Alice Nugues-Bourchat

050

Mon époux

Hongrois d’Honneur

GUERRE 1914 / 1918 ---- GUERRE 1939 / 1945

Résistance extra-métropolitaine

 

Nice - Octobre 1987

 

Analyse des témoignages

Edition : Octobre 1987 - 152 pages

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Comment perpétuer la mémoire de celui qu'on a tant aimé, sinon en lui érigeant un Monument ?

C'est ce qu'a entrepris et réalisé Alice Nughes-Bourchat, en rassemblant les documents, les écrits épars de son cher époux, afin que sa famille, les générations futures, l'Histoire, connaissent ou n'oublient les actions de celui qui fut un héros: cité à l'Ordre du Régiment à Verdun, en 1916, puis de la Brigade en 1917, en Serbie, et encore, à l'Ordre du Corps d'Armée pour ses actions dans la Résistance Extra-Métropolitaine, en 1944, à Budapest alors qu'il avait été maintenu sur ordre à la tête des Services Consulaires de la Légation de France, en Hongrie.

Ce témoignage est un acte d'amour.

L'Histoire retiendra, certes, le courage exemplaire et l'esprit d'abnégation de Jean-Sylvestre Nugues-Bourchat, mais surtout l'affection, le soutien de sa compagne, de son amie, de son épouse, de celle enfin sans qui rien n'aurait été possible.

How can one perpetuate the memory of somebody one loved but in erecting a monument for him  ?

This is what undertook and achieved Alice Nughes-Bourchat, by collecting the documents, the scattered notes of her dear husband, so that her family, the future generations, history know or do not forget the actions of this man who was a hero. He was nominated to the "Ordre du Regiment" in Verdun in 1916, then to the "Order de la Brigade" in 1917 in Serbia, and then to the "Ordre du Corps d’Armée" for his actions in the overseas resistance in 1944, in Budapest while he had been kept by order at the head of the consular service of the French legation in Hungary.

This testimony is an act of love.

History will obviously retain the exemplar courage and the abnegation of Jean-Sylvestre Nugues-Bouchat, but most of all the affection and support of his partner, his girl friend, his wife, she whose presence was essential, and without whom nothing would have been possible.

 

Préface

Pour comprendre l’esprit qui a animé mon époux tout au long de son existence, il est nécessaire de rappeler (ce que je fais dans le second Livre de cet ouvrage) les origines de sa mère, d’abord, celle par qui est assumée la tradition familiale.

Son plus lointain ancêtre retrouvé est Pietro DE ANGELIS, originaire de CADIX (ESPAGNE), émigré en ITALIE, au début du 16ème siècle Gouverneur du Municipe de ROME au CAP CORSE.

Félicia D’ANGELIS (1863-1939) épouse donc Alexandre NUGUES-BOURCHAT et donne naissance, en 1895, à Jean Sylvestre, mon mari.

1915

Mon beau-père, Officier de Carrière sorti de St CYR, Commandant au 359e R.I.A., tombe le 8 Juillet 1915, à LA FONTENELLE (Vosges).

Il est cité à l’Ordre de l’Armée et décoré de l’une des premières Croix de Guerre qui a été créée le 8 Avril de cette même année.

1916

Neuf mois plus tard, Jean Sylvestre, son fils, relève le flambeau à VERDUN.

Le 9 Avril, au bois d’ARCOURT, à la tête de sa Section, il entraîne crânement ses hommes à une contre-attaque sur une position où l’ennemi venait de prendre pied.

Il est cité à l’Ordre du Régiment.

1917

Le 17 Mars, il est à LESKOVETZ, en SERBIE où il est blessé "en montant à l’assaut d’une position ennemie avec le plus grand mépris du danger, donnant ainsi à sa demi-section l’exemple d’un courage au-dessus de tout éloge".

Démobilisé après le Traité de Paix, au grade de Lieutenant de Réserve, il entama sa carrière civile en 1921, au Consulat français de BUDAPEST.

Suivirent quarante années dans la carrière, dont trente à l’étranger et vingt-cinq en HONGRIE.

Nous nous sommes rencontrés le 14 juillet 1933 à BUDAPEST alors que je participais à une manifestation de bienfaisance de l’Amicale FRANCE - HONGRIE dont JEAN-SYLVESTRE était président-fondateur. Dès le premier regard, nous avons su que nous étions liés pour la vie et c’est pour honorer sa mémoire que je continue aujourd’hui à NICE, modestement, son action en faveur des associations dont le but est de faire le bien.

Cependant, bien que liés par nos serments, JEAN-SYLVESTRE ne pouvait pas m’épouser, car la règle de l’époque interdisait à un consul de se marier avec une fille du pays où il exerçait. Ce n’est qu’en 1944 que cette interdiction fut levée et nous en profitâmes pour nous marier.

Au mois de Septembre 1939, Jean-Sylvestre, Capitaine de Réserve occupe un poste spécial à la Légation de France en HONGRIE. Dans les mois qui suivent, il viendra en aide à des milliers de soldats polonais réfugiés en HONGRIE en les faisant passer en FRANCE par la YOUGOSLAVIE, en vue d’y constituer une Légion Polonaise.

Après la débâcle française en Juin 1940, le Consulat connaîtra des jours plus calmes. Il s’occupera à ce moment-là du rapatriement secret des prisonniers de guerre français évadés des camps allemands et passés en HONGRIE, et ce avec le soutien des fonctionnaires antinazis des Autorités hongroises compétentes.

Jusqu’à la première moitié de l’année 1942, une cinquantaine de prisonniers de guerre français évadés purent ainsi quitter la HONGRIE, munis de passeports établis par le Consulat à de faux noms.

Le 11 Novembre 1942, les troupes allemandes occupent la zone libre de la FRANCE. Le chef de la mission diplomatique française de BUDAPEST nommé par le Gouvernement de VICHY, le Comte Robert de DAMPIERRE, démissionne en signe de protestation. Les autres diplomates se trouvent devant un dilemme : dans leur premier moment de consternation, ils s’apprêtent à suivre l’exemple de leur supérieur. Mais comme, même celui-ci se trouve dans l’impossibilité de quitter la HONGRIE, ils ne bougent pas. A partir de ce moment, Jean-Sylvestre commence à fournir aux Autorités de la France Libre des renseignements sur la situation économique et militaire en Europe centrale.

Après le 19 Mars 1944, date de l’Occupation de la HONGRIE par les forces allemandes, quand le nombre des évadés français dépasse déjà huit- cents, ses tâches se font plus pressantes : un nombre croissant de gens demande un passeport français. Les évadés en font également partie. De ces passeports, la situation militaire est absente : il s’agit uniquement de Français en situation civile. Dans certains de ces titres de voyage, un visa pour la SLOVAQUIE est apposé.

Des Français sont en route vers BRATISLAVA.

Juin 1944 :

On prépare le soulèvement antifasciste de la SLOVAQUIE. Les organisateurs français effectuent leurs déplacements, munis de passeports fournis par mon mari (C’est ce qui a permis, dans les mois qui ont suivi, à quelques deux-cents évadés français et belges, réfugiés en HONGRIE, le passage en SLOVAQUIE pour y prendre les armes contre les nazis).

Dans les compagnies stationnées en HONGRIE se trouvaient un bon nombre d’Alsaciens enrôlés dans l’armée allemande. En automne 1944, ceux-ci commencent à déserter. Le bureau militaire, fonctionnant à la Légation - mis sur pied avec l’accord du Ministère hongrois de la Défense Nationale et constitué de prisonniers de guerre évadés - s’entend avec les professeurs de l’École primaire franco-hongroise des Frères Maristes pour recueillir les déserteurs alsaciens. La disparition en série des Alsaciens éveille les soupçons des Allemands. Ceux-ci envoient un provocateur qui s’infiltre à l’École mariste : se disant déserteur, il est sans méfiance recueilli par les religieux et confié aux soins de l’un des collèges. La nuit même - le 19 décembre - les S.S. occupent les bâtiments de l’école et du collège et, le lendemain matin, la Légation française connaît le même sort.

Les multiples activités de l’organisation de la résistance sont découvertes :

Non seulement des Alsaciens, mais aussi des Juifs traqués, y ont trouvé refuge. Les S.S. arrêtent près de quarante militaires français, quatorze personnes civiles de nationalité française et plus d’une centaine de Hongrois

Mon mari est le seul diplomate français à rester en poste.

Les autres fonctionnaires de la Légation et du Consulat ont déjà quitté BUDAPEST ou se sont réfugiés chez des amis hongrois. Le service de sécurité nazi, procédant à une perquisition et à une méthodique mise à sac de la Légation de France, n’arrête pas d’emblée Jean-Sylvestre, celui-ci doit seulement lui remettre ses clefs. Mais les bureaux et coffres-forts, une fois ouverts, regorgent de preuves nouvelles : Mon époux a fourni de très nombreux faux passeports à des déserteurs Alsaciens, ainsi qu’à d’autres personnes traquées ; on retrouve les restes d’un poste de radio secret démonté en hâte, puis des revolvers, de grandes quantités de vivres et, finalement, derrière la provision de bois, une grande caisse remplie de képis militaires français. La Gestapo en conclut que la Légation française songeait sérieusement à organiser le maquis en HONGRIE.

Imaginez mon inquiétude quand un soir, mon mari n’est pas rentré à la maison, puis mon désespoir quand, téléphonant à SCHUSTER, le portier de la Légation, celui-ci me chuchota que la Gestapo l’avait amené.

Dès le lendemain j’ai entrepris des recherches, me rendant chez le Nonce apostolique, au siège de la Croix Rouge et aussi à la Légation de SUISSE et à celle du DANEMARK en priant toutes les personnalités rencontrées de m’aider à trouver la trace de mon époux, que finalement je sus être emprisonné.

Il ne fait aucun doute que Jean-Sylvestre se soit entendu avec le bureau militaire et les maristes. Lui aussi connaîtra la prison de la Gestapo, partageant le sort des membres arrêtés du groupe de résistance franco-hongrois, et ce jusqu’au 12 Février 1945.

Il est vrai que, pendant toute la durée des hostilités beaucoup de hongrois ont caché des français chez eux au péril de leur vie. Un livre blanc a d’ailleurs été rédigé après la guerre qui décrivait les événements de ces temps malheureux et dans lequel les Français rescapés remerciaient leurs sauveteurs.

Lorsque l’Armée Rouge vient libérer les prisonniers, mon mari, affaibli par les privations et le scorbut, à peine remis de sa blessure causée par un éclat d’obus, soutenu par un de ses compagnons de captivité, le frère mariste Albert PFLEGER, lui-même chancelant, se rend au bâtiment brûlé de la Légation Française, où les rescapés se rencontrent.

Convalescent, Jean-Sylvestre se remet aussitôt à ses tâches consulaires. Auprès du Comité National De Gaulle, créé pour représenter les intérêts de la France, puis de Paul GIRAUD, reconnu comme représentant de la FRANCE par le Comité de contrôle des Alliés - et seul ancien diplomate de la Légation - il continue à occuper le poste de consul jusqu’en Juin 1946.

Il retournera en FRANCE en 1951 et travaillera pendant dix ans encore au Ministère des Affaires Étrangères.

A son retour, il est décoré Commandeur de l’Ordre National du Mérite et Grand Officier de la Légion d’Honneur puis on lui remet les deux plus hautes distinctions de la Résistance française : en 1958, la Croix du Combattant volontaire de la Résistance extra-métropolitaine et, en 1959, la Médaille des Internés de la Résistance.

En 1971, le Consul général Près l’Ambassade de Hongrie à PARIS lui remet la Médaille d’Honneur du Mouvement pour la Paix,

"en reconnaissance de ses activités

dans la Résistance à l’Occupation Allemande"

Enfin, il est cité à l’Ordre du Corps d’Armée au titre de Capitaine dans la Résistance extra-métropolitaine avec la Citation suivante :

"Maintenu sur ordre en 1944 à la tête des services consulaires de la Légation de France en HONGRIE au moment de l’Occupation Allemande, a mené au péril de sa vie une action de résistance des plus efficaces : délivrance de passeports à des militaires Français évadés en HONGRIE et à des Alsaciens déserteurs de l’armée allemande, coopération à la mise sur pied d’un maquis franco-slovaque, groupement de renseignements d’agents, etc. Dénoncé à la Gestapo, a été emprisonné dans la capitale investie pendant 45 jours de la bataille de BUDAPEST dans les conditions les plus terribles. Sa santé a été longtemps ébranlée par les souffrances et les privations endurées au cours de cette période".

L’état de santé de Jean- Sylvestre est allé en s’aggravant ces dernières années, fatigant son coeur, son pauvre vieux coeur, qui a battu si fidèlement pendant 25 ans à BUDAPEST, pour les Hongrois, et a continué à le faire ici, à l’Étranger

Car mon mari se tenait

et s’est toujours tenu

pour "Hongrois d’honneur".

A.N.B

 

 

 

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

SECTEUR DE FLIREY (15 mars - 15 mai 1915)

L'évocation de FLIREY laissera au Régiment une impression des plus profondes, des plus poignantes qu'il ait jamais éprouvé.

La campagne de FLIREY dura 10 mois, dix longs mois de combats extrèmement pénibles et d'une guerre de tranchées ou l'ennemi, à la tenacité et au courage duquel il faut rendre hommage, n'a cessé de nous harceler pour essayer de racheter ses échecs.

Les deux artilleries ont fait rage dans ce secteur qui n'était plus à un moment donné qu'un fouillis inextricable de ronces métalliques et de tranchées démolies.

La souffrance du Poilu y atteignit son maximum à cause surtout de la longueur de l'épreuve, à cause aussi de l'intensité des combats qui se renouvelaient sans cesse et des pertes provoqués par une artillerie monstrueuse.

Le Régiment perdit dans cette campagne plus de la totalité de son effectif (40 officiers, 3300 hommes).

Le 15 mars nous occupons les tranchées du Bois de Jury (ouest de FLIREY).

Pendant les premiers jours nous organisons le secteur et le tâtons par de nombreuses patrouilles.

Dans la nuit du 2 au 3 avril, nous parvenons, en attaquant sans préparation d'artillerie, à gagner sans pertes une avance de 80 mètres ; nous établissons notre première ligne.

L'artillerie gronde cependant de plus en plus. Le secteur devient mauvais. L'ennemi veut probablement nous intimider, mais nous prenons les devants.

Le 5 avril, le 157ème doit attaquer à 9 heures et s'emparer des tranchées qui se trouvent au sud du bois de MORTMARE et à l'ouest de la route FLIREY-ESSEY.

Nous avons pour mission, en restant dans nos lignes du bois de JURY de protéger et de soutenir par nos feux cette opération.

A l'heure prescrite le 157ème sort et avec un entrain digne d'éloges atteint son but et s'empare de la ligne de tranchées. Il y reste malgré le bombardement, mais est obligé peu après de céder devant une violente contre-attaque et de revenir à son point de départ.

Le 163ème reçoit dans l'après-midi l'ordre d'avoir à renouveler cette attaque le lendemain matin.

 

Combat du 6 avril 1915

Les 1er et 2ème Bataillons sont désignés pour fournir les Compagnies d'assaut. Ils relèvent le 157ème pendant la nuit du 5 au 6 et s'installent dans la parallèle de départ (6ème et 7ème Compagnie, vague de droite, 1ère et 2ème vague de gauche, 4ème et 8ème en soutien, 3ème et 5ème en renfort).

A droite, nous appuyons sur la route de FLIREY à ESSEY et sur le 257ème.

A gauche, le 4ème Bataillon, dans les tranchées de JURY, doit nous protéger par ses feux. Le 3ème Bataillon est en réserve dans les bois de la HAZELLE.

L'heure H fixée d'abord à 9 heures est reportée à 10 heures puis retardée jusqu'à 12 heures.

Pendant toute la matinée, comme s'ils se doutaient de nos intentions, les Allemands bombardent violemment tout le secteur. Le ravitaillement en munitions sur la ligne de départ s'effectue difficilement et avec pertes.

A 11 heures 40, notre artillerie commence à cracher selon le terme usuel, puis donne son plein jusqu'à 12 heures.

Les hommes, le fusil approvisionné, baïonnette au canon sont prêts à enjamber le parapet.

Au signal fait par le Chef du 2ème Bataillon qui se tient dans la parallèle de départ, toute la vague s'élance, les officiers en tête.

A ce moment, le capitaine AULOIS commandant la 7ème compagnie, en tête de ses hommes, se tourne à demi pour leur dire :

- Mes amis, ajustez vos jugulaires ; nous allons avoir l'honneur de charger la garde ! En avant et vive la FRANCE (O/Général n°168 de sa citation à l'armée).

Lui-même, pour la circonstance avait revêtu sa tenue n°1.

Sous l'impulsion produite par ces quelques mots, les poilus de la 7ème et, par contre-coup, toute la ligne, s'élancent en répétant :

" Vive la FRANCE " !

Le capitaine AULOIS toujours en tête arrive avec ses hommes dans la tranchée ennemie malgré la fusillade et un bombardement extrêmement meurtriers.

Mais hélas ! un instant après le brave capitaine tombe mortellement atteint d'une balle à la tête, dans la tranchée conquise qui s'appela depuis la tranchée AULOIS.

La 6ème Compagnie n'est pas moins belle que la 7ème dans cette action. Son chef, le lieutenant HERVE montre dans la circonstance un entrain et un sang-froid dignes d'admiration. Il est tué également au moment ou il atteint son but.

Les 1ère et 2ème Compagnies parties aussi avec un élan merveilleux sont cependant, après un premier bond, prises en écharpe par des feux nourris de mitrailleuses qui leur causent des pertes très fortes et empèchent la progression. La 4ème Compagnie appelée en renfort permet un nouveau bond mais tous ses officiers tombent blessés. Le Commandant de la 1ère Compagnie est tué.

Pendant ce temps les 6ème et 7ème Compagnies organisent les tranchées conquises. L'ennemi réagit très sérieusement. Il fait donner le plein de son artillerie et prononce ensuite des contre-attaques très violentes.

Deux premières contre-attaques échouent. Les officiers de la 6ème Compagnie tombent tous l'un après l'autre mortellement atteints. Ces deux compagnies n'arrivent pas.

Une troisième contre-attaque menée avec une violence particulière oblige ce qui reste des Compagnies dans les tranchées conquises à se replier jusqu'à leur parallèle de départ.

Les deux compagnies demandées pour remplacer les vides arrivent à ce moment, mais il est trop tard. Leur lenteur à venir de la 3ème ligne provient du barrage ennemi extrêmement dense et de l'encombrement des boyaux par les blessés et les cadavres. (En une heure nous avions perdu 11 officiers dont 8 tués; 171 hommes tués, 342 blessés).

Combat du 7 avril 1915

Après une nuit passée, sous un bombardement continuel, à évacuer nos morts et nos blessés et à tenir la position, l'ordre arrive d'avoir à renouveler l'attaque à 10 heures du matin.

Un bataillon d'assaut est constitué par les 3ème, 5ème, 9ème et 10ème compagnies (ces deux derniers formant soutien) sous les ordres du Capitaine HUILLET commandant la 3ème compagnies.

Les autres Compagnies du régiment sont en réserve au bois de JURY et au bois de la HAZELLE. Trente minutes avant l'heure H notre artillerie commence la préparation.

A l'heure H les 3ème et 5ème compagnies s'élancent hors des tranchées formant la droite de la vague d'assaut ; la gauche est formée par deux compagnies d'un bataillon du 157ème.

La 3ème compagnie et un peloton de la 5ème sont, au cours de la progression, pris en écharpe par quatre mitrailleuses ennemies. Les hommes sont obligés à un moment donné de s'abriter dans les trous d'obus.

Des renforts sont demandés pour contre-battre les mitrailleuses et remplacer les vides. Mais la compagnie qui doit renforcer, gênée par l'encombrement des boyaux est obligée de les enjamber et se fait décimer par le barrage ennemi ; elle ne peut inutilement secourir l'attaque. Le Commandant de la 10ème compagnie tombe grièvement blessé. L'officier qui reste tombe également blessé.

Pendant que la gauche piétine péniblement, la droite constituée par l'autre peloton de la 5ème compagnie a plus de succès et réussit à s'emparer de la tranchée allemande.

Les pertes sont cependant très fortes et le peloton réduit à quelques hommes demande du renfort pour tenir dans la tranchée conquise.

On ne peut envoyer qu'un peloton. Le peloton n'est pas encore complètement arrivé qu'une violente contre-attaque allemande se déclanche. Le sous-lieutenant FOISSAC chef du peloton est tué ; un 2ème sous-lieutenant est blessé.

Il ne reste plus qu'un sergent comme gradé et quelques hommes qui se battent vaillamment mais qui devant la supériorité considérable du nombre et l'intensité du feu, se replient dans leurs tranchées respectives et tiennent là l'ennemi en respect. Le lieu du combat est jonché de cadavres et de blessés.

Le bombardement continue de part et d'autres toute la journée. (Les pertes de ce combat furent en 1 heure 1/2 de ; 1 officier tué, 3 blessés ; 172 hommes tués, 268 blessés. Si l'on tient compte des effectifs engagés on voit que les pertes furent considérables.)

Le secteur reste très agité les jours suivants et la moyenne de nos pertes quotidiennes en dehors des combats est de 70 à 80 hommes dont 1/4 de tués environ.

Combat du 20 avril 1915

Le combat du 20 fut une brillante action d'éclat menée avec un entrain merveilleux et qui donna le résultat demandé.

Ordre est donné au 163ème d'enlever dans la matinée la ligne de tranchée ennemie en avant de la tranchée Barrin. Effectif; 1 Compagnie 1/2 (heure H = 9 heures).

Sont désignés ; la 16ème Compagnie et un peloton de la 14ème. Après 5 minutes de préparation d'artillerie nos braves poilus ayant décidé de marcher en chantant s'élancent au signal convenu en entonnant la Marseillaise.

L'ennemi en éveil actionne mitraillettes et mitrailleuses et ouvre le feu sur la troupe qui avance quand même et toujours.

La 16ème Compagnie, officiers en tête, arrive en tourbillon dans la tranchée, s'en empare après un violent corps à corps et commence à l'organiser aussitôt. Le peloton de la 14ème Compagnie un instant arrêté par des feux de flanc rejoint la 16ème.

La réaction ennemie se produit peu après. Trois contre-attaques sont énergiquement repoussés. La garnison de la tranchée conquise les accueille à grand rencfort de grenades et fait subir aux Allemands des pertes très sérieuses.

Un officier d'état-major du Corps d'Armée venu pour se rendre compte du gain compte plus de 300 cadavres Allemands (les pertes de ce combat furent de 1 officier tué, 43 hommes tués, 123 blessés).

Les jours suivants l'ennemi manifeste son mécontentement par un bombardement systématique et continue, mais il ne renouvelle pas ses contre-attaques.

Combat du 14 mai 1915

Le 13 mai au soir, en prévision d'une attaque qu'il doit effectuer le lendemain le 3ème Bataillon désigné va occuper les tranchées de m Mortmare d'où il partira. Objectif ; tranchée ennemie en avant du secteur.

A 7 heures 55 au moment ou notre artillerie commence son tir l'ennemi déclanche une vive fusillade dans la tranchée de départ. On voit les boches baïonnette au canon dans leurs tranchées ; ils se sont méfiés et attendent les assaillants.

Ordre est donné à la gauche et au centre de la 1ère ligne de ne pas bouger. La droite seule s'élance en avant très bravement et occupe les tranchées ennemies qu'elle avait comme objectif.

L'assaut général est alors déclanché. Toute la 11ème Compagnie et un peloton de la 9ème se portent en avant.

En quelques minutes les poilus atteignent la ligne allemande et l'occupent. Les Allemands s'enfuient ou tombent sous les grenades.

Aussitôt prise la tranchée est retournée face aux boches. L'ennemi nous harcèle et se prépare à contre-attaquer. Son premier coup de bélier à lieu à 11 heures ; il se heurte avec pertes à nos baïonnettes.

A 15 heures nouveau bombardement, nouvelle contre-attaque. Nous parvenons encore à faire refluer les Allemands vers leur point de départ. Ces derniers ne perdent cependant pas courage. Ils recommencent à 17 heures avec des effectifs renforcés, les vagues se suivant d'assez près.

Devant ce flot humain qui se renouvelle sans compter, nos sections déjà très éprouvées ayant lutté pendant 9 heures consécutives sous un bombardement " abrutissant " ne peuvent plus tenir et se replient sur la tranchée AULOIS d'ou elles étaient parties.

(Nos pertes dans ce combat étaient de 1 officier tué, 49 hommes tués, 179 blessés).

FLIREY - du 15 mai 1915 au 9 janvier 1916

La période intense de FLIREY a vécu.

Les 8 mois qui suivent sont un peu plus calmes en ce sens qu'ils n'enregistrent pas d'actions offensives comme les précédentes. C'est notre deuxième période de guerre de tranchées sur laquelle nous allons jeter un coup d'œil général basé sur les impressions du secteur ou 3 saisons nous voient à peu près dans les mêmes tranchées.

Nous sommes en été ; les jours sont bien longs, le temps est clair.

C’est la guerre d’observation.

Tous les P.O. (postes d'observation) ont des yeux, des jumelles qui repèrent les travaux faits, les boyaux fréquentés, le passage des corvées de soupe ; il ne faut pas se montrer. Les artilleurs font du réglage ; ça sent le coup de main ou l'attaque.…

Les avions ont beau jeu… Ils espionnent, repèrent, photographient. Il faut toujours se cacher…

Le temps est lourd ;

la tranchée sent mauvais…

un relent de cadavre mal enterré… parfois un membre pourri qui sort du parados !……

Le cimetière est à la 3ème ligne… un pauvre cimetière qui n'est pas à l'abri du bombardement !

Les croix de bois sont bien rangées et replacées parfois chaque jour ; des bouteilles renversées contiennent les papiers trouvés dans les poches du cadavre.

Là, dans un coin, ils sont 30 entassés ensemble et tués le même jour.

Quelques tertres sont sans bouteilles, sans nom !

Nous sommes bien peu de chose… !

