Georges Hubin

039

Au fil de mes jours

Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre

Tome IV

Guerre 1914 - 1918

Témoignage

Nice, Juin 1987

De 1878 à la Grande Guerre

036 - Tome I - La Légion. Madagascar

037 - Tome II - L'Indochine. L'A.O.F

038 - Tome III - Nouveau départ

039 - Tome IV - Au Canada. La Grande Guerre

040 - Tome V - Les Éparges

Écriture : 1937 - 1000 pages

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Tome IV

Nous sommes en 1908 en Europe où les conditions de vie lui paraissent étriquées et ne peuvent donc convenir à Georges Hubin.

Alors où aller  ?

L'Afrique  ? Non. C'est fini.

La Légion  ? Tentant, mais à 33 ans, non. Trop vieux  !

Le Maroc  ?…

Alors l'Argentine ou le Canada qui offrent des facilités aux émigrants. Et Hubin opte pour le Canada où nous vivons avec lui ses nouvelles expériences.

Puis le 2 Août 1914 c'est l'incorporation et la Grande Guerre qui commence  !

We are in 1908 in Europe were the conditions of life seem limited and therefore are not suitable for Georges Hubin.

So where can he go  ?

Africa  ? No it is over.

The legion  ? Tempting, but at 33 years of age, no too old.

Morocco... ?

So Argentina or Canada which offer facilities for the emigrants. Hubin then chooses Canada, where we live with him his new experiences.

Then on the 2nd of august 1914, he is enrolled in the army, it is the beginning of World war  !.

 

Table

INTERMEDE EN EUROPE - 1908 9

AU CANADA 22

DEPART DU BOIS - NOUVELLES EXPERIENCES 50

EN ROUTE VERS UN NOUVEAU METIER 65

INTERMEDE 78

SEJOUR A WINNIPEG 81

LONGWY - 1911 - 1914 99

PRELIMINAIRES ET DEBUTS DE LA GUERRE 101

LA VRAIE GUERRE COMMENCE 119

1875 - 1965

Tome IV

La mémoire

 

INTERMEDE EN EUROPE

1908

J'ai été quand même mieux reçu que mon affaissement moral me le laissait prévoir. La joie de ma Manette était bien sincère et bien profonde et bien réconfortante pour moi. La grisaille fondait dans plus de lumière. Je fis connaissance, aussitôt avec le bébé adorable que la jeune maman, toute fière, me présenta. Quelle douce et prenante impression ! Mes beaux-parents aussi me firent un bien meilleur accueil que je ne supposais. Je le dus certainement au coeur d'or de ma belle-mère qui était tout amour et qui me comprenait si bien. car elle était une ardente, elle aussi, une enthousiaste, pleine d'élans; mais la petite vie provinciale et larvée qu'elle avait dû mener ne lui avait pas permis de donner sa mesure. Aussi avait-elle reporté sur ses filles toutes les tendresses qu'elle n'avait pu employer ailleurs, et j'en avais, moi aussi, ma bonne part, parce que je représentais pour elle l'homme d'action l'audacieux, le hardi, qu'elle aurait aimé avoir pour mari, afin qu'il soit à son diapason.

Le père, lui, suivait le mouvement. Il aimait surtout ceux que sa femme, qui était tout pour lui, lui disait d'aimer. Et j'étais de ceux-là. Mais, si c'était très bien quand j'étais l'homme heureux en affaires, c'était beaucoup moins bien, maintenant que je revenais en vaincu, en homme malheureux, en homme qui n'a pas réussi. C'est humain ! Je m'y attendais parfaitement et ce n'était pas une révélation pour moi. Je savais fort bien que, tant qu'un homme est dans la passe de la réussite, tout le monde lui sourit, ceux qui lui veulent du bien et ceux qui sont jaloux, envieux. Mais la réussite fuit-elle  ? Oh ! alors, tout change ! il n'y a que les jaloux et les envieux qui ne changent pas: il changent seulement de grimaces. Comme j'avais remarqué cela pour beaucoup d'autres, et que j'avais commencé à vivre cette expérience, je n'étais pas étonné. L'atmosphère était beaucoup moins sombre que je ne me l'étais figuré; j'avais donc le bénéfice du mieux être et je reprenais du poil de la bête, c'est-à-dire confiance en moi.

J'allai chez ma mère, rue des Pyrénées à Paris, et là, en faisant mon centre d'investigations, je me mis à chercher une situation qui pourrait me permettre de gagner ma vie tout en me laissant une certaine indépendance, une certaine initiative. Parcourant les annonces des journaux parisiens, je fis de nombreuses démarches un peu partout. Finalement, une affaire me plut, qui était bien présentée par une agence, avec des apparences des plus recommandables.

Il s'agissait de l'achat de la moitié d'un cabinet d'affaire dans Paris même, rue de Chabrol, qu'on me présenta avec toutes les garanties d'honorabilité et de rendement. Le propriètaire de ce cabinet voulait s'adjoindre un collaborateur intéressé pour doubler au moins son chiffre d'affaires déjà très important d'après les livres qu'il présentait et qui paraissaient parfaitement en règle. Ma situation serait assez belle. Un fixe de quatre cents francs par mois, plus une part de moitié dans les bénéfices nets de fin d'année. Seulement, il fallait payer l'achat de cette moitié de cabinet avec une somme, payée comptant, de dix mille francs.

Je fis part de cette proposition à Manette, qui en parla à ses parents, et ces derniers eurent la bonté de m'avancer cette somme de dix mille francs. Ils voulaient nous aider, suivant leurs moyens, à nous refaire une petite vie tranquille. C'était parfait. Certain d'être casé de ce côté, je cherchai un logement, que je trouvai et arrêtai rue Demarquey, derrière la gare du Nord, donnant sur la rue Lafayette. Puis je meublai cet appartement. Nous avions notre nid préparé; j'avais une situation; tout se présentait bien Mais je n'avais plus le sou. Tout ce qui me restait de disponible était passé dans notre installation et j'avais versé intégralement les dix mille francs prévus, comme tout honnête homme l'aurait fait.

Je fis donc venir Manette à Paris, avec notre petite Zon, et avec bonheur nous nous mîmes à nous refondre, à nous aimer dans un autre cadre. Quelles radieuses journées d'amour n'ai-je pas passées avec ma tant chérie qui me donnait son affection et tout elle-même avec usure ! Hélas, je ne dois parler que de journées ! car il n'y eut pas plusieurs semaines pour moi, ni, non plus, malheureusement, pour les miens.

Une fois installés chez nous, je me rendis à mon cabinet, puisque j'avais un cabinet. C'était à l'entresol d'une maison quelconque de la rue de Chabrol, à droite en venant de la gare de l'Est. Il y avait un vestibule bien engageant, une pièce d'attente comme chez un avocat ou chez un docteur, avec table, guéridon, chaises, livres magazines. Dans cette salle d'attente donnaient deux bureaux bien agencés, bien cossus, qui communiquaient entre eux, par l'intérieur, avec deux fenêtres chacun qui donnaient sur la rue très passagère, très trépidante, à cause des passages continuels des omnibus Trocadéro-Gare de l'Est et des charretiers allant aux halles du quartier.

Tout avait une apparence parfaite. Mais, où ça changeait, c'était dans la façon de travailler. Le patron, mon coassocié donc, avait monté là un cabinet de presque flibustier. Il faisait insérer dans les journaux "Le Matin", "Le Journal", "L'Intransigeant" de petites annonces indiquant des fonds de commerce à reprendre. Il attendait ensuite simplement que les clients viennent le trouver, des gens problématiques à la recherche de quelque chose, qui s'arrêtaient à ces annonces plutôt qu'à une des centaines d'autres toutes pareilles circulant dans les mêmes journaux.

Le rôle qu'il me destinait, à moi, était d'aller, au hasard, dans Paris, dénicher des fonds à reprendre, en fouinant un peu partout: charbons - vins, liqueurs- modistes - épiceries - etc. Une fois en possession d'une ou de plusieurs adresses de fonds dont la reprise serait possible, toutes conditions réunies, on faisait paraître une ou deux annonces, et on attendait, comme l'araignée tapie dans un trou sous sa toile tendue. Si un client se présentait il fallait l'entortiller de façon à lui faire prendre un fonds quelconque, parce qu'on voulait uniquement toucher la commission sur cette affaire. Alors, il n'y avait pas de roueries qui ne soient mises en jeu pour faire tomber le type dans le panneau.

C'était ça le rendement du cabinet.

Au bout de huit jours, même pas, je me rendis compte que je m'étais fourvoyé. J'avais été pris moi-même dans le filet tendu par le confrère qui m'avait amorcé et vendu une part de son cabinet, à qui j'avais versé dix mille francs comptant. Je me suis alors souvenu du froid qui m'avait étreint la poitrine lors du versement de cette somme. Dès qu'il eut touché la liasse que je venais de compter devant lui, qui était assisté de l'agent entremetteur, il s'était précipité pour l'étreindre, pendant que l'autre faisait lui aussi le même mouvement. "Voulez-vous laisser ça, lui dit l'autre brutalement". Et, précipitamment, il avait enfoui l'argent dans un tiroir dont il mit la clé dans sa poche. Je ressentis un froid à ce moment. j'eus l'impression de me trouver en face de deux rapaces avides. Je ne me trompais pas, mais il était déjà bien trop tard, hélas !

Puis, au bout de ces huit jours, quand je vis que j'étais refait, j'en reçus la confirmation, féroce. C'était la fin du mois. D'après notre contrat, mon associé devait m'en payer la moitié. Ce jour de l'échéance arriva: rien. Le lendemain: rien. Le surlendemain, je lui demandai des explications. Il me répondit, cyniquement, que, si je voulais être payé, je n'avais qu'à traiter des affaires et en toucher les commissions. J'étais atterré. J'eus beau lui représenter que cela n'était pas du tout ainsi que les choses avaient été convenues, et cela par écrit. Il ne voulut rien savoir, se fâcha, devint brutal, grossier, insultant.

Le Georges Hubin était étouffé, étranglé.

J'allai retrouver l'agent qui avait servi d'intermédiaire. Là aussi, maintenant que l'affaire était faite, qu'il avait les fonds en poche, je fus éconduit brutalement et mis à la porte avec des insultes ! Alors, alors, le désespoir s'empara de moi. Je me vis cette fois abattu complètement, sans aucun espoir de me rattraper jamais à aucune branche. Je n'étais plus en Afrique où, malgré tout on n'est jamais perdu. J'étais en France, dans ce tourbillon de vie parisienne, où la lutte est âpre, constante, brutale, où l'existence doit être gagnée et défendue à la force du poignet, tous les jours, et où, lorsque les ongles ne peuvent plus s'accrocher au rebord de quelque aspérité salvatrice, on tombe à terre, et on y est piétiné sans pitié.Tomber à terre  ? Avec ma femme, ma fille  ? Les faire piétiner en même temps  ? Jamais. Impossible !

J'ai passé trois jours épouvantables, les plus épouvantables de mon existence. J'en frisonne encore en les ramenant ainsi à la surface, ces jours pendant lesquels j'ai touché au fond, au tréfonds des douleurs d'homme, des douleurs morales, mentales, d'un homme jeune, plein de vie, plein de sang, de bonne volonté, d'expérience, de vigueur, d'intelligence, d'amour, qui voit tout sombrer parce qu'il n'a plus d'argent pour subsister, lui et sa famille, parce qu'il ne peut plus en trouver nulle part pour se remonter et vivre dignement, aussi modestement qu'il aurait fallu, mais dignement !

J'eus le temps de descendre lentement, bien lentement, les marches de ce calvaire moral que je subissais depuis un an déjà: marches encore douces, en haut; puis plus glissantes, plus rugueuses et maintenant, la dernière, inexorable: avec le gouffre en dessous. Rien à attendre de personne. Et puis, je ne pouvais plus, je ne voulais plus demander. Je souffrais trop; j'avais trop souffert de mes projets effondrés, perdus, envolés.

Je n'avais plus qu'une issue; disparaître.

Disparaître.

