Colonel Edmond Chiaramonti

 

041 / 1

Soldats de la boue

et des pitons

Campagnes d’Extrême Orient

NICE - Juillet 1987

 

 

Analyse du témoignage

Tirailleurs Algériens en Indochine

Ecriture : 1955 - 146 pages

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Ce témoignage relate les actions du 4ème Bataillon de Marche du 7ème Régiment de Tirailleurs Algériens en Indochine entre Septembre 1951 et Décembre 1952.

Moins abstrait et monotone que le compte-rendu chronologique et classique d'un Journal de Marche, cet historique a été écrit à partir des récits et anecdotes des quatre Commandants de Compagnies de ce Bataillon d'Elite sous les ordres du Capitaine Biard, actuellement Général d'Armée, Grand Chancelier de la Légion d'Honneur.

This testimony relates the actions of the IV Battalion of Infantry of the VII Regiment of Algerian Skirmishers in Indochina, between September 1951 and December 1952.

Less abstract and monotonous than the chronological and plain account of a diary of marches, this historical account was written after some stories and anecdotes related by the four unit commanders of this elite battalion under the orders of Captain Biard, now Army General, and Great Chancellor of the Legion of Honour.

 

Préface des Anciens

Elèves Officiers de CHERCHELL

Né le 30 Juillet 1922, Edmond Chiaramonti fait ses études au Maroc, au Lycée Gouraud de Rabat, prépare St Cyr au Lycée Lyautey de Casablanca et entre à l'Ecole des Elèves-Officiers de Cherchell-Médiouna, promotion Weygand (1942-1943).

Il participe à toutes les campagnes dans les Tirailleurs Nord-Africains de 1943 à 1962 :

Sur le front d'Italie, à la Division de Montagne Marocaine du Corps Expéditionnaire Français commandé par le Général Juin, il se distingue tout particulièrement au cours de la grande offensive de Mai 1944 sur le Garigliano où le C.E.F. rompt le dispositif allemand de la ligne "Gustav" permettant la prise de Cassino. S'emparant avec sa section du Mont Ceschito dominant Castelforte, il ouvre la voie aux blindés dans la Vallée.

Sa brillante conduite au feu lui vaut d'être décoré de la Croix de Guerre, sur les lieux même du combat.

Poursuivant son offensive vers Rome, puis Sienne et Florence, sa Division se heurte en Juillet 1944 à la résistance ennemie sur une nouvelle ligne de défense, la ligne "Hitler", en Toscane. Au cours de l'attaque, sa section est clouée au sol par le tir d'une mitrailleuse qui blesse mortellement son chef de groupe de tête. Pour la dégager, il entraîne avec fougue le groupe à l'assaut de la mitrailleuse, la détruit à la grenade et fait deux prisonniers.

Sa deuxième citation mentionne cet audacieux fait d'armes et sa bravoure exemplaire dans l'action.

Sous sa conduite, sa section s'empare les jours suivants des villages de San Andrea di Val d'Elsa et de San Benedetto, malgré une résistance farouche de l'ennemi qui, bousculé, se replie en désordre sur Florence, abandonnant ses morts sur le terrain.

Relevé du front d'Italie, il débarque en Provence, au Dramont, près de St Raphael, avec la Division Marocaine intégrée à la 1ère Armée Française, aux ordres du Général de Lattre de Tassigny et participe glorieusement à la libération du sol national.

Remontant la Vallée du Rhône, il est engagé dans les Vosges où son Bataillon est désigné comme unité de tête pour attaquer la ligne d'hiver, fortement organisée par les Allemands pour briser l'avance des Alliés et empêcher leur accès au Rhin.

C'est l'assaut à l'aube du 16 Octobre 1944.

La rupture de la ligne de résistance ennemie à travers les champs de mines et les réseaux de barbelés, sous un déluge de feu d'armes de tous calibres et une pluie battante, dans les bois des "Hauts du Faing", dominant Cornimont.

Avec la première vague d'assaut, il parvient au sommet. Malgré les pertes sévères subies par sa section, s'y accroche huit jours durant, repoussant toutes les contre-attaques allemandes, sous un bombardement continu, infligeant à l'adversaire des pertes sévères. Blessé le 5ème jour, il refuse de se faire évacuer avant la relève de sa Compagnie qui ne compte plus que 27 rescapés, après ces huit jours de furieux combats.

Transporté dans un hôpital de campagne à Vesoul, puis à Dijon, il doit faire partie d'un convoi de blessés dirigé sur l'Afrique du Nord, pour libérer les lits d'hôpitaux proches du front. Il s'oppose à son transfert, quitte l'hôpital et rejoint son unité en Alsace où il reprend le combat.

Traversant le Rhin, puis la Forêt-Noire, à la poursuite d'un adversaire en déroute, il fait de nombreux prisonniers et pénètre avec sa section de Marocains dans le Voralberg en Autriche, quand survient l'Armistice, le 8 Mai 1945.

Titulaire de 5 titres de guerre, il est décoré de la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur.

En Indochine, comme Commandant d'un Groupement de Sections, puis Commandant de Compagnie de Marche, au Groupe Mobile Nord-Africain, il s'illustre dans toutes opérations du G au Nord-Vietnam, dans le Delta et en moyenne région, notamment à Hoa-Binh et à Nasan.

Plusieurs fois décoré de la Croix de Guerre des T.O.E. avec palmes, nommé Capitaine au tableau exceptionnel pour l'Indochine, il reçoit la rosette d'Officier de la Légion d'Honneur avec la prestigieuse citation qu'on trouvera dans le Livre II.

Cette promotion comporte l'attribution de la Croix de Guerre des Théâtres d'Opérations Extérieures avec palme.

En deux ans, il est cité 5 fois dont 4 fois à l'Ordre de l'Armée, accrochant 4 palmes et une étoile de Vermeil à sa Croix de Guerre des T.O.E.

Nommé Officier de Renseignements du Groupe Mobile Nord-Africain, il est aérotransporté de Nasan à Luang Prabang avec deux Bataillons et le Groupe d'Artillerie de son Groupe Mobile, renforcés par le Bataillon de Parachutistes du réputé Commandant Bigeard, pour assurer la protection de la capitale du Laos, menacée par les Divisions Viet-Minh.

Mission accomplie, il est décoré de l'Ordre Royal Laossien.

De retour dans le Delta, il est à l'origine de nombreuses opérations où l'exploitation de ses renseignements permet à son G d'obtenir de brillants succès.

Toujours au coeur de l'action, il est à nouveau cité deux fois avant d'être rapatrié, en 1954, après trois ans d'opérations continues.

Affecté en Allemagne, comme Commandant de Compagnie de Tirailleurs Algériens, il est appelé en renfort au Maroc, en 1955, par le Général Duval, Commandant Supérieur des Troupes.

A la tête d'une Compagnie de Tirailleurs Marocains, il reçoit la rosette d'Officier de l'Ordre Chérifien du Ouissam Alaouite pour ses brillants états de service dans les Troupes Marocaines.

Il rentre en métropole avec son Régiment, à la veille de l'Indépendance du Maroc.

Volontaire pour l'Algérie, il y débarque en 1956 et est affecté comme Officier de Renseignements et Opérations d'un Secteur, en Oranie. Il se fait immédiatement remarquer par son efficacité dans la recherche et l'exploitation du renseignement. Dirigeant avec une autorité indiscutée des opérations de jour et embuscades de nuit, il obtient de remarquables résultats.

Formant un Commando composé de prisonniers ralliés, grâce à sa patiente action psychologique, il réussit le démantèlement en chaîne de plusieurs filières rebelles et la récupération de nombreuses armes.

Il est cité à l'Ordre de l'Armée et reçoit la Croix de la Valeur Militaire avec palme.

Inscrit au tableau exceptionnel d'avancement pour l'Algérie, il est proposé pour la cravate de Commandeur de la Légion d'Honneur, comme Capitaine, nomination extrêmement rare à ce grade.

Cité une nouvelle fois pour avoir mené plusieurs opérations payantes, dont l'une dans les "Cheurfas", permet la mise hors de combat d'une "Katiba", il est promu Chef de Bataillon en 1959.

Il est nommé Commandeur de la Légion d'Honneur, titre exceptionnel pour faits de guerre, par décret du 19 Juillet 1960, à 38 ans.

Spécialiste du renseignement et de la lutte antisubversive, il organise à l'Ecole Militaire, à Paris, une sale opération "Algérie" pour l'information de ses camarades de l'Ecole Supérieure de Guerre.

De retour en Algérie comme volontaire en Mars 1961, il est affecté comme Chef du 2ème Bureau d'une Zone, à Colomb-Béchard, sur la frontière sud-marocaine, puis à Mostaganem, en Oranie. Il applique à nouveau sa méthode avec la même efficacité et obtient de magnifiques résultats.

Le Général Ailleret, Commandant Supérieur des Troupes en Algérie lui décerne à la veille du cessez-le-feu, l'élogieuse citation reproduite dans le Livre II.

C'est sa 15ème citation.

Présent pendant 20 ans sur tous les théâtres d'opérations, en Italie, France, Allemagne, Indochine, Maroc et Algérie, il rentre définitivement en métropole pour prendre le commandement d'un Bataillon de Tirailleurs Algériens, à Beauvais, le 1er Juillet 1962, le jour même de la déclaration d'Indépendance Algérienne.

En 1964, les unités de Tirailleurs sont dissoutes et son Bataillon devient Bataillon d'Infanterie Motorisée.

Affecté à Antibes, comme Commandant en Second de l'Ecole d'Entraînement Physique Militaire, il demande sa mise en disponibilité en 1965 et reçoit du Général Ducourneau, Inspecteur de l'Infanterie, le message suivant :

"Je regrette qu'un soldat tel que vous quitte l'armée à moins de 44 ans car c'est une perte pour elle".

A son départ, en 1966, le Ministre des Armées lui adresse un témoignage de satisfaction pour services rendus.

Il est nommé Lieutenant-Colonel dans les cadres de réserve.

Born on the 30th of July 1922, Edmond Chiaramonti studies in Morocco, at the Lycée Gouraud in Rabat., prepares for St Cyr at the Lycée Lyautey in Casablanca and joins the school for army cadets at Cherchell-Mediouna, Weygand class (1942-1943).

He takes part in all the campaigns in the North African infantry group from 1943 to 1962.

On the Italian front line, in the Moroccan mountain division of the French expeditionary corps led by General Juin, he is particularly outstanding during the great onslaught of may 1944. On the Garigliano where the C.E.F. breaks the German system of the Gustav line, thus allowing the fall of Cassino. Taking hold of the Monte Ceschito with his section he therefore opens the way for the armoured vehicles in the valley.

His brilliant behaviour during the fight owes him to be awarded the War Cross on the very location of the fighting.

Continuing its onslaught on Rome, then Sienna and Florence, his division comes across resistance from the enemy on a new defensive line, the Hitler line in Tuscany. During the attack his section his pinned down to the ground by the shooting of a machine gun. which fatally wounds its head group leader. To release it he impetuously leads his group to take on this machine gun, destroys it with hand grenades and takes two prisoners.

His second mentions stresses this daring act of arms and his exemplar courage in action.

Under his leadership his section the following days takes the villages of San Andrea di Val d'Elsa and of San Benedetto, despite a fierce resistance from the enemy, who knocked about, flees in disarray towards Florence, leaving its dead on the ground.

Relieved from the Italian front line, he lands in Provence, at Le Dramont near St Raphael with Moroccan division integrated to the first French Army lead by General De Lattre De Tassigny and gloriously take part in the liberation of the National territory.

Going up the Rhone valley he is involved in the Vosges where his battalion is designated as spear head to attack the winter line strongly organised by the Germans to break the progression of the French and to prevent them from getting to the Rhine.

They give the assault at dawn on the 16th of October 1944.

The break of the line of resistance of the enemy through the mine fields and the mesh of barbed wire, under a hail of fire from weapons of all calibres and a pouring rain, in the woods of "Hautus du Faint", overlooking Cornimont.

Along with the first wave of assault they reach the summit. Despite the heavy losses sustained by his section he clings to it for eight days, repelling all the German counter attacks under the continuous bombing, inflicting heavy damages to the enemy. Wounded on the fifth day he refuses to be evacuated before the relieving of his company, which only numbers 27 survivors, after those five days of furious fighting.

