Dominique-Rosalinde
TÉRÈSEAlias Malonat
053
SOLDAT SANS GLOIRE...
GUERRE 1939 - 1945
Témoignage
NICE - MARS 1988
Analyse du témoignage
Captivité en Allemagne
Ecriture 1987 - 149 pages
POSTFACE de Michel EL BAZE
Dominique-Rosalinde Térèse raconte par le menu les 2292 jours, les 55008 heures qu'il vécut pendant la Campagne de France et sa captivité en Allemagne.
Des 462 293 caractères que nous avons composés pour traduire cette tranche de vie, plus d'un attireront l'attention des Chercheurs et notamment le récit de la rencontre du captif libéré, errant sur les routes du Hartz, avec "le Juif", sorti par miracle du monde concentrationnaire pourtant proche et dont notre camarade, tout comme ses compagnons de captivité, ne soupçonnait pas l'existence et encore moins "les détails".
Dominique-Rosalinde Térèse makes a detailed account the 2292 days, the 55008 hours that he lived during the campaign of France and his captivity in Germany.
Out of the 462293 characters that we made up to describe this part of life, more than one will attract the attention of the researchers, among them the account of the released prisoner, wandering on the roads of Harz, with "the Jew", who miraculously came out of the concentration world, yet so close, the existence and even less so "the détails" of which neither our comrade nor his companion in captivity knew about.
Introduction DU TEMOIN
C'est en toute modestie que j'ai écrit ce texte. Je l'ai fait surtout pour me faire plaisir, sans éprouver le désir ou l'espoir de le voir publier un jour. Il n'est, ce texte, ni un roman, ni un conte. Il a la seule prétention d'être une Mémoire narrant une période de ma vie qui fut marquée d'une manière indélébile, alors que j'avais vingt ans, tout juste. J'avais près de trente ans lorsqu'elle prit fin. J'avais passé dix années de jeunesse, qui auraient dû être les plus belles. Elles furent les plus pénibles.
Certes, les jours, les mois, les ans, ne furent pas tous empreints par la peur, le danger ou la mort. Mais ces trois mots, peur, danger, mort ont été constamment suspendus sur mon destin. Cependant, du commencement à la fin je n'ai jamais éprouvé un sentiment réel de crainte, pas davantage, l'idée d'une béate indifférence, qui aurait permis de me laisser vivre au jour le jour. Non, j'ai toujours mûri des plans d'action, de sourde révolte intérieure, opiniâtre et silencieuse.
Mais, par dessus tout, j'avais l'espérance, la foi, la vraie - que Dieu pardonne mon manque d'humilité - mais ma confiance en Lui, ne m'a jamais quitté. Et c'est grâce à ma foi que dans les plus sombres instants je sus, avec résignation, attendre et accepter le sort que la Providence me destinait.
Aussi, ai-je la profonde conviction que si les épreuves auxquelles je fus soumis, avaient été menées à terme, je ne serais pas aujourd'hui à écrire ces lignes. Je suis persuadé que seule la Providence a voulu ce destin - mon destin - et que je n'aurais pu arrêter sa Volonté. Ainsi, je remercie le Seigneur des souffrances qu'il m'a imposées car sans elles je ne sais ce qu'il serait advenu de son humble serviteur.
It is with utter modesty that I wrote this text. I did that most of all for my pleasure, without the desire nor the hope to see it published one day. This text is neither a novel, nor a tale. Its only pretension is to be a memory narrating a period of my life which was marked for ever in my mind at the age of barely twenty. I was almost thirty when it ended. I had spent ten years of my youth, those years could have been the most beautiful, they turned out to be the most painful.
Of course the days, months, years were not all marked by fear, danger, and death; but those three words, fear, danger, and death have constantly been hanging over my destiny. Nonetheless from beginning to end, I have never experienced a real feeling of fear, not more a feeling of a blissful indifference, which would have allowed me to wander through life from one day to the next. No, I have always put up action plans, a muffled, obstinate and silent revolt brewing in me.
Above all though, I had hope, faith, the real one, may God forgive my lack of humility, but my trust in him never left me, and it is thanks to my faith that in the darkest moments with resignation I was able to wait and accept the fate that providence had in store for me.
So, I have the deep conviction that if the ordeals to which I was subjected had been brought to their completion I would not be there to write those lines. I convinced that only providence wanted that destiny - my destiny - and that I would not have been able to stop its will. Therefore I thank the Lord for the sufferings that he imposed upon me because without them I do not know what would have happened to his humble servant.
Préface
C'est aux Français qui avaient vingt ans entre les années 1935 et 1939 que ces lignes sont dédiées.
La période qui nous conduisit, pour la plupart, dans les camps de prisonniers en Allemagne, forme le corps du récit. Mais avant d'être parvenus à cette phase de souffrances morales et physiques, nous avions dû apprendre le métier de soldat, dans toutes ses formes, casernés, sous toutes les armes.
Certainement, tous n'avons pas connu cette période précédant la guerre de la même manière. Mon exemple, n'est pas commun à tous, ni exhaustif dans les diverses règles que la vie militaire nous imposait. Aussi, n'ai-je pas l'intention d'associer automatiquement mon cas à celui de tous ceux qui étaient sous les drapeaux durant les années de leur jeunesse. Enfin, j'ai dû tenir compte que nos réactions individuelles dans le tracassin journalier du régiment n'ont pas été les mêmes pour tous. Mais j'ai pensé que les souvenirs militaires, un peu exceptionnels pour moi, seront un recueil de mémoires qu'ils liront avec un certain intérêt.
Après des mois de caserne, la guerre éclata.
Là aussi tous n'eûrent pas une destinée analogue. La "drôle de guerre" que je décris suivant les circonstances que j'ai vécues a certainement marqué chacun de nous, à un degré différent, d'un sentiment de torpeur, même de facilité qui ne fut détruit qu'avec les événements dramatiques commencés le 10 mai 1940.
A ce moment tous ceux qui se trouvaient dans la zone des armées ont compris ce qu'était le vrai visage de la guerre. Les craintes que nous avions jusque-là éprouvées furent largement débordées par l'horreur de la débâcle, l'abomination de la retraite, et la tristesse de la défaite finale.
Pour près de deux millions d'entre nous, ce fut la captivité, que je décris telle que je l'ai vécue, avec ses hauts et ses bas, sans fioriture. Rien n'est romancé, tout y est mentionné sans inutile ornement. Les noms des personnages, ceux des lieux, les dates ainsi que les sentiments exprimés sont véridiques et fidèlement transcrits. Peut-être cela ne plaira-t-il pas à tous ? C'est possible.
Si j'ai voulu destiner ce modeste ouvrage à mes anciens compagnons des Stalags, des Kommandos ou des Oflags, je l'ai fait aussi pour les familles des disparus, pendant et après l'aventure chez les nazis. Enfin j'ai pensé aux descendants, qui heureusement n'ont pas connu cette tragédie, mais qui l'ont peut-être approchée par des récits entendus ou des légendes.
Enfin, décrire une partie des sacrifices ignorés de cette armée captive durant cinq fois douze mois. Je me suis fait un devoir de tenter d'éviter l'oubli, implacable, mais humain, de ces soldats, réduits par une défaite qu'ils n'avaient pas voulu, aux camps hitlériens.
Si nous avons été absents à la victoire finale, qui a permis à la France de se placer au rang qu'elle méritait, celui d'une grande Nation, je suis certain que nous ne devons pas en rougir.
Ainsi, ces soldats malheureux n'ont pas connu le chemin de la gloire. Beaucoup ont connu celui de la mort. Mais, vivants ou disparus, tous avaient foi en la France éternelle.
SOMMAIRE
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INTRODUCTION
PREFACE
LA MEMOIRE
LIVRE PREMIER :
LA CASERNE
PAGES
1. L'incorporation 42. Le C.I.28. 14
3. Tout se gâte. 25
4. L' adieux aux beaux jours 32
LIVRE SECOND :
UNE DROLE DE GUERRE
1. Service général 36
2. La gloire d'une illusion 40
3. Revers de médaille 47
4. Un dix Mai 52
5. La fin de l'odyssée 65
LIVRE TROISIEME :
CAPTIVITE
1. Débuts difficiles 75
2. Avec ceux de FRANCE 77
3. Représailles 84
4. Expatriés ! 89
5. Les Kommandos 93
6. La mine saxonne 97
7. L'agonie de l'aigle 118
LIVRE QUATRIEME :
LA FIN DE L'AVENTURE
1. Vive l'AMERIQUE ! 127
2. Accident de parcours 133
3. Enfin PARIS ! 142
4. Retour au pays 146
(VOLTAIRE)
LIVRE PREMIER
La mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
"La gloire est la réputation
jointe à l'estime "
LA CASERNE
1. L'incorporation
J'appartenais à la classe 1937, deuxième contingent.
Le vendredi 4 novembre 1938, je fus incorporé au 28e Régiment du Génie Télégraphiste à MONTPELLIER.
Cette affectation n'était pas le fait du hasard. Avec quelques amis du lycée, j'avais suivi des cours de préparation militaire dite technique, qui étaient confiés à des sous-officiers des diverses unités de la place de NICE, sous le contrôle de l'autorité militaire, bien entendu.
Ces cours permettaient d'acquérir les bases élémentaires de radio-électricité, lecture au son (Morse) et afin d'obtenir un modeste certificat donnant le droit de choisir l'arme des transmissions pour l'accomplissement du service militaire, de deux années à cette époque.
Durant les deux années précédentes j'avais suivi des cours par correspondance à l'Ecole Centrale de T.S.F. à PARIS (rue de la Lune) et obtenu une attestation des cours de télégraphie sans fil, électricité
Ainsi, lors du Conseil de Révision, faisant état de mes références, facilement, je fus incorporé dans un Régiment de Transmission. Mais ayant été reconnu de taille insuffisante par rapport à l'ensemble de mes mensurations, je fus pris "Bon pour le service auxiliaire ! ".
La préparation militaire que j'avais suivi, avait été embrassée en compagnie de trois camarades d'école, dont Robert QUASTANA, Jacques LAVIGNE et Hector CASABIANCA. Les deux premiers étaient mes cadets d'une année, le troisième mon aîné de huit mois. Robert et Jacques furent plus tard, aussi désignés pour le 28e Génie, mais ils ne vinrent me rejoindre qu'en novembre 1939. Quant à Hector, il fut réformé temporaire, puis mobilisé durant quelques semaines au début de la guerre, enfin il fut libéré définitivement. Il devait mourir à AJACCIO en 1944, à la suite d'un accident stupide, le jour de la libération de la CORSE !
Le quatre novembre 1938.
Par une aube blafarde, accompagné par mon père et ma mère, je pris en gare de NICE, le train pour MONTPELLIER. En route vers la station, j'avais rencontré un autre ami d'enfance, Louis ROUX, qui rejoignait aussi la caserne, mais à MARSEILLE: le 15ème Train.
Je partais vers l'inconnu et pour tout dire je n'étais pas très à l'aise. Cela se concevait. Toutes les nouvelles recrues ont ressenti les mêmes angoisses en quittant leur pays pour la caserne.
A MARSEILLE, ROUX descendit du train. Je ne devais le revoir que plusieurs mois après, lors d'une permission à NICE.
Le voyage fut sans histoire et ne m'a laissé aucun souvenir particulier, si ce n'est qu'au fur et à mesure que j'approchais de la destination, des jeunes gens, appelés eux aussi, prenaient place dans le wagon. Les uns entraient au Génie, d'autres dans l'artillerie, quelques-uns dans l'aviation, mais tous au chef-lieu de l'HERAULT: MONTPELLIER.
Dès notre descente du train nous fûmes pris en charge par un sous-officier de nos Unités respectives et formés en petits groupes ; nous fûmes dirigés aussitôt vers nos casernes. Mon peloton, par la rue Maguelonne et la place de la Comédie arriva sur l'esplanade où se situait la citadelle, citadelle Vauban, casernement du 28e Régiment du Génie.
La rue Maguelonne, large avenue aux immeubles cossus, bien alignés ressemblait à toutes les artères de la NICE moderne ou d'ailleurs. La place de la Comédie, surnommée l'Oeuf, chère aux autochtones, construite sur un plan ovoïde, était alors plus belle qu'elle ne l'est aujourd'hui. Elle présentait un calme et un air un peu pantouflard où seule une circulation de véhicules peu nombreux essayait d'animer ce site presque majestueux. A gauche, la belle façade du théâtre municipal, remarquable par son architecture, au centre, la fontaine des Trois Grâces, aux rafraîchissants jets d'eaux. Enfin l'esplanade où sur quatre ou cinq rangées d'immenses platanes feuillus protègeaient du soleil encore chaud pour la saison.
