Ginette et Léon BERTRAND
057
LUNE DE MIEL AVEC UN HEROS
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LENDEMAINS DÉVASION
Journal de Marche du "Capitaine Malgache"
GUERRE 1939 - 1945
Témoignages
NICE -Juillet 1988
Analyse des témoignages
Résistance en Côte d'or
Ecriture : 1945 - 112 pages
POSTFACE de Michel EL BAZE
Après plusieurs tentatives, Léon Bertrand, captif dans "l'inhumaine Poméranie" réussit son évasion et prend le maquis pour former et diriger une Unité de Résistance, la "Compagnie Madagascar" qui s'illustrera en Côte-d'Or,autour de Dijon ;de Juin 1944 au 11 Novembre de cette même année.
C'est le Journal de Marche de ce maquis tenu au jour le jour que Ginette, son épouse, nous livre aujourd'hui. Ginette, qui participa à l'action et qui fut citée pour une liaison sous le feu, mais que son époux "fit sauter" en disant :"On raconterait que cette citation vient de moi, parce que je suis amoureux, alors, contente-toi des miennes !" et sans doute aussi de cette constante lune de miel que lui offrait son "Malgache" de mari.
After several attempts, Léon Bertand, prisoner in the inhumane Pomerania, manages to escape and goes into the Maquis to create and lead a unit of Resistance, the "Compagnie de Madagascar", which will became famous in the Côte d'Or region, around Dijon from June 1944 to the 11th of November of that same year.
It is the daily log book of this Maquis that Ginette opens for us today. Ginette who took part in the fighting, and who was nominated for liaisons under the fire, but which her husband removed because he said "People would think, that this nomination comes from me, because I am in love, so be happy with mine !", also of this constant honeymoon that her husband the "Malgache" would give.
AVANT PROPOS de Ginette BERTRAND
Son pseudonyme de "Malgache" vient du dernier séjour colonial effectué par Léon Bertrand ;à Diégo-Suarez, dont il revint deux jours avant la guerre, veuf avec une petite fille de deux ans. La guerre de 1939/45 devait escamoter ses permissions, et l'expédier sur le front avec son unité le 221ème d'Artillerie Coloniale.
Refusant de se replier sans nécessité apparente, il tint, avec un groupe, une position qui leur permit de détruire 48 chars allemands, et il n'a jamais pu comprendre la débâcle de 194O et l'Occupation qui allait suivre. Entourés de S.S., fait prisonnier, ce petit groupe partit à pied vers les camps de Poméranie, à travers la Belgique ;puis la Hollande. Il était facile de s'échapper, mais les Allemands fusillaient aussi facilement les civils surpris à aider un prisonnier, et Léon Bertrand a vite décidé de rentrer tout seul, depuis le territoire allemand.
La vie en Stalag devait lui faire retarder son évasion, afin d'aider ses camarades, préparer leurs filières d'évasion, faire soigner les malades, obtenir des conditions de vie moins dures, écouter Radio Londres ;pour eux. Cela paraît simple aujourd'hui, mais à l'époque, il fallait un courage aussi exceptionnel que persévérant, et cette forme de Résistance avait, dans le souvenir de Léon Bertrand, bien plus de valeur que la courte période du Maquis.
Réussissant sa 5ème tentative d'évasion ;en 1944, Léon Bertrand ;débarque, dans tous les sens du terme, dans une France dont il ne connaissait pas l'ambiance. Il abandonne vite son idée de rejoindre l'Angleterre, et gagne un maquis des environs de Dijon, où ses parents Francs-Comtois s'étaient fixés. Il ne tarde pas à comprendre que son idéal de soldat voulant libérer son pays serait mieux servi par une petite unité mobile, dirigée et animée par lui-même, la captivité lui ayant donné confiance en ses possibilités d'entraîneur d'hommes.
C'est ce récit qu'il vous livre.
His nickname of "Malgache", come from the last colonial stay of Léon Bertrand in Diego-Suarez, from which he came back two days before war breaks out, a widow with a little girl of two. World war II was to deprive him of his leaves and send him on the war front with his unit, the 221 th unit of Colonial artillery.
Refusing to retreat without obvious necessity, he held, with his group, a position which enabled him to destroy 48 German tanks, he never understood the collapse of 1940 and the occupation that was to follow. Surrounded by the S.S., taken prisoner, this small group left on foot for the camps of Pomerania, through Belgium and Holland. It was easy to escape but the German could as easily shoot the civilians found helping a prisoner, and Léon Bertrand quickly decided to come back on his own from the German territory.
The life in the Stalag was to get him to postpone his escape, in order to help his companions, to prepare their channels of evasion, to have the sick being taken care of, to obtain some better conditions of life, to listen to Radio London for them. That may seem simple nowadays, but at the time it would take an courage as exceptional as it would prove enduring, and that form of resistance was in the memory of Leon Bertrand much more worthwhile than the short period of the Maquis.
His 5th attempt of evasion proved successful in 1944, and he then arrives in a France the atmosphere of which he does not know. He quickly gave up his idea of going to England, and join a Maquis group in the Dijon area, where his parents from Franche-Comté had settled. He quickly understands that his goal as a soldier of freeing his country, would be better serve by as small mobile unit, lead and animated by himself, as his captivity had given him trust in his ability to lead men.
This is the story he is now delivering to us.
Introduction de Léon BERTRAND
Ce témoignage fut écrit immédiatement après la libération. Prismatique, centré sur mes souvenirs personnels, il ne fut pas diffusé.
Deux ans ont passé.( Note : Nous sommes en 1947)
La Résistance, chaque jour plus déformée, est odieusement calomniée. J'ai cru de mon devoir de présenter sous son vrai jour cette Résistance au combat en faisant revivre heure par heure, jour après jour, la Compagnie F.T.P.F. MADAGASCAR, qui groupait dans son sein des Français de toutes opinions, des Alsaciens-Lorrains déserteurs de l'armée allemande, quelques Russes, quelques Polonais. Je me suis appuyé sur le souvenir de tous, et je suis heureux de pouvoir insérer quelques récits personnels de camarades. Les événements auxquels ils ont été mêlés prennent ainsi un éclairage particulier.
Actuellement, tous ont repris le travail, mais, déçus profondément par le non-châtiment des traîtres et des profiteurs, ils sont prêts à répondre " présent " si les libertés républicaines venaient à être attaquées.
Dans ce récit, vous les trouverez dépouillés et nus, afin de laisser à ce témoignage son entière valeur historique. Rien n'est caché ni de leurs faiblesses ni de leur héroïsme. La défaillance de quelques-uns pèse peu en regard de l'action de tous.
La loi du maquis était dure, stricte, sèche, sans indulgence. La sécheresse de ce récit la situera avec exactitude.
Avant de faire revivre le climat du maquis, j'adresserai mon meilleur, mon plus fidèle souvenir à tous mes camarades de captivité du II B et du II D, et particulièrement à ceux qui étaient avec moi au Kommando 135 à ROSNOW, pendant l'hiver 1942-1943.
Nous étions là cent-cinquante qui n'avions qu'une âme et qui, coude à coude, faisons face aux geôliers.
La maladie et la mort nous avaient visité. La neige et le froid s'unissaient contre nous, mais la radio nous apportait l'appel de la FRANCE libre :
" Ici LONDRES Les Français parlent aux Français ".
Que soient remerciés ceux qui nous ont ainsi aidé à tenir dans cette morne, dans cette inhumaine POMERANIE.
Je veux placer ici ce sonnet, qui m'a été dédié par mon camarade SINIBALDI, et qui m'a été offert par tous mes camarades la veille de mon départ pour la "STRAFKOMPAGNIE".
SOMMAIRE
LIVRE I
LA MEMOIRE
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PAGES
- La Compagnie Liberté 7
- Compagnie MADAGASCAR
3O Juin 1944 9
- 2 Juillet - 3 Juillet 1944 1O
- 4 Juillet - 5 Juillet 1944 11
- 8 Juillet 1944 12
- Jean LEVEQUE - Paul ROYER 13
- Roger MARTIN - Albert FORT - Victor SCHWINTE -
9 Juillet 1944 14
- 1O - 11 - 12 - 13 Juillet 1944 15
- 14 -15 - 17 Juillet 1944 16
- 18 - 19 Juillet 1944 17
- 2O - 21 Juillet 1944 18
- 22 - 23 Juillet 1944 19
- 24 - 25 Juillet 1944 2O
- 26 - 27 - 28 Juillet 1944 21
- 29 Juillet 1944 23
- 3O Juillet 1944 25
- 5 Août 1944 27
- 6 Août 1944 28
- 7 - 8 Août 1944 29
- 9 - 1O Août 1944 30
- 11 - 12 - 13 Août 1944 31
- 14 - 15 Août 1944 32
- 16 Août 1944 33
- 17 Août 1944 36
- 18 Août 1944 37
- 19 Août 1944 38
- 20 Août 1944 39
- Proclamation du Commandement des F.F.I.
de BOURGOGNE 46
- 22 Août 1944 48
- 23 - 24 Août 1944 50
- 25 - 26 Août 1944 51
- 27 Août 1944 52
- 28 Août 1944 53
- 29 Août 1944 54
- 30 Août 1944 56
- 31 Août 1944 59
- 1er Septembre 1944 61
- 18 - 19 Août 1944 62
- 2O - 21 Août 1944 63
- 2 Septembre 1944 65
- 3 Septembre 1944 68
- 4 Septembre 1944 69
- 5 - 6 Septembre 1944 70
- 7 Septembre 1944 72
- 8 Septembre 1944 76
- 9 - 10 - 11 Septembre 1944 77
- 12 - 13 - 14 Septembre 1944 78
- 15 Septembre 1944 79
LIVRE II
DOCUMENTS
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- Résultats des actions contre l'armée allemande 80
- Services Annexes ayant dépendu de l'Unité 81
- Décorations obtenues par les membres de l'Unité,
pendant la durée des combats, de 1939 à 1945 83
- Copie des Attestations de Blessures 90
- Compte-rendu de Gestion de la Compagnie 91
- Liste des membres de la Compagnie 92
- Appendice 95
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
Quelques erreurs n'ont pu être évitées.
Les unes sont secondaires. (Par exemple, SACHA, le Russe, parlait un allemand minimum appris dans les camps, et communiquait ainsi avec son capitaine MALGACHE. Ce n'était pas toujours clair,. Deux évasions se trouvent contractées en un seul récit, mais comment corriger ? J'ai oublié les détails de la bonne version).
D'autres faits sont plus navrants.
SACHA pense, à propos de l'exécution des Officiers Russes du poste de BLAISY-BAS, qu'ils étaient sincères et voulaient vraiment gagner un maquis. Malheureusement ils n'ont pas pu convaincre leurs hommes à temps, certains préférant rester sous l'uniforme allemand que risquer les mines de sel.
Cet exemple pose le problème des ordres d'exécution demandés par l'Etat-Major F.F.I. dont dépendait la Compagnie MADAGASCAR. (S'il y a eu ensuite exploitation politique, l'évadé et ses hommes ne pouvaient l'imaginer au moment de se battre).
Le responsable de cet Etat-Major était un homme intègre et digne de confiance, mais il ne pouvait parfois que transmettre d'autres décisions hiérarchiques sans moyen de doubler l'enquête. Les liaisons étaient prudentes, parfois coupées pendant plusieurs jours. Les Résistants du dernier trimestre avaient durement appris cette méfiance, après l'hécatombe de 1943 décimant une Résistance trop peu secrète. La peur des dénonciations obligeait à des solutions dures. Léon BERTRAND, refusant ou ajournant plusieurs ordres d'exécution, apprenait dans le même temps que les délations étaient souvent le fait de Français apparemment dignes de confiance. (La FRANCE profonde ?...).
Qui savait au juste de qui il pouvait répondre comme de lui-même ? Au moins, dans ce contexte troublé, les Russes portant l'uniforme allemand étaient-ils passés au service du Reich, ce que SACHA et bien d'autres n'avaient pas accepté.