Taken to a country hospital in Vesoul and then in Dijon he is supposed to be part of a convoy of wounded bound for North Africa in order to release some space in the hospitals close to the Front line. He objects to his transfer leaves the hospital and gets back to his unit in Alsace where he goes back to the fighting.

Crossing the Rhine and the Black Forest in pursuit of an enemy in disarray he takes numerous prisoners and enters the Moroccan section in the Voralberg in Austria when the armistice is proclaimed on the 8th of may 1945. Bearer of 5 war distinctions he is awarded the Croix de Chevalier of the Legion D’Honneur.

In Indochina as commander of a grouping of section , then commander of an infantry company in the North African Mobile Group he becomes famous in all the operations G in North Viet Nam in the Delta and in the middle region among which Hoa-Bin and Nasan.

Several times awarded the War Cross of the TOE with palms, appointed Captain to the exceptional board for Indochina he receives the distinction of Officer of the Legion of Honour with the prestigious distinction that we will find in the second book.

This promotion includes the granting of the War Cross of the external operations with palms.

In 2 years he is nominated five times of which four times to the Order of the Army adding four palms and a silver gilt star to his War Cross of the TOE.

Appointed intelligence officer of the North African mobile group he is taken by air from Nasan to Luan Prabang, with two battalions and the artillery group of his mobile group, supported by the parachutist battalions of the famous commander Bigeard to ensure the protection of the capital city of Laos, threatened by the Viet-Minh divisions.

His mission accomplished he is awarded the Royal Order of Laos award.

Back to the Delta he undertook many operations where the exploitation of his information enable his G to achieve great victories.

Always at the heart of action he is twice again awarded distinctions before coming back home after three years of continuos actions.

Appointed in Germany as commander of a company of Algerian infantry he is called in reinforcement in Morocco in 1954 by General Duval high commander of the troops.

Leading a company of Moroccan infantry he receives the distinction of Officer of the Cherifian Order of the Ouissam Alaouite for his brilliant actions while in the Moroccan troops. He gets back to the mainland with his regiments shortly before the independence of Morocco.

Volunteer to go Algeria he arrives there in 1956, and is appointed as intelligence and ground officer of a sector in the Oran region. He is immediately noticed by his efficiency in researching and managing intelligence information. Managing with an unquestionable authority day time operations and night time ambushes, he achieves spectacular results.

Creating a commando made up of prisoners converted thanks to its patient psychological action, he manages to break up several rebel groups and retrieve numerous weapons.

He is nominated to the Order of the Army and receives the Cross of the Military Value with Palms.

Entered on the exceptional panel of promotion for Algeria, he is designated to receive the tie of Commander of the Legion of Honour, with the rank of captain, very rarely awarded at that rank.

Nominated once more for having led some rewarding campaigns one of them in the Cheurfas, allows a Katiba to be put out of fight. He is promoted major in 1959.

He is promoted to the title of Commander of the Legion of Honour, an exceptional award for war actions, by decree on the 19 July 1960, at 38 years of age.

Specialist of intelligence services and of the fight against subversion, he organises at the Military School in Paris a algerian operation office for his peers of the Higher School of War.

Back in Algeria as a volunteer in March 1961, he is appointed as head of the Second Office of an area, in Colomb-Béchard, on the south Moroccan border, then in Mostaganen, in the Oran area. He applies his method with the same efficiency and gets magnificent results.

General Ailleret, High Commander of the Troops in Algeria, awards him the prestigious award, mentioned in book II, on the eve of the cease fire.

It is his 15th distinction.

Present for twenty years on all the operation sites, in Italy, France, Germany, Indochina, Morocco, and Algeria. He comes back definitively on the mainland to take the commandment of a Battalion of Algerian Skirmishers, in Beauvais on the 1st July 1962, on the very same day as the Algerian declaration of independence is proclaimed.

In 1964 the units of Skirmishers are disbanded and his battalion becomes the Mobile Battalion of Infantry.

Appointed in Antibes as executive officer of the military physical training school, he asks to be released from his duty in 1965 and receives from General Ducourneau the following message :

"I regret that a soldier of your value should leave the army at less than 44 years of age, it is a great loss for the army".

On his departure in 1966, the Minister of Defence sends him a testimony of satisfaction for the support he provided.

He is appointed Lieutenant Colonel on the reserve list.

 

 

Table

Préface 9

La relève 15

Ordre de bataille du 4/7 R.T.A. au 25 Septembre 1951 17

Opérations "Citron" et "Mandarine" 17

Deux mois d’opérations tous azimuts 22

Année 1952

Ordre de bataille du 4/7 R.T.A. le 12 janvier 1952 26

Mort du Général de Lattre de Tassigny 27

La R.C. 6 et Hoa Binh - janvier - février 1952 28

" Les nuits angoissées d’Hanoï " 40

Opérations "Amphibie" et "Mercure" - mars à mi avril 1952 43

Baptême du feu d’un jeune officier au 4/7 R.T.A. 49

Préparation et plan de la grande offensive dans le Thai Binh 51

L’Opération Turco - 19 / 27 Avril 1952 53

Opérations Kangourou, Antilope, Queue d’antilope

mai - juin 1952 62

Aïd Seghir au Gimina 65

Les Opérations "Boléro" - Juillet / Août 1952 68

Le repos - Le départ du patron - La prise en main

25 août - 28 septembre 1952 73

Opérations dans trois zones - Octobre 1952 76

L’Opération "Lorraine" - 29 octobre / 20 novembre 1952 81

Opérations "Bretagne" et "Normandie"

Fin novembre - décembre 1952 96

Le 4/7 R.T.A. quitte le G.M.N.A. 101

Notes et documents. 103

Index. 151

Table. 157

 

 

LA Mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

La relève

Un important renfort s’est embarqué à Alger le 3 juillet 1951 sur le S/S Sontay. Débarqué à Saïgon le 1er août, il est ensuite acheminé par voie maritime au Tonkin. Il y rejoint le 4/7 R.T.A. le 19 août. Il compte quatre officiers, les Capitaines Martelli et Good, les Lieutenants Bréchat et Marinelli;, trente et un sous-officiers et trois cent huit tirailleurs.

Le 4/7 R.T.A. n’est pas inconnu de ces personnels venus d’A.F.N. et notamment des cadres et tirailleurs du 3e R.T.A. dont la 2e Compagnie, en garnison à Télergma, l’avait hébergé pendant son transit des F.F.A. en Indochine. Sa cohésion, son dynamisme, qui avaient étonné le Chef d’État-major de la Division de Constantine, invité à Télergma à un repas de Corps, en font un des plus beaux fleurons du G.M.N.A.

D’Haïphong à Hanoï, le trajet, par voie ferrée, dans un train modèle "Farwest", dévoile un théâtre d’opérations bien différent des terrains d’Afrique du Nord, d’Italie, de France ou d’Allemagne. Mais nos tirailleurs, qui en ont vu d’autres, ne s’étonnent qu’à demi. Avec ses bambous, ses mares, sa pagode, ses aréquiers, ses paillotes, sa popote (aux menus arrosés d’une effroyable mixture de vin rouge concentré qu’il faut délayer dans de l’eau), ses pankas actionnés par des coolies, Xuan Duc accueille les nouveaux venus.

C’est le gros village où le 4/7 R.T.A. est au repos.

Depuis la fin juillet 1951, la relève s’effectue par détachements.

Celui-ci est le plus important, permettant la relève des sous-officiers et des tirailleurs en fin de séjour. Mais, si la troupe et les sous-officiers du Bataillon Voinot partent, les officiers, eux, sont maintenus pour assurer l’instruction des renforts. Les exercices de cadres se succèdent. L’instruction de la troupe est intense.

Le 1er septembre, le Capitaine Sauget, arrivé au Bataillon fin juillet, prend le commandement de la 1re Compagnie, le Capitaine Martelli celui de la C.C.B. et le Capitaine Good, celui de la 4e Compagnie.

Le 12 septembre, le Capitaine Biard, venant du 7e R.T.A. de Trèves, est affecté comme Capitaine adjoint. Il prendra le commandement du Bataillon fin octobre. Le Lieutenant Chiaramonti (dit Chiara) venant également du 7e R.T.A., rejoint la 1re Compagnie et le Lieutenant Naudin, la 3e Compagnie.

On a beau être au Tonkin, il ne s’agit pas d’oublier l’Aïd EI Kebir, célébré comme il se doit, avec des moutons venus d’Australie.

Le Colonel Édon, commandant le G.M.N.A., assiste à ces festivités et fait la connaissance des nouveaux venus.

Du 12 au 18 septembre, pendant six jours, l’amalgame se poursuit.

Des exercices de P.C. vérifient le bon fonctionnement des transmissions, le contenu du Dodge d’allégement des compagnies est revu pour en diminuer le volume et le poids. C’est fou ce que l’on peut entasser sur un Dodge 6 x 6 ! Les sorties de compagnies permettent aux nouveaux venus de se familiariser avec le terrain du delta tonkinois. Il forme une immense plaine découverte, plus ou moins riche, boueuse ou inondée, découpée en damiers par des cours d’eau et par leurs digues, piquetée de villages qui se présentent de loin comme de gros boqueteaux et qui, en fin de compte, constituent le plus souvent les objectifs des attaques (photo n° 1).

La rizière entoure impitoyablement les villages.

La progression y est assez facile en saison sèche (photo n° 2) mais sans points hauts pour l’observation (photo n°3). C’est plus souvent un marécage, mais aussi un véritable lac d’où émergent les villages (photo n°4). Elle est cloisonnée de diguettes (photo n°5) qui offrent un cheminement (photo n°6), parfois un abri, mais toujours un emplacement pour une base de feux (photo n°7). Les villages, de forme incohérente, parfois ceinturés de véritables douves, toujours coupés de mares et de haies sont d’un accès difficile. Mieux vaut y pénétrer difficilement en franchissant la haie de bambous qu’y pénétrer par la porte souvent piégée.

Les haies de bambous se succèdent jusqu’aux lisières opposées.

De paillotes en paillotes la fouille est lente (photo n°8), les champs de tir y sont réduits (photo n°9) et il faudra fouiller les mares où se cachent les armes (photo n°10). Chaque compagnie dispose d’un Dodge. Mais, hélas ! compte tenu du terrain, les unités ne le verront pratiquement jamais en opération. La logistique et l’allégement sont donc assurés par des coolies porteurs. En principe une cinquantaine par compagnie, ce sont d’anciens prisonniers viets, "en stage de rééducation librement consenti", suivant l’expression du capitaine commandant la 4e Compagnie. Ils suivent, sous bonne garde, en deuxième échelon et rejoignent, le soir, les unités. C’est pittoresque, non prévu au tableau de dotation fixé par l’État-major de l’Armée, mais extraordinairement efficace (photo n°11). Ils contribuent également au ravitaillement puisqu’il y a des poissons (photo n°12) et des canards (photo n°13).

Les anciens font part de leur expérience, évoquent les "coups durs", mais la présence du "Roi Jean" au poste de commandant en chef a redonné espoir et vigueur.

En octobre 1950, le Viêt Minh avait infligé aux troupes de l’Union Française un grave échec dans le Nord du Tonkin.

"Il avait annoncé qu’il serait maître d’Hanoï pour le nouvel an vietnamien (février 1951). Non seulement ce fut un échec sanglant en janvier 1951, à Vinh Yen notamment où le bataillon s’était illustré, mais encore le Viêt Minh perdait avec les opérations "Méduse" et "Reptile", en avril et mai 1951, et allait perdre en septembre et octobre 1951, avec les opérations "Citron" et "Mandarine", les principales positions qu’il avait réussi à maintenir et à enkyster dans notre dispositif, à l’intérieur du delta tonkinois. Deux mille kilomètres carrés et 950000 habitants passent, au total, sous notre contrôle"

Le 18 septembre, nos camarades artilleurs arrivent au P.C. du Bataillon. L’apparition du D.L.O. (détachement de liaison et d’observation) signifie toujours la fin du repos et la reprise des opérations. Il s’agit de nettoyer toute une région à une trentaine de kilomètres au Nord-Ouest d’Hung Yen d’où émergent les villages de Que Lam, Hoang Chan, Phu Man, Bam Dien, Phu An.

Le 4/7 R.T.A aux ordres du Capitaine Guillon doit reconnaître et nettoyer cette zone où plusieurs centaines de Viets ont séjourné.