Puis sur la gauche, à trois cents mètres, les allées vers la citadelle. C'était un vieux fort construit par VAUBAN, dont le pont-levis désaffecté était remplacé par une solide passerelle en bois qui traversait le fossé à sec.
Remparts, tourelles, créneaux et machicoulis, rien ne manquait pour attester l'austère coup d'oeil qui émouvait le nouveau venu. L'impression que je ressentis à cet instant fut celle d'entrer dans une prison. Je fus envahi par le sentiment, et je m'en souviens comme si c'était aujourd'hui, que j'entrais en ce lieu étrange pour très longtemps, et le destin me réservait le port de l'uniforme que j'allais endosser, pour près de sept années !
Etait-ce une prémonition ? Aujourd'hui je le crois. Le pressentiment d'un très long séjour dans l'armée m'est souvent revenu à l'esprit. Je savais, j'aurais juré presque, que les sept cent-trente jours du service militaire, seraient amplement dépassés sans que je ne puisse rien tenter pour les abréger.
Tout cela fut confirmé plus tard
Mais n'anticipons pas.
La vie militaire à laquelle j'allais être soumis ne m'inquiétait pas outre mesure. Par mon père j'avais appris bien des choses sur l'armée et sur l'esprit qui y régnait. J'avais connu durant mon adolescence, bon nombre d'officiers de carrière ou de réserve, et reçu surtout les conseils prodigués par un cousin germain de ma feu grand-mère, le colonel Laurent LAURO, ex-commandant le 157ème R.I.A. à NICE. Cet officier et parent m'estimait beaucoup, surtout à travers mon père dont les états de service durant la guerre de 14 rejoignaient la glorieuse campagne qui lui avait valu ses galons. En définitive j'avais acquis une mentalité qui me permettait d'aborder la caserne avec sérénité. Sauf un détail cependant, et pas des moindres, venait assombrir ces bonnes dispositions : l'insuffisance de ma taille qui m'avait imposé le service auxiliaire. Les exemples que j'avais connu me rendait odieuse cette infériorité qui m'empêchaient d'être égal aux autres troufions.
Enfin, nous étions entrés dans la citadelle par le vaste portail, sous un porche aux importants piliers. Dans la cour de la caserne que je découvris, on nous mit en rang. Un adjudant procéda à l'appel et ce sous-officier jugea utile d'assortir cette formalité de quelques mots de bienvenue empreints d'un soupçon de raillerie. Cela me déplut.
J'étais, quant à moi, affecté à la compagnie hors-rang (C.H.R.) ainsi que tous les autres auxiliaires.
On nous dirigea vers le magasin d'habillement. Ce lieu sentait le renfermé, les vieilles fripes, la sueur refroidie et la naphtaline. Il y en avait, des frusques ! Cela ressortait d'un désordre et d'une pagaille immonde. Aussi ce ne fut pas une affaire banale que la distribution du paquetage. Surtout pour moi à qui il fallait trouver des vêtements à ma taille. Enfin très approximativement je fus servi, plutôt mal que bien, surtout avec les chaussures, pardon, les godillots. On me dota de la plus petite pointure qui pouvait exister dans le magasin, qui se présentait sous l'aspect d'une vieille paire de grolles, cloutées de neuf, dures et recroquevillées, et nauséabondes Puis un calot bleu horizon, un béret alpin d'au moins trente centimètres de diamètre, deux treillis de rude toile, dont un absolument neuf, deux vareuses et des pantalons, une capote, deux caleçons de toile rugueuse, deux chemises de même mouture et enfin une paire de molletières.
Un ancien nous précisa que si nous avions les moyens d'acheter des leggins, nous ne serions pas obligés de porter les molletières. Sachant que dans le Génie le port des leggins était autorisé j'avais apporté dans ma valise ceux qui me servaient dans la vie civile pour le camping ou les excursions. J'étais donc paré.
Notre barda sur les bras, nous fûmes dirigés vers nos chambrées. La mienne était située au deuxième étage d'un des vastes bâtiments entourant la cour. L'ascension ne fut pas aisée avec le chargement de notre paquetage en vrac sur les bras, y compris la petite valise personnelle.
Aussitôt arrivés on nous invita à quitter nos vêtements civils, que nous empaquetâmes soigneusement, avec étiquette, dans nos valises, pour être mis en réserve jusqu'à notre première future permission, ce qui nous permettrait de ramener le tout chez nous.
La première séance d'habillement, disons de travestissement, fut mémorable. Par-dessus une grande chemise de toile rugueuse qui m'arrivait aux chevilles, retenue par un caleçon de même acabit, je dus endosser un treillis d'un blanc douteux, raide comme la justice, et surtout faire plusieurs tours aux bas des pantalons dont la longueur était d'au moins vingt centimètres supérieure à celle de mes modestes jambes ! Je crus alors, après les plis faits, être à peu près correct. En fait c'était navrant. Puis ce fut le calot, bleu horizon, uniquement réservé à la circulation dans le quartier. Lui aussi n'était pas neuf. Il avait des pointes aiguës qu'il était absolument interdit de rentrer. Le règlement était formel. Tout cela était burlesque à voir, et surtout nous voir dans un tel accoutrement.
Mais que faire ? Il fallait obéir.
Aussitôt on nous fit dégringoler des deux étages afin d'être rassemblés, devant l'entrée du bâtiment, colonne par trois. On nous avait muni d'une assiette en faïence, d'une fourchette et d'une cuillère en fer blanc, d'un quart rond réglementaire en fer également, le tout "touché" avec notre paquetage. Nous entrâmes au réfectoire. Il était plus de dix-sept heures et la sonnerie de la soupe avait retenti depuis quelques minutes déjà.
Jamais je n'oublierais ce premier repas à la caserne.
Le réfectoire, bâti sur un seul rez-de-chaussée, jouxtait les grands bâtiments des casernements (entendez les chambrées). Dès que je pénétrais dans les lieux, je découvris à travers la lueur jaunâtre de la nuit qui tombait, filtrée par de hautes fenêtres aux vitres poisseuses, une, puis deux rangées de longues tables recouvertes de zinc, montées sur des tréteaux, ainsi que des grands bancs en chêne massif. Des lampes électriques s'allumèrent, blafardes et timides, donnant à tous un air de rougeole. Ces lampes tentaient sans y parvenir à éclairer le spectacle de ce premier repas à la caserne.
Nous prîmes place, chacun à une table préalablement désignée par section alors qu'un caporal entouré de quatre ou cinq "anciens" présidait. Parmi les "bleus" les bavardages étaient plutôt timides et on avait l'impression que chacun attendait que la glace soit rompue entre les nouveaux arrivés et ceux qui étaient là depuis des mois déjà. En effet quelques "anciens" avaient tenté depuis le début du repas de faire valoir par quelques colibets plus ou moins douteux leur supériorité que leur ancienneté leur conférait. Personnellement, j'avais été suffisamment averti sur ce qui pourrait se passer aux premiers contacts avec ceux qui se réclamaient de la classe. Je ne pris pas la chose au sérieux. Je me contentais de répondre gentiment, mais avec fermeté aux plaisanteries qui eussent voulu être de l'esprit, de la part de quelques loustics qui voulaient jouer aux caïds.
Après un bouillon gras, j'eus droit à deux grandes cuillères de ragoût. C'était du boeuf et des pommes de terre. Deux morceaux de barbaque nageaient dans une sauce brunâtre où quelques morceaux de carottes, essayaient de mettre un peu de couleur à ce plat morbide. C'était très épicé ; puis, regardant de plus près, je m'aperçus que mon assiette contenait deux morceaux de graisse répugnante. Je laissais le tout, sans y toucher. Ensuite ce fut le dessert dont j'ai oublié la nature. Le repas fut néanmoins arrosé d'un large quart de vin léger mais très supportable.
Après la soupe nous étions libres de nous promener dans le quartier. Nous devions éviter, la consigne nous en avait été donnée, de ne pas stationner devant le porche d'entrée de la citadelle; enfin, dernière recommandation, être de retour dans nos chambrées respectives à neuf heures, dès que le clairon nous avertirait pour l'appel du soir.
J'étais seul. Je n'avais encore fraternisé avec personne.
Je me dirigeais vers le bureau de tabac du quartier pour prendre des cigarettes, des cartes postales et des timbres-poste. De là j'entrais au foyer tout proche où devant un café "maison" j'écrivis à mes parents mes premières impressions. Le café coûtait cinquante centimes et était de bon aloi.
Après avoir déposé mes cartes dans la boîte aux lettres j'entrepris une promenade de reconnaissance du quartier. La nuit était tombée depuis longtemps, mais la cour était éclairée par de nombreux lampadaires. Il était possible de se diriger et la vue sur l'ensemble de l'immense étendue de la caserne prenait un aspect agréable à l'oeil. De chaque côté, entourée de hauts bâtiments de cinq étages recouverts de tuiles rouges, des platanes grandioses brisaient la monotonie de l'architecture des casernements, tous semblables. De grandes fenêtres laissaient deviner les nombreuses chambrées qui devaient héberger plus de trois mille hommes que comptait le 28e Régiment du Génie. J'appris plus tard que mon Unité était divisée en quatre bataillons, le cinquième ne résidait pas à Montpellier.
Le grand porche de l'entrée aux voûtes de pierres était faiblement éclairé. De loin j'observais un perpétuel mouvement de soldats et de gradés qui entraient ou sortaient en ville. A gauche de l'espèce de tunnel que formait l'entrée, une grande porte à deux battants portait une pancarte désignant la salle de service. En face, une autre porte où des escaliers conduisaient aux bureaux de l'Etat-Major régimentaire. A côté, le poste de garde et la salle de police où l'on pouvait voir à travers un vitrage un double râtelier de mousquetons, bien alignés. Sur un banc, devant l'entrée du poste, plusieurs soldats, casqués discutaient à voix basse. Près du portillon de passage, vers la passerelle de sortie, les grandes portes n'étant ouvertes que pour les véhicules ou les troupes en rang - un autre factionnaire, baïonnette au canon, l'arme au pied surveillait les entrées et les sorties des militaires qui saluaient au passage, tête gauche, le drapeau du Régiment déposé dans la salle d'armes. Quant au factionnaire, il présentait les armes à tous les officiers, alors que les sous-officiers n'avaient droit qu'à une rectification de position en un garde-à-vous impeccable.
Cela m'amusa un certain moment depuis le coin où je m'étais posté pour faire mes observations, sans que l'on puisse me voir, car j'avais déjà enfreint à la consigne qui ne me permettait pas de stationner près du porche. Or, personne ne fit attention à moi. Je réfléchissais sur l'utilité de toutes les parades auxquelles je venais d'assister. Ces jeux de discipline me paraissaient enfantins. C'est ainsi que je me pénétrais de ces premières réalités de la vie du soldat. Je devais en apprendre bien d'autres. Du côté opposé, à l'autre extrémité de cette cour de plus de cent mètres, une grande issue, barrée par des vantaux de bois de six mètres de haut, permettaient l'accès au parc-à-ballon et se dénommait "porte à fourrage". C'est par là que je devais passer tant de fois. Mais j'en reparlerai.
Enfin je me décidais à regagner ma chambrée. Je n'eus pas à chercher longtemps, bien que les lieux étaient tous semblables, et j'aurais pu me tromper de bâtiment. Mais j'avais suffisamment observé, ce qui me permis de me repérer facilement.
Il était plus de huit heures trois quarts lorsque je retrouvais le lit, le châlit plus précisément, que l'on m'avait affecté. Tout le paquetage reçu quelques heures auparavant était lamentablement juché sur les couvertures, il fallait tout ranger avant de se coucher. Certains de mes camarades de chambrée avaient déjà commencé la mise en place du paquetage. Heureusement que quelques anciens prirent à coeur de m'apprendre, à moi et aux autres, à plier suivant la manière réglementaire tous les vêtements de façon à "monter" le paquetage sur l'étagère située au-dessus des châlits. Cela se faisait au moyen de fines planchettes d'environ quarante-cinq centimètres sur huit, servant de soutien aux vareuses, pantalons et capote, pour être empilés soigneusement en formant une pyramide régulière. Je me mis à l'oeuvre et je n'obtins qu'un résultat minable ! Tout était de guingois et l'équilibre ne résista que quelques secondes et par miracle ! En fait à la première légère poussée donnée charitablement par un "libérable" tout dégringola sur le plumard. Il me fallut recommencer et n'obtins qu'un relatif résultat que grâce à l'intervention efficace de "l'ancien". Pour tout dire, après plusieurs mois de service, je ne suis jamais arrivé à monter correctement mon paquetage, alors que d'autres étaient très habiles pour cet exercice ! Mais un "pot" offert à la cantine suffisait pour que mon paquetage fut monté convenablement à ma place.
