Simonne Rohner

058

EN ENFER...

9 Février 1944 - 8 Mai 1945

GUERRE 1939 - 1945

Témoignage

NICE - NOVEMBRE 1988

 

 

Analyse du témoignage

9 Février 1944 - 8 Mai 1945

Résistance - Déportation en Allemagne

Ecriture : 1945 - 170 pages

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Ce témoignage, rédigé en 1945, dès le retour miraculeux de Simonne Rohner de Déportation en Allemagne, raconte par le menu, une fantastique descente aux enfers nazis.

De l'internement dans les prisons de Dijon et Romainville, à la Déportation à Ravensbrück et Hanovre, tu frémiras, lecteur,aux souffrances de ces femmes qui ont su, quand même et toujours, dire : Non, c'est-à-dire Résister, c'est-à-dire Exister.

Et si, comme nous au déchiffrement du manuscrit, tu serres les poings, ce sera pour bien te promettre de casser la gueule à quiconque, demain, essayera de nous opprimer.

This testimony compiled in 1945, right after the miraculous return of Simone Rohner from deportation in Germany, gives us a detailed account of her descent to Nazi inferno.

From the confinement to the prison of Dijon and Romainville, to the deportation in Ravensbruck and Hanover, you will shiver, reader, on hearing of the suffering of those women, who were able to say no, anyway and always. No ! that meant Resisting, that is to say existing.

And if, just like us, on reading the manuscript you clench your fists, it will be to make the promise to yourself of bashing whoever in the future will try to oppress us.

**

Ce récit a été fait quelques semaines après mon retour de déportation,

alors que tout était encore clair dans ma mémoire.

J'affirme que tout est authentique et je signe.

Simonne ROHNER

Officier de la Légion d'Honneur

Médaillée de la Résistance.

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

.c.Sur le chemin de l'Enfer

**

9 Février 1944

Il me faut revenir quelques jours en arrière pour que les raisons de nos arrestations soient compréhensibles. C'est le Vendredi soir 4 Février, que j'avais rendez-vous, au " Café de la Reconnaissance ", Rue Chabot Charny à DIJON, avec un camarade de mon fils, Jean GUYOT.

Jacques avait à aller à une réunion sportive à cet endroit et cela devait nous permettre de causer tranquillement. En effet, à notre arrivée vers 8 h 1/2, de nombreux jeunes étaient déjà là, attendant leur Directeur et nous nous installâmes dans un coin. Jean GUYOT arriva quelques instants après et après avoir bavardé de choses et d'autres sans importance, mon fils nous quitta pour aller rejoindre ses camarades. Restés seuls, nous abordâmes la question parachutage. A cet instant, Jean me dit :

- Tiens, voilà Pierre;C'est ce garçon dont je vous avais parlé hier et pour qui vous avez fait la carte d'identité que Jacques m'a remis ce matin. Je lui ai dit de se joindre à nous ce soir !

Un garçon de taille moyenne, 23/25 ans, visage glabre, yeux ouverts, poignée de main franche, habillé d'un pardessus de cuir brun, chapeau mou, était devant moi, souriant. Après les présentations, nous reprîmes notre conversation et je sortis de mon sac une carte de la région pour indiquer à Jean, l'emplacement de notre futur terrain et des projets en cours. Pierre écoutait et ne prit la parole qu'au moment où j'exprimais notre désir de posséder un poste-émetteur.

- C'est facile de vous le procurer, dit-il, car Jean a dû vous dire, dans quelles circonstances j'ai été obligé de quitter l'YONNE, mais si les Boches nous ont dispersé, nos dépôts d'armes n'ont pas été découverts et nous possédions plusieurs postes. Je pourrai donc, si vous voulez, faire un saut là-bas et vous en ramener un !

Le sujet en resta là et la conversation dériva sur les journaux clandestins.

- Savez-vous si Guy RIGOLLOT en a encore au magasin ? me demanda Jean.

- Certainement pas, répondis-je, car depuis quelque temps, ils sont déposés Avenue du Stand !

- Ah ! Je sais, dit Jean, j'irai demain !

Puis, nous nous mîmes à parler de nos projets et à ce moment, Jean me demanda brusquement :

- Connaissez-vous Madame CASTILLE ?

- Laquelle ? répondis-je.

- Louise,;la teinturière de la Rue Monge. Oui, c'était la cousine de notre associé et je la vois quelquefois, car je lui confie le nettoyage de nos vêtements. !

- C'est une femme épatante, me dit Jean, elle travaille beaucoup pour la Résistance et dernièrement, elle avait chez elle des caisses d'armes !

- Ah ! Vraiment, répondis-je, eh ! bien, je vous avoue que c'est la dernière femme à qui je me serais confiée, car elle est bavarde !

- Vous avez tort, me répondit Jean, je la connais bien et je sais ce qu'elle a fait pour nous. C'est possible… je sais qu'elle s'occupe beaucoup des prisonniers blessés à l'hôpital mais malgré tout, je maintiens mon jugement, car elle parle beaucoup trop et pour moi, c'est une faute !

Nous en restâmes là (si je relate ce fait, c'est qu'il a son importance pour plus tard).

Je rappelais à Jean qu'il m'avait promis de me mettre en contact avec une équipe de… nettoyage, autrement dit, de camarades se chargeant de détruire par tous les moyens, les mouchards. Ceux-ci, ne l'oublions pas, étaient un danger permanent pour nous tous et ils avaient à leur actif de nombreuses arrestations. Je donnais donc 3 noms : CAMP, un gamin de 11/20 ans, jouant double jeu et m'ayant été signalé par de nombreux amis, COMBIER photographe de la Rue Michelet (arrêté et fusillé après la Libération) et André CORBIN (condamné à mort par contumace ces temps derniers).

Sur ces entrefaites, Jacques était venu nous rejoindre, sa réunion étant terminée. Nous parlâmes de tout ce qui nous était cher, de nos espoirs surtout, puis je me mis à interroger Pierre. Il me dit être natif de PARIS, du 20ème, d'avoir été au début de la guerre, dans les Corps-Francs, fait prisonnier, évadé et pris du service dans la clandestinité. Il nous montra, sous le revers de sa veste, une Croix de Lorraine, pour qui dit-il, il combattrait jusqu'à la mort. Il nous fit également voir à sa jambe, une cicatrice encore fraîche, d'une balle reçue dans le maquis… et dont il souffrait toujours. Jean me demanda s'il ne me serait pas possible de procurer des vêtements à Pierre, car le manteau de cuir lui avait été prêté et il était, depuis sa fuite, dépourvu de tout, argent et linge. Je sortis immédiatement un billet de mille francs de mon sac que je lui remis et un autre pour Jean, pour les colis que nous faisions parvenir à nos camarades arrêtés. Jean en profita pour me parler de la détresse de Madame SERVE qui venant de sortir de prison, avait trouvé sa maison pillée et ses économies disparues. Je promis à Jean de lui remettre 5 000 francs et après avoir pris rendez-vous pour le lendemain (Jacques avec Pierre) afin de faire remettre à celui-ci des vêtements et chaussures, nous nous séparâmes. Pierre partit avec Jean, après m'avoir félicité de mon activité…

Nous nous sentions, Jacques et moi, le coeur léger, joyeux même, avec la sensation d'avoir fait du bon travail…

Hélas !

Le lendemain, je me procurais un imperméable, des chaussures ressemelées à neuf et cloutées, chemises, caleçons, chaussettes, chandail.

Vers 5 h Jacques en partant, oublia son paquet. Ceci me contraria fort et je m'en fus les rejoindre avec le colis à la " Brasserie du Miroir ", au 1er étage. J'y trouvais Jacques en compagnie de Pierre, attablés devant un verre de bière et écoutant la musique. J'avoue ne pas savoir pourquoi j'ai refusé de boire avec eux, mais brusquement une sorte d'angoisse m'avait étreint la gorge et je n'avais qu'une hâte, partir. Je priais Jacques de ne pas s'attarder et souhaitant bonne chance à Pierre, qui devait, paraît-il, rejoindre un maquis, je m'en fus.

Cette appréhension fait de courte durée.

Le Lundi après-midi, 7 Février, je me rendis chez Guy RIGOLLOT pour lui parler de Madame SERRE et lui demander des fonds. J'y trouvais un jeune homme à qui Guy me présenta. Celui-ci venait de TOULOUSE où il avait purgé 3 mois de prison pour distribution de tracts. Sitôt sorti, il avait repris du service et apportait à Guy, un bulletin de bagages, afin de prendre livraison à la consigne, d'une valise contenant des " Témoignages Chrétiens ". Guy se tournant vers moi, me dit :

- Dites donc, vous ne pourriez pas charger un de vos amis de le faire, car en ce moment je me sens surveillé et il est préférable que je sois prudent !

- D'accord ! répondis-je et Guy me remit le papier de la consigne, une clé et le mot de passe : " Chevalier"

Au retour, je trouvais Jacques à la maison et sitôt mis au courant, il me déclara :

- Rien de plus simple, je dois voir Jean tout à l'heure, nous irons ensemble et il se chargera de faire le nécessaire !

Jacques partit vers 5 h. Il revint vers 7 h et me dit :

- Nous sommes allés à la gare, mais il n'y avait rien !

- Ce n'est pas possible, répondis-je, as-tu dit : " Chevalier " ?

- Mais, maman, tu ne m'as pas parlé de ça…

C'était vrai, j'avais totalement oublié de lui spécifier ce détail.

Le lendemain, Mardi 8 Février, je devais voir Jean, à 5 h Rue Musette, au bureau annexe de la Radiodiffusion, où se trouvait PROST, qui s'occupait de construire un poste-émetteur et récepteur, dans une petite baraque louée avec un jardin, dans notre ancien quartier des Mares d'Or.

PROST avait un projet à nous soumettre et je devais remettre à Jean les 5 000 francs pour Madame SERRE. Jean, PROST et MANFFIN (dont le fils a été depuis, condamné à perpétuité pour " intelligence avec l'ennemi ") étaient là, ainsi que Jacques qui ne resta que quelques minutes, ayant à aller à la bibliothèque compulser des livres, en vue d'une conférence qu'il devait faire dans sa classe de philo. Après nous être mis tous d'accord, je remis à nouveau le bulletin de consigne à Jean, avec les directives à suivre et nous nous séparâmes.

Je fis quelques courses et rentrais à 6 h 1/2 à la maison, c'est-à-dire, chez Mme MICHEL, chez qui nous habitions depuis 9 mois, 10 Rue Jacques Cellerier. Il faisait presque nuit et quelle ne fut pas ma stupéfaction de trouver Jean (et deux de ses camarades que je n'ai d'ailleurs pas reconnus, tellement j'étais contrariée) assis sur une malle devant la porte.

- Je suis venu ici, me dit-il, car devant le poids de cette " valise ", je ne peux vraiment pas déambuler avec elle dans les rues de DIJON…

- Vous êtes fou, lui dis-je, il ne fallait pas la prendre, j'ignorais son volume mais c'est la dernière des imprudences de venir ici. Vous n'ignorez pas que mon mari n'a pas été tenu au courant de cela et qu'en plus, la maison est très surveillée. Nous sommes entourés de locaux occupés par des Officiers allemands, c'est vraiment jouer avec le feu et ce n'est pas sérieux !

- Que faire ? me répondirent-ils.

- Tant pis, rentrez là et mettez cette malle dans le couloir de la cave et filez. Je me débrouillerai !

Lorsque Jacques rentra, je le pris à part et le mis au courant de la situation.

- Ne t'en fais pas, maman, demain matin, je n'irai pas au lycée et nous ferons le nécessaire à tête reposée !

Je dormis mal.

Le lendemain matin, Mercredi 9 Février…

La fille de Louise CASTILLE, avec qui j'étais en rapport, en dehors de sa mère, vint chercher 7 cartes d'identité que j'avais préparées la veille. Puis, sitôt son départ, sans prévenir Mme MICHEL, Jacques et moi descendîmes à la cave et commençâmes à extraire le contenu de la malle. C'était des fascicules de 50 pages de : " Où allons-nous ? " de BERNANOS… Il y en avait mille… Rapidement, nous préparâmes des paquets de 50 et de 100 et Jacques au fur et à mesure, filait sur son vélo, les poster à des amis dépositaires. Vers 11 h 1/2, il en restait encore 500 plus 2 paquets de 50, que Jacques me promit de porter sitôt déjeuner. Je remontais à l'appartement, afin de préparer mon repas, de façon que mon mari ne se doute de rien.

Le Mercredi après-midi, le magasin de Mme MICHEL était fermé, il n'était donc plus question de pouvoir continuer notre travail de… déblaiement. Je sortis avec mon mari et nous allâmes voir un de ses clients, Monsieur BRIOTTET, qui était en convalescence d'une opération. Nous lui reportions un livre qu'il nous avait prêté : " Décombres " de REBATTET. La lecture de ce livre ignoble nous avait écoeuré et ce fut un des principaux sujets de notre conversation.

