Georges Hubin

040

Au fil de mes jours

Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre

Tome V

Guerre 1914 - 1918

Témoignage

Nice, Juin 1987

De 1878 à la Grande Guerre

036 - Tome I - La Légion. Madagascar

037 - Tome II - L'Indochine. L'A.O.F

038 - Tome III - Nouveau départ

039 - Tome IV - Au Canada. La Grande Guerre

040 - Tome V - Les Éparges

Écriture  : 1937 - 1000 pages

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Tome V

Le Tome V et dernier du récit de vie de Georges Hubin nous fait vivre sa guerre et ses désillusions finales. Lorsque, réformé numéro 1 avec pension pour blessure de guerre en 1917 aux Éparges, il doit lutter contre l'Administration pour faire reconnaître son droit.

The Vth volume which is the last one of the account of the life of Georges Hubin tells us of his life during the war and its eventual disillusions. He is declared unfit at the high degree for the army with a pension, for war wound in 1917 in the Éparges, he has to fight against the civil service to assert his claims.

 

 

ÉPILOGUE

Monique Bapst

née Hubin

Mon père a donc cessé d'écrire ses mémoires en s’arrêtant aux années 1924-1925. Mais il n’en a pas pour autant cessé d’exister et de tenter d’autres expériences.

Alors qu’il aurait pu, en tant que directeur de la verrerie Müller, s’assurer une existence confortable, il utilisa ses "dommages de guerre" à monter une verrerie à lui, sur ses terres, à Croismare et il devint alors le concurrent direct des Müller, qui n’apprécièrent pas du tout et lui intentèrent un procès. Ce procès, il le perdit bien évidemment, (le Pot de Fer contre le pot de terre...) et tous ses biens furent encore une fois engloutis.

Il sauva néanmoins ses meubles et nous dûmes quitter "La Belle Etoile" pour nous installer à Lunéville en 1927. C’est alors que mon père eut l’idée de se "recycler" dans le bois. Et profitant d’un stage dans une école de menuiserie du Nord, offert aux grands mutilés, il se mit à fabriquer de petit jouets en bois qui nous menèrent encore à une grande catastrophe !...

En 1930, ma soeur ainée Suzanne se maria et alla s’installer en Allemagne.

Nouveau changement de domicile.

Cette fois, nous logions dans une jolie villa située dans un grand parc aux environs de Nancy, à Bouxières aux Dames, plus précisément.

Mon père avait retrouvé un emploi de comptable dans une banque de Nancy. (Presque un retour à son point de départ ! !). Tout allait bien de nouveau. Mais cette banque se lança dans une sombre histoire de transactions qui échouèrent. Tous les responsables ayant disparu, mon père resta seul pour rendre compte à la justice, des divers malversations réalisées par les directeurs en fuite. Sanction, amendes... il n’y avait plus qu’à tout vendre encore une fois...

Mais il ne resta plus rien des beaux meubles, du piano, de la grande bibliothèque, de la vaisselle, de l’argenterie etc... etc..;

Ma mère accepta vaillamment cette nouvelle épreuve et les parents se retirèrent près de Toulon, aux Sablettes, dans une toute petite maison que je découvris en revenant de Tchécoslovaquie où j’avais passé quatre ans, tout comme ma mère autrefois, dans une école de langues, en tant que répétitrice, au pair.

L’existence me parut alors bien morose !

La guerre de 39-45 arriva alors et mon frère réussit à s’échapper aux USA en 1941, à l’âge de 17 ans, pour s’engager dans les Forces Françaises Libres (section aéronavale). Nous ne devions jamais le revoir. Il disparut avec son hydravion en Juin 1944 au large d’Agadir, au Maroc, où il était basé. Ce fût pour nous tous un immense désespoir, dont ma mère ne se remit jamais, je crois. Entre temps mes parents avaient été évacués dans l’Aude, car trop près de la Rade de Toulon, aux Sablettes, zone stratégique.

En Novembre 1944, nous avons pu les ramener à St Raphaël où je demeurais alors. Puis ils ont réintégré leur petite maison des Sablettes.

La vie reprenait peu à peu.

Ma soeur Françoise et moi-même avions chacune deux enfants qui faisaient la joie de leurs grands-parents pendant les vacances. Ma soeur ainée Suzanne avait enfin pu reprendre contact avec nous après la guerre et elle-même et ses grands enfants venaient séjourner sur la Côte pendant leurs congés.

Puis, en 1956, Françoise disparaissait à son tour, à 31 ans, emportée par un cancer foudroyant. Nouveau désespoir pour tous et que dire de celui d’une mère, qui, douze ans après son fils, voit partir sa fille pour toujours  ?

La vie, encore une fois, reprit ses droits.

Mais en 1964, ma mère commença à perdre la mémoire. Elle ne voulut pas se soigner et ce fut le drame. Le 12 Avril 1965, elle partit de la maison et parcourut 15 klms à pied (elle avait 82 ans !) pour aboutir en haut d’une falaise d’où elle tomba dans la mer. On ne la retrouva que le lendemain, elle avait été tuée sur le coup.

Mon père, toujours aussi handicapé par sa grave blessure de guerre, accusa le coup avec une grande dignité, mais sa peine était immense.

Nous décidâmes alors de le prendre définitivement avec nous, à St Raphaël où il put reprendre des force et mener une vie plus confortable.

Il était vraiment en pleine forme physique et intellectuelle (à 90 ans !), quand, 7 mois après, le 12 Novembre 1965, il s’étrangla tout bêtement avec un petit morceau de pomme qui se coinça sans doute dans la trachée- artère. Après quelques soins, il revint quand même à lui et se remit à la lecture de ses journaux comme tous les après- midis.

Mais au bout de 3 heures, il s’éteignit sans souffrances, victime d’une hémorragie interne provoquée par les efforts qu’il avait faits pour essayer d'expulser ce bout de pomme.

C’est ainsi qu’à presque 91 ans, mon père partit paisiblement pour l’au-delà après avoir frôlé la mort violente, tant et tant de fois au cours de sa longue vie d’aventure  !.

S’il avait pu s’en rendre compte, je crois qu’il aurait été très heureux et très fier de voir son enterrement, musique et drapeau de la Légion en tête. La section de Toulon avait tenu à lui rendre ce dernier hommage et cela nous a beaucoup émus.

Ainsi se termina l’existence mouvementée de mon père dont la fin fût tout à fait inattendue, étant donné le caractère tumultueux des diverses étapes de sa vie.

Mandelieu, Novembre 1991

 

 

 

Table

EN ROUTE VERS L'ARRIERE 9

SEJOUR A PITHIVIERS 17

RETOUR AU FRONT - AUTOMNE 1914 23

NOEL 1914 - NOUVELLE EVACUATION 32

TROISIEME DEPART POUR LE FRONT 38

LES EPARGES 43

LES EPARGES (suite) 49

A L'HOPITAL CARNOT DE DIJON 57

DEBUT DE LA GUERRE A LONGWY - LA FUITE 64

REPRISE DE LA VIE CIVILE - (Le Mans) 71

A PARIS 74

HIVER 1918 - 1919 79

POLITIQUE - POLITIQUE COMMUNALE 81

DEPART DEFINITIF DE LONGWY-NOUVELLE INSTALLATION 91

LA BELLE ETOILE (suite) 96

A LA VERRERIE MÜLLER FRERES 102

EVENEMENT FAMILIAL - LUTTES ADMINISTRATIVES 107

EPILOGUE - Monique Bapst née Hubin 112

 

La mémoire

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

EN ROUTE VERS L'ARRIERE

Je dus demeurer là, endormi, pendant longtemps, car, lorsque je m'éveillai, le soleil commençait à baisser. Le premier mouvement que je fis fis sursauter de frayeur deux ou trois types qui, assis près de moi, étaient en train de casser la croûte.

- Merde ! dit l'un. V'la le maccab' qui r'mue !

- Ben, mon vieux, fit un autre, on prévient quand on est pas clamecé pour de vrai !

- Quoi  ? Qu'y a-t-il ? demandai-je

- Y a, mon vieux, qu'on t'avait pris pour un macchabée. V'la pus d'une heure qu'on est là; t'as pas bougé d'un soupir seulement. Mince alors, tu parles d'un pionce  !

- Eh  ! bien, comme vous voyez, les gars, je ne suis pas mort encore; mais je suis fort blessé au bras droit et j'étais vanné. Voilà pourquoi j'ai dormi comme une pierre.

Il y avait là, dans la clairière, toutes sortes de soldats qui allaient et venaient. Sur la route, on voyait une file interminable de voitures régimentaires qui allaient toutes dans le même sens et j'y reconnus le train de ma Division. - bien, me dis-je en moi-même, je ne suis pas perdu. - J'avais faim, et de voir manger mes voisins, j'avais encore plus d'appétit. Heureusement, ma musette contenait une boule presqu'entière de pain et une dizaine d'oignons ainsi qu'un paquet de sel. Ca faisait épatamment mon affaire et je me mis en devoir de me restaurer, avec une seule patte, la droite ne servant guère; et je le fis avec une satisfaction tellement intense que je me souviens rarement d'avoir éprouvée. Je ressens encore maintenant cet extraordinaire plaisir que je pris là à manger des quignons de pain bis avec des oignons crus, le tout arrosé de tafia pur. Mon bidon du matin était encore à moitié plein à ce moment-là et j'y pris de bons coups de pompe ! Quelle bonne chaleur au ventre, au coeur, au cerveau ! Il faut avoir été blessé ainsi pour connaître ces satisfactions-là. Une véritable jouissance physique !

Lorsque je fus rassasié, j'arrêtai une fourragère du 147e et montai à côté des conducteurs. J'étais sûr, ainsi, d'arriver sans fatigue au lieu de bivouac de mon régiment.

Une heure après, en effet, on quittait les bois pour entrer dans un pays ouvert. Devant nous s'étendait une grande plaine avec, au loin, sur une haute colline étiolée, un gros village. Sur un grand pré, tout près du bois, toute la Division était rassemblée, près des faisceaux formés.

Et je fus stupéfait de voir comme elle tenait peu de place, ce soir- là, notre belle Division ! Mon Dieu ! comme elle avait fondu ! A peine prenait- elle l'emplacement d'un régiment. Et mon bataillon ? Même pas la valeur d'une Compagnie. Je ne comprenais pas comment il avait pu fondre de si fantastique façon !

Je trouvai le Capitaine Dazy, non blessé, et j'eus par lui des nouvelles de la journée. Les Allemands avaient été arrêtés et même légèrement refoulés. Néanmoins, on retraitait toujours. Nous n’avions fait que retarder un peu l'avance ennemie sur le front de notre Division; mais sa masse était trop compacte et elle fonçait toujours. Nous devions la devancer constamment en retraitant vers l'intérieur de la France. Triste !

Le Capitaine de la première Compagnie était tué, le Capitaine Péronne, de la quatrième, blessé grièvement; les deux autres capitaines et le Commandant étaient indemnes. Le sous-lieutenant de la première Compagnie, celui que j'avais ramené du bois, était tué. Le pauvre bougre ! Si j'avais su, je l'aurais bien laissé dans sa forêt ! La Section de l'Adjudant était retrouvée, mais dans un piteux état. Prise sous un bombardement subit de grosses pièces, elle avait subi de graves pertes  : l'Adjudant Bernard, grièvement blessé à la jambe droite, le fémur fracassé au-dessus du genou; le cher camarade Boucher, tué. Un tiers au moins de la Section avait été amoché, les pauvres diables ! Et tout ça, parce qu'ils s'étaient perdus. S'ils avaient suivi le combat de la Compagnie ils n'auraient certainement pas été dans cet état. Qu'y faire ? Rien. Se raccommoder.

Nos généraux, le divisionnaire et ses deux brigadiers, se promenaient lentement dans un bout de pré. Ils allaient d'un pas las, la mine soucieuse, la tête basse. De temps en temps, ils faisaient quelques gestes d'impuissance, de fatalité. Leurs Etats-Majors, assis dans l'herbe, travaillaient sur divers papiers.

Puis arriva une file de voitures de paysans, venant du village proche. Ces voitures étaient vides et venaient chercher les blessés pour les conduire vers l'intérieur. C'étaient des voitures de culture, rustiques, sans aucun ressort, attelées de deux chevaux, à quatre roues. Elles virèrent pour se mettre face au village et je grimpai dans une des premières, au hasard. Personne ne présidait à cet embarquement. Il y eut certainement des fraudeurs : il y en a partout et j'en avais vu en quantité l'après-midi.

Le convoi formé s'ébranla, grimpa la côte rude du village et s'arrêta là-haut, sur la place de l'église. Les paysans donnèrent du foin à leurs chevaux sans les dételer, puis disparurent dans leurs maisons pour aller souper. Personne ne s'occupait de nous. Si, pourtant, quelques braves femmes vinrent autour de nos voitures, apportant du café, du bouillon, du pain, des fruits. Je reçus, pour ma part, un bon grand quart de café bien chaud que j'arrosai d'un peu du tafia qui se trouvait encore au fond de mon bidon. Puis, ayant froid, je demandai un cache-nez pour mon cou et un grand mouchoir pour en faire une écharpe et soutenir mon bras blessé. je ne souffrais pas d'une façon continue. La douleur venait aux heurts ou aux changements trop brusques de position. Une brave dame m'apporta les deux objets demandés et m'aida à attacher l'écharpe.

Enfin, les paysans revinrent et le convoi se mit en route, quitta le village, et s'engagea sur une belle grande route qui devait être nationale. Il était alors dix heures du soir et la nuit se précisait. Elle serait froide, car les étoiles brillaient d'une façon étonnante.

- Et où nous conduisez-vous, demandai-je à notre conducteur ?

- A Vouziers, à quarante kilomètres environ. Nous en avons pour toute la nuit.

Il n'y avait donc rien d'autre à faire qu'à s'apprêter à passer cette nuit du moins mal possible, en essayant de s'organiser un petit coin où on pourrait étendre ses jambes et soutenir son dos. Il n'était pas question de s'allonger sur le plancher de la guimbarde : il était à claire-voie, fait de planches mobiles d'épaisseurs diverses, la plupart fendues et rafistolées. Et puis, même avec un plancher plan, nous étions beaucoup trop pour qu'il puisse être question de nous étendre. Nous nous installâmes de notre mieux, le dos appuyé contre l'échelle qui formait un des deux côtés de la voiture, les jambes étendues en travers, avec les pieds dépassant entre les barreaux de l'autre échelle. Ce n'était confortable pour personne, certainement, mais surtout pour les blessés des jambes.

Il y avait là toutes sortes de blessures, mais relativement légères puisque tous ces hommes avaient pu se transporter eux-même jusque là.

Le plus mal arrangé de cette charretée était un jeune type qui avait la mâchoire fracassé. Sa tête était entourée d'un fort pansement dont la gourmette lui soutenait la mâchoire inférieure. Il ne pouvait articuler aucun mot, mais il était enragé pour vouloir parler avec ses voisins. Le pauvre bougre faisait pitié. Il ne sortait de sa bouche déformée que des sons rauques, affreux, rendus encore plus pénibles par les grimaces qu'il faisait en essayant de se faire comprendre. Tout le monde le plaignait, mais il était bien embêtant : Toute la nuit, il a rauqué de cette lugubre façon ! Ce n'était pas ça qui nous réchauffait.

Pour moi, je grelottais, littéralement, mais ce n'était pas seulement à cause de la fraîcheur nocturne : je savais très bien que cette sensibilité venait de la perte de sang que j'avais subie. Je ne m'étais pas encore déshabillé, mais en ouvrant le haut de ma capote, j'avais bien vu que tout l'intérieur était rempli d'un sang devenu noir. Ma chemise n'était qu'un plastron de sang coagulé qui faisait empesage. Et en soulevant la jambe droite de mon pantalon, j'avais vu que le bout de mon caleçon était tout rouge, ainsi que la chaussette. Ce qui me rassurait, c'était que je n'avais pas de fièvre. Je n'éprouvais aucun malaise, ni aucune douleur à ma blessure, seul un léger pincement aux chairs et un violente douleur fulgurante lorsque je faisais un brusque mouvement avec ce bras-là. Mon grelottement était nettement causé par le froid. Du reste, j'avais été tiré de si près que la balle devait être brûlante en passant au travers de mes chairs et avait aseptisé la plaie. Il devait y avoir des cassures nettes, sans quoi les esquilles m'auraient fait souffrir. Je n'avais donc qu'à attendre. Quoi ? Où ? Tout ça était du domaine de l'inconnu.

C'est étrange de vivre intensément sans savoir ce que l'on fait, où l'on va, ce qui est en avant de vous, action, lieu, temps. On vit soi-même chaque minute qui passe; on prévoit, peut-être, la minute qui s'avance pour remplacer celle qu'on vient d'usager; mais on ne va pas au-delà.

La minute qui s'avançait, c'était Vouziers, dont nous approchions à chaque pas de nos chevaux. Mais quoi, Vouziers ? Il y a une ligne de chemin de fer; donc on peut présumer que nous allons y être embarqués dans un train. Oui. Mais pour où ? Voilà l'inconnu absolu vers lequel nous marchions cependant avec une certaine impatience, qui n'était, somme toute, pas faite seulement du désir d'être ailleurs : elle contenait une bonne dose de désir de n'être plus là où nous étions présentement et où nous étions si mal. Pour le reste, pour l'avenir immédiat, on s'en rapportait au simple destin qui devait bien avoir une feuille de route prête pour chacun de nous. Et s'il n'y a pas de feuille de route ? Eh ! bien, on s'en fabriquera une, voilà tout. Le système D est toujours en vigueur dans l'armée française, en temps de guerre surtout, et, surtout, en temps de pagaille comme celle que nous étions en train de vivre à ce moment précis où tous les services étaient désorganisés.

Nous vîmes le soleil se lever, magnifique, derrière une colline. Puis, étant nous-mêmes sur une hauteur, nous vîmes, en face de nous, à un kilomètre à peine, l'agglomération de Vouziers. Des cris de locomotives impatientes se faisaient entendre, se répercutaient, rageurs, à tous les échos de la campagne encore paisiblement endormie.

Vouziers.

Le départ pour l'inconnu maintenant tout proche.

Après avoir traversé un passage à niveau, nous débouchons tout de suite dans la cour de la gare qui se trouve à l'extrémité de la ville, de ce côté-là. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant, dans cette gare, une masse de fantassins et de chasseurs à pied couvrant, dans toutes les postures, les trois-quarts de la place. C'étaient des blessés, sans aucun doute, car la plupart avaient des pansements visibles. Beaucoup étaient couchés, immobiles sur des brancards posés un peu partout, n'importe comment, au hasard des arrivées.

La plupart de ces gens restaient bien docilement assis ou couchés à leur place. Quelques-uns seulement se déplaçaient, on ne voyait pas trop pourquoi. Il n'y avait là ni docteur, ni infirmières. Il est vrai qu'il était encore bien trop tôt pour qu'on pût voir des infirmières ou de généreuses bénévoles venant apporter le réconfort de leur présence et de leur café chaud. Cela me fit une impression d'abandon.

Et cependant, ces blessés étaient venus, avaient été amenés là par ordre, comme nous. Donc un service d'évacuation des blessés était organisé - mais je n'en voyais aucune trace. Je m'enquis auprès d'un sergent blessé à la tête. Oui, me dit-il, il y a un service d'évacuation, mais il est arrivé cette nuit seulement. Alors on a formé un train avec tous les wagons couverts qu'on a pu trouver dans la gare; mais il était déjà plein. Un autre train vide vient d'arriver.

- Et vous, alors, tous ceux qui sont là ?

- Nous attendons. On nous a dit d'attendre et de ne pas bouger. Le deuxième train sera pour nous. Nous embarquerons quand le premier sera parti.

- Ah ! bien, dis-je. Alors, je vais aller à la recherche d'une tasse de café chaud.

- Oh ! ce n'est pas la peine, me dit le collègue. On a essayé, nous autres, mais personne ne veut rien savoir, les bistrots encore moins que les autres.

- Ca ne fait rien; j'y vais tout de même. On verra bien.

Je me dirigeai alors vers la ville dont la première rue s'ouvrait sur la cour même de la gare. Tout était encore hermétiquement fermé, mais j'avisai le conducteur de notre charrette qui s'en allait, lui aussi, vers la ville, en conduisant ses chevaux dételés, leur harnachement brinqueballant autour de leur corps.

- Monsieur, lui dis-je, je vois que vous allez remiser vos chevaux. Voulez-vous me permettre de vous accompagner ?

- Je veux bien, mais pour quoi faire ?

- C'est, si vous le permettez, pour profiter de la cafetière chaude que vous allez trouver là où vous allez !

- Ah ! bien oui, c'est une bonne idée que vous avez là. Oui. Venez. Il y aura du café aussi pour vous. On ne peut pas vous refuser ça !

En effet, dans une rue qui paraissait écartée, les chevaux entrèrent dans une écurie, le charretier aussi, et moi fermant la marche. Une fois les chevaux attachés à la mangeoire encore vide, le brave homme me fit entrer dans une grande cuisine de paysans où, déjà, étaient attablés d'autres charretiers devant des bols de café fumant. On me reçut très cordialement, et même, la femme qui devait être la patronne sachant que j'avais été blessé à la bataille de Yonck où elle connaissait justement du monde, alla chercher une bouteille de rhum entamée et m'en versa une bonne rasade. La brave femme ! Oh ! on allait en découvrir, de ces femmes au coeur pitoyable, aux mains douces et généreuses. la guerre allait en faire éclore des nuées, d'autres aussi, hélas !

Je remerciai ces braves gens et m'en revins à la gare où rien n'était changé. le train vide était toujours là, à contre-voie. Le train à partir se trouvait de l'autre côté du premier, sur les quais. Je pénétrai dans la gare. Personne sur le quai vide, personne dans les bureaux, où une, ou deux lampes étaient restées allumées bien qu'il fît grand jour depuis longtemps déjà.

Je pris alors ma résolution. Nous verrons bien, me dis-je ce qui en résultera. Et, sans autre hésitation, je me glissai entre deux wagons du train vide, puis entre deux wagons du train soi-disant plein de blessés, et me trouvai sur le quai où, en effet, par les portes ouvertes, je constatai que ces wagons étaient remplis de blessés, les uns sur des brancards, d'autres couchés ou assis, ou debout le long des glissières des portes.

Personne absolument sur le quai, pas même un blessé curieux ou impatient ou désireux de se dégourdir les jambes. C'est qu'ils avaient bien trop peur de perdre leur place ! Et ils la défendaient avec ardeur ! Chaque fois que je m'approchais d'une porte ouverte on me criait de l'intérieur :

- On n'entre pas. C'est complet !

- C'est complet par ici !

- Complet, sergent !

Or ce train n'était composé que de wagons à bestiaux : bétail animal en temps de paix = 8 chevaux en long; bétail humain en temps de guerre = 40 hommes. Ces voitures-ci, chargées de blessés ne contenaient chacune que 20 hommes. Il n'y avait pas surcharge, loin de là, et c'était du reste très bien ainsi, car les blessés demandent plus d'aise que les hommes valides. Mais le chiffre 20 étant devenu fatidique, c'était complet quand il était atteint. Voilà, me disais-je, des blessés qui, par hasard, ont été embarqués dans ce train de hasard, et voilà qu'ils se considèrent comme les propriétaires des places qu'ils occupent. Aucun autre homme, même aussi blessé qu'eux, n'a le droit de venir parmi eux, pensent-ils.

C'est à eux, ce wagon-là.

C'est complet.

Personne d'autre ne doit profiter de ce plancher souillé ou des quelques brins de paille encrottinés que les chevaux de l'armée y ont laissés.

Eh ! bien, me dis-je, c'est complet. Mais il suffit que tout le monde me rejette pour que je veuille absolument monter dans ce train. Tous me regardent avec hostilité. Aucun type, dans aucun wagon ne m'a dit : monte avec nous, va; un de plus, un de moins ça ne chargera pas le train. Personne !

Complet, sergent !

Croyez-vous que j'aille profiter de ce voyage à l'oeil, alors que je ne fais pas partie d'une bande régulière de vingt bestiaux humains ?

Oui. Mais la locomotive poussa son cri précurseur du départ, et, dans un bruit de ferraille qui se propageait tout le long du train, de la tête à queue, les chaînes et les tendeurs se roidirent violemment et les wagons commencèrent à rouler tout doucement. Le train avait vraiment l'air de vouloir partir. C'était le moment d'en profiter. Alors, avisant le deuxième wagon à ma droite, dont le montant de droite était libre de curieux - c'était celui-là qu'il me fallait empoigner avec ma seule main gauche - je le saisis vigoureusement en mettant en même temps mon pied gauche sur le marche-pied. D'un bon je me soulevai et entrai dans le wagon, au grand ahurissement des occupants qui, tout de même, n'avaient pas osé me rejeter sur le quai, et malgré leurs protestations.

- Oui, leur dis-je, c'était complet. Eh ! bien, maintenant, c'est encore un peu plus complet, voilà tout. Est-ce que je vais vous gêner, par hasard ? dans ce wagon où on pourrait encore danser entre chacun de vous ! Qu'est-ce que ça peut vous faire, que j'aille me faire soigner, comme vous, par ce train-là plutôt que par un autre ? Et puis, continuai-je, vous n'avez aucun gradé ici parmi vous.

- Oh ! on n'a pas besoin de gradés quand on est blessé.

- Vous croyez ça, vous autres ? Non, vous n'avez pas besoin de gradés pour vous commander, c'est exact. mais, tout le long du chemin, que personne ne connait, qui aura l'autorité suffisante pour vous faire donner à manger et à boire ? Vous verrez, dans chaque wagon où il y a un sous-officier, il y aura distribution en premier. Dans les autres, il y aura le reste, s'il y a du rabiot !

- C'est vrai, il a raison, entendis-je murmurer derrière moi. Oui, cela vaut mieux pour nous. Et puis, c'est un vieux; il a des médailles coloniales; ça doit être un débrouillard. Oui, il a raison.

A partir de ce moment, je fus adopté par les passagers et reconnu comme leur chef officiel. Ils n'eurent d'ailleurs pas à s'en plaindre pendant les quatre jours que j'ai passés avec eux dans notre maisonnette roulante.

Entre temps, le train avait pris de la vitesse, c'est-à-dire une bonne vitesse de route de train pépère, au moins vingt kilomètres à l'heure ! Nous roulions en pleine campagne tranquille, dans laquelle les paysans commençaient à se répandre pour y continuer les travaux interrompus la veille. Le train s'arrêtait souvent, en pleine voie, sans cause apparente. Cependant, les causes de ces arrêts étaient bien existantes et multiples : il fallait laisser passer les trains militaires qui nous croisaient sans cesse, soit dans un sens, soit dans l'autre.

Toute la journée nous roulâmes ainsi, sans avoir l'avantage de nous arrêter à une station quelconque. Nous en avions bien brûlé une ou deux où, sur les quais, des femmes, portant des paniers de provisions solides ou liquides étaient égrenées. Mais ces dames nous virent passer avec des mines désespérées. Nous eûmes cependant, dans notre wagon, le privilège d'attraper au vol quatre belles miches de pain blanc et autant de saucissons qu'une jeune femme nous avait jetés, en plein dans la porte ouverte, en suivant à la course la marche du train. Malheureusement, la manoeuvre était impossible pour les liquides, et c'était bien dommage, car j'avais aperçu, dépassant des paniers, quelques goulots de bouteilles qui m'avaient paru fort sympathiques. Elles n'étaient pas pour nous !

Nous étions déjà bien contents comme cela, car cinq d'entre nous ne pouvant manger pour une raison ou pour une autre : blessure, fièvre, prostration, les autres reçurent chacun un quart de miche et un quart de saucisson. Et, bien entendu, ces aliments disparurent en un clin d'oeil.

Tous mes compagnons de route appartenaient à des régiments différents dont les garnisons se trouvaient, en temps de paix, dans l'intérieur ouest de la France. Aucun de nous ne connaissait son ou ses voisins. Nous venions d'un peu partout et, seul, le hasard de la guerre avait présidé à notre réunion dans ce wagon. Beaucoup avaient reçu ce qu'on appelle la fine blessure, celle qui permet de quitter la bataille, le front haut, et d'aller, sans scrupules, goûter le séjour plus tranquille d'un hôpital de l'intérieur, où il y aurait un lit avec des draps blancs, dans lesquels on se glisserait entièrement dévêtu; il y aurait une bonne table et une sécurité absolue. Il y aurait bien la salle d'opération, les pansements, les souffrances physiques de la blessure. Il y aurait, peut-être, une mutilation définitive par la suite ? Oui, mais ce ne serait jamais que bénin, et serait suffisant pour ne plus retourner au feu. Quelle chance !

Mais il y avait aussi deux graves blessés au ventre, sur leurs brancards, qui, très doucement mais sans arrêt et si lamentablement, faisait entendre leurs gémissements. Il y avait aussi un blessé à la face, bien plus amoché que notre camarade de la voiture sur la route de Vouziers. Celui du train n'avait plus figure humaine. Son pansement épais lui faisait déjà une tête énorme; et les chairs de sa face, son front, ses yeux, son nez, ses joues, sa bouche, n'étaient qu'une boursouflure violacée, tuméfiée, avec du pus qui lui sortait des yeux, des narines, de la bouche. Des mouches l'assaillaient constamment pour se repaître avec joie sur ces affreux liquides nauséabonds. Celui-là aussi gémissait continuellement, mais bien plus violemment que les autres, et c'était beaucoup plus lugubre.

Malgré tout, on arrivait à ne plus les entendre, tellement leurs bruits se confondait, dans leur régularité, avec ceux du train.

Il y avait aussi trois petits gars, blessés, par une coïncidence étrange, à la main gauche, presque à la même place, et d'une façon insignifiante qui justifiait, tout juste, le léger pansement qu'on leur avait appliqué au poste de secours. Et comme je m'étonnais de les voir dans ce wagon avec tout leur fourniment au complet, je leur demandai comment ils se trouvaient dans ce train, si loin de la bataille, avec des égratignures pareilles.

- Nous avons suivi, sergent !

- Suivi quoi ?

- Ben, dit l'un d'eux, les autres blessés, quoi ! Quand on a été pour se faire panser, le major m'a entortillé la main comme la voilà, puis il m'a dit : allez, débarrassez, suivez les autres, allez-vous-en !

- Ma foi, j'm'en ai allé avec les autres blessés. Arrivé au coin d'un bois, des voitures passaient et nous ont crié : Par ici les blessés. J'ai suivi les autres; on a monté et on nous a emmenés ici dans la nuit. Alors on nous a fait monter dans ce wagon, voilà tout.

- Bon. Puisque vous y êtes, restez-y. Vous verrez bien ce qu'on fera de vous quand nous arriverons quelque part.

Le soir du premier jour, vers six heures, on arrive à Châlons-sur- Marne. toute une grande journée pour faire, en chemin de fer, les cent kilomètres qu'il y entre Vouziers et Châlons ! Quels détours a-t-on dû nous faire faire ! Là, on nous gare sur les voies de garage, de telle sorte que mon wagon se trouvait juste en face des bâtiments de la gare. Les voies étaient vides, les quais déserts; on voyait un grand remue-ménage dans les bureaux. Comme on devait certainement avoir un arrêt assez long dans cette gare importante - du moins je le croyais - je descendis et allai au poste de secours de la gare, indiqué par un drapeau à croix rouge. J'entre, je demande à me faire panser.

- D'où venez-vous d'abord ? me demande un docteur à trois galons.

- Du train de blessés qui vient d'entrer en gare.

- Il y a un train de blessés en gare ?

- Oui, docteur, qui vient de Vouziers.

- Personne ici n'en sait rien. Mais de toutes façons, nous ne pouvons rien faire, pas plus pour vous que pour d'autres. Vous n'avez qu'à retourner rapidement dans votre train car il ne va sûrement pas rester là. On évacue Châlons.

- Comment, fis-je suffoqué, on évacue Châlons-sur-Marne ?

- Oui, mon cher ami. On évacue, et rapidement même ! Aussi, dépêchez- vous de remonter à votre place.

Je suivis ce conseil, et bien m'en prit car, en effet, le train se remit en marche quelques minutes après que j'y fus remonté, laissant à la traîne les types qui, comme moi, étaient descendus, comptant sur un long arrêt. Ces pauvres diables, qui avaient laissé leurs affaires dans leur wagon nous regardaient passer avec un air de désespoir. Ils étaient certains de ne jamais rien en retrouver. Et cela me serrait le coeur, surtout à la pensée que j'aurais pu être à leur place !

On continua à s'en aller cahin-caha quelque part.

La nuit arriva. Personne ne s'était inquiété des nombreux êtres que charriait ce train immense. A la nuit, ce fut l'arrêt, définitif, cette fois, pour un certain temps sûrement, ce que je compris en constatant que nous étions en pleine campagne, sur une ligne à voie unique. Où cela pouvait-il se situer ? Impossible de le deviner en regardant la ligne noire des buissons qui courait le long des rails. Un employé qui passait lentement le long de nos wagons en inspectant les attelages répondit par un MMmmmmm.... incompréhensible lorsque je lui demandai où nous nous trouvions, et ma curiosité resta en suspens.

C'est très long, une nuit à passer dans ces conditions misérables, avec la soif au gosier et la faim au ventre. le saucisson du matin était bien bon, mais il avait diablement augmenté la soif naturelle causée par une journée entière de grand soleil, consécutive à une grande perte de sang ! Je me croyais revenu dans le bled du sud marocain où j'avais connu cette sensation pour la première fois, bien longtemps auparavant - vingt ans, ma foi, exactement - Ca rajeunissait peut-être les souvenirs mais ne contentait pas la nature.

Au petit jour, démarrage incertain. Le train avance comme s'il avait peur d'écraser des oeufs. Est-ce à cause de la mauvaise tenue de la voie ou pour faire passer le temps ? On ne sait pas. Vers huit heures, arrêt à proximité d'une jolie station et d'une localité paraissant plus importante qu'un village : Chatillon-sur-Seine, pus-je lire sur la glace d'un réverbère. Chatillon-sur-Seine ! Mon Dieu ! Seulement là, depuis Châlons-sur-Marne ? Oui, seulement là, mais arrêt béni des dieux, car il y eut un ravitaillement en masse !

Ah ! les braves gens, les braves dames et jeunes filles et jeunes garçons ! Pendant notre arrêt nocturne, on avait téléphoné à Chatillon-sur-Seine pour prévenir de notre passage. Il y avait bien mille hommes dans le train, mais le ravitaillement apporté tant par la mairie que les habitants aurait bien suffi pour trois mille hommes ! Tout fut distribué ! Les gens nous forçaient à accepter leurs dons copieux, pendant que beaucoup de blessés faisaient renouveler leurs pansements dans les salles d'attente par des aides bénévoles et les moyens de fortune.

Chacun donnait ce qu'il pouvait : draps, serviettes, foulards, mouchoirs, servaient à faire des bandes ou des écharpes. Des dames à croix rouges passaient avec du thé, demandaient à voir les blessés couchés. Mais quand elles virent notre pauvre défiguré, elles se retirèrent d'horreur, tant il était devenu repoussant, le pauvre diable !

Et nous tous, à ses côtés, nous dévorions avec des joies d'animaux les succulentes victuailles qui s'amoncelaient sur le plancher de notre wagon, sans que personne ne se soucie des souillures certaines. On avait trop faim et trop soif pour penser au confort ou même aux règles les plus élémentaires de la correction. On mangeait, on buvait, on était heureux.

Ah ! qu'on était heureux !

Comme il n'est si bonne société qui ne se quitte, nous abandonnâmes ce pays hospitalier pour aller plus loin. On ne se souciait plus de la direction : on roulait, voilà tout. On digérait béatement le bon repas et on songeait sans trop d'amertume aux événements extérieurs à notre train. Les choses de la guerre étaient vagues. Les Allemands avançaient toujours, mais nos Etats-Majors n'avaient pas l'air affolé.

Cependant, je fus stupéfait quand, le soir, on s'arrêta dans une immense gare de triage aux multiples voies. Je pensais être au moins à Orléans : nous étions à Troyes ! Nous avions roulé toute une grande journée pour nous trouver, le soir, à quelques kilomètres de notre point de départ du matin ! C'était vraiment pire que tout. Et cette fois encore, nous fûmes totalement oubliés sur notre voie perdue au milieu des autres, où nous passâmes la nuit. Personne ne vint s'enquérir de nous. Comme la générosité des gens de Chatillon fut alors appréciée ! Le coin aux provisions fut totalement nettoyé au cours de cette nuit-là.

Puis, brutalement, sans prévenir, le train s'ébranla au tout petit jour. Cette fois, nous allons franchement vers l'Ouest et sans nous arrêter pendant assez longtemps. Vers dix heures du matin, arrivée dans une jolie petite gare, notre wagon placé tout juste en face des salles d'attente. Sur le quai, de nombreuses personnes décorées de la croix rouge, hommes, dames, demoiselles, garçonnets, tout comme à Chatillon. Naturellement, on commence la distribution des douceurs par nous qui nous trouvions aux premières loges. Environ un quart d'heure après, j'entends dire sur le quai :

- Les blessés qui désirent être pansés ici peuvent descendre; on les hospitalisera.

Ma foi, comme j'en étais au quatrième jour de ma blessure sans autre pansement que le hâtif coup de teinture d'iode du docteur Carleton, je pris le parti de m'arrêter là. Il m'était bien indifférent d'être soigné là ou ailleurs, je decendis donc sur le quai et demandai à être hospitalisé, pensant que, dans un petit pays comme celui-là, on serait certainement bien soigné.

 

 

SEJOUR A PITHIVIERS

 

Dès qu'on fut vingt, rassemblés sous l'horloge du quai, le docteur, un civil, déclara qu'il avait son compte pour cette fois. Aucune autorité militaire n'était présente, mais le sous-préfet se trouvait là, en petite tenue; notre descente de wagon devenait donc officielle.

Quelques minutes après, on nous fit sortir de la gare. Il se trouve que j'étais le seul sous-officier du groupe qui comprenait, entr'autres, deux caporaux, dont un portait les galons jonquille de Chasseur à pied. Je fis donc mettre mes compagnons en rang, sans trop insister évidemment puisque nous étions tous des blessés. Mais aucun n'étant blessé aux jambes, nous marchâmes en ordre jusqu'à un bâtiment décoré d'une large banderole en calicot blanc, sur laquelle, en grandes lettres noires, était inscrite la qualification suivante :

Hôpital auxiliaire N°... de Pithiviers (Loiret)

Docteur Ogé-;médecin traitant

Ce bâtiment devait être, en temps ordinaire, une école, tant par l'apparence extérieure que par la disposition intérieure.

Après avoir traversé une grande cour plantée de tilleuls et garnie de W.C. pour écoliers, nous passâmes sous un préau couvert et entrâmes dans une belle grande salle bien claire, bien cirée, garnie d'une cinquantaine de lits brillants, à la lingerie éblouissante de blancheur. Nous nous installâmes à peu près comme nous le voulions, laissant entre nous un lit vide qui devait servir pour les soins à donner aux lits occupés.

Aussitôt, une nuée de dames d'âge mûr entra dans notre salle : c'étaient les infirmières bénévoles de la localité qui venaient prendre possession de leurs chers blessés, les premiers de cette guerre. Le déshabillage obligatoire de chacun commença, avec lavage des pieds, des jambes, des corps, et le couchage immédiat dans les draps frais. Il y eut les cris des blessés dont on touchait les blessures un peu vivement. Pour ma part, j'eus alors l'occasion de constater combien j'avais saigné. La pauvre dame pâlissait d'avoir à gratter tout ce sang coagulé sur mon flanc droit depuis l'épaule jusqu'à la cheville !

Dès que tous les nouveaux pensionnaires furent bien bichonnés dans leurs lits, la cérémonie du premier repas commença, toutes ces dames s'y employant avec empressement, science et prestesse. Comme je ne pouvais encore me servir de mon bras, non bandé, j'eus une dame pour moi tout seul qui me coupait le pain, la viande, les fruits. Ce fut un gai repas. Les dames étaient rayonnantes : elles avaient enfin leurs blessés.

Elles regrettaient bien un peu de n'avoir que de petits blessés; elles auraient bien voulu avoir un ou deux beaux cas intéressants; mais on se consolait à la pensée que, très bientôt, on pourrait sortir les moins touchés.

L'après-midi eut lieu la première séance de pansement.

Le docteur Ogé, le seul médecin du bord, commença par moi dont la blessure était plus grave et avait besoin d'être enfin soignée. Nous étions alors le 31 Août, c'est-à-dire au quatrième jour depuis le coup. Après avoir bien ausculté, le docteur déclara que j'avais l'humérus brisé non seulement dans le sens transversal mais aussi dans le sens longitudinal; cependant, comme je n'avais aucune fièvre, que le sang n'affluait plus depuis longtemps, cette brisure franche devait se cicatriser très vite. Seule une sérosité rosâtre suintait encore.

A l'aide d'attelles, il me consolida très bien l'os, me mit une bonne écharpe, et je me sentis soulagé instantanément. J'étais aussi frais et dispos que si je n'avais eu aucune blessure. Alors, comme il était embarrassé pour les écritures qu'il se voyait obligé de tenir alors qu'il n'y avait pas songé une seconde auparavant, je me mis à sa disposition; et immédiatement, de la main gauche non exercée, je commençai à lui servir de secrétaire.

J'organisai les écritures multiples de cet hôpital absolument bénévole où toutes les bonnes volontés de la sous-préfecture s'étaient coalisées, apportant des ressources abondantes. Mais encore fallait-il une administration, même rudimentaire. Je ne m'occupai aucunement de l'économie de l'affaire, mais seulement des pièces médicales militaires, et devins ainsi le collaborateur immédiat du docteur Ogé. C'est lui qui faisait tous les pansements, et le service de la salle était assuré par deux vieilles demoiselles infirmières qui devaient être, à ce qu'il m'a semblé, les deux principales gérantes de l'établissement scolaire que nous avions occupé.

On ne revit que rarement quelques-unes des nombreuses infirmières du premier jour. Nous n'étions pas assez intéressants pour ces dames : il n'y avait que des écorchures à soigner, et le seul qui fût blessé un plus gravement était ce vieux bonhomme de sergent peu aimable qui, dès le lendemain de son arrivée, ne voulait plus recevoir d'aide de personne, même pas pour mettre ses chaussons. Alors ?

J'étais devenu très indépendant.

Dès que le service du matin était terminé, j'étais entièrement libre de ma journée que j'employais surtout en promenades dans la ville, allant aux nouvelles qui devenaient de plus en plus mauvaises et rares.

Notre hôpital était entre les mains du groupe le mieux pensant de la localité, comme je m'en rendis compte dès le premier contact, rien qu'à la façon dont ces dames se présentaient. Les scapulaires et les chapelets se montraient ostensiblement, et, dès le lendemain de notre installation, le curé vint nous rendre visite. C'était un homme très gros, très fort, haut en couleurs, conduisant un bedon bien soigné, et qui pouvait avoir dans les quarante-cinq ans, juste la limite où on n'est plus mobilisable.

La visite d'un curé dans un hôpital de dames du Sacré-Coeur est tout indiquée. Seulement, il y a curé et curé, visite et visite. Ce curé-là et sa visite étaient de la plus pure bigoterie connue. Avec ses airs chafouins de gros gourmand trop bien nourri, il avait une façon de parler de son bon Dieu qui me donnait envie de lui botter les fesses. Ainsi, entreprenant un de mes compagnons qui, intimidé, lui montrait l'insignifiance de sa blessure, il lui demandait s'il allait bien à la messe tous les dimanches, s'il faisait régulièrement ses Pâques. Et sur une réponse affirmative, il triomphait :

- Ah ! tu vois, lui disait-il, ta petite blessure est l'oeuvre du bon Dieu qui veut te récompenser de ton zèle en te faisant sortir sans mal de la maudite fournaise où il veut engloutir tous ces libres-penseurs qui ont saccagé notre sainte église. C'est bien, mon garçon; demain, je viendrai vous apporter la sainte communion.

Pour moi, ce curé-là, c'était une vraie tête à gifles ! Son rôle était d'apporter à ceux qui le demanderaient les consolations désirées, les encouragements, l'aide spirituelle enfin qu'un homme d'expérience peut offrir à des jeunes gens un peu désorientés; mais il ne devait le faire qu'à titre purement individuel, et il n'avait pas à fulminer aussi furieusement et aussi bêtement, publiquement, contre les opinions des autres hommes.

Il me déplut donc souverainement, le bonhomme; aussi, quand il passa près de moi et me demanda :

- Et vous, sergent, vous êtres sérieusement touché, m'a-t-on dit ?

- Oh ! c'est peu de chose, Monsieur le Curé, lui répondis-je, et je m'en arrangerai bien directement, sans intermédiaires, avec le bon Dieu.

- Ah ! très bien ! fit-il, la figure fermée, en passant rapidement à un voisin.

Pour étayer mon opinion, je voulus voir ce phénomène-là dans l'exercice de ses fonctions publiques, et, le dimanche suivant, j'allai à la messe pour l'entendre prêcher. C'était aux jours les plus sombres de la guerre, pendant la préparation de la bataille de la Marne, alors que le gouvernement avait quitté Paris pour s'installer à Bordeaux, entraînant avec lui, comme chacun sait, une horde d'hétaïres plus ou moins officielles, plus ou moins mariées, mais toutes notoires, et qui contribuèrent puissamment à consoler nos dirigeants impuissants et froussards.

Dans cette grande église de Pithiviers, il y avait beaucoup de monde, des femmes principalement, beaucoup plus d'hommes cependant qu'il n'est coutume d'en voir aux offices dans notre Lorraine. Le bonhomme monta en chaire, et, aussitôt après ses annonces habituelles, il commença à tonitruer contre les mauvais Français dont l'impiété, l'impiété seule, attirait sur notre France le courroux de Dieu. << Car, mes frères, cela ne fait aucun doute. Dieu s'est servi du fléau germanique pour punir la France de son impiété, des persécutions sans nombre qu'elle a infligées aux religieux et religieuses qui ne commettent d'autre faute que de prier Dieu. La France a voulu séparer l'église catholique de la masse de la nation; c'est l'oeuvre néfaste des Francs-Maçons maudits qui nous gouvernent. Aussi, Dieu, dans sa juste colère, a-t-il résolu de châtier notre pauvre France d'une façon terriblement exemplaire pour la rappeler à ses premiers devoirs envers Lui !, envers sa Toute-Puissance, envers sa Suprématie éternelle. Prions, mes frères, avec une ferveur nouvelle, et venez tous, au pied de nos autels, montrer à Dieu le repentir qui, peut-être, pourra apaiser son courroux justement déchaîné >>. Etc...Etc...

Il continua sur ce ton, celui du fanatique obtus, menteur, sournois, bigot. Mais cela n'avait guère de chances d'influer sur le cours des événements. Le bon Dieu est mis aux sauces les plus diverses, les plus contradictoires, et il ne s'en porte pas plus mal que ça. Ce qu'il peut s'en foutre, le bon Dieu !

Mais l'autre, le type-curé, était fermement convaincu qu'il jouait un rôle important entre la foule et le dit bon Dieu à qui il prêtait toutes les intentions qui lui passaient par son crâne obtus. C'était le métier qui voulait ça. Autrement, lui et ses pareils n'auraient aucune raison d'exister.

Lorsqu'il vint donner la communion aux petits gars de notre salle commune, c'était au matin, comme il se doit, à titre de premier déjeuner. Personne n'était encore levé. Vite, les demoiselles, en bigoudis sous leur bonnet, vinrent faire lever les communiants, c'est-à-dire tous les présents, sauf moi qui m'assis sur mon lit pour regarder et jouir du spectacle de la bêtise humaine en raccourci. Les jeunes gens se hâtèrent de s'habiller et se mirent au garde-à-vous au pied de leur lit.

Le curé entra, vêtu de sa chasuble blanche, flanqué de deux enfants de choeur en rouge et blanc, porteurs d'une croix et de l'encensoir. Le cortège sacré passa au milieu de l'allée des lits qui fut bénit à coups de goupillon, à droite et à gauche. J'en eus ma part aussi; tant pis si ce fut de l'eau bénite perdue. En tous cas, au contact de cette eau bénite, aucun diable ne remua la queue ou les cornes au devant de moi. C'était déjà un succès.

Le cortège, suivi cette fois de tous les petits gars, alla se grouper dans un coin de la salle où ces demoiselles avaient installé un autel de fortune sur une table de toilette avec dessus de marbre recouvert de lingerie fine. Les communiants s'agenouillèrent pieusement et, à tour de rôle, reçurent béatement le corps supposé de leur Dieu, ou de celui du curé, ce qui revient au même.