Ce terme, en premier lieu, voulait dire mourir. Je n'ai d'abord pensé qu'à mourir. Non par désir de la mort, mais pour m'évader une bonne fois de cette sarabande idiote qu'était la vie telle que je la voyais se dérouler devant moi: traîner la misère et y entraîner mes deux chéries avec moi. Déchoir à ce point  ? Impossible. Ma mort seule pouvait les sauver, elles. Moi ça n'avait plus d'importance; mais elles, elles seraient délivrées. Moi disparu, les parents ne les abandonneraient pas. Et, les premiers mois de souffrance passés, ma Manette saurait bien se tirer d'affaire matériellement. Elle avait, à Longwy, des relations et des éléments pour se faire une situation indépendante, en enseignant le français, l'allemand, le piano. Puis, plus tard, la nature aidant, elle se referait une autre vie avec un autre homme qu'elle ne manquerait pas de rencontrer sur son chemin.

Voilà quel était mon raisonnement.

J'avais beau retourner la question sous toutes ses faces possibles, tout et toujours me ramenait à cette seule solution logique. Donc, je devais disparaître en mourant. Comment mourir  ? L'eau; de la Seine; c'était le plus facile, le plus rapide, le moins douloureux, et, pour moi, le bourlingueur, le moins rebutant, car je m'étais si souvent mis dans le cas d'y rester, dans l'eau, que je la considérais comme une amie accueillante.

Je n'avais même pas le secours d'une religion quelconque, le secours qu'apporte au désespéré l'appel à son Dieu. Dans quelle église serais-je entré  ? Cathédrale catholique  ? Mosquée musulmane  ? Le Bon Dieu savait parfaitement à quoi s'en tenir à mon sujet. Il rirait bien si je m'adressais à lui, maintenant. "Ah ! te voilà, mon pauvre vieux ? Ca ne va plus ? Tu vas mourir ? Bah  ! la belle affaire  ! Chacun son tour. J'en ai à revendre, des hommes pour te remplacer. T'en fais pas pour moi, va  !

Oh ! je sais bien, dans les romans de la bonne presse, ce n'est pas du tout comme cela qu'on présente les choses. Le type qui, à bout comme je l'étais, est sur le point de mourir, se rappelle tout à coup qu'il y a une Providence qui habite là-bas, sous le clocher, à l'abri des verres de couleurs et qu'il suffit de l'implorer, par l'intermédiaire de son représentant administratif pour recevoir le secours attendu. Notre homme y court, et, tout de go, trouve un saint homme de prêtre placé là tout exprès par la Providence pour entendre la confession du pauvre type qui, lorsqu'il sort de là, illuminé par dedans, trouve l'aide matérielle dont il avait tant besoin.

Mais je n'étais pas du tout un héros de roman. J'étais de chair et d'os et je devais disparaître. Voilà ce qu'il y avait de certain. Ce soir-là, le premier des trois jours en question, j'ai aimé ma femme comme jamais je ne croyais pouvoir le faire. J'ai voulu la humer tout entière, en emporter avec moi toute l'essence, tout le suc, tout le parfum

Le lendemain, (était-ce le résultat de cette nuit d'âpres délices, d'affreuses joies ?) je voulais toujours disparaître; mais je ne voulais plus la mort. La disparition par la mort me semble, alors, trop définitive. J'avais encore trop de vie à dépenser trop de vigueur. Je me sentais et j'étais réellement trop jeune. 33 ans !

Non. Il ne fallait pas mourir.

Disparaître seulement. Deux façons se présentèrent alors à moi. Disparaître avec le consentement de Manette, l'acceptation volontaire de l'épreuve, ou disparaître brutalement, comme par la mort. Je retournai la première façon sous toutes ses faces. je ne pus m'y résoudre. Ce ne serait plus alors une véritable disparition. Il y aurait complicité entre nous, marchandage, liens constants qui, de mon côté, m'empêcheraient toujours d'avoir l'absolue franchise de mes mouvements. Je serais toujours tenaillé par l'obligation de donner signe de vie, de faire attendre peut-être trop longtemps la résurrection que j'escomptais. D'un autre côté, Manette n'aurait pas été libre non plus d'agir à sa guise. Cette séparation - clandestine - l'empêcherait toujours de suivre la vie que son coeur lui dicterait si... j'avais vraiment disparu, mort ou autrement. Et puis, il y aurait cet arrachement à deux, ces heures épouvantables à passer ensemble dans les pleurs, les amollissements.

Non. Cela ne pouvait pas se faire ainsi.

Je devais donc disparaître réellement, sans laisser de traces, comme un mort dont on ne retrouve pas le corps. C'était la seule façon possible pour atteindre le résultat cherché. Il y aurait l'heure terrible pour Manette, de la découverte, de la certitude de l'abandon ? Oui. Mais, de toute façons, elle devait sonner. Mieux valait qu'elle soit plus brutale mais plus courte, définitive. Après... le calme reviendrait plus vite. La plaie serait énorme ? Oui; de toute façons, elle serait énorme; mais, brutalement faite elle se cicatriserait plus vite et mieux. Et puis, ce serait une épreuve de notre amour mutuel. Epreuve terrible, terriblement scabreuse, mais épreuve réelle, qui donnerait, par son résultat, la valeur de la chaîne d'amour qui nous unissait. Je ne partais pas pour la fuir, elle; au contraire: c'était pour me la conserver si... Dieu voulait, c'est-à-dire si, de son côté, mon souvenir, le souvenir de notre amour était assez puissant pour me la faire demeurer fidèle, de coeur et de corps, au moral comme au physique, jusqu'au moment - inconnu - où je pourrais réapparaître, c'est-à- dire lui offrir de nouveau une vie normale, à nous, matériellement assurée.

Et si je ne la retrouvais pas ?

Remariée ou morte ? Risque à courir, comme tout le reste. Si morte, je la pleurerais et aurais quand même notre fille à élever, but dans l'existence; je n'aurais pas travaillé en vain. Si remariée ? Tans pis pour moi. C'est que j'aurais trop attendu, ou que, à la suite de mon abandon elle se serait complètement détachée de moi pour se refaire une vie normale. Dans ce cas-là, je la perdrais aussi; mais comme dans l'autre, il me resterait notre fille. On ne pourrait faire qu'elle ne le soit pas, qu'elle ne le soit plus. Ces deux cas prévus, il me restait le troisième, celui sur lequel je comptais: la retrouver toujours vivante et toujours mienne, avec notre petite Zon. Et alors, on reprendrait la vie commune et s'aimant d'autant mieux et d'autant plus fort que l'épreuve aurait été plus dure, plus convaincante.

J'avais foi en elle.

J'avais foi en moi.

Je comptais sur ce coeur ardent et aimant qui lui faisait me chanter, avec une émotion profonde, la chansonnette "Les deux pigeons". Bébête ? peut-être; mais pressentiment à coup sûr.

Alors, ce fut entendu avec moi-même dans la matinée de ce deuxième jour d'angoisses. Je disparaîtrais sans laisser de traces. Où ? dans quelle direction ? pour quoi y faire ? Voilà les questions qui, immédiatement après la décision, se présentèrent à mon esprit, demandant une solution. Actuellement, en écrivant ceci je repasse exactement les heures vécues à cette époque lointaine, une par une, comme je les ai vécues, avec toute leur acuité.

Où aller, d'abord. Quoi y faire, ensuite.

L'Afrique ? Non. Rayée. Fin de ce côté.

La légion ? Tentant. Mais, à la réflexion, non. Je n'étais pas trop vieux pour faire un Légionnaire - 33 ans - avec la force de résistance de mon corps. En deux ans, je serais de nouveau sous-officier. Mais il fallait se lier pour cinq ans ! Puis, sous-officier. Ensuite, cela m'aurait mené à 12 ans de service, alors que après 15 ans, la retraite proportionnelle vous attend. Quand on a 12 ans de services, on en fait 15, c'est fatal. Donc, rien à faire de ce côté.

Le Maroc ? J'ai été tenté aussi. Puis j'ai réfléchi qu'il me faudrait, pendant longtemps, croupir comme sous-ordre, puisque j'y allais sans le sou. Non. Ca n'allait pas non plus.

Restaient: l'Argentine et le Canada, à cause des facilités que ces deux pays accordent aux émigrants.

L'Argentine ne m'attirait pas. je ne sais pourquoi, je n'ai jamais été porté vers l'Amérique du Sud. Et cela ne me disait rien du tout de m'embarquer avec un tas d'Italiens, Calabrais ou autres, pour aller là-bas. Il n'y avait plus que le Canada.

Dans mes courses à travers Paris, j'avais souvent vu les réclames monstres que faisait ce pays. Je connaissais l'agence du Boulevard de la Madeleine, et j'y allais pour avoir les prospectus indispensables. Tout vu, tout pesé, je pouvais me payer le voyage de Paris à Québec en payant les troisièmes classes jusqu'à Liverpool et en émigrant de Liverpool à Québec. Bon. Cela déduit, il me restait encore une centaine de francs, dont je fis deux parts: l'une que je gardai précieusement par devers moi pour ne pas débarquer là-bas absolument sans le sous, l’autre pour m’acheter une petite valise de carton, un complet de travail genre manoeuvre et une casquette.

Qu'irais-je faire au Canada ?

Je n'en savais absolument rien. Le gouvernement offrait bien des "homestead", c'est-à-dire des biens de famille à constituer, consistant en terrains concédés dans l'Ouest canadien, Manitoba, Saskatchevan, Alberta, une première mise gratuite de 40 ha environ, et une deuxième, attenante, de 40 autres ha à payer à raison de 2 à 5 dollars l'hectare. C'était pour ainsi dire donné, mais il fallait que le concessionnaire habite effectivement son terrain au moins pendant les 6 mois de l'année où la végétation pousse: de Mai à Novembre ou d'Avril à Octobre. Il devait donc y construire une habitation - cabane ou autre - pour lui, sa famille et ses animaux. Il devait mettre en valeur, la première année, une certaine superficie en blé. Enfin, il lui fallait une première mise de fonds, peu considérable, mille francs au minimum, pour pouvoir s'installer et commencer à vivre avec l'aide de sa famille.

Rien de tout cela n'était possible pour moi. Je ne savais donc pas ce que je pourrais faire, mais je savais bien que je trouverais quelque chose. Dans un pays pareil, avec les grandes villes et l'énorme superficie de la campagne, un type un peu débrouillard pouvait faire son trou d'abord, et occuper ensuite une bonne place.

Dans mon désarroi, cette première lueur apporta un grand soulagement. Ce fut un peu comme si, enfoui tout en dessous d'une énorme meule de foin que je sentais sur le point de m'étouffer, j'avais aperçu soudain, là-bas, une fissure par laquelle un peu d'air m'arrivait et par où j'allais pouvoir échapper à l'écrasement final.

Le soir de ce deuxième jour, donc, ma résolution était prise: je partirais le lendemain; le sort en était jeté. Ce fut une nouvelle et dernière nuit d'amour que je passai près de ma chérie qui, bien que ne se doutant de rien, était quand même un peu inquiète de mes transports, de ma fébrilité.

Le lendemain matin, je sortis comme d'habitude. j'allai acheter ma valise de pauvre émigrant, que je payai, je crois, 3 frs,50, un complet de velours à côte pour travailleur, quelques objets de première nécessité, et j'allai déposer le tout à la consigne de la gare du Nord. Je revins pour le déjeuner, comme d'habitude, et ce fut à ce moment-là que je fis mentalement mes adieux à celles que j'allais abandonner. Oh ! je savais qu'elles n'étaient pas perdues pour cela. J'étais au contraire, de plus en plus convaincu qu'elles seraient beaucoup mieux, en qualité d'abandonnées, qu'avec moi à traîner la misère pendant combien de temps ? Je sentais que j'étais dans la seule voie praticable, et c'est ce qui m'affermit pour l'exécution des derniers gestes.

