Dominique-Rosalinde TÉRÈSE

Alias Malonat

053

SOLDAT SANS GLOIRE...

GUERRE 1939 - 1945

Témoignage

NICE - MARS 1988

 

 

Analyse du témoignage

Captivité en Allemagne

Ecriture 1987 - 149 pages

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Dominique-Rosalinde Térèse raconte par le menu les 2292 jours, les 55008 heures qu'il vécut pendant la Campagne de France et sa captivité en Allemagne.

Des 462 293 caractères que nous avons composés pour traduire cette tranche de vie, plus d'un attireront l'attention des Chercheurs et notamment le récit de la rencontre du captif libéré, errant sur les routes du Hartz, avec "le Juif", sorti par miracle du monde concentrationnaire pourtant proche et dont notre camarade, tout comme ses compagnons de captivité, ne soupçonnait pas l'existence et encore moins "les détails".

Dominique-Rosalinde Térèse makes a detailed account the 2292 days, the 55008 hours that he lived during the campaign of France and his captivity in Germany.

Out of the 462293 characters that we made up to describe this part of life, more than one will attract the attention of the researchers, among them the account of the released prisoner, wandering on the roads of Harz, with "the Jew", who miraculously came out of the concentration world, yet so close, the existence and even less so "the détails" of which neither our comrade nor his companion in captivity knew about.

Introduction DU TEMOIN

C'est en toute modestie que j'ai écrit ce texte. Je l'ai fait surtout pour me faire plaisir, sans éprouver le désir ou l'espoir de le voir publier un jour. Il n'est, ce texte, ni un roman, ni un conte. Il a la seule prétention d'être une Mémoire narrant une période de ma vie qui fut marquée d'une manière indélébile, alors que j'avais vingt ans, tout juste. J'avais près de trente ans lorsqu'elle prit fin. J'avais passé dix années de jeunesse, qui auraient dû être les plus belles. Elles furent les plus pénibles.

Certes, les jours, les mois, les ans, ne furent pas tous empreints par la peur, le danger ou la mort. Mais ces trois mots, peur, danger, mort ont été constamment suspendus sur mon destin. Cependant, du commencement à la fin je n'ai jamais éprouvé un sentiment réel de crainte, pas davantage, l'idée d'une béate indifférence, qui aurait permis de me laisser vivre au jour le jour. Non, j'ai toujours mûri des plans d'action, de sourde révolte intérieure, opiniâtre et silencieuse.

Mais, par dessus tout, j'avais l'espérance, la foi, la vraie - que Dieu pardonne mon manque d'humilité - mais ma confiance en Lui, ne m'a jamais quitté. Et c'est grâce à ma foi que dans les plus sombres instants je sus, avec résignation, attendre et accepter le sort que la Providence me destinait.

Aussi, ai-je la profonde conviction que si les épreuves auxquelles je fus soumis, avaient été menées à terme, je ne serais pas aujourd'hui à écrire ces lignes. Je suis persuadé que seule la Providence a voulu ce destin - mon destin - et que je n'aurais pu arrêter sa Volonté. Ainsi, je remercie le Seigneur des souffrances qu'il m'a imposées car sans elles je ne sais ce qu'il serait advenu de son humble serviteur.

It is with utter modesty that I wrote this text. I did that most of all for my pleasure, without the desire nor the hope to see it published one day. This text is neither a novel, nor a tale. Its only pretension is to be a memory narrating a period of my life which was marked for ever in my mind at the age of barely twenty. I was almost thirty when it ended. I had spent ten years of my youth, those years could have been the most beautiful, they turned out to be the most painful.

Of course the days, months, years were not all marked by fear, danger, and death; but those three words, fear, danger, and death have constantly been hanging over my destiny. Nonetheless from beginning to end, I have never experienced a real feeling of fear, not more a feeling of a blissful indifference, which would have allowed me to wander through life from one day to the next. No, I have always put up action plans, a muffled, obstinate and silent revolt brewing in me.

Above all though, I had hope, faith, the real one, may God forgive my lack of humility, but my trust in him never left me, and it is thanks to my faith that in the darkest moments with resignation I was able to wait and accept the fate that providence had in store for me.

So, I have the deep conviction that if the ordeals to which I was subjected had been brought to their completion I would not be there to write those lines. I convinced that only providence wanted that destiny - my destiny - and that I would not have been able to stop its will. Therefore I thank the Lord for the sufferings that he imposed upon me because without them I do not know what would have happened to his humble servant.

 

Préface

C'est aux Français qui avaient vingt ans entre les années 1935 et 1939 que ces lignes sont dédiées.

La période qui nous conduisit, pour la plupart, dans les camps de prisonniers en Allemagne, forme le corps du récit. Mais avant d'être parvenus à cette phase de souffrances morales et physiques, nous avions dû apprendre le métier de soldat, dans toutes ses formes, casernés, sous toutes les armes.

Certainement, tous n'avons pas connu cette période précédant la guerre de la même manière. Mon exemple, n'est pas commun à tous, ni exhaustif dans les diverses règles que la vie militaire nous imposait. Aussi, n'ai-je pas l'intention d'associer automatiquement mon cas à celui de tous ceux qui étaient sous les drapeaux durant les années de leur jeunesse. Enfin, j'ai dû tenir compte que nos réactions individuelles dans le tracassin journalier du régiment n'ont pas été les mêmes pour tous. Mais j'ai pensé que les souvenirs militaires, un peu exceptionnels pour moi, seront un recueil de mémoires qu'ils liront avec un certain intérêt.

Après des mois de caserne, la guerre éclata.

Là aussi tous n'eûrent pas une destinée analogue. La "drôle de guerre" que je décris suivant les circonstances que j'ai vécues a certainement marqué chacun de nous, à un degré différent, d'un sentiment de torpeur, même de facilité qui ne fut détruit qu'avec les événements dramatiques commencés le 10 mai 1940.

A ce moment tous ceux qui se trouvaient dans la zone des armées ont compris ce qu'était le vrai visage de la guerre. Les craintes que nous avions jusque-là éprouvées furent largement débordées par l'horreur de la débâcle, l'abomination de la retraite, et la tristesse de la défaite finale.

Pour près de deux millions d'entre nous, ce fut la captivité, que je décris telle que je l'ai vécue, avec ses hauts et ses bas, sans fioriture. Rien n'est romancé, tout y est mentionné sans inutile ornement. Les noms des personnages, ceux des lieux, les dates ainsi que les sentiments exprimés sont véridiques et fidèlement transcrits. Peut-être cela ne plaira-t-il pas à tous ? C'est possible.

Si j'ai voulu destiner ce modeste ouvrage à mes anciens compagnons des Stalags, des Kommandos ou des Oflags, je l'ai fait aussi pour les familles des disparus, pendant et après l'aventure chez les nazis. Enfin j'ai pensé aux descendants, qui heureusement n'ont pas connu cette tragédie, mais qui l'ont peut-être approchée par des récits entendus ou des légendes.

Enfin, décrire une partie des sacrifices ignorés de cette armée captive durant cinq fois douze mois. Je me suis fait un devoir de tenter d'éviter l'oubli, implacable, mais humain, de ces soldats, réduits par une défaite qu'ils n'avaient pas voulu, aux camps hitlériens.

Si nous avons été absents à la victoire finale, qui a permis à la France de se placer au rang qu'elle méritait, celui d'une grande Nation, je suis certain que nous ne devons pas en rougir.

Ainsi, ces soldats malheureux n'ont pas connu le chemin de la gloire. Beaucoup ont connu celui de la mort. Mais, vivants ou disparus, tous avaient foi en la France éternelle.

 

SOMMAIRE

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INTRODUCTION

PREFACE

LA MEMOIRE

LIVRE PREMIER :

LA CASERNE

PAGES 1. L'incorporation 4

2. Le C.I.28. 14

3. Tout se gâte. 25

4. L' adieux aux beaux jours 32

LIVRE SECOND :

UNE DROLE DE GUERRE

1. Service général 36

2. La gloire d'une illusion 40

3. Revers de médaille 47

4. Un dix Mai 52

5. La fin de l'odyssée 65

LIVRE TROISIEME :

CAPTIVITE

1. Débuts difficiles 75

2. Avec ceux de FRANCE 77

3. Représailles 84

4. Expatriés ! 89

5. Les Kommandos 93

6. La mine saxonne 97

7. L'agonie de l'aigle 118

LIVRE QUATRIEME :

LA FIN DE L'AVENTURE

1. Vive l'AMERIQUE ! 127

2. Accident de parcours 133

3. Enfin PARIS ! 142

4. Retour au pays 146

 

(VOLTAIRE)

LIVRE PREMIER

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

"La gloire est la réputation

jointe à l'estime…"

 

 

LA CASERNE

1. L'incorporation

J'appartenais à la classe 1937, deuxième contingent.

Le vendredi 4 novembre 1938, je fus incorporé au 28e Régiment du Génie Télégraphiste à MONTPELLIER.

Cette affectation n'était pas le fait du hasard. Avec quelques amis du lycée, j'avais suivi des cours de préparation militaire dite technique, qui étaient confiés à des sous-officiers des diverses unités de la place de NICE, sous le contrôle de l'autorité militaire, bien entendu.

Ces cours permettaient d'acquérir les bases élémentaires de radio-électricité, lecture au son (Morse) et afin d'obtenir un modeste certificat donnant le droit de choisir l'arme des transmissions pour l'accomplissement du service militaire, de deux années à cette époque.

Durant les deux années précédentes j'avais suivi des cours par correspondance à l'Ecole Centrale de T.S.F. à PARIS (rue de la Lune) et obtenu une attestation des cours de télégraphie sans fil, électricité…

Ainsi, lors du Conseil de Révision, faisant état de mes références, facilement, je fus incorporé dans un Régiment de Transmission. Mais ayant été reconnu de taille insuffisante par rapport à l'ensemble de mes mensurations, je fus pris "Bon pour le service auxiliaire !…".

La préparation militaire que j'avais suivi, avait été embrassée en compagnie de trois camarades d'école, dont Robert QUASTANA, Jacques LAVIGNE et Hector CASABIANCA. Les deux premiers étaient mes cadets d'une année, le troisième mon aîné de huit mois. Robert et Jacques furent plus tard, aussi désignés pour le 28e Génie, mais ils ne vinrent me rejoindre qu'en novembre 1939. Quant à Hector, il fut réformé temporaire, puis mobilisé durant quelques semaines au début de la guerre, enfin il fut libéré définitivement. Il devait mourir à AJACCIO en 1944, à la suite d'un accident stupide, le jour de la libération de la CORSE !

Le quatre novembre 1938.

Par une aube blafarde, accompagné par mon père et ma mère, je pris en gare de NICE, le train pour MONTPELLIER. En route vers la station, j'avais rencontré un autre ami d'enfance, Louis ROUX, qui rejoignait aussi la caserne, mais à MARSEILLE: le 15ème Train.

Je partais vers l'inconnu et pour tout dire je n'étais pas très à l'aise. Cela se concevait. Toutes les nouvelles recrues ont ressenti les mêmes angoisses en quittant leur pays pour la caserne.

A MARSEILLE, ROUX descendit du train. Je ne devais le revoir que plusieurs mois après, lors d'une permission à NICE.

Le voyage fut sans histoire et ne m'a laissé aucun souvenir particulier, si ce n'est qu'au fur et à mesure que j'approchais de la destination, des jeunes gens, appelés eux aussi, prenaient place dans le wagon. Les uns entraient au Génie, d'autres dans l'artillerie, quelques-uns dans l'aviation, mais tous au chef-lieu de l'HERAULT: MONTPELLIER.

Dès notre descente du train nous fûmes pris en charge par un sous-officier de nos Unités respectives et formés en petits groupes ; nous fûmes dirigés aussitôt vers nos casernes. Mon peloton, par la rue Maguelonne et la place de la Comédie arriva sur l'esplanade où se situait la citadelle, citadelle Vauban, casernement du 28e Régiment du Génie.

La rue Maguelonne, large avenue aux immeubles cossus, bien alignés ressemblait à toutes les artères de la NICE moderne ou d'ailleurs. La place de la Comédie, surnommée l'Oeuf, chère aux autochtones, construite sur un plan ovoïde, était alors plus belle qu'elle ne l'est aujourd'hui. Elle présentait un calme et un air un peu pantouflard où seule une circulation de véhicules peu nombreux essayait d'animer ce site presque majestueux. A gauche, la belle façade du théâtre municipal, remarquable par son architecture, au centre, la fontaine des Trois Grâces, aux rafraîchissants jets d'eaux. Enfin l'esplanade où sur quatre ou cinq rangées d'immenses platanes feuillus protègeaient du soleil encore chaud pour la saison.

Puis sur la gauche, à trois cents mètres, les allées vers la citadelle. C'était un vieux fort construit par VAUBAN, dont le pont-levis désaffecté était remplacé par une solide passerelle en bois qui traversait le fossé à sec.

Remparts, tourelles, créneaux et machicoulis, rien ne manquait pour attester l'austère coup d'oeil qui émouvait le nouveau venu. L'impression que je ressentis à cet instant fut celle d'entrer dans une prison. Je fus envahi par le sentiment, et je m'en souviens comme si c'était aujourd'hui, que j'entrais en ce lieu étrange pour très longtemps, et le destin me réservait le port de l'uniforme que j'allais endosser, pour près de sept années !

Etait-ce une prémonition ? Aujourd'hui je le crois. Le pressentiment d'un très long séjour dans l'armée m'est souvent revenu à l'esprit. Je savais, j'aurais juré presque, que les sept cent-trente jours du service militaire, seraient amplement dépassés sans que je ne puisse rien tenter pour les abréger.

Tout cela fut confirmé plus tard…

Mais n'anticipons pas.

La vie militaire à laquelle j'allais être soumis ne m'inquiétait pas outre mesure. Par mon père j'avais appris bien des choses sur l'armée et sur l'esprit qui y régnait. J'avais connu durant mon adolescence, bon nombre d'officiers de carrière ou de réserve, et reçu surtout les conseils prodigués par un cousin germain de ma feu grand-mère, le colonel Laurent LAURO, ex-commandant le 157ème R.I.A. à NICE. Cet officier et parent m'estimait beaucoup, surtout à travers mon père dont les états de service durant la guerre de 14 rejoignaient la glorieuse campagne qui lui avait valu ses galons. En définitive j'avais acquis une mentalité qui me permettait d'aborder la caserne avec sérénité. Sauf un détail cependant, et pas des moindres, venait assombrir ces bonnes dispositions : l'insuffisance de ma taille qui m'avait imposé le service auxiliaire. Les exemples que j'avais connu me rendait odieuse cette infériorité qui m'empêchaient d'être égal aux autres troufions.

Enfin, nous étions entrés dans la citadelle par le vaste portail, sous un porche aux importants piliers. Dans la cour de la caserne que je découvris, on nous mit en rang. Un adjudant procéda à l'appel et ce sous-officier jugea utile d'assortir cette formalité de quelques mots de bienvenue empreints d'un soupçon de raillerie. Cela me déplut.

J'étais, quant à moi, affecté à la compagnie hors-rang (C.H.R.) ainsi que tous les autres auxiliaires.

On nous dirigea vers le magasin d'habillement. Ce lieu sentait le renfermé, les vieilles fripes, la sueur refroidie et la naphtaline. Il y en avait, des frusques ! Cela ressortait d'un désordre et d'une pagaille immonde. Aussi ce ne fut pas une affaire banale que la distribution du paquetage. Surtout pour moi à qui il fallait trouver des vêtements à ma taille. Enfin très approximativement je fus servi, plutôt mal que bien, surtout avec les chaussures, pardon, les godillots. On me dota de la plus petite pointure qui pouvait exister dans le magasin, qui se présentait sous l'aspect d'une vieille paire de grolles, cloutées de neuf, dures et recroquevillées, et nauséabondes… Puis un calot bleu horizon, un béret alpin d'au moins trente centimètres de diamètre, deux treillis de rude toile, dont un absolument neuf, deux vareuses et des pantalons, une capote, deux caleçons de toile rugueuse, deux chemises de même mouture et enfin une paire de molletières.

Un ancien nous précisa que si nous avions les moyens d'acheter des leggins, nous ne serions pas obligés de porter les molletières. Sachant que dans le Génie le port des leggins était autorisé j'avais apporté dans ma valise ceux qui me servaient dans la vie civile pour le camping ou les excursions. J'étais donc paré.

Notre barda sur les bras, nous fûmes dirigés vers nos chambrées. La mienne était située au deuxième étage d'un des vastes bâtiments entourant la cour. L'ascension ne fut pas aisée avec le chargement de notre paquetage en vrac sur les bras, y compris la petite valise personnelle.

Aussitôt arrivés on nous invita à quitter nos vêtements civils, que nous empaquetâmes soigneusement, avec étiquette, dans nos valises, pour être mis en réserve jusqu'à notre première future permission, ce qui nous permettrait de ramener le tout chez nous.

La première séance d'habillement, disons de travestissement, fut mémorable. Par-dessus une grande chemise de toile rugueuse qui m'arrivait aux chevilles, retenue par un caleçon de même acabit, je dus endosser un treillis d'un blanc douteux, raide comme la justice, et surtout faire plusieurs tours aux bas des pantalons dont la longueur était d'au moins vingt centimètres supérieure à celle de mes modestes jambes ! Je crus alors, après les plis faits, être à peu près correct. En fait c'était navrant. Puis ce fut le calot, bleu horizon, uniquement réservé à la circulation dans le quartier. Lui aussi n'était pas neuf. Il avait des pointes aiguës qu'il était absolument interdit de rentrer. Le règlement était formel. Tout cela était burlesque à voir, et surtout nous voir dans un tel accoutrement.

Mais que faire ? Il fallait obéir.

Aussitôt on nous fit dégringoler des deux étages afin d'être rassemblés, devant l'entrée du bâtiment, colonne par trois. On nous avait muni d'une assiette en faïence, d'une fourchette et d'une cuillère en fer blanc, d'un quart rond réglementaire en fer également, le tout "touché" avec notre paquetage. Nous entrâmes au réfectoire. Il était plus de dix-sept heures et la sonnerie de la soupe avait retenti depuis quelques minutes déjà.

Jamais je n'oublierais ce premier repas à la caserne.

Le réfectoire, bâti sur un seul rez-de-chaussée, jouxtait les grands bâtiments des casernements (entendez les chambrées). Dès que je pénétrais dans les lieux, je découvris à travers la lueur jaunâtre de la nuit qui tombait, filtrée par de hautes fenêtres aux vitres poisseuses, une, puis deux rangées de longues tables recouvertes de zinc, montées sur des tréteaux, ainsi que des grands bancs en chêne massif. Des lampes électriques s'allumèrent, blafardes et timides, donnant à tous un air de rougeole. Ces lampes tentaient sans y parvenir à éclairer le spectacle de ce premier repas à la caserne.

Nous prîmes place, chacun à une table préalablement désignée par section alors qu'un caporal entouré de quatre ou cinq "anciens" présidait. Parmi les "bleus" les bavardages étaient plutôt timides et on avait l'impression que chacun attendait que la glace soit rompue entre les nouveaux arrivés et ceux qui étaient là depuis des mois déjà. En effet quelques "anciens" avaient tenté depuis le début du repas de faire valoir par quelques colibets plus ou moins douteux leur supériorité que leur ancienneté leur conférait. Personnellement, j'avais été suffisamment averti sur ce qui pourrait se passer aux premiers contacts avec ceux qui se réclamaient de la classe. Je ne pris pas la chose au sérieux. Je me contentais de répondre gentiment, mais avec fermeté aux plaisanteries qui eussent voulu être de l'esprit, de la part de quelques loustics qui voulaient jouer aux caïds.

Après un bouillon gras, j'eus droit à deux grandes cuillères de ragoût. C'était du boeuf et des pommes de terre. Deux morceaux de barbaque nageaient dans une sauce brunâtre où quelques morceaux de carottes, essayaient de mettre un peu de couleur à ce plat morbide. C'était très épicé ; puis, regardant de plus près, je m'aperçus que mon assiette contenait deux morceaux de graisse répugnante. Je laissais le tout, sans y toucher. Ensuite ce fut le dessert dont j'ai oublié la nature. Le repas fut néanmoins arrosé d'un large quart de vin léger mais très supportable.

Après la soupe nous étions libres de nous promener dans le quartier. Nous devions éviter, la consigne nous en avait été donnée, de ne pas stationner devant le porche d'entrée de la citadelle; enfin, dernière recommandation, être de retour dans nos chambrées respectives à neuf heures, dès que le clairon nous avertirait pour l'appel du soir.

J'étais seul. Je n'avais encore fraternisé avec personne.

Je me dirigeais vers le bureau de tabac du quartier pour prendre des cigarettes, des cartes postales et des timbres-poste. De là j'entrais au foyer tout proche où devant un café "maison" j'écrivis à mes parents mes premières impressions. Le café coûtait cinquante centimes et était de bon aloi.

Après avoir déposé mes cartes dans la boîte aux lettres j'entrepris une promenade de reconnaissance du quartier. La nuit était tombée depuis longtemps, mais la cour était éclairée par de nombreux lampadaires. Il était possible de se diriger et la vue sur l'ensemble de l'immense étendue de la caserne prenait un aspect agréable à l'oeil. De chaque côté, entourée de hauts bâtiments de cinq étages recouverts de tuiles rouges, des platanes grandioses brisaient la monotonie de l'architecture des casernements, tous semblables. De grandes fenêtres laissaient deviner les nombreuses chambrées qui devaient héberger plus de trois mille hommes que comptait le 28e Régiment du Génie. J'appris plus tard que mon Unité était divisée en quatre bataillons, le cinquième ne résidait pas à Montpellier.

Le grand porche de l'entrée aux voûtes de pierres était faiblement éclairé. De loin j'observais un perpétuel mouvement de soldats et de gradés qui entraient ou sortaient en ville. A gauche de l'espèce de tunnel que formait l'entrée, une grande porte à deux battants portait une pancarte désignant la salle de service. En face, une autre porte où des escaliers conduisaient aux bureaux de l'Etat-Major régimentaire. A côté, le poste de garde et la salle de police où l'on pouvait voir à travers un vitrage un double râtelier de mousquetons, bien alignés. Sur un banc, devant l'entrée du poste, plusieurs soldats, casqués discutaient à voix basse. Près du portillon de passage, vers la passerelle de sortie, les grandes portes n'étant ouvertes que pour les véhicules ou les troupes en rang - un autre factionnaire, baïonnette au canon, l'arme au pied surveillait les entrées et les sorties des militaires qui saluaient au passage, tête gauche, le drapeau du Régiment déposé dans la salle d'armes. Quant au factionnaire, il présentait les armes à tous les officiers, alors que les sous-officiers n'avaient droit qu'à une rectification de position en un garde-à-vous impeccable.

Cela m'amusa un certain moment depuis le coin où je m'étais posté pour faire mes observations, sans que l'on puisse me voir, car j'avais déjà enfreint à la consigne qui ne me permettait pas de stationner près du porche. Or, personne ne fit attention à moi. Je réfléchissais sur l'utilité de toutes les parades auxquelles je venais d'assister. Ces jeux de discipline me paraissaient enfantins. C'est ainsi que je me pénétrais de ces premières réalités de la vie du soldat. Je devais en apprendre bien d'autres. Du côté opposé, à l'autre extrémité de cette cour de plus de cent mètres, une grande issue, barrée par des vantaux de bois de six mètres de haut, permettaient l'accès au parc-à-ballon et se dénommait "porte à fourrage". C'est par là que je devais passer tant de fois. Mais j'en reparlerai.

Enfin je me décidais à regagner ma chambrée. Je n'eus pas à chercher longtemps, bien que les lieux étaient tous semblables, et j'aurais pu me tromper de bâtiment. Mais j'avais suffisamment observé, ce qui me permis de me repérer facilement.

Il était plus de huit heures trois quarts lorsque je retrouvais le lit, le châlit plus précisément, que l'on m'avait affecté. Tout le paquetage reçu quelques heures auparavant était lamentablement juché sur les couvertures, il fallait tout ranger avant de se coucher. Certains de mes camarades de chambrée avaient déjà commencé la mise en place du paquetage. Heureusement que quelques anciens prirent à coeur de m'apprendre, à moi et aux autres, à plier suivant la manière réglementaire tous les vêtements de façon à "monter" le paquetage sur l'étagère située au-dessus des châlits. Cela se faisait au moyen de fines planchettes d'environ quarante-cinq centimètres sur huit, servant de soutien aux vareuses, pantalons et capote, pour être empilés soigneusement en formant une pyramide régulière. Je me mis à l'oeuvre et je n'obtins qu'un résultat minable ! Tout était de guingois et l'équilibre ne résista que quelques secondes et par miracle ! En fait à la première légère poussée donnée charitablement par un "libérable" tout dégringola sur le plumard. Il me fallut recommencer et n'obtins qu'un relatif résultat que grâce à l'intervention efficace de "l'ancien". Pour tout dire, après plusieurs mois de service, je ne suis jamais arrivé à monter correctement mon paquetage, alors que d'autres étaient très habiles pour cet exercice ! Mais un "pot" offert à la cantine suffisait pour que mon paquetage fut monté convenablement à ma place.

Quand l'extinction des feux sonna, j'étais couché. Le premier contact avec les draps fut fort désagréable. La rugosité de la toile rendit sensible mon épiderme habitué au lit douillet de la maison… Mais après une journée aussi chargée en émotion que celle que je venais de vivre, le sommeil arriva rapidement et en quelques instants je plongeais au royaume de l'oubli et sans rêve.

Le clairon sonna de son timbre aigu et me tira de mon repos. J'ouvris les yeux et pris tout de suite conscience du lieu et de la raison de ma présence en ce lit si peu moelleux, dans cette grande chambrée aux miasmes d'une atmosphère écoeurante. A travers les grandes fenêtres closes, démunies de stores ou de volets, une aube livide et terne pointait péniblement, annonçant une journée sans soleil. Ce fut mon premier réveil à la caserne, le 5 novembre 1938.

- Au jus, là-d'dans ! , hurla l'homme de corvée qui, levé un quart d'heure avant la sonnerie du réveil était allé aux cuisines quérir le grand broc de café dont il devait faire la distribution à tous les hommes de sa chambrée. Cette corvée était assurée à tour de rôle par un homme désigné pour un jour "de chambrée".

J'étais déjà assis, les pieds hors du lit, lorsque le camarade passa pour emplir le quart que je lui tendais. Mais à mon :

- Merci mon vieux, que je lançais machinalement,

il me dit :

- Je fais la tournée, si tu veux du "rab" n'te gênes pas, fais moi signe.

Cela avait été dit avec un grand sourire et je fus agréablement étonné par le sympathique comportement de "l'ancien". Cela me fait penser qu'en maintes circonstances j'ai rencontré des chics types. Celui-ci en fut un.

Le café était bon. Je fus même surpris qu'on servit un tel breuvage à la caserne, breuvage que de tout temps on baptisa du nom de jus !

Je suivis le mouvement de mes camarades. Un sergent était venu bousculer deux ou trois anciens qui jusqu' alors n'avaient pas bougé de leur lit.

Muni de ma serviette, d'une brosse à dents et d'une savonnette je descendis, avec les autres aux lavabos situés au rez-de-chaussée. Ce fut une nouvelle déception ( je devais en subir bien d'autres ) : une grande pièce longue et étroite avec deux rangées de bacs en émail adossés aux murs, dont la couleur blanche était passée au gris foncé, surmontés d'une rampe de robinets en cuivre. Le sol était inondé, gras et glissant. L'humidité stagnante de ce lieu infect dégageait une odeur fétide. Faire sa toilette dans de telles conditions n'était pas très engageant. Je subis néanmoins l'épreuve, avec précipitation certes, mais à la longue avec le temps je m'y habituais.

Nous regagnâmes nos chambrées à toute vitesse pour revêtir la tenue de treillis et aussitôt, avant de descendre au rassemblement, défaire nos lits, plier les couvertures, et matelas dans les règles que le chef de chambrée, un caporal, nous avait prescrites. C'était facile et ce fut vite fait.

Coiffé de l'ineffable calot aux longues cornes, sanglé d'un large ceinturon de cuir, chaussé de mes godillots raides et secs, bien trop grands et qui me blessèrent les pieds dès les premiers pas, nous descendîmes l'escalier à grandes enjambées.

De la chambrée, le caporal braillait toujours les ordres de rassemblement que quelques immanquables retardataires n'avaient pas respectés à temps.

Dehors la fraîcheur du matin me surpris. Je pris place dans le rang, les plus petits, les derniers, les plus grands aux premiers rangs, colonne par trois. Prise des distances au bras, puis : - Garde à vous !… Repos !… Garde à vous  En avant, marche !. Une, deux, une, deux !.. Demi tour, droite ! Marche !… Une, deux, une, deux… Section halte !… Et cela dura plus d'une heure !… Et ce n'était qu'un début.

Personnellement ces exercices ne me surprirent pas outre mesure. Ils me lassaient surtout, bien qu'en somme ils n'étaient pas difficiles. Hélas, il n'en était pas de même pour un bon nombre de gars, qui descendus de leurs campagnes, de leur ferme, de Provence ou du Languedoc, éprouvaient de réelles difficultés à réaliser ces exercices, tout au moins de la manière dont l'exigeait le règlement et le sous-officier. Ils confondaient facilement la droite et la gauche ; le demi-tour en marche était pour eux un véritable supplice.

Ma modeste taille m'avait fait occuper au dernier rang de la section une place où mes mouvements auraient pu passer inaperçus, d'autant plus que les grands masquaient, du moins je le pensais, la vue sur les dernières rangées. Mais le sous-off. avait l'oeil et après un temps d'observation, remarqua que j'étais à peu près le seul à exécuter correctement les commandements de l'exercice. A un temps de repos, il s'approcha de moi, me fit sortir du rang. Pour exécuter, seul, sur le front de la section la série de mouvement. Lorsque ce fut terminé, me citant en exemple il m'ordonna de commander l'exercice. J'étais mal à l'aise, confondu et gêné devant mes camarades, un peu railleurs. Mais il fallait obéir. Je fis ce que mon chef me commandait. En fait cela se passa assez bien, mais pour beaucoup c'était aussi mauvais.

J'étais dans le fond assez fier de ce qui m'arrivait et lorsque vint la pause de neuf heures, aucun de mes compagnons ne me fit de remarque sur la distinction dont je venais d'être gratifié, sans le vouloir…

Le lendemain, c'était le Dimanche 6 Novembre.

Le réveil ne sonna qu'à huit heures. C'était un réveil en fanfare, qui nous fit précipiter aux fenêtres pour voir le spectacle. Et c'en était un effectivement : Devant le porche de la citadelle, alignés en tenue de sortie, huit clairons, quatre tambours, commandés par l'adjudant-major, chef de clique exécutaient le réveil sur une fantaisie, au thème plus long que la sonnerie réglementaire. Cela dura près de dix minutes. Ce réveil spécial qui ne se pratiquait que les jours de fêtes nationales, était une sorte d'hommage de bien venue aux "bleus", nouvellement incorporés. C'est du moins ce que je supposais, en fait je n'en était pas certain, mais la chose n'était pas impossible.

Alors, l'homme du "jus" nous versa à chacun un grand quart de café au lait, pendant qu'un volontaire distribuait un croissant frais, digne des meilleurs pâtissiers. C'était innatendu. Il en fut ainsi tous les Dimanches et les jours de fête claironnés.

Après le petit déjeuner, des "anciens", commencèrent à se fringuer dans leur uniforme de sortie, aux boutons de cuivre éclatants, chaussés de leurs godillots lustrés, surmontés de liggins, non moins brillants. Je remarquais que tous les pantalons avaient été retaillés à la hauteur des genoux, pour ressembler étrangement aux culottes des cavaliers.

On me conseilla plus tard d'en faire autant à mes propres vêtements, ce qui ne tarda pas, bien entendu.

Pour coiffure, tous portaient le béret alpin frappé de la cuirasse du Génie sur le côté droit. Bien que ce couvre-chef parut à mon goût un peu trop large, je devais admettre par la suite que la manière de le porter pouvait arriver à le rendre saillant si toutefois son port était pratiqué avec un certain style. J'en fis personnellement l'expérience assez heureuse. Or, certains soldats n'étaient pas à l'aise dans leur uniforme, car ils le portaient sans aucun goût, ils ne savaient pas "s'arranger". Néanmoins, nos tenues bien qu'ayant été améliorées, n'ont jamais figuré dans les catalogues de mode ! Pour tous, rien ne valait les vêtements civils.

Pourquoi cette aversion qu'ont tous les troufions pour l'uniforme ? Tout simplement par ce qu'il est très rare qu'un soldat soit doté d'un uniforme à sa taille. Ou c'est trop long ou bien trop court, trop large ou trop étroit… Si au contraire les militaires étaient vêtus correctement à leurs mesures, comme cela se pratique dans certaines armées étrangères, le soldat français porterait avec plus de fierté les vêtements qu'on lui impose. Mais allez faire admettre cela à l'ADMINISTRATION ! Il est vrai qu'aujourd'hui, les recrues, et les gradés ne portent l'uniforme qu'à la caserne. Toutes ces réflexions n'ont plus d'importance.

Donc ainsi parés, les anciens partaient pour une détente d'un long Dimanche, en ville ou dans les environs de MONTPELLIER, soit dans leur famille, soit chez des amis. Ceux qui avaient obtenu une permission de vingt-quatre heures avaient quitté le quartier dès le Samedi après la soupe du soir, d'autres habitant hors du Département étaient partis le vendredi pour quarante, soixante ou soixante-douze heures. Sauf bien entendu, ceux qui étaient punis ou de garde.

Quant à nous, les "bleus", pas question de quartier libre. Il nous fallut attendre quinze jours. L'autorité militaire estimant que les jeunes recrues n'étaient pas en mesure de se mélanger aux populations civiles avant d'avoir acquis les bases élémentaires de tenue et de comportement indispensables à un soldat, c'est-à-dire savoir saluer, se présenter, s'habiller (et au début ce détail était difficile), enfin connaître et reconnaître les grades. En somme tout ce qui différencie un militaire d'un "pékin".

Je comprenais assez ces raisons et deux semaines après, dès la première vaccination obligatoire, nous fûmes munis d'un extrait de notre livret militaire, véritable carte d'identité et autorisés à sortir en ville.

Mais revenons à ce premier Dimanche à la caserne VAUBAN.

Le Dimanche était, sauf pour les punis, exempté de corvées. Le quartier était libre, c'est-à-dire, tout militaire pouvait sortir du quartier sauf ceux désignés de garde aux divers postes de la citadelle. Etaient également de service les caporaux et les sous-officiers de semaine, dont la relève de leurs obligations s'arrêtait le lundi matin. Une nouvelle équipe était désignée pour les sept jours à venir. En conséquence il n'y avait le Dimanche pas de rassemblement, pas de rapport, pas d'exercice. De plus l'ordinaire était sensiblement amélioré.

L'après-midi de ce premier Dimanche se passa en promenades à travers le quartier, assez spacieux pour en faire une véritable excursion de reconnaissance des lieux. Ainsi je passais pour la première fois la porte dite "à fourrage", grandement ouverte et je pus me rendre compte de la vaste étendue des terrains militaires qui entouraient la citadelle. Nous fîmes, avec deux ou trois camarades une brève halte à la cantine, après la soupe du soir.

Ainsi se passa ce premier Dimanche.

La semaine suivante fut consacrée à l'exercice, à savoir l'école du soldat ou "les classes". Les aventures du Samedi se répétèrent et cela devint de plus en plus lassant.

Le lundi 14 novembre, après le rassemblement, un sous-officier m'informa que j'étais désigné pour entrer dans un service. Je pensais que l'on avait estimé que j'avais assez appris le "métier" des classes et qu'il était temps de m'employer. Cela me convenait d'autant plus que je commençais à en avoir assez des demi-tour au pas cadencé.

Sur l'heure,je me vis affecté au service de lithographie. Cela me parut plaisant sur le moment. Après la pause je fus conduit dans un vaste local du bâtiment central où étaient situés les bureaux. Il s'agissait d'un grand atelier obscur et humide. Décidément le manque de lumière et l'humidité me poursuivaient. Les miasmes de moisi me prirent à la gorge. L'apparence du lieu me parut sinistre. J'aperçus deux, puis quatre hommes en treillis, maculés de taches brumes et violettes. Deux étaient des sergents, reconnaissables au galon d'or sur le calot. Tous les quatre s'escrimaient au-dessus de grandes tables de fer, recouvertes de larges pierres grises qu'ils polissaient, continuellement arrosées par de minces filets d'eau placés à la hauteur des épaules. Là on imprimait les ordres, les rapports et autres ordonnances du commandement du Régiment. C'était en somme une imprimerie d'un type archaïque. Mes nouveaux collègues se mirent sur le champ à m'apprendre à écrire avec une encre spéciale sur les pierres à grain très fin, qui par pression imprimaient les textes.

Bien vite je m'aperçus que ce travail n'avait rien d'une sinécure. Dès le deuxième jour je décidais de m'en sortir et le plus vite possible. Je pris alors un air absolument abruti, qui frisait le type quasiment idiot qui ne comprend rien à rien. Le rôle me fut assez facile à tenir, je l'avoue. Mais j'étouffais tellement dans cet atelier lugubre ! En somme, je mis tellement peu de bonne volonté à mon ouvrage qu'au troisième jour je fus gentiment "vidé", sans semonce, sans aucun reproche. Tout simplement je ne faisais pas l'affaire.

Ouf ! J'en étais sorti !

Le mardi suivant, après avoir réintégré ma Compagnie, nous fûmes réunis pour passer l'examen d'entrée au Régiment. Il fallait que l'autorité soit au courant du degré d'instruction de chaque recrue. C'était en somme un examen du niveau du certificat d'études que l'on nous fit passer dans une salle aménagée pour la circonstance.

Installés devant de belles feuilles de cahier, on nous donna une dictée, une petite narration, un problème d'arithmétique primaire assaisonné de quelques questions de géométrie, toujours de même niveau, un peu d'histoire sur la Révolution Française, un peu de géographie aussi. Enfin un soupçon de physique et chimie.

Pour la majorité des recrues, ce fut un jeu. Pour d'autres, hélas, un véritable martyr leur était imposé.

Un vieil adjudant - il devait avoir quarante-cinq ou quarante-huit ans - surveillait les épreuves afin d'éviter la "pompe". De temps en temps, il s'arrêtait derrière un soldat, s'il constatait que le pauvre bougre butait sur une question, il l'aidait discrètement et tentait de le mettre sur la bonne voie.

Puis le brave sous-off. s'arrêta derrière moi. Il lut en silence par dessus mon épaule le texte que j'écrivais. Effleurant mes cheveux, il me dit à voix basse :

- Bigre, mon gars, mais vous en avez de l'instruction, vous !

- Peuh ! mon adjudant, je fais ce que je peux, répondis-je sans bouger de ma chaise.

- Qu'avez-vous comme bagage ?

- Pas grand chose. J'ai arrêté mes études en fin de seconde au Lycée de NICE et j'ai un Certificat d'Etudes Secondaires.

- Parlez-vous une langue étrangère ?

- Oui, l'Italien.

- A fond ?

- Je le lis et l'écris couramment.

- Mais alors, puisque vous êtes "auxiliaire" il vous faut suivre le peloton des E.O.A. vous ne pouvez pas suivre le peloton des sous-

of.f, ni celui des E.O.R.

- Que signifie les E.O.A. ? demandais-je timidement

- Les Elèves Officiers d'Administration, ce sont presque tous des auxi liaires, mais ils ont de l'instruction !

- Que dois-je faire ?

- Venez me voir au bureau de la C.H.R. lundi matin, pendant la pause de neuf heures, je vous donnerai tous les tuyaux.

- Merci mon adjudant.

L'examen terminé, je rendis mes copies. Je ne sus jamais, si j'avais été reçu ou recalé ; mais c'était une plaisanterie et je m'en moquais.

J'avais presque une semaine devant moi pour prendre une décision et le soir même j'écrivis à mon père pour l'informer de la proposition de l'adjudant.

Le lendemain nous passions l'épreuve de la première piqûre.

Je n'étais pas habitué à ce genre de soins et fus assez perturbé, non par le sérum, car je respectais ponctuellement les consignes que l'on nous avait donné, mais par la piqûre elle-même qui faillit me faire tomber "dans les pommes". Je devais en voir d'autres, plus tard !…

La réponse de mon père ne fut pas longue à me parvenir. Elle me conseillait avec enthousiasme d'accepter et éventuellement, en cas de réussite, de rester dans l'armée.

En fait je ne partageais nullement le point de vue paternel. J'avais, certes, reçu une éducation favorable à l'état militaire, mais aucune envie d'embrasser définitivement la carrière. Cela me paraissait illusoire, car je ne me sentais pas à la hauteur de subir l'épreuve. De plus le fait d'avoir été refusé pour insuffisance de taille au service armé, m'avait créé un complexe, qui finit par me donner une véritable crainte, une espèce de peur de paraître inférieur aux autres. C'était de l'orgueil. J'eus tort, c'est certain et je le regrette encore aujourd'hui. Mais j'avais vingt-et-un ans et par là même des excuses.

Je décidais donc de ne pas me rendre au rendez-vous que m'avait proposé l'adjudant-chef pour le lundi suivant.

Rien ne se passa ; l'adjudant que nécessairement je revis, ne me dit jamais rien à ce sujet et je n'entendis jamais plus parler des Elèves Officiers d'Administration.

 

2. Le C.I.T. 28

On s'était donc débarrassé de moi à la lithographie. J'étais heureux de m'être éloigné de cet atelier infect, et je me demandais quel serait ma prochaine affectation.

La réponse à ma question ne se fit pas attendre. Le Samedi suivant, 19 novembre, par décision du Colonel j'étais affecté au Centre d'Instruction des Transmissions 28, au Parc-à-Ballon, appelé communément C.I.T. Le rapport précisait le mot "employé" sans mentionner ce que j'allais faire exactement. Le lundi 21 au matin, après le rassemblement de huit heures, chargé de mon paquetage et accompagné par un Caporal je fus conduit à mon nouveau cantonnement.

Pour la première fois, je sortais officiellement de la Citadelle, par la porte-à-fourrage, déjà citée pour parcourir près d'un kilomètre sur un petit chemin ombragé. Après avoir traversé une route secondaire, nous pénétrions par une grande porte à claire-voie dans le Centre d'Instruction, gardé par un homme casqué et en armes, appuyé à une guérite tricolore.

Au tournant de la route, après l'entrée, je découvris une multitude de maisons en bois, toutes semblables. Chacune de ces baraques était entourée d'un fossé d'un demi-mètre de profondeur, pour les eaux de pluie, sans doute. Pour passer les portes d'entrée, menant à un seul rez-de-chaussée, il y avait un ponceau, de la largeur de la porte. Toutes les maisonnettes étaient munies de cheminées.

Je reconnus d'après les descriptions que j'avais lues, qu'il s'agissait de baraques utilisées avant la grande guerre, que l'on appelait baraques "ADRIAN Leur disposition symétrique faisait penser à un petit village. Il y en avait une trentaine.

Entrant dans l'une d'elles, le Caporal me présenta à un Adjudant assis devant un bureau. C'était l'Adjudant-chef LABRON, grand diable de trente-cinq ans environ, au visage sympathique. J'appris qu'il était responsable du personnel du Centre. Après quelques questions banales il me demanda quelle était ma profession. Puis, me déclara que j'étais engagé à ce service, sous réserve de satisfaire un stage d'essai.

J'allais lui demander quel était le travail que j'aurais à faire lorsqu'un officier sorti d'une pièce voisine.

- Le Capitaine HERVOUET, commandant le C.I.T., déclara l'Adjudant-chef en se levant prestement de son siège.

Le Caporal, toujours à mes côtés et moi-même, nous mîmes au garde-à-vous.

- Il s'agit du sapeur TERESE, originaire de NICE et en provenance de la C.H.R., mon Capitaine. Nous allons le prendre à l'essai, déclara l'Adjudant-chef.

- Très bien, très bien, espérons qu'il sera à la hauteur de sa tâche, car nous avons besoin de mettre de l'ordre dans le service, répondit l'officier en me lançant un regard furtif, exempt de sévérité. Et il sorti. Le Caporal partit aussi, après les politesses en usage dans l'armée.

- Tachez de faire l'affaire, me dit aussitôt le sous-officier ; puis se mettant à me tutoyer, il ajouta :

- Tu verras, le Capitaine HERVOUET est un chic type, un véritable père de famille. Si tu gardes ton emploi ici, tu passeras ton service militaire sans t'en apercevoir.

- Je vous remercie mon Adjudant-chef, je tâcherai de satisfaire tout le monde. Mais que devrais-je faire .

- Ah oui, tu es dessinateur, dans l'architecture.

- Oui, mais au stade d'élève.

- Tu sais taper à la machine ?

- Oui.

- Et bien tu dessineras et tu taperas à la machine. J'ai vu dans ton dossier que tu as déjà fait théoriquement de la radio, donc de l"électricité et une préparation militaire technique.

- Oui, mon Adjudant-chef.

- Tout cela t'aidera, tu verras.

Puis, décrochant le téléphone il demanda le maître-ouvrier ISARNI en ordonnant qu'il vienne immédiatement au bureau. Plus tard, ISARNI se présentait au garde-à-vous.

Sans un mot je fus invité à sortir avec mon barda et fus conduit dans une chambrée. J'ai immédiatement compris que le maître-ouvrier avait déjà reçu les ordres.

La chambrée était située dans une baraque où s'alignaient une dizaine de châlits. Il y en avait quatre ou cinq de libres. Je fus autorisé à en choisir un. Après avoir déposé mes affaires, le métro - c'est ainsi que l'on désignait les maîtres-ouvriers - me précisa que j'aurais le temps de tout mettre en ordre après la soupe. Pour l'instant je devais le suivre.

Nous nous dirigeâmes vers une autre baraque. Nous y pénétrâmes. C'était une salle de cours, occupant toute la surface, munie de nombreuses tables-bureaux et de tabourets. Au fond, face aux fenêtres un grand tableau noir rempli de croquis et de chiffres. On y avait aussi tracé quelques formules de physique qui ne m'étaient pas inconnues. C'était tout simplement un cours d'électricité. Le sol était jonché de papiers, de mégots et autres détritus.

- Tiens, me dit mon supérieur, voilà un balai, fais briquer la salle, effaces le tableau. Tu trouveras une poubelle et une pelle au fond. Taches que tout soit nickel pour le rassemblement de onze heures. Et il sortit.

Je n'insistais pas, mais j'avais ressenti un pincement au coeur. Comment, c'était cela le dessin et la machine à écrire ?

- Bah, me dis-je, on verra bien !…

Et philosophiquement je me mis à l'ouvrage, après avoir allumé une cigarette. Je pris possession de la pelle et de l'espèce de baril qui servait de poubelle et après avoir effacé le tableau, tout fut net en moins d'une demi-heure.

Je venais de recevoir un choc. Mais il fut vite dominé par ma volonté de ne point me laisser abattre au premier ennui, qui en fait , n'en était pas un. Tout passe, me disais-je, et cela passera aussi. J'avais en une minute acquis toute la sagesse et les principes qu'un "troufion" sous les drapeaux doit posséder pour être le moins malheureux possible : se présenter partout, bête et discipliné.

Alors que mon travail terminé je sortais de la salle de cours, le clairon sonnait le rassemblement de onze heures, précédent la soupe. Je m'apprêtais à aller me présenter sur les rangs quand le maître-ouvrier ISARNI que je croisais me dit en m'apercevant, dans son accent catalan :

- Où vas-tu, au rassemblement ?

- Oui, pourquoi ?

- Non, mon vieux, les employés du C.I.T. sont exempts de rassemblement. Ceux que tu vois courir, font parti de la 5ème Compagnie et n'ont rien à voir avec nous.

Il me prit par le bras et me conduisit à la chambrée, sans s'inquiéter si le travail qu'il m'avait commandé avait été exécuté. Tous les employés du C.I.T., leur travail du matin terminé étaient là. Ce fut ISARNI qui se chargea des présentations. Ils étaient sept en tout. Ce fut vite fait. Ils étaient tous anciens et l'accueil fut sympathique.

J'avais déposé en vrac, sur mon lit, mon paquetage. Mes nouveaux compagnons m'aidèrent à monter le mien sur la planche au dessus des châlits. Ce fut très rapide et parfaitement monté.

Je remarquais qu'à côté des paquetages il y avait pour chacun un appareil récepteur radio, de fabrication artisanale et deux ou trois postes à galène. Ces appareils étaient montés par quelques techniciens du Centre, et paraissaient être du bon travail d'amateur. En effet, j'en fis un peu plus tard l'expérience : c'était excellent. La détention de ces appareils personnels n'était pas règlementaire, mais tolérée. Cette licence, ainsi accordée me surpris agréablement et je devais bien en profiter durant les mois que je passais au Centre d'Instruction, pendant les heures de loisir dans la chambrée ou dans le bureau. Car il doit être précisé que j'avais monté mon poste, grâce à l'aide de deux ou trois camarades.

Le clairon retenti à nouveau. C'était la soupe.

Muni de mon assiette, quart et couverts, j'entrais au réfectoire. Deux hommes de ma table étaient partis vers les cuisines recevoir le plateau de mon groupe. Nous devions, je l'appris dès lors, que par roulement chacun à tour de rôle devait assurer ce service. Cela changeait tous les jours. Avec la corvée de patates, c'était les seules corvées auxquelles nous étions soumis. Ah, j'oubliais, nous devions aussi balayer le matin avant le travail, la chambrée.

Un premier coup d'oeil me fit découvrir cette salle de réfectoire, étendue sur tout le bâtiment. Deux rangées de tables, les mêmes qu'à la C.H.R. mais juxtaposées sur la longueur de la baraque. Des bancs massifs et sur chaque table, le broc de pinard. Au fond, une table en perpendiculaire fermait le fer à cheval. C'était celle des employés du C.I.T., les autres étant réservées aux hommes de la 5ème Compagnie.

Ce premier repas au Centre fut de bonne augure car je m'aperçus que les plats étaient beaucoup plus soignés que ceux servis à la Citadelle. J'aurais l'occasion d'en reparler.

Il est temps de connaître ce qu'était le Centre d'Instruction des Transmissions où je venais d'être employé.

Notre régiment, le 28ème Génie dépendait de la XVIème Région militaire dont le chef-lieu était MONTPELLIER. Le Centre des Transmissions du régiment était destiné à enseigner, dans les techniques de l'époque, aux sous-officiers des services de transmissions de tous les régiments, de toutes les armes de la région, les bases essentielles d'exploitation et d'entretien des appareils de téléphone et de radio militaire. Après un stage de six mois, les sous-officiers recevaient le galon de spécialistes… L'enseignement reçu par ces sous-officiers, donné par des officiers hautement qualifiés - Capitaines ou Chef de bataillon - se répartissait en plusieurs disciplines. Electricité, les techniques radio et téléphonie avec et sans fil, comprenant l'exploitation, l'entretien et la réparation de tous les appareils utilisés, portatifs et tractés. Naturellement la lecture au son prenait une grande part dans l'enseignement des élèves. En téléphonie-fil, il y avait aussi la partie montage des lignes en campagne, que tous devaient pratiquer. J'oubliais de parler des centraux téléphoniques, civils et militaires, utilisés en cas de conflit, qu'il fallait connaître à fond pour leur exploitation et leurs réparations.