Ce qu'ils faisaient là m'était parfaitement égal; mais je ne pus m'empêcher de protester à ma manière, pour bien marquer que cette cérémonie aurait gagné à être faite plus discrètement, dans une pièce spéciale où ne seraient entrés que ceux qui auraient bien voulu, et non pas dans une salle commune où elle risquait de ne pas plaire à tout le monde. Oh ! ce ne fut pas bien méchant de ma part : une simple manifestation.

Au moment où le curé était en pleine action distributive, je me levai avec un certain sans-gêne en sifflant à tue-tête la sonnerie du réveil. Toutes les têtes se retournèrent,; y compris celle, courroucée, du curé qui n'y pouvait rien : il n'était pas chez lui, là-bas, tandis que j'étais chez moi, près de mon lit où j'avais parfaitement le droit de siffler le réveil en me levant.

Les demoiselles prirent une mine désolée et me firent de grands gestes pour me faire taire. J'obéis très volontiers, ma manifestation étant faite et encaissée. Je n'en voulais pas plus et continuai à m'habiller comme si rien ne se passait à côté. Je puis dire, sans mensonge, que je n'eus aucun sourire du curé lorsqu'il repassa devant moi en s'en allant; mais le contraire m'eût étonné !

A partir de ce jour-là, je fus, pour le personnel féminin, considéré comme pestiféré, ce qui m'amusa beaucoup, car je n'étais même pas Franc-Maçon. Que devaient être, dans leur esprit, ceux qui l'étaient ?

Nous étions à l'époque la plus sombre de la guerre.

Un jour, alors que j'étais en ville et que je traversais en longueur le cours, c'est-à-dire la belle grande promenade ombragée qui décore Pithiviers, je vis déboucher en trombe une longue colonne d'automobiles militaires. Arrivèrent d'abord des autos pour passagers, de tous modèles, vides, qui vinrent se mettre en rangs serrés, tout en haut du cours; puis ce furent des camions militaires, tous du même modèle, vides également, qui se rangeaient aussi en ordre serré. Pendant une heure il en vint ainsi, sans discontinuer. A l'arrêt, les conducteurs, qui portaient tous l'uniforme du train des équipages, descendaient de leur siège, remontaient leurs lunettes au-dessus de la visière du képi et tapaient du pied pour se dégourdir les jambes. Ils devaient avoir accompli un long trajet, car ils étaient couverts de poussière, ainsi que tous les véhicules. Je regardais cette manoeuvre avec intérêt et surprise quand je m'entendis appeler par mon nom.

- Tiens ! bonjour, Hubin, que fais-tu ici ?

Je me retourne vivement, n'en croyant pas mes oreilles, et reconnais Kahn, le gérant du magasin de nouveautés "l'innovation" de Longwy-Bas.

- Tiens, bonjour Kahn ! Je puis te retourner la même question ! Moi, je me fais raccommoder le bras droit, comme tu vois. Mais toi, que fais-tu avec cet énorme convoi vide ? Où allez-vous ?

- Ah ! mon pauvre vieux, ne m'en parle pas. Je crois bien que nous somme foutus. Nous venons de Troyes, tout d'une traite, après y avoir déposé une division entière. C'est la fournaise par là-bas. En ce moment, je ne sais pas si nous retraitons, mais je sais que nous devons repartir ce soir pour Bourges. Ca va mal partout. Le gouvernement est à Bordeaux; les Allemands ont passé la Marne; on les a signalés à Meaux. Tu te rends compte ! Où peuvent- ils être arrivés entre temps ?

- Et de Longwy ? demandai-je. As-tu des nouvelles récentes.

- Oui. Longwy-Haut est complètement détruit, ruines absolues. La garnison a dû capituler le 26 ou le 27, on ne sais pas exactement. Longuyon est en ruines. Tout le pays est envahi. Saint-Mihiel est aux mains des Allemands. Nancy tient toujours. Tu vois, ça n'est pas brillant. Quant à Longwy-Bas, je n'en sais pas plus que toi. Quand saurons-nous ce qui s'y est passé ?

Nous causâmes encore un moment et il me fit part des bruits, peut- être sans grande valeur, entendus la veille à Troyes. D'après eux, la situation semblait en voie de redressement. L'état-major de Joffre se trouvait dans la région et les conducteurs d'autos se passaient les tuyaux qu'ils pouvaient recueillir. Disait-il vrai. Il fallait attendre quelques jours pour le savoir.

Puis nous nous séparâmes, lui pour vaquer à ces occupations de conducteur, moi pour aller à la soupe.

Je passai une bien mauvaise nuit. Ces mauvaises nouvelles de Longwy ne me quittaient pas. Je ne savais plus rien de personne. Ma mère et mon frère Victor, installés à Rethel, ou étaient-ils en ce moment ? Victor avait dû être mobilisé dans une ambulance ou dans un hôpital. Son sort ne devait pas être très dur. Mais sa femme, sa fillette, notre mère, où étaient- elles ? A Rethel, donc en pays envahi ? ou évacuées à l'intérieur ? et où dans se cas ?

Ce fut alors que je pensai à mon oncle Victor, le commandant, qui devait toujours être dans ses bureaux de recrutement du Mans, dans la Sarthe. Sûrement, en lui écrivant, j'aurais des nouvelle de tout le monde. Je lui écrivis donc le lendemain de ma rencontre avec Kahn, m'étonnant de n'y avoir pas pensé plus tôt.

En revenant de la poste, je vis, devant la porte de la sous- préfecture, un rassemblement inusité de gens qui se pressaient pour lire le communiqué au travers du grillage habituel. Attiré par cette foule, je m'approchai et lus le fameux premier communiqué de victoire, proclamant au monde entier que nous venions de remporter un triomphe absolu sur les armées allemandes qui, en pleine déroute, retraitaient rapidement vers les frontières.

Tout de même ! Nous étions titulaires d'une grande victoire ! Les détails manquaient, mais puisqu'on annonçait la retraite précipitée des armées ennemies, c'est qu'on les poursuivait. Alors, l'imagination aidant, je vis tout de suite nos pays libérés, nos armées pénétrant à leur tour en Allemagne et y poursuivant leur succès. On pouvait imaginer cela; ce n'était pas défendu; c'était même permis. En passant devant le presbytère, je regardai la porte derrière laquelle le curé devait se morfondre d'avoir ainsi prêché le juste châtiment de l'impiété française alors que, au contraire, la victoire nous souriait. Enfoncé, le curé et ses sinistres paroles !

Du coup, je me trouvai être un fainéant de demeurer là, dans ce trou, à ne rien faire à part quelques écritures, tout en prenant des repas copieux. Je ne souffrais plus du tout. Mon bras n'avait montré aucune enflure; je n'avais aucune fièvre; pas une goutte de pus ne s'était formée. Donc, je pouvais espérer être guéri bien vite.

- Oh ! pas avant un mois, me dit le docteur Ogé; et encore ! Ce sera bien le minimum de temps que j'aie jamais constaté. Vous avez certainement une grande puissance de cicatrisation, car il est extrêmement rare de voir une blessure semblable se refermer dans des conditions aussi rapidement splendides. Pour ma part, c'est la première fois que je vois ça.

- Mais je voudrais partir d'ici.

- Où voulez-vous aller pour être mieux ?

- Je ne cherche pas à être mieux, docteur. Je cherche à me rendre plus utile, à passer le temps plus efficacement qu'ici. Renvoyez-moi à mon Corps !

- Le 147e de ligne ? Où est-il, maintenant, votre Corps ? Je n'en sais rien. Si vous voulez absolument le savoir, allez à la Gendarmerie. Peut-être qu'ils le savent, eux.

En effet, les gendarmes me dirent que le 147e de ligne avait transféré son dépôt à Saint-Nazaire. Quel saut depuis Sedan ! Sur les entrefaites, arrive une lettre du Mans, portant l'écriture de ma mère. Je compris immédiatement qu'elle était chez son frère, ce que la lecture me confirma. Avec ma belle-soeur et sa fillette, Marguerite, ma mère avait pu fuir de Rethel un jour avant l'arrivée des Allemands, qui incendièrent alors la ville, et venir se réfugier au Mans où son frère les avait recueillies en attendant la fin de cette guerre qui, de l'avis de tout le monde, ne pouvait durer que quelques semaines. Sa lettre m'apprenait en outre que mon frère Victor était dans une ambulance à Verdun où ils n'étaient pas inquiétés, mais où ils avaient beaucoup de travail à cause des nombreux blessés qui y arrivaient de tous côtés.

Alors, je me fis évacuer sur l'hôpital du Mans où j'arrivai quelques jours plus tard et où j'eus le bonheur de revoir une partie de ma famille.

Mais de Longwy, rien.

De Remiremont, rien.

J'étais inscrit à l'hôpital simplement pour la forme. Je logeais chez mon oncle, où c'était beaucoup plus confortable; je donnais des répétitions d'anglais à ma cousine germaine Suzanne, et, le reste du temps, j'allais baguenauder dans la ville, à la recherche d'autres nouvelles. J'y rencontrai le Capitaine Péronne, sorti de l'hôpital et venu là, lui aussi, en convalescence chez sa femme qui y avait des parents, et nous passâmes de bons moments ensemble.

Puis, mon bras étant complètement remis, je me fis faire des massages par un homme de l'art. Ces séances étaient extrêmement douloureuses, car il fallait absolument briser les téguments qui avaient végété entre les os et les muscles de mon bras replié, lui laissant cette forme coudée donnée par l'usage de l'écharpe, et aussi les téguments de l'épaule que l'immobilité de cette jointure avait amenés. Donc, deux mouvements de brisure : l'un ayant pour but de ramener la souplesse du coude et de permettre la reprise des mouvements normaux de l'avant-bras; l'autre devant permettre la reprise de tous les mouvements du bras. Ce n'était pas une petite affaire, et je puis dire que j'ai souffert, par ces exercices, ce que je n'avais jamais souffert du fait de la blessure. Mais si je ne voulais pas rester avec un bras paralysé, il fallait y passer, et le masseur m'avait prévenu : si j'attendais encore quinze jours, les téguments seraient définitifs et je resterais paralysé pour le restant de mes jours.

Cette perspective ne me souriait pas du tout. Je voulais à tout prix me raccommoder entièrement pour aller reprendre place au front. Celui-ci s'était stabilisé et on commençait à entrevoir une longue guerre. Je voulais en être jusqu'au bout. Je voulais être sur place quand nos armées reprendraient Longwy.

Il ne m'est pas venu à l'idée que, en restant paralysé comme je l'étais alors, je serais réformé avec pension et rendu à la vie civile, à même de refaire une situation dans les affaires de l'arrière. Non. Je voulais retourner au front. Pas plus. Je n'avais pas d'autre idée en tête.

Les séances de massage ayant amélioré considérablement la souplesse des articulations, je me fis mettre en route sur Saint-Nazaire pour y rejoindre mon dépôt. Là, je serais avec les camarades, je vivrais de la vie du régiment, je me rendrais utile, tout en continuant à me masser moi-même et en poursuivant mes exercices d'assouplissement des jointures.

Arrivé au Corps, je dus subir la visite médicale réglementaire : le docteur m'ordonne un repos de deux mois. Deux mois ! Alors que je me sentais suffisamment guéri pour retourner au front ! J'étais encore très gêné, c'est vrai; j'avais une paralysie radiale qui laissait pendre ma main droite, car la réaction du poignet ne se faisait plus. Mais je ne voulais pas m'arrêter à cette petite misère. Force me fut, cependant, de commencer par rester là.

A Saint-Nazaire, j'avais été versé à la 22e Compagnie qui, en guise de casernement, occupait une petite école, dans un quartier éloigné du centre de la ville. Le Capitaine, un brave réserviste m'avait bien accueilli, ainsi que les sous-officiers qui connaissaient mes histoires de la frontière, entre le 21 et le 28 Août par le sergent Leymarie, de ma 2e Compagnie, blessé légèrement le 5 Septembre et arrivé au dépôt huit jours avant moi.

Il y avait là également le sergent Vaudois, professeur de français au collège de Longwy, marié à une jeune fille de Cosnes : surprise de nous retrouver en pays de connaissance.

La Compagnie regorgeait de monde; il y avait bien 350 hommes à qui on faisait faire quelques petites marches ou des manoeuvres à deux parties dans les jolis environs de Saint-Nazaire, déjà réputés pour les vacances estivales. Je logeais dans une chambre en ville, à proximité du casernement, où j'étais beaucoup plus tranquille qu'au quartier où je n'avais, en somme, rien à faire. Pour passer le temps, j'allais en marche avec les hommes, au tir, aux petites manoeuvres; j'allais prendre la garde au camp de prisonniers allemands où ils étaient plusieurs centaines; ou bien j'étais de service aux travaux qu'on leur faisait faire dans une partie de la ville qui donnait sur la mer et où on procédait à des agrandissements et à des embellissements.

Me sentant parfaitement capable de reprendre le service de guerre, je résolus de demander à partir au front par un des prochains départs de renfort. Certes, je ne pourrais pas tenir un fusil. Mais comme je serais certainement chef de section, je n'avais pas besoin de cette arme gênante pour bien mener une cinquantaine d'hommes. Et puis, dans les tranchées, je n'aurais pas si souvent l'occasion de me servir du fusil, puisque l'arme nouvelle était alors la grenade.

 

 

 

RETOUR AU FRONT

AUTOMNE 1914

 

Le visage de la guerre avait changé. Nous n'avions pas eu les moyens suffisants pour poursuivre les Allemands, lors de leur retraite. Nous n'avions pas d'artillerie lourde; nous n'avions plus de munitions pour nos 75, ni pour notre infanterie; notre artillerie courante était très réduite après la bataille de la Marne, et notre cavalerie avait fondu, entièrement. Les armées ennemies s'étaient terrées fortement sur une ligne de hauteurs allant de la mer du Nord à Belfort et s'étaient incrustées dans le sol. Force nous avait été de nous terrer aussi pour refaire nos approvisionnements, et la guerre s'était stabilisée, devenant définitivement une guerre de tranchées.

Notre régiment - le 147e - était resté à la place qu'il occupait lors du refoulement de l'ennemi, juste en face de la forêt d'Argonne, le quartier général de la Division était Sainte-Menehould. Au cours de leur retraite, les Allemands avaient traversé toute cette forêt pour s'arrêter à Varennes, et ce fut une grosse faute qu'ils n'auraient pas eu besoin de commettre, car, à ce moment-là, personne ne les serrait de trop près. Mais ils crurent bien faire en se mettant en sécurité derrière un massif forestier difficile à pénétrer. Et en effet, il y étaient à l'abri, car nous-mêmes ne pouvions le franchir sans une grande préparation et avec une grande prudence. Seulement, il en fut de même pour eux lorsque, remis de leur chaude alerte, ils voulurent recommencer leur manoeuvre d'encerclement pour prendre Verdun par l'Ouest. le massif d'Argonne les arrêtait et les arrêta effectivement pendant toute la durée de la guerre. Jamais leurs éléments les plus avancés ne purent apercevoir la clairière, à la sortie sud de la forêt. Jamais ils ne purent entamer notre front sur ce secteur important où les tranchées adverses se trouvaient, à beaucoup d'endroits, à quelques mètres les unes des autres.

Sachant que, lors de mon prochain départ, je serais dirigé sur cette partie du front, je me fis inscrire comme partant volontaire et attendis la formation d'une colonne de renfort. J'écrivis une longue lettre à Manette, lui expliquant ma conduite.

Si je m'exposais ainsi bénévolement, ce n'était pas par envolée de patriotisme mystique ou par exaltation outrée quelconque. Je ne mêlais à cet acte aucune sorte de patriotisme faraud. J'y allais parce que, de ma nature, je ne pouvais pas faire autrement. tout mon être m'y poussait. C'était là seulement qu'on vivait, à mon sens. A l'arrière, je me rongeais à ne faire que du pivotage idiot. J'étais mobilisé, je devais donc rester au Corps jusqu'à ma démobilisation légale, régulière, et ne pouvais me voir qu'au front, au combat, ou en raccommodage, comme je venais de le faire. J'avais confiance en l'avenir. Je ne me voyais pas du tout tué. Blessé ? Peut-être; c'était à prévoir. Mais, tué, non; je ne voyais pas ça. J'avais toutefois fait le nécessaire auprès de ma compagnie d'assurances pour que le bénéfice de ma police sur la vie revienne à ma femme et à ma fille, même en cas de mort pour cause de guerre. C'était plus rassurant pour moi et n'avait aucune influence sur le sort qui pouvait m'être réservé là-bas.

J'envoyai le tout chez ma belle-soeur Lili dont la trace s'était retrouvée. Elle était à ce moment à Besançon, son mari étant détaché comme instructeur au camp militaire du Val d'Ahon, à une vingtaine de kilomètres de cette ville.

Je partis, un beau matin, avec une troupe de trois cents hommes environ, en route de nouveau pour l'aventure. Nous voyagions, cette fois, dans des wagons de voyageurs de troisième classe; mais ces pauvres voitures, qui ne servaient qu'au transport des militaires étaient dans un état lamentable : la plupart des vitres manquaient; les tirants de cuir qui servent à lever les vitres des portières étaient enlevés, car il était si tentant de s'en faire des ceintures. Mais enfin, nous n'avions plus l'air de bestiaux et la marche de ce train était parfaitement réglée : il n'allait plus à l'aventure comme celui qui nous avait amenés de Vouziers. On commençait à savoir faire la guerre à l'arrière.

Comment la faisait-on à l'avant ? J'allais bientôt le savoir.

Après plusieurs bifurcations, notamment à Troyes, à Revigny, nous descendîmes du train à Sainte-Menehould où on nous conduisit, sans lumière, dans le manège d'un régiment de cavalerie du temps de paix. Là, sans autre cérémonie, on nous enferme : débrouillez-vous ! Où est-on ? Comment va-t-on s'installer ? Par-ci, par-là, des bougies s'allument; des lampes électriques de poches dont on commençait à se servir percent l'obscurité, scrutant dans toutes les directions. Partout des gens, la plupart couchés sur de la paille réduite en miette à force d'avoir servi. N'importe, on finit pas se coucher et à s'endormir. Faut bien.

Le lendemain, repos dans ce manège, avec défense d'en sortir. On nous y apporte des repas froids consistant en saucisson, sardines, chocolat, boîtes de singe (corned-beef) pain, vin, tafia, café chaud pour terminer. Pas trop mal. Départ, à pied, vers une heures de l'après-midi, direction : l'Argonne en général, le bois de la Gruerie en particulier. Vingt kilomètres à faire avant d'arriver au cantonnement préalable de Saint-Clément.

Cette marche avait été réglée pour que nous y arrivions pendant l'obscurité. En Novembre, la nuit arrive de bonne heure, surtout dans ces contrées au ciel si souvent sombre. Ce fut donc en pleine nuit que nous atteignîmes ce village où on nous partagea en plusieurs grangées et où nous reçûmes un repas chaud. On était à l'arrière immédiat du front de notre régiment.

Les trois Bataillons se relayant, seul le troisième se trouvait au repos dans le village depuis trois jours; il devait retourner en deuxième ligne le lendemain soir, la première ligne étant fournie par le premier Bataillon, relevant le deuxième qui, lui, allait venir au repos. Il y avait ainsi une espèce de roulement qui fonctionnait automatiquement, sauf les cas de bouleversements, comme il allait justement s'en produire un, un plus tard.

Le front était tenu, à cet endroit, par les 9e et 18e Chasseurs à pied et par le 91e R.I. Le nôtre alternait avec les 120e de ligne. Notre renfort de 300 hommes fut réparti en 3 groupes de 100 hommes - un groupe par Bataillon -; pour chaque Bataillon, 25 hommes par Compagnie. Pour ma part, je fus affecté à mon ancienne 2e Compagnie du premier Bataillon dont le commandement était entre les mains du Lieutenant Ducroc, le Capitaine Dazy ayant été nommé Chef de Bataillon en remplacement du Commandant Brion, nommé Lieutenant-Colonel dans une autre régiment de la Division. Mais le premier Bataillon étant en première ligne, on ne pouvait le joindre. On nous mit donc, provisoirement, en subsistance dans les Compagnies correspondantes du troisième Bataillon.

Toute la nuit, nous avions entendu les coups de feu incessants sur le front du Four de Paris, qui formait un saillant dans nos lignes et où on avait installé une batterie de fusils dans une espèce de blockhaus de rondins. Elle tirait dix balle à chaque salve, pauvre petite attente d'une batterie de mitrailleuses dont nous étions fort démunis.

Avant notre départ, fixé à quatre heures de l’après-midi, nous vîmes défiler devant nous le beau régiment tout neuf des Garibaldiens, parfaitement habillé et équipé de neuf, à la française, mais avec des effets bleu horizon - déjà - alors que nous autres n’avions que d’affreuses guenilles. Il était beau, ce régiment, pimpant, ordonné, astiqué. Mais il allait recevoir, quelques jours plus tard, un de ces baptêmes dont on ne se relève pas.

C’est beau, l’enthousiasme des souvenirs et des poètes à la d’Annunzio  ! Oui, ça fait bien dans les livres, les discours, les harangues; mais la réalité était, à cette époque, autrement différente et brutale que les phrases ronflantes. Les pauvres gens allaient bientôt en savoir quelque chose  !

Nous partîmes de Saint-Clément vers quatre heures du soir et passâmes par un hameau entièrement délabré, La Placadelle, dont les occupants vivaient exclusivement sous terre. Le village étant sous le feu des canons lourds allemands, tous les jours, dans la soirée, il recevait une ration de gros obus noirs et terrifiants pendant deux heures de temps environ. Ces obus cherchaient - et trouvaient souvent - les relèves qui passaient par là pour se rendre au lieu central d’approche du bois de la Gruerie : La Harazée.

Ce soir-là, nous eûmes notre dégelée habituelle, mais elle ne fit de mal à aucun de nous. nous descendîmes en pleine nuit neigeuse dans le vallon encaissé au fond duquel coule le ruisseau La Vienne, qui prend sa source par là. C’est dans le fond de ce vallon, de l’autre côté du ruisseau et du pré qu’il traverse, que se trouve La Harazée.

Il y avait là un groupe de quelques maisons rustiques autour d’un pavillon vaste et de style un peu recherché qui devait servir, en temps de paix, comme lieu de rendez-vous aux sociétés de chasse de la forêt d’Argonne. Les autres bâtiments étaient destinés au garde permanent, aux piqueurs, aux chevaux, aux chiens. Immédiatement derrière, la forêt commençait en une montée rapide. Sur la droite, à environ cinq cents mètres, se trouvait le hameau appelé Four de Paris, à cheval sur la seule route qui traverse le massif d'Argonne pour aller à Varennes. Nous avions donc suivi, jusque là, la route même que prit Louis XVI dans sa tentative de fuite. A partir du Four de Paris, cette route entre en pleine forêt et suit les creux de nombreux ravins de ce massif montagneux et débouche, 15 kilomètres plus loin, dans la plaine qui entoure Varennes.

Nous arrêtant à la Harazée, nous prîmes la position de réserve dans des trous creusés, à la manière des troglodytes, dans le flanc de la colline, face au pré, face donc à la Placardelle, c’est-à-dire le dos tourné à l’ennemi. Ainsi postés, nous étions parfaitement à l’abri des bombardements que, à des heures diverses, les Allemands lâchaient sur le pré et sur la route que nous venions de suivre, pour chercher à entraver le trafic constant qui s’y faisait.

Une autre route bifurquait à la Harazée et conduisait à deux localités situés dans le creux de la prairie qui s’étalait devant nous : Vienne-le-château et Vienne-la-ville, abritée par un fort éperon rocheux. L’artillerie ennemie visait aussi cette route; et si les localités elles-mêmes n’eurent jamais aucun mal, la route pour y aller était dans un état épouvantable. Rien que des trous de marmite. Je ne sais vraiment pas comment les conducteurs d’autos faisaient pour passer là. Et pourtant, il en passait des centaines tous les jours. Il y avait certainement un Dieu pour les conducteurs  !

Nous sommes restés là, dans nos grottes artificielles, pendant deux jours, et nous sentions trembler la forêt, le sol, sous les nombreux coups sourds de l’artillerie allemande pourtant encore lointaine. Nous, nous n’avions par d’artillerie par là, sauf des 75 qui devait parer à une éventuelle attaque allemande débouchant dans le vallon. Autrement, elle ne tirait jamais, de sorte que nos emplacements n’étaient pas repérés par l’adversaire; et puis, qu’aurait-elle fait, cette artillerie, excellente en terrain découvert, dans le couvert d’une forêt aussi dense que celle d’Argonne  ? Là-dedans, on ne pouvait se battre qu’à la grenade, au fusil et à la baïonnette.

La troisième nuit, alerte :

Tout le front est en feu  ! Une forte attaque allemande s’est déclenchée subitement. Son but principal est d’enfoncer le beau régiment garibaldien. Mais pour être sûrs de leur affaire, les Allemands avaient attaqué violemment partout, de façon à fixer les défenseurs français. Puis, au moment qu’ils avaient choisi, ils foncèrent à une division entière sur les pauvres Garibaldiens qui furent submergés par le flot des assaillants.

Les Italiens subirent des pertes énormes, parmi eux un des frères Garibaldi; ils durent reculer, puis se replier en désordre, laissant ouverte une forte brèche dans notre front.

Dangereuse affaire pour nous.

Ce fut alors qu’on nous alerta pour aller boucher ce trou, et nous partîmes, dans diverses directions, en pleine nuit, au milieu des bois, sans directives étudiées, au hasard des rencontres.

Sale nuit !

Nous étions assez près les uns des autres, les Allemands et nous, pour nous mélanger dans l’obscurité; cela gênait les opérations, car on craignait de tirer sur les camarades en voulant atteindre les ennemis. Nous parvînmes cependant à repousser ceux qui étaient devant notre compagnie, et, vers trois heures du matin, ordre nous fût donné de nous arrêter, de former une ligne droite entre deux points déterminés, et de creuser immédiatement un élément de tranchée suffisant pour abriter les tireurs à genou.

Alors, nous nous partageâmes en deux moitiés : pendant que la première moitié se couchait en avant de cette ligne et tirait de temps en temps un coup de fusil pour bien marquer sa présence et aussi pour s’empêcher de dormir, l’autre moitié se mit au travail avec les pauvres outils portatifs de la section : petites pioches, petites pelles, et en faible quantité. Il n’y en avait même pas assez pour outiller tous les hommes. Au bout d’un moment, cependant, la chose commença à prendre tournure : une dizaine de trous longs se dessinent et cherchent à se rejoindre. Mais au fur et à mesure qu’on creuse, voilà l’eau qui afflue au fond des trous. Elle est à niveau à 15 centimètres au-dessous de la surface du sol. Alors, comme il faut atteindre une profondeur de 30 centimètres, nous allons avoir, au fond de notre tranchée de fortune, 15 centimètres d’eau où nous prendrons un bain sérieux et froid.

Tant pis.

C’est l’ordre et c’est la guerre !

Au petit jour, la tranchée élémentaire est terminée, mais personne ne veut entrer dans l’eau. Mais quand le jour parut et que nous fûmes visibles pour les gens d’en face qui commencèrent à nous tirer dessus comme sur des lapins, il fallut bien y chercher un refuge. Et chacun vint, en rouspétant aigrement, dans l’eau glacée, le dos voûté pour être à l’abri du petit talus formé par la terre que nous avions rejetée.

C’était précaire comme position défensive, mais nous avions quand même un petit élément de fortification moderne devant nous. Je trouvai même, en allant reconnaître un peu le terrain entre les Allemands et nous, un de leurs rouleaux de fil galvanisé, lisse, non barbelé, mais que je fis cependant tendre devant nous à hauteur des mollets d’un homme. Il avait juste la longueur du front de ma section, et on le fixa, à trente centimètres du sol, de place en place, en le liant aux arbres. C’était peu de chose, en vérité, mais l’effet moral fût excellent. Dans des cas semblables, il faut si peu de choses pour ne pas sombrer dans le noir absolu.

Le différentes sections n’avaient pas eu le temps d’assurer la continuité des tranchées. Il y avait donc entre elles de espaces libres d’une trentaine de mètres chacun, et on ne pouvait remédier à cette situation, fort dangereuse en cas d’attaque, tant qu’il ferait jour. Il fallait attendre que la nuit vienne et se contenter, jusque là, de faire des voeux pour que les Allemands n’attaquent pas.

Heureusement, ils étaient comme nous, les Fritz d’en face. La bousculade de la veille les avait amenés, eux aussi, là où ils n’avaient aucune tranchée et il leur avait fallu faire comme nous. Pendant la journée, nous entendions fort bien le bruit des cognées sur les arbres dont ils faisaient des abattis pour construire solidement leur défense. C’est qu’ils étaient merveilleusement outillés, les Fritz, et qu’ils avaient toujours à leur disposition de vrais outils de terrassiers et de bûcherons.

Et puis, ils avaient la manière; tandis que nous, nous ne l’avions pas du tout. Ce travail de taupe nous répugnait franchement. Se battre ? Oui. Marcher, aller, venir, se tamponner, tirer, aller à l’assaut, se cacher, bondir, oui, oui, oui. Tout cela était bien dans notre tempérament. Mais une fois le combat terminé, s’il fallait, au lieu de se reposer, de casser la croûte, de rêver ou de blaguer avec les copains, se mettre à creuser la terre pour s’y enfoncer ensuite, quelle triste corvée ! C’est pas de la guerre, ça; c’est du terrassement ! Nous sommes des guerriers nous autres, pas des terrassiers !

Et pourtant, il fallut, malgré tout, devenir terrassier et malheureusement avec des outils de plage pour garçonnets en vacances, et parcimonieusement distribués !

Aussi fut-ce avec une grande satisfaction que, le soir de ce même jour, vous vîmes arriver non seulement la soupe, qui était une vilaine ratatouille de riz froid, mais encore toute une équipe de territoriaux avec de vrais outils. A la bonne heure ! Seulement, il fallut, toute la nuit, pendant que les territoriaux creusaient une vraie tranchée, que nous allions nous coucher à dix mètres en avant d’eux et que nous demeurions là, sans bouger. On institua un roulement de sommeil : un homme sur deux dormait pendant deux heures, habillé, harnaché. Ceux qui veillaient tiraient à chaque instant un coup de fusil.

Toute la nuit se passa ainsi, entre les coups de fusils des veilleurs et les coups de pioches des travailleurs. A l’aube, quand ils s’en allèrent, ils nous laissaient une tranchée toute neuve et, miraculeusement, sans eau. C’est-à-dire que la tranchée étant ouverte de partout, la pente naturelle draînait l’eau au fur et à mesure qu’elle suintait; mais, au bout d’une heure, il y avait au fond dix centimètres de boue gluante; cela ne valait pas mieux !

Nous restâmes encore deux jours dans cette tranchée que nous nous efforcâmes d’arranger un peu. On y fit des créneaux avec des rondins, des niches pour y mettre les cartouches déliées, prête à être utiliser; sur le parapet, on fit une banquette pour pouvoir s’asseoir, se reposer un peu mieux et manger lorsque les repas arrivaient.

Ils venaient d’une façon très irrégulière, les repas, mais, enfin, ils venaient. Ce n’était jamais bien bon parce que tout était froid. Le contenu des marmites pouvait être bouillant au départ des cuisines; les cuistots ayant trois kilomètres à faire pour nous les apporter, l’air glacé de Décembre avait le temps de le refroidir complètement. Et puis c’était toujours la même chose : riz-colle, lentilles pierreuses ou fayots mal cuits; viande quelconque, toujours bouillie; quelquefois du singe en salade ou en sauce, mais rarement, et c’était aussi bien.

Le café était décevant. Il y en avait bien en quantité suffisante, mais lui aussi arrivait froid. Alors, on s’ingéniait comme on pouvait pour le réchauffer. Les uns, les solitaires, faisaient chauffer leur quart individuel sur une minuscule lampe à alcool solidifié qu’ils recevaient de chez eux. D’autres faisaient chauffer le contenu de quatre ou cinq gamelles à l’aide du même combustible. D’autres encore enfonçaient des bougies en terre, dans une niche grande comme un petit four, avec deux pierres pour supporter la gamelle que la flamme de la bougie venait chauffer par dessous. Il fallait bien se débrouiller comme on pouvait puisqu’il était interdit de faire du feu avec du bois.

Beaucoup qui n’avaient ni alcool solidifié, ni bougies, ni copains pour les aider, se résignaient à absorber tels quels les aliments et boissons qu’on leur apportait. Heureusement, le pinard et le tafia n’avaient pas besoin, eux, de préparation spéciale; mais il n’y en avait jamais assez. La ration réglementaire se composait d’un quart, quelquefois de deux quarts de vin, soit un demi-litres par homme et par jour, par ce froid et cette immobilité ! Et le tafia ? six centilitres ! une dent creuse, quoi !

Souvent, comme pour se distraire, on avait des alertes. Brutalement, sans aucun indice préalable, une fusillade nourrie nous arrivait d’en face. Des grenades venaient hurler autour de nous en éparpillant leurs sales mitrailles. Alors, on prenait vivement ses places aux créneaux et on répondait aux coups de fusil par d’autres coups de fusil, aux grenades par d’autres grenades, sans savoir pourquoi, sans voir même la tranchée fritz qui se trouvait un peu en contre-bas de la nôtre, en arrière d’une petite crête arrondie.

Comme, au début, nous ne savions pas où se trouvait cette tranchée, j’avais été la reconnaître, une première fois, avec quatre hommes. Nous ne savions pas ce que nous allions trouver en route. Mais quand je dis en route, c’est une façon de parler : nous rampions sur le sol moussu de la forêt, dans les ronces sans feuilles, sous les arbustes dénudés; nous allions doucement, lentement. A une vingtaine de mètres de notre tranchée, arrêt : un, grand diable d’Allemand était en train de frapper en bûcheron expérimenté un arbre qu’il voulait abattre. Il était à peine à 50 mètres et nos hommes voulaient lui tirer dessus. Je les arrêtai, non pas tant pour épargner cet homme, mais parce que je supposais que leur tranchée, aux Fritz, se trouvait entre lui et nous. Nous devions donc être prudents et bien regarder devant nous.

Malheureusement, deux de mes hommes toussèrent bruyamment. aussitôt, rrrrran ! une dégelée de coups de feu dans notre direction. Les balles passent au-dessus de nous en cassant des branchettes. On s’aplatit; la fusillade continue; on ne peut plus avancer : nous sommes repérés, la patrouille n’a pas atteint son but qui était de reconnaître la position exacte de l’ennemi.

Il nous fallu ramper de nouveau, jambes en avant, pour revenir vers les nôtres qui ne pouvaient tirer par crainte de nous atteindre. Et puis, tirer sur qui, tirer sur quoi ? Ils ne pouvaient rien voir. Nous revînmes donc près de notre tranchée, mais le moment difficile était celui ou il nous faudrait franchir le parapet pour nous couler à l’abri, à l’intérieur. L’un d’entre nous, trop pressé, imprudent, voulant faire mieux et plus vite que les autres, se dressa tout debout sur le parapet pour sauter très vivement à l’intérieur. Mais une balle fut plus vive que lui : elle vint le toucher au fondement et, continuant sa course, lui coupa les bourses et la verge !

Il poussa un horrible cri et tomba dans la tranchée évanoui.

On s’empressa autour de lui, et ce fut en le pansant qu’on découvrit l’horrible blessure qui saignait abondamment. On put arrêter le sang et j’envoyai prévenir la section de réserve qu’elle nous envoie les brancardiers. Mais ceux-ci ne vinrent qu’à la nuit; et pendant tout ce temps, le malheureux resta couché dans la tranchée boueuse à gémir constamment. Ce fut avec d’affreux cris qu’il parvint à se laisser hisser sur le brancard.

Cette tentative de reconnaissance ayant été manquée, je résolus d’en faire une deuxième, mais tout seul cette fois. C’était plus prudent et aussi plus commode : je n’avais à m’occuper que de moi-même. Je mis beaucoup plus de temps pour avancer, mais je puis aller jusqu’à quelques mètres de la tranchée allemande et je vis pourquoi nous n’avions pas pu la repérer exactement jusque là.

Il y avait, sur le parapet qui regardait de notre côté, de la mousse et des herbes qui se confondaient avec le reste de la forêt. Il fallait être dessus pour s’en rendre compte. Je pus alors apprécier les distances : trente mètres environ entre nos deux tranchées.

En revenant vers la nôtre, je repérai un des postes d’où nous arrivaient les grenades. Ils avaient aménagé, à peine à quinze mètres de nous, dans un groupe de buissons touffus, une petite clairière reliée à leur tranchée par un chemin d’arbustes. C’était parfaitement travaillé. Ce ne pouvait être un point de départ pour une attaque contre nous, mais c’était quand même très mauvais pour nous à cause des grenades qui en partaient et qui avaient déjà fait trois blessés dans ma section. Maintenant que nous connaissions sa présence, il serait l’objet d’une fusillade nourrie à la première grenade qui en sortirait.

Je n’eus pas le loisir d’exécuter mon projet. On vint nous relever dans la nuit. Nous étions déjà tout heureux à la pensée que ce pouvait être une relève pour l’arrière, car nous en étions à notre septième jour de front. Mais hélas, c’était seulement pour nous faire prendre position dans une autre tranchée, située plus loin, au lieu dit Fontaine Madame.

Cette nouvelle tranchée, beaucoup plus mal arrangée que celle que nous quittions, était aussi beaucoup plus près encore des Fritz : entre eux et nous, deux réseaux de fils barbelés; c’était tout ce qui nous séparait, soit à peine dix mètres.

Nous y étions depuis à peine une demi-heure qu’on entend, dans la nuit, venant du côté allemand, une voix forte qui nous crie en excellent français :

- Eh ! le 147è de Sedan. Bonsoir !

- Salut, les Fritz, qu’on répondit de chez nous.

Ce fût tout, mais je restai perplexe devant cette révélation. Personne de chez nous n’aurait pu dire quels étaient les gens d’en face; et eux, à peine étions-nous arrivés, en pleine nuit, qu’ils nous connaissaient. Epatant !

Ils se révélèrent, par la suite, comme de très bons voisins. Le lendemain, dans la matinée, la même voix nous interpella de nouveau :

- Eh ! les 147è ! Vous savez, il y a une bonne source d’eau pure tout près d’ici. Vous nous laissez y aller puiser; nous en ferons autant pour vous.

- Entendu, dis-je. Quand voulez-vous y aller ?

- Maintenant, si vous voulez.

- Bon. Allez-y et montrez-nous où elle est. Je vous garantis que nous ne tirerons pas.

Alors, sur notre gauche, là où le terrain descendait en pente douce, apparurent une demi-douzaine de felfgrau sans armes, portant des gamelles et des seaux de toile. Ils allèrent remplir leur récipients à la source en question et, en remontant, nous crièrent que c’était notre tour. On y alla pour voir; et tout se passa aussi pacifiquement.

Je m’étonnais tout de même un peu de cette nonchalance de leur part, mais j’en connus bientôt la raison : leurs troupes spéciales étaient entrain de miner nos tranchées, et, en attendant que tout saute, ils nous faisaient bonne figure. On minait ferme, pas directement sous ma tranchée, un peu sur la droite de ma section, là où se trouvait la deuxième section de ma Compagnie, et on entendait le travail souterrain. Lorsque leurs coups de pioche devinrent bien distincts, le génie de chez nous se mit aussi de la partie et entreprit de creuser une contre-mine. Qui arriverait le premier à faire sauter l’autre ?

Du côté allemand, la mine était une méthode d’offensive. Ils voulaient à toutes forces percer là, en Argonne, et employaient tous les moyens pour y arriver. Pour nous, nous nous contentions d’opposer une opération défensive, souterraine également, et de prendre nos dispositions aériennes pour parer à toute éventualité.

La situation n’était pas du tout réjouissante pour les gars obligés de tenir les tranchées minées ! Ils ne savaient pas quand ça sauterait, mais il savait bien que ça sauterait et ils vivaient dans des transes continuelles.

Un jour, dans notre tranchée de Fontaine Madame, les Fritz nous crient :

- Eh ! les 147è !

- Merde !

- Eh ! le 147è !

- Ta gueule !

- Vous serez relevés ce soir par le 120è !

- Ferme là !

- Sans blague ! C’est le 120è qui vient vous relever ce soir, et demain, nous prenons la tranchée. Vous êtes vernis !

- Ta gueule ou je chie d’dans !

- Vous verrez bien !

Nous vîmes. Ce fût vrai. La nuit même, vers minuit, nous entendîmes une troupe approcher dans le bois, derrière nous. C’était la relève pour nous, et c’était bien le 120è régiment qui s’avançait, section par section. Au fur et à mesure qu’une section de notre régiment était remplacée par une section du 120è; la nôtre sortait de la tranchée en se courbant et entrait dans le bois où elle se formait pour se joindre aux autres.

Cela dura environ une heure, après quoi nous nous mîmes en route, à travers le bois, vers l’arrière. A peine débouchions-nous dans la clairière de La Harazée qu’éclatèrent, sur notre gauche et notre arrière de formidable déflagrations : une dizaine de coups, l’un derrière l’autre, plus ample l’une que l’autre.

Au même instant, un tonnerre d’artillerie et une terrible fusillade générale intense se déclenchèrent. C’était l’attaque allemande, attaque prévue, mais qui nous surprenait quand même, et en pleine opération de relève !

Naturellement, nous nous arrêtons; et peu d’instants plus tard, nous voyons refluer, en désordre, des Chasseurs à pied du 9è Bataillon, la plupart blessés. C’était chez eux que le centre des mines avait sauté, ouvrant d’énormes cratères entre le Four de Paris et La Haute Chevauchée, plus à droite. Trois Compagnies du Bataillon avaient sauté, et les Allemands arrivaient maintenant par la vaste brèche qu’ils avaient ouverte.

Vite, des ordres : demi-tour, l’arme à la main; en avant en vitesse pour arrêter le flot qui risque de nous déborder. Mon Dieu ! quelle nuit de relève ! Ce fût, dans les ténèbres, une lutte affreuse. Arbre par arbre, nous dûmes repousser les Allemands qui voulaient percer à toutes forces, et une mêlée informe s’en suivit, au milieu des cris poussés par les combattants dans les deux langues.

On échangeait des coups de fusil à bout portant; on fonçait à la baïonnette sur des ombres qui se dérobaient ou tombaient. C’était la folie, et elle dura bien une heure, pendant laquelle nous parvînmes à avancer, c’est-à-dire que nous faisions reculer nos assaillants.

A un certain moment, nous fûmes tout surpris de ne plus en voir un seul devant nous. Ils s’étaient évanouis, ils avaient disparu. Avançant de quelques mètres, nous en eûmes l’explication : nous nous trouvions sur la crête d’un ravin au fond duquel passait une route. C’était la route de Varennes, puisqu'il n’y en avait pas d’autre dans la forêt. Les Allemands, en reculant jusque là avaient sauté sur cette route et s’étaient couchés de l’autre côté, sur la pente du ravin qui continuait à descendre.

Nous nous arrêtâmes donc, nous aussi, avec une route entre eux et nous. Nous avions la meilleure position puisque nous les dominions, mais nous ne pouvions rien faire d’efficace tant que durerait les ténèbres. Nous attendîmes le jour en tirant constamment sur cette arrête derrière laquelle les Fritz en faisaient autant.

Mais, au petit jour, il n’y avait plus personne devant nous.

Les Allemands, voyant qu’ils avaient échoué, s’étaient retirés par les bois pour aller se reformer dans leurs tranchées de départ, de l’autre côté des entonnoirs vers lesquels ils avaient été repoussés. On nous fit quand même rester sur place jusqu’au soir. Puis, au lieu de nous diriger vers le repos, on nous donna une nouvelle tranchée que les Fritz étaient, eux aussi entrain d’organiser.

Deux jours plus tard, en plein jour cette fois, nouvelle attaque allemande sur notre droite. Ma section, alertée, tire d’abord devant elle, puis lance des grenades à main. Personne ne répond en face. On nous appelle à la rescousse à droite. Vite, on ramasse les cartouches libres dans leurs niches de terre, on remet les grenades dans un sac, et nous voilà partis, courant dans les boyaux, recevant, sur notre gauche des grenades à volonté. On s’abrite, on repart, on s’arrête, on lance une, deux grenades on continue.

Tout d’un coup, devant moi, j’aperçois de la fumée bleue sentant le chanvre brûlé : c’était le sac de grenades qui était en train de brûler comme de l’amadou, sans flamme. Un choc avait sans doute poussé vers le sac le soldat porteur de la mèche incandescente, et le feu s’était communiqué au sac sur lequel je voyais une large tache grande comme le creux de la main, avec des bords rouges, et qui s’élargissait rapidement.

- Vite, vite criai-je à l’homme au sac. jetez tout par dessus la tranchée ! Vite, il y a le feu au sac !

Nom de Dieu, s’écria-t-il; et d’un grand coup, il lance tout le chargement dans le bled du côté des Fritz ! Il était juste temps. A peine le sac avait-il touché terre qu’une explosion formidable retentit. Toutes nos grenade sautaient en même temps. Accroupis dans le boyau, nous ne fûmes pas touchés; mais quelle alerte !

Cette fois encore, les Allemands ne passèrent pas.

Leur attaque s’éteignit, mais elle avait été chaude, et, à un certain endroit, ils avaient presque réussi. Ce fût là justement qu’on nous fit passer la nuit. Juste au bord de la tranchée que nous vînmes occuper, nous trouvâmes un groupe de sept ou huit cadavres de chez nous. Ils n’étaient pas de notre régiment, et devaient donc être là depuis les attaques précédentes, depuis plusieurs semaines peut être, et le froid les avait conservés intacts.

J’envoyai prévenir le Capitaine afin qu’on vienne enterrer ces types après voir pris leurs papiers. La soirée fût calme. Nous pûmes avoir la corvée de soupe vers les sept heures, mais nous étions absolument éreintés; personne n’en pouvait plus de fatigue, de sommeil, de froid. Il y avait quatorze jours que nous étions aux tranchées, avec des combats presque continuels, une tension d’esprit incessante, sous une température inclémente, dans des fossés toujours pleins d’eau ou de boue, sans sommeil, sans repos, avec des repas qui n’en étaient pas.

Ma pauvre section avait fondu; je n’avais plus guère que 25 hommes de présents : les autres avaient été évacués ou tués; beaucoup avaient dû partir vers l’arrière à cause de pieds gelés. Et nous qui restions, nous ne valions guère mieux. je me sentais geler tous les jours davantage. Et puis, nos fusils, rouillés, boueux, encrassés, n’étaient plus que des outils presqu'inutilisables. Je ne sais comment ils n’éclataient pas lorsque on tirait avec.

Et pourtant, bien que l’effectif soit réduit de moitié, le front de ma section s’était étendu, parce que les autres sections avaient fondu, elles aussi. De telle sorte que si, à ce moment-là, les Fritz avaient déclenché une véritable attaque, nous n’aurions certainement pas pu les repousser. Heureusement pour nous, ils se trouvaient dans les même conditions précaires. Et puis, Noël approchait; il y aurait peut-être une petite trêve.

Quoiqu’il en fût, ce soir-là, je m’assis, harassé, à quelques pas du paquet de cadavres aux pantalons bleus, pour me reposer un peu. Mes pieds traînaient dans la boue glacée; un baliveau soutenait ma tête, tout près de ma musette que j’avais accrochée à une de ses fourches. J’écoutais le bruit accoutumé de la forêt le soir, alors que, un peu partout, on se prépare à passer la nuit comme on peut, dans les tranchées de part et d’autre. Je me souviens parfaitement de cela. Mais alors, j’ai sombré dans un sommeil de plomb et n’ai repris mes sens qu’au jour le lendemain matin.

Et quelle ne fût pas ma stupéfaction lorsque je me réveillai : les cadavres dont je touchais presque les pieds en m’endormant, avaient disparu. A leur place, je vis des monticules de terre fraîchement remuée : c’étaient leurs tombes, bien alignées, avec, à la tête de chacune, une fourche et une croix faites avec des branchette vertes, portant le képi du défunt. On était donc venu, pendant la nuit, enterrer ces pauvres gars, à quelques centimètres de moi, et je n’avais rien entendu ! Les fossoyeurs avaient dû chercher à me parler, m’avaient sans doute secoué; et je n’avais rien entendu, rien perçu. Mieux même : je découvris une chose qui me laissa perplexe. Je le suis maintenant encore quand ce souvenir me revient. Le baliveau contre lequel j’avais appuyé ma tête la veille au soir, auquel je me retrouvai adossé le matin, à la fourche duquel pendait toujours ma musette, avait été coupé net, par une balle, juste au-dessus de ma tête. Elle avait dû me frôler, cette balle, à quelques millimètres, pour venir faire, juste au milieu du jeune tronc, une blessure demi-circulaire, comme faite avec une gouge !

