Georges Hubin

039

Au fil de mes jours

Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre

Tome IV

Guerre 1914 - 1918

Témoignage

Nice, Juin 1987

De 1878 à la Grande Guerre

036 - Tome I - La Légion. Madagascar

037 - Tome II - L'Indochine. L'A.O.F

038 - Tome III - Nouveau départ

039 - Tome IV - Au Canada. La Grande Guerre

040 - Tome V - Les Éparges

Écriture : 1937 - 1000 pages

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Tome IV

Nous sommes en 1908 en Europe où les conditions de vie lui paraissent étriquées et ne peuvent donc convenir à Georges Hubin.

Alors où aller  ?

L'Afrique  ? Non. C'est fini.

La Légion  ? Tentant, mais à 33 ans, non. Trop vieux  !

Le Maroc  ?…

Alors l'Argentine ou le Canada qui offrent des facilités aux émigrants. Et Hubin opte pour le Canada où nous vivons avec lui ses nouvelles expériences.

Puis le 2 Août 1914 c'est l'incorporation et la Grande Guerre qui commence  !

We are in 1908 in Europe were the conditions of life seem limited and therefore are not suitable for Georges Hubin.

So where can he go  ?

Africa  ? No it is over.

The legion  ? Tempting, but at 33 years of age, no too old.

Morocco... ?

So Argentina or Canada which offer facilities for the emigrants. Hubin then chooses Canada, where we live with him his new experiences.

Then on the 2nd of august 1914, he is enrolled in the army, it is the beginning of World war  !.

 

Table

INTERMEDE EN EUROPE - 1908 9

AU CANADA 22

DEPART DU BOIS - NOUVELLES EXPERIENCES 50

EN ROUTE VERS UN NOUVEAU METIER 65

INTERMEDE 78

SEJOUR A WINNIPEG 81

LONGWY - 1911 - 1914 99

PRELIMINAIRES ET DEBUTS DE LA GUERRE 101

LA VRAIE GUERRE COMMENCE 119

1875 - 1965

Tome IV

La mémoire

 

INTERMEDE EN EUROPE

1908

J'ai été quand même mieux reçu que mon affaissement moral me le laissait prévoir. La joie de ma Manette était bien sincère et bien profonde et bien réconfortante pour moi. La grisaille fondait dans plus de lumière. Je fis connaissance, aussitôt avec le bébé adorable que la jeune maman, toute fière, me présenta. Quelle douce et prenante impression ! Mes beaux-parents aussi me firent un bien meilleur accueil que je ne supposais. Je le dus certainement au coeur d'or de ma belle-mère qui était tout amour et qui me comprenait si bien. car elle était une ardente, elle aussi, une enthousiaste, pleine d'élans; mais la petite vie provinciale et larvée qu'elle avait dû mener ne lui avait pas permis de donner sa mesure. Aussi avait-elle reporté sur ses filles toutes les tendresses qu'elle n'avait pu employer ailleurs, et j'en avais, moi aussi, ma bonne part, parce que je représentais pour elle l'homme d'action l'audacieux, le hardi, qu'elle aurait aimé avoir pour mari, afin qu'il soit à son diapason.

Le père, lui, suivait le mouvement. Il aimait surtout ceux que sa femme, qui était tout pour lui, lui disait d'aimer. Et j'étais de ceux-là. Mais, si c'était très bien quand j'étais l'homme heureux en affaires, c'était beaucoup moins bien, maintenant que je revenais en vaincu, en homme malheureux, en homme qui n'a pas réussi. C'est humain ! Je m'y attendais parfaitement et ce n'était pas une révélation pour moi. Je savais fort bien que, tant qu'un homme est dans la passe de la réussite, tout le monde lui sourit, ceux qui lui veulent du bien et ceux qui sont jaloux, envieux. Mais la réussite fuit-elle  ? Oh ! alors, tout change ! il n'y a que les jaloux et les envieux qui ne changent pas: il changent seulement de grimaces. Comme j'avais remarqué cela pour beaucoup d'autres, et que j'avais commencé à vivre cette expérience, je n'étais pas étonné. L'atmosphère était beaucoup moins sombre que je ne me l'étais figuré; j'avais donc le bénéfice du mieux être et je reprenais du poil de la bête, c'est-à-dire confiance en moi.

J'allai chez ma mère, rue des Pyrénées à Paris, et là, en faisant mon centre d'investigations, je me mis à chercher une situation qui pourrait me permettre de gagner ma vie tout en me laissant une certaine indépendance, une certaine initiative. Parcourant les annonces des journaux parisiens, je fis de nombreuses démarches un peu partout. Finalement, une affaire me plut, qui était bien présentée par une agence, avec des apparences des plus recommandables.

Il s'agissait de l'achat de la moitié d'un cabinet d'affaire dans Paris même, rue de Chabrol, qu'on me présenta avec toutes les garanties d'honorabilité et de rendement. Le propriètaire de ce cabinet voulait s'adjoindre un collaborateur intéressé pour doubler au moins son chiffre d'affaires déjà très important d'après les livres qu'il présentait et qui paraissaient parfaitement en règle. Ma situation serait assez belle. Un fixe de quatre cents francs par mois, plus une part de moitié dans les bénéfices nets de fin d'année. Seulement, il fallait payer l'achat de cette moitié de cabinet avec une somme, payée comptant, de dix mille francs.

Je fis part de cette proposition à Manette, qui en parla à ses parents, et ces derniers eurent la bonté de m'avancer cette somme de dix mille francs. Ils voulaient nous aider, suivant leurs moyens, à nous refaire une petite vie tranquille. C'était parfait. Certain d'être casé de ce côté, je cherchai un logement, que je trouvai et arrêtai rue Demarquey, derrière la gare du Nord, donnant sur la rue Lafayette. Puis je meublai cet appartement. Nous avions notre nid préparé; j'avais une situation; tout se présentait bien Mais je n'avais plus le sou. Tout ce qui me restait de disponible était passé dans notre installation et j'avais versé intégralement les dix mille francs prévus, comme tout honnête homme l'aurait fait.

Je fis donc venir Manette à Paris, avec notre petite Zon, et avec bonheur nous nous mîmes à nous refondre, à nous aimer dans un autre cadre. Quelles radieuses journées d'amour n'ai-je pas passées avec ma tant chérie qui me donnait son affection et tout elle-même avec usure ! Hélas, je ne dois parler que de journées ! car il n'y eut pas plusieurs semaines pour moi, ni, non plus, malheureusement, pour les miens.

Une fois installés chez nous, je me rendis à mon cabinet, puisque j'avais un cabinet. C'était à l'entresol d'une maison quelconque de la rue de Chabrol, à droite en venant de la gare de l'Est. Il y avait un vestibule bien engageant, une pièce d'attente comme chez un avocat ou chez un docteur, avec table, guéridon, chaises, livres magazines. Dans cette salle d'attente donnaient deux bureaux bien agencés, bien cossus, qui communiquaient entre eux, par l'intérieur, avec deux fenêtres chacun qui donnaient sur la rue très passagère, très trépidante, à cause des passages continuels des omnibus Trocadéro-Gare de l'Est et des charretiers allant aux halles du quartier.

Tout avait une apparence parfaite. Mais, où ça changeait, c'était dans la façon de travailler. Le patron, mon coassocié donc, avait monté là un cabinet de presque flibustier. Il faisait insérer dans les journaux "Le Matin", "Le Journal", "L'Intransigeant" de petites annonces indiquant des fonds de commerce à reprendre. Il attendait ensuite simplement que les clients viennent le trouver, des gens problématiques à la recherche de quelque chose, qui s'arrêtaient à ces annonces plutôt qu'à une des centaines d'autres toutes pareilles circulant dans les mêmes journaux.

Le rôle qu'il me destinait, à moi, était d'aller, au hasard, dans Paris, dénicher des fonds à reprendre, en fouinant un peu partout: charbons - vins, liqueurs- modistes - épiceries - etc. Une fois en possession d'une ou de plusieurs adresses de fonds dont la reprise serait possible, toutes conditions réunies, on faisait paraître une ou deux annonces, et on attendait, comme l'araignée tapie dans un trou sous sa toile tendue. Si un client se présentait il fallait l'entortiller de façon à lui faire prendre un fonds quelconque, parce qu'on voulait uniquement toucher la commission sur cette affaire. Alors, il n'y avait pas de roueries qui ne soient mises en jeu pour faire tomber le type dans le panneau.

C'était ça le rendement du cabinet.

Au bout de huit jours, même pas, je me rendis compte que je m'étais fourvoyé. J'avais été pris moi-même dans le filet tendu par le confrère qui m'avait amorcé et vendu une part de son cabinet, à qui j'avais versé dix mille francs comptant. Je me suis alors souvenu du froid qui m'avait étreint la poitrine lors du versement de cette somme. Dès qu'il eut touché la liasse que je venais de compter devant lui, qui était assisté de l'agent entremetteur, il s'était précipité pour l'étreindre, pendant que l'autre faisait lui aussi le même mouvement. "Voulez-vous laisser ça, lui dit l'autre brutalement". Et, précipitamment, il avait enfoui l'argent dans un tiroir dont il mit la clé dans sa poche. Je ressentis un froid à ce moment. j'eus l'impression de me trouver en face de deux rapaces avides. Je ne me trompais pas, mais il était déjà bien trop tard, hélas !

Puis, au bout de ces huit jours, quand je vis que j'étais refait, j'en reçus la confirmation, féroce. C'était la fin du mois. D'après notre contrat, mon associé devait m'en payer la moitié. Ce jour de l'échéance arriva: rien. Le lendemain: rien. Le surlendemain, je lui demandai des explications. Il me répondit, cyniquement, que, si je voulais être payé, je n'avais qu'à traiter des affaires et en toucher les commissions. J'étais atterré. J'eus beau lui représenter que cela n'était pas du tout ainsi que les choses avaient été convenues, et cela par écrit. Il ne voulut rien savoir, se fâcha, devint brutal, grossier, insultant.

Le Georges Hubin était étouffé, étranglé.

J'allai retrouver l'agent qui avait servi d'intermédiaire. Là aussi, maintenant que l'affaire était faite, qu'il avait les fonds en poche, je fus éconduit brutalement et mis à la porte avec des insultes ! Alors, alors, le désespoir s'empara de moi. Je me vis cette fois abattu complètement, sans aucun espoir de me rattraper jamais à aucune branche. Je n'étais plus en Afrique où, malgré tout on n'est jamais perdu. J'étais en France, dans ce tourbillon de vie parisienne, où la lutte est âpre, constante, brutale, où l'existence doit être gagnée et défendue à la force du poignet, tous les jours, et où, lorsque les ongles ne peuvent plus s'accrocher au rebord de quelque aspérité salvatrice, on tombe à terre, et on y est piétiné sans pitié.Tomber à terre  ? Avec ma femme, ma fille  ? Les faire piétiner en même temps  ? Jamais. Impossible !

J'ai passé trois jours épouvantables, les plus épouvantables de mon existence. J'en frisonne encore en les ramenant ainsi à la surface, ces jours pendant lesquels j'ai touché au fond, au tréfonds des douleurs d'homme, des douleurs morales, mentales, d'un homme jeune, plein de vie, plein de sang, de bonne volonté, d'expérience, de vigueur, d'intelligence, d'amour, qui voit tout sombrer parce qu'il n'a plus d'argent pour subsister, lui et sa famille, parce qu'il ne peut plus en trouver nulle part pour se remonter et vivre dignement, aussi modestement qu'il aurait fallu, mais dignement !

J'eus le temps de descendre lentement, bien lentement, les marches de ce calvaire moral que je subissais depuis un an déjà: marches encore douces, en haut; puis plus glissantes, plus rugueuses et maintenant, la dernière, inexorable: avec le gouffre en dessous. Rien à attendre de personne. Et puis, je ne pouvais plus, je ne voulais plus demander. Je souffrais trop; j'avais trop souffert de mes projets effondrés, perdus, envolés.

Je n'avais plus qu'une issue; disparaître.

Disparaître.

Ce terme, en premier lieu, voulait dire mourir. Je n'ai d'abord pensé qu'à mourir. Non par désir de la mort, mais pour m'évader une bonne fois de cette sarabande idiote qu'était la vie telle que je la voyais se dérouler devant moi: traîner la misère et y entraîner mes deux chéries avec moi. Déchoir à ce point  ? Impossible. Ma mort seule pouvait les sauver, elles. Moi ça n'avait plus d'importance; mais elles, elles seraient délivrées. Moi disparu, les parents ne les abandonneraient pas. Et, les premiers mois de souffrance passés, ma Manette saurait bien se tirer d'affaire matériellement. Elle avait, à Longwy, des relations et des éléments pour se faire une situation indépendante, en enseignant le français, l'allemand, le piano. Puis, plus tard, la nature aidant, elle se referait une autre vie avec un autre homme qu'elle ne manquerait pas de rencontrer sur son chemin.

