MAGHETTI-FRANCK Évelyne
045
UNE PETITE FILLE
PAS COMME LES AUTRES
Être fille de Juif en ce temps là !..
GUERRE 1939 - 1945
Nice - Novembre 1987
Analyse du témoignage
Ecriture : 1986 - 36 pages
POSTFACE de Michel EL BAZE
"Etre Juif et assumer".
Facile aujourd'hui !..Ils s'en trouvent même qui en sont fiers et proclament leur différence. Mais en ce temps là !..
Alors que, mis à part les Danois, le monde entier trouvait des avantages à supprimer la race maudite.
Comment assumer son destin ?
Evelyne Franck qui, pourtant, de par la loi judaïque n'était pas Juive, a eu sa part de souffrances parce que, en ce temps là, elle n'était pas une petite fille tout à fait comme les autres puisque son père, lui, était Juif.
"To be Jewish and to stand up to it".
Easy to say nowadays !.. Some are even proud of it and claim their difference. But in those days..!
While, apart from the Danes, the whole world was finding some advantages in the destruction of the curse race.
How could one live up to his fate ?
Evelyne Franck who, according to the Judaic law ,was not a Jew, yet had her share of suffering, because at that time, she was not a little girl like the others, since her father was a Jew.
Table
A TOURS 8
LA GUERRE AUX PORTES DE TOURS 8
LA MORT RODAIT PARTOUT 9
LES ALLEMANDS A TOURS 10
" ETRE JUIF " ET ASSUMER 10
L'ARRESTATION 11
LA PRISON 11
TRISTESSE A 12 ANS 11
LE MIRACLE 12
TRAVERSER LA LIGNE DE DEMARCATION 13
ANGOISSE 13
SEUL ENFANT ! 13
LE PASSEUR EST PERDU 14
SAUVES !.. EN ZONE LIBRE 14
LE DEPART VERS LA COTE D'AZUR 15
A NOUVEAU L'ANGOISSE 15
ENFIN UN REPAS CHAUD 15
LYON 16
NICE - LE BONHEUR 16
LA SOUPE POPULAIRE 17
" CHEZ LES SOEURS " 17
MON PERE - SON ENTREPRISE 18
NICE SOUS LA BOTTE ALLEMANDE 18
MON PERE DEPOUILLE ET DENONCE PAR SON ASSOCIE 18
RETOUR DE MA SOEUR 18
MON PERE AUX BEAUX-ARTS 19
NICE SOUS LES BOMBARDEMENTS ET LES PRIVATIONS 19
MON PERE A FREJUS POUR LE DEBARQUEMENT 20
LES DERNIERS COMBATS - LA LIBERATION 20
EPILOGUE 21
LA Mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
1939.
J'ai 10 ans.
Je suis née le 31 Mars 1929 et je m'appelle Evelyne Franck.
Nous sommes une famille de 4 personnes et vivons à Paris. Mon père, Michel Franck, est né le 4 Juillet 1895,
Israélite;
Ma mère, Odette Robert, est née le 11 Mars 1901,
Catholique
et ma soeur, Liliane Franck, est née le 12 Mars 1928.
Septembre 1939.
Nous sommes, comme toutes les années ma soeur et moi, en vacances chez notre grand-mère à Châteauneuf sur Cher, mais cette année est différente. Nous ne retournons pas à Paris, mais restons quelques mois en attendant que nos parents viennent nous chercher.
Pour les petites Parisiennes que nous sommes, c'est beaucoup moins drôle de rester à la campagne l'hiver, sans salle de bain, ni chauffage central, partir à l'école par des sentiers crottés ou attendre que la rivière reprenne son lit pour pouvoir retourner à l'école.
Mais nous acceptions sagement cette situation car nous savions que c'était provisoire.
Eh bien pas du tout !
Nous ne devions plus retourner à Paris que nos parents avaient quitté pour aller à Tours où mon père avait été mobilisé. Ils avaient laissé leur appartement et tout ce qu'ils possédaient, persuadés d'y retourner sous peu. Mais les événements en décidèrent autrement. Et, du jour au lendemain, dès notre arrivée à Tours, tout devait être différent.
A TOURS
Nous nous retrouvions souvent seules, ma soeur et moi, nos parents partaient toute la journée à la Poudrière, non loin de Tours, où mon père avait été mobilisé et où ma mère avait trouvé un emploi.
Pour eux, c'était très pénible car notre mère n'avait plus travaillé depuis qu'elle était mariée et mon père avait du mal à s'habituer à son nouveau poste, lui qui avait été à Paris, Chef de Publicité à Saint Rémy.
Nous commençames donc une nouvelle vie à Tours. Nous menions cette nouvelle existence depuis quelques mois lorsque la guerre, qui nous paraissait lointaine, vint rôder tout près.
LA GUERRE AUX PORTES DE TOURS
Nous étions seules, ma soeur et moi, quand les premiers bombardements éclatèrent au-dessus de nos têtes, faisant trembler la vieille maison où nous habitions, 2 Rue Colbert. Nous sommes restées muettes, sans bouger. Il y eut d'abord le silence, puis les sirènes et le vacarme, la vieille maison grondait de partout, les voisins sortaient de chez eux et venaient nous chercher pour nous faire descendre dans les caves.
Ah ! Les fuites éperdues dans l'escalier branlant, les fou-rires devant la panique de certains, la peine de ne pas avoir nos parents avec nous.
Quelle palette pour une imagination d'une enfant de 10 ans
Nous, si choyées, avons vite grandi.
Jamais ! Nous n'avons jamais eu peur !