Donc, non seulement on avait donné force coups de pioche sous mes oreilles pour faire huit tombes, mais ces travaux avaient certainement attiré les coups de fusil d’en face, et je n’avais rien entendu. Cette balle, qui était passée à quelques millimètres de mon crâne, n’aurait eu qu’à dévier d’un rien et j’aurais été transporté dans l’autre monde sans en avoir eu conscience.

Quel sommeil !

Les journées de 24 et 25 Décembre se passèrent très bien, c’est-à-dire qu’il n’y eut aucune alerte. Au contraire, les Fritz furent très liants. Beaucoup d’entre eux avaient reçus des colis de douceurs pour passer le réveillon, et, de leurs tranchées, ils nous proposaient des échanges. Ce qu’ils désiraient surtout, c’était du pain blanc - le nôtre, celui de l’armée, bien que bis, leur paraissait blanc à côté du leur qui était tout noir - du chocolat, du beurre, des conserves de viande et de poisson. En échange, ils nous jetaient du saucisson et surtout des cigares, cigarettes, tabac qu’ils avaient à profusion tandis que pour nous, c’était la famine.

Le soir du 24 Décembre, tout le front allemand fit retentir le ciel de guerre de cantiques et d’hymnes chantés par des choeurs. C’était fort beau, vraiment, dans la nuit noire, au milieu de cette épaisse forêt légèrement teintée de blanc par un voile de neige.

 

 

 

NOEL 1914

NOUVELLE EVACUATION

 

 

Le 25 Décembre, jour de Noël, je reçus un cadeau précieux : une lettre de ma Manette, une lettre de sa main, la première depuis l'entrée des Allemands à Longwy ! Quelle joie de lire que tout s'était passé au mieux, pour les miens ainsi que pour tous les gens de la ville basse ! Les santés étaient bonnes, on avait appris ma première blessure au bras et on me croyait encore en soins ou en convalescence. On me donnait la marche à suivre pour pouvoir correspondre directement.

Notre maison ayant une situation agréable et confortable, n'avait servi qu'au logement des officiers de passage. Tous les officiers qui y avaient passé avaient été très corrects, aimables même, les rapports étant facilités par le fait que Manette parlait bien l'allemand.

Puis, la Kommandantur s'étant installée au bout de notre rue, la maison fut désignée comme logement à un sous-officier de ce bureau, à tire permanent. Ainsi, il n'y avait qu'un seul locataire, et la maison n'était plus disponible pour d'autres.

Cet état de choses se révéla être excellent, car le sous-officier, Rotener, était un réserviste habitant ordinairement la Suisse, à Bâle, où sa femme était demeurée et tenait leur commerce.

Comme cet homme était très gentil, il offrit, pour nos correspondances, le truchement de sa femme. C'était merveilleux, et je fus transporté d'aise ! J'en fis part à Lili, ma belle-soeur, qui était parvenue à correspondre aussi par une autre voie. On employait tous les trucs possibles, pendant la guerre, pour avoir des nouvelles les uns des autres, et beaucoup réussissaient.

En tous cas, nous pûmes, par ce moyen idéal,nous tenir au courant de ce qui nous arrivait, et ce fut providentiel, comme la suite le montrera.

Le 26 Décembre, tard dans la soirée, eut lieu la relève, relève réelle cette fois. Nous sortons vraiment du bois par la route de Varennes, le Four de Paris, La Harazée; nous montons le raidillon de La Placardelle, et, tard dans la nuit, nous entrons à Saint-Clément où, finis, vannés, nous nous laissons tomber sur la paille des granges qu'on nous avait désignées : 17 jours consécutifs de tranchées, avec tous ces avatars avachissants et dangereux.

J'étais bien parvenu à suivre la colonne jusqu'à ce cantonnement; mais, le lendemain, lorsqu'il fallut se lever, une terrible douleur aux pieds m'en empêcha. J'avais les pieds gelés. Je demandai à un camarade de me retirer mes souliers, ce que j'étais incapable de faire moi-même, et j'en sortis mes pauvres pieds tuméfiés sur lesquels je pouvais à peine me poser. Je me fis inscrire pour la visite médicale, mais, en attendant, j'agis consciencieusement suivant les prescriptions requises en pareil cas : je frottai, avec du suif, mes membres endoloris !

Cette médication était le remède conseillé par notre divin médecin- major de première classe - quatre galons, s'il vous plaît - qui, en désigne abruti militaire, était outré du nombre de pieds gelés qu'on venait lui présenter. Il décréta que les gens le faisaient exprès, pour se faire évacuer ! En conséquence, il avait également décrété que la gelure des pieds se prévenait très bien et se guérissait encore mieux par un graissage superficiel avec du suif. Donc, tout homme gelé qui se présentait à lui sans présenter de traces de graissage était :

1° engueulé de première façon;

2° reconnu comme non malade;

3° puni de prison;

4° renvoyé ensuite immédiatement en tranchées.

Voilà comment on se battait contre les morsures de l'hiver au 147e de ligne !

Comme il était impossible de faire entendre raison à ce phénomène, je m'enduis donc copieusement les pieds de graisse avant de me présenter devant lui. Lorsqu'il m'examina, il commença par s'assurer du graissage, et il parut contrarié que la gelure ait pu quand même se produire. Il voulut bien admettre un début de gelure, mais considéra que je pouvais et devais malgré cela retourner aux tranchées en continuant les soins à l'aide du suif !

Et, en effet, le soir même, c'est-à-dire le 27, à peine 24 heures après notre arrivée au cantonnement, alors que nous croyions y être pour cinq jours au moins, tout le régiment dut reprendre le chemin du bois de la Gruerie et repasser encore une fois par La Harazée.

Cette fois, je marchais avec ma vraie Compagnie, la deuxième; mais quand je dis; je marchais, je veux dire que j'en faisais de nouveau partie, que j'y comptais de nouveau; mais je ne pus pas marcher du même pas que les autres. En me martyrisant, j'étais bien parvenu à remettre mes chaussures, et je partis comme tout le monde; mais je ne pouvais pas suivre l'allure générale. Ces vingt kilomètres à faire, chargé du barda, dans ces épouvantables conditions, furent un affreux supplice. Les pieds enserrés comme dans des étaux, il fallait marcher sur une route déformée, rejeté sur les fossés à chaque instant par le passage des artilleurs, alertés eux aussi et qui prenaient toute la largeur de la route sans s'occuper aucunement des pauvres fantassins qui traînaient les pattes à terre.

Il y avait eu, dans la nuit du 26 au 27, peu après notre relève, une nouvelle attaque de grand style de la part des Allemands, et on nous envoyait combler les vides qu'elle avait causés et reprendre les tranchées que nos camarades du 1er de ligne s'étaient laissé enlever. Ils étaient arrivés tout neufs dans ce terrible secteur, et les Fritz en avaient profité pour les bousculer de maîtresse façon. Alors, il fallait que les vétérans aillent redresser la situation.

Pour ma part, je ne pus aller plus loin que La Harazée. Malgré la présence, autour du pavillon de secours, des Etats-majors divisionnaires et autres, j'y entrai et m'y affalai sur de la paille devenue aussi menue que du son, tellement elle avait été piétinée. je retrouvai là le docteur Carleton, le médecin de notre Bataillon.

Là, je n'ai pas pu dormir de la nuit : j'avais trop mal, et puis, vers le matin, il y eut une arrivée incessante de blessés qui venaient du bois. Engagé dès son arrivée en tranchée, notre Bataillon eut à subir un terrible assaut. La moitié de la quatrième Compagnie était prisonnière, l'autre moitié presqu'annéantie, le Capitaine Péronne blessé encore une fois. Notre deuxième avait beaucoup souffert aussi, mais n'avait pas eu de prisonniers. Les deux autres Compagnies étaient, à ce moment-là, encore aux prises avec les assaillants.

Le docteur n'arrêtait pas un moment de panser, de panser, que je te panse ! Les blessés frais ouverts passaient les premiers, bien entendu. Beaucoup s'en allaient à l'arrière à pied, après un premier pansement, avec une étiquette qui pendait à un bouton de leur capote. Ils se rendaient à Vienne-la-Ville au centre médical d'évacuation. Il y avait là le service de triage qui dirigeait les évacués sur telle ou telle gare de chemin de fer pas trop éloignée, où on les conduisait par automobiles d'ambulance.

Je sus tout cela quelques heures après, quand le docteur s'occupa de moi. Après m'avoir bien examiné, il voulut me sortir de la saleté où j'étais affalé; mais comme je ne pouvais plus mettre le pied à terre, il me prit sur son dos et me monta ainsi au premier étage où le sol était recouvert de paille fraîche plus attrayante. Là, pour se détendre un peu, il s'entretint avec moi, disant son dégoût de la guerre, de certains officiers qui, me disait-il, font des bassesses ignobles pour se faire évacuer sans motif ou se faire admettre dans les Etats-majors. Il ne les aimait pas, les Etats-majors, où régnait une noce perpétuelle et on sentait que son dégoût était sincère.

- Quant à toi, me dit-il en terminant, je vais t'évacuer dans l'intérieur. Tu n'as rien à faire par ici pour le moment. Le combat d'aujourd'hui n'est qu'un accident; toute l'armée va être relevée et va aller au grand repos pour un ou deux mois, dans les alentours de Sainte-Menehould, pour se refaire. Alors, tu seras beaucoup mieux dans un hôpital de l'intérieur. Tu guériras plus vite et mieux. Les autos vont venir vers quatre heures : tu seras un des premiers à partir. Si je ne te vois plus : au revoir, mon vieux, et bonne chance !

Je ne le revis plus, en effet, occupé qu'il fut par une autre avalanche de blessés : ceux des deux autres Compagnies du Bataillon. Mais comme j'avais un numéro de brancard, lorsque les autos-ambulances arrivèrent, on vint me chercher dans mon pigeonnier et on m'installa dans l'auto qui fila à l'allure qu'elle pouvait vers Vienne-le-Château d'où, après avoir reçu et mangé un repas copieux, je fus conduit le soir même dans une gare dont je n'ai pas vu le nom.

L'auto suivit le quai militaire où avait accosté un train sanitaire. L'organisation était bonne, cette fois. Ce n'était plus les wagons à bestiaux de Vouziers où chacun se casait un peu au petit bonheur. Ce train, avant-coureur des beaux trains sanitaires de la fin de la guerre, était composé de fourgons tous semblables. Tous portaient, largement visible, une croix rouge sur fond blanc. Certains étaient aménagés pour le transport de brancards, d'autres pour les blessés qui pouvaient se mouvoir par eux- mêmes. L'intérieur était clair, propre, parfaitement conçu, avec accès facile. L'intercommunication des voitures n'existait pas encore, comme cela fut plus tard; mais au milieu du train, une voiture médicale et pharmaceutique permettait de suivre efficacement les blessés tout le long du trajet. Il y avait un personnel stable, affecté spécialement à ce train, où qu'il aille.

Pour les brancards, l'installation était facile. On les entrait, tout chargés, dans le wagon, et on passait les mancherons dans des embrasses de cuir attachées à de forts ressorts à boudin qui absorbaient la plus grande partie des cahots du voyage. Ce fut ainsi que je partis, mes affaires pendues auprès de ma tête, à ma portée, mes souliers pendu près de mes pieds qui me faisaient horriblement souffrir.

Le train se mit en marche sans bruit et sans lumière. Nous étions encore à proximité du front et on entendait le grondement sourd des grosses pièces allemandes qui tiraient là-bas, de loin, sur nos lignes.

On roula ainsi toute la nuit, toute la journée du lendemain, une nuit encore, et au cours de la deuxième matinée, on s'arrêta à Lyon. A chaque arrêt important, nous avions eu repas, visites du docteur, pansements, prises de température, descentes rapides en certains cas. Tout était parfaitement organisé.

A Lyon, débarquement du train. Course en voiture. Où va-t-on ? Sais pas. Enfin on passe sous un vieux portique d'un vieil hôpital : Hôtel-Dieu de Lyon !

On me monta au troisième étage,dans une salle comble qui n'avait qu'un lit de disponible. Pendant qu'on me déchargeait du brancard sur ce lit, j'eus le temps d'apercevoir le Rhône coulant en dessous, par delà le Boulevard dont la cime des arbres venait frôler nos vitres.

La salle était gouvernée par des soeurs dont la patronne était une brave veille gaillarde tout heureuse de se trouver avec tant d'hommes, jeunes pour la plupart, avec lesquels elle clabaudait constamment, d'un air bourru, mais la face radieuse. C'étaient des gaillardes, ces soeurs. On voyait bien qu'elles étaient des professionnelles des hôpitaux pour hommes : elles vous retournaient le monde en un rien de temps, sans tâtonner !

A peine fus-je installé sur le lit que je fus empoigné par trois d'entre elles : une de chaque côté, la troisième aux pieds, tiraillé à droite, à gauche, en avant et dépecé comme un lapin, juste le temps de le dire. Aussitôt, éponges, eau chaude, eau froide, savon, serviettes et le linge propre. Ah ! ma fi ! ça ne fut pas long ! Puis la feuille de température fut accrochée à la tête de mon lit; on me donna les accessoires habituels, et la soupe arriva dans de jolies petites voitures traînées par d'autres soeurs plus jeunes. Distribution rapide. Quelle prestesse ! Il est vrai qu'il fallait faire vite : il y avait là au moins cent blessés. Les lits étaient les uns contre les autres, et la travée du milieu qu'on laisse généralement libre était occupée tout entière par des lits jumeaux.

La visite du matin étant passée, je pris simplement des bains sinapisés, en attendant la contre-visite de l'après-midi, où le docteur confirma le traitement jusqu'au lendemain.

Le soir, il y eut, au fond de la salle, grand concert vocal organisé par un grand diable de sous-officier de cuirassiers, dont la blessure était presque guérie, avec le concours de plusieurs artistes recrutés dans les salles voisines et placé sous le haut patronage de notre soeur chef de salle qui s'occupait de la claque. Elle aimait ça, les concerts, le remue-ménage, les attrapages de lit à lit en style poilu. Comme elle riait, cette brave femme, d'entendre sortir, avé l'accent, les épithètes sonores, rugueuses, imagées, que les poilus s'envoyaient de si bon coeur !

Le lendemain, à l'heure de la visite, notre salle fut littéralement envahie par un fort groupe de docteurs en blouses blanches impeccables, suivis d'infirmiers, de soeurs, d'étudiants. Ce jour-là, c'était le médecin- chef qui faisait une tournée à notre étage. Petit, vieux, chauve et disert, ce médecin-chef devait être une sommité médicale de première grandeur, car tous les autres lui témoignaient un respect très accentué. Tous étaient à l'écoute de ses moindres paroles qu'ils buvaient, on aurait dit, avec une certaine ferveur religieuse.

Il ne faisait pas la visite médicale proprement dite, mais une inspection qui le conduisait, chaque jour, tantôt dans un étage, tantôt dans un autre, dans une aile ou l'autre de l'immense établissement. Il s'adressait directement aux blessés ou s'arrêtait devant un cas qu'on lui signalait. Ce fut ainsi qu'il fit halte devant mon lit immobilisant tout autour la pléiade de ses suivants.

- Ah ! c'est ce sergent qu'on me signale comme venant de l'Argonne !

- Oui, Monsieur le médecin-chef.

- Bonjour, mon ami. De quelle partie de l'Argonne venez-vous ?

- Du Bois de la Gruerie, Monsieur le médecin-chef.

- Connaissez-vous l'Harazée, ou La Harazée, enfin cet endroit dont les journaux parlent à chaque page, et sous des orthographes différentes ?

- Mais oui, Monsieur le médecin-chef; c'est l'endroit où se font les dislocations quand nous prenons les tranchées, et les concentrations lorsque nous les quittons pour rejoindre nos cantonnements.

- Ah ! Très bien. Voilà un homme qui connaît l'endroit. Comment s'appelle véritablement ce lieu ?

- La Harazée (je prononçai comme on le prononce dans le pays; avec l'H aspirée).

- Ah ! La Harazée, en deux mots : La...Harazée (en faisant sonne le H). Très bien. Très bien, mon ami. La Harazée. Voyez-vous, Messieurs, rien ne vaut l'expérience personnelle. Ainsi, voici un jeune homme qui est passé là, qui y a vécu... La Harazée. Et pour quelle blessure êtes-vous venu ici, mon ami ?

- Les pieds gelés, Monsieur le médecin-chef.

- Les pieds gelés à La Harazée ! C'est fantastique. Et où se situe exactement cet endroit ? Qu'est-ce, en somme ?

- C'est surtout un pavillon pour sociétés de chasse, avec une série de dépendances, et c'est situé dans la vallée encaissée de la petite rivière La Vienne, en dessous de la côte qui descend de La Placardelle, sur la route de Saint-Menehould à Varennes.

- Mais ce sont des noms d'épopée que vous nous citez-là ! Varennes, Louis XVI ! Sainte-Menehould ! La Harazée ! La Gruerie ! Quels hommes, quels souvenirs ! Ainsi vous vous battez constamment dans cette célèbre forêt, sur les emplacements mêmes que l'infortuné roi a parcourus ?

- Oui, Monsieur le médecin-chef. Nos tranchées sont à cheval sur cette route, même, au-dessus du Four de Paris.

- Et vous restez longtemps dans ces tranchées ?

- Mon Bataillon y est resté 17 jours consécutifs, avec combats constants, dans l'eau glacée, la boue glacée, la neige et la pluie. C'est pourquoi nous avons tant de pieds gelés.

- Voyez, Messieurs, c'est fantastique ! Qu'on ne me parle plus des héros livresques de l'antiquité qui se battaient une simple journée. 17 jours, Messieurs, 17 fois vingt-quatre heures à vivre dans ces conditions effrayantes. Et ils vivent ! Et ils tiennent ! Et ils ne sont pas abattus. Ah ! Messieurs, La Harazée, ... La Harazée. Et il a les pieds gelés....Merci, mon ami, fit-il en partant à grands pas vers la sortie, sans plus inspecter quoi que ce soit.

Je l'entendis qui grommelait pour lui tout seul, mais â haute voix :

- La Harazée...Varennes...Louis XVI...les pieds gelés...Ah ! Il sortit de la salle, puis rentra aussitôt, et, sur le pas de la porte, lança dans ma direction :

- Merci, mon ami !

Et cette fois, il disparut.

A la vraie visite, il fut reconnu que ma gelure ne serait que superficielle. Elle n'avait pas eu le temps d'amener un commencement de gangrène, mais il était juste temps, ajouta le toubib. Et il continua :

- Vous l'avez bien intéressé, notre grand patron, avec votre affaire de La Harazée ! Il monte facilement sur ses grands chevaux ! Quand même, passer 17 jours dans les conditions que vous signalez, c'est abusif !

- Oui, docteur, c'est vrai; mais il y a trop peu d'effectifs en réserve. Et puis, nos régiments étant du pays, on nous y a maintenus, parce que nous sommes adaptés au terrain, au climat. Il fallait laisser aux autres troupes le temps de s'y reconnaître et d'attraper la bonne méthode.

- Oui, peut-être; mais c'est quand même inhumain.

Je profitai de l'occasion pour signaler ma paralysie radiale qui n'était pas encore guérie. Pour les pieds, j'avais les soins des soeurs; pour mon bras, j'avais ceux, plus doux et plus agréables, d'une étudiante stagiaire, une Tchèque, qui, deux fois par jour, venait me masser le bras à l'électricité.

Elle était charmante, cette enfant là. Aussi attirait-elle, autour d’elle, des papillons nombreux qui ne pouvaient s’empêcher de lancer des quolibets.

- Dites, Mademoiselle,moi aussi j'ai un bras. J'en ai deux même, et je vous les prêterais bien, vous savez ?

- Mademoiselle, quand vous aurez fini de vous caresser la main sur ce bras-là, je vous autorise à continuer sur le mien ! Et quantités d'autres de ce genre.

Moi, de mon côté, je lui faisais des farces. Par exemple elle avait pour me masser à l'électricité une bouteille de Leyde. Le passage du courant sur mon bras m'énervait. Alors, pendant qu'elle était occupée à répondre à un taquin, je dévissais un des pôles de sa bouteille, de sorte que j'étais bien tranquille, ensuite, sous les caresses qu'elle continuait à me prodiguer consciencieusement avec un courant inexistant. Ce n'était pas bien méchant !

Ma guérison se faisant rapidement, je ne restai que 10 jours dans cette salle, après quoi je demandai à descendre à la salle des convalescents, au rez-de-chaussée, où on pouvait obtenir des permissions de sortie en ville.

Ce fut ainsi que je pus passer une bonne journée en compagnie de ma belle-soeur Lili, qui était venue de Besançon pour me rendre visite. Ma permission de sortie indiquait d'abord que je devais rentrer à 14 heures ! C'était trop court. Je demandai une prolongation. On voulut bien me l'accorder jusqu'à 16 heures ! Cette fois, je trouvai la chose ridicule, et je pris le parti de ne pas tenir compte de l'heure officielle de rentrée et de m'accorder tout le temps de liberté qui serait nécessaire pour rester en compagnie de Lili, que je ne voulais pas lâcher comme cela, subitement, dans cette grande ville. Nous allâmes dîner, puis au théâtre, et je la ramenai à son hôtel.

Le lendemain matin, comme je m'y attendais, je reçus une algarade du chef de service. C'était un civil, déjà âgé, probablement un officier en retraite à qui on avait donné ce poste pour lui procurer des avantages.

- Sergent, me dit-il sur un ton bien militaire, vous êtes l'objet d'un blâme pour votre conduite indisciplinée. Vous, qui à ce que je vois, êtes déjà âgé, et gradé, vous devez le bon exemple aux autres; et je suis navré d'être obligé d'avoir à vous rappeler vos devoirs militaires.

- Monsieur, dis-je, je ne suis pas militaire.

- Ah ! tiens ?

- Non, Monsieur, je suis soldat, guerrier. Je suis R.A.T. de la classe 1892; j'ai pris volontairement du service actif dans un régiment de l'Est; et j'ai déjà été blessé une fois et suis retourné au front volontairement, non guéri. Je ne le suis d'ailleurs pas encore. Cependant j'ai demandé à être versé aux convalescents et ai l'intention de retourner, toujours volontairement, au front. Aussi, Monsieur, je trouve profondément ridicule que, dans ces conditions, on ne m'accorde pour sortir en ville que quelques heures octroyées au compte-gouttes. Je ne suis pas en âge ni dans une situation m'obligeant à accepter pareille brimade. J'ai pris la permission qui m'était nécessaire, sans plus.

- Et c'est justement ce que je vous reproche !

- Je le sais bien; mais je ne m'en excuse pas. J'ai pris cette liberté volontairement, comme je vais prendre, immédiatement, la résolution de quitter cet hôpital pour retourner au front, toujours aussi volontairement. Veuillez, s'il vous plaît, me porter sortant sur ma demande.

- Bien. Dans ces conditions, c'est différent. Vous sortirez tout à l'heure. Pour quel endroit, votre permission de convalescence ?

- Pour Besançon.

- Vous y avez un répondant ?

- Je n'en ai pas besoin.

- Ah ! et pourquoi, s'il vous plaît ?

- Parce que je suis sous-officier à solde mensuelle.

- Décidément, sergent, vous êtes invulnérable ! Eh ! bien, c'est entendu.

- Bien. Maintenant, je puis vous dire que je vais passer ma permission auprès de mon beau-frère, le capitaine Sohet du 18e chasseur à pied.

- Ah ! très bien, mon ami, très bien. Bonne chance !

Et voilà comment je fus libéré de l'Hôtel-Dieu de Lyon. Je passai toute cette dernière journée en ville et pris un train de nuit qui m'amena à Besançon dans la matinée du lendemain. Là, je descendis au même hôtel que Lili qui m'avait offert l'hospitalité pour ces 7 jours de permission réglementaire après guérison de blessure.

Ce fut un séjour agréable, bien qu'on fût en hiver, qu'il y eût beaucoup de neige et de glace. Nous allâmes rendre visite à Henri, au Val d'Ahon; il revint avec nous à Besançon où nous passâmes trois jours ensemble. C'est là que j'achetai les quelques bijoux que je destinais à ma Manette et à ma Suzette pour tous les cas : si je revenais vivant de la guerre, j'aurais le plaisir de les leur offrir moi-même lors de notre réunion; si je ne revenais pas, Lili était chargée de les leur remettre avec mes dernières pensées.

Puis, je repris le chemin de Saint-Nazaire.

 

 

 

TROISIEME DEPART POUR LE FRONT

 

 

Nous étions arrivés au 25 Janvier 1915. Rien ne changeait plus nulle part. On s'organisait dans la guerre dont on avait modifié les méthodes à la suite des expériences faites jusqu'alors. L'armement s'intensifiait, devenait plus varié. Je devais aller voir cela sur les lieux mêmes où on l'employait, c'est-à-dire au front.

Mon régiment, que je retrouvai le 15 Février, n'était pas encore retourné sur la ligne de combat depuis le commencement de Janvier. Il était cantonné dans la Marne, près de Valmy, à Charmontois. Là, il s'était reformé, retapé, exercé au maniements des nouveaux engins tels que les grenades. Ceux qu'on appelait grenades, au début de la guerre, n’étaient que du bric-à-brac : on bourrait pêle-mêle, dans des boîtes de conserve vides, de la poudre noire et des débris métalliques, tels que vieux clous, coupures de zinc, cassure de fonte, le tout ficelé fortement dans la boîte refermée avec du fil de fer. Une mèche poudrée plongeait à l'intérieur et venait montrer le bout de son nez à l'extérieur. Au moment de l'emploi, on y mettait le feu à l'aide d'une mèche à briquet, et on lançait l'engin par un manche en bois d'une vingtaine de centimètres lorsque la mèche commençait à fuser. Ca faisait un bruit énorme, une fumée intense, mais, si ça ne tombait pas dans la bouche d'un type, je ne crois pas que ça pouvait faire beaucoup de mal. C'était certainement aussi dangereux pour ceux qui les lançaient que pour ceux qui les recevaient, en admettant qu'ils les reçoivent.

Lorsque je revins au front pour la troisième fois, il y avait de vraie grenades, faites spécialement pour être des grenades, avec de la poudre sans fumée à l'intérieur. L'effet de cette arme était produit par les éclats mêmes de la grenade qui était comme gaufrée à l'extérieur, marquant ainsi les lignes suivant lesquelles elle se désagrégeait à l'écartement. L'armement s'en faisait automatiquement par un détonateur qu'on mettait en action au moment même du lancement.

Dans chaque Compagnie, on avait désigné des spécialistes pour apprendre le maniement de ces nouveaux et terribles engins. Ils étaient appelés grenadiers et étaient répartis en nombre égal dans chaque section.

Il y avait aussi une Compagnie de mitrailleuses par Bataillon. Bref, on était organisé.

Nous partîmes, tout d'abord vers l'inconnu. Mais deux jours plus tard, ce ne fut plus un secret pour personne : nous allions sur le front de Champagne, centre de Hurlus, où, depuis une dizaine de jours, notre haut commandement avait déclenché une offensive.

Nous passâmes sous le monument commémoratif de Valmy que les Allemands avaient respecté lors de leur avance et de leur recul, puis nous allâmes cantonner à Somme-Suippes. Ensuite, c'était la brousse dont nous traversâmes les bosquets de sapins, dans cette Champagne pouilleuse garnie d'artilleurs de tous calibres - car nous avions maintenant des pièces lourdes - Nous prîmes de longs boyaux pour descendre les pentes en vue de l'ennemi, et débouchâmes dans une étroite vallée, juste en face de ce qu'on avait appelé, avant la guerre, Les Hurlus.

Au moment où nous y débouchâmes, on ne voyait plus, à moitié debout, que l'église. Tout le reste de la localité avait été réduit en décombres et pilonné. Les villages avoisinants, Perthes-les-Hurlus, Mesnil-les-Hurlus, avaient subi le même sort. C'était de ce creux plein de bois et de boue crayeuse que nous allions, dans la nuit, partir pour les tranchées, nous joindre aux combattants qui attaquaient les positions allemandes retranchées fortement sur les hauteurs de Massiges, de la butte du Mesnil et d'autres.

Et le soir même, nous entrâmes dans la fournaise, après de longs cheminements dans des boyaux absolument inconnus et gluants de glaise blanche, à travers lesquels les unités étaient guidées par des guides spéciaux. Jamais on n'aurait pu, sans eux, éviter les embouteillages, surtout la nuit, pendant laquelle la circulation était particulièrement intense, pour profiter des ténèbres.

Pourtant, l'obscurité était continuellement percée par les feux d'artifices incessants des fusées éclairantes qui sillonnaient le ciel de part et d'autre des tranchées, traçant des courbes élégantes et retombant lentement et gracieusement au sol en se dandinant sous leur petit parachute. C'était féerique. Nous assistions à pareil spectacle pour la première fois, car, en Argonne, ce système ne fonctionnait pas encore, et n'aurait d'ailleurs pu fonctionner au milieu des arbres.

Cependant, si cette féerie de lumières était jolie à voir elle était fort dangereuse, car elle permettait aux ennemis de découvrir les moindres mouvements au sol, et tout mouvement découvert était l'objet d'un bombardement immédiat par l'artillerie.

Nous sommes restés, une première fois, 8 jours consécutifs dans nos tranchées, devant les hauteurs appelées couramment Butte du Mesnil et que les Allemands avaient transformées en forteresse. En pleine Champagne, ils avaient trouvé le moyen d'amener une tourelle blindée, en acier, avec calotte mobile et garnie à l'intérieur de deux canons à tir rapide.

Pendant que nous étions en attente dans nos positions, il y eut, de notre part, une préparation d'artillerie qui dura 3 jours pleins, 3 fois 24 heures, sans discontinuer, et qui bouleversa considérablement les ouvrages ennemis. Malgré cela, leur fameuse tourelle fonctionna à la perfection, au grand dommage des nôtres. Et le merveilleux de l'affaire, c'est que, sans autres armes que nos fusils, nos baïonnettes, nos grenades et nos corps, nous sommes parvenus à enlever cette position de vive force.

Dès que nous l'eûmes prise, nous pûmes constater la vérité d'un fait dont nous avions entendu parler, c'est que les artilleurs et mitrailleurs allemands, dans certains cas, étaient enchaînés à leurs pièces. Cela, je l'ai vu de mes propres yeux, là, à la Butte du Mesnil, dans la tourelle qui était fermée de l'extérieur, et auprès des cinq ou six mitrailleuses qui la flanquaient. Les servants, tués, étaient encore enchaînés.

Mais ce systèmes cruel ne réussit pas, car, indignés d'être ainsi traités, beaucoup de servants firent le mort dès que leurs officiers avaient le dos tourné. Assis sur leur chaînes, ils attendaient que nos vagues d'assaut viennent les cueillir. Aussi fut-ce avec un sourire de délivrance qu'ils nous virent arriver, baïonnette au canon, par dessus le parapet de leur retranchement. Ils nous montraient leurs bandes de cartouches intactes et leurs caisses de bandes pleines, pour bien nous prouver qu'ils ne s'étaient pas défendus, volontairement. Ces vivants furent libérés de leurs chaînes et envoyés à l'arrière; les autres, les tués, furent laissés sur place en attendant qu'on puisse les détacher de leur mitrailleuses intactes qui servirent, quelques jours plus tard, contre leurs compatriotes. C'était de bonne guerre.

Mais qu'ils furent donc affreux, ces combats en pleine boucherie humaine ! Dans les boyaux de cheminement, que l'ennemi repérait et bombardait violemment, ce n'était qu'un cloaque sanglant. Ces boyaux avaient tout juste la largeur d'un homme. Ceux qui tombaient, les blessés, y étaient piétinés sans merci par tous les combattants qui couraient à l'assaut. On sautait en se servant des formes allongées au fond comme de ponts successifs. Mais cette tactique était fort dangereuses, car, le corps de celui qui cheminait ainsi étant à moitié en dehors de la tranchée, il recevait immanquablement une dégelée d'obus bien ajustés qui faisaient du mal ici où là.

J'ai vu des pauvres bougres de chez nous littéralement écrasés et enfouis vivant dans la boue de ces boyaux par le passage continuel des combattants. Et on ne pouvait rien faire pour l'empêcher ! Tant pis pour l'infortuné qui tombait ainsi sans plus pouvoir bouger !

Dans les tranchées d'attente, c'était pareil. Un blessé mobile pouvait encore se mettre à l'abri dans un coin où il ne gênait personne, en attendant que la nuit lui permette de s'en aller vers le poste de secours. Mais les blessés graves, qui ne pouvaient se mouvoir, devaient rester couchés en long, dans le fond boueux de la tranchée, et, fatalement, subir, sur leur corps, le passage de tous les autres.

Alors, ces pauvres diables mouraient là, dans une longue et affreuse agonie, au milieu des camarades qui n'étaient pas indifférents, non, mais impuissants, et que la nécessité rendait durs de coeur. Que pouvait-on faire ? Les brancardiers ne venaient pas jusqu'aux tranchées de première ligne; ils ne le pouvaient pas, les passages étaient trop encombrés, et, en outre, leurs allées et venues, la nuit, auraient sûrement déclenché des averses d'obus.

Aussi, dans les tranchées de combat, c'était l'horreur en permanence. Les projectiles s'y déversaient à une cadence folle venant de tous les points de l'horizon. Un tintamarre infernal encerclait les crânes. On ne pouvait pas se parler; même les commandements devaient se faire par signaux. A certains carrefours, l'horreur était particulièrement infernale. Ce n'étaient que cadavres entiers ou déchiquetés qui s'amoncelaient de minute en minute. On ne savait plus quelles monstrueuses atrocités on avait là, sous les yeux.

Et on allait, on allait, poussant devant soi les adversaires qui reculaient pas à pas en desservant sur vous leurs musettes pleines de grenades ! Et c'était toujours un miracle de constater qu'après des échauffourées pareilles, il restât encore des survivants, même lorsqu'elles duraient quatre heures, cinq heures à cette allure infernale !

Puis, sensation étrange, le tintamarre, tout à coup, cessait. Les Allemands acceptaient, pour le moment, leur défaite. Mais gare ce soir à la contre-attaque ! Alors, en prévision, on se mettait à travailler vivement la terre, changeant l'orientation des parapets des tranchées conquises. Elevés pour prévenir notre attaque, ils doivent être retournés contre l'attaque de leur anciens occupants. Et il ne fallait pas perdre de temps !

Quand la contre-attaque arrivait, on était généralement prêt à la recevoir. Les mitrailleuses étaient disposées aux meilleurs endroits, les grenadiers répartis sur toute la longueur à défendre, les cartouches pour les fusils dépaquetées, et tout le monde aux aguets. Il était beaucoup plus facile de faire face à une contre-attaque que d'attaquer soi-même. On se rendait compte, à cause de la préparation d'artillerie, du moment où elle allait se lancer en terrain découvert.

Pendant les 8 premiers jours de durs combats à la Butte du Mesnil, nous n'eûmes pas à reculer nous-mêmes; toues les contre-attaques ennemies échouèrent, tandis que les Allemands durent se retirer sur une longueur de plusieurs kilomètres à plusieurs centaines de mètres en profondeur, peut-être même davantage, car il durent aller se fortifier sur une nouvelle ligne de hauteurs assez éloignées.

Quant à la vie matérielle, pendant ces jours et ces nuits, elle fut affreuse. Nous étions entièrement couverts de boue blanche et gluante. Nous n'avions rien de sec sur nous; toujours de la pluie et de la neige. Les repas ? Misérables, quand, encore, ils pouvaient nous parvenir. Tous les récipients étaient éclaboussés de terre, de boue, de caillots de sang, de chair humaine déchiquetée ou frôlée au passage dans les boyaux sanglants. On mangeait quand même; il le fallait bien ! On avait faim, soif, sommeil, et on ne pouvait satisfaire à ces besoins élémentaires. Et les autres ? Les besoins d'évacuation ? Horrible ! Bien des jours il fallut satisfaire sur place, au milieu des camarades qui en faisaient autant. Certains, les délicats, déposaient leur offrande sur un journal qu'ils jetaient ensuite par dessus le parapet. Mais combien n'étaient pas délicats ou n'avaient pas de journaux ! Alors, les étrons constellaient le fond de la tranchée et, bien vite, ils étaient incorporés à la boue générale. Quelle misère !

Au bout de huit jours de cette vie infernale, on nous ramena en arrière. Nous étions heureux de pouvoir, de nouveau, nous mouvoir à l'air libre. On pataugeait bien aussi dans les champs mais on avait de l'espace; sur les hauteurs garnies de bosquets de pins en croissance, nous étions plus au sec et nous pouvions jouir d'une bienfaisante tranquillité.

Ce fut ce jour-là que je fus nommé adjudant à la quatrième Compagnie, du Capitaine Péronne. Il n'était pas avec nous, le capitaine. Blessé en Argonne, il était encore à l'intérieur en train de se faire raccommoder. C'était un sous-lieutenant, le seul officier qui restât, qui commandait la Compagnie. Nous étions alors deux adjudants et avions ainsi chacun le commandement d'une section. Les deux autres sections étaient commandés par des sergents, car nous avions perdu beaucoup de monde, au Bataillon, et nous espérions bien aller vraiment à l'arrière pour nous renforcer. Mais nous n'allâmes pas très loin, du côté de Somme-Bionne, où on montait une véritable ville de baraquements en planches, avec avenues, rues transversales, carrefours, boucheries, magasins d'approvisionnements divers, coopératives, etc...

Quand je vis ce déploiement de préparatifs, je compris ce que la guerre allait devenir. Je voyais là, écrit sur le sol, à l'aide de ces bâtisses, la preuve que, en haut lieu, on était certain de durer là des mois et des mois. Et ces mois devinrent des années !

Nous eûmes l'occasion d'étrenner une des premières constructions faites, couverte en carton bitumé, mais dont le plancher était le sol même de la prairie. Merci du luxe ! Il fallut pourtant bien s'en contenter.

Nous n'y restâmes, du reste, que deux jours. La deuxième nuit, en route sur Wargemoulin, et remontée aux tranchées plus à droite que la première fois, c'est-à-dire du côté de Massiges.

Là, nous nous trouvions aussi dans des tranchées allemandes, conquises et retournées contre leurs premiers occupants. Mais elle étaient moins profondes. Et si nous n'eûmes pas grands combats, nous y reçûmes, à chaque instant, des escarmouches, des alertes, et aussi, la chose la plus embêtante, des pluies de torpilles à ailettes, que les Allemands venaient d'inventer.

Il s'agissait d'engins doubles en volume des obus de 75, avec une queue terminée par des ailettes qui obligeaient la torpille, arrivée au faîte de sa course, à retomber verticalement. Les canonniers, qui les lançaient qu'au moyen de gros mortiers de tranchées appelés Minenwerfer, devaient être assez adroits pour calculer leur angle de tir de façon que l'engin vînt tomber exactement dans la tranchée adverse. Le tir n'était pas très précis, car à peine une sur vingt tombait dans la tranchée. Cependant leur passage était une menace constante, et il fallait toujours regarder en l'air avant de se déplacer pour une cause ou pour une autre. Si elles tombaient très souvent en dehors de la tranchée, soit en avant, soit en arrière, leurs éclats étaient dangereux lorsqu'ils nous atteignaient par ricochets.

Un jour que je venais de me déplacer sans avoir observé les alentours, une de ces sales torpilles tomba dans la tranchée même, à un mètre de moi, à l'endroit que je venais de quitter. je vis une énorme flamme, bleue et rouge, à hauteur de mon oeil, au moment où elle éclatait en crevant la voûte d'une excavation qui servait d'abri à un groupe d'hommes. J'entendis en même temps un terrifiant fracas, puis.... je me retrouvai, plus tard à genoux, dans un coin de la tranchée, branlant la tête, avec une infernale musique dans le crâne.

J'étais à quatre pattes, devais avoir l'air hébété, et fus un moment à reprendre mes sens. Quand je pus me relever et demander aux camarades ce qui se passait, ils me dirent que la torpille avait fait fougasse, c'est-à-dire qu'elle avait éclaté dans le vide de l'abri, bousillant tout en cet endroit, et que les hommes qui étaient dans cet abri étaient morts ou grièvement blessés. Moi, on m'avait retiré des décombres, et depuis ce moment je faisais le fou dans mon coin. La commotion avait été terrible et je m'en ressentis encore plusieurs heures après. Mon tympan gauche avait été crevé et j'étais sourd de cette oreille. Comme nous étions en alerte, je dus attendre le soir pour aller au poste de secours pour demander quelque soin.

- Te voilà encore ? me dit le docteur Carleton. Qu'as-tu attrapé, cette fois ?

- L'oreille crevée.

- Fais voir ? Oui, et bien crevée ? Je vais te donner un lavage. Par quoi est-ce arrivé ?

- Torpille à ailettes. Cinq hommes perdus d'un coup.

- Alors, je t'évacue ?

- Oh ! non, docteur; pas pour ça !

- Il y en a qui se font évacuer pour beaucoup moins

- Peut-être; mais je ne veux pas aller à l'arrière pour si peu. Vous me soignerez tout aussi bien ici.

- Comme tu voudras, mon ami; seulement, fais attention, à force de faire, tu y laisseras tes os !

- Bah ! nous verrons bien.

Deux jours après, le régiment était définitivement relevé et conduit en camions au même cantonnement qu'auparavant : Charmontois.

 

 

 

LES EPARGES

 

 

Nous restâmes huit jours à Charmontois, au bon repos, et c'est là que nous fîmes un échange complet de vêtements de drap. L'ancien uniforme - capote bleue avec petit col droit, pantalon et képi rouges - avait été condamné à cause du danger qu'il représentait. Dès le début de la guerre, on avait cherché à remédier à cet inconvénient par des moyens de fortune. On avait mis un manchon bleu sur le képi et un pantalon de toile bleue sur le pantalon de drap rouge. On nous donna alors le nouvel uniforme qui avait été confectionné en quantité suffisante pour équiper tout le régiment. Il était bleu horizon, capote avec large col rabattu, vareuse et pantalon, tout de même drap et de même couleur. Le képi aussi était bleu horizon. Nous n'avions pas encore de casque en acier qui n'était pas encore en service.

Alors, dans cette nouvelle tenue, bien homogène, le régiment partit de nouveau, par étapes à pied, le long des routes, vers une autre destination. En faisant le serpentin sur les chemins, nous atteignîmes la Meuse à Dieue, au Sud de Verdun. Ca y était : nous étions bons pour les Eparges.

Les Eparges était la marotte de cette époque.

Il s'agissait d'une série de pitons qui se trouvaient dans l'angle mort de la ligne des tranchées allemandes partant de Saint-Mihiel et remontant vers la Woëvre, au-delà et à l'Est de Verdun et de sa ceinture de forts.

Notre commandement voulait à toutes forces réduire cet angle-là afin d'obliger les Fritz à quitter Saint-Mihiel et à nous permettre de nous servir et de la Meuse et du canal et du chemin de fer de Lérouville. Alors, on y fit les frais de grandes attaques qui, toutes, furent repoussées, et qui nous coûtèrent des pertes terribles, sacrifiées inutilement. Il a fallu attendre l'arrivée des Américain pour réussir cette entreprise-là.

En tous cas, quand nous nous vîmes à Dieue, en route vers l'Est, nous n'eûmes plus aucun doute sur notre sort : nous allions tâter, nous aussi, de ce charmant séjour. Nous commencions à avoir l'habitude : jamais nous n'avions eu un bon secteur pépère comme il y en avait tant sur le front,; nous y avions le privilège de nous trouver dans les endroits d'enfer. Dès qu'une fournaise s'allumait quelque part, pan ! on nous y envoyait !

C'est un joli petit endroit, Dieue sur Meuse ! mais nous ne fîmes qu'y passer et allâmes cantonner à quatre kilomètres plus loin, à Somme Dieue, au pied Ouest des hauts de Meuse, les fameux Hauts de Meuse garnis de forts soi-disant imprenables.

Nous sommes restés là deux jours seulement, par un temps magnifique du jeune printemps. C'était fin Mars, commencement Avril. Le gros bourg était rempli de troupiers, et les habitants, presque tous commerçants, faisaient des affaires d'or en vendant de l'article soldat, c'est-à-dire des femmes, du pinard, de la gnole, du tafia, du tabac, et autres babioles.

C'était un passage continuel de troupes allant aux Eparges ou en revenant. Dans les deux cas, dans les deux sens, les soldats dépensaient sans compter : en montant de ligne, ils voulaient jouir de tout leur argent dans la crainte d'être tués ou grièvement blessés, ce qui devait être le sort de beaucoup; en revenant de la fournaise, ils dépensaient aussi tout ce qu'ils avaient gagné, de joie d'être sortis de l'enfer. Si bien que le commerce nouveau de l'endroit était très prospère.

Une nuit, nous nous mîmes en route par la première côte prenant pied au bord même du village, sur une belle route bien entretenue. Seule, certainement, l'infanterie empruntait cette voie. Toute cette côte était fortement boisée. Après elle, nous en trouvâmes une autre, puis encore une autre plus haute, si bien qu'au petit jour, nous longions les glacis du fort du Rozelier, l'ouvrage le plus avancé au Sud de Verdun dans cette région. Il était profondément endormi et nous ne nous y arrêtâmes pas.

Au sortir de la forêt, sur la crête dominante, magnifique panorama : la Woëvre s'étendant jusqu'à Conflans, et, au-delà, la Lorraine, Metz, Thionville ! Je me rapprochais de Longwy qu'on devinait derrière les bosselure du terrain, et je me pris à songer au bonheur d'y passer, dans quelques jours, lorsque la percée que nous allions tenter serait faite ! Quelle naïveté ! La percée ! Enfin, de tels rêves font toujours passer le temps agréablement et ne font de mal à personne !

Et alors, en pleine vue des Allemands qui ne pouvaient pas ne pas nous voir serpenter sur la colline, nous descendîmes tranquillement au gros village d'Haudiomont, en bas, dans la plaine de Woëvre. Nous y entrâmes musique en tête et drapeau déployé. Le haut commandement devait avoir des raisons particulières pour faire tant de mise en scène à la vue et à l'oreille des Fritz, car, partout ailleurs, au contraire, on prenait les précautions les plus infimes pour passer inaperçus, très loin et longtemps à l'avance.

Deux jours d'attente encore dans ce gros bourg, puis, sac au dos, pour un autre bourg, complètement saccagé celui-là, Ville en Woëvre. on nous fit faire maints détours pour y arriver, puis une fois repartis dans les ruines, interdiction absolue de sortir en dehors des couverts. Nous étions non seulement en vue directe de l'ennemi, mais encore sous le feu de ses batteries qui étaient constamment à l'affût du moindre mouvement décelant un rassemblement de troupes.

Malgré les prescriptions, il y eut des fraudes; c'était inévitable. On ne peut pas tenir deux mille hommes enfermés dans des ruines complètes. Alors, nous eûmes des dégelées régulières de gros obus dont les éclatements augmentaient encore les ruines en y faisant quelques victimes de plus.

Là, le Capitaine Péronne que nous avions retrouvé au sortir des tranchées de Champagne, nous donna les directives de l'attaque de grand style qui se préparait pour le 5 Avril : dans deux jours. Le rôle général de chaque Compagnie était tracé; le Capitaine se réservait d'indiquer sur place, à chaque Section, ce qu'elle aurait à faire.

Nous partîmes, la nuit, de ce pays ravagé pour nous enfoncer dans des bois touffus, humides, mouillés plutôt, qui nous gardèrent jusqu'au 4 Avril au soir, moment où nous vînmes nous installer à pied d'oeuvre, devant la tranchée de départ de notre attaque.

Celle-ci contrairement à celles qu'on faisait partout ailleurs, n'était pas comme le nom l'indique - creusée dans le sol. Ce dernier, spongieux, rempli d'eau jusqu'à la surface, n'était pas creusable. Chaque trou se serait immédiatement rempli d'eau, à fleur de sol, sans aucun écoulement possible dans cette plaine uniformément plate. Alors, on avait tourné la difficulté en élevant, sur le sol, un talus d'au moins deux mètres de hauteur, à l'aide de terre qu'on prenait en avant, du côté de l'ennemi, ce qui renforçait encore la défense, à cause des trous pleins d'eau que se travail formait en avant. De sorte que, lorsqu'on arrivait derrière ce talus, on était de plain-pied avec la plaine environnante; et c'était une sensation bizarre, de se trouver libre de ses mouvements, dans une direction, avec ce talus devant soi qui coupait toute vue, sauf aux créneaux.

Nous étions là à proximité du village de Manheulles, objet, lui aussi, des bombardements ennemis; nous le voyions distinctement et savions que l'Etat-major du Colonel s'y trouvait.