Par contre, des Allemands qui se sont rendus au Maquis MADAGASCAR ont été prisonniers de guerre, quoique bien encombrants sur la fin, et Léon BERTRAND a tenu à se les faire présenter dans le camp qui les rassemblait, car certaines Unités fusillaient les prisonniers sans autre forme de procès. Les prisonniers du Maquis MADAGASCAR n'avaient d'ailleurs qu'à suivre la flèche indiquant le maquis, sur la route de SOMBERNON : " Achtung ! Terroristes ! ".
J'ai travaillé à la liquidation des Affaires de la Résistance à l'Etat-Major, avec mon mari. Nous avons observé la variété énorme des diverses formations dans la clandestinité. Je suis mal placée pour dire que la "COMPAGNIE MADAGASCAR "avait une cohérence, une organisation et une efficacité tranchant sur l'ensemble, mais je peux dire que, s'il ne laissait passer aucune escroquerie morale, Léon BERTRAND n'accablait jamais les " Amateurs débordés ", c'était son mot :
- J'étais militaire de carrière, je savais mener une Unité. Les Amateurs ont manqué de Cadres et d'Officiers, à qui la faute Où étaient les uniformes ? Dans la naphtaline. Tu les vois maintenant, plis impeccables et tenues démodées, reprendre leur Tableau d'Avancement là où ils l'avaient laissé tomber en Juin 4O ?
Je crois que je peux dire cela, tant d'années ont passé que personne ne se reconnaîtra
De cette lune de miel harassante je garde encore le souvenir du marathon des inaugurations commémoratives, des visages homériques quand un candide venait quémander une attestation d'appartenance à la Compagnie MADAGASCAR, un rouleau de billets de banque à la main et la fleur aux lèvres :
- Vous comprenez, la vôtre, ça fait sérieux et tant d'autres bizarreries humaines
Ici et là, LE MALGACHE recevait une décoration, écoutait lire devant les troupes quelque Citation ponctuelle, et me disait :
- J'ai un meilleur texte. C'est un Allemand qui raconte : on prend 1O Français, on les enferme à clef tous nus dans une baraque, on met les chiens policiers autour, et dix minutes après, ils sont en train de se faire des frites !
Il ajoutait de son cru :
- Même les Belges n'y arrivaient pas !
Je regrette un peu que son texte soit si sérieux, alors qu'il riait de tant de choses qui m'indignaient encore. Sans doute ce texte fait-il partie de ses devoirs militaires, n'y touchons pas.
J'ai rencontré Léon BERTRAND le 13 Septembre 1944, nous nous sommes mariés le 8 Février 1945, plus pour mettre fin aux tracasseries de nos familles respectives que par impatience, et dans l'incertitude complète du lendemain.
Sa situation militaire se régularisait dans le désordre, des amis se retrouvaient au départ pour l'INDOCHINE tandis que femme et enfants étaient embarqués par erreur sur un bateau à destination de l'AFRIQUE, le mariage avait au moins le mérite de me rendre majeure, car je n'avais que 19 ans, lui 42, ce qui nous attirait plus d'envieux ou de critiques que d'amis encourageants. Surtout, attendre quoi ? Comment ? Nous avions rêvé une Libération apportant soulagement, joie profonde, possibilité d'entreprendre et rebâtir dans l'efficacité. Ce n'était pas encore le cas : la Libération ne tenait aucune de ses promesses, autant citer Mr MALAGIE : " ... lutte, brutalité, cruauté, égoïsme, arrivisme forcené / courants psychiques dans lesquels la FRANCE se débat, difficultés de tous ordres : ravitaillement, finances, reconstruction, etc, au milieu d'une atmosphère de gangstérisme, non seulement rivalités personnelles, marché noir, attentats à main armée, mais lutte plus ou moins hypocrite ou violente des intérêts collectifs ".
Bref, le Chanoine KIR nous maria civilement, prêt à " réconcilier nos familles ", idée baroque dont il fallut le dissuader énergiquement. Côté Eglise, le curé ex-pro-allemand né DE COSSE-BRISSAC voulut se blanchir un peu par un beau discours, toutes soutanes retournées. Prévenu in extremis alors que j'avais déjà le pied sur le tapis rouge des grandes pompes dont nous ne voulions pas, j'avançai vers l'autel dans des bruits divers provenant de la sacristie : chaise cassée, projections sourdes, éclats de voix d'une " colère MALGACHE ", sur fond de BACH " Que ma joie demeure ", tandis que le frère jumeau de mon mari détendait la montée à l'autel en murmurant, aussi amusé que moi :
- Ne te prends pas les pieds dans le beau tapis, et n'y fais pas d'accrocs, je sens qu'on ne nous fera rien payer !
Nous habitions des lieux étranges, étriqués ou marginaux, en cherchant un logement, tandis que l'Administration Militaire cumulait les décisions contradictoires. Mon mari, sollicitant une permission après cinq années sans congé ni repos, cinq années de luttes encore plus dangereuses en camp de prisonniers qu'au Maquis, reçut une permission de trois mois prenant effet du 2O Mai 1944 au 19 Août 1944, juste le temps de la Résistance, et en bonne logique militaire j'avais épousé un déserteur en uniforme. Affectations successives puis ajournées, congés sans solde ni indemnité pour boucher les trous, il convenait que j'apprenne la règle :
- Que devez-vous faire quand vous recevez un ordre ?
- Je dois attendre le contre-ordre !
Considéré Adjudant par l'Artillerie Coloniale, il fut " atteint par la limite d'âge ", sans possibilité d'être au tour de départ. J'avoue que ça me convenait pour l'instant. Puis, il fut nommé Capitaine et utilisé à diverses missions dans lesquelles ses qualités d'improvisateur organisé faisaient merveille, mais utiliser les compétences réelles n'est pas le propre de l'armée, c'était anormal. Cinquième Bureau de la 7ème Région, MELUN à l'instruction, FONTAINEBLEAU au sport, CASTRES au matériel, je crois, et je ne sais plus quoi encore, et quand il a démontré partout ses aptitudes, expédition dans une Ecole des Cadres à REGENNES et rétrogradé Lieutenant tout en sortant en tête de ce recyclage bidon.
Les décorations pleuvaient par ailleurs.
Il s'agissait vraiment de calmer et décourager les vrais héros : une armée doit se composer d'hommes manipulables, qui ne réfléchissent pas et obéissent sans discuter. Les uniformes planqués dans la naphtaline en ressortirent avec avancement et affectations actives.
J'appris un autre Article du Code : " La discipline faisant la force principale des Armées, il importe que " etc.
Pour Léon BERTRAND, l'arrière était " un joli bordel ", et les choses intéressantes se passaient à 2OO km de là, au front, où ceux de ses hommes qui s'étaient engagés piétinaient devant BELFORT.
Il restait en liaison avec un Officier qui lui avait promis de le réclamer en cas de commandement libre, et il y eut des trous à boucher, car les Allemands s'accrochaient au Rhin. Le courrier de l'ami Officier fut expédié à l'adresse familiale, Laiterie de l'Est, dont nous n'habitions aucune des nombreuses chambres vacantes, tant nous dérangions la bourgeoisie dijonnaise. (Même chose du côté de mes parents, nous étions à la rue et " maudits ", c'était très 1900 !).
Le lettre proposant un commandement fut ouverte par ma belle-mère, et délibérément détournée jusqu'à l'Armistice. Nous n'aurions rien su si nous n'avions rencontré son auteur par le plus grand des hasards. Il y eut bien une " colère MALGACHE " dans la cour de la Laiterie, mais c'était trop tard, et ma belle-mère, qui avait viré de bord me déclarait sa bru préférée, me dit très sérieusement :
- Dans l'état où il était, il se serait fait tuer. Il en avait assez fait, et puisqu'il n'y en avait que pour les naphtalinards, c'était à eux d'aller un peu au feu. Léon a l'âge de faire encore quelques enfants aussi idéalistes que lui, pour la guerre suivante !
Génération sacrifiée vouée au baby-boom, quant faut y aller, faut y aller !
Dans la pagaille " libérée ", chacun se trouvait un réseau de relations lui convenant. Un médecin Résistant connaissait une infirmière qui s'engageait pour le front et réussit à nous faire louer l'appartement qu'elle laissait, Place des Cordeliers : deux grandes pièces en rez-de-chaussée sur cour, dans un hôtel particulier, portail massif, fenêtre sur rue permettant de voir qui sonne, mais défendue par des barreaux de fer forgé, un lieu idéal pour trier un peu les émissaires de l'adversité. Mais s'il était facile de faire un camp retranché, il restait à y créer notre foyer, et nous n'avions qu'une vague idée de la chose, moi faute d'en avoir un lointain souvenir, chez ma grand'mère, Léon en ayant perdu l'habitude, les séjours coloniaux étant campements au milieu des malles plus qu'installations solides, pour un margy du 2ème R.A.C.
Jacques et Jacqueline arrivèrent, enfants de la première femme de mon mari. Jacques avait 14 ans, son père ne s'en occupait pas, mon mari n'avait pu l'emmener à MADAGASCAR puisqu'il n'était pas son fils, et les grands-parents qui l'hébergeaient étaient débordés. Je lui appris à lire en taillant son premier manteau dans une couverture teinte de l'U.S. ARMY. Jacqueline 12 ans, faisait aussi de la couture avec moi, nous avions pris l'initiative risquée de raccourcir les immenses shorts coloniaux qui flottaient en chute libre sur les genoux masculins proéminents, pour faire " la surprise " au grand chef. Content ou pas, s'il voulait encore affubler le reste de son unité de ces shorts démodés pour quelque prise d'armes, nous serions moins ridicules En fait, au premier essayage du sien, il rit, et renonça aux reconstitutions historiques.
D'ailleurs la ruée des inaugurations de monuments se calmait un peu, et il possédait un uniforme correct pour honorer les disparus. Et Jacqueline savait un peu coudre, ce qui me paraissait utile, dans la vie. Comment imaginer l'essor de la confection à tous les prix, venant du monde entier nous ôter l'aiguille de la main ?
Les enfants m'appelaient maman, ce qui fit dire à une dame horrifiée, un soir de cirque (le premier cirque à revenir, cirque-colombe annonçant la fin du déluge de fer et de feu) :
- A quel âge elle a bien pu les avoir ?
La famille prenait figure, joyeuse et vorace.
Le MALGACHE me " faisait confiance ", c'est-à-dire planait au-dessus des contingences quotidiennes. Heureusement quelques-uns de ses hommes, restés dans leurs foyers ruraux, le connaissaient et nous ravitaillaient un peu selon leurs possibilités. Pour les légumes des soupes, il suffisait de ramasser les restes des marchés avant balayage, c'est-à-dire il suffisait de disputer ces rebuts à des bonnes Soeurs super vaches qui n'avaient même pas l'excuse de tenir cantine pour des orphelins. Je mettais mes souliers de guerre à semelle de bois pour " faire mon marché ", et j'eus bientôt mon territoire de chasse : un petit coup de pied dans les chevilles, un sourire jusqu'aux oreilles :
- Oh ! Pardon, ma Soeur ! Mais vous ramassiez sous " mon " étal, ça vous a échappé. Je suis désolée
Léon BERTRAND apprécia.
J'appris qu'il avait été promu Adjudant-Chef en 1940 pour avoir organisé la meilleure cuisine du secteur. J'appris aussi qu'il n'y aurait pas eu de Compagnie MADAGASCAR efficace et toujours sur la brèche, s'il n'avait pas eu la chance de trouver un cuisinier-intendant capable d'assurer tous les repas, tous les en-cas, et le quelque chose de chaud à toute heure du jour et de la nuit. Cet homme précieux aurait voulu se battre aussi, mais LE MALGACHE sut le convaincre de l'importance de sa fonction, dans laquelle il était irremplaçable, sut se priver d'un excellent combattant, et sut mettre à sa disposition les corvées de ravitaillement et les bons de réquisition raisonnables pour assurer un ordinaire correct.
J'appris une nouvelle maxime : " Ventre affamé n'a plus de cran ", et " Honni soit qui joue sur les mots ". Les crans de nos ceintures étaient sujet tabou.
Un domicile fixe, la bouffe assurée, les jours de pénurie, par les frites à la graisse de cheval de l'ami BOBY, homme de coeur et de ressources, amour toujours, et ballades de maraude ou de cueillettes offertes, (placer la maraude avant la cueillette serait-il un lapsus révélateur ?) côté jardin, c'était sympa et on pouvait attendre que l'avenir émerge, mais côté cour, c'était plutôt panier de crabes et sables mouvants.