Le poilu ne tient pas trop à rester dans la terre quand il fait beau . Par un savant camouflage il organise une table au jour invisible à l'œil des aviateurs. Il fait si humide et si noir dans les cagnas !…

Il veut écrire et s'installer confortablement pour mieux rêver aux siens, à son pays.

L'homme de soupe apporte la correspondance ;

- " Aux lettres ! ". C'est toute l'ame du poilu qui vibre. Une lettre tient tant de place dans la vie des tranchées !

C'est le moment où l'on oublie la guerre pour vivre quelques instants l'atmosphère du foyer des Mamans, fiancées, femmes, enfants vous ne saurez jamais de quelle façon on vous a aimés aux tranchées !

Le poilu endurci par les longs mois de guerre, qui regarde sans broncher le cadavre déchiqueté d'un camarade et qui reste insensible aux bombardements les plus forts, redevient à la lecture d'une lettre l'homme qu'il était avant la guerre, et cette transformation le rend mélancolique et rêveur.

Le poilu cherche à se distraire. Il fabrique des bagues, des briquets, des souvenirs pour les siens.

Le temps passe ainsi et occupe les accalmies, car on ne s'ennuie que lorsque le secteur est calme.

Il y a aussi les jours à compter ; dès le premier jour de secteur on pense à la prochaine relève et aux petits plaisirs de la 2ème ou 3ème ligne ; dès qu'on est au repos, on pense à la prochaine montée aux tranchées…

La vie est ainsi faite !……

Nous sommes en automne…

on monte aux tranchées ce soir, il pleut.

On est triste comme le temps.

On fait des kilomètres de boyaux dans l'eau…

on est toujours dans l'eau.…

La capote, les musettes, le fusil, tout est couleur de boue. Certains boyaux sont absolument impraticables ; il faut enjamber le parapet et passer en courant à découvert.

En arrivant aux tranchées, le premier travail qui se revouvelle constamment consiste à vider l'eau qui revient toujours !…

Voici le brouillard ! Tant mieux ! l'ennemi ne peut pas nous voir ; on en profite pour placer du fil de fer en avant des lignes pendant le jour ; on voit au moins ce que l'on fait.

C'est la saison ou les feuilles tombent ! il n'y a pas de feuilles ici, il n'y a même plus d'arbres. Les obus ont tout rasé !…

Le paysage est lamentablement triste… un fouillis de décombres… de la ruine partout !…

On éprouve un serrement de cœur !

C'est l'heure de la soupe… C'est l'heure des torpilles… C'est la course effrénée dans les boyaux… Vite au carrefour !… Là on s'arrête et on observe… On entend le " tac " particulier du départ… on voit l'énorme projectile monter en courbe et redescendre à pic. On juge en un clin d'œil de la direction ; on bondit à droite, à gauche, en avant, en arrière et on se plaque pendant le formidable éclatement.

On se relève sitôt après, on scrute la nouvelle torpille et on recommence ainsi 20 fois, 30 fois, 100 fois jusqu'à la fin du tir si on est encore debout.

Le gros " minen " est encore plus terrible, et surtout le " minen retardé " qui s'enfonce à 3 ou 4 mètres sous terre et qui lance une gerbe énorme de terre et de débris à 50 mètres de hauteur par son éclatement foudroyant. Le minen a démoralisé les plus courageux.

La tranchée du Chapeau, dans les bois de Mortmare, fut creusée sous les torpilles et les minens. Le Chapeau est un vaste entonnoir à la lisière du bois que nous devons occuper à tout prix. Il faut creuser une tranchée qui y accède et qui défende la lisière.

L'endroit est battu quotidiennement par les gros engins. Les nombreux volontaires qui on répondu à l'appel tombent en grand nombre tous les jours et sont remplacés par d'autres.

La tranchée terminée, on a placé un pancarte à son entrée ; " Le Chapeau ! La Redoute des Braves - 163ème " Chaque mètre de cette tranchée nous a couté 15 morts en moyenne.

C'est l'hiver ! il neige…

On patauge dans les boyaux glacés. On ne sent plus ses pieds… ils sont froids comme le sol. Il n'y a pas moyen de les réchauffer ; pas de feu, pas de lumière…

La nuit est bien longue. Comme la " cagna " est couce cependant après la faction aux créneaux par nuit noire. On casse la croûte.

On s'allonge… les deux heures de repos sont vite passées et on retourne au créneau.

Les fusées illuminent le sol.

Tout parait désert dans le pâle et lugubre éclairement des 30 secondes…

Et cependant on veille…

on veille partout.

Un mouvement là-bas… ! un cliquetis d'armes… Est-ce une patrouille ? Une attaque surprise ? Il fait noir on ne voit rien… Soudain une fusée de barrage, une belle chenille monte en tournoyant… une minute s'écoule… Le vacarme commence, le barrage donne son plein.

Ce serait beau tout de même si ce n'était pas la guerre un vrai feu d'artifices avec orchestre aux sons variés mais un peu trop assourdissant par exemple !

On est relevé ! Ah le bon moment ! On ne sera cependant tranquille qu'à 10 ou 12 kilomètres des lignes. Il y a des coins dangereux à traverser.

Il fait une nuit noire… on n'y voit pas à deux pas ! on passe les consignes… On souhaite ;

Bonne chance et au revoir à ceux qui restent.

On est prêt… on descend dans les boyaux profonds, à la queue leu leu… en silence ; on évite le moindre bruit, les paroles… on se cogne dans l'obscurité, on tombe… C'est un méchant fil de fer posé en travers, c'est un trou, un escalier on monte, on descend. On entend de temps à autre l'éternel refrain :

"On ne suit pas, faites passer".

Nos artilleurs tirent justement ce soir-là ! Comme on les maudit !

Enfin ! voici la route ! on est éreinté… mais on ferait encore 20 kilomètres ; on est si content de pouvoir parler haut, s'agiter, marcher, courir !…

Pendant cette longue période le régiment a recu à plusieurs reprises de chaleureuses félicitations du Général DELETOILE Commandant le C.A. pour les actions d'éclat accomplies par les Compagnies ou les sections. Le Général a constaté l'audace croissante, l'énergie, le sang-froid déployés et le grand ascendant que le régiment possède sur l'ennemi. (Note 1635/3 du 17 novembre / du 21 avril 1915 au 1er janvier 1916 le régiment a perdu ; 4 officiers tués, 19 blessés, 237 hommes tués, 1385 blessés).

Le régiment est relevé des tranchées le 9 janvier 1916 il va au repos en arrière du secteur et exécute des travaux en 2ème position (Est de NOVIANT à RAMBUCOURT. Il fait entre temps des manœuvres de bataillon, de régiment et de division.)

Le 13 mars le régiment est alerté et se tient prêt à partir.

VERDUN - 22 mars - 12 avril 1916

Le 14 mars, le régiment embarque en camions et va cantonner à LIGNIERES, LOXEVILLE, TRICONVILLE, ERNECOURT.

Il se porte ensuite par étapes vers JUVELCOURT et ses environs (Sud ouest de VERDUN) ou il arrive le 21 mars. Le lendemain il doit monter aux tranchées en avant d'AVOCOURT, par la côte/04, dans le secteur ; HAUCOURT - MALANCOURT (Nord ouest de VERDUN).

Tous ces noms si souvent répétés dans les communiqués évoquent chez nous les combats sanglants et terribles de la dernière attaque allemande, les infernales et monstrueuses canonnades de VERDUN.

Nous sommes impressionnés, plus impressionnés que lorsque nous serons en pleine fournaise.

Le 22 nous partons, de JUVELCOURT à 6 heures. Direction ; DOMBASLE en ARGONNE.

Nous nous rendons dans le bois de LAMBECHAMP, au camp des travailleurs civils (18 km de JUVELCOURT). Le 2ème bataillon doit relever le soir même un bataillon du 3ème Régiment d'Infanterie dans HAUCOURT - MALANCOURT. Il part à la nuit tombante, vers 19 heures avec un guide par Compagnie. Itinéraire ; MONTZEVILLE - ESNES - côte 304-avant-postes.

Cette relève est extrêmement pénible… il faut marcher pendant 10 heures dans les boyaux défoncés ou la boue atteint parfois près d'un mètre ; des hommes ne parviennent pas à se dégager, il faut les aider.

La canonnade fait rage et gronde partout… Les sifflements des obus se suivent et s'entrecroisent ; il y a toute la gamme…

Le guide explique. Ici le ravin est mauvais, il faut passer vite… on se presse, mais les hommes sont déjà éreintés… Le ravin est battu en effet… Quelques hommes tombent. Là-bas dans un autre ravin ce sont les obus à gaz. Il faut mettre les masques et se presser toujours. Nous traversons ESNES. Le village est violemment bombardé. Il en est toujours ainsi dit le guide. Nous passons rapidement mais non sans pertes…

Plus loin ce sont des trous énormes, de vastes entonnoirs qui nous indiquent le calibre habituellement employé ; ce sont des enchevètrements de fils de fer, de matériel de toute sorte démoli par les bombardements.

Nous traversons ce qui fut un bois. Il ne reste que quelques piquets brisés… Tout a été rasé.

De temps à autre nous passons près d'un charnier d'où se dégage une forte odeur de cadavre.

Nous sommes abasourdis par les écroulements formidables sans doute des éclatements de 420 en avant de nous.

A un moment donné le guide s'est perdu ! Cela n'est pas étonnant dans un fouillis pareil. On revient sur ses pas, on prend à gauche, on reprend à droite… Au bout d'une heure de chemin inutile, on est sur la piste.

On arrive enfin aux avant-postes. Les hommes sont rompus. Les boches nous y rendent les honneurs par un bombardement soigné. Il est 5 heures du matin.

Le soir, les autres bataillons vont relever ; le 3ème, le 141ème d'Infanterie ; le 4ème, le 210ème. Le 1er reste en réserve à ESNES. Même itinéraire que le 2ème bataillon, mêmes difficultés.

Une patrouille de la 15ème Compagnies envoyée pour faire la liaison se heurte à une patrouille allemande, l'attaque, tue un patrouilleur et fait les cinq autres prisonniers.

La 3ème Compagnie (du bataillon en réserve) reçoit l'ordre pendant la nuit de se rendre à la Redoute n°3 (R3) avec la mission de reprendre R2 et de s'assurer si les ouvrages VAUCLUSE et MARTIN sont occupés par l'ennemi.

Arrivée à R3, la 3ème Compagnie prend ses dispositions, attaque R2 occupé par l'ennemi, s'en empare sans trop de pertes et pousse des reconnaissances vers VAUCLUSE et MARTIN. Ces reconnaissances sont attaquées, mais leur mission étant remplie, elles se retirent en bon ordre.

La 3ème Compagnie est citée à l'ordre de l'Armée pour son brillant succès.

Le 24 mars le Régiment se trouve aux emplacements suivants : (secteur HAUCOURT-MALANCOURT) ;

1er Bon à ESNES (3ème Cie à R2).

2ème Bon ; 5ème Cie (Centre Braconnot droite)

6ème Cie (TI, centre Xermameuil et Reduit Malancourt)

7ème Cie (Réduit et barricade Malancourt)

8ème Cie (Centre Braconnot gauche - Réduit Braconnot)

3ème Bon ; 9ème Cie (Réduit Malancourt-Haucourt)

10ème Cie (Ouvrage Payrou)

11ème Cie (Ouvrage Vassincourt)

12ème Cie (Réduit d'Haucourt)

Le 4ème Bon à la disposition du 210ème au Bois Camard. Les Compagnies mitrailleuses sont reparties au Blockhaus " Courant d'air, Blockhaus bec de gaz, centre 20 Haucourt, Blockhaus Malancourt. "

Tout le secteur est continuellement bombardé. On vit dans le vacarme étourdissant des sifflements, des éclatements de tous calibres.

C'est à devenir fou.

Attaque allemande du 28 mars 1916

Le sous-secteur occupé par le 2ème bataillon était extrêmement dangereux en ce sens qu'il formait une hernie, un fer à cheval très cintré qui était pris de trois côtés par les feux allemands ; de front, en enfilade et à revers. Le Commandant du 2ème Bon en avait rendu compte dès le premier jour dans un rapport.

Mais en ce temps-là l'ordre était de ne jamais lacher un pouce de terrain et de conserver les lignes telles qu'elles étaient (avec leurs imperfections) à n'importe quel prix.

Le 28 mars, un peu avant la pointe du jour, tout le secteur est pris violemment à partie par l'artillerie ennemie. Les grosses pièces tapent en plein sur nos lignes et particulièrement au centre Braconnot et au Réduit Malancourt. Le bombardement est infernal.

A 15 hs 45 une forte attaque allemande se déclanche, le tir est légèrement allongé et arrose notre deuxième position.

Les Allemands débouchent en masse du Nord-Est prenant nos positions à revers en passant entre deux centres, par une ligne non occupée mais battue par des feux de flanc.

Nos hommes sont à leur poste, aux aguets. Nos mitrailleuses ouvrent le feu ; le barrage d'artillerie est déclanché.

L'ennemi surpris est arrêté. Il tournoie sur place et finit par se replier en désordre vers le Nord-Est. Cela n'est qu'une feinte car pendant ce repli qui n'est que partiel, un groupe important s'est glissé sans être vu dans certaines maisons inoccupées de Malancourt où il s'installe. A la faveur de la nuit, ce groupe se renforce d'éléments prévenus par lui ; ces éléments s'organisent solidement et entourent notre ouvrage de Braconnot ainsi que le réduit de Malancourt fermant ainsi le fer à cheval et coupant toutes communications avec le gros du Régiment.

Une partie des 5ème, 7ème et 8ème Compagnies était ainsi encerclée. Cette opération ennemie s'était faite très adroitement sans que qui que ce soit se doutat de la chose.

Le Commandant du 2ème bataillon, en envoyant des ordres aux Compagnies, s'aperçoit que les agents de liaison des 3 Compagnies ne reviennent pas . Ils sont tués ou pris très habilement par l'ennemi qui occupe la brasserie de Malancourt.

Le secteur est bombardé sans répit ; il est difficile de se rendre compte de ce qui se passe.

Le chef de bataillon envoie des patrouilles qui se heurtent à des feux nourris et à nos défenses accessoires déjà organisées et retournées.

Le Colonel donne l'ordre au 2ème bataillon qui est réduit à 1 Cie et 3 pelotons d'attaquer pour rétablir la liaison. (On sait que la garnison encerclée se défend et tient sa position).

Mais les Allemands se renforcent et l'attaque se heurte à des obstacles très puissants et à des feux très violents.

Une deuxième attaque est ordonnée.

Les poilus s'élancent avec une vaillance héroïque. La plupart tombent tués ou blessés. (Le chef de Bon est tué). Leur bravoure se brise encore contre l'obstacle et le feu.

Le lendemain l'ennemi occupe définitivement le centre Braconnot et le réduit Malancourt. Nos pertes de ce jour sont de 4 officiers tués dont le chef du 2ème Bon, 10 blessés, 96 hommes tués, 315 blessés, 1 Cie et 3 pelotons disparus.

Il est a peu près certain que pendant la nuit les Allemands ont pu maîtriser les deux réduits encerclés, l'un après l'autre malgré leur résistance et qu'ils ont pris les hommes qui ne se sont pas fait tuer.

Le soir de ce jour le Régiment est relevé à 20 heures par le 69ème Régiment d'Infanterie.

Cette relève plutôt douloureuse s'effectue en plein bombardement et nous occasionne de nombreuses pertes. (13 tués et 128 blessés). Le Régiment se dirige vers le camp des travailleurs civils dans le bois de LAMBECHAMP.

Le Commancdant IMHAUS du 3ème bataillon est resté aux tranchées avec sa liaison pour passer les consignes.

Le 30, à la pointe du jour, les Allemands déclanchent une attaque dans son secteur et s'emparent d'une tranchée.

Le Commandant IMHAUS réunit sa liaison, une vingtaine d'hommes et s'élance avec eux baïonnette au conon, lui même sabre au clair pour reprendre la tranchée :

En avant ! mes amis s'écrie-t-il, c'est pour la FRANCE !

La tranchée est reprise en un clin d'œil et gardée mais le Commandant tombe mortellement atteint, après avoir accompli ce glorieux fait d'armes.

Jusqu'au 7 avril le Régiment ménage la 3ème position. Le 7 avril, il reprend les tranchées au secteur d'AVOCOURT.

Attaque du 9 avril

Nous prenons les avant-postes dans les tranchées conquises par la 34ème Division. La consigne est de garder ces tranchées à tout prix car les contre-attaques ne se sont pas encore produites. Le bombardement est incessant. Sous les obus nous organisons la première ligne qui n'est pas encore défendue.

Le 9 à 5 hs 30, les obus de gros calibres, précurseurs d'une attaque, pleuvent sur notre première ligne, sur l'ouvvrage des Rieux et sur nos tranchées de soutien. Après 6 heures de tir les Allemands débouchent en vagues compactes (2 bataillons) de la lisière Ouest du bois carré et du Nord et Nord-ouest de l'ouvrage des Rieux.

La 1ère vague parvient à prendre pied dans ce dernier ouvrage.

Aussitôt les 2ème et 4ème Cies contre-attaquent à la grenade et après un long et dur comtat qui dur jusqu'à 15 heures finissent par avoir complètement raison de l'ennemi et le chassent des tranchées en lui infligeant de dures pertes. (Nos pertes qui démontrent la violence de ce combat sont de 2 officiers tués , 11 blessés ; 60 hommes tués,317 blessés).

Cette opération est la dernière d'une certaine importance dans ce secteur.

Du 10 au 12 nous subissons toujours le même bombardement, l'infernal concert de VERDUN, ou l'on deviendrait fou si la fièvre du combat ne vous tenait en haleine.

Le 12 nous prenons le secteur d'AVOCOURT qui est plus supportable que le précédent. Il ne s'y produit aucune attaque.

Le 23 nous sommes enfin relevés par le 2ème Régiment de tirailleurs. Haves, sales, le visage défait et noirci par la poudre, pleins de boue, la capote déchiquetée par les barblelés, les poilus qui descendent de cet enfer ne sont que des loques, de pauvres loques qui viennent de fournir un effort surhumain. A les voir descenddre ainsi péniblement et aussi malfichus, on se demande si c'est " ça " les héros ! Certes, nous sommes loin des beaux cavaliers gantés, cravatés, en tenue brillante qui piquent une charge irrésistible sur leur noble coursier… C'étaient des braves sans doute…

Mais combien plus héroïque et plus noble est le poilu d'aujourd'hui, ce poilu humble, ignoré, crasseux et plein de poux, qui ne s'est ni lavé, ni changé depuis 15 jours et qui pendant ces 15 jours n'a peut-être pas mangé 8 fois mais a vu la mort le froler cent fois, mille fois !

Quelles tensions nerveuses, terribles, n'a-t-il pas supportées. Le voilà le vrai héros, l'anonyme des tranchées, le poilu !

Il descend de la fournaise. (Pertes du Régiment à VERDUN ; 9 officiers tués, 30 blessés ; 200 hommes tués, 1360 blessés).

LES VOSGES (23 avril - 5 décembre 1916)

Après un repos d'un mois à GIMECOURT, LIGNIERES, COURCELLES AU BOIS, MENIL AU BOIS, repos bien gagné après VERDUN nous embarquons à NANCOIS-TROUVILLE à destination de BRUYERES et LAVELINE dans les VOSGES. Nous restons encore 15 jours au repos à GRANVILLERS, FREMIFONTAINE, VIMENIL, GUGUECOURT ou le Général de VILLARST Commandant la 7ème Armée vient nous rendre visite le 29 mai.

Le Lieutenant Colonel RIVAS promu Colonel le 30 prend le commandement de la 89ème brigade. Le Lieutenant Colonel JACQUART prend le commandement du Régiment.

Le secteur de St Jean d'Ormont.

Le 8 juin, le Régiment se rend par étapes à St Jean d'Ormont et ses environs où il est mis pendant 10 jours à la disposition de la 132ème Brigade pour éxécuter des travaux dans le secteur.

Pendant cette période, d'après le règlement qui vient de paraitre, les bataillons sont formés à 3 Compagnies ; on leur adjoint une Cie mitrailleuses.Le dépot divisionnaire est constitué par les 4ème, 8ème,12ème et 16ème compagnies du Régiment.

Le 20, le Régiment relève la 132ème Brigade dans le secteur de St Jean d'Ormont. Le 3ème Bon au bois en y, le 2ème à la Fontenelle, le 3ème à Launois-Hermanpère.

Après VERDUN ce secteur devient pour nous un secteur de tout repos. En raison du calme relatif, les petites actions occupent une plus grande place. Le 26 une patrouille ennemie vient attaquer un petit poste de 2 hommes. Le petit poste tue un boche et met les autres en fuite. Les patrouilles sont très actives de part et d'autre. Nos visites nous sont régulièrement rendues.

Le 10 juillet, le 253ème d'Infanterie au repos à gauche de notre secteur fait un coup de main au " Cerisier ". Il fait 7 prisonniers. Cela nous vaut des contre-offensives locales (sur notre 1ère ligne que nous repoussons aisement).Le 21, l'ennemi déclanche une assez forte attaque sur nos tranchées. Après une heure de lutte assez vive, nous mettons l'adversaire en fuite en lui infligeant de sérieuses pertes.

Le secteur du Violu

Le Régiment est relevé le 26 août pour aller occuper le secteur du Violu (à droite de St Die). Le 1er Bataillon relève le quartier de la Cude (Regnault, Le Collet, La Rotonde). Le 2ème le quartier du Violu (Nord, Centre, Sud et Le Meze). Le 3ème est détaché au quartier de la Tête des Faux (tranchée Grethner, carrefour Duchene, camp Valentin).

Le Violu et la Cude sont des secteurs à coup de main. Il s'en produit régulièrement au moins un de part et d'autre par semaine. Les Allemands n'ont pas beaucoup de chance dans leurs opérations. Leur premier coup de main assez violent échoue devant nos balles le 10 septembre.

Le 23, ils recommencent avec plus de forces et d'apparat mais sans succès. Nous leur infligeons de sérieuses pertes. Nous recevons les félicitations du Général de VILLARET Commandant l'Armée (note 5318/3).

Le 30, nouvelle répétition de la part des boches avec gros orchestre. Leur échec est encore complet. Ils nous laissent leurs cadavres pour compte dans nos barbelés.

Cependant il convient de leur donner tout de même une bonne leçon. Le colonel décide de faire un coup de main le 12 octobre à l'Est du Violu centre. Deux groupes avec chacun un officier sont chargés de l'execution. Ils ramènent 10 prisonniers et du matériel (Félicitations du Général FRANCHET D'ESPEREY). Les boches sont furieux ; ils se vengent en redoublant leurs bombardements.

Outre la spécialité des coups de main, le secteur possède aussi le désavantage de quelques mauvais coins où bombes, torpilles et gros minens se donnent rendez-vous. Cela vient gater le charme (très relatif d'ailleurs) de notre séjour. (Nos pertes sont jusqu'ici de 3 officiers blessés,30 hommes tués, 169 blessés).

Le 1er novembre, la 97ème Brigade est dissoute… Le 163ème passe (pour ordre) de la 76ème à la 161ème Division secteur 107, commandée par le Général BRECARD.

Le 3 Décembre, le Lieutenant Colonel CARLIER de l'Etat major de la 6ème Brigade des chasseurs alpins prend le commandement du Régiment.

Le Régiment est relevé les 5 et 6 décembre par le 67ème chasseurs alpins, se rend à FRAIZE et le lendemain au camp d'Arches pour y accomplir une période d'instruction selon les nouvelles méthodes de guerre. Cette période va du 8 au 25 décembre et se termine par une manœuvre de Division.La 76ème Division comprenant les 157ème, 210ème et 227ème Régiment d'Infanterie dont l'ancien 4ème Bataillon du 163ème R.I. est désigné pour l'Armée d'Orient.

 

 

 

1939 - 1945

A la déclaration de la guerre, en Septembre 1939, je me trouvais en résidence à BUDAPEST depuis mon entrée dans la carrière consulaire, en Janvier 1921. J’étais, depuis le 1er Mai 1929, Chargé de la Chancellerie de la Légation de FRANCE. Président de l’Amicale Française de BUDAPEST et Secrétaire-Trésorier de la Société française d’Assistance en HONGRIE, j’étais en rapport constant avec les membres de la Colonie française et avec des Hongrois, sincères amis de la FRANCE.

Officier de Réserve d’Infanterie, Ancien combattant de VERDUN et de MACEDOINE, deux fois blessé, deux fois cité, Chevalier de la Légion d’Honneur pour faits de guerre, mon ordre de mobilisation me plaçait en affectation spéciale à mon Poste de Fonctionnaire des Affaires Etrangères.

Les premiers effets de la guerre se manifestent par l’arrivée de nos collègues du Consulat Général de VIENNE et du Consulat de BRATISLAVA, partis à temps en auto avant la fermeture des frontières. Après quelques semaines de séjour à BUDAPEST, ils rentrèrent en FRANCE par l’ITALIE dès que l’attitude de non-belligérance de ce pays fut confirmé, à l’exception de deux Secrétaires de Chancellerie du Consulat Général de VIENNE, qui seront employés dans les Services de la Légation.

Quelques Français de la Colonie ou de passage en HONGRIE surpris par la guerre, quelques jeunes Français mobilisables -Officiers de Réserve de moins de 45 ans, Sous-Officiers et hommes de troupe de moins de 40 ans- non affectés au Poste de l’Attaché Militaire, partirent aussi pour la FRANCE.

Dès la fin du mois de Septembre.

Arrivent, en masse, des soldats et civils polonais, obligés de quitter leur pays devant la foudroyante offensive des Allemands. Les soldats sont désarmés et internés, mais la Légation de POLOGNE avait bientôt la possibilité, avec l’accord tacite des Autorités hongroises, de les faire évader par petits groupes, leur délivrer des passeports et de les diriger vers la FRANCE par la YOUGOSLAVIE pour qu’ils puissent reprendre la lutte dans les formations polonaises, organisées aux côtés des Armées françaises et anglaises. C’est ainsi que pendant l’hiver 1939-1940, j’eus à viser les passeports d’environ une dizaine de milliers de militaires polonais.

