FUSSINGER Gérald

051

ON M'APPELLAIT... FUFU !

GUERRE 1939-1945

Témoignage

NICE - Décembre 1987

 

 

Analyse du témoignage

Ecriture : 1987 - 450 pages

051 - Tome I - Guerre et captivité

052 -Tome II - Sur le chemin de la Rédemption

 

Il a fallut qu'un jour, 42 ans plus tard, je lise sur NICE-MATIN, un article qui me toucha. Il était fait appel aux souvenirs des anciens combattants pour que la postérité, apprenne ce que nous avons vécu.

J'ai fouillé dans mon garage, retrouvé de vieux journaux, de vieux récits et j'ai envoyé le tout à Michel El Baze, responsable de l'article.

En retour il m'a demandé de faire ce livre. Est ce que cela en valait la peine ? A vous de juger.

Allez, salut tout le monde.

Ras le bol de FUFU, ce teigneux, cet emmerdeur. Il était si bien enfoui au fond de ma mémoire.

Il a fallu qu'il en sorte pour de nouveau me faire peur, aimer, rire et pleurer aussi. Il va regagner son petit jardin secret, il ne veut même pas signer, cette tête de lard !

Alors je le fais pour lui.

MANDELIEU, le 10/04/1987 à 10 h du soir… OUF ! ! !

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Marie-Pierre (20 ans) enfourne "au kilomètre" le manuscrit de Gérald Fussinger dans son Mac quand je l'entends s'écrier : "Ça, c'est un mec".

En un mot elle venait de traduire un sentiment que vous éprouverez, lecteur, en dévorant les tomes I et II de ce témoignage exceptionnel de celui qui, de la cohorte des prisonniers de guerre a su se lever et dire "non", c'est-à-dire : Résister.

Marie-Pierre, 20 years of age, quickly puts in the manuscript by Gerald Fussinger in her Mac when I hear her exclaim : "That's what I call a man". In one word she had just summarise your feeling, dear reader has you avidly go through volume I and II of this exceptional testimony from he who from the line of the prisoners of war managed to stand up and say "No", that is to say to be a Resistant.

PRÉFACE DE MICHEL EL BAZE

"En guise d'introduction", Gérald FUSSINGER présente son témoignage et se décrit lui -même mieux que je ne pourrais le faire et toute préface de cet ouvrage aurait été superflue s'il n'y avait la correspondance échangée avec l'auteur et mon plaisir d'en reproduire ici quelques extraits qui affirment mieux encore la personalité de notre admirable FUFU "ce mec" -comme disent les stagiaires T.U.C. Marie-Pierre et Nathalie -qui voudraient bien le connaître .

A l'origine de notre rencontre un des articles paru dans NICE-MATIN et l'envoi de quelques pages le 27 novembre 1986, d'abord :

Je vous adresse quelques lignes de ma prose. Cela ne concerne que ma dernière évasion. Mais j'ai dans mes souvenirs de guerre matière à écrire un livre. J'ai fait mon service militaire comme mitrailleur, puis radio et chef de poste radio au 153ème puis 166ème R.I.F. ligne MAGINOT.

J'ai déjà consigné à l'état de canevas de nombreuses anecdotes dont certaines concernant la captivité sont assez "salées". Devrais-je, concernant l'usage que vous en attendez, tout dire ? Je n'aime pas mentir, dissimuler, affabuler mais je dois avouer que certaines scènes dont je fus le témoin me font hésiter.

Si j'écrivais un livre destiné à être commercialisé il n'y aurait pas de problèmes. Aussi avant de me lancer dans la rédaction de mes souvenirs je vous demande votre avis !

Et "mon avis" fut d'inciter mon correspondant à persévérer dans la rédaction de son témoignage.

Puis le 27 novembre suivant :

J'ai eu une vie difficile travaillant dès l'âge de 13 ans. Je suis un autodidacte avec encore de nombreuses lacunes dans mon instruction, mon éducation. Ce qui m'a plu dans votre appel, c'est son côté non lucratif et l'aide d'une équipe qualifiée. Je ne pensais pas que ma guerre pourrait encore intéresser quelqu'un.

Je n'attends qu'un mot de vous pour reprendre le stylo, après 40 ans. N'ayez crainte, mes souvenirs sont toujours là, bien vivants, trop vivants même car il est des heures si terribles qu'elles vous marquent à jamais de leur empreinte.

Encore le 9 Décembre

C'est avec une grande joie que j'ai reçu votre missive. Ainsi grâce à vous je vais pouvoir écrire, après 40 ans de silence la relation de mes aventures, de mes états d'âme, de mes révoltes, de mes joies.

Je pense que vous avez raison. Il faut, pour les générations futures, le témoignage de notre époque. Maintenant je considère cela comme un dernier devoir que la vie m'imposerait. N'ai-je pas lu avec beaucoup d'intérêt les souvenirs du Capitaine COIGNET un soldat de NAPOLEON.

Mon récit comportera un préambule dans lequel je me situerai pour une meilleure compréhension de ma mentalité, de mon éducation, de mes réactions.

Puis le récit partira de mon incorporation au 153ème R.I.F., mon instruction militaire, la vie sur la ligne MAGINOT seront évoquées. Puis j'aborderai la drôle de guerre. Je camperai quelques uns de mes camarades. Je parlerai de notre mentalité et enfin du 10 mai 1940. Je rentrerai de plain pied dans ce qui fut la fin de nos illusions, de nos convictions. Nous n'avons pas à rougir mais nous nous sommes battus avec de faibles moyens. Des camarades sont morts à mes côtés et nos officiers, le Commandant SOURIAU entre autre, ont mérités notre admiration.

Ensuite je parlerai de la captivité, de la misère humaine, de l'homosexualité, de la dégradation de certaines valeurs auxquelles j'étais attaché et aussi la fierté que j'éprouvais à être en prison avec d'autres évadés. Nous étions le refus et avions l'impression d'être redevenus des hommes malgré les humiliations et notre grande misère.

Je parlerai de ma dernière évasion en y incorporant les 2 récits que je vous ai fait parvenir. Et pour finir je parlerai de la période se situant entre mon évasion et la Libération, période riche encore en aventures. Puis je terminerai par un épilogue, pas trop long, émaillé sans doute de quelques considérations sur l'âme humaine.

Etant donné que mon récit sera cocasse, émouvant et je l'espère intéressant pour le lecteur j'ai pensé à l'intituler "Tribulations d'un bidasse de l'an 40".

Je m'excuse par avance, d'employer en permanence le "je". C'est une autobiographie d'une tranche de ma vie. Alors je ne tricherai pas. Quand je dirai par exemple : "Je suis dans la merde" il s'agira bien de moi et pas d'un autre.

Je n'ai jamais cherché à me mettre en valeur. Ma médaille des évadés date de 55 et c'est un camarade qui l'a demandé pour moi. Enfin je ne fais parti d'aucune association d'Anciens Combattants. Je restais tout seul dans mon petit coin jusqu'au jour très récent où un Monsieur EL BAZE s'est occupé de remuer mes souvenirs.

Je vais me mettre au boulot. J'espère, je suis certain que vous ne serez pas déçu.

Enfin, quelques mois plus tard, l'annonce de la terminaison de l'ouvrage par ces quelques lignes.

Dans votre lettre du 4 décembre 1986, vous m'avez demandé d'écrire une relation de ma tranche de vie concernant la guerre 39/45 et susceptible d'intéresser l'historien et le psychologue. C'est dans cet état d'esprit que j'ai entrepris ma narration.

Pendant cinq mois la feuille blanche étalée devant moi a fait office de confessionnal.

Je n'ai pas triché mais mes écrits dépasse sans doute le cadre que vous lui aviez assigné. Je vous autorise donc à retrancher ce que vous jugerez impropre ou indigne d'être imprimé. Je vous laisse seul juge.

Il est bien évident que je me suis interdit de manipuler le texte original ou même de préférer les "versions édulcorées" que FUSSINGER me présentait.

D'où sa dernière lettre du 25 août 1987.

Le lecteur ne sera sans aucun doute pas déçu de vivre avec l'auteur cette tranche de vie exceptionnelle racontée avec la simplicité des grands et qu'il y prendra le même plaisir que "mes filles" ont eu à l'enfourner dans l'ordinateur.

Depuis que je vous avais adressé mes élucubrations, je me posais des questions car avant d'écrire le récit de mes aventures j'avais été amené à faire un choix entre deux modes d'expression. Ecrire suivant le mode classique en employant un langage châtié et conventionnel ou opter pour des expressions plus proches de la réalité.

Mon livre devant servir de témoignage, laissant ma pudeur de côté, j'ai choisi la solution la plus réaliste. Parfois, effrayé par mon audace "verbale", j'étais tenté de faire marche arrière, de rentrer dans la moralité, et puis ma franchise naturelle a triomphé de mes scrupules et je vous ai transmis mon manuscrit.

Votre appel et surtout l'opinion de vos filles m'ont apporté une sorte de délivrance et une joie profonde.

Ainsi des jeunes avaient compris et approuvé le sens de mon récit. Il ne contient pas de message mais simplement, il souligne que dans la vie, il faut toujours espérer et aussi que l'amour doit être le moteur de toutes actions.

Ainsi je suis le "mec".

Ce que j'ai pu sourire à ce qualificatif. Je suis pourtant le contraire d'un "macho" et je suis ému par la souffrance que l'on voit à la télé. J'ai par exemple horreur des corridas et je suis prèt à applaudir quand le toréro se fait embrocher et je ne serai jamais chasseur.

C'est toujours à mon corps défendant que je me suis battu, que j'ai accompli quelques trucs pas trop moches.

Il y a, c'est certain, un fauve qui sommeil en chacun de nous. Sinon comment expliquer cet instinct qui me permettait de m'orienter en pleine nuit dans des forêts immenses, comment expliquer ces réactions animales qui aux heures cruciales que j'ai vécues me transformaient de mouton en loup prèt à mordre. En chacun de nous existe une dualité du bien et du mal, du courage et de la lacheté. Et je dois avouer que la guerre en permettant de me découvrir n'a pas eu pour moi qu'un côté négatif.

Et à l'heure actuelle encore, elle m'a fait revivre, en pensée, des moments exaltants....

Voilà !

Qu'ajouter, sinon vous souhaiter le même plaisir, le même interêt que nous avons éprouvé en découvrant un Homme dans la tourmente.

 

EN GUISE D’INTRODUCTION DU TÉMOIN

Les lignes qui vont suivre sont la narration non édulcorée de faits authentiques. Elles ne sont pas écrites pour la bibliothèque rose mais pour servir de témoignage.

Certains termes pourront vous choquer, certaines descriptions vous écoeurer. J'ai décidé que mon récit serait sincère.

Si je supprime certains passages, en perdant de la substance ma narration perdra de sa force et de sa véracité. Ce langage parfois trivial est voulu, les expressions familières conservées.

N'ayant pas envisagé de faire carrière au Quai d'Orsay, j'ai toujours eu mon franc parler et horreur de me voiler la face quitte à regarder entre mes doigts. Ce qui n'est pas mon genre.

Dans toutes guerres il y a du courage, de la lâcheté, de la mort, du sexe, de l'amour, de l'abnégation et de l'écoeurement. Peut-on oblitérer certains actes, en glorifier d'autres sans faire acte de tricherie.

Si mon livre vous déplaît, alors refermez-le, et jetez-le à la poubelle. Là au moins certains de mes souvenirs y seront à leur place.

Qui suis-je ?

Né le 9 Juillet 1918 à la fin de celle qui devait être la der des der, dans le petit village d'Essoyes dans l'Aube, là ou vécu et repose le grand peintre Auguste Renoir.

Je passai, jusqu'à l'âge de neuf ans, une enfance sans histoires. Mes parents étaient pauvres et mon père du partir à la ville chercher un emploi de garçon coiffeur. Ce fut le commencement de mes malheurs.

Un soir un ami de la famille vint armé d'un révolver demander à ma mère de fuir en sa compagnie en m'emmenant.

Ce fut une nuit de cauchemar et nous nous retrouvâmes fuyant dans le noir avec cet homme armé qui me terrosisait.