Je dépasserais le cadre de quelques pages si je sortais ici en détail et chronologiquement ce qui me reste en mémoire de ce temps-là. Je préfère regrouper quelques souvenirs, sans trier date ou importance, et c'est aussi vrai qu'une reconstitution, puisque tout nous arrivait par surprise, dans le désordre.
.c.LE TEMPS DU REVOLVER
Léon BERTRAND, menacé, tiraillé, utilisé à toutes les sauces, naturalisé rouge, puis blanc, puis assassin, puis fou, ivrogne, danger public, ou porté aux nues, type superman mâtiné de SAINT-VINCENT-DE-PAUL, (" le jarret solide pour déjouer les lacets tendus sur son chemin ", sic, lettre d'admiratrice)
Léon BERTRAND fut chargé de liquider en un mois des effets et des fonds de caisse aux plus démunis. Service Social avant la lettre, enquêtes, justificatifs, tenue de stocks, de comptes, archives de reçus, arrivée de nouveaux ballots contenant des armes disparates, alors que toutes celles de la Compagnie MADAGASCAR étaient rendues, le foyer devint hall de gare, avec un défilé dont nous avions hâte de voir la fin. Comme nous étions deux impatients associés, ce fut fait bien, et vite, dans les délais.
Dans le même temps, la famille s'occupait de ses affaires, achetait des camions au nom du MALGACHE pour avoir un prix préférentiel, ou se sortait du clos SAINTE-MARIE où étaient internés les collaborateurs trop vite enrichis grâce à cette parenté, et voilà comment mon héros distributeur désintéressé fut déclaré " profiteur " pas si pur que ça. Et qu'est-ce qu'on peut faire contre sa propre famille ? De toutes façons c'est suspect.
- Les chiens aboient, l'amour passe ! déclara mon faiseur de proverbes.
Il fut décidé de recevoir tout le monde et n'importe qui.
Mon mari installa sa petite table-bureau devant la porte, afin de rendre facile la fuite de certains, et me transforma en gorille armé de son revolver. (Ne pas confondre avec un pistolet, c'était un gros revolver à barillet avec lequel je fus entraînée sur des cibles de carton, dans des carrières désertes). Plusieurs signes convenus furent mis au point. Nul ne surveillerait la jeune dame dans l'ombre, je pourrais tirer aux pieds du suspect, ou en haut, ou si nécessaire " dans le buffet ", après avoir compté un nombre de secondes correspondant aux doigts montrés.
L'envoyé du Parti Communiste ne posa pas de problème.
Econduit, il se retira avec un sourire de pitié :
- Vous serez quand même des nôtres, puisque vous étiez F.T.P.F. Mais vous n'aurez jamais d'avancement, alors qu'en signant votre carte du Parti, vous deveniez Commandant Et voilà comment LE MALGACHE fut déclaré communiste. Il en resta coi, sans proverbe ni texte réglementaire pour mon instruction, et ne l'a jamais bien digéré. Mais si vous avez lu la fin du Petit Cirque, vous vous en doutez.
Une femme vint pour l'autre bord, le revolver était sous les petits pois que j'écossais.
Nous écoutions RADIO-LONDRES quand l'Etat français, qui n'était plus une République, rabâchait " Maréchal, nous voilà ". (Il était bien mal loti, le pauvre !).
Donc, nous avions déjà perdu nos illusions à l'heure où les mêmes trépignaient :
- Vive DE GAULLE !
L'émissaire en tailleur ignorait que les directives du grand Charles, erreur ou tactique, avaient été désastreuses pour la Résistance. De grands Maquis surpeuplés et fixes, pour en disposer à son heure et sous son commandement, avaient entraîné représailles, pertes inefficaces, et attaques comme celle du VERCORS. Mais les petits Maquis mobiles et le harcèlement efficace en limitant les destructions inutiles, pour ne pas avoir à trop reconstruire, la guérilla type Compagnie MADAGASCAR, ne pouvant amener que la libération du territoire, et non l'accès à l'Elysée, n'étaient pas du goût de tous. En outre, la dame arrivait juste pendant une permission-éclair, mon mari se tapait à l'Ecole des Cadres et ses cours insipides " pour guerre de 1870 ", (? ? ?) mais il apprenait beaucoup de choses de ses condisciples. La dame eut droit à l'histoire du jeune Capitaine qui avait conduit au feu, avec succès et peu de pertes, ses Compagnies successives, du fond de l'AFRIQUE en ITALIE, puis en PROVENCE, en ALSACE, et qui fut expédié à REGENNES pour apprendre à devenir un Officier et se voir rétrogradé Lieutenant. Il en pleurait, encore un à décourager de l'armée, il était trop bon soldat.
- Je choisis mes chefs, dit " Léon le Superbe ", et le vôtre ne m'inspire plus rien du tout !
Et il ne fut pas Colonel, car tel était le tarif à Droite. Mais il fut suspecté de militer dans l'Extrême-Droite, ce qui le laissa également sans réplique.
Pour recevoir l'envoyé du KREMLIN, je couvais mon revolver sous l'oreiller, car notre second petit garçon venait de partir dans un mini-cercueil comme le premier. Je n'étais pas au meilleur de ma forme, et les couveuses pour prématurés ne pouvant s'obtenir sans caution dont nous n'avions pas le premier centime, furent réservées aux enfants " bien ", de parents riches. Nos fils n'étant que petits-fils de riches, je n'aurais qu'à recommencer, c'est simple.
MOSCOU réorganisait son Service de Renseignement, et se déclarait déçu par les membres du Parti Communiste Français qui était un Parti " bourgeois, sur lequel on ne pouvait pas compter ". Nous avions repoussé leur carte, et devenions intéressants. Ils étaient bien renseignés. Nous aurions " la couverture de notre choix, industrie, commerce ou emploi intéressant, dans la région de notre choix, avec les frais de fonctionnement que nous fixerions nous-mêmes ".
- Je viens d'en suer pour être libre dans mon pays, dit mon mari, ce n'est pas pour troquer la Croix Gammée contre une faucille et un marteau !
Beau joueur, l'envoyé Russe se déclara ravi de rencontrer un vrai patriote. Puis une conversation suivit.
Mon mari voulait savoir si l'appartenance des Russes de son Maquis leur assurait un retour sans problème dans leur pays. Il n'en était rien : évadés ou engagés dans l'armée allemande, ils étaient tous arrêtés, jugés et envoyés en " rééducation ", car ils avaient commis la faute de se laisser prendre par l'ennemi. Il était trop tard pour plusieurs des anciens de la Compagnie, mais Sacha, grâce à sa rééducation après blessure ne partit pas avec les autres, comprit à temps, et revint. La FRANCE reconnaissante lui remit une carte d'apatride. Il s'est fait depuis naturaliser Américain, donc la FRANCE ne financera pas, sans un dossier du tonnerre de DIEU, l'extraction de la balle qui lui reste, tandis que les U.S.A. ne voudront rien entendre pour une balle allemande reçue hors de l'un de leurs Régiments.
" A ses fils morts, la Patrie reconnaissante ". Mais pour les vivants, qu'ils se débrouillent ou crèvent. (Ça, c'est de mon cru).
Nous avons aussi reçu pas mal de naïfs, un rouleau de billets de banque à la main, d'autres sortant des poches, pour acheter une attestation d'appartenance à la Compagnie MADAGASCAR, qui avait tout de même sa réputation de sérieux. Mon mari leur expliquait patiemment :
- Le lendemain de la Libération, j'ai déposé la liste de mes hommes. Inutile d'insister. Mais si jamais je trouve une attestation fausse utilisant le nom de ma Compagnie, cela vous coûtera plus cher que vos rouleaux de papiers !
Je devais alors me rapprocher aimablement en balançant le revolver, ce que je ne trouvais pas nécessaire. Ils achèteraient une autre attestation, et il me semblait que nous vivions mal, ce revolver toujours à portée entre Français. Mais les autres aussi vivaient bizarrement. Autant innover et poser le revolver un peu trop tôt, on verrait bien. DIEU merci, on n'a rien vu.
.c.LES CITATIONS
Pour les Croix de Guerre, Léon BERTRAND avait sa coquetterie. Comme il avait son franc-parler, on l'arrosait de médailles, que l'un ou l'autre se faisait une joie, ou une corvée, de lui offrir en attendant la remise officielle, et je le vois les jetant dans une boîte de dominos vide, en me disant :
- On ne sait jamais, ça peut toujours servir, avec tous ces cons !
Mais je le revois aussi tempêtant contre un texte du genre : " Brave soldat, s'est bravement battu, a bien mérité de la patrie ", et filant à l'Etat-Major, furieux, pour essayer de savoir qui avait pondu cette " merde ", en tous cas pour se la faire enlever.
Il entreprit aussi de récupérer des témoignages de ses camarades de captivité, j'en conserve encore qui en disent long sur la trempe de son caractère.
Et le résultat ? Quand il a décidé, en 1946, de bénéficier de la Loi de Dégagement des Cadres pour quitter l'armée, il avait trop de titres de guerre pour entrer dans le cadre des personnels à dégager, et a dû en " oublier " sur l'imprimé ! L'Administration Militaire n'avait plus de secrets pour lui, il fut " dégagé sur sa demande ".
Un peu avant, nous avions été affectés au Cinquième Bureau, mi-liquidation des affaires de la Résistance, mi-ébauche d'un Service de Renseignement. Léon BERTRAND me mit d'office à son Service personnel, Secrétaire favorisée par l'octroi d'une antique machine à écrire comme seule l'armée peut en trimbaler dans toute l'EUROPE. Mes mains s'y sont musclées ! Et mon éducation poursuivit son cours.
Parfois j'étais " prêtée " pour une journée à un Officier sans Secrétaire, et j'appréciai si peu que je menaçai de regagner mes foyers. D'abord j'étais bénévole, ensuite, autant mon mari savait expliquer ce qu'on faisait, pourquoi, et comment je devais trouver la bonne façon de le présenter, autant les autres Officiers étaient vagues, confus, donnant des ordres tantôt pour des illettrés, tantôt pour des Généraux ayant pouvoir de décision, et comme ils le sentaient, ils étaient en permanence penchés sur mon clavier, m'interrompant ou me faisant tout recommencer pour un mot aussi mauvais que le précédent. Rédiger intelligent dans ces conditions était impossible, et taper des inepties me sapait le moral. C'est mon point faible : je ne peux pas supporter d'être commandée par moins capable que moi, et je prends la tangente au moindre relent de médiocrité, d'inefficacité, de mesquinerie, bref de sottise. Cela ne m'a pas trop mal réussi, finalement. La vie est trop courte pour l'accepter ennuyeuse.
En attendant, je méditais sur l'art de donner les ordres, tout en admirant sans compter ce mari enlevé de haute lutte : le spectacle, au Cinquième Bureau, répétait à l'échelon régional le prologue entrevu à notre domicile. Nous étions en butte à une furieuse ruée sur les décorations, les places à décrocher, les valises de billets parachutés à répartir ou détourner, certains bijoux récupérés à ne pas restituer, quitte à faire assassiner la jeune convoyeuse. (Mission et ordre de la tuer émanaient du même " chef " politique ; ne précisons pas davantage, à quoi bon ?). J'en oublie, et tant mieux.
Léon BERTRAND restait calme, courtois, précis, il posait quelques questions, écoutait, recoupait l'histoire, ajoutait quelques preuves à chaque dossier, puis prenait seul une décision imparable, élégante de netteté.
Un baroudeur, une tête brûlée, cet Officier ? Pas plus que le reste des jugements téméraires émis à son propos. J'en retiens qu'il faisait parler, et j'ai pris au Cinquième Bureau quelques leçons de solidité qui m'ont servi pour la vie, en plus de la joie de voir qu'on se ressemblait juste assez pour faire une belle équipe.