Le programme était chargé. Il y avait deux cessions par an. Quant aux officiers enseignants, chacun dans une discipline propre, ils possédaient les qualités pédagogiques indispensables. Toutes les armes étaient représentées, Infanterie, Artillerie, Cavalerie et Arme Blindée, Aviation, Train, Génie. Des brochures ronéotypées, traitant de tout ce qui était enseigné étaient mises à la disposition des élèves. Toutes étaient élaborées au Centre d'Instruction. Elles étaient d'abord dactylographiées sur stencils, ainsi que les croquis. Ensuite il était procédé au tirage des feuillets, reliure par collage ou agrafage, encartement dans des chemises multicolores qui recevaient au préalable les titres des ouvrages et une décoration inspirée par le goût et l'idée de celui qui était chargé de l'imprimerie. Les stencils ne reservaient qu'à deux ou trois tirages : ils s'abîmaient facilement, surtout ceux qui comportaient des dessins. Il fallait les renouveler fréquemment. De plus, les brochures étaient distribuées à chaque élève, avant les cours et étaient retirées à la fin. Il en fallait plus de 120 pour chaque discipline, toujours en service, plus une réserve en cas de perte ou de précoce détérioration. De plus elles étaient généralement mal traitées, et leur consommation était importante. Leur renouvellement s'imposait.

C'est aux fonctions de dessinateur-dactylographe que l'on me destinait. Dès que l'Adjudant-chef LABROU me mit au courant du travail, l'après midi de mon arrivée, je compris que je n'aurais pas de difficulté à assimiler mon ouvrage. De plus, je fus installé dans un local vaste, bien éclairé par trois grandes fenêtres, dans une baraque,semblable de l'extérieur à toutes les autres, absolument indépendante où je devais travailler seul. Le lieu comportait un bureau, le téléphone, une excellente machine à écrire, une ronéotype de modèle récent, une belle planche à dessin basculante avec son haut tabouret tournant, tous les accessoires et outils nécessaires au dessin : tés, équerres, compas, règles, etc… et une importante réserve de papiers, cartonnages, stencils, chemises de toutes sortes, tubes d'encre spéciale, agrafeuses. En somme de quoi travailler à l'aise. Cela me plut immédiatement.

Pendant deux jours je fus absolument seul. J'eus tous loisirs pour prendre connaissance du matériel qui était mis à ma disposition, ainsi que du fonctionnement de la ronéo que je connaissais déjà un peu. Je m'empressais de faire quelques essais d'après les stencils extraits de la bibliothèque-archives qui ornait une paroi du local constituant mon atelier.

L'Adjudant-chef me fit une visite, quarante-huit heures plus tard. Je lui montrais les premières épreuves que j'avais tirées. C'était à son avis très bien et il alla en parler immédiatement au Capitaine. Une demi-heure après je reçus la visite du patron aux trois galons d'or. Cela n'avait pas tardé. Il se fit présenter mes épreuves et me félicita.

- Très bien mon gars, continuez !

Et c'est tout. Mais j'eus la certitude que j'avais décroché la véritable planque. Non pas en me cantonnant dans la paresse ou en esquivant les responsabilités, mais surtout, et ce fut vrai, que l'on me ficha la paix dans un travail que j'aimais.

En devenant employé au C.I.T. 28, je fus muté de la Cie. Hors rang, à la 5ème du 2ème bataillon qui avait, nous l'avons déjà vu, ses quartiers dans les baraquements du Parc-à-Ballon. J'étais comme mes camarades du Centre en subsistance à la Compagnie, mais nous n'avions aucun servie à assurer dans cette unité. Le chef du 2ème bataillon était le Commandant PELOUZE. Le chef de la 5ème Cie était le Lieutenant CHARRON, faisant fonction de Capitaine. L'effectif total y compris celui du C.I.T. était d'environ 115 hommes en comptant les hommes de troupe, Caporaux, sous-officiers et officiers. C'était en conséquence une petite unité. Outre les avantages que nous procurait notre affectation au Centre, l'ensemble de l'unité avait un autre privilège, et non des moindres. Si le 2ème bataillon, possédait comme les autres ses cuisines à la Citadelles, notre Compagnie, donc le C.I.T., avait les siennes propres dans un baraquement. Il ne s'agissait que d'un ordinaire pour 100 hommes environ. La préparation des plats s'en trouvait améliorée. Il était plus facile de faire 100 repas que 350. De plus le Lieutenant CHARRON gérait l'intendance avec une attention et une probité particulières et surveillait efficacement le service des cuisines. Tout le monde y trouvait son avantage. Mais il y avait plus.

Tous les deux mois environ, les cuisines du Parc-à-Ballon étaient le théâtre, pendant une vingtaine de jours, de concours de cuisine inter-régimentaires de la région n° XVI. Chaque régiment envoyait en stage ses cuisiniers, du moins les plus qualifiés, participer à des épreuves de cuisine, dans le cadre de l'ordinaire réglementaire, comprenant : hors-d'oeuvres, viandes, légumes, desserts, potages et ragoût compris. Ces jours là, à la soupe de onze heures, un jury composé de notre Colonel, des officiers de tous les régiments de la place, venait déguster et juger le plat du jour imposé au concours. Des notes étaient données suivant les appréciations. A tour de rôle, tous les plats étaient élaborés pour 100 rations et nous étaient distribués à notre repas du matin. Avec ce que j'avais tâté à l'ordinaire de la Citadelle, aucune comparaison n'était possible à établir. Et tout le monde appréciait et profitait de cette aubaine, dont je ne pense pas que les exemples furent nombreux à travers les casernes de FRANCE. En conséquence avec le travail que j'exécutais volontiers, la nourriture qui était bonne, les compagnons du Centre, tous sympathiques, les chefs très supportables, je m'habituais facilement à cette nouvelle existence. En peu de temps j'oubliais l'angoisse que m'avait occasionnés les premiers contacts avec le C.I.T. quand il fallut balayer la salle du cours d'électricité. Cela avait été une épreuve imposée par l'adjudant-chef afin de connaître ma réaction, qui, si elle avait été jugée dans le sens de l'indiscipline, de la paresse ou de la négligence, ne m'aurait pas été pardonnée ; ou alors, était-)ce un hasard ?

En fait LABROU était un brave homme et mes rapports avec lui ont toujours été excellents.

Dans le service je le voyais très peu. Hors du travail, il aimait bien bavarder avec tous et allions ensembles quelques fois à la cantine du Centre.

Car il y avait une cantine au Centre ! Elle était tenue par la veuve d'un ancien sous-off. qui avait une fille. Je ne sais pourquoi, elle me faisait penser à la COSETTE des Misérables. D'ailleurs, le lieu noir et sale, ressemblait à l'auberge des THENARDIER. Pour confirmer le sentiment que provoquait en moi cette cantine, la tenancière me rappelait réellement, par sa tenue crasseuse, l'horrible héroïne de VICTOR HUGO. On n'y mangeait pas dans ce lieu, on y buvait seulement. Heureusement !…

Quelques temps après mon entrée au C.I.T. alors que j'avais terminé le premier tirage d'une brochure sur le téléphone (fil) qu'il avait présenté au Capitaine, LABROU me fit part de la satisfaction qu'avait manifestée son chef, particulièrement pour les dessins des croquis et des schémas que j'avais reproduits.

Le Capitaine HERVOUET était d'origine bretonne. Il était très sympathique. Certes, il tenait vis à vis de son personnel la place que lui conféraient son rang et ses responsabilités. C'était le patron. Mais du moment que le travail était correctement exécuté, que la discipline était respectée, il se comportait avec ses subalternes avec mansuétude et une correction exempte de toute morgue. Dans les mois qui allaient venir j'allais bien le connaître.

Les employés du Centre d'Instruction avaient tous un travail bien défini, mais en plus l'obligation d'assurer la permanence de garde les dimanches et jours fériés, du réveil jusqu'au lendemain matin. Au bureau cette corvée revenait environ tous les deux mois puisque nous étions huit. Celui qui était désigné, ne pouvait sous aucun prétexte quitter le bureau, dont le téléphone communiquant avec le P.C. du régiment, justifiait une présence qui ne souffrait aucune dérogation. Au repas, un cuisinier venait apporter la gamelle ( ce qui donnait l'occasion de recevoir des rations plus soignées ). Or, durant cette longue journée de garde il n'y avait strictement rien à faire, sauf, répondre au téléphone, s'il appelait. Le reste du temps, nos récepteurs-radio personnels, les livres et les magazines nous aidaient, force cigarettes, à passer la journée. Quelques fois, un collègue qui ne sortait pas en ville, venait tenir compagnie à l'homme de garde et faire quelques parties de cartes. Il fallait passer la nuit sur le châlit installé dans un petit cabinet annexé au bureau, celui du secrétaire de l'adjudant-chef LABROU. La T.S.F. nous permettait d'attendre le sommeil avec tout ce que les programmes d'alors pouvaient offrir aux auditeurs.

J'ai dit que le personnel du Centre se composait de huit hommes. Il y avait d'abord le Caporal ROBERT, Marseillais d'origine, typiquement provençal, blagueur et toujours souriant. C'était un appelé. Son emploi n'était pas bien défini. Il s'accommodait à toutes les tâches. Depuis la corvée de "pluche" de patates jusqu'à la réparation d'un poste radio. Il était partout et nulle part. C'était un excellent camarade.

Venait ensuite le maître-ouvrier ISARNI, dont le galon cousu sur la seule manche droite ne lui conférait pas un grade mais une distinction dûe à ses connaissances du travail qui l'incombait. Il était natif de cette chaude Catalogne Française, de PRADES exactement, qui donne à ses ressortissants ce bel accent au R roulés gravement et cette farouche bonhomie qu'il faut bien connaître pour l'apprécier. ISARNI avait une certaine instruction, il possédait en radio-électricité de solides connaissances, plus pratiques, que théoriques. Il en faisait d'ailleurs son métier dans la vie civile. Il fallait le voir réparer n'importe quel appareil après avoir détecté très rapidement la panne, alors que bien des gradés n'étaient pas capables d'en faire autant.

- Tous des enfoirés, clamait-il en roulant le R avec une vigueur particulière !

Le sapeur GAIRAUT, secrétaire du Capitaine et de l'Adjudant-Chef, était un engagé volontaire. Je crois qu'il avait plus de deux ans de service (et était toujours deuxième classe) originaire de LEZIGNAN, son père était un industriel en pâtes alimentaires, ce qui permettait au fils de jouir d'une certaine aisance financière qu'aucun de nous possédait. Personne ne le jalousait. Il était cependant assez distant dans ses rapports avec nous et laissait deviner un air de supériorité qui ne plaisait à personne. En fait, je ne le vis jamais aimable envers qui que ce soit, mais personne n'attachait d'importance au personnage. Nous l'ignorions tout simplement, sans animosité. Je ne le vis pas plus de quatre ou cinq fois prendre ses repas au réfectoire. Il préférait la cantine de la Citadelle, réputée pour sa cuisine. La position particulière du dit sapeur ne l'empêchait pas d'être désigné à son tour de garde, comme les autres. Or, le petit VERRANDO, dont je parlerais plus loin, était sensible à recevoir une substantiels rémunération et prendre la place de GAIRAUT, l'inexorable garde dominicale. Tous deux étaient contents et cela ne dérangeait personne. L'Adjudant-chef était au courant mais fermait les yeux ; le Capitaine aussi.

Il y avait un grand diable, venant de je ne sais quelle montagne Cévénole, nommé LACOURT. Il paraissait être notre ainé à tous. Je ne sais pas pourquoi. Jamais je ne connus son âge. Vrai type du paysan solide et vigoureux, il portait de petites moustaches rousses et avait l'accent très prononcé de sa LOZERE natale. Très sympathique, bien que peu bavard, nous l'aimions bien malgré sa constante réserve. Il appartenait au 56ème régiment d'artillerie et était l'ordonnance du Capitaine-instructeur du Centre, BORDONOVE. En plus du service qu'il assurait auprès de son officier, LACOURT faisait parti de l'équipe d'entretien des divers locaux, c'est-à-dire les chambrées des stagiaires sous la responsabilité du petit VERRANDO, dont j'ai déjà parlé. LACOURT prenait ses repas avec nous et dormait dans notre chambrée. Le matin, dès le réveil, il partait pour le domicile de son Capitaine, rentrait avant la soupe du matin et s'occupait, l'après-midi des locaux du C.I.T. Cela me paraissait pénible. Mais ce n'est qu'une opinion personnelle.

Il y avait aussi, le petit artilleur VERRANDO, déjà nommé. J'étais moi-même de petite taille, mais lui avait plusieurs pouces de moins que moi. Je me suis toujours demandé comment le conseil de révision avait pu le classer "service auxiliaire" ! VERRANDO était un compatriote. Il était originaire de CASTELLAR, dans l'arrière-pays mentonnais ( A.M. ). Cela nous rapprochait, bien entendu, et de ce fait sympathisions beaucoup. Il appartenait au 56ème régiment d'artillerie, comme LACOUR.

Hélas, ce brave type que j'ai revu en 1970, a perdu une jambe lors des combats de la campagne de FRANCE en 1940. Il ne m'a donné sur cette grave mutilation, aucun détail…

A l'époque heureuse de notre service militaire, VERRANDO était un peu le jouet de notre équipe, mais sans aucune malice ni méchanceté de notre part. Il nous faisait bien rigoler, tout simplement. Il nous amusait par ses facéties, or, il ne fallait pas s'y fier, car il était finaud, comme le sont en général les gens simples des montagnes. Il avait une manière, bien à lui de marcher en dandinant sur ses grands pieds, surmontés de ses courtes jambes tel les chimpanzés, qui était irrésistible !… De plus son accent gavot lui faisait parler un français aux tournures particulières. Mais il avait un excellent caractère. Il ne se fâchait jamais. De plus, il avait un sens de la vie communautaire très prononcé qui le rendait plein d'intérêt, aussi était-il bien aimé de tous.

Son travail consistait à nettoyer tous les locaux du Centre, à l'exception de notre chambrée, que nous entretenions nous-même à tour de rôle tous les jours. Or, le bougre, que nous avions exempté de cette corvée, trouvait le temps de "briquer" la "piaule" lorsqu'il estimait qu'elle n'était pas assez propre, à son goût ! Voilà, ce qu'était l'inoubliable VERRANDO.

Or, dans les semaines qui suivirent, notre mentonnais reçut en renfort, un autre S.X. détaché de la C.H.R. C'était HUGOL, un bleu comme moi. Grand et maigre, l'air un peu nigaud, il ne s'était pas encore assimilé à la vie de la caserne, il n'était pas heureux. Son air apathique, bien qu'il était loin d'être sot, le rendait insensible, sans réaction aux quolibets que certains lui décrochaient. En somme c'était tout ce qu'il fallait au mentonnais pour être secondé dans sa tâche, car l'artilleur prenait au sérieux la supériorité que lui conférait son ancienneté. Et l'autre restait impassible. La vue du grand maigre et du petit gros allant de baraque en baraque, balai sur l'épaule était si comique que notre jeunesse ne pouvait s'empêcher de railler, mais toujours sans rosserie.

La semaine suivante un autre "auxiliaire" vint augmenter l'effectif de l'équipe, en la personne du S.X. François DESMOULIN, natif de CLERMONT-FERRAND. Celui là, s'il était auxiliaire, c'était à cause de ses pieds plats. Et c'était vrai. Il était fils de chevillard ; très affable, assez timide, mais bon camarade. J'ai oublié à quel emploi il avait été désigné, mais ce que je n'ai pas oublié, c'est qu'il était très éveillé, intelligent, d'une instruction moyenne cherchant toujours à comprendre et augmenter ses connaissances. Souvent, il venait bavarder dans mon atelier et s'intéressait à mon ouvrage. Lorsque j'étais de garde le dimanche, au bureau, il ne sortait pas en ville et passait la journée avec moi en s'exerçant à taper à la machine-à-écrire. Il aimait la paperasse, aussi arriva-t-il aisément à dactylographier très correctement.

Je reparlerai de lui plus tard, car la destinée devait, au delà du Centre d'Instruction nous réunir l'année suivante.

En définitive, il y eut toujours entente parfaite entre les employés du Centre. Jamais je n'ai assisté à une dispute, ni même observé une mésintelligence quelconque, un désaccord, moins encore de brouille entre nous. Tous étions conscients de la chance que nous avions décrochée l'emploi qui était, chacun dans notre partie, certainement le meilleur de tout le régiment. Cela dura jusqu'à la mobilisation générale de septembre de l'année suivante. Ce fut bien court, par rapport au temps que nous avions à accomplir. Mais n'anticipons pas.

De temps en temps, le Capitaine HERVOUET me faisait appeler au bureau. C'était pour me confier l'exécution de quelque travail en dehors de ma tâche habituelle, par exemple des tableaux de statistiques d'ordres divers concernant l'administration du Centre, que lui-même devait périodiquement fournir à ses supérieurs. Quelques fois il me conseillait ou me donnait une idée sur un dessin à reproduire, ou alors il me demandait mon avis sur un croquis qu'il avait élaboré pour la décoration d'une chemise de brochure de cours. Il m'offrait chaque fois du tabac, dont le pot de gré était en permanence sur le bureau. Ne fumant pas la pipe, ni ne roulant mes cigarettes, je refusais chaque fois poliment. A chaque visite il renouvelait son offre, et toujours je la déclinais.

Il était très rare que mes chefs viennent me voir dans mon bureau-atelier. Quand, par exception LABROU me faisait une visite, toujours il me félicitait pour l'ordre et la propreté de ce qu'il appelait "mon agence". Jamais il ne me fit, ni le Capitaine, une remarque sur mon travail. A ses yeux c'était très bien - ce qui n'était pas toujours mon avis… Aussi étais-je conscient de la côte que je possédais, et me permettais de profiter, sans en abuser, de certaines faveurs, sans qu'aucune ne me fut jamais refusée.

Dès que je constatais que le stock de matériel ou d'accessoires s'épuisait, je passais commande chez les fournisseurs, ayant soumissionné avec l'administration du Centre. Il me suffisait de demander les bons de commande à mon chef, revêtus des signatures du Capitaine ou de l'Adjudant-chef et je partais sur la bicyclette de LABROU vers MONTPELLIER. C'était un beau vélo de tourisme, quasiment neuf avec changement de vitesse à quatre pignons. C'était merveilleux. Sur la vaste étendue du Parc-à-Ballon, terrain de manoeuvres aux sentiers accidentés, je me régalais sur les deux ou trois kilomètres qui me séparaient de la ville, car pour sortir, je n'avais pas à passer par la Citadelle. Plusieurs passages, non gardés débouchaient sur la route de LODEVE et de là, par le Pont Jevenal, tout proche de la petite gare du chemin-de-fer de PALAVAS-LES-FLOTS, on arrivait sur l'esplanade, à deux pas de la Comédie. C'était un réel plaisir que de jouir de la liberté de circuler en ville sur un vélo si confortable, à pneus demi-ballons. J'avais été muni, pour ces sorties en plein jour, d'un laissez-passer permanent dont j'était très fier. Je n'eus jamais l'occasion de l'exiber à quiconque, jamais je ne fus contrôlé.

A cette époque la circulation n'était pas ce qu'elle est devenue aujourd'hui. Il était possible de flâner dans les rues et les avenues en toute sécurité. C'est ce que je ne manquais pas de faire lorsque mes commandes étaient passées. En général les fournisseurs livraient directement au Centre, dès le lendemain. Je n'avais donc rien à transporter moi-même Ainsi, ayant quitté le C.I.T. vers huit heures trente, je ne rentrais que quelques instants avant la soupe. Il m'arriva même de ne pas rentrer du tout, qu'après quatorze heures, ayant pris un repas à la "Petite Marmite" dans la Rue du Petit-Saint-Jean, dans le vieux MONTPELLIER. Je ne reçus jamais de reproche sur ma longue absence.

Nous profitions largement du quartier libre du soir à vingt-et-une heures. Les Jeudis et Samedis nous obtenions une permission de spectacle jusqu'à minuit, ou au delà… Bien entendu à moins d'être puni de consigne, ce que je n'ai jamais vu au C.I.T.

Le dimanche, si nous ne partions pas en permission, dès huit heures du matin nous sortions en ville, en tenue impeccable, lustrés et cirés. J'allais à la messe, seul, car mes camarades ne partageaient pas mes sentiments sur la religion… L'office que je préférais était celui de dix heures en la Cathédrale, beau monument gothique du XIVème siècle, qui, hélas, dû être restauré au XIXème, les guerres de religion l'ayant bien détériorée. Après la messe, je retrouvais un ou deux camarades avec qui nous avions convenu de passer la journée ensembles. Le point de ralliement était le café "Tout va bien" sur "l'oeuf". Nous n'alliions pas souvent au restaurant à midi. Nous préférions rentrer au Centre où, je l'ai déjà expliqué, la cuisine était très bonne, et plus soignée encore les jours de repos. Nous ressortions vers treize heures, prenions un café, au "tout va bien" puis, par les rues de MONTPELLIER nous faisions une longue promenade, toujours intéressante dans cette cité médiévale, pleine de monuments qui ont marqué l'Histoire de la région et même de toute la FRANCE.

Un des buts préféré était la promenade du PEYROU, grands et somptueux jardins sur la colline dominant la ville, où un splendide acqueduc se termine dans un château d'eau, en apothéose ; enfin la superbe statue équestre d'un LOUIS XIV en empereur romain. Quelques fois nous allions au Jardin des Plantes qui est, paraît-il, le plus ancien de FRANCE, construit sous le règne d'HENRI IV. Ou alors nous allions admirer les peintures de DELACROIX, COURBET et HOUDON au célèbre Musée FABRE. Par beau temps, nous allions déambuler au bord du LEZ, qui traverse la capitale du vignoble languedocien. Dès les beaux jours du printemps 1939, nous sommes allés souvent, par le tortillard jusqu'à PALAVAS-LES-FLOTS et au CRAU-DU-ROI à une douzaine de kilomètres. Vers sept heures, nous rentrions en ville, prendre un copieux dîner, soit dans un restaurant de la rue Maguelonne où l'on mangeait à douze francs, l'endroit était assez select. Mais nous préférions celui de la "Petite Marmite", de la rue du Petit-Saint-Jean, moins élégant où pour sept francs nos appétits de vingt ans étaient largement rassasiés. On y rencontrait que des troufions, mais cela n'avait aucune importance. La soirée se terminait au cinéma, rarement au théâtre, et vers minuit nous rejoignions notre Parc-à-Ballon.

En 1938, MONTPELLIER comptait moins de quatre vingt dix mille habitants, y compris les cinq régiments de la place, à savoir : Le 28ème Génie, le 81ème R.I., le 56ème d'artillerie, le 16ème train et la base aérienne. Toutes ces troupes augmentaient d'au moins quinze mille personnes la population autochtone. La multitude de militaires circulant en ville durant les heures de quartier libre, exigeait de la part de l'autorité une constante surveillance et une particulière vigilance dans toute la cité. A cet effet le bureau de la Place désignait tous les jours, dans chaque régiment des patrouilles commandées par un officier, composées de six hommes en armes. Ces patrouilles circulaient en tous sens, et il était rare de ne pas en rencontrer une au cours d'une soirée ou d'un après-midi de dimanche. Lorsque cela arrivait il s'agissait d'abord de saluer, bien entendu, et surtout de ne pas donner l'occasion de recevoir une observation sur la tenue, ou pour tout autre motif, particulièrement si ladite patrouille n'appartenait pas au régiment de l'interpellé. L'esprit de corps était vivace et malheur au troufion qui se faisait épingler par une patrouille d'une autre unité que la sienne. Cela coûtait cher ! Personnellement je n'ai jamais eu aucune histoire de ce genre et c'est tant mieux !

J'étais affecté au C.I.T. 28 depuis une quinzaine de jours lorsque les premières permissions de vingt-quatre ou trente-six heures furent accordées aux nouvelles recrues, et j'étais à même de pouvoir en bénéficier dès le dimanche suivant. A la réflexion, cela s'avérait pratiquement impossible. Le train mettait près de huit heures de MONTPELLIER à NICE. Il en fallait autant pour retourner. Il me restait vingt heures à passer chez moi et le voyage coûtait soixante-dix francs, billet aller-retour au quart du tarif. C'était démentiel. Or j'appris que dans certains cas il était possible d'obtenir une rallonge de vingt-quatre heures, la permission de trente-six plus vingt-quatre, soit soixante heures. De cette manière je pourrais passer quarante-quatre heures à NICE. C'était mieux. Je parvins à améliorer ces délais en demandant, à titre exceptionnel (qui se renouvelait à chaque fois) le départ anticipé du Vendredi au train de dix heures quinze - et l'arrivée retardée - du Lundi à six heures du matin. Cela prolongeait les trente-six plus vingt-quatre, de onze heures, c'est-à-dire au total soixante et onze heures dont cinquante cinq de disponible chez moi. C'était viable. Ma demande fut satisfaite grâce à mes chefs. Il est évident que mes collègues bénéficiaient déjà de ce que j'avais obtenu une fois et qui, bien entendu, se renouvelait tous les Dimanches où je n'étais pas de garde au bureau. D'ailleurs ces facilités étaient accordées aux militaires habitant loin de MONTPELLIER.

Régulièrement, le Jeudi mes parents m'envoyaient un mandat de vingt francs, que je touchais le Samedi chez le vaguemestre. A cela s'ajoutait le prêt par quinzaine de quinze francs, qui me laissait vingt-sept francs cinquante centimes par semaine. De plus, deux fois sur trois je recevais l'argent pour le voyage. Je n'étais pas dépensier et sans me priver, en gérant soigneusement mes dépenses, j'arrivais à équilibrer mon budget. Il est vrai que la vie était à cette époque relativement peu chère.

Noël approchait.

A cette occasion nous avions droit à notre première permission de détente de cinq jours. J'aurais aimé partir pour Noël. Hélas l'organisation du service auquel j'appartenais ne me le permis pas. Je n'obtins ma permission que pour le 29 décembre valable jusqu'au 5 janvier à l'appel de huit heures.

En fait, je n'ai pas regretté ce Noël au régiment, car ce fut un grand jour. Nous eûmes droit à une permission de nuit, le 24 décembre. Cela nous permis d'assister, DESMOULIN et moi à la messe de minuit en la Cathédrale, ensuite de festoyer joyeusement jusqu'à près de cinq heures du matin ce premier réveillon de la vie militaire. A huit heures, le clairon de la 5ème compagnie nous réveilla, en fanfare. Après le traditionnel petit déjeuner, nous nous remîmes au lit jusqu'à dix heures. A onze heures, nous étions au réfectoire.

L'ordinaire généralement correct, fut plus soigné encore. Je ne citerais pas de mémoire la composition du menu, mais je n'ai pas oublié la cascade de hors-d'oeuvres particulièrement appétissant et les desserts, diverses friandises, gâteaux, chocolats fourrés, vin mousseux d'excellente qualité et cigare ! Le rabiot toujours en plus, bien entendu.

Le Ministre DALADIER savait traiter la troupe en ce temps là ! Mon père, à qui je contais plus tard les détails de ce festin n'en croyait pas ses oreilles, car lui… de son temps… il avait appartenu à la classe 1910 !

Vint enfin le 29 décembre. A dix heures quinze le BORDEAUX-VINTIMILLE m'emportait vers NICE, où je débarquais avant dix neuf heures.

Je profitais pleinement de ces jours de permission, hélas trop courts, chez moi, en famille et avec mes amis, et j'en eus des choses à raconter !…

3. Tout se gâte

A mon retour à MONTPELLIER, je repris mes habitudes de caserne. C'était, à vrai dire, très supportable. Le Dimanche suivant, je fus, désigné de garde au bureau, et tout continua sans histoire jusqu'au mois de mars.

L'hiver était terminé, les beaux jours s'anonçaient, les platanes de l'Esplanade laissaient éclater leurs bourgeons. J'étais heureux de rentrer dans la belle saison, car jusqu'au printemps le froid est plus dense en ce beau LANGUEDOC que sur la COTE-D'AZUR.

Hélas, cette joie fut de courte durée.

Vers le 20 mars, les plus jeunes classes libérées l'année précédente étaient rappelées sous les drapeaux, à la suite des événements internationaux. J'eus alors, intérieurement la certitude que les fameux accords de MUNICH, signés en septembre 1938, quelques semaines avant mon incorporation, n'avaient été qu'un mirage et cette nouvelle situation venait conforter mes pressentiments que je serais bien longtemps encore sous l'uniforme !

Deux rappelés furent affectés au C.I.T. 28 dont un certain LOMBART, de MARSEILLE.

Nous fûmes consignés jusqu'aux premiers jours d'avril. Dès lors, les permissions de courte durée furent plus difficiles à obtenir. PAQUES approchait et je songeais à "poser" ma permission de détente dès que les restrictions seraient levées. Et cela arriva.

Or, dans l'intervalles, un incident se déroula, où j'étais directement concerné et que je ne puis passer sous silence. C'est ce que j'ai appelé l'affaire du Capitaine de T.

Cet officier fut un bien triste personnage. Je ne sais si au moment où j'écris ces lignes il est encore en vie, mais le respect que j'ai toujours eu pour l'Armée et mes supérieurs exige que je taise son nom.

C'était un officier issu d'une famille noble. Il était instructeur au Centre. Capitaine dans un régiment de Spahis, il portait avec aisance son somptueux uniforme ; toujours sanglé ; impeccables étaient aussi son beau képi bleu et ses bottes reluisantes, aux éperons, très fantaisie, d'une longueur particulière il appliquait à fond la discipline, mais à l'observer il donnait l'image d'un cabotin, sinon d'un bouffon. Il était l'exemple le plus représentatif du prétentieux et de l'absurde. Il devait certainement posséder des qualités sur les techniques qu'il enseignait, mais hors cela il avait l'allure d'un officier d'opérette. Ainsi, lorsqu'il se présentait au Capitaine HERVOUET, son égal en grade, mais son supérieur dans le service, il claquait des talons, pour se mettre au garde-à-vous d'une manière tellement précipitée et brutale qu'il emmêlait chaque fois ses éperons, ce qui l'obligeait à une gymnastique grotesque pour garder son équilibre. Ce n'est qu'un exemple et j'en passe des meilleurs. Il était pédant, autoritaire, dédaigneux avec ses subalternes, mielleux et obséquieux envers ses supérieurs. Jamais je n'aurais supporter d'être sous ses ordres et moins encore son élève au C.I.T. D'ailleurs mes rapports avec lui étaient nuls. Je le saluais lorsque réglementairement les circonstances l'exigeaient. Et c'est tout.

Lorsqu'un employé était, pour une raison quelconque indisponible ou exempté de service, nous devions le remplacer dans son travail. Cela s'était produit quelques fois déjà depuis mon arrivée, mais je n'avais jamais été sollicité pour remplir ce rôle. Nous organisions nous-même ces intérims et tout allait très bien. Or, le brave VERRANDO fut un jour malade, à l'infirmerie, ayant décroché une bonne grippe. Nous étions à la fin Février, je crois. Je me portais volontaire pour le remplacer dans une de ses attributions qui ne gênaient nullement mon propre service. Il s'agissait, tous les matins, avant la fin du rassemblement et du rapport auxquels étaient soumis les sous-officiers stagiaires, d'allumer les six poêles des six officiers instructeurs dans leur bureau personnel.

Ignorant les habitudes de VERRANDO, je commençais par allumer l'appareil du premier bureau, au hasard, pour terminer par celui du Capitaine de T. qui fut en conséquence servi le dernier. Alors que j'allais mettre le feu au poêle, l'officier en question entra brutalement dans le local en s'esclamant :

- On gèle dans ce bordel ! Pourquoi ce feu n'a-t-il pas été allumé à l'heure ? C'est vous qui êtes chargés de ce travail ?

Je ne répondis pas, me contentant de terminer par un léger balayage autour de l'appareil.

- Bien, vous serez punis ! Vous vous appelez TERESE, je crois ?

Sans répondre, mon attitude n'infirmait pas sa question. Je saluais le plus réglementairement possible et sortis.

Je savais que cela n'était pas une vague promesse et que la punition qui allait m'être infligée serait de quatre jours de Salle de Police.

Donc, j'étais puni pour la première fois. Cela n'avait rien de tragique mais cela me paraissait injuste et arbitraire d'autant plus que je n'avais commis aucune faute.

J'en parlais à l'adjudant-chef qui se contenta de sourire. Les punitions étaient citées au rassemblement du matin, mais nous n'y assistions jamais, je ne sus rien. Cela me fut signifié l'après-midi du lendemain par le sous-officier de semaine de la Compagnie.

Après la soupe de cinq heures, muni de ma couverture je montais à la Citadelle et me présentais pour purger ma punition, à la Salle de Police. Le sergent de discipline s'assura que mon nom figurait sur sa liste et je fus enfermé dans une vaste salle aux planches inclinées qui servaient de couches. D'autres prisonniers étaient déjà installés. Je m'étendis, enveloppé dans ma couverture et en quelques minutes avec l'insouciance de la jeunesse je fus prêt à m'endormir.

Tout à coup le bruit violent de la serrure de la prison que l'on faisait fonctionner me tira de ma somnolence. La porte s'ouvrit.

- Sapeur TERESE ! clama le gardien, prends ta couvrante et sors! Je ne le fis pas attendre. Je sortis en vitesse. Dans la courette qui donnait sur la Salle de Police, j'aperçus le Capitaine HERVOUET qui était venu me sortir du trou. Lui aussi me vit mais ne me dit pas une parole. Je m'empressais de rentrer au Centre par la porte-à-fourrage, le Capitaine, lui se dirigea vers la ville par l'ex-pont-levis.

Le lendemain, comme si de rien n'était, je repris mon travail. Aucun de mes chefs ne me donna par la suite une explication. L'incident était clos. J'appris par le bureau de la Compagnie que ma punition avait été annulée et ne laissait aucune trace sur mon livret individuel. Cela, je le devais à mon Capitaine, Chef du C.I.T.

Le 5 avril, les permissions furent rétablies.

PAQUES tombait le 9. Je demandais à mon adjudant-chef l'autorisation de poser la mienne de longue durée (12 jours), il ne fit aucune objection. Le 7 avril, le Capitaine HERVOUET me donnait mon titre, que le Colonel venait de signer et le même jour je prenais le train de 10 h. 15 pour NICE, où je fus rendu avant 19 heures.

Le Samedi et le Dimanche de PAQUES, je sortis, en civil, bien entendu, avec Robert QUASTANA et Hector CASABIANCA, ainsi que le Lundi. Nous prîmes des photos sur la PROMENADE DES ANGLAIS. Le soir en rentrant pour dîner, vers sept heures, un télégramme officiel m'attendait. Le régiment me donnait l'ordre de rejoindre sans délai la caserne !

Angoissé je quittais ma famille effondrée, il me fallait obéir.

En descendant l'escalier de ma maison, j'eus le sentiment qu'avant longtemps je ne serais pas de retour.

J'avais un train un peu après vingt heures et vers quatre heures du matin je rentrais à la Citadelle en présentant mon titre de permission à la salle de service.

La cour de la caserne était éclairée par de grands projecteurs disposés aux quatre angles des bâtiments, venant renforcer la lueur des lampadaires. C'était un véritable branle-bas de combat. Les Compagnies, formées par sections étaient en armes, sac au dos nerveusement commandés par les officiers casqués. Des véhicules automobiles, des camions et voitures de commandement, ainsi que des voitures-radio, moteur au ralenti ajoutaient au tumulte général un bourdonnement insoutenable. Une fébrilité extraordinaire régnait partout.

Je ne pouvais rejoindre le C.I.T. que par la porte-à-fourrage. Je dus contourner les troupes rassemblées en frôlant les casernements et parvins à me diriger vers le parc-à-ballon. Là, une sentinelle, baïonnette au canon (qui me reconnut) était appuyée à la guérite. Je passais sans mot dire, me dirigeant vers mon cantonnement. Tout était calme. Les lumières de toutes les baraques habitées étaient allumées, les portes grandes ouvertes, mais personne à l'intérieur. Les hommes de la 5ème Compagnie avaient certainement rejoint la citadelle. Quant aux stagiaires ils étaient aussi partis. Etaient-ils aussi au grand rassemblement ? C'était probable. Enfin j'entrais dans ma chambrée. Deux permissionnaires rappelés comme moi étaient rentrés depuis plusieurs heures.

Tous commentaient l'événement. En fait il s'agissait d'une manoeuvre de rassemblement. Mais cela justifiait-il le rappel des permissionnaires ? Etait-ce une alerte à l'initiative de l'Etat-Major ? Quoi qu'il en fût, ma permission me passait sous le nez !

Peu à peu les hommes de la Compagnie rentraient par sections. Le tumultueux rassemblement de la citadelle devait être terminé. Puis, comme si rien ne s'était passé, à sept heures le clairon sonna le réveil ! Personne ne comprenait rien à tout cela. Fatalement nous n'étions pas très dispos mais plutôt dans le cirage. Et nous entamions une nouvelle journée !

Dans la matinée des réservistes de la classe 35 arrivèrent. Deux ou trois, anciens du C.I. y furent affectés. Personne, moins encore les gradés, ne fit de commentaire, mais les visages restaient graves. Néanmoins tout rentra dans l'ordre.

Volontairement nous nous abstînmes de nous renseigner par la radio, nous préférâmes écouter les chansons de Charles TRENET ou de Rina KETTY, plutôt que le bla-bla-bla des journalistes.

Les jours passèrent, le calme était revenu, du moins en apparence. Si le quartier était libre toutes les permissions étaient une fois de plus suspendues. Cela ne remontait pas le moral.

A mon retour de permission, au mois de Janvier, j'avais, à l'instigation de mon père, écris à Monsieur Jean MEDECIN, Maire de NICE, une lettre tendant à me faire muter au 7ème Régiment du Génie d'AVIGNON, dont un bataillon stationnait à NICE, en espérant que cette mutation me permettrait de servir dans ma ville natale, ou tout au moins dans les ALPES-MARITIMES où certaines unités de ce régiment y étaient cantonnées. Je fis en même temps une demande pour les mêmes raisons à mon Chef de Corps, en respectant bien entendu la voie hiérarchique. J'appris que le Colonel avait transmis avec avis favorable ma demande, appuyée par le Maire de NICE, à son homologue du 7ème Génie, et le dossier parvint au Ministère de la Guerre. Quelques semaines plus tard la réponse du ministre fut transmise à mon Colonel et l'informait que ma requête ne pouvait connaître de suite du fait que j'étais fils unique. Je fus appelé au bureau du Chef de Corps qui me communiqua l'ensemble du dossier où figuraient tous les avis favorables de mes chefs, celui de mon Colonel, ainsi que l'accord du Colonel commandant le 7ème Génie. Seul le Ministre avait donné avis défavorable.

C'était manqué et j'ai dès lors considéré l'affaire comme classée. Or, un incident sans importance me laissa supposer que ma démarche avait été maladroite. Je ne suis pas certain de cette affirmation, cependant ce qui se déroula plus tard pourrait le confirmer.

Un jour, un de mes camarades, Secrétaire au bureau du Chef de Corps, m'informa, confidentiellement, que mon nom avait été retenu pour me faire remettre le galon de soldat de 1ère Classe. Cette nouvelle me fit plaisir, bien qu'à mes yeux elle ne représentait que peu de chose. Je gardais l'information pour moi, sans en faire part à mon entourage. Une vingtaine de jours plus tard j'interrogeais le Secrétaire du Colonel, car lisant régulièrement les décisions du Corps où paraissaient les diverses promotions, je n'avais jamais constaté que mon nom fut mentionné. Mes questions l'embarrassèrent et il ne me donna qu'une explication vaseuse. Cela me parut étrange, mais je n'insistais pas et je n'entendis jamais plus parler de cette histoire. Or, à la réflexion je fus convaincu que si mon Colonel, ou mes chefs directs avaient eu l'intention de m'accorder une distinction, le fait de ma demande de mutation, appuyée par un homme politique les avaient fait revenir sur leur décision. Faux ou vrai, je ne saurais en dire d'avantage.

La permission brutalement interrompue de Pâques fut la dernière que j'obtins jusqu'au Noël suivant. Tous étions dans le même cas. Ce qui revient à dire que je dus attendre cent-soixante-six jours après l'incorporation pour obtenir enfin une détente que j'estimais bien gagnée. J'y reviendrais, car en fait cela n'est pas exact dans l'absolu.

Courant juillet un autre incident faillit m'envoyer en prison. Il est vrai que sous les drapeaux la chose était fréquente ! Mais je dois convenir que la chance m'avait déjà abandonné.

Un après-midi, par téléphone, je fus convoqué au bureau du Chef du 2ème bataillon, le Commandant PELOUZE. Je fus naturellement surpris et m'interrogeais sur ce que pouvait bien me vouloir cet officier avec qui je n'avais jamais eu à faire. Ma surprise était d'autant plus grande que le Commandant PELOUZE avait la réputation d'être terrible, de caractère acariâtre, pratiquement impossible à approcher. J'appris plus tard que tout cela n'était qu'une légende de quartier. Il représentait sans nul doute le type de l'officier sorti du rang ne connaissant que la discipline. De plus il avait un timbre de voix où les aigus dominaient à tel point que lorsqu'il était ou paraissait être en colère, son contact devenait redoutable. En réalité il n'en était rien. Jamais un de ses subalternes n'avait reçu une punition de sa part. Mais cela je l'appris plus tard.

J'obtempérais à l'ordre et me présentais au bataillon. Un planton m'introduisit dans le bureau après m'avoir annoncé. Le Commandant assis à sa table écrivait. Je saluais et me mis au garde-à-vous. Quelques secondes plus tard, relevant la tête, il m'ordonna le repos en mettant ses lunettes sur le front. Il me dévisagea longuement. J'étais sur des charbons ardents. Puis, brutalement et d'un ton aigre me demanda :

- C'est vous le Sapeur TERESE ?

- Oui mon Commandant.

- Vous êtes auxiliaire et appartenez à la 5ème Compagnie ?

- Oui mon Commandant.

- Mais vous n'êtes qu'en subsistance, chez nous, vous êtes détaché au Centre d'Instruction avec le Capitaine HERVOUET - Oui mon Commandant.

Il prit un temps, puis d'un ton plus haut :

- Et savez-vous ce qu'est la hiérarchie ?

- Oh, oui mon Commandant !

- Alors comment ce fait-il que vous ayez obtenu une permission sur le titre de laquelle devraient figurer toutes les marques des avis favorables, ou défavorables à votre demande et que ma signature et d'autres encore n'y figurent pas ? Je fais exception de celles du Colonel et de votre Capitaine HERVOUET, que je retrouve ici et là. Donc, moi votre Chef direct, je ne vous ai jamais accordé cette permission. Que trouvez-vous à répondre ?

Je tombais des nues et ne comprenais absolument rien à ce qu'on me reprochait. Je restais silencieux. Alors il quitta son fauteuil pour venir vers moi en tenant dans sa main le document litigieux. Je fus d'autant plus impressionné que le Commandant mesurait dans les six pieds de haut, de plus ses cheveux gris, plutôt blancs m'imposaient un sentiment de crainte et de respect mélangés. Finalement j'articulais faiblement :

- Je ne sais, mon Commandant, j'ai remis ma demande au Capitaine HERVOUET qui me la rendue, signée par le Colonel, la veille de mon départ pour NICE.

- Ah ! vous êtes de NICE ?

- Oui mon Commandant.

Il réfléchit un instant puis, d'un ton plus modéré :

- Vous serez puni. Rompez !

Effaré, je saluais et sortis.

Qu'était donc cette histoire ? Cette fois pensais-je je ne vais pas y couper. Je vais être bel et bien puni - Je ne comprenais pas. J'étais angoissé et il y avait de quoi.

Rentré au Centre je me rendis aussitôt au bureau. LABROU était absent. Je frappais à la porte du Capitaine.

- Entrez ! répondit le patron.

Je lui racontais toute l'affaire qu'il écouta paternellement, puis avec un sourire complice il me dit :

- Ne vous en faites pas, TERESE, je vais arranger cela et vous verrez, vous ne serez pas puni.

- Merci mon Capitaine !

J'étais à peu près rassuré, car j'avais confiance aux paroles de mon Chef. Mais je restais inquiet.

Le lendemain l' Adjudant-chef LABROU me donna la clé de l'énigme. Le Capitaine HERVOUET se présentait tous les matins au rapport du Colonel. C'est ainsi qu'il présenta ma demande de permission entre autres documents. Le Chef de Corps, tout en parlant avait, avec son avis favorable, apposé sa signature et le cachet officiel. Le Capitaine m'avait rendu le titre et c'est tout. Or, il existait une certaine dissension entre HERVOUET et PELOUZE. Le Commandant avait sauté sur l'incident, dont je n'étais que le prétexte pour atteindre mon Capitaine à travers ma modeste personne, car tout était bon à ces officiers pour se "tirer dans les pattes". C'était navrant ! Je crois que rien ne doit avoir changé de nos jours dans l'armée…

LABROU me confirma les assurances que m'avait donné le Capitaine. En effet, je n'entendis plus parler de cette affaire.

L'été 1939 fut pour moi le revirement de la chance qui m'avait favorisé jusque là. Sans être superstitieux je crois qu'il devait exister à cette époque une conjoncture entre mon signe du zodiaque et l'astre qui passait dans les parages. Le lion devait perdre sa crinière !…

La vie continuait cependant à la caserne et au Centre d'Instruction. Alors que les événements politiques et surtout les menaces que laissaient peser le Reich allemand inquiètaient tout le monde. Au fond personne ne croyait que nous aurions à subir une guerre. N'y avait-il pas eu MUNICH, Les garanties n'avaient-elles pas été fournies dans le sens d'une paix durable. Personnellement je n'y croyais pas beaucoup, j'étais très sceptique. Mais je gardais pour moi mes impressions.

Les terrains militaires qui entouraient les casernements du Parc-à-Ballon s'étendaient jusqu'aux rives du LEZ. Par les chaudes soirées, nous traversions ces larges étendues incultes, où seules de hautes herbes poussaient à foison, à travers d'étroits sentiers. Cela pour rejoindre une petite auberge qui nous servait des boissons fraîches. Nous préférions ces promenades du crépuscule au sorties en ville qui nous imposaient de nous mettre en tenue trop incommode par la chaleur de la saison. Pour nous rendre à notre auberge, la tenue de treillis et le calot suffisaient. Il y avait cependant un inconvénient, c'était celui des nuées de moustiques qui pullulaient. Les étangs nombreux dans la région favorisaient la propagation de ces insectes indésirables. Cela nous obligeait à prendre certaines précautions, d'ailleurs inutiles, et nous étions littéralement dévorés et piqués par ces parasites. Nous persistions cependant malgré les piqûres.

Parfois nous nous allongions, après la soupe du soir, sous les grands platanes qui bordaient la route de LODEVE, à la limite de notre vaste domaine. Là, nous devisions sur les événements et sur le pays natal qui revenait toujours dans la conversation. Nous rêvions de liberté, de vie civile et d'un tas d'autres choses… en grillant des cigarettes. Nous attendions l'appel du clairon et rentrions dans nos chambrées, bien docilement.

Parfois, le Dimanche matin, ceux qui ne sortaient pas en ville, profitaient des premières heures de fraîcheur pour nettoyer à fond la "piaule". Ce n'était pas une corvée. Nous nous imposions volontairement ce travail car nous tenions à avoir un local propre, aux vitrages nets. Personne n'a jamais tenté de s'esquiver à ce devoir indispensable. Notre dortoir était vaste, il occupait toute la surface d'une baraque et ne contenait, en plus de deux tables et deux bancs en chêne massif, que dix châlits largement espacés l'un de l'autre. Tout brillait et nous étions fiers de notre chambrée. Quand, par hasard, avait lieu une revue de détail, nous n'avions pas à"briquer" comme cela se pratiquait dans les casernements de la Citadelle. L'Adjudant-chef ou rarement le Capitaine, repartaient toujours satisfaits de leur visite.

Nous ne recevions aucun ordre des gradés de la 5ème Compagnie où nous n'étions qu'en subsistance. Cela était dû au Chef du Centre qui avait ainsi en main une équipe sur qui il pouvait compter. Or, pour l'Etat-Major le Centre d'Instruction avait une importance capitale dont les résultats étaient nettement positifs. Pour cela il fallait une organisation impeccable que seul un groupe homogène et discipliné pouvait assurer.

Nous étions au mois d'août. Les permissions étaient toujours suspendues, bien que le quartier ne fut pas consigné. Les rappelés se demandaient quand ils pourraient rentrer dans leur foyers. Le temps était pesant. Beaucoup d'entre eux étaient mariés et avaient des enfants. Et la situation politique ne faisait qu'empirer.

4. L'adieu aux beaux jours

Notre moral n'était pas brillant.

Le 23 août la signature du pacte germano-soviétique durcit encore la tension.

Dès le 24 les réservistes de plusieurs échelons furent rappelés.

Le 25, le C.I.T. arrêtait ses cours.

Le 26, tous les stagiaires regagnaient leurs unités. Les officiers-instructeurs également. Le Centre d'Instruction était dissous ainsi que notre régiment qui devenait Centre Mobilisateur 28. Tout le personnel du C.I.T. fut dispersé. VERRANDO et LACOUR rejoignirent le 56ème d'artillerie. Les autres furent mutés suivant qu'ils étaient "service armé" ou "service auxiliaire", soit du bataillon de passage soit à celui d'instruction.

Par décision du Colonel ROCHE, commandant le nouveau C.M. 28, le Maître-ouvrier et moi-même demeurions au Centre pour effectuer l'inventaire du matériel, étant en subsistance provisoire au bataillon d'instruction, avec ordre de rejoindre nos unités respectives après remises des états au Colonel lui-même. Cet ordre parut au bulletin des décisions du Colonel le 26 août et nous fut communiqué le même jour. Quant au Capitaine HERVOUET, il était muté dans une Compagnie d'active. L'Adjudant-chef LABROU rejoignait le bataillon d'instruction comme Chef de section. Depuis ce jour, je ne devais plus revoir personne à l'exception de l'Adjudant-chef, et DESMOULIN quelques semaines plus tard.

LABROU était aussi désigné pour assurer notre surveillance, mais en fait nous ne le vîmes pas plus de deux fois.

Notre affectation en subsistance au bataillon d'instruction nous obligeait à monter deux fois par jour à la Citadelle pour récupérer nos rations.

Le Vendredi 1er septembre, l'ALLEMAGNE envahissait la POLOGNE.

Le Samedi 2 la mobilisation générale était décrétée.

Le Dimanche 3, la guerre éclatait. La FRANCE l'avait déclarée à l'ALLEMAGNE !

Les premiers jours passèrent et le courrier n'arrivait plus. Notre inquiétude grandissait. Mais nombreux étaient ceux qui déjà avaient quitté MONTPELLIER et étaient parti en "échelon A" quelque part en FRANCE… Seules restaient les unités en formation et le flot des mobilisés qui étaient casernés à la Citadelle.