Le 20 septembre, c’est la première opération de "rodage" du nouveau bataillon. La fouille des villages autour du poste de An Thi ne donne rien, si ce n’est la récupération d’un important stock de documents. 300 V.M auraient quitté la veille, dans la nuit, ce groupe de villages d’après les renseignements recueillis auprès des suspects arrêtés.

Le bataillon se regroupe le 22 septembre au poste d’An Thi d’où il était parti.

Les 23 et 24 septembre 1951, de nombreuses reconnaissances préparent la mise en place de l’opération "Citron". Le Capitaine Guillon est convoqué au P.C du G.M. (I’ex - G.M.N.A.), Il s’y rend avec le Lieutenant Ougier, officier de renseignement du 4/7 R.T.A.

L’opération est retardée à cause d’un typhon signalé par la météo. Elle débutera dans la deuxième partie de la nuit du 24 au 25 septembre.

Les choses sérieuses vont commencer...

 

Opérations "Citron" et "Mandarine"

Le 25 septembre 1951, le bataillon quitte ses cantonnements d’An Thi entre 2 heures et 4 heures du matin, par unités successives suivant les difficultés de l’itinéraire de chacune d’elles, la base de départ de l’opération ayant été fixée sur la route partant de Cao Xa vers le Nord, pour 5 h 30.

L’Opération "Citron" a pour but de fouiller les villages du secteur où les V.M. seraient retournés, d’après les renseignements de bonne source obtenus après l’opération infructueuse du 20 septembre.

Au cours de la progression de nuit, les deux compagnies de tête, la 1re, commandée par le Capitaine Sauget et la 4e aux ordres du Capitaine Good, précédée par la compagnie de supplétifs du Lieutenant Buschiazzo, marchant en colonnes par un sur les diguettes pour la mise en place de l’opération, sont violemment accrochées en lisière des villages de Tra Bo pour la 1re et de Long Cau pour la 4e. Ces villages, reconnus la veille, ont donc été occupés dans la première partie de la nuit par de forts éléments viets.

La surprise est totale.

A la 1re Compagnie le Lieutenant Chiaramonti, commandant un groupement de deux sections, s’est porté sur les hameaux du village de Tra Bo, appuyé par les feux de la section lourde de la compagnie, malgré une vive résistance adverse. Entraînant ses sections à l’assaut du hameau de Ban Diem, il oblige l’ennemi à se replier sur Phu Man. Se portant à l'Est de Phu Man, il installe ses éléments de tête au bord de l’arroyo, sous un tir violent d’armes automatiques adverses, interdisant ainsi tout franchissement des Viets.

A la 4e Compagnie, alors que le P.C. de compagnie se replie en profitant de l’abri offert par la digue, la section du Lieutenant André, accrochée aux lisières du village de Long Cau, peut s’infiltrer dans la haie de bambous bordant le village mais ne réussit pas à progresser. Elle restera clouée sur place toute la journée du 25 septembre.

Le Capitaine Good, commandant la 4e Compagnie, après avoir fait installer sa base de feux (mitrailleuses et mortiers de 60 mm), fait déborder le village par la gauche. Cette manœuvre, qui bénéficie de l’appui de la base de feux de la compagnie, est confiée à la section du Sergent-Chef Adjali. Rampant dans la rizière, elle atteint les lisières gauches du village, mais ne peut avancer, bloquée par des tirs venant d’une petite pagode située à la partie gauche du village.

Entre la Section Adjali et la Section André, le Capitaine Désert, commandant la 2e Compagnie, lance la section du Lieutenant Rosenblatt. Malheureusement cette section est bloquée en pleine rizière. Rosenblatt est grièvement atteint par balle et devra rester toute la journée dans l’eau, son évacuation étant impossible. Ce n’est qu’à la nuit que Rosenblatt sera ramené au P.C. de la Compagnie. Le P.C. du Bataillon, qui suit la 4e Compagnie, s’installe à un carrefour de digues. Le Capitaine Rieu-Boussu fait mettre en œuvre les mortiers de 81 mm pour renforcer la base de feux de la 4e Compagnie et permettre à la Section Adjali de s’emparer de la pagode.

En vain.

Le Capitaine Guillon rejoint le Capitaine Good. Ordre lui est donné de rester sur place, de continuer à neutraliser les lisières du village qui doit être bouclé à gauche par la 3e Compagnie du Lieutenant Ciancioni, par la 2e au centre, par la 4e à droite et par la Compagnie de supplétifs du Lieutenant Buschiazzo au Nord.

L’encerclement des villages se fait, profitant de l’appui d’artillerie et du bombardement d’un avion.

Adjali, entraîne ses hommes et prend pied dans la pagode mais ne peut en déboucher. La section du Lieutenant Jouffray tente un assaut mais est clouée sur place. Les villages sont impénétrables. La nuit tombe et est mise à profit pour ramasser les morts et les blessés.

Les unités resserrent leur dispositif.

Le bouclage ne peut être parfait et le Viet trouve rapidement la faille pour se replier, non sans toutefois subir de grosses pertes infligées par Buschiazzo et sa compagnie de partisans.

Le 26 septembre au matin, après une violente préparation d’artillerie, les unités pénètrent dans les villages de Phu Man et de Long Cau. Quelques éléments viets chargés de faire disparaître ou d’enterrer les tués, sont rapidement maîtrisés. De nombreux débris d’armes jonchent le sol et un recensement des pertes ennemies fait état de 150 morts. La population de Long Cau, qui avait été regroupée dans une paillote par les Viets, a été anéantie par une bombe d’avion.

De notre côté le bilan est très lourd.

Il s’élève à 30 morts et 70 blessés dont 13 tués et 22 blessés à la 4e Compagnie.

Du 27 au 30 septembre, le Bataillon effectue une fouille minutieuse des villages dans la zone des combats et panse ses plaies.

Le 30 septembre, le Bataillon est regroupé à Tien Xa. Il reçoit l’ordre de se porter sur la rive Nord du canal des Bambous en vue d’établir un barrage pour tenter d’interdire aux éléments V.M. de traverser le canal.

L’Opération "Mandarine" est commencée. Elle durera jusqu’au 13 octobre, avec comme principaux objectifs les villages de Toa Son, Quan Khé et Phuo Tien, où sont signalés de forts éléments V.M.

Le Bataillon passe le canal des Bambous le 1er octobre et occupe la portion de route au Sud du canal entre Quan Khé et l’écluse de Cau Cong.

Quelques suspects sont arrêtés.

Dans la matinée du 2 octobre, des patrouilles légères sont lancées vers le Sud. Le Bataillon fait mouvement l’après-midi vers le canal de Luu Xa. Quelques accrochages sporadiques sont signalés, 10 V.M. sont tués et une soixantaine de suspects arrêtés. Onze notables vietnamiens, prisonniers des V.M. sont libérés.

De nombreux et importants documents sont récupérés.

Le 4 octobre au matin, le Bataillon ayant repris sa progression est accroché aux lisières de Tao Son. Il occupe le village après un tir d’artillerie et de mortiers. En début d’après-midi, la 2e Compagnie est violemment prise à partie en abordant le village de Phuc Tien. Le Capitaine Désert lance ses sections à l’assaut du village, y pénètre et le nettoie. Un tirailleur est blessé, 8 V.M. tués et une centaine de suspects arrêtés. D’après les renseignements fournis par certains d’entre eux, le village était tenu par un capitaine et une soixantaine de V.M. armés de P.M. et de fusils.

Dans la nuit du 4 au 5 octobre. des reconnaissances sont lancées par toutes les compagnies en vue de rechercher les possibilités de franchissement du canal vers l’Est. La 2e Compagnie est prise à partie dans Phuc Tien par des éléments V.M. infiltrés.

Nos postes répondent.

Six cadavres V.M. sont retrouvés le lendemain matin. Un blessé chez nous. Le 5 octobre au matin, une reconnaissance est lancée par la 4e Compagnie vers le village de Nhu Khé.

En abordant les lisières avec sa section pour reconnaître les points de passage sur le canal de Lu Xa et le canal de Thai Su, le Lieutenant Jouffray est tué par une rafale de F.M. Son corps est ramené au P.C. de la 4e Compagnie et est immédiatement évacué sur Hanoï.

Cet officier était en fin de séjour.

Le 6 octobre, avec l’appui d’un peloton de Schaffee aux ordres du Sous-Lieutenant de Pirey, le Bataillon doit fouiller une zone de 1 kilomètre de large sur 5 kilomètres de profondeur au Sud de ce dernier canal. La fouille des villages au Nord de la route qui traverse cette zone se passe sans réaction V.M. mais le Bataillon est violemment pris à parti lorsqu’il veut s’emparer de la série des villages de Oc Thon, Kha La, Nhan Xa.

Alors que le Lieutenant Chiaramonti progresse en tête de son groupement de deux sections de la 1re Compagnie sur la large diguette donnant accès au Nord du village d’Oc Thon, une longue colonne de femmes et d’enfants émerge au loin de cette sortie Nord du village, dans la brume légère du matin.

Mauvais présage !

La colonne avance, nous croise en silence.

Les femmes et les enfants, pas encore des adolescents, portent à l’épaule le traditionnel balancier de bambou séché, aux bouts duquel sont suspendus, par des cordes de paille de riz tressées, des paniers remplis de ravitaillement, de matériel de cuisine et de vêtements, tous leur bien. De certains sortent des cous de canards, des poules ou la tête d’un petit cochon dont les grognements percent le silence de ce matin blême.

Se déhanchant comme un marcheur de compétition, le buste droit, la tête bien en ligne, un bras replié battant l’air d’une cadence rapide, donnant une impulsion vers l’avant à tout le corps, le poing presque fermé, l’autre bras tendu enroulé sur la latte de bambou, la paume de la main à plat lui imprimant sans effort un mouvement de haut en bas, utilisant la flexibilité du bambou pour en alléger la charge, chaque femme, chaque enfant passe, le regard absent sans nous voir, à petits pas pressés.

Admirable technique de l’asiatique, à nulle autre pareille permettant à une épaule souvent frêle d’un corps parfois squelettique, de déplacer des charges, également réparties de part et d’autre du balancier, d’un poids souvent supérieur à son propre poids.

A 10 heures, la 3e Compagnie, ralentie dans sa progression par de très nombreux canaux, aborde le pont. Simultanément la 1re Compagnie se déploie et avance sur Oc Thon. Le Capitaine Sauget s’installe sur la piste avec deux sections en base de feux, flanquant les lisières Nord du village. Le Lieutenant Chiaramonti progresse en ligne avec les deux autres sections dans la rizière, précédées du groupe de partisans de la compagnie. Arrivé à cent mètres des lisières du village, le groupe s’évanouit dans le riz en herbe.

C’est la sonnette d’alarme.

De part et d’autre de la piste, sur une cinquantaine de mètres, à l’entrée du village une trentaine de couvercles sautent comme des bouchons de champagne. Un grand cri sort des poitrines des petits diables qui jaillissent des "trous bouteilles" où ils étaient tapis, invisibles aux yeux des plus aguerris. Une section de volontaires de la mort, l’arme à la hanche, se déploie en éventail en hurlant comme à la parade. Au même moment, des lisières du village, un feu nourri d’armes automatiques déchire l’air. Les deux sections de Chiaramonti disparaissent dans l’herbe, pourtant pas très haute en cette saison. Le peloton de chars se lance dans la rizière et arrête à bout portant la contre-attaque sur la 1re Compagnie. Le Sous-Lieutenant de Pirey servant lui-même la mitrailleuse de son char de commandement, arrive à la hauteur du Lieutenant Chiaramonti, au moment où trois des commandos de la section d’assaut viet convergent vers son char. A moins de vingt mètres il les fauche d’une longue rafale. L’un d’eux; littéralement décapité; titube comme un homme ivre. Son corps ensanglanté, sans tête, emporté par son élan fait trois ou quatre pas, puis se désarticule telle une marionnette dont on aurait coupé les fils un à un, et s’effondre, rougissant l’herbe à peine jaunie de la rizière.

Spectacle irréel hallucinant

Le Sous-Lieutenant de Pirey, qui ne semble s’être rendu compte de rien, arrose copieusement les lisières de ses tirs de canon et de mitrailleuses. Le Lieutenant Chiaramonti se ressaisit, cherche ses tirailleurs. Il se dirige vers le P.C. du Bataillon, à cent mètres en arrière, dans un petit hameau sur une butte. Les balles sifflent et s’écrasent contre les murs avec un bruit mat. Il aperçoit le Capitaine Biard et le met rapidement au courant de la situation de ses sections. Le Capitaine Biard obtient du Capitaine Guillon le renforcement du Groupement Chiaramonti par la Section de Pionniers du Bataillon.