Jamais, nous ne nous sommes plaintes car nous savions que nos parents à la Poudrière risquaient plus que nous.
Et puis, nous avions vu des réfugiés qui avaient tout perdu, qui cherchaient leurs amis, leurs parents qui arrivaient par route, par trains bondés, fatigués, sales, malheureux. Aussi, avions-nous du cran car il y avait plus malheureux que nous !
Les bombardements s'amplifiaient, les écoles fermèrent et nos parents, après avoir été bombardés dans un car, lors de leur retour de la Poudrière, n'y retournèrent plus.
Les bombardements se rapprochaient de plus en plus.
D'un côté de la Loire, il y avait les Français et, de l'autre, les Allemands. Il devint urgent pour les Tourangeaux de prendre une décision : l'exode ou rester. Certains optèrent pour l'exode, mes parents décidèrent de rester.
Ce fut peut-être une sage décision car de nombreuses personnes trouvèrent la mort entre les lignes françaises et les lignes allemandes.
Cependant, à Tours, ce fut très dur.
Les nuits étaient sinistres, sombres et pourtant superbes, éclairées par les combats aériens qui faisaient rage. Parfois, c'était un vrai feu d'artifice quand les avions en flammes s'écrasaient au loin. Même jeunes, nous étions conscientes de l'existence de ces instants d'exception.
Nous dormions habillés, nos chaussures tout à côté pour les enfiler rapidement en cas d'urgence.
En quelques jours, il y avait des flammes partout, des maisons qui s'effondraient, les canalisations éventrées, les gens avaient du mal à se ravitailler.
LA MORT RODAIT PARTOUT
Nos parents décidèrent de quitter la maison et de se joindre à un groupe d'une trentaine de personnes qui s'étaient réfugiés dans une école pour sourds et muets aux murs très épais.
Ainsi, notre vie fut à nouveau chambardée mais, comme tous les enfants de l'époque, nous nous faisions plaisirs d'un rien et, loin d'être affligée par cette situation, j'estimais personnellement que c'était une chance " de ne plus aller à l'école ". Je m'étais rapidement forgée un caractère " optimiste à toute épreuve " : peut-être grâce à nos parents qui étaient formidables, courageux et ne dramatisaient pas la situation à plaisir. Elle était assez éprouvante sans se disputer les uns les autres car vivre à 30 ou 40 personnes en cercle fermé, sans confort, sans hygiène et avec des enfants : ce n'est pas évident et des problèmes, il y en avait !
La première nuit fut terrible.
Nous étions très nerveux et les bombardements avaient été incessants et puis, nous n'étions pas habitués à cette promiscuité, à dormir sur des matelas alignés les uns près des autres.
Le lendemain matin fut très pénible. Nous n'étions pas très organisés et manquions de tout.
Les hommes, qui étaient sortis, revenaient avec de mauvaises nouvelles. L'école avait été en partie détruite pendant la nuit.
Ils en profitèrent pour faire des lits avec les portes et enlevèrent les gravas qui obstruaient l'escalier de sortie, puis quelques femmes et hommes partirent au ravitaillement.
Au bout de quelques jours, nous nous étions habitués à notre nouveau genre de vie, surtout les enfants. Les rires et les jeux avaient repris leurs droits au milieu de la tourmente.
Cependant, la 4ème nuit ne fut pas comme les autres.
J'étais endormie depuis un moment quand soudain, je m'éveillais. Non pas que le bruit des bombardements m'ait réveillée mais par un bruit insolite, comme un murmure.
J'ouvris les yeux.
A ma grande stupéfaction, je vis tous les hommes et les femmes agenouillés, éclairés par des bougies qui priaient.
Aussitôt, je refermai les yeux, heureuse. En moi, quelque chose avait remué. Je ne devais jamais oublier ces instants sublimes.
Je me rendormis immédiatement consciente d'être protégée par une force qui m'était inconnue jusqu'alors.
Le lendemain fut également une journée difficile.
Pendant une accalmie, maman me demanda de sortir de la cave afin d'aller chercher le manteau que j'avais oublié la veille, car nous sortions de notre cave de temps en temps dans la journée afin de respirer un bol d'air frais.
J'y allais contente de m'aérer, je montais l'escalier et respirais longuement quand soudain j'entendis un vrombissement d'avions, je levais le nez, vis les avions pointés au dessus de ma tête, le sol trembla, des sifflements retentirent à mes oreilles, tout sembla éclater autour de moi, je criai " Maman ", j'entendis " ma fille " et je sautais dans le vide, dans le trou noir de l'escalier.
J'arrivais évanouie.
Quand je me réveillai, j'étais dans les bras de maman, heureuse. C'est vraiment dans les moments les plus tourmentés que l'on trouve le vrai bonheur.
Aujourd'hui encore en 1986 en dormant je saute cet escalier et me réveille !
Cauchemar pour ne pas oublier le passé.
LES ALLEMANDS A TOURS
Quelques jours après, les Allemands faisaient une entrée triomphante à Tours, dans un défilé impeccable en scandant des chants gutturaux impressionnants.
Tours était très détruit.
Ce fût les Allemands qui nous firent sortir des décombres de l'école où nous nous étions réfugiés, mais la vie bien vite avait repris ses droits et bientôt chacun s'organisa pour vivre au mieux avec les Allemands, les décombres et les restrictions.
Personnellement j'avais repris la route de l'école, papa retravaillait et la clandestinité commençait à s'organiser, les uns pour le marché noir, les autre pour lutter contre l'ennemi, d'autre pour passer de " l'autre côté " là où la France était encore française.
