FUSSINGER Gérald

052

ON M'APPELLAIT... FUFU !

GUERRE 1939-1945

NICE - Décembre 1987

 

 

Analyse du témoignage

Ecriture : 1987 - 450 pages

051 - Tome I - Guerre et captivité

052 - Tome II - Sur le chemin de la Rédemption

 

On ne devrait jamais écrire ses souvenirs.

La pensée est comme une eau claire sur un fond vaseux. Si vous preniez un bâton et que vous l'agitiez dans le dépôt, vous verriez alors l'eau se troubler, se salir !

C'est cela qui se passe en moi. Quand, pendant 3 heures j'ai remué cette fange que sont mes souvenirs, je me retrouve l'esprit pertubé !

Alors, je viens m'installer dans mon fauteuil et j'écoute une cassette de grande musique.

La nuit tombe doucement et, le regard perdu dans l'immensité du ciel, j'attends que la vase se repose et que, limpide l'eau s'écoule à nouveau.

Je sais maintenant que j'irais jusqu'au bout et que je souffrirais encore. N'est-ce pas en effet le prix à payer de mes erreurs.

Allez FUFU, écris, écris toujours.

Parmi la foule, il y en a bien qui te comprendront, qui t'aimeront !

N'est-ce pas ce que tu as toujours cherché ?

L'amour, l'amitié !

 

 

 

 

29 JANVIER 1987

 

Je me suis réveillé ce matin, maussade, fatigué. Depuis plusieurs jours je suis seul à la maison, ma femme étant partie garder mes petits enfants, pendant que ma fille et son mari sont aux sports d'hiver.

Comme chaque soir avant de m'endormir, j'ai rassemblé dans ma mémoire les faits qui feront la matière de mes feuillets du lendemain.

Et ce matin, des scrupules m'ont envahit. Ne devrais-je pas laisser les morts enterrer les morts. J'ai envie d'abandonner.

Qui puis-je interesser avec des souvenirs vieux de 45 ans. Les gens qui me connaissent et peut-être m'estiment vont me juger, en bien ou en mal. Si je continue ma relation certaines scènes vont choquer la morale si ce n'est déjà fait.

Ai-je le droit de tout dire, j'hésite encore.

Il me faut réfléchir.

Je repose ma plume.

 

Je viens de laisser passer une heure en partie, en écoutant les informations à la télé. JEAN CLAUDE KILLY vient de démissionner, même pour le sport l'entente ne règne pas.

Et puis la droite, la gauche, le terrorisme, la drogue, le LIBAN, l'IRAN, l'AFGANISTAN, les otages ! J'ai éteint mon poste. Je me suis fait un café expresso, j'ai regardé mon petit appartement confortable, mon fauteuil préféré, mes livres.

Dehors le temps à 16° d'écart avec l'Est. Pourquoi ne suis-je pas totalement heureux. Est-ce à cause des casseroles que je trimballe derrière moi depuis tant d'années ?

Qui suis-je ?

Qu'ai-je été réellement ?

Une ordure, une brute, un saint, un héros, une pauvre cloche,un cabotin?

Peut-être tout cela en des heures différentes.

Mon Dieu, que la vie est difficile à vivre !

Ça y est .

J'ai regardé mon cahier,

Repris mon stylo.

Au diable les états d'âme !.

Allez FUFU, pour la postérité.

Raconte !

Raconte ta guerre !...

Table

**

 

PREFACE................................................ ...................... ...8

EN GUISE D'INTRODUCTION 11

 

LIVRE I - La Mémoire 13

LE SERVICE MILITAIRE 14

LA DROLE DE GUERRE 33

LA GUERRE - LA BATAILLE 57

EN CAPTIVITE 69

AK 791 - MOSBERG 112

SUR LE CHEMIN DE LA REDEMPTION

Un jour parmi dix-sept 129

Qu'il est long le chemin qui mène à toi... 140

LIBERTE !

ENFIN LIBRES ! - LE DERNIER JOUR 150

LA VIE SOUS L'OCCUPATION 157

LIVRE II Documents................................................178

N'accepter de subir que pour espérer !

Espérer pour agir !

Tel est le chemin de la liberté.

 

 

 

LA Mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

 

 

 

.c.AK 791 - MOSBERG

**

.c.SUR LE CHEMIN DE LA REDEMPTION

 

 

Voyant que l'on prenait la direction de MOSBERG, petit village voisin de WOLFERSWEILER, je fus un peu rassuré. Il n'y avait pas de gare dans ce bled.

Je marchais comme un automate, refoulant mes sanglots, mon accordéon brinquebalant ridiculement à mon coté. J'avais un poids énorme sur la poitrine. Etait-il possible de souffrir autant pour une fille. Pourquoi étais-je si sensible au souvenir des heures que je venais de vivre ? Pourquoi n'avais-je pu une dernière fois lui crier mon amour ?

J'aurais pu me détruire, je l'aurais fait. Je me répugnais profondément. A mes yeux aucune excuse à ma conduite. J'étais devenu un salaud doublé d'un imbécile et tous les malheurs qui désormais pourraient m'accabler seraient mérités.

Je devais attaquer le chemin de la rédemption.

Apprendre à souffrir sans murmurer.

Mea culpa, mea culpa..

C'est dans cet état d'esprit que nous atteignîmes le village.

En passant devant une maison, le gardien m'indiqua le Kommando, je m'en serais douté à voir les fenêtres grillagées.

A l'avant dernière maison du hameau, il s'arrêta et frappa à la porte. Une grosse matrone à la face répugnante vint ouvrir et le gardien lui parla en me montrant. Elle appela alors :"KARL, KARL ". Un avorton nanti d'une paire de moustache à la HITLER apparut et fit le salut nazi. La vieille me désignant lui dit : -"notre gefang ". Son visage s'éclaira "enfin" s'écria t-il "depuis le temps que j'en avais demandé un".

Le marché aux esclaves avait repris pour moi, mais je me sentais devenir indifférent à ce qui m'arrivait. Je sentais dans ma poitrine une bête qui me rongeait le coeur.

Je regardais d'un air absent ces gens qui avaient tous les droits sur moi et avec lesquels j'allais devoir vivre. Ma pensée ne serais jamais avec eux, je le sentais.

Le wachman prit congé en me disant, -"à ce soir" et j'attendis les ordres de mon nouveau chef qui, immédiatement, me fis voir ce qu'il attendait de moi.

Il avait une dizaine de vaches, deux juments et, de l'autre côté de la rue, un hangar où il m'indiqua les W.C.

Des ruches se voyaient également dans un pré, sis derrière le hangar. Il y avait bien sur l'inévitable cochon comme dans toutes ferme qui se respectait.

C'était vraiment ce que l'on appelle vulgairement un merdeux que mon nouveau chef. Agé d'environ 45 ans, haut comme trois pommes, il était tout en nerfs. Il me commandait sèchement et il m'expliqua qu'il avait fait la guerre contre nous et que grâce à HITLER, les Allemands avaient pris une belle revanche.

- Vergeltung, du verstenden !

Et, en riant il me disait :

- Frankreich kaput. Français, bras en l'air

En disant cela, il levait les deux bras en me regardant avec une joie sadique. Il complétait sa démonstration en m'affirmant que les Allemands ne levaient pas les bras, ils se battaient avec courage.

Je dus me retenir pour ne pas lui foutre mon poing sur la gueule. Ça commençais bien. J'attendis midi facilement car, je n'avais pas faim.

C'est à l'heure du repas que je fis la connaissance des autres membres de la tribu.

D'abord la femme, une pauvre créature d'une quarantaine d'année, déformée par le travail. Ensuite le grand père, tout menu, qui avait du passer toute sa vie sous la férule de son gros tas de viande. Puis les enfants, JULIUS 17 ans, qui marchait à grande enjambées pliant le genou à chaque pas comme s'il avait été monté sur ressorts. Sa caractéristique était d'avoir continuellement sous le nez une morve verte qu'il remontait en reniflant.

KURT 10 ans et HELGA 6 ans étaient mignons et me regardaient en souriant. Comme j'adorais les gosses cela me consola un peu du reste de l'environnement. Il y avait aussi un teckel surnommé BALI qui devint vite mon copain.

Je souffris beaucoup lors de mon premier repas pris en leur compagnie. La grand-mère posait le plat sur la table et chacun tapait dedans avec sa propre cuillère, la léchant avant de se servir une seconde fois. J'avais JULIUS et sa morve à côté de moi et, pourtant blindés par tous les spectacles auquels j'avais été confronté, je ne pouvais empécher mon coeur de se soulever. Au contact de mes anciens patrons, j'étais redevenu civilisé et délicat, il allait falloir que je prenne de nouvelles habitudes.

Le travail ne différait pas de celui que j'avais appris, mais le chef me fit voir une scie circulaire et me dit que dorénavant je serai chargé de couper le bois.

De retour au camp, le soir, je fis la connaissance de mes nouveaux collègues mais je répondis évasivement à toutes leurs questions. Je choisis un des lits vacants au fond d'une pièce servant de dortoir et, toujours haut perché, je m'allongeai pour réfléchir. Je me sentais las, vidé moralement et malade.

En deux jours ma vie s'était transformée si rapidement que mon esprit n'avait pas eu le temps de s'adapter. Il me tardait que la nuit vienne pour pleurer en silence.

Voyant que je n'étais pas disposé à faire des discours, un gars m'avait quand même demandé chez qui j'étais tombé. "Chez BAÜM". Ils avaient alors tous rigolé et le collègue m'avait expliqué que j'étais chez le plus nazi et le plus vache du patelin. -"Il ne peut nous sentir ", avait-il précisé et je lui répondis que je m'en était aperçu et que pour moi la guerre allait sans doute reprendre.

Vers les 11 heures du soir de violentes coliques me firent me tordre de douleurs sur ma couche. Je résistais le plus longtemps possible mais je dus me lever en hâte : Où était la tinette ?

Je reveillais doucement un prisonnier :

- La tinette, où est la tinette ?

- Il n'y en a pas ! !

- Alors, comment faites-vous ?

- On pisse par la fenêtre !

- Et pour le reste ?

- On serre les fesses jusqu'au matin.

J'étais catastrophé. Je me rendis alors à la porte que je martelais de mes poings appelant : "wachman, wachman ", mais nous étions au premier étage et les gardiens occupaient le rez de chaussée. Ils restèrent sourds à mes appels angoissés.

Par contre, quelques gars réveillés commencèrent à m'insulter :

- Eh le nouveau, ferme ta gueule, laisse-nous pioncer. C'est pas possible. Qu'est-ce qu'ils nous ont envoyé...

Souffrant atrocément, je revins dans le noir vers ma couche. Que faire ? Me lacher là au pied de mon lit. J'étais terriblement angoissé et, ne pouvant plus résister, je saisis une de mes chaussures basses et, me la collant aux fesse, je me soulageais dedans. Quand elle fut pleine, j'en fit autant avec l'autre en espérant que mes douleurs allaient se calmer. Je me tenais vers la fenêtre que j'avais ouvert en grand. Les gars écrasés de fatigue s'étaient endormis, heureusement pour leur odorat.

Moi, je restais debout, sali moralement et physiquement, ayant conscience de ma déchéance. Quand les coliques revinrent, je dus vider mes chaussures par la fenêtre.

Au petit jour, que j'attendais avec impatience, dès que le gardien eut ouvert la porte, je bondis, mes chaussures à la main vers la pompe situé dans une pièce au rez de chaussée.

Je lavais tout à grande eau, mes chaussures et mon corps souillé. J'avais du linge propre lavé par ma petite MARIA et, en peu de temps j'étais redevenu présentable.

Les gefang ne me firent aucun reproche, à peine quelques petites plaisanteries subtiles en usage dans les corps de garde. je partis à mon travail dans l'état d'esprit et avec les forces que vous pouvez imaginer.

La journée s'écoula lentement, le temps avait perdu de sa valeur, les heures étaient mortelles et cette satanée bête, dans ma poitrine, continuait à me ronger !

Je pense avoir connu de sales moments dans mon existence, mais ce que j'ai vécu à cette époque, moralement, était à la limite du supportable. Je sais maintenant que le chagrin peut vous pousser au suicide et ceux qui le font ne sont pas forcément des gens faibles. Toutes les forces qui me restaient étaient tendues vers un seul but. Me ressaisir, refaire surface. Survivre, m'adapter à ces gens, à cette nouvelle vie et d'abord, faire le ménage en moi. Retrouver la propreté, la sérénité.