Voilà quel était mon raisonnement.

J'avais beau retourner la question sous toutes ses faces possibles, tout et toujours me ramenait à cette seule solution logique. Donc, je devais disparaître en mourant. Comment mourir  ? L'eau; de la Seine; c'était le plus facile, le plus rapide, le moins douloureux, et, pour moi, le bourlingueur, le moins rebutant, car je m'étais si souvent mis dans le cas d'y rester, dans l'eau, que je la considérais comme une amie accueillante.

Je n'avais même pas le secours d'une religion quelconque, le secours qu'apporte au désespéré l'appel à son Dieu. Dans quelle église serais-je entré  ? Cathédrale catholique  ? Mosquée musulmane  ? Le Bon Dieu savait parfaitement à quoi s'en tenir à mon sujet. Il rirait bien si je m'adressais à lui, maintenant. "Ah ! te voilà, mon pauvre vieux ? Ca ne va plus ? Tu vas mourir ? Bah  ! la belle affaire  ! Chacun son tour. J'en ai à revendre, des hommes pour te remplacer. T'en fais pas pour moi, va  !

Oh ! je sais bien, dans les romans de la bonne presse, ce n'est pas du tout comme cela qu'on présente les choses. Le type qui, à bout comme je l'étais, est sur le point de mourir, se rappelle tout à coup qu'il y a une Providence qui habite là-bas, sous le clocher, à l'abri des verres de couleurs et qu'il suffit de l'implorer, par l'intermédiaire de son représentant administratif pour recevoir le secours attendu. Notre homme y court, et, tout de go, trouve un saint homme de prêtre placé là tout exprès par la Providence pour entendre la confession du pauvre type qui, lorsqu'il sort de là, illuminé par dedans, trouve l'aide matérielle dont il avait tant besoin.

Mais je n'étais pas du tout un héros de roman. J'étais de chair et d'os et je devais disparaître. Voilà ce qu'il y avait de certain. Ce soir-là, le premier des trois jours en question, j'ai aimé ma femme comme jamais je ne croyais pouvoir le faire. J'ai voulu la humer tout entière, en emporter avec moi toute l'essence, tout le suc, tout le parfum

Le lendemain, (était-ce le résultat de cette nuit d'âpres délices, d'affreuses joies ?) je voulais toujours disparaître; mais je ne voulais plus la mort. La disparition par la mort me semble, alors, trop définitive. J'avais encore trop de vie à dépenser trop de vigueur. Je me sentais et j'étais réellement trop jeune. 33 ans !

Non. Il ne fallait pas mourir.

Disparaître seulement. Deux façons se présentèrent alors à moi. Disparaître avec le consentement de Manette, l'acceptation volontaire de l'épreuve, ou disparaître brutalement, comme par la mort. Je retournai la première façon sous toutes ses faces. je ne pus m'y résoudre. Ce ne serait plus alors une véritable disparition. Il y aurait complicité entre nous, marchandage, liens constants qui, de mon côté, m'empêcheraient toujours d'avoir l'absolue franchise de mes mouvements. Je serais toujours tenaillé par l'obligation de donner signe de vie, de faire attendre peut-être trop longtemps la résurrection que j'escomptais. D'un autre côté, Manette n'aurait pas été libre non plus d'agir à sa guise. Cette séparation - clandestine - l'empêcherait toujours de suivre la vie que son coeur lui dicterait si... j'avais vraiment disparu, mort ou autrement. Et puis, il y aurait cet arrachement à deux, ces heures épouvantables à passer ensemble dans les pleurs, les amollissements.

Non. Cela ne pouvait pas se faire ainsi.

Je devais donc disparaître réellement, sans laisser de traces, comme un mort dont on ne retrouve pas le corps. C'était la seule façon possible pour atteindre le résultat cherché. Il y aurait l'heure terrible pour Manette, de la découverte, de la certitude de l'abandon ? Oui. Mais, de toute façons, elle devait sonner. Mieux valait qu'elle soit plus brutale mais plus courte, définitive. Après... le calme reviendrait plus vite. La plaie serait énorme ? Oui; de toute façons, elle serait énorme; mais, brutalement faite elle se cicatriserait plus vite et mieux. Et puis, ce serait une épreuve de notre amour mutuel. Epreuve terrible, terriblement scabreuse, mais épreuve réelle, qui donnerait, par son résultat, la valeur de la chaîne d'amour qui nous unissait. Je ne partais pas pour la fuir, elle; au contraire: c'était pour me la conserver si... Dieu voulait, c'est-à-dire si, de son côté, mon souvenir, le souvenir de notre amour était assez puissant pour me la faire demeurer fidèle, de coeur et de corps, au moral comme au physique, jusqu'au moment - inconnu - où je pourrais réapparaître, c'est-à- dire lui offrir de nouveau une vie normale, à nous, matériellement assurée.

Et si je ne la retrouvais pas ?

Remariée ou morte ? Risque à courir, comme tout le reste. Si morte, je la pleurerais et aurais quand même notre fille à élever, but dans l'existence; je n'aurais pas travaillé en vain. Si remariée ? Tans pis pour moi. C'est que j'aurais trop attendu, ou que, à la suite de mon abandon elle se serait complètement détachée de moi pour se refaire une vie normale. Dans ce cas-là, je la perdrais aussi; mais comme dans l'autre, il me resterait notre fille. On ne pourrait faire qu'elle ne le soit pas, qu'elle ne le soit plus. Ces deux cas prévus, il me restait le troisième, celui sur lequel je comptais: la retrouver toujours vivante et toujours mienne, avec notre petite Zon. Et alors, on reprendrait la vie commune et s'aimant d'autant mieux et d'autant plus fort que l'épreuve aurait été plus dure, plus convaincante.

J'avais foi en elle.

J'avais foi en moi.

Je comptais sur ce coeur ardent et aimant qui lui faisait me chanter, avec une émotion profonde, la chansonnette "Les deux pigeons". Bébête ? peut-être; mais pressentiment à coup sûr.

Alors, ce fut entendu avec moi-même dans la matinée de ce deuxième jour d'angoisses. Je disparaîtrais sans laisser de traces. Où ? dans quelle direction ? pour quoi y faire ? Voilà les questions qui, immédiatement après la décision, se présentèrent à mon esprit, demandant une solution. Actuellement, en écrivant ceci je repasse exactement les heures vécues à cette époque lointaine, une par une, comme je les ai vécues, avec toute leur acuité.

Où aller, d'abord. Quoi y faire, ensuite.

L'Afrique ? Non. Rayée. Fin de ce côté.

La légion ? Tentant. Mais, à la réflexion, non. Je n'étais pas trop vieux pour faire un Légionnaire - 33 ans - avec la force de résistance de mon corps. En deux ans, je serais de nouveau sous-officier. Mais il fallait se lier pour cinq ans ! Puis, sous-officier. Ensuite, cela m'aurait mené à 12 ans de service, alors que après 15 ans, la retraite proportionnelle vous attend. Quand on a 12 ans de services, on en fait 15, c'est fatal. Donc, rien à faire de ce côté.

Le Maroc ? J'ai été tenté aussi. Puis j'ai réfléchi qu'il me faudrait, pendant longtemps, croupir comme sous-ordre, puisque j'y allais sans le sou. Non. Ca n'allait pas non plus.

Restaient: l'Argentine et le Canada, à cause des facilités que ces deux pays accordent aux émigrants.

L'Argentine ne m'attirait pas. je ne sais pourquoi, je n'ai jamais été porté vers l'Amérique du Sud. Et cela ne me disait rien du tout de m'embarquer avec un tas d'Italiens, Calabrais ou autres, pour aller là-bas. Il n'y avait plus que le Canada.

Dans mes courses à travers Paris, j'avais souvent vu les réclames monstres que faisait ce pays. Je connaissais l'agence du Boulevard de la Madeleine, et j'y allais pour avoir les prospectus indispensables. Tout vu, tout pesé, je pouvais me payer le voyage de Paris à Québec en payant les troisièmes classes jusqu'à Liverpool et en émigrant de Liverpool à Québec. Bon. Cela déduit, il me restait encore une centaine de francs, dont je fis deux parts: l'une que je gardai précieusement par devers moi pour ne pas débarquer là-bas absolument sans le sous, l’autre pour m’acheter une petite valise de carton, un complet de travail genre manoeuvre et une casquette.

Qu'irais-je faire au Canada ?

Je n'en savais absolument rien. Le gouvernement offrait bien des "homestead", c'est-à-dire des biens de famille à constituer, consistant en terrains concédés dans l'Ouest canadien, Manitoba, Saskatchevan, Alberta, une première mise gratuite de 40 ha environ, et une deuxième, attenante, de 40 autres ha à payer à raison de 2 à 5 dollars l'hectare. C'était pour ainsi dire donné, mais il fallait que le concessionnaire habite effectivement son terrain au moins pendant les 6 mois de l'année où la végétation pousse: de Mai à Novembre ou d'Avril à Octobre. Il devait donc y construire une habitation - cabane ou autre - pour lui, sa famille et ses animaux. Il devait mettre en valeur, la première année, une certaine superficie en blé. Enfin, il lui fallait une première mise de fonds, peu considérable, mille francs au minimum, pour pouvoir s'installer et commencer à vivre avec l'aide de sa famille.

Rien de tout cela n'était possible pour moi. Je ne savais donc pas ce que je pourrais faire, mais je savais bien que je trouverais quelque chose. Dans un pays pareil, avec les grandes villes et l'énorme superficie de la campagne, un type un peu débrouillard pouvait faire son trou d'abord, et occuper ensuite une bonne place.

Dans mon désarroi, cette première lueur apporta un grand soulagement. Ce fut un peu comme si, enfoui tout en dessous d'une énorme meule de foin que je sentais sur le point de m'étouffer, j'avais aperçu soudain, là-bas, une fissure par laquelle un peu d'air m'arrivait et par où j'allais pouvoir échapper à l'écrasement final.

Le soir de ce deuxième jour, donc, ma résolution était prise: je partirais le lendemain; le sort en était jeté. Ce fut une nouvelle et dernière nuit d'amour que je passai près de ma chérie qui, bien que ne se doutant de rien, était quand même un peu inquiète de mes transports, de ma fébrilité.

Le lendemain matin, je sortis comme d'habitude. j'allai acheter ma valise de pauvre émigrant, que je payai, je crois, 3 frs,50, un complet de velours à côte pour travailleur, quelques objets de première nécessité, et j'allai déposer le tout à la consigne de la gare du Nord. Je revins pour le déjeuner, comme d'habitude, et ce fut à ce moment-là que je fis mentalement mes adieux à celles que j'allais abandonner. Oh ! je savais qu'elles n'étaient pas perdues pour cela. J'étais au contraire, de plus en plus convaincu qu'elles seraient beaucoup mieux, en qualité d'abandonnées, qu'avec moi à traîner la misère pendant combien de temps ? Je sentais que j'étais dans la seule voie praticable, et c'est ce qui m'affermit pour l'exécution des derniers gestes.

Tout comme dans les romans bien faits, ma femme devait justement s'absenter dans l'après-midi. je profiterais de ce moment pour revenir prendre quelques objets indispensables. Personne ne me vit monter chez nous ni en descendre. Avec mon petit paquet, j'allai rechercher ma valise dans laquelle je le fourrai, puis, comme j'avais du temps à dépenser avant le départ de mon train, je descendis sur les bords de la Seine, suivant la berge en baguenaudant, en ressassant ma misère et celle des miens, en essayant de voir au-delà. Il n'y avait rien à voir, au-delà. C'était un mur contre lequel je me cognais sans qu'il rendît aucun son. Pour savoir ce qu'il y avait au-delà, il fallait y aller voir soi-même: nécessité de l'action personnelle..

Et puis je pris mon billet de troisième classe pour Londres à la gare du Nord, et on me le délivra sans aucune difficulté ni curiosité; et je laissai le train me conduire à Calais, pendant que mon âme était étreinte de douleur à la pensée de celle qui assaillait ma Manette au même moment, chez nous. Personne ne savait; personne ne se doutait; pas même ma mère que je n'avais pas revue depuis plus de huit jours.

Calais.

Je suivis machinalement la foule, me laissant conduire dans la nuit de la gare ferroviaire à la gare maritime, descendre sur les quais et embarquer à bord du vapeur à roues qui se balançait sur l'eau basse. On attendit quelque temps. Je me mis à l'abri derrière une espèce de paravent formé par une avancée de la machine, car la nuit était fraîche malgré l'époque -Juillet. Puis le navire se mit en marche, sans virer, l'avant et l'arrière étant semblables, et, peu de temps après, on voyait déjà la ligne sombre des falaises de Douvres se dessiner à l'avant.

