Raymond-Pierre LIENARD

**

055

Contestataire de l’an 40

Guerre 1939 - 1945

Résistance

Déportation en Allemagne

Nice - Mai 1988

 

 

Analyse du témoignage

Ecriture : 1985 - 195 pages

 

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

 

12 Janvier 1942...

Ce sont nos pères, nos grand pères qui procédèrent à l'arrestation de Raymond-Pierre Lienard et qui le gardèrent dans nos Prisons et nos Camps d'Internements.

30 Juillet 1944...

Les Armées Alliées combattent depuis 55 jours déjà sur le sol de France pour nous délivrer du joug allemand et pourtant...Ce sont des fonctionnaires de l'Etat et des Départements, des policiers, des gendarmes, des GMR., des cheminots qui concourent encore et toujours à l’Holocauste au Gott allemand en lui livrant Raymond-Pierre Lienard et tant d'autres.

Et les Lagerältester, les Kapos, les Vorarbeiter, les Schreiber de l'Arbeitstatistik, étaient-ils tous Allemands ?

Jeunes gens qui liraient ce témoignage, méditez et avec moi pleurez sur la grande lâcheté de l'homme.

 

12 January 1942...

Our fathers, our grand fathers carried out themselves the arrest of Raymond-Pierre Liénard and kept him in our prisons and confinement camps.

30 July 1944...

The allied army have been fighting for 55 days already on French soil to release us from German oppression and yet...It is our civil servants themselves, the policemen, Gendarmes, GR, railway men who took part in the holocaust, in the German Got, by giving up Raymond Pierre Liénard and the others.

Were all the Lagerältester, Kapos, Vorarbeiter, Schreiber of the Arbeitstatistik, all Germans ?

Young people when you read this testimony, do meditate and with me weep on the great cowardice of man.

 

RéflExions du témoins

 

Un Américain... Pour moi, ce sera toujours celui ou ceux en uniforme qui m’ont libéré.

Chaque pays s’est défendu quand il a été attaqué. Nous lors de l’invasion de mai 40. Les Anglais lorsque ce fût leur tour, après notre défaite. C’est certainement eux qui ont eu le plus de mérite, car ils étaient bien seuls. Les Russes sont entrés en guerre lorsqu’ils ont été envahis, malgré le pacte Germano-Russe.

Somme toute, chacun s’est défendu lorsqu’il a été directement concerné.

En ce qui concerne l’Amérique, mise à part l’attaque des Japonais, l’Europe ne l’intéressait qu’économiquement au départ. Politiquement dans un avenir encore lointain, mais le G.I. qui est venu me libérer après avoir participé au débarquement sur les plages de Normandie venait, admettons du Texas, et ne savait peut-être même pas où il débarquait, ni en quoi ce conflit européen qui risquait de lui ôter la vie le concernait. Alors chapeau...

Comme l’odeur de ses cigarettes, sa musique de jazz de l’époque remplit aujourd’hui encore mon coeur de souvenirs inoubliables.

 

*

**

 

Tout ce que j'ai écrit sur mon journal est strictement vécu, sans qu'aucun passage n'ait été romancé. Malgré l'asthénie, ma jeunesse a été à un tel point marquée par cette guerre, que des détails infimes me sont restés gravés.

Ces écrits, je les dédie d'abord à ma mère, car des miens, c'est certainement elle qui a le plus souffert et ensuite, à toutes les mères dont le fils est mort pour la France, car elles ont donné l'être qui leur était le plus cher.

Je me pose encore à présent bien des questions.

Comment Hitler aurait-il fait sa guerre, (l'aurait-il pu) s'il n'avait signé le Pacte Germano-Russe et dupé ces derniers au point de faire du commerce avec eux jusqu'à son attaque de la Russie ?

N’oublions pas que notre marine devait patrouiller en 1939-1940 pour donner la chasse aux cargos soviétiques qui ravitaillaient l’Allemagne nazie en nickel acheté au Canada.

 

Pourquoi le Vatican de l'époque a-t-il laissé assassiner sans jamais rien dénoncer et qui plus est, a facilité l'évasion de S.S. vers les pays d'Amérique du Sud une fois la guerre finie ?

C'est à se demander si ce n'était pas une nouvelle fois les guerres de religions avec l'extermination des Juifs souhaitée.

 

 

 

La Mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

 

L'AVANT-GUERRE

Natifs d'une ville du Nord de la France, mes parents étaient d'anciens ouvriers devenus artisans.

Mon père de la classe 191O avait d'abord fait deux années de service militaire, puis avait été mobilisé en 1914 pour "la grande guerre". Comme beaucoup d'hommes de sa génération, il aimait en parler. Ayant fait partie du Corps Expéditionnaire Français en Italie, il ne manquait jamais de raconter ce qu'il savait sur ce pays.

Les gens en ce temps voyageaient peu et les grands déplacements qu'ils effectuaient les marquaient considérablement. Cela ajouté à cette guerre qui fut comme chacun sait sans pitié pour les combattants des deux camps, je forgeais dans ma cervelle de gosse des idées sur ce qu'avait eu à endurer cette génération et indirectement, j'en aimais davantage ma Patrie qui avait paraît-il sauvé l'humanité…

Je fréquentais l'école publique de mon quartier et les instituteurs de mon enfance ne tarissaient pas d'éloges sur notre pays. Cela contribuât sans doute largement à accentuer encore ce patriotisme.

Au travers de tout cela, j'eus une enfance assez dorée, car rien ne manquait à la maison. Je dois à mes parents de m'avoir éduqué comme ils l'ont fait, une infinie reconnaissance.

Quand la guerre civile éclata en Espagne, j'étais encore un peu jeune pour m'y intéresser vraiment et les communiqués que j'en lisais dans notre journal régional restaient pour moi assez confus. Néanmoins, les bruits de guerre dans les années qui suivirent, intéressant cette fois directement notre pays, me préoccupèrent bien davantage. Le coeur serré, j'écoutais à la radio les reportages sur l'occupation de la Tchécoslovaquie par les Allemands et plus particulièrement les sévices subis par les étudiants de ce pays ami que nous abandonnions à son triste sort. J'étais révolté à l'idée que ces hommes d'un pays que je ne connaissais même pas puissent être oppressés par d'autres, sous prétexte qu'ils n'épousaient point leurs idées. Ces moments de réflexion passés, j'étais jeune et l'insouciance reprenait assez vite le dessus.

Entre chaque ambition d'Hitler et hélas après chaque faiblesse franco-britannique, la vie reprenait et elle était belle pour tous les Français. Les congés payés, notre tempérament que l'on dit léger, tout cela nous faisait voir la vie en rose. La voix charmeuse de Tino Rossi faisait le reste.

C'était le bon temps.

Temps pendant lequel l'Allemagne travaillait à tour de bras et ne cessait d'augmenter un potentiel de guerre que les Français dans leur grande majorité ne soupçonnaient même pas.

Les légions nazies avaient fait sur le sol espagnol leur apprentissage de tactique de guerre moderne. Nous, nous nous étions contentés de faire croire (et c'était presque vrai), que nous faisions le blocus à destination de la péninsule ibérique. Comme notre politique était toujours à la remorque des Anglais et que ces derniers avaient décrété qu'il fallait rester neutres dans cette révolution, notre faiblesse fit, qu'en manquant à nos devoirs de Républicains, nous avions laissé s'installer un autre régime fasciste sur notre arrière, par-delà les Pyrénées. De ce fait, nous étions bien encadrés. Le résultat ne fut pas long à attendre…

 

LA DRÔLE DE GUERRE

Je commençais à travailler lors de la déclaration de guerre en 39. J'avais alors 16 ans. Les Anglais venaient de déclarer la guerre à l'Allemagne. Je l'apprenais sur le chemin du retour de mon travail. Celle de la France ne saurait tarder et depuis un moment, je pensais que c'était fatalement comme cela qu'il fallait que cela se passe. Je voyais dans les jours qui suivirent, les premières classes de réservistes mobilisées et parmi elles, mon compagnon de travail. Cela me faisait une impression bizarre et je n'aurais pu dire si l'amertume que j'éprouvais me venait de cette séparation ou du regret que j'avais de n'être pas encore en âge de participer à cette grande aventure, qui à mes yeux, sauverait notre civilisation et notre pays…

Depuis la défaite de la Pologne, qu'à mon grand désespoir nous avions observé passivement, le pays semblait quelque peu s'être endormi sur son sort. Nous nous étions faits à l'idée d'être en guerre d'autant que c'était une drôle de guerre, dans laquelle nous perdions peu d'hommes.

Hormis les séparations causées par le rappel de nos soldats et la peine des familles sur le plan affectif, la vie continuait à peu près normalement. Nous avions toutes raisons de nous contenter de cela, d'autant que nos dirigeants nous affirmaient que nous vaincrions, parce que nous étions les plus forts. Nous donnions volontiers notre vieille ferraille puisqu'on nous répétait qu'avec elle, nous forgerions l'acier victorieux.

Chaque bon citoyen ayant quelque économie achetait des bons d'armements, les murs étant tapissés d'affiches nous invitant à le faire. Je revois encore le marin à bord de son navire près d'un canon, et le titre en dessous: "Souscrivez, il veille…".

A l'intention des couples séparés, on avait lancé quelques chansons de circonstance: "Mon petit chéri, mon petit kaki, ta p'tit' femme sera bien sage, elle pense à toi…".

Avec cela, le mobilisé devait se sentir tout à fait rassuré sur la fidélité de son épouse.

Une autre chanson de marche, optimiste et réconfortante nous arrivait outre-Manche: "Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried si on la trouve encore là…".

Il ne nous venait du reste pas que cela d'Angleterre. Dès le début de l'automne, des soldats britanniques s'étaient installés dans quelques secteurs au nord du pays. Ils étaient assez avenants avec la population et recherchaient vraiment "l'Entente Cordiale".

C'était une armée de métier bien disciplinée. Les jeunes de mon âge qui avaient appris un peu d'anglais en classe ou qui continuaient de le faire, recherchaient leur compagnie. Il n'y avait pas qu'eux du reste. Quelques femmes plus ou moins "respectueuses" en faisaient autant mais comme chacun le pense, dans un but plus lucratif…

Pour nous les jeunes, cela nous permettait d'améliorer nos connaissances linguistes, d'acheter hors taxe des cigarettes anglaises et quelquefois, de pouvoir en leur compagnie apprécier la musique de jazz, art dans lequel ils excellaient.

Nous avions une voiture à la maisonnette, les restrictions étant très élastiques, nous avons pu rouler jusqu'en Juin 194O. C'est dire que jusqu'alors, nous ne ressentions pas trop la guerre.

Le 11 Novembre 39, les Anglais avaient été en alerte et on parlait beaucoup d'offensive. Si c'eut pu être vrai, peut-être aurions-nous encore évité le pire…

Le Christmas a été largement fêté par la troupe anglaise et nous sommes un petit groupe de copains à avoir mangé en leur compagnie la dinde traditionnelle. Quelques-uns furent fin saouls. Quand nous sortîmes vers deux heures le matin, il neigeait comme je ne me souviens d'avoir vu. Les flocons tombaient gros et serrés et la grand'place était déjà toute blanche. Le gel durcit cette neige qui resta jusque fin Février, au grand plaisir des jeunes. Je me souviens avoir passé des heures à regarder les Anglais manoeuvrer leurs chenillettes qui glissaient comme patins sur glace.

Au printemps, les Anglais avaient installé une mitrailleuse antiaérienne place de la République et beaucoup de squares et jardins avaient été creusés pour faire des abris. Nous semblions donc nous préparer à une guerre qui en devienne une vraie. Je regrettais toujours de n'être pas en mesure d'y participer, d'autant que l'exaltation de la jeunesse aidant, je me trouvais inutile en tant que civil… Quand passait un avion, jamais ne me vint l'idée qu'il put n'être pas français. Nous étions nous aussi, bien nourris en propagande… Mon rêve, j'aurais aimé être dans cet avion…

 

LE DÉSENCHANTEMENT

Les actualités cinématographiques nous ont montré la guerre russo-finlandaise et présenté ce dernier pays, en pays martyr. Toujours mal informés, nous applaudissons à deux mains la Résistance de ce glorieux peuple finlandais.