La première chose que je ferais sera de faire comprendre à ma fiancée que je n'étais pas digne d'elle, de la confiance qu'elle avait mise en moi. Je ne pourrais rien lui avouer car les lettres étant censurées, j'aurais signé ma condamnation et celle de MARIA. Progressivement je lui dirai que le temps avait effacé son souvenir, détruit notre amour.

Il y avait 4 ans qu'elle m'attendait.

Moralement je ne me sentais plus le droit de gacher sa jeunesse. Je m'excuserais de n'avoir pas réussi mon évasion qui, si elle avait abouti aurait changé le cours de nos existences. En lui demandant pardon, je lui dirai un adieu définitif.

Au Kommando, petit à petit je fis la connaissance des gars bien soudés entre eux, à part deux Basques qui faisaient bande à part. Il y avait des Bretons, des Normands, un Auvergnat, des Vosgiens. Moi, j'étais le seul de mon coin. Deux jours après mon arrivée, un gardien vint me trouver pour me demander d'être interprète. A mes objections, lui certifiant que je ne maitrisais pas suffisament sa langue il me répondit :

-Je suis Silésien et, comme toi je parle le "Hochdeutch" pas comme eux, ces paysans !

J'en conclus que chez eux, comme chez nous, des antinomies existaient dans un même peuple.

A la ferme ce n'était pas la joie.

La grosse salope qui pissait debout dans l'écurie, comme une vache, régentait tout.

Elle cognait sur sa belle fille encouragée par le mari et son petit fils. Le pépé un peu gateux s'occupait des abeilles, et je n'avais jamais vu un garçon aussi con que JULIUS, qui révait d'être tankiste pour tout démolir quand il serait soldat.

Quand au chef, il ne jurait que par HITLER et m'obligeait à écouter la radio quand son idole parlait pour annoncer les victoires sur les Russes ou les dégâts causés par les sous-marins.

J'étais là sur une chaise écoutant l'autre braillard, pendant que mon patron, l'oeil fixé sur moi, exultant, me gueulait : -"Alles kaput ".

En moi-même je pensais -"Pauvre con, attends l'hiver, tu vas voir tes vedettes, si elles vont avoir froid aux pieds ".

Non content de maltraiter sa femme, mon patron tapait sur ses juments qui rabattaient leurs oreilles quand elles le voyaient arriver et le surveillaient du coin de l'oeil. Les coups de fouets, les coups de pieds dans le ventre pleuvaient drus. J'avais une envie folle d'écraser ce morpion.

Quand je pénétrais dans l'écurie pour soigner les chevaux, je me méfiais de la grande jument au pelage roux qui ne faisait pas de différence entre les humains.

J'avais voulu l'apprivoiser, mal m'en avait pris car elle me mordit violemment le sein et je dus lui balancer une droite sur le museau pour qu'elle me lache. J'avais peur quand je passais derrière elle. Avez-vous vu l'oeil d'un cheval qui vous surveille, c'est terrifiant. Un jour, elle réussit à me mettre un coup de sabot dans le ventre qui m'envoya rouler au fond de l'écurie. Vingt centimètres plus bas c'était les bijoux de famille qui auraient dérouillés. il est vrai que pour ce qu'ils me servaient ! !

Quand j'étais chez mon brave petit père WELSCH, les chevaux étaient mes amis. Principalement une belle jument que je montais à cru me tenant à sa crinière. J'étais si fier quand ainsi, je traversais le village, disant bonjour de droite de gauche comme si j'avais été en territoire ami.

Mes camarades me demandèrent un jour d'être leur homme de confiance. Je me fis un peu tirer l'oreille car cela impliquait pas mal de contraintes. Et ayant demandé à ma mère de m'envoyer uniquement des livres achetés avec l'argent que je lui faisait parvenir, je préférais, ma journée terminée, lire BALZAC, GOETHE, GEORGE SAND. La comédie humaine me passionnait et l'âme de WERTHER m'habitait. Etre interprète plus chef de Kommando c'était peut être un honneur, mais cela me prenait trop de temps.

A chaque instant les gars venaient m'exposer leurs problèmes, leurs litiges. Certains me demandaient de rédiger leurs lettres. Ainsi, un petit Normand que j'avais baptisé BOUBOULE me fit part un jour de son embarras.

Son voisin de lit lui avait trouvé une marraine en la personne de sa nièce et cette dernière lui ayant écrit il me demanda de répondre pour lui. Comme j'estimais beaucoup ce jeune prisonnier, calme, sérieux, et sympathique, j'acceptai. Et pour ce copain, je commençai une correspondance qui devint vite amoureuse. Mon coeur blessé savait évoquer la nostalgie, le désir d'avoir au pays un être à chérir. Je me rendais bien compte que c'était une escroquerie, BOUBOULE recopiant intégralement mes lettres. Mais mon copain, de retour au pays, épousa DENISE et ma bonne action fut ainsi récompensée.

Il y avait parmi nous un gefang baptisé JOSEPH mais que nous appelions le vieux ou l'ancêtre car il avait au moins 45 ans. Il se marrait tout le temps et nous lui demandions souvent de nous raconter ses démélés avec son patron qui était le propriétaire d'un magnifique taureau auquel les paysans amenaient leurs vaches pour la saillie.

Un soir, JOSEPH rentra hilare et nous nous demandâmes ce qu'il avait encore bien pu faire à son fritz. Alors, en se marrant il nous expliqua que son travail consistant à guider la verge du taureau dans le vagin de la vache, aujourd'hui, pour s'amuser, il avait, comme il disait, changé d'étage.

La vache sodomisée s'était brusquement écartée et le taureau avait déchargé dans les courants d'air, cependant que le chef de JOSEPH courait dans la cour, levant les bras au ciel en criant :- "sabotage, sabotage ! ".

Mais JOSEPH n'avait pas son pareil pour s'excuser et se faire pardonner.

Une autre fois, il nous raconta que la chatte de la maison étant en chaleur, il avait enveloppé le bout d'une allumette avec un petit morceau d'étoffe et il s'était amusé à la faire jouir, -"Si vous l'aviez vu tortiller son petit cul en miaulant" précisait-il.

Et, comme des débiles que nous étions devenus nous rigolions en nous tapant sur les cuisses.

Un autre jour un camarade revint avec un rongeur qu'il avait capturé, un loir je crois me souvenir. JOSEPH n'étant pas là, le gars colla le petit animal dans la paillasse du vieux et nous attendîmes impatiemment l'heure du coucher pour nous marrer.

A 9 heures, JOSEPH enfin allongé, nous attendîmes la réaction. Au bout d'une demi heure, inquiet de son silence un gars posa la question :

- JOSEPH, tu ne sens rien ?

Seul un grognement répondit. Nous attendîmes encore un peu puis un prisonnier lacha le morceau : -"il y a un loir dans ton lit !

L'ancêtre se leva d'un bond et dans l'obscurité se mit à chercher à tatons. Il ne trouva rien, alors, tous le Kommando inquiet fut debout et se lança dans la recherche sans plus de succés. Personne ne découvrit ce pauvre animal, sans doute enchanté d'avoir trouvé un endroit confortable pour hiberner. Et ce soir-là notre bande d'attardés eut bien du mal à trouver le sommeil. C'était la nouvelle version de l'arroseur arrosé !

Un jour que j'étais allé dans les bois avec mon merdeux, j'eus l'occasion de rire un bon coup à son détriment. La patronne nous avait remis des oeufs durs pour le repas de midi. Assis sur une souche, je regardais mon chef casser les oeufs sur son genou. Pour le premier tout se passa bien, mais pour le deuxième, ma pauvre patronne s'était trompée et avait mis un oeuf frais.

Si vous aviez vu et surtout entendu mon singe lorsque l'oeuf s'écrasa sur son genou, moi je rigolais en me tenant les cotes, mais lui, vexé de s'être donné en spectacle se démenait et jurait comme un diable. Le soir en rentrant la pauvre femme eut droit à une dérouillée mémorable ce qui me fit moins rire.

Dans l'après midi, j'avais tué une vipère ( ce que je ne ferais plus maintenant) et l'avais mise dans ma poche. En arrivant au Kommando, je repérais quatre gefang entrain de taper la belote.

Saisissant mon reptile je le jetais sur la table. Comme un seul homme Les 4quatre gars se dressèrent saisis de frayeur, et moi tel un idiot de village, je rigolais entrainant les autres dans ma joie débile. Oui, vraiment je devenais drôlement con...

Les moissons étaient terminées; les foins, le regain engrangés, les pommes de terre et les betteraves rentrées. Il restait à nettoyer le matériel, à s'occuper de divers travaux à la ferme. Il faisait trop froid dans cette région pour faire des semailles de froment en automne le blé n'aurait pas résisté, seul le seigle était ensemencé.

Il y avait dans la cuisine un four, où deux fois par mois le pain était cuit et j'adorais le manger frais... Chez mon ancien patron, chaque samedi MARIA et sa patronne confectionnaient de nombreuses tartes et gateaux et c'était notre seul repas. C'était traditionnel, original et délicieux.

Mais, chez mes nazis, je n'ai jamais eu droit au dessert, et j'ai à ce sujet une petite anecdote à vous conter.

Un dimanche matin alors que j'étais dans la cuisine, j'avais aperçu incidemment, par la porte de la salle à manger entr'ouverte, un gateau genre crème renversée. La vieille avait saisi mon regard et s'était empressé de refermer la porte.

Je décidais de m'amuser un peu et quand l'heure du repas arriva, je me mis à table nonchalement, contrairement à mon habitude où j'expédiais les repas en vitesse pour rejoindre au plus tôt mes copains.

Je lambinais, je discutais et ils ne tenaient plus en place, surtout les plus jeunes. Enfin, quand j'estimais que le jeu avait assez duré, je me levais et prenant mes affaires dans le couloir, je fis semblant de sortir. Des pas précipités se firent entendre en direction de la salle à manger. Lorsque je jugeais avoir suffisament attendu pour qu'ils aient attaqué le dessert, je revins sur mes pas, ouvris la porte de la cuisine et, ironiquement je leur souhaitai bon appétit. J'aurais voulu que vous soyez avec moi pour voir leur gueule.

Le dimanche suivant ils n'attendirent pas mon départ pour mettre le dessert et m'offrir ce qu'ils appelaient du pudding.

Je me levais alors pour regarder de plus près et prenant un air dégouté je fis "pouah, gélatine" et je leur expliquai avec une mine appropriée que j'avais travaillé chez KARL EWALD et que la gélatine était fabriquée avec de vieux os et des peaux pourries. Puis je partis en sifflotant.

Comme vous le voyez, je faisais tout pour entretenir une ambiance de rêve.

C'est pourquoi quand, à l'entrée de l'hiver, il fut question dans le village de former un Kommando de bucherons je me portais volontaire.

Mon patron m'expliqua que je n'y était pas obligé car il avait du travail pour l'hiver. Il me savait bricoleur, je savais réparer les chaussures, faire de la maçonnerie, souder etc... seuls les cultivateurs ayant de petites exploitations prétaient ou plutôt louaient leurs prisonniers, mais je ne voulu pas rester et j'attendis avec impatience que débute le chantier.

L'hiver s'annonçait rude une fois de plus et, quand le froid s'installa, mes patrons, plutôt que de traverser la rue pour aller au W.C. prirent l'habitude de faire leurs besoins avec les vaches. Une étable c'est chaud, mais moi, quand j'arrivais pour faire la litière, enlever le fumier, j'étais saisi de dégoût à voir toutes ces merdes fumantes. De la bouse de vache d'accord, mais leurs étrons jamais, et délibéremment je les laissais sur place enlevant délicatement la paille se trouvant autour.

Au bout de deux jours cela sentait vraiment bon et comme la cuisine donnait sur l'étable par un petit couloir les effluves parfumés venaient délicatement agrémenter les odeurs de cette cuisine.

Bien que moi aussi concerné, j'éprouvais une joie sadique à voir leurs gueules furibardes.

Le troisième jour j'avais gagné, les colombins avaient disparu et moi je me considérais comme l'égal de GANDHI.

Enfin les futurs bûcherons furent rassemblés et on nous distribua des haches au fer étroit, très différentes des haches françaises, des scies et des passe-partout car à cette époque les tronçonneuses n'existaient pas encore.

Ayant vendu mes chaussures-tinettes à un camarade et ayant usé les autres, les Allemands m'avaient procuré des sabots de bois sous lesquels j'avais cloué des morceaux de pneus. Ça allait très bien pour vaquer à des petits travaux mais cela devenait pénible pour une longue marche.

Les paysans français de mon kommando me certifiaient que chez eux ils ne marchaient qu'avec cela, et ils me disaient qu'en hiver je n'aurais pas froid aux pieds.

