GUILLON Denis

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049

IL A NEIGÉ SUR MES 20 ANS

Évadé de France, parachuté en France

Déporté en Allemagne

Résistance

Guerre 1939 - 1945

Nice -Janvier 1988

 

Analyse du témoignage

Écriture : 1985 - 226 pages

 

PRÉFACE de René JANÇON

Commissaire Principal aux Renseignements Généraux

Un de mes amis avait coutume de dire, lorsqu'il voulait préciser sa pensée ou donner de la force à un argument : "Je connais la puissance des mots et la valeur des termes". Personnellement, je ne crois pas qu'aucun mot puisse traduire exactement les drames de la guerre puis l'horreur des instants que nous avons vécus dans les Camps de Concentration, les fameux "Konzert" nazis.

La radio, puis les postes de télévision ont parlé et montré des images de reportages sur les camps de Buchenwald, Mathausen ou d'Auschwitz de nombreux journalistes et reporters ont publié de courts récits sur la vie des déportés. Quelques-uns de ceux-ci ont fait des déclarations à la presse.

Les autres ont narré leur "vie" à leurs amis et connaissances.

Qui, n'ayant pas vécu ces instants tragiques, n'a pas pensé que l'auteur ou le narrateur exagérait son récit ?

L'auditeur accusait l'orateur de vouloir faire du roman ou du cinéma.

Alors, que dire de l'aventure qui fut celle de Denis Guillon : après l'exode sur les routes mitraillées et bombardées, après une "échappée" vers l'Angleterre et l'École de Commandos Spéciaux de sabotage britannique, après son parachutage et sa vie de jeune résistant en France occupée, jusqu'à son arrestation par la Gestapo, son emprisonnement et enfin sa déportation, qu'il finit dignement par une évasion de la colonne de repli des rescapés devant la poussée des Armées Alliées… avec la cruauté des gardiens SS…

Il a réalisé, dans son livre, un condensé d'une vie de jeune homme perturbée par la guerre et il l'achève par un exposé sur la vie concentrationnaire.

Les commissions interalliées et surtout américaines, voulaient à peine croire à la véracité des rapports que nous, survivants, leurs présentions. Pourtant, conduites sur les lieux, elles ont pu se rendre compte, à la façon de Saint Thomas, que Dante n'avait été qu'un bien faible précurseur ! L'amoncellement des cadavres qu'elles ont pu voir, n'était qu'un reliquat de ce que fut notre petit enfer quotidien.

Plus de 80 % de nos compagnons n'ont pas revu cette France qu'ils ont tant espérée. Leurs beaux projets ne seront jamais réalisés. Ces hommes, ainsi que leurs camarades miraculeusement survivants, ont tous terriblement souffert.

Un nouvel Homère tentera peut-être, un jour, d'écrire l'Iliade et l'Odyssée 1939-1945 ? Il lui en faudrait en composer une pour chacun d'entre nous, tant nos souffrances ont été particulières, bien que supportées en commun.

Il serait également nécessaire que M les académiciens activent la mise en circulation de mots très imagés dans ce qui peut traduire l'horreur dans ce que le théâtre Shakespearien classe parmi "l'horrible" et le "terrible". Ceci explique pourquoi je demande à qui lira ces mémoires, O combien fragmentaires, de les considérer comme un "minimum".

Je voudrais que tous ceux qui sont appelés à venir dans les troupes d'occupation en Allemagne apprennent ainsi la façon dont nous ont traités les hommes de main des Hitler, Goering, Goebbels et Himmler.

Il serait nécessaire également de faire lire de tels rapports à tous ceux qui ont donné leur appui ou tout simplement leur consentement aux exactions que nous avons subies, ou même au régime qui nous les a infligées.

Le lecteur trouvera, dans cet ouvrage, les impressions notées au coup par coup par un jeune, résistant puis déporté.

De nombreux livres ont déjà été écrits sur un thème semblable. Aucun, jusqu'à présent, ne reflète avec autant d'exacte simplicité la vie au jour le jour et l'état d'esprit des résistants et déportés. Á tous, il donnera une petite idée de ce qu'était l'occupation et la "Kultur" nazie

Que dire de notre jeune ami ?

Qu'il est revenu de toutes ces épreuves insensées, dramatiques, blessé profondément dans sa chair, mais ayant gardé la simplicité de "celui qui a eu la chance d'être un témoin survivant !"

Qu'il a conservé, malgré toutes les souffrances physiques et morales supportées, une humilité, le cran de ceux qui ont connu le meilleur et le pire dans une jeune existence.

Pour le situer :

Á son retour de captivité et après six années de Sanatorium militaire en Forêt Noire, il avait installé, chez ses parents, un petit chemin de fer mécanique qu'il faisait fonctionner, de temps en temps, devant les gosses de son quartier. Ses yeux brillaient de joie et de bonté… c'était aussi l'une des rares fois où il mettait genoux à terre devant quelqu'un...

Les années ont passé et nous nous trouvons en état de guerre larvée et de terrorisme international.

Les "grands" de ce monde parlementent autour du tapis vert. Plutôt que de chercher à établir une paix solide et durable, chacun veut assurer ses positions géographiques, politiques, en vue d'un prochain conflit ! Question de suprématie ?

Pour nous.

Les déportés des Camps de Concentration.

Ce terme est synonyme de brimades, de privation de liberté, de souffrances et d'abus de pouvoir.

Nous nous refusons de nous faire les complices de tortionnaires quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent !

Pourquoi la liberté est-elle si difficile à conserver, à gagner ou à reconquérir et pourquoi faut-il toujours combattre pour elle ?

One of my friend used to say when he wanted to make his point more precise or give more weight to a statement : "I know the power of words and the value of statements". Personally I do not think that any word can render exactly the tragedies of war nor the horror of the moments we went through in the concentration camps, the famous Nazi "Konzert".

The radio, then television talked about and showed pictures of reports from the camps of Buchenwald, Mathausen, and Auschwitz, numerous journalists published short accounts about the life of deportees. Some of the latter made some statements to the press.

The others told the story of their lives to their friends and kins.

Who, not having gone through those tragic moments, did not think that the author or the narrator was exaggerating.

The listener would accuse the orator of making up the story.

So, what can we say about the adventure which was that of Denis Guillon : after fleeing on the bombed and machine gunned roads, after escaping to England and the school of British special commandos for sabotaging, after his parachute landing, and his life as a young resistance soldier in occupied France, until his arrest by the Gestapo, his time in jail, and eventually his deportation which he ended with dignity with an escape from the pull back column of the survivors in from of the allied armies...with the cruelty of the S.S. jailers.

He realised in his book a summary of the live of a young man disturbed by war and he ends it with an essay about life in a concentration camp.

The Inter Allied Commissions and most of all the American ones, could hardly believe in the veracity of the reports that we, the survivors, were showing to them, yet taking them to the very sites, They could see for themselves in the same way as St Thomas did, that Dante was only a feeble forerunner !! The heaps of corpses that they saw, were only a remain of the daily inferno we went through.

More than 80% of our companions never saw that France they longed for so much. Their beautiful projects will never come into being. Those men along with their companions miraculously alive, all suffered tremendously.

A new Homer will perhaps try one day to write a new "Iliad and Odyssey of 1939/1945 ? He would have to write one for each of us, so unique our sufferings have been, although we suffered them in common.

It would also be necessary for the academicians to speed up the common use of very descriptive words to describe the horror in what the Shakespearean theatre considers as horrible and terrible. This is the reason why I ask whoever reads those memories which are so fragmentary to consider them as a minimum account.

I would like all those who are called to serve in the occupying forces in Germany to be aware in that way, of the way in which we were treated by the men of Hitler, Goering, Goebbels, and Himmler.

It would be necessary to have those reports read by all those who supported or gave their consent to the brutalities we were subjected to or even to the regime that inflicted them upon us.

The reader will find in this book the feelings written down sporadically by a young man, first a resistant then a deportee.

Numerous books were already written on that similar subject. None up to now reflects with so much accuracy and simplicity the day to day life of the resistants and the deportees. To everybody it will give an idea of what the occupation and the Nazi "Kulture" was.

What can we say about our young friend ?

That he came back from all those senseless and tragical adventures, deeply wounded in his flesh but having kept the simplicity of "He who was lucky enough to be a surviving witness" !

That he kept, despite all the physical and moral sufferings he went through, a humility the courage of those who have known the best and the worst in a young life.

To describe him :.

After his return from captivity and six years in the military sanatorium in the Black Forest, he had installed in his parents house a small mechanical train that he was operating from time to time in front of the kids of the neighbourhood. His eyes were beaming with joy and bounty... It was also one of the rare occasions when he would kneel down in front of somebody.

Years have gone by and we are now in a state of latent war, and of international terrorism. The big ones of this world talk seated around a green carpet. Rather than trying to establish a durable and lasting peace, each one tries to secure its political and geographical positions in case of a new conflict ! A matter of supremacy ??

For us.

The deportees from the concentration camp.

This expression is a synonym for persecution, for depravation of freedom, of sufferings, of abuse of power.

We do not want to be the accomplices of torturers whoever they are and wherever they come from !

Why is freedom so difficult to keep, to win, or to reconquer and why do we always have to fight for it  ?

POSTFACE de Michel EL BAZE

Élève du lycée "Charlemagne" à Paris, Denis Guillon a 14 ans quand il subit la honte de l'Occupation allemande. Alors, avec ses copains, après quelques actions de sabotage, il "emprunte" un kayak au Tréport et rame vers l'Angleterre.

Recueilli en mer, engagé dans le "Special Air Service" britannique, il est parachuté en France pour une action de sabotage spécifique puis rentre à la maison, à Alfortville où il poursuit ses actions avant d'être arrêté et déporté.

Il subit alors la cruauté nazie à Ellrich, Günzerode, Nordhausen jusqu'en Avril 1945 quand, évadé de la cohorte des déportés errant sur les routes du Harz, il rejoint enfin les troupes américaines avec lesquels il participera plus tard à la recherche des criminels de guerre.

Jeunes gens qui lirez ce témoignage, vous ferez le serment de prendre exemple sur Denis Guillon, votre camarade, si par malheur notre Pays devait "du même joug subir l'oppression"

As pupil at the Lycée "Charlemagne" in Paris, Denis Guillon is 14 when he has to suffer the shame of German invasion, so with his pals after a few sabotage action, he "borrows" a kayak at Le Tréport and rows towards England.

Picked up at sea, enlisted in the Special Air Service in Britain he is parachuted in France for a specific sabotage operation then gets back home in Alfortville before being arrested and deported.

He then suffers Nazi cruelty in Ellrich, Gunzerode, Nordhausen until April 1945, when he escapes from the crowd of the deportees, wandering on roads of Harz, he meets with the American troops with which he will cooperate later on to look for the war criminals.

This is for you, young people who will read this testimony, you will take the oath to follow the example of Denis Guillon, your comrade if my misfortune our country was to be subjected again to the yoke of the same oppression.

Prière

Je m'adresse à Vous, mon Dieu, car Vous me donnez ce qu'on ne peut obtenir que de soi.

Donnez-moi, mon Dieu, ce qui Vous reste.

Donnez-moi ce qu'on ne Vous demande jamais.

Je ne Vous demande pas le repos, ni la tranquillité, ni celle de l'âme, ni celle du corps.

Je ne Vous demande pas la richesse, ni le succès, ni même la santé : Tout ça, mon Dieu, on Vous le demande tellement que Vous ne devez plus en avoir.

Donnez-moi, mon Dieu, ce qui Vous reste, donnez-moi ce que l'on Vous refuse. Je veux l'insécurité et l'inquiétude, je veux la tourmente et la bagarre, et que Vous me les donniez, mon Dieu, définitivement, que je sois sûr de les avoir toujours, car je n'aurai pas toujours le courage de Vous les demander.

Donnez-moi, mon Dieu, ce qui Vous reste. Donnez-moi ce dont les autres ne veulent pas ; mais donnez-moi aussi le courage, et la force, et la foi. Car Vous êtes le seul à donner ce qu'on ne peut tenir que de soi.

Prière écrite par André ZIRNHEL,

Officier SAS, tué en LYBIE,

le 17 Juillet 1942.