Pendant que nous chantions " Maréchal nous voilà " et avions notre distribution de vitamines en pastilles roses les Allemands ne restaient pas inactifs et promulgaient de nombreuses lois et d'interdictions, instauraient des laissez-passer et des cartes d'alimentation et surtout s'en prenaient ouvertement aux Juifs.
Ce fait me fût révélé au cours d'une grande dispute qui s'éleva entre mon père et ma mère.
" ETRE JUIF " ET ASSUMER
Fallait-il ou ne fallait-il pas se faire inscrire à la Kommandantur quand on était Juif !
Toute la question était là.
Ma mère perspicace et méfiante, comme beaucoup de femmes, sentant confusément une menace obscure dans cette requête, suppliait mon père de ne pas s'inscrire. Mon père ne comprenant pas les réticences de ma mère et estimait que c'était son devoir; alla à la Kommandantur donner son identité.
Et c'est ainsi que j'appris que nous n'étions peut-être pas tout à fait comme les autres.
Quelques temps après, de nombreux attentats furent perpétrés sur l'occupant et les Juifs commencèrent à avoir peur. Bien qu'à l'époque et cela parait incroyable aujourd'hui, nous ignorions ce qui se passait et ne pensions nullement aux massacres qui devaient horrifier le monde par la suite.
Cependant, dès qu'un attentat était commis, il y avait des représailles et les Allemands n'avaient qu'à regarder sur leurs listes de " Juifs " pour aller les cueillir et les envoyer : soit en prison pour être fusillés, soit en déportation.
Mais nous, nous connaissions bien papa et savions que rien ne pouvait lui arriver !!
Pourtant, maman était assez inquiète et méfiante. Aussi avait-elle décrété que si la Gestapo passait à la maison pendant que papa travaillait, elle donnerait l'alarme en baissant les doubles rideaux dans la journée : ce qui signifiait en langage clair " ne pas monter ".
L'ARRESTATION
Tout alla bien; jusqu'au jour où vers 12 h 30, la porte fut secouée et, au même instant, une voix sèche s'élevait :
" Police, ouvrez ! ".
Nous étions tous les 4 installés dans la salle à manger où nous humions le rôti de veau avec les frites que maman avait préparés et maman servait papa !
Chacun se regarda, ne fit pas un geste, une seconde, puis maman lâcha la fourchette, se leva et ouvrit.
Ils étaient là : le grand Allemand avec une énorme plaque sur sa poitrine, le petit et l'interprète.
Tout allait très vite.
Mon père était parti sans avoir proféré un mot, comme hébété, avec son paquet de biscottes sous le bras, pour son estomac fragile, un peu de linge de rechange et après nous avoir donné un baiser à chacune.
Ma soeur et moi avions gardé les yeux fixés sur l'Allemand, pleins de larmes, mais étions restées silencieuses.
Seule maman parlait. Elle disait :
- Pourquoi l'emmenez-vous ? Il est malade ! Où va-t-il ? Où l'emmenez-vous ? Où.....
Elle n'obtint aucune réponse précise et mit de nombreux jours à savoir où il était exactement.
En premier lieu, il avait été condamné à mort avec une vingtaine de Juifs aussi innocents que lui, mais les Allemands voulaient faire un exemple dans la ville : ils estimaient qu'il y avait trop d'attentats.
LA PRISON
Quelques jours après, elle apprenait qu'il avait été transféré de prison et qu'il serait bientôt déporté.
Et là, nous avons eu le droit de le voir.
C'était l'hiver.
Il nous fit beaucoup de peine :
Il avait très froid, était tout malingre et mangeait très peu à cause de son estomac.
Le pire, c'est que nous allions le voir en cachette, des voisins, des relations : seuls les vrais amis de mes parents étaient au courant que notre père était en prison.
Ce n'était évidemment pas un titre de gloire, une référence que d'avoir un mari ou un père Juif.
Car très vite, il y eut ceux qui collaboraient avec les Allemands ou simplement ceux qui n'aimaient pas " ces sales Juifs" même enfant, nous en étions très conscientes.
Certains étaient au courant très certainement car à notre arrivée, les conversations s'arrêtaient, ou bien les enfants ne voulaient plus jouer avec nous.
Le plus pénible, c'était l'école où maman, obligée de travailler, nous laissait à déjeuner chez la Concierge car à cette époque, il n'y avait pas de cantine.
Cette dernière avait également des enfants et aurait pu être plus compréhensive.
TRISTESSE A 12 ANS
Nous ne déjeunions pas à leur table mais dans l'entrée, avec une gamelle que nous pouvions faire réchauffer sur un petit réchaud. Enfant, on accepte beaucoup de choses, sans trop souffrir : d'ailleurs, maman nous préparait de bonnes choses dans notre gamelle !
Mais un jour, parmi tant d'autres, fut pour moi un des plus tristes de cette époque, ce fut ce jour où chez eux, les Concierges, il y avait une grande fête : on fêtait l'anniversaire de leurs filles. Eh bien ! on nous laissa toutes les deux dans notre entrée avec nos petites gamelles et notre grosse peine.
J'étais une petite fille très réaliste et n'acceptais pas volontiers ces différences, cette peine qui m'était imposée par des événements qui me dépassaient. Ma soeur était, à l'époque, très rêveuse et peut-être en souffrit-elle moins : je ne sais !
Avec ma soeur, nous ne reparlons jamais de cette époque : je ne sais pourquoi ! Peut-être a-t-elle eu une vue différente des choses ?
Nous nous étions installés dans cette tranquillité relative avec le vague espoir qu'un jour, mon père retrouverait la liberté quand, au cours d'une visite que nous lui faisions, nous apprîmes que les prisonniers allaient être déportés à Dachau.