Les Allemands ne perdent pas le nord, c'est le cas de le dire et aident l'armée finlandaise. Nous sommes tellement bernés, que nous n'y comprenons rien.

Puis arriva la bataille de Norvège. La petite guerre semblait vouloir prendre une autre forme… Nous envoyons dans ce pays nordique des commandos dont le cinéma nous montre les images. Ils semblent bien équipés. Nous en sommes en tous cas convaincus…

Pourquoi une fois de plus ne le serions-nous pas. Paul Reynaud alors Premier Ministre nous déclare dans un discours affirmatif, que "la route du fer est, et restera coupée". Nos armées devraient donc gagner l'enjeu… Nous ne pouvions que nous réjouir. Notre enthousiasme fut hélas de courte durée.

Début Mai 194O, beaucoup d'avions sillonnaient notre ciel, et les postes de D.C.A. installés le long de la frontière belge nous font à présent sérieusement douter, qu'ils fussent toujours escadrilles françaises ou anglaises.

Ce printemps fut très chaud et contrairement à l'ordinaire, notre ciel était d'un bleu presque méditerranéen. La soif d'aventure me gagnait chaque jour davantage.

Le 1O Mai, les Allemands attaquaient en Belgique. Presse et radio tempêtèrent contre la violation de neutralité. Notre D.C.A. se mit à tirer plus que jamais. Les avions allemands volaient si bas, que parfois les Anglais les avaient à portée de mitrailleuse antiaérienne. Les troupes anglaises passèrent devant chez moi en longs convois se dirigeant vers la Belgique. Malgré les rassurants communiqués qui nous étaient diffusés, il fallait bien nous mettre à l'évidence, le temps n'était plus à l'optimisme.

 

LES DÉBUTS DE PANIQUE

Certains commençaient à parler d'évacuer les lieux, afin de ne plus subir comme en 14-18, l'Occupation très pénible qu'eut à supporter notre région du Nord où il y eut, déjà en ce temps, des jeunes qui furent requis au travail dès l'âge de 16 ans et une famine qui n'épargna personne.

Ce furent les familles les plus riches, qui les premières partirent se mettre à l'abri à l'Ouest ou vers le Sud du pays.

Vers le 17 Mai, les petits bourgeois commençaient à en faire autant. Les 18, 19 et jours qui suivirent, ce fut la panique générale et l'exode en masse des familles, en particulier, de celles qui avaient des adolescents et craignaient surtout pour ceux-ci, je le répète, à cause du souvenir cuisant de l'Occupation de 14-18, car il n'y eut aucune mesure de protection pour les jeunes requis de la première guerre mondiale, alors que la Croix-Rouge avait quand même un petit droit de regard sur les prisonniers de guerre, quelque peu protégés par la Convention de Genève.

Le 17 Mai, mon copain de classe qui travaillait au garage auto de son père avait préparé 2 voitures en prévision de départ. Une "3O2 Peugeot" et une vieille "K.Z. Renault", chargées toutes deux à bloc, afin d'emmener le plus de biens possibles. J'avais regardé tous ces préparatifs et assistais à leur départ le 18, le coeur serré de ne pas les accompagner.

 

NOTRE EXODE

En un jour, il se passait beaucoup de choses et le 19, je réussissais à force de pressions sur mes parents, à leur faire admettre que par sécurité, nous devrions, momentanément du moins, aller nous mettre à l'abri ailleurs. La journée du Dimanche 19 se passa donc partiellement à faire nos préparatifs. Je dis partiellement, parce que nous nous sommes mis en route à 16 heures. La voiture chargée à bloc. Il y avait près de chez moi, un boucher chevalin "aux armées". Son épouse était venue demander puisque nous étions deux chauffeurs, si nous voulions bien, mon père ou moi, prendre sa voiture et faire route ensemble. Le gouvernement avait dès le début de la guerre fait une bonne chose (pour les jeunes de mon âge et pour moi surtout). Il avait autorisé l'examen du permis de conduire à 16 ans au lieu de 18, pour pallier le manque de chauffeurs mobilisés. Pensez si à cet âge le volant me dévorait et j'avais sans doute été parmi les premiers postulants à cette formalité.

Mon père conduisait donc une "Citroen" familiale 1O cv 1933 ou 34, tractant une remorque. Un voisin, commerçant en parapluies, nous accompagnait également avec son épouse et sa fille, ces derniers avec leur "3O1 Peugeot". Moi, fier comme Artaban, je conduisais la "Novaquatre Renault" de mon père. La route me donnait des ailes. Peut-être allais-je enfin faire quelque chose d'intéressant.

En partant à 16 heures comme nous l'avions fait, nous ne pouvions aller bien loin le premier jour.

En principe nous devions prendre la direction de Dieppe. Dieppe, pourquoi Dieppe ? Dieppe en tout cas me semblait très loin, ainsi qu'à ma mère et ma soeur. Nous n'avions jamais vu Paris.

Peu après Lille, les encombrements de voitures commençaient, puis les déviations que nous imposaient des M.P. à cause des routes réservées aux convois militaires.

Bref, au lieu de partir vers Béthune, nous nous sommes retrouvés le soir près de Dunkerque, à Bergues exactement. Donc, à peu de choses près, en plein coeur de ce qui devait être peu après le théâtre d'une bataille mémorable de cette campagne de 40.

Nous nous étions donc bien éloignés de notre itinéraire prévu. Il nous fallut dormir assis dans la voiture garée le long d'un petit chemin, un peu en retrait de la grand route.

Nous avons dormi tant bien que mal. Moi, étant donné mon âge, sans doute un peu mieux que mes parents, qui avaient cru voir descendre des parachutistes dans un pré voisin. Il y avait en tout cas beaucoup d'avions en l'air, mais comme le lendemain au petit jour, nous vîmes des vaches paissant paisiblement, tout fût mis sur le compte d'hallucinations. Notre propagande bien orchestrée suffît à rassurer nos esprits troublés. Allons bon, comment aurions nous pu croire que des parachutistes Allemands eussent osé…

Le Lundi 20 au matin, nous longions la mer. Dunkerque, Calais, Boulogne, Le Touquet, Paris Plage etc. Toujours lentement à cause des encombrements, puis nous fûmes à nouveau déviés de notre itinéraire. Péniblement, nous arrivions le soir à Rue, village de la Somme.

Nous avions mis une journée et 1/2 pour y arriver. Par le chemin le plus court, ce pouvait être à un maximum de 150 km de notre maison. C'est vous dire que nous n'avancions pas et je ne comprends toujours pas, même à l'heure actuelle, pourquoi il y avait de tels embouteillages, compte tenu du peu de voitures comparativement à nos jours.

Nous avons péniblement réussi à nous garer sur la place de Rué et nous sommes allongés par terre près de la voiture. Courte nuit pour des gens bien fatigués.

Le Mardi matin, vers deux heures, un brouhaha nous éveille, sans doute provoqué par la "Cinquième Colonne".

- Vite, vite, il faut partir, les Allemands arrivent…En vitesse nous déménageons et reprenons la route de St-Valéry-sur-Somme.

Nous n'avancions que par à coups, de cent à cinq cents mètres à la fois. Ce matin là, je dormais sur mon volant entre chaque arrêt de la file et j'entends encore ma mère me dire en me tapant sur l'épaule:

- Petit, remets en route…

Nous ne sommes jamais arrivés à St-Valéry-sur-Somme.

Vers onze heures, il y eût en face de nous, de terribles explosions. Les gens ont crié:

- les Allemands sont là, ils viennent de faire sauter les ponts.

Et ce fût le sauve qui peut général. Étaient-ils là, n'y étaient-ils pas encore, je l'ignore.

Des voitures étaient incendiées par leurs propriétaires qui ne voulaient pas que les Allemands puissent se les attribuer. C'est vous dire si la panique était grande, car l'ennemi n'était toujours pas en vue.

D'autres, et nous étions du nombre, firent prestement demi-tour. Si prestement même, que nous ne vîmes plus notre voisin commerçant en parapluies et qui avait pourtant demandé le jour de notre départ, que nous fassions route ensemble.

Il n'était pas virtuose du volant, mais la panique lui avait donné des ailes. Il s'était volatilisé avant que nous puissions nous en rendre compte…

Ce tumulte passé, il nous fallut un moment pour réaliser que nous reprenions à présent la file dans l'autre sens, c'est-à-dire, le chemin de la maison, qui semblait-il, allait être aussi long que dans le sens inverse.

Mon père avait, dans sa précipitation, dû abandonner la remorque que tractait la vieille Citroen, afin de faciliter son demi-tour au moment de la grosse panique.

C'est après un Kilomètre de parcours que ma soeur réagit en disant

- Mais ma bicyclette est dans la remorque, je ne vais quand même pas leurs laisser.

Comme nous faisions obligatoirement des pauses tous les vingt mètres, un cousin qui nous accompagnait retourna avec elle la chercher, puis quand ils furent sur place, ils décidèrent de ramener la remorque à pieds. Leur idée fût bonne, un moment après, ils rejoignirent la voiture, et il ne resta qu'à atteler de nouveau la remorque. Nous nous en tirions jusque là à bon compte, puisque rien n'avait été perdu dans le tumulte.

La route du retour s'avérait aussi pénible que celle de l'aller. Nous croisions sans cesse des convois militaires Français et il fallait nous arrêter pour leur laisser le passage. Ajoutez à cela, un flot encore montant de réfugiés, qui sans doute mal informés de ce qui s'était passé devant eux, espéraient encore aller Dieu sait où… Parmi eux, des couvertures rouges roulées en boudins. Les fameux porteurs de ces couvertures, dont on devait dire plus tard qu'ils appartenaient à la "Cinquième Colonne". Vrai ou faux ?

Vers 16 heures, nous arrivions à Montreuil sur Mer. C'est à dire que nous avions mis au moins six heures pour un parcours de moins de cinquante kilomètres.

Nous avions eu faim et soif en cours de route et moi qui avait horreur du lait, je m'étais même résigné à en boire. Un espèce d'individu peu scrupuleux trayait dans un pré, une vache ne lui appartenant pas, et recueillait dans une grande boîte à biscuits métallique, le précieux liquide qu'il revendait ensuite au bord de la route. En voilà un qui ne perdait pas de temps. Sans doute, un précurseur du futur marché noir.

 

UN BOMBARDEMENT

Sur la Place de Montreuil sur Mer, plus moyen de faire circuler une voiture. Il y en avait partout et en tous sens, dans l'attente d'un dégagement possible, d'une issue, qui leur permettrait de reprendre la route. Nous étions arrivés là, Dieu sait comment et attendions comme les autres au milieu de la fourmilière. Après 1/2 heure de pause environ, les sirènes se mirent à mugir. C'était l'alerte !

Presque aussitôt, un autre mugissement identique qui descendait du ciel. Cette fois, il s'agissait bien d'avions allemands. Les Stukas piquaient droit vers nous et l'on distinguait parfaitement les croix noires sous les ailes.

Mon cousin dans la panique sortit en courant de la voiture pour chercher un abri plus sûr. Nous, nous n'avons pas bougé, nous contentant de serrer les fesses et courber l'échine en entendant ce qui tombait autour de nous et sur la voiture, protégée heureusement d'un matelas sur le toit.

Les mitrailleuses crépitaient, les bombes et les éclats pleuvaient. Cette pluie qui nous parut interminable, ne dura en réalité pas bien longtemps, mais un baptême du feu, fait terriblement peur. Une peur accentuée encore par le bruit des Stukas.

Nous nous en sommes bien tirés, sans plaie ni bosse. Il ne suffisait à présent que d'enlever les cailloux et demi pavé sur le matelas qui nous avait protégé. Mon cousin revînt à la voiture et nous apprit que l'endroit où il était allé pour s'abriter était bien plus canardé que le notre et qu'il avait eu beaucoup de chance de nous rejoindre sans dommage.

Ce mauvais moment passé, nous avons trouvé un débouché…en marche arrière. Nous reprenions à nouveau le sens inverse au chemin de notre logis, presque sans y réfléchir, car ce qui comptait, était de quitter le plus vite possible cet endroit dangereux. Nous n'avons pas roulé bien loin. Le soir approchait, nous étions crevés et la première grange suffit à nous abriter pour cette nuit.