SOMMAIRE

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LIVRE I

LA MEMOIRE

LA GUERRE DE 194O DITE " LA DROLE DE GUERRE "

- Au mois de Mai 5

- Baroud d'honneur : " Les dernières cartouches " 6

- L'exode 9

- A MONTRICHARD, sur le CHER 13

- Halte à BLERE-LA-CROIX 14

- Mon cher papa ! 15

- L'arrivée des Allemands 16

- A propos de " 39-4O " : mettons les choses au point ! 18

- Pour certains on cesse de " voir rouge " 2O

- Pour d'autres : un " poing ", c'est tout !… 21

- Un petit avant-goût de " cravache " 22

- La FRANCE malade : traitement au VICHY 23

- " Ambiance parisienne " 24

- Réactions 27

- Les études " perturbées " 28

- Notre premier acte de Résistance 29

- Les balbutiements de la presse clandestine et autres actions… 3O

- HITLER s'attaque à l'U.R.S.S. 32

- Les " mal aimés " 33

- 7 Juin 1942 : le début du massacre des innocents 34

- PHOTO - A PARIS, dans le métro, en Janvier 1944 35

- Se procurer des armes contre l'Occupant 36

- La milice de DARNAND à PARIS 37

- L'attaque manquée contre les garde-voies et communications 39

- " Nos " aviateurs américains 42

- Le sabotage des wagons-citernes d'essence d'avions

- La Troupe Théâtrale des Anciens Elèves de " VICTOR HUGO " 44

EVADE DE FRANCE EN GRANDE-BRETAGNE

- Façon de " faire la manche " ou " tais-toi et rames ! " 47

- L'Ecole de Sabotage britannique 49

- Les joyeux petits Ecossais (sans kilt) 51

- Les apprentis-sorciers 52

- Un gentleman-farmer pas content du tout ! 55

- De RINGWAY où fleurissent les " pépins "

- ECOSSE : plaies et bosses, ou " play " et boss… 57

- On se fait passer un savon… 61

- PHOTO - Jeep en position de largage sous un short-stirling

(ANGLETERRE - Octobre 1943) 63

- PHOTO - Largage de Jeep : essai concluant

(ANGLETERRE - Octobre 1943) 64

RETOUR EN FRANCE !…

- Le grand saut 66

- La fuite à travers le quadrillage allemand 68

- BLERE : on l'a échappé belle !… 69

- La " reconversion " dans le civil et la reprise de contact avec l'O.C.M. 7O

- Les corolles de l'espoir

- Traction-avant et… en avant les émotions ! 72

- Où je conjugue un heureux temps de " vacances " et la Résistance

dans le MIDI 76

- Changement de " musique " 79

- " MEIN KAMPF " ou le delirium tremens des nazis 8O

- Réflexions sur la dictature 82

- Uniformes feldgrau… et imprudence de jeunesse ! 83

- PHOTO 84

- Le gars des Chantiers de Jeunesse

- Grenadage 85

- Sabotage de " transfo " d'intérêt stratégique

- Le terrible bombardement meurtrier du 31.12.1943 86

- Et le grain de sable se glisse dans la machine 87

- Une bien curieuse coïncidence 88

- PHOTO - Rémy CARON et Denis GUILLON en 1944 89

- Les secouristes de la CROIX-ROUGE sont repérés ! 9O

- Première arrestation de groupe à ALFORTVILLE 91

- Arrestation manquée 92

- " L'interrogatoire " 93

- La prison de FRESNES, Cellule 141, 3ème Division, 1er étage 96

- Encore un carreau d' cassé… 97

- Garder le moral à tout prix ! 98

- CROQUIS - Prison de FRESNES - 3 Avril 1944

- Courage… On les aura !… Un jour ? 99

- La baraka… Mais par-dessus tout : la peur ! 1OO

- Un petit rayon d'espoir

- Le départ pour COMPIEGNE 1O1

- Au camp " A " 1O2

- Les inconscients 1O3

- L'étrange copain qui revenait de " RAWA-RUSKA "… 1O4

" TRANSPORT " VERS L'ALLEMAGNE

- CROQUIS - Départ de COMPIEGNE pour les convois de déportation 1O5

- Le train de cauchemar 1O6

- La seconde nuit 11O

- Le troisième jour 111

- CROQUIS - BUCHENWALD. L'usine GUSTLAV 112

BUCHENWALD

- CROQUIS 113

- L'arrivée à BUCHENWALD 114

- BUCHENWALD - Le 14 Mai 1944 au soir

- CROQUIS -. La tonte de l'arrivée - 14 Mai 1944 116

- CROQUIS - . La douche après la désinfection de l'arrivée - 117

- CROQUIS - . La série des piqûres, au camp de quarantaine 118

- CROQUIS - La corvée de soupe 119

- CROQUIS - . Arbeitstatistick. A quatre heures du matin.

Avant l'appel pour le départ au travail de terrassement. 12O

- CROQUIS - . Les morts et les fours crématoires.

Le ramassage journalier par le Sonderkommando.

- CROQUIS - GÜNZERODE. Le Kommando IV A arrivant au chantier 121

- La corvée de " cailloux ".

- PHOTO - Avril 1945. Restes humains dans un des fours crématoires

de BUCHENWALD. 122

ELLRICH

- CROQUIS - ELLRICH. Bagarre pour le rabiot de soupe entre Polonais et

Ukrainiens. 123

- Départ pour ELLRICH 124

- ELLRICH 125

- PHOTO - ELLRICH - 14 AVRIL 1945 -

Détenus brûlés vifs au lance-flammes par les SS

avant leur départ précipité. 127

- PHOTO - 14 AVRIL 1945 - ELLRICH -

Détenus " invalides " laissés au camp lors de l'évacuation devant

les Alliés, et mitraillés par les SS…

GÜNZERODE

- CROQUIS - Le Kommando IV A part au travail. (Dans le ciel, l'avion

porteur décollant du terrain de NORDHAUSEN) 128

- CROQUIS - PUTZLINGEN - Les feuillées sur le chantier 13O

- Notre travail d'esclaves 131

- Du courrier de FRANCE 132

- A NORDHAUSEN 133

- L'étrange " supplice du tabac " 134

- Un clin d'oeil de chaleur humaine, ou le " rampant " de la Luftwaffe 135

- CROQUIS - Travail du mois d'Août 1944 (sentinelles de la Luftwaffe)

- Travail aux alentours de DORA 136

- CROQUIS - Travail de terrassement en remblai et déblai !

- " L'accident " 138

- Nouvelles de PARIS et nos déboires de la " soupe "

- CROQUIS - GÜNZERODE. L'appel du soir. 14O

- … Et les SS sont revenus

- Travail, Kapos et sévices gratuits… 142

- Le 11 Novembre 1944 143

- Pluies… et le " libraire " 144

- Il nous donne un peu de pain 145

- Moral, tu en prends un coup 146

- Enfin, les " meisters " civils ont été compatissants…

- " L'évadé " 148

- CROQUIS

- CROQUIS - Travail de terrassement sous la neige (- 28 °) aux environs

de Noël 1944 149

- - 28°C… Tu trembles carcasse ! 15O

- La mort au chantier

- La faim et la maladie 151

- CROQUIS - La pause de midi dans la baraque du chantier, par - 28°.

(Sur le poêle, des rondelles de rutabagas) 152

- Carrousel aérien 153

- Et toujours des deuils 154

- Noël 1944

- CROQUIS - GÜNZERODE. Soirée au camp. 155

- Les Boches se rebiffent : l'offensive ratée des ARDENNES

- Niemals vergessen. (Ne jamais oublier). 156

- Les avions de l'espoir 157

- CROQUIS - FEVRIER/MARS 1945 - Attaques aériennes contre les

locomotives devant l'entrée de l'usine souterraine de DORA

(NIEDERSACHSWERFEN) où l'on fabriquait les V1 et V2. 158

- Le dégel… Mais la gadoue ! 159

- CROQUIS - Travail de terrassement sous un déluge de pluie glaciale.

Novembre 1944.

- Et le spectre de la dysenterie.

- La " desinfektion " 16O

- CROQUIS - Novembre 1944 - Bain de crésyl, en plein hiver !…

- CROQUIS - GÜNZERODE. Contrôle des poux. 161

- Le spectre de la contagion.

- Ça y est, ils plient les genoux ! 162

- Et Georges REYNAL nous dit : " Nous serons les premiers

Occupants ". 163

- Et de plus en plus : la faim.

- Nos pauvres morts… si près de la fin ! 164

- Arbeit ! Travail !

- Des cris, des larmes… 165

- CROQUIS - FROMENTIN Jean - LAIGNEAU Robert

- CHAPERT Philippe - MARECHAL Jean.

RETOUR A ELLRICH

- CROQUIS - MENIGOZ - LE FLOCH - MAIRE René. 166

- Et plus torturés que nous : les Juifs !… 167

- L'apparition de la Wolksturm. 168

- L'anniversaire de mon arrestation. 169

- Promesses… puis menaces.

- La première évacuation. 17O

- Pas de dimanche pour les attaques aériennes !…

LE GRAND EXODE DES CAMPS

- CROQUIS - L'exode, sur les routes du HARZ, avec mitraillages d'avions,

les traînards abattus… par les SS ! 171

- Le massacre des SS. Cruauté jusqu'au bout ! 172

- Marchons… Marchons… 173

- Marches… ou crèves ! 174

- Notre évasion dans la nuit noire.

- Une journée à suspense… 176

- Pas et faux-pas…

- Bêtement capturés ! 178

- Juifs ou pas Juifs ?… Communistes ou pas communistes ? 179

- Notre " guerre " des tranchées.

LIBERTE ! LIBERTE CHERIE !…

- CROQUIS - Avril 1945. Libération des camps. 181

- Liberté oui, mais pas pour tous ! 183

- L'envol vers la FRANCE. 184

- Sanatorium : je retourne en ALLEMAGNE.

- L'espérance, les passions humaines et la guerre qui n'en finit pas

dans le monde… 185

- CROQUIS - 19 Avril 1945… 39 kg.85O !…

LIVRE II

NOTES et DOCUMENTS

- Le chant des Marais. 188

- La prière des parachutistes S.A.S. 189

- PHOTO - En Avril 1945, les troupes britanniques

libèrent BERGEN-BELSEN.

On oblige les SS à sortir, sans masque ni gants, les cadavres des fosses

communes, afin de leur faire des sépultures décentes. 193

- PHOTO 194

- PHOTO - Grandeur et décadence des soldats hitlériens. AVRIL 1945 195

- PHOTO - AVRIL 1945 : le retour des choses 196

- Pour servir à une meilleure notion de notre

Résistance et de l'aide de nos Alliés 197

- Cocktails MOLOTOV 198

- Relevés du système de direction des fusées V2 199

- CROQUIS du système de direction des fusées V2 2OO

- PHOTO - 1948. En FORET-NOIRE, à BADENWEILER,

Denis GUILLON dans le bureau du commissaire DUPRAT

(Recherche des criminels de guerre). 2O4

- CROQUIS - Certificat de validation. 2O6

- PHOTOCOPIE - Attestation. 2O7

- PHOTOCOPIE - Attestation O.C.M. 2O8

- PHOTOCOPIES - Carte de Combattant Volontaire de la Résistance -

Carte du Combattant. 21O

- PHOTOCOPIE - Carte de Déporté Résistant 211

- Hommage de la Nation 213

- Croix du Combattant Volontaire 1939-1945 214

- Médaille de la Résistance Française 215

- Ordre National de la Légion d'Honneur 216

- PHOTO - Denis GUILLON reçoit la Légion d'Honneur 218

- Médaille Militaire 219

- Citation à l'Ordre du Corps d'Armée 22O

- La Croix de Guerre 221

 

La mémoire

 

C'est étrange.

Ce livre est un livre de Comptes.

Une suite de relevés bancaires.

Un JOURNAL, comme on dit en termes de comptabilité.

Je le commence à la page 18, parce que les premières pages ont été remplies de l'écriture d'un homme, inconnu de moi. Je sais cependant son nom :

Un jour, à CANNES, une très belle propriété devait être démolie pour faire place à un immeuble moderne. En ayant été averti par l'entreprise chargée des travaux de démolition, j'ai pu visiter cette belle demeure, d'un style appartenant au passé somptueux des beaux jours 1900 de la vogue de CANNES. Tout était à détruire, même les superbes plantes de jardin dominant la mer. Et donc il était encore possible de récupérer des fragments utiles de cette maison cossue : vitraux, fers forgés de rampes d'escaliers, marbres de cheminées, même cette grille de protection de porte d'entrée qui orne maintenant la façade du bureau de notre maison.