Appuyée par les chars, la 1re Compagnie remet en place son dispositif. Les tirailleurs, choqués, émergent un à un de la rizière. La compagnie se déploie à nouveau et pénètre vers 13 heures dans le village d’Oc Thon. La réaction V.M. est faible et le village est occupé en moins d’une heure.

La C.L.S. poussant résolument vers les lisières Sud-Est du village prend sous son feu les V.M. qui ont reflué sous l’action des chars qui accompagnent l’action de la 1re Compagnie.

A quinze heures, la 3e Compagnie, qui continuait à être prise à partie par des éléments V.M. installés dans des paillotes de l’autre coté du pont, réussit à les déloger et à établir une tête de pont de deux sections. De très nombreux mouvements V.M. sont signalés dans les villages du Sud. L’artillerie, nos mortiers, les mitrailleuses les prennent à partie dans l’après-midi.

En fin de journée, le Bataillon occupe Oc Thon, Tong Xuyen et le pont. Les unités remettent de l’ordre et s’organisent pour la nuit. Six prisonniers sont entre nos mains et une cinquantaine de morts sont dénombrés. Au Bataillon, on dénombre quatre morts onze blessés et deux disparus. La nuit est agitée. Des groupes V.M. circulent dans la rizière.

Les 7 et 8 octobre, les unités fouillent la rizière. De nombreux V.M. sont arrêtés, des armes récupérées ainsi que de nombreux documents.

Le bilan général de l’opération "Mandarine" s’élève à: 6 tués dont un officier, 14 blessés et 2 disparus du coté ami, une centaine de cadavres dénombrés dont 25 réguliers, environ 300 suspects arrêtés, dont une centaine ayant des fonctions V.M., du coté ennemi, un mortier de 50 mm, 8 fusils et un stock de mines, grenades, cartouches et équipements récupérés.

"Citron" et "Mandarine", fruits amers, pleins de "pépins" !

Après les fouilles et nettoyages des villages de la zone des combats, jusqu’au 13 octobre, le Bataillon part sur Tien Xa.

Arrivée au Bataillon le 14 octobre, des Lieutenants Dufossé (2e Compagnie), Antoine (4e Compagnie), du Sous-Lieutenant Fortabat (1re Compagnie).

Le 15 octobre, le Lieutenant André quitte la 4e Compagnie où il est remplacé par le Lieutenant Antoine. Le Lieutenant Bréchat prend le commandement de la 3e Compagnie, en remplacement du Lieutenant Ciancioni, également rapatriable. L’adieu au Tonkin des anciens et le baptême du feu des nouveaux ont été sévères.

Le 16 octobre, le Bataillon se regroupe au poste d’An Thi d’où il était parti pour l’opération "Citron". Il s’agit, une nouvelle fois, de "grenouiller" dans cette zone où le 2/6 R.T.M. est violemment accroché devant Phu Man.

Nous apprenons que le Capitaine Laurier, commandant une compagnie de ce Bataillon, a été blessé dans l’action. De la 1ère promotion des élèves-officiers de Cherchell, la promotion Weygand, il était déjà considéré à ce moment-là, comme l’un des plus glorieux combattants de cette jeune génération d’officiers de l’Armée d’Afrique.

Le 4/7 R.T.A., de son coté. atteint Doan Dao, le 21 octobre pour y demeurer jusqu’au 23. Fouille du village, intervention de l’artillerie et de l’aviation, la résistance viet étant acharnée, embuscades de nuit, 5 V.M. sont tués et 16 fait prisonniers.

La 2e Compagnie a 2 blessés.

Le 23 octobre, départ sur la B.O. du Capitaine Rieu-Boussu et des Lieutenants Buschiazzo et Ougier, rapatriables. Ils quittent le Bataillon le 1er novembre.

Le 24 octobre, le Bataillon fait mouvement sur Tao Khé et Phu Khé. Du 25 au 27, reconnaissances et raids sur Bang Bo. Arrivée d’un nouveau renfort de sous-officiers et tirailleurs.

Le 28 octobre, raid de la C.L.S. et de la 4e Compagnie sur Dong Giap. La 4e Compagnie arrête l’adjoint d’un chef de section V.M., le 29, au cours de ce raid.

Le Lieutenant Lajouannie prend les consignes d’O.R.

Le 31 octobre 1951, le Capitaine Guillon passe le commandement du Bataillon au Capitaine Biard et fait ses adieux. Il ne reste pratiquement plus d’anciens, exceptés le Capitaine Désert, volontaire pour prolonger son séjour, quelques sous-officiers et une poignée de tirailleurs arrivés en renfort au cours du séjour.

On citait le Bataillon Voinot, on citera, bientôt, le Bataillon Biard.

 

Deux mois d’opérations tous azimuts

Le 2 novembre 1951, la 3e Compagnie ainsi que la 4e s’installent à Bang Bo aux ordres du Capitaine Good, d’où elles effectuent des raids dans la région et ceci jusqu’au 5 novembre. La C.L.S. s’installe à Phu Khé et monte une embuscade de nuit avec la 2e Compagnie.

Le Capitaine Martelli part à Gia Lam prendre le commandement de la base arrière le 3 novembre.

Départ pour Ha Dong, le 5 novembre, qui deviendra le village "centre de repos" du Bataillon. C’est un très gros village, pratiquement abandonné par ses habitants pendant les courts séjours du Bataillon. Beaucoup de grandes paillotes confortables, quelques maisons en dur, une belle pagode et bien sûr des bambous, des mares, des aréquiers.

Chaque compagnie est chez elle dans ce village.

Situé à quelques kilomètres d’Hanoï et de la base arrière de Gia Lam c’est un lieu privilégié pour de courtes périodes de repos. On se reçoit entre compagnies. Les cuisiniers et les "beps" des popotes se surpassent pour régaler les invités.

La 4e Compagnie a une sérieuse réputation pour la qualité de son canard à l’orange et la fraîcheur de ses boissons. Une glacière portative, transportée par des coolies relayables, a été mise au point par l’Adjudant de Compagnie Achaou et confiée à la garde du Tirailleur Tagane. Cet ensemble, partie intégrante de la section de commandement et du P.C., fait l’objet de soins attentifs et jaloux.

La 1re Compagnie, commandée par le Capitaine bourguignon Sauget est réputée pour la qualité de ses vins. La compagnie de supplétifs reste fidèle aux menus vietnamiens. Quant à la 2e et à la 3e Compagnie, elles n’ont pas encore trouvé leur "assiette", mais cela ne tardera pas.

Par contre, au P.C. du Bataillon, la cuisine est succulente.

Un coolie, jeune et distingué, baptisé Firmin, sert à table de façon parfaite. Le champagne a remplacé définitivement l’effroyable mixture proposée par l’Intendance. On ne dira jamais assez les prodiges d’ingéniosité et de dévouement dont a fait preuve pendant toute cette campagne, aussi bien au repos qu’en opérations, l’Adjudant Scheubel, officier d’approvisionnement. Toutes nos commandes ont été honorées et livrées en temps voulu, même dans les moments les plus difficiles et parfois critiques.

Après 4 jours de repos et de remise en ordre, le Bataillon repart pour les Opérations "Tulipe", "Canard", "Calcaires" qui nous amènent dans la région de Cho Ben, région nouvelle à l’ouest du Day, où se terminent les rizières, au pied de hauteurs culminant entre 300 et 400 mètres. Massifs calcaires, découpés en dents de scie, d’un accès difficile et périlleux (photo n° 14). Des postes en béton, véritables casemates style ligne Maginot, quadrillent cette zone. Pour l’instant, il s’agit de donner de l’air à cette région et de rallier de nouveaux villages qui semblent mal supporter la présence viêt minh. Ces opérations dureront du 10 novembre au 7 décembre 1951.

De villages en villages, de raids en raids au pied des calcaires, nous canalisons l’exode d’une nombreuse population qui fuit. Elle est évacuée à l’Est du Day. Le génie complète, améliore ou renforce les points d’appui.

Vers le 22 novembre, nous récupérons de nombreux suspects dont les ravitailleurs des compagnies régionales 38 et 40. La 4e Compagnie s’installe dans le village abandonné de Chu Nam qu’elle transforme en P.A.

Le 24, nous apprenons qu’un P.A. tenu par une compagnie de marocains et une compagnie de Légion a été pris dans la nuit. Cette très mauvaise nouvelle stimule l’organisation du terrain, l’amélioration des champs de tir, le renforcement des abris enterrés, la mise sous casemate de l’A.N.G.R.C. 9 qui, compte tenu de l’éloignement, doit communiquer en graphie avec le P.C. Bataillon.

Le Lieutenant Jolibois, dit "Bois mignon" (D.L.O.) est détaché à la 4e Compagnie. Les tirs d’arrêt sont préparés, baptisés et prêts à être déclenchés.

Le 25, des barbelés, des piquets et des vivres sont largués par parachutes au profit de la 4e Compagnie. Il faudra de gros efforts pour récupérer et transporter tout ce matériel parfois profondément enfoncé dans la rizière inondée. Les tirailleurs rivalisent avec la section de supplétifs (anciens Viets pour la plupart) pour l’organisation du terrain. Sous le ciel tonkinois les emplacements réglementaires d’organisation du terrain de l’Armée Française s’inspirent de plus en plus du trou viet ou "trou bouteille". Il faut avouer qu’il a fait ses preuves.

Cette implantation en P.A. change nos habitudes de nomadisation offensive et nous le fait mieux apprécier.

Le 27 novembre, la 1re Compagnie accueille le Sous-Lieutenant Huetz, nouvellement affecté au Bataillon.

Le 30, le Commando Vandenberg est mis à la disposition du Bataillon. Dans la nuit du 1er au 2 décembre il doit passer à proximité de la 4e Compagnie pour effectuer une reconnaissance dans les calcaires. Ce commando formé par son chef a été recruté par lui-même uniquement parmi d’anciens Viets dont il a gardé la tenue noire et le casque de bambou tressé. Un dispositif d’identification et de recueil est mis en place par la 4e Compagnie.

Vers minuit, Vandenberg prend un pot au P.C. pendant une courte pause de son commando dont il faudrait écrire l’histoire.

Avec une pareille unité tout est possible.

Le 6 décembre, au Sud-Ouest du village tenu par la 4e Compagnie, le Commando Vandenberg accroche une compagnie viet dans le village d’Aï Nang. L’artillerie appuie Vandenberg, le Morane règle les tirs et 30 V.M. sont tués.

Le 8 décembre, le 4/7 quitte le sous-secteur de Cho Ben pour d’autres aventures.

Nous nous retrouvons le 9 décembre à proximité d’Hadong dans le village de Mai Linh en état d’alerte. Il n’est plus question d’aller au repos.

Le 10, départ pour Nam Dinh où le Bataillon s’installe en bivouac sur l’ancien terrain d’aviation. Bivouac classique, guitounes alignées, mais les coolies construisent en une après-midi une paillote pour le capitaine, insigne du 7e dessiné sur le sol.

Le 11 décembre, le 2/1 R.T.A., autre bataillon du G.M. 1, rejoint Nam Dinh et s’installe à côté du Bataillon. Le Lieutenant-Colonel de Castries, commandant le G.M. 1 inspecte le bivouac et participe au repas de Corps au restaurant Van Hoa.

Fête du Mouloud le 12 décembre, mais le P.C. du Bataillon avec la 1re Compagnie ainsi que la 2e, embarquent d’urgence pour dégager le poste de Yen Bai encerclé par un bataillon viet.

L’affaire se présente mal.

Accrochage au village de Yen Khoai, décrochage des deux compagnies avec l’appui de 3 chars M 5. Le Caporal Demiche de la 1re Compagnie est tué, 2 tirailleurs blessés. Mitraillage par la chasse. Le méchoui sera tout de même pris à minuit.

Le 14 décembre, nouvelle opération de dégagement du poste de Yen Bai avec l’appui de deux batteries de 105 et une batterie de 155.

Le poste est dégagé à 11 heures.

Les villages avoisinants sont fouillés, les blessés du poste sont évacués sur Nam Dinh 30 V.M. fraîchement enterrés, tués par les tirs d’artillerie sont dénombrés. Visite de la Cotonnière de Nam Dinh dont la direction ouvre son club aux officiers du 4/7 R.T.A.