Tout comme dans les romans bien faits, ma femme devait justement s'absenter dans l'après-midi. je profiterais de ce moment pour revenir prendre quelques objets indispensables. Personne ne me vit monter chez nous ni en descendre. Avec mon petit paquet, j'allai rechercher ma valise dans laquelle je le fourrai, puis, comme j'avais du temps à dépenser avant le départ de mon train, je descendis sur les bords de la Seine, suivant la berge en baguenaudant, en ressassant ma misère et celle des miens, en essayant de voir au-delà. Il n'y avait rien à voir, au-delà. C'était un mur contre lequel je me cognais sans qu'il rendît aucun son. Pour savoir ce qu'il y avait au-delà, il fallait y aller voir soi-même: nécessité de l'action personnelle..

Et puis je pris mon billet de troisième classe pour Londres à la gare du Nord, et on me le délivra sans aucune difficulté ni curiosité; et je laissai le train me conduire à Calais, pendant que mon âme était étreinte de douleur à la pensée de celle qui assaillait ma Manette au même moment, chez nous. Personne ne savait; personne ne se doutait; pas même ma mère que je n'avais pas revue depuis plus de huit jours.

Calais.

Je suivis machinalement la foule, me laissant conduire dans la nuit de la gare ferroviaire à la gare maritime, descendre sur les quais et embarquer à bord du vapeur à roues qui se balançait sur l'eau basse. On attendit quelque temps. Je me mis à l'abri derrière une espèce de paravent formé par une avancée de la machine, car la nuit était fraîche malgré l'époque -Juillet. Puis le navire se mit en marche, sans virer, l'avant et l'arrière étant semblables, et, peu de temps après, on voyait déjà la ligne sombre des falaises de Douvres se dessiner à l'avant.

Arrivée; manoeuvres; accostage; débarquement; douane et rembarquement en chemin de fer pour Londres où j'arrivai de très bonne heure le matin. J'avais passé la nuit en déchirements. Maintenant, c'en était fait; j'étais parti; aucun remède ne pouvait plus être administré; il fallait avoir le courage d'exécuter correctement ce qui avait été décidé. Alors, je renfermai dans le meilleur coin de mon coeur et de mon âme, mon amour, mes chéries, mes affections, mes souvenirs du passé si proche, et je ne fus plus désormais que l'émigrant Champlain, Albert.

J'avais adopté ce pseudonyme parce qu'il était de circonstance et que je le croyais de bonne augure pour aller au Canada. C'était le moment des grandes fêtes franco canadiennes en l'honneur, justement, de Champlain l'ancien, le fondateur de l'ancienne colonie du Canada. Il y avait eu un grand déploiement d'amitiés entre les Français actuels, les anciens Français du Canada et les Anglais, souverains actuels du Pays. Des démonstrations navales avaient eu lieu sur le fleuve Saint-Laurent, qui fut remonté par nos navires jusqu'à Montréal.

Ce Champlain, Albert, que j'étais donc devenu, était originaire de la Vendée où il exerçait l'humble profession de garçon de culture. On ne pouvait guère aborder le Canada plus humblement; mais je crois que c'était la meilleure manière pour quelqu'un qui, pour toute fortune, avait 50 francs en poche, une valise de carton, un costume de velours à côte et de la misère plein le coeur. Mais ça, c'était intime; cela ne se voyait pas et ce n'était pas monnayable. Dans Londres, je flânai comme on peut flâner à Londres puis un train m'emporta de nouveau, vers Liverpool.

Quand j'avais abordé dans ce Liverpool, la première fois, avec Manette, il y avait juste un an, je ne me doutais guère que je devais y repasser deux fois encore dans la même année pour m'en aller arpenter les mers; et encore bien moins que je devrais en sortir sous un faux nom en qualité d'émigrant ! Non. On se doute rarement de ce qui va vous arriver; et c'est aussi bien.

Donc, à Liverpool, je me cherchai un hôtel modeste, puis j'allai à l'agence de recrutement des émigrants pour le Canada. Là, on m'interrogea, comme je m'y attendais, et on inscrivit bien docilement tout ce que je voulus bien débiter très tranquillement. On ne fait pas mieux à la Légion Etrangère.

Puis, les formalités accomplies, le bonhomme qui exerçait me regarda d'un air malin et me demanda avec un sourire railleur: Et quand vous serez dans ce Canada, qu'y ferez-vous, mon garçon ?

- Mon Dieu, Monsieur, lui répondis-je, mon métier de garçon de culture !

- Ah ! oui; c'est vrai; du moins, c'est ce que vous avez dit. mais vous savez, je ne sais pas si on emploie là-bas des garçons de culture comme vous, qui n'ont même pas les mains calleuses ou déformées par la charrue. Mais n'oubliez pas qu'à Montréal et à Québec, nous avons aussi une agence pour le retour. C'est le même prix.

- Bien, Monsieur; je vous remercie.

En voilà un qui était plutôt décourageant, si j'avais pu être découragé. Sur un autre, il aurait sûrement fait une impression désagréable; peut-être même l'aurait-il arrêté, comme il a dû certainement maintes fois le faire, s'il procédait ainsi pour tout le monde. Mais cela ne pouvait plus avoir aucune prise sur moi, puisque je n'existais plus, en tant que Georges Hubin. Le Champlain ? Bah ! qu'importait le Champlain ? Il roulerait bien sa bosse comme les autres, allez, Monsieur ! Il avait assez de pratique pour ne pas se laisser rebuter. Et puis, j'ai remarqué une chose: il n'y a rien qui puisse vous aider à vivre comme d'être mort... comme je l'étais. Tout devient plus aisé, plus acceptable. On s'en fout: on est mort. C'est l'autre qui agit; ce n'est pas vous. Alors, on laisse faire l'autre comme il veut, ou comme il peut, et on le regarde faire jusqu'au moment où on peut le supprimer à son tour et reprendre sa place.

En attendant de voir le Champlain dans ses exercices, j'allai me promener dans la ville et, surtout, sur les quais, immenses, bâtis le long de l'embouchure de la rivière. Ceux qui m'attiraient, c'étaient les "piers" des diverses Compagnies de navigation, bien distinctes - la place ne manque pas - et uniquement destinés aux voyageurs. Rien de vilain autour. On est très loin, bien loin des docks. Dans nos ports de mer, je n'avais jamais rien vu de semblable. Les voyageurs étaient toujours obligés de s'engouffrer dans les docks remplis de marchandises, de camions, de wagonnets; d'enjamber colis, cordages, provisions, pour atteindre les échelles qui permettent d'accéder aux ponts des navires. Actuellement encore - 1937 - notre grand port de Marseille est agencé de cette inénarrable façon. Un seul de nos ports possède quelque chose de similaire, depuis peu d'années et pour une Compagnie seulement: Le Havre et sa gare transatlantique où seuls les navires de la C.C.T.peuvent accoster.

A Liverpool, chaque Compagnie à son "pier" pour l'embarquement des voyageurs et des bagages. Le navire en partance quitte les docks entièrement chargé et vient accoster pour prendre les voyageurs qu'ont amenés les trains spéciaux. Je passai presque toute la journée d'attente là à regarder arriver et partir une bonne douzaine de géants formidables, venant d'Amérique, du Cap ou des Indes. Des foules compactes sortaient de leurs flancs, et, en un clin d'oeil les quais étaient noirs de monde, comme les quais des gares parisiennes à l'arrivée d'un train de banlieue. Au départ, même foule qui attendait l'apparition du bateau et le prenait d'assaut dès qu'il était amarré. Et cela tout au long des jours, des années; merveilleux.

Champlain commença à jouer son rôle sur ces quais. IL ne fit pas encore le porteur, ni l'ouvreur de portières, car il ne savait pas faire cela assez bien en français pour aller le faire en anglais; mais il prit ses repas comme le prirent les dits porteurs: sandwiches, ale, sur un banc des quais. Très économique. Pas besoin de serviette.

Le jour du départ arriva.

L'embarquement était annoncé pour dix heures du matin. A huit heures, j'étais déjà là. Peur de manquer le bateau ? Non; impatience; curiosité. Je passai mon temps à voir arriver petit à petit ceux qui allaient être passagers comme moi. Arrivèrent d'abord, isolément ou par groupes, les gens dont on voyait bien qu'ils étaient destinés à être dans le compartiment des émigrants. Ils sont toujours en avance, ceux-là; et puis, ils avaient bien l'apparence de l'emploi. Ils parlaient toutes les langues: polonais, russe, tchèque, danois, norvégien, suédois, finlandais, écossais, irlandais et même, stupéfaction français !: un groupe d'une dizaine de personnes, hommes et femmes.

Sans faire semblant de rien, je m'approchai de ce groupe, rieur comme tout groupe Français, et j'écoutai un peu leurs propos. C'étaient, à n'en pas douter, des gens peu recommandables, qui devaient se livrer au trafic louche de la traite - volontaire - des Blanches. Je dis volontaire, car les femmes qui étaient là n'avaient pas du tout l'air d'être emmenées par force ou par ruse, elles savaient parfaitement ce qu'elles faisaient. J'appris par la suite que je ne m'étais pas trompé, les hommes étaient des professionnels de la ligne. Ils avaient un domicile légal au Canada: Québec, Montréal, et un autre en France. Ils ne faisaient que convoyer des femmes qu'ils présentaient comme leurs épouses, soit de Canada en Europe, soit en sens inverse.

Les femmes qui partaient pour le Canada étaient, en général, des débutantes dans ce pays. Au contraire, celles qui en venaient rentraient en Europe soit avec de l'argent, soit pour une cause quelconque. Les hommes leur servaient de passeport, car les Anglais sont très sévères pour les femmes seules, alors qu'ils sont excessivement larges dès qu'une femme est en compagnie d'un homme. Tous ces gens, malgré leurs moyens financiers évidents préféraient voyager en classe d'émigrants pour faire des économies, d'abord, et pour être plus tranquilles ensuite. Ils passaient plus facilement inaperçus dans la foule de ces gens qui venaient d'un peu partout.

Parmi cette foule de chercheur de mieux-être, il y avait de forts groupes de gens qui venaient du centre de l'Europe - Bukobine principalement - accompagnés de tout un assortiment de bagages étranges. Les femmes, de la campagne certainement, étaient vêtues comme des pauvresses endimanchées, leurs cheveux, invisibles, tirés sous un mouchoir dont les cornes venaient se nouer sur la nuque. Peuple d'esclaves sûrement, décidés à s'expatrier parce qu'ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas trouver plus de misère ailleurs que dans leur pays, où ils resteraient toujours des serfs attachés à la glèbe. Beaucoup d'enfants parmi ces pauvres gens. Presque tous s'en allaient dans l'Alberta, province située fort à l'Ouest, là où les homestead ne s'éloignaient pas encore trop de la voie ferrée qui reliait Québec et Montréal à Vancouver, sur le Pacifique.

Ils avaient là-bas beaucoup de compatriotes qui s'y étaient établis depuis de longues années, et ils étaient sûrs d'y trouver de l'aide, du secours, des conseils. Ils travailleraient pour eux-mêmes; le produit de leurs peines leur appartiendrait; ils pourraient le passer à leurs enfants, qui, à leur tour, pourraient devenir des terriens américains aisés et indépendants. En tous cas, en attendant, ils étaient assis placidement sur leurs ballots, sans causer. Ils n 'échangeaient que de rares monosyllabes entre eux. Les enfants mêmes étaient sages. On aurait dit qu'ils comprenaient la gravité de l'événement qui s'accomplissait là, dans leur jeune existence. Ils n'étaient même pas curieux, ces enfants, qui n'étaient que sages, silencieux, apathiques comme leurs parents.

On reconnaissait facilement les Italiens tant à leur parler sonore et rapide qu'à leur teint basané et surtout à leur gesticulation perpétuelle. Ils parlaient autant avec leurs mains qu'avec leurs langues. Les hommes portaient presque tous des bottes ferrées, de larges pantalons de velours noir serrés à la cheville ou entrant dans les bottes. Les vestes étaient de même tissu, serrées à la taille par des ceintures rouges à glands; et sur la tête, ils avaient de grands chapeaux de feutre. Beaucoup de femmes aussi, au teint uni et mat, aux grands yeux sombres et brillants, la tête, couverte d'un mouchoir en soie, blanche ou noire, simplement plié suivant une diagonale, les pointes nouées sous le menton, l'autre pointe libre, voltigeant à la brise, sur l'arrière du crâne, caressant le chignon des cheveux noirs. Ces gens ne s'en allaient pas pour cultiver. C'étaient des terrassiers, des piocheurs, des mineurs, des brouetteurs, hommes bons à tous les travaux de construction, pour les chemins de fer, les routes, les ponts, les canaux, etc...