Un exemple anodin précis :
J'ai tapé quantité de Citations pour un fait d'armes qui n'avait engagé que deux Résistants auprès d'un pont. Or, il s'en trouvait une bonne cinquantaine cités pour cet exploit, et nous savions très bien qui était au feu ce jour-là. Mon mari convoquait le proposable, écoutait son histoire, puis proposait une Citation selon ce qui lui était dit, me la faisait taper, faisait signer le texte par l'intéressé, mention manuscrite " sur l'honneur " à la fin (et deux seulement se sont dégonflés, pas plus). A peine la porte refermée, il déchirait la Citation abusive et la jetait au panier. Un jour, il avait encore les morceaux en main quand le candidat est revenu ajouter " une preuve " orale de son boniment, et Léon l'a tranquilisé :
- Ta Citation partira comme il convient, tu peux compter sur moi !
Je le regardais, je pensais : " Tu sais drôlement bien mentir, quand tu veux, mais tu sais que je le sais ".
Puis je râlais :
- Tu pourrais m'économiser la frappe de tout ça, on a d'autres chats à fouetter !
- Justement, je ne sais pas ce qui est important, dans cette avalanche. On n'a pas de temps à perdre avec des escrocs à la Citation, et si on ne les rassure pas, ils iront se la faire faire ailleurs. De quoi s'agit-il ? De mettre de l'ordre ? Mettons-en partout, à toutes les occasions, et mentir aux menteurs, c'est de la légitime défense !
Naturellement, l'épuration débordait sans vergogne toutes les tentatives. Nous faisions le net ici, un autre, Officier ou Résistant correct, faisait le net dans un secteur voisin, mais il n'y avait pas tache d'huile, seulement des yeux isolés sur le bouillon des ambitions grasses.
Un jour est arrivée une Citation à mon nom de jeune fille J'avais effectué un signalement improvisé pour une avant-garde dont le téléphone ne marchait plus. J'avais oublié complètement cet incident, d'autant plus que si je me trouvais là, ce jour précis, c'était avec l'envie de me faire tuer, et que la mission reçue, en me rendant utile m'avait probablement sauvé la vie.
LE MALGACHE lit, rit, puis me cite à haute voix cérémonieuse comme on parlait alors, (cf. la radio d'époque) et il en sort un dialogue du genre :
- D'accord, c'est un fait d'armes précis, daté, réel, tu peux avoir ta Croix de Guerre. Mais si elle sort de ce bureau, tapée par toi, que diront les chiens qui aboient ?
- Fous-la au panier, je n'ai aucun mérite !
Et je lui explique pourquoi :
- Mais pourquoi ne m'as-tu jamais raconté cette histoire ?
- Parce que tu parles toujours de ta guerre, je ne peux pas. Regarde autour de toi : des récits, des hommes. Des femmes, pas de récit, elles sont déjà à faire autre chose. Elles n'ont rien à se prouver. As-tu vu une seule femme dans la queue des candidats au petit ruban ?
- Je dois t'ennuyer, à raconter, mais je crois qu'il faut parler. Les gens ne savent pas, et les collabos défigurent tout !
- Tu m'ennuies au-delà du supportable, pas tellement parce que je suis saturée de taxis de la MARNE ou d'histoires de rats au siège de PARIS en 1870, mais parce que tu ne supportes pas un seul verre de vin, et que tu te laisses piéger par des bistrots, comme attraction favorisant la vente, dans des lieux minables. Si je me trouve un jour, avec ton revolver dans un de ces hauts-lieux, je te promets de tirer dans toutes les bouteilles et de faire un joli scandale !
Il me répondit :
- Je t'aime ! et vint m'embrasser, un baiser pas comme les autres, un peu désespéré.
Je conclus avec " simplicité " :
- Je me battrai pour toi contre tous !
Et je repris la frappe des Citations, ou des bordereaux de pièces d'or récupérées en SUISSE, ou de quoi encore, stoppons-là pour le Cinquième Bureau.
J'en garde deux souvenirs différents :
Le Capitaine REGIS nous fit connaître Pierre CLOSTERMAN. " Le Petit Cirque " est un hommage à son action, qu'il publiait à chaud sous le titre : " Le Grand Cirque ". Mon mari aussi venait de publier une mince brochure, surtout pour couper l'herbe à temps, et rendre accessible à tous la liste de ses hommes, pseudonymes et état-civil exact, numéro d'immatriculation chronologique au Maquis MADAGASCAR, compte-rendu de gestion détaillé. Parer au plus urgent, désamorçer les coups bas, plutôt que raconter le temps du Maquis.
Bref, échange de publications, échange de dédicaces, et pourquoi, 44 ans après, la page 264 de son livre est-elle encore marquée ?
" C'était trop vrai, on n'avait plus besoin de nous et on nous le fit sentir vite. Suppression de permissions, passages en avion réservés aux Officiers Supérieurs, brimades sans fin, inconscientes mais qui ulcéraient.
Je reçus une note du Ministère de l'Air contresignée d'un Général F.F.I., m'annonçant que, par une grande faveur et à titre exceptionnel, on me nommait Lieutenant de Réserve ".
Le second bon souvenir est celui de la fin de notre Service au Cinquième Bureau. Je ne sais plus s'il se réorganisait ou si une affectation arrivait, mais il y eut une petite fête entre gens de courage et d'honneur, et à un moment, tout le monde a entonné en choeur " Le Chant des Partisans ". Ce fut un moment d'intense émotion, de communion parfaite. La FRANCE était libre, nos enfants vivraient libres, on ne savait pas de quoi, mais ils se débrouilleraient aussi bien que nous, mieux même, sans les entraves d'une Occupation. La victoire nous montait à la tête, à défaut de champagne, et si, pour l'heure, les grands projets sociaux butaient sur l'os de la pénurie, nous aurions des lendemains ensoleillés.
" Chantez, compagnons,
" Dans la nuit la Liberté nous écoute.
Ce chant, et la sonnerie " Aux Morts " me remueront le plexus solaire jusqu'à ma dernière heure, je crains.
.c.LA BARAKA, OU COMMENT RENDRE LES ARMES
Il restait, effets et couvertures distribués, une malle pleine d'armes que les gens embarrassés apportaient. Elle était oubliée au fond de la chambre des enfants, tant nous étions occupés tous azimuth, et moi entre autres à élever nos deux premiers bébés, relayée par les grands quand quelque " mission " m'occupait au dehors.
Je me mis à rêver que tout sautait, une nuit, en tuant les quatre enfants. Le rêve revint, toujours le même, d'abord de loin en loin, puis plus rapproché, et finalement avec un caractère d'urgence, tous les jours, si bien que je finis par le raconter à mon mari. Il piqua contre moi une " colère MALGACHE décommanda tous ses rendez-vous, sut dans l'heure où livrer les mousquetons, et me mit à l'emballage des grenades qu'il fallait donner au Docteur GREMEAUX, un oculiste qui faisait des recherches sur les explosifs pour la Défense Nationale. J'assurerais cette dernière livraison.
Je me revois emballant les grenades dans du journal, comme des oeufs, ou dans des cornets pour les grenades allemandes à manches, posant des tas sur la poussette du garçon, conduisant le tout de la Place des Cordeliers au domicile du Docteur, près de NOTRE-DAME, sur des pavés casse-bras, et me demandant si les ressorts de la poussette allaient tenir le coup. Il me fallut quatre voyages. Le soir, tout était débarrassé, et nous avions les adresses sur lesquelles diriger de nouveaux donateurs. J'étais vidée, j'ai bien dormi.
Le lendemain, le Docteur GREMEAUX nous appelle par téléphone, et nous dit :
- Il était temps, une des grenades allemandes a explosé pendant que je la descendais dans le puits au bout d'une ficelle. Ces poudres allemandes sont instables en vieillissant, et j'ai dû les secouer un peu à mon insu. Mais de toutes façons, elles n'auraient pas tenu une semaine de plus !
Cette fois, j'ai eu vraiment peur, mais ce n'était pas le moment de perdre les pédales, si je voulais économiser une autre " colère MALGACHE " : j'en pris l'initiative, accusant mon mari médusé de ne rien connaître aux explosifs, de négliger ces histoires d'armement, et de ne même pas rêver utile, avec ses cauchemars de camps de prisonniers. Je me défoulais de ma frousse rétrospective en même temps, et le tout finit entre nous par un fou-rire nerveux, mais par la suite, même 20 ans après, on n'a jamais pu rire en relatant l'incident du rêve.
Léon BERTRAND me raconta à cette occasion une autre " colère MALGACHE ", au camp du Maquis : deux jours avant sa mort, POLY avait dit à ses camarades de tente :
- Je ne reverrai pas l'ALSACE, il va m'arriver quelque chose !
Mais il avait interdit de répéter ce pressentiment au Capitaine, et quand celui-ci l'apprit, car finalement ses hommes lui disaient beaucoup de choses, il paraît que " ça gueula sec ". Trop tard, hélas, mais c'est une chose banale que sentir venir la mort, dans toutes les armées du monde. Mon mari prenait très au sérieux tout indice, et me disait :
- Moi, j'ai toujours su que je reviendrais entier, je n'ai guère de mérite à foncer au feu !
Il a gardé quelque temps le feutre percé d'une balle " 4 centimètres trop haut ", puis nous l'avons jeté.
.c.LE RETOUR DES DEPORTES
Nous avions épuisé, comme demandé, notre " fonds social ", lorsque les premiers déportés arrivèrent peu à peu. Avec sa liberté profonde vis-à-vis de l'argent, Léon BERTRAND décida :
- On va organiser un bal à leur profit !
Une salle fut trouvée, des boissons offertes par des vignerons en mal de bonnes manières pour qu'on oublie leurs lessiveuses pleines de profit, le corps de ballet du théâtre de DIJON fut volontaire pour un intermède en tutu, mon mari recevrait une délégation de déportés en tenues rayées, il avait une autorisation de porter l'uniforme, et toutes ses décorations pour l'occasion. Moi, éternelle cheville ouvrière obscure mais solide, je tiendrais et défendrais la caisse. Le gros revolver fit place à un jouet 6.35, ce qui ne m'enchantait pas, mais puisqu'on vivrait sans tirer, autant l'oublier dans un tiroir à la maison. Des hommes de la Cie MADAGASCAR assureraient l'ordre.
Le bal fut un triomphe financier, mais je ne dansai guère pourtant cette fois, j'étais " à peine " enceinte. L'orage surgit soudainement sous la forme de deux Jeep de soldats Américains éméchés. Ils renversèrent le buffet fleuri, buvant et cassant, agressant tout le monde, coursant les femmes à leur portée. J'eus le réflexe de planquer la recette, puis fis alerter mon mari, occupé au fond à remercier le corps de ballet. (Pas fâchée de le distraire de cette soi-disante obligation). Les hommes du service d'ordre en appelaient d'autres en renfort, le Capitaine, en un instant, regroupa et organisa son monde, civils au fond, chaises en défense. Un malheureux déporté n'avait pu se replier à temps, je vis un Américain l'assommer d'un coup de quelque chose sur la tête. Je vis en même temps mon ex-talonneur de rugby le plaquer en grand style, puis le soulever en l'air et lui expédier un upercut de toute la force de son indignation. L'Américain partit à reculon, tomba sur le bord du trottoir, et resta K.O. Les autres, dégrisés et vidés, se sauvaient vers les Jeep et filaient dans la nuit, encore plus vite qu'ils n'étaient venus.
Cinq minutes après, la Military Police était là, à croire qu'elle les suivait. Léon leur expliqua la cause de la bagarre, preuve rayée à l'appui, hébétée, un torchon-compresse sur la tête, un regard incrédule pathétique et le corps tremblant encore dans l'habit de malheur trop grand pour lui.
Les M.P. chargèrent l'Américain K.O., puis s'éloignèrent à l'écart avec mon mari : l'Américain était mort dans sa chute dont ils voulaient " oublier " les circonstances, sa famille aurait une Citation. (Eux aussi ?) Mon mari devait présenter leurs excuses aux déportés, un don leur serait envoyé. Et comme les Américains ne peuvent parler sans prêcher d'exemple, nous apprîmes qu'eux, gens pragmatiques, mettaient en première ligne leurs prisonniers de droit commun, ceci expliquant cela, tandis que nous, Européens étranges inventeurs du franc de dommages-intérêts qui leur paraissait le comble de l'inconséquence, nous gardions nos voyous bien à l'abri de la guerre, dans nos prisons, et nous faisions tuer à leur place.