Sous la conduite d'un garde forestier très gentil, nous arrivâmes dans une grande forêt ou des hètres géants allaient être nos victimes. L'armée allemande avait besoin de ce précieux bois dur et solide. Des équipes de deux hommes furent formées et un robuste campagnard de la Haute Loire me demanda pour équipier.

J'acceptai avec joie car JEAN COUHARD, un colosse âgé d'une quarantaine d'années, avait toute ma sympathie. Il me parlait souvent de sa femme, de sa petite fille qu'il connaissait à peine, de ses abeilles et de leurs mœurs. Son rude bon sens m'était précieux et j'écoutais ses conseils.

Il connaissait le travail du bois et m'initiait à la technique de l'abattage. J'aimais cogner comme une brute sur les géants qu'il fallait abattre. Nous n'avons jamais fait de fausses manœuvres JEAN et moi et les arbres s'écroulaient avec fracas, là où nous l'avions voulu. Les travaux relevant du passe partout exigent une entente parfaite entre les deux équipiers, mais avec JEAN il n'y avait aucun problème.

Je m'abrutissais dans ce boulot car je voulais oublier mon passé récent. MARIA était toujours présente en moi mais j'avais décidé de tirer un trait sur cette merveilleuse histoire d'amour et je m'évertuais à chasser cet adorable fantôme de mes pensées. La vie continuait.

Bien sûr je me rendais compte que nous œuvrions pour nos ennemis mais je me sentais tellement revivre au sein de la nature que j'en oubliais un peu la guerre. Il fallait avant tout que je me refasse une santé morale pour retrouver mon identité.

Nous n'étions pas vraiment surveillés car seul le garde forestier restait avec nous. Il s'occupait d'affuter nos scies, nos haches. Il était très discret et se servait de moi comme interprète.

Parfois un ou deux bûcherons allemands se joignaient à notre groupe et c'est justement l'un deux qui provoqua un accident.

Un gentil Breton nommé YVES LEGUEN était son équipier. Ils venaient d'abattre un arbre et avaient commencé à le tronçonner au passe. L'outil, arrivé au dernier tiers de la coupe se coinça car l'arbre était en porte à faux. Prenant un coin en fer, ils tentèrent d'écarter le passage de la scie, mais le coin aux trois quarts engagé n'avait pas libéré le passe.

C'est alors qu'YVES voulant regarder sous l'arbre se pencha en posant sa main sur le coin.

Pendant ce temps l'Allemand avait levé sa masse qui retomba violement sur la main de mon copain. YVES poussa un grand cri et se releva hébété, regardant sa main disloquée, ses doigts se relevant à l'équerre. Le spectacle était insoutenable, je bondis alors sur le sac contenant les coins le vidait et j'entourai vivement le bras de mon ami, soustrayant à sa vue son membre broyé.

Je ne laissai pas YVES à son désespoir, m'efforçant de détourner sa pensée de l'effroyable réalité, car pour moi l'amputation ne faisait aucun doute. Je lui disais :

- Veinard, tu vas retourner au pays, la guerre est terminée pour toi. Et puis un peu blagueur.

- Je sais bien que ta patronne va te regretter, elle qui est au petit soin pour son Franzose. Mais rien ne vaut une bonne Bretonne, n'est-ce pas ?

Il dut repartir à pied et ne dut qu'à son énergie de Breton, de ne pas défaillir en route.

Tous les copains pensaient eux aussi qu'on allait lui couper la main, mais le chirurgien qui l'opéra eut à cœur de lui sauver tous ses doigts. Quand le gardien nous transmit cette bonne nouvelle, j'en fus extrêmement heureux car je venais de perdre un de ceux que j'appréciais le plus dans notre kommando.

Puis l'hiver s'installa, d'abord insidieusement, avec ses pluies glaciales qui rendaient pénible notre travail.

Les troncs rendus glissants devenaient dangereux et nous étions toujours sur nos gardes. Le midi nous nous réunissions autour d'un immense feu et nous sortions les gamelles qu'avant notre départ nous allions chercher chez notre paysan qui devait toujours nous nourrir. En général c'était dégueulasse mais assez copieux et c'était le principal.

Une nuit la neige se mit à tomber et cela dura plusieurs jours. Nous ne pouvions plus nous rendre dans les bois et le village fut isolé.

Sur l'ordre du Burgermeister, un matin, la population fut rassemblée et toutes les personnes valides, femmes, enfants compris furent munies de pelles et entreprirent de libérer le village de son isolement. Et dans chaque pays il en était ainsi depuis l'avènement du Troisième Reich. C'était une illustration d'une forme de collectivisme qui en l'occurence était efficace.

C'est ainsi que le chemin de la forêt fut dégagé et nous pûmes reprendre notre travail. Il nous fallut enlever la neige autour de chaque tronc et mes sabots se remplissaient souvent mais la paille m'empêchait d'avoir froid. Malheureusement le thermomètre se mit à descendre pour atteindre le record de moins 32°.

Je vis alors des biches mortes de froid, les pattes prises dans la neige gelée, les lapins mangeaient l'écorce des arbres et les oiseaux venaient s'installer près de notre grand feu et l'un deux moins farouche ou peut-être plus affamé vint manger dans ma main.

C'était abominable de nous faire travailler dans ces conditions. J'enveloppais mes mains dans de vieux chiffons, protégeant mon corps comme je le pouvais. Ma mère m'avait fait parvenir un de mes pull-over mais c'était insuffisant. Mes oreilles gelèrent et si vous les regardez maintenant, vous vous appercevrez qu'elles sont par endroits légèrement échancrés. Les petis morceaux qui manquent sont restés dans cette forêt où avec le stoïcisme engendré par le remord j'avais entrepris le chemin de ma rédemption.

Tout doit se payer, tout doit se mériter m'avait dit MICHEL.

Nous tapions comme des sourds pour faire entrer nos haches dans le bois gelé et cela résonnait douloureusement dans nos membres tétanisés par le froid. J'ai vu le fer d'une hache voler en éclat sous l'impact. Parfois un arbre à moitié scié s'ouvrait en deux risquant de nous tuer car dans la neige nous ne pouvions fuir rapidement.

Si nous avions le malheur de récriminer, les Allemands nous répondaient :

- Allez donc voir nos soldats en RUSSIE !

Il est vrai qu'ils avaient froid aux pieds nos fiers conquérants. Les rares permissionnaires que nous vîmes étaient effrayés à l'idée de retourner dans leur enfer. L'un deux préféra se suicider. Un autre paradait avec d'immenses bottes en feutre que les Russes enfilaient sur leurs autres bottes.

Ainsi équipé les Popofs n'avaient pas froid et tout de blanc vétus venaient silencieusement égorger les sentinelles Schleu. Nous espérions tous une proche Bérézina.

Les Allemands toujours à cours de main d'œuvre avaient réquisitionné des femmes Russes qu'ils plaçaient dans les fermes. C'était de robustes femelles qui gardaient leurs distances avec les Français. Seul l'un des notres, sans doute Ukrainien d'origine, pouvait converser avec elles, qui avaient conservé toute leur foi en la victoire de leur pays. Ce camarade s'appelait IGNACE MARJACK, n'avait aucune famille, ne recevait jamais rien et j'aurai l'occasion de vous reparler de lui.

Et Noël arriva.

Le troisième loin des miens. Je ne correspondais pratiquement plus qu'avec ma mère, ayant préparé doucement LYDIE à la rupture. j'avais rayé les femmes de mes pensées et doucement la plaie de mon cœur se refermait.

Je lisais le plus possible, je me perfectionnais en Allemand mais n'ayant aucune base solide et seul, ce n'était pas facile. Der, Die, Das, Des, les verbes à la fin des phrases, cela dépassait parfois ma logique de Français, mais il fallait absolument que j'occupe mes pensées. Le soir, enfoui sous les couvertures que j'avais réquisitionnées dans l'écurie, je me posais des questions sur DIEU.

Si l'homme est le responsable de ses malheurs, pourquoi DIEU ne l'a-t-il pas fait vraiment à son image ?

Pourquoi cette misère ?

Pourquoi tous ces animaux qui souffrent ?

Pourquoi, Pourquoi ? ?

47 ans après je n'ai toujours pas trouvé la réponse. DIEU n'est-ce pas en nous même que nous devons le chercher ?

Et je finissais par m'endormir du sommeil du primitif que j'étais redevenu.

Je réussis à convaincre mes camarades de marquer le coup à Noël. Nous mîmes tout en commun et nous pûmes nous procurer de la bière. Notre kommando était composé de trois pièces, la première donnant sur l'escalier contenait le poêle, une grande table et des bancs. La deuxième et celle du fond servaient de dortoir. Mon lit était dans la dernière et bien que couchant dans le lit du haut, j'avais en tant que responsable, droit à une table de nuit où je rangeais mes papiers.

Nous avions décoré avec les moyens du bord et nous passâmes à table en ayant une pensée émue pour nos familles. Les deux Basques, malgré ma prière n'avaient pas voulu se joindre à nous. C'étaient pourtant de bons copains qui souffraient des mêmes maux que nous, mais ils tenaient à afficher leur différence et l'un d'eux m'avait peiné en me disant qu'il ne s'était pas vraiment senti concerné par la guerre. Quand je lui avait objecté que parmi nous il y avait des Bretons, des Normands, un Parisien, un Auvergnat mais que tous avant tout nous étions Français, il m'avait répondu :

- Oui mais nous on est Basques.

Maintenant, je sais ce qu'il voulait me faire comprendre.

Dans le courant de janvier, je me décidai, la mort dans l'âme à rompre définitivement avec ma petite fiancée que j'avais préparé à cette éventualité. Quand je pensais à elle, le remord m'envahissait. J'avais tout gaché pour un amour impossible mais je n'étais pas un tricheur. Je me voulais une conscience propre.

Curieusement, dans la semaine je reçu une lettre de ma petite LYDIE. Nos courriers s'étaient croisés et cette lettre était une lettre de rupture. Elle m'écrivait que j'avais beaucoup changé et elle se doutait qu'un événement que je ne pouvais lui avouer était à la base de ma transformation. Elle connaissait maintenant un gentil garçon qui travaillait avec elle et me demandait pardon en me disant qu'attendre plus longtemps était au-dessus de ses forces et me disait adieu en me souhaitant bonne chance.

J'eus beaucoup de peine à maîtriser mon émotion à la lecture de cette lettre mais je ne pouvais que répéter Mea Culpa. Je pensais alors à MICHEL et à ses enseignements et je serrais les dents en acceptant mon sort.

Quand le redoux arriva, la neige qui avait atteint une couche de 60 centimètres avec par endroit d'énormes congères, en fondant, rendit notre tache impossible et mon paysan m'employa à divers travaux. Je passais mon temps à faire des balais, je vérifiais l'outillage, je grattais les vaches, je sciais du bois. Je me rendais compte que je n'étais plus dans mon état normal. Quelque chose s'était brisé en moi. Je menais une vie imbécile et je ne faisais rien pour en sortir. Les esclaves de l'ancien temps devaient avoir cette mentalité, ils acceptaient leur sort comme chose inéductable. Comment en étais-je arrivé là? Moi qui avais parfois rêvé d'être SPARTACUS.

Je me souviens d'un jour, alors que mon patron et son fils étaient installés sur le chariot, moi marchant derrière, je m'étais revu accompagnant le drapeau de mon régiment marchant fièrement en compagnie de ces anciens combattants de 14 - 18. Et maintenant marchant comme une pauvre cloche derrière deux nazis que j'aurais pu étrangler comme le petit chat que j'avais du supprimer au début des hostilités, je ne savais plus que retenir des larmes de honte que je sentais prêtes à jaillir de mes yeux.

Enfin la nature repris ses droits.

La neige avait fondu formant de véritables torrents. Nous reprîmes le chemin des champs et nous fîmes de réjouissantes découvertes.

Les avions alliés que nous entendions parfois passer haut dans le ciel avaient jeté des prospectus destinés à saper le moral des Schleu où l'on voyait la statue d'un soldat allemand momifiée par le gel. Son nom et son adresse figuraient sur le prospectus ainsi que d'autres nom et, malgré la barbarie de la chose, cela nous réjouissait.

Il était défendu de les ramasser, mais nous nous faisions un plaisir de les mettre dans notre poche et de les laisser tomber dans les rues du village.

C'est bon pour le moral, aurions-nous pu chanter.

Mais ces démons fanatisés avaient repris l'offensive en RUSSIE, et le journal "Nazionalblatt ", seul journal officiel autorisé dans ce charmant pays de liberté, faisait état de leurs victoires.