Inspection du Bataillon par le Colonel Sizaire, commandant la zone Sud, débarquant de Phat Diem, le 21 décembre.

Le 23, les 3e et 4e Compagnies aux ordre du Capitaine Good, effectuent une tournée de nettoyage des villages au Sud de Nam Dinh.

Après 14 jours de bivouac style "Armée d’Afrique", le Bataillon quitte Nam Dinh pour Hanoï, en remontant le Fleuve Rouge. La "Royale" assure ce transport en L.C.T. La 4e Compagnie et le P.C. du bataillon font mouvement par la route coloniale n°1.

Le 24 décembre des G.M.C. amènent le bataillon en direction de Sontay. Ils s’installent en alerte dans le village d’Ai Mo. Le Capitaine Good a reçu du Périgord quelques mets spécifiques que l’on déguste à la popote pour le réveillon.

Noël de guerre... on ne veut pas trop y penser.

Le 30 décembre, le Bataillon est enlevé en camion et débarque à l’ouest du village de My Khé. Un poste, dans le Ba Vi, à la cote 546, tenu par une compagnie de Légion, a été pris et occupé par les Viets. Il faut reprendre ce poste.

Le 31 décembre, la 4e Compagnie, renforcée par le commando et par un peloton blindé aux ordres du Sous-Lieutenant de Pirey, doit atteindre la cote 425, objectif intermédiaire, avant d’aborder la cote 546 occupée par les Viets.

Le paysage a totalement changé (photo n° 14 bis). Nous ne sommes plus dans la rizière mais dans un massif montagneux et très boisé, le Ba Vi, où une station d’altitude culmine à 1281 mètres. Elle servait autrefois de lieu de villégiature. Ce massif domine la route provinciale n° 89 qui va de Bat Bat à Tu Vu, à l’Est de la rivière Noire, entre Vietri et Hoa Binh.

Notre avancée sur la rivière Noire gêne les Viets.

Ils réagissent vigoureusement.

Le plafond est bas. Il pleut.

La progression sur un chemin unique, serpentant au milieu d’un massif boisé difficilement pénétrable, est périlleuse. Peu ou pas d’appui de feu. Seul un dispositif en échelon refusé, de part et d’autre de la piste, offre un minimum de risques, et puis, en avant, on verra bien.

Mektoub !

L’ouïe et la vue aux aguets, la progression est vivement menée.

A quoi bon traîner ?

La cote 425 est atteinte. La 4e Compagnie s’y installe en P.A. Elle est rejointe par le Colonel commandant le G.M.N.A. (qui mène l’opération), le Colonel commandant le G.M. 7 (à qui appartenait la Compagnie qui occupait le poste de la cote 546) et le Capitaine Biard, commandant le 4/7 R.T.A., suivi des autres compagnies du Bataillon.

Le Capitaine Biard vient souper à la 4. Souper est un bien grand mot, mais il reste encore quelques boîtes de conserves périgourdines, savourées sous la pluie à l’abri d’une guitoune. Ce sera notre réveillon.

Le lendemain 1er janvier, la 4e Compagnie progresse vers le poste. La piste est jonchée de débris divers, étuis, pansements ensanglantés, emballages vides de boîtes de rations ou de munitions, des sentiers nombreux et fraîchement foulés traversent perpendiculairement la piste.

Les Viets tiennent-ils toujours le poste ?

La section de supplétifs et la 4e Section, commandée par un Sergent-Chef, partent en reconnaissance, largement en tête de la 4e Compagnie. Très rapidement la liaison radio est perdue. Que fait donc la section ? Impossible de situer sa position. A-t-elle atteint les abords du poste ? Le poste est-il occupé ? Pourquoi ce vide ? Après avoir fulminé contre les transmissions qui ne marchent pas, contre la pluie qui empêche toute reconnaissance aérienne, contre cette végétation hostile, le Capitaine Good et le Lieutenant Antoine décident que la meilleure façon d’être renseigné consiste à aller voir sur place.

En avant toute, avec le peloton blindé.

Nous arrivons sur la cote 564 en même temps que la 4e Section. Il ne fallait pas lui en vouloir; des mines entourent le poste dont le système de défense a été bouleversé par les tirs d’artillerie et dont les créneaux de tir sont menaçants, mais sans armes.

Les Viets ont abandonné le poste.

Nous y pénétrons.

Sang, mort et désolation. Quelques légionnaires blessés, et laissés pour mort par les Viets, survivent sans soins et sans nourriture. De nombreux cadavres jonchent le sol. Un désordre indescriptible montre que les lieux ont été fouillés de fond en comble par les Viets qui ont éparpillé tout ce qu’ils trouvaient et qu’ils n’ont pu emporter.

Pas de cadavres Viets, ils ont été emmenés, ce qui explique les traces sanglantes sur les sentiers à travers les broussailles.

Le Tirailleur Senoussi, placé en embuscade arrête un Viet sans arme. Il s’agit en réalité d’un partisan de la Compagnie de Légion, tout de noir vêtu. Il revient vers le poste après s’être enfui et caché. On le dirige sur le P.C. du Bataillon pour interrogatoire. Nous n’avons pas le temps de l’interroger. Il y a plus urgent à faire. Disposer la compagnie en position défensive, repérer et signaler les mines, remettre en état les systèmes de défense, assurer la sûreté rapprochée par des patrouilles et des embuscades, évacuer d’urgence les blessés après des soins sommaires, transporter les cadavres, nettoyer le poste.

Tout doit être fait en même temps et sans délai.

Il y a du brouillard et la nuit sera vite arrivée. Compte tenu de la densité de la végétation et des renseignements obtenus, une contre-attaque viet peut intervenir dès cette nuit.

Le hasard fit que près de trois ans plus tard, le Capitaine Chiaramonti, commandant une Compagnie du 13e R.T.A., successeur du 7e R.T.A. à Coblence rencontra fréquemment au mess interalliés de cette garnison, en zone d’occupation française en Allemagne, un capitaine de Légion, toujours en civil, portant rosette à la boutonnière. Ce capitaine, chef de zone, chargé du recrutement pour la Légion, venait régulièrement au mess, accompagné d’un adjudant-chef de Légion, toujours en civil, comme lui, chef de son antenne à Coblence.

Le capitaine avait souvent des maux de tête.

Chiaramonti demanda un jour à I’adjudant-chef les raisons des fréquents malaises de son capitaine. C’est alors que celui-ci lui fit le récit de l’attaque du poste que commandait le Lieutenant Zahm, la veille de la Saint Sylvestre 1951, en Indochine. Submergé par un bataillon viet, alors que sa compagnie préparait le réveillon du lendemain soir, suivant la coutume chère aux légionnaires, le poste fut rapidement investi. Ses légionnaires, malgré une défense opiniâtre se terminant à l’arme blanche, vaincus par le nombre, furent tous massacrés et lui-même, blessé, fut achevé d’une balle à la tête. Le Capitaine Zahm ayant demandé à son collaborateur de ne jamais en parler, Chiaramonti, mis dans la confidence, n’en fit jamais allusion. C’est ainsi que l’un des "cadavres" de légionnaires évacués par la Compagnie du Capitaine Good le 1er janvier 1952, était-il celui de cet officier de Légion, ce mort-vivant que Chiaramonti rencontrait souvent au mess de Coblence.

Le Capitaine Biard rejoint la 4e Compagnie.

Avec le Capitaine Good ils font un "tour d’horizon" que le brouillard rend extérieurement difficile. Ils vont voir les sections qui s’activent et s’installent en P.A. autour du bâtiment central du poste.

Vers 14 heures, le Capitaine Biard, le Capitaine Good et le Lieutenant Antoine, commandant la 3e Section, se réfugient dans la pièce centrale du poste. On va essayer d’y faire du feu pour une boisson chaude. Malgré toute l’expérience bien connue des tirailleurs pour faire du feu n’importe où et par tous les temps, la cheminée du poste ne tire pas et enfume les pièces qu’il faut quitter en larmoyant, en toussant et en suffocant. C’est à ce moment-là que Antoine aperçoit entre ses larmes et sortant du brouillard, quelques coolies lourdement chargés se dirigeant cahin-caha vers le poste.

- Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? s’exclame Antoine.

- C’est mon P.C., Antoine, laisse tomber Biard.

Carte et boussole en main, Good et Antoine essayent de déterminer les champs de tir pour un meilleur rendement des armes automatiques:

- D’après la carte, je pense qu’une mitrailleuse placée ici aurait un excellent champ de tir et pourrait flanc-garder la 3e Section. Qu’en pensez-vous Antoine ?

- D’accord mon Capitaine.

Mauvaise nuit, dans ce décor de désolation, que celle du 1er au 2 janvier 1952 ! 0n ne peut pas faire de feu, il fait froid, il pleut et la nourriture apportée par l’ordonnance ne passe pas.

Le lendemain, il n’y a plus de brouillard, mais il y a un rocher d’au moins 5 m3 dans l’axe de tir et à 20 mètres de la mitrailleuse ! Le Bataillon s’articule en deux P.A.:

- la cote 564, avec la 4e Compagnie, le P.C. du Bataillon et la 3e Compagnie dont le Lieutenant Chiaramonti a pris le commandement le 1er janvier, en remplacement du Lieutenant Bréchat;

- la cote 425, tenue par les 1re et 2e Compagnie, bientôt renforcées par une batterie de 105 du 64e R.A.

Le P.A. de la cote 425 est sérieusement tâté par les Viets le 3 janvier à 21 heures. Ils sont donc bien encore dans les parages. Les travaux d’organisation du terrain se poursuivent, ouverture de route, reconnaissances lointaines...

Le Bataillon, tout en conservant la responsabilité des P.A. 564 et 425, participe, dès le 4 janvier, à l’Opération "Nénuphar", la mal nommée puisqu’elle nous fait "crapahuter" dans le Battrai, terrain sec recouvert d’herbe à éléphant de 1 à 2 mètres de haut (photo n° 15).

Le 8 janvier, c’est l’Opération "Violette", le décrochage des P.A. 564 et 425, et la rencontre avec un groupe V.M. qui a deux blessés. Un mousqueton est récupéré.

Le Bataillon fait mouvement sur Aï Mo le 9 janvier où il s’installe en cantonnement pour deux jours, la journée du 11 étant consacrée à la vaccination de tout l’effectif. Le G.M.1 ne va ni s’attarder, ni s’encroûter dans le Ba Vi.

L’épopée de la R.C. 6 et de Hoa Binh va commencer.

 

Année 1952

Mort du Général de Lattre de Tassigny

Le programme du Général de Lattre pour la fin de l’année 1951 et le début de l’année 1952 était le suivant :

"Trois extensions successives qui exigent au total huit bataillons pour être solidement tenues mais permettront le recrutement aisé de bonnes unités supplétives et, par voie de conséquence, la récupération dans un délai de cinq mois, de deux ou trois de ces huit bataillons. La première extension vient de s’opérer par la conquête de la trouée de Cho Ben qui constituait pour le Viêt minh, en même temps qu’un poste d’observation sur le delta, une base de départ et une importante voie de communication. La R.P. 21 était une rocade très bien abritée par la muraille calcaire; elle est maintenant en partie entre nos mains. La seconde extension, réalisée en moins d’une journée le 14 novembre, est représentée par le triangle Trung Ha, Hoa Binh, Xuan Mai et comporte donc le contrôle de la basse Rivière Noire et celui de la R.C. 6. Son intérêt majeur est d’ordre stratégique. Il vise, par l’occupation de Hoa Binh, à priver le Viêt minh de sa meilleure liaison terrestre entre Viet Bac et le reste de l’Indochine. Seul le contrôle de Hoa Binh (évacué par nos troupes il y a un an) avait permis au Viêt minh de manoeuvrer ses divisions, de ravitailler en riz et en sel le Viet Bac, d’armer les unités de l’Annam..."

Le Général de Lattre, gravement malade, assume sa mission jusqu’au 18 décembre 1951, date à laquelle il est hospitalisé, un an jour pour jour après le "rendez-vous d’Hanoï".

Depuis le 14 novembre l’occupation de Hoa Binh, le contrôle de la basse rivière Noire et celui de la R.C. 6 s’avèrent tous les mois de plus en plus difficile. La R.C. 6 devient de moins en moins sure. A Hoa Binh, les unités doivent être ravitaillées par voie aérienne et par des parachutages. La R.C. 6 relie Hanoï à Cho Bo, en haute région, en passant par Hoa Binh. Route coloniale très carrossable, elle serpente entre le massif Vien Nam (1031 mètres) au Nord et le Xna (588 mètres) au Sud, où la rivière Boï (affluent du Day) prend sa source. A partir de Luong Son, la forêt borde cette route qui franchit le col de Ken (à mi-distance entre Xuan Maï et Hoa Binh) (photo n° 16).