LE MIRACLE
Les visites furent interrompues.
C'était en plein hiver, à la mi-mars.
Ce fait fut déterminant pour nous. En effet, nous étions nées toutes les 3 au mois de Mars et mon père, ne pouvant être avec nous pour nos anniversaires, écrivit à maman une lettre très émouvante (que maman a perdue dans nos différents déménagements). Cette lettre fut ouverte et lue par un officier autrichien.
Ce dernier, qui avait connu Paris avant la guerre et appréciait nos écrivains, voulut connaître le prisonnier (qui citait Lamartine et Victor Hugo !). Il l'a fait venir, l'a vu : 1,61 m, 55 kgs. Ils ont parlé de Paris, papa avait été Chansonnier au Chat Noir, sa soeur Sara déclamait des vers et sa soeur aînée avait chanté à l'Opéra. L'Autrichien fut charmé, papa parlait avec fougue et conviction : ce fut la chance de sa vie.
Le lendemain, il était relâché.
Une semaine après, les autres prisonniers partaient tous pour Dachau, mais nous, nous étions déjà loin.
En effet dès que papa fut relâché, n'osant croire à cette chance qui tenait du miracle, nous préparâmes notre départ.
Son retour inopiné - car nous ne l'attendions pas - fut une de mes plus grandes joies. Jamais, je n'oublierai ce bonheur ! Je revenais de l'école avec des petites copines quand arrivant près de chez moi, en regardant de l'autre côté de la rue, je m'écriais :
Papa !..
et, lâchant les petites copines éberluées, je traversais la rue en courant et l'embrassais tout en pleurant.
En deux jours, mes parents avaient tout décidé, avec l'aide des uns et des autres.
En effet, des voisins, dont on se méfiait, s'étaient spontanément proposés pour nous aider. Cela avait été une véritable chaîne de solidarité. Les uns s'étaient proposés de faire suivre nos bagages, les autres nous avaient trouvé un " passeur ", d'autres encore avaient promis de garder ma soeur, plus fragile que moi et que mes parents ne voulaient pas emmener dans l'aventure jusqu'au lendemain où mes tantes, Catholiques, de Paris, devaient venir la chercher.
Il avait fallu préparer notre fuite à mon père et à moi car nous devions, tous les deux, partir très tôt le matin et attendre maman qui devait nous rejoindre tard le soir pour, ensuite, passer tous les trois la ligne de démarcation qui se situait entre Tours et Loches.
TRAVERSER LA LIGNE DE DEMARCATION
Et la grande Aventure commença.
Avec mon père, nous avons pris un car qui nous conduisit près d'une grande ferme, à la périphérie de Tours. Une ferme, une vraie, avec des cochons, des canards, des oies, des vaches, etc.... comme je n'en n'avais jamais vu.
Nous avions été accueillis par les fermiers qui nous interdirent de nous montrer.
Malgré la belle ferme, je trouvais le temps long.
J'attendais maman avec impatience; enfin, tard dans l'après-midi, elle arriva.
Nous quittâmes les fermiers et partîmes sur la route, à la recherche du " passeur ".
Mes parents avaient quelques indications pour trouver la maison située en pleine campagne.
ANGOISSE
Je marchais entre eux et ne voulais pas en perdre un !
La nuit commençait à tomber, le froid à être plus piquant.
Mes parents avaient chacun une petite valise et moi, une boîte à chaussures avec des biscottes et du chocolat dedans. La boîte était enveloppée et bien ficelée.
Maman marchait avec des chaussures neuves qui couinaient : papa trouvait cela agaçant, moi, je trouvais ce bruit plutôt réconfortant !
Nous marchions depuis un moment, silencieusement dans la campagne où rien d'autre n'apparaissait que des champs labourés lorsque papa, fatigué (il avait les pieds plats), s'arrêta et dit à maman :
- C'est loin encore ?; maman répondit à mi-voix dans la pénombre :
- Je ne sais plus où nous sommes !.
Dans la pénombre, le visage grave de mes parents me fit frissonner, une angoisse indescriptible s'empara de moi et, soudain, je me trouvais bien misérable devant l'inquiétude que je discernais dans les paroles de maman.
Maman si sûre, si courageuse, doutait !
Au loin, nous apercevions un pont.
Devions-nous le prendre ?
Peut-être !
Ils ne se rappelaient plus : la fatigue, les événements les avaient bloqué et ils hésitaient.
Silencieusement, je faisais taire mon angoisse, ne posai pas de questions et ne voulais pas les troubler.
Au bout d'un moment, ils décidèrent de traverser le pont. Ce fut la bonne décision. Au loin, nous aperçûmes sur la droite une vieille masure.
C'était le point de rendez-vous.
SEUL ENFANT !
A notre arrivée, un vieux monsieur bougon nous fit remarquer que nous étions en retard : c'était le passeur. Sa femme ne dit rien, simplement, elle nous tendit un bol de soupe.
L'endroit était sinistre.
Malgré la situation, je remarquai le sol de terre battue qui me choquait et les bougies qui éclairaient faiblement la pièce.
- Pressons !, nous dit le passeur, il faut y aller, les autres nous attendent !
Nous le suivîmes.
Dix minutes après, il s'arrêta près d'une ruine.
Une dizaine de personnes nous attendaient. Il n'y avait pas d'enfant. Quand ils me virent, ce fut le mécontentement général. Non ! Pas d'enfant ! Trop risqué, estimaient-ils. Mais, le passeur les fit taire et maman promit de rester avec moi en cas d'incident quelconque.
Et notre petit groupe s'ébranla.