Mais, à vrai dire, la seule page qui nous interessait vraiment était la page nécrologique "für sein Fürher, sein Volk, sein Vaterland, in Russland gefallen" suivait le nom de ce pauvre type qui était allé pourrir là-bas pour son cher Adolph, et les listes s'allongeant, les sourires revenaient parmi nous.

Les vrais nouvelles avaient du mal à filtrer.

Nous avions un journal pour prisonniers qui nous parlait de PETAIN, de SCAPINI, de relève, et moi-même, parfois, je me laissais prendre à leur propagande. On nous répétait tellement que nous avions perdu la guerre par la faute des autres, les vendus de la 3ème république.

Heureusement qu'en contre partie, nous avions entendu parler d'un général qui lui n'avait pas baissé les bras. Il s'appelait DE GAULLE et, depuis LONDRES avait lancé un appel à la résistance à l'oppresseur. Le salut de CHURCHILL la main esquissant le V de la victoire était devenu un signe d'espoir.

Ayant croisé un jour un groupe de prisonniers d'un autre Kommando, ceux ci m'avaient discrètement fait le V de la victoire et, heureux je leur avait répondu. Enfin une petite lueur d'espoir dans la nuit de la désespérance.

Quand le patron sortit ses chevaux après le long hivernage, ceux-ci absolument rendu fous par le grand air retrouvé partirent au galop dans les rues du village.

Avec mon nabot, nous courrions derrière et nous eûmes un mal fou à les rattraper et à les ramener. Sans les laisser souffler, il leur colla le harnai sur le dos et les attela.

Au bout de peu de temps, les pauvres bêtes à cours d'entrainement donnèrent des signes d'essoufflement. Alors le fouet fit son apparition et mon cher avorton s'en donna à coeur joie. Quand ses juments réintégrèrent l'écurie, couvertes d'écume, elles tremblaient de tous leurs membres et le même cirque se reproduisit dans les jours qui suivirent.

Les harnais avaient entamé le cuir des chevaux et de voir cet harnachement frotter sur ces plaies me révoltait. Mais lorsque je voulu intervenir, mon patron me dit gentiment "halts Maul" ce qui, traduit en bon français signifie "ferme ta gueule ", et je la fermais. Combien de temps pourrais-je encore me contenir ?

Avec le printemps revenu de durs travaux nous attendaient. Les plus pénibles concernaient le repiquage des betteraves qui, d'abord semées dans le jardin étaient arrachées à l'état de plant pour être replantées dans les champs préalablement fumés.

Deux ou trois familles étaient mobilisées pour ce travail harassant. Le chef traçait un sillon à la charrue devant les travailleurs répartis sur toute la longueur du champ, et derrière lui, après avoir fait un trou dans la terre meuble avec son doigt, chacun déposait un plant et, respectant un certain espace, poursuivait cette manoeuvre jusqu'au travail de son voisin, pour ensuite revenir à sa place initiale.

Pour ce faire, il fallait vraiment que le sol soit détrempé et les plants humidifiés et les paysans attendaient les pluies du printemps pour procéder à cette opération.

Eux avait des imperméables et du linge de rechange. Quant à nous, le matin, nous remettions nos effets mouillés et reprenions en maugréant le chemin des champs.

Pourtant je retrouvais mon sourire et je racontais des histoires pour distraire mes copains. J'imitais HITLER avec ma mèche rabattue sur les yeux et des moustaches dessinées avec un bouchon brûlé.

Un jour que je faisais mon numéro, le bras levé et gueulant "Alle kaput", tournant pour une fois le dos à la porte. Je vis brusquement les rires se figer. Me retournant, je vis le gardien hilare me faire le salut hitlérien en gueulant à son tour "Heil HITLER". Par chance, j'étais tombé sur le brave Silésien qui se contenta de rire avec nous.

Une autre fois je racontai une histoire invraisemblable.

Etant parti dans les bois avec mon patron muni de son fusil, nous avions entendu un grand bruit dans un buisson où une paire de cornes apparut. Mon patron lacha ses deux coups, les cornes étaient toujours là. Alors il m'envoya en reconnaissance et ce fut alors un combat terrible d'où je resorti couvert de bave.

Je voyais les copains suspendus à mes lèvres, je gardais le silence ménageant le suspense. Enfin l'un d'eux plus pressé me posa la question:

- Qu'est-ce que c'était ?

Quand je lachai la réponse :

- Un escargot, ce fut un concert d'exclamations où je cru comprendre qu'on me traitait de con. Mais on avait bien ri au dépens de celui qui m'avait interrogé.

Une autre fois, je mis tous les prisonniers dans le coup pour faire une farce à l'un de nous qui affichait parfois des airs supérieurs. Je leur dis :

- Je vais vous poser une question idiote et vous ferez semblant de chercher la réponse. Quand je vous la donnerai, vous rigolerez très fort comme si c'était une grosse et bonne plaisanterie.

Bien entendu ma victime n'était pas au courant. Et le soir, jugeant le moment opportun, j'interpellai mes collègues.

- Hé les gars, j'ai une colle à vous poser. Pourquoi les escargots aiment-ils la salade ?

Je me marrais de voir comment ils jouaient le jeu. Ils auraient tous pu poser pour RODIN. Au bout d'un moment je continuai.

- Vous ne trouvez pas, vous voulez savoir la réponse ?

- Oui, oui…

- Eh bien parce que GRETA GARBO. Et tous de s'esclaffer en disant :

- Elle est bien bonne celle là, parce que GRETA GARBO, je la retiendrai.

Evidemment notre érudit ne riait pas. Il répétait parce que GRET A GARBO, parce que GRE TA GAR BO. Alors j'envoyais le bouchon un peu plus loin en m'adressant à lui :

- Elle est bonne celle-là ! Et bien sûr, en hésitant quand même un peu, il me répondait :

- Oui, elle est bonne, drôlement bonne.

A voir sa tête les gars n'avaient plus besoin de se forcer. Le lendemain au réveil je lançai :

- Pourquoi les escargots aiment-ils la salade ? et le chœur de me répondre :

- Parce que GRETA GARBO. Et tout le monde de se marrer alors que l'autre se torturait l'esprit, se demandant pourquoi il n'arrivait pas à piger l'astuce.

Quand, ayant trouvé que la plaisanterie avait assez durée, je le mis au courant, lui disant qu'il n'y avait rien à comprendre. Il me répondit que lui avait compris une chose : c'est que j'étais encore plus con qu'il ne l'avait pensé. Mais il ne me tint pas rigueur de ma plaisanterie. N'est-il pas dit quelque part. "Heureux les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur appartient ". Je devais être propriétaire d'un sacré territoire, là-haut.

Bien certainement je ne suis pas l'inventeur de ces plaisanteries que j'avais récolté au hasard de mes tribulations.

Je sentais revenir en moi, ces forces que la nature diffuse à la sortie de l'hiver et je savais que je ne pourrais résister longtemps à cette solitude morale à laquelle je m'étais volontairement condamné.

Un jour, je décidai d'envoyer une petite lettre amicale à LUCETTE ma marraine de guerre, que j'avais laissé sans nouvelles depuis le début de ma captivité. Je lui expliquais que j'avais rompu avec ma fiancée et je lui demandais, comme une faveur, l'autorisation de lui écrire de temps à autre.

Elle me répondit par une lettre sibylline où je crus discerner comme un appel à mes sentiments d'amitié assez tendre que j'avais toujours manifesté à son égard.

Je répondis avec prudence, mais de confidence en confidence, j'acquis bientôt la conviction que ma marraine pensait à moi avec un peu plus d'amitié que son rôle ne l'exigeait et doucement je me laissai prendre au jeu, lui laissant le soin de refermer la plaie mal cicatrisée de mon cœur. Je me remis à espérer, à croire en un avenir dont je serai le maître. Cesser de subir, oser de nouveau.

Depuis quelques temps, nous avions un nouveau gardien très jeune qui venait souvent parmi nous discuter en employant notre charabia franco-allemand. Devant lui nous ne nous génions guère et nous disions tout haut ce que nous pensions des Frisés. Un soir qu'il était parmi nous, il s'empara de mon accordéon et à notre grande stupéfaction se mit à jouer des airs français, que nous avions tous en mémoire. Il s'amusait follement à regarder nos mines puis soudain, s'adressant à l'assemblée venue l'écouter, il s'écria avec l'accent de BELLEVILLE :

- Bande de cons, ça vous en bouche un coin, hein, si j'étais vache, il y en a quelques-uns ici qui se retrouveraient en taule.

Nous avions du mal à reprendre nos esprits, puis les questions fusèrent.

- Qui es-tu ? Français, Allemand ?

- Qu'est-ce que cela peut vous foutre, fut sa réponse et il précisa :

- Que cela vous serve de leçon à l'avenir.

Le lendemain il avait disparu. C'était sans doute un espion venu s'enquérir de l'état d'esprit des prisonniers, savoir si une évasion ne se préparait pas. Pour nos opinions il avait été servi, pour le reste il était passé un peu tôt.

A la ferme mon dégoût allait croissant. Une vache et un porc avaient été égorgés dans la grange par un boucher amateur et ces pauvres bêtes mises en conserves et salées.

C'était normal dans le cadre des activités de la ferme. Ce qui l'était moins, c'était que l'on m'obligea à tenir ces animaux pendant que le boucher œuvrait et moi qui ne pouvais voir souffrir une bête, j'étais servi. Ces brutes se moquaient éperdument de cette souffrance qu''ils provoquaient et la famille assistait à ce massacre avec des mines réjouies qui en disaient long sur leur mentalité.

Par contre, j'avais la certitude que j'aurais pu sans répugnance regarder mon chef prendre la place du cochon. Je l'aurais même tenu avec plaisir.

A quelques temps de là, se déroula une scène dont l'épilogue contribua à améliorer nos relations.

Avec une famille voisine, nous étions dans un champ appartenant à mon chef, occupés à je ne me souviens plus quel travail. Il y avait là avec nous, mon camarade ROBERT FORAIN, notre coiffeur, soit en tout une dizaine de personnes.

Le temps s'écoulait, le soir arrivait et il n'était toujours pas question d'aller à la soupe. Mon chef ne songeait pas à nous libérer et je sentais la moutarde me monter au nez. Je retrouvais la "pêche" et c'était bon signe. A moi Spartacus.

A un moment donné j'interpellai mon camarade :

- ROBERT, on laisse tomber !

Il me regarda surpris en me disant :

- Tu es fou. Alors tout en travaillant je tentai de le convaincre que nous n'étions pas des esclaves, mais des prisonniers de guerre protégés par une convention que les Allemands avaient signée. Mais il avait peur des conséquences que cela pourraient entrainer et refusa de me suivre.

Je décidai alors d'agir seul et ramassant ma veste, restée au bout du champ, je pris la direction du camp.

D'un coup d'œil je regardais les paysans qui me voyant partir s'étaient relevés et j'entendis courir derrière moi. J'attendis que l'on me saisisse la veste pour me retourner.

Le nabot était devant moi, ivre de fureur.

- Où vas-tu ? Arbeit schnell… et il me montrait le champ ! Je me contentais de hausser les épaules et je repris mon chemin. Alors ramassant une grosse pierre il vint se mettre devant moi et la brandissant au-dessus de ma tête fit mine de me frapper. Je me contentais de le fixer dans les yeux avec toute la dureté, toute la violence contenue qu'il y avait en moi. Il éructait, m'envoyant avec ses gros mots des postillons plein la figure. Je m'essuyais avec ma manche en lui disant :

- Si vous continuez à "zu mir begiessen" je vais aller chercher un parapluie.

Puis je lui tournai le dos et je continuai mon chemin.

J' étais content de moi et de nouveau je me parlais en m'appelant affectueusement FUFU ! Bravo vieille noix, tu te retrouves enfin. J'espère que tu vas continuer ainsi, tu redeviens un homme, c'est pas trop tôt.

Au fil de ce récit vous avez dû vous rendre compte que j'étais une sacrée tête de lard et quand j'avais une idée dans le crâne, bonne ou mauvaise, il fallait que j'aille jusqu'au bout.

Alors que je marchais dans la rue, mon patron, juché sur un vélo, me dépassa à toute vitesse, me menaçant au passage. Mais j'étais d'un calme olympien. Quand j'arrivai au kommando, je le vis en grande discussion avec le wachmann, le Silésien, celui qui ne les portait pas dans son cœur. Je dus les écarter pour pénétrer à l'intérieur de notre hôtel 4 étoiles et je montai calmement les escaliers pour rejoindre ma couche ou j'attendis la suite des évènements. Peu de temps après le gardien vint me rejoindre en rigolant !