Après avoir mangé le peu de provisions qui nous restaient, car hélas, nous avions pensé à beaucoup de choses, mais n'avions pas imaginé que nous puissions avoir faim dans une France d'abondance pas encore occupée par l'ennemi, ce qui hélas ne saurait tarder…

La fatigue aidant, nous avons dormi comme des loirs, sans trop nous soucier des énormes rats que nous avions vus dans le foin.

Le lendemain, mon père nous réveilla assez tôt, disant que c'était le seul moyen de faire de la route. Nous nous mîmes donc assez rapidement en chemin.

 

PREMIER CONTACT AVEC L'ENNEMI

Ce Mercredi 22 Mai au matin, le temps était changé. Le beau ciel d'azur des jours précédents s'était transformé en ciel de pluie et je ne sais si cette pluie avait incité les gens à ne pas quitter leurs abris d'une nuit, mais il y avait peu de voitures en mouvements. Cette fois nous tenions le bon cap, celui de notre maison…

C'était du moins ce que nous espérions. Nous avions roulé peut-être 20 Km en nous sommes soudainement trouvés devant un barrage de vieux bidons d'huile et d'essence, en travers de la route.

Les deux voitures qui nous précédaient ont stoppé, nous également et derrière les bidons, nous avons vu sortir deux énormes gaillards vêtus d'imperméables gris souris qui leur tombaient jusqu'aux pieds, coiffés du casque Allemand. Cette fois, pas d'erreur, c'étaient bien eux.

Revolver au poing, ils nous ont fait comprendre qu'il fallait faire demi-tour et rebrousser chemin.

Quelle galère ! une fois de plus nous allions tourner en rond, quoique cette fois, nous ne pouvions plus aller loin, puisque nous les avions devant et derrière, il était inutile de continuer plus longtemps.

Nous sommes passés aux Quatre Chemins à Borainville et là, restaient les traces d'une bagarre récente. Nous avons vu des morts et des blessés allongés au bord d'un chemin.

Mon père qui avait toujours roulé en tête, trouva que les grandes voies pouvaient être dangereuses et décida d'emprunter les voies secondaires. C'est ainsi que nous nous trouvâmes dans un village nommé Campagne-Lez-Hesdin, dans le Pas de Calais.

Arrêtés près d'une ferme, nous demandâmes aux propriétaires l'hospitalité de leur grange. Ils acceptèrent d'emblée et firent mieux, puisqu'ils mirent à notre disposition une dépendance de leur ferme. C'était vieux et sale, mais combien apprécié après ces journées tumultueuses.

 

SÉJOUR DANS UNE FERME

Nos braves fermiers n'avaient pas vu encore les soldats occupants et étaient sidéré que nous en ayons rencontré. Ils les connaîtraient deux jours plus tard…

Un groupe de soldats s'était installé dans une grange voisine et venait acheter ses provisions à la ferme. Ces soldats avaient, ma foi, l'air très polis et nous inondaient de larges sourires. De plus, ils payaient largement le beurre, le lait et les oeufs qu'ils achetaient. Pour peu, nous aurions été conquis par leur bonhomie.

Ma mère qui avait subi l'occupation de 14-18 s'en souvenait amèrement et nous mit en garde.

-On ne prend pas les mouche avec du vinaigre, disait-elle. Ils nous paient avec de la monnaie de singe…

C'étaient en tout cas de grands gaillards costauds, semblant plein de santé, alors que notre propagande disait que nos ennemi avaient des maladies de peau, dûes au manque de matières grasses et vitamines diverses. Quelle belle connerie…

Cela ressemblait fort pour le moment en tous cas, à une belle armée, jeune et bien organisée. Tenue légère, shorts et chemises à manches courtes. Rien de commun avec les bandes molletières de notre pauvre armée Française.

Voilà où en étaient mes pensées en cette fin Mai 40.

A la ferme, nous nous étions familiarisés avec les propriétaires et la vie était devenue presque acceptable.

Au bout de quelques jours, la belle fille des fermiers, dont le mari était aux armées, nous proposa à ma soeur et moi, d'aller coucher chez elle, à un Km environ, ce que nous acceptâmes volontiers. Là au moins, nous eûmes une chambre chacun et un vrai lit pour dormir.

En réalité, la bru nous avait proposé cela, parce qu'elle et sa fille avaient peur d'y dormir seules. C'était pour elles une occasion favorable, et pour nous, profitable.

Le pays nous semblait un monde perdu et les conditions de vie étaient loin de ce que nous connaissions en ville. Peu de gens avaient l'électricité et beaucoup s'éclairaient encore à la lampe à pétrole. Personne aux environs n'avait de radio, de ce fait, nous vivions presque isolés des régions extérieures, sans nouvelle d'aucune sorte, puisque la presse ne paraissait plus. Seuls les bobards circulaient…

Nous étions sans nouvelle de notre armée, lorsqu'une huitaine de jours après notre installation au village, commencèrent à passer des colonnes de prisonniers français, avec lesquels nous ne pouvions avoir de contact, quoique ceux-ci fussent peu gardés.

Je note au passage que beaucoup auraient pu s'évader… J'en ai vu quelques uns qui le faisaient sans difficulté, mais dans l'ensemble la troupe semblait assez fatiguée et surtout très assoiffée.

Nous leur mettions des seaux d'eau fraîche tirée du puits à la porte de la ferme, mais en général, leurs gardiens ne les laissaient pas boire.

Un jour ma mère revenait avec le pain. Un convoi de prisonniers passa. Le pain aussi… Nous en manquions pourtant et il fallut attendre à nouveau à la file d'attente devant la boulangerie. Le nombre de clients avait considérablement augmenté à cause des nombreux réfugiés, tandis que les denrées commençaient déjà à manquer.

Je me plaisais bien à la ferme et m'occupais de divers travaux en compagnie de la propriétaire et le plus souvent de sa fille. Elle était assez mignonne et ne me déplaisait pas malgré l'habillement dont elle était toujours affublée, on devinait parfois ses jolies formes de seize ans. (J'en avais 17).

Il faut vous dire qu'en général, les femmes ici étaient encore habillées comme en 1914. On ne sortait les beaux habits que le Dimanche pour la messe. Sitôt rentré, on reprenait la tenue de chaque jour. Jupe presque jusqu'aux pieds et sabots. Mise à part la cérémonie religieuse, le Dimanche ressemblait aux autres jours.

Dans la cour de la ferme, tout près de la maison, il y avait le tas de fumier. On ne trouvait pas de W.C. Il fallait aller se mettre le derrière à l'air, dans la prairie qui se trouvait derrière la maison, (côté fenêtre de ma chambre) heureux que c'était l'été et que pour une fois cet été fût beau, très beau.

Cette précaire commodité nous donnait parfois des spectacles inattendus, car on ne savait pas toujours avant de s'y rendre, si l'endroit était exempt de toute présence.

Un Dimanche à la sortie de la messe, j'ai rencontré quelques copains qui étaient venus échouer dans un village voisin. Nous nous revîmes souvent et la jeunesse aidant, les distractions reprirent un peu. Il fallait bien de temps en temps oublier la guerre, et notre groupe n'engendrait pas la mélancolie. Cela ne plaisait pas toujours à la fermière, que nos rires agaçaient, d'autant que sa fille se mêlait à nous chaque fois qu'elle le pouvait. Un rappel à l'ordre la faisait parfois vite déguerpir. Ce qui chagrinait la fermière en réalité, c'était d'être sans nouvelles de son mari et de penser qu'il était peut-être lui aussi comme ces prisonniers qui étaient passés les jours précédents. Sa peine était donc légitime et notre désinvolture lui faisait mal, mais sa fille était jeune et son insouciance ressemblait heureusement à celle de son âge.

Certains travaux m'incombaient. Écrémer le lait par exemple, ou battre le beurre. Travail qui me faisait les muscles des bras. Plus fatigant était l'étalement du fumier sur les champs. Je n'étais pas habitué à ce genre d'exercice. Quoiqu'il en soit, je le faisais avec beaucoup de bonne volonté, d'autant que c'était toujours en compagnie de Marcelle, envers qui je nourrissais des sentiments plus qu'affectueux, bien qu'ils n'allèrent pas jusqu'au flirt, je crois pourtant qu'ils furent réciproques.

J'ai gardé d'elle des souvenirs très précis qui marquent lorsqu'on a l'âge de commencer à aimer, sans oser…

Un jour, sa mère nous demanda de gratter le sol d'une remise attenante à la ferme. Le sol était de pierre, mais tellement recouvert de terre et de boue séchée, qu'on ne le voyait plus.

Nous nous mîmes tous deux au travail de grand coeur et en deux heures, on ne reconnaissait plus la pièce.

Lorsque sa mère revînt, elle parût enchantée et pour la première fois, nous fît un compliment. Dans son patois du pays, elle nous dit:

- Vous êtes de biaux éfants.

Voulant signifier par là, qu'elle était satisfaite de notre travail. Elle ajouta qu'elle nous donnerait l'après-midi, un travail qui ne nous déplairait pas…

Il fallait dans le pré voisin, faire des fagots de bois, puis les empiler en tas. Pour ce faire, nous devions utiliser la brouette. Je ne sais qu'elle idée me prît, je dis à Marcelle:

- Allez Marcelle, je vous donne un moyen de locomotion. Je vous conduit en brouette.

Innocemment, elle s'installa dans la brouette que je poussais en courant. Tout alla bien jusqu'au pré, mais là, le sol étant plus accidenté, Marcelle fût très secouée. Elle riait aux éclats, essayant de se tenir comme elle le pouvait pour garder l'équilibre.

Le rire fût communicatif et bientôt, il me fallut faire une pause. Je me tordais aussi d'un rire nerveux. C'est à ce moment que mes yeux se baissèrent et je découvris avec stupéfaction que la plus stricte intimité de Marcelle était dévoilée.

Pauvre fille ! Comme elle, je continuais à rire, mais plus innocemment cette fois. Mon rire n'était plus qu'une façade qui cachait mal mon trouble. Mon pouls battait très fort et le sang me chauffait les oreilles. C'est Marcelle qui me tira de mon euphorie. Elle se leva de la brouette et dit:

- Maintenant, il faut marcher, j'ai été assez secouée.

Je n'eus pas ce jour là, tellement le coeur aux fagots que je mettais en tas. Marcelle commençait à me troubler sérieusement et pourtant, je suis sûr qu'elle en ignorait la raison.

Nos fermiers n'étaient pas les vrais propriétaires. Ils n'étaient que métayers et leurs conditions de vie étaient plus que modestes.

C'est sans doute pour cela qu'ils étaient pauvrement vêtus et ne portaient que le stricte nécessaire. Les habits que les femmes portaient très longs devaient sans doute suffire à les préserver des regards indiscrets.

En ce qui me concerne, cette histoire avait en tout cas sérieusement troublée ma nature, et si je n'eus plus l'occasion de conduire Marcelle en brouette, j'inventais des ruses de sioux pour multiplier les occasions me permettant de parfaire visuellement mes connaissances en anatomie féminine. Marcelle n'a sans doute jamais imaginé les astuces employées à cela.

J'avais entre autres exemples, repéré que le Samedi matin, elle cirait les chaussures pour se rendre à la messe du lendemain. Elle le faisait accroupie dans un endroit de la cour et je trouvais prétexte chaque fois pour avoir à faire juste dans l'angle de vision favorable.

Le plus naïvement, Marcelle continuait son travail, tandis que le mien était sérieusement perturbé.

Tout ce stratagème dura un certain temps, jusqu'au jour où sa mère, qui devait avoir les sens plus aiguisés l'appela pendant une séance de "cirage" et je compris à la manière dont elle lui parlait, qu'elle lui conseillait de veiller à sa tenue.

Le cirage de chaussures reprit, mais il eût rectification de position.

Je dûs me rabattre sur la traite des vaches où Marcelle était assise sur un tabouret bas. J'allais chaque fois à l'étable, accroupi de l'autre côté de la vache, face à Marcelle, je mettais beaucoup d'insistance à vouloir apprendre à traire, ce qui n'est en réalité pas facile.