Il y avait deux dames d'âges mûrs : deux soeurs, sept messieurs plutôt jeunes et nous trois.
Maman avait toujours les chaussures qui couinaient; moi, ma boîte à chaussures dont la ficelle commençait à se défaire et papa était déjà fatigué.
Partout, les arbres projetaient des ombres inquiétantes. J'essayais de rester au milieu du groupe et me sentais plus protégée. D'ailleurs, c'étaient les deux dames qui étaient à la traîne, elles suivaient tout en rouspétant et disaient qu'elles avaient eu tort de venir.
Il fallait être très prudent car, malgré la nuit, il n'était pas très tard et les Allemands circulaient encore dans les chemins.
Plus d'une fois, le passeur nous intima l'ordre de nous coucher pour laisser passer une patrouille ou un groupe d'Allemands en bicyclettes. Il fallait également éviter les pièges à loups, les chiens, les lumières car les environs étaient éclairés, comme en plein jour, par le château occupé par les Allemands et qui était tout illuminé.
LE PASSEUR EST PERDU
Nous avions marché depuis un bon moment lorsque le passeur s'arrêta subitement. On en fit autant ! Inquiets ! Dans un souffle, maman demanda :
- Qu'y-a-t-il ?
- Je ne trouve plus le chemin ! bougonna le passeur.
L'inquiétude avait saisi le groupe.
- Ne bougez pas ! nous dit le passeur, je reviens !
Ce n'était plus la rase campagne. Il y avait des fourrés de-ci de-là, des chemins caillouteux.
Le passeur cherchait un ruisseau que nous devions longer. Quelques instants après, il revenait.
- Suivez-moi ! nous dit-il.
Il avait trouvé son chemin.
Pendant un temps qui me sembla long, car je commençais à être fatiguée, nous marchâmes près du ruisseau et ce fut, à nouveau, les fourrés.
Mes parents et moi, ainsi que les deux dames, avions pris un peu de retard quand le passeur s'arrêta à nouveau.
- Que se passe-t-il ? demandèrent les deux soeurs quand on fut près du groupe. Ce n'était rien, le passeur pissait !! On en fit autant et moi, qui en avait envie depuis un bon moment, je soupirais d'aise; j'aurai pu demander qu'on s'arrête, mais je savais que j'étais en " trop ". Alors, je n'avais rien dit.
Enfin, nous quittâmes les fourrés où nous étions relativement protégés pour, à découvert, traverser des champs de pommes de terre.
Ce n'était pas évident ! De plus, la nuit était complète et nous étions tous fatigués.
Nous allions aussi vite que nous le pouvions sans nous tordre une cheville, j'avais du mal à tenir ma boîte fermée car j'avais perdu la ficelle et le papier qui l'entourait. Papa s'énervait après les chaussures de maman qui " couinaient " toujours et jurait tout bas que, plus jamais, il ne mangerait de pommes de terre.
Soudain, au loin, on aperçut un bâtiment :
- C'est là bas ! nous dit le passeur.
Subitement, on accéléra, en ayant l'impression d'avoir des ailes, et nous courûmes vers la liberté.
J'appris plus tard que le passeur, qui nous avait donné la liberté, fut au retour arrêté et déporté.
Quelques mètres encore et nous étions sauvés.
SAUVES !.. EN ZONE LIBRE
La joie débordait.
Les uns riaient, les autres pleuraient de joie, l'accueil des militaires qui occupaient le bâtiment était chaleureux. On m'embrassait, me portait en triomphe; je ne savais trop pourquoi car je n'avais rien fait de plus qu'eux, mais la joie de tous débordait et il fallait bien que quelqu'un en profite.
Les soldats nous donnèrent à manger et des lits mais, à cette heure tardive et la fatigue aidant, je n'arrivais pas à manger. Ils nous donnèrent des oeufs durs et quand, avec mes parents, j'allais me coucher sur un lit de camp, j'avais toujours l'oeuf dur coincé dans la gorge. Mais, le pire, c'est qu'au petit jour, mes parents me réveillèrent pour continuer notre route. J'avais toujours le jaune d'oeuf coincé dans le gosier.
Aujourd'hui, encore, je n'en mange pas !
Arriva l'instant des adieux. Chacun poursuivant son chemin.
LE DEPART VERS LA COTE D'AZUR
Nous nous entassâmes à plusieurs dans une vieille voiture et arrivâmes dans une petite gare où régnait une parfaite confusion, partout la bousculade et les trains bondés.
Tant bien que mal, nous nous engouffrâmes dans un train en bois, en partance pour la Côte dAzur, Nice en particulier que mon père connaissait, pour y avoir résidé dans sa jeunesse et dont il avait eu le coup de foudre.Aussi s'était-il promis d'y retourner un jour.
Maman, moins enchantée, avait pourtant suivi.
A NOUVEAU L'ANGOISSE
Arrivés à Montluçon, il fallut descendre pour prendre un autre train. C'est alors que maman émit l'idée affreuse qu'elle pourrait passer à Châteauneuf revoir sa famille, nous récupérer à Lyon où nous devions nous arrêter pour reprendre son souffle chez des amis à papa.
J'eus l'impression que la terre allait s'écrouler, maman allait nous abandonner. Tout mais pas ça !...
Papa et maman se mirent à discuter âprement et, soudain, je trouvais affreux ce quai de gare et la vie (à onze ans).
Alors, je m'écriais en larmes - Partons vite ! Partons vite
Devant notre désarroi, maman abandonna l'idée de passer à Châteauneuf; d'ailleurs, je ne crois pas qu'elle nous aurait abandonné longtemps : enfin, définitivement, comme je l'avais cru, mais quelle émotion !