- Tu as bien fait, me dit-il, ils exagèrent un peu trop, ces paysans ! Cela n'alla pas plus loin.

Et c'est pour retrouver ma bonne petite ambiance familiale que le lendemain je retournai à la ferme.

Peu de temps après cet évènement nos gardiens furent relevés. Parmi les deux nouveaux, je fis la connaissance d'un sombre alcoolique qui me prit immédiatement dans son colimateur. Mon paysan avait su le flatter dans le sens du poil et dans les jours qui suivirent il fut toujours sur mon dos me cherchant des noises. Un soir qu'il avait bu plus que de coutûme, il vint m'asticoter et n'y tenant plus je l'envoyais paître vertement. Qu'avais-je fais là !!. Il n'attendait que cela et sortant sa baïonnette il me saisit à la gorge et me coucha sur le lit, m'appuyant la pointe de son arme sur le cou, et me criant :

- Ordure je vais te tuer.

Comme dans toutes les grandes occasions de ma vie je reçu ma surdose d'adrénaline et le fixant dans les yeux, je lui criai :

- Ein Franzose hat kein Angst, niemals. ( un Français n'a pas peur, jamais ).

Mes copains atterrés regardaient cette scène, pensant que j'étais cuit mais mon ange gardien veillait et un "Achtung" retentissant stoppa le bras de mon ivrogne. Devant la porte un sous-officier se tenait et s'approcha en regardant ce tableau que nous offrions le wachmann et moi car nous n'avions pas changé de position.

Le sous officier me regarda longuement avant de s'exclamer :

- Es ist noch er ! C'est encore lui.!

En ce personnage je venais de reconnaitre le gardien qui lors de mon angine m'avait menacé avec son fusil. Il avait, depuis, pris du galon et pour mon malheur j'étais retombé sous sa coupe.

Il me fit comprendre que les fortes têtes, il en faisait son affaire et il partit en disant :

- Je vais m'occuper de toi.

Ce soir-là j'eus du mal à trouver le sommeil, me demandant comment cela allait finir pour moi. Evidemment mon dossier devait s'épaissir et pendant quelques jours je retombai dans un état dépressif où je pensais à la mort comme une délivrance. Je crois sincèrement que ce sont les lettres de LUCETTE où elle m'avouait enfin son amour, malgré sa crainte de me trouver un peu volage qui me sauvèrent.

Comment lui faire comprendre que toute ma vie j'avais révé d'un amour unique et paisible. Le sort en avait décidé autrement nous ballotant comme des bouchons sur des flots déchaînés. J'étais un sentimental qui se cachait sous un masque ironique. N'avais-je pas fait un poème au printemps alors que la pluie qui tombait m'avait rendu mélancolique. Je m'adressais à une inconnue, une femme qu'un jour je rencontrerais et je vous livre ces quelques lignes.

Des larmes de pluie ruissellent

Sur le visage de la terre

Les sautes de vent modèlent

L'âpre relief de la mer.

Et ma pensée vagabonde

En des cieux plus cléments

Où la douceur abonde

Où nous sommes amants.

Du haut de notre vertige

Nous contemplons la terre

Les peines qui l'afflige

Les furies de la mer.

Et nue contre mon corps

Fière de notre destin

Tu oublieras la mort

Nous oublierons demain.

Etant persuadé que j'avais enfin trouvé cette femme que j'aimerai toute une vie, il fallait que je m'évade.

J'avais reçu une photo que je portais toujours sur mon coeur.

Je la regardais souvent me fortifiant dans la pensée qu'il me fallait agir pour retrouver cette femme que j'avais aimé et désiré sans espoir quand j'avais 18 ans. Six longues années s'étaient écoulées depuis ce temps béni et nous avions muris tous les deux. Il ne manquait plus, pour me faire agir, que le choc qui déclancherait le ressort que patiemment je remontais en moi.

Nous avions fait les foins sur l'ordre du Burgermeister. Tout le village, comme pour la neige, était mobilisé. Nul ne fauchait individuellement. Au jour dit nous partîmes dans les prés et la faux à la main un cultivateur ouvrit la marche, que nous suivîmes sur ses talons, chacun traçant un rayon régulier, aussitôt suivi par un autre faucheur qui faisait de même, et c'était un beau spectacle que de voir les faux se lever au rythme imposé par le premier qui était toujours un bon faucheur.

Pas question d'arrêter le mouvement, car vous aviez derrière vous la faux du suivant sur vos talons. Mais les mauvais faucheurs n'étaient pas admis dans ce cirque si efficace.

Une fois seulement il y eu une interruption provoquée par un paysan ayant planté sa faux dans un nid d'abeilles. Ce fut une fuite éperdue, seul mon copain JEAN COUHARD était resté me tenant par la main. En souriant il me dit :

- Te sauve pas on va se régaler

- Tu es fou JEAN on va se faire piquer

- Non ce sont des abeilles sauvages, inoffensives

Et sous les yeux des Schleu surpris et effarés, repliés à grande distance, JEAN plongea sa main dans le nid et en retira un gâteau de miel qu'il partagea en deux. Et le cul dans l'herbe, environné d'une nuée d'abeilles sauvages et courroucées nous dégustâmes gentiment ce délicieux dessert.

Puis nous allâmes rejoindre les autres qui avaient décidé de changer de secteur. Qu'avaient donc ces Franzosen qui se faisaient respecter des abeilles. Simplement la science de mon ami JEAN, mais cela ils ne le surent jamais.

Nous avions encore changé de gardiens.

Le front russe était exigeant et de plus en plus meurtrier. Un de nos nouveaux wachman était un gros costaud qui dans le civil édifiait des cheminées d'usine. Comme j'étais l'interprète il venait parfois discuter avec moi et c'est ainsi qu'un soir j'appris l'existence d'un camp de prisonniers Russe à BAUMOLDER, petite bourgade voisine.

En riant le gardien me dit :

- Ce ne sont pas des gens civilisés car le matin, quand on relève les cadavres de ceux qui sont morts dans la nuit, il manque des morceaux deviande.

Ecoeuré je lui avait lancé à la face "Unmenschen" c'est à dire "inhumain". il m'avait répondu par un regard effrayant et était parti sans rien me dire.

Le lendemain matin alors que j'étais seul, déshabillé, entrain de faire ma toilette, dans le local où était situé la pompe, il vint me rejoindre et me balança un grand coup de bottes et quelques coups de poing en criant :

- Schwein ! Unmenschen ! pass auf !..

Je courbai l'échine sous les coups en pensant: "Toi fumier je t'aurai, je t'enverrai crever en RUSSIE".

Un soir, prenant mon courrier j'éprouvais un choc au coeur.

Une lettre de ma mère m'annonçait que mon copain ROLAND lui avait envoyé une lettre de CLERMONT-FERRAND où il s'était réfugié. Ainsi il avait remis ça et avait réussi pendant que moi je m'endormais dans les délices d'un amour insensé. En une seconde ma résolution fut prise. J'irais le rejoindre. Le ressort qu'il y avait en moi venait brusquement de se détendre.

J'ouvris la porte du Kommando en gueulant :

- Les gars, je fous le camp, il me faut deux volontaires pour tenter le coup avec moi !

Spontanément BOUBOULE le petit normand pour qui j'écrivais vint vers moi et me dit :

- FUFU si tu pars, je te suis, je te fais confiance

J'étais ému et je le remerciais vivement mais il me fallait un autre gars et les candidatures ce soir-là brillèrent par leur absence. Pourtant le lendemain PIERRE MIREY un robuste chemineau de CAEN vint me demander des précisions avant de se décider.

Je lui dit :

- En premier lieu il me faut fabriquer une boussole et pour cela il me faut une dynamo de vélo, il faut également une carte, du ravitaillement, un peu d'argent et ensuite à pieds, à travers les fo rêts, les plaines, marcher de nuit, dormir le jour, traverser la ligne SIEGFRIED, la ligne MAGINOT, les rivières, franchir les VOSGES, éviter tous les pièges tendus par les Allemands avant d'arriver à la ligne de démarcation dont le franchissement est, paraît-il, très dangereux. Voilà en gros ce qui nous attend. Te sens-tu capable d'affronter ces épreuves ?

A cela il me répondit laconiquement :

- Je vais réfléchir

Quant à GEORGES TAUVEL dit BOUBOULE il ne se posait pas de questions. Il me disait :

- Si tu crois avoir une chance, ça doit être vrai. Tu pourras toujours compter sur moi.

Brave petit gars simple et courageux. j'avais envie de l'embrasser mais on m'aurais pris pour une pédale.

La nuit qui suivi cette décision, me vit me relever et m'approcher de la fenêtre. Les mains accrochées aux barreaux je scrutais la nuit, attentif aux mille bruits de la nature et l'angoisse me montait à la gorge.

J'allais me remettre en question.

Ma vie changerait quelque soit l'issue de la tentative. Si j'étais repris je savais que cette fois la note à payer serait salée, mais j'étais décidé. Je retrouvais enfin ma dignité d'homme et cela à mes yeux était important et, quand je m'adressais à moi-même, m'appelant FUFU, je savais qu'il me suffirait de me dire "tu vas faire cela" pour être certain de tout mettre en oeuvre pour faire aboutir ma décision. J'avais enfin pris le chemin de ma résurrection.

Nous apprîmes que le général GIRAUD s'était évadé d'une forteresse et qu'à la suite de cet exploit les Allemands, vexés, renforçaient la garde des frontières et je me doutais que notre évasion serait plus difficile.

Les armées allemandes avaient amorcé leur marche vers STALINGRAD mais les Russes résistaient vaillamment et faisaient des prisonniers.

A la suite d'une nouvelle altercation avec mon chef celui-ci me dit:

- Vas voir en RUSSIE, comment sont traités nos prisonniers.

Je le regardais ironiquement et levant les bras je lui répondit :

- Parce que les Allemands aussi font cela ?

Il me foudroya du regard. S'il avait osé il me serait rentré dans le chou mais il se méfiait de mes réactions et une fois de plus il s'écrasa.

En peu de temps un camarade me procura une dynamo dont je récupérai l'aimant, puis je passai à la flamme une lame de rasoir mécanique pour la détremper. Quand elle fut devenue malléable je découpai une aiguille de boussole dans laquelle je perçai un petit trou pour y sertir un bouton pression. Ensuite je me procurai une petite pointe que j'enfonçai dans un petit morceau de bois rond de la grosseur d'un bouchon d'étui de savon à barbe. A l'aide de mon aimant je chargeai mon aiguille d'un pôle positif et un négatif et cela terminé je fis un essai. Ça marchait au poil. Merci mes camarades de prison de m'avoir appris ce truc. Je comptais sur ce bidule pour me ramener dans mon cher pays.

Je décidai également mon ami JEAN COUHARD à me céder sa carte. Il m'avait confirmé qu'il ne s'évaderait jamais s'estimant trop vieux pour tenter l'aventure. Il me restait à me procurer une montre !

Parmi nos gardiens il y avait un jeune gars porté sur la bière. Comme il nous était permis d'en acheter avec nos marks de camp, j'en fis venir un petit tonnelet. Ayant vendu mon accordéon j'étais relativement aisé. J'invitai le wachman à trinquer avec moi et je le fis boire tout en discutant. Quand je vis qu'il était à point pour une transaction je lui parlai de sa montre qui me faisait envie.

- Je te l'achète un bon prix, même un très bon prix, si tu veux.

Il résista mollement puis finit par céder. C'était une montre de gousset bon marché mais qui me permettrait de m'orienter en cas de défaillance de ma boussole.

Le lendemain le gardien m'interrogea :

- C'est pas toi qui as ma montre, je ne te l'ai pas vendue hier soir ?

Je pris mon air stupide pour lui dire qu'à part mon mal de crâne je n'avais aucun souvenir de ce qui s'était passé la veille.

Il pouvait toujours se faire foutre. La montre était maintenant en lieu sûr.

Chaque soir je faisais un briefing avec mes futurs équipiers.

Je faisais le point des acquits, j'entretenais leur moral et je leur demandais d'économiser les vivres.

A ce sujet j'avais établi un premier plan que je ne pus mener à bien. Sous la pièce où je dormais était située la réserve de vivres du Kommando car nos colis étaient mis sous clés et nous devions demander ce que nous voulions chaque jour. Cela pour éviter justement les évasions. Certains gardiens se permettaient même de percer les boîtes de conserve pour nous éviter de les stocker.

Comme je disposais d'une table de nuit, j'avais pensé qu'en sciant le plancher et en perçant le plafond sous ce meuble je pourrais ainsi accéder aux vivres et partir par la fenêtre non grillagée de la réserve. C'était risqué mais réalisable et en partant de nuit cela nous réservait une marge de sécurité appréciable.

