étaient réunies. Je fus désignée aux voix pour corriger l'une d'elles. C'était une grande femme, Suzanne X, Lorraine, femme d'Officier français ; je lui reprochai son ignominie et lui abattis à toute volée ma main sur la figure. Elle ne réagit pas. Puis ce fut le tour d'une autre, même cérémonie, même sanction. La dernière était Anita. Ai-je dit qu'elle avait une figure très douce et qu'on lui aurait donné le BON DIEU sans confession ? Une camarade sortit des rangs, c'était la femme d'un Docteur de PARIS, protestante. Elle avait la manie du prêche et nous avait fait des conférences sur la Bible ; elle prit la parole :
- Je n'approuve pas du tout cette manière de faire, je crois que la persuasion doit aboutir à un meilleur résultat. Laissez-moi faire !
Elle prit Anita à part, lui parla longuement. Celle-ci écoutait yeux baissés, puis se tournant vers nous toutes dit :
- Je demande pardon à toutes mes camarades du mal que j'ai pu faire, je vous donne ma parole que je réparerai !
Elle sortit de sa poche sa carte de milicienne (car chose étrange, elle était la seule à qui les Allemands avaient laissé ses papiers) et la déchira. A notre avis, la scène était ridicule, cela ne prouvait rien et ce fut confirmé par la suite, car elle se rendit odieuse envers ses camarades dans le Kommando où elle alla. Celles-ci, à la libération du camp, la remirent aux mains des Américains. Elle est actuellement à la prison de DIJON, pour répondre devant la Justice de ses agissements dans l'affaire du S.R.A. dont elle faisait partie.
Quant à la petite Suzanne, il était convenu que lorsqu'elle arriverait dans la cour, nous devions toutes l'entourer dans une ronde de farandole. Ce fut fait, elle crut d'abord à un jeu, mais lorsque une à une, nous lui appliquâmes une claque, elle se rua sur nous, cherchant à s'échapper. Notre Anglaise sportivement lui fit un croc-en-jambe, elle tomba, quelques-unes se ruèrent, mais je m'interposai, car étant par terre, elle ne pouvait plus se défendre. La leçon avait été dure. La S.S. Commandante du camp regardait la scène en riant, nous en sûmes la raison plus tard. Elle même, étant autrefois, gardienne à COMPIEGNE, reçut de camarades françaises la même correction cela devait lui rappeler des souvenirs, car elle ne s'interposa pas.
Madeleine, Suzanne et moi étions invitées à dîner par Tonio, Henriette, Nadine. Madeleine avait reçu le matin même un colis et une bonne bouteille de BORDEAUX blanc s'y trouvait ainsi que des cigarettes. Tonio avait bien fait les choses : foie gras, poulet froid, porc, salade, fruits, poires délicieuses apportée par Madeleine, gâteaux. La tête nous tournait un peu, puis avec Tonio, nous fumâmes le calumet de la paix ! En effet Tonio avait une pipe et m'en avait offert une, nous fumions les mégots ensemble et c'était la grande joie de toutes de nous voir sérieusement tirer sur nos boufardes comme de vieux loups de mer.
En ce soir de départ, nous nous étions toutes mises d'accord pour que sitôt les portes fermées (à 9 h la lumière était coupée et chaque chambre fermée à clé) au signal convenu, nous entonnerions toutes des chants patriotiques, chants formellement interdits. A 9 h 1/4 un grand silence, contrairement aux autres soirs où jusqu'à 10 h/11 h les rires fusaient à travers les cloisons. Trois coups frappés par Tonio, les premières notes de la "Marseillaise " s'élevèrent, puis ce fut le " Chant du Départ ", puis la " Marche Lorraine ". Les sentinelles tirèrent des coups de feu en l'air, les Boches aboyèrent des ordres sous nos fenêtres, rien n'y fit, nos chants continuèrent tard dans la nuit. C'était un dernier adieu à PARIS, à la FRANCE
Le lendemain matin 13 Mai 1944.
Le rassemblement eut lieu dans la cour, le Commandant, la Commandante, des Officiers S.S. étaient présents. Ils firent l'appel des noms et au fur et à mesure, nous sortions des rangs, rendions nos plaques (j'avais le 5001). Quelques rares privilégiées reçurent l'ordre de rentrer dans le bastion, elles coupaient au départ. Lorsque tout fut fini NADEGE donna le signal, nous nous mîmes toutes dans un garde-à-vous impeccable et face aux Boches, la " Marseillaise " s'éleva vengeresse de toutes nos poitrines. Le Commandant rugit :
- Taisez-vous, je vous défends de chanter ça !
- Ça ! hurla NADEGE, c'est notre chant national , et nous chanterons, allez-y mes enfants !
En effet, malgré quelques coups distribués de droite et de gauche nous achevâmes. Les Boches sortirent sans mot dire. Nos visages resplendissaient de joie, les larmes coulaient, nous les avions eu
Bientôt les camions arrivèrent, nous montions par ordre alphabétique, nous étions séparées de nos amies, mais avec Madeleine nos noms se suivant, nous restâmes ensemble, nous étions heureuses. A chaque départ de camion, nous chantions : " Ce n'est qu'un au revoir mes frères ", nos bras s'agitaient dans un geste d'adieu.
Nous avions fait la connaissance la veille par Tonio, d'une jeune fille de 24 ans, petite, fraîche comme une rose, des yeux bleu rieurs, elle était arrivée depuis deux jours de FRESNES et était à l'infirmerie. Elle se nommait Lisette. Elle avait un dynamisme extraordinaire et avait combiné une évasion ; en vue de celle-ci, elle avait camouflé dans ses bagages, une barre de fer et des couteaux. Nous devions nous arranger pour être ensemble dans le même wagon. Madeleine et moi partîmes dans un des derniers camions. Nous avions toutes préparé des lettres que nous parachutâmes en traversant ROMAINVILLE. Celles-ci furent-elles ramassées, nous ne le sûmes jamais. Les maisons avaient souffert de bombardements, beaucoup de ruines, les gens nous faisaient des signes d'adieux, nous étions très émues.
Après avoir suivi le boulevard circulaire, on arriva à la gare de triage de PANTIN. Que de dégâts, les voies arrachées, les wagons n'étaient plus qu'un enchevêtrement de ferraille. Dans le brouhaha de la montée, nous pûmes rejoindre Lisette, Tonio, Henriette qui nous guettaient. Nous étions 65 par wagon. Celui où nous nous trouvions avait des banquettes de bois de chaque côté, ainsi qu'au milieu. Deux petites ouvertures grillagées de barbelés donnaient un peu d'air, une tinette était placée au centre. Après nous avoir comptées plusieurs fois, les portes furent cadenassées. Immédiatement nous nous installâmes à une des extrémités du wagon. Il était environ 10 heures du matin, la journée se passa en manoeuvre sur les voies. La chaleur devenait intense, la sueur nous ruisselait du corps, car le soleil dardait ses rayons sur le toit de nos wagons et nous aspirions à la nuit. Des soldats italiens nous gardaient. J'eus l'occasion de parler avec l'un d'eux pendant l'arrêt d'une manoeuvre, car il parlait français. C'était un beau garçon, type Napolitain.
- Vous faites un fichu métier ! lui dis-je.
- Pourquoi ? me dit-il d'un air étonné.
- Parce que lorsqu'on a la Croix de Guerre française sur sa poitrine, on se bat dans les rangs alliés et non avec les Boches. Vous avez la mémoire courte !
Furieux, il me répondit :
- La FRANCE est un pays pourri et d'ailleurs lorsqu'on vous voit vous les femmes, on peut constater que vous êtes toutes des p !
- Oh ! vraiment, lui dis-je, comme vous êtes psychologue ! Il est vrai que pendant que vous faites ici le garde-chiourme, vos femmes accueillent à bras ouverts les Alliés débarqués sur votre sol !
Nous partîmes toutes d'un éclat de rire, car j'ai cru qu'il allait éclater.
La CROIX-ROUGE française nous avait fait remettre avant le départ, un colis. Nous n'avions guère faim, il faisait si chaud, mais malgré tout pour passer le temps, on se mit à manger. C'était de magnifique colis : pain d'épice, biscuits, sucre, confiture, pâte de fruits. Rien de rafraîchissant comme on peut le constater.
Enfin vers 6 h du soir, le train s'ébranla définitivement, un peu de fraîcheur nous fit du bien. Nous étions grimpées sur une banquette et dix têtes collées les unes aux autres contemplaient le paysage, la banlieue avec ses petites maisons fleuries puis bientôt, CHATEAU-THIERRY, DORMANS, EPERNAY.
La nuit tombait, la fatigue nous gagna.
Dans le côté droit du wagon beaucoup de femmes âgées, quelques-unes restèrent très dignes, sans un murmure, mais d'autres n'arrêtaient pas de gémir, de se plaindre de la dureté des banquettes, demandant à boire.
Madeleine profita que l'obscurité n'était pas encore complète pour organiser une sorte de dortoir, les unes allongées, tête-bêche sur les banquettes, les autres dessous et dans les allées. Toutes n'avaient pas de couverture, on fit un partage équitable. Il fallait laisser libre l'abord des tinettes Personne au début n'osa s'en servir. De plus, une femme dont le nom m'échappe, venant de MARSEILLE, était allongée seule au milieu du wagon, ses fesses, ses reins, son ventre étaient couverts de furoncles, à chaque secousse un gémissement s'échappait de ses lèvres. Ce voyage fut un martyre pour elle, pourtant elle trouvait moyen de nous conter des anecdotes, pour nous distraire ; elle était inépuisable sur ce chapitre.
Le train s'arrêta peu après EPERNAY et resta jusqu'au matin.
Des sentinelles veillaient, nous entendions le bruit de leurs bottes autour de nos wagons. Notre petit groupe s'étant concerté, nous devions scier le plancher chacune notre tour à l'aide de couteaux. Nous nous arrêtions à chaque bruit, le coeur battant, lorsque nous étions trop lasses, on réveillait une camarade et le travail continuait. Lisette était de METZ, elle avait été élevée dans un pensionnat de religieuses des environs. Elle connaissait parfaitement la région et de plus parlait un peu l'allemand. Tonio avait une boussole. Nous étions pleines d'espoir, il ne s'agissait que de scier la largeur de deux planches et de profiter d'un arrêt dans la nuit pour nous glisser sous le wagon. Tout avait été mûrement réfléchi. Le travail avançait lentement les lames s'échauffaient vite et surtout, il ne fallait pas éveiller le soupçon de nos camarades. Au petit jour le train s'ébranla à nouveau, la campagne, les villages, les villes, la terre de FRANCE fuyaient sous nous. La chaleur reprit, la soif commença réellement à se faire sentir, nous n'avions aucun goût à manger, l'idée de ces choses sucrées nous écoeurait, aussi pour oublier, nous chantions, nous fumions. Vers 10 heures du matin, le train stoppa.
- La frontière ! cria une camarade.
C'était en effet, la nouvelle frontière, celle d'avant 1914 !
Une route blanche, des collines, un beau paysage de FRANCE. Des soldats descendirent des wagons, car nous en avions à chaque extrémité. Ils furent remplacés par d'autres, plus âgés. Nous aperçûmes la Commandante du camp, nous savions qu'elle nous accompagnait, mais après avoir bavardé avec des Officiers S.S. elle monta dans une auto qui stationnait et repartit en direction de la FRANCE. Les nouveaux Officiers grimpèrent dans leur wagon. Lorsque le train se remit en marche, de tous les wagons s'éleva le chant : " Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine ", puis la " Marche Lorraine ". Le tac-tac d'une mitraillette se fit entendre, on nous rappelait à l'ordre Nous répondions, par une " Madelon", gueulée à pleins poumons.
Le train roula, roula, nous avions soif.
Nos camarades âgées n'arrêtaient pas de se lamenter, de nous critiquer à cause de nos rires, de nos chansons, de nos cigarettes, elles craignaient les représailles, c'était un chapelet de récriminations. Excédées à la suite d'une réflexion faite par une femme qui sérieusement parlant, se croyait dans un salon il y eut un échange de paroles désagréables. Madeleine éleva la voix et brutalement mit les choses au point :
- Nous sommes toutes placées à la même enseigne, dit-elle, vous avez soif? nous aussi ? vous êtes mal ? nous aussi ! surtout que nous sommes 5 de plus, seulement vous rouspétez sans cesse et nous nous rions, voici la seule différence. Notre attitude est plus digne que la vôtre, car nous faisons voir à nos Boches que nous nous "foutons " d'eux
Un " Hourra ! " hurlé par 35 voix jeunes répondit à cette péroraison. " Quel monde ! " entendîmes-nous et un éclat de rire fut notre réponse. Pauvres femmes ! Nous étions féroces sans y penser, énervées par la soif et la fatigue.
Les heures passaient notre travail avançait tout doucement.
Vers le soir nous approchâmes de METZ, bientôt Lisette nous nomma les clochers des églises. Les larmes lui vinrent aux yeux : " Les salauds ! " dit-elle ; nous avons compris sa pensée La gare de triage avait été bombardée quelques jours avant, mêmes dégâts, mêmes bouleversements ; quelques maisons atteintes aux abords immédiats, le train avait ralenti, puis il reprit de la vitesse. La nuit tombait, tout à coup Lisette nous désigna des bâtiments :
- Voilà le lieu où j'ai passé 10 ans de ma vie !
C'était son pensionnat. Nous somnolions depuis quelques heures, lorsque brusquement une secousse nous réveilla, les freins grincèrent, nous étions dans une gare ; un nom courut sur les lèvres : " SARREBRÜCK ! ". Nous avions quitté la FRANCE ! Nous étions Madeleine et moi, roulées dans sa couverture de fourrures, je l'entendis pleurer tout bas. Combien comme nous, laissèrent couler silencieusement leurs larmes ? Le train reprit sa marche, puis stoppa définitivement ; mêmes bruits de bottes Je n'arrivais pas à dormir depuis notre départ, j'écoutais mon coeur battre, battre, je savais fort bien ce qu'il me murmurait Lisette avait glissé son bras autour de mon cou et je sentais son souffle sur mon visage, mon dos m'était douloureux, impossible de faire un mouvement sans réveiller celles qui vous entouraient, cela devenait parfois intolérable.
L'aube arriva avec sa fraîcheur, le train repartit.
Nous nous acharnions après notre travail, il ne fallait pas s'éloigner trop de la frontière, aussi ne prenions nous plus guère de précaution. Une voix de femme s'éleva :
- Je vous préviens que je vous observe depuis un moment, si vous tentez une évasion, j'appelle, car nous ne voulons pas payer pour vous !
Des protestations, des questions fusèrent de tous côtés, cela fit un tel charivari de menaces que nous nous regardâmes toutes cinq. Nous avions compris, il était impossible de continuer, les autres ne nous laisseraient pas agir, nos espoirs étaient à l'eau. " Mektoub ! " dit Tonio et joyeusement pour cacher notre déception nous nous mîmes à chanter.
Nous traversions une région industrielle, la R.A.F. était passée par là et nous regardions les ruines avec le sourire. La soif nous dévorait.
- Quand donc nous donneront-ils à boire ces salauds là ? clama une voix. Personne ne répondit, l'idée d'eau nous donnait le vertige.
Vers le soir, nous traversâmes le RHIN, c'était MANNHEIM.
Le train stoppa dans une gare de triage, les portes furent ouvertes, un Officier S.S. désigna deux femmes par wagon pour vider les tinettes, nous descendîmes Tonio et moi, cela nous fit plaisir de nous dégourdir un peu les jambes puis nous espérions trouver une bonne fontaine, nous en fûmes pour nos frais, impossibilité même de rincer les tinettes, c'était écoeurant.
Pendant notre absence des infirmières de la CROIX-ROUGE allemande distribuèrent dans des pots de carton un potage, genre " MAGGY ", c'était bouillant, mais salé et la plupart ne purent l'achever.
Les portes furent refermées, il était inutile de compter sur autre chose.
Le train roula toute la nuit et je vis le jour se lever au travers de hautes futaies de pins au feuillage sombre, des chemins couraient plein de soleil, au loin de temps à autre de petits chalets aux teintes riantes, pleins de fleurs, quelques petits villages coquets, me rappelaient la SUISSE, puis à nouveau la forêt, avec ses chemins tracés comme dans un parc, puis petit à petit le paysage changea, des collines couvertes de forêts, des vallons riants et verts ; c'était vraiment très beau. Cela ne dura pas, peu à peu des villes firent place aux villages, villes aux maisons sans goût, style baroque, ni gothique, ni moderne et les lazzis fusèrent, puis des usines à perte de vue. Ah ! ces cheminées allemandes debout parmi les ruines, quels souvenirs j'en garde. Et le train roulait, roulait et la soif nous torturait, nous chantions pour ne pas y penser, toutes les chansons de FRANCE, surtout en traversant les gares. Le train à chacune d'elles, ralentissait et nous pouvions nous moquer ouvertement des Boches qui nous regardaient. En outre à ERFURT, nous stoppâmes. Sur le quai en face, un train de troupes allemandes était arrêté, des Officiers se promenaient sur le quai et des soldats aux fenêtres nous regardaient surpris. Tonio et moi fumions la pipe, Lisette se mit près de nous et leur cria :
- Vous, vous allez au casse-pipe, nous, nous la fumons, c'est préférable, car kaput !
Elle leur avait parlé en allemand, ils quittèrent les fenêtres et nous toutes de rire, puis nous entonnâmes la "Marseillaise " ! Les Officiers paraissaient furieux.
Nous roulions à travers un pays plat, monotone. Madeleine organisa un bridge avec Tonio, Lisette, elle, fit des invitations pour une quatrième partenaire. Une femme se leva, elle était Polonaise et se trouvait avec deux autres femmes Polonaises aussi, du côté droit du wagon. Nous ne les avions jamais entendu se plaindre, elles nous adressaient parfois un sourire et joignaient leur voix aux nôtres lorsque nous chantions.
Berthe était une femme de 35/40 ans, infirmière, Assistante Sociale à TOULOUSE. Elle servait d'intermédiaire entre le maquis et la prison de cette ville, distribuant vivres, nouvelles, facilitant les évasions, jusqu'au jour où les Allemands se rendirent compte de son trafic et l'arrêtèrent. Une de ses camarades était une toute jeune femme de 20 ans, extrêmement belle, nous ne nous lassions pas de contempler son visage. Elle avait de grands yeux bleu et des tresses blondes bouclées encadraient son visage. Elle vint s'installer près de moi, pour suivre la partie et me raconta son histoire:
Elle était de VARSOVIE. Réfugiée en FRANCE avec son mari, ils avaient acheté une petite ferme dans les environs de TOULOUSE, elle était maman d'une petite fille d'un an, elle fut arrêtée dans cette ville, alors qu'elle allait acheter des jouets pour son bébé, elle ignorait ce qu'était devenu son mari, mais comme ils abritaient des maquisards dans leur ferme, elle supposait qu'ils avaient été dénoncés.
Sa compagne était une grande femme, très élégante, d'une quarantaine d'années, parlant très peu le français, elle était également de VARSOVIE, c'était un écrivain distingué. Elle eut toujours, car toutes deux nous suivirent à HANOVRE, une attitude très digne, jamais une plainte, elle vivait un peu à l'écart et prenait beaucoup de notes.
Lorsque la partie fut terminée, " Mouche " remplaça Berthe.
C'était une jeune femme de 20 ans, grosse fille blonde, native de CHALONS-SUR-MARNE, mariée depuis peu, elle habitait PARIS. Son mari exploitait un bar élégant dans le quartier de l'Opéra. Ils furent arrêtés tous deux à leur domicile, " Mouche " ignorait pourquoi. Son père fit de nombreuses démarches à la Kommandantur. Il versa une somme de 500 000 francs pour la liberté de sa fille. Les Boches encaissèrent et celle-ci était avec nous en route pour RAVENSBRÜCK C'était une véritable enfant gâtée, insupportable au possible, réclamant sans cesse à boire comme un bébé. Elle nous piqua 3 ou 4 crises de nerfs. Au cours de l'une d'elles, elle se rua sur notre pauvre camarade aux furoncles et lui lança des coups de pieds. Madeleine la corrigea, elle resta à sangloter dans un coin comme une enfant. Pauvre petite " Mouche " ! j'ignore ce qu'elle est devenue.
Didi aussi vint servir de partenaire, elle avait pris Madeleine en amitié et ne la quittait plus. C'était une grande jeune femme charmante, jolie, très élégante. Je la vois encore dans son beau manteau de fourrure blanc, avec ses cheveux blonds bouclés sur les épaules, elle avait des mines adorables, son rire éclatait de jeunesse, richement mariée, ils avaient quitté PARIS à la débâcle et habitaient une très belle propriété près de TOULOUSE où ils furent arrêtés.
Elle avait comme camarade Odette, une Parisienne, possédant un magasin de miroiteries de luxe, Rue de Courcelles, maman d'une petite fille, elle faisait partie de l'I.S. C'était une femme charmante et très douce, mais avec une grande énergie, nous eûmes l'occasion de nous en rendre compte à RAVENSBRÜCK. Elles partirent toutes deux dans un kommando en TCHECOSLOVAQUIE. Elles sont revenues en FRANCE.
Parmi le groupe des femmes âgées, il y en avait une, madame KAHN, nullement Juive malgré son nom, atteinte de coxalgie, femme très laide, mais excessivement distinguée, ancienne Directrice du lycée Jules Ferry à PARIS. Elle fut toujours d'un courage extraordinaire. Les Boches lui avaient supprimé ses cannes et les appels furent un calvaire pour elle, elle nous fit d'intéressantes conférences sur le Quartier Latin et ses écoles. Pendant tout le voyage, pas une plainte ne sortit de ses lèvres, elle servit de médiatrice en plusieurs occasions. Elle mourut d'épuisement quelques mois plus tard.
Il y avait également une grande jeune fille de 15 ans 1/2, atteinte d'anémie graisseuse. Dans son visage très pâle, des yeux bleu très tristes. Son histoire était lamentable. Sa mère remariée avec un chirurgien-dentiste de METZ, pro-allemand, la détestait ; elle la fit arrêter comme gaulliste Elle était depuis 6 mois à FRESNES. Elle m'avait prise en affection et venait se blottir contre mon épaule :
- J'ai peur, me disait-elle, j'ai peur de mourir là où nous allons !
Il me fallait trouver des mots très doux, pour consoler cette petite âme en déroute et j'étais heureuse lorsque je pouvais amener un sourire sur ses lèvres. Elle est rentrée en FRANCE tuberculeuse.
Il m'est impossible de retracer la vie de toutes mes compagnes de wagon, mais que de douleurs, de larmes, de misères, de morts quelques mois après ce voyage.
A un arrêt dans une petite gare, j'entendis NADEGE, qui se trouvait dans le wagon précédent le nôtre, hurler de sa voix de stentor :
- Alors ? Vous n'allez pas vous décider à donner à boire à mes pauvres vieilles, bande de vaches ? Si vous vouliez les tuer, fallait le faire tout de suite !
Je m'aperçus que c'était à des Officiers S.S. descendus du train, qu'elle s'adressait. L'un d'eux leva la tête, puis il alla vers un employé, quelques minutes après des soldats passèrent avec des brocs, ils distribuèrent un peu d'eau dans les quelques cartons disponibles.
Malheureusement le train repartit.
Nous avions commencé par distribuer aux personnes âgées et nous restâmes les 2/3 sur notre soif. Celle-ci devenait terrible, aussi la pluie s'étant mise à tomber nous récupérions l'eau du toit par la fenêtre, cela sentait le goudron, c'était écoeurant, mais malgré tout nous nous humections les lèvres avec. Je n'avais plus une goutte de salive, j'avais la sensation de mâcher du coton.
Les heures passaient et nous roulions toujours
Les tinettes débordaient à chaque secousse l'odeur était effrayante, aussi avions-nous résolu d'utiliser une ou deux boîtes de carton et je me chargeais de les délester par la fenêtre. Cela me valut un tac-tac de mitraillette, en effet, j'avais totalement oublié nos Boches perchés sur les marches arrières de nos wagons, l'un d'eux fut copieusement arrosé les injures qui parvinrent à nos oreilles, nous le confirmèrent, il me fallut des ruses de Sioux pour éviter que nos cartons servent de cible ! Pourtant, il nous était impossible d'agir autrement.
La nervosité provoquée par la soif, la fatigue, était au paroxysme, des discutions s'élevaient, nous étions souvent obligées de nous interposer.
Un exemple entre autres:
Une camarade avait ôté ses chaussures, elle les avait posé sur le couvercle des tinettes, afin de les avoir sous la main, car les bagages étaient pèle-mêle, une camarade froidement, les mit dedans elle n'a jamais pu expliquer la raison de son geste. Il nous fallut aller à la pêche et les sortir, dans quel état ! Impossible de les nettoyer ; j'eus l'idée de les accrocher dehors, la pluie les lava à peu près.
Si je relate ce fait, c'est pour faire comprendre à quel point certaines d'entre nous ne contrôlaient plus leurs gestes et nous n'étions qu'au quatrième jour de voyage
Le soir à la nuit, nous arrivâmes à MAGDEBOURG.
On nous mit sur une voie de garage ; notre train était admirablement bien placé, d'un côté un train de munitions, de l'autre des wagons-citernes d'essence. Nous, nous étions toutes allongées et la plupart de nous dormaient, j'entendais leurs respirations oppressées, quelques-unes gémissaient.
Nous étions là depuis plusieurs heures, lorsque brusquement les sirènes mugirent dans le lointain, alerte, puis grosse alerte ! Madeleine contre moi, me serra le bras, nous entendîmes le ronronnement des avions, elle me murmura à l'oreille :
- Nous sommes dans de beaux draps, s'ils bombardent la gare, nous n'en sortirons pas vivantes !
Nos coeurs battaient sourdement, c'était réellement angoissant " Pourvu que la D.C.A. ne tire pas ", pensions-nous. Les avions passèrent, passèrent sans interruption, nos pensées les suivaient. J'avoue avoir murmuré un dernier adieu à ceux que j'aimais. Nos camarades continuaient de dormir, Madeleine me dit tout bas: - Les veinardes, elles n'entendent rien
Les heures qui suivaient nous parurent une éternité, enfin la fin d'alerte sonna, les bruits reprirent dans la gare.
Vers le matin, le train repartit.
Nous traversions des villes de plus en plus nombreuses ; la pluie avait cessé, mais un ciel gris, lourd de nuages. Le train ralentissait dans chaque gare, des trains de banlieue, beaucoup de civils, ceux-ci avaient des figures sombres, graves et ceci nous frappa.
Nous suivions depuis un certain temps un autostrade que quelques voitures sillonnaient, sur le côté des sapins, du sable. Bientôt des faubourgs apparurent, des usines, des ruines, que de ruines déjà et les grands bombardements n'avaient pas commencé
C'était BERLIN !
Nous contournâmes doucement la ville, nous étions toutes aux ouvertures, jouissant du spectacle et poussant des " Hourra ! " chaque fois que les résultats de la R.A.F. se présentaient à nos yeux. Comme nous étions joyeuses, la haine grondait en nous, une haine féroce, nous ne sentions plus notre soif, notre fatigue, nous étions payées largement, plus rien ne comptait pour nous que ce spectacle réconfortant.
Après un arrêt assez long dans une gare de banlieue, nous prîmes la direction du Nord, le train marchait doucement comme s'il hésitait à chaque petite station. C'était la plaine de sable à perte de vue, des marais, des sapins où se mêlaient quelques bouleaux aux troncs argentés. Paysage triste sous un ciel gris. De temps à autre d'immenses camps de prisonniers échelonnés dans la plaine, aucun signe de vie, des miradors et quelques sentinelles, c'est tout. Le soir tombait, nous ne pensions plus à notre soif, nous vivions dans l'attente, les nerfs tendus. Le ciel petit à petit se dégagea et le soleil disparut dans un couchant de flammes, après avoir illuminé une dernière fois la désespérance de la plaine. Enfin la nuit vint, le train marchait de plus en plus doucement, puis stoppa.
Nous étions arrivées
Nous pûmes distinguer une plaque sur laquelle se lisait : " Furstenberg ".
Du sol, montait une bonne odeur de terre humide, la brise jouant dans les arbres, nous apportait une odeur de sapins, il faisait frais. Notre station se prolongea, les camarades s'étaient endormies assises sur leurs bagages. Madeleine était près de moi avec Tonio, nous scrutions du regard la nuit, espérant découvrir dans l'ombre des arbres, un peu de vie, rien que le chant du vent et le chuchotement des camarades venant d'autres wagons.