Depuis deux jours, une préparation intense d'artillerie avait été mise en route, de notre côté, indiquant parfaitement aux gens d'en face que nous allions attaquer et leur permettant de nous attendre de pied ferme, avec tous les honneurs militaires déployés en pareil cas. En outre, elle avait pour but de détruire, théoriquement du moins, les défenses avancées des tranchées allemandes, c'est-à-dire leurs réseaux de fil de fer; enfin, elle devait fixer les forces ennemies et les empêcher d'aller ailleurs où, dans l'esprit des hauts chefs, une décision importante allait être tentée. Dans mon secteur de tranchée se trouvait un sous-officier d'artillerie chargé de régler le tir de sa batterie de gros calibre, tapie quelque part dans les bois des Hauts de Meuse. Et en regardant le Margis d'artillerie diriger au petit bonheur les coups de ses pièces, je n'avais pas grande confiance dans l'efficacité de son tir. Nos coups partaient, certainement, et ils arrivaient très bien : Mais où ? dans la terre, oui. Quelle terre ? celle des trachées ennemies ? Hum ! j'en doutais fort, car, sans être artilleur, peut-être même à cause de cela, je ne voyait pas beaucoup de bon travail en face. Ce serait nous, oui, les fantassins, qui allions nous heurter aux défenses non démolies, et nous embourber dans les trous de nos propres obus. Voilà tout ce que je prévoyais; et ce fut exactement ce qui arriva.

Autant dire tout de suite que ces sanglants combats furent déclenchés en pure perte. L'acharnement était le même, de part et d'autre : nous voulions percer; les autres voulaient nous en empêcher. En fin de compte, lorsqu'on eut épuisé une partie de l'armée française et une quantité prodigieuse de munitions, il fallut que nous renoncions à cette entreprise. Et ce fut exactement ce qui arriva aux Allemands, l'année suivante, lorsqu'ils entreprirent de réduire Verdun.

Quoiqu'il en fût, le 5 Avril, jour de Pâques, on nous fait passer, dans la matinée : jour J = 5 Avril. Heure H sera donnée ultérieurement. Préparez-vous pour l'attaque. Elle se fera sans sac qui seront montés et rassemblés par escouades et par section. On enroulera le couvre-pied dans la toile de tente qui sera portée en sautoir. On prendra aussi avec soi musette, bidon, et outils portatifs accrochés au ceinturon.

Tous ces préparatifs terminés, on n'eut plus qu'à attendre. Les uns écrivaient leurs pensées du moment, qui seraient peut-être les dernières; d'autres cassaient la croûte stoïquement; certains restaient à l'écart, rêveurs; presque tous fumaient avec ardeur. Mais il n'y avait aucune agitation angoissée, aucun énervement.

On passa : Heure H = 11 heures 10. Je pris note et réglai ma montre sur celle de la liaison pour être en parfaite concordance. Il y avait encore minutes à attendre. Et je puis dire que, dans des conditions semblables, lorsqu'on sait exactement le temps qui doit s'écouler avant qu'on se lance dans le terrible inconnu d'en face, dix minutes, c'est long, long, long !

J'avais gardé ma montre à la main. J'avais inspecté le front de ma section, vu que tous mes hommes étaient prêts, qu'ils avaient pris leurs positions individuelles de départ pour que toute bousculade dangereuse soit évitée. A chaque instant, je ne pouvais pas m'empêcher de regarder le cadran : elles ne tournaient pas, les aiguilles. A un moment même, la croyant arrêtée, je la portai à ma bonne oreille : elle marchait bien tranquillement, la petite mécanique, qui ne se doutait pas le moins du monde du rôle important qu'elle jouait à ce moment-là.

Enfin, 10 h 09. Je monte, seul, sur le faite de la tranchée, regardant bien en face de moi l'espace à parcourir en terrain découvert avant d'atteindre une autre parallèle de départ située à deux cents mères en avant, dans la plaine. Mon sifflet dans la main droite; le sifflet touche les lèvres, s'y enfonce, et.... trililili......c'est l'heure.

Aussitôt, je dévale la pente de notre talus, suivi de mes hommes qui ont bondi comme une muraille et sauté à mes côtés sans hésiter, alignés comme sur le terrain d'exercice.

Au même moment part d'en face un fracas effrayant : toutes les armes en action instantanément, et nous recevons, heureusement trop haut, une vague de projectiles qui tisse sur nous une toile constamment renouvelée.

En nous baissant pour marcher courbés, nous arrivâmes sains et saufs à l'autre parallèle de départ où le Capitaine donna à chacun de ses chefs de Section les directives spéciales : Le sous-lieutenant ancien à la droite de la Compagnie, en liaison avec la gauche de la troisième Compagnie; mon collègue l'adjudant, à la première Section; moi, à sa gauche; et, à ma gauche, la quatrième Section commandée par le sous-lieutenant tout neuf que nous avions touché à Sommedieue, quelques jours auparavant.

Au signal donné, toute la Compagnie débordé par la gauche et se dirige, en se courbant et en faisant des bonds, vers les emplacements indiqués. La gauche de la quatrième Section devait suivre les bords d'un ruisselet serpentant dans un léger creux et qu'on nous avait vaguement montré : par là, quelque part. En effet, nous arrivons à un petit accident de terrain bien doux, comme une longue vague nonchalante de l'océan. Nous avions atteint notre emplacement.

Le sous-lieutenant fait faire face à l'ennemi en ligne déployée, les hommes couchés avec quatre pas d'intervalle, la gauche de sa Section appuyée au ruisseau. Moi, alors, j'en fais faire autant à ma Section, sur la droite de ma voisine. Une fois notre ligne bien établie, nous commençons notre progression par demies Sections : dix pas en courant, à terre, quelques minutes d'arrêt. La demie Section suivante en fait autant, en quatre bonds. Notre ligne est reformée, et, de dix mètres en dix mètres, nous avançons sous une voûte de projectiles.

Les Allemands avaient déchaîné un tir prodigieux, mêlant l'artillerie légère à la lourde et aux mitrailleuses dont les tacataca incessants parvenaient à dominer le vacarme assourdissant du reste.

Pour nous, grâce au creux de la petite ondulation signalée, nous étions sous les trajectoires des projectiles tirés sur nos camarades de la plaine. Nous étions placés de telle sorte, dans l'ordre de combat, que personne ne se trouvait à notre gauche, de l'autre côté du ruisseau. Il n'y avait aucune troupe de ce côté là, et nous ne recevions rien non plus des Fritz de cette direction.

Immédiatement derrière nos deux Sections, marchait la Compagnie de mitrailleuses du Bataillon, dont nous étions, en quelque sorte les soutiens, et qui avait pour mission principale de couvrir la ligne de bataille contre une attaque sur notre gauche.

Nous avancions en aveugles. Devant nous, au loin, on voyait le village de Parrèdes en Woëvre, occupé et mis en état de défense par les Fritz dont les tranchées de première ligne se trouvaient entre ce village et nous. Nous les voyions bien, mais nous n'avions pas d'ordres les concernant. Elles étaient, du reste, bien trop éloignées pour qu'on puisse songer à les attaquer à ce moment. Je ne voyais pas les mouvements de mes voisins de droite. Alors, pour me tenir à leur hauteur, j'envoyai un Caporal voir ce qui se passait pour m'en rendre compte. Pour savoir plus tôt, je me tenais juste au bord du mouvement de terrain.

Le Caporal revint en rampant. Une mer de projectiles déferlait sur la plaine. Il arriva près de moi, et, à genoux tous deux, il me dit que la Compagnie est à peu près à notre hauteur et que....Flac ! une balle en pleine figure arrête net le compte rendu du pauvre type qui tombe lourdement en saignant à flots.

C'était la première balle d'une mitrailleuse allemande qui venait de changer la direction de son tir, puisqu'auparavant, on n'avait pas entendu de sifflements. Mais, à partir de cette malheureuse première balle dont le vent m'avait sifflé à l'oreille droite, d'autres balles se succédèrent, à la cadence la plus rapide, frôlant mon oreille droite à quelques millimètres.

Je ne bougeai plus. Je restai figé, à genoux, sans remuer la tête, regardant sans bouger la tête, des yeux seulement, les camarades s'empresser auprès du pauvre cabot évanoui, pas mort peut-être, mais grièvement atteint. Moi,me disais-je pendant cet instant tragique, je ne vaux guère mieux. Si je remue la tête, je prends la série et je suis foutu. Si la mitrailleuse, là- bas, change son tir sur la gauche, même résultat : mon crâne va sauter. Je n'ai qu'une chance de m'en tirer : c'est que le type change son tir sur la droite !

Ces réflexions n'étaient aucunement réjouissantes ! Il y avait, tout près de moi, un type de ma Section, couché, qui, entendant le froufrou des balles, me regardait avec des yeux grands comme des hublots. Un tel, lui ai- je dit, ne bouge pas de là. J'ai la trajectoire juste à l'oreille droite. Si l'autre tire à gauche, je suis foutu !

Et l'autre tira à droite ! Il ne tira même plus du tout - changement de bande, peut-être ? - je ne sais pas et je ne me suis pas creusé la tête pour le savoir. Dès que cessa le passage des moustiques, je plongeai à plat ventre, sain et sauf, et allai me replacer au centre et en arrière de ma Section, près du Capitaine de la mitraille.

Tandis que nous avancions toujours à la même allure, nous fûmes pris à partie par l'artillerie lourde qui nous avait découverts. Un de ces obus tomba juste sur la ligne de ma Section, y faisant une énorme excavation et tuant l'homme qui était couché là. Sa tombe lui était ouverte en même temps que l'éternité. Ses camarades l'y enterrèrent en le poussant, sans se soulever du sol : c'eût été trop dangereux.

J'envoyai au autre Caporal pour tenir la liaison. Il revint me dire que nous étions bien en ligne, mais, comme son malheureux collègue, il reçut une balle dans le thorax. Il put me rendre compte et se coucha à l'abri d'un églantier.

J'avançai encore d'une cinquantaine de mètres, suivi dans mon mouvement par la Section du sous-lieutenant et par la Compagnie de mitrailleuses, et je m'arrêtai à un endroit où la crête qui nous protégeait à droite se terminait, laissant devant nous la grande plaine nue, plate, où devaient déboucher mes voisins de droite s'ils continuaient leur avancée. Là si je faisais seulement dix pas de plus, je n'avais plus aucun abri. Il fallait donc que j'y reste jusqu'à plus ample informé, ce qu'approuva le Capitaine de la mitraille à qui j'avais fait part de la situation.

Mais il avait avec lui, dans sa Compagnie de mitraille, un jeune sous-lieutenant tout neuf, un Saint-Cyrien, dont c'était le premier combat. Comme tous les jeunes gens, cet officier ne pouvait admettre qu'on restât là, couché au sol, quand on avait en mains de bonnes armes. Alors, sans ordres, il prit avec lui deux pièces avec leur personnel, et, sans autres précautions que sa présomption, il s'avança, nous dépassa, et disparut vers la droite, derrière la crête qui nous abritait encore. Le Capitaine était furieux. Je l'avais entendu donner à son jeune subordonné l'ordre de revenir en arrière; mais l'autre - avait-il entendu ou non ? - n'en tint aucun compte et s'en alla donc en avant.

Tout ce qu'il obtint, notre jeune sous-lieutenant, fut une formidable dégelée de balles et d'obus sous laquelle trois de ses hommes furent tués, quatre blessés, dont lui-même, si bien qu'il revint dix minutes plus tard, ayant perdu une mitrailleuse, l'oreille basse, la face douloureuse de sa blessure, de sa témérité, de son échec. Il fut "engueulé" de la belle manière par son Capitaine qui, cependant, après qu'il eut déversé sa bile, s'informa de la blessure avec sollicitude et le renvoya à l'arrière avec de douces paroles qui tirèrent des larmes hors des yeux du pauvre gosse, tout ébaubi de ce qui venait de lui arriver en l'espace d'un quart d'heure.

La nuit arriva, le tintamarre cessa, et je pus rejoindre le reste de la Compagnie qui, avec la troisième, sa voisine, avait réussi à occuper une première tranchée allemande, tranchée avancée, qui fut évacuée lentement par ses défenseurs, au moyen d'un cheminement en serpentin fait de deux talus parallèles, qu'il fallut aller boucher à plusieurs endroits pour la nuit, pour empêcher un retour de l'ennemi par ce boyau.

Il y avait eu de grosses pertes chez nous, dans la plaine. Jusque sur cette tranchée, il y avait des tués de la Compagnie qu'il fallut traîner par les pieds pour les mettre à l'écart au moment où le repas - assez chaud - nous fut apporté. Et on le mangea, ce repas, assis sur les bords du talus, à la place même des morts de tout à l'heure, qu'on avait simplement repoussés un peu plus loin, et sur lesquels, même, des inconscients laissaient tomber leur pipi en causant avec d'autres camarades; on le mangea avec un appétit de loups affamés. Rien d'autre ne comptait, à ce moment, que la satisfaction des mâchoires, du ventre. Ah ! que c'est bon, un coup de pinard qui fait descendre de bonnes bouchées de pain. Ah ! que c'est délicieux, une bonne gorgée de gnole par là-dessus, pour vous réchauffer les entrailles !

Les cuisiniers nous dirent que la plaine était couverte des nôtres, tués ou grands blessés, et qu'à l'arrière, à Manheulle bombardé, c'était une véritable bousculade de blessés mobiles qui venaient des lignes avancées. Et toute la nuit, en effet, nous entendîmes les appels déchirants des grands blessés : Infirmiers ! Brancardiers ! lancés par des voix angoissées, avec tout ce qui leur restait de force.

Au matin, les appels n'étaient plus que clairsemés. Ceux que les brancardiers n'étaient pas venu chercher étaient morts, tout seuls, abandonnés dans la boue et le froid de la nuit. Le Capitaine Péronne était blessé encore une fois et évacué. Le commandement de la Compagnie revenait de nouveau à notre ancien sous-lieutenant dont j'ai complètement oublié le nom.

 

 

 

LES ÉPARGES

(Suite)

Le 6 Avril, il fallut remettre ça.

Comme la veille, dès le petit jour, préparation d'artillerie sur les tranchées que nous avions en face de nous, près du village de Parrèdes. Pendant l'attente, au milieu du fracas plus intense encore que celui de la veille, repas froid.

Deux heures. De nouveau en route pour la fournaise et, aussitôt, déchaînement des appareils d'en face. Comme objectif, notre Compagnie tout entière avait un élément de tranchée ennemie situé à environ trois cents mètres et protégé par un fort réseau de barbelés, théoriquement volatilisé.

Je pars avec ma Section en ligne déployée, les hommes à deux pas les uns des autres. Mais nous voilà pris à parti par une tranchée dont nous n'avions aucune connaissance, située sur notre droite en avant, et qui nous envoyait des rafales de balles en diagonale, à chaque bond que nous faisions. Heureusement, les mitrailleuses étaient occupées ailleurs : il n'y en avait pas dans ce coin-là.

Alors, comme la veille, je fis faire des bonds de dix pas par escouades. Chaque groupe avançait le plus rapidement possible de dix pas, en se courbant. Au moment où les hommes de l'escouade se levaient pour bondir, les Allemands, les voyant, leur tiraient un feu de slave. Nos hommes, très régulièrement, se couchaient au moment même où les balles de cette salve arrivaient sur eux, toujours une fraction de seconde trop tard. Cela devenait même un amusant petit jeu ! Notre cadence était la bonne.

Nous franchîmes ainsi environ deux cent cinquante mètres et n'eûmes, sur tout ce trajet, que deux blessés légers. Puis, nous nous trouvâmes en face du réseau de fils barbelés, toujours debout. Des trous nombreux le parsemaient qui étaient autant de cheminements possibles pour nous. Les occupants d’en face nous tiraient bien dessus, mais nous étions justement abrités par l’épaisseur de leur réseau derrière lequel ils ne nous voyaient plus.

Alors, se sentant par trop poussés, ils commencèrent à évacuer peu à peu la tranchée, au fur et à mesure que les nôtres approchaient. Déjà quelques hommes de ma Section se glissaient dans le réseau par les brèches qu'ils avaient trouvées devant eux. Je poussai les autres à faire vite, aussitôt qu'ils le pourraient et, moi-même, j'abordai le réseau.

Devant moi, rien n'était entamé.

Il fallait que je me crée un cheminement avec ma pince à barbelés qui était pendue à mon ceinturon. Je commençais à peine à faire ce geste que le tir de barrage allemand se déclencha sur nous. Jusque-là trop en arrière de nous, il nous était indifférent. Je cisaillais donc les premiers fils devant moi quand, tout à coup, j'entends le sifflement d'un obus de 77 qui paraissait venir dans ma direction, plus près que les autres : les Boches raccourcissaient leur tir.

Et au moment même où je disais, à mi-voix, pour moi seul : "Celui-ci est pour moi, je parie" Braoûm ! L'obus éclate à une dizaine de mètres derrière moi; et, aussitôt, je pousse, involontairement, un grand cri : j'étais touché à la cuisse gauche. Je m'affaissai alors sur place et perdis entièrement la notion des choses. J'étais littéralement mort, encore une fois.

Quand je repris mes sens, la nuit tombait. Des hommes de ma Section étaient autour de moi : ils venaient voir comment je me comportais, et, constatant que j'étais vivant, s'apprêtaient à me transporter à l'abri dans la tranchée qu'ils avaient prise, nettoyée de ses anciens occupants et qu'ils occupaient en force, ayant déjà retourné le parapet dans l'autre sens.

Ayant repris connaissance, je leur dis que j'avais la cuisse gauche broyée. Alors, pour me transporter, ils déroulèrent sous moi une toile de tente que j'agrippai des deux mains à hauteur de mes épaules, et ils me firent ainsi glisser, à travers le chemin que quelque-uns se frayaient au travers des barbelés en les arrachant au fur et à mesure.

Arrivés au bord de la tranchée, ils me déposèrent avec précaution dans un endroit abrité, et là, une fois de plus, je partis pour les régions inconnues de l'évanouissement.

Mon second réveil fut provoqué par la deuxième phase de mon sauvetage. C'était en pleine nuit. Les brancardiers étaient en train de me remuer pour me charger sur leur brancard. C'était la douleur qui m'avait fait sortir du coma.

Comment ces quatre brancardiers se trouvaient-ils sur cette première ligne ? Parce que quatre petits gars de ma Section avaient été les chercher, bien loin derrière, et, montrant leurs armes, leur avaient intimé l'ordre de venir avec eux pour me transporter. Ils avaient d'abord rechigné, disant qu'ils devaient commencer par ceux qui étaient proches de leur poste de secours !

- Oui, dirent mes hommes, et laisser crever les autres, hein ? Allons amenez-vous de bonne volonté, ça vaudra mieux; parce qu'autrement, on pourrait vous y forcer.

Ce fut ainsi que moi, le plus éloigné du docteur, je lui fus cependant amené. Oh ! pas tout de suite ! D'abord, le chargement fut un peu laborieux et fortement douloureux. Puis, le chemin était long jusqu'au poste de secours : plusieurs kilomètres, à travers la nuit toute pleine des cris des blessés, des appels désespérés des mourants qui jonchaient la plaine et dont on voyait, en passant, les taches noires allongées sur le sol.

Arrivé au poste de secours, qui était installé dans une ferme isolée, on me posa à terre à la suite d'un rempart de brancards occupés, arrivés bien avant moi. Il y en avait une épaisseur d'au moins trente, sur une cinquantaine de mètres de longueur !

- Mais, dis-je à mes hommes, jamais je ne serai pansé cette nuit !

- Attendez, mon Adjudant, dit l'un d'eux. Je vais aller voir le docteur Carleton et lui dire que vous êtes là, gravement blessé et il s'occupera de vous.

Effectivement, peu de temps après, il revint en compagnie de quatre brancardiers qui me prirent à bout de bras et, enjambant tous les autres, parvinrent à me déposer sur la table d'opération du docteur.

- Ah ! Te voilà encore, mon pauvre vieux. Je t'avais bien dit que tu y laisserais tes os. Voyons, qu'y a-t-il ?

- Cuisse gauche fracassée. Eclat d'obus.

- Nous allons voir ça. Mais, mon pauvre ami, il va falloir qu'on découpe ta belle capote toute neuve, et aussi te soulever.

- Tant pis; à une culotte près. Allez-y !

Lorsqu'il put approcher de la plaie, il fit une mine.

- Oui, c'est très, très grave ! Tellement grave que ne ne puis absolument rien te faire ici. Je vais aseptiser avec de l'iode, seule chose que j'ai pour cela, et je te ferai évacuer au plus tôt par les petites voitures sur Verdun. Là seulement, à l'hôpital, on pourra voir. Mais, dans ton malheur, tu es encore un veinard : ni l'artère fémorale, ni le sciatique ne sont atteints. l'artère coupée, tu ne serais pas là; la sciatique déchirée, tu serais en bien plus mauvaise posture que maintenant.

Pendant qu'il me renseignait ainsi sur mon état, il préparait une énorme seringue pouvant contenir un demi-litre qu'il remplit de teinture d'iode. Puis, m'introduisant la canule de l'instrument dans la plaie, il m'infusa lentement tout le contenu. J'avalai la dose avec une bien vilaine figure, parait-il, mais je ne poussai pas un cri.

Alors, le docteur prit une fiche rouge, en remplit quelques lignes, m'attacha ce bout de carton à un bouton de ma capote et fit signe aux brancardiers de me porter, immédiatement, à l'endroit de rassemblement pour les évacuation urgentes. Pendant ce temps, je remis à mes petits gars, qui étaient restés près de moi et avaient assisté à mon pansement sommaire, mon bidon qui était encore presque rempli de bon tafia. Je les remerciai chaleureusement de leur dévouement généreux qui me permettait, peut-être, de me sortir de cette terrible affaire.

Ils me quittèrent alors en me serrant la main, heureux, disaient- ils, d'avoir pu faire cela pour moi, en remerciement des gentillesses que j'avais eues pour eux. Oui, je dois dire, ici, qu'avec mes hommes, j'étais peut-être sévère, mais avec douceur, avec bonté. Je leur donnais quelque argent pour s'acheter du papier, des enveloppes, du tabac, du cirage, enfin quantité de menues choses qui ne me coûtaient guère et qui faisaient grand plaisir à ces pauvres gars, presque tous des pays envahis, comme moi-même, et sans autres ressources que leur pauvre prêt de un sou par jour. Partout, aussi bien en cantonnement qu'en route, je partageais leur tambouille ainsi que leur logement. Que nous tombions bien ou mal je restais avec eux; je leur parlais souvent, les aidais quand le cafard les prenait trop violemment. Sans l'avoir prévu, j'en fus bien récompensé par l'acte qu'ils accomplirent bénévolement en obligeant les brancardiers à venir me chercher. Il est à peu près certain que, si je suis encore en vie, c'est uniquement grâce à eux car, si je n'avais pas été évacué cette nuit-là, je ne m'en serais pas sorti.

Le jour suivant, je n'en menais pas large. Mais, du moins j'avais reçu cette forte dose de teinture d'iode dans la plaie qui s'en était trouvée tout de même assez aseptisée pour éviter une gangrène immédiate. Celle qui s'est produite ensuite a pu être enrayée à temps.

Auparavant, ce soir ou plutôt cette nuit-là, je me trouvais dehors, sur un brancard, sous des couvertures et sous la voûte céleste, bien étoilée cette nuit-là. Je pus en contempler le splendeur en attendant la suite.

Cette suite, ce furent les petites voitures, longues, étroites, à grandes roues, traînées chacune par un mulet. Chaque voiture vint se ranger le long d'un brancard; et, quand ce fut mon tour, les brancardiers me saisirent sur le brancard, en passèrent les mancherons dans des attelles en cuir, sortant de ressorts à boudins, comme dans les wagons sanitaires qui m'avaient emmené à Lyon, me suspendant ainsi entre les roues, au-dessus du sol.

Le convoi se mit en marche, lentement; mais comme les cahots étaient donc douloureux ! Je me laissai ainsi traîner en somnolent jusqu'au village de Manheulles où nous arrivâmes au petit jour. On ne pouvait pas continuer à emprunter la route : le convoi y aurait été bombardé. On nous arrêta donc dans la cour d'une grande ferme et on nous introduisit, individuellement, dans une grange pleine de paille et de foin, où on nous déposa, sans brancard, à côté d'autres blessés comme nous, arrivés avant nous.

Sans autre explication, on nous laissa là. Personne ne vint nous voir dans la journée. C'était comme si nous étions abandonnés en plein désert. Cependant, si nous paraissions abandonnés par nos semblables, nous ne l'étions pas par l'artillerie allemande qui déclencha, dans la journée, un bombardement terrible sur le village. Sans arrêt, les obus arrivaient et éclataient. Tout à coup en voici un qui, perçant la toiture de notre grange, nous arrive dessus.

- Bon ! me dis-je; cette fois, nous somme fichus ! Nous allons être grillés comme du café. J'attendais la déflagration et la gerbe d'incendie qui devait s'ensuivre. Rien à faire d'autre, puisque nous ne pouvions pas bouger ! Eh ! bien, non. Par un miracle comme on n'en rencontre pas souvent dans son existence, cet obus-là, celui-là et pas un autre, n'a pas éclaté. Plouf ! fit- il dans le foin où il resta enfoncé sans plus se manifester ! Ce fut alors un cri général de soulagement, par tous ceux qui avaient vu et qui pouvaient encore crier : Vous parlez d'une veine ! Le seul obus qui n'éclate pas, c'est justement celui qui tombe au milieu de notre paille, de notre foin !

Cette alerte nous fit oublier un moment notre abandon, mais non pas ma soif. Dieu ! que j'avais soif ! Et la fièvre aidant, je me représentais les délices d'un bon pernod bien glacé qui aurait fait tant de bien à mon gosier en feu !

Autre supplice : les besoins constants que j'avais de me soulager les entrailles. Il paraît que ce besoin constant d'évacuer est une conséquence naturelle des blessures à la cuisse. Je ne sais si c'est vrai en général; en tous cas, pendant cette journée là, je fus pris très souvent de violentes coliques, avec besoin d'évacuer des matières presque liquides. Et j'étais seul, sur de la paille. Alors, je me défaisais comme je pouvais, à l'aide de mes bras valides, en m'appuyant dessus, et, troussant mon pantalon sous moi, je parvenais à me dénuder les fesses, ce qui me permettait de me soulager sur place. Mais ensuite, j'essayais de ne pas me souiller. Avec infiniment de peine, je me glissais un peu de côté. Pour y recommencer la même manoeuvre peu de temps après !

Le soir, enfin, on entendit du remue-ménage dans la cour. Le bruit de sabots nous fit comprendre qu'il s'agissait de nos mulets de la veille, qui revenaient nous chercher. Etant entré un des derniers, je fus amené un des premiers; ce qui me fit penser à la sentence : Les derniers seront les premiers.... ! Et on roula de nouveau sur une route. Mais je ne sais pas du tout où, ni quand, ni comment on nous conduisit : je me suis réveillé dans un wagon de chemin de fer, un wagon de marchandises qui roulait bien doucement mais en faisant des cahots bien douloureux qui, sûrement, étaient la cause de mon réveil. Où étais-je ? Je n'en savais rien du tout et je ne ressentis aucun intérêt pour le savoir. On me menait quelque part, c'était tout.

Ce quelque part fut Verdun. Là, je me souviens du débarquement du train, de l'embarquement dans l'auto-ambulance, du trajet dans les alentours de la ville et de l'entrée à l'hôpital. Mes souvenirs sont très clairs. Sans attente, les docteurs m'ont entrepris et j'ai sombré de nouveau, mais, cette fois, sous le masque de chloroforme.

Lorsque je revins à moi, j'étais couché dans une grande salle pleine de monde, c'est-à-dire pleine de blessés, les uns gravement, les autres moins. C'était dans la matinée. Un infirmier étant près de moi, je lui demandai où j'étais, quelle opération j'avais subie, etc... Il me dit que j'étais à l'hôpital X (j'ai oublié le nom), qu'on avait débridé la plaie, et que, du reste, le docteur allait passer me voir. Je lui demandai s'il connaissait mon frère, le sergent-infirmier Hubin, de l'ambulance de Bras.

- Oh ! mais oui, très bien.

- Je voudrais bien qu'il soit prévenu que suis ici.

- C'est facile; il le saura tout à l'heure, et il viendra sûrement vous voir cette après-midi. Quand le docteur arriva, peu après, il vint tout de suite à moi et me trouva l'attendant.

- Eh ! bien, me dit-il, vous voilà éveillé ? Vous pouvez dire que vous avez l'âme chevillée au corps, vous !

- Pourquoi, docteur ?

- Il me demande pourquoi, dit-il son sergent-infirmier qui le suivait. Mais malheureux, à cause de ce que nous avons retiré de votre cuisse cette nuit : des pierres, de la terre, de l'herbe, du foin, du drap, de ce morceau de fonte-là, tenez, qui a fait tout un ravage. Il y avait même des asticots, dans votre plaie ! Je ne sais pas comment vous vivez encore après une secousse pareille. Il ne vous reste plus de sang dans les veines. Et vous avez eu une chance inouïe : un millimètre de plus, votre artère fémorale était coupée. Alors, bien entendu, on n'aurait plus jamais parlé de vous !

- Mais, maintenant, docteur, elle n'est plus mortelle, ma blessure ?

- Elle, non. Mais vous savez, vous êtes tellement affaibli qu'il faudra lutter.

- C'est bien, docteur. Si ça ne dépend que de moi, ça ira tout seul.

L'après-midi, je vis mon frère entrer dans la salle. Il ne me reconnaissait plus; je devais donc être terriblement changé. Nous pûmes quand même causer tranquillement, car j'avais l'esprit parfaitement lucide, et je lui demandai d'écrire à Lili, à Besançon, pour lui faire part de ma blessure, afin qu'elle communique la nouvelle à Longwy, par les moyens indiqués. Naturellement, il devait aussi écrire à notre mère.

Je restai deux ou trois jours dans cet hôpital. Je ne mangeais rien. Je n’avais pas faim. Avec ça, une fièvre continuelle, une soif inextinguible. Je m’affaiblissais certainement au physique, mais pas au moral qui ne fut jamais atteint. De cela, je suis certain, car je me souviens de la plupart de mes pensées d’alors.

On me transporta ensuite dans un grand hôpital tout neuf, où, d'office, on me donna un lit dans une grande pièce nue, froide, garnie de peu de lits, et qui avait une drôle d'allure.

Je ne me suis rendu compte de ce qu'elle représentait que deux jours plus tard. Le premier jour, dans mes moments de lucidité, je regardais autour de moi pour voir quelles étaient les tournures de mes confrères en souffrance. Il y en avait qui étaient immobiles et muets comme des bûches. Un autre, dans un coin, poussait de temps en temps des hurlées terribles, de douleur certainement. Un autre, qui n'avait plus qu'une jambe, poussait des clameurs de fou, se dressait debout sur sa seule jambe, et déterminait chaque fois une hémorragie dans sa jambe coupée.

Ces deux-là sont morts tous deux ce même jour. Vers le soir, je vis les infirmiers sortir de la chambre voisine dont le peu que j'aperçus me fit une vilaine impression, sans que je compris se encore ce qu'elle représentait. Ils virent d'abord à l'unijambiste, le dénudèrent, en le retournant avec autant de respect et de précautions qu'un sac de pommes de terre, le roulèrent dans un drap et le transportèrent ainsi dans la salle à côté.

Ils revinrent et firent exactement la même chose avec l'autre mort. Mauvaise impression Non pas que je me fusse affecté de voir des morts dans la salle. J'étais trop accoutumé à vivre avec eux. Mais enfin, cette manière de chiffonniers qu'avaient les infirmiers me déplaisaient beaucoup. Leur manière était celle de tous les garçons d'amphi. Il ne peuvent pas faire autrement. Et, entre eux, comme ils savent bien qu'un homme mort est aussi insensible qu'un caillou, ils ne se gênent nullement. Quant à nous, ceux qui étaient encore vivants dans la salle, ils ne n'en préoccupaient guère : ce serait notre tour bientôt.

C'est seulement le lendemain que j'eus la révélation de la qualité spéciale de cette salle voisine. Ce jour-là, on y emmena quatre morts de chez nous, et, la porte de communication étant restée ouverte toute grande assez longtemps, je vis qu'on déposait les cadavres sur une espèce de bas-flanc, comme un dortoir de salle de garde. Je fus fixé immédiatement : c'était l'amphi !

Encore une fois, cette chose ne m'impressionna pas par elle-même. Cela m'était bien égal, puisque je vivais et que j'avais toujours l'intention de continuer à vivre. Mais la réflexion me vint alors que, puisque d'office, on m'avait couché dans cette anti-chambre, c'est qu'on jugeait mon cas mortel, sans guérison possible ! Et pourtant, me disais-je, je ne vois pas en quoi je dois mourir. On panse ma blessure tous les jours; il arrivera bien un moment où on fera autre chose pour la guérir ?

Je ne me voyais pas du tout mourant, ni mort. Je devais être, physiquement, dans un état pitoyable. C'était certain. Je ne mangeais pas, jamais. Je ne faisais que boire : bouillon, tisane, n'importe quoi. J'allais très souvent à la selle. C'était, chaque fois, une comédie. Aussi, très souvent, les infirmiers me laissaient tomber, et, bien entendu, je faisais sous moi. Mais je ne me rendais pas bien compte de ces misères, et je n'en ressentais plus le dégoût, la souffrance.

J'avais de longues absences; je veux dire qu'entre mes moments de lucidité parfaite, il se passait de longs instants. Que faisais-je, alors, en admettant que je fisse quelque chose ? Je ne sais pas. Mais ce que je sais parfaitement, c'est que mon esprit était très clair que je dirigeais mes pensées à volonté, sur tel ou tel sujet. Je m'en souviens encore aujourd'hui, comme si j'y étais.

Au bout d'une huitaine de jours de prévention de crevaison, voyant que je m'obstinais à ne pas clamecer, les docteurs prirent une décision héroïque.

- Puisqu'il ne veut pas mourir ici, se dirent-ils certainement, c'est que notre binette ne lui revient pas. Alors, nous allons l'expédier quelque part, dans l'intérieur. Peut-être sera-t-il plus docile !

Et on m'expédia, sans autres soins que des lavages et des pansements ordinaires,on me chargea de nouveau dans un wagon sanitaire, modèle Argonne. Mon frère Victor vint me voir dans mon wagon et me dit au revoir, avec l'air de vouloir dire : Adieu, mon pauvre vieux; je ne te reverrai certainement plus. Et il n'en avait pas que l'air : c'était sa conviction; il l'a écrit à notre mère.

Une fois en route, je ne pensais plus qu'à une chose : le Midi, la Côte d'Azur, le soleil et les cerises. J'avais une hallucination de cerises. Je me gargarisais la bouche du matin au soir avec la pensée de ces fruits délicieux et acidulés qui m'auraient fait tant de bien, tant de plaisir, surtout.

Et, à la cadence des roues du wagon sur les rails, je m'étais fait une petite mélopée, muette extérieurement, mais combien vibrante en mon crâne, avec le soleil, la Côte d'Azur et les cerises.

Physiquement, je ne souffrais pas lorsqu'on ne me bougeait pas. Je sentais, dans ma cuisse, comme un engourdissement général, et, lorsque je voulais me déplacer un peu moi-même, pour changer de position, je le faisais sans douleur, bien lentement, bien précautionneusement.

On roula ainsi tout une nuit et une matinée. Puis, il y eut un arrêt assez long, avec conciliabules de docteurs le long du train. On ouvrit mon wagon, et, sans hésiter, on vint à moi.

- Celui-ci, à descendre d'urgence aussi, dit-on en me désignant.

On me descendit donc et on me transporta à une salle d'opération située dans la gare même. C'était la gare régulatrice très importante de Neuf château (Vosges) ou une ambulance opératoire était installée à demeure pour permettre de traiter les cas urgents au passage des trains.

En même temps que moi, on était venu chercher une trentaine de blessés, tous sur des brancards, qu'on faisait entrer à tour de rôle dans la grande salle d'opération où, par les vitres, on voyait s'agiter un nombreux personnel, masculin et féminin, en tenues blanches. Tantôt, d'affreux cris en sortaient, lorsqu'on opérait un blessé sans l'endormir. Le plus souvent, ces opérations étaient muettes. Dès qu'un client était servi, on le remettait sur son brancard et on le reconduisait au train. Il était en état de continuer la route.

A la fin, il ne restait plus que moi ? J'étais dans un coin, peu en vue, et j'allais être oublié quand un des infirmiers m'aperçut et s'écria :

- Ah ! merde ! en voilà encore un. Il se cachait, le petit salaud; il croyait qu'on ne le verrait pas ! Allez, houp, l'ami, sur le billard comme les autres !

Cette façon de me recevoir me mit en rogne et je lui répliquai aussi vertement que je le pus :

- Espèce d'abruti, tu ne vois pas à qui tu parles ? Est-ce que tu crois, sale embusqué, que je viens ici volontairement ? on s'en fout, de ton billard; on sait ce que c'est, va; c'est pas comme toi; t'es bien trop fainéant pour y goûter autrement qu'avec un torchon et une époussette !

- Oh ! ça va, me dit l'autre; fais pas tant de foin !

- Je ferai le foin que je voudrai envers un sale morpion de ton genre. Allez, mène-moi sur ton billard, et si tu es curieux, tu verras comment on déguste des dragées, là-bas où t'es bien trop lâche pour jamais aller.

Pendant ce temps-là, il m'avait fait entrer dans la salle, et le docteur m'entendit :

- Oh ! en voilà un qui rouspète !

- Oui, docteur, contre cet abruti d'infirmier qui m'engueule comme du poisson pourri parce que je suis le dernier. Je ne veux pas de ça, moi; j'ai droit aux soins, mais pas aux engueulades d'embusqués !

- C'est bon, c'est bon,; calmons-nous. - Oh ! Oh ! fit-il en regardant la fiche pendue à ma capote.

Dès que je fus sur la table, il commença à me découvrir puis, tous les gestes se précipitèrent autour de moi. Vite, je reçus non un masque, mais un tampon de chloroforme; le docteur ajustait sa cagoule, les infirmières proches se bouchaient le nez, et, la dernière chose que je vis, distinctement, c'est le geste rapide et brutal du docteur m'enfonçant un bistouri sur le devant de la cuisse, près de la déchirure des os.

Ensuite, je n'eus plus conscience de ce qui se passa. Mais je sus par la suite que j'étais atteint de gangrène gazeuse. Une poche s'était formée, qui avait déterminé la rapidité brutal du docteur. Il était juste temps, parait-il. Et c'était la crevaison de cette poche qui avait libéré le parfum violent qui empesta la salle au point d'obliger tous les assistants, pourtant habitués à ces sortes de choses, à se boucher les narines.

Je repris connaissance dans une voiture d'ambulance automobile qui me conduisait rapidement à l'hôpital militaire de la garnison de Neufchâteau. Le cas était extrêmement urgent, car lorsque nous arrivâmes, la voiture fut accueillie portes ouvertes, et à peine arrêtée, les docteurs étaient-là, en tenue d'opération, pour me recevoir sur mon brancard. A peine arrivé à la salle d'opération du premier étage, je reçus le masque de chloroforme pendant que l'opérateur ajustait le sien et qu'on lui apportait la cuvette de verre où trempaient ses outils bien brillants.

Je revois tout cela aussi nettement que je le vis alors, ce qui est bien une preuve de la parfaite lucidité d'esprit dont je jouissais à ce moment-là, que j'ai toujours eue, du reste. Si j'ai eu des moments de défaillance, ce qui est possible, probable même, je ne m'en souviens pas. Mais, en dehors de ces moments et de ceux du sommeil, j'ai toujours été parfaitement conscient. Je ne me sentais absolument pas dans l'état d'esprit de celui qui se sent, qui se voit perdu. Non. Pas du tout.

Pour la deuxième fois de la matinée, je me trouvais donc sur le billard. Cette fois, ce fut très laborieux, parait-il. On m'a dit après que le docteur avait voulu fouiller toute l'horrible plaie qui s'infectait, pour en arracher les moindres parcelles gangrènées et prévenir le retour de cette pourriture. Lui et ses aides firent le possible et même l'impossible. Mais leur rôle dut se borner à cela, la nature de la blessure ne leur permettant pas de soigner autrement. On verrait plus tard, si aucune complication ne survenait, à prendre une décision chirurgicale qui serait, fatalement, extrêmement grave. Pour le moment, on devait se borner à surveiller la plaie ainsi que mon état général qui était parfaitement détestable. Je ne mangeais pas. Je ne faisais que boire et évacuer. Aucun aliment solide ne pouvait entrer dans mon gosier. Mais j'avais une soif terrible, avec une envie de champagne, toujours de champagne !

Je reçus, en effet, une bouteille de champagne, mais, hélas, ce fut l'unique. J'en ai encore la volupté sur les lèvres et à l'estomac. Ensuite, on me donna de la tisane dite champagnisée parce qu'elle pétillait comme du champagne. Elle n'était pas mauvaise, assurément; mais ce n'était jamais que de l'eau et de l'acide tartrique avec un peu de sucre !

La salle où je fus versé, au sortir de l'opération, était située au rez-de-chaussée d'une aile, à droite en entrant par la grande porte. J'y demeurai plusieurs jours, au milieu d'opérés comme moi qui cuvaient leur chloroforme avant d'aller ailleurs. Il y en avait de bien calmes et d'autres qui étaient bien embêtants. Je l'étais peut-être davantage, moi-même, qui sait ? Ce que je sais, c'est que, pendant les deux jours qui suivirent mon passage sur le billard, j'eu des moments de cafouillage cervical. Je sais, et j'ai bien su alors, que, par moment, je déménageais, c'est-à-dire que je racontais des absurdités. J'employais des expressions délirantes sur le ton ordinaire de la conversation. Le docteur me faisait parler exprès pour se rendre compte, et pendant ce temps, il m'examinait fortement.

Mais cet état ne dura que deux jours.

Effets d'une trop grande quantité de chloroforme absorbée trop vite ? Je ne sais. Je repris ensuite mon sérieux habituel, et, au bout de quelques jours, on me fit changer de salle. On me fit traverser la cour, et je remarquai qu'elle voisinait avec la gare où attendait un train sanitaire complet. Même je crus, pendant un moment, qu'on allait m'y conduire et, déjà, je reprenais ma marotte de cerises qui ne me quittait pas, liée au pays du soleil de la Côte d'Azur !

Ce n'était pas cela du tout. On me conduisait tout simplement dans une autre aile, au premier étage, dans une grande salle attenant à la chapelle par un côté. C'était beaucoup plus gai qu'en bas, moins encombré, et sous la direction de soeurs auxquelles étaient adjoints des infirmiers militaires.

Je m'y plus, dans cette salle. Je ne sais pas pourquoi, je m'y sentais en pleine sécurité. Rien pourtant n'y était extraordinaire; mais le calme, la propreté, l'ordre, la disposition générale, tout me semblait réjouissant. Mais je n'y mangeais toujours pas. Impossible d'avaler du solide, à part quelques pommes de terre et quelques carottes. C'était déjà une bonne indication, et j'aurais voulu forcer un peu, mais je ne pouvais faire davantage. La nature s'y opposait nettement. Je n'avais qu'à attendre.

Les soirées étaient très douces, dans cette gentille salle, car elles étaient égayées par des chants religieux, venant de la chapelle, que j'entendais parfaitement bien, un peu lointains mais bien distincts. Notre salle donnait directement, par une demi-porte, une espèce de volet, dans le choeur de l'église, ce qui permettait de voir, de la salle, l'autel, ses illuminations, ses offices, et d'entendre les chants religieux. Et c'était si doux, si doux, d'entendre ces voix féminines, que j'attendais le soir avec plaisir, dans l'espoir de les entendre encore, car, dans l'éloignement, elles prenaient pour mon oreille un accent émouvant.

Une nuit m'est restée mémorable.

Malgré mes appels, personne n'était venu à mon secours pour me passer le bassin. Bien entendu, mon lit et moi-même furent souillés. Je dus attendre longtemps, dans l'angoisse et le dégoût, le passage de quelqu'un qui puisse me délivrer. La première personne qui vint fut une soeur blanche (de quel ordre ?) qui secondait les autres soeurs de l'hôpital. Comme je me plaignais, elle voulut connaître la cause de mes plaintes. Mais je n'osais pas dénoncer la cause de mon tourment à cette jeune femme qui me parut si belle, si angélique si pure. Ce fut elle qui m'aida en en parlant la première. Et, en toute simplicité, avec un sourire si doux, si beau, des gestes lents mais exercés, elle fit ma toilette complète, de moi-même et de mon lit. Quand ce fut fini, je lui fis part de la confusion où m'avait mis l'obligation d'avoir recours à elle pour de tels soins. Mais son sourire montra plus de bonté encore, et elle me dit que c'était moi-même qu'elle devait remercier. J'en fus ému aux larmes. Et je la revois, cette jeune et belle femme, chaque fois que ma pensée s'arrête à Neufchâteau.

Les docteurs de cet hôpital, las comme ceux de Verdun sans doute de voir mon état toujours stationnaire, c'est-à-dire m'empirant pas - ils ne pouvaient attendre de changement que dans le sens du pire - décidèrent, comme les premiers, de m'envoyer ailleurs. Je connus une fois de plus le chargement en wagon sanitaire.

Cette fois, je voyageai dans un train de luxe, c'est-à-dire composé de grandes voitures à voyageurs, sur boggies, avec couloir d'intercommunication d'un bout à l'autre du train, et les voitures, bien homogènes, peintes d'une couleur uniforme, portaient la grande croix rouge sur carré blanc, aussi bien sur les flancs que sur les toitures. Au lieu d'être suspendu dans des montants de ferrailles, j'étais confortablement installé dans un compartiment, à hauteur de filets.

On partit de nouveau pour, dans mon esprit, la Côte d'Azur, les cerises. Obsession. Ça n'alla pas bien loin. A Dijon Porte-neuve, arrêt, et débarquement d'un seul passager : moi-même. Pas encombrant, on me déposa dans une salle de la gare bien chauffée et on me donna à boire du bouillon bien chaud en attendant le véhicule qui devait venir me prendre. Il vint pendant la nuit et me déposa à l'Hôpital Carnot, lycée de garçons transformé en un immense hôpital militaire.

 

 

 

A L'HOPITAL CARNOT DE DIJON

 

On me fit entrer, au rez-de-chaussée, dans la salle 2, salle complète, où mon arrivée, avec les bruits qui en résultèrent, fit grommeler les occupants. Le lendemain, visite, hochement de tête des docteurs. J'avais reçu, avant mon départ de Neufchâteau, un plâtrage assez sommaire de la cuisse, destiné à souder ensemble les deux parties de ma jambe, rendues indépendantes par la brisure du fémur. Seule, une petite fenêtre, en face des lèvres de la plaie permettait les pansements. je restai en l'état trois ou quatre jours, puis on me fit entrer à la salle 3, à côté, réservée aux sous- officiers, où c'était donc ma place réglementaire.

Mon arrivée dans cette salle provoqua des remous désagréables, dont je ne pouvais pas me douter, et auxquels je ne pouvais rien. C'est que je pris la place d'un sergent presque guéri, qui, par une coïncidence bizarre, était justement du 147e de ligne, donc de mon régiment, et de la 2e Compagnie, ma Compagnie d'origine. Je ne le reconnus pas, mais lui me reconnut bien. Il avait été blessé légèrement à la main à Bellefontaine, et, depuis cette époque, il était à Dijon, à se pavaner avec son bobo qu'il faisait durer tant et plus.

Il y était puissamment aidé par les infirmières de la salle. C'était un noble, ce Monsieur, avec un nom sonore à particules, et on le disait comte ou baron; je ne sais plus. Sa personne, ou son nom, avait fait impression sur l'infirmière bénévole de cette salle 3, et les deux personnages étaient - disait-on- fiancés. L'infirmière en question était une jeune fille prolongée, d'une trentaine d'années, vulgaire d'apparence mais de famille très aisée, très cotée, et même tant soit peu noble elle aussi. Ils étaient donc bien assortis, et les relations entre les jeunes fiancés étaient constantes, puisque tous les deux étaient de service dans la même salle, lui comme blessé - si on peut dire - elle comme infirmière. Et voilà que, par mon arrivée intempestive, je rompais cette enviable situation, en envoyant le fiancé loin de sa promise. Du coup, je devins, sans y pouvoir mais, le sale type de la salle.

Cette antipathie ne fit, ensuite, que croître et embellir quand, à l'usage, je me montrai très peu sociable. Certes, à l'état normal, je ne me jette pas à la tête des gens. Je suis plutôt réservé. Je n'aime pas les relations continues et je ne fais aucun frais pour plaire. Je ne fais rien non plus pour déplaire. Mais alors, dans l'état où j'étais, je ne montrai aucune amabilité spéciale, surtout lorsque je vis, nettement, que les femmes de la salle me faisaient la tête.

Ah ! j'étais bien tombé, oui ! La fiancée infirmière, brutale avec moi, ne me parlait qu'avec brusquerie. Elle avait gagné à sa hargne la soeur chef de salle, une anguleuse bonne femme à figure fermée et méchante, aux lèvres minces, serrées, à la démarche cauteleuse, qui était tout miel avec celui-ci, tout vinaigre avec tel autre, pour des raisons meilleures les unes que les autres.

