Colonel Edmond Chiaramonti
041 / 1
Soldats de la boue
et des pitons
Campagnes dExtrême Orient
NICE - Juillet 1987
Analyse du témoignage
Tirailleurs Algériens en Indochine
Ecriture : 1955 - 146 pages
POSTFACE de Michel EL BAZE
Ce témoignage relate les actions du 4ème Bataillon de Marche du 7ème Régiment de Tirailleurs Algériens en Indochine entre Septembre 1951 et Décembre 1952.
Moins abstrait et monotone que le compte-rendu chronologique et classique d'un Journal de Marche, cet historique a été écrit à partir des récits et anecdotes des quatre Commandants de Compagnies de ce Bataillon d'Elite sous les ordres du Capitaine Biard, actuellement Général d'Armée, Grand Chancelier de la Légion d'Honneur.
This testimony relates the actions of the IV Battalion of Infantry of the VII Regiment of Algerian Skirmishers in Indochina, between September 1951 and December 1952.
Less abstract and monotonous than the chronological and plain account of a diary of marches, this historical account was written after some stories and anecdotes related by the four unit commanders of this elite battalion under the orders of Captain Biard, now Army General, and Great Chancellor of the Legion of Honour.
Préface des Anciens
Elèves Officiers de CHERCHELL
Né le 30 Juillet 1922, Edmond Chiaramonti fait ses études au Maroc, au Lycée Gouraud de Rabat, prépare St Cyr au Lycée Lyautey de Casablanca et entre à l'Ecole des Elèves-Officiers de Cherchell-Médiouna, promotion Weygand (1942-1943).
Il participe à toutes les campagnes dans les Tirailleurs Nord-Africains de 1943 à 1962 :
Sur le front d'Italie, à la Division de Montagne Marocaine du Corps Expéditionnaire Français commandé par le Général Juin, il se distingue tout particulièrement au cours de la grande offensive de Mai 1944 sur le Garigliano où le C.E.F. rompt le dispositif allemand de la ligne "Gustav" permettant la prise de Cassino. S'emparant avec sa section du Mont Ceschito dominant Castelforte, il ouvre la voie aux blindés dans la Vallée.
Sa brillante conduite au feu lui vaut d'être décoré de la Croix de Guerre, sur les lieux même du combat.
Poursuivant son offensive vers Rome, puis Sienne et Florence, sa Division se heurte en Juillet 1944 à la résistance ennemie sur une nouvelle ligne de défense, la ligne "Hitler", en Toscane. Au cours de l'attaque, sa section est clouée au sol par le tir d'une mitrailleuse qui blesse mortellement son chef de groupe de tête. Pour la dégager, il entraîne avec fougue le groupe à l'assaut de la mitrailleuse, la détruit à la grenade et fait deux prisonniers.
Sa deuxième citation mentionne cet audacieux fait d'armes et sa bravoure exemplaire dans l'action.
Sous sa conduite, sa section s'empare les jours suivants des villages de San Andrea di Val d'Elsa et de San Benedetto, malgré une résistance farouche de l'ennemi qui, bousculé, se replie en désordre sur Florence, abandonnant ses morts sur le terrain.
Relevé du front d'Italie, il débarque en Provence, au Dramont, près de St Raphael, avec la Division Marocaine intégrée à la 1ère Armée Française, aux ordres du Général de Lattre de Tassigny et participe glorieusement à la libération du sol national.
Remontant la Vallée du Rhône, il est engagé dans les Vosges où son Bataillon est désigné comme unité de tête pour attaquer la ligne d'hiver, fortement organisée par les Allemands pour briser l'avance des Alliés et empêcher leur accès au Rhin.
C'est l'assaut à l'aube du 16 Octobre 1944.
La rupture de la ligne de résistance ennemie à travers les champs de mines et les réseaux de barbelés, sous un déluge de feu d'armes de tous calibres et une pluie battante, dans les bois des "Hauts du Faing", dominant Cornimont.
Avec la première vague d'assaut, il parvient au sommet. Malgré les pertes sévères subies par sa section, s'y accroche huit jours durant, repoussant toutes les contre-attaques allemandes, sous un bombardement continu, infligeant à l'adversaire des pertes sévères. Blessé le 5ème jour, il refuse de se faire évacuer avant la relève de sa Compagnie qui ne compte plus que 27 rescapés, après ces huit jours de furieux combats.
Transporté dans un hôpital de campagne à Vesoul, puis à Dijon, il doit faire partie d'un convoi de blessés dirigé sur l'Afrique du Nord, pour libérer les lits d'hôpitaux proches du front. Il s'oppose à son transfert, quitte l'hôpital et rejoint son unité en Alsace où il reprend le combat.
Traversant le Rhin, puis la Forêt-Noire, à la poursuite d'un adversaire en déroute, il fait de nombreux prisonniers et pénètre avec sa section de Marocains dans le Voralberg en Autriche, quand survient l'Armistice, le 8 Mai 1945.
Titulaire de 5 titres de guerre, il est décoré de la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur.
En Indochine, comme Commandant d'un Groupement de Sections, puis Commandant de Compagnie de Marche, au Groupe Mobile Nord-Africain, il s'illustre dans toutes opérations du G au Nord-Vietnam, dans le Delta et en moyenne région, notamment à Hoa-Binh et à Nasan.
Plusieurs fois décoré de la Croix de Guerre des T.O.E. avec palmes, nommé Capitaine au tableau exceptionnel pour l'Indochine, il reçoit la rosette d'Officier de la Légion d'Honneur avec la prestigieuse citation qu'on trouvera dans le Livre II.
Cette promotion comporte l'attribution de la Croix de Guerre des Théâtres d'Opérations Extérieures avec palme.
En deux ans, il est cité 5 fois dont 4 fois à l'Ordre de l'Armée, accrochant 4 palmes et une étoile de Vermeil à sa Croix de Guerre des T.O.E.
Nommé Officier de Renseignements du Groupe Mobile Nord-Africain, il est aérotransporté de Nasan à Luang Prabang avec deux Bataillons et le Groupe d'Artillerie de son Groupe Mobile, renforcés par le Bataillon de Parachutistes du réputé Commandant Bigeard, pour assurer la protection de la capitale du Laos, menacée par les Divisions Viet-Minh.
Mission accomplie, il est décoré de l'Ordre Royal Laossien.
De retour dans le Delta, il est à l'origine de nombreuses opérations où l'exploitation de ses renseignements permet à son G d'obtenir de brillants succès.
Toujours au coeur de l'action, il est à nouveau cité deux fois avant d'être rapatrié, en 1954, après trois ans d'opérations continues.
Affecté en Allemagne, comme Commandant de Compagnie de Tirailleurs Algériens, il est appelé en renfort au Maroc, en 1955, par le Général Duval, Commandant Supérieur des Troupes.
A la tête d'une Compagnie de Tirailleurs Marocains, il reçoit la rosette d'Officier de l'Ordre Chérifien du Ouissam Alaouite pour ses brillants états de service dans les Troupes Marocaines.
Il rentre en métropole avec son Régiment, à la veille de l'Indépendance du Maroc.
Volontaire pour l'Algérie, il y débarque en 1956 et est affecté comme Officier de Renseignements et Opérations d'un Secteur, en Oranie. Il se fait immédiatement remarquer par son efficacité dans la recherche et l'exploitation du renseignement. Dirigeant avec une autorité indiscutée des opérations de jour et embuscades de nuit, il obtient de remarquables résultats.
Formant un Commando composé de prisonniers ralliés, grâce à sa patiente action psychologique, il réussit le démantèlement en chaîne de plusieurs filières rebelles et la récupération de nombreuses armes.
Il est cité à l'Ordre de l'Armée et reçoit la Croix de la Valeur Militaire avec palme.
Inscrit au tableau exceptionnel d'avancement pour l'Algérie, il est proposé pour la cravate de Commandeur de la Légion d'Honneur, comme Capitaine, nomination extrêmement rare à ce grade.
Cité une nouvelle fois pour avoir mené plusieurs opérations payantes, dont l'une dans les "Cheurfas", permet la mise hors de combat d'une "Katiba", il est promu Chef de Bataillon en 1959.
Il est nommé Commandeur de la Légion d'Honneur, titre exceptionnel pour faits de guerre, par décret du 19 Juillet 1960, à 38 ans.
Spécialiste du renseignement et de la lutte antisubversive, il organise à l'Ecole Militaire, à Paris, une sale opération "Algérie" pour l'information de ses camarades de l'Ecole Supérieure de Guerre.
De retour en Algérie comme volontaire en Mars 1961, il est affecté comme Chef du 2ème Bureau d'une Zone, à Colomb-Béchard, sur la frontière sud-marocaine, puis à Mostaganem, en Oranie. Il applique à nouveau sa méthode avec la même efficacité et obtient de magnifiques résultats.
Le Général Ailleret, Commandant Supérieur des Troupes en Algérie lui décerne à la veille du cessez-le-feu, l'élogieuse citation reproduite dans le Livre II.
C'est sa 15ème citation.
Présent pendant 20 ans sur tous les théâtres d'opérations, en Italie, France, Allemagne, Indochine, Maroc et Algérie, il rentre définitivement en métropole pour prendre le commandement d'un Bataillon de Tirailleurs Algériens, à Beauvais, le 1er Juillet 1962, le jour même de la déclaration d'Indépendance Algérienne.
En 1964, les unités de Tirailleurs sont dissoutes et son Bataillon devient Bataillon d'Infanterie Motorisée.
Affecté à Antibes, comme Commandant en Second de l'Ecole d'Entraînement Physique Militaire, il demande sa mise en disponibilité en 1965 et reçoit du Général Ducourneau, Inspecteur de l'Infanterie, le message suivant :
"Je regrette qu'un soldat tel que vous quitte l'armée à moins de 44 ans car c'est une perte pour elle".
A son départ, en 1966, le Ministre des Armées lui adresse un témoignage de satisfaction pour services rendus.
Il est nommé Lieutenant-Colonel dans les cadres de réserve.
Born on the 30th of July 1922, Edmond Chiaramonti studies in Morocco, at the Lycée Gouraud in Rabat., prepares for St Cyr at the Lycée Lyautey in Casablanca and joins the school for army cadets at Cherchell-Mediouna, Weygand class (1942-1943).
He takes part in all the campaigns in the North African infantry group from 1943 to 1962.
On the Italian front line, in the Moroccan mountain division of the French expeditionary corps led by General Juin, he is particularly outstanding during the great onslaught of may 1944. On the Garigliano where the C.E.F. breaks the German system of the Gustav line, thus allowing the fall of Cassino. Taking hold of the Monte Ceschito with his section he therefore opens the way for the armoured vehicles in the valley.
His brilliant behaviour during the fight owes him to be awarded the War Cross on the very location of the fighting.
Continuing its onslaught on Rome, then Sienna and Florence, his division comes across resistance from the enemy on a new defensive line, the Hitler line in Tuscany. During the attack his section his pinned down to the ground by the shooting of a machine gun. which fatally wounds its head group leader. To release it he impetuously leads his group to take on this machine gun, destroys it with hand grenades and takes two prisoners.
His second mentions stresses this daring act of arms and his exemplar courage in action.
Under his leadership his section the following days takes the villages of San Andrea di Val d'Elsa and of San Benedetto, despite a fierce resistance from the enemy, who knocked about, flees in disarray towards Florence, leaving its dead on the ground.
Relieved from the Italian front line, he lands in Provence, at Le Dramont near St Raphael with Moroccan division integrated to the first French Army lead by General De Lattre De Tassigny and gloriously take part in the liberation of the National territory.
Going up the Rhone valley he is involved in the Vosges where his battalion is designated as spear head to attack the winter line strongly organised by the Germans to break the progression of the French and to prevent them from getting to the Rhine.
They give the assault at dawn on the 16th of October 1944.
The break of the line of resistance of the enemy through the mine fields and the mesh of barbed wire, under a hail of fire from weapons of all calibres and a pouring rain, in the woods of "Hautus du Faint", overlooking Cornimont.
Along with the first wave of assault they reach the summit. Despite the heavy losses sustained by his section he clings to it for eight days, repelling all the German counter attacks under the continuous bombing, inflicting heavy damages to the enemy. Wounded on the fifth day he refuses to be evacuated before the relieving of his company, which only numbers 27 survivors, after those five days of furious fighting.
Taken to a country hospital in Vesoul and then in Dijon he is supposed to be part of a convoy of wounded bound for North Africa in order to release some space in the hospitals close to the Front line. He objects to his transfer leaves the hospital and gets back to his unit in Alsace where he goes back to the fighting.
Crossing the Rhine and the Black Forest in pursuit of an enemy in disarray he takes numerous prisoners and enters the Moroccan section in the Voralberg in Austria when the armistice is proclaimed on the 8th of may 1945. Bearer of 5 war distinctions he is awarded the Croix de Chevalier of the Legion DHonneur.
In Indochina as commander of a grouping of section , then commander of an infantry company in the North African Mobile Group he becomes famous in all the operations G in North Viet Nam in the Delta and in the middle region among which Hoa-Bin and Nasan.
Several times awarded the War Cross of the TOE with palms, appointed Captain to the exceptional board for Indochina he receives the distinction of Officer of the Legion of Honour with the prestigious distinction that we will find in the second book.
This promotion includes the granting of the War Cross of the external operations with palms.
In 2 years he is nominated five times of which four times to the Order of the Army adding four palms and a silver gilt star to his War Cross of the TOE.
Appointed intelligence officer of the North African mobile group he is taken by air from Nasan to Luan Prabang, with two battalions and the artillery group of his mobile group, supported by the parachutist battalions of the famous commander Bigeard to ensure the protection of the capital city of Laos, threatened by the Viet-Minh divisions.
His mission accomplished he is awarded the Royal Order of Laos award.
Back to the Delta he undertook many operations where the exploitation of his information enable his G to achieve great victories.
Always at the heart of action he is twice again awarded distinctions before coming back home after three years of continuos actions.
Appointed in Germany as commander of a company of Algerian infantry he is called in reinforcement in Morocco in 1954 by General Duval high commander of the troops.
Leading a company of Moroccan infantry he receives the distinction of Officer of the Cherifian Order of the Ouissam Alaouite for his brilliant actions while in the Moroccan troops. He gets back to the mainland with his regiments shortly before the independence of Morocco.
Volunteer to go Algeria he arrives there in 1956, and is appointed as intelligence and ground officer of a sector in the Oran region. He is immediately noticed by his efficiency in researching and managing intelligence information. Managing with an unquestionable authority day time operations and night time ambushes, he achieves spectacular results.
Creating a commando made up of prisoners converted thanks to its patient psychological action, he manages to break up several rebel groups and retrieve numerous weapons.
He is nominated to the Order of the Army and receives the Cross of the Military Value with Palms.
Entered on the exceptional panel of promotion for Algeria, he is designated to receive the tie of Commander of the Legion of Honour, with the rank of captain, very rarely awarded at that rank.
Nominated once more for having led some rewarding campaigns one of them in the Cheurfas, allows a Katiba to be put out of fight. He is promoted major in 1959.
He is promoted to the title of Commander of the Legion of Honour, an exceptional award for war actions, by decree on the 19 July 1960, at 38 years of age.
Specialist of intelligence services and of the fight against subversion, he organises at the Military School in Paris a algerian operation office for his peers of the Higher School of War.
Back in Algeria as a volunteer in March 1961, he is appointed as head of the Second Office of an area, in Colomb-Béchard, on the south Moroccan border, then in Mostaganen, in the Oran area. He applies his method with the same efficiency and gets magnificent results.
General Ailleret, High Commander of the Troops in Algeria, awards him the prestigious award, mentioned in book II, on the eve of the cease fire.
It is his 15th distinction.
Present for twenty years on all the operation sites, in Italy, France, Germany, Indochina, Morocco, and Algeria. He comes back definitively on the mainland to take the commandment of a Battalion of Algerian Skirmishers, in Beauvais on the 1st July 1962, on the very same day as the Algerian declaration of independence is proclaimed.
In 1964 the units of Skirmishers are disbanded and his battalion becomes the Mobile Battalion of Infantry.
Appointed in Antibes as executive officer of the military physical training school, he asks to be released from his duty in 1965 and receives from General Ducourneau the following message :
"I regret that a soldier of your value should leave the army at less than 44 years of age, it is a great loss for the army".
On his departure in 1966, the Minister of Defence sends him a testimony of satisfaction for the support he provided.
He is appointed Lieutenant Colonel on the reserve list.
Table
Préface 9La relève 15
Ordre de bataille du 4/7 R.T.A. au 25 Septembre 1951 17
Opérations "Citron" et "Mandarine" 17
Deux mois dopérations tous azimuts 22
Année 1952
Ordre de bataille du 4/7 R.T.A. le 12 janvier 1952 26
Mort du Général de Lattre de Tassigny 27
La R.C. 6 et Hoa Binh - janvier - février 1952 28
" Les nuits angoissées dHanoï " 40
Opérations "Amphibie" et "Mercure" - mars à mi avril 1952 43
Baptême du feu dun jeune officier au 4/7 R.T.A. 49
Préparation et plan de la grande offensive dans le Thai Binh 51
LOpération Turco - 19 / 27 Avril 1952 53
Opérations Kangourou, Antilope, Queue dantilope
mai - juin 1952 62
Aïd Seghir au Gimina 65
Les Opérations "Boléro" - Juillet / Août 1952 68
Le repos - Le départ du patron - La prise en main
25 août - 28 septembre 1952 73
Opérations dans trois zones - Octobre 1952 76
LOpération "Lorraine" - 29 octobre / 20 novembre 1952 81
Opérations "Bretagne" et "Normandie"
Fin novembre - décembre 1952 96
Le 4/7 R.T.A. quitte le G.M.N.A. 101
Notes et documents. 103 Index. 151 Table. 157
LA Mémoire
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
La relève
Un important renfort sest embarqué à Alger le 3 juillet 1951 sur le S/S Sontay. Débarqué à Saïgon le 1er août, il est ensuite acheminé par voie maritime au Tonkin. Il y rejoint le 4/7 R.T.A. le 19 août. Il compte quatre officiers, les Capitaines Martelli et Good, les Lieutenants Bréchat et Marinelli;, trente et un sous-officiers et trois cent huit tirailleurs.
Le 4/7 R.T.A. nest pas inconnu de ces personnels venus dA.F.N. et notamment des cadres et tirailleurs du 3e R.T.A. dont la 2e Compagnie, en garnison à Télergma, lavait hébergé pendant son transit des F.F.A. en Indochine. Sa cohésion, son dynamisme, qui avaient étonné le Chef dÉtat-major de la Division de Constantine, invité à Télergma à un repas de Corps, en font un des plus beaux fleurons du G.M.N.A.
DHaïphong à Hanoï, le trajet, par voie ferrée, dans un train modèle "Farwest", dévoile un théâtre dopérations bien différent des terrains dAfrique du Nord, dItalie, de France ou dAllemagne. Mais nos tirailleurs, qui en ont vu dautres, ne sétonnent quà demi. Avec ses bambous, ses mares, sa pagode, ses aréquiers, ses paillotes, sa popote (aux menus arrosés dune effroyable mixture de vin rouge concentré quil faut délayer dans de leau), ses pankas actionnés par des coolies, Xuan Duc accueille les nouveaux venus.
Cest le gros village où le 4/7 R.T.A. est au repos.
Depuis la fin juillet 1951, la relève seffectue par détachements.
Celui-ci est le plus important, permettant la relève des sous-officiers et des tirailleurs en fin de séjour. Mais, si la troupe et les sous-officiers du Bataillon Voinot partent, les officiers, eux, sont maintenus pour assurer linstruction des renforts. Les exercices de cadres se succèdent. Linstruction de la troupe est intense.
Le 1er septembre, le Capitaine Sauget, arrivé au Bataillon fin juillet, prend le commandement de la 1re Compagnie, le Capitaine Martelli celui de la C.C.B. et le Capitaine Good, celui de la 4e Compagnie.
Le 12 septembre, le Capitaine Biard, venant du 7e R.T.A. de Trèves, est affecté comme Capitaine adjoint. Il prendra le commandement du Bataillon fin octobre. Le Lieutenant Chiaramonti (dit Chiara) venant également du 7e R.T.A., rejoint la 1re Compagnie et le Lieutenant Naudin, la 3e Compagnie.
On a beau être au Tonkin, il ne sagit pas doublier lAïd EI Kebir, célébré comme il se doit, avec des moutons venus dAustralie.
Le Colonel Édon, commandant le G.M.N.A., assiste à ces festivités et fait la connaissance des nouveaux venus.
Du 12 au 18 septembre, pendant six jours, lamalgame se poursuit.
Des exercices de P.C. vérifient le bon fonctionnement des transmissions, le contenu du Dodge dallégement des compagnies est revu pour en diminuer le volume et le poids. Cest fou ce que lon peut entasser sur un Dodge 6 x 6 ! Les sorties de compagnies permettent aux nouveaux venus de se familiariser avec le terrain du delta tonkinois. Il forme une immense plaine découverte, plus ou moins riche, boueuse ou inondée, découpée en damiers par des cours deau et par leurs digues, piquetée de villages qui se présentent de loin comme de gros boqueteaux et qui, en fin de compte, constituent le plus souvent les objectifs des attaques (photo n° 1).
La rizière entoure impitoyablement les villages.
La progression y est assez facile en saison sèche (photo n° 2) mais sans points hauts pour lobservation (photo n°3). Cest plus souvent un marécage, mais aussi un véritable lac doù émergent les villages (photo n°4). Elle est cloisonnée de diguettes (photo n°5) qui offrent un cheminement (photo n°6), parfois un abri, mais toujours un emplacement pour une base de feux (photo n°7). Les villages, de forme incohérente, parfois ceinturés de véritables douves, toujours coupés de mares et de haies sont dun accès difficile. Mieux vaut y pénétrer difficilement en franchissant la haie de bambous quy pénétrer par la porte souvent piégée.
Les haies de bambous se succèdent jusquaux lisières opposées.
De paillotes en paillotes la fouille est lente (photo n°8), les champs de tir y sont réduits (photo n°9) et il faudra fouiller les mares où se cachent les armes (photo n°10). Chaque compagnie dispose dun Dodge. Mais, hélas ! compte tenu du terrain, les unités ne le verront pratiquement jamais en opération. La logistique et lallégement sont donc assurés par des coolies porteurs. En principe une cinquantaine par compagnie, ce sont danciens prisonniers viets, "en stage de rééducation librement consenti", suivant lexpression du capitaine commandant la 4e Compagnie. Ils suivent, sous bonne garde, en deuxième échelon et rejoignent, le soir, les unités. Cest pittoresque, non prévu au tableau de dotation fixé par lÉtat-major de lArmée, mais extraordinairement efficace (photo n°11). Ils contribuent également au ravitaillement puisquil y a des poissons (photo n°12) et des canards (photo n°13).
Les anciens font part de leur expérience, évoquent les "coups durs", mais la présence du "Roi Jean" au poste de commandant en chef a redonné espoir et vigueur.
En octobre 1950, le Viêt Minh avait infligé aux troupes de lUnion Française un grave échec dans le Nord du Tonkin.
"Il avait annoncé quil serait maître dHanoï pour le nouvel an vietnamien (février 1951). Non seulement ce fut un échec sanglant en janvier 1951, à Vinh Yen notamment où le bataillon sétait illustré, mais encore le Viêt Minh perdait avec les opérations "Méduse" et "Reptile", en avril et mai 1951, et allait perdre en septembre et octobre 1951, avec les opérations "Citron" et "Mandarine", les principales positions quil avait réussi à maintenir et à enkyster dans notre dispositif, à lintérieur du delta tonkinois. Deux mille kilomètres carrés et 950000 habitants passent, au total, sous notre contrôle"
Le 18 septembre, nos camarades artilleurs arrivent au P.C. du Bataillon. Lapparition du D.L.O. (détachement de liaison et dobservation) signifie toujours la fin du repos et la reprise des opérations. Il sagit de nettoyer toute une région à une trentaine de kilomètres au Nord-Ouest dHung Yen doù émergent les villages de Que Lam, Hoang Chan, Phu Man, Bam Dien, Phu An.
Le 4/7 R.T.A aux ordres du Capitaine Guillon doit reconnaître et nettoyer cette zone où plusieurs centaines de Viets ont séjourné.
Le 20 septembre, cest la première opération de "rodage" du nouveau bataillon. La fouille des villages autour du poste de An Thi ne donne rien, si ce nest la récupération dun important stock de documents. 300 V.M auraient quitté la veille, dans la nuit, ce groupe de villages daprès les renseignements recueillis auprès des suspects arrêtés.
Le bataillon se regroupe le 22 septembre au poste dAn Thi doù il était parti.
Les 23 et 24 septembre 1951, de nombreuses reconnaissances préparent la mise en place de lopération "Citron". Le Capitaine Guillon est convoqué au P.C du G.M. (Iex - G.M.N.A.), Il sy rend avec le Lieutenant Ougier, officier de renseignement du 4/7 R.T.A.
Lopération est retardée à cause dun typhon signalé par la météo. Elle débutera dans la deuxième partie de la nuit du 24 au 25 septembre.
Les choses sérieuses vont commencer...
Opérations "Citron" et "Mandarine"
Le 25 septembre 1951, le bataillon quitte ses cantonnements dAn Thi entre 2 heures et 4 heures du matin, par unités successives suivant les difficultés de litinéraire de chacune delles, la base de départ de lopération ayant été fixée sur la route partant de Cao Xa vers le Nord, pour 5 h 30.
LOpération "Citron" a pour but de fouiller les villages du secteur où les V.M. seraient retournés, daprès les renseignements de bonne source obtenus après lopération infructueuse du 20 septembre.
Au cours de la progression de nuit, les deux compagnies de tête, la 1re, commandée par le Capitaine Sauget et la 4e aux ordres du Capitaine Good, précédée par la compagnie de supplétifs du Lieutenant Buschiazzo, marchant en colonnes par un sur les diguettes pour la mise en place de lopération, sont violemment accrochées en lisière des villages de Tra Bo pour la 1re et de Long Cau pour la 4e. Ces villages, reconnus la veille, ont donc été occupés dans la première partie de la nuit par de forts éléments viets.
La surprise est totale.
A la 1re Compagnie le Lieutenant Chiaramonti, commandant un groupement de deux sections, sest porté sur les hameaux du village de Tra Bo, appuyé par les feux de la section lourde de la compagnie, malgré une vive résistance adverse. Entraînant ses sections à lassaut du hameau de Ban Diem, il oblige lennemi à se replier sur Phu Man. Se portant à l'Est de Phu Man, il installe ses éléments de tête au bord de larroyo, sous un tir violent darmes automatiques adverses, interdisant ainsi tout franchissement des Viets.
A la 4e Compagnie, alors que le P.C. de compagnie se replie en profitant de labri offert par la digue, la section du Lieutenant André, accrochée aux lisières du village de Long Cau, peut sinfiltrer dans la haie de bambous bordant le village mais ne réussit pas à progresser. Elle restera clouée sur place toute la journée du 25 septembre.
Le Capitaine Good, commandant la 4e Compagnie, après avoir fait installer sa base de feux (mitrailleuses et mortiers de 60 mm), fait déborder le village par la gauche. Cette manuvre, qui bénéficie de lappui de la base de feux de la compagnie, est confiée à la section du Sergent-Chef Adjali. Rampant dans la rizière, elle atteint les lisières gauches du village, mais ne peut avancer, bloquée par des tirs venant dune petite pagode située à la partie gauche du village.
Entre la Section Adjali et la Section André, le Capitaine Désert, commandant la 2e Compagnie, lance la section du Lieutenant Rosenblatt. Malheureusement cette section est bloquée en pleine rizière. Rosenblatt est grièvement atteint par balle et devra rester toute la journée dans leau, son évacuation étant impossible. Ce nest quà la nuit que Rosenblatt sera ramené au P.C. de la Compagnie. Le P.C. du Bataillon, qui suit la 4e Compagnie, sinstalle à un carrefour de digues. Le Capitaine Rieu-Boussu fait mettre en uvre les mortiers de 81 mm pour renforcer la base de feux de la 4e Compagnie et permettre à la Section Adjali de semparer de la pagode.
En vain.
Le Capitaine Guillon rejoint le Capitaine Good. Ordre lui est donné de rester sur place, de continuer à neutraliser les lisières du village qui doit être bouclé à gauche par la 3e Compagnie du Lieutenant Ciancioni, par la 2e au centre, par la 4e à droite et par la Compagnie de supplétifs du Lieutenant Buschiazzo au Nord.
Lencerclement des villages se fait, profitant de lappui dartillerie et du bombardement dun avion.
Adjali, entraîne ses hommes et prend pied dans la pagode mais ne peut en déboucher. La section du Lieutenant Jouffray tente un assaut mais est clouée sur place. Les villages sont impénétrables. La nuit tombe et est mise à profit pour ramasser les morts et les blessés.
Les unités resserrent leur dispositif.
Le bouclage ne peut être parfait et le Viet trouve rapidement la faille pour se replier, non sans toutefois subir de grosses pertes infligées par Buschiazzo et sa compagnie de partisans.
Le 26 septembre au matin, après une violente préparation dartillerie, les unités pénètrent dans les villages de Phu Man et de Long Cau. Quelques éléments viets chargés de faire disparaître ou denterrer les tués, sont rapidement maîtrisés. De nombreux débris darmes jonchent le sol et un recensement des pertes ennemies fait état de 150 morts. La population de Long Cau, qui avait été regroupée dans une paillote par les Viets, a été anéantie par une bombe davion.
De notre côté le bilan est très lourd.
Il sélève à 30 morts et 70 blessés dont 13 tués et 22 blessés à la 4e Compagnie.
Du 27 au 30 septembre, le Bataillon effectue une fouille minutieuse des villages dans la zone des combats et panse ses plaies.
Le 30 septembre, le Bataillon est regroupé à Tien Xa. Il reçoit lordre de se porter sur la rive Nord du canal des Bambous en vue détablir un barrage pour tenter dinterdire aux éléments V.M. de traverser le canal.
LOpération "Mandarine" est commencée. Elle durera jusquau 13 octobre, avec comme principaux objectifs les villages de Toa Son, Quan Khé et Phuo Tien, où sont signalés de forts éléments V.M.
Le Bataillon passe le canal des Bambous le 1er octobre et occupe la portion de route au Sud du canal entre Quan Khé et lécluse de Cau Cong.
Quelques suspects sont arrêtés.
Dans la matinée du 2 octobre, des patrouilles légères sont lancées vers le Sud. Le Bataillon fait mouvement laprès-midi vers le canal de Luu Xa. Quelques accrochages sporadiques sont signalés, 10 V.M. sont tués et une soixantaine de suspects arrêtés. Onze notables vietnamiens, prisonniers des V.M. sont libérés.
De nombreux et importants documents sont récupérés.
Le 4 octobre au matin, le Bataillon ayant repris sa progression est accroché aux lisières de Tao Son. Il occupe le village après un tir dartillerie et de mortiers. En début daprès-midi, la 2e Compagnie est violemment prise à partie en abordant le village de Phuc Tien. Le Capitaine Désert lance ses sections à lassaut du village, y pénètre et le nettoie. Un tirailleur est blessé, 8 V.M. tués et une centaine de suspects arrêtés. Daprès les renseignements fournis par certains dentre eux, le village était tenu par un capitaine et une soixantaine de V.M. armés de P.M. et de fusils.
Dans la nuit du 4 au 5 octobre. des reconnaissances sont lancées par toutes les compagnies en vue de rechercher les possibilités de franchissement du canal vers lEst. La 2e Compagnie est prise à partie dans Phuc Tien par des éléments V.M. infiltrés.
Nos postes répondent.
Six cadavres V.M. sont retrouvés le lendemain matin. Un blessé chez nous. Le 5 octobre au matin, une reconnaissance est lancée par la 4e Compagnie vers le village de Nhu Khé.
En abordant les lisières avec sa section pour reconnaître les points de passage sur le canal de Lu Xa et le canal de Thai Su, le Lieutenant Jouffray est tué par une rafale de F.M. Son corps est ramené au P.C. de la 4e Compagnie et est immédiatement évacué sur Hanoï.
Cet officier était en fin de séjour.
Le 6 octobre, avec lappui dun peloton de Schaffee aux ordres du Sous-Lieutenant de Pirey, le Bataillon doit fouiller une zone de 1 kilomètre de large sur 5 kilomètres de profondeur au Sud de ce dernier canal. La fouille des villages au Nord de la route qui traverse cette zone se passe sans réaction V.M. mais le Bataillon est violemment pris à parti lorsquil veut semparer de la série des villages de Oc Thon, Kha La, Nhan Xa.
Alors que le Lieutenant Chiaramonti progresse en tête de son groupement de deux sections de la 1re Compagnie sur la large diguette donnant accès au Nord du village dOc Thon, une longue colonne de femmes et denfants émerge au loin de cette sortie Nord du village, dans la brume légère du matin.
Mauvais présage !
La colonne avance, nous croise en silence.
Les femmes et les enfants, pas encore des adolescents, portent à lépaule le traditionnel balancier de bambou séché, aux bouts duquel sont suspendus, par des cordes de paille de riz tressées, des paniers remplis de ravitaillement, de matériel de cuisine et de vêtements, tous leur bien. De certains sortent des cous de canards, des poules ou la tête dun petit cochon dont les grognements percent le silence de ce matin blême.
Se déhanchant comme un marcheur de compétition, le buste droit, la tête bien en ligne, un bras replié battant lair dune cadence rapide, donnant une impulsion vers lavant à tout le corps, le poing presque fermé, lautre bras tendu enroulé sur la latte de bambou, la paume de la main à plat lui imprimant sans effort un mouvement de haut en bas, utilisant la flexibilité du bambou pour en alléger la charge, chaque femme, chaque enfant passe, le regard absent sans nous voir, à petits pas pressés.
Admirable technique de lasiatique, à nulle autre pareille permettant à une épaule souvent frêle dun corps parfois squelettique, de déplacer des charges, également réparties de part et dautre du balancier, dun poids souvent supérieur à son propre poids.
A 10 heures, la 3e Compagnie, ralentie dans sa progression par de très nombreux canaux, aborde le pont. Simultanément la 1re Compagnie se déploie et avance sur Oc Thon. Le Capitaine Sauget sinstalle sur la piste avec deux sections en base de feux, flanquant les lisières Nord du village. Le Lieutenant Chiaramonti progresse en ligne avec les deux autres sections dans la rizière, précédées du groupe de partisans de la compagnie. Arrivé à cent mètres des lisières du village, le groupe sévanouit dans le riz en herbe.
Cest la sonnette dalarme.
De part et dautre de la piste, sur une cinquantaine de mètres, à lentrée du village une trentaine de couvercles sautent comme des bouchons de champagne. Un grand cri sort des poitrines des petits diables qui jaillissent des "trous bouteilles" où ils étaient tapis, invisibles aux yeux des plus aguerris. Une section de volontaires de la mort, larme à la hanche, se déploie en éventail en hurlant comme à la parade. Au même moment, des lisières du village, un feu nourri darmes automatiques déchire lair. Les deux sections de Chiaramonti disparaissent dans lherbe, pourtant pas très haute en cette saison. Le peloton de chars se lance dans la rizière et arrête à bout portant la contre-attaque sur la 1re Compagnie. Le Sous-Lieutenant de Pirey servant lui-même la mitrailleuse de son char de commandement, arrive à la hauteur du Lieutenant Chiaramonti, au moment où trois des commandos de la section dassaut viet convergent vers son char. A moins de vingt mètres il les fauche dune longue rafale. Lun deux; littéralement décapité; titube comme un homme ivre. Son corps ensanglanté, sans tête, emporté par son élan fait trois ou quatre pas, puis se désarticule telle une marionnette dont on aurait coupé les fils un à un, et seffondre, rougissant lherbe à peine jaunie de la rizière.
Spectacle irréel hallucinant
Le Sous-Lieutenant de Pirey, qui ne semble sêtre rendu compte de rien, arrose copieusement les lisières de ses tirs de canon et de mitrailleuses. Le Lieutenant Chiaramonti se ressaisit, cherche ses tirailleurs. Il se dirige vers le P.C. du Bataillon, à cent mètres en arrière, dans un petit hameau sur une butte. Les balles sifflent et sécrasent contre les murs avec un bruit mat. Il aperçoit le Capitaine Biard et le met rapidement au courant de la situation de ses sections. Le Capitaine Biard obtient du Capitaine Guillon le renforcement du Groupement Chiaramonti par la Section de Pionniers du Bataillon.
Appuyée par les chars, la 1re Compagnie remet en place son dispositif. Les tirailleurs, choqués, émergent un à un de la rizière. La compagnie se déploie à nouveau et pénètre vers 13 heures dans le village dOc Thon. La réaction V.M. est faible et le village est occupé en moins dune heure.
La C.L.S. poussant résolument vers les lisières Sud-Est du village prend sous son feu les V.M. qui ont reflué sous laction des chars qui accompagnent laction de la 1re Compagnie.
A quinze heures, la 3e Compagnie, qui continuait à être prise à partie par des éléments V.M. installés dans des paillotes de lautre coté du pont, réussit à les déloger et à établir une tête de pont de deux sections. De très nombreux mouvements V.M. sont signalés dans les villages du Sud. Lartillerie, nos mortiers, les mitrailleuses les prennent à partie dans laprès-midi.
En fin de journée, le Bataillon occupe Oc Thon, Tong Xuyen et le pont. Les unités remettent de lordre et sorganisent pour la nuit. Six prisonniers sont entre nos mains et une cinquantaine de morts sont dénombrés. Au Bataillon, on dénombre quatre morts onze blessés et deux disparus. La nuit est agitée. Des groupes V.M. circulent dans la rizière.
Les 7 et 8 octobre, les unités fouillent la rizière. De nombreux V.M. sont arrêtés, des armes récupérées ainsi que de nombreux documents.
Le bilan général de lopération "Mandarine" sélève à: 6 tués dont un officier, 14 blessés et 2 disparus du coté ami, une centaine de cadavres dénombrés dont 25 réguliers, environ 300 suspects arrêtés, dont une centaine ayant des fonctions V.M., du coté ennemi, un mortier de 50 mm, 8 fusils et un stock de mines, grenades, cartouches et équipements récupérés.
"Citron" et "Mandarine", fruits amers, pleins de "pépins" !
Après les fouilles et nettoyages des villages de la zone des combats, jusquau 13 octobre, le Bataillon part sur Tien Xa.
Arrivée au Bataillon le 14 octobre, des Lieutenants Dufossé (2e Compagnie), Antoine (4e Compagnie), du Sous-Lieutenant Fortabat (1re Compagnie).
Le 15 octobre, le Lieutenant André quitte la 4e Compagnie où il est remplacé par le Lieutenant Antoine. Le Lieutenant Bréchat prend le commandement de la 3e Compagnie, en remplacement du Lieutenant Ciancioni, également rapatriable. Ladieu au Tonkin des anciens et le baptême du feu des nouveaux ont été sévères.
Le 16 octobre, le Bataillon se regroupe au poste dAn Thi doù il était parti pour lopération "Citron". Il sagit, une nouvelle fois, de "grenouiller" dans cette zone où le 2/6 R.T.M. est violemment accroché devant Phu Man.
Nous apprenons que le Capitaine Laurier, commandant une compagnie de ce Bataillon, a été blessé dans laction. De la 1ère promotion des élèves-officiers de Cherchell, la promotion Weygand, il était déjà considéré à ce moment-là, comme lun des plus glorieux combattants de cette jeune génération dofficiers de lArmée dAfrique.
Le 4/7 R.T.A., de son coté. atteint Doan Dao, le 21 octobre pour y demeurer jusquau 23. Fouille du village, intervention de lartillerie et de laviation, la résistance viet étant acharnée, embuscades de nuit, 5 V.M. sont tués et 16 fait prisonniers.
La 2e Compagnie a 2 blessés.
Le 23 octobre, départ sur la B.O. du Capitaine Rieu-Boussu et des Lieutenants Buschiazzo et Ougier, rapatriables. Ils quittent le Bataillon le 1er novembre.
Le 24 octobre, le Bataillon fait mouvement sur Tao Khé et Phu Khé. Du 25 au 27, reconnaissances et raids sur Bang Bo. Arrivée dun nouveau renfort de sous-officiers et tirailleurs.