Nous vécûmes un an à Brion-sur-Ource et j'étais devenu Jaquou le croquant. Je fis une fugue et on me retrouva dans les marais ou je m'étais caché. Dans les jours qui suivirent je tombai malade, paralysie infantile avait dit le médecin. Pendant un mois je luttais contre la mort, allongé sur un petit lit de sangles.

Mais je réussis à m'en sortir après avoir déliré de longues heures, marchant comme un vieillard, les reins brisés par la maladie.

Enfin ma mère se décida à fuir cet homme et parti pour Troyes ou je pus retourner à l'école et rattraper mon retard.

A 12 ans 1/2 j'obtins mon certificat d'études avec la mention bien. Peu de temps après mon père mourut.

Ma mère me mit au boulot immédiatement et par chance je fis un travail agréable dans les bureaux d'une fabrique de registres.

Le 12 février 1934 la grève générale fut décrétée pour protester contre les menées facistes des Croix de Feu. Le 13 février mon patron me mis à la porte car il était lui-même le responsable des Croix de Feu de la région.

Alors commença pour moi un errance qui me vit faire plusieurs métiers. Ma mère vivait avec un nouvel ami, terrassier de profession. Et avec lui je connu la dure loi de ces grands chantiers où se réfugie souvent la lie de la société. Là, j'appris à me défendre, à me battre.

J'avais pratiqué le football, fait des courses cyclistes.

Un soir, n'ayant pu rejoindre mes camarades partis tôt à l'entraînement, je passai dire bonjour à mes anciens collègues de bureau. A la petite porte de l'usine je croisai un jeune fille qui ne fit même pas attention à moi. Mais mon coeur, lui, avait fait tilt.

Mon ancien patron me surprit parmi le personnel du bureau. Il me demanda si je voulais revenir parmi eux car me dit-il, il m'estimait beaucoup.

J'acceptai avec joie et quelques jours plus tard, j'étais près de ma petite brunette, qui bien que m'accordant quelques baisers qui me rendaient fou ne voulu jamais me fréquenter. Elle me trouvait un peu chien fou et un tantinet cavaleur. Il est vrai que j'avais oublié d'être timide.

Voilà !

Vous savez l'essentiel de ma personne.

Je vais passer la plume à un nouveau personnage qui va naître avec son uniforme de soldat.

Ses copains l'appelaient Fufu.

The lines that are going to follow are the unwatered down narration of authentic facts. They are not written for some kind of soapy collection but to be used as a testimony.

Some words may be choking, some descriptions sickening. I have decided that my story should be sincere.

If I cancel certain parts of my work, losing some of its substance my narration will lose its strength and truth. The language coarse at time is used on purpose, the colloquial expressions are retained.

As I have never set my mind on a career at the Quai D'Orsay I have always had the habit of talking frankly, I have always hated to hide my face, even if that meant looking through my fingers. This is not my way of being.

In all the war, there is courage, cowardice, death, sex, love, abnegation, and disgust. Can we set aside some actions and glorify other, without cheating.

If you do not like my book, then please close it and throw it in the trash can. There at least some of my memories will be in their right place.

Who am I ?

I was born on the 19-July-1918 at the end of what was supposed to be the last of all the wars, "la der des der", in the little village of Essoyes in the Aube Region. There lived and is buried Auguste Renoir, the famous painter.

Until the age of nine, I had an uneventful childhood. My parents were poor, and my father had to go to town to find a job as an assistant barber. That was the beginning of my misfortunes.

One night a friend of the family came in with a gun to ask my mother to escape with him taking me.

That was to be a hellish night, and we ended up running away in darkness with this gunman who was scaring us.

We lived for a year in Brion-sur-Ource, and I had turned into a little brat. I ran away and was discovered in the marshes where I was hiding. In the days that followed I was taken ill, the doctor had diagnosed an infantile paralysis. For a whole month I fought against death, lying on a small camp bed.

But I made it though, after long hours of raving. I was walking like an old man, the loins crippled by illness.

Eventually my mother decided to run away from that man and went to Troyes where I was able to go back to school and catch up with my studies.

At 12 and a half years of age I got my "Certificat d'Etude" with a good grade. Some time later my father died.

My mother put my immediately at work, and luckily it was a pleasant work in a binder factory.

On the 12 of February 1934 a general strike `was declared in protest against the fascist actions of the Croix de Feu. on the 13th of February my boss fired me because he was himself the head of the Croix de Feu in the area.

It was then the beginning of a wandering life, during which I had several jobs. My mother was living with a new companion, a labourer by his trade. With him I came across the tough law of those big building sites where the dregs of society often used to take refuge.

I played football and did some cycling competitions.

One night as I had not been able to meet with my pals, who had left early to go to sport training, I dropped by to say hello, to my former colleagues of work. On the doorstep of the factory I came across a young lady which did not even pay any attention to me, but my heart did go bang for her.

My former manager saw me by surprise among the office staff. He asked me if I wanted to come back among them, because he said that he had a great esteem for me.

I accepted with joy and few days later, I was near my little brunette, who although she gave me a few kisses which used to drive me crazy never wanted to go steady with me. She found that I was to much empty headed and too much of a skirt chaser. It is true that I had forgotten to be shy.

There you are.

You now know the main features of my personality.

I am now going to hand over the pen to a new character who is going to come into being with his military uniform,

His pals used to call him Fufu.

Table

**

PREFACE ........................................ .........................8

EN GUISE D'INTRODUCTION 11

LIVRE I - La Mémoire 13

LE SERVICE MILITAIRE 14

LA DROLE DE GUERRE 33

LA GUERRE - LA BATAILLE 57

EN CAPTIVITE 69

AK 791 - MOSBERG 112

SUR LE CHEMIN DE LA REDEMPTION

Un jour parmi dix-sept 129

Qu'il est long le chemin qui mène à toi... 140

LIBERTE !

ENFIN LIBRES ! - LE DERNIER JOUR 150

LA VIE SOUS L'OCCUPATION 157

LIVRE II Documents................................................178

 

 

 

N'accepter de subir que pour espérer !

Espérer pour agir !

Tel est le chemin de la liberté.

Aux anciens Prisonniers, aux évadés.

A mon ami Roland CHAILLOUX.

A mon copain Georges TAUVEL, dit "Bouboule".

A Jean COUHARD, camarade admirable et généreux.

A celui qui fut le meilleur des hommes Michel GIRAUD.

Au lieutenant PELT.

A toutes celles et ceux qui, au péril de leur vie, m'ont aidé.

A Monsieur EL BAZE qui, sans me connaitre, m'a encouragé à écrire ce livre.

Ces quelques lignes en témoignage de ma reconnaissance et mon souvenir ému.

F.G.

LIVRE I
***
LA Mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

.c.LE SERVICE MILITAIRE

**

 

3 Septembre 1938.

Ils sont quatre dans le train qui roule vers l'Est, quatre jeunes gars qui vont rejoindre leur affectation, le 153 ème Régiment d'Infanterie de Forteresse sur la ligne Maginot. Ils rient, ils plaisantent, sans doute pour masquer leur secrète angoisse d'un destin inconnu. Ils voyagent en 1ère classe, n'ayant pu trouver place en 3ème et le vieux Monsieur qui se trouvait dans le luxueux compartiment à leur arrivée, n'a pas protesté contre cette intrusion. Il sourit même, car sans doute se remémore-t-il sa jeunesse.

A Montier en Der il souhaite bonne chance à tout le monde et s'en va toujours souriant.

Je suis, moi, Gérald FUSSINGER, matricule 239 de la circonscription de TROYES (AUBE) l'un de ces conscrits.

Ma mère était bien triste lorsque je l'avais quitté sur le quai de la gare. Elle ne pouvait s'empêcher de penser aux années qui avaient précédé la guerre 14 -18 et la menace d'un nouveau conflit était sérieuse. Là-bas à l'Est, s'agitait un moustachu ridicule qui ne savait parler que d'espace vital, de revanche. Nous les jeunes, nous avions confiance. On nous avait répété que la ligne Maginot était imprenable et c'est vers elle que le train nous emportait.

L'autorité militaire m'avait pourtant demandé lors de conseil de révision, vers qu'elle arme allait mes préférences. "Chasseurs Alpins", avais-je inscrit sur ma feuille. J'avais choisi les cimes et on m'envoyait vers la profondeur des casemates. Enfin je m'efforcerai à une adaptation totale à ce que l'on exigera de moi. Deux ans à tenir et après bonjour la vie, le mariage, les enfants, une bonne situation, la pêche le dimanche, le muguet cueilli dans les bois, en famille, pour le 1er Mai. Les yeux fermés, je pouvais toujours rêver à ma petite fiancée brune qui deviendrait la compagne de ma vie.

Evidemment, il y avait Adolphe ! !

Il faudra bien qu'on lui ferme sa grande gueule à celui-là. Quand ce sera fait, tout rentrera dans l'ordre et on oubliera vite ces quelques mauvais moments qu'il nous aura faits passer, à nous, les petits Français.

L'émotion, ça creuse, surtout quand on à 20 ans. !

Nous avons ouvert nos musettes, sorti les casses-croute et l'indispensable pinard. Heureuse surprise, un conscrit sort un litre de Marc de Bourgogne et nous offre la tournée du coeur, puis la re-tournée suivit d'une re-re-tournée et nous sommes de plus en plus gais. Ce qui fait que quand nous arrivons à ROHNRBACH-LES-BITCHES (Moselle) dans la soirée, nous ne marchons plus très droit et parlons très, très fort.

Un copain suggère de ne pas aller nous enfermer tout de suite et de visiter le pays. Bras-dessus, bras-dessous, nous faisons le tour du village, sans oublier une petite tournée au bistro du coin.

Bref, quand nous nous pointons à la caserne, le comité d'accueil ne nous semble pas tellement sympathique.

C'est qu'il nous engueule, ce type avec des trucs dorés sur les manches.

- Alors déjà en retard ! Et bourrés en plus.! D'où venez vous ?

- De TROYES, parviens-je à articuler.

- Ah ça ne m' étonne pas, des Troyens ! !

Nous étions ébahis.

Qu'avions nous de particulier, nous les Troyens ?

Cela je devais l'apprendre un peu plus tard.

TROYES était ville ouverte. Beaucoup de durs, de repris de justice, chassés des autres villes avaient le droit d'y habiter et leurs mauvaise réputation rejaillissait sur nous, pauvres petits agneaux, si doux , si obéissants.

On nous sépara, chacun rejoignant son affectation dans la caserne. Alors qu'il m'emmenait vers la CM 6, traduisez, Compagnie de Mitrailleuses n° 6, je dis à mon guide :

- Je casserais bien une petite croûte.

- D'accord ! me repondit-il avant de m'entraîner vers les cuisines. A peine étais-je installé à une table du réfectoire que je vis déboucher un grand gaillard qui à ma vue s'arrêta interdit. Deux cris jaillirent en même temps.

- CANIVET ! FUFU !

Et nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre.

Que de kilomètres à bicyclette, que de rigolades, que de souvenirs en commun. Et quel bonheur pour moi de retrouver un ami.

Il me dit :

- Attends, je vais te chercher à bouffer !

Et quelques instants plus tard, il revint avec un énorme steack, des frites à profusion, du fromage, des fruits, du pinard.

Je lui dis :

- C'est toujours comme ça ?

Il rigola franchement en me répondant :

- Attends demain, tu verras bien !

Ce soir là, quand je m'endormis dans ma chambrée, sur mon lit bien dur, dans lequel j'eus la surprise de trouver des revues de femmes nues! , cadeau d'un ancien, les rêves qui vinrent me visiter était d'un rose très, très tendre.

TA - TA - TA - GA - DA - TA - TA. Qu'est-ce que ce bruit insolite et répétitif ?

- Debout là dedans !

Merde, je réalise, je suis trouffion.

Nous sommes une vingtaine de gars hébétés à nous regarder dans le blanc des yeux. Les ordres arrivent !

- Faites vos lits au carré puis, aux toilettes ! ! Un volontaire pour le jus ! Dans trois quarts d'heure rassemblement dans la cour du quartier !

On est un peu paumés. Personne pour le jus. Le gradé qui nous avait réveillé demande :

- Qui sait faire du vélo ?

Je bondis :

- Moi ! moi !

- C'est bien vous irez chercher le café .