Cela commençait par les prières. Je n'y répondais pas; je n'y participais pas; j'y étais totalement indifférent, et j'avais, parfois, l'indélicatesse de boire quelques gorgées de bouillon avec la récitation du "bénédicité". Cela, déjà, était suffisant pour me faire rayer de l'assaisonnement au miel.

Puis, je ne mangeais pas ce qu'on m'apportait : mauvaise tête, mauvaise volonté. Puis, j'avais toujours soif. Il parait que j'ai demandé du rhum à cor et à cri. Je n'en ai pas du tout souvenance, n'ayant non plus aucune souvenance d'en avoir désiré. Mais légende ou non, je ne sais, ce fut un autre motif pour me détester : alcoolique; donc, inguérissable.

Puis, j'avais toujours besoin de ce maudit bassin : embêtement suprême dans cette salle réputée chic.

Car c'était la salle chic par excellence. Aux repas de midi, tous les jours, Madame la Préfète en personne, accompagnée de sa jeune fille âgée d'une vingtaine d'années, étudiante à l'université Dijonnaise, venait distribuer, elle-même, les mets aux sous-officiers. Vêtues de blanc, en infirmières, ces deux hautes dames daignaient traiter, de leurs propre mains aristocratiques, les modestes sous-officiers. Elles servaient à table ceux qui étaient mobiles; et pour ceux qui étaient alités, elles préparaient le repas sur les plateaux que l'infirmière-fiancée apportait à chacun. Généralement, quand elles en arrivaient à moi, en dernier lieu, l'une au moins grommelait :

- Oh ! celui-là, ce n'est pas la peine de se déranger : il ne mange pas de notre cuisine !

- Mais, Mademoiselle, c'est que je n'ai pas faim

- Oui, c'est bon. On sait bien que vous mangez quand même.

Autre "chic" de la salle : le repas desservi, on y apportait le café pour Messieurs les prêtres mobilisés comme infirmiers et qui travaillaient dans les salles voisines. Tous les jours, au déjeuner, ils venaient à quatre, cinq, six, salle 3, y prenaient le café comme chez eux, ce qui n'avait rien de gênant, et y faisaient une bonne heure de parties de cartes, entre eux ou avec des camarades blessés. Ma présence ne cadrait pas avec ces habitudes et ôtait, parait-il, beaucoup de son chic à la salle.

Enfin, j'étais trop blessé, aussi. On ne savait à quelle sauce me faire mariner. Dès mon arrivée, on m'avait enlevé, bien entendu, mon plâtre. Mais quoi, ensuite ? Cette terrible blessure n'était pas encore assez connue du monde médical. On ne savait pas comment s'y prendre pour la guérir. On n'y connaissait que trois remèdes qui avaient, à peu près, le même résultat :

1°- La mort du sujet, ce qu'on attendait de moi depuis longtemps.

2°- L'amputation de la jambe, pour mon cas, réputée impossible.

A cause de la présentation, de la place de la blessure, l'amputation aurait été mortelle.

3°- La désarticulation de la hanche, qu'on ne voulait pas tenter non plus, parce qu'on était certain d'une issue fatale. Alors ?

Alors, on tâtonnait. Le docteur de la salle inventa tout de même un traitement. Deux fois par jour, il venait près de mon lit, suivi d'une voiturette chargée d'instruments de pansements et d'infirmiers, parmi lesquels un abbé mobilisé, beau jeune brun qui avait plutôt l'allure d'une jeune fêtard que d'un prêtre, l'abbé Popon connu de tout le clan féminin de l'endroit.

Chaque fois, commençait pour moi une séance de torture. On défaisait le pansement précédent et on enlevait de la plaie les mètres de mèche iodoformée qui en garnissaient l'énorme excavation. Car l'éclat d'obus, en tourniquant là-dedans, avait fait, avec les chairs, une bouillie sanglante qui s'en était allée avec le sang et les esquilles d'os, provoquant une importante perte de substance à laquelle on remédiait à l'aide de gaze iodée.

Quand le tampon était sorti, c'était le moment le plus pénible. Un infirmier avait pour mission de se placer au bout de mon lit, de s'y arcbouter d'un genou, et, empoignant mon genou gauche des deux mains, devait tirer de toutes ses forces sur ma jambe meurtrie. Cette manoeuvre d'allongement avait pour but et pour effet, parait-il, de présenter en face l'une de l'autre les extrémités des os coupés, au lieu de les laisser chevaucher, suivant la tendance normale des chairs de les rapprocher.

Cet allongement était extrêmement douloureux. Il y avait des infirmiers qui n'osaient pas tirer fort. La sueur leur descendait du front quand ils avaient à faire ce travail. Bien souvent, c'était moi qui les incitais à s'enhardir, pour que ça ne dure pas si longtemps. "Tire donc, tire plus fort" leur disais-je.

Quand l'abbé Popon était-là, c'était lui qui prenait la place. Et je n'avais pas besoin de l'encourager, lui. Il y mettait tant d'ardeur et de vigueur qu'il m'entraînait avec ma jambe !

Une fois la jambe allongée, le docteur s'amusait avec un grattoir à me chatouiller - disait-il - l'intérieur de la plaie à y seringuer de la teinture d'iode et, enfin, à la remplir de nouveau de gaze iodoformée, qu'il enfonçait à coups de poinçon jusqu'à refus. oh ! c'était délicieux ! Après, ce n'était plus qu'un jeu d'enrouler les bandes et de fermer.

Mais ce n'était pas fini.

La cuisse pansée, on me mettait un fort collier de ouate à la cheville gauche. Sur ce collier on en mettait un autre en cuir duquel pendait une forte ficelle. Cette ficelle venait passer sur une poulie, et on y fixait un poids de cinq kilos, destiné à tenir la jambe tendue.

L'intention était charmante et, peut-être, très intelligente. Mais répondait-elle vraiment à ce qu'il fallait faire ? Les cassures des os étaient- elles bien en face l'une de l'autre, dans le même plan, à une distance qui en pût faciliter la soudure ? Autant de mystères pour le docteur que pour moi. Il y avait le dérangement continuel de l'appareil lorsque les infirmiers me soulevaient pour me placer sur le bassin. On ne savait pas. On nageait. Et moi, je ne reprenais aucune vigueur.

Tout de même, je sentais bien, en moi-même, que la vie y était bien incrustée, qu'au lieu de péricliter, elle s'affermissait, au contraire. C'était presque insensible, mais perceptible pour moi-même,lorsque je comparais avec les semaines précédentes. Et puis, je commençais à manger un peu, et même à boire mon vin avec plaisir. Mais, ce que je mangeais était réputé impossible, intolérable, par le personnel de la salle. Je reconnais très volontiers que ce que je désirais manger, ce que je mangeais réellement et de bon coeur et qui passait parfaitement n'était pas du tout ce qu'on a coutume d'offrir aux moribonds - et j'étais considéré comme tel. Vous allez en juger :

Je mangeais des radis roses à la croque au sel, avec leur pelure rouge et leurs queues vertes. Je mangeais, à la main, sans pain qui me paraissait terreux, du fromage de roquefort, tout cru, comme ça ! Oui, c'était ça que je mangeais avec délices, que je dévorais, et qui me soutenait réellement.

Et comment pouvais-je me procurer ces denrées étranges ? Il y avait, dans ma salle, un jeune sergent, André Berthier, très grièvement blessé lui aussi, mais qui approchait de sa guérison. Il était soigné particulièrement par sa maman, établie à demeure à Dijon, uniquement à cet effet. Cette brave maman m'avait pris en pitié d'abord, puis en affection. Quoiqu'antipathique aux femmes officielles de la maison, j'avais trouvé une vraie femme, une vraie maman, à qui j'étais sympathique. Alors, comme je lui contais mes misères, surtout ma répugnance à manger ce que l'ordinaire m'offrait, elle s'était laissé tenter par mes supplications. Rentrant tous les jours à sa pension, elle apportait à son André toutes sortes de douceurs supplémentaires. Et elle apporta, très timidement la première fois, une belle botte de radis rose bien frais avec un petit cornet de sel.

Je pris ce cadeau, parait-il, avec un air de joie étonnant. Je dégustai mes radis en cachette, au moment où les infirmières étaient au réfectoire, et, cette première fois, je me crus au Paradis. Pour la première fois depuis plus d'un mois, je mangeais quelque chose qui me goûtait. Je dévorai ma botte en un rien de temps.

La pauvre Madame Berthier me regardait avec un air mi-figue, mi- raisin, mi-heureux de me voir satisfait, mi-anxieux à l'idée de la suite que pouvait avoir cette affaire. Car, c'était une affaire entendue : étant moribond, il ne m'était pas possible de digérer des radis rose à la croque au sel !

Eh ! bien, je les digérai pourtant, et magnifiquement même. Les camarades qui me regardaient faire, comme Madame Berthier, en furent étonnés. Pas moi ! Je me sentais bien de force à digérer ça ! Je n'étais nullement malade. Blessé, oui; affaibli, oui; mais pas malade.

Devant ce succès, les bottes de radis revinrent, ainsi que de jolis petits carrés de roquefort bien appétissant que je dévorais en les savourant. C'était autre chose que la fade et insipide cuisine de l'hôpital, dont la couleur même n'était pas appétissante.

Il parait que mon régime alimentaire clandestin et tout à fait personnel faisait dommage à ces dames officielles de la salle qui ne pouvaient admettre que je m'émancipe au point de me nourrir à ma convenance et à mes frais, car je remboursais ces achats strictement personnels à Madame Berthier. Un beau jour, indigné probablement de me voir prospérer malgré mon dédain pour le rata officiel, l'ancienne jeune fille découvrit, en le cherchant, le morceau de roquefort que je me réservais pour mon souper, et, de rage ou de telle humeur que j'appelle rage, elle le lança par-dessus une armoire, en disant qu'elle ne souffrirait pas un tel manquement aux prescriptions alimentaires du docteur.

- Et je lui rendrai compte, au docteur, vous savez ?

- Mademoiselle, vous pouvez aller le dire au pape, si vous voulez. En attendant, vous n'avez pas le droit de me voler mon bien, de le détruire. Vous êtes une mauvais femme, sans coeur, sans cervelle, sans rien de féminin.

Je me souviens lui en avoir débité ainsi tout un chapelet, tellement j'étais outré. Mais, ensuite, la prostration me prit, et, avec elle, le découragement. Oui. Le premier et le seul mouvement que j'aie éprouvé dans mon existence fut là, après ce traitement barbare par une femme imbécile. A partir de là, je ne pouvais plus rien demander à Madame Berthier : elle aurait été ennuyée et, peut-être, priée de quitter la salle de son fils.

Alors, je m'assombris et me laissai aller.

Plus de ressort. Heureusement, les événements se chargèrent de faire changer la face des choses. Ces événements, nombreux et pour moi absolument inattendus, se produisirent juste au moment où je commençais à sentir profondément ma solitude dans ma misère physique.

Ce fut, tout d'abord, l'arrivée de ma belle-soeur Lili, qui passa quelques journées auprès de moi. Ce fut un réconfortant très sérieux. Je n'étais plus seul. Je pouvais parler de la famille, vivre enfin d'un air de famille. Et c'était appréciable.

C'est à elle que les dames officielles firent part du peu d'espoir qu'elles avaient en ma guérison, étant donné mon état d'alcoolique ! Elle en fut suffoquée : elle ne me connaissait pas sous ce jour-là - moi non plus du reste - Mais elle lui affirmèrent que je réclamais du rhum à chaque instant et que, par conséquent, je devais avoir le corps brûlé par l'alcool ! Et moi qui avais donné à mes petits gars mon dernier bidon presqu'entier !

Lili repartit en me laissant la certitude qu'elle reviendrait huit ou dix jours après. Cette perspective m'était douce, et je me reprenais à vouloir vivre. Elle a bien fait, Lili, de me venir voir et me dire qu'elle reviendrait. Ce n'était pas du tout son intention - je l'ai su plus tard - mais, sur le coup, j'ai vécu dans cet espoir, et c'était le principal. Elle se servait de ce prétexte d'une visite à Dijon pour aller ailleurs, où un autre attrait, beaucoup plus puissant, l'entraînait. Bon. Passons sur ces pauvres choses. La mort a fait son oeuvre sur tout ce que les vivants grossissent à plaisir.

Quelques jours après le départ de Lili, voilà ma mère qui vient me rendre visite. Elle avait fait le voyage du Mans à Dijon exprès pour me voir, être auprès de moi. Et, horrible chose que je regrette encore, que je regretterai toujours, je l'ai fort mal reçue, la pauvre femme. Une mère, tout de même, qui vient au chevet de son fils affreusement blessé, aurait droit à un bon accueil. Eh ! bien, non, je n'ai pas pu m'empêcher de la mal recevoir. C'était plus fort que moi. Je ne la désirais pas auprès de moi, et il me semblait qu'elle commettait une espèce de violation en y venant sans y être appelée. La pauvre femme, toute malheureuse, n'est guère restée qu'une demie- heure près de mon lit, sans parler pour ainsi dire. Et, chagrine, elle est repartie pour le Mans, sans plus. Qu'aurait-elle fait d'autre ?

Cet incident et l'ennui qu'il m'a causé m'ont tenu encore en haleine quelques jours. Car, tout en ne pouvant pas m'empêcher de me montrer ingrat, je sentais bien que j'avais mal agi, et j'en avais des remords. Ça nourrit aussi, le remords.

Sur ces entrefaites, le docteur vint procéder à un sondage spécial de la plaie. Le fémur, cassé, fracassé au-dessous du trochanter, avait percé les chairs et la peau de ma cuisse, et les deux morceaux d'os avaient passé au travers, se chevauchant en chevalet, sur le devant, les pointes d'esquilles en l'air. Ces deux fragments d'os étaient donc à l'air libre, malgré la tension du poids sur sa poulie.

Le docteur voulait savoir si ces deux parties d'os, séparées comme elles l'étaient, étaient encore saines et vivantes, chacune de son côté. Il résolut, pour cela, d'en prélever une parcelle sur chaque partie, et, à l'aide d'une paire de tenailles ordinaires, il vint près de moi, dégagea un peu les os, et m'ayant prévenu que cela ne ferait nullement mal, il détacha, d'un coup sec, une écaille de chaque fragment d'os. Immédiatement, à chaque cassure, une rosée apparut en gouttelettes capillaires. C'était le sang normal qui circulait parfaitement et qui pénétrait jusqu'à la limite extrême des os, avec tendance à circuler comme auparavant.

- Très beaux, vos os, me dit-il, parfaitement vivants, parfaitement sains.

Et il me fit voir cette fine circulation sanguine.

- Et pour quelle cause faites-vous ce prélèvement, docteur ?

- C'est le docteur O'Kenszick qui me l’a demandé. Il étudie votre cas depuis plus de huit jours et je crois qu'il a trouvé une méthode pour réduire votre fracture.

- Ah ! enfin ! fis-je. On va me faire quelque chose de sérieux. Ce n'est pas trop tôt, vous savez ?

- Eh ! l'ami, je le sais bien, dit le docteur. Mais jusqu'à présent ce cas ne s'est encore jamais présenté, et, dame, nous ne sommes pas des sorciers. Nous tâtonnons. Et maintenant, nous allons voir.

Deux jours après, on m'emmenait en grande cérémonie dans la grande salle d'opération du docteur O'Kenzick, le chirurgien le plus réputé de notre hôpital, une sommité, à qui on envoyait les cas les plus épineux des autres formations.

Il allait tenter sur moi la suture osseuse de la fracture du trochanter. Il voulait faire l'essai, puisque l'occasion se présentait, avec un sujet résistant et tenace, et en tirer une technique pour l'avenir.

Dans cette immense salle, je n'eus guère que quelques secondes pour voir le docteur penché sur moi, me disant quelques mots, pour me tâter, en sorte. Puis, le masque appliqué, je fus laissé inerte, à sa disposition. Je me réveillai dans mon lit, inclus dans un étrange appareil.

J'avais, telle une cuirasse, un plâtre qui m'emprisonnait entièrement la poitrine sous le bras, à la hauteur des seins et qui descendait jusqu'en dessous du nombril, près de la verge qui restait libre. Il s'arrêtait là sur tout le pourtour de droite de mon bassin. Mais, sur la gauche, il se continuait, entourant toute la cuisse gauche, le genou, le mollet, venant mourir juste au-dessus du talon.

En face de la blessure, une fenêtre avait été laissée pour les pansements quotidiens, bi-quotidiens même, pendant les premiers mois. Puis, pour que ma jambe reste dans une position dite d'induction, c'est-à-dire écartée de la verticale de 25 degrés environ, un fort feuillard de fer, encastré en ceinture dans le plâtre, partait de la hanche gauche et aboutissait au mollet gauche. Donc, ma jambe était doublement rigide, d'une part par sa gaine de plâtre, d'autre part pas son armature en fer. Et moi- même, c'est-à-dire tout mon corps était rendu solidaire de cette rigidité par le corset de plâtre. Si bien que, par exemple, pour me soulever afin de me placer sur le bassin, deux hommes pouvaient le faire beaucoup plus facilement qu'auparavant, et, chose primordiale, les os ne risquaient plus de se déranger d'une manière quelconque.

Je résistai parfaitement à l'opération et aux suites du chloroforme, et, pour la première nuit, qui fut atroce, j'eus l'avantage d'avoir comme garde, une femme d'un dévouement admirable. Elle s'appelait Madame Loppin et pouvait avoir dans les quarante ans. Très brune, d'excellent coeur, toujours gaie, elle aimait particulièrement faire les gardes de nuit, surtout auprès des grands malades. Elle était infirmière bénévole, uniquement pour le service de nuit, et avait comme secteur les salles du rez-de-chaussée attenantes à la mienne. Et tout naturellement, c'était dans notre salle qu'elle venait passer ses moments de repos lorsqu'aucune veille particulière ne l'obligeait à rester constamment près d'un malade d'une autre salle.

Pendant cette première nuit, elle eut fort à faire avec moi, la pauvre dame, car j'étais dans un triste état, après la forte dose de chloroforme absorbée, la perte de sang, la fatigue de l'opération, aggravant mon mauvais état de santé général. Et elle fut tout le temps aussi maternelle, douce, énergique, et m'amena au matin, apaisé, ayant surmonté l'effet du puissant narcotique.

L'opération qui me fut faite alors parait simple à expliquer. On a ouvert la cuisse, dégagé les os; on les a taillés en biseau; on en a rapproché les parties ainsi taillées et on a ligaturé ces deux partie ensemble avec du fil de bronze assez fort, avec lesquels on fit une série de tours en spirales, pour en faire une solide ligature. Ainsi amarrées à l'intérieur, les deux parties de mon fémur ne pouvaient plus se détacher l'une de l'autre, le corset de plâtre empêchant tout mouvement extérieur de ce côté-là. La jambe droite conservait son entière liberté, et je m'en servais à chaque instant comme point d'appui pour me déplacer légèrement ou me soulever dans mon lit.

J'étais donc en bonne posture pour obtenir le maximum possible de guérison, et je me reprenais à vivre, lorsque, coup sur coup, je reçus deux visites bien inattendues et bien différentes l'une de l'autre.

C'était quelques jours après cette opération de suture. Je pensais à Lili, espérant sa visite, car les dix jours dont elle avait parlé s'étaient écoulés. Et voilà que, dans ma salle, je vois entrer... qui ?... Elle ?... non  : ma femme, ma Manette !

Elle me voit, me reconnaît je ne sais comment, et nous sommes dans les bras l'un de l'autre, versant de douces larmes de joie, de bonheur, d'émotion. Certainement, j'y pensais tous les jours, à ma femme; je n'avais guère que cela à faire. Mais je ne me la figurais pas pouvant venir auprès de moi, puisqu'elle était restée en pays envahi avec son vieux père et notre fillette. Et voilà que, malgré tout, elle était là, près de moi, dans mes bras; voilà que j'avais le bonheur de sentir ses lèvres sur les miennes, de respirer son odeur, de me savoir sauvé définitivement ! Car ce fut comme un éclair en moi : cette fois, je suis sauvé. C'est fini, je suis guéri. Pas la blessure elle-même, qui pourrait prendre tout son temps; mais je me savais guéri.

Et c'est un fait : cet événement sensationnel pour moi fut nettement consigné sur ma feuille de température. Du jour de cette arrivée, baisse instantanée de la fièvre d'un degré, m'amenant au bout de quelque jours à la température normale.

Le même jour, presque au même moment, un autre personnage entre dans la salle et vient vers moi sans hésiter : Le Capitaine Péronne ! Mon Capitaine !

Comme ma femme venait de le faire, il m'embrassa avec une mâle fougue, comme on embrasse un frère ou un bon compagnon d'armes avec lequel on a partagé les mêmes risques, les mêmes dangers, et pour qui on a une estime particulière. Il me raconta comment il avait été blessé le 5 Avril, la veille de mon coup, comment il avait été soigné dans le Midi, et comment il passait quelques jours de convalescence à Dijon, chez un oncle paternel, dans le double but de revoir cet oncle et de me rendre visite, ayant appris par le Régiment où je me trouvais.

Je lui dis que je venais d'éprouver une grande joie, peu de minutes avant son arrivée.

- Oui, je sais, me dit-il, ta belle-soeur est venue te voir !

- Mais non, ce n'est pas ma belle-soeur, c'est ma femme !

- Ta femme ? oh ! je suis heureux pour toi. Mais n'était-elle pas resté à Longwy ?

- Oui. Mais dès qu'elle a eu connaissance de ma blessure elle est accourue, à travers l'Allemagne et la Suisse et elle est arrivée cette nuit. Et ce matin, elle est là ! Elle est en ce moment au bureau du médecin-chef pour se faire inscrire comme infirmière à l'hôpital, comme elle l'était à l'hôpital de Longwy pendant et après le siège.

- Ah ! mais, très bien. Attends; j'y vais aussi, chez le médecin-chef.

Et peu de temps après, le Capitaine et ma femme sont revenus près de moi. L'affaire était arrangée. Ma femme était admise à l'hôpital en qualité d'infirmière à demeure, infirmière de salle de jour, sans salaire, mais avec la nourriture gratuite. Naturellement, elle était affectée à la salle 3, et, bien que devant participer au service courant, elle était plus particulièrement attachée à mon service personnel, ce qui était logique et justifié par les soins nombreux et incessants dont j'avais besoin.

Ils repartirent ensemble. Le Capitaine Péronne la présenta, un peu plus tard, à son oncle, Monsieur Péronne, qui fut pour nous, par la suite, une agréable relation de guerre. L'après-midi, Manette m'amena notre fillette qu'elle avait laissée, le matin, endormie à l'hôtel de la Cloche où elles avaient achevé la nuit, Manette devant attendre le jour pour entreprendre les premières démarches pour me retrouver.

Ce fut avec transport que je serrai Suzanne dans mes bras. Elle me parut bien changée depuis les dix mois que je l'avais quittée; elle était plus mûre, déjà, plus pensive. C'est que, toute jeune, elle avait assisté aux événements formidables de cette première partie de la guerre, le bombardement de Longwy pendant cinq jours, passés dans les caves, l'envahissement par les ennemis, et puis cette course de cinq jours depuis Longwy à Dijon, à travers de nombreuses et angoissantes péripéties. Elle ne paraissait pas étonnée de se trouver en France libre, ni dans cet hôpital rempli de lit habités par autant de blessés. Non. C'était, pour elle, tout à fait normal, et ce fut avec une grande insouciance qu'elle alla ensuite dans la cour converser avec elle-même sous les arbres qui la garnissaient et qui étaient déjà parés de leur feuillage nouveau.

Pendant ce temps, Manette et moi, nous étions au bonheur de nous retrouver; nous nous racontions rapidement la suite des événements que nous avions vécus séparément, et, ma main dans sa main, je l'écoutais avec un intérêt passionné en savourant le plaisir de voir s'agiter ses belles lèvres tant aimées.

Dès ce premier jour, elle trouva une chambre meublée où elle pouvait loger avec Zon qui, pendant la journée devait aller dans une école où elle prenait son repas du midi. Après quatre heures, elle venait à l'hôpital retrouver sa maman.

L'arrivée du Capitaine Péronne coïncidant avec celle de ma femme eut un heureux effet sur la mentalité des gens officiels de ma salle envers moi et Manette. Pour ces gens, malveillants comme je l'ai expliqué, je n'étais qu'un blessé ennuyeux, avec le grade ingrat et détesté d'adjudant; et j'étais vieux, avec cela : j'avais quarante ans ! A cette époque, les blessés étaient tous des jeunes gens, aussi tenait-on en peu d’estime un vieux "juteux" grognon de mon acabit, qui se permettait en outre de n'être pas conformiste !

Mais, après le passage du Capitaine Péronne, tout changea de face. Il avait raconté au médecin-chef nos deux odyssées, mon volontariat au front, ma quatrième blessure, dépeignant la conduite de ma femme à l'hôpital de Longwy, pendant et après le bombardement, l'aide qu'elle avait apportée aux habitants de la ville par sa connaissance de l'allemand, le cran qu'elle avait montré pour venir à mon secours, au travers des mille obstacles de l'occupation. Evidemment, ce n'était pas là une situation banale de types quelconques, et le médecin-chef en avait été très touché. Il avait accordé, avec un plaisir évident, l'inscription de ma femme à titre d'infirmière, et notre histoire fut vite connue de tout le secteur et nous en vîmes très nettement les effets bienfaisants.

Cela commença par mon médecin traitant, le lendemain, à sa visite habituelle, il me dit en m'abordant :

- Oh ! mais, vous êtes un héros, vous ! Je ne savais pas ça. Vous n'aviez rien dit à personne; on ne pouvait pas s'en douter. C'est très chic, ce que vous avez fait-là, et Madame Hubin aussi, très chic.

Et les dames officielles, elles-mêmes, eurent l'air d'accueillir très cordialement ma femme. On lui laissa complètement la direction des soins à me donner, aussi bien pour ma blessure que pour ma nourriture. Alors, commença pour moi un régime d'alimentation qui fit merveille. En peu de temps, je repris de la chair et du sang. Elle me faisait des plats simples, mais que j'aimais particulièrement : soupe julienne au macaroni; soupe aux poireaux-tomates; cassoulet; sardines à l'huile; radis roses et roquefort - et là dessus on ne me chicanait plus.

Les bonnes femmes ne pouvaient plus cependant ne pas s'empêcher de critiquer un régime pareil, prédisant que ma femme allait me tuer. Et lorsqu'elles purent s'assurer que cela me réussissait à merveille, elles pensèrent que j'avais fait un pacte avec le diable, car un bon chrétien aurait dû mourir avec des soins pareils.

 

 

 

DEBUT DE LA GUERRE A LONGWY

LA FUITE

 

Notre petite vie d'hôpital s'organisa en même temps que les beaux jours du printemps qui fut superbe. Et, les après-midis surtout, assise à mon chevet, les doigts occupés à un ouvrage quelconque, ma Manette eut le temps de bien me raconter tous les détails de leur existence après mon départ du 31 Juillet.

Les premiers jours de la mobilisation passés, les deux parties de la ville eurent une destinée bien différente. A Longwy-Bas, le calme le plus complet régnait, ce qui semblait d'autant plus étrange que, d'habitude, un mouvement continuel s'y faisait avec tous les bruits correspondants : trains français, trains luxembourgeois, trains belges, trains d'usines, de minerai, de fonte, de coke, de charbon, d'acier; bruits des hauts-fourneaux avec leurs échappées brusques de gaz, de vapeur, leurs coulées resplendissantes de fonte en fusion ou de scories en laitage incandescent; charrois de toutes sortes; va et vient continuel d'une population dense et laborieuse.

Dès le Dimanche 1er Août, calme partout. Les hauts-fourneaux, non alimentés, s'éteignaient; les trains ne venaient plus de nulle part, n'allaient plus nulle part. La gare était absolument vidée de matériel et de personnel qui avait été réparti à l'intérieur du territoire. Les autos, chariots, tombereaux, chevaux, avaient disparu, happés par la réquisition. Des hommes, il ne restait que les tout vieux et les tout jeunes et quelques malheureux amoindris entre les deux âges extrêmes. Le monde restant femmes, enfants, vieillards, essayait de comprendre et de s'accoutumer à ce nouvel état des choses, attendant l'avenir avec une certaine appréhension.

Dans la ville haute, c'était tout autre chose. Bien que déclassée, la forteresse n'était pas moins mise en état de défense avec les pauvres moyens dont elle disposait. La première décision du Lieutenant-Colonel, Commandant de la Place, fut d'ordonner l'évacuation immédiate de la totalité de la population, hommes, femmes, enfants. Cet exode brutal devait être terminé dans les trois jours. Ce fut une véritable ruée de ces pauvres gens, obligés de tout quitter et de s'en aller ailleurs par des moyens de fortune, les trains ne marchant plus. Beaucoup de familles émigrèrent dans les environs immédiats. D'autres parvinrent à atteindre l'intérieur de la France. Ne restaient dans la forteresse que le Maire, ses adjoints, les pompiers, les docteurs, pharmaciens, prêtres, soeurs et le personnel infirmier. La troupe resta complètement maîtresse de la Place et elle organisa des systèmes de défense qui théoriquement, devaient faire merveille. En réalité, cette organisation coûta peut-être beaucoup de phosphore à ses inventeurs, mais son efficacité fut absolument nulle devant le déploiement des forces adverses tel qu'il se présenta un peu plus tard, et comme on ne l'attendait pas à Longwy.

On institua un système de patrouilles lointaines, à vide, d'ailleurs, car les Allemands ne s'approchèrent jamais de la forteresse avant son investissement. Ils passèrent au large lors de leurs premières incursions sur Longuyon et Marvilles, entre le 8 et la 12 Août, puis se retirèrent.

Donc, jusqu'au 22 Août, il n'y eut aucune alerte à la ville basse. Les nouvelles y parvenaient tant bien que mal, par un service postal de fortune. C'est ainsi que les vieux sac de papier sur lesquels j'avais griffonné en hâte mon entrée au régiment de Sedan était bien parvenu à destination. On savait donc qu'on pourrait, au besoin, retrouver mes traces.

Ce jour du 22 Août fut celui de l'offensive générale de notre armée, sur une ligne partant de Virton et suivant les hauteurs de Lamorteau, Allondelle, Tellancourt, Gorcy, Cosnes, Romain, Mexy, Chesnières, Pierrepont et plus loin vers le Sud. On sait que cette offensive échoua dans son ensemble. Si, à Belle-fontaine, nous pûmes rester sur place, du côté de Longwy nos troupes furent enfoncées très tôt dans la matinée de ce jour. On les vit, des glacis de la place-forte, se repliant rapidement, débouchant en retraite des bois d'Halanzy, et, frôlant la forteresse, s'en allant vers Rehon par les ravins des Marejolles, par Lexy et Cons-la-grand-ville.

La Place n'avait pas participé à cette offensive dans sa ligne mouvante. Elle l'avait appuyée quelque peu par une canonnade tant soit peu nourrie sur les ennemis assez imprudents pour se faire voir de trop près, mais elle ne fit aucune sortie, à part quelques patrouilles peu fournies.

Par contre, les Allemands déclenchèrent contre la place-forte un de ces bombardements comme jamais encore on n'avait pu en voir. Les batteries ennemies, installées en Belgique et en territoire luxembourgeois, dans des positions très favorables et à des distances telles que les obus français les plus longs tombaient à 200 mètres devant elles, envoyaient leurs gros obus de plusieurs directions. Les Allemands se livrèrent, en toute sécurité pour eux- mêmes, à un déversement méthodique de projectiles divers, sans aucun souci, comme s'ils avaient été dans un polygone de Leipzig ou d'ailleurs.

Mais à Longwy, lieu de concentration de ces expéditions rapides et tonitruantes, la situation était différente. De la ville basse, les premiers obus qui passèrent ne laissèrent aux habitants qu'une sensation de surprise curieuse. Ils entendirent passer, loin au-dessus de leur tête, comme un vent ailé, froufroutant par ondes rapprochées, et, dans le tintamarre général de la bataille, ne distinguaient pas l'éclatement des arrivées.

Ce fut seulement un peu plus tard, lorsque le bombardement s'accentua, que ces habitants se rendirent compte de ce qui arrivait, en premier lieu ceux de notre rue, quand plusieurs de ces gros obus, tirés trop courts, vinrent éclater dans la rue même avec le bruit terrifiant qu'on connaît, crevant les maisons touchées et les incendiant.

Alors, ce fut la panique. On se terra dans les caves où la vie de taupe s'organisa. Nous avions une cave voûtée très solide, avec accès par l'intérieur et par l'extérieur, donc tout à fait propre à ce genre d'abri. Manette y descendit un lit pour Suzanne, des chaises et des fauteuils pour le grand-père, elle-même et nos deux cousines Martinois qui préféraient passer ces heures d'angoisse en compagnie.

Le soir de ce même jour, les gens de la ville basse purent voir le sort réservé à la ville haute : une énorme lueur montait de la ville en flamme. Et trois jours durant, ce bombardement continua à la même cadence, uniquement dirigé sur la forteresse. Puis, il y eut une petite accalmie due à l'arrivée d'un parlementaire allemand qui s'était présenté au petit poste avancé du lieu-dit : Les Marejolles. Il était porteur d'un ultimatum adressé au commandant de la forteresse, exigeant la reddition immédiate et sans conditions de la ville. En cas de refus, le bombardement reprendrait et s'étendrait alors aux localités voisines : Gouraincourt et Longwy-Bas.

Malgré la menace, le commandant français refusa de rendre la ville. Il voulait ne livrer que des décombres et des morts. Le parlementaire allemand s'en alla, et, une heure après, les obus recommencèrent, effectivement, à tomber.

Pendant tout ce temps, ma femme était employée comme infirmière à l'hôpital qu'on avait improvisé à Longwy-Bas, place de l'industrie, dans l'hôtel tout neuf des Récollets et où on avait amené un grand nombre de soldats blessés dans les environs. Tant que le bombardement n'avait été dirigé que sur la forteresse, l'hôpital n'avait pas grand-chose à craindre. Mais, lorsque, suivant la promesse du parlementaire, les obus commencèrent à dévaster les premiers quartiers de Longwy-Bas, au milieu desquels se trouvait justement cet hôpital, tout changea. Des obus y tombèrent même en plein, faisant dégâts et victimes et obligeant à évacuer les blessés dans les caves, sous la pluie incessante des projectiles.

Il y eut alors là, dans cet hôpital, de nombreuses défaillances du personnel affolé et paralysé par la peur. Mais il fallait bien mettre les pauvres blessés à l'abri. Aussi quelques personnes vinrent se grouper autour de ma femme, de Marie Clausse, une de ses amies, et de l'abbé Muel, et, tant bien que mal, les lits furent descendus dans les sous-sols.

Dans la ville, il y avait eu des dégâts terribles et la population inoffensive avait à déplorer des drames, elle qui ne pouvait que s'abriter ou se sauver. Beaucoup de gens, complètement affolés, s'enfuirent en désordre devant les obus, dans les bois de Rehon, abandonnant tout dans leur fuite précipitée. Chez nous, rien de grave ne s'était passé. Des éclats d'obus jonchaient le sol aux alentours, une partie de la cheminée s'était écroulée, mais personne n'avait été touché.

Puis, brusquement, le silence absolu, aussi impressionnant que l'infernal tapage. Le drapeau blanc de la reddition flottait sur la forteresse. Les canons s'étaient tus et des officiers supérieurs ennemis se rendirent au fort pour prendre possession de la ville, c'est-à-dire de ce qui en restait, et donner des ordres pour l'acheminement de la garnison vers les camps de prisonniers.

Alors, on vit descendre de la ville la théorie des gens qui venaient d'y vivre ces journées terribles, hâves, hagards, hirsutes, déchirés, sales, ayant plutôt l'air de sortir d'un cabanon de fous. Ils étaient tellement pleins de l'horreur qu'ils venaient de vivre qu'ils ne reconnaissaient pas les gens et qu'ils ne pouvaient répondre aux interrogations angoissées qu'on leur posait.

Ensuite, ce furent les soldats de la garnison qui vinrent embrasser une dernière fois leur femme ou leur parents avant de s'en aller, pour plus de quatre années, dans cette Allemagne puissante et rude. Ils ne savaient pas - heureusement - que plus de quatre années les séparaient du revoir.

En partant, ils dirent les horreurs subies là-haut pendant les cinq jours du bombardement. Plus une maison n'était debout dans le Longwy-Haut. Tout, absolument tout était détruit. Il y avait de nombreux morts, de nombreux blessés, et quantité de malades. Ils citaient beaucoup de noms bien connus, et confirmaient qu'il avait été impossible de tenir davantage dans ce fort ruiné, n'offrant plus aucun abri, et qui n'était plus d'aucune utilité pour la défense générale du territoire, puisque les armées allemandes étaient déjà à Stenay, devant Verdun, mais au contraire devenait une menace effective pour les populations sans défense de Longwy-Bas.

Cependant, le sacrifice de la place n'avait pas été vain. Il fut l'une des nombreuses causes de notre victoire de la Marne, qui en eut tant, à compter les fautes irréparables d'un adversaire trop présomptueux de son immense force.

En effet, ce siège long et tenace avait immobilisé toute une armée allemande d'investissement, une grosse quantité d'artillerie lourde, et volatilisa une quantité prodigieuse d'obus, aboutissant à la destruction complète de la ville, résultat désastreux mais uniquement local et financier. Au point de vue stratégique, le gain était nul pour les Allemands qui auraient pu l'ignorer aisément en y laissant aux alentours un petit cordon de territoriaux. Par contre, l'armée immobilisée arriva trop tard pour la Bataille de la Marne. Donc, sans qu'on ait pu le vouloir ou le savoir, la longue résistance de Longwy constitua un des anneaux de la chaîne d'atouts qui vinrent dans nos mains au moment le plus pathétique, le plus décisif de la guerre. Ce fut tellement vrai que le général commandant les forces d'investissement de Longwy reçut un blâme sévère de l'Empereur Guillaume, son maître, et qu'il se suicida de détresse.

Le bombardement terminé, tous les fuyards revinrent à leurs foyers. Le lendemain, la forteresse fut occupée par une garnison ennemie, puis, commença le passage d'une interminable armée se dirigeant, par étapes pédestres, vers Verdun, où elle n'arriva pas assez vite pour éviter la retraite précipitée de leurs camarades refoulés par nos poilus devenus endiablés.

Alors, pour Manette, Suzette et le grand-père, la vie familiale reprit son cours, avec le changement incessant des logeurs : de passage imposés. La maison étant réservée aux officiers qui restaient là un ou plusieurs jours, elle ne fut jamais en butte aux envahissements grossiers et brutaux de la soldatesque. Les hôtes qui y vinrent furent toujours corrects.

Puis, un beau jour, le sous-officier secrétaire de la Kommandantur, vint s'y installer à demeure. Avec lui, les relations furent très cordiales. Manette parlait allemand, et cet homme, déjà mûr, n'avait rien du militaire allemand, étant commerçant en Suisse et de caractère pacifique. Il nous rendit de grands services en servant d'intermédiaire pour nos correspondances, et c'est un peu grâce à lui que j'ai guéri, car c'est par lui que Manette a pu apprendre à temps ma grave blessure et venir me soigner, envers et contre tous.

Ce n'était pas mince besogne, à cette époque surtout, de fausser compagnie à Messieurs les Allemands; mais, en payant d'audace, ma femme y est cependant parvenue assez rapidement.

Elle reçut la fameuse nouvelle au matin, de très bonne heure, et elle n'hésita pas : il faut que je parte immédiatement. Et sa décision fut approuvée par son père. Alors, elle va à la Kommandantur demander un laisser- passer pour un petit pays, près de Saulnes, appelé La Sauvage, où résidait un de mes bons agents d'assurances, mutilé de la main droite (accident de travail), donc non mobilisé. Ce monsieur Granges habitait une maison située à l'entrée d'une minière, tout en haut d'une côte abrupte qui, juste à ce point- là, faisait frontière entre le territoire français et le territoire luxembourgeois. Le poteau frontière était à sa porte, et les garde-frontière faisait les cent pas sur la route devant sa maison.

Munie de ce laisser-passer officiel et accompagnée de Suzanne qui devait être de l'aventure, voilà Manette partie à pied n'emportant pour tout bagage qu'un sac à main contenant quelques papiers et bijoux, portant toutes deux double garniture de linge sur le corps. C'était tout. De vrais fugitifs.

Arrivées chez Granges, elles y furent reçues à bras ouverts, et celui-ci se mit à leur disposition pour leur faire franchir la frontière, gardée par des sentinelles allemandes, en les faisant passer de carrière en carrière, par des chemins de contrebandiers, de bois en bois, jusqu'à la ville luxembourgeoise de Diffetdange où Granges était bien connu. Il recommanda ses deux protégées à un agent d'assurance très francophile qui se chargea de les héberger et de les aider.

En effet, grâce aux démarches de ce brave homme, ma femme obtint un certificat officiel luxembourgeois, indiquant que, Française réfugiée au Luxembourg, elle était au bout de ses ressources et demandait à rentrer en France libre avec sa fillette. Cette demande, certifiée, fut transmise aux autorités allemandes de Luxembourg, et Manette et Suzette furent autorisées à pénétrer en Allemagne par Trèves, dans le but de se faire rapatrier.

Naturellement, il y eut des péripéties diverses, à partir de ce moment-là. Chaque autorité supérieure tenait à faire du zéle en cherchant toutes les petites bêtes possibles. De ce côté-là de la frontière, l'espionnite sévissait également; et cette femme seule, Française, accompagnée d'une fillette, n'inspirait pas confiance aux fonctionnaires militaires.

Cependant, rejetées d'un cercle dans un autre, elles parvinrent à Appenweier, en face de Strasbourg. Elles se rapprochaient donc petit à petit du but de leur voyage. Mais, à Appenweier, les difficulté empirèrent, les gens de cet endroit étant encore plus méfiants que partout ailleurs. Les voyageuses furent enfermées dans une baraque pour y passer la nuit, et il était question d'un internement dans le camp de Rastatt.

A la fin, une circonstance heureuse et tout à fait inattendue fit pencher la décision allemande du bon côté : tandis que Manette et Suzette attendaient anxieusement ce que la journée leur apporterait, un train, chargé spécialement de femmes d'officiers du 147e de ligne, de Sedan, fut signalé. Il devait passer dans cette même journée pas Appenweier, rapatriant ces femmes d'officiers en les dirigeant sur Bâle. Alors, on décida de s'en remettre au major commandant le transport, qui acceptait ou non de laisser monter ces deux voyageuses supplémentaires dans son train.

La discussion fut longue, mais le major consentit à les prendre, à condition qu'elles monteraient dans son coupé personnel afin qu'il leur servît d'escorte - et de caution en même temps - jusqu'à Bâle. Cet officier fut très correct et même très aimable : il offrit du chocolat à Suzette et s'entretint avec Manette tout le long du trajet.

Une fois à Bâle, elles étaient sauvées.

Les autorités suisses les reçurent admirablement, en même temps que toutes ces femmes du 147e parmi lesquelles leurs places étaient toutes désignées et où elles ne se trouvaient aucunement être des intruses. De Bâle à la frontière française, ce ne furent que gentillesses et conforts, le tout gratuit, y compris le chemin de fer.

Par contre, lorsqu'elles se trouvèrent en France, tout changea de face et d'allure. L'esprit étroit et tatillon de nos services de frontière reprit ses droits. Et comme ces fonctionnaires n'avaient affaire, en somme, qu'à de pauvre compatriotes, ils ne se gênèrent pas pour être, envers elles, durs, cassants, mesquins, cupides, odieux.

Manette eut, à ce moment-là, l'affreuse impression de quitter le Paradis suisse, après le Purgatoire allemand, pour tomber dans l'Enfer français. C'est que, alors, on n'était pas tendre pour les réfugiés ! En Suisse, qu'ils soient civils ou militaires, ils étaient parfaitement considérés. Mais chez nous, on les traitait en pestiférés, en sale engeance, geignarde, ayant toujours besoin de quelque chose !

Malgré tout, il fallait continuer. Elles arrivèrent, après cinq jours de voyage, à Dijon, et le lendemain matin, Manette se mit à rechercher dans tous les hôpitaux de la ville si, par hasard, il n'y avait pas là l'adjudant Hubin. Partout, la réponse fut négative. Même à l'hôpital Carnot.

Cependant, à celui-ci, ma femme eut l'heureuse inspiration d'insister.

- Non, Madame, nous n'avons pas ce nom-là.

- Messieurs, je vous en prie, vérifiez bien. J'ai fait tous les hôpitaux de Dijon : il n'y est pas. Or, il est à Dijon. Il ne peut-être qu'ici.

Bien qu'agacés, les secrétaires reprirent leur livre, et, comme par hasard, ils y découvrirent, parfaitement à sa place, mon nom, sur lequel ils avaient distraitement passé un moment avant.

- Ah ! oui, Madame; en effet, Hubin, Auguste, adjudant, 147e R.N. salle 3. A la salle 3, Madame.

- Merci, Monsieur !

Il était là tout de même ! Et c'est ainsi que nous avions été réunis ! Tout cela me fut raconté plusieurs fois, pendant nos si belles après- midis, passées la plupart dans la cour, sous les marronniers où on transportait nos lits. C'était délicieux ! Et, étant données les circonstances et la situation, nous avons passé là, en somme, de bien bons moments, remettant à plus tard le souci de l'avenir. Ne pouvant rien faire d'autre que de guérir, d'attendre cette guérison, et ayant la vie matérielle assurée, nous laissions couler les jours en jouissant de nous-mêmes le plus possible.

Lili était venue voir sa soeur et sa nièce, et la rencontre des deux soeurs fut émouvante. Puis, on envoya Suzanne chez sa grand-mère, au Mans. A Dijon, cette enfant était laissée à elle-même toute la journée. Elle allait à l'école, c'est vrai. Mais il y avait les jeudis et les dimanches, les grandes vacances. Il aurait fallu que sa maman s'occupe d'elle en me négligeant. Alors, la grand-mère voulut bien se charger de sa petite-fille et Tante Lili l'y amena. Cette solution était beaucoup plus pratique pour tout le monde.

Sur ces entrefaites, le médecin-chef prit la décision de me faire passer à la salle 23 bis, salle exclusivement réservée aux adjudants. On ne m'y avait pas fait entrer au début, parce qu'à ce moment-là, j'étais considéré comme plus près de l'amphithéâtre que de la guérison, et qu'il n’était pas convenable de m'introduire dans cet état dans une salle où les occupants n'avaient que des blessures sympathiques.

Cette salle 23 bis était, il faut le dire aussi, entre les mains d'un petit cénacle de dames infirmières bénévoles, riches, parfumées, prétentieuses, flirteuses, et pas jeunes, qui en avaient fait comme un salon tout particulier, dont les relations étaient triées sur le volet. Les jeunes adjudants et les coquets aspirants y étaient envoyés d’office et faisaient le bonheur de ces dames généreuses, aimables, et tout, et tout, qui pouvaient, avec ces blessés sympathiques, donner libre cours à leurs sentiments patriotiques diversement exprimés.

Et voilà qu'on m'y envoie aussi, dans cette salle 23 bis, avec ma femme comme infirmière de salle ! Bigre ! Ça changeait complètement le climat. A ce moment précis, le dernier flirt de ces dames venait de quitter l'hôpital. Alors, moi venant augmenter la collection des autres adjudants sans grâce, avec mon épouse légitime comme chef de salle, on ne revit plus les belles dames. Nous fûmes alors bien tranquilles dans notre belle petite salle ensoleillée du deuxième étage, même lorsque les grandes offensives de Champagne, en Septembre 1915 nous y envoyèrent plusieurs blessés graves.

Ceux-là, c'étaient des blessés par pour rire, surtout ce pauvre Dufour, éclat d'obus dans l'épine dorsale, avec paralysie des jambes ! Ce n'était pas des blessés pour infirmières de luxe, ceux-là. Ils étaient faits exactement à la taille de ma Manette qui se donna entièrement à eux, avec le même coeur et le même dévouement que pour moi-même.

Du reste, à ce moment-là, je n'avais plus besoin de soins particuliers. Je jouissais toujours des soins continuels de ma femme parce qu'elle était là. Mais mon état me permettait alors de guérir tout aussi bien et aussi vite sans sa présence. Elle pouvait donc donner tous ses soins aux camarades qui en avaient besoin sans nuire aucunement à mon traitement personnel.

D'ailleurs, j'étais heureux de la voir se dépenser sans compter autour de ces braves types dans la misère. J'étais heureux pour eux de les savoir entre d'autres mains que celles qui m'avaient rabroué moi-même, en face, à la salle 3. J'étais heureux de voir leurs regards reconnaissants aller à ma Manette, dont j'étais fier.