Tel fut mon premier bal de jeune épousée.
.c.LE PREMIER VOYAGE DE NOCES
Nous avions alors une jolie petite brune, aujourd'hui infirmière de choc. Elle était née en Août 1948, au temps où se réalisait le grand déménagement de cadavres qui suit toutes guerres. Il était anonyme et discret, mais enfin, la Compagnie MADAGASCAR avait gagné, avec une loterie si je ne me mélange pas les pinceaux, les moyens d'affréter un mini-car pour raccompagner le corps de POLY en ALSACE.
Naturellement, je serais du voyage, Léon avait besoin de ma présence. Je dus acheter une panière à linge pour le bébé, car BRAC, le Gitan du Maquis, qui m'avais promis " le plus beau berceau d'osier de toute la FRANCE pour les petits MALGACHE ", n'en finissait pas de terminer son chef-d'oeuvre, que nous n'avons jamais vu. J'allaitais, c'était pratique et rapide. Mon mari prit le volant, relayé quand il voulait par un des camarades qui raccompagnaient POLY.
En ALSACE, la famille préparait la cérémonie d'inhumation, avec le Sous-Préfet, les enfants des écoles, les gens du pays, y compris, détail qui m'étonna, un ex-soldat Allemand enrôlé malgré lui, auquel nul ne semblait tenir rancune de n'avoir pas déserté, puis gagné un Maquis, même du type colonie de vacances. Etait-ce une exception ? Une règle locale d'apaisement ? Nous n'avions pas tous les éléments d'appréciation, ni le temps de nous informer, nous ne finissions pas une guerre, mais dix, cents guerres éparpillées sur toute la terre et sur l'EUROPE, en ce qui nous concernait.
La cérémonie, émouvante et digne, nous fit grand bien : nous rencontrions des gens courageux qui n'avaient pas calculé le risque en terme de négoce, comme dans la riche BOURGOGNE, et cette ALSACE du retour de ses tués nous avait réservé un accueil plein de chaleur. POLY ne serait pas oublié avant longtemps, nous sentions poindre une sérénité encore étonnée, frileuse, et comme un pardon des parents et des amis du mort. Nous allions pouvoir signer notre armistice personnel, et terminer moralement notre guerre.
Changer d'air, s'installer loin de notre zone d'épuration, concrétiserait la paix revenue, mais il nous faudrait attendre encore un peu.
Aucune importance, nous n'étions pas à un voyage de noces près.
.c.CICATRICES ET MUTATION
Mon patchwork de petits souvenirs touche à sa fin, passons vite sur nos courriers et visites amicales. Un grand désir d'oubli s'installait. Un récit de prisonniers de guerre s'intitula " Les Grandes Vacances ", ce qui choqua mon évadé-baroudeur.
D'AFRIQUE nous vint une histoire navrante. Mon mari a toujours aimé ses hommes, sans trier la couleur de la peau ou le niveau des études, car :
- On a du coeur, ou on n'en a pas, c'est le seul critère !
Aussi fut-il affecté de l'histoire d'un de ses anciens Sénégalais du R.A.C.
- Les Français nous ont parqué derrière des barbelés pour nous démobiliser et nous renvoyer dans nos villages, avec un petit pécule et 40 cigarettes. Les premiers, toute leur famille s'est moquée d'eux, alors ils ont prévenu ceux qui étaient encore au camp, et il y a eu les palabres, la révolte. On s'est déculotté et on a montré nos derrières aux Français. On avait combattu ensemble, non ? Alors, tu sais quoi, margy ? Les Officiers Français sur place là-bas ont fait tirer sur nous à balles réelles. Il y a eu des blessés. On a compris, c'est fini, la FRANCE. Mais toi, si tu viens en civil dans mon village avec ta famille, on fera la fête comme tu n'as jamais vu !
D'INDOCHINE, les histoires du genre " Trafic des Piastres " nous sont expliquées bien avant la sortie du livre portant ce titre, livre vite disparu des librairies.
Anasthasie la censure aurait-elle encore sévi ?
Côté déportés, les Juifs parlent, écrivent, pourchassent leurs bourreaux, et c'est très bien.
Mais d'autres peuples ont subi un génocide encore plus implacable, proportionnellement, faute de disposer d'une diaspora équivalente. Nous connaissons surtout celui du peuple des Gitans. Ils ne lisent ni n'écrivent, ils chantent le malheur, donc ils sont voués à l'oubli à plus ou moins brève échéance, mais je rêve que leur musique survive, comme celle des " bois d'ébène " déportés jadis aux AMERIQUES.
Nous recevons une invitation gribouillée au crayon sur un papier d'écolier, pour le premier pèlerinage aux SAINTES-MARIES-DE-LA-MER après l'holocauste. Nous sommes englués dans le " ménage du bordel ", nous sommes contaminés par l'ambiance et devenus idiots, ou quoi ? Nous avons longtemps regretté de n'avoir pas été aux SAINTES-MARIES, quitte à faire la route à pied, comme eux. On marchait beaucoup, alors. D'ailleurs, BRAC nous aurait bien trouvé une charrette
Il faut cicatriser les anthrax conjugaux énormes, que je vide avec délice : une vacherie de moins. Il faut guérir ses crises de paludisme, et cette dépression classique du Héros Epuisé. Il faut, côté cour, boucler le compte Profits et Pertes, et commencer autre chose, cesser de vivoter de métiers disparates pour rester disponibles à tous, commencer autre chose avec nos enfants et pour eux, renoncer à l'appel des amis, des destins croisés, des vivants, des blessés, des morts.
Albert a sauté sur une mine, nous sommes témoins de son mariage avec son infirmière, lui sur le chariot d'infirme qui ne lui servira pas longtemps, (il est mort) et nous honteux d'être heureux, entier, comme une nouvelle espèce de profiteurs de guerre. Complexe à expulser.
Léon BERTRAND obtint un emploi civil dans l'Administration Militaire, un petit poste de comptable, son âge l'empêchait d'être titularisé, mais ses titres lui permettaient d'être engagé comme auxiliaire. Il prit le chemin d'un bureau à des heures régulières, avec l'idée de se faire muter dans le Midi, dès que la première nichée serait autonome.
Jacques, menuisier, fit son service puis se maria.
Jacqueline, assistante sociale, eut un poste dans l'armée sans rien demander, car il n'était pas question de " piston ". Aussi fut-elle nommée ailleurs qu'à DIJON. Nous pouvions demander une mutation et reprendre nos projets.
BORDEAUX humide ? MARSEILLE et son mistral ? Notre fils était asthmatique. NICE ? C'était tellement demandé par les militaires de toutes catégories qu'un auxiliaire ne risquait pas de l'obtenir.
Nous avons été mutés à NICE. Ce n'était pas le coup de faveur d'un ami perdu de vue tombant par hasard sur la demande, c'était le coup de dés d'un militaire inconnu jugeant sur pièces, c'est-à-dire sur l'état signalétique, et ayant un poste pourri à pourvoir : un vieux renard plein d'initiatives ferait l'affaire.
En effet, mon mari assuma imperturbablement trois fonctions très différentes pour le même salaire, sous les ordres d'une " vieille culotte de peau ". (Je dis ce que j'ai vécu, qui se sent visé se mouche). Système bien établi, Léon BERTRAND fit alors son rapport et demanda " aide et protection " au Général commandant la place, car " il lui était impossible de faire face aux ordres reçus, pour la première fois de sa carrière pourtant bien remplie ".
On reçoit un petit comptable si gradé et si décoré, il doit savoir ce qu'il dit. Mon mari fut reçu, invité à choisir celui des trois emplois qui lui convenait le mieux, opta pour les Travaux du Génie, et eut le droit de respirer. L'abusif qui nous avait valu la place à NICE fut muté pour raisons disciplinaires à LILLE, il pourrait compléter sa retraite, poursuivre son ancienneté, et tout le monde fut content.
Un certain ordre se rétablissait décidément, et les médailles avaient enfin servi à quelque chose.
La suite est une autre histoire, d'une famille comme une autre.
Avions-nous trop parlé d'armes, ou était-ce héréditaire Je trouvai un jour notre fils avec une balle de pistolet dans l'épaule, et le fis soigner d'urgence. Nous fûmes convoqués au Commissariat. Notre fils expliqua que la montagne était pleine d'obus, de munitions, d'armes abandonnées, et ces sacrés gamins tapaient sur les culots pour voir ceux qui " partaient ". Mon mari piqua une mini-colère, raconta le nettoyage des alentours minés de son Maquis, s'indigna de la laxité locale. Le commissaire fit apporter une carte à grande échelle et se fit montrer le lieu des principaux dépôts, promettant de les faire nettoyer aussi. Naturellement, mon fils et son copain d'expédition n'ont pas dit s'ils avaient signalé tous les endroits pourvus d'armes, ou seulement ceux qui ne les intéressaient pas, mais les voilà quadragénaires, chargés d'enfants qu'ils adorent, je peux respirer à mon tour. On verra bien pour l'adolescence des petits-fils.
Nous avions inventé un Service Social, notre aînée démarrait le modèle suivant, et il fallait envisager la relève salariale, de la retraite proche du chef de famille au jour où la seconde vague des enfants prendrait à son tour son envol : je décidai de me faire diplômer assistante sociale, reçus tous les découragements possibles vu mon âge qui ne permettrait aucune titularisation (je suis restée contractuelle, et c'est tout) et fis, en étudiante, la révolution de 1968. Comparée à 45, c'était cocasse et instructif à la fois.
Un certain 17 Novembre 1977, Léon BERTRAND est mort rapidement, heureux d'avoir vu l'Equipe de FRANCE de football gagner son billet pour l'ARGENTINE en accédant à la demi-finale. Il est mort avant qu'elle ne perde, c'est bien. Comme nous sommes gens à pressentiments, rêves et télépathies en ligne directe, je n'ai pas été étonnée du rêve de notre fils peu après le décès de son père :
- Ne t'en fais pas, maman ! J'ai vu papa à un petit bureau couvert de dossiers, en train de trier ceux qui pouvaient entrer, ceux qui devaient attendre, et ceux qui devaient redescendre tout de suite sur terre. Il était tellement occupé qu'il a juste eu le temps de me faire un signe amical. Je suis rassuré, tout va bien pour lui !
Alors si tout va bien pour lui, ne vous en faites pas pour moi, il me fera entrer tout droit.
Comme c'est mon fils qui a été chargé du message, il aura les mêmes facilités.
L'aînée, infirmière, dispose de la petite porte d'entrée réservée au corps médical et signalée comme " Entrée des Fournisseurs ".
La cadette est tellement débrouillarde qu'elle sera à l'intérieur quand son père en sera encore à chercher son dossier pour la faire passer.
On devrait bien prévoir une petite décoration pour les surdoués du Troisième Type, mais sur terre, rien n'est parfait, ce que j'espère avoir démontré.
Enfin, et pour conclure .
Si cela m'était permis, j'adresserai cette " Citation " à mon " MALGACHE " de mari:
Ayant épousé une jeune fille simple et douce, s'est retrouvé sans préparation suffisante uni à une intellectuelle écrivant un livre. A subi courageusement cet assaut imprévu.
S'est aussitôt porté au secours de sa compagne encerclée par l'ennemi quotidien. A vaillamment lutté "pied à pied" avec elle, lui prodigant les plus touchants réconforts à chaque trêve.
A magistralement maîtrisé l'envahissement des lessives, malgré un armement très insuffisant réduit à une lessiveuse modèle 14, un bac ayant tendance à déborder, et un robinet primitif nécessitant une manoeuvre manuelle pour s'arrêter.
S'est ensuite tourné vers le nid de résistance de la vaisselle, causant par son action énergique des pertes décisives à l'adversaire.
Ayant redressé par son héroïsme une situation désespérée, a su organiser d'une manière impeccable le tour de repos dominical de son alliée, obtenant notamment le silence des jeunes recrues grâce à des permissions exceptionnelles de sottises et dégradations diverses.
Bel exemple de solidarité conjugale, a bien mérité du mariage et de la littérature.