Re-merde. Je viens de me faire pigeonner et les autres se marrent. Je suis fumasse et je jure d'être sur mes gardes. C'est bien simple je ne saurai plus nager, courir, chanter, etc..., etc...Je serai désormais une vraie potiche.

La première journée se passa à l'habillement.

Il y avait un tas de vieilles godasses dans une pièce et c'était à vous de trouver des chaussures à votre pointure. Au magasin il y avait des lots d'uniformes et le magasinier vous en donnait un en vous disant :

- Si ça ne va pas, démerdez-vous avec les autres.

Et c'était alors des essais, des échanges au milieu des rires et des grosses plaisanteries. Les uniformes étant "bleu horizon" il y en eut un qui s'écria :

- Hé ! les gars on va refaire la guerre de 14.

Nous étions déçus.

Un ancien qui nous servait de guide nous expliqua qu'il fallait avoir terminé ses classes pour avoir droit au port de l'uniforme kaki, à la grosse ceinture et au béret de la forteresse.

On nous emmena ensuite pour vérifier nos connaissances avec entre autre une rédaction sur nos premières impressions.

L' ancien qui nous servait de guide nous prévint : - Soyez gentils, ne marquez pas de conneries!!

Je suivis son conseil et sans en faire trop, je dis que j'avais été agréablement surpris par l'accueil, le confort, la compréhension de ceux qui avaient la charge de faire de nous des soldats.

La vie s'organisa doucement dans les jours qui suivirent.

On fit plus ample connaissance, des amitiés se nouèrent suivant les affinités de chacun. On apprit à distinguer un Caporal d'un Colonel, un Sergent d'un Capitaine. On apprit à marcher, à saluer, à courir, à ramper. Il y avait des cloches qui nous faisaient rire tel ce petit gars qui s'esclaffait à chaque commandement . Le sous-officier était vert de rage, mais il n'y avait rien à faire, c'était nerveux.

- Garde à vous !

- Hi hi hi

Etait la réponse et nous on suivait. Au bout de 3 jours, avec l'assentiment du lieutenant ce malheureux soldat eut droit à un instructeur particulier et nous perdîmes un beau sujet de rigolade.

Il y avait aussi ceux qui enregistraient les ordres avec un temps de retard et la pagaille s'installait et nos instructeurs gueulaient. Que serait-ce quand nous toucherions nos fusils nos cannes à pêche comme nous les baptisions !

Notre chambrée était commandée par un caporal secondé par un première classe. Ils étaient vraiment chic avec nous nos anciens. Notre sergent, un Alsacien avait la curieuse habitude de nous demander notre nom à chaque fois que nous le croisions. Soldat FUSSINGER Soldat BONTEMPS. etc.. Au bout de huit jours il était capable de citer tous les soldats de la compagnie par leur patronyme et je trouvais cela admirable.

Un jour on nous fit faire une longue marche avec le barda sur les épaules. 30 kms environ avec arrêt toutes les 50 minutes avec 10 minutes de pause. Des voitures hippomobiles suivaient et quand un gars s'écroulait, on le chargeait dans une charrette. Habitué à la dure et aux efforts, je n'eus pas à recourir aux braves canassons qui d'ailleurs étaient aussi crevés que nous.

Quinze jours se sont écoulés depuis mon incorporation.

Je sais saluer, marcher au pas d'un air martial, discerner un gradé du facteur. Je sais démonter un fusil mitrailleur, ramper avec une mitrailleuse sur les bras. J'ai même écrasé la main d'un copain lors d'une course de reptation, affût de la mitrailleuse sur les avant-bras.

J'étais en seconde position derrière un Alsacien costaud et je voulus faire la même opération que lorsque je courais à bicyclette : me jeter sur la ligne.

D'un magistral coup de reins, je me propulsais en avant et pan ! ! ma mitrailleuse de 25 kgs atterrit violemment sur la main de mon concurrent qui avait dévié de sa ligne. J'avais gagné mais le lieutenant qui jugeait l'arrivée me disqualifia . Ce geste calma la colère du blessé qui me tendit sa main valide. Moi je me sentais le vainqueur moral et nous devînmes de bons copains.

Je compris vite que les casemates n'étaient pas pour nous qui étions destinés à couvrir les intervalles entre les gros ouvrages de la ligne Maginot.

Souvent on nous envoyait poser des barbelés entre les rails que d'autres équipes enfonçaient avec une sonnette, sorte de masse qui tombait de haut sur le rail maintenu debout. Cette sonnette était remontée à l'aide d'un cable et retombait sans cesse sur le rail qui s'enfonçait profondément dans le sol.

Nous étions deux par rouleaux de barbelés et nous tenions chacun le bout d'une barre passée dans ce rouleau. Nous opérions par groupe de 4 équipes. La première démarrait, entortillait le fil autour d'un rail, partait pour le suivant en respectant un schéma tracé d'avance et les autres équipes suivaient en croisant le barbelé. C'était efficace comme protection et les rails avaient fait leur preuve comme anti-char. Malheureusement nous nous blessions souvent aux pointes acérées de ce fil mais nous avions reçu nos piqûres qui nous protégeait de tout, sauf de la vérole.

Lors de ces séances de piqûres, qui se faisaient en série j'avais devant moi un rouquin dont le nom commençait par la lettre E, moi je suivais avec F, comme FUSSINGER, et je me souviens qu'à chaque fois qu'on lui plantait l'aiguille dans le dos, salut la compagnie, je le voyais palir, ses genoux pliaient doucement et vlan ! dans les bras de FUFU qui le remettait aux infirmiers. L'armée avait fait une belle recrue avec ce pauvre gars.

Ces piqûres rendaient malade la plupart des copains. Il ne fallait pas manger, ni boire d'alcool. Moi je n'avais aucune réaction à part une petite douleur à l'épaule et le soir n'en pouvant plus d'avoir faim, je cassai la croûte sans dommage.

Un camarade m'avait vu faire, c'était un robuste paysan vieilli avant l'âge et vivant en ménage avec une nana de son milieu. Lui aussi cassa la croûte mais il commit l'erreur de boire du pinard. La réaction ne se fit pas attendre, il se mit à pâlir, à claquer des dents et paraissait si près de casser sa pipe que j'avertis le service sanitaire. Il réussit à s'en tirer mais il n'en fut pas de même pour ce brave Caporal Chef CHAMPAGNE un joueur de rugby musclé, qui lui ne se remit pas d'une absorption un peu chargée, de bonne bière alsacienne. Il dédéda dans la nuit, malgré les soins attentifs dont il fut l'objet.

Pour les piqûres suivantes on nous fit uriner et analyser nos urines ce qui n'avait pas été fait la 1ère fois. Négligence ? Oubli ?

Les bruits de guerre se faisaient de plus en plus alarmiste Adolphe parlait d'envahir la TCHECOSLOVAQUIE pour protéger les Sudètes. Une nuit l'alerte générale fut déclenchée.

Nous nous mîmes en tenue de campagne et en compagnie de notre caporal j'allais au magasin me munir d'une mitrailleuse et de ses munitions. Ainsi lestés, avec le renfort de deux autres bidasses nous partîmes occuper un minuscule fortin ou nous installâmes notre matériel devant le créneau, une bande de cartouches engagée, l'arme prête à tirer.

Notre cabot donna des ordres :

- Lui sera le tireur, moi j' engagerai les bandes que les copains me passeront.

Et la longue attente commença, avec déjà l'angoisse pour compagne. Je scrutais la nuit, pensant voir déferler les nazis en bandes compactes et hurlantes. Comme nous étions naïfs d'imaginer ainsi la guerre ! !

Après de longues heures de veille, l'aube arriva, rassurante. Malgré notre fatigue notre chef nous demanda de vérifier la mitrailleuse pour voir si elle était en bon état. Horreur, elle n'avait pas de percuteur. C'était une mitrailleuse d'exercice.

Notre caporal était fou de rage et il nous dit :

- Les gars vous venez de découvrir l'armée française, le bordel partout. Allez on s'en va, rester ici n'a aucun sens ! !

Et ce fut le retour peu glorieux d'un groupe de mitrailleurs qui aurait eu vraiment bonne mine si les Allemands avaient pointé leur nez.

Après cette alerte nous fûmes consignés dans la caserne prêts à rejoindre les positions atribuées à chaque Compagnie. Quelques classes avaient été mobilisées et nous accueillîmes du mieux que nous le pûmes ces réservistes désenchantés pour qui nous vidâmes les magasins de leurs tenues de guerre.

Pour un bordel, ce fut un beau bordel.

Vraiment en ce septembre 1938 la FRANCE n'avait pas l'esprit guerrier et les gars affichaient une mauvaise volonté évidente surtout la classe 1936 qui se croyait bien débarrassée du service militaire, accompli depuis peu.

Enfin, petit à petit, chacun trouva sa place et la vie repris son cours, avec notre instruction et la mise en condition de nos anciens.

Il y avait parmi les gradés qui nous commandaient, un adjudant-chef baptisé par la troupe B.O - B.O car il disait toujours après chaque ordre "Beo Beo" soit Bulletin Officiel : B.O.

Quand la garde était relevée et qu'il était de semaine il passait l'inspection en faisant lever tour à tour la jambe gauche et la droite, comme si nous allions taper dans un ballon. Il passait alors derrière le soldat et vérifiait qu'aucun clou ne manquait aux chaussures.

1 clou en moins = 1 jour de taule.

Ce gradé avait une énorme cicatrice à la tempe et m'étant renseigné sur l'origine de ce trou, il me fut répondu qu'ayant trouvé sa femme en train de se faire caresser par un collègue il avait pris son arme de service et pan dans la gueule à Jean. Hélas ! comme me le disait le trouffion qui me rapportait la chose, il s'était manqué.

Par ordre supérieur, la cantine avait été fermée et nous avions soif de pinard. Un soir je demandais deux ou trois bidons vides et je me proposais de faire le mur pour aller m'approvisionner au bistrot de BINING. Cette proposition fut accueillie avec joie et quelques minutes plus tard avec des ruses de Sioux, évitant les sentinelles, j'escaladais le mur de la caserne.

Mon coeur battait la chamade et j'étais excité par cette aventure. Quand j'arrivais au café je jetais un coup d'oeil par la vitre. Malédiction ! ! La salle était pleine de sous-off. Que faire si on m'interrogeait ? Je décidais d'y aller au culot. Je poussais la porte vivement, fit un salut militaire impeccable et je me dirigeais d'un pas assuré vers le comptoir où je tendis mes bidons. J'avais arboré un gracieux sourire, inquiet néanmoins du silence qui avait marqué mon entrée ! Mais tout se passa bien et je réglais avant de prendre le chemin du retour, alourdi toutefois par huit litres de pinard accrochés dans mon dos. J'eus un peu plus de difficultés à repasser le mur, mais j'avais gagné.

Avec beaucoup de fierté, je réintégrais la chambrée ou je m'attendais à être porté en triomphe. A ma surprise un seul bidasse, assis sur son lit, lisait calmement.

- Où sont les autres ? Parvins-je à articuler.

- Ben…à la cantine. Ils viennent de la rouvrir!

Je m'effondrais sur mon lit en murmurant.

- Les vaches, oh les vaches me faire ça à moi! Mélancoliquement je débouchais un bidon et j'entrepris de noyer ma déconvenue.

Quand les autres revinrent je ronflais depuis un moment cuvant mon vin et ma rancœur.

Ce fut avec une immense joie et grand soulagement que nous apprîmes les accords de MUNICH en cette fin de Septembre 1938.

Il y avait dans ma chambrée, juste dans le lit faisant face au mien, un réserviste Parisien très distingué et beau gosse, qui me regardait sans cesse en souriant. Dans le civil il était assistant metteur en scène et dans ma naïveté de petit provincial je pensais qu'il me trouvait sympa.

Or, une nuit alors que tout le monde dormait, je fus réveillé par un léger attouchement. Il faisait sombre et je posais la question :

- Qui est là ?

- C'est moi Georges D…

- Que veux-tu ?

Alors je sentis deux bras m'enlacer alors qu'une bouche cherchait la mienne. Je me débattis en silence en disant :

- Oh ça ne vas pas ! ! Mais il insistait , me répétant je t'aime et d'autres mots d'amour.

- Je serai à toi. J'ai de l'argent et tu ne manqueras de rien etc……

Alors je vis soudain rouge et je lui dis :

- Si tu ne me fous pas le camp immédiatement je te balance mon poing dans la gueule.