Il faut dire, que mon assiduité contrastait avec mes pensées, qui se préoccupaient bien peu du pis de la vache. Je ne pus jamais traire convenablement et ne devins jamais expert en la matière.

Il courait encore et toujours des bobards au sujet de notre situation militaire. Certains disaient que les Allemands étaient peu nombreux et que ceux qui passaient étaient toujours les mêmes qui tournaient en rond, dans l'intention de nous faire croire le contraire, alors qu'en réalité, ils étaient encerclés. Comme on n'en voyait pas beaucoup, c'eût pu être plausible.

D'autres disaient avoir vu des Anglais cachés dans les bois…

Le plus vrai dans tout cela, c'est que nous étions encerclés véritablement.

 

LE RETOUR AU BERCAIL

Cela faisait à peu près trois semaines que nous étions là et ma mère, particulièrement, trouvait le temps long. Certains réfugiés parlaient de rentrer chez eux, d'autres leur rétorquaient que ce n'était pas la peine, car dans la ville d'Hesdin, les Allemands arrêtaient toutes les voitures et parquaient les civils. Comme parmi les partants personne ne revenait, la vérité restait difficile à connaître.

Enfin, un jour mon père vint me voir à la ferme pour m'annoncer que nous partirions le lendemain. Ce fut pour moi une réelle déception. Je m'habituais bien à la ferme et étais sans doute, sans révélation de sentiments réciproques, de plus en plus attaché à Marcelle. il me fallut donc, le coeur serré, lui dire adieu le lendemain matin. Mes parents avaient décidé, et il ne restait qu'à exécuter…

Cette fois, nous avions une route très dégagée.

Plus rien de commun avec ce que nous avions connu trois semaines plus tôt. Il y eut encore pourtant des arrêts assez prolongés pour laisser passage à la troupe, nombreuse cette fois, nous pensions qu'elle montait au front…Les verts de gris étaient à présent en force et n'avaient pas l'air encerclés du tout…

Lorsque nous arrivâmes en la ville de La Bassée, celle-ci n'était occupée que depuis peu et portait encore les traces de bataille récente. Un souvenir précis m'est resté gravé, des gens se taillaient des beefsteaks d'un cheval étendu sur la chaussée et tué sans doute peu avant, dans les combats.

En arrivant dans les faubourgs de Lille, les traces de bagarres récentes étaient encore plus nettes.

Nous fûmes à Roubaix vers 17 heures. Le ville semblait déserte, vidée de la majorité de ses habitants. A Wattrelos où nous étions domiciliés, c'était pareil. Par chance, notre maison n'avait pas été pillée, alors que beaucoup l'étaient.

Dieu que je la trouvais triste et petite notre maison comparativement à la ferme. Il fallait pourtant m'y résigner…

Pendant quelques temps, pas de travail.

Mon patron avait été mobilisé et sa femme évacuée, n'était pas reparue. Seule Betty, la bonne assurait la garde de l'immeuble.

Je fus donc contraint de rester un moment sans activité, alors que pour beaucoup, la vie reprenait doucement.

 

LES DÉBUTS DE L'OCCUPATION

J'avais retrouvé les copains qui avaient tous, sauf un, réintégré le bercail après avoir vécu une aventure qui était presque identique pour chacun.

Nous reprenions chaque soir nos promenades à bicyclette comme avant les événements importants.

Puis, un beau jour, ou plutôt un sinistre jour, l'annonce de l'armistice nous tomba sur la tête comme un coup de masse… Nous chutions d'un très haut perchoir, et tout me sembla impensable…Heureusement, il n'y eut pas que la voix funèbre de demande d'armistice. Une autre voix s'était levée, de Londres, celle-là bien Française, qui me remit le coeur plein d'allégresse.

Enfin, il y avait encore des gens qui espéraient et un chef en particulier qui n'acceptait pas la défaite et se levait pour prendre le flambeau.

Les murs commençaient à se couvrir d'affiches éditées par l'occupant qui étaient loin d'honorer l'entente cordiale. Elles représentaient une croix surmontée du casque Français ayant derrière un canon et une figure de capitaliste. Dessous, ce slogan: "Les Anglais donnent leurs machines, les Français, leurs poitrines…". C'était le début de la propagande de nos nouveaux maîtres.

Les affiches ne restèrent pas longtemps. Il devait déjà souffler en ce temps, dans le Nord de la France, un vent d'antipathie envers elles.

Avec les copains, les sorties du Dimanche avaient reprises également.

Au début, les cinémas n'avaient pas rouvert leurs portes et il fallait donc nous contenter des sorties pédestres.

Le plus souvent nous prenions la direction du parc de Barbieux. C'est un des plus beaux jardins de France, dans lequel il n'y eut jamais autant de monde qu'à cette époque. Les pelouses y sont habituellement interdites, mais comme il existait un "ordre nouveau", tout le monde allait s'y asseoir. Certains se baignaient également dans les eaux du parc interdites elles aussi, et nos occupants en premier ne s'en privaient pas.

Mon patron est rentré vers le mois d'Août en compagnie de son épouse.

Il était mobilisé dans une poudrerie à Pont de Buis, dans le Finistère et quand les souris grises se sont pointées, ayant l'expérience de l'ancien prisonnier de guerre de 14 -18, il s'était prestement mis en civil et avait affirmé ne pas être militaire.

J'avais donc repris le travail. Sans grand enthousiasme du reste, car le coeur n'y était pas, la guerre me préoccupait bien d'avantage.

Au début de notre défaite, nos ennemis nous avaient stupéfaits. Nous les considérions comme beaucoup moins mal que prévu, étant donné leur premier comportement. Mais en peu de temps, il coula beaucoup d'eau sous les ponts. Nous trouvions déjà qu'ils commençaient à tenir beaucoup de place et nous privaient de pas mal de choses.

les tickets de ravitaillement faisaient leur apparition pour de bon cette fois. De plus, les voix Françaises qui nous venaient de Londres par la B.B.C. avaient chaque jour plus d'auditeurs…

Les cinémas étaient rouverts et les actualités qu'ils nous projetaient n'avaient certes pas l'agrément du public. Sifflements, bruits divers les accompagnaient et il fallut vite que ces messieurs se résignassent à nous les montrer, lumières éclairées, dans chaque salle de spectacle. Cela commençait visiblement à les agacer, et leurs beaux sourires du début, de s'estomper…

Il y avait sans doute aussi une raison directe à cela, c'est qu'ils n'allaient pas aussi facilement en Angleterre qu'ils ne l'avaient espéré au départ.

Dans le courant Octobre, ces messieurs m'infligèrent leur première humiliation. J'en étais profondément vexé et il fallait pourtant courber l'échine.

Cela se passait un Dimanche soir.

Avec les copains nous avions l'habitude, la séance de cinéma d'après-midi terminée, d'aller boire un pot dans l'un ou l'autre grand café de la rue Pierre Motte qui avait un orchestre et où nous pouvions nous griser des airs de jazz que nous avaient laissé les Anglais.

Ces cafés étaient toujours combles et il était difficile de trouver une table pour s'y installer. Les Allemands y étaient également attablés et il fallait nous résigner à les voir là…

En nous y rendant ce Dimanche, nous avons croisé sur le trottoir de la dite rue, un groupe de soldats, petits et trapus, ceux des unités blindées. L'un d'eux a dû trouver que nous ne descendions pas assez rapidement sur la chaussée pour leur faire place et m'a donné un coup d'épaule pour m'obliger de descendre plus vite.

Voilà qui affirma d'avantage encore la haine sourde qui couvait en moi.

 

DÉJÀ UNE FORME DE RÉSISTANCE

Je travaillais en compagnie d'une jeune fille un peu plus âgée que moi et n'éprouvais, quoiqu'elle fut très gentille, aucun des sentiments éprouvés encore lorsque mon imagination vagabondait vers la ferme où j'étais trois mois plus tôt, et plus spécialement vers Marcelle. Quoiqu'il en soit, d'autres points de vue nous unissaient. Elle avait la même révulsion que moi envers l'encombrant occupant. Comme je lui contais mon histoire du Dimanche précédent, elle me dit:

- Demain, je te montrerai quelque chose qui va t'intéresser.

Ses parents tenaient un café au Marais de Lomme, faubourg de Lille, dans un quartier très populeux et avaient de ce fait beaucoup de contacts avec la masse. Elle m'apporta donc le lendemain un tract.

J'en avais entendu parler de ces fameux tracts qui commençaient déjà à circuler, mais n'en n'avais jamais vus. Celui-ci était ronéotypé et de condition plus que modeste. Quoiqu'il en soit il apportait l'espoir. Je demandais:

- Tu en as d'autres Georgette ?

Elle me dit:

- Non, mais j'en ai parfois de différents, d'un client de la maison.

- Écoutes, lui dis-je, Il n'est pas possible que cette lecture s'arrête à nous sans que nous puissions en faire profiter d'autres, mais, comment nous y prendre ?

Déjà le patron qui nous épiait était venu pour le lire, et nous le sentions non pas contre le tract, mais plutôt enclin à freiner notre enthousiasme en nous incitant à la prudence.

En ce temps, je disais qu'il avait la trouille, maintenant je pense qu'il avait l'expérience de son âge et les souvenirs de sa captivité après Verdun…

Ceci dit, Georgette et moi, avons recopié à la main tous les tracts qui nous passaient dans les doigts en y ajoutant quelques feuilles de papier carboné, pour les multiplier. Afin d'éviter les risques encourus par un éventuel épluchage d'écritures, comme nous habitions à vingt Km de distance, nous recopiions chacun nos feuilles le soir et les échangions le lendemain matin. Elles étaient ensuite glissées sous les portes de notre quartier, un peu au hasard, à la faveur de la nuit.

Nous avons ouï dire qu’à Asq il y a un cinéma désaffecté où les Allemands ont entreposé du matériel saisi aux Anglais lors de la débâcle. Avec mon cousin René, nous décidons d’y aller en bicyclette.

Nous y entrons sans difficulté. Il y a là effectivement beaucoup de bricoles, qui traînent par terre, surtout vestimentaires, fourbi du soldat.

Nous fauchons quand même plusieurs choses, blousons de l’armée, sacs à dos etc. C’est du reste complètement idiot, car le risque est bien grand pour peu de choses. Seulement voilà, cela nous rappelle l’armée anglaise... C’est une armée que les gens du Nord aiment bien. C’est normal, car c’est elle qui a libéré la région en 1918 et les souvenirs laissés en 39-40, nous y pensons toujours avec nostalgie.

Le 11 novembre 1940, première manifestation hostile à l’occupant que je connaisse.

Elle se déroule au monument aux morts du cimetière de Wattrelos. Sur l’invitation de Monsieur Marcel Delcroix, une foule de gens chante la Marseillaise. Arrêté après plusieurs années de résistance active, ce dernier sera décapité à la hache à Dusseldorf.

Après le cimetière du centre, c’est celui du quartier du Sapin Vert qui est à l’honneur. Toutes les tombes des soldats Anglais sont fleuries. Sur chacune, il y a, dessinés sur de petits cartons les drapeaux français et anglais entrecroisés. Dessous, "Vivent les alliés". Sur une tombe, je lis: nous ne t’oublions pas et espérons que ton sacrifice ne sera pas vain.

Heureusement, il n’y a pas d’Allemands dans le secteur. Ils n’ont pas du penser qu’il pourrait y avoir des manifestations du souvenir.

 

DU RÊVE A LA RÉALITÉ

L'on commençait aussi à parler d'avions anglais qui se posaient mystérieusement et emmenaient des passagers clandestins, mais il y avait une filière à trouver et elle était peu accessible.

Quatorze mois de guerre s'étaient à peu près écoulés et il n'y avait pas eu pour moi beaucoup d'histoire, mais seulement de l'aventure qui vagabondait dans ma petite tête. Je râlais chaque jour d'avantage de penser que j'étais là sans rien pouvoir faire, alors que la guerre continuait et qu'il y avait des Français libres qui y prenaient une part active.