Le 28 octobre, raid de la C.L.S. et de la 4e Compagnie sur Dong Giap. La 4e Compagnie arrête ladjoint dun chef de section V.M., le 29, au cours de ce raid.
Le Lieutenant Lajouannie prend les consignes dO.R.
Le 31 octobre 1951, le Capitaine Guillon passe le commandement du Bataillon au Capitaine Biard et fait ses adieux. Il ne reste pratiquement plus danciens, exceptés le Capitaine Désert, volontaire pour prolonger son séjour, quelques sous-officiers et une poignée de tirailleurs arrivés en renfort au cours du séjour.
On citait le Bataillon Voinot, on citera, bientôt, le Bataillon Biard.
Deux mois dopérations tous azimuts
Le 2 novembre 1951, la 3e Compagnie ainsi que la 4e sinstallent à Bang Bo aux ordres du Capitaine Good, doù elles effectuent des raids dans la région et ceci jusquau 5 novembre. La C.L.S. sinstalle à Phu Khé et monte une embuscade de nuit avec la 2e Compagnie.
Le Capitaine Martelli part à Gia Lam prendre le commandement de la base arrière le 3 novembre.
Départ pour Ha Dong, le 5 novembre, qui deviendra le village "centre de repos" du Bataillon. Cest un très gros village, pratiquement abandonné par ses habitants pendant les courts séjours du Bataillon. Beaucoup de grandes paillotes confortables, quelques maisons en dur, une belle pagode et bien sûr des bambous, des mares, des aréquiers.
Chaque compagnie est chez elle dans ce village.
Situé à quelques kilomètres dHanoï et de la base arrière de Gia Lam cest un lieu privilégié pour de courtes périodes de repos. On se reçoit entre compagnies. Les cuisiniers et les "beps" des popotes se surpassent pour régaler les invités.
La 4e Compagnie a une sérieuse réputation pour la qualité de son canard à lorange et la fraîcheur de ses boissons. Une glacière portative, transportée par des coolies relayables, a été mise au point par lAdjudant de Compagnie Achaou et confiée à la garde du Tirailleur Tagane. Cet ensemble, partie intégrante de la section de commandement et du P.C., fait lobjet de soins attentifs et jaloux.
La 1re Compagnie, commandée par le Capitaine bourguignon Sauget est réputée pour la qualité de ses vins. La compagnie de supplétifs reste fidèle aux menus vietnamiens. Quant à la 2e et à la 3e Compagnie, elles nont pas encore trouvé leur "assiette", mais cela ne tardera pas.
Par contre, au P.C. du Bataillon, la cuisine est succulente.
Un coolie, jeune et distingué, baptisé Firmin, sert à table de façon parfaite. Le champagne a remplacé définitivement leffroyable mixture proposée par lIntendance. On ne dira jamais assez les prodiges dingéniosité et de dévouement dont a fait preuve pendant toute cette campagne, aussi bien au repos quen opérations, lAdjudant Scheubel, officier dapprovisionnement. Toutes nos commandes ont été honorées et livrées en temps voulu, même dans les moments les plus difficiles et parfois critiques.
Après 4 jours de repos et de remise en ordre, le Bataillon repart pour les Opérations "Tulipe", "Canard", "Calcaires" qui nous amènent dans la région de Cho Ben, région nouvelle à louest du Day, où se terminent les rizières, au pied de hauteurs culminant entre 300 et 400 mètres. Massifs calcaires, découpés en dents de scie, dun accès difficile et périlleux (photo n° 14). Des postes en béton, véritables casemates style ligne Maginot, quadrillent cette zone. Pour linstant, il sagit de donner de lair à cette région et de rallier de nouveaux villages qui semblent mal supporter la présence viêt minh. Ces opérations dureront du 10 novembre au 7 décembre 1951.
De villages en villages, de raids en raids au pied des calcaires, nous canalisons lexode dune nombreuse population qui fuit. Elle est évacuée à lEst du Day. Le génie complète, améliore ou renforce les points dappui.
Vers le 22 novembre, nous récupérons de nombreux suspects dont les ravitailleurs des compagnies régionales 38 et 40. La 4e Compagnie sinstalle dans le village abandonné de Chu Nam quelle transforme en P.A.
Le 24, nous apprenons quun P.A. tenu par une compagnie de marocains et une compagnie de Légion a été pris dans la nuit. Cette très mauvaise nouvelle stimule lorganisation du terrain, lamélioration des champs de tir, le renforcement des abris enterrés, la mise sous casemate de lA.N.G.R.C. 9 qui, compte tenu de léloignement, doit communiquer en graphie avec le P.C. Bataillon.
Le Lieutenant Jolibois, dit "Bois mignon" (D.L.O.) est détaché à la 4e Compagnie. Les tirs darrêt sont préparés, baptisés et prêts à être déclenchés.
Le 25, des barbelés, des piquets et des vivres sont largués par parachutes au profit de la 4e Compagnie. Il faudra de gros efforts pour récupérer et transporter tout ce matériel parfois profondément enfoncé dans la rizière inondée. Les tirailleurs rivalisent avec la section de supplétifs (anciens Viets pour la plupart) pour lorganisation du terrain. Sous le ciel tonkinois les emplacements réglementaires dorganisation du terrain de lArmée Française sinspirent de plus en plus du trou viet ou "trou bouteille". Il faut avouer quil a fait ses preuves.
Cette implantation en P.A. change nos habitudes de nomadisation offensive et nous le fait mieux apprécier.
Le 27 novembre, la 1re Compagnie accueille le Sous-Lieutenant Huetz, nouvellement affecté au Bataillon.
Le 30, le Commando Vandenberg est mis à la disposition du Bataillon. Dans la nuit du 1er au 2 décembre il doit passer à proximité de la 4e Compagnie pour effectuer une reconnaissance dans les calcaires. Ce commando formé par son chef a été recruté par lui-même uniquement parmi danciens Viets dont il a gardé la tenue noire et le casque de bambou tressé. Un dispositif didentification et de recueil est mis en place par la 4e Compagnie.
Vers minuit, Vandenberg prend un pot au P.C. pendant une courte pause de son commando dont il faudrait écrire lhistoire.
Avec une pareille unité tout est possible.
Le 6 décembre, au Sud-Ouest du village tenu par la 4e Compagnie, le Commando Vandenberg accroche une compagnie viet dans le village dAï Nang. Lartillerie appuie Vandenberg, le Morane règle les tirs et 30 V.M. sont tués.
Le 8 décembre, le 4/7 quitte le sous-secteur de Cho Ben pour dautres aventures.
Nous nous retrouvons le 9 décembre à proximité dHadong dans le village de Mai Linh en état dalerte. Il nest plus question daller au repos.
Le 10, départ pour Nam Dinh où le Bataillon sinstalle en bivouac sur lancien terrain daviation. Bivouac classique, guitounes alignées, mais les coolies construisent en une après-midi une paillote pour le capitaine, insigne du 7e dessiné sur le sol.
Le 11 décembre, le 2/1 R.T.A., autre bataillon du G.M. 1, rejoint Nam Dinh et sinstalle à côté du Bataillon. Le Lieutenant-Colonel de Castries, commandant le G.M. 1 inspecte le bivouac et participe au repas de Corps au restaurant Van Hoa.
Fête du Mouloud le 12 décembre, mais le P.C. du Bataillon avec la 1re Compagnie ainsi que la 2e, embarquent durgence pour dégager le poste de Yen Bai encerclé par un bataillon viet.
Laffaire se présente mal.
Accrochage au village de Yen Khoai, décrochage des deux compagnies avec lappui de 3 chars M 5. Le Caporal Demiche de la 1re Compagnie est tué, 2 tirailleurs blessés. Mitraillage par la chasse. Le méchoui sera tout de même pris à minuit.
Le 14 décembre, nouvelle opération de dégagement du poste de Yen Bai avec lappui de deux batteries de 105 et une batterie de 155.
Le poste est dégagé à 11 heures.
Les villages avoisinants sont fouillés, les blessés du poste sont évacués sur Nam Dinh 30 V.M. fraîchement enterrés, tués par les tirs dartillerie sont dénombrés. Visite de la Cotonnière de Nam Dinh dont la direction ouvre son club aux officiers du 4/7 R.T.A.
Inspection du Bataillon par le Colonel Sizaire, commandant la zone Sud, débarquant de Phat Diem, le 21 décembre.
Le 23, les 3e et 4e Compagnies aux ordre du Capitaine Good, effectuent une tournée de nettoyage des villages au Sud de Nam Dinh.
Après 14 jours de bivouac style "Armée dAfrique", le Bataillon quitte Nam Dinh pour Hanoï, en remontant le Fleuve Rouge. La "Royale" assure ce transport en L.C.T. La 4e Compagnie et le P.C. du bataillon font mouvement par la route coloniale n°1.
Le 24 décembre des G.M.C. amènent le bataillon en direction de Sontay. Ils sinstallent en alerte dans le village dAi Mo. Le Capitaine Good a reçu du Périgord quelques mets spécifiques que lon déguste à la popote pour le réveillon.
Noël de guerre... on ne veut pas trop y penser.
Le 30 décembre, le Bataillon est enlevé en camion et débarque à louest du village de My Khé. Un poste, dans le Ba Vi, à la cote 546, tenu par une compagnie de Légion, a été pris et occupé par les Viets. Il faut reprendre ce poste.
Le 31 décembre, la 4e Compagnie, renforcée par le commando et par un peloton blindé aux ordres du Sous-Lieutenant de Pirey, doit atteindre la cote 425, objectif intermédiaire, avant daborder la cote 546 occupée par les Viets.
Le paysage a totalement changé (photo n° 14 bis). Nous ne sommes plus dans la rizière mais dans un massif montagneux et très boisé, le Ba Vi, où une station daltitude culmine à 1281 mètres. Elle servait autrefois de lieu de villégiature. Ce massif domine la route provinciale n° 89 qui va de Bat Bat à Tu Vu, à lEst de la rivière Noire, entre Vietri et Hoa Binh.
Notre avancée sur la rivière Noire gêne les Viets.
Ils réagissent vigoureusement.
Le plafond est bas. Il pleut.
La progression sur un chemin unique, serpentant au milieu dun massif boisé difficilement pénétrable, est périlleuse. Peu ou pas dappui de feu. Seul un dispositif en échelon refusé, de part et dautre de la piste, offre un minimum de risques, et puis, en avant, on verra bien.
Mektoub !
Louïe et la vue aux aguets, la progression est vivement menée.
A quoi bon traîner ?
La cote 425 est atteinte. La 4e Compagnie sy installe en P.A. Elle est rejointe par le Colonel commandant le G.M.N.A. (qui mène lopération), le Colonel commandant le G.M. 7 (à qui appartenait la Compagnie qui occupait le poste de la cote 546) et le Capitaine Biard, commandant le 4/7 R.T.A., suivi des autres compagnies du Bataillon.
Le Capitaine Biard vient souper à la 4. Souper est un bien grand mot, mais il reste encore quelques boîtes de conserves périgourdines, savourées sous la pluie à labri dune guitoune. Ce sera notre réveillon.
Le lendemain 1er janvier, la 4e Compagnie progresse vers le poste. La piste est jonchée de débris divers, étuis, pansements ensanglantés, emballages vides de boîtes de rations ou de munitions, des sentiers nombreux et fraîchement foulés traversent perpendiculairement la piste.
Les Viets tiennent-ils toujours le poste ?
La section de supplétifs et la 4e Section, commandée par un Sergent-Chef, partent en reconnaissance, largement en tête de la 4e Compagnie. Très rapidement la liaison radio est perdue. Que fait donc la section ? Impossible de situer sa position. A-t-elle atteint les abords du poste ? Le poste est-il occupé ? Pourquoi ce vide ? Après avoir fulminé contre les transmissions qui ne marchent pas, contre la pluie qui empêche toute reconnaissance aérienne, contre cette végétation hostile, le Capitaine Good et le Lieutenant Antoine décident que la meilleure façon dêtre renseigné consiste à aller voir sur place.
En avant toute, avec le peloton blindé.
Nous arrivons sur la cote 564 en même temps que la 4e Section. Il ne fallait pas lui en vouloir; des mines entourent le poste dont le système de défense a été bouleversé par les tirs dartillerie et dont les créneaux de tir sont menaçants, mais sans armes.
Les Viets ont abandonné le poste.
Nous y pénétrons.
Sang, mort et désolation. Quelques légionnaires blessés, et laissés pour mort par les Viets, survivent sans soins et sans nourriture. De nombreux cadavres jonchent le sol. Un désordre indescriptible montre que les lieux ont été fouillés de fond en comble par les Viets qui ont éparpillé tout ce quils trouvaient et quils nont pu emporter.
Pas de cadavres Viets, ils ont été emmenés, ce qui explique les traces sanglantes sur les sentiers à travers les broussailles.
Le Tirailleur Senoussi, placé en embuscade arrête un Viet sans arme. Il sagit en réalité dun partisan de la Compagnie de Légion, tout de noir vêtu. Il revient vers le poste après sêtre enfui et caché. On le dirige sur le P.C. du Bataillon pour interrogatoire. Nous navons pas le temps de linterroger. Il y a plus urgent à faire. Disposer la compagnie en position défensive, repérer et signaler les mines, remettre en état les systèmes de défense, assurer la sûreté rapprochée par des patrouilles et des embuscades, évacuer durgence les blessés après des soins sommaires, transporter les cadavres, nettoyer le poste.
Tout doit être fait en même temps et sans délai.
Il y a du brouillard et la nuit sera vite arrivée. Compte tenu de la densité de la végétation et des renseignements obtenus, une contre-attaque viet peut intervenir dès cette nuit.
Le hasard fit que près de trois ans plus tard, le Capitaine Chiaramonti, commandant une Compagnie du 13e R.T.A., successeur du 7e R.T.A. à Coblence rencontra fréquemment au mess interalliés de cette garnison, en zone doccupation française en Allemagne, un capitaine de Légion, toujours en civil, portant rosette à la boutonnière. Ce capitaine, chef de zone, chargé du recrutement pour la Légion, venait régulièrement au mess, accompagné dun adjudant-chef de Légion, toujours en civil, comme lui, chef de son antenne à Coblence.
Le capitaine avait souvent des maux de tête.
Chiaramonti demanda un jour à Iadjudant-chef les raisons des fréquents malaises de son capitaine. Cest alors que celui-ci lui fit le récit de lattaque du poste que commandait le Lieutenant Zahm, la veille de la Saint Sylvestre 1951, en Indochine. Submergé par un bataillon viet, alors que sa compagnie préparait le réveillon du lendemain soir, suivant la coutume chère aux légionnaires, le poste fut rapidement investi. Ses légionnaires, malgré une défense opiniâtre se terminant à larme blanche, vaincus par le nombre, furent tous massacrés et lui-même, blessé, fut achevé dune balle à la tête. Le Capitaine Zahm ayant demandé à son collaborateur de ne jamais en parler, Chiaramonti, mis dans la confidence, nen fit jamais allusion. Cest ainsi que lun des "cadavres" de légionnaires évacués par la Compagnie du Capitaine Good le 1er janvier 1952, était-il celui de cet officier de Légion, ce mort-vivant que Chiaramonti rencontrait souvent au mess de Coblence.
Le Capitaine Biard rejoint la 4e Compagnie.
Avec le Capitaine Good ils font un "tour dhorizon" que le brouillard rend extérieurement difficile. Ils vont voir les sections qui sactivent et sinstallent en P.A. autour du bâtiment central du poste.
Vers 14 heures, le Capitaine Biard, le Capitaine Good et le Lieutenant Antoine, commandant la 3e Section, se réfugient dans la pièce centrale du poste. On va essayer dy faire du feu pour une boisson chaude. Malgré toute lexpérience bien connue des tirailleurs pour faire du feu nimporte où et par tous les temps, la cheminée du poste ne tire pas et enfume les pièces quil faut quitter en larmoyant, en toussant et en suffocant. Cest à ce moment-là que Antoine aperçoit entre ses larmes et sortant du brouillard, quelques coolies lourdement chargés se dirigeant cahin-caha vers le poste.
- Quest-ce que cest que ce bordel ? sexclame Antoine.
- Cest mon P.C., Antoine, laisse tomber Biard.
Carte et boussole en main, Good et Antoine essayent de déterminer les champs de tir pour un meilleur rendement des armes automatiques:
- Daprès la carte, je pense quune mitrailleuse placée ici aurait un excellent champ de tir et pourrait flanc-garder la 3e Section. Quen pensez-vous Antoine ?
- Daccord mon Capitaine.
Mauvaise nuit, dans ce décor de désolation, que celle du 1er au 2 janvier 1952 ! 0n ne peut pas faire de feu, il fait froid, il pleut et la nourriture apportée par lordonnance ne passe pas.
Le lendemain, il ny a plus de brouillard, mais il y a un rocher dau moins 5 m3 dans laxe de tir et à 20 mètres de la mitrailleuse ! Le Bataillon sarticule en deux P.A.:
- la cote 564, avec la 4e Compagnie, le P.C. du Bataillon et la 3e Compagnie dont le Lieutenant Chiaramonti a pris le commandement le 1er janvier, en remplacement du Lieutenant Bréchat;
- la cote 425, tenue par les 1re et 2e Compagnie, bientôt renforcées par une batterie de 105 du 64e R.A.
Le P.A. de la cote 425 est sérieusement tâté par les Viets le 3 janvier à 21 heures. Ils sont donc bien encore dans les parages. Les travaux dorganisation du terrain se poursuivent, ouverture de route, reconnaissances lointaines...
Le Bataillon, tout en conservant la responsabilité des P.A. 564 et 425, participe, dès le 4 janvier, à lOpération "Nénuphar", la mal nommée puisquelle nous fait "crapahuter" dans le Battrai, terrain sec recouvert dherbe à éléphant de 1 à 2 mètres de haut (photo n° 15).
Le 8 janvier, cest lOpération "Violette", le décrochage des P.A. 564 et 425, et la rencontre avec un groupe V.M. qui a deux blessés. Un mousqueton est récupéré.
Le Bataillon fait mouvement sur Aï Mo le 9 janvier où il sinstalle en cantonnement pour deux jours, la journée du 11 étant consacrée à la vaccination de tout leffectif. Le G.M.1 ne va ni sattarder, ni sencroûter dans le Ba Vi.
Lépopée de la R.C. 6 et de Hoa Binh va commencer.
Année 1952
Mort du Général de Lattre de Tassigny
Le programme du Général de Lattre pour la fin de lannée 1951 et le début de lannée 1952 était le suivant :
"Trois extensions successives qui exigent au total huit bataillons pour être solidement tenues mais permettront le recrutement aisé de bonnes unités supplétives et, par voie de conséquence, la récupération dans un délai de cinq mois, de deux ou trois de ces huit bataillons. La première extension vient de sopérer par la conquête de la trouée de Cho Ben qui constituait pour le Viêt minh, en même temps quun poste dobservation sur le delta, une base de départ et une importante voie de communication. La R.P. 21 était une rocade très bien abritée par la muraille calcaire; elle est maintenant en partie entre nos mains. La seconde extension, réalisée en moins dune journée le 14 novembre, est représentée par le triangle Trung Ha, Hoa Binh, Xuan Mai et comporte donc le contrôle de la basse Rivière Noire et celui de la R.C. 6. Son intérêt majeur est dordre stratégique. Il vise, par loccupation de Hoa Binh, à priver le Viêt minh de sa meilleure liaison terrestre entre Viet Bac et le reste de lIndochine. Seul le contrôle de Hoa Binh (évacué par nos troupes il y a un an) avait permis au Viêt minh de manoeuvrer ses divisions, de ravitailler en riz et en sel le Viet Bac, darmer les unités de lAnnam..."
Le Général de Lattre, gravement malade, assume sa mission jusquau 18 décembre 1951, date à laquelle il est hospitalisé, un an jour pour jour après le "rendez-vous dHanoï".
Depuis le 14 novembre loccupation de Hoa Binh, le contrôle de la basse rivière Noire et celui de la R.C. 6 savèrent tous les mois de plus en plus difficile. La R.C. 6 devient de moins en moins sure. A Hoa Binh, les unités doivent être ravitaillées par voie aérienne et par des parachutages. La R.C. 6 relie Hanoï à Cho Bo, en haute région, en passant par Hoa Binh. Route coloniale très carrossable, elle serpente entre le massif Vien Nam (1031 mètres) au Nord et le Xna (588 mètres) au Sud, où la rivière Boï (affluent du Day) prend sa source. A partir de Luong Son, la forêt borde cette route qui franchit le col de Ken (à mi-distance entre Xuan Maï et Hoa Binh) (photo n° 16).
Quelques rizières de très faible superficie donnent par-ci par-là quelques dégagements le long de cette route inhospitalière.
Lannée débute sur un coup de tonnerre. Le Général de Lattre meurt le 11 janvier 1952, terrassé par lépuisement et la maladie. Après lespoir, cest la consternation qui se change en détermination. Détermination de poursuivre la mission, selon le cap fixé par celui qui nest plus, et faire ainsi mentir notre adversaire qui jubile et ne manque pas dans sa propagande dinterpréter comme un signe favorable du ciel la disparition de notre chef à laube dune année quil espère décisive.
Ce nest que plus tard que nous prendrons connaissance de lordre du jour du Ministre de la Défense :
"Un héros est mort. Le Général de Lattre de Tassigny aura tout donné à la patrie: ses victoires, son fils et sa vie. Il laisse au pays sa gloire, à larmée son exemple. Vous vous souviendrez quil fut grand parce quil savait servir, quil sut commander parce quil savait aimer, quil sut vaincre parce quil savait oser".
La R.C. 6 et Hoa Binh - janvier - février 1952
Après les sombres péripéties du Ba Vi, le bataillon avait quitté sans regret les cotes 564 et 425. Le brouillard sétant enfin levé, nous avions pu admirer le somptueux panorama qui sétendait à nos pieds jusquà la rivière Noire. Le repos à Aï Mo fut de courte durée.
Le 12 janvier, les G.M.C. du Train viennent nous chercher. Nous embarquons, direction la R.C. 6. Malgré létat de la piste, à peine empierrée, le convoi roule normalement. Le camion sur lequel a pris place le Lieutenant Antoine de la 4e Compagnie donne des signes de faiblesse. Le conducteur marocain range son véhicule sur le bord du fossé alors que le reste du convoi double allègrement. Pas de doute, comme toujours, "cest la bogie, ou alors la boubine !". Après quelques manipulations malhabiles et des jurons qui sont peut-être en la circonstance, incantatoires, le miracle se produit et le camion condescend à repartir.
Mais le convoi est loin et à la première "patte doie", perplexité ! Sur les deux pistes scrutées avec intensité, nulle poussière, au loin, ne poudroie, qui pourrait indiquer la direction prise par le Bataillon. Ams, stram, gram... on prend celle de droite.
Après quelques kilomètres, elle a le bon goût de devenir si torturée, si cahotante et si herbue, quil devient évident que lon sest fourvoyé.
Retour au carrefour.
Piste de gauche.
Après une demi-heure de route, le Lieutenant Antoine retrouve le Bataillon déjà en train de monter les guitounes. Il saute à terre sous lil narquois du Capitaine Biard, Commandant du Bataillon, qui murmure quelque chose où il est question des jeunes officiers qui confondent la carte du Delta avec le plan du métro et qui iraient ainsi, aussi bien chez les Viets !...
Le Bataillon sinstalle en bivouac au carrefour de la R.C. 6 (Hanoï - Hoa Binh) et de la R.P. 24 (Sontay - Cho Ben). De magnifiques pancartes flèchent ces quatre sections. Nous sommes à proximité du poste de Xuan Maï, près du terrain daviation. Depuis la mi novembre 1951, une opération éclair a été menée sur Hoa Binh, en territoire Muong, carrefour important, sous le contrôle du Viêt minh depuis un an. Cest laxe principal de liaison des unités Viets avec lAnnam et lune des plaques tournantes de la moyenne région, deuxième objectif du Général de Lattre dans son plan en trois extensions.
Actuellement, la R.C. 6, qui serpente entre deux rangées de pitons sur près de 50 kilomètres, de la trouée de Cho Ben à la limite du delta Tonkinois jusquà la rivière Noire, où se trouve la cuvette de Hoa Binh, est sans cesse coupée par les Viets. Le G.M. 3 du Colonel Vanuxem, constitué de Bataillons Muong a été renforcé par le G.M. 8 du Colonel Clément, constitué de la 13e D.B.L.E. et surtout du valeureux Colonel Ducournau, parachuté sur Hoa Binh pour dynamiser ses unités devenues des groupes "immobiles" et coordonner les actions du commandement un peu "flottant".
Les deux groupes mobiles sont encerclés par des Régiments Viets et leur ravitaillement savère de jour en jour plus difficile. Il ne peut être question de sen remettre aux seuls parachutages pour lassurer. Cest donc dans le but de ravitailler par voie de terre ces bataillons et dassurer la protection de ce cordon ombilical que constitue la R.C. 6 de Cho Ben à Hoa Binh, que lopération douverture de cette voie est déclenchée Il faut ouvrir la R.C. 6, ravitailler nos troupes encerclées à Hoa Binh et récupérer notamment le très important stock de parachutes immobilisé.
Ouvrir la R.C. 6, cest sopposer à la volonté farouche des Viets qui encerclent Hoa Binh et veulent réduire sa garnison. Ils veulent triompher sur la R.C. 6 comme ils triomphèrent sur la R.C. 4, dont les noms de Cao Bang, Dong Khé, That Ké, Langson sont encore présents dans toutes les mémoires. Mais cest sous-estimer le sens manoeuvrier du Général de Linarès, commandant le Tonkin, la volonté farouche des unités dappliquer la devise du Général de Lattre "ne pas subir", la valeur et les rivalités dunités commandées par des chefs tels que le Colonel Gilles, adjoint opérationnel du Général commandant les F.T.N.V., patron des paras, les Colonels de Castries (G.M. 1), Vanuxem (G.M. 3), appelés les "Colonels darmée" du Général de Lattre, et les Chefs de Bataillon de ces corps délite, parachutistes, légionnaires, tirailleurs nord-africain et Muong.
Les jours qui suivent sont consacrés aux travaux de débroussaillement, aux reconnaissances et ouvertures de route dont il est prudent de varier à chaque fois lheure, le sens, la formation, le volume, pour ne pas permettre à ladversaire de déceler le moindre indice de routine. Les interventions sont fréquentes pour dégager des unités du Bataillon ou du G.M. 1 patrouillant aux abords de la R C. 6.
Le 13 janvier, les unités du Bataillon sinstallent et commencent à débroussailler les abords de la route.
Dès le 14, des patrouilles vont reconnaître les premiers villages de la moyenne région, Dong Sam et Nhuan Trach. A midi, la 2e Compagnie, (Lieutenant Jarrige) et la 4e Compagnie (Capitaine Good), aux ordres du Capitaine Rousseau, Capitaine Adjudant-Major du Bataillon, sont envoyés au village de Dong Thui où des patrouilles du 2/6 R.T.M. sont fortement accrochées. Deux sections de la 4e Compagnie sont prises à partie dans le village mais parviennent à décrocher.
Elles subissent toutefois des pertes.
Le Caporal-Chef Barillet, fraîchement arrivé à la Compagnie est tué, ainsi quun tirailleur et deux autres tirailleurs sont blessés. Le village semble occupé par un important élément Viet. Après les manoeuvres classiques dapproches et de débarquement, lartillerie et laviation interviennent massivement.
Après ce matraquage, le groupe de partisans de la 2e Compagnie pénètre dans le village mais il est encore accroché par des îlots de résistance Viêt minh.
Les deux Compagnies reçoivent lordre de décrocher en fin de journée et reprennent leurs emplacements sur la base de départ de lopération.
Opération qui est reprise le lendemain 15 janvier.
Tout le Bataillon y participe.
La 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) réussit, par une manuvre particulièrement difficile, à déborder et à anéantir des éléments viets placés "en sonnette" et pénètre la première dans le village, faisant des prisonniers et récupérant les corps du caporal-chef et du tirailleur tués la veille.
Un des blessés V.M. prisonnier est aussitôt interrogé.
Il déclare faire parti du Régiment 57 dont 3 Compagnies ont participé à lembuscade de la veille. De nombreuses tombes fraîches témoignent de lampleur des pertes ennemies. Des armes sont récupérées et des lignes téléphoniques détruites prouvent que loccupation du territoire par les Viets nétait pas toute récente.
Le 17 janvier, ce sont la 1re Compagnie (Capitaine Sauget) et la 2e Compagnie qui sont mises en état dalerte pour dégager une section du 2/6 R.T.M. tombée dans une embuscade au village de Doi Mau alors quelle effectuait sa jonction avec louverture de route du poste voisin. Cette intervention rapide leur a permis de récupérer le Lieutenant Sicard, lun des rares rescapés et de ramener les cadavres de deux tirailleurs marocains, après un bref accrochage.
La 3e Compagnie est placée en embuscade au pont 4 et la 4e Compagnie occupe un piton quelle aménage en point dappui. Le Lieutenant Lepesant, Chef de poste du 2/6 R.T.M., fait prisonnier par les Viets la veille, sévade dans la nuit et rejoint notre ouverture de route. Cet officier "sportif" et courageux est, le lendemain, de passage au Bataillon.
Le 15 janvier, 1a 1re Compagnie est tâtée par les Viets.
Du 20 au 26 janvier: ouverture de route. Il faut pour cela reconnaître litinéraire et ses abords, pour déminer si nécessaire et déceler déventuelles embuscades. Cest une opération qui demande en général la matinée. Elle est menée par chaque Compagnie entre les différents P.A. qui jalonnent et dominent la R.C.6.
Le 21 janvier, un coolie de la 4e Compagnie saute sur une mine; litinéraire a été abondamment miné la nuit précédente par les Viets. La 4e Compagnie stoppe sa progression, déborde largement litinéraire et se met en garde pour protéger le déminage. Le Capitaine Good rend compte au Capitaine Rousseau qui commande cette ouverture de route.
A la question : "Que fait-on ?" La réponse arrive par radio : "Faites gaffe".
La route a pu être ouverte et nous voyons passer à toute allure un convoi de camions qui ramène les parachutes de Hoa Binh vers Hanoï. Mais la route est à nouveau coupée et une opération de dégagement menée par la Légion et les paras échoue.
Les Viets ont vraiment mis le paquet.
Ils veulent absolument isoler Hoa Binh.
Lavance, de part et dautre de la R.C. 6 est méthodique de piton en piton. Le débroussaillement des P.A. et des abords de la R.C. 6 est systématique, ce qui donne aux P.A. lallure de monts chauves émergeant de la forêt. Mais le moment est venu de nous enfoncer plus avant sur la mystérieuse R.C. 6.
Cest chose faite le 27 janvier, jour de la fête du Têt. Les partisans, P.l.M. et coolies reçoivent des victuailles pour fêter suivant leur coutume ce jour sacré chez les bouddhistes.
Départ à 16 heures.
En raison de la fête du Têt, la C.L.S. est restée à Xuan Mai et rejoindra le lendemain. La route de Hoa Binh a déjà ses tragédies et son histoire. Depuis plusieurs semaines elle est le théâtre dembuscades, de harcèlements, de destructions et dexplosions de mines. Aussi, franchissons-nous le col de Kembs, lieu de bien des traquenards, le doigt sur la détente, le regard cherchant à percer le secret des broussailles, prêts à réagir à la première rafale. Notre terminus est Ao Trach.
Dominée de toutes parts, la cuvette est un magnifique réceptacle pour tout ce qui peut jaillir des hauteurs environnantes. Mais, si les Viets ne se font pas faute de déverser de temps en temps quelques obus de mortiers, il y a un impressionnant rassemblement dartillerie capable de leur rendre avec force intérêt, la monnaie de leur pièce. Un monde fou ! Des P.C., à commencer par celui du Colonel Gilles (commandant opérationnel), une antenne chirurgicale, des unités de toutes armes, une piste denvol, les artilleurs déjà cités et puis nous, maintenant. Une "population" aussi dense justifie la réflexion dun capitaine de notre groupe mobile : "Le moindre obus qui tombe ici nous met en lair cinq colonels sans que lon saperçoive seulement de leur disparition".
Le Bataillon sinstalle en bivouac en bordure de la cuvette, dès son arrivée. Nous comprenons vite que, là comme ailleurs, il faut senterrer un tant soit peu. Si parfois, les tirailleurs nen voient pas la nécessité les premiers obus de mortiers leur donnent une recrudescence dardeur dans le maniement de la pelle-pioche portative. Mais tout ce monde et cette agitation ont un sens que nous saisissons vite. La garnison de Hoa Binh est coupée du reste du Tonkin. Toutes les tentatives pour ouvrir la route ont tourné court. Même si lagressivité des troupes engagées à parfois permis douvrir une brèche, elle ne fut jamais que de trop brève durée. Il fallait donc reprendre autrement lopération avec dautres moyens. Il était, en effet, vital de "pousser" sur Hoa Binh des matériels indispensables au soutien et à lappui de la garnison, autant quà évacuer les blessés et les malades. Enfin, on chuchotait déjà quil allait falloir évacuer Hoa Binh, et cela ne pouvait se faire que le long dune R.C. 6 surveillée, gardée et à peu près sûre.
Le Colonel de Castries, commandant le G.M. 1 (appelé encore le G.M.N.A. par tous les participants), revendique alors le privilège de conduire cette action. Après léchec des légionnaires et des parachutistes, il veut montrer ce dont ses tirailleurs sont capables.
Lopération est déclenchée le 29 janvier.
Dans le dispositif densemble, le Bataillon a pour mission de semparer du piton du Ba Xet et à un kilomètre au Nord de la R.C. 6 quil domine de loin, afin de couvrir le 2/1 R.T.A. qui opère dans la vallée le long de la route (voir croquis n° 1). Ce piton sert surtout de point dappui et de zone de refuge doù partent les incursions des Viets sur la R.C. 6. Si on veut ouvrir la R.C. 6, il faut semparer du Ba Xet. Cest au 4/7 quen revient donc lhonneur. Laction est menée par le Capitaine Biard. Seule la 1re Compagnie reste en réserve du groupe mobile. La 4e Compagnie, en arrière-garde du Bataillon, est en réserve de celui-ci, en couverture et en position de recueil entre la R.C. 6 et le Ba Xet. Cest la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) qui, en tête du Bataillon, doit prendre pied la première sur le Ba Xet.
Après un violent accrochage, la 3e Compagnie parvient à saccrocher à la hauteur boisée et broussailleuse où elle entreprend aussitot dy voir clair en poussant des reconnaissances sur la contre-pente.
La C.B. et la moitié de la 2e Compagnie (Lieutenant Varrige) sont violemment contre-attaquées en voulant rejoindre la 3e Compagnie sur le piton. Le Lieutenant Lajouanie, Officier de Renseignement du Bataillon, est grièvement blessé.
La Chasse et les B. 26 interviennent.
Après sêtre emparé du piton du Ba Xet, le Lieutenant Chiaramonti lance à plusieurs reprises sa compagnie à la grenade et au P.M. sur les éléments Viets qui cherchent à sinfiltrer et repousse tous leurs assauts.
En fin daprès-midi, le Capitaine Biard le rejoint sur la zone de contact, accompagné du Capitaine Good, commandant la 4e Compagnie, en couverture et recueil, pour juger de la situation. Il arrive au sommet au moment où quelques tirailleurs de la 3e Compagnie, cédant à la pression Viet, refluent vers le P.C. de la Compagnie (poste de commandement très réduit, composé du Lieutenant Chiaramonti, de son radio et son ordonnance garde du corps). Le Lieutenant Chiaramonti voyant une partie de son dispositif rompu, furieux et vexé, reconduit larme au poing ses tirailleurs aux avant-postes sur la contre-pente, en leur administrant quelques coups de pied "judicieusement" placés et en vociférant quelques jurons en arabe.
La position est à nouveau solidement tenue, mais les Viets cherchent toujours à sinfiltrer par tous les moyens. Terrés dans la contre-pente, ils se lancent à nouveau à lattaque et tentent lencerclement du Bataillon.
La lutte est intense.
Lartillerie intervient au plus près des unités au contact.
Laviation le fait dans des conditions de visibilité et de sécurité précaires en raison de limbrication des unités adverses.
Pendant tout ce temps. la 4e Compagnie (Capitaine Good), qui ne participe pas à laction principale, a limpression dêtre survolée par un essaim dabeilles. Les balles sifflent dans tous les azimuts Il y a des balles viets et des balles des Compagnies du Ba Xet.
Ordre est enfin donné à la 4" Compagnie de se rapprocher au plus près pour participer "de lextérieur" à la rupture de létau que les Viets resserrent. Finalement, le combat tourne à notre avantage, grâce à lintervention massive de nos appuis feu, conjugaison des tirs dartillerie et daviation, qui déversent par vagues successives. leurs bombes des B 26, au plus près du Ba Xet. guidés par les grenades fumigènes dun Morane.
La 4e Compagnie reçoit alors lordre dassurer le recueil le long de la seule sente qui puisse permettre lévacuation des blessés. Elle se trouve sur la face Sud du Ba Xet et cela rend la position délicate entre les feux croisés venant du sommet et ceux de la vallée où le 2/1 R.T.A. est, lui aussi, aux prises avec lennemi que la 4e Compagnie peut de sa position prendre à partie, de flanc, mais dun peu trop loin.
Tout passe au-dessus delle, mais aussi à travers elle.
Ainsi, au moment précis où le Lieutenant Lajouanie, blessé mais conscient, passe, porté sur un brancard, deux tirailleurs sécroulent, touchés. Lun deux, tireur au F.M. tient encore son arme chaude dune main et porte lautre, qui rougit aussitôt de son sang, à son il éclaté.
La pression viet se fait de plus en plus forte quand lordre de repli arrive.
Il est 19 heures.
A la nuit tombée, après le passage calme et ordonné du Bataillon, la 4e Compagnie se replie et ferme la marche jusquà Ao Trach. Mission accomplie, Hoa Binh a été ravitaillée. Létau viet se referme, comme chaque soir sur le camp retranché. Le G.M. 1 a réussi là où les paras et la Légion avaient échoué. Le 4/7 R.T.A. a perdu 1 tué et a eu 21 blessés. Mais la R.C. 6 a été ouverte ce 29 janvier 1952.
Cest aussi le jour que Dieu choisi pour apprendre au Capitaine Biard la mort de son frère, lieutenant à la Légion Étrangère, commandant une section à quelques dizaines de kilomètres de là, sur lun des pitons du massif calcaire qui dominent le delta à lentrée de la R.C. 6.
A peine arrivé sur la R.C. 6, au pied du Ba Xet, cette terrible nouvelle circule de section en section. Éprouvés par les durs combats de la journée, cadres et tirailleurs font bloc autour de leur chef. Leur moral est atteint et cest dans un silence quasi-religieux que chacun rejoint son emplacement.
Le lendemain, 30 janvier à 8 heures, le Chef de Bataillon et tous les officiers rendent visite au Lieutenant Lajouanie à lantenne médicale, avant son évacuation sur Hanoï par Morane .
Le Capitaine Biard se rend à Hanoï pour les obsèques de son frère. Force de caractère de notre Chef, face à ladversité. De retour des obsèques, il nous conduit dans les autres aventures de la R.C. 6 avec la même détermination, avec la même apparente sérénité. Oui, la R.C. 6 a été ouverte. Mais les Viets sont toujours là, déterminés à la verrouiller à nouveau. Nous le sommes tout autant pour maintenir la voie libre. Cest pourquoi les jours qui suivent font lobjet de nombreux accrochages, dembuscades au cours des ouvertures de route, de reconnaissances et de travaux de débroussaillement.
Ce même jour, 30 janvier, la 1re Compagnie restée sur le calcaire depuis la veille avec le groupement du Capitaine Rouquette Capitaine-Adjudant Major du 2/6 R.T.M., composé de deux compagnies de ce Bataillon, est fortement accroché. Son chef, le Capitaine Sauget est grièvement blessé; puis évacué par Morane sur Hanoï.