Les trains allaient doucement, s'arrêtaient n'importe où et souvent. Nous n'étions pas encore prêt d'arriver à Lyon où nous devions faire une halte et un brin de toilette chez des amis à papa.
La nuit tombait et il nous fallait attendre plusieurs heures pour prendre un train en partance pour Lyon.
Nous quittâmes la gare à la recherche d'un restaurant. Nous trouvâmes non loin un café-restaurant enfumé et aussi crasseux que nous.
ENFIN UN REPAS CHAUD
On s'installait et mes parents commandèrent notre premier repas chaud de la journée.
J'étais toute heureuse, surtout après mes dernières émotions. D'ailleurs, nous avions terminé les quelques vivres que nous avions emmenés dans la boîte à chaussures et j'avais très faim.
Mes parents commandèrent pour chacun un petit rôti, du moins le pensai-je.
Quand on nous servit, rayonnante de joie - à onze ans, on oublie vite ses peines - je m'apprêtais à couper le soi-disant rôti qui ornait mon assiette quand, à mon grand étonnement, j'enfonçais, comme dans du beurre, le couteau et la fourchette, une odeur d'épinard cuit s'élevait.
Ce n'était que des épinards !
Un des très rares aliments que je ne pouvais avaler sans être écoeurée et malade.
Aujourd'hui, je sais que mes larmes et mon chagrin étaient disproportionnés à cet incident mais quand on a onze ans, qu'on a faim, qu'on est mort de fatigue et qu'on a peur que sa maman s'en aille : on est assez malheureux pour s'écrouler pour peu de choses
Je ne mangeai pas et mes parents, les larmes aux yeux, eurent des difficultés à finir leur dîner frugal car c'était ça ou rien.
Le ventre creux, je retournais à la gare avec mes parents où, dans la salle d'attente, je m'endormis en attendant le train pour Lyon.
Au petit matin, nous prîmes un train, puis un autre.
En fin de matinée, nous étions à Lyon.
LYON
Mon père téléphona à ses amis qui vinrent nous chercher. Ils avaient deux enfants de mon âge : onze et douze ans. Ils étaient beaux et propres, je me trouvais sale et moche.
Les parents furent aimables, sans plus, mais les enfants me regardèrent furtivement et sans m'adresser la parole. Je sentais que je n'étais pas des leurs.
Pour ces gens là, soyeux de Lyon, fortunés, la guerre était loin et ils avaient conservé tous leurs privilèges. Je sentais vaguement que ce n'était pas l'accueil que mes parents avaient espéré.
Nous fîmes un brin de toilette dans la salle de bain où il ne manquait rien, brillante à souhait, pendant que leur " bonne " préparait un repas pour les réfugiés que nous étions devenus.
Je restais dans mon coin et les deux autres enfants aussi.
Nous n'avions rien à nous dire !
Après un déjeuner que j'appréciais, les amis de mon père nous raccompagnèrent à la gare, contents soit d'avoir revu mon père, soit de notre départ ou sûrement des deux.
Nous passâmes la nuit dans le train.
Le lendemain, mon père me réveilla et me dit :
Regarde !.
Nous étions vers Fréjus et, pour la première fois, je vis
la mer,
ses rochers rouges,
le ciel bleu,
les orangers,
les citronniers chargés de fruits,
les palmiers, le soleil brillant et chaud en Mars.
Quel bonheur !
Quelle beauté !
Jamais, je n'oublierais ces instants !
Moi qui venais de quitter le temps gris et froid !
Mes parents exultaient, semblaient avoir oublié leurs soucis et faisaient des projets.
NICE
LE BONHEUR
Nice.
Nous étions arrivés. Les jours difficiles se terminaient ici. Une nouvelle fois, nous commencions une autre vie.
Nous descendîmes à l'Hôtel Suisse où était déjà réfugié la famille de mon père et là, pendant un mois ou deux, ce fut le paradis.
Pas d'école !
Pas de contrainte !
La vie, seule la vie, comme on peut l'aimer quand on a manqué la perdre.
Mais tout a une fin et les ressources de mes parents s'épuisaient vite. Bientôt, il devint urgent de se restreindre. Nous quittâmes l'Hôtel Cécil pour emménager dans un studio, Rue Paul Déroulède.
Je repris le chemin de l'école et mon père chercha du travail.
Nous habitions une maison où il y avait surtout des Juifs et nous vivions comme eux, chichement, mais libre.
LA SOUPE POPULAIRE
Mais l'euphorie dura peu. Mon père ne trouvait pas de travail et il fallait nous résoudre à aller à la soupe populaire, à l'Hôtel du Louvre, Boulevard Victor Hugo. Je dois dire que ce n'était pas mauvais. J'aimais bien les lentilles et les rutabagas. Le problème, c'est que nous n'étions pas seuls dans ce cas et qu'il fallait faire des queues interminables.
De plus, à l'école Auber où j'essayais de poursuivre mes études, je me nourrissais d'une barre de chocolat, distribuée chaque jour et de dattes tombant du palmier, qui se trouvait dans la cour de l'école.
J'avais un truc !
Après le lever du drapeau et la " Marseillaise " (qui me changeait du " Maréchal nous voilà ! "), je m'arrangeai pour rester en arrière des autres et faire main basse sur les dattes, sans qu'on me voie car il était défendu de les ramasser.
L'été arriva et les affaires de mes parents, ne s'étant guère améliorées, ils décidèrent de m'envoyer dans une colonie de vacances.
" CHEZ LES SOEURS "
Ils m'inscrivirent chez les soeurs du quartier.