Enfin, des petites lumières clignotaient, un bruit de troupe en marche, cliquetis d'armes, voix rauques. On venait nous chercher. Nous réveillâmes les camarades, les portes bientôt s'ouvrirent, l'air s'engouffra à l'intérieur du wagon et nous fit frissonner. Des ordres hurlés :
- Schnell ! Schnell !
Nous étions obligées de sauter sur le sol, quelques-unes tombèrent, impossible de leur venir en aide, car sitôt sur le quai, nous étions entourées, frappées, bousculées, des femmes criaient, s'appelaient, réclamaient leurs bagages, c'était un brouhaha indescriptible et tout cela dans l'obscurité A nos appels de ralliement, nos amies se joignirent à nous, malgré les " Schnell ! " et "Loos ! " gueulés par nos S.S. Les coups de crosse pleuvaient, des femmes s'évanouirent, nos gardiens s'affairaient autour de nous, tenant des lanternes sourdes, nous comptant après nous avoir fait mettre tant bien que mal, par cinq.
Des chiens les accompagnaient et nous sentions leur souffle chaud à hauteur de nos jambes.
Les voix de Popo et de NADEGE, dominaient le tumulte.
Enfin, le convoi s'ébranla, nos pieds s'enfonçaient dans du sable et la marche était pénible, nous étions harassées de fatigue, de plus le grand air nous étourdissait, Tonio me dit tout bas :
- On les met ?
- Tu es folle et les chiens ? répondis-je.
- C'est vrai, je ne pensais plus à ces sales cabots dit-elle.
Après une marche assez longue, des pavés sonnèrent sous nos pas, nous distinguions dans la nuit étoilée de coquettes villas, des jardins, l'odeur des fleurs parvenait jusqu'à nous. Nous tournâmes à gauche et le portail de RAVENSBRÜCK brillamment illuminé apparut à nos yeux
Il était environ minuit et nous étions le 18 Mai 1944.
.c.
RAVENSBRÜCK**
Un grand portail de bois, genre rustique, violemment éclairé par des projecteurs, un bâtiment sur le côté gauche avec des marches, sur ces marches une quarantaine de S.S. hommes et femmes, la Commandante, calot sur l'oreille, chien dogue en laisse. Cela sentait l'effet organisé à notre intention, pour nous impressionner. J'ignore ce que ressentirent mes camarades, moi en toute sincérité, cela m'amusa, je trouvais cela grotesque.
Nous pénétrâmes sous le porche nous aperçûmes, car le camp intérieur était éclairé par des lampadaires électriques, de grandes bâtisses s'allongeant sur une sorte d'avenue. Nous n'eûmes pas le temps de voir grand chose, car nous faisant tourner sur la droite, nous pénétrâmes dans un bâtiment, par une entrée faiblement éclairée. Nos camarades s'engouffraient, poussées par des S.S. à l'intérieur d'une pièce obscure. Je fus saisie à la gorge par une atmosphère lourde, humide, n'y voyant rien, nous trébuchions les unes dans les autres, sur des valises, des sacs, le flot des camarades continuait d'entrer. Nous étions toutes debout, tassées, impossible de faire un mouvement.
La porte se referma.
Nos yeux s'habituant à l'obscurité, nous arrivâmes à distinguer vaguement des tiges pendant du plafond au-dessus de nos têtes et nous n'arrivions pas à saisir leur utilité. En tout cas, il était visible que l'exiguïté de la pièce n'était pas faite pour contenir 1 000 femmes et la chaleur devint suffocante, des femmes criaient, réclamant à boire, quelques-unes s'évanouirent, les autres se mirent à taper contre la porte afin de demander du secours, le bruit devint infernal, tout à coup, une femme cria d'une voix perçante :
- Nous sommes dans une chambre à gaz, ils vont nous asphyxier !
Imaginez la panique que ce cri déchaîna ? Des femmes se battaient, poussaient, hurlaient, sanglotaient, les coups redoublèrent dans la porte, c'était atroce. Brusquement nous fûmes inondées de lumière, nous nous aperçûmes à ce moment que nous étions dans les douches ; la porte s'ouvrit au même instant, la Commandante parut, suivie de femmes S.S. Une femme habillée en costume rayé gris et bleu, un triangle rouge et un numéro sur la poitrine, brassard jaune au bras, les accompagnait. C'était une prisonnière, elle s'adressa à nous en français :
- Mesdames, la Commandante vous fait dire que si elle entend un seul bruit, des sanctions seront prises, ici ne l'oubliez pas le règlement est sévère. Vous êtes priées de ne pas bouger et d'attendre les ordres. Défense absolue de toucher aux robinets, l'eau est contaminée. Je vous prie de vous abstenir de toutes protestations, c'est dans votre intérêt !
La Commandante avait écouté sans mot dire, elle s'avança vers nous, rompit le flot des femmes, nous dévisageant d'un oeil froid, cruel, son chien la suivait, et nous nous écartions à son approche. C'était une femme d'une quarantaine d'années, aux cheveux blonds grisonnants, coiffure " Aiglon " son calot posé sur le côté, bottée, cravache à la main. Elle ressortit au bout d'un instant et tout retomba dans l'obscurité, un silence angoissant régnait, il semblait que personne n'osait plus espérer. Au bout d'un moment, les conversations reprirent à voix basse nous étions toutes arrivées à nous asseoir sur nos paquets. Tonio me dit :
- Je n'en puis plus, je dors !
- Tu as raison, répondis-je, j'en fais autant !
Je m'endormis presque aussitôt, lourdement, affalée sur des valises, terrassée par 5 jours d'insomnie. Lorsque je repris conscience, la lumière était allumée, Madeleine me dit :
- Comment as-tu pu dormir malgré cette angoisse ? C'est insensé, je ne le comprends pas !Je vis qu'elle pleurait.
- Mais voyons qu'as-tu ? Reprends toi, je t'en prie ! lui dis-je.
- Impossible ! Cette nuit m'a bouleversé ! me disait-elle et ses larmes coulaient lourdes de détresse, elle resta ainsi 8 jours sans pouvoir se ressaisir
Enfin après un laps de temps assez long, la porte s'ouvrit et on nous pria de sortir.
C'était l'aube, un ciel gris et une petite pluie fine tombait.
On nous fit mettre en rang par dix et nous restâmes là, debout. Tout à coup, nous vîmes déboucher de l'avenue, une troupe de femmes marchant au pas cadencé, pelle ou pioche sur l'épaule. La vision était dantesque, car elles étaient toutes hâves, des yeux immenses dans des visages ravagés, un foulard sur la tête cachait mal des têtes presque toutes tondues. Nous les regardions venir vers nous, stupéfiées, le souffle court. Quoi ? C'était des femmes comme nous ? Ce troupeau aux robes rayées, la plupart pieds nus J'eus à ce moment la révélation du bagne, de l'horreur, une désespérance me saisit pendant quelques minutes, je tournais les yeux vers mes camarades, toutes avaient les yeux embués de larmes ; non ce n'est pas possible, jamais nous ne deviendrions ainsi, jamais, d'ailleurs la délivrance est proche et je secouais d'un coup d'épaule l'angoisse agrippée après moi, mais je la sentais sourdre en mon coeur. La colonne défilait devant nous, visages de détresse, nous regardant sans une lueur de vie dans les yeux ; en fin de convoi aux signes de têtes nous criâmes :
- Françaises !
Deux, trois voix s'élevèrent dans les rangs :
- Mangez toutes vos provisions, ils prennent tout !
Des S.S. bondirent dans la direction des voix et des coups s'abattirent sur des nuques, malgré tout, elles continuèrent à crier :
- Mangez tout, mangez tout
Nous vîmes arriver des groupes de 4 femmes, sortant d'allées transversales, donnant sur le côté droit de l'avenue elles se dirigeaient toutes vers une large bâtisse en briques roses qui faisait suite aux bâtiments des douches. Elles en ressortaient avec de lourds bidons de 60 à 80 litres, nous les voyions ployer sous la charge.
C'était la corvée des cuisines.
Des S.S. nous gardaient, ainsi que des prisonnières Polonaises ayant au bras un brassard vert. Le jour se leva, la pluie tombait toujours et nous transperçait petit à petit, nous étions toutes lasses infiniment, nous nous étions assises sur les valises, nous protégeant sous nos couvertures, nous ressemblions ainsi à un campement de Bédouins. Il était à peu près 4 h 1/2 lorsqu'une sirène sonna ; de tous côtés des femmes en rang de 5 arrivaient et vinrent se placer sur la large avenue. Nous assistâmes un premier appel du camp, celui-ci dura au moins 2 h. Puis elles repartirent, les unes vers les blocs, les autres vers la sortie, c'était les travailleuses qui se rendaient dans différentes usines entourant le camp (nous sûmes cela plus tard).
Vers 7 h des prisonnières nous apportèrent des bidons et des écuelles, la distribution d'un jus clair, dénommé " café " nous fut faite. Cela nous parut bon tant la soif nous dévorait depuis 6 jours c'était le premier liquide que nous absorbions et nous le bûmes goulûment.
L'attente continua.
Nous sentions la faim nous gagner et tranquillement, sous l'oeil des S.S. les provisions sortirent des sacs. Ce fut une véritable curée, car nous avions encore aux oreilles le cri des camarades: " Mangez vos provisions ! ". Boîtes de conserves, fromage, lait condensé, chocolat, gâteaux, sucre, confiture, tout y passa, dans un mélange hétéroclite, sardines après confiture, que nous importait, nous bâfrions Malgré notre ardeur, bien des choses restaient, car beaucoup de camarades avaient cru bien faire en entassant des réserves.
La pluie tombait toujours nous grelottions, Madeleine et moi malgré sa couverture de fourrure que nous avions sur le dos. Celle-ci remarqua les yeux admiratifs des S.S. :
- Les garces, dit-elle, si elles croient se l'approprier tu vas voir ce que j'en fais Aide-moi !
Toutes deux nous nous mîmes à déchirer,dépioter les peaux, c'était du ventre de petits gris, puis elle l'étala sur le sol plein de boue et la piétina consciencieusement. J'aurai voulu que vous voyez l'aspect de la couverture ! Je ne pouvais m'empêcher de rire aux larmes de ce vandalisme voulu.
La journée s'écoula.
J'avais sorti ma pipe et la têtais mélancoliquement, une S.S. passa, s'arrêta interdite et me fit signe d'approcher. Je me gardais bien d'obéir, je lui montrais ma pipe, elle fit un signe de tête et je la lui lançais, elle l'attrapa au vol, la mit dans sa poche et rentra dans les bureaux. Toutes mes camarades se mirent à rire, moi la première d'ailleurs.
Vers 6 h du soir, on nous fit une nouvelle distribution, c'était un genre de potage " Maggy " innommable, nous ne lui fîmes guère honneur et les provisions ressortirent. Depuis quelques heures, des camarades, par ordre alphabétique, rentraient par 10 dans le bâtiment des douches. Lorsqu'elles furent une quarantaine, nous les vîmes ressortir 3/4 d'heure après, en bagnardes, une robe rayée, des sortes de sabots aux pieds, jambes nues quelques-unes étaient tondues. Elles nous regardaient en riant et suivirent une S.S. en direction des baraquements. C'est ainsi que nous vîmes Madeleine et moi, sortir notre " moineau " dans son nouvel accoutrement elle nous adressa un signe de la main, fit entendre son " piou-piou " symbolique et en riant, suivit les autres. Charmant petit moineau ! Nous avions été séparées d'elle pendant le voyage et sa présence nous avait bien manqué.
Au train où cela allait, nous en doutions pas Madeleine et moi, que nous étions là pour un certain temps, nous prîmes nos quartiers d'hiver et nous somnolions assises sur sa valise, bien serrées l'une contre l'autre, car nous étions transies. L'appel du soir eut lieu aussi long que celui du matin, et la pluie tombait toujours
La nuit vint, les heures s'égrenaient lentes, lentes !
Vers 2 h du matin, la pluie devint torrentielle et les S.S. nous firent rentrer dans les douches, nous étions encore au moins 200. Madeleine n'en pouvait plus, elle se laissa tomber lourdement sur une valise, lorsqu'un cri de colère s'éleva :
- Ma valise !
- Quoi, votre valise ? dit Madeleine.
- Vous me l'esquintez !
- Imbécile ! répondit celle-ci.Vous pensez encore à cela ? Mais tant mieux si je l'esquinte, les S.S. n'en auront que les débris !
Mais la camarade ne l'entendait pas de cette oreille et il fallut s'interposer, car elle s'amenait menaçante. Curieuse chose que le sens de la propriété dans un lieu comme celui-ci où même notre peau n'était plus qu'un numéro à la disposition du sadisme des S.S.
Nous regardions les camarades entrer 10 par 10 par une porte, vêtues plus ou moins élégamment suivant leur condition et ressortant un quart d'heure après, par une autre porte, entièrement nues. Le contraste était frappant, nous ne pouvions nous empêcher de rire de certaines têtes entièrement rasées, lorsque les filles étaient jeunes, passe encore, mais nous vîmes venir de pauvres vieilles honteuses, ne sachant comment cacher la misère de leur nudité. C'était lamentable ! Quelques-unes étaient tondues et nous nous demandions pourquoi, exemple la Générale Audibert qui avait 73 ans !
En ressortant, elles nous prévinrent que la fouille était complète (j'avais camouflé la lettre de mon Jacques dans un papier cellophane, là où vous pensez !). Je me décidai la mort dans l'âme à la détruire, ce fut pour moi, un gros chagrin, car je tenais tellement à cette petite lettre, c'était tout ce qui me restait de lui
Une de nos camarades, peu de temps après, nous prévint que nous pouvions nous arranger avec une Polonaise pour camoufler les choses auxquelles nous tenions le plus, contre de la nourriture. Trop tard, pour moi Je lui remis à tout hasard, mon tricot, un petit porte-monnaie dans lequel j'avais mis mon mouchoir brodé en cellule. Celui-ci nous avait servi de drapeau pendant tout le voyage, nous l'agitions par la fenêtre au passage des gares.
Lorsqu'elles étaient au nombre de 40, elles s'installaient sous les douches et les S.S. les arrosaient d'eau bouillante ou glacée, suivant leur fantaisie puis vous receviez un paquet de vêtements ficelé : 1 chemise, 1 culotte, 1 robe, 1 foulard, des claquettes.
Qu'importe la taille.
Aussi des femmes petites avaient-elles des robes qui leur tombaient jusqu'aux chevilles, d'autres arrivant à peine à demi-cuisse, aussi l'échange entre camarades se faisait rapidement, car c'était formellement interdit.
Ensuite, elles partaient sous la pluie, vers leur baraquement.
Il était environ 3 h 1/2 du matin, lorsque notre tour arriva.
Nous pénétrions dans une salle très éclairée, une grande table au milieu derrière laquelle deux S.S. étaient assises, à l'extrémité, debout, une prisonnière Polonaise devant un grand panier. A d'autres petites tables des S.S. écrivaient. Nous reçûmes l'ordre de nous dévêtir entièrement, puis nous posions au fur et à mesure nos vêtements sur la table, ainsi que nos paquets. Lorsque j'avais ôté ma pelisse, une S.S. se leva, l'examina, l'essaya puis s'en alla avec, je fis un signe d'adieu à celle-ci J'étais nue devant une petite table, lorsque ma S.S. à la pipe leva la tête, parla aux autres, pointant son stylo vers moi me dit :
- PARIS ?
- Oui, PARIS ! répondis-je et toutes se mirent à rire aux larmes. L'histoire de la pipe en était la raison Après avoir décliné mon identité, la prisonnière avait jeté au rebut, le contenu de ma musette, cela ne m'étonna nullement, car sciemment je l'avais laissé à la pluie: le sucre, le beurre, le fromage, le linge tout n'était plus qu'un mélange poisseux, tout était irrémédiablement fichu Elle eut un geste de colère (j'en sus plus tard la raison, elle bénéficiait du vol de nos affaires) et me lança à la figure ma musette-tricot, une culotte et une paire de chaussettes, ainsi que 2 mouchoirs et mes articles de toilette.
Je me dirigeais ensuite vers une autre pièce, la fouille proprement dite commençait. Examen minutieux de nos cheveux, je coupais à la tonte, ceux-ci étaient trop courts puis je m'allongeais sur une sorte de lit et l'examen vaginal et rectal suivit ceci fait simplement au doigt dans des conditions d'hygiène tout à fait relatives
Nous pénétrâmes à nouveau dans les douches, reçûmes celle-ci sur le dos, mélange écossais, qui nous brûlait et nous glaçait tour à tour. Ah ! les garces !
Puis la distribution des vêtements commença.
J'eus la veine de tomber sur un paquet présentable, la robe m'allait, je me déclarais satisfaite. Par contre, Madeleine étant très grande, fut affublée d'une robe ridicule, elle put heureusement faire l'échange avec une autre. Nous partîmes à notre tour, tenant dans un petit paquet, toute notre fortune.
La pluie faisait rage et nous arrivâmes traînant les pieds dans la boue, jusqu'au baraquement n° 15.
C'était notre nouvelle demeure.
La S.S. nous remit entre les mains d'une grande jeune fille Polonaise, au visage très doux, elle nous souhaita la bienvenue gracieusement en excellent français. Nous fit pénétrer dans un réfectoire après nous avoir fait ôter nos claquettes, et nous parla en ces termes :
- Vous avez la veine d'être dans un excellent bloc, la Blokova est une femme charmante, Polonaise comme moi, je vous demande instamment d'être dociles, de lui obéir. Vous allez rester ici en quarantaine, habituez-vous doucement à votre nouvelle vie. Ce sera votre meilleur temps, car c'est un camp terrible, je ne vous le cache pas. Donc, soyez très raisonnables, très sages, passez la plus possible inaperçues, c'est la meilleure tactique ici. Vous allez aller vous reposer aujourd'hui il n'y aura pas d'appel pour vous, donc ne vous occupez pas de la sirène, dormez tranquilles, vous en avez toutes besoin. Ne faites pas de bruit, car vos camarades dorment déjà. Je vais vous indiquer vos lits, vous y couchez à deux !
Elle nous fit un beau sourire et nous introduisit dans le dortoir.
Je m'allongeai immédiatement avec Madeleine et nous nous endormîmes dans les bras, l'une de l'autre, nous étions au bout de nos forces
Nous fûmes tirées de notre torpeur vers 9 h.
Le soleil brillait, nous nous sentions reposées et c'est presque joyeusement que je sautais du lit, je jetais un coup d'oeil autour de moi, c'était une grande pièce avec des fenêtres se touchant les unes les autres.
Sur les deux côtés du baraquement, une rue de 20 mètres nous séparait de baraquements semblables, peints de cette ignoble couleur verte, chère à nos nouveaux maîtres. Des lits de 3 étages bout à bout, séparés par 4 ruelles étroites, sur les lits des sacs de couchage à petits carreaux bleus et blancs, une paillasse de fibres de bois, un oreiller de même. Nous tenions 500, là où il n'y avait tout au plus de la place pour 200.
Nous allâmes dans le réfectoire, c'était une pièce beaucoup plus petite, des armoires de bois blanc de chaque côté, 4 fenêtres l'éclairaient, 8 tables avec 8 escabeaux pour chacune, une table centrale réservée aux femmes de service et à ANKA la jeune Polonaise qui nous avait accueilli si gentiment. Elle était Stubowa ainsi que Lina, autre Polonaise de 18 ans, grosse fille rieuse et joufflue qui ne parlait pas un mot de français. Elles étaient toutes deux de VARSOVIE, arrêtées en 40 par les Allemands et déportées depuis 4 ans à RAVENSBRÜCK !
ANKA, 23 ans, Licenciée en Sciences, était d'une riche famille, d'une éducation parfaite, fiancée à un Officier polonais, prisonnier de guerre dans un camp près de TREVES. Lorsque nous fûmes toutes assemblées, elle nous expliqua le règlement :
Levé : 3 h 1/2, corvée de lits immédiate, à 4 h appel devant le bloc, au retour distribution de café et d'une tartine de pain, puis toilette, nous devions séjourner toute la journée au réfectoire, le dortoir étant fermé jusqu'après l'appel du soir. Extinction des lumières à 9 h. Tout bruit interdit après cette heure sous peine de sanctions sévères. A midi, soupe verte (appelée ainsi, car c'était en général des queues de radis, betteraves, ou herbes inconnues qui la composaient, ignoble), à 5 h soupe (mangeable, c'était une sorte de bouillie vaguement sucrée) plus une tranche de pain avec un bâton de 75 gr. de margarine, le Jeudi une rondelle de saucisson, le Samedi, margarine, saucisson, marmelade ou miel ou fromage.
Nous devions, sitôt que " Achtung ! " retentissait, nous mettre immédiatement au garde-à-vous, dans un silence complet. Elle demanda 10 camarades pour servir de femmes de service, dortoir, lavabo, cabinets, bureau de la Blokowa, nettoyage des bidons. Celles-ci touchaient une 1/2 soupe en plus et 3/4 pommes de terre, de plus elles pouvaient circuler librement dans tout le bloc et mangeaient à table.
Nous devions à tour de rôle aller aux cuisines pour chercher café et soupe. Aucun chant n'était permis.
Nous nous tassâmes comme nous pûmes dans cette petite pièce, nous en étions réduites à nous asseoir par terre, encastrées les unes dans les autres, laissant entre nous des allées pour la circulation. Les escabeaux étaient réservés pour les plus âgées, ainsi que le dessus des tables. Nous mangions debout, pouvant à peine porter sa cuillère à la bouche
Cette vie dura 23 jours, c'est-à-dire, jusqu'au 10 Juin, jour où nous pûmes circuler dans le camp aux heures permises. Des chefs de table furent nommées et notre vie s'organisa.
Le bloc était divisé en deux parties, côté A (où j'étais) côté B où presque toutes les communistes étaient. Cabinets, lavabo, ainsi que le bureau de la Blokowa donnaient sur un couloir reliant les deux côtés. La Blokowa était une Polonaise d'une cinquantaine d'années, douce mais sévère, très bien élevée, j'ai gardé d'elle, un excellent souvenir. Des camarades organisèrent des causeries, des conférences, des récits de voyages, des poèmes furent récités. Il fallait tuer le temps, éviter les cris, les disputes motivées souvent par cet entassement pénible. Impossibilité complète de nous réunir entre amies et la promiscuité de femmes peu recommandables, au parler grossier et vulgaire était un véritable supplice. Des prostituées avaient la rage de nous entretenir de leurs moeurs, si nous fûmes mariées nous nous en moquions, il n'en était pas de même pour de nombreuses jeunes filles arrêtées avec leur maman.
Henriette fut désignée par ANKA pour maintenir l'ordre, ce fut une tâche bien rude pour elle, elle se fit d'ailleurs de nombreuses ennemies. Pauvre Henriette ! je la vois encore nous disant : "Mesdames, je vous en prie, baissez la voix, soyez sages, voyons ! ". Le ton baissait pendant quelques minutes, puis le brouhaha reprenait de plus belle, nous étions immensément lasses de ce vacarme continuel. Cela devenait parfois intolérable et nos têtes n'en pouvaient plus. Ah ! comme nous aspirions au soir, où là, dans le silence de la nuit, nous pouvions Madeleine et moi, chuchoter doucement nos espoirs et parler de nos rêves
Le lendemain nous fîmes connaissance avec le premier appel.
Le jour se levait à peine et nous frissonnions dans nos robes de bois. Nous étions debout sur 10 rangs de 100 au garde-à-vous et cela durait de 1 h 1/2 à 2 h environ. Une fois même à la suite d'une évasion nous restâmes 5 h ainsi. Lorsque le " Achtung ! " retentissait, nous nous immobilisions toutes, tête droite, yeux fixés devant nous. 4 ou 5 S.S. nous comptaient, nous examinaient, puis signaient le cahier du bloc que leur présentait la Blokowa,. Sitôt le signal de la sirène nous nous ruions toutes vers l'entrée du bloc. Pendant notre attente, nous regardions le jour se lever, et suivions des yeux la course des nuages dans le ciel. Je dois dire qu'à RAVENSBRÜCK celui-ci était d'une grande luminosité, était-ce la réverbération des marais, du sable dans la plaine ou le peu d'éloignement de la BALTIQUE ? Je l'ignore, mais les jours et les nuits étaient merveilleux de pureté, il semblait que rien n'altérait l'air outre la terre et le ciel. Seul, parfois un brouillard venant de cheminées du camp, recouvrait celui-ci, nous avions remarqué l'odeur étrange qui s'en dégageait, un soir même une camarade nous fit la réflexion suivante, en regardant une lueur rouge s'élevant de celle-ci :
- Qu'est-ce qu'ils font comme cuisine !
En effet, curieuse cuisine que celle des corps de nos camarades qui s'envolaient ainsi en fumée et que nous prenions pour du brouillard mais nous étions nouvelles et nous ne sûmes que plus tard ce macabre détail.
Au bout de quelques jours, la camarade préposée au lavabo vint me trouver :
-Veux-tu me remplacer provisoirement, car je me sens fatiguée ? Volontiers, tu reprendras ta place quand tu voudras !
Et c'est ainsi que je devins femme de service, je devais y rester jusqu'au départ. Ce travail consistait, avec une camarade du côté B à nettoyer trois fois par jour les lavabos et le carrelage. Nous nous mettions pieds nus, et à grands seaux d'eau nous lavions par terre, sitôt les lavabos débouchés. Ah ! ces lavabos qui ne fonctionnaient plus et que les camarades s'entêtaient à utiliser ! Armée d'un fil de fer, il fallait extraire du conduit les papiers, crachats, cheveux qui obstruaient. Madeleine qui n'ignorait pas mon dégoût pour ces derniers, se tordait de rire. Chaque jour, je râlais ferme, disant :
- C'est fini, je ne marche plus, ces femmes sont ignobles !
Et pourtant je continuais, non pour le supplément de soupe, que je donnais le plus souvent à Tonio, Lisette et autres, mais pour la liberté relative dont je bénéficiais. De plus, le soir, nous pouvions tranquillement faire notre toilette et pour qui connaît les camps, cela n'avait pas de prix !
Le " Wachrum " comprenait 12 lavabos de chaque côté, au milieu, une bassine allongée qui servait au nettoyage du linge, de la vaisselle et des bidons. La Blokowa avait organisé la toilette en deux temps, un matin côté A, l'après-midi côté B et vice-versa. Devant la malpropreté de certaines femmes, malpropreté d'autant plus inadmissible que nous couchions à 2 et même 3 par sac de couchage, une camarade fut désignée pour surveiller la toilette des jeunes, cela nous valut des scènes courtelinesques, car Marthe, une Infirmière-Masseuse fut préposée pour notre côté A. C'était une grande femme de 40 ans à la tête chevaline ornée de moustache et de barbe impressionnantes, une voix de tambour-major, grossière comme pas une, mais possédant sous sa rude écorce, un coeur d'or. Elle vint avec nous à HANOVRE et mourut du typhus à l'évacuation au camp de BERGEN. Pauvre Marthe ! C'était une chic fille, je l'entends encore me dire, car elle était de CHARENTON :
- Tu viendras me voir ma vieille Simonne, je te ferai un de ces biftecks aux pommes
Chaque jour, une jeune Doctoresse, Yvonne de la ROCHEFOUCAULT venait nous voir et examinait les malades, elle disposait de très peu de médicaments, mais elle faisait l'impossible pour nous éviter d'aller au Revier, elle me soignait mon oreille et me disait :
- Tâche de tenir jusqu'au retour, ne te laisse pas opérer ici !
J'en compris la raison, lorsque je pus circuler. Le spectacle du Revier où les malades étaient entassées à 3 et 4 par lit, diphtériques, galeuses, scarlatines, diarrhéiques, toutes ensemble mélangées dans les mêmes lits, les mortes voisinant pendant plusieurs heures avant d'être enlevées
Yvonne était devenue une amie pour moi, nous nous tutoyions et je la vois encore rire aux éclats devant ma tenue plus que légère, tenue que j'avais adopté dans mes nouvelles fonctions, ma chemise relevée entre les jambes et serrée à la taille par une ceinture, costume de bain très 1900 Elle m'appelait : Cupidon ! Il est vrai que je répondais à de nombreux surnoms ; Lionceau, l'Aiglon, le dernier en date donné par Madeleine : Hector. Chaque soir, c'était une scène désopilante :
- Hector viens te coucher ! clamait Madeleine et Hector, tel un singe de la jungle descendait des lits en voltige. Ah ! ces fous-rires qui nous faisaient tant de bien. Je dois avouer que je n'étais jamais pressé de me coucher, car les puces m'attendaient, nous en étions envahies, mon corps au matin n'était plus qu'une cloque. Madeleine trouvait encore moyen de " rouspéter " que je remuais sans cesse. Un soir, elle me dit :
- Couche où tu voudras, moi je ne te veux plus !