Il était amoureux sans doute, mais pas téméraire et il décampa sans demander son reste !

Je venais de faire connaissance avec ma première "pédale" et le lendemain, inquiet, je me posais des questions sur mon physique. Avais-je le genre "prout, prout, ma chère ? "

Un bon copain consulté me rassura !

- Au contraire tu fais viril et comme ce réserviste est une mignonne c'est cela qui l'a séduit.

Heureusement la démobilisation arriva pour ces réservistes car j'avais à faire à un ou plutôt une obstinée qui me filait le train partout, au football, aux douches et qui faisait la gueule quand il me voyait écrire à ma promise.

Peu de temps après ces évènements, après que tout fut rentré dans l'ordre, on nous octroya nos premières permissions de 48 heures. Avec le voyage cela nous laissait peu de temps à passer à la maison et de plus j'étais fauché.

Pourtant revêtu de ma vieille tenue bleu horizon, je débarquai chez moi tout heureux de retrouver ma mère et ma fiancée. En arrivant, je me mis en civil vite fait et je me sentis léger, léger sans mes gros godillots.

Le dimanche je fus reçu pour la première fois chez ma jolie brunette et en compagnie de ces gens simples et affables, je passais une merveilleuse journée.

Oublié le service, oubliée la menace de guerre. Il était si naturel d'ébaucher des projets d'avenir entre deux baisers.

Le retour à la caserne fut bien triste mais une heureuse nouvelle m'attendait car les tests que j'avais passés à mon arrivé s'étant montré positifs j'étais muté à BITCHE dans les transmissions.

C'est le cœur léger que je dis au revoir à mes copains.

BITCHE était une petite ville encombrée de soldats, mais c'était plus animé que ce triste ROHRBACH où je venais de vivre des événements qui déjà s'imprégnaient dans ma mémoire.

Autant les casernements que je venais de quitter étaient modernes, autant ceux que je découvrais étaient vieillots, inconfortables ! Le 153 ème était logé dans une ancienne caserne datant de l'époque ou l'ALSACE était allemande et les murs gris n'engageaient pas à la joie de vivre.

Les chambres des transmissions étaient faites pour 12 à 15 gars avec bien sûr un Caporal pour surveiller. Nous les bleus étions logés au 2 ème étage, les anciens au rez-de-chaussée et au 1er une chambre était réservée pour le futur peloton des élèves caporaux. Sous les combles était une immense salle de cours réservée à l'instruction théorique.

D'entrée le travail me plut, principalement l'étude du morse qui bien vite n'eut plus de secret pour moi.

Petit à petit une sélection s'opéra, les plus doués étant destinés à faire des radios, les autres des téléphonistes.

Moi qui n'avait pas d'instruction, j'apprenais avec joie l'électricité et ses lois, l'usage des postes ER17, ER40, R11 ces derniers destinés à la liaison terre-avion.

Un jour on me demanda si je voulais suivre le peloton des élèves caporaux et comme je ne demandais que cela j'acquiesçais avec joie.

Et c'est ainsi que je me retrouvai chambre 17 au 1er étage avec d'autres soldats qui avaient au départ un gros avantage sur moi. Ils étaient tous titulaires du brevet élémentaire, étaient fils de bonne famille et moi en pauvre prolétaire, je me sentais un peu paumé en leur compagnie, surtout quand la discussion prenait un ton un peu relevé.

C'est vraiment là où j'ai commencé à souffrir de mon inculture et je décidais de remédier à cet état de chose.

Je me mis alors à lire des bouquins sérieux, je m'efforçais d'être parmi les meilleurs et petit à petit mes copains me reconnurent pour un des leurs, sans arrières pensées, tout au moins je le supposais.

J'avais pour voisin de lit un gars originaire de l'YONNE dont les parents étaient commerçants. Vous dire qu'il sympathisa avec moi dès le début serait faux. C'était un blond, presque rouquin qui n'avait pas l'air commode. Pourtant je désirais son amitié car je sentais que sous son air sévère se cachait un bon cœur. Je ne m'étais pas trompé et la suite de ce récit vous en apportera la preuve. Il se prénommait ROLAND et comme moi il était un sportif accompli.

La vie s'organisa bien vite.

Salle de cours le matin, exercice sur le terrain l'après-midi nous maintenait dans une bonne forme car sans être excellente la nourriture était bonne.

Nous avions monté une équipe de football et parmi les joueurs il y avait un avant-centre formidable avec qui je m'entendais à merveille, jouant moi-même à la place d'inter-droit.

J'avais un dribble excellent mais une frappe de balle qui laissait à désirer au point de vue puissance. Je mettais l'adversaire dans le vent et lançait mon copain droit au but en criant :

- A toi Jack. Et croyez-moi que quand il tapait, si le goal arrêtait la balle, il n'avait pas besoin de se souffler dans les doigts pour se réchauffer.

Je me souviens également d'un cross organisé par la compagnie avec quelques vedettes de la spécialité. A sept ou huit cents mètres de l'arrivée nous avions une côte en sous-bois à escalader et nous étions encore cinq ou six en bas de ce raidillon que je grimpais à un train soutenu.

Au sommet, surprise, je me retrouvai seul. Je jetai un regard en arrière et je vis que les cracks avaient plutôt l'air congestionné et l'œil terne. J'accélérai encore et je terminai 1er avec une confortable avance.

Je venais de découvrir que si je ne courrais pas tellement vite sur cent mètres, pour le fond, il faudrait s'accrocher à mes pompes. Je ne pensais pas à cette époque que cela me serait très utile. Mais on en est pas encore là.

Enfin Noël arriva.

J'étais triste car je n'avais pas d'argent de poche, ma mère en ayant à peine pour elle, ne pouvait m'en envoyer. Je lavais bien les treillis des copains, moyennant rétribution bien sûr, mais cela suffisait à peine à améliorer l'ordinaire.

Ce soir de réveillon je regardais mes amis se préparer joyeusement en me posant des questions.

- Alors FUFU, tu viens avec nous ?

- Oh non je n'en ai pas envie ! Ils insistaient.

- Allez lacheur, c'est Noël. Mais je répondais toujours négativement.

Puis ils partirent vers la ville, les tavernes, et moi j'étais seul, les larmes aux yeux me posant des questions.

- Pourquoi la vie s' était-elle toujours acharnée sur moi ? Pourquoi cet enfer de ma jeunesse ? Qu'avais-je fait de mal ?

J'en étais à ressasser ma mélancolie quand, vers les 7 heures du soir la porte de la chambre s'ouvrit.

- FUSSINGER ! !

- Présent !

- Tiens un mandat pour toi.

- Sans blague ?

- Oui 20 Francs. Tu m'excuseras, me dit encore le vaguemestre ,on t'avait oublié.

Je saisis le mandat, les 20 Fs et regardai l'envoyeur. Cela venait de PARIS et mon frère s'était souvenu, pour une fois qu'il y avait un défenseur de la patrie dans la famille.

Je partis bien vite retrouver mes copains qui applaudirent à mon arrivée.

- Je ne voulais pas vous laisser tomber, merci de votre accueil les gars.

Et ce soir là avec, mes amis, je vécu un des plus beaux Noël de ma jeune existence.

Au printemps je bénéficiai d'une permission de détente et arrivé à TROYES, j'allai trouver le directeur de la firme ou je travaillais avant mon service et lui demandai de m'employer pendant mon congé car j'étais raide comme un passe-lacet et ma mère ne pouvait me nourrir sans rien faire. Et puis j'entendais payer la place de cinéma à ma petite amie, boire un pot avec les copains plus jeunes ou exemptés de service militaire.

Pour mon retour à la caserne, je décidai d'emmener mon vélo de course que je m'étais payé en allant le soir, ma journée terminée, empierrer les voies de chemin de fer, travail sans doute pénible mais qui m'avait permis de m'équiper. Ma mère avait une devise que j'avais faite mienne.

"On a rien, sans rien."

MUNICH était déjà oublié et les rumeurs de guerre revoyaient le jour. L'été 39 était chaud et les environs de BITCHE avec ses forêts, ses lacs se prétaient à de jolies balades en groupe. J'adorais grimper aux arbres et sauter de branches en branches et les amis m'avaient baptisé "TARZAN".

Quand j'ouvrais la porte de notre chambre ils avaient pris l'habitude de crier "TARZAN" alors imitant le cri du seigneur de la jungle je bondissais sur mon lit.

Un jour répondant à ce cérémonial, je pris mon élan atterris sur mon lit de camp et manquai de me casser la gueule car ils avaient mis mon lit en bascule et je ne dus qu'à un miracle de rester en équilibre. J'aurais pu m'assommer. J'étais vraiment furieux et m'adressant à toute la chambrée qui se marrait je dis :

- Je ne peux pas vous casser la gueule à tous en même temps, mais chacun votre tour je vous attends sur le palier.

C'était bien sûr prétentieux de ma part mais j'avais appris que le culot était presque toujours payant.

Et je sortis devant la porte, attendant d'un air décidé. Ça ne sortais pas vite et je me réjouissais. Ils se concertaient puis l'un deux se détacha, mon bon gros FAVROT, un pacifique s'il y en avait un , un gars qui dernièrement au tir, s'était fait poché un œil par un violent recul de son mousqueton lors d'un exercice à balles réelles. Il avait alors tendu son arme au gradé en lui disant :

- Je ne tiendrais plus jamais un fusil de ma vie, faites de moi ce que vous voulez. Et c'est lui qui maintenant se tenait devant moi, m'offrant en cible un joli menton agrémenté d'une mignonne fossette.

J'éclatai de rire.

- Non pas toi, mon vieux. Vois-tu, jusqu'à 18 ans je faisais comme toi, j'offrais mon menton. Résultat j'ai eu le nez fracturé et plusieurs fois les yeux au beurre noir. J'ai vécu dans un milieu ou la force et la méchanceté primaient. Après 18 ans je n'ai plus attendu qu'on me frappe et je m'en suis toujours bien porté depuis, cela dit je serais très heureux de te serrer la main car tu es le seul à avoir fait acte de courage.

Puis nous réintégrâmes notre chambrée où je m'excusais auprès des occupants de mon mauvais réflexe mais je ne pus terminer cet incident sans leur dire en rigolant :

- N' empèche que vous êtes une belle bande de lavettes.

Parmi les anecdotes amusantes dont je me souviens, il y a celle du crevard, qui dans les premiers jours de mon service, peu avant MUNICH, alors que nous étions consignés et mangions dans nos chambres, s'était emparé de la grosse boîte de sardines destinée à notre casse-croûte, avait sorti son sexe, l'avait, sous nos yeux ébahis trempé longuement dans l'huile, parmi les sardines sans doute surprises de se trouver en si charmante compagnie et, reposant la boîte sur la table, nous avait adressé un sonore:

- Bon appétit messieurs.

Inutile de vous dire que ce soir-là, il fit un repas de roi alors que nous, nous serrions la ceinture.

Une autre anecdote cocasse mérite, elle aussi, quelques lignes.

Il y avait parmi les élèves caporaux, un petit gars nommé CHASSAGNE, qui dormait tout le temps d'un sommeil de plomb et cela dès qu'il avait un moment de libre et nous l'avions baptisé "La marmotte".

Un soir des copains décidèrent de lui faire une farce. Après l'extinction des feux, ils se saisirent de son lit, lui dedans, et le transportèrent dans le corridor. Imaginez la tête du sergent qui heureusement était un appelé lors de l'appel du matin. CHASSAGNE se contenta de nous traiter de débiles.

Quinze jours plus tard, rebelote, mais cette fois il fut transporté dans la cour, où il fut découvert par le clairon.

Il fallut bien que les coupables aillent chercher le lit vite fait, car la marmotte, comme si rien se s'était passé était partit faire sa toilette. Pour l'appel du matin tout était rentré dans l'ordre.

Un jour qu'une pluie froide s'annonçait je décidais, avec mon gros FAVROT, de tirer au flanc. Nous devions aller dans la nature et j'avais envie de terminer un livre intéressant. Nous nous fîmes donc "porter pâle" et nous partîmes à la visite en déclarant au major que nous avions mal dans la poitrine. Le verdict tomba: Ventouses pour tous les deux. On nous fit allonger sur le sol et l'infirmier nous barda littéralement le dos des verres préalablement chauffés. Pendant ce temps un pauvre type qui toussait à fendre l'âme se faisait refuser par le major. Mystère de la médecine.