Quelques rizières de très faible superficie donnent par-ci par-là quelques dégagements le long de cette route inhospitalière.

L’année débute sur un coup de tonnerre. Le Général de Lattre meurt le 11 janvier 1952, terrassé par l’épuisement et la maladie. Après l’espoir, c’est la consternation qui se change en détermination. Détermination de poursuivre la mission, selon le cap fixé par celui qui n’est plus, et faire ainsi mentir notre adversaire qui jubile et ne manque pas dans sa propagande d’interpréter comme un signe favorable du ciel la disparition de notre chef à l’aube d’une année qu’il espère décisive.

Ce n’est que plus tard que nous prendrons connaissance de l’ordre du jour du Ministre de la Défense :

"Un héros est mort. Le Général de Lattre de Tassigny aura tout donné à la patrie: ses victoires, son fils et sa vie. Il laisse au pays sa gloire, à l’armée son exemple. Vous vous souviendrez qu’il fut grand parce qu’il savait servir, qu’il sut commander parce qu’il savait aimer, qu’il sut vaincre parce qu’il savait oser".

 

La R.C. 6 et Hoa Binh - janvier - février 1952

Après les sombres péripéties du Ba Vi, le bataillon avait quitté sans regret les cotes 564 et 425. Le brouillard s’étant enfin levé, nous avions pu admirer le somptueux panorama qui s’étendait à nos pieds jusqu’à la rivière Noire. Le repos à Aï Mo fut de courte durée.

Le 12 janvier, les G.M.C. du Train viennent nous chercher. Nous embarquons, direction la R.C. 6. Malgré l’état de la piste, à peine empierrée, le convoi roule normalement. Le camion sur lequel a pris place le Lieutenant Antoine de la 4e Compagnie donne des signes de faiblesse. Le conducteur marocain range son véhicule sur le bord du fossé alors que le reste du convoi double allègrement. Pas de doute, comme toujours, "c’est la bogie, ou alors la boubine !". Après quelques manipulations malhabiles et des jurons qui sont peut-être en la circonstance, incantatoires, le miracle se produit et le camion condescend à repartir.

Mais le convoi est loin et à la première "patte d’oie", perplexité ! Sur les deux pistes scrutées avec intensité, nulle poussière, au loin, ne poudroie, qui pourrait indiquer la direction prise par le Bataillon. Ams, stram, gram... on prend celle de droite.

Après quelques kilomètres, elle a le bon goût de devenir si torturée, si cahotante et si herbue, qu’il devient évident que l’on s’est fourvoyé.

Retour au carrefour.

Piste de gauche.

Après une demi-heure de route, le Lieutenant Antoine retrouve le Bataillon déjà en train de monter les guitounes. Il saute à terre sous l’œil narquois du Capitaine Biard, Commandant du Bataillon, qui murmure quelque chose où il est question des jeunes officiers qui confondent la carte du Delta avec le plan du métro et qui iraient ainsi, aussi bien chez les Viets !...

Le Bataillon s’installe en bivouac au carrefour de la R.C. 6 (Hanoï - Hoa Binh) et de la R.P. 24 (Sontay - Cho Ben). De magnifiques pancartes flèchent ces quatre sections. Nous sommes à proximité du poste de Xuan Maï, près du terrain d’aviation. Depuis la mi novembre 1951, une opération éclair a été menée sur Hoa Binh, en territoire Muong, carrefour important, sous le contrôle du Viêt minh depuis un an. C’est l’axe principal de liaison des unités Viets avec l’Annam et l’une des plaques tournantes de la moyenne région, deuxième objectif du Général de Lattre dans son plan en trois extensions.

Actuellement, la R.C. 6, qui serpente entre deux rangées de pitons sur près de 50 kilomètres, de la trouée de Cho Ben à la limite du delta Tonkinois jusqu’à la rivière Noire, où se trouve la cuvette de Hoa Binh, est sans cesse coupée par les Viets. Le G.M. 3 du Colonel Vanuxem, constitué de Bataillons Muong a été renforcé par le G.M. 8 du Colonel Clément, constitué de la 13e D.B.L.E. et surtout du valeureux Colonel Ducournau, parachuté sur Hoa Binh pour dynamiser ses unités devenues des groupes "immobiles" et coordonner les actions du commandement un peu "flottant".

Les deux groupes mobiles sont encerclés par des Régiments Viets et leur ravitaillement s’avère de jour en jour plus difficile. Il ne peut être question de s’en remettre aux seuls parachutages pour l’assurer. C’est donc dans le but de ravitailler par voie de terre ces bataillons et d’assurer la protection de ce cordon ombilical que constitue la R.C. 6 de Cho Ben à Hoa Binh, que l’opération d’ouverture de cette voie est déclenchée Il faut ouvrir la R.C. 6, ravitailler nos troupes encerclées à Hoa Binh et récupérer notamment le très important stock de parachutes immobilisé.

Ouvrir la R.C. 6, c’est s’opposer à la volonté farouche des Viets qui encerclent Hoa Binh et veulent réduire sa garnison. Ils veulent triompher sur la R.C. 6 comme ils triomphèrent sur la R.C. 4, dont les noms de Cao Bang, Dong Khé, That Ké, Langson sont encore présents dans toutes les mémoires. Mais c’est sous-estimer le sens manoeuvrier du Général de Linarès, commandant le Tonkin, la volonté farouche des unités d’appliquer la devise du Général de Lattre "ne pas subir", la valeur et les rivalités d’unités commandées par des chefs tels que le Colonel Gilles, adjoint opérationnel du Général commandant les F.T.N.V., patron des paras, les Colonels de Castries (G.M. 1), Vanuxem (G.M. 3), appelés les "Colonels d’armée" du Général de Lattre, et les Chefs de Bataillon de ces corps d’élite, parachutistes, légionnaires, tirailleurs nord-africain et Muong.

Les jours qui suivent sont consacrés aux travaux de débroussaillement, aux reconnaissances et ouvertures de route dont il est prudent de varier à chaque fois l’heure, le sens, la formation, le volume, pour ne pas permettre à l’adversaire de déceler le moindre indice de routine. Les interventions sont fréquentes pour dégager des unités du Bataillon ou du G.M. 1 patrouillant aux abords de la R C. 6.

Le 13 janvier, les unités du Bataillon s’installent et commencent à débroussailler les abords de la route.

Dès le 14, des patrouilles vont reconnaître les premiers villages de la moyenne région, Dong Sam et Nhuan Trach. A midi, la 2e Compagnie, (Lieutenant Jarrige) et la 4e Compagnie (Capitaine Good), aux ordres du Capitaine Rousseau, Capitaine Adjudant-Major du Bataillon, sont envoyés au village de Dong Thui où des patrouilles du 2/6 R.T.M. sont fortement accrochées. Deux sections de la 4e Compagnie sont prises à partie dans le village mais parviennent à décrocher.

Elles subissent toutefois des pertes.

Le Caporal-Chef Barillet, fraîchement arrivé à la Compagnie est tué, ainsi qu’un tirailleur et deux autres tirailleurs sont blessés. Le village semble occupé par un important élément Viet. Après les manoeuvres classiques d’approches et de débarquement, l’artillerie et l’aviation interviennent massivement.

Après ce matraquage, le groupe de partisans de la 2e Compagnie pénètre dans le village mais il est encore accroché par des îlots de résistance Viêt minh.

Les deux Compagnies reçoivent l’ordre de décrocher en fin de journée et reprennent leurs emplacements sur la base de départ de l’opération.

Opération qui est reprise le lendemain 15 janvier.

Tout le Bataillon y participe.

La 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) réussit, par une manœuvre particulièrement difficile, à déborder et à anéantir des éléments viets placés "en sonnette" et pénètre la première dans le village, faisant des prisonniers et récupérant les corps du caporal-chef et du tirailleur tués la veille.

Un des blessés V.M. prisonnier est aussitôt interrogé.

Il déclare faire parti du Régiment 57 dont 3 Compagnies ont participé à l’embuscade de la veille. De nombreuses tombes fraîches témoignent de l’ampleur des pertes ennemies. Des armes sont récupérées et des lignes téléphoniques détruites prouvent que l’occupation du territoire par les Viets n’était pas toute récente.

Le 17 janvier, ce sont la 1re Compagnie (Capitaine Sauget) et la 2e Compagnie qui sont mises en état d’alerte pour dégager une section du 2/6 R.T.M. tombée dans une embuscade au village de Doi Mau alors qu’elle effectuait sa jonction avec l’ouverture de route du poste voisin. Cette intervention rapide leur a permis de récupérer le Lieutenant Sicard, l’un des rares rescapés et de ramener les cadavres de deux tirailleurs marocains, après un bref accrochage.

La 3e Compagnie est placée en embuscade au pont 4 et la 4e Compagnie occupe un piton qu’elle aménage en point d’appui. Le Lieutenant Lepesant, Chef de poste du 2/6 R.T.M., fait prisonnier par les Viets la veille, s’évade dans la nuit et rejoint notre ouverture de route. Cet officier "sportif" et courageux est, le lendemain, de passage au Bataillon.

Le 15 janvier, 1a 1re Compagnie est tâtée par les Viets.

Du 20 au 26 janvier: ouverture de route. Il faut pour cela reconnaître l’itinéraire et ses abords, pour déminer si nécessaire et déceler d’éventuelles embuscades. C’est une opération qui demande en général la matinée. Elle est menée par chaque Compagnie entre les différents P.A. qui jalonnent et dominent la R.C.6.

Le 21 janvier, un coolie de la 4e Compagnie saute sur une mine; l’itinéraire a été abondamment miné la nuit précédente par les Viets. La 4e Compagnie stoppe sa progression, déborde largement l’itinéraire et se met en garde pour protéger le déminage. Le Capitaine Good rend compte au Capitaine Rousseau qui commande cette ouverture de route.

A la question : "Que fait-on ?" La réponse arrive par radio : "Faites gaffe".

La route a pu être ouverte et nous voyons passer à toute allure un convoi de camions qui ramène les parachutes de Hoa Binh vers Hanoï. Mais la route est à nouveau coupée et une opération de dégagement menée par la Légion et les paras échoue.

Les Viets ont vraiment mis le paquet.

Ils veulent absolument isoler Hoa Binh.

L’avance, de part et d’autre de la R.C. 6 est méthodique de piton en piton. Le débroussaillement des P.A. et des abords de la R.C. 6 est systématique, ce qui donne aux P.A. l’allure de monts chauves émergeant de la forêt. Mais le moment est venu de nous enfoncer plus avant sur la mystérieuse R.C. 6.

C’est chose faite le 27 janvier, jour de la fête du Têt. Les partisans, P.l.M. et coolies reçoivent des victuailles pour fêter suivant leur coutume ce jour sacré chez les bouddhistes.

Départ à 16 heures.

En raison de la fête du Têt, la C.L.S. est restée à Xuan Mai et rejoindra le lendemain. La route de Hoa Binh a déjà ses tragédies et son histoire. Depuis plusieurs semaines elle est le théâtre d’embuscades, de harcèlements, de destructions et d’explosions de mines. Aussi, franchissons-nous le col de Kembs, lieu de bien des traquenards, le doigt sur la détente, le regard cherchant à percer le secret des broussailles, prêts à réagir à la première rafale. Notre terminus est Ao Trach.

Dominée de toutes parts, la cuvette est un magnifique réceptacle pour tout ce qui peut jaillir des hauteurs environnantes. Mais, si les Viets ne se font pas faute de déverser de temps en temps quelques obus de mortiers, il y a un impressionnant rassemblement d’artillerie capable de leur rendre avec force intérêt, la monnaie de leur pièce. Un monde fou ! Des P.C., à commencer par celui du Colonel Gilles (commandant opérationnel), une antenne chirurgicale, des unités de toutes armes, une piste d’envol, les artilleurs déjà cités et puis nous, maintenant. Une "population" aussi dense justifie la réflexion d’un capitaine de notre groupe mobile : "Le moindre obus qui tombe ici nous met en l’air cinq colonels sans que l’on s’aperçoive seulement de leur disparition".

