Georges Hubin

040

Au fil de mes jours

Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre

Tome V

Guerre 1914 - 1918

Témoignage

Nice, Juin 1987

De 1878 à la Grande Guerre

036 - Tome I - La Légion. Madagascar

037 - Tome II - L'Indochine. L'A.O.F

038 - Tome III - Nouveau départ

039 - Tome IV - Au Canada. La Grande Guerre

040 - Tome V - Les Éparges

Écriture  : 1937 - 1000 pages

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Tome V

Le Tome V et dernier du récit de vie de Georges Hubin nous fait vivre sa guerre et ses désillusions finales. Lorsque, réformé numéro 1 avec pension pour blessure de guerre en 1917 aux Éparges, il doit lutter contre l'Administration pour faire reconnaître son droit.

The Vth volume which is the last one of the account of the life of Georges Hubin tells us of his life during the war and its eventual disillusions. He is declared unfit at the high degree for the army with a pension, for war wound in 1917 in the Éparges, he has to fight against the civil service to assert his claims.

 

 

ÉPILOGUE

Monique Bapst

née Hubin

Mon père a donc cessé d'écrire ses mémoires en s’arrêtant aux années 1924-1925. Mais il n’en a pas pour autant cessé d’exister et de tenter d’autres expériences.

Alors qu’il aurait pu, en tant que directeur de la verrerie Müller, s’assurer une existence confortable, il utilisa ses "dommages de guerre" à monter une verrerie à lui, sur ses terres, à Croismare et il devint alors le concurrent direct des Müller, qui n’apprécièrent pas du tout et lui intentèrent un procès. Ce procès, il le perdit bien évidemment, (le Pot de Fer contre le pot de terre...) et tous ses biens furent encore une fois engloutis.

Il sauva néanmoins ses meubles et nous dûmes quitter "La Belle Etoile" pour nous installer à Lunéville en 1927. C’est alors que mon père eut l’idée de se "recycler" dans le bois. Et profitant d’un stage dans une école de menuiserie du Nord, offert aux grands mutilés, il se mit à fabriquer de petit jouets en bois qui nous menèrent encore à une grande catastrophe !...

En 1930, ma soeur ainée Suzanne se maria et alla s’installer en Allemagne.

Nouveau changement de domicile.

Cette fois, nous logions dans une jolie villa située dans un grand parc aux environs de Nancy, à Bouxières aux Dames, plus précisément.

Mon père avait retrouvé un emploi de comptable dans une banque de Nancy. (Presque un retour à son point de départ ! !). Tout allait bien de nouveau. Mais cette banque se lança dans une sombre histoire de transactions qui échouèrent. Tous les responsables ayant disparu, mon père resta seul pour rendre compte à la justice, des divers malversations réalisées par les directeurs en fuite. Sanction, amendes... il n’y avait plus qu’à tout vendre encore une fois...

Mais il ne resta plus rien des beaux meubles, du piano, de la grande bibliothèque, de la vaisselle, de l’argenterie etc... etc..;

Ma mère accepta vaillamment cette nouvelle épreuve et les parents se retirèrent près de Toulon, aux Sablettes, dans une toute petite maison que je découvris en revenant de Tchécoslovaquie où j’avais passé quatre ans, tout comme ma mère autrefois, dans une école de langues, en tant que répétitrice, au pair.

L’existence me parut alors bien morose !

La guerre de 39-45 arriva alors et mon frère réussit à s’échapper aux USA en 1941, à l’âge de 17 ans, pour s’engager dans les Forces Françaises Libres (section aéronavale). Nous ne devions jamais le revoir. Il disparut avec son hydravion en Juin 1944 au large d’Agadir, au Maroc, où il était basé. Ce fût pour nous tous un immense désespoir, dont ma mère ne se remit jamais, je crois. Entre temps mes parents avaient été évacués dans l’Aude, car trop près de la Rade de Toulon, aux Sablettes, zone stratégique.

En Novembre 1944, nous avons pu les ramener à St Raphaël où je demeurais alors. Puis ils ont réintégré leur petite maison des Sablettes.

La vie reprenait peu à peu.

Ma soeur Françoise et moi-même avions chacune deux enfants qui faisaient la joie de leurs grands-parents pendant les vacances. Ma soeur ainée Suzanne avait enfin pu reprendre contact avec nous après la guerre et elle-même et ses grands enfants venaient séjourner sur la Côte pendant leurs congés.

Puis, en 1956, Françoise disparaissait à son tour, à 31 ans, emportée par un cancer foudroyant. Nouveau désespoir pour tous et que dire de celui d’une mère, qui, douze ans après son fils, voit partir sa fille pour toujours  ?

La vie, encore une fois, reprit ses droits.

Mais en 1964, ma mère commença à perdre la mémoire. Elle ne voulut pas se soigner et ce fut le drame. Le 12 Avril 1965, elle partit de la maison et parcourut 15 klms à pied (elle avait 82 ans !) pour aboutir en haut d’une falaise d’où elle tomba dans la mer. On ne la retrouva que le lendemain, elle avait été tuée sur le coup.

Mon père, toujours aussi handicapé par sa grave blessure de guerre, accusa le coup avec une grande dignité, mais sa peine était immense.

Nous décidâmes alors de le prendre définitivement avec nous, à St Raphaël où il put reprendre des force et mener une vie plus confortable.

Il était vraiment en pleine forme physique et intellectuelle (à 90 ans !), quand, 7 mois après, le 12 Novembre 1965, il s’étrangla tout bêtement avec un petit morceau de pomme qui se coinça sans doute dans la trachée- artère. Après quelques soins, il revint quand même à lui et se remit à la lecture de ses journaux comme tous les après- midis.

Mais au bout de 3 heures, il s’éteignit sans souffrances, victime d’une hémorragie interne provoquée par les efforts qu’il avait faits pour essayer d'expulser ce bout de pomme.

C’est ainsi qu’à presque 91 ans, mon père partit paisiblement pour l’au-delà après avoir frôlé la mort violente, tant et tant de fois au cours de sa longue vie d’aventure  !.

S’il avait pu s’en rendre compte, je crois qu’il aurait été très heureux et très fier de voir son enterrement, musique et drapeau de la Légion en tête. La section de Toulon avait tenu à lui rendre ce dernier hommage et cela nous a beaucoup émus.

Ainsi se termina l’existence mouvementée de mon père dont la fin fût tout à fait inattendue, étant donné le caractère tumultueux des diverses étapes de sa vie.

Mandelieu, Novembre 1991

 

 

 

Table

EN ROUTE VERS L'ARRIERE 9

SEJOUR A PITHIVIERS 17

RETOUR AU FRONT - AUTOMNE 1914 23

NOEL 1914 - NOUVELLE EVACUATION 32

TROISIEME DEPART POUR LE FRONT 38

LES EPARGES 43

LES EPARGES (suite) 49

A L'HOPITAL CARNOT DE DIJON 57

DEBUT DE LA GUERRE A LONGWY - LA FUITE 64

REPRISE DE LA VIE CIVILE - (Le Mans) 71

A PARIS 74

HIVER 1918 - 1919 79

POLITIQUE - POLITIQUE COMMUNALE 81

DEPART DEFINITIF DE LONGWY-NOUVELLE INSTALLATION 91

LA BELLE ETOILE (suite) 96

A LA VERRERIE MÜLLER FRERES 102

EVENEMENT FAMILIAL - LUTTES ADMINISTRATIVES 107

EPILOGUE - Monique Bapst née Hubin 112

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

EN ROUTE VERS L'ARRIERE

Je dus demeurer là, endormi, pendant longtemps, car, lorsque je m'éveillai, le soleil commençait à baisser. Le premier mouvement que je fis fis sursauter de frayeur deux ou trois types qui, assis près de moi, étaient en train de casser la croûte.

- Merde ! dit l'un. V'la le maccab' qui r'mue !

- Ben, mon vieux, fit un autre, on prévient quand on est pas clamecé pour de vrai !

- Quoi  ? Qu'y a-t-il ? demandai-je

- Y a, mon vieux, qu'on t'avait pris pour un macchabée. V'la pus d'une heure qu'on est là; t'as pas bougé d'un soupir seulement. Mince alors, tu parles d'un pionce  !

- Eh  ! bien, comme vous voyez, les gars, je ne suis pas mort encore; mais je suis fort blessé au bras droit et j'étais vanné. Voilà pourquoi j'ai dormi comme une pierre.

Il y avait là, dans la clairière, toutes sortes de soldats qui allaient et venaient. Sur la route, on voyait une file interminable de voitures régimentaires qui allaient toutes dans le même sens et j'y reconnus le train de ma Division. - bien, me dis-je en moi-même, je ne suis pas perdu. - J'avais faim, et de voir manger mes voisins, j'avais encore plus d'appétit. Heureusement, ma musette contenait une boule presqu'entière de pain et une dizaine d'oignons ainsi qu'un paquet de sel. Ca faisait épatamment mon affaire et je me mis en devoir de me restaurer, avec une seule patte, la droite ne servant guère; et je le fis avec une satisfaction tellement intense que je me souviens rarement d'avoir éprouvée. Je ressens encore maintenant cet extraordinaire plaisir que je pris là à manger des quignons de pain bis avec des oignons crus, le tout arrosé de tafia pur. Mon bidon du matin était encore à moitié plein à ce moment-là et j'y pris de bons coups de pompe ! Quelle bonne chaleur au ventre, au coeur, au cerveau ! Il faut avoir été blessé ainsi pour connaître ces satisfactions-là. Une véritable jouissance physique !

Lorsque je fus rassasié, j'arrêtai une fourragère du 147e et montai à côté des conducteurs. J'étais sûr, ainsi, d'arriver sans fatigue au lieu de bivouac de mon régiment.

Une heure après, en effet, on quittait les bois pour entrer dans un pays ouvert. Devant nous s'étendait une grande plaine avec, au loin, sur une haute colline étiolée, un gros village. Sur un grand pré, tout près du bois, toute la Division était rassemblée, près des faisceaux formés.

Et je fus stupéfait de voir comme elle tenait peu de place, ce soir- là, notre belle Division ! Mon Dieu ! comme elle avait fondu ! A peine prenait- elle l'emplacement d'un régiment. Et mon bataillon ? Même pas la valeur d'une Compagnie. Je ne comprenais pas comment il avait pu fondre de si fantastique façon !

Je trouvai le Capitaine Dazy, non blessé, et j'eus par lui des nouvelles de la journée. Les Allemands avaient été arrêtés et même légèrement refoulés. Néanmoins, on retraitait toujours. Nous n’avions fait que retarder un peu l'avance ennemie sur le front de notre Division; mais sa masse était trop compacte et elle fonçait toujours. Nous devions la devancer constamment en retraitant vers l'intérieur de la France. Triste !

Le Capitaine de la première Compagnie était tué, le Capitaine Péronne, de la quatrième, blessé grièvement; les deux autres capitaines et le Commandant étaient indemnes. Le sous-lieutenant de la première Compagnie, celui que j'avais ramené du bois, était tué. Le pauvre bougre ! Si j'avais su, je l'aurais bien laissé dans sa forêt ! La Section de l'Adjudant était retrouvée, mais dans un piteux état. Prise sous un bombardement subit de grosses pièces, elle avait subi de graves pertes  : l'Adjudant Bernard, grièvement blessé à la jambe droite, le fémur fracassé au-dessus du genou; le cher camarade Boucher, tué. Un tiers au moins de la Section avait été amoché, les pauvres diables ! Et tout ça, parce qu'ils s'étaient perdus. S'ils avaient suivi le combat de la Compagnie ils n'auraient certainement pas été dans cet état. Qu'y faire ? Rien. Se raccommoder.

Nos généraux, le divisionnaire et ses deux brigadiers, se promenaient lentement dans un bout de pré. Ils allaient d'un pas las, la mine soucieuse, la tête basse. De temps en temps, ils faisaient quelques gestes d'impuissance, de fatalité. Leurs Etats-Majors, assis dans l'herbe, travaillaient sur divers papiers.

Puis arriva une file de voitures de paysans, venant du village proche. Ces voitures étaient vides et venaient chercher les blessés pour les conduire vers l'intérieur. C'étaient des voitures de culture, rustiques, sans aucun ressort, attelées de deux chevaux, à quatre roues. Elles virèrent pour se mettre face au village et je grimpai dans une des premières, au hasard. Personne ne présidait à cet embarquement. Il y eut certainement des fraudeurs : il y en a partout et j'en avais vu en quantité l'après-midi.