Par contre, je me suis trouvé parfois en présence de soldats Français démobilisés, qui étaient précédemment en Angleterre et s'étaient fait lâchement rapatrier, par le Maroc par exemple. Je me demandais pourquoi le destin n'avait pas coulé leur bateau en mer.

Comment se pouvait-il en effet, que des Français quittassent le combat de la France et de la liberté, pour se jeter dans les griffes de l'occupant. Il eut mieux valu que ces gars n'embarquassent jamais, ni à Dunkerque, ni ailleurs. Ils avaient sans doute pris la place d'autres qui les valaient cent fois. Il eut été bon de les interner en Angleterre plutôt que de les rapatrier, cela leur aurait fait les pieds.

En zone occupée, la grande majorité des jeunes aurait tout sacrifié pour pouvoir prendre part aux combats. Comment donc aurions nous pu pardonner à ceux qui disposaient de tous les moyens pour ce faire, de l'avoir refusé.

L'histoire des avions qui atterrissaient clandestinement me travaillait de plus en plus. Cela devînt rapidement mon seul objectif. Je m'en ouvrais à quelques camarades qui avaient la même optique que moi. Il fallait multiplier nos démarches pour trouver un moyen d'évasion.

Je commençais à parler de mes projets à la maison. S'ils ne trouvèrent pas l'approbation à laquelle je m'attendais, ils ne butèrent pas non plus sur un refus catégorique de mes parents. Je crois qu'au fond, ils se disaient que mon rêve n'était que chimère et qu'il était peu probable qu'il se réalisât un jour.

Pourtant vers la troisième semaine de Novembre, un copain avait trouvé quelque chose. Il connaissait un gars un peu plus âgé que nous, Charlie, qui hébergeait des soldats Anglais évadés et par une filière, les aidait à rejoindre leur pays. Il en avait en ce moment quelques uns à faire partir, puis ce serait notre tour si nous le voulions.

Ça n'a pas tardé, peu après le départ des Anglais, notre jour fut fixé.

 

LE CHAGRIN DES PARENTS

Cette nouvelle fît à la maison l'effet d'une bombe glacée. La gorge me serre aujourd'hui, comme en ce temps là du reste, en pensant à ma mère.

Cent fois, mille fois, je la vis les yeux embués de larmes, me répétant sans cesse:

- Ce n'est pas vrai petit, tu ne vas pas partir ?

Et il fallait que je me durcisse pour lui répondre:

- Mais si maman, c'est décidé, il faut que je parte.

Je ne pouvais pas en dire plus, car plus rien ne serait sorti de ma gorge serrée et je devais moi-même me cramponner pour retenir mes larmes.

J'avais en effet, exercé un espèce de chantage auprès de mes parents pour arriver à partir avec leur consentement. Je leur répétais sans cesse que s'ils ne me laissaient pas partir, un matin je partirais quand même à bicyclette, et avec les pauvres moyens à ma disposition. Ils finirent donc par se résigner et me donnèrent 7.000 fr. d'argent de poche. A l'époque, c'était une belle somme.

 

L’ITINÉRAIRE VERS LA LIBERTÉ

Nous sommes partis cinq jeunes approximativement du même âge. Je ne me suis pas retourné en sortant de la maison, sinon je ne serais plus parti. J'avais vu, tous ces derniers jours couler des yeux de ma mère et de ma soeur, tant de larmes et j'avais lu dans ceux de mon père, une si profonde tristesse, que mon moral avait été sapé à la base et qu'au dernier moment, il fallut que je me convainque d'être un homme. Ce qui n'était pas vrai du tout. A dix-sept ans, l'homme est encore bien mince, la vie est une longue suite d'expériences apprises bien souvent à nos dépens.

Mon père vint encore jusqu'au tramway nous faire un dernier signe d'adieu, et ce fut le grand départ. Celui tout au moins que je croyais être le plus grand en ce qui me concernait.

Voici comment se présentait notre filière.

Nous devions rejoindre la zone sud non occupée. Pour ce faire, nous rendre d'abord à Paris, puis prendre un train en direction de Châteauroux, en descendre à Vierzon pour le passage de la ligne de démarcation au bord du Cher, frontière entre les zones non occupée et occupée. La première appelée ô ironie, par certains "France-Libre", comme s'il y avait une autre France libre que celle du Général De Gaulle.

Nous voici donc au départ de ce qui allait être pour moi la grande aventure, sans deviner jusqu'où elle me mènerait…

D'abord, pour tout horizon, je n'étais jamais allé outre les départements de la Somme et de l'Aisne. Me voici à présent partant en Angleterre, via Gibraltar en traversant la France d'une extrémité à l'autre.

Dans mon esprit, je me voyais déjà soldat de la Première Brigade Française Libre.

 

DÉPART VERS L'AVENTURE

Nous nous sommes rendus en tramway jusqu'à Lille où était fixé le rendez-vous. Nous nous trouvions nombreux à vouloir réaliser le même voyage. Trop nombreux à mon sens (une vingtaine à peu près), pour passer inaperçus. A cette époque, beaucoup de jeunes quittaient chaque jour la zone occupée avec le même idéal commun et je suis encore flatté d'avoir appartenu à cette génération, cette belle jeunesse si pleine d'enthousiasme.

Nous nous sommes divisés par groupes de cinq. C'était plus prudent. Un responsable fut nommé pour chaque groupe. J'ai payé 83 fr. pour mon billet de chemin fer "Lille-Paris". Le nez au carreau, je regarde à présent défiler le paysage du "plat pays qui est le mien", avec mille pensées en tête. D'abord, mes parents, je le répète, c'est ce qui m'a fait le plus de mal. Ma grand-mère, dernière aïeule qui a 8O ans et que je ne verrai peut-être plus jamais. Les autres membres de la famille, les amis… Ce paysage, que je ne suis pas prêt de revoir et au milieu de ces pensées, en confusion, l'aventure, aventure présente qui me grise. Je n'arrive pas à bien fixer mes pensées. Au départ, celui qui s'occupait de faire partir les Anglais nous a prévenu que les Allemands venaient d'établir un contrôle sérieux sur la ligne frontière, le long de la Somme, notre région étant rattachée à la Belgique et appelée: "zone interdite". La frontière de cette ligne donne de nouveaux problèmes à la circulation et il faut désormais un laissez-passer des Autorités pour aller d'un côté à l'autre. Évidemment, nous n'en possédions pas… Il nous reste une chance, comme c'est le début de cette nouvelle mesure, un train échappe parfois au contrôle. Fions-nous donc à la chance…

 

PREMIER ÉCHEC

Le train entre en gare d'Amiens.

C'est ici que doit s'effectuer le contrôle. Chacun de nous (deux par compartiment) reste coi dans son coin. Voici les quais. Merde, il y a plein de soldats. Comme il y a une porte à notre compartiment, nous avons tout de suite droit, mon cousin qui était du voyage et moi, à un Fritz. Il se tourne d'abord vers mon cousin:

- Papier !

Avec l'air le plus innocent, mon cousin lui sort sa carte d'identité, Fritz regarde et très poli, la rend en disant:

- Papier nicht gut.

L'autre fait l'imbécile, range sa carte et se rassoit. Pendant ce temps c'est ma carte qui est inspectée. Même réponse:

- Papier nicht gut.

Je me dis déjà, je vais imiter mon cousin. Je n'ai pas le temps de penser plus loin, à ce moment, Fritz se retourne, voit mon cousin assis et gueule cette fois:

- Papier nicht gut, nicht papier, nicht passieren, weg !

Et il désigne la porte du doigt. Cette fois, plus la peine de jouer les imbéciles, le geste est trop explicite. Il ne nous reste qu'à obtempérer.

Le train s'ébranle pour Paris, et nous sommes là sur le quai, bien gardés par ces messieurs, nous demandant le sort qui nous sera réservé. Nous y sommes restés un bon moment, puis les soldats nous ont emmené vers quelques wagons désaffectés, sur un autre quai plus loin, nous y ont fait monter, et nous ont gardés toute la nuit.

Sale blague, c'est un mauvais début. Que vont-ils faire de nous ? Heureusement, nous ne sommes pas démoralisés C'est beau la jeunesse…

Au petit matin, chance inespérée, ils nous ont fait sortir et remontés dans un autre train qui s'est rapidement mis en route pour Lille… Ce qui me fait indirectement repenser au va et vient sur les routes en Mai dernier.

Coût du retour: quarante-six francs. nous la trouvons mauvaise, mais l'essentiel est que nous soyons libre de nouveau.

 

LA PERSÉVÉRANCE

Arrivés à Lille, nous ne nous sommes pas découragés par notre premier échec. Il nous reste à essayer le passage par Abbeville. Inconvénient majeur au départ, c'est que le chemin pour rejoindre Paris est beaucoup plus long. Après une nuit sans sommeil, le petit déjeuner sur le zinc d'un café près de la gare est très réconfortant. Je pense à mes parents s'ils savaient que je suis encore ici, à quinze Km de la maison…

Voici le train annoncé.

Il faut que nous passions par Frévent où nous devrons coucher une nuit avant de pouvoir prendre une correspondance pour Abbeville. En débarquant le soir sur les quais de la gare de Frévent, nous nous rendons compte combien il est ennuyeux d'emprunter des voies secondaires, car si nous étions vingt disséminés dans divers wagons, il se trouve que nous composions également la majeur partie des voyageurs qui sont descendus. Nous ne passons pas inaperçus.

Notre âge joue contre nous car nous avons tout à fait l'air de jeunes conscrits et sentons les regards ennemis peser sur nous. Il est déjà assez tard quand nous nous trouvons en ville et une autre difficulté surgit presque immédiatement. Le bourg étant peu important, il y a peu d'hôtels et beaucoup de difficultés de trouver à nous loger. Nous tournons en rond et nous retrouvons toujours nez à nez avec une autre équipe aux prises avec les mêmes difficultés que nous. En fin de compte, nous sommes je ne sais combien à coucher dans le même hôtel, rempli d'Allemands eux aussi en quête de logement.

Nous avons très mal dormi. il y a eu des sons gutturaux et des bruits de bottes toute la nuit. Ajoutez à cela, que nous n'avons réussi qu'à avoir une chambre à deux lits pour six et encore, des lits conçus à peine pour deux…

Nous revoici en gare le matin, prêts pour un nouveau départ.

Sur le quai, nous nous divisons le plus possible. Inutilement du reste, cette fois, nous sommes à peu près les seuls civils, et si hier, nous avons eu parfois l'impression de sentir les regards ennemis peser sur nous, aujourd'hui, ce n'est plus une impression, ils s'appesantissent littéralement et nous devinons aisément faire les frais de leur conversation.

Quand le train direction Abbeville arrive, inutile de vous préciser avec quel empressement nous nous ruons dans les compartiments, isolés de plus en plus les uns des autres et essayons de nous faire remarquer le moins possible.

Dans le parcours avant ou après notre nuit à Frévent, il y a eu une histoire dans notre compartiment à cause d'une femme (personne relativement jeune, 30 à 35 ans), avec des soldats qui étaient montés dans une gare quelconque. La salope leur faisait les yeux doux et ces messieurs en étaient visiblement troublés. Si troublés même, que quand la belle arriva à destination, ils se précipitèrent pour lui ouvrir la portière, mais se trompèrent de voie. Un autre train arriva et accrocha la porte dans un grands fracas. Tous trois eurent juste le temps de faire un bond en arrière pour éviter d'être blessés. Il s'en fallut d'une fraction de seconde… Comme la portière est dans un état lamentable, il nous faut changer de compartiment.

La bonne femme en profite pour s'éclipser prestement. Arrivent des employés du chemin de fer dont l'un parle l'Allemand. Jamais pendant toute la durée de la guerre, je n'ai entendu un Français engueuler un occupant de la sorte. Plus les soldats répliquaient et plus il les engueulait. C'en était presque à celui qui crierait le plus fort. Entre ses vocalises, ce brave Français nous regardait et nous disait:

- Ah ! mais, c'est que je les connais, il ne me font pas peur…

Le spectacle nous fut d'un grand réconfort et je me délecte encore aujourd'hui en y pensant. par contre, je me demande anxieusement comment ce brave homme a terminé la guerre, car avec son tempérament, il n'a pas dû la terminer dans un fauteuil.