Cest un nouveau choc pour le Lieutenant Chiaramonti qui voit partir son vieux compagnon darmes. Ils avaient combattu dans la même compagnie au 6e R.T.M. depuis lItalie, du Garigliano aux Vosges, de la ligne "Gustav" à la ligne "Hitler". Chiaramonti blessé aux Hauts du Faing, avait été évacué sur un mulet avec cacolet le 22 octobre 1944, mais avait pu reprendre le combat un mois plus tard, dans une autre compagnie du régiment.
Cette fois, la séparation est définitive.
La blessure de Sauget est trop grave. Il restera fortement handicapé.
Au revoir, compagnon !
Le 31 janvier, la 3e Compagnie relève la 1re Compagnie sur les deux pitons protégeant Ao Trach, en renfort du P.A. attaqué durant la nuit.
Ce même jour à midi, une opération est montée par deux compagnies du Bataillon aux ordres du Capitaine Rousseau, sur le village de Dong Ben. Très vite il savère que le village est fortement tenu par les Viets. Lartillerie pilonne lobjectif, suivie par un bombing de 9 B.26. Nos deux compagnies sont en base de feu et en recueil sur la R.C. 6, avec le peloton de chars M 5 du groupe mobile, le 2/1 R.T.A. étant chargé de lopération proprement dite. Il faudra engager tout ce Bataillon pour semparer du village. Des tirs de mortiers V.M. tombent sur la route. Notre artillerie riposte et neutralise les mortiers adverses. A 18 heures, les unités décrochent, la 3e Compagnie restant sur les deux pitons dominant et protégeant Ao Trach.
Le 1er février, débroussaillement des abords de la R.C. 6 et ouverture de route reprennent. A 15 heures, le Capitaine Biard est de retour dHanoï et nous apprend la mort du Lieutenant Lajouanie décédé dans la nuit. Sa disparition est durement ressentie au Bataillon.
Le 2 février, même scénario.
Le Lieutenant Dosimont commandant la Compagnie Légère de Supplétifs est muté du Bataillon. Nouvelles satisfaisantes du Capitaine Sauget. Obsèques du Lieutenant Lajouanie.
Jusquau 15 février se poursuit le travail de routine (débroussaillement, ouvertures de route), sans incident notable. Chaque jour des cadavres V.M. sont découverts aux abords de la route, des armes et des documents sont récupérés.
Le 6 février arrive au Bataillon le Lieutenant Lefin qui prend le commandement de la 1re Compagnie remplaçant le Capitaine Sauget. Cest un jeune officier qui sest particulièrement distingué sur les théâtres dopérations européens de 1943 à 1945. Issu de la première promotion des élèves-officiers de Médiouna (cette promotion, la promotion Weygand - 1942-1943 - est la seule qui se soit déroulée en même temps à Cherchell et à Médiouna, au Maroc, sous le commandement commun du Colonel Callies). Médaillé militaire comme Aspirant en Italie, Légion dHonneur comme Sous-Lieutenant à la fin des hostilités, il arbore quatre palmes à sa croix de guerre. Il est avec Laurier lun des jeunes officiers les plus en vue de lArmée dAfrique.
Une pénible affaire dans un camp de prisonniers allemands lavait contraint de quitter larmée en 1946. Il y revenait comme O.R.S.A., volontaire pour lIndochine. Cest un garçon bouillant de vie, à la carrure de catcheur. Il est présenté aux autres commandants de compagnie et aux officiers par le Chef de Bataillon, en fin de journée, au retour des unités sur Ao Trach. Le contact est établi demblée. Lefin est direct, simple et chaleureux. Il inspire le respect et lamitié.
Les plus hautes autorités suivent de près les opérations de la R.C. 6 et le 9 février Monsieur Letourneau, Ministre des États associés, visite le "camp retranché" dAo Trach et prend contact avec les chefs responsables des opérations. Le Général Salan, commandant en chef depuis la disparition du Général de Lattre et le Général de Linarès, notre "patron" au Tonkin, laccompagnent ainsi que le Président du Conseil Vietnamien, Monsieur Tran Van Huu.
Le Ministre procède à une remise de décoration.
En fin de journée, vers 18 heures alors que toutes les autorités avaient quitté les lieux par la voie des airs, depuis quelques minutes à peine, des obus de mortiers V.M. sabattent sur le camp et plus particulièrement sur les emplacements de notre Bataillon. Le Lieutenant Jarrige commandant la 2e Compagnie et le Lieutenant Dufossé de la même compagnie, sont blessés et évacués sur lantenne chirurgicale. Un tirailleur est tué et six tirailleurs blessés, deux à la 2e Compagnie et quatre à la 4e Compagnie. Lartillerie intervient et le calme revient vers 19 h 30.
Les blessés sont évacués sur Hanoï le lendemain matin.
Le Lieutenant Antoine est détaché de la 4e Compagnie pour assurer provisoirement le commandement de la 2e Compagnie.
Tous les soirs, les unités du 4/7 R.T.A. se regroupent dans la cuvette dAo Trach où le Colonel Gilles fait la connaissance du Bataillon. Nous apprenons la version militaire du poème de Prévert "ceux qui copieusement..." Il sintitule "ceux qui sont, parce quil y a des cédilles". Ce poème sera très vite célèbre dans tout le corps expéditionnaire. Il a pour auteur un officier de lÉtat-major du Colonel Gilles.
En voici le texte:
Ceux qui volontaires
Ceux qui doffice
Ceux qui campagne simple aux T.O.A. en attendant que ça se passe
Ceux qui traquent
Ceux qui détraquent
Ceux qui half-track
Ceux qui pitonnent
Ceux qui bétonnent
Ceux qui déconnent
Ceux qui ouvrent la route et qui ont juste le droit de la fermer
Ceux qui lancre au calot
Ceux qui lencre au stylo
Ceux qui donnent les ordres
Ceux qui les transmettent en les améliorant
Ceux qui demandent comment les exécuter
Ceux qui se disent quon est commandé par des c... sans se rendre compte quils pourraient faire partie du Haut Commandement
Ceux qui cravate verte
Ceux qui cravate noire
Ceux qui aimeraient en avoir de la couleur de leur burnous
Ceux qui nont pas besoin de couleur pour cravater
Ceux qui prennent des armes à lennemi
Ceux qui plutôt font les prises darmes entre eux
Ceux qui au Régiment
Ceux qui à la Brigade
Ceux qui à la Division
Ceux qui au C.A.
Ceux qui à lArmée
Ceux qui à lassaut et qui nont rien parce quils se trouvent tout seuls
Ceux qui meurent en héros modestes
Ceux qui ne sont ni héros ni modestes mais qui ne meurent pas
Ceux qui parapluie... on
Ceux qui en avant vous autres
Ceux qui tirent sur tout ce quils voient
Ceux qui surtout tirent avant de voir
Ceux qui ont compris et se couchent en voyant arriver la Marine
Ceux qui se planquent même là où la Marine ne vient pas
Ceux qui chinoisent
Ceux qui vietnamiennent
Ceux qui vénériennent
Ceux qui plieuses de parachutes pour avoir la solde à lair
Ceux qui amours masculines ancillaires
Tous ceux-là et beaucoup dautres qui nosaient plus comme autrefois crier "Mort aux c..." de peur de se retrouver tous sur les diguettes de la vie éternelle avaient tout de même fini par se mettre daccord et par retrouver le sourire et un air indulgent en contemplant de grands diables tout noirs avec des dents très blanches encadrés de capitaines ventrus et doublement hameçonnés et la devise de tous à ce spectacle réconfortant était désormais :"Dans le béton les plus c..."
Un soir à la tombée de la nuit, nous sommes très intrigués par de violents tirs darmes automatiques et de grenades. Cela se situe à proximité dAo Trach, au pied dun piton tenu par la Légion. Laction semble se dérouler autour de véhicules arrêtés au pied du piton. Le lendemain, nous apprenons de la bouche de son Chef de Bataillon, le Commandant Fuhrman, que la roulante apportant des vivres chauds a été attaquée par les Viets, au moment où elle atteignait le P.A. La roulante a été vivement dégagée par les légionnaires au cri de "Schwein kopf !", dautant plus rapidement que le Bataillon navait pas eu de repas chaud depuis plus de 48 heures.
Fuhrman de conclure avec sa verve coutumière :
- Je nai pas voulu quils aient de repas chauds pendant 48 heures. Sils avaient mangé les haricots de la roulante, ils auraient p... toute la nuit et on naurait pas pu occuper par surprise le piton où nous sommes !
Sacré Fuhrman !
Bivouaquer dans la cuvette dAo Trach nest pas de tout repos. Les batteries de 105 tirent beaucoup, souvent et surtout la nuit. Il est bien rare, en effet, que les P.A. ne soient pas attaqués toutes les nuits, mais les artilleurs veillent et les tirs darrêts sont efficaces.
La nuit du 15 au 16 février est particulièrement agitée.
A quelques kilomètres de là, les postes de Xom Phéo et du piton des Bambous, tenus par le 2e Bataillon du 6e R.T.M., sont attaqués par un bataillon viet.
Toute la nuit nous entendons le bruit du combat et les rafales des armes automatiques.
De temps en temps, une accalmie, puis les rafales reprennent de plus belle. Notre artilleur et nous-mêmes mettons nos postes radio en écoute sur la fréquence du 2/6 R.T.M. Nous suivons dheure en heure le déroulement des combats par les comptes rendus, de plus en plus alarmants, des Commandants de Compagnie. Nous en avons le cur serré. On a limpression dassister, impuissant, à lagonie de nos camarades marocains.
A laube du 16 février, la 1re Compagnie (Lieutenant Lefin) et la 4e Compagnie (Capitaine Good) sont dirigées par camions sur le poste de Trung An, tenu par deux compagnies du 2/6 R.T.M. Un G.M.C. de la 4e Compagnie saute sur une mine. Dix tirailleurs sont blessés. Les Viets sont effectivement de plus en plus présents. La 1re Compagnie et la 4e Compagnie atteignent respectivement le poste de Xom Phéo et le piton des Bambous. La marche est difficile dans la forêt où, toutefois, quelques layons permettent une progression plus rapide, mais ce sont de vrais coupe-gorge. Et si les Viets nous attendaient en embuscade ?
La 4e Compagnie arrive sur le piton des Bambous, toujours tenu par ce qui reste dune compagnie de Marocains. Les réseaux de barbelés sont plus ou moins démantibulés, des cadavres viets, porteurs de charges explosives pour détruire les barbelés, ont été fauchés par les tirs des Marocains. Les arbres et les bambous sont déchiquetés par lartillerie. De très nombreux cadavres viets jonchent le sol autour et à lintérieur de la position.
Cest ce qui reste des assauts successifs.
La Compagnie du 2/6 R.T.M. qui a tenu sur le piton des Bambous, dans un enfer de mitraille, se réorganise, panse ses blessés, compte ses morts. Le Capitaine Good, accompagné du Capitaine Maraggi (D.L.O.), prend contact avec le capitaine commandant la compagnie quil doit relever. Cette relève seffectue dans la matinée et la 4e Compagnie sactive pour tenir à son tour le piton des Bambous. Il faut remettre en état le réseau de barbelés, dégager à nouveau les champs de tir, approfondir, enterrer et consolider les emplacements de combat et de tir. Le 2/6 R.T.M. a perdu dans cette affaire 30 tués, 65 blessés et 25 disparus. Et la vie reprend son cours. Patrouilles, embuscades autour du P.A., aménagement dune piste pour atteindre plus facilement la route.
La R.C. 6, jusquà présent orientée Ouest-est, se dirige maintenant vers le Sud. Le paysage est plus dégagé. On respire (photo n° 17). Dans la vallée coule la rivière Noire que longe la R.C. 6 à lEst, dominée par un massif boisé que nous occupons et dont les sommets culminent à environ 500 mètres. A lOuest de la rivière Noire, le massif du Nui Co, plus élevé mais moins boisé, nous fait face. 500 à 1000 mètres séparent ces deux massifs de part et dautre de la rivière Noire. La 4e Compagnie, on ne sait pas pourquoi, a hérité dun canon de 57 sans recul. Mis en batterie sur le sommet du piton, il effectue quelques "tirs de fonctionnement" dans le massif du Nui Co. On se serait bien passé de cet impedimenta que lon maudira dans quelques jours.
Le 18 février, la 2e Compagnie (Lieutenant Antoine) et la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti), restés à Ao Trach où elles ont essuyé des tirs de mortiers, rejoignent à pied, sous les ordres du Capitaine Rousseau, les unités Muong du Colonel Vanuxem a Ben Ngog. La circulation sur la R.C. 6 est intense dans les deux sens. Cest à croire que tout le corps expéditionnaire va visiter Hoa Binh et ses environs !...
Le 19 février, la 3e Compagnie et une compagnie Muong semparent du "Piton Chevelu " dominant la position de Hoa Binh à 2 kilomètres au Sud-Est de Ben Ngog. Vers dix heures, dans la vallée, un violent tir de mortiers viet sabat sur la C.B. des Muongs, incendiant 2 véhicules.
Lartillerie et les chars interviennent: la C.L.S. et le reste du Bataillon rejoignent la position et sinstallent mettant immédiatement les mortiers en batterie.
Le P.C. Biard se met en place.
La 2e Compagnie qui, pour cette opération, a installé de petites embuscades dans les vallées alentour, se regroupe ensuite et reçoit lordre de se porter sur la cote 25 dominant la rivière Noire face à Hoa Binh (voir croquis n° 2). Du fait de la végétation luxuriante, folle et drue, la découverte dune cote aussi "élevée" nest pas chose facile. Après quelques tâtonnements, la 2e Compagnie se retrouve sur le "sommet", aveugle, au milieu dherbes plus hautes que lhomme.
En 48 heures, il faut, simultanément, se donner de la vue, dégager des champs de tir, installer un réseau de barbelés et senterrer. Mais dans le même temps, il faut aussi assurer la surveillance des abords, effectuer des reconnaissances, mettre en place des "sonnettes", toutes dispositions qui mettent à labri des mauvaises surprises.
Tel est le lot habituel de toutes nos Compagnies.
Mauvaises surprises que nous redoutons, car il est manifeste que les Viets "grenouillent" autour des P.A. du bataillon. A chaque instant, une patrouille rend compte dune observation insolite, une sonnette se fait "allumer" et signale un mouvement furtif, des ombres qui sévanouissent, des casques clairs qui disparaissent... Le harcèlement au mortier est intermittent. Ceux qui sortent rapportent des tracts incitant les tirailleurs à la désertion.
La 3e Compagnie, de son côté, sinstalle en défensive dès son arrivée au sommet du "Piton Chevelu ". Barbelés, munitions, outils de parc lui sont montés durgence. A 15 heures, le Chef du Bataillon, le Capitaine Biard, inspecte la position avec le Lieutenant Chiaramonti, en compagnie du colonel commandant lartillerie qui est venu se rendre compte sur place du plan de tirs de barrage prévu en cas dattaque de ce poste avancé, position clef de la défense du camp retranché de Hoa Binh.
Cette reconnaissance nétait pas inutile car quelques heures plus tard, une écoute radio, interceptée par le P.C. du G.M. 1, annonce lattaque du "Piton Chevelu" pour le soir même.
La 3e Compagnie est en alerte, les "sonnettes" sont doublées.
Vers 21 heures, le P.A. est tâté mais la riposte est immédiate et un violent barrage dartillerie dissuade ladversaire. Le calme revient peu après et lon dénombre un seul blessé.
Le 21 février, la 3e Compagnie envoie des patrouilles sur les pentes de sa position. Celles-ci ramènent des tracts rédigés en langues française, arabe, allemande et vietnamienne.
Le 22 février, le P.C. du Colonel de Castries (G.M. 1) sinstalle au P.C. du Bataillon. On est donc là pour quelques jours encore. Le P.A. de la cote 25 où la 2e Compagnie sorganise, a déjà belle allure. Le Commandant du Bataillon vient le visiter. A partir dune haie Morin qui renforce les barbelés, les vues sont dégagées jusquà soixante mètres et lon aperçoit maintenant, très bien, la R.C. 6, la rivière et le paysage au-delà, vers louest. Les emplacements de combat sont solides et reliés par un réseau de boyaux. Les postes radio sont à labri. Les tirailleurs ont accompli un travail considérable en peu de temps dans un terrain, il est vrai, malléable.
Ici se trouve le dernier P.A. sur la R.C. 6 face à Hoa Binh.
Au-delà, sur cette berge, en direction de Cho Bo, il ny a plus que linconnu. Cest par là que se dirige la Compagnie Légère de Supplétifs qui passe aux pieds de la cote 25, en reconnaissance, aux ordres de lAdjudant-chef Teuma, soldat réfléchi et de sang-froid.
Nous savons, maintenant, que le repli de Hoa Binh est imminent.
Il est clair que, là où se trouve la 2e Compagnie la mission est de protéger les abords de la plage de débarquement.
Vingt-deux heures : heure H.
Tout le monde est aux postes de combat. Les Bataillons de Hoa Binh décrochent. On évacue Hoa Binh ! Dès 23 heures, vacarme de bateaux, de véhicules. Ordres brefs. Hommes qui vont et viennent. Lampes qui sallument furtivement. Camions dont les moteurs semballent pour gravir la berge.
Mais cest à laube du 23 février que la "danse" commence.
Sur la rive opposée, déminage de la plage dembarquement par des coolies. De temps à autres, lun deux saute. Vagues successives des unités de Hoa Binh. Panique des populations qui veulent suivre. Viets attaquant les unités qui protègent lembarquement. Demi-tour des Muongs qui posent leurs petits sacs sur le bord des rizières et partent, à leur tour, à lassaut des Viets pris à partie par lartillerie et laviation. Situation en évolution constante, va-et-vient rapides au point que les légionnaires reçoivent notre artillerie sur le dos. Débris épars abandonnés sur les "plages" par ceux qui sallègent pour aller plus vite. Explosions de véhicules en panne que lon fait sauter.
Le repli des troupes et du matériel est dirigé par le P.C. Biard. Les Viets harcèlent au mortier et au canon sans recul le P.A. de Ben Ngog et la cote 25 alors que les reconnaissances signalent lennemi au Sud et à l'Est du P.A. Plusieurs fois dans la journée, aviation et artillerie interviennent à son profit.
Vers 14 heures, le Lieutenant Dubos, qui est arrivé au bataillon juste à temps pour prendre part à cette ouverture, distingue très bien les Viets sur notre rive, à 400 mètres sur la route de Cao Bo. Il demande à nouveau lintervention de lartillerie et de laviation.
A 16 heures, toutes unités de Hoa Binh repliées, le silence devient impressionnant, presque angoissant, après le vacarme de la journée. La 2e Compagnie attend avec impatience lordre de repli, dautant quautour delle le Viet se fait plus hardi. Lattente est longue, mais il faut que sécoule limportante colonne qui roule et marche sur la R C. 6.
La 3e Compagnie descend du "Piton Chevelu" (on ne connaissait pas encore le jogging à cette époque, mais on le pratiquait déjà sur les pentes du piton et sur la R.C. 6 ce jour-là). Le décrochage du bataillon suit celui des unités de Hoa Binh, dans lordre: Fort chinois, Muongs, P.C. Biard.
Les chars ferment la marche avec la 2e Compagnie.
Lorsque lordre arrive enfin, la 2e Compagnie, en arrière-garde, quitte son P.A. par échelons successifs, après avoir détruit tout ce quil était possible de ses installations, persuadée que le Viet va profiter du mouvement pour lui tomber dessus.
Il ne se passe rien dans limmédiat.
Arrivés sur la R.C. 6 à hauteur de la plage de débarquement, jonchée de débris et de matériel, les tirailleurs assistent impuissant, la gorge nouée, à un spectacle désolant.
Longeant lautre rive du fleuve, une longue colonne viet, costume noir, casque clair, progresse, colonne par un sur la diguette, larme à la bretelle, calmement, imperturbablement à un kilomètre de là.
Au milieu de la rivière, un muong ou un coolie (?) vêtu de son seul short, chevauche un tronc de bananier et, saidant de ses mains pour progresser, implore quon lattende avant de partir. Mais sur lautre berge, un légionnaire qui na pas, apparemment, lagilité nécessaire pour faire comme son camarade de combat et voyant au loin les Viets sapprocher, supplie quon laide à sen sortir.
Saisis par lémotion, limagination fait défaut.
On ne voit pas ce que lon peut tenter, sinon attendre larrivée des Viets pour les "arroser", ce qui ne changera rien au sort de ce malheureux. Sil faut perdre une demi-heure pour le sortir de là, on attendra. Mais renseignement pris au bataillon, il ny a plus la moindre petite barque disponible : toutes les unités du Génie se sont déjà repliées. Le Viet sapproche inexorablement de celui qui, bientôt prisonnier, sécroule sur la berge, à 400 mètres de là, et sanglote.
Nous récupérons le passeur au tronc de bananier...
Un peu plus loin, un Dodge en panne, chargé de munitions : un coup de canon sans recul le fait exploser et la 2e Compagnie entame sa route, la rage au cur. Le Viet suit, peu pressant mais agaçant, obligeant à des mises en batterie de la dernière section pour stopper son ardeur.
Arrivé à hauteur de Dong Son, à lendroit précis où la rivière Noire et la R.C. 6 divergent, la compagnie est harcelée au canon sans recul, au carrefour que lennemi prend pour objectif à partir des calcaires qui dominent lautre rive. Les hommes disparaissent dans les fourrés, quelques uns réussissent à se hisser dans des trous viets pourtant creusés pour de petits gabarits. En même temps, la dernière section se fait accrocher par les Viets qui suivent.. Un officier sort de son trou et crie à tous :
- Allez, au trot ! en avant ! Vous ne voulez quand même pas crever là, non !.
Quelques centaines de mètres au galop suffisent pour échapper aux vues et aux coups.
Quelques blessés sans gravité.
Un seul tué : le mulet qui porte la caisse popote de la compagnie transpercée de part en part, cantines comprises. Quelques instant après, la 2e Compagnie est relayée par la 4e Compagnie du Bataillon, descendue du Piton des Bambous, qui prend à son compte la "fermeture de route". La 4e Compagnie quitte le Piton des Bambous, tout en trimbalant son canon de 75 sans recul et ses obus... anti chars I Il ne reste plus quà marcher, marcher et à avaler lintense poussière rouge et poisseuse que tous ces mouvements soulèvent.
Au fur et à mesure de notre repli, sur les pitons qui bordent la route, quelques grappes de petits diables noirs apparaissent. Viets ou Muongs, la question reste posée jusquà Ao Trach. Comment font-ils pour se déplacer de crête en crête à la même vitesse que nos unités sur la route ? Ce sont bien eux, les Viets ! Ils sont sur nos talons et quand le bataillon atteint enfin le terminus, Ao Trach, après cette marche harassante, vers 19 heures, lartillerie les stoppe par des tirs à moins de 400 mètres, au débouché à zéro !
Les unités reprennent leurs anciens emplacements.
Le P.C. du Bataillon loge avec la 1re Compagnie. Le bilan des pertes de la journée est de 18 blessés et 2 disparus. A Ao Trach, foule de troupiers de toutes unités. On finit par trouver quelques mètres carrés pour sy entasser. Comme tous les autres, les deux lieutenants de la 2e Compagnie, Dubos et Antoine, tirent une langue longue comme ça, couverte dune épaisse couche rouge, peu digeste. Le sergent radio de la compagnie, vieux soldat, avec beaucoup de campagnes à son actif et plus dun tour dans son sac, sort don ne sait où, une bouteille de "Cinzano" quil leur offre! Ils en partagent le contenu sifflé" avec autant de célérité et de délectation que si cétait du jus dorange ! "Et un coup pour la poussière !". Cest le cas de le dire.
Le sommeil sen suit immédiatement, mais au petit jour du 24 février, alors que chacun se débrouille pour se faire un café, les mortiers viets recommencent : 1 tué à la 2e Compagnie et une dizaine de blessés à la 4e Compagnie. Le bataillon doit se tenir prêt a embarquer peu après.
Le départ a lieu à 8 h 30 en camions sur Dai Yen Truong. R.C. 6 en sens inverse. Passage au col de Kembs. Sagit-il de vider les coffres ou de protéger le repli des derniers éléments, toujours est-il que lartillerie gronde à la cadence maximum mais décroissante au fur et à mesure quelle entame, elle aussi, son repli.
On apprend que le bataillon doit faire mouvement le lendemain sur Da Si. Enfin, une période de repos. Cest un grand ouf de soulagement ! Nous ne nous rappelons plus très bien où se situe Da Si. Mais ce dont nous nous souvenons parfaitement, cest que ce village était à proximité dHanoï, que cétait notre premier repos depuis le 5 novembre, que nous avions la "baraka" dêtre sortis sains et saufs de la R.C. 6, que nous avions besoin de dégager et darroser nos citations.
Nous nétions par les seuls.
" Les nuits angoissées dHanoï "
Lembarquement du Bataillon seffectue donc le 25 février à 7 heures sur 40 G.M.C.
Arrivée à Da Si à 9 heures.
Le travail administratif reprend ses droits.
Arrivée des fourriers. Recomplètement en matériel perdu. Sans doute en vertu dune vieille tradition de lArmée dAfrique, les commandants de compagnies se relaxent et confient, pendant cette pause, lhonneur du commandement des compagnies aux lieutenants en premier.
Cest ainsi que le Lieutenant Antoine qui a rejoint la 4e Compagnie après son "séjour" provisoire à la 2e Compagnie où reste le Lieutenant Dubos, reçoit le message suivant du Capitaine Good qui est à Hanoï : "Dix personnes à déjeuner ce jour à midi - stop - Je veux un canard à lorange - stop - signé : Good - stop et fin".
Le Lieutenant, depuis peu sorti des écoles, utilise une méthode de raisonnement bien connue. La mission est simple. Le terrain, cest la popote quil faut aménager le plus agréablement possible avec des moyens de fortune. Lennemi, ce sont ces officiers supérieurs que lon attend et dont il faut satisfaire le palais délicat. Les moyens : deux canards et les oranges. Il va faire son marché à Hadong avec le bep (cuisinier) du capitaine qui trouve cela marrant. Un canard avec des oranges, ils sont dingues ! Pas de recette, pas de livre de cuisine. Mais dun coté, les canards cuits à point, de lautre un mélange de toutes sortes de légumes où les oranges comptent pour les deux tiers, avec aussi une priorité pour les navets. Le tout, cuit, cuit, cuit, recuit pour que les oranges avec leur peau (la plus riche) libèrent tout leur jus dont les canards, maintenant embrochés, sont abondamment arrosés. Juste avant le repas, une giclée de nuoc-mam versée sur le plat décoré comme une vengeance dont les grands chef ne sapercevront pas (il ny en a pas assez). Fourberie que le capitaine commandant la compagnie apprend aujourdhui par ce bulletin...
Le Lieutenant est satisfait de son uvre.
Il attend larrivée des invités en tète desquels le Colonel de Castries, le Lieutenant-Colonel de Quincerot et le Commandant du Bataillon, le Capitaine Biard.
Il attend aussi les compliments.
Mais faute de place (il navait quà prévoir, après tout), on le prie daller manger ailleurs. Mangeant déjà sa rancur, à défaut dautre chose, il trouve refuge à sa compagnie de la R.C. 6, la 2e, où il reste des haricots et de la langue de buffle.
Le Capitaine Biard trouve la mesure un peu vache.
Plusieurs semaines plus tard, il apprendra quand même que le menu avait été apprécié et que les grands chefs, comme disait un tirailleur de la compagnie, sen étaient léchés les "bobines"!
A notre arrivée à Da Si, un renfort dofficiers et de sous-officiers nous rejoint. Le Lieutenant Mazeris, qui prend le commandement de la 238e Compagnie Légère de Supplétifs; lAdjudant Léoncini remplace lAdjudant-Chef Druge au Bureau Bataillon; lAdjudant Hubert, affecté à la 1re Compagnie. Enfin, le Lieutenant Moreau, connu de tous les anciens du 7e R.T.A., qui relate ainsi sa prise de contact avec lIndochine et les réflexions quelle lui inspira :
"Après un voyage de 31 jours sur le Cap Tourane, me voici enfin à Saïgon, que je naurai guère le temps de visiter, car à peine arrivé, le service de garnison me désigne comme officier de permanence - charmant !.
Cest donc sans regret que dès le lendemain je prends lavion à Than Son Nut pour Hanoï, où, je le sais déjà, je trouverai une meilleure ambiance que celle que jai ressentie dans la capitale indochinoise. Il y règne en effet, une atmosphère trouble et malsaine, semblable à celle maintes fois décrites par nos anciens, lorsquils séjournaient à larrière et à Paris particulièrement. Le survol du Tonkin, une heure plus tard, mamène à découvrir un paysage bien différent de celui auquel je mattendais, au point de me demander si le pilote de lavion naurait pas commis une erreur en confondant lExtrême-Orient et la côte Nord de Bretagne, dont je suis originaire. Tout cela ressemble à la région de Perros-Guirec et de Plougrescant à marée basse et ne correspond guère à lidée que je métais faite. Devant une telle étendue deau on ne peut quêtre perplexe sur les possibilités quelle peut offrir aux Viets pour manoeuvrer. Déjà, je me fais à lidée quen bon breton, je saurai avec lappui de quelques embarcations résoudre à moi seul les problèmes que nous pose Ho Chi Minh.
Cest dans cet état desprit que je débarque à Gia Lam, avec la ferme intention de soumettre au Capitaine Biard ma manière de voir.
Je suis impatient de les revoir, tous ceux qui, quelques mois auparavant, ont quitté Trèves pour rejoindre le 4/7e R.T.A. auquel je suis moi-même affecté. La réputation de cette magnifique unité nest plus à faire et cest un sentiment de fierté que jéprouve en mapprêtant à la rejoindre. Mais, parallèlement, mon optimisme est un peu tempéré par le doute sur ma propre valeur comme chef dans une guerre dont la nature semble assez mal définie.
Après la Bretagne maquisarde, jai connu les combats sur le "Front de Lorient", comme Commandant de la 3e Compagnie du 71e R.l. Puis, il y eut Madagascar, pendant deux ans et lîle de la Réunion, lannée suivante. Dans le premier cas, au sein du 1/7e R.T.A., la révolte fut assez vite réprimée et la pacification bien menée par un bataillon, le nôtre, qui sétait porté volontaire pour rester dans la grande île jusquà son aboutissement. Quant à la Réunion, la mission de maintien de lordre qui my avait été assignée sest traduite par un séjour de tout repos, au demeurant fort bien venu après les fatigues de la campagne malgache.
Il me faut chasser de lesprit tous ces souvenirs pour minformer au plus vite et au mieux de la réalité indochinoise. Ce ne peut être quune affaire de quelques minutes puisque, me dit-on, la base arrière du bataillon est très proche de laérodrome. Le Capitaine Martelli, qui la commande, me reçoit très amicalement et me fait visiter les lieux. Très sommaires, il est vrai, la base consiste en quelques pièces situées dans une H.L.M. de deux ou trois étages répartis entre chacune des unités du G.M.N.A., un terme auquel il va falloir mhabituer. Mais à ma question de savoir où se trouve le 4/7 et quand je le rejoindrai, ce brave capitaine observe le mutisme complet. Sans aller jusquà mimaginer que lon mattende comme le messie, je considère cependant que ma place est au milieu de ceux qui se battent puisque cest pour cela que jai fait 12.000 kilomètres. Enfin, au bout de 48 heures, le commandant de la base arrière met un terme à mon attente et minforme que le bataillon a rejoint Da Si, petit village à lOuest de Hanoï, où se trouve son cantonnement. Quelle joie de retrouver enfin la belle équipe du Groupement dInstruction du 7e R.T.A. de Trèves, le Capitaine Biard, le Lieutenant Chiaramonti, les Sous-Lieutenants Dufossé et Antoine (promus lieutenants depuis) et de faire la connaissance de tous les autres officiers, et sous-officiers qui complètent lencadrement. Laccueil est des plus chaleureux mais très vite japprends de leur bouche les combats très meurtriers quils viennent de mener contre les Viets au cours de leur repli de Hoa Binh vers le delta, opération entièrement couverte par le secret, élément déterminant de sa réussite. Leur récit mamène à minterroger sur lidée que je métais faite sur la guerre dIndochine, mais nentame en rien mon optimisme.
Le Patron me confie le commandement de la C.B. opérationnelle, ce qui ne manque pas de provoquer. chez moi une certaine déception. Celle-ci est vite reléguée au second plan lorsque le soir même, nous nous retrouvons au Ritz, dans une ambiance de potaches en goguettes."
Le Capitaine Martel prend le commandement de la 2e Compagnie, le Lieutenant Jarrige, blessé le 9 février ne rejoignant plus le bataillon.
Le 1er mars, le Lieutenant Dufossé, blessé le même jour, rejoint le bataillon et prend les fonctions dofficier de renseignement, en remplacement du Lieutenant Lajouanie.
Ce jour-là, le bataillon reçoit les colis de Noël envoyés par le 2/7 R.T.A. à tous les officiers, sous-officiers et tirailleurs. Ce geste des anciens est très apprécié, même si la date est quelque peu dépassée.
Hanoï, Capitale du Tonkin, nous accueille avec ses grandes avenues, son grand lac en pleine ville, son majestueux Palais du Gouverneur, sa citadelle P.C. du Général de Linarès, son quartier chinois, ses cyclo-pousses, son club avec piscine et tennis, ses cafés, ses magasins de souvenirs, son artisanat, ses restaurants et son hôtel de prestige "le Métropole ". Le restaurant de lhôtel est certainement une des meilleures tables dHanoï. Le chef de bataillon et ses commandants de compagnie y déjeunent ou y dînent très souvent.
Le restaurant "La Bonne Casserole" est tenue par un ménage européen qui nous régale parfois. Et puis il y a le bar "Au Normandie" tenu par Betty où lon boit des pots bien frais et, en particulier, un excellent Alexandra. On est sûr dy rencontrer des camarades dautres unités et dy échanger nos impressions. Que de "secrets militaires" a dû connaître Betty !
Des chanteurs ou des acrobates, venus de métropole, nous divertissent comme ils peuvent dans quelques boîtes de nuit.
Pour éviter les allées et venues trop fréquentes entre Hanoï et Da Si, les officiers du 4/7 louent une villa meublée qui leur sert de base arrière. Fermée pendant les absences du bataillon, elle est réactivée par le petit personnel dès notre arrivée. Faire le plein du réfrigérateur de bouteilles de champagne "Mumm Cordon Rouge", la marque préférée du Colonel Dulac, Chef dE.M. du Général de Linarès, que notre chef de bataillon (dont il est le "poulain") invite souvent à la villa, est la consigne permanente. Cest un souci supplémentaire pour le capitaine commandant la base arrière de Gialam; mais qui na pas ses soucis ?
Mais on ne peut pas être en permanence à Hanoï. Il faut bien retrouver nos unités dont soccupent remarquablement les lieutenants en premier. Le capitaine commande pendant les opérations, le lieutenant en premier expédie les affaires courantes au repos. Pourquoi ne pas perpétuer cette tradition de lArmée dAfrique, nest-ce pas Antoine ?
Un beau soir, un officier brandit à la popote un exemplaire de lhebdomadaire "Paris-Match" qui titre en première page : "Les nuits angoissées dHanoï !". Hilarité générale.
- Langoisse ! cest de savoir si lon aura assez de piastres pour payer les frais de séjour du repos dHanoï, sexclame le toubib en ricanant.
- Docteur, jai vu nos blessés à lhôpital dHanoï.
Les commandants de compagnie et les chefs de section sont également allés les visiter. Ils ont bon moral et il leur tarde de rejoindre leurs camarades.
Dites-moi, messieurs les commandants de compagnie, vous me ferez ce soir le point des recomplètements en vivres et en munitions sans oublier létat de larmement. La base arrière prendra demain livraison de larmement à réparer et léchangera nombre pour nombre. Il en sera de même pour les postes radio et pour lhabillement. Et puis il faudra refaire un peu dinstruction pour tirer les enseignements de nos engagements. Ce soir je vous fixerai les points qui me paraissent essentiels.
Ce sont là les directives de notre Chef de Bataillon pour ne pas nous laisser sombrer dans les délices de la "dolce vita".
Le 4 mars, une imposante prise darmes se déroule à Hadong. Tout le groupe mobile est rassemblé sur le terrain daviation. Les troupes sont présentées au Général de Linarès qui remet les insignes dOfficier de la Légion dHonneur au Capitaine Biard. Nous communions avec lui dans la pensée des épreuves passées et de la mort de son frère. Nous ne pouvons nous défaire de limage de ceux pour qui la vie sest arrêtée sur la R.C. 6. Lajouanie est là, avec nous...
Cest ainsi que 14 jours passent très vite et, dès le 10 mars, le bataillon quitte Da Si en camions pour être engagé dans lOpération "Amphibie".
Opérations "Amphibie" et "Mercure"
- mars à mi avril 1952A 7 heures, ce 10 mars, le Bataillon fait mouvement sur Dong Van, base de départ de lOpération "Amphibie". Le bataillon est articulé en deux sous-groupements :
- lun chargé de leffort principal : P.C. Bataillon 2e Compagnie (Capitaine Martel) et 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti), appuyé par des chars, sengage sur la digue et fait la liaison avec les paras à Lexa;
- lautre sous-groupement, aux ordres du Capitaine Good, comprend la 4e Compagnie, la 1re Compagnie (Lieutenant Lefin), et la Compagnie de Supplétifs (Lieutenant Mazeris).
Il assure la protection du P.C. du G.M. 1 et de lartillerie à Ngo Khé.
Le commandant de la 4e Compagnie boude.
Il préférerait être avec son bataillon plutôt que de garder le P.C. du G.M. Mais il faut bien assurer la mission: patrouilles, embuscades tout autour du P.C. et du groupe dartillerie. Cela vaut au commandant du sous-groupement de prendre ses repas au P.C. du G.M. (où la popote est médiocre) et dy suivre de plus près les opérations. Il semble que pendant labsence des groupements mobiles engagés sur la R.C. 6 et à Hoa Binh, les Viets implantés dans le delta aient repris vigueur et mordant. Les opérations à lintérieur du delta viseront donc à les réduire. Au premier sous-groupement, la 3e Compagnie sengage avec les chars, suivie du P.C. et des pionniers.
A 11 heures, elle aborde Yen Khé et à 14 heures, elle est accrochée devant But Quai. Le Lieutenant Chiaramonti lance une reconnaissance de lautre côté de larroyo qui longe les lisières Sud du village. Le Sergent Ogué, chef du groupe de supplétifs de la compagnie, le traverse avec 4 supplétifs. Leau jusquà la ceinture, et pénètre dans le village. Soudain un grand cri jaillit de plusieurs poitrines, quelques brèves rafales de P.M., des grenades, puis plus rien.
Un silence pesant. Plus de contact.
Quand la Compagnie pénètre dans le village il ny a plus personne, aucune trace. Le petit groupe a dû être capturé. Les Viets se sont volatilisés avec leurs prisonniers. On naura jamais plus de nouvelles deux.
Du 11 au 15 mars, les villages de Trung Thy, Le Xa, Ngo Khé, Cong Xa, Phuda, jusquau poste de Vinh Chu, sont fouillés. Des centaines de civils fuient à notre approche. Nous en rassemblons environ 400 qui sont peu loquaces. Le Viet nous a précédé de peu dans chacun de ces villages, ce qui explique leur comportement craintif.
La liaison est faite avec les paras du 5e B.C.P. qui nous relèvent.
Le 16 mars, le bataillon quitte Ngo Khé à 7 heures, à lexception de la 2e Compagnie, et sinstalle à Thoung Thon. La 4e Compagnie se rend à Bai Lang pour exploiter un renseignement et la 3e Compagnie va assurer la liaison avec le B.M.T.S.
Le lendemain 17 mars la 2e Compagnie reste à Ngo Khé et le bataillon quitte Tung Thon pour Mac Ha, sauf la 3e Compagnie qui reste sur place.
Les 18, 19 et 20 mars, nous procédons à la remise en état des pistes. 3 rebelles sont abattus par la C.L.S., une centaine de suspects sont arrêtés.