Arrivée; manoeuvres; accostage; débarquement; douane et rembarquement en chemin de fer pour Londres où j'arrivai de très bonne heure le matin. J'avais passé la nuit en déchirements. Maintenant, c'en était fait; j'étais parti; aucun remède ne pouvait plus être administré; il fallait avoir le courage d'exécuter correctement ce qui avait été décidé. Alors, je renfermai dans le meilleur coin de mon coeur et de mon âme, mon amour, mes chéries, mes affections, mes souvenirs du passé si proche, et je ne fus plus désormais que l'émigrant Champlain, Albert.

J'avais adopté ce pseudonyme parce qu'il était de circonstance et que je le croyais de bonne augure pour aller au Canada. C'était le moment des grandes fêtes franco canadiennes en l'honneur, justement, de Champlain l'ancien, le fondateur de l'ancienne colonie du Canada. Il y avait eu un grand déploiement d'amitiés entre les Français actuels, les anciens Français du Canada et les Anglais, souverains actuels du Pays. Des démonstrations navales avaient eu lieu sur le fleuve Saint-Laurent, qui fut remonté par nos navires jusqu'à Montréal.

Ce Champlain, Albert, que j'étais donc devenu, était originaire de la Vendée où il exerçait l'humble profession de garçon de culture. On ne pouvait guère aborder le Canada plus humblement; mais je crois que c'était la meilleure manière pour quelqu'un qui, pour toute fortune, avait 50 francs en poche, une valise de carton, un costume de velours à côte et de la misère plein le coeur. Mais ça, c'était intime; cela ne se voyait pas et ce n'était pas monnayable. Dans Londres, je flânai comme on peut flâner à Londres puis un train m'emporta de nouveau, vers Liverpool.

Quand j'avais abordé dans ce Liverpool, la première fois, avec Manette, il y avait juste un an, je ne me doutais guère que je devais y repasser deux fois encore dans la même année pour m'en aller arpenter les mers; et encore bien moins que je devrais en sortir sous un faux nom en qualité d'émigrant ! Non. On se doute rarement de ce qui va vous arriver; et c'est aussi bien.

Donc, à Liverpool, je me cherchai un hôtel modeste, puis j'allai à l'agence de recrutement des émigrants pour le Canada. Là, on m'interrogea, comme je m'y attendais, et on inscrivit bien docilement tout ce que je voulus bien débiter très tranquillement. On ne fait pas mieux à la Légion Etrangère.

Puis, les formalités accomplies, le bonhomme qui exerçait me regarda d'un air malin et me demanda avec un sourire railleur: Et quand vous serez dans ce Canada, qu'y ferez-vous, mon garçon ?

- Mon Dieu, Monsieur, lui répondis-je, mon métier de garçon de culture !

- Ah ! oui; c'est vrai; du moins, c'est ce que vous avez dit. mais vous savez, je ne sais pas si on emploie là-bas des garçons de culture comme vous, qui n'ont même pas les mains calleuses ou déformées par la charrue. Mais n'oubliez pas qu'à Montréal et à Québec, nous avons aussi une agence pour le retour. C'est le même prix.

- Bien, Monsieur; je vous remercie.

En voilà un qui était plutôt décourageant, si j'avais pu être découragé. Sur un autre, il aurait sûrement fait une impression désagréable; peut-être même l'aurait-il arrêté, comme il a dû certainement maintes fois le faire, s'il procédait ainsi pour tout le monde. Mais cela ne pouvait plus avoir aucune prise sur moi, puisque je n'existais plus, en tant que Georges Hubin. Le Champlain ? Bah ! qu'importait le Champlain ? Il roulerait bien sa bosse comme les autres, allez, Monsieur ! Il avait assez de pratique pour ne pas se laisser rebuter. Et puis, j'ai remarqué une chose: il n'y a rien qui puisse vous aider à vivre comme d'être mort... comme je l'étais. Tout devient plus aisé, plus acceptable. On s'en fout: on est mort. C'est l'autre qui agit; ce n'est pas vous. Alors, on laisse faire l'autre comme il veut, ou comme il peut, et on le regarde faire jusqu'au moment où on peut le supprimer à son tour et reprendre sa place.

En attendant de voir le Champlain dans ses exercices, j'allai me promener dans la ville et, surtout, sur les quais, immenses, bâtis le long de l'embouchure de la rivière. Ceux qui m'attiraient, c'étaient les "piers" des diverses Compagnies de navigation, bien distinctes - la place ne manque pas - et uniquement destinés aux voyageurs. Rien de vilain autour. On est très loin, bien loin des docks. Dans nos ports de mer, je n'avais jamais rien vu de semblable. Les voyageurs étaient toujours obligés de s'engouffrer dans les docks remplis de marchandises, de camions, de wagonnets; d'enjamber colis, cordages, provisions, pour atteindre les échelles qui permettent d'accéder aux ponts des navires. Actuellement encore - 1937 - notre grand port de Marseille est agencé de cette inénarrable façon. Un seul de nos ports possède quelque chose de similaire, depuis peu d'années et pour une Compagnie seulement: Le Havre et sa gare transatlantique où seuls les navires de la C.C.T.peuvent accoster.

A Liverpool, chaque Compagnie à son "pier" pour l'embarquement des voyageurs et des bagages. Le navire en partance quitte les docks entièrement chargé et vient accoster pour prendre les voyageurs qu'ont amenés les trains spéciaux. Je passai presque toute la journée d'attente là à regarder arriver et partir une bonne douzaine de géants formidables, venant d'Amérique, du Cap ou des Indes. Des foules compactes sortaient de leurs flancs, et, en un clin d'oeil les quais étaient noirs de monde, comme les quais des gares parisiennes à l'arrivée d'un train de banlieue. Au départ, même foule qui attendait l'apparition du bateau et le prenait d'assaut dès qu'il était amarré. Et cela tout au long des jours, des années; merveilleux.

Champlain commença à jouer son rôle sur ces quais. IL ne fit pas encore le porteur, ni l'ouvreur de portières, car il ne savait pas faire cela assez bien en français pour aller le faire en anglais; mais il prit ses repas comme le prirent les dits porteurs: sandwiches, ale, sur un banc des quais. Très économique. Pas besoin de serviette.

Le jour du départ arriva.

L'embarquement était annoncé pour dix heures du matin. A huit heures, j'étais déjà là. Peur de manquer le bateau ? Non; impatience; curiosité. Je passai mon temps à voir arriver petit à petit ceux qui allaient être passagers comme moi. Arrivèrent d'abord, isolément ou par groupes, les gens dont on voyait bien qu'ils étaient destinés à être dans le compartiment des émigrants. Ils sont toujours en avance, ceux-là; et puis, ils avaient bien l'apparence de l'emploi. Ils parlaient toutes les langues: polonais, russe, tchèque, danois, norvégien, suédois, finlandais, écossais, irlandais et même, stupéfaction français !: un groupe d'une dizaine de personnes, hommes et femmes.

Sans faire semblant de rien, je m'approchai de ce groupe, rieur comme tout groupe Français, et j'écoutai un peu leurs propos. C'étaient, à n'en pas douter, des gens peu recommandables, qui devaient se livrer au trafic louche de la traite - volontaire - des Blanches. Je dis volontaire, car les femmes qui étaient là n'avaient pas du tout l'air d'être emmenées par force ou par ruse, elles savaient parfaitement ce qu'elles faisaient. J'appris par la suite que je ne m'étais pas trompé, les hommes étaient des professionnels de la ligne. Ils avaient un domicile légal au Canada: Québec, Montréal, et un autre en France. Ils ne faisaient que convoyer des femmes qu'ils présentaient comme leurs épouses, soit de Canada en Europe, soit en sens inverse.

Les femmes qui partaient pour le Canada étaient, en général, des débutantes dans ce pays. Au contraire, celles qui en venaient rentraient en Europe soit avec de l'argent, soit pour une cause quelconque. Les hommes leur servaient de passeport, car les Anglais sont très sévères pour les femmes seules, alors qu'ils sont excessivement larges dès qu'une femme est en compagnie d'un homme. Tous ces gens, malgré leurs moyens financiers évidents préféraient voyager en classe d'émigrants pour faire des économies, d'abord, et pour être plus tranquilles ensuite. Ils passaient plus facilement inaperçus dans la foule de ces gens qui venaient d'un peu partout.

Parmi cette foule de chercheur de mieux-être, il y avait de forts groupes de gens qui venaient du centre de l'Europe - Bukobine principalement - accompagnés de tout un assortiment de bagages étranges. Les femmes, de la campagne certainement, étaient vêtues comme des pauvresses endimanchées, leurs cheveux, invisibles, tirés sous un mouchoir dont les cornes venaient se nouer sur la nuque. Peuple d'esclaves sûrement, décidés à s'expatrier parce qu'ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas trouver plus de misère ailleurs que dans leur pays, où ils resteraient toujours des serfs attachés à la glèbe. Beaucoup d'enfants parmi ces pauvres gens. Presque tous s'en allaient dans l'Alberta, province située fort à l'Ouest, là où les homestead ne s'éloignaient pas encore trop de la voie ferrée qui reliait Québec et Montréal à Vancouver, sur le Pacifique.

Ils avaient là-bas beaucoup de compatriotes qui s'y étaient établis depuis de longues années, et ils étaient sûrs d'y trouver de l'aide, du secours, des conseils. Ils travailleraient pour eux-mêmes; le produit de leurs peines leur appartiendrait; ils pourraient le passer à leurs enfants, qui, à leur tour, pourraient devenir des terriens américains aisés et indépendants. En tous cas, en attendant, ils étaient assis placidement sur leurs ballots, sans causer. Ils n 'échangeaient que de rares monosyllabes entre eux. Les enfants mêmes étaient sages. On aurait dit qu'ils comprenaient la gravité de l'événement qui s'accomplissait là, dans leur jeune existence. Ils n'étaient même pas curieux, ces enfants, qui n'étaient que sages, silencieux, apathiques comme leurs parents.

On reconnaissait facilement les Italiens tant à leur parler sonore et rapide qu'à leur teint basané et surtout à leur gesticulation perpétuelle. Ils parlaient autant avec leurs mains qu'avec leurs langues. Les hommes portaient presque tous des bottes ferrées, de larges pantalons de velours noir serrés à la cheville ou entrant dans les bottes. Les vestes étaient de même tissu, serrées à la taille par des ceintures rouges à glands; et sur la tête, ils avaient de grands chapeaux de feutre. Beaucoup de femmes aussi, au teint uni et mat, aux grands yeux sombres et brillants, la tête, couverte d'un mouchoir en soie, blanche ou noire, simplement plié suivant une diagonale, les pointes nouées sous le menton, l'autre pointe libre, voltigeant à la brise, sur l'arrière du crâne, caressant le chignon des cheveux noirs. Ces gens ne s'en allaient pas pour cultiver. C'étaient des terrassiers, des piocheurs, des mineurs, des brouetteurs, hommes bons à tous les travaux de construction, pour les chemins de fer, les routes, les ponts, les canaux, etc...

Les Scandinaves, taciturnes, se destinaient, visiblement, aux travaux des forêts canadiennes, semblables à ceux qu'ils exécutaient chez eux. Pourquoi alors quittaient-ils leurs glaces et leurs sapins pour aller en trouver de tout semblables ? Changement, meilleurs salaires, plus de liberté, possibilité d'accéder à l'indépendance, plus tard, alors que ce leur serait impossible dans leur pays.

Il y aurait eu encore d'autres groupes à observer, mais je n'en eus pas le temps. Au loin, notre bateau s'avançait, sur notre gauche, descendant le courant majestueusement. Alors, ce fut un remue-ménage général de tout ce monde qui parut se galvaniser, ceux qui, avant, semblaient les plus apathiques furent ceux qui bondirent le plus vite sur leurs bagages dont ils se chargèrent au moins dix minutes trop tôt, puisque le navire n'était encore qu'en vue. Mais, n'est-ce-pas, l'impatience manifestée trompe l'attente, la coupe, lui change la face.

Enfin il arriva à frôler le quai, notre beau bateau noir, "Princess of India", de la Compagnie C.P.R., c'est-à-dire Canadian Pacific Railway, habituellement dénommé Cipiarre, du nom des trois majuscules abréviatives de sa raison sociale. Dès que les dernières aussières furent amarrées aux bittes de la rive, l'échelle des émigrants fut lancée, et la cohue se porta en foule compacte au pied de cette passerelle, en en empêchant naturellement l'accès. Mais comme il en était de même à chaque départ, la manoeuvre était connue. De chaque côté de l'entrée de cette passerelle inclinée, qui allait du quai au pont avant du navire, se tenait un immense policeman, rigide, sa jugulaire sous la lèvre inférieure, son haut casque de cuir noir accusant encore son gigantisme. Avec ces deux cerbères à l'entrée du goulot, force fut aux partants de tempérer leurs ardeurs et de suivre bien sagement, à la queue-leu- leu, ceux qui passaient devant eux, un à un.