ISARNI et moi nous étions mis au travail dès le 27 août. Nous eûmes immédiatement conscience de l'ampleur de la tâche qui nous incombait. Que cela serait long car le matériel le plus divers qui avait permis le fonctionnement du Centre était très important. Toute la journée je tapais les listes d'inventaires qu'établissait ISARNI au brouillon, depuis les châlits jusqu'au dernier des appareils d'instruction. Tout le matériel technique était emballé, étiqueté. Evidement j'aidais mon collègue dans toutes les tâches. Et nous avions pris notre besogne au sérieux car il ne s'agissait plus d'un simple travail de routine. Je puis affirmer que le traditionnel "tirage-au-cul" réputé dans l'armée était exclu de notre esprit discipliné et conscient.

La première semaine s'écoula.

Le deuxième Dimanche de guerre, fut bien entendu un jour comme les autres. Le quartier était consigné et toute la journée nous étions au labeur. Le soir pour nous changer les idées et nous détendre, nous montions à la cantine. Dans ce lieu de repos, point de grands coups de gueule, aucune exubérance, bien qu'en définitive la joie inconsciente reprenait le dessus dans les meilleurs traditions de l'armée, mais sans excès, car tous avions nettement le sentiment que la FRANCE courrait un danger et que tous étions concernés.

Le Lundi 11 septembre, nous reprîmes notre travail dont nous commencions à apercevoir la fin. Nous avions terminé de casser la croûte quand nous vîmes arriver dans le bureau un gros homme, ventru en tenue bleu-horizon paré de beaux galons tout neufs d'Adjudant. L'aspect de ce sous-officier nous parut d'autant plus comique que nous avions reconnu le juteux de réserve dont quelques exemplaires avaient été aperçus depuis la mobilisation. Celui-ci, que nous n'avions jamais rencontré portait un képi minuscule sur sa grosse tête c'était irrésistible. Quand au ceinturon, il aurait suffit à sangler trois sapeurs de notre taille. Néanmoins nous gardâmes notre sang-froid.

Dès qu'il nous vit, prenant un ton qu'il voulut autoritaire, il s'exclama :

- Eh, les bleus, je suis à la recherche du Sapeur TERESE ?

Me levant je répondit :

- C'est moi, mon Adjudant.

- Ah, c'est vous. Et le Sapeur-ouvrier ISARNI ?

Sans souligner qu'il avait omis le mot "Maître", je répliquais :

- Le voici.

A son tour ISARNI se leva mollement.

- Et bien mes enfants, cela fait trois jours que je vous cherche.

- Ah, et pourquoi ?

- Comment, pourquoi, vous ignorer donc que nous sommes en guerre ?

- Oh, non mon Adjudant, répondis-je d'un air légèrement railleur.

- Mais enfin, vous figurez à l'effectif du bataillon d'instruction, et vous - en désignant ISARNI - au bataillon de passage ! personne ne vous a jamais vu.

- Mais, mon Adjudant, dis-je fermement, en coupant la parole à mon collègue qui allait répondre, si nous sommes ici, c'est par ordre du Colonel !

M'approchant du bureau, je pris la décision lithographiée et la tendis au sous-officier.

- Voilà, mon Adjudant la preuve de ce que je vous dis.

Il prit le papier, le lut, puis après une pause :

- Ah, vous devez assurer la liquidation du Centre d'Instruction. Oui, oui, je vois. Je l'ignorais. Mais que faites-vous au juste

_ Nous dressons l'inventaire de tout le matériel et nous l'emballons . Ensuite nous remettons le tout au Colonel.

- Et cela va durer longtemps ?

Je me tournais vers ISARNI qui n'avait pas dit encore un mot, et d'un coup d'oeil nous nous comprîmes.

- Bah , répondis-je d'un air dégagé, quelques jours, peut être à la fin de cette semaine, du moins nous l'espérons.

- Bon, reprit-il d'un ton plus bonasse, s'il en est ainsi… Mais je vous attends Lundi matin au bureau du bataillon, après le r assemblement.

- Nous y serons certainement mon Adjudant.

Après un timide salut, auquel nous répondîmes avec plus de vigueur, il partit.

Et nous éclatâmes de rire ! Cela en valait la peine.

En fait, il nous restait une semaine entière pour terminer notre travail. Nous estimions que c'était amplement suffisant. Et nous ne nous trompions pas car le Vendredi tout était terminé et le Samedi matin nous remettions au bureau du Colonel notre inventaire. Ce jour là, après un excellent petit déjeuner à la cantine, nous rentrâmes au C.I.

Le Dimanche fut consacré au repos en écoutant la T.S.F. Le soir un tour à la cantine et la dernière nuit à ce qui avait été le Centre d'Instruction des Transmissions du 28ème Génie se déroula sans rêve, mais débuta par une inoubliable nostalgie.

Le Lundi matin, avec notre paquetage, nous nous présentâmes au bureau du bataillon d'instruction. Je ne devais jamais retourner au Parc-à-Ballon où se déroula presque une année de ma vie militaire.

 

 

LIVRE SECOND

**

UNE DROLE DE GUERRE

1. Service général

Le deuxième contact avec le gros Adjudant fût plus rassurant. Il nous reconnu immédiatement et, s'adressant à moi :

- Alors, c'est terminé cette liquidation ?

- Oui mon Adjudant.

- Bon, il va falloir vous caser. Vous êtes auxiliaire, donc vous ne partirez pas encore. Quant à vous, le Maître-ouvrier, vous appartenez au service actif, - il s'adressait à ISARNI - présentez vous au Bataillon de passage.

Il lui tendit la main. ISARNI prit son paquetage, et partit. Je ne devais plus le revoir, lui aussi. Il avait certainement quitté MONTPELLIER quelques jours plus tard.

L'Adjudant reprit :

- Oui, il faut vous caser dans un service. Voyons… que diriez vous d'une place chez le maréchal-ferrand ? Ce n'est pas trop dur, vous pourriez faire l'affaire.

- ???

Je ne bronchais pas mais j'avais exprimé un air désolé.

- Ça n'a pas l'air de vous plaire !… Mais que faisiez vous à votre Centre, vous étiez dactylo ?

- Oui mon Adjudant, mais surtout dessinateur.

- Ah, vous êtes dessinateur, évidemment je n'ai pas un emploi à vous proposer, à moins que… mais j'y pense, la salle de service, mais oui, il y a un poste disponible, cela vous conviendra ! C'est cela, j'ai trouvé ! - il était tout heureux - Il avait trouvé la solution à un problème qui l'agassait.

- Revenez ici après la soupe, mais n'attendez pas la reprise du travail, dès que vous aurez mangé, venez me rejoindre.

- Oui mon Adjudant, à vos ordres.

La salle de service, siège du service général du régiment, est surtout le siège de la police du quartier. Elle possède un grand nombre d'attributions qui permettent à l'unité qu'est un régiment de fonctionner dans l'harmonie imposée par le règlement. Or, venant d'être affecté à ce service, je constatais que mon nouveau patron n'était autre que mon ancien chef de Bataillon avec qui j'avais eu quelques…difficultés. Cet officier était trop âgé pour être versé dans une unité d'active et avait été nommé à cette importante fonction. Je craignais cet officier qui avait voulu m'envoyer en prison. Je ne tardais pas à me rendre compte que mes alarmes n'étaient pas justifiées et j'ai remercié le volumineux Adjudant de réserve de m'avoir si bien casé.

Avant la reprise du travail, accompagné de l'Adjudant, je fus présenté au Commandant PELOUZE. Il me reconnu aussitôt, il avait une mémoire extraordinaire.

- Tiens, voilà l'artilleur, s'exclama-t-il en me voyant.

Je doit préciser que cette appellation d'artilleur, je devais la conserver tout le temps que je devais passer sous ses ordres. Mon nouveau Chef me l'avait attribuée à cause de mes leggins, un peu trop grands par rapport à mes genoux, ce qui donnait l'apparence de houseaux, sorte de jambières simulant, chez les artilleurs, les tiges des bottes.

Sans savoir si j'allais convenir au travail qu'exigeait le service, je fus immédiatement agréé par le Commandant. Certes, le juteux avait déjà parlé de moi et mon nouveau patron me connaissait à travers mon livret individuel qu'il devait, entre-temps, avoir consulté.

- Bien ! , dit-il à l'Adjudant, qu'il aille prendre son paquetage, nous allons l'installer.

Je sortis aussitôt et en quelques instants je retournais auprès du Chef de Bataillon, muni de mes frusques, tout essoufflé.

Le Commandant était seul dans le bureau, le sous-officier était retourné à ses occupations. Au fond de la vaste pièce qu'était la salle de service - elle avait au moins quinze mètres de long sur sept à huit mètres de large - mon nouveau patron était installé.

L'accès du lieu se faisait par le porche d'entrée de la Citadelle, face aux escaliers qui conduisaient aux bureaux de l'Etat-Major du régiment. Cinq grandes fenêtres ouvertes sur la cour du quartier donnaient le jour à la pièce. Devant ces fenêtres six bureaux étaient alignés. La paroi du fond était occupée par trois autres bureaux dont celui du Commandant, au centre. Face aux fenêtres, sur l'autre côté trois châlits disposés en longueur étaient surmontés d'étagères destinées aux paquetages. Un grand poêle sur la droite. Le centre du local était garni de nombreuses chaises disposées comme dans une salle de conférence. Plusieurs téléphones, dont les fils arrivaient du plafond, étaient installés sur chaque bureau.

Me voyant arriver, le Commandant se leva, vint vers moi et me dit :

- Nous nous connaissons, TERESE, je crois que nous allons faire du bon travail. Vous occuperez ce lit, dit-il en me désignant celui le plus rapproché des bureaux. Celui-ci est à votre camarade avec qui vous partagerez le service. Ici c'est celui de l'Adjudant SANCHEZ. Tous deux vont arriver. Dans l'attente installez votre paquetage.

J'exécutais l'ordre sans dire un mot. Lui, se remit à sa table de travail. J'étais ému, mais j'avais apprécié le ton plein de bonhomie qu'il avait employé à mon égard. Cela était bien différent de l'entrevue qui devait m'envoyer en " taule ". C'était plus rassurant.

J'avais presque terminé mon installation quand rentrèrent l'Adjudant SANCHEZ et un sapeur. Le sous-officier de taille moyenne vint saluer le Commandant, quant au sapeur, qui salua aussi en claquant les talons, il n'était autre que mon vieux compagnon DESMOULIN, qui avait été affecté au service général dès la formation du nouveau Centre Mobilisateur.

Il vint à moi aussitôt et nous exprimâmes notre joie de nous retrouver, car nous étions bien amis. Il comprit en me voyant que j'allais partager son travail et en fut très heureux. L'Adjudant me tendant la main, me dit avec un accent mi corse mi arabe - il était originaire d'ORAN - quelques mots de bienvenue, très sympathiques.

- Vous vous êtes déjà installé, c'est bien. DESMOULIN va vous mettre au courant du service. J'ai vu que vous vous connaissiez. Tout ira parfaitement. Tâchez de vous entendre.

Et sans nous préoccuper de la présence des deux chefs qui parlaient de leur côté, DESMOULIN et moi commençâmes la leçon d'apprentissage nécessaire à ma mise au courant du travail. A plusieurs reprises le téléphone sonna. L'Adjudant ou le Commandant répondirent aux appels.

- Voilà me dit mon camarade, la présence de quelqu'un est indispensable vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Rassures-toi, ni toi ni moi sommes tenus à rester continuellement. Le matin nous sommes toujours à cinq, présents jusqu'à la soupe, à moins que l'un de nous deux ne doive sortir en ville pour se rendre au bureau de la Place, ou à l'Etat-Major, prendre ou porter un pli. En ce qui nous concerne, le quartier n'est jamais consigné. Tu vas recevoir un laissez-passer officiel, tel que celui-là, dit-il en exhibant de sa poche une carte aux insignes du régiment. Cela nous permet, même si nous n'avons aucune mission à remplir, d'aller faire un tour de détente sur la Place de la Comédie… Sauf le Dimanche, le Commandant est ici de 7 h. 30 à 11 h. Il revient avant 13 h. jusqu'à la soupe du soir. SANCHEZ a sensiblement les mêmes horaires, sauf exception. Mais un officier de jour est désigné pour 24 h., de 18 h. le soir jusqu'au lendemain où il est remplacé par un autre, cela pour seconder le Commandant dans ses responsabilités. L'officier de jour est en principe un Capitaine, quelques fois un Lieutenant, rarement un Chef de Bataillon. Mais ce sont toujours des officiers de réserve. Donc pas de problème. L'officier de jour reste avec nous surtout au rapport du matin et le soir après la soupe jusqu'aux environs de minuit. Dans l'intervalle, si l'un de nous s'absente, cela n'a aucune importance, du moment que quelqu'un est présent. Il arrive que SANCHEZ passe la nuit ici, pour remplacer l'officier de jour, qui peut être indisponible. Cela est un arrangement entre chefs. Après minuit l'officier rejoint sa chambre située au dessus du bureau de tabac et qui est reliée avec nous par le téléphone. Une corvée assure l'entretien de cette chambre refaite chaque matin. Nous n'avons aucune corvée, aucune garde, celle de la salle de service est suffisante. Notre temps de présence est organisé par nous mêmes. Personne ne nous demande de comptes, pourvu que tout marche. Lorsque les permissions seront rétablies, nous organiserons nos départ en accord avec le Commandant. Ici, tous les matins, à huit heures, a lieu le rapport des sous-officiers de semaine de toutes les unités du régiment. Les consignes journalières sont données par le Chef du service général. Nous devons tenir un procès-verbal. Comme tu es plus habile que moi pour écrire, tu taperas les P.V. Ça te vas ?

- Oh, moi tu sais, cela m'est égal.

- Pour la bouffe, nous prenons nos gamelles aux cuisine du Bataillon. Les cuistots soignent toujours nos rations, bien que ce soit loin de ce que nous recevions au C.I.T. mais enfin, c'est la guerre ! ajouta philosophiquement DESMOULIN.

Je me mis à l'ouvrage et tout se passa comme l'avait prévu mon camarade.

Nous devions tenir les états nominatifs des entrées et des sorties pour toute la troupe, sous-officiers compris, des permissions de spectacle, ( dès la fin Octobre les quartiers redevinrent libres et les permissions rétablies, mais il fallut attendre jusqu'à Noël pour les permissions de longues durées ). Nous avions aussi le contrôle des hommes de garde de tous les postes des casernements. Les services disciplinaires étaient également sous notre responsabilité, gardiens et hommes punis, à savoir, les consignés, la salle de police, et les prisons dont certains " cellulards ". De plus, il y avait l'arrivée des nouveaux mobilisés, plus ou moins retardataires dont le flot dura jusqu'en novembre. Sans compter les insoumis, que la gendarmerie nous ramenait. Ceux là entraient immédiatement en cellule dans l'attente d'une décision prise par le Conseil à leur égard. Les Samedis et les Dimanches jusqu'à une heure du matin, un de nous était présent à son bureau. Il fallait répondre aux communications téléphoniques, nombreuses, venant ou destinées à l'Etat-Major. Nous avion - j'ai omis de le signaler - un central téléphonique à cinquante directions, mais n'avions pas l'obligation de tenir un P.V., ainsi que le service en campagne l'exigeait.

Tout ce travail peut paraître excessif en lisant sa description. En fait, tout était facile et la routine aidant et la bonne entente qui régnait, rendait notre tâche aisée, même agréable.

D'une manière générale, la troupe, même certains gradés, ne nous aimaient pas. Nous étions considérés comme des " planqués ", doublés de flics. Ce qui était absolument faux, mais cela nous amusait, et n'y attachions aucune importance.

Après la soupe du soir, nous restions avec l'officier de service jusqu'à minuit, et quelques fois au delà. Nous jouions aux cartes, aux échecs ou aux dames. Nous buvions quelques canettes de bière ou quelques cognacs, dont un Capitaine de réserve nommé DUPIN, apportait de nombreux flacons, il était représentant d'une marque renommée.

Notre laissez-passer permanent nous donnait la possibilité de sortir et d'entrer au quartier à toute heure du jour et de la nuit. Il nous arrivait d'ailleurs, tard dans la soirée de nous rendre à la Place. Nous n'avions rien à redouter des patrouilles, plus nombreuses encore. Mais à vrai dire nous n'abusions pas de ce privilège.

Voici en gros, brossé notre existence à la salle de service après la déclaration de guerre.

Dans les premières semaines, les lettres n'arrivaient pas.

Les permissions étaient suspendues. J'étais d'autant plus inquiet que NICE, frontière avec l'ITALIE, aurait été directement menacée si notre " soeur latine " (?) alliée à l'ALLEMAGNE était entrée en guerre contre la FRANCE.

Rien de semblable, heureusement ne se passa. Enfin je reçus quelques lettres et pus en envoyer aussi à la maison.

Et j'attendais que les permissions soient enfin rétablies pour revoir les miens dont je languissais.

Et la providence aidant, voici ce qui se passa !

J'avais éprouvé une crainte envers le chef de Bataillon PELOUZE, devenu mon patron depuis que j'avais été affecté à la salle de service. Les racontars de quartier, les légendes qui entouraient cet officier m'avaient fait redouter son approche. En le connaissant mieux, bien vite je m'aperçus qu'il n'en était rien et qu'en définitive c'était un excellent homme, imbu certes, de tout ce que confère les fonctions et le grade dans les responsabilités d'un officier supérieur, mais toujours attentif envers ses subordonnés, tachant sans faiblesse, de leur rendre la vie militaire plus légère.

Au cours de bavardages, durant les heures calmes dans le service, il nous racontait comment il était sorti des rangs après s'être engagé, à l'âge de dix-huit ans. Il fut incorporé au nouveau 2ème régiment du Génie, cré quelques mois plus tôt à MONTPELLIER, cela avant la grande guerre de 1914. Il ne devait jamais changer d'unité, il avait obtenu tous ses grades dans la hiérarchie par son travail, son service, sa discipline et sa bravoure durant les hostilités.

Il était marié, il avait plusieurs enfants, l'un était officier. Il avait des petits-enfants dont il était fier et en parlait avec beaucoup de chaleur. Voilà ce qu'était cet homme redoutable qui avait fait trembler bien des sapeurs de son régiment !

Je crois, sans prétention qu'il m'estimait assez.

A plusieurs reprises, il me fit répéter le récit de mes origines niçoises, dont je manifestais la fierté. Il écoutait avec attention lorsque je lui parlais de ma ville natale avec une sorte de nostalgie que j'avais observée. Peut-être ces récits lui rappelaient-ils certains souvenirs ? Il ne me fit à ce sujet jamais aucune confidence.

2. LA GLOIRE D'UNE ILLUSION

Un matin, dans le courant du mois de novembre, en rentrant du rapport du Colonel, sans préambule, et au moment où nous étions seuls dans les bureaux, il me demanda si j'étais en mesure de rendre un service à notre régiment en général, et à notre Colonel en particulier.

La question me surprit, et sur l'instant je ne répondis pas.

Devant mon attitude interdite, il sourit et me dit :

- Voilà, seriez-vous capable, vous qui êtes niçois, tellement attaché à votre petite patrie, de faire pour le Colonel, un rapport dans votre ville même, sur la mentalité actuelle des nombreux Italiens qui habitent la cité ? Vous devez en connaître plusieurs, et à travers ceux- là pourriez-vous obtenir des renseignements vous permettant d'établir un rapport sur le grave sujet de leur état d'esprit dans les circonstances actuelles. Si cela était réalisable, établissez une étude sur le sujet. Je crois, de votre part, la chose réalisable. Si vous êtes d'accord, donnez moi rapidement votre réponse, je la transmettrai au Colonel. Actuellement les permissions sont suspendues, mais vous obtiendrez un ordre de mission pour une semaine. A votre retour, si vos informations sont valables, vous serez récompensé d'une autre permission exceptionnelle de dix jours. N'oubliez pas que nous sommes en guerre et que ce que je vous demande, pourrait pour sa part être utile au pays.

C'était clair, j'avais compris qu'il fallait, à un niveau très modeste, jouer aux espions. Cela n'était pas pour me déplaire.

J'avais à peine 22 ans. J'étais pénétré d'idéal patriotique que la vie de la caserne, malgré ses contraintes, n'avais pas entamé. Mon père d'une part, mon éducation, les fréquentations que j'avais eues durant mon adolescence, enfin, les milieux que je fréquentais ne pouvaient que me fortifier vers le devoir. J'étais soldat, j'avais acquis de mes chefs une certaine estime et on me demandait une petite épreuve, je ne voyais pas pourquoi je devais refuser. Après réflexion, je décidais d'accepter.

Il me restait à savoir comment et par quels moyens j'allais accomplir ma mission. Certes, je connaissais des Italiens à NICE, certains commerçants notoires, je ne l'ignorais pas, étaient très attachés au régime de MUSSOLINI. J'avais même été, quelques fois, invité à des soirées mondaines dans les milieux italiens. Je parlais leur langue, cela était assez facile à concevoir. De ce fait, je connaissais aussi quelques membres subalternes du Consulat d'ITALIE. J'avais des amis Italiens également, mais dont le père avait été exilé en FRANCE en raison de ses opinions contraires au régime fasciste. Donc, j'avais assez de relations parmi les ultra-montains de NICE pour pouvoir m'informer sur leur mentalité, et arriver à établir un article rassemblant certains renseignements utiles et répondant aux désirs de mes supérieurs.

Le lendemain, je fis part à mon Chef de mon acceptation. Il monta immédiatement au bureau du Colonel et lorsqu'il revint il me remit un titre de mission en me disant :

- Vous partirez demain matin pour NICE, l'artilleur ! Pas de frais de chemin de fer à payer, ce titre vous fait bénéficier de la gratuité du transport.

- Merci, mon Commandant !

Mon arrivée inattendue à la maison provoqua une vive surprise. Je retournais au foyer après une absence de plus de sept mois, et tant d'événements s'étaient déroulés depuis !

Les premières heures de ma réapparition furent consacrées à la narration de ce qu'avait été mon existence à la caserne depuis si longtemps. Je n'omis aucun détail. Mon entrée au service général fut le thème le plus important de mon exposé. Pour mes parents, le principal était que je n'avais pas quitté MONTPELLIER jusqu'alors. Mais à vrai dire, je n'en tirais aucune gloriole, car la raison de ce que mes chers parents estimaient être une aubaine, était dûe au fait que j'étais classé service auxiliaire, et cela je n'arrivais pas à l'admettre. C'était bien amusant, le service général, la mission, l'estime des chefs, mais je rageais dans mon fors intérieur de ne pouvoir participer plus activement à ce qui était imposé au plus grand nombre. Je ne pus m'empêcher de m'épancher sur ce que je ressentais.

Mon père me comprit. Il n'ajouta pas un mot à ce que je venais d'exprimer.

Je lui demandais ensuite de prévoir sur son temps de travail, la possibilité de taper le texte que j'allais devoir écrire après mon enquête. L'affaire fut aisément conclues.

Je ne quittais pas mon uniforme. Cela n'avait rien d'exceptionnel, c'était la guerre et on rencontrait des militaires de tous grades à chaque coin de rue.

J'avais établi un plan.

Je rendis d'abord visite à une famille de commerçants, Italiens bien entendu, établis sur la Place Garibaldi. Je connaissais cette famille pour avoir été client et leur avoir quelques fois rendu maints services dans les écritures et la correspondance inhérentes à leur négoce. Je n'ignorais pas que ces personnes étaient attachées au fascisme et gardaient pour la démocratie des ressentiments qu'ils taisaient mais qui surgissaient dans des conversations plus intimes. Je fus très bien reçu. Durant l'entretien, entre deux verres d'Asti spumante, je m'informais discrètement sur ce qu'ils pensaient de la situation qu'avait créé l'état de guerre avec l'ALLEMAGNE, alliée à l'ITALIE fasciste. Je tachais de connaître leur avis sur ce que le pays déciderait devant une telle alliance et si l'ITALIE était en mesure d'entrer en conflit contre la FRANCE. Ils me certifièrent qu'ils n'imaginaient pas la possibilité d'une guerre avec la FRANCE. Certes, il y avait à leur avis, bien des critiques à formuler sur la politique de mon pays qui n'avait jamais admis les efforts que MUSSOLINI avait accomplis pour l'ITALIE anéantie par la première guerre mondiale, qui grâce à lui était devenue une grande et forte nation. Jamais la FRANCE n'avait accepté de s'allier au DUCE pour consolider la paix et la prospérité, et avait préféré faire confiance à la perfide ANGLETERRE, son ennemie de toujours !

- Tout cela est bien beau, disais-je à mes interlocuteurs, mais NICE, la SAVOIE, la CORSE et la TUNISIE que votre DUCE revendique ne démontrent pas une attitude conciliante à l'égard de la FRANCE !

Il me fut répondu que tout cela n'était, à leur avis, qu'un moyen de propagande pour toucher la sensibilité de ses compatriotes, toujours émotifs à de faciles (?) conquêtes qui devaient augmenter le prestige de l'ITALIE ! Mais qu'en fait, MUSSOLINI n'attachait à ce problème qu'une importance relative.

C'était les fascistes qui le disaient !…

- Savez-vous que les Niçois ne demandent qu'une chose : ils veulent car, ils le sont, rester Français !

Donc, je ne faisais à l'égard de mes " amis " aucune concession et leur démontrais que l'attitude de MUSSOLINI était, pour ce qui concernait les Niçois, très préoccupante et que jamais, quoiqu'il puisse advenir, notre pays n'appartiendrait à l'ITALIE !

Les événements futurs devaient confirmer ce point de vue.

Certes, je n'étais pas Communiste, je n'avais pas compris les manigances du pacte Germano-Soviétique, moins encore le retournement subit de la politique rompant cette provisoire alliance. D'ailleurs le commun ne comprenait pas, à moins d'être ou d'avoir été intoxiqué par la propagande. Mes idées étaient telles et je ne changeais pas d'avis. Durant les mois et les années qui suivirent avec le cortège de tant d'événements dramatiques, mon idéal resta ce qu'il était alors. Et, aujourd'hui encore je ne démords pas de mes convictions.

J'éprouvais quelques respects pour la maison de SAVOIE, dont les Princes avaient été nos souverains durant plus de quatre siècles. J'aurais pu avoir une certaine mansuétude pour le régime fasciste, qui ne me concernait pas mais, je devais le reconnaître avait fait un nouveau " RISORGIMENTO " de cette ITALIE que la " grande guerre " avait réduite à la misère et à l'anarchie. Tout cela bien entendu, vu et observé depuis la FRANCE. Mais la crainte des menaces qui pesait sur ma petite partie, devenait insupportable devant les exigences fascistes et je ne cachais pas à mes interlocuteurs mon indignation.

Ensuite, je m'en fus vers le Boulevard Gambetta, au Consulat d'ITALIE. J'étais toujours en uniforme, et j'y tenais. Le concierge qui ne me connaissait pas fut assez surpris. Après quelques mots d'introduction je lui demandais si je pouvais voir C. secrétaire du Consulat. C. était dans son bureau et me reçut presque immédiatement. Lui aussi fut surpris de ma visite et de mon uniforme.

Nous parlâmes de choses et d'autres, sans importance d'abord, et finalement, bien entendu de la guerre. Dès que la conversation devint plus précise, aux discrètes questions que je posais sans y attacher d'importance, il me répondit, en me laissant entendre que ma présence et mes questions n'étaient pas une simple visite de courtoisie. Et avec toute la délicatesse d'un Italien, versé dans la diplomatie, il me fit comprendre, très subtilement, qu'il n'était pas dupe. Tout cela sans éclat, sans rancoeur apparente. Néanmoins, il répondit à mes questions et les réponses qu'il me fit correspondaient en tous points à celle de la famille B…

Je quittais le Consulat et je n'étais pas convaincu de la bonne fois de mon interlocuteur. Tout ce que je venais d'entendre était le récit d'une leçon apprise et débitée pour en " mettre plein la vue ".

J'avais, je l'ai déjà dit, d'autres amis Italiens, anti-fascistes - ils habitent toujours NICE, du moins ce qui reste de leur famille - Ils étaient originaires de VENISE. Quinze ans plus tôt, ils avaient dû quitter l'ITALIE, avec leur père, décédé depuis. Ils s'étaient installés en FRANCE, le père étant un militant adversaire du fascisme et était recherché.

Là, le son de cloche fut différent.

Ils me déclarèrent d'emblée, que si MUSSOLINI, déclarait la guerre à la FRANCE, une poignée de fascistes à NICE serait anéantie. Quant à eux, adversaires de MUSSOLINI, ils se mettraient au service de la FRANCE qui les avait accueillis et que devant le fascisme, ils se considéraient plus Français qu'Italiens.

J'en conclus que les avis étaient partagés, mais que les partisans de MUSSOLINI étaient en minorité par rapport aux Italiens décidés à défendre la démocratie. Cela était clair et évident.

Je fis encore quelques visites, sans grande importance, j'interrogeais quelques personnes aux opinions diverses. Mais j'en arrivais à la conviction que notre cause était juste et que dans leur majorité, tous espéraient que la FRANCE puisse maintenir les grandes pensées issues de la REVOLUTION, où le peuple souverain devait en toutes circonstances décider du sort de la nation. Alors que l'ALLEMAGNE et l'ITALIE, et d'autres pays encore ne pouvaient que s'incliner devant le diktat des hommes au pouvoir.

La somme de renseignements que j'avais accumulés me permit d'établir mon compte-rendu que mon cher papa mit au propre. Il y avait une bonne douzaine de pages dactylographiées.

Je profitais cependant des loisirs que m'avait laissé mon enquête et les huit jours passèrent sans que j'eus le temps de m'en apercevoir.

Je retournais à MONTPELLIER.

Le rapport avait été établi en trois exemplaires. Un pour le Colonel, l'autre pour le Commandant PELOUZE et le troisième que je gardais pour mes archives personnelles. Hélas, les péripéties de la guerre, et les événements ont fait disparaître ce document et je le regrette.

J'arrivais et me présentais à la salle de service un peu avant huit heures. Tout le monde était présent, et les sous-officiers de semaine attendaient le rapport.

Après les saluts d'usage, je pris ma place à mon bureau, sans prendre le temps de changer de tenue.

- Alors, TERESE, me dit le Commandant, ça a marché ?

- Je le crois mon Commandant, répondis-je depuis ma place.

- Vous avez ce qu'il faut ?

- Oui mon Commandant.

- Bien, vous me remettrez ça après le rapport.

La séance se déroula comme à l'accoutumée, en vingt minutes c'était terminé et les gens sortirent.

Je remis alors à mon Chef deux enveloppes, la première destinée au Colonel, l'autre à lui-même, toutes deux portant la mention " a l'attention de… " Il me remercia et fut sensible à ma délicatesse. Il me le dit plus tard.

Rassemblant plusieurs documents dans son cartable, il y mit mes enveloppe et dit :

- Je monte au rapport du Colonel.

Nous savions ce que cela signifiait. Tous les jours il en était de même.

Lorsqu'il retourna, une heure plus tard, directement il vint à mon bureau :

- Le Colonel vous félicite. Son Secrétaire est en train de vous établir une permission exceptionnelle de dix jours. Vous repartez pour NICE demain matin, dans les mêmes conditions de transport. Entendu ?

- Je vous remercie mon Commandant, et aussi le Colonel.

- Très bien, maintenant je vais lire à tête reposée votre rapport.

Et, le mardi matin, je repartais pour NICE pour dix jours ! Cette nouvelle détente me fut profitable. J'appris que ROBERT et JACQUES venaient de recevoir leur notification pour l'incorporation au Centre Mobilisateur 28. Nous allions de nouveau être réunis.

En effet, vers la fin de la semaine, après mon retour, ils me rejoignirent à la caserne. Ils étaient mes bleus et j'allais pouvoir m'occuper d'eux utilement.

Le Commandant me fit part de la satisfaction qu'il avait ressentie en lisant mon rapport, et il me félicita. Stimulé, peut-être un peu prétentieusement par mon succès, je demandais à mon Chef s'il n'existait pas une possibilité d'entrer au Service de Renseignements de l'Armée, c'est à dire le Deuxième Bureau, dont je connaissais par mes fonctions, l'activité qui ne me déplaisait pas. La réponse fut négative. Il fallait avoir au moins vingt-cinq ans pour être admis dans un tel emploi. Je n'en avais que vingt-deux. Il n'en fut plus question. Or, dans l'armée, rien ne reste dans l'oublie. Le comportement, les réactions de chaque individu sont soigneusement enregistrés et le carnet individuel, gardé secret, révèle en temps opportun ce qui peut éventuellement servir et l'usage que l'on peut faire de l'individu. C'est ce qu'on appelle le dossier confidentiel. En conséquence, tout ce que j'avais fait, durant mon passage aux divers services, avait été soigneusement retenu. Cela devait ressortir plus tard. J'en reparlerai au moment voulu.

J'eus donc le plaisir de voir arriver ROBERT QUATANA et JACQUES LAVIGNE. Ce fut si sympathique de nous retrouver sous le même uniforme et pour la bonne cause ! Ils devaient d'abord faire leurs classes. Pour eux ce ne fut pas difficile, car comme moi, ils avaient une préparation militaire technique. De plus, une instruction solide et un excellent esprit. Aussi j'étais là avec mon expérience, prêt à les chaperonner.

Durant la période où ils ne pouvaient sortir du quartier, les quinze premiers jours, ils ne me quittèrent pas d'une semelle. Venaient-ils aussi s'installer avec moi à la salle de service jusqu'à l'appel. Cela passait inaperçu par mon entourage et tout était pour le mieux.

Ils furent finalement autorisés à sortir, le soir et les Dimanches. Je leur servais de guide dans la ville et nous passâmes de bons moments.

Pour Noël, ils obtinrent une permission, et nous pûmes passer ensembles quelques jours à NICE. Rentrés à la caserne, ils furent affectés au Bataillon de passage.

Tous les Vendredis, je partais pour NICE et ne rentrais au quartier que le lundi matin, au rapport de huit heures.

Le mois de Février arriva.

Le Commandant PELOUZE avait, outre les responsabilités du service général, les fonctions de Président de la Commission de Réforme. Je lui demandais de me présenter devant cette commission qui devait se réunir dans le courant du mois, afin de tenter de passer " service armé " en invoquant que seule une insuffisance de taille m'avait contraint au " service auxiliaire ". Il accéda à ma demande et le 21, je passais devant ladite commission qu'il présidait. Sans difficulté je fus accepté au Service armé. Cela me procura une grande satisfaction et mon complexe disparaissait d'emblée.

Je croyais, et le crus longtemps, avoir été volontaire dans cette décision du Conseil de Réforme. Cela n'était pas vrai. La réunion de la commission, qui était devenue " de récupération en temps de guerre " avait été prévue par l'article 20 de la Loi sur le recrutement de l'armée du 31 mai 1928 ! Le Commandant ne m'en avait pas parlé et me laissa supposer que j'avais obtenu satisfaction, grâce à son appui, et surtout parce que je l'avais sollicité ! J'avais tout lieu de croire que j'ai été volontaire. Je ne reconnus mon erreur qu'en 1968 par une lettre du Lieutenant-Colonel MASSUE, commandant le bureau de recrutement de MARSEILLE (ref. 7128/LS REF) précisant que cette commission avait été imposée et à laquelle j'aurais dû me soumettre de toute manière ! J'avais jusque là ignoré tout cela.

Enfin, je faisais partie du " service armé ". Dès le surlendemain je fus muté au Bataillon de Passage et quittais la salle de service. DESMOULIN restait. Quelques jours après, le Commandant était affecté au Centre du Matériel des Transmissions à VERSAILLES. Il me dit - je me demande aujourd'hui où est la vérité - qu'il avait demandé au Colonel ROCHE, notre chef de corps, de m'emmener avec lui, mais j'étais trop jeune, cela fut impossible. Tous deux, moi certainement, nous nous résignâmes avec regret.

Dès ma nouvelle affectation, je reçus le paquetage de guerre complètement renouvelé, avec fusil et baïonnette LEBEL, masque-à-gaz, casque, tenue de combat…… que sais-je encore. Durant quinze jours je fus, avec les autres, soumis à l'exercice. C'était les classes qui recommençaient, avec en plus, le fusil sur l'épaule.

Le Capitaine PAUL MARIN, officier de réserve, fut chargé de former une Compagnie " légère de division mécanisée " en vue d'installations téléphoniques en zones des armées. Il habitait GRASSE et était le gendre de Monsieur CHARABOT, ancien Sénateur des A.M. et directeur-propriétaire de l'usine de parfum bien connue dans le département. En créant son unité, le Capitaine s'était entouré d'un personnel originaire des ALPES-MARITIMES, du VAR et des BOUCHES DU RHONE. Il avait tenu que sa Compagnie fut composée de gars de sa région. Il y parvint et il me désigna. Il avait été mis au courant de mes diverses activités au 28ème, il me prit pour faire partie de l'équipe du bureau de la Compagnie en formation. Cette équipe était composée de deux sous-officiers, le Sergent de carrière DEVINE, le Sergent-chef de réserve ROUVIERE, deux Caporaux et deux Sapeurs dont moi-même.

L'entente sous l'autorité du Capitaine MARIN était bonne. Le travail consista à établir les listes d'effectifs et du matériel inhérent à la formation. Tout fut prêt dès le 15 mars. Nous attendions avec une certaine impatience l'ordre de départ. Le 17, les ordres arrivèrent. Notre formation était dissoute, sur ordre du Ministère. Nous ne partions plus ! ce fut une déception.

- Ne vous en faites pas les enfants, nous dit, au bureau, le Capitaine, dès demain nous formons une nouvelle unité. Ne regrettez rien car nous serions allés dérouler du câble sur la plage de DUNKERQUE; et cela à mon avis n'aurait pas été marrant ! C'est le 38ème de MONTARGIS qui partira à notre place.

Nous pouvions le croire, c'était un ancien de 14/18 qui portait en décoration la Médaille des FLANDRES… Certes ces confidences, il ne les fit qu'au petit groupe du bureau.

La nouvelle unité était la 123/81 Télé et 123/82 Radio de Corps d'Armée. Cela ne signifiait pas grand chose pour nous, mais notre Chef nous indiqua que nous serions toujours à cinquante kilomètres des lignes et que nous ne verrions jamais un Boche en face de nous !……… ô illusions !……

L'effectif était sensiblement le même. Nous nous remîmes au travail et en trois jours nous étions prêts, seul le matériel avait subi des modifications, dans un sens plus technique.

Une nouvelle fois, nous attendions les ordres de départ.

Alors eût lieu le drame.

3. REVERS DE MEDAILLE

La veille du départ, le Capitaine MARIN attendit, peu avant la soupe, que tous ses collaborateurs soient sortis. Il me pria d'attendre. Dès que nous fûmes seuls il me dit :

- TERESE, j'ai une mauvaise nouvelle à vous communiquer. Nous sommes obligés de nous séparer, du moins pour ce qui concerne le bureau de la Compagnie. Vous entrez en section.

Ce fut la douche froide. J'étais assez décontracté dans mes rapports avec mon Chef, qui d'ailleurs ne manifestait aucune supériorité envers ses subordonnés. Aussitôt je m'exclamais :

- Mais mon Capitaine, que se passe t-il ? Est-ce là une sanction ? Ai-je commis quelques fautes qui me rendraient inapte à mes fonctions ?

- Mais pas du tout TERESE, je vous estime beaucoup et n'ai absolument rien à vous reprocher.

Son air était des plus embarrassés.

- C'est que quelqu'un de plus pistonné que vous doit prendre votre place au bureau ! L'ordre m'est parvenu du Commandant DUMAS, Chef des Transmissions du Corps d'Armée.

Littéralement j'éclatais.

- Plus pistonné, mon Capitaine ? Je n'ai jamais su que j'étais pistonné. Et par qui ?

J'étais tellement surpris et révolté que j'oubliais à qui je m'adressais. L'officier n'avait rien répondu. Me calmant, je dis sur un ton moins violent :

- Je m'excuse, mon Capitaine, mais si je suis votre secrétaire, c'est parce que vous m'avez désigné. Personne, je crois, ne m'a jamais pistonné pour me faire obtenir cet emploi.

- Enfin !, reprit-il, sans répondre à ma question, celui qui vous remplace est le Sapeur VALETTE, vous le connaissez ?

- Non mon Capitaine. Si c'est tout, puis-je me retirer ?

- C'est bon ! , dit-il, vous pouvez aller.

J'étais furieux, peiné, déconcerté. Je ne comprenais pas. J'avais senti mon Chef faible et désarmé devant mes arguments, et il avait été, par ordre, obligé de me destituer de mon emploi.

Je pris la précaution de ne pas commenter ma mésaventure avec mes camarades.

**

Le jour du départ arriva. C'était le 23 Mars.

Nous embarquâmes en gare de MONTPELLIER, matériel, armes et bagages dans un train entier. Camions de transport de troupes, véhicules radios ER 26 ter, matériel téléphonique de campagne, voitures réquisitionnées à disposition des officiers, Citroën, traction avant 11 et 15 cv. Enfin la cuisine roulante avec ses accessoires.

A 10 h 30 nous partions. Le voyage en wagons hommes 40, chevaux 10, s'accomplit en plus de vingt heures.

Le lendemain, vers sept heures, nous débarquions à LANGRES ( HAUTE-MARNE ). Le déchargement fut long et pénible. A midi, après la soupe, en camions nous quittâmes LANGRES et le soir faisions halte à SAINT-LOUP-SUR-AUJON, pour y passer la nuit.

Le port du casque était obligatoire. J'étais peu habitué à cette coiffure. En arrivant le soir, mon Chef de section, l'Adjudant-chef RESSEGUERE me désigna pour prendre un tour de garde au parc à véhicules de notre formation. J'avais la migraine, du fait, certainement de mon casque, ce qui m'obligeait à fermer les yeux, je tenais à peine debout. Je l'expliquais au sous-officier qui me connaissais et savais que je n'essayais pas de me dérober. Il désigna un autre homme à ma place. Je m'allongeais aussitôt dans une grange prévue pour la nuit, sans prendre mon repas. Je m'endormis profondément, enroulé dans ma couverture, tout habillé, sur la paille.

Le lendemain au réveil, j'étais guéri et me rendis normalement au rassemblement.

Nous restâmes quatre jours à SAINT-LOUP. Nous repartîmes le mercredi 29 Mars. Toute la journée, nous roulâmes par les routes les plus détournées, pour arriver vers seize heures à ROCHETAILLEE, situé à moins de quatre kilomètres ! Nous devions garder ce cantonnement jusqu'après les événement du 10 Mai.

ROCHETAILLEE ( 52 ) était presque vide de ses habitants, bien que nous étions loin de la frontière Allemande. Mais on aurait dit que les villageois avaient fui. Lorsque tout notre matériel fut débarqué et installé, toute la localité fut occupée par notre Compagnie composée de plus de 120 hommes de troupe et gradés. Les hommes, par petites sections occupaient un nombre important de maisons. Les officiers et les sous-officiers chefs de sections, avaient chacun leur logement individuel. Le P.C. avec le Capitaine et un standard téléphonique, furent rapidement installés, ainsi qu'un poste d'observation et de garde à une entrée du bourg. Puis la cuisine, dans une ferme, les magasins à vivres et à matériel, etc… Tout cela représentait une immense étendue.

Depuis le départ de MONTPELLIER, j'évitais le Capitaine. Il ne me cherchait pas. Je l'apercevais aux rassemblements, de loin, c'était suffisant. Dans le fond, je lui en voulais, alors qu'il n'avait certainement été pour rien dans ce qui m'était arrivé.

A la fin du premier rassemblement à ROCHETAILLEE, l'Adjudant-chef de ma section me dirigea vers une petite maison où je devais loger seul, conformément, me dit-il, aux ordres du Capitaine. Comme j'étais dessinateur je devais faire toutes les pancartes et les enseignes nécessaires à signaler les services de l'unité dans le village. Il me fit apporter un bon nombre de planchettes en contre-plaqué, de diverses dimensions, des pinceaux à lettres et à badigeon, il me remit des pots de peintures de diverses couleurs, ainsi qu'une longue liste de tableaux que je devais établir. Je ne reçus aucune autre explication.

Cela me parut singulier, d'autant plus que le sous-officier avait précisé que cet emploi m'exemptait de toute corvée, de gardes, ainsi que de l'obligation d'assister aux rassemblements. Mais je devrais lui apporter tous les soirs au fur et à mesure de leur terminaison, les enseignes, sèches et prêtes à être apposées.

Pourquoi diable, le Capitaine ne m'avait-il pas informé lui-même de la décision qu'il avait prise à mon égard ? Ma question restait sans réponse et puis, au fond !…

Je m'installais sur le champs. C'était, je l'ai dit une petite maison, de deux pièces minuscules, au plancher de bois, munies d'un lit avec une paillasse, une table assez grande où je décidais de travailler, une autre plus petite pour les repas, un banc et deux chaises, enfin une espèce de bahut médiéval pour mon paquetage. Il y avait aussi une cheminée qui me permettait d'allumer du feu avec du bois stocké à l'extérieur en bonne quantité. Pour l'éclairage, rien que des bougies touchées au magasin à vivres.

Dès mon installation terminée, je me mis à l'ouvrage. Cela n'avait rien de bien difficile. C'était presque un amusement.

D'autant plus que je prenais plaisir à fignoler et à décorer mes enseignes. Cela plus à l'Adjudant-chef qui se chargeait de les faire clouer à leurs emplacements respectifs.

Au moment de la soupe, j'allais chercher mes rations à la roulante et je rentrais " chez moi " prendre mon repas. La cuisine de campagne était loin de valoir une autre que j'avais tant appréciée naguère ! Mais les temps avaient changés ! Le soir, je rejoignais des camarades et nous allions passer un moment de détente dans un des bistrots, encore ouverts.

Cela dura deux semaines et j'arrivais finalement à bout de mes pancartes.

J'avais été, durant cette période, sans nouvelle de mon Chef de Compagnie. Jamais je ne reçus d'objection sur mon travail. Je n'avais d'ailleurs rien à lui dire. Pour moi, c'était parfait. De toute façon, lui même et l'Adjudant-chef devaient bien se rendre compte que ma " mission " touchait à sa fin.

Et, en effet, un jour avant de lui remettre les dernières pancartes, mon chef m'ordonna d'être présent au rassemblement de treize heures. Je me rendis à cet ordre. Je fus sur les rangs comme tout le monde, à ma place dans ma section.

A la fin, avant de rompre les rangs, le Capitaine vint vers moi et me dit - Alors TERESE, je ne vous ai plus vu depuis pas mal de temps. Ah, je dois vous féliciter pour votre travail. C'était très bien. Je ne vous supposais pas autant de talent.

- Je vous remercie mon Capitaine. Ayant été dispensé de rassemblement je ne vois pas où et comment je pouvais vous rencontrer.

Je " tapais " à cet instant un garde-à-vous que m'aurait envié le Capitaine T. de triste mémoire !

- Repos, me dit le Capitaine, presque paternel.

- Voyons…

Je me disais, ça y est il a quelque chose à m'annoncer !

- Voyons, le Commandant DUMAS, dont le P.C. est à SAINT-LOUP - je le savais - a besoin d'un secrétaire dactylo. Vous êtes dactylo, n'est- ce pas ?

- C'est à dire, mon Capitaine, je suis surtout dessinateur, et sur deux doigts je tape un peu à la machine. Mais je ne peux pas prétendre être dactylo.

En vérité c'était exact.

- Mais enfin, vous tapiez tous les états à la Compagnie, avant de quitter MONTPELLIER. Je me souviens que c'était très correct.

Je ne pouvais longtemps me défiler sans avoir l'air de me moquer de mon supérieur. Je préférais y aller franchement.

Rectifiant ma position je dis :

- Je vous demande pardon, mon Capitaine, puis-je me permettre de vous demander si vous me donner l'ordre d'entrer au service du Commandant DUMAS, ou me laissez-vous le choix de refuser ?

- Non, ce n'est pas un ordre, vous ferez comme vous l'entendez.

- Alors, je refuse.

- Bien, j'enverrai quelqu'un d'autre, d'autant plus que je vais avoir besoin de vous ici. J'enverrai VALETTE, vous le connaissez, il vous a remplacé au bureau?

- Assez peu mon Capitaine.

L'entretien était terminé. Je saluais et retournais à " ma" maison, que je conservais d'ailleurs, tout le temps de mon séjour à ROCHETAILLEE.

Devant mon refus, le Capitaine MARIN avait sans doute voulu me piquer en mettant en avant le nom de VALETTE. Or, cela m'était entièrement indifférent, et j'étais assez satisfait d'avoir marqué un point. C'est du moins ce que j'imaginais.

Deux jours plus tard, il me fit appeler au P.C. de la Compagnie. Il n'avait pas exigé ma présence aux rassemblements auxquels je continuais, jusqu'à nouvel ordre, à ne pas assister.

- Bon, TERESE, dit-il d'entrée. Vous avez refusé le poste proposé par le Commandant DUMAS, cela vous regarde. Votre travail de pancartes est terminé. Je veux vous employer à quelque chose d'utile, qui demande une certaine ouverture d'esprit (?). Je sais, d'après votre dossier, que vous aviez, pour le Colonel ROCHE, sur proposition du Commandant PELOUZE reproduit des silhouettes d'avions allemands, destinées à l'instruction de la défense anti-aérienne.

C'était vrai. Et mon chef le savait, toujours grâce au livret individuel secret ! J'étais pris de court, mais je ne pouvais nier.

- En effet, mon Capitaine.

- Vous n'ignorez pas que nous avons installé sur la grande butte à l'entrée de ROCHETAILLEE un poste d'observation anti-aérien. Ce poste fonctionne de jour pour l'instant, désormais il sera tenu de nuit aussi. Vous et le Sapeur X… êtes seuls capables à tenir les fonctions d'observateurs. En conséquence, vous vous partagerez le temps de garde, de douze heures chacun par vingt-quatre heures. Je prendrais un troisième homme pour le roulement des repos. Donc pendant deux jours consécutifs vous serez de garde douze heures de jour ou de nuit. Le troisième jour vous aurez quartier libre dans le cantonnement. X… en fera de même, et le jour où l'un de vous sera de repos c'est le troisième qui vous suppléera. Jusqu'à nouvel ordre vous occuperez cette fonction. Passez immédiatement au magasin du matériel, le Sergent Y… vous remettras des jumelles spéciales et une boussole. Ah, j'oubliais, ces gardes doivent se faire en tenue allégée, mais avec armement complet, bien entendu. Vous aurez un procès-verbal à établir après chaque temps de garde qui vous remettrez au Sergent, chef de poste à l'entrée du patelin. Vous prenez votre premier tour ce soir à 18 h. C'est tout, vous pouvez disposer.

Tout cela avait été débité avec une nuance d'autorité inhabituelle chez cet officier. Et c'était lui qui marquait le point !

Je ne pris cependant, pas la chose avec amertume. Après tout nous étions en guerre et j'avais assez joué au petit soldat.

Au matériel on me remit une splendide paire de jumelles d'observation, donnant par réflexion l'altitude ou la distance d'éloignement de l'objectif. Le Sergent m'en apprit le fonctionnement en quelques instants.

Le soir après la soupe, en tenue de campagne, légère, et l'armement prescrit, je montais à l'observatoire, situé sur un tertre dominant à l'Est, la plaine aux limites de la CHAMPAGNE POUILLEUSE. Le poste lui-même était constitué par une cabane, plutôt une hutte de branchage où un banc taillé dans du bois brut permettait le repos assis. Un espace ouvert, à même ce qui se voulait être un toit, permettait de voir une partie du ciel. pour avoir un champ de vision plus vaste, il fallait nécessairement sortir de l'abri. Par temps de pluie cela devait être peu confortable !