Le Lieutenant Mary, arrivant du 7e R.T.A. de Trèves, est affecté à la 1re Compagnie. Les officiers du G.l. du 7e R.T.A. aux ordres du Capitaine Biard en 1950 - 1951, se retrouvent au 4/7 R.T.A. avec leur Patron.
Le 22 mars, le Bataillon quitte Mac Ha pour Vinh Chu, puis sembarque pour Phuly où il sinstalle au pied des calcaires qui ressemblent étrangement à ceux de Cho Ben, plus au Nord-Ouest.
Le 23 mars, départ de Phuly pour Nam Dinh que nous avons quitté il y a trois mois. Pendant ces deux semaines dopération, le Lieutenant Moreau observe ses camarades dun air goguenard, en se demandant sils ne sétaient pas concertés avant son arrivée pour lui raconter des "tartarinades" au sujet des combats menés pendant les six mois précédant son affectation au bataillon.
Il lavoue, aujourdhui encore, en toute bonne foi
"Me voici, et très vite dans le bain car je maperçois demblée quil est hors de question de partir à labordage des villages comme je me limaginais lors de mon arrivée en avion, mais bel et bien darpenter la rizière en bons fantassins. Jour après jour, nous progressons dun village à lautre sans rencontrer la moindre résistance. A quelques exceptions près, la population a fui, ce qui prouve quici aussi le téléphone arabe fonctionne à merveille. Les Viets ? Pas la moindre trace et jen arrive à me demander si vraiment ils existent, tout au moins dans le delta".
Mais cela va changer et le Lieutenant Moreau va enfin prendre au sérieux ses camarades.
Le 24 mars, déplacement sur Thai Binh doù nous partons le 25 pour lopération "Mercure", où le G.M. est engagé au complet.
Il sagit de nettoyer la zone à lEst et au Sud-Est de Thai Binh sous une pluie torrentielle. Et cest reparti... fouille des villages, implantation provisoire, patrouilles, embuscades. Le bataillon sinstalle initialement dans les villages de Dong Lan, Nam Thon et An Co.
Le 26 mars à 7 heures, des éléments de la 2e Compagnie sont accrochés. Le bataillon se met en bouclage mais sans résultat. Franchissement du pont de singe le 27, pour assurer la liaison avec les amis du Nord.
Le 28 mars, la 3e Compagnie opère avec le 2/6 R.T.M. et la 2e Compagnie est encore violemment accrochée. Le même jour, un groupement composé des 1re et 4e Compagnies aborde le village de Duong Thong. La 1re Compagnie à droite du dispositif se heurte à une unité viet dans une pagode à lentrée du village et décelée par la 2e Compagnie. Lartillerie et la chasse (T6) interviennent. La 2e Compagnie essaie de parvenir à la pagode mais est fortement contre-attaquée. Des patrouilles de la 4e Compagnie sont également accrochées. Un civil capturé déclare quil y a environ 500 Viet Minh dans le village (voir croquis n° 3).
La 4e Compagnie déborde le village par le Sud le long dune diguette située à une centaine de mètres des lisières et sinstalle en base de feu au profit de la lre Compagnie pendant que deux de ses sections aux ordres du Lieutenant Antoine poussent 2 à 300 mètres plus loin pour tenter de pénétrer simultanément dans le village par une succession de trois petits "carrés" faits de maisonnettes et de jardins séparés les uns des autres par une trentaine de mètres de rizière.
Le petit groupement pénètre dans le premier jardinet et se fait "allumer" en approchant du deuxième : un blessé. Par bonds successifs, le deuxième jardinet est atteint et ses deux ou trois maisons occupées.
Les Viets se replient.
Même mouvement en direction du troisième et dernier hameau. Les Viets tiennent bon. Le groupe de tête du Sergent Viaud, parvient à prendre pied. Des trous viets, émergent les têtes de petits hommes aux petits casques légers vert pomme. Le Sergent Viaud rafale avec son groupe. Seul un tirailleur qui na pas saisi, leur demande: "cest quelle Compagnie ?" Il est aussitôt blessé et le sergent également gravement atteint au ventre. La récupération du groupe démantelé et lévacuation des blessés ne sont pas une mince affaire.
Il y a là 30 mètres mortels à franchir pour les mettre à labri dans le hameau précédent. Malgré lappui de la Compagnie, les Viets bien enterrés tirent à raz de terre sur la petite rizière. Il faudrait rendre ici hommage à un tirailleur, petit caporal-chef, décidé et toujours volontaire pour tout, à qui le sergent doit la vie. Combien il est regrettable quune mémoire "dancien" nen ait pas retenu le nom...
Le Capitaine Good donne lordre de tenir dans le deuxième réduit, en attendant que lartillerie et laviation interviennent. Le village est sans doute occupé par deux compagnies. Sur la direction principale, la lre Compagnie a donné lassaut. Le Lieutenant Lefin et le Lieutenant Mary, qui, pour son arrivée au bataillon se trouve servi. Tout le long de la ligne de village, chacun est plus ou moins accroché.
La base de feu de la 4e Compagnie continue à arroser les lisières au mortier et à la mitrailleuse. Le Capitaine Good fait mettre en batterie le canon de 57 sans recul de lunité. Un pet ridicule propulse le projectile à quelques mètres où il senfonce mollement et bêtement dans la boue de la rizière deux mètres plus bas. Les charges propulsives humides et détériorées par les plongeons obligatoires des servants dans la vase, sont impuissantes à maintenir lobus sur sa trajectoire. On parlera longtemps du canon à tir courbe de la compagnie...
Les 1re et 2e Compagnies parviennent à prendre pied à la faveur des appuis mais de nombreuses armes automatiques viets tirent encore des lisières jusquà la nuit et le gros du bataillon est dans limpossibilité de les aborder. La 2e Compagnie décroche de la pagode et part renforcer le 2/1 R.T.A.
Le lendemain, 29 mars, le village est occupé.
Les Viets ont décroché dans la nuit laissant sur le terrain 150 tués et entre nos mains 20 prisonniers dont deux officiers, un important armement dont deux mortiers. Mais le Bataillon déplore 10 tués et 30 blessés.
Cette fois le Lieutenant Moreau y croit et il lavoue :
"Le 28 mars, tout change, lorsque la compagnie de tête bien engagée dans le village de Duong Thong se fait violemment accrocher par une unité viet. Le combat est des plus acharné et malgré limportance des moyens mis en oeuvre il faudra attendre la tombée de la nuit pour contrôler toute lagglomération. Les pertes de notre coté ne sont pas négligeables et je revois encore, trente ans plus tard, les corps de ces braves tirailleurs que lon évacuait pour les diriger ensuite sur Hanoï, en pensant que parmi eux quelques-uns peut-être avaient vu mettre un terme à leur existence après avoir parcouru le long et difficile chemin qui devait les mener dun douar algérien, ici, après les campagnes de Tunisie, dItalie, de France et dAllemagne".
Le Lieutenant Moreau a toujours eu des états dâme.
Cest son côté autonomiste breton et résistant, un peu "anar", admirateur de Léo Ferré, de ses poèmes et de ses chansons. Mais entonnez "la Marseillaise" et il vous couvrira de sa voix de baryton. Peut-être est-ce parce que cest un chant révolutionnaire ? Devant le drapeau français il restera des heures au garde-à-vous. Il est ainsi le camarade Moreau, et nous laimons bien tel quil est.
Le 30 mars à 8 heures, les Compagnies font mouvement sur An Boi. Le chef de bataillon prend liaison avec les paras pour préparer leur relève.
Le Groupe Deporter de la C.L.S. tente un coup de main de nuit. Il se trouve pris entre 2 Compagnies V.M. mais réussit à se dégager en abattant une dizaine de Viets. Dans laction 3 supplétifs ont disparu.
Jusquau 5 avril, les fouilles, les embuscades et les patrouilles se poursuivent. Le Sergent-Chef Larcher est tué le 31 mars, dans la nuit, pendant son service de quart.
Le 1er avril, le Bataillon atteint Tien Hoang.
Le 2 avril, 1000 suspects sont dirigés sur Thai Binh parmi lesquels de nombreux V.M. sont identifiés. Le Général de Linarès et le Colonel de Quincerot se rendent au P.C. du bataillon et le lendemain ils vont avec le Colonel de Castries à Tien Hoang où les chefs de village et les notables sont réunis.
1600 suspects sont dirigés sur Thai Binh, puis encore 1400 le soir.
La Compagnie Légère de Supplétifs découvre 17 Viets cachés dans des trous et récupère 12 fusils et 2 mitraillettes.
Le 4 avril, 2000 suspects sont dirigés sur Thai Binh, escortés par la 3e Compagnie et le 5 avril à nouveau 100 suspects dont 10 Viets réguliers. La 3e Compagnie récupère 1 mortier de 60 mm et 2 pistolets-mitrailleurs.
Une prise darmes a lieu sur la place du marché de Thien Hoang pour le départ du Colonel de Quincerot rapatriable. Le Lieutenant Moreau prend le commandement de la 2e Compagnie en remplacement du Capitaine Martel, qui permute avec lui, en prenant le commandement de la Compagnie Opérationnelle de Commandement du Bataillon
Dès le lendemain, 6 avril, le Bataillon quitte Thien Hoang à 7 heures pour Tra Ly et passe le fleuve à 9 heures, suivi des véhicules du Génie et de lArtillerie.
Les Compagnies reprennent leurs anciens emplacements.
Le Lieutenant Moreau décrit les péripéties de cette dernière semaine dune façon pittoresque et parfois polissonne :
"Le lendemain 29 mars, après une dernière fouille du village (Duong Thon), la progression reprend vers lEst. Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la mer, les populations désemparées se mettent sous notre protection. Mais comment faire le tri entre le bon grain et livraie, entre le simple paysan et le "lou-kid", voire même entre le Tonkinois et la Tonkinoise ? Pour ce dernier point la solution est vite trouvée et Mohamed ravi de laubaine, se charge de vérifier lui-même, à la main, le sexe de chacun des suspects. Les "Na-din-bebek" et autres jurons arabe de leur "délicieux" répertoire, nous informent aussitôt quun tirailleur a trouvé une paire de testicules là où la logique cartésienne et musulmane leur interdit dêtre.
"Le 3 avril, nous recevons la visite du Général de Linarès, des Colonels de Castries et de Quincerot, son adjoint. Ce jour-là, jai assisté à lexposé le plus magistral de toute ma carrière, en bénissant le ciel davoir pu en être le témoin, puisque cela se passait à mon P.C.
"Ayant fait étaler devant lui la carte des opérations, le micro de lA.N.G.R.C. 9 à la main, je lai entendu sans faire appel à la moindre note et sans une seule hésitation, donner ses ordres à tous les commandants dunité en vue de mettre un point final à lopération en cours pour la transposer sur le compartiment de terrain voisin où, pensait-il, lunité viet Minh quil pourchassait avait dû se retirer. Force est de constater que létiquette de "Grand dEspagne" lui convient à merveille et quavec un tel chef lon irait au bout du monde.
"Jen étais là de mes réflexions lorsque contraint de répondre à dimpérieuses nécessités, il me faut quitter la réunion pour trouver un endroit aussi isolé que possible. Le village de Tien Hoang est très étendu et sur ce plan offre des possibilités, dautant plus que copieusement bombardé quelques jours plus tôt par notre artillerie, il est presque entièrement détruit. Pour ce qui concerne la sécurité, il présente donc toutes les garanties, cest tout au moins ce que jai la naïveté de croire ! Cest donc un Moreau à lâme sereine et dans un état proche de la béatitude qui donne libre cours aux exigences de la mécanique animale.
"Il me semble pourtant avoir entendu un léger craquement un peu derrière moi; un rat, un chat, un chien ? Lun ou lautre sans aucun doute, inutile donc de sinquiéter. Et de me replonger dans les délices déjà décrits. Presque aussitôt les mêmes bruits se font entendre, mais cette fois-ci, nettement plus proches et plus distincts. Et sil sagissait de tout autre chose ? Par curiosité, plus que par crainte, je me retourne pour apercevoir à quelques mètres de moi, derrière une haie de bambous, deux Viets, le couteau entre les dents, au sens réel du terme, rampant dans ma direction. Nul doute quils ont lintention de se livrer à des réjouissances qui nont rien de commun avec celles que peut procurer un pique-nique sous le ciel tonkinois et que mon humble personne risque fort den faire les frais. Ma position est des plus inconfortable, cest le cas de le dire, dautant plus que je ne possède pas la moindre arme.
"Mon vieux Charles, si tu ne veux pas terminer au Nième balancier ou être transformé en "Nhems", il va te falloir trouver seul la solution pour sortir de ce traquenard dans lequel tu tes fourré et cela en vitesse !.
"La seule issue, cest la fuite, car je sais que je nai aucune chance en voulant jouer les héros et à main nue (ainsi que les fesses) avec ces Asiatiques qui tiennent à la fois du tigre, du renard, du serpent et du poisson... Poussant un "gââââst" tonitruant (gast = juron breton intraduisible dans une autre langue), je fonce vers la haie de bambous doù les deux Viets senfuient à toutes jambes, convaincus jimagine davoir affaire à un fou et regagne la sortie du village, puis le P.C. du bataillon. Au Capitaine Biard qui sinquiétait de mon absence et de mon souffle court jexplique que les petits hommes verts existent et que je les ai vus.
"Le soir même, à la popote, il ma fallu faire le récit de mon aventure et contempler sans broncher les sourires goguenards (chacun son tour) et faussement attristés de mes bons camarades.
"Le 5 avril, le chef de bataillon me fait part de sa décision de me confier le commandement de la 2e Compagnie. La satisfaction que jen éprouve est toutefois tempérée par la peine que cela ne peut manquer de provoquer au Capitaine Martel. Jai pour cet officier, le plus grand respect et chacun connaît sa valeur. Il a lestime de tous, quil sagisse de ses camarades officiers ou de ses subordonnés. Le Patron auquel je fais part de mes scrupules mexplique que les graves blessures quil a subies pendant la guerre, lont diminué physiquement et que le commandement de la C.C.B. quil vient de lui confier conviendra mieux à son état. Rien ne mautorise à affirmer le contraire et cette manière de voir me satisfait.
"Le rythme imposé aux groupes mobiles par le commandement, ne donne guère à ceux qui crapahutent dans la rizière le loisir de sabandonner à la méditation ou aux... considérations dordre philosophique. Je bénis le chef de bataillon de mavoir permis pendant ces trois semaines passées à la tête de la C.C.B. de mieux prendre connaissance des problèmes sur la guérilla viet. La compagnie qui mest confiée, à limage de toutes celles qui composent le bataillon, est digne de la glorieuse tradition du 7e R.T.A. Lencadrement en officiers est hélas réduit à sa plus simple expression, puisque nous ne sommes que deux. Le Lieutenant Dubos, mon adjoint, est depuis plus de deux ans en Indochine et connaît à merveille et son métier et le Tonkin. Sa collaboration mest particulièrement précieuse. Lencadrement en sous-officier, sur le plan quantitatif, nest guère plus brillant. Dieu merci ils sont de première qualité, malgré lusure physique quentraîne pour eux un séjour dun voire deux ans en opération. Il en est exactement de même pour les tirailleurs parmi lesquels se trouvent encore pas mal danciens de la campagne dItalie, de braves chibahnis auxquels on peut et on ne manque pas de tout demander. Mais là encore la même ombre au tableau, celle des effectifs puisque la moyenne par section se situe entre 20 et 25, cadres compris. Cette pénurie est toutefois un peu compensée par lexistence dun cinquième élément de manuvre, la Section de Partisans. De formation militaire assez sommaire et peu motivés sur le plan moral, ces supplétifs, à défaut de pouvoir être utilisés dune manière conventionnelle, sont très précieux dans les missions déclairage et même de reconnaissance.
"En résumé, loutil de travail dont jai la charge est excellent, comme les autres unités du bataillon qui sont logées à la même enseigne.
"A moi de savoir men servir.
Du 7 au 10 avril, les fouilles continuent.
Les pionniers récupèrent 3 fusils et capturent un sous-lieutenant viet, le 7 avril. La 2e Compagnie fait 7 prisonniers dont 6 sont blessés et récupèrent 3 fusils, le même jour. Un des supplétifs capturé par les V.M. Ie 30 mars sest évadé et rejoint la C.L.S.
Le 8 avril, à nouveau 10 prisonniers et 50 suspects arrêtés. Le lendemain encore 60 suspects et 2 réguliers.
Le 10 avril, 300 Viets sont signalés à Trung Don.
La C.L.S. et la 2e Compagnie sont violemment accrochées.
La C.L.S. perd son poste radio et se trouve sans liaison.
Le combat se traduit par un violent corps-à-corps.
Le Lieutenant Mazeris, commandant la C.L.S. et le Sergent Tritter sont blessés ainsi quun sous-officier et un tirailleur de la 2e Compagnie. Au cours de ces dix derniers jours, les Viets ont eu, face au bataillon de lordre de 40 tués et 70 prisonniers; ils ont perdu une trentaine darmes.
7000 suspects ont été contrôlés.
Tous ces mouvements dans la zone de lOpération "Mercure" au Sud et au Sud-Est de Thai Binh, ont désorganisé limplantation Viet Minh et permis aux autorités civiles et administratives de reprendre le contrôle des populations. Les cadres du bataillon ont découvert lune des régions les plus riches du delta. Sa richesse, pour ne pas dire son opulence, éclatait au travers du mobilier et du décor des maisons en dur, de vraies villas et non plus des paillotes, et cest dans un authentique pousse-pousse, tiré par un coolie, que le Commandant de la 4e Compagnie sest rendu à une réunion de commandants de compagnie au P.C. du Bataillon.
Baptême du feu dun jeune officier au 4/7 R.T.A.
Le 20 mars, accompagné du Capitaine Martelli, le Lieutenant Mary, nouvel arrivé, rejoint le bataillon en opérations. Sorti des écoles, bourré de principes mais nayant aucune expérience du combat, le Lieutenant Mary rejoint son ancien Chef du G.l. au 7e R.T.A., le Capitaine Biard et ses camarades Antoine et Dufossé. Laccueil est chaleureux, laffectation rapide : affecté lre Compagnie commandée par le Lieutenant Lefin. Le premier repas se passe au P.C. du Bataillon; il est copieux. Cest pourquoi, je pense, le Capitaine Biard propose une promenade digestive. Nous nous dirigeons vers la C.L.S . où sont montrés au capitaine, les cadavres de quelques rebelles abattus en fin de matinée : le jeune arrivé fait sa première expérience...
La digestion seffectue très vite.
Il rejoint son unité en cours daprès-midi.
Le contact avec le Lieutenant Lefin est agréable. Se retrouver sous les ordres dun combattant expérimenté est réconfortant. Ayant fait les campagnes dItalie, de la Libération et dAllemagne à la tête dun corps franc le Lieutenant Lefln a toutes les qualités dun chef.
La formation du nouvel arrivé va être entreprise sur le champ. Complètement innocent, ne connaissant rien du combat et de la compagnie, le Lieutenant Mary est installé, seul, au milieu de lÉglise de Mac Ha. Lordonnance, avec beaucoup de soin, installe lit et paquetage. Étre seul, au milieu dune Église vide dans laquelle le moindre bruit samplifie et se répercute na rien de très réjouissant mais le repas du soir permettra sûrement de faire plus ample connaissance.
Malheur ! le commandant de compagnie est convié au bataillon pour le repas du soir, le nouveau restera seul. Le dîner est vite expédié, linquiétude commence à gagner à lapproche de la première nuit passée sur le terrain.
Voulant rester digne, le nouveau chef de section se retire dans sa chambrette ! une église pour lui tout seul... Le sommeil arrive enfin mais pour peu de temps. Des tirs darmes individuelles et darmes automatiques se déclenchent. Ils sont rapidement couverts par des tirs dartillerie qui semblent tout proches. Le vacarme dans léglise est insupportable. Lordonnance a vite rejoint son chef et ouvert le poste radio.
Le P.C. veut savoir ce qui se passe.
Le nouveau est rapidement mis à lépreuve. Vous dire ce quil a fait et dit à ce moment là est impossible... Plus rien ne reste de cette première expérience.
Les tirs se sont calmés; la nuit a été longue et tendue...
Mais le soleil du 21 est reparu. La belle expérience de la veille avait été montée de toute pièce!
On avait testé "le nouveau.
Lintéressé na jamais connu le résultat de ce contrôle de connaissances. Au bataillon on sétait bien détendu.
Quelques jours après commençait lOpération "Mercure", le vrai baptême du feu allait être donné au nouvel affecté. Une fois encore il allait ne rien comprendre...
Le 28 mars, 1re et 4e Compagnies en tête, le bataillon fouille deux rangées de villages qui convergent vers une pagode entourée dun cimetière. Il sagit de Duong Thong. En tête de la 4e Compagnie un peloton commandé par le Lieutenant Antoine, en tête de la 1re Compagnie un peloton commandé par le Lieutenant Mary. Le début de la fouille seffectue sans problèmes majeurs mais en arrivant au bout des rangées de villages, alors que les deux compagnies sont à 200 mètres environ, elles sont prises à partie par des tirs fournis et précis qui viennent dune pagode.
Ce qui sest passé à la 4e Compagnie, Antoine seul peut le raconter, mais ce qui a été perçu par le commandant du peloton de la lre Compagnie est bien loin de la réalité.
Dès le début du tir ennemi 3 tirailleurs ont été tués et 5 blessés. Le peloton du Lieutenant Mary sabrite et riposte rapidement. En observant ce premier contact avec le feu, surpris par la rapidité avec laquelle les tirailleurs ont été atteints, "le naïf" essaye dy voir clair.
Il en déduit que son camarade, pris lui aussi sous le feu, commet une erreur grave et tire sur les gens de la compagnie voisine. Exaspéré de voir ses troupes décimées par des tirs amis il se lève, gesticule et crie en direction de son camarade pour larrêter. Signaux, hurlement, rien ny fait bien évidemment... Il sagit de tirs ennemis. Deux autres tirailleurs sont tués, dautres sont blessés...
Les tirs dartillerie et lintervention de la chasse permettent au peloton du Lieutenant Mary de se dégager. Morts et blessés sont récupérés. Le naïf a enfin compris. La première expérience a été sérieuse et surtout sont attitude imbécile lui a permis de simposer à ses hommes.
Il na eu aucun mérite...
Mais il est maintenant adopté!
Cette fois là, le Lieutenant Mary a reçu le vrai baptême du feu.
La leçon a été sévère mais il saura en tirer profit.
Préparation et plan de la grande offensive dans le Thai Binh
"Mercure" avait permis daérer notre dispositif dans le Thai Binh. Des éléments importants de deux régiments de la Division 316 sétaient en effet infiltrés à travers notre ligne de béton et actes de terrorisme, sabotages de voies de communication, chutes de postes se multiplient. Le poste de Phuong Tri par exemple, situé à 13 km au N.N.E. de Ke Sat a été enlevé par deux bataillons du 98.
Le commandement décide de nettoyer la région N.O. de Hai Duong et dy remettre en place un système militaire et administratif solide.
Trois opérations vont se dérouler successivement (voir croquis n°4).
"Porto" (14-15 avril)
"Polo" (18-19 avril)
"Turco" (19-27 avril)
Certes le 4/7 R.T.A. ne participera quà Turco (avec un nom pareil comment pourrait-il en être autrement ?) et sy distinguera mais pour bien comprendre le succès remporté, il semble nécessaire de retracer à grands traits les deux premières:
Le dimanche de Pâques, 11 avril, le G.M.N.A. a été mis au repos.
Le 4/7 R.T.A. quitte Thien Hoang pour Da Si où nous serons au repos jusquau 17 avril.
Les lundi, mardi, mercredi et jeudi sont employés à remettre lunité sur pied. Les nouveaux renforts ont été amalgamés, les équipements revus, lhabillement remis en état, les munitions recomplétées, les "coolies" rénovés. Cela permet également aux officiers nouvellement affectés, comme le Lieutenant Moreau à la tête de la 2e Compagnie et le Lieutenant Mary à la 1re Compagnie de faire plus ample connaissance avec leurs cadres et avec leurs hommes. Les soirées aussi sont bien remplies, car le Capitaine Biard, exigeant dans le travail et en opération, a, en grand seigneur, le secret pour obtenir de ses officiers la plus totale participation aux dégagements.
Le vendredi 16 avril, après un repas confortable, les officiers du bataillon sont au Ritz qui vient de recevoir une nouvelle chanteuse philippine extraordinaire. "Cumba, Cumba Guiera" est très appréciée. Lambiance est très détendue, même les taxi-girls, ce soir, sont gaies et aimables.
A 22 heures 30, lun des officiers resté au bataillon arrive porteur dun pli très urgent. Le Capitaine Biard lit rapidement puis nous fait signe de descendre. Le Bataillon doit être prêt à partir à 2 heures. Cest aussitôt la ruée vers Da Si, le réveil des Compagnies qui encore ensommeillées, sorganisent, se rassemblent.
A 2 heures, nous partons; 3 kilomètres à pied et nous embarquons dans les camions. Il est 4 heures lorsque le convoi sébranle. Hanoï est vite traversé et nous nous retrouvons somnolents sur la R.C. 1. Au petit jour arrêt brutal, nous sommes à Bac Ninh. Aucun ordre pour linstant : en bons militaires, tous restent dans les camions et dorment.
Vers onze heures, les deux Compagnies de tête (la 2e et la 4e) mettent pied à terre.
Elles ont reçu pour mission louverture de la route coloniale n° 18 où le Bataillon frère, le 5/7 R.T.A. tient des postes bétonnés de part et dautre de cette route. Alors que les autres compagnies du Bataillon sinstallent dans les villages de Giang Len, Loï Than, Trung Than et Phuong Mao, avec le P.C. dans ce dernier village, la 2e Compagnie (Lieutenant Moreau) reçoit la mission de protéger le P.C. du groupe mobile. Cela nenchante guère son Commandant de Compagnie car, daprès les renseignements recueillis de bonne source, une importante formation viet évoluerait dans les parages et devrait, si tout se déroule normalement, tomber dans nos filets.
Le soir, réunion des Commandants de Compagnie au P.C. Bataillon pour la préparation de lopération "Turco" :
- Des unités régulières du Nord du delta se sont infiltrées pour aider et réorganiser les unités régionales qui se sont implantées au Nord du canal des Rapides, nous dit notre Chef de Bataillon, Turco doit y mettre bon ordre.
Au cours du dîner au P.C. Bataillon, après le briefing, le Colonel de Castries, Commandant le G.M.N.A., invité par notre Chef de Bataillon à cette veillée darmes, ironise sur le manque de pugnacité des cadres pendant lopération "Mercure" et leur reproche dêtre en partie responsables de la fuite du gros des unités viets. Un tel jugement est particulièrement injuste et mal ressenti par les Commandants de Compagnie présents qui se sont tous illustrés sur les théâtres dopérations européens comme en témoignent leurs croix de guerre abondamment garnies de palmes et détoiles. Le Lieutenant Lefin, en bon breton, prend la mouche et rétorque quil saura jouer les voltigeurs de pointe si cela doit être considéré comme un critère dans la définition du courage. Cet incident crée un malaise que personne ne parvient à dissiper. Mais cest là la manière du Chef cavalier pour galvaniser ses cadres à la veille du grand baroud.
LOpération Turco - 19 / 27 Avril 1952
"Turco" la bien nommée. Un symbole ?
Cest en effet, dans cette opération et sous ce nom prédestiné que le Bataillon Biard écrit ses plus belles pages de gloire, avec pour conséquence la destruction du Régiment 98, lun des plus prestigieux régiments de larmée du Général Giap.
Lopération débute le 19 avril (voir croquis n° 6).
Le Lieutenant Lefin me semble nerveux ce matin... peut-être subodore-t-il que laffaire va être sérieuse ? pense le Lieutenant Mary qui na pas assisté au repas de la veille au soir au P.C. du Bataillon. Louverture de route se fait lentement: les mines sont nombreuses. Le Bataillon démarre articulé en deux colonnes:
- A lOuest : la 1re Compagnie suivie de la C.L.S.,
- A lEst : la 3e Compagnie suivie de la 4e.
La lre Compagnie (Lieutenant Lefin) doit, dans un premier temps, semparer de Ven Than pendant que la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) semparera de Cau Thon. Ensuite la lre Compagnie reprendra sa progression vers Mo Dao. A 15 heures Yen Than est occupé et aussitôt la 1re amorce le mouvement sur Mo Dao. La 3e a pris Cau Thon sans difficultés.
Larrivée sur Mo Dao est saluée de quelques coups de feu mais la 1re Compagnie occupe rapidement le village.
A 16 heures, 01 est atteint par tout le Bataillon.
A lEst, le 2/6 R.T.M. a lui aussi atteint 01.
Le P.C. du Bataillon et la 4e Compagnie (Capitaine Good), en réserve, sinstallent à Yen Than et la Compagnie légère de supplétifs rejoint la 1re Compagnie à Mo Dao, bientôt renforcée par deux groupes de pionniers du Bataillon. Il faut maintenant essayer de sinfiltrer, daller de lavant. Le 2/6 R.T.M. reçoit la mission doccuper Vu Duong avec la 3e Compagnie du 4/7 R.T.A.
Ce village est fortifié et déjà le 2/6 a reçu plusieurs coups de feu venant des lisières. Une forte préparation dartillerie déclenche laction.
A 18 heures 15 Vu Duong est occupé sans résistance. Pendant ce temps à Mo Dao la bataille des yeux se poursuit. Les guetteurs signalent des mouvements suspects en direction de Chu O et de Trac Nhiet.
Les observateurs signalent des Viets en train dorganiser ces deux villages. Quelques tirs dartillerie font cesser provisoirement ces travaux de dernière minute. Le Capitaine Biard qui dirige lopération, et le Lieutenant Duffossé, officier de renseignement, se relaient à la binoculaire pour suivre les mouvements des unités. Le Lieutenant Lefin, interroge sans répit les quelques suspects ramassés dans Mo Dao. Toujours la même réponse: "con-biet". En insistant, il finit par délier les langues : "Hier encore Chu O et Trac Nhiet étaient sérieusement tenus".
La nuit tombe, la lre Compagnie et la Compagnie légère de supplétifs restent dans Mo Dao, la 3e dans Vu Duong avec le 2/6 R.T.M.
La nuit est agitée.
De nombreuses patrouilles sortent et de temps en temps des lumières sont repérées dans les villages situés au Sud.
Laube du 20 avril est magnifique.
Dès le lever du soleil le mouvement reprend.
La 3e Compagnie se dirige vers Trac Nhiet par lEst de façon à utiliser la digue du canal des Rapides; la 1re Compagnie aborde le village par lOuest. La 2e Compagnie (Lieutenant Moreau), relevée de sa mission de protection du P.C. du G.M. la veille, sinstalle en bouclage face à Yen Gia. La 4e Compagnie saligne sur le groupe mobile Muong (G.M. 3) et sinstalle en base de feux du 2/1 R.T.A. et du 2/6 R.T.M., les deux autres Bataillons du G.M.N.A. (G.M. 1), tout en restant en réserve du Bataillon.
Le village de Trac Nhiet, objectif principal de lopération où se situerait le gros de lennemi, est un très gros village au carrefour de deux digues qui dominent de 1 à 2 mètres la rizière.
Le P.C. du Bataillon rejoint celui de la 4e Compagnie à Mo Dao.
Le dispositif est en place.
Fait significatif, les supplétifs, ce matin, se font tirer loreille pour avancer !!!
A 7 heures la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) débouche mais elle est vite stoppée. Un feu nourri laccueille avant quelle natteigne les lisières du village. Cinq minutes après le débouché elle a trois tués et sept blessés. Aussitôt le Lieutenant Lefin pousse sa Compagnie vers la corne Ouest du village. Le Lieutenant Mary commande le peloton de tête. Il sapproche jusquà 100 mètres des lisières de Trac Nhiet, le village de Chuc O étant sur sa droite. A la corne Ouest de Trac Nhiet, il repère un emplacement darme automatique avec deux servants, le terrain est sec. Le peloton progresse dans un champ labouré.
Schéma classique au sein du peloton :
Les F.M. sont installés prêts à appuyer de leurs tirs, les voltigeurs sont prêts à partir. Ils avancent de quelques mètres... rien ne bouge. Pour essayer de découvrir les positions ennemies, ordre est donné au peloton douvrir le feu et aussitôt de toutes les lisières du village arrive une riposte sérieuse.
Les tirailleurs sont là et tiennent.
Trop avancé, le Lieutenant Mary narrive pas à voir ce qui se passe... personne ne peut bouger tellement le tir ennemi est dense et précis. A ce moment, de Chuc O des tirs de flanc sont déclenchés par les Viets : les tirailleurs flottent. Certes la 2e Compagnie répond vigoureusement mais lennemi solidement installé essaye un carton sur le peloton du Lieutenant Mary éparpillé dans le labour.
Lordonnance du Lieutenant Mary voulant venir aider son Chef en difficulté, fait un bond... Il reçoit une balle en plein coeur.
La radio appelle : "Rouge 1 de Rouge, répondez", mais dès que le Chef de peloton veut parler, impossible de sentendre, les Viets brouillent le réseau. Le D.L.O. déclenche un tir sur les deux villages, les tirs ennemis se calment, le peloton se regroupe, les quatre morts sont ramenés, les blessés sont évacués.
Laction a permis de délimiter le contour de lennemi, de repérer une bonne partie de ses armes.
Lintervention de laviation savère nécessaire alors que des obus de mortiers viets sabattent sur les deux digues, axes de progression des 1re et 3e Compagnies. Devant lintensité des tirs viets et dans limpossibilité où se trouvent nos unités de pouvoir pénétrer dans Trac Nhiet après ce premier assaut, le Capitaine Biard donne lordre de replier le dispositif de 2 à 300 mètres pour permettre lintervention aérienne.
Guidée par lO.L.A.T. la chasse arrive et arrose de napalm les cornes de Trac Nhiet et de Chuc O. Ensuite les 155 du poste de Bac Ninh et les 105 du groupe de marche du 64e R.A. arrosent les deux villages. Ceci permet au Bataillon de prendre son dispositif dattaque:
- la 2e Compagnie (Lieutenant Moreau) se met en place pour neutraliser Chuc O,
- la 4e Compagnie (Capitaine Good) neutralisera la corne Ouest de Trac Nhiet,
- la 1re Compagnie (Lieutenant Lefin) appuyée par la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) semparera de Trac Nhiet par la corne Est.
Le dispositif est en place pour 14 heures.
Une dernière préparation dartillerie sabat devant la 1re Compagnie. Mais quelques instants avant le départ, lennemi réagit en déclenchant sur notre base de départ un tir de mortiers de 81 et de 60. Heureusement, il ny a pas de trop gros dégâts mais il faut avant de partir, évacuer les nouveaux blessés.
Le Lieutenant Lefin a deux éclats dans la gorge mais il refuse que lon soccupe de lui et il réaménage le dispositif de sa Compagnie. Il sent laffaire sérieuse et veut la diriger.
Le faux démarrage de lattaque a permis de localiser les mortiers viets dans Duc Tai.
Le Capitaine Biard se rendant compte de la situation, donne à nouveau lordre de replier le dispositif pour laisser intervenir la chasse sur Duc Tai (20 chasseurs T 6) et 16 bombardiers B 26 sur Trac Nhiet.
Les bombardements seffectuent à 16 heures.
Les villages ennemis donnent limpression dêtre complètement détruits. Le matraquage par laviation et lartillerie permet de supposer quaprès une telle avalanche de bombes et de napalm aucun être humain na pu y survivre. Cest bien mal connaître les Viets car notre tentative en direction de lobjectif va être accueillie par une réaction aussi violente que la précédente.
Il est 16 heures 45 quand le Lieutenant Lefin levant sa canne sécrie "En avant ! "; cest lassaut. Les lre et 2e Sections de la lre Compagnie sélancent à travers un champ de maïs. Toutes les armes crachent; on aperçoit des Viets filant vers le Sud sur la digue du canal des Rapides. Le P.C. de la 3e Compagnie est adossé à la digue où lantenne du poste radio doit servir de repère aux Viets qui concentrent sur celui-ci un tir darmes automatiques et dobus de mortiers. Le Lieutenant Chiaramonti fait replier lantenne et profite du remblai qui le protège des tirs directs pour déplacer son P.C., en rampant au fil de la rizière. Cest alors que débouche des lisières Sud-Est de Trac Nhiet une section de volontaires de la mort (ces commandos viets hurlant en tirant larme à la hanche) traversant la digue. Les chars M5 du groupement mobile les stoppent net par leurs rafales de mitrailleuse bien ajustées.
A la 1re Compagnie, le Caporal-Chef Merrade prend le commandement de son groupe car le Sergent Kandouci vient dêtre tué dès le départ de lassaut, dune balle en plein front. Plusieurs tirailleurs sont blessés par des éclats de mortiers, un jeune caporal européen arrivé depuis trois jours seulement a le crâne littéralement ouvert. Pourtant derrière le Lieutenant Lefin, en train de fumer sa pipe, pistolet au poing, la progression continue. Les lisières du village sont atteintes mais en les franchissant lAdjudant Madec, Chef de la 1ère section, saute sur une mine. Le Lieutenant Lefin prend sa place, installe ce qui reste de la 1re section à gauche pendant que le Lieutenant Mary regroupe la 2e section à droite.
La tête de pont dans le village est créée, mais pour peu de temps. Les Viets contre-attaquent. Tout de suite le Lieutenant Lefin reçoit une rafale dans le ventre. Les tirailleurs tiennent encore mais sont inquiets. La compagnie est à bout de munitions. Djafer, Chef de groupe de protection du Lieutenant Mary lui dit :
- Mon Lieutenant ça va plus. Y en a plus les cartouches...
Les Viets avancent... heureusement, une fois encore, le peloton de chars M 5 du G.M. vient au secours de la 1re Compagnie, comme il vient de le faire pour la 3e Compagnie quelques instants auparavant, et la dégage.
Un obus de rocket viet ricoche sur lun de ses chars et vient éclater un peu derrière la section du Lieutenant Mary qui reçoit un de ses éclats dans le foie. Les tirailleurs nont pas bronché; ceux qui ont encore des munitions tirent toujours.
Une deuxième contre-attaque viet samorce.
A bout de munitions, ayant perdu la moitié de ses effectifs, le peloton se replie.
Calmement les tirailleurs reviennent sur la base de départ ramenant, sous la protection du peloton de M5, blessés et matériel. Les blessés sont acheminés vers larrière tandis que tous les hommes valides reviennent aux postes de combat face à Trac Nhiet.
Le Lieutenant Chiaramonti, privé de sa radio de commandement pendant cette phase du combat, assiste impuissant à la mêlée confuse qui se déroule sous ses yeux. Quand il rétablit le contact, cest pour apprendre par le P.C. du Bataillon que son camarade Lefin vient dêtre tué et le Lieutenant Mary blessé.
Bloqué par les feux très meurtriers des armes automatiques et des mortiers adverses qui lui causent des pertes sévères, le Lieutenant Chiaramonti essaye de stopper un mouvement de panique qui sempare de certains éléments du 2e Peloton de la 1re Compagnie qui refluent vers lui, mouvement heureusement enrayé par les sous-officiers de ce peloton. Saluons ici le courage du jeune Sous-Lieutenant Huetz de Lemps, O.R.S.A. volontaire pour lIndochine qui, à ce moment-là, se retrouve à la tête dune valeureuse lre Compagnie bien meurtrie.
En fin de journée, la 3e Compagnie qui sest accrochée au terrain, réussit à dégager la 1re Compagnie et à ramener de nombreux blessés. Il revient alors à la mémoire du Lieutenant Chiaramonti la réflexion de son camarade au Colonel de Castries lavant veille au soir. Blessé dans son orgueil de combattant délite plus que dans sa chair, le Lieutenant Lefin a-t-il voulu refuser léchec après le 2e assaut ?
Pendant ce temps-là, la 2e Compagnie progresse avant que les Viets aient pu se ressaisir après le bombing aérien à la corne Nord-Ouest de Trac Nhiet et les Sections Dubos et Litzelman réussissent à occuper une pagode à cette extrémité du village mais ne peuvent pénétrer à lintérieur de Trac Nhiet. Informé des pertes subies par la 1re Compagnie et de la mort de son camarade et compatriote Lefin, le Lieutenant Moreau fait replier ses deux sections de tête et les installe en couverture de la 1re Compagnie.