D’autre part.

Les Tchécoslovaques réfugiés en HONGRIE depuis l’occupation de leur pays par les troupes allemandes et qui passaient encore clandestinement la frontière slovaque hongroise, demandaient à partir en direction de la SYRIE où se formait une Légion Tchécoslovaque. Je m’occupai de faciliter leur départ d’accord avec un Fonctionnaire de la Légation de TURQUIE : sujet tchécoslovaque, spécialement autorisé, qui me donnait les renseignements nécessaires sur l’identité et le loyalisme de ses compatriotes. Il arrivait souvent que des policiers hongrois, à la demande de la Légation d’ALLEMAGNE, surveillaient les abords de la Légation pour arrêter des Tchécoslovaques jugés suspects.

C’est ainsi qu’un jour, plusieurs Tchécoslovaques se trouvaient à la Chancellerie et ne pouvaient sortir car deux détectives se tenaient en faction. Plusieurs fois déjà, on les avait fait partir dans des voitures des membres de la Légation, sortant de la cour intérieure par la porte cochère de MARGIT RAKPART et les détectives avaient fini par s’en apercevoir. Cette fois, on usa d’un stratagème. Une voiture de la Légation sortit avec quelques membres de la Légation à toute vitesse et fut … bientôt suivie par l’auto de la Police. Peu après, les quelques Tchécoslovaques sortaient tranquillement de la Légation.

La drôle de guerre s’installait alors avec la période d’hiver, mise à profit par les Allemands pour compléter les préparatifs de l’offensive du printemps.

Le Blocus était alors la préoccupation principale des Gouvernements français et anglais et un service spécial s’installait à la Légation pour surveiller les importations, exportations hongroises et de contrôler les déclarations de non-exportation en ALLEMAGNE des marchandises françaises, importées en HONGRIE.

Les Services de l’Attaché Militaire, augmentés en personnel des Français de la Colonie mobilisés sur place, prenaient de l’importance et s’occupaient à renseigner l’Armée française d’Orient de WEYGAND destinée, disait-on, à intervenir en temps voulu dans les BALKANS.

Le printemps de 1940 arrivait et allait bientôt faire sortir les Armées de leur torpeur. Attaque des Allemands au DANEMARK, NORVEGE, HOLLANDE et en BELGIQUE. Les cinémas de BUDAPEST donnent les dernières actualités de la guerre de l’U.F.A. et les membres de la Légation, les Français de BUDAPEST peuvent constater, avec stupeur, la force écrasante de l’Armée allemande qui, par ses avions et ses chars en quantité innombrable, pulvérise et anéantit toute contre-attaque des Armées alliées en BELGIQUE.

C’est ensuite la course à la mer des Divisions motorisées allemandes qui emploient la nouvelle méthode de guerre éclair et l’Armée française du Nord, coupée de ses communications, est acculée à DUNKERQUE.

Nous sommes au mois de Juin.

On s’attend, d’un moment à l’autre, dans l’anxiété la plus grande, à l’attaque de la nouvelle ligne de défense, établie par le Général WEYGAND.

C’est le coeur étreint que je pense à mon jeune frère, Chef de Section dans un Régiment alpin d’une Division, réservée maintenant en ligne sur l’AISNE, et qui va se trouver sous l’avalanche.

Les jours sombres arrivent.

Rupture de la ligne de l’AISNE, prise de PARIS, dislocation des dernières Divisions françaises sur la LOIRE puis… l’ARMISTICE.

La nouvelle de l’ARMISTICE jeta la consternation parmi les membres de la Légation et de la Colonie française de BUDAPEST. Tous étaient cependant confiants dans les destinées de notre pays. L’Armée française se reformerait en AFRIQUE du Nord et la lutte reprendrait bientôt. Tel était le sentiment général.

En même temps, l’Appel du Général DE GAULLE était entendu à la radio de LONDRES. L’Attaché de l’Air, quelques jeunes compatriotes de BUDAPEST partirent en direction de la SYRIE pour se mettre à la disposition du Général dans les forces combattantes.

Pour ma part, fils et neveu d’Officiers de Carrière Morts pour la FRANCE pendant la guerre 1914-1918, Officier de Réserve ancien combattant, animé d’un esprit militaire et d’un profond sentiment patriotique, j’aurais aimé partir pour servir encore mon pays par les armes. Mais il fallait me rendre à l’évidence que je ne pouvais être, à nouveau, un vrai combattant du Front : seule raison de servir en ce moment ! Mon âge est de 45 ans passés, mon aptitude physique est diminuée du fait de mon invalidité pour blessures de guerre et, plus sérieusement encore, par des attaques rhumatismales dans les jambes qui m’obligeaient à renoncer à mon impulsion. Mais mon devoir de Fonctionnaire était, aussi bien, à mon Poste d’affectation spéciale, comme précédemment, où je pouvais être utile pour la défense des intérêts de mes compatriotes de BUDAPEST.

Deux années s’écouleront dans l’attente des évènements.

Avec quelle satisfaction ! Quelle joie mes amis et moi apprenions à la radio les progrès de la cause de la FRANCE combattante, à travers le monde ! Et, d’autre part, quelle anxiété nous causaient les avances foudroyantes de nos ennemis sur tous les points de l’EUROPE !

Ainsi, au printemps de 1941, nous assistâmes, le coeur serré des fenêtres de la Légation, au défilé pendant trois jours consécutifs des Divisions motorisées allemandes, longeant le DANUBE en direction de la YOUGOSLAVIE.

C’est aussi, avec un chagrin profond, que nous vîmes, quelques mois plus tard, l’entrée en guerre de la HONGRIE contre les Russes aux côtés des Allemands et cela bien contre le sentiment de la majorité des Hongrois.

La nouvelle du Débarquement Allié en AFRIQUE du Nord, en Novembre 1942, fut accueillie avec une joie délirante par les membres de la Légation et de la Colonie française. On sentait déja, avec la présence effective des Américains sur le théâtre de la guerre, la promesse d’une Victoire peut-être encore lointaine, mais certaine.

D’autre part, la jonction aux Alliés de notre Armée d’AFRIQUE, sous le commandement du Général GIRAUD, suscitait un grand enthousiasme : ainsi, la force française entrait de nouveau en action pour la libération du pays.

Après l’occupation totale de la FRANCE, il paraissait évident que le Gouvernement français de VICHY était complètement et irrémédiablement sous la férule allemande. Les paroles du Chef du Gouvernement, les actes de ce Gouvernement tendaient de plus en plus vers une politique d’étroite collaboration : soit par l’envoi de travailleurs français en ALLEMAGNE, soit par des mesures prises contre les Alliés et contre les Français patriotes troublaient la conscience de chacun des membres de la Légation. De plus, la victoire des Russes à STALINGRAD, des Alliés en TUNISIE prouvaient, à tout esprit sensé, que la force allemande offensive était à bout de souffle et que, par contre, les forces neuves - sans cesse grandissantes des Alliés - devaient avoir raison de l’ALLEMAGNE et de ses pays satellites.

Se mettre à la disposition du Gouvernement provisoire d’ALGER, qui venait de se constituer, était le désir de la plupart des membres de la Légation, ne voulant plus servir une politique aussi nettement "antifrançaise"

Pour cela, il fallait tout d’abord pouvoir arriver en TURQUIE. La mission n’était pas si facile à exécuter ! Les Allemands occupaient les BALKANS, la ROUMANIE, la BULGARIE et la YOUGOSLAVIE : pays de transit. Les passeports des personnes, se dirigeant vers la TURQUIE, étaient examinés de près. Un Agent diplomatique, ou consulaire surtout, pouvait, sans ordre spécial de VICHY, aller en TURQUIE et courait le risque d’être immédiatement arrêté comme suspect.

Notre Ministre, M. de DAMPIERRE, avait bien démissionné, mais se trouvait obligé de rester en HONGRIE avec l’autorisation du Ministère hongrois des Affaires Etrangères. Toutefois, un Attaché de la Légation, Mr LUC, parti un jour dans le plus grand secret, avait pu parvenir en TURQUIE, avec sa femme d’origine anglaise, après un voyage sûrement bien préparé.

Des prisonniers français évadés d’ALLEMAGNE arrivaient sans cesse et, eux aussi, se trouvaient bloqués en HONGRIE depuis qu’il n’était plus possible de les faire rentrer en FRANCE, zone libre, par l’ITALIE avec de faux passeports établis par la Chancellerie. Leur nombre devait atteindre près d’un millier dans le courant de l’année 1943 et leur entretien nécessitait des fonds importants, versés par la Chancellerie de la Légation pour le compte du Ministère de la Guerre. Leur situation en HONGRIE, pays encore heureux, loin des théâtres d’opération de guerre, véritable îlot dans l’EUROPE bouleversée, n’était pas à plaindre. Ils jouissaient d’une grande liberté, de la sympathie de la majeure partie de la population hongroise et, surtout, ils bénéficiaient d’une nourriture abondante et saine : soit qu’ils fussent "internés" dans le camp des bords du lac BALATON - villégiature - soit que, munis de contrats de travail, ils fussent employés dans des entreprises hongroises ou chez des particuliers. Beaucoup contractèrent un mariage avec des Hongroises, après les formalités faites à la Légation, avec l’autorisation de l’Autorité Militaire.

Malgré cette vie facile et sans risques des Officiers et Sous-Officiers de Carrière, des Réservistes patriotes ne pensaient qu’à l’occasion de partir pour reprendre la lutte dans la nouvelle Armée française. Un petit nombre seulement avait pu parvenir en TURQUIE avec de faux passeports; cependant que d’autres, moins heureux, avaient été arrêtés en ROUMANIE par les Allemands.

Ma situation se compliquait du fait que j’avais la charge d’une caisse importante pouvant atteindre un million de pengos et des comptes divers, complexes avec les services supplémentaires du temps de guerre et non d’Attaché de Consulat ou d’Agent de Carrière, à qui je puisse, d’un jour à l’autre, passer mon service sans accrocs dans la comptabilité.

Je me trouvais pour ainsi dire rivé à mon Poste et ne pouvais maudire le sort, voulant que je me trouvasse en ce moment décisif dans le guêpier de l’EUROPE Centrale; alors que, dans tout autre Poste, il m’eut été facile de mettre mon désir à exécution.

Il me restait cependant la possibilité de demander un congé pour rentrer en FRANCE et de me faire mettre, par la suite, en disponibilité, comme le firent les deux Secrétaires de la Légation, Mr SEYDOUX et Mr de VAUCELLES, dans le courant de l’année 1943.

Je me confiai alors à mes compatriotes pour savoir ce qu’ils pensaient de ma présence à la Légation, sous le Régime de VICHY. Ils étaient unanimes à dire que mes fonctions étaient administratives et que je ne pouvais être comparé à mes collègues secrétaires et attachés, qui étaient tenus dans leurs paroles et actes de se conformer aux directives de la politique de Collaboration.

Je ne devais pas avoir de remords de conscience, faisant mon devoir de Fonctionnaire pour le bien de mes compatriotes. Si je quittais mon Poste, un autre Agent prendrait forcément ma place, nommé directement par LAVAL et, de ce fait, déjà antipathique aux membres de la Colonie. Cet Agent, pour se faire bien voir du Ministère, appliquerait à la lettre les circulaires du Département, prescrivant de signaler les Français "Gaullistes" de la Colonie et d’envoyer un rapport sur chacun d’eux. Le refus du passeport, qui était la sanction en attendant le retrait de la nationalité française, n’aurait pas manqué d’attirer des ennuis avec les Autorités locales à une grande partie des Français de BUDAPEST.

C’est ainsi que, suivant les affirmations de mes compatriotes, je me consacrai, la conscience tranquille, à ma tâche de Chancelier et de Comptable des deniers publics.

Cependant, M. de CHARMASSE -Conseiller d’Ambassade depuis plusieurs années à BUDAPEST- restait à son Poste. Grand mutilé de guerre, ses sentiments étaient bien connus de tous ses collègues de la Légation et il ne pouvait être soupçonné d’"esprit collaborationniste". Chargé d’Affaires depuis la démission de M. de DAMPIERRE, on avait ainsi, à la tête de la Légation, un Agent qui ne pouvait faire que des actes dans l’intérêt de la FRANCE et des Français de la Colonie, en ne tenant pas compte des instructions de VICHY.

Le 1er Mai 1943, j’étais nommé Consul non certes par une faveur spéciale du Ministre des Affaires Etrangères car Vice-Consul depuis 12 ans et demi, je devais être parmi les plus anciens dans le grade, alors que j’aurais dû normalement être compris dans les vastes promotions de 1940 et 1941.

Un Inspecteur des Postes Diplomatiques et Consulaires, qui avait déjà eu l’occasion d’apprécier mes services avant la guerre, s’était étonné lors d’une tournée en automne 1942 de me voir encore à BUDAPEST, dans le même grade et d’accord avec le Ministre Mr de DAMPIERRE. Il intervint à son retour à PARIS à la Direction du Personnel. Mon grade, ainsi acquis, ne changeait d’ailleurs pas mes fonctions à la Légation.

Je restai Chargé de la Chancellerie de la Légation !

En Juillet 1943.

Un nouveau Ministre M. BREVIE, ancien Gouverneur Général des Colonies, est nommé à BUDAPEST. Il vient, accompagné d’un Secrétaire de l’Administration Coloniale. Tout dévoués au Maréchal, ils furent regardés, dès leur arrivée, avec une certaine suspicion, par les autres membres de la Légation et dans la Colonie française. Ils se rendirent bien vite compte des sentiments des Français de BUDAPEST. Aimables et serviables avec tous leurs compatriotes, ils se gardèrent bien de faire des actes qui auraient pu être mal jugés.

D’ailleurs M. de CHARMASSE, redevenu Conseiller, ne manquait pas de donner son avis sur toutes les questions et d’influencer toutes les décisions. C’est ainsi que M. de CHARMASSE conseilla au Ministre de demander au Département des crédits pour l’entretien de quelques réfugiés civils, qui n’étaient que des travailleurs Français déportés et évadés d’ALLEMAGNE. Ces crédits permirent, étant donné leur élasticité, de pourvoir, par la suite, à l’entretien de près d’une cinquantaine de prisonniers pendant le 4e trimestre 1944.

Pendant ces deux années 1943 et 1944 l’écoute de la radio de LONDRES était l’occupation favorite de mes soirées. J’avais un poste excellent et bien souvent des amis Français et Hongrois qui ne pouvaient déjà plus écouter librement les émissions étrangères sous peine des sanctions les plus sévères me priaient de leur donner cette satisfaction.

Le débarquement en SICILE et la capitulation de l’ITALIE furent des nouvelles qui renforcèrent notre foi inébranlable en la Victoire. Pour ma part la libération de mon pays, la CORSE, où se trouvait mon frère depuis sa démobilisation était d’un intérêt tout particulier et me causa une joie profonde. Par la suite les progrès des anglosaxons en ITALIE, les rapides avances des Russes, le développement de la résistance en FRANCE alimentèrent nos conversations optiéistes entre Français et Hongrois amis de la FRANCE.

Le 19 mars 1944 les Allemands occupent la HONGRIE.

La Gestapo s’installe à BUDAPEST.

Les jours sombres commencent alors pour ce pays.

Plusieurs Français de la Colonie sont arrêtés : Mme de DAMPIERRE, Mme ANCEL, M.P. GIRAUD, M. GRENET, M. de la RIVIERE. Notre ancien Ministre M. de DAMPIERRE averti à temps qu’on le recherchait se réfugie à la Légation. Melle du PAVILLON secrétaire à la chancellerie diplomatique qui était partie en congé en FRANCE au début de 1944 est arrêtée à PARIS par une fourberie de la Légation d’Allemagne à BUDAPEST et déportée en ALLEMAGNE.

Les Français prisonniers évadés d’ALLEMAGNE voyaient maintenant leur situation s’aggraver. Il ne se passait pas de jours qu’on apprenne à la Légation l’arrestation de plusieurs d’entre eux pour des motifs futiles sous prétexte de propagande anti-allemande

Les Français d’origine juive subissaient du fait des lois raciales nouvellement ordonnées sur le modèle Allemand toutes sortes de vexations ( port de l’étoile jaune, confiscation de biens, ghetto, déportation en ALLEMAGNE ). Je faisais chaque jour une démarche nouvelle auprès des Autorités Hongroises pour que les administrations appliquent à nos compatriotes des mesures plus clémentes.

Le Ministre M. BREVIE et son secrétaire partis en congé en FRANCE dans le courant du mois de mai ne purent revenir en HONGRIE par suite des évènements.

Le 6 juin 1944

C’est enfin la nouvelle du débarquement allié en NORMANDIE, l’invasion si attendue. C’est le cœur battant que nous sommes à l’affut de toutes les émissions de la radio sur le développement des opérations.

Quelques semaines après, la libération de PARIS par les Forces Françaises de l’Intérieur et par la division du Général LECLERC nous donnait un sentiment de fierté nationale intense qui s’extériorisait en public.

En ce temps nous subissions presque quotidiennement, depuis que les troupes allemandes occupaient la HONGRIE, des raids de bombardement des aviations américaine le jour et anglaise la nuit partant des bases nouvelles en ITALIE. Les usines de guerre, les gares, les voies de communication étaient visées et sérieusement endommagées.

Un matin revenant en auto de ma résidence d’été à une vingtaine de kilomètres de BUDAPEST sur le bord du DANUBE où je trouvais la nuit une tranquillité relative, je fus surpris par l’alerte dans un faubourg industriel. Je ne pus me réfugier que sous le bombardement dans une cave abri d’une maison bordant la route et à la fin de l’alerte je fus réquisitionné avec mon auto pour transporter les blessés à l’hôpital.

C’est M. de CHARMASSE qui est encore le Chef de la Légation pendant cette période tragique et difficile où nous nous trouvons isolés de FRANCE et où de jour en jour on voit la tempète approcher des frontières de la HONGRIE.

Durant l’été plusieurs Français prisonniers de guerre évadés d’ALLEMAGNE partent pour la TCHECOSLOVAQUIE se joindre aux groupes de partisans Tchécoslovaques en liaison avec les Armées rouges de GALICIE.

Des Français déportés en ALLEMAGNE pour le travail viennent en HONGRIE avec des groupes de l’organisation TODT pour travailler dans les usines hongroises pour la machine de guerre allemande. Lorsque l’approche des Russes oblige cette organisation à rentrer en ALLEMANGNE une trentaine de Français environ sur l’incitation de la Légation abandonnèrent leur groupement et reçurent à la chancellerie toute l’aide nécessaire pour subsister et se camoufler à BUDAPEST.

Pendant cette période d’automne, des Français internés militaires sont ramenés en ALLEMAGNE, des Français de la Colonie sont déportés dans les sinistres camps de Dachau, Mauthausen et autres. Ce sont MMrs RENOULT, BUCHER, GRENET, de la RIVIERE, Mme ANCEL.

Au début d’octobre 1944

Les Russes entrent en HONGRIE par la frontière Roumaine et occupent SZEGED. Déjà du fait de leur avance rapide en direction de la plaine hongroise et de BUDAPEST on pouvait escompter une libéraiton prochaine sans grands combats.

Le 15 octobre.

Le Régent HORTHY demande l’armistice.

Malheureusement les Allemands déjà prévenus avaient pris toutes les mesures pour enrayer les effets de cet acte. Ils prenaient le résolution de défendre BUDAPEST jusqu’au bout pour arrêter l’avance Russe sur le DANUBE.

D’autre part le Chef des Croix fléchées Szalasi, mis au pouvoir par les Allemands, allait, avec ses acolytes faire subir à ce pays un régime de terreur dont beaucoup de Français auront à patir (spoliation de biens, pillages, emprisonnements, fusillades).

M. VOREUX pour avoir favorisé des prisonniers Français employés dans son usine, M. E. GIRAUD pour avoir caché des internés militaires dans ses bureaux sont arrêtés par les Nyilas. M. DEVAWRIN est dépossédé de son usine, Mme REMOUSSIN, Mme de la RIVIERE d’origine juive sont déportés. M. DELORME a sa maison pillée et d’autres encore. La Légation intervient dans chaque cas, mais déjà sans grande autorité.

C’est alors que les Allemands s’intéressent de plus en plus à l’attitude des membres de la Légation et à leur activité. Ils ne cachent pas à des fonctionnaires du Ministère Hongois des affaires étrangères qu’il fraudra aller faire un tour un jour ou l’autre pour voir ce qui se passe dans cette Légation.

On avait appris un jour au début de novembre que la Gestapo allait faire irruption à la Légation. En hâte on avait brulé un certain nombre d’archives et fait disparaitre des objets compromettants. Cependant l’opération avait été remise à la dernière minute à la demande du Ministère Hongrois des affaires étrangères qui ne désirait tout de même pas que l’on arrive à cette extrémité avec la Légation de FRANCE. Quelques jours après, les attachés militaires étaient convoqués au Ministère de la Guerre convocation à laquelle ils se gardèrent bien de répondre dans la crainte d’arrestation et allèrent aussitôt se cacher chez des amis Hongrois.

C’est pendant cette période critique que je pris la décision de me marier.

Ma fiancée depuis plusieurs années Alice de LESZKAY, fille d’un sous-préfet de COMITAT DE DEBRECEN était hongroise. Or, un règlement de Ministère des affaires étrangères édicté en 1940 prohibant le mariage des agents diplomatiques et consulaires avec une étrangère m’avait obligé à ajourner mon projet. Cependant étant donné les événements j’avais cru pouvoir aller à l’encontre d’un règlement pris sous le régime de VICHY et avec la seule approbation du Chargé d’affaires, me dispenser de l’autorisation du Ministère impossible à consulter dans les circonstances actuelles.

C’est que les raisons étaient de force majeure.

D’une part ma fiancée connue par ses sentiments froncophiles et anglophiles pouvait craindre à tout moment sur simple dénonciation une descente de la Gestapo ou de la Police Nyilas dans sa villa du Rozsadomb. D’autre part il était nécessaire que ce mariage se fasse avant l’occupation soviétique dans l’incertitude des évènements qui pouvaient nous séparer pour longtemps et de l’avenir de la HONGRIE.

Le mariage fut célébré dans la matinée du 11 novembre 1944 à la mairie du 2ème arrondissement de BUDAPEST alors que le grondement du canon se faisait entendre du côté de CSEPEL : pointe avancée de l’Armée rouge.

Pendant ce mois de novembre les Russes poussent facilement vers le lac BALATON par la HONGRIE méridionale après avoir traversé le DANUBE. La bataille de chars de DEBRECEN se termine par la victoire des Russes qui foncent en direction de la TCHECOSLOVAQUIE pour déborder BUDAPEST par le nord du côté d’ESTERGOM. Des avants garde de l’Armée du centre sont en pointe jusqu’aux faubourg de BUDAPEST.

Dans les premiers jours de décembre le Chargé d’affaires M. de CHARMASSE déclare au Ministre Hongrois des affaires étrangères, en réponse à une question posée, ne pas reconnaître l’autorité de la Commission Gouvernementale Française en ALLEMAGNE et se considérer simplement comme le représentant des Intérêts Français en HONGRIE.

La Légation reçoit alors bientôt l’ordre de cesser toute activité. M. de CHARMASSE devra avec tous les membres de la Légation rejoindre CELLDOMOK résidence désignée en HONGRIE occidentale non loin de SZOMBATHLY résidence du Gouvernement Hongrois. Les employés de la chancellerie devront être congédiés.

Pour tâcher de sauvegarder les archives et les biens de la Légation le Chargé d’affaires demanda au Ministre l’autorisation de laisser à BUDAPEST un membre de la Légation pour la garde de l’immeuble diplomatique. Cet agent ne pouvait être un autre que moi-même de par mes fonctions de secrétaitre archiviste et de comptable et d’ailleurs il n’y avait pas d’autres agents de carrière. Un employé Français devait m’être adjoint en la personne de M. CASPAR qui habitait la Légation. L’autorisation était accordée avec l’assentiment des Allemands.

C’est ainsi que le 7 décembre au matin après le départ du Chargé d’affaires et de l’Attaché commercial en automobile devant la Légation (départ surveillé et convoyé par un fonctionnaire des affaires étrangères qui avait pu ainsi constater la défection de plusieurs membres de la Légation), je prenai pour ma part la lourde responsabilité de la garde de la Légation avec un sentiment d’angoisse ayant déjà comme un pressentiment de ce qui allait se passer les jours suivants.

Les fortifications que l’on construisait en hate devant la Légation sur le quai du DANUBE (nids de mitrailleuses reliés par un système de tranchées, camouflages, chevaux de frise, barbelés, fossés anti chars) et les charges d’explosifs placées de distance en distance sur les chainons des ponts suspendus, reliées par tout un système de fils électriques de couleurs différentes gardées par des sentinelles, ne laissaient pas de doute que la Maison de FRANCE allait se trouver en première ligne d’un jour à l’autre.

Déjà les Russes parvenus aux faubourgs de Pest canonnaient le jour Bude tandis que des escadrilles bombardaient la nuit tous les quartiers de la ville. On avait cependant encore l’espoir que les Russes encercleraient BUDAPEST par le Sud comme le mouvement se dessinait du côté de SZEKESFEHERVAR sur la route du Balaton et que la chute de la capitale serait accélérée.

Les jours qui suivirent .

Je me rendis à mon bureau comme d’habitude de 10 heures à 14 heures et de 17 à 19 heures . Je fis à plusieurs reprises avec M. CASPAR des rondes dans la Légation pour savoir si à notre insu ne se cachaient pas la nuit des prisonniers Français évadés qui auraient pu donner motif à une intrusion Allemande. Je mettai aussi M. CASPAR au courant des comptes de la chancellerie consulaire, du secret d’ouverture du coffre-fort, du montant des fonds en caisse, de l’inventaire des dépots en nature, etc… pour le cas où un malheur m’arriverait au cours des bombardements. D’ailleurs pour le cas où la situation deviendrait plus critique j’avais envisagé de m’installer à la Légation dans une chambre du rez-de-chaussée et j’avais dans cette éventualité fait des provisions de bouche pour le cas d’un siège de quelques jours.