J'empruntais donc un couteau scie à un camarade et je me mis au travail. Un de mes équipiers s'était muni de la scie du Kommando et installé près du poêle coupait du bois, pour soi disant faire une réserve pour l'hiver et l'autre futur évadé faisait le guet vers la porte.

J'eus bien vite terminé et je poussai une exclamation de dépit car une poutrelle métallique passait juste sous le trou que je venais de faire. Je réajustai les planches coupées, camouflai les traces de la scie et remis ma table de nuit en place.

Il n'était pas question de couper les gros barreaux des fenêtres. Les gardiens les vérifiaient sachant bien que s'ils laissaient un gefang s'échapper ils étaient bons pour la RUSSIE.

Il ne restait plus qu'une solution, partir de chez nos paysans en se ralliant ensuite en un lieu de rendez-vous que j'indiquerais au dernier moment.

Nous étions fin juillet.

Je décidai, après avoir étudié les phases de la lune, la longueur des nuits, les possibilités de ravitaillement en fruits, de choisir la date du 18 septembre, à 9 h du soir, pour la grande aventure.

Je recommandai à mes compagnons de s'entraîner aux efforts physiques, de marcher derrière les attelages, plutôt que de monter dans les carrioles etc. Je voulais mettre tous les atouts de notre côté.

Avec BOUBOULE, à poil dans la salle d'eau, nous nous balancions de grands seaux d'eau froide sur le corps en rigolant comme des gosses. Il y eut même un tournoi de lutte où je me retrouvai en finale contre un gars des Hautes-Alpes, pas méchant pour deux sous mais fort comme un turc. 67 Kgs contre 100 Kgs, personne ne pariait pour moi.

Quand nous fûmes face à face et que l'on nous enjoignit de commencer le combat, je bondis sur lui et lui attrapai le bras droit que je tordis violemment en lui faisant ce qu'en lutte on appelle une clé. Mon bras gauche engagé sous son bras replié derrière lui et faisant levier, je forçais comme un damné. Il tomba à genoux et se mit à crier :

- Assassin, sauvage, brute !

Je lui dis :

- Tu abandonnes ?

- Oui, oui !

Alors je libérai son bras devenu douloureux et qu'il se mit à frotter en murmurant :

- Ce n'est pas possible qu'il y ait sur terre de pareils sauvages !

Je lui rétorquai :

- Ne te plains pas car dans une vraie bagarre je t'aurais saisi par les cheveux avec ma main droite et mon genou t'aurait écrasé le nez !

Tout le monde rigolait et je tins à lui faire la leçon :

- Vois-tu être fort, c'est bien, être malin, c'est encore mieux. Si tu m'avais empoigné avec tes grosses pattes, tu m'aurais aplati comme une merde.

- Je n'ai pas voulu courir ce risque, c'est pourquoi je t'ai immobilisé le bras !

Mais devant une bonne bière son ressentiment se dissipa et comme c'était vraiment un bon gars, il prit le parti d'en rire aussi.

J'avais encore un grave problème à résoudre. Je n'avais plus de chaussures et je ne pouvais partir en sabots. Comment faire ?

Après avoir réfléchi longuement je décidai de me faire opérer les pieds. Mes sabots m'avaient abîmé la plante de mes pauvres "panards" et j'avais ramassé des cors qui étaient parfois douloureux.

Je me mis alors à boîter, traînant loin derrière mon patron qui rouspétait sans arrêt car nous étions en plein travail.

Je lui fis remarquer que j'avais des difficultés pour me déplacer et que je voulais aller au Lazaret et qu'il me fallait des chaussures. Il me répondit, bien sur, qu'ils n'en avaient même pas pour eux.

- Ne vous plaignez pas si je me traine ou faites-moi soigner.

Le gardien consulté fut d'accord pour m'accorder une journée et m'emmener à l'hôpital de BIRKENFELD. Lui ne voyait que l'occasion d'une balade.

Il fallait aller prendre le train à quelques kms de là et nous partîmes un matin tous les deux, moi trainant la patte le plus possible, en direction de la gare où nous prîmes le train pour BIRKENFELD.

Arrivé au Lazaret je fus admis dans une salle de soins où un infirmier vint s'informer de ce qui nous amenait. Mis au courant, il me fit déchausser et allonger sur la table prévue à cet effet.

Il regarda longuement mes pieds et dit au gardien :

- Je vais m'en occuper moi-même !

Il me nettoya avec un désinfectant et s'emparant d'un bistouri et d'une pince il entreprit de m'extirper tous les cors qui m'empêchaient de marcher.

Il travaillait sans m'avoir anesthésié les pieds, incisant autour du cor et arrachant brutalement ce dernier avec la pince.

Il me regardait avec une joie sadique, sans doute en pensant à ses copains en train de crever dans la plaine du DON, lancés dans l'impossible conquête de STALINGRAD.

Mais je serrais les dents, la sueur au front. Je ne laissai échapper aucune plainte car cela leur aurait causé trop de plaisir.

Quand ce fut terminé il me laissa mettre mes chiffons sur mes pieds ensanglantés. Je ne le remerciai pas, pensant déjà au calvaire qui m'attendait sur le chemin du retour.

J'avais atrocement mal en posant le pied par terre mais ma volonté m'aidait à dépasser ma souffrance car je voulais m'évader.

Le plus terrible à subir furent les Kms séparant la gare de mon Kommando. Je marchais doucement et le gardien comprenait ma douleur en ne manifestant pas son impatience.

Arrivé au camp, je quittai mes chiffons ensanglantés et je passai longuement mes pieds sous l'eau froide de la pompe pour ensuite les envelopper dans du linge à peu près propre. La nuit m'apporta son réconfort et le matin me vit reprendre mon calvaire. Arrivé chez mon nazi je me déchaussai et je lui fis voir ce que j'avais subi en lui confirmant que s'il ne me trouvait pas une paire de vieilles godasses que je pourrais réparer, je refuserais le travail.

Sachant que j'étais homme à tenir mes promesses il se débrouilla pour me procurer de vieilles chaussures ayant appartenues à son neveu.

Mon coeur bondissait de joie dans ma poitrine, j'allais pouvoir foutre le camp.

Avec patience je refis toutes les coutures de ces godasses un peu grandes. Avec du cuir de récupération je renforçai les semelles et même mon patron trouva que j'avais fait un travail admirable.

Aussi incroyable que cela puisse paraître mes plaies s'étaient cicatrisées rapidement. Il est vrai que je m'en occupais, de mes arpions, eau fraîche, massages. Je leur parlais gentiment et bêtement :

- Qui c'est qui va aller se promener au clair de lune, qui c'est qui va bientôt revoir la FRANCE, c'est vous mes petits cocos mais faudra pas faire les cons, hein !.

Mes copains devaient me prendre pour le nouvel idiot du village.

Et puis un soir, à mon retour, un coup de tonnerre ébranla le Kommando. Le wachman monteur de cheminée, la brute m'attendait dans la première pièce. A mon arrivée il bondit sur moi et me prenant à la gorge il me dit ces paroles terribles :

- Tu veux t'évader le 18 septembre. Je te préviens ce sera ta mort car où que tu ailles, je te retrouverai et je te tuerai de mes propres mains.

Mon petit cinéma se mit à tourner à toute vitesse dans ma tête il fallait réfléchir vite. Qui avait trahi ? Il me fallait savoir.

Lorsqu'il me relâcha je pris mon air stupide et lui demandai qui avait pu lui dire pareille ânerie !

- Un de tes camarades l'a écrit chez lui et sa lettre est revenue.

Mais il ne voulu pas me dire qui avait fait cette faute impardonnable.

Il me dit encore :

- Je sais que tu es un rebelle, à partir d'aujourd'hui il y aura toujours quelqu'un pour t'accompagner.

Lorsqu'il fut parti j'apostrophai mes camarades :

- Quel est l'enfant de salaud qui m'a trahi ? Vous savez tous que nos lettres sont lues. A partir d'aujourd'hui je ne serai plus votre homme de confiance et je vais donner ma démission d'interprète. Vous vous démerderez avec les Schleu.

Un silence géné fut la seule réponse et le traitre ne se manifesta pas. Mes futurs camarades d'évasions étaient consternés et BOUBOULE ne savait que répéter :

- C'est foutu, si je tenais le con qui nous a vendu.

J'allais m'allonger sur ma paillasse et j'envisageais la conduite à tenir. Pour moi il n'était plus question de reculer. Je me relevai et alla trouver mes deux compagnons que j'entraînai dans un coin où je leur dit ceci

- Les Allemands nous attendent le 18 on va les baiser en partant le 17. Pas un mot à quiconque désormais, les consignes sont maintenues.

BOUBOULE fut tout de suite d'accord et retrouva son sourire par contre MIREY était hésitant mais enfin il partagea mon point de vue et j'allais me coucher rassuré.

Effectivement, les jours qui suivirent me virent avec continuellement un ange gardien sur mes talons. J'étais devenu l'ennemi public no 1 surtout que fidèle à ma promesse, je n'étais plus interprète. Quand le gardien, monteur de cheminée, m'avait parlé, je n'avais pas répondu. Comme il insistait j'avais dit :

- Nicht verstanden.

Incrédule il m'avait posé pour la 3ème fois une question qui obtint la même réponse :

- Je ne comprends pas.

Alors il m'avait balancé une pêche en me disant :

- Et ça tu comprends.

Mais comme je m'attendais à sa réaction son poing partit dans les courants d'air. Alors il se mit à gueuler si fort et si vite que là vraiment je ne comprenais rien sinon qu'il avait l'air faché après moi. Mais je crois vous l'avoir déjà dit j'étais une tête de lard et la situation qui suivit me fit beaucoup rire car personne ne parlait Allemand à part quelques mots à usage courant employés avec les paysans.

Celui qui fut choisi pour me remplacer était le plus jeune du Kommando, un camarade qui un jour nous avait fait voir une photo de sa fiancée, qu'il venait de recevoir, en nous disant :

- C'est drôle, elle était mince quand je la fréquentais. Elle a l'air d'avoir drolement profité. Ils ne souffrent pas de restriction en FRANCE.

Quelques temps plus tard, sa mère l'avertissait que sa fiancée avait retrouvé sa minceur en mettant au monde un superbe bébé. Comme il n'avait pas vu sa chérie depuis trois ans, il se mit à croire aux miracles.

Mais ce n'est pas à ce sujet qu'il me fit rire, c'est dans sa fonction d'interprète : le wachman s'adressait à lui, parlant lentement JEANNOT, c'était son diminutif, faisait un effort pour comprendre puis embarrassé se tournait vers moi, m'interrogeait :

- Qu'est-ce qu'il dit ?

Je haussais les épaules en répondant à chaque fois :

- Je n'en ai rien à foutre ! et j'éprouvais une joie sadique à regarder leur mimique.

Il était temps que je parte car soit au camp, soit à la ferme j'étais devenu le bien aimé. Je pouvais tout juste aller pisser sans témoins.

Enfin le grand jour arriva.

Dès le réveil je me sentis en forme, décidé. J'étais fait pour l'action et tout baignait dans l'huile.

Cachés dans l'écurie, j'avais carte, boussole, argent. Mon copain MIREY dont la ferme, la dernière du village, était située à 100 m de celle de mon patron, avait mon ravitaillement et une bouteille d'eau. BOUBOULE avait ses vivres personnelles.

J'avais fixé le rendez vous pour 9 h 00, dernier délai, au pied d'une croix à trois cents mètres de la sortie du village.

Mon plan était d'oublier ma veste dans l'écurie au moment du repas du soir, d'aller la chercher au moment de partir, de prendre carte, argent, boussole du passage, de traverser la grange, de pénétrer dans une vieille soue à cochon, dont la porte condamnée ne résisterait pas à un coup d'épaule. Cela je m'en étais assuré, quant à la qualité du bois, et de sortir ainsi sur les derrières de la maison.

Cela me laissait peu de répit avant d'être découvert mais c'était la seule solution.

Je travaillai calmement une grande partie de la journée quand dans l'après midi je rencontrai MIREY la mine défaite qui m'avoua avoir peur et il me supplia :

- Viens me chercher à la ferme !

- Mais tu es fou. PIERROT, tu veux me faire piquer

Il insista encore jusqu'à ce que je lui dise d'accord.

- Mais ne fais pas le con, tu as mon ravito. Tu n'es pas surveillé toi, attends-moi derrière ta maison, à tout à l'heure.

Mais le doute était en moi :

- Et BOUBOULE ? Viendrait-il ?