Mais, au tragique de cette disparition d'un beau domaine fait pour le rêve, la tranquillité et la beauté de la vue sur cette baie si vantée où les Iles de Lérins mettent deux tâches de verdure sombre, se mêlait un autre sentiment de destruction familiale, d'un drame humain brutal et inconcevable. D'après les quelques documents abandonnés dans ces grandes pièces vides de meubles, la vie de cette famille avait prospérée jusqu'à la guerre mondiale de 1939-1945. Tout le prouvait : photographies, cartes postales envoyées des coins les plus divers du monde entier, dépliants fanés de croisières en paquebots, lettres d'affaires familiales, quelques diplômes aussi et des livres de compte comme celui-ci.

Et, brutalement, plus rien qu'une vaste maison vidée de ses meubles, vidée de ses occupants, saignée à blanc

Dernière constatation : des morceaux de scellés, portant l'aigle et la croix gammée, prouvaient que l'ignoble, l'irréparable avait été accompli. D'un seul coup, comme un cyclone, l'infernale poigne de la GESTAPO avait emporté corps et biens……

Et pour moi, j'étais trop bien placé pour ne pas ressentir l'horreur qu'avait dû être cet instant, l'ayant vécu dans d'autres lieux et dans d'autres circonstances, mais avec la même violence, la même impression satanique d'irréel mais aussi d'irréparable

Tragiques instants d'un passé de guerre si marqué dans ma chair et dans mon âme

Alors peut-être faut-il en reparler, en témoin, non pas pour ranimer je ne sais quelles passions, quelle haine, mais surtout en souvenir de ces souvenirs qui, peut-être, empêcheront des millions de massacrés d'être définitivement oubliés, anéantis malgré eux par la folie meurtrière d'une époque assez exceptionnelle dans les âges de l'Humanité `

Pour eux

Pas de croix, pas de cénotaphe, pas de sépulture connue, si misérable, si abandonnée soit-elle. Rien qu'un peu de cendres au vent et une maudite fumée fugitive dans le ciel d'un cauchemar voulu par des hommes, pour des hommes, au fond d'un de ces camps d'extermination qui nous furent révélés seulement à la fin de la guerre.

On ne voudrait plus penser que cela ait pu exister, ni que cela puisse être encore une réalité journalière dans quelques parties de ce globe terrestre, à l'heure des avions long-courriers à réaction, à l'heure des Clubs Méditerranée, à l'heure des stations de sports d'hiver, à l'heure de la Protection de la Nature, à l'heure des dangers de la Pollution Atmosphérique, à l'heure des Rendez-vous Artistiques Internationaux, des Midem et autres Festivals du Cinéma, à l'heure des plus belles poitrines nues de Miami ou de la Côte d'Azur, à l'heure du rendez-vous des Cosmonautes sur la Lune, et les Étoiles…

Lorsque nous avons, rares survivants, été libérés par les armées alliées des Américains, des Russes, des Anglais, des Belges, des Hollandais et des Français, nous étions unanimes, dans l'amalgame des prisonniers capturés dans toute l'Europe (notre INTERNATIONALE des CAMPS, la vraie !) à penser et à veiller, à échanger nos observations et établir un contrôle moral quasi permanent, pour que jamais plus un être humain sur cette terre ne subisse la déchéance, la promiscuité, l'humiliation, la souffrance, la soif, la faim, la vermine, les inventions sadiques des gardiens de camps de concentration.

En somme ne plus tolérer qu'une nation, qu'un peuple, qu'un parti ou qu'une secte religieuse aient en possession cette arme absolue qu'est l'Arbitraire d'une Police Politique.

Que quiconque prenne connaissance de l'existence d'un de ces lieux maudits d'anéantissement de la personnalité humaine, en avertisse solennellement le Monde entier !

Que chacun rejette de la communauté ceux qui sont encore capables de vouloir, ou simplement de tolérer, d'admettre, ou de feindre l'indifférence devant de telles méthodes de destruction de l'Individu

Car c'est une offense impardonnable aux DROITS de l'HOMME et du CITOYEN. Car c'est s'avilir que de penser atteindre et conserver le POUVOIR par de tels moyens sur une ou plusieurs Nations et prétendre en menacer les voisines pour imposer ses vues, ses " convictions " politiques ou religieuses. C'est la forme la plus ignoble du FANATISME. C'est la négation de la VIE !

Au contraire, si certains spectacles offerts par les professionnels des Élections sont lamentables, du moins la pluralité des étiquettes politiques, des religions, donc des Croyances, sont un signe vital de Bonne Santé Morale dans un pays comme la FRANCE, puisque la Raison, l'Esprit, la Critique, la Discussion y ont leurs droits d'existence. C'est l'ESPOIR qui fait vivre et non la Résignation à l'uniformité terne d'un Parti Unique, et donc DICTATORIAL.

Était voulue la citation de DANTE qui ornait les frontons de nos lieux de supplice :

"Toi qui entres ici, perds toute Espérance " !…

N'oublions pas que le Droit de Grève est un droit incontestable, mais le Droit au Travail aussi ! Qu'un Homme Noir ou Jaune n'a pas voulu cette distinction raciale et qu'il en, éprouve des sentiments, souffre et meurt comme un " Blanc ". Et qu'à plus forte raison les opinions politiques peuvent être tout à fait opposées, mais respectables si elles sont sincères et ne visent pas à l'endoctrinement forcé des ses interlocuteurs. "

Chacun voit midi à sa porte " disait le vieux dicton populaire. C'est une sage et saine constatation. Et chacun peut observer le mode de vie qu'il lui plaît d'avoir, à la condition importante qu'il n'empiète pas sur la liberté de vivre et de penser d'autrui. Ce sont, je le sais, des clichés archi connus, mais qui prennent de plus en plus de sens, au fur et à mesure des événements mondiaux depuis la fin de ce qui fut appelé " La Seconde Guerre Mondiale ". On a un peu trop tendance à négliger la TOLÉRANCE, et c'est pourtant une des vertus essentielles des règles de savoir-vivre en bons voisinage.

 

 

 

La GUERRE DE 1940

DITE

"LA DROLE DE GUERRE"

 

 

AU MOIS DE MAI

Pas très loin de VONK, dans les Ardennes : Une chaleur comme il n'est pas permis en ce mois de MAI 1940

"Alerte ! les Chars ! les Chars ! "

Cavalcade, dos courbés, et autour des quelques canons de 75, assez bien camouflés, les soldats se préparent à affronter la terrible menace qui se précise. Les silhouettes des tanks allemands progressent lentement, moteurs grondants, masses d'acier imposantes et les chenilles crissent. Leur allure précautionneuse laisse deviner une infanterie d'accompagnement.

- " Cette fois, c'est la fin "… pensent les jeunes hommes qui tentent le denier affrontement. Pourtant ils ont magnifiquement tenu, malgré les pertes importantes et peu ou pas de ravitaillement, encore moins de renfort

On parvient quand même à entendre les tirs saccadés des mitrailleuses au milieu des explosions d'obus qui se succèdent sans arrêt. Obus, mortiers, grenades, bombes d'avions, tout se mêle en un ample tonnerre.

Dans la fumée dense des combats et des écrans de brouillard artificiel lancés par les assaillants, on entr’aperçoit des cavalcades furtives entre les engins blindés qui approchent

Dissimulée au mieux possible dans des trous individuels, l'infanterie française attend, l'arme au poing. Dans le secteur qui nous est décrit, un sergent dirige ses hommes avec courage et efficacité

Les tanks approchent davantage. Derrière viennent les Panzer-Grenadiers et les SS, troupes d'assaut spéciales du FURHER allemand. En tenue légère voire en short, bras de chemise retroussés, casqués et bottés, ils avancent par petits groupes décidés, bien pourvus en armes légères automatiques. Beaucoup chantent : ils ont une foi énorme en leur invincibilité. L'assaut sanglant contre la POLOGNE fut irrésistible, et on s'est distingués de part et d'autre, entre deux armées complices bien d'accord pour faire de ce pays un charnier effroyable, malgré l'héroïque et désespérée résistance de l'armée polonaise surclassée en armement, submergée de deux côtés à la fois : à l'Ouest les hordes germaniques sous l'étendard rouge d'Adolf HITLER et à l'Est, leurs complices russes, rangés sous la bannière également rouge du camarade Joseph STALINE.

Après les blâmes timides de la Société des Nations (l'ONU de l’époque) l'ANGLETERRE et la FRANCE étaient tardivement rentrées en lice, peu préparées à l'affrontement.

Maintenant c'est la curée.

Les tanks nazis reçoivent le soutien aérien des formations de Stukas, alignés par dizaines et plongeant, comme à l'exercice, dans le hurlement lugubre de leurs sirènes dans une absence complète de Défense Contre Avions. La Chasse française est annihilée depuis longtemps : des avions, des pilotes, mais une incroyable gabegie, les moteurs flambant neufs sabotés en usine, des ordres et des contrordres ahurissants. Et des entassements de matériel non livré à temps, mais dont les armées allemandes prendront livraison intacts dans les entrepôts ou les docks portuaires, au fur et à mesure de leur avance irrésistible.

Ce qui m'avait frappé d'étonnement, fin 1938 et en 1939 (et cela est resté gravé dans mes souvenirs d'adolescence comme un malaise), c'était le sapement moral entrepris en FRANCE à cette époque. Je me souviens de ces délégations d'hommes et de femmes faisant du porte-à-porte dans les immeubles et tendant une pétition (à signer en face de son nom, la liste des locataires étant préparée à l'avance) :

" Camarade prolétaire, il faut saboter dans les usines d'armement. Il faut empêcher par tous les moyens que les trains de soldats roulent vers les frontières. Nous sommes contre la guerre voulue par l'ANGLETERRE et le Grand Capital. Nous ne devons pas nous battre contre le camarade prolétaire allemand ! ".

Telle était la teneur générale de ce mot d'ordre diffusé à l'échelon national.

Pendant ce temps, le camarade prolétaire nazi réarmait à outrance. Et sous prétexte de protéger les minorités allemandes, il réclamait et annexait des territoires, occupait la TCHÉCOSLOVAQUIE. On entendait à la radio les discours ponctués de hurlements hystériques de leur vénéré dictateur et les acclamations énormes du bon peuple ouvrier allemand :

SIEG HEIL ! SIEG HEIL ! SIEG HEIL !

Et les accords germano-soviétiques, avec la poignée de mains célèbre dans les journaux du ministre des Affaires Étrangères allemand et de STALINE, scellèrent leur complicité et l'écrasement de la nation polonaise.

Tout le monde ne pouvait, en temps de guerre, déserter son régiment et le 6 Octobre 1939, rejoindre alors l'alliée de notre ennemi fasciste. Certaine personnalité, éminente tête de file d'un Parti qui se veut irréprochable défenseur du Prolétariat, le fit. En toute modestie…… Oh ! Maurice THOREZ !

Le temps est passé, un grand voile pudique s'est abattu en douceur…… Glissons mortels, n'appuyons pas le caca n'est pas loin de la surface hypocritement propre des apparences. O ignoble jeu de la Politique !…

BAROUD D'HONNEUR :

"LES DERNIÈRES CARTOUCHES"

Lorsque les premiers chars arrivent sur les positions avancées françaises, les artilleurs sont prêts, autour de leurs pièces pointées en tir tendu : plateau zéro et tambour cent. Les chenilles grincent, écrasant les arbustes, aplatissant les buissons, cassant les clôtures encore debout par endroits. Ils arrivent presque aux positions individuelles des fantassins. Alors les canons de 75, rageurs, tirent leurs derniers obus, rapides, précis. Une tourelle de tank s'envole littéralement dans un tourbillon de fumée. Un char tourne en rond, désemparé, une chenille fracassée. Un autre se volatilise en une grande flamme orangée. Des tankistes évacuent leurs engins touchés à mort, se roulant par terre, leurs tenues enflammées. Encore une fois le piège fonctionnait. Mais bientôt on n'aura plus de munitions.

Simultanément l'infanterie sort de ses trous en hurlant. Le sergent entraîne ses hommes, pistolet au poing, grenade de l'autre. Et dans les cris de ces homme déchaînés, il y a la rage, la peur et le désespoir aussi. C'est le dernier combat : un Baroud d'Honneur. Sur les ondes, depuis déjà plusieurs jours, un vieux Maréchal de FRANCE a annoncé au Pays la triste nouvelle : l'ARMISTICE était signée. Pour ces courageux soldats de la dernière bataille il n'y avait plus de secours à attendre.

Dans les hautes tiges d'un champ de blé, des soldats se battent au corps à corps, impitoyables. Encore d'autres groupes sortent de terre et foncent, baïonnette au canon. Stupéfiés, et encore pour cette dernière fois, les Allemands ont stoppé leur progression et essaient d'organiser une défense sur le terrain. Un soldat amorce une grenade à manche, d'autres suivent. Nos fantassins arrivent sur les positions précaires de mitrailleuses hâtivement mises en batterie. Les baïonnettes viennent, très vite, menaçantes.