Pendant deux semaines mes nerfs furent mis à une rude épreuve tant par la marche lente des opérations militaires que par les évènements qui se déroulaient dans une ville en état de siège sous le régime des Croix Fléchées et livrée au commandemant militaire Allemand.

De lamentables colonnes de Juifs, marqués de l’étoile jaune s’écoulaient lentement toute la journée, le long du "MARGIT RAKPART", encadrés par de jeunes Nyilas armés. On amenait les uns, les plus jeunes, dans un lieu de rassemblement -une briqueterie- avant de prendre le chemin de la déportation en ALLEMAGNE, les autres dans le ghetto de PEST, derrière la synagogue. D’autres étaient plus simplement mitraillés à la faveur de la nuit sur les quais du DANUBE et jetés dans le fleuve.

Un jour, j’apprends que mon ami MOVSCHOVITZ, joaillier français qu’on avait tâché de préserver, jusqu’à présent, en le comptant comme Secrétaire de Chancellerie à la Légation, avait été avec sa femme et sa fille âgée de 8 ans emmené par une bande de Nyilas qui avaient fait irruption dans son domicile.

Bien que n’ayant aucun pouvoir officiel, je fis aussitôt une démarche au Ministère des Affaires Etrangères, qui ne comptait d’ailleurs en service à BUDAPEST qu’un Conseiller Ministériel Nyilas, en uniforme du grade de Commandant, chargé de la direction de tous les services. On répondit que des recherches seraient faites. J’avais, d’autre part, recours aux services d’un Avocat qui avait bien voulu consentir à s’occuper d’une affaire concernant des Juifs.

Mais, pendant ce temps, mon ami, sa femme et sa fille devaient trouver la mort dans des conditions encore inconnues à ce jour.

Il avait été entendu avec le Chargé d’Affaires, avant son départ, que je ne devais pas prendre "à la lettre" la prohibition d’activité de la Chancellerie Consulaire. Des Français pouvaient venir, durant cette période critique, demander aide ou conseils et je ne pouvais, bien entendu, refuser de recevoir mes compatriotes. D’autre part, une grande partie des militaires français internés n’avaient pas encore reçu le passeport qui devait leur permettre de séjourner en ville, chez des Hongrois sûrs, jusqu’à l’arrivée des Russes et, ainsi, de ne pas rejoindre le camp de rassemblement de KOMAROM comme l’avait prescrit l’Autorité Militaire.

J’avais reçu ainsi pour mission de leur remettre ce document, déja préparé, signé et, en plus, de régler leur solde du mois de Décembre en avance pour leur permettre de subsister, durant ce mois d’attente.

C’est ainsi que chaque jour se présentaient des internés militaires qui ignoraient d’ailleurs que les Services de l’Attaché Militaire étaient supprimés et qui, traqués par les Allemands et les Nyilas, avaient besoin de papiers et de subsides.

Le 19 Décembre, au matin.

Je suis avisé que des détectives surveillent de derrière les fenêtres de la maison d’en face les personnes qui entrent ou sortent de la Légation, par la porte de FOUTCA.

Justement sont dans la Chancellerie Consulaire le Capitaine ROOS, plusieurs Officiers et des Secrétaires du Service des Internés Militaires. Je ne manque pas de leur signaler, à nouveau, le danger de venir à la Légation et, surtout, de laisser venir les internés militaires dont le séjour à BUDAPEST est interdit par les Autorités Militaires.

Je n’avais accepté la charge, d’accord avec le Chargé d’Affaires de remettre les passeports et de régler les soldes que, dans l’espoir que tout pourrait être réglé en deux ou trois jours. Or, la plupart des internés sont déjàcachés en lieu sur et ne tiennent pas à risquer, dans la Rue, les investigations de la Police Nyilas, en venant à la Légation.

Ceux qui viennent sont en petit nombre, mais ils risquent beaucoup car ils ne savent pas que la Légation a dû cesser son activité et est sûrement surveillée.

Ceux qui sont venus, pour la plupart, se sentent plus particulièrement traqués par la Gestapo ou la Police Nyilas et ont besoin de leur passeport; ou des évadés d’un convoi, en route vers l’ALLEMAGNE, se trouvant à nouveau sans vêtements chauds, sans argent et viennent chercher des subsides.

Je demande instamment aux Officiers, étant donnée la situation actuelle, de trouver le plus tôt possible un moyen de prévenir les internés qui ne se sont pas encore présentés de leur distribuer des passeports et leurs soldes, en dehors de la Légation.

Le Capitaine ROOS, d’accord avec les Officiers, décide que des Agents de liaison feront le nécessaire dans chaque secteur de BUDAPEST.

Il était, hélas, trop tard !

Le 20 Décembre, à 8 heures du matin.

Des Agents de la Gestapo font brusquement irruption dans la Légation, suivis d’une dizaine de SS armés de mitraillettes.

Le Chef des détectives rassemble aussitôt les habitants de l’immeuble diplomatique. Il demande à M. CASPAR, gardien de la Légation, de lui livrer les clefs de tous les locaux pour exécuter la perquisition ordonnée par la KOMMANDANTUR. Ces clefs -sauf celles du grenier- sont dans le coffre-fort de la Chancellerie Consulaire, qui ne peut être ouvert que par le Consul qui arrivera seulement à 10 heures, à la Légation.

Les détectives bondissent alors immédiatement au grenier, en entraînant M. CASPAR qui n’a même pas eu le temps de s’habiller et est en pyjama avec un manteau sur l’épaule. Ce grenier est vaste et fait le tour complet du bâtiment. La partie donnant sur le DANUBE avait servi de logement à des prisonniers évadés d’ALLEMAGNE, traqués les derniers jours par la Gestapo.

C’est seulement le 7 Décembre dernier que la vingtaine de Français, réfugiés à la Légation, avaient évacué ces mansardes, obéissant -non sans récriminations- aux ordres donnés par le Commandant du Détachement des Internés en exécution, des prescriptions du Chargé d’Affaires pour l’évacuation de la Légation. Des traces d’occupation sont encore visibles et ça ne manque pas d’éveiller les soupçons des détectives, qui font une visite approfondie de tous les compartiments.

Une fois l’opération terminée, les détectives veulent continuer par le troisième étage où se trouvent les locaux des Services de l’Attaché Militaire; mais comme je ne suis pas encore arrivé à la Légation, le Chef des détectives WALKER décide d’aller me chercher en auto, à mon domicile, surtout par crainte que, prévenu, je renonce à aller à la Légation.

C’est ainsi que vers 9 heures, alors que j’étais sur le point de sortir on sonne à la porte de ma villa. M. CASPAR s’est introduit, suivi de WALKER qu’il me présente en disant que la KOMMANDANTUR a ordonné la perquisition de la Légation et que je suis prié, en conséquence, de me rendre aussitôt à la Légation.

Le détective ajoute, peut-être pour me rassurer car mon visage doit paraître terriblement bouleversé, que cette mesure ne me vise pas personnellement et que je serai libre, dès l’opération terminée.

Après avoir pris congé de ma femme qui, dans l’escalier, a entendu la conversation, je sors avec mes visiteurs et, en quelques minutes, la petite voiture grise de la Gestapo file à toute vitesse et arrive devant la Légation.

Rien d’anormal aux abords de l’immeuble si ce n’est qu’un détective a pris la place du portier, à l’intérieur, et ouvre aussitôt à notre arrivée la porte d’entrée de la FOUTCA !

En passant à droite dans les locaux de la Chancellerie Consulaire, je peux déjà constater la présence, dans la salle d’entrée, de SS armés de mitraillettes. Dans la première pièce où je jette un coup d’oeil sont rassemblés les domestiques de la Légation, dans un silence impressionnant.

J’entre, suivi de WALKER, dans la deuxième pièce : celle des archives où un Officier du Service de Sûreté se tient debout près d’un SS-Secrétaire en train de taper sur la machine à écrire.

Il tend le bras pour saluer et me fait connaître l’ordre de réquisition. Il me demande, pour ne pas être dans l’obligation de forcer les portes et de faire des dégâts matériels, de remettre toutes les clefs de l’immeuble diplomatique à M. CASPAR, qui ouvrira lui-même les portes.

Je ne puis, pour ma part, assister à la perquisition et devrai, pendant ce temps, demeurer dans mon bureau. A cette injonction, je ne pouvais que rentrer dans mon bureau -la pièce voisine- ouvrir mon coffre et remettre, à M. CASPAR, les clefs des locaux.

Un SS, mitraillette sur la poitrine, entre alors et se poste devant la porte en me disant qu’il m’est défendu de téléphoner et d’ouvrir tiroir ou dossier. La température de la pièce est froide car le chauffeur du calorifère n’a pu faire son travail ce matin.

Je fais les cent pas pour me réchauffer et m’assieds de temps en temps dans un fauteuil.

Toutes sortes de pensées traversent mon esprit.

Quelles sont les affaires compromettantes qui peuvent être trouvées à la Chancellerie Consulaire ?

Ce que je vois de plus sérieux, ce sont les passeports aux internés militaires, établis sur feuille simple. Il en reste peut-être encore une cinquantaine que les intéressés ne sont pas venus chercher probablement parce que déjà dans l’impossibilité de venir sans risques à la Légation. Je ne les ai pas mis dans mon coffre car je pensais qu’en cas de perquisition, ce serait le premier endroit à visiter, mais plutôt entre les feuilles d’un dossier au titre sans intérêt, dissimulé parmi tant d’autres dans la Salle des Archives. Il y a aussi des pancartes de protection et des certificats d’identité rédigés en russe, dans un tiroir de mon bureau fermé à clef.

Si je pouvais, je ferais bien disparaître quelques notes qui se trouvent sous mon sous-main ! Mais mon gardien est toujours devant moi, ne se déplaçant que pour entrouvrir, de temps en temps, la porte qui communique avec la pièce des archives. J’ai pu ainsi apercevoir des Français soumis à l’interrogatoire, tandis qu’un SS tapait la déposition.

Vers midi.

La sentinelle, ayant ouvert la porte à un bruit de bottes, m’annonce le "Kommandeur" qui entre, suivi du détective WALKER : c’est un homme jeune, de haute taille. Il vient à moi, l’air souriant :

- Vous êtes le Consul de FRANCE ?

Il jette ensuite un regard dans la pièce. Le buste de MARIANNE, sur mon coffre, semble l’intéresser, mais il s’étonne peut-être de ne pas voir le portrait officiel du Chef de l’Etat. Il remarque les cartes géographiques murales de l’EUROPE, qui ne sont sûrement pas annotées à son goût par les flèches, indiquant les dernières avances russes, en direction de la HONGRIE

Quelque temps après, il me demande si je reçois le public. Je lui réponds que, comme il a été convenu avec le Chargé d’Affaires avant son départ pour la HONGRIE Occidentale, je ne peux refuser de recevoir les Français qui peuvent venir à la Légation, dans cette période critique, solliciter un conseil ou demander assistance; mais que d’autre part, le portier a l’ordre formel de ne pas consentir l’entrée à une personne de nationalité autre que française.

WALKER prend ensuite la parole et me demande de dire quelles sont les personnes qui, hors M. CASPAR et les domestiques hongrois, demeurent à la Légation. Il a une liste de personnes suspectes de se cacher dans l’immeuble diplomatique. Je lui réponds que, conformément aux instructions données par le Ministère Hongrois des Affaires Etrangères, tous les Français ont été priés d’évacuer la Légation, le 6 Décembre dernier. J’ai fait moi-même à plusieurs reprises, avec M. CASPAR des rondes, dans tout l’immeuble pour m’assurer que l’ordre avait bien été exécuté.

Après avoir entendu mes déclarations, le détective tire brusquement de sa poche un papier : c’est un Certificat de Travail d’un interné militaire. Il me passe ce papier sous le nez et je puis voir qu’il porte la date du 12 Décembre 1944 et est signé par l’Attaché Militaire.

- Où est HALLIER ? s’écrit-il. Il était pourtant à la Légation, il y a quelques jours !

Je réponds que je n’ai pas vu le Colonel depuis plus d’un mois, ma méconnaissance de sa venue à la Légation depuis la suppression des Services et mon ignorance de son adresse actuelle.

J’ai su plus tard que le Certificat avait été délivré le 12 Décembre 1943 et que c’est seulement, par erreur, qu’il portait la date de 1944.

Le Kommandeur s’en va en disant :

- Vous ne voulez donc rien dire !

En pensant sûrement que ce n’est pas de cette façon qu’il entend la collaboration. WALKER le suit.

Le détective revient bientôt dans mon bureau et me dit d’un ton agressif :

- Où est HALLIER ? La Poste vous a apporté dernièrement plusieurs lettres à l’adresse du Colonel. Vous lui avez certainement fait parvenir ces lettres !

Par chance se trouvaient, dans mon tiroir, deux lettres sans importance, à l’adresse du Colonel, et que je n’avais pas remises à la personne qui venait chercher son courrier !

Les tirant triomphalement du tiroir, je lui réponds :

- Les voilà !

Il les prend, les examine un instant, les met dans sa poche et s’en va sans mot dire.

Dans le courant de l’après-midi, un autre détective vient me demander la clef de la porte en fer de la cave, compartiment des valeurs.

C’est dans cette cave que se trouvent les valeurs, bagages du Personnel de la Légation et de plusieurs Français de la Colonie au titre de dépôts en nature, régulièrement enregistrés.

Je demande à assister à la visite pour donner les explications nécessaires car je suis particulièrement responsable en ma qualité de Comptable des valeurs déposées dans cette cave. Il accepte ma descente avec lui. Je trouve tous les agents de la Gestapo, ainsi que plusieurs SS qui venaient de terminer la fouille de la cave et attendaient devant la porte en fer.

J’ouvre et nous entrons dans un étroit couloir éclairé par une lampe électrique. Le Chef des détectives WALKER examine la situation et la disposition des lieux.

Immédiatement, à gauche, se trouve un coffre-fort scellé dans le mur; à côté, un autre plus petit; à droite, trois compartiments fermés par des cadenas et au fond, un autre compartiment.

Il me demande d’ouvrir le premier coffre qui contient des paquets scellés et des cassettes. Il les examine l’un après l’autre minutieusement. La première cassette, qui lui vient sous la main, est au nom de M. de DAMPIERRE.

Il pousse une exclamation et dit :

- Où est M. DAMPIERRE ?

- Il est en Province et je ne connais pas son adresse !

Il poursuit par les paquets de M. BREVIE, M. de CHARMASSE, M. MALGRAT, d’autres membres de la Légation et se renseigna sur les fonctions exactes de chacun à la Légation, ainsi que sur leur adresse actuelle.

Une serviette en cuir, au nom de M. RITTER - correspondant de l’OFI- attire tout particulièrement son attention.

Viennent enfin les paquets des Français de la Colonie J’explique que ce sont des dépôts, légalement enregistrés sur le Registre des Dépôts en Nature que je lui présente. Un paquet -au nom de M. MOVSCHOVITZ- lui fait dire :

- Vous avez donc aussi des dépôts de Juifs ?

- Ce sont des bien français et la Légation a le devoir de veiller à leur conservation !

C’est fini !

Les paquets sont remis en place et je ferme le coffre.

C’est au tour du petit coffre. Il contient des valeurs et objets précieux, appartenant exclusivement à M. MOVSCHOVITZ et, lui seul, a la clef de ce coffre que M. de CHARMASSE avait autorisé à faire sceller dans le mur et à laisser à son entière disposition.

Je me garde bien de dire qu’il appartient à M. MOVSCHOVITZ après la remarque précédente, mais plutôt au Chargé d’Affaires, qui a gardé la clef.

Il passe en disant qu’on verre cela plus tard.

J’ouvre ensuite les trois compartiments qui contiennent les bagages des membres de la Légation et de quelques collègues de la Colonie française. Il examine grosso modo car ces coffres et ces caisses sont empilés les uns sur les autres. Il serait long et difficile de les déplacer !

C’est au tour du compartiment du fond qui contient les bagages de l’Attaché Militaire. Je n’ai pas la clef, mais ils sont tout particulièrement curieux de connaître le contenu. Deux SS ont bien vite fait de défoncer la porte et les détectives examinent minutieusement les bagages du Colonel HALLIER et de son Secrétaire LECCIA, puis remarquent qu’il y a aussi un coffre scellé dans le mur. Je n’ai pas la clef.

- On verra cela plus tard ! dit-il encore.

Pour une troisième fois, la question -qui semble plus particulièrement à coeur de WALKER- revient :

- Où est le Colonel HALLIER ? demande-t-il.

Il ne peut admettre mon ignorance de son refuge.

- Existe-t-il dans la cave d’autres coffres-forts secrets ?

Je réponds que ces coffres ne sont pas secrets, mais de sécurité, pour mettre les valeurs à l’abri du bombardement et ont été emménagés cette année, en même temps que l’abri du Personnel de la Légation.

- Existe-t-il dans la cave, ou ailleurs, des armes, des munitions ou des explosifs ?

Je l’assure qu’il n’existe pas de dépôts de ce genre, à ma connaissance, et qu’on pourrait trouver tout au plus quelques revolvers et des fusils de chasse, appartenant à des membres de la Légation.

Après avoir fermé la porte en fer, je remonte dans mon bureau, accompagné par d’autres questions.

Vers huit heures, on m’annonce que la perquisition n’est pas terminée et se poursuivra, le lendemain Je suis tenu de passer la nuit à la Légation dans une des chambres du rez-de-chaussée, donnant sur PALA UTCA. La femme du portier me sert un repas froid car je n’avais pas encore mangé de toute la journée et me prépare le lit. La sentinelle me conduit dans ma chambre, vers 9 heures, et s’installe de son côté sur un lit de camp, dans l’antichambre.

Le lendemain, à 10 heures, après une nuit sans sommeil, mon gardien vient me chercher pour retourner à mon bureau. Il s’installe cette fois à ma machine à écrire et tapera toute la journée de longues pages, après mures réflexions. Quant à moi, enfoncé dans un fauteuil, j’ai pris dans la bibliothèque ostensiblement un livre de Droit International que je lis, en grignotant des biscuits secs de ma provision de vivres.

J’entends dans la salle, à côté, le même manège que le jour précédent. Des Français viennent à la Légation, sans se douter que les Services sont supprimés et que la Gestapo occupe l’immeuble diplomatique.

On ne peut rien voir de l’extérieur !

A peine ce Français se trouve-t-il devant la porte d’entrée qu’aussitôt la porte s’ouvre (comme par enchantement !) et se referme sur lui comme une souricière. Il est, pour ainsi dire, happé et dirigé par le détective de garde sans explications dans la Chancellerie Consulaire où il sera interrogé par une équipe de SS sur son identité, le motif de sa visite à la Légation, ses rapports avec les membres de la Légation avec les militaires : surtout ceux qui sont recherchés par la Gestapo.

Après une attente prolongée dans la Chancellerie, il sera dirigé à la prison de la FOUTCA, dans les cellules de la Gestapo. Ce seront pour la plupart des prisonniers Français évadés d’ALLEMAGNE et internés en HONGRIE donc en situation irrégulière à BUDAPEST qui viennent ainsi se mettre dans la "gueule du loup". Mais il se trouvera, aussi, quelques Français de la Colonie, des femmes des membres de la Délégation et d’internés militaires.

Les dossiers déplacés dans mon bureau, je peux m’apercevoir que la nuit dernière, pendant mon sommeil, les détectives ont effectué une perquisition dans les locaux de la Chancellerie. Je suis toutefois étonné qu’on ne m’ait pas encore demandé d’ouvrir mon coffre-fort.

Tout d’un coup, WALKER entre en trombe, l’air furibond :

- Quels sont ces gens ? dit-il en me montrant une feuille avec une liste de noms.

Les détectives ont sûrement trouvé, dans la Chancellerie, en faisant une perquisition minutieuse, les passeports non encore remis aux intéressés internés militaires et réfugiés civils.

Je réponds que ce sont des internés militaires que je ne connais pas personellement, étant donné qu’il y en a au moins cinq cents à BUDAPEST et autant en Province. La réponse a pour effet de le mettre en fureur et il part en claquant la porte, maugréant quelque chose comme "cela vous coûtera cher".

Il est midi.

Je commence à avoir faim. L’équipe de SS est en train de déjeuner dans la Salle des Archives. Je demande alors au gardien, qui est venu relever son camarade, d’appeler le portier pour qu’il me prépare un repas. Je lui donne ce qu’il faut de ma réserve de vivres : vin chaud, boîte de foie gras, biscuits secs, pommes.

Rassasié, je peux attendre la suite des évènements.

A la fin de la journée, l’Officier de la S.D. NEUGEBAUER rentre dans mon bureau, la tête découverte, suivi de deux SS.

Je suis debout, près du calorifère. Vient-il m’annoncer la fin de la perquisition ? Son visage dur ne me dit rien de bon.

D’une voix grave, il m’annonce mon arrestation. Je ressens un frisson, mais tâche toutefois de faire une bonne contenance et demande les motifs de mon arrestation.

- Vous le saurez bientôt ! dit-il. Remettez pour le moment au Professeur CASPAR les clefs de votre 0coffre et toutes les clefs de la Légation !

M. CASPAR est introduit et un procès-verbal de remise, déjà préparé, est placé sur ma table pour la signature. J’explique alors qu’il ne suffit pas de remettre les clefs pour ma décharge. Je dois remettre le Service à mon collaborateur : c’est-à-dire établir le compte des fonds en caisse, l’inventaire des dépôts et donner pour le moins quelques explications à mon successeur, qui n’est pas du tout au courant du Service de la Chancellerie Consulaire.

- Cela est maintenant impossible ! dit-il. Mais vous serez autorisé à venir, demain, procéder à cette remise de Service !

J’avais fort heureusement, les jours précédents, mis au courant M. CASPAR de tous les comptes de la Chancellerie, du secret d’ouverture du coffre-fort, du montant des fonds en caisse de l’inventaire des dépôts en nature, pour le cas où un malheur arriverait par les bombardements !

Rassuré en cela que les valeurs de la Légation étaient en bonne main, je remettai les clefs à M. CASPAR après lui avoir dit quelques paroles en français qui eurent, pour effet, d’impatienter l’Officier. Je prends congé de mon collaborateur très ému de ce nouvel évènement.

Après avoir obtenu la permission de me munir d’une couverture et d’une sacoche contenant quelques objets de toilette et du linge de rechange, que j’avais dans une de mes malles déposées à la Chancellerie Consulaire, accompagné d’un détective et de deux SS, je montai dans une petite voiture grise en station, devant la Légation, qui parvenait bientôt par une route couverte de neige et la nuit, dans une villa "LUPENY UTCA 14" du Quartier du Pasareti : siège de la Gestapo.

Mon tour était donc venu, après celui des milliers de Français de la Résistance d’être dans les "griffes" de la Gestapo.

Je suis introduit aussitôt dans le bureau d’un Officier-Rapporteur du Service de Sûreté S.D.

Informé par le détective de la personnalité qui lui échoit, il se montre affable, me désigne un fauteuil et me demande si j’ai dîné. De par ma réponse négative, il me fait passer dans une pièce voisine où un SS m’apporte bientôt une "assiette anglaise" : assortiment de charcuterie, entre autres du salami que je n’avais pas mangé depuis longtemps, un morceau de pain et une tasse de thé au rhum.

Une heure environ après l’Officier -qui a dû entre temps prendre connaissance de mon dossier- me fait passer à nouveau dans son bureau et me place en face de lui, tandis que la Secrétaire de dactylographie s’installe sur un côté de la table.

Je commence par dire que je ne parle pas suffisamment l’allemand pour répondre à l’interrogatoire, selon ma pensée exacte. Il répond que l’interprète de français n’est pas disponible, mais que l’interrogatoire me sera adressée, de telle façon à ce que je saisisse chaque mot et que je puisse répondre en choisissant mes paroles.

Après avoir donné les détails suivants sur mon Etat-Civil et mon Curriculum Vitae :

- Fils d’Officier Supérieur, Mort pour la FRANCE en 1915;

- Bachelier es lettres et es sciences;

- Bachelier en Droit;’`

- Officier de Réserve d’Infanterie;

- Ancien Combattant de la Guerre 1914-1918;

- Chevalier de la Légion d’Honneur;

- Croix de Guerre;

- Invalide de Guerre pour blessures;

- Marié à une Hongroise;

- Successivement Attaché, Chancelier, Vice-Consul et Consul.

L’Officier porte alors, à ma connaissance, les accusations suivantes :

1) "Incitation à la désertion des membres de l’Armée Allemande. Délivrance de passeports avec fausse identité et distribution de subsides pour permettre aux déserteurs de se soustraire aux recherches de la Gendarmerie Allemande."

Il s’agissait d’Alsaciens des Détachements de SS stationnés à BUDAPEST qui, depuis la libération de l’ALSACE, se présentaient à la Légation avec une certaine imprudence pour qu’on facilite leur désertion.

2) "Délivrance de passeports aux militaires Français évadés d’ALLEMAGNE pour leur faciliter le séjour à BUDAPEST et éluder ainsi l’obligation édictée par l’Autorité Militaire de rejoindre le camp de rassemblement de KOMAROM."

Les Allemands supposent que ces Français forment des groupes de Partisans ou tout au moins des groupes hostiles et indicateurs dans les lignes allemandes.

L’Officier ne me cache pas que ces accusations sont sérieuses et très graves car elles me rendent justiciables de la Cour Martiale, instituée depuis quelques jours dans BUDAPEST - en Etat de Siège - pour réprimer les crimes contre la sûreté de l’Armée Allemande.

Je dois donc répondre de ces accusations qui peuvent me mener au peloton d’exécution.

Voici d’ailleurs rapportés, aussi fidèlement que possible, les termes dans lesquels se déroula l’interrogatoire, suivi des faits qui susciteront mes réponses.

- Vous avez conseillé de déserter à des membres de l’Armée Allemande qui se sont présentés au Consulat ?

... J’ai eu l’occasion de parler à des militaires en uniforme allemand, qui se sont présentés à la Légation et on demandé à voir le Consul. Ils étaient Alsaciens -donc Français- et venaient solliciter les moyens de faire parvenir leurs nouvelles à leur famille en ALSACE.