Les Scandinaves, taciturnes, se destinaient, visiblement, aux travaux des forêts canadiennes, semblables à ceux qu'ils exécutaient chez eux. Pourquoi alors quittaient-ils leurs glaces et leurs sapins pour aller en trouver de tout semblables ? Changement, meilleurs salaires, plus de liberté, possibilité d'accéder à l'indépendance, plus tard, alors que ce leur serait impossible dans leur pays.

Il y aurait eu encore d'autres groupes à observer, mais je n'en eus pas le temps. Au loin, notre bateau s'avançait, sur notre gauche, descendant le courant majestueusement. Alors, ce fut un remue-ménage général de tout ce monde qui parut se galvaniser, ceux qui, avant, semblaient les plus apathiques furent ceux qui bondirent le plus vite sur leurs bagages dont ils se chargèrent au moins dix minutes trop tôt, puisque le navire n'était encore qu'en vue. Mais, n'est-ce-pas, l'impatience manifestée trompe l'attente, la coupe, lui change la face.

Enfin il arriva à frôler le quai, notre beau bateau noir, "Princess of India", de la Compagnie C.P.R., c'est-à-dire Canadian Pacific Railway, habituellement dénommé Cipiarre, du nom des trois majuscules abréviatives de sa raison sociale. Dès que les dernières aussières furent amarrées aux bittes de la rive, l'échelle des émigrants fut lancée, et la cohue se porta en foule compacte au pied de cette passerelle, en en empêchant naturellement l'accès. Mais comme il en était de même à chaque départ, la manoeuvre était connue. De chaque côté de l'entrée de cette passerelle inclinée, qui allait du quai au pont avant du navire, se tenait un immense policeman, rigide, sa jugulaire sous la lèvre inférieure, son haut casque de cuir noir accusant encore son gigantisme. Avec ces deux cerbères à l'entrée du goulot, force fut aux partants de tempérer leurs ardeurs et de suivre bien sagement, à la queue-leu- leu, ceux qui passaient devant eux, un à un.

Du reste, c'était la seule façon de réussir un embarquement semblable dans le minimum de temps, car tout avait été prévu pour prévenir tout encombrement à bord. Chaque bulletin de passage portait un numéro de couchette, qui était inscrit également sur le registre du bord. Impossible donc de faire du galimatias. Lorsque, un par un, les émigrants émergeaient sur le pont, ils étaient happés par un bonhomme assis à une table, avec ce grand registre devant lui. Il demandait à voir le billet de passage de chacun, le contrôlait, et remettait le passager entre les mains de garçons vêtus de blouses, en leur indiquant la cale et le numéro de la couchette. Ceux-ci, connaissant leur bord comme leurs poches, dirigeaient les types vers les échelles qui devaient les conduire en bas, dans le faux pont, où d'autres employés les mettaient sur la bonne voie. Ca allait très vite.

Mon tour vint, comme celui de tout le monde. L'homme à la table, sur le pont, était celui qui m'avait inscrit, à son agence. Il me reconnut, me sourit, et me dit très gentiment: "Je vous ai donné une bonne couchette. Vous y serez bien, et bien entouré, rien que des Anglais". Je le remerciai comme je le devais, au moins pour ces bonnes paroles et cette bonne intention, sans savoir encore ce qu'elles représentaient de réel.

J'avais, je crois, le numéro 321. Je descendis dans le premier entrepont, c'est-à-dire celui qui se trouve immédiatement au-dessous du pont, et il y en avait un autre en dessous encore. Cet entrepont présentait l'aspect général de ceux de nos bateaux qui font le transport des troupes au Tonkin ou Madagascar: c'était rempli de couchettes, rien que des couchettes.

Mais tout était bien réparti. le long du bordage, une rangée de couchettes superposées se suivant bout à bout jusqu'à la cloison verticale fermant l'entrepont; un sentier; une rangée de trois couchettes doubles superposés, se suivant bout à bout quatre par quatre. Les deux couchettes du bas - séparées par une planchette verticale - étaient à 50 centimètres du sol; les intermédiaires à environ 1 mètre 10; les supérieures à environ 1 mètre 60 de terre et à 80 centimètres du plafond. Un second sentier séparait cette rangée de la suivante, et ainsi de suite jusqu'à l'autre bord. Une planche à bagages se trouvait en travers de chaque couchette, à la tête, à environ 30 centimètres sous celle du dessus.

Mon numéro 321 commençait un groupe. J'avais donc un coin, sentier à la tête, sentier à ma gauche; et j'avais la couchette du dessus, la plus haut placée, la mieux placée, par conséquent, puisque je ne craignais aucune vexation... liquide, solide ou gazeuse, donc odorante, de personne. Le brave employé avait dit vrai. Quand j'arrivai, j'étais le seul de cette travée, car aucun bagage n'était encore visible.

Peu après, un jeune homme vint s'installer près de moi, à mon étage, couchette voisine. Il était tout aussi bien placé que moi, puisqu'il était mon voisin de lit. C'était un Anglais, effectivement; vingt-cinq ans à peine; sympathique à première vue mais ne parlant pas un traitre mot de français. Mois, je sortis les quelques-uns que j'avais glanés dans mes bourlingages et, ma foi, on s'entendit tout de même tant soit peu. D'ailleurs, il ne resta pas longtemps là. Il jeta sa valise, négligemment, sur sa couchette et remonta vivement sur le pont.

J'en fis autant, n'ayant plus rien à faire dans l'intérieur, et ayant, au contraire, tout le spectacle à voir, la fin de l'embarquement et le départ.

Presque tous les passagers de l'entrepont avaient déjà disparu dans le ventre du navire. Par contre, commencèrent à arriver, dans tous genres d'équipages, les riches passagers et passagères des premières classes. Et cela occasionna aussi un gros mouvement à la coupée d'arrière, d'où une grande et large passerelle, à rampe de velours rouge et à tapis moelleux, avait été jetée. A l'entrée, en bas sur les quais, il n'y avait aucun policeman, mais des waiters galonnés jusqu'aux épaules, pantalons à larges bandes d'argent, gants blancs aux mains. C'est qu'il ne s'agissait plus là de bétail humain comme celui qu'on avait entassé à l'avant comme dans une écurie. Maintenant c'était de l'humanité de luxe, d'essence, et surtout de bourses, différentes. L'argent était roi, là comme ailleurs. Aussi, pour recevoir ses détenteurs à la coupée du bord, le haut personnel se tenait au garde-à-vous, attentif aux moindres ordres, paroles, désirs des embarquants qui mesurent leurs pourboires aux attentions et flatteries reçues. Bah ! ils n'iront pas plus vite que nous, ces beaux messieurs, ces belles dames. Nous voyagerons quand même de conserve. La mer sera la même pour eux comme pour moi, et si nous devons être coulés par quelque iceberg égaré, ça fera le même effet sur eux que sur moi.

Puis, la cloche du départ se mit à sonner violemment dans toutes les coursives pour en déloger les non partants; un quart d'heure après, les mugissements du monstre se firent entendre, les aussières furent larguées, et la "Princess of India" se détacha de la terre, emmenant le Georges Hubin, connu sous le nom de Albert Champlain;- Tchemplaine comme on doit dire en anglais - mort provisoirement pour la société, mais avec tous ses chagrins bien vivants. Mais dans cette foule de fuyards de misère, combien y en avait- il dont les chagrins devaient être encore plus lourds, plus amers et plus inconsolables ?

Il faut se trouver au milieu d'un océan de fugitifs pour savoir que l'on n'est pas seul à souffrir et à batailler sur terre. Et le bateau qui nous emmenait donnait bien l'image en raccourci de la vie humaine en général.

Une certaine quantité d'heureux - ou soi-disant tels - ayant matériellement tout à profusion. Une quantité un peu plus forte - en seconde classe - de gens moins bien partagés, mais faisant quand même figure enviable. Puis, tout de suite après, la masse des non servis, des miséreux, des besogneux, des avides de manger à leur faim, des anxieux de sortir de leur trop grande pauvreté. Partout, c'est ainsi que se présente l'humanité. Aussi n'est-ce pas étonnant que la lutte soit si âpre entre les hommes, les quelques-uns voulant conserver ce qu'ils ont acquis soit par héritage soit par eux-mêmes, les nombreux autres désirant, au contraire, acquérir ces mêmes biens ou des équivalents.

Comme c'est drôle à regarder la vie des hommes partout sur la terre ! Et tout ça, pour en mourir quand même, inexorablement, un jour ou l'autre, après avoir bramé tout son saoul ses désirs, ses plaintes, ses amours, ses douleurs, ses joies, ses tristesses.

Allons, en route pour le Canada !

Allons nous y comporter comme tout le monde. On se jettera dans la bataille, et on verra bien ce qui en sortira.

La sortie du port de Liverpool ne présente absolument rien de remarquable. On est déjà dans l'estuaire de la rivière quand on quitte les quais, et, en une demi-heure, on est en haute mer. En voilà pour dix jours avant d'arriver à Québec, dont sept ou huit sans voir aucune terre à l'horizon.

Traversée monotone.

Je la passai en grande partie sur le pont supérieur pour émigrants, c'est-à-dire sur le gaillard d'avant qui était vaste. Par l'intermédiaire de mon voisin de lit, j'avais fait connaissance avec plusieurs familles anglaises et écossaises, et je commençais, avec ces braves gens, à prendre des leçons pratiques de langue anglaise. Ils se prêtaient très volontiers à mon instruction primaire.

J'allais aussi, il fallait bien, tailler des bavettes avec le groupe de Français que j'avais remarqué sur le quai de départ. Peu m'importait leur genre de commerce. Je n'avais pas à faire fin bec, mais, au contraire, à tâcher de soutirer le plus de tuyaux possibles avant d'arriver là-bas, de façon à savoir quelle contenance il me faudrait tenir. Et dame, comme type débrouillards, ces gens là l’étaient au possible. Il connaissaient les lois de l'immigration sur le bout du doigt ainsi que les lois à l'intérieur du pays où nous allions. Ils savaient tous les trucs pour frauder là où ils ne pouvaient pas arriver autrement à leurs fins. Et avec eux, j'appris un peu de ce qui m'attendait: D'abord, en débarquant, visite médicale individuelle et sérieuse; ensuite, il fallait montrer qu'on était en possession effective d'un minimum de cinquante dollars cash, ou de l'équivalent en monnaie étrangère.

Ca allait mal pour moi. Je n'avais que cinquante francs en cinq pièces d'or de dix francs. Cinq fois moins que la somme exigée. Et je ne pouvais pas essayer de frauder là-dessus comme ils me montraient: eux non plus, ils n'avaient pas chacun cinquante dollars à montrer. Mais ils avaient un truc pour y parer. Ils avaient acheté de la monnaie canadienne en Angleterre et, connaissant les coutumes de là-bas de serrer sa monnaie - toute de papier - en rouleaux à poignées dans les poches de pantalon, ils avaient fait des rouleaux fictifs en papier quelconque qu'ils avaient enveloppés de plusieurs couches de billets de un dollar. En sortant négligemment ce rouleau épars et froissé de sa poche, celui qui le montrait sans le lâcher donnait parfaitement l'illusion d'avoir un gros paquet de dollars. -"Ca prend chaque fois, me dirent-ils". Oui, mais moi, je ne pouvais pas les imiter, puisque je n'avais qu'un peu d'or. Et puis, je n'avais pas la manière; car il y a une manière, que j'ai bien connue et pratiquée par la suite, comme tout le monde, mais que je ne possédais pas encore, loin de là.