Nous passâmes tout l'hiver ainsi, un hiver pas trop rigoureux et assez ensoleillé. Puis vint l'attaque de Verdun. D'autres grands blessés nous arrivèrent, et en même temps, l'anxiété au sujet de l'issue de cette lutte gigantesque. Le calme revint avec la certitude que l'attaque de percée était manquée. Puis ce fut le tour du printemps de réapparaître, et celui de ma jambe d'être démuselée.

Un beau jour, on m'emmena à la salle d'opération pour y défaire le plâtre qui, pendant six mois, m'avait tenu prisonnier. J'eus la chance, pendant tout ce temps, de n'élever ni poux ni puces entre ma chair et cette carapace inaccessible aux soins de propreté les plus élémentaires. Je n'y eus pas non plus d'escarres trop douloureuses. Et, lorsque ma jambe fut libérée, le miracle était accompli : la soudure des os s'était parfaitement réalisée au moyen d'un cal volumineux. Les chairs étaient repoussées. Même, à un moment, elles se formaient trop vite; il fallut enrayer leur végétation et la régler suivant le rythme déterminé par le docteur.

Ensuite, on me remit sur le billard pour m'enlever, cette fois, le fil de bronze qui avait servi à ligaturer les deux tronçons d'os et qui avait parfaitement rempli son office. Maintenant, il se trouvait emprisonné dans le cal osseux - encore quelque peu gélatineux - et les chairs qui repoussaient tout autour. De sorte que son extraction, que l'on fit sans m'endormir, fut très douloureuse. Le docteur ayant détortillé les bouts, s'empara d'une grosse pince universelle puis, ayant saisi un des bouts entre les mâchoires et s'arc-boutant des genoux le long de la table d'opération, il tira à lui de toutes ses forces. Naturellement, le fil suivit. Mais ce faisant, il tournait, avec ses torons en relief, autour des os, les grattant horriblement, et arrachant les chairs d'alentour. Cependant, si ce fut douloureux, ce fut très rapide, et, au bout de quelques jours, les petits dégâts inévitables commis par cette brutales opération, eurent complètement disparu, résorbés dans la masse pleine de vie.

Alors commença pour moi la période où je dus rapprendre à me tenir debout, à me servir de béquilles pour me mouvoir dans la salle d'abord, puis dans la salle voisine. J'élargis peu à peu le champ de mes excursions, allai dans les couloirs, puis, enfin, on aborda les deux grands escaliers qui menaient dans la cour. C'était là notre but le plus cher, à tous les deux; car alors, la cour étant de plain-pied avec la rue, c'était l'espoir de la proche envolée en ville. En ville, avec ma Manette ! La renaissance ! Le renouveau ! Et c'est quelque chose que de désirer cela pendant des mois, puis pendant des semaines, puis des jours, puis d'être à la fin pleinement satisfait, comme ayant reçu la magnifique récompense d'une si longue attente. Mais voilà, il faut y être passé pour le savoir; et le dire et l'écrire ne donne à celui qui écoute ou qui lit qu'une faible idée de la réalité. Les expériences sont strictement personnelles et intransmissibles.

En ce jour béni, il faisait un temps superbe qui nous permit d'aller nous reposer un moment sur un banc du square Darcy, sous les chauds rayon d'un beau soleil, et, le soir, ma femme m'entraîna dans sa chambre pour un nouveau mariage d'amour. C'était le troisième mariage que nous célébrions ainsi ensemble, sans avoir cependant jamais connu le divorce. Il fut tout aussi délicieux que les précédents, et, fougue ou autre cause, une partie de notre lit nuptial s'effondra sous nos effusions. Dame ! Ça faisait presque deux ans d'abstinence réciproque ? Un peu de gloutonnerie, dans ces conditions, est assez compréhensible !

Peu de temps après, ce fut la sortie de l'hôpital, l'envolée vers autre chose, sur mes deux béquilles qui allaient être indispensables pendant plusieurs semaines. Nous allâmes faire un petit tour dans le pays des vins réputés du Châlonnais, à Givry-près-l'Orbize, chez Lili dont le mari avait été nommé là comme chef du dépôt du 15e Bataillon de Chasseurs à pied. Puis, de là, nous partîmes pour le Mans où ma mère voulait bien nous donner l'hospitalité jusqu'à ce que nous ayons repris pied dans la vie courante dans laquelle nous étions rejetés, mon rôle de troupier ayant pris fin, ainsi que le rôle d'infirmière de Manette par la même occasion. Il nous fallait, maintenant, reprendre le rôle du commun des mortels : aller au diable et y gagner notre croûte.

 

 

 

REPRISE DE LA VIE CIVILE

(Le Mans)

 

En attendant que je puisse reprendre un emploi assez rémunérateur quelque part, ma femme prit courageusement de l’embauche à la sous-préfecture du Mans, service quelconque, avec paye journalière modeste, mais qui, jointe à ma solde d’adjudant en convalescence, nous permettait de vivre sans trop de gêne avec la grand-mère et Suzanne retrouvée.

Quelques semaines passèrent ainsi. Puis, je pus reprendre du service dans une banque locale, comme chef de portefeuille des effets de commerce. Comme je gagnais suffisamment, Manette quitta son emploi et nous allâmes nous installer dans un petit appartement garni très agréable, sous les vieux remparts de la vieille ville. Nous eûmes quelques semaines encore de cette vie paisible mais combien monotone, et, une fois encore, un changement important survint dans notre existence.

Il y avait dans la ville du Mans, un centre très important de réfugiés des pays envahis en provenance de la région de l’Est  : Lorraine et Ardennes. Ils se rendaient souvent à des réunions-conférences faites pour eux par un comité de réfugiés supérieurs et dévoués qui entretenaient la liaison entre le groupe des exilés et les autorités locales, officielles ou bénévoles. Bien des misères furent ainsi soulagées, car les habitants du Mans furent généreux. Il faut dire aussi qu’ils étaient riches, et que la guerre, en se prolongeant et se stabilisant aidait beaucoup à augmenter leur richesse. Le pays est aussi agricole qu’industriel, et, à l’époque, il n’en fallait pas tant pour prospérer.

Un jour, le comité dont je parle reçut la visite d’un officier d’Etat-major secret de l’armée anglaise qui était à la recherche de sujets susceptibles de retourner dans leur contrée d’origine pour y organiser un service complet de renseignements sur les arrières des armées allemandes, en un mot, y organiser l’espionnage. C’était une mission dangereuse et qui demandait, pour être efficacement accomplie, un ensemble de qualités assez important, y compris la parfaite connaissance des dangers à braver et de la fin inexorablement réservée aux espions assez malheureux pour se faire prendre en flagrant délit.

Comme j’étais connu particulièrement de ces Messieurs du comité -les légendes se répandent vite- ceux-ci me firent part de ces recherches et me dirent qu’ils m’avaient signalé à cet officier du service secret. Je parlai de cette affaire à Manette qui n’eut pas l’air plus étonnée que cela. La perspective -encore problématique- d’être engagée dans une semblable aventure ne lui était pas du tout antipathique; je n’ose pas dire  : au contraire. En ce qui me concerne, je l’envisageais avec sérénité et étais prêt à l’accepter si on me l’offrait.

On me l’offrit.

Quelques jours après ces premiers pourparlers, un rendez-vous secret fut pris pour rencontrer cet officier. C’était un Français, détaché au service spécial de l’armée anglaise "Intelligence Service", dont la marque distinctive extérieure, sur l’uniforme kaki, était un sphinx au collet. Dans cette entrevue, on jeta les bases d’une collaboration possible dans laquelle ma femme devait, elle aussi, entrer en qualité d’agent, et notre fillette qui suivrait notre sort. L’officier prit tous renseignements désirables et me dit qu’il allait en référer au bureau central, à Paris, d’où lui viendrait une réponse, qu’il me communiquerait.

Cinq ou six jours plus tard, la réponse vint  : on nous attendait tous les trois, pour un jour fixé à une huitaine de là, auquel nous aurions, tout simplement, à nous présenter à l’hôtel de Bourgogne, rue de Bourgogne (derrière la Chambre des Députés) où nous serions reçus sans autres explications, des ordres devant être donnés en conséquence.

Manette et moi acceptâmes l’affaire qui nous paraissait valoir la peine d’être vécue. Elle nous permettait, en tous cas, de nous tirer, momentanément du moins, de cette vie larvaire du Mans où on se rongeait les poings de spleen. Nous fîmes nos adieux, nos paquets, très vivement du reste, et, au jour dit, nous partîmes pour Paris où nous fumes reçus, comme indiqué, très cordialement et très confortablement. Le soir même de notre arrivée, je fus avisé secrètement que nous devions nous présenter, ma femme et moi, à une adresse donnée, dans la rue de Bourgogne même, à deux pas de notre hôtel.

Là, nous fûmes introduits dans les bureaux secrets du Service anglais d’Espionnage en pays allemands ou occupés par les armées allemandes. Là, on nous donna quelques indications générales avec l’invitation à revenir au centre tous les jours, pendant une semaine, pour apprendre par coeur les renseignements qu’il faudrait pouvoir donner ainsi que la manière de les donner.

Pendant une semaine, donc, nous allâmes tous les matins apprendre notre leçon de choses  : les différents uniformes allemands, la composition d’une division allemande, le nombre de trains qu’elle nécessite pour son transport, la composition de ces trains, selon qu’il s’agit d’infanterie ou d’artillerie, la forme des wagons, etc... On nous donna aussi une instruction assez complète sur la manière de faire les rapports, de se servir de papier spécial, d’encre spéciale, etc... etc...

Entre temps, nous devions faire faire nos photos d’identité et une demande de passeport pour l’étranger qui fut présentée au commissariat par le service lui-même, et, bien entendu, les passeports furent accordés sans aucune difficulté, sans aucun interrogatoire.

Lorsque nous fûmes fin prêts, on nous invita à partir pour la Suisse, pour Zurich d’abord. Notre terrain d’opération en pays envahi devait être Luxembourg-Longwy où j’étais sensé retourner, après mutilation, pour m’occuper des affaires d’assurances de ma Compagnie, la Paternelle, qui, mise au courant de l’affaire par l’état-major intéressé, avait très volontiers consenti à me charger d’une mission officielle pour ses services du Luxembourg, auprès desquels j’étais accrédité pour toucher des mensualités.

Bien entendu, ces mensualités resteraient fictives, mais elles serviraient de justification de mes ressources auprès des autorités allemandes. Il avait même été envisagé que les paiements seraient réellement effectués par l’agence du Luxembourg, et qu’ils seraient remboursés à Paris par L’I.S.sphinx. Nous avions aussi reçu une très belle lettre de recommandation pour l’agent de la compagnie à Zurich.

Avec tous ces papiers bien en règle et la connaissance mentale que nous avions de notre affaire principale, nous partîmes donc un beau jour pour la Suisse, par Pontarlier-Vallorge. A la gare-frontière, un service sévère avait été organisé par la police spéciale pour éplucher les passagers. Tout individu était minutieusement examiné, à commencer par son passeport. Mais pour nous, qui étions certainement signalés, on nous fit passer par des bureaux intérieurs sans nous examiner autrement, et nous pûmes reprendre très rapidement nos places dans le train. Le passage à la douane suisse se fit sans aucune difficulté, et, dans la journée, nous arrivâmes à Zurich où nous prîmes pension dans une gentille pension de famille, la Villa Montana, où nous fûmes très bien sous tous les rapports.

Dès notre arrivée, nous allâmes déposer, à l’ambassade d’Allemagne, une demande régulière pour être autorisés à rentrer chez nous, à Longwy et Luxembourg, pour les raisons commerciales convenues, dont je produisais les preuves au dossier. On prit notre demande en considération et on nous dit d’attendre. On nous ferait connaître ultérieurement la suite qui y serait donnée.

Nous n’avions aucune autre occupation, à Zurich, que de connaître la ville et ses environs, et en admirer les beautés. C’est un pays ravissant, surtout par ce beau mois d’octobre 1916 qui fut comme une suite de l’été, avec ce décor enchanteur des montagnes entourant le superbe lac, constamment sillonné de vapeurs, du pétrolettes et de barques à voiles. Nous fûmes reçus plusieurs fois et magnifiquement par l’agent d’assurances de notre compagnie qui nous fit faire de belles promenades en voiture, notamment à Schaffhouse, aux chutes du Rhin, et à Bâle. Bref, nous avons passé là, tous les trois, un charmant mois de vacances payées, car nous avions reçu, en partant, deux mois de solde pour la route. Tous les soirs, Manette et moi, avant de nous endormir, nous nous répétions la leçon apprise de façon à ne rien oublier. Il était indispensable de faire ainsi pour être sûrs d’avoir nos renseignements toujours présents en mémoire, car il était impossible de les prendre par écrit  : c’eût été trop compromettant.

Nous étions toujours aussi résolus à accomplir la tâche acceptée très consciemment, et nous commencions à trouver le temps long dans cette inaction. Nous fûmes fixés sur notre sort au commencement du mois de novembre. On nous fit appeler à l’ambassade allemande pour nous apprendre que notre demande avait été rejetée. S.A.Impériale le Kronprinz aurait été d’avis de nous l’accorder, mais son Etat-major, fut d’avis contraire, et ce fut ce dernier qui prévalut. Nous ne pouvions donc accomplir notre mission. Il ne nous restait plus qu’à rendre compte à Paris et à rentrer en France, à Paris également.

 

 

A PARIS

 

Nous revînmes à paris dans les premiers jours de novembre, par un temps pluvieux, sombre, froid. Triste impression de rentrer dans le torrent parisien sans situation, sans aucune idée sur ce que nous allions devenir. Quel changement subit avec notre beau mois d’insouciance en Suisse ! Quelle désillusion d’avoir à chercher à gagner son pain, jour par jour, bien platement, alors qu’on était parti pour vivre réellement, dangereusement peut-être, mais intensément.

Nous prîmes une chambre à l’hôtel; puis, Manette, avec un beau courage et un flair sans pareil, découvrit, dès le lendemain de notre arrivée, une chambre au mois, au troisième étage d’un hôtel meublé, rue de Richelieu, avec un grand lit dans une alcôve et un deuxième dans la chambre. Elle donnait sur la rue Montpensier, juste au dessus du théâtre du Palais-Royal où on jouait, à ce moment-là, Madame et son filleul. Et de 7 heures du soir jusqu’à minuit, les camelots ne cessaient de crier ce titre.

Nous étions donc en plein centre de Paris, très bien placés pour ce que nous voulions faire. Je retournai à ma Compagnie d’assurances dont le siège se trouvait rue Ménars, près de la Bourse, très près de chez nous, et la direction nous embaucha, ma femme et moi, en qualités d’employés auxiliaires, payables par journée de travail. Nous pouvions donc être satisfaits : nous avions un domicile suffisant et du travail pour deux, ce qui allait permettre de vivre, modestement, mais tout de même sans trop de gêne car j’avais, en outre, les arrérages de ma pension de mutilé dont l’appoint était sensible.

Suzanne fréquenta une école d’un quartier voisin où elle prenait le repas de midi. Le soir, elle restait à l’étude et revenait à la maison en même temps que nous. Cependant, ce système présentait bien des inconvénients, et nous prîmes la décision de la mettre en pension complète dans un établissement d’Argenteuil qu’on nous avait recommandé. C’était encore une séparation mais elle était indispensable : nous ne pouvions pas vivre normalement autrement. Il nous fallait, à Manette et à moi, notre liberté d’allures et la tranquillité morale pour pouvoir nous rendre sans autre souci à notre gagne-pain quotidien. Suzanne n’interrompait pas ses études, et nous avions, du reste, l’occasion d’aller la voir très souvent et de passer bien des après-midis ensemble.

Elle était déjà très raisonnable, notre grande fille de bientôt 9 ans et comprenait beaucoup de choses. Elle savait très bien qu’en ces temps troublés qu’elle vivait avec nous, il fallait se prêter de bonne grâce aux circonstances. Et, en somme, elle n’était pas plus malheureuse que les milliers d’autres fillettes qui, comme elle, étaient et sont journellement en pension dans les établissements d’instruction.

Ainsi, notre vie bureaucratique s’écoulait sans histoires. Nous prenions notre déjeuner dans un restaurant pour réfugiés où nous étions inscrits et où, réellement, pour quelques sous, on avait suffisamment à manger. Il nous arrivait souvent de déjeuner uniquement de figues que nous grignotions en déambulant sur les boulevards parisiens, entre midi et 13 heures 1/2. Vers 13 heures, nous nous offrions un café nature de 3 sous. Nous mangions ensemble, mais nous nous séparions aussitôt pour faire notre tour digestif chacun de notre côté, pour ne pas être constamment liés l’un à l’autre. Nous nous retrouvions au bureau dans lequel nous travaillions tous les deux. Le soir, Manette rentrait seule tandis que je faisais un petit tour de promenade, solitaire. Puis, nous dînions très sommairement : filets de harengs, sardines, beurre et pain.

Nous arrivions à très bien vivre en nous constituant une petite réserve d’argent que je portais dans une ceinture, sur mon ventre. Elle fut plusieurs fois entamée, mais toujours reconstituée et nous fut d’une grande utilité en tout temps.

Les Américains ayant envahi l’hôtel, nous dûmes changer, et Manette trouva une autre chambre meublée, au sixième étage cette fois, rue sainte-Anne, parallèle à la rue de Richelieu, l’hôtel, Paris centre, faisant le coin entre la rue Sainte-Anne et la rue Thérèse, à deux pas de l’avenue de l’Opéra et du théâtre français. Mais les Américains, arrivant en nombre de plus en plus grand et ayant établi leur quartier général dans ces parages, l’hôtelier nous pria de chercher ailleurs : nous n’étions plus d’un assez bon rapport. Manette, après de nouvelles recherches, trouva à louer l’appartement meublé complet d’une dame veuve qui allait habiter à la campagne, chez une de ses filles. Cet appartement était situé rue de la Roquette, en haut, en dessous du cimetière du Père Lachaise, presqu’en face de la célèbre prison, à l’entresol.

C'était parfaitement ce qui nous fallait, et nous nous y plûmes beaucoup. Le mobilier était simple, mais confortable. Il y avait un piano que Manette eut la joie d’utiliser, elle qui avait dû cesser d’en jouer depuis trois ans. Ce fut dans cet appartement que nous pûmes jouir ( ?) des incursions des avions allemands sur Paris au printemps 1918. Ces raids furent beaucoup plus ennuyeux que dangereux. Il y eut, certes, des dégâts, mais très peu en comparaison de l’énormité de la ville. Mais parmi la population, ils donnaient lieu à des scènes renouvelées de folle panique. Certains entraient en hystérie et entraînaient tout le monde dans les escaliers de maisons pour aller se réfugier dans les caves ou les sous-sols des immeubles.

Il est vrai que le tintamarre déchaîné était impressionnant. Cela commençait par les lugubres hurlements des sirènes qui prévenaient de l’approche des avions ennemis. Pendant de longues minutes, ces sirènes hurlaient à vous déchirer les tympans. Puis, le canon se mettait de la partie, d’abord, les coups sourds et lointains de la défense extérieure, puis la canonnade se rapprochait, s’intensifiait, faisant vibrer les vitres à les faire sauter. En même temps, on entendait le vrombissement de nos avions de défense qui se mêlait à celui des avions allemands enfin parvenus au-dessus de Paris plongé dans les ténèbres.

Pendant une demi-heure, tous ces bruits étaient maîtres des airs, augmentés par ceux que faisaient les bombes en éclatant avec un affreux déchirements, et par l’incessant tacataca des mitrailleuses.

Avec Manette, nous jouissions pleinement de ces séances nocturnes, car nous ne nous dérangions pas et restions dans notre chambre à coucher. Elle se levait et s’habillait pour être prête en cas de nécessité, moi, je restais tranquillement au lit et fumais un cigare. J’avais pris cette manie de préparer tous les soirs le cigare des avions, et, chaque fois qu’ils vinrent, je l’allumai et le fumai pendant que Manette allait et venait, regardant au travers des persiennes ce qui se passait dans la rue, où il ne se passait rien du tout, car elle était absolument déserte et noire.

Puis, petit à petit, les bruits s’atténuaient, cessaient complètement. Alors, les gens rentraient chez eux, à leurs étages, en commentant leur aventure, et décrivant leurs émotions. Cela faisait surtout beaucoup de tapage inutile.

Il y eut aussi, ce printemps-là, le bombardement par la grosse Bertha qui intrigua tous les parisiens pendant plusieurs heures. Ce premier jour, en effet, il y avait un ciel d’une pureté extraordinaire. Pas la moindre tache nuageuse. Et des projectiles tombaient à une cadence assez régulière dans différents endroits de la capitale. Leur arrivée ne pouvait faire aucun doute, puisqu’ils commettaient des dégâts. Mais d’où pouvaient-ils venir ?

Des cous, par centaines de mille, étaient tendus vers le ciel dans lequel rien, absolument, n’apparaissait. Il était impossible à un avion de voler assez haut, par un ciel pareil, pour qu’on ne puisse pas le distinguer. Alors ?

D’autre part, les éclatements des projectiles n’avaient pas du tout le même régime, la même sonorité que les bombes d’avions. Celles-ci, de parois minces, sont bourrés d’explosifs. Cela fait une détonation grinçante, crachante, mais sourde et ample. Tandis que l’obus tiré par un canon a des parois plus épaisses, contient moins d’explosif et a une détonation plus métallique, plus cinglante, moins volumineuse. On ne peut pas s’y tromper.

Et justement parce que les initiés ne s’y trompaient, le mystère devenait plus épais. C’est qu’on ne concevait pas qu’un canon pût tirer des obus à 130 kilomètres. Cela ne s’était jamais vu, et même personne n’avait jamais songé que cela pût être. Et cependant cela fut. Les allemands avaient fait ce miracle. Lorsqu’on sut, de façon irréfutable, ce qu’il en était, le calme et l’indifférence revinrent immédiatement chez les Parisiens.Oui, évidemment, c’est une belle réussite balistique, c’est très beau. Nous applaudissons au succès technique de la mécanique. Mais quant aux effets, sur nous et sur la guerre, il faudra trouver autre chose. Vous pouvez toujours tirer, Messieurs les Bochs, on s’en fout pas mal. Si bien que, fatigué, le gros canon ne tira plus. Il reconnut ainsi son inutilité.

Pendant que nous habitions rue Sainte-Anne, Lili vint nous y voir. La vie heurtée et mouvementée que la guerre lui avait fait mener l’avait minée sourdement, et nous la trouvâmes bien changée.physiquement, très amaigrie, nerveuse, les yeux exorbités hagards presque, sa pauvre chevelure maigre, sans couleur et sans sève. Elle était atteinte d’un goitre exophtalmique qui avait déjà pris un développement inquiétant, et venait à Paris pour se faire opérer de ce goitre à l’hôtel-Dieu. Elle savait que l’opération était très dangereuse, qu’elle pouvait y rester, mais ,à toutes forces, elle voulut la tenter. On aurait même dit qu’elle était heureuse de s’offrir ce moyen de suicide.

Elle entra à l’Hôtel-Dieu, dans la Cité, et, trois jours après, elle était morte. L’opération s'était bien faite, mais elle ne put en supporter les suites. Elle avait 27 ans. Elle fut enterrée au Père Lachaise après une messe à Notre-Dame, et conduite à sa dernière demeure par son mari, le Capitaine Sohet, Manette, Suzanne et moi, et par un groupe de bons amis que nous nous étions faits. Elle fut, pour notre famille, la seule victime de la guerre.

Un peu après l’échauffourée de la grosse Bertha sur Paris nous envisageâmes, Manette et moi, le retour en Lorraine, non pour fuir la guerre et ses avions, puisqu’en Lorrain nous nous rapprochions du front et devions entrer dans la zone des armées.

En effet, le mobilier complet de Lili et de son mari, qui appartenait à Lili et revenait en son absence d’enfants à son père et à Manette, se trouvait à Remiremont dans un appartement inoccupé depuis la mobilisation. Il était donc disponible pour nous.

D’autre part, j’étais en pourparlers avec une compagnie d’assurances nouvelle, le Lloyd de France, s’occupant des trois branches principales : incendie, vie, accidents, qui recherchait du personnel compétent pour organiser ses services, et s’adressait naturellement, au personnel des autres compagnies déjà existantes. On me proposa le poste d’inspecteur divisionnaire régional de cette compagnie pour la région de l’Est de la France, comprenant Lorraine, Alsace, la Haute-Sâone et Belfort. C’était une vaste circonscription, dans laquelle se trouvaient de grandes parties des départements envahis. Comme je connaissais parfaitement ces régions, le poste m’intéressait, et, d’accord avec Manette, nous quittâmes la Paternelle, en très bons termes d’ailleurs, et nous préparâmes à prendre le chemin des Vosges.

Après m’être mis d’accord avec Henri Sohet, d’abord, puis avec Madame Mathieu, la propriétaire de la maison de Remiremont, j’y partis en fourrier et trouvai l’appartement e n parfait état de bon usage immédiat. Mes femmes suivirent, après un voyage assez pénible, puisqu’il s’agissait de voyager dans la zone des armées où quitter la grande ligne Paris-Belfort pour emprunter la ligne transversale conduisant à Epinal, puis à Remiremont, devenait un véritable problème. Avec un jour de retard, je pus les accueillir à Remiremont, mon centre d’opérations, où je revenais régulièrement après mes tournées hebdomadaires d’inspection.

Il s’agissait pour moi de créer un réseau d’agences générales dans les principaux centres de chaque département, et ce n’était pas une tâche très aisée de se rendre ainsi de ville en ville pour, sans y être connu, y dénicher le Monsieur réunissant les conditions exigées pour ce poste d’agent général d’une compagnie en formation.

Ces difficultés ne me rebutaient pas. J’avais un travail qui me plaisait. Toujours en voyages, un jour ou deux par ici, autant ailleurs. Je sautais d'une ville à une autre suivant les circonstances, les rendez-vous, ou même par simple fantaisie. J’avais à mon acquit ,pour étayer ma foi, deux excellentes choses : la connaissance approfondie de mon métier d’assureur professionnel qui me permettait de former n’importe quel agent général, puis sur un autre plan, mon prestige de grand mutilé de guerre qui, à ce moment-là -mai-juin 1918- comptait encore pour beaucoup. Après l’armistice, par exemple, lors de la ruée générale vers les jouissances et le veau d’or, cela ne valut plus grand-chose.

A ce moment-là, je profitais de ces deux bonnes cordes à mon arc pour mener une gentille vie presqu’à ma guise, dans des régions que je connaissais et que j’aimais. Souvent, j’allais jusqu’aux lignes de feu. Je m’étais fait délivrer par les autorité militaires des sauf-conduit pour la zone même des combats, et j’en profitais souvent pour aller à Thann, en Alsace recouvrée, dans cette vallée de la Thur occupée par nos troupes depuis août 1914, et d’où les Allemands n’avaient jamais pu nous faire déloger.

J'abordais cette vallée, le plus souvent, en venant de Belfort, quittant cette ville par les petits chemins de fer militaires qui allaient jusqu’à Massevaux, dans la vallée de la Doller. Là, je prenais la route camouflée, soit à pied, soit en break à chevaux, pour aller à Thann, en passant tout prés des lignes de combat où, d’ailleurs, il n’y avait jamais de combat, mais très souvent de forts bombardements. A Thann, je logeais à l’hôtel de la mère Moschenroos, situé entre les lignes et la gare à moitié démolie. L’hôtel aussi, d’ailleurs, était à moitié démoli. Toute une aile gisait par terre, ce qui n’empêchait pas l’établissement d’être très achalandé et de recevoir de nombreux passagers. Tous, il est vrai, étaient militaires, rares étaient les civils de mon genre.

J’aimais beaucoup ces coins-là. De Thann, je remontais à pied la vallée, en passant par Saint-Amarin, Moosch, Wesserling, charmants pays d’Alsace enserrés par les hautes montagnes aux têtes boisées de hauts sapins, aux pentes couvertes d’herbe drue et bien verte où paissaient de nombreux troupeaux de vaches aux cloches tintantes. Dans ces pays, il y avait plus de soldats que d’habitants. Tous ceux qui étaient de repos y venaient à tour de rôle. Tous les gamins du pays étaient accoutrés des défroques bleues des Chasseurs.

De Wesserling, je prenais la grande route internationale qui monte lentement jusqu’au tunnel qui marque le col de Bussang, tunnel mi-français, mi-allemand avant 1914, qui était devenu entièrement français depuis le passage des chasseurs à pied de mon beau-frère. Le tunnel franchi, je descendais vers le bourg de Bussang, en frôlant les sources de la Moselle qui se trouvent là, au fond d’un ravin assez long. De là, je pouvais rejoindre Remiremont par le train, un pauvre train bien délabré, sans vitres, et, la nuit, sans lumières.

D’autres fois, je faisais le trajet en sens inverse; ou bien, je revenais par Lure, petite sous-préfecture de la Haute-Sâone, d’où part un tortillard qui franchit les Vosges en dessous du Ballon de Servance, après avoir tortillé dans une vallée très encaissée au fond de laquelle dévale un ruisseau rapide. Le Ballon de Servance franchi par un long tunnel, le train débouche dans la vallée de la Moselle, au Thillot, d’où le train me ramenait également à Remiremont.

Là, je retrouvais mes femmes, heureuses de me recevoir, heureuses de vivre dans cette belle cité ancienne, charmante aux environs enchanteurs. Comme leur arrivée avait eu lieu tard dans l’année scolaire, Suzanne n’avait pas repris ses cours et jouissait de ses longues vacances avec sa maman. Elles faisaient de nombreuses excursions dans les bois environnants qui font une splendide et épaisse ceinture aromatique à la jolie cité romari-montaine.

Ce fut au cours d’une de ces nombreuses promenades que la maman et la fillette passèrent devant la Pierre Kerlinkin ou Querlinquin, gros rocher détaché de la montagne depuis des centaines de siècles probablement, car il est tout arrondi par les intempéries, gel, pluie, vents ,soleil, tout à tour y ont imprimé leurs traces. Et c’est une pierre magique. Elle a le don de prévenir les jeunes femmes qui l’interrogent lorsqu'elles ont un espoir de maternité dans leurs entrailles. Oui. Il suffit de coller son oreille contre la pierre et la prier de répondre. Si la jeune dame est encore stérile, la pierre reste muette. Seul le vent souffle tout autour. Mais si un petit être a commencé à se former dans le sein de la demandeuse, alors, la Pierre Querlinquin, qui sait tut, répond par un vagissement de nouveau-né. Dans ce cas, la dame peut se dépêcher de rentrer chez elle pour commencer à préparer le layette.

Donc, en passant auprès de cette pierre magique, Suzanne dit à sa maman;

- Veux-tu, maman, que j’interroge la Pierre Querlinquin pour savoir si, j’aurai enfin un petit frère ?

- Mais oui, vas-y, demande-le-lui !

Avec beaucoup de déférence, Suzette alla coller son oreille là où il fallait, et, toute heureuse, se mit à sauter de joie;

- Maman, j'aurai un petit frère, je l’ai entendu !

Et la Pierre Querlinquin avait dit vrai, sauf que le petit frère fut une petite soeur qu’on vit débarquer sept ou huit mois après cet heureux présage. Brave Pierre Querlinquin, l’annonciatrice de notre Monique qui naquit à Remiremont, le 5 juin 1919.

Entre temps, il s’était passé bien des choses. Vers la fin octobre 1918, je fus intrigué, en remontant la vallée de Wesserling par les propos un peu mystérieux que les poilus tenaient entre eux. Ils avaient des mines de conspirateurs qui détiennent un secret important et ne veulent pas le dévoiler aux importuns.Ils parlaient à mot couverts de la fin de la guerre toute proche.

Et pourtant, rien, dans ce secteur plutôt calme, ne pouvait y faire songer. D’après les nouvelles générales, cependant, on savait que nos armées avançaient en terrain découvert, et que les armées ennemies reculaient, cédant du terrain un peu partout. Mais le mouvement était encore si lent qu’on ne les sentait pas pressés, pas bousculés. Alors, on ne voyait pas encore la fin toute proche. Et pourtant, on en parlait sur le front.

Et les poilus avaient raison. L’armistice se mijotait. Le 9 ou le 10 novembre, Remiremont s’ébrouait dans un remue-ménage insolite. Il y eut un passage extraordinaire de troupes d’Afrique, intense, ininterrompue pendant des heures. Sous nos fenêtres, nous vîmes passer, s’en allant vers Gérardmer et le Nord des Vosges, tous les corps de troupes fameux : Zouaves, Marocains, Spahis, la Légion étrangère dont le passage me remua les entrailles, Turcos, Chasseurs d’Afrique, tous armés et équipés de neuf. Cette armée défilait certainement pour une offensive de grand style. Et en effet, on le sut plus tard, ils se préparaient pour la grande offensive de Lorraine, avec Lunéville comme centre gauche, qui devait se déclencher le 13 novembre si... le 11 novembre n’était pas arrivé avant. Mais ce 11 novembre arriva avant, et l’armistice ayant été conclu, l’offensive du 13 n’eut pas lieu. Dommage ? Peut-être.

Quoiqu’il en soit, ce 11 novembre à Remiremont fut, comme partout , un jour extraordinaire où les gens ont vécu des heures inoubliables, mais des heures seulement. Le 12 déjà la vie égoïste reprenait ses droits et chacun songait à s’organiser un bon petit quelque chose pendant l’organisation de la paix qui allait suivre.

 

 

 

HIVER 1918 - 1919

 

Pour ma part, je suivis avec allégresse les troupes de chez nous qui reprenaient possession de nos anciennes provinces. Grâce à mes saufs-conduits et à ma situation de grand mutilé, je fus à Mulhouse à l’entrée officielle des troupes. J’y vins de Belfort, empruntant plusieurs convois de tringlots, juché sur les bâches, au milieu des ballots, avec d’autres civils, hommes et femmes, la foule s’engouffrant de joie dans la grande cité alsacienne au prestige éblouissant : Mulhouse.

Quel bouleversement dans la ville !

Quelle joie universelle !

Toute la population était dans les rues et, chose stupéfiante, la plupart des enseignes des boutiques y étaient déjà en français ! Ah ! Certes, on peut dire que nous ne sommes pas entrés dans un pays conquis, mais bien certainement, nous rentrions chez nous, accueillis par la famille retrouvée.

A Colmar, même impression, plus forte encore, si possible.

A Strasbourg, ce fut du délire.

Et à Metz, une apothéose ! Je fus de toutes les revues, de tous les défilés, de tous les triomphes. C'était splendide à vivre. Il y eut une période de quinze jours qui restera inoubliable.

Après, dame, après, on se reprit, et il fallut remettre de l’ordre dans le désordre créé par la fuite des uns et l’arrivée des autres.

Je pus aller à Longwy peu après le départ des Allemands et eus le loisir d’admirer le travail de destruction de la ville haute. Mais ce n’était plus impressionnant du tout : on en avait tant vu, de ces ruines, pendant quatre ans, que celles-là ne faisaient que ressembler aux autres.

Notre grand-père en était parti très vite et était venu nous rejoindre à Remiremont où il fut choyé par ses fille et petite-fille. Il en avait bien besoin, le brave homme, car il n’avait plus que la peau sur les os : toute la chair s’était évanouie, avait servi de nourriture au reste du corps, l’alimentation en pays envahi ayant été plus qu’insuffisante. Mais, une fois revenu à la tranquillité, il reprit vite sa ligne d’homme bien soigné et bien portant, d’autant plus qu’il se trouvait non seulement en famille mais encore dans son pays d’origine, Saulxures-sur-Moselotte se trouvant à quelques kilomètres de Remiremont.

Longwy, même Longwy-bas, n’était alors qu'un chaos aux mains des Américains, les premières et seules troupes alliées qui soient venues remplacer les allemands. On n’avait fait qu’un échange d’étrangers, et, après la discipline rude des Allemands, les Longoviciens connurent la discipline brutale des Américains. L’une vaut l’autre, et, comme dégâts commis, il y eut beaucoup d’endroits où les Américains en causèrent en un mois plus que les Allemands en quatre ans. Mais, n’est-ce-pas, ils étaient nos alliés, alors, rien à dire, qu’à sourire et à remercier. Ce qu’on fit immédiatement en débaptisant une rue pour lui donner le nom du Général Pershing. Et voilà.

Dès le mois de décembre, Longwy fut, tout naturellement, le point d’attirance de tous les Longoviciens dispersés par la tourmente aux quatre coins du territoire, et qui voulaient connaître l’étendue de leurs malheurs et les moyens d’y remédier autant qu’il serait possible. Ces moyens vinrent un peu plus tard, lorsque le Parlement eut voté la fameuse loi sur les dommages de guerre.

A partir de ce moment-là, alors, ce fut une ruée générale vers la reconstruction, et aussi, à l’usage, vers les magnifiques spéculations. Mais il fallait d’abord procéder à l’établissement des modes d’application. On fonda tout un système d’organisations cantonales chargées d’évaluer les dommages présentés par les intéressés, au moyen de dossiers compliqués que, seuls, des hommes experts pouvaient dresser. Ce fut une ère magnifique pour les avocats, avoués, huissiers, greffiers, notaires, à peu prés seuls qualifiés pour la confection de ces fameux dossiers, et aussi pour les architectes, géomètres, arpenteurs, entrepreneurs, métreurs et autres experts en matière de constructions générales, industrielles, commerciales, agricoles.

Ces divers organismes cantonaux exigèrent l’emploi d’un nombreux personnel qualifié qu’il fallait d’abord instruire. Je fus désigné par le commissaire de police de Longwy pour être un de ces fonctionnaires improvisés. Un beau jour, on convoqua à Paris, tous les agents ainsi proposés, afin de leur donner une instruction générale, unique et verbale, au moyen de conférences faites par les compétences administratives qui avaient présidé à la confection de la loi sur les dommages de guerre et à son règlement d’application.

Ces conférences, qui durèrent huit jours, se terminèrent par un examen sommaire portant sur les questions traitées par les conférenciers, à la suite duquel les candidats agrées furent nommés officiellement agents spéciaux. C’est ainsi que je fus nommé délégué préfectoral à la deuxième commission des dommages de guerre de Longwy, dont l’importance demandait la constitution de deux commissions : la première commission avait comme juridiction la ville même ainsi que les localités de Mont-Saint-Martin et de Longlaville, la deuxième s’occupant du reste du canton.

Mais ces commissions ne commencèrent guère à fonctionner que vers le mois d’octobre 1919, car, pour que les rouages puissent tourner rond, il fallait d’abord confectionner une fabuleuse quantité de paperasses administratives diverses, de conceptions toutes nouvelles, sur papiers de différentes dimensions, de différentes couleurs, et de différentes épaisseurs. Ce n’était pas une petite affaire !

Pendant ce temps, il fallait trouver, nommer, et confirmer les nominations des Présidents de ces Commissions, et il y eut des compétitions en quantités industrielles entre les candidats nombreux, tous avides d’employer ou plutôt de monnayer convenablement les loisirs d’une retraite déjà gagnée depuis longtemps. Et les préfets eurent fort à faire pour calmer et caser tout ce monde dont les ardeurs se réveillaient devant la manne abondante qui commençait à tomber du verger des dommages de guerre.

Ne pouvant exercer deux métiers à la fois, je dus donner ma démission d’inspecteur d’assurances pour pouvoir me consacrer, en même temps qu’à mes nouvelles fonctions administratives, à la remise sur pied de mon porte-feuille d’assurances de Longwy. C’était un travail très important et urgent. Aussi commençai-je à m’y mettre avec ardeur.

Survint alors la démobilisation de mon frère Victor qui n’avait plus ni mobilier, ni maison -tout ayant brûlé à Rethel au cours de la première avance allemande- ni situation. Je lui offris de venir habiter chez nous, dans notre maison de Longwy, dans nos meubles, puisque nous étions dans ceux de Remiremont, et de prendre mon porte-feuille en mains. C’était une remise en route toute trouvée. Il y consentit et vint s’installer à Longwy avec sa petite famille qui s’était augmentée d’une unité pendant la guerre, et qui était sur le point de s'augmenter d’une troisième, car, en même temps que naissait Monique à Remiremont, le jour d’aprés, naissait à Longwy Lucien, le deuxième mâle de la famille. Mais le premier, Jean- Marie, son frère aîné, ne devait pas vivre longtemps, car il mourut de la diphtérie deux ans après la naissance de Lucien.

Notre mère, elle, était venue se réinstaller à Charleville, ville qu’elle affectionne particulièrement.

 

 

 

POLITIQUE

POLITIQUE COMMUNALE

 

Cette année 1919 fut la grande année de réveil de la guerre, avec tous les travaux à préparer pour la conclusion définitive de la paix, la reconstruction de nos régions détruites, la reconstitution de nos moyens industriels, ferroviaires, commerciaux, navals, coloniaux et aussi politiques. Car on voulait un changement dans nos institutions et nos moeurs politiques; la guerre l’avait fait désirer ardemment.

On était saturé de ces vieilles rengaines politiques aussi creuses qu’imbéciles qui nous avaient conduits à deux doigts de notre perte. On était fatigué d’avoir été et d’être toujours conduits par les mêmes vieilles barbes d’avant 1870, qui ne voyaient pas qu’elles retardaient étrangement sur le mouvement général du monde. On était écoeuré d’avoir été et d’être mené par le népotisme le plus éhonté, joint à une gérontocratie constante.

Et pourtant, c’était un vieillard qui avait montré le plus d’énergie. Contradiction  ? Non, mais preuve que tous nos dirigeants étaient vieux, vieux, vieux, séniles. On aspirait donc à changer tout cela, et on comptait bien sur les anciens combattants pour redresser la situation politique intérieure et mondiale en continuant à combattre avec ardeur, ténacité, dévouement, intelligence. Les élections des divers collèges furent organisées : municipales d’abord, législatives ensuite, sénatoriales en dernier lieu. Ce fut une belle époque où les motions les plus généreuses furent mises en avant, préconisées par des hommes nouveaux et de valeur certaine. Mais, hélas, les résultats furent décevants, accablants.

Les anciens combattants, sur qui on croyait pouvoir compter pour continuer une saine lutte contre la routine, la gabegie et les anciens errements, ne furent plus combattants du tout. Ils étaient rentrés chez eux, heureux d’en avoir fini avec ce cauchemar de tuerie invraisemblable, fatigués physiquement, fatigués davantage encore moralement. Ils n’aspiraient qu’au repos et au plaisir de voir des médailles se balancer sur leur poitrine.

Où plutôt, non. On en inventa pour les endormir. Les politiciens en place, malins, expérimentés, se trouvant compromis et craignant pour leurs bonnes places, eurent toutes les roueries envers les anciens combattants. Ils les comblèrent de compliments, de dithyrambes, de faveurs, de places, d’emplois officiels, de recommandations, de médailles, de diplômes, de discours, d’inaugurations officielles avec tambours, clairons, colonels, drapeaux et députés aussi, bien entendu, les premiers n’étant appelés que pour faire du bruit patriotique autour des secondes.

Et puis, tout doucement, les anciens parlementaires, tous à la coule, se mirent partie liée avec tous les nouveaux riches, leurs clients, et, comme aucune élection ne peut réussir sans une mise de fonds considérable, il se trouva que, en fin de compte, ce furent justement ceux qu’on voulait éliminer qui passèrent les premiers, aux premiers tours. Et on revit au parlement toutes les vieilles têtes dirigeantes d’antan, accompagnées d’un certain nombre de nouveaux venus, combattants authentiques mais bien triés sur le volet et ne demandant qu’à apprendre comment on devient détenteur d’une excellente situation inamovible dans l’espace d’une seule législature.

J’ai mon expérience personnelle de ces luttes sur le plan communal, car, croyant, comme beaucoup, que nous, les anciens combattants, allions avoir du poids dans les conseils pour gérer les affaires sur un pied plus moderne, je m’étais porté candidat au conseil de Longwy avec quelques autres camarades. Nous eûmes des surprises. Tous les anciens combattants ne passèrent pas. Moi-même, pourtant un des combattants les plus visiblement authentique, je ne passai qu’au second tour. Et ce nous fut une surprise de constater que plus de la moitié des électeurs ne nous suivaient pas. Nous n’avions aucun prestige pour eux. Ils retournaient à leurs anciens conducteurs qui n’avaient pas fait la guerre, qui, même, s’y étaient enrichis !

Une autre surprise pour moi fut de découvrir que, parmi les combattants élu conseillers municipaux, nous n’étions que deux combattants réels : Majery et moi. Les autres, ambitieux, n’avaient été que mobilisés et étaient restés très en arrière du front : L.Boncourt comme secrétaire, Renard comme génie au chemin de fer, Lafontaine comme infirmier, Lararse comme G.V.C. libéré (Vezin), Morel comme auxiliaire et Petitier comme secrétaire au Ministère de la guerre.

Je n’avais aucun intérêt personnel à défendre dans la gestion des affaires municipales de Longwy, puisque je ne voulais pas revenir y habiter. Ce qui m’intéressait, c’était la remise en route du pays après les destructions.

La ville haute, comme chacun sait, avait été construite de toutes pièces par Vauban, sous le règne de Louis XIV, pour servir de fort d’arrêt contre les envahisseurs venant de l’Est. Auparavant, Longwy n’existait qu’en tant que village, aux maisons dispersées le long de la Chiers principalement à son confluent avec la petite rivière La Moulaine.

La forteresse construite, toute une petite ville de garnison s’y était installée, avec tous les services qu’une telle ville comporte. Tous les services de l’administration citadine et cantonale s’y rassemblèrent, se rapprochant de d’administration militaire. La ville de Longwy était donc en haut, incluse dans sa ceinture de remparts. En bas, il n’y avait que deux faubourgs insignifiants : Longwy-Bas, et, plus loin, sans attache apparente, Gouraincourt.

Cependant, les faubourgs se développèrent peu à peu, car ils étaient plus commodes à habiter et à fréquenter que la citadelle qui était un but en soi, qui ne conduisait nulle part. Au moment de la création des chemins de fer, la ville basse fut fatalement désignée pour y recevoir tous les travailleurs d’abord, tous les employés ensuite, avec tous les gens nouveaux appelés par le trafic qui s’y faisait. C’était tout naturel, puisque le chemin de fer suivait la vallée et n’allait pas s’amuser à grimper inutilement dans un fort sans issue.

Alors, la ville basse, vit sa population augmenter d’année en année. Survint la défaite de 1870 et la coupure de Metz, chef-lieu du département de la Moselle, de Thionville, chef-lieu de l’arrondissement. Longwy reçut l’appoint de tous les émigrés des environs. La ligne de chemin de fer fut rattachée aux lignes belges, aux lignes luxembourgeoises. Enfin, la grande cause du développement fut la découverte et la mise en exploitation intensive du bassin minier de Longwy et environs immédiats.

Les usines se fondèrent les unes après les autres, s’agrandirent, au point de remplir l’intervalle vide entre Longwy-Bas et Gouraincourt. Il s’ensuivit un bond de la population qui amena la création de quartiers nouveaux très importants, comme ceux de Saint-Louis, de Jeanne d’Arc, de la Chiers et autres cités ouvrières, le tout sur le territoire de la ville basse.

Ainsi, à la veille de la guerre, la population de Longwy-Bas était le double de celle du haut, et les rivalités devenaient de plus en plus sérieuses. Les habitants du haut étaient vexés de devoir descendre pour prendre le chemin de fer, ceux du bas ne l’étaient pas moins d’avoir à grimper la côte pour la moindre course administrative. En bas se trouvaient tous les services commerciaux, industriels, ferroviaires, douaniers, etc... Les Postes et Télégraphes y occupaient un personnel quatre fois plus nombreux qu’en haut. Mais c’est en haut que se trouvait l’Hôtel de ville. Le nombre des conseillers municipaux de la ville basse était le double de ceux de la ville haute. Mais ceux du haut voulaient à toutes forces conserver leur suprématie historique.

A l’époque dont je parle, aussitôt après la guerre, la situation, pour Longwy-Haut, était parfaitement nette : tout y avait été rasé, jusqu'à terre, et même en dessous. Longwy-Bas, de son côté, n’avait pas beaucoup souffert. Donc, dès l’armistice, on reconstitua les services municipaux, à titre provisoire, dans une école de quartier, en attendant, une mairie officielle nouvelle. Et ce fut là l’enjeu de la première bataille.

Les élections municipales furent faites d’après la population recensée avant la guerre. Il se trouva que, sur vingt conseillers élus, six représentaient Longwy-Haut et quatre Gouraincourt.

Par suite de cette répartition, les conseillers de Gouraincourt étaient les arbitres dans les débats entre les adversaires déclarés : s’ils votaient en bloc avec ceux de la ville haute, il n’y avait pas de majorité. Si, dans ce cas, un seul conseiller de la ville basse s’abstenait, la majorité revenait à ceux du haut, dans le cas contraire, si Gouraincourt votait avec le bas, le haut était knock-out.