C'est avec beaucoup d'angoisse que nous avons abordé la gare d'Abbeville. En cours de route, un homme qui se trouvait dans notre compartiment et qui était du pays nous a sérieusement découragé lorsque nous lui avons fait part de notre intention de passer Abbeville sans Ausweiss. Il nous a assuré que nous ne passerions pas, que c'était fini depuis quelques jours et que nous aurions mieux fait de descendre une gare avant et d'essayer de passer à pieds par des sentiers détournés.

Pas moyen de revenir en arrière, de toute façon, c'est trop tard. Il ne nous reste qu'à attendre.

Le train entre en gare. Un oeil à la portière nous informe qu'il n'y a pas de soldats sur les quais. Un va-et-vient semble nous indiquer que quelque chose ne tourne pas rond. Un Officier arrive en courant et discute nerveusement avec des cheminots Français. Ils n'ont pas l'air d'accord du tout. Nous finissons par demander à l'un d'eux qui passe devant notre portière ce qu'il y a, afin de satisfaire notre curiosité et surtout, d'apaiser nos nerfs. Sa réponse nous est favorable.

Il nous annonce que le train va partir, mais que l'Officier ne veut pas, parce que les soldats qui contrôlent les papiers ne sont pas arrivés. Quelle angoisse.

Je ne peux plus contrôler mon pouls.

Enfin, trêve de palabres. L'Officier vocifère toujours sur le quai, mais seul à présent.

Les cheminots, à qui je tire moralement mon chapeau sont montés et le train démarre.

Quand notre voiture passe devant la porte d'accès de la gare aux quais, nous voyons arriver, courant et tout essoufflés, ces messieurs qui sont sans doute les préposés au contrôle. Ils gesticulent en regardant partir le train d'un air désespéré. Ce n'est pas notre cas.

Nous au contraire, le souffle nous revient, bien que le moment ne soit pas encore venu de chanter "La Marseillaise" Salut messieurs, sachez qu'en France les trains partent à l'heure...

 

LA ZONE INTERDITE EST PASSÉE

Le train roule à présent en direction de Tréport où il nous faudra attendre à nouveau un train pour Paris.

A l'arrivée, nous avons un laps de temps qui nous permet d'aller voir la mer. Il fait décidément très beau cette année et pour une fin Novembre, il est rare en notre région de trouver un ciel aussi clair et dégagé. Je regarde vers les côtes anglaises en pensant que je donnerais bien tout l'argent que je possède pour y arriver.

Anecdote à part, ayant la mémoire des physionomies, je reconnais dans la rue, une putain vu dans un café de Roubaix deux ou trois mois plus tôt, en compagnie de soldats allemands.

Le train arrive à Paris à la nuit tombée.

Nous nous séparons des copains en leur donnant rendez-vous le lendemain matin en gare d'Austerlitz. Je reste seul avec mon cousin et dans un hôtel qu'il connaît, nous trouvons une chambre sans difficultés. Le sommeil est relativement court, mais profond. Il était temps, une nuit blanche à Amiens, une autre à peu près blanche à Frévent, enfin cette fois, c'était juste suffisant pour récupérer un peu…

Nous avons dû nous lever avant le jour, et moi qui n'avais jamais vu Paris, je le regrettais beaucoup, car j'ai à peine pu distinguer la "Tour Eiffel" de loin. Notre train en direction de Châteauroux partait assez tôt.

 

LE PASSAGE DE LA LIGNE DE DÉMARCATION

Le voyage s'est effectué normalement jusqu'à Vierzon (Cher), gare où il nous faut obligatoirement descendre puisque c'est ici que se trouve la ligne de démarcation.

Bien gardée celle-ci qui existe depuis plus longtemps que celle de la zone interdite et ici, nos occupants ont déjà eu le temps de s'organiser.

Nous nous rendons en groupes séparés au Centre d'Accueil de cette ville. Combien en est-il passé de jeunes idéalistes par ce Centre d'Accueil… ?

Ce dont je suis certain, c'est que parmi tous ceux qui y passaient, aucun ne le faisait avec l'intention de servir Vichy.

Pour la zone occupée, le gouvernement qui siégeait en zone dite libre n'existait pas et ne représentait pas la France dans l'esprit des Français.

Nous avons été reçus par le gérant de ce Centre d'Accueil qui devait nous aider à mettre à exécution notre projet de passer la ligne. Ce brave homme faisait cela tous les jours et pour lui, les années de guerre, ont sans doute été trop longues pour que son oeuvre ne soit découverte. Où qu'il soit, mort ou vivant, il a mon profond respect.

Il nous a tout de suite conseiller de nous séparer en deux groupes. Il est certain que nous sommes trop nombreux pour passer tous ensemble. Avec le responsable de chaque groupe, il est allé en reconnaissance de jour, voir comment se présentait ce passage clandestin.

Il faut partir juste avant le couvre-feu, longer le Cher un moment jusqu'au pont de chemin de fer aérien. De suite après le pont, tourner à droite, longer le talus pendant une vingtaine de mètres et là, nous allonger sans bouger, à même le sol en attendant notre train.

Mon attente angoissée a été allongée d'un jour. Je n'ai pas fait partie du départ du premier soir et ai donc passé la nuit au Centre d'Accueil. Une mauvaise nuit, car parmi ce monde hétéroclite, j'avais toujours peur qu'on me vole quelque chose. A part mon argent caché sur moi, je n'ai que ma serviette de classe en cuir, car il a fallu réduire les bagages au minimum, mais elle est bourrée à bloc et contient toute ma richesse vestimentaire. Ajoutez à cela beaucoup d'énervement, et j'étais vraiment content quand ce fut le matin.

Nous ne sortons pas beaucoup, afin d'éviter de nous faire remarquer. La ville est trop petite et nous sommes trop nombreux. Pourtant, l'après-midi, mon cousin suggère que nous allions tous deux faire un tour au bord du Cher, histoire de voir comment se présentent les choses.

Au cours de notre promenade documentaire, notre intestin mis à assez rude épreuve pendant toutes ces péripéties voulait se remettre à des fonctions plus normalisées. D'un commun accord, nous allons donc baisser culotte dans un fourré, mais au moment où nous réajustons la tenue, deux sentinelles sont en vue. Mon cousin dit:

- Vite, vite, dépêchons nous !

- Plus la peine, lui dis-je, c'est trop tard. Rebaissons-nous au contraire dans la position initiale et s'ils nous ont vu, nous aurons encore toute chaude la preuve irréfutable de ce que nous venons d'accomplir !

Ils sont venus directement vers nous. Nous avons du être lorgnés d'un observatoire quelconque. Nous nous sommes levés réajustant lentement nos pantalons, comme pour mieux leur montrer ce que nous venions d'accomplir, mais je vous jure que moralement, nous serrions les fesses plus que jamais.

- Papier… ?

Je me dis: "Cette fois, nous sommes faits. Quelle idée a-t-elle pu germer dans la tête de mon cousin pour que nous soyons ici et pourquoi ne l'en ai-je pas dissuadé ?".

Nous sortons nos cartes d'identité. Je me contracte pour ne pas trembler. Nos deux interlocuteurs sont relativement jeunes. Je me rappelle encore bien leurs silhouettes. L'un est grand, beau gars, bien bâti, l'autre est petit, portant lunettes et semble bien minable dans son costume trop grand.

Ils ont vérifié nos cartes d'identité et presque immédiatement entre eux se sont mis à discuter. Bien que ne comprenant rien à leur charabia, j'ai deviné tout de suite qu'ils n'étaient pas d'accord. Le petit, hargneux, vociférait en parlant Kommandantur, et il était plus qu'évident qu'il tenait à nous y emmener, tandis que le grand colosse semblait plus pacifiste et essayait de le raisonner.

Dieu merci ! Il y est parvenu. Ils nous ont rendu nos cartes d'identité et nous sommes repartis "tête basse, jurant mais un peu tard…" de ne plus mettre le nez dehors de toute la journée et n'osant raconter à personne au Centre d'Accueil, l'aventure qui nous était arrivée…

Enfin la soirée tant attendue est arrivée.

Si mes souvenirs sont exacts, nous sommes partis vers 19 h 30 en direction du fameux talus de chemin de fer. Nous nous sommes couchés sur le sol incliné comme l'ordre nous en avait été donné, en silence, sans bouger et nous avons attendu…

Le train devait passer entre 21 h et minuit et devait être tracté par une machine électrique. Les trains à vapeur qui passeraient ne nous concernaient pas.

Les sentinelles n'étaient pas loin de nous, et nous entendions distinctement leurs voix. C'étaient elles qui devaient arrêter la machine et contrôler le laissez-passer du train, lequel était à leur service et devait se rendre à nouveau en zone occupée, à Bordeaux, après une traversée partielle de la zone non occupée.

Pour le moment nous étions muets comme des carpes. La nuit était glaciale, il devait geler à pierre fendre et dans une immobilité aussi prolongée, aucun de nous ne sentait encore ses membres. Nous eussions certes préféré courir. Un inconvénient qui n'était sans doute pas prévu par ceux qui avaient mis sur pied ce moyen de passage inter-zone, nous obligea pourtant plusieurs fois de nous remuer.

Plusieurs trains sont passés avant le nôtre et la résonance du roulement lorsqu'ils passaient sur le pont, juste avant d'arriver à nous, nous empêchait de distinguer si la traction était électrique ou à vapeur.

Alors, à chaque fois nous rampions jusqu'en haut du talus pour distinguer de visu. Nous redescendions un peu désillusionnés à chaque fois. Au bout de trois ou quatre va-et-vient, notre train s'est enfin présenté vers 23 h 30.

Nos membres engourdis ne nous facilitèrent pas l'escalade.

Il nous avait été recommandé de faire attention de ne pas accrocher au passage les fils télégraphiques qui longeaient la voie et qui, par leur résonance auraient pu éveiller les soupçons des gardes.

Je crois qu'aucun de nous ne les a évité… J'en déduis que les Allemands de garde cette nuit-là devaient être sourds.

Une fois en haut du talus, sans réfléchir, nous escaladons tous les mêmes tampons pour accéder aux wagons, ce qui constitue une perte de temps, car il faut chaque fois attendre que le prédécesseur ait terminé pour pouvoir monter à son tour.

Les bagages restent à terre et comme je suis le dernier à grimper, je les jette aux copains dans les wagons. Le train démarre et je suis encore là. Vite, je saute sur les tampons, me hisse par traction sur le bord du wagon découvert et me sens tiré par les copains qui me font basculer au fond de ce dernier.

Sur le moment, je n'ai pas réalisé et me suis demandé pourquoi ils avaient été si brutaux. D'après eux, il était temps, nous arrivions à la hauteur des sentinelles. Nous nous sommes assis dans un coin de notre wagon. Nous sommes cinq. Trois dans l'un, deux dans l'autre. Il y fait noir comme dans ma poche, mais nous ne roulons pas longtemps dans une obscurité totale.

Tout d'un coup, plus de couvre-feu. A intervalles réguliers, des lampes électriques éclairent la voie.

Hourra ! Nous sommes passés. Malgré le bruit, l'un de nous a entonné une vibrante "Marseillaise" qu'a tue-tête nous reprenons en choeur.

Ce n'est pas encore la France à laquelle nous rêvons, mais c'est quand même mieux que l'atmosphère lourde créée par les uniformes verts de gris et le martèlement des bottes.

Nous devons absolument descendre en gare de Châteauroux. D'abord pour éviter de retourner en zone occupée avec notre train qui va à Bordeaux, ensuite, parce que c'est ici que nous devons retrouver les copains.

 

 

LES PREMIERS CONTACTS AVEC LA ZONE SUD

Un peu, avant d'entrer en gare, le convoi stoppe assez sèchement. Nous nous apprêtons à descendre. Mon cousin est le premier à terre, mais comme il est transi, il se reçoit mal en sautant et se foule la cheville. Je suis prêt à sauter également, mais n'en ai pas le temps. Le train redémarre tandis que je suis encore sur les tampons. Mon cousin qui ne veut pas nous lâcher réussit à se hisser près de moi.