Je sus aussi par eux que je pourrais quand même être admis à entrer au Canada si je pouvais justifier y être attendu en qualité d'employé quelconque, surtout pour la culture. Mais je n'avais aucun répondant, bien entendu. "Ca ne fait rien, me dirent-ils il faut tenter la chance". A Québec, les gens savent bien qu'il y a des fraudeurs à chaque arrivée; aussi, ils en font profiter leurs amis et connaissances de la campagne qui ont toujours besoin de main d'oeuvre étrangère, surtout à bon compte. Quand les employés de l'immigration, tous Canadiens français à Québec, se trouvent en présence d'un impécunieux, comme je l'étais, ils lui proposent immédiatement une place chez un "habitant", c'est-à-dire un homme à la campagne, vivant de la terre, paysan, cultivateur, fermier, propriétaire terrien. Naturellement, l'immigré sans le sou accepte avec reconnaissance, et le voilà embauché chez un de ces "habitants" qui demeure parfois fort loin dans les terres, et à des conditions réellement avantageuses pour le fermier, donc pas très bonnes pour l'arrivant. Mais celui-ci est arrivé, et c'est, momentanément, le principal pour lui. Après, il fait comme tout le monde, il se débrouille. Là donc, j'avais une chance. Je ne manquerais pas de la guigner et de ne pas la laisser passer si elle venait à se présenter.

Après sept jours de cette navigation solitaire - à peine quelques navires croisés au large - nous entrâmes dans le rayon dangereux fréquenté par les icebergs. C'était la pleine saison où ils descendent vers le Sud, entraînés par un courant froid provoqué par la montée parallèle d'un courant d'eau chaude. Le courant froid s'échauffe à mesure qu'il quitte les régions polaires et descend vers le Sud, et il fait fondre les glaçons qu'il entraîne. Cependant, à la hauteur où nous étions, il y en avait encore beaucoup. Notre navire suivait la route d'été qui contourne Terre-Neuve par le Nord avant d'aborder l'embouchure du Saint-Laurent. Aussi, ce jour dont je parle, pûmes-nous voir, pendant toute la journée, loin au Nord de notre route, sur tribord par conséquent, toute une belle collection de ces icebergs éclatant de blancheur sous les rayons du soleil qui les éclairaient en plein, comme de gigantesques pains de sucre posés sur la mer.

Le soir de ce jour, nous étions en dehors de leur zone de navigation et nous entrions dans le détroit qui sépare l'île de Terre-Neuve du Labrador, sur le continent. Nous eûmes alors la terre en vue et à chaque bord. Puis, on mit le cap au Sud-Ouest, ensuite à l'Ouest et on frôla l'île d'Anticosti, posée comme en pleine mer dans l'immense estuaire du puissant fleuve. Les rives de ce fleuve géant se rapprochèrent en devenant de plus en plus abruptes, et, le lendemain, après en avoir suivi tous les méandres, nous vînmes accoster en dessous de la grande montagne qui supporte le fameux château fort de Frontenac, célèbre dans les annales canadiennes.

L'aspect du pays était celui d'un paysage de France. Le soleil y était aussi chaud et aussi lumineux. D'ailleurs, Québec se trouve à la même latitude que Paris, approximativement, et le climat y est en été sensiblement même. En hiver, dame, ça change pour différentes causes; mais au moment où j'y arrivais, je ne trouvais aucune différence entre les deux pays.

Le débarquement des émigrés commença, avec le même luxe de précaution qu'au départ. Au fur et à mesure qu'on quittait la passerelle, en bas, après avoir donné son ticket de passage, on était dirigé vers un parc entouré de grillages, tout comme il y en à la Villette pour les bestiaux, seulement, tout de même, sur un côté de ce parc s'élevait un préau couvert, spacieux, avec, à un bout, une cantine qui débitait à boire et à manger, et un guichet pour changer la monnaie. Je profitai de cette circonstance pour aller bazarder mes cinq pièces de dix francs en or qui, sous cette forme, ne pouvait me servir à rien,. Je reçus en échange, sur ma demande, dix billets de un dollar. Le changeur ne me retint pas d'agio, son bénéfice se trouvant dans la plus-value de mon or.

Avec cet argent utile, j'allai m'offrir quelque sandwich et un verre de bière, en attendant les événements qui, d'ailleurs, étaient en train de s'accomplir. A l'autre bout du préau se trouvaient des bureaux avec des gens affairés au dedans. C'étaient les bureaux de l'administration de l'immigration. Il fallait entrer un à un dans ce premier local, d'où l'on sortait pour se retrouver dans un second parc semblable à celui qu'on venait de quitter. C'est dans ce premier bureau qu'avait lieu la visite médicale: examen des yeux, de la bouche, de la langue, des ganglions du cou, de l'intérieur des mains. Les "bons", la grande majorité, allaient donc dans l'enclos dont j'ai parlé. Les autres, les suspects, étaient enfermés dans une grande salle attenante à la petite pour y subir un examen plus minutieux à la suite duquel ils étaient ou acceptés ou refoulés sur l'Europe. Que de drames se jouaient là, à chaque arrivée, lorsque des membres d'une même famille se trouvaient séparés, les uns refoulés, les autres expédiés plus loin. j'aimais encore mieux le drame personnel que j'avais déclenché moi-même.

Je fus, bien entendu, envoyé au parc des élus.

Rien ne pouvait m'en faire exclure. Mais là avait lieu l'examen des motifs pour l'arrivée au Canada: lettre d'emplois, de concession, d'appel, autorisations diverses tout simplement justification de la possession des cinquante dollars. Ca devenait épineux. J'avais bien roulé mes neuf billets restants comme j'avais vu faire aux autres, mais ça ne faisait pas bien copieux. J'attendais donc le messie qui finit par venir sous la forme d'un des employés de cet "immigration service". Ayant une grande habitude de la clientèle, il avait dû me repérer, et je devais certainement marquer "français", car, sans hésiter un seul instant, il m'aborda en un français correct mais bizarrement accentué: on aurait dit du français parlé avec l'accent du patois normand, et c'était bien ça, du reste. Il devait bien se douter que je ne roulais pas sur l'or, car, sans me questionner au sujet de ce qui représentait ma première mise de fonds, il me posa tout de suite la question:

- Voulez-vous avoir une bonne djob chez un de mes cousins, un brave, homme d'habitant qui est justement à Québec à matin !

- Certainement, Monsieur, répondis-je, ayant plutôt deviné que compris ce qu'il m'offrait.

- Correct, dit-il. Espérez-moi ici. Je reviens dans une petite heure et je vous viendrai prendre. Voilà ma carte. Si on vous demande quoi, vous direz que je vous ai engagé.

- Entendu. Merci, Monsieur.

Je n'attendis qu'une demi-heure pendant laquelle personne ne vint me demander quoi que ce soit. Mon homme revint. Il enleva la casquette galonnée qu'il portait, prit un chapeau et, allant ouvrir une porte dans la clôture, me fit passer de son côté. Puis nous sortîmes en ville. Tout en causant, et en essayant de bien comprendre ce qu'il me disait et surtout ce qu'il voulait dire - car son français était émaillé de vieilles tournures provinciales de chez nous, à la Rabelais, et aussi de mots anglais francisés - je regardais l'aspect des rues de la ville de Québec. C'était tout à fait comme une petite ville de chez nous, dans nos provinces de Normandie ou de Vendée. Toutes les enseignes des boutiques étaient écrites en français, ainsi que le nom des rues. Tout le monde parlait français, mais avec cet accent normand traînant, un peu chantant.

Mon homme me conduisit dans une petite auberge où il m'offrit un verre de bière; puis il me dit d'attendre là jusqu'à ce que quelqu'un vienne me chercher.

 

AU CANADA

L’habitant qui devait venir me chercher s’appelait Lafleur. Il aurait une charrette attelée d’un cheval blanc et viendrait sûrement, mais on ne pouvait pas savoir quand. Je ne m’écartai donc pas, mais j’allai me promener un peu aux environs parce qu’il se faisait long à venir. L’aubergiste auquel j’avais demandé quelques renseignements m’avait dit que c’était un bien brave habitant d’un village dont le nom m’a échappé mais qui était situé à six kilomètres de Québec. Midi ayant sonné depuis longtemps, j’allai assouvir ma faim chez un baker où j’achetai quelques petits pains que je mangeai en buvant un autre verre de bière.

Enfin, vers quatre heures, apparut à l’entrée de la rue un équipage qui devait être le mien: une longue charrette à deux roues tirée par un cheval assez efflanqué, mais blanc quand même, et conduite par un grand diable de bonhomme en blouse bleue, armé d’un long fouet et coiffé d’un bonnet de coton bleu avec la mèche traditionnelle. Il regardait dans ma direction et arrêta son cheval en face de l’auberge.

- C’est toi le Françââ, me dit-il ? E j’suis m’sieur Lafleur.

- Ah ! bien, Monsieur Lafleur. Bonjour, Monsieur. Oui, je suis celui qu’on a engagé pour vous.

- Correct ! Eh ! Ben, mets ton sac sur le char et nous partons tout dret.

Le bonhomme, en effet, ne voulut pas s’arrêter, même pas pour boire un verre de bière que je lui offrais -non, me dit-il, on ne gaspille pas sa monnaie de même ! Mazette, j’avais affaire à un type bien économe. Nous voilà partis, marchant tous deux à pied, lui conduisant son cheval avec des rênes de corde, moi prés du bonhomme. Il était assez causant. Il me demanda un tas de renseignements sur le "vieux pays", traduction de la locution anglaise très employée de "old country". Je lui racontai ma petite histoire et il se trouva que, de mon pays supposé, la Vendée, j’étais le voisin de ses ancêtres Lafleur qui étaient d’origine poitevine. Mais ni lui ni personne de sa famille n’était jamais allé au vieux pays. Ils étaient tous Canadiens (Canayens) depuis trop longtemps.

Puis il me raconta qu’il avait des terres à cultiver, mais beaucoup plus encore à faire. Il voulait dire à défricher pour en faire du terrain de culture. Il avait eu beaucoup de mal dans son jeune temps et avait "sacrément pâti".Quand il avait marié sa femme, ils n’avaient rien, ni l’un, ni l’autre. Elle faisait la servante dans une grosse ferme, lui, il y était commis. Ils s’étaient mariés et ils avaient tous les deux continué à travailler à la même place pendant quatre ans. ils avaient achetés un "team", un attelage de deux chevaux, qu’il louait l’été à son patron. En hiver, il allait au bois comme teamster (charretier) avec ses chevaux.

Au bout de quatre ans, ils avaient pu acheter leur petite ferme avec toute la terre dont une partie seulement était cultivable. Maintenant, cela marchait mieux. Il avait quatre chevaux, dix vaches, des cochons et quatre enfants. L’aînée, une fille, avait dans les douze ans; les trois autres étaient des garçons de dix, huit et cinq ans. Avec un commis, il aurait plus facile à faire de la terre, et l’hiver, il l’enverrait comme teamster aux chantiers, et ça leur rapporterait à tous les deux. Je ne savais absolument pas ce qu’il voulait dire par là. Il me racontait ça comme à un homme qui connaît toutes choses. Bien sûr. Moi, je comprenais une partie, j’en devinais une autre, et le reste, partait par l’autre oreille jusqu’à plus ample informé.

Le village où nous arrivâmes ressemblait fort à un village de chez nous. Seulement, les toitures des maisons -dont beaucoup étaient en bois- étaient faites de plaquettes de bois arrangées à la façon des ardoises plates. Ces lattes, qu’on appelle des bardeaux, étaient faites avec du cèdre du pays, bois très léger et imputrescible. De chaque côté de la rue principale, il y avait un trottoir de bois sur pilotis, élevé d’environ cinquante centimètres au-dessus du sol, avec une balustrade d’un côté. J’ai su par la suite que ces trottoirs, qu’on rencontre un peu partout au Canada sont faits pour les temps de neige, alors que la chaussée est impraticable aux piétons et réservée aux seuls traîneaux.