- Bien ! dis-je et comme Marthe était ma voisine, je m'installais près d'elle. Ce fut encore ce soir-là, une scène cocasse, car aussitôt Marthe déclara avec sa grosse voix :
- Enfin ! Hector dans mes bras, depuis le temps que je voulais coucher avec toi !
Les rires fusèrent de tous les côtés et la Blokowa riant elle-même, n'osait plus nous gronder.
Le lendemain soir, Madeleine m'empoigna et me dit :
- Hector ! Viens coucher ici, j'ai pas dormi de la nuit à cause des puces
Et c'est ainsi que je retournais à mes premiers amours.
Une nuit, nous entendîmes le dialogue suivant :
- Yvonne, tu dors ?
- Oui !
- Tu sais parler allemand ?
- Non !
- Dommage !
- Pourquoi ?
- C'était pour dire au chat de s'en aller !
Que de petites scènes du même genre, à raconter mais ce serait trop long.
Quelques vieilles femmes m'avaient prise en affection :
- Venez vers nous, me disaient-elles, votre sourire nous fait du bien !
Et je bavardais, les interrogeant sur la raison de leur arrestation.
Une d'entre elles, était une femme de 74 ans magnifique de moral et de courage. Elle habitait un village de la CORREZE, nourrissant, soignant des maquisards. Les Boches arrivèrent inopinément, elle eut le temps de cacher tout son monde, se laissa frapper sauvagement sans rien avouer. Elle devait mourir quelques mois plus tard. Et combien d'autres de ces vieilles paysannes qui se dévouèrent ainsi dans la clandestinité, héroïnes obscures, qui faisaient leur devoir simplement, sans éclat, par haine de l'oppresseur. Beaucoup, l'avaient déjà subi en 1914 dans les départements du Nord et de l'Est. Presque toutes ces femmes finirent au crématorium
C'est Yvonne qui nous annonça le débarquement du 6 Juin.
Ah ! quelle minute émouvante où toutes nous laissâmes échapper un cri de joie. Cri qu'ANKA nous supplia de réfréner, nous pleurions, nous riions, nous nous embrassions, nous n'arrivions pas à retrouver notre calme. Je vois encore Madeleine m'étreignant, pleurant, riant, me secouant :
- Simonne, enfin, enfin les voilà !
Sur le conseil de NADEGE, nous observâmes une minute de silence pour honorer les premiers soldats tombés pour la délivrance de notre patrie. Cette minute de recueillement fait partie des souvenirs impérissables, que rien ne pourra jamais me faire oublier.
Nous étions là, depuis quelques jours, lorsque la Blokowa nous fit la distribution de nos numéros. Il fallut les coudre immédiatement sur nos robes, Madeleine avait le 38990, moi 38991. Un triangle rouge, la pointe en bas, surmontait celui-ci. Nous n'avions plus de nom seul ce numéro représentait notre identité.
Un matin un " Achtung ! " nous figea toutes. Deux S.S. entrèrent, l'une d'elles nous dit dans un mauvais français :
- Celles qui veulent travailler dans les bordels, doivent s'inscrire !
Nous nous regardâmes toutes, personne n'avait compris. Devant nos figures étonnées, elle recommença en ponctuant sur les mots :
- J'ai dit, celles qui désirent travailler dans les " bordels " doivent s'inscrire !
Cette fois, c'était net, nous étions toutes suffoquées. Quoi ? Etait-ce possible ? Eh ! oui, 20 d'entre nous, donnèrent leur numéro 20 sur 1000 c'était peu, mais nous ressentîmes une humiliation que des Françaises fissent ce geste
Huit jours après notre arrivée, la BloKowa nous rassembla et nous partagea en tranches de 200, elle nous fit conduire par ANKA au Revier. C'était la première fois que nous sortions du bloc en plein jour, nous débouchâmes de notre rue, sur une large avenue plantée d'arbres, au centre une pelouse bordée de fleurs, roses, iris, pivoines, tulipes etc, le tout parfaitement entretenu, puis elle nous fit prendre une rue parallèle à la nôtre et nous arrivâmes sur l'avenue où s'effectuaient les appels. Au lieu de tourner à gauche, vers les cuisines, douches, sortie du camp, nous traversâmes tout droit, nous dirigeant vers un bâtiment en fer à cheval, fermé par un grand portail. Celui-ci franchi, nous étions dans une cour intérieure, AUKA nous confia à des S.S. et s'en alla. Nous ignorions la raison de notre présence dans ce lieu.
- Déshabillez-vous entièrement ! nous disent celles-ci.
Nous sommes restées 3 h à attendre nues, au milieu de cette cour, des infirmières, des S.S. hommes et femmes la parcouraient dans un va-et-vient continuel. C'est là que je vis pour la première fois, ce que RAVENSBRÜCK pouvait contenir d'horreur: Des femmes jeunes, se traînaient sur des moignons, d'autres étaient couvertes de plaies hideuses, aux bras, aux jambes, sur tout le corps, c'était horrible !
Quelques-unes étaient de véritables squelettes et nous nous demandions tout bas : " Est-ce possible que les mortes puissent marcher ? ".
On nous fit entrer 10 par 10 dans une large pièce, où se tenaient une vingtaine de Docteurs S.S. Une par une nous défilions sous leur regard, puis l'un d'eux nous mettant une petite palette de bois dans la bouche, nous examina les dents, une prisonnière Polonaise inscrivait rapidement celles à arracher, puis une autre énonçait tout haut, le nombre de couronnes d'or que nous pouvions avoir Compris ! Ces gens étaient précautionneux, rien n'était laissé à l'abandon, après nos bijoux, nos dents ! et si nos carcasses devaient brûler, notre mâchoire numérotée soigneusement, permettait une extraction finale. Et c'était pour cela, que nous étions restées 3 h nues ? Les barbares! Nous écumions de rage en rentrant au bloc.
Une autre fois, même comédie, pose pendant 3 h mais sous la pluie et nos vêtements étaient posés à même le sol. On nous fit pénétrer 5 par 5 dans une petite salle. Ce fut le bouquet ! 2 Médecins S.S. et 3 infirmières Polonaises. L'une assise devant une table sur laquelle se trouvaient des petites plaques de verre, elle inscrivait au fur et à mesure, nos numéros. L'une, après nous avoir fait allonger sur un lit, nous maintenait les jambes écartées, l'autre brutalement nous introduisait un spéculum, vierge ou pas, qu'importe et c'est ainsi que de nombreuses jeunes filles furent violentées sous l'oeil goguenard des Docteurs S.S. L'un des S.S. vous examinait rapidement et vous faisait un prélèvement. Madeleine passant avant moi, j'avais tourné la tête de l'autre côté, geste instinctif et bien naturel. Lorsque mon tour arriva, j'ignorais la position à prendre, une des Polonaises me dit brutalement :
- Salope ! Au lieu de regarder les hommes vous auriez mieux fait de faire attention !
Les hommes ? Quels hommes ? Les S.S. ? J'étais encore toute ébranlée de cette réflexion, lorsque je m'aperçus qu'en effet, au travers d'une vitre dépolie, des silhouettes d'hommes se dessinaient. Imbécile !
A la sortie, nous vîmes les dits " hommes " C'était des déportés comme nous, hâves, décharnés, ridicules dans leur costume rayé, oui ridicules, ils semblaient être en pyjama, avec leur crâne rasé, leur figure mangée de barbe, ils faisaient pitié et je pensais en moi-même à l'aspect que devaient avoir mon Jacques et son père, en pareille tenue Ceux-ci venaient du camp touchant le nôtre, à la visite médicale. Ils nous firent un pauvre sourire. Quelle détresse dans leur regard ! Des hommes ? Ce n'était plus que des compagnons de misère, nous nous sentions tellement unis par la souffrance et les espoirs communs.
Le midi et le soir, les détenues circulaient librement pendant une heure. Elles venaient rôder autour des blocs des nouvelles arrivantes. Les Tziganes étaient restées avec leurs vêtements, les S.S. leur avaient simplement peint une large croix dans le dos et sur le devant de leur robe, elles nous proposaient contre de la soupe, des oignons, de l'ail, de la margarine ; c'était un immense troupeau sale, d'allure étrange, inquiétante, elles ressemblaient à des loups affamés. Je les ai souvent vues se battre furieusement devant les poubelles, s'arrachant des débris de nourriture, pourris, moisis, c'était un spectacle atroce. La plupart avaient le triangle noir des prostituées, d'autres le vert des droits communs, criminelles ou voleuses.
Il y avait aussi des petits enfants de 3 à 7 ans, petits Juifs en général, ils avaient eu aussi le triangle rouge sur lequel venait se croiser le triangle jaune, indice de leur religion. Ils avaient assez bonne mine car tout le monde donnait à ces pauvres petits innocents, se privant sur le peu de nourriture. C'était bouleversant de les voir rire et s'amuser parmi cette misère.
Nous ne voyions que très rarement des Polonaises, elles ne frayaient pas avec nous, nous méprisant ouvertement, de plus elles recevaient énormément de colis, nous n'avions pour elles, aucun intérêt.
Les Françaises surtout venaient nous voir et c'est ainsi que je retrouvais Mlle MERCIER de DIJON, arrêtée en même temps qu'Albert GUYOT. Nos relations furent de courte durée, car m'ayant parlé de Françoise en des termes tels que je ne pouvais les admettre, je lui fis remarquer que les MICHEL étaient mes amis et que je ne permettrais à personne de les juger. Le lendemain, devant écrire à ses parents, elle vint me proposer d'indiquer ma présence au camp, ainsi que mon numéro, cela m'aurait permis de recevoir des colis, mais la conversation de la veille m'avait indigné et je lui dis très froidement, que c'était inutile, ne désirant pas la revoir.
Je retrouvai également une femme de DIJON, arrêtée dans l'affaire FRANÇOISE-SIMONNE HARANG;, elle tenait un café près du dépôt de PERRIGNY. Elle est rentrée en FRANCE, ainsi que Mlle MERCIER d'ailleurs. Lisette, qui faisait partie du même mouvement que moi, mais pour la région de PARIS et NORMANDIE, me présenta à une amie retrouvée sous l'uniforme de bagnarde. C'était une Parisienne d'une quarantaine d'années, très joviale, elle me parla du Dr Renet (fondateur de " Résistance ") de Bob et de nombreux camarades. Je lui appris l'arrestation du Docteur en Janvier 1944, arrestation qu'elle ignorait. Michelle retrouva elle aussi quelques camarades de son milieu royaliste, une d'entres elles, jeune Comtesse de 20 ans, était belle et charmante, mais très affaiblie, son mari arrêté en même temps qu'elle, avait été fusillé par les Allemands. Combien parmi celles-ci, jeunes femmes délicates, ne revirent pas la FRANCE
Nous étions là depuis une quinzaine, lorsqu'une camarade me dit :
- Tu marches pour venir te promener à midi ?
- D'accord !
Nous sautâmes par une des fenêtres du dortoir et c'est ainsi que je fis connaissance du camp. Celui-ci était fait sur un ancien marais asséché par les politiques Allemands, c'était en réalité un grand cimetière car les pertes furent énormes parmi celles-ci et le crématoire n'existait pas
Des dunes de sable nous entouraient sur deux côtés, au milieu des sapins, des blockhaus avec des mitrailleuses braquées sur le camp. Des murs de 3 mètres de haut terminés par des fils à haute tension, clôturaient sur l'avenue de l'appel plantée d'arbres. D'un côté le Revier (infirmerie) les blocs des malades, les magasins d'habillement, la prison. Au fond transversalement, des ateliers de confection, tissage, cordonnerie, de nombreuses détenues y travaillaient pendant 12 heures, par équipes de nuit et de jour. De l'autre côté les blocs des infirmières, personnels divers. Ensuite, l'avenue à la pelouse garnie de fleurs, puis nos blocs de prisonnières.
Une autre avenue semblant inachevée, c'était en effet plus récent, des blocs plus grands, plus espacés les unes des autres. Au centre de ceux-ci un large espace de sable blond (où plus tard fut dressée la tente, mais que je ne connus pas). C'était là que se trouvait le bloc des N.N. et des condamnées à mort, celui-ci était gardé et nul ne pouvait y pénétrer. Sauf à cet endroit, tout le sol du camp était recouvert de poussière de charbon, que le vent soulevait en tourbillons noirs.
RAVENSBRÜCK paraît-il, voulait dire : " Camp des Corbeaux ", ce nom lui allait bien, car ce sont les seuls oiseaux qui se posaient sur les toits des blocs. Ils étaient d'une couleur étrange, gris sale et leurs cris rauques déchiraient l'air pendant le grand silence de l'appel. C'est vainement que nous cherchions des yeux ces petits oiseaux qui charment nos paysages de FRANCE. Etait-ce l'odeur du crématorium qui les éloignait c'est possible.
Je fis connaissance, pendant cette fugue, avec les policières Polonaises et Allemandes. C'était en général, des droits communs, une entre autres, femme boulotte, moulée dans une veste coupe homme, coiffée de même, était réputée pour sa férocité, elle avait tué, paraît-il, son père et sa mère. Elles matraquaient à tour de bras, sans motif valable, avec une joie sadique, malheur aux détenues qui leur tombaient sous la main ! On les craignait plus que les S.S., celles-ci se contentaient de suivre des yeux, le " travail " de ces bêtes fauves. Ah ! que de haines soulevées vis-à-vis de ces femelles qui n'avaient rien d'humain, toutes à la solde de nos bourreaux.
Lorsque nous rentrâmes au bloc, ANKA s'était aperçue de notre disparition, elle nous gronda, car dit-elle, nous risquions gros, reconnaissables à cause de nos numéros. Elle nous fit promettre d'être raisonnables à l'avenir. Quelle gentille fille que cette ANKA.
Je me souviens qu'une fois, je venais des " cabinets " grand lieu de réunion, où j'étais allée fumer une cigarette en compagnie de camarades. Elle m'arrêta au passage :
- Simonne vous avez fumé ?
- Oui ! répondis-je en riant.
- Je vous en prie, me dit-elle plus bas, ne faites pas ça, vous risquez 25 coups de bâton et ici, c'est la mort. Croyez-moi, cela n'en vaut pas la peine !
Je jetais immédiatement devant elle, les quelques mégots qui me restaient, elle me remercia d'un sourire. C'est moi qui en réalité aurais dû la remercier de sa sollicitude.
Il y avait une chose qui nous amusait beaucoup, c'était de suivre des yeux par la fenêtre, la marche lente de femmes qui tenaient à bout de bras, chemise, culotte ou mouchoir, pour les faire sécher ; nous en comprîmes plus tard la raison, devant les vols de plus en plus fréquents de nos affaires. Il fallait tout garder sur soi, même sous nos oreillers pendant la nuit les choses disparaissaient. Nous en arrivions à suspecter tout le monde et cette atmosphère de suspicion était excessivement pénible.
Un matin, ANKA demanda en riant, deux " artistes " peintres, c'était pour tracer une croix sur les vêtements civils que nous pouvions avoir, chemises de nuit, vestes, tricots etc. Lorsque je remis mon tricot de laine marron, la camarade qui se chargeait de ce travail d'art me le rendit quelques instants après avec un sourire et je constatais à la grande joie de toutes qu'elle me l'avait décoré d'une grande croix de Lorraine Ce fut un gros succès dans tout le bloc, je devais le garder ainsi jusqu'à la libération.
La Blokowa nous avisa un jour, que nous pouvions chanter, sauf naturellement des chants patriotiques. A partir de cet instant, nos journées furent plus agréables, car nous avions des camarades qui possédaient des voix charmantes. L'une d'elles, Colette SERRE était une toute jeune femme, mariée à un Notaire de la DORDOGNE, je fis d'ailleurs sa connaissance à mon retour en FRANCE, car il est actuellement le bras droit du Docteur Renet au journal " Résistance ", c'est ainsi que j'appris le retour de Colette, car elle était de santé délicate et nous avions peu d'espoir de la voir tenir longtemps. Elle nous charma bien souvent, car elle possédait un répertoire de délicieuses chansons, pleines de fraîcheur. Elle était notre voisine de lit et sa camarade Simonne ROUGIER était une jeune femme blonde, douce, bien élevée, mariée à un Juge d'Instruction de PERPIGNAN, son mari était à BUCHENWALD et fut un camarade de mon mari. Elle eut beaucoup de chagrin d'être séparée de Colette, lorsqu'elle partit dans le premier convoi pour un Kommando de TCHECOSLOVAQUIE.
Au-dessus d'elles, couchaient trois jeunes filles. Deux soeurs Francine et Marie-Louise, petites ouvrières originaires de TARARE, seule Marie-Louise partit avec nous pour HANOVRE. Quel déchirement que ce départ pour ces deux gosses. Elles se retrouvèrent en FRANCE au retour. L'autre était une jeune Alsacienne, Yvonne BAUDRY, fille très intelligente, jolie, étudiante, arrêtée à CLERMONT-FERRAND, championne de javelot ayant représenté la FRANCE aux dernières Olympiades. Elle partit également avec nous, mais se montra d'un égoïsme féroce, elle mourut du typhus à BERGEN.
Berthe, notre Polonaise avait avec elle, une jeune fille de 20 ans, Annette WEIL, étudiante en médecine, originaire de PARIS, arrêtée à TOULOUSE, avec une de ses soeurs et son père, celui-ci mourut à AUSCHWITZ, elle fut une camarade adorable, ne se plaignant jamais, toujours souriante. Elle rentra en FRANCE, après s'être dévouée au chevet de ses camarades atteintes du typhus à BERGEN. Sa soeur envoyée dans un autre camp, rentra également. Il y avait également une femme d'une soixantaine d'années de ROUEN, Mme BLANCARD, elle tenait un magasin de photographie de luxe, c'était une femme charmante, très distinguée, quoique fort laide, elle avait été tondue et n'était pas peu fière de cette dernière humiliation.
- C'est parfait, disait-elle, j'aurai ainsi tout connu et Mon DIEU ! Je peux bien encore offrir ceci à la FRANCE !
Madeleine l'avait surnommé en riant : la " fille de joie de la Rue du Chat qui pêche " Elle nous racontait une foule d'histoires, elle était spirituelle au possible,. Comme Madeleine avait camouflé ses cartes de bridge, elle nous les tirait le plus sérieusement du monde et c'était chaque fois des scènes de fou-rire. J'ignore si elle est revenue
Il y avait également Odette LEJEUNE, Parisienne, masseuse diplômée, c'est elle qui m'a remis mon bras en état ; elle n'était pas belle, mais possédait une dentition magnifique et son sourire était un régal des yeux, de plus, camarade charmante, complaisante, dévouée. Elle vint nous rejoindre en Décembre à HANOVRE et rentra à PARIS.
Louise JOLIVET était une fille curieuse, type hindou très prononcé, de PARIS également, elle nous fit des conférences sur le TONKIN où elle avait séjourné. Rentra également en FRANCE.
Une femme d'une quarantaine d'années de CHALON-SUR-SAONE, Marie MORIN était atteinte d'épilepsie, de condition très simple, elle parlait très peu, mais possédait un jugement sain, très pur, de femme du peuple. Elle vint avec nous à HANOVRE, sa détention fut un long martyre, car sans cesse, elle avait des crises et c'était horrible. A peine remise, elle retournait à l'usine, jamais une plainte, seuls des grands yeux tristes dans son petit visage. Madeleine et moi l'avions adopté et elle nous adorait. Charmante petite Marie, elle avait sous ses tresses brunes une tête de mater dolorosa, elle put heureusement regagner la FRANCE.
Une couturière de PARIS, Jacqueline était atteinte d'un cancer au sein, les Boches intéressés par son cas, l'opérèrent spécialement. J'ignore ce qu'elle est devenue. Toutes ces camarades étaient nos voisines de lit.
Parmi les femmes de service, il y avait une jeune fille de 20 ans, Denise FOURNESE, c'était une petite fille très douce, très bien élevée, sentant encore la pensionnaire, elle était fille d'Officier, originaire de TOURS, arrêtée avec sa maman, celle-ci resta à ROMAINVILLE et le désespoir de Denise fut immense. Elle fut envoyée avec 200 camarades dans un Kommando sur le front polonais, pour exécuter des travaux de terrassement, elles revinrent 54 à RAVENSBRÜCK, dans un tel état de faiblesse que les Allemands les exterminèrent. Denise s'envola en fumée ! C'est NADEGE qui m'apprit ce détail au retour, j'en fus bouleversée, car je me souvenais de ses paroles en quittant ROMAINVILLE :
- Simonne, je sens que jamais je ne reverrai la FRANCE et pourtant, je suis si jeune !
Renée était une grande et grosse fille brune, mielleuse, antipathique, arrêtée à GRENOBLE par les Italiens, envoyée 8 mois en ITALIE, elle fut remise par ceux-ci à la Gestapo. Elle se faisait passer pour étudiante en médecine, mais n'était en réalité que fille de salle. ANKA ne lui cachait pas son mépris pour ses platitudes et nous en étions gênées pour elle. Lorsque le bruit courut qu'un prochain départ était imminent elle me pria, sous le sceau du secret, de lui faire à l'aide d'une épingle et de gros sel, un simulacre de gale ; c'est avec plaisir que je m'exécutais, car pour tout l'or du monde, nous n'aurions pas voulu l'avoir avec nous. En effet, les galeuses ne partaient pas, celle-ci resta et j'ignore ce qu'elle est devenue.
Aux femmes de service, venaient se joindre, deux détenues du bloc 26, c'était Charlaine infirmière de PARIS, mère de 4 enfants, elle avait avec l'aide du Docteur qu'elle assistait, sauvé près de 1 200 jeunes gens des S.T.O. Dénoncée, elle fut envoyée ici. Gaie, avec un parler gavroche, elle fut une charmante camarade, j'ai eu le plaisir de la revoir à PARIS au retour.
Rosine DEREAN, artiste de cinéma, femme de Claude DAUPHIN était l'autre camarade. Elle avait un physique adorable, avec de grands yeux bleus, elle était par contre, combinarde au possible, coupant à tous les appels du travail, elle venait avec la complicité d'ANKA trouver refuge au 15. Je les vois encore toutes deux, cachées dans un coin du dortoir, s'épouiller consciencieusement Elle nous fit quelques causeries sur le cinéma et ses dessous et nous parla de la vie de nombreux artistes. Elles rentrèrent toutes deux avec le convoi des 200 Françaises échangées en Mars, par la SUISSE.
Charlaine me raconta au retour, la scène de l'échange: les Françaises se précipitant vers la frontière et les Allemandes poussées par les douaniers. Quel symbole !
Dans ce convoi se trouvait Geneviève DE GAULLE qui nous fut désignée un jour qu'elle rentrait du travail du sable, poussant une brouette. La réputation de celle-ci était énorme parmi les Françaises de RAVENSBRÜCK.
Le 10 Juin, on nous permit de circuler aux heures réglementaires.
Comme cela nous parut bon ! malgré les spectacles lamentables que nous avions à chaque instant sous les yeux. Madeleine et moi, partions ensemble nous réfugier au fond du camp ; là, assises dans le sable chaud, nous restions silencieuses, faisant couler celui-ci entre nos doigts, traçant d'un geste distrait les initiales de ceux que nous aimions et nos pensées s'envolaient loin, loin vers la terre de FRANCE. Parfois, Madeleine me parlait de sa Nanou :
- Que fait-elle ? Où est-elle ? N'a-t-elle pas été arrêtée, elle aussi ?
Et les larmes coulaient sur ses joues ; je me posais souvent la même question : " Où est-il? Peut-être ce simple mur nous sépare-t-il ? "
Madeleine me racontait sa vie, je lui parlais de la mienne et l'heure passait trop rapide dans ces confidences mutuelles, qui nous attachaient l'une à l'autre. Au premier appel de la sirène, il fallait rapidement reprendre la direction du bloc, car malheur aux retardataires, les policières ne les rataient pas et nous assistâmes quelque fois de loin à des scènes d'une sauvagerie sans nom.
Je me souviens qu'un matin, lors d'un appel, nous vîmes toutes une S.S. et une policière matraquer une détenue, celle-ci roula sur le sol, elle dut se relever sous les coups de bottes, j'étais indignée et me pris à dire tout haut :
- Les vaches ! La première qui me touche, gare à elle !
- Tâche de rester tranquille, ça vaudra mieux, encaisse et tais-toi ! me répondirent mes camarades.
Encaisse ! J'aurais bien dû écouter ces conseils de raison
Les bruits se confirmèrent, nous allions partir dans des Kommandos divers, usines, fabriques, exploitations agricoles, etc. En principe, on nous cachait le travail réel, c'est-à-dire, usines travaillant pour la guerre, on nous parlait d'usines d'habillement, fabriques de biscuits, conserves etc, mais des camarades malades revenaient au camp et nous n'ignorions plus rien du sort qui nous attendait. Je grondais de rage, travailler d'accord, on ne pouvait pas faire autrement, mais dans des usines de guerre, non ! non et non !
- Ils n'ont pas le droit, disais-je, nous sommes des politiques, c'est interdit par les Conventions de Genève !
- Sacré DON QUICHOTTE ! me disait en riant, Madeleine, tu as encore des illusions ici?
Eh ! oui et un soir, j'expliquai mon plan à toutes mes camarades attentives. Accepter de travailler mais pas dans des usines de guerre, donc lors de la sélection qui devait avoir lieu le lendemain, refuser toutes ensemble. Je me chargeais d'expliquer à l'Officier S.S. la raison de notre attitude hostile.
- Nous sommes 1000, disais-je, si nous tenions toutes unies dans la même résolution, ils s'inclineraient, voyez ce qu'ils ont fait pour les soldates Russes, elles ont refusé, ont piqué 24 heures sous la neige, les Boches ont calé, elles travaillent au sable, aux travaux du camp. Pourquoi ne ferions-nous pas comme elles ?
Toutes mes camarades acceptèrent, nous allâmes du côté B, même résolution. J'allais trouver la Blokowa et lui fis part de notre décision, elle me regarda longuement et me dit :
- C'est très beau ce que vous voulez faire, si toutes vos camarades vous suivent c'est parfait, mais sinon, gare à vous, c'est votre vie que vous jouez. Pouvez-vous compter sur elles ? Etes-vous sûre qu'il n'y aura pas de défection ?
- Absolument sûre, elles ont toutes juré !
- En ce cas, bonne chance et bon courage, mon petit !
Et elle m'embrassa. Je me couchais pleine d'espoir ; le matin arriva. Moineau vint me trouver :
- Prends garde, Simonne, il y en a qui calent !
Tonio, Lisette, Didi, Popo vinrent m'en dire autant. Au moment de partir NADEGE prit la parole :
- Ecoutez vous autres, êtes vous prêtes à suivre Simonne ? car vous n'ignorez pas que c'est grave, si vous la laissez tomber. On ne rigole pas ici !
De tous côtés, mêmes promesses que le soir. Madeleine était songeuse, dans les rangs, elle me murmura :
- Avant de t'avancer, laisse faire, on verra après !
Arrivées devant le mur clôturant le camp (mur se trouvant derrière le Revier) on nous fit toutes aligner sur 5 rangs par ordre de numéro. 2 hommes S.S. l'un d'eux était Docteur, 2 femmes prisonnières, une Polonaise et une Française tenant une liste à la main. Nous devions passer devant les deux S.S. montrer nos mains, doigts écartés et dire notre profession et notre âge. Celui-ci commença et les camarades sans mot dire, prirent place au fur et à mesure dans les rangs désignés : acceptée, refusée. Pas une n'avait bronché ; de loin, elles me firent un signe d'impuissance, de résignation. Cette lâcheté générale m'indignait, je fulminais. Madeleine comprenant le combat qui se livrait en moi me dit :
- Je te préviens que si tu ouvres la bouche, je t'administre un coup de poing qui te la fermera pour plusieurs heures
Nous ne fûmes prises, ni l'une ni l'autre. Au retour, la Blokowa nous attendait, nous étions toutes silencieuses, elle m'appela d'un signe et me dit doucement :
- J'en étais sûre, mon petit et j'ai craint pour vous !
NADEGE laissa échapper des paroles brutales :
- Tas de lâches ! Vous n'aviez qu'à avoir le courage de dire non à Simonne, c'est dégoûtant ce que vous avez fait là, vous êtes des garces !