A ce moment j'eus le malheur de regarder FAVROT. Le fou rire nous attrapa et les verres s'entrechoquèrent en un joli bruit cristallin qui provoqua l'hilarité de l'infirmier qui nous traita de cons manquant de discrétion.

Quand les copains revinrent, trempés, crottés, ayant une revue d'armes à présenter, ils trouvèrent deux gaillards tranquillement allongés, plongés dans leur livre et tout heureux de s'en être si bien tirés.

Chaque matin il y avait un rassemblement dans la cour et cela était pour mon œil amusé, une certaine joie de voir arriver l'adjudant-chef suivit de l'adjudant.

Ils étaient vraiment cocasses lorsqu'ils étaient ensemble. Imaginez-vous Don Quichotte, le chef, suivit de Sancho Pança ou Double pattes et Patachon les comiques du cinéma muet de mon enfance.

L'adjudant-chef PELT était un grand Alsacien, sec comme un sarment de vigne, sévère et redouté. Nul ne l'avait jamais vu sourire. Son œil perçant voyait tout. Il était le prototype même de l'adjudant de littérature. Impitoyable avec ses inférieurs, respectueux envers ses supérieurs. Ce n'est que plus tard que je devais réviser mon jugement et apprendre malgré moi à aimer cet homme, à le comprendre.

Pour l'instant il était l'ennemi n°1 de tous les bidasses, dont moi-même, de la compagnie. L'ennemi n°2 était "le petit pou", surnommé ainsi par les anciens par rapport au n°1 qui était le pou-chef pour tous. Le petit pou était un être ambitieux, bien que très limite intellectuellement. De petite taille, légèrement bedonnant il portait sur son visage, le reflet de ses sentiments.

N'avait-il pas dit un jour à un ancien qui remplissait les fonctions de secrétaire auprès du lieutenant commandant la compagnie !

- Dites-moi, BOUYON ! Que pensez-vous de ma femme ? Elle ne sera pas digne d'être la femme de l'officier que j'espère devenir . Je devrais sans doute m'en séparer. N'est-ce pas ?

Tout le personnage était dans sa réflexion !

Je ne vous parlerai pas du lieutenant car je n'en ai aucun souvenir. N'est-ce pas l'apanage des gens intelligents de savoir se faire oublier ?

Puisque je viens de vous parler de l'adjudant-chef, permettez-moi de vous citer un incident qui ouvrit le contentieux qui devait s'établir entre nous.

Avec un camarade de ma ville et pas n'importe lequel puisqu'il s'agissait du premier du peloton, nous décidâmes de partir en fausse permission.

Pour cela il fallait la complicité du sergent de semaine qui justement était un appelé. Le samedi, après la revue de détail, partant discrètement avec une petite valise, contenant nos effets civils, rampant sous les fenètres du bureau des sous-officiers il s'agissait d'aller jusqu'au mur d'enceinte ou un poteau providentiel servait à l'escalade.

Je dois dire que cet endroit avait servi à des générations de bidasses allemands et français car le mur était usé par les nombreux clous dont nos chaussures étaient garnies.

De l'autre côté du mur nous attendaient le sergent et l'ordonnance du lieutenant, avec 2 bibyclettes que nous enfourchâmes vivement pour aller prendre le train à une gare voisine, car il y avait toujours un service à la station de BITCHE et ce service contrôlait chaque permissionnaire.

Une fois dans le train, nous ouvrîmes nos valises et nous mîmes en civil. On nous avait prévenu qu'à METZ nous devrions nous planquer car le service en gare, important, s'intéressait aussi aux jeunes civils encombrés d'une valise.

A l'arrivée dans cette ville il fallut cavaler pour trouver des W.C libres. J'en conclus que nous n'étions pas les seuls en défaut.

Je vais vous raconter une anecdote qui vous dira quelle triste mentalité était devenue la notre à qui on répétait sans cesse :

- Vous avez perdu ceci ? Vous avez perdu cela ? Démerdez-vous ! !

Et c'est ce qu'on faisait, en allant, sous prétexte de rendre visite à un copain d'une autre compagnie, récupérer ou tenter de récupérer un objet semblable à celui que vous étiez sensé avoir perdu.

Je me souviens qu'un jour, un bidasse bredouillant, avait été surpris chez nous. Nous l'avons foutu à poil et avons transporté ses vêtements à l'autre bout de la caserne.

Nu comme un ver, il avait traversé toute la place d'armes en courant, le zizi ballotant en tout sens sous les yeux des trouffions rigolant à gorge déployée.

Donc me trouvant dans le train avec mon copain, nous décidâmes, à la gare de BAR-LE-DUC, et disposant de quelques temps, d'aller boire une bière.

Nous choisîmes un beau café et nous installâmes à une table garnie en son centre d'une corbeille remplie de fruits, pommes, bananes, etc…Nous étions en train de siroter notre demi en devisant quand je constatais que mon copain louchait sur les bananes. Je lui posais la question:

- Tu as faim ? Il me répondit affirmativement en me disant :

- Oui mais je suis fauché, j'ai juste ce qu'il faut pour payer la bière. J'étais dans le même cas.

Qu'est-ce qui m'a pris, moi qui suivant les préceptes de ma mère était d'une honnêteté certaine.

Attend, lui dis-je, on va casser la croûte.

Après un regard vers le patron, installé derrière son comptoir et qui regardait dehors, dans l'espoir de recevoir d'autres clients que nous même, je saisissais une banane que j'ouvris d'un coup d'ongle sur toute sa longueur. J'en extirpais le fruit délicatement et le passais sous la table à mon ami soudain hilare.

- Mange discrètement ! lui conseillai-je, mais c'était inutile car il avait compris. Je refermais la peau de banane et la reposais délicatement dans la corbeille. Je fis la même opération pour moi et quand ce fut terminé j'appelai le patron qui jeta un coup d'œil sur la table, comptant les fruits et ne remarquant rien d'anormal encaissa les consommations.

Nous sortîmes avec l'empressement que l'on devine et bondîment dans le train où nous pûmes enfin rigoler de tout notre saoul à la pensée de la tête du gars ou de la dame désirant manger une banane et ne trouvant qu'une pelure dans laquelle, si j'en avais eu le temps, j'aurai glissé un papier signé Arsène Lupin.

48 heures après nous étions de retour à la caserne. Le sergent qui nous couvrait avait bien fait son travail et tout baignait dans l'huile.

La semaine suivante, après la soupe du midi, et avant la sempiternelle revue du samedi, nous décidâmes, mon camarade LAURENT et moi-même de payer un pot aux gars qui avaient tenu les vélos. Ils acceptèrent de bon cœur et nous les retrouvâmes à la cantine.

Après nous être installé à une table je commandais un litre de rouge et 4 verres et tout en sirotant notre "gros qui tache" nous narrâmes nos aventures, sans oublier, l'épisode des bananes, ce qui fit beaucoup rire et créa tout de suite une ambiance fort sympathique.

Notre litre terminé et pensant à la revue, je fis mine de me lever, quand le sergent commanda un autre litre de vin.

Il nous fallut obéir et la conversation repris, passionnante comme peut l'être un dialogue de trouffions.

Le 2ème litre éclusé et ne voulant pas être en reste mon copain LAURENT commanda un 3ème litre. L'ambiance était devenue franchement rigouillarde. Nous arborions tous les quatre une mine vermillon et euphorique, oubliée la revue, oubliée la caserne.

Quand le 4ème litre arriva sur la table, les langues étaient devenues pateuses et le regard éteint . Pour ma part, mon copain assis en face de moi, avait du mal à rester dans mon collimateur. Il semblait danser sur sa chaise.

Enfin alors qu'il restait encore une vingtaine de minutes avant cette foutue revue de détail, nous nous levâmes pesamment pour regagner notre quartier.

En arrivant dans la chambrée ou nous fîmes une entrée très bruyante et très remarquée, nous fûmes accueillis par des interjections angoissées.

- HUGUES, FUFU la revue, allez, préparez-vous en vitesse.

Et merde pour la revue, fut ma réponse.

Alors que mon compagnon tant bien que mal se préparait, moi je me laissai tomber sur mon lit, complètement paf que j'étais. Les copains me secouaient mais je les envoyais balader grossièrement et, alors que déjà on entendait, les pas, les ordres dans les chambrées où l'inspection avait commencée, j'eus des hauts de cœur révélateur.

Je vais dégueuler ! éructai-je et rien pour réceptionner la marchandise.

Soudain un camarade avisa le seau à charbon à moitié vide, car à cette époque nous nous chauffions avec des poêles et se précipitant vers moi, eu juste le temps de me le présenter.

Une odeur de vinasse se répandit immédiatement, rendant l'atmosphère empoisonnée. Le seau avait à peine regagné sa place que la porte s'ouvrit devant notre adjudant-chef.

- Garde à vous ! tout le monde était figé dans une attitude impeccable, sauf mon compagnon de beuverie qui avait du mal à se tenir sur ses jambes. Je rigolais en douce toujours allongé les bras en croix. Je me disais :

- "Il va se casser la gueule devant le pou-chef" et cette pensée me réjouissait mais la vache, il encaissait mieux que moi.

L'adjudant-chef le regarda d'un air dubitatif et réprobateur. LAURENT le 1er du peloton, le meilleur de la promotion.

Puis il arriva devant mon lit.

- Qu'est-ce qu'il a celui là ?

- Je suis malade mon ad. mon ad - ad. judant-chef.

- Oui je vois.

Il abrégea l'inspection et sur le pas de la porte se retourna l'air courroucé.

- Nouvelle revue dans 1 heure et que tout soit en ordre.

Ainsi les copains, au lieu de profiter de leur samedi allaient devoir rebriquer et patienter encore un moment. Qu'est-ce que j'entendis comme reproches. Je dus leur dire de me laisser roupiller 1/2 heure en leur promettant de me tenir debout.

Heureusement que j'avais vomi. Ainsi je n'avais pas tant d'alcool à distiller que mon pauvre LAURENT qui était de plus en plus bourré.

Une heure plus tard, debout au pied de mon lit, les jambes appuyées contre celui-ci pour assurer mon équilibre je pus enfin faire à peu près bonne figure, alors que LAURENT était lui à l'extrème limite de sa résistance.

La porte était à peine refermée que je m'écroulais de nouveau sur mon lit et sombrais dans un sommeil profond et sonore, un vrai sommeil d'ivrogne.

Quand je m'éveillai vers les 6 heures du soir j'étais seul dans la carrée. Les copains avaient disparu, sans doute partis en ville. Je décidais de les rejoindre car le grand air me ferait du bien.

La bouche pâteuse, les membres lourds, j'arrivais enfin à me rendre correct. J'eus bien sûr quelques difficultés à enrouler seul la grosse ceinture d'étoffe qui entourait notre corps, sous le ceinturon et je descendis dans la cour.

Je devais en passant devant le corps de garde me présenter en saluant et le sergent ou le gradé de service vérifierait ma tenue.

Si quelque chose clochait il me ferait retourner sans dire ce qui n'allait pas et il m'était arrivé de me présenter plusieurs fois de suite avant de me rendre compte que ma cravate était mal ajustée.

Ce jour-là, horreur, c'était le pou-chef qui était de service.

En m'approchant de ce redoutable cerbère je sentais ma pomme d'adam qui faisait l'ascenseur vitesse grand V.

Il me regardait venir de son air amène habituel.

Je m'arrêtai à deux pas de lui, fit un salut impeccable et m'annonçai.

- Soldat de 2 ème classe FUSSINGER mon adjudant-chef ! !

- Tiens je vous croyais très malade ?

- J'ai récupéré et je vais essayer de casser une petite croûte en ville pour me remettre !

Je crus discerner une petite lueur amusée dans son regard qui me fixait intensément, mais le reste du visage demeurait de marbre, alors que sa bouche laissait tomber un HUM ! sceptique de mauvais augure.

- Ouais ! Ayez encore un malaise de ce genre et vous entendrez parler de moi. Allez, fichez le camp ! !

- Merci mon adjudant-chef.