Une nouvelle intervention de la chasse et des B 26 se déroule à 18 heures.
La nuit arrive, il faut prendre ses dispositions.
Le 2/1 R.T.A. en réserve jusquà présent est envoyé en renfort. Tout le groupe mobile sinstalle en pleine rizière. Les trous sont creusés avec une soif de vengeance terrible.
Les Viets ont subi des pertes considérables et ceux qui sont encore valides vont tenter de profiter de la nuit pour sinfiltrer au travers du dispositif de bouclage.
La lre Compagnie panse ses blessures.
La 3e Compagnie qui a elle aussi, payé un lourd tribut, rejoint le P.C. Bataillon à Mo Dao, en réserve et assure sa protection.
Les 2e et 4e Compagnies et la C.L.S. sinstallent en bouclage pour la nuit dans la rizière autour de Trac Nhiet. Une mesure judicieuse de notre Chef qui va tromper le Viet.
Au lieu dorganiser ce bouclage à la lisière du village, "les pieds au sec", les compagnies salignent en pleine rizière passant la nuit à plat ventre dans leau, mis à part ceux qui trouvent un petit tertre de quelques tombes, quand même humide.
Lennemi est tellement persuadé que nous sommes restés accroché aux lisières du village quil tire dessus au mortier.
La nuit est tombée, les sonnettes partent.
A limage de la garde de lEmpereur à Waterloo, le Lieutenant Moreau adopte le dispositif de déploiement en carré. Après la rude journée que nous venons de vivre, il craint que ses hommes recrus de fatigue naient tendance à sendormir. En réalité, la tension est telle que chacun garde loreille tendue, craignant de se laisser surprendre. Rien ne se passe jusquà environ 3 heures du matin, au moment où le Lieutenant Dubos signale à son Commandant de Compagnie quil a le sentiment davoir entendu des bruits suspects en direction du village de Trac Nhiet. Lun des tireurs au F.M. a lui aussi senti quil se passe quelque chose danormal et de sa propre initiative déclenche le tir, aussitôt imité par tous ses voisins. Surpris, les Viets qui manifestement, ne sattendent pas à notre présence en rase campagne, tombent dans notre dispositif de bouclage. Tomber est le mot puisque un brouillard intense sétend sur la rizière. Ils tentent de senfuir dans tous les sens. Quelques uns, un peu moins affolés, essayent de pénétrer à lintérieur du dispositif mais sont aussitôt abattus ou fait prisonniers. Sachant par expérience que les petits hommes verts savent très vite sadapter aux situations les plus périlleuses, le Lieutenant Moreau demande au D.L.O, le Capitaine Marragi, de déclencher les tirs de barrage prévus en sa faveur.
Mais le D.L.O. nest guère enthousiaste craignant de les appliquer sur le dispositif de la compagnie quil situe assez mal sur le terrain dans le brouillard et la nuit. Le Lieutenant Moreau insiste, car au fur et à mesure que le temps passe les éléments adverses sont plus importants à se heurter à son dispositif en pleine rizière et que, passé le premier moment de flottement, ils ne vont pas tarder à sorganiser et à réagir. Finalement, le Capitaine Marragi se laisse convaincre et déclenche les tirs darrêt qui tombent pile où ils avaient été prévus.
Le Lieutenant Moreau jubile.
En face cest la cohue la plus indescriptible.
A la lueur des explosions dobus, on devine les Viets courir dans tous les sens, spectacle qui mérite dêtre signalé car il nétait pas si courant à cette époque. Dautant plus quau bruit de cette galopade, vient sajouter les commandements hurlés par les cadres qui semblent avoir perdu le contrôle de leurs hommes. A ces cris se mêlent également les appels angoissés des blessés et les plaintes des agonisants. Aucun doute, nous sommes tombés sur un très gros morceau et le Lieutenant Moreau entend profiter de cette occasion pour asséner à une unité viet enfin à découvert, le maximum de coups.
De son côté, le Capitaine Good a installé sa compagnie entre deux digues, au plus près de Trac Nhiet, où le moindre tumulus est occupé par les armes automatiques et par le P.C. très réduit de la 4e Compagnie.
Sa Compagnie est pratiquement en ligne en pleine rizière.
Elle sabrite tant bien que mal. Là aussi la nuit est agitée, les Viets tentent de senfuir de Trac Nhiet, mais leur passage est décelé par les clapotis quils provoquent par leur course désespérée dans la rizière au milieu des tirs de barrage de lartillerie. Il en sera ainsi toute la deuxième partie de la nuit. A un moment, un intrus est appréhendé au milieu du P.C. de la 4 ! Cest un Viet avec un fusil-mitrailleur !
- Il ne sattendait pas à un bouclage en pleine rizière et a été surpris de se trouver tout à coup au milieu de nous. Nous avons été pour le moins, aussi surpris que lui ! déclare le Capitaine Good.
Le 21 avril, au petit jour, le 4/7 R.T.A. qui a eu dans ce combat la part prépondérante va commencer à recueillir le fruit de son action. Laube se lève enfin sur une rizière labourée par les tirs dartillerie; de nombreux cadavres y sont enlisés.
Au P.C. de la 4e Compagnie, un café chaud (doù vient-il ? merci Tagane !) est servi. Le prisonnier du P.C., après interrogatoire, savère être un officier. Il refuse le café qui lui est offert, mais prend le verre de cognac que lui présente linterprète après en avoir goûté. Il appartient au Régiment 98.
La 4e Compagnie a fait cette nuit 10 prisonniers, tous armés. Devant les positions de la 2e Compagnie, cest le même spectacle, on discerne de plus en plus de formes qui ny étaient pas la veille au soir. Puis, petit à petit, au fur et à mesure que le jour se lève on découvre tout autour du "carré de Waterloo" la rizière jonchée de corps et dobjets les plus hétéroclites. Avant daller voir de plus près de quoi il retourne, le Lieutenant Moreau rend compte au Patron, le Capitaine Biard, du spectacle quil a sous ses yeux ce qui a pour effet de le remettre des émotions qui lui ont été infligées, pendant cette rude nuit. Enfin, ny tenant plus, il va avec le Sergent-Chef Litzelman voir les résultats de cette sombre bagarre.
Ce quils voient, amplifié par le clair-obscur du petit matin, leur fait penser à un champ de bataille que les peintres ont immortalisé sur leurs toiles au lendemain des grandes empoignades.
Le sol est jonché dhommes morts ou blessés, de fusils, de caisses de munitions et dobjets les plus hétéroclites. Le Lieutenant Moreau demande au chef de section qui laccompagne dappeler ses hommes et de faire procéder en premier lieu à la récupération des blessés.
Parmi ceux-ci, une vingtaine environ, se trouve un très jeune officier dont lallure tranche sur celle de ses camarades. Impatient dêtre renseigné sur la nature de lennemi contre lequel il sest battu aussi durement depuis plus de 24 heures, le Lieutenant Moreau demande à son Adjoint, le Lieutenant Dubos, de faire venir lun de ses partisans vietnamien pour lui servir dinterprète. Quelle nest pas sa stupéfaction de sentendre dire par le prisonnier viet, maintenant remis de ses émotions, quil connaît suffisamment notre langue pour répondre directement aux questions que lon voudrait bien lui poser !
De fait, son français est aussi correct que le nôtre et sans accent. Pas de doute, il ne sagit pas dun quelconque "Nhia Qué". Il se présente comme ayant le grade de lieutenant et dit avoir fait toutes ses études au Collège Catholique de Hanoï.
- Mais comment un catholique peut-il abandonner sa religion et ses convictions pour devenir communiste et athée ? lui demande le Lieutenant Moreau.
- Mon Lieutenant, je nai rien renié de mon catholicisme, pas plus que je ne suis devenu communiste et marxiste, je me bats pour que nous soyons seuls maîtres chez nous et rien dautre, lui répond-il.
Sa réponse est tellement inattendue que le Lieutenant Moreau reste quelques instants sans voix. Puis il essaie de lui faire entendre que sous le régime stalinien, si loncle Ho prenait le pouvoir, ce qui ne risquait pas de se produire (pense-t-il de bonne foi!) il naurait guère le loisir de chanter matines ni lui, ni ses descendants.
A cette remarque, le lieutenant viet reste muet, mais le petit sourire moqueur quil adresse à son interlocuteur en dit long sur la foi qui lanime et fait prendre conscience au Lieutenant Moreau que quels que soient les arguments quil sapprête à lui opposer, ils ne seront pas de nature à le faire changer davis.
Il nen a pas dailleurs le loisir car le Lieutenant Dufossé lui fait part, par radio, de la volonté du Patron de récupérer au plus vite les prisonniers quil détient.
- Dommage, pense Moreau, jaurais bien aimé interroger les autres car jai le sentiment que parmi eux il y a de gros poissons.
Mais il se console en faisant procéder à la récupération de tout ce qui traîne autour de sa position. Il y a vraiment de tout : des armes, des munitions, de la nourriture et des médicaments. Mais aussi, à son grand étonnement, une très grande quantité de paperasse.
Par linterprète, il apprend que lunité viet à laquelle il a affaire est le T.D. 98, cela il le savait déjà par le Bataillon, mais, ô surprise ! que lélément quil a mis en pièce pendant la nuit est la Compagnie de Commandement du Régiment.
Il a vite la confirmation de ce quaffirme son interprète par la découverte dans lun des sacs à dos, du drapeau du régiment et par les premiers résultats de linterrogatoire des prisonniers par lOfficier de Renseignement, le Lieutenant Dufossé, qui lui apprend que parmi ses prisonniers se trouve ladjoint au colonel commandant le T.D. 98.
Cela le remplit daise et lui fait oublier toutes les émotions et les fatigues dune nuit exceptionnellement agitée.
A 8 heures, lensemble du Bataillon fait mouvement sur Trac Nhiet que nous entendons bien cette fois-ci occuper sans coup férir, puisque le village a été évacué par les Viets.
Chemin faisant, un groupe de la 2e Compagnie tombe sur un Viet abrité derrière une diguette qui regarde venir à lui les tirailleurs. Estimant que compte tenu du gros gibier que la compagnie a récupéré quelques instants auparavant, il est préférable de le faire prisonnier, le Lieutenant Moreau, informé, interdit à ses hommes de tirer. Les tirailleurs lapprochent avec quelques précautions prêts à le cribler de balles sil esquisse le moindre geste hostile. Mais, il se contente de les regarder fixement, très fixement même au point que le Lieutenant Moreau et ses hommes en arrivent à se demander sil nest pas en train de se payer leur tête ou peut-être dattendre quils soient à un endroit précis pour actionner une maudite mine ananas et les envoyer ad patres. Pour éviter toute surprise de ce genre le Lieutenant Moreau le fait contourner par quelques hommes et très vite ceux-ci se rendent compte que le valeureux combattant a été rendu définitivement inoffensif par un éclat dobus qui la coupé en deux à hauteur de la poitrine et que son buste sest fiché droit dans la rizière, la tête dépassant juste la diguette. Spectacle hallucinant, rappelant celui auquel avait assisté le Lieutenant Chiaramonti six mois auparavant en attaquant le village de Oc Thon.
Le Bataillon pénètre enfin dans Trac Nhiet.
Le village est occupé et fouillé. Il ne reste plus grand chose de Trac Nhiet, complètement labouré et retourné par les bombardements aériens, mais les organisations du terrain, les "trous bouteilles" sont intacts dans les haies de bambous qui entourent le village et dominent la rizière. Cest pour nous, fantassins, une excellente démonstration de lefficacité dune bonne organisation du terrain, même quand lassaillant, et cétait notre cas, dispose de moyens considérables de tir.
Les résultats du bombing de la chasse et des B 26 sont assez impressionnants, en particulier sur les lisières où des groupes entiers de Viets ont été grillés au napalm au point quau premier instant on se demandait sil ne sagissait pas en réalité de Sénégalais ayant déserté nos rangs et se battant contre nous. Le spectacle quils offrent est effrayant et lodeur de la chair grillée devient insoutenable.
Pour les Viets, cet enfer a été leur plus sévère défaite dans le delta, dira un officier prisonnier.
Le village nest que ruines.
La mission est remplie.
Le Bataillon compte ses pertes: 13 tués dont le Commandant de la 1re Compagnie, le Lieutenant Lefin, et 50 blessés, dont le Lieutenant Mary. Quimporte le détail des pertes considérables du Viet puisquil sagit de lanéantissement pur et simple du T.D. 98, lun des joyaux de lArmée du Général Giap.
La fouille de cette véritable forteresse dure les 21 et 22 Avril et permet de récupérer encore quelques armes et de mettre la main sur quelques "zu kid" cachés dans des trous. Des Viets égarés, habillés en civil pour passer inaperçus sont tués ou faits prisonniers. Bon nombre ont jeté leurs armes. Une visite plus approfondie des emplacements de combat aboutit à des constatations très intéressantes et permet de comprendre pourquoi bon nombre de défenseurs ont pu échapper aux effets destructeurs du napalm. La parade quils ont imaginée est toute simple. En assemblant des troncs de bananiers, ils ont confectionné de véritables couvercles ignifugés sous lesquels, au moment des arrosages, ils ont trouvé une protection à peu près totale.
Il reste quand même que cette rude empoignade avec lun des régiments viets les plus réputés du delta tonkinois sinon du Nord-Vietnam, met une fois de plus en valeur les qualités légendaires des unités de tirailleurs. Autant lorsquil est au repos ou en garnison, Mohamed est une source constante de tracas et de chikaïas, autant au baroud son courage et ses ressources sont inépuisables.
Au cours dopérations "de détail", les jours qui suivent complètent le bilan. La 4e Compagnie convoie 150 Viets faits prisonniers par les unités du G.M. dont le colonel commandant le Régiment 98 et son adjoint. Les autres Bataillons du G.M.N.A., le 2/1 R.T.A. et le 2/6 R.T.M. ont également participé à ce beau bilan. Il nest pas besoin de noter que le groupe de marche du 64e dArtillerie et le peloton de chars M 5 du groupe mobile ont de leur côté contribué largement au succès de lopération qui fait date dans les annales du groupe mobile nord-africain, le "Gimina".
Jusquau 29 avril la fouille de la zone se poursuivra.
Laffaire a été importante, les moyens mis en uvre considérables, mais le bilan est. largement à la mesure de ces moyens :
Quatre groupes mobiles et un sous-groupement blindé ont participé à lopération
Jusquau 4 mai, chaque jour viendra allonger la liste des pertes adverses dans cette région
Le 1er mai, la 238e C.L.S. est dissoute et chacune des quatre compagnies du 4/7 R.T.A. reçoit une section de supplétifs dont on appréciera par la suite lefficacité.
Le 22 décembre 1952, Monsieur Pleven, Ministre de la Défense Nationale, signait à Paris une citation à lordre de lArmée destinée au 4e Bataillon de Marche du 7e Régiment de Tirailleurs Algériens.
On y lit:
"Dans la région de Bac Ninh, le 20 avril 1952, sest lancé à trois reprises, à lassaut des puissantes organisations établies par le Régiment 98 dans les villages de Trac Nhiet et de Mo Dao forçant lennemi au corps à corps dans ses blockhaus de lisière puis à lintérieur des villages et semparant finalement de tous ses objectifs. Dans la nuit du 20 au 21 avril a brisé net la tentative de percée en force dun Bataillon, tuant une centaine de rebelles et capturant le P.C. de lunité, son drapeau, plusieurs officiers et une soixantaine de soldats réguliers préparant ainsi la voie à lanéantissement du Régiment 98 le 21 avril."
Opérations : Kangourou, Antilope, Queue dantilope
mai - juin 1952
Le 5 mai, mouvement du bataillon sur Hung Yen.
Après quelques opérations de fouilles et de ratissage dans le secteur, il y aura encore des pertes au bataillon.
Le 7 mai, le vaguemestre, le Sergent-Chef Comiti est blessé en sautant sur une mine en Jeep. Le même jour, 2 Caporaux sont tués à la lre Compagnie et le 8 mai, quelques blessés à la 4e Compagnie en abordant le village de Dan Giap, après un bombardement de B 26.
Du 9 au 13 mai, articulé en deux groupements, le Bataillon opère autour de Tao Khé et de Phu Khé. 68 suspects sont arrêtés et 3 fusils récupérés.
Le 14 mai, le 4/7 fait mouvement sur Da Si pour une période de repos que tous les Commandants de Compagnie vont mettre à profit pour réorganiser et instruire leurs compagnies. Dès le lendemain, le Lieutenant Moreau a la joie daccueillir le Sous Lieutenant Maingot qui vient de lui être affecté en remplacement du Lieutenant Dubos, rapatrié quelques jours plus tôt. Son arrivée le comble daise, non seulement parce quil se trouve à court dofficiers, restant le seul à sa compagnie après le départ de Dubos, mais surtout parce que celui quil reçoit est à ses yeux dune valeur exceptionnelle, layant très bien connu à Madagascar où ils ont fait campagne ensemble de 1947 à 1950.
Ayant roulé sa bosse sur tous les champs de bataille, le Sous-Lieutenant Maingot, sorti du rang, est le type même du vieux briscard au sens noble du terme. Cest ladjoint parfait pour le Lieutenant Moreau, sur lequel il peut se reposer dans les moments difficiles.
La préoccupation majeure des commandants dunité est, pendant cette période de repos, du 15 au 27 mai, la nourriture des hommes. La solution de facilité est de leur servir des rations K en opération. Cependant, sauf dans les cas exceptionnels, comme dans les phases de combat, il est possible de donner aux hommes un repas chaud par jour, voire même deux lorsque nous nous contentons doccuper un village. Alors, au repos, au diable les rations conditionnées. Les soirées de dégagement à Hanoï sont de plus en plus mouvementées et la bande du 4/7 défend joyeusement sa réputation. Le Général de Linarès, Commandant en Chef des F.T.N.V. en fit lui-même les frais, le soir où, invité 3 boire un pot à la fameuse villa, il faillit être asphyxié par la fumée se dégageant dun bûcher de paillons de "Mumm cordon rouge" confectionné au milieu de la pièce principale et auquel un attardé mental avait mis le feu.
Arrivée du Capitaine Larue qui prend les fonctions de Capitaine Adjudant- Major. Le Lieutenant Antoine est désigné pour prendre le commandement de la lre Compagnie qui reçoit un important renfort en raison des lourdes pertes subies au cours de lopération Turco. Lorsque le Capitaine Biard convoque le lieutenant pour lui faire part de lhonneur qui lui échoit, il lui dit, avec cet humour caustique qui lui est propre :
- Si je te confie une Compagnie, ça nest pas parce que tu es un type bien, cest parce quil ny a plus que toi !
La fin du trimestre est occupée par les opérations "Kangourou", "Antilope" et "Queue dAntilope". Elles se déroulent à lEst de la R.C.1 avec pour objectif principal laccrochage du Bataillon 922, difficilement saisissable.
Après un départ précipité le 28 mai, le Chef de Bataillon et les Commandants de Compagnie étant alertés à "la Bonne Casserole" où ils dégustaient un succulent repas, le Bataillon fait mouvement de Da Si vers Guang NGuyen à 10 km N.E. de Van Dien.
La 1re Compagnie (Lieutenant Antoine) et la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) abordent les villages de Tuson et Thong Thon sans incident. La 3e Compagnie reconnaît ensuite Dong Thong où elle se fait accrocher et violemment contre-attaquer en pénétrant dans le village, de même que la 2e Compagnie (Lieutenant Moreau) devant Lan Xa.
Le bouclage prévu pour la nuit ne peut être mis en place.
Le lendemain 25 mai, et les jours suivants, quelques accrochages sans grande importance. Mais il fait un soleil de plomb dont la réverbération sur la rizière rend cette opération particulièrement pénible. 14 prisonniers sont capturés ainsi que 6 femmes agents de liaison. Mohamed trouve que ce nest pas convenable que des femmes fassent la guerre. Elles devraient servir uniquement au repos du guerrier !
La deuxième opération baptisée "Antilope", se déroule du 2 au 7 juin dans la région Sud de la R.C.1, à partir de Yen Koau Elle se propose de détruire le Bataillon 922 implanté au Nord de Kha Lieu, Cau Dong et Phuc Lam.
Dès le 3 juin, les 1re et 4e Compagnies sont violemment accrochées devant Nhan Son. Un bombardement daviation et dimportants tirs dartillerie précèdent lassaut donné par ces deux Compagnies renforcées par la 3e Compagnie et une Compagnie du 2/1 R.T.A. Les pertes viets sont importantes (nombreux cadavres dont un chef de section). Le Bataillon perd 2 tués et a 8 blessés dont 6 à la 1re Compagnie à la suite du bombing.
Le 4 juin, la 3e Compagnie capture 28 suspects, 2 infirmiers et récupère 2 fusils
Patrouilles dans Tuong Thon, Ha Thon et Dong Lac, puis occupation du village de Trac But. Mais le Bataillon 922 (comme un poisson dans leau) semble sêtre dirigé vers le Nord pendant la nuit.
Le 5 juin, le Bataillon occupe Van But (112 suspects arrêtés), des mines sont relevées.
Le 6 juin, poursuite des fouilles autour de Trac But, à Doai Thon et Kinh Thon.
Le 7 juin, le Bataillon enlevé par camions à Hoa Mac rejoint Yen Khoaï. La troisième opération baptisée "Queue dAntilope" a pour but de poursuivre et de détruire, au mieux, les "rescapés" du Bataillon 922 échappés de lopération "Antilope".
Elle se déroule entre la R.C.1 et le Giang.
Le groupement Larue (Capitaine Adjudant-Major du Bataillon) avec les 3e et 4e Compagnies, fouille Daï Dong et Son Tawh.
Le reste du Bataillon se porte de lautre côté du Giang avec le 7e Bataillon de chasseurs parachutistes venant du Sud.
Le 922e Bataillon occuperait Le Nhue dont la 3e Compagnie sempare après lintervention de laviation et de lartillerie.
La 1re Compagnie reçoit lordre doccuper à son tour le prolongement Ouest du village. Une ou deux tentatives échouent malgré lintervention massive de lartillerie et le tir de la base de feu de la Compagnie. Limpossibilité de localiser le Viet dans cette forêt de bambous et de haies incite à tout "arroser" un peu systématiquement, et pour la première fois sans doute depuis Trac Niet, la Compagnie se trouve à court de munitions. Le Commandant du Bataillon, dont on aperçoit la bino, pas très loin de 13, préfère un ravitaillement à une relève toujours délicate en cours daction. Le Sergent Boulay revient près de son commandant de Compagnie, le Lieutenant Antoine. Tenant sa carabine de la main droite, il a placé lautre sur sa fesse ensanglantée en annonçant calmement, bien que furieux :
- Les salauds, ils mont fait un deuxième trou au cul...
A la lisière, à proximité des mortiers de 60 mm, un officier, le Lieutenant Péchon (Officier du matériel volontaire pour effectuer un séjour de 6 mois en unité opérationnelle) crie : - Cest trop court de 100 mètres ! Sans autre ordre, le Caporal Menaad, prend le mortier sous son bras et court se placer 100 mètres plus avant !
Tout le monde sait que les tirailleurs ont, des mortiers, une technique demploi bien à eux, qui, à lusage, savérait aussi efficace quune autre et peut-être plus rapide. Les appareils de pointage de la SME du Sergent-Chef Nenouche restaient le plus souvent dans leurs étuis et les tirs conduits, grâce à lexpérience "au tour de manivelle" nen étaient pas moins précis.
Il fait presque nuit lorsque la Compagnie parvient à entrer à son tour dans le village. Lartillerie interviendra jusquaux alentours de 23 heures. Le lendemain matin il savère quil ny a pratiquement plus de "reliquat" du Bataillon 922.
Les pertes amies sélèvent à 3 tués et 6 blessés.
Le 8 juin, la 4e Compagnie capture dans la nuit 2 Viets du T.D. 46. Les villages de Truyen My, Trung Ha et Ung Cuthon, puis Truyon My Ngo sont abordés, fouillés, occupés. 25 cadavres viets sont identifiés, 1 fusil, des munitions et des documents sont récupérés.
Le 9 juin, fouilles des villages, 1 Viet blessé est fait prisonnier et 4 fusils récupérés.
Dans lun de ces villages occupés, il est arrivé au Lieutenant Moreau une histoire peu banale. Ayant installé son P.C. dans une pagode, il reproche au partisan qui montait la garde devant lentrée de lempêcher de dormir en éternuant sans cesse. Après sêtre rendu compte quil ny était pour rien, il fait procéder à la fouille puis au sondage du sol de la pièce avec des baïonnettes, pour finalement retirer un Viet armé dune mitraillette dun trou situé exactement sous son lit de camp.
Le soir du 9 juin, le Bataillon fait mouvement sur Da Si après avoir franchi le Giang.
Du 10 au 27 juin, repos à Da Si.
Ce repos nest pas du luxe.
Nos grenouillages dans une rizière particulièrement inondée, sous un soleil de plomb, face à un ennemi présent mais insaisissable nous ont fatigué. Les dermatoses (bourbouille et dartres annamites), quelques dysenteries, quelques plaies infectées ont besoin de soins. Mais le moral est toujours intact et cest avec le faste et la "magnificence" qui lui sont propres, à la mesure de la qualité de ses hôtes, le Général de Linarès, commandant les F.T.N.V., le Colonel Dulac son Chef dE.M. et le Colonel de Castries, commandant le G.M.N.A., que le Bataillon fête lAïd EI Seghir.
Le 4/7 sait recevoir (photo n° 18).
Méchouis présentés par des tirailleurs en grande tenue (chèche blanc, ceinture rouge, fourragères, barrettes de décoration), couscous somptueux égayé par des danses folkloriques au son des raïtas (mais doù sortent-elles ?), font revivre les fastes de lArmée dAfrique, que le Général de Linarès (ancien Tirailleur) semble apprécier. Sa visite nous réchauffe le cur. Nous sommes son Bataillon chéri (nous en sommes persuadés, mais il ne faut pas le dire...), nous appartenons au meilleur groupement mobile du Tonkin (cest ce que nous pensons...). Bref, nous sommes les meilleurs et on pourra nous demander limpossible.
Le 4/7 est à ce moment-là au plus fort de son "pétrole". Lage moyen de sa quinzaine dofficiers opérationnels se situe entre 24 et 33 ans, y compris le Commandant du Bataillon ! Cest un "outil" remarquable.
Nos Chefs se plaisent à le reconnaître et nous en sommes fiers. Nous faisons notre le slogan imaginé par lun de nos D.L.O. dartillerie des plus fidèles, le Lieutenant Jolibois ("Bois mignon") qui dit :
"2/1 R.T.A. + 2/6 R.T.M. = 4/7 R.T.A."
(le 2/1 R.T.A. et le 2/6 R.T.M. sont les deux autres bataillons du G.M.N.A.).
Inutile de dire quil ne sest pas fait que des amis avec cette trouvaille... Le Lieutenant-colonel de Fonclare, Commandant en second du G.M.N.A., a fait publier dans le journal dHanoï, le 25 juin 1952, larticle suivant, particulièrement savoureux, quil a écrit à la manière dune journaliste américaine dénommée Margaret OFlaterty.
Aïd Seghir au Gimina
Accompagnez-moi, demain chez les Tirailleurs, Margaret, mavait proposé le Colonel Dulac, Chef dE.M. du Général de Linarès. Ils célèbrent lAïd Séghir qui marque la fin du jeûne du Ramadan. Vous assisterez à un spectacle quaucune journaliste américaine na encore décrit".
"Wara" répondis-je pour me mettre dans lambiance.
A 11 heures, le lendemain, le Capitaine de Vandières vient me chercher en Jeep à lhôtel Métropole.
Il est chargé au "Gimina" des relations extérieures et soccupe aussi daviation, me confie-t-il, à ses moments perdus.
Comme nous roulons à travers les faubourgs dHanoï à la poursuite du cortège officiel, il entreprend de me briefer. Fiévreusement je prends des notes sur mes genoux.
LAïd Seghir" (littéralement la petite fête) est la cérémonie la plus importante de lannée musulmane. Il ny a quun delta: celui du Fleuve Rouge. Il ny a quun G.M. : le groupe mobile nord-africain ou Gimina. On lui donne parfois le numéro un pour le distinguer des autres.
Tous ses éléments viennent dAfrique du Nord. Personne ne porte le chapeau de brousse. Le Gimina est commandé par le Colonel de Castries. Ries (prononcez Castres, il y tient). Avant le 15e mouton vous lappellerez Christian. Il nest pas toujours maniable. "Le seul qui porte le calot rouge avec moi", ajoute modestement le Capitaine.
Un dernier cahot: notre Jeep simmobilise derrière la voiture à fanion tricolore.
Une section en armes rend les honneurs.
Deux trompettes jouent un air martial, je ne crois pas que ce soit la Marseillaise... Je reconnais la haute silhouette du Général de Linarès, le calot bleu et vert du Colonel Dulac, le béret amarante du Colonel Gilles. "Parachutiste et Colonial, me souffle Vandières, mais nous lui avons pardonné depuis longtemps. Nous laimons bien au Gimina".
Le Colonel de Castries mest présenté: calot rouge, chemisette et short blanc très détendu. Que mavait-on raconté ?
Le Lieutenant-Colonel Multrier, commandant le groupe de marche du 64e R.A. précède le Général en boitillant.
Ce Colonel a sauté sur une mine en mars dernier", mexplique mon cicérone. Un dernier lieutenant-colonel, en calot aux couleurs marocaines suit Christian comme son ombre. Il porte sur le sein droit un petit tableau émaillé représentant la célèbre Koutoubia de Marrakech.
Le Colonel de Fonclare est lAdjoint de Christian", me glisse encore Vandières.
Le Général serre les mains des officiers du groupe dartillerie alignés sur deux rangs et tout de blanc vêtus. Quels beaux hommes ces artilleurs ! Puis le cortège passe sous un arc de triomphe de palmes entrecroisées et pénètre dans une cour où quatre canons pointent vigoureusement vers le ciel bas chargé de nuages.
Douze Marocains, torses nus, bronzés comme des statues, apportent sur leurs épaules musclées six moutons entiers rôtis au four et pendus à des bambous. "Le méchoui", mannonce mon cornac. Des fleurs rouges et roses décorent les carcasses; "bismillah" déclare le Général. Et de trois doigts habitués, il arrache un morceau de chair brûlante et sen repaît. Les yeux des Marocains luisent de satisfaction. "Six moutons par batterie", mapprend un lieutenant grand et beau comme un Américain qui cherche visiblement une entrée en matière.
Jinterroge du tac au tac :
- Combien de batteries dans le groupe ?
A peine marque-t-il une hésitation :
- Quatre.
- Et de compagnies dans un Bataillon ?
Le beau lieutenant se retourne un peu anxieux vers Vandières.
- Je suis cavalier, me rappelle le ministre des relations extérieures, mais le Capitaine Etcheverry, Chef du 3e bureau, va pouvoir vous documenter.
Finalement un rapide calcul sur mon bloc me prouve que le Général devra goûter 114 moutons.
Nous passons à la 2e Batterie.
Sur une longue table nappée de blanc, de larges bandes de tissus écarlate (à quoi peuvent-elles bien servir en temps ordinaire ?) saccrochent en festons. Des bouteilles de soda, aux couleurs Gimina, alternativement vertes et jonquilles alignées comme pour une parade, sintercalent entre les assiettes de gâteaux damandes et de dattes. Quel beau sujet pour un technicolor!
Dautres Marocains barbus, apportent dautres moutons.
"Bismillah", répète le Général, sans faiblesse.
Je sais déjà quil ne faut se servir que de la seule main droite.
A la dernière batterie, je nignore plus que les meilleurs morceaux salignent de part et dautre de la colonne vertébrale.
Un verre de thé à la menthe, brûlant et sucré, adieux, congratulations. Nous repartons pour le cantonnement du 2/6 R.T.M. Nous traversons Hadong à une allure tempérée par létat de la route et tournons deux fois à gauche. Deux drapeaux dans une prairie, le français et le vietnamien, une section en armes, deux clairons qui sonnent encore, mais pas comme les artilleurs. Le Chef de Bataillon Guérin salue le Général. Grand, maigre, lair résolu du guerrier professionnel.
Les moutons sont déjà là.
"Bismillah", répète le Général.
O surprise! Javise un clergyman, enfoncé dans un imperméable de coupe sévère et coiffé dun chapeau à larges bords. Je minforme auprès de Vandières:
- Auriez-vous donc des presbytériens parmi vos tirailleurs ?
- Cest le Commandant du secteur dHadong, rectifie-t-il. Quand il ne pleut plus, il est lieutenant-colonel.
En effet, le soleil glisse un rayon entre deux nuages. Le clergyman abandonne son manteau. Je maperçois de mon erreur. Je vais mentretenir avec le Chef de province vietnamien qui a tenu à sassocier à ces manifestations organisées sur son territoire. Il sexprime en un français impeccable. Je lenvie secrètement. Dieu soit loué (je commence à parler comme les fils du prophète). Six moutons seulement sont présentés à titre déchantillons. Nous remontons en voiture laissant les Marocains célébrer leur fête et parler sans fin de la visite de Gimina.
Le chemin qui conduit au 2/1 R.T.A. est jalonné doriflammes aux bords déchiquetés. Nous pénétrons dans une nouvelle cour. Le Capitaine de Dainville et ses officiers, en tenue blanche de rigueur, nous accueillent avec des sourires. Les Algériens à coups de fusils : cest leur vieille manière daffirmer leur joie. Nous goûtons les méchouis cuits cette fois à la broche sur un lit de braises et enduits de beurre.
Les moutons viennent de lintendance et les chèvres du Laos, nous explique un lieutenant. Vandières me fait remarquer que les chèvres se reconnaissent à leurs pattes encore couvertes de poils. Je naurais jamais trouvé ça toute seule.
Le Bataillon présente plusieurs numéros : danses arabes et séance chez le coiffeur. La mise en scène est particulièrement soignée. Les Tirailleurs samusent comme des enfants; nous aussi.
Le Général insère directement des billets de cent piastres sous la coiffure des aguichantes bayadères.
- Autrefois, me dit Vandières, lusage était de coller un Louis dor sur leur front.
Adaptation aux temps modernes.
Encore des coups de fusils.
Nous filons vers le 3e et dernier Bataillon.
- Il est question de mettre 4 Bataillons dans un G.M., me dit Vandières, ça ferait 30 moutons de plus.
Au 4/7 R.T.A. cest le grand jeu : un tirage au sort a désigné le Bataillon pour recevoir les autorités à déjeuner. La musique de la garnison dHanoï rend les honneurs. Le Capitaine Biard, commandant le Bataillon, simmobilise devant ses chefs.
Corps puissant de lutteur, lair calme de lhomme fort. Beau type dofficier de rizière, en vérité !
Les moutons, suprême raffinement, ont les cornes dorées.
Je sais désormais que la viande prend toute sa saveur avec du gros sel. Un lieutenant nord-africain a présenté cinq numéros. Des danseuses encore, fort séduisantes qui relèvent dune main leur robe trop longue et de lautre leurs appâts mal arrimés.
Le Général désigne le méchoui le mieux présenté.
Le cuisinier reçoit un prix. Ses moustaches frémissent dorgueil.
Puis, tandis que les mercenaires égayés sous les arbres vont renouveler le festin dAmilcar, notre amphitryon nous convie à passer à table. Façon de parler, car nous commençons à manger debout les deux moutons qui nous sont réservés. Bien vite nous renonçons à les réduire à leur squelette et nous allons nous asseoir sur une terrasse. Elle semble habituellement vouée à un autre usage. Dans la pièce du fond un cheval gris, dune éclatante blancheur, arbore deux cornes sur son front. Un bonze le garde. Lanimal est en plâtre et ne risque pas de séchapper. A travers le rideau darbres fermant le décor, une échappée laisse apercevoir la rizière pacifique et le buffle noir qui laboure, enfoncé dans la boue jusquau ventre.
Calme et paisible paysage.
Le Général surprend mes pensées :
- Le but à atteindre, me dit-il à mi-voix.
Je ne vous décrirai pas le repas.
Jétais seule femme et les officiers du 4/7 R.T.A., galants par tradition, ont trop souvent rempli mon verre, le champagne coulait comme un robinet de baignoire. Je conserve le souvenir confus dune musique qui cette fois navait rien de militaire et même dune chanteuse qui nétait certes pas un tirailleur.
Puis Vandières ma raccompagné au Métropole et jai rédigé, à lintention de mes amis dAmérique ces notes sans prétention.
Demain, la fête terminée, le Gimina retournera en rizière, officiers et tirailleurs en kaki uniforme, aussi ardents au baroud quils le furent pour lAïd Séghir.
Signé: Margaret OFlaterty
P.C.C.: Lieutenant-Colonel de Fonclare
Les Opérations "Boléro" - Juillet / Août 1952
Après ces quelques jours de repos, le Bataillon reprend la route pour les opérations "Boléro", le 27 juin.
La mission est différente des précédentes.
Dans le cadre de la pacification, il sagit dassainir le cur du Delta pour y permettre le renforcement ou la réimplantation de ladministration vietnamienne par la mise en place de notables, louverture décoles, la création de marchés, le recrutement de milices dautodéfense. Le G.A.M.O. n°2 procède à ces taches sous la protection du G.M.N.A. La zone daction se situe de part et dautre de la route Haïduong - Haïphong à 15 km dHaïduong. Tantôt au Nord dans les régions de Kin Monh (le Loson), les calcaires, jusquaux approches de Dong Trieu, tantôt au Sud vers Gna Loc, Than Nien, Késat. Les actions, le plus souvent décentralisées par Compagnie, visent à rétablir la confiance parmi la population. Elles consistent en reconnaissances et patrouilles incessantes, recherche du renseignement et chasse aux "locaux" encore dans la zone ou aux éléments viets infiltrés. Il serait fastidieux de dresser le catalogue des actions entreprises jusquà la fin du mois daoût.
Quelques souvenirs, quelques dates marquantes jalonnent cependant cette période.
Le 2 juillet débute une incursion du Bataillon dans les calcaires du Loson. Il sagit détablir une tête de pont au Nord du Long Vuih Thai en vue dune opération de nettoyage dans le Loson. Problème délicat car il sagit au départ dune action de nuit. Cette opération bénéficie de lappui de la "Royale" qui transporte les unités dans ses bateaux de débarquement, des L.C.T. et des L.C.M. La tête de pont est établie à Van Chanh sur la rive Nord du Thay. Elle est exécutée simultanément par les 3e et 4e Compagnies dans la nuit du 3 au 4 juillet.
Cest une opération inhabituelle.
Il faut en préparer lexécution dont la réussite repose essentiellement sur la surprise, la vitesse dexécution et linstallation immédiate dun dispositif défensif jeté sur le terrain et qui doit tenir jusquà larrivée des autres unités.
La journée du 2 juillet se passe donc à rappeler et à répéter le mécanisme.
Le 3 juillet à 20 h 30, les 3e et 4e Compagnies embarquent sur les bateaux qui remontent le Thay en longeant la rive droite jusquà hauteur de Van Chanh. Cette promenade au ralenti dure plusieurs heures. Cest une nuit calme sereine et fraîche, propice au "farniente" et à la rêverie. Mais brusquement "à tribord toute" et "en avant toute". Les embarcations foncent sur la berge tenue par les Viets. Nos Tirailleurs nont pas le pied marin. Cest bien connu, mais cest peut-être ce qui explique la vivacité et la dextérité avec laquelle le débarquement sest effectué !
Une vraie démonstration pour candidats à lÉcole de Guerre !
Quelques tirs, mais les Viets surpris se replient.
Le village de Van Chanh est occupé.
Le lendemain le Bataillon entreprend la fouille des calcaires du Loson. Elle dure trois jours.
Le terrain est difficile et la progression lente. Les accrochages sont sporadiques et furtifs. La seule incursion sérieuse du Viet est une tentative dinfiltration dans la nuit du 4 juillet éventée et repoussée par la 2e Compagnie (Lieutenant Moreau). Auparavant cette Compagnie avait débarqué en pleine nuit au beau milieu dun réseau de barbelés entourant un poste tenu par la coloniale. Fort heureusement celle-ci a fait preuve de sang-froid, évitant ainsi, en nouvrant pas le feu, un terrible carnage. Cest avec beaucoup de difficultés que les Chefs de section sont parvenus à sortir de ce guêpier dans lequel "la Royale" les avait fourrés.