Ginette BERTRAND
Léon BERTRAND
***
Lendemains dévasion
Journal de Marche du "Capitaine Malgache"
*
**
La mémoire
DEDICACE
**
Dédié à tous ceux qui ont servi sous mes ordres à la " Compagnie MADAGASCAR ", en souvenir et en témoignage d'amitié, et plus particulièrement à nos morts :
Félix ROBLET (Christophe).
Vieux vigneron, père de famille, animé d'un profond mépris de la mort, extraordinaire de courage et d'énergie.
Paul ROYER (Poly ou Kaufmann).
Le meilleur d'entre nous, jeune Alsacien animé d'un violent amour de la FRANCE et du plus pur esprit de sacrifice.
Alphonse BOUCHARD (Le Noir).
Vieux Résistant de la S.N.C.F., qui n'a pas hésité à quitter les siens pour contribuer à chasser l'envahisseur.
Puissent leurs exemples nous aider à continuer à servir.
RETOUR
Pâques ! Dans le ciel clair que la cloche frémisse ;
Que le captif s'éveille et quitte sa prison,
Qu'il retrouve un instant la réelle maison
Où l'honneur de l'amour est la seule justice.
Après la part d'effort, d'écueil, de sacrifice,
Qu'il prenne saintement, pour croire à la raison,
Cette part de bonheur et de chaude moisson
Que l'enfant a lié avec un art novice.
Qu'il embrasse en pleurant le regard et la voix,
Qu'il touche l'avenir dans les jeux d'autrefois,
Qu'avec un fier sourire il montre ses chairs vives,
Afin que, par son oeuvre éparse à tous les vents,
Il atteste au-dessus des luttes collectives
La grandeur de la vie aux rêves émouvants.
ROSNOW, 25 Avril 1943
.
LA COMPAGNIE
LIBERTE
Quelques jours après ma rentrée d'ALLEMAGNE, j'apprends qu'un maquis stationne à la ferme de SAVRANGE. J'emprunte la voiture du laitier Jean BOEUF et prends contact. SIMONNOT se porte garant pour moi. Je retournerai prendre mon paquetage et apporterai en même temps une somme de 20 000 francs, prélevée sur mes économies, car la caisse du maquis est vide.
Je suis chargé d'assurer la discipline intérieure.
Alors que l'Unité stationne à MARIGNY, je suis chargé de la capture et de l'exécution d'un membre de la Gestapo. La mission est accomplie en compagnie de DIEUDONNE. Nous prenons l'affût à la nuit tombante. Les heures sont longues, finalement, à l'aurore, des pierres roulent, un bruit de course se fait entendre :
- Halte, haut les mains !
Nous le tenons et le conduisons à son domicile. Perquisition, interrogatoire et exécution.
La Compagnie change fréquemment de camp :
De SAVRANGE au bois d'AGEY, puis au château de MARIGNY, puis à la vieille ferme de la POURRIE.
Un dimanche, GANDILLET, le chef de camp, et DHOCOURT, descendent sans arme pour aller à la ferme voisine. A quelques centaines de mètres du camp, ils sont arrêtés par deux miliciens de VEVEY, armés de revolvers :
- Haut les mains !
Tous deux s'exécutent et sont fouillés. Quelques minutes après, CASANOVA et REBOUILLAT descendent du camp, l'un armé de sa mitraillette, l'autre de son revolver et de ses grenades.
Ils s'avancent sans méfiance vers le groupe formé par GANDILLET, DHOCOURT et les deux miliciens. Arrivés à quelques mètres, ils essuient le feu des miliciens qui sont près de leurs prisonniers. Ceux-ci n'ont rien tenté pour prévenir ou alerter. CASANOVA est blessé, une balle pénètre dans le bras, suit l'os et se loge dans la poitrine, à deux centimètres du coeur REBOUILLAT est manqué, il riposte, lance une grenade : un des miliciens blessé à la cuisse reste sur le terrain, l'autre s'échappe.
Du camp alerté par les coups de feu, des renforts arrivent et la chasse à l'homme s'organise.
Nous sommes treize qui, regroupés près de la camionnette, recevons l'ordre d'aller à VEVEY : " Cerner la maison des D , tuer tous les habitants et incendier la ferme ".
La camionnette tombe en panne une centaine de mètres plus loin. D'accord avec ROCHET, je décide de ne pas poursuivre la mission avant d'opérer une reconnaissance. A ce moment, des renseignements nous parviennent, transmis par une jeune fille à bicyclette. Trois-cents Allemands alertés occupent VEVEY et nous attendent.
Je décide de regagner le camp. Le milicien blessé y est transporté. Il est condamné à mort
CASANOVA part en compagnie de ROCHET et d'une jeune fille à COMMARIN, pour y être soigné.
Les explosifs sont enterrés, les sacs bouclés et le camp décroche. Les camions allemands sont signalés. J'exécute le milicien avant de partir. Quelques instants plus tard, les premières rafales allemandes se font entendre. Je m'enfonce sous bois avec le groupe des G.M.R. Nous marchons à la boussole et arrivons à la nuit a proximité du point de rassemblement prévu, où nous stationnons 24 heures. J'étudie sur ma carte la topographie de la région et décide de me rapprocher de la République, où je puis avoir facilement une liaison sur DIJON.
A REMILLY-en-MONTAGNE, je regroupe des éléments divers de la Compagnie LIBERTE, j'élimine les tièdes après les avoir désarmés et prends le commandement. (DHOCOURT qui se trouve là n'a pas besoin d'être désarmé, il me remet sa mitraillette et ses chargeurs, et me dit :
- J'ai compris ; avec ma jambe, je ne peux rien faire, et je vais me planquer !
Je lui réponds :
- Tu as raison, mon vieux !
Je fais connaître à BENE, responsable F.T.P.F., les incidents survenus à la POURRIE et lui annonce que je refuse à servir à nouveau sous les ordres d'incapables. Je me suis évadé dans l'intention de payer ma dette aux Allemands et non pour me faire tuer bêtement. Ce qui serait arrivé si la camionnette n'était pas tombée en panne à la POURRIE,
Qu'aurions-nous pu faire à treize contre trois-cents ?
LA COMPAGNIE
MADAGASCAR
**
30 Juin 1944
Je récupère toutes les armes et les munitions ; ceux qui ont peur nous quittent les mains vides. Je laisse aux autres le choix de servir sous mes ordres, ou de rejoindre la Compagnie LIBERTE dès son point de stationnement connu, ce qui ne saurait tarder.
Mon groupe prend le nom de " MADAGASCAR ".
Je décide de considérer comme déserteur celui qui aura plus de 6 heures d'absence non autorisée : il sera puni de mort. J'exigerai une obéissance passive, immédiate. Ce qu'il me faut, c'est former des cadres et être prêt dès que les armes et les nouvelles recrues arriveront.
Parmi les regroupés, Victor MAILLY se révèle particulièrement précieux par sa connaissance des lieux. Je visite avec lui et quelques camarades le Plateau du Télégraphe, et situe l'emplacement de notre futur camp.
Pendant ces quelques jours, nous cantonnâmes à REMILLY-en-MONTAGNE, dans une grange appartenant à la famille MAILLY. Le père, glorieux soldat de la guerre de 1914-1918, n'a pas peur du Boche, cependant, c'est un paysan intéressé et âpre au gain. La mère est d'un dévouement et d'une gentillesse sans bornes ; elle est charitable à tous, et chacun de nous garde pieusement son souvenir. Les deux soeurs de Victor sont également très dévouées. La petite Renée, qui connaissait bien tous les sentiers, est venue spontanément avertir des mouvements de troupes allemandes, et nous a transmis plusieurs messages et renseignements apportés par les liaisons. Le plus jeune fils se joindra également à nous, et fera le coup de feu à SAINTE-MARIE.
Le camp une fois installé, le contrôle de la Nationale n° 5, de la vallée de l'OUCHE et de la voie ferrée PARIS-DIJON, est facile.
Je prends les premières dispositions suivantes : pas de promesses aux recrues ; s'il y a du tabac, ils fumeront. Ils devront se contenter de la nourriture qu'un ravitaillement difficile pourra procurer. Notre but : se battre le plus tôt possible contre l'ennemi.
Je n'accepterai aucune liaison au camp, personne ne devant en connaître les accès.
2 Juillet 1944
J'apprends que je suis porté déserteur à la Compagnie LIBERTE.
Je prends contact avec BENE à MALAIN ; il est notre responsable régional F.T.P.F. Je lui fais connaître les dispositions que j'ai prises. Je poursuivrai mon action jusqu'au bout, et ne me laisserai pas désarmer. J'ai son approbation.
Je supprime le mot de passe et le remplace par le cri du coucou. Je constitue un réseau d'indicateurs à AGEY, la République et REMILLY. Je choisis FICHOT comme adjoint et lui confie la première mission : reconnaître les postes de liaison des écluses 34 et 37.
Au cours de cette mission, FICHOT prend contact avec des éléments isolés de la Compagnie LIBERTE, et apprend que plusieurs membres capturés par les Allemands du camp de SAINT-JEAN-de-BOEUF, ont été remis en liberté sur l'intervention d'AMIOT, interprète, cafetier à BARBIREY-sur-OUCHE. FICHOT est de retour au camp avec DIEUDONNE, et je donne à celui-ci le commandement du Corps-Franc.
Je prends personnellement contact avec VALTI, à la République, et avec Jean BOEUF, qui fait chaque jour la tournée de ramassage du lait, depuis DIJON. Je charge ce dernier de mettre au courant mon beau-frère NAGEL et ma soeur.
NAGEL devient mon officier de renseignements et de ravitaillement, et je recevrai chaque jour un minimum : pain, épicerie, légumes, argent, pharmacie. C'est grâce au dévouement de tous que je peux tenir, et que le moral de mes hommes tient aussi.
Notre armement n'est constitué que par des mitraillettes, et ne nous permet pas d'entreprendre des actions immédiates contre l'ennemi, ces armes ne peuvent servir que pour la défense immédiate du camp.
3 Juillet 1944
Nous sommes 10 : 5 anciens G.M.R. : SINGEY, FICHOT, LAMARTINECHE, RENOUD-GRAPIN, NEUGNOT. (MALVOISIN a rejoint la Compagnie LIBERTE le 2 Juillet).
4 membres du Corps-Franc : DIEUDONNE, MAILLY Victor, KEGELS Gabriel, FAIVRE René et moi.
Je donne à FICHOT l'ordre de récupérer des explosifs à la ferme de la POURRIE. Ce dernier se rend à l'écluse 34 à la tombée de la nuit, il y mange, emprunte une bicyclette, et par le chemin de halage, arrive à LA BUSSIERE, où il apprend que des sentinelles allemandes surveillent notre ancien camp. Il renonce à accomplir sa mission, mais récupère à VEVEY deux revolvers de 12 mm et des cartouches, et songe au retour. Il est 2 h 10 du matin.
En reprenant le chemin de halage, il arrive au lieu-dit " LE MARTINET ", à la hauteur d'un dépôt de munitions allemandes, pense aux sentinelles, mais il est trop tard pour faire demi-tour : il faut passer. Au même instant un " Achtung ! " retentit, et, baissant la tête, le nez dans son guidon, il fonce tant qu'il peut. L'Allemand tire, FICHOT est manqué. Les 4 kilomètres qui le séparent de LA BUSSIERE sont parcourus à une vitesse record. FICHOT tombe épuisé pendant quelques minutes sur l'herbe : il l'a échappé belle.
4 Juillet 1944
Notre cantonnement s'établit dans une baraque située au faîte du plateau ; le toit laisse passer le jour, mais nous sommes cependant un peu à l'abri.
Un foyer a été installé, le bois ne manque pas, et notre camarade LAMARTINECHE prend la direction de la cuisine. Pendant toute la durée du maquis, il assurera la confection des repas, et souvent une partie des missions de ravitaillement, avec un dévouement absolu, jamais démenti. Il a contribué pour une large part à assurer un peu de bien-être matériel à tous, et n'a jamais ménagé ses efforts ni sa peine.
5 Juillet 1944
Nous sommes loin d'avoir l'appui unanime des populations qui nous entourent, et le nombre de ceux qui mettent la FRANCE au-dessus de tout et même de leur vie, n'est pas très grand.