Bien entendu, la mère supérieure fut prévenue par maman que je n'avais pas fait ma communion et ma méconnaissance des rites catholiques.
La mère supérieure fut très compréhensive et promit que tout se passerait bien.
Maman, confiante et sans me donner d'explications superflues, m'envoya donc à Sospel, avec tout un groupe dont trois soeurs pour nous encadrer.
L'ennui, c'est que la mère supérieure ne fut pas du voyage et que je me retrouvais avec des " soeurs " pas du tout au courant de ma situation. Et c'est ainsi que, dès notre arrivée à Sospel, le soir même, je commençais sérieusement à m'angoisser, quand il fallut réciter des prières dont j'ignorais le premier mot.
Mais, le lendemain matin, ce fut la panique quand il fallut, comme tout le monde, aller à la messe et à la confesse car j'ignorais absolument ce que je devais faire.
Je cherchais désespérément à m'échapper. Impossible !
- Allons, pressons ! me dit la " soeur " en me poussant vers les autres. Piteusement, je restais figé sur place et fus la dernière à comparaître devant Monsieur le Curé.
Je n'avais rien dit. A-t-il compris ? Sûrement car il m'a dit :
- Va avec les autres et fait comme elles !
Les autres jours, je fus dispensée de confessionnal.
Dès lors, et jusqu'à la fin de mes vacances, il y eut deux clans : les copines, qui étaient pour moi, et les autres.
Ne pas être tout à fait comme les autres :
Il faut assumer,
composer
et réfléchir.
A la fin des vacances, j'étais heureuse de retourner à la maison.
Pendant ma courte absence, la situation de mes parents s'était nettement améliorée, mon père avait trouvé un emploi.
MON PERE - SON ENTREPRISE
Il travaillait comme contremaître sur un chantier, ce qui permit à son esprit inventif - Il avait été premier du concours Lépine, en 1938 - de mettre au point un nouvel asphaltage contre les intempéries pour recouvrir les toits en terrasse.
Rapidement, il travailla pour son compte et breveta son procédé.
Son entreprise prit un tel essor, en peu de temps, qu'il fut obligé de prendre un associé. Ce dernier surveillait les ouvriers et les chantiers, pendant que mon père cherchait de nouveaux clients.
L'argent rentrait, à nouveau, à la maison et mes parents envisageaient l'avenir avec un peu plus de sérénité, bien que les nouvelles fussent alarmantes.
Les Allemands allaient également occuper la zone libre.
NICE SOUS LA BOTTE ALLEMANDE
Quelques semaines plus tard, l'Occupation était là et ce fut à nouveau l'angoisse, la fuite, les dénonciations.
Nous étions dans une maison où il n'y avait pratiquement que des Israélites.
Il y eut plusieurs descentes de la Gestapo et quelques-uns de nos amis furent arrêtés et déportés.
Mon père était relativement confiant, maman ayant réussi à falsifier ses papiers d'identité et sur sa carte d'identité, il n'y avait plus le mot " juif " inscrit en gros sur le premier volet.
Cependant, il avait du mal à circuler pour visiter ses clients car il y avait des rafles de plus en plus fréquentes.
MON PERE DEPOUILLE ET DENONCE PAR SON ASSOCIE
Ses affaires en souffraient et un jour, son associé le pria de " rester " chez lui car " l'entreprise pouvait fonctionner sans lui ".
Mon père comprit.
A cette époque, pour les gens de sa race, la rébellion n'existait pas parce qu'ils n'en avaient pas le droit. Et c'est ainsi qu'il fut dépouillé de son entreprise.
Il rentra à la maison et nous dit : " Il faut filer ! ".
Des amis nous avaient trouvé un appartement, 16 Rue Delille.
Le jour même, nous emménagions dans ce nouveau quartier où personne ne nous connaissait.
Quelques jours après, on apprit que la Gestapo était venue pour l'arrêter Rue Paul Déroulède.
Mon père était débrouillard et il réussit à trouver un travail, assez rapidement comme dessinateur industriel. La vie reprenait ses droits, nous reprîmes d'autres habitudes dans une sécurité relative.
C'est alors que mes parents décidèrent de faire revenir ma soeur dont j'étais séparée depuis environ 3 ans : nous avions alors douze, treize ans et étions deux petites filles.
RETOUR DE MA SOEUR
Les retrouvailles ne furent pas faciles car nous avions alors quatorze et quinze ans. Nous étions deux adolescentes.
Côté physique, il n'y avait pas de quoi s'exciter. Ma soeur était longue, rousse et frisée; moi, j'étais petite, brune et les cheveux raides comme un passe-lacet. Mais, côté caractère, c'était pire. Ma soeur, choyée par les tatas, semblait sortir d'un conte de fées, rêveuse et poétique à souhait; moi, ayant subi les péripéties de mes parents, j'étais sportive, remuante et réaliste !
Il y eut un temps d'observation, de discussion, d'appréciation et d'adaptation. Quelques semaines après, nous nous étions retrouvées.
Mon père, avec ses nouveaux papiers, son nouveau travail et son nouveau domicile fut pour un temps tranquille.
Malheureusement, c'était un monde difficile où chacun luttait avec ses moyens, ses convictions, ses ambiguïtés et, une fois de plus, mon père fut dénoncé.
Le scénario fut semblable à celui de la Rue Paul Déroulède. Des amis nous avertirent que la Gestapo les avait questionnés pour savoir où habitait Monsieur Franck.