La région dans laquelle évolue le G.M. est très particulière et bien différente de celles quelle pratique habituellement. Aux difficultés que présente la fouille de pitons de calcaire très abrupts sajoutent celle que provoquent les marées en inondant la quasi totalité de la rizière. Ici, la marée se fait sentir à un tel point que le soir du troisième jour, alors que lordre de repli est donné, les tirailleurs voient avec une certaine inquiétude leau atteindre les chevilles puis les mollets, puis les cuisses sans quon entende le moindre moteur de L.C.M. Lordonnance du Lieutenant Chiaramonti, Kérouane, un solide gaillard trapu, originaire des Aurès se désole de voir son Commandant de Compagnie avec de leau jusquà la ceinture alors que lui-même tenant son arme à bouts de bras au-dessus de sa tête en a déjà presque jusquaux épaules.
Pas dautre solution que de remonter un peu sur les pentes, mais elles sont couvertes darbustes habités par dénormes fourmis qui paraissent apprécier la chair fraîche. La situation se complique à la 1re Compagnie, (Lieutenant Antoine) lorsque le Sergent-Chef Berche laissé en surveillance sur le sommet avec sa section se met à tirer. En bas leau et les sangsues, au milieu les fourmis et en haut: les Viets. Berche signale heureusement quil ne sagit que de quelques isolés au moment précis où les bateaux arrivent enfin. Cette opération pour aussi pénible quelle soit ne donne guère de résultat spectaculaire si ce nest de permettre limplantation dadministrateurs vietnamiens auxquels ont été confiés pour mener à bien leur mission, de squelettiques milices indigènes.
Ceux qui, comme nous, connaissent lagressivité des Viets éprouvent à leur sujet les plus vives inquiétudes sur leur sort lorsquelles seront livrées à elles-mêmes, sachant quen cas dattaque lappui qui leur sera apporté sera des plus problématiques.
Le Bataillon embarque mais il faut faire plusieurs rotations pour rejoindre le bivouac Kinh Monh où nous débarquons de nuit. La 2e Compagnie a dû attendre avant dembarquer, un parachutage de glace et boissons qui se fera... sur le B.P.C. voisin.
Le Bataillon fait mouvement le lendemain 6 juillet, en deux temps, vers Lexa. Nous relevons des éléments du G.M.7; là encore grosses difficultés en fonction du terrain très inondé .
Le Lieutenant Chiaramonti passe une mauvaise nuit.
Une fièvre de cheval le tenaille. Une dizaine de furoncles ont "germé" sur son cuir chevelu. Le médecin-Capitaine Zicavo préconise lévacuation sur Hanoï. Chiaramonti refuse. Une piqûre de pénicilline matin et soir pendant trois jours fera tomber la fièvre, éclore ces vilains bourgeons. Chiaramonti en a été quitte pour déambuler à la tête de sa Compagnie pendant ces quelques jours avec une serviette éponge humide sous le casque léger, ne pouvant supporter le poids du casque lourd. De lavis de certains bons camarades, il avait lair dun Émir égaré recherchant en vain quelques nouveaux puits de pétrole.
Quelques jours passent en fouilles et embuscades le long du Song Kinh Monh avec contrôle des populations. Puis cest la préparation du défilé du 14 juillet où une Compagnie commandée par le Lieutenant Antoine doit se rendre à Haï Duong pour représenter le Bataillon à la fête nationale.
La Compagnie dHonneur du Bataillon part pour Haï Duong le 14 juillet à 6 heures alors que le gros du Bataillon reste au repos à Lexa.
Nouvelle prise darme le 15 juillet à Lexa pour le départ du Colonel de Castrie et la prise de commandement du Colonel Dulac. Imposante prise darmes où les 3 bataillons du G.M. et le groupe de marche du 64e R.A. sont représentés par 2 Compagnies chacun. La cérémonie est précédée par le Général de Berchoux (le Général de Berchoux vient de séteindre à lage de 91 ans). Les regrets que chacun éprouve à perdre un Chef de guerre aussi brillant que le légendaire cavalier au calot rouge sont tempérés par lhonneur que nous fait le Général commandant les F.T.N.V. en désignant pour le remplacer son propre Chef État-major. Il faut souligner la fierté que nous avions de servir sous la houlette du Colonel de Castries, Chef audacieux, à loeil aiguisé et au diagnostic sûr. Le Colonel est visiblement ému. Notre déception de le voir partir est heureusement compensée par la réputation prestigieuse du Colonel Dulac auprès des tirailleurs. Un tirailleur remplace un spahi. A la fougue et à limpétuosité du fameux spahi succèdent le calme réfléchi et le sens de la mesure du tirailleur unanimement apprécié par tous ceux qui ont eu lhonneur de servir sous ses ordres.
Le 16 juillet enfin, Monsieur NGuyen Van Tam, Premier Ministre de S.M. Bao Daï, accompagné du Général Cogny et du Colonel Dulac, visite le G.A.M.O. n° 2 installé au village de Tram Lo avec la 1re Compagnie.
Dès le 17 juillet, nous basculons au Sud de la route dHaïphong pour "Boléro II". Le Bataillon fait mouvement sur Lai Khé, au Sud de la R.C. 5, en 2 fractions, en camions jusquau bac de Vuxa, puis à pied jusquà Lai Khé où il sinstalle pour la nuit. Dernier briefing et perception de canots pneumatiques car, pour changer, la zone est inondée.
Embarquement sur un L.C.T. de "La Royale" le 18 juillet à 5 heures, des 1re et 4e Compagnies dans une deuxième rotation. Débarquement à 5 km plus loin devant le village de Van Tao. Le village est tenu par lennemi mais cela na rien de sérieux.
Après Van Tao occupé sans incident, cest labordage de Tien Tao, le village suivant où les 1re et 4e Compagnies sont accrochées. Le "criquet", qui survole la position, signale un rassemblement dune centaine de V.M. Il fait déclencher un matraquage par lartillerie. Les Viets senfuient vers lEst, en direction des deux autres Bataillons du G.M., le 2/1 R.T.A. et le 2/6 R.T.M. Tien Tao est occupé sans autre incident. Le lendemain après relève par le 2/1 R.T.A., le Bataillon continue son mouvement vers Ke Sat et Phuong La, toujours pour agrandir la zone daction du G.A.M.O. n° 2.
Au cours de cette relève, un officier du 2/1 R.T.A. venant de nuit prendre ses consignes est stupéfait de rencontrer un commandant de Compagnie du 4/7 en pyjama. Cet officier lui explique avec superbe que cest ainsi plus agréable de se reposer un peu et que si, daventure, il est réveillé impromptu il est tout aussi facile de se battre en pyjama quen treillis... Sans compter que si leffet produit sur le Viet est aussi percutant quil lest sur cet officier du 2/1 R.T.A., on peut en augurer un effet de surprise peut-être bénéfique !
Le Bataillon doit relever à son tour, le Bataillon de Ke Sat retiré de la zone. Il se déplace vers minuit et arrive à Phuong La sans trouver lélément à relever. La 3e Compagnie au cours du mouvement perd sa S.M., son T.C. 2 et une section. La 2e Compagnie attend sa relève jusquà 5 heures et commence son mouvement sur Cam Lo et Van Tuc. En résumé nuit agitée pour tous mais sûrement pas un V.M. na pu franchir cette forme nouvelle de bouclage de nuit.
Limplantation du Bataillon seffectue dans la journée du 19 juillet. Là commence la période post opérationnelle du rétablissement des autorités civiles vietnamiennes. La construction dun pont de singe sur le canal, le long du Song Kinh Tay, entre Phuong La et Cam Lo commence. Elle durera 6 jours.
Le 22 juillet, le G.A.M.O. commence son travail. Contrôle des populations de Van Tuc, Cam Lo et Ngoc Lo. Le Bataillon continue la fouille des villages.
La 1re Compagnie est au village de Dai Dien.
Cest un tout petit hameau de pauvres paillotes.
Dans la nuit, les tirailleurs sont réveillés par une discussion animée. Ils cherchent partout ceux dentre eux qui, à cette heure avancée de la nuit, disputent une partie de carte acharnée. Rien. Il faut se rendre à lévidence : le hameau est habité par des fantômes. Il faut un bon moment pour localiser le lieu dorigine de la conversation: sous une des maisons occupée par une section. Il faudra encore plus de temps pour trouver lentrée du souterrain. Personne ne veut sortir. Fumigènes. Enfin un Viet. Les deux autres le lendemain matin débusqués par la "bouche daération" au ras dune mare. Le trésorier dune unité, sa caisse en piastres Ho Chi Minh, deux autres Viets et trois pistolets. Voilà ce quil coûte de se disputer pour de largent. Il faudra aux supplétifs de la Compagnie un quart de sac marin de cet argent-là pour se procurer une volaille au marché voisin.
Ce nest quun épisode de vie souterraine du Viet que tous ont connu. Qui dentre nous ne sest fait tirer dessus dun village quil venait de quitter après lavoir passé au peigne fin ainsi que ses abords ?
Le 27 juillet, le Bataillon revient à la case départ et retrouve au Nord de la route dHaïphong, les villages de Le Xa, Tram Lo, etc.
La 1re Compagnie se partage entre Tien Xa et Naï Hap, ce dernier village occupé par lAdjudant Hubert avec deux sections. La Compagnie participe à linstruction dofficiers vietnamiens. Les missions de pacification et de "ratissage" continuent essentiellement marquées le 6 août par un sérieux accrochage dun élément de la 2e Compagnie franchissant le Song Khin Tay.
De nombreuses patrouilles se font en barque locale ou en bateau pneumatique. Les tirailleurs ne sont pas nés "marins". Cette activité nouvelle ne va pas sans effets cocasses. Irrité, le Lieutenant Antoine veut montrer aux tirailleurs de la 1re Compagnie comment sy prendre pour embarquer. Il manque le bord de la barque et se fiche à leau. Les tirailleurs se marrent et ils adorent ça. Les supplétifs réussissent mieux et avec plus de discrétion dans ce genre dentreprise. Ils procèdent à la recherche du renseignement en shabillant en "nia qué" pour se mêler à la population dans la rizière, les villages et les marchés.
Le 13 août "Boléro II bis" nous ramène au Sud de la route.
Le bataillon se met en mouvement sous une pluie torrentielle. Sans doute abusé par la pluie et le brouillard, le poste de Binh Di "allume" allègrement le Bataillon avant de lidentifier.
Les 14 et 15 août toutes les Compagnies sont violemment accrochées.
La 2e (Lieutenant Moreau) à Dong Trang.
La 3e (Lieutenant Chiaramonti) à Cau Mac.
La 4e (Capitaine Good) à O Mé, Ngoc Tai et Dong Trang.
Lopération est conduite par le Colonel commandant le G.M. 3 auquel notre Bataillon est prêté.
Alors que la 4e Compagnie est accrochée devant O Mé quil faut traiter par bombardement aérien, la 1re Compagnie (Lieutenant Antoine) en reconnaît la partie Est. Les supplétifs de la Compagnie arrivent à la lisière; les Viets dévoilent leur dispositif. Sous la protection des tirs de la Compagnie la section se replie, mais trois supplétifs sont fait prisonniers par les Viets. Avec une extraordinaire audace lun deux séchappe immédiatement; tout juste sil ne ramène pas larme de son gardien. Notre artilleur (nous ne sommes pas à cette époque appuyés par le 64e R.A.) a sa technique. Les soixante-douze coups demandés sabattent sans aucune préparation. Selon lui, il est préférable de tirer demblée, même si le tir est moins précis que deffectuer un réglage qui alerte le Viet. Sans doute cela se défend-il ?
Il faut encore signaler la performance des deux supplétifs qui, restés prisonniers, profitant de laffolement créé par le bombing au profit de la 4e Compagnie, séchappent à leur tour et ne sachant plus où est le Bataillon, rejoignent la base de Gialam et sont ramenés quelques jours plus tard par Le Personnic, infatigable et zélé sergent-major de la Compagnie.
Dans la foulée, la 1re Compagnie participe à laction sur Cau Mac avec la 3e Compagnie. Pendant ces deux jours la 4e Compagnie a eu 1 tué et 4 blessés à O Mé. Elle ne doit quà lintervention aérienne sur le village, un bombardement au napalm et à la bombe par 6 B26 de limiter ses pertes. La 2e Compagnie a de son côté 2 blessés. Les villages sont enfin occupés mais les Viets refusant le combat senfuient à la faveur de la nuit.
Le 16 août, le Bataillon est relevé par le 2e Muong et fait mouvement sur Binh Di pour être embarqué par camion jusquau bac de Vu Xa. Nous devons être prêts à embarquer le lendemain matin sur moyens marine au bac en vue de participer à une opération menée par le G.M.N.A. cette fois, dans le Co Kenh au Nord du Song Kinh Thay.
Cest le dimanche 17 août.
A 3 heures du matin, message radio du P.C. Bataillon :
"Embarquement des Compagnies à 5 heures".
Réunion des Commandants de Compagnies à 4 heures au P.C. Le sommeil est interrompu. Le Lieutenant Chiaramonti et le Lieutenant Moreau communiquent entre eux sur le réseau commandement et déversent leur bile : "On ne peut pas nous laisser en paix une seconde, on est mis à toutes les sauces !"
Ils décident de se rendre ensemble au briefing à la pagode de Trung Hoa pour manifester dentrée leur humeur. Ils arrivent donc dun pas décidé au P.C. où le Capitaine Biard les reçoit à lentrée, le buste légèrement renversé, la tête penchée, jetant sur ses deux commandants de compagnie un regard oblique comme pour mieux les jauger, lil plissé et goguenard derrière ses lunettes à fine monture (attitude favorite de notre Chef de Bataillon lorsquil sapprête à décocher une flèche) et leur lance dune voix sarcastique, la bouche pincée : "Alors, on râle !"
Chiaramonti et Moreau, surpris et décontenancés, se croisent du regard et pensent en même temps : "Il y a des écoutes au P.C. !"
Good assiste à la scène dans la pénombre et arbore un sourire amusé, très "british", Manifestement il est au parfum.
La leçon a porté.
On en restera là, prêt à redémarrer... sans râler cette fois.
Cest "Boléro lll", le troisième et dernier des "Boléro" qui nous ramène au Nord de la route dHaïphong.
Embarquement, comme prévu, ce 17 août à 5 heures. Moyens : 1 L.C.I. et 2 L.C.T. Débarquement à 7 heures 30 à Cau Guan au pied de la cote 80, et plus N.E. pour la 4e Compagnie en face de Vong Thuc.
Cette mise en place étant réalisée, commence une véritable course contre la montre. Les tirailleurs sont à laise sur ce terrain sec et font des prodiges. Les Compagnies progressent sur les lignes de crêtes, fouillent au passage plusieurs villages, les mines "Irène" sans rien trouver dintéressant que quelques suspects. Mais quelle belle manuvre de Bataillon !
Le 18 se déroule une opération de Bataillon.
Le P.C. et la C.B. se déplacent sur Dong Mai par deux couples de M 2. Cest pour le P.C. loccasion dun naufrage spectaculaire au milieu du Song Kinh Thay mais heureusement rien de sérieux.
Lorgane de commandement na coulé quà demi. Il reste assuré - ouf !
Le soir, à 19 heures 30, le Lieutenant Moreau annonce que sa corvée ravitaillement est prise à partie par une dizaine de Viets. Finalement cette corvée sinstalle sur un piton pour la nuit et rejoindra le lendemain sans autre incident. La 2e Compagnie naura pas jeûné longtemps.
Ici apparaît le caractère aléatoire des bilans.
Quimporte la mise hors de combat de petits éléments presque aussitôt reconstitués quils ont été anéantis. Le but est tout autre : redonner confiance à la population, imposer sa présence et sa volonté. La mort du Viet nest que lultime et terrible façon de marquer notre détermination.
Quoi quil en soit, pour peu "spectaculaire" quelle fut, en raison même du caractère de la mission, cette période fut épuisante.
En deux mois, le Bataillon y a subi des pertes de lordre de la demi-compagnie : le Sergent Depoorter (4e Compagnie), lAdjudant Hubert (1re Compagnie) blessé... Les autres noms se sont effacés de nos mémoires mais les visages, eux, y restent gravés.
En des accrochages sporadiques, le Viet, infiltré ou implanté, mis hors de combat, peut être évalué à un Bataillon.
Le repos - Le départ du patron - La prise en main
25 août - 28 septembre 1952
Du 25 août au 28 septembre, le Bataillon va enfin bénéficier dun bon mois de repos après un an dopérations menées à un train denfer.
- à Dasi, du 25 août au 1er septembre, pour une remise en ordre;
- à Doson, du 2 au 11 septembre, pour une véritable détente au bord de la mer, avec la baie dAlong en fond de tableau (photo n° 19);
- à Dasi, à nouveau, du 12 au 28 septembre pour les préparatifs du départ du Capitaine Biard, puis à partir du 17 pour la prise en main par le nouveau Chef de Bataillon.
Le 25 août, le Bataillon quitte Huu Loc, à lEst des 7 pagodes, pour regagner par voie ferrée son cantonnement de Dasi. Nouvelle période de repos et de remise en ordre permettant aux Commandants de Compagnie de reprendre conscience de leur rôle "dadministrateurs". Pendant nos périodes opérationnelles, les sergents-majors et leurs adjoints mettent à jour les pièces matricules, préparant les propositions de citation ! la solde mensuelle, suivent les matériels dont ils rédigent, en trois exemplaires, les rapports de perte. Ils senquièrent de la situation des blessés, leur rendent visite à lhôpital et dans les différentes infirmeries, leur apportent ce dont ils ont besoin, écrivent les lettres dictées par les tirailleurs à leur famille. Ce sont les personnels de la base qui veillent nos morts, assistent à leurs obsèques et leur rendent les derniers honneurs.
Ils soccupent également des tirailleurs évacués sanitaires pour soins externes, les hébergent et les réconfortent.
Les retrouvailles avec les Compagnies sont leurs meilleurs moments, que ces retrouvailles aient lieu dans la zone des combats ou à la base pendant les périodes de repos.
A la 4e Compagnie, le Sergent-Major Allouche ne quitte pas des yeux la malle où est entreposée la solde des tirailleurs et la cachette où sont en sécurité certaines boîtes de conserves que lui expédie régulièrement son épouse. En fait de conserves, ce sont des boites métalliques soigneusement soudées contenant de lanisette expédiée de Constantine. Il tient à ce breuvage comme à la prunelle de ses yeux et nouvre ses boîtes que lorsque la Compagnie est au repos. Son adjoint, le Sergent El Merouani, veille sur larmement et lhabillement mis à rude épreuve pendant les opérations.
Le dimanche 31 août, cest la fête de lAïd el Kébir célébrée dignement comme il se doit. Le Chef de Bataillon goûte les méchouis comme le veut la tradition et distribue les primes qui reviennent à chacun.
Le Capitaine Good part pour Doson avec le détachement précurseur chargé daménager le camp et de préparer larrivée du Bataillon. Il sagit de sorganiser au mieux, avec le maximum de confort pour que le séjour au bord de la mer soit pour tous une vraie détente. Dans le camp, chaque Compagnie dispose de 5 grandes tentes. Les officiers sont logés au "Castelet" et à la "Villa Rose". Le séjour se présente bien. La plage est proche, le temps superbe, la rizière est loin...
Période de véritable repos marquée par des randonnées épiques à Haïphong, mis à part un typhon qui sabat sur la cote le 7 septembre à 8 heures et risque demporter le campement. Heureusement plus de peur que de mal, quelques tentes déchirées mais rien dirréparable.
Le 10 septembre, au cours dun pot au champagne, les officiers et sous-officiers du 4/7 offrent à leur Chef de Bataillon la croix dOfficier de la Légion dHonneur que lépouse dun des Commandants de Compagnie avait eu pour mission de faire confectionner à Paris. Cette croix, en rubis et brillants, nest que peu de chose en comparaison de la respectueuse amitié des cadres pour leur Chef exigeant, mais oh combien estimé !.
La providence a voulu que depuis un an le Capitaine Biard uvre avec les mêmes officiers, compagnons de ceux que le Viet nous a tué. Inutile de dire quil sest créé un climat de confiance et un style. Il faut ouvrir une parenthèse pour dire un mot de la façon dêtre du 4/7. Faisant confiance à ses commandants dunité pour trouver les meilleures façons de faire, le Capitaine Biard, décideur, fixait les objectifs. Il nentrait pratiquement jamais dans le procédé. Mais laction des moins expérimentés faisait lobjet dune critique aiguë en vue dune amélioration pour lavenir. Nantis dune aussi grande initiative, les Commandants de Compagnie rivalisaient dardeur pour être à la hauteur des missions confiées.
Avec un Chef exigeant, payant de sa personne, le Bataillon a appris trois ou quatre choses capitales:
- pousser partout les installations dorganisation du terrain comme si on devait rester là pour toujours;
- disposer toujours, surtout de nuit, déléments dalerte éloignés (parfois jusquà 1500 mètres) donnant le temps de réagir;
- prendre des distances et encore des distances au risque davoir à courir pour revenir en tête plutôt que de risquer de tomber tous sous les mêmes coups;
- faire travailler son imagination pour ne jamais faire la même chose.
On objectera que ce sont là des principes que tous les combattants connaissent. Peut-être. Mais entre les connaître et en exiger sans relâche lexécution, il y a une différence. Il ny a point dexemple que le Bataillon fut jamais surpris. Il y eut dautres formations qui le furent... Habitués à opérer ensemble, les Commandants dunité sentaient dinstinct ce quil y avait lieu de faire au profit de la Compagnie voisine engagée. Ils devançaient toujours à bon escient les ordres. Il revenait au Commandant de Bataillon de tenir la barre pour que ses hommes aillent juste là où il fallait. Ni trop près, ni trop loin.
Le Bataillon Biard était une grande famille, habituée à vivre dans limpossible, quunissaient des liens puissants nés du combat. Chacun avait besoin de lautre, lestimait et laimait. Il sétait créé une sorte de compagnonnage cordial et confiant où chacun savait ce quil pouvait demander à lautre. Entre gens appelés à vivre et éventuellement à mourir ensemble on se devait bien quelques égards.
Mais hélas! une rumeur circule au Bataillon. Le Capitaine Biard va nous quitter pour un poste à État-major du Général de Linarès à Hanoï !
Les regrets que provoque son départ sont à la mesure des inquiétudes que chacun éprouve quant à son remplaçant.
Le 12 septembre le Bataillon rentre à Dasi, via Haïphong, pour la passation de commandement.
Le 13 septembre, le nouveau Chef de Bataillon, le Commandant de Mecquenem, rejoint Dasi où les cadres lui sont présentés. Il arrive en droite ligne du "Standing group" à Washington et na jamais servi en Extrême-Orient. Sur sa barrette de décorations, la Légion dHonneur, palmes et étoiles sur la croix de guerre 1939-45, cela nous rassure.
Les 14 et 15 septembre sont consacrés à la préparation de la prise darmes du 16. Jamais prise darmes naura été préparée avec autant de soin, jamais défilé naura été exécuté avec autant de brio. Cétait ladieu au Chef, cétait la présentation au nouveau Patron cétait la pérennité de lesprit de corps, cétait lArmée dAfrique, orgueilleuse et fière.
Le Bataillon est rassemblé pour 9 heures sur le terrain daviation dHa Dong. Auparavant, à Dasi, à 8 heures, le Capitaine Biard a fait ses adieux au Bataillon. A 9 heures, la cérémonie de prise de commandement est faite en présence du Colonel Dulac et le Bataillon défile une dernière fois devant le Capitaine Biard avant de se mettre en place pour la prise darmes prévue pour 11 heures.
A 11 heures, le Général de Linarès arrive et passe les troupes en revue avant de procéder à une remise de décoration. La prise darmes se termine par un défilé sur la R.C. 6.
Le Capitaine Biard est parti prendre ses nouvelles fonctions au 3e bureau des F.T.N.V. à Hanoï .
Quelques jours plus tard sort le tableau exceptionnel de 1952 pour lIndochine: le Capitaine Biard est inscrit pour le grade de Chef de Bataillon et le Lieutenant Chiaramonti pour le grade de Capitaine. Quatre mois plus tard paraît au Journal Officiel la citation à lOrdre de lArmée du 4/7 R.T.A. et de son Chef, le Capitaine Biard.
Dès le lendemain 17 septembre, revue du Bataillon en tenue de départ par le Commandant de Mecquenem. Le Chef de Bataillon passe dans les cantonnements des Compagnies.
Il rassemble les cadres et leur expose sa conception : mener vigoureusement linstruction des hommes en leur imposant une discipline de fer. Il est manifeste quil veut sans tarder imprimer au Bataillon son "label" et faire oublier au plus tôt léquivalence 4/7= Bataillon Biard. Cest humain mais très mal perçu par les cadres. Le courant ne passe pas. Mettant ses principes à exécution, le nouveau Patron mènera la vie dure à ses subordonnés pendant les douze jours qui dans lesprit de tous auraient du être consacrés à la réorganisation et au repos plutôt quau tir, à la marche, aux exercices de nuit et dalerte auxquels ils ont eu loccasion de saccoutumer en vraie grandeur depuis un an.
Douze jours à un rythme endiablé.
Cest à croire que depuis un an on na rien appris, rien connu du combat en rizière, rien fait. Il y a de la grogne dans lair. Fini les virées à Hanoï. Fermée la villa. Cétait pourtant indispensable au moral du combattant. On commence à regretter amèrement le départ du Patron. Et allez donc freiner la fougue de ces jeunes Commandants de Compagnie, plus organisés quune puissante confrérie, fiers dappartenir au Bataillon de Marche considéré alors comme lun des plus prestigieux du Tonkin, pour eux le premier, leur Bataillon.
Ils étaient soudain devenus orphelins.
On ne peut leur en vouloir et lon comprend alors lattitude de leurs anciens qui avaient connu les mêmes états dâme au départ du Commandant Voinot.
Cependant, avec le recul, cette attitude était injuste. Lavenir devait le leur apprendre. Le Commandant de Mecquenem, leur nouveau Chef, eut, à la tête du 5/7 R.T.A. à Dien Bien Phu et en captivité, une conduite exemplaire. (Mais cela ils ne le savaient pas encore. Ils ne pouvaient pas le savoir). Aussi est-ce avec un certain soulagement que les cadres du Bataillon se préparent à embarquer le 29 septembre pour une opération de nettoyage près de Phuc Yen.
Opérations dans trois zones - Octobre 1952
Pendant tout le mois doctobre, le Bataillon participe aux opérations dans trois zones différentes:
- tout dabord entre le fleuve Rouge et la voie ferrée dans les régions de Vinh Yen, Phuc Yen, Bac Ninh;
- puis le long de la route de Nam Dinh à Phuly, avec des actions de part et dautre de la route à hauteur de Lexa;
- ultérieurement jusque dans la région de Ninh Binh.
Cest pendant cette période, très exactement le 12 octobre, que se situe laction sur Yen Khoai menée par la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) soutenue par la 2e Compagnie (Lieutenant Moreau) qui se heurtent à un adversaire "coriace" et solidement retranché (voir croquis n° 7). Dans cette opération de reconnaissance et de fouille de villages, le Bataillon progresse en deux sous-groupements de deux Compagnies chacun sur deux axes sensiblement parallèles, distant lun de lautre de lordre de 2 à 3 kilomètres.
Il fait beau, la température est idéale, la rizière est inondée, le riz na pas encore poussé.
La 3e Compagnie aborde le village de Yen Khoai.
Il est aux environs de 9 heures du matin.
Le Sous-Lieutenant Mosbah qui commande le peloton constitué des deux sections de tête progresse de part et dautre de la diguette donnant accès à lentrée Nord-Ouest du village. Contrairement à la majorité des villages en rizière, celui-ci nest pas ceinturé par une haie continue de bambous, mais une petite digue protège les maisons de leau des rizières.
Elles semblent vides dhabitants.
Curieux et inquiétant !
Le Sous-Lieutenant Mosbah en rend compte à son commandant de Compagnie. Le Lieutenant Chiaramonti fait immédiatement déployer le reste de sa Compagnie en base de feu pour permettre une reconnaissance des premières habitations avec un maximum de précaution. La section de partisans commandée par le Sergent Lefèvre pénètre dans le village.
Quelques maisons sont fouillées.
Pas âme qui vive.
Le Sous-Lieutenant Mosbah pénètre à son tour avec son peloton, plus profondément. Cest alors quà lintérieur du village, un violent tir darmes automatiques et individuelles et quelques éclatements de grenades se font entendre. Le Sous-Lieutenant Mosbah rend compte quil se heurte à un véritable fortin organisé à lintérieur du village, après la première ligne dhabitations. Par miracle il na quun blessé léger. Les Tirailleurs, sur leurs gardes, ont réagi immédiatement et ripostés au feu de ladversaire. Le Sous-Lieutenant Mosbah reçoit lordre de replier son peloton et de le disposer en arc de cercle autour de la ligne de résistance décelée, en sappuyant sur la diguette de protection des habitations contre la montée des eaux de la rizière inondée.
Le Lieutenant Chiaramonti rend compte de la situation au Chef de Bataillon et déploie sa Compagnie sur les faces Nord et Ouest du village, en bouclage. Il ne peut, faute deffectif ceinturer le village en forme de haricot, de 400 mètres de long et de 200 à 300 mètres dans sa plus grande largeur. Le Commandant de Mecquenem qui a saisi la situation, mais se trouve trop éloigné du lieu de laccrochage, envoie immédiatement un ordre par radio à la 2e Compagnie (Lieutenant Moreau) qui se trouvait en 2e échelon, de se porter en renfort de la 3e.
Il donne le commandement du sous-groupement des deux Compagnies au Lieutenant Chiaramonti, au contact, le mieux à même de juger des dispositions à prendre pour neutraliser lennemi.
Très vite informé de la situation par son camarade Chiaramonti, Moreau reçoit la mission de contourner le village, de laborder par la diguette donnant accès à celui-ci par le Sud et si possible de progresser à lintérieur du village en direction du bouclage de la 3e Compagnie.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Un Corse et un Breton, ça marche.
Dans un premier temps, à la 2e Compagnie, après la mise en place dune base de feu sur la diguette de protection du village, les sections du Lieutenant Maingot et du Sergent-Chef Coulomb établissent une tête de pont à lentrée Sud, de part et dautre de la diguette donnant accès au cur du village. Comme pour la 3e Compagnie, lors de la progression de ses premiers éléments les deux sections de la 2e Compagnie fouillent les premières habitations vides doccupants. Le Lieutenant Moreau engage alors une troisième section, commandée par le Sergent-Chef Litzelmann sur la piste centrale. Quelques tirs sporadiques accueillent les sections de tête, puis brusquement une violente réaction ennemie se déclenche au centre même du village qui oblige la 2e Compagnie à se replier sur une ligne de protection à limage de celle adoptée par la 3e Compagnie deux heures auparavant.
Les Viets sont bien localisés.
Ils sont retranchés dans un périmètre relativement restreint et ils ne peuvent nous échapper.
Soucieux et comptable de la vie de ses hommes, il nest pas question que le Lieutenant Chiaramonti fasse donner lassaut de ce fortin. Il rend compte au Chef de Bataillon qui lui demande de prendre contact directement avec le groupe dartillerie auquel il donne son accord pour lappuyer sans passer par la voie hiérarchique. Cette procédure plus rapide mais peu habituelle, le D.L.O. étant avec le P.C. du Bataillon, va permettre la réussite de lopération.
Le Lieutenant Chiaramonti demande lappui immédiat de lartillerie. Par chance il tombe à la radio sur le Capitaine Bourneuf, adjoint du Lieutenant-Colonel Multrier commandant le Groupe de Marche du 64e R.A. son vieux "complice" depuis déjà 10 ans. Alors sengage entre eux un dialogue qui na rien de conforme avec les règles sacro-saintes en usage dans les transmissions :
- Allô ! Edmond, ici Guy, que veux-tu ?
- Le paquet sur X (coordonnées du cur du village de Yen Khoai), il y a un gros morceau ! lui répond Chiaramonti. (Sil y avait des Viets à lécoute, ils nont rien dû y comprendre).
Le Capitaine Bourneuf connaît bien le Lieutenant Chiaramonti et lui fait confiance. Il dirige le tir de ses 4 batteries sur le village. Le matraquage arrive moins de dix minutes plus tard avec une extrême précision. Bien que le peloton Mosbah de la 3e Compagnie et les Sections Maingot et Coulomb de la 2e Compagnie, engagés dans le village, se soient mis à labri derrière de pauvres petites diguettes, il fallait cette précision pour ne pas les atteindre.
Surpris et paniqués, une partie des Viets senfuie dans la rizière en direction de lEst, seule porte de sortie possible. Par petits paquets de 3 ou 4, leffectif dune section se disperse poursuivie par les tirs des mitrailleuses de la 3e Compagnie et du peloton du Lieutenant Brun en bouclage au Nord du village. Cest tout à fait par hasard que la 1re Compagnie (Lieutenant Antoine), en retrait et en dehors de laction, peut installer ses mitrailleuses sur un cimetière quelle occupe à environ 800 mètres et arroser les Viets qui se dispersent dans la rizière espérant échapper ainsi aux feux croisés des deux Compagnies.
Pendant ce temps cest le Sergent-Chef Guerchoux, Adjudant de la 1re Compagnie, qui trouve des armes dans le cimetière (fusils et pistolets dans un tas de paille de riz).
Dès le tir dartillerie terminé, le Lieutenant Chiaramonti fait resserrer le dispositif avec lespoir daller "au résultat". Mais cest mal connaître lesprit de sacrifice des Viets survivants du bombardement qui, pris au piège, stoppent la progression des sections de la 2e Compagnie et contre-attaquent violemment.
Le Sergent-Chef Coulomb et deux tirailleurs sont tués.
Il semble quil y ait encore la valeur dune bonne section viet encore prête à se battre jusquà la mort. Le Lieutenant Moreau fait replier ses deux sections sur la diguette de protection et ramener ses morts. Il rend compte à son camarade Chiaramonti de lacharnement des Viets, de ses pertes et du danger de se lancer dans un combat au corps à corps, maison par maison, au cur du village.
A ce moment précis, le Capitaine Bourneuf senquiert de la situation auprès du Lieutenant Chiaramonti et du résultat de son tir. Le dialogue est bref, toujours aussi peu conforme aux procédures réglementaires:
- Ils sont toujours là ! dit Chiaramonti.
Bourneuf nhésite pas :
- Tu veux quon remette ça !
- Si cest possible ! " répond Chiaramonti.
- Planquez-vous on y va ! " réplique sans tarder Bourneuf.
Le temps de prévenir par radio les Chefs de section de mettre leurs hommes à labri et un déluge dobus de 105 sabat sur le centre du village avec la même précision que le précédent. Cependant quelques obus arrivent au "ras des moustaches" du peloton du Sous-Lieutenant Mosbah. Heureusement, peu de dégâts : 3 blessés légers par éclats.
Cette fois, la progression reprend et la 2e Compagnie faisant "piston" en direction du bouclage de la 3e Compagnie, "ratisse" le village en remontant vers le Nord, le long de la diguette, piste centrale partageant le village du Sud au Nord-Ouest, où le P.C. du Lieutenant Chiaramonti sest installé avec sa section de supplétifs dans lécole située à cette entrée du village.
Déplaçant leurs tirs vers lEst, les canons arrosent la rizière, provoquant léclatement des petits "paquets" de Viets qui avaient réussi à sortir de la nasse après le premier tir.
La résistance a cessé.
Abasourdis, vaincus, les survivants sont cueillis et les cadavres dénombrés : 26 tués, 13 blessés prisonniers, 2 fusils mitrailleurs et 17 fusils récupérés, le reste de larmement ayant été détruit ou enseveli sous les bombardements Tout le butin est rassemblé et aligné dans la salle de lécole quand le Commandant de Mecquenem rejoint ses deux commandants de Compagnie. Heureux, il les félicite mais leur fait le petit reproche de ne pas avoir été tenu informé de lévolution de la situation.
Le Lieutenant Chiaramonti fait son mea-culpa, péché de jeunesse.
Pris dans le feu de laction, il na pensé quà lobjectif assigné : détruire la résistance viet au plus tôt. Il en avait les moyens : 2 Compagnies et le groupe dartillerie à sa disposition. Malheureusement, la 2e Compagnie perd là un jeune et brillant sous-officier, le Sergent-Chef Coulomb, et deux tirailleurs, ce qui porte une ombre sur léclatant succès remporté par les deux Compagnies et le groupe dartillerie du G.M., succès obtenu grâce à la parfaite entente entre les deux Commandants de Compagnie auxquels lOfficier de tir du groupe dartillerie a apporté, "sur un plateau", une contribution essentielle. La 3e Compagnie na de son côté que quatre blessés légers.
Fouilles et "ratissages" continuent les jours suivants.
Lorsque nous traversons le Day à hauteur de Ninh Binh, notre regard se porte dinstinct vers le rocher quon nappelle plus que "rocher de Lattre" et à bord des embarcations notre recueillement est à la mesure de notre silence. La journée sera marquée par un drame au 2/1. R.T.A. dont une embarcation chavire plusieurs tirailleurs périssent noyés.
Pendant quelques jours encore nous effectuons une sorte de "ratissage" en direction du Than Hoa, repaire viet par excellence.
A la fin de ce raid, la 1re Compagnie se trouvait sur la R.C. 1 en point dappui et en protection dun élément du génie en train de rétablir un ponceau et de construire un radier. Dans la journée, le Lieutenant Antoine avait repéré un emplacement dembuscade pour la nuit à 1200 mètres plus au Sud. Vers 21 heures, le Sergent Lamouret va se mettre en place avec un groupe de combat. Combattant astucieux, il sait conduire son approche. Heureusement, car les Viets ayant eu la même idée se trouvent déjà en place à lendroit exact choisi par le Commandant de Compagnie. De retour sur la route de Phuly, il revient à la 4e Compagnie (Capitaine Good) et à la 1re Compagnie (Lieutenant Antoine) de mener une opération en présence de Monsieur de Chevigné, Secrétaire dÉtat à la Guerre et du Colonel Dulac, Commandant le G.M.N.A. Le Ministre, après avoir pris contact sur la rivière Noire avec les unités évacuées de Nghia Lo et de Van Yen, et sêtre arrêté à Son La, a rejoint le delta où il participe à cette opération.
Monsieur le Secrétaire dÉtat à la Guerre veut être avec le Commandant de Compagnie de tête. Le sort veut quil passe une journée à la 4e Compagnie où il suit pas à pas le Capitaine Good.
Monsieur le Secrétaire dÉtat veut tout voir : Le groupe de tête, la base de feu, le P.C. et ses transmissions, il veut bavarder avec les chefs de section et prendre contact avec les tirailleurs. Le Capitaine Good est très sensible à lhonneur qui lui est fait, mais assez inquiet sur une éventuelle rencontre avec les Viets
- Pourvu quil narrive rien de fâcheux à Monsieur le Secrétaire dÉtat !
Sur la diguette Monsieur de Chevigné aperçoit un tireur au F.M. en position de tir.
Le F.M. est remarquablement placé et son tireur jette un regard interrogateur, complice et malicieux à son Capitaine. Ce regard veut dire à peu près ceci :
- Ne te fais pas de soucis, mon Capitaine, je mapplique et tu ne te feras pas engueuler par le Ministre.
Monsieur de Chevigné sapproche et entame la conversation :
- Comment vous appelez-vous ?
- Tirailleur Senoussi.
- Combien avez-vous de service ?
- 14 ans de service.
- Pourquoi êtes-vous en Indochine ?
- Parce que mon Capitaine y fait la guerre et je la fais avec lui.
- Il y a longtemps que vous connaissez votre Capitaine ?
- Cétait mon Chef de section en Italie. Il était aspirant.
- Quelle est votre mission ?
- Je protège le Sergent-Chef Muller qui va reconnaître la mechta.
Brave Senoussi !