Quand l'extinction des feux sonna, j'étais couché. Le premier contact avec les draps fut fort désagréable. La rugosité de la toile rendit sensible mon épiderme habitué au lit douillet de la maison Mais après une journée aussi chargée en émotion que celle que je venais de vivre, le sommeil arriva rapidement et en quelques instants je plongeais au royaume de l'oubli et sans rêve.
Le clairon sonna de son timbre aigu et me tira de mon repos. J'ouvris les yeux et pris tout de suite conscience du lieu et de la raison de ma présence en ce lit si peu moelleux, dans cette grande chambrée aux miasmes d'une atmosphère écoeurante. A travers les grandes fenêtres closes, démunies de stores ou de volets, une aube livide et terne pointait péniblement, annonçant une journée sans soleil. Ce fut mon premier réveil à la caserne, le 5 novembre 1938.
- Au jus, là-d'dans ! , hurla l'homme de corvée qui, levé un quart d'heure avant la sonnerie du réveil était allé aux cuisines quérir le grand broc de café dont il devait faire la distribution à tous les hommes de sa chambrée. Cette corvée était assurée à tour de rôle par un homme désigné pour un jour "de chambrée".
J'étais déjà assis, les pieds hors du lit, lorsque le camarade passa pour emplir le quart que je lui tendais. Mais à mon :
- Merci mon vieux, que je lançais machinalement,
il me dit :
- Je fais la tournée, si tu veux du "rab" n'te gênes pas, fais moi signe.
Cela avait été dit avec un grand sourire et je fus agréablement étonné par le sympathique comportement de "l'ancien". Cela me fait penser qu'en maintes circonstances j'ai rencontré des chics types. Celui-ci en fut un.
Le café était bon. Je fus même surpris qu'on servit un tel breuvage à la caserne, breuvage que de tout temps on baptisa du nom de jus !
Je suivis le mouvement de mes camarades. Un sergent était venu bousculer deux ou trois anciens qui jusqu' alors n'avaient pas bougé de leur lit.
Muni de ma serviette, d'une brosse à dents et d'une savonnette je descendis, avec les autres aux lavabos situés au rez-de-chaussée. Ce fut une nouvelle déception ( je devais en subir bien d'autres ) : une grande pièce longue et étroite avec deux rangées de bacs en émail adossés aux murs, dont la couleur blanche était passée au gris foncé, surmontés d'une rampe de robinets en cuivre. Le sol était inondé, gras et glissant. L'humidité stagnante de ce lieu infect dégageait une odeur fétide. Faire sa toilette dans de telles conditions n'était pas très engageant. Je subis néanmoins l'épreuve, avec précipitation certes, mais à la longue avec le temps je m'y habituais.
Nous regagnâmes nos chambrées à toute vitesse pour revêtir la tenue de treillis et aussitôt, avant de descendre au rassemblement, défaire nos lits, plier les couvertures, et matelas dans les règles que le chef de chambrée, un caporal, nous avait prescrites. C'était facile et ce fut vite fait.
Coiffé de l'ineffable calot aux longues cornes, sanglé d'un large ceinturon de cuir, chaussé de mes godillots raides et secs, bien trop grands et qui me blessèrent les pieds dès les premiers pas, nous descendîmes l'escalier à grandes enjambées.
De la chambrée, le caporal braillait toujours les ordres de rassemblement que quelques immanquables retardataires n'avaient pas respectés à temps.
Dehors la fraîcheur du matin me surpris. Je pris place dans le rang, les plus petits, les derniers, les plus grands aux premiers rangs, colonne par trois. Prise des distances au bras, puis : - Garde à vous ! Repos ! Garde à vous En avant, marche !. Une, deux, une, deux !.. Demi tour, droite ! Marche ! Une, deux, une, deux Section halte ! Et cela dura plus d'une heure ! Et ce n'était qu'un début.
Personnellement ces exercices ne me surprirent pas outre mesure. Ils me lassaient surtout, bien qu'en somme ils n'étaient pas difficiles. Hélas, il n'en était pas de même pour un bon nombre de gars, qui descendus de leurs campagnes, de leur ferme, de Provence ou du Languedoc, éprouvaient de réelles difficultés à réaliser ces exercices, tout au moins de la manière dont l'exigeait le règlement et le sous-officier. Ils confondaient facilement la droite et la gauche ; le demi-tour en marche était pour eux un véritable supplice.
Ma modeste taille m'avait fait occuper au dernier rang de la section une place où mes mouvements auraient pu passer inaperçus, d'autant plus que les grands masquaient, du moins je le pensais, la vue sur les dernières rangées. Mais le sous-off. avait l'oeil et après un temps d'observation, remarqua que j'étais à peu près le seul à exécuter correctement les commandements de l'exercice. A un temps de repos, il s'approcha de moi, me fit sortir du rang. Pour exécuter, seul, sur le front de la section la série de mouvement. Lorsque ce fut terminé, me citant en exemple il m'ordonna de commander l'exercice. J'étais mal à l'aise, confondu et gêné devant mes camarades, un peu railleurs. Mais il fallait obéir. Je fis ce que mon chef me commandait. En fait cela se passa assez bien, mais pour beaucoup c'était aussi mauvais.
J'étais dans le fond assez fier de ce qui m'arrivait et lorsque vint la pause de neuf heures, aucun de mes compagnons ne me fit de remarque sur la distinction dont je venais d'être gratifié, sans le vouloir
Le lendemain, c'était le Dimanche 6 Novembre.
Le réveil ne sonna qu'à huit heures. C'était un réveil en fanfare, qui nous fit précipiter aux fenêtres pour voir le spectacle. Et c'en était un effectivement : Devant le porche de la citadelle, alignés en tenue de sortie, huit clairons, quatre tambours, commandés par l'adjudant-major, chef de clique exécutaient le réveil sur une fantaisie, au thème plus long que la sonnerie réglementaire. Cela dura près de dix minutes. Ce réveil spécial qui ne se pratiquait que les jours de fêtes nationales, était une sorte d'hommage de bien venue aux "bleus", nouvellement incorporés. C'est du moins ce que je supposais, en fait je n'en était pas certain, mais la chose n'était pas impossible.
Alors, l'homme du "jus" nous versa à chacun un grand quart de café au lait, pendant qu'un volontaire distribuait un croissant frais, digne des meilleurs pâtissiers. C'était innatendu. Il en fut ainsi tous les Dimanches et les jours de fête claironnés.
Après le petit déjeuner, des "anciens", commencèrent à se fringuer dans leur uniforme de sortie, aux boutons de cuivre éclatants, chaussés de leurs godillots lustrés, surmontés de liggins, non moins brillants. Je remarquais que tous les pantalons avaient été retaillés à la hauteur des genoux, pour ressembler étrangement aux culottes des cavaliers.
On me conseilla plus tard d'en faire autant à mes propres vêtements, ce qui ne tarda pas, bien entendu.
Pour coiffure, tous portaient le béret alpin frappé de la cuirasse du Génie sur le côté droit. Bien que ce couvre-chef parut à mon goût un peu trop large, je devais admettre par la suite que la manière de le porter pouvait arriver à le rendre saillant si toutefois son port était pratiqué avec un certain style. J'en fis personnellement l'expérience assez heureuse. Or, certains soldats n'étaient pas à l'aise dans leur uniforme, car ils le portaient sans aucun goût, ils ne savaient pas "s'arranger". Néanmoins, nos tenues bien qu'ayant été améliorées, n'ont jamais figuré dans les catalogues de mode ! Pour tous, rien ne valait les vêtements civils.
Pourquoi cette aversion qu'ont tous les troufions pour l'uniforme ? Tout simplement par ce qu'il est très rare qu'un soldat soit doté d'un uniforme à sa taille. Ou c'est trop long ou bien trop court, trop large ou trop étroit Si au contraire les militaires étaient vêtus correctement à leurs mesures, comme cela se pratique dans certaines armées étrangères, le soldat français porterait avec plus de fierté les vêtements qu'on lui impose. Mais allez faire admettre cela à l'ADMINISTRATION ! Il est vrai qu'aujourd'hui, les recrues, et les gradés ne portent l'uniforme qu'à la caserne. Toutes ces réflexions n'ont plus d'importance.
Donc ainsi parés, les anciens partaient pour une détente d'un long Dimanche, en ville ou dans les environs de MONTPELLIER, soit dans leur famille, soit chez des amis. Ceux qui avaient obtenu une permission de vingt-quatre heures avaient quitté le quartier dès le Samedi après la soupe du soir, d'autres habitant hors du Département étaient partis le vendredi pour quarante, soixante ou soixante-douze heures. Sauf bien entendu, ceux qui étaient punis ou de garde.
Quant à nous, les "bleus", pas question de quartier libre. Il nous fallut attendre quinze jours. L'autorité militaire estimant que les jeunes recrues n'étaient pas en mesure de se mélanger aux populations civiles avant d'avoir acquis les bases élémentaires de tenue et de comportement indispensables à un soldat, c'est-à-dire savoir saluer, se présenter, s'habiller (et au début ce détail était difficile), enfin connaître et reconnaître les grades. En somme tout ce qui différencie un militaire d'un "pékin".
Je comprenais assez ces raisons et deux semaines après, dès la première vaccination obligatoire, nous fûmes munis d'un extrait de notre livret militaire, véritable carte d'identité et autorisés à sortir en ville.
Mais revenons à ce premier Dimanche à la caserne VAUBAN.
Le Dimanche était, sauf pour les punis, exempté de corvées. Le quartier était libre, c'est-à-dire, tout militaire pouvait sortir du quartier sauf ceux désignés de garde aux divers postes de la citadelle. Etaient également de service les caporaux et les sous-officiers de semaine, dont la relève de leurs obligations s'arrêtait le lundi matin. Une nouvelle équipe était désignée pour les sept jours à venir. En conséquence il n'y avait le Dimanche pas de rassemblement, pas de rapport, pas d'exercice. De plus l'ordinaire était sensiblement amélioré.
L'après-midi de ce premier Dimanche se passa en promenades à travers le quartier, assez spacieux pour en faire une véritable excursion de reconnaissance des lieux. Ainsi je passais pour la première fois la porte dite "à fourrage", grandement ouverte et je pus me rendre compte de la vaste étendue des terrains militaires qui entouraient la citadelle. Nous fîmes, avec deux ou trois camarades une brève halte à la cantine, après la soupe du soir.
Ainsi se passa ce premier Dimanche.
La semaine suivante fut consacrée à l'exercice, à savoir l'école du soldat ou "les classes". Les aventures du Samedi se répétèrent et cela devint de plus en plus lassant.
Le lundi 14 novembre, après le rassemblement, un sous-officier m'informa que j'étais désigné pour entrer dans un service. Je pensais que l'on avait estimé que j'avais assez appris le "métier" des classes et qu'il était temps de m'employer. Cela me convenait d'autant plus que je commençais à en avoir assez des demi-tour au pas cadencé.
Sur l'heure,je me vis affecté au service de lithographie. Cela me parut plaisant sur le moment. Après la pause je fus conduit dans un vaste local du bâtiment central où étaient situés les bureaux. Il s'agissait d'un grand atelier obscur et humide. Décidément le manque de lumière et l'humidité me poursuivaient. Les miasmes de moisi me prirent à la gorge. L'apparence du lieu me parut sinistre. J'aperçus deux, puis quatre hommes en treillis, maculés de taches brumes et violettes. Deux étaient des sergents, reconnaissables au galon d'or sur le calot. Tous les quatre s'escrimaient au-dessus de grandes tables de fer, recouvertes de larges pierres grises qu'ils polissaient, continuellement arrosées par de minces filets d'eau placés à la hauteur des épaules. Là on imprimait les ordres, les rapports et autres ordonnances du commandement du Régiment. C'était en somme une imprimerie d'un type archaïque. Mes nouveaux collègues se mirent sur le champ à m'apprendre à écrire avec une encre spéciale sur les pierres à grain très fin, qui par pression imprimaient les textes.
Bien vite je m'aperçus que ce travail n'avait rien d'une sinécure. Dès le deuxième jour je décidais de m'en sortir et le plus vite possible. Je pris alors un air absolument abruti, qui frisait le type quasiment idiot qui ne comprend rien à rien. Le rôle me fut assez facile à tenir, je l'avoue. Mais j'étouffais tellement dans cet atelier lugubre ! En somme, je mis tellement peu de bonne volonté à mon ouvrage qu'au troisième jour je fus gentiment "vidé", sans semonce, sans aucun reproche. Tout simplement je ne faisais pas l'affaire.