Quelques instants après mon installation, la nuit descendit.

Le ciel était clair et la lune luisait avec l'alternance des nuages. Il ne me parut pas commode de rester assis sur mon banc, le fusil chargé, mais non armé, entre les jambes. Au bout d'une heure, dans le silence et l'obscurité relative, je sentais le sommeil me gagner et je fis des efforts pour ne pas dormir. J'allumais cigarette après cigarette et de temps en temps buvais une gorgée à mon bidon. Puis je sortais de la cabane, faisais une reconnaissance dans les environs à dix ou vingt mètres, puis je revenais, m'asseyais et allumais une autre cigarette. Et cela des heures entières d'une nuit qui n'en finissait pas. Il fallut bien m'y habituer et les nuits suivantes devinrent moins pénibles.

Ce lieu désolé avait un aspect lugubre. Certes, je ne courrais aucun danger, mais cette solitude était pesante. Je ne m'endormis pas cependant.

Vers deux heures et demie, je perçus, très éloigné, un vrombissement que je reconnus aussitôt être un moteur d'avion. Le bruit grandit vite et se rapprochait. Puis cela devint plus net, se stabilisa. Je braquais mes jumelles pour tenter d'apercevoir quelque chose. Je ne vis pendant trente secondes qu'une ombre se détachant faiblement dans le ciel tourmenté de nuages gris et noirs, et quand la lune fut cachée...plus rien. Le bruit s'éloignait de plus en plus pour s'effacer définitivement. Ce fut alors le silence. Cela avait duré deux minutes au plus.

Sur une feuille de papier, je notais l'heure, la direction que j'avais relevée à ma boussole, ainsi que l'altitude approximative de l'ombre fugitive entrevue. Le matin, je pouvais établir un P.V.

Plus rien ne se déroula jusqu'à l'aube blafarde, je tins mon observatoire, toujours en fumant des cigarettes.

Quelques minutes avant six heures, X… vint me relever. Il avait un bidon de café bouillant et sucré. Nous bûmes un plein quart de breuvage réchauffant.

- Rien de spécial ?

- Non, si ce n'est un zinc que j'ai entendu vers 2 h 30.

- Un Boche ?

- Ma foi, j'en sais trop rien. Allons, à ce soir !

Je m'arrêtais au poste de garde, j'établis le rapport :

"A DEUX HEURES TRENTE, AVION INCONNU SURVOLE CANTONNEMENT. DIRECTION NORD-EST. SUD-OUEST. ALTITUDE APPROXIMATIVE SEPT CENTS METRES SOIT DEUX CENT DOUZE PIEDS. DUREE DE PASSAGE : DEUX MINUTES ENVIRON. RIEN D'AUTRE A SIGNALER".

Et je rentrais " chez moi " pour me reposer jusqu'à la soupe.

La nuit suivante fut pareille à la première, mais rien ne justifia un rapport concret. " RIEN A SIGNALER " fut la seule mention de mon communiqué.

Le troisième jour, j'étais de repos - en quartier libre dans le cantonnement - avait précisé mon Capitaine. C'était réjouissant. Je ne pus même entrer dans un bistrot, aucune consommation n'était servie à la troupe durant les heures de travail. L'ordre venait du P.C. de la Compagnie. Comme il n'y avait rien de particulier à voir dans ROCHETAILLEE-SUR-AUJON, je passais la journée dans ma piaule, à lire et à écrire à ma famille.

Je n'avais encore reçu aucune nouvelle de NICE, depuis mon départ de MONTPELLIER. Je n'étais pas inquiet, mais cela m'attristait. Quant à mes amis, ROBERT et LAVIGNE, aucune nouvelle non plus. Je leur avais envoyé mon adresse aux armées, mais c'était le silence.

Durant près de trois semaines, je remplis les fonctions d'observateur et cela devint une habitude, comme le reste, dont je m'accommodais facilement.

4. UN DIX MAI

Un jour nous apprîmes, au rapport, qu'il nous était possible de poser des permissions de détente. C'était le 6 Mai 1940. Je me réjouis à l'idée de passer quelques jours à NICE, mais la distance qui me séparait de la COTE-D'AZUR ne rendait pas la chose aussi simple. Mes alarmes furent inutiles.

J'établis ma demande de permission, pour le 8 Mai.

Le Capitaine me dit que lui-même, partait pour GRASSE, le 8 Mai, précisément. Qu'il serait de retour vers le vingt-deux, qu'en conséquence je partirai le même jour de son retour, c'était-à-dire avec le deuxième contingent de permissionnaires.

Jamais je ne compris la relation qui avait pu exister entre son départ en permission avec le mien. En fait ce fut une occasion supplémentaire de contrarier mes projets. Je n'avais rien à dire.

Le Capitaine, et les autres partirent vers leur détente qu'ils n'avaient pas volée. Moi, je restais.

Et le 10 Mai, l'armée allemande envahissait la HOLLANDE, puis la BELGIQUE, SEDAN était contournée. La grande offensive était déclenchée. La "drôle de guerre" était terminée.

Le Capitaine MARIN, il nous l'apprit à son retour, était arrivé en gare de CANNES. Il ne put se rendre jusqu'à GRASSE. La sortie de la gare était interdite. Toutes les permissions étant supprimées, l'ordre était de rebrousser chemin, sans délai et de rejoindre les Unités respectives. Sans pouvoir voir sa famille, il rentrait le 12, en fin de soirée à ROCHETAILLEE !

Evidemment, il n'était plus question de permissions.

D'après les ordres de l'Etat-Major, nous devions tout remballer et le quatorze nous quittions ROCHETAILLEE, par la route, vers le Nord-Est. Le quinze, peu avant midi, nous étions à REIMS. Nous fûmes cantonnés durant quelques heures sur les terrains de la base aérienne, occupée en majeure partie par la R.A.F. britannique. Nous assistâmes, dans ce camp, à une bataille rangée entre aviateurs anglais et français. Mais nous n'eûmes pas le loisir de connaître ni les motifs ni la fin de cette violente algarade.

Vers quatorze heures, nous quittions REIMS, nous dirigeant vers RETHEL pour nous rendre à SEDAN, point de ralliement imposé par l'Etat-Major. Or, cette ville tristement célèbre, était occupée par l'armée allemande depuis vingt-quatre heures !

Vers six heures nous étions rendus à RETHEL. Nous installions notre cantonnement depuis un quart d'heure, lorsque, quelques avions boches de reconnaissance nous survolèrent pacifiquement. Nous reçûmes l'assaut d'une vague de Stukas, qui nous arrosa copieusement de petites bombes. Notre surprise fut grande, nous recevions le baptême du feu. Nos instructions de protection anti-aérienne étaient pratiquement nulles. Dans la panique, je me réfugiais sous le moteur d'un de nos camions, alors que le fracas des bombes nous harcelait. Mon abri avait été bien précaire, et j'eus le bonheur de ne pas être atteint par un éclat.

Personne d'ailleurs ne fut blessé.

Soudain le calme revint. Les avions avaient lâché leurs engins et étaient repartis tels qu'ils étaient venus.

La nuit étant arrivée, nous nous apprêtions au repos dans divers cantonnements qui nous avaient été désignés. Ordre était donné de nous allonger sans quitter ni nos vêtements ni nos armes. C'est là qu'avec précipitation on nous distribua à chacun, huit chargeurs de cinq balles, soit quarante cartouches à placer dans nos cartouchières. Jusqu'alors nous n'étions pratiquement pas armés ! Sans ordre, nous profitâmes pour remplir le magasin de nos LEBEL et même à l'occasion introduire une balle dans le canon. Mais de cela, rien n'était officiel.

Vers deux heures du matin, un bombardement, dont nous étions l'objectif, nous réveilla de notre relatif sommeil. C'était un tir de 77. Nous avions été repérés et dans la panique, les ordres de rembarquement fusèrent de toutes parts. Ce fut presque dramatique que cette fuite précipitée, dans la nuit, avec la quantité de matériel que nous possédions. Et nul moyen de riposter. Comment d'ailleurs, aurions nous pu répondre à l'attaque que nous subissions.

A l'aube, nous arrivions à BAZANCOURT (51), au Sud-Ouest de RETHEL à environ vingt-cinq kilomètres, sur les bords de la SUIPPE, entre PONT-FAVERGER, siège de notre état-major d'armée et LAON.

A cette distance des lignes, nous étions hors d'atteinte de l'offensive Allemande.

Une fois encore, nous débarquâmes notre matériel.

Sans autre forme de procès, le Capitaine MARIN me rappela au bureau de la Compagnie, VALETTE ayant été muté au P.C. du Corps d'Armée. Je pensais dès lors que la paix était rétablie entre nous. Mais je restais méfiant. Je pense qu'il m'estimait assez, et ma défiance n'était pas justifiée.

Pour l'instant, il n'y avait pas grand chose à faire au P.C. de la Compagnie. Capitaine et Lieutenant étaient continuellement présents au bureau. Nous avions aussi un " toubib ", médecin auxiliaire BERNARD, de MARSEILLE, homme sympathique, portant les galons d'Adjudant. Les Chefs de sections, tous Sergents-Chefs ou Adjudants faisaient fonction de Lieutenants. Je ne sais s'il y avait alors pénurie de Cadres, mais dans mon unité, les " faisants-fonction " étaient nombreux ! Tous étaient d'abord et de relations aimables.

J'avais beaucoup de loisirs à mon nouvel emploi. Rien de particulier ne se passait et le central téléphonique, auquel tout le monde au bureau, répondait ne m'obligeait à aucune contrainte de continuelle présence.

Un jour, un groupe de Sapeurs de notre Compagnie, découvrit dans la petite bourgade qu'était BAZANCOURT, évacuée par tous les civils, - nous étions en zone des armées -, un magasin-coopérative, à l'enseigne de " GOULET-TURPIN grande firme de distribution telle que " CASINO ", et aujourd'hui " PRISUNIC " ou " CARREFOUR ". Il était à supposer que derrière les rideaux de fer baissés et cadenassés, de nombreuses provisions avaient été abandonnées et que ce serait le moment de profiter de l'aubaine avant que…

Sans être au courant de la situation du front, nous savions et nos chefs plus encore, que la situation n'avait rien de particulièrement rassurante. Car depuis RETHEL que nous avions précipitamment évacué, le repli vers le Sud était flagrant. Nous pouvions donc supposer que les Boches occuperaient nos positions tôt ou tard.

Alors, se dirent les loustics qui avaient repéré une aubaine, pourquoi ne pas en profiter ? En effet, des denrées de toutes sortes : vins, liqueurs, conserves, chocolats, sucre et pâtes, huiles et… sous-vêtements, pour enfants et femmes, bas de soie, parfums et eaux de Cologne, et j'en passe, dormaient là, dans l'attente d'une probable offensive des Boches qui n'auraient qu'à se servir

Un lascar fit sauter un ou deux cadenas, le rideau fut soulevé et fut découvert une véritable caverne digne d'ALI-BABA ! Tous les participants à cette " descente " profitèrent de l'aubaine. Le Capitaine, apprit la découverte et le pillage du magasin. Tout cela n'avait rien de bien réglementaire, nous en étions certains. Officiellement, il ignora les faits, autrement dit il ferma les yeux. Et tout ce qui, petit à petit, sortait du magasin, s'accumulait dans les camions de la Compagnie. Tous y trouvaient leur compte et les Chefs aussi.

Or, la Prévauté, c'est-à-dire la Gendarmerie en zone des armées, que l'on ne voyait pas souvent et qui cependant était omniprésente, découvrit le pillage et rendit visite au Capitaine MARIN, responsable de l'Unité stationnant dans le lieu du saccage des Ets. GOULET & TURPIN ! C'est ainsi qu'un officier de ce Corps d'Elite se rapprocha de notre Chef de Compagnie. Lors de cette rencontre, j'étais assis à mon bureau, tournant le dos à la fenêtre, à deux mètres de la table où était installé mon Officier.

Le gendarme, un Lieutenant, après les présentations expliqua que les coupables ne pouvaient être autres que des éléments de notre Unité. L'Officier de gendarmerie, assis face au Capitaine MARIN, tournait le dos à la porte d'entrée du bureau.

J'écoutais l'exposé, alors que mon chef restait impassible.

L'entretien fut interrompu par un bruit répété deux ou trois fois, venant de la porte. Certes, on ne frappait pas avec la main mais avec les pieds ! Je me levais sans attirer l'attention et allais ouvrir. Le Capitaine, ne me quittait pas des yeux. Le gendarme continuait de parler. J'aperçus alors dans la porte entrebâillée, le Docteur BERNARD, les bras chargés de paquets et de boîtes de conserves, deux ou trois bouteilles sous les bras ! Je compris ( et le Capitaine aussi ) qu'il revenait d'une descente chez GOULET-TURPIN ! Sans perdre mon sang-froid, je repoussais le toubib vers l'extérieur, en mettant mon index devant ma bouche pour lui imposer le silence, et refermais derrière moi la porte. Or BERNARD, avait entrevu le représentant de l'Ordre et en un éclair, devant ma mimique, avait compris ! Ouf ! il était temps ! J'ai dit que le Capitaine qui avait, de sa place, observé la scène sans sourciller, continuait à écouter et à répondre au gendarme.

Je rentrais dans le bureau et rejoignis ma table, tranquillement.

Le Capitaine, se défendant, donna au Lieutenant toutes les assurances sur l'intégrité de son personnel, affirmant qu'aucun de ses hommes ne s'était livré à un tel acte de pillage. Or, il n'était pas établi à quel moment le saccage s'était produit, il fut facile de démontrer que cela s'était produit avant notre arrivée, puisque nous avions succédé à une Unité de troupes anglaises partie de BAZANCOURT dans la soirée du 15 Mai, alors que nous étions arrivés à l'aube du 16. Aucune preuve ne pouvait être établie de la culpabilité de nos hommes.

J'ignore si l'officier de la Prévauté fut convaincu, mais il partit, en saluant le Capitaine qui lui serra la main.

Tous avions eu chaud ! Le Capitaine me l'avoua et me remercia pour mon intervention discrète qui avait sauvé une situation scabreuse provoquée, sans le vouloir, par cet excellent Docteur BERNARD.

Après quelques remontrances que le chef d'Unité adressa, par l'intermédiaire des Chefs de Sections, à l'ensemble de la troupe, l'incident se trouva entériné, mais les camions avaient été remplis de denrées les plus diverses ! et tout le monde y trouvait son compte.

Ainsi que je l'ai déjà signalé, j'avais beaucoup de loisirs au poste de BAZANCOURT. Nous étions dans la deuxième quinzaine de Mai. Le temps était splendide et le secteur très calme, à part quelques alertes aériennes et le passage fréquent de troupes se repliant du Nord, alors que d'autres, dont un bon nombre en autobus verts de la T.C.R.P. de PARIS, montaient vers la SOMME.

Nous ne nous faisions aucune illusion, ça bardait et les replis que nous observions, malgré les renforts de la division " fillette " de PARIS, composée de jeunes recrues, laissaient prévoir les graves événements auxquels nous fûmes soumis un mois plus tard. Néanmoins nous gardions notre espoir et pensions qu'un jour ou l'autre nous pourrions assister à une répétition de la Bataille de la MARNE, celle de nos pères. O, illusion !… Cela n'était, à vrai dire, pas l'avis de tous. Mais déjà le sort était jeté !

Le Capitaine MARIN, à ma demande, me donna l'autorisation de former, presque tous les jours, après la soupe de onze heures, une équipe de volontaires composée de cinq ou six hommes pour partir en reconnaissance dans les environs. Nous étions armés, bien entendu, mais en tenue légère : pantalon de treillis, ceinturon, chemise kaki sans vareuse, une seule cartouchière avec trois ou quatre chargeurs, le mousqueton ( on nous avait changé nos LEBEL contre ces fusils plus légers à ROCHETAILLEE ), pas de baïonnette, et le casque évidemment. Je dois ajouter que le Lieutenant MENETRIER était le responsable du Service de Renseignements de la Compagnie, et qu'il fournissait des comptes-rendus au Deuxième Bureau de l'E.M. Il m'avait demandé de participer à sa tâche. Cela n'avait pour moi rien de difficile ni d'astreignant. Au contraire, je sentais que je me rendrais plus utile. Mon livret individuel avait certainement été consulté et les modestes services que j'avais rendu du temps de mon séjour auprès du Commandant PELOUZE justifiaient la sollicitation du Lieutenant chargé des renseignements de mon Unité.

Il me signala qu'il était intrigué par la présence, au bureau des P.T.T. de BAZANCOURT, de la receveuse, qui avait énergiquement refusé de quitter son poste au moment de l'évacuation de la petite cité. Elle n'avait pas grand chose à faire, puisqu'il n'y avait plus personne dans la ville, à part notre Compagnie. Sa tâche, consistait uniquement à recevoir notre courrier et à nous le faire distribuer, par notre vaguemestre, enfin à acheminer par remise aux navettes de l'Armée, celui que nous expédiions. L'officier se demandait ce que pouvait bien faire cette femme, relativement jeune, trente à trente-cinq ans environ dans cette situation qui ne rendait service à personne. Nous la connaissions tous de vue.

Entr'autre, mon Chef me conseilla, à l'occasion d'une de mes patrouille d'en connaître d'avantage, en la questionnant et en entrant plus avant dans son intimité.

Deux jours plus tard, vers midi, avec trois camarades nous partîmes pour notre reconnaissance. J'avais mon plan. Il s'agissait du bureau de poste. Or, après avoir quitté le P.C. une sirène hurla l'alerte aérienne. Par prudence, nous longeâmes les murs des maisons. L'éclatement éloigné d'une bombe, d'autres ensuite, retentirent. Mais cela se passait à plusieurs kilomètres de là. Je décidais de descendre dans un abri pour attendre la fin de l'alerte. Le temps était splendide et le soleil nous éblouissait. J'entrais le premier dans une maison où un abri était signalé. Mes deux compagnons me suivaient à la file indienne. Je passais la porte grande ouverte et me trouvais devant un escalier raide, plongeant dans l'obscurité. Je fus aveuglé par le soleil du dehors et le noir subit de l'abri. A tâtons je descendis les premières marches. Mes camarades me suivaient toujours. Nous continuâmes notre descente sur une dizaine de marches.

Nous arrivions au bout, où un couloir que nous ne distinguions pas encore, s'ouvrait à nous. Nous ne faisions pas de bruit, sauf celui de nos chaussures que nous retenions à chaque contact du sol. Il me sembla alors, percevoir une présence, dûe à un froissement d'étoffe, face à moi. Par réflexe, je relevais mon arme et vivement actionnais la culasse mettant ainsi une balle dans le canon. A mon geste, mes deux Sapeurs en firent autant. Nous frôlions toujours le mur, mais commencions à y voir plus clair et nous habituer à l'obscurité. Nous avions dans notre avance, dégagé l'escalier. D'un coup une silhouette d'homme s'élançait vers le haut, grimpant les marches à toute vitesse. La surprise fut grande. Je m'élançais derrière le fuyard qui avait déjà plusieurs mètres d'avance. Arrivé à l'entrée, je vis un civil, courant à toutes jambes, enfourcher une motocyclette appuyée contre le mur, qui démarra aussitôt. J'épaulais, tirais un coup de feu dans sa direction, mais la rue, après le bureau de poste accusait une courbe. Ma balle arriva, mais la machine avait tourné à droite. J'avais manqué mon but !

En courant, nous arrivâmes au perron du bureau de poste. Nous y fîmes irruption. La receveuse, visage défait nous demanda vivement si c'est nous qui avions tiré et pourquoi !

- C'est sur mon frère, dit-elle que vous avez fait feu. J'espère qu'il n'a pas été atteint !

- Mais que faisait donc votre frère dans l'abri ? Pourquoi s'est-il enfui demandais-je.

- Je n'ai pas à vous répondre, cela ne vous regarde pas !

Que faire, l'arrêter et l'amener au P.C. ? Comme il s'agissait de la receveuse des Postes et que nous n'avions officiellement aucun ordre, nous n'insistâmes pas.

- Bon dis-je, nous allons au rapport, et nous verrons.

Sur le champ nous rentrâmes au P.C. et je fis immédiatement part de ce qui venait de se passer au Lieutenant MENETRIER. Le Capitaine était présent, mais ne dit absolument rien.

- C'est très bien TERESE, me dit l'officier. Nous allons rapidement régler cela. Vous avez bien fait de ne rien entreprendre à l'égard de cette personne.

Je saluais et quittais le bureau.

Les deux chefs se mirent certainement aussitôt en contact avec le service compétent, dès que je les quittais. Je ne fus témoin de rien. Mais le lendemain matin vers huit heures, une camionnette de la Prévauté venait, avec deux gendarmes et un Adjudant-chef mettre la postière en état d'arrestation et l'amenèrent.

Je n'en sus pas d'avantage. Personne par la suite ne parla plus de la postière de BAZANCOURT…

Le surlendemain nous décidâmes une nouvelle patrouille.

Nous étions cinq, marchant en file indienne. Nous avions emprunté le petit chemin vicinal à la sortie de BAZANCOURT pour prendre la route départementale n° 20 qui longe la SUIPPE. J'étais le troisième dans la colonne. Un motard en qui nous reconnûmes un sous-officier de la Prévauté, ralentit à notre vue et stoppa juste à ma hauteur et me dit :

- Vous vous appelez TERESE ?

- Oui, Chef.

- Avez-vous votre Livret Militaire ?

- Evidemment.

- Veuillez me le présenter.

- Je regrette, répondis-je, je ne vous le présenterai que si vous me présentez le vôtre ! Vous devez sans doute me connaître, puisque nous sommes cinq et vous vous êtes arrêté justement sur moi en me nommant. Venez au P.C., et tout deviendra clair et pourrez vérifier mon identité.

- Oui, dit-il , un peu embarrassé, je vous connais. Une démarche au P.C. est inutile, ça ira comme cela. Vous pouvez continuer votre ronde.

Il démarra aussitôt en direction du Sud.

Mes compagnons, qui pendant les questions du gendarme avaient fait le cercle autour de nous, me demandèrent si je le connaissais. Je ne l'avais jamais vu. Pourquoi, diable, m'avait-il interpellé sans erreur sur ma personne, et pourquoi m'avait-il demandé mon Livret ? Toutes mes questions restèrent sans réponse. Mes camarades et moi étions perplexes.

Nous continuâmes néanmoins notre patrouille, et en rentrant je fis part de l'incident au Lieutenant MENETRIER, qui me dit que ces gens-là ( ceux de la Prévauté ) savaient tout et voyaient tout. J'avais cependant eu raison de ne pas lui montrer mon Livret Militaire. S'il avait des renseignements à obtenir, il n'avait qu'à venir au bureau de la Compagnie, dont il devait connaître le Siège.

Cette affaire n'eut aucune suite. Mais n'avait-elle pas un rapport avec l'arrestation de la Receveuse des Postes ? Mystère.

Le 23 Mai, nous quittions BAZANCOURT.

L'offensive allemande se développait sur la SOMME et l'armée française opérait des replis aux appellations les plus diverses, qui s'accentuaient. Il était clair dès lors, que nous cédions de plus en plus à l'offensive, puisque nous nous déplacions toujours vers le Sud. Nous en avions conscience, car nos troupes, de toutes armes, défilaient en ordre relatif.

Par WITRY-les-REIMS, nous atteignîmes BERRU, à quinze kilomètres de notre départ, et à neuf à l'Est de REIMS, sur la Nationale 380. Bien entendu, la population civile avait été évacuée.

Alors que, hommes et gradés furent logés dans divers locaux d'exploitation de fermes abandonnées, le P.C. fut installé dans une coquette petite maison, d'allure bourgeoise avec un joli jardinet. C'était un rez-de-chaussée surmonté d'un étage.

Le Capitaine MARIN, me confia l'exploitation du standard téléphonique qui fut immédiatement installé par les monteurs. Toutes les lignes ( aériennes ) disponibles furent réunies au poste de commandement, et le Central placé dans l'anti-chambre de la maisonnette par deux Sapeurs et le Caporal CONTIE, qui devait exploiter l'appareil avec moi. Nous étions, et là était la raison de notre existence même en tant qu' Unité, le noeud des transmissions du 23ème Corps d'Armée. Ce que nous avions toujours été, depuis la HAUTE-MARNE. Nous étions en relation avec le Central de REIMS, exploité à ce moment-là, encore par l'administration des Postes.

Dans ma nouvelle fonction, je devais assurer à mon tour les services de nuit. Nous fonctionnions vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pendant ces heures de veille les appels étaient signalés, non pas par une sonnerie, mais par un voyant vert qui clignotait. Il fallait tenir le Procès-Verbal avec soin, le Capitaine était très pointilleux sur ce détail. Je passais les temps morts à lire et me suis quelquefois assoupi devant ma table d'écoute.

Le matin dès que j'étais relevé, j'allais à la roulante boire deux ou trois bols de café, très fort, en grignotant quelques biscuits de guerre. Puis je montais un bidon de " jus " au Capitaine qui reposait dans une chambre fort confortable au premier étage.

En plus des rations de l'ordinaire, nous touchions des suppléments que nous trouvions sur place, tels que les produits de basse-cours, du veau, des moutons. Le cheptel avait été entièrement abandonné par les habitants évacués.

Dans un enclos il y avait une trentaine de moutons qui broutaient une herbe grasse et abondante. Les vaches avaient été lâchées à travers le village et les champs. Elles souffraient de ne pas être traites, elles présentaient des pis énormes. Des volontaires de la Compagnie, plus ou moins paysans dans la vie civile, soulageaient, quand ils le pouvaient, les pauvres bêtes. C'est ainsi, qu'un matin, un Sapeur, malin plus qu'un autre détacha dans une étable un jeune taureau, qui furieux de sa liberté, bondit vers l'enclos aux moutons et en encorna plusieurs. Les victimes de ce carnage, vinrent améliorer notre popote. Quant au taureau, il fut finalement capturé après une véritable corrida, abattu et consommé par la troupe !

C'est justement le jour de l'affaire de la corrida, qu'un détachement, commandé par un Sous-Lieutenant commandant la 123/82 radio vint nous rejoindre à BERRU. QUASTANA, mon ami ROBERT faisait partie du groupe. Ce fut pour tous deux une surprise et une joie. Il m'apprit que JACQUES LAVIGNE, après avoir purgé à MONTPELLIER quelques jours de prison pour une histoire de filles, avait été envoyé dans une Compagnie disciplinaire. Dès lors nous le perdîmes de vue et ne devions nous rencontrer que bien après la guerre.

Sans autre forme de procès, je pris ROBERT sous ma protection. Or, étant radio, et moi téléphoniste nous n'avions pas les mêmes occupations. Mais nous étions ensemble dès que notre travail était terminé. Je lui fis partager ma chambre, dans une des maisons réquisitionnées. Cette chambre n'avait pour tout mobilier qu'un lit sans matelas ni couverture. Mais ce n'était pas mal du tout. C'était un lit à deux places. Les nuits où je n'étais pas de service au P.C. nous partagions le vaste plumard, enveloppés dans nos couvertures réglementaires.

L'avance allemande continuait.

Certains messages, pas toujours chiffrés que j'interceptais malgré moi au standard, me laissaient comprendre la gravité de la situation. Mais je gardais pour moi ces informations. En général la troupe ne connaissait pas l'importance des succès ennemis. Nous n'étions pas en première ligne, mais ne perdions rien à attendre.

Le lendemain de l'arrivée de ROBERT, il nous fut annoncé que nous étions coupés de notre intendance et que jusqu'à nouvel ordre nous devions compter sur nos propres moyens de subsistance. Ce n'était certes pas la disette, car avec toutes les réserves que l'Unité possédait, l'appoint de ce que GOULET & TURPIN nous avait procuré et qui était tombé dans la communauté, enfin avec ce dont nous disposions sur place, nous pouvions tenir un certain temps. Le pain, celui de l'intendance, manqua. Mais nous avions de la farine, dans le village, en quantité respectable, qui permit à deux ou trois volontaires, plus ou moins compétents, de fabriquer le pain indispensable.

Deux jours plus tard nous reçûmes du Commandement l'ordre de boucler et de nous replier sur NOGENT-l'ABBESSE, à 5 kilomètres au Sud de BERRU, mais de transférer le Central, noeud des transmissions à VERZY, à 20 kms au Sud ( toujours ) de NOGENT. J'avais compris ce que cela signifiait. Le P.C. restant à NOGENT, le Central transféré à VERZY, impliqua une augmentation d'effectifs d'exploitation, c'est-à-dire une équipe de trois exploitants : le Caporal-Chef SINGHER, le Sapeur MATHIEU et moi-même, plus deux monteurs-dépanneurs, contrôlés par l'Adjudant RESSEGUAIRE, qui restait néanmoins à NOGENT.

Alors que nous quittions BERRU, nous subissions les bombes des Stukas. Notre convoi dut se diviser en deux colonnes. Celle dont je faisais partie fila sur VERZY via REIMS, l'autre avec la 123/82, donc avec QUASTANA, directement sur NOGENT. Nous fûmes séparés !

Finalement, mon convoi fut hors d'atteinte des avions boches, alors que le gros de la Compagnie fut attaqué de nouveau et harcelé par les Stukas. Je l'appris le lendemain. Sous cette attaque, un de nos camarades, Marseillais, dont j'ai oublié le nom, fut tué par une rafale de mitrailleuse dans le ventre. Ce fut la première victime de notre unité.

VERZY, était un gros bourg de mille-cinq cents habitants, qui n'avaient pas encore été évacués. La vie y continuait presque normalement mais avec la crainte permanente des attaques aériennes. Il faut préciser que les vignobles abondants dans la région et la culture des céréales font la richesse du pays, or cette peur qui s'était installée dans la région empêchait les travaux des champs et des vignobles.

L'Hôtel des Postes de VERZY fut notre cantonnement et notre lieu de travail. En effet le Central téléphonique à cinquante directions était réquisitionné par l'armée. Aucune ligne ne restant à la disposition de la population civile. Or, le Receveur, sa femme et leur fille étaient encore dans le bâtiment, où ils disposaient d'un appartement. Tous les locaux destinés aux P.T.T. durent être mis à notre disposition. Dans la grande salle nous installâmes nos lits de camp. Un petit office nous servait de cuisine.

Le Receveur, ancien de 1914, nous reçut fort sympathiquement, sa famille aussi.

Dès que la nouvelle de notre arrivée et celle de la réquisition du téléphone se répandit en ville, certains commerçants baissèrent leurs rideaux et l'exode commença.

Nous étions le Vendredi 7 Juin.

Quand les monteurs eurent terminé leurs raccordements, nous fîmes les essais nécessaires et nous mîmes au travail. Nous assurions le service deux heures, à tour de rôle soit quatre séquences chacun par vingt-quatre heures. Les deux monteurs, chargés d'éventuels dépannages à l'extérieurs s'offrirent à nous suppléer dans l'exploitation, qu'ils connaissaient forts biens, ainsi que nous étions capables de certaines réparations ou dépannages.

Le Dimanche 9 Juin, - nous étions arrivés le Vendredi -, SINGHER, MATHIEU et moi, assistâmes à la grand'messe en l'église paroissiale de VERZY, proche de l'Hôtel des Postes.

La journée fut relativement calme dans la ville, malgré le malaise qui se lisait sur les visages des citadins.

Vers quatre heures du soir, le tambour de ville annonça à la population l'ordre des autorités d'évacuer VERZY. Un service d'autocars partirait le lendemain matin à six heures devant l'Hôtel de Ville. Il y aurait un nombre suffisant de véhicules pour tous. Le communiqué précisait que chaque passager ne devait emporter que dix kilos de bagages.

J'assistais à la diffusion de la proclamation et j'en eus le coeur serré.

Le lendemain matin, peu avant six heures, alors que je terminais avec MATHIEU, mon service, nous fûmes relevés par le Caporal SINGHER. Nous descendîmes vers la place de l'Hôtel de Ville, à trois-cents mètres. Je vis six ou sept autocars se diriger vers la mairie. MATHIEU et moi, nous fûmes curieux d'observer de quelle façon allait se dérouler l'embarquement des réfugiés. Il était six heures quatre ou cinq minutes. Deux-cents personnes au moins étaient rassemblés. Le premier véhicule stationna devant le porche et les civils s'apprêtaient à embarquer, quand la sirène d'alarme mugit férocement de son timbre lugubre ! Chez ces pauvres gens la panique s'installa. Ceux qui n'avaient pas encore pris place dans les autobus, se précipitèrent vers des abris, tous proches de là. Quelques secondes plus tard le vrombissement des Stukas, domina les clameurs de cette foule apeurée. Une, deux, trois bombes tombèrent dans la rue et sur la place. Ceux qui restaient, se couchèrent au sol, instinctivement, tandis que d'autres entraient en se bousculant dans l'hôtel communal. Vingt-cinq ou trente bombes tombèrent sur ce malheureux patelin !

Dès les premiers éclatements nous avions rejoint la Poste. Tous, sauf SINGHER, remplacé au standard immédiatement par MATHIEU, avaient gagné l'abri installé dans les caves profondes qui passaient sous la rue même. Je voulus rester avec MATHIEU, qui venait d'obliger SINGHER à se mettre à l'abri. Il me dit qu'il ne servait à rien de s'exposer à deux devant le Central. A mon tour je descendis. Je retrouvais mes autres camarades, le Receveur et sa famille, deux ou trois autres civils que je ne connaissais pas. Le bombardement continuait. Près d'un quart d'heure s'était passé depuis la première attaque. C'est pour préciser la vitesse des événements plus longs à décrire qu'à vivre, que je donne ce détail.

Dès que les Stukas eurent épuisé leur chargement de bombes, le calme revint. Ils étaient retournés vers leur base !

Nous sortîmes de l'abri.

En courant je me précipitais vers la mairie. Le spectacle était lamentable. Trente, peut-être cinquante personnes étaient allongées sur le sol, blessées ou mortes. Des femmes, des vieillards, des enfants agonisaient. Il y avait du sang partout. Contre un mur, je vis l'éclat d'une cervelle humaine qui maculait la blancheur du badigeon. Le même spectacle, plus affreux encore sur la place où un des cars brûlait lentement, alors que le chauffeur, avec un extincteur tentait d'isoler des flammes les réservoirs d'essence. Je pense qu'il y parvint. Les premiers secours arrivaient. Ambulances de la Défense Passive, venant de je ne sais où, celles des services de l'armée, des brancardiers de la CROIX-ROUGE ; c'était la panique et ce remue-ménage sentait l'inorganisation et l'affolement. Que pouvais-je faire ? Je sentis ma présence inutile devant la multitude des blessés, alors que ceux qui apportaient des secours ne savaient par quel bout commencer !

J'allais retourner vers la Poste, lorsque j'aperçus un enfant de cinq ou six ans qui pleurait, seul au milieu des personnes gisant à terre. Il criait en essayant de porter un panier fourre-tout plein de victuailles. Sa tête était ensanglantée… Je crus qu'il avait reçu un éclat. Je le pris dans mes bras, tout en récupérant le panier. Je rentrais vivement dans la Poste, le déposais sur une table du Central et au moyen d'un pansement que je sortis de ma trousse de secours, je lavais la plaie après avoir demandé de l'eau à mon entourage. La blessure n'était pas grave. Un petit éclat, pas plus gros qu'une lentille, certainement, avait frôlé le cuir chevelu. Or, une ecchymose à la tête saigne beaucoup et le sang se répandant dans les cheveux donne toujours un aspect alarmant. Je n'étais, hélas, ni toubib, ni infirmier… Je coupais une ou deux mèches de cheveux, fis un léger pansement, alors que le gamin se laissait faire docilement en disant :

- Je ne suis pas mort ! Je ne suis pas mort !…

C'était douloureux à entendre.

A ce moment pénétra dans la salle, un homme d'une cinquantaine d'années, réclamant à grands cris l'enfant. C'était l'oncle du gosse qui nous expliqua que sous le bombardement il avait vu mourir le père et la mère du petit, ses deux grandes soeurs, son frère, sa tante, la propre épouse de l'homme qui venait récupérer le bambin. Tous les deux étaient les seuls survivants de la famille !

Quel drame ! Et il y en avait eu combien d'autres…

J'ai encore, quarante années plus tard, la vision de cette scène affreuse et le souvenir d'un sanglot que je n'arrivais pas à étouffer dans ma gorge. Sanglot de pitié, d'impuissance qui me partit du ventre !

Le bruit du canon rompait le silence qui était venu succéder au vacarme du bombardement aérien. Il y avait deux sons distincts, celui des obus au départ d'une batterie française, aux limites de VERZY, et celui de l'arrivée de l'artillerie allemande pilonnant REIMS, qui allait tomber, le lendemain…

Je pris mon service dans la soirée. La nuit fut calme. Et pour cause, presque toutes nos lignes étaient sans tonalité et le Central de REIMS était quasiment muet. Vers le matin, j'avais observé sur le tableau des volets du Central téléphonique qu'une ligne correspondant à un garage de la ville, établissait le signal d'appel, et déclenchait la sonnerie. Je pensais d'abord à un mauvais contact, puis la chose se répétant six ou sept fois, nul doute qu'au bout de la ligne quelqu'un manipulait l'appareil, et tournait la manivelle de la magnéto, (les appels à cette époque ne se faisant qu'au moyen de vieux téléphones dont le modèle remontait à 1910). Lorsque le Caporal-Chef SINGHER vint me relever, MATHIEU et moi partîmes en reconnaissance vers le garage suspect, facile à trouver grâce au plan que nous possédions, afin de savoir pourquoi cette ligne entrait en contact avec le standard.

Nous étions armés, bien entendu. En quelques minutes nous étions sur les lieux. Le garage, évacué, présentait trois grands rideaux de fer, baissés, dont celui du milieu ne l'était qu'à un mètre du sol. Longeant la façade, mon camarade me suivant, nous vîmes à travers l'espace que laissait le rideau relevé, que le local était vide de tout véhicule et de toute personne. Sur le côté droit une banque destinée au bureau de l'exploitation, avec un téléphone, dont, je le vis immédiatement, le combiné était posé sur le bord du comptoir. Avec précaution, en nous baissant nous pénétrâmes dans le garage. Je coupais le fil du combiné avec mon couteau " scout " que je portais toujours dans le leggins droit. Certes le combiné était décroché, mais fallait-il encore que l'on ait manipulé la magnéto pour que le volet puisse tomber au Central ! Qui donc avait pu actionner l'appareil ? Nous fîmes un tour de reconnaissance des lieux. Il n'y avait rien, à part deux ou trois barils d'huile, vides et de grandes taches de cambouis au sol. MATHIEU s'était approché d'une porte en fer, peinte en noir. Un bec de cane servant de poignée pour ouvrir vers nous et c'est tout. Je tendis l'oreille vers la tôle froide de l'huis, et il me sembla entendre une sorte de râle venir de l'intérieur. Sans un mot, je fis signe à mon camarade d'ouvrir brutalement alors que je pointais mon fusil. La porte céda aisément et nous vîmes deux militaires aux uniformes de l'armée coloniale, allongés sur le sol, côte à côte, ronflant paisiblement, la bouche ouverte ! Deux bouteilles vides, ayant contenu du pinard, gisaient à leurs pieds.

La reconstitution de ce qui avait dû se passer fut facile à faire. Nos deux lascars, noirs de peau et de vin, peut-on dire, appartenant visiblement à un régiment d'infanterie africaine avaient suivi la retraite, comme les autres, ils s'étaient réfugiés dans ce garage abandonné pour se reposer, avant de plonger dans un lourd sommeil provoqué par la fatigue et par une copieuse absorption de vin rouge. Avant d'arriver à cette quasi inconscience, ils avaient vu le téléphone, ils l'avaient manipulé par curiosité, cela plusieurs fois, ce qui avait provoqué les appels au Central. Et c'est tout.

Respectant le sommeil des deux braves moricauds, nous rabatîmes la porte et sortîmes vers la rue. Nous ne pûmes nous empêcher de partir d'un bruyant éclat de rire, qui peut-être n'était pas de circonstance.

- Tu voulais la Croix de Guerre, me dit MATHIEU en plaisantant, ce n'est pas cette fois que tu l'auras décrochée !

Ce fut la dernière aventure drôle qui devait m'arriver. Si j'en vécus d'autres plus tard, elles n'eurent jamais plus rien d'époustouflant.

Rentrés au Central, je mis le Caporal-Chef SINGHER au courant de ce qui venait de se passer. Il en rit fortement lui aussi ! en ajoutant cependant que l'intention était partie d'un sentiment normal ! Il devait se moquer de nous.

Et la journée se passa en essais multiples d'appels, de vérifications des lignes, mais les contacts restaient inexistants. Vers dix heures du soir, le canon tonnant toujours, nous étions tous réunis pour veiller. A quoi ? Mais pour personne il n'était question de dormir. Les pétarades d'une moto annoncèrent l'arrivée de l'Adjudant RESSEGUAIRE. Cela devait barder pour le voir à cette heure ! C'est ce que nous avions pensé.

- Les gars, ça va mal. Les Boches sont entrés dans REIMS. Ils sont donc à dix-huit kilomètres d'ici. Alors, un bon conseil, foutez le camps au plus tôt ou vous allez être faits aux pattes !

Nous nous regardâmes sans dire un mot. La surprise passée, j'intervins.

- Pardon mon Adjudant, vous nous conseillez de partir ou vous nous donnez l'ordre de nous replier ?

- Ce n'est pas un ordre, reprit le juteux. C'est un conseil que vous feriez bien de suivre.

Alors, sans consulter mon chef de poste, même du regard, ni mes trois autres camarades, la réplique jaillit de ma bouche, sans pouvoir la retenir :

- Mon Adjudant, mes camarades feront ce qu'ils voudront, moi je ne quitterai le poste que sur ordre. Ce n'est qu'un conseil, alors, je reste !

J'avais jeté un pavé dans une mare.

Le Caporal-Chef, garçon intelligent, me regarda, et après quelques secondes ajouta :

- Je suis d'accord avec TERESE, mon Adjudant. Nous restons. Une contre offensive peut avoir lieu ( nous y croyions encore ! ). Si les Boches reculent, nous serions des déserteurs. Nous restons,c'est décidé. Toute cette nuit nous allons essayer de trouver un contact et nous sortirons en inspection, le plus loin possible, des lignes.

- Comme vous voudrez, dit l'Adjudant.

Il s'en alla. ( cf.Documents )

- Ce n'est pas tout , dit alors le Chef de poste, il faut que nous sachions où nous en sommes. TERESE, tâches d'obtenir un P.C. quelconque, restes cloué au standard tant que tu n'obtiendras pas une réponse ! Toi et toi, partez en reconnaissance des lignes, plutôt sur celles de REIMS que celles de BEAUMONT

Pendant près d'une heure, j'essayais en vain d'avoir quelqu'un au bout d'une ligne. Ce fut en vain. Tous mes appels, mêmes sur les lignes où la tonalité existait encore, restèrent sans réponse. Au retour des deux Sapeurs, je sortis avec SINGHER, nous fîmes une deuxième puis une troisième inspection des lignes aériennes sur plusieurs kilomètres. Certaines étaient cisaillées, nous fîmes des épissures, répétâmes des appels au bigorneau de campagne. Rien ne fut positif. Cela dura des heures. Finalement nous rentrâmes harassés, sans aucun résultat ! Dès l'aube, deux Sapeurs tentèrent une nouvelle sortie. Ils rentrèrent bredouilles. Nous étions bel et bien isolés.

A l'extérieur, des colonnes de troufions de toutes les armes, des véhicules auto et hippo, des ambulances, de petits canons tractés, battaient en retraite. Des blindés suivaient. Une dizaine de brancardiers transportaient à pied des blessés. Nous observions tristement ce spectacle depuis la porte de l'Hôtel des Postes. Je vis un homme, blessé, assis sur un brancard qui agita les bras dans notre direction en nous voyant. A peine le triste cortège nous avait dépassé, l'homme tomba étendu sur le brancard. Les porteurs s'arrêtèrent et rabattirent la couverture sur sa tête. Il était mort !

Un peu avant huit heures, je vis arriver ROBERT QUASTANA sur son camion-radio ER 26 ter. Il était accompagné de cinq ou six autres sapeurs de sa section.

- Laisses tomber , me dit-il, viens avec nous, j'ai encore de la place dans le bahut. Prends ton barda.

- Non, répliquais-je, non ROBERT, je ne puis quitter mon poste, nous n'avons reçu aucun ordre de repli.

- Mais le Commandant a mis les voiles depuis cette nuit, vois nos blindés, ils se taillent ! c'est foutu te dis-je, vous allez tomber dans les mains des Boches !

Et oui !...

De longues files de tanks français passaient en direction du Sud, gènés par une foule de fuyards, civils et soldats, qui à pied, tirant une charrette, qui en auto ou poussant des voitures d'enfants chargées de ballots, d'autres tirant une bicyclette et sa remorque bourrée de paquets les plus disparates. Des femmes tenant de tout petits enfants par la main, des vieux marchant péniblement, certains avec des bâtons. Tous ces malheureux fuyaient devant les Allemands, dont nous n'avions pas pour l'instant, vu encore les harcèlements de ces colonnes misérables. Cela ne devait pas tarder.

- Non ROBERT, vas-t-en, nous restons pour l'instant. Nous nous reverrons bientôt.

Nous nous embrassâmes, et il partit.

C'était le 12 Juin 1940.

Je ne devais le revoir, à NICE, qu'en 1948 !

5. LA FIN DE L'ODYSSÉE

Dans la soirée précédente, alors que nous avions reçu la visite de l'Adjudant RESSEGUAIRE, le Receveur et sa famille, partirent à bord de leur automobile, surchargée de ballots, vers le Sud, comme tout le monde en sorte. Avant de quitter VERZY, ce brave fonctionnaire nous avait légué le contenu de sa cave, bien fournie en vins de Champagne et en Beaujolais, en nous disant que ne pouvant emporter toutes les bouteilles, nous n'avions qu'à les consommer ou les emporter nous mêmes plutôt que de les laisser aux Boches.

Par la suite, le lendemain, nous devions bien emplir nos bidons, mais certainement que les Allemands burent le reste… Je n'ai jamais su ce que ces braves gens étaient devenus par la suite.

Durant les premières heures de la matinée du 12 Juin, après les péripéties que j'ai données plus haut, l'artillerie française continuait à tirer, toujours à quelques kilomètres de là. Notre présence était devenue inutile, nous n'avions depuis plus de quinze heures pû obtenir une liaison quelconque. C'est alors, vers midi, qu'avec le Caporal-Chef SINGHER nous nous décidâmes à partir.

Tout en emportant nos armes, nos munitions, le masque à gaz, nos musettes avec des provisions de bouche, nous nous allégeâmes le plus possible. En fait de provisions, nous n'avions pas grand chose: de quoi tenir deux jours au plus. Nous ne pensions pas trouver en route la possibilité de nous ravitailler. Nous avions vu que les réfugiés, les civils et même les militaires raflaient tout au passage, ce qui était normal. Aussi ne devions-nous compter que sur nous-mêmes.

Dès le départ nous commîmes une erreur. Nous nous dirigeâmes sur BEAUMONT, au Nord-Est de VERZY où nous aurions dû trouver le P.C. de notre Unité. Il n'y avait plus personne !

Nous reprîmes la route vers le Sud, mais avions perdu plus de quatre heures. Alors commença, sans espoir, la retraite, au milieu des réfugiés civils et des fuyards militaires, marchant dans une effroyable pagaille, sur ces routes dont les champs environnants présentaient tous ces blés dorés, prêts à être fauchés, et qui hélas allaient être perdus !

La seule pensée de cette multitude misérable, dont je faisais partie, était de fuir loin, loin, hors de l'atteinte des Boches ! Quelle tristesse ! Seuls les soldats tentaient de conserver une attitude plus calme alors que les civils étaient littéralement affolés. Lors des harcèlements de l'aviation allemande, qui lâchait depuis ses Stukas ses bombes meurtrières, les soldats surent davantage se protéger, alors que les civils, sans discipline ni organisation, furent en plus grand nombre les victimes de ces attentats innommables.

Tous les cinq, rescapés de notre poste abandonné, nous nous dirigeâmes, un peu au hasard, évidemment vers le Sud, et restâmes groupés jusqu'à ARCIS-SUR-AUBE après avoir traversé LOUVOIS, AY, EPERNAY, AVIZE, VERTUS, et la FERE-CHAMPENOISE, toujours sous le feu spasmodique de l'aviation allemande, qui ne nous laissait pas beaucoup de répit. Je n'ai pas souvenance du lieu et des circonstances où nous passâmes cette première nuit de retraite mais le lendemain 13 Juin, vers cinq heures du matin, nous fûmes pris sous le feu des 77, qui nous arrosa copieusement. Personne de nous ne fut atteint par les obus. Pour les civils qui nous entouraient, ce ne fut pas la même chose, hélas.

Nous étions en vue d'ARCIS-SUR-AUBE. Nous croisâmes une patrouille française, encore organisée, qui nous conseilla de presser le pas, car le pont sur l'AUBE, que notre armée avait miné, allait sauter dans quelques minutes. Nous nous précipitâmes au pas accéléré, traversâmes le pont, entrâmes dans la ville et dix minutes plus tard le pont sautait. Ceux qui n'avaient pas eu le temps de passer, restaient à la merci de l'ennemi, qui déferlait sur eux. Mais à la réflexion nous ne perdions rien pour attendre…

En sortant d'ARCIS, les Stukas firent une nouvelle apparition. Nous fuîmes à travers les champs, détrempés de rosée matinale, parmi les blés dorés, les orges et l'avoine.

C'est alors que je fus séparé de mes camarades.

Je cherchais vainement la possibilité de les rejoindre. Ce fut sans résultat. Je me retrouvais seul. Certes je n'étais pas plus froussard qu'un autre mais je crois que rien n'est plus démoralisant que la solitude, même si l'on reste au milieu de tant de gens, certes, pas plus heureux que soi !

Je parvins cependant à m'intégrer dans une colonne de rescapés, militaires.

J'avais, à mes côtés un tout petit bonhomme, portant l'uniforme des chasseurs que je connaissais bien, avec sur l'épaule un fusil mitrailleur. Cette arme pèse environ huit kilogrammes. Il m'avoua ne plus avoir de munitions ni de servant, mais qu'à aucun prix il n'abandonnerait son arme ! C'était sublime ! Je ne répondis rien à cet aveu, mais je pensais que mon petit camarade chasseur était un brave ! Je crois que l'on pourrait par cet exemple démontrer que les gars qui ont perdu la guerre en 1940, les plus humbles ont fait leur devoir jusqu'au bout de leurs possibilités.

Une fois encore, nous fûmes vers midi attaqués par l'aviation allemande. Dans la panique qui suivit les premiers instants du bombardement, je laissais, par inadvertance mon fusil que j'avais posé sur la charrette porte-bombes de l'armée qui m'entraînait à marcher. Je courus à travers champs, comme les autres à la recherche d'un abri qu'offrait un bosquet à une centaine de mètres de là. Dans ma précipitation, ma blague à tabac, que je portais dans une poche de ma vareuse, fut éjectée. Je la vis tomber à terre, mais ne la ramassais point. Les bombes tombaient toujours sur le convoi, dont les véhicules avaient été abandonnées sur place. J'atteignis enfin, ainsi que deux ou trois autres soldats, le fameux bosquet. Je m'aplatis sur le sol rafraîchi par l'herbe abondante, le casque sur la nuque, et je m'endormis profondément, durant trois ou quatre minutes, sous le feu du bombardement, lointain certes, mais auquel ma fatigue ne fut nullement sensible. Je m'éveillais aussi rapidement que je m'étais endormi. Le bruit des bombes avait cessé, mes collègues allongés à mes côtés crurent un instant que j'avais été atteint par un éclat, et que j'étais mort Il n'en était rien et m'accueillirent avec un grand sourire dès qu'ils me virent remuer.