Tu as dit en quelques mots ce quétait lArmée dAfrique, tout ton dévouement de tirailleur et tout ton attachement à ton Chef !
Quand on écrira lhistoire de cette guerre dIndochine, il ne faudra pas omettre de citer "le tirailleur". Extérieurement fataliste, réservé en présence de Chefs quil ne connaît pas, il se livre difficilement, tâte son personnage et porte sur lui une appréciation souvent juste. Dans lintimité, familier, rieur, il se confie facilement, tout disposé à aimer qui laime et à se dévouer entièrement au Chef qui la compris. Aussi curieux que bavard, il sadapte aux circonstances, règle son comportement et ses propos selon les réactions possibles de lautorité du moment. Et cest pourquoi Monsieur le Secrétaire dÉtat na eu droit ni aux boissons fraîches, jalousement gardées dans la glacière portative, ni au canard à lorange pendant le déjeuner frugal servi sur la diguette.
Cest un observateur qui feint lindifférence mais voit tout et sait tout. Le sens de la Patrie est certainement assez confus en lui. La Patrie cest son douar, sa tribu: son Sergent, son Chef de section, son Capitaine, son Régiment.
Le 27 octobre, nous voici à la limite Nord du delta : Sontay, puis région de Viet Tri. Reconnaissances et marches dans les régions de Cao Mai, Thach Son, Ha Trach, Phu To, les jours suivants.
Le Sous-Lieutenant Huetz, à la 1re Compagnie, accroché vers Tach Son récupère quelques armes et un bébé abandonné. Un tirailleur se charge de ce précieux fardeau avant quon ne puisse lui trouver une mère.
LOpération "Lorraine" - 29 octobre / 20 novembre 1952
Et puis, débute pour le Bataillon, lOpération "Lorraine"(voir croquis n° 8).
Elle a pour but :
1 - de permettre de diminuer la pression qui se fait sentir autour de Na San (distant de 150 km à vol doiseau), en détournant de leur mission une partie des divisions viets engagées dans le Pays Thaï et en menaçant leurs voies de ravitaillement suffisamment à temps pour affaiblir ou stopper la poursuite de la campagne en Pays Thaï Noir;
2 - de détruire les dépôts et de semparer des matériels de la région de Yen Bay, carrefour principal de la voie qui conduit les approvisionnements en provenance de lallié chinois et stockés à cet endroit, vers le Pays Thaï par la piste Ho Chi Minh .
- Pour cette deuxième mission, le Groupement Para sautera sur Yen Bay et Phu Doan, rejoints par les Sous-groupements blindés n°1 et n°2 dans la région de Phu Doan doù ils saéreront vert louest et le Nord.
- Auparavant, dès le 29 octobre, seffectue une mise en place impressionnante dans le cadre de la première mission : quatre groupes mobiles sont engagés au confluent du fleuve Rouge et de la rivière Noire dans la région de Trung Ha : les G.M.1 (G.M.N.A.) - G.M. 3 - G.M. 4 et G.M. 5, sous les ordres du Colonel Dodellier, commandant par intérim la 1re D.M.T.
Le 4/7 R.T.A., notre Bataillon de marche, doit participer à cette opération déclenchée autour de Trung Ha en direction générale du Nord-Ouest, au sein de son groupe mobile renforcé par une Compagnie du Génie.
Le Bataillon franchit donc la rivière Noire le 29 octobre entre 15 heures et 17 heures de Thaï Bat à Trach Dong où il prend sous ses ordres le Commando 18 et sinstalle pour la nuit face à lOuest. Il repart le lendemain 30 à laube de la rive gauche de la rivière Noire, à partir de Trach Dong, vers le Nord-Ouest, en vue de barrer la piste du col de Deo Giai.
Le Commando 18 le précède.
Le Bataillon rencontre de grosses difficultés de terrain et a un léger accrochage le 31 en début daprès-midi en abordant le col. Il a deux blessés, un caporal-chef et un tirailleur.
Il ne peut atteindre son objectif.
Le 4/7 reprend sa progression le 1er novembre en direction de Hung Hoa sous la protection des tirs dartillerie. Nous sommes en territoire contrôlé par le Viêt minh où les camps et les dépôts sont déjà très nombreux. Notre mission est de les détruire au cours de la progression. Très fréquemment harcelé, le Bataillon avance très lentement et atteint enfin Hung Hoa en fin de journée où il est relevé par un bataillon du G.M. 5, le 4/3 R.E.I. Ie lendemain 2 novembre.
Le G.M. 3 a établi le matin même une tête de pont à lEst de Phu To.
Notre groupe mobile relevé par le G.M. 5 doit pousser plus au Nord de Hung Hoa dès le 3 novembre dans la région de Phu Cuong. Notre Bataillon doit être prêt à soutenir la tête de pont du G.M. 4 sur la rive est du fleuve Rouge dans la région de Cao Mai et réaliser la liaison avec le G.M. 3 au Nord, tout en assurant la sécurité de litinéraire entre le G.M. 3 et le G.M. 5 au Sud.
Le 4/7 est en place à midi entre Tu Cuong et Phu Cuong.
Sa mission durera 48 heures.
Le Commando 18, sous ses ordres, découvre des dépôts de sel et de riz et des cantonnements V.M. dune capacité de 400 couchettes, à X Sai et au poste forestier, quil incendie. Le pont métallique (15 m de long sur 3 m de large) sur le Song Bua est détruit à lexplosif.
Le 6 novembre. Ie Bataillon est embarqué en L.C.M. à partir de 8 heures. Il traverse le fleuve Rouge et sinstalle en tête de pont autour de Cao Mai.
Il passe aux ordres du G.M. 4 le 7 à midi, après le départ des éléments du Génie et du P.C. du groupe mobile qui sont embarqués en camions à Truong Ha sur Viet Tri via Hanoï. Deux jours sans incidents majeurs jusquau 9 novembre, où le Bataillon rejoint à Phuc Loc son groupe mobile arrivant par la R.C. 2 après un long périple semé dembûches avec traversée de la rivière Claire par portières et L.C.T. de la "Royale".
Le 10 novembre, le G.M. 1 relève le G.M. 4 qui progresse vers le Nord pour faire jonction avec le sous-groupement blindé n°1 à Phu Doan.
Il faut maintenant ouvrir la R.C. 2 pour évacuer "les prises de guerre des paras et des deux sous-groupements blindés à Phu Doan et permettre le retour de ces unités blindées dans le delta.
Le 4/7 R.T.A. reçoit pour mission de se porter dès laube de ce 10 novembre au carrefour Sud-Ouest de NGog Thap.
Son appui dartillerie est fourni par le 4e R.A.C.M. du G.M. 3.
Nous sommes sur la R.C. 2, mais la route jadis goudronnée disparaît sous une épaisse végétation. Elle est mise à jour par des bulldozers. Nous nous enfonçons dans un tunnel. Nous ne voyons rien à cinq mètres de part et dautre. Le Bataillon risquant pour une fois de se trouver à court de ravitaillement, des caisses de vivre sont larguées sur une D.Z. de fortune. On nen retrouvera quune partie.
La progression du G.M. 4, extrêmement lente, ralentit celle des Bataillons du G.M. 1 qui ne peuvent atteindre les points fixés quen fin de journée.
Le G.M. 1 avec ses trois Bataillons tient 14 kilomètres de route dans un terrain à végétation très dense sur tout son parcours avec trois dégagements mineurs correspondants aux cuvettes de Van Mong (au Nord), Chan Mong et Thai Binh (au Sud).
Le 4/7 R.T.A. implante son P.C. et deux Compagnies (les 2e et 4e Compagnies) en P.A. fort, au centre, à Chan Mong.
La 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) sinstalle au carrefour de la cuvette de Thaï Binh, où elle a été laissée au passage à 3 km au Sud. Quant à la 1re Compagnie (Lieutenant Antoine), elle a poursuivi sa progression jusquà la cuvette de Van Mong à 4 km au Nord, et sinstalle sur la côte 238, colline totalement déplumée, mais offrant de bonnes vues sur la R.C. 2 sur 3 km de long. Il faut saérer de part et dautre de la route et effectuer des reconnaissances et patrouilles fréquentes à des distances compatibles avec la sûreté, sans rester trop étriqué.
Divers signes permettent de subodorer lomniprésence du Viet à proximité de nos P.A. La plus lointaine des reconnaissances conduite par le Sous-Lieutenant Huetz ira à 6 kilomètres en direction de Bao Huu.
Deux batteries du 64e R.A. sont englobées dans le P.A. fort de Chan Mong où se trouve le P.C. de notre Bataillon avec ses deux Compagnies. Les deux autres batteries sont avec le P.C. du G.M. 1 dans la cuvette de Van Mong, protégées par deux Compagnies du 2/1 R.T.A., que surplombe notre 1re Compagnie à la cote 238.
Au Nord de notre dispositif, le 2/1 R.T.A., au Sud le 2/6 R.T.M. Nous tenons 7 km de route, de la cuvette de Thai Binh à la cote 238 dominant Van Mong. Au Nord du G.M. 1, le G.M. 4 qui fait la liaison avec le sous-groupement blindé n° 1 à Phu Doan. Au Sud de notre G.M., le G.M. 3 et plus au Sud encore, le G.M. 5. Toute la R.C. 2 est à présent contrôlée du delta jusquà Phu Doan. La mission de chaque Bataillon est :
- dorganiser activement une chaîne de P.A. contrôlant directement la route, lartillerie et les P.C. étant inclus dans des P.A. forts;
- sur la route elle-même, dassurer une présence permanente :
- de jour par des patrouilles,
- de nuit par des embuscades;
- dentreprendre dès maintenant le débroussaillement des abords de la R.C. 2, jusquà une distance de 100 à 150 mètres de part et dautre.
Cette mission va durer une semaine, du 10 au 17 novembre. Il faut ouvrir la route chaque matin dès le lever du jour.
Sur la route elle-même:
- de jour, contrôler par des patrouilles la portion ditinéraire à la charge des sections douverture, en général deux sections :
- de nuit, placer des embuscades autour des P.A.
Le Bataillon a donc ce dispositif et cette mission le 10 novembre au soir.
Le 11, de bon matin, débouche de la R.C. 2, entre deux pitons boisés qui la bordent, dans la cuvette de Thaï Binh, un petit convoi de deux véhicules blindés légers encadrant une Jeep déployant fanion.
Arrivé à hauteur du P.A. de la 3e Compagnie, le convoi sarrête.
Le Lieutenant Chiaramonti a juste le temps de reconnaître un képi étoilé et de hurler un "garde-à-vous !" tonitruant. De la Jeep, sextrait le grand corps du Général Gonzalez de Linarès, en personne. Le Général se dirige vers Chiaramonti, canne à la main, à grands pas saccadés. A ses côtés, légèrement en retrait, le Colonel Dulac, son éternel bras droit, commandant le G.M. 1 et, à la fois son Chef dE.M. et adjoint, le calot bleu ciel à tranche verte des Tirailleurs Marocains élégamment penché sur loreille, laccompagne de sa foulée souple dancien recordman du 100 mètres plat. Par contraste avec le Général, au grand nez busqué de Hidalgo, le Colonel a le nez écrasé comme celui dun boxeur. Conséquence dune rencontre brutale avec le pare-brise dune Jeep, au cours dun accident de la route, ou résultat dun plaquage trop violent du trois-quarts aile de rugby quil fut par le pilier adverse, en pleine vitesse, le long de la touche. Légende ou réalité. La question reste encore aujourdhui posée ?
Les Tirailleurs de la 3e Compagnie, encore engourdis par le froid de la nuit et la fatigue, réagissent mollement aux commandements de leur Chef. Le Général fait un tour rapide de la position, puis pointant sa canne vers le piton le plus boisé surplombant la route côté Ouest, à environ 200 mètres :
- Vous allez vous mettre là-bas, Chiaramonti !
Lordre est parti sans éclat, bref et impératif.
Le Lieutenant Chiaramonti fixe le piton et reste perplexe.
Il pense quavec une bonne section du Génie, un bulldozer et des tronçonneuses, il lui faudra une bonne semaine pour le transformer en un P.A. sans faille. Mais déjà le Général lui a tendu la main :
- Bonne chance, Chiaramonti !
Et tournant les talons, il repart laissant là Chiaramonti au garde-à-vous, la question au bord des lèvres.
Le petit convoi sébranle en direction de Chan Mong, laissant la 3e Compagnie organiser sans plus tarder sa nouvelle position. Le Lieutenant Chiaramonti envoie sa section de supplétifs reconnaître le piton puis sy rend avec ses Chefs de section. Il en fait le tour en grimpant en colimaçon, à travers une forêt darbres, heureusement moins dense quelle ne le laissait paraître à distance.
Arrivée sur le versant opposé à celui qui domine la route, surprise ! Une trouée de 800 mètres environ, long serpent entre deux rangées de pitons de hauteurs différentes, vient mourir au pied du notre, donnant accès à la route, en se terminant par un épais tapis dherbes à éléphant. Cela, létude de la carte au 100000e dont nous disposions ne permettait pas de le voir.
Quel Génie ! pense le Lieutenant Chiaramonti en revoyant le Général de Linarès désigner le piton, clef du verrou de Chan Mong comme lavenir allait le démontrer.
Ce sens inné du terrain, il en avait déjà été le témoin quand le Général Juin était passé près de lui dans la tranchée rocailleuse face à la ligne "Gustav", sur le Garigliano, le 12 mai 1944.
Le Général Juin, son béret noir étoilé vissé sur sa tête, le mégot au coin des lèvres, scrutant la position adverse et montrant à chacun, le stick pointé au bout de son bras gauche valide, la direction par où il fallait attaquer le soir même, galvanisant ainsi ses troupes par sa présence après le sanglant échec du premier assaut de la nuit précédente. Le Général de Linarès, qui fut un de ses brillants commandants de Régiment de Tirailleurs sur le front dItalie, avait été à bonne école. Mais cela ne sapprend pas, cela se sent.
Tous les "pousse-cailloux" le savent bien.
La 3e Compagnie sinstalle sur le piton.
Deux sections face au Nord couvrant la trouée.
Deux sections face à l'Est protégeant la route.
Près du sommet, le P.C. de la Compagnie avec la section de supplétifs, en réserve, et les mortiers. Le premier peloton est commandé par le Lieutenant Brun, le second par le Sous-Lieutenant Mosbah. Ces deux officiers sont comme leur Commandant de Compagnie réservés et peu loquaces. On ne parle pas beaucoup, on agit. Lesprit est tout à la mission.
Pendant que le Sergent Lefèvre et son Adjoint le Sergent Thieu patrouillent autour de la position avec la section de supplétifs, Mohamed a dégainé sa pelle-bêche portative et sactive. La Compagnie senterre et dégage ses champs de tir. Une mitrailleuse renforce chaque peloton. Déjà au soir du 11 novembre la position est solide et a pris lallure dun P.A. Les embuscades de nuit sont mises en place. Quelques bruits suspects dans la trouée mais sans accrochage.
Laube du 12 novembre se lève quand le Lieutenant Chiaramonti reçoit par radio lordre de son Chef de Bataillon douvrir la route jusquà Chan Mong avec toute sa Compagnie. Il va devoir abandonner sa position. Est-ce pour la journée ou pour reprendre la progression plus au Nord ? Cela ne lui est pas précisé. Il va réveiller son ordonnance, le brave Kérouane, quil trouve endormi en "sandwich " entre le boy et le bep. Sacré Kérouane, il a trouvé de bonnes "couvertures" pour la nuit.
La Compagnie est vite sur pied et se met en marche, largement éclairée. Elle fouille les abords de la route et avance prudemment, aucun travaux de débroussaillage nayant pu encore être entrepris. Enfin, Chan Mong est atteint sans incident. Arrivé au P.C. du Bataillon, le Lieutenant Chiaramonti apprend quil doit retourner dans laprès-midi pour réoccuper son P.A. pour la nuit. Les deux Compagnies installées à Chan Mong en protection des deux batteries du groupe de marche du 64e R.A. avaient trop à faire pour organiser le P.A. fort et nont pu se charger de louverture de route ce jour-là.
Au retour, le Lieutenant Chiaramonti récupère ses trois sections laissées le long de litinéraire en protection, sur les 3 km douverture à sa charge. En tête, en éclaireur, la section de supplétifs. A 100 mètres derrière le peloton Mosbah avec le Commandant de Compagnie, puis la section dappui avec ses mitrailleuses, ses mortiers, sa colonne de coolies avec ses impedimenta, ses vivres, ses munitions de réserve au bout des balanciers et enfin le peloton Brun qui recolle au fur et à mesure de lavance.
La Compagnie est au complet sur la route, le Lieutenant Chiaramonti aperçoit son piton à 300 mètres. La tête de la colonne est presque arrivée au pied du P.A. quand soudain des rafales darmes automatiques déchirent lair accompagnées dune clameur caractéristique, juste derrière le peloton de tête sur lélément lourd de la Compagnie.
Les Tirailleurs se jettent de part et dautre de la route comme un seul homme et concentrent leurs tirs sur les petits diables qui ont surgi de lherbe à éléphant à louest de la route.
Laction ne dure pas trente secondes.
Environ deux sections viets ont traversé la colonne sur 150 mètres et se sont évanouies dans les herbes et dans le massif boisé à l'Est de la route.
Sur la R.C. 2, un spectacle de désolation.
Le Sergent-Chef Schumacher, Chef de la section dappui, est étendu sur la route, transpercé par une rafale. Il est mort. Un coolie est à ses cotés, tué également. Plus un seul coolie. Tout leffectif, 20 coolies, a disparu emporté par la vague viet. Par miracle, aucun tirailleur de la section lourde na été blessé. Le réflexe a joué, Mohamed a plongé dans les fourrés. Tous les impedimenta sont sur la route au bout des balanciers, abandonnés par leurs porteurs. Il faut les récupérer tout en se gardant contre un retour éventuel des sections dassaut viets. On retrouve un Viet tué mais sans son arme. Nous ne saurons jamais si les sections dassaut viet ont eu dautres pertes. Elles ne laissent jamais rien traîner derrière elles.
Les Tirailleurs sont maladroits, cest connu.
Les vivres, le matériel de cuisine, les munitions de réserve répartis en charges égales sur les fléaux de bambou jonchent le sol. Ils ne savent comment sy prendre pour les équilibrer sur leurs épaules. Les charges tombent. Ils nont pas la technique propre aux asiatiques. Finalement, ils les prennent sur la tête ou sur le dos et reprennent la progression chargés comme des mulets.
Kérouane est affligé.
Plus de bep, plus de boy, mais surtout plus de "couvertures" pour la nuit. Il balance au loin dun geste rageur la latte de bambou du boy et charge sur son sac à dos tous les impedimenta de son Commandant de Compagnie, de quoi faire plier les genoux au plus fort des lutteurs de foire. Pour le matériel de cuisine et les vivres portés par le bep, tant pis, ils resteront là. Le Lieutenant mangera des rations, comme tout le monde.
Le Lieutenant Chiaramonti fait reconnaître prudemment son P.A. abandonné le matin même, par la section de partisans - R.A.S - heureusement que les Viets ne lont pas occupé. Il aurait fallu un sérieux appui de notre artillerie pour sen emparer avant la nuit. Comme quoi, nous ne sommes pas les seuls à commettre des erreurs.
Pourquoi cet aller et retour ?
Le 2/6 R.T.M. chargé de louverture et de la protection de la route au Sud de notre position jusquà la cuvette de Thai Binh avait déjà quitté les lieux. La Compagnie se réinstalle et malgré la fatigue et lémotion, la pelle-bêche est actionnée avec une vigueur redoublée.
La nuit tombe.
Les embuscades se mettent en place.
Des lueurs trouent les rideaux darbres autour du P.A. une bonne partie de la nuit mais sans quil y ait de contact.
Laube se lève enfin. Nous sommes le 13 novembre.
Cest au tour du Lieutenant Brun douvrir la route avec son peloton. Il doit en être ainsi, en alternance avec le peloton du Sous-Lieutenant Mosbah, chaque jour.
Pendant ce temps le reste de la Compagnie creuse et creuse encore. La section de supplétifs patrouille. A 8 heures 30, le Lieutenant Brun annonce par radio quil a fait jonction avec les sections douverture venant de Chan Mong.
Tant que la totalité de litinéraire naura pas été débroussaillée sur 100 mètres de part et dautre de la route et tant que les P.A. nauront pas dégagé eux-mêmes leurs champs de tir, la déclaration, "ouverture de route terminée", ne doit pas faire illusion : une embuscade reste possible, et même une attaque en force. Nous aurons lune et lautre, car il a fallu établir un compromis entre le débroussaillement de litinéraire et lorganisation des P.A. Priorité avait été donnée aux P.A. faute de temps, de moyens et deffectifs. Les abords de la route sont restés en grande partie envahis par les herbes. Il est bien évident, quune fois organisés, les P.A. ne doivent jamais être momentanément dégarnis de façon telle que les Viets ne puissent sy installer par surprise. De cette considération découle une immobilisation permanente deffectifs importants. Quoi quil en soit, les convois de véhicules circulent dans les deux sens dès 9 heures du matin.
Ce jour-là, au P.A. Nord de la 1re Compagnie, le Commandant de Mecquenem vient sur place se rendre compte de létat de la position. La Compagnie est enterrée, un large réseau déployé, les boyaux à hauteur dhomme permettent la communication dun poste à un autre, mais le Commandant estime, à juste titre, que la toiture des emplacements des "armes lourdes" ne résisterait pas à des tirs de 81. Le compromis reste à trouver entre la solidité et la discrétion. Une superstructure trop voyante sur cette colline dénudée risque de désigner au Viet lemplacement des armes automatiques.
Pour remédier, autant que faire se peut aux inconvénients signalés par le Commandant, il est construit de faux emplacements qui nabritent aucune arme, les positions de jour et de nuit sont différents, de toute façon, jamais les mêmes. Il est incontestable que la nuit, le Viet rôde : lueurs furtives, courtes rafales, fusées éclairantes, tracts le lendemain matin. Les deux ponceaux proches du P.A. ont été tout spécialement recommandés à la Compagnie; il ne faut pas quils sautent. Chaque nuit des sonnettes et embuscades se mettent en place, mais bien quil faille surveiller toujours les mêmes points, il faut en varier le lieu, la composition, lheure, le dispositif, etc. Nous avions remarqué des mouvements et des bruits nocturnes suspects dans les quelques paillotes à Trang My à 1200 mètres du P.A.
Au cours dune "sortie" nous y laissons, dans la soirée, une douzaine de supplétifs sous le commandement du Sergent Lamouret. Vers 22 heures : rafales. Un groupe viet a repéré les supplétifs en sapprochant des paillotes.
Une section sort du P.A. pour tenter de le coincer sur une autre direction. Les Viets connaissent le terrain par cur et ils ont leurs refuges. Ils reviendront deux ou trois fois dans la nuit "tâter" notre petit groupe qui à chaque fois prend soin de changer de place pour ne pas être surpris.
A peine le jour pointe-t-il que le Commandant de Compagnie se porte aux barbelés pour accueillir le groupe. Le Sergent Lamouret est en tête et un grand Caporal blond, dégingandé ferme la marche. Le Lieutenant lui adresse quelques paroles amicales :
- Eh bien, dis-donc, cétait pas de la tarte, cette nuit !
- Oh non !" répond le Caporal, quest-ce quil y avait comme moustiques !.
Cétait cela qui lavait surtout frappé...
Lartilleur a établi un abondant catalogue de tirs préparés, répertories et baptisés tout autour du P.A. Ils seront déclenchés plus dune fois avec une efficacité et une rapidité remarquable. Un matin, des obus de mortiers sabattent sur la Compagnie. Cela sétait déjà produit deux fois sans quon ait pu déterminer avec précision la zone des départs. Cette fois, il semble quon soit mieux inspiré.
Le tir prévu à louest du hameau de Van Mong est demandé et aussitôt déclenché. La première rafale siffle puis explose, puis les autres. Tir terminé. Au résultat. Une section sort au pas de charge et atteint les toutes premières paillotes de Van Mong. Les emplacements de tir sont là pour deux pièces, emballages, accessoires, équipements et traces de sang : tous les signes dune fuite précipitée. On nentendra plus jamais les mortiers sur le P.A. Des affaires aussi nettes et sans bavure sont faites pour faire de lartilleur le "copain" du tirailleur. Le simple tirailleur qui a pris lhabitude de reconnaître les écussons et les calots sombres est heureux et rassuré quand il est sur que "ldilou" est là.
Ceux du G.M. 1, ceux du 64 sont vraiment nos frères.
Ils ont tellement lhabitude de marcher avec nous, les Marragi, les Jolibois, les Lipschutt, les Villoguet et les autres, quils sont des nôtres et que le 4/7 est leur deuxième unité. Le tirailleur napprécie guère dêtre "sédentaire", il préfère le mouvement. Cependant, le moral est au beau fixe.
A la 4e Compagnie, le Capitaine de Lanlay prend les consignes auprès du Capitaine Good affecté au 2e bureau de lÉtat-major des F.T.N.V. à Hanoï. Prendre les consignes en pleine opération est une gageure. Il sagit plutôt de faire connaissance des Chefs de section et de voir larticulation de la Compagnie. Quant aux formalités administratives, on verra cela plus tard... au prochain repos.
Et cest le cur gros que le Capitaine Good dit adieu, le 13 novembre, à son unité, à ses tirailleurs, à ses cadres, dont beaucoup étaient avec lui depuis de nombreuses années au 3e R.T.A. doù ils étaient venus en renfort avec lui en juillet 1951.
Tout juste le temps daller dire adieu à Antoine, à la 1re Compagnie à Van Mong, à Moreau, à la 2e Compagnie, son voisin à Chan Mong.
Sur la R.C. 2, le lendemain matin, dans la Jeep qui le ramène à Hanoï, il se sent un peu seul. Au passage, il sarrête un bref instant, au pied du P.A. de la 3e Compagnie, pour dire adieu à Chiaramonti, son camarade de la première promotion de Cherchell-Médiouna, compagnon de la Campagne dItalie, du débarquement en Provence et des Campagnes de France et dAllemagne. Il y a des circonstances où une simple poignée de main en dit plus quun long discours.
Kérouane est déçu.
Avec son Chef, il attendait le Capitaine.
A la radio Good avait promis de sarrêter quelques instants au P.A. de Chiaramonti. Malgré labsence de bep, en rupture de ban chez les Viets, un fort casse-croûte avait été préparé et Kérouane avait mis les petits plats dans les grands pour le "copain" du Lieutenant. Mais voilà, quand le convoi sest pointé, un half-track en tête, suivi de la Jeep du Capitaine, les chauffeurs avaient le pied appuyé sur le champignon. Quand la Jeep sest arrêtée quelques secondes, lespace de léchange de cette poignée de main amicale, le half-track était déjà hors de vue et la queue du convoi menaçait de doubler. Dun geste impuissant Good prend à témoin son camarade et poursuit sa route vers Hanoï. On ne peut en vouloir aux chauffeurs de ces convois, habitués à traverser ces zones à embuscades en roulant à tombeau ouvert pour essayer de passer en force ou à travers les tirs ennemis.
Ce même jour, au P.C. du Bataillon, branle-bas de combat : le 4/7 R.T.A. est mis provisoirement aux ordres du G.M. 3 pour une opération à louest de la R.C.2. Le dispositif du G.M. 1 est modifié en conséquence. La veille déjà une batterie du G.M./64 R.A. avait été déplacée de Chan Mong à Van Mong. Pour lopération de ce jour, la 1re Compagnie quitte la cote 238 pour rejoindre le carrefour de Chan Mong où se trouvent le P.C. du Bataillon avec les 2e et 4e Compagnies. On suppute une relève, en regrettant de ne pouvoir passer les consignes sur le P.A. Ce nest pas de cela quil sagit. Les installations doivent rester intactes. Le Commandant de Mecquenem explique à ses Commandants de Compagnie présents (1re - 2e - 4e) que le Bataillon doit effectuer une sorte de "raid" de reconnaissance en direction de Dao Giai le long dune piste qui va plein Ouest.
Le 2/1 R.T.A. porte une Compagnie à Chan Mong venant du Nord et le 2 /6 R.T.M. également une Compagnie venant du Sud.
La 3e Compagnie du 4/7 (Lieutenant Chiaramonti) ne participe pas à cette opération et passe provisoirement sous les ordres du 2/6 R.T.M. Elle va pouvoir mettre à profit ses installations, nayant pas douverture de route à sa charge.
Le "raid" commence.
Pendant les dix kilomètres de route, nous avons limpression de nous déplacer en pleine zone viet. Les gros villages de Dai Luc, Dao Giai et le hameau de Thai Ninh, à lentrée desquels ont été érigés des arcs de triomphe vantant les bienfaits de la civilisation prolétarienne ont tous été désertés par la population. Le téléphone arabe fonctionne aussi très bien en Indochine.
Ces villages ont dû être de véritables "casernes".
On y trouve de petits ateliers à labandon, débarrassés des outils principaux; fabrication de munitions, de petit armement, réparation déquipements, imprimerie, etc.
On récupère un petit stock de grenades quadrillées de fabrication locale non encore munies de leurs détonateurs. De vastes panneaux de propagande utilisent en abondance le rouge vif ou délavé et le noir pour reproduire les étoiles rouges, le soldat victorieux écrasant le capitaliste occidental, la femme admirative au passage du combattant, enfin tous les thèmes et clichés de la propagande "à la chinoise".
Nous avons la désagréable et diffuse sensation dêtre observés des hauteurs dominantes du Nord de la piste. On apprendra plus tard, que pendant que nous nous enfoncions vers louest, dimportantes unités viets utilisaient un chemin de crête, sorte de petit tunnel connu deux seuls pour rejoindre les abords de la R.C. 2. Nous ayant parfaitement observés, ils ne nous auraient point attaqués pour ne dévoiler ni leur volume ni leurs intentions futures que nous nallions pas tarder à découvrir.
Après Dao Giai, le Bataillon quitte la route pour grimper au col distant denviron six kilomètres. Par la faute dune étrange carte au lOO.OOOe sur laquelle on ne distingue rien, le Bataillon poursuit sa route plein Ouest alors quil faudrait marcher Nord-est pour atteindre le col. Une fois reconnue lerreur, il suffit de faire demi-tour sur place et la 1re Compagnie qui se trouvait en queue se retrouve en tête. Le Bataillon fut un temps hors de portée de lappui de lartillerie. Le D.L.O., le Sous-Lieutenant Lipschutt, dut faire tirer deux coups de canon pour pouvoir se repérer.
Ne sachant pas par où senfoncer dans "la jungle" des pentes pour atteindre le col, le Commandant de la 1re Compagnie (Lieutenant Antoine) grimpe sur un petit mouvement de terrain pour avoir si possible des vues. Un supplétif arrivé le premier sur le monticule fait des gestes désespérés de la main pour demander à tous de ne plus bouger.
Nous comprenons tout de suite.
La hauteur est parcourue dun enchevêtrement de fils piégés, véritable maillage. Cest miracle que la douzaine dhommes grimpés là-dessus naient rien déclenché ni en montant ni en se retirant. Il est vrai que pour ce deuxième mouvement, ils étaient prévenus. Simultanément on aperçoit au fond de la vallée, à 500 mètres environ, 3 Viets moins adroits que les autres, sans doute, qui se dévoilent lespace dune seconde en effectuant un franchissement du Nord vers le Sud. A la jumelle on distingue un boyau qui grimpe sans doute vers le col. Grande est la tentation de lutiliser bien quil soit manifeste quil sagit dun sentier viet.
La décision est prise.
Naviguer dans les fourrés ne peut que nous conduire à perdre notre direction et à avancer comme des tortues en se faisant le chemin au coupe-coupe. On prendra des précautions et cest tout.
A la queue-leu-leu sur le sentier, des éclaireurs se relaient tous les vingt mètres pour senfoncer à gauche et à droite puis revenir. Ils nont pas besoin daller très loin, car si les Viets veulent nous "allumer" dans cet étroit boyau, au-delà de dix mètres, ils ne verront plus rien tant la végétation est dense. Les tirailleurs ont compris la manuvre et le gymkhana quon leur fait faire. Au bout de deux cents mètres cest devenu automatique et sans bavure. On grimpe. Doucement.
Tout à coup, rafales à droite.
Le Caporal Bouchaala a levé le Viet et tiré le premier. Les dix ou vingt Viets (?) qui sont là alignés en rang doignon tirent tous ensemble. Sur rien puisque grâce à Bouchaala, la Compagnie nest pas encore dans la nasse. Seuls les cinq ou six hommes de tête ont reçu les coups. Le temps quon se précipite sur les trois blessés, les Viets ont disparu.
La poursuite est ici impossible.
Lévacuation des blessés mobilisera deux sections renforcées avec lespoir quelles arriveront à bon port.
Le Bataillon arrive au col à la nuit.
Il se met à pleuvoir fortement.
Un petit abri sur pilotis, genre cabane de chasseur ne peut suffire pour le Bataillon.
Le lendemain: retour vers la R.C. 2.
Les Compagnies ouvrent la piste à tour de rôle. Après Dai Luc, la 2e Compagnie passe le relais à la 1re. Le Lieutenant Moreau qui casse une croûte sur un petit monticule aux abords de la route échange quelques propos avec le Lieutenant Antoine lorsque celui-ci passe à sa hauteur. Il na pas fait cinquante mètres quune violente explosion se produit sous lui. Inquiet sur le sort de son camarade et témoin de la scène, le Lieutenant Moreau se précipite pour récupérer quelques morceaux dun corps quil pense volatilisé à tout jamais dans le ciel indochinois et crie dans sa course : "Antoine ! Antoine ! ". Celui-ci émergeant dun nuage de poussière passe la tête hors du fossé où il a été projeté et crie à son tour : "coucou, me voilà, ça va, je nai rien !".
Il y a cinq blessés dont un coolie mourant.
Les gens de la 2e ont compris.
Ils courent vers une lisière de village, ou plus exactement une simple haie en suivant une espèce de ficelle qui aboutit là, mais le tireur nest plus au bout. Cest un obus piégé et télécommandé qui a explosé. Le Viet a dû repérer lofficier puisque lantenne radio est à quelques mètres. Cest Berbiti, le planton du Lieutenant qui a le mot de la fin :
- Maintenant, je crois que tu as la baraka !
Berbiti, lui aussi, a eu les jambes légèrement touchées.
Le retour à Chan Mong dabord et Van Mong se fait le soir.
Nous reconnaissons nos positions abandonnées la veille avec autant de prudence que la première fois. Quand nous nous rendons compte quelles nont pas été occupées, nous nous assurons quelles nont pas été piégées en notre absence. En tous les cas, certaines ont été visitées comme le prouvent les tracts et les "laissez-passer" que nous y trouvons pour nous rendre aux Viets.
Le 16 novembre, à la 3e Compagnie, réintégrée au sein du 4/7 R.T.A., son Bataillon, depuis la veille au soir, le Sous-Lieutenant Mosbah part en ouverture de route avec son peloton. La journée se passe sans incident quand sur le chemin du retour, à lendroit même où quatre jours plus tôt deux sections dassaut viets avaient "traversé" sa compagnie, le même scénario se reproduit. Cette fois il semble que leffectif viet ait été de lordre dune section.
Le Sous-Lieutenant Mosbah réagit immédiatement.
Son peloton, sur ses gardes, ne se laisse pas surprendre. Les Viets déboulent en tirant et hurlant.
Les tirailleurs bondissent dans les fourrés et ripostent.
Lespace de 15 à 20 secondes. Puis plus rien.
Trois blessés légers. Un vrai miracle !
La deuxième mission de lOpération "Lorraine " a été remplie : le groupement para et les deux sous-groupements blindés ont détruit les dépôts et se sont emparés des matériels de la Région de Yenbay Phudoan qui ont été évacués ces cinq derniers jours par la R.C. 2, entièrement contrôlée par nos troupes, même si quelques embuscades viets ont par moment ralenti ce mouvement.
Ce dispositif est donc démonté et Phudoan est évacué par le G.M. 4 et le S/G. G. 1, le 16 novembre. Le G.M. 1 doit assurer la sécurité du G.M. 4 jusquà Ngoc Tap. Il prend sous ses ordres de S/G. B. 1 et une Compagnie du Génie.
La première mission est en voie datteindre son objectif.
Des renseignements parvenus de nos postes en Pays Thaï font état du retour en marche forcée vers la R.C. 2 et ses bases de la division 308. Lordre de replier le dispositif de protection de la R.C. 2 est alors donné par le Colonel Dodelier, commandant lopération.
Le repli commence le 17 novembre.
Mais la R.C. 2, cest avant tout la gigantesque embuscade tendue ce jour-là, ou plutôt lattaque à lemporte-pièce dune grande unité de la division 308, le Régiment 36, au milieu du dispositif du G.M. 1, au défilé de Chan Mong, ce qui va confirmer les renseignements recueillis par nos postes du Pays Thaï. Au Bataillon, cest la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti) qui participe à cette épreuve.
Le décrochage des unités doit avoir lieu par échelons successifs des cuvettes de Van Mong et Chan Mong, en direction de Co Gay.
Il faut donc dès le 17 à laube :
1 - Ouvrir la route de Van Mong à Co Bay et protéger le déplacement du G.M.4 et de deux convois successifs : 1 convoi comprenant la B.C.S. et la batterie du G.M./64e R.A. restées à Van Mong auxquelles se mêle un détachement précurseur du P.C. G.M. 1 et des 2/1 R.T.A. et 4/7 R.T.A;
2 - Participer à la sécurité de la route de Van Mong à Than Thon en plaçant des bouchons sur les voies daccès à la R.C. 2;
3 - Couvrir avec une arrière-garde les éléments de queue du G.M. 1 et procéder avec la Compagnie du Génie, à toutes les destructions jugées utiles sur la R.C. 2, après le passage du dernier véhicule (cette 3e mission na jamais pu être remplie).
- Le 17 novembre à 7 heures, le 4/7 R.T.A. se met en devoir douvrir la route avec deux Compagnies (les 2e et 4e) dirigées par le Chef de Bataillon en personne, le Commandant de Mecquenem, partant de Chan Mong.
- Au même moment deux sections du P.A. de Thaï Binh, peloton de la 3e Compagnie commandé par le Lieutenant Brun, se porte au devant de ces Compagnies.
- A 8 heures, la 4e Compagnie du 4/7 R.T.A. et le Peloton de la 3e Compagnie se heurtent de part et dautre de la R.C. 2 à un premier bouchon viet. Ils subissent quelques pertes. Le Commandant du 4/7 R.T.A. demande alors lappui du Peloton de reconnaissance du G.M. 4 qui intervient aussitôt avec succès.
- A 8 heures 30, un Bataillon de légionnaires du G.M. 4, le 2/2 R.E.I., est engagé sur les talons des deux Compagnies du 4/7 R.T.A., en vue de leur prêter éventuellement main-forte.
- Vers 9 heures, lennemi semble avoir lâché prise sur la R.C. 2 et les éléments douverture partis de Chan Mong et de Thaï Binh opèrent leur jonction sur la route .
- Au même moment les deux convois précurseurs préparés à Van Mong et à Chan Mong, protégés par des blindés du S/G. B. 1, se mettent en route. Au passage, les quelques véhicules du P.C. léger du G.M. 4 simbriquent dans la colonne derrière la B.C.S. du 64e R.A.
Mais il savère assez rapidement que le dégagement de litinéraire ne donne pas encore une sécurité complète.
Le gros du convoi de véhicules va donc marquer un temps darrêt à 1500 mètres de Chan Mong tandis que le Bataillon de Légion continue sa marche vers la cuvette de Thaï Binh. A 10 heures, une violente attaque V.M. est déclenchée sur plus de 1 km de route. Lattaque tombe sur le milieu du 1er convoi, les éléments douverture du 4/7 R.T.A. et une Compagnie de la Légion. Une douzaine de véhicules sont détruits et le personnel mis en grande partie hors de combat. En particulier: le Capitaine Haubre, commandant la 21e Compagnie du Commandement du G.M. 1 et le Capitaine Clérot, commandant la B.C.S. du G.M./64 R.A. sont tués; le Capitaine Martel, Chef du 2e bureau du G.M. 1, et lAdjudant Favier, du P.C. du 4/7 R.T.A. sont portés disparus.