Parmi les partantes : Moineau elle vint le soir, pleurer sur nos épaules :
- Père et mère Moineau, qu'est-ce que je vais devenir sans vous !
Charmante petite Suzanne, je me souvenais du réconfort, de ses sourires, de ses baisers, dans la solitude de ma cellule et j'avais le coeur gros.
Didi, Odette, Simonne, Alice, Louise partaient aussi et tant d'autres que j'oublie. Le départ eut lieu le lendemain soir à 10 h. Au moment où elles s'éloignaient après des baisers, des " Au revoir ! ", nous nous mîmes toutes à chanter : " Ce n'est qu'un au revoir, mes frères ". Elles reprirent en choeur, nous entendions leur voix au lointain, dans le silence du camp et nous pleurions toutes cette première séparation. Les détenues des autres blocs s'étaient mises aux fenêtres, c'était des Russes, des Polonaises, des Tchèques, elles regardaient gravement. Les S.S. ne nous dirent rien, nous retournâmes nous coucher le coeur lourd, lourd d'une détresse infinie. Combien ne devions-nous jamais revoir ?
La vie reprit avec un peu plus d'espace vital
C'était le 12 Juin, le 14 nouvelle sélection, 100 seulement pour notre bloc. Madeleine et moi furent désignées ainsi que Tonio, Lisette, Henriette, Marthe, Michelle, Annette, Marie-Louise, Nénette (ce fut une scène déchirante, car sa maman restait à RAVENSBRÜCK). Nous étions presque joyeuses, car nos amies les plus chères étaient du nombre et cela nous semblait si bon de rester ensemble. Berthe restait, elle nous recommanda Annette, NADEGE pleurait.
Yvonne de la ROCHEFOUCAULT vint nous voir le soir, elle nous apprit le lieu de destination où nous devions aller : HANOVRE Elle était bouleversée, car elle nous confia à Madeleine et moi, que nous devions remplacer un convoi de Polonaises, tuées dans un bombardement.
- Ne t'en fais pas, lui dis-je, nous nous rapprochons de la FRANCE et lorsque nous serons délivrées, ce qui ne peut pas tarder, on t'enverra des colis !
Le 15 Juin, j'avais 39 ans.
Madeleine me fit la surprise de m'offrir sa cuillère d'argent qu'elle avait réussi à camoufler, puis pour fêter mon anniversaire elle nous invita quelques camarades à un petit festin que nous fîmes accroupies sur nos lits.
Elle s'était procurée auprès des Polonaises contre sa chemise de nuit et diverses autres choses quelques petites douceurs et c'est ainsi que nous mangeâmes pour la première fois à notre faim. Lard, jambon, toast au beurre, miel et gâteaux. Ce fut une belle soirée pleine de rire et de chansons. Il fallait si peu de chose pour nous rendre heureuses, là-bas seulement nous appréciâmes vraiment la douceur de la vie, du silence, d'un poème, d'une chanson, d'un ruban, d'un morceau de pain
Etant dans l'attente du départ, nous distribuâmes nos affaires à nos camarades qui restaient. Nous n'avions droit pour tout bagage que d'un mouchoir, un gant de toilette, un peigne et une brosse à dents. C'est tout ! Je remis en garde à NADEGE, mon tricot de laine, mon porte-monnaie, mon mouchoir brodé et ma cuillère. Celle-ci me dit :
- Je te jure, ma vieille Simonne, que si je ne crève pas ici, je te les rapporterai en FRANCE !
Brave NADEGE ! Elle tint parole
Le 18 au matin, nous devions partir le soir, je me sentis prise de gros frissons et n'arrivais pas à avaler ma salive. J'allais malgré tout à l'appel et pour cause, il fallait avoir 40° sous le bras pour être reconnue et de toutes façons, la visite médicale n'était qu'à 9 h du matin. ANKA m'envoya coucher immédiatement après, Annette aussi n'était pas bien. Lorsque Yvonne me prit ma température j'avais 40°, elle diagnostiqua une grosse angine, elle me donna un cachet d'aspirine, me fit un badigeonnage et me dit :
- Tu ne peux pas partir ainsi, je vais faire le nécessaire pour te faire rayer de la liste !
- Rien à faire, Yvonne, je partirai ! lui dis-je.
- Tu es folle, je m'y oppose ! me répondit-elle.
- Ecoute, Yvonne ;et comprends moi. Madeleine s'en va, tu sais fort bien qu'elle pouvait rester, grâce à son titre d'assistante de son mari, elle n'a pas fait valoir ce titre pour ne pas me quitter et tu voudrais maintenant que je la lâche ? Non, ce n'est pas possible, je partirai !
Yvonne s'inclina devant cette raison, elle me promit de revenir le soir me voir avant notre départ. Elle vint m'examiner et ne me cacha pas qu'elle était inquiète de ma gorge, elle nous fit ses adieux et nous embrassa.
Elle est revenue en FRANCE, une des dernières, car elle se dévoua en SUEDE auprès de ses camarades malades. Elle apprit à son retour que son mari avait été fusillé par les Allemands.
Le départ s'effectua comme le premier.
J'embrassais toutes mes bonnes vieilles, tante Amélie pleurait, c'est la dernière vision que j'ai eu d'elle Tante Hélène (notre camarade de DOLE) pleurait aussi. Elle eut une fin tragique: Lors de l'évacuation du camp de RAVENSBRÜCK, des camions de la CROIX-ROUGE suédoise vinrent chercher des Françaises, Belges, Hollandaises, ainsi que des malades. Hélène au moment de monter dans un des camions, s'aperçut qu'elle avait oublié son manteau, elle courut au bloc, mais les S.S. l'empêchèrent de ressortir, elle fit un geste d'adieu à ses amies. Le lendemain, elle partait avec d'autres femmes dans des camions allemands, non vers la liberté, mais pour la chambre à gaz J'ai eu ce détail horrible par NADEGE.
Il était 10 heures du soir, lorsque nous quittâmes le bloc 15.
Nous chantions notre : " Ce n'est qu'un au revoir " nous chantions pour cacher nos larmes, nous chantions par bravades, mais il y avait de la détresse en nous, nous laissions là, un peu de notre coeur, parmi ces femmes que nous avions appris à aimer, à estimer, et dont tant ne revirent jamais la FRANCE
On nous conduisit immédiatement aux baraquements d'habillement. Chacune reçut une paire de galoches, celles-ci nous blessaient les pieds. Puis nous prîmes la direction des douches. Nous nous présentions chacune notre tour, entièrement nue devant une S.S. Une prisonnière Polonaise nous tâtait la tête et fouillait notre gant à toilette puis nous passions à la fouille vaginale. Celle qui se chargeait de cette opération avait un doigt de caoutchouc troué, après chaque examen, elle trempait celui-ci dans un petit récipient contenant une sorte d'eau savonneuse. Madeleine passa avant moi et fit remarquer à haute voix que ce manque d'asepsie était inadmissible et que nous aurions de la veine si nous n'étions pas toutes contaminées. La prisonnière haussa les épaules.
Lorsque ce fut mon tour, j'eus nettement la sensation qu'elle me blessait, et une brûlure persista. On nous laissa ainsi pendant une heure, je grelottais de fièvre, nous passâmes ensuite sous la douche à demi-glacée, celle-ci m'acheva, je claquais des dents et de gros frissons me parcouraient, je me sentais réellement malade.
On nous distribua de nouveaux vêtements, une chemise pouvant servir de chemise de nuit, en cotonnade bleue marine à petites rayures, une culotte, une robe de toile bleue à manches courtes et une veste. Il fallut coudre de suite nos triangle et numéro ; je n'y voyais plus clair, je me sentais la tête lourde, lourde. Lorsque nous fûmes toutes prêtes, d'autres camarades du bloc 19 étaient venues nous rejoindre, on nous fit aligner dans les douches et l'appel commença, on nous compta, recompta, la Commandante du camp vint nous examiner et cela dura une bonne heure.
Nous étions 240 Françaises et 40 Russes. Il était environ 2 h du matin, lorsque nous sortîmes des douches et nous attendîmes debout jusqu'à 6 heures du matin La nuit était magnifique mais glaciale et nous frissonnions dans nos robes légères. ANKA était venue nous rejoindre, elle me glissa mon tricot que lui avait remis NADEGE et me le faisant dissimuler sous ma robe elle me dit :
- Cela vous servira, Simonne !
Nous nous étions toutes pressées autour d'elle, pour la première fois, elle nous ouvrit son coeur, nous parlant de sa détresse depuis 4 ans qu'elle était ici, puis de l'espoir immense soulevé par le débarquement des Alliés en FRANCE, de plus, elle nous apprit que les nouvelles du front russe étaient excellentes. Il y avait un poste de T.S.F. au Revier et des amies Polonaises la tenaient au courant. Elle nous dit en partant :
- Ayez confiance, gardez courage, votre détention sera de courte durée, vous reverrez bientôt la FRANCE !
Elle prit quelques adresses.
- Je serais si heureuse de vous revoir dans votre beau pays ! nous dit-elle.
Elle nous embrassa et nous quitta car l'appel du matin sonnait.
Je m'étais assise par terre, je n'en pouvais plus, mes camarades m'entouraient pour me protéger un peu du froid. Ah ! cette solidarité des camps ! si touchante, si fraternelle
Après un dernier appel de nos numéros, on nous distribua du " café ", une boule de pain, du saucisson et du fromage et notre colonne s'ébranla vers la sortie. Adieu ! RAVENSBRÜCK. La Commandante nous accompagnait, ainsi que quelques Officiers S.S. A la sortie du portail, nous tournâmes à gauche. Le coin était charmant, un lac devant lequel se trouvaient de coquettes villas entourées de larges pelouses vertes, des massifs de fleurs, c'était les habitations de nos S.S. Quelques enfants se mirent aux fenêtres pour nous voir passer, malgré l'heure matinale. Nous marchions en troupeau ceci d'ailleurs était de la part des Françaises, une habitude, on nous reconnaissait à cela, impossible de nous faire marcher au pas malgré les injures et les coups. De plus, nous avions les pieds en sang par nos nouvelles chaussures, quelques camarades les avaient ôté et marchaient pieds nus. Madeleine m'avait donné le bras, elle se traînait littéralement tant elle souffrait de ceux-ci. Quant à moi, j'avais la tête en feu et la fièvre me martelait les tempes. Je regardais machinalement le paysage, voulant garder une dernière vision du lieu où tant d'êtres humains souffraient, mouraient.
La journée s'annonçait belle, le soleil commençait à darder ses rayons au-dessus des sapins et des bouleaux, une brise légère agitait l'eau du lac, au bord duquel des canots se balançaient mollement. Etait-ce possible que la vie existait si près du camp de la mort ?
Nous atteignîmes FURSTENBERG, nous traversions des rues désertes, petites maisons provinciales aux jardins fleuris. Puis on nous fit tourner à droite et nous retrouvâmes un chemin de bois, nous marchions dans le sable, sous l'ombre des arbres où des oiseaux chantaient, oui des oiseaux
Enfin, une petite gare de triage apparut à nos yeux, une locomotive fumait doucement, c'était notre convoi On nous fit monter dans des wagons de marchandises, une S.S. et un soldat allemand nous convoyaient.
Sitôt à l'intérieur du wagon, je me laissais tomber à terre et m'endormis lourdement, je n'en pouvais plus.
Lorsque je sortis de ma torpeur, le train roulait, mes camarades bavardaient entre elles, la S.S. et le soldat devisaient tranquillement face à la porte grande ouverte. Ce n'était que plaines de sable, forêts de sapins, aucune trace de vie de champs, pays pauvre, nu, lugubre malgré un gai soleil. La journée s'écoula pour moi dans un demi abrutissement, je ne pus rien avaler, le moindre morceau me déchirait la gorge.
La nuit tomba.
Le train roulait doucement et nous nous laissions bercer, chacune repliée dans ses pensées secrètes. Nous finîmes par nous endormir, tassées les unes dans les autres, les galoches nous labouraient les côtes, les épaules. Au matin, je me sentis mieux. Notre S.S. était une jeune femme douce, assez jolie, elle riait beaucoup avec le soldat, celui-ci la tenait par la taille et lui faisait ouvertement la cour. Nous suivions ce manège, d'un oeil amusé, elle remarqua nos sourires, mais ne dit rien.
Nous traversions de petites villes, quelques champs, pauvres en général. Nous roulions sur une voie de petites communications seuls des trains de marchandises nous croisaient. Le soleil était haut dans le ciel, lorsque nous arrivâmes à l'approche d'une gare un peu plus importante, le train brusquement stoppa et nous entendîmes au loin, l'alerte sonner. Peu de temps après des avions passèrent et le bombardement commença, nous avions toutes le coeur serré, mais aucune ne broncha, nous avions trop de joie de voir l'angoisse et la peur se refléter dans les yeux de nos deux gardiens. Ils étaient debout contre la portière, scrutant le ciel, leurs valises près d'eux, on sentait en eux, un désir fou de fuir, le train ne leur disait rien qui vaille. Enfin les explosions s'espacèrent, ce n'était pas pour nous. Nous avions toutes sur le visage un sourire joyeux, lorsque notre S.S. se retourna, elle détourna les yeux.
Le train repartit.
En traversant la gare, nous aperçûmes de gros nuages de fumée, les incendies faisaient rage dans le centre de la ville. Nous roulâmes ainsi toute la journée dans un décor de villages d'usines, de champs immenses de pommes de terre, des petits bosquets de sapins et de bouleaux, quelques dunes de sable et le soir tomba à nouveau. Je pus manger un peu, je me sentais réellement mieux, Madeleine était heureuse de me voir ainsi. Même nuit dans le même inconfort et le matin nous retrouva un peu plus moulue.
Nous roulions dans le même paysage plat, monotone.
A une station, je descendis avec une camarade pour la corvée de tinette, mais au moment de rejoindre le train, celui-ci s'ébranla. La sentinelle qui nous accompagnait se mit à nous crier des " Schnell ! Schnell ! " affolés nous courions le long du train en marche, ma camarade se hissa avec l'aide des autres, j'essayai vainement de faire un rétablissement, mais la hauteur du wagon ne facilitait pas la tâche. J'entendis un cri s'échapper de la bouche de mes camarades au moment où je pus enfin me cramponner au bord du wagon. Celles-ci m'empoignèrent et purent me hisser à l'intérieur et je sus la raison de leur exclamation. Le S.S. avait paraît-il levé sa crosse au-dessus de ma tête Décidément je devais surveiller mon " chef ", si je voulais la ramener intacte en FRANCE. Notre Boche rejoignit notre wagon à une autre station et marmotta, je ne sais quoi, en me regardant.
La région que nous traversions était fertile et les sapins disparurent pour laisser place à des beaux arbres, des champs bien cultivés, puis le train ralentit et nous traversâmes des faubourgs. Des ruines, des immeubles, des usines, de hautes cheminées fumantes puis une grande gare de triage aux nombreuses voies, le train stoppa.
Nous étions arrivées.
La S.S. nous fit ranger, nous compta, puis nous sautâmes sur le quai de " LINDEN-HANNOVER ".
Notre nouvelle Commandante nous passa en revue, c'était une femme de 25 ans environ, taille moyenne, yeux marrons très durs, cheveux blond roux. Elle parlait brutalement d'une voix légèrement voilée et distribua quelques coups sur des nuques. Elle était accompagnée d'une Sous-Commandante, grande femme brune aux yeux bleus, très belle. Deux hommes en civil, les suivaient. C'était deux des Directeurs de l'usine qui venaient prendre livraison de leurs futures employées.
Il était 7 h et nous étions le 21 Juin 1944.
.c.
HANOVRE**
Nous marchions à travers un faubourg, des usines nombreuses gardaient la trace de bombardements récents, des maisons en briques rouges me rappelaient les villes du Nord, seul l'art simili-gothique excluait toute idée de ressemblance. Des petits jardins comme ceux de la banlieue parisienne. Des ouvriers, quelques femmes circulaient, tous baissaient la tête à notre approche, seuls quelques enfants blonds, très beaux en général, nous regardaient en ricanant, c'était pénible de sentir chez ces petits êtres de la haine
Après avoir parcouru de nombreuses rues, dont quelques-unes étaient sillonnées par des tramways, nous arrivâmes sur une voie plus large et ayant tourné à gauche, nous aperçûmes une immense usine dominée par une haute cheminée. On nous fit prendre un petit chemin recouvert de scories et notre petit camp apparut à nos yeux. Une clôture de bambous peinte en vert l'entourait.
C'était le Lager-Arbeit de LIMMER.
Nos S.S. s'affairaient autour de nous, des soldats ouvrirent le portail et nous pénétrâmes dans une cour intérieure : sur le côté gauche, un petit bloc, habitation de nos S.S. Devant nous, protégé par des fils électrifiés un grand bloc peint en vert. Sitôt le nouveau portail franchi on nous fit pénétrer à l'intérieur de notre nouvelle demeure, tout était neuf et cela sentait le bois vert et la créosote. Un grand couloir central, terminé par deux grandes portes, à droite et à gauche des chambres. On nous y fit entrer par 30 ; de chaque côté, des lits à 3 étages, au centre une grande table de bois blanc, une vingtaine de tabourets, 2 larges fenêtres éclairaient la pièce. Chacune choisit un lit.
Nous étions toutes mélangées et séparées de nos amies, j'étais seule avec Madeleine, Henriette et Michelle. Impossibilité d'envisager de nous rassembler, les ordres pleuvaient drus, les S.S. hurlaient. On nous spécifia que n'étant pas attendues sitôt, rien n'était préparé,. En effet, tous les lits n'avaient pas leur paillasse, celles-ci d'ailleurs étaient faites en détritus de caoutchouc,nuletrace de couvertures.
Nous reçûmes l'ordre de nous coucher immédiatement et de faire silence, sinon sanction.
Cela s'annonçait bien
Des volets de bois furent fermés de l'extérieur, les clés grincèrent dans les portes, nous étions seules dans l'obscurité la plus complète. Nous nous endormîmes presque aussitôt, fatiguées par ces 3 jours de voyage.
La nuit se passa, puis la journée.
Personne ne pénétra dans le bloc, nous étions dans le noir et sitôt qu'un brouhaha de voix se faisant entendre, des coups de crosse résonnaient dans les volets.
Nous avions faim, nous avions soif.
De plus les tinettes étaient inabordables.
Vers 6 h du soir, on nous donna de la lumière et une distribution de soupe fut faite. Celle-ci était épaisse, délicieuse, elle était envoyée par l'usine, nous nous réjouissions intérieurement. Allions-nous connaître l'apaisement de notre faim ?
La nuit se passa.
A 4 h un " Aufsten ! " fut hurlé dans le couloir, puis nos portes s'ouvrirent brutalement et les claques tombèrent au hasard. On nous fit sortir, le jour se levait à peine et une petite bise nous glaça. Après nous avoir fait mettre par rangs de 30, à la distance du bras, la pause commença. Nous attendîmes ainsi deux mortelles heures. La Commandante et toutes les S.S. arrivèrent et l'appel fut effectué, puis une Blockführer fut nommée, c'était Elisabeth, fille hongroise, modiste, habitant PARIS, elle était du bloc 13, nous l'eûmes pendant 4 mois jusqu'au jour où elle fut nommée dans un autre Lager. Fausse, hypocrite, mielleuse, nous souriant toujours, mais ne faisant rien pour nous éviter les punitions, elle était méprisée et détestée de la plupart d'entre nous.
Trouddy (Gertrude) fut désignée comme AltersArbeit, c'était une grosse Allemande blonde, type Dürer, mariée à un Français, celui-ci fut arrêté par la Gestapo, pour aide aux maquisards, ils avaient une propriété dans le DAUPHINE, déporté à BUCHENWALD où il fut tué au bombardement du camp par la R.A.F. Les Boches voulurent relâcher Trouddy, comme Allemande, mais elle leur déclara que puisque son mari était au camp de concentration, il n'y avait aucune raison, puisqu'elle était sa femme, de ne pas bénéficier du même régime. C'était une fille silencieuse, douce ; très rarement nous la vîmes élever la voix. Elle devint pour moi une amie et je lui dois beaucoup. Elle était également du bloc 13. Maggy (même bloc) fut nommée à la Kammer (magasin). C'était une fille, petite, possédant de grands yeux bleus, blonde, bien faite, bonne camarade, mais d'humeur inégale. Etant d'origine alsacienne, elle parlait allemand. Ce ne fut que quelques semaines plus tard que nous comprîmes ce qu'elle était dans la vie, lorsque avec Marcelle, fille splendide aux yeux verts, au corps magnifique, elles formèrent un couple (!) sans aucune gêne, ne cachant pas qu'elles étaient toutes deux de maison France AYMOND, seule doctoresse parmi nous fut nommée officiellement à ce poste, malgré son manque de connaissance de la langue allemande. C'était une femme charmante, exerçant à VENDOME, maman d'un petit garçon de 8 ans. Son mari, Professeur de Lettres au lycée de cette ville, fut arrêté ainsi que son père, tous deux déportés à BUCHENWALD, y moururent. France avait 34 ans, très jolie un charme extraordinaire, qu'elle tenait de ses origines espagnoles ; son manque d'énergie dans certains cas, lui valut bien des haines de la part de camarades. Je dois dire que pour moi, elle fut très chic, me soigna avec beaucoup de dévouement, sans elle, sans aucun doute, je ne serais certainement pas rentrée en FRANCE. Puis dix femmes furent désignées pour le service du bloc des S.S. et du camp. Les camarades de chaque chambre durent élire une chef de chambre.
On nous distribua une couverture, une serviette, une assiette et un quart de porcelaine, une cuillère. 4 heures avaient passé, lorsque nous reçûmes enfin l'ordre de rentrer dans les chambres, nous en profitâmes pour faire rapidement l'échange de camarades avant le contrôle définitif. Tonio et Lisette furent des nôtres.
A midi, de l'usine arriva une nouvelle soupe, aussi bonne que celle de la veille, nous n'osions pas y croire. Après avoir fait nos lits, un " Achtung ! " brutal retentit et la Commandante visita les chambres, elle arracha quelques couvertures et se mit à vociférer, nous étions toutes dans un garde-à-vous impeccable au pied de nos lits. Elisabeth qui l'accompagnait nous traduisit : nos lits devaient être carrés, nos vestes pliées et posées sur les tabourets, le numéro bien en vue. Nous devions marcher pieds nus dans le bloc, celui-ci devait être parfaitement propre, la moindre infraction serait punie sévèrement
Nous devions sortir par l'arrière du bloc ; c'était sur l'espace séparant celui-ci d'un autre petit bâtiment transversal, ( les " Wachrum " composés de 3 rangées de lavabos émaillés, de 2 douches et de 5 cabinets sans porte sur le côté,) que s'effectuaient les appels et les pauses.
Nous devions nous lever le matin à 4 h dès le premier " Aufsten ! " filer immédiatement aux lavabos, puis rentrer faire nos lits, boire notre " jus "; à 5 h 1/4 appel, puis départ à 6 h moins 10 pour l'usine où nous croisions les " Narchist " (équipe de nuit) . A midi soupe à l'usine, une heure reprise du travail jusqu'à 6 heures. Retour au Lager, appel du soir immédiatement à l'arrivée, appel se prolongeant suivant l'état d'esprit de nos S.S. 2 et même 3 heures. Puis rentrée au bloc, distribution de 250 g de pain et d'un bâton de 25 gr de margarine. Tous les 2 jours, une petite tranche de saucisson, ou du fromage, ou une cuillère à soupe de marmelade. Pour l'équipe de nuit, appel à 6 h du matin au retour de l'usine, 1/2 heure en général, sauf en cas de punition, il nous est arrivé de pauser 4 et 5 h . C'était les équipes les moins favorisées, car il faisait jour et nos S.S. n'étaient pas pressées. Il nous est arrivé de pauser la journée entière, sans une heure de repos et de repartir ainsi à l'usine sitôt l'appel terminé. " jus " et lit jusqu'à 3 h de l'après-midi, réveil, distribution de soupe, toilette ; à 5 h distribution de pain, puis 5 h 1/2 appel du travail et départ pour l'usine. Une heure de repos à minuit.
La semaine qui suivit notre arrivée fut effroyable.
Ordres, contre ordres, coups, punitions, pauses, nous nous sentions prises dans un étau de fer pour nous briser ; nous vivions dans la terreur, une angoisse folle nous étreignait, nous n'osions plus faire un geste, dire une parole, un lourd silence régnait sur le bloc troublé par les hurlements des S.S. Assise par terre, contre Madeleine, je me souvenais des paroles de ANKA : " Habituez-vous doucement à votre nouvelle vie, ce sera votre meilleur temps, car c'est un camp terrible ! ". Nous vivions, si on peut appeler cela vivre, dans une demi-inconscience ; nous nous aperçûmes au bout de quelques jours, que nos souvenirs s'estompaient, des camarades étaient incapables de se souvenir même de leur date de naissance. Ceci me frappa, je me sentais le cerveau vide, rien, un trou, un brouillard J'en fis la remarque à Madeleine :
- Je suis sûre que nous sommes droguées, ce n'est pas possible autrement, comment expliques-tu que nous agissons comme des automates, pliant l'échine avec au coeur une terreur continuelle ? La soupe vient de l'usine, seul le café du matin, est fait ici, à partir de demain, je n'en bois plus, je verrai bien ce que cela donnera.
En effet, au bout de quelques jours, je me sentis à nouveau, l'esprit libre et la révolte grondait en moi, je me pliai comme les autres à cette discipline infernale, mais mes yeux fixés sur ceux des S.S. parlaient pour moi, elles pouvaient y lire la haine, cette haine féroce qui me secouait toute. Oui, nous étions droguées je ne m'étais pas trompée, il le fallait d'ailleurs pour tenir, car sinon, je suis sûre que beaucoup de mes camarades n'auraient pas résisté à la tentation des barbelés électrifiés
Le Dimanche matin, qui suivit notre arrivée, l'appel du travail eut lieu. Trouddy nous appela par numéro et c'est ainsi qu'avec Madeleine, Tonio, Lisette, Henriette, Jo, Michelle, Marthe, nous fûmes désignées parmi celles qui devaient constituer la première semaine de nuit. Nous eûmes l'après-midi, la permission de circuler librement dans notre camp, sauf devant le bloc d'entrée. Celui-ci était tout petit, une rue circulaire de 20 mètres, à l'arrière du " Wachum ", un petit bâtiment (les cuisines et le magasin à vivres). Derrière un espace libre où se dressait la butte recouverte d'herbe de notre abri. Tout le sol était fait de scories. Derrière les fils électrifiés, un chemin de ronde, puis la palissade de bambous. Sur le côté droit, des arrières de maisons à 4 étages en briques roses, bordant une rue, séparées de nous par un vaste espace de jardins potagers et de vergers. A l'arrière du camp, une église entourée de très beaux arbres, sur la gauche, des jardins d'ouvriers et le talus bordant un grand canal (nous pouvions le voir de nos lits). Devant, la masse énorme de l'usine et sa haute cheminée, nous en étions éloignées de 200 mètres environ.
Tel était notre horizon.
Chaque Samedi, les cloches de l'église sonnaient à 6 h du soir et nous écoutions tristement ces voix nous rappelant celles de FRANCE ! Ces voix chantantes s'égrenant dans l'espace, parlant d'amour, de paix, de miséricorde, ne nous disaient-elles pas : " Aimez-vous les uns, les autres " ô ironie du sort ! C'était chaque fois, un rappel de la vie d'autrefois, nous nous réfugions dans nos souvenirs évoqués par ce carillon teuton.
Ah ! ces cloches d'HANOVRE
Le soleil disparaissait chaque soir derrière l'usine, celle-ci se dessinait alors dans l'apothéose du couchant, masse sombre, menaçante, image de notre esclavage et de nos souffrances. A HANOVRE, nous retrouvâmes le même ciel, infiniment pur, les levers de soleil derrière la petite église étaient un régal des yeux, des teintes mauves délicates comme un pastel, de petits images frangés d'or, des traînées lumineuses, puis le disque rouge s'élevait rapidement dans le ciel. Le matin, lorsque nous sortions de l'usine, nous ne nous couchions jamais Madeleine et moi, avant d'avoir assisté au réveil du jour. Ce sont nos plus beaux souvenirs de ce pays maudit.