J'avais eu conscience de la perte de mon arme. Lorsque je retournais sur la route, la voiture qui m'avait entraîné n'était plus là. Mon fusil avait disparu. Je n'eus aucun mal à récupérer un mousqueton du type 96, modifié 1916, modifié 1938, à baïonnette rentrante dans le canon. Mes balles, que je conservais dans mes cartouchières, au nombre de quarante-huit, s'adaptaient à l'arme que providentiellement je trouvais, abandonnée sur la route. Du coup je jetais ma propre baïonnette dans le fossé !

Vers midi, tout en marchant je grignotais quelques biscuits qui me restaient. A deux heures la colonne traversait TROYES. Vers seize heures, le flot des réfugiés civils et militaires arrivait devant BAR-sur-SEINE ( AUBE ). Nous devions traverser le fleuve par un large pont. Or, à un certain moment la colonne s'immobilisa. Avec quelques autres soldats nous nous approchâmes de la tête du convoi et là nous apprîmes que nous ne pouvions pas passer car des parachutistes allemands tenaient depuis les berges, le pont à leur merci avec leurs mitraillettes. Nous, Français, ne connaissions pas les mitraillettes. Armes peu précises mais occasionnant la surprise par le jet répété et rapide des projectiles. Dans la colonne il y avait plus de deux-cents soldats, presque tous armés, des officiers, et de nombreux civils. Un Capitaine d'artillerie, rassembla rapidement un groupe d'au moins cents hommes armés, fit établir sur rang de dix la " carapace " tout en empêchant les autres de suivre, en donnant l'ordre à ceux qui se trouvaient au bord du groupe, du côté droit, de viser les trois ou quatre Allemands, visibles du pont, de tirer au commandement dans leur direction. L'ordre fut exécuté en moins de trois minutes. Une salve partit, deux Boches furent atteints, restant immobiles sur la berge, deux autres, peut-être trois s'enfuirent. Le convoi put se rassembler et continuer sa route.

Tout cela grâce à l'initiative d'un officier d'artillerie, qui, appuyé par des hommes décidés, avait gardé son sang-froid.

Et nous marchions toujours .

Mangeant le peu de provisions qui me restaient, buvant de l'eau, n'ayant plus de tabac. Je traversais ainsi les RICEY, MUSSY… en suivant le convoi ou quelquefois changeant de route, je faisais sans m'en rendre compte des détours qui retardaient mon avance. J'évitais les grandes voies, plus encombrées de fuyards, donc plus exposées aux attaques des avions ennemis. Partout je vis sur les bords de ces routes merveilleuses, ombragées, aux talus verdoyants, des groupes entiers de cadavres de civils, allongés dans un dernier sommeil. Tous avaient été atteints, femmes et enfants, hommes jeunes et vieillards par les bombes nazis qui impitoyablement s'acharnaient sur ces pauvres hères. Ils finirent, après avoir perdu leur foyer et leurs biens, leur vie sur une belle route de FRANCE !

Et, nous marchions toujours.

Mes provisions furent épuisées avec mon dernier casse-croûte du soir alors que j'arrivais à JOUR, je crois dans la COTE-D'OR ( 21 ). J'avais quitté VERZY le 12, nous étions au soir du 16 Juin. Je passais, avec quelques autres, une partie de la nuit, dans un champ, à quelques mètres de la route.

Dès l'aube, je suis reparti, mon fusil toujours à la bretelle, avec un artilleur, rencontré au hasard de la halte. Ce gars était beaucoup plus robuste que moi, peut-être un peu plus vieux. Il se désolait de n'avoir rien à manger. Il avait grand'faim. Moi aussi. C'est alors que j'ai pu observer que dans les circonstances les plus tragiques dont celle d'avoir faim et de ne rien avoir à se mettre sous la dent, par exemple, alors que l'égoïsme pourrait dominer tout autre sentiment, un coeur d'homme charitable et humain, vient démontrer combien l'humanité est riche de bonté.

Ce fut le cas.

Le temps, ce matin-là, était superbe. Un soleil radieux, en ce printemps finissant, avait l'air indifférent au drame que notre pays vivait, drame qui persistait à illuminer de ses rayons généreux. Sur cette belle route verdoyante, aux champs resplendissants des moissons prêtes à être faites, des milliers de malheureux, des soldats en loques, mais toujours armés, souffraient de la faim et des bombes. Ils souffraient aussi de la peur ! On eût dit que la nature se moquait de nos souffrances en adressant aux pauvres humains en déroute sa radieuse chaleur d'un été prometteur.

Un groupe de réfugiés, venant du Nord, ou d'ailleurs, toute une famille de femmes et jeunes filles, enfants et hommes mûrs avaient déballé au bord du talus une grande nappe blanche recouverte de victuailles, tout comme s'ils allaient faire un pique-nique, un jour de fête.

Passant près d'eux, avec mon compagnon, j'aperçus la scène et par discrétion, autant que par envie, je détournais la tête. Mon camarade l'artilleur, me laissant le devancer, se dirigea vers les personnes réunies, prêtes au repas. Il s'adressa à la femme la plus âgée qui devait diriger la famille et lui dit sur un ton de mendiant :

- Madame, ce n'est pas pour moi, mais pour mon camarade, il meurt quasiment de faim. Soyez charitable, donnez-lui quelque chose pour manger, je vous prie !

Je m'étais arrêté, j'étais honteux de ce que j'avais entendu. Je m'approchais pour me défendre et m'excuser, quand la femme me dit :

- Mon pauvre ami, nous sommes nombreux, vous le voyez, et nous n'avons pas grand chose, mais attendez.

S'armant d'un grand couteau elle tailla une petite tranche dans un jambon et la tendit à mon camarade.

- Tenez ! , dit-elle simplement en me regardant.

Puis coupa une seconde tranche qu'elle donna à l'artilleur, surpris, prêt à refuser. La femme insista. Il prit la tranche à son tour. Tous deux nous la remerciâmes. Nous avions les yeux humides et je ne pus empêcher un sanglot de reconnaissance et de honte. Je n'eus pas un mot pour remercier cette brave femme.

Nous continuâmes notre route, et mon compagnon avait gardé entre ses doigts le morceau de jambon. Moi j'avais déjà avalé ma tranche.

- Tiens !, me dit-il en me présentant ce qu'il avait conservé, manges, tu as beaucoup plus faim que moi !

Et je pris la deuxième portion que j'avalais sans scrupule.

Cela valait la peine d'être cité.

Dans le tumulte de l'exode, je perdis mon camarade dont je n'avais connu ni le nom ni l'origine. Mais jamais je n'oublierai son geste.

J'étais seul, une fois de plus.

Je venais de passer quelques heures de repos dans un champ, sous une meule de foin. Bien entendu je n'étais pas seul. Mais, les circonstances du drame que nous vivions ne nous engageaient pas à des rapprochements, ni même à des contacts dont les mots se seraient avérés inutiles.

C'était lundi, le 17 Juin.

Ma faim me tracassait et je n'avais aucune raison d'espérer la soulager. Mes pieds étaient en sang, je commençais à désespérer. A tel point qu'en sortant d'un petit village désert, je m'assis sur le rebord en pierre du pontelet d'un béal. Je conservais mon fusil qui me servait d'appui. Ma tête reposait sur mes poings tenant l'arme.

Je ne dormais pas, je méditais. Le bruit des sabots d'un cheval au pas traînard me parvint. Je ne relevais pas la tête pour autant. Le cheval s'arrêta à ma hauteur. J'en eus immédiatement la sensation. Une voix m'interpella.

- Eh, l'homme , vous êtes blessé ?

Mes yeux se dirigèrent de bas en haut, péniblement. Je reconnus dans le cavalier arrêté devant moi, un officier du service de santé. C'était un lieutenant, je crois.

- Non !, répondis-je, sans me lever, je ne puis plus marcher, mes pieds sont en compote et mon estomac est vide !

Il se retourna, depuis sa selle, fit un geste du bras, et une voiture d'ambulance, qui n'était autre qu'une voiture porte-bombes, montée par deux infirmiers au brassard de la CROIX-ROUGE, descendirent, me firent monter sur la charrette, et le cheval, toujours au pas, continua sa route. Je fus questionné, - non je n'étais pas blessé. On me donna alors un oeuf dur à manger, lentement, puis on m'offrit un quart de vin. C'était du beaujolais et non de moindre qualité. A la faveur de cette légère collation, je m'endormis.

Voici ce qui se passa alors.

Je dormais .

Les avions allemands, toujours les Stukas, survolèrent notre route. Prirent leur mire. Dès cet instant, les infirmiers et leurs officiers, pénétrèrent dans la forêt qui bordait la route, non sans avoir tenté de me réveiller afin de les suivre vers un abri. Je n'entendis rien ni personne. Je dormais. De guerre lasse, tous partirent vers un refuge, après avoir attaché à un arbre l'attelage et le cheval de selle. Plusieurs bombes tombèrent dans les environs. Aucune n'atteint ni voiture, ni l'attelage ni personne. Mais je n'entendis rien. Je dormais.

L'alerte passée mes compagnons revinrent vers l'attelage, persuadés de ne rien retrouver de ce qu'ils avaient laissé. O surprise, ô miracle, les chevaux étaient toujours là, la voiture aussi, et le dormeur que j'étais continuait paisiblement son somme ! Je ne vis rien, n'entendis rien, j'avais dormi !

Mes compagnons n'en croyaient pas leurs yeux !

A un carrefour, ils me demandèrent de descendre, car ils devaient emprunter telle route qui, me dirent-ils, n'était pas la mienne. Je n'eus aucune réaction, car au fond je n'avais pas de route précise à suivre, je descendis donc et me retrouvais seul, absolument seul cette fois, sur ce beau chemin campagnard qui menait je ne sais où. C'est à ce moment que je constatais que je n'avais plus mon bracelet d'identité à mon poignet. Je devais l'avoir perdu…

Voyant mes anciens compagnons prendre la route de droite, sans réfléchir davantage, je pris celle de gauche. Plus tard, je me suis demandé le pourquoi de mon comportement absurde. Mais j'avais pour excuse un complet abrutissement de mes réflexes.

Je repris mon chemin.

Il devait être un peu moins de dix-neuf heures, lorsqu'une pancarte m'informa que j'arrivais à BAIGNEUX-les-JUIFS. Cette topographie me fit sourire. J'entrais dans le patelin, croisais des soldats faisant, comme moi partie de la déroute. Je vis alors une grande muraille clôturant une vaste propriété. J'arrivais à un portail, ouvert d'où on apercevait une cour de ferme, présentant au centre un gros arbre, je crois un platane, dont le tronc était entouré d'un banc de pierre. Aucune présence dans les lieux. J'entrais, me dirigeant vers le banc accueillant, afin de me reposer. Je m'assis en tournant le dos à l'entrée. C'était, à ne pas douter une cour de ferme, dont on apercevait dans le fond de beaux bâtiments d'exploitations agricoles. Mais personne en vue.

J'avais déposé mon casque et mon fusil, je m'étais débarrassé de mes musettes, et m'apprêtais certainement à m'endormir. Quelques minutes passèrent, lorsque je vis arriver des bâtiments du fond une vieille femme. S'approchant, sans dire une parole, elle me tendit un quignon de pain dur et un tout petit morceau de chocolat. Je la remerciais et elle s'en fut.

Je savourais cette manne qui paraissait tomber du ciel, et continuais ma méditation.

Un bruit de moteur, venant de la route, à laquelle je tournais le dos, troubla le silence. Je n'y pris pas attention sur le moment. Puis à plusieurs autres reprises le bruit se renouvela. Pas d'erreur me dis-je ce sont des camions militaires. Je me retournais alors et je vis, deux voitures blindées. Puis une troisième portant sur le flanc une croix de malte, noire: la croix allemande !

Ça y est, me dis-je. Ils sont là et cette fois pour sûr !

Je récupérais mon équipement, mon mousqueton et sans me presser je sortis du portail. Une auto-mitrailleuse allemande était arrêtée à quelques mètres. Un soldat, je sus peu après que c'était un S.S. mitraillette au poing,était entouré par des militaires français. Un grand diable d'artilleur portant notre uniforme, parlait avec le teuton et faisait de grands gestes. Le Français, sans doute un Alsacien, il parlait allemand, devait dire que lui et ses camarades se rendaient. Aucun de nous, à part moi, ne portait d'armes. L'Allemand m'aperçut et vit surtout mon mousqueton que je portais à la bretelle. Il se précipita sur moi, me menaçant de sa mitraillette, puis dégageant sa main droite, il m'arracha de l'épaule mon fusil, le saisit par le canon, et d'un coup sec abattit la crosse sur le pavé, le bois éclata en deux morceaux !

Je ne pus avoir aucun réflexe. Cependant si j'avais reçu un coup de poing à l'estomac, cela ne m'aurait pas fait autant de mal !

Les autres Français qui avaient assisté à la scène me demandèrent pourquoi, je " m'étais rendu " avec une arme et que cela aurait pu être dangereux pour tous !

Je jugeais la question tellement stupide, que je ne fis aucune réponse, me contentant de reculer de quelques mètres du groupe, pour attendre la suite des événements.

Le grand Français qui parlait la langue allemande traduisait au fur et à mesure ce que le Teuton disait.

- Il dit, l'Allemand, que pour nous la guerre est terminée. Qu'il n'y a plus de gouvernement en FRANCE, mais le Maréchal PETAIN a pris le pouvoir et que nous allons bientôt rentrer chez nous.

Je fus foudroyé. J'avais bien conscience que la guerre avait mal tourné, mais jamais n'aurais supposé que nous en soyons arrivés à ce point.

Je n'avais pas peur, mais mes sentiments étaient mêlés de crainte. Et je me sentais néanmoins soulagé, comme si je sortais d'un cauchemar. En fait j'étais inconscient.

Nous étions une trentaine de Français autour de l'auto-mitrailleuse allemande. D'autres Boches nous entouraient, menaçants avec leur mitraillette. L'Alsacien parlait toujours avec celui qui devait être le Chef, car il portait des galons d'argent sur les épaules. Et j'observais alors que la vareuse était ornée au col d'une tête de mort du côté gauche et de deux S, stylisés du côté droit. Plusieurs hommes portaient la Croix de Fer sur la poitrine.

L'Alsacien nous dit que nous devions nous mettre en rang, sur trois, après avoir déposé nos armes, nos cartouches et cartouchières, nos masques à gaz, mais que nous pouvions conserver notre casque et notre musette de vivres ou d'effets personnels.

En silence, nous nous exécutâmes.

Une colonne fut formée, et on nous indiqua une direction à prendre et d'avancer sur telle route. La direction était le Nord, c'est-à-dire d'où nous venions ! Nous rebroussions chemin tout simplement. Aucun Allemand ne nous accompagnait. Nous nous mîmes en route. De temps en temps, alors que la nuit tombait, un side-car boche nous croisait sans que personne ne nous interpella jamais.

Mon compagnon, celui qui marchait à ma gauche, parlait sans arrêt avec un accent parisien des faubourgs dont le français était traduit en argot.

- Ben mon p'tit gars, s'ils s'imaginent que j'vais m'cavaler à piote toute la nuit, ils peuvent s'la serrer ! T'sais c'qu'on va faire ? On va s'repérer une meule de foin et on va au dodo. Demain y f'ra jour, pas vrai ? T'es d'ac ?

Comme je ne répondais pas, il insista :

- T'as pas envie d'pioncer ? Qui peut nous empêcher d'rentrer dans un champ et dans une meule ? Tu vois bien y a dégun, alors on y va ?

La nuit devenait de plus en plus noire, mais la lune était pleine aux trois quarts et on pouvait très bien se diriger.

En réfléchissant, je me dis que ce type avait raison. Personne ne nous contraignait à continuer notre route. De plus j'étais tellement fatigué, la faim me tiraillait aussi, et l'idée de pouvoir dormir me parut des plus raisonnables.

- T'as raison vieux, dis-je en imitant son accent, allons pioncer. Et les autres ?

- Feront c'qu'ils voudront !

Nous marchions toujours en cherchant à repérer la première meule à notre portée. Alors le titi, sortit d'une musette un morceau de fromage de gruyère, m'en tendit une ration respectable, sans mot dire. Deux minutes plus tard, il me toucha le bras avec son coude pour m'avertir qu'il y avait là, sur la droite, une et même plusieurs meules. Sans rien dire, nous quittâmes la route et le convoi, en nous dirigeant vers ce gros tas de foin odorant.

Arrivés, nous fîmes chacun un trou et nous allongeâmes côte à côte.

Le Parisien parla longtemps encore. Il m'avoua ne pas être soldat, il avait piqué quelque part son uniforme. Il était un prisonnier civil évadé de la prison de CLAIRVAUX, dont les portes avaient été ouvertes par la chiourme au moment où les Allemands bombardaient la ville.

Cinq minutes plus tard, je dormais tel un enfant.

Je fus un parfait idiot.

Qui eût pu m'empêcher, dès lors de m'évader, reprendre la route, essayer d'éviter les Boches, tenter de me procurer des vêtements civils ?… Oui, mais pour aller où. Savais-je où n'étaient pas les Boches ? Ne m'auraient-ils pas repris ? Et puis, j'étais tellement fatigué, j'avais tant besoin de sommeil, et surtout n'avais plus rien mangé depuis tant de jours. A vingt-trois ans c'est dur ! Et aussi, je n'avais rien du héros, de la forte tête ni du superman, comme on dit aujourd'hui.

Toutes ces réflexions je ne me les suis pas faites en m'endormant, mais beaucoup plus tard.

Des hurlements, aux accents gutturaux, que nous avions déjà entendu, nous tirèrent de notre sommeil. Le jour pointait, il devait être cinq heures du matin. C'étaient les Allemands qui récupéraient leurs prisonniers. D'autres que nous avaient aussi pris du repos dans les meules, à la belle étoile.

Sans trop réagir, nous nous mîmes debout. Or, je m'étais déchaussé avant de dormir. Mes pieds étaient quasiment en sang, car comme toujours mes brodequins étaient trop grands. Lorsqu'il fallut me rechausser, il me fut impossible de rentrer dans mes chaussures. Je décidais donc, de marcher en chaussettes, portant mes godillots à la main. La route était jonchée de toutes sortes de détritus, de pierres et de cailloux, des éclats de bois, des morceaux de verre, que sais-je encore. Au bout de quelques pas, étant sensible des pieds, et pour cause, je me rendis compte qu'il ne m'était pas possible de marcher de cette manière. Mon camarade parisien, me fit asseoir et essayait une fois encore de me chausser. Une sentinelle allemande, me voyant assis, me fit comprendre d'un ton qui n'avait rien de paternel, qu'il me fallait avancer. Je lui fis voir mes pieds, j'avais ôté les chaussettes. Il parut entendre ma plainte. Me fit signe de ne pas bouger. Il s'éloigna, parla à un de ses camarades monté à motocyclette qui démarra aussitôt. Dix minutes après, on amenait un cheval par la bride, que je reconnus appartenir à l'armée française, à un officier probablement, sellé sur une couverture bleue. C'était une belle bête. Sans me demander ce qu'avait pu devenir l'officier qui devait la monter, on m'aida à me mettre en selle et en avant ! Je perdis définitivement le Parisien, ancien tolar mais sympathique.

C'était la première fois de ma vie que je montais à cheval, ce fut aussi la dernière ! Mais puisque je devais avancer, et qu'il ne m'était pas possible de marcher à pieds, mieux valait profiter de l'aubaine. C'est tout ce que je vis en la circonstance. Et au pas je suivis la colonne de prisonniers entourée de soldats, baïonnette au canon, l'arme à la bretelle.

Je parcourus ainsi, sur ma monture improvisée plus de trente kilomètres. Un peu avant midi - nous n'étions pas arrivés au terme de notre déplacement - nous traversions un petit village où cantonnaient des troupes allemandes. On nous distribua un brouet à base d'orge, absolument dégoûtant mais que j'avalais volontiers car c'était chaud et j'avais tant faim !

Je repris ma monture, j'avais mal aux fesses. Mais il le fallait. Mieux valait supporter ce mal que celui des pieds.

Avant cinq heures du soir nous étions à LAIGNES où nous fûmes parqués dans un champ très vaste, bordé par un bois, la route et un grand mur de pierre. J'ai revu ce champ en 1963, où je retournais avec ma famille. Près de deux mille prisonniers y étaient déjà installés.

Je descendis de cheval, sans ne rien demander à personne, je dessanglai la selle et récupérai la couverture bleue, faite d'une belle laine, bien chaude. Les Allemands, ne m'empêchèrent pas de m'approprier cet accessoire qui me fut bien utile plus tard.

Le lendemain, la pluie tomba très fort pendant des heures. Je m'étais entièrement recouvert, à même le sol dans la providentielle couverture dont l'étanchéité me protégeât efficacement. Je dormis ainsi près de vingt-quatre heures, sans manger et en oubliant les douleurs que j'avais attrapées durant mon voyage équestre. Or, mes nouveaux camarades avaient creusé une petite tranchée au tour de la masse que formaient mon corps et la couverture afin de m'isoler du sol détrempé par la pluie.

Nous ne nous connaissions pas, évidemment, mes compagnons d'infortune et moi, mais l'intimité s'installa vite car déjà nous comprenions ce que notre sort allait avoir de commun et pendant combien de temps !

Les Boches avaient récupéré dans une intendance française des boules de pain que l'on nous distribua avec parcimonie. Nous reçûmes une boule militaire pour douze. C'était peu pour chacun. Mais il fallut nous en contenter. C'est alors que des lascars et Dieu sait si l'armée française en comptait, revinrent de l'extérieur des limites du camp avec une grande lessiveuse pleine de salade, bien assaisonnée d'huile et de vinaigre, de deux ou trois tomes de fromage ressemblant aux fromages gras de chez moi. Tout fut partagé dans le groupe dont je faisais partie, auquel j'avais été intégré sans difficulté. Je n'ai jamais pu savoir d'où provenait la lessiveuse ni la savoureuse salade, ni le fromage. Mais, que c'était bon !

Dans les jours qui suivirent, toujours parqués dans ce champ, en plein soleil, sans ne rien faire que quelques pas pour nous dégourdir les jambes, dans l'attente d'une pitance problématique et dans l'ignorance des événements extérieurs, nous vivions comme des bêtes dans une captivité absurde, presque sans nourriture, sans tabac, sans espoir… La vue sur l'immense camp de concentration, en plein air et brûlé par les rayons de l'astre du jour, nous permettait de voir, hors l'horrible spectacle de cette misérable multitude, que nous formions, trois ou quatre miradors aux mitrailleuses pointées vers nous. Pour toute nourriture, en plus du douzième de boule journalière, nous recevions une louche de soupe d'orge dont la base était uniquement composée d'eau salée. Cela dura plus de dix jours.

Nous vîmes un matin des soldats allemands occupés à installer des haut-parleurs autour du camp. Ils se précipitaient dans leur besogne dont nous ignorions le but. Peut-être allaient-ils nous faire entendre un concert ? Non hélas, cela fut installé à grand fracas pour pouvoir communiquer leurs informations.

Voici de quoi il s'agissait :

Les Alsaciens et les Lorrains prisonniers dans ce camp seraient libérés immédiatement à la seule conditions qu'ils acceptent d'être incorporés dans la Wehrmacht, et de faire retour à leur mère patrie, la grande ALLEMAGNE, de laquelle ils n'auraient jamais dû sortir !

Je crois que ce camp de captifs de LAIGNE, composé d'environ deux mille hommes devait compter cent-cinquante ou deux-cents Alsaciens-Lorrains. Trente, peut-être, se présentèrent aux Allemands. Les autres démontrèrent combien ils étaient et voulaient demeurer Français !

Au matin du 27 Juin.

Toujours ignorants de ce qui pouvait se passer en FRANCE, nous fûmes rassemblés de bonne heure, en colonne, sur la route. Nous quittâmes, encadrés par des hommes armés, LAIGNES, qu'en fait nous ne regrettions pas. Nous marchâmes péniblement toute la journée, ravitaillés par l'inévitable bolée d'orge. La nuit se passa dans un champ, sur des blés coupés depuis peu.

Le 28 nous étions à BRAGELOGNE et le soir à La TRINITE, dans le département de l'AUBE. Le 29, nous arrivions à TROYES que nous traversâmes au milieu des ruines de la cité. A la sortie Nord, dans le quartier Ste-Marie, nous passâmes, toujours alignés dans le misérable convoi, devant un cloître anéanti par les bombardements. Seules quelques colonnes à ogives tenaient encore debout. Dans ce qui avait été un jardin, une statue de la Vierge, sur son socle, continuait à s'ériger vers le ciel, au milieu des ruines. Nombreux furent les malheureux captifs qui se signèrent devant le spectacle que Dieu nous offrait ! Et sur mon rang, je perçus, à voix basse, un "Ave" que je repris à mon tour…

Après avoir traversé le quartier Sainte-Marie, nous arrivâmes dans un camp militaire français ayant appartenu à la Cavalerie, et qui avait été transformé en dépôt d'engins blindés depuis le début des hostilités. Ce lieu, j'en lus l'inscription en entrant, s'appelait " Le Camp des Tanks ". Certes, les Allemands avaient en arrivant récupéré tout le matériel disponible et réemployable, et avaient transformé les lieux en camp de concentration de prisonniers de guerre, sous l'appellation de " FRONTSTALAG 124 " où je fus dès lors affecté.

ATTESTATION

Je soussigné MARIN Paul, résidant à GRASSE, " La Romarinette Route Napoléon, ancien Capitaine au 28° Génie et commandant la C° Télégraphique 123/81 au cour de la guerre 1939-40, certifie avoir compté à l'effectif de ma Compagnie le Sapeur TERESE Dominique classe 1937 du recrutement de NICE.

Le 10 Juin 1940, le Central téléphonique de VERZY étant devenu l'amorce de l'axe de transmission du C.A. descendant sur AVIZE en passant par LOUVOIS, le Caporal-Chef SINGHER fut désigné comme chef de poste de ce Central important ; il avait sous ses ordres deux sapeurs dont TERESE.

Dans la matinée du 11 Juin, le village de VERZY fut bombardé à diverses reprises par l'aviation ennemie et de nombreuses maisons à proximité du Central furent touchées et s'écroulèrent à aucun moment l'acheminement des télégrammes ne se ressentit du terrible bombardement qu'essuya VERZY.

Sans profiter d'un abri qui s'ouvrait dans le poste même, le Caporal SINGHER et ses deux sapeurs restèrent à leurs appareils et sortirent à cinq reprises pour réparer des lignes coupées par les bombes.

Malgré la présence à VERZY de la 3e Section de construction, la réparation des circuits du Central devint illusoire et peu à peu les différentes liaisons furent interrompues sans possibilité de les rétablir.

Peu avant de quitter VERZY dans la soirée du 11 Juin, L'Adjudant RESSEGUAIRE, qui commandait cette section, occupée à construire deux circuits VERZY-LOUVOIS proposa au Caporal-Chef SINGHER devant l'approche de l'ennemi de se joindre à ses sapeurs après bouclage au répartiteur des deux seuls circuits encore en état de fonctionner. TERESE était au standard et tous deux répondirent à l'Adjudant que : " TANT QU'UN CORRESPONDANT REPONDRAIT A L'APPEL. ILS RESTERAIENT AU CENTRAL DE VERZY ".

24 heures plus tard toutes les lignes étant coupées l'évacuation du poste fut décidée, mais il était trop tard : les blindés entraient dans VERZY. Le Caporal et ses deux sapeurs essayèrent de rejoindre la Compagnie, mais au cours du bombardement d'ARCY-SUR-AUBE, le Caporal-chef fut fait prisonnier, peu après les S.S. capturèrent le Sapeur TERESE à BAGNEUX, il resta prisonnier pendant près de cinq ans.

Sur ma proposition appuyée par le Commandant DUMAS, Chef des Transmissions du 23ème C.A., le Caporal-Chef SINGHER reçu une Citation à l'Ordre de la Division.

J'estime que le Sapeur TERESE qui a vécu les mêmes heures graves que son Chef, tout en lui apportant son concours total, a mérité lui aussi une récompense.

Fait à GRASSE,

le 1er Septembre 1954

MARIN P.

Note de l'auteur : Sur l'honneur, je certifie que cette copie est conforme à l'original que je détiens pour toute présentation éventuelle.

le 8 Mai 1956

TERESE

 

 

Livre troisième

CAPTIVITE

1. DEBUTS DIFFICILES

Dans ce premier camp concentrationnaire, aucun travail ne nous était imposé. La nourriture que nous recevions était si indigente qu'elle nous permettait tout juste de survivre. Les Allemands qui nous avaient capturé si facilement, en étaient même étonnés, ils n'avaient pas prévu une si rapide victoire et moins encore qu'ils auraient à faire face aux problèmes de ravitaillement de près de deux millions d'individus. L'intendance des nazis n'avait pas pu suivre. Or, cela nous l'ignorions et nous ne voulions pas connaître les problèmes de nos ennemis. Ce qui était certain c'est que nous étions affamés, et que les boches en avaient conscience.

Un jour nous eûmes droit, avec notre soupe claire habituelle, à une quantité de viande qui nous surprit agréablement. C'était, à n'en pas douter de la viande de porc. L'on peut imaginer si nous fîmes honneur à la barbaque! La nuit suivante, tous les prisonniers, - et nous étions plusieurs milliers -, fûrent pris de dysenterie violente. Les latrines ne purent recevoir le nombre de visiteur imprévu. Le camp fut infecté de déjections. Les boches manifestèrent leur colère devant les souillures qu'involontairement nous laissâmes. Mais ils durent admettre que la faute ne provenait que de la viande qui nous avait été servie, dont la récupération avait été faite sur un train français de ravitaillement bombardé et immobilisé depuis plusieurs jours sur les voies, au soleil !

Tous fûmes soignés à l'infirmerie par les services sanitaires de la Wehrmacht, on nous donna des médicaments à base d'opium pour enrayer notre empoisonnement. Personnellement, j'ai gardé de cette aventure, des intestins dérangés et encore aujourd'hui, je reste sous le choc d'une colite chronique…

J'eus la chance, quelques jours après de retrouver un camarade de ma Compagnie que j'avais perdu depuis mon départ de BERRU. C'était le caporal CONTIE. Ce garçon sympathique était dans le civil receveur d'enregistrement à TULLE, et originaire de la Cité de CARCASSONNE. Il possédait, de son pays natal l'accent très prononcé de sa langue d'oc, chère à mes oreilles occitanes.

Je retrouvais aussi une vieille connaissance, bien que ne l'ayant que très peu fréquentée. C'était le Sapeur Marcel VALETTE. Oui, le fameux VALETTE qui avait été désigné à ma place au bureau de la Compagnie avant le départ de MONTPELLIER, et passé au service du Commandant DUMAS, chef des transmissions du corps d'armée, après mon refus d'accepter le poste que me proposait le Capitaine MARIN !

Dans mon fors intérieur, après ma capture, j'avais regretté cette décision un peu impulsive, c'était mon caractère !… Et je me suis dit quelques fois que, peut-être, j'aurais pu éviter d'être fait prisonnier si j'avais consenti à me mettre à la disposition du Chef de bataillon dirigeant notre service. Or, le hasard me mettait en présence de celui que je pouvais considérer, à faux d'ailleurs, comme le responsable inconscient de mes malheurs.

- Tiens, m'écriais-je en le voyant, tu es prisonnier toi aussi ? Comment cela s'est-il passé ? Et le Commandant DUMAS ?

- Comme nous mon vieux, fait aux pattes. Tous le commandement est captif !

Nous nous quittâmes sans autre effusion ! Je le perdis définitivement de vue et ne sus jamais ce qu'il était devenu.

Ainsi va la vie !

Par contre CONTIE ne me quitta plus. Nous partageâmes longtemps notre couche dans le camp. Cela me réconfortais d'autant plus que depuis mon arrivée à TROYES, je n'avais aucun ami et évitais de fraterniser avec n'importe qui. En somme je souffrais de la promiscuité que l'on nous imposait. Cela nullement par fierté ou par dédain, mais je ne partageais pas, avec les autres ce vulgaire mélange.

Ce trait de caractère que je ne pouvais enrayer, me fit beaucoup souffrir.

La providence, me faisait retrouver un compagnon que je connaissais et qui répondait au choix difficile de mes relations. Et je ne me trompais pas. CONTIE fut un garçon admirable et aujourd'hui encore, alors que je ne sais ce qu'il est devenu, je garde de lui le souvenir d'un camarade excellent qui sut partager sa peine avec la mienne et réciproquement.

J'ai déjà dit, que l'on ne nous donnait aucun travail, aucune occupation. Les journées étaient longues dans ce vaste camp où les poux et la vermine commençaient à nous envahir. Il faut ajouter à cela le manque de nourriture nécessaire à des bouches affamées de vingt ans. Ce qui nous mettait dans un état physique et une santé défaillante de jour en jour. Sans tenir compte des séquelles de ce que nous avait occasionné la viande avariée que nous avions absorbée. Ainsi que le manque de tabac, si précieux aux heures de cafard, aucune nouvelle, plus la crainte de tout ce qui avait pu se dérouler dans nos foyers. Tout cela avait provoqué une psychose anéantissant tous les jours d'avantage mes moyens de survie. C'était idiot, j'en conviens. Mais à cette époque il n'existait, pour moi, pas assez de données philosophique qui eussent pu me rendre du courage. Et je ne réagissais presque plus.

CONTIE, lui, pensait encore. Sans rien me dire, il cherchait une solution pour nous sortir de la géhenne où nous étions tombés.

Les Allemands recrutaient parmi les captifs des cultivateurs destinés à aller travailler la terre des exploitants français, manquant de mains d'oeuvre et voyaient leurs récoltes perdues. Les moissons étaient déjà bien en retard. Comment pallier à cela ? Les boches en avaient conscience, car ils devaient profiter de tout ce que notre terre Française pouvait leur procurer. Seuls les prisonniers devaient participer à sauver ce qui pourrait l'être, pendant qu'il en était encore temps.

Mon camarade, bien qu' intellectuel, se fit inscrire comme volontaire pour les champs. Par la même occasion, il donna mon nom. Tous deux fûmes acceptés.

Il vint me rejoindre dans la chambrée où je gisais pitoyablement sur ma paillasse, occupé à tuer mon énième parasite dans mes vêtements.

- TERESE, s'exclama t-il en roulant sur le R au moins trois fois, nous foutons le camp demain matin. Je t'ai fait inscrire sur une liste de cultivateurs. On s'en va ! on s'en va !

Il était fou de joie.

- Quoi, cultivateur, dis-tu ? Mais je n'y connais absolument rien !

- Moi non plus, on s'en fout, le principal est de sortir d'ici. Comprends-tu ? S'en aller au plus vite, peu importe où. Mais foutre le camp !!!

O, combien mon brave ami avait raison !

- Bon, dis-je docilement, pas très convaincu sur l'instant, partons !

Le lendemain, c'était le 2 Août, une colonne d'une quarantaine de prisonniers quittait le camp des Tanks. CONTIE et moi étions sur les rangs. Nous quittions ce lieu infect avec le peu que contenait nos musettes.

2. AVEC CEUX DE FRANCE

C'est par rangs de cinq hommes que nous prîmes la route, encadrés par six ou sept sentinelles allemandes, baïonnette au canon, fusil à la bretelle.

- Los ! los ! hurlaient nos gardiens le long du chemin.

Le temps était superbe. Nous n'étions physiquement pas très forts, mais la joie d'être sortis du camp, nous donnait des ailes.

Nous avions reçu avant de partir une ration de pain, un morceau de saucisson. Nos bidons étaient pleins d'eau, cela nous permit de tenir jusqu'au soir.

A 19 h, nous arrivions à PINEY, toujours dans le département de l'AUBE. Nous avions parcouru vingt kilomètres environ. Ce n'était pas un record, mais cela nous suffisait, et nous considérions que l'effort fourni avait dépassé nos espérances, car au départ nous n'étions pas fiers, ni certains de ce que nous allions subir. En arrivant nous reçûmes, je crois de la part de la population ou du maire, une ration de pain et de beurre. Certains purent être gratifiés d'une bouteille de cidre. Nous nous allongeâmes dans une grange et passâmes la nuit, où l'espoir fut le principal sujet de nos rêves.

Le lendemain, 3 Août, nous reprîmes la route vers BRIENNE-LE-CHATEAU où nous arrivions vers midi et demi, cette fois nous avions fait nos vingt kilomètres en moins de cinq heures. Là, ce ne fut pas la même chose que la veille. On nous attendait. Eh oui ! Nous fûmes reçus dès l'entrée du patelin, par le maire en personne qui nous installa dans un vaste local d'exploitation agricole, devant servir de grange à foin. Un véritable repas nous fut apporté par les habitants eux-mêmes. Il y avait du rôti de veau avec des pâtes, bien assaisonnées, une bouteille de vin pour deux ! Ce fut un festin. Pour la première fois depuis près de deux mois, je mangeais à ma faim. Mes compagnons également. Toute la journée nous nous reposâmes et la nuit fut délicieuse sur cette paille odorante.

Le 4 Août, c'était la St DOMINIQUE, après un confortable casse-croûte servi, toujours grâce au soins du maire de BRIENNE, nous reprîmes la route en direction de VANDEUVRE.

A chaque étape, des prisonniers étaient laissés dans les villages, cela sous la responsabilité du maire de l'endroit qui devait, sous le contrôle de la Wehrmacht, faire employer par ses administrés les prisonniers pour les aider soit dans les champs, soit dans les laiteries ou chez les boulangers.

A VANDEUVRE, nous n'étions plus que seize, nous passâmes la journée et furent nourris assez confortablement, par les Français, bien entendu.

Le 5 Août, c'est en camion de l'armée allemande que nous partîmes. Nous n'étions plus que neuf. CONTIE était toujours avec moi. Un peu après huit heures et avoir parcouru une quinzaine de kilomètres, nous arrivions à BLIGNY. Nous étions les derniers du groupe parti de TROYES à être placés.

Monsieur LAURIN, maire de BLIGNY nous accueillit fort aimablement.

Après un questionnaire prévu et obligatoire, en présence d'un sous-officier allemand, nous fûmes désignés, chacun suivant ses compétences, pour être placés chez divers exploitants du village.

CONTIE, mon cher camarade, étant receveur d'enregistrement, fut casé chez le maire lui-même, qui n'avait pas insisté sur les incompétences que présentait ce prisonnier, volontaire pour les champs ! Il fut question d'une aide qu'apporterait le nouveau venu à certains classements à l'Hôtel de Ville. C'était un prétexte inventé par le Chef de la commune.

Vint mon tour. Moi, j'étais dessinateur-architecte. Là encore, un problème se posait à Monsieur le maire. Qu'allait-on me confier comme emploi. Certes, on ne pensait pas me renvoyer au camp ! Le Magistrat téléphona. Les réponses de son correspondant étaient satisfaisantes. Aussitôt il me dit que je serais pris en charge par le Baron du HOUX d'Hennecourt, propriétaire de la " Grange des Prés ", vaste exploitation agricole à quatre kilomètres du village. J'avais eu chaud ! Mais cela parut s'arranger.

Le sous-officier allemand se fit remettre les listes que le maire avait remplies, remonta sur le camion et disparut. Il ne restait aucun Allemand dans BLIGNY. Avant de diriger chacun de nous vers son employeur, le maire nous remit à chacun un brassard de toile blanche sur lequel avait été apposé un timbre humide, violet, aux armes de l'armée allemande, frappé de l'aigle soutenant dans ses serres une croix gammée…

- C'est dur, nous dit Monsieur LAURIN, mais vous devez obligatoirement porter ce chiffon sur le bras gauche. Vous en faites pas les gars, on les aura !

Avec une épingle nous mîmes chacun le brassard teuton.

Le maire lui-même, à pieds, me conduisit chez mon employeur. Après avoir pris un premier contact, Monsieur LAURIN partit.

Le baron me présenta à sa femme et à son fils Jacques, âgé de dix-sept ou dix-huit ans.

La " Grange des Prés " était une propriété d'une trentaine d'hectares. Elle était donnée en fermage à un certain Manoury, que je connus quelques jours plus tard.

On accédait à la propriété par un petit chemin perpendiculaire à la route départementale conduisant de BLIGNY à BAR-sur-AUBE. Il y avait deux entrées : l'une conduisant à la ferme, l'autre au manoir du Baron. L'ensemble des logements ne formait qu'une seule maison d'un rez-de-chaussée surmontée d'un étage, mais partagée en deux parties séparant la ferme, de la résidence du propriétaire. Le bâtiment avait bien quarante mètres de longueur. Les appartements ne communiquaient pas, chacun était donc chez soi. Dans la partie réservée au Baron, un grand jardin potager et verger longeait la route. Monsieur DU HOUX entretenait avec amour ses plantations. La maison avait plusieurs pièces au rez-de-chaussée, donnant sur le jardin. L'une d'elles ne communiquant pas avec les autres était une chambre secondaire, meublée, servant soit de chambre d'ami, soit de chambre de bonne. Elle me fut attribuée. Il y avait un grand lit moelleux, une table, une commode et une cheminée en marbre surmontée d'une belle glace style LOUIS XVI. Le tout très bien entretenu.

Ce fut un accueil aimable, mais réservé. Les présentations furent faites. Certes, je le compris tout de suite, ces personnes avaient accepté de m'accueillir par civisme, ou peut-être par patriotisme. Mais ils ne me connaissaient et ne savaient pas à qui ils avaient à faire. Et il fallait que d'emblée ils acceptassent chez eux un inconnu soldat français certes ; mais qui était-il ?

Je compris cela immédiatement et je m'efforçais à les rassurer, sans ne rien dire de leurs alarmes que je devinais. En quelques phrases je dis qui j'étais, d'où je venais, ce qu'étaient mes parents etc… Ils n'étaient pas obligés de me croire sur parole, aussi je sentis qu'il me faudrait rester à ma place. Et je m'y tins tout le temps que je fus leur hôte.

Lors d'une averse que j'avais reçu durant la retraite, ma vareuse était tellement détrempée que j'avais décidé de l'abandonner. Il me restait la capote, c'était l'été, cela me parut suffisant. Or, venant d'être hébergé à la " Grange des Prés " je fus obligé de me vêtir du seul vêtement qui me restait, au moment où l'on appela pour passer à table. J'étais donc en capote militaire.

- Vous allez avoir trop chaud ainsi vêtu , me dit madame DUHOUX, prévenante.

- Je vous remercie, Madame, mais si je quitte ma capote, je serai en manches de chemise !

- Vous n'avez pas de vareuse ?

- Non, Madame, je n'en ai plus.

- Oui évidemment, vous ne pouvez vous mettre à table en chemise.

- Jacques, dit-elle, s'adressant à son fils, va chercher dans ta chambre la veste grise que tu portais l'an dernier. Monsieur TERESE a à peu près ta taille. Je crois qu'elle pourra aller.

Le jeune homme revint de sa chambre en me tendant un veston, très propre et de bonne coupe. Je le passais, c'était presque élégant. Je gardais ce vêtement tout le temps que je restais à la " Grange des Prés ".

- C'est très bien, dit le baron. Maintenant, à table !

Madame DUHOUX faisait le service. Ils n'avaient plus de domestiques depuis la guerre. Le repas était excellent, mais les rations très modestes. Comme j'avais un retard considérable de nourriture, j'avais encore faim en sortant de table.

Il en fut de même durant des semaines. Je pris cependant ma situation avec patience, car j'estimais que j'avais eu de la chance, malgré tout.

On ne me donnait aucune occupation. A plusieurs reprises je demandais quel serait le service que je pourrais rendre à Madame la baronne pour tenter de la soulager dans sa tâche de ménagère. Il me fut répondu chaque fois que cela était inutile. Les longues journées que je passais dans ma chambre furent pesantes devant mon énergie refoulée.

Je me proposais, alors, de monter tous les matins à BLIGNY pour approvisionner la maison en pain ou autres provisions. Cela fut agréé. Je pus dès cet instant, me ravitailler personnellement et compenser la modeste nourriture, appréciable, mais insuffisante. Ainsi, car j'avais un peu d'argent, je pus acheter du pain, du beurre et du tabac, et autres choses, que l'on trouvait encore sans restriction au village.

Il n'y avait pas d'Allemands à BLIGNY. Je l'ai je crois, déjà signalé. Il nous était facile de circuler librement dans l'agglomération. Quelquefois j'ai rencontré une patrouille motorisée, mais à la vue de mon brassard blanc, on ne me contrôla jamais, sur les quelques kilomètres que je parcourais entre le village et la propriété.

Un après-midi, je fis la connaissance du fermier MANOURY et de sa famille composée de sa femme et de sa fille. Ils exploitaient la ferme appartenant au Comte DUHOUX d'HENNECOURT, comprenant une dizaine d'ouvriers agricoles, tous âgés. Les jeunes étaient partis… MANOURY, avait environ cinquante ans. Il n'avait pas été mobilisé. Avec son équipe il partait tous les matins pour les champs, alors que son épouse et sa fille s'occupaient à la maison de la préparation des repas, de la basse-cour et autres travaux ménagers.

Le Samedi suivant, car depuis quelques jours je passais l'après-midi à la ferme, il me fut proposé d'assister à l'abattage d'un porc et de partager au repas du soir, les côtelettes de la bête sacrifiée.

Je prévins le Baron qui ne fit aucune objection à mon absence.

La mise à mort du pauvre animal fut pour moi une nouveauté, assez répugnante. J'assistais pour la première fois à un tel supplice qui me fut insupportable et dont je me serais bien passé.

Avec la famille MANOURY, nos relations devinrent excellentes. Je me sentais à l'aise, beaucoup plus qu'avec les DUHOUX d'HENNECOURT, qui m'avaient à plusieurs reprises, fait sentir que nous n'étions pas du même milieu. Je gardais d'autant plus mes distances. Noblesse oblige ! Néanmoins, je lui devais une reconnaissance et lui pardonnais ses airs de supériorité. Heureusement, son fils Jacques avait un tout autre comportement à mon égard. Je comprenais que j'étais une gêne pour ces gens hautains et parfois méprisants. Le baron avait fait la guerre de 14-18. Il se complaisait à faire des comparaisons déplacées entre les soldats de " son temps " et ceux d'aujourd'hui. Pour lui nous n'avions pas été capables de contenir et de repousser les boches. Si nous avions été battus, la faute revenait aux nouvelles générations sans foi en leur patrie ! Et bien d'autres diatribes désobligeantes pour nous, les vaincus. Nous avions, à ses yeux la responsabilité de cette brève campagne qui s'était terminée par un désastre ! Personnellement j'avais conscience d'avoir accompli mon devoir et de n'être pour rien aux malheurs que subissait mon pays.

Aussi, jamais je ne répondis aux attaques de l'irascible ancien poilu de 14, qui n'avait rien appris depuis " sa victoire ". Je préférais sourire aux atrabilaires propos de ce seigneur déchu !

Ainsi, avec l'accord du Baron, je passais mes journées aux champs où sans avoir un travail défini, je me rendais utile en aidant le fermier ou les ouvriers dans des tâches secondaires. Je mettais la main à la basse-cour, sous le contrôle bienveillant de Madame MANOURY. Je participais aussi aux moissons qui avaient provoqué la mobilisation à titre de réciprocité, de tous les agriculteurs du voisinage, et qui se terminèrent par un mémorable banquet. Ces moissons furent pour le citadin que je suis toujours un souvenir profondément ancré dans ma mémoire et qu'un homme doit avoir vécu au moins une fois dans sa vie.

Durant toute la période où je fus occupé à la ferme, j'étais nourri par mes nouveaux amis. Nous prenions nos repas dans la grande cuisine rutilante de propreté. Les plats étaient abondants, comme les aiment les paysans, et leur qualité laissait découvrir les talents de cuisinières averties que possédaient la patronne et sa jeune fille. Nous étions quatorze à table et il fallait voir défiler les mottes de beurre frais, les chopines de cidre et à la fin du repas, la bouteille de gnole dont chaque convive usait à son gré. Quelle aubaine ce fut pour moi !

En vérité, Monsieur le Baron, était satisfait d'être débarrassé de ma présence, au moins à sa table, et à si peu de frais. Car je rejoignais ma chambre tous les soirs, faisais mon lit et mon ménage tous les matins. Mais aussitôt, je retournais aux champs.

Les moissons terminées, je compris que vis-à-vis du brave fermier qui n'avait aucune obligation envers moi, que je ne pourrais longtemps encore m'imposer à la ferme. Un jour, à BLIGNY, je rencontrais le maire. Je lui fis part de ce qu'avait été jusqu'alors mon séjour à la " Grange des Prés ". J'insistais sur le dérangement que je causais, bien que personne ne m'eût jamais fait franchement de reproches. Mais j'avais bien compris. Je demandais, en conséquence à Monsieur LAURIN de me trouver un autre emploi. Je promettais de faire tout ce que je pourrai, afin de me rendre utile et de justifier la nourriture que l'on me donnerait.

Le maire, connaissait plus que moi le Comte et sa famille. Il vit immédiatement que je ne racontais pas de fable. - Il m'avoua plus tard ce sentiment - Aussi me promit-il de trouver une solution à mon problème.

Et c'est ainsi, que dans les derniers jours d'octobre 1940, je fus placé chez le laitier de BLIGNY, Monsieur ROHNER.

Mon nouveau patron était de nationalité suisse. Il avait une épouse charmante et quatre beaux enfants de trois à douze ans. Ces gosses étaient blonds et joufflus, roses de teint, comme leurs parents.

Mon travail consistait à la manutention des bidons de lait. Ces ustensiles étaient en fer. Ils contenaient chacun vingt litres. Pleins ils devaient peser trente-cinq kilogrammes. Mais là n'était pas l'inconvénient majeur. Ma taille, toujours elle, me faisait défaut pour les soulever assez haut dans leurs déplacements. Ils traînaient sur le sol et je devais peiner pitoyablement pour un résultat médiocre. En fin de journée j'étais fourbu. Monsieur ROHNER, qui m'observait, vit mes efforts et ma peine, bien que j'essayais de faire tout mon possible. Le lendemain il arrêta net mes souffrances après avoir consulté le maire. Et je quittais aussitôt la famille suisse.

En 1963, je retournais à BLIGNY avec ma femme, en pèlerinage. Je ne parvins pas à rencontrer Monsieur LAURIN ni sa famille. Mais j'appris par le cantonnier que ROHNER avait été fusillé par la Résistance, lors de la Libération. Il aurait été collaborateur des Allemands !…

Le maire, me prit alors au service de la municipalité. En plus des fonctions de Premier Magistrat de la commune, il gérait les domaines de l'importante famille RUGGIERI, qui entr'autres étaient propriétaires et producteur viti-vinicoles. Ils produisaient du champagne. Le domaine était immense. Il y avait aussi une belle forêt qui continuait à être exploitée par mes compagnons de captivité. Durant les mois de guerre, les coupes avaient été suspendues, mais reprises avec l'arrivée des P.G.