Au moment de partir, Mr BRIOTTET me remit une carte d'un de ses amis, Colonel, et me pria d'aller le voir de sa part. Ma visite était annoncée. En sortant de chez lui, nous nous arrêtâmes chez les LE MEUR à qui je confiais un paquet de brochures des " Editions de Minuit " auxquelles je tenais, en les priant de les cacher dans leur réserve. Nous parlâmes de la Résistance, de nos espoirs et ceux-ci me remirent encore une somme d'argent pour notre mouvement.

A notre retour, Jacques n'était pas encore rentré.

Je savais qu'il avait rendez-vous avec Jean GUYOT, mais j'ignorais où. Je préparais le dîner et tout en l'attendant je me mis à coller des tickets de café pour le centre de répartition. Il était 7 h. En principe, Jacques était toujours rentré pour cette heure, c'était une convention entre nous.

Vers 7 h 1/4, l'inquiétude me gagna, mais je cachais celle-ci à mon mari. Je mis la radio sur SOTTENS. Nous écoutâmes les nouvelles, puis on ferma le poste. Il était 8 heures moins 20 exactement, lorsque brusquement la porte du couloir s'ouvrait et trois hommes, les mains dans la poche de leur pardessus, entrèrent dans la salle à manger et l'un d'une voix brutale, nous pria de ne pas bouger de nos places. Mon mari en robe de chambre, était dans un fauteuil près de la fenêtre et lisait tranquillement : " Autant en emporte le vent "… Mme MICHEL était allongée sur une chaise longue près du poêle, mon chien MUCH dormait sous la table et ne leva même pas la tête à leur entrée, ma chatte BOUNETTE était sur la table me regardant coller mes petits papiers… L'un d'eux me pria de le suivre et me poussa brutalement dans chaque pièce obscure, avant d'allumer, tenant un revolver dans sa main, qu'il m'appliquait dans le dos. J'avoue que cela m'amusa, car j'étais tout à fait tranquille sur ce sujet.

Devant mes yeux goguenards, il me demanda :

- Où sont les armes ?

Je me mis à rire et lui répondis :

- Nous n'avons pas d'armes et je ne comprends pas la raison de votre visite

- C'est bon ! dit-il, fouillez, vous autres !

Et me faisant asseoir sur une chaise, il s'installa devant la table, son revolver posé devant lui. C'était un grand gaillard d'une cinquantaine d'années au parler guttural et qui sous des allures débonnaires, ne nous quittait pas des yeux. Je le priais de me laisser finir de coller mes tickets, il en restait 3 ou 4 pour terminer. Il acquiesça et je repris ensuite ma place sur ma chaise. Le coeur me battait et j'appréhendais de voir arriver Jacques… De plus, je pensais à la cave, mais étais sans souci au sujet de la perquisition convaincue que Jacques avait fait le nécessaire pour les 2 paquets restants. Notre gardien, qui était le chef, se mit à fumer et ma foi, l'envie m'en prit et me levant tranquillement, je pris mon paquet de cigarettes sur le buffet, il me tendit son briquet allumé. Sans prêter attention à son geste, je priais mon mari de me lancer les allumettes qui se trouvaient près de lui. Mon Boche ne pipât mot et j'allumais une cigarette, mais ma main se mit à trembler, car au même instant, un des comparses posa sur la table les 2 paquets de tracts, paquets que Jacques avait dissimulé dans un coffre se trouvant dans le couloir… Le chef se mit à rire et me dit :

- Vous avez eu raison, fumez ! Vous pouvez même encore en fumer… une !

Et il appuya sur ce dernier mot.

Mon mari à ce moment me regarda avec un air interrogateur et comme je me sentais fixé par des yeux perçants, je haussais les sourcils et fis de la bouche un signe d'incompréhension. Immédiatement, mon mari se leva et dit d'une voix brève :

- Ceci ne nous appartient pas, vous n'avez pas trouvé cela ici !

- Quoi ? hurla celui qui venait de les poser sur la table. Mon mari le fixant dans les yeux, renouvela sa phrase. L'autre bondit sur lui et d'une voix sifflante lui dit :

- Voulez-vous dire que c'est nous qui avons apporté ces tracts ?

Devant l'aspect plus que menaçant du flic, mon mari baissa la tête et se rassit. Je poussais en moi-même, un profond soupir de soulagement.

A ce moment, 3 ou 4 Officiers supérieurs allemands, entrèrent dans la salle à manger, ils se mirent à parler tout en nous dévisageant à tour de rôle. La fouille continuait, les livres d'études de Jacques jonchaient le sol du salon et naturellement ils ne trouvèrent que quelques tracts que cette pauvre Mme MICHEL avait laissés dans sa table de nuit. Brusquement, je me souvins que j'avais sur moi, la carte de visite du Colonel, remise par notre client, dans l'après-midi. Depuis un moment, m'arrivait de la cuisine une odeur de pommes de terre brûlées et d'un bond, je me levais et filais au secours de ma poêle, et la retirant du plein feu, je précipitais le petit bristol dans les flammes. Un des flics m'avait suivi, furieux il m'interpella :

- On vous a interdit de bouger !

- C'est exact, mais mes pommes de terre brûlent !

Il se mit à rire et me dit :

- Cela a peu d'importance puisque vous ne les mangerez pas…

Puis au bout d'un moment de silence, il me dit d'une voix mielleuse :

- Dites donc, un conseil, vous feriez mieux d'avouer tout de suite, on vous ficherait la paix !

- Mais, répondis-je, je n'ai rien à dire, nous n'avons rien fait et je ne comprends rien à ce qui arrive !

- Vraiment ? me dit-il goguenard, eh ! bien vous le saurez bientôt, en attendant montez avec moi au grenier !Il tenait son revolver d'une main et sa torche électrique de l'autre. Je passais la première et le regardais fouiller au milieu de vieux papiers de comptabilité de la "Maison MICHEL", puis il ouvrait au hasard des livres de Jacques, puis fit écrouler de dessus une table les piles de volumes de l'Histoire de France de MICHELET. J'aurais voulu m'élancer pour ramasser mes livres que je chérissais, mais un geste de menace me fit m'asseoir sur un lit-canapé très encombré et là, sagement, je regardais mon flic se débattre au milieu du fouillis… et quel fouillis ! pour ceux qui connaissent la maison de nos amis. Je riais sous cape, car je possédais une bonne cachette où se trouvait un exemplaire de tous mes journaux, mais… il fallait connaître l'endroit.

Deux ou trois fois, il passa près d'un torchon entourant une vieille morue, accroché au plafond et mes yeux riaient, car il faisait chaque fois un saut en arrière et pourtant… c'était la cachette de mes faux cachets. Quelle meilleure garantie que cette odeur ? Nous redescendîmes et là, le chef nous pria de prendre quelques objets de toilette, car dit-il, il se peut qu'on vous garde quelques jours. Je me dirigeais, suivi de mon garde du corps, dans notre chambre et mis ma brosse à dents, dentifrice, savon, peigne, serviette à toilette, 2 mouchoirs et 3 serviettes hygiéniques (n'étant pas bien) dans un petit sac à fermeture-éclair appartenant à Mme MICHEL. J'avisais en entrant, le Christ qui était à la tête de notre lit et poussais une exclamation :

- Ma bague !

J'avais l'habitude de l'accrocher à cet endroit.

- Je l'ai ! dit mon mari, qui finissait de faire son sac et il me montra de loin, l'anneau de platine.

- Vous nous prenez donc pour des voleurs ? me dit en ricanant, celui qui possédait des moustaches jaunes de tigre. Je haussais les épaules et mon regard répondit pour moi.

Revenue à la salle à manger, le chef tenait dans ses mains mon coffret à bijoux, il en sortit le contenu, admira surtout le médaillon d'or de grand-mère et comme mon mari déposait ma bague parmi le reste, il la regarda longuement et dit :

- Jolie !

Puis, il me passa le coffret après avoir tout remis dedans et à ma grande stupéfaction, car je n'avais plus guère d'illusions sur leur avenir, il me dit :

- Donnez-vous même à Madame, afin qu'elle le range dans ses affaires !

Madame MICHEL, en effet, ne faisait pas partie du voyage… elle alla le mettre dans son armoire et revint près de nous pour nous dire au revoir !

Elle n'avait ouvert la bouche qu'une fois, au début, pour dire :

- Allez-y, j'ai l'habitude, ça fera la troisième fois que vous venez retourner ma maison. Ma fille, mon mari, mes amis !

Elle serra la main à mon mari et lorsqu'elle se pencha vers moi pour m'embrasser, je lui dis à l'oreille :

- Cave !

J'ai su après qu'elle n'avait pas compris, il est vrai que depuis quelques mois sa pauvre tête était complètement détraquée. Je lui recommandais mes bêtes et en descendant les marches, je sentais mon coeur lourd, lourd au sujet de Jacques.

Devant la porte, deux Citroën 11 légère, nous attendaient. Je montais dans la première avec un Officier allemand et un de nos flics. Puis, la portière claqua et nous prîmes la direction de la Place Darcy. La voiture tourna à droite et décrivit une courbe pour s'arrêter dans la cour intérieure de la Gestapo… Il était 9 h 1/2.

La voiture où se trouvait mon mari arriva et entourés d'Officiers et de nos trois flics, nous pénétrâmes dans une pièce se trouvant à gauche de l'entrée. Tous disparurent et nous restâmes seuls à la garde d'un soldat.

Après quelques minutes d'attente, j'aperçus par la porte entrebâillée, Jacques, menottes aux mains, très pâle… Je ressentis un choc violent au coeur et en même temps, comme un soulagement, il était là, vivant ! La vision fut brève, Jean GUYOT passa ensuite, puis un jeune homme inconnu de moi. Je sus par la suite, qu'il avait été remis en liberté le lendemain.

Peu de temps après, un civil et un S.S. vinrent nous chercher et nous conduisirent dans une grande pièce sur la droite, où 2 ou 3 soldats allemands étaient assis devant des tables et là, nous eûmes à décliner nos identités, cela prit assez de temps, car ces " messieurs " n'étaient pas pressés… Puis, l'un d'eux vint vers mon mari et lui mit des menottes. Après une attente qui nous parut assez longue, car nous étions debouts, on nous fit signe de suivre deux Officiers. Une auto était devant la porte, on me fit monter à côté du conducteur et mon mari s'installa à l'arrière entre les deux Officiers, dont l'un lui dit d'un ton rauque :

- Et surtout, n'essayez pas de vous sauver, ou je vous tue !

Mon mari ne put s'empêcher de rire et de répondre :

- Je crois que cela me serait plutôt difficile…

La voiture roula dans la nuit et je reconnus bientôt que nous nous dirigions vers la Rue d'Auxonne. En effet, le porche de la prison se dessina et nous pénétrâmes dans l'antre… On nous fit entrer dans une pièce sur la gauche, surchauffée où se trouvaient cinq à six S.S. Là, on ôta les menottes à mon mari, puis on nous fit remettre notre argent, portefeuille, montre, alliance, stylos et nous signâmes respectivement nos feuilles.

En pénétrant dans le hall de la prison, on nous fit entrer dans une petite pièce où j'aperçus posés devant la porte sur le sol même, le stylo, le porte-mine et le portefeuille de Jacques, je fis signe à mon mari en lui désignant les objets. A ce moment deux soldats arrivèrent et ils nous firent signe à chacun de les suivre. Nous échangeâmes un regard avec mon mari, pour nous dire au revoir et je m'en fus derrière mon cerbère. Je montais deux étages, dans une demi obscurité, un grand silence régnait et seul le bruit de nos pas résonnait sous la voute. Je suivis un balcon d'où je dominais le hall, j'aperçus mon mari qui tournait à gauche et il leva les yeux au moment de disparaître, je lui fis un sourire et nous nous fîmes au revoir de la main… Le soldat s'arrêta devant une cellule et essaya vainement d'allumer la lumière, puis y renonçant, il me poussa à l'intérieur, ignorant que celle-ci était en contre-bas, je faillis m'étaler de tout mon long. La porte se referma brutalement et j'entendis le bruit des clés qui cliquetèrent dans le silence. Ah ! ce bruit de clés qui faisait battre les coeurs de tous mes camarades, c'était une hantise et le coeur se serrait douloureusement chaque fois, car jamais, jamais je ne pus m'y accoutumer.

Je fus saisi aux narines par une odeur effroyable d'urine et je faillis suffoquer. Je me dirigeais à tâtons dans l'obscurité complète, lorsqu'une voix de femme s'éleva dans la nuit.

- Vous avez une couchette près de la porte, me disait-elle, vous pouvez vous y allonger !

Puis après un moment de silence, elle reprit :

- J'ai froid, j'ai faim… Je m'appelle MICHEL, les Boches m'ont arrêté parce qu'ils m'ont surpris volant des pommes de terre dans un champ Et vous ? Pourquoi êtes-vous là ?

- Je l'ignore ! répondis-je et ayant dit, bonsoir ! pour clore la conversation, je me roulais dans la couverture que je découvrais sur le lit et m'endormis profondément.

Combien de temps dormis-je ?

Je l'ignorais. Je me sentis secouer brutalement et une voix rauque me disait :

- Debout madame !