Le Lundi matin, les camarades partirent à l'usine, nous ne devions les revoir que le Dimanche suivant, nous nous croisions simplement pendant le parcours. Nous eûmes la permission de nous reposer un peu dans l'après-midi et le soir à 6 h nous étions toutes devant le grand portail de celle-ci. C'était une annexe de la " Continentale " usine de pneus universellement connue. Bâtiments énormes pouvant contenir 25 000 ouvriers, la façade extérieure était noire, style gothique ridicule, sur le côté gauche des bâtiments en briques roses, bureaux, infirmerie, appartements de certains directeurs et ingénieurs. Après avoir tourné à droite, monté un large escalier, nous pénétrâmes dans un immense atelier, une odeur écoeurante de caoutchouc nous saisit, mais nous nous y accoutumâmes au bout de très peu de temps. De très hauts plafonds soutenus par des piliers, de grandes baies de chaque côté y donnaient jour, c'était très propre, très aéré.
Nous étions à la fabrication des masques à gaz.
Nous fûmes réparties par équipe j'échouai avec Madeleine à la chaîne. Assises sur de hauts tabourets nous étions une cinquantaine de chaque côté d'un tapis roulant, un trépied devant nous, nous y posions le moule en bronze, forme museau de porc, garni du masque et y collions les brides d'attache, celles avant, avaient mis le museau, celles après, la muselière du cou, et ainsi de suite. A l'extrémité de la chaîne, des camarades debouts devant des presses hydrauliques procédaient au finissage, derrière, d'autres les déposaient sur des chariots pour la cuisson au four. A la sortie de celui-ci, d'autres, devant un appareil, contrôlaient l'étanchéité des masques. Des contremaîtresses allemandes nous expliquèrent le travail, c'était simple et nous prîmes rapidement le coup, mais la monotonie de ces gestes, puis la vitesse accélérée du tapis, car il nous fallait exécuter 9 000 masques par journée de 12 heures, le manque de nourriture, de sommeil, la fatigue faisaient de ce travail un supplice. Pendant la nuit, nous étions seules à l'usine, les Allemandes ne travaillant que 8 heures par jour, gardées par nos S.S. et pas des contremaîtresses allemandes volontaires, celles-ci furent ignobles, nous espionnant, dénonçant et les punitions tombaient drues au retour au Lager.
A tour de rôle, les plus fortes furent initiées à d'autres travaux, c'est ainsi que j'allais à la presse, aux chariots, à la découpeuse. A minuit, lorsque la sirène sonnait l'heure de la pause, nous nous allongions par terre sous nos machines et nous dormions terrassées par la fatigue.
Le Dimanche suivant, au retour, les camarades nous accueillirent avec un sourire :"La rousse s'en va, la rousse s'en va !" C'était le surnom de la Commandante. Quelle joie dans ces mots, quel cri de délivrance ! En effet, à l'appel du travail, elle parut en compagnie de la nouvelle Commandante et d'un Commandant, celui-ci, grand type mince de 1 m 90, brun, glabre, la tête couverte d'une casquette autrichienne à tête de mort du S.S. beau garçon, fat, sourire ironique sur les lèvres, nous détaillait comme à la foire ; immédiatement nous le surnomâmes le " mec ", il en avait tout à fait le genre, au milieu de son harem de S.S. Quant à elle, c'était une fille splendide de 23 ans, grande, bien découpée, de beaux yeux bleus dans un visage sain, sans fard, des cheveux blonds magnifiques, tombant en boucles soyeuses sur ses épaules, avec cela un sourire adorable. Nous la regardions ravies Hélas ! sous ces apparences angéliques, c'était un monstre sadique, hystérique. Nous en eûmes rapidement la preuve, moi la toute première et la " fauve " fut son surnom
L'après-midi fut repos général, nous pûmes faire connaissance avec nos nouvelles camarades de chambre. J'étais à la 3. J'ai nommé Madeleine, Michelle, Henriette, Tonio, Lisette, Marthe, Jo, Nénette, Marie-Louise, Yvonne, Marie MORIN, Suzy, Hélène et sa camarade polonaise, toutes du côté A à RAVENSBRÜCK.
Parmi les autres du côté B.
Mathilde, femme d'une cinquantaine d'années, Polonaise, mariée à un Attaché d'Ambassade de PARIS, mère de deux grands fils, instruite, douce, bien élevée, elle avait un peu perdu la tête et se tenait fort sale, marmottant sans cesse des prières, elle fut le souffre-douleur de quelques-unes de nos camarades. Pauvre femme, elle revint dans un bien triste état à PARIS.
Deux autres Polonaises, Françoise et Julienne, habitant le PAS-DE-CALAIS, femmes de mineurs, assez vulgaires, de caractère difficile, communistes toutes deux. Françoise, Parisienne, communiste sympathique, forte en gueule, complaisante, le dévouement même, mariée à un Arménien, bottier, déporté lui aussi, se retrouvèrent tous deux au retour. Elle était notre chef de chambre.
Denise, communiste, femme de mineur d'ANZIN, mère d'un petit garçon de 8 ans, douce, très intelligente, dévouée serviable, de santé délicate. Elle fut une excellente camarade.
Andrée MOUTON, communiste, grande femme maigre de cinquante ans, fort laide, possédant un coeur d'or, gentille au possible, elle habitait PARIS, mère de 4 enfants, ceux-ci furent confiés à l'Assistance Publique lors de son arrestation sur dénonciation, elle fit 2 ans à RENNES, son mari déporté comme elle, ne revint pas. Elle est rentrée bien malade en FRANCE.
Marcelle, grande femme, de 40 ans, arrêtée pour faits de Résistance, mère d'une fillette de 12 ans, habitant TOULOUSE, bonne camarade. Rentra en FRANCE.
Jeanne, communiste, 50 ans, femme aux cheveux roux magnifique, Parisienne, gueularde comme pas une, mais charmante et complaisante.
Marguerite, petite institutrice de la MAYENNE, arrêtée avec sa maman, pour aide aux parachutistes anglais, jeune femme douce, timide, silencieuse, toujours perdue dans ses rêves, sa maman mourut à RAVENSBRÜCK, elle, du typhus à BERGEN.
Julienne, âgée de 50 ans, arrêtée pour aide aux maquisards, également de la MAYENNE, brave femme candide, charmante camarade, mais rasoir au possible.
Marie MOSNIER, communiste, ouvrière de PARIS, geignarde mais brave femme, elle fut bien malade et rentra de justesse en FRANCE.
Louise SEZILLE, communiste, femme de mineur, mère de 4 enfant, 50 ans, bête à manger du foin, mais bon coeur, coléreuse et gueularde, elle m'avait prise en affection et j'étais la seule qui pouvait arriver à la faire taire.
Aline 40 ans, paysanne de la FRANCHE-COMTE, arrêtée pour Résistance, très douce, passant inaperçue.
Venant du bloc 13, Andrée, jolie fille de 30 ans, mariée richement, maman d'un fils de 8 ans, elle était de BIARRITZ. C'était une femme étrange, cynique, avouant froidement son égoïsme, de conversation agréable, mais déroutante. Elle possédait des seins magnifiques et ce fut son unique souci
Marinette, grosse fille trapue, jolie, cheveux et dents magnifiques, cervelle d'oiseau, Lyonnaise, mariée, mère d'une petite fille de 4 ans, son mari boucher dans cette ville, fut arrêté comme Juif, il mourut à AUSCHWITZ. Caractère désagréable, agressive, pas méchante au fond, mais extrêmement pénible à vivre.
La dernière, MINE, communiste de 22 ans, en paraissant 18 tout au plus, petite, vraie titi parisienne, elle était d'IVRY, il fallait l'entendre nous parler de THOREZ, qu'elle adorait. Elle avait été arrêtée au cours de la manifestation du 14 Juillet 1942, manifestation qui eut lieu sur les grands boulevards. Des communistes, filles et garçons, avaient débouché des stations de métro STRASBOURG-SAINT-DENIS ", " BONNE-NOUVELLE ", drapeau tricolore déployé, ils firent un défilé, la Police française s'interposa, puis fit appel aux Boches, ceux-ci s'amenèrent en camions, tirèrent, quelques manifestants furent tués, d'autres blessés, d'autres arrêtés. MINE fut de ceux-la, emprisonnée à FRESNES, étant enceinte, elle accoucha à l'hôpital américain de SURESNES, son fils fut remis à ses parents, elle ne le connaissait pas. Sa vie au camp fut une histoire d'amour, car un matin elle se trouva face à face avec MANOU, père de son enfant, travailleur S.T.O. à la Continentale Ceux-ci, avec la complicité de toutes, purent se voir, échanger des billets doux, des victuailles. Surpris par une S.S. dénoncés, MANOU fut arrêté pendant 48 heures, puis après contrôle de la véridicité de ses dires, concordant avec ceux de MINE, fut relâché. Quant à MINE, cette histoire amusa la " fauve ", elle se fit traduire les lettres de MANOU et de MINE et les S.S. fermèrent les yeux sur leurs entretiens clandestins, entretiens derrière les barreaux des fenêtres Elle avait une voix délicieuse, un répertoire énorme de chansons, de plus elle imitait à s'y méprendre Victor BOUCHER dans une des scènes des " Vignes du Seigneur ". Elle charma bien souvent nos soirées ; elle avait un caractère de cochon, mais était une excellente camarade. Elle revint en FRANCE et se maria avec MANOU
Il y avait deux clans dans notre chambre, un élément populaire, bon enfant, l'autre bourgeois et intellectuel. Inutile de dire que des frottements, des heurts vinrent souvent entraver notre camaraderie, cette vie collective fut souvent une véritable souffrance pour certaines. Jamais un moment de repos, de silence. Le bruit perpétuel, des disputes continuelles, pour rien, pour le plaisir de calmer ses nerfs. Françoise se démenait au milieu de ce tapage " gueulant " plus fort que toutes réunies. J'étais lasse parfois, infiniment, je n'étais heureuse que dans le silence de la nuit où là, près de Madeleine, nous pouvions enfin, échanger nos pensées. Ceci hélas ! ne dura pas. Celle-ci, depuis quelque temps, ne mangeait plus, elle se sentait très déprimée, une nuit elle fut prise de gros frissons claquant des dents, c'est vainement que j'essayais de la réchauffer. Au lever, je m'aperçus qu'elle était blême, les lèvres exsangues, j'allais trouver France, celle-ci lui ayant pris sa température constata 40° sous le bras. Elle la fit transporter immédiatement dans la pièce qui servait de " Revier ". Je partis seule à l'usine, inquiète, le coeur gros. Que pouvait-elle avoir ? Le soir au retour, j'appris qu'une péritonite s'était déclarée. France ne me cacha pas son inquiétude, point de glace, la Commandante ayant refusé d'en demander à l'usine. Je restai avec la permission de France, au chevet de Madeleine, elle était brûlante, souffrant le martyre. Pour comble de malheur dans la nuit, nous eûmes une grosse alerte. Il fallut que Madeleine descende à l'abri. A ce moment, nous étions toutes obligées de nous y rendre, c'était l'ordre de la Commandante, les S.S. nous chassaient des chambres et fermaient les portes du bloc. Au retour, il y avait contrôle avant de pouvoir rejoindre nos lits. Madeleine roulée dans une couverture grelottait, laissant échapper des gémissements. Pauvre Madeleine ! Etre là, devant sa souffrance, impuissante.
Le lendemain, je retournai à l'usine, attendant 6 h du soir, avec anxiété. Sitôt arrivée, j'allais vers elle, elle souffrait de plus en plus, France ne pouvait rien faire, elle aussi, la Commandante s'entêtait. Madeleine me prit la main :
- Ecoute Simonne, j'ai peur de mourir ici, aussi je vais te confier mes dernières volontés !
Et elle me chargea d'aller trouver au retour ses êtres chers, puis elle me remit sa bague. Elle était arrivée à la camoufler jusqu'ici, malgré les fouilles, c'était une magnifique chevalière avec brillants et rubis et me dit :
- Je te la confie, tu la donneras à Nanou, en souvenir de sa maman !
Je ne pouvais retenir mes larmes, elle me fit promettre d'exécuter tous ses ordres et nous nous embrassâmes longuement. Elle fut transportée à l'hôpital, ainsi qu'une Polonaise atteinte d'un abcès à la gorge. Je ne devais la revoir que 5 semaines après, très affaiblie, mais vivante !
J'ai passé des nuits à pleurer cette séparation.
Ce fut 8 jours après le départ de Madeleine que je fis personnellement connaissance avec la"Fauve " :
Nous étions à nouveau, équipe de nuit, j'avais comme voisine immédiate sur ma droite, Guite FOURNIER, jeune Lyonnaise charmante du bloc 13, arrêtée pour faits de Résistance, famille riche bourgeoise, elle avait 30 ans, jolie, camarade agréable, rieuse, connaissant une foule d'histoires. A ses côtés, Yvon, jeune infirmière de TOULOUSE, douce et mignonne au possible, caractère toujours égal, mais un peu triste, arrêtée elle aussi pour Résistance (bloc 13 également). En face, Hélène LANGLET, femme de 40 ans, yeux bleus magnifiques dans un visage mat, elle avait un type exotique. Elle était de GRENOBLE, avait 3 fils, deux d'entre eux furent arrêtés avec elle par la milice. Ils furent abominablement frappés par ceux-ci. Hélène assista à la pendaison par les pieds de ses 2 enfants, 16 et 17 ans, roués de coups jusqu'au sang puis remis tous trois à la Gestapo. Le plus jeune revint, l'autre est mort en camp de concentration. Son mari et son fils aîné avaient leur tête mise à prix comme chefs de Résistance. A ses côtés, Suzanne LABBE, Lyonnaise de 52 ans, chef-cuisinière dans les grands hôtels internationaux. Mariée à un Commandant, ils faisaient tous deux du contre-espionnage. Son mari fut fusillé par les Allemands. Suzanne ne l'apprit qu'à son retour en FRANCE. Il était environ 10 heures du soir, nous travaillions sous la surveillance de nos S.S. Défendu de parler, cela ne nous empêchait pas de le faire sitôt qu'elles avaient le dos tourné.
A un moment, une S.S. que nous appelions " Rondada ", car dans les rangs elle passait son temps à crier : " Ender ronda ! " (" Les mains en bas ! ") donna une claque à Hélène, sans aucun motif d'ailleurs, celle-ci se retourna et la regarda d'un air si furieux, si cocasse, que Yvon, Guite et moi, nous mîmes à rire. Nous n'y pensions plus, lorsque quelques minutes plus tard, " Rondada " arriva derrière nous, appliqua une claque à Yvon, deux à Guite et comme j'avais levé la tête, me frappa sur celle-ci à coups de poing. Mon sang ne fit qu'un tour, je n'avais encore jamais été touchée, repoussant brutalement du coude gauche la S.S. je me levai d'un bond et lui appliquai à toute volée ma main droite sur la figure. Sous le choc, elle recula de 3, 4 pas, blanche de colère, elle revint vers moi menaçante, j'étais dans une telle rage que je ne réfléchissais plus et lorsque je la vis s'avancer, je levais à nouveau la main, Suzanne me la saisit au vol :
- Tu es folle, pense à ton fils, elles vont te tuer ! me dit-elle.
Toutes mes camarades s'étaient levées et un " oh ! "d'indignation sortit de toutes les poitrines, lorsqu'elles virent la S.S. revenir à la charge. Guite se cramponnait après ma robe et disait :
- Je t'en prie ! Je t'en prie !
" Rondada " me dévisageait, moi aussi et je ne devais pas avoir l'air bonne, un tremblement de colère me secouait toute. Elle recula, puis se dirigea vers le téléphone. Chacune avait repris sa place, moi la mienne, mes mains tremblaient de rage concentrée. Paulette, notre interprète, vint vers moi et me dit :
- J'ai peur pour toi, Simonne, c'est grave ce que tu viens de faire, en tout cas, c'est compris tu n'as pas frappé
- Je m'en fous, lui dis-je, ah ! la garce.
Paulette GOUBER était du bloc 13, c'était une grande fille de 28 ans, tête un peu chevaline, elle était étudiante en chimie, d'origine luxembourgeoise, elle avait fait ses études à STRASBOURG, puis à PARIS, elle faisait partie de l'I.S. très intelligente, bien élevée, très douce, c'était une camarade charmante. A 10 h 20 exactement, je vis brusquement mes camarades lever la tête, un bruit de bottes derrière moi, une claque sur l'épaule :
- Komme in ! (- Viens ici !).
Je me levais et suivis la " Fauve ", elle était accompagnée de " Roquet " autre S.S. ainsi nommée pour sa voix qui jappait sans cesse des ordres, " Rondada " suivait ainsi que Paulette. Nous entrâmes dans une pièce servant de vestiaire précédant les W.C. J'aperçus par la porte entrebâillée Suzanne LABBE et quelques camarades qui n'osaient sortir. La danse commença et quelle danse ! La " fauve" lançait son poing comme un balancier, celui-ci venait s'aplatir sur ma tête, ma figure, mes yeux, ma nuque, elle était infatigable. Je vis rouge et je me mis à parer les coups, elle était devant moi la figure révulsée et je te frappe et je t'assomme à coups de poing, à coups de bottes dans le ventre. Paulette blanche comme une morte, me disait tout bas :
- Je t'en prie, Simonne, mets-toi au garde-à-vous et pour l'Amour de DIEU, baisse les yeux !
Me mettre au garde-à-vous ? Ah ! non par exemple et je parais autant que je le pouvais ; j'avais retrouvé assez de raison, pour résister à la tentation de lui mettre le mien dans la figure Baisser les yeux ? je la dévorais au contraire de haine concentrée, elle y lisait bien ma pensée : tu es la plus forte pour le moment, mais gare un jour
Lorsqu'elle en eut assez de frapper, elle me fit retourner à ma place, mes camarades baissaient la tête, sauf Henriette qui me regardait le visage ruisselant de larmes. La " Fauve " fit le tour de l'atelier, puis repartit emmenant Paulette. Je sus que celle-ci fut cassée de son titre d'interprète et dut reprendre place le lendemain matin dans l'équipe de jour. Elle m'avait soutenu démentant " Rondada ", affirmant que j'avais repoussé, non frappé, d'ailleurs lors de l'enquête toutes mes camarades confirmèrent la même chose.
Je repris mon travail je n'y voyais plus clair : yeux boursouflés, nez tuméfié, tête douloureuse, je respirai avec difficulté et pendant 3 jours, j'eus l'impression que j'allais cracher le sang. " Rondada " tournait autour de moi. En tout cas, je dois dire que c'est la seule fois où elle me toucha, par la suite, nous nous dévisagions et toujours elle détournait les yeux, mes camarades avaient remarqué le manège et riaient doucement. A minuit, Henriette, Tonio et Lisette m'emmenèrent au fond de l'atelier, me mirent leurs vestes sous la tête et je m'endormis lourdement.
A une heure, au réveil, la courbature m'avait gagné. Lorsque je me levais, la première personne que je vis ce fut la " Fauve ", le Commandant l'accompagnait. Ils étaient dans l'allée centrale, impossible de les éviter pour rejoindre ma place, je m'y résignai, je reçus au même moment, dans le bas des reins un coup de pied qui me souleva littéralement du sol. J'avoue que c'était un shoot magnifique et lorsque je me retournai, j'aperçus Tonio et Lisette qui dissimulaient leur rire derrière leur main. Elle s'en excusèrent le lendemain, mais Tonio m'expliqua :
- Tu ne peux pas savoir Simonne comme ce fut drôle, la " fauve " prenant son élan, comme pour marquer un but !
Dois-je dire que je comprends d'autant mieux leur rire, que j'en aurais fait tout autant. La Commandante arriva sur moi et m'appliqua 4 à 5 claques, puis j'eus à expliquer mon geste au " Mec" en présence de " Rondada " et de Marcelle. Celle-ci était également notre interprète. Jeune Italienne, née en FRANCE, 20 ans, jolie comme un coeur, blonde aux yeux bleus, rieuse, boute-en-train, enfant gâtée de toutes ses camarades de l'équipe. Après avoir donné une explication " fantaisiste ", le " Mec " me dit en bon français (!)
- Oui, naturellement, cela passe pour cette fois, mais gare à vous si vous récidivez, on vous a à l'oeil ! Rompez !
Je repris mon travail et la nuit s'acheva.
Lorsque nous arrivâmes au bloc, Elisabeth nous attendait :
- Tu as fait du propre, me dit-elle, à cause de toi, tout le monde pause !
En effet, il nous fallut piquer ; j'avais reçu l'ordre de me mettre seule en avant Elisabeth et Trouddy nous gardaient. Des camarades ronchonnaient et " m'engueulaient " :
- On n'a pas idée d'agir de la sorte, tu n'avais qu'à encaisser et ne rien dire, tu es folle !
Elisabeth ricanait
A 8 h la Commandante parut, toutes baissèrent les yeux, c'était un ordre de celle-ci. Elle n'admettait pas qu'on la fixe, gare à l'imprudente, elle faisait immédiatement connaissance avec ses poings. Je la regardai bien dans les yeux et m'adressant à Trouddy :
- Veux-tu dire à la Commandante, que je demande une punition supplémentaire, mais qu'elle laisse rentrer mes camarades, elles ne sont pas responsables de mon geste !
Celle-ci traduisit et répondit :
- Elle dit qu'il y a eu révolte générale et que tout le monde doit être puni !
Elisabeth exultait, la garce ! Au bout d'une nouvelle heure, celle-ci fut appelée au bureau, elle revint et dit :
- Toutes celles qui désapprouvent le geste de Simonne, peuvent rentrer se coucher !
Il y eut un mouvement de flottement, mais la voix d'Henriette s'éleva :
- J'espère, dit-elle, que pas une d'entre vous n'aura le courage de laisser tomber Simonne !
Un silence suivit, personne ne bougea. Elisabeth haussa les épaules et retourna au bureau des S.S.
Vers 10 la " Fauve " reparut et après nous avoir toutes dévisagées, donna brusquement l'ordre de rentrer au bloc. Je ne bougeais pas, elle vint vers moi me regarda en riant et me fit signe de suivre les autres.
Je n'en suis pas encore revenue
Le soir, à l'usine, une S.S. me conduisit au four, ordre de la Commandante. C'était une des plus mauvaises places. Dans le fond de l'atelier se trouvait une autre petite salle, le four à gauche en entrant ; devant, des chariots sur lesquels on disposait des plaques, derrière, une large table zinguée où se faisait le travail de préparation. Ce travail consistait à enfiler dans des broches des ventiles, pièce la plus importante du masque, celle-ci, en effet, permet l'évacuation de l'air vicié, tout en gardant l'étanchéité. Ces broches étaient posées sur des plaques de fonte. Après la sortie du four, nous étions munies de gants d'amiante et ôtions les ventiles des broches et ainsi de suite. Le plus pénible était la chaleur excessive 48 à 52 degrés, l'odeur, la fumée du caoutchouc, de plus les plaques pesaient 10 kilos, et cela faisait un total en 12 heures, de 7 à 8 000 kilos qui me passaient entre les mains car j'étais désignée pour le chargement et le déchargement des chariots.
Charmante sollicitude de la " Fauve " !
La durée de cuisson était de 25 minutes environ, entre temps, nous devions retourner dans l'autre atelier où assises devant une table, nous contrôlions les ventiles cuites. Nous étions sans cesse dans des différences de températures extrêmes, l'atelier étant très aéré par des ventilateurs, nous recevions de l'air frais sur nos corps ruisselant de sueur Nous étions 6 à faire ce travail, réservé autrefois à des hommes : Lucienne AUQUINET, communiste, jeune femme charmante, intelligente et douce, infirmière à l'hôpital TROUSSEAU, au service de la radio, 3 années de centrale à RENNES ; Lucienne LE JEUNE, communiste, souffleuse de verre chez PYREX, Parisienne rieuse, charmante camarade, 2 années de centrale à RENNES ; Marcelle RIVET, communiste, originaire de LA ROCHELLE, femme de marin, très douce, mais de faible santé, excellente camarade ; Yvonne, trotskiste, arrêtée pour Résistance, très intelligente, mais d'un caractère acariâtre et autoritaire. Elle passait son temps en discution sur l' " Internationale " ; Odile, grande fille nonchalante, d'origine alsacienne, fille d'Officier, étudiante, excellente camarade.
Notre chauffeur était un Allemand, Hervy garçon infiniment sympathique, grand blessé de guerre, il resta avec nous jusqu'en Octobre, et dut repartir lorsque HITLER fit un nouveau prélèvement sur la population. Nous lui dûmes beaucoup ; il était payé par nombre de fours, mais lorsqu'il nous voyait si lasses, il ralentissait le travail pour nous permettre de rester assises. Un soir, la " Fauve " étant venue contrôler notre travail, il s'interposa au moment où celle-ci allait me frapper, tant d'autres faits que je ne puis énumérer, mais qui firent que nous l'avions pris en amitié. La seule chose qu'il nous avait demandé très gentiment, c'était de ne jamais l'interroger sur les événements militaires :
- N'oubliez pas que je suis Allemand ! nous dit-il.
Le jour où il partit, il vint vers nous, malgré la présence de nos S.S. nous serra la main à chacune et nous dit d'une voix émue :
- Bonne chance ! Je souhaite que vous retourniez bientôt dans votre pays !
Nous étions aussi émues que lui et nous eûmes autant de peine, que si ce fut un des nôtres. C'était un brave garçon. Nous apprîmes peu de temps après que sa jeune femme et son bébé de 10 mois, avaient été tués dans un bombardement.
La nuit, nous étions seules avec lui, mais en équipe de jour, nous avions une contremaîtresse allemande, Emilie, jeune femme très douce. Elle fut pour nous, presque une amie, nous apportant de temps à autre, soit une pomme, soit une poire, soit un petit sandwich, elle le faisait en se cachant, car elle avait une peur bleue de nos S.S., nous la voyions trembler à leur approche. Son mari était en Occupation à PARIS, elle nous montrait ses dessous en riant :
- PARIS ! Scheun
Un jour, en se penchant sur nous pour nous expliquer un travail, nous respirâmes une odeur suave, délicieuse qui nous remplit d'émotion, c'était un parfum si doux, si frais que la journée entière notre coeur fut troublé par ce rappel de la FRANCE, cela sentait tellement PARIS ! Elle s'en aperçut et continua de se parfumer pour nous faire respirer, dit-elle, un peu de notre pays !
Bravo Emilie !
C'était une simple femme du peuple, aux sentiments humains, elle tranchait sur ses camarades allemandes, qui toutes, plus ou moins, nous manifestaient de la haine.
Il y avait également au four, une Allemande, ERNA, grosse rousse, communiste. Ses 2 fils et son mari avaient été tués sur le front de Russie. Elle ne cachait pas sa haine du régime et nous nous sommes souvent demandées comment elle put passer au travers des dénonciations et des arrestations. Etait-ce en raison de ses trois morts ? C'est elle qui nous renseignait sur les événements. Un matin, elle nous prit à part, après avoir regardé si les S.S. n'étaient pas dans les parages, nous étreignant les mains, elle nous dit :
- PARIS, libre ! Nous la regardions toutes émues Ya ! PARIS Deutschland kaput ! Américains PARIS !
Et de grosses larmes roulaient sur ses joues.
Elle ne connaissait pas le français, mais nous faisait traduire, soit par dile, soit par Anne-Marie KLASEN, notre interprète, fille douce et charmante, parfaitement élevée, très croyante, elle était institutrice à PRETY, petit village de SAONE-ET-LOIRE. Elle fut pour nous une camarade extraordinaire, nous défendant, nous soutenant moralement ; comme elle pouvait, en raison de ses fonctions, circuler librement dans tous les ateliers, elle avait noué des relations avec quelques Allemandes et nous tenait au courant des événements militaires. Ce fut grâce à elle, que nous pûmes nous procurer un journal d'HANOVRE, que des camarades communistes nous traduisaient le soir à la veillée et qui nous permit de suivre régulièrement les communiqués.
ERNA n'avait peur que d'une chose, les bombardements.
Ceux-ci s'intensifiaient de jour en jour, sitôt que la sirène mugissait, c'était la ruée des ouvrières vers les abris de l'usine. Nous, nous devions rentrer au Lager, les S.S. nous rassemblaient en rangs par 5 à grands coups de poing, car elles étaient blêmes de peur. C'était notre revanche ! Nous traînions exprès et n'arrivions jamais que sous les éclats de la D.C.A. C'était si beau, ces passages d'avions dans le ciel, ils laissaient tomber leurs petits papiers d'argent qui recouvraient le sol et nous suivions du regard ces petits points d'or rutilant au soleil. N'était-ce pas pour nous un signe d'espoir en la délivrance ! Chaque fois, d'HANOVRE s'élevaient d'immenses nuages de fumée et de flammes, le sol tremblait. Nos S.S. au début, étaient avec nous, car leur abri n'était pas terminé, nous pouvions les contempler et nous en oublions le danger. Ah ! ces faces grimaçantes de peur et d'angoisse, elles n'avaient pas la pudeur de se contrôler et nous en jouissions ouvertement.