Monsieur LAURIN désignait lui-même les arbres à abattre. Ils étaient ensuite débités, rangés par grosseur en tas cubiques (stères) et mon travail consistait à mesurer et relever le résultat des abattages.

Ce travail était facile et nullement fatigant. Je compris qu'il n'était qu'un moyen pour m'occuper.

Le maire m'apprit un jour une chose que j'ignorais, relative aux prétentions que les Allemands imposaient aux cultivateurs qui prenaient à leur service des prisonniers français. Les autorités occupantes plaçaient des P.G. sortis des " FRONTSTALAG " (camps de prisonniers en territoire français) chez des exploitants aux fins de les aider dans leurs travaux subissant du fait de la guerre, une pénurie très sensible de main-d'oeuvre. Ces captifs étaient employés au pair, mais nourris et logés. Or les employeurs étaient tenus à une redevance journalière de dix francs qu'ils versaient aux Allemands, par tête de prisonnier.

Ce qui me fit penser que notre captivité coûtait cher aux braves gens qui nous permettaient de ne pas subir les affres du camp. Hélas cela fut provisoire.

Monsieur LAURIN, employait pour son compte cinq prisonniers. En plus de la redevance obligatoire, il nous donnait tous les jours un paquet de tabac à chacun. Çà c'était chic !

J'aidais aussi Madame LAURIN. Elle devait préparer, les repas journaliers pour douze personnes, à savoir : elle-même, son mari, ses cinq enfants et cinq prisonniers. Et là les rations étaient copieuses et la cuisine excellente. Et je ne compte pas les invités qui à deux ou trois, quelquefois d'avantage, venaient grossir la tablée !

Je m'explique. Les fonctions municipales imposaient au maire certaines obligations telles que celle de recevoir deux fois par semaine Monsieur le sous-préfet de BAR-sur-AUBE, Monsieur LAFONT qui était domicilié à TROYES. Il y avait aussi Mademoiselle CASARI Lucienne qui habitait CLEREY dans l'Aube, mais qui vivait à BLIGNY. Cette jeune femme était heureuse de prendre ses repas avec la famille LAURIN et nous-mêmes. Je subis, à deux ou trois reprises la présence à notre table d'un officier allemand, jamais le même, auquel le maire essayait de faire bonne figure et de ne pas exprimer le fond de sa pensée, car ces obligations diplomatiques plus que mondaines lui étaient pratiquement imposées par sa charge ; or, cela ne l'empêchait pas de protester énergiquement (j'assistais à l'une de ces scènes) et dire au sous-préfet combien il détestait cette promiscuité teutonne. Peu de temps après je compris les raisons du comportement du représentant de l'Etat à la préfecture.

Un jour, à la fin du repas, je restais seul à table avec le sous-préfet. Il m'avait demandé de ne pas m'en aller après le départ des autres convives.

- Mon cher TERESE, me dit-il, vous êtes un garçon intelligent. Je vous connais depuis peu de temps mais je crois, sans me tromper " que nous devons nous occuper de vous ".

- Que signifie cela, me dis-je en moi-même ?

- N'avez-vous jamais songé à l'évasion ? Attendez, ne m'interrompez pas.

Surpris, j'allais répondre.

- Comme moi vous êtes méridional. Il faut nous entr'aider. Si vous le désirez je puis vous fournir le moyen de partir.

J'eus une réaction muette de méfiance. La proposition venait du sous-préfet. Et alors ? Qui était-il au juste ? Il s'imposait à la table du maire avec des officiers allemands. J'étais soupçonneux. Il y avait de quoi. Où voulait-il en arriver ? In petto je me posais ces questions.

Il ajouta :

- Depuis deux mois, il existe un réseau de résistance aux boches et une organisation siégeant à l'étranger (il parlait de l'ANGLETERRE et c'était vrai, mais à cette époque je l'ignorais). Je ne peux vous donner des détails. Sachez cependant que nous avons déjà fait passer en zone libre un bon nombre de prisonniers. Je fais partie de cette organisation, en FRANCE. Si vous le voulez, mais attention, n'en parlez jamais à personne, ni à vos camarades, ni même à Monsieur LAURIN, et si vous êtes d'accord nous pouvons arrêter ce projet.

En gros voici comment je vois l'affaire :

Je vous procurerai des vêtements civils, ceux de mon fils, vous iront, bien qu'il soit un peu plus grand que vous. Je vous prendrai des photos pour les papiers d'identité. Mon garçon travaille au greffe du parquet de TROYES. Il vous établira une carte, fausse, bien entendu. Il en a l'habitude. Avec l'institutrice, nous réunirons l'argent qui vous sera nécessaire.

- Mademoiselle CASARI ?

- Oui elle est dans le coup. C'est une collaboratrice précieuse et une grande patriote. Des pièces d'identité, des vêtements civils et de l'argent, c'est tout ce qui vous sera indispensable. Je vous emmènerai à TROYES, chez moi où vous passerez la nuit. Vous changerez de vêtements dans la voiture, pendant le trajet. Vous passerez la nuit à la maison et le lendemain matin vous embarquerez en gare pour PARIS. Je ferai prendre moi-même votre billet la veille. Vous arriverez à la gare de l'Est. Par vos propres moyens il vous faudra joindre la gare d'ORLEANS et prendre à nouveau le train à destination de BOURGES. Vous connaissez PARIS ?

- Non, dis-je timidement, je n'y suis jamais allé.

- Ha, tant pis, vous saurez bien vous débrouiller. Je vous donnerai quelques renseignements pour vous diriger dans la capitale. Donc, arrivé à la gare d'ORLEANS, il vous faudra être très prudent, la Gestapo est partout et particulièrement vigilante dans les gares. A votre descente du train à BOURGES il vous faudra repérer la route qui vous rendra à NERONDE, dans le CHER. Je vous fournirai d'autres détails en temps opportun et vous dirai comment vous y prendre pour rencontrer les passeurs. La ligne de démarcation n'est pas loin. Vous la passerez accompagné. Mais il ne faudra pas perdre de vue dès que vous aurez franchi cette " frontière ", que les Allemands contrôlent encore sur une profondeur de cinq kilomètres la ligne établie par la convention d'Armistice. Dès lors, en zone libre, vous pourrez vous faire rapatrier sur NICE, au premier poste de gendarmerie. Vous avez vos papiers français je suppose ?

- Oui, certainement. Je ne me suis jamais démuni de mon livret militaire.

- Bien, conservez-le précieusement, même il vous faudra le camoufler dans vos vêtements. Rappelez-le moi. Nous y pourvoirons en temps voulu.

Cela paraissait d'une facilité relative. Fallait-il encore la réaliser. Mais j'étais décidé et entrevoyais une possible réussite. Je me suis en quelques minutes décidé à tenter l'aventure que l'on m'offrait ainsi, presque servie, par des français patriotes à qui je faisais désormais entière confiance.

- Je suis d'accord, Monsieur, dis-je au sous-préfet en le remerciant.

- Bon, c'est parfait. Pour les détails nous en reparlerons. Nous en avons le temps. Mais attention : pas un mot de tout cela !

J'éprouvais à cet instant un sentiment de joie, de crainte et d'espoir. Il me fallut toute la nuit pour réaliser, peser les chances de réussite contre celles de l'échec. En fait un pressentiment dominait mes réflexions. Je n'entrevoyais pas l'échec. Mais je ne voyais pas non plus le commencement de l'entreprise que l'on m'offrait !

Le lendemain, alors que nous étions seuls, j'en parlais à Mademoiselle CASARI. Elle était au courant de la proposition que m'avait faite Monsieur LAFONT. Elle parut ravie de ma décision.

Je savais qu'elle éprouvait un sentiment affectueux pour mon ami CONTIE, qui faisait partie, lui aussi de l'équipe que nous avions pompeusement dénommée " municipale ". Je lui demandais si mon camarade tenterait, lui aussi une évasion. L'institutrice me dit qu'elle aurait souhaité qu'il essaye de rentrer chez lui, mais elle le savait trop timide et peu entreprenant. Cela diminuait ses chances de réussite. Ce qui n'était pas mon cas… Elle en avait parlé avec le sous-préfet qui n'avait pas voulu laisser à ce garçon une espérance dont, à son avis, le succès était voué à l'échec.

Ainsi cette jeune femme exceptionnelle, dont j'ignore la destinée après mon départ de BLIGNY, qui n'avait rien de particulièrement attirante dans son physique, à laquelle je n'ai jamais songé à faire le moindre brin de cour - elle avait vingt-cinq ans, j'en avais vingt-trois - m'aida de ses conseils, de ses exhortations à la prudence, de mille recommandations pour que j'arrive aux termes de mon entreprise. Plus encore, elle me remit quatre-cents francs - somme importante en 1940 - à seule fin de participer à ma réussite !

Quelle reconnaissance je lui dois !

3- REPRÉSAILLES

Le premier acte du scénario, dont j'étais l'acteur principal fut fixé au Samedi 21 décembre. Les photo d'identité avaient été prises et la carte (fausse) était établie, sous un nom d'emprunt, bien entendu. Tous les détails étaient réglés. Cela entièrement par Monsieur LAFONT. J'attendais le jour " J " et nous étions le 5 ou 6 Novembre.

Les prisonniers de guerre du village, étaient logés, moi compris, dans une petite maison isolée, au bord de la route, allant vers BAR-sur-AUBE, à la sortie de BLIGNY. Le soir, entre neuf et dix heures, nous rentrions nous coucher. Les lits et la literie, avaient été réquisitionnés par le maire dans le patelin. Notre horaire n'avait rien d'obligatoire, personne ne nous contrôlait.

Aux environs du 10 Novembre, un matin, des soldats allemands vinrent installer une serrure à la porte de la maisonnette, une clôture de barbelé autour, avec un portail fermant au moyen d'une chaîne et d'un cadenas. Et le soir, à neuf heures, le maire, exécutant les ordres de la Kommandantur, vint nous enfermer. Il était désolé. Mais il devait obéir. Cette mesure était en représailles à l'occupant à la suite de je ne sais quel événement qui s'était produit entre le gouvernement de VICHY et les Allemands. C'est l'explication que nous donna Monsieur LAURIN.

Et le Vendredi 13 décembre, (mon jour J moins huit) une autre affaire plus grave se déroulait dans la nouvelle capitale de la FRANCE dite libre : le Maréchal PETAIN renvoyait son ministre LAVAL ! Nous ne connûmes l'événement que bien plus tard.

Le lendemain 14, à l'aube, sans explication, sans avoir le temps de voir nos bienfaiteurs et amis Français, sans pouvoir leur dire adieu, nous fûmes en vingt minutes embarqués dans un camion Boche pour une destination que nous ne connûmes qu'à l'arrivée !

Mon projet d'évasion s'évanouit ainsi ! Avais-je eu raison, durant mes méditations de ne pas entrevoir le commencement de l'aventure que l'on m'avait généreusement proposé ! Tel était mon destin.

Notre voyage en camion se termina tout simplement à TROYES où avec mes camarades nous retrouvions le camp des TANKS. CONTIE était toujours avec moi. Nous restâmes enfermés durant trois jours, sans sortir du local où l'on nous avait placé, sans voir le jour extérieur, sans lavabo, avec une maigre pitance d'orge bouillie. Le quatrième matin on nous conduisit, à pieds, en traversant toute la ville, dans un hôpital en construction au quartier St-André. C'était l'hôpital " Les Hauts-Clos " où nous devions rester jusqu'au 14 Janvier 1941.

Cet hôpital, formé de plusieurs bâtisses de cinq ou six étages n'était pas terminé. Le gros oeuvre seul, arrêté sans doute par la guerre, ne présentait qu'une carcasse de maisons sans porte ni fenêtre, sans rampe d'escaliers, sans carrelage au sol, sans électricité etc… Les toilettes ne présentaient aucun appareil. Au bout de trois ou quatre jours on installa des lampes électriques dans chaque pièce, suspendues à un fil venant des plafonds. Ce fut une amélioration. J'oubliais de dire que les murs n'avaient pas encore été enduits et les briques de mâchefer apparaissaient dans toute leur laideur !

Bien entendu, nous n'avions pas de lit, ni même les couches en planches à trois étages telles qu'elles avaient été aménagées au camp des TANKS. Seules des bottes de pailles nous permettaient le repos, enveloppés dans nos couvertures, dans des chambres glaciales, exposés à tous les vents et au froid de l'hiver qui arrivait à grand pas.

Nous arrivions à faire modestement notre toilette, sommaire, aux trois ou quatre lavabos que les Boches avaient installés. Je ne parle pas des nécessités devant lesquelles il fallait faire la queue, à toutes les heures du jour et de la nuit. Ces lieux étaient, on s'en doute, infects, bien que les Allemands essayaient d'y remédier, sans trop insister, à leur entretien par les corvées désignées.

Au hasard de " promenades " dans le vaste hôpital des "Hauts-Clos" je revis quelques camarades de ma compagnie, tels que LARIGADE et DURANT. CONTIE était toujours avec moi, nous ne nous quittions jamais.

La veille de NOEL, le 24 Décembre, nous étions arrivés à nous procurer quelques provisions apportées à prix d'or par certains captifs qui avaient le privilège de sortir en corvée en ville. Pour fêter à notre manière, le premier réveillon de prisonniers. Malgré les chansons de FRANCE, fredonnées par les moins cafardeux, la tristesse domina. Mais chacun gardait secrètement l'espoir devant l'absurde captivité qui durait depuis six mois déjà. Et c'est avec la gorge serrée que nous mangeâmes un plat de choux déshydraté, fort mauvais, avec CONTIE, LARIGADE, GIANOLI, MADELEINE, TURPO, DURANT, FAURY, tous appartenaient à ma compagnie 123/81. Nous devions être séparés quelques jours plus tard, sauf CONTIE, et je n'entendis jamais plus parler d'eux.

A dix reprises, peut-être, j'ai tenté de me faire inscrire sur une liste de corvée. Je n'y parvins jamais, ceux qui en avaient le privilège en avaient fait un véritable monopole qui ne permettait pas l'accès à de nouveaux venus. Le nombre était assez restreint. Or, si j'avais pu sortir, du camp, j'avais mon plan. J'aurais tout simplement lâché la colonne quelque part dans la cité. J'y serais certainement arrivé, ensuite, avec les renseignements que je possédais je me serais réfugié au domicile de M. LAFONT et peut-être serais arrivé à mettre mon évasion en exécution.

Je ne parvins jamais à sortir des " HAUTS-CLOS ", et mon rêve, un de plus, s'évanouit. Je ne devais pas tenter à m'évader, c'était écrit !

Le 11 janvier nous fûmes rassemblés dans la cour de l'hôpital, et en rang de six nous fûmes reconduits au camp des TANKS, en traversant une fois de plus la ville de TROYES, presque déserte. Quelques civils, curieux nous regardaient tristement marcher tels des bagnards conduits par leur chiourme, tristement sans mot dire. Or, un vieil homme à chapeau gris, de mise modeste, la poitrine constellée de médailles - un ancien poilu de 14 - descendit du trottoir, les mains chargées de paquets de cigarettes qu'il distribua au hasard, criait :

- Courage, les gars, nous les aurons ces salopards ! Vive la FRANCE !

Une sentinelle allemande le repoussa brutalement, sans comprendre ce que ce vétéran avait dit, avec la crosse de son fusil. Mais l'homme criait toujours :

- Courage, on les aura, vive la FRANCE !

Tous étions émus sans pouvoir articuler une parole !

On nous parqua, trois jours durant au camp de tanks, enfermés dans les bâtiments, et toujours dans les mêmes conditions que nous connaissions, hélas.

Le matin du 14 janvier, en colonne, nous retraversâmes la ville à destination de la gare.

Cette fois, plus d'illusions possibles, on nous embarquait pour l'ALLEMAGNE.

A vrai dire, je n'éprouvais pas de surprise, je m'y attendais. Mais je ne pus m'empêcher de penser que si nous étions expédiés outre-Rhin après avoir passé sept mois en FRANCE, ce n'était certainement pas pour y faire un séjour de quelques semaines. Donc, je n'entrevoyais pas une issue, avant long, très long terme à l'affreuse tragédie qui en somme, ne faisait que commencer.

C'est alors que je perdis le contact avec mes camarades de régiment, sauf CONTIE.

Pour nous conduire à la gare nous étions en rang sur huit hommes. CONTIE était sur ma droite. Sur ma gauche, mon compagnon était un grand noiraud, dont j'avais remarqué le fort accent du parisien de banlieue.

Tout en me demandant du feu pour sa cigarette, et en m'en offrant une, le parigot me confia :

- Tu vois p'tit gars, les copains devant nous, ils ont tout prévu pour nous barrer dès que nous aurons démarré. Il faudra sauter du train, en marche bien entendu, mais lorsque le moment sera choisi par le chef (?) Nature, qu'les autres devront suivre ou ils s'feront descendre par les Schleus. Va sans dire que toi et ton copain marchez dans la combine. Faut qu'tout le wagon s'taille !

J'étais sceptique, mais devant le ton péremptoire je ne trouvais rien à dire.

- Je suis d'accord, répondis-je sans enthousiasme.

C'était certainement un de ces Parisiens un peu canaille, un peu truand, n'ayant pas froid aux yeux. Un type qui peut-être, comme certains autres que j'avais approché naguère, sortait d'une prison française pour se retrouver prisonnier chez les Allemands ! D'ailleurs je n'avais pas le choix des personnes que je côtoyais.

Nous arrivions dans la gare, côté marchandises. Une longue file de wagons, marqués " Homme 40 - Chevaux 10 " nous attendait. Les premiers rangs remplirent le premier wagon, à raison de quarante hommes soit cinq rangs. Les cinq autres rangs, montèrent dans le deuxième, ainsi de suite. Or, le rang devant moi, celui dont faisait partie le chef (?) était le cinquième, et le mien le sixième. Ce qui signifie que le rang de devant remplissait une voiture et que le mien en entamait une autre. Mon camarade parisien se trouva séparé de ses complices.

- Merde, s'exclama-t-il, ah, les vaches !

Eh oui, le destin, une fois encore décidait. Les jurons du " Titi " ne changèrent rien. Il et nous étions bien séparés de celui qui devait organiser l'affaire de l'évasion.

Le train s'ébranla lentement dans la direction de NANCY.

Un wagon sur quatre était muni de vigies dans lesquelles avaient pris place des soldats allemands armés de mitraillettes, chargés de la surveillance du convoi.

Dans le wagon il faisait presque nuit. De la paille avait été répandue sur le plancher. Dans un coin, un grand bac en bois était destiné à la pissotière. Les vantaux actionnés de l'extérieur étaient fermés et le loquet de fer de la porte rabattu du dehors. Nous étions bouclés.

Je pris place sur le fond avant, dans le sens de la marche, et avais la chance de pouvoir m'appuyer au montant. Nous étouffions, malgré la température assez basse à l'extérieur, nous étions en janvier.

Deux ou trois débrouillards, commencèrent avec leur couteau de poche, à percer le bois de la paroi du wagon et parvinrent à obtenir un trou pour voir vers l'extérieur. En moins d'une heure il y en avait plus de vingt.

Le train ralentit, nous approchions d'une gare. C'était NANCY. Les trous pratiqués dans le wagon permirent de nous renseigner rapidement. Le convoi stoppa. Les sentinelles ouvrirent les portes. On nous engagea à descendre rapidement. Nous étions encadrés de baïonnettes. Nous avançâmes sur le quai vers un stand et on nous distribua du pain. Il nous fut possible de remplir nos bidons d'eau. On nous repoussa vers les wagons et nous embarquâmes une fois de plus. Le train repartit.

Depuis NANCY, l'allure était celle d'un tortillard de banlieue et le train s'arrêtait souvent. La nuit descendait.

C'est grâce à un des trous situés à contre-voie, que j'occupais en permanence que je pus observer le paysage qui prenait une teinte violacée, la brume hivernale le rendait de plus en plus opaque.

Une fois encore le train ralentit. Il stoppa enfin. Des cris ou plutôt des hurlements gutturaux déchirèrent le silence dès que le train fut immobilisé. C'étaient nos gardiens, descendus de leurs postes d'observation, courant sur les voies, juraient comme des damnés. Nous ne comprenions pas, mais ce qu'ils vociféraient n'avait rien de rassurant. Le calme revint subitement, puis brutalement le crépitement de plusieurs mitrailleuses déchira l'air. Depuis mon trou je n'apercevais rien. Cela devait provenir du côté opposé. Deux ou trois prisonniers qui observaient aussi, par le même moyen du côté inverse, ne voyaient rien non plus. Deux minutes s'écoulèrent encore, les mitrailleuses s'étaient tues. Puis des bruits de bottes nous indiquèrent que les soldats remontaient sur les wagons. Un léger coup de sifflet et le train s'ébranla de nouveau. Nous étions encore en territoire français, mais la frontière n'était pas loin.

Le Parisien, qui occupait l'autre bout du wagon, se fraya un passage à travers les corps allongés sur le plancher et vint jusqu'à moi. Il me dit à l'oreille

- Sais-tu ce qu'il vient de s'passer ?

- Tu as vu quelque chose ?

- Non rien, mais les copains de l'aut'wagon ont mis les voiles !

- Alors la mitrailleuse, c'était pour eux ?

- Certainement.

- Ils se sont faits descendre, alors ?

- J'en sais rien, j'en ai bien peur. Tu vois, dans l'fond, il a mieux valu que nous soyons casés dans cette charrette.

- Et s'ils ont réussi ? dis-je encore.

- C'est possible, mais lorsque les Boches leur ont mouliné avec leurs pruneaux, ils ne devaient pas être bien loin. Alors,… J'en sais rien. Je souhaite qu'ils s'en soient sortis.

- Moi aussi, dis-je en conclusion.

Et le train roulait toujours.

La nuit était venue. Dans notre tombeau il faisait totalement noir. Seul de temps à autre un briquet ou une allumette craquée, faisait un éclair dans l'obscurité. Nous avions grignoté un morceau de pain et fumé une cigarette. Et nous nous assoupîmes, finalement, bercés par les saccades des roues sur l'acier des rails. Mais nous ne dormions pas. Chaque fois que quelqu'un devait aller se soulager dans la bassine située à l'autre extrémité du wagon, il lui fallait enjamber dans l'obscurité les corps des copains, affalés dans tous les sens. A la faveur d'une étincelle provoquée par la cigarette qu'un gars allumait, le spectacle désolant de ces quarante pauvres types allongés dans une telle promiscuité était désolant et sordide. Quelle misère !

Et cela devait durer encore plus de trois fois vingt-quatre heures. Heureusement nous ne le savions pas.

4- EXPATRIÉS !

Il était neuf heures quinze, le lendemain matin lorsque nous arrivions à SARREBOURG d'où nous repartîmes aussitôt.

Je me disais :

- Encore quelques kilomètres et adieu la FRANCE !

Or, je ne sais pourquoi, je m'attendais à ce que l'on nous dirigea sur STRASBOURG, nous repartions vers le nord, nous passâmes à SARREGUEMINES et passions la frontière en direction de SAARBRUCKEN. Pourquoi ce détour ? Dans le fond ce n'était pas notre problème et beaucoup d'entre nous ne s'en rendirent pas compte.

A faible allure, le train roulait toujours, avec de nombreux arrêts en rase-campagne. Nos estomacs étaient vides et la faim nous tourmentait. La petite boule de pain que nous avions reçu la veille avait été grignotée petit à petit, par économie. Certains n'avaient plus d'eau et le tabac commençait à s'épuiser. J'en avais encore une petite réserve que je fumais parcimonieusement en de fines cigarettes roulées entre mes doigts, dont je conservais précieusement les mégots dans une boîte en fer. J'aurais voulu me rendormir, ce fut impossible. Mais j'avais mon trou et je pouvais regarder le paysage que la grisaille de l'hiver rendait triste, et les arbres dépouillés donnaient à cette dernière vision de mon pays que j'allais quitter un spectacle morose conforme à mon état d'âme. La neige était tombée en une fine couche ; par endroit elle avait fondu.

Le convoi perdait de la vitesse. Les voies se multipliaient. Nous devions approcher d'une gare. Un panneau m'indiqua : SAARBRUCKEN. Nous étions bien en ALLEMAGNE. Une pendule marquait dix-sept heures. Il faisait nuit. Le train stoppa et aussitôt les portes furent ouvertes par nos gardiens. Un air glacial s'engouffra dans notre caisse roulante, aux relents des corps crasseux, enfermés depuis la veille à midi, soit plus de vingt-neuf heures. On nous fit descendre et rangés en deux longues files, nous arrivâmes à une grande cabine, à même le quai, où quatre ou cinq blondes jeunes filles, en uniforme de la CROIX-ROUGE allemande, portaient sur le sein gauche un insigne à croix gammée. Elles nous distribuèrent, souriantes, une grande assiette en carton de soupe bouillante avec des pâtes.

Je ne sais si c'était bon ou détestable, mais c'était chaud et comme les autres, j'absorbais le breuvage, tant il faisait froid et la soupe nous parut excellente.

Trois quarts d'heures plus tard, nous regagnons nos wagons dont les bacs avaient été vidés et la paille changée. J'ignore qui avait procédé à ce nettoyage indispensable, si c'était une corvée de P.G. ou bien les Boches eux-mêmes. Nous n'avions rien vu.

Et nous repartîmes vers l'Est.

Où se terminerait notre périple ? Personne n'en savait rien. Mais comme une idée fixe, nous pensions à BERLIN. Et la nuit se passa comme la précédente. Aux premières lueurs du jour, je pus lire sur un panneau, alors que nous traversions sans nous y arrêter une gare : TRIER, c'est-à-dire TREVES, en français. Le train prit plus de vitesse et les arrêts devinrent moins fréquents. Vers seize heures, nous étions le 16 janvier, je pus lire toujours à travers mon trou, le nom d'une station que nous traversions : KASSEL. Vers dix-neuf heures nous nous arrêtions à GÖTTINGEN. Je n'étais, comme tous les Français en général, pas fort en géographie, mais je pus, mentalement situer cette ville sur la carte.

Ce fut la halte.

Nous mîmes pieds à terre et on nous distribua soupe chaude et boule de pain. Or, cette distribution de nourriture se déroula, sur le quai au milieu des voyageurs allemands. Je fus pris d'un sentiment de honte, de me trouver en présence de ces civils, hommes et femmes, qui étaient nos vainqueurs, dans l'accoutrement sordide et débraillé de nos uniformes crasseux et en loques. Hautains et dédaigneux ils nous toisèrent avec des regards pleins de mépris. Je l'ai bien observé. Et je compris que nous aurions des jours et des mois difficiles à supporter, ce qui serait certainement pire que les bombes de leur Luftwaffe !

A quelques rares exceptions près je ne me trompais pas beaucoup.

A grand coup de gueule, on nous fit remonter dans nos wagons. Les portes furent laissées ouvertes. Les voyageurs les plus curieux lançaient des regards dégoûtés vers l'intérieur des voitures, alors que nos sentinelles faisaient les cents pas sur le quai. Nous pensions que cela avait été voulu, dans un but de propagande pour les civils. Ils utilisèrent à cet égard, bien d'autres moyens pour les mêmes objectifs.

Les portes furent enfin closes et le train s'ébranla. Il était près de vingt-et-une heures. Il était temps car ce stationnement-exposition avait été pénible par la présence des civils curieux et par le froid qui commençait à nous pincer.

Je vis la campagne recouverte de neige, éclairée par un beau clair de lune. Nous n'avions plus froid, mais dehors il gelait.

Le train, d'un coup coupa la vapeur, un arrêt allait avoir lieu. De mon observatoire, je vis que nous entrions dans une gare. Je pus lire : BURG-MAGDEBURG. Les voies étaient bien éclairées. Il est vrai qu'à cette époque, les Allemands ne craignaient pas grand'chose ! Il était minuit trente, lorsque le convoi stoppa. Nous entendîmes les pas de nos gardiens et des ordres aboyés avec précipitation. Qu'était-ce encore ?

Ils ouvraient les portes. On nous fit descendre. Il nous parut que nous étions plus encadrés encore que d'habitude. Dans la grande cour de la gare où nous avions été précipités brutalement, bien que nous étions à moitié abrutis par le sommeil et la fatigue, on nous fit prendre les rangs sur une colonne interminable. Et l'on nous compta. Un officier présidait à ce contrôle numérique. Tout cela se passa en vociférations où les jurons dominaient. Le sous-officier annonçait en hurlant le nombre qu'il avait trouvé. Ce n'était pas exact. Il fallut recommencer quatre ou cinq fois. Finalement le compte fut trouvé. Aucun manquant n'était à signaler. Etait-ce réellement exact ? Mon camarade le Parisien, qui se trouvait comme par hasard à mes côtés me dit bas à l'oreille que ses copains n'étaient plus là ! Il les chercha des yeux, autant qu'il le put, mais il était sûr, ils n'étaient pas sur les rangs. Donc, c'était bien leur évasion qui avait motivé les rafales de mitrailleuses que nous avions entendu. Le sort des fugitifs je ne le connus jamais.

On nous regroupa en colonne par six, et sur l'un des quais des autorails attendaient. Avant d'accéder nous aperçûmes au travers des vitres des civils installés dans les compartiments. On nous fit monter au milieu des Allemands surpris d'une telle invasion de soldats déguenillés et sales.

- Sind Franzôsen, se dirent-ils entr'eux !

Nous partîmes.

A quelques kilomètres c'était la gare de Magdebourg (MAGDEBURG-STADT) mais nous ne nous y arrêtâmes pas. Et le convoi fila à travers la campagne recouverte d'une neige immaculée que la lune rendait encore plus lumineuse. Nous traversâmes un grand fleuve charriant des glaçons. C'était l'ELBE.

Et nous roulâmes ainsi jusqu'à deux heures et demi du matin. Enfin une petite gare, dont je n'ai pas retenu le nom ! En quelques minutes nous étions sur le quai, reformés en colonnes, toujours encadrés des soldats armés et nous prîmes la route sur la neige durcie. Nous n'étions pas habitués à ce genre de marche sur un sol verglacé, d'autant plus que nos chaussures, dont les clochards de FRANCE, n'auraient pas voulu, n'étaient pas adaptées à ce genre de sport imprévu. Et l'allure à tenir était celle du pas cadencé. Je fis plusieurs chutes, bien d'autres aussi. La nuit était claire et la neige avait recouvert les arbres, de blancs cristaux. On eût dit qu'ils portaient un feuillage touffu de branches aux reflets scintillants.

Au bout de deux bons kilomètres nous fûmes devant de grands bâtiments dont les portes étaient gardées par des sentinelles en armes et casquées. Elles s'abritaient dans des guérites rayées de noir et de blanc. Sur un grand panneau jaune or, des lettres noires indiquaient :

" ALTENGRABOW "

KRIEGSGEFANGENENSTAMMLAGER Xl A.

J'appris plus tard que ce camp, dénommé ALTENGRABOW (littéralement VIEILLES TOMBES) était composé d'un ensemble de baraquements militaires qui avaient déjà servi aux prisonniers de guerre français de 1914 à 1918.

Cette fois nous étions au terme de notre voyage !

Je réfléchis, afin de me situer. Nous devions avoir parcouru une centaine de kilomètres depuis que nous avions traversé l'ELBE. Nous devions avoir conservé approximativement la direction de l'EST. Donc, BERLIN ne devait pas être très éloigné. J'appris plus tard que nous en étions environ à cent-trente kilomètres. Je ne m'étais pas trompé de beaucoup. Mais, Dieu, que nous étions loin de la FRANCE !

On nous fit pénétrer par le vaste portail de bois et de treillage dans le " Lager " dont la clôture s'étendait à perte de vue. Cette enceinte était faite d'une triple rangée de fils de fer barbelés, soutenus de loin en loin par des poteaux en béton. Entre les rangées de barbelés, sur une hauteur de trois mètres des chevaux de frise aux piquants acérés, étaient disposés, augmentant ainsi la protection.

Il y avait un second poste de garde à passer, avec de nombreuses sentinelles, puis une vaste cour entourée de baraques en bois semblables à celles du C.I.T. de MONTPELLIER qui s'alignaient en profondeur sous de grands arbres que la neige recouvrait. Par sections on nous dirigea à l'intérieur de ces maisons de bois. C'étaient les dortoirs ou chambrées, toutes éclairées à giorno au grand dépit de ceux qui occupaient déjà les lits, montés sur trois étages. J'en choisis un au troisième, y grimpais avec mon maigre barda, composé surtout de ma couverture de cheval, que je n'avais pas abandonné. Je me dévêtis en vitesse, les lumières s'éteignirent rapidement et en quelques minutes je sombrais dans un sommeil bien gagné.

Le réveil, quelques heures plus tard, fut brutal.

Les " anciens " chahutaient, exprès pour nous réveiller, nous qui avions perturbé leur sommeil en pleine nuit ! Mais cela n'était qu'une plaisanterie. L'accueil fut cordial. N'étions-nous pas tous des compagnons d'infortune ?

Mon voisin de lit, homme de plus de quarante ans, était instituteur à NICE. Ce fut une bonne surprise réciproque. Il s'appelait Henri ISNARD, et m'apprit qu'il enseignait à l'école NOTRE-DAME. Hélas, il est décédé aujourd'hui.

A ma gauche c'était Jean STRATA, natif de GRASSE, décédé lui aussi. Je me sentis rassuré aussitôt entouré de deux compatriotes.

Tous deux étaient sergents-chefs. Ils bénéficiaient encore à cette époque du statut spécial de la convention de GENEVE qui exemptait de travail les sous-officiers. Cela ne dura pas longtemps.

Au premier repas, vers midi, on nous gratifia d'une grande louche de soupe de rutabaga, où les plus chanceux purent trouver un morceau de viande de la grosseur d'un pois chiche. Ensuite une ration de pain militaire, dit " K " fabriqué avec un savant mélange de féculents que les Boches avaient inventé depuis la première guerre mondiale. De pain il n'y avait que le nom. Il y eut du rabiot, oh, pas pour tous, seulement pour les plus débrouillards qui d'ailleurs provoquèrent une véritable bagarre, à laquelle je m'abstins de participer. Ainsi sont les hommes quand ils ont faim !

J'ai dit que le Stalag était composé par de nombreuses baraques. Mais contrairement à celles que j'avais connues à MONTPELLIER, celles-ci étaient montées dans une véritable forêt de sapins, cèdres et bouleaux, qui avaient grande allure même sous la neige de ce rude hiver. Le site aurait pu paraître agréable s'il n'avait été pour nous une prison.

Le lendemain, les nouveaux arrivants, furent soumis aux formalités d'usage. Je profitais d'un instant de bousculade pour rechercher CONTIE qui, je ne l'ai pas précisé n'avait pu monter dans le même wagon que moi à BURG-MAGDEBURG. Je fis en conséquence tout le voyage séparé de mon ami. Je le retrouvais dans le camp et il put, par je ne sais quel moyen de mutation venir loger dans ma chambrée.

Donc, on nous obligea à remplir certaines formalités où nous ne devions rien cacher à l'autorité allemande - c'était du moins les conseils que l'on nous donna au préalable - D'abord il s'agissait de remettre notre livret militaire. Si, quelques prisonniers le donnèrent, un grand nombre, et moi-même, prétextant l'avoir perdu dans la bataille, nous le conservâmes soigneusement enfoui dans la doublure d'un vêtement. Nous dûmes nécessairement donner notre état civil et militaire, enfin notre religion. Ils ne poussèrent, cependant pas les investigations jusqu'à fouiller nos vêtements. J'ai toujours, durant la captivité conservé mon livret, bien que plus tard nous subîmes des fouilles répétées par la GESTAPO, dans nos baraquements de Kommandos. Puis ce furent les photos anthropométriques, les empreintes digitales, et une visite médicale rapide.

Nous étions, ce jour-là le 18 Janvier.

On ne nous donna, dès lors aucun travail à faire, aucune corvée. Ce farniente fut pour le moral très déprimant. Bien entendu, plus de tabac, et cela fut aussi un facteur de découragement. Et les jours, gris et neigeux, monotones du rude hiver allemand, passèrent, interminables. Nous devions dans la journée, par n'importe quel temps, rester à l'extérieur, même pour manger. Il était absolument interdit de rentrer dans les chambrées. Nous n'aurions pas été Français si nous avions rigoureusement obéi à cette consigne absurde et barbare. Comme nos chiourmes ne pouvaient être partout à la fois, nous nous étions organisés pour nous allonger sur nos lits, sans jamais être pris en infraction par un système de complicité entre prisonniers.

Cette vie dura treize jours. Mais cela changea au matin du 31 Janvier.

5- LES KOMMANDOS

Nous fûmes une centaine, CONTIE avec moi, à être rassemblés, d'après une liste d'appel établie par les services de bureaucratie et embarqués à la petite gare où nous étions arrivés dans les premières heures du 17 Janvier. C'est dans un wagon à bestiaux que nous fîmes le voyage nous conduisant à BURG-MAGDEBURG. Là on nous sépara en petits groupes de six ou sept hommes. CONTIE ne me quittant pas, en camion nous fûmes dirigés, à travers des routes de campagnes sur un village, au milieu des champs, recouverts d'une épaisse couche de neige. Le lieu s'appelait ROTTERSLEBEN.

Il était cinq heures du soir. Un cantonnement, je veux dire une petite maisonnette, bien propre, préparée à l'avance, avec des lits à étages nous attendait. Une pièce contiguë était réservée aux deux sentinelles chargées de veiller sur nous. Une autre était la cuisine. Des pommes de terre bouillies, brûlantes et du pâté avaient été préparés à notre intention, ainsi que des plats en émail et des couverts. Nous pûmes nous restaurer assez copieusement malgré l'indigence du menu. Ensuite nous allâmes au lit. Ce fut ma première nuit en Kommando, 454/2.

Nous étions à plus de deux kilomètres du village de ROTTERSLEBEN, lieu de notre travail, dans une grande exploitation agricole, appartenant à une famille noble GRAF VON LUMPKE, dont les ascendants avaient, disait-on, soutenu l'Empire et son KAISER, mais qui s'était soumise au régime nazi. Et dans cette exploitation tous étaient hitlériens depuis les valets de ferme jusqu'au riche " gentleman farmer " héritier de la lignée. Je l'aperçus une fois ou deux, il n'avait pas plus de trente-cinq ans. Il avait été désigné comme " Appeliert " (affecté spécial) et non mobilisé. Noblesse obligeait, même chez HITLER !

L'étendue du domaine était considérable. Toutes les céréales y étaient récoltées en saison. Des champs de pommes de terre immenses, des cultures maraîchères, des vergers, de pommiers innombrables faisaient de ce domaine de ce qu'il était convenu de désigner sous le vocable de grenier de l'ALLEMAGNE. Il fallait voir dans leurs étables ces troupeaux de boeufs gris, de vaches laitières, bêtes de boucherie et de labeur, élevages de poules de dindes de canards qui piaillaient dans les vastes locaux qui leur étaient réservés. Des silos de pommes de terre, de grains, de betteraves s'étendant sur des centaines de mètres. Bref, une exploitation extraordinaire qui pour sa part devait participer efficacement à l'économie du Reich. Et tout cela sous la férule du Parti hitlérien ! Ici, tout marchait à la baguette, tous étaient des serfs, soumis et disciplinés. Que pouvions-nous être, pauvres captifs sinon considérés comme des esclaves.

Je fus affecté au moulin à grain, où sous l'autorité d'un meunier teuton, une belle farine sortait des meules électriques. Les sacs étaient lourds et mes forces si faibles ! A tel point qu'au bout de quelques jours je décidais de mettre fin à mes souffrances et demandais à passer une visite médicale. Le 8 Février je fus, grâce au responsable du moulin autorisé à consulter le docteur, médecin civil du village, agréé par la Wehrmacht qui me concéda quatre jours d'exemption de service en reconnaissant entr'autre une bronchite. Au bout de ce délai, le 13 exactement, je quittais ROTTERSLEBEN, en camion. J'étais muté, sans autre explication. Mais CONTIE ne me suivit pas. Je ne devais plus le revoir. Ainsi s'achevait une amitié qui durait depuis MONTPELLIER, l'année précédente.

Le nouveau Kommando où je fus accepté n'était qu'à huit ou dix kilomètres de ROTTERSLEBEN. Le village se dénommait HOHENDODENLEBEN. Le Kommando, désigné sous le n° 576, était composé d'une douzaine de P.G. français au service d'une batterie de D.C.A. (FLAK). Nous étions sous l'autorité directe de l'armée allemande. Cela me parut de meilleur augure, les soldats arrivent toujours à mieux s'entendre. Et ce fut vrai, je le démontrerai plus loin.

Ce Kommando était destiné à l'aménagement de casernements préfabriqués pour l'unité de défense anti-aérienne ayant pour base ce village situé dans l'axe HANOVRE-MAGDEBURG-BERLIN, ce fut les renseignements que je reçus plus tard par un sous-officier de l'unité. Or, dans ce nouvel emploi, il me serait difficile de définir à quoi j'étais destiné. En dehors des repas dont les rations étaient exactement celles des Allemands, schnaps et bière en moins, je n'ai pas souvenance d'un travail réel effectué par moi en ce lieu. Je prenais, avec un de mes camarades de captivité, mes repas à la même table que trois ou quatre " Unter-Ufficier " qui d'ailleurs nous traitaient avec bienveillance. Certes, ils avaient la charge de nous surveiller, mais aucun ne possédait cette sorte d'agressivité que j'avais observé jusqu'alors. Ils nous disaient d'ailleurs que nous étions comme eux des soldats, ex-ennemis, dont le sort était malheureux puisque nous étions prisonniers, mais qu'à leurs yeux nous étions toujours des soldats qui devaient avec eux respecter la discipline. Quant à mon travail, je débarrassais la table, lavais les gamelles, balayais le réfectoire et c'est à peu près tout.

Depuis longtemps je n'avais plus de tabac. Je ne fumais que lorsqu'un camarade m'offrait une cigarette, ce qui était rare. Ou alors les mégots que tous ramassions à même le sol, sans dégoût. Ces " clops " nous permettaient de rouler des cigarettes squelettiques avec un tabac blond, sans goût dont les Boches sont amateurs. Pour le papier à cigarette, nous n'éprouvions aucune difficulté à nous en procurer, il nous était offert gratuitement dès que nous en demandions. Des soldats allemands nous donnaient de quoi satisfaire notre vice de fumeur, que nous avions comme eux.

Un jour je fus désigné pour partir accompagné d'un sous-officier avec qui je prenais mes repas. Il conduisait le camion. Il s'appelait Josef MOLL et habitait AIX-la-CHAPELLE à l'adresse qu'il me donna : Adalbertsteinweg 87. AACHEN, Rheinland. Or ce sous-off. n'était pas Allemand, mais Autrichien, natif de BAYREUTH. Entre nous nous parlions toujours l'italien qu'il baragouinait assez bien. Je sus lors de ce déplacement qu'il avait épousé une Italienne de MILAN lui ayant appris dans la langue de Dante assez de termes pour pouvoir se faire comprendre. Et comme je n'étais pas capable de dire dix mots en langue allemande, la possibilité de conversation s'était grandement améliorée. Il me fit maintes confidences, me montra des photos qu'il portait sur lui. Il était très sympathique. Nous étions arrivés dans la banlieue de MAGDEBOURG, à la caserne de DCA. Il me laissa dans le véhicule stationné dans une cour et s'absenta durant une bonne demi heure, qui soi-dit en passant, il me laissa tout loisir pour profiter de son paquet de cigarettes qu'il avait laissé au tableau de bord, certainement avec intention. Il revint finalement, avec plusieurs paquets et cartons de matériel qu'il déposa dans le camion. Il remonta à bord, démarra dans la direction du retour et au bout de deux kilomètres s'exclama :

- Liebe gott ! Ich habe die cigaretten vergessen ! Zurück kommen ! Die cigaretten fur dich sind, capito ? Le cigarette sone per lei e le ho domenticati.

Cette phrase articulée en langue germano-italienne je l'avais bien comprise.

Et aussitôt, fit demi-tour, retourna à la caserne, stoppa, partit et revint avec deux cartouches de cigarettes dont il me donna la moitié d'une en s'excusant presque :

- Le avevo domenticati le cigarette, ma penso que sei comme io disgraziato senza tabacco. Vai que tutte ha una fine anche la guerra e alora, come siamo tutti fratelli si retrovèremo in la pace coi tante e tante cigarette e la felicità con noi !

Je remerciais, comme je le pus cet ennemi devenu tant sympathique.

Voilà un exemple de soi-disant allemand, ou presque dont je conserve un excellent souvenir.

Il ajouta en italien :

- Ce n'est pas la peine, camarade de me remercier. Cela est normal. Pour l'instant nous avons encore du tabac, sans être rationnés, mais je ne sais ce qui peut arriver. Je serai peut-être comme toi prisonnier dans quelque temps, et alors…

Il ne termina pas sa phrase. Il allait sans doute trop en dire !

En fait ma nouvelle affectation était plus que supportable. Hélas elle fut de courte durée. Un peu plus d'un mois après, notre Kommando était dissous et quittions les FLAK avec regrets.

C'est à MAGDEBOURG que nous échouâmes dans un camp de transit le 27 Mars 1941. Les camions de la D.C.A. nous transportèrent jusqu'au KRISTALPALATZ, et je dis adieu au sergent MOLL que je ne devais plus revoir.

Ce lieu de transit était en fait un vaste théâtre désaffecté après réquisition par l'armée. Dans la salle tous les fauteuils avaient été enlevés. Le rideau de fer avait été baissé. Seule l'avant-scène était visible mais occupée par des lits à trois étages dominant le vaisseau de ce qui avait été une grande salle de spectacles. Le reste de l'emplacement était rempli de rangées de lits toujours les mêmes à trois places superposées avec des couloirs de séparation assez larges. Le tout bien éclairé. Cela donnait plus l'impression d'un rassemblement pour une festivité qu'un point de concentration de prisonniers de guerre.

Là encore il fallut se soumettre aux formalités, car en fait les dossiers individuels ne suivaient pas l'individu dans ses mutations. Les formalités étaient toujours les mêmes : identité civile et militaire, origine, religion etc…

L'homme chargé de recueillir les renseignements était un prisonnier français portant l'uniforme, fort décent, des chasseurs alpins. Dans la file j'attendis mon tour. J'appris durant cette attente que nous avions à faire à l'homme de confiance du camp, le Verstrauermann interprète officiel !…

Mon tour arriva.

Je tendis une fiche que je gardais toujours sur moi, écrite de ma main qui mentionnait tous les renseignements relevés sur mon livret militaire, que je n'exhibais jamais et que je cachais toujours dans mes doublures.

Sans relever la tête, le sous-off, prisonnier, aux galons tous neufs de sergent-chef, lut et me dit :

- Tiens, tu es du recrutement de NICE ?

Enfin il leva les yeux vers moi.

- Oui, chef.

- Né à NICE et tu habites ?

- 13, Place St-François.

- Ce n'est pas loin de chez moi. Ne me connais-tu pas ?

- Non chef, mais je connais bien votre uniforme.

- Bien, dit-il sans insister, tu es Niçois et tu vas comme tout le monde ici, être désigné pour aller travailler. Je vais essayer de te trouver quelque chose. Que fais-tu dans le civil ?

- Je suis dessinateur-architecte.

- Oui,… dit-il sans enthousiasme, je comprends,… enfin je vais voir ce que je peux faire.

- Merci, chef.

Ce sous-officier était le sergent-chef RICHARD du 22ème B.C.A. de NICE. Je ne le connaissais pas, il n'y avait d'ailleurs pour cela aucune raison. Plus tard, j'appris, alors que je ne le revis jamais, qu'il s'était évadé trois fois. Deux fois repris et réintégré à son poste d'homme de confiance (?) La troisième fois il réussit à rentrer à NICE. Libéré enfin, il rentra dans les rangs de la Milice, il fut arrêté par la Résistance à la Libération en 1944 et fusillé !

Je pris une place sur un lit perchoir au troisième étage, où j'installais mon maigre bagage. Je reçus, le soir, comme tout le monde une gamelle de soupe, et remontais sur ma paillasse. C'est alors que j'eus malgré moi droit aux chants et aux exhibitions immanquables dans de tels rassemblements où l'apparence de bonne humeur donnait le change à l'infortune. Puis le calme revint. L'obscurité, avec un bon nombre de lustres éteints, était relative, comme le silence, le sommeil fut difficile à venir. Il vint cependant.

Au matin, le chef me fit appeler dans le petit bureau qui lui était réservé près de l'entrée.

- Alors, TERESE, cette première nuit, ça s'est bien passée ?

- Comme toutes les autres en captivité, chef.

- Bon, tu vas aller travailler en ville. Tu sais MAGDEBOURG est très jolie. Tu seras chez un débitant de bois et charbons à la sortie Ouest de la ville. Je connais le patron, c'est un chic type. Tu y seras bien, comme en famille.

J'étais déçu et surpris et mon visage reflétait plus l'étonnement que l'exaltation devant cette proposition qui me parut saugrenue.

- Pardon, chef, dis-je timidement, suis-je contraint à prendre cet emploi ?

- Oh, non c'est moi qui désigne les postes, si cela ne te convient pas, je trouverai autre chose. Mais alors ce sera le hasard qui décidera.

- Alors, si vous le permettez, je préfère laisser le hasard décider.

- Bien ! dit-il, comme tu voudras.

Son attitude s'était tendue et le ton devenu moins cordial. Je n'avais rien à faire de ce sous-officier planqué et ne voulais surtout pas avoir de remerciements à lui devoir. Le piston, je l'avais toujours ignoré et ce n'était pas par ce bonhomme que je jugeais, peut-être à tort, comme un prétentieux, que je devais fatalement occuper un emploi privilégié, tel qu'il me l'avait fait comprendre, pour satisfaire à son ambition.

D'ailleurs, et je ne fus pas dupe, c'était lui seul, qui décidait de l'emploi à donner aux pauvres types qui en somme était comme lui, à savoir des prisonniers de guerre.

Trois jours passèrent. Je n'avais plus entendu parler du sous-officier-homme de confiance-interprète. Je ne l'avais même plus aperçu. Le quatrième matin, c'était le 30 Mars, je fus appelé par une sentinelle allemande, ainsi que quatre autres prisonniers, dont un Breton que j'avais connu au Kommando de FLAK et embarqué sur un camion militaire. Nous quittions MAGDEBOURG en nous dirigeant vers l'ouest. Au bout d'une trentaine de kilomètres nous arrivâmes, après quelques villages à MARBESCHACHT, dans la commune de UNSEBURG.

C'était… une mine de charbon !

6- La mine saxonne

J'avais refusé d'aller vendre du charbon à MAGDEBOURG, le hasard, ou plutôt l'homme de confiance (?) m'avait envoyé à la mine d'où il était extrait !

Oui, ce n'était point un hasard, mais une mesquine vengeance de ce sous-officier de carrière, aux fonctions particulièrement favorisées qui n'avait pas apprécié mon refus de me mettre à la disposition du charbonnier de la ville En vérité, je ne regrettais rien, et je ne devais rien à personne.

Le Kommando auquel je venais d'être affecté était désigné sous le n° 573. Il fut le dernier que j'eus à connaître jusqu'à la libération. Je ne devais plus en changer.