Ouf ! J'en étais sorti !
Le mardi suivant, après avoir réintégré ma Compagnie, nous fûmes réunis pour passer l'examen d'entrée au Régiment. Il fallait que l'autorité soit au courant du degré d'instruction de chaque recrue. C'était en somme un examen du niveau du certificat d'études que l'on nous fit passer dans une salle aménagée pour la circonstance.
Installés devant de belles feuilles de cahier, on nous donna une dictée, une petite narration, un problème d'arithmétique primaire assaisonné de quelques questions de géométrie, toujours de même niveau, un peu d'histoire sur la Révolution Française, un peu de géographie aussi. Enfin un soupçon de physique et chimie.
Pour la majorité des recrues, ce fut un jeu. Pour d'autres, hélas, un véritable martyr leur était imposé.
Un vieil adjudant - il devait avoir quarante-cinq ou quarante-huit ans - surveillait les épreuves afin d'éviter la "pompe". De temps en temps, il s'arrêtait derrière un soldat, s'il constatait que le pauvre bougre butait sur une question, il l'aidait discrètement et tentait de le mettre sur la bonne voie.
Puis le brave sous-off. s'arrêta derrière moi. Il lut en silence par dessus mon épaule le texte que j'écrivais. Effleurant mes cheveux, il me dit à voix basse :
- Bigre, mon gars, mais vous en avez de l'instruction, vous !
- Peuh ! mon adjudant, je fais ce que je peux, répondis-je sans bouger de ma chaise.
- Qu'avez-vous comme bagage ?
- Pas grand chose. J'ai arrêté mes études en fin de seconde au Lycée de NICE et j'ai un Certificat d'Etudes Secondaires.
- Parlez-vous une langue étrangère ?
- Oui, l'Italien.
- A fond ?
- Je le lis et l'écris couramment.
- Mais alors, puisque vous êtes "auxiliaire" il vous faut suivre le peloton des E.O.A. vous ne pouvez pas suivre le peloton des sous-
of.f, ni celui des E.O.R.
- Que signifie les E.O.A. ? demandais-je timidement
- Les Elèves Officiers d'Administration, ce sont presque tous des auxi liaires, mais ils ont de l'instruction !
- Que dois-je faire ?
- Venez me voir au bureau de la C.H.R. lundi matin, pendant la pause de neuf heures, je vous donnerai tous les tuyaux.
- Merci mon adjudant.
L'examen terminé, je rendis mes copies. Je ne sus jamais, si j'avais été reçu ou recalé ; mais c'était une plaisanterie et je m'en moquais.
J'avais presque une semaine devant moi pour prendre une décision et le soir même j'écrivis à mon père pour l'informer de la proposition de l'adjudant.
Le lendemain nous passions l'épreuve de la première piqûre.
Je n'étais pas habitué à ce genre de soins et fus assez perturbé, non par le sérum, car je respectais ponctuellement les consignes que l'on nous avait donné, mais par la piqûre elle-même qui faillit me faire tomber "dans les pommes". Je devais en voir d'autres, plus tard !
La réponse de mon père ne fut pas longue à me parvenir. Elle me conseillait avec enthousiasme d'accepter et éventuellement, en cas de réussite, de rester dans l'armée.
En fait je ne partageais nullement le point de vue paternel. J'avais, certes, reçu une éducation favorable à l'état militaire, mais aucune envie d'embrasser définitivement la carrière. Cela me paraissait illusoire, car je ne me sentais pas à la hauteur de subir l'épreuve. De plus le fait d'avoir été refusé pour insuffisance de taille au service armé, m'avait créé un complexe, qui finit par me donner une véritable crainte, une espèce de peur de paraître inférieur aux autres. C'était de l'orgueil. J'eus tort, c'est certain et je le regrette encore aujourd'hui. Mais j'avais vingt-et-un ans et par là même des excuses.
Je décidais donc de ne pas me rendre au rendez-vous que m'avait proposé l'adjudant-chef pour le lundi suivant.
Rien ne se passa ; l'adjudant que nécessairement je revis, ne me dit jamais rien à ce sujet et je n'entendis jamais plus parler des Elèves Officiers d'Administration.
2. Le C.I.T. 28
On s'était donc débarrassé de moi à la lithographie. J'étais heureux de m'être éloigné de cet atelier infect, et je me demandais quel serait ma prochaine affectation.
La réponse à ma question ne se fit pas attendre. Le Samedi suivant, 19 novembre, par décision du Colonel j'étais affecté au Centre d'Instruction des Transmissions 28, au Parc-à-Ballon, appelé communément C.I.T. Le rapport précisait le mot "employé" sans mentionner ce que j'allais faire exactement. Le lundi 21 au matin, après le rassemblement de huit heures, chargé de mon paquetage et accompagné par un Caporal je fus conduit à mon nouveau cantonnement.
Pour la première fois, je sortais officiellement de la Citadelle, par la porte-à-fourrage, déjà citée pour parcourir près d'un kilomètre sur un petit chemin ombragé. Après avoir traversé une route secondaire, nous pénétrions par une grande porte à claire-voie dans le Centre d'Instruction, gardé par un homme casqué et en armes, appuyé à une guérite tricolore.
Au tournant de la route, après l'entrée, je découvris une multitude de maisons en bois, toutes semblables. Chacune de ces baraques était entourée d'un fossé d'un demi-mètre de profondeur, pour les eaux de pluie, sans doute. Pour passer les portes d'entrée, menant à un seul rez-de-chaussée, il y avait un ponceau, de la largeur de la porte. Toutes les maisonnettes étaient munies de cheminées.
Je reconnus d'après les descriptions que j'avais lues, qu'il s'agissait de baraques utilisées avant la grande guerre, que l'on appelait baraques "ADRIAN Leur disposition symétrique faisait penser à un petit village. Il y en avait une trentaine.
Entrant dans l'une d'elles, le Caporal me présenta à un Adjudant assis devant un bureau. C'était l'Adjudant-chef LABRON, grand diable de trente-cinq ans environ, au visage sympathique. J'appris qu'il était responsable du personnel du Centre. Après quelques questions banales il me demanda quelle était ma profession. Puis, me déclara que j'étais engagé à ce service, sous réserve de satisfaire un stage d'essai.
J'allais lui demander quel était le travail que j'aurais à faire lorsqu'un officier sorti d'une pièce voisine.
- Le Capitaine HERVOUET, commandant le C.I.T., déclara l'Adjudant-chef en se levant prestement de son siège.
Le Caporal, toujours à mes côtés et moi-même, nous mîmes au garde-à-vous.
- Il s'agit du sapeur TERESE, originaire de NICE et en provenance de la C.H.R., mon Capitaine. Nous allons le prendre à l'essai, déclara l'Adjudant-chef.
- Très bien, très bien, espérons qu'il sera à la hauteur de sa tâche, car nous avons besoin de mettre de l'ordre dans le service, répondit l'officier en me lançant un regard furtif, exempt de sévérité. Et il sorti. Le Caporal partit aussi, après les politesses en usage dans l'armée.
- Tachez de faire l'affaire, me dit aussitôt le sous-officier ; puis se mettant à me tutoyer, il ajouta :
- Tu verras, le Capitaine HERVOUET est un chic type, un véritable père de famille. Si tu gardes ton emploi ici, tu passeras ton service militaire sans t'en apercevoir.
- Je vous remercie mon Adjudant-chef, je tâcherai de satisfaire tout le monde. Mais que devrais-je faire .
- Ah oui, tu es dessinateur, dans l'architecture.
- Oui, mais au stade d'élève.
- Tu sais taper à la machine ?
- Oui.
- Et bien tu dessineras et tu taperas à la machine. J'ai vu dans ton dossier que tu as déjà fait théoriquement de la radio, donc de l"électricité et une préparation militaire technique.
- Oui, mon Adjudant-chef.
- Tout cela t'aidera, tu verras.
Puis, décrochant le téléphone il demanda le maître-ouvrier ISARNI en ordonnant qu'il vienne immédiatement au bureau. Plus tard, ISARNI se présentait au garde-à-vous.
Sans un mot je fus invité à sortir avec mon barda et fus conduit dans une chambrée. J'ai immédiatement compris que le maître-ouvrier avait déjà reçu les ordres.
La chambrée était située dans une baraque où s'alignaient une dizaine de châlits. Il y en avait quatre ou cinq de libres. Je fus autorisé à en choisir un. Après avoir déposé mes affaires, le métro - c'est ainsi que l'on désignait les maîtres-ouvriers - me précisa que j'aurais le temps de tout mettre en ordre après la soupe. Pour l'instant je devais le suivre.
Nous nous dirigeâmes vers une autre baraque. Nous y pénétrâmes. C'était une salle de cours, occupant toute la surface, munie de nombreuses tables-bureaux et de tabourets. Au fond, face aux fenêtres un grand tableau noir rempli de croquis et de chiffres. On y avait aussi tracé quelques formules de physique qui ne m'étaient pas inconnues. C'était tout simplement un cours d'électricité. Le sol était jonché de papiers, de mégots et autres détritus.
- Tiens, me dit mon supérieur, voilà un balai, fais briquer la salle, effaces le tableau. Tu trouveras une poubelle et une pelle au fond. Taches que tout soit nickel pour le rassemblement de onze heures. Et il sortit.
Je n'insistais pas, mais j'avais ressenti un pincement au coeur. Comment, c'était cela le dessin et la machine à écrire ?
- Bah, me dis-je, on verra bien !
Et philosophiquement je me mis à l'ouvrage, après avoir allumé une cigarette. Je pris possession de la pelle et de l'espèce de baril qui servait de poubelle et après avoir effacé le tableau, tout fut net en moins d'une demi-heure.
Je venais de recevoir un choc. Mais il fut vite dominé par ma volonté de ne point me laisser abattre au premier ennui, qui en fait , n'en était pas un. Tout passe, me disais-je, et cela passera aussi. J'avais en une minute acquis toute la sagesse et les principes qu'un "troufion" sous les drapeaux doit posséder pour être le moins malheureux possible : se présenter partout, bête et discipliné.
Alors que mon travail terminé je sortais de la salle de cours, le clairon sonnait le rassemblement de onze heures, précédent la soupe. Je m'apprêtais à aller me présenter sur les rangs quand le maître-ouvrier ISARNI que je croisais me dit en m'apercevant, dans son accent catalan :
- Où vas-tu, au rassemblement ?
- Oui, pourquoi ?
- Non, mon vieux, les employés du C.I.T. sont exempts de rassemblement. Ceux que tu vois courir, font parti de la 5ème Compagnie et n'ont rien à voir avec nous.
Il me prit par le bras et me conduisit à la chambrée, sans s'inquiéter si le travail qu'il m'avait commandé avait été exécuté. Tous les employés du C.I.T., leur travail du matin terminé étaient là. Ce fut ISARNI qui se chargea des présentations. Ils étaient sept en tout. Ce fut vite fait. Ils étaient tous anciens et l'accueil fut sympathique.
J'avais déposé en vrac, sur mon lit, mon paquetage. Mes nouveaux compagnons m'aidèrent à monter le mien sur la planche au dessus des châlits. Ce fut très rapide et parfaitement monté.
Je remarquais qu'à côté des paquetages il y avait pour chacun un appareil récepteur radio, de fabrication artisanale et deux ou trois postes à galène. Ces appareils étaient montés par quelques techniciens du Centre, et paraissaient être du bon travail d'amateur. En effet, j'en fis un peu plus tard l'expérience : c'était excellent. La détention de ces appareils personnels n'était pas règlementaire, mais tolérée. Cette licence, ainsi accordée me surpris agréablement et je devais bien en profiter durant les mois que je passais au Centre d'Instruction, pendant les heures de loisir dans la chambrée ou dans le bureau. Car il doit être précisé que j'avais monté mon poste, grâce à l'aide de deux ou trois camarades.
Le clairon retenti à nouveau. C'était la soupe.
Muni de mon assiette, quart et couverts, j'entrais au réfectoire. Deux hommes de ma table étaient partis vers les cuisines recevoir le plateau de mon groupe. Nous devions, je l'appris dès lors, que par roulement chacun à tour de rôle devait assurer ce service. Cela changeait tous les jours. Avec la corvée de patates, c'était les seules corvées auxquelles nous étions soumis. Ah, j'oubliais, nous devions aussi balayer le matin avant le travail, la chambrée.