Les alertes duraient des 2 et 3 heures, cela nous permettait de nous allonger sur le sol de l'abri et de dormir un peu, nous sentions moins notre faim, cette faim qui nous labourait les entrailles. De plus, étant obligées de passer devant les cuisines et les poubelles, nous pouvions voler au passage des trognons de choux, des épluchures de rutabagas que nous dévorions ainsi.
La nuit, nous étions quelques-unes à nous faufiler hors de l'abri, allongées sur l'herbe nous assistions à un spectacle féérique, des centaines de projecteurs sillonnaient le ciel à la recherche des avions, ceux-ci se mélangeaient aux étoiles et nous n'arrivions pas à les distinguer, seul le bruit des moteurs nous parvenait en un doux ronronnement. Nous suivions ainsi les acrobaties des avions puis dans les faisceaux lumineux c'était une minute émouvante, puis brusquement ils se laissaient tomber comme une pierre. Jamais un seul ne fut touché par la D.C.A. qui était, en ce milieu d'année 1944 excessivement importante.
Le Dimanche qui suivit mon " scandale Rondada ", j'appris par TROUDDY, que j'étais condamnée à 15 jours d'équipe de nuit, je m'en moquais éperdument, le seul ennui pour moi, fut d'être séparée de mes amies pendant ce laps de temps.
Quinze jours après notre arrivée au camp, les cuisines étant achevées, trois camarades furent désignées pour cet emploi, c'était pour elles, la bonne " gâche ", car les Allemandes, méfiantes, les nourrissaient bien, afin d'éviter les vols de leur part. Il y avait " Criquet " belle femme de 40 ans Parisienne, possédant un magasin de fourrures, bd. St Denis, elle était pétillante d'esprit, pince-sans-rire, elle fut une bonne camarade, pour moi, me donnant de temps à autre du sel, condiment inconnu ici, les soupes en étant généralement dépourvues ; Augusta, grande forte fille alsacienne, très douce, passant inaperçue, excellente camarade ; Germaine 40 ans, concierge à PARIS, elle en avait le genre, fort en gueule, mais brave fille, nous refilant des trognons de choux et des rutabagas, pour nous, c'était le régal Elles avaient comme chef-cuisinière une S.S. surnommée " la Chinoise " , femme au faciès asiatique, prussienne de KOENIGSBERG Sous des allures douces, elle était d'une méchanceté féroce, nous détestant et les soupes s'en ressentaient, car adieu ! nos rêves du début, sitôt qu'elle prit en main, notre ravitaillement, nous nous mîmes à crever de faim soupes claires où nageaient quelques rutabagas ou choux verts non cuits, ou légumes déshydratés. Elle s'était aperçue que nous détestions le cumin et nous en saupoudrait celle-ci : " Pour nous faire digérer ! ", disait-elle. Nous n'avions pas besoin de cela, c'était vite fait, une heure après nos estomacs criaient famine et nous en étions réduites à manger tout ce qui nous tombait sous la main herbes, épluchures.
Je me souviens d'un Dimanche matin, où j'avais été désignée, avec deux autres camarades pour une corvée de camp, consistant au nettoyage des allées, l'une était Alice HERIVAUX, femme de 40 ans, en paraissant à peine 30, mère de deux grands enfants 18 et 20 ans, excessivement jolie sous ses tresses blondes. Elle habitait MARSEILLE où elle fut arrêtée lors d'une réunion chez elle, du mouvement " Combat ". Riche, mariée à un Major à 5 galons, elle se pliait fort bien à sa nouvelle vie, mais " rouspétant " sans cesse, pour rien, pour tout, pour le plaisir, sa définition des S.S. était devenue proverbiale :
- Tas de tordues !
L'autre Lucienne était belge, femme douce et distinguée. Nous étions donc toutes trois à l'affut des S.S., en faisant le moins possible. Tout à coup Alice poussa une exclamation :
- Chic ! Quelque chose à bouffer !
En effet, Criquet sortait des cuisines et vidait le contenu d'un plat dans les poubelles, nous nous précipitâmes, c'était des épluchures de pommes de terre toutes chaudes. Sans nous occuper de la malpropreté du récipient, nous nous installâmes autour et tranquillement mangeâmes les dites épluchures. A un moment, Alice me dit :
- Il en ferait une tête mon Colonel de mari, s'il me voyait ainsi changée en clocharde !
Et de rire oui, nous trouvions moyen de rire de notre déchéance.
La faim nous donnait tous les courages.
Que de fois ne nous sommes nous pas glissées à la nuit vers le silo de choux et de rutabagas, gardé par une sentinelle. C'était devenu un jeu à qui en volerait le plus, il s'agissait de ne pas se faire prendre, car cela coûtait cher Assommage par la " Fauve " et pause de 12 heures sans manger. Mais nous avions faim
Au début, je faisais comme tout le monde me jetant sur la nourriture, dévorais sans penser à rien, qu'au plaisir fugitif de mastiquer et de calmer cette souffrance. Un jour levant la tête, je vis en face de moi, une camarade qui lapait littéralement sa soupe, l'oeil fixe avec un air d'animal. Je ressentis un choc. " Quoi, me dis-je, en sommes-nous réduites au rang des chiens ? ". J'eus honte, réellement honte. Non ce n'était pas possible, nous devions réagir, cela faisait partie du programme S.S. de nous avilir, ne leur donnons pas cette satisfaction.
Le soir même, je ne mangeais pas mon pain, étant " narchiste ", je dus lutter toute la nuit avec la tentation, je me sentais défaillir, je sentais celui-ci dans ma poche. Au moment de succomber, je me raidissais et le matin arriva. Ce fut la plus belle victoire sur ma volonté ; à partir de ce jour, j'eus toujours mon pain d'avance, m'habituant à le manger posément, quelques camarades m'imitèrent et nous étions heureuses de nous sentir encore des êtres sains, normaux, malgré la misère.
Le 14 Juillet vers 11 h du soir, nous eûmes alerte.
Les Alliés venaient célébrer dignement cette fête. La sirène n'avait pas fini de sonner que les bombes tombaient déjà. Ce fut la panique, nos S.S. hurlaient de peur et essayaient vainement de nous regrouper, nous filions vers le camp tels des zèbres, sous les éclats de D.C.A. et des bombes, celles-ci tombaient aux alentours immédiats de l'usine. " Saindoux " une S.S. lippeuse m'avait empoigné par le bras et m'entraînait dans une course folle, elle vint buter sur un des montants du portail et nous nous affalâmes de tout notre long, j'en étais malade de rire. Nos camarades de jour, nous guettaient aux portes de l'abri, inquiètes pour nous, nous arrivâmes toutes riantes.
L'alerte dura 2 heures terribles.
La terre de l'abri nous tombait sur la tête sous le martèlement du sol, les bombes éclataient à 100 mètres autour de nous ; nous pensions à nos camarades polonaises du convoi précédent, tuées au même endroit. A notre arrivée, nous avions trouvé les poutres calcinées de l'ancien bloc et de l'abri, nos coeurs sous une apparence calme, étaient serrés et nous " saluâmes " souvent cette nuit-là
A la fin de l'alerte, on nous compta comme toujours, avant de retourner à l'usine. Stupeur ! il en manquait une Les S.S. affolées firent ressortir nos camarades rentrées au bloc, TROUDDY dut, à l'aide d'une lanterne faire l'appel des noms ; présent, présent, présent Mariette ! pas de réponse. La fouille commença dans l'abri, le bloc, des S.S. partirent à l'usine, rien ! On nous interrogea, elle était avec nous à la sortie de l'atelier, après dans la débandade, nous ne savions plus rien. La "Fauve ", le " Mec " distribuèrent force coups de poing, nous encaissions, rigolant doucement. Une de partie ! Nous souhaitions qu'elle réussisse et nous " pausions ", en attendant, sous le ciel étoilé, avec au coeur une joie immense. Sacrée Mariette ! elle avait bien profité de l'occasion.
On nous fit retourner à l'usine après 2 heures d'attente. Le lendemain, au retour pause pour toutes " jusqu'à ce qu'on la retrouve ", nous dit-on. Les heures s'égrenaient, nous ne sentions pas notre fatigue, toutes en pensée avec Mariette sur le chemin de la liberté ! Elle ne fut jamais rattrapée ; nous sûmes seulement à la Libération, qu'elle avait trouvé refuge dans une ferme à une vingtaine de kilomètres d'HANOVRE où les paysans la gardèrent jusqu'à l'arrivée des Américains.
" Roquet ", la S.S. führer de la semaine, fut mise aux arrêts, quant aux simples S.S. la Commandante les frappa et elles furent consignées le Dimanche suivant.
Ce jour-là, nous fêtâmes notre fête nationale par des chants et une minute de silence. KETTY, jeune femme aux tresses noires, très belle, originaire de TOURS, avait fait ses études au Conservatoire, elle possédait une voix magnifique. Que de fois le soir, l'écoutions-nous, allongées sur nos lits, sa voix montait pure dans le silence du bloc, nous partions à la poursuite de nos rêves évoqués par ce chant mélodieux. Les S.S. venaient l'écouter aux fenêtres, nous les entendions arriver doucement et chuchoter. C'est, avec les choeurs des 40 Russes que nous avions avec nous, les plus beaux souvenirs de ces soirées de captivité. Une de nos camarades, Nicole, jeune femme douce aux grands yeux bleus rêveurs, ancienne normalienne, composa revues, poèmes, chants. Elle avait un goût exquis, une grande sensibilité et le Dimanche après-midi, seul jour où nous étions libres, nous organisâmes des fêtes. Michelle déclamait d'une façon parfaite et Nicole lui confiait ses poèmes. Je vais transcrire un de ceux-ci, qui eut parmi nous toutes, un énorme succès :
Les culottes
Couchées sur le rare gazon
On voit nos culottes pensives
Qui font des rêves de lessive
D'Eau de Javel et de savon
Elles ont toutes grise mine
Un air fripé, le teint terreux
Et regrettent l'éclat neigeux
Qu'elles avaient étant gamines
Elles repensent aux jours heureux
Où étant petites culottes
Elles avaient des regards bleus
Un fond rose et n'étaient point sottes
Alors qu'elles fronçaient gentiment
Leurs broderies et leurs dentelles
Ah ! comme elles pouvaient être belles
Qu'elles avaient l'air provocant
Mais les culottes ont vieilli
Elles sont devenues immenses
Leur taille a beaucoup épaissi
Elles comprennent leur déchéance
Taillées dans un tissu grossier
Elles voudraient n'être pas trop laides
Et agitent d'un air niais
Leurs jambes étroites et raides
Elles ont des pièces au fond
Et des trous béants : tare honteuse
Elles sont affublées de galons
Tiraillées par des mains nerveuses
Mais il reste un charme caché
A nos culottes étendues
Quand nous venons pour les chercher
Elles ont toujours disparu
Sans culotte qui m'écoutez
Réformez un peu vos manières
Laissez à leur propriétaire
Les pantalons qu'elles ont lavé
Nous avons toutes beaucoup ri de ce petit poème, car en effet, n'étant jamais changées de linge, nous lavions à l'eau fraîche nos chemises et nos culottes, restant nues sous nos robes et le Dimanche nous les étendions au soleil, mais il nous fallait rester là, sinon tout disparaissait
Elle avait composé notre " Bonsoir " et nous le chantions toutes à plusieurs voix, avant de nous endormir.
Tout est éteint, le jour s'achève
Bonsoir ! il ne faut plus songer
Auprès de toi, se glisse le rêve
Sa douceur vient nous bercer (bis)
Ferme tes yeux
Ferme aussi ton coeur sur ta peine
Endors-toi sur l'espoir
A demain Bonsoir !
Elle fit une revue sur notre vie de camp, toutes les haines du jour défilaient en chansons, réveil, travail, alerte, corvée, et chaque fois, leitmotiv, sur moi et mes " corrections ", car hélas ! depuis la fâcheuse histoire, je fus presque chaque jour frappée par la " Fauve ". Elle déclara d'ailleurs à TROUDDY, qu'elle me "crèverait" ? !
Mais revenons à nos loisirs, les Russes en firent autant, créant des danses, des sketchs charmants. Il y avait parmi elles, une jeune danseuse du Théâtre National de MOSCOU. Quelle virtuosité, quelle souplesse ses camarades accompagnaient sa danse de chants susurrés et de claquements de mains, nous en oublions le lieu, suivant ravies ses acrobaties.
Elles étaient très ingénieuses, se fabriquant des costumes, des coiffures avec des chiffons volés à l'usine, les papiers d'argent lancés par les avions, du papier d'emballage. Quelques-unes s'étaient mises à broder des petits cols, des mouchoirs. C'est ainsi que petit à petit, le goût et l'ingéniosité aidant, le bloc fut changé en un vaste atelier clandestin. Sitôt les portes fermées, ciseaux, chiffons, caoutchouc, colle, sortaient des cachettes et nous travaillions malgré notre fatigue, par plaisir avec une ardeur non coutumière, car nous faisions à l'usine, du travail " perlé ". C'est à qui en ferait le moins, tous les prétextes étaient bons, mauvaise qualité du caoutchouc synthétique, usure des machines. Lisette était devenue un as du sabotage, elle était chargée de faire fonctionner la découpeuse et le travail de l'atelier dépendait d'elle, car elle fournissait les bandes principales des masques. Le couteau de cette machine, ne fonctionnait pas au moins tous les deux jours, une petite lame d'acier intelligemment posée faisait sauter les dents et lorsque MULLER, l'ingénieur arrivait l'air consterné, Lisette bougonnante lui disait :
- Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ? Elle est foutue cette machine, remplacez-là, je n'y peux rien
- La remplacer ? Impossible, disait-il, nous sommes en guerre !
- A qui le dites-vous ! répliquait Lisette et c'était chaque fois, 2, 3 heures de repos pour les camarades, repos utilisé aux nettoyages des machines ou de l'atelier, travail non fatigant. Naturellement, il s'agissait après de rattraper le temps perdu, mais les statistiques s'en ressentaient
MULLER, l'ingénieur en question, était un homme grand, large comme une armoire, avait un oeil qui tournait, nous ne savions jamais lequel regarder ! Il " gueulait " toute la journée et c'était pourtant le meilleur type de la terre, humain, compréhensif. C'est grâce à lui qu'au four, nous pûmes avoir du café glacé, pendant les grandes chaleurs du mois d'Août où l'atmosphère était irrespirable. Un jour même, nous voyant suffoquées, la sueur nous coulait le long du corps, il prit une broche et rageusement brisa les carreaux des fenêtres.
- C'est une honte, gueulait-il, une honte ! Ces femmes ne sont pas des criminelles, elles ont droit à la vie, à l'air, comme nous.
Brave MULLER ! Nous l'aimions toutes dans notre coin, il nous favorisait le travail, nous faisant signe de ralentir sitôt que nos S.S. avaient le dos tourné, tout cela sous ses allures bourrues. Jamais il ne porta l'insigne nazi, insigne que tous les autres ingénieurs avaient sur leur blouse blanche. Lorsque les événements se précipitèrent, Lisette alla le trouver et lui dit :
- Vous savez MULLER, que nous attesterons toutes ce que vous avez fait pour nous !
Il sourit :
- Ne vous en faites pas, je ne crains rien !
Nous apprîmes plus tard, qu'il faisait partie de l'I.S.
Les S.S. s'aperçurent de nos travaux, lors des fouilles fréquentes.
Il était difficile de camoufler.
Nous devions sortir dehors et pendant ce temps, nos chambres étaient mises au pillage, paillasses retournées, fouillées, les placards vidés, ensuite nous devions nous déshabiller et passer nues devant la Commandante pendant que des S.S. vérifiaient nos vêtements. C'est ainsi qu'un jour, une quinzaine de nos camarades furent rouées de coups. Yvon, entre autres, eut un oeil au beurre noir, qui amena la consternation sur les visages des Allemandes civiles, car à l'usine nous n'étions jamais frappées le jour, en public, elles attendaient le retour au bloc, pour exécuter les sanctions. Nos quinze camarades avaient eu l'audace de couper le bas de leur chemise pour s'en faire des soutiens-gorges et des slips J'étais pour la première fois spectatrice de ce passage à tabac et je pleurais comme toutes mes compagnes, car rien de plus atroce que d'être là, à regarder, au garde-à-vous, sans pouvoir rien dire, rien faire et je compris pourquoi, je trouvais des larmes dans les yeux de mes camarades lorsque après ma " correction " je reprenais rang avec les autres. Larmes qui me mettaient en boule : je ne comprends pas, c'est idiot, je sers de tête de turc, lorsqu'elle a fini, vous êtes tranquilles puisqu'elle s'est calmée les nerfs. Alors ? Alors, ce jour-là, je compris
Un soir, en rentrant TROUDDY m'attendait :
- Il y a une surprise pour toi, Simonne ! me dit-elle avec un bon sourire et me faisant entrer dans une petite pièce qui servait de salle de consultation, j'y trouvais Madeleine. Madeleine très amaigrie, mais vivante ! Cela faisait 5 semaines qu'elle était partie mourante et je n'avais plus d'espoir de la revoir. Enfin, elle était là et nous riions, pleurions, nous embrassant fougueusement. Elle séjourna encore quelque temps au Revier, pour finir sa convalescence puis un jour, elle reprit place près de nous et repartit à l'usine. Elle était encore très faible et fut mise au talcage des ventiles, cela me permettait de la voir à toutes heures du jour, car j'étais chargée en plus de mon travail, d'aller chercher les plateaux de ventiles à ce service.
Je parcourais tout l'atelier et en profitais pour plaisanter au passage avec celles de la " chaîne ", au nez et à la barbe des S.S. Je leur donnais les nouvelles apprises par ERNA, c'est ainsi que toutes furent au courant de la délivrance de PARIS, quelques minutes après.
Quelle joie ce jour-là
Les S.S. nous regardaient toutes surprises de voir sur nos visages cet air de triomphe, nous ne pouvions arriver à dissimuler le bonheur qui gonflait nos coeurs. J'ai chanté à tue-tête, tout en déchargeant mes chariots, tout me semblait si plein d'espérance, de délivrance prochaine, nous ne doutions plus qu'à Noël nous serions chez nous Merveilleuse chose que l'espoir ! Cela nous a permis de tenir jusqu'au bout !
Et les jours et les nuits passaient.
Les bombardements n'arrêtaient plus, nous vivions au milieu de ceux-ci. Les S.S. avaient renoncé à nous obliger de descendre dans l'abri. Y allait qui voulait Beaucoup d'entre nous, préféraient rester allongées sur nos lits, l'oreille tendue, écoutant éperdument le ronron des avions au-dessus de nos têtes. C'était le moment, le plus angoissant, puis un déclic et le hurlement de l'air déchiré par cette charge de mort, le bloc tremblait comme un vaisseau dans la tempête, nous rentrions nos têtes dans les épaules, nous faisant toutes petites, puis le passage fini, nous riions de notre épouvante, nous n'écoutions même pas l'explosion, que nous importait ! Ce n'était pas pour nous cette fois-ci et cela durait, durait.
En fin d'alerte, nous sortions pour jouir du spectacle, le ciel était rouge et les incendies se reflétaient dans les fenêtres de l'usine, il semblait que celle-ci était en flammes. Ah ! ces cris de joie, de haine, d'espoir en la vie, après ces passages de mort.
Sauvages !
Nous étions des sauvages, dansant la danse du scalp !
Nos S.S. devenaient de plus en plus folles.
Pour oublier leur peur, elles se jetaient dans la débauche la plus complète, soûlographie, rut. Nous assistâmes plus d'une fois à des scènes écoeurantes, le"Mec"en slip poursuivant tel un fauve,"Roquet " ou la " Fauve ", les emportant dans ses bras, ou, toutes en tenues plus que légères, complètement ivres, dansant entre elles, au son des accordéons joués par le " Mec " et " Roquet ".
A l'usine, la nuit nous n'étions tranquilles que lorsqu'une " braguette " arrivait, c'est ainsi que nous dénommions les hommes du S.T.O. ou vieux Boches inutilisables au service de l'armée. Elles disparaissaient, avec eux pendant 3/4 d'heure, une heure et nous en profitions pour bavarder sans rien faire. De plus, elles ne dormaient guère plus que nous, aussi s'installaient-elles dans des coins obscures de l'atelier. Cela leur était formellement interdit, devant sans cesse, nous surveiller et c'est ainsi que plusieurs fois, la " Fauve " en surprit au cours de ses rondes d'inspection qu'elle effectuait à toutes heures de la nuit. Elle les giflait sans égard à notre présence et nous sourions ironiquement après.
Depuis l'évasion de Mariette, nous descendions la nuit dans les abris de l'usine ; c'était de vastes souterrains bétonnés, fermés par de lourdes portes de fer. L'air arrivait par des ventilateurs, nous étions assises sur des bancs et nous dormions la tête sur les épaules de la voisine. Notre petit groupe d'amies se réunissaient près de la porte nous séparant de nos S.S. Celles-ci étaient toutes avec les gardiens de l'usine autour d'un poste de T.S.F., écoutant par radio le passage des avions sur l'ALLEMAGNE, BERLIN, HAMBOURG, STETTIN, NUREMBERG, COLOGNE, MAGDEBOURG etc etc HANOVRE chaque fois était annoncée et nous écoutions dans un silence complet le bruit des moteurs survolant l'usine. Chaque explosion se répercutait longuement et faisait vibrer les portes. Celles parmi nous, qui avaient peur, étaient rassurées par l'épaisseur du béton, mais quelques-unes comme moi, pensaient non sans angoisse à l'accumulation de caoutchouc, vernis, essence etc. Quelle mort, si les bombes incendiaires venaient à tomber, nous serions asphyxiées comme des rats, prisonnières sous un brasier, je considérais ces abris comme un tombeau et préférais cent fois, le ciel étoilé ou notre simple toit du bloc.
Les jours passaient et l'état de santé de mes camarades déclinait, manque de sommeil, de nourriture, travaux debout etc. Deux furent renvoyées à RAVENSBRÜCK car en principe, nous ne pouvions pas être soignées au Lager, manque presque total de médicaments, ceux-ci, lors de la visite d'un Sanitaire S.S. étaient volés par la " Fauve " pour les besoins personnels des S.S. France ne disposait de rien. Les consultations avaient lieu sous la surveillance de la Commandante et beaucoup préféraient ne pas y aller, elle distribuait quelques cachets, un peu de charbon, lavait les plaies, extirpait des têtes de furoncles avec une petite pince qu'elle ne pouvait même pas stériliser, ne possédant que du " RIVANOL " sorte de liquide verdâtre remplaçant teinture d'iode, éther, aussi, petit à petit, furonculose, eczéma, cystite, diarrhée, enflure des jambes, métrite, hémorroïdes, firent leur apparition. Quant à nos camarades tuberculeuses, France se gardait bien de leur faire passer la visite, car sinon elles auraient été renvoyées immédiatement à RAVENSBRÜCK et là, c'était pour elles la mort. En effet, elles étaient munies d'une carte rose et lorsqu'elles étaient 900 Pourquoi ce chiffre, nous l'ignorions, elles partaient dans le " convoi noir ", ainsi nommé pour sa tragique destination. Nous assistâmes une fois, pendant notre séjour au bloc 15, à un de ces départs, nous en avons gardé un souvenir horrifié, des femmes hurlantes qui avaient essayé de s'échapper, poursuivies par les policières et les S.S. Pauvres malheureuses se cramponnant à la vie
Depuis notre fouille " vaginale ", à RAVENSBRÜCK, j'avais gardé une brûlure, puis j'eus des pertes qui devinrent purulentes, nous étions 26 ainsi, cela nous fatiguait et nous souffrions beaucoup. Devant cet état de chose, France en parla lors d'une visite, au Sanitaire. Après son départ, la " Fauve" se jeta sur France et la corrigea, criant :
- Salaupe ! Parler de cela à un homme, si vous n'étiez pas toutes des p vous n'auriez pas cet inconvénient !
Ce fut là tout notre remède.
Pour la cystite, nous en avions toutes plus ou moins. Je me souviens qu'il nous était impossible de nous retenir, nous levant 7, 8 fois par nuit, nous inondant, c'était atroce, ne pouvant changer de linge, nous vivions dans une malpropreté qui affectait beaucoup des nôtres. Point de savon, nous étions très peu qui osions nous doucher. Je m'y étais habituée depuis notre arrivée et chaque jour, je me précipitais sous l'eau glacée, j'en ressentais un grand bien-être ; je suis convaincue que cela m'a permis de tenir, car jusqu'au 19 Novembre date de ma rentrée au Revier, je n'ai jamais omis cette corvée. Madeleine me grondait :
- Tu es folle, un jour tu attraperas la crève !
C'était faux, celle-ci ne pouvait venir que de la " Fauve ". Quant aux diarrhéiques, c'était effrayant, on les suivait à la trace. Nous avions pour la nuit, trois tinettes pour tout le bloc, celles-ci disposées dans le couloir, lorsque nous étions par équipe cela suffisait, mais les Dimanches où nous étions toutes là, c'était épouvantable, elles débordaient dans le couloir et aux cours des alertes, nous barbotions dedans, pieds nus, imaginez l'odeur que cela dégageait, impossibilité d'ouvrir les fenêtres, celles-ci étaient obstruées par des volets de bois pleins.
La chaleur, l'odeur nous empêchaient de dormir. Une nuit, Madeleine me dit :
- Viens voir, le spectacle en vaut la peine !
Je la suivis et je pus voir, une Russe qui tranquillement était installée sur une des tinettes ne semblant pas remarquer que son derrière trempait et que ses pieds étaient maculés. Vision lamentable, mais qui déclenchait nos rires
Quelle déchéance !
Je n'eus qu'une fois, un furoncle mal placé mais ne m'étant pas touchée, ce fut le seul. France avait beau supplier les camarades, rien à faire, elles s'en collaient par tout le corps et rien, rien qu'un peu de pommade, quelques chiffons de l'usine plus ou moins maculés, quelques bandes de papier. Ah ! l'hygiène allemande tant vantée dans nos journaux collaborateurs, nous en avons eu un échantillon Pour l'enflure des jambes, rien qu'un chiffon mouillé d'eau froide, et si possible, les pieds placés plus haut que nos têtes.
Quant aux hémorroïdes, beaucoup de camarades en souffraient et nous eûmes des suppositoires absolument épatants, trois, quatre jours après nous étions soulagées. Rendons à César Je n'en eus qu'une fois et cela vaut la peine d'être raconté, à cause des circonstances. Je n'y avais pas de suite prêté attention, lorsqu'un jour j'allai trouver France :
- Ecoute, lui dis-je, je crois que j'ai un gardénia ! (nous avions appelé ainsi ce petit accident).
- Fais voir ?
- Un gardénia, dit-elle, tu veux dire que c'est un chou-fleur ! mon pauvre vieux, tu dois souffrir
- Oh ! c'est plutôt désagréable.
Comme c'était un Dimanche, elle me prescrivit un repos complet après mise en place des dits suppositoires.
Il était environ 3 h lorsque brusquement nous reçûmes l'ordre de sortir du bloc et de nous aligner par 5. Surprises, car c'était notre jour de congé, nous obéîmes bien à contre-coeur. C'était une journée d'Août, chaude, éblouissante, point d'ombre que celle du bloc. Le " Mec " et la " Fauve " arrivèrent en petit slip, et celui-ci tenant son accordéon ? Il nous dit :
- Vous refusez de marcher au pas, eh ! bien je vais vous apprendre !
Et la leçon commença. Les S.S. nous encadraient, comptant :
- Eine, twei, drie, funf , nous obligeant à marteler le sol, nos pieds s'entremêlaient, passant du gauche au droit, butant dans les camarades de devant c'était lamentable, la " Fauve " écumait, hurlait, distribuait force calotes, rien n'y faisait. Le " Mec " nous dit :
- Je vous préviens que je vais vous apprendre à marcher au pas de l'oie, à grands coups de pieds dans le si vous continuez !
Nous étions toutes plus ou moins rétives à ce genre de sport, nous tournâmes ainsi 28 fois autour du bloc. C'est Annette qui compta, car elle était isolée dans une petite pièce avec la scarlatine. Elle reprit son travail, huit jours après en pleine période de pelage
- Elle n'a plus de température ! déclara la " Fauve ".