Arrivé le 30 Mars 1941 je ne quittais la mine que le 13 Avril 1945, ce qui signifie 1463 jours au même Kommando ! Plus de quatre années de ma jeunesse, loin de tout et de tous, où ma personnalité n'était plus qu'un fantôme, dominé par l'inconscience, ne réagissant plus, jusqu'au point de ne plus me demander si cette vie aurait un jour une fin. Cela me permettait d'être, en apparence, moins malheureux, car par habitude j'arrivais à trouver une sorte de sécurité absurde et aberrante dans ma situation. Or, jamais je ne fis de confidence à quiconque sur mon état d'âme. Au fond, sans y croire, tel un enfant pauvre qui rêve de beaux jouets impossibles à posséder, je gardais une lueur, aidée par la prière, qu'un jour je retrouverai la liberté !

La mine de MARBESCHACHT s'étendait en surface sur plus de cinquante hectares de bois, fourrés, trous et mamelons recouverts, bosquets ombragés en été, de maquis et de terrains vagues. Six ou sept puits permettaient l'accès, les uns avec des ascenseurs fonctionnant à la vapeur, deux ou trois à l'électricité, les autres munis d'échelles. La profondeur de l'exploitation ne dépassait pas cent mètres. Le charbon extrait n'était pas de la houille, mais une sorte de lignite, ou charbon jeune, en allemand " Braunkole ", dont géologiquement avait été formé par l'engloutissement de forêts à l'époque tertiaire, mais n'avait pas encore, comme cela est le cas en FRANCE, en BELGIQUE ou en RHENANIE, subit des dizaines de siècles pour se transformer en houille.

Depuis la mine de MARBESCHACHT, le charbon était acheminé jusqu'à UNSEBURG à cinq kilomètres, par une petite voie ferré où il était traité après divers séchages, concassages, transformé en briquettes agglomérées qui s'allumaient facilement en dégageant une chaleur appréciable. Elles constituaient, ces briquettes, l'unique moyen de chauffage à toute la province et au delà.

La marque de fabrique était " SONNE ", ce qui signifie " SOLEIL " j'y reviendrais.

Dès notre arrivée, nous fûmes rassemblés dans la vaste cour entourée de divers bâtiments. Un grand portail, à quelques mètres, donnant sur la petite route départementale, marquait l'unique accès à l'exploitation. A gauche, en entrant, la forge et les annexes, plus loin des magasins de matériel. De face la voie ferré du petit train de la mine, puis une immense trémie où un tapis roulant déversait le charbon prêt à être chargé dans les wagons. Enfin l'énorme chevalet à grande roue dont le câble tirait l'ascenseur des profondeurs de la terre. Le drapeau à la croix gammée flottait au paratonnerre.

Sur la droite les chaufferies fabriquant la vapeur indispensable à la marche de l'ensemble de l'établissement. Derrière nous, dans le prolongement du portail, une petite maison, avec un perron donnait accès au bureau du Directeur de la mine. Tout à côté une autre maison en rez-de-chaussée en bois et en briques, qui bien plus tard devait devenir la chambrée de mon équipe.

Les deux sentinelles qui nous avaient accompagnés nous remirent entre les mains du responsable du Kommando, en la personne d'un sous-officier, secondé par un " Gefreiter " (Caporal) et de trois " Gemeinen " (2ème classe). A eux cinq ils avaient la charge de quatre vingt dix prisonniers, Français et Belges travaillant, avec les civils allemands à l'exploitation de la mine.

Vint alors, en civil, le " STEIGER " (porion chef) qui se présenta à nous, en voulant s'exprimer en Français, et en nous disant d'entrée qu'il avait été soldat et fait la guerre de 14. Et un long séjour en FRANCE. Il avait plus de soixante ans. Petit, maigrelet serré dans un costume noir, portant un col cassé et des bottes lustrées. Il était en somme le seigneur-maître du lieu. Il interrogea chacun de nous à tour de rôle, se référent à une liste que lui avait remis le Wachtmann de service.

Sur un ton mielleux, lorsqu'il s'approcha de moi, il tenta, en français approximatif de me dire :

- Ach ! Mossieu TERESE, en plaçant le " é " en finale, votre profession de " bau-meister " ( il voulait dire architecte ), n'est pas compatible avec le travail de la mine. Vous resterez à la surface et je vous emploierais à diverses tâches qui ne manquent pas ici. Haben sie verstanden ? Herr TERESE. Ich glaube, wie sie sind eine interessant Mench fur uns. Avez-vous compris ?

- Non Monsieur, je ne parle pas l'allemand.

- Gut, gut, vous l'apprendrez ici !

En fait, je n'eus aucune réaction au discours qui m'avait été fait, et mon interlocuteur n'eut à son tour que très peu l'honneur d'entendre le son de ma voix.

Nous fûmes conduits dans le dortoir, vide à cette heure, il était moins de midi, tous les prisonniers étaient au travail. Or, l'interprète, portant les galons de Sergent, vint nous rejoindre à cet instant. Il se présenta :

- François KUBIAK, fils de Polonais, Français par option, Sergent au XXXème Régiment d'infanterie, né à LENS, mineur dans le civil.

Ceci fut débité d'un seul trait. C'était sympathique et inattendu. Plus tard lorsque je connus mieux ce garçon, je pus l'apprécier. C'était un chic type, que les fonctions d'interprète, car il parlait fort bien la langue de GOETHE, très délicates, l'obligeaient à devoir ménager ses camarades d'infortune et remplir le contrat qui le liait aux Boches. Dès les premiers instants je lui accordais ma confiance. Je n'ai jamais eu à le regretter. Cette estime à été réciproque.

La mine de " Braunkole " où je venais d'être affecté devait être exploitée depuis des siècles. Mais les améliorations que le régime hitlérien avait apportées au sort des travailleurs se remarquaient entr'autres, par les aménagements qui avaient été faits assez récemment aux locaux réservés aux vestiaires, aux douches et lavabos.

Par nécessité il avait été aménagé pour les prisonniers, à meilleurs frais, des dortoirs indispensables. Et c'étaient les vestiaires, légèrement transformés qui avaient été destinés à notre hébergement. C'était une vaste salle d'au moins vingt mètres sur dix-huit, dotée de cinq grandes fenêtres grillagées donnant sur la route. Le plafond s'élevait à cinq mètres. Les murs étaient carrelés de céramique blanche jusqu'à hauteur d'homme. Le sol recouvert de dallage multicolore. On sentait que cela avait été construit depuis peu de temps. De grands globes opaques tamisaient la nuit, sans jamais s'éteindre complètement, une lumière diffuse, mais point gênante pour dormir.

Les lits à trois étages étaient disposés en cinq rangées de six, bien alignées, laissant entr'elles un large espace pour circuler. Chaque couche possédait une planche pour recevoir le paquetage, une couverture brune la recouvrait. L'ordre et la propreté régnaient en ce lieu.

Assisté du porion, du sous-officier, l'interprète nous remit à chacun une couverture, une assiette en grosse faïence, un bol énorme et un gobelet en émail blanc, plus une cuiller et une fourchette en fer. A cette distribution s'ajoutaient deux ou trois morceaux de savon " ersatz " de couleur verte, une grande serviette de toile très rude, marquée du sigle de la mine. Cette distribution nous fut faite avec toutes les recommandations possibles sur leur emploi et sur leur conservation.

Il était plus de midi.

L'interprète KUBIAK nous conduisit aux cuisines pour y recevoir notre ration journalière de pain, margarine, charcuterie et une grande louche de soupe, où les patates dominaient. La distribution se faisait au travers d'une fenêtre, au rez-de-chaussée donnant dans la cuisine. Tout était reluisant de propreté. Sur le sol carrelé de rose, trônaient deux grands percolateurs ou nom plus précis en terme de cuisine : " ESTIME " munis chacun de leur chauffage individuel qui servaient à la préparation du plat de résistance à quatre-vingt-dix bouches affamées, en comprenant nos gardiens qui étaient, à peu de choses près, nourri comme nous. Le service de la cuisine était assuré par une cuisinière de soixante-dix ans au moins, " Gross Mutter " ( grand mère ) comme nous l'appelions familièrement. Alors qu'elle nous servait, la vieille femme nous observait d'un regard presque maternel, mais ne dit pas une parole. Je devais mieux la connaître plus tard, c'était une femme excellente, pleine de compassion pour nous tous.

La nuit arrivait.

Les autres prisonniers remontaient de la mine ou ceux du " jour " quittaient leur chantier. Tous passèrent sous la douche, changèrent de vêtements et reçurent leurs rations. Puis, dans une chambre aménagée en réfectoire, toujours carrelée de faïence, ils jouèrent aux cartes, aux dames ou aux morpions avant d'aller dormir.

Il était plus de dix heures lorsque je pris place sur mon lit, au troisième étage. Rapidement je m'endormis.

Le Kommando 573 ( les Boches désignaient exactement ces lieux de concentration de travail sous le vocable de " ARBEITS-KOMMANDO " ). Le Kommando 573, donc était composé de quatre-vingt-dix prisonniers Français en majorité, dont une dizaine de Belges. Ces derniers et le plus grand nombre de Français étaient des mineurs professionnels, originaires des régions minières du Nord de la FRANCE, du PAS-DE-CALAIS, des ARDENNES, de la SOMME et de l'AINE. Il y avait aussi cinq ou six Bretons, cultivateurs pour la plus part, deux Parisiens, un Marseillais, puis un Languedocien, natif de MONTPELLIER, Emile CAUSSE, mon cadet de deux ans, maçon dans le civil, chic type qui fut jusqu'à la fin mon fidèle compagnon. Il y avait aussi deux gars du Sud-Ouest, l'un mon ainé de plus de dix ans, était je crois le doyen : Yves MESNARD, qui se disait rédacteur à la " FRANCE " de BORDEAUX, originaire de JARNAC et demeurant à COGNAC dans les CHARENTES. C'était un intellectuel. Puis venait FONTARABIE, fils des PYRENEES au nom évocateur d'une ville célèbre. Si le premier était fin et cultivé, le second présentait tous les symptômes du montagnard, fort physiquement, large d'épaule, rouquin et gras, rude et bonasse.

Je ne puis citer le portrait de tous les compagnons qui durant quatre années partagèrent mes peines et mes joies. J'ai d'ailleurs, quarante ans plus tard, quelques trous de mémoires bien excusables. Mais je puis affirmer, que dans l'ensemble, nonobstant certaines contradictions, certaines divergences, tous furent des compagnons de qui je conserverai toujours un excellent souvenir.

Il faisait encore nuit lorsqu'un Wachmann nous invita d'un appel guttural à nous lever, par un " auf stehen ", bien connu mais détestable. Après un léger rinçage du visage à l'eau glacée, un quart de café à l'orge, non sucré, je suivis le mouvement et fus embarqué dans le wagon réservé au personnel avec une quinzaine d'autres P.G. Le petit train démarra vers UNSEBURG. Mais il s'arrêta à cinq cents mètres environ de la station que nous devinions à la lueur de l'aube. Tous descendîmes, le train continua sa route.

Nous étions sur la voie, unique, de petite dimension. Deux civils, grand et gros, nous attendaient. Il nous fut désigné un emplacement où se trouvaient tous les outils nécessaires, pelles, pioches, râteaux et autres. Nous refaisions tout simplement la voie ferrée. Ce travail me surprit. Jamais je n'avais songé à être destiné à un tel labeur. Je devais en voir bien d'autres !

Me voilà transformé en spécialiste de la pelle, du tire-fond, du tourne-à-gauche et tous les attirailes que l'on utilise pour la réfection des voies. Il fallait remplacer des traverses défectueuses. Il y en avait un grand amoncellement de neuves à notre disposition. Mes camarades, plus anciens que moi dans ce " service " me mirent rapidement au courant. Ce n'était pas facile. Les rails pesaient plus de cinquante kilogrammes au mètre. Six hommes étaient nécessaires pour les soulever et les placer sur les traverses. Les accotements devaient être refaits, il fallait tasser les pièces de bois en tapant avec des houes sans tranchant avant de répandre les pierres concassées sur le ballast. La mise en place définitive des rails incombait aux Allemands, tandis que nous placions les tire-fonds et serrions les écrous des éclisses reliant chaque rail l'un à l'autre.

Vers midi, le train, qui depuis le matin n'arrêtait pas sa navette, revenant à chaque retour chargé de charbon destiné à l'usine, s'arrêta à notre hauteur. Nous montâmes à bord vers les bâtiments. L'un d'eux était un réfectoire et tous les quinze nous fûmes réunis devant une grande bolée de soupe bouillante, la même que les civils mangeaient à leur cantine. A une heure, nous retournions au travail sur la voie, jusqu'à seize heures trente. Toujours par le petit train nous rentrâmes à MARBESCHACHT. La journée était terminée.

Nous eûmes droit à une bonne douche. Nous n'avions encore, nous les nouveaux venus, pas de vêtements de rechange, c'est-à-dire des treillis ou d'autres frusques pour travailler. Cela nous fut distribué deux ou trois jours plus tard. Ensuite ce fut la soupe.

Je remarquais que nous étions libres dans l'enceinte de la mine qui ne comportait pas de clôture, sauf sur l'entrée principale. Je fis un tour de reconnaissance des lieux en compagnie d'un camarade déjà ancien au Kommando. Il se nommait PERCEBOIS, originaire de PARIS, demeurant près de la Porte d'Italie. Nous étions à la fin Mars et le printemps commençait timidement à se manifester. La neige, au sol fondait et nous marchions dans la gadoue tellement c'était inondé. Nous n'avions pas chaud. Nous rejoignîmes le dortoir. Ce fut ma deuxième nuit au 573.

Ce Kommando avait, en ce qui concerne le personnel, aussi bien les Allemands civils que les prisonniers de guerre, deux catégories d'ouvriers. Ceux qui travaillaient au fond à l'extraction et ceux qui n'allaient, en principe, jamais sous terre, qui étaient chargés de la préparation de tout ce qui était nécessaire aux puits de mine, à la réparation et à l'entretien des outils et des machines, le déchargement des bois de mine arrivant par wagons entiers, qu'il fallait empiler soigneusement par grosseur et par longueur, les deux scieries apprêtant ces bois pour leur utilisation dans les galeries, la forge, les chaufferies fabriquant de la vapeur pour les ascenseurs et le chauffage, leur entretien permanent ( jamais les feux n'étaient éteints ) enfin, le récurage des cuves d'eau qui revenait à tour de rôle, l'une après l'autre, durant presque toute l'année. De plus, des transformations étaient apportées aux bâtiments, demandant des services de maçons compétents, des peintres, des menuisiers, des électriciens, même des couvreurs. La construction de nouvelles trémies était en cours, là il fallait des monteurs spécialisés, et dans toutes ces branches de métiers, les prisonniers, ceux qui n'étaient pas des mineurs de fond, faisaient partie des équipes de jour et apportaient aux allemands une aide précieuse. Voici en gros le tableau de l'activité de cette mine de charbon vue depuis la surface. J'avais estimé le nombre d'ouvriers de fond et de surface, prisonniers compris, pour MARBESCHACHT seulement, à plus de six cents. Il y en avait autant à l'usine à briquettes d'UNSEBURG, dont les galeries communiquaient entre les deux points, dans la mine.

Quant aux prisonniers Français et Belges qui travaillaient au fond, tous étaient des professionnels, descendus dans les mine de FRANCE ou de BELGIQUE depuis leur adolescence, ils ne connaissaient que ce travail, aussi pratiquaient-ils ce métier chez nos vainqueurs avec autant d'amour qu'ils l'exerçaient dans leur pays. J'ai toujours compris cela. Ce qui n'empêchait pas , d'ici, de là, quelques tours de sabotage, joués avec malignité à la barbe des allemands qui ont toujours ignoré les dégâts et les détériorations que les Français et les Belges pratiquaient à l'encontre de leurs ennemis.

L'extraction du charbon n'arrêtait jamais. Trois équipes travaillaient à raison de huit heures chacune, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Tout le charbon extrait de MARBESCHACHT filait par le petit train à UNSEBURG, sauf la nuit où il était mis en réserve dans des trémies installées à la surface. Six ou sept wagons de douze à quinze tonnes partaient toutes les heures vers la fabrique.

Durant les quatre années de présence à la mine, j'ai travaillé dans toutes les branches, tous les métiers y étaient pratiqués, sauf celui du fond, où je ne descendis que trois fois en tout ; deux par curiosité, une troisième par nécessité. J'y reviendrais en temps opportun.

Pendant une semaine je retournais tous les matins sur la voie ferrée. Mon horaire était toujours le même de sept heures à midi, de une heure à seize heures trente. Or, cela n'était pas une sinécure. Le travail était pénible. Aussi, les efforts que nous fournissions étaient-ils à la mesure de notre état de prisonniers. Toutes les occasions étaient bonnes pour nous arrêter ou freiner l'allure du rendement. Il existait d'ailleurs une entente occulte entre nous pour ralentir la " production ". En fait, cela était bien dans notre rôle, puisque nous étions contraints arbitrairement à servir l'ennemi.

Notre tactique consistait à en faire le moins possible, je parle du travail, c'était à peu de chose près la copie de l'exemple que nous donnaient les deux, puis les trois allemands, chargés de diriger et de nous surveiller. Ces Boches étaient relativement jeunes, gras et forts. Ils n'avaient pas été mobilisés pour des raisons que nous n'avons jamais approfondies, mais que l'allégeance au Parti nazi aurait pu nous expliquer. Bref, cela n'était pas notre problème. Or, ces " grands allemands " fiers patriotes, suppôts inconscients de doctrines machiavéliques, ne jurant que par la grandeur de l'ALLEMAGNE, étaient de fieffés paresseux, tireurs au flanc, simulateurs. Ils se vantaient de nous avoir écrasés, nous les " Schwein-Hund " Français, mais eux avec impudeurs, devant nous, se vautraient, allongés dans l'herbe, des heures durant, en surveillant l'éventuelle apparition d'un chef, qu'ils saluaient hypocritement en tendant la main ouverte au cri de " Heil HITLER " ! et se recouchaient dès le départ de l'importun !

Nous n'avions en conséquence, pas à nous géner, bien que nous devions user, nous aussi, d'hypocrisie à leur encontre.

Aussi, j'affirme que durant notre longue captivité tous les moyens furent bons pour ralentir, entraver, saboter la production du " GRAND REICH ALLEMAND " qui nous imposait l'esclavage.

C'est ainsi, pour ne citer qu'un exemple, dans la réfection de la petite voie ferrée, nous avions repéré que la ligne de chemin de fer était surélevée par rapport au niveau des champs. Elle était étayée par de petits ouvrages en béton que les érosions naturelles avaient détériorés. Il nous fallait couler, dans de rudimentaires coffrages du béton pour reprendre les parties de mur endommagées. Ces coffrages avaient de cinq à huit mètres de long sur quatre vingt centimètres de largeur et une hauteur variante de deux à trois mètres. Nous y coulions du béton préparé à la pelle, et le transportions au moyen de brouettes que nous déversions. A cinq ou six reprises, en vidant nos brouettes dans les coffrages, nous engloutîmes toutes sortes d'outils, pelles, râteaux, barre-à-mine, même une brouette. Le tout fut bien tassé avec des dames à longs manches, pendant que les trois Boches somnolaient sur le bas du talus. Ils n'y virent absolument rien. Le lendemain seulement, ils constatèrent l'absence des outils enfouis. Jamais ils ne connurent le sort que nous avions réservé à leurs instruments de travail, Le béton était par contre d'une solidité à toute épreuve

Le Dimanche arriva.

Ce fut un jour complet de repos pour tous. La mine était arrêtée. Seules les chaufferies ronflaient, au ralenti. Plus tard, conformément aux ordres venus de haut-lieu, les Dimanches ne furent qu'à demi chômés à raison d'un sur quatre, à tour de rôle, cela pour les P.G., comme pour les civils.

J'ai déjà dit que nous jouissions d'une relative liberté dans toute l'étendue de l'exploitation, en surface. Nous nous promenions, surtout quand revint la belle saison, à travers les garigues ; certains malins en profitaient pour tendre des collets. Nous jouions au ballon dans les cours, aux cartes aussi, très souvent. Les plus paresseux lisaient allongés sur leur paillasse.

Ces jours là, ainsi que les jours de fêtes carillonnées, l'ordinaire était amélioré. Pas de soupe aux carottes ou rutabagas, ou encore à l'orge ou bien aux pois, mais de grosses boulettes de viande de boeuf composées d'oignons et de farine, nappées d'une sauce brune, garnie de pommes de terre cuites à la vapeur. Vers cinq heures on nous gratifiait d'un bon litre de lait écrémé qui nous permettait, dans notre cuisine particulière que nous avions nous même construite, avec la permission de l'autorité, la préparation de " pains d'chien ", amalgame de lait, de biscuits de guerre français que nous envoyait la Croix-Rouge, et de chocolat.

Le chocolat ! Le chocolat était l'étalon or qui nous permettait le troc de toutes sortes de produits alimentaires que nous procuraient les civils. Avec du chocolat, il nous était possible de tout obtenir, tabac, pain blanc (rassis), schnaps, oeufs, beurre (maigre) que sais-je encore… Or, ce chocolat que nous recevions dans nos colis en provenance de FRANCE, était absolument infect. Il avait plus l'apparence d'un aggloméré de sable et de sucre que celle du chocolat Mais le goût y était, et cela suffisait à la gourmandise teutonne !

Lorsque le travail sur la voie ferrée fut terminé je fus affecté à l'usine d'UNSEBURG. Durant des mois je fus employé à la réception du charbon brut destiné aux broyeurs par tapis roulants depuis les fosses de déchargement des wagons. Un premier passage sur tamis, actionnés par des machines à vapeur, nous faisait extraire à la main les morceaux de bois, les pierres et les cailloux et autres impuretés. De là le charbon était par les concasseurs réduit en fine poussière, séché à la chaleur et envoyé dans des silos situés à la hauteur d'un septième étage, pour être emmagasiné toujours sous chaleur. Ensuite cette poussière descendait du silo par un entonnoir jusqu'aux presses qui la transformaient à travers les moules, en briquettes, aux moyens de pistons à deux-cents kilos au centimètre carré. Les briquettes étaient propulsées de la machine, poussées sur des rails correspondant à leur forme. Ces rails traversaient l'usine, en sortaient par des ouvertures dans la façade et cela jusqu'à des hangars où elles étaient déversées en tas. Après refroidissement elles étaient prêtes à être chargées dans les wagons pour expédition. Des particuliers, fermiers ou exploitants agricoles venaient avec leurs charrettes ou des remorques tirées par des tracteurs faire leur approvisionnement.

Si je devais par la suite être employé aux diverses transformations du charbon jusqu'au chargement des briquettes, longtemps mon travail consista à la surveillance de la trémie d'arrivée située au troisième étage de l'usine où, armé d'une longue raclette en fer, je devais ne laisser passer que le charbon et éliminer tous autres corps. Ce travail était fastidieux, surtout lorsque j'assurais le poste d'après-midi, à raison d'une semaine sur trois, de 14 heures à 22 heures et le poste de nuit de 22 heures à six heures du matin. Un léger casse-croûte de mauvais pain, de fromage ersatz ou de margarine. Pour boisson un bidon de " café " à base d'orge grillée, c'est tout ce que nous avions durant les huit heures de travail. Il est vrai qu'en rentrant au Kommando, la soupe nous attendait.

Un jour, beaucoup plus tard, on me confia la surveillance des motrices à vapeur. Cela était plus intéressant. Les volants d'entraînement devant tourner à une vitesse contrôlée par un appareil, qui pouvait varier suivant l'échauffement. Le graissage par burettes devait être surveillé avec attention. J'aimais particulièrement la mise en marche des machines, il y en avait cinq, qui entraient en service par roulement. C'étaient en somme de grandes locomotives actionnées par la vapeur fabriquée aux importantes chaufferies de l'usine.

Puis, toujours à la cadence des " trois-huit ", je fus désigné au chargement des wagons à expédier. Bien que les chargeurs à tapis roulants faisaient la plus grosse partie du travail, il y avait pas mal de maniement de la pelle, pour dégager ce qui tombait hors des voitures. Chaque wagon passait à la bascule dès qu'il était plein, il fallait les déplacer à la main et au levier. Le travail était plus pénible que les précédents.

C'est durant cette période que j'assistais à un drame affreux.

Il était arrivé, durant l'année 1942, un détachement de prisonniers russes, dont je parlerai plus loin. L'un d'eux me fut adjoint au travail de chargement. C'était un grand garçon de vingt-deux ans, presque de mon âge. Il était chauffeur à MOSCOU. Il ne parlait ni le français ni l'allemand. Et nous arrivions quand même à nous comprendre.

Bien vite je m'aperçus que son moral n'avait pas résisté au choc de la captivité, toute récente pour lui. Je ne pouvais pas lui exprimer les mots qui auraient, peut-être pu soulager ses souffrances morales, car il n'était pas malade physiquement. Comme je ne connaissais pas un mot de sa langue natale, jamais je n'ai pu lui apporter le réconfort que j'aurais voulu lui prodiguer.

Une nuit, vers trois heures, il se plaça entre les tampons de deux wagons chargés qui se déplaçant l'un vers l'autre lui défoncèrent le thorax. Il mourut sous le choc. Il s'était suicidé ! J'ai pleuré sur l'infortune de ce pauvre type et ce geste de désespoir m'a marqué longtemps. Quant aux Boches ils classèrent " l'incident " comme un banal accident de travail.

Au début de 1943, j'avais mis la main à tous les services de fabrication des briquettes, ou presque et l'usine n'avait plus de secret pour moi.

Vers cette époque, la direction de la mine avait jugé, enfin, que le logement des P.G. français était trop étroit pour leur nombre. Nous étions toujours environ quatre-vingt-dix. Aussi, créa-t-elle deux nouvelles chambrées de douze à quinze lits. Un de ces nouveaux logements était une petite maison en bois et en briques rouges sur un seul rez-de-chaussée, située entre la maison du maître-porion et une chaufferie. L'aménagement de ce local fut bientôt terminé et avec onze camarades je fus installé. A vrai dire nous fûmes libres de nous grouper à douze par sympathie ou affinités dans notre nouveau domicile sans que personne ne fut désigné d'office.

Ainsi, avec mon camarade Emile CAUSSE et dix autres, nous prîmes possession de notre maison. Le sol était en bois, les murs peints à la chaux, six lits à un étage en bon bois de sapin du nord, le chauffage central (la vapeur ne manquait pas !) dispensait par trois appareils une chaleur telle que nous dormions nus en plein hiver.

Sur le plus grand panneau, je m'amusais à dessiner cavalièrement une vue d'ensemble de la " Baie des Anges " et m'appliquais avec nostalgie à mettre en relief la " Jetée Promenade " au dôme imposant. Alors qu'une belle rangée de palmiers devant les nombreuses villas d'antan rappelaient au pauvre captif que j'étais la douceur de ce beau pays de NICE, berceau de mon enfance heureuse ! L'écusson du Comté de NICE dominait en haut et au centre du dessin, alors que j'avais tracé ceux de BRETAGNE, de PICARDIE, de PROVENCE et de PARIS de chaque côté, cela pour ne pas oublier les origines de chacun de mes compagnons de chambrée.

Tous étaient ravis !

Au printemps de 1942, arrivèrent à MARBESCHACHT une vingtaine de Français. C'étaient des combattants, mais ils étaient Juifs. Tous avaient été mobilisés et faits prisonniers. Or, les nazis faisaient une différence raciale, entre eux et nous. Ils ne pouvaient cependant ne pas les considérer comme des soldats. Ils étaient assez nombreux, les Juifs ayant combattu dans l'armée française. Mais les Allemands leur imposaient un régime spécial, leur religion était dénoncée par l'étoile jaune. Leur relative liberté plus réduite que la nôtre, les rations alimentaires plus congrues, les vexations orales ou physiques continuelles, etc. Ces malheureux ne devaient avoir aucun contact avec nous. Dès leur retour à la baraque, ils étaient enfermés et ne pouvaient, comme nous, aller et venir dans l'enceinte de la mine. Bien entendu nous ne manquâmes pas d'entrer en rapport avec eux. J'ai personnellement retenu dans ma mémoire les noms de trois Israélites qui habitaient avant la guerre la région niçoise. Ce sont Théo KOPILKOFF, Armand MOSES et un certain KAUFFMANN. Je n'ai jamais su ce qu'ils sont devenus depuis.

Ces prisonniers Juifs furent employés à divers travaux " au jour " continuellement surveillés par des Wachmann en armes. Mais ils ne restèrent que quelques mois. Un matin nous apprîmes qu'ils avaient été envoyés ailleurs…

Puis ce furent des Russes, au nombre de trente environ que nous vîmes arriver. Ce dont je me souviens, c'est qu'avant de leur trouver un local pour les loger, ils furent parqués, dehors, à même le sol d'une cour de la mine et pendant deux nuits ils dormirent à tous les vents. Il est vrai que nous étions au début de l'été, heureusement pour ces pauvres bougres.

Si le régime qui avait été imposé aux Juifs avait été des plus sévères, celui que durent subir les Russes fut des plus barbares. Nous pûmes à loisir observer l'attitude des soldats allemands et celui des civils, plus durs encore, envers ceux qu'ils ne considéraient pas comme des hommes, puisqu'ils étaient " bolchevicks " !

Voilà où HITLER avait fait tomber le peuple teuton, voilà la mentalité qu'il leur avait inculqué ! Et ce ne fut pas tout, hélas !

Entre P.G. français et belges, nous collections du tabac, du sucre, des biscuits ou du chocolat que nous leur faisions passer en cachette des gardiens, à travers les barbelés de leur cantonnement. Il nous était formellement interdit de communiquer avec les " rusky " alors que l'on avait fermé les yeux sur notre attitude envers les Juifs.

Ces pauvres prisonniers soviétiques, plus infortunés que tous les autres, nous les vîmes travailler, peiner, quelquefois jouer entr'eux comme des enfants. Nos rares contacts se traduisaient toujours par de longs discours qu'ils nous adressaient, alors que nous ne comprenions absolument rien. Mais ils persévéraient à nous parler comme s'ils ne pouvaient admettre que nous n'entendions rien à leur langage. Nous avions cependant le sentiment qu'il s'agissait de leur part de manifestations de reconnaissance pour les modestes dons que nous leur faisions, tout simplement par solidarité.

C'est encore un sentiment que les nazis ne pouvaient comprendre ! Mais nous, nous nous moquions de ces Boches, devenus par la grâce de leur infâme " Führer " des soi-disants super-hommes, que le bourrage de crâne qu'ils acceptaient docilement ne les mettaient pas à la hauteur du dernier des Noirs des forêts africaines ou d'AMAZONIE !

Et ils avaient la prétention de vouloir dominer l'EUROPE !

De FRANCE, de nos familles ou de nos amis nous recevions des colis de vivres et de vêtements. Personnellement je n'en reçus aucun avant mon installation à MARBESCHACHT. J'eus la joie d'ouvrir le premier paquet le 22 avril 1941. Le dernier, avant d'être libéré, le 9 août 1944. Soixante-quatre colis de diverses provenances me parvinrent durant toute ma captivité. Peut-être tous ceux qui m'avaient été adressés, ne me sont-ils pas parvenus ?

Ces colis étaient confectionnés au prix d'énormes sacrifices d'argent, de nourriture si rare durant les années d'occupation. Ces sacrifices, que faisaient nos parents ou nos amis étaient d'autant plus estimables de la part des habitants des grandes villes ? Ceux d'entre nous dont la famille habitait la campagne ou une région agricole recevaient quantitativement et qualitativement des colis de meilleur aloi que ceux des grands centres, dont la seule possibilité se bornait au recours ou au secours qu'accordaient les diverses oeuvres d'aide aux P.G. Ces marchandises ainsi envoyées à l'être aimé, devaient, bien entendu être payées, souvent très chères.

La Croix-Rouge Française ne nous oubliait pas. Elle nous adressait collectivement des caisses entières de biscuits de guerre d'excellente qualité, du sucre, quelquefois du chocolat, du tabac. Je dois ajouter, car cela fut vrai, que cette association internationale eut en la circonstance des mérites extraordinaires devant les difficultés que lui créait l'administration allemande dont la mauvaise foi fut celle d'un acharnement continuel dans la méfiance, et certainement la jalousie. Car nous recevions des denrées dont nos vainqueurs furent privés durant des années encore !

Dans les " Kommandos ", de petites équipes de deux à cinq ou six hommes s'étaient formées, ainsi que je l'ai déjà dit. Ces groupes s'appelaient " popotes ". Toute la nourriture reçue par le même groupe était mise en commun. Depuis que nous étions installés dans notre nouvelle maisonnette, nous avions formé à douze, quatre popotes et tous les soirs nous améliorions nos repas en confectionnant des plats que nous tirions des denrées de nos colis, auxquelles nous ajoutions ce que les Allemands nous allouaient, ainsi que les suppléments que nous apportaient des civils en échange de tabac ou de chocolat que nous leur procurions. D'autre fois, nous avions le bénéfice de quelques subsistances que nous recevions à la suite d'une prestation de travail, en dehors de notre service, à des civils, pour la réparation d'un poste-radio, d'une installation électrique, d'un petit ouvrage de maçonnerie ou de peinture.

Mon compagnon Emile CAUSSE était maçon de son état. Il était un excellent ouvrier que les Boches savaient apprécier. Son travail à l'usine et dans d'autres services, toujours en surface, ne consistait qu'en des travaux de maçonnerie. Il était fréquent que des chefs de services, tous responsables du syndicat hitlérien, lui confient de petits ouvrages de réparation à leur domicile dans la cité d'UNSEBURG, cela avec l'accord préalable du " Kommandoführer ". Il était chaque fois largement récompensé, non pas avec de l'argent, mais toujours avec de la nourriture ou des boissons.

Or, Emile, était un débrouillard, qui savait en quittant son employeur exceptionnel, détourner au passage, et en silence une poule ou un lapin dans la cour de son hôte. De plus, il savait poser des collets dans les garrigues et dans les sous-bois, tel un vrai braconnier, qu'il était certainement. Car dans les fourrés étendus sur plus de cinq kilomètres sur trois, les lapins, les lièvres et les faisans pullulaient, et comme la chasse était strictement interdite aux Allemands, le gibier était d'autant plus abondant. Et toute la chambrée profitait des prises de notre ami.

C'est ainsi que, en permanence notre ordinaire était amélioré, cela surtout durant les deux dernières années de notre captivité. Pendant cette faste période, les Boches subissaient des restrictions de plus en plus sévères…

Mais comment, diable, direz-vous, étiez-vous en mesure de préparer des plats aussi difficiles à cuire que le gibier, dans les conditions strictes d'un camp de travail ?

C'était très simple.

Notre maisonnette était clôturée par une haie de barbelés haute de trois mètres. Tous les soirs, les gardiens fermaient le portillon à clef. Il y avait un espace entre la clôture et le bâtiment, de plus de trois mètres. Sur cet emplacement nous avions construit une petite baraque en planches de deux mètres sur quatre, et à l'intérieur, édifié une véritable cuisinière en briques et ciment réfractaire dotée de deux fours et d'une plaque chauffante de un mètre sur deux. Elle fonctionnait, la cuisinière, au bois, tout simplement. Et le bois, avec ce qui remontait de la mine, ne manquait pas. Quant aux matériaux tôles d'acier et autres ferrures, provenaient de la forge, ainsi que tous les ustensiles, bassines, casseroles et poêles à frire, tous soudés à l'électricité par nos camarades compétents. Les Allemands, même le sinistre chef-porion, fermaient les yeux sur ces emprunts car ils savaient que nous ne les emporterions pas avec nous un certain jour…

C'est ainsi, qu'une philosophie s'était installée parmi nous et nous avions fini par accepter, dans une certaine mesure notre sort. Mais, l'amertume triomphait toujours, car nous n'acceptions pas cette longue captivité, qui durait depuis plus de trois ans déjà ! Or, rien, sauf l'inébranlable espoir d'une défaite allemande, nous laissait entrevoir la fin de notre calvaire. Jusqu'à cette époque rien ne laissait prévoir l'éventualité d'une victoire des Alliés.

De FRANCE, nous recevions les journaux, tous soumis et censurés par les Allemands ; de BERLIN, le journal des prisonniers, " LE TRAIT d'UNION " composé soi-disant par des P.G. Tous louaient, bien entendu la grandeur du " Gross Reich " et les victoires de nos ennemis. Or à travers les informations, bien orchestrées en propagande nazi, celles concernant les " TERRORISTEN " français, nous essayions de comprendre que la RESISTANCE, dans notre malheureux pays créait de graves difficultés à l'occupant par les sabotages que les Boches ne pouvaient passer sous silence. Et nous avions conscience que ces courageux compatriotes y laissaient leur vie tous les jours pour nous tous ! Certes, les articles allemands, lorsqu'il s'agissait de représailles envers ceux qu'ils appelaient " BOLCHEVIKS " ou terroristes faisaient les grands titres de la " UNE ", dès que les conséquences des actes commis par ces Français intrépides avaient réellement porté une atteinte à la sécurité des nazis. Mais, hélas nous ignorions beaucoup de choses, aussi bien sur ce qui se passait dans notre pays que sur ce qu'il se déroulait en ALLEMAGNE dans les camps de concentration. Nous n'ignorions pas l'existence de ces " Lager " spéciaux, les civils eux-mêmes savaient que ces camps renfermaient d'innombrables prisonniers politiques et juifs. Mais ce que nous ignorions, avec la majorité des Allemands, c'étaient les atrocités qui se déroulaient à l'intérieur de ces camps, et les méthodes employées envers les pensionnaires qu'ils renfermaient ! Il a fallu la fin de la guerre et la victoire alliée pour que nous puissions apprendre les horreurs que les nazis avaient fait subir à des millions d'individus !

Or, durant l'hiver qui précéda la libération des prisonniers, je fus témoin d'actes dont je reparlerai, qui hélas, ne m'ont alors pas assez ouvert les yeux.

La vaste propagande allemande sur la collaboration de la FRANCE à l'oeuvre (?) entreprise par HITLER et ses sbires en vue de constituer une EUROPE où, bien entendu, l'ALLEMAGNE aurait été la maîtresse absolue, fit grand bruit dans les stalags, dans les Oflag et dans les Kommandos.

Nous avions eu conscience de l'escroquerie morale que LAVAL, entr'autre, avait faite aux prisonniers avec le prétexte de la " Relève ", dont, soit dit en parenthèse, nous ne vîmes à notre Kommando, jamais aucun exemple. Des notes et des circulaires furent néanmoins distribuées pour nous engager à devenir volontaire au mouvement de " Relève " et ainsi obtenir le statut de " travailleurs libres " sur les lieux même de notre captivité. Aucun de nous accepta ces propositions. Par la force nous étions entrés en soldat en ALLEMAGNE et nous jurâmes de ne rentrer en FRANCE qu'en soldat !

Nous n'ignorions pas que certains P.G. s'étaient laissés prendre au piège de la Relève. J'en ai rencontré deux ou trois à l'usine alors qu'ils venaient avec leur patron charger des briquettes. Je vis à leur attitude qu'ils étaient gênés, comme s'ils se reprochaient quelque chose. En général je préférais ne pas discuter ou reprocher quoique ce soit à ces pauvres types qui s'étaient laissés leurrer minablement. D'autres compagnons à moi, eurent la même attitude pour ces ex-prisonniers que nous considérions comme des " infidèles ".

En citant ici la question de la " Relève " j'ai un peu anticipé sur les événements. Les premiers effets de cette vaste fumisterie se firent sentir vers le mois d'Août 1942. Or durant l'été 1941, arrivèrent du STALAG d'ALTENGRABOW des circulaires qui nous furent distribuées. Elles émanaient de responsables français, prisonniers et préconisaient, à l'instar du Stalag lui-même, la création de " CERCLES PETAIN " dont, d'après Yves DURAND, l'auteur de CAPTIVITE, édité par la F.N.C.P.G. - l'objectif idéal était de mettre en place un encadrement complet de la communauté P.G. et de placer toute la vie de cette communauté sous le signe du Maréchal PETAIN (…) et sous son égide.

A priori, une telle proposition m'enthousiasma et bon nombre de mes camarades aussi. Nous fûmes une vingtaine décidés à répondre à l'initiative. Nous n'étions certes pas en majorité sur les quatre-vingt-dix " Gefangen " du Kommando. Mais notre attachement à la Patrie, aimant, peut-être à tort, à se manifester d'une manière désuète pour l'époque ; d'autres convictions aussi où le patriotisme cocardier ne demandait qu'à s'exprimer, nous incita à tenter l'expérience. Je fus désigné pour prendre en main la création de ce cercle dans notre petite communauté. Je dirais tout de suite que je fus incapable de réunir l'approbation générale, surtout auprès de nombreux compagnons aux idéaux trop éloignés des miens en particulier et de ceux des camarades qui m'avaient désigné en général.

Mais avant de pousser plus loin notre projet, nous voulions en connaître davantage que ce que nous apprenaient les circulaires. D'ailleurs, il était précisé que nous étions invités à nous rendre au Stalag, après une demande préalable au " Kommandoführer " pour recevoir de vive voix toutes les instructions nécessaires à la fondation d'un cercle de Kommando. Toujours avec l'accord de mes compagnons je fis les démarches pour me rendre à ALTENGRABOW, où je fus conduis sous bonne escorte, bien entendu.

Au Stalag, je passais un jour et demi ; je fus reçu par des P.G., des sous-officiers surtout qui étaient chargés de centraliser les adhésions et la fondation dans les Kommandos de " CERCLES PETAIN ", qui officiellement, étaient un acte d'allégeance au MARECHAL, mais qui étaient en fait, un embryon de foyer de Résistance camouflé, sous prétexte de fidélité à PETAIN et ce aux fins de jeter de la poudre aux yeux des Boches. On me fit comprendre de plus que les Kommandos ne pouvaient avoir qu'une activité relative dans le mouvement, mais que pour une crédibilité soit accordée à ce cercle par les Allemands (au Stalag), il fallait solennellement qu'il soit représenté dans tous les milieux " prisonniers " y compris les Kommandos.

Cela me parut bien ténébreux, car en fait je n'appris que très peu de choses. Où voulait-on en arriver ? N'était-ce pas là un moyen de faire mousser quelques planqués du stalag ? En vérité je rentrais à MARBESCHACHT déçu.

Je rendis compte de ma mission à mes amis, et en peu de jours nous mîmes fin à l'activité du cercle. Je conservais, néanmoins tout comme mes camarades, l'insigne à la Francisque qui m'avait été remise pour l'ensemble de ceux qui voulaient rester fidèles au MARECHAL !

Tout rentra dans l'ordre et dans l'oubli. Ceux qui avaient combattu notre décision avaient-ils eu raison ? Peut-être bien. Beaucoup plus tard, sous des prétextes divers, me fut reprochée ma démarche. Or, à mon avis croyant en ma PATRIE et à celui qui à l'époque était pour nous, du moins, le seul emblème du pays déchiré, je fus sincère, mais pas dupe.

C'est en 1943, au mois de Juillet qu'eut lieu la " trahison " de BADOGLIO qui entraîna à brève échéance la chute de MUSSOLINI. En conséquence de nombreuses troupes italiennes furent faites prisonnières par les Allemands. Aussi vîmes-nous arriver à MARBESCHACHT un contingent d'une trentaine de soldats ex-mussoliniens, bêtement faits prisonniers comme nous ! N'étaient-ils pas, peu de jours avant les alliés d'HITLER ? " Gira il mondo perch'é tondo, ma la gente gira anche mai perch'é pazza e buffona ! ".

Ce détachement italien était composé de Siciliens et de Calabrais. Ils furent logés dans des baraques prestement aménagées sur les terrains autour du puits de la mine.

Je fus volontaire pour leur servir d'interprète. Cela me reposait du travail manuel et je me disais qu'en définitive je pourrai ainsi servir à quelque chose d'utile, ne serait-ce que par solidarité humaine. Ma tâche ne fut pas facile. Je ne parlais qu'un allemand approximatif, bien que sachant me faire entendre, quant à la langue italienne que pratiquaient les nouveaux prisonniers elle était très éloignée de celle de DANTE. C'était un affreux patois souvent incompréhensible. J'arrivais cependant à traduire en gros, les élucubrations de ces transalpins ignares et souffreteux, quémandant, ignominieusement un pardon qu'ils ne méritaient pas. Et les Boches se contentaient, sans grande conviction, de mes relatives connaissances de la langue de GOETHE.

Heureusement pour moi, les Italiens ne restèrent que quelques semaines. Ils repartirent, un beau matin pour une destination inconnue.

Ainsi, à la fin de l'année 1943, les Juifs, les Russes et les Italiens étaient partis. Vers quel destin ? Dieu seul le sait.

Parmi les travailleurs étrangers, je ne parle pas des prisonniers Français et Belges, il restait à la mine des Polonais, des Ukrainiens et quelques Hollandais. Tous étaient civils.

C'est à cette époque que je fus désigné pour un nouvel emploi à l'usine à briquettes, toujours avec l'horaire des " trois-huit ", au grand silo de poudre de charbon. L'accès se faisait par le huitième étage du bâtiment principal. Durant les deux premiers postes de six à 22 heures, la poussière de charbon remplissait l'énorme entonnoir de plus de vingt mètres de diamètre sur une hauteur de six étages. Le charbon s'écoulait par une goulette située au bas pour être distribué par des hélices sans fin aux quatre ou cinq presses situées au rez-de-chaussée. Or, malgré les divers séchages qu'il subissait une certaine humidité subsistait et dès que le trou central dans le silo plein était évacué, la fine poussière se collait aux parois. Il fallait, au moyen de pics emmanchés à une longue perche en bois léger, activer la chute, par couches successives du charbon vers le pertuis de l'entonnoir. Pour cela il fallait entrer dans le silo, gratter avec prudence pour éviter d'être englouti par une avalanche souvent imprévisible. L'opération devenait de plus en plus dangereuse au fur et à mesure que le silo se vidait. Il y avait bien une échelle en fer scellée le long de l'entonnoir, mais fallait-il encore avoir le temps de la saisir au moment où une chute de poussière se produisait. Ce travail n'était pas sans danger. De plus, le poste de 22 heures à 6 heures du matin n'était tenu que par un seul homme responsable de l'alimentation des presses - le charbon ne devait jamais faire défaut. Enfin, lorsqu'arrivait deux ou trois heures du matin, la monotonie du travail pouvait provoquer le sommeil, surtout lorsqu'on avait vingt-cinq. Or, il était très dangereux de s'assoupir dans cet infernal entonnoir, car l'avalanche guettait l'homme et il fallait pouvoir à tout instant la maîtriser, et éviter le risque d'être englouti sous le charbon. Cela faillit m'arriver au moins trois fois. J'étais agile et je sus toujours me protéger à temps.

Et un matin, je prenais mon premier poste à six heures, et me présentais en haut du silo, qui était presque vide. Deux mètres de charbon restaient, en hauteur au fond du cône. Je me rendis compte que le débit vers les presses était interrompu. D'ailleurs, la sonnerie actionnée depuis l'usine, en bas, tentait de rappeler à l'ordre celui qui était chargé de ne pas interrompre la coulée du charbon.

Il n'y avait personne dans le silo. Les tapis roulants ne déversaient pas encore la poussière arrivant des séchoirs. Ce n'était pas l'heure.

Or, je finis par percevoir, venant du fond du silo, des bruits sourds de voix qui dans un effort conjugué clamaient des :

- Ho hisse !

- Ho hisse !

J'eus un pressentiment. En vitesse je dévalais l'escalier en fer sur ses six étages, je me dirigeais vers le trou du silo qui répartissait le charbon vers les presses. L'orifice était dégagé de ses gaines de protection et j'aperçus un groupe de trois ouvriers allemands affairés à tirer sur une paire de bottes sortant de la trappe mobile. Puis, au bout de ces bottes, il y avait un homme, inanimé, mort étouffé sous l'avalanche de charbon qui l'avait surpris dans l'entonnoir.

C'était un Ukrainien. Il avait plus de cinquante ans. Pour nous il était vieux. Et il se faisait appeler " STARE " ce qui signifie en russe " vieil homme ". En fait je ne connus jamais son nom exact. Il avait pris son service la veille à dix heures du soir et par une imprudence bien compréhensible, s'était bêtement laissé surprendre par l'inexorable éboulement de la masse de poussière de charbon, alors que le silo était presque vide ! Avait-il été terrassé par le sommeil ? C'est probable. C'était un brave homme, gentil compagnon, bien que ne parlant pas la même langue, nous n'avions jamais échangé beaucoup d'idées entre nous.

Je fus atterré par cet accident. Je réfléchis longuement. J'aurais pu être pris aussi sous l'avalanche. Est-ce que cela ne me guettait pas ? J'eus réellement peur. Je ne voulais pas laisser ma vie en ALLEMAGNE. Je voulais pouvoir rentrer chez moi ! La guerre s'arrêterait bien un jour !…

Vers trois heures de l'après-midi je rentrais au Kommando. Bien déterminé, je me précipitais dans le bureau du " Steiger " et sans attendre d'être invité à parler, je lui dis :

- Mein Herr, je vous demande de me relever du travail au silo de l'usine ! Après ce que j'ai vu ce matin, je ne tiens pas à courir le risque de laisser ma vie, ici, comme cela s'est produit pour STARE. Je ferai n'importe quoi, mais plus ce travail !

Je m'étais surtout exprimé en français - il prétendait le comprendre - Avait-il tout compris ? Ce n'était pas sûr, mais, l'essentiel, certainement, car le lendemain je ne retournais plus à l'usine et j'étais muté à la scierie de MARBESCHACHT.

A ce nouvel emploi, je ne faisais plus les 3X8. Je commençais ma journée le matin et la finissais l'après-midi. Je travaillais avec deux Polonais à la scie à ruban, faisant des entailles aux billots de sapin destinés à l'étayage des galeries de la mine. Là aussi, il fallait prendre quelques précautions. La scie était dangereuse, mais les risques n'étaient pas grands, avec un peu d'attention. De plus je travaillais à vingt mètres de la chambrée, ce qui me permettait de faire de longues poses, en resquillant, bien entendu.

Plus tard je fus employé au décrassage des chaudières. C'étaient de grands cylindres en tôle d'acier de plus de quinze mètres de long pour un diamètre de deux mètres. On accédait à l'intérieur par un trou d'homme que l'on dévissait lorsque tout était refroidi.

Nous étions éclairés par des baladeuses électriques et il fallait frapper, frapper avec un marteau pour décoller le tartre sur les parois. Nous portions, pour nous protéger les yeux des lunettes, très étanches. Les éclats du calcaire piquaient la peau des mains et du visage. Les huit heures étaient longues dans cette prison d'acier, pour les quatre hommes destinés à ce labeur déprimant, d'autant plus que la position debout n'était pas toujours possible, pas plus que celle assise ou accroupie. Au bout d'une semaine nous retournions à la scie, en plein air. Nous étions heureux de retrouver le carreau de la mine.

Quatre ou cinq prisonniers étaient musiciens amateurs.