... Je n’ai pas cru devoir refuser assistance et je n’ai pu d’ailleurs que leur indiquer la voie de la CROIX-ROUGE Hongroise ou de la nonciature. Ils ne m’ont pas demandé à déserter et je n’ai, de ma part, rien fait pour inciter leur désertion.

... Je m’étais toujours montré très prudent à ce sujet, craignant des agents provocateurs et évité de faire allusion à des possibilités de désertion. Ils en exprimaient le plus souvent eux-mêmes le désir

... Comme il m’était impossible de vérifier leurs dires, je les envoyai comme convenu, au Service des Internés, dans l’immeuble de la Légation, qui comprenait un certain nombre d’Alsaciens, dont le Capitaine ROOS -Chef du Service- qui pouvait être en mesure de les identifier et de juger de la sincérité de leur déclaration.

... Ce n’est qu’après avis favorable de ce Service que je remettais des subsides pour frais d’habillement et de nourriture pour faciliter leur désertion. Ces crédits prélevés sur le "crédit élastique" affecté aux réfugiés civils.

- Pourquoi avez-vous établi des passeports aux internés militaires évadés d’ALLEMAGNE ?

... Ce fut décidé, pendant le mois de Novembre d’accord avec le Chargé d’Affaires et l’Attaché Militaire, qu’il fallait munir d’une pièce d’identité française les internés militaires, en plus de leur papier délivré par l’Autorité Militaire Hongroise, relatant tout simplement leur situation d’interné militaire, muni d’un Contrat de Travail sans aucune indication d’Etat-Civil. Ce document, libellé sous la forme d’un passeport sur feuille simple valable seulement pour la HONGRIE pouvait cependant leur être utile pendant la période critique qui s’annonçait, pour justifier de leur identité et de leur nationalité. Ce passeport était établi par le Service des Internés, qui possédait les contrôles des quelques trois cents internés résidant à BUDAPEST.

... Mon rôle se bornait à enregistrer ces passeports, à apposer le timbre de Chancellerie, le sceau de la Légation et à les revêtir de ma signature par ordre du Chargé d’Affaires.

- Vous deviez savoir que les internés avaient reçu l’ordre formel de se rendre dans un camp de rassemblement et que, par conséquent, la délivrance d’un passeport ne pouvait servir qu’à éluder cette obligation, en leur permettant de séjourner à BUDAPEST, en trompant les agents chargés du contrôle des étrangers, qui ne pouvaient pas savoir qu’il s’agissait d’un militaire interné !

... Je n’étais pas tenu au courant des ordres donnés aux internés militaires par les Autorités Militaires Hongroises ou Allemandes !J’étais parfaitement au courant de ces ordres, à la suite desquels la décision d’établir des passeports fut prise en conseil, entre M. de CHARMASSE, le Capitaine ROOS, commandant le Détachement des Internés et moi-même !

- Parmi ces passeports se trouvaient-ils des passeports délivrés à des Alsaciens déserteurs de l’Armée Allemande ?

... Je n’ai pas constaté et je n’ai pas eu connaissance que des passeports aient été délivrés à des Alsaciens déserteurs de l’Armée Allemande. Ces passeports délivrés à des Alsaciens étaient établis sous de faux noms !

- Vous auriez dû refuser de signer ces passeports. Vous voilà maintenant responsable !De plus, après le départ du Chargé d’Affaires, vous avez délivré des passeports de votre propre autorité ?

... Oui ! Mais, ce sont les mêmes passeports car une centaine de ces documents n’avaient pu être distribués par le Service des Internés, avant la fermeture de la Légation et l’ordre m’avait été donné de les remettre aux intéressés lorsqu’ils se présenteraient les jours suivants !

- Mais, vous avez aussi établi des passeports après la cessation de l’activité de la Légation ?

... J’avais bien, en effet, établi et délivré des passeports après le 7 Décembre à des internés militaires et à des réfugiés civils, traqués par les Allemands et les Nyilas et qui ne voyaient pas d’autre moyen de salut. Mais j’avais toujours inscrit une date antérieure à celle du 6 Décembre dernier : jour de l’activité des Services de la Légation. Ces faits ont donc été dévoilés.

... J’ai, en effet, établi des passeports, une dizaine au plus après le 7 Décembre, à des internés militaires qui n’avaient pu remettre à temps leur photographie au Service des Internés.

- Vous avez aussi délivré des passeports à des Alsaciens ?

... J’avais établi un passeport -un seul- à la demande du Frère CLAIR un évadé militaire du Service des Internés qui s’était occupé à cacher, dans différentes écoles chrétiennes, les Alsaciens qui s’étaient présentés à la Légation et de pourvoir à leur habillement et à leur nourriture, avec les subsides remis par la Chancellerie.

Comme j’hésite à répondre sous le coup de cette question compromettante, l’Officier poursuit :

- Ne niez pas, M. le Consul ! J’ai un passeport dans le dossier.

Et avec un certai humour, il ne me cache pas alors que c’est un Alsacien nommé MORIN, envoyé par le Service de Sûreté Militaire, qui a fourni les renseignements sur le refuge des Alsaciens déserteurs qui ont été arrêtés -quatre sur une vingtaine- et sur les facilités des passeports et subsides que la Légation procurait aux déserteurs.

... Ce passeport m’a été demandé par un Secrétaire du Service des Internés et je n’ai pu me rendre compte, par moi-même, de l’identité du titulaire du passeport qui était dans l’impossibilité de venir à la Chancellerie. Je ne pouvais penser qu’il s’agissait d’un Alsacien !

Il se borne à dicter à la Dactylographe, avec un haussement d’épaules, l’énoncé de ma déposition.

Après cet interrogatoire, l’Officier se rapproche de moi et semble me parler a parte sur le fond de l’accusation. Il ne peut pas comprendre mon attitude. La correction des membres de la diplomatie française est bien connue. Comment se fait-il qu’un agent ait pu accomplir de pareils actes contraires à la sécurité de l’Armée Allemande ?

- Soit par des facilités accordées à des déserteurs.

Soit par des papiers permettant à des groupes hostiles de se cacher dans les premières lignes de l’Armée Allemande, juste au moment où celle-ci réserve tous ses efforts pour gagner cette guerre.

J’écoute avec étonnement et une certaine ironie ces paroles d’un Nazi fanatique, au moment où l’Armée allemande, loin d’être en mesure de pouvoir se redresser et de gagner la guerre, recule au contraire depuis plusieurs mois sur tous les fronts et, actuellement, reflue vers le REICH.

Je signe après avoir lu le procès-verbal de l’interrogatoire.

Après avoir rangé quelques dossiers et donné des instructions à ses Secrétaires, l’Officier-Rapporteur me fait signe de le suivre. Il m’accompagne lui-même dans l’auto qui, quelques minutes après, s’arrête dans la "GYORS kocsi utca" à la prison de la Gestapo. Il doit être environ dix heures du soir.

Au Corps de Garde, je suis obligé de laisser quelques objets : mon portefeuille (sauf l’argent hongrois !), ma montre bracelet "OMEGA" en or, mon rasoir, ma ceinture, mes bretelles.

Ensuite, je suis conduit par une sentinelle au cinquième étage ou après un arrêt devant la grille d’entrée, en attendant l’arrivée d’une autre sentinelle, après force cris répétés de "Posten", on m’emmène tout au bout du couloir dans une cellule, aussitôt verrouillée.

Je devine à la pâle lueur des étoiles, à travers les vitres givrées de la fenêtre, un lit et une paillasse. Après avoir examiné à tâtons la disposition de la cellule, je me couche en m’enroulant dans la grande couverture que j’ai eu la bonne idée d’apporter. Mais, malgré cela, je n’arrive pas à m’endormir car un froid glacial règne dans la pièce.

De temps en temps, on entend dans le couloir le pas lent et rythmé de la sentinelle : impression inoubliable de la première nuit de prison.

Le lendemain, j’attends toute la journée qu’on vienne me chercher, comme promis, pour établir les comptes de la Chancellerie Consulaire avec M. CASPAR.

Mais en vain.

Ce seront les Agents de la Gestapo qui se chargeront de ce travail en saisissant dans le coffre-fort une somme de vingt-neuf mille six cents francs suisses, en billets de banque, constituant la réserve de devises de la Légation, tout en dédaignant les quelques quatre cent mille pengos en billets de cent, qui forment le solde de mon livre de caisse, à la date du 20 Décembre.

Ils prendront une serviette en cuir noir, contenant mes fonds personnels :

- 25 pièces d’or de 20 francs;

- 56 pièces d’or de 10 francs;

- 500 dollars;

- 300 francs suisses;

- 14 livres sterling;

- 35.000 francs français;

- 13.000 pengos;

- une enveloppe contenant 7.000 pengos de la Société d’Assistance dont je suis le Trésorier;

- pièces d’Etat-Civil;

- pièces militaires;

- livret de pension militaire d’invalidité;

- livret de retraite mutuelle des Anciens Combattants;

- carte de Combattant;

- permis de conduire automobile, etc...

Ils enlèveront, de surcroît, toute la Comptabilité de Chancellerie du deuxième semestre 1944 prête à être expédiée au Ministre, la correspondance à l’adresse de la Sous-Direction des Chancelleries, depuis le 1er Juillet 1944, etc

C’est ce même jour qu’ils enlèveront de la cave une grande partie des valeurs et bagages des membres de la Légation et de la Colonie française comme dépôts en nature enregistrés, les machines à écrire de tous les Services de la Légation et, dans la cour, toutes les voitures des membres de la Légation.

Je reçois, le matin, la visite de l’Oberscharführer : le vrai type du garde-chiourme qui commence par me réprimander, en clamant que je vais m’affaiblir si je reste si longtemps couché puis, après avoir remarqué sur ma sacoche mon nom et mon titre, s’écrie d’un ton ironique :

- Ah ! C’est vous, le Consul de FRANCE ?

Comme si j’étais connu pour avoir commis un grand crime !

La visite médicale hebdomadaire tomba juste ce premier jour. Un Médecin Hongrois passe, accompagné de deux soeurs et d’un SS. Il parle français. Je le prie de m’ausculter. Il trouve mes nerfs malades, ce que je ne doute pas après les émotions des jours précédents et m’ordonne de consommer des cachets, ainsi que des pastilles de vitamines que la soeur m’apportera dès le lendemain.

J’ai goûté au régime de la prison, qui est pour l’ordinaire celui de la prison hongroise :

- soupe claire, le matin;

- boule de pain / 200 grs pour la journée;

- soupe épaisse à midi avec plat de légumes, pates;

- soupe claire, le soir.

On a, paraît-il, un morceau de viande, le Dimanche. Régime suffisant pour remplir l’estomac, mais guère appétissant, à cause de la mauvaise graisse de cuisson.

J’ai pu obtenir une couverture réglementaire qui me servira pour m’envelopper les pieds et dès 5 heures, à la nuit tombante, je m’arrange de mon mieux pour passer la nuit. Pendant plusieurs heures, un mouvement de camions s’est manifesté devant la prison, dans la "GYORS kocsi utca".

C’est un départ pour la déportation en ALLEMAGNE, le dernier heureusement !

Le lendemain 23 Décembre,

vers 10 heures, un SS vient me chercher pour m’emmener devant le Corps de Garde. Ma toilette laisse déja à désirer, pas lavé, pas rasé, sans cravate, sans bretelles.

C’est encore l’Officier-Rapporteur que je trouve en bas et qui m’amène aussitôt avec un autre prisonnier, au Siège de la Gestapo, pour me faire subir un second interrogatoire.

Quelle est ma surprise de reconnaître en arrivant, alignés devant la villa, la plupart des voitures des membres de la Légation, évidemment saisies par la Gestapo dans la cour de la Légation où elles étaient parquées pour plus de sécurité !

Je suis dans le bureau de l’Officier-Rapporteur qui est bientôt appelé, par téléphone, à la KOMMANDANTUR. Je reste en compagnie de SS et de Secrétaires-Dactylos féminines, qui ne cesseront de papoter pendant toute la matinée.

Entre temps, une alerte aérienne sera déclenchée et durera environ une heure; mais nous sommes dans un quartier de villa excentrique où il n’y a pas lieu de s’alarmer.

A deux heures, un SS -ayant reçu probablement des ordres- me porte, sur un plateau, un déjeuner composé d’un plat de viande avec des légumes, un morceau de pain et un verre d’eau.

Je revois vers quatre heures l’Officier, l’air soucieux, qui m’appelle bientôt pour l’interrogatoire.

On me reproche maintenant d’avoir transmis des Certificats d’Identité et des pancartes de protection, rédigés en russe, ce qui prouve de la part des membres de la Légation un manque de confiance dans l’Armée Allemande, en escomptant -à bref délai- l’occupation de BUDAPEST par les Russes !

Je réponds que la Légation a préparé ces Certificats et ces pancartes, à la demande instante de nos compatriotes et que la distribution a été faite à la toute dernière extrémité lorsque les Russes atteignirent les faubourgs de BUDAPEST. D’ailleurs, les Légations neutres de SUISSE et de SUEDE avaient, depuis longtemps déjà, délivré des Certificats de ce genre à leurs nationaux.

C’est ensuite ma complaisance et ma bienveillance personnelle pour les Juifs, qui ne semble pas avoir été du goût des enquêteurs car ils dénoncent la délivrance de faux Certificats et autres sauvegardes dont des copies ont été trouvées à la Chancellerie et, enfin, mon intervention personnelle pour obtenir, en faveur des Juifs Hongrois, des lettres de protection délivrées par les Légations de SUISSE et de SUEDE pour leur donner la possibilité d’habiter dans l’immeuble placée sous la protection de ces Légations, au lieu d’être déportés ou relégués au ghetto.

Je suis enfin interrogé au sujet du Colonel HALLIER, la date de son départ de la Légation, son lieu de refuge, sur ses Secrétaires LECCIA et CLAVEL, qui n’étaient pas présents au départ du 7 Décembre sur les Officiers et Secrétaires du Service des Internés Militaires, cachés à BUDAPEST, sur un poste d’émission radio qui aurait été trouvé à la Légation.

Je donne quelques brèves réponses qui ne pouvaient en rien nuire aux intéressés.

Durant cet interrogatoire, plusieurs sonneries de téléphone retentissent et je peux remarquer, parmi les Agents de la S.D., des signes de nervosité et d’inquiétude : prélude des évènements qui allaient se précipiter le lendemain.

Il est six heures lorsqu’on me ramène, à nouveau, en auto, à la prison. Il fait sombre et la neige tombe à gros flocons.

Dans ma cellule, je trouve un compagnon installé sur une paillasse et ne peux, dans l’obscurité, distinguer ses traits. Il commence à converser en allemand, mais ne sachant à qui j’ai à faire, je réponds par monosyllabes.

Le lendemain, je constate que mon compagnon est un Sous-Officier de SS qui dit avoir été arrêté parce que, surpris chez des connaissances Hongroises, impliquées dans une affaire de marché noir.

Dans le courant de la matinée, un nouveau compagnon arrive, sans manteau. Il a été pris dans une rafle de la Police Nyilas, frappé, dépouillé de son argent et de ses vêtements, enfermé dans la prison du SVABHEGYI avec des Juifs et remis à la Gestapo comme "sujet Allemand".

Il se dit Autrichien, venu en HONGRIE pour des affaires de famille !

Je passe ainsi, avec mes deux compagnons, la nuit de NOEL en écoutant leurs commentaires sur la situation militaire. "Guerre déja perdue !" disent-ils et ils tirent les conséquences de leur capture par les Russes. Le SS Allemand de SLOVAQUIE parle d’endosser un vêtement civil et de jeter bien loin son uniforme de SS, orné de la tête de mort. L’Autrichien, qui semble être un jeune Ingénieur de VIENNE et n’a jamais eu de sentiments nazis, ne paraît avoir aucune crainte et souhaite que les Russes arrivent le plus tôt possible.

Triste nuit de NOEL où me reviennent à l’esprit le souvenir des NOELS passés les années précédentes, pendant la guerre !

Je pense surtout à ma femme, qui doit être dans la plus grande inquiétude, dans sa villa du "ROZSADOMB", "MONT DES ROSIERS".

Pourvu que la Gestapo ne soit pas retournée chez moi pour faire une perquisition et ne l’ait arrêté à son tour !

Le prompt encerclement de BUDA est réalisé par les Russes. Cette veille de NOEL fut notre salut !

Les avants-postes russes ont atteint l’hôpital "St Jean", dans le Quartier du PASARETI, à l’endroit où je me trouvais la veille, à l’interrogatoire, au Siège de la Gestapo. Notre villa ne se trouve plus ainsi qu’à quelques centaines de mètres du Front qui passe sur la colline du ROZSADOMB._

L’appareil judiciaire de la Gestapo S.D., prévenu à temps du mouvement tournant des Russes dans la soirée du 23 Décembre, pendant mon interrogatoire, quitta précipitamment dans la nuit ses Quartiers de BUDA par la route de VIENNE : seule voie encore libre, emmenant dans les voitures saisies aux membres de la Légation des dossiers et des rapines. Mais, n’ayant pas le temps de transcrire des ordres pour déporter en ALLEMAGNE, à DACHAU, MAUTHAUSEN ou autres lieux sinistres la cinquantaine de Français, hommes et femmes arrêtés à la Légation, pendant les quatre jours d’occupation et internés dans les cellules de la prison de la FOUTCA à BUDA.

Le lendemain 25 Décembre,

les conséquences de cette approche subite des Russes ne se font pas longtemps attendre.

Dans le courant de l’après-midi, peu après la soupe, une explosion formidable retentit à notre étage. La porte de notre cellule est démantelée sous le déplacement d’air.

Nous étions couchés sur nos paillasses, tâchant de prendre un peu de repos. Réveillés en sursaut, nous ne réalisons pas exactement la cause de l’explosion : bombe d’avion ou obus ?

Nous bondissons aussitôt dans le couloir où on entend des gémissements et des cris d’effroi. C’est justement à cet étage que sont détenues les femmes et plusieurs sont déjà dans le couloir, sortant des cellules dont la porte a été aussi défoncée.

Dans les autres cellules, des cris implorent d’ouvrir. On ne perçoit pas encore grand chose dans une poussière persistante et une odeur âcre de poudre.

Je reconnais enfin, parmi les femmes, plusieurs Françaises dont Mmes KRIEGER, CLAVEL, FORTIN, KLEIN, BRITSCH et d’autres encore !

La garde arrive bientôt, ordonne le silence et s’occupe à relever les quelques blessés dans l’une des cellules, qui se trouve à proximité du point de chute du projectile obus, en provenance de l’Ouest : fait nouveau.

Toutes les vitres du couloir sont brisées et une partie du mur de façade est défoncée, couvrant le couloir d’un amas de décombres. Les femmes sont bientôt toutes rassemblées et évacuées aux étages inférieurs.

Quant à nous trois, l’Oberschaführer a tôt fait de nous trouver une cellule, au même étage, avec une porte intacte et de nous y engouffrer. Cette cellule est cependant plus petite et moins glaciale que la précédente.

Pendant les six jours qui suivent, nous fûmes soumis à une rude épreuve. Les bombardements aériens font rage. Les bombes de gros calibre tombent dans les parages et font trembler les murs (pourtant épais) de la prison, comme de simples cloisons de planches. Les obus, provenant de différentes directions, sifflent sur nos têtes, rasant les toits de la prison.

Les Russes n’ignorent pas que la prison de la FOUTCA est occupée en grande partie par des prisonniers politiques de la Gestapo; mais une batterie de défense contre les avions est justement installée sur la place de la prison, côté Sud. On entend souvent le bruit sec du départ de projectiles et, peu après, la réponse des Russes sous forme de rafales d’obus.

Il s’agit bien de cette batterie qu’on a l’intention de neutraliser, mais les coups sont souvent déviés et tombent sur la prison !

Notre cerveau est fortement ébranlé par ces menaces incessantes et c’est surtout une véritable torture que de se sentir enfermés et de penser à ne pas recevoir immédiatement du secours, si on est blessé ou de ne pouvoir se sauver, si une partie de l’immeuble menace de s’écrouler.

Pendant ce temps, la nourriture a été réduite, à cause des difficultés du ravitaillement. On utilise les réserves de la prison. On ne reçoit plus qu’une demi boule de pain, puis un quart, c’est-à-dire la grosseur d’un petit pain de cinquante grammes et une soupe, avec seulement quelques légumes.

La nuit, on entend le bruit caractéristique des canons de chars et les crépitements des mitrailleuses. On suppose que les Russes ne sont pas bien loin et, de déductions en déductions, on pense que c’est du côté du Nord-Ouest qu’a lieu la bataille : c’est-à-dire dans la direction d’OBUDA ou du ROZSADOMB.

Le 31 Décembre.

Au cours d’un raid aérien, une bombe de fort calibre atterrit sur la prison, provoquant des dégâts importants aux étages supérieurs. De toutes les cellules, on fait un bruit d’enfer pour être libérés en tapant, avec les talons, sur les portes en fer. Les sentinelles reçoivent enfin l’ordre d’ouvrir toutes les cellules et de rassembler les détenus, à l’entresol.

C’est alors une cavalcade effrénée par les escaliers et, en un clin d’oeil, nous nous trouvons tous rassemblés. Je reconnais, parmi mes compagnons d’infortune, le frère ALBERT - Directeur de l’Ecole des Frères Maristes - et un certain nombre d’ecclésiastiques, tous inculpés d’avoir hébergés des Alsaciens, déserteurs de l’Armée Allemande, puis une vingtaine de Français, évadés d’ALLEMAGNE, internés en HONGRIE et arrêtés à la Légation : Capt Lavergne, Lieut. Klein; des Français de la Colonie : Prof. Paulin et d’autres encore.

Une fois le raid de bombardement terminé, les détenus sont répartis dans les cellules des premier et deuxième étage : les étages supérieurs étant complètement évacués. L’Oberscharführer se rend enfin compte du danger, non seulement pour les prisonniers, mais aussi pour les gardiens des étages supérieurs, parmi lesquels il y a dû avoir quelques victimes.

Il me place cette fois dans une petite cellule du deuxième étage avec un jeune Officier Hongrois, en tenue de Lieutenant d’Infanterie, qui aurait été arrêté par les Allemands, comme n’étant pas porteur d’une permission régulière pour séjourner à BUDAPEST.

Je passerai ainsi, avec mon nouveau compagnon, la nuit de la St SYLVESTRE, mon jour de fête !

Sa femme avait enfanté, il y a quelques jours, d’un petit garçon, il venait l’embrasser. Celle-ci l’attend, sans connaître son arrestation et pense que, peut-être, un malheur lui est arrivé, pendant le bombardement.

Nous nous racontons réciproquement notre vie de famille, ce qui nous donne le sentiment d’être ainsi - par la pensée - avec les nôtres dans cette nuit du réveillon. En nous couchant bien avant minuit, nous nous serrons cordialement la main en formant des voeux ardents pour que la nouvelle année nous apporte, avec la santé pour les membres de nos familles, la fin de cette terrible guerre.

Tragique jour de l’An 1945.

Toute la journée, sans discontinuité, sera entendu le sifflement des obus, le vrombissement des moteurs d’avions russes en piqué, rasant les toits avec des crépitements de mitrailleuses. La Ville de BUDAPEST, mais plus particulièrement entre les Quartiers de BUDE, y compris entre MARGIT KORUT et le DANUBE, sont soumis à un pilonnage intense.

Le lendemain 2 Janvier, un peu après la soupe, une détonation formidable, mais sourde, brise toutes les fenêtres de la prison. De notre cellule, on peut voir en effet par la fenêtre brisée les trois façades intérieures de la prison aux fenêtres démantelées.

J’étais couché sur mon lit, juste sous la fenêtre et c’est un miracle que je n’aie pas été touché par les morceaux de vitres qui jonchent le lit et le plancher, tandis que les barreaux de la fenêtre pendent au-dessus de ma tête.

Mon compagnon qui était debout près de la porte, écoutant comme d’habitude les bruits du couloir, n’a pas été touché non plus. Il n’en est pas de même ailleurs car des cris sortent de plusieurs cellules.

Les sentinelles passent au bout d’un certain temps, ouvrent le judas de chaque cellule et regardent s’il y a des blessés parmi les détenus. Il y en aura une vingtaine, surtout parmi les Hongrois. La cause de la catastrophe -nous le saurons plus tard- provient de l’explosion d’un wagon de munitions stationné sur la voie de tramway du quai du DANUBE et qu’une bombe a dû pulvériser.

Un froid très vif entre par la fenêtre grande ouverte.

On se hisse au-dessus du lit pour voir ce qui se passe dans les cellules de l’autre façade de la prison. J’aperçois à l’une des fenêtres mon ami KRIEGER -Secrétaire de l’Attaché de l’Air- dont j’ignorais l’arrestation et nous échangeons quelques paroles. Mon compagnon, de son côté, se fait entendre de deux Officiers Hongrois, prisonniers de la Gestapo.

La nuit arrive bientôt et on pense s’installer car on ne peut compter qu’on nous changera de place, ce soir.

On bouche de son mieux la fenêtre avec une couverture en surnombre. Cela n’empêchera pas que je grelotterai toute la nuit, sans pouvoir dormir par un froid de plusieurs degrés au-dessous de zéro et que j’aurai un commencement de pied gelé.

Le lendemain, une soupe chaude aurait été l’aubaine, mais rien le matin et à midi ! Il est déja tard.

Faudra-t-il passer une nuit dans les mêmes conditions ? On entend enfin du bruit dans les couloirs. Des sentinelles ouvrent les cellules et crient : "Rassemblement en vitesse !

Saisissant promptement nos couvertures, nos gamelles et nos paquets, nous sommes bientôt alignés sur deux rangs dans les couloirs. Les femmes sont déjà groupées. Des SS distribuent les objets retirés à l’entrée, réunis dans des sacs en papier, au nom du propriétaire.

Je constate que ma montre bracelet en or a disparu. Je la réclame en vain.

Descente rapide dans la cour où se trouvent une cinquantaine de Policiers Hongrois. Nous sommes environ au nombre d’une centaine de prisonniers. C’est déjà la tombée de la nuit et en rangs par quatre.