10 heures : descendu en liaison à la République et sur le point de regagner le camp, je vois s'arrêter une camionnette des P.T.T. Un individu botté et revolver au côté, en descend et se présente :
- Aviateur " (MARANGE), résistant traqué en HAUTE-MARNE, dans l'illégalité en COTE-D'OR. Je poursuis depuis plusieurs jours la récupération et la remise en état de mousquetons et de fusils 36, ainsi que de quelques pistolets et grenades. Un stock de 4 000 cartouches environ est constitué. BENE m'adresse à vous, et je viens prendre contact.
Le chauffeur de la camionnette se tient à l'écart. Je refrène une forte envie de rire. MARANGE a un peu l'air d'un DON QUICHOTTE : maigre, chaussé de bottes allemandes, coiffé d'un feutre brun dont un des bords relevé d'une façon burlesque, il est pour le moins pittoresque et ne doit pas passer inaperçu. Je le soupçonne de ne pas aimer beaucoup la marche, et d'avoir un certain culot pour réquisitionner une camionnette aux fins d'effectuer une dizaine de kilomètres.
- Mon vieux, enchanté de vous connaître, mais il était inutile de venir dans cet équipage, je vous aurais aussi bien reçu si vous étiez venu à pied.
Il me répond :
- Passant au Puits 15, ces messieurs des P.T.T. étaient en train de réparer une ligne téléphonique coupée par des camarades de la Résistance ; étant pressé, je n'ai pu faire autrement que de leur emprunter leur véhicule et le chauffeur. Ce sont de très braves garçons.
Je renvoie la camionnette et son conducteur, ce dernier est averti que sa vie et celle des siens dépendront de son silence.
J'incorpore MARANGE.
Sa venue est providentielle : si les armes sont bonnes, nous allons pouvoir commencer les embuscades.
Au camp, Conseil de Guerre. Examen des dispositions de sécurité, bilan des ressources : il ne reste en caisse que quelques mille francs envoyés par NAGEL. MARANGE s'offre à en trouver. Après son exposé, je lui fais confiance, et le charge d'imposer une contribution volontaire :
- à un délateur de LANTENAY,
- à une brute germanophile, maire de la commune de PANGES.
Pas d'effusion de sang, simple avertissement.
14 heures : départ de la mission : MARANGE, DIEUDONNE, MAILLY et FICHOT, tous armés de mitraillettes.
Arrivés à LANTENAY à 16 heures, ils attendent M. X une demi-heure. Une amende de 2 000 francs est versée.
En sortant de la maison du délateur, mes hommes rencontrent dans le village des Allemands, qui continuent leur chemin bien sagement. Ce ne sera pas la seule fois où les troupes allemandes, rencontrant des Résistants en armes, ne les attaqueront pas.
A travers bois, la mission se dirige sur PANGES. Elle entre dans le village au moment où une trentaine d'Allemands, venus réparer une ligne téléphonique, en sortaient par un autre chemin.
Non sans mal, MARANGE et ses compagnons mettent la main sur le maire. Ce dernier, qui prenait plaisir à se livrer à des voies de fait sur des évadés, est beaucoup moins brillant qu'à son habitude. Il remet à MARANGE 40 000 francs, ceci sans préjudice de sanctions judiciaires pouvant intervenir après la Libération. Il reçoit un avertissement solennel.
La mission rentre le 6 Juillet sans autre incident.
8 Juillet 1944
Je décide d'aller à pied, avec MARANGE, prendre possession des armes stockées à CHARMOY. Nous sommes très bien accueillis, et recherchons, puis recensons les armes, qui sont placées dans le fond d'un tombereau et recouvertes de paille. Très heureux du résultat, nous décidons d'aller casser la croûte au café, avant d'entreprendre le retour au camp.
A une table du fond, un groupe de cinq jeunes gens vêtus de costumes bleu (golf et blouson), coiffés de casquettes montagnardes, buvaient. Notre première pensée fut : 5 miliciens !
Dans ma musette portée en sautoir autour du cou, mon revolver est prêt à fonctionner, mes grenades également. Je donne l'ordre à MARANGE de dégoupiller une grenade, et d'attaquer immédiatement à la première sommation venue d'en face.
(Jean LEVEQUE, qui commandait ce petit groupe, venait, à notre entrée, de faire préparer les mitraillettes à ses camarades).
Une fois la commande prise par le patron, un lourd silence s'établit dans la salle. Combien a-t-il duré, 2 minutes, 5 minutes, un quart d'heure je ne puis préciser.
Brusquement, je demande à MARANGE :
- Es-tu prêt ?
- Oui !
Je proclame alors à haute voix :
- Ici la Résistance !
Du fond, la réponse jaillit, hurlée par la tablée :
- Ici, la Résistance !
J'annonce alors :
- Compagnie du maquis MADAGASCAR, stationné dans la région ; je vous en prie, messieurs, venez à notre table.
Jean répond :
- Très volontiers ; groupe Franc venant de SAVOIE après l'attaque d'ATTIGNAT-ONCIN par les forces allemandes, le 19 Mai 1944, sans liaison depuis.
L'entente est vite établie, ils seront de magnifiques recrues pour l'Unité. Au cours de ce récit, nous les retrouverons tous, toujours présents dans les actions les plus dangereuses ; mais déjà je veux leur rendre l'hommage qu'a mérité leur courage, leur patriotisme, leur mépris du danger, leur fanatique amour de la FRANCE et leur indéfectible foi en la victoire, que tous ont poursuivi jusqu'au bout.
JEAN LEVEQUE
Le chef, 30 ans, énergique, dynamique, est dans la Résistance Active depuis le 1er Janvier 1942. Robuste et de petite taille, il porte dans son clair regard l'âme de la FRANCE invaincue, sa figure respire le courage.
Lieutenant F.F.I., il s'engagera à l'armée DE LATTRE de TASSIGNY avec son grade de réserve de sergent-chef, et poursuivra la lutte jusqu'à l'écrasement complet de l'ennemi.
Il a été pour moi un fidèle lieutenant, et pour tous un incomparable camarade.
5 Citations, 2 blessures, Médaille de la Résistance.
Proposé pour la Croix de la Légion d'Honneur.
PAUL ROYER
21 ans, jeune héros évadé d'ALSACE, en SAVOIE depuis 1942, s'est vaillamment comporté. Trop pur, trop ardent, d'un farouche patriotisme, il fut tué le 2 Septembre à mes côtés, me permettant par son sacrifice d'enlever la voiture de liaison sous le feu, et de venir rechercher le survivant.
3 Citations, Médaille Militaire à titre posthume.
Proposé pour la Médaille de la Résistance.
ROGER MARTIN
21 ans, grand et robuste, un peu fou. Alsacien évadé ayant également refusé d'abdiquer, il sert en SAVOIE depuis 1942.
Insensible à la peur, il continuera le combat dans la 1ère Armée jusqu'à la victoire.
2 Citations. Proposé pour la Médaille de la Résistance.
ALBERT FORT
20 ans, est né à LADOIX-SERRIGNY (COTE-D'OR). Dès 1941, à dix-sept ans et demi, il participe en HAUTE-SAVOIE à l'attaque de petits postes italiens. Traqué, il s'engage au 159ème R.I.A. à GRENOBLE en Février 1942, déserte en Mars 1942 et rejoint l'A.S.
Beau garçon, brun, d'un extraordinaire courage, toujours volontaire pour les missions les plus dangereuses, il a continué à servir dans la 1ère Armée. Grièvement blessé par éclats de mine le 17 Avril 1945 près de PONT-SAINT-LOUIS (ALPES-MARITIMES) (3 fractures de la colonne vertébrale, éclats multiples), il est encore actuellement en traitement à l'hôpital militaire de DIJON.
2 Citations. Médaille Militaire, Médaille de la Résistance. Proposé pour la Croix de la Libération.
VICTOR SCHWINTE
20 ans, est comme ses camarades, un Alsacien évadé, en SAVOIE depuis 1942. Moins dynamique que ses camarades, il poursuit cependant le combat jusqu'à la victoire.
1 Citation, blessure par éclat de balle explosive à l'oeil gauche.
9 Juillet 1944
Retour au camp ; j'éclaire la marche avec LEVEQUE, ROYER, SCHWINTE, FORT et MARTIN. MARANGE suit avec la voiture et les armes à 300 mètres. A la République, deux recrues, MOUCHOT et CONTASSOT, arrivées par l'intermédiaire de BENE, nous attendent. Sans incident, nous revenons au camp.
Après le nettoyage des armes et le tri des cartouches, des tirs d'essai ont lieu : de nombreuses cartouches sont défectueuses. Notre puissante offensive est cependant considérablement augmentée, le moral de mes petits épatant.
Je rends compte à BENE. L'effectif est de 19 :
Moi, groupe FICHOT 5.
7 au Corps-Franc : DIEUDONNE, MAILLY Victor, KEGELS, FAIVRE, DETRE, MOUCHOT, CONTASSOT, RAIMBAUD.
5 Savoyards : LEVEQUE, MARTIN, ROYER, FORT, SCHWINTE.
1 liaison : MARANGE.
10 Juillet 1944
Une mission de sabotage est organisée contre la voie ferrée PARIS-DIJON. Chef de mission DIEUDONNE, membres MOUCHOT, CONTASSOT, RAIMBAUD.
Au cours de cette mission, DIEUDONNE décide la capture d'un ingénieur allemand à ANCEY et transgresse mes ordres. (Je ne l'ai su que longtemps après la Libération). Dans la nuit, à ANCEY, rencontre avec une patrouille allemande, combat de rue et poursuite du combat dans la cour d'une ferme à la grenade.
Grâce à l'obscurité, les différents groupes allemands se prennent à partie. Plusieurs tués Boches. La mission rentre au complet.
11 Juillet 1944
En liaison chez BENE, notre responsable F.T.P.F., je reçois 16 000 francs et des renseignements.
J'ai ordre de désarmer les gendarmes de SOMBERNON qui font du zèle pour détecter les réfractaires et les évadés, s'ils résistent, les tuer.
ROYER réquisitionne du tabac.
12 Juillet 1944
Liaison aux écluses 34 et 37 par FICHOT. A PRALON, chez SEGUIN, par MARANGE. Liaison chez la Comtesse de MONTALEMBERT à LA BUSSIERE, par SINGEY. Celle-ci a établi un poste de secours clandestin avec les BARBE de la ferme de la FORET et les PARIZOT.
13 Juillet 1944
Désarmement des gendarmes de SOMBERNON et attaque du Camp de Jeunesse. Ces deux opérations ont lieu simultanément sous les ordres de Jean LEVEQUE, qui en quelques jours est devenu mon second. J'ai une entière confiance en lui. Calme et énergique il dirigera ces deux coups de main, évitera toute effusion de sang et rejoindra le camp dans le courant de la nuit.
Les vêtements et équipements saisis au Camp de Jeunesse sont déposés au P.C.
Un mousqueton, deux revolvers, une motocyclette, sont saisis à la Gendarmerie. Le groupe FICHOT est renforcé.
14 Juillet 1944
Revue générale des équipements et des armes. Inspection des cantonnements qui forment un dispositif de sécurité. Au Sud : le Corps-Franc, au Centre : les Savoyards, au Nord : P.C. et groupe FICHOT.
La discipline est stricte, mais elle est librement consentie. Tous communient dans l'amour de la Patrie et dans l'espérance d'une proche victoire.
Le groupe des Savoyards domine tous les autres. Avec l'expérience de plus de deux ans de lutte, chacun de ses membres apporte un extraordinaire courage et un ardent dynamisme. Leur moral est inattaquable. Avec eux tout est possible. C'est une magnifique équipe de jeunes, je n'ai plus d'inquiétude en l'avenir.
La lutte est commencée, la vie est belle.
15 Juillet 1944
Les missions de reconnaissance dans la vallée de l'OUCHE et aux environs des postes allemands de SAINT-JEAN-de-BOEUF et de CRUGEY sont spécialement confiées à FICHOT ? Il maintient le contact étroit avec les BOURDILLAT.
A 16 heures je reçois l'ordre d'exécuter un couple à VANDENESSE : un ancien chef de Gendarmerie et sa maîtresse, la grande Odette. Mes Savoyards partent, réquisitionnent une camionnette qui passait sur la route, se font conduire, exécutent leur mission. Le gendarme est effondré, la femme est brave :
- Viens, il faut payer ! lui dit-elle, et elle l'embrasse avant d'être exécutée.