Quelques maisons de culture paraissaient cossues, l’habitation avenante, les bâtiments d’exploitation vastes et bien compris. Je souhaitais tomber dans une de ces fermes, il me sembla que là je pourrais m’accoutumer, au moins pour les premiers temps, à ma nouvelle condition; il me semblait que, dans une de ces exploitations d’apparence prospère, ma déchéance me serait plus supportable. Mais il n’en fut rien, et je n’en fus pas surpris: l’allure du bonhomme Lafleur me le faisait difficilement situer dans une de ces belles demeures. Après avoir parcouru un certain bout de la rue, nous tournâmes à droite, dans une autre rue perpendiculaire, au fond de laquelle on voyait l’église du patelin. Nous nous arrêtâmes à la troisième maison, isolée comme toutes les autres et entourée d’herbages au milieu desquels serpentait un ruisselet noir de purin stagnant. C’était là.

Ma nouvelle demeure n’avait rien de repoussant, non, mais rien de bien riant non plus: une bâtisse en bois très quelconque, un peu plus qu’une bicoque. En face, de l’autre côté de la rue, une autre bâtisse forme hangar délabré: les écuries et les greniers. Ça, c’était plus misérable. Les quatre chevaux, les vaches, les cochons et les poules pouvaient parfaitement s’en accommoder, je ne dis pas non, mais moi, j’ai tiqué en voyant cette branlante et vétuste affaire dans laquelle il me faudrait passer le meilleur du temps qui ne serait pas pris par les travaux du dehors, hum !

A notre arrivée, les marmots sont sortis précipitamment sur le pas de la porte; la fillette aussi, mais elle est rentrée aussitôt, probablement pour avertir sa mère. Les gamins s’approchèrent, me regardèrent en suçant les deux chandelles qui leur sortaient des narines. Ils étaient pieds-nus et sales. Le plus grand se mit à dételer le cheval pour le conduire à l’écurie. Le père prit les quelques paquets qu’il rapportait de la ville et me fit signe d’entrer avec lui dans la maison.

Là, avant de dire bonjour à sa femme, il lui cria: Zoé, j’ai un Françââ, nous avons un Françââ, et il me montra: voilà l’homme, dit-il. Je saluai la dame du logis, naturellement. Celle-ci me rendit mon salut, mais avec un petit air de considération qui me surprit. Puis Lafleur me dit: mon homme, on va te montrer ta couchette, tu te débarrasseras, et nous irons "soigner". Il me fit entrer dans un réduit grand à peu près comme une cabine de passager de deuxième classe à bord d’un Fraissinet, dont la moitié était occupée par une couchette: ce n’était ni plus ni moins qu’une longue caisse à trois côtés juchée sur des pilotis et remplie de paille, avec, au pied, un paquet de couvertures pliées. Des clous aux cloisons de la pièce servaient d’ameublement. Voilà, me dit-il, ousque tu dormiras. Y a pas beaucoup de place, mais pour dormir, y en a toujours assez. Pour le reste, tu vivras comme nous, avec nous. Allez. Maintenant, on va aller "soigner". Faut bien que tu connaisses tes bêtes "anoe". (ce mot que je devais entendre si souvent sous cette forme est un mot anglais que les Canadiens ont adopté et francisé à leur manière. C’est: anyway, qui veut dire "n’importe")

On traversa la rue et on entra dans le fameux hangar dont j’avais la hantise: c’était avec raison. Rien que de la crotte partout. Les litières étaient en fumier humide et luisant de matières juteuses, le passage derrière les bêtes rempli d’excréments, et, derrière les vaches, c’était immonde. Quant aux animaux eux-mêmes, ils étaient sales à l’avenant, les vaches surtout, dont les cuisses étaient garnies d’une épaisseur invraisemblable de croûtons de bouse séchée, tels quantités de petits pâtes noirs et secs qu’on leur aurait collés sans symétrie sur tout leur arrière-train. Cette crasse descendait jusqu’à leurs pieds fourchus, et la plume de leur queue, bien emmarmeladée de bouse fraîchement pondue, allait leur barbouiller les flancs, alternativement, jusqu’aux épaules ! Quant aux cochons, ils nageaient dans la boue épaisse et liquide de leurs réduits. Pouah !

Eh ! Bien, le Lafleur ne s’apercevait même pas de ces horreurs. Elles lui étaient habituelles, depuis son enfance, il avait vécu dans pareil décor, et tous les siens de même, et tous ceux des villages canadiens qu’il connaissait de même. C’était comme ça ! Aussi pataugeait-il avec aisance dans ces fumiers divers, gourmandant ses bêtes, les caressant et les aimant à sa manière.

- Aujourd’hui, dit-il, on va les soigner rapidement. On n’a plus le temps. Demain, c’est dimanche, avant la messe nous pourrons faire de la bonne besogne, hein, mon homme ?

- Certainement, répondis-je à haute voix. Mais en moi-même, je me suis répondu autrement. Jamais je ne pourrais demeurer là !

Et, ne pouvant me résoudre à faire un seul mouvement, qui n’aurait pas manqué de ma souiller entièrement, je l’ai regardé faire sa besogne de distribution d’avoine aux chevaux, de fourrage à toutes les bêtes. Oh ! Il avait la manière, indiscutablement ! Mais quand je le voyais au milieu de ses vaches si souillées, dans ce hangar noir de crasse, sans éclairage, tapissé d’épaisses toiles d’araignées, je ne pouvais m’empêcher de revoir l’attitude si noble, si fière, si sainement propre de tout les Foulbés, les Peulhs, les bergers du Mossi, leur allure si merveilleusement digne auprès des bêtes qu’ils montraient pour la vente ou pour un examen quelconque. Quelle différence de gens et de bêtes ! Et pourtant, il était admis que les civilisés étaient les Blancs, issus de vieilles souches françaises, les Canadiens, et que les primitifs, les sauvages, étaient les Africains ! Malheur ! Et je venais de quitter mes parfaits sauvages pour venir m’encanailler dans le fumier de ces parfaits civilisés ? Voyons, c’était impossible. Je voulais bien faire n’importe quoi, mais tout de même pas ça, non. Vivre comme ces gens-là, au milieu de ces gens-là, serait au dessus de mes forces. Je partirais le lendemain, sûrement. Ce soir, il était trop tard.

Je rentrai à la maison, avec le patron. Alors, lui, mis en joie à la pensée d’avoir un commis qui allait l’aider, il dit à sa femme, tout gaiement:

- Femme, puisque nous avons notre Françââ, nous allons fêter ça avec une bonne bouteille de bière. Je l’ai rapportée de la ville tout exprès. A la santé de tertous !

Comme fracas de fête, ce n’était pas dangereux. Peu après, on se mit à table pour le repas du soir. La table était une massive affaire qui aurait pu servir d’établi à un menuisier; comme siège, il y avait deux grands bancs, un sur chaque grand côté de la table, et, aux bouts, des tabourets en bois pour la fillette et le grand frère. Je m’assis à côté de Lafleur qui avait un de ses fils près de lui. La mère s’assit en face de nous avec le dernier-né. La soupe fumait dans la soupière et, ma foi, elle sentait bien bon. Sans regarder autour de moi, j’en mangeai une bonne assiettée avec la cuiller en fer que j’avais à ma place. Puis, un peu plus à l’aise j’eus tout loisir de regarder manger les autres qui reprenaient une deuxième portion.

Ce n’était pas beau à voir, oh ! Non. Tout le monde humait sa soupe, en faisant entendre de retentissants floup ! Floup !. Les petits, en outre, en faisaient dégouliner une bonne partie de chaque côté de leur bouche. Quand les légumes arrivèrent, ce fut autre chose. Les enfants, habitués à ces exercices, puisèrent avec leurs mains à même le plat. Ils prenaient une pomme de terre et, si elle était trop brûlante, la laissait retomber pour en prendre une autre; ils mangeaient directement avec leurs mains sales sans se servir de la fourchette. Ils faisaient de même pour les carottes, les rutabagas, les choux. Et le lard que leur mère leur distribua eut le même sort. Mais alors, ce fut une dégoûtation: la graisse fusait au travers de leurs doigts crispés sur le morceau; ils léchaient consciencieusement cette graisse suitante en s’en barbouillant copieusement les joues, le nez, et jusqu’à leurs cheveux au-dessus du front. Décidément, chez le maître, ce n’était pas mieux que chez les bêtes d’en face.

Quant aux parents, ils mangeaient comme des bêtes, eux aussi, mais avec le couvert, couteau, fourchette. Seulement, les coudes, incrustés à la table de chaque côté de l’assiette, ne se soulevaient pas d’un millimètre. Les poignets manoeuvraient les ustensiles, et c’était la bouche qui descendait prendre les aliments à hauteur des poignets, et non ceux-ci qui portaient à la bouche. Reste d’atavisme animal qui fait déplacer la bouche à la recherche de la nourriture et que la civilisation surmonte. Et aussi la sauvagerie des nègres de la brousse qui, eux, portent parfaitement leur nourriture à la bouche, et très proprement. J’étais halluciné par ces comparaisons que je ne pouvais pas m’empêcher de faire. Je venais de vivre des années et des années dans les brousses les plus diverses, et, tout d’un coup, au milieu de mes soi-disant frères de race, je me trouvais dans un climat de primitifs dégoûtants. C’était ça, les compagnons de Champlain, de Montcalm et autres Frontenac ? Et même pire, si je devais tenir compte du progrès ? C’était ça, les descendants de nos ancêtres, conquérants du Canada, de ces gens qui ont anéanti les Peaux-Rouges sous prétexte que ceux-ci étaient des sauvages ? C’était ça, les fameux Français qu’on nous représente, en France, avec attendrissement, ayant pieusement conservé notre langue et nos coutumes ancestrales à travers vents et marées, malgré la main mise sur eux par ces Anglais de malheur ? C’était ça ? Hum !

Eh ! Bien, je n’en éprouvais aucune fierté, je vous assure ! Et par la suite, je compris parfaitement pourquoi les Anglais n’éprouvaient que le plus profond mépris pour les Canadiens français, c’était justifié. Si je ne devais rencontrer que de pareils échantillons de mes ancêtres du vieux pays, il faudrait que je me fasse de leur réalité une idée tout autre que celle dont nous abreuvent les bouquins, les prospectus et discours officiels. Ça commençait bien !

J’eus le temps, dans ma triste couchette, de ruminer tout cela. Je dis: triste couchette non pas parce qu’elle était rustique, élémentaire. Ça m’était bien égal, à moi, de coucher sur la paille avec seulement quelques couvertures. J’en avais vu d’autre. Ce n’était pas cela qui était triste. Ce qui était triste, c’était de constater que des gens de ma race pouvaient vivre, heureux, dans un état semblable, et ça, depuis des siècles de génération en génération; c’était de constater que, sans posséder la richesse d’argent, ils n’avaient même pas la richesse de la propreté, de la dignité, de l’initiative vers le mieux-être. Pourquoi, dans une maison familiale, se coucher comme les bêtes, dans une soupente sale ? Pourquoi manger plus salement que les porcs ? Etait-il vraiment tout ce qu’ils avaient conservé religieusement de leur pays d’origine, de notre France qu’on dit si belle ?

Parbleu oui, c’était tout. Il fallait bien que ce soit tout, puisqu’il y avait des centaines d’années qu’ils étaient installés par ici, et que, il faut le dire aussi, c’était ce qu’on voit encore de nos jours dans nos campagnes, chez nos paysans. Hélas, Je me ressouvins alors des sensations désagréables de ma prime jeunesse, lorsque, avec les camarades, nous allions dans les bals des fêtes villageoises. Les filles sentaient, en effet, l’écurie, même sous leurs vêtements neufs, sous la poudre de riz, sous les parfums qu’elles essayaient bien de répandre sur elles. Puis, je revins à la fille aînée des Lafleur, cette fillette qui remplaçait déjà sa maman pour beaucoup de travaux, cette petite pas vilaine du tout malgré sa chevelure chanvreuse en désordre, cherchait à plaire, déjà. Elle avait des petites manières envers moi qui sentaient le désir de ne pas paraître trop rustique. Elle était fière, elle savait lire, écrire et compter, la seule de la famille; Monsieur le Curé l’avait poussé jusque là. Elle avait toujours été dans les premières du "catéchisme". La pauvre petite ! Et la mère de famille, qu’on appelait Madame Lafleur ! Madame Lafleur ! Quelle double ironie de voir cette pauvre créature difforme à force d’avoir travaillé si durement être appelée Madame, et par surcroît Lafleur ! Non, ma foi, je n’étais pas fier du tout de ce que Champlain l’ancien avait amené et laissé derrière lui ! Peut-être serait-ce mieux ailleurs ? Je le souhaitais de tout mon coeur et je voulais y aller voir. C’était le seul moyen certain de se rendre compte.