On se met en route, encadrés par les Policiers et quelques SS. Après quelques pas, un spectacle de désolation s’offre à nos yeux. Tout un paté de maisons de la "VITEZ UTCA", sur le bord du DANUBE, est complètement abattu par l’explosion de la veille. Des centaines de personnes doivent être écrasées sous les décombres, dans les caves de ces maisons.

Nous allons par la "FOUTCA", en direction de la Légation et on presse le pas car des obus "pleuvent" dans les environs. La colonne s’allonge.

J’ai l’impression de marcher sur des béquilles, par suite de la gelure de mon pied !Mes compagnons, voyant ma difficulté à marcher, se chargent l’un de ma sacoche, l’autre de ma couverture.

Les Rues sont désertes.

A BATHYLANYTER, devant le marché couvert, des cadavres de chevaux jonchent le sol, en grand nombre. Quelques voitures militaires roulent à toute allure.

On passe devant la Légation, qui n’a pas encore de gros dégâts, à part les vitres brisées !Une pancarte rédigée en allemand, à la porte d’entrée, indique que l’immeuble est occupé par un Détachement de la FELDGENDARMERIE

Il fait sombre quand on arrive au LANCHID -pont de chaînes- rapidement traversé. On peut voir quantité d’immeubles qui sont la proie des flammes, soit à BUDA, soit à PEST et qui produisent dans la nuit un effet impressionnant. PAR "NADOR UTCA", on arrive à SZABADSAGTER. Les Rues sont remplies de bris de vitres sur lesquels on marche avec un bruit caractéristique. La colonne est en pagaie, mais toujours bien encadrée puisqu’il y a environ un Policier pour deux prisonniers !

Ceux qui voudraient s’échapper regardent bien les occasions qui peuvent se présenter de filer à la faveur de l’obscurité dans une Rue adjacente mais ce serait tenter l’impossible et risquer de recevoir une décharge de mitraillette !

La colonne s’arrête bientôt devant la prison de "MARKO UTCA" et nous pensons tous que ce sera notre nouveau lieu de détention.

Après une heure environ d’attente dans la Rue, la colonne s’ébranle, à nouveau, en direction cette fois de la Place du Parlement. Des obus sont jetés dans les Rues avoisinantes.

On arrive devant la majestueuse bâtisse du Parlement que le sort nous désigne pour prison. Par une petite porte de l’aile droite, la colonne s’écoule lentement. Ensuite, par une série de couloirs, on débouche dans une grande pièce du sous-sol, faiblement éclairée par la lueur des lampes électriques des Policiers. Des fenêtres aux carreaux brisés donnent sur des cours intérieures et on se dirait être en plein vent.

On doit s’installer sur place, sur le parquet glacial, pour passer la nuit. Personne ne peut dormir dans ce froid et ce courant d’air. L’estomac est vide !

Avec l’arrivée du jour, on peut au moins circuler pour se réchauffer en tournant en rond dans la pièce, heureusement spacieuse.

Un Médecin Militaire allemand a reçu le commandement du Service Intérieur. Il est titulaire du grade de Capitaine et appartient à l’arme des SS. Il assure son Service avec un zèle inimaginable, engueulant et menaçant d’une voix éraillée les prisonniers -ses compagnons, pourtant- avec des mots hongrois les plus orduriers dont il possède un vocabulaire bien fourni.

La matinée s’est passée sans aucun signe que nous puissions espèrer avoir quelque chose à manger : cela fait exactement 48 heures sans absolument rien dans l’estomac. Des murmures commencent à gronder, surtout parmi les Français.

Le Scharführer bondit, mais finit par promettre tout de même quelque chose. Ce prétendu "quelque chose" arrivera dans le courant de l’après-midi : une pomme de terre bouillie, fournie par la cuisine du Parlement

Rien ne semble être prévu pour notre ravitaillement, tant du côté allemand que du côté hongrois. Ca peut durer encore longtemps !

Je demande alors à SCHUSTER, désigné comme Intendant, de parler en mon nom à l’Officier de Police et au Scharführer sur la question d’alimentation des membres de la Légation de FRANCE et des Français. Je lui rappelle qu’il y a une réserve de vivres à la Légation, qu’il pourra proposer, le cas échéant.

Le Scharführer accepte immédiatement cette proposition qui semble lui enlever un gros souci. SCHUSTER part en auto avec deux Français, prisonniers, comme hommes de corvée et une escorte de Policiers.

Le soir même, il reviendra avec quelques sacs de légumes secs. C’est tout ce qu’il a trouvé à la Légation, après les réquisitions d’un Détachement Allemand de la FELDGENDARMERIE, d’un nombre élevé de sacs de légumes secs, farines de boîtes de conserves de pates alimentaires, marmelades, de biscuits, etc.

Cette réserve de vivres avait été prévue pour l’alimentation d’une centaine de personnes, au moins, pendant un mois de Siège. Il ne fallait pas compter, ce soir, à la préparation d’une soupe, mais on pouvait passer la nuit dans la certitude d’avoir le lendemain une bonne soupe.

Nous étions cependant changés de place et dirigés vers un local : abri de dimensions plus petite mais, au moins, muni de bancs et de sièges où on pouvait s’installer plus confortablement pour la nuit et dont la température était moins froide car il n’y avait pas de fenêtres aux vitres brisées.

Les quelques Français de la Légation s’installent dans un recoin pour être plus tranquilles. KRIEGER et KLEIN peuvent être ainsi à côté de leur femme. Les autres Françaises s’installent ensemble.

Pour avoir de la lumière, le Scharführer a distribué un peu d’huile et il faut confectionner une veilleuse d’une boîte de conserves et d’un fil de laine tiré d’une couverture.

SCHUSTER, cependant, nous réservait une bonne surprise.

Il tirait alors d’une sacoche, soigneusement dissimulée sous une couverture, une bouteille de cognac, des boîtes de foie gras, des biscuits secs et des cigarettes, rapportés de la Légation. Ce fut équitablement partagé entre les Français de la Légation et les internés militaires.

Il ne fallait pas beaucoup pour nous remonter le moral !

Le lendemain 5 Janvier.

La masse des prisonniers s’élançait à la distribution de la soupe.

Le Médecin Allemand se chargeait, lui-même, de servir, à chacun, une louche pleine d’une soupe de haricots bien compacte qui remplit bien l’estomac. Cependant, quelques prisonniers Français -plus affamés- réussirent à passer une deuxième fois : ce fut alors de la part du Médecin, qui s’en aperçut, motif à une engueulade sans fin.

Les Hongrois prisonniers profitaient également de mon initiative et mangeaient les haricots de la Légation de FRANCE. La provision ne pouvait durer ainsi que deux ou trois jours, au plus. L’Officier Hongrois de la Police ne pouvait rien dire sur la question du ravitaillement dont, de son côté, se désintéressait complètement le Scharführer.

Le Médecin Allemand proposa alors de se charger lui-même du ravitaillement, mais il fallait pour cela des fonds pour effectuer des achats et pensait demander l’argent aux prisonniers. Il appela SCHUSTER qui m’en parla et, pour le groupe des Français, je donnai un bon de dix-mille pengos à solliciter à M. CASPAR, sur l’encaisse de la Chancellerie. Les Hongrois, de leur côté, cotisaient suivant leurs disponibilités.

Ainsi fut fait !

Le Médecin, accompagné de SS et d’hommes de corvée, pris parmi les prisonniers, partait en ville pour faire des achats de vivres. Si la plupart des marchandises était achetée à l’Intendance, tels que le pain, les légumes secs, les pommes de terre, une grande partie était tout simplement razziée en ville et il gardait ainsi l’argent pour acquérir une boîte de cigares et une bouteille de cognac, dont il entendait faire bénéficier -dans son intérêt- les gardiens SS.

Mais, surtout, il ne s’oubliait pas !

C’est ainsi qu’il revenait absolument saoul, à chacune de ses sorties et on pouvait entendre dans la nuit, soit ses vociférations, soit ses ronflements sonores.

Nous pûmes tout de même avoir accès à un régime de nourriture, à peu près convenable, pendant les jours que dura notre détention au Parlement.

D’autre part, on s’était installés.

On avait pu obtenir des tapis de couloir, qu’on déroulait sur le parquet et chacun s’attribuait une place confortable pour s’étendre pendant la nuit. Le chauffage central fonctionnait dans une salle avoisinante pour les Services d’un Hôpital installé au Parlement et dégageait une douce chaleur. On était à l’abri et on n’ entendait que sourdement le bruit des bombes en train d’atterrir sur la Place et même sur l’imposante bâtisse du Parlement.

Nous avions cependant des distractions pour rompre la monotonie du séjour. Le Médecin Allemand, lorsqu’il revenait de sa tournée de ravitaillement, la tête un peu lourde après fortes libations, constatait toujours qu’il lui manquait quelque chose dans son paquetage, tels que du savon, une bougie, des mouchoirs, etc Il rentrait alors dans une fureur folle, vociférait des injures, accusait tout le monde avec des menaces de faire supprimer la nourriture si le voleur ne se présentait pas immédiatement. Il en voulait plus particulièrement aux militaires Français qu’il traitait de voyoux et de bandits.

Une fois, une faible partie d’Eau de Cologne d’un flacon -qu’il avait razzié en ville, dans une droguerie- avait été utilisée par un Infirmier Français ecclésiastique pour panser les plaies d’un de ses compagnons, le visage couvert de furonculoses. C’est alors qu’il agonisa notre compatriote d’injures et de menaces, allant même à des voies de fait. Des murmures éclatèrent dans la salle et les SS de garde purent eux-mêmes constater qu’il allait vraiment trop fort.

Peu de jours après, le Scharführer le relevait de ses fonctions d’Intendant et de Chef du Service Intérieur.

On annonçait quelquefois une visite de la Police Nyilas à la recherche de communistes ou de Juifs Hongrois, dénoncés et supposés être parmi les détenus de la Gestapo. On était alors rassemblé sur un rang et un détective Hongrois, avec le brassard croix flèché, équipé sur le modèle des Agents de la Gestapo avec deux revolvers et suivi d’une femme Indicatrice de la Police, en tenue masculine et armée, dévisageait l’un après l’autre les prisonniers avec un regard sinistre.

Chaque jour, pendant une accalmie, dans le bombardement, on pouvait aller prendre l’air dans une cour intérieure : ce qui était l’occasion pour le Scharführer et l’Officier de Police Hongrois de faire, à plusieurs reprises, l’appel des prisonniers.

L’eau potable ne manquait pas et on avait même la permission de se rafraîchir, de temps en temps, la figure et de faire un brin de toilette.

J’avais pu obtenir une pommade à la Pharmacie du Parlement pour soigner ma gelure. En somme, c’était un régime supportable et on aurait pu aisément attendre ainsi la libération par les Russes, en pensant que nous n’étions pas plus à plaindre que les habitants de BUDA, eux, qui sont obligés de vivre serrés dans des abris peu confortables et étroits, avec des vivres, le plus souvent en quantité limitée.

Cependant, une nouvelle lancée par le Médecin Allemand venait de troubler notre quiétude. Il confie à certains de ses compagnons que l’Instruction Judiciaire des prisonniers -interrompue- va se poursuivre par onde courte entre le Service S.D. de la Gestapo, replié en HONGRIE Occidentale et le Détachement de la Gestapo, resté à BUDAPEST.

Mais il s’agit tout d’abord des prisonniers, capturés à la Légation et notamment de ceux qui sont mêlés à l’affaire de désertion des Alsaciens. Il précise que les Alsaciens déserteurs, les ecclésiastiques qui ont hébergé ces Alsaciens, les membres de la Légation qui ont facilité leur desertion, seront transférés, le lendemain, au BOURG, pour être immédiatement jugés.

Ces propos nous sont rapportés et sont la cause de vagues appréhensions, parmi ceux qui se sentent visés dans l’affaire.

Je m’entretiens alors avec Frère ALBERT sur quelques détails de l’affaire, plus particulièrement ceux qui se rapportent au traître qui a dénoncé la retraite de ses compatriotes Alsaciens et les facilités, passeports et subsides, donnés aux déserteurs par la Légation.

Nous nous souhaitons réciproquement avant de nous coucher : "Bon courage et A la Grâce de Dieu !".

Pendant ces jours, notre compatriote -le Professeur P. de la Mission Universitaire en HONGRIE- donne des signes de psychose. Les émotions subies dans l’enfer du cinquième étage de la prison de FOUTCA, à BUDA, pendant les bombardements aériens et par obus, en sont sûrement la cause. Il se sent à tout moment persécuté. Il raconte à ses connaissances que des SS le prennent pour un Juif et veulent le faire disparaître… que des SS ont, pendant la nuit, disposé des bombes dans un coin de la salle et qu’on peut sauter d’un moment à l’autre… que les Français prisonniers sont tous condamnés à mort et que notre exécution aura lieu, au petit jour, etc.

Durant la nuit, il circule dans la salle plongée dans l’obscurité, passant sur les corps de ses compagnons qui, réveillés en sursaut, poussent des jurons, puis finit par arriver à notre place entre KRIEGER et moi et vient demander la protection du Consul de FRANCE, comme si je pouvais être encore de quelque utilité pour mes compatriotes, dans la situation où je me trouve !

Il file par les couloirs et arrive à la porte d’entrée où les Policiers lui barrent la route et le renvoient à sa place, non sans lui avoir assené quelques coups de crosse en l’accusant de tentative d’évasion.

Je crains pour sa vie car s’il répète ce manège, il sera reçu à coups de mitraillette dans la poitrine ! Je tâche de le raisonner et de le calmer en lui disant que tout ce qu’il dit ne sont que de mauvais rêves, par suite de la nervosité dans laquelle il se trouve et qu’il a besoin de repos. Je prie mes compatriotes de le surveiller à chaque instant, de peur qu’il fasse un acte irréparable car tous les gardiens ne peuvent juger de son état.

On avait eu vent de quelques nouvelles du dehors par des Policiers Hongrois qui, souvent de garde à l’entrée de la Légation, connaissaient les fonctionnaires de la Légation et auraient bien aimé nous rendre service.

Je savais ainsi que le Quartier, où se trouvait mon domicile, n’était pas encore occupé par les Russes, mais qu’il était assez difficile d’y aller car il restait sous le feu des mitrailleuses russes qui dominaient la crête du ROZSADOMB.

Ils nous renseignaient sur les évènements militaires du jour. Des tracts avaient été lancés par les Russes, fin Décembre, au moment de l’envoi de Parlementaires et de nouveau, ces jours-ci, demandaient la reddition avec des propositions acceptables. Cependant, les Allemands accomplissaient un effort désespéré par une pression venant du Nord, pour dégager l’Armée encerclée, ce qui obligeait les Russes à y faire face et délaisser l’attaque sur BUDA.

Mais, de l’autre côté, de l’Ouest et du Sud, l’Armée du Maréchal MALINOVSKY attaquait PEST et avançait chaque jour, Quartier par Quartier.

L’Etat-Major allemand veillait sur nous.

Au matin du 10 Janvier arrivent notre ancien Oberschaführer de la prison de FOUTCA et quelques-uns de nos anciens gardiens. Il apporte la nouvelle que tous les prisonniers vont être transférés au BOURG dans le courant de l’après-midi. La pression sur PEST, par les Russes, est déjà si forte qu’on doit craindre à l’Etat-Major l’occupation, en peu de temps, des Quartiers de PEST où est établi le Parlement.

A 4 heures du matin a lieu l’évacuation sous une forte escorte de Policiers et de SS; ensuite, le rassemblement contre les murs de l’aile droite du Parlement sur lequel flotte le drapeau de la CROIX-ROUGE. La Place est couverte d’une neige épaisse. Par endroit une tache grise : c’est un cadavre de civil, surpris par l’éclatement d’un obus et qu’on se soucie fort peu d’enterrer. Des pièces d’artillerie sont en position devant le Parlement, prenant les Rues qui débouchent sur la Place, d’enfilade, en prévision d’une attaque par chars. Des crépitements de mitrailleuses nous indiquent en effet que le Front ne doit pas être très loin et peut être du côté LEHEL TER ou de la gare de l’Ouest. Une section de soldats Hongrois monte dans cette direction en file indienne.

L’Oberschaführer donne le signal du départ et en colonne par quatre, on passe silencieusement sur la neige par "AKADEMIA UTCA". Quelques personnes, sur le pas des portes, nous regardent passer curieusement et se demandent quel peut bien être ce groupe de prisonniers où sont mêlés hommes et femmes, Officiers et soldats, Hongrois et Français, gens correctement vêtus et d’autres en guenilles, sous l’escorte de Policiers Hongrois et Allemands.

Des prisonniers politiques sans doute !

Quantité de véhicules sont alignés sur les bords des trottoirs immobilisés par des dégâts matériels, le bombardement ou plus simplement par le gel.

Avant d’arriver à la Préfecture de Police, nous sommes obligés d’effectuer un détour car la Rue est coupée par un fossé antichars. Dans le Square, devant la Préfecture, on aperçoit des tombes avec des croix rudimentaires car, depuis le Siège, nous devons enterrer les morts dans les terrains de Quartier.

Juste au moment où la colonne, qui s’est dédoublée et s’allonge considérablement, arrive aux approches du LANCHID -pont de chaînes- une salve d’obus éclate sur le pont. La colonne reflue en désordre vers le Palais GRESHAM pour s’abriter, contenue par l’escorte qui s’efforce de rassembler tout le monde devant le Palais.

Il paraît que quelques prisonniers ont profité de ce flottement pour s’éclipser dans une Rue avoisinante et pris le large, peut-être avec la complicité de Policiers Hongrois !

D’autres salves suivent à une minute d’intervalles environ. Ca peut durer longtemps. L’Oberschaführer, qui est allé voir le Chef du Poste de garde du pont, ordonne de traverser le pont par petits groupes et au pas gymnastique.

Je fais partie d’un groupe où se trouvent KRIEGER, sa femme et quelques internés militaires Français qui aident aussi des femmes Françaises.

Le sifflement des obus, par salves, nous contraint à nous allonger à plusieurs reprises, instinctivement à plat ventre, dans la neige boueuse pendant que des attelages, venant en sens inverse, se cabrent en menaçant de nous pulvériser. Le tablier du pont est troué par endrois et on voit couler le DANUBE, chargé de glaçons. Des cadavres raidis par le froid, dans des positions horrifiantes, ont été rejetés sur le côté pour laisser libre passage aux voitures.

Situation tragique !

Comme un éclair me reviennent à l’esprit les durs épisodes des combats de FLIREY en WOEVRE, en Avril 1915 à mon baptême du feu.

J’avais tout juste 20 ans : jeune soldat en tenue bleue horizon des Armées de LORRAINE.

J’ai près de 50 ans : Officier sans uniforme de la Résistance.

Nous étions alors sous les tirs de barrage de nos ennemis, allions vigoureusement et vaillamment à l’attaque. Nous sommes maintenant sous les feux de nos Alliés et allons en prison, exténués et résignés.

Quelle différence dans les deux situations ...mais le même idéal glorieux à notre pensée : la Victoire de la FRANCE !

Nous arrivons à l’autre bout du pont.

Je suis en sueur avec le poids d’un lourd manteau fourré, de ma sacoche et de ma couverture, après une course au pas gymnastique sur environ six-cents mètres de parcours. Nous tournons vivement dans la FOUTCA, à droite, pour ne pas être dans l’axe de tir.

La colonne se reforme bientôt. Mais, on apprend qu’un obus est tombé sur le pont et que les éclats ont touché quelques blessés, parmi les prisonniers, qui étaient au bout de la colonne.

On passe devant la Légation et je remarque que le rouleau de fer de mon bureau est criblé d’éclats. Par la "PONTY UTCA", on monte vers le BOURG. Je suis épuisé en arrivant au bas de l’escalier du bastion des pêcheurs. Un de mes compatriotes vient à mon secours et m’aide à monter les marches obstruées par les cadavres de deux civils, surpris par l’éclatement d’un obus. On longe l’Eglise du couronnement. puis par "ORSZAGHAZ UTCA", on arrive peu après au Ministère de l’Intérieur.

Ce sera notre troisième prison où va se passer, pendant plus d’un mois, le dernier acte le plus dur de notre calvaire !

Nous sommes immédiatement introduits dans la salle abondamment pourvue de sièges en bois doré où nous prenons place. L’appel est fait, mais plusieurs noms restent sans réponse. Ce sont ceux qui ont pu s’évader; ceux qui ont été tués ou blessés -au passage du LANCHID- des Français sont du nombre, des Hongrois et, parmi ceux-ci, l’Avocat-Conseil de la Légation, Dr. LINKS.

On saura, après le Siège, qu’il a pu s’échapper mais qu’à peine rentré chez lui, il a été dénoncé comme Juif et une bande de Nyilas est venue le chercher pour, vraisemblablement, l’assassiner sur les bords du DANUBE.

Après l’appel, on est dirigé vers un étroit souterrain et entassé dans un espace restreint, manquant d’air, où on aura de la peine à s’accroupir pour se reposer.

Passer la nuit dans ces conditions, c’est une véritable torture !

On voudrait allonger les jambes, mais il est impossible de le faire car on est serré -c’est le cas de le dire !- comme des sardines. On étouffe, l’air manque et la soif est ardente. Il a fallu des murmures qui s’élèvent du fond du souterrain où les malheureux, entrés les premiers, sont menacés d’asphyxie pour que les deux SS de garde à l’entrée, après avoir marqué l’intention de tirer une salve de mitraillettes dans le tas, consentent enfin à ouvrir un soupirail donnant sur la Rue, mais par lequel rentre un air glacial qui traverse tout le souterrain.

Le résultat ne s’est pas fait attendre !

Dans l’état d’échauffement où nous étions, tout le monde a été saisi par le froid et en sera malade les jours suivants. Les femmes sont également parquées dans un réduit étroit et obscur, joint au même corridor.

Le lendemain matin, après une nuit sans possibilité de repos, on nous rassemble à nouveau dans la salle d’entrée pour un appel nominatif. Les Juifs sont triés, mis à part et, bientôt, poussés à coups de bâtons sur le crâne par un SS qui joue à chaque instant "par sacramento" dans un souterrain encore plus profond et complètement sombre : un véritable cachot. Des SS passent la visite des paquetages et des poches car il n’est pas permis d’avoir la moindre lame de canif ou de rasoir.

Dans le souterrain que nous regagnons, il y a une distribution de café (infusion d’une graine torréfiée) que l’on nous recommande d’économiser comme boisson car il n’est pas possible d’avoir de l’eau potable. Puis, à deux heures, la soupe de légumes secs (haricots ou petits pois) sera dorénavant notre menu journalier, sans pain !

Le froid qui pénètre par l’unique soupirail sans vitres dont le volet est ouvert quand on veut avoir un peu d’air, de lumière et la poussière fine, constamment en suspension, nous rendent vite les bronches malades.

Vers le soir, on essaie de s’arranger mieux que la nuit précédente pour pouvoir étendre les jambes, mais bien difficilement. Le parquet est ainsi recouvert d’un amas de corps accroupis, appuyés les uns contre les autres. De temps en temps, la sentinelle vient à l’entrée, jette un regard sur cette masse humaine, à la lueur de sa lampe électrique et si, parfois dans le fond, des chuchotements se font entendre, un commandement guttural ordonnera impérativement d’être silencieux avec la menace de la mitraillette braquée dans la direction du bruit, le doigt sur la détente.

Je commence à sentir la fièvre initiale de la pneumonie avec des frissons.

Le Médecin Allemand, qui veut bien tâter mon pouls, en déduit que je dois être touché sérieusement et me donne, comme si c’était une garantie, un cachet d’ULTRASEPTIL.

Après trois jours et trois nuits passés dans ces conditions, dans ce réduit insalubre, nous sommes transférés dans une autre salle du Ministère évacuée par des prisonniers des Nyilas relâchés en grande partie probablement à cause de la pénurie de vivres. C’est une salle voûtée du rez-de-chaussée, dans un bâtiment annexe du Ministère et ne comprenant que deux étages. Elle est plus spacieuse que notre souterrain et on pourra au moins s’allonger pour la nuit; mais quant à la sécurité, en cas de bombardement, elle est plutôt précaire.

Les deux fenêtres, donnant sur la cour, sont simplement murées et la lumière ne rentre que par une étroite ouverture, par laquelle filtre seulement un filet de lumière, à peine suffisant, pour ne pas plonger la salle dans une obscurité complète. L’odeur est nauséabonde, après le séjour prolongé d’une masse de prisonniers et un courant d’air pénètre seulement par la porte du couloir lorsqu’une sentinelle vient donner des ordres ou demander des hommes de corvée.

Les travaux les plus pénibles sont exécutés par les Juifs relégués dans un coin de la salle et avec lesquels il est absolument interdit de converser. Ces Juifs sont ceux qui étaient prisonniers des Nyilas. Les prisonniers de la Gestapo, venus du Parlement avec nous et confinés dans un souterrain, ont été envoyés un jour on ne sait pour quelle destination !

L’Oberschaführer a réparti les prisonniers en trois groupes.

Français, Hongrois, Ecclésiastiques, chaque groupe avec un Chef responsable. Quelques prisonniers qui disposeront d’une place plus confortable sur des couchettes en planches, et non à même le parquet, sont désignés.

Je serai du nombre avec les quelques Officiers et Notabilités Hongroises !

Le commandement du Service Intérieur est donné au Colonel Hongrois de Gendarmerie car il semble que le Médecin Allemand n’a plus la confiance de ses compatriotes SS.

Les journées s’écoulent, longues et monotones !

Lever à 7 heures, rangement des paquetages individuels, nettoyage de la salle par les hommes de service désignés à tour de rôle.

Distribution du café à 8 heures. On fait ensuite la queue pour aller aux W.C. -deux par deux- escortés par un SS jusqu’au jour où, devenus inutilisables, faute d’eau, il a fallu installer un retiro dans la salle même. Des hommes de corvée sont souvent demandés, en plus des Juifs, pour couper du bois pour les cuisines, déblayer des décombres, etc…

Les Français se présentent toujours en grand nombre. C’est que les hommes de corvée ont une double ration, s’il y a du rabiot, et préfèrent sortir un peu, malgré le froid, les dangers du bombardement, des ténèbres de la prison et aller au grand jour, au bon air, et se rendre un peu compte de la situation.