Le convoi formé s'ébranla, grimpa la côte rude du village et s'arrêta là-haut, sur la place de l'église. Les paysans donnèrent du foin à leurs chevaux sans les dételer, puis disparurent dans leurs maisons pour aller souper. Personne ne s'occupait de nous. Si, pourtant, quelques braves femmes vinrent autour de nos voitures, apportant du café, du bouillon, du pain, des fruits. Je reçus, pour ma part, un bon grand quart de café bien chaud que j'arrosai d'un peu du tafia qui se trouvait encore au fond de mon bidon. Puis, ayant froid, je demandai un cache-nez pour mon cou et un grand mouchoir pour en faire une écharpe et soutenir mon bras blessé. je ne souffrais pas d'une façon continue. La douleur venait aux heurts ou aux changements trop brusques de position. Une brave dame m'apporta les deux objets demandés et m'aida à attacher l'écharpe.

Enfin, les paysans revinrent et le convoi se mit en route, quitta le village, et s'engagea sur une belle grande route qui devait être nationale. Il était alors dix heures du soir et la nuit se précisait. Elle serait froide, car les étoiles brillaient d'une façon étonnante.

- Et où nous conduisez-vous, demandai-je à notre conducteur ?

- A Vouziers, à quarante kilomètres environ. Nous en avons pour toute la nuit.

Il n'y avait donc rien d'autre à faire qu'à s'apprêter à passer cette nuit du moins mal possible, en essayant de s'organiser un petit coin où on pourrait étendre ses jambes et soutenir son dos. Il n'était pas question de s'allonger sur le plancher de la guimbarde : il était à claire-voie, fait de planches mobiles d'épaisseurs diverses, la plupart fendues et rafistolées. Et puis, même avec un plancher plan, nous étions beaucoup trop pour qu'il puisse être question de nous étendre. Nous nous installâmes de notre mieux, le dos appuyé contre l'échelle qui formait un des deux côtés de la voiture, les jambes étendues en travers, avec les pieds dépassant entre les barreaux de l'autre échelle. Ce n'était confortable pour personne, certainement, mais surtout pour les blessés des jambes.

Il y avait là toutes sortes de blessures, mais relativement légères puisque tous ces hommes avaient pu se transporter eux-même jusque là.

Le plus mal arrangé de cette charretée était un jeune type qui avait la mâchoire fracassé. Sa tête était entourée d'un fort pansement dont la gourmette lui soutenait la mâchoire inférieure. Il ne pouvait articuler aucun mot, mais il était enragé pour vouloir parler avec ses voisins. Le pauvre bougre faisait pitié. Il ne sortait de sa bouche déformée que des sons rauques, affreux, rendus encore plus pénibles par les grimaces qu'il faisait en essayant de se faire comprendre. Tout le monde le plaignait, mais il était bien embêtant : Toute la nuit, il a rauqué de cette lugubre façon ! Ce n'était pas ça qui nous réchauffait.

Pour moi, je grelottais, littéralement, mais ce n'était pas seulement à cause de la fraîcheur nocturne : je savais très bien que cette sensibilité venait de la perte de sang que j'avais subie. Je ne m'étais pas encore déshabillé, mais en ouvrant le haut de ma capote, j'avais bien vu que tout l'intérieur était rempli d'un sang devenu noir. Ma chemise n'était qu'un plastron de sang coagulé qui faisait empesage. Et en soulevant la jambe droite de mon pantalon, j'avais vu que le bout de mon caleçon était tout rouge, ainsi que la chaussette. Ce qui me rassurait, c'était que je n'avais pas de fièvre. Je n'éprouvais aucun malaise, ni aucune douleur à ma blessure, seul un léger pincement aux chairs et un violente douleur fulgurante lorsque je faisais un brusque mouvement avec ce bras-là. Mon grelottement était nettement causé par le froid. Du reste, j'avais été tiré de si près que la balle devait être brûlante en passant au travers de mes chairs et avait aseptisé la plaie. Il devait y avoir des cassures nettes, sans quoi les esquilles m'auraient fait souffrir. Je n'avais donc qu'à attendre. Quoi ? Où ? Tout ça était du domaine de l'inconnu.

C'est étrange de vivre intensément sans savoir ce que l'on fait, où l'on va, ce qui est en avant de vous, action, lieu, temps. On vit soi-même chaque minute qui passe; on prévoit, peut-être, la minute qui s'avance pour remplacer celle qu'on vient d'usager; mais on ne va pas au-delà.

La minute qui s'avançait, c'était Vouziers, dont nous approchions à chaque pas de nos chevaux. Mais quoi, Vouziers ? Il y a une ligne de chemin de fer; donc on peut présumer que nous allons y être embarqués dans un train. Oui. Mais pour où ? Voilà l'inconnu absolu vers lequel nous marchions cependant avec une certaine impatience, qui n'était, somme toute, pas faite seulement du désir d'être ailleurs : elle contenait une bonne dose de désir de n'être plus là où nous étions présentement et où nous étions si mal. Pour le reste, pour l'avenir immédiat, on s'en rapportait au simple destin qui devait bien avoir une feuille de route prête pour chacun de nous. Et s'il n'y a pas de feuille de route ? Eh ! bien, on s'en fabriquera une, voilà tout. Le système D est toujours en vigueur dans l'armée française, en temps de guerre surtout, et, surtout, en temps de pagaille comme celle que nous étions en train de vivre à ce moment précis où tous les services étaient désorganisés.

Nous vîmes le soleil se lever, magnifique, derrière une colline. Puis, étant nous-mêmes sur une hauteur, nous vîmes, en face de nous, à un kilomètre à peine, l'agglomération de Vouziers. Des cris de locomotives impatientes se faisaient entendre, se répercutaient, rageurs, à tous les échos de la campagne encore paisiblement endormie.

Vouziers.

Le départ pour l'inconnu maintenant tout proche.

Après avoir traversé un passage à niveau, nous débouchons tout de suite dans la cour de la gare qui se trouve à l'extrémité de la ville, de ce côté-là. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant, dans cette gare, une masse de fantassins et de chasseurs à pied couvrant, dans toutes les postures, les trois-quarts de la place. C'étaient des blessés, sans aucun doute, car la plupart avaient des pansements visibles. Beaucoup étaient couchés, immobiles sur des brancards posés un peu partout, n'importe comment, au hasard des arrivées.

La plupart de ces gens restaient bien docilement assis ou couchés à leur place. Quelques-uns seulement se déplaçaient, on ne voyait pas trop pourquoi. Il n'y avait là ni docteur, ni infirmières. Il est vrai qu'il était encore bien trop tôt pour qu'on pût voir des infirmières ou de généreuses bénévoles venant apporter le réconfort de leur présence et de leur café chaud. Cela me fit une impression d'abandon.

Et cependant, ces blessés étaient venus, avaient été amenés là par ordre, comme nous. Donc un service d'évacuation des blessés était organisé - mais je n'en voyais aucune trace. Je m'enquis auprès d'un sergent blessé à la tête. Oui, me dit-il, il y a un service d'évacuation, mais il est arrivé cette nuit seulement. Alors on a formé un train avec tous les wagons couverts qu'on a pu trouver dans la gare; mais il était déjà plein. Un autre train vide vient d'arriver.

- Et vous, alors, tous ceux qui sont là ?

- Nous attendons. On nous a dit d'attendre et de ne pas bouger. Le deuxième train sera pour nous. Nous embarquerons quand le premier sera parti.

- Ah ! bien, dis-je. Alors, je vais aller à la recherche d'une tasse de café chaud.

- Oh ! ce n'est pas la peine, me dit le collègue. On a essayé, nous autres, mais personne ne veut rien savoir, les bistrots encore moins que les autres.

- Ca ne fait rien; j'y vais tout de même. On verra bien.

Je me dirigeai alors vers la ville dont la première rue s'ouvrait sur la cour même de la gare. Tout était encore hermétiquement fermé, mais j'avisai le conducteur de notre charrette qui s'en allait, lui aussi, vers la ville, en conduisant ses chevaux dételés, leur harnachement brinqueballant autour de leur corps.

- Monsieur, lui dis-je, je vois que vous allez remiser vos chevaux. Voulez-vous me permettre de vous accompagner ?

- Je veux bien, mais pour quoi faire ?

- C'est, si vous le permettez, pour profiter de la cafetière chaude que vous allez trouver là où vous allez !

- Ah ! bien oui, c'est une bonne idée que vous avez là. Oui. Venez. Il y aura du café aussi pour vous. On ne peut pas vous refuser ça !

En effet, dans une rue qui paraissait écartée, les chevaux entrèrent dans une écurie, le charretier aussi, et moi fermant la marche. Une fois les chevaux attachés à la mangeoire encore vide, le brave homme me fit entrer dans une grande cuisine de paysans où, déjà, étaient attablés d'autres charretiers devant des bols de café fumant. On me reçut très cordialement, et même, la femme qui devait être la patronne sachant que j'avais été blessé à la bataille de Yonck où elle connaissait justement du monde, alla chercher une bouteille de rhum entamée et m'en versa une bonne rasade. La brave femme ! Oh ! on allait en découvrir, de ces femmes au coeur pitoyable, aux mains douces et généreuses. la guerre allait en faire éclore des nuées, d'autres aussi, hélas !

Je remerciai ces braves gens et m'en revins à la gare où rien n'était changé. le train vide était toujours là, à contre-voie. Le train à partir se trouvait de l'autre côté du premier, sur les quais. Je pénétrai dans la gare. Personne sur le quai vide, personne dans les bureaux, où une, ou deux lampes étaient restées allumées bien qu'il fît grand jour depuis longtemps déjà.

Je pris alors ma résolution. Nous verrons bien, me dis-je ce qui en résultera. Et, sans autre hésitation, je me glissai entre deux wagons du train vide, puis entre deux wagons du train soi-disant plein de blessés, et me trouvai sur le quai où, en effet, par les portes ouvertes, je constatai que ces wagons étaient remplis de blessés, les uns sur des brancards, d'autres couchés ou assis, ou debout le long des glissières des portes.

Personne absolument sur le quai, pas même un blessé curieux ou impatient ou désireux de se dégourdir les jambes. C'est qu'ils avaient bien trop peur de perdre leur place ! Et ils la défendaient avec ardeur ! Chaque fois que je m'approchais d'une porte ouverte on me criait de l'intérieur :

- On n'entre pas. C'est complet !

- C'est complet par ici !

- Complet, sergent !

Or ce train n'était composé que de wagons à bestiaux : bétail animal en temps de paix = 8 chevaux en long; bétail humain en temps de guerre = 40 hommes. Ces voitures-ci, chargées de blessés ne contenaient chacune que 20 hommes. Il n'y avait pas surcharge, loin de là, et c'était du reste très bien ainsi, car les blessés demandent plus d'aise que les hommes valides. Mais le chiffre 20 étant devenu fatidique, c'était complet quand il était atteint. Voilà, me disais-je, des blessés qui, par hasard, ont été embarqués dans ce train de hasard, et voilà qu'ils se considèrent comme les propriétaires des places qu'ils occupent. Aucun autre homme, même aussi blessé qu'eux, n'a le droit de venir parmi eux, pensent-ils.

C'est à eux, ce wagon-là.

C'est complet.

Personne d'autre ne doit profiter de ce plancher souillé ou des quelques brins de paille encrottinés que les chevaux de l'armée y ont laissés.

Eh ! bien, me dis-je, c'est complet. Mais il suffit que tout le monde me rejette pour que je veuille absolument monter dans ce train. Tous me regardent avec hostilité. Aucun type, dans aucun wagon ne m'a dit : monte avec nous, va; un de plus, un de moins ça ne chargera pas le train. Personne !

Complet, sergent !

Croyez-vous que j'aille profiter de ce voyage à l'oeil, alors que je ne fais pas partie d'une bande régulière de vingt bestiaux humains ?