Un premier coup d'oeil me fit découvrir cette salle de réfectoire, étendue sur tout le bâtiment. Deux rangées de tables, les mêmes qu'à la C.H.R. mais juxtaposées sur la longueur de la baraque. Des bancs massifs et sur chaque table, le broc de pinard. Au fond, une table en perpendiculaire fermait le fer à cheval. C'était celle des employés du C.I.T., les autres étant réservées aux hommes de la 5ème Compagnie.
Ce premier repas au Centre fut de bonne augure car je m'aperçus que les plats étaient beaucoup plus soignés que ceux servis à la Citadelle. J'aurais l'occasion d'en reparler.
Il est temps de connaître ce qu'était le Centre d'Instruction des Transmissions où je venais d'être employé.
Notre régiment, le 28ème Génie dépendait de la XVIème Région militaire dont le chef-lieu était MONTPELLIER. Le Centre des Transmissions du régiment était destiné à enseigner, dans les techniques de l'époque, aux sous-officiers des services de transmissions de tous les régiments, de toutes les armes de la région, les bases essentielles d'exploitation et d'entretien des appareils de téléphone et de radio militaire. Après un stage de six mois, les sous-officiers recevaient le galon de spécialistes L'enseignement reçu par ces sous-officiers, donné par des officiers hautement qualifiés - Capitaines ou Chef de bataillon - se répartissait en plusieurs disciplines. Electricité, les techniques radio et téléphonie avec et sans fil, comprenant l'exploitation, l'entretien et la réparation de tous les appareils utilisés, portatifs et tractés. Naturellement la lecture au son prenait une grande part dans l'enseignement des élèves. En téléphonie-fil, il y avait aussi la partie montage des lignes en campagne, que tous devaient pratiquer. J'oubliais de parler des centraux téléphoniques, civils et militaires, utilisés en cas de conflit, qu'il fallait connaître à fond pour leur exploitation et leurs réparations.
Le programme était chargé. Il y avait deux cessions par an. Quant aux officiers enseignants, chacun dans une discipline propre, ils possédaient les qualités pédagogiques indispensables. Toutes les armes étaient représentées, Infanterie, Artillerie, Cavalerie et Arme Blindée, Aviation, Train, Génie. Des brochures ronéotypées, traitant de tout ce qui était enseigné étaient mises à la disposition des élèves. Toutes étaient élaborées au Centre d'Instruction. Elles étaient d'abord dactylographiées sur stencils, ainsi que les croquis. Ensuite il était procédé au tirage des feuillets, reliure par collage ou agrafage, encartement dans des chemises multicolores qui recevaient au préalable les titres des ouvrages et une décoration inspirée par le goût et l'idée de celui qui était chargé de l'imprimerie. Les stencils ne reservaient qu'à deux ou trois tirages : ils s'abîmaient facilement, surtout ceux qui comportaient des dessins. Il fallait les renouveler fréquemment. De plus, les brochures étaient distribuées à chaque élève, avant les cours et étaient retirées à la fin. Il en fallait plus de 120 pour chaque discipline, toujours en service, plus une réserve en cas de perte ou de précoce détérioration. De plus elles étaient généralement mal traitées, et leur consommation était importante. Leur renouvellement s'imposait.
C'est aux fonctions de dessinateur-dactylographe que l'on me destinait. Dès que l'Adjudant-chef LABROU me mit au courant du travail, l'après midi de mon arrivée, je compris que je n'aurais pas de difficulté à assimiler mon ouvrage. De plus, je fus installé dans un local vaste, bien éclairé par trois grandes fenêtres, dans une baraque,semblable de l'extérieur à toutes les autres, absolument indépendante où je devais travailler seul. Le lieu comportait un bureau, le téléphone, une excellente machine à écrire, une ronéotype de modèle récent, une belle planche à dessin basculante avec son haut tabouret tournant, tous les accessoires et outils nécessaires au dessin : tés, équerres, compas, règles, etc et une importante réserve de papiers, cartonnages, stencils, chemises de toutes sortes, tubes d'encre spéciale, agrafeuses. En somme de quoi travailler à l'aise. Cela me plut immédiatement.
Pendant deux jours je fus absolument seul. J'eus tous loisirs pour prendre connaissance du matériel qui était mis à ma disposition, ainsi que du fonctionnement de la ronéo que je connaissais déjà un peu. Je m'empressais de faire quelques essais d'après les stencils extraits de la bibliothèque-archives qui ornait une paroi du local constituant mon atelier.
L'Adjudant-chef me fit une visite, quarante-huit heures plus tard. Je lui montrais les premières épreuves que j'avais tirées. C'était à son avis très bien et il alla en parler immédiatement au Capitaine. Une demi-heure après je reçus la visite du patron aux trois galons d'or. Cela n'avait pas tardé. Il se fit présenter mes épreuves et me félicita.
- Très bien mon gars, continuez !
Et c'est tout. Mais j'eus la certitude que j'avais décroché la véritable planque. Non pas en me cantonnant dans la paresse ou en esquivant les responsabilités, mais surtout, et ce fut vrai, que l'on me ficha la paix dans un travail que j'aimais.
En devenant employé au C.I.T. 28, je fus muté de la Cie. Hors rang, à la 5ème du 2ème bataillon qui avait, nous l'avons déjà vu, ses quartiers dans les baraquements du Parc-à-Ballon. J'étais comme mes camarades du Centre en subsistance à la Compagnie, mais nous n'avions aucun servie à assurer dans cette unité. Le chef du 2ème bataillon était le Commandant PELOUZE. Le chef de la 5ème Cie était le Lieutenant CHARRON, faisant fonction de Capitaine. L'effectif total y compris celui du C.I.T. était d'environ 115 hommes en comptant les hommes de troupe, Caporaux, sous-officiers et officiers. C'était en conséquence une petite unité. Outre les avantages que nous procurait notre affectation au Centre, l'ensemble de l'unité avait un autre privilège, et non des moindres. Si le 2ème bataillon, possédait comme les autres ses cuisines à la Citadelles, notre Compagnie, donc le C.I.T., avait les siennes propres dans un baraquement. Il ne s'agissait que d'un ordinaire pour 100 hommes environ. La préparation des plats s'en trouvait améliorée. Il était plus facile de faire 100 repas que 350. De plus le Lieutenant CHARRON gérait l'intendance avec une attention et une probité particulières et surveillait efficacement le service des cuisines. Tout le monde y trouvait son avantage. Mais il y avait plus.
Tous les deux mois environ, les cuisines du Parc-à-Ballon étaient le théâtre, pendant une vingtaine de jours, de concours de cuisine inter-régimentaires de la région n° XVI. Chaque régiment envoyait en stage ses cuisiniers, du moins les plus qualifiés, participer à des épreuves de cuisine, dans le cadre de l'ordinaire réglementaire, comprenant : hors-d'oeuvres, viandes, légumes, desserts, potages et ragoût compris. Ces jours là, à la soupe de onze heures, un jury composé de notre Colonel, des officiers de tous les régiments de la place, venait déguster et juger le plat du jour imposé au concours. Des notes étaient données suivant les appréciations. A tour de rôle, tous les plats étaient élaborés pour 100 rations et nous étaient distribués à notre repas du matin. Avec ce que j'avais tâté à l'ordinaire de la Citadelle, aucune comparaison n'était possible à établir. Et tout le monde appréciait et profitait de cette aubaine, dont je ne pense pas que les exemples furent nombreux à travers les casernes de FRANCE. En conséquence avec le travail que j'exécutais volontiers, la nourriture qui était bonne, les compagnons du Centre, tous sympathiques, les chefs très supportables, je m'habituais facilement à cette nouvelle existence. En peu de temps j'oubliais l'angoisse que m'avait occasionnés les premiers contacts avec le C.I.T. quand il fallut balayer la salle du cours d'électricité. Cela avait été une épreuve imposée par l'adjudant-chef afin de connaître ma réaction, qui, si elle avait été jugée dans le sens de l'indiscipline, de la paresse ou de la négligence, ne m'aurait pas été pardonnée ; ou alors, était-)ce un hasard ?
En fait LABROU était un brave homme et mes rapports avec lui ont toujours été excellents.
Dans le service je le voyais très peu. Hors du travail, il aimait bien bavarder avec tous et allions ensembles quelques fois à la cantine du Centre.
Car il y avait une cantine au Centre ! Elle était tenue par la veuve d'un ancien sous-off. qui avait une fille. Je ne sais pourquoi, elle me faisait penser à la COSETTE des Misérables. D'ailleurs, le lieu noir et sale, ressemblait à l'auberge des THENARDIER. Pour confirmer le sentiment que provoquait en moi cette cantine, la tenancière me rappelait réellement, par sa tenue crasseuse, l'horrible héroïne de VICTOR HUGO. On n'y mangeait pas dans ce lieu, on y buvait seulement. Heureusement !
Quelques temps après mon entrée au C.I.T. alors que j'avais terminé le premier tirage d'une brochure sur le téléphone (fil) qu'il avait présenté au Capitaine, LABROU me fit part de la satisfaction qu'avait manifestée son chef, particulièrement pour les dessins des croquis et des schémas que j'avais reproduits.
Le Capitaine HERVOUET était d'origine bretonne. Il était très sympathique. Certes, il tenait vis à vis de son personnel la place que lui conféraient son rang et ses responsabilités. C'était le patron. Mais du moment que le travail était correctement exécuté, que la discipline était respectée, il se comportait avec ses subalternes avec mansuétude et une correction exempte de toute morgue. Dans les mois qui allaient venir j'allais bien le connaître.
Les employés du Centre d'Instruction avaient tous un travail bien défini, mais en plus l'obligation d'assurer la permanence de garde les dimanches et jours fériés, du réveil jusqu'au lendemain matin. Au bureau cette corvée revenait environ tous les deux mois puisque nous étions huit. Celui qui était désigné, ne pouvait sous aucun prétexte quitter le bureau, dont le téléphone communiquant avec le P.C. du régiment, justifiait une présence qui ne souffrait aucune dérogation. Au repas, un cuisinier venait apporter la gamelle ( ce qui donnait l'occasion de recevoir des rations plus soignées ). Or, durant cette longue journée de garde il n'y avait strictement rien à faire, sauf, répondre au téléphone, s'il appelait. Le reste du temps, nos récepteurs-radio personnels, les livres et les magazines nous aidaient, force cigarettes, à passer la journée. Quelques fois, un collègue qui ne sortait pas en ville, venait tenir compagnie à l'homme de garde et faire quelques parties de cartes. Il fallait passer la nuit sur le châlit installé dans un petit cabinet annexé au bureau, celui du secrétaire de l'adjudant-chef LABROU. La T.S.F. nous permettait d'attendre le sommeil avec tout ce que les programmes d'alors pouvaient offrir aux auditeurs.
J'ai dit que le personnel du Centre se composait de huit hommes. Il y avait d'abord le Caporal ROBERT, Marseillais d'origine, typiquement provençal, blagueur et toujours souriant. C'était un appelé. Son emploi n'était pas bien défini. Il s'accommodait à toutes les tâches. Depuis la corvée de "pluche" de patates jusqu'à la réparation d'un poste radio. Il était partout et nulle part. C'était un excellent camarade.
Venait ensuite le maître-ouvrier ISARNI, dont le galon cousu sur la seule manche droite ne lui conférait pas un grade mais une distinction dûe à ses connaissances du travail qui l'incombait. Il était natif de cette chaude Catalogne Française, de PRADES exactement, qui donne à ses ressortissants ce bel accent au R roulés gravement et cette farouche bonhomie qu'il faut bien connaître pour l'apprécier. ISARNI avait une certaine instruction, il possédait en radio-électricité de solides connaissances, plus pratiques, que théoriques. Il en faisait d'ailleurs son métier dans la vie civile. Il fallait le voir réparer n'importe quel appareil après avoir détecté très rapidement la panne, alors que bien des gradés n'étaient pas capables d'en faire autant.
- Tous des enfoirés, clamait-il en roulant le R avec une vigueur particulière !
Le sapeur GAIRAUT, secrétaire du Capitaine et de l'Adjudant-Chef, était un engagé volontaire. Je crois qu'il avait plus de deux ans de service (et était toujours deuxième classe) originaire de LEZIGNAN, son père était un industriel en pâtes alimentaires, ce qui permettait au fils de jouir d'une certaine aisance financière qu'aucun de nous possédait. Personne ne le jalousait. Il était cependant assez distant dans ses rapports avec nous et laissait deviner un air de supériorité qui ne plaisait à personne. En fait, je ne le vis jamais aimable envers qui que ce soit, mais personne n'attachait d'importance au personnage. Nous l'ignorions tout simplement, sans animosité. Je ne le vis pas plus de quatre ou cinq fois prendre ses repas au réfectoire. Il préférait la cantine de la Citadelle, réputée pour sa cuisine. La position particulière du dit sapeur ne l'empêchait pas d'être désigné à son tour de garde, comme les autres. Or, le petit VERRANDO, dont je parlerais plus loin, était sensible à recevoir une substantiels rémunération et prendre la place de GAIRAUT, l'inexorable garde dominicale. Tous deux étaient contents et cela ne dérangeait personne. L'Adjudant-chef était au courant mais fermait les yeux ; le Capitaine aussi.