Le lendemain au matin, dimanche donc, je me levai dès que je sentis, au fumet, que le café était fait. Le patron m’avait appelé, paraît-il, mais je n’avais pas entendu. Ce devait être de très bon matin, alors, peut-être vers trois heures ? Possible ! Quand j’arrivai dans la cuisine pièce à tout faire, j’étais complètement habillé comme la veille. J’avais même remis faux-col et cravate que j’avais cru bien faire d’enlever pour le débarquement à Québec, la veille. La femme me rendit mon bonjour et, me regardant avec un air interrogateur, elle me fit:

- Vous allez-t-y à la première messe donc ?

- Non, Madame, lui dis-je. Je viens vous faire mes adieux. Je ne peux pas rester ici. Je vous demande pardon du dérangement que je vous ai causé, mais, malgré ma bonne volonté de travailler, je ne pourrais faire le travail de votre maison.

- Ah ! je le savais bien, allez, moi, que vous ne resteriez pas chez nous. Je le disais hier soir à Lafleur: c’Françââ-là, c’est pas pour icitte. T’as pas vu ses mains ? C’est celles d’un mossieu d’la ville ! Que voulez-vous, nous ne pouvons pas vous forcer, n’est ce pas ? Mais vous ne partirez pas sans déjeuner. Il est prêt, le déjeuner. J’va appeler Lafleur et on va manger direct !

Le maître de la maison revint, tout pailleux, tout juteux de purin, mais, sans se laver les mains, se mit à table avec un air pas trop désolé et m’invita à en faire autant. Il y avait à manger un plat de pommes de terre "château", des oeufs au bacon, de la marmelade, du pain, du café au lait, un vrai repas. Je mangeai de bon appétit, pensant que cela tiendrait toute la journée économie-et, en prenant congé définitivement, je donnai un billet de un dollar à la fillette qui me remercia, ainsi que ses parents, et je partis, ne laissant pas, tout de même, une trop mauvaise impression.

Je me dirigeai vers la place de l’église sur laquelle de nombreuses voitures de toutes formes et de toutes richesses, marques certaines de la position financière et sociale de leurs propriétaires, avaient amené les gens à la messe. Les chevaux, encore attelés mais débridés, s’amusaient à mâcher un bottillon de foin. Je passai devant ces équipages arrêtés, et je pris la route de Québec. Je n’avais que six kilomètres à faire: ce ne serait donc qu’une promenade matinale, puisqu’il était huit heures environ. J’avais la grande journée devant moi, et j’arrivai à Québec vers neuf heures et demie, au moment où toutes les cloches de la ville sonnaient le deuxième coup de la messe. Je ne passai pas par la rue qu’habitait mon cafetier de la veille: il n’était pas nécessaire qu’il me vît revenir. Voyez-vous -on ne sait jamais- qu’il aille me dénoncer à l’employé de l’immigration service qui avait facilité ma fraude ? J’aurais été refait, oui, et, peut-être, refoulé sur l’Europe. Valait mieux pas. Je passai donc par un autre chemin et j’allai déposer ma valise en garde dans une autre auberge en disant que je viendrais la reprendre après la messe. Très bien.

Alors, j’allai vivement à la gare pour connaître les heures de train pour Montréal. Le premier, qui avait correspondance, à Montréal, avec le train continental allant à Vancouver, partait à midi et demie. Vancouver, cela m’était indifférent pour le moment. Pas le sou pour y aller, autrement, qui sait ? J’y serais bien parti, peut-être. Mais, non, je pris seulement un ticket pour Montréal, third class, et, en attendant l’heure probable de la sortie de la messe, j’allai visiter les alentours et admirer le magnifique panorama que l’on découvre des terrasses du château Frontenac, tout là-haut, au faîte de la montagne qui, du côté du fleuve, tombe à pic dans l’eau. En face, sur l’autre rive, même coupure nette d’un pic semblable. On aurait dit que des géants avaient scié, à travers ces formidables rochers, le ravin nécessaire au passage -très resserré à cet endroit- du puissant fleuve Saint-Laurent, dont la profondeur atteint plus de quinze mètres dans cette partie de son cours.

Après, ce fut le retour à l’auberge, le verre de bière, la gare, l’embarquement dans ces immenses wagons -cars- sur boggies, aux formes et commodités inconnues en Europe. On voyait bien que les gens d’Amérique avaient une autre conception des formes, des besoins et des moyens d’y faire face. Je traversai de bout en bout le Wagon dans lequel j’avais pris place, avec couloir au milieu, vastes filets en travers et en long, et compartiment-cuisine à chaque bout, contenant une cuisinière, un seau plein de charbon et quelques casseroles, installée certainement pour le service des voyageurs qui pouvaient ainsi faire leur propre popote pendant les quatre ou cinq jours que dure le voyage transcontinental.

En marche, dans la campagne, je regardai de tout mon pouvoir pour essayer de découvrir une caractéristique canadienne, mais non: paysages de France absolument. Bois, bosquets, champs, prés, villages, rivières, tout avait l’aspect d’une campagne de France, lorraine, bourguignonne ou normande, sauf les maisons qui presque toutes étaient en bois. On sentait que le bois était le matériau le plus abondant, le meilleur marché de la région.

Vers quatre heures, on arriva à Montréal ce qui nous fut annoncé dans le car même par un homme de service du train tout galonné et casquetté. Il passait dans les couloirs en chantant: Mountriôll. All tickets please ! Mountriôll, all tickets please ! Car Montréal était en effet tête de ligne, et tout le monde devait descendre, moi comme les autres, bien entendu. Avec ma valise, je sortis dans la ville et me mis à la recherche d’un hôtel. J’avais encore huit dollars sur moi. Ce n’était pas la fortune, mais enfin je pouvais m’offrir un hôtel à un dollar la nuit, comme on me l’avait indiqué dans le train. Pas très loin de la gare, je découvris ce que je cherchais: chambres de un à trois dollars la nuit. Bon. J’avais un gîte, c’était déjà très bien. J’y déposai ma petite valise pris mon numéro et partis à l’aventure dans Montréal.

C’était dimanche.

Mais, à partir de cinq heures du soir, les cafés, bars, auberges, restaurants ouvrent leurs portes au public. Donc, il y avait déjà un peu d’animation dans les grandes artères de la ville, sillonnées de beaux et nombreux tramways. La première impression laissée par ce premier contact fut que Montréal pouvait ressembler en général à Marseille ou à Lyon, comme villes comparatives de chez nous, dans les grandes voies. En dehors de ces voies centrales, si les rues étaient bien tracées, la plupart des maisons y étaient en bois, comme dans les villages que j’avais traversés. Elles n’avaient pas l’aspect de cabanes, non, loin de là. Beaucoup étaient bien jolies, bien coquettes même, mais en bois tout de même.

Ce soir-là, j’allai dîner dans un restaurant chinois. Pour vint-cinq cents (1/4 de dollar) j’eus un bon beefteak avec des frites, du pain à discrétion, du catchup et du café. C’était très bien. Il y avait beaucoup de ces petites échoppes tenues par des Chinois: restaurants, laveurs-repasseurs, raccommodeurs, teinturiers, marchands de cigarettes et de tabac. Pourtant, ces dernières denrées étaient plutôt vendues soit chez le pharmacien -étrange découverte- soit chez des Egyptiens ou des Turcs authentiques qui roulaient leurs cigarettes devant le public, du matin au soir, accompagnées de leurs caquetages. C’était tout un système nouveau à découvrir petit à petit.

Le lendemain, je me mis en campagne pour trouver du travail. Ça ne réussit pas. Je ne parvins qu’à une chose: faire la connaissance de besogneux comme moi, de Français-épaves qui étaient encore plus bas que moi. Un surtout, nommé Boucher, menuisier-ébéniste de son métier, me dit-il, qui ne pouvait arriver à se faire embaucher nulle part, pour n’importe quelle "job". Rien à faire. Trop de main d’oeuvre disponible dans la ville. Dans les bois, ce n’était pas encore la saison de l’embauchage qui ne commence que fin septembre. Fallait vivre jusque là. Ma foi, j’emmenai le pauvre type chez les chinois et lui payai à souper. En plus, je lui donnai les vingt cinq cents qu’il me demandait pour payer sa nuit à l’hôtel pour miséreux où il allait coucher quand il avait vingt-cinq cents. Il m’indiqua l’adresse de cet hôtel, sur ma demande, car moi aussi, j’aurais peut-être besoin d’y aller coucher à un "quarter a night". Ça en prenait le chemin. Et, en effet, je le pris, le chemin. Quelques jours après, il ne me restait plus assez pour me permettre de loger comme un prince, à un dollar a night. Alors, je résolus d’aller gîter là-bas, à l’autre hôtel pour presque clochards. Je pris quatre tickets, pour un dollar, comme ça, j’étais sûr de passer au moins quatre nuits sous un toit. Et je continuai d’errer à l’aventure, de plus en plus déprimé.

Et il arriva que, un soir, il ne me restait plus que cinquante cents. Un repas chez le Chinois et ma cinquième nuit à l’hôtel de la cloche, après cela, il ne me resterait plus un rotin. Ce serait la fin de tout si...oui, si... !

Mais probablement que le Père Eternel dans sa sagesse, attendait ce moment là pour m’éprouver -autant dire comme ça, n’est ce pas ? Car il m’envoya, juste comme je venais de payer mon ticket sommeil et que les doublures de mes poches se touchaient à sec, le salut sous la forme du dénommé Boucher, le type à qui j’avais offert à souper, quelques jours auparavant et que je n’avais plus revu depuis. Il vint à moi tout courant me disant qu’il me cherchait parce qu’il avait de l’embauche pour moi, dès le lendemain matin, à sept heures ! Bonté divine ! Je l’aurais embrassé ! Bien sûr que j’irais, à son boulot ! Qu’est ce que c’était ?

- Voilà, me dit-il. C’est un type, un Français de France comme nous. Il est professeur libre de chimie dans une école de frères, ici, à Montréal. Il veut faire fortune, lui aussi, et il a trouvé un truc qui doit la lui procurer. Comme il est de Marseille, le pays du savon, il a entrepris de fonder une savonnerie à Montréal. Il a trouvé des commanditaires; mais, avant de monter son usine en grand, il veut d’abord être sûr de sa fabrication, de ces formules, comme il dit. Alors, il a loué une vieille fonderie presque abandonnée. Il y a fait monter une grande cuve avec foyer en dessous, et a fait venir les ingrédients nécessaires: soude caustique, huile, etc... et il est prêt à commencer. Ce ne seront que des expériences, mais il y en a pour plusieurs semaines. Si ça marche, on restera pour l’autre usine. Si ça rate, on aura tout de même eu du travail pendant ce temps là, fait des économies et atteint la saison du travail dans le bois.

- C’est parfait, lui dis-je. Mais comment as-tu déniché cette affaire-là ?

- Oh ! Par hasard, sans m’y attendre. J’étais chez le père Desjardin...

- Qui ça, le père Desjardin ?

- Un brave vieux bonhomme qui tient des pensionnaires. J’étais chez lui, donc, dans l’après-midi, à causer avec lui, lui demander des tuyaux pour l’embauche quand entre dans la boutique un Monsieur bien mis qu’on voit tout de suite qu’il est Français.

- Bonjour, Monsieur, qu’il fait.

- Bonjour, Monsieur.

- Monsieur Desjardin, vous ne me connaissez pas: je suis Monsieur Marcel Mansiéri, professeur de chimie. Je cherche à embaucher trois ou quatre manoeuvres compatriotes pour mes travaux de savonnerie, que je veux commencer demain. Pouvez-vous me procurer ces hommes.

- Oh ! Certainement, Monsieur, avec la plus grande facilité. En voici déjà un, ici présent, qui, justement cherche du travail.