Terribles regards de ces hommes chargeant pour l'ultime fois, n'acceptant pas la défaite !

La charge atteint les rangs allemands, furieusement. Les grenades tombent et éclatent, dispersant leurs éclats mortels alentour, sans discernement dans le tas. Des panzers-grenadiers balaient les assaillants avec leurs mitraillettes. A coups de crosses, de tête, de genoux et de pieds, l'infanterie des deux camps forme une mêlée délirante. Le Sergent engage un combat singulier avec un grand gaillard et se dégage en tirant deux coups de pistolet.

Ralliant quelques hommes, il se porte au secours d'un groupe mal en point. Une grenade à manche roule à ses pieds. Lueur fulgurante. Détonation assourdissante.

Criblé d'éclats, sa mâchoire inférieure fracassée, le Sergent fait encore deux pas, emporté par son élan et s'écroule

Les tanks à croix noire se remettent de leur surprise et, les renforts aidant, ils s'appliquent à démolir l'artillerie qui leur a infligé des pertes sensibles. Ils avancent, balayant le terrain méthodiquement. La ligne de feu est déplacée et on entend plus loin un accrochage violent. Ici, les déflagrations s'espacent. Le nettoyage de la position conquise a commencé, posément. D'autant plus précis que l'aviation française n'existe plus.

La violence des combats s'éloigne. Le soleil commence à descendre sur l'horizon enfumé. Dans le grand champ de blé saccagé, les morts et les blessés, souvent emmêlés, gisent.

Le Sergent râle doucement.

Dans son délire, il revoit sa femme, une belle Anglaise, douce, à qui il a fait découvrir la FRANCE. Il lui parle, mêlant le français au britannique...

La FRANCE, des petits restaurants, où elle avait fait connaissance avec le civet de lapin, les cuisses de grenouilles, les escargots de BOURGOGNE. La FRANCE des petits bals de quartier avec leurs habitués. La FRANCE des musées et des châteaux. La capitale de la FRANCE et aussi les routes dévoilant des paysages si changeants.

Passionné de moto, il lui avait fait parcourir le pays en tous sens...

Cette fois, où ils avaient dérapé sur la route enneigée qui va de CANNES à GRENOBLE et qu'on surnomme " ROUTE NAPOLÉON ", ils avaient percuté un grand mur de neige fraîche, et tout ce qu'il aperçut ensuite de sa femme étaient des pieds qui s'agitaient.

Il l'avait tirée à lui et, assis tous les deux dans la neige, ils avaient ri aux éclats, heureux de leur Jeunesse, de leur Audace, de leur Amour. La Vie s'annonçait alors magnifique !...

...Des bottes s'approchent avec précaution. Un Hauptmann S.S. descend de sa " Wolkswagen ".

Pantalon de cheval à ailerons de requin, bottes de cuir souple avec une grenade à manche dans la tige, il dirige son équipe de tueurs. Visage hautain, quoique tendu, sous sa casquette cassée et un peu inclinée, la tête de mort argentée luisant au soleil couchant, il avance lentement, détaillant les gisants. Les SS, venus derrière les troupes de choc, ratissent consciencieusement, mais avec prudence encore, le champ de bataille, pour y attraper les survivants.

Toute leur rage et les instants de panique passés se lisent sur leurs faciès : eux, corps d'élite du bien-aimé maître absolu du Grand Reich Allemand, ont subi la honte !

Depuis huit jours passés que l'Armistice était proclamé, ils piétinaient, furieux, fatigués et crasseux, devant ces rescapés d'une Armée Française taillée en pièces, partout ailleurs.

Ils étaient arrêtés dans leur griserie de conquêtes par des hommes non moins fatigués, crasseux et furieux qu'eux-mêmes, mais qui étaient résolus à se battre jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la Mort s'il le fallait parce qu'ils refusaient la défaite !

Et la leçon fut si mal admise, l'orgueil germanique tellement choqué, la bataille tellement incertaine dans sa sauvagerie désespérée que le Grand Quartier Général du FÜHRER enquêta et, pendant longtemps, se livra à des reconstitutions, en fit un thème de manoeuvre célèbre.

La plus funeste conséquence fut pour les vaincus : l'ordre vint, sans appel, d'achever tous les blessés ! Et des hommes, jeunes, en pleine possession de leurs moyens physiques et de leurs facultés mentales vont tuer en série, posément appuyer avec indifférence sur la gâchette, sans rater une seule fois leur coup, parce que tel a été l'ordre reçu

'VAE VICTIS !...

...Les bottes s'arrêtent près du corps du Sergent. Le vainqueur contemple le blessé qui râle et divague en anglais. Après un rauque appel, d'autres soldats approchent, saisissent le blessé par les bras et les jambes, le jettent avec d'autres sur le plateau d'un camion. Tous les hommes ainsi ramassés, vivants, blessés plus ou moins grièvement ou morts, sont rassemblés à l'entrée du village. Là, des officiers, en casquette crânement posées sur des têtes arrogantes, font des commentaires sur la fin des combats et prennent des photos ou des films. Lorsque leur curiosité est enfin apaisée, ils hurlent des ordres.

Une colonne de prisonniers part sur la route, vers l'EST, étroitement encadrée par des sentinelles attentives. Les coups de crosses et les gueulements incompréhensibles sont éloquents de menaces. Un flot de voitures et d'engins de guerre, de toute sorte, s'écoule lentement, en un roulement sourd.

Une poussière âcre voltige encore. Le Sergent délire toujours, ensanglanté.

Un peloton spécial de SS se penche sur les blessés. Et les coups de feu claquent. Dérisoires détonations espacées après les fracas assourdissants de la bataille. Mais ils effraient et alertent les rares habitants de VONK, qui se risquent à regarder discrètement, entre les lambeaux de volets, témoins horrifiés.

Bruits de pelles à présent ! On enterre à la hâte les victimes de ce carnage dans des trous d'obus voisins, sans aucune marque distincte : les témoins de la Honte étaient supprimés. Les SS partaient en chantant, tels les HUNS

Le jeune Sergent était dans le nombre des massacrés

C'était le plus jeune frère de mon père, mon oncle Père-Noël, celui qui enchanta ma prime jeunesse par ses cadeaux merveilleux, celui qui était pour moi comme un frère aîné.

Eugène GUILLON, mort pour la FRANCE, à vingt-huit ans.

L'EXODE

A peu près à la même époque, c'est-à-dire en Juin 1940, j'avais 14 ans.

Mes joies, mes ennuis, mes peines, ma VIE en quelque sorte : tout cela prend tournure en moi avec la guerre comme toile de fond !

Jusque là, j'étais l'enfant unique et choyé d'un couple attentif. Après mes très jeunes années d’École Maternelle, puis de Communale, à l’École " VICTOR HUGO " à ALFORTVILLE, j'étais entré au Lycée " CHARLEMAGNE " à PARIS. Dans ma petite tête, il y avait un grand projet : devenir Médecin

De déclinaisons en thèmes et versions, le Latin entrait en moi, en attendant mieux. Et brutalement, ce furent les années troublées de la Guerre d'Espagne, qui vit la défaite écrasante de la République Espagnole et l'avènement de la dictature de FRANCO, aidé dans sa conquête du pouvoir par les armées et le matériel de l'ALLEMAGNE et de l'ITALIE. Et, plus près de nous, ce fut la Mobilisation Générale. On parlait d'un sujet inconnu pour moi : la GUERRE

Un nommé ADOLF HITLER enrôlait le peuple allemand

Je me présente à l'examen du Certificat d’Études que mes parents, prévoyants, ont tenu à me faire passer, malgré mon ambition de continuer les Classes " A " du Lycée " CHARLEMAGNE ". A ma surprise, et il faut le reconnaître, à ma Fierté, je suis reçu Premier du Canton de CHARENTON

Qu'il me soit permis d'adresser ici un vibrant hommage à un couple d'instituteurs, comme on en fait rarement : il s'agit de Monsieur et Madame LESOUPLE qui furent, en leur temps, les promoteurs actifs, infatigables, de nombreuses listes de reçus aux examens du Certificat d’Études pour la seule École Communale " VICTOR HUGO " à ALFORTVILLE

Encore, maintenant, nombreux sont les anciens élèves qui parlent d'eux comme des êtres d'exception, tant pour leur compréhension, leur patience que leur dévouement aux élèves qui passèrent - si j'ose dire - entre leurs mains

Nous habitons donc ALFORTVILLE, au confluent de la SEINE et de la MARNE. Banlieue active, très proche du Bois de VINCENNES et de son Parc Zoologique. Étirée entre la SEINE et la voie de chemin de fer P.L.M. (PARIS - LYON - MÉDITERRANÉE) : on y trouve une importante colonie d'Arméniens fort sympathiques et dont beaucoup sont tailleurs ou travaillent en confection

Puis vient la guerre déclarée à l'ALLEMAGNE, après l'entrée de ses troupes sur le territoire de notre alliée Polonaise. Les gens affluent des régions frontalières, pris de panique ; à croire que, d'instinct, chacun eut voulu fuir les quatre années d'Occupation Allemande à venir

Le drame commence pour les Civils de la région parisienne.Nous sommes repliés " à MONTGERON : petite bourgade bordant la Forêt de SENART, où mes parents ont un petit cottage

La forêt voisine est mon amie.

les ans, jusqu'à présent, on y vient aux vacances scolaires. Je fortifie mes jeunes muscles et développe à l'extrême le sens de l'orientation, mon ouïe, ma vue, ainsi que la faculté de camouflage. Qualités dont je n'allais pas tarder à faire bon usage, par suite de l'orientation imprévue du cours de mon existence !

Chère Forêt de SENART ! Chers petits copains !

Vous, les Roland GAMBLIN, Roland JACOB, Robert PINARD, Henri FAIVRE, Serge DUFOUR, René LAYA et j'en oublie !

`Vous, les Peaux-Rouges ou les cow-boys qui guerroyiez pour la sauvegarde d'un village de huttes de branchages dans la sapinière du " Premier Garde " Forestier ! Que d'autres petits cow-boys et d'autres Indiens des villages voisins venaient tenter de détruire...

Quand ce n'était pas nous qui partions sur le sentier de la guerre, en expédition punitive, parcourant parfois jusqu'à dix kilomètres aller et retour en forêt profonde, au milieu des fougères ou dans la bruyère d'où s'exhalait le bon parfum de la cire des abeilles sauvages.

Chère Forêt de SENART ! Je vous dois sans doute beaucoup ! Car sans ces embuscades, ces fuites éperdues au travers des taillis, vos leçons de patience, d'endurance et d'observation, peut-être ne serais-je, à présent, qu'un fantôme pour vous hanter, à la recherche d'une époque révolue qui m'est chère : mon enfance heureuse !

Et l'exode des populations, cet affolement collectif, cette panique de fourmilière dérangée entraîne tout en passant, bouleverse ce petit monde à nous, les gosses de ces temps tragiques. Il fait de nous des " Gamins-Hommes " : une race à part, incompréhensible aux adultes d'alors

Nous nous adaptons à l'imprévisible, mêlant les débris de nos rêves de cow-boys aux débris de la réalité qui s'effrite. Introduisant la fiction dans le réel de ce chaos, le saisissant parfois mieux que nos parents, parce qu'il y a ce côté d'aventure qui rejoint les situations abracadabrantes dont on rêvait, faisait nos jeux au temps du règne de la Forêt sereine, au sein de la Paix

Un jour de Juin 1940, toute la région parisienne baigne dans la suie, la fumée des incendies de citernes d'essence et d'obus fumigènes, noyant la clarté du soleil, pendant que les troupes allemandes arrivent à la SEINE, du côté de ROUEN.

Un de mes oncles, Jules FURNON, trop âgé pour être mobilisé et qui a connu la captivité en ALLEMAGNE, fait prisonnier pendant la guerre 1914-1918, vient nous chercher pour nous évacuer vers le SUD, au hasard de la route. On entasse dans sa voiture à marchepieds - une puissante " RENAULT " de l'époque - une foule de paquets variés, ma grand-mère maternelle paralysée, maman, ma cousine ODETTE dont le mari est dans les Blindés, sa fille CLAUDETTE encore dans ses langes, sa grand-mère maternelle et naturellement mon oncle, comme conducteur. Je suis nommé d'office guetteur aérien et me cramponne sur le marchepieds, nez en l'air. Sur les ailes de la voiture sont installés des paquets ; sur son toit se trouve un matelas épais, censé protéger des mitraillages possibles...