L'un, Percebois, le parisien grattait du violon, qu'il avait obtenu je ne sais comment. Un gars du NORD s'était fait envoyer de FRANCE, son saxophone, dont il jouait pas mal. Un troisième tâtait d'un accordéon chromatique, un quatrième avait une clarinette. Il fut décidé de former un ensemble. Mais il manquait une batterie. Ce fut notre vieille cuisinière qui nous procura caisses et accessoire. Ils appartenaient à son petit fils, mort pour son FÜHRER sur le front de RUSSIE !… Ainsi l'orchestre était au complet, bien modeste, bien sûr, mais avec de nombreuses répétitions l'ensemble était valable. J'oubliais de dire que l'on m'avait confié la batterie, bien que n'étant pas musicien, avec quelques leçons de base que je reçus de mes collègues et l'oreille me guidant, j'arrivais paraît-il à m'en sortir. Bien que quelquefois on me faisait signe d'accélérer mon retard ou diminuer mon avance… Or, nous n'interprétions que du " musette " ou des flons-flons folkloriques, rien n'avait beaucoup d'importance.

Le Kommando au complet se réunissait le soir dans un vestiaire, et tous chantaient, certains dansaient. Cette initiative avait mis un peu de gaieté et tuait le temps durant les heures de veillée et les dimanches après-midi.

Un Dimanche on nous conduisit au spectacle, à WANZLEBEN, à six ou sept kilomètres du Kommando. Une tournée d'artistes Français, offrait des spectacles aux prisonniers, à travers les camps.

Comme nous " sortions en ville " et que fatalement nous croiserions des Boches, nous tenions à être correctement vêtus suivant, bien entendu, nos possibilités. Huit jours avant, nous avions lavé nos uniformes, nos chaussures furent lustrées, nous nous procurâmes des ceinturons, peu réglementaires, il faut le dire. Mais nous étions réellement en uniforme, et étions fiers de le porter.

En colonne par cinq, encadrés de nos " wachmann ", nous quittâmes le pas de route à l'entrée de l'agglomération, et au pas cadencé nous entrâmes dans WANZLEBEN en chantant la Marche lorraine !

Les civils qui nous regardaient étaient stupéfaits. C'était surtout le but que nous désirions atteindre, car nous nous étions concertés à l'avance et nous pûmes jouer aisément notre scénario.

Nous arrivâmes dans une petite salle de spectacle. Un orchestre, certainement improvisé, par des Français civils, jouait des airs " bien de chez nous Ceux de Charles TRENET, Maurice CHEVALIER et Rina KETTY, tant à la mode à cette époque. Puis nous eûmes la surprise de voir et d'entendre la grande FREHEL, qui malgré son âge nous arracha les larmes en interprétant : " LA JAVA BLEUE "… Et comme dans un rêve, pendant deux heures nous fûmes ramenés dans notre belle FRANCE. Les soucis, les regrets et les alarmes furent oubliés. Durant ce court moment nous n'étions plus des captifs !

Tous, aussi joyeux, regonflés, si je puis m'exprimer ainsi, nous reprîmes le chemin du retour, toujours en rang, au pas cadencé et chantant le Chant du départ !…

Nous étions à la fin Août 1944.

Personne, parmi nous n'ignorait le débarquement du mois de Juin en NORMANDIE. Nous en avions eu les échos ainsi que celui de PROVENCE ; des têtes de pont que les Alliés avaient établies, les avances, longues et pénibles, mais certaines de ceux que nous appelions déjà nos Libérateurs. Bien que nous dûmes encore attendre près de neuf mois, nous ne nous trompions pas dans nos espérances.

Les Boches reculaient, nous le savions, malgré les mensongers communiqués des journaux que nous recevions.

Or, nous avions une autre source d'information. Elle était récente, mais celle-là n'était pour nous nullement sujette à caution.

Nous écoutions : RADIO-LONDRES.

Oui, nous avions la radio, clandestinement, et tous les soirs nous entendions :

" ICI LONDRES, LES FRANÇAIS PARLENT AUX FRANÇAIS ! "

J'ai déjà expliqué que deux ou trois P.G. de notre Kommando avaient des connaissances en radio-électricité et qu'ils réparaient à l'occasion, sur la sollicitation d'ouvriers Allemands, des récepteurs défectueux ou en panne. Le manque de main-d'oeuvre allemande empêchait ces gens de pouvoir facilement obtenir l'intervention d'un spécialiste. Or, ces camarades furent maintes fois sollicités pour de petites interventions très appréciées. Mais, elles se soldaient toujours par le prélèvement d'un ou plusieurs éléments, gardés précieusement par le prisonnier. Quelquefois l'appareil entier, était emporté aux fins de vérifications approfondies, réputé d'avance irrévocablement hors service… A tel point qu'un récepteur complet put être reconstitué.

Je n'ai pas besoin de souligner que la détention, d'un appareil de radio par les prisonniers était absolument prohibée. Aussi, cachions-nous le nôtre dans une niche de chambrée, en renfoncement dans une cloison qu'une besace militaire obstruait, comme par hasard. Jamais, nos gardiens, dans les rondes de contrôle, voire de fouilles qu'ils effectuaient de temps en temps ne découvrirent l'appareil interdit.

Et alors, nous étions au début de Septembre, le soir à huit heures, LONDRES nous parlait. L'émission était souvent brouillée, mais assez audible pour me permettre de prendre en sténo les principales informations que je transcrivais sur de fines feuilles de papiers munies de carbones intercalés. J'établissais un résumé en quatre exemplaires, que je rangeais dans ma Bible, celle que j'avais reçu du Pasteur protestant lors de mon déplacement à ALTENGRABOW. Je distribuais mon papier à chaque chambrée. Tous étions informés des événements du jour.

Pendant que nous recevions les émissions nous avions organisé un service de surveillance afin qu'un de nos gardiens ne puisse nous surprendre à l'improviste.

Les informations que nous recevions nous permettaient de connaître avant les civils Allemands l'action des Alliés, que les communiqués officiels de la RUNDFUNK allemande étaient bien obligés d'avouer deux ou trois jours après. Nous ne nous gênions pas pour annoncer dès le lendemain, sous réserve, bien entendu, les défaites que la WEHRMACHT subissait devant l'avance des Anglo-Franco-Américains. Si le jour où nous annonçions telle ou telle défaite allemande, nos propos étaient reçus avec scepticisme. Or deux jours plus tard, les Allemands étaient bien obligés de se rendre à l'évidence devant les informations que leur radio leur avait communiquées.

" Tod und Teufel ! " s'exclamaient les Boches, ces Français connaissent avant nous les informations ! " Es ist nicht, möglich ! ".

Jamais ils ne surent pourquoi et comment !

Nous étions vers le 15 Septembre. Les événements se précipitaient. Nous avions appris les insurrections de FRANCE, la tragédie du VERCORS, la défaite allemande en HOLLANDE et en particulier ce qui s'était passé à AHRNHEIM. Les civils ignoraient ces nouvelles. Mais nous nous taisions. Jamais nous ne les provoquâmes. Eux restaient confiants. Nous nous étions persuadés de leur prochaine défaite.

Nous, les captifs, nous ne pouvions pas grand chose pour participer à la défaite des nazis. Nous cherchions cependant à nuire, modestement, à entraver la marche de l'entreprise. Ce ne fut pas toujours facile. Il ne fallait surtout pas se faire prendre. Certes, quelques accidents s'étaient produits, inaccoutumés. En surface, " au jour " des perturbations avaient été constatées dans les chaufferies dont une négligence dans la surveillance des chauffes ; le sciage des bois de mine ne correspondait pas toujours par leurs dimensions aux exigences de leur emploi ; les étais étaient rognés trop largement ou pas assez pour leur assemblage. Le nombre de pièces de bois envoyé au fond était toujours inférieur aux besoins, ce qui ralentissait l'exploitation. Et combien d'autres avanies freinaient la production. Mais d'où venaient ces inconvénients C'était tout simplement la poignée de prisonniers qui silencieusement sabotaient le travail.

Or, l'équipe à laquelle j'appartenais n'était pas directement concernée par l'exploitation. Notre travail n'était qu'un service annexe, celui de manoeuvres, de corvées. Comment aurions-nous pu prendre part à l'exécution d'un quelconque projet pouvant apporter un semblant d'action. Il fallait un plan, des directives, un chef. Mais nous cherchions, en silence, le moyen de porter atteinte à cette parcelle de l'économie de l'ennemi, dont l'usine et la mine faisaient partie.

Cela fut pensé, discuté secrètement, avec modestie, grâce à l'imagination et à la détermination d'un compagnon de l'équipe. Je le cite, aujourd'hui, avec fierté, car c'était un gars simple, de caractère jovial, qui en apparence ne prenait jamais rien au sérieux, de plus c'était un excellent camarade :

Georges CHATELAIN, originaire de SOISSONS, dont le vase célèbre motivait des quolibets souvent médiocres.

Un matin, il nous dit :

- Les gars, je crois qu'il est temps d'entreprendre quelque chose contre les Schleus et leur bazar d'usine, mais sans courir de risque. Voilà, j'ai pensé à notre wagon que nous déchargeons tous les jours dans le crassier.

Le crassier se trouvait à UNSEBURG, avant l'usine, dont le terrain était en surélévation de trois à cinq mètres par rapport au niveau des champs environnants. Pour arriver à l'usine, la voie ferrée suivait une courbe de quarante degrés, à peu près, pour se terminer par une ligne droite de cent-cinquante mètres avant les fossés de déchargement.

- Vous avez remarqué, reprit CHATELAIN, que nous balançons notre chargement depuis la dernière voie en bordure du fossé. Cette voie se termine à un butoir. Or, pour y accéder à cette voie, issue de la ligne principale, il faut actionner l'aiguillage, juste à l'amorce de la courbe. Le wagon que nous déchargeons est arrêté à moins de trois longueurs de l'aiguillage. La loco, en provenance de MARBESCHACHT pousse la rame de wagons pleins. Elle ne la tire pas. Donc le conducteur WILHEM étant en queue du convoi ne voit pas la courbe, ni le premier wagon de tête quant il arrive à ce point. Si peu à peu, nous déplaçons le sabot d'arrêt de notre wagon à décharger vers l'aiguillage, surtout quant il est presque plein, formant une masse de quinze à vingt tonnes, et que nous l'arrêtions, mine de rien, de façon à ce que l'avant morde de trente à quarante centimètres sur l'aiguillage. Que se passera-t-il ?

- La ligne est en légère déclivité, l'allure est encore rapide, je parle du convoi, d'autant plus, vous l'avez remarqué WILHEM ne commence à freiner qu'après avoir atteint la courbe. Donc, le wagon de tête étant incontrôlé, il va entrer en collision avec notre chargement de boue… et alors nous verrons bien … Ce sera joli, je l'espère !

C'était simple et à mon avis réalisable. Je fis cependant une objection. Dans notre équipe, il y avait trois Polonais civils. Je demandais si nous pouvions leur faire confiance et les mettre dans le coup. Nous ne pouvions pas les laisser en dehors de l'entreprise. Il fallait nécessairement qu'ils deviennent nos complices.

Ne courions-nous pas le risque que ces Polonais nous trahissent, d'autant plus qu'ils n'étaient pas tous bien nets dans leurs façons de comprendre les Boches. J'entends les quelques individus que nous connaissions et je ne généralise pas sur l'ensemble de la nation polonaise qui fut un exemple de martyre et d'héroïsme.

CHATELAIN et moi, réunîmes l'équipe au complet le lendemain matin, à la pose du " Frühstück ". Les Polonais ne s'exprimaient avec nous qu'en allemand. Nous leur expliquâmes notre projet. Ils se regardèrent tous trois, s'interrogeant des yeux. Puis le plus âgé, nous déclara être d'accord. Il parlait aussi pour ses deux camarades. CHATELAIN, avec sa franchise pleine de bonhomie, leur précisa que s'ils nous trahissaient, l'un de nous serait toujours là pour les descendre, d'une manière ou d'une autre ! Et attention, ce n'était pas un jeu ni une plaisanterie !

Les trois Polaks protestèrent de leur fidélité. Bon gré, mal gré nous leur fîmes confiance. Nous eûmes raison, car tous trois se conduisirent en véritables patriotes et je puis attester de leur complète collaboration, sans bavure, à la hasardeuse entreprise que nous avions décidée.

Nous ne mîmes notre projet à réalisation que le surlendemain, c'était un Vendredi. Durant les deux jours qui nous séparaient de nos accords, nous réglâmes les moindres détails, les moindres gestes que nous allions accomplir.

Et ce matin-là, devant notre wagon plein de boue grisâtre, nous commençâmes à déplacer le sabot d'arrêt, progressivement, jusqu'à ce que les tampons eurent dépassé de quelques centimètres l'aiguillage fatidique. Nous déchargions très lentement, on aurait pu observer de loin notre immobilité, et nous voulions conserver le plus de tonnage au chargement jusqu'au moment de la collision qui, le sort en était jeté, devait se produire dans peu de temps. Nous restions cependant attentifs, prêts à sauter du wagon dès que le danger se présenterait.

Nous l'entendîmes d'abord, puis le vîmes ce train. Nous continuions à pelleter. Il avançait inexorablement, ce wagon plein de charbon poussé par les six autres, eux-mêmes propulsés par la petite locomotive. En restant perchés sur notre chargement nous pouvions contrôler le spectacle, alors que si nous étions restés au sol, la courbe nous aurait empêché de voir le train arriver. Dès que le wagon tamponneur fut à deux mètres du nôtre, nous sautâmes à terre, lâchant nos pelles. Trois secondes après, notre wagon était pris en écharpe par le premier du convoi qui dérailla tout en restant sur ses roues. Les autres, sortant aussi des voies se renversèrent sur le ballast, entraînant la locomotive. Le mécanicien eut le temps de sauter, lui aussi, malgré ses cinquante ans. Il était sain et sauf, nous aussi. La machine couchée sur le côté, telle une bête blessée vomissait toute sa vapeur. Personne n'était blessé.

Le fracas de la collision fit sortir des bâtiments de l'usine les ouvriers qui venaient porter secours. Tous se rendirent compte que seul le matériel avait souffert. Des chefs arrivèrent enfin, ils cherchèrent à s'informer, connaître les motifs du déraillement. WILHEM, le mécano, assez commotionné, dit qu'il ne pouvait rien expliquer puisqu'il n'avait aucune vue possible, dans le virage, sur le wagon de tête. Nous fûmes interrogés, bien entendu. Nous, nous ne savions rien, si ce n'est que nous avions vu le train se diriger sur notre chargement. Comment le wagon de crassier se trouvait-il à cheval sur l'aiguillage ? Nous, nous n'en savions rien. Nous l'avions trouvé tel en arrivant.

Or, notre wagon, bien que défoncé sous le choc était resté sur ses roues et sur les rails. Il avait résisté au choc !

Les Allemands s'informèrent aussi sur notre état de santé, ils s'inquiétèrent de savoir si nous avions été blessés. Mais cela bien après le commencement de leur enquête.

Nous fûmes tous appelés au bureau de Haupsteiger, l'interrogatoire dura plus d'une heure. Nous ne démordîmes pas de notre commune déclaration :

- Nous étions occupés à décharger, nous avons vu le train arriver, nous avons compris qu'il allait entrer en collision avec notre wagon, nous avons sauté. C'est tout.

- Mais qui a placé votre wagon ?

- Nous n'en savons rien. Il était à cette place quand nous avons commencé notre travail.

Rien n'était démontré. En sortant, nous comprîmes et entendîmes le mot de " sabotage " prononcé par quelques ouvriers que nous croisions. Ce fut tout.

Notre wagon, remis à sa vraie place par les Allemands, fut déchargé complètement par nous-mêmes. Vingt hommes, des Allemands, pelletèrent le charbon, et il y en avait ! Les wagons et la loco refroidie furent replacés sur les rails au moyen de palans. Le soir à la fin du deuxième poste, à vingt-deux heures, le trafic n'était pas rétabli. Il ne le fut qu'au petit jour le lendemain.

En conclusion, faute d'apport de charbon, l'usine dut stopper ses machines pendant quatorze heures.

Ce n'était pas grand chose, mais c'était toujours çà !

Nous fûmes une fois encore interrogés, mais rien ne fut prouvé, et par la suite plus inquiétés, car s'ils avaient pensé au sabotage, les Allemands ne purent établir aucune preuve et nos camarades Polonais ne nous avaient pas trahi !

Ainsi " l'accident " fut entériné.

7 - L'AGONIE DE L'AIGLE

NOEL arrivait.

L'hiver était clément pour la saison. Le 23 Décembre la neige n'avait pas encore fait son apparition. Pour certains Boches superstitieux, cela était de mauvaise augure. Tiens ! En fait depuis très longtemps jamais les plaines de cette région de SAXE, avaient été exemptées du blanc linceul neigeux pour NOEL. C'était vrai, les hivers que nous avions, nous Français passés dans cette partie de l'ALLEMAGNE, nous avaient habitué à subir la neige au plus tard à la fin Novembre.

Nous organisions depuis plusieurs jours notre réveillon, pour fêter la NATIVITE. Cela comme tous les ans, avec nos modestes moyens et nous tentions pour cette circonstance d'améliorer notre repas.

Emile CAUSSE avait depuis plusieurs jours tendu ses collets et rentrait le soir avec " quelque chose " dans ses musettes dont il ne se séparait jamais. Dans l'après-midi du 24, il alla au domicile du responsable du syndicat nazi de l'usine, sceller, en grand mystère, une petite presse à graines oléagineuses, destinée à la fabrication clandestine d'huile de table, grâce au colza et à l'oeillette. J'écris en grand mystère, car le chef en question, tout Hitlérien qu'il était, passait outre aux consignes du Parti et aux règlements qui interdisaient formellement l'utilisation d'un tel instrument. Seules les organisations de la collectivité de la Grande Allemagne avait le droit de presser sur les graines pour la fabrication des huiles. Emile dut-il, aussi, jurer de ne jamais parler à quiconque du travail qu'il devait exécuter.

- Tu parles ! Tout le Kommando était au courant avant que le scellement ne fut commencé !

Mais, pour récompenser cet excellent " Maurer-Gefangen " de son ouvrage, et pour acheter sa discrétion, le nazi lui offrit deux superbes volailles qu'il choisit lui-même au poulailler, plus une bouteille de schnaps. Il fit boire notre camarade, deux ou trois verres d'alcool dont Emile avait perdu l'habitude. Cela le grisa et il rentra à la baraque dans un état d'ébriété avancé. Nul, à part nous ne le vit dans sa douce ivresse qui dura deux ou trois heures.

Nous apprêtâmes le repas de veillée de NOEL. Il fut mémorable pour deux raisons. La première la qualité et la variété des plats, la deuxième, nous avions la conviction que ce serait la dernière fois que nous célébrerions cette grande fête en ALLEMAGNE.

Nos agapes se prolongèrent jusqu'à deux heures et demi du matin. Pendant ce temps la neige avait enfin fait son apparition. Au réveil nous dûmes dégager la porte avec des pelles, tellement il en était tombé.

Toute la journée du 25 Décembre fut consacrée à la " bouffe ", à la musique et aux chants. Hélas, nous ne pouvions assister à aucun office religieux. Nous n'avions pas de prêtre. Nous fûmes quelques-uns à le regretter. Mais cela n'empêcha pas le recueillement…

Le 23 Janvier, vers dix-sept heures, nous rentrions du travail et nous apprêtions à passer sous la douche. Nous vîmes arriver une colonne formée de vingt à vingt-cinq individus, vêtus de pyjamas à rayures blanches et bleues, la tête recouverte d'une toque de même tissu. La tenue était celle des bagnards. Cet uniforme, trop léger pour le froid de rude hiver, les faisait grelotter, car de plus ils étaient nu-pieds dans des sabots. Chacun portait sur les épaules un balancier, comme c'est l'usage en HOLLANDE, où pendait aux extrémités un seau suspendu à une corde.

C'étaient des déportés. Péniblement ils avançaient encadrés par quatre SS aux longues capotes noires descendant aux talons, le fusil à la bretelle, la baïonnette au bout du canon, un Schlag à la main qu'ils abattaient régulièrement sur le dos de celui qui trébuchait sur la neige glissante et quelquefois tombait à terre.

Ces pauvres bougres, venaient à la mine pour se ravitailler en eau.

Or, nous avions appris que depuis une dizaine de jours, des soldats Allemands étaient occupés à construire une longue baraque en bois au-dessus des terrains de la mine, à environ deux kilomètres de MARBESCHACHT. Certains curieux avaient observé qu'un branchement d'eau avait été aménagé depuis la mine jusqu'aux nouvelles installations. Et un matin, des camions de la SS débarquèrent une centaine de captifs déportés, que quelques camarades Français avaient aperçu depuis le train reliant la mine à USEBURG. Nous n'ignorions pas la présence dans les environs, vers LEIPZIG, d'un camp concentrationnaire. Ces gens devaient venir de là. Mais nous ne savions pas pourquoi ils avaient été installés sur les terrains de l'exploitation minière. Il était certain qu'ils n'étaient pas destinés à travailler à la mine ou à l'usine. Nous savions que le personnel était largement suffisant. En effet nous ne les vîmes jamais.

C'est ainsi, que deux jours après leur installation, le froid avait gelé les conduites d'eau, posées à même le sol. Les surhommes qui avaient été nos vainqueurs n'avaient pas pensé que le mince tuyau de fer ou de plomb n'empêcherait pas le gel d'agir, surtout par moins vingt degrés centigrades ! Cela aurait dû leur paraître élémentaire ; à moins que ce ne fut voulu d'avance… Ainsi, privés d'eau, les gardiens avaient-ils organisé une corvée de ravitaillement.

Nous étions arrivés sous la douche lorsque nous fûmes " invités " à dégager un certain espace pour permettre à ces malheureux que nous avions vu pénétrer dans la cour, profiter d'une séance de nettoyage corporel dont ils avaient bien besoin.

Aussitôt nous nous exécutâmes, comprenant de quoi il s'agissait.

Les SS entouraient leurs prisonniers en hurlant qu'il leur était interdit de parler aux Français présents. Quant à nous, nous devions leur tourner le dos pour continuer nos ablutions et eux en faire autant par rapport à nous. Fatalement, les Français les plus rapprochés des déportés, ne se trouvaient qu'à un mètre des derniers bagnards. Certes, ils se tournaient le dos, mais cela ne put empêcher, à la faveur du bruit des douches, la conversation s'engager timidement et sans remuer trop les lèvres. C'est ainsi que mon vieux copain PERCEBOIS put interroger l'un d'eux, qui lui raconta brièvement son histoire. Il insista pour savoir si nous pouvions tenter de donner de ses nouvelles à sa famille, qui ignorait tout de son sort depuis le mois de Juin passé.

Bien avant nous, les déportés se rhabillèrent, remplirent leurs seaux et reprirent le chemin de leur bagne.

Rentrés dans la chambrée, PERCEBOIS vint me raconter l'histoire du pauvre type avec qui il avait parlé. Il se nommait Roger DURANT. Il était originaire de MONTE-CARLO, où il demeurait avec ses parents. Il avait un peu plus de dix-huit ans. L'adresse des parents était simple à retenir : 1, Rue des Oeillets à MONTE-CARLO. Son père se nommait M. Noël DURANT. Le fils avait été raflé par la GESTAPO à MONACO, bien qu'il n'avait jamais pris aucune part à une action quelconque. Embarqué sur NICE, mis au secret durant quatre jours, il avait été expédié en ALLEMAGNE, comme déporté politique. Ses parents n'avaient pu être avertis du sort de leur enfant. Ils devaient toujours être dans l'ignorance de ce qu'il était advenu de Roger, seul fils de la famille. Il avait supplié mon camarade de tenter de donner de ses nouvelles.

NICE est à dix-huit kilomètres de MONACO. C'était donc à moi que revenait le devoir d'essayer d'entrer en rapport avec ce Monsieur DURANT.

Cela était évident. J'allais faire quelque chose. Mais quoi, et comment Nos lettres étaient passées sévèrement à la censure, nous le savions. Je ne pouvais, en écrivant chez moi demander à mon père d'informer M. DURANT de MONACO que son fils Roger était déporté chez les Boches !

Je ne dormis pas de la nuit. Je cherchais le moyen de faire quelque chose. Je sentais que c'était un devoir.

Le lendemain au soir j'écrivais à mon père. Je donnais de mes nouvelles dans les formes les plus banales. Puis j'ajoutais : " A propos, j'ai rencontré avant-hier le cousin DURANT, tu sais le fils de Noël qui habite 1, Rue des Oeillets à MONTE-CARLO… ? Si tu le rencontres, ou si tu peux lui adresser un mot, dis-lui que Roger va très bien et qu'il les embrasse… ".

C'est tout. Et je terminais ma missive normalement.

Ma lettre passa. La censure n'y vit que du feu. Par contre, mon père - il me le raconta plus tard - mit un certain temps pour comprendre. Nous n'avions aucun DURANT dans la famille et personne habitant la PRINCIPAUTE ! Finalement mon cher papa, comprit. Il informa Monsieur DURANT sur le sort de son fils, bien que les nouvelles étaient plus que laconiques. Mais j'avais fait quelque chose pour le pauvre Roger !…

Lorsque je fus libéré et rentré chez moi, le 28 Avril 1945, Monsieur Noël DURANT apprit par la presse mon retour. Les journaux publiaient tous les jours les noms des prisonniers rapatriés, arrivés à NICE, la veille. Bien entendu, Roger n'était pas rentré. Je répondis à l'appel du malheureux père, mais je ne pus lui donner plus d'information sur son fils. J'ignorais tout de son sort depuis le soir de la douche commune à MARBESCHACHT. Néanmoins, je savais que le détachement de déportés avait quitté la région dix ou douze jours avant notre propre libération par l'armée américaine. Ils étaient paraît-il partis, à pieds, en direction de l'Est, encadrés par leurs bourreaux.

Et aujourd'hui encore, je regrette d'avoir donné un espoir au père de ce malheureux garçon. Roger ne revint jamais d'ALLEMAGNE. Etait-il encore en vie lorsque son détachement partit vers l'Est ? Est-il mort en route d'épuisement ou de maltraitement ? Avait-il été abattu par ces chiens de SS ? Toutes ces questions restent encore sans réponse.

L'hiver se terminait lentement. A la fin de Février, alors que la froidure était à son apogée, nous continuions à espérer sur le dénouement de la guerre qui n'en finissait pas. Nous espérions aussi aux beaux jours que le printemps nous amènerait bientôt, car la fonte de neige était pour nous une forte mauvaise période. Il nous fallait patauger dans la fange durant plus de trois semaines. Mais nous sentions que la fin de nos tourments approchait avec la fin de l'hiver.

Rien ou presque rien ne nous était inconnu de l'avance alliée vers BERLIN. Les civils se rendaient compte que la guerre touchait à son terme et qu'ils avaient irrémédiablement perdu ! A part quelques fanatiques, personne ne se faisait plus d'illusion sur l'épilogue de l'affreuse aventure où leur Führer les avait lancé.

Et tous les Allemands qui avaient un fils, un frère ou un père sur les fronts, dont ils étaient sans nouvelles depuis des semaines ne cachaient pas leur anxiété et leur désespoir. Nous sentions, nous les prisonniers qui connaissions désormais tous ces Boches depuis tant d'années, que des sentiments de haine naissaient chez certains. La rancoeur de tant d'orgueil déçu provoquait une révolte qu'ils ne savaient pas toujours contenir, même devant nous. D'autres avaient peur. Peur des Anglais, des Russes, des Américains considérés comme des barbares, tant ils avaient été subjugués par la propagande nazie !

D'aussi haut leur orgueil teuton les avait fait monter, aussi bas ils retombaient dans le désespoir, la crainte, voire la panique, pitoyable, déplorable, indigne !

Et, afin que rien ne me fut épargné, j'assistais à une scène stigmatisant à point la démence à laquelle les hitlériens avaient conduit ce peuple. Si cela n'était pas général, chez certains le mal avait atteint son paroxysme.

A une chaufferie de la mine travaillait un vieil ouvrier âgé de près de soixante ans. Il avait fait la guerre de 14-18. Il portait fièrement sur ses vêtements de ville le ruban de la Croix de Fer qu'il avait gagné du temps du Kaiser. Avec un Polonais et un Ukrainien je faisais un remplacement provisoire devant les fours. Un matin, durant la pose du casse-croûte, le vieil homme rentra en brandissant un télégramme qui venait de lui être remis. Les services de la WEHRMACHT l'informaient que son fils, d'abord porté disparu, était mort quelque part sur le front de l'Est.

Et cet Allemand, qui pourtant avait souffert, en apprenant la mort de son unique enfant, s'écria :

- Mon pauvre Karl, je ne le reverrai plus ! Il est mort ! Il était si jeune … Bah, il est mort pour notre FUHRER et pour la GRANDE ALLEMAGNE. Ainsi j'aurai malgré mon âge, fait encore quelque chose pour la Patrie. Je lui ai offert la vie de mon fils !

Furtivement, il essuya une larme qu'il n'avait pu retenir. Il se figea au garde-à-vous, tendit le bras droit, la main ouverte, et sans voix, ses lèvres prononçèrent une phrase que je lus sur sa bouche, qui n'était autre que :

- Heil HITLER !

J'écris ce passage sans ne changer aucun détail. Tout se passe de commentaire et en dire plus serait superflu !

Nos quatre " Wachmann " avaient été changés.

Ils ne restaient d'ailleurs jamais plus de deux à trois mois au même Kommando. Il ne fallait pas que se créée, par une trop longue présence de mêmes gardiens une inévitable sympathie de rapports humains, entre les prisonniers et ceux qui étaient chargés de les surveiller. Depuis deux ans déjà, les hommes envoyés par la WEHRMACHT dans les Kommandos étaient, non plus des jeunes comme en 1941, mais des mutilés, des éclopés, des convalescents ou des auxiliaires inaptes.

Au mois de Mars 1945, les événements se précipitaient ; le haut commandement savait que la partie était perdue pour la Grande Allemagne. Les Alliés à l'Ouest et les Russes à l'Est approchaient de BERLIN. Il fut procédé à la création de groupes dénommés " VOLKSTURM " (Assaut du peuple). Ce fut la dernière invention hitlérienne. Théoriquement, cette nouvelle formation devait participer à la défense devant l'avance ennemie sur tous les fronts. Elle était aussi destinée à entretenir la propagande. Il y avait dans les rangs de cette sorte de milice, aux buts assez vagues, de très jeunes gens, garçons et filles des Hitlerjungen (Jeunesse Hitlérienne) âgés de treize à quinze ans, des vieux de la guerre de 14-18, des réformés ou des appelés spéciaux (APPELIERT) volontaires. Tous avaient pour mission de garder certains points réputés stratégiques, organiser des barrages de rails enfoncés dans le sol des routes et des chemins, des chicanes etc… Certains d'entr'eux furent désignés à la garde des P.G.

Trois de ces nouveaux futurs héros, âgés de plus de soixante ans furent nos derniers geôliers.

La mine, continuait à fonctionner.

Mais les voies ferrées étant partiellement détruites par l'avance ennemie, le bois indispensable à l'exploitation, qui arrivait uniquement par chemin de fer n'était plus suffisant. Or, à une quarantaine de kilomètres, à l'Est de MAGDEBURG, de grandes forêts, peu exploitées jusqu'alors, rejoignaient par leur étendue les limites du BRANDEBURG, aux environs de ZERBST, sur la route de WITTENBERG. Le rendement de ces bois qui avait repris en la circonstance, était appréciable. La direction de la mine décida d'aller chercher le bois indispensable au moyen de tracteurs que l'autorité réquisitionna. Les tracteurs tiraient chacun une ou deux remorques à quatre roues montées sur pneumatiques, mais ils étaient très lents, malgré leur puissance.

Et c'est ainsi que durant trois semaines, je fis avec quatre camarades, dont CHATELAIN et PERCEBOIS, partie d'une des équipes destinées au ravitaillement en bois de mine. Ce nouveau service fut considéré par les responsables de l'exploitation comme primordial et avait une valeur extraordinaire à leurs yeux. Peut-être pensaient-ils que nous allions sauver leur pays de la défaite ! J'exagère, bien sûr, mais nous avons eu, dès lors ce sentiment devant le changement de l'attitude à notre égard de tous ces civils qui plus ou moins nous méprisaient naguère. Ils manifestèrent une hypocrisie, dont nous ne fûmes pas dupes, indéfinissable.

En fait, le travail que nous devions accomplir ne consistait qu'à parcourir, sur les remorques, lentement, une quarantaine de kilomètres pour arriver à la forêt, cela durait près de quatre heures, nous devions charger les billots de bois, et nous en avions l'habitude. Cela durait une heure trente. Ensuite nous nous restaurions, et reprenions le chemin du retour qui lui durait environ cinq heures. Ainsi ayant quitté la mine vers sept heures le matin nous rentrions un peu avant dix-neuf heures. Et ce n'est pas nous qui déchargions, une autre équipe était prévue pour cela, car nous repartions le lendemain à sept heures.

Nous en avions vu bien d'autres depuis presque cinq ans, or ce travail, s'il n'était pas une sinécure était presque une distraction. Et pour l'accomplir au mieux des espoirs des nazis, quasiment aux abois, on nous gratifiait de rations de nourritures spéciales, qui représentaient le double de celles accordées aux " Schwerarbeiter " - les travailleurs de force - en pain, pain blanc, charcuterie, sucre, margarine, plus des caisses entières de canettes de bière que nous amenions dans les remorques. De plus les civils qui conduisaient les engins étaient dotés de bouteilles de schnaps qu'ils partageaient largement avec les prisonniers. Et lorsque le soir nous arrivions au Kommando, une soupe spécialement préparée nous attendait. Cette soupe était excellente et les morceaux de viande de porc ou de boeuf étaient largement distribués. Sans parler de l'assaisonnement qui nous était jusqu'alors inconnu.

Voila comment en cette circonstance nous fûmes traités ! Hélas, pour les Boches, rien ne pouvait changer le destin.

Vers le dixième matin, nous partîmes comme à l'accoutumée, toujours lentement tirés par les lourds tracteurs. Nous étions dans la forêt. Le chargement nous attendait. Nous observâmes immédiatement que les lieux étaient investis de soldats, aux uniformes, que nous connaissions bien, qui n'étaient pas ceux de l'armée régulière mais ceux des SS à la tête de mort ! En fait nous ne les craignions pas plus que ceux de la WEHRMACHT. Ils étaient arrivés la nuit précédente et occupaient les baraques des bûcherons qui nous dirent que ces soldats étaient chargés de protéger en avant-garde le secteur, dont l'autostrade BERLIN-MAGDEBURG n'était éloigné de quelques centaines de mètres, et cela pour prévenir une éventuelle avance des Russes !

Ces paroles furent délicieuses à écouter !

Nous n'avions pas à nous préoccuper des problèmes des Schleus. Nous fîmes notre chargement de billots. Mais au moment de repartir, notre tracteur ne voulut pas démarrer, malgré les efforts conjugués de tous ceux qui avaient quelques connaissances en mécanique. Il fut impossible de remettre l'engin en état de marche. C'était la panne. Il fut diagnostiqué une rupture de bielle " pleuelstange " disaient les Allemands… Pourquoi pas. Cela ne nous regardait nullement. Le responsable du convoi ne pouvait obtenir du village éloigné de dix kilomètres qu'un dépannage le lendemain matin.

Le téléphone entra en action. La mine fut informée de la situation et notre Kommando également sur l'impossibilité de rentrer. Nous devions donc passer la nuit sur place. La situation ne nous parut nullement dramatique, plutôt amusante, d'autant plus qu'elle rompait avec nos habitudes. Nous avions assez de vivre, pour tenir une nuit et même davantage ; les cabanes nous offraient gîte et chaleur. De quoi nous serions-nous plaints ?

J'ai déjà dit que nous étions quatre Français à l'équipe. Dès la fin du jour nous entrâmes dans une baraque de bûcheron où brûlait un bon feu dans une cheminée rustique. Les bûcherons étaient partis. Nos accompagnateurs aussi. Ils nous avaient tout simplement abandonné à notre sort. Mais cela nous était entièrement égal.

Or, la cabane était déjà occupée par deux SS, négligemment allongés sur des bottes de paille. Une lampe à acétylène éclairait faiblement. Du premier coup d'oeil je vis que l'un des soldats portait les galons de sous-officier, l'autre était un deuxième classe.

En entrant, nous saluâmes dans les normes militaires, car nous étions toujours des soldats, et nous ne l'avions pas oublié. Mais ce salut fut fait sans aucune obséquiosité.

Nous fûmes accueillis avec indifférence, sans antipathie apparente. Les deux SS connaissaient les raisons de notre présence, en ces lieux.

Nous nous installâmes dans un coin de la pièce, sur de la paille, en silence, et mangeâmes un peu de ce qui nous restait.

Le sous-officier nous interpella pour nous dire, en allemand, bien sûr, que nous serions obligés de passer la nuit avec eux, en raison de la panne du tracteur. Nous savions cela depuis plus de deux heures. Nous ne répondîmes pas, laissant supposer que nous ne comprenions pas. L'homme baragouina encore quelques phrases, sans importance. Comme nous restions toujours muets, il se retourna sur sa couche, et s'endormit comme son collègue. Nous en fîmes autant.

Nous n'avions, mes camarades et moi nullement envie de parler à ces nazis qui nous répugnaient au plus haut point.

Au matin, vers huit heures, une camionnette livra la pièce du moteur à changer. Le conducteur et un autre civil, commencèrent la réparation. Nous attendîmes dans la baraque, toujours bien chauffée. Le SS, celui qui ne portait pas de galon, nous offrit une gamelle de café-ersatz qu'il venait de quérir à son cantonnement. Nous remerciâmes, cette boisson chaude fut la bien venue.

Vers onze heures, tout était terminé, nous remontâmes sur une remorque chargée de bois, bien emmitouflés dans nos capotes. Le temps était relativement doux, le soleil avait fait une apparition. Vers quinze heures nous rentrions à MARBESCHACHT.

Depuis plusieurs mois les raids anglo-américains sur le territoire du Reich s'étaient intensifiés. BERLIN était l'objectif principal des Alliés. Les autres villes industrielles furent copieusement bombardées. MAGDEBURG, notamment était à la fin de la guerre presque totalement détruite. Le premier raid datait de 1941 !

Notre Kommando de MARBESCHACHT-UNSEBURG était situé à une trentaine de kilomètres, à l'ouest de la grande ville industrielle et les usines KRUPP dont elle était dotée, était une cible capitale pour les ennemis de l'Allemagne nazie.

Peu de nuits se passaient sans alerte. Les vagues de bombardiers et de chasseurs passaient très haut, au-dessus de la mine. Les sirènes d'alarme ne nous faisaient pas sortir de nos lits. Jamais nous ne fûmes inquiétés par les bombardements. Les bombes tombaient bien loin de nous.

Or, une nuit, nous nous sentîmes en danger. Ainsi que je l'ai dit, jamais nous ne sortions de nos chambrées. Nous nous contentions d'attendre la fin de l'alerte.

La ville de MAGDEBURG était à cette époque, fin février 1945 l'objet de bombardements de jour et de nuit. Les Anglais arrivaient sous un soleil éclatant. Nous décernions facilement la brillance des bombardiers à plus de trois mille mètres d'altitude. Ils laissaient un long sillage de fumée blanche dans leur trajectoire. La nuit, c'était les Américains qui prenaient la Relève. J'ai constaté, lors d'une traversée de la grande ville, alors que nous allions charger du bois en forêt, que la destruction de l'agglomération était systématique. Les Américains, de nuit, reprenaient le bombardement au point où les Anglais l'avaient interrompu dans la journée. Et cela dura des semaines. La ville ne présentait plus que des ruines fumantes où sous les décombres des victimes étaient enfouies. Des civils qui pour maintes raisons se rendaient à MAGDEBURG, revenaient et nous décrivaient l'horreur de ce que la capitale de l'AHNALT subissait.

Au début de mars, les bombardements s'intensifièrent, surtout la nuit. Ce soir-là, il devait être vingt-trois heures, nous sortîmes de notre baraque. Les gardiens nous engageaient à nous mettre à l'abri du bunker anti-aérien. Mais nous préférâmes nous installer sur la route, devant les limites de la mine, dans le fossé, profond de plus d'un mètre, bien couverts de nos capotes. Nous assistâmes au spectacle à trente kilomètres de distance, en terrain absolument plat.

La région de MAGDEBURG étant constitué d'une vaste plaine dont le dénivellement n'excède pas dix à vingt mètres, la vue, par temps clair, même la nuit était excellente. Les projecteurs de la DCA allemande fouillaient le ciel de leurs faisceaux blanchâtres, les lueurs rouges des incendies de la ville et les traînées multicolores des fusées de reconnaissance donnaient un spectacle de véritable feu d'artifice, le tout dominé par le sourd fracas des bombes, des ronflements des avions. C'était une vision infernale, celle de la guerre sans merci… La DCA allemande crachait inutilement ses obus. Des chasseurs Américains, ceux qui escortaient les bombardiers piquaient inlassablement sur les batteries de la FLAK. Plusieurs furent atteints et allèrent s'écraser en flamme, loin, à l'horizon dans une gerbe de feu.

Et, lorsque les bombes des assaillants furent épuisées, les avions Alliés reprirent le chemin de retour. Le vacarme cessa, seuls les incendies continuaient à rougir le ciel de la cité dévastée.

Dans les jours qui suivirent nous assistâmes, toutes les nuits à ce spectacle de destruction…

 

 

VIVE L'AMERIQUE !

1 - LA FIN D'UNE AVENTURE

Depuis le 20 Mars, pas un jour, pas une nuit ne se passait sans que les sirènes ne hurlassent l'alerte. Des vagues de bombardiers survolaient la région. Durant la journée,à la faveur d'un soleil exceptionnellement radieux il était aisé d'apercevoir les nuées d'appareils, brillants et argentés qui se dirigeaient d'Ouest en Est, à plus de trois mille mètres d'altitude. A chaque raid MAGDEBURG, recevait sa ration de bombes, et les villes environnantes avaient le même sort. Les sourds roulements que provoquaient les bombardements parvenaient à nos oreilles. Cela ne finissait pas.

Au fond de la mine, civils et prisonniers continuaient à extraire le charbon. Ils n'avaient rien à craindre, à l'abri à soixante ou quatre-vingt mètres de la surface. Certes, à chaque alerte les service du jour subissaient des perturbations qui se répercutaient au fond. L'ascenseur notamment devait interrompre ses navettes. Mais cela n'était pas grave, bien qu'à la longue le travail et le rendement s'en ressentaient. Mais, bien que ralentie, l'exploitation continuait. Les responsables estimaient à juste raison que la situation devenait journellement plus inquiétante quant au rendement. En fait, en surface, à cause des alertes de plus en plus fréquentes le travail réel n'était que de trois à quatre heures sur vingt-quatre. Tous étions plus souvent à l'abri dans les bunkers qu'à notre tâche.

Cela dura plusieurs semaines.

Le onze Avril, vers quatorze heures, je me trouvais avec des camarades de l'équipe de surface, charriant sur des wagonnets des résidus destinés à être déversés dans le crassier à l'extrême limite ouest des terrains de la mine. Il faisait un temps splendide. Le soleil était chaud, le ciel bleu d'une pureté extraordinaire. Tout à coup les sirènes de STASSFURT, situées devant nous à moins de dix kilomètres se mirent à hurler. STASSFURT, petite ville industrielle que traversait la BODE, était bien agréable. Je la connaissais un peu pour m'être rendu chez le dentiste à plusieurs reprises. La cité comptait environ vingt mille habitants. Des exploitations de sel et de potasse participaient à la richesse de la région. Il y avait aussi des industries chimiques et alimentaires. Les deux ou trois Kommandos de P.G. Français étaient importants.

Quelques minutes après les sirènes, nous étions toujours à nous affairer au bord du crassier d'où nous pouvions nettement apercevoir la silhouette des usines se dessinant en ombre chinoise à contre-jour, de la ville industrielle.

Puis, le bruit caractéristique d'une vague de bombardiers venant du nord-ouest parvint jusqu'à nous. Dans le ciel, les avions métalliques, brillaient au soleil. Le nombre d'appareils était impressionnant. Le vacarme des moteurs, malgré l'attitude que l'on pouvait juger à au moins trois milles mètres augmentait de plus en plus. Tout à coup, une série d'explosions en provenance de STASSFURT retentit tel des roulements de tonnerre. Par instinct nous nous applatîmes au sol, bien que nous ne risquions rien. Puis nous redressant nous vîmes… du côté de la ville, un immense nuage de fumée noire, puis blanche semblant sortir de terre. Cela dura plusieurs minutes. Les avions étaient passés. Nous ne percevions plus le bruit des moteurs. Une espèce de ronflement venait de l'Ouest. La ville flambait. La silhouette familière des usines avait disparu ! Les bombes anglaises ou américaines avaient arrosé tout le secteur. Puis le silence revint ! La guerre s'était une fois de plus manifestée.

Les commentaires allaient bon train. Des civils partaient en direction de STASSFURT pour des raisons diverses. Soit pour porter secours, soit parce qu'ils étaient inquiets sur le sort de quelques êtres chers…

Quant à nous, sur place, nous ne pouvions nous empêcher de penser que nous n'étions pas loin de la fin. Et nous ne nous trompions pas.

La nuit arriva.

Des lueurs éclairaient toujours du côté de la cité bombardée. Enfin d'autres bruits semblables à des roulements grandissants rompirent le silence de la nuit presque complète. Ce qui parvenait à nos oreilles c'était le vacarme de blindés en marche. Ils devaient être nombreux.

Des blindés ? Mais lesquels ?

La réponse à cette question fut apportée par le sergent-chef du Kommando, qui revenait tout essoufflé des ruines de STASSFURT : les Américains entraient dans la ville avec leurs tanks.

Le raid aérien de l'après-midi leur avait ouvert la route et brisé la résistance allemande, si résistance il y avait eu.

Le Chef-porion, tout affolé, vient à nous, gesticulant et proférant en allemand :

- Dieses Mal, ist Krieg ganz vorbei für Sie ! ("Cette fois la guerre pour vous est finie ! ").

Et il ajouta :

- Les Américains seront ici cette nuit même, demain matin au plus tard. Nous allons nous séparer sous peu !

Il rentra dans sa demeure.

C'est alors qu'avec notre Chef français de Kommando, dont je n'ai jamais parlé le long de ce récit, j'eus une conversation relative aux décisions que nous devions prendre devant la subite situation où nous nous trouvions.

Le Chef français, avait été désigné par nous parce qu'il était sergent-chef. Il était venu volontairement travailler à la mine. Il n'avait, à mon sens rien de particulier, ni comme soldat, ni comme homme. Jamais personne n'avait porté grande attention à lui. Il était entièrement insignifiant.

Aux questions que je lui posais, il ne sut que répondre. C'est en conséquence vers le sergent-interprète KUBIAK que je me tournais.

La chose était claire. Les Américains étaient là, ou presque, le Kommandoführer allemand nous dit n'avoir aucune instruction, mais que dès que les Américains seraient arrivés, nous serions libres.

Bien beau tout cela, mais qu'allait-il se passer avant leur arrivée ? N'y aurait-il pas une résistance allemande ? N'allions-nous pas être pris entre deux feux ?

C'est autant de questions que je posais.

KUBIAK proposa une solution.

Pour cette nuit, puisque les Américains n'étaient pas encore arrivés nous descendrions dans la mine, tous, au fond, munis de lampes acétylène. Là nous serions à l'abri. Nous prendrions des vivres, des couvertures et attendrions le matin, où d'autres décisions seraient prises suivant les événements. Quant à nos trois gardiens, vieux et inoffensifs, nous les désarmerions et les libèrerions, en leur fournissant quelques frusques civiles. Leurs armes - qui étaient d'ailleurs des mousquetons français - et leurs uniformes seraient enfouies au fond de la mine.

Tous, réunis autour de nous, nos camarades approuvèrent la décision. Seul le sergent-chef parut ne pas partager notre avis… Cela n'eut aucune importance.

Sur le champ, nos décisions furent mises en exécution.

Nous avions pensé à l'éventualité où un des cinq puits de la mine aurait été bombardé. Au fond des galeries, nous prîmes la précaution de nous installer loin des points vulnérables. Si un ou deux puits avait été atteint par des bombes, il nous aurait été facile de remonter à la surface par les autres.

Les galeries que nous prîmes pour installer nos quartiers de nuit n'étaient pas éclairées à l'électricité. D'ailleurs les générateurs s'arrêtèrent vers dix heures du soir. Nos lampes suffisaient et nous nous endormîmes à même le sol en peu de temps. La journée avait été bien chargée en événements et la fatigue se faisait sentir, malgré notre jeunesse.

12 Avril.

Dès le petit matin, nous étions sur pieds.

Nous ignorions ce qui s'était passée à la surface. Toutes les machines motrices et les générateurs ne fonctionnaient plus. Les sonneries d'appel vers le haut étaient muettes. Il ne nous restait qu'à emprunter les échelles pour remonter. C'est ce que nous fîmes. Quatre-vingt mètres d'échelle, bien que des paliers étaient installés pour le repos, sont difficiles à graviter. Mais peu importait !

Un des premiers j'arrivais en haut.

Avec d'infinies précautions, bien inutiles d'ailleurs, nous reconnûmes les lieux en surface, tels des Sioux sur le sentier de la guerre. La nuit s'était passée et il ne s'était rien déroulé, du moins dans notre secteur.

Tous étaient arrivés au jour.

Notre brave vieille cuisinière, comme si de rien n'était avait préparé le café. Cette affreuse mixture à laquelle je ne pus jamais m'habituer me réchauffa cependant, et fut la bienvenue.

Quelques-uns d'entre nous partirent en reconnaissance dans les environs. A part le bruit des chenilles des tanks en marche venant d'assez loin, rien n'était digne d'être signalé.

Que se passait-il donc ?

Deux ou trois gaillards ayant poussé plus loin leur reconnaissance nous apprirent à leur retour où en était la situation:

Pour accéder à la mine de MARBESCHACHT, il fallait emprunter une route secondaire, branchée depuis la voie départementale reliant STASSFURT à MAGDEBURG. Les blindés étaient bien passés, ils y passaient encore à cet instant. Ils ne rencontraient aucune résistance. Or, aucun n'avait emprunté les voies secondaires dont celle conduisant chez nous. Dès sept heures du matin toute la région avait été investie par l'armée américaine IXème Armée U.S. Général SIMPSON. Mais aucun détachement n'était encore parvenue à notre mine.

Nous pouvions et en avions la conviction, nous considérer comme libres. Mais, puisque nos libérateurs ne s'étaient pas encore manifestés, je trouvais que la forme n'y était pas.

Il aurait, à mon avis, fallu quelque chose de plus concret pour que je puisse me considérer comme réellement libéré.

C'est vers neuf heures que la partie se joua.

Le bruit des chenilles, cette fois grandissait dans notre direction. Rapidement nous nous installâmes dans le fossé, devant l'entrée et nous attendîmes. Théoriquement depuis la route, nous étions invisibles. Vers l'Ouest la chaussée faisait une légère courbe puis présentait une ligne droite sur près d'un kilomètre. Nous aperçûmes enfin des formes, celles d'automitrailleuses. Des soldats, casqués, mitraillette ou fusil au poing étaient assis sur les véhicules.

Ce fut d'abord une grande déception. Mais pas une crainte.

Nous avons, dès que les blindés devinrent assez distincts, cru reconnaître l'uniforme allemand !

Mais c'étaient bien les Américains !

Notre méprise s'explique. Nous ne connaissions pas la forme des casques des Yankees. De loin ils pouvaient ressembler à ceux des Boches. De plus l'étoile américaine, blanche des forces U.S. n'était p