Plus que jamais j'étais sur mes gardes. Si près de l'action je sentais le fauve revenir en moi, tous mes sens exacerbés par l'imminence du danger.

Au repas du soir le patron discuta avec son fils. Il lui disait :

- Je crois que GERALD a compris, il ne s'évadera pas, ce n'est plus la peine de l'accompagner.

Mon coeur bondit d'allégresse à ces propos mais une petite voix se fit entendre en moi et elle me disait :

- Sois pas con FUFU, il cherche encore à te baiser. Fais comme tu as prévu.

Effectivement, je réalisai mon plan à la lettre.

Faisant une fausse sortie dans le couloir je revins en disant :

- J'ai oublié ma veste dans l'écurie !

Je les regardai tous une dernière fois en murmurant pour moi seul : "adieu bande de cons" et calmement je pénétrai dans l'écurie où j'enfilai ma veste, récupérai mon matériel caché sous la paille, traversai la grange, pénétrai dans la soue à cochons et d'un coup d'épaule, fis sauter la porte.

J'étais libre ! !

Enfin presque.

En courant j'allai derrière la ferme où travaillait MIREY et allongé sur le sol, j'imitai le cri de la chouette, mais rien ne me répondit. J'attendis cinq minutes, anxieusement car mes paysans devaient se lancer à mes trousses, ne m'ayant pas vu revenir de l'écurie.

Puis je courus jusqu'au calvaire espérant avoir été devancé. Mais il n'y avait personne et allongé dans le fossé, inquiet, je me mis à compter les minutes.

Soudain, un bruit de pas sur la route. Qui était-ce ? MIREY, BOUBOULE, les Allemands. Je fis entendre le cri de la chouette auquel un "tchu, tchu" précipité me répondit, une vraie locomotive. Deux secondes après BOUBOULE était allongé à mes côtés, haletant, me disant : "J'ai dû ramper sous le nez de mes patrons et j'ai drôlement eu peur ".

Moi j'étais heureux, j'avais mon petit copain à mes côtés et ça c'était du sûr, croyez-moi.

Je lui fis part de ma conversation avec MIREY et il me dit qu'il avait remarqué sa trouille. Ce salaud, il va nous laisser tomber. Viens, on fout le camp.

Non BOUBOULE. J'ai dit :

- 9 h 00 pas avant, suppose qu'il vienne et ne nous trouve pas. Il faut attendre.

- Mais on va avoir tout le monde au cul !

- T'en fais pas, la nuit est là, la lune pas encore levée et on ne va pas prendre la direction du sud tout de suite. On va courir jusqu'a minuit et après on marchera normalement.

Mes yeux habitués à l'obscurité me permettaient de déchiffrer ma montre. Je demandai à BOUBOULE ce qu'il avait comme ravitaillement. Pour deux ce n'était pas terrible et je lui dis:

- Il faut que ça fasse 4 jours. C'est le temps que je compte mettre pour parvenir en LORRAINE après nous serons aidés.

J'avais emmené avec moi un calepin et un crayon. Je pensais noter de mémoire tous les incidents, les routes, les villages, les rivières et chaque matin je ferais le point en prenant des notes et en essayant de nous situer sur la carte.

Ayant conservé ces papiers, mieux qu'un récit, ils vous feront revivre nos premiers jours de fuite, vous diront aussi que j'ai retardé malgré le danger, notre départ d'un quart d'heure, espérant toujours voir arriver notre lâche camarade qui, je le sus par la suite, rentra tranquillement au kommando et dégusta mes vivres dans les jours qui suivirent.

17 Septembre 1942, 20 h 45.

Départ très difficile. Méfiance. Arrive rendez -vous. Alerte déja donnée. 21 h 15 départ réel. Orientation très difficile. Nuit noire. Boussole cassée. Perd 1 pullover. Minuit: trois biscuits, 1/2 barre de chocolat 4 sucres. Minuit et demi. Chute casse montre perd second pullover. 1 h arrive sur village dans forêt, passage difficile, beaucoup de bruit. Alerte, contournons.Seconde alerte, rampons 1/4 d'heure. Continuons route, toujours très noir. Perte de temps plus d'heure. Lueur à l'est. Jour proche ? ou éclaircie. Cherchons bois pour repos. Après marche 1 h nous trouvons.Camarade s'endort. Je veille environ 2 h enfin le jour. J'ai froid, réveille camarade, partage vivre, casse croûte: 4 biscuits, 1 chocolat, 4 sucres, maigre. Camarade dort de nouveau. Où sommes nous ? A l'ouest village, route. Entends train repère sur carte. Probablement URWEILER. En retard très, très difficile. Répare montre, boussole. Midi casse croûte: 1/4 boîte singe, 1 chocolat, 5 sucres. Après-midi calme toujours pas sommeil.4 h: 1/3 pain d'épices, très soif, pas d'eau. 7 h: 5 biscuits, 1 chocolat, 5 sucres. 9 h départ clair de lune. Coups de feu pas très loin. Temps magnifique marchons vite. Traversons bois, de nouveau plus d'heure. Trouvons de l'eau. 1 village à contourner très difficile. De nouveau route, traversons facilement 11 h sonnent. Merci. trouvons pommier, casse croûte, forêt, descente, ruisseau, faisons toilette. Alerte, des pas. Cachons dans conduite d'eau. Très drôle. Fin alerte, reprenons route. Lueurs à droite. SAARBRUCK ? (grosse erreur) tout va bien. 3 h un bois des maisons, fatigués, perdus dans bois. Plus de lune. Faisons pause pour journée. 6 h, jour bois très clair route et village pas loin, cachons sous des branches sapins. Je dors un peu, très froid, grelottons, mais bon espoir. Prions DIEU. Journée calme abrités sous sapins (à part que des enfants sont venus jouer non loin de nous). Repas habituel, départ 8 h 30.

Ah ces aventures. Quelle nuit.!!

Des bois, un ruisseau, toilette torse nu à 10 h du soir. Clair de lune magnifique. Buvons tout notre saoul. Des bois encore une allée forestière, pendant des kms une route nationale. Traversons un village sur la droite. Veux aller aux renseignements quand soudain alerte, les sirènes. J'étais à deux pas d'une maison. Un peu plus loin, encore une grande route, traversons. Puis des bois, une voie ferrée, un train. Traversons sans bruit à deux pas d'un poste. Des bois toujours. Ça bombarde dur. Nous revivons nos impressions de soldat pendant la guerre. Encore une voie ferrée. Plusieurs embranchements. Petite alerte, des pas. Evitons et redescendons sur l'ouest. Arrêtons pour traverser ligne quand un train vient s'arrêter devant nous. Attendons en mangeant betterave puis repartons. Traversons grande route, une plaine puis soudain une rivière, remontons sur l'ouest jusqu'à un pont pas gardé. Traversons une carrière. Acrobatie. La plaine, une route, un village. Veux aller renseignements, approche de ce que je crois être un stade. A trois mètres de la porte une lumière dans les yeux et ces mots criés d'une voix rude : "Halt. Halt ". 1/3 seconde réflexion. Je fais demi-tour et je prends mes jambes à mon cou. Je crois entendre détonation, m'attends à recevoir une balle. Rien. Je tombe, me relève et repars de plus belle. Mon compagnon court à mes côtés. Après 300 m, temps d'arrêt. Personne derrière. Que le brouillard soit béni. Je veux m'orienter, trouve boussole mais plus d'aiguille. Nous faisons triste mine. Après patiente recherche retrouve aiguille dans mouchoir. Ouf. Il fait noir plus de lune, du brouillard. Nous sommes mouillés, exténués. Il est 3 h il vaut mieux nous arrêter. Les bois ne sont pas propices marchons à l'aveuglette, manquons tomber dans ravin. Sommes perdus. A 4 h moins 20 trouvons petit bois sapins. Nous nous endormons transis de froid. Au réveil, 3 h après faisons le point. Sommes sans doute près de Deux Ponts. SAARBRUCK à droite. Demain si tout va bien la FRANCE et des coeurs français. DIEU bénissez-nous. 10 h du matin. Beaucoup de chiens aux alentours. Pourvu que l'on nous recherche pas ! !

4ème nuit ça va mal. Mauvais départ. Je crois que nous sommes surveillés. Après une longue attente sous nos petits sapins, à 9 h 1/4 je me lève doucement et lance mon bâton à une vingtaine de pas de notre cachette. Rien ne bouge. Nous partons. Marche à travers bois. Trouvons de l'eau. Buvons longuement. Toujours des bois puis la vallée. Un village. Nous essayons de contourner par l'est puis par l'ouest. Nous traversons une route, une ligne de chemin de fer puis sommes arrêtés par une rivière. Je n'avais pas prévu cela. Nous longeons puis retraversons voie ferrée et route. Je suis indécis que devons-nous faire ? Traverser ou nous tenir à droite. Je ne puis lire la carte. Nous cherchons des bois. A 3 h nous nous arrêtons épuisés et découragés.

Ce matin j'ai revu la carte. Je crois savoir à peu près où nous sommes. Il nous faut passer. Réussirons-nous.? Mon compagnon est complètement découragé ( sans doute par mes hésitations ) et moi un peu aussi. Pourtant il faut vaincre.

Encore 1 jour de vivre. Après, des betteraves.

Que DIEU nous garde.

La nuit qui va suivre nous a vu aller à la limite de la souffrance et du découragement. Et pourtant elle restera pour moi un des souvenirs où il me fut prouvé que même au bout de la désespérance, alors que vous croyez que tout est perdu, la Providence peut venir à votre secours. Cette nuit a fait l'objet d'un récit qu'un soir de cafard j'avais écrit pour marquer sur le papier ces heures que je ne pouvais chasser de mon esprit.

A l'origine, je n'ai pas eu la prétention d'écrire une anecdote destinée à être publiée, je me suis contenté de raconter, sans fioritures, une aventure vécue, un épisode de cette merveilleuse histoire qu'est une évasion.

Pour vous je vais le reprendre et avec vous revivre cette nuit de cauchemar.

Si c'était un roman il serait plus que banal. Quelques expressions pourront vous choquer elles font partie du récit, les supprimer seraient une atteinte à la vérité.

Il nous fallu 17 jours

pour parvenir au terme de nos souffrances

17 jours de pleurs,

d'espoir, de joie,

17 jours d'aventures.

 

 

 

.c.Un jour

parmi dix-sept

 

Il pouvait être 6 h du soir.

L'orage se déclencha. De gris qu'il était le ciel devint noir et la pluie se mit à tomber drue et serrée. A de rares intervalles, les éclairs zébraient les nues, pénétrant de leur blanche lueur jusqu'au plus touffu du bois où s'étaient réfugiés les deux hommes. Que faisaient-ils dans ce bois, à cette heure et sous la pluie. Un habitant de la région ne s'y serait certes pas trompé à voir leur accoutrement.

L'un assez grand portait avec certain souci decoquetterie une tenue kakie, anglaise sans doute, composée d'un blouson serré à la taille et d'une culotte longue dont le bas était ajusté dans de petites guêtres de forte toile de couleur claire. Des souliers éculés et tout percés témoignaient d'un usage plus que forcé dans une arme dont le seul mode de locomotion est le "train onze". Des souliers de biffin à n'en pas douter.

L'ensemble était complété par un calot posé crânement sur le côté gauche de la tête. Cet homme avait les traits pâles et tirés, le visage marqué par la fatigue et les privations. Un pli soucieux barrait son front et toute sa physionomie exprimait le découragement. Pourtant il avait l'air énergique et sa position devait être bien mauvaise pour qu'un tel souci apparaisse sur son visage. Quel âge pouvait-il avoir 23 ou 24 ans à peu près. Son compagnon paraissait plus âgé de 3 ou 4 années. Pourtant une personne curieuse qui aurait pu les questionner aurait été surprise de constater que le premier nommé était l'aîné d'un printemps et venait d'attaquer bravement sa 24ème année.

Le second personnage de cette histoire était petit, trapu, rouge de visage et noir de poil. Il paraissait jouir d'une santé éclatante et semblait moins marqué par la fatigue que son camarade.

Il était vêtu d'une vareuse empruntée à l'armée belge, une de ces vestes kakies à nombreuses poches et si pratique. Un pantalon de même étoffe abritait de courtes et solides cuisses et venait s'emmagasiner à 25 cm du tronc dans des housseaux de cuir noir qui depuis bien longtemps n'avaient pas vu le cirage. Une solide paire de brodequins à semelle très épaisse attestait que cet homme avait su mieux se débrouiller que son compagnon avant d'entreprendre son aventure.