Entre lui et moi venait de s'ouvrir un contentieux qui allait par la suite connaître quelques rebondissements mémorables.

L'été s'écoula calmement avec tous les petits problèmes inhérents à la vie militaire. Il y eu l'émouvante remise de la fourragère rouge et j'entends encore notre Colonel s'écrier :

- Elle est teintée du sang de vos anciens. N'oubliez jamais la devise de votre régiment - "Partout où se trouve le 153 l'ennemi ne passe pas, il recule."

Nous étions enfin devenu des soldats à part entière.

La fête du régiment où le public était admis, laisse en moi deux souvenirs bien différents.

D'abord celui de BOUYON, le secrétaire du lieutenant qui monté sur un cheval et déguisé en cow-boy devait crever des ballons attachés à un mât, lui-même monté sur un caisson où un soldat était dissimulé. Le mât était creux et des ficelles actionnaient des épingles permettant à distance de crever les ballons.

A chaque coup de feu le soldat du caisson tirait sur une ficelle et plof le ballon éclatait . Théoriquement le truc était bien trouvé. Or, lors de la présentation de ce numéro on ne tint pas compte de la fraîcheur de la nuit qui avait ramollit la baudruche et au lieu d'être bien gonflés, les ballons ressemblaient plutôt à de vieilles pomme blettes !

Le numéro étant maintenu, nous vîmes BOUYON arriver au grand galop sur son fringant coursier. Le haut-parleur le présenta comme un nouveau Buffalo Bill et un tonnerre d'applaudissements salua son tour de présentation.

Il sorti alors son révolver, tendit le bras et sans presque viser, tira. Rien ne se passa ! Il tira de nouveau, encore manqué. C'était la consternation et les gens commençaient à se marrer. Nouvelle détonation. Alors on vit un ballon se dégonfler doucement, tout doucement.

Parmi la foule c'était du délire, les gens croulaient de rire . Et BOUYON qui insistait, nouveau coup de feu encore manqué et alors qu'il venait de rengainer son pistolet pan, surprise un ballon venait d'éclater tout seul , comme un grand.

Le préposé aux ficelles, complètement paniqué avait tiré sans rien avoir entendu, tellement la foule était devenue bruyante. Jetant son cheval au galop, rouge comme une pivoine BOUYON disparu de la place sous le tonnerre d'applaudissements des centaines de badauds ravis d'avoir si bien ri.

L'autre souvenir que j'ai de cette fête est celui d'une pauvre fille qu'un bidasse avait récupéré. Il lui fit ça aux sentiments et réussit à l'entrainer à l'armurerie. Là, sur une paillasse providentielle il avait abusé de sa naïveté. Elle était consentante et avait pris du plaisir, mais quand le salaud fut rassasié il appela un copain pour le remplacer malgré les protestations de cette pauvre gosse. Puis ayant à son tour épuisé ses munitions, le deuxième trouffions en appela un troisième et ainsi de suite une grande partie de la nuit.

C'est un camarade en la compagnie de qui je me promenais qui m'avait mis au courant de cette abomination, alors que nous avions croisé cette pauvre épave qui errait comme une âme en peine dans la cour du quartier, alors ouverte aux civils à l'occasion de la fête du régiment.

J'avais fait une réflexion égrillarde et peut-être un peu désobligeante. Il me répondit :

- Elle a baisé toute la nuit et je ne suis pas très fier d'appartenir au même régiment que ces fumiers.

J'étais moi-même très ému et écœuré, mais personne ne porta le pet, la fille garda le silence et plus jamais on ne parla de cette triste histoire.

Au cours de cet été eut lieu une manœuvre sur nos futures positions de guerre. L'état-major était au complet, installé sous une grande tente. J'étais le radio chargé de la liaison avec un avion qui émettait des renseignements que j'étais censé réceptionner sur un poste R11, les autres camarades de l'équipe devant manœuvrer les panneaux de toile en guise de réponse. Ce fut un fiasco total car la réception était inaudible et pour le faire savoir les copains s'emmelaient un peu les pinceaux avec les panneaux et l'observateur de l'avion devait être complètement paumé.

Les officiers étaient furieux et le faisaient savoir mais que pouvais-je faire, moi simple radio avec un appareil vétuste et un manque évident de pratique. Terre-avion pour nous c'était la première fois, nous étions plus virtuoses avec le poste ER17 et les calages de réseau n'avaient plus de secrets pour nous ti-ti-ti-ta-ti-ti-ti-ta. J'adorais le manipulateur, alors qu'un camarade tournait la gégène fournissant le courant.

Nous étions bien assimilés à nos anciens qui comptaient les jours les séparant de la libération.

Il y avait parmi eux des sujets particulièrement remarquables, tel O… ce moine à la barbe blonde fleurie.

Un jour les anciens l'avaient fait un peu boire, puis l'avaient entrainé dans un de ces établissement que Marthe RICHARD n'avait pas encore condamné. Ils avaient alors demandé à une pensionnaire de s'occuper particulièrement de leur collègue qui était puceau en la priant de prendre son temps pour bien faire les choses.

Quand le gars était redescendu, une heure plus tard, il affichait une mine ravie et avait chaudement remercié ses camarades en leur disant qu'il venait de découvrir une chose formidable et qu'il comprenait maintenant pourquoi la femme avait été créée.

Il conserva sa foi mais ne songea plus qu'à fonder un foyer en se promettant d'honnorer autant sa compagne que son Dieu.

Il y avait aussi un grand type rigolard qui en guise de montre, avait dans la poche de son treillis un énorme réveil attaché par une ficelle. Il le faisait parfois sonner au réfectoire et quand le sous-off. de service s'approchait pour voir d'où venait ce bruit insolite, il sortait son réveil, le consultait d'un air sérieux et disait :

- Il est juste 11 heures sergent, l'heure de la soupe.

On nous servait souvent du riz au gras pas très appétissant, si bien q'un jour un soldat à l'esprit contestataire envoya sa gamelle au plafond ou elle resta collée. La garde allait foncer sur lui, c'est alors que d'autres gamelles s'envolèrent et se collèrent au plafond. C'était devenu un jeu et cela créa un beau bordel, cela sentait la révolte et je me demandais bien comment cela allait se terminer. Mais il n'y eu pas de suite car notre Colonel REX ne voulut pas jeter le discrédit sur son régiment. C'était un homme intelligent que nous respections tous. Il devait hélas être emporté par une crise cardiaque au début des hostilités.

Il y eu aussi des grèves à PARIS.

Des mouvements d'extrème droite avaient formé un mouvement séditieux du nom de "La Cagoule" et déjà des attentats avaient lieu. Les ouvriers manifestaient.

Un peloton d'intervention fut formé, prèt à être embarqué pour aller combattre les émeutiers et nous restions dans la cour les mousquetons formés en faisceaux, notre casque en permanence sur la tête et commandé par le plus sévère des capitaine de notre bataillon. Les hommes l'avaient surnommé le "Tigre". Il était beau comme un Dieu, froid comme un bloc de marbre et son regard était de feu. Il me faisait l'impression d'un vrai dur.Il y avait parmi nous des communistes dont certains disaient, en parlant du capitaine :- La première balle sera pour lui, car jamais nous ne tirerons sur des ouvriers.

Belle ambiance, une veille de guerre, alors que pas bien loin de nous, d'autres bidasses, pas habillés comme nous, bien sûr, s'entrainaient ferme et s'apprêtaient sérieusement avec confiance à nous voler dans les plumes.

Parfois à l'exercice, avec nos postes nous arrivions à capter des messages émanant d'eux. Ils pompaient vite et nous les sentions super entrainés.

Parmi les exercices que j'avais aimé, lors de mon instruction celui qui avait ma préférence était le tir. Nous nous servions de nos armes individuelles dans un stand réservé à cet effet. On nous avait appris ce qu'était la ligne de mire et le meilleur moyen d'envoyer un ennemi dans un monde sans aucun doute, meilleur.

Au début il s'agissait de tir réduit avec des cartouches aux charges atténuées. Ayant toute ma jeunesse rêvé d'être cow-boy j'étais vraiment à mon article et j'obtins vite d'excellents résultats.

Malheureusement pour moi, du fait de mon transfert dans les transmissions, je n'avais jamais exercé mon adresse au tir réel.

Jugez de ma joie lorsqu'un jour, on nous annonça une séance de tir à 200 m à balles réelles.

J'étais impatient d'arriver sur le terrain ou la vue des cibles lointaines excita ma nervosité.

On nous fit allonger sur le sol et un sous-officier nous fit prendre la bonne position.

Les premiers coups de feu retentirent et certaines recrues laissèrent échapper leur mousqueton que l'on nous avait bien recommandé de tenir fermement. Moi je cramponnais ma vieille pétoire de toutes mes forces et je tirai.

Surprise ! ! mon mousqueton ne manifesta pas beaucoup de recul. Je tirai encore quelques balles et nous allâmes voir ce qui était advenu de nos pruneaux.

Pour ma part quelques égarés s'étaient logés dans le bas de la cible et l'adjudant-chef qui regardait les résultats y alla de sa vacherie.

- C'est tout ce que vous pouvez faire ? Pffu !

J'étais vexé au dernier degré et je réfléchissais. Ça ne pouvait venir que de mon arme qui avait du faire la guerre 14-18 du début à la fin en 1ère ligne, pour ensuite poursuivre sa carrière chez les gardes mobiles avant d'échouer comme moi dans les transmissions. Avec la hausse 200 m les balles essoufflées venaient brouter l'herbe au ras de la cible. Quelques-unes moins fainéantes essayaient de se faire remarquer en venant détériorer le bas du panneau.

Mine de rien pour la 2 ème séance je relevais la hausse au maximum.On verrait bien si mon intuition était bonne. Et le miracle eut lieu. Je fis18 points.

L'adjudant-chef, qui décidemment ne me lachait pas les baskets me dit :

- C'est mieux, mais ce n'est pas formidable.

Alors je ruais dans les brancards.

- Mon adjudant-chef si vous trouvez un pèlerin qui fasse mieux avec mon escopette présentez-le moi ! Regardez ma hausse elle est au maxi et nous tirons à 200 m. !

Il prit mon arme, l'examina et me dit, sûr de lui.

- Je vais vous faire voir !

Il avait la réputation d'être un excellent tireur très entrainé. Je le vis allonger sa grande carcasse sur le sol, viser longuement et pan, les cinq balles partirent vers le but en miaulant. Tout le monde s'était arrêté de tirer et j'étais un peu inquiet en allant voir le résultat en compagnie de mon supérieur.

En arrivant vers la cible je commençais à sourire car le noir était intact. Ensemble nous comptâmes les points et j'eus alors un grand sourire heureux,17 points. Un de moins que moi. Je triomphais.

- Vous voyez mon adjudant-chef cela venait de mon arme.

Il esquissa une grimace qui se voulait un sourire et me répondit :

- D'accord ! nous reviendrons la semaine prochaine et je vous procurerais un mousqueton neuf. !

Pourquoi ce gradé revêche s'intéressait-il à moi ?

Est-ce parce qu'il savait que j'avais eu une jeunesse malheureuse et que j'essayais de me montrer l'égal de mes camarades .

Etait-ce parce que j'avais de lointaines origines alsaciennes ? Lui-même était né Allemand mais ne les aimait guère. Pendant l'autre guerre il était de l'autre côté et nous savions tous qu'il en avait souffert. Dès qu'il avait pu le faire , il avait choisi l'Armée Française et avec les années, s'était élevé au rang qu'il occupait présentement et qui était sans doute son bâton de maréchal.

Lorsque nous revînmes la semaine suivante, j'eus droit à un magnifique mousqueton sorti tout droit de l'armurerie.

Je demandai une balle d'essai qui me fut accordée. Je pris la position du tireur couché et je visai longuement, sous l'œil ironique de mon adjudant présent à mes côtés.

J'avais essayé à vide la détente qui était très douce. J'appuyais mon doigt lentement et pan ! ! je lachais le coup en même temps qu'une bramée qui fit sursauter mon entourage.

Jamais de ma vie, je n'avais pris une pèche pareille. Le recul avec cette arme neuve était terrible et j'avais l'épaule en compote. L'adjudant-chef me regardait avec une lueur amusée dans les yeux.

- Alors on va voir le résultat ?