J'étais aveuglée par une lampe électrique braquée sur mon visage et je distinguais vaguement dans mon demi sommeil un soldat allemand. Je me levais aussitôt, pris mon sac et le suivit le coeur un peu battant, il me conduisit dans le hall. Tout était silencieux et brusquement j'entendis sonner 4 heures à l'horloge de la prison… 4 heures ! Après m'avoir laissé le nez tourné contre le mur, il pénétrât dans une pièce et sortant quelques instants après, me fit signe d'entrer. C'était une cellule aux murs blanchis à la chaux, une ampoule électrique l'éclairait brillamment, une table recouverte d'une nappe blanche au milieu de la pièce, quelques dossiers sur celle-ci, un tabouret face à la table, un poêle genre " godin " dans un coin donnant une douce température, un tas de bûches à côté. Derrière la table, un Officier, type aryen, yeux bleus aux pupilles dilatées comme celles des chats, casquette portant l'insigne de la tête de mort. A ses côtés, un homme drapé dans une grande capote gris-vert de l'armée allemande, le chef couvert d'une casquette de drap forme autrichienne. Tous deux me dévisagèrent, puis celui qui se trouvait sur le côté et qui, je m'en rendis compte après, servait d'interprète, me dit :

- Asseyez-vous ! en me désignant le tabouret.

Ce que je fis. Je dois avouer qu'à ce moment, sous les regards cruels de ces deux hommes, une peur effroyable me saisit à la gorge et que mon corps était secoué d'un tremblement que j'essayais vainement de maîtriser, je sentais mon cerveau vide et je n'étais qu'une bien petite chose entre leurs mains… Cette panique fut de courte durée, heureusement. Le Capitaine S.S. se mit à vociférer en allemand en frappant violemment sur la table avec un tisonnier qu'il tenait de la main droite. Je le regardais un peu abrutie et me tournant vers l'interprète, je lui dis en riant :

- Je ne comprends rien à ce qu'il me dit !

- Vous avez tort de rire, me répondit-il, car d'ici peu, vous allez comprendre…

Sa voix nette sonnait comme une menace. Il se tourna vers l'Officier et se mit à lui parler en allemand. Celui-ci à ce moment, me présenta une fiche sur laquelle un nom était écrit ; l'interprète me dit :

- Connaissez-vous cet homme ?

- Non ! répondis-je (et c'était vrai d'ailleurs).

Le " non " était à peine sorti de mes lèvres que je ressentis une douleur fulgurante sur la tête et le sang pissa sur ma figure. C'était le tisonnier qui faisait son apparition… Ceci me rendit toute ma lucidité et serrant les dents, je me mis en position de faire front. Les fiches se succédèrent, 18 en tout, seul le nom d'Hugues m'avait frappé, et à chacune d'elles, le tisonnier poursuivait son oeuvre. Dois-je avouer, en toute sincérité, que je ne sentais plus les coups ? Le premier moment de stupeur passé, je sortis ma serviette de mon sac et épongeais chaque fois, le sang qui ruisselait sur mon visage, je n'aurais jamais cru qu'on puisse saigner de la sorte, il y en avait partout, sur les murs, sur la table, par terre. Un moment un rire nerveux me secoua toute, à la stupéfaction de mes deux tortionnaires, voici pourquoi : à chaque coup, le tisonnier prenait exactement la forme de ma tête et l'Officier S.S. toujours hurlant le redressait nerveusement avant de me le rabattre sur le crâne, une réflexion de mon mari me revint à l'esprit : "Tête de bois " me disait-il parfois… Oui, tête de bois ! solide en tout cas et cette idée me fit rire.

Leur moment de surprise passé, l'Officier m'allongea un terrible coup de poing qu'en essayant d'esquisser, je reçus sur le coin de la tempe et de l'oeil gauche, je ressentis comme un craquement dans la tête, l'interprète s'étant levé m'en appliquait un autre dans la mâchoire côté droit. Il s'écria :

- J'arrive du Front de Russie et je ne suis pas venu ici en FRANCE, pour me faire poignarder dans le dos, par des terroristes - communistes - comme vous !

Ebranlée par ces deux coups, je m'étais levée un peu chancelante, mais le regardant rageusement, je lui répondis :

- J'ignore si je suis une terroriste, mais si vous arrivez de RUSSIE, vous en avez rapporté les moeurs !

Je n'eus pas le temps d'en dire plus. Tous deux bondirent, l'Officier m'ayant appliqué son genou dans les reins me maintenait solidement la tête contre la table, l'interprète me saisit le bras droit et lui faisant faire demi-tour en arrière, il me criait à chaque secousse :

- Parle ? Tu vas parler ?

La douleur était atroce et un râle sortit de mes lèvres, malgré tous mes efforts pour ne pas crier, la sueur me coulait le long du corps et la douleur s'intensifiait au fur et à mesure qu'il retournait mon bras, ma clavicule craqua, il me semblait que la chair, les nerfs, étaient à vif.

Après un dernier effort pour échapper à l'étreinte je criais presque :

- Oui, je vais parler…

Ils me lâchèrent immédiatement, mon bras retomba inerte et brusquement, je m'accroupis, me mettant en boule et bandant toute mon énergie j'attendis… Oh ! Pas longtemps, car les coups et les injures se mirent à pleuvoir drus sur les épaules, le dos, les reins, les jambes, coups de bottes, puis ils m'assommèrent consciencieusement avec, l'un une bûche, l'autre la pelle à charbon. Je rendais grâce au ciel d'avoir sur moi, ma pelisse, car les peaux de chats qui formaient la doublure, amortissaient un peu les coups, puis, sincèrement, cette sensation étrange, irréelle: je ne souffrais pas…

Lorsqu'ils en eurent assez de frapper, ils me firent lever et l'interprète se baissant sur mon visage, me dit d'une voix que je n'oublierai jamais :

- Ah ! Vous ne voulez rien dire ? Eh ! bien nous saurons vous obliger à parler. On vous tuera votre gosse !

Il appuya sur ces derniers mots et ses yeux riaient méchamment en me dévisageant. Je ne bronchais pas, mais mon coeur sembla disparaître de ma poitrine, je me sentis sans force.

- Lâches que vous êtes, leur dis-je, et vous avez un uniforme d'Officier sur le dos ?

Une gifle formidable fut sa réponse. L'Officier alla vers la porte, appela, un soldat parut et me fit signe de le suivre.

Au moment où je sortais, Jacques arrivait

Très pâle, mais la tête haute, avec une sorte de défi dans ses yeux. Ceux-ci s'agrandirent lorsqu'il me regarda, un peu de flottement passa dans son regard, je ne pus rien lui dire, mais esquissais un pauvre sourire dans ma figure meurtrie, il fut introduit dans la cellule. Mon guide me conduisit à la salle de garde qui se trouvait peu éloignée de la fameuse cellule et me confia à un vieux soldat allemand.

Sur la droite en entrant, 2 lits sur lesquels dormaient 2 soldats, un poêle au milieu de la pièce, sur la gauche une table et deux bancs. Il me fit asseoir sur l'un d'eux et j'étais là, impuissante, épongeant le sang qui coulait de ma tête, mon oeil avait gonflé et il me paraissait énorme… " Terroriste, me disais-je, je dois certainement en avoir la tête à l'heure actuelle ". Mes idées se heurtaient et toujours, toujours ce leitmotiv : il ne faut pas parler. Tant pis joué, perdu, il faut payer c'est la règle.

J'en étais là de mes réflexions intérieures quand brusquement, j'entendis la voix de Jacques, répercutée par l'écho du hall.

- Tas de lâches ! Tas de lâches !…

La deuxième phrase était montée douloureuse, rageuse et je retrouvais tout le caractère volontaire de mon fils dans ce cri clamé sous les coups qui pleuvaient. Mon sang ne fit qu'un tour et d'un bond je franchis la porte et me lançais dans le hall… Mon vieux Boche me rejoignit, j'entendais distinctement les bruits d'une lutte dans la cellule… Mon coeur, ma tête, tout tourna et le vieux me prit doucement, oui doucement par les épaules, m'entraîna dans la salle de garde, me fit asseoir et se précipitant sur un bol, versa du café qui chauffait sur le poêle et me fit boire, tout en marmottant dans ses moustaches, en allemand. Le mot : " Terroriste ", frappa plusieurs fois mon oreille. L'évanouissement se dissipait et c'est rageusement qu'haussant les épaules, je lui criais dans le visage :

- Imbécile ! Idiot !

Cette boisson chaude me fit du bien, car je n'avais rien absorbé depuis la veille midi.

Le temps passa… puis mon soldat parut et m'emmena à nouveau dans la cellule. L'interrogatoire reprit. Devant mon insistance, car cette fois, je ne me donnais même plus la peine de répondre : " Non " ils me frappèrent, m'écrasèrent les doigts de pieds à coups de talon et me faisant brusquement retourner vers la porte, ils me désignèrent Jean GUYOT qui s'y tenait dans l'encadrement :

- Connaissez-vous ce garçon ?

- Oui ! répondis-je, c'est un camarade de lycée de mon fils !

La porte se referma et ils se mirent à rire. J'avais trouvé inutile de nier, puisque au travers de tout l'interrogatoire, une lueur, une certitude m'avait gagné. C'était Pierre ! C'était lui qui nous avait donnés, c'était lui la "mouche ". Toutes les questions pleuvaient sur les sujets que nous avions abordé lors de notre entrevue du Vendredi, entrevue fatale où j'avais fait sa connaissance. Salaud ! Ce mot sonnait dans ma tête, salaud ! Salaud ! La rage m'étouffait, c'était trop bête de s'être laissé prendre aussi stupidement, salaud !

Mes deux Boches, las de cet interrogatoire sans résultat, me firent reconduire par le soldat. Au moment de prendre l'escalier, je vis Jean GUYOT, la tête tournée contre le mur, nous nous regardâmes et je lui dis avec un pauvre sourire :

- Allons, ça commence bien, Jean…

Le jour commençait à poindre et la prison s'emplit de rumeurs diverses, ordres hurlés en allemand, bruits de bottes, bruits de clés. Il me fit " poser " contre le mur, près d'une porte vitrée, puis me dit :

- Attendre, visite !

Je restais là, une fatigue immense et je sentais la courbature me gagner, mon bras me faisait souffrir, ainsi que ma tête, qui me semblait lourde, lourde, le sang ne coulait plus, mais j'avais des élancements douloureux par tout le corps. Je m'accroupis par terre et somnolais indifférente à ce qui se passait autour de moi. Je fus tirée de ma torpeur par une exclamation :

- Oh ! Madame ROHNER, dans quel état vous ont-ils mise !

Je levais la tête et reconnus Louise CASTILLE, debout à quelques pas de moi, attendant elle aussi, la visite… Je ne m'étais donc pas trompée, c'était Pierre… Le nom de cette femme avait été prononcée devant lui et elle était là. C'est pourquoi, j'avais relaté au début de mon récit, le passage la concernant.

Il faisait maintenant grand jour et nous attendions toujours.

Une jeune fille de 18/20 ans, visage très doux se dirigea vers nous et me dit :

- Madame, voulez-vous me suivre ?

Elle m'aida à me mettre debout et les yeux pleins de larmes, me murmura :

- Les lâches, dans quel état êtes-vous ! Je suis Alsacienne et on me libère dans 2 jours, cela fait 3 mois que je suis ici. Comme je parle allemand, je sers de Kalfacteur !

Elle me fit entrer dans la pièce (à la porte vitrée) et je me trouvais dans une cellule aménagée en chambre, un lit, une armoire à glace, une machine à coudre, une table, quelques chaises et un poêle qui répandait une douce chaleur. Deux jeunes filles étaient là, s'affairant aux soins du ménage, elles me dévisagèrent avec dans leurs yeux une telle pitié, que j'en fus émue. Une grande et forte femme, très laide, type " Germania " était debout, elle tenait dans ses doigts boudinés un énorme trousseau de clés, qu'elle agitait sans cesse.

- Déshabillez-vous ! me dit-elle, en mauvais français et m'arrachant mon sac, elle se mit à en faire l'inventaire. J'essayais vainement d'ôter mon manteau de ma main gauche, car chaque mouvement de mon bras droit m'arrachait un gémissement que je m'efforçais de réprimer. Elle leva les yeux et se précipitant sur moi, elle me frappa brutalement sur la figure.

- Vous pouvez me battre, lui dis-je, cela ne me fera pas déshabiller, je ne peux pas…

- Déshabillez-vous ! hurla-t-elle, puis se tournant vers la jeune Alsacienne : Aide-la !

Très doucement, celle-ci m'aida à ôter mes vêtements et lorsque je fus nue, mon corps apparut marbré d'ecchymoses. L'Allemande se mit à rire et haussant les épaules commença à examiner soigneusement tous mes effets, puis au fur et à mesure, me les lançait à la figure. " Charmante créature ! " pensais-je. Je me rhabillais, toujours aidée de la jeune Alsacienne mais lorsqu'il fallut me déchausser ce fut impossible. J'avais des bottes en caoutchouc et mes pieds ayant enflé, il eut fallu les couper. L'Allemande y renonça. Frau RABSCH (car c'était son nom) me fit signe de la suivre et après quelques hésitations, me conduisit dans une cellule.