Oui. Mais la locomotive poussa son cri précurseur du départ, et, dans un bruit de ferraille qui se propageait tout le long du train, de la tête à queue, les chaînes et les tendeurs se roidirent violemment et les wagons commencèrent à rouler tout doucement. Le train avait vraiment l'air de vouloir partir. C'était le moment d'en profiter. Alors, avisant le deuxième wagon à ma droite, dont le montant de droite était libre de curieux - c'était celui-là qu'il me fallait empoigner avec ma seule main gauche - je le saisis vigoureusement en mettant en même temps mon pied gauche sur le marche-pied. D'un bon je me soulevai et entrai dans le wagon, au grand ahurissement des occupants qui, tout de même, n'avaient pas osé me rejeter sur le quai, et malgré leurs protestations.

- Oui, leur dis-je, c'était complet. Eh ! bien, maintenant, c'est encore un peu plus complet, voilà tout. Est-ce que je vais vous gêner, par hasard ? dans ce wagon où on pourrait encore danser entre chacun de vous ! Qu'est-ce que ça peut vous faire, que j'aille me faire soigner, comme vous, par ce train-là plutôt que par un autre ? Et puis, continuai-je, vous n'avez aucun gradé ici parmi vous.

- Oh ! on n'a pas besoin de gradés quand on est blessé.

- Vous croyez ça, vous autres ? Non, vous n'avez pas besoin de gradés pour vous commander, c'est exact. mais, tout le long du chemin, que personne ne connait, qui aura l'autorité suffisante pour vous faire donner à manger et à boire ? Vous verrez, dans chaque wagon où il y a un sous-officier, il y aura distribution en premier. Dans les autres, il y aura le reste, s'il y a du rabiot !

- C'est vrai, il a raison, entendis-je murmurer derrière moi. Oui, cela vaut mieux pour nous. Et puis, c'est un vieux; il a des médailles coloniales; ça doit être un débrouillard. Oui, il a raison.

A partir de ce moment, je fus adopté par les passagers et reconnu comme leur chef officiel. Ils n'eurent d'ailleurs pas à s'en plaindre pendant les quatre jours que j'ai passés avec eux dans notre maisonnette roulante.

Entre temps, le train avait pris de la vitesse, c'est-à-dire une bonne vitesse de route de train pépère, au moins vingt kilomètres à l'heure ! Nous roulions en pleine campagne tranquille, dans laquelle les paysans commençaient à se répandre pour y continuer les travaux interrompus la veille. Le train s'arrêtait souvent, en pleine voie, sans cause apparente. Cependant, les causes de ces arrêts étaient bien existantes et multiples : il fallait laisser passer les trains militaires qui nous croisaient sans cesse, soit dans un sens, soit dans l'autre.

Toute la journée nous roulâmes ainsi, sans avoir l'avantage de nous arrêter à une station quelconque. Nous en avions bien brûlé une ou deux où, sur les quais, des femmes, portant des paniers de provisions solides ou liquides étaient égrenées. Mais ces dames nous virent passer avec des mines désespérées. Nous eûmes cependant, dans notre wagon, le privilège d'attraper au vol quatre belles miches de pain blanc et autant de saucissons qu'une jeune femme nous avait jetés, en plein dans la porte ouverte, en suivant à la course la marche du train. Malheureusement, la manoeuvre était impossible pour les liquides, et c'était bien dommage, car j'avais aperçu, dépassant des paniers, quelques goulots de bouteilles qui m'avaient paru fort sympathiques. Elles n'étaient pas pour nous !

Nous étions déjà bien contents comme cela, car cinq d'entre nous ne pouvant manger pour une raison ou pour une autre : blessure, fièvre, prostration, les autres reçurent chacun un quart de miche et un quart de saucisson. Et, bien entendu, ces aliments disparurent en un clin d'oeil.

Tous mes compagnons de route appartenaient à des régiments différents dont les garnisons se trouvaient, en temps de paix, dans l'intérieur ouest de la France. Aucun de nous ne connaissait son ou ses voisins. Nous venions d'un peu partout et, seul, le hasard de la guerre avait présidé à notre réunion dans ce wagon. Beaucoup avaient reçu ce qu'on appelle la fine blessure, celle qui permet de quitter la bataille, le front haut, et d'aller, sans scrupules, goûter le séjour plus tranquille d'un hôpital de l'intérieur, où il y aurait un lit avec des draps blancs, dans lesquels on se glisserait entièrement dévêtu; il y aurait une bonne table et une sécurité absolue. Il y aurait bien la salle d'opération, les pansements, les souffrances physiques de la blessure. Il y aurait, peut-être, une mutilation définitive par la suite ? Oui, mais ce ne serait jamais que bénin, et serait suffisant pour ne plus retourner au feu. Quelle chance !

Mais il y avait aussi deux graves blessés au ventre, sur leurs brancards, qui, très doucement mais sans arrêt et si lamentablement, faisait entendre leurs gémissements. Il y avait aussi un blessé à la face, bien plus amoché que notre camarade de la voiture sur la route de Vouziers. Celui du train n'avait plus figure humaine. Son pansement épais lui faisait déjà une tête énorme; et les chairs de sa face, son front, ses yeux, son nez, ses joues, sa bouche, n'étaient qu'une boursouflure violacée, tuméfiée, avec du pus qui lui sortait des yeux, des narines, de la bouche. Des mouches l'assaillaient constamment pour se repaître avec joie sur ces affreux liquides nauséabonds. Celui-là aussi gémissait continuellement, mais bien plus violemment que les autres, et c'était beaucoup plus lugubre.

Malgré tout, on arrivait à ne plus les entendre, tellement leurs bruits se confondait, dans leur régularité, avec ceux du train.

Il y avait aussi trois petits gars, blessés, par une coïncidence étrange, à la main gauche, presque à la même place, et d'une façon insignifiante qui justifiait, tout juste, le léger pansement qu'on leur avait appliqué au poste de secours. Et comme je m'étonnais de les voir dans ce wagon avec tout leur fourniment au complet, je leur demandai comment ils se trouvaient dans ce train, si loin de la bataille, avec des égratignures pareilles.

- Nous avons suivi, sergent !

- Suivi quoi ?

- Ben, dit l'un d'eux, les autres blessés, quoi ! Quand on a été pour se faire panser, le major m'a entortillé la main comme la voilà, puis il m'a dit : allez, débarrassez, suivez les autres, allez-vous-en !

- Ma foi, j'm'en ai allé avec les autres blessés. Arrivé au coin d'un bois, des voitures passaient et nous ont crié : Par ici les blessés. J'ai suivi les autres; on a monté et on nous a emmenés ici dans la nuit. Alors on nous a fait monter dans ce wagon, voilà tout.

- Bon. Puisque vous y êtes, restez-y. Vous verrez bien ce qu'on fera de vous quand nous arriverons quelque part.

Le soir du premier jour, vers six heures, on arrive à Châlons-sur- Marne. toute une grande journée pour faire, en chemin de fer, les cent kilomètres qu'il y entre Vouziers et Châlons ! Quels détours a-t-on dû nous faire faire ! Là, on nous gare sur les voies de garage, de telle sorte que mon wagon se trouvait juste en face des bâtiments de la gare. Les voies étaient vides, les quais déserts; on voyait un grand remue-ménage dans les bureaux. Comme on devait certainement avoir un arrêt assez long dans cette gare importante - du moins je le croyais - je descendis et allai au poste de secours de la gare, indiqué par un drapeau à croix rouge. J'entre, je demande à me faire panser.

- D'où venez-vous d'abord ? me demande un docteur à trois galons.

- Du train de blessés qui vient d'entrer en gare.

- Il y a un train de blessés en gare ?

- Oui, docteur, qui vient de Vouziers.

- Personne ici n'en sait rien. Mais de toutes façons, nous ne pouvons rien faire, pas plus pour vous que pour d'autres. Vous n'avez qu'à retourner rapidement dans votre train car il ne va sûrement pas rester là. On évacue Châlons.

- Comment, fis-je suffoqué, on évacue Châlons-sur-Marne ?

- Oui, mon cher ami. On évacue, et rapidement même ! Aussi, dépêchez- vous de remonter à votre place.

Je suivis ce conseil, et bien m'en prit car, en effet, le train se remit en marche quelques minutes après que j'y fus remonté, laissant à la traîne les types qui, comme moi, étaient descendus, comptant sur un long arrêt. Ces pauvres diables, qui avaient laissé leurs affaires dans leur wagon nous regardaient passer avec un air de désespoir. Ils étaient certains de ne jamais rien en retrouver. Et cela me serrait le coeur, surtout à la pensée que j'aurais pu être à leur place !

On continua à s'en aller cahin-caha quelque part.

La nuit arriva. Personne ne s'était inquiété des nombreux êtres que charriait ce train immense. A la nuit, ce fut l'arrêt, définitif, cette fois, pour un certain temps sûrement, ce que je compris en constatant que nous étions en pleine campagne, sur une ligne à voie unique. Où cela pouvait-il se situer ? Impossible de le deviner en regardant la ligne noire des buissons qui courait le long des rails. Un employé qui passait lentement le long de nos wagons en inspectant les attelages répondit par un MMmmmmm.... incompréhensible lorsque je lui demandai où nous nous trouvions, et ma curiosité resta en suspens.

C'est très long, une nuit à passer dans ces conditions misérables, avec la soif au gosier et la faim au ventre. le saucisson du matin était bien bon, mais il avait diablement augmenté la soif naturelle causée par une journée entière de grand soleil, consécutive à une grande perte de sang ! Je me croyais revenu dans le bled du sud marocain où j'avais connu cette sensation pour la première fois, bien longtemps auparavant - vingt ans, ma foi, exactement - Ca rajeunissait peut-être les souvenirs mais ne contentait pas la nature.

Au petit jour, démarrage incertain. Le train avance comme s'il avait peur d'écraser des oeufs. Est-ce à cause de la mauvaise tenue de la voie ou pour faire passer le temps ? On ne sait pas. Vers huit heures, arrêt à proximité d'une jolie station et d'une localité paraissant plus importante qu'un village : Chatillon-sur-Seine, pus-je lire sur la glace d'un réverbère. Chatillon-sur-Seine ! Mon Dieu ! Seulement là, depuis Châlons-sur-Marne ? Oui, seulement là, mais arrêt béni des dieux, car il y eut un ravitaillement en masse !

Ah ! les braves gens, les braves dames et jeunes filles et jeunes garçons ! Pendant notre arrêt nocturne, on avait téléphoné à Chatillon-sur-Seine pour prévenir de notre passage. Il y avait bien mille hommes dans le train, mais le ravitaillement apporté tant par la mairie que les habitants aurait bien suffi pour trois mille hommes ! Tout fut distribué ! Les gens nous forçaient à accepter leurs dons copieux, pendant que beaucoup de blessés faisaient renouveler leurs pansements dans les salles d'attente par des aides bénévoles et les moyens de fortune.

Chacun donnait ce qu'il pouvait : draps, serviettes, foulards, mouchoirs, servaient à faire des bandes ou des écharpes. Des dames à croix rouges passaient avec du thé, demandaient à voir les blessés couchés. Mais quand elles virent notre pauvre défiguré, elles se retirèrent d'horreur, tant il était devenu repoussant, le pauvre diable !

Et nous tous, à ses côtés, nous dévorions avec des joies d'animaux les succulentes victuailles qui s'amoncelaient sur le plancher de notre wagon, sans que personne ne se soucie des souillures certaines. On avait trop faim et trop soif pour penser au confort ou même aux règles les plus élémentaires de la correction. On mangeait, on buvait, on était heureux.

Ah ! qu'on était heureux !

Comme il n'est si bonne société qui ne se quitte, nous abandonnâmes ce pays hospitalier pour aller plus loin. On ne se souciait plus de la direction : on roulait, voilà tout. On digérait béatement le bon repas et on songeait sans trop d'amertume aux événements extérieurs à notre train. Les choses de la guerre étaient vagues. Les Allemands avançaient toujours, mais nos Etats-Majors n'avaient pas l'air affolé.

Cependant, je fus stupéfait quand, le soir, on s'arrêta dans une immense gare de triage aux multiples voies. Je pensais être au moins à Orléans : nous étions à Troyes ! Nous avions roulé toute une grande journée pour nous trouver, le soir, à quelques kilomètres de notre point de départ du matin ! C'était vraiment pire que tout. Et cette fois encore, nous fûmes totalement oubliés sur notre voie perdue au milieu des autres, où nous passâmes la nuit. Personne ne vint s'enquérir de nous. Comme la générosité des gens de Chatillon fut alors appréciée ! Le coin aux provisions fut totalement nettoyé au cours de cette nuit-là.