Ensemble nous nous dirigeâmes vers la cible et ce fut à mon tour d'afficher un sourire vainqueur. Là, en plein centre, ma petite balle avait fait son trou et c'était le plus merveilleux trou de balle que j'ai jamais vu.

La séance de tir se poursuivit. J'avais été dans l'obligation de protéger mon épaule avec mon mouchoir et mon béret et cette épaule endolorie me faisait terriblement souffrir, mais le résultat était probant et l'adjudant me dit alors ces paroles qui me ravirent :

- Vous reviendrez vous entrainer pour passer le concours de tireur d'élite. C'est très bien.

Moi je buvais du petit lait :

- Salut Buffalo Bill, ton successeur arrive enfin. Tu pourras lui réserver une petite place pour plus tard, quand il viendra te rejoindre au pays des chasses éternelles.

Hélas, il ne fut plus jamais question de concours. Le petit moustachu allemand était devenu vraiment trop remuant et nos chefs avaient d'autres chats à fouetter que de s'occuper de tir aux pigeons. Le tir à l'homme menaçait d'être pour bientôt.

Un matin, un sergent vint me trouver et me dit:

- FUSSINGER, il va y avoir à BITCHE un grande prise d'armes comprenant 3 régiments, de nombreux Généraux et des Officiers Supérieurs y assisteront. C'est le drapeau de notre régiment qui a été choisi et qui sera présenté par un lieutenant décoré de la dernière guerre, deux sous-officiers médaillés et trois 2ème classe. Vous avez été sélectionné pour être un de ces soldats.

Le ciel me serait tombé sur la tête que je n'aurais pas été plus ému. Il me dit encore :

- Vous aurez des gants blancs à crispin. La manœuvre n'en sera pas facilité mais nous comptons sur vous.

Pourquoi un tel honneur venait-il de m'échoir? Je n'avais pas l'impression de le mériter. Je n'avais jamais fayoté, j'étais simplement correct avec mes supérieurs. Certes, je manœuvrais assez bien, mais je n'étais pas le seul dans ce cas.

Mes copains ne manquèrent pas de me mettre en boîte et j'en entendis de toutes sortes, mais je tins bon et quand le grand jour arriva j'étais fin prêt.

Je me rendis au magasin où pour la circonstance on renouvela mes équipements et on me donna un mousqueton flambant neuf, puisje me rendis dans la cour de la caserne où les gradés, sur leur 31, nous attendaient.

Le lieutenant nous donna alors ses instructions :

- Vous n'obéirez qu'à mes ordres qui seront brefs et ne seront entendus que par nous. C'est un grand honneur qui nous est fait. J'espère que vous serez à la hauteur.

Cet officier était vraiment sympa. Il avait la poitrine constellée de décorations, ainsi que les sous-officiers qui prirent place à ses côtés. Nous les soldats avions pris place derrière et c'est le lieutenant qui portait le drapeau de notre régiment.

Etant placé à la droite du groupe je pouvais examiner à loisir cet étendard, plus de première fraîcheur, mais qui portait le nom de toutes les batailles auxquelles le 153ème. avait participé.

Je crois que c'est à partir de ce jour que je compris vraiment ce que voulait dire le mot patrie.

Dans le civil je n'étais qu'une pauvre cloche, sans aucun bien, sans avenir. Je pensais toujours :

- Mais qu'as-tu à défendre ? Tu es Français bien sûr, mais tu deviendrais Allemand qu'est-ce que cela changerait ? Tu serais une cloche allemande, pas plus.

Et brusquement devant ce morceau d'étoffe pour qui, d'autres avant moi avaient su mourir, je sus enfin ce que signifiait l'attachement de l'homme à ses racines, à sa culture, à son sol.

Nous partîmes d'un bon pas et sortîmes de la caserne pour nous rendre sur l'immense champ de manœuvre. Nous devions avoir fière allure, avec nos armes bien arrimées sur l'épaule droite, nos gants et crispins blancs, tranchant sur le brun des crosses de nos mousquetons.

Les gens pourtant habitués à la troupe s'arrêtaient à notre passage, les hommes se découvraient devant ce qui représentait tant de gloire et j'étais porté comme par un nuage.

C'était moi, le petit inconnu, mon drapeau et moi, mes supérieurs et moi qui recevions l'hommage de la foule et je me rendais compte que l'heure que je vivais serait pour moi inoubliable.

Lorsque nous débouchâmes sur la place, une sonnerie."Au drapeau" retentit. J'étais ému au dernier degré de voir tous ces soldats alignés dans un ordre impeccable et je sentais tous les regards dirigés sur nous. Et là-bas, tout au fond de la place l'état-major au grand complet qui semblait nous attendre.

Les ordres donnés par notre lieutenant étaient murmurés mais précis.

- Section halte ! !

- Présenter armes. !

- Armes sur l'épaule. Droite. !

- Demi-tour à droite, marche. !

- En avant marche. A gauche, gauche.

Avec un bel ensemble nous manœuvrions et nous avons présenté notre drapeau aux différentes compagnies rassemblées là. Le 37ème R.I.F., le 153ème R.I.F., le 155ème Artillerie différents corps et à chaque passage les soldats nous présentaient les armes en un claquement unique, sec comme un coup de feu.

Nous arrivâmes enfin devant l'état-major silencieux et au garde-à-vous, nous nous arrêtâmes sur un bref.

- Section halte. Présentez armes.

Et d'un même mouvement je vis les officiers saluer notre glorieux étendard, alors que retentissaient tambours et clairons .

Puis après un rapide maniement d'armes, éxécuté de nouveau de manière impeccable, nous fîmes demi-tour pour aller gagner la place qui nous était assignée. Puis le défilé des troupes commença, interminable.

Nous présentions les armes aux soldats qui d'un énergique têtes gauche nous rendaient notre salut. Je ressentais une impression de force, de sécurité. Non, nous ne pourrions jamais être battu par les Allemands, nous étions invincibles.

Le retour fut comme l'aller marqué par le respect des civils. Une étrange euphorie m'habitait et j'étais heureux mais vidé de mes forces tout à la fois. Je sentais que ce que je venais de vivre serait ancré dans ma mémoire jusqu'à ma mort et j'aurai l'occasion ami lecteur, de vous reparler de cette émotion ressentie. Mais n'anticipons pas. !

Quelque temps après cet évènement mémorable eut lieu l'examen du peloton. Je m'en tirai avec l'excellente place de 9ème et avec l'assurance de passer caporal avant ma libération, mes efforts avaient payé.

Pour clôturer cet évènement, nos sous-officiers nous firent savoir qu'il y avait une tradition à respecter. Cet examen se terminait toujours par une petite fête dans un restaurant situé au bord du lac d'ASSELFURT proche de la ville de BITCHE.

Nous partîmes en fin d'après-midi dans un ordre impeccable, commandé par le sergent THOMAS, en serre file. Nous ne prîmes le pas de route qu'une fois sortis de la ville et nous nous mîmes à chanter quelques chansons gaillardes.

La soirée fut mémorable avec un excellent repas, bien arrosé et chacun poussa sa chansonnette ou raconta une histoire corsée. A minuit j'entrainais deux camarades faire un tour en barque. La nuit était merveilleuse, les étoiles se reflétaient dans les eaux glauques du lac et j'avais 20 ans.

De retour à l'embarcadère nous apprîmes qu'un copain avait fait une chute de 4 mètres de hauteur, à partir du mur dominant la plage mais comme il était vraiment saoul il était tombé comme une grosse merde. Splaf…et les dégats étaient minimes.

Par contre le sergent THOMAS qui devait nous ramener pour minuit était complètement H.S., incapable de se tenir debout ne serait-ce qu'une seconde et nous pensions l'abandonner à son triste sort.

Mais comment rentrer à 3 heures du matin, dans une caserne, avec une permission de minuit?

Je me concertais avec des camarades et à quatre nous l'empoignâmes, qui par un bras, qui par une jambe et nous prîmes la route !

Dieu que nous en avons bavé, même à quatre, et nous même n'étant pas tellement frais. Nous tenions une grande partie de la route et le reste de la troupe suivait en débandade.

Après une marche, qui bien que n'étant pas celle de MAO nous apparut très longue, nous arrivâmes en vue de la caserne. Tout le long de notre parcours du combattant le sergent THOMAS avait fait le mort. De temps à autre des pièces de monnaie tombaient de sa poche et un de nos copains était préposé au ramassage, ce qui n'était pas évident étant donné l'obscurité.

Soudain à proximité du poste, notre sergent donna signe de vie et nous le remîmes sur pieds. La vache, il nous avait abusé et s'était fait ramener en stop par 4 trouffions maintenant épuisés.

Les ordres claquèrent dans la nuit.

- Section rassemblement. En avant marche.

- Et c'est devant une sentinelle ébahie qui nous présenta les armes que nous fîmes une entrée très, très digne dans notre cantonnement.

Il y avait dans notre groupe des transmissions, un caporal-chef de carrière dont je tairai le nom au cas bien improbable où ces lignes lui tomberaient sous les yeux.

Dans le civil, avant son engagement, il avait travaillé comme cantonnier dans une petite commune. Il avait été pris dans l'Armée malgré ses pieds plats et quand il venait avec nous en execice à la campagne, il avait tendance à faucher les marguerites avec ses grands pieds. La tradition voulait que nous chantions sur la route de Louviers, il y avait un cantonnier et qui cassait et qui cassait des tas de cailloux et ce refrain était repris en chœur alors que nous regardions ce pauvre caporal-chef devenir rouge comme une pivoine. C'était bête et méchant mais allez donc raisonner des attardés de vingt ans qui se croyaient devenus des hommes parce qu'ils étaient soldats.

Au demeurant, ce type était la bonté même qui savait pertinemment bien qu'il avait été mis au placard dans les transmissions.

Il était marié et le rêve de sa femme était de le voir un jour défiler fièrement avec nous. Donc à chaque fête où le régiment était sollicité pour défiler en ville, on pouvait être sûr de voir arriver notre "crabe chef "tiré à quatre épingles, le fusil sur l'épaule prêt à s'incorporer à nous. Et immanquablement l'adjudant arrivait à sa hauteur, l'appelait par son nom et de l'index lui indiquait l'entrée de notre bâtiment.

Et ce pauvre gars, écarlate, au bord des larmes, regagnait en raclant de ses godasses bien briquées le sol de la cour, une chambrée où il donnait libre cour à sa rancœur.

Et sur le parcours, je songeais à une jeune femme, attendant parmi les bravos la venue de l'être aimé, qui malheureusement ne lui donnerait jamais la joie d'être fière de lui.

Et moi aussi bizarre que cela puisse vous paraître j'étais attristé par cette méchanceté gratuite.

Pressentais-je alors confusément que la vie vengerait ce pauvre type et que tous, collectivement et individuellement un jour qui n'était plus tellement lointain, nous serions à notre tour humiliés.

Car les rumeurs de guerre se faisaient chaque jour plus précises Adolphe tournait maintenant ses regards vers la POLOGNE. Quotidiennement des incidents éclataient pour DANTZIG et la tension montait inexorablement.

Nous n'étions pas très chaud pour l'affrontement. Nous étions les enfants de la dernière der des der comme on l'appelait. Toute mon enfance avait été bercée de récits plus ou moins atroces et les noms du chemin des Dames, de DOUAUMONT, du colonel DRIANT etc… n'avaient pas de mystère pour moi. Ma mère me racontait comment un proche cousin était venu lui rendre visite au sortir de l'hôpital. Elle avait entendu un pas lourd dans l'escalier. C'était notre héros qui aggripé à la rampe venait péniblement à sa rencontre. A VERDUN il avait pris la mitraille dans le ventre et il était si mal en point que ma mère en était effrayée.

Il mourut peu après, dans d'atroces souffrances. Il avait 20 ans.

Et les récits de mon cousin Albert, décorés de la Croix de Guerre, de la Médaille Militaire. C'était le costaud de la famille, svelte, nerveux, increvable. Il était percé comme une écumoire, un trou dans la joue, d'où la salive s'écoulait encore, un autre dans l'estomac, une balle l'avait traversé de part en part et il était resté trois jours sur le champ de bataille. Abandonné par les médecins après avoir reçu l'extrême onction, il avait survécu. C'était le héros n°1 de mon enfance passée au milieu des rescapés de cette atroce boucherie. Mais je ne tenais pas à revivre ce qu'ils avaient connu et mes camarades étaient dans le même cas.