Nous n'en pouvions plus, mais avec LOUISE, une camarade très douce, de 40 ans, parlant plusieurs langues, elle était de l'I.S. et fut arrêtée à PARIS, nous rigolions doucement et j'amusais les camarades autour par des réflexions plus ou moins spirituelles. Une voix s'éleva derrière moi, c'était celle d'Henriette, une institutrice, vieille fille de 35 ans, arrêtée ainsi que ses vieux parents pour aide aux parachutistes. Sa mère 78 ans, mourut à RAVENSBRÜCK, son père 79 ans était à BUCHENWALD. C'était une fille grognon, d'un pessimisme fou et je n'étais pas en très bons termes avec elle, car je lui reprochais ouvertement de décourager les camarades par ses propos, attitude inadmissible ici, où nous devions nous soutenir les unes les autres, seul le moral pouvait nous sauver.
- Je ne vois pas pourquoi tu ris, cela n'a vraiment rien de drôle ! me dit-elle.
- Tu trouves, lui dis-je, moi, je ne suis pas de ton avis, faire faire à des femmes de notre âge, un tel exercice, c'est vraiment plein d'humour.
- Si tu étais aussi fatiguée que moi, répliqua-t-elle, tu ne rigolerais pas tant !
La voix de France s'éleva :
- Si tu avais le trou du de Simonne, alors qu'est-ce que tu dirais, moi je la trouve épatante de rigoler ainsi !
J'avoue sincèrement que je n'en pouvais plus, j'étais à vif et lorsque enfin les S.S. nous laissèrent rentrer au bloc, découragées par notre attitude butée, je me laissais choir sur mon lit deux jours après, je n'y pensais plus.
Au début Septembre, Madeleine se sentant toujours faible sut que France avait des ampoules pour le coeur, mais elle ne voulait pas les utiliser faute de stérilisation des aiguilles. Devant l'insistance de Madeleine elle se décida, celle-ci en ressentit un bien-être passager et quelques jours après revint pour une seconde piqûre, cette dernière tourna mal. Madeleine fit 40 de fièvre, une rougeur, des élancements, elle souffrait le martyre et rentra à nouveau au Revier. Il fallut mentir à la Commandante, raconter une histoire d'épingle dans la paillasse. La fièvre ne tombait pas, malgré les compresses, l'induration, la surface rouge s'amplifia et son cas empira, il fallut la transporter d'urgence à l'hôpital, un phlegmon s'étant déclaré. Elle y resta 3 semaines
Nous pouvions écrire une carte par mois, mais en ALLEMAGNE, en ALSACE ou en SUISSE, la correspondance avec la FRANCE étant interrompue. Sur le conseil d'une camarade communiste, je me décidai à écrire dans les camps, mettant comme adresse, le nom, prénom et date de naissance de mon fils ou de mon mari. Je le faisais sans grand espoir, j'en adressai à HAMBOURG, DACHAU, WEIMAR. Lorsqu'on distribuait le courrier, rien, jamais rien Quelques camarades reçurent des nouvelles de FRANCE, mais si les lettres étaient écrites en français, elles n'étaient pas remises, seule l'enveloppe Que de fois ai-je vu des femmes sangloter tenant celle-ci vide au bout de leurs doigts
Nous ne trouvions rien à leur dire ; qu'exprimer devant un tel chagrin ? Ah ! les barbares, jouer ainsi avec le coeur de ces malheureuses.
Quelques colis aussi arrivèrent, c'était uniquement pour des camarades du bloc 13. Celles-ci étaient à RAVENSBRÜCK depuis le début de Février, ce fut un convoi terrible, 750 sur 1 000 furent tondues, mises en quarantaine, les épidémies les décimèrent, typhoïde, scarlatine, diphtérie etc. Consignées dans ce bloc, elles ne sortaient même pas pour l'appel, chaque jour de nouvelles morts, presque toutes furent atteintes par la maladie, et celles qui étaient avec nous étaient très anémiées. Elles avaient pu écrire avant la rupture des communications, chose hélas ! dont notre convoi ne put bénéficier.
Madeleine pendant son premier séjour à l'hôpital put arriver à faire passer une lettre par la SUISSE. Elle aurait pu également s'évader facilement, des S.T.O., lui ayant proposé des faux papiers de travailleuse et des vêtements civils. Elle refusa pensant que les S.S. ne permettraient plus à l'avenir le transport de camarades à l'hôpital, et cela risquait de provoquer la mort des malades. Devant la méchanceté de certaines femmes, elle regretta quelquefois de ne pas avoir profité de cette occasion. Le premier colis qu'elle reçut fut à l'époque mémorable où la " Fauve " avait décrété que les colis seraient répartis entre toutes, car disait-elle, il n'y a aucune raison que les unes s'empiffrent et que les autres regardent Malheureusement, c'était une façon de voler, car nous n'eûmes qu'une fois, une distribution de débris de gâteaux et d'un petit morceau de fromage pourri. Les Russes furent mieux favorisées et bien des Françaises, les propriétaires des colis en général, " râlèrent " devant cette injustice. En tout cas, cela ne dura pas, au bout de quelques semaines, elle remit les colis à celles à qui ils étaient destinés, mais suprême méchanceté, elle les faisait venir avec une gamelle et leur ouvrant leurs boîtes de conserves, mélangeait tout, sardines, sucre, pâtes, confitures, viande, gâteaux. Il fallait voir sa joie sadique devant la figure crispée de nos compagnes. Tout était fichu, irrémédiablement ; récupérer en vitesse sucre, pâtes, biscuits, distribuer le reste, car impossibilité de conserver quoique ce soit. Que de larmes de rage, d'injures criées à leur adresse : " Les vaches ! ". Je dois avouer que notre vocabulaire était devenu assez grossier, nous ne pouvions penser à elles autrement.
Un exemple de leur sadisme.
Un jour " Roquet " arrive dans la chambre 12, presque entièrement composée d'éléments du bloc 13.
- Une de vous a-t-elle deux, trois morceaux de sucre ?
Supposant que c'était pour une camarade malade, l'une d'elles (Guite, je crois) remit 3 morceaux à " Roquet ". Quelle ne fut pas notre stupéfaction de voir celle-ci s'approcher d'un cheval conduisant une voiture de choux et de rutabagas, et lui donner en riant le sucre
Sans commentaire !
Au milieu d'Août, un Dimanche matin, la Commandante et le " Mec " nous tinrent ce langage :
- Vous allez recevoir chaque semaine une paie, car travaillant vous serez rétribuées suivant votre valeur. Avec cet argent, vous pourrez acheter à la cantine que nous allons constituer et cela améliorera votre ordinaire !
Nous nous regardâmes toutes, stupéfiées. Nous payer ? Ah ! non par exemple et un murmure s'éleva. STEPH, une grande jeune fille alsacienne, étudiante arrêtée à CLERMONT-FERRAND, lors de la rafle exécutée dans l'université de STRASBOURG, fille d'un peintre très bien élevée, très croyante, camarade excessivement sympathique, se tourna vers nous.
- Qu'en pensez-vous ? dit-elle.
- Non ! Non ! clamèrent-nous.
- Voulez-vous me permettre de parler en votre nom ?
- Oui !
Elle s'adressa en allemand à la " Fauve " :
- Nous sommes des prisonnières, nous travaillons par force, contre notre volonté, nous refusons toutes d'accepter quoique ce soit. Vous nous parlez de cantine, elle sera la bienvenue car nous mourons de faim et comme nous avons toutes plus ou moins d'argent déposé à RAVENSBRÜCK, nous vous demandons de le faire venir, nous pourrons ainsi acheter un peu de nourriture !
La Commandante la regardait stupéfaite.
- Vous êtes toutes des folles et je saurai bien vous obliger à prendre votre paie, en attendant piquez !
Nous restâmes ainsi 2 heures, mais nous nous en moquions bien. Nous payer
Le Samedi soir, nous fûmes toutes réunies dans le couloir du bloc, ordre de rentrer une par une dans la petite salle de consultation où la " Fauve " en compagnie du " Mec " nous remettait un carton sur lequel était inscrit le montant de notre paie, celui-ci était dérisoire, c'était une véritable plaisanterie, d'accord, nous étions des " clochardes " mais de là à recevoir une aumone !
Nous prenions le carton et le remettions à STEPH en sortant. Seule Tonio, le déchira froidement avant de sortir du bureau, elle n'eut pas le temps d'aller plus loin, la Commandante lui bondit dessus et lui administra 4, 5 claques retentissantes. Elle sortit avec des joues écarlates, mais hilare ! STEPH fit un paquet des cartons et envoya Elisabeth remettre le tout au bureau des S.S.
Le lendemain, elle nous fit piquer 4 heures, puis le soir le bruit courut qu'il y avait distribution de marmelade. Nous étions toutes d'accord de refuser ; les S.S. nous firent sortir des chambres à coups de poings. Le plus drôle c'était la tête de la première qui se présenta devant la Commandante, celle-ci était assise dans la cour sur un tabouret devant un énorme tonneau une louche à la main, elle attendait. Notre pauvre camarade ne voulait ni avancer, ni tendre sa gamelle, mais les autres bousculées par les S.S. poussaient. La " Fauve " rigolait.
- Komme in ! hurla-t-elle et brandissant sa louche, elle se précipita sur elle, la camarade tendit sa gamelle avec un tel air de martyre que nous éclatâmes toutes de rire et la distribution commença. France vint examiner le contenu de la gamelle, c'était une sorte de marmelade de pommes vertes, liquide, fermentée malgré le soufre et elle nous dit :
- Je vous en prie, que personne ne mange cela, car je renonce à vous guérir de la dysenterie !
Aussi, sitôt celle-ci remplie nous nous dirigions dans les lavabos et rincions notre gamelle. La "Fauve " avait fort bien vu notre manège, mais se contenta de rire aux larmes. La garce ! elle n'ignorait pas que c'était immangeable. Nous eûmes plus tard, des betteraves rouges, des moules, celles-ci nous firent rudement plaisir, puis quelquefois des petits poissons, mais nous étions obligées de les laver longuement, car la saumure était abîmée. C'était en principe des choses avariées, mais nous avions si faim.
Dans les équipes de jour, nous étions mélangées à des civiles allemandes, quelques-unes nous manifestaient de la haine, d'autres de l'indifférence. Elles travaillaient en deux équipes de 8 heures - 6 h à 2 h - 2 h à 10 h - C'était des femmes de tous les milieux, car en ALLEMAGNE elles étaient astreintes à un stage de 6 mois de travail obligatoire.
Au début nous étions étonnées de ne voir que fort peu d'Allemandes en deuil, la guerre coûtait chère en hommes pourtant, mais nous apprîmes qu'il était défendu de le porter, sauf en cas de victimes de bombardements C'était des femmes de tous âges, coquettement vêtues de petites robes à fleurs, rappelant PARIS et ses magasins, nous sûmes vite que la plupart venaient en effet du " Printemps " ou des " Galeries Lafayette " Elles étaient très gaies et chantaient à longueur de journée, par contre elles travaillaient avec une mauvaise volonté évidente. Il y en avait de forts jolies parmi elles, un jour nous reconnûmes une artiste célèbre de cinéma, aucune n'était maquillée, c'était interdit, leur seul luxe était leurs cheveux qu'elles portaient longs et bouclés.
Ce qui nous choqua un peu, c'est la familiarité des hommes vis-à-vis d'elles, ouvriers, contremaîtres, ingénieurs ne se gênaient pas pour les empoigner par la taille, les seins ou le reste, elles riaient semblant trouver cela tout naturel. Une pareille license nous déroutait. Eh ! quoi, on nous reproche en FRANCE d'être libertin, mais je ne vois guère d'ouvrières de chez nous acceptant ces gestes sans réagir. Quelques-unes, femmes déjà âgées, furent très bonnes pour nos jeunes camarades, leur apportant de temps à autre un peu de nourriture, ceci à leurs risques et périls, car il leur était interdit de nous parler. Une contremaîtresse, femme d'une cinquantaine d'années, très douce, fut surprise par une de nos S.S., quelques jours après elle disparut. Anne-Marie apprit qu'elle avait été envoyée en camp de concentration. On ne plaisantait pas avec la " collaboration " en ALLEMAGNE
La chose qui nous frappa le plus, ce sont les vols qu'elles commettaient, c'était un véritable pillage, caoutchoucs divers, tabliers, bocks, bouillottes, tissus disparaissaient sous leur robe, elles nous jetaient des regards complices, cela nous amusait car nous retrouvions au sein même de l'ALLEMAGNE, chez eux, les instincts pillards de cette race.
Dans notre coin d'atelier, il y avait une grosse femme à cheveux blancs, qui nous disait toujours bonjour avec un très doux sourire, S.S. ou pas S.S. elle s'en moquait, les ignorants ; elle avait pris en amitié deux de nos camarades qui travaillaient près d'elle, leur apportant entre autres des gâteaux faits par elle avec de la farine blanche Une des bénéficiaires était Geneviève, jeune femme arrêtée pour Résistance, amie d'un Docteur d'AUBUSSON, boute-en-train rieuse, un culot monstre. Ah ! comme elle aimait la vie ! elle est morte du typhus à BERGEN L'autre était Anne-Marie PERRIN, fille d'un chirurgien d'ANGERS, femme d'un avocat, celui-ci mourut à BUCHENWALD. Anne-Marie avait 35 ans, grande fille mince, excessivement intelligente, pétillante d'esprit, ah ! ces fous-rires qui nous pliaient en deux, lors de certaines veillées en équipe de nuit. Elle était très gourmande et me donna force recettes de cuisine. Elle était devenue une habitude, pendant l'obscurité des alertes, on entendait une voix dire :
- Dis donc, une telle, invites-moi à dîner ce soir !
Et ce n'était que gueuletons monstres, nous en salivions toutes Des voix furieuses s'élevaient
- Si ce n'est pas malheureux de parler mangeaille à des femmes qui crèvent de faim, bougres de garces !
Et nous de rire, car en effet, nous en arrivions à nous nourrir de recettes, cela devenait une obsession. Sitôt la lumière revenue nous nous précipitions sur nos carnets, fabriqués avec du papier d'emballage et hop ! nous transcrivions ce qui nous avait intéressé, mais chose curieuse, c'était surtout les gâteaux, ah ! ces gâteaux dont nous rêvions toutes !
Nous n'avions heureusement, pas que cela dans l'esprit et nous possédions aussi quelques petits carnets contenant des poésies de VERLAINE, BAUDELAIRE, SAMAIN, HUGO, LOUYS, MALLARME, etc.
Jeannette, une jeune pharmacienne, dont le mari était au camp de HAMBOURG avait une mémoire extraordinaire et nous en déclamait beaucoup. France aussi en avait une collection, mais celle qui nous en donna le plus, fut Angèle. Angèle BERTHUD était une communiste, vieille fille de 40 ans, paraissant très jeune, mignonne de corps, de grands yeux noirs très vifs (Elle travaillait dans la clandestinité au Mouvement du Musée de L'Homme avec d'ASTIER de la VIGERIE. Arrétée, Prison de Montluc à LYON). Professeur de Lettres à DOUAI, elle nous fit nombre de conférences sur les sujets les plus divers, RABELAIS était son favori, intéressante, mais pénible à écouter, car étant devenue asthmatique, à la suite de sa captivité nous souffrions pour elle à chaque phrase. Que de fois lui ai-je dit :
- Angèle, je me demande comment les élèves peuvent t'écouter, c'est pas une voix que tu as, c'est un soufflet de forge !
Et de rire, elle-même Elle traversa une crise aiguë de découragement et nous ne la quittâmes pas, pendant un mois, car nous craignions qu'elle ne se jette dans les barbelés. Elle fut, elle aussi, terriblement frappée par la " Fauve " car jamais elle ne baissait les yeux et tout en " encaissant " elle lui disait :
- Garce ! Garce ! Tu peux toujours frapper, je te haïs et j'aurai ta peau un jour !
C'était presque drôle, car elle était si menue devant l'autre, que nous nous imaginions mal les rôles renversés. Nous nous douchions toujours ensemble, elle se maintenait très propre, maniaque comme une vieille fille, et prude ce qui là-bas était assez cocasse. Elle avait dessiné une carte complète de l'ALLEMAGNE, villes principales, frontières.
Un jour, ceci se passait fin Février, début Mars, un civil allemand l'ayant vue, la dénonça, elle dut au retour de l'usine comparaître devant la Commandante et le Commandant (ce n'était plus les mêmes). Le Commandant fou de colère en trouvant la carte lui désigna du doigt le pointillé des frontières de l'Ouest et lui dit :
- Qui vous tient au courant des mouvements militaires ?
Angèle interdite, regarda ce que lui désignait celui-ci, elle éclata de rire et dit textuellement ces mots :
- Quel c il ne connaît même pas ses frontières !
Inutile de dire ce qu'elle encaissa de plus, elle dut piquer 12 heures au soleil et ne rentra qu'à minuit, grelottante de fièvre, mais riante. La scène nous fut racontée par deux femmes de service présentes sur les lieux. Elle revint en FRANCE et est actuellement Professeur de Lettres au lycée "Edgar Quinet " à PARIS.
Les communistes étaient en partie réunies à la chambre 13, c'était Lucienne ANQUINET qui était leur chef de chambre. J'allais souvent vers elles, car il y en avait de charmantes, nous nous disputions gentiment car je leur reprochais de penser russe :
- Bon DIEU ! Soyez communistes, mais avec un cerveau français, vous ne jurez que par STALINE, ça m'agace !
Elles riaient, l'une d'elles Lucie, institutrice, actuellement Députée, dont la fille mourut à AUSCHWITZ me répondit un jour :
- Que veux-tu Simonne, le souffle de la liberté vient actuellement de RUSSIE, seule cette nation a fait quelque chose pour le peuple et c'est fort naturel que nous tournions les yeux vers elle !
C'était Lucie qui le soir venait lire dans nos chambres les communiqués traduits du journal, par Jeannette, une grosse petite femme Lithuanienne, mariée à un Français. Elle était la bienvenue et nous nous groupions toutes autour d'elle écoutant haletantes les nouvelles nous apportant l'espoir de plus en plus tangible d'une libération prochaine. Il faut reconnaître que toutes ces femmes avaient un moral élevé, fières de leur idéal, elles ne se sont jamais abaissées à des actes répréhensibles, ce qui n'était pas le cas, hélas ! de quelques-unes d'entre nous, qui par leur éducation, leur situation sociale, auraient dû donner l'exemple.
STEPH était chef de chambre de la 12, chambre composée de femmes du bloc 13, presque toutes Résistantes, croyantes, c'est là que le Dimanche, les catholiques se réunissaient pour la lecture de la messe ou pour un chapelet en commun.
Jeanne était chef de chambre de la 11, c'était une femme de 40 ans, mère de 2 grands fils, son mari chef de Résistance. Elle est devenue folle à son retour lorsqu'elle apprit la mort de celui-ci, tué par les Allemands. Tous les milieux étaient représentés, Alice HERIVAUX en faisait partie et elle se chargeait d'y favoriser le tumulte
Paulette ROCHE était chef de chambre de la 10, communiste, grande fille aux cheveux d'or, c'était une charmante camarade ; dans cette chambre composée moitié de Françaises moitié de Russes, séjournait Pilar celle-ci avait comme Anne-Marie HENDES, communiste, femme de 46 ans, marchande de quatre-saisons à PARIS, elle avait l'accent faubourien et l'intelligence aiguë des femmes du peuple, brave et affectueuse, elle avait une très mauvaise santé, elle apprit la mort de son mari dans un camp, à son retour en FRANCE.
Chambre 6, uniquement des Russes, parmi elles, une grande femme très douce, très intelligente, Députée au Conseil Suprême, elle souffrait de nos divergences avec certaines de ses camarades ukrainiennes, femmes méchantes et inintelligentes, elle nous disait :
- Croyez-moi ce n'est pas cela la RUSSIE !
Il est vrai que s'il y en avait quelques-unes bêtes et méchantes, d'autres étaient d'excellentes camarades. Alexandra, grosse fille de 30 ans, infirmière dans l'Armée Rouge, m'adorait, elle était toute fière le jour où elle put me dire avec son beau sourire :
- Bonjour Simonne !
Le seul ennui lorsqu'on en avait comme amies, c'était qu'elles vous embrassaient sur la bouche, à la mode russe. J'étais une des rares Françaises qui pouvais circuler librement dans leur chambre.
Suzanne LABBE était chef de chambre de la 5 milieux très mélangés, il y avait trois, quatre phénomènes que l'on préférait voir de loin que de près Annette y était, elle avait comme amie intime Renée, une toute jeune femme mariée à un avocat, ils furent arrêtés 3 jours après leur mariage. Celui-ci se jeta par une fenêtre de la Gestapo, grièvement blessé, il resta à l'hôpital et ne fut jamais déporté, il avait une fracture de la colonne vertébrale. Elle était infirmière, c'était une fille douce, jolie, charmante.
Anne-Marie PERRIN était chef de chambre de la 4, c'était la chambre des " mémères " car beaucoup de femmes de 40 à 52 ans, chambre sans histoire, assez silencieuse, éteignant tôt le soir, tapant contre la cloison pour imposer silence à la nôtre.
Quant à la chambre 2, c'était le dessus du panier, la plupart de celles qui avaient un emploi au bloc y habitaient : Elisabeth, Trouddy, France, Criquet, Augusta, Maggy et Marcelle. Parmi elles, il y avait BERTHE, communiste de PARIS, femme de 40 ans, d'un dévouement et d'une bonté légendaire, elle travaillait au service des S.S. les volant autant qu'elle le pouvait, pour les jeunes camarades et les malades. Elle recevait elle-même des colis de son mari, prisonnier de guerre à KOENIGSBERG, ceux-ci étaient toujours intégralement partagés entre toutes ses camarades communistes.
Micheline de HEPCE travaillait également au bloc des S.S. La " Fauve " avait trouvé très bien de se faire servir par une comtesse. C'était une grande jeune femme, mère de 4 petits enfants, ses jumeaux avaient 8 mois lorsqu'elle fut arrêtée, son mari Officier belge dans la R.A.F. se fit parachuter en FRANCE lorsqu'il sut cela, arrêté, torturé, déporté, il mourut en camp de concentration. Micheline ne l'apprit qu'à son retour. Elle était très douce, très bien élevée, excellente camarade, d'une grande simplicité. Un jour, elle gifla un S.S. qui lui avait manqué de respect, ceci en présence de la " Fauve" celle-ci se contenta de rire de la tête du soldat. Elle avait malgré tout, une sorte de considération pour Micheline.
Il y avait également une autre comtesse, mais française, Jeanine de ... un phénomène, elle avait 40 ans, cheveux presque blancs, très intelligente mais très lunatique, vous sautant au cou un jour, le lendemain ne vous connaissant plus. Elle avait voyagé à travers le monde, elle possédait des terres à MADAGASCAR, mais bloquée en FRANCE par la guerre, elle habitait TOURS avec un domestique nègre et fut arrêtée dans cette ville, pour aide aux parachutistes, sa mère était anglaise et elle en avait le type. Elle avait un goût exquis et une imagination extraordinaire elle fabriqua, créa des objets en caoutchouc, ayant réussi à se procurer un pinceau, elle eut l'idée de faire dissoudre des brins de tissus dans de l'essence et composa à l'aide de la peinture blanche servant au marquage des masques, des teintes vert-pâle, bleu pervenche, jaune et orna ainsi ses objets. C'était charmant. Elle faisait cela avec passion.
Un jour, toute à son travail, elle n'entendit pas le " Achtung ! " annonçant l'arrivée de la Commandante et de ses S.S. Nous étions toutes au garde-à-vous, la regardant sans pouvoir lui faire signe. La " Fauve " alla vers elle et la regarda travailler. Jeanine tout à coup, leva la tête, surprise du silence, nous crûmes toutes qu'elle allait s'évanouir La " Fauve " prit délicatement le travail, c'était un étui à lunettes qu'elle ornait de petites fleurs :- Schneun ! dit-elle puis remettant celui-ci sur la table, elle s'en alla : nous ne pouvions en croire nos yeux. Deux jours après, il y eut fouille générale, c'est ainsi qu'elle s'appropriait ce qui lui faisait envie, car elle avait renoncé à nous empêcher d'exécuter nos travaux.
C'était à nous à nous débrouiller pour camoufler le mieux possible et nous y réussissions plus ou moins. Nous fabriquions des ceintures, des sacs, des portefeuilles, porte-cigarettes, porte-cartes, étuis à peigne à lunettes, protèges-livre, chapelets, croix, etc etc. Au début ma spécialité était l'ornementation des quarts, bien peu de mes camarades n'eurent pas, soit leurs initiales, soit un animal, soit un signe distinctif, fait par moi.
Ce n'est qu'en Septembre que nous nous aperçûmes que la " Fauve " était enceinte, elle s'alourdissait, mais devint de plus en plus brutale. Je couchais avec Madeleine dans un lit du bas à droite en entrant, celle-ci ne l'ignorait pas, lorsqu'elle venait le soir à l'impromptu visiter les chambres sous prétexte de vérifier la propreté des pieds (?) ou si nous ne couchions pas plusieurs ensemble, ce qui arrivait souvent depuis qu'il faisait froid, afin de pouvoir bénéficier de deux couvertures, elle bondissait régulièrement vers moi et m'assommait, c'était une habitude ! Dans le jour, j'arrivais quelquefois à l'éviter, mais là impossible. Je me souviens qu'une fois, Michelle ayant pris la place de Madeleine, elle reçut une part de cette distribution ; après le départ de la " Fauve " elle s'assit sur le lit, se frottant les joues, elle déclara le plus sérieusement du monde :
- Décidément, je l'admire, cette femme est une force de la nature !
Inutile de dire l'éclat de rire que provoqua cette réflexion. En tout cas, j'en avais " marre " car je sentais mes forces décliner, je pesais dans les 45 kilos, et mon oreille me faisait de plus en plus souffrir, car c'est toujours dessus qu'elle me frappait Après bien des réticences, une camarade me céda sa place, c'est ainsi que j'émigrai au 3ème étage, je me souviendrai toujours et de ma première nuit où oubliant mon nouveau domicile, je me parachutai dans le vide en voulant poser mes pieds par terre et la tête de la Commandante lorsqu'elle constata ma disparition.
Je parlais plus haut, de la visite des pieds. Cela était unique ! Etant obligées de marcher pieds nus, nous avions beau passer ceux-ci à l'eau, avant de nous coucher, le temps d'atteindre nos chambres, tout était à recommencer, le manège aurait pu durer longtemps, de toutes façons nous étions punies, car tous les prétextes étaient bons.
Vers fin Septembre, le mauvais temps arriva, nous grelottions le matin sous la pluie dans nos robes de toile, nous aspirions après l'usine, car là au moins, nous avions chaud. Enfin on nous distribua des robes rayées et nos vestes, car on nous les avait ôté à notre arrivée. Des poêles également furent installés dans nos chambres, c'eut été parfait, s'il y avait eu distribution de combustibles, mais là, rien à faire, à nous de nous débrouiller. Au début nous ramassions un peu de charbon parmi les scories, quelques petits morceaux de bois, puis une camarade eut l'idée de brûler du caoutchouc frais, ce fut une révélation ! Nous chargions nos poêles jusqu'à la gueule, celui-ci rougissait jusqu'au tuyau, nous nous précipitions pour faire griller notre pain, coupé en fines lamelles, contre celui-ci, puis lorsque la température était douce, nous nous mettions nues et tranquillement nous nous épouillions, car hélas ! depuis le début Septembre ceux-ci avaient fait leur apparition. Nous avions bien vu que nos ourlets de chemise, de robe étaient gris de lentes, mais nous supposions celles-ci mortes. Quel désespoir lorsque nous trouvâmes les premiers, nous en pleurions, puis l'accoutumance vint et nous nous contentions de faire la chasse
J'ai souvent regretté de ne pas avoir repris l'habitude de faire des croquis, car vraiment, il y avait des scènes tordantes, on se serait cru au zoo, les unes assises, les autres accroupies, d'autres encore, jambes pendantes dans le vide, toutes nues, l'oeil fixe à la recherche des parasites.
La chaleur durait jusqu'au matin ; les moins favorisées c'étaient les Narchistes, car dans le jour impossibilité de brûler du caoutchouc, la fumée aurait trahi. Il nous fallait rester toutes habillées, sous notre couverture, le froid nous empêchait de dormir ah ! comme ces huit jours nous semblaient longs De plus, nous étions sans cesse de corvée, il fallait nous lever pour un oui, pour un non. Une semaine, un wagon de pommes de terre arriva. Nous le déchargeâmes toute la journée sous la pluie, le soir il fallut reprendre le chemin de l'usine, sans une heure de sommeil, le lendemain au retour, comme la pluie continuait la " Fauve " nous fit creuser un silo et trier les pommes de terre pourries.