Devant nous : d'autres voitures, des centaines d'engins à perte de vue ! Et des gens qui vont à pieds, avec des baluchons, des brouettes, des voitures d'enfants, que sais-je encore

Derrière nous : le même spectacle navrant !

Papa est prêt, sur sa moto, à rejoindre une lointaine affectation de territorial (après avoir fait la guerre 1914-1918), mais il doit prendre la même route que nous et nous retrouver théoriquement à BLERE-LA-CROIX dans l’Indre-et-Loire, où nous sommes attendus par de fidèles amis : les MUSEUX et les MOREAU. `Un ciel superbe, avec de méchants avions qui rôdent et jouent à faire des morts dans cette misérable fourmilière, des trous sanglants à coups de bombes et de mitrailleuses, tranquillement, comme à l'exercice, nullement gênés par la Chasse Française annihilée.

Quand même, de temps en temps, un jeune homme ailé, un héros, un Paladin obstiné à défendre son peuple meurtri et désarmé, monte en flèche dans l'azur, à bord de son Chasseur solitaire. Il engage un combat inégal, avec furie et courage désespéré qu'on sent dans son acte. Il abat parfois un ou deux de ces oiseaux sinistres et finit en flammes, pour aller se ficher dans un champ. Il meurt dans sa carlingue enfoncée en terre, comme pour rendre au sol de FRANCE ce hardi combattant que la Gloire du Ciel refuse de combler.

Et les spectateurs impuissants ont les dents serrées, le regard dur. Ils s'obstinent à fuir, fuir le Malheur que ce présage annonce, marchant droit devant eux. un Monstre de terreur, créé de toutes pièces par les Hommes, ricane. La RESPONSABILITÉ de l'avènement au pouvoir d'Adolf HITLER : ils la portent tous sur leurs épaules ! TOUS les Allemands qui l'ont aidé à prendre le pouvoir et le reste du MONDE qui l'a regardé, contemplé, sans broncher : l'Annexion de l'AUTRICHE, de la TCHÉCOSLOVAQUIE, puis l'écrasement de la POLOGNE sur deux fronts par l'Allemagne Nationale Socialiste et son alliée, d'alors, la Russie Socialiste Soviétique, qui se la partagent !

Maintenant que la guerre est là, proche d'eux, autour d'eux, ils réalisent à grande peine qu'elle puisse les toucher, les asservir, les écraser. Pourtant, jusqu'à présent, les adultes d'alors étaient informés des progrès du Monstre. Mais, entre les communiqués de la Radio, écoutés à table, les hors-d'oeuvre, le fromage, les coups de massue qu'ils encaissaient à présent : il y avait eu le temps de l'incrédulité, de l'aveuglement, de la veulerie du confort quotidien.

Maintenant, à son tour, la FRANCE subissait l'effondrement, criait ou pleurait sous les coups du monstre Nazi. L'empire d’HITLER s'agrandissait : sa soif de conquêtes ne s'assouvirait jamais !

La nuit, nous couchons au hasard de la halte : dans la paille d'une grange (s'il restait de la place), ou bien dans une meule.

On s'arrache les rares provisions trouvées au petit bonheur la chance dans un magasin d'épicerie, encore ouvert. Le pain est un luxe et les prix montent. On voit même des paysans faire payer l'eau, qu'on tire d'un puits douteux. Je me rappelle très bien ce fond de seau où il y avait des quantités de petits vers rouges frétillants !...

Les vaches !...

Ce genre de vie nomade, où il faut guetter, être à l'affût de tout, se débrouiller pour vivre, vieillit mon âme prodigieusement vite. Je me trouve confronté à une Vie dépouillée des plus élémentaires convenances.

Qu’ils sont loin d'être mis en pratique les cours d'Instruction Civique du Lycée ou de l’École Communale ! C'est au plus opportuniste, au plus vif, au plus fort de remporter la course au logement et à la nourriture.

ll y a des actes d'abnégation, d'héroïsme autour de moi.

Mais il y a aussi, et surtout, la découverte d'exemples humains de bassesse, d'égoïsme. Si bien que je deviens jeune loup pour aider les miens : la famille, cellule de la société humaine, reste la seule valable à mes yeux. Les autres sont ce qu'ils montrent : bravoure, honnêteté, faiblesse, peur, injustice. Et il est grand le cortège des peureux, pleurnichards, voleurs, retors, sournois.

Quel chaos que ces adultes livrés au hasard des chemins !

Aux nombreux arrêts, j'allais fureter auprès des autos accidentées ou en panne, versées dans les fossés, afin de permettre aux fuyard de continuer leur route, poussant le flot épais des réfugiés, péniblement, vers nulle part... On avance de mille mètres en une demi-heure ! C'est le moment de chercher à récupérer de l'essence dans les voitures abandonnées au fossé.

Puis les avions reviennent et c'est la débandade à travers champs. Beaucoup restent sur place, ne voulant pas se faire voler un colis et se croyant à l'abri, simplement en s'allongeant sous les voitures. Après le bombardement, en général très court mais aussi très meurtrier , hélas ! Tout le monde se hèle, bat le rappel et on repart pour un bond en avant, un tout petit peu plus rapide, jusqu'au prochain embouteillage.

Seuls les morts restent, enterrés sur place à la hâte.

Dans quelques automobiles renversées, je trouve des outils, des victuailles et surtout de l'essence. Besoin vital pour nous, le précieux carburant devenant introuvable et pour cause !

Mon oncle et moi, armés d'une mèche à forer et d'un tuyau de caoutchouc, pipons l'essence, avalant un peu de ce mauvais breuvage. Ce petit jeu nous vaudra, ainsi que par la quantité d'oeufs durs mangés et ceux gobés au hasard des nids de poules découverts dans la paille des granges, une magistrale jaunisse. Heureusement ce fut après coup, en revenant de ces quelques jours de folie collective passée

A MONTRICHARD, SUR LE CHER

Devant nous, les STUKAS ont procédé à un féroce bombardement. La fumée s'élève encore de partout lorsque nous entrons en ville.

Sur une grande place, un convoi militaire était là : écrasé, broyé, anéanti, fumant et brûlant. Les civils, mêlés forcément à la troupe, ont subi leur part de pertes sanglantes. La place de la ville est parsemée de cratères béants, de carcasses de voitures tordues, de cadavres.

Nous nous arrêtons.

Des camions militaires anglais passent dans l'autre sens, avec chacun une mitrailleuse dressée vers le ciel. Des guetteurs casqués fouillent l'air de leurs jumelles. Les pompiers locaux s'affairent à déblayer la ferraille tordue d'où s'échappe de la fumée, de l'essence, du sang en traînées. Des dossiers, cartes d’État-major, équipements, armes, aliments, pain, casques, valises éventrées jonchent le sol.

Je me baisse pour ramasser un casque anglais et un calot de soldat français : le calot par enfantillage, pour ressembler à un soldat. Le casque, par précaution, en cas de reprise des bombardements. En assujettissant le casque sur ma tête, mon regard remonte dans les arbres bordant la place. Et ce que je vois dans les hautes branches me laisse frappé de stupeur et de pitié, à la fois : un cadavre y est accroché, plié en deux sur une fourche, comme une vulgaire poupée de son. Et tout autour, en guirlandes sanguinolentes, éparpillées aux autres branches, il y a des intestins.

Je suis atterré mais, surtout, j'ai une impression de chagrin et de colère

Plus loin, au lavoir, où je pense me laver un peu, le ruisseau qui s'y jette est rouge, rouge d'un sang abondamment versé. Par endroits, les cratères de torpilles d'avions se touchent presque. m'approche d'une voiture pliée en deux. A l'intérieur, au milieu d'objets pulvérisés, se trouve un cadavre de jeune soldat, paraissant dormir, avec seulement du sang qui lui coule du nez et des oreilles. A côté, un panier d'oeufs durs et une bouteille de rhum, miraculeusement, bêtement intacts !

Soudain, les sirènes d'alarme mugissent ! Les pompiers se mettent à donner de grands coups de sifflets et les gens s'enfuient en tout sens.

Nous redémarrons et allons en bordure du CHER nous abriter, à plat ventre, au long de la rivière. Dans l'herbe bien drue, des insectes déambulent. Une brise venue de l'eau agite les brindilles. CLAUDETTE, le bébé, babille gentiment.

On se croirait à mille lieues de tout ce gâchis !

Mais rien ne se produisit. Les bombardiers allemands vont vers un autre jeu de massacre. Nous reprenons la route et, au quatrième jour, arrivons enfin à BLERE. J'ai la grande joie de retrouver papa, parti à motocyclette bien après nous et, bien entendu, arrivé avant, ayant eu plus de facilités pour se faufiler entre les obstacles, roulant parfois dans l'herbe. Il commençait à s'inquiéter sérieusement et c'est avec un vif soulagement qu'il nous accueille, ainsi que nos amis.

HALTE A BLERE-LA-CROIX

A BLERE-LA-CROIX, une fois passés le pont sur le CHER, on trouve un village fébrile, surpeuplé de réfugiés et aussi de soldats, cantonnés au petit bonheur la chance. Principalement des Belges et des Chasseurs-à-pieds. Des mitrailleuses sont en batterie le long de la berge, le pont est miné et deux petits canons antichars pointés vers le Nord. Les réjouissances à venir menacent d'être corsées...

Les deux fils des amis de mes parents sont là. Leur père est le Directeur de l'Hospice des Vieillards de LEVALLOIS-PERRET. Un excellent homme, actuellement mobilisé sur place. GUY est l'aîné : seize ans ; MARC est encore petit et reste le plus souvent sous la surveillance des femmes ; leur grand-mère maternelle, d'un âge avancé, perd la mémoire du temps et du réel : ce qui la rend très comique à nous, jeunes garçons, car elle nous imagine simplement arrivés impromptu en vacances.

- Alors, vous êtes de passage à BLERE ? Comme c'est gentil à vous d'être venus me voir !... Dites, les petits, soyez gentils et allez me chercher le journal

- Mais, Grand-mère, il n'y a plus de journal ! C'est la guerre ! répondons-nous abruptement, ravis, inconscients du dramatique de la situation.

- La guerre ?... avec les Prussiens sans doute encore ! Bah ! Ils n'arriveront pas jusqu'à PARIS et ce sera vite fini !

En fait de PARIS, on entendait des coups de canon, en direction de TOURS.

Nous logeons, papa, mon oncle et moi, dans le grenier mansardé d'une maison voisine, dans l'Impasse de la COURTILLE. Les voisins, les MOREAU, sont d'une réelle gentillesse, très complaisants, serviables et rien ne vient gâter les rapports de bon voisinage, au contraire ! Papa a la chance de dénicher le dernier litre d'huile (d'olives) chez un épicier du village, qui le lui vend à prix d'or, pour l'époque. Inutile de dire toutes les recommandations faites aux femmes chargées de la cuisine, concernant l'économie de ce précieux assaisonnement de salades...

Mon oncle et mon père se mettent à enfouir l'essence, au préalable recueillie dans deux lessiveuses bien fermées, ainsi que les pièces essentielles du moteur de l'auto. Ainsi, ils pensent en éviter le vol ou la réquisition abusive.

Et, cependant, ils travaillent ferme à creuser leur cachette. Le précieux litre d'huile, qu'on avait bien recommandé d'utiliser avec parcimonie, cuit allègrement des frites, que la Grand-mère, à la mémoire de lièvre, nous a préparées, se réjouissant une fois de plus " de nous avoir près d'elle en vacances ".

MON CHER PAPA !

Quelques jours après, en fin de matinée, mon père et mon oncle sont partis se baigner à la plage municipale, située après le pont, en amont du CHER.

Soudain, je vois, horrifié, arriver deux bombardiers allemands en rase-mottes et deux fuseaux noirs se détacher de leur ventre. Les explosions sont assourdissantes... Je me sens glacé lorsque des gens passent en courant et crient :

- Le pont ! Ils ont bombardé le pont ! Et c'est tombé en plein sur la plage !

Au galop, je pars vers la rivière proche, où j'imagine papa et mon oncle réduits en bouillie... Avec quelle joie, soudain, ils surgissent devant moi, très souriants et ils ont vite fait de me réconforter.

Mon Dieu, que j'ai eu peur ! Faites que je conserve longtemps encore mon père, l'être qui est à mes yeux le plus juste, le plus bon, le plus loyal des hommes !