Il me semblait, à moi, que, logiquement, l’Hôtel de Ville devait être construit à Longwy-Bas, au centre du pays industriel, au milieu de la population la plus dense, près du chemin de fer, au passage obligé de 17 communes du canton qui en comprenait 22. Je veux dire que les cinq autres communes avaient accès direct à Longwy-Haut, sans passer par la ville basse, tandis que les 17 premières étaient obligées de traverser la ville basse pour atteindre la haute.

D’autre part, rien n’existait plus à Longwy-Haut, tandis qu’en bas d’immenses bâtiments tout neufs, monumentaux, pouvaient avec relativement peu de frais être transformés dans ce but. Eh ! Bien, dans cette affaire où la logique semblait devoir conduire à la seule solution raisonnable, il y eut d’ardentes luttes, avec des séances mémorables, ponctuées de cris, injures, coups mêmes, menaces de démission, retraites de conseillers etc...

Les gens bornés du haut ne voulaient pas admettre les faits. Leur entêtement en devenait presque honteux et risible. Il y avait parmi eux des francs-maçons notoires, mangeurs de curés invétérés. Eh ! Bien, dans leur furieux désir de conserver la prééminence de leurs ruines, ils invoquaient les anciens doyens, les évêques et autres autorités ecclésiastiques de l’ancien temps ! C’en était comique.

Malgré tout, le bons sens l’emporta dans cette affaire concernant l’Hôtel de Ville. Quant à la reconstruction de la ville haute, elle fut décidée en dépit de tout bon sens, de toute logique. On donna à ses conseillers carte blanche pour la refaire comme ils l’entendaient. Et ma foi, ils l’entendirent, en 1920, exactement comme Vauban au XVIIIème siècle. C’est à dire que les gens de la ville haute décidèrent de rebâtir leur ville telle qu’elle était auparavant, avec les mêmes rues étroites, resserrées, les mêmes servitudes, les mêmes recoins que du temps des Mousquetaires. Ils ne voulurent pas comprendre que,puisque tout était rasé, y compris les remparts, ils avaient un espace magnifique et magnifiquement situé pour y construire une ville toute moderne, en tenant compte des progrès réalisés et à réaliser, des nécessités et des moyens nouveaux.

Rien, rien.

Cela serait comme cela avait été, pas autrement !

Ah ! Mais, c’est que les gens de Longwy-Haut ne sont pas bâtis comme les autres ! Nés et bornés entre des remparts étroits, ils voulurent rester aussi bornés, même sans remparts. Tant pis ! Tant pis pour le bon sens; tant pis pour la compréhension française, tant pis pour notre arrièrisme invétéré que rien ne peut corriger. J’en fus outré dans mon esprit, et je le suis encore. Autrement, je m’en fous.

Quant aux autres questions que l’on traitait au Conseil Municipal, elles n’avaient rien d’intéressant. On passait une demi-heure pour arriver, par exemple, à décréter que, dans la tuerie des veaux, à l’abattoir, on poserait douze crochets au lieu de six. On mettait une demi-heure pour approuver ou décréter la pose d’un regard de fonte dans tel ou tel caniveau. Foutaises de ménage. J’eus là l’occasion de voir de près la cuisine municipale officielle, c’est à dire publique, et les roueries intéressées de cette même cuisine occulte, entre soi, entre clans.

C’est pas beau.

Il y eut aussi la cuisine électorale pour les grands sièges des députés et des sénateurs. Cela aussi demandait de la virtuosité aux cuisiniers. Notre député d’alors n’en manquait nullement. Aussi réussit-il parfaitement sa sauce. C’était Monsieur Albert Lebrun, l’actuel Président de la République, qui était, depuis de longues années, député de l’arrondissement. Il réussit ce tour de force de se faire nommer député et sénateur à quelques semaines d’intervalle.

Quant aux places secondaires de conseillers généraux et d’arrondissement, elles furent aussi très courues, naturellement.

Mais, encore une fois, personnellement, cela m’était indiffèrent. Je ne voulais rien être ni revenir m’installer à Longwy. Cependant, pour le moment, j’y avais un emploi administratif à remplir au mieux. Mais là aussi je fus déçu : je n’ai pas su être fonctionnaire, c’est à dire conformiste, souple, souriant, acquiesçant, absolvant. Je n’avais pas la manière.

Et puis, j’étais resté trop peuple. Je le suis encore autant, si ce n’est davantage. J’étais peuple dans ce sens que, étant né dans le peuple, ayant vécu avec le peuple, je sais bien, je savais bien comment on le traite. J’en connais bien les misères, les résignations, les plaintes, les souffrances, et aussi les rancunes. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour m’en sortir, de cette misère populaire, en m’efforçant de conquérir une indépendance aussi complète que possible, qui me permettrait de vivre à ma guise, sans avoir besoin de demander quoi que ce soit à un patron quelconque. Toute ma vie a été une lutte pour échapper à toute tutelle, même dorée. Mais je suis resté peuple de caractère, d’aspirations, et de souvenirs.

Ces souvenirs étaient ravivés par les faits que j’avais sous les yeux.

Y avait-il une demande de secours pour un vieillard, ancien ouvrier d’usine ne pouvant plus travailler ? Aussitôt, on remuait ciel et terre pour rechercher combien il avait d’enfants encore vivants, combien ceux-ci gagnaient; on supputait les sommes qu’ils devaient verser à leur vieux père. On cherchait à savoir, si celui-ci ne buvait pas, de temps en temps, une chopine, ou si de temps en temps, il n’allait pas scier du bois ou le rentrer, ou nettoyer quelqu’écurie et recevait ainsi quelque salaire. Enfin, une enquête sérieuse était faite par les agents de police qui pondaient rapport sur rapport. Au bout d’un mois environ, un gros dossier était constitué, et, au Conseil, des gens le compulsaient gravement pour, après âpres et sordides discussions, voter un secours de cinquante francs par an !

Vous lisez bien : cinquante francs par année !

Mais, dans la même séance, le Conseil est saisi d’une demande de bourse scolaire pour le lycée de Nancy, en faveur du jeune x, dont le père est un fonctionnaire ou de la ville, ou de l’Etat. Ce père a des émoluments bien assurés et déjà enviables. Par rapport à la masse du commun, c’est un riche; c’est un bourgeois. Il est bien connu t bien coté de ces Messieurs avec lesquels il est toujours on ne peut plus aimable et auxquels il rend souvent des services, parfois en petites irrégularités qui arrangent bien des choses.

Eh ! Bien, ces services, cette amabilité, on va les lui payer largement... avec l’argent des autres. Sans examen plus approfondi, on vote, séance tenante, en cinq minutes, au maximum, la bourse d’internat et d’entretien pour le jeune X. Coût : environ cinq mille francs par an. Voilà.

Et c’était comme cela pour tout. Toujours le bourgeois, petit ou gros avait l’avantage, proportionné à la rondeur de son ventre, c’est à dire que, plus il possède et moins il devrait avoir de besoins, plus, au contraire, on lui accorde ou apporte des avantages. Les autres, les gens du peuple qui n’ont que leurs seuls bras pour gagner leur pauvre vie, on les prie de passer au large. Il faut qu’ils restent sur leurs besoins, qu’ils vivent en état constant de contrainte.

Lorsque j’avais seize ans et que je voulais m’engager dans la marine an qualité d’apprenti-marin, j’avais, autant que de l’espace et des voyages, le désir de la liberté, de la fuite hors de mon milieu de contrainte dans lequel je me voyais enchaîné pour la vie. Car c’est être enchaîné que de n’avoir pour toute espérance que le gain que vous dispensera un patron ou l’aumône accordée à la vieillesse.

Il est vrai que la plupart des gens ne s’aperçoivent pas de cet esclavage qui régit toute leur existence. Parfois, ils ressentent bien une petite révolte. Mais cela ne dure pas. Cela ne peut pas durer. "Où irai-je si je fais la sottise de partir d’ici ?" Ils restent, ils reprennent la chaîne jusqu'au bout. Résignation.

Seulement, je n’étais pas taillé dans cette sorte d'étoffe. Alors, je n’avais qu’une seule aspiration : partir, m’essayer dans la vie, aller loin, dans ces pays merveilleux où on est son maître absolu à force d’énergie, de volonté, d’endurance. Et c’est ce désir, qui n’avait jamais faibli, au contraire, qui m’avait mené dans toutes les traverses de mon existence.

Maintenant que la guerre était venue se mêler de nos affaires et les bouleverser passablement, j’étais entré dans le tourbillon de l’après-guerre avec le désir de m’occuper -autant que je le pourrais dans mon humble sphère- d’arranger la chose publique un peu mieux qu’elle n’était auparavant. Belle utopie. Je me croyais un peu qualifié pour cela par ma grave mutilation de guerre qui témoignait de mon dévouement à la chose publique. Autre superbe utopie dont je m’aperçus bien vite. Mais enfin, en ce commencement de l’année 1920, je croyais encore fermement à la possibilité d’améliorer le sens compréhensif des dirigeants à tous les étages, en commençant à l’étage où je me trouvais moi-même.

Au Conseil Municipal, j’avais été surpris, même stupéfiait de la manière dont on traitait les affaires; surpris également de constater que les gens n’avaient pas du tout changé de mentalité, et semblaient n’avoir aucunement l’intention d’en changer.

Aux dommages de guerre, ce fut pareil sur un autre plan et, avec les idées que j’avais et que j’essayais de mettre en pratique, c'était encore plus écoeurant.

Les commissions de dommages de guerre étaient formées à peu de choses près comme un tribunal et fonctionnait dans des formes semblables. A la tête de la commission se trouvait, naturellement,un Président, choisi généralement dans la magistrature en retraite ou en service, et qui avait à peu près tout pouvoir pour régler à sa guise, en réalité.

En théorie, il avait à ses côtés des experts qualifiés et nommés officiellement, différents selon les branches principales : bâtiments, commerce, agriculture, industrie. En face de lui, le Président avait un autre fonctionnaire chargé d’examiner le dossier, d’en connaître la régularité et de vérifier les calculs des indemnités demandées, d’en souligner la régularité, ou l’exagération, ou l’insuffisance. Suivant les cas, il devait proposer au Président soit d’accorder la demande, soit de la réduire, soit de l’augmenter, avec chiffres et commentaires à l’appui.

Ce fonctionnaire était le délégué préfectoral, et c’était cette fonction que je remplissais à la deuxième commission de Longwy.

Pour les nombreuses et volumineuses paperasses que représentaient tous ces dossiers, il y avait le greffier, avec autant de clercs qu’il lui en fallait.

La ressemblance avec un véritable tribunal était si grande que mon Président ne pouvait s’empêcher d’appeler ses clients ses justiciables.

Ce président venait en droite ligne de Pau, donc du très lointain Midi, bien loin du front et des régions envahies et dévastées. Il était, la-bas, un vague fonctionnaire de la Justice régionale et n’avait pas été mobilisé pour une cause inconnue de moi. Il était pourtant jeune encore. Avait-il 35 ans  ? C’était tout le bout du monde.

Il y avait, à Longwy, deux candidats à cet emploi, tous deux qualifiés, tous deux acharnés. L’un était le juge de paix même de Longwy, qui espérait cumuler les deux emplois -tout à fait similaires- ainsi que les deux émoluments -tout à fait copieux- L’autre était un notaire honoraire de Villers-la-Montagne, qui comptait bien, grâce à cette superbe situation, non seulement palper les émoluments, mais aussi percevoir certains avantages dans l’évaluation des dommages extrêmement importants causés aux nombreuses usines du Canton. Le conflit dura plusieurs mois pendant lesquels agirent je ne sais combien d'influences diverses et puissantes. Mais elles s’équilibraient toutes, et le plateau de la balance ne pouvait pencher ni d’un côté, ni de l’autre. A la fin, ce fut comme dans la fable : "l’huître et les deux plaideurs". Ni l’un, ni l’autre des deux compétiteurs ne l’emporta. On fit venir le petit monsieur de Pau qui avait su jouir de l'appui d’un manitou placé juste là où il le fallait.

La présidence de la première commission échut à un autre Monsieur du Midi, un vieillard d'environ 65 ans, tout blanc, tout chenu, tout propret, tout rose et souriant.

Si la plupart des Présidents de commissions furent ainsi choisis parmi les personnages qualifiés originaires des pays intérieurs de la France, ce fut à cause du principe suivant : ces hommes n’ayant subi aucun dommage personnel n’auront aucune tendance à être généreux. Au contraire, ils auront plutôt tendance à restreindre les demandes, à réduire les devis, à sabrer dans les requêtes, bref, à réduire le plus possible le montant des dommages de guerre. On appliqua le même principe pour le choix des délégués préfectoraux qui eurent des consignes verbales d’appliquer strictement la loi, mais dans le sens restrictions plutôt que dans le sens des largesses.

Il y a, en effet, en France -je ne sais comment cela se passe ailleurs- deux manières de concevoir les choses. Il y a des lois généreuses, comme celle des dommages de guerre, celle des mutilés de guerre, des mutilés civils, des assurances sociales, qui sont votées après avoir été minutieusement discutées et élaborées par les députés et les sénateurs.

Mais leur application, aux mains des fonctionnaires, est une toute autre affaire. On suit bien la loi, mais on ne laisse échapper aucune occasion d’en minimiser les effets. Tout est prétexte à réduction, sinon à refus. Sauf, bien entendu, lorsqu’il s’agit de fils, frères, neveux, cousins d’archevêques ou même de concierge d’archevêque. Dans ces cas-là, la loi est appliquée avec les clauses les plus généreuses qu’elle peut avoir, et on regrette de ne pouvoir en tirer encore davantage.

Ce qui est vrai en général le fut pour les dommages de guerre. Dès le début, je remarquai la partialité flagrante du Président de ma commission, non pas pour les personnes, qu’il ne connaissait nullement, mais pour les positions apparentes des personnes dont les dossiers furent liquidés avec ma collaboration. Il y avait d’ailleurs mauvais contact entre nous. Le petit Monsieur -petit au physique et au moral- se montrait distant, hautain, supérieur, goujat, libertin et même cynique.

Pour les dossiers, il y avait des dommages agricoles de tout petits manoeuvres de campagne possédant quelques vaches et chèvres que la femme soignait pendant que l’homme travaillait à la journée chez les gros propriétaires.Il y avait des dossiers de dommages mobiliers, tant pour des personnes du commun que pour des officiers. Eh ! Bien, chaque fois, qu’il s’agissait d’un demandeur de la plus haute catégorie, qui venait en personne ou accompagné d’un avocat disert, le dossier était examiné -superficiellement- avec une bienveillance extrême, et, toujours, les demandes formulées étaient homologuées, sans qu’il soit tenu aucun compte soit de mes observations écrites et justifiées, soit des réductions que je proposais pour exagérations manifestes, soit des critiques justifiées des experts.

Le demandeur aimable, prestigieux, flatteur, présentait ses justifications avec aisance, comme des faits absolument irréfutables, présentait des témoins non moins prestigieux et flatteurs, et l’affaire était dans le sac, après un échange touchant de courtoisie entre ces Messieurs et le Président.

Mais lorsque le demandeur était le pauvre manoeuvrier agricole, et qu’il se présentait tout gauchement, tout timidement, en faisant tourner sa casquette, alors, tout changeait. Cela devenait, de la part du Président, un interrogatoire sévère, avec attitudes rogues, paroles sèches. Il posait des questions vraiment déconcertantes à ce pauvre homme qui n’y comprenait rien. Par exemple : pourquoi avait-il laissé les Allemands amener sa vache sans leur demander, au préalable, le bon régulier de réquisition ?

Vous voyez ça d’ici ! Le pauvre type répondait : mais d’abord, c’est pas moi, puisque j’étais au front. C’est ma femme qu’a ben fallu qu’a donné la vache, pisque les Boches sont venus la prendre à l’écurie sans ren demander.

- Mais elle aurait dû réclamer le bon de réquisition !

- Ben alors ! Pour recevoir des coups de crosse ?

- Ca m’est égal ! Mais comment puis -je vérifier, moi, que vous aviez cette vache rouge et que les Allemands l’ont enlevée ? Qui me prouve qu’elle ne l’a pas vendue, votre femme ?

- Oh ! voyons, Monsieur Président, tout le villâche sait ben qu’on lui a enlevé not’roûche, pisqu’on les a enlevées tertoutes en même temps.

- Je veux bien vous croire pour l’existence de la vache. Mais pourquoi l’estimez-vous un prix pareil ? Une vache de paysan, ça ne vaut pas ça !

- Ca ne vaut pas ça ? Mais, maintenant, on les paye même 200 francs de pusse que j’vous d’mande pour la remplacer...

- Et votre armoire à linge ? Vous aviez une armoire à linge ? Comment était-elle faite, votre armoire à linge, en admettant que vous en ayez eu une. Dites-moi voir un peu ça !

Et le réquisitoire continuait sur ce ton. A la suite de quoi le pauvre bougre, de réduction en réduction, finissait par accepter ce que le Président lui laissait de sa demande qui, pourtant, avait été établie en dessous de la valeur de remplacement.

Arrivait ensuite un ancien Commandant, en retraite depuis plus de quinze ans, lui venait réclamer des dommages de guerre mobiliers. Les Allemands, qui avaient respectés sa demeure, en avaient cependant réquisitionné tous les cuivres et bronzes, comme partout, et, au cours cette réquisition, avaient enlevé également la panoplie d’armes qui garnissait, disait le Commandant, tout un pan de mur de sa chambre à coucher, et était composée d’armes diverses, anciennes, modernes, sauvages, coloniales, à feu, à pointe, de trait, de coupe, de masse, enfin une belle panoplie réunie patiemment.

Aucun doute sur l’existence de cette panoplie ne fut émis par le Président. Bien plus. Il accorda non pas seulement l’indemnité correspondante à la valeur passée de cette collection, mais encore, malgré mon opposition formelle et pleinement justifiée, une valeur de remplacement égale à trois fois la perte subie.

Le dossier suivant était celui d’un assez gros cultivateur des environs, propriétaires exploitant une cinquantaine d’hectares. La maison de ferme dans le village était en grande partie détruite. L’homme mobilisé, sa femme était restée au pays et avait fait valoir une partie du bien comme elle avait pu sans chevaux et sans autres animaux, puisque tout était réquisitionné par les Allemands. Situation nette et franche de sinistre de guerre.

L’affaire avait été prise en main par le notaire habituel du cultivateur, et je vous assure qu’il avait bien travaillé. Rien n’était omis : la maison, les meubles, le linge, les trains de culture, les récoltes engrangées, les récoltes perdues, les récoltes spontanées des prés pendant quatre ans, des arbres pendant le même temps, la remise en culture des terres, etc... Tout cela faisait une somme impressionnante en perte subie et bien plus gonflée en valeur de remplacement. Cet homme, qui aurait à peine tiré 50000 Francs de tout son avoir en 1914, demandait en tout une somme de remplacement de 600000 francs ! C’était manifestement exagéré. N’empêche qu’il suffit au notaire de présenter ses explications techniques avec une déférence de bon aloi pour que le Président n’ait besoin d’aucun témoignage supplémentaire et accorde à ce pauvre malheureux client, sinistré d’aussi sinistre façon, toutes les sommes inscrites au dossier !

Et c’était ainsi tous les jours.

J’en étais malade. Aussi ai-je cru bien faire en allant à Nancy à la Préfecture, afin d’y rendre compte de ce que je croyais être des anomalies, des entorses à la loi sur les dommages de guerre.

Je fus reçu par le Secrétaire Général qui m’écouta bien gentiment et me dit qu’il verrait à ces questions qui paraissaient me tenir tant à coeur. Mais je vis bien qu’il m’avait jugé pour ce que j’étais, un naïf, un sincère, un croyant, et, surtout, un non fonctionnaire, un homme n’ayant pas reçu l’empreinte indélébile du dressage administratif, fonctionnarial.

Après l’avoir quitté, je fus entrepris par un autre bonhomme qui avait l’air d’être quelque chose dans les légumes préfectoraux. Il me fit répéter mes doléances, puis me prenant par le bras, me dit en souriant :

- Mon cher, vous vous y prenez mal. Vous croyez dur comme fer à ce qui est écrit, sans tenir compte des contingences humaines. Il faut être plus souple. Pour le seul bien de l’application de cette loi, ne soyez pas si rigide. Si vous voyez, par exemple, un dossier intéressant, comme celui du petit paysan dont vous me citez le cas, eh ! Bien, parlez en gentiment à votre Président un peu avant la séance. Rendez-le attentif à ce modeste dossier, à la modicité de ses demandes, à l’humilité du demandeur. Dites lui que vous seriez heureux de lui voir accorder largement les indemnités demandées. Alors, il vous écoutera. Il sera flatté que vous lui soumettiez vos cas de conscience, et il en tiendra compte, soyez en sûr, à charge de revanche, d’ailleurs. Quand il aura l’intention d’être large vis-à-vis d’un dossier donné que vous auriez tendance, vous, à réduire ou à discuter, laissez-le-lui, abandonnez le lui sans rien dire, sans rien remarquer. Il vous en saura gré et dans l’ensemble, les affaires iront tout aussi bien, sans grincement dans les roues. Vous devez vous rendre compte, continua-t-il, que le nombre des commissions est considérable et qu’il nous est impossible de prêter une attention continuelle à chaque commission et de nous occuper des conflits qui peuvent naître entre leurs membres. Nous devons en laisser la direction pour ainsi dire souveraine au Président. Alors, il vaut mieux vous arranger avec lui.

- Bien, Monsieur, dis-je; je vous remercie de vos conseils.

Et je repartis pour Longwy, mâchonnant ces conseils de sagesse administrative, et même de sagesse tout court. Malgré cela, ils me révoltaient, car je ne pouvais admettre ces compromissions dans le travail, uniquement pour que soient évitées les histoires, pour que ça ne grince pas dans les rouages. Avec ce système, on pouvait aller très loin. Aussi y alla-t-on, et avec la plus parfaite désinvolture.

Je n’eus pas à montrer le chemin, ni à le suivre, car, quelques jours après cet incident, je n’étais plus en fonctions.

Tandis que j’étais à Nancy pour y soumettre mes scrupules, mon Président y était aussi pour soumettre ce qu’il appelait ses griefs contre moi. Naturellement, il montra les choses à sa manière, et, comme il était Président, on lui donna satisfaction en me retirant de sa commission. Mais on y mit les formes.

On m’envoya, de Nancy, un inspecteur des dommages de guerre, ancien Commandant de gendarmerie en retraite, qui se livra à une large enquête sur mon compte, et qui, muni de touts les renseignements et ragots qu’on lui avait fournis, vint me trouver à mon bureau.

Il me parla d’abord de la mésentente regrettable qui était née entre mon Président et moi. Ensuite, il critiqua fort que j’habitasse chez mon frère, chez qui j’avais en effet une chambre, circonstance indésirable parce que mon frère étant mon successeur à mon portefeuille d’assurances pouvait s’occuper de la constitution de dossiers de dommages de guerre, et qu’on pouvait croire que je profitais de ma situation de délégué pour l’avantager, lui donner des indications et, au besoin, qui sait, participer moi-même à la confection de dossiers que j’aurais à liquider ensuite.

Naturellement, je rejetai entièrement ces suppositions absolument gratuites. Je ne m’occupais pas du tout de la clientèle de mon frère, et même, lui-même ne s’occupait que d’assurances et aucunement de dommages de guerres.

Ensuite, il en vint à me parler de la période des élections, des réunions publiques, des discours prononcés, des opinions émises par les uns et les autres ainsi que par moi-même. Or, dans ces réunions, j’avais toujours donné mon opinion à haute et intelligible voix, dès le moment où il s’était agi de nommer les candidats des anciens combattants, que nous voulions être tous des anciens combattants effectifs, à l’exclusion de tous ceux qui n’avaient pas été réellement au front.

On avait, naturellement, commencé par examiner la situation -à ce seul point de vue- des conseillers anciens, en l’occurrence des personnages les plus influents du pays : messieurs Henri Thomas, de Saintignon et quelques autres.

Donnant mon opinion sur Monsieur de Saintignon, je dis que je ne le considérais plus pour désirable parce que, d’une part, il me paraissait trop âgé pour prendre une part active dans la défense des intérêts de la ville; -j’étais bien naïf : comme si l’activité physique avait une importance quelconque en regard de la réelle puissance industrielle et financière de cet homme et de ses semblables- d’autre part sa réputation d’homme généreux et humaine était à mes yeux, bien surfaite, véritablement usurpée, car il n’avait jamais fait qu’employer des gens au rabais, pour pouvoir, en donnant quelques aumônes en supplément, passer pour un philanthrope -ce qui était vrai-, mais pas bon à dire, et surtout parfaitement inutile, je le reconnais très volontiers aujourd’hui.

Quant au sieur Henri Thomas, je dis que j’étais également d’avis de ne pas voter pour lui. Fils de son père, le riche banquier de la région, il n’avait eu que la peine de naître là pour, immédiatement, se voir entouré de tout ce que peut donner la richesse, la grande richesse. Naturellement, il fréquenta les grandes écoles et sortit de l’école des Mines en qualité d’ingénieur. Il finit son service militaire avec le grade de sous-lieutenant d’artillerie. Puis, il continua, avec son père, à gérer les intérêts de plus en plus considérables de leur banque, mêlés étroitement aux grandes affaires industrielles de la région dont le développement était véritablement formidable, grâce aux demandes de plus en plus considérables d’acier pour les besoins de la défense nationale : guerre, marine, chemins de fer.

Il avait donc une situation prépondérante non seulement dans le pays même, mais aussi dans les grands conseils métallurgiques de France et même d’Allemagne.

La guerre éclatant, ce Monsieur Henri Thomas, alors Capitaine d’artillerie, aurait dû, d'après la plus simple logique patriotique, avoir à coeur de défendre lui-même toutes ces richesses acquises, en participant de sa personne aux combats sur le front. En sa qualité de Capitaine d’artillerie, cela ne lui aurait pas été bien pénible, et, au moins, il aurait montré, à très bon compte, un peu de cran.

Mais non. Il trouva le moyen d’aller passer la guerre comme Capitaine-chef de gare à Bayonne ! On ne pouvait plus franchement se moquer du monde ! Et, bien entendu, la paix étant revenue, il revenait dare-dare reprendre sa place, qu’on lui avait conservée, et il avait bien l’intention de se mêler aux affaires publiques, maintenant qu’il n’y avait plus de danger pour sa précieuse personne.

Voilà ce qu’en effet j’avais fait ressortir devant les anciens combattants, dénonçant en même temps la conduite froussarde, sans vergogne, de presque tous les industriels de la région ainsi que de leurs fils, frères, neveux, cousins et autres apparentés. Tous étaient revenus à leurs richesses, sans une égratignure, ayant passé la guerre qui, tel ce baron grand seigneur en qualité de chauffeur d’automobile d’un général, tel autre au Ministère de la guerre, qui, comme directeur d’usine dans l’intérieur de la France. Tout cela, bien entendu, pendant que le peuple, qui lui ne possédait rien d’autre que se membres, ses familles ou quelques maigres lopins de terre, se faisait martyriser pour conserver intacte, soi-disant, l’intégrité de la Patrie et de ses richesses, c’est à dire les richesses des autres, de ceux qui ne se faisaient pas tuer pour les conserver mieux encore. C’était pour cela, en effet, la meilleure chose à faire, ne pas risquer de se faire tuer.

Tout cela était vrai, connu de tous, mais cela ne devait pas être dit publiquement. Tout le monde était bien de mon avis à ce sujet; mais si tout le monde fut heureux de l’entendre dire publiquement, tout le monde fut unanime à être heureux de n’avoir pas eu à le faire et à se congratuler de n’avoir pas à en souffrir par la suite.

L’inspecteur aux dommages de guerre, me dit que ces incidents électoraux étaient de nature à me gêner dans les fonctions délicates que j’exerçais à la commission; que certains sinistrés dont les dossiers devaient être étudiés par moi, faisaient déjà toutes réserves à cet égard, ne se sentant pas en sécurité, disaient-ils, devant un adversaire politique aussi véhément.

Je compris que les infiniment puissants Maîtres de Forges du bassin de Longwy ne toléraient jamais que les petites gens du pays, comme je l’étais, soient préposés à éplucher leurs déclarations de dommages de guerre. Les dommages industriels étaient d’ailleurs d’une telle ampleur, d’une telle technicité, qu’ils furent, par la suite, remis à l’examen de commissions spéciales, instituées exprès pour en connaître, et composés de hautes compétences techniques, industrielles et gouvernementales. Mais, en dehors de ces gros dommages industriels, il y avait les nombreux dommages communs : mobiliers, vêtements, maisons d’habitation, châteaux, fermes, maisons de rapport, etc... qui étaient de la compétence de commissions ordinaires. Et ces Messieurs préféraient voir écarter des commissions les fonctionnaires qui n’avaient pas l’heur de leur plaire.

Enfin, le but de cette conversation avec l’inspecteur qu’on m’avait envoyé était de m’amener à donner ma démission de délégué préfectoral. Mais, estimant que j’avais conscience de remplir mes fonctions avec zéle et compétence, et que je n’avais commis aucune faute, je refusai. Oh ! Je savais fort bien que, puisque j’étais indésirable, le Préfet pourrait me révoquer, mais je préférais une révocation imméritée à une démission sans autre cause que la soumission à une vague opinion publique ou à des puissances que je connaissais parfaitement bien.

Naturellement, comme je m’y attendais, je reçus quelques jours plus tard, ma révocation officielle, et je n’en fus pas autrement affecté, sauf que je perdais les émoluments attachés à la fonction. Au point de vue travail, ce me fut plutôt un soulagement, car l’atmosphère en était irrespirable pour moi.

Je ne fus d’ailleurs pas le seul à être éliminé. Déjà, Alfred Pierret, enfant du pays lui aussi, petit employé de bureau dans une usine métallurgique avant la guerre, s'était vu en butte à des tracasseries semblables et avait été remplacé par un ancien huissier qui venait en droite ligne du département de l’Orne.

Lorsque mon tour vint, je fus remplacé par un Monsieur excessivement distingué, venant de Paris, avocat amateur, sans cause et sans autre situation, qui fut là parfaitement à sa place : très mondain, très invité, il plut à tout le monde, et les dommages de guerre n’en eurent aucun frémissement.

Mon Président lui-même fut liquidé quelque temps après moi. J’ignore les causes officielles dont je me suis désintéressé.

 

 

 

DEPART DEFINITIF DE LONGWY

NOUVELLE INSTALLATION

 

 

Mon travail aux dommages de guerre ayant ainsi pris fin, j’aurais pu, si je l’avais vraiment voulu, exploiter à Longwy, comme je le faisais avant la guerre, mon portefeuille d’assurances. Cette situation que j’avais passée à mon frère, ne lui convint plus lorsque la première période de reconstitution fut terminée. Tant qu’il s’était agi de reprendre les affaires d’avant-guerre et de les remettre au courant, cela avait été. Mais quand il fallut se mettre à la recherche d’affaires nouvelles, ce ne fut plus de ressort de Victor. Ce qu’il aurait aimé, c’eut été un portefeuille tout fait, ne demandant que du travail de bureau et l'encaissement des primes. D’autre part, sa femme ne se plaisait pas du tout à Longwy. Originaire de Charleville, ayant passé les quatre ans de guerre au Mans en qualité de réfugiés, elle aspirait de toutes ses forces à retourner dans les Ardennes.

Plusieurs causes, cependant, s’opposaient à ce que je reprenne l’affaire moi-même. D’abord, j’aurais rencontré sur mon chemin les mêmes obstacles qu’aux dommages de guerre, c’est à dire que j’aurais été écarté de toutes les grosses affaires. Il aurait fallu que je me rabatte sur les petites affaires qui ne sont pas les plus mauvaises, mais qui demandent énormément de temps et de déplacements. Et c’est là que jouait l’obstacle principal : ma mutilation.

Je ne voulais ni ne devais me le dissimuler : j’étais considérablement amoindri physiquement. Je ne pouvais plus déployer cette activité débordante, rayonnante, qui était mienne auparavant. Je ne pouvais me servir ni de bicyclette, ni de motocyclette; il m’aurait fallu une voiture - et encore- et alors les frais auraient été plus élevés que les gains. Et puis, dans les relations incessantes qu’il faut avoir avec la clientèle, ma présentation défectueuse, gênée, lourde, inélégante, diminuait considérablement mes chances de réussite. On aurait beau savoir que cette grosse infirmité était due uniquement à la guerre : cela m’aurait valu l’estime des uns, peut-être, mais n’aurait eu aucune valeur dans mes relations d’affaires où les contacts agréables entre les parties sont les plus fructueux.

J’avais commencé à me rendre compte de cet état de choses lorsque j’exerçais les fonctions d’inspecteur d’assurances. J’avais alors à pénétrer chez beaucoup de gens. Et je voyais bien que mon apparence physique faisait souvent très mauvais effet. On ne pouvait pas ne pas s’en apercevoir, ni moi non plus. Lorsqu’on se présente pour la première fois chez les gens pour y exposer sa requête, la présentation physique a une extrême importance. Combien de fois, l’avais-je expérimenté pendant les mois de mes voyages d’inspection. C’était triste, mais combien humain.

Je réagissais le plus possible. Je ne voulais pas laisser entamer ma fierté, me laisser abattre par un découragement quelconque devant ce fait qu’il était impossible de changer. Mais il fallait arriver à trouver une situation en rapport avec la réalité.

Je cherchai donc, et trouvai un acquéreur pour mon portefeuille. C’était quelqu’un du pays, qui acheta l’affaire en la payant comptant. La maison de Longwy fut louée à la Caisse d’Epargne en attendant qu’elle puisse se réinstaller dans des locaux neufs et plus vastes : puis je m’occupai de règler les dommages de guerre de mon frère et de ma mère. Je dressai les deux dossiers, ma mère ayant eu un mobilier personnel bien distinct de celui de mon frère, bien qu’ils aient habité ensemble, à Rethel, dans une dépendance de l’épicerie en gros dont mon frère gérait la succursale.

Je fis parvenir les dossiers à la Commission de Rethel, et, aidé par mon expérience de ces choses, j’eus gain de cause entière. Avec les indemnités qu’elle commença bientôt à toucher, ma mère se racheta des meubles, du linge et des vêtements.

Quant à mon frère, je pus l’avantager particulièrement. Etant donné que Manette et moi nous trouvions propriétaire de deux mobiliers complets : celui de ma belle-soeur Lili que nous occupions à Remiremont, et le nôtre de Longwy que Victor occupait avec sa famille, je lui vendis ce dernier. C’est à dire qu’il fut fait une énumération complète ainsi qu’une facture acquittée, mais je ne lui demandai pas un sou pour cette affaire, et il put ainsi consacrer l’argent de ses dommages de guerre à l’achat d’une maison d’habitation à Warques, près de Charleville. Tout était parfaitement légal et légitime. J’avais simplement abandonné le prix de mon mobilier, comme c'était parfaitement mon droit.

Enfin, après avoir examiné la situation sous toutes ses faces, je me mis à la recherche d’une petite propriété qui conviendrait à l’établissement d’une modeste entreprise agricole où j’espérais pouvoir vivre d’une façon strictement indépendante. Pendant toute la guerre, on avait poussé les gens à retourner au sol; on montrait les avantages indéniables qui en résultaient, la vie saine et large, l’indépendance, et j’en connaissais les avantages spéciaux qu'elle représentait pour mon caractère. Sachant qu’il me faudrait travailler corporellement, je me croyais parfaitement apte à entreprendre.

Je visitai plusieurs propriétés, mais aucune ne réunissait l’ensemble des conditions que je cherchais. Un jour, cependant, à la page des annonces de l’Est Républicain, une offre attira mon regard, et je me rendis chez le notaire de Lunéville chargé de la vente. D’après les renseignements généraux accompagnés d’un petit croquis, l’affaire me tenta, et, après en avoir parlé à la maison, je me rendis sur place, à Croismare, commune dont la propriété faisait partie.

Ce village de Croismare se trouve à Cinq kilomètres de Lunéville, à proximité de la route nationale Paris-Strasbourg qui traverse son territoire. L’agglomération principale est bâtie plus au Nord, à quelques centaines de mètres, sur une légére déclivité de terrain, qui conduit à la rivière de Vezouze, dont la source se trouve dans les Vosges, du côté de Cirey, et qui se jette dans la Meurthe à Lunéville même.

La propriété était située tout à fait en dehors du village; elle faisait bordure à droite de la route nationale allant vers Strasbourg, et était entièrement isolée au milieu des prés et des champs, à quelques centaines de mètres de la forêt de Mondon et à environ cent mètres de la grande ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg. Elle s’appelait la Belle Etoile.

Comme voisinage immédiat, il n’y avait, presqu’en face, qu’une ferme, à l’entrée du chemin menant au village, appelé l’Arbre Vert, et propriété des fermiers, la famille Vuillemin, qui se composait alors d’une grande jeune fille et de trois grands garçons, avec leur mère, veuve. Toute cette famille, très rustique, mais sympathique, faisait valoir les terres.

La propriété à vendre répondait, en tous points à ce que je désirais. La maison d’habitation, toute simple, était cependant d’aspect extérieur agréable. A l’intérieur, il y avait de nombreuses pièces bien grandes, bien distribuées, assez de place pour y loger tout notre mobilier. Une vaste grange ave une belle écurie était attenante à la maison. Derrière l’écurie, il y avait un grand jardin potager en excellente terre maraîchère, suivi d’un grand verger avec ruches, le tout entouré d’un mur rectangulaire.

L’entrée, sur la grande route, formait une jolie demi-lune plantée d’arbres magnifiques. Un chemin semi-circulaire venait gracieusement frôler la maison et donnait accès au perron de la porte principale. Une autre entrée se trouvait par derrière, et on y accédait en empruntant une partie du chemin semi-circulaire en contournant la maison, côté salon, sous de grands pins, sapins et peupliers.

Tout autour s’étendaient les prés et les champs. La contenance totale était d’environ trois hectares. C’était absolument parfait pour y établir une petite exploitation familiale de basse-cour et de jardinage, et le prix en était très abordable.

La propriété entière était bien, de bel aspect, très jolie même, au milieu de ces grands et vénérables arbres, parmi lesquels on admirait une série d'accacias de toute beauté, et le site n’était pas déplaisant.

Comme la maison d’habitation se trouvait sur une petite éminence, on dominait le pays loin à la ronde. Au Sud, le chemin de fer et la belle forêt de Mondon, à l’ouest, des cultures, des fermes, les toits les plus élevés de Lunéville ainsi que les hauteurs qui dominent cette petite ville; au nord, les collines onduleuses qui séparent la vallée de la Vezouze de celle du Sâanon, affluent de la Meurthe également, dont la vallée sert de passage au canal de la Marne au Rhin; à l’est, la grande forêt de Paroy, renommée pour ses chasses, le village voisin de Marainvillers, et plus loin, tout au fond de l’horizon, la ligne bleue des Vosges dont on distinguait nettement le Donon eet les autres crêtes qui le suivent en direction du sud.

Après avoir rendu compte de mes impressions et avoir obtenu l’accord général, je l’achetai. C’était vers le mois d’août 1919. Notre petite Monique venait de naître deux mois plus tôt, apportant une joie nouvelle à la maison avec son joli sourire perpétuel. Suzanne, élevée au collège de Remiremont, était en vacances. La famille devait venir s’installer à la Belle Etoile en octobre-novembre, le propriétaire actuel voulant, naturellement, profiter de toutes les réalités pendantes de l’année.

Au mois de novembre 1919, donc, toute la famille vint s’installer dans cette nouvelle demeure qui parut bien froide à ma Manette. Celle-ci eut des larmes en s’y installant, causées par le changement brusque de milieu et le mauvais temps qui assombrissait cette grande maison de campagne à l’arrangement de laquelle il lui fallait procéder avec un tout jeune poupon dans les bras et au sein. J’en fus désolé, mais je savais bien que ce chagrin ne pouvait être que superficiel et qu’il disparaîtrait petit à petit, à l’usage de cette nouvelle habitation, par ailleurs fort agréable. Et c’est, en fait, ce qui est arrivé. Nous avons passé là bien des jours heureux, desquels sont sortis nos deux autres beaux enfants : Françoise et Jean-Pierre.

Ce fut là, dans notre propriété de la Belle Etoile que je revins définitivement habiter, auprès des miens, lorsque la situation à Longwy fut entièrement liquidée. Et je me mis en devoir de faire mes travaux préliminaires en vue de la prochaine saison qui approchait, m’occupant d’abord de mes casiers à lapins, du poulailler, de l’outillage, du bêchage du jardin, de la confection et la conduite des couches chaudes pour les semis hâtifs, etc... Bref, je me mis entièrement dans la peau du bonhomme campagnard que j’avais rêvé d’être, et je travaillai avec ardeur mon jardin, mes prés, mes champs, mes petits animaux. Je passai le première année, 1920, d’une façon extrêmement intéressante. Ne quittant pas ma terre, je lui fis produire des récoltes merveilleuses, en quantités et en qualités : légumes de toutes sortes, provisions d’hiver, fruits, oeufs, poulets, lapins. C’était une belle vie que je menais, mais hélas, je m’aperçus vite qu’elle ne rapportait pas d’argent.

J’avais escompté la vente du surplus de mes légumes des animaux et de leurs sous-produits. Mais cela ne se faisait pas du tout comme je l’avis cru, comme je l’avais supputé. Pour vendre tout cela, j’aurais dû aller trois fois par semaine au marché de Lunéville. Il m’aurait fallu un outillage spécial, un cheval, une voiture, des paniers. J’aurais dû, ces jours de marché, partir de très grand matin et ne serais revenu que vers midi, lorsque la vente aurait été terminée. Trois matinées perdues pour le travail du jardin qui pressait de plus en plus, tout poussant à la fois ! Je commençais à me trouver débordé par l’exubérance même de mes travaux.

Et, avec navrance, je me trouvais obligé de constater que mon infirmité physique était un rude handicap pour mon activité. Je ne voulais pas admettre que j’étais diminué. Je me sentais toujours jeune, fort, allant, plein de vigueur. Je me levai au jour, je quittais le jardin la nuit, je n’étais pas rompu de fatigue. Mais, mais... j’étais trop lent, beaucoup trop lent dans tous mes gestes, et malgré tous mes grincements de dents de rage, de révolte, j’étais obligé, souvent, de renoncer à exécuter certains travaux manuels, impossibles à aborder avec ma mutilation. Pour les repiquages, par exemple, comme je ne peux ni me plier en deux, ni me baisser, ni m’agenouiller à deux genoux, je me trouvais extrêmement gêné. Je devais rester à peu près debout, sauf le moment où il fallait enfoncer le plant en terre : je m’agrippais alors au manche de ma bêche, puis je me baissais un tout petit peu en lançant ma jambe gauche, toute raide, au loin en arrière. Ce mouvement fatiguait beaucoup la jambe et tout le côté droit, les seuls qui supportaient les efforts. Puis le travail était très lent; j’y perdais un temps infini.

S’agissait-il de nettoyer les plants, d'enlever les mauvaises herbes ? C’était tout autre chose. Je commençais le travail, par exemple, à genou, c’est à dire avec le seul genou droit à terre. Dans cette position, je fatiguais de la hanche gauche, malmenée, du genou droit qui supportait out le poids du corps, et je ne pouvais travailler que d’une main, tantôt la droite, tantôt ma gauche, celle qui ne travaillait pas servant à ma maintenir dans cet équilibre bien déséquilibré.

Lorsque j’étais trop fatigué de travailler dans cette position incommode, je me couchais de tout mon long dans le petit sentier qui séparait deux planches. cela détendait un peu mon corps mes jambes, et mes reins, et mes hanches, mais je ne pouvais quand même travailler que d’une seule main. En outre, ces deux positions obligeaient ma mauvaise jambe à traîner derrière moi, et toujours, malgré mes précautions, elle fauchait les plants excellents, d’où des pertes. Et c’était d’une lenteur ! J’ai pleuré bien des fois de rage, de me voir ainsi diminué.

Et quand je travaillais avec la brouette !

Ah ! Misère !

Au Canada, j’avais fait de gros travaux de force, avec la brouette. Je me croyais toujours capable d’en faire autant. Mais, hélas, si les bras étaient toujours aussi bons, aussi forts, malgré l’ancienne blessure de l’humérus droit, ma maudite jambe m’empêchait de prendre de fortes charges. D’abord, pour me baisser afin d’attaquer les brancards de la brouette, je ne pouvais le faire que sur la jambe droite, en rejetant la jambe gauche en arrière et en l’air. Donc, pour me relever, je n’avais que l’appui d’une seule jambe, d’une seule hanche, d’un seul rein. Et pour marcher ensuite, en poussant cette brouette pleine, c’était toute une affaire que de passer mon pied gauche avant, au bout de cette jambe raide, en bas de cette hanche inarticulée ! Je perdais souvent l’équilibre. Il fallait alors que je recharge mon véhicule. Parfois, je l’arrêtais brusquement avant qu’il ne tombe en même temps que moi. Tout bien compté, je mettais trois fois plus de temps qu’un homme ordinaire pour faire la moitié du travail en charge !

Quand même, je m’obstinais. Je ne voulais pas m’avouer vaincu. Je me morigénais en me reprochant de ne pas mettre assez d’énergie. Je me gourmandais pour me forcer à aller plus vite, pour rester plus longtemps au travail. Hélas, rien ne pouvait améliorer ma condition physique. Je devais m’incliner devant ce fait inexorable, inéluctable : mon infirmité était un obstacle insurmontable au genre de travail que j’avais entrepris.

Je voulus néanmoins persévérer en changeant de mode de travail. Je prendrais un domestique pour faire les travaux que je ne pouvais faire moi-même, et je m’occuperais plus spécialement de l’élevage des petites bêtes, ce travail ne demandant pas d’attitudes aussi articulées que le jardinage. Ce fut l’expérience de l’année 1921.

Je complétai mon installation par l’achat d’un cheval et d’une voiture maraîchère. Avec le domestique, ces accessoires étaient devenus indispensables, à cause de la multiplication considérable de mes lapins. J’en avais partout, de ces rongeurs prolifiques, et leur appétit était tel qu’il leur fallait une voiture de fourrage par jour. Je laissai donc le domestique s’occuper de ces transports et des gros travaux du jardin tandis que je m’occupais à fabriquer des quantités de cases. Mais, plus j’en construisais, plus il m’en fallait.

N’ayant plus de place dans l’écurie, je dus construire de grandes cases collectives à l’extérieur, autour du jardin, en dehors et le long du mur, et j’y mis tous les jeunes destinés à la vente. J’avais un bel effectif en préparation et en escomptait sinon un gros gain cette année-là, tout au moins au appoint très appréciable. Mais le destin en décida autrement.

Un beau matin, j’eus l’extrême et douloureuse surprise de constater la dévastation complète de mes beaux clapiers extérieurs. Environ quatre-vingts jeunes lapins, qui auraient été vendables un mois après, gisaient étranglés et dispersés tout autour des cases, dans la verdure, dans le pré, un peu partout.

Ce travail était l’oeuvre d’un de nos chiens. Dès notre arrivée à la Belle Etoile, j’avais fait venir, d’un chenil de Bruxelles, un beau couple de chiens Groenendaels, tout noirs, à longs poils, Max et Bobette, alors âgés de huit mois. Ils étaient devenus superbes. Toujours attachés devant l’entrée arrière de la maison, ils étaient des gardiens sûrs, intelligents, fidèles, attentifs. Ils eurent des petits que je vendis, sauf un petit mâle que je gardai.

Et c’était un de ces chiens qui, attiré par la présence de tous ces lapins, à force de tirer sur sa chaîne, était arrivé à la rompre, et s’était, pendant la nuit, livré à ce carnage. Comme je le vis le lendemain, il s’était acharné après les parois des clapiers, des ongles et des dents, jusqu’au moment où il avait pu y faire une ouverture. Ce dut alors être une panique affreuse parmi ces jeunes rongeurs qui furent impitoyablement étranglés, tous. Pas un n’en réchappa. Le chien s’attaqua successivement à tous les clapiers, et dut y mettre toute la nuit. Personne n’avait entendu de bruit; aucun aboiement, aucun indice ne nous était parvenu, qui nous aurait fait savoir que quelque chose d’insolite se passait.

Ce fut pour moi une stupeur et un chagrin de découvrir ce tableau, cette perte sèche de mes si belles bestioles et de mes clapiers saccagés, qu’il me fallait rebâtir ! Et je ne pouvais rien faire que constater, enterrer les petits cadavres et courber le tête devant la fatalité.

Il y eut ensuite une épidémie de septicémie ou gros ventre qui se mit à sévir dans tout mon élevage. Une centaine d’autres lapereaux d’un à deux mois furent atteints et succombèrent en une quinzaine de jours.