MON PERE AUX BEAUX-ARTS
Mon père reprit donc la fuite, mais il n'alla pas loin. Des amis lui trouvèrent un abri aux Beaux-Arts, à Nice, 2 Rue Tondutti de l'Escarène, à quelques minutes de chez nous. Ma soeur et moi prenions des Cours du Soir pour le voir.
Il était veilleur de nuit et passait à travers les élèves des Beaux-Arts. A notre âge, c'était difficile de rester muette à son passage, c'était bête, mais lorsqu'il passait ainsi, sans un mot, en nous regardant malheureux, j'attrapais le fou-rire. Sans doute était-ce ma façon de dédramatiser les choses et de ne pas pleurer.
La situation de mes parents, s'étant à nouveau dégradée, il fut décidé que ma soeur retournerait chez les tantes et la grand-mère.
Quinze jours après, ma soeur était partie. C'était dur, après s'être retrouvée de se perdre une seconde fois.
Mais, les fonds de mes parents étaient en baisse et ils avaient bien du mal à faire face à cette situation. Sans ma soeur, c'était un souci de moins pour eux car mes tantes célibataires et ma grand-mère l'élevaient dans un cadre et une sécurité qu'ils ne pouvaient lui donner.
Une fois de plus, je me retrouvais seule avec mes parents et les ennuis.
Qu'il était difficile d'étudier à l'école dans ces conditions !
NICE SOUS LES BOMBARDEMENTS ET LES PRIVATIONS
Ayant changé de quartier, j'avais changé d'école et me trouvais à l'établissement d'enseignement " Rotschild ".
Les bombardements s'intensifiant sur le bord de mer, la Direction de l'école avait décidé de nous envoyer dans l'arrière-pays avec nos institutrices. Mes parents avaient pris la décision de me laisser partir quand, au dernier moment, on apprit que les instituteurs n'accompagnaient plus les enfants et que ces derniers étaient confiés à l'habitant.
En conséquence, je ne partis pas !
Je ne regrettais pas et préférais rester avec mes parents. Pourtant, la faim me tenaillait car maman portait à papa - toujours caché aux Beaux-Arts ! - la plus grosse ration et comme nous n'avions pas beaucoup d'argent, peu d'amis Niçois : nous ne pouvions faire du marché noir. Heureusement que maman, astucieuse, s'était fait délivrer une deuxième Carte " J3 " en prétextant avoir perdu l'autre. Mais c'était insuffisant, malgré tout et le moins drôle, c'est que j'avais toujours faim.
Les bombardements, se rapprochant de plus en plus de Nice, l'école ferma et mon père dut changer de cachette car il devenait trop dangereux de le garder aux Beaux-Arts. Des amis l'avaient fait rentrer à la Société Nationale des Chemins de Fer Français où, la nuit, il était garde-voie entre Beau-Voyage et Saint Roch.
Maman et moi étions très inquiètes car nous n'avions aucune nouvelle de mon père et savions qu'à Saint Roch, il y avait eu de violents bombardements.
Les jours passaient lentement et angoissants, au milieu des bombardements et avec la faim.
Les nouvelles étaient confuses, contradictoires : on parlait de débarquement dans le Nord, de la fin de la guerre toute proche, on attendait les Alliés, les Américains, mais à Nice, nous étions toujours sous la botte allemande.
MON PERE A FREJUS POUR LE DEBARQUEMENT
Et puis, un beau jour, nous vîmes papa, arriver avec des amis en Jeep. Il était tout heureux et nous dit :
- C'est le débarquement à Fréjus ! J'y vais ! Je vais faire l'interprète (Il connaissait vaguement l'anglais et l'américain) et je reviendrai avec des vivres ! ".
Son retour fut un événement. Il nous avait ramené des tonnes de corned-beef, du pain blanc et des bas nylon pour maman.
Nous étions heureux et je mangeai à me rendre malade !
La fin de la guerre approchait.
Les bombardements étaient moins fréquents, mais il y avait beaucoup de combats dans les rues.
LES DERNIERS COMBATS - LA LIBERATION
La veille de la Libération de Nice, nous n'avions pas le droit de sortir. Nous restions à la fenêtre, derrière les volets clos à observer car tout ce qui bougeait était abattu.
Les Allemands, en s'enfuyant, tiraient sur la population.
De notre troisième étage, nous avons vu un vieux monsieur qui essayait de rentrer chez lui, juste en face de chez nous. Il n'avait que la Rue à traverser. Après quelques hésitations, il se mit à courir et fut descendu au milieu de la Rue. Il s'est traîné pour arriver de l'autre côté, puis s'est immobilisé.
Il était mort !
J'oubliais vite cet incident.
Le temps allait soudain trop vite.
Le lendemain, nous étions libérés.
Ce fut un éclatement de joie pour tous.
Maman avait fabriqué un drapeau bleu blanc rouge qu'elle avait accroché au balcon. La Rue Delille était bariolée par ces drapeaux de fortune, qui ornaient les fenêtres de toutes les habitations.
Les voisins trinquaient ensemble, les gens parlaient, se défoulaient.
Avec mes parents, mon coeur éclatait de bonheur !
Voici la vie d'une petite fille
pas tout à fait comme les autres,
entre 1939 et 1945.
EPILOGUE
1945
C'était il y a 31ans.
Non ! Je n'ai pas oublié !
Aujourd'hui, j'ai 57 ans.
La vie a évolué, mais les hommes sont restés les mêmes !
Ils se battent toujours avec la même énergie, la même injustice pour défendre leurs idées, leurs religions, leurs cultures, leurs races, etc...
Ils vivent sclérosés, limités, enfermés dans un système, au lieu de vivre pour l'essentiel : " LA VIE "
Non !
L'homme n'a pas changé !