Merde ! Nous avons laissé passer notre chance de descendre en ne nous pressant pas assez.

En passant devant la gare, nous voyons un copain qui nous attend, mais nous sommes trop loin pour lui faire signe. Nous nous renichons dans le fond de nos wagons, serrés l'un contre l'autre pour mieux nous préserver du froid, l'oreille tendue au moindre ralentissement du train, car maintenant, il nous faudra sauter à tout prix.

Dieu merci, il y a un nouvel arrêt à Argenton sur Creuse. Cette fois, nous sommes rapides à descendre. Même mon cousin qui boite à présent sérieusement. Nous aurions eu pourtant cette fois tout notre temps, car le convoi n'est pas pressé de se remettre en marche…

Nous nous asseyons dans la salle d'attente de la gare, chauffée par un vieux gros poêle. Il y a là un Nord-Africain qui vient de faire le même trajet que nous, sans que nous nous en soyons aperçus. Il dit s'être évadé d'un camp de prisonniers.

Peu après notre arrivée, un employé de la gare vient vers nous.

- Messieurs d'où venez-vous ?

- De Vierzon monsieur !

- Vous êtes arrivés par le train de marchandises ?

- Oui monsieur !

- Eh bien, il ne vous reste qu'à me payer le prix du billet en 3ème classe pour ce trajet !

Pour la forme, nous essayons de discuter, mais il n'y a rien à faire. Nous avons bel et bien payé notre voyage, si inconfortable fut-il. Voilà en tous cas un fonctionnaire zélé qui n'avait aucune considération pour notre genre d'exploit…

Au petit jour, l'un d'entre nous a repris un train en direction de Châteauroux afin de rejoindre le reste de la troupe qui nous attend là-bas. Heureusement, il a retrouvé sans peine les copains, très inquiets de notre absence. La nuit précédant notre passage, des gars qui sont passés en même temps qu'eux ont cru pouvoir emmener leurs bicyclettes, mais ils n'ont pas eu le temps de les monter dans les wagons et les ont abandonnées

sur le ballast. Ne nous voyant pas arriver, les copains ont cru que les Allemands avaient, au petit matin, trouvé les bicyclettes et émis des doutes sur la manière dont elles avaient été laissées sur les lieux. Déduction, nos amis croyaient que nous nous étions faits piquer.

Il est plus que probable qu'un cheminot bien averti devait passer par là au petit jour et ramasser tout ce qui traînait, car j'ai l'impression que des passages clandestins ayant lieu chaque soir, plus d'un participant devait, dans la précipitation ou l'angoisse, laisser quelque objet par terre.

Nous avons visité Argenton le matin et rencontré des gens réfugiés ici, que nous connaissions. Ils sont rattachés à une usine de Roubaix repliée dans la région.

En gare, nous sommes montés dans un train en direction de Toulouse, dans lequel nous retrouvons les copains montés à Châteauroux. Il n'est plus question de nous cacher, ni de nous disperser. Nous voyageons donc groupés. Ça chante et ça gueule dans tous les coins. En réalité, nous vivons sur nos nerfs, car notre périple ne nous a guère jusqu'à présent laissé de sommeil. Il s'est écoulé cinq nuits depuis notre départ et sur les cinq, la seule qui fut à peu près normale fut celle de Paris. Ajoutez encore que nous mangeons très peu. La plupart du temps, nous nous restaurons de sandwichs. Je crois que chacun de nous doit avoir baissé de poids depuis le départ de Lille.

 

TOULOUSE BY NIGHT

Nous arrivons en gare de Toulouse le soir et décidons de ne pas dormir en cette ville, mais plutôt de prendre le prochain train en direction de Marseille. Nous disposons de quelques heures de battement entre les deux trains. Un des nôtres, un peu plus âgé, plus enhardi et connaissant la ville suggère que nous allions faire un tour Rue du Canal. C'est paraît-il la rue des prostituées. Le coeur est à la rigolade et la proposition est acceptée d'emblée.

Je n'en avais jamais autant vu. Dans cette rue étroite, tout me semblait sordide et chaque rencontre tant masculine que féminine me révulsait. Je ne connaissais rien de la vie des grandes villes et j'étais puceau…

Les filles avaient chambres sur rue. Lumières éclairées, elles étaient accoudées aux fenêtres, gorges largement déployées. Nous étions apostrophés au passage de phrases rituelles: "Tu viens chéri ? Tu ne veux pas une chambrette mon beau ?".

Je regardais les murs des chambres tapissés de dessins ou garnis de tableaux avec des nus.

Quelques-uns parmi nous, les plus enhardis leur faisaient un brin de causette et discutaient prix, histoire de rigoler ou d'épater les copains. Puis l'un de nous a appelé. Il avait déniché un spectacle exceptionnel.

- Venez les gars, ici il y a un cinéma cochon !

Le prix est discuté, car la représentation n'a lieu que pour nous et le tenancier des lieux nous compte avant de faire son prix par tête de pipe. Il veut savoir d'abord si ce sera rentable.

Coût du spectacle, cinq francs par personne. Pour vous donner une idée le prix d'un paquet de "Gauloise" était à l'époque de trois ou trois francs vingt-cinq.

Ah ! Nous en avons eu pour notre argent. A l'âge où vous êtes encore plus près de l'enfant que de l'homme mûr, cela vous laisse comme un souvenir de guerre, ça ne s'oublie pas. La preuve en est que je vous en parle comme si c'était hier.

Sorti de là passablement excité, je ne m'en fus pas pour autant chercher apaisement près d'une fille de joie. Aucun de nous ne le fit du reste. Une fois ce spectacle instructif terminé, nous nous sommes encore promenés jusque l'heure de notre train.

 

UN OFFICIER DE PÉTAIN

Une nuit de plus à ne pas dormir, ou si peu. Nous avons péniblement trouvé une place assise. Pour la première fois, nous avons (déjà) une discussion élevée avec un Officier français qui soutient Pétain, insulte les Anglais et le Général De Gaulle. L'un de nous s'est levé. Il a 18 ans et est orphelin. Il a clamé:

- Monsieur, mes parents ont été tués en Mai par les Stukas qui nous mitraillaient et je préfère sortir dans le couloir, plutôt que de subir votre sale propagande !

L'Officier a été mouché et la discussion close. Le calme est revenu pour le reste de la nuit.

 

MARSEILLE

Et voici qu'après toutes ces péripéties, notre petite troupe débarqua un matin de début Décembre 1940, en gare "Saint-Charles" à Marseille. Ville importante de laquelle devaient s'élargir pour nous les possibilités de rejoindre les Forces Françaises Libres. Notre voyage avait été long. Nous avions passé 5 jours et 1/2 et presque 6 nuits pour rallier Marseille, venant de Lille. Dans des conditions normales, les trains mettent aujourd'hui environ 13 heures pour un tel parcours.

J'ai d'emblée été émerveillé par le panorama qui s'offrait à mon regard au sortir de la gare. D'ici, je découvrais une partie de Marseille et pour un gars natif d'un pays plat qui n'a jamais rien vu d'autre, pour le peu qu'on aime la nature et les paysages, c'est merveilleux.

Après ce regard circulaire et cette extase momentanée, je suis redescendu sur terre… par l'escalier monumental qui donne accès à la ville. Nous avons tourné à gauche en bas de ce dernier et de suite pilotés par un copain au courant de la filière, nous nous sommes rendus dans un petit café-restaurant. C'était du patron de cet établissement que dépendait notre chance de grand départ. Si je me souviens bien, il s'appelait Caravas. Hélas, de chez Caravas, nous sommes sortis la tête bien basse. En fait, le bateau yougoslave sur lequel nous aurions dû embarquer ne naviguait plus dans les parages, ou n'avait jamais navigué. Je ne saurai jamais si nous nous y sommes mal pris pour obtenir de ce type ce que nous voulions, ou si en fait, il était véritablement hors circuit. Toujours est-il, que bien qu'ayant gardé un bon moment contact avec lui, rien n'est venu changer les conditions.

 

LES DÉSILLUSIONS

Après cet échec de la première démarche, notre accablement moral et notre fatigue (mon cousin boitait toujours), nous avons déambulé dans les rues de la ville. Sur la Canebière, les drapeaux flottaient partout et nous apprîmes bientôt par de grands panneaux publicitaires et de grandes photos, que le Maréchal Pétain avait choisi (ô dérision !) le même jour que nous pour faire son entrée à Marseille. Pas pour la même cause évidemment. Nous ne nous sommes pas arrêtés à son passage, mais dans tous les coins, une foule très dense criait:- Vive Pétain ! Vive Pétain ! , tandis que les gosses des écoles alignés sur le bord des trottoirs agitaient leurs petits drapeaux. Tout ceci nous donnait des nausées. Nous n'en revenions pas. Comment était-ce possible pour nous qui arrivions des régions occupées de comprendre ces gens-là ? Ici l'on applaudissait celui que l'on croyait être le sauveur de la France, alors que dans la majorité des coeurs de Français occupés, on le méprisait en mettant tous nos espoirs vers celui qui seul sauverait la France dans l'honneur et la liberté, pas dans la honte et la soumission sans condition.

Notre prise de contact avec le centre de la ville nous amena peu à peu à l'heure du déjeuner et nous fixâmes notre quartier général au restaurant précité. Nous y avons mangé de nombreux jours, histoire comme je vous disais, de garder le contact avec le patron.

Pour dormir, nous avons cherché un hôtel à la hauteur de notre bourse, c'est-à-dire bon marché, au cas où il faudrait que nous y restions longtemps, car les perspectives ne nous mettaient plus le moral au beau fixe.

Début Janvier 1941.

Nous étions, mon cousin, quelques copains et moi toujours là, mais nos rangs s'étaient déjà sérieusement amenuisés. Nous avions bien trouvé des soldats anglais qui se tenaient dans un cercle protestant du côté du vieux port et qui eux, réussissaient à regagner l'Angleterre, mais déjà commençait le règne de la suspicion et malgré la bonne volonté que nous leur montrions, ils ne tenaient pas à se compromettre et courir le risque de compromettre du même coup leur chaîne d'évasion.

L'un de nous avait tenté une démarche près du Consulat américain (car les Américains avaient encore un Consulat à Marseille, comme un ambassadeur à Vichy), mais là aussi, ce fut un échec. Personne décidément ne voulait s'occuper de nous et il nous fallait un moral d'acier pour tenir le coup et ne pas nous laisser aller au découragement. En dernier ressort, un des nôtres partit se renseigner du côté de Port Vendres. Il en revint quelques jours plus tard et ce fut encore pour nous annoncer un échec. Avec ce dernier commencèrent à fondre les espérances dont nous nous étions nourris. Il est regrettable qu'à ce moment-là, nous n'ayons insisté du côté de la frontière espagnole, l'époque était encore propice et cela se serait soldé au pire par un séjour en taule à Miranda d'où finalement nous aurions été échangés avec les Alliés pour des sacs de blé ou de phosphate, car il fallait que cela se passât ainsi…

 

LA DISPERSION DES COPAINS

Avec nos espérances, fondait également notre argent.

J'avais vu mes parents gratter toute leur vie et me suis toujours inspiré comme eux de la bonne tenue du porte-monnaie, bien qu'ils eussent confortablement garni le mien au départ, cela ne m'empêchait nullement de veiller au grain. Tous les copains n'étaient pas dans le même cas, et ils durent pour la plupart prendre des décisions importantes.

Deux s'offraient à chacun: le retour dans le Nord ou l'engagement dans l'Armée d'Armistice de Pétain avec tout le danger que cela comportait, en particulier celui de se battre plus tard, comme en Syrie, contre les meilleurs des Français. Aucune des deux solutions précitées ne répondait donc à mes aspirations.

Le travail étant quasi introuvable, nos rangs commencèrent donc à fondre en ce début 1941. A bout de ressources, quelques-uns rentrèrent dans les Compagnons de France, espèce d'organisme pré-Chantiers de Jeunesse, ces derniers étant eux-mêmes apparentés à un service militaire sans armes…

On voyait donc nos copains défiler au chant de: "Maréchal, nous voilà…". Ils se vengeaient en modifiant les paroles suivantes métamorphosées: les deux mains les deux pieds dans la merde…

C'était une maigre consolation, mais il fallait bien manger. Ils se faisaient du reste remarquer par leur indiscipline et leur opinion. J'avais un copain qui disait à son chef lorsque ce dernier voulait lui en faire faire plus qu'à son gré: la paix chef, quand j'ai mis mes godasses le matin, ça suffit, j'ai gagné mes quarante sous.