Nous retournâmes à nouveau à l'usine, nous nous traînions, la nuit se passa terrible, nous dormions debout, les S.S. nous réveillaient à coups de poings sur la nuque, le matin, il nous fallut terminer notre ouvrage et ce n'est que vers midi que nous pûmes rejoindre nos lits, nous étions restées 52 heures sans dormir Nous nous sommes rendues compte combien la résistance d'un corps humain était grande. En tout cas, nous brûlions dans nos poêles des tonnes de caoutchouc. L'usine s'émut, on enquêta, on nous fouilla, rien n'y fit, le soir nos poêles rougissaient et nous dormions dans une douce béatitude dûe à la chaleur. Malheureusement celle-ci réveilla les punaises une nouvelle chasse s'organisa, nous éteignions la lumière, immédiatement celles-ci sortaient de partout, se laissant parachuter sur nos figures, vite nous rallumions et crac, crac le massacre commençait, c'était une puanteur. Je n'ai jamais pu m'y habituer, je préférais cent fois les poux puis, ces horribles bêtes plates, m'adoraient ! Je fus sollicitée à nouveau, car personne n'ignorait qu'avec moi on pouvait dormir tranquille et le soir j'entendais :
- Simonne tu couches avec moi ?
Que m'importait, au troisième ou au rez-de-chaussée, j'étais mangée
Anne-Marie, notre interprète, nous conseilla de nous gratter et de tuer devant les civils, nos poux. La ruse réussit, elles se plaignirent auprès des ingénieurs de notre malpropreté et " Prosper " l'un des deux qui était venu en gare, déclara à notre Commandante qu'il mettait les douches, chaudes de l'usine à notre disposition, ainsi que l'étuve pour nos vêtements et couvertures. On nous y mena tous les Samedis. Nous n'avions pas de savon, mais quelquefois un peu de lessive, en général nous nous frottions avec du sable. Il fallait éviter de nous mouiller la tête, sinon c'était un désastre, la crasse nous coulait sur le corps et nous sortions de là, plus sales qu'avant. Nous étions heureuses de sentir le jet chaud des douches, mais nos S.S. nous le faisaient payer cher nous laissant à la sortie pauser 2 heures sous la pluie et dans le vent. France disait toujours qu'un régime pareil en FRANCE nous aurait toutes conduites huit jours après au cimetière mais nous tenions farouchement. L'amaigrissement était général, seules quelques jeunes camarades faisaient de l'anémie graisseuse et c'était lamentable de voir ces corps de 15, 16, 17 ans déformés de la sorte.
Le 18 Octobre au soir, il y eut alerte, celle-ci s'annonça terrible, elle le fut. Les bombes tombaient à une cadence accélérée et nous nous demandions si cette fois, nous en réchapperions. Les sentinelles S.S. devant la violence du bombardement, nous avaient obligé de descendre à l'abri. J'étais restée près de la sortie, car Madeleine et quelques camarades étaient au Revier enfermées, suivant la méthode allemande, en cas d'alerte. A un moment nous fûmes toutes balayées par une explosion formidable tout trembla, nous eûmes la sensation que l'abri croulait nos tympans étaient déchirés et nous eûmes le souffle coupé. Je m'étais rejettée d'un bond dans l'abri et n'eus que le temps d'apercevoir une sorte de boule de feu qui ressemblait à une comète. Le moment de stupeur passé, je me ruai sur le bloc, les portes étaient arrachées, tout jonchait le sol. A tâtons j'entrais dans le Revier, les camarades n'étaient plus là pendant que je courais d'un côté, elles fuyaient de l'autre et avaient gagné l'abri. Au retour, je m'arrêtai interdite devant le magasin aux vivres, les portes n'existaient plus, mais les saucisson se balançaient doucement au plafond. Ah ! je me demande comment j'ai pu résister au supplice de Tantale, des saucissons à portée de la main ! et ne pas y toucher. Enfin, le vieil atavisme a joué, cela ressemblait trop à un étalage de magasin
Lorsque nous regagnâmes le bloc en fin d'alerte, nous pûmes constater les dégâts. Celui-ci était en accordéon, les portes, les fenêtres sur un côté étaient arrachées, nos lits gisaient au milieu des chambres, quelques-uns effondrés, des débris de quarts, de gamelles. Les S.S. arrivèrent riantes, elles se mirent à plaisanter avec nous (?). Elles nous dirent de nous arranger au mieux, qu'on aviserait demain.
L'usine était entourée de fumée et nous étions très inquiètes sur le sort de nos camarades narchistes. Elles arrivèrent peu de temps après, elles avaient eu très peur pour nous. Nous nous mîmes à rire toutes de cette peur mutuelle. On campa 3 et 4 par lit en attendant le jour. C'était une bombe soufflante de gros calibre qui était tombée à une cinquantaine de mètres de la façade de l'usine. Celle-ci n'avait plus, ni tuiles, ni fenêtres, tout avait été soufflé comme un fétu de paille.
Nous restâmes 15 jours sans eau. A la suite de ce bombardement, HANOVRE brûlait. Des prisonniers italiens vinrent réparer grosso-modo notre baraquement, à partir de ce jour, il plut continuellement dans nos lits, nous étions obligées d'installer nos gamelles sous les gouttières les plus importantes et les vidions dans nos ruelles, lorsqu'elles débordaient Le bloc des S.S. avait également souffert. On nous accorda 2 jours de repos, puis par équipes nous allâmes déblayer l'usine. C'était joli ! Notre atelier n'était qu'un mélange de machines, caoutchouc verres brisés, il fallut tout nettoyer, remettre en place, reconstituer des fenêtres avec des planches. Adieu ! la belle clarté. Nous travaillâmes dorénavant à la lumière électrique et le froid soufflait par les ouvertures mal closes. Ce travail de déblaiement fut éreintant, il nous fallait transporter à dos, dans des caisses les plâtras, montant, descendant les escaliers à longueur de journée nous n'en pouvions plus.
Le travail régulier reprit au bout de 3 semaines, les civils allemands ne revinrent que lorsque tout fut propre. Je me sentais de plus en plus faible et des éblouissements me plaquaient contre les murs.
Le 11 Novembre, en rentrant, on distribua du courrier :
- Simonne, tu as une lettre, me dit Trouddy, viens, je vais te la traduire !
C'était de mon mari, elle venait de BUCHENWALD. Madeleine arriva en courant :
- Tu as des nouvelles ?
Je me contentai de lui mettre les bras autour du cou et de laisser couler mes larmes, rien de Jacques ! Ce fut la seule fois où j'eus un moment de défaillance.
Quelques jours après, le bruit courut que la " Fauve " s'en allait je n'osais y croire, pourtant le 15 Novembre au matin en partant à l'usine, je reçus une volée mémorable ainsi que Michelle, car celle-ci me donnait le bras, je me traînais, j'étais à bout, " elle m'aura " me disais-je non ! à midi elle était partie. Provisoirement la " Chinoise " prit la direction du Lager. Deux jours après, en rentrant, nous trouvâmes les femmes de service atterrées.
- Qu'y a-t-il ?
- La " Rousse " est revenue !
La " Rousse " ? Nous pleurâmes toutes ; alors notre vie du début allait recommencer ! Nous allions vivre à nouveau dans la terreur ? Une vague de découragement parcourut le bloc et nous passâmes une nuit terrible. Le lendemain, elle parut, nous fit toutes rassembler, nous examina sans mot dire, puis après l'appel nous fit rentrer au bloc. Nous nous regardions toutes surprises, il y avait quelque chose de changé en elle Elle parlait doucement, sa voix semblait plus voilée qu'autrefois. Jamais plus elle ne frappa et rarement elle nous fit pauser. Nous en sûmes la raison, quelques semaines plus tard. Lorsqu'elle nous quitta, elle alla à BRUNSWICK aux usines Göring, elle y fut terrible, tua une camarade à coups de bottes, en blessa quelques-unes grièvement. Le Commandant d'HAMBOURG (où nous étions rattachées depuis 2 mois) fit une enquête et elle reçut un blâme sévère. Elle fut renvoyée vers nous par mesure disciplinaire, c'était la raison de sa douceur. Parfois, nous voyions dans son regard une lueur fauve, mais elle se contenait, tournant brusquement les talons. Et la vie continua aussi misérable, mais plus douce car nous n'avions plus la hantise des coups. Seules nos S.S. continuaient à frapper de temps à autre, dans les rangs sur le chemin de l'aller ou du retour.
Le 18 Novembre au soir, je fus saisie de gros frissons et me mis à vomir, impossible de me tenir sur mes jambes, tout tournait et je souffrais abominablement de la tête, depuis quelques jours mon oreille ne coulait plus. France constata que j'avais 39 de fièvre. Le lendemain matin, au moment de partir à l'usine, soutenue par deux camarades, la Commandante me fit sortir des rangs et m'envoya au Revier. Ma vie de misère était terminée
Le Revier était une salle aussi grande que nos chambres, mais ne contenant que 7 lits, même paillasse, mais deux couvertures et un sac de couchage. Cela me sembla bon d'être enfin allongée seule dans le silence. Pendant 3 jours la fièvre et les vomissements persistèrent, puis une sorte d'abattement. Madeleine venait près de moi le soir, me racontant les faits et gestes des S.S. et des camarades. Le bruit courait qu'un transport devait arriver ; depuis 3 mois, on agrandissait le camp côté canal, les petits jardins ouvriers avaient disparu et on voyait s'élever un bloc fait de carreaux de ciments, puis la toiture fut posée fin Octobre, en tuiles rouges recouvertes quelques jours plus tard d'un enduit verdâtre pour le camouflage. Deux autres petits blocs en bois, Revier et douches et cuisines furent également construits. Rien n'était terminé cela nous étonna.
Elisabeth était partie depuis fin Septembre et Trouddy cumulait les deux emplois, nous étions tranquilles de ce côté, car elle était douce et conciliante. Quelques jours après ma rentrée au Revier, arrivèrent dans la nuit 3 prisonnières venant d'AUSCHWITZ, deux repartirent au matin avec des S.S. une seule resta : Lili. C'était une Hongroise, Juive, 40 ans, figure ravagée par la souffrance, dents magnifiques, cheveux courts bouclés ; son mari, chirurgien, était mort là-bas, du typhus. Sa fille 12 ans, passée à la chambre à gaz avec 500 autres enfants. Lorsqu'elle nous raconta la scène d'horreur, nous ne voulûmes pas y croire. " Elle exagère, disions-nous, elle est folle ! ". Est-ce possible ? Chaque jour nous apprenions de nouveaux détails sur l'enfer d'AUSCHWITZ, le doute, puis la réalité nous apparut, qu'était notre camp en comparaison de celui-là ? Le paradis ! D'ailleurs Lili nous disait :
- Croyez-moi, vous êtes heureuses ici
Heureuses ? Eh ! oui pourtant, nous étions heureuses en comparant notre vie à celle décrite par Lili. C'était une femme intelligente, quoique diminuée cérébralement, elle parlait plusieurs langues, très instruite, très musicienne, nous chantant des airs de son pays, plein de fougue et de nostalgie. Elle fut désignée par la " Rousse "comme infirmière-assistante de France, je pus souvent bavarder avec elle, c'est ainsi que j'appris les détails de la mort de sa fillette. Lili éclatait en sanglots et c'était atroce : L'enfant avait eu la scarlatine, elle était en convalescence lorsqu'un matin, des camions arrivèrent, il y avait déjà des enfants dans ceux-ci, on fit sortir ceux du Revier, nus, malades ou convalescents. Lili qui travaillait comme infirmière dans un bâtiment proche, accourut, se jeta aux pieds du médecin-chef, le suppliant, il la repoussa à coups de cravache :
- Les Juifs n'ont pas besoin d'enfant
La petite aperçut sa mère et lui cria :
- Maman, sauve-moi, je suis trop jeune pour mourir, maman ! maman !
Lili pleurait doucement près de nous en répétant :
- Ma petite fille, ma pauvre petite fille !
Elle se reprochait de ne pas avoir eu le courage de mourir avec elle, puis brusquement, elle nous parlait de son pays, des fêtes données, de pièces de théâtre. Pauvre Lili !
Quelques jours après, je fus conduite par France et la Commandante en visite au dispensaire de l'usine. Le Docteur après examen décréta :
- Spécialiste !
Dans la nuit, il neigea, tout était blanc. Au réveil nous grelottions dans nos lits. Il fallut me lever et accompagnée de France, car je ne pouvais me conduire seule, nous partîmes pour HANOVRE, avec une S.S., la " gitane ", fille de 25 ans, type un peu algérien, native d'ici-même, pas trop méchante. C'était la première fois que nous sortions réellement du camp, France était heureuse comme une écolière. Nous montâmes dans un tram et nous fîmes connaissance avec une partie de la ville. Que de ruines des rues entières éboulées, des façades, l'intérieur vidé comme une coquille, malgré cela, une vie encore trépidante, beaucoup de monde, proprement mis, énormément d'enfants tous blondinets très beaux, chaudement vêtus de fourrures, ils ressemblaient à de petits Père Noël. Beaucoup de soldats, plus encore de mutilés, cela nous frappa. Les 3/4 de la population étaient en uniformes de toutes sortes, quelques S.T.O. dont le mauvais genre nous humilia, mais le plus lamentable c'était les travailleuses volontaires triste opinion que pouvaient avoir les étrangers vis-à-vis des Françaises. Il y avait également beaucoup d'hommes et femmes avec sur leur veste, un écusson " Ost " c'était des travailleurs volontaires Russes et Polonais.
Il y avait du monde lorsque nous arrivâmes chez le spécialiste, nous dûmes attendre debout dans le couloir, les gens nous regardaient avec curiosité.
Vers midi l'alerte sonna, tous disparurent et le Docteur nous reçut, il m'examina assez brutalement, avec une mauvaise humeur évidente.
- Hôpital ! dit-il.
L'alerte durant, mais sans bombardement, nous sommes rentrées à pieds au camp. La " Rousse" haussa les épaules, Trouddy me dit :
- Elle refuse que tu entres à l'hôpital, tu n'iras qu'aux consultations !
Je repris mon lit. Le soir la fièvre monta, France semblait inquiète, je souffrais toujours énormément derrière la tête et les vertiges s'intensifiaient.
Le " Mec " était parti deux jours, après la " Fauve ", un nouveau Commandant arriva, c'était un homme de taille moyenne, 50 ans environ, figure rébarbative, lunettes. Il parlait d'une voix rauque, gutturale, sentant l'Adjudant à plein nez. Il commença à mettre de l'ordre chez les S.S. interdisant la boisson, les réceptions d'Officiers de passage.
- Vous n'êtes pas dans un " bordel " ici, leur dit-il, et j'y veillerai
Berthe et Micheline ne nous cachèrent pas que les S.S. rouspétaient ferme. Il avait la manie de la propreté " superficielle " un papier le mettait hors de lui, aussi l'avons-nous appelé " poubelle". Pas méchant type au fond, mais " gueulant " sans cesse. Il venait souvent au Revier, examinant, interrogeant France sur nos cas de maladie.
Nous reçûmes distribution de cartes pour écrire, j'en envoyai une à mon mari, lui donnant de mes nouvelles, sans lui dire que j'étais malade et lui demandant depuis quand, il était séparé de Jacques. J'avoue que j'avais été bouleversée au reçu de la lettre de mon mari, car je m'imaginais qu'ils étaient restés ensemble maintenant, j'avais la hantise de le savoir seul, livré à lui-même, dans un milieu où tous les mauvais instincts étaient déchaînés
France alla trouver la Commandante, celle-ci me fit conduire le lendemain à la consultation. C'est Trouddy qui m'accompagnait avec une S.S. la " Négresse à plateaux " ainsi nommée, parce qu'elle avait de grosses lèvres. C'était une fille douce " gueulant " comme les autres, puisqu'elles ne savaient que nous parler ainsi, mais ne frappait jamais, elle était de HANOVRE. Nous prîmes deux trains, pendant que nous attendions le second, Trouddy surprit cette conversation entre deux soldats
- Qu'est-ce que c'est que ces femmes ?
- Des prisonnières politiques !
- Pour combien de temps sont-elles arrêtées ?
- Oh ! en général pour jusqu'à la fin de la guerre.
- Alors, elles ne sont pas prêtes de revoir leur pays
Trouddy se retourna :
- Plus tôt que vous ne pensez !
Têtes des deux Boches, ils n'eurent pas le temps de répondre, notre tram arrivait.
Nous traversâmes toute la ville, le centre n'existait plus, un immeuble çà-et-là, on se demandait pourquoi il était encore debout, c'était effrayant. Il nous fallut marcher encore, le tram ne pouvant aller plus loin, un bombardement récent avait obstrué plusieurs rues et avenues les ruines fumaient encore et des gens essayaient de sauver quelques objets dans les décombres. Il faisait un gai soleil qui faisait fondre la neige et nous pataugions dans une boue liquide.
L'hôpital était composé de petits cubes de un étage dans un grand parc. La façade principale était béante les maisons aux alentours très abîmées. Il était 9 h du matin. A midi nous y étions encore, nous étions toutes deux assises dans un coin de la salle, notre S.S. était partie faire des courses. Elle avait confié son manteau à Trouddy, celle-ci me dit :
- On s'en va ? J'ai de la famille dans les environs, il est vrai qu'ils en feraient une tête, s'ils me voyaient sous ce costume !
Brave Trouddy ! Je la vois encore laissant éclater sa joie devant les ruines, j'en étais choquée et lui en fis la réflexion :
- Mais c'est ton pays Trouddy !
- Mon pays ? Peut-être mais puisque mes compatriotes sont assez bêtes et lâches pour supporter un pareil régime, qu'on les écrase, ils ne méritent pas de vivre
Que répondre à ceci ?
Vers midi 1/2 l'alerte sonna, c'était l'heure, tous les jours c'était ainsi. Notre S.S. nous entraîna vers un " Bunker " abri en forme de cube surmonté d'une coupole et contenant près de 20 000 personnes. On voyait arriver de tous les côtés des femmes, des enfants, des vieillards, avec des valises, des couvertures, des animaux, mélange hétéroclite de tout un monde apeuré, ah ! ces figures anxieuses surveillant le ciel Nous pénétrâmes à l'intérieur, les murs avaient 2 mètres d'épaisseur, des escaliers en chicane conduisaient à d'immenses salles éclairées à l'électricité, l'air venait par des ventilateurs. Sur des bancs entassés les uns contre les autres, silencieux, crispés, des hommes, des femmes. Nous montâmes au 4ème étage. Le bombardement commença, le bruit des bombes arrivait assourdi, l'alerte dura une heure.
En sortant nous retournâmes à l'hôpital, la Doctoresse me reçut de suite, m'examina, me pansa et remit un papier à notre S.S.
En rentrant, la " Rousse " déclara que je retournerais dans deux jours, mais refusait toujours ma rentrée à l'hôpital. Ces sorties me faisaient plaisir mais me fatiguaient énormément et France était furieuse, car ma fièvre ne tombait pas, de plus, le pus ne coulait plus et cela l'inquiétait, le derrière de ma tête et une partie du cou m'étaient excessivement sensibles au toucher.
La neige à nouveau tomba, le ciel était gris, lourd, je repartis avec Trouddy et la " Négresse " nous passâmes d'assez bonne heure ; en sortant Trouddy me dit :
- J'ai dit à la S.S. qu'on pouvait avoir confiance en toi, aussi sois discrète sur ce que nous allons faire !
- Promis !
Nous partîmes à pieds sous la neige, le paysage des ruines était lugubre ainsi, nous arrivâmes dans le vieux HANOVRE, ce n'était que poutres calcinées, amoncellement de pierres, rues barrées, Trouddy me dit :
- Ici, c'est un vaste cimetière, cela a brûlé en 20 minutes par des bombes incendiaires et il y a en plus de 25 000 morts sous les décombres, car c'était le premier bombardement. C'est dommage, car c'était très beau ! me dit-elle.
En effet, quelques vieilles bâtisses moyenâgeuses se dressaient encore çà-et-là, ce coin devait être autrefois fort pittoresque, il n'en restait rien Nous nous arrêtâmes devant une vieille petite maison, la S.S. se retourna, nous sourit et rentra, nous marchions derrière elle, au premier étage une vieille femme se précipita dans ses bras. C'était sa mère. Elle nous fit asseoir malgré nos pieds et nos vêtements trempés de neige, sur un lit-canapé, nous apporta un gros morceau de pain et du café chaud sucré. Il y avait deux autres personnes dans la pièce, ils se mirent tous à bavarder, notre S.S. pleurait Elle venait d'apprendre la mort de son mari sur le front russe, la " Rousse " lui avait refusé une permission et c'est pourquoi, elle était venue clandestinement avec nous. Le temps passait, il faisait doux, nos vêtements séchaient un peu. La S.S. se leva, nous fit signe de la suivre et nous emmena dans une petite pièce où se trouvait un piano, elle l'ouvrit et dit à Trouddy :
- Qu'est-ce qui ferait plaisir à votre amie ?
- Que veux-tu Simonne ?
- Du BEETHOVEN !
- BEETHOVEN ?
- Ya ! me dit-elle en souriant et elle attaqua magistralement une sonate, c'était une musicienne consommée, lorsqu'elle se retourna vers nous, nous pleurions Sa mère rentra, nous serra les mains, nous dit :
- Courage, bientôt vous serez libres et vengées, confiance, bientôt, bientôt
Le long du chemin, nous restâmes toutes trois silencieuses, dans mon coeur la musique jouait en sourdine ; en arrivant la S.S. me serra furtivement la main. Pauvre femme ! elle devait payer pour les autres
Le 9 Décembre au soir, la Commandante arriva avec Trouddy.
- Tu pars demain à l'hôpital, on va te donner du linge propre, que France t'aide à faire ta toilette Qui faudra-t-il prévenir en cas de mort ? - Dis donc, tu m'enterres ?
- Non, mais ce sont les ordres !
Le lendemain matin, j'avais le coeur lourd de quitter mes camarades, elles étaient toutes venues m'embrasser la veille au soir. Je partis avec Maggy et une S.S. C'était une garce, elle parut très humiliée d'être en notre compagnie, et nous ! Sitôt arrivée à l'hôpital, je fus conduite au premier étage du petit pavillon où je remplis une fiche que la S.S. signa. L'infirmière-chef qui m'avait accueilli me fit descendre au rez-de-chaussée, me désigna ma chambre et me dit en mauvais français, mais avec un doux sourire :
- Couchez-vous, le Docteur va venir !
Elle s'appelait LINA, fille charmante, assez jolie, sous ses cheveux blonds et sa coiffe blanche. Lorsque je fus seule, je me mis à pleurer d'émotion, un lit avec des draps blancs doux, moelleux, un oreiller de plumes où la tête enfonçait, une longue chemise de nuit, sentant bon la lessive Je n'osais m'y glisser avec mes pieds sales, car j'avais hélas ! des chaussures (?) pompant la boue, enfin je m'y décidai et m'endormis profondément.
Je dormis ainsi 10 jours de suite ne me réveillant qu'aux visites des deux Docteurs qui venaient matin et soir, aux repas et aux alertes. Celles-ci étaient terribles depuis quelque temps. Je vivais dans un rêve ! un lit ! le silence le temps m'appartenait, je pouvais vagabonder librement dans mes pensées, jouir de ce repos, de ce bien-être. Chaque jour j'absorbais des petites pilules, pour le coeur me dit LINA. En effet, sur ma feuille de température celle-ci était à peu près stationnaire 38-39, mais les pulsations n'étaient que de 35-40, petit à petit, elles augmentèrent. 10 jours après j'avais 50. On me pesa, je faisais 42,500, puis je fus conduite au pavillon de la radio où plusieurs clichés furent tirés. Les repas étaient abondants et bien préparés.
Le matin à 9 h café au lait, et petit pain blanc, fourré de confiture ah ! ce premier petit pain, je le savourai doucement, pour en retrouver longtemps le goût dans ma bouche. A midi, un potage, un légume et un dessert, plus du café au lait non sucré ; à 3 h café au lait et 6 petites tartines de confiture à 6 h une douzaine de petits sandwichs aux oeufs, au lard, aux betteraves, aux poissons, aux fromages divers et du café au lait. Le Samedi et le Dimanche, une tranche de viande à midi et le soir une crème et un gâteau c'était le paradis, j'en étais presque honteuse en pensant à mes camarades
Les vertiges augmentaient et c'était fort désagréable, sitôt que j'ouvrais les yeux ma chambre, mon lit, tout tournait, je ne souffrais presque plus, simplement une sorte d'abattement et un besoin de dormir sans cesse.
Le Jeudi soir 21 Décembre, LINA me conduisit dans une autre chambre au 1er étage, je devais y rester jusqu'à mon départ. Il y avait une large fenêtre qui donnait face au pavillon des cures de soleil, des malades étaient installés sur des balcons. Deux grands arbres dépouillés de leur feuillage mais couverts de givre, car le froid avait fait son apparition, sec, avec un beau soleil. Il faisait doux dans ma chambre, le chauffage central fonctionnait bien. LINA me lava le côté de ma tête avec de l'alcool, après m'avoir tondu une partie de mes cheveux. Je me sentais profondément humiliée devant la crasse qui maculait les cotons, elle sourit et me dit :
- Egal, egal ! (Ce qui voulait dire : - Ce n'est rien, je comprends ! ).
Chaque jour, elle venait matin et soir, me serrer la main et faire mon lit.
Le Vendredi matin 22 Décembre, elle me fit une piqûre à 6 h.
- Opération ! me dit-elle.
La Doctoresse entra, c'était une grande, forte femme brune, aux traits réguliers, très gracieuse, elle parlait fort mal le français et nos conversations ne manquaient pas d'humour. Elle me demanda si j'étais mariée, puis me dit :
- Où est votre homme ?
Elle prononçait "ôme" ; le plus difficile fut de lui expliquer qu'il était comme moi en camp de concentration, elle ouvrit des yeux étonnés lorsque je lui dis que mon fils aussi.
- Pourquoi ?
Là, ça se compliquait, enfin je lui dis :
- Général DE GAULLE !
- Ah ! Ya, ya ! dit-elle, puis elle voulut savoir ce que faisait mon mari, je me contentais de lui dire :
- Champagne ! Bourgogne !
- Ya ! Gut !
Et elle se frotta l'estomac en riant. Pendant notre conversation, LINA me fit une seconde piqûre dans la veine du coude, puis je fus descendue dans la salle d'opération. C'était une pièce tout en émail bleu, tout y reluisait. On m'installa sur le billard et comme je disais à LINA :
- On ne m'endort pas ?
- Non, vous pas sentir, piqûre suffit !
Et l'opération commença En effet, je ne sentais rien, la Doctoresse maniait le trépan avec dextérité, le plus désagréable était les cisailles, cela craquait comme lorsqu'on découpe une volaille, je ne ressentis qu'une fois une douleur fulgurante et je gémis, je l'entendis dire :
- Cocaïne !
Un infirmier, que j'avais surnommé " Professeur Nimbus ", vieux bonhomme aux yeux bleus candides, me braquait une ampoule électrique sur le visage et m'observait sans cesse, nous nous sourions de temps à autre et il me pressait doucement la main. Lorsque tout fut terminé, il me remonta dans mon lit, la Doctoresse me dit en partant :
- Fini, guérie bientôt !
Je me sentais lasse et m'endormis presque aussitôt.
A midi, je fis honneur au déjeuner, LINA m'avait apporté des livres à elle, c'était de petits classiques en français : RACINE, MOLIERE, VOLTAIRE etc, annotés en allemand. Lorsque je voulus lire, j'eus un moment d'angoisse, les pages se présentaient blanches à mes yeux, impossible de distinguer quoi que ce soit, une idée stupide me traversa la tête : " Mais, je suis aveugle ! " puis je me mis à rire, mais non ! puisque je vois ma chambre. Cela ne dura pas heureusement et je pus dévorer bouquin sur bouquin
Vers 5 h LINA vint me chercher, elle m'enveloppa dans une couverture et me conduisit dans le vestibule. Il y avait un bel arbre de Noël, couvert de petites boules multicolores et de bougies allumés, au pied de l'arbre, une crèche avec tous les petits personnages. Les malades étaient autour dans des fauteuils, dans un coin un petit harmonium, les infirmières, la Doctoresse arrivèrent et un pasteur se mit à prêcher. C'était un type grand et mince, très laid, sanglé dans une redingote il agitait ses longs bras maigres dans une sorte d'invocation, je suivais ses gestes d'