Quelle ne fut pas ma stupéfaction d'y trouver la nièce de Louise CASTILLE, jeune fille de 16/17 ans. Celle-ci me regarda bouche bée, puis m'ayant serré la main, me raconta brièvement leur arrestation: La Gestapo était arrivée à 6 h du matin, les avait fait lever toutes trois, sa tante, sa cousine et elle, puis après avoir perquisitionné dans la maison et le magasin, les prièrent de se munir d'un peu de linge et les emmenèrent directement ici.

- Toutes trois ? dis-je.

- Oh ! non, ma tante et moi, ils laissèrent ma cousine pour tenir le magasin J'appris peu de temps après que le frère de cette jeune fille avait été arrêté dans l'affaire WERNER et fusillé avec les 15 autres de cette lamentable affaire.

- Nous n'avons rien fait, me dit-elle, et j'espère qu'ils vont bien vite nous relâcher !

Pendant cette conversation, je m'étais laissée tomber sur un des lits et les sons de sa voix m'arrivaient lointain à l'oreille, car je n'avais qu'un désir, dormir, dormir… La porte s'ouvrit brutalement et Frau RABSCH se précipita la main levée :

- Défendu ! dit-elle, défendu, d'ailleurs suivez-moi  !

J'emboîtais le pas péniblement derrière elle et elle m'enferma à nouveau dans une cellule, la première du côté gauche, face à la sienne. Un vieux poêle dans le coin en entrant, puis un lit, de l'autre côté, des paillasses, des couvertures entassées les unes sur les autres, c'était le magasin à fournitures. Le vasistas qui se trouvait à 2 mètres du sol, n'avait pas de vitres et il faisait très froid. J'en souffris surtout la nuit, car je n'avais qu'une mince couverture pour m'en protéger. De plus, impossible de me dévêtir et d'ôter mes bottes, mes pieds me firent souffrir le martyre, j'avais des plaies aux jambes et le caoutchouc les irritait, le sang ne pouvant circuler, j'eus des angelures et ce fut atroce, je restais ainsi 17 jours. A 10 heures, la porte s'ouvrit et une des jeunes filles que j'avais aperçues à la visite, me présenta un morceau de pain. Frau RABSCH était derrière elle.

- Courage ! me murmura-t-elle avec un sourire.

Quelques minutes après, la porte s'ouvrit à nouveau et elle posa par terre, une gamelle toute rouillée dans laquelle se trouvait un vague bouillon où nageaient quelques pommes de terre et carottes. C'était tiède et guère appétissant, j'en bus quelques gorgées, car ma bouche était sèche et reposant la gamelle, je m'assis par terre entre le poêle et le lit, pour me protéger un peu du froid et m'endormis profondément.

J'ignore quelle heure il pouvait être, lorsqu'un bruit de clés me réveilla et une gamelle fut posée par terre, je ne fis aucun mouvement et me rendormis. C'est dans la nuit noire que je repris conscience et me levant péniblement car tout mon corps n'était que souffrance, je me dirigeais à tâtons vers mon lit et me roulant en boule sous la couverture, je sombrais à nouveau dans le sommeil.

Il était très tôt, lorsque j'ouvris les yeux, une lueur blême annonçait le jour, peu de temps après, l'ampoule électrique du plafond s'alluma, je ne bougeais pas. La porte s'ouvrit violemment et Frau RABSCH entra, suivie de la jeune Alsacienne, elle se précipita en trombe sur moi, arracha la couverture et m'appliqua une claque au travers de ma figure en hurlant :

- Debout, madame, debout !

La jeune fille me dit alors :

- Voici le règlement, madame, sitôt que la lumière s'allume, il faut vous lever, faire votre lit, puis votre toilette, ensuite nettoyer votre cellule avec la petite balayette qui se trouve dans le coin, ici… faire un tas devant la porte, puis lorsque la porte s'ouvre, poser votre tinette sur le côté, ainsi que votre cuvette, car étant au secret, vous n'avez pas le droit de sortir. (Et baissant la voix, elle ajouta) N'oubliez pas de dire poliment bonjour à Frau RABSCH… puis regardant mon pain posé à terre intact… surtout mangez, je vous en prie !

La porte se referma.

De ma main gauche, je me passais un peu d'eau fraîche sur le visage, elle se teinta de rouge… mais il me fut impossible de faire plus. Mes règles s'étaient arrêtées, rien d'étonnant après une telle secousse. Après avoir remis mon lit en état et nettoyé par terre, grosso modo, je repris ma position accroupie et les heures passèrent… J'avais froid, j'avais chaud, la fièvre me brûlait. Je ne levais même pas la tête lorsque la porte s'ouvrit et n'absorbai rien de la journée.

La nuit vint et passa douloureuse.

Le lendemain, après avoir rempli les conditions d'usages, je repris ma position, ma tête était vide, je ne pensais à rien qu'à dormir pour ne pas sentir ma souffrance. Dans la journée, (c'était Samedi) les deux jeunes filles rentrèrent seules, Frau RABSCH était restée sur le seuil de la porte et bavardait avec un soldat allemand. Elles se mirent à déplier des couvertures, puis sans tourner la tête de mon côté, l'une me dit :

- Je m'appelle Suzanne et ma camarade Ginette, nous servons de Kalfacteur pour remplacer Eva qui est partie hier. Courage ! Mais pour l'Amour de DIEU, mangez, vous aurez besoin de toutes vos forces, mangez !

Elle ne put m'en dire plus long mais avant de sortir, les bras chargés de couvertures, elles me firent un beau sourire. Cela me fit du bien, et le soir je dormis plus paisiblement.

Au milieu de la nuit, je fus réveillée par la lumière qui s'allumait et la porte s'ouvrit aussitôt, je me dressais sur mon lit, les tempes battantes. 4 Officiers allemands entrèrent. L'un vint vers moi, il avait une physionomie douce et franche et me dit en désignant mon oeil :

- Qui vous a fait cela ?

- Un des vôtres ! répondis-je.

- Oh ! Alors, c'est que vous avez fait quelque chose de grave ?

- Non !

- Non ? Mais pourquoi êtes-vous arrêtée ?

- Je l'ignore !

- Pourquoi mentez-vous, me dit-il, vous feriez mieux d'avouer tout de suite, ce serait tellement plus simple Je vous répète que je n'ai rien fait et que je n'ai rien à dire !

- Vous avez tort ! Vous avez tort !

Et s'étant tourné vers ses camarades, il leur dit quelques mots en allemand et le nom de " terroriste " résonna à nouveau à mon oreille… Terroriste ! et on venait me voir comme une bête fauve. Je me recouchais et fermais les yeux. Ils sortirent et le silence ne fut plus troublé jusqu'au matin, mais le sommeil m'avait fui et petit à petit, la conscience du lieu où je me trouvais me revint, j'avais presque oublié dans l'abrutissement de mon corps douloureux. Mon cerveau se remit à fonctionner et l'angoisse m'étreignit le coeur en pensant à mon fils. La souffrance morale est plus atroce que celle physique, et la nuit s'acheva peuplée de projets fous d'évasion, d'espoir et de rêves insensés.

C'était Dimanche…

Vers midi, la porte s'ouvrit doucement, Ginette entra, me fit signe de me taire et déposa un paquet sur mon lit, j'eus le temps d'apercevoir Suzanne qui faisait le guet. Elle m'envoya de loin un baiser. Lorsque je fus seule, j'ouvris mon paquet… une belle tranche de pâté en croûte, 2 oeufs durs et un petit mot : " Il faut manger, car vous aurez besoin de toutes vos forces, vos interrogatoires ne sont pas terminés. Pensez-y. Pour être courageuse, il faut être forte. Deux petites prisonnières qui vous embrassent. Suzanne et Ginette ". Les larmes coulèrent sur mon visage et pendant longtemps, je pleurais ainsi, cela me soulagea et il me semblait que doucement mon courage reprenait possession de mon être. Je suivis leur conseil et me mis à dévorer mon pâté, puis mes oeufs avec mon morceau de pain. A 3 h je fis honneur à la soupe, celle-ci d'ailleurs était plus épaisse et contenait une tranche de bouilli. Suzanne sourit lorsqu'elle reprit ma gamelle.

Je commençais à souffrir terriblement de mon oreille gauche, du pus en coulait et des élancements me traversaient la nuque. Le lendemain, j'en fis part à Frau RABSCH, qui m'écouta, puis me dit :

- Je vous conduirai au sanitaire à la première visite !

Les jours passèrent, je commençais à marcher de long en large pendant des heures entières, afin de redonner à mon corps de l'élasticité et petit à petit, je me sentais revivre, mon cerveau fonctionnait normalement, je dois dire même, que jamais je ne me sentis une telle lucidité, je pesais longuement le pour et le contre et entrevoyais clairement la réalité, cruelle, certes.

J'avais trouvé un clou et me mis à faire au mur un calendrier. Chaque matin, j'ajoutais un bâton et cela me permit de suivre les jours. Suzanne et Ginette venaient à tour de rôle, toujours accompagnées de Frau RABSCH, chercher ou reporter, soit des paillasses, soit des couvertures ; et leur sourire toujours amical, me faisait comprendre combien entre nous toutes prisonnières, un lien de solidarité nous unissait ; c'était comme un peu de soleil dans mon isolement, les journées étaient si longues, si terriblement longues !

Le Vendredi matin 18 Février, vers 7 h la porte s'ouvrit et Frau RABSCH me dit d'un ton tragique :

- Tribunal ! Madame, suivez moi !

Mon sang reflua brutalement à mon coeur et je me sentis devenir très pâle. Elle m'accompagna jusque dans le hall où je trouvais l'Officier S.S. qui m'avait interrogé. Il tenait une paire de menottes à la main et me poussant devant lui, il m'introduisit dans la pièce où nous avions signé mon mari et moi, lors de notre arrivée, notre feuille. Il y avait debout dans un coin, un homme de 45/50 ans, enveloppé dans un pardessus, béret basque sur la tête, pantoufles aux pieds et pyjama d'appartement. L'Officier lui fit signe de s'approcher et nous attacha l'un à l'autre par les menottes… Puis il se mit à bavarder avec de nombreux Officiers S.S. qui se trouvaient là. Mon compagnon et moi échangeâmes un regard, mais ni l'un, ni l'autre, ne nous connaissions. Il était visible que lui, comme moi, cherchions dans notre mémoire une rencontre quelconque, mais non, il m'était inconnu.

Après quelques minutes d'attente, notre Boche nous fit sortir et nous montâmes dans une Citroën qui attendait devant la porte. Deux Officiers nous accompagnaient. Il devait être environ 8 h du matin, les gens vaquaient à leurs occupations et beaucoup d'enfants se dirigeaient vers les écoles et lycées. Nul ne prêtait attention à la voiture et je cherchais vainement un visage ami.

Arrivé à la Gestapo, on nous fit descendre et mon S.S. après m'avoir détaché de mon compagnon, me conduisit au sous-sol. Nous étions dans les caves, il se dirigea vers la gauche, ouvrit une porte cadenassée et fermée par une barre et me poussa brutalement à l'intérieur du réduit, puis avisant une couverture posée sur le bat-flanc, il la jeta dehors et après avoir " gueulé " je ne sais quoi en allemand, il referma la porte.

C'était une cellule dont les murs étaient en bois, une ouverture de cave donnait juste au-dessus de l'entrée de la Gestapo et je pouvais voir, monté sur le bat-flanc, entrer et sortir les voitures et de plus, je voyais la rue… et les gens y passer indifférents, sans tourner la tête.

Il neigeait doucement et le froid était humide.

Je tournais inlassablement dans ce petit réduit où j'attendis des heures… En effet, je vis sortir les enfants de l'école communale qui se trouve devant l'immeuble. Je les avais entendu réciter en choeur des leçons, puis ils chantèrent et cela me remplit d'un désir fou de liberté ; je regardais avec envie les gens passer ; j'essayais de deviner leurs pensées à leur air et cela me permit de ne pas trop penser moi-même à ce qui m'attendait… Je commençais à avoir très froid et je battais le sol de mes semelles pour faire circuler le sang dans mes pauvres pieds meurtris.

Tout à coup, il devait être près de midi, un bruit de pas et la porte s'ouvrit. L'Officier S.S. était avec mon compagnon, il le fit entrer et s'adressant à moi en hurlant en allemand, il me donna, pour me faire sortir quelques claques derrière la nuque, et des coups de pieds dans les reins. Je gagnais moitié courant l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée, lorsque je sentis mon Boche, qui faisait tomber du plat de sa main, la poussière qui indiquait sur mon manteau, la trace de ses bottes ; ce geste me fit sourire dédaigneusement et je vis ses yeux bleus étinceler de colère. Nous traversâmes le vestibule où se trouvait un nombre assez important de civils. Ceux-ci venaient chercher, soit des passeports, soit des permis de colis pour les prisonniers. Ils me regardèrent avec étonnement et pitié, car ma figure et ma tête gardaient la trace des coups reçus 9 jours avant. Je n'avais pu encore me peigner et mes cheveux n'étaient qu'un bloc de sang coagulé…

Nous montâmes au 1er étage et tournant à droite nous entrâmes dans une chambre spacieuse, un lit sur la droite, une table formée d'une planche d'architecte sur tréteaux, dessus des dossiers et une machine à écrire. Cette table était placée devant une large fenêtre, la vue donnait sur le derrière de l'immeuble et je voyais l'église SAINTE BENIGNE et sa flèche pointée sur le ciel lourd de neige. Dans un coin, un tabouret, puis un classeur de bureau, plein de dossiers. Il faisait chaud et cela me sembla bon, je jouissais intérieurement de ce bien-être provisoire.