Le Bataillon s’installe en bivouac en bordure de la cuvette, dès son arrivée. Nous comprenons vite que, là comme ailleurs, il faut s’enterrer un tant soit peu. Si parfois, les tirailleurs n’en voient pas la nécessité les premiers obus de mortiers leur donnent une recrudescence d’ardeur dans le maniement de la pelle-pioche portative. Mais tout ce monde et cette agitation ont un sens que nous saisissons vite. La garnison de Hoa Binh est coupée du reste du Tonkin. Toutes les tentatives pour ouvrir la route ont tourné court. Même si l’agressivité des troupes engagées à parfois permis d’ouvrir une brèche, elle ne fut jamais que de trop brève durée. Il fallait donc reprendre autrement l’opération avec d’autres moyens. Il était, en effet, vital de "pousser" sur Hoa Binh des matériels indispensables au soutien et à l’appui de la garnison, autant qu’à évacuer les blessés et les malades. Enfin, on chuchotait déjà qu’il allait falloir évacuer Hoa Binh, et cela ne pouvait se faire que le long d’une R.C. 6 surveillée, gardée et à peu près sûre.

Le Colonel de Castries, commandant le G.M. 1 (appelé encore le G.M.N.A. par tous les participants), revendique alors le privilège de conduire cette action. Après l’échec des légionnaires et des parachutistes, il veut montrer ce dont ses tirailleurs sont capables.

L’opération est déclenchée le 29 janvier.

Dans le dispositif d’ensemble, le Bataillon a pour mission de s’emparer du piton du Ba Xet et à un kilomètre au Nord de la R.C. 6 qu’il domine de loin, afin de couvrir le 2/1 R.T.A. qui opère dans la vallée le long de la route (voir croquis n° 1). Ce piton sert surtout de point d’appui et de zone de refuge d’où partent les incursions des Viets sur la R.C. 6. Si on veut ouvrir la R.C. 6, il faut s’emparer du Ba Xet. C’est au 4/7 qu’en revient donc l’honneur. L’action est menée par le Capitaine Biard. Seule la 1re Compagnie reste en réserve du groupe mobile. La 4e Compagnie, en arrière-garde du Bataillon, est en réserve de celui-ci, en couverture et en position de recueil entre la R.C. 6 et le Ba Xet. C’est la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) qui, en tête du Bataillon, doit prendre pied la première sur le Ba Xet.

Après un violent accrochage, la 3e Compagnie parvient à s’accrocher à la hauteur boisée et broussailleuse où elle entreprend aussitot d’y voir clair en poussant des reconnaissances sur la contre-pente.

La C.B. et la moitié de la 2e Compagnie (Lieutenant Varrige) sont violemment contre-attaquées en voulant rejoindre la 3e Compagnie sur le piton. Le Lieutenant Lajouanie, Officier de Renseignement du Bataillon, est grièvement blessé.

La Chasse et les B. 26 interviennent.

Après s’être emparé du piton du Ba Xet, le Lieutenant Chiaramonti lance à plusieurs reprises sa compagnie à la grenade et au P.M. sur les éléments Viets qui cherchent à s’infiltrer et repousse tous leurs assauts.

En fin d’après-midi, le Capitaine Biard le rejoint sur la zone de contact, accompagné du Capitaine Good, commandant la 4e Compagnie, en couverture et recueil, pour juger de la situation. Il arrive au sommet au moment où quelques tirailleurs de la 3e Compagnie, cédant à la pression Viet, refluent vers le P.C. de la Compagnie (poste de commandement très réduit, composé du Lieutenant Chiaramonti, de son radio et son ordonnance garde du corps). Le Lieutenant Chiaramonti voyant une partie de son dispositif rompu, furieux et vexé, reconduit l’arme au poing ses tirailleurs aux avant-postes sur la contre-pente, en leur administrant quelques coups de pied "judicieusement" placés et en vociférant quelques jurons en arabe.

La position est à nouveau solidement tenue, mais les Viets cherchent toujours à s’infiltrer par tous les moyens. Terrés dans la contre-pente, ils se lancent à nouveau à l’attaque et tentent l’encerclement du Bataillon.

La lutte est intense.

L’artillerie intervient au plus près des unités au contact.

L’aviation le fait dans des conditions de visibilité et de sécurité précaires en raison de l’imbrication des unités adverses.

Pendant tout ce temps. la 4e Compagnie (Capitaine Good), qui ne participe pas à l’action principale, a l’impression d’être survolée par un essaim d’abeilles. Les balles sifflent dans tous les azimuts Il y a des balles viets et des balles des Compagnies du Ba Xet.

Ordre est enfin donné à la 4" Compagnie de se rapprocher au plus près pour participer "de l’extérieur" à la rupture de l’étau que les Viets resserrent. Finalement, le combat tourne à notre avantage, grâce à l’intervention massive de nos appuis feu, conjugaison des tirs d’artillerie et d’aviation, qui déversent par vagues successives. leurs bombes des B 26, au plus près du Ba Xet. guidés par les grenades fumigènes d’un Morane.

La 4e Compagnie reçoit alors l’ordre d’assurer le recueil le long de la seule sente qui puisse permettre l’évacuation des blessés. Elle se trouve sur la face Sud du Ba Xet et cela rend la position délicate entre les feux croisés venant du sommet et ceux de la vallée où le 2/1 R.T.A. est, lui aussi, aux prises avec l’ennemi que la 4e Compagnie peut de sa position prendre à partie, de flanc, mais d’un peu trop loin.

Tout passe au-dessus d’elle, mais aussi à travers elle.

Ainsi, au moment précis où le Lieutenant Lajouanie, blessé mais conscient, passe, porté sur un brancard, deux tirailleurs s’écroulent, touchés. L’un d’eux, tireur au F.M. tient encore son arme chaude d’une main et porte l’autre, qui rougit aussitôt de son sang, à son œil éclaté.

La pression viet se fait de plus en plus forte quand l’ordre de repli arrive.

Il est 19 heures.

A la nuit tombée, après le passage calme et ordonné du Bataillon, la 4e Compagnie se replie et ferme la marche jusqu’à Ao Trach. Mission accomplie, Hoa Binh a été ravitaillée. L’étau viet se referme, comme chaque soir sur le camp retranché. Le G.M. 1 a réussi là où les paras et la Légion avaient échoué. Le 4/7 R.T.A. a perdu 1 tué et a eu 21 blessés. Mais la R.C. 6 a été ouverte ce 29 janvier 1952.

C’est aussi le jour que Dieu choisi pour apprendre au Capitaine Biard la mort de son frère, lieutenant à la Légion Étrangère, commandant une section à quelques dizaines de kilomètres de là, sur l’un des pitons du massif calcaire qui dominent le delta à l’entrée de la R.C. 6.

A peine arrivé sur la R.C. 6, au pied du Ba Xet, cette terrible nouvelle circule de section en section. Éprouvés par les durs combats de la journée, cadres et tirailleurs font bloc autour de leur chef. Leur moral est atteint et c’est dans un silence quasi-religieux que chacun rejoint son emplacement.

Le lendemain, 30 janvier à 8 heures, le Chef de Bataillon et tous les officiers rendent visite au Lieutenant Lajouanie à l’antenne médicale, avant son évacuation sur Hanoï par Morane .

Le Capitaine Biard se rend à Hanoï pour les obsèques de son frère. Force de caractère de notre Chef, face à l’adversité. De retour des obsèques, il nous conduit dans les autres aventures de la R.C. 6 avec la même détermination, avec la même apparente sérénité. Oui, la R.C. 6 a été ouverte. Mais les Viets sont toujours là, déterminés à la verrouiller à nouveau. Nous le sommes tout autant pour maintenir la voie libre. C’est pourquoi les jours qui suivent font l’objet de nombreux accrochages, d’embuscades au cours des ouvertures de route, de reconnaissances et de travaux de débroussaillement.

Ce même jour, 30 janvier, la 1re Compagnie restée sur le calcaire depuis la veille avec le groupement du Capitaine Rouquette Capitaine-Adjudant Major du 2/6 R.T.M., composé de deux compagnies de ce Bataillon, est fortement accroché. Son chef, le Capitaine Sauget est grièvement blessé; puis évacué par Morane sur Hanoï.

C’est un nouveau choc pour le Lieutenant Chiaramonti qui voit partir son vieux compagnon d’armes. Ils avaient combattu dans la même compagnie au 6e R.T.M. depuis l’Italie, du Garigliano aux Vosges, de la ligne "Gustav" à la ligne "Hitler". Chiaramonti blessé aux Hauts du Faing, avait été évacué sur un mulet avec cacolet le 22 octobre 1944, mais avait pu reprendre le combat un mois plus tard, dans une autre compagnie du régiment.

Cette fois, la séparation est définitive.

La blessure de Sauget est trop grave. Il restera fortement handicapé.

Au revoir, compagnon !

Le 31 janvier, la 3e Compagnie relève la 1re Compagnie sur les deux pitons protégeant Ao Trach, en renfort du P.A. attaqué durant la nuit.

Ce même jour à midi, une opération est montée par deux compagnies du Bataillon aux ordres du Capitaine Rousseau, sur le village de Dong Ben. Très vite il s’avère que le village est fortement tenu par les Viets. L’artillerie pilonne l’objectif, suivie par un bombing de 9 B.26. Nos deux compagnies sont en base de feu et en recueil sur la R.C. 6, avec le peloton de chars M 5 du groupe mobile, le 2/1 R.T.A. étant chargé de l’opération proprement dite. Il faudra engager tout ce Bataillon pour s’emparer du village. Des tirs de mortiers V.M. tombent sur la route. Notre artillerie riposte et neutralise les mortiers adverses. A 18 heures, les unités décrochent, la 3e Compagnie restant sur les deux pitons dominant et protégeant Ao Trach.

Le 1er février, débroussaillement des abords de la R.C. 6 et ouverture de route reprennent. A 15 heures, le Capitaine Biard est de retour d’Hanoï et nous apprend la mort du Lieutenant Lajouanie décédé dans la nuit. Sa disparition est durement ressentie au Bataillon.

Le 2 février, même scénario.

Le Lieutenant Dosimont commandant la Compagnie Légère de Supplétifs est muté du Bataillon. Nouvelles satisfaisantes du Capitaine Sauget. Obsèques du Lieutenant Lajouanie.

Jusqu’au 15 février se poursuit le travail de routine (débroussaillement, ouvertures de route), sans incident notable. Chaque jour des cadavres V.M. sont découverts aux abords de la route, des armes et des documents sont récupérés.

Le 6 février arrive au Bataillon le Lieutenant Lefin qui prend le commandement de la 1re Compagnie remplaçant le Capitaine Sauget. C’est un jeune officier qui s’est particulièrement distingué sur les théâtres d’opérations européens de 1943 à 1945. Issu de la première promotion des élèves-officiers de Médiouna (cette promotion, la promotion Weygand - 1942-1943 - est la seule qui se soit déroulée en même temps à Cherchell et à Médiouna, au Maroc, sous le commandement commun du Colonel Callies). Médaillé militaire comme Aspirant en Italie, Légion d’Honneur comme Sous-Lieutenant à la fin des hostilités, il arbore quatre palmes à sa croix de guerre. Il est avec Laurier l’un des jeunes officiers les plus en vue de l’Armée d’Afrique.

Une pénible affaire dans un camp de prisonniers allemands l’avait contraint de quitter l’armée en 1946. Il y revenait comme O.R.S.A., volontaire pour l’Indochine. C’est un garçon bouillant de vie, à la carrure de catcheur. Il est présenté aux autres commandants de compagnie et aux officiers par le Chef de Bataillon, en fin de journée, au retour des unités sur Ao Trach. Le contact est établi d’emblée. Lefin est direct, simple et chaleureux. Il inspire le respect et l’amitié.

Les plus hautes autorités suivent de près les opérations de la R.C. 6 et le 9 février Monsieur Letourneau, Ministre des États associés, visite le "camp retranché" d’Ao Trach et prend contact avec les chefs responsables des opérations. Le Général Salan, commandant en chef depuis la disparition du Général de Lattre et le Général de Linarès, notre "patron" au Tonkin, l’accompagnent ainsi que le Président du Conseil Vietnamien, Monsieur Tran Van Huu.

Le Ministre procède à une remise de décoration.