Du reste, c'était la seule façon de réussir un embarquement semblable dans le minimum de temps, car tout avait été prévu pour prévenir tout encombrement à bord. Chaque bulletin de passage portait un numéro de couchette, qui était inscrit également sur le registre du bord. Impossible donc de faire du galimatias. Lorsque, un par un, les émigrants émergeaient sur le pont, ils étaient happés par un bonhomme assis à une table, avec ce grand registre devant lui. Il demandait à voir le billet de passage de chacun, le contrôlait, et remettait le passager entre les mains de garçons vêtus de blouses, en leur indiquant la cale et le numéro de la couchette. Ceux-ci, connaissant leur bord comme leurs poches, dirigeaient les types vers les échelles qui devaient les conduire en bas, dans le faux pont, où d'autres employés les mettaient sur la bonne voie. Ca allait très vite.

Mon tour vint, comme celui de tout le monde. L'homme à la table, sur le pont, était celui qui m'avait inscrit, à son agence. Il me reconnut, me sourit, et me dit très gentiment: "Je vous ai donné une bonne couchette. Vous y serez bien, et bien entouré, rien que des Anglais". Je le remerciai comme je le devais, au moins pour ces bonnes paroles et cette bonne intention, sans savoir encore ce qu'elles représentaient de réel.

J'avais, je crois, le numéro 321. Je descendis dans le premier entrepont, c'est-à-dire celui qui se trouve immédiatement au-dessous du pont, et il y en avait un autre en dessous encore. Cet entrepont présentait l'aspect général de ceux de nos bateaux qui font le transport des troupes au Tonkin ou Madagascar: c'était rempli de couchettes, rien que des couchettes.

Mais tout était bien réparti. le long du bordage, une rangée de couchettes superposées se suivant bout à bout jusqu'à la cloison verticale fermant l'entrepont; un sentier; une rangée de trois couchettes doubles superposés, se suivant bout à bout quatre par quatre. Les deux couchettes du bas - séparées par une planchette verticale - étaient à 50 centimètres du sol; les intermédiaires à environ 1 mètre 10; les supérieures à environ 1 mètre 60 de terre et à 80 centimètres du plafond. Un second sentier séparait cette rangée de la suivante, et ainsi de suite jusqu'à l'autre bord. Une planche à bagages se trouvait en travers de chaque couchette, à la tête, à environ 30 centimètres sous celle du dessus.

Mon numéro 321 commençait un groupe. J'avais donc un coin, sentier à la tête, sentier à ma gauche; et j'avais la couchette du dessus, la plus haut placée, la mieux placée, par conséquent, puisque je ne craignais aucune vexation... liquide, solide ou gazeuse, donc odorante, de personne. Le brave employé avait dit vrai. Quand j'arrivai, j'étais le seul de cette travée, car aucun bagage n'était encore visible.

Peu après, un jeune homme vint s'installer près de moi, à mon étage, couchette voisine. Il était tout aussi bien placé que moi, puisqu'il était mon voisin de lit. C'était un Anglais, effectivement; vingt-cinq ans à peine; sympathique à première vue mais ne parlant pas un traitre mot de français. Mois, je sortis les quelques-uns que j'avais glanés dans mes bourlingages et, ma foi, on s'entendit tout de même tant soit peu. D'ailleurs, il ne resta pas longtemps là. Il jeta sa valise, négligemment, sur sa couchette et remonta vivement sur le pont.

J'en fis autant, n'ayant plus rien à faire dans l'intérieur, et ayant, au contraire, tout le spectacle à voir, la fin de l'embarquement et le départ.

Presque tous les passagers de l'entrepont avaient déjà disparu dans le ventre du navire. Par contre, commencèrent à arriver, dans tous genres d'équipages, les riches passagers et passagères des premières classes. Et cela occasionna aussi un gros mouvement à la coupée d'arrière, d'où une grande et large passerelle, à rampe de velours rouge et à tapis moelleux, avait été jetée. A l'entrée, en bas sur les quais, il n'y avait aucun policeman, mais des waiters galonnés jusqu'aux épaules, pantalons à larges bandes d'argent, gants blancs aux mains. C'est qu'il ne s'agissait plus là de bétail humain comme celui qu'on avait entassé à l'avant comme dans une écurie. Maintenant c'était de l'humanité de luxe, d'essence, et surtout de bourses, différentes. L'argent était roi, là comme ailleurs. Aussi, pour recevoir ses détenteurs à la coupée du bord, le haut personnel se tenait au garde-à-vous, attentif aux moindres ordres, paroles, désirs des embarquants qui mesurent leurs pourboires aux attentions et flatteries reçues. Bah ! ils n'iront pas plus vite que nous, ces beaux messieurs, ces belles dames. Nous voyagerons quand même de conserve. La mer sera la même pour eux comme pour moi, et si nous devons être coulés par quelque iceberg égaré, ça fera le même effet sur eux que sur moi.

Puis, la cloche du départ se mit à sonner violemment dans toutes les coursives pour en déloger les non partants; un quart d'heure après, les mugissements du monstre se firent entendre, les aussières furent larguées, et la "Princess of India" se détacha de la terre, emmenant le Georges Hubin, connu sous le nom de Albert Champlain;- Tchemplaine comme on doit dire en anglais - mort provisoirement pour la société, mais avec tous ses chagrins bien vivants. Mais dans cette foule de fuyards de misère, combien y en avait- il dont les chagrins devaient être encore plus lourds, plus amers et plus inconsolables ?

Il faut se trouver au milieu d'un océan de fugitifs pour savoir que l'on n'est pas seul à souffrir et à batailler sur terre. Et le bateau qui nous emmenait donnait bien l'image en raccourci de la vie humaine en général.

Une certaine quantité d'heureux - ou soi-disant tels - ayant matériellement tout à profusion. Une quantité un peu plus forte - en seconde classe - de gens moins bien partagés, mais faisant quand même figure enviable. Puis, tout de suite après, la masse des non servis, des miséreux, des besogneux, des avides de manger à leur faim, des anxieux de sortir de leur trop grande pauvreté. Partout, c'est ainsi que se présente l'humanité. Aussi n'est-ce pas étonnant que la lutte soit si âpre entre les hommes, les quelques-uns voulant conserver ce qu'ils ont acquis soit par héritage soit par eux-mêmes, les nombreux autres désirant, au contraire, acquérir ces mêmes biens ou des équivalents.

Comme c'est drôle à regarder la vie des hommes partout sur la terre ! Et tout ça, pour en mourir quand même, inexorablement, un jour ou l'autre, après avoir bramé tout son saoul ses désirs, ses plaintes, ses amours, ses douleurs, ses joies, ses tristesses.

Allons, en route pour le Canada !

Allons nous y comporter comme tout le monde. On se jettera dans la bataille, et on verra bien ce qui en sortira.

La sortie du port de Liverpool ne présente absolument rien de remarquable. On est déjà dans l'estuaire de la rivière quand on quitte les quais, et, en une demi-heure, on est en haute mer. En voilà pour dix jours avant d'arriver à Québec, dont sept ou huit sans voir aucune terre à l'horizon.

Traversée monotone.

Je la passai en grande partie sur le pont supérieur pour émigrants, c'est-à-dire sur le gaillard d'avant qui était vaste. Par l'intermédiaire de mon voisin de lit, j'avais fait connaissance avec plusieurs familles anglaises et écossaises, et je commençais, avec ces braves gens, à prendre des leçons pratiques de langue anglaise. Ils se prêtaient très volontiers à mon instruction primaire.

J'allais aussi, il fallait bien, tailler des bavettes avec le groupe de Français que j'avais remarqué sur le quai de départ. Peu m'importait leur genre de commerce. Je n'avais pas à faire fin bec, mais, au contraire, à tâcher de soutirer le plus de tuyaux possibles avant d'arriver là-bas, de façon à savoir quelle contenance il me faudrait tenir. Et dame, comme type débrouillards, ces gens là l’étaient au possible. Il connaissaient les lois de l'immigration sur le bout du doigt ainsi que les lois à l'intérieur du pays où nous allions. Ils savaient tous les trucs pour frauder là où ils ne pouvaient pas arriver autrement à leurs fins. Et avec eux, j'appris un peu de ce qui m'attendait: D'abord, en débarquant, visite médicale individuelle et sérieuse; ensuite, il fallait montrer qu'on était en possession effective d'un minimum de cinquante dollars cash, ou de l'équivalent en monnaie étrangère.

Ca allait mal pour moi. Je n'avais que cinquante francs en cinq pièces d'or de dix francs. Cinq fois moins que la somme exigée. Et je ne pouvais pas essayer de frauder là-dessus comme ils me montraient: eux non plus, ils n'avaient pas chacun cinquante dollars à montrer. Mais ils avaient un truc pour y parer. Ils avaient acheté de la monnaie canadienne en Angleterre et, connaissant les coutumes de là-bas de serrer sa monnaie - toute de papier - en rouleaux à poignées dans les poches de pantalon, ils avaient fait des rouleaux fictifs en papier quelconque qu'ils avaient enveloppés de plusieurs couches de billets de un dollar. En sortant négligemment ce rouleau épars et froissé de sa poche, celui qui le montrait sans le lâcher donnait parfaitement l'illusion d'avoir un gros paquet de dollars. -"Ca prend chaque fois, me dirent-ils". Oui, mais moi, je ne pouvais pas les imiter, puisque je n'avais qu'un peu d'or. Et puis, je n'avais pas la manière; car il y a une manière, que j'ai bien connue et pratiquée par la suite, comme tout le monde, mais que je ne possédais pas encore, loin de là.

Je sus aussi par eux que je pourrais quand même être admis à entrer au Canada si je pouvais justifier y être attendu en qualité d'employé quelconque, surtout pour la culture. Mais je n'avais aucun répondant, bien entendu. "Ca ne fait rien, me dirent-ils il faut tenter la chance". A Québec, les gens savent bien qu'il y a des fraudeurs à chaque arrivée; aussi, ils en font profiter leurs amis et connaissances de la campagne qui ont toujours besoin de main d'oeuvre étrangère, surtout à bon compte. Quand les employés de l'immigration, tous Canadiens français à Québec, se trouvent en présence d'un impécunieux, comme je l'étais, ils lui proposent immédiatement une place chez un "habitant", c'est-à-dire un homme à la campagne, vivant de la terre, paysan, cultivateur, fermier, propriétaire terrien. Naturellement, l'immigré sans le sou accepte avec reconnaissance, et le voilà embauché chez un de ces "habitants" qui demeure parfois fort loin dans les terres, et à des conditions réellement avantageuses pour le fermier, donc pas très bonnes pour l'arrivant. Mais celui-ci est arrivé, et c'est, momentanément, le principal pour lui. Après, il fait comme tout le monde, il se débrouille. Là donc, j'avais une chance. Je ne manquerais pas de la guigner et de ne pas la laisser passer si elle venait à se présenter.

Après sept jours de cette navigation solitaire - à peine quelques navires croisés au large - nous entrâmes dans le rayon dangereux fréquenté par les icebergs. C'était la pleine saison où ils descendent vers le Sud, entraînés par un courant froid provoqué par la montée parallèle d'un courant d'eau chaude. Le courant froid s'échauffe à mesure qu'il quitte les régions polaires et descend vers le Sud, et il fait fondre les glaçons qu'il entraîne. Cependant, à la hauteur où nous étions, il y en avait encore beaucoup. Notre navire suivait la route d'été qui contourne Terre-Neuve par le Nord avant d'aborder l'embouchure du Saint-Laurent. Aussi, ce jour dont je parle, pûmes-nous voir, pendant toute la journée, loin au Nord de notre route, sur tribord par conséquent, toute une belle collection de ces icebergs éclatant de blancheur sous les rayons du soleil qui les éclairaient en plein, comme de gigantesques pains de sucre posés sur la mer.

Le soir de ce jour, nous étions en dehors de leur zone de navigation et nous entrions dans le détroit qui sépare l'île de Terre-Neuve du Labrador, sur le continent. Nous eûmes alors la terre en vue et à chaque bord. Puis, on mit le cap au Sud-Ouest, ensuite à l'Ouest et on frôla l'île d'Anticosti, posée comme en pleine mer dans l'immense estuaire du puissant fleuve. Les rives de ce fleuve géant se rapprochèrent en devenant de plus en plus abruptes, et, le lendemain, après en avoir suivi tous les méandres, nous vînmes accoster en dessous de la grande montagne qui supporte le fameux château fort de Frontenac, célèbre dans les annales canadiennes.