Puis, brutalement, sans prévenir, le train s'ébranla au tout petit jour. Cette fois, nous allons franchement vers l'Ouest et sans nous arrêter pendant assez longtemps. Vers dix heures du matin, arrivée dans une jolie petite gare, notre wagon placé tout juste en face des salles d'attente. Sur le quai, de nombreuses personnes décorées de la croix rouge, hommes, dames, demoiselles, garçonnets, tout comme à Chatillon. Naturellement, on commence la distribution des douceurs par nous qui nous trouvions aux premières loges. Environ un quart d'heure après, j'entends dire sur le quai :

- Les blessés qui désirent être pansés ici peuvent descendre; on les hospitalisera.

Ma foi, comme j'en étais au quatrième jour de ma blessure sans autre pansement que le hâtif coup de teinture d'iode du docteur Carleton, je pris le parti de m'arrêter là. Il m'était bien indifférent d'être soigné là ou ailleurs, je decendis donc sur le quai et demandai à être hospitalisé, pensant que, dans un petit pays comme celui-là, on serait certainement bien soigné.

 

 

SEJOUR A PITHIVIERS

 

Dès qu'on fut vingt, rassemblés sous l'horloge du quai, le docteur, un civil, déclara qu'il avait son compte pour cette fois. Aucune autorité militaire n'était présente, mais le sous-préfet se trouvait là, en petite tenue; notre descente de wagon devenait donc officielle.

Quelques minutes après, on nous fit sortir de la gare. Il se trouve que j'étais le seul sous-officier du groupe qui comprenait, entr'autres, deux caporaux, dont un portait les galons jonquille de Chasseur à pied. Je fis donc mettre mes compagnons en rang, sans trop insister évidemment puisque nous étions tous des blessés. Mais aucun n'étant blessé aux jambes, nous marchâmes en ordre jusqu'à un bâtiment décoré d'une large banderole en calicot blanc, sur laquelle, en grandes lettres noires, était inscrite la qualification suivante :

Hôpital auxiliaire N°... de Pithiviers (Loiret)

Docteur Ogé-;médecin traitant

Ce bâtiment devait être, en temps ordinaire, une école, tant par l'apparence extérieure que par la disposition intérieure.

Après avoir traversé une grande cour plantée de tilleuls et garnie de W.C. pour écoliers, nous passâmes sous un préau couvert et entrâmes dans une belle grande salle bien claire, bien cirée, garnie d'une cinquantaine de lits brillants, à la lingerie éblouissante de blancheur. Nous nous installâmes à peu près comme nous le voulions, laissant entre nous un lit vide qui devait servir pour les soins à donner aux lits occupés.

Aussitôt, une nuée de dames d'âge mûr entra dans notre salle : c'étaient les infirmières bénévoles de la localité qui venaient prendre possession de leurs chers blessés, les premiers de cette guerre. Le déshabillage obligatoire de chacun commença, avec lavage des pieds, des jambes, des corps, et le couchage immédiat dans les draps frais. Il y eut les cris des blessés dont on touchait les blessures un peu vivement. Pour ma part, j'eus alors l'occasion de constater combien j'avais saigné. La pauvre dame pâlissait d'avoir à gratter tout ce sang coagulé sur mon flanc droit depuis l'épaule jusqu'à la cheville !

Dès que tous les nouveaux pensionnaires furent bien bichonnés dans leurs lits, la cérémonie du premier repas commença, toutes ces dames s'y employant avec empressement, science et prestesse. Comme je ne pouvais encore me servir de mon bras, non bandé, j'eus une dame pour moi tout seul qui me coupait le pain, la viande, les fruits. Ce fut un gai repas. Les dames étaient rayonnantes : elles avaient enfin leurs blessés.

Elles regrettaient bien un peu de n'avoir que de petits blessés; elles auraient bien voulu avoir un ou deux beaux cas intéressants; mais on se consolait à la pensée que, très bientôt, on pourrait sortir les moins touchés.

L'après-midi eut lieu la première séance de pansement.

Le docteur Ogé, le seul médecin du bord, commença par moi dont la blessure était plus grave et avait besoin d'être enfin soignée. Nous étions alors le 31 Août, c'est-à-dire au quatrième jour depuis le coup. Après avoir bien ausculté, le docteur déclara que j'avais l'humérus brisé non seulement dans le sens transversal mais aussi dans le sens longitudinal; cependant, comme je n'avais aucune fièvre, que le sang n'affluait plus depuis longtemps, cette brisure franche devait se cicatriser très vite. Seule une sérosité rosâtre suintait encore.

A l'aide d'attelles, il me consolida très bien l'os, me mit une bonne écharpe, et je me sentis soulagé instantanément. J'étais aussi frais et dispos que si je n'avais eu aucune blessure. Alors, comme il était embarrassé pour les écritures qu'il se voyait obligé de tenir alors qu'il n'y avait pas songé une seconde auparavant, je me mis à sa disposition; et immédiatement, de la main gauche non exercée, je commençai à lui servir de secrétaire.

J'organisai les écritures multiples de cet hôpital absolument bénévole où toutes les bonnes volontés de la sous-préfecture s'étaient coalisées, apportant des ressources abondantes. Mais encore fallait-il une administration, même rudimentaire. Je ne m'occupai aucunement de l'économie de l'affaire, mais seulement des pièces médicales militaires, et devins ainsi le collaborateur immédiat du docteur Ogé. C'est lui qui faisait tous les pansements, et le service de la salle était assuré par deux vieilles demoiselles infirmières qui devaient être, à ce qu'il m'a semblé, les deux principales gérantes de l'établissement scolaire que nous avions occupé.

On ne revit que rarement quelques-unes des nombreuses infirmières du premier jour. Nous n'étions pas assez intéressants pour ces dames : il n'y avait que des écorchures à soigner, et le seul qui fût blessé un plus gravement était ce vieux bonhomme de sergent peu aimable qui, dès le lendemain de son arrivée, ne voulait plus recevoir d'aide de personne, même pas pour mettre ses chaussons. Alors ?

J'étais devenu très indépendant.

Dès que le service du matin était terminé, j'étais entièrement libre de ma journée que j'employais surtout en promenades dans la ville, allant aux nouvelles qui devenaient de plus en plus mauvaises et rares.

Notre hôpital était entre les mains du groupe le mieux pensant de la localité, comme je m'en rendis compte dès le premier contact, rien qu'à la façon dont ces dames se présentaient. Les scapulaires et les chapelets se montraient ostensiblement, et, dès le lendemain de notre installation, le curé vint nous rendre visite. C'était un homme très gros, très fort, haut en couleurs, conduisant un bedon bien soigné, et qui pouvait avoir dans les quarante-cinq ans, juste la limite où on n'est plus mobilisable.

La visite d'un curé dans un hôpital de dames du Sacré-Coeur est tout indiquée. Seulement, il y a curé et curé, visite et visite. Ce curé-là et sa visite étaient de la plus pure bigoterie connue. Avec ses airs chafouins de gros gourmand trop bien nourri, il avait une façon de parler de son bon Dieu qui me donnait envie de lui botter les fesses. Ainsi, entreprenant un de mes compagnons qui, intimidé, lui montrait l'insignifiance de sa blessure, il lui demandait s'il allait bien à la messe tous les dimanches, s'il faisait régulièrement ses Pâques. Et sur une réponse affirmative, il triomphait :

- Ah ! tu vois, lui disait-il, ta petite blessure est l'oeuvre du bon Dieu qui veut te récompenser de ton zèle en te faisant sortir sans mal de la maudite fournaise où il veut engloutir tous ces libres-penseurs qui ont saccagé notre sainte église. C'est bien, mon garçon; demain, je viendrai vous apporter la sainte communion.

Pour moi, ce curé-là, c'était une vraie tête à gifles ! Son rôle était d'apporter à ceux qui le demanderaient les consolations désirées, les encouragements, l'aide spirituelle enfin qu'un homme d'expérience peut offrir à des jeunes gens un peu désorientés; mais il ne devait le faire qu'à titre purement individuel, et il n'avait pas à fulminer aussi furieusement et aussi bêtement, publiquement, contre les opinions des autres hommes.

Il me déplut donc souverainement, le bonhomme; aussi, quand il passa près de moi et me demanda :

- Et vous, sergent, vous êtres sérieusement touché, m'a-t-on dit ?

- Oh ! c'est peu de chose, Monsieur le Curé, lui répondis-je, et je m'en arrangerai bien directement, sans intermédiaires, avec le bon Dieu.

- Ah ! très bien ! fit-il, la figure fermée, en passant rapidement à un voisin.

Pour étayer mon opinion, je voulus voir ce phénomène-là dans l'exercice de ses fonctions publiques, et, le dimanche suivant, j'allai à la messe pour l'entendre prêcher. C'était aux jours les plus sombres de la guerre, pendant la préparation de la bataille de la Marne, alors que le gouvernement avait quitté Paris pour s'installer à Bordeaux, entraînant avec lui, comme chacun sait, une horde d'hétaïres plus ou moins officielles, plus ou moins mariées, mais toutes notoires, et qui contribuèrent puissamment à consoler nos dirigeants impuissants et froussards.

Dans cette grande église de Pithiviers, il y avait beaucoup de monde, des femmes principalement, beaucoup plus d'hommes cependant qu'il n'est coutume d'en voir aux offices dans notre Lorraine. Le bonhomme monta en chaire, et, aussitôt après ses annonces habituelles, il commença à tonitruer contre les mauvais Français dont l'impiété, l'impiété seule, attirait sur notre France le courroux de Dieu. << Car, mes frères, cela ne fait aucun doute. Dieu s'est servi du fléau germanique pour punir la France de son impiété, des persécutions sans nombre qu'elle a infligées aux religieux et religieuses qui ne commettent d'autre faute que de prier Dieu. La France a voulu séparer l'église catholique de la masse de la nation; c'est l'oeuvre néfaste des Francs-Maçons maudits qui nous gouvernent. Aussi, Dieu, dans sa juste colère, a-t-il résolu de châtier notre pauvre France d'une façon terriblement exemplaire pour la rappeler à ses premiers devoirs envers Lui !, envers sa Toute-Puissance, envers sa Suprématie éternelle. Prions, mes frères, avec une ferveur nouvelle, et venez tous, au pied de nos autels, montrer à Dieu le repentir qui, peut-être, pourra apaiser son courroux justement déchaîné >>. Etc...Etc...

Il continua sur ce ton, celui du fanatique obtus, menteur, sournois, bigot. Mais cela n'avait guère de chances d'influer sur le cours des événements. Le bon Dieu est mis aux sauces les plus diverses, les plus contradictoires, et il ne s'en porte pas plus mal que ça. Ce qu'il peut s'en foutre, le bon Dieu !

Mais l'autre, le type-curé, était fermement convaincu qu'il jouait un rôle important entre la foule et le dit bon Dieu à qui il prêtait toutes les intentions qui lui passaient par son crâne obtus. C'était le métier qui voulait ça. Autrement, lui et ses pareils n'auraient aucune raison d'exister.

Lorsqu'il vint donner la communion aux petits gars de notre salle commune, c'était au matin, comme il se doit, à titre de premier déjeuner. Personne n'était encore levé. Vite, les demoiselles, en bigoudis sous leur bonnet, vinrent faire lever les communiants, c'est-à-dire tous les présents, sauf moi qui m'assis sur mon lit pour regarder et jouir du spectacle de la bêtise humaine en raccourci. Les jeunes gens se hâtèrent de s'habiller et se mirent au garde-à-vous au pied de leur lit.

Le curé entra, vêtu de sa chasuble blanche, flanqué de deux enfants de choeur en rouge et blanc, porteurs d'une croix et de l'encensoir. Le cortège sacré passa au milieu de l'allée des lits qui fut bénit à coups de goupillon, à droite et à gauche. J'en eus ma part aussi; tant pis si ce fut de l'eau bénite perdue. En tous cas, au contact de cette eau bénite, aucun diable ne remua la queue ou les cornes au devant de moi. C'était déjà un succès.