Le S.S. me désigna le tabouret et me fit signe de m'asseoir.

La porte s'ouvrit et un homme de taille moyenne brun, visage souriant, entra. Il était simplement vêtu en soldat allemand, sans aucun signe distinctif sur sa veste, une casquette autrichienne et un ceinturon. Il jeta casquette et ceinturon sur le lit, serra la main de l'Officier et très désinvolte se tourna vers moi et me dévisagea. Je devais savoir son nom, plus tard, c'était Yann, le nouvel interprète. Il tira un paquet de cigarettes de sa poche et se mit à fumer tranquillement, assis à un mètre de moi, c'était du tabac blond et la fumée me grisait un peu… J'attendais, tout mon être bandé, prête à la lutte. Ils parlèrent un long moment, puis Yann se tourna vers moi et me dit dans un français impeccable, avec un accent parisien, qui me fit sursauter :

- Alors, madame, allez-vous être raisonnable aujourd'hui et répondre à nos questions ?

- Je n'ai rien à dire ! répondis-je.

- Vraiment ? Savez-vous que votre attitude est stupide, car nous savons tout, oui tout ! répéta-t-il.

- Dans ces conditions pourquoi m'interrogez-vous ?

Il traduisait mes réponses à l'Officier; à cette dernière, je vis celui-ci se lever brusquement, ouvrir un placard, sortir la "malle", l'ouvrir et jeter en vrac, les " Où allons-nous ? " de BERNANOS. L'interprète ne m'avait pas quitté des yeux, je ne bronchais pas, quoique mon coeur se mit à battre follement dans ma poitrine. La malle !… Mme MICHEL n'avait donc pas fait le nécessaire… Yann avait pris une brochure et dit en riant :

- Où allons-nous ?… et se tournant vers moi… mais… tout droit en ALLEMAGNE ! Madame !

Je ne pus m'empêcher de sourire, car mon DIEU, la réponse était assez spirituelle, mais aussi je me rendis compte que j'allais avoir à faire à forte partie et qu'il faudrait jouer serrer avec ce nouveau partenaire. En tous cas, mon S.S. gesticulait et Yann me dit me désignant la malle :

- Connaissez-vous ceci ?

- Non ! répondis-je.

L'Officier prit une trique posée sur son lit et s'avança vers moi la figure révulsée et comme je remuais toujours la tête en signe de négation, il m'appliqua un coup derrière la nuque. Tout tourna et je crus m'évanouir, mais non, petit à petit, la conscience me revint et l'interrogatoire reprit, je niais tout, tout, avec un entêtement de brute. Yann avait perdu de sa douceur du début et à un moment, il m'envoya dans le coude de mon bras droit, un coup de botte qui m'arracha un cri de souffrance; le tissu du manteau fut arraché et j'eus le coude à vif, le sang se mit à couler par ma manche et tombait en rigole sur ma main. Il se pencha vers moi et me dit :

- Vous êtes une menteuse comme toutes les Françaises, mais vous avez tort d'agir ainsi, car d'ici peu va partir un transport pour les usines de SILESIE et votre fils, ainsi que votre mari seront du convoi. Vous n'ignorez pas que c'est pour eux la mort et vous en serez responsable !

- Je n'ai rien à vous dire ! répondis-je encore.

Mais en moi, une joie profonde m'avait pénétré ce n'était déjà plus : "On va vous tuer votre gosse ! " de la nuit de l'arrestation, mais une menace de déportation… il me semblait que tout espoir n'était pas perdu et cela me rendit du courage pour continuer la lutte.

Le S.S. sortit d'un dossier ouvert devant lui, un papier d'emballage où une étiquette était collée, mais l'en-tête avait été gratté et on y lisait difficilement : Rue Turbigo Paris, ainsi que le n° dont je ne me souviens plus.

- Avez-vous des amis à PARIS ?

- Oui, répondis-je, puisque je suis Parisienne !

- En connaissez-vous qui habitent Rue Turbigo ?

- Non ! Ni même dans le quartier ! dis-je.

- Allons, dites-nous ce que contenait ce papier ?

La question me paraissait tellement naïve, que je haussais les épaules et lui dis :

- Vous qui parlez si bien français, vous n'ignorez pas que les Bottins existent, vous trouverez dedans tous les renseignements que vous cherchez !

Sa main s'abattit au travers de ma figure, ce fut sa réponse. Les questions se suivirent à la même cadence et toujours ma réponse était :

- Non !

Les heures passaient et je suivais sur leurs visages l'impatience les gagner, ils consultèrent plusieurs fois leur montre, puis ils me firent lever. Nous descendîmes ensemble à la cave. Là, nous tournâmes à droite et j'entrais dans une pièce où se trouvaient quatre poteaux et entre ceux-ci, un banc. Ils m'ôtèrent mon manteau, me rabattirent ma robe sur la tête et m'ayant attaché les mains et les pieds, la danse commença… A tour de rôle, ils frappèrent avec une lanière et un jonc sur les reins, sur le dos. Je serrais les dents et la sueur inondait mon visage, je crus plusieurs fois m'évanouir, le sang coulait doucement et il me semblait que mon corps était en feu. Lorsqu'ils en eurent assez, ils me firent lever et m'aidèrent à remettre mon manteau. Ils riaient et Yann me dit :

- Voyez comme il serait si simple de parler ?

- Je n'ai rien à dire !

- Bon ! Vous serez peut-être plus raisonnable la prochaine fois, la nuit porte conseil !

Le S.S. s'en fut chercher mon compagnon du matin. Celui-ci me regarda avec pitié et nous reprîmes tous quatre le chemin de la prison. Chaque mouvement de la voiture était pour moi, un supplice. Il était plus de 3 h et ma gamelle froide m'attendait… Suzanne et Ginette me guettaient et je les vis pâlir. Je me traînais jusqu'à mon lit et malgré le règlement, m'y couchais. La fièvre me torturait et tout mon corps était agité de tremblements nerveux. La nuit passa sans qu'il me soit possible de dormir, puis le jour vint. Lorsque je voulus me mettre debout, mes membres refusèrent d'obéir et je retombais sur ma couchette. Frau RABSCH entra, elle me frappa violemment le visage, puis lorsqu'elle comprit que rien ne me ferait lever, elle n'insista pas.

La journée passa, puis la nuit, puis la journée suivante, puis la nuit.

Je n'avais rien absorbé depuis le Jeudi soir et clouée sur mon lit, je ne pouvais faire mes besoins ma vessie était douloureuse à hurler et je sentais ma figure enfler, enfler…

Le Lundi matin, Suzanne, qui était entrée, s'avança près de mon lit.

Depuis 3 ou 4 heures du matin, une plainte s'échappait de mes lèvres sèches, une plainte qui allait en s'amplifiant, j'avais l'impression que la folie me gagnait… Elle se pencha sur moi, je voyais son visage comme au travers d'un voile, elle appela Frau RABSCH et lui parla en allemand, celle-ci se pencha également et sortit précipitamment. Peu de temps après deux Officiers allemands, suivis de deux soldats entrèrent. Après m'avoir examiné, ils firent signe aux soldats et ceux-ci me soulevèrent doucement et me descendirent dans une pièce qui était l'infirmerie. L'un d'eux me fit absorber un liquide, puis me frictionna la figure. Je m'adressai aux Officiers et leur expliquai que depuis Vendredi, je n'avais pas uriné.

- Sonde ? me dit-il. Oh ! non, je ne crois pas que cela soit nécessaire !

Il parla aux deux sanitaires et ceux-ci m'emmenèrent au W.C. du hall, ils m'aidèrent à m'asseoir. Sitôt terminé, j'en ressentis un grand soulagement, c'est par un effort effrayant que j'étais arrivée à me retenir, car je ne voulais ni tacher ma couche, ni mes vêtements, car je n'en avais point de rechange. Lorsque je revins à l'infirmerie, le Major me fit défaire mes vêtements et le sanitaire autrichien, qui avait une physionomie douce et humaine, pansa mon coude, m'enduisit le dos de pommade et massa mon épaule doucement. De plus, le Major ayant examiné mon oreille, il me fit nettoyer le pus qui coulait et m'introduisit une mèche à l'intérieur, quant à ma tête, il me dit en souriant :

- Ce n'est rien, bientôt guérie !

Pour mes jambes, toujours impossibilité d'ôter mes bottes… Frau RABSCH fut appelée et le Major lui remit des cachets, elle me remonta, aidée de Ginette, celle-ci s'adressa à Frau RABSCH et choisit une couverture chaude et me couvrit affectueusement. Elle revint peu après et me fit absorber 2 cachets dans une tasse de bouillon. Je m'endormis profondément jusqu'au lendemain matin. Me sentant plus forte, je repris le " règlement et Frau RABSCH me trouva debout. Pour la première fois, elle me sourit… elle venait me porter 2 nouveaux cachets dans une tasse de café. A 10 h je mangeais ma soupe, vers 11 h 1/2 la porte s'ouvrit et ma joie fut grande, car c'était un colis !

Un colis ! Nous n'étions donc pas oubliés ?

Des amis pensaient à nous et mes larmes coulèrent mais de joie, j'avais la sensation d'un appel d'espoir, d'encouragement. Cela fut ma première joie dans ce lieu maudit. Le colis était magnifique, il y avait un rôti de boeuf énorme, une grosse tranche de lard gras, des oeufs durs, du beurre, de la confiture, du sucre, un gâteau, du pain d'épices, que sais-je encore ! De plus, RABSCH me remit la couverture du voyage de mon mari, des pantoufles et un peu de linge. Je riais, je pleurais, j'étais profondément émue.

C'était le Mardi 22 Février, 13 jours après notre arrestation…

Je repris mes marches à travers la cellule et mon second interrogatoire s'éloignait de mon souvenir, je tâchais de tuer le temps et me mis à tresser une fine cordelette avec de la ficelle de papier, que j'arrachais aux paillasses (j'ignorais que celle-ci me servirait un jour) puis ayant découvert une mince ouverture dans ma porte, je passais des heures à observer le va-et-vient que je voyais dans mon rayon visuel. Il fallait coûte que coûte que je m'arrache à mes pensées, car sinon les larmes jaillissaient et je n'arrivais plus à les tenir. Comme elles m'humiliaient ces larmes et comme je m'en voulais de cette faiblesse…

Vendredi matin 25 Février, Frau RABSCH vint vers 7 h m'annoncer comme 8 jours auparavant :

- Tribunal ! Madame, vite !

J'eus un éblouissement passager. Mon S.S. m'attendait, il m'accrocha les menottes à son poignet et nous partîmes tous deux en auto. Sitôt dans sa chambre, Yann arriva :

- Alors, me dit-il avec un sourire, c'est pour aujourd'hui ?

- Non ! répondis-je.

- Bien, inutile dans ces conditions de perdre notre temps…

Et nous descendîmes tous trois à la cave… Je subis une nouvelle séance de lanière. Ah ! Quelle rage gonflait mon coeur, j'avais envie de mordre et le seul mot qui sortait de mes lèvres, c'était :

- Lâches ! Lâches !

Lorsque ce fut terminé, Yann me regarda en riant et haussant les épaules devant mes yeux pleins de haine, me dit :

- Je vous croyais plus intelligente que cela, votre attitude est stupide. Enfin, vous verrez que c'est nous qui aurons raison de votre mutisme !

Nous reprîmes le chemin du retour et je pus profiter de ma soupe de 10 heures. Suzanne me fit un signe d'interrogation et je répondis " non " des yeux. Elle sourit. Mon dos me faisait énormément souffrir, mais c'était comme une accoutumance, je dormis mal, mais je dormis malgré tout quelques heures.

Le lendemain Samedi 26, Frau RABSCH me dit :

- Venez, madame !

Elle me conduisit dans une cellule, la 113… toute repeinte à la chaux, le vasistas avait des vitres et j'eus la sensation qu'il faisait presque doux en comparaison de l'autre.

- Pas salir ! me dit-elle en me montrant les murs.

J'avais une très bonne paillasse et Suzanne m'avait apporté une chaude couverture, car c'est elle qui fit le transfert de mes affaires, ne pouvant toujours pas me servir de mon bras droit. Celui malgré tout, allait mieux et chaque jour, je progressais dans mes mouvements, j'arrivais presque à pouvoir porter ma cuillère à la bouche. Je pris possession de ma nouvelle demeure et la première chose que je fis, c'est à l'aide d'un clou que je possédais, d'établir à nouveau mon calendrier.