C'est pourtant l'engagement dans l'armée que la plupart des copains ont choisi et tous à un près sont partis en Afrique du Nord. Deux autres des Compagnons de France ont même réussi à y aller par le truchement de cet organisme. Cela s'est heureusement terminé à partir de 1943 par une participation à nos glorieuses armées de Libération. Ce déroulement d'événements me fit du reste plus tard, regretter de ne pas avoir fait comme eux.

Certains sont hélas morts au Champ d'Honneur…

Je pense en particulier à Lionnel, jeune Lieutenant de Spahis tombé devant Monte-Cassino.

Pourtant, en 1941, je ne devinais absolument pas le sort de notre Afrique du Nord. Mers-El-Kebir n'avait pas été probant et nous avions de bonnes raisons de nous méfier de Vichy.

 

 

DEBUTS D'UNE VIE A MARSEILLE

Je devais avoir plus de haine que les autres pour ce qui à mon sens n'était pas la vraie France et suis donc resté à Marseille.

Dans cette ville surpeuplée, pleine de réfugiés, quoiqu'étant assidu du Bureau de la Main-d'Oeuvre, je ne parvenais pas à obtenir du travail. L'oisiveté étant la mère de tous les vices comme dit le proverbe je suis donc retourné en classe… Là, peu de temps après, le facteur chance m'a souri. Une employée des services administratifs de l'établissement dont le mari avait été en relations avec quelques grosses industries, m'a fait recommander près d'un organisme nouvellement créé la "SEMENOFER" ("Section Des Métaux Non Ferreux"), où je fus embauché au Service "Cuivre". J'avais donc trouvé presque l'essentiel vital. Mon cousin ayant lui aussi dédaigné l'armée de Pétain avait repris ses cours à la Faculté des Sciences.

Puis, une nouvelle fois en ce début 1941, nous fûmes en passe de veine. Le logement étant toujours difficile, nous couchions à l'hôtel ce qui grevait sérieusement notre budget. Le hasard fit, que par l'intermédiaire d'un copain, nous allâmes rendre visite à un ménage originaire de notre région. Une dame dont le mari était originaire lui aussi de cette même région était présente à notre visite et s'intéressa à nos problèmes. Elle eut une attention toute particulière à notre histoire de logement. Étant propriétaire d'un important logement dont tout le cinquième étage était composé de chambres de bonnes inoccupées elle nous en offrit une à titre gracieux. Brave Mme Leclercq, ce jour-là, sans peut-être s'en rendre très bien compte, elle nous avait fait un cadeau auquel nous ne nous attendions certes pas.

Nous allions enfin pouvoir quitter notre hôtel borgne, avoir un "chez nous" dans un très bel immeuble et du même coup, réaliser l'économie des coûteuses nuits d'hôtel.

Avec mon cousin, nous avons acheté en commun un mobilier sommaire, mais suffisant à nos besoins modestes.

Ma situation s'était donc momentanément stabilisée, mais malgré l'apparence de vie de petit bourgeois que je menais, je n'en avais pas pour autant perdu de vue mon objectif initial.

La vie à Marseille me plaisait beaucoup. L'atmosphère de cette grande ville cosmopolite me convenait et je m'accommodais fort bien de la diversité en tout, procurée par cette grande agglomération. J'allais de découverte en découverte.

 

LA TRICHE AVEC LES TICKETS

Vers le milieu de l'année 1941, le ravitaillement devenant de plus en plus difficile, il nous fallut quelque peu "élastiquer" notre conscience, afin d'assouvir un appétit, qui à 18 ans vous fait parfois les dents comme des socles de charrue. Le fait d'arriver à manger au restaurant sans donner nos tickets nous procurait une double joie. D'abord sur le plan moral, nous étions convaincus qu'en profitant deux fois d'un même ticket, nous volions les Allemands. Ensuite, sur le plan matériel et physique, cela procurait à notre organisme des satisfactions bien naturelles. Mon cousin et moi, mangions presque toujours dans des restaurants différents, afin d'augmenter nos chances de resquille. Je fus le plus chanceux dans ce genre d'exercice et réussis à manger pendant trois mois dans un restaurant au bout de la Rue de Rome, sans donner un seul ticket, en mentant effrontément. Les habitués donnaient leurs tickets en début de chaque mois et je prétendais avoir fait comme eux. Si la serveuse Andrée pour les intimes me les demandait, je disais les avoir donné à la patronne et vice-versa, jusqu'au jour où l'on me surveilla étroitement. Quand je fus grillé il ne me resta qu'à changer de restaurant, jugeant la resquille désormais impossible dans celui-ci.

En vrais garçons, avec mon cousin, nous mettions tout en commun et nos tricheries nous permettaient souvent de nous remettre à table en rentrant dans notre chambre. Avec nos tickets, nous achetions des victuailles que nous chauffions sur un petit réchaud électrique.

Autre astuce de ce temps, nous changions toujours de boulangerie, espérant trouver le commerçant le plus large sur la distribution quotidienne de rations, ne fut-ce que pour quelques grammes supplémentaires. Je me souviens avoir un jour déniché la perle. Une jeune et charmante boulangère du vieux port, avec qui je devais avoir une sérieuse touche et qui m'allouait chaque jour vingt-cinq à cinquante grammes de plus que mon droit. C'était énorme. Je donnais la bonne adresse à mon cousin qui revint très déçu. Il n'eut pas la côte d'amour et ne ramena que sa stricte ration.

Mon travail de bureau n'était pas déplaisant et me permit surtout après un certain temps d'élargir mon rayon de relations et de nouer des connaissances qui à la longue s'avérèrent intéressantes.

 

UN SÉJOUR AU BERCAIL

Jusqu’à Pâques 1942, sur le plan de la guerre, il ne se passa rien où je fus directement mêlé. Aux vacances scolaires de cette période, les Allemands ayant accordé aux Autorités de Vichy que les étudiants de zone occupée rentrâssent chez eux pour deux semaines, mon cousin décida de se faire inscrire pour ce voyage, quoique n'y étant pas intéressé. Il envisageait davantage le déplacement aux grandes vacances.

Il me fit donc la proposition de rentrer à sa place et naturellement sous son nom. C'était un risque à courir, mais un bon tour s'il réussissait. Physiquement, il mesurait cinq ou six centimètres de plus que moi, avait les yeux marrons alors que les miens sont bleus, bref, nous n'avions aucun trait de ressemblance. Peu importe, sa photo d'identité enlevée, ce fut la mienne qui prit sa place. L'essentiel était que les Allemands n'y regardassent point de trop près.

Sur le plan moral, mon cousin m'apprit à me mettre dans la peau de son personnage, c'est-à-dire, d'un gars qui a ses deux parties de Bac poursuivant ses études en Faculté des Sciences à Marseille et possédant deux Certificats de Licence. Il nous restait à espérer que les compagnons du voyage ne poseraient pas trop de questions.

Il me faudrait également prendre beaucoup de soins de ma carte d'identité, car mon cousin a reproduit le cachet sur la photo avec un morceau de ruban de machine à écrire (le seul qui nous ait donné la teinte qu'il fallait), lequel surimpressioné a été parfait.

Je me suis donc rendu une semaine avant Pâques au rendez-vous fixé pour le départ de ce convoi d'étudiants. Mon cousin m'a accompagné jusqu'à proximité de la gare et suivi ensuite visuellement, car il n'aurait pas fallu qu'il tombe sur quelque étudiant qui le connaisse. Heureusement, dans le compartiment où j'avais ma place, personne ne connaissait Lombaert. La première partie du voyage s'effectuant de nuit, il n'y eut guère de bavardages.

Le lendemain, entre gens du voyage, nous fîmes plus ample connaissance et l'atmosphère fut très cordiale. Il y avait pourtant deux conditions qui m'obligeaient à sortir du compartiment. La première lorsque l'on commençait à parler trop ouvertement de la haine envers l'ennemi. Moi qui en avais tant, ma condition de clandestin voyageant avec de faux papiers m'obligeait plus que quiconque à me taire.

D'abord, parce que je ne savais à qui j'avais affaire, ensuite parce qu'une arrestation, outre les inconvénients personnels, aurait également eu les répercussions sur mon cousin et qui sait, peut-être même sur les siens. J'évitai donc dans la mesure du possible que l'on me posât des questions.

La deuxième raison, c'était lorsqu'on parlait d'études. Pourtant, une fois je ne pus y couper. A brûle-pourpoint, quelqu'un me demanda ce que je faisais. Indirectement, je bénéficiai de l'intelligence de mon cousin. Comme il était brillant et avait une année d'avance en études, quand j'eus dit où j'en étais, il y eut dans tout le compartiment un coup de sifflet admiratif. J'avais réussi. Je compris vite que les autres n'étaient pas à ma hauteur (momentanée) et on ne me posât plus de questions. J'avais du reste terminé mon curriculum-vitae en ajoutant:

- S'il vous plaît, depuis hier soir, nous sommes en vacances, alors de grâce, ne parlons plus études pendant quinze jours  !

Effectivement, l'on en parlât plus ou si peu…

Au fur et à mesure que nous approchions de la ligne de démarcation, je me sentais de plus en plus nerveux, avec une espèce de froid qui montait et descendait dans ma poitrine. J'étais perplexe sur le procédé de contrôle qu'emploieraient ces messieurs. Nous feraient-ils descendre un par un des wagons avec vérification d'identité pour chacun. Tous ces problèmes momentanément insolubles me tourmentaient. Je n'arrêtais pas de bouger sur mon siège.

 

NOUVEAU PASSAGE DE LA LIGNE DE DÉMARCATION

Il devait être entre 12 et 14 heures lorsque le train s'arrêta pour le contrôle et que les hommes en vert de gris montèrent dans les wagons. J'avais déjà perdu l'habitude de voir ces uniformes de sinistre mémoire et cela me reportait quelque temps en arrière (déjà  !). Un civil passait dans chaque compartiment, nous intimant l'ordre de rester assis à la place qui nous avait été désignée au départ et figurant sur les listes de contrôle. J'avais la gorge angoissée en entendant au loin appeler les noms dans d'autres compartiments. Je me demandais comment cela se passait. Deux personnes manquaient dans notre compartiment. Nous n'étions que six et vous allez comprendre combien l'une de ces absences eut pu avoir pour moi les plus fâcheuses conséquences.

Un Officier portant lunettes se présenta à notre porte. Tenue impeccable contrastant avec l'uniforme de son accompagnateur subalterne qui faisait plutôt minable.

Appel des noms et contrôle des cartes d'identité. C'est ici que commence l'aventure. Chacun reste assis à sa place comme prévu. Un, deux, trois noms. Le quatrième est le mien Liénard et non pas Lombaert celui de mon cousin. Je suis presque tombé dans le panneau. C'est le prénom féminin qui suivi Liénard qui m'en dissuada. Il devait donc y avoir dans le compartiment une fille qui portait mon nom et qui était absente. Il s'en était fallu d'une fraction de seconde. Le rituel: présent  ! m'était presque sorti de la gorge à l'appel de son nom.

Le nom qui suivit fut celui de Lombaert et là, je ne me laissai pas distraire. L'Officier qui lisait la liste regardait davantage les noms et ensuite les cartes d'identité que les individus. Mon passage s'effectua donc sans histoire.

Le soir, nous étions à Paris. J'y passais une nuit et le lendemain matin, je prenais le train pour Roubaix où j'arrivais vers 14 heures. Dans mon empressement de revoir les miens, j'oubliais mon chapeau neuf dans le filet à bagages  !…

Personne chez moi n'était au courant de mon arrivée et mon entrée fit la sensation que vous pouvez deviner. J'appelai ma mère qui était à l'étage, occupée à faire les chambres. Les larmes lui coulaient déjà lorsqu'elle fut