Le cortège, suivi cette fois de tous les petits gars, alla se grouper dans un coin de la salle où ces demoiselles avaient installé un autel de fortune sur une table de toilette avec dessus de marbre recouvert de lingerie fine. Les communiants s'agenouillèrent pieusement et, à tour de rôle, reçurent béatement le corps supposé de leur Dieu, ou de celui du curé, ce qui revient au même.

Ce qu'ils faisaient là m'était parfaitement égal; mais je ne pus m'empêcher de protester à ma manière, pour bien marquer que cette cérémonie aurait gagné à être faite plus discrètement, dans une pièce spéciale où ne seraient entrés que ceux qui auraient bien voulu, et non pas dans une salle commune où elle risquait de ne pas plaire à tout le monde. Oh ! ce ne fut pas bien méchant de ma part : une simple manifestation.

Au moment où le curé était en pleine action distributive, je me levai avec un certain sans-gêne en sifflant à tue-tête la sonnerie du réveil. Toutes les têtes se retournèrent,; y compris celle, courroucée, du curé qui n'y pouvait rien : il n'était pas chez lui, là-bas, tandis que j'étais chez moi, près de mon lit où j'avais parfaitement le droit de siffler le réveil en me levant.

Les demoiselles prirent une mine désolée et me firent de grands gestes pour me faire taire. J'obéis très volontiers, ma manifestation étant faite et encaissée. Je n'en voulais pas plus et continuai à m'habiller comme si rien ne se passait à côté. Je puis dire, sans mensonge, que je n'eus aucun sourire du curé lorsqu'il repassa devant moi en s'en allant; mais le contraire m'eût étonné !

A partir de ce jour-là, je fus, pour le personnel féminin, considéré comme pestiféré, ce qui m'amusa beaucoup, car je n'étais même pas Franc-Maçon. Que devaient être, dans leur esprit, ceux qui l'étaient ?

Nous étions à l'époque la plus sombre de la guerre.

Un jour, alors que j'étais en ville et que je traversais en longueur le cours, c'est-à-dire la belle grande promenade ombragée qui décore Pithiviers, je vis déboucher en trombe une longue colonne d'automobiles militaires. Arrivèrent d'abord des autos pour passagers, de tous modèles, vides, qui vinrent se mettre en rangs serrés, tout en haut du cours; puis ce furent des camions militaires, tous du même modèle, vides également, qui se rangeaient aussi en ordre serré. Pendant une heure il en vint ainsi, sans discontinuer. A l'arrêt, les conducteurs, qui portaient tous l'uniforme du train des équipages, descendaient de leur siège, remontaient leurs lunettes au-dessus de la visière du képi et tapaient du pied pour se dégourdir les jambes. Ils devaient avoir accompli un long trajet, car ils étaient couverts de poussière, ainsi que tous les véhicules. Je regardais cette manoeuvre avec intérêt et surprise quand je m'entendis appeler par mon nom.

- Tiens ! bonjour, Hubin, que fais-tu ici ?

Je me retourne vivement, n'en croyant pas mes oreilles, et reconnais Kahn, le gérant du magasin de nouveautés "l'innovation" de Longwy-Bas.

- Tiens, bonjour Kahn ! Je puis te retourner la même question ! Moi, je me fais raccommoder le bras droit, comme tu vois. Mais toi, que fais-tu avec cet énorme convoi vide ? Où allez-vous ?

- Ah ! mon pauvre vieux, ne m'en parle pas. Je crois bien que nous somme foutus. Nous venons de Troyes, tout d'une traite, après y avoir déposé une division entière. C'est la fournaise par là-bas. En ce moment, je ne sais pas si nous retraitons, mais je sais que nous devons repartir ce soir pour Bourges. Ca va mal partout. Le gouvernement est à Bordeaux; les Allemands ont passé la Marne; on les a signalés à Meaux. Tu te rends compte ! Où peuvent- ils être arrivés entre temps ?

- Et de Longwy ? demandai-je. As-tu des nouvelles récentes.

- Oui. Longwy-Haut est complètement détruit, ruines absolues. La garnison a dû capituler le 26 ou le 27, on ne sais pas exactement. Longuyon est en ruines. Tout le pays est envahi. Saint-Mihiel est aux mains des Allemands. Nancy tient toujours. Tu vois, ça n'est pas brillant. Quant à Longwy-Bas, je n'en sais pas plus que toi. Quand saurons-nous ce qui s'y est passé ?

Nous causâmes encore un moment et il me fit part des bruits, peut- être sans grande valeur, entendus la veille à Troyes. D'après eux, la situation semblait en voie de redressement. L'état-major de Joffre se trouvait dans la région et les conducteurs d'autos se passaient les tuyaux qu'ils pouvaient recueillir. Disait-il vrai. Il fallait attendre quelques jours pour le savoir.

Puis nous nous séparâmes, lui pour vaquer à ces occupations de conducteur, moi pour aller à la soupe.

Je passai une bien mauvaise nuit. Ces mauvaises nouvelles de Longwy ne me quittaient pas. Je ne savais plus rien de personne. Ma mère et mon frère Victor, installés à Rethel, ou étaient-ils en ce moment ? Victor avait dû être mobilisé dans une ambulance ou dans un hôpital. Son sort ne devait pas être très dur. Mais sa femme, sa fillette, notre mère, où étaient- elles ? A Rethel, donc en pays envahi ? ou évacuées à l'intérieur ? et où dans se cas ?

Ce fut alors que je pensai à mon oncle Victor, le commandant, qui devait toujours être dans ses bureaux de recrutement du Mans, dans la Sarthe. Sûrement, en lui écrivant, j'aurais des nouvelle de tout le monde. Je lui écrivis donc le lendemain de ma rencontre avec Kahn, m'étonnant de n'y avoir pas pensé plus tôt.

En revenant de la poste, je vis, devant la porte de la sous- préfecture, un rassemblement inusité de gens qui se pressaient pour lire le communiqué au travers du grillage habituel. Attiré par cette foule, je m'approchai et lus le fameux premier communiqué de victoire, proclamant au monde entier que nous venions de remporter un triomphe absolu sur les armées allemandes qui, en pleine déroute, retraitaient rapidement vers les frontières.

Tout de même ! Nous étions titulaires d'une grande victoire ! Les détails manquaient, mais puisqu'on annonçait la retraite précipitée des armées ennemies, c'est qu'on les poursuivait. Alors, l'imagination aidant, je vis tout de suite nos pays libérés, nos armées pénétrant à leur tour en Allemagne et y poursuivant leur succès. On pouvait imaginer cela; ce n'était pas défendu; c'était même permis. En passant devant le presbytère, je regardai la porte derrière laquelle le curé devait se morfondre d'avoir ainsi prêché le juste châtiment de l'impiété française alors que, au contraire, la victoire nous souriait. Enfoncé, le curé et ses sinistres paroles !

Du coup, je me trouvai être un fainéant de demeurer là, dans ce trou, à ne rien faire à part quelques écritures, tout en prenant des repas copieux. Je ne souffrais plus du tout. Mon bras n'avait montré aucune enflure; je n'avais aucune fièvre; pas une goutte de pus ne s'était formée. Donc, je pouvais espérer être guéri bien vite.

- Oh ! pas avant un mois, me dit le docteur Ogé; et encore ! Ce sera bien le minimum de temps que j'aie jamais constaté. Vous avez certainement une grande puissance de cicatrisation, car il est extrêmement rare de voir une blessure semblable se refermer dans des conditions aussi rapidement splendides. Pour ma part, c'est la première fois que je vois ça.

- Mais je voudrais partir d'ici.

- Où voulez-vous aller pour être mieux ?

- Je ne cherche pas à être mieux, docteur. Je cherche à me rendre plus utile, à passer le temps plus efficacement qu'ici. Renvoyez-moi à mon Corps !

- Le 147e de ligne ? Où est-il, maintenant, votre Corps ? Je n'en sais rien. Si vous voulez absolument le savoir, allez à la Gendarmerie. Peut-être qu'ils le savent, eux.

En effet, les gendarmes me dirent que le 147e de ligne avait transféré son dépôt à Saint-Nazaire. Quel saut depuis Sedan ! Sur les entrefaites, arrive une lettre du Mans, portant l'écriture de ma mère. Je compris immédiatement qu'elle était chez son frère, ce que la lecture me confirma. Avec ma belle-soeur et sa fillette, Marguerite, ma mère avait pu fuir de Rethel un jour avant l'arrivée des Allemands, qui incendièrent alors la ville, et venir se réfugier au Mans où son frère les avait recueillies en attendant la fin de cette guerre qui, de l'avis de tout le monde, ne pouvait durer que quelques semaines. Sa lettre m'apprenait en outre que mon frère Victor était dans une ambulance à Verdun où ils n'étaient pas inquiétés, mais où ils avaient beaucoup de travail à cause des nombreux blessés qui y arrivaient de tous côtés.

Alors, je me fis évacuer sur l'hôpital du Mans où j'arrivai quelques jours plus tard et où j'eus le bonheur de revoir une partie de ma famille.

Mais de Longwy, rien.

De Remiremont, rien.

J'étais inscrit à l'hôpital simplement pour la forme. Je logeais chez mon oncle, où c'était beaucoup plus confortable; je donnais des répétitions d'anglais à ma cousine germaine Suzanne, et, le reste du temps, j'allais baguenauder dans la ville, à la recherche d'autres nouvelles. J'y rencontrai le Capitaine Péronne, sorti de l'hôpital et venu là, lui aussi, en convalescence chez sa femme qui y avait des parents, et nous passâmes de bons moments ensemble.

Puis, mon bras étant complètement remis, je me fis faire des massages par un homme de l'art. Ces séances étaient extrêmement douloureuses, car il fallait absolument briser les téguments qui avaient végété entre les os et les muscles de mon bras replié, lui laissant cette forme coudée donnée par l'usage de l'écharpe, et aussi les téguments de l'épaule que l'immobilité de cette jointure avait amenés. Donc, deux mouvements de brisure : l'un ayant pour but de ramener la souplesse du coude et de permettre la reprise des mouvements normaux de l'avant-bras; l'autre devant permettre la reprise de tous les mouvements du bras. Ce n'était pas une petite affaire, et je puis dire que j'ai souffert, par ces exercices, ce que je n'avais jamais souffert du fait de la blessure. Mais si je ne voulais pas rester avec un bras paralysé, il fallait y passer, et le masseur m'avait prévenu : si j'attendais encore quinze jours, les téguments seraient définitifs et je resterais paralysé pour le restant de mes jours.

Cette perspective ne me souriait pas du tout. Je voulais à tout prix me raccommoder entièrement pour aller reprendre place au front. Celui-ci s'était stabilisé et on commençait à entrevoir une longue guerre. Je voulais en être jusqu'au bout. Je voulais être sur place quand nos armées reprendraient Longwy.

Il ne m'est pas venu à l'idée que, en restant paralysé comme je l'étais alors, je serais réformé avec pension et rendu à la vie civile, à même de refaire une situation dans les affaires de l'arrière. Non. Je voulais retourner au front. Pas plus. Je n'avais pas d'autre idée en tête.

Les séances de massage ayant amélioré considérablement la souplesse des articulations, je me fis mettre en route sur Saint-Nazaire pour y rejoindre mon dépôt. Là, je serais avec les camarades, je vivrais de la vie du régiment, je me rendrais utile, tout en continuant à me masser moi-même et en poursuivant mes exercices d'assouplissement des jointures.

Arrivé au Corps, je dus subir la visite médicale réglementaire : le docteur m'ordonne un repos de deux mois. Deux mois ! Alors que je me sentais suffisamment guéri pour retourner au front ! J'étais encore très gêné, c'est vrai; j'avais une paralysie radiale qui laissait pendre ma main droite, car la réaction du poignet ne se faisait plus. Mais je ne voulais pas m'arrêter à cette petite misère. Force me fut, cependant, de commencer par rester là.

A Saint-Nazaire, j'avais été versé à la 22e Compagnie qui, en guise de casernement, occupait une petite école, dans un quartier éloigné du centre de la ville. Le Capitaine, un brave réserviste m'avait bien accueilli, ainsi que les sous-officiers qui connaissaient mes histoires de la frontière, entre le 21 et le 28 Août par le sergent Leymarie, de ma 2e Compagnie, blessé légèrement le 5 Septembre et arrivé au dépôt huit jours avant moi.