La mission est de retour au camp à 2 heures du matin.
17 Juillet 1944
L'institutrice de VELARS, Mlle JACQUET, Alsacienne, communique à Mr PAQUETTE des renseignements concernant deux soldats allemands alsaciens-lorrains qui désirent s'évader et rejoindre le maquis. (Mlle JACQUET s'est mariée avec l'un d'eux après la Libération).
Rendez-vous est pris à l'auberge du RELAI à la CUDE.
NEUGNOT conduit la motocyclette. ROYER passe par la cuisine, j'entre par la porte donnant sur la route. Le long du canal plusieurs soldats allemands se promènent.
Je m'installe à une table contre le mur près de la fenêtre. Quelques consommateurs jouent au tarots. Les deux Alsaciens sont là, assis, leur fusil et leurs cartouchières pendus au dossier de leur chaise. Le premier, Albert, appelé par le patron, va à la cuisine et laisse ses armes. L'autre attend et le temps passe.
Je consulte fréquemment ma montre. Les joueurs sont tout à leur jeu. Enfin, au bout de vingt minutes, le deuxième Alsacien se lève et avance en direction du couloir. Je me lève, avance vivement et m'empare des armes et des cartouchières, à ce moment André se retourne. Je plonge la main dans ma musette et braque mon Canadien :
- Haut les mains !
- Ne me tuez pas, je suis Alsacien !
- Vite, en avant, dépêche-toi, direction la cuisine !
Et m'adressant alors aux joueurs :
- Que personne ne bouge, vous n'avez rien vu. Ici, la Résistance.
Dans la cuisine nos deux déserteurs ne sont pas brillants :
- Pitié, chef, ne nous tuez pas !
Je leur donne deux minutes pour se décider : ou ils désertent et viennent avec nous, ou nous les attachons en chemise à un arbre derrière la cour. Nous avons besoin d'armes et d'uniformes allemands.
Ils viennent.
La moto emmène d'abord les armes et les vestes qui ont été mises dans un sac. Elle revient chercher les déserteurs. Moi et ROYER partons à pied. La moto nous retrouvera sur la route.
Le soir, je réquisitionne à SOMBERNON deux vêtements civils pour nos recrues, qui ne sont pas très brillantes. Le joug allemand pèse encore sur eux et ils ont peur que des représailles soient exercées sur leurs familles. Ils croient encore en la puissance de l'armée allemande. Dans quelques semaines ils se rendront compte que l'orgueilleuse Wehrmacht est malade.
18 Juillet 1944
ROYER et DIEUDONNE, en mission à VELARS, se trouvent cernés par des groupes allemands opérant la recherche des déserteurs. Un inconnu met spontanément une moto à leur disposition et ils s'échappent en direction du sanatorium, poursuivis par les Allemands.
Ils en seront quitte pour faire du tout terrain et rentreront sain et sauf.
19 Juillet 1944
Nouvel ordre d'exécution d'un couple. ROYER et MARTIN étrennent les uniformes allemands. LEVEQUE et moi sommes en blouson de cuir, tous armés. Nous cernons la maison à la nuit et opérons comme si nous étions de la Gestapo. Nous parlons allemand. La porte s'ouvre, l'homme est en bras de chemise, la femme est couchée. Protestation d'amitié envers l'ALLEMAGNE :
-Nous avons fourni des renseignements sur la Résistance, etc, etc
Je coupe court :
- Habillez-vous et suivez-nous !
Sur la route, en dehors du village, la comédie change :
- Ici, la Résistance !
Tous les deux sont effondrés. Mais ils se reprennent :
- Ce que nous avons dit n'est pas vrai, nous avons menti pour ne pas être arrêtés !
La femme s'accroche à mon cou.
Après consultation avec LEVEQUE, celui-ci part demander confirmation de l'ordre d'exécution.
La veillée est lugubre, la femme surtout est effondrée. Des patrouilles allemandes peuvent passer. Les minutes durent des siècles.
LEVEQUE revient, l'ordre est formel.
Nous repartons. FORT et ROYER m'arrachent la femme, qui supplie :
-Ne me tuez pas, ne me tuez pas !
L'homme, blessé, s'échappe, il se réfugie sous des épineux, nous rampons sous les ronces, nous avons la figure et les mains en sang. Enfin nous le tenons. Nous faisons disparaître les cadavres.
Tous me disent :
-Chef, ce n'est pas du travail pour nous !
J'explique que nous ne pouvons discuter les ordres et que la mort de deux traîtres épargnera probablement la vie de beaucoup de bons Français. Mais demain je rendrai compte et demanderai que d'autres missions nous soient confiées.
La fatigue commence à se faire sentir. Nous couchons tout habillés, prêts à la moindre alerte. Le service de garde est très dur de jour comme de nuit.
20 Juillet 1944
Pour éviter toute méprise, j'interdis aux diverses missions de rentrer de nuit au camp.
Cependant, ayant été retardé et devant obligatoirement rejoindre le plus rapidement possible, je regagne le camp en pleine nuit. La sentinelle répond au cri du coucou, mais prend peur et me tire dessus. Je suis manqué et j'engueule cet imbécile qui tire si mal.
Un petit poste est installé entre la République et la ferme de la SERREE. Quelques hommes sous les ordres de Jean LEVEQUE, une moto et un gazo sont garés à cet endroit.
Du camp, un système de signaux est mis au point et permet de communiquer avec le poste.
21 Juillet 1944
J'effectue avec Jean LEVEQUE une liaison à MEUILLEY, chez Mr JANNIARD. Nous évoquons avec ce dernier l'agression allemande d'ARCENANS et nous informons JANNIARD de nos points de liaison au cas où des isolés se présenteraient à lui.
Rentrant par DIJON pour contacter NAGEL, nous tombons en panne à proximité de VOUGEOT et nous nous présentons à un garagiste pour la réparation. Ce dernier nous demande nos papiers :
- Voici, ils sont signés DE GAULLE ! et nous sortons nos revolvers. Stupéfait, ce dernier nous regarde et nous dit :
- Vous avez un sacré culot !
Très chic, il effectue la réparation et nous repartons. De nouveau en panne sur la route nous sommes rattrapés par le garagiste et sommes définitivement dépannés.
Nous couchons à DIJON chez Mr NAGEL. Sa mère n'est rien moins que rassurée lorsqu'elle nous voit arriver : les revolvers et les grenades ne lui inspirent pas confiance. Pierrette, la soeur de NAGEL nous cède sa chambre, elle est dans le bain ainsi que ma petite soeur Suzanne.
22 Juillet 1944
Départ de DIJON à 8 heures. Nous passons par la COTE pour éviter PLOMBIERES. Au croisement de la route de MARSANNAY, un collier de chien (gendarme allemand) monte la garde. Nous ne l'apercevons qu'une fois arrivés à 20 mètres de lui. Je dis à Jean :
- Continue et s'il te fait signe , ralentis, je tirerai aussitôt !
Je plonge ma main dans ma musette, portée comme toujours en sautoir autour de mon cou, et saisis mon Colt. Le frisé ne bronche pas et nous regarde passer. Il ne saura jamais que la mort vient de le frôler.
Dans GEVREY-CHAMBERTIN nous tombons au milieu d'un convoi allemand arrêté ; nous doublons, prêts à vendre chèrement notre peau. Les hommes du convoi, debout près de leurs véhicules, nous regardent passer avec une morne indifférence.
A NUITS-Saint-GEORGES nous prenons la route d'URCY et rentrons en passant par PONT-de-PANY.
Ce même jour MOUCHOT et CONTASSOT reconnaissent les postes allemands gardant la voie ferrée entre MALAIN et VELARS. MARANGE situe ceux situés aux environs de BLAISY et de la route du Puits XV.
23 Juillet 1944
VALTI, à la République, est surpris de nuit par des faux Résistants qui lui prennent de l'argent, des vêtements, et le menacent de mort. J'envoie MARANGE, accompagné de LEVEQUE, ROYER, FORT et MARTIN, procéder à l'arrestation des présumés coupables, dont nous possédons le signalement et qui semblent opérer dans la région de POUILLY-en-AUXOIS. Un industriel patriote de POUILLY-en-AUXOIS, Mr CHAUSSIER, confie à MARANGE sa voiture personnelle et lui offre le gîte et le manger ainsi qu'à ses camarades. Pendant toute la période clandestine Mr CHAUSSIER nous rendra de nombreux services, hébergeant de nombreuses fois nos missions et mettant sa voiture à notre entière disposition à chaque occasion.
MARANGE arrête deux suspects, BRAC et son neveu. La confrontation à la République ne donne rien. Tous deux plaident non coupable et, sur le rapport détaillé de MARANGE, je relâche BRAC et son neveu et leur fixe une résidence. Après le départ des suspects, LEVEQUE, ROYER et FORT me disent :
- Nous n'aurions pas dû les relâcher !
Je leur réponds :
- Il n'y avait que deux solutions, ou les tuer ou les relâcher. Il nous est impossible de les monter au camp, où leur présence nécessiterait une garde et serait une source de danger.
24 Juillet 1944
DETRE, au cours d'une mission de ravitaillement, vend plusieurs jambons appartenant à l'Unité. Il disparaît avant d'avoir été jugé. Il est condamné à mort par contumace pour vol au préjudice de l'Unité et pour désertion. Une plainte a été déposée contre lui à la Libération. DETRE n'a pas été retrouvé. A la suite de cet incident, la garde, ainsi que la surveillance des abords du camp sont renforcées.
Etant descendu en liaison à la République, VALTI m'avertit qu'il vient de recevoir un coup de téléphone de Mr LALLIGANT. Ce dernier vient d'être attaqué par un inconnu, qui a tiré sur ses enfants.
Je prends une mitraillette au petit poste et NEUGNOT m'emmène à moto. A AGEY je rejoins et arraisonne le coupable. Je lui fais prendre place sur le tansad et décide de le confronter avec les LALLIGANT. Dans la montée près de l'église, le prisonnier s'échappe et tire sur NEUGNOT, son revolver dissimulé avait échappé à la fouille. Je tire à mon tour et la poursuite commence. Le fils aîné des LALLIGANT me rejoint, je lui passe mon revolver et nous continuons la poursuite. L'homme est blessé et capturé. Il est porteur de papiers allemands, port d'armes, etc. Il est formellement reconnu par le fils LALLIGANT. Je l'exécute. Les suspects comprendront que les abords du camp ne sont pas favorables à leurs exploits.
25 Juillet 1944
De nouvelles recrues ont été incorporées. Elles ont été dirigées sur l'unité par BENE, de MALAIN, ou par les BOURDILLAT des écluses. (Point de rassemblement à la croix entre BEAUMOTTE et AGEY).
Je n'ai accepté que ceux qui m'ont paru dynamiques et ai refusé l'incorporation d'une vingtaine, et notamment de tous ceux qui, à la première question posée : " Que venez-vous faire ? " ont répondu : " Je viens me planquer ! ". Le maquis n'est pas une colonie de vacances.
Notre effectif est de 30. Le Corps-Franc comprend deux groupes. Le groupe FICHOT est à nouveau renforcé.
Une nouvelle mission de récupération d'armes a lieu à CHARMOY et à PANGES. Elle est effectuée par LELIEVRE et BESSE Raymond. LELIEVRE va devenir un spécialiste du ravitaillement; vêtu comme un paysan de la région, avec son cheval et son tombereau il passera partout sans éveiller de soupçon.
BRAC et son neveu se présentent spontanément au petit poste de la République. SINGEY, qui est de garde, les monte directement au camp malgré les ordres. J'accueille les arrivants par ces mots :
- Vous tombez bien, je regrettais de vous avoir rendu la liberté, vous êtes de faux Résistants, je vais vous fusiller immédiatement !
Ils deviennent livides.
Je réunis un Conseil de Guerre.
La défense des accusés est présentée par DIEUDONNE. Celui-ci demande que BRAC et son neveu soient incorporés au Corps-Franc sous son commandement, qu'il en répondra sur sa tête. Je lui accorde satisfaction. Tous deux se conduiront avec courage.
26 Juillet 1944