Alors, devant ces désastres qui s’ajoutaient à l’amertume grandissante résultant de mon infirmité, je me décourageai et, peu à peu, diminuai mon élevage. Je me séparai d’abord de mon domestique qui me coûtait sans rien me rapporter. Mon cheval, abandonné dans le pré, y creva. Je revendis la voiture, et me décidai à chercher un autre genre de travail.

 

 

LA BELLE ETOILE

Suite

 

C’était l’époque où, dans toute la France, on érigeait des monuments aux morts de la guerre, avec inaugurations officielles, discours retentissants, musiques, drapeaux, et décorations subséquentes. Croismare n’échappa point à ce qui était devenu, pour ainsi dire, une obligation, et, entre anciens combattants, fut formé un comité, fort nombreux, pour rechercher les fonds nécessaires à l’érection d’un monument aux morts de Croismare. Je fis partie de ce comité, ainsi que le Maire, ex-commandant de chasseurs à pied, et on organisa force fêtes, bals, loteries, etc... On fit feu de tous les fers pour réunir la somme nécessaire, et, par la force de ces contacts répétés,, je devins populaire. Les gens surent que j’avais quelque compétence en dommages de guerre, et quelques uns des plus hardis mes demandèrent de dresser leur dossier.

Les premiers étant des anciens combattants, j’acceptai de le faire, et en ne leur demandant que 1% de la perte subie, alors qu’en ville, les officiers ministériels prenaient 10 %, tarif officiel, admis par les commissions.

Je ne voulais pas en faire un métier. D’autre part, je tenais à être rémunéré pour n’avoir de reconnaissance à attendre de personne. Ce que je demandais n’était pas cher pour le client; cependant, j’encaissais des recettes qui devinrent importantes par la suite. En effet, ma manière de faire fut vite connue dans le village, et, au moment même où je me décourageais dans mon exploitation maraîchère, les demandes de service affluaient chez moi. C’est ainsi que, presque malgré moi, je dus reprendre contact avec les travaux sédentaires, sans en ressentir aucun déplaisir.

Je passai une grande partie de l’hiver 1921-1922 à dresser des dossiers de dommages de guerre, non seulement pour les gens du village, mais encore pour beaucoup de propriétaires des communes voisines. J’eus de gros clients, et dans l’espace de cinq ou six mois, j’eus rattrapé, en recettes, les dépenses déficitaires de mon exploitation. Il était, décidément, beaucoup plus facile, plus agréable, beaucoup plus rapide et plus lucratif de gagner de l’argent de cette façon qu’en se couchant entre des raies de légumes pour les désherber !

On en vint alors à me demander de constituer des dossiers établissant les droits des anciens combattants, des victimes civiles de la guerre, des veuves de guerre, aux pensions découlant des nouvelles lois. A Croismare, il y avait trois demandes de victimes civiles : un cultivateur, un ouvrier et une jeune fille.

Les deux premiers avaient été blessés et légèrement mutilés aux mains par des soldats allemands qui les avaient attaqués sans rime ni raison pendant qu’ils travaillaient à la pioche dans leur champ. La jeune fille avait été éborgnée chez elle, à sa fenêtre, alors qu’elle était encore toute fillette, par un soldat allemand ivre qui lui avait tiré un coup de pistolet en pleine figure, également sans motif.

Mais, tous les dossiers étant faits et ne se renouvelant pas, je dus, à cause et malgré toutes mes expériences précédentes, chercher un emploi de bureau.

Malgré ma répugnance pour le travail en chambre sous les ordres d’un patron, je pris un poste chez un architecte de Lunéville. Il fallait bien apporter la vie matérielle courante à la maison où un troisième enfant nous était venu, notre gentille Françoise, née le 12 janvier 1922.

Je pris donc mon courage à deux mains et me rendis à mon nouveau travail qui n’était pas bien difficile à faire. Je m’y ennuyais même assez souvent de n’avoir que si peu de besogne. Les heures sont longues dans un bureau, assis sur une chaise, lorsque le travail ne remplit pas le temps.

Il y avait, chez cet architecte, quatre dessinateurs dans leur salle spéciale, et, dans mon bureau, une seule dactylographe et moi. Cette jeune fille, soeur d’un des dessinateurs, était chargée de la vérification des opérations arithmétiques portées sur les mémoires des entrepreneurs, mémoires volumineux, et la jeune fille tournait, du matin au soir, la manivelle de sa machine à compter. Ce n’était qu’un bruit continu de crécelle, que remplaçait, de temps en temps le tac-tac-tac- ding ! de la machine à écrire. Mon travail consistait uniquement à tenir la comptabilité de la maison et à distribuer des crayons aux dessinateurs. Ce n’était pas beseff ! L’emploi était de tout repos, de trop de repos même. Mais il était aussi éphémère, comme la mission de l’architecte. Celui-ci partait de grand matin en auto pour un des villages lorrains dont il assumait la reconstruction. Au moment où j’entrai chez lui, il n’avait plus de travail effectif à faire. Ses immeubles étaient rebâtis. Mais il avait encore tout le travail administratif de vérification, de réception, de pointage des mémoires, etc... Il comptait liquider son affaire de Lunéville en 1923 et retourner à Paris d’où il était venu spécialement pour reconstruire certains villages de l’ancien front de Lorraine, entre la forêt de Paroy et les Vosges.

Je passai presque toute l’année 1922 chez lui, puis, vers octobre de cette année, je fus demandé, en qualité de comptable par le Directeur de la vieille verrerie installée dans le village de Croismare.

Le village est une vieille agglomérations de maisons basses, de guingois, mal éclairées, où l’on s’occupe de cultures au niveau familial et aurait été un pauvre village s’il n’avait pas eu une usine de verrerie, installée là depuis fort longtemps, pour des causes que j’ai oubliées si je les ai connues à cette époque de mon existence. Sa fondation pouvait remonter à 1850, date à laquelle les vieux ouvriers tout décrépits pouvaient encore reporter leurs souvenirs au moment où je suis arrivé. Elle avait subi maintes vicissitudes; avait été, l’une des premières sinon la première, gérée par les verriers eux-mêmes, mais sans résultats bien satisfaisants.

Les tout vieux bonhommes, cassés, tordus, noueux, incapables de faire quoi que ce soit, sauf de boire la goutte à toute occasion propice, me disaient comment, dans leur tendre enfance, on les réveillait à quatre heures du matin pour les envoyer aux fours, porter à l’arche. Ils avaient à peine huit ans, et commençaient déjà leur dur apprentissage, dur et long. Dur, parce que le métier est pénible par lui-même, et long, parce qu'à cette époque, et encore au moment où je les voyais travailler, chaque ouvrier était jaloux de sa pauvre petite science et ne montrait jamais aux autres la manière de bien travailler. Chaque ouvrier a sa main, sa manière qui lui appartient en propre, et les jeunes devaient apprendre à travailler tout seuls, en regardant faire les uns et les autres et en s’asseyant sur les bancs des ouvriers entre les heures de travail, à condition que le chef de fabrication le tolère !

La plupart de ces gens étaient très bornés, presqu’illettrés, incultes, et souvent abrutis par le travail du feu et la boisson qui en est la rançon, la conséquence.

Cependant, comme dans tous les métiers, il y avait, parmi ces professionnels de la canne à souffler, de fins ouvriers, à qui étaient confiés les belles pièces, les séries délicates, le beau travail du verre au banc -car le travail du verre est très divers, et le travail au banc, avec les cannes et les mors de canne est tout à fait caractéristique-

Lorsque la guerre éclata, la verrerie de Croismare appartenait à une grande et riche famille nancéienne, les Hinzelin comme on les appelle encore communément. L’usine marchait cahin-caha, avec des hauts et des bas. Ca sautillait plutôt que cela ne marchait franchement. Le rendement du personnel était trop faible par rapport aux frais de fabrication, et la concurrence du travail mécanique du verre devenait trop forte. En Alsace, en Belgique et dans les environs de Paris, d’importantes usines de verreries s’étaient mises à la fabrication du verre moulé, et elles jetaient sur le marché des verreries à des prix très inférieurs à ceux que pouvaient, que devaient pratiquer les anciennes verreries où le travail à la canne est fortement lent.

Par exemple, pour faire un simple verre à boire, à pied, il faut d’abord qu’un souffleur souffle le globe, globe grossier qui passe à l’ouvrier au banc. Celui-ci y ajoute en premier lieu la jambe, avec des fers spéciaux, puis le pied, avec d’autres fers et planchettes. On a alors un objet ayant un pied et une jambe de verre au-dessous d’un globe fermé. Il va passer à l’atelier de coupage où on sépare au diamant la calotte de ce globe à la hauteur voulue pour en faire un verre. Mais le buvant -terme de verrerie désignant la partie du verre qu’on porte à la bouche- est coupant puisqu’il vient d’être sectionné. Alors il passe par un autre mécanisme qui le chauffe au rouge-blanc pour adoucir, arrondir les arètes vives laissées par la coupe. C’est alors seulement que le verre à boire est terminé et est vendable.

Au contraire, en verre moulé, ce même verre va être fait d’une seule passe dans un moule ad-hoc dans lequel le verre en fusion est introduit et soufflé par une canne automatique, d’un seul jet, d’un seul bloc. D’où une énorme différence de main d’oeuvre et de rapidité.

Or, à la verrerie de Croismare, il n’y avait que de vieux verriers dans une vieille verrerie, avec du vieux matériel et les modèles les plus anciens. Alors, les affaires n’étaient pas brillantes. Naturellement, le guerre arrêta toute fabrication, les feux furent éteints et l’usine laissée à l’abandon

L’usine entière fut bientôt réquisitionnée. pour y loger de la troupe et toutes sortes de matériaux et éléments militaires. Dès la retraite des Allemands de l’autre côté de la forêt de Paroy toute proche, Croismare se trouvait être à l’arrière-front. C’est de là qu’on partait pour les tranchées.

De ce fait, la verrerie fut d’une grande utilité pour les militaires qui purent y faire toutes dégradations qu’ils voulurent. Après l’armistice, les Hinzelin ne voulurent plus s’occuper de leur vieille usine de Croismare qui ne leur avait occasionné que des ennuis, et ils accueillirent avec empressement les propositions d’achat que leur fit un certain Henri Müller de Lunéville.

Cet homme -un original- était l’aîné d’une famille d’origine alsacienne, composée de sept fils et d’une fille, tous manuels de verrerie, plutôt artistes en verre. Henri était tailleur sur verre, Emile, le second, également. Philippe fut tué pendant la guerre. Venaient ensuite, par rang d’âge : Auguste, un ivrogne invétéré, Pierre, Désiré et Victor. La fille, qui avait aussi travaillé dan une taillerie, était mariée à un coiffeur parisien.

La famille était venue s’installer à Croismare cinq ou six ans avant la guerre, et tous ces Müller travaillaient à la taillerie, les uns aux pièces ordinaires, les autres, comme Henri, et surtout Désiré, aux objets fins et artistiques.

Pendant la guerre, les parents Müller moururent. Henri, hors d’âge, ne fut pas mobilisé. Emile fut territorial, Désiré, réformé, et tous les autres furent mobilisés et envoyés soit au Tonkin, soit au Maroc, en leur qualité d’Alsacien. Ce fut au Maroc que Philippe fut tué.

Henri demeura à Lunéville où, par son activité débordante, son entregent, son habileté et ses manières affables et généreuses, il réussit à se créer un petit pécule en vendant toutes sortes de denrées. La matière à vendre lui importait peu : le gain seul l’intéressait -comme beaucoup. Dès qu’il sut que les Hinzelin ne s’intéressait plus à leur verrerie de Croismare, fort de son bagout, de son allant et aussi de l’appui de ses frères, il entrevit la possibilité de faire une belle affaire en prenant la verrerie à son compte.

L’armistice et la loi sur les dommages de guerre furent une bénédiction pour beaucoup de gens hardis et bien placés et parmi eux, il faut ranger les Müller en la personne de leur frère Henri.

Il alla carrément proposer aux Hinzelin le rachat de toutes leurs actions, c’est à dire de la propriété de l’usine, de ses dépendances, des dommages de guerre, de son ancienne clientèle, enfin de tout le fonds tant immobilier que mobilier, industriel et commercial. Le payement se ferait petit à petit, au moyen des indemnités à venir sur les dommages de guerre.

Les Hinzelin furent, parait-il, très heureux d’accepter cette proposition qui les débarrassait, à très bonnes conditions, de ce qui était, pour eux, une épine au pied, et Henri Müller fut mis en possession de l’usine et de toutes les dépendances sans aucune exception.

Ce fut alors, pour ce beau joueur, ce beau lutteur, une belle partie à entreprendre, et il l’entreprit avec intrépidité et bonheur.

Cette partie comprenait deux phases qui devaient jouer ensemble, la phase financière et la phase technique.

Au point de vue financier, il réussit à gagner à sa cause le directeur de la succursale de Lunéville d’une grande banque nancéienne en lui assurant des avantages occultes immédiats et au grand jour par la suite, lorsqu’il aurait pris sa retraite. On lui fit ainsi des avances de fonds assez sérieuses, à valoir sur les actions qu’il déposa en garantie.

La banque ne s’aventurait pas à la légère. Elle savait que les propriétés de verrerie de Croismare étaient nombreuses. Il y avait, en premier lieu, l’usine proprement dite, avec ses fours, ateliers, bureaux, magasins, écuries, habitations et toutes dépendances d’un seul tenant, couvrant une superficie d'au moins 5000 mètres carrés, au milieu du village. Il y avait, en outre, le moulin, c’est à dire les bâtiments de l’ancien moulin à farine, à cheval sur la rivière la Vezouze, avec le barrage, le canal d’amenée, la chute d’eau, le canal de déversement, une turbine hydraulique, et tous les appareils générateurs d’électricité, un moulin à terre réfractaire complet, les champs et les prés y attenant. Ensuite, venaient quelques petites maisons d’habitation éparses dans le village, puis, près de la gare d’intérêt local, un grand terrain de plus d’un hectare servant de dépotoir à escarbilles et à verres cassés.

Tous ces immeubles et outillages représentaient une valeur assez considérable pour gager le premier emprunt. Avec cet argent, Müller commença d’une part à dégager la verrerie des platras et immondices laissés par les troupes, et d’autre part à faire élaborer ses dossiers de dommages de guerre, en se mettant en rapport avec des as locaux et nancéiens qu’il sut intéresser à son affaire et qui fient bientôt affluer entre ses mains un débit assez sérieux du fleuve Pactole. Ce fut une abondance de capitaux vraiment prodigieuse.

Côté technique, il fut également favorisé par la chance, sous une forme détournée mais très efficace et fort peu dispendieuse.

Son frère Emile, mobilisé comme territorial dans les environs de Paris, avait eu comme camarade, pendant plusieurs années, un certain Anciaux, comme lui verrier, chef de fabrication dans une verrerie des environs de Paris. Ils se fréquentaient et étaient même devenus de chers copains. Lorsque Henri Müller songea à racheter la verrerie de Croismare, Emile se mit tout de suite en rapport avec Anciaux, le fit venir, le présenta à Henri qui n’eut aucune peine à l’engager comme collaborateur technique en le nommant directeur à Croismare, avec de beaux appointements mensuels de 2 000 francs -deux mille francs d’alors, ceux d’avant Poincaré- et le dixième des actions de la verrerie.

Anciaux, qui n’avait aucun avoir personnel, avait marché tout de suite, et, sans hésitation, il arriva à Croismare avec sa famille, et y trouva Emile Müller déjà installé dans un logement dépendant de la verrerie. Ce dernier allait devenir le surveillant général des travaux de réfection et de mise en route de l’usine.

Anciaux, se mit à l’oeuvre immédiatement et trouva sur place d’excellents éléments pour le seconder dans tous les genres de travaux. Pour le déblaiement, le ravalement, la maçonnerie, ce fut Louis Biotti, un homme encore jeune, réformé de guerre pour tuberculose aiguë, affection qui ne s’aggraverait pas par les travaux surveillés en plein air, qui s’occupa de conduire les équipes d’ouvriers. Pour le travail des métaux, pour les machines, engrenages, l’électricité, il eut le grand Léon Rheinberger, lui aussi d’une compétence indiscutable. Nancéien, homme-hercule, doux comme le bon pain, il avait été, en son plus jeune temps, monteur en constructions métallurgiques. Venu à Croismare chez les Hinzelin pour le service d’entretien général de la verrerie, il s’y était marié avec une jeunesse chiffonnée par d’autres, mais qui lui apportait, outre une petite fille toute fabriquée, sa position de fille unique de braves vieux rentiers du village, propriétaires d’immeubles de rapport.

Puis, au fur et à mesure que les ateliers étaient dégagés, leurs anciens chefs venaient y reprendre leur place et commençaient à les remettre peu à peu en bon état de marche. C’étaient : Ernest Thouvenin chef de l’atelier de guillochage; Henriot, chef du coupage; Laurent Burguny, chef des tailleurs; Louis Berger, chef de fabrication; le père Walter et son fils, potiers.

En somme, tous les éléments humains indispensables se trouvaient sur place. Il suffisait de les réunir en une seule main, et de les payer de leurs peine et soins, ce qui, dans les débuts, ne causait aucune peine à Henri Müller chez qui l’argent rappliquait en grosses quantités.

En dehors de l’argent liquide qu’on lui versait, on lui donna toutes facilités pour faire venir au compte spécial de la remise en état des régions dévastées, des bateaux de charbon de la Sarre et du Nord de la France, par le canal de la Marne au Rhin dont le port le plus proche de Croismare était Einville, relié par le chemin de fer d’intérêt local. Il arriva ainsi, non seulement plusieurs péniches de charbon, mais aussi du sable de verrerie venu des environs de Fontainebleau, de la soude et d’autres matières premières indispensables pour la fabrication du verre. Si bien qu’un beau jour, la verrerie de Croismare fut prête à refonctionner. Les fours avaient été rebâtis à neuf; les pots pour la fonte du verre étaient parfaitement secs; l’outillage au complet; les machines tournaient rond partout; les ouvriers verriers étaient là, impatients de reprendre leur travail et leur gagne-pain. Ce fut le moment psychologique de la remise à feu du premier four, dans le courant de l’année 1920.

Il y eut, à cette occasion, une cérémonie assez importante à l’usine même où on avait convié les autorités du pays : le Maire de la commune, le Sous-préfet de Lunéville, la famille Hinzelin, des notabilités de Lunéville, de Baccarat, les hauts fonctionnaires du service des dommages de guerre. Il y eut, bien entendu, discours officiels et particuliers, odes diverses sur le bienfait du travail, de la solidarité humaine, sur... enfin sur tout ce qu’on peut débiter en pareille occurrence. Les ouvriers de Croismare furent conviés à un gueuleton monstre où tous purent s’en mettre plein la lampe. Il y eut de la viande saoule dans les rues, ce soir-là et le lendemain.

Les autres aussi, les officiels, fêtèrent la résurrection de la verrerie de Croismare par un banquet, offert par le maître verrier Henri Müller, passé maître ès banquets et réceptions fastueuses.

En effet, sa nature l’y portant, l’argent l’y aidant, il était devenu un des mécènes de la ville de Lunéville, un des rois de la noce et de la vie à grandes guides. Il avait loué des chasses importantes dans les forêts environnantes; il avait deux ou trois automobiles qui roulaient en ville et sur les routes; il donnait fréquemment des dîners fins dans le meilleur hôtel de la ville, offrait journellement force apéritifs de luxe à une tablée d’amis fidèles, dont le nombre croissait, enfin, au café, il jouait gros jeu au poker ou à d’autres jeux de hasard, d’adresse, de bluff, de chance. Il était déjà quelqu’un au moment où on mettait seulement l’allumette aux copeaux du premier four.

Puis, la production commença, la fabrication de la verrerie courante s’accentua et la vente monta, car l’usine de Croismare, beaucoup moins moderne que celles qui avaient été détruites en Belgique, avait été beaucoup plus vite en état de fonctionner. La clientèle s’affirma et un grand courant commercial s’établit. Henri Müller, courageux et travailleur en dehors de ses heures de plaisir, s’était astreint à faire lui-même les écritures, rédigeant les factures, les traites à payer, tenant à jour le livre des commandes, des livraisons, des matières premières, assumant enfin la partie administrative de l’usine, pendant qu’Anciaux avait la charge de la partie technique.

Tout marchait donc à souhait. La comptabilité proprement dite était tenue va comme je te pousse, par un comptable de la Banque qui venait faire quelques heures supplémentaires à Croismare; mais ça n’inquiétait pas du tout Henri Müller : on verrait.

Puis, un jour, le vieux directeur de la Banque, le père Aimé, vint à prendre se retraite et, comme promis, il entra immédiatement à la verrerie de Croismare en qualité de directeur commercial. Comme Anciaux, il habitait Lunéville, et ils avaient tous deux une auto à leur disposition pour faire les chemins de chez eux à l’usine et inversement.

De ce fait, Henri Müller fut libéré des soucis de présence à Croismare et put se consacrer entièrement à l’oeuvre principale qu’il voulait réaliser en compagnie de son frère Désiré, l’artiste. C’était la création d’une verrerie d’art, en verres de couleurs, en pâtes de verre, relief, creux, bosses, avec les décorations les plus diverses. Ils voulaient fonder la marque Müller frères, verrerie d’art, à l’instar de celle des Daum, des Gallé, de Nancy. Ils avaient pour cela tous les éléments requis entre les mains puisqu’ils possédaient une verrerie et le talent nécessaire.

Pour leurs débuts, ils s’installèrent dans des locaux assez vastes mais modestes et un peu éloignés du centre de Lunéville, à cause du danger présenté par la manipulation des acides nécessaires à l’obtention des effets de dégradés ou de découverts sur les pièces à orner. Les pièces elles-mêmes étaient d’abord conçues et dessinées par Désiré Müller. A Croismare, un fin ouvrier Logerot, les lui fabriquait merveilleusement. Il y avait là une véritable association de deux artistes : l’ouvrier façonnant de ses mains la matière dans les formes et les couleurs que le dessinateur voulait obtenir.

Les pièces fabriquées et dégrossies à Croismare étaient transportées à Lunéville où, dans l’atelier spécial, une équipe d’ouvriers se chargeait de porter sur les objets ainsi façonnés et encore bruts, les décors prévus également par Désiré Müller, au moyen du travail des acides.

La marque Müller frères devint connue dans toute la France et même, elle commençait à exporter en Angleterre et en Amérique, au détriment des autres marques nancéiennes.

C’est à ce moment que, les affaires ayant ainsi grossi, le besoin se fit sentir d’attacher un comptable permanent à l’usine de Croismare, qui tiendrait en même temps la comptabilité de l’atelier de Lunéville. Et Henri Müller, qui me connaissait pour m’avoir rencontré souvent au village et savait que j’étais compétent en la matière, me proposa d’entrer à l’usine en cette qualité bien définie de comptable fixe, permanent, pour les deux maisons.

J’acceptai, naturellement, puisque cet emploi se trouvait pour ainsi dire à ma porte, qu’il était bien rémunéré, et que j’allais travailler au milieu d’ouvriers que je connaissais pour la plupart, les uns en qualité d’anciens combattants, les autres, pour avoir fait leurs dossiers de dommages de guerre, tous, à cause des réunions du Comité d’érection du monument aux morts de Croismare. Je quittai donc mon architecte à l’amiable et pris mon service au bureau de la verrerie, en compagnie du père Aimé, directeur commercial, d’Anciaux, directeur technique et caissier, et d’un commis.

Cela se passait à la fin de l’automne 1922.

 

 

A LA VERRERIE MÜLLER FRERES

 

A partir de ce moment, les semaines et les mois passèrent sans histoire. Les fonds pour le monument furent réunis et on commença à s’occuper du monument lui-même. Différents modèles furent présentés au Comité qui s’arrêta à un monument très simple : un simple obélisque de granit de Bretagne sur socle, avec dalles, bornes, chaînes, inscriptions en lettres d’or sur fond poli.

Comme terrain, on acheta une belle pièce de pré, en bordure du chemin venant de la route nationale au village, attenant, vers le Nord, aux bâtiments de la nouvelle école de filles qu’on bâtissait au même moment.

Pendant ce temps, les dépenses et largesses de Henri Müller envers ses commensaux devenaient de plus en plus grandes. Des chasses d’une location de 20000 francs en Alsace lui permettaient d’emmener ses amis, en groupe nombreux, en automobile, aux frais exclusifs des Müller qui, par ailleurs, étaient toujours en "noces et festins".

On jasait pas mal sur leur compte, et les bénéficiaires des largesses étaient les premiers à dénigrer. Malgré cela, les Müller, faisaient construire, à Lunéville même, une vaste usine en pierres, toute moderne, pour y transporter les ateliers de verrerie d’art. Désiré Müller se faisait bâtir une superbe maison d’habitation et Henri Müller s’achetait un joli petit hôtel particulier dans une des plus belles rues de Lunéville. Ils devenaient nouveaux-riches. Mais ils n’étaient reçus nulle part, ni eux personnellement, ni leurs femmes, malgré leurs brillants et leurs fourrures. C’est qu'elles n’étaient guère sortables et ne se prêtaient pas à faire figure dans le monde : la femme d’Henri avait été cuisinière, celle de Désiré, fille de culture, celle de Pierre, femme de chambre, celle d’Auguste ouvrière d’usine. Elles étaient donc non seulement du peuple, mais de ce qu’il y a de plus commun dans le peuple et, par elles-mêmes, communes au possible. Et ils souffraient, dans leur richesse nouvelle et leur renommée, de cette infériorité sociale qui les écartait du monde où ils auraient tant aimé briller.

Puis, les choses changèrent de tournure. La gêne commença à apparaître dans la trésorerie de la verrerie. Maintenant que la manne des dommages de guerre ne tombait plus, le verger étant desséché, les affaires ne suffisaient plus que difficilement aux divers financements. Les centaines de mille francs gaspillés en fêtes, autos, chasses, et autres largesses, n’étaient plus là pour étayer. La concurrence des grandes verreries se faisait sentir et les échéances étaient difficilement couvertes. Et les heurts commencèrent à se faire sentir entre Henri Müller et Anciaux. Quand il n’y a plus de foin au râtelier, les chevaux se battent, dit-on, et cette époque était arrivée à la verrerie de Croismare.

Plusieurs causes se réunissaient pour créer la mésentente. De la part d’Anciaux, il y avait une certaine animosité envers les Müller en bloc, à cause de l’inutilité notoire de bien des membres de la famille qui, malgré tout, étaient largement rétribués par la verrerie. Emile, mort depuis, Pierre, Auguste, quoique ne faisant rien d’utile, étaient bien payés.Ils étaient présents, c’était tout. Ils passaient leur temps à baguenauder dans l’usine et à créer des zizanies entre ouvriers sympathiques ou non sympathiques.

Ensuite, les folles dépenses d’Henri Müller, sa vie dissolue de grand gaspilleur, ne pouvait lui être agréable en ce sens que l’argent ainsi gaspillé aurait été très utile à l’usine pour améliorer la paye des ouvriers, et, par conséquent la production, le rendement, les ventes.

D’autre part, toute la verrerie d’art, de couleur, de fantaisie, qui occupait trois places à la halle de la verrerie, c’est à dire au moins vingt ouvriers plus les tailleurs de verre, partait à Lunéville sans être aucunement facturée à la firme Müller frères. La verrerie de Croismare payait tous les frais de fabrication, emballage, transport, grossissage, et les Müller frères de Lunéville recevaient leur marchandise brute gratuitement. Ce système ingénieux était certainement avantageux pour la firme d’art qui n’avait à payer que pour son personnel, mais il est aisé de concevoir que la verrerie de Croismare en était fortement handicapée.

Il est vrai que les deux maisons appartenaient aux mêmes propriétaires, et que ce qu’ils ne gagnaient pas à un endroit, ils le retrouvaient à l’autre. C’était vrai. Mais, quand même, le personnel de Croismare commençait à murmurer sérieusement. Ce n’était encore qu’un murmure, mais on sentait que les gens étaient avertis, et qu’ils étaient mécontents de leur salaire, peu en rapport avec les folles dépenses faites par ailleurs.

Le mécontentement se faisait sentir dans la production qui ralentissait, dans la qualité qui baissait. Henri était souvent de mauvaise humeur, et Anciaux s’en ressentait, car il recevait, indirectement, des reproches sur le marasme des affaires, alors qu’il n’y pouvait rien.

Si bien qu’un jour, tout craqua.

Henri Müller prit prétexte d'une absence d’Anciaux, absence non justifiée, non motivée par le service, pour signifier son congé à ce dernier, brusquement, en lui accordant une indemnité de rupture de trois mille francs, représentant la part d’actions qu’il aurait dû recevoir et qu’il n’avait jamais pu obtenir, toutes les actions se trouvant dans les coffres de la Banque en garantie des avances consenties qui devenaient de plus en plus importantes.

Anciaux, d’abord un peu meurtri mais non surpris, accepta franchement la situation. Il renvoya les clefs du coffre, les quelques documents qu’il avait chez lui, et ne revint plus à la verrerie.

Il se passa alors une chose à laquelle personne ne s’attendait, moi moins encore que les autres, si possible,

je fus nommé,

moi, Georges Hubin,

directeur de la verrerie à sa place !

J’étais à cent lieues de m’attendre à cela. Je faisais tranquillement mon travail de comptable. J’étais bien vu, bien considéré par tout le monde. J’étais à peu près mon maître pour organiser mon travail. J’avais par ailleurs beaucoup de facilités : des hommes pour bêcher mon jardin, pour faucher mon foin, du fumier de cheval, du charbon de cuisine, et autres petites choses. Je ne demandais rien d’autre et n’envisageais aucun changement dans ce régime. Et voilà que, d’un bloc, sans aucune préparation, je me trouvais être nommé directeur de l’usine. Je n’avais aucun titre à prétendre à pareil poste. Mais puisque cette direction m’était échue, je m’employai à remplir mon rôle au mieux des intérêts de tous.

La surprise la plus tragique fut celle du père Aimé qui avait bien compté sur cette situation pour lui-même. Il fut tellement abasourdi de ma nomination qu’il quitta le bureau quelques jours après, qu’il s’alita, et qu’il mourut, très vite, sans s'être relevé. Le pauvre homme ! Sa femme a prétendu par la suite que sa mort n’était due qu’à cet événement et que, par conséquent, c’est moi qui avais tué son mari. Que répondre à cela ? ?

J’étais forcément au courant de toute l’administration de l’usine et je connaissais aussi les défauts de la fabrication. Anciaux, verrier véritable, était bien à sa place à la halle, mais dès qu’il s’agissait de la clientèle, il flottait un peu et il ne savait pas bien allier les exigences des clients avec le rendement des bancs. Il y avait beaucoup de retard dans les livraisons, du à une mauvaise organisation centrale, à un manque de coordination entre les différents services, à une rivalité sourde mais constante entre le personnel verrier proprement dit, celui qui travaille aux fours et sur les bancs, et le personnel accessoire, tout aussi indispensable pourtant, du guillochage, du coupage, du brûlage, de la taille, de l’emballage, etc...

Cette rivalité date de très loin, paraît-il, de l’époque ancienne où les maîtres-verriers étaient autorisés à porter l’épée. Cela ennoblissait leur profession et rendait tout le personnel verrier proprement dit jaloux de garder pour eux seuls tout le prestige.

Au plus, la vie augmentait singulièrement, et cette course des prix posait pour l’usine des problèmes particuliers.

Les bistrots, gros clients de la verrerie par l’intermédiaire des grossistes, étaient obligés soit d’augmenter le prix de leurs consommations, soit de réduire les doses servies. Augmenter les prix, pour un détaillant, est toujours une opération pénible. Il sait qu’il va mécontenter sa clientèle et en perdre une partie qui ne reviendra plus. L’autre solution est plus sympathique : tirer un meilleur parti de sa marchandise en la détaillant à plus petites doses, tout en gardant les anciens prix. Mais, pour ce faire, il y a la bonne et la mauvaise manière.

On peut réduire la quantité et garder les anciens verres : cela se voit tout de suite. On peut présenter les consommations dans des verres plus petits. C'est très visible aussi. Mais on peut aussi demander au verrier de se charger de l’artifice. Travaillant avec ses mêmes modèles, ses mêmes moules, ses mêmes gabarits, il faut qu’il s’ingénie à remplir de verre bien transparent les parois internes des verres, sans en modifier en aucune façon la présentation extérieure : hauteur du globe, buvant, circonférence, hauteur des jambes et des pieds, moulures, etc... En un mot, il faut qu’il arrive à ceci : que des verres de l’ancienne et de la nouvelle contenance puissent être alignés sur un plateau sans qu’on perçoive une différence quelconque, que ces verres soient vides ou remplis du même liquide.

Il est clair que de telles réalisations ne peuvent être obtenues que grâce aux verriers de la halle, lorsqu'ils ont bien compris ce qu’on leur demande et qu’ils se donnent la peine de bien l’exécuter.

Bien que complètement étranger à l’industrie du verre, je me tirai très bien des différentes tâches de direction, grâce surtout à l’attachement qu’avaient pour moi tous les chefs de service, tous les chefs d’atelier, en général tous les ouvriers qui me savaient, qui me sentaient de leur bord.

Je commençai aussitôt à m’occuper des réalisations sociales dont personne ne s’était encore avisé. Il y avait, entre ouvriers, une mutuelle-maladie, qui fonctionnait comme elle pouvait, et plutôt mal que bien, car elle n’était pas riche. Elle était alimentée uniquement par de petits versements volontaires des ouvriers, retenus sur leur paye. En retour, ils avaient droit aux soins du docteur, aux médicaments, tant pour eux que pour leurs familles, et aussi à un demi-salaire pendant un certain nombre de jours s’ils étaient arrêtes eux-mêmes par la maladie.

La société était gérée par un comité d’ouvriers, et la caisse ainsi que l’administration étaient entre les mains de deux collègues délégués, dévoués, complaisants, compétents et intègres.

J’entrepris de faire participer la verrerie à cette oeuvre sociale, comme, à mon avis, c’était son strict devoir. Et je réussis à obtenir d’Henri Müller qu’à chaque paye, tous les quinze jours, la verrerie verserait de sa caisse, sur le compte des frais généraux, une somme égale à la somme versée par la totalité des ouvriers. Cette mesure ne tarda pas à se faire sentir tant dans la caisse de la mutuelle que dans ses effets bienfaisants. Les adhérents purent recevoir des secours de demi-salaire pendant plus longtemps, et l’on put accorder des indemnités pour des cas qui en étaient exclus jusque là, comme les couches ou quelques opérations chirurgicales.

Ensuite, je fis instituer une retraite pour les vieux ouvriers qui ne pouvaient plus travailler.Il y avait à Croismare, une bonne demi-douzaine de tout vieux serviteurs de la verrerie, qui, y ayant débuté tout enfants, avaient plus de 60 ans de présence dans l’usine et étaient arrivés à un âge trop avancé pour pouvoir encore travailler. Il leur fallait vivre, cependant. Ils étaient à la charge de l’un ou de l’autre, et, bien entendu, ils traînaient une vie misérable, physiquement et moralement. Je fis ainsi allouer à ces vieux travailleurs une pension viagère de deux cents francs par mois. Ce n’était pas énorme, mais suffisant pour améliorer considérablement leur existence, et leur donner un peu plus de dignité, de décence. En même temps, cette mesure encourageait tous les ouvriers de l’usine qui se voyaient traités comme des hommes, et non comme des bêtes qu’on abandonne quand elles ne peuvent plus servir.

Puis, j’entrepris de faire accorder aux ouvriers qui réunissaient les conditions voulues, les récompenses officielles réservées aux travailleurs assidus, c’est à dire la médaille du travail de deuxième ou de première classe, avec le brevet officiel correspondant. Je fis les dossiers nécessaires, qui étaient en grand nombre, car jamais personne ne s’était avisé de s’occuper de cette affaire.

A l’intérieur de l’usine, je fis modifier, en les améliorant, différents modes de fabrication, certains outillages, certaines coupes de briques réfractaires pour la construction des fours. Je fis construire un nouveau four, ce qui portait leur nombre à trois, trois fours à huit pots. Ainsi, il y en avait toujours deux en service, le troisième, éteint, étant en réfection ou en attente.

Je fis réviser aussi tous les contrats d’assurances de l’usine, tant pour l’incendie que pour les accidents, et j’obtins -étant particulièrement compétent des avantages plus étendus avec des conditions de primes plus avantageuses en mettant plusieurs compagnies en concurrence.

Depuis la mort du père Aimé, il n’y avait plus de directeur commercial. Mais le travail qu’il avait fait restait à faire. Je fis venir la jeune fille qui avait travaillé avec moi chez l’architecte et dont l’emploi allait être supprimé, l’architecte s’en retournant à Paris. Comme comptable, pour me remplacer, je demandai à Henri Müller qu’il me donne son fils, un grand jeune homme de 28 ans qui n’avait, comme seule occupation, que la pêche et la chasse. Le père fut très touché que j’aie pensé à son fils en tant que collaborateur à la verrerie même, et le fils fut très heureux d’avoir une situation qui n’était pas celle d’un employé subalterne : il occupait un poste de confiance dans la firme, la propriété de son père, et travaillait en somme sur son propre bien.

Les affaires tournaient encore assez aisément, sans grincements trop criards qui auraient pu être entendus de l’extérieur. J’avais des difficultés à couvrir toutes les échéances, mais j’y arrivais à force d’ingéniosité, de petits tracas, de harcèlements dans les services de la production. Nous continuions à fournir à la verrerie d’art Müller frères des objets de plus en plus nombreux et dispendieux. Mais la Banque connaissait le tirage qu’il y avait pour les payes et les échéances. Je fus amené quelquefois à faire des avances de fonds, sans écritures, pour parfaire des paiements urgents, soit à la gare pour le prix de transport des wagons de matières premières, soit à la paye lorsqu'il manquait quelques milliers de francs dans la caisse. On pouvait s’en apercevoir sur le livre de caisse où, certains jours, il avait été payé plus que ce que l’encaisse en écritures ne l’aurait permis. Mais, quelques jours après, tout était remis en état, lorsque la Banque, avait pu, sur traites, faire un versement de fonds.

C’est alors qu’arriva le moment de l’inauguration du monument aux morts de la commune, qui avait été érigé à sa bonne place, au milieu du petit square bien arrangé, bien ratissé, bien arrosé, bien toiletté, grâce à l’appoint presqu’unique des services extérieurs de la verrerie.

On résolut de donner à cette fête un éclat tout particulier en réunissant plusieurs éléments importants, ce qui fit de cette journée un événement absolument unique dans les annales du village de Croismare.

Inauguration du monument aux morts;

Inauguration de la nouvelle école de filles;

Remise solennelle des diplômes et des médailles de travail aux ouvriers de la verrerie.

Splendides motifs, suffisants pour amener quantité de représentants huppés et autorisés. Aussi y eut-il de nombreuses personnalités présentes : cinq ou six députés, dont G.Mazerand, de l’arrondissement, D.Ferry, président des officiers de réserve, ancien ministre, Marin, député de Nomeny, ancien ministre, un sénateur, le secrétaire général de la Préfecture, le sous-préfet, le capitaine de gendarmerie, le conseiller général, le conseiller d’arrondissement, le Président des anciens combattants de Nancy, l’inspecteur de l’enseignement de Lunéville, des Maires, des industriels et d’autres personnages régionaux, tant du commerce que de l’industrie.

Ah ! ce fut une belle fête.

Une fête officielle de cette époque, avec cloches, messe solennelle, cortège accompagné de tambours, clairons, musique. Arrivée au monument. Prises des places repérées d’avance, les officiels près de la tribune. Minute de silence. Appel des morts par l’instituteur et réponses traditionnelles : "mort au champ d’honneur !" par les garçons de l’école communale. Poème de Victor Hugo, non moins traditionnel : "Passants...". Chants patriotiques et hymnes par les fillettes. Puis la suite des discours officiels, cinq ou six.

Le cortège officiel passa ensuite à l’école des filles et procéda à une nouvelle inauguration, mais très écourtée, on continuerait après le banquet. Celui-ci, magnifique, fut donné dans la grande salle des fêtes de l’école, richement décorée. Les plats furent nombreux, abondants, succulents; le vin, fin aux tables "chic", ordinaire mais sans limite aux tables des ouvriers, de ceux qui devaient être à l’honneur à l’issue du repas.

Au champagne, reprise des discours par les officiels, remise des diplômes et médailles aux vieux travailleurs à moitié pompettes, café, liqueurs, cigares, puis petite sauterie avant le repas du soir, et grand bal ensuite jusqu’à minuit.

Tout fut très bien réussi, par un temps idéal.

On reprit ensuite les occupations ordinaires, inchangées. L’effervescence causée par la perspective de la fête n’existant plus, chacun reprit le cours de ses misères personnelles, et les ouvriers le cours de leur doléances au sujet de leur salaire qui ne montait pas assez vite pour étaler la montée des prix.

Et nous n’étions encore qu’en 1924.

 

 

EVENEMENT FAMILIAL

ET LUTTES ADMINISTRATIVES

 

C’est à cette époque -août 1924- que survint chez nous la quatrième naissance, celle de notre bon gros Jean-Pierre, qui vint se faufiler parmi nous, avec le même bonheur que ses trois soeurs et pour notre grande joie à tous.

Cette arrivée d’un fils, le premier et le seul de notre famille, donna lieu à un arrosage mémorable et vraiment digne de pareil événement chez un vieux bancal d’ancien combattant -49 ans 1/2- qui était encore assez vert, ainsi que sa femme, pour engendrer un rejeton aussi bien tourné, aussi vigoureux. Il n’y avait là, somme toute, rien d’extraordinaire : un homme de 50 ans n’est pas forcément un vieillard cacochyme et impuissant. Non. Ce n’était pas mon cas, ce ne l’est pas encore aujourd’hui, du reste, 13 ans après. Alors ?

Donc, au moment de sa naissance, le petit Jean-Pierre me donna l’occasion d’offrir une tournée générale d’apéritifs aux ouvriers. C’était bien le moins qu’un directeur puisse faire.

C’est aussi à cette époque que se situent certaines péripéties de la lutte que j’ai dû mener pour régler les conditions définitives de ma pension de guerre. Il m’a fallu, en effet, cinq ans, pour surmonter les mauvaises volontés nombreuses rencontrées sur mon chemin et arriver à liquider ma situation de grand mutilé.

Au sortir de l’hôpital de Dijon, après ma guérison, j’avais obtenu un congé de convalescence de trois mois, à solde entière d’adjudant. Puis, je fus proposé pour une réforme n°1 avec pension, en vertu des anciennes lois en cours. Elle me fut accordée d’emblée, naturellement, et j’en touchai les arrérages jusqu’à la promulgation de la nouvelle loi de 1919 qui remettait tout en question.

En effet, les anciennes lois sur les pensions d’invalidité des militaires n’étaient faites que pour une armée mercenaire, une armée de métier, et non pour une nation armée. La loi de 1919 remit les choses au point et, bien entendu, les pensions liquidées en vertu des anciennes lois durent être révisées et portées aux taux fixés par la loi nouvelle.

On m’appela à Sedan devant une commission de réforme et j’y fus examiné par des médecins peut-être très compétents, mais malveillants au possible. Les infirmes étaient entassés comme des bêtes dans une petite salle malpropre et non chauffée -c’était en hiver-, et ces docteurs vous bousculaient comme des brutes sous prétexte d’examen.

En ce qui me concerne, je fus malmené parce que je fis remarquer que j’avais tels restes de blessures, et que, conformément à la loi nouvelle, j’avais besoin d’une tierce personne pour m’habiller, me déshabiller, et me donner certains soins de toilettes.Ah ! Bien, je fus joliment reçu, oui ! Ils ricanèrent et se moquèrent ouvertement de moi. J’étais outré.

Et le rapport de ces pantins galonnés qui composaient la commission de réforme, présidée par une vieille bête de général gâteux, ne tint aucun compte de mes réclamations. Je fus renvoyé avec une simple pension de 65%, sans plus, qui, dirent-ils, correspondait exactement à mon ancienne pension.

La loi, pour eux, était inexistante, les nouvelles dispositions de celle-ci ne comptaient pas. Et puis, il y avait à ce moment trop de demandes de pension : il fallait arrêter tout ça, il fallait sabrer dans ce flot de quémandeurs !

Seulement, comme ces choses honteuses se passaient un peu partout en France, tous les anciens combattants se solidarisèrent, au moyen de leurs associations locales et régionales, et firent une telle campagne de propagande et de révolte devant ces procédés, en même temps qu’une telle pression sur leurs députés, que l’on dut créer le Ministère des pensions, et que l’on donna des instructions générales pour que les demandes présentées soient examinées avec toute l’attention désirable.

Je fis une demande de révision de la décision de Sedan, ce qui bien entendu demanda un certain délai, puis repassai devant une autre commission de réforme, à Nancy cette fois.

Là, on m’examina sérieusement. On tint compte de toutes mes infirmités de la jambe pour en faire un bloc équivalent à la perte totale de ce membre. Puis, on voulut bien tenir compte de ma blessure d’oreille, ayant amené une surdité partielle gauche. Bref, cette commission me proposa pour une réforme de 85%.

Quant à la question de la tierce personne, il y eut un petit jeu d’absurdité administrative qui est bien dans la note des fonctionnaires français. Ces docteurs constatèrent bien qu’effectivement je ne pouvais me livrer aux gestes de la vie courante sans le secours d’une tierce personne.Ils s’en rendirent compte par eux-mêmes et pour eux-mêmes; mais ils ne voulurent pas le mentionner sur leur proposition par suite de l’argumentation suivante :

La tierce personne n’est accordée qu’aux grands mutilés atteignant 100% d’invalidité. Or, comme vous ne pouvez avoir que 85%, nous ne pouvons vous donner la tierce personne.

Mais, répondis-je, la tierce personne est indépendante du pourcentage. Elle n’en fait partie à aucun titre. L’article 10 qui traite de cette question ne parle pas du tout de pourcentage de l’invalidité, mais seulement de la nécessité où se trouve le mutilé d’avoir recours aux soins d’une tierce personne.

Ils n’en voulurent pas démordre. C’était peut-être ainsi dans la loi, mais ils avaient des instructions qu’ils devaient suivre. Ils me conseillèrent, pour le cas où je croirais n’avoir pas obtenu mon dû, d’utiliser les différents recours institués par la loi.

C’est ce que je fis.

J’attendis leur décision officielle, qui vint huit mois après, sous forme de notification de pension m’accordant bien 85%, mais sans trace de tierce personne. Alors, j’attaquai cette décision en justice spéciale.

La première juridiction s’appelait le tribunal départemental des pensions et siégeait à Nancy. Son Président était le Président du Tribunal de première instance, et il avait, comme assesseurs, cinq personnes d’origines diverses : un médecin, un conseiller de préfecture, un délégué de l’association des mutilés et deux juges ordinaires. Le Ministre des pensions y était représenté par le sous intendant chargé du service des pensions du département.

Je fis donc, dans les délais voulus, ma demande de recours au jugement du tribunal, et, comme toujours, j’attendis. Longtemps. Cependant, un jour, je fus convoqué au Cabinet du Président du tribunal des pensions, pour conciliation avec le sous-intendant représentant le ministère. Là, je fus mis en présence de ce fonctionnaire qui me proposa une transaction : le Ministre rejetait ma demande de tierce personne comme inacceptable, mais m’accordait, par contre, le bénéfice d’un certain article 59 donnant droit à un supplément de pension pour anciens services.

Je répondis à cela que j’acceptais très volontiers sa proposition au sujet de cet article 59, mais que je maintenais ma demande en ce qui concernait l’article 10.

- Ah ! Non; me dit ce fonctionnaire. Si vous acceptez l’article 59, il faut renoncer à l’article 10. Si au contraire, vous maintenez votre prétention à l’article 10, je refuse le tout. C’est net. Choisissez !

- Voyons, intervint alors le Président. Prenez ce qu’on vous offre et qui est certain; c’est ce que vous avez de mieux à faire, autrement, vous risquez de ne rien obtenir de tout.

- Monsieur le Président, répondis-je, mécontent du ton rude et autoritaire employé dans cette chose purement administrative, je maintiens ma demande et ne me laisserai pas intimider par une pression quelconque.

- Très bien, l’affaire est terminée. Il n’y a pas conciliation. Vous serez appelé devant le Tribunal qui se prononcera.

Cette mauvaise volonté que je sentais derrière ces manoeuvres ne se manifestait pas seulement dans mon cas personnel. Tous les mutilés se plaignaient de la façon désinvolte avec laquelle on les liquidait, eux et leurs pensions. Les fonctionnaires profitaient de tout manquement, même le plus infime, de la part de l’invalide pour lui réduire ou lui supprimer sa pension. Ils leur tendaient même des pièges, avec l&#