L'après-midi, je fus conduite à l'infirmerie.

Le sanitaire me fit mes pansements et me soigna mon dos. J'ignore de quelle pommade il m'enduisait, mais je ressentais un grand soulagement et la douleur disparaissait. Nous étions seules avec une autre prisonnière à qui il soigna un pied. Je m'étais aperçue le matin même que mes pieds désenflaient et j'en profitais pour lui faire ôter mes bottes. Il parut atterré lorsqu'il vit mes jambes, mais surtout mes pieds… Ceux-ci étaient pleins de sang coagulé, qui avait coulé de mes jambes, mes ongles étaient noirs et des engelures avaient éclaté et cela formait un mélange de pus fort peu appétissant… Il me lava, me pansa et je remontais toute joyeuse, sur mes chaussettes. Quelle joie j'eus de pouvoir mettre mes pantoufles. Celles-ci m'avaient été offertes par la femme de Jo, elles étaient doublées de lapin et cela me sembla doux, doux et je me sentis presque heureuse de ce bien-être. Comme il fallait peu de chose pour amener de la joie dans ce lieu de souffrance.

Les jours passèrent et je me distrayais en dessinant sur les murs, malgré la défense de mon cerbère. Un matin, peu de temps après la soupe, RABSCH vint me chercher :

- Promenade !

Je rejoignis dans les escaliers des femmes, une dizaine environ, toutes étaient comme moi, au secret. Parmi elles, Louise CASTILLE . Nous nous fîmes " bonjour ! " et nous arrangeâmes pour être ensemble. Arrivées dans la cour, RABSCH nous fit mettre les unes derrière les autres et nous fit tourner ainsi pendant 1/2 heure. Il avait neigé et le sol craquait sous nos pas, l'air m'étourdit et ayant levé les yeux pour suivre un avion, je fus prise d'un étourdissement qui me plaqua contre le mur, je sentais le sol manquer sous mes pieds, tout tournait, la sueur inonda mon front et je crus m'évanouir. RABSCH s'approcha de moi, elle me tapota les joues et me dit :

- Ce n'est rien, c'est le grand air, marchez, cela va passer !

En effet, petit à petit, tout reprit son aspect normal et profitant que RABSCH parlait avec un soldat allemand, je pus échanger quelques paroles avec Louise CASTILLE . Elle avait été interrogée deux fois, mais n'avait pas été frappée. Elle gardait l'espoir d'être relâchée sous peu. Nous ne pûmes en dire plus. Ce bol d'air frais m'avait fait du bien, il me semblait que mon sang circulait mieux et je me surpris à chantonner.

Vendredi 4 Mars, même cérémonie :

- Tribunal !

Aller et retour sans histoire, dos douloureux, même rage au coeur, mais lèvres closes. J'eus la sensation que mes deux tortionnaires marquèrent de l'étonnement, mais Yann ne me fit aucune réflexion, tout se passa en silence… Et les jours passèrent.

Le Mardi 8, un nouveau colis arriva, même joie qu'au précédent.

J'avais à rendre pour la première fois du linge, j'en profitais pour y glisser un mot que j'avais préparé à l'avance. N'ayant pas de crayon, je l'avais fait à l'aide d'une épingle (je sus plus tard qu'il avait été trouvé et que les amis avaient eu beaucoup de mal à le déchiffrer). Je suppliais Guy RIGOLLOT de partir, ainsi que Mme GOUBAUX , dont les noms avaient été prononcés plusieurs fois au cours de mes interrogatoires. J'ignorais à ce moment que Guy était arrêté depuis le 3 Mars… je ne le sus qu'au retour. Dans le courant de l'après-midi, RABSCH me remit un pot de beurre et une chemise de ski m'appartenant.

- De la part de votre fils ! me dit-elle en riant.

- De mon fils ?

- Ya !

Je lui remis aussitôt en échange un pot de confiture, du pain d'épice et du chocolat. Elle me promit de lui faire parvenir. Sitôt la porte close, je fouillais vainement dans les coutures de la chemise. Rien… L'idée me vint que peut-être je trouverais quelque chose dans le beurre, en effet, un tout petit papier contenant ces mots, écrit au crayon rouge : " On m'a parlé de René Ruinet, j'ai dit l'avoir connu chez les Le Meur. Baisers. Jacques ".

René RUINET  ! Mon cerveau se mit à travailler, non ! Son nom n'avait pas été prononcé devant Pierre. Alors ? Toutes les suppositions m'assaillirent, mais je n'en retenais aucune, ce n'était pas possible, il y avait une fuite, mais qui ?

Le lendemain Mercredi, après une nuit pénible, je fis signe à Suzanne que je désirais écrire, lorsqu'elle m'apporta mon pain. Peu de temps après, un petit bruit me fit tourner la tête, Suzanne venait d'un geste vif de me parachuter par la grille de ma porte, un minuscule petit crayon, j'en aurais sauté de joie. J'allais donc pouvoir écrire à Jacques, puisqu'il nous était possible d'échanger des vivres.

Les jours passèrent…

Le Vendredi matin, rien…

L'heure passa sans que RABSCH

vint me chercher. Chaque bruit de pas se rapprochant de ma porte, me laissait le coeur battant, mais non, toujours rien et la nuit tomba. Vers 6 h du soir, la porte s'ouvrit et RABSCH rentra, suivie de Suzanne, à l'intérieur de ma cellule. RABSCH avait un air mystérieux et me dit :

- Secret, madame, ne rien dire jamais de cette visite !

Puis s'adressant en allemand à Suzanne, celle-ci me traduisit ce qu'elle venait me dire :

- Votre fils vous fait dire de tout avouer, de dire toute la vérité, il le faut dans votre intérêt et dans le sien !

Je regardais Suzanne avec une telle angoisse qu'elle me dit plus bas :

- Méfiez-vous, c'est peut-être une manière de faire pression sur vous Me tournant vers RABSCH , je lui dis :

- C'est mon fils qui vous a dit cela ?

- Non, Officier, mais lui dire à Officier de vous prévenir !

- Mais ce n'est pas possible, dis-je à Suzanne, si je parle des camarades seront arrêtés, non, non ce n'est pas possible, qu'y a-t-il de vrai dans tout cela ?

Un travail intense se faisait dans mon esprit, ce ne pouvait être qu'une ruse grossière de mes S.S. et c'était enfantin. Suzanne au moment de partir, me dit :

- Ne cédez pas ! Je vais m'arranger pour savoir à qui votre fils aurait dit cela.

RABSCH me rappela ma promesse de taire cette démarche.

Je ne dormis pas de la nuit...

Le Samedi passa.

Le Dimanche matin, Suzanne me parachuta une boulette de papier : "Votre fils vous a écrit, mais malheureusement, il y a eu erreur, c'est une autre camarade qui l'a reçu. Patientez nous vous la ferons parvenir dès que possible ". Je ne vivais plus et tournais inlassablement dans ma cellule. Ah ! Comme je comprends maintenant les fauves et comme je les plains…

Le Lundi à la soupe de 10 h Ginette me fit un coup d'oeil significatif et en effet au moment du ramassage des gamelles, un petit rouleau de papier chuta dans ma cellule. Je l'ouvris le coeur battant. Sur un papier graisseux, une lettre bouleversante :

" Ma petite maman. Ton sacrifice ne sert à rien, ils savent tout, tout ,tu entends ! Les tracts chez Guy, Bouzon, Mme Goubaux, les quêtes pour les maquis, le terrain de parachutage, ils m'ont parlé de René Ruinet, Dampierre, le poste-émetteur, les cartes d'identité, enfin tout te dis-je. Je t'en supplie, maman, parle ne te laisse pas martyriser. Mon dos n'est plus qu'une plaie et devant les faits j'ai dû m'incliner. Je me demande qui a parlé Maman avoue, je t'en supplie. Toi que j'aime plus que tout. Jacques. P.S. Ils m'ont parlé de Hugues et de… (je ne me souviens plus du nom) Avenue du Stand. J'ai dit ne pas connaître, ce qui est vrai ".

A la lecture de cette lettre, je laissais couler mes larmes et un grand découragement me saisit. Alors ? Que faire ? Je n'ignorais pas qu'ils savaient bien des choses, mais que René fut nommé, ainsi que BOUZON Dampierre (alias TRECOURT) l'affaire des sommes d'argent recueillies, le poste-émetteur… tout cela se heurtait dans ma tête et un vrai désespoir me coucha sur le lit, je pleurais sur tous mes amis en danger, sur mon pauvre petit Jacques et je n'arrivais pas à surmonter l'effroi qui me gagna. Allaient-ils tous être arrêtés ? Si j'avais pu savoir que BOUZON, Guy RIGOLLOT , la famille CHALVIN et tant d'autres dont j'ignorais les noms étaient déjà là… Mais non, cela me semblait impossible et je ne comprenais plus. Qui avait parlé? Oui, qui ? Pierre ne les connaissait pas me semblait-il, alors ? Je passais une journée terrible, marchant de long en large, revenant sans cesse à ça : qui ?

La nuit tomba et je marchais toujours, ne sentant pas ma fatigue, des choses folles me traversaient l'esprit. Je passais ma nuit à sangloter. Que faire? Que faire ?

Les jours passèrent et petit à petit, une résolution s'infiltra dans ma tête, tout un plan s'échafauda et je me mis à apprendre par coeur, ma déposition car j'avais fini par me laisser convaincre par l'appel désespéré de mon Jacques. Puisque j'allais avouer, il était préférable que tout soit bien pesé, bien réfléchi afin qu'aucune faille ne permette à mes Boches d'avoir le dessus et j'attendis sereine le moment fatidique.

J'avais vu quelques jours avant à la promenade Louise CASTILLE , je l'avais prié, si elle sortait, de prévenir Jo et les amis qu'ils ne s'inquiètent pas, tout allait bien. Elle fut relâchée quelques jours plus tard, ainsi que sa petite nièce.

J'avais une occupation, Suzanne m'avait passé une aiguille dans mon pain et je brodais un mouchoir avec tout l'espoir qui gonflait mon coeur. J'utilisais de la laine d'une manche d'un tricot et ce travail tout en m'occupant, me distrayait. Petit mouchoir aux couleurs françaises, tu nous servis de drapeaux jusqu'à RAVENSBRÜCK …

Ce ne fut que le Samedi 18 Mars que la porte s'ouvrit sur :

- Tribunal ! Madame !

Je me sentais prête à toute éventualité. Sitôt dans la chambre, Yann me posa la question rituelle et je répondis :

- Posez moi des questions, je verrai ce que j'ai à vous répondre !

- Tiens ! dit-il et aussitôt, il jeta son ceinturon sur le lit, s'installa confortablement, tandis que l'Officier S.S. se mit à sa machine à écrire. Après avoir décliné mes nom, prénom, âge, lieu de naissance etc, l'interrogatoire proprement dit commença. Je reconnus que la malle m'appartenait.

- Pourquoi avez-vous nié jusqu'à ce jour ?… Je ne répondis rien… Comment vous l'êtes-vous procuré ? Qui vous l'adressait ?

- Je l'ignore, j'ai reçu le récépissé par la Poste, comme d'habitude !

- Cela venait toujours ainsi ?

- Toujours !

- Qui est allé la chercher ?

- Mon fils et moi !

- C'est faux ! me dit-il, GUYOT a avoué y être allé.

- GUYOT a menti ! répondis-je.

- Qui distribuait les tracts ?

- Mon fils et moi !

- Et Guy RIGOLLOT  ?

- Guy nous aidait quelquefois !

- Chez qui les portiez-vous ?

- Nous les glissions dans les boîtes aux lettres !

- Au fait, quel était le rôle de Mme GOUBAUX dans tout ceci ?

- Aucune, c'était une de mes amies !

- C'est faux, c'est une communiste comme vous et d'ailleurs votre fils a avoué lui avoir porté des tracts !

- Mon fils a menti tout simplement !

- Nous vérifirons ! dit-il.

Les questions se pressaient rapides et toujours, toujours c'était moi, uniquement moi. J'avais résolu de tout mettre à mon actif afin de détourner leur piste, puis… je croyais tellement que les camarades avaient fui, depuis l'espace de temps écoulé depuis mon arrestation. Je me souvenais d'une phrase que j'avais si souvent prononcé devant eux : " Si jamais je suis arrêtée seule, ne vous en faites pas, je ne parlerai pas, mais si par hasard, ils prennent mon fils avec moi, méfiez-vous, car alors j'ignore si je tiendrais… ". Et pourtant, j'avais tenu ! et je me sentais presque fière de cette performance… Si j'avais su, si j'avais su… Je reconnus donc, la malle, les tracts, les cartes d'identité, les quêtes et c'est à ce moment que les questions se resserrèrent.

- Qui vous donnait ?

- Des amis, des relations !

- Votre fils a avoué plusieurs noms !

Et il m'énuméra des noms de commerçants qui en réalité n'avaient jamais rien donné.

- Jacques vous a menti, car j'affirme que ces personnes n'ont jamais eu aucun contact avec moi !