L’année, auparavant, nous étions partis tous les deux à motocyclette faire le circuit des châteaux de la LOIRE. C'était ma récompense pour ma réussite au Certificat d’Études. Et nous avions découvert ce merveilleux " Jardin de la FRANCE ". Nous avions déjeuné, en tête-à-tête, dans de petites auberges fleuries. Nous avions supporté ensemble les quelques averses orageuses qui remplissaient nos chaussures d'eau. Avec ravissement, je suivais l'auteur de mes jours, en écoutant ses commentaires.

A dix-huit ans, il avait été appelé sous les drapeaux, pendant la guerre 1914-1918, au 19ème Bataillon de Chasseurs à Pieds. Il avait eu son baptême du feu au " CHEMIN DES DAMES ". Il me racontait sa guerre : VERDUN, GRIVESNES, la Vallée de l'AILETTE non pas en insistant sur les coups d'éclat et sur les actions héroïques, mais en mettant l'accent sur la misère du soldat, sur la boue, la stagnation dans les tranchées qu'arrosaient des déluges d'obus. Le froid, la peur, les poux, les rats, la soupe qui arrivait froide ou pleine de terre ; les nuits interminables où on devait rester tapis dans un trou d'obus, entre les lignes, au hasard d'une patrouille malchanceuse qui s'était faite repérer. Là, on devait faire silence, figés, immobiles, aux aguets. Soulageant les besoins naturels sous soi ou sur le cadavre d'un copain qu'il ne peut être question de remuer... Parfois, pour ajouter à l'horreur, on entendait les appels angoissés et, de plus en plus faibles, d'un blessé qu'on ne pouvait aller secourir, pris dans le réseau de barbelés des Allemands. Et leurs guetteurs, à eux, qui lançaient des fusées éclairantes et mitraillaient...

Ensuite les bouts de tranchées conquises, effondrées, truffées de pièges, minées ; les colonnes de relève, avec un ravitaillement qui arrivait froid ou terreux, à cause d'innombrables plongeons que les hommes de corvée devaient faire sous les volées d'obus... Et peut-être cet homme, mon père, qui avait eu sa triste part, pouvait être massacré sous mes yeux, dans cette nouvelle guerre qu'il n'avait pas souhaité et avait cru impossible, grâce au sacrifice sanglant de sa génération : des centaines de milliers de morts. Jeunesse transformée en chair à canons pour " que l'on ne revoie plus jamais ça ". Jeunesse qui portait témoignage éloquent d'horreur, en ces listes impitoyables des " Morts au Champ d'Honneur " que la plus modeste des communes de FRANCE arbore sur les marbres de ces effrayants Monuments aux Morts.

L’ARRIVÉE DES ALLEMANDS

En pleine nuit, un terrible vacarme se produisit : le pont saute ! Tacatac des mitrailleuses. Et puis, soudain, l'air vibre. Des sifflements et des séries d'explosions se rapprochent : les obus tombent sur BLERE. L'hôpital est touché. A côté d'une maison voisine, les clapiers à lapins flambent. Dans les lueurs de l'incendie, Grand-mère MUSEUX, en chemise de nuit, est là, à regarder sans comprendre, au milieux des éclatements...

Au matin, nous entendons des bruits sur la route. Une nuée de soldats cyclistes Allemands arrive.

Un de ces soldats m'interpelle. Je m'approche sans comprendre ce qu'il crie. D'un geste rageur, il fait voler le calot de soldat Français que j'ai sur la tête, accompagnant cela d'une gifle magistrale. Je boue intérieurement, nullement effrayé, mais écoeuré par cet acte gratuit vis-à-vis d'un enfant. Je n'ai même pas de larmes aux yeux. Mes poings se serrent instinctivement. Il gueule encore un peu dans sa langue de sauvage et, puis, il va rejoindre ses camarades de combat. Ceux-ci sont occupés à sortir, à grands coups de bottes aux fesses deux blessés légers, qui dormaient profondément dans la paille d'une remise. Ils en sortent ahuris, les yeux encore lourds de sommeil et de fièvre, les mains en l'air.

Une auto découverte est arrêtée sur le bord de la route. Des badauds ont vite fait de l'entourer en silence. Un jeune Officier Allemand brandit une carte et pérore en un français assez correct :

Pour la FRANCE, la guerre est finie. Vous avez perdu ! Demain, ce sera l'ANGLETERRE... dans quinze jours à LONDRES !... Pourquoi ne pas retourner à PARIS ? A PARIS tout remarche, même le métro !...

Cependant, il se passe quelque chose : les soldats ont découvert la moto de mon père. Ils s'en emparent, mais les bougies manquent... sage précaution.

Alors, pistolet au poing, ils somment mon père de les leur remettre, menaçants. Nous allons trouver l'Officier charmant, de tout à l'heure :

- Ach ! Que voulez-vous, c'est la guerre ! Aujourd'hui, vous perdez votre moto ; demain, ils perdront peut-être la vie !... Alors qu'ils continuent à pérorer, je file à la cuisine et me fais remettre quelques morceaux de sucre. Je m'approche de la moto, avec laquelle nous avons passé de si belles vacances de paix. Rapidement, je dévisse le bouchon du réservoir et glisse le sucre dedans. Je rebouche en vitesse.

La mort dans l'âme, papa montre où sont placées les vitesses. Bientôt deux soldats s'en vont avec... Je souhaite qu'ils n'aillent pas bien loin !

Magnanime, l'Officier nous fait remettre deux bicyclettes : une pour GUY et une pour moi. Quant à mon père, il " hérite " d'une vieille pétrolette qu'il faut faire partir en pédalant vigoureusement. Et c'est dans cet équipage que nous faisons notre retour vers PARIS, après des adieux touchants, non sans avoir entendu à la radio l'annonce de la demande d'Armistice, faite par le Maréchal PETAIN.

Papa nous entraîne à tour de rôle, GUY et moi. Nous passons des ponts de bateaux. Dans ORLÉANS, à l'entrée d'un pont, un chasseur français DEWOITINE est posé sur le ventre, en piteux état. Des chevaux morts gisent un peu partout, les pattes raidies, le ventre gonflé, au milieu des débris de leurs attelages. Des croix de bois sont plantées sur des tombes provisoires, creusées à même les trottoirs. La Cathédrale a l'air d'avoir particulièrement souffert et il est interdit de s'en approcher.

Dans la campagne, nous trouvons des chars français " SOMUA " détruits. Leur blindage a l'air pourtant très épais, à en juger par les nombreux impacts d'obus perforants qui n'ont pas tous réussi à percer la carapace.

Par contre, nombre de tanks allemands détruits sont littéralement crevés comme des écumoires. A entendre les propos des gens, on parle de blindages volontairement réduits au profit de la vitesse.

A PITHIVIERS, mes yeux découvrent un bien triste spectacle : parqués derrière des barbelés, des centaines de soldats français prisonniers nous tendent leurs bidons, nous réclament et nous supplient de leur fournir de l'eau. J'en prends une dizaine et GUY aussi. Nous les remplissons à la première maison venue. Les sentinelles ne bougent pas. Mais lorsque nous faisons mine de recommencer une autre distribution, elles nous intiment l'ordre de filer en hurlant, suivant leur habitude, mitraillettes pointées sur nous

Je suis profondément bouleversé et ma rage monte !

Ensuite, c'est un périple assez pénible pour rejoindre la capitale : je suis pris de violentes coliques hépatiques. C'est le début d'une forte jaunisse qui me laissera alité longtemps.

A PROPOS DE " 39-40 " : METTONS LES CHOSES AU POINT !

Pour une grande majorité de Français, la " drôle de guerre " 1939-1940 fut surtout synonyme de grande pétaudière, dont l'apothéose fut la débâcle de Juin 1940. Certes, le moral n'y était pas et pour cause : miné de l'intérieur par la propagande concertée et défaitiste des admirateurs de l'Ordre Rouge Nazi (Parti Totalitaire Impérialiste de Droite) et ceux de l'Ordre Rouge International Communiste (Parti Totalitaire Colonialiste de Gauche) ; tiraillé entre ces deux tendances alors alliées, ce moral ne fut pas relevé par l'énorme travail de sabotage économique et militaire qui résulta du " PACTE GERMANO-SOVIETIQUE ".

On vit des Compagnies sur le pied de guerre se rendre dans des villages à six motocyclistes allemands. Spectacle dégradant s'il en fut et qui n'était pas là le fait des seuls Officiers qui, à cette époque, portaient à tort et à travers le mauvais exemple, paraît-il.

Des incapables, disait-on !

Puis, on eut le témoignage de ces servants de mitrailleuses ou de canons qui recevaient presque méthodiquement des munitions non conformes au calibre de leurs armes ou hors d'usage.

Beau travail de sape qui porta ses fruits d'amertume

Ne parlons des doléances des aviateurs que pour mémoire, eux qui réussirent, surclassés par les appareils modernes allemands, à totaliser l'élégant chiffre de mille et neuf victoires aériennes entre le 8 Septembre 1939 et le 24 Juin 1940, pendant cette courte mais dure bataille inégale !

Certains, abattus en plein ciel, se firent tuer en fantassins - le fusil à la main - alors que rien ne les y obligeait, sinon l'honneur et le refus de lever les bras. Citons en exemple la mort du Lieutenant HOUZE, du groupe de Chasse 2/5, tué en combattant avec les troupes au sol, le 6 Juin 1940, après avoir sauté en parachute.

Cependant, aux usines FARMAN, à BOULOGNE-BILLANCOURT, des moteurs d'avion étaient sabotés, de telle sorte que l'appareil explosait en l'air, entraînant la mort du pilote. Arrêtés, les communistes Roger et Marcel RAMBAUD et Maurice LEBEAU sont condamnés à mort le 27 Mai 1940 par le 3ème Tribunal Militaire de PARIS et fusillés en Juin 1940, au fort du HA, près de BORDEAUX.

Camarades prolétaires Français ! Sabotez dans les usines d'armement ! Refusez de vous battre pour l'ANGLETERRE et le grand capital. Crosses en l'air devant nos camarades prolétaires Allemands !...

Ceux de SAINT-CYR et les cadets du " CADRE NOIR " de SAUMUR firent une guerre plus qu'honorable, dans le haut exemple de leur sacrifice librement consenti.

Allez donc parler de " drôle de guerre " aux familles de nos 92 000 tués en trois semaines de combats désespérés, de nos 120 000 blessés, invalides, définitifs pour beaucoup

Et il y eut " quand même " quatorze de nos Généraux qui moururent, non pas derrière un bureau d’État-major, mais à la tête de leurs troupes !

N’en déplaise à ceux qui ricanent sans savoir, ou qui ne veulent surtout pas le savoir, bornés, obtus, bêtement limités à leurs mots d'ordre politiques !

Mémoire courte ou oubli volontaire ?

En Mars 1935, le Parti Communiste qui se dit Français (?) publie la déclaration suivante, en bon " combattant de la paix " qu'il est déjà et sera toujours (quand cela sert les intérêts du Communisme International et UNIQUEMENT ses intérêts !

—" Le Parti Communiste est l'ennemi irréductible de la Défense Nationale. Il demande à tous les camarades militants de multiplier leurs efforts contre le Service de deux ans, contre notre ennemi essentiel : le militarisme français

Fin de citation

En même temps, à la Chambre des Députés, on remarque l'intervention de l'exemplaire Maurice THOREZ qui clame son patriotisme courageux

- Pas un sou pour le Service Militaire ! Nous invitons tous nos adhérents à pénétrer dans l'armée, afin d'y accomplir la besogne de la Classe Ouvrière, qui est de désagréger cette armée !

Journal Officiel). L'Histoire sera décidément pleine de répétitions. Pendant ces belles envolées patriotiques, les tankistes allemands, démunis et surveillés par le " TRAITE DE VERSAILLES " s'entraînent sur des chars russes, aux environs de KIEV notamment. Les futurs Cadres de la GESTAPO prennent des leçons de Police Politique Répressive avec les spécialistes de la GUEPEOU.

Curieuse paix ! Drôle de moeurs ! Jolie mentalité

Il est vrai qu'on ne peut pas recevoir les ordres du dictateur Joseph STALINE, allié du dictateur Adolf HITLER : saboter dans les usines d'armements (ce qui entraîna la mort ou la captivité de centaines de milliers d'hommes), chanter l'Internationale et prétendre être Français

Champions de lancées de la potée d’émeri dans les moteurs toutes catégories, nos camarades du Parti furent donc les premiers à résister... si on oublie de préciser contre qui. Par contre, on oublie qu'individuellement des membres du Parti Communiste ont laissé parler leurs sentiments patriotiques, déchirant et jetant virtuellement, à la face des saboteurs de l'Unité Nationale, les morceaux de leur Carte d'adhérents.