L'aspect du pays était celui d'un paysage de France. Le soleil y était aussi chaud et aussi lumineux. D'ailleurs, Québec se trouve à la même latitude que Paris, approximativement, et le climat y est en été sensiblement même. En hiver, dame, ça change pour différentes causes; mais au moment où j'y arrivais, je ne trouvais aucune différence entre les deux pays.

Le débarquement des émigrés commença, avec le même luxe de précaution qu'au départ. Au fur et à mesure qu'on quittait la passerelle, en bas, après avoir donné son ticket de passage, on était dirigé vers un parc entouré de grillages, tout comme il y en à la Villette pour les bestiaux, seulement, tout de même, sur un côté de ce parc s'élevait un préau couvert, spacieux, avec, à un bout, une cantine qui débitait à boire et à manger, et un guichet pour changer la monnaie. Je profitai de cette circonstance pour aller bazarder mes cinq pièces de dix francs en or qui, sous cette forme, ne pouvait me servir à rien,. Je reçus en échange, sur ma demande, dix billets de un dollar. Le changeur ne me retint pas d'agio, son bénéfice se trouvant dans la plus-value de mon or.

Avec cet argent utile, j'allai m'offrir quelque sandwich et un verre de bière, en attendant les événements qui, d'ailleurs, étaient en train de s'accomplir. A l'autre bout du préau se trouvaient des bureaux avec des gens affairés au dedans. C'étaient les bureaux de l'administration de l'immigration. Il fallait entrer un à un dans ce premier local, d'où l'on sortait pour se retrouver dans un second parc semblable à celui qu'on venait de quitter. C'est dans ce premier bureau qu'avait lieu la visite médicale: examen des yeux, de la bouche, de la langue, des ganglions du cou, de l'intérieur des mains. Les "bons", la grande majorité, allaient donc dans l'enclos dont j'ai parlé. Les autres, les suspects, étaient enfermés dans une grande salle attenante à la petite pour y subir un examen plus minutieux à la suite duquel ils étaient ou acceptés ou refoulés sur l'Europe. Que de drames se jouaient là, à chaque arrivée, lorsque des membres d'une même famille se trouvaient séparés, les uns refoulés, les autres expédiés plus loin. j'aimais encore mieux le drame personnel que j'avais déclenché moi-même.

Je fus, bien entendu, envoyé au parc des élus.

Rien ne pouvait m'en faire exclure. Mais là avait lieu l'examen des motifs pour l'arrivée au Canada: lettre d'emplois, de concession, d'appel, autorisations diverses tout simplement justification de la possession des cinquante dollars. Ca devenait épineux. J'avais bien roulé mes neuf billets restants comme j'avais vu faire aux autres, mais ça ne faisait pas bien copieux. J'attendais donc le messie qui finit par venir sous la forme d'un des employés de cet "immigration service". Ayant une grande habitude de la clientèle, il avait dû me repérer, et je devais certainement marquer "français", car, sans hésiter un seul instant, il m'aborda en un français correct mais bizarrement accentué: on aurait dit du français parlé avec l'accent du patois normand, et c'était bien ça, du reste. Il devait bien se douter que je ne roulais pas sur l'or, car, sans me questionner au sujet de ce qui représentait ma première mise de fonds, il me posa tout de suite la question:

- Voulez-vous avoir une bonne djob chez un de mes cousins, un brave, homme d'habitant qui est justement à Québec à matin !

- Certainement, Monsieur, répondis-je, ayant plutôt deviné que compris ce qu'il m'offrait.

- Correct, dit-il. Espérez-moi ici. Je reviens dans une petite heure et je vous viendrai prendre. Voilà ma carte. Si on vous demande quoi, vous direz que je vous ai engagé.

- Entendu. Merci, Monsieur.

Je n'attendis qu'une demi-heure pendant laquelle personne ne vint me demander quoi que ce soit. Mon homme revint. Il enleva la casquette galonnée qu'il portait, prit un chapeau et, allant ouvrir une porte dans la clôture, me fit passer de son côté. Puis nous sortîmes en ville. Tout en causant, et en essayant de bien comprendre ce qu'il me disait et surtout ce qu'il voulait dire - car son français était émaillé de vieilles tournures provinciales de chez nous, à la Rabelais, et aussi de mots anglais francisés - je regardais l'aspect des rues de la ville de Québec. C'était tout à fait comme une petite ville de chez nous, dans nos provinces de Normandie ou de Vendée. Toutes les enseignes des boutiques étaient écrites en français, ainsi que le nom des rues. Tout le monde parlait français, mais avec cet accent normand traînant, un peu chantant.

Mon homme me conduisit dans une petite auberge où il m'offrit un verre de bière; puis il me dit d'attendre là jusqu'à ce que quelqu'un vienne me chercher.

 

AU CANADA

L’habitant qui devait venir me chercher s’appelait Lafleur. Il aurait une charrette attelée d’un cheval blanc et viendrait sûrement, mais on ne pouvait pas savoir quand. Je ne m’écartai donc pas, mais j’allai me promener un peu aux environs parce qu’il se faisait long à venir. L’aubergiste auquel j’avais demandé quelques renseignements m’avait dit que c’était un bien brave habitant d’un village dont le nom m’a échappé mais qui était situé à six kilomètres de Québec. Midi ayant sonné depuis longtemps, j’allai assouvir ma faim chez un baker où j’achetai quelques petits pains que je mangeai en buvant un autre verre de bière.

Enfin, vers quatre heures, apparut à l’entrée de la rue un équipage qui devait être le mien: une longue charrette à deux roues tirée par un cheval assez efflanqué, mais blanc quand même, et conduite par un grand diable de bonhomme en blouse bleue, armé d’un long fouet et coiffé d’un bonnet de coton bleu avec la mèche traditionnelle. Il regardait dans ma direction et arrêta son cheval en face de l’auberge.

- C’est toi le Françââ, me dit-il ? E j’suis m’sieur Lafleur.

- Ah ! bien, Monsieur Lafleur. Bonjour, Monsieur. Oui, je suis celui qu’on a engagé pour vous.

- Correct ! Eh ! Ben, mets ton sac sur le char et nous partons tout dret.

Le bonhomme, en effet, ne voulut pas s’arrêter, même pas pour boire un verre de bière que je lui offrais -non, me dit-il, on ne gaspille pas sa monnaie de même ! Mazette, j’avais affaire à un type bien économe. Nous voilà partis, marchant tous deux à pied, lui conduisant son cheval avec des rênes de corde, moi prés du bonhomme. Il était assez causant. Il me demanda un tas de renseignements sur le "vieux pays", traduction de la locution anglaise très employée de "old country". Je lui racontai ma petite histoire et il se trouva que, de mon pays supposé, la Vendée, j’étais le voisin de ses ancêtres Lafleur qui étaient d’origine poitevine. Mais ni lui ni personne de sa famille n’était jamais allé au vieux pays. Ils étaient tous Canadiens (Canayens) depuis trop longtemps.

Puis il me raconta qu’il avait des terres à cultiver, mais beaucoup plus encore à faire. Il voulait dire à défricher pour en faire du terrain de culture. Il avait eu beaucoup de mal dans son jeune temps et avait "sacrément pâti".Quand il avait marié sa femme, ils n’avaient rien, ni l’un, ni l’autre. Elle faisait la servante dans une grosse ferme, lui, il y était commis. Ils s’étaient mariés et ils avaient tous les deux continué à travailler à la même place pendant quatre ans. ils avaient achetés un "team", un attelage de deux chevaux, qu’il louait l’été à son patron. En hiver, il allait au bois comme teamster (charretier) avec ses chevaux.

Au bout de quatre ans, ils avaient pu acheter leur petite ferme avec toute la terre dont une partie seulement était cultivable. Maintenant, cela marchait mieux. Il avait quatre chevaux, dix vaches, des cochons et quatre enfants. L’aînée, une fille, avait dans les douze ans; les trois autres étaient des garçons de dix, huit et cinq ans. Avec un commis, il aurait plus facile à faire de la terre, et l’hiver, il l’enverrait comme teamster aux chantiers, et ça leur rapporterait à tous les deux. Je ne savais absolument pas ce qu’il voulait dire par là. Il me racontait ça comme à un homme qui connaît toutes choses. Bien sûr. Moi, je comprenais une partie, j’en devinais une autre, et le reste, partait par l’autre oreille jusqu’à plus ample informé.

Le village où nous arrivâmes ressemblait fort à un village de chez nous. Seulement, les toitures des maisons -dont beaucoup étaient en bois- étaient faites de plaquettes de bois arrangées à la façon des ardoises plates. Ces lattes, qu’on appelle des bardeaux, étaient faites avec du cèdre du pays, bois très léger et imputrescible. De chaque côté de la rue principale, il y avait un trottoir de bois sur pilotis, élevé d’environ cinquante centimètres au-dessus du sol, avec une balustrade d’un côté. J’ai su par la suite que ces trottoirs, qu’on rencontre un peu partout au Canada sont faits pour les temps de neige, alors que la chaussée est impraticable aux piétons et réservée aux seuls traîneaux.

Quelques maisons de culture paraissaient cossues, l’habitation avenante, les bâtiments d’exploitation vastes et bien compris. Je souhaitais tomber dans une de ces fermes, il me sembla que là je pourrais m’accoutumer, au moins pour les premiers temps, à ma nouvelle condition; il me semblait que, dans une de ces exploitations d’apparence prospère, ma déchéance me serait plus supportable. Mais il n’en fut rien, et je n’en fus pas surpris: l’allure du bonhomme Lafleur me le faisait difficilement situer dans une de ces belles demeures. Après avoir parcouru un certain bout de la rue, nous tournâmes à droite, dans une autre rue perpendiculaire, au fond de laquelle on voyait l’église du patelin. Nous nous arrêtâmes à la troisième maison, isolée comme toutes les autres et entourée d’herbages au milieu desquels serpentait un ruisselet noir de purin stagnant. C’était là.

Ma nouvelle demeure n’avait rien de repoussant, non, mais rien de bien riant non plus: une bâtisse en bois très quelconque, un peu plus qu’une bicoque. En face, de l’autre côté de la rue, une autre bâtisse forme hangar délabré: les écuries et les greniers. Ça, c’était plus misérable. Les quatre chevaux, les vaches, les cochons et les poules pouvaient parfaitement s’en accommoder, je ne dis pas non, mais moi, j’ai tiqué en voyant cette branlante et vétuste affaire dans laquelle il me faudrait passer le meilleur du temps qui ne serait pas pris par les travaux du dehors, hum !

A notre arrivée, les marmots sont sortis précipitamment sur le pas de la porte; la fillette aussi, mais elle est rentrée aussitôt, probablement pour avertir sa mère. Les gamins s’approchèrent, me regardèrent en suçant les deux chandelles qui leur sortaient des narines. Ils étaient pieds-nus et sales. Le plus grand se mit à dételer le cheval pour le conduire à l’écurie. Le père prit les quelques paquets qu’il rapportait de la ville et me fit signe d’entrer avec lui dans la maison.

Là, avant de dire bonjour à sa femme, il lui cria: Zoé, j’ai un Françââ, nous avons un Françââ, et il me montra: voilà l’homme, dit-il. Je saluai la dame du logis, naturellement. Celle-ci me rendit mon salut, mais avec un petit air de considération qui me surprit. Puis Lafleur me dit: mon homme, on va te montrer ta couchette, tu te débarrasseras, et nous irons "soigner". Il me fit entrer dans un réduit grand à peu près comme une cabine de passager de deuxième classe à bord d’un Fraissinet, dont la moitié était occupée par une couchette: ce n’était ni plus ni moins qu’une longue caisse à trois côtés juchée sur des pilotis et remplie de paille, avec, au pied, un paquet de couvertures pliées. Des clous aux cloisons de la pièce servaient d’ameublement. Voilà, me dit-il, ousque tu dormiras. Y a pas beaucoup de place, mais pour dormir, y en a toujours assez. Pour le reste, tu vivras comme nous, avec nous. Allez. Maintenant, on va aller "soigner". Faut bien que tu connaisses tes bêtes "anoe". (ce mot que je devais entendre si souvent sous cette forme est un mot anglais que les Canadiens ont adopté et francisé à leur manière. C’est: anyway, qui veut dire "n’importe")

On traversa la rue et on entra dans le fameux hangar dont j’avais la hantise: c’était avec raison. Rien que de la crotte partout. Les litières étaient en fumier humide et luisant de matières juteuses, le passage derrière les bêtes rempli d’excréments, et, derrière les vaches, c’était immonde. Quant aux animaux eux-mêmes, ils étaient sales à l’avenant, les vaches surtout, dont les cuisses étaient garnies d’une épaisseur invraisemblable de croûtons de bouse séchée, tels quantités de petits pâtes noirs et secs qu’on leur aurait collés sans symétrie sur tout leur arrière-train. Cette crasse descendait jusqu’à leurs pieds fourchus, et la plume de leur queue, bien emmarmeladée de bouse fraîchement pondue, allait leur barbouiller les flancs, alternativement, jusqu’aux épaules ! Quant aux cochons, ils nageaient dans la boue épaisse et liquide de leurs réduits. Pouah !