- Nous verrons cela, dit-il, mais enfin quelles sortes de gens vous donnaient ? Dites-nous des noms Ça jamais, je préfère ne plus rien dire !

- Allons, allons, me dit-il, c'était des communistes ?

- Ma foi non, des gens mettons comme Madame MICHEL , par exemple !

- A quoi servait cet argent ?

- A publier le journal !

- C'est faux, éclata-t-il, c'était pour les maquis !

- Certes non, répondis-je, d'ailleurs regardez vous-même !

Et prenant un exemplaire de " Résistance " sur la table, je lui désignais du doigt la colonne : liste des souscripteurs. (En effet, chaque numéro imprimait les pseudonymes des donateurs, cela nous servait de comptabilité et nous confirmait l'arrivée de l'argent à PARIS où là, il était réparti dans les maquis). Il parut ébranlé et me dit :

- A qui remettiez-vous cet argent ?

- A un agent de liaison que je retrouvais à un endroit convenu à l'avance !

- Mais, me dit-il, Guy RIGOLLOT a reconnu que c'est lui qui le détenait !

Je pâlis.

- Guy est arrêté ?

- Oui et bien d'autres, mais continuons, pourquoi avez-vous donné de l'argent à GUYOT ?

- Pour faire des colis pour les prisonniers et venir en aide à leur famille, exemple Mme SERRE à qui j'ai fait remettre 5 000 francs !

- C'est exact, celle-ci a été interrogée et a reconnu les faits. Maintenant abordons un sujet plus délicat, pourquoi avez-vous remis une liste de gens à abattre - Je n'ai jamais remis de liste de ce genre !

- Vous mentez ! GUYOT vous accuse.

- GUYOT ment et je demande à être confrontée avec lui !

Il n'insista pas et me dit plus doucement :

- Que vous avait fait ce petit CAMP ? C'est un très gentil garçon, pourquoi le supprimer ?

- Il n'était pas question de le tuer, mais de se méfier et c'est pourquoi je le signalais aux camarades, en tous cas, un charmant garçon pour vous peut-être, mais pas pour nous. Sur ce sujet nous ne parlons pas la même langue !

Sa mâchoire se contracta, mais il passa à une autre question :

- Et ce terrain de parachutage, c'était pourquoi faire ?

- Pour tâcher de nous procurer des armes !

- Ah ! Ah ! dit-il, nous y voilà et ces armes qu'aviez-vous l'intention d'en faire ?

- C'est très simple, nous avions formé un mouvement anti-communiste et c'était pour pouvoir être forts en cas de mouvements révolutionnaires, après votre départ !

Yann se mit à rire :

- Notre départ ? Mais nous n'avons nullement l'intention de nous en aller !

- Peut-être, mais un jour vous partirez !

- Non, certainement pas !

- C'est votre avis, répondis-je, mais non le mien. Un jour, vous partirez…

Yann s'était échauffé et sa main s'abattit sur ma figure et rouge de colère, il me dit :

- Et vous croyez que je crois un mot de vos explications ? Vous êtes une menteuse et Guy RIGOLLOT, GUYOT et consorts vous vous occupez tous de maquis. Vous êtes tous plus ou moins communistes, malgré vos dénégations !

- Eh ! bien, lui dis-je, puisque Guy est arrêté demandez-lui qu'il vous confirme ce que je vais vous dire. Je vous répète que nous ne sommes pas des communistes, le Colonel Bernard, Maire de DIJON, nous connaît tous et nous nous sommes mis tous à sa disposition pour maintenir l'ordre après votre départ, lorsqu'il nous a fait part de ses craintes pour l'avenir !

Je savais qu'en relatant ce fait, je ne pouvais compromettre Mr Bernard et il fallait sauver coûte que coûte, la vie de mes camarades, car depuis quelque temps les Boches étaient loin d'être tendres et les exécutions s'intensifiaient.

Nous abordâmes la question poste-émetteur.

- Que vouliez-vous en faire ?

- Nous mettre en contact pour nous procurer des armes !

- Le nom de ce monsieur qui le construit ?

- Je l'ignore !

- Ce n'est pas possible !

- Si, car notre règle était de ne jamais s'appeler par son nom !

- Bon, eh ! bien appelons le Mr X, où avez-vous fait sa connaissance ?

- Pur hasard, il parlait avec un de mes amis et nous avons eu l'occasion de nous rencontrer dans la rue et de bavarder c'est ainsi que nous nous sommes liés, mais j'ignore tout de lui !

- Vraiment ? En êtes-vous sûre ? Mais nous en reparlerons d'ici peu… Cette phrase me laissa songeuse… En tous cas, quel était le rôle de votre mari dans tout ceci ?

- Aucun, il ignorait tout !

- Pourtant, me dit-il en riant, il vous avait défendu de vous occuper de Résistance. Pourquoi lui avez-vous désobéi ?

- Les femmes allemandes obéissent à leur mari ? En FRANCE, pas du tout…

Une seconde claque me donna la réponse. Les questions se poursuivaient inlassablement, mais j'avais réponse à tout. Brusquement Yann se leva, alla au classeur, prit un gros revolver à barillet, d'un modèle ancien, une boîte de carton, qu'il ouvrit, elle était pleine de balles.

- Saviez-vous que TRECOURT était armé ?

- Je l'ignore ! répondis-je et immédiatement, j'eus la sensation que j'avais parlé trop vite, car je m'avisais que c'était la première fois que ce nom de TRECOURT était énoncé; depuis l'arrestation, c'était toujours Dampierre … Avais-je gaffé ou TRECOURT faisait-il partie des nombreux arrêtés, dont Yann venait de me parler peu de temps avant ? Je ne sus que plus tard, bien plus tard, que TRECOURT et PROST avaient été arrêtés deux jours après cet interrogatoire. Qu'en penser ? Pour PROST son nom n'avait pas été prononcé à aucun moment, je crains fort de ne jamais pouvoir percer ce dilemme et pourtant comme je serais heureuse de savoir… car ce fut depuis mon retour une obsession.

- Votre fils également était armé, qu'a-t-il fait de son revolver ?

Je me mis à rire.

- Non, mon fils n'a jamais eu d'arme entre les mains, aucun de nous d'ailleurs !

- Vous l'ignoriez, mais il a avoué…

- Lui ?

- Mais oui ! Voici sa déposition signée.

Il me montra en effet, le dossier de mon fils et je reconnus sa signature. Je haussais les épaules et lui dis :

- J'ignore l'allemand, donc ce n'est pas une preuve pour moi et je vous répète : mon fils n'a jamais eu d'arme et c'est impossible qu'il ait avoué une chose pareille, ou alors… que lui avez-vous fait pour qu'il avoue une chose fausse ?…

Ce fut ma troisième et dernière gifle. Cela faisait plus de 4 heures que cet interrogatoire durait et je me sentais infiniment lasse. Yann me présenta une plume et me dit :

- Signez votre déposition !

- Ah ! mais non, il faut me la relire !

Yann sursauta :

- Vous êtes folle, quel intérêt aurions-nous d'inventer ? Vous n'avez pas confiance ?

- Non ! Mes paroles risquent d'être interprétées à votre point de vue.

Furieux, Yann se mit à traduire, c'était à peu près mes paroles dans l'ensemble. Il regardait souvent sa montre, car l'heure du déjeuner était passée depuis longtemps. L'Officier S.S. marchait nerveusement de long en large. Comme cela se prolongeait, brusquement je lui dis :

- Au fait, comme cela ne changerait rien, donnez, je vais signer !

Et j'apposais ma signature, sur les 3 exemplaires…

En partant Yann me dit :

- Savez-vous que vous ne nous avez rien appris que nous ne connaissions déjà ?

- Et qu'attendiez-vous de moi ?

- Que sais-je ? Des révélations, je trouve que vous manquez par trop de mémoire c'est curieux, les noms vous échappent, c'est vous qui avez tout fait, à vous entendre, vos camarades sont de petits agneaux… Et il se mit à rire… Vous auriez mieux fait d'avouer de suite, cela vous aurait évité bien des… ennuis !

De retour dans ma cellule, c'est vainement que j'essayais de me remémorer mes réponses, je ne me souvenais plus de rien, ma tête était vide, vide ! Je me mis à pleurer à gros sanglots comme une gosse et la nuit arriva et je m'endormis enfin…

Le lendemain Dimanche, je repris possession de moi-même.

Chaque détail, chaque réflexion, chaque réponse tout venait se presser dans ma tête. J'avais suivi intégralement la règle que je m'étais tracée, seules les arrestations annoncées par Yann me déroutaient. Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? Guy… pourquoi n'était-il pas parti ? Mme GOUBAUX en était-elle ? Je glissais un mot à Ginette dans ma gamelle vide, le soir à la soupe de 9 h, la réponse fut : " Non, personne de ce nom ". Je soupirais d'aise. La journée se passa à me torturer l'esprit : René RUINET  ? Maurice LOMBARD  ? TRECOURT  ? PROST  ? Georges PARIS  ? MANFFURI  ? Jacques TIXIER  ? Sa soeur ? Je finis par m'endormir rompue par cette tension nerveuse.

Le lendemain Lundi 20 Mars.

Vers 4 heures de l'après-midi, RABSCH vint me chercher et me conduisit dans le hall. Un homme en civil et un Officier S.S. m'attendaient. Le civil me dit :

- Venez !

Et me conduisant devant la porte d'une cellule, il ouvrit le judas et me dit :

- Regardez !

Je vis PROST , l'air abattu, blême, debout dans un coin de la cellule comme un homme traqué ; j'eus un haut-le-corps. PROST ! J'avais complètement oublié mon civil, celui-ci me prit par le bras et en ricanant me dit :

- Merci !… Je le dévisageais ahurie… Vous le connaissez, votre étonnement vous a trahi !

- Naturellement que je le connais, mais je ne comprends pas sa présence ici !

Il me conduisit à l'infirmerie sans répondre et bientôt la porte s'ouvrit livrant passage à PROST poussé brutalement par le S.S. Il avait l'air las, et aux crispations de sa figure, je compris qu'il arrivait droit des caves de la Gestapo, il en avait le masque sur le visage. La confrontation commença :

- Connaissez-vous madame ?

- Oui !

- Et vous ?

- Oui ! répondis-je.

- Où avez-vous connu monsieur ?

- Mais très simplement, à la " Radiodiffusion " où il s'occupe de détection des parasites et je suis allée plusieurs fois le trouver, au sujet d'un poste géné par un moteur !

PROST dit :

- C'est exact, d'ailleurs un dossier est établi dans mon bureau, vous pouvez contrôler !

- C'est possible, dit le flic, mais tous deux vous mentez et nous n'ignorons rien de vos agissements. Ça suffit pour aujourd'hui !

Je regagnais ma cellule bouleversée, torturée par le regard de bête prise au piège, qu'avait ce pauvre PROST. Ce fut la seule fois où nous fûmes mis en présence l'un de l'autre.

Le lendemain Mardi 21 Mars, 3ème colis.

Je glissais dans mon linge le petit mot suivant, qui me fut remis à mon retour de déportation par Odette FASQUIEL . C'était elle avec les LE MEUR , qui l'avait découvert :