Le Capitaine Martel avait commandé la 2e Compagnie puis la C.B. opérationnelle de notre Bataillon avant de prendre les fonctions dofficier de renseignement du G.M.N.A.
Grand, à la carrure dathlète, aux muscles saillants, le visage carré taillé à coups de serpe, au milieu duquel deux yeux clairs laissaient filtrer derrière ses lunettes un regard doux, dune grande bonté. Tel était ce charmant camarade que nous ne reverrons plus. En effet, on apprendra plus tard que blessé et fait prisonnier il a succombé en captivité.
La 4e Compagnie du 4~7 R.T.A. (Capitaine de Lanlay) et le Peloton de la 3e Compagnie (Lieutenant Brun) sont soumis à de violentes attaques et sont dans une situation critique.
Le Capitaine de Lanlay et le Lieutenant Brun sont blessés.
En tête du convoi, un peloton de blindés légers du S/G. B.1 et quelques véhicules ont réussi à passer avant le déferlement de la vague dassaut. Ils débouchent dans la cuvette de Thaï Binh et sarrêtent au pied du P.A. de la 3e Compagnie. Dun command-car descend le Capitaine Bourneuf avec un sous-officier et son chauffeur. Il se précipite sur le P.A. où il retrouve le Lieutenant Chiaramonti. Il la échappé belle. Faisant partie du convoi précurseur, il allait reconnaître les nouveaux emplacements de batteries de son groupe. Après sêtre remis de ses émotions et rapidement restauré, il repart. Les premiers éléments du Bataillon de Légion débouchent à leur tour, lorsque le Colonel Kerguaravat, commandant le G.M. 4, qui sest trouvé par miracle à la limite de la vague dassaut viet, quittant sa Jeep, se porte à hauteur des premiers éléments, près du Commandant du 2/2 R.E.I. pour se rendre compte de la situation.
Le Colonel est précédé par son officier de renseignement qui se dirige vers le P.A. du Lieutenant Chiaramonti. Au même moment les premiers éléments viets font leur apparition dans la cuvette. Le Colonel Kerguaravat, flanqué de son chauffeur qui a abandonné sa Jeep, se réfugie sur le P.A. de la 3e Compagnie, sans presser le pas. Grand, sec, un petit chapeau de toile sur le haut du crâne, modèle réduit du chapeau de brousse classique, il a lair dun lord anglais, lévénement dramatique qui se déroule naltérant en rien son flegme et son allure de golfeur qui se dirige tranquillement vers le point de chute de sa balle. (Cest fou, pense Chiaramonti, comme dans les circonstances les plus dramatiques, les situations les plus cocasses, les personnages les plus extravagants sont perçus, fugitivement, avec une plus grande acuité).
Le Lieutenant Chiaramonti se met à la disposition du Colonel. Celui-ci installe son P.C. réduit avec le Chef du Bataillon de Légion et son Chef de 2e bureau, comme Adjoint au P.C. de la 3e Compagnie. Ses moyens radio étant restés sur la Jeep il utilise ceux du Bataillon de Légion.
Le Colonel Kerguaravat laisse le Lieutenant Chiaramonti diriger de son P.A. la défense de la route et de la cuvette avec ses éléments renforcés dune bonne Compagnie de Légionnaires qui, talonnés par les Viets, se sont précipités dans les emplacements de combat laissés disponibles par le Peloton du Lieutenant Brun en ouverture de route. Les Légionnaires sentassent également au côté des Tirailleurs du Peloton du Sous-Lieutenant Mosbah, multipliant par deux la puissance de feu du P.A.
Ce dispositif est à peine en place que le P.A. est violemment pris à partie par une concentration de mortiers venant de la direction de ce que lon est convenu dappeler le fort Chinois, à 1 km à louest de la position, au fond de la fameuse trouée que le Lieutenant Chiaramonti avait découvert lors de sa reconnaissance du piton le 11 novembre matin (Merci ! mon Général). En même temps, des feux darmes automatiques très rapprochées (50 mètres) arrosent le piton. Des mouvements V.M. très importants sont repérés par observation directe par le Lieutenant Chiaramonti, à la jumelle, depuis lemplacement de ses mortiers presque au sommet du P.A. sur son versant Nord, face à la trouée. Le "criquet" qui survole le secteur confirme larrivée de renforts estimés à un Bataillon. Il fait intervenir lArtillerie et lAviation massivement. Pendant ce temps, les renseignements affluent. Nous savons à présent quil sagit du Régiment 36, vraisemblablement parti à lattaque avec 2 Bataillons en premier échelon, le 3e Bataillon et le P.C. restant au fort Chinois.
Cette attaque a porté:
- sur le centre de la colonne du 2/2 R.E.I.;
- sur les éléments du 4/7 R.T.A. qui assurent la sécurité de la route;
- sur la tête du convoi des véhicules, cest-à-dire sur la B.C.S. du 64e R.A. et une partie de lE.M. du G.M. 4.
La colonne est coupée comme à lemporte-pièce : une lutte sauvage au corps à corps et au poignard sengage sur 1 km de front entre les éléments amis et les deux Bataillons du Régiment 36.
Cette phase de combat est symbolisée par un Légionnaire et un soldat de la 308, tombés lun sur lautre après sêtre mutuellement poignardés. Lennemi achève tous les blessés quil ne peut emmener avec lui.
Immédiatement au Nord de la zone daction du Régiment 36 se trouvent :
- le gros du convoi de véhicules avec une partie de lE.M. du G.M. 4 à Chan Mong;
- le reliquat du 4/7 R.T.A. et du 2/2 R.E.I. qui encadrent le convoi sur la tête seulement;
- tous ces éléments sont violemment pris à partie surtout en tête par des feux très nourris darmes automatiques et sont cloués au sol;
- plus au Nord et en dehors du combat, il reste 2 Compagnies du 4/7 R.T.A. et le B.M.I. Le Commandant de Mecquenem passe aux ordres du Lieutenant-Colonel Bastiani, Adjoint du Colonel commandant le G.M. 4;
- il est environ 10 heures 30.
LAviation et lArtillerie interviennent de façon massive.
A partir de ce moment le combat sengage dans deux compartiments de terrain différents sous la direction de Chefs distincts faisant converger tous leurs efforts vers le même but : ouvrir la R.C. 2 pour permettre aux troupes et aux véhicules de sécouler avant la nuit.
Un combat est donc mené dans les gorges de la R.C. 2 et un autre combat sur les arrières du Régiment 36 en conjuguant les feux de lArtillerie, ceux de lAviation et ceux du P.A. de la 3e Compagnie du 4/7 R.T.A. (Lieutenant Chiaramonti).
Les combats, très durs, se poursuivent entre 10 heures 30 et 16 heures 30, avec un ennemi qui ne cède les collines couvertes de jungle que pied à pied. A cette dernière heure, le B.M.I. enlève le dernier piton dominant la R.C. 2 après trois assauts menés au clairon, comme en 14.
Les 2 Compagnies du 4/7 R.T.A. sont regroupées au P.A. de Chan Mong pour la sécurité des arrières.
Le P.A. de Thaï Binh a repoussé trois assauts Viet.
Tirailleurs et Légionnaires ont fait une fois de plus bon ménage et montré leur efficacité.
Les pertes sont cependant sérieuses.
A la cote 238, la 1re Compagnie (Lieutenant Antoine) sapprête à quitter son P.A. et à reprendre la route du Delta. Depuis le début de la matinée les unités ont défilé devant le P.A., à pied ou en voiture. Parfois, le Lieutenant Antoine et ses hommes sont descendus vers eux pour les saluer et se renseigner.
Vers 13 heures 30, la colonne sentasse dangereusement sur la route. On imagine quil doit y avoir un problème quelque part. Des officiers et des sous-officiers des unités arrêtées grimpent vers le P.A. de la 1re Compagnie et viennent partager les derniers vivres. Il semble que lon entend au loin le tir des armes, mais on nen est pas sur tellement le bruit est faible. Le Lieutenant Antoine "attaque" le P.C. à la radio. Le Lieutenant Dufossé, Officier de Renseignement, lui répond de "sécraser". Il est alors évident quune ou plusieurs Compagnies du Bataillon ont priorité et ont un accrochage.
A 14 heures 30, le Lieutenant-Colonel de Fonclare décide de porter le P.C. léger du G.M. 1 et la Compagnie du Génie 3 Chan Mong, et de faire replier le 2/1 R.T.A. dans la même direction avec larrière-garde fournie par le S/G. B. 1. Le P.A. de la cote 238 assure leur protection.
Pendant ce temps, des éléments Viets se révèlent autour des P.A. de Van Mong abandonnés et commencent à tirailler.
A 16 heures 30, le G.M. 4 signale que les crêtes entre Chan Mong et Thaï Binh ont été enlevées et occupées par le B.M.I. et que la circulation peut reprendre mais que le dégagement des véhicules et des blindés immobilisés ou incendiés va retarder la progression. Le Colonel Kerguaravat quitte le P.A. de la 3e Compagnie et sadressant au Lieutenant Chiaramonti :
- Merci, Lieutenant, tenez bon !
Et de son allure de golfeur qui a retrouvé sa balle, son petit chapeau sur la tête, il reprend la route, à pied cette fois, entouré de ses Légionnaires. Le P.A. se vide de ses Légionnaires qui ont, quatre heures durant, avec les Tirailleurs de la 3e Compagnie repoussé tous les assauts viets, maintenant intacte la position, clef du verrou de Chan Mong.
Le Peloton du Lieutenant Brun, sans son officier évacué, réintègre son P.A. Huit hommes manquent à lappel : trois tués et cinq blessés. La Compagnie est réduite mais sa puissance de feu est presque intacte. Toutes les armes automatiques sont servies. Cependant, à partir de cet instant, ce nest plus lordre quaternaire qui est appliqué à la Compagnie, mais lordre binaire. Compte tenu des pertes subies pendant ces 8 jours (24 tués et blessés), il reste leffectif de deux fortes sections et une S.A. réduite. Devant la cote 238, les unités recommencent à sécouler après deux heures dattente et vers 16 heures 30, la 1re Compagnie reçoit enfin lordre de rejoindre le P.C. de son Bataillon, à Chan Mong.
Elle ferme la marche.
Le 4/7 R.T.A. au complet revient sous le commandement du Colonel commandant le G.M. 1
Au carrefour de Chan Mong, atteint vers 18 heures, il règne une grande effervescence. Le Lieutenant Antoine y apprend le drame qui sest joué depuis le début de la matinée. Lattaque meurtrière, les pertes subies au G.M. 1 et plus particulièrement à la 3e Compagnie du Bataillon (Lieutenant Chiaramonti).
Le Lieutenant-Colonel de Fonclare réunit les officiers du 4/7 R.T.A., du 2/1 R.T.A. et de son État-Major. Il les informe de la situation.
La route est dégagée mais peu sûre.
La nuit va tomber ne permettant plus la couverture aérienne. Les batteries ne sont pas encore en place pour appuyer les fantassins dans leur progression en cas dattaque. Il apparaît quun bouchon devenant de plus en plus important au fur et à mesure que les heures sécoulent, fait obstacle au repli des unités et que la solution la plus sage serait de passer la nuit sur place. Cette manière de voir nest pas partagée par la majorité des officiers présents qui fait valoir que dans des cas semblables les Viets ont toujours tiré le plus grand profit de la nuit pour renforcer leur dispositif et non pour lalléger.
Cest au Commandant de Mecquenem que revient le choix de la solution la plus réaliste : il faut sortir tout de suite de la nasse. Il est écouté. Cela semble dautant plus judicieux que les renseignements font état de larrivée de la Division 308 aux abords du fort Chinois.
Cest la 2e Compagnie (Lieutenant Moreau) qui sengage en premier sur la route. Dès que les Artilleurs encore présents quittent leurs emplacements de tir, à louest du carrefour, les Viets sautent dedans et tirent sur nos unités à découvert. Le Peloton blindé du G.M. est encore 1à.
Les Viets montent à lassaut dun engin.
En principe la 2e Compagnie devrait par sections successives tenir les points propices aux abords de la route pour permettre le repli couvert par des résistances fixes. La nuit tombée, la végétation intense et, il faut bien le dire, la concentration trop forte dunités diverses par trop pressées par le Viet qui suit, rend cette manuvre impossible. Pas dautre solution que de faire front sur la route quand lennemi pousse un peu trop.
Le bon sens du Tirailleur ne perd pas ses droit.
A la 1re Compagnie un Tirailleur est blessé au pied. Le Lieutenant Antoine voyant passer à sa hauteur son camarade de promotion le Lieutenant Serain, Chef du Peloton blindé du G.M. 1 , lui demande :
- Peux-tu charger un de mes tirailleurs blessé qui ne peut plus marcher, dans un de tes bahuts ?
- Daccord, fais-le monter dans le half-track qui suit !.
Au moment où le Tirailleur éclopé va embarquer, se produit deux ou trois cents mètres à larrière, une explosion sous un autre half-track; alors le blessé de sexclamer :
- La pitain ! Tant pis, jaime mieux aller à pied !
Il fera ses kilomètres comme tout le monde parfois sur la chaise à porteur formée par les mains de deux solides camarades, puis sous le bambou de deux coolies que lon a débarrassé de leur charge.
Au bout de quelques deux kilomètres la 1re Compagnie relaye la 2e qui se trouve en serre-file. Tout à coup, débouchant des hauteurs boisées, dans la pénombre, les Viets se ruent sur les véhicules de la colonne blindée, reliquat du S/G. B.1.
Les premiers atteints sont les éléments portés des half-tracks qui sont anéantis à la grenade avant même quils aient pu sauter à bas de leurs véhicules qui maintenant bloquent la route à leur tour. Le Lieutenant Moreau fait stopper le repli de sa Compagnie et tente en vain de parvenir jusquaux chars qui maintenant en sont réduits à se tirer mutuellement dessus pour se débarrasser des fantassins viets qui par grappes entières les submergent.
Déjà la pression des Viets semble se reporter vers la 2e Compagnie qui, maintenant bien seule, va sans doute subir le même sort. On sent chez les Tirailleurs un flottement qui pourrait vite se transformer en panique si, une fois le mouvement de repli repris, les Viets se manifestaient à nouveau.
La mort dans lâme, le Lieutenant Moreau donne finalement cet ordre puisquil na plus dautre choix.
La 1re puis la 2e Compagnie, fermant la marche, passent au pied du P.A. de la 3e Compagnie. Le Lieutenant Chiaramonti, au bord de la route, presse ses camarades daccélérer le mouvement.
Il sait de quoi il parle...
Il leur demande sil y a des camions à larrière. Il lui est répondu négativement. Alors, le Lieutenant Chiaramonti regarde songeur les 24 sacs à dos alignés le long de la route au pied de son P.A. Le Capitaine Larue, Capitaine Adjudant Major du Bataillon lui avait dit à la radio de les déposer là et quun véhicule les prendrait au passage. Ils y resteront témoins des pertes subies par la Compagnie.
La 3e Compagnie quitte enfin son P.A. vers 20 heures, sans se faire prier. Comme sur la R.C. 6, au repli de Hoa Binh, cest un jogging très spécial avec sac au dos qui est pratiqué par les Tirailleurs. On ne lui avait pas trouvé de nom de baptême à cette époque-là. Lallure est vive !! ny a pas de traînard. Devant, on ne doit pas chômer non plus car il ny a plus dencombrement sur la route. On passe devant les P.A. tenus par le 2/6 R.T.M. dont les Compagnies qui les occupaient prennent le relais en queue de la colonne.
Nous nous arrêtons, semble-t-il à une quinzaine de kilomètres de Viet Tri, lorsquil paraît que le Viet ne presse plus, le terrain étant devenu plus dégagé. Nous sommes autour de Co Gay tout le G.M. réuni entre 22 heures 30 et 1 heure du matin. Les Compagnies du Bataillon sinstallent sur deux collines et malgré lépuisement général elles établissent un système de surveillance et de défense tout autour du dispositif.
Plaise à Dieu que le Viet ne se soit pas ici manifesté car à 7 heures du matin, le 18 novembre, malgré les efforts, la fatigue a eu raison des plus vigilants.
Tout le monde dort
Le P.C. du G.M.1 établit le bilan de la journée du 17.
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Nos pertes : |
- 31 tués, dont 2 officiers et 9 sous-officiers; - 38 disparus dont 1 officier et 6 sous-officiers; - 38 blessés dont 2 officiers et 4 sous-officiers. |
Les pertes viets dénombrées dont 77 cadavres avec seulement 3 P.M. et 5 fusils récupérés. Mais nayant pu aller au "résultat", on ne saura jamais leur ampleur.
Elles furent certainement importantes.
Dans son compte-rendu de ces journées, le Lieutenant-Colonel de Fonclare écrit :
"La reconnaissance effectuée par le 4/7 R.T.A. les 14 et 15 novembre a retardé léquipement de ses P.A. et amené à lâcher pour un temps les 2 P.A. secondaires extrême Nord et extrême Sud (du G.M. 1) pour boucher le trou. Par contre la Compagnie Chiaramonti, du 4/7 R.T.A., qui na pas participé à cette reconnaissance a pu continuer à sorganiser et son action a été capitale dans la journée du 17, car ses champs de tir avaient été dégagés suffisamment."
Le 18 novembre, le G.M.1 est placé en réserve de Division et reçoit lordre de se porter dans la région de Co Tich. La zone paraît sure. Le déplacement seffectue à partir de 12 heures 30, le 4/7 R.T.A. en tête. La 3e Compagnie, durement éprouvée ces derniers jours, est désignée pour marcher en tête, le danger ne pouvant venir que des arrières.
Le Lieutenant Chiaramonti met sa section de supplétifs en éclaireur sur la route, le Sergent Thieu avec 6 supplétifs en tête, à cent mètres en avant suivi du Sergent Lefàvre avec le reste de sa section, une douzaine dhommes à peine, progressant de part et dautre de la route. La Compagnie suit à flanc de coteau, hors de la route. Une haie presque continue de bambous ou darbustes lui cache la route sur une bonne partie de litinéraire quelle surplombe.
Tout est calme, le temps est superbe.
Un bruit de moteur se fait entendre. On devine le véhicule passant sur la route à hauteur des premiers éléments de la Compagnie quand soudain des rafales crépitent, la clameur caractéristique en accompagnement, en avant de la colonne. "Ce nest pas vrai !" sexclame Chiaramonti.
Le scénario classique.
Une section dassaut viet, tapie dans la haie a bondi sur le groupe de tête, sur la route, et la emporté avec elle. Le Sergent Lefèvre réagit immédiatement. Ses supplétifs limitent et se jettent sur les bas-côtés de la route. La Compagnie se déploie. Trop tard. De la haie, à hauteur du Lieutenant Chiaramonti surgit comme un diable, au milieu des flammes, le Capitaine Bourneuf suivi de son sous-officier et de son chauffeur, haletants et livides, comme la veille au P.A. de Thai Binh.
- Encore toi, décidément, tu les attires !
- Telle est la réception que fait le Lieutenant Chiaramonti à son vieux "complice". Une fois de plus, le Capitaine Bourneuf allait en command-car et sans escorte, le secteur étant jugé sans risque, reconnaître les nouveaux emplacements de batteries.
Le silence revient.
Pas tout à fait, car émergeant de la haie, le Sergent Lefèvre arrive en courant vers son Commandant de Compagnie en vociférant :
- Ils mont lâché, ils sont tous partis les salauds !
Le Lieutenant Chiaramonti essaye de le calmer et de se faire expliquer ce qui sétait passé: Il faut se soumettre à lévidence : le Sergent Thieu et son groupe nont pas réagi et se sont laissés capturer sans tirer.
Fataliste, le Lieutenant Chiaramonti pour consoler son jeune sous-officier lui dit :
- Eh bien ! encore huit jours comme cela et on se retrouve entre tirailleurs.
Le Sergent Lefèvre stupéfait, regarde son Commandant de Compagnie et doit penser : "Ça ne va pas, il plaisante !" Oui, il plaisante, le Lieutenant Chiaramonti mais en huit jours, plus de coolies et plus quune demi-section de supplétifs cela fait réfléchir sur le moral de nos Vietnamiens.
Heureusement Mohamed tient le coup.
Brave Lefèvre. Le contraire de son prédécesseur. Le Sergent Ogué, disparu le 10 mars à But Gué, était costaud, calme, réservé, presque timide, le lion sûr de sa force. Lefèvre est mince, tout en nerfs, bouillant, volubile et gai, le chat-tigre bondissant. Deux tempéraments, deux styles différents et pourtant, la même efficacité. Disciplinés, prêts à tout jusquau sacrifice, pour la mission, pour leur Chef.
Tout rentre dans lordre.
La progression reprend.
Il ny aura plus dincident jusquau surlendemain, jour béni où le Bataillon embarque pour Dasi.
LOpération "Lorraine" a atteint ses objectifs puisquelle a attiré vers elle la division 308, lune des plus prestigieuses grandes unités de lArmée du Général Giap et permis de détruire les dépôts et de semparer des matériels de la région de Yenbay Phudoan, mais à quel prix !
Opérations "Bretagne" et "Normandie"
Fin novembre - décembre 1952)
Ainsi sachève pour nous lOpération "Lorraine".
Tout juste trois jours à Dasi pour remettre un peu dordre et nous voici à nouveau dans le Sud du Delta pour les Opérations " Bretagne" et " Normandie ". Lune dans le Bui Chu, lautre dans lévêché de Phat Diem. La "manuvre" est maintenant bien connue. Chaque fois que les forces du Tonkin quittent le Delta, les Viets reviennent en force. Ils y cherchent le riz, y lèvent leurs soldats de gré ou sous la contrainte et cherchent à reprendre les populations en main. Il faut à nouveau les déloger.
La procession de la Toussaint sétait terminée en bataille. Toute la foule et les milices catholiques suivaient Monseigneur Le Huu Thu évêque de Phat Diem. Le Colonel Laney de Courten, responsable de la pacification était présent. Se retournant de temps à autre, la procession lui paraissait anormalement longue. Elle était suivie par une unité viêt minh.
A un moment, tout a éclaté...
Les Opérations débutent demblée par des accrochages très rudes et fréquents. Le Tirailleur se sent frustré dun véritable combat dans ces actions violentes contre un adversaire que nous trouvons ici particulièrement mobile, se regroupant par Compagnie ou Bataillon pour une action ponctuelle, éclatant aussitôt après pour échapper à une poursuite coordonnée, rejoignant des refuges constitués pour la plupart par ces fameux villages souterrains que tous les combattants dIndochine ont connu. Petit à petit, insensiblement, les effectifs fondent. On sen aperçoit quand on donne, par exemple, lordre à un Chef de section de faire reconnaître une lisière de village par ses voltigeurs. Il arrive que 4 à 6 hommes seuls se déploient. Cest ce qui reste disponible de sections qui tombent parfois à 15 ou 17 hommes.
Le 18 novembre est une dure journée.
Elle commence par une action brutale et violente face à la 3e Compagnie (Lieutenant Chiaramonti). Alors que le Peloton de tête, constitué de 2 sections aux effectifs très réduits après le combat de Chan Mong, commandé par le Sous-Lieutenant Mosbah, aborde très prudemment, déployé en ligne en pleine rizière, la lisière Sud du village de Tuong Thon, débouche de celle-ci le classique commando des volontaires de la mort, hurlant en chargeant larme à la hanche, tirant au jugé droit devant eux.
Leffet de surprise est total.
Les Tirailleurs plongent comme un seul homme dans la rizière à lherbe à peine levée, dans environ 20 cm deau. Heureusement les mitrailleuses de la Compagnie en base de feu ainsi que le 2e Peloton avec le P.C. de la Compagnie, en soutien, réagissent vigoureusement et stoppe le commando avant quil ait pu atteindre le Peloton Mosbah "évanoui" dans la rizière, leur causant des pertes sensibles.
Les tirs accompagnent les Viets survivants, dispersés, qui rejoignent la lisière du village. Le Lieutenant Chiaramonti fait tirer quelques obus de mortiers sur la lisière et demande le déclenchement dun tir darrêt à son artilleur, le D.L.O. qui laccompagne, le Lieutenant Villoquet. Ce tir, prévu dans le plan, arrive dans les quelques minutes qui suivent. Le Peloton du Sous-Lieutenant Mosbah se replie sur la base de feu de la Compagnie. Le Lieutenant Chiaramonti rend compte au Chef de Bataillon de la situation. Si le Viet a lancé son commando cest quil y a "un gros morceau" dans le village. Cette tactique est connue. Il sagit de permettre au gros de leffectif viet de sortir de la nasse car lavion de reconnaissance signale dimportants mouvements en direction du Nord du village. Deux longues colonnes dhabitants, femmes, vieillards et enfants évacuent le village par deux diguettes au Nord et au Nord-Ouest de celui-ci.
Cest un signe qui ne trompe pas.
Le Lieutenant-Colonel de Fonclare, commandant le G.M. par intérim, fait resserrer le bouclage par les deux autres Bataillons, le 2/1 R.T.A. et le 2/6 R.T.M. De son coté le Commandant de Mecquenem détache la 2e Compagnie (Lieutenant Moreau) pour soutenir la 3e Compagnie dans son action, le reste du Bataillon ayant une mission plus à louest. Lintervention aérienne est demandée par lobservateur aérien. Six T 6 arrivent dans lheure qui suit et déversent des bombes au napalm au centre du village alors que toutes les lisières font lobjet dun matraquage par lartillerie.
De lavis des aviateurs cest la grande panique et leffectif pris au piège est important.
Le Lieutenant Moreau arrive auprès de son camarade Chiaramonti au moment où la 3e Compagnie réorganisée pénètre dans les lisières Sud abandonnées par les Viets. Il naura pas à intervenir. Le P.C. du Groupe Mobile a pris lopération en main avec les deux autres Bataillons. Quelques groupes viets résistent encore à la progression de la 3e Compagnie dans la partie Sud du village. Une contre-attaque est même tentée par ladversaire mais sans grande conviction. Il est manifeste quil sagit là dun combat retardateur pour permettre lévacuation du village par le Nord et louest du gros des éléments viets, mêlé aux colonnes des habitants qui fuient les lieux du combat.
Les premiers renseignements recueillis font état dun Bataillon viet stationné à Tuong Thon depuis la veille. Déjà une centaine de Viets ont été mis hors de combat quand le Lieutenant Chiaramonti est relevé de sa mission pour rejoindre son Bataillon qui se dirige vers le bac de Cua Ga pour franchir le Song Ninh Co.
En fin daprès-midi, le Bataillon est en tête du Groupe Mobile.
La 1re Compagnie (Lieutenant Antoine) et la 2e Compagnie (Lieutenant Moreau) ont pour mission de tenir une tête de pont procurant lespace suffisant à lembarquement des troupes sur les portières du Génie (Voir croquis n° 9).
La 1re Compagnie a eu des blessés les jours précédents dont le Sergent Lamouret et des malades dont létat nécessitait absolument lévacuation.
La nuit est tombée, mais la lune éclaire le paysage comme en plein jour. Le ciel scintillant détoiles est merveilleusement pur. Des tirs dune rare violence proviennent du poste de Trung Thon à quelques dix kilomètres de là.
Il faut dire, ici, un mot du calvaire des postes.
Dans les jours précédents, nous avions été "donner de lair" à celui de Trung Thon. Il avait déjà essuyé deux attaques de nuit peu de temps auparavant. Lune par deux compagnies viets, lautre par un Bataillon, celui-là même auquel le Lieutenant Chiaramonti sétait heurté le matin. Nos postes avaient tenu avec une extraordinaire vaillance. Forte dune cinquantaine dhommes environ, la "garnison" navait pas les moyens de faire les sorties nécessaires pour empêcher le Viet détendre inexorablement en direction du poste un inextricable réseau de boyaux et de tranchées qui serviront le moment venu, de base de départ pour monter à lassaut du poste. La garnison vietnamienne en majorité, assistait impuissante aux préparatifs et à son exécution. Nous ressentions langoisse de ces hommes qui conservaient cependant une apparente sérénité sans doute faite dun certain fatalisme, mais aussi dune confiance peut-être exagérée dans leur capacité de résistance. Ils savaient en effet quil suffirait de tenir jusquau jour pour que le Viet se retire et espérer des renforts ! Mais il était évident que là où lennemi navait pas réussi avec un Bataillon, il allait en mettre deux ou un Régiment.
Cest précisément pour cette nuit du 28 novembre que le Viet a signé larrêt de mort du poste de Trung Thon. Le revers essuyé le matin même par lun de ses Bataillons à Tuong Thon allait aiguillonner sa détermination. La première partie de la nuit est pleine du vacarme des rafales et des explosions sourdes. Le ciel est sillonné de lueurs et dartifices éclairants.
Au bout de trois ou quatre heures, silence total.
Dautant plus total quil y a contraste avec lenfer de tout à lheure. Nos gorges se nouent, nous avalons difficilement notre salive. Nul doute, le poste est tombé, et nous revoyons les visages de ceux que nous y avons rencontré lavant-veille...
La nuit est maintenant totale et dautant plus noire quelle était tout à lheure si claire. On nentend plus, maintenant, que le ronronnement des moteurs et des propulseurs des portières. Trois heures du matin. Tout à coup, avec une brutalité inouïe, des rafales partent des lisières du village au Nord de la tête de pont accompagnées par des clameurs.
Cest lattaque en règle.
Peut-être que lennemi, fort de sa victoire dans la prise du poste de Trung Thon, souhaite en ajouter une autre et se venger de léchec de lun de ses Bataillons à Thuong Thon, en coinçant les unités du Groupe Mobile responsables de cet échec avant quelles aient franchi le Song Ninh Co. Linstant est dautant plus critique que le Lieutenant Villoquet, notre D.L.O., nous annonce que lon ne peut disposer dartillerie. Les batteries sont soit sur les portières, soit sorties de batterie de ce coté, ou pas encore en place de lautre coté de la berge. Ce sera laffaire de cinq minutes, mais cinq minutes qui paraîtront bien longues.
Tenant heureusement une position dominante à partir de la digue pour la majorité du dispositif, on arrose tout ce que lon peut, cest-à-dire les éléments les plus proches, au mortier de 60, à la grenade à fusil, à la grenade à main. A la 1re Compagnie, la section de lAdjudant Guilheim est à la pointe du dispositif au coude de la piste qui se dirige vers le village. Au moment où il dégoupille une grenade Guilheim est blessé par balle au cou. Blessure légère mais qui malheureusement le déséquilibre et le fait tomber sur sa grenade quil lâche et qui explose sous lui le tuant sur le coup.
Cette section na plus de Chef.
Éprouvée par les combats des jours précédents, il y reste un caporal et un première classe. Elle vacille sous les coups redoublés. Le Sergent Chef Berche dont la section se trouve à droite et en retrait reçoit lordre de reprendre lensemble en main avec le Sergent-Chef Guerchoux. Blessé à la cheville, Berche refuse de se faire évacuer. Bien que la zone soit découverte à notre Sud, la section Huetz renforce les équipes de supplétifs qui y ont été placées.
La dernière section fait face à l'Est sur la digue et échange des coups de feu avec un "bouchon" viet placé là sans doute pour interdire tout repli. Limbrication des unités est telle et le Viet si pressant que le tireur au F.M. Ie plus à gauche du dispositif apercevant des formes et croyant à une infiltration entre les 1re et 2e Compagnies sapprête à arroser la 2e. Le Lieutenant Moreau qui est à ce moment là à droite de sa Compagnie, a juste le temps de se jeter dessus avant quil ne lance une deuxième rafale !
Au carrefour des digues les mortiers de 60 expédient sans arrêt leurs projectiles. Tout le monde sy met: servants, supplétifs, mais aussi les coolies qui engagent les obus dans les tubes !
Thon, un supplétif qui marche toujours avec le Lieutenant Antoine grimpe sur la diguette, tire à labri un radio blessé et son poste et y retourne pour récupérer le pistolet qui est tombé de son étui. Enfin, le canon tonne. "Au ras des moustaches ", cette fois encore, car pendant ce temps là, le Viet a progressé.
La mission est simple : tenir sur place tant quil y aura des unités à embarquer. Le procédé est tout aussi simple : tirer, tirer encore sur tout ce qui avance.
Enfin, le Viet se retire.
Au fur et à mesure que le temps passe il a sans doute compris quil ne lui serait pas possible "denlever le morceau" avant le jour.
Nous comptons nos pertes : deux morts, lAdjudant Guilheim et un jeune Caporal un blond costaud, toujours joyeux, arrivé de Métropole depuis quelques semaines à peine. Et puis huit blessés. Guilheim cétait le calme et lexpérience dun premier "séjour". Lui aussi, souffrant dune forte poussée de furonculose aux jambes, avait continué quand même...
La Compagnie embarque enfin à son tour.
Harassés, les Tirailleurs sinstallent du mieux quils peuvent sur les portières pour le court instant de la traversée. Le tireur au canon de 57 pousse un soupir en faisant reposer lextrémité du canon sur la pointe de son pied. Plouf! Lappareil de pointage glisse de son logement et disparaît à jamais dans le Song Ninh Co à travers la plaque P.S.P. Bien des comptes rendus seront nécessaires pour finir par dire aux "bureaucrates" de venir voir sur place comment est-ce quon sy prend pour perdre un appareil de pointage ! On ne peut quand même pas dire, bien sur, que le tireur ait été félicité...
Avant de traverser, une fouille du terrain permet la découverte de cadavres viets et déquipements. Seulement deux armes récupérées, les autres ont été emportées par les Viets qui se sont repliés.
Nos morts sont dignement mis en bière par nos camarades du poste de Cua Ga. Nous allons les saluer et leur rendre un dernier hommage avant leur transport par la rivière. Plusieurs jours plus tard, le poste de Cua Ga renseigné par la population pourra nous donner une idée des pertes viets.
De lautre coté du Song Ninh Co, les "ratissages", "grenouillages", accrochages se succèdent toujours au même rythme. De durs combats également chez nos voisins du G.M. 3 et les B.V.N. Nous découvrons une fois, sur notre chemin, une fosse commune mal recouverte. Des mains dépassent. Charnier de plusieurs dizaines de Viets qui en dit long sur la violence des "rencontres".
Le 1er décembre, le Lieutenant Chiaramonti passe le commandement de la 3e Compagnie au Lieutenant Mary et prend les fonctions dOfficier de Renseignement du G.M.N.A., en remplacement du Capitaine Martel, disparu à Chan Mong, sur la R.C. 2, deux semaines auparavant le 17 novembre.
La tristesse quil éprouve en quittant sa Compagnie est heureusement en partie compensée par la satisfaction de la savoir placée en de bonnes mains. Lestime quil porte à son jeune successeur est grande. Il le connaît depuis bientôt 3 ans, lorsquils appartenaient déjà tous deux au G.l. du 7e R.T.A. à Trèves, sous les ordres du Capitaine Biard. Depuis, Chiaramonti a su apprécier sur le terrain son courage calme et tranquille, notamment à Trac Nhiet, où Mary fut blessé sous ses yeux le 20 avril, 7 mois plus tôt, en se lançant à lassaut du village.
Il sait que le relais est assuré et bien assuré.
Après la passation de commandement, le Lieutenant Mary se fige devant son ancien et le salue.
Chiaramonti lit dans le regard de son jeune successeur toute sa fierté de prendre le commandement de cette unité dont lencadrement bien soudé a contribué à faire un "outil" à lacier bien trempé.
A son diminutif attribué par le Capitaine Biard (au G.l. à Trèves, en 1950, le Capitaine Biard avait pris lhabitude dappeler Chiaramonti, "Chiara". Ici en Indochine, ses camarades de combat ont adopté ce diminutif. Il y tient beaucoup. Cest pour lui une marque damitié et, plus encore, de franche camaraderie). Les cadres et les hommes de sa Compagnie lui ont ajouté un qualificatif: "Chiara la baraka!". Cest sous cette "appellation" quil quitte, le cur gros, le plus beau commandement de sa trop courte carrière.
Un peu avant Noël, le Capitaine de Lanlay qui commande à nouveau la 4e Compagnie et le Lieutenant Antoine rencontrent le Général de Berchoux. Après sêtre fait expliquer le détail des actions des Compagnies et du Bataillon, il sinquiète de létat de la troupe. Apprenant quon est un peu "sur les rotules" et quen opération depuis le 27 septembre on aspire à souffler un peu, il dit combien il en a conscience.
Mais il y a encore un coup de collier à donner et il promet un repos pour la première quinzaine de janvier 1953.
Noël approche et nous espérons pouvoir le fêter dune façon ou dune autre. Il nen sera pas question le 24 décembre. Ce jour-là, comme le lendemain, sil ny a pas daction déterminante cest une suite irritante de petits accrochages ou déchanges de coups de feu dans la rizière et aux abords des villages.
Le 25 au soir, le Commandant fixe aux Compagnies les villages où elles devront passer la nuit.
Nous sommes encore dans la rizière quand les Dakotas larguent vivres et munitions, la base nayant pu ce jour-là nous rejoindre. Par la même voie nous recevons les vux du Général Commandant les F.T.N.V. La 1re Compagnie doit passer la nuit au village de Hung Le.
A 300 ou 400 mètres de la lisière elle se fait "allumer".
Une base de feu est installée sur place. Suivant la diguette perpendiculaire, une autre base de feu avec les mortiers est installée à 300 mètres à gauche de la première. Étrangement, ce sacré village adossé à une rivière (ou un canal) surplombe légèrement la rivière. Il ne présente aucune aspérité, aucun redan et lon se demande bien par quel bout on va pouvoir laborder. On na vraiment pas envie de consommer les "gâteries" larguées sur la diguette et de coucher à la belle étoile.
Deux sections tentent par la droite de senfoncer en coin entre le village et la rivière. Cela ne pourra marcher que si le Viet na rien de sérieux de lautre coté du cours deau.
Tout se passe assez bien.
Le village se révèle plus étroit de ce coté et une tête de pont peut être établie par laquelle la Compagnie sengouffre dans le village.
Le Viet décroche.
Juste quelques coups de feu isolés dans la nuit provenant de lautre côté de la rivière viennent trouer quelques moustiquaires
Au cours de la conquête du village, le Sergent Boulay reçoit entre les jambes un obus de mortier... qui nexplose pas!
Le 4/7 R.T.A. quitte le G.M.N.A.
Le G.M.N.A. perd son plus prestigieux Bataillon, le 4/7 R.T.A. deux fois cité à lOrdre de lArmée en trois années de séjour comme Bataillon de Marche au sein de ce Groupe Mobile.
Les deux autres Bataillons, le 2/1 R.T.A. et le 2/6 R.T.M., ainsi que le Groupe de Marche du 64e R.A. embarquent par avions avec le P.C. du G.M. pour le camp retranché de Na San, commandé par le Colonel Gilles (surnommé "le cyclope"), promu Général, où Chiaramonti retrouve le Capitaine Laurier, O.L.A.T. du Général.
Le 4/7 reste dans le Delta.
Le Lieutenant-Colonel de Fonclare commande par intérim le Groupe Mobile (qui na plus de mobile que le nom car les unités vont tenir des P.A. dans le camp retranché), le Colonel Dulac restant à Hanoï comme Adjoint du Général de Linarès qui ne peut se passer de son fidèle bras droit. Le Capitaine Etcheverry est Chef dE.M. du G.M. et le Lieutenant Chiaramonti, Chef du 2e bureau. Le Capitaine Etcheverry na jamais appartenu au 4/7 R.T.A. Cest un ancien du 6e R.T.M., comme Chiaramonti. Mais, comme Chef du 3e bureau, puis Chef dE.M. du G.M.N.A., il a mis en "musique" et coordonné laction des trois Bataillons du Groupe Mobile, en 1952, et il était des nôtres.
Le Capitaine Biard le tenait en grande amitié.
Il était son ancien à Saint Cyr, dans lune des dernières promotions davant-guerre. "Etch" était souvent notre hôte au 4/7. Sa verve et son brio, ses échanges de bons mots avec notre Patron étaient un régal. Cétait toujours un festival. On ne sennuyait pas à la popote du Bataillon avec un tel convive. Cétait lui aussi un "ouled" Dulac quil rejoignit à lE.M. des F.T.N.V., à Hanoï, au printemps de lannée 1953