A 1 heure, distribution de la soupe apportée dans une grande marmite norvégienne par les deux "Hausarbeiter", en permanence à la cuisine. Le Colonel opère lui-même la distribution, en bon père de famille, en versant dans la gamelle de ses compagnons une louche aussi équitable que possible.

Pour que la distribution soit aussi plus équitable parce que la soupe est plus ou moins épaisse, suivant le moment où on la sert, on commence un jour par le groupe des Hongrois puis le groupe des Français, puis celui des ecclésiastiques et inversement et ensuite, toujours en dernier lieu, par ordre de l’Oberschaführer, par le groupe des Juifs.

Le nombre de gamelles, n’étant pas suffisant, il faut que les derniers attendent que les premiers aient mangé leur soupe, parfois bouillante.

J’avais fort heureusement pu conserver une gamelle individuelle : ce qui m’évitait de consommer dans ces écuelles métalliques, souvent répugnantes car il ne pouvait être aucunement question de lavage de vaisselle.

Le long et monotone après-midi se passe alors soit en faisant la sieste, soit en prenant part à des discussions à voix basse entre camarades.

Quand un SS venait donner des ordres, SCHUSTER (ou un autre interprète) les traduisait en hongrois et en français.

Depuis notre arrivée s’est instaurée la prière du soir, soit dans le groupe français dite par Frère ALBERT, soit dans le groupe hongrois par l’un des Frères hongrois de l’école chrétienne "St IMRE".

Coucher à 7 heures.

Chacun étend ses couvertures à la place qui lui est assignée, mais il est toujours difficile de pouvoir s’allonger sans gêner ses voisins, tellement la salle est exiguë pour un tel nombre de prisonniers. Quand tout le monde est placé, il n’y a plus "un pouce" de parquet libre où on puisse mettre les pieds et, dans la nuit, si on a un besoin urgent à satisfaire : c’est une véritable expédition d’atteindre le retiro, après avoir enjambé toute une file de compagnons qui se réveillent en maugréant car c’est le plus souvent à tâtons. Les veilleuses sont souvent éteintes, faute d’huile.

Tous les prisonniers, à quelques exceptions, sont malades des bronches, après le refroidissement subi dans notre précédent dortoir, ils toussent et crachent lamentablement durant toute la nuit.

Les femmes sont restées dans le réduit étroit et obscur, reliant le couloir et sont, elles aussi, presque toutes malades.

Le 20 Janvier

L’Oberschaführer vient après la soupe donner lecture de la liste des prisonniers qui vont être libérés le soir même. Une grande animation règne dans la salle. Une vingtaine de Hongrois -dont SCHUSTER- sont appelés et toutes les femmes Françaises, à l’exception de Mademoiselle BRITSCH.

A la tombée de la nuit, au moment de la trêve ordinaire dans le bombardement, SCHUSTER descendra avec le groupe des Françaises vers la Légation, en longeant les murs de maison, hors de vue de PEST.

KRIEGER, KLEIN et les militaires Français sont heureux de la libération de leur femme mais, cependant, anxieux des dangers qu’elles peuvent courir dans les Rues du BOURG. On dit que PEST est complètement occupé par les Russes, que le Drapeau Rouge flotte sur le Parlement et que les Allemands ont fait sauter les ponts, ces merveilleux et majestueux ponts de BUDAPEST : crime impardonnable et absurde puisque les Russes sont aussi de ce côté de BUDE.

21-22 Janvier 1945.

Les Russes -à l’assaut de l’Ile MARGUERITE- parviennent du côté de BUDE, non loin de la station de chemin de fer vicinal de SZENTENDRE. C’est alors que commencera, pour BUDE une semaine de furieux bombardements.

Je suis très malade car non seulement ma bronchite n’est pas guérie (faute de soins !) mais, depuis quelques jours, une diarrhée persistante me tenaille ! Je n’ai pas envie de manger la maigre soupe journalière et je maigris à vue d’oeil !

Dans la salle, les malades deviennent de plus en plus nombreux. Le Médecin Allemand reçoit l’ordre de dresser la liste des malades les plus gravement atteints à évacuer sur l’hôpital du BOURG. Cette liste devra être approuvée par la KOMMANDANTUR. Je suis du nombre, avec Mademoiselle BRITSCH -que je puis apercevoir, un moment, la dernière fois- le Professeur PAULIN, DERRET (un déserteur) et quelques Hongrois.

Mon diagnostic est une dysenterie grave, compliquée de pneumonie.

Le 23 Janvier,

on apprend avec stupeur que Mademoiselle BRITSCH -la pauvre GINETTE- a succombé d’épuisement, des suites d’une angine pernicieuse. Une de ses compagnes Hongroise meurt elle aussi de maladie et elles seront ensevelies toutes les deux, dans la même tombe, dans la cour du Ministère de l’Intérieur.

Le surlendemain, seulement, vient l’autorisation de la KOMMANDANTUR d’envoyer à l’hôpital la plupart des malades présentés. Je ne fais pas partie de ce "tas" !

Le Consul de FRANCE, sous le coup d’une grave accusation, n’est sûrement pas digne de pitié, même gravement malade. Des compagnons envoyés à l’hôpital, ce soir là, vers 22 heures, nous n’avons à ce jour aucune nouvelle. Parmi eux se trouvaient nos compatriotes PAULIN et DERRET !

Que sont-ils devenus ?

Cette fin du mois de Janvier s’écoule lentement.

Des journées se passent, presque sans aucun bruit dehors. Nos idées sont "noires", alors, car on se demande ce que peuvent bien fabriquer les Russes, peu pressés, semble-t-il à nous délivrer. C’est que le temps est tout simplement mauvais et sombre, le froid est vif, la neige tombe. Par contre, par des journées claires et ensoleillées, le bombardement devient violent, des obus des mines éclatent sur le BOURG, le Château Royal, sur les Petits Palais de l’aristocratie Hongroise, sur les vieilles demeures si pittoresques !

Notre Quartier où était installé le Musée de l’Armée, les Archives Nationales, est particulièrement visé. Des avions en piqué, dans un vacarme assourdissant, viennent mitrailler les Rues du BOURG en rasant les toits.

Il est impossible de circuler en auto dans les Rues, tellement la chaussée est encombrée de voitures démolies, de matériels détruits, de décombres de maisons en ruine : le tout recouvert d’une neige épaisse.

1er Février 1945.

Les Juifs, qui font la corvée d’eau le matin à l’aube, au réservoir de "BECSI KAPU" -Porte de VIENNE- nous apprennent furtivement, en rentrant de leur dur labeur que les Russes sont à "MARGIT KORUT".

Je pense alors que ma villa est maintenant de l’autre côté du Front, mais demeure inquiet sur le sort de ma femme ! Est-elle restée dans l’abri précaire de la villa, pendant une bataille qui a dû être farouche ? Ou a-t-elle eu le temps de venir vers la ville se réfugier dans un abri plus sérieux d’une haute maison de rapport ?

Des avions allemands survolent le BOURG et lancent par parachutes des approvisionnements en vivres et en munitions, à la garnison encerclée. Un de ces avions s’est abattu sur le Ministère, juste au-dessus du bâtiment où est notre prison. Le feu se propage dans les étages supérieurs et durera quelques jours, après avoir détruit les deux étages remplies d’archives. Les briques, qui forment la voûte de notre prison, sont chauffées à bloc et nous aurons bientôt une chaleur épuisante de près de 40°.

Plusieurs de mes compagnons ont, nuit et jour, le torse nu. On tâche d’économiser le café du matin pour pouvoir se désaltérer dans la journée et la nuit. Cette chaleur est cependant bienfaisante pour mes bronches et je sentirai, après deux ou trois jours, comme un soulagement de mon oppression et l’extinction de ma toux. Mais, d’autre part, la vermine se propage dans des proportions fantastiques. Les poux sont maîtres de la salle, envahissent les vêtements et couvertures. Une envie folle de se gratter que l’on ne peut retenir et nous occasionnera des plaies, des dangers d’infection et de la maladie du typhus. Cette chaleur, qui a des bons et des mauvais effets, durera à peu près constante jusqu’a la fin de notre détention.

Pour avoir un peu d’air frais, on a fait tomber quelques briques de plus du mur de la fenêtre, mais au détriment de la sécurité car des bombes, qui tombent dans la cour, dispersent des éclats qui peuvent traverser l’ouverture ainsi pratiquée.

La situation alimentaire devient critique.

La bouillie légère, que l’on nous sert maintenant, contient de moins en moins de haricots ou de petits pois : on pourrait les compter. Par contre, elle contient bien souvent les débris de verres que j’ai fort heureusement remarqué, à temps, avant d’avaler car, probablement, les sacs de légumes secs se sont trouvés sous des fenêtres dont les vitres ont volé en éclats !

Les Juifs qui sont allés faire la corvée de bois pour les cuisines, dans les maisons en ruines du voisinage, ont déniché quelques boîtes de pâté de foie gras, des oignons et des parikas rouges. C’est alors un troc des plus invraisemblables entre prisonniers : une montre pour une boîte de pâté, un stylo pour un oignon, etc.

Le 5 Février.

Les Russes sont au VERMEZO, à KRISTINA TER et à SZENA TER.

Nos libérateurs sont donc au bas des pentes du BOURG et nous pensons pouvoir compter non seulement les jours, mais les heures de la délivrance. Nos gardiens SS semblent de plus en plus inquiets, mais ça ne les empêchera pas de proclamer bien haut, en nazis fanatiques, que l’Armée Allemande "de secours" a percé les lignes russes en deux points, du côté de SZEKESFECHERVAR, sur la route du BALATON et du côté de BISKE, sur la route de VIENNE et que la garnison du BOURG sera bientôt dégagée.

Cette "assurance" nous ébranle bien un peu !

Si c’était vrai, nous risquerions encore la déportation en ALLEMAGNE !

Le lendemain, dans la soirée, après le couvre-feu, l’une des sentinelles SS de garde à l’entrée du couloir rentre dans la salle et commence à tenir des propos troublants aux quelques prisonniers, couchés près de la porte.

- Oui ! dit-il, aujourd’hui, vous êtes mes prisonniers ! Mais, demain, c’est moi qui serait votre prisonnier !

Une grande partie des prisonniers réveillés écoutent, ébahis, ces paroles, sortant de la bouche d’un SS.Nous pouvons vite constater qu’il a dû boire plus que de coutume une de ces bonnes bouteilles de vin qui ont, paraît-il, été trouvées enterrées dans la "cave-abri". Mais, c’est un Allemand de CROATIE qui ne doit pas être aussi fanatique que ses camarades et mes compagnons s’efforcent adroitement de lui extirper quelques confidences sur la situation de la garnison, qui ne font d’ailleurs que confirmer les renseignements donnés par les Juifs.

- Hodié mihi cras tibi ! C’est un Allemand qui l’affirme.

Notre nuit sera meilleure à cette pensée.

C’est ce même SS qui sera vu "travesti" en civil, le jour de l’arrivée des Russes, pour échapper au camp d’internement.

Le surlendemain, dans l’après-midi, arrivent quelques prisonniers venant du Château où la position est, paraît-il, intenable. Les souterrains du Château sont transformés en hôpital où s’entassent des milliers de blessés manquant de soins et d’où se dégage une odeur insupportable. Parmi les prisonniers arrivés se trouvent des soldats allemands, inculpés de désertion.

Le 8 Février.

L’Oberschaführer rentre dans la salle et annonce oh surprise ! que chaque prisonnier pourra se laver à l’eau chaude.

Est-ce la crainte salutaire qu’un jour, prisonnier des Russes, ceux-ci pourraient bien demander des comptes, après avoir diligenté une enquête sur le "traitement" des prisonniers politiques ?

Toujours est-il qu’en deux journées, chaque prisonnier avait eu la possibilité de se laver la tête et le torse, avec de l’eau assez trouble provenant de la neige fondue, recueillie par le dur labeur des Juifs. Ensuite, on avait pu se faire tondre les cheveux et la barbe. Cependant, faute de liquide insecticide et de linge de rechange, il était impossible de s’épouiller.

Autre surprise !

La soupe se compose, à partir d’aujourd’hui, de morceaux de viande de cheval qui, paraît-il, abonde par suite des hécatombes de chevaux, auxquelles on s’était bien gardé jusqu’ici d’en faire profiter les prisonniers. Ceux-ci, affamés, s’en réjouissent mais, pour ma part, j’ai une nausée chaque fois que je mets à la bouche cette viande bouillie, tout simplement dans de l’eau sans sel.

Autre surprise encore !

L’Oberschaführer passe souvent dans la salle et s’inquiète de la santé de ses prisonniers. Quand il passe devant ma place, il ne manque pas de dire :

- Wie gehts Ihnen Herr Konsul ?

Comme je ne puis que lui montrer mes hanches proéminentes et mon ventre creusé, il dit qu’il a fait son possible pour m’envoyer à l’hôpital, mais la KOMMANDANTUR n’a pas approuvé son avis. Il trouve que ma place n’est pas assez confortable et comme le Chef du Château Royal "DOMOTOR" occupe, sur une couchette en bois, une place meilleure, il ordonne -malgré moi- de changer immédiatement de place : "Herr Konsul ist schwer krank".

Quelle différence avec son ton arrogant du jour de mon entrée en prison !

Le 9 Février.

Les hommes de la corvée d’eau disent que ce matin, il a été impossible de prendre l’eau au réservoir de "BECSI KAPU", continuellement sous le feu des mitrailleuses. Les Russes sont, paraît-il, dans l’OSTROM UTCA, situé à deux cents mètres de notre prison et dans la LOVAS UTCA, la Rue qui passe au bas des remparts, encore plus près en ligne droite.

Aucune nouvelle n’aurait pu causer telle joie, telle espérance !

Cependant, le bombardement redouble de violence.

Des mines atterrissent dans la cour et des lueurs fulgurantes paraissent à l’ouverture des fenêtres. Les Juifs, qui travaillaient pendant le plus fort moment de l’intense pilonnage, ramènent deux des leurs, grièvement blessés. L’un d’eux ne tardera pas à expirer, tandis que l’autre est opéré dans la salle même par le Médecin Allemand, avec des moyens de fortune.

Au matin du 10 Février 1945.

Je suis pris de vertiges. J’ai des bourdonnements d’oreilles et ne puis tenir longtemps debout. Je n’ai même pas la force de plier ma couverture; d’ailleurs, je ne suis pas le seul à être dans cet état de faiblesse.

Le Directeur du Port de CSEPEL, Mr. KISPETERRY et le Directeur du Collège "St EMERIC", Mr. TIEFENTHALER (tous les deux âgés de soixante ans) sont dans un état lamentable. Les prisonniers Français "tombent dans les pommes", le coeur flanche. Ceux qui ont été dans un camp de représailles en ALLEMAGNE disent que notre situation est encore plus tragique.

Le Frère ALBERT tâche de remonter le moral de chacun de ses compatriotes, en disant que notre délivrance n’est plus qu’une question d’heures et qu’il faut tenir le dernier "quart d’heure".

11 Février 1945.

Les Russes seraient au Mont GELLERT et à la citadelle d’où ils peuvent tirer directement sur le Château.

L’après-midi, nos gardiens semblent bien agités. L’Oberschaführer rentre dans la salle et demande tous les Juifs. Il revient plus tard et désigne des prisonniers qui doivent se préparer à partir ce soir. Ce sont le Médecin Allemand, les soldats Allemands (arrivés récemment !), le Colonel Hongrois.

Qu’est-ce que ça peut bien signifier ?

Le Colonel Hongrois, le Médecin Allemand et les Juifs auraient été exécutés par les SS, dans le bâtiment même du Ministère. Il est à penser que si les SS n’avaient pas paniqué à l’idée d’être capturés prisonniers, nous aurions tous été exterminés dans notre prison, sous des salves de mitraillettes, comme le fait s’est produit en maints autres endroits.

Le Capitaine Hongrois NYERGES -chargé du Service Intérieur en remplacement du Colonel- reçoit du Corps de Garde les instructions de l’Oberschaführer en tenue de campagne.

Vers 7 heures, la porte de la salle est verrouillée car elle ne l’avait jamais été. Deux sentinelles -mitraillettes sur la poitrine- se tenaient habituellement dans le couloir pour en interdire l’accès.

Il y aura sûrement du nouveau ce soir !

C’est l’heure de la prière.

Ce soir, le Frère ALBERT invoquera tout particulièrement NOTRE-DAME de LOURDES. C’est aujourd’hui le 11 Février 1945 : jour anniversaire de son apparition.

Il nous promet un miracle.

Le Capitaine Hongrois me fait part de ses impressions, à la suite des événements. D’après ce qu’il a pu constater, pendant sa présence auprès du Corps de Garde, les Allemands établissaient des préparatifs de départ qu’ils ont expliqué, en disant qu’on s’attendait à une forte attaque des Russes, pour cette nuit, et que la présence de chacun était indispensable aux remparts pour le combat et que seul un poste se tiendrait à l’entrée du Ministère, avec pour mission de tirer sur quiconque se présenterait à la sortie. Le Capitaine s’imagine plutôt que les Allemands, à bouts de vivres et de munitions, vont tenter une sortie pour essayer de rejoindre l’Armée Allemande "de secours" qui serait, paraît-il, non loin de BUDAKESZI, à une dizaine de kilomètres de BUDE.

De son côté, le Capitaine LAVERGNE informe nos compatriotes, anxieux de nouvelles, en leur recommandant le plus grand calme et obéissance aux ordres que le Capitaine Hongrois pourra donner dans le courant de la nuit. Chacun sent alors que la fin de notre calvaire approche. On fait le moins de bruit possible pour écouter les rumeurs du dehors.

Pour le moment, tout est tranquille.

Le silence précède l’orage.

Le Capitaine Hongrois écoute ce qui se passe dans les couloirs, l’oreille collée à la porte d’entrée. Bientôt, une voix de femme appelle à la porte : c’est une des prisonnières Hongroises, encore en prison et que les Allemands ont cru inutile d’enfermer.

Elle rapporte que les Allemands sont tous partis.

Personne au Corps de Garde, aux cuisines, dans la cave profonde qui leur servait d’abri de bombardement. Elle dit que la porte de notre prison n’est fermée que par un verrou qu’il serait facile de faire sauter.

Les heures passent et notre anxiété augmente !

Vers 10 heures, quelques coups de mitrailleuses sporadiques se font entendre sur les remparts, des coups de canons de chars, puis un déluge d’obus sur le BOURG du côté de "BECSI KAPU" et dans notre Quartier. Plusieurs obus ou mines sont jetés dans la cour ou sur le bâtiment du Ministère, dans un fracas épouvantable et les murs de notre prison sont ébranlés.

On se demande si la voûte sera suffisante à nous préserver car il ne doit pas rester grand chose des deux étages, après l’incendie des jours passés !

Le Capitaine Hongrois prend immédiatement la responsabilité de défoncer la porte à coups de poutrelles et de laisser passer tout le monde dans la "cave-abri" à une dizaine de mètres sous le sol et dans le roc. L’ordre est rapidement exécuté en aidant les malades. On trouve une cave emménagée avec le plus grand confort avec les divans et fauteuils des Salles de Réception du Ministère. Dans les armoires ont été conservées quelques boîtes de conserve et de lait en poudre.

Chacun s’installe sur place, provisoirement.

Peu à peu, le bruit sourd du bombardement diminue d’intensité, puis cesse complètement vers minuit. Le Capitaine demande alors de regagner la salle d’internement dans le cas où les Allemands reviendraient.

Mais les Allemands ne revinrent pas et le lendemain, aux premières lueurs du jour, le Capitaine explora la porte d’entrée du Ministère. Des civils sont aussi sur le pas des portes et se risquent dans la Rue. Ils affirment que les Allemands sont tous partis, hier soir, par les Rues qui débouchent sur SZENA TER pour tenter une sortie de la garnison encerclée.

L’opération a réussi dans sa première phase : celle du percement de la ligne russe, sous l’effet de la surprise d’un assaut d’une masse de 40 000 hommes mais, pendant la deuxième conversion pour rejoindre les lignes allemandes, cette garnison sera décimée et faite prisonnière.

Les Russes ne vont donc pas tarder à arriver et des drapeaux blancs sont déja aux fenêtres. Ces nouvelles soulèvent des acclamations et une joie frénétique parmi les militaires Français.

En attendant, on décide de former une Délégation pour accueillir les Russes : nos libérateurs. Pour le groupe Hongrois, le Directeur du Port de CSEPEL -Mr. KISPETERRY- Pour le groupe Français, moi-même.

Je ne suis guère solide pour me tenir sur mes jambes mais, comme Consul de FRANCE, je ne puis manquer de me trouver à la tête de mes compatriotes, en ce moment pathétique de la libération et de montrer aux Russes, par mon visage émacié et ravagé, les signes de notre dure captivité !

Je tiens à exprimer, ici, ma reconnaissance à tous mes compatriotes Officiers, soldats et civils qui, pendant tout le temps de ma détention, ont montré de la sollicitude à mon égard soit en m’aidant dans les moments difficiles où j’étais à bout de forces, soit en me réconfortant pendant mes heures de fièvre et de lassitude ! Ils se plaisaient à reconnaître que la cause de ma présence, en ces lieux lugubres, étaient les services que j’avais rendus aux internés Français en HONGRIE et aux Alsaciens, déserteurs de l’Armée Allemande.

Ce n’est que vers midi que les premières patrouilles russes sont signalées du côté de "BECSI KAPU". Elles avancent lentement, procédant au "nettoyage" de chaque maison, cependant que des avions russes survolent le BOURG en tirant des rafales de mitrailleuses. Des obus claquent de temps en temps, venant de la citadelle occupée par les Russes.

Enfin, une patrouille arrive devant la porte du Ministère. A la tête : un jeune Officier, grand bien sanglé dans sa pelisse, avec un bonnet de fourrure. Il parcourt une pancarte, vite rédigée en langue russe par notre interprète, qui indique que dans ce bâtiment sont installés des prisonniers politiques de la Gestapo.

Après nous avoir présenté, mon collègue et moi, l’interprète le prie de venir dans la salle où sont réunis les prisonniers.

A son entrée, une ovation lui est faite. Il semble particulièrement surpris de voir des Français en si grand nombre. Ceux-ci entonnent "LA MARSEILLAISE". Il remercie de l’accueil qui lui est fait et s’excuse de ne pouvoir rester plus longtemps, mais son devoir l’oblige à pousser de l’avant avec ses hommes qui attendent à l’entrée du Ministère.

Les vagues suivantes comporteront des Officiers qualifiés auxquels nous pourrons expliquer notre situation et notre désir de quitter, au plus vite la prison.

Quelques prisonniers Français, piqués de curiosité et qui "se sentent maintenant des ailes", sont aller visité les salles indemnes du Ministère et rapportent des sacs de tabac, qui seront salués par des cris de joie des prisonniers libérés, partagés équitablement entre tous. D’autres dans des camions allemands, garés sous le porche du Ministère ont réussi à retirer des morceaux de cuir, des pièces d’étoffe, du linge, des chemises, des caleçons, etc.

La soupe, préparée par nos cuistots improvisés, est prête.

Le ragoût de haricots, bien compacte cette fois, sent un peu le brûlé mais qu’importe ! On a, en outre, de la viande de cheval préparée en bifteck, bien poivrée. Enfin, du café crême avec la poudre de lait, délogée dans l’abri.

KRIEGER, KLEIN et moi décidons de quitter, sans plus attendre, ces lieux sinistres où nous avons passé un mois de notre vie de misère la plus pitoyable que l’on puisse imaginer et de descendre immédiatement à la Légation. Je ne sais, pour ma part, si je pourrai arriver au bout du parcours mais je vais tenter tout de même ! Mes compagnons m’aideront, le cas échéant. Le Capitaine LAVERGNE reste avec les autres prisonniers, jusqu’àl’arrivée des Officiers Russes pour avoir l’autorisation de circuler.

Nous partons, bien que des éclatements d’obus se fassent encore entendre, des crépitements de mitrailleuses partent des avions russes qui survolent le BOURG à basse altitude et suivent la progression de l’Infanterie, en direction du Château où il semble y avoir encore un noyau de Résistance.

Les Russes, qui sont maintenant nombreux par suite de l’arrivée de vagues nouvelles, procèdent minutieusement au "nettoyage" des maisons et demandent aux habitants s’il y a des Allemands cachés ou des armes abandonnées. Ils nous laissent passer, sans nous interpeller. C’est que dans l’état où nous sommes, nous devions paraître peu inquiétants.

Plusieurs centaines de soldats Hongrois et, parmi eux, des Officiers Généraux faits prisonniers dans le bâtiment du Ministère de la Guerre, sont rassemblés sur la Place de l’Eglise.

Nous passons devant une maison où les habitants, réunis sur le seuil, examinent la situation avec curiosité. Je marche difficilement à travers les obstacles, soutenu par KRIEGER.

Tout à coup, j’entends crier mon nom. C’est mon ami DELORME -un Français de la Colonie- qui vient de me reconnaître. Il se jette dans mes bras, ému aux larmes de me voir dans cet état lamentable. Je lui explique brièvement que j’étais retenu prisonnier par la Gestapo au Ministère de l’Intérieur et que nous avons hâte - mes compagnons et moi- de quitter ces lieux pour rentrer à la Légation.

Nous descendons les escaliers couverts du bastion des pêcheurs, encombrés de barbelés que nous sommes obligés d’ écarter pour avoir le passage libre et nous allons par la PONTY UTCA, en direction de la Légation.

Je glisse à plusieurs reprises sur les escaliers recouverts de glace. Puis, nous sommes enfin dans la FOUTCA.

Des soldats Russes s’affairent autour des camions. On peut à peine traverser la chaussée, tant elle est encombrée de matériel de guerre détruit, de camions démolis ou immobilisés dans toutes les directions. Des Cosaques, sur de petites montures, passent en file indienne. On patauge dans la boue glaciale.