Il y avait un grand diable, venant de je ne sais quelle montagne Cévénole, nommé LACOURT. Il paraissait être notre ainé à tous. Je ne sais pas pourquoi. Jamais je ne connus son âge. Vrai type du paysan solide et vigoureux, il portait de petites moustaches rousses et avait l'accent très prononcé de sa LOZERE natale. Très sympathique, bien que peu bavard, nous l'aimions bien malgré sa constante réserve. Il appartenait au 56ème régiment d'artillerie et était l'ordonnance du Capitaine-instructeur du Centre, BORDONOVE. En plus du service qu'il assurait auprès de son officier, LACOURT faisait parti de l'équipe d'entretien des divers locaux, c'est-à-dire les chambrées des stagiaires sous la responsabilité du petit VERRANDO, dont j'ai déjà parlé. LACOURT prenait ses repas avec nous et dormait dans notre chambrée. Le matin, dès le réveil, il partait pour le domicile de son Capitaine, rentrait avant la soupe du matin et s'occupait, l'après-midi des locaux du C.I.T. Cela me paraissait pénible. Mais ce n'est qu'une opinion personnelle.
Il y avait aussi, le petit artilleur VERRANDO, déjà nommé. J'étais moi-même de petite taille, mais lui avait plusieurs pouces de moins que moi. Je me suis toujours demandé comment le conseil de révision avait pu le classer "service auxiliaire" ! VERRANDO était un compatriote. Il était originaire de CASTELLAR, dans l'arrière-pays mentonnais ( A.M. ). Cela nous rapprochait, bien entendu, et de ce fait sympathisions beaucoup. Il appartenait au 56ème régiment d'artillerie, comme LACOUR.
Hélas, ce brave type que j'ai revu en 1970, a perdu une jambe lors des combats de la campagne de FRANCE en 1940. Il ne m'a donné sur cette grave mutilation, aucun détail
A l'époque heureuse de notre service militaire, VERRANDO était un peu le jouet de notre équipe, mais sans aucune malice ni méchanceté de notre part. Il nous faisait bien rigoler, tout simplement. Il nous amusait par ses facéties, or, il ne fallait pas s'y fier, car il était finaud, comme le sont en général les gens simples des montagnes. Il avait une manière, bien à lui de marcher en dandinant sur ses grands pieds, surmontés de ses courtes jambes tel les chimpanzés, qui était irrésistible ! De plus son accent gavot lui faisait parler un français aux tournures particulières. Mais il avait un excellent caractère. Il ne se fâchait jamais. De plus, il avait un sens de la vie communautaire très prononcé qui le rendait plein d'intérêt, aussi était-il bien aimé de tous.
Son travail consistait à nettoyer tous les locaux du Centre, à l'exception de notre chambrée, que nous entretenions nous-même à tour de rôle tous les jours. Or, le bougre, que nous avions exempté de cette corvée, trouvait le temps de "briquer" la "piaule" lorsqu'il estimait qu'elle n'était pas assez propre, à son goût ! Voilà, ce qu'était l'inoubliable VERRANDO.
Or, dans les semaines qui suivirent, notre mentonnais reçut en renfort, un autre S.X. détaché de la C.H.R. C'était HUGOL, un bleu comme moi. Grand et maigre, l'air un peu nigaud, il ne s'était pas encore assimilé à la vie de la caserne, il n'était pas heureux. Son air apathique, bien qu'il était loin d'être sot, le rendait insensible, sans réaction aux quolibets que certains lui décrochaient. En somme c'était tout ce qu'il fallait au mentonnais pour être secondé dans sa tâche, car l'artilleur prenait au sérieux la supériorité que lui conférait son ancienneté. Et l'autre restait impassible. La vue du grand maigre et du petit gros allant de baraque en baraque, balai sur l'épaule était si comique que notre jeunesse ne pouvait s'empêcher de railler, mais toujours sans rosserie.
La semaine suivante un autre "auxiliaire" vint augmenter l'effectif de l'équipe, en la personne du S.X. François DESMOULIN, natif de CLERMONT-FERRAND. Celui là, s'il était auxiliaire, c'était à cause de ses pieds plats. Et c'était vrai. Il était fils de chevillard ; très affable, assez timide, mais bon camarade. J'ai oublié à quel emploi il avait été désigné, mais ce que je n'ai pas oublié, c'est qu'il était très éveillé, intelligent, d'une instruction moyenne cherchant toujours à comprendre et augmenter ses connaissances. Souvent, il venait bavarder dans mon atelier et s'intéressait à mon ouvrage. Lorsque j'étais de garde le dimanche, au bureau, il ne sortait pas en ville et passait la journée avec moi en s'exerçant à taper à la machine-à-écrire. Il aimait la paperasse, aussi arriva-t-il aisément à dactylographier très correctement.
Je reparlerai de lui plus tard, car la destinée devait, au delà du Centre d'Instruction nous réunir l'année suivante.
En définitive, il y eut toujours entente parfaite entre les employés du Centre. Jamais je n'ai assisté à une dispute, ni même observé une mésintelligence quelconque, un désaccord, moins encore de brouille entre nous. Tous étions conscients de la chance que nous avions décrochée l'emploi qui était, chacun dans notre partie, certainement le meilleur de tout le régiment. Cela dura jusqu'à la mobilisation générale de septembre de l'année suivante. Ce fut bien court, par rapport au temps que nous avions à accomplir. Mais n'anticipons pas.
De temps en temps, le Capitaine HERVOUET me faisait appeler au bureau. C'était pour me confier l'exécution de quelque travail en dehors de ma tâche habituelle, par exemple des tableaux de statistiques d'ordres divers concernant l'administration du Centre, que lui-même devait périodiquement fournir à ses supérieurs. Quelques fois il me conseillait ou me donnait une idée sur un dessin à reproduire, ou alors il me demandait mon avis sur un croquis qu'il avait élaboré pour la décoration d'une chemise de brochure de cours. Il m'offrait chaque fois du tabac, dont le pot de gré était en permanence sur le bureau. Ne fumant pas la pipe, ni ne roulant mes cigarettes, je refusais chaque fois poliment. A chaque visite il renouvelait son offre, et toujours je la déclinais.
Il était très rare que mes chefs viennent me voir dans mon bureau-atelier. Quand, par exception LABROU me faisait une visite, toujours il me félicitait pour l'ordre et la propreté de ce qu'il appelait "mon agence". Jamais il ne me fit, ni le Capitaine, une remarque sur mon travail. A ses yeux c'était très bien - ce qui n'était pas toujours mon avis Aussi étais-je conscient de la côte que je possédais, et me permettais de profiter, sans en abuser, de certaines faveurs, sans qu'aucune ne me fut jamais refusée.
Dès que je constatais que le stock de matériel ou d'accessoires s'épuisait, je passais commande chez les fournisseurs, ayant soumissionné avec l'administration du Centre. Il me suffisait de demander les bons de commande à mon chef, revêtus des signatures du Capitaine ou de l'Adjudant-chef et je partais sur la bicyclette de LABROU vers MONTPELLIER. C'était un beau vélo de tourisme, quasiment neuf avec changement de vitesse à quatre pignons. C'était merveilleux. Sur la vaste étendue du Parc-à-Ballon, terrain de manoeuvres aux sentiers accidentés, je me régalais sur les deux ou trois kilomètres qui me séparaient de la ville, car pour sortir, je n'avais pas à passer par la Citadelle. Plusieurs passages, non gardés débouchaient sur la route de LODEVE et de là, par le Pont Jevenal, tout proche de la petite gare du chemin-de-fer de PALAVAS-LES-FLOTS, on arrivait sur l'esplanade, à deux pas de la Comédie. C'était un réel plaisir que de jouir de la liberté de circuler en ville sur un vélo si confortable, à pneus demi-ballons. J'avais été muni, pour ces sorties en plein jour, d'un laissez-passer permanent dont j'était très fier. Je n'eus jamais l'occasion de l'exiber à quiconque, jamais je ne fus contrôlé.
A cette époque la circulation n'était pas ce qu'elle est devenue aujourd'hui. Il était possible de flâner dans les rues et les avenues en toute sécurité. C'est ce que je ne manquais pas de faire lorsque mes commandes étaient passées. En général les fournisseurs livraient directement au Centre, dès le lendemain. Je n'avais donc rien à transporter moi-même Ainsi, ayant quitté le C.I.T. vers huit heures trente, je ne rentrais que quelques instants avant la soupe. Il m'arriva même de ne pas rentrer du tout, qu'après quatorze heures, ayant pris un repas à la "Petite Marmite" dans la Rue du Petit-Saint-Jean, dans le vieux MONTPELLIER. Je ne reçus jamais de reproche sur ma longue absence.
Nous profitions largement du quartier libre du soir à vingt-et-une heures. Les Jeudis et Samedis nous obtenions une permission de spectacle jusqu'à minuit, ou au delà Bien entendu à moins d'être puni de consigne, ce que je n'ai jamais vu au C.I.T.
Le dimanche, si nous ne partions pas en permission, dès huit heures du matin nous sortions en ville, en tenue impeccable, lustrés et cirés. J'allais à la messe, seul, car mes camarades ne partageaient pas mes sentiments sur la religion L'office que je préférais était celui de dix heures en la Cathédrale, beau monument gothique du XIVème siècle, qui, hélas, dû être restauré au XIXème, les guerres de religion l'ayant bien détériorée. Après la messe, je retrouvais un ou deux camarades avec qui nous avions convenu de passer la journée ensembles. Le point de ralliement était le café "Tout va bien" sur "l'oeuf". Nous n'alliions pas souvent au restaurant à midi. Nous préférions rentrer au Centre où, je l'ai déjà expliqué, la cuisine était très bonne, et plus soignée encore les jours de repos. Nous ressortions vers treize heures, prenions un café, au "tout va bien" puis, par les rues de MONTPELLIER nous faisions une longue promenade, toujours intéressante dans cette cité médiévale, pleine de monuments qui ont marqué l'Histoire de la région et même de toute la FRANCE.
Un des buts préféré était la promenade du PEYROU, grands et somptueux jardins sur la colline dominant la ville, où un splendide acqueduc se termine dans un château d'eau, en apothéose ; enfin la superbe statue équestre d'un LOUIS XIV en empereur romain. Quelques fois nous allions au Jardin des Plantes qui est, paraît-il, le plus ancien de FRANCE, construit sous le règne d'HENRI IV. Ou alors nous allions admirer les peintures de DELACROIX, COURBET et HOUDON au célèbre Musée FABRE. Par beau temps, nous allions déambuler au bord du LEZ, qui traverse la capitale du vignoble languedocien. Dès les beaux jours du printemps 1939, nous sommes allés souvent, par le tortillard jusqu'à PALAVAS-LES-FLOTS et au CRAU-DU-ROI à une douzaine de kilomètres. Vers sept heures, nous rentrions en ville, prendre un copieux dîner, soit dans un restaurant de la rue Maguelonne où l'on mangeait à douze francs, l'endroit était assez select. Mais nous préférions celui de la "Petite Marmite", de la rue du Petit-Saint-Jean, moins élégant où pour sept francs nos appétits de vingt ans étaient largement rassasiés. On y rencontrait que des troufions, mais cela n'avait aucune importance. La soirée se terminait au cinéma, rarement au théâtre, et vers minuit nous rejoignions notre Parc-à-Ballon.
En 1938, MONTPELLIER comptait moins de quatre vingt dix mille habitants, y compris les cinq régiments de la place, à savoir : Le 28ème Génie, le 81ème R.I., le 56ème d'artillerie, le 16ème train et la base aérienne. Toutes ces troupes augmentaient d'au moins quinze mille personnes la population autochtone. La multitude de militaires circulant en ville durant les heures de quartier libre, exigeait de la part de l'autorité une constante surveillance et une particulière vigilance dans toute la cité. A cet effet le bureau de la Place désignait tous les jours, dans chaque régiment des patrouilles commandées par un officier, composées de six hommes en armes. Ces patrouilles circulaient en tous sens, et il était rare de ne pas en rencontrer une au cours d'une soirée ou d'un après-midi de dimanche. Lorsque cela arrivait il s'agissait d'abord de saluer, bien entendu, et surtout de ne pas donner l'occasion de recevoir une observation sur la tenue, ou pour tout autre motif, particulièrement si ladite patrouille n'appartenait pas au régiment de l'interpellé. L'esprit de corps était vivace et malheur au troufion qui se faisait épingler par une patrouille d'une autre unité que la sienne. Cela coûtait cher ! Personnellement je n'ai jamais eu aucune histoire de ce genre et c'est tant mieux !