Eh ! Bien, le Lafleur ne s’apercevait même pas de ces horreurs. Elles lui étaient habituelles, depuis son enfance, il avait vécu dans pareil décor, et tous les siens de même, et tous ceux des villages canadiens qu’il connaissait de même. C’était comme ça ! Aussi pataugeait-il avec aisance dans ces fumiers divers, gourmandant ses bêtes, les caressant et les aimant à sa manière.

- Aujourd’hui, dit-il, on va les soigner rapidement. On n’a plus le temps. Demain, c’est dimanche, avant la messe nous pourrons faire de la bonne besogne, hein, mon homme ?

- Certainement, répondis-je à haute voix. Mais en moi-même, je me suis répondu autrement. Jamais je ne pourrais demeurer là !

Et, ne pouvant me résoudre à faire un seul mouvement, qui n’aurait pas manqué de ma souiller entièrement, je l’ai regardé faire sa besogne de distribution d’avoine aux chevaux, de fourrage à toutes les bêtes. Oh ! Il avait la manière, indiscutablement ! Mais quand je le voyais au milieu de ses vaches si souillées, dans ce hangar noir de crasse, sans éclairage, tapissé d’épaisses toiles d’araignées, je ne pouvais m’empêcher de revoir l’attitude si noble, si fière, si sainement propre de tout les Foulbés, les Peulhs, les bergers du Mossi, leur allure si merveilleusement digne auprès des bêtes qu’ils montraient pour la vente ou pour un examen quelconque. Quelle différence de gens et de bêtes ! Et pourtant, il était admis que les civilisés étaient les Blancs, issus de vieilles souches françaises, les Canadiens, et que les primitifs, les sauvages, étaient les Africains ! Malheur ! Et je venais de quitter mes parfaits sauvages pour venir m’encanailler dans le fumier de ces parfaits civilisés ? Voyons, c’était impossible. Je voulais bien faire n’importe quoi, mais tout de même pas ça, non. Vivre comme ces gens-là, au milieu de ces gens-là, serait au dessus de mes forces. Je partirais le lendemain, sûrement. Ce soir, il était trop tard.

Je rentrai à la maison, avec le patron. Alors, lui, mis en joie à la pensée d’avoir un commis qui allait l’aider, il dit à sa femme, tout gaiement:

- Femme, puisque nous avons notre Françââ, nous allons fêter ça avec une bonne bouteille de bière. Je l’ai rapportée de la ville tout exprès. A la santé de tertous !

Comme fracas de fête, ce n’était pas dangereux. Peu après, on se mit à table pour le repas du soir. La table était une massive affaire qui aurait pu servir d’établi à un menuisier; comme siège, il y avait deux grands bancs, un sur chaque grand côté de la table, et, aux bouts, des tabourets en bois pour la fillette et le grand frère. Je m’assis à côté de Lafleur qui avait un de ses fils près de lui. La mère s’assit en face de nous avec le dernier-né. La soupe fumait dans la soupière et, ma foi, elle sentait bien bon. Sans regarder autour de moi, j’en mangeai une bonne assiettée avec la cuiller en fer que j’avais à ma place. Puis, un peu plus à l’aise j’eus tout loisir de regarder manger les autres qui reprenaient une deuxième portion.

Ce n’était pas beau à voir, oh ! Non. Tout le monde humait sa soupe, en faisant entendre de retentissants floup ! Floup !. Les petits, en outre, en faisaient dégouliner une bonne partie de chaque côté de leur bouche. Quand les légumes arrivèrent, ce fut autre chose. Les enfants, habitués à ces exercices, puisèrent avec leurs mains à même le plat. Ils prenaient une pomme de terre et, si elle était trop brûlante, la laissait retomber pour en prendre une autre; ils mangeaient directement avec leurs mains sales sans se servir de la fourchette. Ils faisaient de même pour les carottes, les rutabagas, les choux. Et le lard que leur mère leur distribua eut le même sort. Mais alors, ce fut une dégoûtation: la graisse fusait au travers de leurs doigts crispés sur le morceau; ils léchaient consciencieusement cette graisse suitante en s’en barbouillant copieusement les joues, le nez, et jusqu’à leurs cheveux au-dessus du front. Décidément, chez le maître, ce n’était pas mieux que chez les bêtes d’en face.

Quant aux parents, ils mangeaient comme des bêtes, eux aussi, mais avec le couvert, couteau, fourchette. Seulement, les coudes, incrustés à la table de chaque côté de l’assiette, ne se soulevaient pas d’un millimètre. Les poignets manoeuvraient les ustensiles, et c’était la bouche qui descendait prendre les aliments à hauteur des poignets, et non ceux-ci qui portaient à la bouche. Reste d’atavisme animal qui fait déplacer la bouche à la recherche de la nourriture et que la civilisation surmonte. Et aussi la sauvagerie des nègres de la brousse qui, eux, portent parfaitement leur nourriture à la bouche, et très proprement. J’étais halluciné par ces comparaisons que je ne pouvais pas m’empêcher de faire. Je venais de vivre des années et des années dans les brousses les plus diverses, et, tout d’un coup, au milieu de mes soi-disant frères de race, je me trouvais dans un climat de primitifs dégoûtants. C’était ça, les compagnons de Champlain, de Montcalm et autres Frontenac ? Et même pire, si je devais tenir compte du progrès ? C’était ça, les descendants de nos ancêtres, conquérants du Canada, de ces gens qui ont anéanti les Peaux-Rouges sous prétexte que ceux-ci étaient des sauvages ? C’était ça, les fameux Français qu’on nous représente, en France, avec attendrissement, ayant pieusement conservé notre langue et nos coutumes ancestrales à travers vents et marées, malgré la main mise sur eux par ces Anglais de malheur ? C’était ça ? Hum !

Eh ! Bien, je n’en éprouvais aucune fierté, je vous assure ! Et par la suite, je compris parfaitement pourquoi les Anglais n’éprouvaient que le plus profond mépris pour les Canadiens français, c’était justifié. Si je ne devais rencontrer que de pareils échantillons de mes ancêtres du vieux pays, il faudrait que je me fasse de leur réalité une idée tout autre que celle dont nous abreuvent les bouquins, les prospectus et discours officiels. Ça commençait bien !

J’eus le temps, dans ma triste couchette, de ruminer tout cela. Je dis: triste couchette non pas parce qu’elle était rustique, élémentaire. Ça m’était bien égal, à moi, de coucher sur la paille avec seulement quelques couvertures. J’en avais vu d’autre. Ce n’était pas cela qui était triste. Ce qui était triste, c’était de constater que des gens de ma race pouvaient vivre, heureux, dans un état semblable, et ça, depuis des siècles de génération en génération; c’était de constater que, sans posséder la richesse d’argent, ils n’avaient même pas la richesse de la propreté, de la dignité, de l’initiative vers le mieux-être. Pourquoi, dans une maison familiale, se coucher comme les bêtes, dans une soupente sale ? Pourquoi manger plus salement que les porcs ? Etait-il vraiment tout ce qu’ils avaient conservé religieusement de leur pays d’origine, de notre France qu’on dit si belle ?

Parbleu oui, c’était tout. Il fallait bien que ce soit tout, puisqu’il y avait des centaines d’années qu’ils étaient installés par ici, et que, il faut le dire aussi, c’était ce qu’on voit encore de nos jours dans nos campagnes, chez nos paysans. Hélas, Je me ressouvins alors des sensations désagréables de ma prime jeunesse, lorsque, avec les camarades, nous allions dans les bals des fêtes villageoises. Les filles sentaient, en effet, l’écurie, même sous leurs vêtements neufs, sous la poudre de riz, sous les parfums qu’elles essayaient bien de répandre sur elles. Puis, je revins à la fille aînée des Lafleur, cette fillette qui remplaçait déjà sa maman pour beaucoup de travaux, cette petite pas vilaine du tout malgré sa chevelure chanvreuse en désordre, cherchait à plaire, déjà. Elle avait des petites manières envers moi qui sentaient le désir de ne pas paraître trop rustique. Elle était fière, elle savait lire, écrire et compter, la seule de la famille; Monsieur le Curé l’avait poussé jusque là. Elle avait toujours été dans les premières du "catéchisme". La pauvre petite ! Et la mère de famille, qu’on appelait Madame Lafleur ! Madame Lafleur ! Quelle double ironie de voir cette pauvre créature difforme à force d’avoir travaillé si durement être appelée Madame, et par surcroît Lafleur ! Non, ma foi, je n’étais pas fier du tout de ce que Champlain l’ancien avait amené et laissé derrière lui ! Peut-être serait-ce mieux ailleurs ? Je le souhaitais de tout mon coeur et je voulais y aller voir. C’était le seul moyen certain de se rendre compte.

Le lendemain au matin, dimanche donc, je me levai dès que je sentis, au fumet, que le café était fait. Le patron m’avait appelé, paraît-il, mais je n’avais pas entendu. Ce devait être de très bon matin, alors, peut-être vers trois heures ? Possible ! Quand j’arrivai dans la cuisine pièce à tout faire, j’étais complètement habillé comme la veille. J’avais même remis faux-col et cravate que j’avais cru bien faire d’enlever pour le débarquement à Québec, la veille. La femme me rendit mon bonjour et, me regardant avec un air interrogateur, elle me fit:

- Vous allez-t-y à la première messe donc ?

- Non, Madame, lui dis-je. Je viens vous faire mes adieux. Je ne peux pas rester ici. Je vous demande pardon du dérangement que je vous ai causé, mais, malgré ma bonne volonté de travailler, je ne pourrais faire le travail de votre maison.

- Ah ! je le savais bien, allez, moi, que vous ne resteriez pas chez nous. Je le disais hier soir à Lafleur: c’Françââ-là, c’est pas pour icitte. T’as pas vu ses mains ? C’est celles d’un mossieu d’la ville ! Que voulez-vous, nous ne pouvons pas vous forcer, n’est ce pas ? Mais vous ne partirez pas sans déjeuner. Il est prêt, le déjeuner. J’va appeler Lafleur et on va manger direct !

Le maître de la maison revint, tout pailleux, tout juteux de purin, mais, sans se laver les mains, se mit à table avec un air pas trop désolé et m’invita à en faire autant. Il y avait à manger un plat de pommes de terre "château", des oeufs au bacon, de la marmelade, du pain, du café au lait, un vrai repas. Je mangeai de bon appétit, pensant que cela tiendrait toute la journée économie-et, en prenant congé définitivement, je donnai un billet de un dollar à la fillette qui me remercia, ainsi que ses parents, et je partis, ne laissant pas, tout de même, une trop mauvaise impression.

Je me dirigeai vers la place de l’église sur laquelle de nombreuses voitures de toutes formes et de toutes richesses, marques certaines de la position financière et sociale de leurs propriétaires, avaient amené les gens à la messe. Les chevaux, encore attelés mais débridés, s’amusaient à mâcher un bottillon de foin. Je passai devant ces équipages arrêtés, et je pris la route de Québec. Je n’avais que six kilomètres à faire: ce ne serait donc qu’une promenade matinale, puisqu’il était huit heures environ. J’avais la grande journée devant moi, et j’arrivai à Québec vers neuf heures et demie, au moment où toutes les cloches de la ville sonnaient le deuxième coup de la messe. Je ne passai pas par la rue qu’habitait mon cafetier de la veille: il n’était pas nécessaire qu’il me vît revenir. Voyez-vous -on ne sait jamais- qu’il aille me dénoncer à l’employé de l’immigration service qui avait facilité ma fraude ? J’aurais été refait, oui, et, peut-être, refoulé sur l’Europe. Valait mieux pas. Je passai donc par un autre chemin et j’allai déposer ma valise en garde dans une autre auberge en disant que je viendrais la reprendre après la messe. Très bien.