Mais, bientôt, quelle stupeur en levant les yeux, à la vue de l’immeuble diplomatique: Les murs noircis, des ouvertures béantes dans les façades, le toit effondré : tel apparaît la Maison de France. A l’intérieur : rien qu’un amas de pierres, de briques et de ferrailles tordues par le feu. Seul le rez-de-chaussée paraît épargné par l’incendie. Par la porte branlante de la FOUTCA, nous entrons dans la cour intérieure, après avoir dû sauter sur un tas de décombres qui bouche l’entrée.

Mrs. CASPAR, SCHUSTER, un certain nombre de Français et de Françaises, réfugiés à la Légation, sont justement dans la cour, en train de discuter. Notre venue doit être sensationnelle avec nos barbes, nos yeux enfoncés dans l’orbite, nos vêtements fripés. Tout le monde se précipite à notre rencontre, heureux de nous revoir, sauvés enfin des "griffes" de la Gestapo.

Nous sommes dirigés dans le seul appartement indemne du rez-de-chaussée (l’appartement du portier) où nous recevons les premiers soins. KRIEGER et KLEIN retrouvent leur femme.

A bout de forces, par l’effort que je viens de fournir, je tombe sur un divan !

Plus tard, dans la soirée, avec le concours de SCHUSTER, je pourrai prendre un bain dans un baquet d’eau chaude, puis changer de linge après m’être frotté d’un liquide insecticide. Ensuite, après un petit repas préparé par Mme SCHUSTER - pates à la confiture, biscuits, thé au rhum- j’aurai ma première nuit de repos dans des draps.

Au dehors, dans la FOUTCA, ce ne sont que clameurs, commandements, vociférations, vrombissement de moteurs de camions abandonnés par les Allemands et remis en service par les Russes. Au loin, on entend le roulement des mortiers et, dans le voisinage de la Légation, les Russes fêtent leur victoire par des lancements de fusées éclairantes, des tirs de mitrailleuses et des coups de revolver.

Le lendemain, à la première heure, arrivent à la Légation le Capitaine LAVERGNE et tous les autres prisonniers Français de la Gestapo. Ils sont placés dans une salle du rez-de-chaussée, épargnée par l’incendie et rapidement mise en état. Ils resteront quelques jours en faisant la popote avec les denrées qu’ils ont pu razzié à la cuisine de la prison. Ils seront dirigés plus tard sur le camp de rassemblement de TURA, désigné par les Russes, en attendant leur rapatriement pour la FRANCE via ODESSA.

J’eus enfin, dans le courant de cette matinée du 13 Février, la joie inespérée de revoir ma femme qui, accompagnée par son frère Médecin portant un brassard de la CROIX-ROUGE, n’avait pas hésité un seul instant, malgré les dangers à venir à la Légation, dans l’espoir d’avoir de mes nouvelles. Pour cela, il fallait parcourir le champ de bataille de la veille, à SZENA TER, jonché de cadavres allemands mitraillés lors de la sortie et encombré de matériel détruit et de projectiles non explosés, escalader des barricades antichars, longer des maisons aux façades croulantes, croiser des colonnes de soldats Russes de toutes les armes, poussant de l’avant à la poursuite des Allemands, qui furent bientôt tous faits prisonniers avant d’avoir pu réussir à rejoindre l’Armée "de secours".

Après avoir été examiné par mon beau-frère, qui me trouvait dans un état alarmant, je restai couché à la Légation tandis que ma femme était à mon chevet, en attendant de pouvoir me ramener à la maison. Quelques Français arrivent à la Légation, sortant de leur refuge : l’Attaché Militaire, son Secrétaire, des Français de la Colonie habitant BUDE.

Un malheur de plus s’acharnait sur la Légation !

Depuis quelques jours, les glaçons accumulés sur les ponts détruits ont fait déborder le DANUBE et l’eau monte dans les caves des immeubles du quai, à un niveau encore jamais atteint. Les personnes, à l’abri dans la cave de la Légation, ont précipitamment déménagé au rez-de-chaussée mais, fort heureusement, à la fin des bombardements. Cependant, des dégâts importants seront bientôt constatés parmi les dépôts mis en sécurité dans la cave.

Au matin du 15 Février.

Deux Officiers de la Police Politique Russe se présentent à la Légation et demandent à visiter la Chancellerie Consulaire : seul endroit où sont entreposées des archives épargnées par l’incendie.

Je suis prié de me rendre au titre de Chef de la Légation avec le Capitaine LAVERGNE, Chef des militaires, au Siège de la Police Politique. Un Sous-Officier Russe nous y conduit et, soutenu par SCHUSTER qui doit aussi se présenter, je fais à pied ce trajet dans la boue glaciale et pénible, à cause des obstacles trouvés à chaque instant.

Horrible vision de cadavres déchiquetés par les explosions et gisant sur les bords des Rues, cadavres de chevaux dépecés par les habitants pour se nourrir pendant le Siège !

Des équipes de civils sont requis pour déblayer les Rues, sous le commandement de soldats Russes, criant à chaque instant le "Davai ! Davai !" : interjection bien vite devenu populaire.

Triste vision de terrains, anciens parcs ou jardins aux abords des Eglises, cimetières aux tombes innombrables au milieu de débris et de détritus de toutes sortes.

On arrive au Bureau de la Police Politique, installé dans un petit appartement de deux-pièces LAJOS UTC.

Un Officier du rang de Colonel interroge, assisté d’un interprète, des Hongrois. Il me questionne sur ma situation à la Légation, mon activité sous le Régime de VICHY, mes rapports personnels avec les Allemands sur les rapports de la Légation avec la Gestapo. Je réponds que je suis à BUDAPEST depuis le début de ma carrière en 1921 et que je suis passé successivement sur place par les grades d’Attaché, de Vice-Consul, Consul et que mes fonctions sont strictement administratives et financières.

... Que je n’avais pas de rapports individuels avec les Allemands, mais seulement avec les Autorités Hongroises pour la défense des intérêts de mes compatriotes. Dans l’impossibilité où je me trouvais de partir de la HONGRIE pour me mettre à la disposition du Gouvernement provisoire de la République Française à ALGER, en temps voulu, j’avais dû rester à BUDAPEST, mais avec l’intention d’être utile à mes compatriotes et à la cause de la FRANCE Combattante.

... Que les rapports de la Légation avec la Gestapo n’étaient sûrement pas dans le sens collaborationniste puisque le 20 Décembre dernier, la Gestapo a occupé l’immeuble diplomatique et que, personnellement, j’avais été arrêté pour des actes contre la sûreté de l’Armée Allemande et des faits "anti-allemands".

... Que j’avais passé deux mois en prison avec une cinquantaine de Français, dont plusieurs membres de la Légation et dans les pires conditions, jusqu’à la libération de BUDA par les Russes.

Le Colonel demanda alors quelques précisions sur ma détention à la prison du BOURG pour terminer l’interrogatoire.

Le Capitaine LAVERGNE est interrogé sur son activité en HONGRIE depuis son évasion d’ALLEMAGNE et sur la vie des prisonniers Français internés en HONGRIE.

Après avoir attendu une bonne heure dans l’antichambre, un Sous-Officier nous conduit alors en voiture, attelée de deux chevaux, à un autre Service de la Sécurité Militaire. Mais, comme l’adresse est erronée, nous revenons au Bureau Politique où un Officier met une chambre à notre disposition pour passer la nuit.

Le lendemain matin.

Le Sous-Officier nous reconduit à la Légation.

En arrivant à la Légation, j’apprenais qu’un Comité National Français venait d’être créé, sous la Présidence de Mr. Paul GIRAUD, désigné par le Général de GAULLE et qu’il exercait déjà ses fonctions à PEST pour la défense des intérêts français en HONGRIE, à la place de l’ancienne Légation.

Après avoir conféré avec Mr. CASPAR, qui avait en main toutes les valeurs de la Légation, sauvées du pillage ou épargnées par l’incendie, je jugeai inutile de rester plus longtemps à la Légation. D’ailleurs, mon état de santé réclamait des soins urgents et comme il ne pouvait être question d’entrer dans un sanatorium, ma femme m’assurait que je serais bien à la maison où on pouvait m’installer tout de suite dans une chambre bien chauffée et où j’aurai l’avantage d’avoir en permanence son frère, médecin, pour me donner les soins nécessaires.

Un interné militaire s’offrit à m’aider pour rentrer à la maison et nous partîmes, aussitôt, par le quai du DANUBE moins encombré et munis, chacun, d’un large brassard aux couleurs françaises pour éviter les réquisitions des soldats Russes.

Tout le long de "MARGIT RAKPAR", ce ne sont que maisons démolies. Les voies de tramways sont encombrées de plate-formes de canons contre avions et de wagons à munitions. La chaussée est coupée de trous d’obus. Les beaux arbres du quai sont ou coupés ou, en partie, émondés. Sur la place BATHIANY s’offre un triste spectacle d’une débauche de voitures automobiles détruites et de projectiles épars. Plus loin, à la hauteur de "VITEZ UTCA", un cratère de vingt mètres de diamètre et de plusieurs mètres de profondeur coupe la chaussée.

Tout est rasé à cent mètres à la ronde !

C’est là qu’un wagon de munitions a explosé, quand nous étions dans la prison de la FOUTCA, à seulement quelques centaines de mètres.

Nous tournons par "PALFFY TER"

A l’entrée de "MARGIT KORUT", on est obligé de traverser avec peine un fossé antichar. Des cadavres de soldats Allemands gisent encore sur la chaussée, sur le Boulevard. A voir les maisons à peu près toutes détruites, la lutte a dû faire rage dans ce Quartier. De longues files d’habitants, portant de pauvres hardes, vont rejoindre les habitations abandonnées avec la crainte de ne trouver que des ruines.

Nous montons par "BOMBO UTCA" !

Des femmes, avec des bouteilles ou des seaux, vont chercher de l’eau potable au seul endroit qui dessert tout le quartier.

Ma femme m’avait bien dit que cinq obus avaient touché la villa, occasionnant beaucoup de dégâts, mais je ne pouvait me rendre compte de l’étendue de ce désastre.

Mon coeur battait au fur et à mesure que nous approchions. Je pouvais voir les villas toutes endommagées, bordant la route dont beaucoup étaient complètement détruites.

A la hauteur de "ARANKA UTCA", une barricade antichars barre la route. Elle est conçue en briques, provenant de la maison située à proximité et que les Allemands ont fait tout simplement sauter pour avoir les matériaux nécessaires. J’aperçois bientôt, à un tournant de "TULIPAN UTCA" notre villa qui me paraît intacte à première vue mais, après avoir franchi le seuil, je pus constater de visu l’étendue des dégats.

Le premier étage est complètement dévasté par l’explosion de deux obus entrés du côté opposé, l’un par la salle de bain et l’autre par le salon. Les cloisons sont effondrées, les matériaux sont tombés sur les meubles anciens en grande partie détruits, deux armoires sont en miettes.

Tout est sens dessus dessous dans un désordre indescriptible et dans une poussière épaisse !

Le deuxième étage (qui était mon appartement de garçon) ne semble pas avoir souffert du bombardement mais les murs, les portes, les meubles, les tableaux sont criblés de coups de feu, le contenu des armoires jonche le sol, des papiers de famille ou des photographies sont épars dans l’appartement.

A l’étage supérieur, le grenier est ouvert par l’explosion d’un obus, un autre n’a heureusement pas éclaté et a traversé la toiture, de part en part, pour atterrir ensuite sur le chemin.

Au rez-de-chaussée, les deux pièces et les dépendances cuisine, salle de bain, chambre de domestique sont à peu près indemnes, bien qu’un obus ait éclaté au-dessus d’une fenêtre, heureusement sur la charpente en fer. Le concierge a déjà mis en état les fenêtres avec des vitres de réserve et, aussitôt, je pus me coucher dans une chambre bien chauffée.

Je me remis très péniblement de ces deux mois de détention !

Pendant plusieurs semaines, des accès de fièvre (température 39 d.) continuèrent à m’affaiblir et à me forcer et à me tenir au lit. Mon beau-frère pouvait difficilement trouver dans des pharmacies épargnées de BUDE les médicaments nécessaires à mon état, sous forme d’injections de cacodylate de soude et d’autres fortifiants. Ma femme, de son côté, devait me fournir des aliments légers et des reconstituants. A BUDA, isolé de PEST, il n’était pas possible de se procurer quoique ce soit, sinon en faisant du troc de vivres.

Mais, fort heureusement, grâce à sa prévoyance, une quantité de denrées se trouvaient encore à la maison, malgré deux mois de siège, et étaient maintenant d’un précieux secours : sucre, farines, semoules, pâté de foie gras, poudre d’oeuf, confitures, biscuits secs.

C’est seulement vers la fin du mois de Mars que j’eus la force de faire à pied le chemin pour aller à la Légation où je désirais me rendre compte de la situation que je n’avais vu que comme un mauvais rêve, pendant mon court passage à la sortie de prison.

J’apprenais ainsi les pertes de l’Etat Français par le bombardement, l’incendie, le pillage et en outre par l’inondation; toutes les calamités s’étaient acharnées sur cette malheureuse Légation. Je me rendais compte du montant de mes pertes individuelles très importantes : auto, argent, effets d’habillement, linge de maison, appareils de photographie et d’optique, argenterie, services de porcelaine fine et de cristal.

Tout ce que j’avais de plus précieux et mis à la Légation comme en sécurité ! Tout ce qui n’avait pas été saisi par la Gestapo était détruit par l’incendie ou endommagé par l’inondation des caves.

En ce temps, la bataille, dont les échos parvenaient souvent à BUDA, à une vingtaine de kilomètres du Front, se terminait par la victoire des divisions du Maréchal MALINOVSKY qui pourchassèrent, en peu de temps, les Allemands jusqu’aux frontières de l’AUTRICHE.

Dès que la circulation sur les ponts construits par les Russes fut autorisée pour les civils, au début du mois d’Avril, après le passage du gros des renforts de l’Armée du Maréchal MALINOVSKY, je me rendis à PEST pour rendre visite à Mr. Paul GIRAUD. Je le trouvai installé dans un immeuble intact de "BENCZUR UTCA" avec mes amis MOORGAT, GACHOT, VOREUX : membres du Comité National Français.

Tout était bien organisé pour assurer la défense des intérêts français et pour venir en aide aux malheureux Français de la Colonie tous sinistrés et sans grandes ressources. Le magasin d’alimentation était très apprécié. Etant donné la longue distance en faisant le chemin à pied, je ne pus rentrer le même jour chez moi à BUDE et passai la nuit au Comité, après avoir été l’hôte à dîner de Mr. GIRAUD.

Par la suite, je me rendis quelquefois à la Légation pour traiter, avec Mr. CASPAR qui conservait la charge de toutes les affaires de la Légation, la comptabilité du mois de Décembre restée en suspens par l’irruption de la Gestapo.

A la fin du mois d’Avril.

Le Comité était dissous par les Russes.

Les Français internés militaires qui étaient au camp de TURA avaient, après de longues semaines d’attente, été dirigés vers la FRANCE via ODESSA.

Dans la deuxième quinzaine du mois de Mai.

Mes collègues de la Légation : les Attachés Militaires, l’Attaché Commercial, l’Attaché Culturel étaient dirigés sur la FRANCE via ISTAMBOUL.

J’aurais aimé partir avec eux, mais mon Médecin me déconseilla, vu mon état de santé, en traitement de convalescence, d’entreprendre un voyage aussi long et dans des conditions peu confortables. Avec la fin de la guerre en EUROPE, je pouvais espérer un rapatriement direct par l’ALLEMAGNE.

Au mois de Mai

commencent à circuler les premiers tramways sur les Boulevards de PEST, dégagés des décombres. Dans les grandes artères, les magasins réparés à grand peine et à grands frais, aux devantures sans vitres, ouvrent les uns après les autres, par ordre des Autorités, sans qu’ils contiennent toutefois beaucoup de marchandises plus souvent disparates.

On voit, dans la même vitrine, des textiles et des produits d’alimentation. Des camelots à chaque pas vendent des objets de pacotille, des allumettes, des bougies et des pierres à briquet. Au marché, les paysans troquent des volailles contre des effets d’habillement, du linge et des chaussures.

Des terrasses de café s’installent, mais il ne fait pas bon y rester par les jours de vent car une poussière fine, provenant des maisons en ruines, se dépose et rentre partout. Des expressos sortent comme des champignons. Des théâtres, des cinémas ouvrent leurs portes.

BUDA, de son côté, reste une ville morte.

Par les deux seuls ponts ouverts à la circulation, le pont sur pilotis de l’île MARGUERITE -très souvent fermé parce que ouvert au passage des bateaux- et le pont François JOZSEF réparé provisoirement, un trafic intense de voitures de camions militaires et civils canalisés par les Agents de la circulation de l’Armée Rouge se maintient toute la journée. Des piétons, en rangs serrés, portant des paquets et des sacs tyroliens, traversent le pont dans les deux sens.

Les denrées de première nécessité (farine, sucre, graisse) manquent ou atteignent des prix fantastiques pour le moins dix à quinze fois supérieurs à ceux pratiqués avant le Siège. Les habitants de BUDAPEST sont obligés, pour vivre, de vendre une grande partie de leurs affaires personnelles tandis que des pillards cèdent impunément sur la voie publique le produit de leurs rapines du temps de siège.

Le marché noir se trafique sans grandes interventions des Autorités. La Bourse est libre. Le Napoléon atteind la barre des 3.000 P. et le dollar 250 P.

Dans la première quinzaine du mois de Juillet.

Une première messagère nous venait de FRANCE en la personne de Mme JOUART, membre de la CROIX-ROUGE française, femme du Général ancien Attaché Militaire en HONGRIE (mon ancien collègue à la Légation).

Elle venait en mission se rendre compte de la situation des prisonniers français en traitement dans les hôpitaux de BUDAPEST et celle des membres de la Colonie Française. Nous avions ainsi les premières nouvelles de la FRANCE et, de mon côté, je pouvais faire parvenir, à cette occasion, ma première lettre à mon frère en CORSE depuis près de deux ans.

14 Juillet 1945.

A l’Eglise des Servites, il y eut une messe d’actions de grâces et de requiem à la mémoire des Français militaires et civils "MORTS POUR LA FRANCE" pendant la guerre. Grande affluence des membres de la Colonie Française et des Amis de la FRANCE.

J’assistai à la cérémonie, en compagnie de ma femme.

A la sortie de l’Eglise, nous étions entourés par nos compatriotes que je revoyai, pour la plupart, après une année de tragiques évènements. Ils venaient s’enquérir de ma santé, après les pénibles épreuves endurées dans les prisons de la Gestapo et exprimaient tous le désir de me revoir à ma place de Consul dans la nouvelle Légation.

Je me sentai profondément touché de ces marques de sympathie de mes compatriotes !

Nous apprîmes un jour que Mr. de CHARMASSE que nous pensions rentré en FRANCE, avait été retenu par les Russes, en HONGRIE Occidentale, et qu’il se trouvait avec sa petite fille MARIE-THERESE en résidence surveillée, dans la petite ville du KISKOROS, à une centaine de kilomètres de BUDAPEST.

Août 1945.

La vie reprend aussi à BUDA, sauf dans le BOURG complètement en ruines et désert. Nous avons le gaz et l’électricité à la maison et on peut, de nouveau, écouter à la radio les derniers communiqués de la guerre, dans le PACIFIQUE. Une ligne de tramways va de OBUDA à KELENFOLD, en passant par SZENA TER dans un cadre de maisons en ruines et par VERMEZO, à travers un cimetière d’autos, de chars blindés et d’avions par KRISTINA TER sous les ruines lamentables du Château et de tout un Quartier complètement détruit.

Un autobus assure le Service des transports en commun de BUDA à PEST par le pont "FRANCOIS-JOSEPH", ce qui facilite nos déplacements. On projette la construction de deux nouveaux ponts : l’un permanent près du Parlement et l’autre sur des pontons, près de la Place PETOFI. La vaccination obligatoire de la population de BUDAPEST se poursuit sans relâche. Les Autorités craignent une épidémie de typhus.

Il est effrayant de voir dans les boutiques au marché, la pullulation des mouches qui, malgré les papiers transparents, infectent les produits d’alimentation, ainsi que les fruits. La cause en est aux ordures ménagères qui, par suite de l’inexistence des Services de la Voirie, sont exposés en plein air sur la voie publique.

Le marché noir sévit de plus en plus, mais commence à être sérieusement réprimé. Le coût de la vie augmente dans des proportions fantastiques et cause des inquiétudes à la majorité de la population. Pour essayer d’arrêter la spéculation sur les devises, le Gouvernement a fait stopper les cours de la Bourse à 23.500 P. pour le Napoléon et à 1.900 P. pour le dollar.

Après six mois de convalescence, ma santé semble à nouveau rétablie, bien que je sois encore loin d’avoir regagné mon poids de l’année passée à pareille époque.

Je me prépare à rentrer en FRANCE par le premier convoi de rapatriement, organisé par la Mission Militaire Française de Rapatriement en Autriche.

 

 

Notes et Documents

Les textes et les documents inhérents à ces témoignages peuvent être consultés sur

l'édition écrite ou les versions Mac et / ou P.C.du Cédérom.

Dans les fichiers suivants, seuls des extraits sont reproduits

 

 

 

 

 

 

Extrait du Rapport de M. CASPAR.

Secrétaire-Archiviste sur les évènements survenus à la Légation

du 7 Décembre 1944 au 12 Février 1945.

Rapport en date du 7 Avril 1945.

 

A six heures du soir.

Le 21 Décembre 1944.

Un soldat allemand vint frapper à ma porte et m'invita à descendre au Consulat où le "Sturmtruppen Hauptoberführer" désirait me parler. Je descendis et me trouvai en face d'un Monsieur très chic, le Dr. NEUGEBAUR. (Je sus plus tard que M. NEUGEBAUR était un fonctionnaire d'un grade très élevé de la Justice allemande).

- Monsieur, je m'excuse de vous déranger. Mais comme je dois, dans quelques minutes, procéder à l'arrestation de votre Consul et que, d'autre part, vous allez être le seul Français dans cette maison, je tiens à ce que votre consul vous remette en ma présence toutes ses clefs !

- Ai-je bien compris ? Vous allez arrêter notre Consul ? Mais il n'y a pas meilleur homme au monde !

- Monsieur ! répondit-il avec un accent de fureur concentrée, croyez-vous qu'il y ait au monde, hormis la vôtre, une nation civilisée dont les fonctionnaires incitent systématiquement les Ressortissants d'autres nations à la désertion ?

- Mr. NUGUES a fait pareille chose ?

- Oui ! Il a fourni des papiers et cela non pas une fois, mais systématiquement, ainsi que je viens de le dire, à un grand nombre d'Alsaciens : nous en avons trouvé des preuves dans cette maison !

Je voulus répliquer, il ne m'en laissa pas le temps. Sans doute se doutait-il de ce que je m'apprêtais à lui dire ?

Soudain, radouci, il reprit :

- Alors, c'est entendu ! Je vous ferai remettre les clefs et, à partir de demain, vous remplacerez le Consul !

- Pour parler franchement, je ne me sens guère qualifié pour remplir de telles fonctions. Il y aura à régler des questions de comptabilité et de fonds, auxquelles je n'entends rien. J'ai été toute ma vie professeur et tout en remplissant, depuis vingt ans, les fonctions d'archiviste à la Légation, je suis resté dans l'enseignement. Je ne me sens donc nullement préparé au genre d'occupation que vous me proposez !

- Vous n'avez aucune inquiétude à avoir !

Votre Consul sera là pour vous aider de ses conseils : vous pourrez le voir, soit dans la prison toute proche où je donnerai les ordres nécessaires pour que vous soyez introduit auprès de lui sans attendre, soit ici même où je le ferai amener toutes les fois que vous le voudrez!

Je dus m'incliner et, quelques minutes plus tard, je fus en possession des clefs qui devaient être pour moi la source de bien des soucis et j'assistai, le coeur gros, au départ de ce pauvre Mr. NUGUES pour une détention qui ne devait cesser qu'à l'arrivée des Russes.

Comme je n'avais pu échanger avec lui, durant la veille, que quelques mots insignifiants, je voulus, dès le lendemain matin, reprendre le contact avec lui.

Plein de confiance dans les belles assurances qui m'avaient été données la veille, je fis téléphoner au bureau de Mr. NEUGEBAUR (il m'avait laissé son numéro téléphonique) mais ne réussis point à obtenir la communication. Il en fut ainsi pendant toute la semaine : personne ne répondit jamais à mes appels!

On m'assura plus tard que les Services de la Gestapo avaient été transférés, le soir même de l'arrestation de Mr. NUGUES, de la FOUTCA, dans un endroit moins exposé et partant plus sûr.

 

 

 

 

Extrait lettre n° 7 du 24 Septembre 1945.

a/s Organisation des Services

de la Représentation à BUDAPEST

Le Représentant des Intérêts Français en HONGRIE

A Monsieur le Ministre des Affaires Etrangères

à PARIS

Mr. Sylvestre NUGUES - ancien Consul à la Légation de FRANCE à BUDAPEST - est encore ici. Son état de santé, après son emprisonnement à la Gestapo qui a duré du 20 Décembre au 13 Février, était très précaire et ne lui permettait pas de rentrer en FRANCE.

Il se trouve seulement maintenant dans des conditions physiques normales et m'a exprimé le désir de rentrer en FRANCE pour se présenter à ses Chefs hiérarchiques, mais je lui ai demandé de m'apporter son concours pour s'occuper, sans autre titre que celui de fonctionnaire à la Représentation Françaises, des questions qui lui sont familières, à savoir : trésorerie et questions consulaires.

Je vous serais reconnaissant d'approuver les dispositions que j'ai prises, en acceptant que Mr. NUGUES ne rentre pas en FRANCE pour le moment. Il n'est pas question, actuellement, que Mr. NUGUES puisse être effectivement Consul puisque je suis seul reconnu comme Représentant Officiel Français par les Autorités Soviétiques.

Je tiens à souligner que Mr. NUGUES, dont la conscience professionnelle est bien connue, a toujours fait partie de coeur de la grande Résistance Française.

signé Paul GIRAUD.