Preuve d'indépendance, du libre choix d'être Français, avant tout. Ce qui les fera éjecter comme indésirables au Parti.

Ainsi, au moment de la signature du Pacte Germano-Soviétique, cinq députés communistes donnèrent leur démission, avec une lettre ouverte, claire et nette

Ce furent MM. Gustave SAUSSOT et Paul LABRADOU (de la DORDOGNE ), Jules FOURRIER et Marcel BROUT (de PARIS) et Gilbert DECLERCQ (du Nord) :

- Nous condamnons le Pacte Germano-Soviétique qui a permis l'agression nazie contre la POLOGNE. Nous condamnons ceux, qui, au mépris des intérêts français, n'ont pas voulu ou n'ont pas pu se désolidariser de l'orientation nouvelle du Parti et de la politique stalinienne !

Fin de citation.

POUR CERTAINS ON CESSE DE "VOIR ROUGE "

De par cet exemple courageux s'ensuivit une réaction en chaîne et seize autres députés suivront l'exemple de ces premiers. Il s'agit de MM. René NICOD (de l'AIN), Marcel CAPRON (d'ALFORTVILLE), Emile JOURDAN (de l'ALLIER), Lucienne ROUX (du Nord), Emile FOUCHARD (de SEINE-ET-MARNE), Fernand VALAT (du GARD), Alfred DAUL (de STRASBOURG), Roger BENESON (de PROVINS), Sulpice SERVEZ (de VALENCIENNES), Adrien LANGUMIER (de PARIS), André PARSAL (de SAINT-MAUR), Darius Le CORRE (de CORBEIL), Maurice HINEL (de CLICHY-LEVALLOIS), Armand PILLOT (de PARIS), Léon PIGINNIER (député-maire de MALAKOFF), Marcel GITTON (de PANTIN) et d'un sénateur de la SEINE Jean-Marie CLAMAMUS

Maurice NAILE, maire de CLICHY, se suicidera avec sa femme, lors de l'entrée des troupes allemandes dans PARIS

Quelques communistes sincères, sans se séparer vraiment du Parti, commencèrent très tôt à militer dans une résistance contre l'envahisseur camarade-prolétaire Allemand. Le Parti saura utiliser leur prestige plus tard, quand le vent aura retourné les vestes, mais ne leur pardonnera jamais entièrement cette marque d'indiscipline, vis-à-vis des mots d'ordre du Parti, ni cette leçon de patriotisme : tels Pierre HERVÉ, Georges GUINGOUIN et Auguste LECOEUR

La discipline rigide et l'obéissance aveugle aux mots d'ordre du Parti n'avaient pas été respectées !

En attendant, devant le défaitisme et le sabotage systématique des forces de la Nation, mis en pratique alors par les communistes " Français " : le Gouvernement, présidé par Édouard DALADIER, réagit brutalement en promulguant des lois d'exception et en prononçant des sanctions collectives

Le 1er Octobre 1939, en vertu de l'état de siège, puis des pleins pouvoirs votés par le Parlement, à DALADIER, pour la durée des hostilités, fut promulgué un décret portant dissolution des organisations communistes, avec perquisition au Siège du Parti, à PARIS.

Le 18 Novembre 1939, c'est un autre décret, relatif aux mesures administratives d'internement, pouvant êtres prises à l'égard des individus dangereux pour la défense de la Patrie, la Sécurité Nationale ou Publique

Le 20 Janvier 1940, une loi - beaucoup plus grave encore - prononçait en bloc la déchéance des membres du Parti Communiste, investis de mandats électoraux et n'ayant pas encore rompu, à cette date, avec la 3ème Internationale

Ce fut, soi dit en passant, sur ce précédent que s'appuiera le prochain Régime de PETAIN pour se retourner contre toute la Résistance et créer une Police Politique de " lutte contre les menées antinationales "...

POUR D'AUTRES : UN " POING ", C'EST TOUT !...

Lorsque surviendra la défaite de nos armées, si douloureusement ressentie au coeur de chacun des Français, on lira cette étonnante déclaration des communistes " Français ", fanfaronnant avec cynisme

- Les communistes saluent la victoire des États Prolétariens sur les pays capitalistes. Ouvrier Français, fraternise avec le soldat Allemand qui a triomphé des forces impérialistes et qui poursuit une politique de pacification européenne, en défendant la conclusion heureuse du Pacte d'Amitié Germano-Soviétique et, ainsi, créant les conditions d'une paix durable à laquelle les travailleurs aspirent !

Fin de citation.

On croit rêver devant tant de satisfaction bêlante à voir la FRANCE à genoux devant les armées Mais on ira beaucoup plus loin, déjà à l'époque d'avant le renversement des alliances et des mots d'ordre stéréotypés du plus grand Parti mystificateur du monde, au moment même de l'entrée des avant-gardes allemandes dans PARIS : la Radio Soviétique, si bien informée (et pour cause !), donne aux militants parisiens le mot d'ordre suivant : ne pas quitter la capitale quoi qu'il arrive et faire vivement reparaître l’HUMANITÉ, ce qui placerait les troupes d'Occupation devant le fait accompli.

En vertu de ces consignes indiscutables, Maurice TREAND, membre du Comité Central du Parti et responsable de la formation des Cadres, rentre à PARIS, venant de LILLE où il a appris que le Quotidien communiste " LA VOIX DU PEUPLE " est imprimé et paraît librement à BRUXELLES, avec la bénédiction des Autorités d'Occupation

Il envoie en mission deux militantes du Parti Mmes GINOLLIN et SCHRODT auprès de la Kommandantur von Gross Paris.

Par une curieuse coïncidence, le Général de GAULLE lance un pathétique appel à la FRANCE LIBRE et à la RÉSISTANCE, tandis que ces charmantes dames-patronnesses rencontraient le Herr Lieutenant WEBER, chargé du Service de Presse, qui se déclare enchanté et demande même que l’HUMANITÉ reparaisse au plus tôt.

Moment historique, chargé d'émotion dont on parlera longtemps dans les Isbas Parisiennes. Claquements de talons de bottes : HEIL HITLER et HEIL STALINE !!! Et on se quitte, enchantés les uns des autres. Mais si ! Mais si ! Et Gott Mitt Uns !... Sans plus tarder, la rédaction de l’HUMANITÉ est mobilisée. On s'affaire pour la bonne cause. L'imprimeur " d'avant tout ça " - Monsieur DANGON - est mis sur le pied de guerre par Madame GINOLIN qui lui verse un " acompte " de cinquante mille francs de l'époque (mazette ! ce que ces clandestins disposaient de fonds secrets, malgré tant de déboires apparents... capitalistes !).

Le 20 Juin 1940, au soir, Mmes SCHRODT et GINOLIN contactent, tout près de la station de métro " SAINT-MARTIN ", Monsieur TREAND leur remet (sous le manteau si on ose dire !) la copie pour l'impression du premier numéro de la résurrection.

Manque de pot !

Appliquant toujours la loi, avec une conscience paisible dont elle ne se départira pas, tout au long des années de guerre et d'Occupation et nonobstant les changements de Régime : voilà que la Police Parisienne effectue une rafle et arrête les trois militants à 20 h 30. Fouillés, on trouve sur eux les preuves indiscutables de l'action, menée pour la parution de l’HUMANITÉ.

En vertu des décrets d'Août et Septembre 1939, qui interdisaient l'existence légale d'un Parti Communiste sur le sol français (donc de l’HUMANITÉ rédigée en langue française), les policiers les inculpent et les écrouent le 22 Juin.

Sur intervention rapide et ferme des Autorités d'Occupation allemandes, ils seront libérés trois jours après, la tête haute, très dignes, forts de cette protection agissante des camarades nazis.

Sortant à peine de prison, Maurice TREAND, aidé par un autre membre du Comité Central, Jean CATELAS et un Avocat du Parti, Robert FOISSIN, rédige une motion à l'adresse du Conseiller d’État, Monsieur TURNER.

On va voir ce qu'on va voir :

Nous, communistes ! Avons été les seuls à nous dresser contre la guerre, à demander la paix à une heure où il y avait quelque danger à le faire... l’HUMANITÉ, publiée par nous, se fixerait pour tâche de poursuivre une politique de pacification européenne et de défendre la conclusion bénéfique d'un pacte d'amitié Germano-Soviétique. Et ainsi créerait les conditions d'une paix durable !

Fermez le ban !...

On ne peut être plus satisfait de sa trahison au bénéfice des deux drapeaux rouges lors alliés, en toute tranquillité de conscience. Braves saboteurs, braves déserteurs, braves dénigreurs de tous les pays : unissez-vous !

Cette lettre est portée à son destinataire, le 27 Juin 1940, transmise au Gouverneur Militaire de PARIS, qui en reste comme deux ronds de frites. Finalement, le Gouvernement de VICHY installera son État Français et les pourparlers en resteront là.

Le 1er Juillet commenceront à apparaître les numéros " clandestins " de l’HUMANITÉ, sous la neutralité bienveillante, mais la surveillance attentive des Services de la propagande allemande.

UN PETIT AVANT-GOÛT DE "CRAVACHE"

Déjà, l'Occupant nazi commence à s'organiser et à s'installer solidement. On promulgue un décret confisquant toutes les armes de chasse ou de tir, avec menaces d'emprisonnement ou de condamnation à mort pour les contrevenants. Et, pour prouver que le ridicule commence à tuer sérieusement, on a tout de suite un avant-goût des joies de la collaboration à venir. Témoin, cette affiche qui dénote d'un manque d'humour total ou d'un humour noir de forme totalitaire nous échappant toujours.

AVIS - BEKENNTMACHUNG

— Le 24 Août 1940, le Juif Israël Leizer KARP, de nationalité polonaise, au passage de la Garde d'Honneur, allant hisser le drapeau, se précipita violemment, un bâton devant lui, près de la gare SAINT-JEAN de BORDEAUX contre le tambour-major et les musiciens militaires.

Par un jugement du Tribunal Militaire de Guerre, KARP fut condamné pour cet acte de violence contre les membres de l'Armée allemande à la PEINE DE MORT.

Le Commandant en Chef de l'Armée a confirmé le jugement et en a ordonné l'exécution. En exécution du jugement, le condamné a été fusillé ce matin.

BORDEAUX, le 27 Août 1940

Le STADTKOMMANDANT.

LA FRANCE MALADE : TRAITEMENT AU VICHY

Ça y était ! La FRANCE, accablée par l'exode et la défaite de Juin 1940, coupée en deux par une frontière entre une zone dite " occupée " et une zone dite " libre " (ou non occupée ) où un vieillard, à la voix chevrotante, anesthésiait les bonnes volontés La FRANCE découvrait la face cachée de cette armée allemande si " KORRECTE ". La mascarade grand-guignolesque était commencée !

Notre débris de gloire maréchalesque, au lieu de s'oublier dans un asile de vieillards, rabâchait à la radio que les Français avaient mérité leur sort et qu'il leur fallait subir la loi du plus fort, " dans l'honneur et dans la dignité ". Navrant exemple que cette antique gloire nationale, prêchant la mortification, nous serinant qu'il nous avait fait don de sa personne et que nous avions la mémoire courte. En réalité, sous une apparente bonne volonté, l'ancien Chef glorieux, trop vieux, se faisait manoeuvrer par une clique dont Pierre LAVAL allait être un des tristes échantillons.

Et VICHY, capitale provisoire de l’État Français, sera le symbole de l'attentisme, la veulerie, voire de l'opportunisme, pendant plus de quatre années de guerre. On y apprit bien plus à gaspiller des énergies qui ne demandaient que le bon exemple pour combattre un ennemi implanté fermement sur le sol de la FRANCE. Ce fut un beau gâchis qui amena jusqu'à la sinistre Milice de Joseph DARNAND lancée contre les maquisards, en passant par l'autorisation de la création d'une Légion des Volontaires Français, contre le bolchevisme, où de nombreux idéalistes se fourvoyèrent et y moururent dans un combat d'une utilité pratique et douteuse. Enfin, le comble fut l'apparition de la WAFFEN SS FRANÇAISE, imbue de sa prétendue mystique supérieure européenne de l'homme blanc.

Mais des actes individuels de Résistance se font connaître. Beaucoup seront fondus dans l'anonymat définitif d'une fosse commune. On connaît néanmoins quelques noms :

Sera fusillé le 6 Juillet 1940, Étienne CHAVANNE, pour avoir cisaillé, le 20 Juin, les câbles téléphoniques reliant l'aérodrome de BOOS à la Kommandantur de ROUEN

Sera fusillé le 3 Septembre 1940, à ÉPINAL, Louis LALLIER, pour sabotage des transmissions de la WEHRMACHT Sera fusillé le 7 Septembre 1940, à ROYAN, Pierre ROCHE, pour les mêmes actes de Résistance.