Alors, j’allai vivement à la gare pour connaître les heures de train pour Montréal. Le premier, qui avait correspondance, à Montréal, avec le train continental allant à Vancouver, partait à midi et demie. Vancouver, cela m’était indifférent pour le moment. Pas le sou pour y aller, autrement, qui sait ? J’y serais bien parti, peut-être. Mais, non, je pris seulement un ticket pour Montréal, third class, et, en attendant l’heure probable de la sortie de la messe, j’allai visiter les alentours et admirer le magnifique panorama que l’on découvre des terrasses du château Frontenac, tout là-haut, au faîte de la montagne qui, du côté du fleuve, tombe à pic dans l’eau. En face, sur l’autre rive, même coupure nette d’un pic semblable. On aurait dit que des géants avaient scié, à travers ces formidables rochers, le ravin nécessaire au passage -très resserré à cet endroit- du puissant fleuve Saint-Laurent, dont la profondeur atteint plus de quinze mètres dans cette partie de son cours.

Après, ce fut le retour à l’auberge, le verre de bière, la gare, l’embarquement dans ces immenses wagons -cars- sur boggies, aux formes et commodités inconnues en Europe. On voyait bien que les gens d’Amérique avaient une autre conception des formes, des besoins et des moyens d’y faire face. Je traversai de bout en bout le Wagon dans lequel j’avais pris place, avec couloir au milieu, vastes filets en travers et en long, et compartiment-cuisine à chaque bout, contenant une cuisinière, un seau plein de charbon et quelques casseroles, installée certainement pour le service des voyageurs qui pouvaient ainsi faire leur propre popote pendant les quatre ou cinq jours que dure le voyage transcontinental.

En marche, dans la campagne, je regardai de tout mon pouvoir pour essayer de découvrir une caractéristique canadienne, mais non: paysages de France absolument. Bois, bosquets, champs, prés, villages, rivières, tout avait l’aspect d’une campagne de France, lorraine, bourguignonne ou normande, sauf les maisons qui presque toutes étaient en bois. On sentait que le bois était le matériau le plus abondant, le meilleur marché de la région.

Vers quatre heures, on arriva à Montréal ce qui nous fut annoncé dans le car même par un homme de service du train tout galonné et casquetté. Il passait dans les couloirs en chantant: Mountriôll. All tickets please ! Mountriôll, all tickets please ! Car Montréal était en effet tête de ligne, et tout le monde devait descendre, moi comme les autres, bien entendu. Avec ma valise, je sortis dans la ville et me mis à la recherche d’un hôtel. J’avais encore huit dollars sur moi. Ce n’était pas la fortune, mais enfin je pouvais m’offrir un hôtel à un dollar la nuit, comme on me l’avait indiqué dans le train. Pas très loin de la gare, je découvris ce que je cherchais: chambres de un à trois dollars la nuit. Bon. J’avais un gîte, c’était déjà très bien. J’y déposai ma petite valise pris mon numéro et partis à l’aventure dans Montréal.

C’était dimanche.

Mais, à partir de cinq heures du soir, les cafés, bars, auberges, restaurants ouvrent leurs portes au public. Donc, il y avait déjà un peu d’animation dans les grandes artères de la ville, sillonnées de beaux et nombreux tramways. La première impression laissée par ce premier contact fut que Montréal pouvait ressembler en général à Marseille ou à Lyon, comme villes comparatives de chez nous, dans les grandes voies. En dehors de ces voies centrales, si les rues étaient bien tracées, la plupart des maisons y étaient en bois, comme dans les villages que j’avais traversés. Elles n’avaient pas l’aspect de cabanes, non, loin de là. Beaucoup étaient bien jolies, bien coquettes même, mais en bois tout de même.

Ce soir-là, j’allai dîner dans un restaurant chinois. Pour vint-cinq cents (1/4 de dollar) j’eus un bon beefteak avec des frites, du pain à discrétion, du catchup et du café. C’était très bien. Il y avait beaucoup de ces petites échoppes tenues par des Chinois: restaurants, laveurs-repasseurs, raccommodeurs, teinturiers, marchands de cigarettes et de tabac. Pourtant, ces dernières denrées étaient plutôt vendues soit chez le pharmacien -étrange découverte- soit chez des Egyptiens ou des Turcs authentiques qui roulaient leurs cigarettes devant le public, du matin au soir, accompagnées de leurs caquetages. C’était tout un système nouveau à découvrir petit à petit.

Le lendemain, je me mis en campagne pour trouver du travail. Ça ne réussit pas. Je ne parvins qu’à une chose: faire la connaissance de besogneux comme moi, de Français-épaves qui étaient encore plus bas que moi. Un surtout, nommé Boucher, menuisier-ébéniste de son métier, me dit-il, qui ne pouvait arriver à se faire embaucher nulle part, pour n’importe quelle "job". Rien à faire. Trop de main d’oeuvre disponible dans la ville. Dans les bois, ce n’était pas encore la saison de l’embauchage qui ne commence que fin septembre. Fallait vivre jusque là. Ma foi, j’emmenai le pauvre type chez les chinois et lui payai à souper. En plus, je lui donnai les vingt cinq cents qu’il me demandait pour payer sa nuit à l’hôtel pour miséreux où il allait coucher quand il avait vingt-cinq cents. Il m’indiqua l’adresse de cet hôtel, sur ma demande, car moi aussi, j’aurais peut-être besoin d’y aller coucher à un "quarter a night". Ça en prenait le chemin. Et, en effet, je le pris, le chemin. Quelques jours après, il ne me restait plus assez pour me permettre de loger comme un prince, à un dollar a night. Alors, je résolus d’aller gîter là-bas, à l’autre hôtel pour presque clochards. Je pris quatre tickets, pour un dollar, comme ça, j’étais sûr de passer au moins quatre nuits sous un toit. Et je continuai d’errer à l’aventure, de plus en plus déprimé.

Et il arriva que, un soir, il ne me restait plus que cinquante cents. Un repas chez le Chinois et ma cinquième nuit à l’hôtel de la cloche, après cela, il ne me resterait plus un rotin. Ce serait la fin de tout si...oui, si... !

Mais probablement que le Père Eternel dans sa sagesse, attendait ce moment là pour m’éprouver -autant dire comme ça, n’est ce pas ? Car il m’envoya, juste comme je venais de payer mon ticket sommeil et que les doublures de mes poches se touchaient à sec, le salut sous la forme du dénommé Boucher, le type à qui j’avais offert à souper, quelques jours auparavant et que je n’avais plus revu depuis. Il vint à moi tout courant me disant qu’il me cherchait parce qu’il avait de l’embauche pour moi, dès le lendemain matin, à sept heures ! Bonté divine ! Je l’aurais embrassé ! Bien sûr que j’irais, à son boulot ! Qu’est ce que c’était ?

- Voilà, me dit-il. C’est un type, un Français de France comme nous. Il est professeur libre de chimie dans une école de frères, ici, à Montréal. Il veut faire fortune, lui aussi, et il a trouvé un truc qui doit la lui procurer. Comme il est de Marseille, le pays du savon, il a entrepris de fonder une savonnerie à Montréal. Il a trouvé des commanditaires; mais, avant de monter son usine en grand, il veut d’abord être sûr de sa fabrication, de ces formules, comme il dit. Alors, il a loué une vieille fonderie presque abandonnée. Il y a fait monter une grande cuve avec foyer en dessous, et a fait venir les ingrédients nécessaires: soude caustique, huile, etc... et il est prêt à commencer. Ce ne seront que des expériences, mais il y en a pour plusieurs semaines. Si ça marche, on restera pour l’autre usine. Si ça rate, on aura tout de même eu du travail pendant ce temps là, fait des économies et atteint la saison du travail dans le bois.

- C’est parfait, lui dis-je. Mais comment as-tu déniché cette affaire-là ?

- Oh ! Par hasard, sans m’y attendre. J’étais chez le père Desjardin...

- Qui ça, le père Desjardin ?

- Un brave vieux bonhomme qui tient des pensionnaires. J’étais chez lui, donc, dans l’après-midi, à causer avec lui, lui demander des tuyaux pour l’embauche quand entre dans la boutique un Monsieur bien mis qu’on voit tout de suite qu’il est Français.

- Bonjour, Monsieur, qu’il fait.

- Bonjour, Monsieur.

- Monsieur Desjardin, vous ne me connaissez pas: je suis Monsieur Marcel Mansiéri, professeur de chimie. Je cherche à embaucher trois ou quatre manoeuvres compatriotes pour mes travaux de savonnerie, que je veux commencer demain. Pouvez-vous me procurer ces hommes.

- Oh ! Certainement, Monsieur, avec la plus grande facilité. En voici déjà un, ici présent, qui, justement cherche du travail.

- Alors, que je dis, moi, avec moi, ça fait deux, parce que j’ai un camarade tout prêt lui aussi à travailler. Je pensais à toi, me dit-il. Tu vois, je n’ai pas loupé le passage de la veine ! Merci, lui dis-je -oui, et puis le bonhomme nous a raconté tout ce que je viens de te dire. Il y a deux autres collègues de chez Desjardin qui seront là aussi. On aura deux dollars et demi par journée de huit heures. Ça peut aller, hein ?

- Oui. Et la pension ? Tu connais quelque chose ?

- Mais, chez Desjardin ! C’est fait. C’est entendu pour toi aussi. Un dollar par jour pour les trois repas et la nuit. Oh ! tu sais,le lit, c’est pas du luxe, mais c’est mieux quand même que dans cet hôtel à poux. Et puis, la table est bonne. Et puis, il y à les copains. En ce moment, il y a une dizaine de pensionnaires, tous Français de France, comme nous. Tu peux y venir ce soir, tout de suite, si tu veux, puisque tu as de l’embauche.

Tu crois ? Mes vingt-cinq cents sont fichus alors !

- La belle affaire ! Ils sont fichus de toutes façons. Allez, viens, prends ta "valoche" et rapplique avec moi. On a soupé, nous autres; toi aussi, alors, on passera la soirée à causer, à faire connaissance, et, demain matin, on partira ensemble, tous les quatre, avec nos tartines pour le repas de midi, parce qu’on ne pourra pas revenir: on travaille de sept heures à midi et de une heure à quatre. Ça va comme ça ?

- Eh ! Oui, donc, que ça va comme ça ! Je te remercie, mon vieux, d’avoir pensé à moi dans ce coup de veine.

- Bah ! C’est pour ton souper de l’autre jour, vois-tu. Tu ne m’as pas laissé claquer du bec ce soir-là, alors, je te rends la pareille à l’occasion. Faut bien s’entr’aider, pas ?

Et voilà comment, du même coup, la maxime a été illustrée qui dit qu’un bienfait n’est jamais perdu, et comment je suis rentré dans le monde des travailleurs. Ça faisait plaisir ! Le coup du savon n’était qu’un lointain accessoire. On ferait ce qu’il faudrait faire. Le principal était d’avoir quelque chose à faire et une pension où vivre comme tout le monde. Très modestement ? Ce n’était rien.

Et en effet, chez le père Desjardin, je reçus le meilleur accueil, de lui, d’abord, de sa femme, et des camarades qui s’y trouvaient réunis. On causa de ci, de ça, les uns jouaient aux dames, d’autres au jacquet; il y en avait qui lisaient. Bref, on était chez soi. La chambre où je devais coucher contenait quatre lits individuels. C’était propre, suffisamment confortable. Ça avait tout de même plus l’apparence d’une habitation humaine que la soupente à poux de chez les Lafleur. La nuit se passa tranquillement. Au réveil, vêtu de mon complet de velours à côtes, je descendis prendre le breakfast en commun dans la salle à manger: pain beurre, marmelade, café, lait ou thé; puis, mon déjeuner sous le bras, je pris le chemin de notre laboratoire en compagnie des trois camarades embauchés avec pour cette oeuvre.

Notre patron nous attendait depuis cinq minutes. Lui aussi était pressé de commencer ses expériences sur lesquelles, on le voyait, il fondait de grands espoirs. Il avait dû potasser son affaire depuis longtemps, car tout était à pied d’oeuvre pour la mise en route: les outils,pour la chauffe, le bois, le charbon, les tonneaux d’huile de coco congelée, les tanks à soude caustique, les mélangeurs, etc... Il y avait même, sur une planchette, de beaux timbres en buis, pour marquer les pains de savon, lorsqu’ils seraient coupés. La marque était un hexagone, enfermant cinq étoiles, le tout en relief, et devait être enfoncés dans la pâte avant son durcissement.

Alors, nous n’eûmes qu’à exécuter les manoeuvres qu’il nous commanda de faire pour peser convenablement les matières à mélanger, les monter au premier étage, à hauteur du plancher duquel se trouvait le haut de la cuve. C’était par là qu’on l’emplissait jusqu’à une hauteur jugée convenable par le chef. Celui-ci, armé d’un bouquin qu’il consultait à chaque instant pour les pesées, les mélanges, le degré de chaleur, etc... etc..., ressemblait à une bonne ménagère qui entreprend de confectionner pour la première fois un plat compliqué dont elle a découvert la recette dans un livre de cuisine. Notre chimiste était tout à fait dans le même cas, à part que sa cuisine était industrielle et même un peu dangereuse à cause de cette soude caustique qui sautait un peu partout quand on la détaillait.