Il y avait là également le sergent Vaudois, professeur de français au collège de Longwy, marié à une jeune fille de Cosnes : surprise de nous retrouver en pays de connaissance.

La Compagnie regorgeait de monde; il y avait bien 350 hommes à qui on faisait faire quelques petites marches ou des manoeuvres à deux parties dans les jolis environs de Saint-Nazaire, déjà réputés pour les vacances estivales. Je logeais dans une chambre en ville, à proximité du casernement, où j'étais beaucoup plus tranquille qu'au quartier où je n'avais, en somme, rien à faire. Pour passer le temps, j'allais en marche avec les hommes, au tir, aux petites manoeuvres; j'allais prendre la garde au camp de prisonniers allemands où ils étaient plusieurs centaines; ou bien j'étais de service aux travaux qu'on leur faisait faire dans une partie de la ville qui donnait sur la mer et où on procédait à des agrandissements et à des embellissements.

Me sentant parfaitement capable de reprendre le service de guerre, je résolus de demander à partir au front par un des prochains départs de renfort. Certes, je ne pourrais pas tenir un fusil. Mais comme je serais certainement chef de section, je n'avais pas besoin de cette arme gênante pour bien mener une cinquantaine d'hommes. Et puis, dans les tranchées, je n'aurais pas si souvent l'occasion de me servir du fusil, puisque l'arme nouvelle était alors la grenade.

 

 

 

RETOUR AU FRONT

AUTOMNE 1914

 

Le visage de la guerre avait changé. Nous n'avions pas eu les moyens suffisants pour poursuivre les Allemands, lors de leur retraite. Nous n'avions pas d'artillerie lourde; nous n'avions plus de munitions pour nos 75, ni pour notre infanterie; notre artillerie courante était très réduite après la bataille de la Marne, et notre cavalerie avait fondu, entièrement. Les armées ennemies s'étaient terrées fortement sur une ligne de hauteurs allant de la mer du Nord à Belfort et s'étaient incrustées dans le sol. Force nous avait été de nous terrer aussi pour refaire nos approvisionnements, et la guerre s'était stabilisée, devenant définitivement une guerre de tranchées.

Notre régiment - le 147e - était resté à la place qu'il occupait lors du refoulement de l'ennemi, juste en face de la forêt d'Argonne, le quartier général de la Division était Sainte-Menehould. Au cours de leur retraite, les Allemands avaient traversé toute cette forêt pour s'arrêter à Varennes, et ce fut une grosse faute qu'ils n'auraient pas eu besoin de commettre, car, à ce moment-là, personne ne les serrait de trop près. Mais ils crurent bien faire en se mettant en sécurité derrière un massif forestier difficile à pénétrer. Et en effet, il y étaient à l'abri, car nous-mêmes ne pouvions le franchir sans une grande préparation et avec une grande prudence. Seulement, il en fut de même pour eux lorsque, remis de leur chaude alerte, ils voulurent recommencer leur manoeuvre d'encerclement pour prendre Verdun par l'Ouest. le massif d'Argonne les arrêtait et les arrêta effectivement pendant toute la durée de la guerre. Jamais leurs éléments les plus avancés ne purent apercevoir la clairière, à la sortie sud de la forêt. Jamais ils ne purent entamer notre front sur ce secteur important où les tranchées adverses se trouvaient, à beaucoup d'endroits, à quelques mètres les unes des autres.

Sachant que, lors de mon prochain départ, je serais dirigé sur cette partie du front, je me fis inscrire comme partant volontaire et attendis la formation d'une colonne de renfort. J'écrivis une longue lettre à Manette, lui expliquant ma conduite.

Si je m'exposais ainsi bénévolement, ce n'était pas par envolée de patriotisme mystique ou par exaltation outrée quelconque. Je ne mêlais à cet acte aucune sorte de patriotisme faraud. J'y allais parce que, de ma nature, je ne pouvais pas faire autrement. tout mon être m'y poussait. C'était là seulement qu'on vivait, à mon sens. A l'arrière, je me rongeais à ne faire que du pivotage idiot. J'étais mobilisé, je devais donc rester au Corps jusqu'à ma démobilisation légale, régulière, et ne pouvais me voir qu'au front, au combat, ou en raccommodage, comme je venais de le faire. J'avais confiance en l'avenir. Je ne me voyais pas du tout tué. Blessé ? Peut-être; c'était à prévoir. Mais, tué, non; je ne voyais pas ça. J'avais toutefois fait le nécessaire auprès de ma compagnie d'assurances pour que le bénéfice de ma police sur la vie revienne à ma femme et à ma fille, même en cas de mort pour cause de guerre. C'était plus rassurant pour moi et n'avait aucune influence sur le sort qui pouvait m'être réservé là-bas.

J'envoyai le tout chez ma belle-soeur Lili dont la trace s'était retrouvée. Elle était à ce moment à Besançon, son mari étant détaché comme instructeur au camp militaire du Val d'Ahon, à une vingtaine de kilomètres de cette ville.

Je partis, un beau matin, avec une troupe de trois cents hommes environ, en route de nouveau pour l'aventure. Nous voyagions, cette fois, dans des wagons de voyageurs de troisième classe; mais ces pauvres voitures, qui ne servaient qu'au transport des militaires étaient dans un état lamentable : la plupart des vitres manquaient; les tirants de cuir qui servent à lever les vitres des portières étaient enlevés, car il était si tentant de s'en faire des ceintures. Mais enfin, nous n'avions plus l'air de bestiaux et la marche de ce train était parfaitement réglée : il n'allait plus à l'aventure comme celui qui nous avait amenés de Vouziers. On commençait à savoir faire la guerre à l'arrière.

Comment la faisait-on à l'avant ? J'allais bientôt le savoir.

Après plusieurs bifurcations, notamment à Troyes, à Revigny, nous descendîmes du train à Sainte-Menehould où on nous conduisit, sans lumière, dans le manège d'un régiment de cavalerie du temps de paix. Là, sans autre cérémonie, on nous enferme : débrouillez-vous ! Où est-on ? Comment va-t-on s'installer ? Par-ci, par-là, des bougies s'allument; des lampes électriques de poches dont on commençait à se servir percent l'obscurité, scrutant dans toutes les directions. Partout des gens, la plupart couchés sur de la paille réduite en miette à force d'avoir servi. N'importe, on finit pas se coucher et à s'endormir. Faut bien.

Le lendemain, repos dans ce manège, avec défense d'en sortir. On nous y apporte des repas froids consistant en saucisson, sardines, chocolat, boîtes de singe (corned-beef) pain, vin, tafia, café chaud pour terminer. Pas trop mal. Départ, à pied, vers une heures de l'après-midi, direction : l'Argonne en général, le bois de la Gruerie en particulier. Vingt kilomètres à faire avant d'arriver au cantonnement préalable de Saint-Clément.

Cette marche avait été réglée pour que nous y arrivions pendant l'obscurité. En Novembre, la nuit arrive de bonne heure, surtout dans ces contrées au ciel si souvent sombre. Ce fut donc en pleine nuit que nous atteignîmes ce village où on nous partagea en plusieurs grangées et où nous reçûmes un repas chaud. On était à l'arrière immédiat du front de notre régiment.

Les trois Bataillons se relayant, seul le troisième se trouvait au repos dans le village depuis trois jours; il devait retourner en deuxième ligne le lendemain soir, la première ligne étant fournie par le premier Bataillon, relevant le deuxième qui, lui, allait venir au repos. Il y avait ainsi une espèce de roulement qui fonctionnait automatiquement, sauf les cas de bouleversements, comme il allait justement s'en produire un, un plus tard.

Le front était tenu, à cet endroit, par les 9e et 18e Chasseurs à pied et par le 91e R.I. Le nôtre alternait avec les 120e de ligne. Notre renfort de 300 hommes fut réparti en 3 groupes de 100 hommes - un groupe par Bataillon -; pour chaque Bataillon, 25 hommes par Compagnie. Pour ma part, je fus affecté à mon ancienne 2e Compagnie du premier Bataillon dont le commandement était entre les mains du Lieutenant Ducroc, le Capitaine Dazy ayant été nommé Chef de Bataillon en remplacement du Commandant Brion, nommé Lieutenant-Colonel dans une autre régiment de la Division. Mais le premier Bataillon étant en première ligne, on ne pouvait le joindre. On nous mit donc, provisoirement, en subsistance dans les Compagnies correspondantes du troisième Bataillon.

Toute la nuit, nous avions entendu les coups de feu incessants sur le front du Four de Paris, qui formait un saillant dans nos lignes et où on avait installé une batterie de fusils dans une espèce de blockhaus de rondins. Elle tirait dix balle à chaque salve, pauvre petite attente d'une batterie de mitrailleuses dont nous étions fort démunis.

Avant notre départ, fixé à quatre heures de l’après-midi, nous vîmes défiler devant nous le beau régiment tout neuf des Garibaldiens, parfaitement habillé et équipé de neuf, à la française, mais avec des effets bleu horizon - déjà - alors que nous autres n’avions que d’affreuses guenilles. Il était beau, ce régiment, pimpant, ordonné, astiqué. Mais il allait recevoir, quelques jours plus tard, un de ces baptêmes dont on ne se relève pas.

C’est beau, l’enthousiasme des souvenirs et des poètes à la d’Annunzio  ! Oui, ça fait bien dans les livres, les discours, les harangues; mais la réalité était, à cette époque, autrement différente et brutale que les phrases ronflantes. Les pauvres gens allaient bientôt en savoir quelque chose  !

Nous partîmes de Saint-Clément vers quatre heures du soir et passâmes par un hameau entièrement délabré, La Placadelle, dont les occupants vivaient exclusivement sous terre. Le village étant sous le feu des canons lourds allemands, tous les jours, dans la soirée, il recevait une ration de gros obus noirs et terrifiants pendant deux heures de temps environ. Ces obus cherchaient - et trouvaient souvent - les relèves qui passaient par là pour se rendre au lieu central d’approche du bois de la Gruerie : La Harazée.

Ce soir-là, nous eûmes notre dégelée habituelle, mais elle ne fit de mal à aucun de nous. nous descendîmes en pleine nuit neigeuse dans le vallon encaissé au fond duquel coule le ruisseau La Vienne, qui prend sa source par là. C’est dans le fond de ce vallon, de l’autre côté du ruisseau et du pré qu’il traverse, que se trouve La Harazée.

Il y avait là un groupe de quelques maisons rustiques autour d’un pavillon vaste et de style un peu recherché qui devait servir, en temps de paix, comme lieu de rendez-vous aux sociétés de chasse de la forêt d’Argonne. Les autres bâtiments étaient destinés au garde permanent, aux piqueurs, aux chevaux, aux chiens. Immédiatement derrière, la forêt commençait en une montée rapide. Sur la droite, à environ cinq cents mètres, se trouvait le hameau appelé Four de Paris, à cheval sur la seule route qui traverse le massif d'Argonne pour aller à Varennes. Nous avions donc suivi, jusque là, la route même que prit Louis XVI dans sa tentative de fuite. A partir du Four de Paris, cette route entre en pleine forêt et suit les creux de nombreux ravins de ce massif montagneux et débouche, 15 kilomètres plus loin, dans la plaine qui entoure Varennes.

Nous arrêtant à la Harazée, nous prîmes la position de réserve dans des trous creusés, à la manière des troglodytes, dans le flanc de la colline, face au pré, face donc à la Placardelle, c’est-à-dire le dos tourné à l’ennemi. Ainsi postés, nous étions parfaitement à l’abri des bombardements que, à des heures diverses, les Allemands lâchaient sur le pré et sur la route que nous venions de suivre, pour chercher à entraver le trafic constant qui s’y faisait.

Une autre route bifurquait à la Harazée et conduisait à deux localités situés dans le creux de la prairie qui s’étalait devant nous : Vienne-le-château et Vienne-la-ville, abritée par un fort éperon rocheux. L’artillerie ennemie visait aussi cette route; et si les localités elles-mêmes n’eurent jamais aucun mal, la route pour y aller était dans un état épouvantable. Rien que des trous de marmite. Je ne sais vraiment pas comment les conducteurs d’autos faisaient pour passer là. Et pourtant, il en passait des centaines tous les jours. Il y avait certainement un Dieu pour les conducteurs  !