J'étais affecté au C.I.T. 28 depuis une quinzaine de jours lorsque les premières permissions de vingt-quatre ou trente-six heures furent accordées aux nouvelles recrues, et j'étais à même de pouvoir en bénéficier dès le dimanche suivant. A la réflexion, cela s'avérait pratiquement impossible. Le train mettait près de huit heures de MONTPELLIER à NICE. Il en fallait autant pour retourner. Il me restait vingt heures à passer chez moi et le voyage coûtait soixante-dix francs, billet aller-retour au quart du tarif. C'était démentiel. Or j'appris que dans certains cas il était possible d'obtenir une rallonge de vingt-quatre heures, la permission de trente-six plus vingt-quatre, soit soixante heures. De cette manière je pourrais passer quarante-quatre heures à NICE. C'était mieux. Je parvins à améliorer ces délais en demandant, à titre exceptionnel (qui se renouvelait à chaque fois) le départ anticipé du Vendredi au train de dix heures quinze - et l'arrivée retardée - du Lundi à six heures du matin. Cela prolongeait les trente-six plus vingt-quatre, de onze heures, c'est-à-dire au total soixante et onze heures dont cinquante cinq de disponible chez moi. C'était viable. Ma demande fut satisfaite grâce à mes chefs. Il est évident que mes collègues bénéficiaient déjà de ce que j'avais obtenu une fois et qui, bien entendu, se renouvelait tous les Dimanches où je n'étais pas de garde au bureau. D'ailleurs ces facilités étaient accordées aux militaires habitant loin de MONTPELLIER.
Régulièrement, le Jeudi mes parents m'envoyaient un mandat de vingt francs, que je touchais le Samedi chez le vaguemestre. A cela s'ajoutait le prêt par quinzaine de quinze francs, qui me laissait vingt-sept francs cinquante centimes par semaine. De plus, deux fois sur trois je recevais l'argent pour le voyage. Je n'étais pas dépensier et sans me priver, en gérant soigneusement mes dépenses, j'arrivais à équilibrer mon budget. Il est vrai que la vie était à cette époque relativement peu chère.
Noël approchait.
A cette occasion nous avions droit à notre première permission de détente de cinq jours. J'aurais aimé partir pour Noël. Hélas l'organisation du service auquel j'appartenais ne me le permis pas. Je n'obtins ma permission que pour le 29 décembre valable jusqu'au 5 janvier à l'appel de huit heures.
En fait, je n'ai pas regretté ce Noël au régiment, car ce fut un grand jour. Nous eûmes droit à une permission de nuit, le 24 décembre. Cela nous permis d'assister, DESMOULIN et moi à la messe de minuit en la Cathédrale, ensuite de festoyer joyeusement jusqu'à près de cinq heures du matin ce premier réveillon de la vie militaire. A huit heures, le clairon de la 5ème compagnie nous réveilla, en fanfare. Après le traditionnel petit déjeuner, nous nous remîmes au lit jusqu'à dix heures. A onze heures, nous étions au réfectoire.
L'ordinaire généralement correct, fut plus soigné encore. Je ne citerais pas de mémoire la composition du menu, mais je n'ai pas oublié la cascade de hors-d'oeuvres particulièrement appétissant et les desserts, diverses friandises, gâteaux, chocolats fourrés, vin mousseux d'excellente qualité et cigare ! Le rabiot toujours en plus, bien entendu.
Le Ministre DALADIER savait traiter la troupe en ce temps là ! Mon père, à qui je contais plus tard les détails de ce festin n'en croyait pas ses oreilles, car lui de son temps il avait appartenu à la classe 1910 !
Vint enfin le 29 décembre. A dix heures quinze le BORDEAUX-VINTIMILLE m'emportait vers NICE, où je débarquais avant dix neuf heures.
Je profitais pleinement de ces jours de permission, hélas trop courts, chez moi, en famille et avec mes amis, et j'en eus des choses à raconter !
3. Tout se gâte
A mon retour à MONTPELLIER, je repris mes habitudes de caserne. C'était, à vrai dire, très supportable. Le Dimanche suivant, je fus, désigné de garde au bureau, et tout continua sans histoire jusqu'au mois de mars.
L'hiver était terminé, les beaux jours s'anonçaient, les platanes de l'Esplanade laissaient éclater leurs bourgeons. J'étais heureux de rentrer dans la belle saison, car jusqu'au printemps le froid est plus dense en ce beau LANGUEDOC que sur la COTE-D'AZUR.
Hélas, cette joie fut de courte durée.
Vers le 20 mars, les plus jeunes classes libérées l'année précédente étaient rappelées sous les drapeaux, à la suite des événements internationaux. J'eus alors, intérieurement la certitude que les fameux accords de MUNICH, signés en septembre 1938, quelques semaines avant mon incorporation, n'avaient été qu'un mirage et cette nouvelle situation venait conforter mes pressentiments que je serais bien longtemps encore sous l'uniforme !
Deux rappelés furent affectés au C.I.T. 28 dont un certain LOMBART, de MARSEILLE.
Nous fûmes consignés jusqu'aux premiers jours d'avril. Dès lors, les permissions de courte durée furent plus difficiles à obtenir. PAQUES approchait et je songeais à "poser" ma permission de détente dès que les restrictions seraient levées. Et cela arriva.
Or, dans l'intervalles, un incident se déroula, où j'étais directement concerné et que je ne puis passer sous silence. C'est ce que j'ai appelé l'affaire du Capitaine de T.
Cet officier fut un bien triste personnage. Je ne sais si au moment où j'écris ces lignes il est encore en vie, mais le respect que j'ai toujours eu pour l'Armée et mes supérieurs exige que je taise son nom.
C'était un officier issu d'une famille noble. Il était instructeur au Centre. Capitaine dans un régiment de Spahis, il portait avec aisance son somptueux uniforme ; toujours sanglé ; impeccables étaient aussi son beau képi bleu et ses bottes reluisantes, aux éperons, très fantaisie, d'une longueur particulière il appliquait à fond la discipline, mais à l'observer il donnait l'image d'un cabotin, sinon d'un bouffon. Il était l'exemple le plus représentatif du prétentieux et de l'absurde. Il devait certainement posséder des qualités sur les techniques qu'il enseignait, mais hors cela il avait l'allure d'un officier d'opérette. Ainsi, lorsqu'il se présentait au Capitaine HERVOUET, son égal en grade, mais son supérieur dans le service, il claquait des talons, pour se mettre au garde-à-vous d'une manière tellement précipitée et brutale qu'il emmêlait chaque fois ses éperons, ce qui l'obligeait à une gymnastique grotesque pour garder son équilibre. Ce n'est qu'un exemple et j'en passe des meilleurs. Il était pédant, autoritaire, dédaigneux avec ses subalternes, mielleux et obséquieux envers ses supérieurs. Jamais je n'aurais supporter d'être sous ses ordres et moins encore son élève au C.I.T. D'ailleurs mes rapports avec lui étaient nuls. Je le saluais lorsque réglementairement les circonstances l'exigeaient. Et c'est tout.
Lorsqu'un employé était, pour une raison quelconque indisponible ou exempté de service, nous devions le remplacer dans son travail. Cela s'était produit quelques fois déjà depuis mon arrivée, mais je n'avais jamais été sollicité pour remplir ce rôle. Nous organisions nous-même ces intérims et tout allait très bien. Or, le brave VERRANDO fut un jour malade, à l'infirmerie, ayant décroché une bonne grippe. Nous étions à la fin Février, je crois. Je me portais volontaire pour le remplacer dans une de ses attributions qui ne gênaient nullement mon propre service. Il s'agissait, tous les matins, avant la fin du rassemblement et du rapport auxquels étaient soumis les sous-officiers stagiaires, d'allumer les six poêles des six officiers instructeurs dans leur bureau personnel.
Ignorant les habitudes de VERRANDO, je commençais par allumer l'appareil du premier bureau, au hasard, pour terminer par celui du Capitaine de T. qui fut en conséquence servi le dernier. Alors que j'allais mettre le feu au poêle, l'officier en question entra brutalement dans le local en s'esclamant :
- On gèle dans ce bordel ! Pourquoi ce feu n'a-t-il pas été allumé à l'heure ? C'est vous qui êtes chargés de ce travail ?
Je ne répondis pas, me contentant de terminer par un léger balayage autour de l'appareil.
- Bien, vous serez punis ! Vous vous appelez TERESE, je crois ?
Sans répondre, mon attitude n'infirmait pas sa question. Je saluais le plus réglementairement possible et sortis.
Je savais que cela n'était pas une vague promesse et que la punition qui allait m'être infligée serait de quatre jours de Salle de Police.
Donc, j'étais puni pour la première fois. Cela n'avait rien de tragique mais cela me paraissait injuste et arbitraire d'autant plus que je n'avais commis aucune faute.
J'en parlais à l'adjudant-chef qui se contenta de sourire. Les punitions étaient citées au rassemblement du matin, mais nous n'y assistions jamais, je ne sus rien. Cela me fut signifié l'après-midi du lendemain par le sous-officier de semaine de la Compagnie.
Après la soupe de cinq heures, muni de ma couverture je montais à la Citadelle et me présentais pour purger ma punition, à la Salle de Police. Le sergent de discipline s'assura que mon nom figurait sur sa liste et je fus enfermé dans une vaste salle aux planches inclinées qui servaient de couches. D'autres prisonniers étaient déjà installés. Je m'étendis, enveloppé dans ma couverture et en quelques minutes avec l'insouciance de la jeunesse je fus prêt à m'endormir.
Tout à coup le bruit violent de la serrure de la prison que l'on faisait fonctionner me tira de ma somnolence. La porte s'ouvrit.
- Sapeur TERESE ! clama le gardien, prends ta couvrante et sors! Je ne le fis pas attendre. Je sortis en vitesse. Dans la courette qui donnait sur la Salle de Police, j'aperçus le Capitaine HERVOUET qui était venu me sortir du trou. Lui aussi me vit mais ne me dit pas une parole. Je m'empressais de rentrer au Centre par la porte-à-fourrage, le Capitaine, lui se dirigea vers la ville par l'ex-pont-levis.
Le lendemain, comme si de rien n'était, je repris mon travail. Aucun de mes chefs ne me donna par la suite une explication. L'incident était clos. J'appris par le bureau de la Compagnie que ma punition avait été annulée et ne laissait aucune trace sur mon livret individuel. Cela, je le devais à mon Capitaine, Chef du C.I.T.
Le 5 avril, les permissions furent rétablies.
PAQUES tombait le 9. Je demandais à mon adjudant-chef l'autorisation de poser la mienne de longue durée (12 jours), il ne fit aucune objection. Le 7 avril, le Capitaine HERVOUET me donnait mon titre, que le Colonel venait de signer et le même jour je prenais le train de 10 h. 15 pour NICE, où je fus rendu avant 19 heures.
Le Samedi et le Dimanche de PAQUES, je sortis, en civil, bien entendu, avec Robert QUASTANA et Hector CASABIANCA, ainsi que le Lundi. Nous prîmes des photos sur la PROMENADE DES ANGLAIS. Le soir en rentrant pour dîner, vers sept heures, un télégramme officiel m'attendait. Le régiment me donnait l'ordre de rejoindre sans délai la caserne !
Angoissé je quittais ma famille effondrée, il me fallait obéir.
En descendant l'escalier de ma maison, j'eus le sentiment qu'avant longtemps je ne serais pas de retour.
J'avais un train un peu après vingt heures et vers quatre heures du matin je rentrais à la Citadelle en présentant mon titre de permission à la salle de service.
La cour de la caserne était éclairée par de grands projecteurs disposés aux quatre angles des bâtiments, venant renforcer la lueur des lampadaires. C'était un véritable branle-bas de combat. Les Compagnies, formées par sections étaient en armes, sac au dos nerveusement commandés par les officiers casqués. Des véhicules automobiles, des camions et voitures de commandement, ainsi que des voitures-radio, moteur au ralenti ajoutaient au tumulte général un bourdonnement insoutenable. Une fébrilité extraordinaire régnait partout.