Enfin, à force de tâtonnements, de recherches, de remarques, la première cuvée fut prête à être coulée pour trois heures de l’après-midi. C’était le moment le plus émotionnant pour notre homme, et, ma foi, nous prenions part aussi à cette émotion. N’avions-nous pas, nous-mêmes, contribué à la fabrication de cette nouveauté ? N’étions-nous pas, aussi, curieux d'en connaître les résultats ? Avec bien des précautions, le patron ouvrit le robinet du bas de la cuve, et le blanc liquide commença à couler dans le parquet en ciment qui avait été aménagé à cet effet et que nous avions balayé et rebalayé, essuyé plusieurs fois avant cette première coulée. C’était fait. Plus rien ne sortait du robinet. Le lait épais s’était écoulé dans son parquet où il avait atteint la hauteur de trente centimètres environ. Maintenant, il fallait le laisser refroidir. Donc, à demain la découverte de la marchandise maniable.

C’était bien du savon, en effet, que nous trouvâmes le lendemain, figé dans sa cuvette rectangulaire. Mais le patron déclara qu’il ne valait rien: trop mou. Le degré de consistance voulu n’était pas atteint. Il fallait faire refondre la masse en modifiant la proportion des éléments qui la composaient. Nous dûmes recommencer trois fois de suite. Ce ne fut qu’après la quatrième coulée, le cinquième jour au matin, que la pâte fut déclarée bonne. Alors commença un autre travail. Le patron traça, sur la surface de la pâte, des lignes parallèles suivant deux directions perpendiculaires, de façon à délimiter les cubes de savon que sépareraient les longs coups de tranchet qu’on allait donner dans la masse. On enleva les cubes bien rectilignes, et on les porta au premier étage, sur des tables. Là, on les ramena aux dimensions voulues en les grattant avec de grandes raclettes en buis, assez tranchantes. Mais ce n’était pas aussi commode que ça en avait l’air: la raclette enfonçait plus ou moins dans la pâte, faisait des ondulations sur la surface, ou bien enlevait trop de matière à gauche et pas assez à droite. C’était encore tout un apprentissage à faire.

Tant bien que mal, on para ces premiers cubes. Pendant que les deux autres préparaient une autre fonte. Boucher et moi étions embauchés à ce travail, et nous nous escrimions de la palette. Quand les cubes étaient prêts, tant que la pâte était encore un peu molle, on y imprimait la marque de fabrique en frappant sur le timbre massif en buis avec un maillet de bois. Nos pains avaient alors tout à fait l’air de sortir de Marseille. C’était à s’y tromper. Restait à savoir ce qu’ils donneraient après séchage à l’air libre !

Hélas, cela ne donna rien de bon. Au bout de huit jours d’exposition à l’air libre, sur les rayons des boutiques où on avait commencé à lancer la marque, les beaux petits pains bien cubiques, bien appétissants au sortir de notre savonnerie, n’avaient plus de forme géométrique. Ils étaient tortillés dans tous les sens, les coins étaient devenus des cornes; la couleur était passée du blanc laiteux au gris cendré; et, au toucher, ce savon était rugueux, plein d’aspérités, les arètes coupantes. Des grains brillants, comme si on avait saupoudré de sel ces pains de savon, ajoutaient à la mauvaise impression laissée par ces premiers essais.

Pourtant, le chimiste ne voulut pas encore abandonner la partie. Il reprit ses formules, les changea; il modifia le système de cuisson, de mélange dans la cuve pendant la fonte. Mais, pour ce difficile brassage, il n’était pas outillé convenablement. Il ne disposait que d’une perche qu’il lançait dans la masse en essayant de lui imprimer de grands gestes tourniquants, mais cela ne pouvait pas donner de bons résultats.

De sorte que, trois semaines exactement après notre embauchage, nous fûmes débauchés pour cause de cessation de travail. La firme aux cinq étoiles avait sombré avant que de naître. Elle était restée embryonnaire, comme les espoirs de son auteur. Encore une tentative d’avortée.

Ça arrive partout, même au Canada.

On se retrouvait donc chômeur, mais on avait de l’avance pour voir venir. Je me trouvais à la tête d’une vingtaine de dollars. Il n’y avait pas de quoi entreprendre une exploitation de mine d’or: et en comptant un dollar par jour de dépense minimum, contre zéro de gain, cela ne pouvait pas mener bien loin. Il fallait chercher. Tout en cherchant, je circulais par la ville que je commençais à mieux connaître. Oui, comme on dit, c’était une ville française en ce sens que la grosse majorité des habitants était française (canadienne) ainsi que la plupart des établissements scolaires, tous tenus par des religieux catholiques canadiens et par des soeurs. Cependant, la langue officielle était uniquement l’anglais. Dans la vie courante, on parlait autant cette langue que le français,et, dans les affaires, elle était la seule usitée.

D’ailleurs, si la grande majorité des habitants était française, cette partie de la population n’était pas la plus riche, la plus puissante, loin de là. Elle était, peut-être, la plus remuante, mais la direction des manoeuvres générales était entre les mains des Anglais: tramways, port de commerce, commerce de gros, armateurs, etc...etc... Beaucoup de magasins, du reste, portaient des enseignes anglaises, même si les tenanciers étaient canadiens français. Je remarquai que ces derniers avaient tendances, dans les villes, en dehors des villages, à se faire passer, à première vue, pour canadiens anglais. Ils se rendaient compte que, en affaire de toute sortes, la qualité de canadien français était plutôt nuisible qu’utile.

Les services municipaux étaient fort bien organisés, ainsi que les services postaux. Paris ne faisait pas mieux, même pour le service d’incendie. Quant au port, c’était quelque chose d’immense. Elevé, naturellement, sur la rive gauche du Saint-Laurent, il était peuplé de vastes magasins, de piers, de môles, de bassins, de docks, de grues, d’élévateurs à grains énormes et nombreux sous lesquels les trains chargés de blé arrivaient d’un côté, tandis que, de l’autre, accostaient les navires qui allaient charger et le transporter en Europe. Merveilleux.

Tout cela ne nous donnant pas de travail, nous résolûmes, à trois, d’aller tâter du travail de bûcheron. La saison d’embauchage commençait, et, déjà s’étalaient aux devantures des marchands d’hommes de nombreuses demandes de "lumberjack". Parmi ces bureaux de placement, il y en avait beaucoup qui étaient en même temps marchands de biens.

Boucher et moi, avions fait connaissance plus particulière, parmi les camarades de chez le père Desjardin, d’un grand garçon à l’abord sympathique, peintre et décorateur sur céramique de son état, nommé Perrin. Il était originaire de Limoges et fils d’un peintre décorateur renommé de la place, célèbre par ses porcelaines. Lui, le fils, avait suivi le père dans sa profession artistique, mais il reconnaissait lui-même qu’il ne serait jamais qu’un manoeuvre-peintre, jamais un artiste créateur comme son père dont il était excessivement fier et même vaniteux. Il prenait l’air de celui qui suce du miel lorsqu’il nous disait: ah ! quand mon père passe dans la rue, avec son grand chapeau, tout le monde se le montre: voyez, Monsieur Perrin, le grand artiste peintre ! Mais le fils de l’artiste avait certainement préféré faire la noce avec les gains de son père. Il avait le physique déjà usé du jeune homme qui a trop joui de sa jeunesse, et il était d’humeur changeante, très sombre parfois, lorsque la file des souvenirs joyeux lui remontait en mémoire. Il redevenait ensuite très vite gai, insouciant.

Quand il arriva chez le père Desjardin, il y avait une huitaine de jours que j’y étais. Il venait des mines d’amianthe de la région où il avait travaillé deux mois comme simple manoeuvre, à décharger des wagonnets, à les pousser et à les décharger ailleurs. Il nous montra divers échantillons de ce minerai, agglomérat de ce coton minéral dans sa gangue de mica. Très curieux. Il avait assez travaillé pour se reposer une quinzaine de jours en vivant la vie d’artiste sans le sou, qui aime flâner pour flâner, regarder, penser à toutes sortes d’illusions, créer toutes sortes de rêves.

De sorte que, quand nous fûmes débauchés, Boucher et moi, nous étions tous les trois au même niveau financier: chacun vingt dollars. On devisa, on avisa, et, tout bien pesé, on décida d’aller s’embaucher pour faire du bois de corde, c’est à dire du bois à brûler, qu’on cube et qu’on vend en cordes (trois stères) dans une contrée située plus à l’ouest, en allant vers 0ttawa, la capitale du Canada. Ça n’allait qu’à demi à Perrin, ce job-là. Il y avait déjà tâté, et ça n’avait rien rendu. C’est dur à manier la hache canadienne; vous verrez, ça ne va pas tout seul, nous disait-il d’un air dégoûte. Mais Boucher et moi voulions absolument faire l’expérience. Au surplus, nous ne pouvions rien trouver d’autre, sauf peut-être débardeurs intermittents sur le port hum ! Ce devait être autrement plus dur que la hache dans la forêt. Bon, alors, entendu. Je bazarde ma valise pour un dollar à un copain à qui elle faisait envie -où l’envie ne va-t-elle pas se nicher- Je me procurai un beau sac bien net, ayant véhiculé des haricots secs, en beau tissu bien serré, et j’en fis mon barda en y adaptant des bretelles de corde. Ça marchait bien, ce que voyant, les copains en firent autant.

Nous allâmes chez le placeur et il nous donna trois tickets un à chacun, moyennant un dollar chacun, pour nous présenter de sa part au "foreman" (chef de chantier) d’une exploitation sise à X, pas très loin, chacun paya deux dollars et demi de car (chemin de fer), et nous voilà partis, joyeux, à la recherche d’une nouvelle expérience. Nous savions parfaitement que nous n’allions pas trouver là la chance de notre vie que, tous, nous étions venus chercher au Canada. Non. Faire du bois de corde, avec l’hiver canadien en avant de soi ne représente pas un départ foudroyant vers la fortune. Mais enfin, on allait travailler -ou essayer- Puis, on était trois copains, c’était beaucoup.

On n’a pas idée comme la solitude pèse dans ce pays actif, ardent, où les gens vous bousculent, vous piétinent constamment, instinctivement. C’est à vous à vous garer, non à eux à faire attention. Ils marchent leur pas, droit devant eux, si vous êtes devant eux, pan ! Collision, et comme dans toute collision, le plus fort emboutit l’autre et le rejette à droite ou à gauche pour continuer sa route. Voilà la vie au Canada, en Amérique, aux U.S.A.. Alors, instinctivement aussi, on cherche à se donner de la force par l’association, chacun en bénéficie.

Je faisais la comparaison entre cette nécessité de s’associer, dans ce pays, afin de pouvoir tenir sa route, et la méthode contraire que suit l’individu Blanc dans les brousses soudanaises. Là, c’est la solitude qu’on recherche, non pas la solitude absolue, mais l’éloignement entre Blancs. C’est, très probablement l’effet de la véritable force qu’est un Blanc par rapport aux indigènes qui l’incite à mettre un espace entre sa force à lui et la force semblable que représente un autre Blanc. Entre Européens jaillit d’instinct une réserve qui peut être faite de jalousie, d’envie, de crainte, de méfiance, du désir de dominer, et d’autres éléments que je ne vois pas très bien mais que je sens parfaitement. Un Blanc sait, là-bas, qu’il irradie, vers les indigènes, la puissance, la crainte, le respect, l’admiration, le savoir, la domination. Alors, il veut être seul à jouir de ces privilèges..Il ne veut pas les partager avec un autre homme de sa race, à moins d’être son supérieur hiérarchique.

Au Canada, c’est tout le contraire.

Un homme n’est qu’un homme; pas plus. A lui d’être fort, très fort, mais brutalement. La question de prestige ne joue qu’après toutes les manifestations de la force. Celle-ci seule est prestigieuse. Alors, quand on est clochard, c’est à dire tout ce qu’il y a de plus faible sur l’échelle humaine américaine, il faut faire une petite association de clochards pour, à trois par exemple, pouvoir représenter au moins un homme ordinaire.

Toute cette philosophie nous conduisit à la gare de chemin de fer indiquée sur nos tickets. C’était un bâtiment en bois, aligné le long de la voie unique, et aussi unique que la voie. Rien absolument rien de visible aux alentours. Un seul homme dirigeait cette station perdue au milieu des bois qui habillaient de nombreuses co