Nous sommes restés là, dans nos grottes artificielles, pendant deux jours, et nous sentions trembler la forêt, le sol, sous les nombreux coups sourds de l’artillerie allemande pourtant encore lointaine. Nous, nous n’avions par d’artillerie par là, sauf des 75 qui devait parer à une éventuelle attaque allemande débouchant dans le vallon. Autrement, elle ne tirait jamais, de sorte que nos emplacements n’étaient pas repérés par l’adversaire; et puis, qu’aurait-elle fait, cette artillerie, excellente en terrain découvert, dans le couvert d’une forêt aussi dense que celle d’Argonne  ? Là-dedans, on ne pouvait se battre qu’à la grenade, au fusil et à la baïonnette.

La troisième nuit, alerte :

Tout le front est en feu  ! Une forte attaque allemande s’est déclenchée subitement. Son but principal est d’enfoncer le beau régiment garibaldien. Mais pour être sûrs de leur affaire, les Allemands avaient attaqué violemment partout, de façon à fixer les défenseurs français. Puis, au moment qu’ils avaient choisi, ils foncèrent à une division entière sur les pauvres Garibaldiens qui furent submergés par le flot des assaillants.

Les Italiens subirent des pertes énormes, parmi eux un des frères Garibaldi; ils durent reculer, puis se replier en désordre, laissant ouverte une forte brèche dans notre front.

Dangereuse affaire pour nous.

Ce fut alors qu’on nous alerta pour aller boucher ce trou, et nous partîmes, dans diverses directions, en pleine nuit, au milieu des bois, sans directives étudiées, au hasard des rencontres.

Sale nuit !

Nous étions assez près les uns des autres, les Allemands et nous, pour nous mélanger dans l’obscurité; cela gênait les opérations, car on craignait de tirer sur les camarades en voulant atteindre les ennemis. Nous parvînmes cependant à repousser ceux qui étaient devant notre compagnie, et, vers trois heures du matin, ordre nous fût donné de nous arrêter, de former une ligne droite entre deux points déterminés, et de creuser immédiatement un élément de tranchée suffisant pour abriter les tireurs à genou.

Alors, nous nous partageâmes en deux moitiés : pendant que la première moitié se couchait en avant de cette ligne et tirait de temps en temps un coup de fusil pour bien marquer sa présence et aussi pour s’empêcher de dormir, l’autre moitié se mit au travail avec les pauvres outils portatifs de la section : petites pioches, petites pelles, et en faible quantité. Il n’y en avait même pas assez pour outiller tous les hommes. Au bout d’un moment, cependant, la chose commença à prendre tournure : une dizaine de trous longs se dessinent et cherchent à se rejoindre. Mais au fur et à mesure qu’on creuse, voilà l’eau qui afflue au fond des trous. Elle est à niveau à 15 centimètres au-dessous de la surface du sol. Alors, comme il faut atteindre une profondeur de 30 centimètres, nous allons avoir, au fond de notre tranchée de fortune, 15 centimètres d’eau où nous prendrons un bain sérieux et froid.

Tant pis.

C’est l’ordre et c’est la guerre !

Au petit jour, la tranchée élémentaire est terminée, mais personne ne veut entrer dans l’eau. Mais quand le jour parut et que nous fûmes visibles pour les gens d’en face qui commencèrent à nous tirer dessus comme sur des lapins, il fallut bien y chercher un refuge. Et chacun vint, en rouspétant aigrement, dans l’eau glacée, le dos voûté pour être à l’abri du petit talus formé par la terre que nous avions rejetée.

C’était précaire comme position défensive, mais nous avions quand même un petit élément de fortification moderne devant nous. Je trouvai même, en allant reconnaître un peu le terrain entre les Allemands et nous, un de leurs rouleaux de fil galvanisé, lisse, non barbelé, mais que je fis cependant tendre devant nous à hauteur des mollets d’un homme. Il avait juste la longueur du front de ma section, et on le fixa, à trente centimètres du sol, de place en place, en le liant aux arbres. C’était peu de chose, en vérité, mais l’effet moral fût excellent. Dans des cas semblables, il faut si peu de choses pour ne pas sombrer dans le noir absolu.

Le différentes sections n’avaient pas eu le temps d’assurer la continuité des tranchées. Il y avait donc entre elles de espaces libres d’une trentaine de mètres chacun, et on ne pouvait remédier à cette situation, fort dangereuse en cas d’attaque, tant qu’il ferait jour. Il fallait attendre que la nuit vienne et se contenter, jusque là, de faire des voeux pour que les Allemands n’attaquent pas.

Heureusement, ils étaient comme nous, les Fritz d’en face. La bousculade de la veille les avait amenés, eux aussi, là où ils n’avaient aucune tranchée et il leur avait fallu faire comme nous. Pendant la journée, nous entendions fort bien le bruit des cognées sur les arbres dont ils faisaient des abattis pour construire solidement leur défense. C’est qu’ils étaient merveilleusement outillés, les Fritz, et qu’ils avaient toujours à leur disposition de vrais outils de terrassiers et de bûcherons.

Et puis, ils avaient la manière; tandis que nous, nous ne l’avions pas du tout. Ce travail de taupe nous répugnait franchement. Se battre ? Oui. Marcher, aller, venir, se tamponner, tirer, aller à l’assaut, se cacher, bondir, oui, oui, oui. Tout cela était bien dans notre tempérament. Mais une fois le combat terminé, s’il fallait, au lieu de se reposer, de casser la croûte, de rêver ou de blaguer avec les copains, se mettre à creuser la terre pour s’y enfoncer ensuite, quelle triste corvée ! C’est pas de la guerre, ça; c’est du terrassement ! Nous sommes des guerriers nous autres, pas des terrassiers !

Et pourtant, il fallut, malgré tout, devenir terrassier et malheureusement avec des outils de plage pour garçonnets en vacances, et parcimonieusement distribués !

Aussi fut-ce avec une grande satisfaction que, le soir de ce même jour, vous vîmes arriver non seulement la soupe, qui était une vilaine ratatouille de riz froid, mais encore toute une équipe de territoriaux avec de vrais outils. A la bonne heure ! Seulement, il fallut, toute la nuit, pendant que les territoriaux creusaient une vraie tranchée, que nous allions nous coucher à dix mètres en avant d’eux et que nous demeurions là, sans bouger. On institua un roulement de sommeil : un homme sur deux dormait pendant deux heures, habillé, harnaché. Ceux qui veillaient tiraient à chaque instant un coup de fusil.

Toute la nuit se passa ainsi, entre les coups de fusils des veilleurs et les coups de pioches des travailleurs. A l’aube, quand ils s’en allèrent, ils nous laissaient une tranchée toute neuve et, miraculeusement, sans eau. C’est-à-dire que la tranchée étant ouverte de partout, la pente naturelle draînait l’eau au fur et à mesure qu’elle suintait; mais, au bout d’une heure, il y avait au fond dix centimètres de boue gluante; cela ne valait pas mieux !

Nous restâmes encore deux jours dans cette tranchée que nous nous efforcâmes d’arranger un peu. On y fit des créneaux avec des rondins, des niches pour y mettre les cartouches déliées, prête à être utiliser; sur le parapet, on fit une banquette pour pouvoir s’asseoir, se reposer un peu mieux et manger lorsque les repas arrivaient.

Ils venaient d’une façon très irrégulière, les repas, mais, enfin, ils venaient. Ce n’était jamais bien bon parce que tout était froid. Le contenu des marmites pouvait être bouillant au départ des cuisines; les cuistots ayant trois kilomètres à faire pour nous les apporter, l’air glacé de Décembre avait le temps de le refroidir complètement. Et puis c’était toujours la même chose : riz-colle, lentilles pierreuses ou fayots mal cuits; viande quelconque, toujours bouillie; quelquefois du singe en salade ou en sauce, mais rarement, et c’était aussi bien.

Le café était décevant. Il y en avait bien en quantité suffisante, mais lui aussi arrivait froid. Alors, on s’ingéniait comme on pouvait pour le réchauffer. Les uns, les solitaires, faisaient chauffer leur quart individuel sur une minuscule lampe à alcool solidifié qu’ils recevaient de chez eux. D’autres faisaient chauffer le contenu de quatre ou cinq gamelles à l’aide du même combustible. D’autres encore enfonçaient des bougies en terre, dans une niche grande comme un petit four, avec deux pierres pour supporter la gamelle que la flamme de la bougie venait chauffer par dessous. Il fallait bien se débrouiller comme on pouvait puisqu’il était interdit de faire du feu avec du bois.

Beaucoup qui n’avaient ni alcool solidifié, ni bougies, ni copains pour les aider, se résignaient à absorber tels quels les aliments et boissons qu’on leur apportait. Heureusement, le pinard et le tafia n’avaient pas besoin, eux, de préparation spéciale; mais il n’y en avait jamais assez. La ration réglementaire se composait d’un quart, quelquefois de deux quarts de vin, soit un demi-litres par homme et par jour, par ce froid et cette immobilité ! Et le tafia ? six centilitres ! une dent creuse, quoi !

Souvent, comme pour se distraire, on avait des alertes. Brutalement, sans aucun indice préalable, une fusillade nourrie nous arrivait d’en face. Des grenades venaient hurler autour de nous en éparpillant leurs sales mitrailles. Alors, on prenait vivement ses places aux créneaux et on répondait aux coups de fusil par d’autres coups de fusil, aux grenades par d’autres grenades, sans savoir pourquoi, sans voir même la tranchée fritz qui se trouvait un peu en contre-bas de la nôtre, en arrière d’une petite crête arrondie.

Comme, au début, nous ne savions pas où se trouvait cette tranchée, j’avais été la reconnaître, une première fois, avec quatre hommes. Nous ne savions pas ce que nous allions trouver en route. Mais quand je dis en route, c’est une façon de parler : nous rampions sur le sol moussu de la forêt, dans les ronces sans feuilles, sous les arbustes dénudés; nous allions doucement, lentement. A une vingtaine de mètres de notre tranchée, arrêt : un, grand diable d’Allemand était en train de frapper en bûcheron expérimenté un arbre qu’il voulait abattre. Il était à peine à 50 mètres et nos hommes voulaient lui tirer dessus. Je les arrêtai, non pas tant pour épargner cet homme, mais parce que je supposais que leur tranchée, aux Fritz, se trouvait entre lui et nous. Nous devions donc être prudents et bien regarder devant nous.

Malheureusement, deux de mes hommes toussèrent bruyamment. aussitôt, rrrrran ! une dégelée de coups de feu dans notre direction. Les balles passent au-dessus de nous en cassant des branchettes. On s’aplatit; la fusillade continue; on ne peut plus avancer : nous sommes repérés, la patrouille n’a pas atteint son but qui était de reconnaître la position exacte de l’ennemi.

Il nous fallu ramper de nouveau, jambes en avant, pour revenir vers les nôtres qui ne pouvaient tirer par crainte de nous atteindre. Et puis, tirer sur qui, tirer sur quoi ? Ils ne pouvaient rien voir. Nous revînmes donc près de notre tranchée, mais le moment difficile était celui ou il nous faudrait franchir le parapet pour nous couler à l’abri, à l’intérieur. L’un d’entre nous, trop pressé, imprudent, voulant faire mieux et plus vite que les autres, se dressa tout debout sur le parapet pour sauter très vivement à l’intérieur. Mais une balle fut plus vive que lui : elle vint le toucher au fondement et, continuant sa course, lui coupa les bourses et la verge !

Il poussa un horrible cri et tomba dans la tranchée évanoui.

On s’empressa autour de lui, et ce fut en le pansant qu’on découvrit l’horrible blessure qui saignait abondamment. On put arrêter le sang et j’envoyai prévenir la section de réserve qu’elle nous envoie les brancardiers. Mais ceux-ci ne vinrent qu’à la nuit; et pendant tout ce temps, le malheureux resta couché dans la tranchée boueuse à gémir constamment. Ce fut avec d’affreux cris qu’il parvint à se laisser hisser sur le brancard.