" Cher tous, Mardi, jour du printemps !…

Je me dépêche d'écrire, car il va falloir que je restitue le bout de crayon à sa propriétaire. Ça, c'est plus compliqué. On vient de me remettre le magnifique colis, et je viens vous remercier de toutes ces bonnes choses. Dites à Jo et à Suzanne (car je reconnais le cochon… et le beurre) qu'il ne faut pas qu'ils se privent, moi je suis, grâce à mes services, nourrie à l'oeil, et je me plains ! Croyez-vous que j'ai mauvais caractère. Pour Jacques, oui, tout ce que vous pourrez. Il a encore de dures épreuves à traverser et il faut qu'il tienne le coup. Moi, je vous l'ai déjà dit, cela m'est égal, surtout maintenant que je suis une… vieille femme ! En effet, mes " règles " ont disparu. Oh ! je ne suis pas enceinte et n'étant pas la Ste Vierge… Ce n'est que l'émotion au sujet de Jacques, qui aura provoqué cet arrêt, car là, inutile de blaguer, j'ai passé des heures atroces, comme je ne souhaite pas à mon pire ennemi. J'avais eu le temps de l'apercevoir très rapidement, menottes aux mains à la Gestapo, avec un autre jeune homme (s'occupant lui de parachutage). Vous voyez la secousse… puis à la prison dans la nuit du 9 au 10 Février, la séance " raclée " a eu lieu. J'entendais Jacques crier : " Tas de lâches ! " et les coups pleuvaient, le sang me pissait plein la figure. Dommage qu'ils n'aient pas eu l'idée de nous photographier, nous devions certainement ressembler à des terroristes. Puis arrêt jusqu'au 18 où re-séance, Rue du Dr Chaussié, dans la cave de cet immeuble. Voilà ce que c'est que d'être devenue carpe devant les questions. Là, je suis restée 3 jours au lit, sans pouvoir bouger, même pour ce que vous pensez et comme personne ne s'occupe de vous, vous conservez précieusement le liquide !… Je rigole maintenant parce que c'est le printemps. En tous cas, j'ai fini par tout avouer, il y a 3 jours après une supplique de Jacques ! Ils étaient, en effet, au courant de tout et je me demande comme mon fils, qui a parlé ? Guy Rigollot a dû être arrêté. Mme Goubaux est-elle arrêtée ? Je ne sais rien à son sujet ici. Voilà comment s'écrit l'Histoire et ce n'est pas drôle. Comment se terminera-t-elle ? J'ai peur pour quelques-uns, espoir pour d'autres. Tout dépendra des circonstances… Toujours pas de nouvelles ? J'ai bien cherché pourtant. Merci pour la veste, la jupe, mais comment se fait-il que je n'ai ni socquettes, ni gros bas ? ni linge ? Cela me fait un peu peur, Mme Michel serait-elle plus mal ? car j'ai du linge, il y en avait à laver et à repasser et il y en a dans la malle. Pensez aussi au savon, vous serez gentils. Je n'ai toujours pas la permission d'écrire et de ne voir personne. Je suis dans les " durs ". Tu parles ? Si Tito revient dites-lui combien je pensais à lui et… qu'il me pardonne cette mauvaise plaisanterie, mais hélas ! C'est mon pauvre Jacques qui est responsable de cette triple arrestation. Pauvre gosse ! ce n'est pas maintenant que je dois le gronder, le mal est fait… tâchons d'éviter le pire. Excusez-moi aussi auprès de Mr Ridoux. Il sera certainement convoqué à cause de sa machine à copier. Je compte sur lui pour défendre son élève. Pour tous "ceusses" qui voudraient venir témoigner en notre faveur, faut pas qu'ils se gênent… Parlons à nouveau sérieusement, que Mme Michel n'oublie pas les cigarettes, j'en ai déjà 8 paquets, j'en rêve… avec un vrai jus ! Si vous voyez Mme Castille (teinturière) dites-lui combien j'ai été heureuse de la savoir libérée, car je me suis fait bien du souci pour elle. Je lui dirai pourquoi de vive voix. En tous cas, qu'elle se méfie d'un nommé Pierre. Mme Rube ; est-elle remise ? Le magasin est-il ouvert ? A-t-on des nouvelles de Fanchette et de son papa ? et Mme Fontaine  ? Mr et Mme Daux  ? les amis Cugnier  ? les Fasquiel  ? Tous enfin. Et ma chatte ? et mon toutou ? et Hopp ? Je n'ose pas parler de Mme Michel, je ne sais pas pourquoi, mais j'ai peur d'apprendre une mauvaise nouvelle. Ah ! si vous pouviez m'écrire les unes ou les autres. Je voudrais tout aussi savoir ce que devient petite Suzanne et mon Michel ? et maman Jo et Jo ? et mes amis Fischer  ? Je pense à vous tous, je n'ai que cela à faire… hélas ! Je vous embrasse tous .MONE

J'avais griffonné cela rapidement sur un bout de papier gras et lorsque RABSCH revint chercher le linge je le laissais tomber au milieu de la valise ouverte. Le colis était aussi beau que les précédents et de plus, il y avait un… citron ! Cela peut paraître enfantin que je relate ce fait, mais impossible de vous décrire ma joie, je le montrais à RABSCH qui ne put s'empêcher de rire. Je le humais, le faisais sauter en l'air comme une balle et c'était comme si je jouais avec un rayon de soleil; il soulevait en moi tant de souvenirs, souvenirs de soleil, de liberté dans ce beau pays du Midi où il avait mûri, souvenirs lointains, plains de chants et de cigales, de rêveries, allongée sur les aiguilles chaudes des pins penchés de CARQUEIRANNE, face à la mer, de larmes aussi, mais si vite séchées par le mistral et les rires de mon petit Jacques . Ah ! petit citron, tu fus pour moi un dérivatif, car tu m'emmenas loin, si loin de ce lieu maudit.

Je fus confrontée avec TRECOURT , le Mercredi (ou Jeudi, je ne me souviens plus exactement) dans l'infirmerie en présence de mes deux S.S. Yann nous demanda mutuellement, si nous nous connaissions, devant notre affirmation, il nous fit tourner le dos et les questions furent posées.

- Pourquoi appeliez-vous TRECOURT, Dampierre ?

- Parce que son nom étant Pierre, mon fils l'avait surnommé ainsi pour le distinguer d'autres camarades portant le même nom.

- Saviez-vous qu'on vous appelait ainsi ? demanda-t-il à TRECOURT .

- Non ! C'est la première fois que j'entends ce nom (ceci était faux, puisque c'est d'un commun accord que nous lui avions donné, mais qu'importe…).

- Quels étaient vos rapports avec ce monsieur ?

- Notre similitude de pensées vis-à-vis des événements et nos projets pour l'avenir !

- Hum ! fit Yann. Avez-vous remis des tracts à madame ?

- Non, jamais !

- C'est exact, répondis-je, moi seule lui donnais quelquefois le journal " Résistance " !

- Où vous êtes-vous connus ? demande Yann à TRECOURT.

- Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois chez un même commerçant et nous avons lié connaissance !

- C'est exact ! répondis-je.

Les réponses concordaient jusqu'à présent et j'étais dans l'attente du piège.

- Qui vous a fait connaître Guy RIGOLLOT  ?

- Par moi ! répondis-je brusquement.

- Taisez-vous ! me dit Yann.

- Oui, nous sommes allés deux fois le voir ensemble, mais nous n'avons pas pu nous mettre d'accord !

Aïe… qu'allait-il sortir de cette remarque ?

- Pourquoi ?

- Parce que Dampierre était anti-communiste ! criais-je.

- Alors ? RIGOLLOT est donc pour ?

Ah ! comment sortir de ce pas… Je réfléchis rapidement.

- Non, mais il ne s'informait jamais de l'opinion politique, il suffisait d'être de braves et honnêtes gens !

Yann me renvoya quelques instants après et je regagnais ma cellule en poussant un soupir de soulagement, car vraiment je ne connais rien de plus pénible que ces confrontations où vous êtes dans l'angoisse de la réponse de votre partenaire à qui vous ne pouvez faire aucun signe, puisque vous êtes dos à dos…

L'après-midi, ce fut le tour de Guy .

Pauvre Guy !

Je le vois encore se débattant comme un beau diable et recevant, sans doute pour le calmer… quelques coups de bottes dans les reins. Il criait :

- C'est faux ! C'est faux !

Avant même que j'aie eu le temps d'ouvrir la bouche, j'étais sur des boulets ardents. Comment lui faire comprendre notre moyen de défense ? Je finis par me retourner et lui criais, moi aussi :

- Mais ne niez donc pas Guy, cette affaire de journaux est sans importance - Taisez-vous ! hurla Yann.

J'espérais que Guy avait compris, car je lui avais tendu la perche, mais il continuait à crier :

- C'est faux !

Et on ne put rien en tirer d'autre. J'en étais malade…

Vendredi 24 Mars.

RABSCH vint me chercher à nouveau.

J'attendais le nez au mur dans le hall, et je me demandais avec angoisse avec qui j'allais être mis en présence. Yann appela RABSCH et le nom de… MICHEL résonna. Je levais la tête et vis… madame MICHEL qui se débattait avec la manche de son manteau qu'elle essayait d'enfiler et RABSCH qui la poussait en disant :

- Vite madame, vite !

La stupéfaction me cloua au sol. Ils l'avaient arrêté… Elle arriva toute souriante et me dit :

- Bonjour Simonne !

On nous fit entrer ensemble dans l'infirmerie.

- Vous l'avez arrêté ? dis-je à Yann.

- Mais oui ! répondit-il en riant, ne nous avez-vous pas dit qu'elle vous avait donné de l'argent pour la Résistance ?

- Moi ? Mais pas du tout, vous connaissez peut-être bien le français mais relisez ma déposition, je vous ai dit : des gens comme Mme MICHEL par exemple, et non, Mme MICHEL m'a donné de l'argent. Dans ces conditions, dis-je en m'échauffant, il faut arrêter tout DIJON, car tout le monde m'a donné !

- Du calme, du calme ! me dit Yann. Cette femme est malade, informez-vous près du Dr SOICHAUX et faites-là examiner au besoin par un Docteur allemand. Elle a complètement perdu la tête depuis l'arrestation de son mari et est en dehors de notre affaire, la pauvre femme serait bien incapable de s'occuper de quoi que ce soit!

Yann traduisit au S.S. celui-ci haussa les épaules et l'interrogatoire commença :

- Avez-vous donné de l'argent à madame ROHNER pour la Résistance ?

- C'est possible, répondit-elle, je ne m'en souviens pas !

- Avez-vous eu des tracts entre vos mains ?

- Bien sûr, comme tout le monde, j'en trouvais très souvent dans ma boîte aux lettres !

- Qu'en faisiez-vous ?

- Je ne sais pas… Puis brusquement, elle mit ses mains sur ses hanches et faisant face au S.S. elle lui dit en riant aux éclats : …Vous ne me faites pas peur, c'est pas la peine d'essayer de vouloir être plus méchant que vous n'en avez l'air, j'ai pas peur moi… non, j'ai pas peur !

Et elle riait, riait en se trémoussant sur place. Un fou rire nous gagna Yann et moi, devant la tête ahurie du S.S. qui ne savait quelle contenance avoir. Je dis à Yann :

- Vous voyez bien que cette pauvre femme n'a plus sa raison, relâchez-là, je vous en prie. Elle n'a absolument rien fait que nous offrir l'hospitalité !

Yann répondit :

- Nous verrons ça !

Ils se mirent à parler en allemand et il était visible que l'Officier S.S. paraissait perplexe. Au moment où il se dirigeait vers la porte, je me mis devant lui et posant ma main sur son bras, je lui dis les larmes aux yeux :

- Je vous en prie, relâchez cette femme !

Il eut un geste de mauvaise humeur et pour la première fois, il n'y avait pas de cruauté dans ses yeux, je sentis qu'il était ébranlé… En sortant, j'aperçus Jacques de dos. Ah ! comme j'aurais voulu pouvoir courir vers lui, le prendre dans mes bras, mais hélas ! RABSCH m'attendait, il fallut regagner ma cellule, sans avoir pu seulement lui faire entendre que j'étais là.

J'étais bouleversée.

Quoi, serais-je responsable de l'arrestation de madame MICHEL ?

Ce n'était pas possible, non, je n'avais rien dit qui put compromettre qui que ce soit, je n'avais avoué que les choses me concernant personnellement et les arrestations venaient d'une autre source que je n'arrivais pas à contrôler. Je me mis à préparer un petit mot pour mon futur colis (petit mot également en ma possession remis par Odette FASQUIEL ) :

" Vendredi 24.

J'ai percé le mystère MICHEL, les bras ont failli me tomber. Ils l'ont arrêté !… Ça c'est fou et je vous avoue que j'en ai sangloté. Naturellement que dans ma déposition, j'ai parlé d'elle, puisque nous vivions chez elle… Je ne vais plus oser dire un mot, sinon vous allez tous y venir ici, mes pauvres amis. Je sais bien que le coin est très bien fréquenté, mais ça manque un peu de confort et de distractions, par contre pour les émotions fortes, on est servi. Dites à Mme RIGOLLOT que ce pauvre Guy croit que c'est moi qui l'ai dénoncé. J'espère pouvoir un jour, lui donner la preuve du contraire, je l'ai sur moi et compte pouvoir la conserver précieusement. En tous cas, il continue à nier et m'a traité de menteuse : comme je le comprends… et impossible de lui faire un signe, puisque nous nous tournions le dos. Ces confrontations sont excessivement pénibles et chaque fois, mon coeur en prend une secousse. J'ai aperçu de dos mon Jacques… 44 jours aujourd'hui depuis la nuit fatale. Etre à 5 mètres l'un de l'autre et… rien, pas même un sourire ".

J'arrêtais là mon mot, car un bruit de pas et de clés. RABSCH entra tenant dans sa main un petit pot de beurre :

- De la part de votre fils ! me dit-elle avec un sourire.

Mon coeur se mit à battre follement. Que voulait-il me dire ? Je fouillais immédiatement et effectivement, un petit papier : " Guy, TRECOURT et moi sommes allés ensemble au terrain de parachutage de Jouvence. Baisers Jacques ".

Je n'eus que le temps d'avaler le papier, RABSCH revenait :

- Tribunal !

Tout en descendant les escaliers, ma tête travaillait je me souvenais d'avoir été questionnée sur la présence de Dampierre et Jacques à JOUVENCE , mais il n'avait pas été question de Guy dans ma déposition, car j'avais déclaré ne pas me souvenir. Que s'était-il passé ? J'arrivais dans le hall et la première personne que je vis, c'est Jacques  ! Lui aussi m'avait vu et malgré le soldat qui nous gardait, nous nous retournions et nous faisions des sourires. Il me parut amaigri, surtout que ses cheveux étaient fort longs, ils lui faisaient une auréole de boucles qui lui mangeaient le visage. Je fus introduite la première, cette cellule me rappela un bien mauvais souvenir, car c'était celle de notre premier interrogatoire… Yann me dit de suite, après que je