Sous le calot, posé sur sa tête, sans aucun souci, sinon celui de la protéger d'un refroidissement, on pouvait voir à l'expression du visage que tout ne marchait pas comme sur des roulettes. Il regardait obstinément en l'air en grommelant :

- Vache de flotte, va !

A ce moment la pluie se mit à redoubler et avec elle les jurons. "Quelle chiotte, quelle poisse" !

Le passant ne s'y fut plus trompé. Il s'agissait de deux Français deux soldats, deux prisonniers.

Que faisaient-ils à 25 km de l'ancienne frontière allemande ? Pour le savoir il suffit de reporter notre lecteur à quelques jours de là, dans un kommando situé à l'est de TREVES. Nous allons résumer succinctement les faits pour vous permettre de mieux comprendre ce récit.

C'était un soir comme tous les autres soirs.

Les prisonniers revenaient du travail et en passant devant le bureau du gardien, prenaient le courrier qui leur était destiné.

L'un d'eux, le premier personnage de ce récit venait justement de recevoir une carte et il interrompait à chaque instant sa lecture par de brèves exclamations. "Ah le veinard, ah le cocu. Sacré Roland, il a réussi". Puis d'un seul coup, pris d'une crise de folie il s'écria:

- Je fous le camp, qui c'est qui s'barre avec moi.

Et quelque temps après c'était le départ, l'évasion avec tous ses risques et l'espoir de la réussite, cet espoir qui soutient les prisonniers et leur permet d'accomplir des exploits. A la suite de nombreuses aventures et maints déboires ils en étaient arrivés à ce point où commence notre récit.

- Y a pas de bon sang, il faut qu'on trouve une planque, s'écria le plus grand, celui qui avait décidé de l'entreprise. Et de ramasser tous deux leurs affaires en continuant de ronchonner.

Oh ce fut vite fait. Pour le plus grand que nous appellerons désormais FUFU puisque c'est ainsi que le prénommait son compagnon le barda se composait d'un sac de toile primitivement destiné à contenir de la farine et transformé en sac tyrolien avec de vieilles ficelles et de bouts de courroie.

Le second n'était embarrassé que de deux musettes dont l'une bien plate avait sans doute dû contenir les vivres.

Ils jetèrent un coup d'oeil sur quelques carottes qui traînaient à leurs pieds et FUFU dit en s'adressant à son compagnon :

- Si tu as encore faim, BOUBOULE, te gêne pas !

BOUBOULE, sans rien répondre ramassa une carotte et après l'avoir sommairement essuyée sur sa manche, l'ingurgita en deux bouchées.

Puis, les équipements chargés, ce fut le départ. Il s'agissait surtout de trouver un abri et ce dans le plus bref délai car la pluie maintenant traversait la voûte épaisse formée par les sapins et menaçait de rendre nos amis semblables à deux rescapés d'un naufrage en mer.

Ils s'élevèrent, d'abord le petit suivant le plus grand qui semblait être le guide, puis hésitèrent en voyant un sentier régulièrement entretenu. Mais la décision fut vite prise, un coup d'oeil à droite, un coup d'oeil à gauche, personne, en avant et de continuer leur route.

Après 300 mètres environ de montée, ils devinrent plus circonspects. Le terrain était foulé de nombreux pas, le bois était plus clair et on apercevait un peu plus haut un monticule entouré de barbelés. Une casemate de la ligne siegfried.

Etait-elle gardée ? là était le hic et il s'agissait d'être prudent.

La pluie est mauvaise conseillère. Il y avait là-haut un abri, alors nos deux amis n'hésitèrent pas et franchirent en se courbant les derniers mètres qui les séparaient du fortin.

Quelle joie, quelle délivrance, l'endroit était désert.

Là, à gauche, l'entrée de la casemate, la porte en est fermée, mais devant il y a une tranchée et dans cette tranchée un petit recoin où l'on ne sera pas trop mal, et là, à terre que voient-ils donc qui les rendent si joyeux. Du papier goudronné.

En deux minutes, un toit fut posé, un abri assuré. Et voilà nos deux gars, serrés l'un contre l'autre, recroquevillés sur eux-mêmes et faisant leur possible pour éviter les quelques gouttes d'eau qui passent au travers de la mince toiture. FUFU a retiré de son sac une vieille pelisse garnie d'un col de fourrure mangée aux mites et l'a posée sur leurs genoux. Il l'avait prise la veille sur un épouvantail à moineaux et se flatte aujourd'hui de sa trouvaille.

Au bout d'un moment il rompit le silence que seul, venait troubler le bruit de l'eau tombant toujours aussi drue.

- Mon vieux BOUBOULE, nous voilà mal partis. Si cette flotte continue à tomber nous ne pourrons pas démarrer et nous n'avons plus qu'un jour de vivres. J'ai fait le point sur la carte et je crois savoir où nous sommes. Sauf erreur de ma part, si nous pouvons marcher cette nuit, nous serons en LORRAINE demain au petit jour et certainement sauvés. Mais nous avons encore la BLIES à traverser. Si Dieu ne nous abandonne pas. Suivi en enfer, nous réussirons. Il le faut, ce serait trop bête de se faire reprendre après quatre nuits de liberté.

Ainsi parlait FUFU, et BOUBOULE se contentait d'approuver.

Un drôle de gars, ce BOUBOULE, un Normand peu bavard et vieilli avant l'âge, mais tenace aussi et qui ne craignait pas les kilomètres. Il avait une foi aveugle en son camarade et l'aurait, je crois, suivi en enfer.

Depuis quelque temps déjà la pluie se faisait moins violente et l'on apercevait dans le ciel quelques trouées bleues. Les nuages filaient bas et à une allure vertigineuse. Depuis longtemps déjà le tonnerre s'était tu.

BOUBOULE hasarda timidement sa tête hors de l'abri et toute sa face s'éclaira d'un large sourire. "J'crois bien que ça va se tasser !" dit-il à son ami et aussitôt de sortir et de s'étirer, le peu de confort de la cache lui ayant laissé les reins tout endoloris.

FUFU plus sage attendit encore quelques minutes et sortit lui aussi en se frictionnant les reins.

- Bon Dieu de bon Dieu, quelle vie de chiens vivement que ça finisse !

C'était son habitude.

Il gueulait toujours après la vie et ne trouvait rien de plus beau qu'elle. Toute sa jeunesse avait été bercée de romans d'aventures et il était aujourd'hui dans son élément. Il ne voulait voir que le côté le plus beau de ses péripéties et ronchonnait après toutes ces petites choses, ces petites souffrances, ces mille petits détails qu'un auteur oublie de mentionner dans son livre : une branche qui vous cingle l'oeil et vous rend borgne pendant 2 h, l'arbre qu'on encadre dans l'obscurité et le souvenir qu'emporte votre nez de la collision, etc. C'était un exalté qui retrouvait tout son sang-froid dans l'action et qui se fatiguait plus la journée à attendre dans un bois que la nuit à arpenter les plaines et les forêts peuplées de danger.

Aussi n'avait-il pratiquement pas fermé l'oeil depuis le départ à l'encontre de son compagnon qui aurait dormi sur un canon en action.

On était en Septembre et la nuit venait assez tard.

Ils durent attendre 20 h avant de se remettre en route. Après avoir consulté sa montre précieusement enfermée dans une boîte métallique, le verre s'étant cassé dans une chute dès la première nuit, FUFU donna le signal du départ.

La nuit n'était pas encore complètement descendue et l'oeil pouvait distinguer les objets d'assez loin. Sac et musettes solidement arrimés dans le dos, nos deux amis prirent en sens inverse le chemin parcouru dans les sapins et après quelques minutes de marche parvinrent au bas de la rapide descente, à l'orée du bois.

Un chemin en contrebas longeait les arbres et avant de s'y laisser glisser, nos évadés jetèrent un coup d'oeil circulaire sur le paysage.

On devinait à droite un village dont les murs blancs faisaient contraste avec le fond sombre des collines environnantes. Droit devant, la plaine, une plaine vallonnée qui s'élevait en direction du Sud. A gauche des bois encore.

Aucun bruit ne troublait la sérénité du lieu, si ce n'est quelques aboiements de chiens, là-bas, dans les fermes. Mais c'était assez loin et nullement dangereux.

Nos deux gaillards descendirent dans le chemin, prenant bien garde de ne pas faire de bruit et s'engagèrent dans la plaine.

Des jurons étouffés se firent entendre.

- Quelle chiotte, disait FUFU. J'ai déjà les pieds à la sauce.

- Mon vieux, ça c'est pas le pot. On va en baver ! !

-C'est aussi mon avis !

Cette conversation se faisait à voix basse, comme s'ils avaient craint une oreille indiscrète dans le voisinage, et il en était ainsi depuis le départ. C'était naturel, instinctif, ces hommes étaient constamment sur le qui-vive et observaient les règles de la prudence la plus absolue. FUFU disait souvent à son compagnon : "Vivement qu'on soit libres que je puisse gueuler un bon coup ". Ils se souvenaient tous deux d'une étape précédente où ils avaient failli se faire prendre pour un toussotement malencontreux mal étouffé.

Ils avançaient d'un bon pas, aussi vite que le permettait l'état du terrain et ils ne semblaient plus fatigués. L'herbe étant humide bien vite pantalons et chaussures furent détrempés. Une ouïe fine eut entendu le plouf plouf que faisaient les chaussures à chaque pas des pauvres gars.

Au bout de dix minutes de marche, ils s'arrêtèrent, prêtant l'oreille, puis marchèrent en direction d'un murmure que seule une oreille exercée et attentive pouvait percevoir. De l'eau était là, coulant presque goutte à goutte d'une anfractuosité de rocher. De l'eau que l'on pourrait recueillir dans un quart, de l'eau que l'on pourrait boire, quelle aubaine.

Car aussi paradoxal que cela puisse paraître, FUFU et BOUBOULE trempés des pieds jusqu'aux genoux, la veste humide, crevaient de soif.

Ils n'avaient pu se procurer un récipient, au départ, et force leur était d'atteindre un point d'eau pour se désaltérer. Ornières, ruisseaux, sources, ils avaient bu n'importe quelle flotte. Que de fois avaient-ils maudit la nature de terrains trop arides ou l'attente trop longue de la nuit qui tardait à venir, la nuit qui permettait de boire, de trouver de l'eau fraîche qui revigorait le corps, la langue desséchée par l'effort et calmait la brûlure des yeux gonflés d'insomnie.

BOUBOULE tira son quart de sa musette et le tendit à la source qui s'égouttait plutôt qu'elle ne coulait. Enfin le récipient fut plein et en moins de deux ingurgité. Quel soupir de satisfaction poussa notre ami.!

FUFU à son tour imita son ami. Il but, lui, à petites gorgées se délectant à chaque rasade. Mal lui en prit, car l'eau ayant eu le temps de se déposer, la dernière gorgée fut une lampée de sable.

- Saloperie, Bon Dieu de merde, etc, fut le refrain habituel qui salua cette nouvelle mésaventure.

Bah on ne meurt pas pour si peu et puis l'heure n'était plus aux lamentations et FUFU avait autre chose à faire. Il venait de sortir son mouchoir et il tirait de ce dernier, avec mille précautions, un petit instrument dont un profane eut été bien embarrassé de dire le nom.

C'était, composé d'un couvercle d'étui de savon à barbe, d'une rondelle de bois, d'un bout d'épingle et d'une aiguille taillée dans une lame de rasoir mécanique, une boussole bien primitive il est vrai. Le verre se trouvait avec, mais il n'était pas ajusté, car il ne permettait pas de lire correctement la nuit. C'est à cet engin que nos amis devaient de ne pas s'écarter de la bonne route. Elle leur donnait d'ailleurs bien du souci car elle n'était pas toujours disposée à tourner et il fallait parfois que FUFU la secoue, la tape légèrement sur sa paume pour que la lame aimantée prenne la direction supposée Nord.

Il est vrai qu'il y avait d'autres points de repère.

La lune par exemple. C'est surtout avec elle que FUFU se dirigeait. Il l'avait bien étudiée et il corrigeait son angle de marche au fur et à mesure que le temps s'écoulait. La carte ne servait en principe que la journée. De mémoire la nuit on notait certains détails et le lendemain on faisait un point approximatif. Sachant par exemple qu'à 10 h on avait traversé une grande route, qu'a 1 h on avait laissé une assez grosse agglomération à notre droite etc… On cherchait le lendemain, sur la carte, quel village se trouvait à environ 12 kms d'une grande route traversée et on avait à peu près le chemin parcouru.

La lune ce soir était de sortie et la visibilité mauvaise.

Heureusement que les deux côtés de l'aiguille n'étaient pas biseautés de même façon permettant de se renseigner au toucher.

FUFU s'orienta donc et