" AMBIANCE PARISIENNE "

" Ach ! PARISS !... "

C'est épatant de voir combien les Parisiens ont l'air d'ignorer ces chats-bottés qui promènent leur morgue insolente, bras tendus, mains levées, talons claquant sur les grands boulevards. Nous sommes envahis sous l'ère du drapeau rouge à croix gammée.

On leur a trouvé quelques appellations curieuses, suivant l'humeur du moment et le quartier où ils évoluent : les " Verts-de-Gris ", les " Doryphores ", les " Choucroutman", les " Frisés" , les " Fridolins ", voire les " Frizous " mais, surtout, les " Chleus ".

Pour l'ancien combattant de 14-18, ce sera toujours les Boches ou, tout simplement pour les Français bien soumis, bien collaborateurs : les Allemands.

Le quartier de l’Étoile est devenu un petit Reich bien pensant, avec une densité de quatre Doryphores au mètre de trottoir. Leurs Services Féminins sont surnommés : les " Gretchen " ou les " Souris Grises ", à cause de leur uniforme gris-souris. Ou bien très crûment : les " P.P.O. " (paillasses pour Officiers).

Par là-dessus, une floraison de drapeaux rouges à croix gammée et un tas de petites barrières blanches, obligeant à des détours devant tous les hôtels, cinémas, restaurants réquisitionnés pour la soldatesque occupante.

Quant aux nombreux cinémas, laissés aux files de spectateurs français : ils nous font avaler du " Hans ALBERS " à longueur de semaines, avec les inévitables actualités allemandes de propagande. On voit la tête blonde aux yeux fades de cet acteur Hans ALBERS partout : côté pair, côté impair, au " CESAR " comme au " NORMANDIE " et ça continue comme cela jusqu'aux grands boulevards.

LUNA-PARK a rouvert ses portes et accueille de façon mélangée les civils comme les militaires. Mais la fraternisation s'arrête là.

On rencontre, dans toutes les fameuses artères de la capitale, une quantité " kolossale " d'Officiers très dignes, gantés, souvent " stick sous le bras ", du moins avec le monocle et l'estafilade fameuse des duels à l'épée, chère aux traditions estudiantines des cadets de l'armée germanique.

Ils sont là, martelant les trottoirs de leurs bottes étincelantes, caracolant avec, au bras, d'insignifiantes poupées entretenues dont les ongles rouges crochus agrippent, au passage, un nombre respectable de billets de la REICHKREDITKASSE. Ca fait marcher le commerce, avec le Mark d'occupation à vingt francs, au cours du change imposé avec toute la courtoisie persuasive de ces messieurs. C'est la razzia, organisée sur une grande échelle de tout ce qui est encore trouvable, en ce début d'Occupation. Des aigrefins s'organisent pour fournir aux Allemands toutes marchandises possibles et imaginables. Sur les boulevards, pleins de monde, la chaussure en porc, triple semelle, genre " marché noir ", trinque avec les bottes souples en cuir-de-Russie des fringants militaires de la Feldkommandantur von Gross Paris.

Oui, mais le " Gross Paris " : qu'en pense-t-il ?

Le " Gross Paris " mène son petit train de vie très ralenti, très freiné. Il fonctionne avec ses tickets d'alimentation, ses bons de costume en fibre de bois. Avec ses semelles de bois articulées (dernier cri !), son porte-monnaie vite aplati, dans lequel il manque toujours six francs pour en faire dix. Il va, tant bien que mal, avec sa carte de décades de bûches roulées dans un peu de tabac et son litre de vin par personne et par mois.

Il traîne son boulet d'occupé, dégoûté d'entendre parler Chleuh autour de lui, écoeuré par l'inflation de la vie et scandalisé par les magnats du trafic, les champions du dessous-de-table, vautrés ostensiblement aux terrasses des cafés célèbres avec leurs maîtres, qu'ils prennent pour leurs complices.

Le " Gross Paris " gueule, une fois rentré chez lui et flanque de grands coups de poing sur la triste table, qui n'en peut, mais désertée par la bonne cuisine d'antan...

Il jure que si ça continue, il ne travaillera plus pour des " haricots " (en l’occurrence un kilogramme de rutabagas avec le ticket " DZ " du mois de Mai)... et il repart à son usine, parce qu'il y a les gosses en train de piailler et qu'il faut leur dénicher une boîte de lait condensé par-ci, un peu de beurre par-là, du sucre ailleurs. Et c'est très, très cher puisque très, très rare : les quelques stocks ont été accaparés par des commerçants prévoyants, avisés, rusés et sans scrupules. Ce sera l'origine de curieuses fortunes, faites en quatre ans, d'une aristocratie du marché noir, de la dynastie des B.O.F. (beurre-oeufs-fromages)... ce qui n'exclut nullement les bouchers, charcutiers, chevillards ou éleveurs : opportunistes de cette époque.

Le " Gross Paris " entre chez le commerçant, le " vrai ", celui qui sait apprécier la situation et joue sur le velours d'une sorte de bourse alimentaire, dont les gagnants firent fortune et se retirèrent des affaires en moins de quatre ans avec château et chasse, en SOLOGNE ou ailleurs.

Et comme beaucoup avaient prévu les futurs " retours de manivelle ", ils avaient " aidé " deux ou trois persécutés (Israélites ou échappés du Travail Obligatoire en ALLEMAGNE). Ce qui leur valut un Certificat de Virginité, comme bons apôtres d'une certaine forme de " résistance " et peu d'ennuis à la Libération, sauf peut-être avec un FISC encore tâtonnant, quelque peu muselé par les appuis occultes, auxquels ces grands personnages avaient su se ménager à temps !

Bref ! " Du bon gâteau ! De tout repos ! "… bâti avec la FAIM du peuple de FRANCE!

Donc, le " Gross Paris " entre chez ce petit roi du commerce noir : tout de suite son allure humble, son petit cabas à provisions l'a classé, dans la tête du " brave trafiquant " : la pauvre pomme, le minable qui n'a pas gros, lui, à mettre dans la lessiveuse sucrée (qui a tendance à remplacer le coffre-fort de l'exploiteur !)

- Qu'est-ce que ça sera ?...

- Je voudrais…

- Y en a plus ! J'ai vendu le dernier ce matin !

Avec cela, on est tout de suite servi et la politesse, par-dessus le marché (noir). On s'en moque de la politesse due au chaland, puisqu'on vend cent fois, mille fois plus en arrière-boutique et, de préférence, hors des heures d'ouverture.

Il y a " la queue " : cette file de pauvres gens, qui attendent patiemment parfois des heures, bien avant l'accrochage de l'ardoise où sera mentionné le nombre de tickets honorés :

" AUJOURD'HUI : 250 grammes de viande avec le ticket Ab de Septembre. Plus de beurre. Un demi-litre de lait aux tickets J1 et J2 ".

Le Dimanche, on va quand même au cinéma. Les bals sont interdits sévèrement, ainsi que la réunion publique de plus de trois personnes.

Encore la queue ! Forcément, ce n'est pas une habitude à perdre !

Installé dans son fauteuil, on assiste aux actualités allemandes, en langue française, dans une salle éclairée, sous la surveillance de trois ou quatre Gardiens de la Paix, par crainte de chahut, de manifestations hostiles : ce qui n'empêche pas les coups de sifflet, les quolibets, les quintes de toux brusquement provoquées par l'apparition d'un Philippe PETAIN à tête de vieux marcheur, serrant la main à un digne représentant du Recrutement Allemand pour le TRAVAIL VOLONTAIRE EN ALLEMAGNE. Le bon, le généreux vieillard promet, qu'en échange d'une main-d'oeuvre souhaitée dans les usines du vainqueur, on verra rentrer l'équivalent en hommes prisonniers...

Ignoble chantage dont personne n'est dupe !... ou si peu...

On nous montre aussi le faciès matois d'un Pierre LAVAL, sournois au possible, moustachu comme un brave bougnat auvergnat. Puis, les ténors de la Droite Collaborationniste : Marcel DEAT, à faciès de brute ; un Jacques DORIOT, caméléon, ayant calqué les allures conquérantes et martiales des Doryphores, ses nouveaux amis. Coiffant le tout, voici le grand patron : un Adolf HITLER gueulant, gesticulant, éructant devant un micro. Ce sont ceux-là les vrais meneurs de jeu, actionnant les petites ficelles du pantin vétuste qui fut, en son temps, Maréchal de FRANCE pour sa conduite à la guerre 1914-1918.

Que vient-il faire en cette galère : la Grande EUROPE des grands dessous-de-table ?…

A la sortie du spectacle, on reprend le métro, bondé, noir d'un monde mêlé, tassé, pressé… sauf en première classe où la soldatesque nazie et les Bons Français Collaborateurs se côtoient, fraternisent, font assaut de courtoisie, de Haute Kulture !

Dans les stations, sur les murs réservés aux panneaux habituellement remplis d'annonces publicitaires commerciales, on se heurte aux grandes affiches, débordantes de naïve rouerie :

FINIE LA MISÈRE (tiens ! Y a-t-il donc de la misère à être occupés ? ) PAPA TRAVAILLE EN ALLEMAGNE ".

Ou bien cet index gigantesque, tendu vers le public, sur fond noir:

TU RETROUVERAS TES CAMARADES EUROPÉENS DANS LES WAFFEN SS

Mais les plus éloquentes, moins menteuses, plus brutales, celle qui rappellent aux convenances, à la réalité de l'Occupation, sont les affiches jaunes, cernées de noir, où les noms des fusillés surgissent, hurlant comme un appel aux armes.

Ailleurs, c'est la dure mise à prix (en monnaie de singe du Grand Quartier Général Allemand, à PARIS), réclamant la capture des " terroristes " ci-dessus, décrits et nommés.

Là ! Pas d'hypocrisie :

" Une récompense de … Francs à qui permettra la capture des terroristes suivants (ici, les noms ou noms d'emprunt et signalement).

Une discrétion totale sera assurée à l'informateur, conscient de son devoir ".

Par là-dessus, les hommes - si activement recherchés - sont taxés de TERRORISTES JUDEO-ANGLO-FRANCS-MACONS et même de GAULLISTES, suprême injure.

Quelquefois, à ce genre d'affiches, est ajouté en grand format des reproductions photographiques des méfaits reprochés : train déraillé, cadavre de membre de la GESTAPO Française exécuté, dépôt de l'armée allemande incendié.

Un véritable exemple à suivre !

RÉACTIONS

Alors, le " Gross Paris " pense que tout n'est peut-être pas perdu, que tous n'ont pas une mentalité d'esclaves. Il pense à ce qu'il a entendu à la B.B.C. (la Radio de LONDRES) lorsque parvint l'appel du Général de GAULLE :

- La FRANCE a perdu une bataille, mais elle n'a pas perdu la guerre !…

Et, comme tant d'autres, cet anonyme attend son heure. Son heure, elle viendra un peu plus tôt, un peu plus tard, au hasard : ce sera le vieux copain d'enfance, le prisonnier évadé, ou bien le camarade d'usine ou de lycée, qui le sondera et, après diverses discussions destinées à bien se reconnaître entre " Bons Français ", " VRAIS Patriotes ", le mettra en rapport avec un petit groupe agissant anonyme, ce Monsieur-là, entrera tout à coup dans le Cercle très fermé des " Ennemis de la Sûreté de l’État Français ". Il nuira au " Rapprochement Franco-Allemand Nazi ", proportionnellement à ses moyens d'action. regardera d'un autre air ces Miliciens Français, chargés de la répression du " banditisme " et tous ces braves Agents de la Police de VICHY, qui cernent souvent les cinémas, cafés, stations de métro pour demander les papiers et, même, vous fouiller ! Et il aura sa petite idée devant leurs boutons d'uniformes à francisque, leur air arrogant et hargneux de chiens serviles de l'Occupant nazi

Simple rouage, mais solide maillon de la chaîne de la Résistance Française, il contribuera à la lutte contre l'asservissement fasciste

PARIS et sa banlieue a ses Collaborateurs notoires, sa petite pègre de traîtres, ses lâches dénonciateurs, ses lettres anonymes. Mais, dans l'ensemble, la population, si elle n'est pas Résistante (et beaucoup s'en faut !) reste passive et neutre : ce qui nous sert bien .