Cette tentative de reconnaissance ayant été manquée, je résolus d’en faire une deuxième, mais tout seul cette fois. C’était plus prudent et aussi plus commode : je n’avais à m’occuper que de moi-même. Je mis beaucoup plus de temps pour avancer, mais je puis aller jusqu’à quelques mètres de la tranchée allemande et je vis pourquoi nous n’avions pas pu la repérer exactement jusque là.

Il y avait, sur le parapet qui regardait de notre côté, de la mousse et des herbes qui se confondaient avec le reste de la forêt. Il fallait être dessus pour s’en rendre compte. Je pus alors apprécier les distances : trente mètres environ entre nos deux tranchées.

En revenant vers la nôtre, je repérai un des postes d’où nous arrivaient les grenades. Ils avaient aménagé, à peine à quinze mètres de nous, dans un groupe de buissons touffus, une petite clairière reliée à leur tranchée par un chemin d’arbustes. C’était parfaitement travaillé. Ce ne pouvait être un point de départ pour une attaque contre nous, mais c’était quand même très mauvais pour nous à cause des grenades qui en partaient et qui avaient déjà fait trois blessés dans ma section. Maintenant que nous connaissions sa présence, il serait l’objet d’une fusillade nourrie à la première grenade qui en sortirait.

Je n’eus pas le loisir d’exécuter mon projet. On vint nous relever dans la nuit. Nous étions déjà tout heureux à la pensée que ce pouvait être une relève pour l’arrière, car nous en étions à notre septième jour de front. Mais hélas, c’était seulement pour nous faire prendre position dans une autre tranchée, située plus loin, au lieu dit Fontaine Madame.

Cette nouvelle tranchée, beaucoup plus mal arrangée que celle que nous quittions, était aussi beaucoup plus près encore des Fritz : entre eux et nous, deux réseaux de fils barbelés; c’était tout ce qui nous séparait, soit à peine dix mètres.

Nous y étions depuis à peine une demi-heure qu’on entend, dans la nuit, venant du côté allemand, une voix forte qui nous crie en excellent français :

- Eh ! le 147è de Sedan. Bonsoir !

- Salut, les Fritz, qu’on répondit de chez nous.

Ce fût tout, mais je restai perplexe devant cette révélation. Personne de chez nous n’aurait pu dire quels étaient les gens d’en face; et eux, à peine étions-nous arrivés, en pleine nuit, qu’ils nous connaissaient. Epatant !

Ils se révélèrent, par la suite, comme de très bons voisins. Le lendemain, dans la matinée, la même voix nous interpella de nouveau :

- Eh ! les 147è ! Vous savez, il y a une bonne source d’eau pure tout près d’ici. Vous nous laissez y aller puiser; nous en ferons autant pour vous.

- Entendu, dis-je. Quand voulez-vous y aller ?

- Maintenant, si vous voulez.

- Bon. Allez-y et montrez-nous où elle est. Je vous garantis que nous ne tirerons pas.

Alors, sur notre gauche, là où le terrain descendait en pente douce, apparurent une demi-douzaine de felfgrau sans armes, portant des gamelles et des seaux de toile. Ils allèrent remplir leur récipients à la source en question et, en remontant, nous crièrent que c’était notre tour. On y alla pour voir; et tout se passa aussi pacifiquement.

Je m’étonnais tout de même un peu de cette nonchalance de leur part, mais j’en connus bientôt la raison : leurs troupes spéciales étaient entrain de miner nos tranchées, et, en attendant que tout saute, ils nous faisaient bonne figure. On minait ferme, pas directement sous ma tranchée, un peu sur la droite de ma section, là où se trouvait la deuxième section de ma Compagnie, et on entendait le travail souterrain. Lorsque leurs coups de pioche devinrent bien distincts, le génie de chez nous se mit aussi de la partie et entreprit de creuser une contre-mine. Qui arriverait le premier à faire sauter l’autre ?

Du côté allemand, la mine était une méthode d’offensive. Ils voulaient à toutes forces percer là, en Argonne, et employaient tous les moyens pour y arriver. Pour nous, nous nous contentions d’opposer une opération défensive, souterraine également, et de prendre nos dispositions aériennes pour parer à toute éventualité.

La situation n’était pas du tout réjouissante pour les gars obligés de tenir les tranchées minées ! Ils ne savaient pas quand ça sauterait, mais il savait bien que ça sauterait et ils vivaient dans des transes continuelles.

Un jour, dans notre tranchée de Fontaine Madame, les Fritz nous crient :

- Eh ! les 147è !

- Merde !

- Eh ! le 147è !

- Ta gueule !

- Vous serez relevés ce soir par le 120è !

- Ferme là !

- Sans blague ! C’est le 120è qui vient vous relever ce soir, et demain, nous prenons la tranchée. Vous êtes vernis !

- Ta gueule ou je chie d’dans !

- Vous verrez bien !

Nous vîmes. Ce fût vrai. La nuit même, vers minuit, nous entendîmes une troupe approcher dans le bois, derrière nous. C’était la relève pour nous, et c’était bien le 120è régiment qui s’avançait, section par section. Au fur et à mesure qu’une section de notre régiment était remplacée par une section du 120è; la nôtre sortait de la tranchée en se courbant et entrait dans le bois où elle se formait pour se joindre aux autres.

Cela dura environ une heure, après quoi nous nous mîmes en route, à travers le bois, vers l’arrière. A peine débouchions-nous dans la clairière de La Harazée qu’éclatèrent, sur notre gauche et notre arrière de formidable déflagrations : une dizaine de coups, l’un derrière l’autre, plus ample l’une que l’autre.

Au même instant, un tonnerre d’artillerie et une terrible fusillade générale intense se déclenchèrent. C’était l’attaque allemande, attaque prévue, mais qui nous surprenait quand même, et en pleine opération de relève !

Naturellement, nous nous arrêtons; et peu d’instants plus tard, nous voyons refluer, en désordre, des Chasseurs à pied du 9è Bataillon, la plupart blessés. C’était chez eux que le centre des mines avait sauté, ouvrant d’énormes cratères entre le Four de Paris et La Haute Chevauchée, plus à droite. Trois Compagnies du Bataillon avaient sauté, et les Allemands arrivaient maintenant par la vaste brèche qu’ils avaient ouverte.

Vite, des ordres : demi-tour, l’arme à la main; en avant en vitesse pour arrêter le flot qui risque de nous déborder. Mon Dieu ! quelle nuit de relève ! Ce fût, dans les ténèbres, une lutte affreuse. Arbre par arbre, nous dûmes repousser les Allemands qui voulaient percer à toutes forces, et une mêlée informe s’en suivit, au milieu des cris poussés par les combattants dans les deux langues.

On échangeait des coups de fusil à bout portant; on fonçait à la baïonnette sur des ombres qui se dérobaient ou tombaient. C’était la folie, et elle dura bien une heure, pendant laquelle nous parvînmes à avancer, c’est-à-dire que nous faisions reculer nos assaillants.

A un certain moment, nous fûmes tout surpris de ne plus en voir un seul devant nous. Ils s’étaient évanouis, ils avaient disparu. Avançant de quelques mètres, nous en eûmes l’explication : nous nous trouvions sur la crête d’un ravin au fond duquel passait une route. C’était la route de Varennes, puisqu'il n’y en avait pas d’autre dans la forêt. Les Allemands, en reculant jusque là avaient sauté sur cette route et s’étaient couchés de l’autre côté, sur la pente du ravin qui continuait à descendre.

Nous nous arrêtâmes donc, nous aussi, avec une route entre eux et nous. Nous avions la meilleure position puisque nous les dominions, mais nous ne pouvions rien faire d’efficace tant que durerait les ténèbres. Nous attendîmes le jour en tirant constamment sur cette arrête derrière laquelle les Fritz en faisaient autant.

Mais, au petit jour, il n’y avait plus personne devant nous.

Les Allemands, voyant qu’ils avaient échoué, s’étaient retirés par les bois pour aller se reformer dans leurs tranchées de départ, de l’autre côté des entonnoirs vers lesquels ils avaient été repoussés. On nous fit quand même rester sur place jusqu’au soir. Puis, au lieu de nous diriger vers le repos, on nous donna une nouvelle tranchée que les Fritz étaient, eux aussi entrain d’organiser.

Deux jours plus tard, en plein jour cette fois, nouvelle attaque allemande sur notre droite. Ma section, alertée, tire d’abord devant elle, puis lance des grenades à main. Personne ne répond en face. On nous appelle à la rescousse à droite. Vite, on ramasse les cartouches libres dans leurs niches de terre, on remet les grenades dans un sac, et nous voilà partis, courant dans les boyaux, recevant, sur notre gauche des grenades à volonté. On s’abrite, on repart, on s’arrête, on lance une, deux grenades on continue.

Tout d’un coup, devant moi, j’aperçois de la fumée bleue sentant le chanvre brûlé : c’était le sac de grenades qui était en train de brûler comme de l’amadou, sans flamme. Un choc avait sans doute poussé vers le sac le soldat porteur de la mèche incandescente, et le feu s’était communiqué au sac sur lequel je voyais une large tache grande comme le creux de la main, avec des bords rouges, et qui s’élargissait rapidement.

- Vite, vite criai-je à l’homme au sac. jetez tout par dessus la tranchée ! Vite, il y a le feu au sac !

Nom de Dieu, s’écria-t-il; et d’un grand coup, il lance tout le chargement dans le bled du côté des Fritz ! Il était juste temps. A peine le sac avait-il touché terre qu’une explosion formidable retentit. Toutes nos grenade sautaient en même temps. Accroupis dans le boyau, nous ne fûmes pas touchés; mais quelle alerte !

Cette fois encore, les Allemands ne passèrent pas.

Leur attaque s’éteignit, mais elle avait été chaude, et, à un certain endroit, ils avaient presque réussi. Ce fût là justement qu’on nous fit passer la nuit. Juste au bord de la tranchée que nous vînmes occuper, nous trouvâmes un groupe de sept ou huit cadavres de chez nous. Ils n’étaient pas de notre régiment, et devaient donc être là depuis les attaques précédentes, depuis plusieurs semaines peut être, et le froid les avait conservés intacts.

J’envoyai prévenir le Capitaine afin qu’on vienne enterrer ces types après voir pris leurs papiers. La soirée fût calme. Nous pûmes avoir la corvée de soupe vers les sept heures, mais nous étions absolument éreintés; personne n’en pouvait plus de fatigue, de sommeil, de froid. Il y avait quatorze jours que nous étions aux tranchées, avec des combats presque continuels, une tension d’esprit incessante, sous une température inclémente, dans des fossés toujours pleins d’eau ou de boue, sans sommeil, sans repos, avec des repas qui n’en étaient pas.

Ma pauvre section avait fondu; je n’avais plus guère que 25 hommes de présents : les autres avaient été évacués ou tués; beaucoup avaient dû partir vers l’arrière à cause de pieds gelés. Et nous qui restions, nous ne valions guère mieux. je me sentais geler tous les jours davantage. Et puis, nos fusils, rouillés, boueux, encrassés, n’étaient plus que des outils presqu'inutilisables. Je ne sais comment ils n’éclataient pas lorsque on tirait avec.

Et pourtant, bien que l’effectif soit réduit de moitié, le front de ma section s’était étendu, parce que les autres sections avaient fondu, elles aussi. De telle sorte que si, à ce moment-là, les Fritz avaient déclenché une véritable attaque, nous n’aurions certainement pas pu les repousser. Heureusement pour nous, ils se trouvaient dans les même conditions précaires. Et puis, Noël approchait; il y aurait peut-être une petite trêve.

Quoiqu’il en fût, ce soir-là, je m’assis, harassé, à quelques pas du paquet de cadavres aux pantalons bleus, pour me reposer un peu. Mes pieds traînaient dans la boue glacée; un baliveau soutenait ma tête, tout près de ma musette que j’avais accrochée à une de ses fourches. J’écoutais le bruit accoutumé de la forêt le soir, alors que, un peu partout, on se prépare à passer la nuit comme on peut, dans les tranchées de part et d’autre. Je me souviens parfaitement de cela. Mais alors, j’ai sombré dans un sommeil de plomb et n’ai repris mes sens qu’au jour le lendemain matin.

Et quelle ne fût pas ma stupéfaction lorsque je me réveillai : les cadavres dont je touchais presque les pieds en m’endormant, avaient disparu. A leur place, je vis des monticules de terre fraîchement remuée : c’étaient leurs tom