En fin de journée, vers 18 heures alors que toutes les autorités avaient quitté les lieux par la voie des airs, depuis quelques minutes à peine, des obus de mortiers V.M. s’abattent sur le camp et plus particulièrement sur les emplacements de notre Bataillon. Le Lieutenant Jarrige commandant la 2e Compagnie et le Lieutenant Dufossé de la même compagnie, sont blessés et évacués sur l’antenne chirurgicale. Un tirailleur est tué et six tirailleurs blessés, deux à la 2e Compagnie et quatre à la 4e Compagnie. L’artillerie intervient et le calme revient vers 19 h 30.

Les blessés sont évacués sur Hanoï le lendemain matin.

Le Lieutenant Antoine est détaché de la 4e Compagnie pour assurer provisoirement le commandement de la 2e Compagnie.

Tous les soirs, les unités du 4/7 R.T.A. se regroupent dans la cuvette d’Ao Trach où le Colonel Gilles fait la connaissance du Bataillon. Nous apprenons la version militaire du poème de Prévert "ceux qui copieusement..." Il s’intitule "ceux qui sont, parce qu’il y a des cédilles". Ce poème sera très vite célèbre dans tout le corps expéditionnaire. Il a pour auteur un officier de l’État-major du Colonel Gilles.

En voici le texte:

Ceux qui volontaires

Ceux qui d’office

Ceux qui campagne simple aux T.O.A. en attendant que ça se passe

Ceux qui traquent

Ceux qui détraquent

Ceux qui half-track

Ceux qui pitonnent

Ceux qui bétonnent

Ceux qui déconnent

Ceux qui ouvrent la route et qui ont juste le droit de la fermer

Ceux qui l’ancre au calot

Ceux qui l’encre au stylo

Ceux qui donnent les ordres

Ceux qui les transmettent en les améliorant

Ceux qui demandent comment les exécuter

Ceux qui se disent qu’on est commandé par des c... sans se rendre compte qu’ils pourraient faire partie du Haut Commandement

Ceux qui cravate verte

Ceux qui cravate noire

Ceux qui aimeraient en avoir de la couleur de leur burnous

Ceux qui n’ont pas besoin de couleur pour cravater

Ceux qui prennent des armes à l’ennemi

Ceux qui plutôt font les prises d’armes entre eux

Ceux qui au Régiment

Ceux qui à la Brigade

Ceux qui à la Division

Ceux qui au C.A.

Ceux qui à l’Armée

Ceux qui à l’assaut et qui n’ont rien parce qu’ils se trouvent tout seuls

Ceux qui meurent en héros modestes

Ceux qui ne sont ni héros ni modestes mais qui ne meurent pas

Ceux qui parapluie... on

Ceux qui en avant vous autres

Ceux qui tirent sur tout ce qu’ils voient

Ceux qui surtout tirent avant de voir

Ceux qui ont compris et se couchent en voyant arriver la Marine

Ceux qui se planquent même là où la Marine ne vient pas

Ceux qui chinoisent

Ceux qui vietnamiennent

Ceux qui vénériennent

Ceux qui plieuses de parachutes pour avoir la solde à l’air

Ceux qui amours masculines ancillaires

Tous ceux-là et beaucoup d’autres qui n’osaient plus comme autrefois crier "Mort aux c..." de peur de se retrouver tous sur les diguettes de la vie éternelle avaient tout de même fini par se mettre d’accord et par retrouver le sourire et un air indulgent en contemplant de grands diables tout noirs avec des dents très blanches encadrés de capitaines ventrus et doublement hameçonnés et la devise de tous à ce spectacle réconfortant était désormais :"Dans le béton les plus c..."

Un soir à la tombée de la nuit, nous sommes très intrigués par de violents tirs d’armes automatiques et de grenades. Cela se situe à proximité d’Ao Trach, au pied d’un piton tenu par la Légion. L’action semble se dérouler autour de véhicules arrêtés au pied du piton. Le lendemain, nous apprenons de la bouche de son Chef de Bataillon, le Commandant Fuhrman, que la roulante apportant des vivres chauds a été attaquée par les Viets, au moment où elle atteignait le P.A. La roulante a été vivement dégagée par les légionnaires au cri de "Schwein kopf !", d’autant plus rapidement que le Bataillon n’avait pas eu de repas chaud depuis plus de 48 heures.

Fuhrman de conclure avec sa verve coutumière :

- Je n’ai pas voulu qu’ils aient de repas chauds pendant 48 heures. S’ils avaient mangé les haricots de la roulante, ils auraient p... toute la nuit et on n’aurait pas pu occuper par surprise le piton où nous sommes !

Sacré Fuhrman !

Bivouaquer dans la cuvette d’Ao Trach n’est pas de tout repos. Les batteries de 105 tirent beaucoup, souvent et surtout la nuit. Il est bien rare, en effet, que les P.A. ne soient pas attaqués toutes les nuits, mais les artilleurs veillent et les tirs d’arrêts sont efficaces.

La nuit du 15 au 16 février est particulièrement agitée.

A quelques kilomètres de là, les postes de Xom Phéo et du piton des Bambous, tenus par le 2e Bataillon du 6e R.T.M., sont attaqués par un bataillon viet.

Toute la nuit nous entendons le bruit du combat et les rafales des armes automatiques.

De temps en temps, une accalmie, puis les rafales reprennent de plus belle. Notre artilleur et nous-mêmes mettons nos postes radio en écoute sur la fréquence du 2/6 R.T.M. Nous suivons d’heure en heure le déroulement des combats par les comptes rendus, de plus en plus alarmants, des Commandants de Compagnie. Nous en avons le cœur serré. On a l’impression d’assister, impuissant, à l’agonie de nos camarades marocains.

A l’aube du 16 février, la 1re Compagnie (Lieutenant Lefin) et la 4e Compagnie (Capitaine Good) sont dirigées par camions sur le poste de Trung An, tenu par deux compagnies du 2/6 R.T.M. Un G.M.C. de la 4e Compagnie saute sur une mine. Dix tirailleurs sont blessés. Les Viets sont effectivement de plus en plus présents. La 1re Compagnie et la 4e Compagnie atteignent respectivement le poste de Xom Phéo et le piton des Bambous. La marche est difficile dans la forêt où, toutefois, quelques layons permettent une progression plus rapide, mais ce sont de vrais coupe-gorge. Et si les Viets nous attendaient en embuscade ?

La 4e Compagnie arrive sur le piton des Bambous, toujours tenu par ce qui reste d’une compagnie de Marocains. Les réseaux de barbelés sont plus ou moins démantibulés, des cadavres viets, porteurs de charges explosives pour détruire les barbelés, ont été fauchés par les tirs des Marocains. Les arbres et les bambous sont déchiquetés par l’artillerie. De très nombreux cadavres viets jonchent le sol autour et à l’intérieur de la position.

C’est ce qui reste des assauts successifs.

La Compagnie du 2/6 R.T.M. qui a tenu sur le piton des Bambous, dans un enfer de mitraille, se réorganise, panse ses blessés, compte ses morts. Le Capitaine Good, accompagné du Capitaine Maraggi (D.L.O.), prend contact avec le capitaine commandant la compagnie qu’il doit relever. Cette relève s’effectue dans la matinée et la 4e Compagnie s’active pour tenir à son tour le piton des Bambous. Il faut remettre en état le réseau de barbelés, dégager à nouveau les champs de tir, approfondir, enterrer et consolider les emplacements de combat et de tir. Le 2/6 R.T.M. a perdu dans cette affaire 30 tués, 65 blessés et 25 disparus. Et la vie reprend son cours. Patrouilles, embuscades autour du P.A., aménagement d’une piste pour atteindre plus facilement la route.

La R.C. 6, jusqu’à présent orientée Ouest-est, se dirige maintenant vers le Sud. Le paysage est plus dégagé. On respire (photo n° 17). Dans la vallée coule la rivière Noire que longe la R.C. 6 à l’Est, dominée par un massif boisé que nous occupons et dont les sommets culminent à environ 500 mètres. A l’Ouest de la rivière Noire, le massif du Nui Co, plus élevé mais moins boisé, nous fait face. 500 à 1000 mètres séparent ces deux massifs de part et d’autre de la rivière Noire. La 4e Compagnie, on ne sait pas pourquoi, a hérité d’un canon de 57 sans recul. Mis en batterie sur le sommet du piton, il effectue quelques "tirs de fonctionnement" dans le massif du Nui Co. On se serait bien passé de cet impedimenta que l’on maudira dans quelques jours.

Le 18 février, la 2e Compagnie (Lieutenant Antoine) et la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti), restés à Ao Trach où elles ont essuyé des tirs de mortiers, rejoignent à pied, sous les ordres du Capitaine Rousseau, les unités Muong du Colonel Vanuxem a Ben Ngog. La circulation sur la R.C. 6 est intense dans les deux sens. C’est à croire que tout le corps expéditionnaire va visiter Hoa Binh et ses environs !...

Le 19 février, la 3e Compagnie et une compagnie Muong s’emparent du "Piton Chevelu " dominant la position de Hoa Binh à 2 kilomètres au Sud-Est de Ben Ngog. Vers dix heures, dans la vallée, un violent tir de mortiers viet s’abat sur la C.B. des Muongs, incendiant 2 véhicules.

L’artillerie et les chars interviennent: la C.L.S. et le reste du Bataillon rejoignent la position et s’installent mettant immédiatement les mortiers en batterie.

Le P.C. Biard se met en place.

La 2e Compagnie qui, pour cette opération, a installé de petites embuscades dans les vallées alentour, se regroupe ensuite et reçoit l’ordre de se porter sur la cote 25 dominant la rivière Noire face à Hoa Binh (voir croquis n° 2). Du fait de la végétation luxuriante, folle et drue, la découverte d’une cote aussi "élevée" n’est pas chose facile. Après quelques tâtonnements, la 2e Compagnie se retrouve sur le "sommet", aveugle, au milieu d’herbes plus hautes que l’homme.

En 48 heures, il faut, simultanément, se donner de la vue, dégager des champs de tir, installer un réseau de barbelés et s’enterrer. Mais dans le même temps, il faut aussi assurer la surveillance des abords, effectuer des reconnaissances, mettre en place des "sonnettes", toutes dispositions qui mettent à l’abri des mauvaises surprises.

Tel est le lot habituel de toutes nos Compagnies.

Mauvaises surprises que nous redoutons, car il est manifeste que les Viets "grenouillent" autour des P.A. du bataillon. A chaque instant, une patrouille rend compte d’une observation insolite, une sonnette se fait "allumer" et signale un mouvement furtif, des ombres qui s’évanouissent, des casques clairs qui disparaissent... Le harcèlement au mortier est intermittent. Ceux qui sortent rapportent des tracts incitant les tirailleurs à la désertion.

La 3e Compagnie, de son côté, s’installe en défensive dès son arrivée au sommet du "Piton Chevelu ". Barbelés, munitions, outils de parc lui sont montés d’urgence. A 15 heures, le Chef du Bataillon, le Capitaine Biard, inspecte la position avec le Lieutenant Chiaramonti, en compagnie du colonel commandant l’artillerie qui est venu se rendre compte sur place du plan de tirs de barrage prévu en cas d’attaque de ce poste avancé, position clef de la défense du camp retranché de Hoa Binh.

Cette reconnaissance n’était pas inutile car quelques heures plus tard, une écoute radio, interceptée par le P.C. du G.M. 1, annonce l’attaque du "Piton Chevelu" pour le soir même.

La 3e Compagnie est en alerte, les "sonnettes" sont doublées.

Vers 21 heures, le P.A. est tâté mais la riposte est immédiate et un violent barrage d’artillerie dissuade l’adversaire. Le calme revient peu après et l’on dénombre un seul blessé.

Le 21 février, la 3e Compagnie envoie des patrouilles sur les pentes de sa position. Celles-ci ramènent des tracts rédigés en langues française, arabe, allemande et vietnamienne.

Le 22 février, le P.C. du Colonel de Castries (G.M. 1) s’installe au P.C. du Bataillon. On est donc là pour quelques jours encore. Le P.A. de la cote 25 où la 2e Compagnie s’organise, a déjà belle allure. Le Commandant du Bataillon vient le visiter. A partir d’une haie Morin qui renforce les barbelés, les vues sont dégagées jusqu’à soixante mètres et l’on aperçoit maintenant, très bien, la R.C. 6, la rivière et le paysage au-delà, vers l’ouest. Les emplacements de combat sont solides et reliés par un réseau de boyaux. Les postes radio sont à l’abri. Les tirailleurs ont accom