Je ne pouvais rejoindre le C.I.T. que par la porte-à-fourrage. Je dus contourner les troupes rassemblées en frôlant les casernements et parvins à me diriger vers le parc-à-ballon. Là, une sentinelle, baïonnette au canon (qui me reconnut) était appuyée à la guérite. Je passais sans mot dire, me dirigeant vers mon cantonnement. Tout était calme. Les lumières de toutes les baraques habitées étaient allumées, les portes grandes ouvertes, mais personne à l'intérieur. Les hommes de la 5ème Compagnie avaient certainement rejoint la citadelle. Quant aux stagiaires ils étaient aussi partis. Etaient-ils aussi au grand rassemblement ? C'était probable. Enfin j'entrais dans ma chambrée. Deux permissionnaires rappelés comme moi étaient rentrés depuis plusieurs heures.
Tous commentaient l'événement. En fait il s'agissait d'une manoeuvre de rassemblement. Mais cela justifiait-il le rappel des permissionnaires ? Etait-ce une alerte à l'initiative de l'Etat-Major ? Quoi qu'il en fût, ma permission me passait sous le nez !
Peu à peu les hommes de la Compagnie rentraient par sections. Le tumultueux rassemblement de la citadelle devait être terminé. Puis, comme si rien ne s'était passé, à sept heures le clairon sonna le réveil ! Personne ne comprenait rien à tout cela. Fatalement nous n'étions pas très dispos mais plutôt dans le cirage. Et nous entamions une nouvelle journée !
Dans la matinée des réservistes de la classe 35 arrivèrent. Deux ou trois, anciens du C.I. y furent affectés. Personne, moins encore les gradés, ne fit de commentaire, mais les visages restaient graves. Néanmoins tout rentra dans l'ordre.
Volontairement nous nous abstînmes de nous renseigner par la radio, nous préférâmes écouter les chansons de Charles TRENET ou de Rina KETTY, plutôt que le bla-bla-bla des journalistes.
Les jours passèrent, le calme était revenu, du moins en apparence. Si le quartier était libre toutes les permissions étaient une fois de plus suspendues. Cela ne remontait pas le moral.
A mon retour de permission, au mois de Janvier, j'avais, à l'instigation de mon père, écris à Monsieur Jean MEDECIN, Maire de NICE, une lettre tendant à me faire muter au 7ème Régiment du Génie d'AVIGNON, dont un bataillon stationnait à NICE, en espérant que cette mutation me permettrait de servir dans ma ville natale, ou tout au moins dans les ALPES-MARITIMES où certaines unités de ce régiment y étaient cantonnées. Je fis en même temps une demande pour les mêmes raisons à mon Chef de Corps, en respectant bien entendu la voie hiérarchique. J'appris que le Colonel avait transmis avec avis favorable ma demande, appuyée par le Maire de NICE, à son homologue du 7ème Génie, et le dossier parvint au Ministère de la Guerre. Quelques semaines plus tard la réponse du ministre fut transmise à mon Colonel et l'informait que ma requête ne pouvait connaître de suite du fait que j'étais fils unique. Je fus appelé au bureau du Chef de Corps qui me communiqua l'ensemble du dossier où figuraient tous les avis favorables de mes chefs, celui de mon Colonel, ainsi que l'accord du Colonel commandant le 7ème Génie. Seul le Ministre avait donné avis défavorable.
C'était manqué et j'ai dès lors considéré l'affaire comme classée. Or, un incident sans importance me laissa supposer que ma démarche avait été maladroite. Je ne suis pas certain de cette affirmation, cependant ce qui se déroula plus tard pourrait le confirmer.
Un jour, un de mes camarades, Secrétaire au bureau du Chef de Corps, m'informa, confidentiellement, que mon nom avait été retenu pour me faire remettre le galon de soldat de 1ère Classe. Cette nouvelle me fit plaisir, bien qu'à mes yeux elle ne représentait que peu de chose. Je gardais l'information pour moi, sans en faire part à mon entourage. Une vingtaine de jours plus tard j'interrogeais le Secrétaire du Colonel, car lisant régulièrement les décisions du Corps où paraissaient les diverses promotions, je n'avais jamais constaté que mon nom fut mentionné. Mes questions l'embarrassèrent et il ne me donna qu'une explication vaseuse. Cela me parut étrange, mais je n'insistais pas et je n'entendis jamais plus parler de cette histoire. Or, à la réflexion je fus convaincu que si mon Colonel, ou mes chefs directs avaient eu l'intention de m'accorder une distinction, le fait de ma demande de mutation, appuyée par un homme politique les avaient fait revenir sur leur décision. Faux ou vrai, je ne saurais en dire d'avantage.
La permission brutalement interrompue de Pâques fut la dernière que j'obtins jusqu'au Noël suivant. Tous étions dans le même cas. Ce qui revient à dire que je dus attendre cent-soixante-six jours après l'incorporation pour obtenir enfin une détente que j'estimais bien gagnée. J'y reviendrais, car en fait cela n'est pas exact dans l'absolu.
Courant juillet un autre incident faillit m'envoyer en prison. Il est vrai que sous les drapeaux la chose était fréquente ! Mais je dois convenir que la chance m'avait déjà abandonné.
Un après-midi, par téléphone, je fus convoqué au bureau du Chef du 2ème bataillon, le Commandant PELOUZE. Je fus naturellement surpris et m'interrogeais sur ce que pouvait bien me vouloir cet officier avec qui je n'avais jamais eu à faire. Ma surprise était d'autant plus grande que le Commandant PELOUZE avait la réputation d'être terrible, de caractère acariâtre, pratiquement impossible à approcher. J'appris plus tard que tout cela n'était qu'une légende de quartier. Il représentait sans nul doute le type de l'officier sorti du rang ne connaissant que la discipline. De plus il avait un timbre de voix où les aigus dominaient à tel point que lorsqu'il était ou paraissait être en colère, son contact devenait redoutable. En réalité il n'en était rien. Jamais un de ses subalternes n'avait reçu une punition de sa part. Mais cela je l'appris plus tard.
J'obtempérais à l'ordre et me présentais au bataillon. Un planton m'introduisit dans le bureau après m'avoir annoncé. Le Commandant assis à sa table écrivait. Je saluais et me mis au garde-à-vous. Quelques secondes plus tard, relevant la tête, il m'ordonna le repos en mettant ses lunettes sur le front. Il me dévisagea longuement. J'étais sur des charbons ardents. Puis, brutalement et d'un ton aigre me demanda :
- C'est vous le Sapeur TERESE ?
- Oui mon Commandant.
- Vous êtes auxiliaire et appartenez à la 5ème Compagnie ?
- Oui mon Commandant.
- Mais vous n'êtes qu'en subsistance, chez nous, vous êtes détaché au Centre d'Instruction avec le Capitaine HERVOUET - Oui mon Commandant.
Il prit un temps, puis d'un ton plus haut :
- Et savez-vous ce qu'est la hiérarchie ?
- Oh, oui mon Commandant !
- Alors comment ce fait-il que vous ayez obtenu une permission sur le titre de laquelle devraient figurer toutes les marques des avis favorables, ou défavorables à votre demande et que ma signature et d'autres encore n'y figurent pas ? Je fais exception de celles du Colonel et de votre Capitaine HERVOUET, que je retrouve ici et là. Donc, moi votre Chef direct, je ne vous ai jamais accordé cette permission. Que trouvez-vous à répondre ?
Je tombais des nues et ne comprenais absolument rien à ce qu'on me reprochait. Je restais silencieux. Alors il quitta son fauteuil pour venir vers moi en tenant dans sa main le document litigieux. Je fus d'autant plus impressionné que le Commandant mesurait dans les six pieds de haut, de plus ses cheveux gris, plutôt blancs m'imposaient un sentiment de crainte et de respect mélangés. Finalement j'articulais faiblement :
- Je ne sais, mon Commandant, j'ai remis ma demande au Capitaine HERVOUET qui me la rendue, signée par le Colonel, la veille de mon départ pour NICE.
- Ah ! vous êtes de NICE ?
- Oui mon Commandant.
Il réfléchit un instant puis, d'un ton plus modéré :
- Vous serez puni. Rompez !
Effaré, je saluais et sortis.
Qu'était donc cette histoire ? Cette fois pensais-je je ne vais pas y couper. Je vais être bel et bien puni - Je ne comprenais pas. J'étais angoissé et il y avait de quoi.
Rentré au Centre je me rendis aussitôt au bureau. LABROU était absent. Je frappais à la porte du Capitaine.
- Entrez ! répondit le patron.
Je lui racontais toute l'affaire qu'il écouta paternellement, puis avec un sourire complice il me dit :
- Ne vous en faites pas, TERESE, je vais arranger cela et vous verrez, vous ne serez pas puni.
- Merci mon Capitaine !
J'étais à peu près rassuré, car j'avais confiance aux paroles de mon Chef. Mais je restais inquiet.
Le lendemain l' Adjudant-chef LABROU me donna la clé de l'énigme. Le Capitaine HERVOUET se présentait tous les matins au rapport du Colonel. C'est ainsi qu'il présenta ma demande de permission entre autres documents. Le Chef de Corps, tout en parlant avait, avec son avis favorable, apposé sa signature et le cachet officiel. Le Capitaine m'avait rendu le titre et c'est tout. Or, il existait une certaine dissension entre HERVOUET et PELOUZE. Le Commandant avait sauté sur l'incident, dont je n'étais que le prétexte pour atteindre mon Capitaine à travers ma modeste personne, car tout était bon à ces officiers pour se "tirer dans les pattes". C'était navrant ! Je crois que rien ne doit avoir changé de nos jours dans l'armée
LABROU me confirma les assurances que m'avait donné le Capitaine. En effet, je n'entendis plus parler de cette affaire.
L'été 1939 fut pour moi le revirement de la chance qui m'avait favorisé jusque là. Sans être superstitieux je crois qu'il devait exister à cette époque une conjoncture entre mon signe du zodiaque et l'astre qui passait dans les parages. Le lion devait perdre sa crinière !
La vie continuait cependant à la caserne et au Centre d'Instruction. Alors que les événements politiques et surtout les menaces que laissaient peser le Reich allemand inquiètaient tout le monde. Au fond personne ne croyait que nous aurions à subir une guerre. N'y avait-il pas eu MUNICH, Les garanties n'avaient-elles pas été fournies dans le sens d'une paix durable. Personnellement je n'y croyais pas beaucoup, j'étais très sceptique. Mais je gardais pour moi mes impressions.
Les terrains militaires qui entouraient les casernements du Parc-à-Ballon s'étendaient jusqu'aux rives du LEZ. Par les chaudes soirées, nous traversions ces larges étendues incultes, où seules de hautes herbes poussaient à foison, à travers d'étroits sentiers. Cela pour rejoindre une petite auberge qui nous servait des boissons fraîches. Nous préférions ces promenades du crépuscule au sorties en ville qui nous imposaient de nous mettre en tenue trop incommode par la chaleur de la saison. Pour nous rendre à notre auberge, la tenue de treillis et le calot suffisaient. Il y avait cependant un inconvénient, c'était celui des nuées de moustiques qui pullulaient. Les étangs nombreux dans la région favorisaient la propagation de ces insectes indésirables. Cela nous obligeait à prendre certaines précautions, d'ailleurs inutiles, et nous étions littéralement dévorés et piqués par ces parasites. Nous persistions cependant malgré les piqûres.
Parfois nous nous allongions, après la soupe du soir, sous les grands platanes qui bordaient la route de LODEVE, à la limite de notre vaste domaine. Là, nous devisions sur les événements et sur le pays natal qui revenait toujours dans la conversation. Nous rêvions de liberté, de vie civile et d'un tas d'autres choses en grillant des cigarettes. Nous attendions l'appel du clairon et rentrions dans nos chambrées, bien docilement.
Parfois, le Dimanche matin, ceux qui ne sortaient pas en ville, profitaient des premières heures de fraîcheur pour nettoyer à fond la "piaule". Ce n'était pas une corvée. Nous nous imposions volontairement ce travail car nous tenions à avoir un local propre, aux vitrages nets. Personne n'a jamais tenté de s'esquiver à ce devoir indispensable. Notre dortoir était vaste, il occupait toute la surface d'une baraque et ne contenait, en plus de deux tables et deux bancs en chêne massif, que dix châlits largement espacés l'un de l'autre. Tout brillait et nous étions fiers de notre chambrée. Quand, par hasard, avait lieu une revue de détail, nous n'avions pas à"briquer" comme cela se pratiquai