Vingt ans après, les hommes avaient-ils oublié ?

Pourquoi les Allemands, qui eux aussi avaient tant souffert, s'étaient-ils laissé fanatiser par ce caporal fou, avide de revanche et de sang ?

Heureusement que nous avions notre ligne maginot, garantie imprenable. De gros ouvrages protégeaient BITCHE. Des casemates immenses avec des petits trains circulant à l'intérieur, des réserves de vivre, d'eau, de carburant, de munitions; des cuisines, un bloc opératoire et même de quoi ensevelir les morts. Tout était prévu pour un long siège. Chaque ouvrage, de son artillerie couvrait son voisin en des tirs croisés et les rails anti-chars avait fait la preuve de leur efficacité. Nous, entre les intervalles étions là pour parer à une éventuelle percée. Alors qu'avions-nous à redouter ?

Lorsque j'étais allé en permission, j'avais remarqué des affiches représentant un soldat devant une casemate, avec en gros titre :

"TRAVAILLEZ EN PAIX, il veille" et les civils avaient confiance en nous, en notre ligne maginot.

L'été 1939 s'étirait sous un chaud soleil propice au farniente et les Français ne s'en privaient pas, fiers de leurs nouveaux congés, de leurs vacances.

A la fin du mois d'août je tombais malade, une grave angine me cloua au lit et l'on m'isola dans une chambre spéciale.

J'avais beaucoup de fièvre et la gorge toute blanche, mais le contexte ne se prétait guère à une thérapeutie individuelle attentive. Les services médicaux, étaient, ainsi que tout le bataillon, maintenus en état d'alerte.

Petit à petit on sembla m'oublier ! Un gars m'apportait mes repas. Bonjour, bonsoir, salut. La conversation n'allait pas plus loin car j'étais abruti par la fièvre.

Et puis un jour, plus personne ne vint. J'étais encore très mal foutu, m'alimentant avec peine, mais à mon âge on a besoin de remontant.

Je me dis : - Tiens pas de petit déjeuner ce matin ?

A onze heures pas de dîner. Je commençais à devenir mauvais. A deux heures de l'après-midi, n'y tenant plus, je me levais péniblement tenant à peine sur mes guiboles et je sortis de ma chambre.

Dans le couloir, personne, dans les autres chambres, personne. Je me trainais vers les cuisines, encore personne.

J'étais ahuri, je venais de débarquer sur une autre planète. Je cherchais à bouffer, à boire, et je trouvais facilement de quoi me nourrir. Puis cela fait, ayant retrouvé quelques forces, je sorti dans la cour pour rejoindre ma chambrée que je touvais vide.

Imaginez mon désarroi. Etre seul, absolument seul, dans une immense caserne habituellement si animée.

J'errai dans les couloirs, j'appelai et ma voix résonnait étrangement. L'angoisse peu à peu me gagnait. N'étais-je pas entrain de délirer ?

C'est alors, qu'étant dans la cour, je vis un sous-officier se diriger vers moi, l'air surpris. Il me dit :

- Quest-ce que vous foutez là ?

- Je suis malade, lui répondis-je, et j'étais en salle d'isolement.

- Comment vous n'êtes pas au courant de l'alerte générale ? Tout le monde à rejoint les positions ! !

- Que dois-je faire ? et l'habituelle réponse arriva :

- Démerdez-vous ! !

- Eh bien soit, je me démerderai !

Je regagnai ma chambre où seules mes affaires étaient restées. Je posai mon sac sur mon lit et j'entrepris de faire mon barda. Je m'équipai de pied en cap. A l'instar de mes camarades qui n'avaient rien laissé, je ramassai absolument tout et avec le mousqueton la charge était imposante.

Ainsi harnaché, j'allai chercher mon vélo, garé dans le magasin et j'entrepris de rejoindre ROHRBACH-LES-BITCHES où se tenaient nos positions.

J'avais une douzaine de kms à faire sur la route, plus 2 ou 3 kms de mauvais chemin à franchir pour retrouver la ferme MORENHOFF P.C. de notre régiment.

En temps normal, disposant de toutes mes forces, ce parcours du combattant aurait été de la rigolade. Mais je n'était vraiment pas flambard et pas vraiment prêt pour en découdre avec le moustachu.

Enfin! Avec beaucoup de peine, j'enfourchais mon vélo de course et "en voiture Simone. "

Mes premiers coups de pédales furent loin de rappeler le champion que j'aurais voulu être. J'avais vraiment l'impression de pédaler dans la semoule et entraîné par mon barda je tenais une grande partie de la route.

Je transpirais à grosses gouttes et je voyais la sueur s'écraser sur mon cadre. A la moindre bosse je devais mettre pieds à terre me hissant tant bien que mal, plutôt mal que bien en haut de ce qui à chaque fois me faisait penser au Galibier.

Seigneur Jésus, je n'avais pas de couronne d'épines sur la tête mais la gamelle qui y était posée la valait bien, et si un jour, tous deux, nous avons été frères ce fut bien ce jour là.

Je ne me suis pas chronométré mais ce fut long, interminable.

Quand j'arrivai au terme de mon voyage mes copains me regardèrent effarés. Je sus plus tard que ruisselant de sueur, blanc comme un linge, des cheveux échappés de mon casque me collant au visage, les yeux creux et le regard éteint, je les avais effrayé. Je leur dit simplement:

- Foutez-moi la paix, laissez-moi, ne me touchez pas et je tombais sur le sol, mon vélo à mes côtés et mon mousqueton dans les bras.

Cinq minutes plus tard, je dormais profondemment, baignant dans ma transpiration. Mes copains me laissèrent ainsi, respectant ma volonté.

Je m'éveillai au petit jour couvert de rosée et transi de froid. J'avais faim, très faim. Surpris je tatai ma gorge. Rien, plus rien, je pouvais déglutir sans douleur. J'étais certes endolori, mes jambes me faisaient mal, mais j'étais guéri.

Qui donc osera dire après cela que les miracles n'existent pas ?

Je repris très vite des forces et je me mêlai aux travaux que l'adjudant-chef PELT, notre maître d'œuvre nous faisait exécuter.

Nos officiers s'étaient établis dans la ferme MORENHOFF alors que nous étions sans abris. Avec nos toiles de tente individuelles fortements usagées et de ce fait, perméables, nous avions confectionné de grandes tentes où nous pouvions loger plusieurs soldats.

Ces toiles étaient carrées et pouvaient se boutonner ensemble. C'était une sorte d'auvent ouvert à toutes les intempéries. Nous avions aussi récupéré de la paille qui nous isolait de l'humidité et nous avions entassé notre barda sous ce médiocre campement.

Tant que le temps resta beau nous trouvions cela merveilleux. Nous étions en camping et n'aurait été le travail imposé, nous nous serions amusés comme des fous. Il n'y avait qu'un seul inconvénient: la roulante était installée dans la cour de la ferme et trois fois par jour il nous fallait parcourir 2 kms, aller-retour compris, pour la soupe ou le jus.

Nous étions installés dans une contre pente, par rapport à la ligne de front, un ruisseau courait au fond du vallon et une source très fraîche sourdait non loin de ce petit cours d'eau.

Il y avait dans ce vallon idyllique quelques pommiers, des noyers et quelques terres cultivées, principalement des champs de pommes de terre.

Je retrouvais là mes vieilles racines paysannes et j'étais heureux.

Nous avions entrepris la continuation de ce qui devait être le futur P.C. du colonel SUBERVIE, une casemate presque terminée, mais j'anticipe.

Notre premier ouvrage avait été l'installation de nos postes de campagne R11 et ER17. Nous avions effectué le calage de réseau et nous pouvions être en liaison permanente avec les états-major des trois bataillons qui devaient en cas de conflit dépendre de notre régiment qui serait le 166 R.I.F. dont la fière devise était  :

"Vaincre ou mourir". J'avais réussi avec le poste R11 à capter un poste civil par lequel j'avais en permanence des nouvelles fraîches.

En ce dernier jour du mois d'Août, la tension était à son comble et l'inquiétude se lisait sur tous les visages. Toutes les pensées étaient tournées vers la POLOGNE où se jouait notre destin.

Y aurait-il un second MUNICH ? C'était impensable.

On ne pouvait laisser le nazisme dévorer toute l'EUROPE sans intervenir. Nous n'avions pas l'esprit combatif, sans doute, mais confusément, nous sentions qu'un conflit devenait inéluctable et que notre cause était celle de la justice et de la liberté.

Le 1er Septembre, j'appris par le poste que les troupes allemandes venaient d'envahir la POLOGNE. Ce fut la consternation: qu'allait faire la FRANCE qu'un pacte d'assistance mutuelle liait aux Polonais ?

C'est le 3 Septembre au matin que nous eûmes la réponse à cette interrogation. A midi, l'ANGLETERRE déclara l'ouverture des hostilités avec le 3ème Reich et à 17 h, la FRANCE suivra.

Quelques camarades y allèrent de leurs larmes et cela me surprit. Il est vrai que, pour la plupart d'entre eux, la vie s'était montrée clémente. Pour moi, c'était un peu différent car j'avais été élevé à la rude école de la misère et de la rue et, sans être un dur, j'étais plus coriace que la plupart de mes amis.

Le petit épisode qui suit vous fera comprendre quel était l'état d'esprit de mes copains !

Je me souviens qu'il faisait beau, en ce jour de Septembre. La nature était belle, l'herbe tendre et dans le bas du vallon, le ruisseau gazouillait gentiment.

17 h approchant. On nous avait laissé libre de notre temps et je décidais d'aller laver mon linge à la rivière. Un ami m'interpella :

- Mais, tu es fou ! Nous, on va s'abriter dans la casemate inoccupée du Colonel !

J'éclatais de rire:

Non mais ! Qu'est-ce que vous croyez, bande de cons ? Qu'à 5 h, on va subir un déluge de feu ; que les Allemands vont nous attaquer ! Vous trouvez qu'ils ne sont pas assez occupés avec les "polacks " ?

Et tranquillement, je partis laver mon linge.

Quand je revins une heure plus tard, un silence gêné accueillit mon retour. Goguenard, je demandais :

- Combien de morts ?

- Quelques grognements, seuls, me répondirent et chacun se remit à ses occupations.

Le repas au soir aurait très bien pu se dérouler au Café du Commerce.

Chacun faisait des pronostics et nous étions tous d'accord pour dire que ce ne serait pas long.

Notre potentiel était énorme avec notre empire et l'ANGLETERRE avec ses Colonies était puissante. On allait tous s'y mettre et écraser ce trublion aux théories fumeuses.14 - 18 aurait dû leur suffire, non ?

Et c'est ainsi que, pour nous, commença la drôle de guerre ?

 

 

 

 

 

.c.LA DROLE DE GUERRE

***

Septembre-Octobre 1939.

Les premières pluies se mirent à tomber, venant ajouter à notre peine. Nous étions toujours logés sous nos toiles de tente. Il nous fallait, une fois dessous, éviter de les toucher car, immédiatement, l'eau se mettait à ruisseler, inondant notre paille. Le terrain était argileux et glissant, nos godasses, nos capotes ne pouvaient sécher et nous étions toujours occupés à consolider l'abri du Colonel, alors que nous savions que ce brave homme préférait le confort de la ferme et ses commodités.

D'ailleurs, tout le réseau téléphonique convergeait vers cette ferme, par l'intermédiaire des boîtes de coupures, prévues depuis longtemps à cet effet.

La grogne s'installa parmi nous, s'amplifia de jour en jour et, finalement, le camarade qui avait dit un jour qu'il ne tirerait pas sur les ouvriers mais, plus volontiers, sur celui qui commandait la troupe, lors du voyage que nous aurions dû faire pour rétablir l'ordre à PARIS. Donc, ce camarade proposa de déclencher un mouvement de grève pour marquer notre volonté de construire un abri pour nous.

Je tombais d'accord, ainsi que tous ceux qui étaient concernés par ce futur abri.

Cela se passait un matin et nous décidâmes de ne pas reprendre le travail après la pause casse-croûte. Nous avions déja déposé mais, sans résultat, une requête auprès