- Alors, que je dis, moi, avec moi, ça fait deux, parce que j’ai un camarade tout prêt lui aussi à travailler. Je pensais à toi, me dit-il. Tu vois, je n’ai pas loupé le passage de la veine ! Merci, lui dis-je -oui, et puis le bonhomme nous a raconté tout ce que je viens de te dire. Il y a deux autres collègues de chez Desjardin qui seront là aussi. On aura deux dollars et demi par journée de huit heures. Ça peut aller, hein ?

- Oui. Et la pension ? Tu connais quelque chose ?

- Mais, chez Desjardin ! C’est fait. C’est entendu pour toi aussi. Un dollar par jour pour les trois repas et la nuit. Oh ! tu sais,le lit, c’est pas du luxe, mais c’est mieux quand même que dans cet hôtel à poux. Et puis, la table est bonne. Et puis, il y à les copains. En ce moment, il y a une dizaine de pensionnaires, tous Français de France, comme nous. Tu peux y venir ce soir, tout de suite, si tu veux, puisque tu as de l’embauche.

Tu crois ? Mes vingt-cinq cents sont fichus alors !

- La belle affaire ! Ils sont fichus de toutes façons. Allez, viens, prends ta "valoche" et rapplique avec moi. On a soupé, nous autres; toi aussi, alors, on passera la soirée à causer, à faire connaissance, et, demain matin, on partira ensemble, tous les quatre, avec nos tartines pour le repas de midi, parce qu’on ne pourra pas revenir: on travaille de sept heures à midi et de une heure à quatre. Ça va comme ça ?

- Eh ! Oui, donc, que ça va comme ça ! Je te remercie, mon vieux, d’avoir pensé à moi dans ce coup de veine.

- Bah ! C’est pour ton souper de l’autre jour, vois-tu. Tu ne m’as pas laissé claquer du bec ce soir-là, alors, je te rends la pareille à l’occasion. Faut bien s’entr’aider, pas ?

Et voilà comment, du même coup, la maxime a été illustrée qui dit qu’un bienfait n’est jamais perdu, et comment je suis rentré dans le monde des travailleurs. Ça faisait plaisir ! Le coup du savon n’était qu’un lointain accessoire. On ferait ce qu’il faudrait faire. Le principal était d’avoir quelque chose à faire et une pension où vivre comme tout le monde. Très modestement ? Ce n’était rien.

Et en effet, chez le père Desjardin, je reçus le meilleur accueil, de lui, d’abord, de sa femme, et des camarades qui s’y trouvaient réunis. On causa de ci, de ça, les uns jouaient aux dames, d’autres au jacquet; il y en avait qui lisaient. Bref, on était chez soi. La chambre où je devais coucher contenait quatre lits individuels. C’était propre, suffisamment confortable. Ça avait tout de même plus l’apparence d’une habitation humaine que la soupente à poux de chez les Lafleur. La nuit se passa tranquillement. Au réveil, vêtu de mon complet de velours à côtes, je descendis prendre le breakfast en commun dans la salle à manger: pain beurre, marmelade, café, lait ou thé; puis, mon déjeuner sous le bras, je pris le chemin de notre laboratoire en compagnie des trois camarades embauchés avec pour cette oeuvre.

Notre patron nous attendait depuis cinq minutes. Lui aussi était pressé de commencer ses expériences sur lesquelles, on le voyait, il fondait de grands espoirs. Il avait dû potasser son affaire depuis longtemps, car tout était à pied d’oeuvre pour la mise en route: les outils,pour la chauffe, le bois, le charbon, les tonneaux d’huile de coco congelée, les tanks à soude caustique, les mélangeurs, etc... Il y avait même, sur une planchette, de beaux timbres en buis, pour marquer les pains de savon, lorsqu’ils seraient coupés. La marque était un hexagone, enfermant cinq étoiles, le tout en relief, et devait être enfoncés dans la pâte avant son durcissement.

Alors, nous n’eûmes qu’à exécuter les manoeuvres qu’il nous commanda de faire pour peser convenablement les matières à mélanger, les monter au premier étage, à hauteur du plancher duquel se trouvait le haut de la cuve. C’était par là qu’on l’emplissait jusqu’à une hauteur jugée convenable par le chef. Celui-ci, armé d’un bouquin qu’il consultait à chaque instant pour les pesées, les mélanges, le degré de chaleur, etc... etc..., ressemblait à une bonne ménagère qui entreprend de confectionner pour la première fois un plat compliqué dont elle a découvert la recette dans un livre de cuisine. Notre chimiste était tout à fait dans le même cas, à part que sa cuisine était industrielle et même un peu dangereuse à cause de cette soude caustique qui sautait un peu partout quand on la détaillait.

Enfin, à force de tâtonnements, de recherches, de remarques, la première cuvée fut prête à être coulée pour trois heures de l’après-midi. C’était le moment le plus émotionnant pour notre homme, et, ma foi, nous prenions part aussi à cette émotion. N’avions-nous pas, nous-mêmes, contribué à la fabrication de cette nouveauté ? N’étions-nous pas, aussi, curieux d'en connaître les résultats ? Avec bien des précautions, le patron ouvrit le robinet du bas de la cuve, et le blanc liquide commença à couler dans le parquet en ciment qui avait été aménagé à cet effet et que nous avions balayé et rebalayé, essuyé plusieurs fois avant cette première coulée. C’était fait. Plus rien ne sortait du robinet. Le lait épais s’était écoulé dans son parquet où il avait atteint la hauteur de trente centimètres environ. Maintenant, il fallait le laisser refroidir. Donc, à demain la découverte de la marchandise maniable.

C’était bien du savon, en effet, que nous trouvâmes le lendemain, figé dans sa cuvette rectangulaire. Mais le patron déclara qu’il ne valait rien: trop mou. Le degré de consistance voulu n’était pas atteint. Il fallait faire refondre la masse en modifiant la proportion des éléments qui la composaient. Nous dûmes recommencer trois fois de suite. Ce ne fut qu’après la quatrième coulée, le cinquième jour au matin, que la pâte fut déclarée bonne. Alors commença un autre travail. Le patron traça, sur la surface de la pâte, des lignes parallèles suivant deux directions perpendiculaires, de façon à délimiter les cubes de savon que sépareraient les longs coups de tranchet qu’on allait donner dans la masse. On enleva les cubes bien rectilignes, et on les porta au premier étage, sur des tables. Là, on les ramena aux dimensions voulues en les grattant avec de grandes raclettes en buis, assez tranchantes. Mais ce n’était pas aussi commode que ça en avait l’air: la raclette enfonçait plus ou moins dans la pâte, faisait des ondulations sur la surface, ou bien enlevait trop de matière à gauche et pas assez à droite. C’était encore tout un apprentissage à faire.

Tant bien que mal, on para ces premiers cubes. Pendant que les deux autres préparaient une autre fonte. Boucher et moi étions embauchés à ce travail, et nous nous escrimions de la palette. Quand les cubes étaient prêts, tant que la pâte était encore un peu molle, on y imprimait la marque de fabrique en frappant sur le timbre massif en buis avec un maillet de bois. Nos pains avaient alors tout à fait l’air de sortir de Marseille. C’était à s’y tromper. Restait à savoir ce qu’ils donneraient après séchage à l’air libre !

Hélas, cela ne donna rien de bon. Au bout de huit jours d’exposition à l’air libre, sur les rayons des boutiques où on avait commencé à lancer la marque, les beaux petits pains bien cubiques, bien appétissants au sortir de notre savonnerie, n’avaient plus de forme géométrique. Ils étaient tortillés dans tous les sens, les coins étaient devenus des cornes; la couleur était passée du blanc laiteux au gris cendré; et, au toucher, ce savon était rugueux, plein d’aspérités, les arètes coupantes. Des grains brillants, comme si on avait saupoudré de sel ces pains de savon, ajoutaient à la mauvaise impression laissée par ces premiers essais.

Pourtant, le chimiste ne voulut pas encore abandonner la partie. Il reprit ses formules, les changea; il modifia le système de cuisson, de mélange dans la cuve pendant la fonte. Mais, pour ce difficile brassage, il n’était pas outillé convenablement. Il ne disposait que d’une perche qu’il lançait dans la masse en essayant de lui imprimer de grands gestes tourniquants, mais cela ne pouvait pas donner de bons résultats.

De sorte que, trois semaines exactement après notre embauchage, nous fûmes débauchés pour cause de cessation de travail. La firme aux cinq étoiles avait sombré avant que de naître. Elle était restée embryonnaire, comme les espoirs de son auteur. Encore une tentative d’avortée.

Ça arrive partout, même au Canada.

On se retrouvait donc chômeur, mais on avait de l’avance pour voir venir. Je me trouvais à la tête d’une vingtaine de dollars. Il n’y avait pas de quoi entreprendre une exploitation de mine d’or: et en comptant un dollar par jour de dépense minimum, contre zéro de gain, cela ne pouvait pas mener bien loin. Il fallait chercher. Tout en cherchant, je circulais par la ville que je commençais à mieux connaître. Oui, comme on dit, c’était une ville française en ce sens que la grosse majorité des habitants était française (canadienne) ainsi que la plupart des établissements scolaires, tous tenus par des religieux catholiques canadiens et par des soeurs. Cependant, la langue officielle était uniquement l’anglais. Dans la vie courante, on parlait autant cette langue que le français,et, dans les affaires, elle était la seule usitée.

D’ailleurs, si la grande majorité des habitants était française, cette partie de la population n’était pas la plus riche, la plus puissante, loin de là. Elle était, peut-être, la plus remuante, mais la direction des manoeuvres générales était entre les mains des Anglais: tramways, port de commerce, commerce de gros, armateurs, etc...etc... Beaucoup de magasins, du reste, portaient des enseignes anglaises, même si les tenanciers étaient canadiens français. Je remarquai que ces derniers avaient tendances, dans les villes, en dehors des villages, à se faire passer, à première vue, pour canadiens anglais. Ils se rendaient compte que, en affaire de toute sortes, la qualité de canadien français était plutôt nuisible qu’utile.

Les services municipaux étaient fort bien organisés, ainsi que les services postaux. Paris ne faisait pas mieux, même pour le service d’incendie. Quant au port, c’était quelque chose d’immense. Elevé, naturellement, sur la rive gauche du Saint-Laurent, il était peuplé de vastes magasins, de piers, de môles, de bassins, de docks, de grues, d’élévateurs à grains énormes et nombreux sous lesquels les trains chargés de blé arrivaient d’un côté, tandis que, de l’autre, accostaient les navires qui allaient charger et le transporter en Europe. Merveilleux.

Tout cela ne nous donnant pas de travail, nous résolûmes, à trois, d’aller tâter du travail de bûcheron. La saison d’embauchage commençait, et, déjà s’étalaient aux devantures des marchands d’hommes de nombreuses demandes de "lumberjack". Parmi ces bureaux de placement, il y en avait beaucoup qui étaient en même temps marchands de biens.

Boucher et moi, avions fait connaissance plus particulière, parmi les camarades de chez le père Desjardin, d’un grand garçon à l’abord sympathique, peintre et décorateur sur céramique de son état, nommé Perrin. Il était originaire de Limoges et fils d’un peintre décorateur renommé de la place, célèbre par ses porcelaines. Lui, le fils, avait suivi le père dans sa profession artistique, mais il reconnaissait lui-même qu’il ne serait jamais qu’un manoeuvre-peintre, jamais un artiste créateur comme son père dont il était excessivement fier et même vaniteux. Il prenait l’air de celui qui suce du miel lorsqu’il nous disait: ah ! quand mon père passe dans la rue, avec son grand chapeau, tout le monde se le montre: voyez, Monsieur Perrin, le grand artiste peintre ! Mais le fils de l’artiste avait certainement préféré faire la noce avec les gains de son père. Il avait le physique déjà usé du jeune homme qui a trop joui de sa jeunesse, et il était d’humeur changeante, très sombre parfois, lorsque la file des souvenirs joyeux lui remontait en mémoire. Il redevenait ensuite très vite gai, insouciant.

Quand il arriva chez le père Desjardin, il y avait une huitaine de jours que j’y étais. Il venait des mines d’amianthe de la région où il avait travaillé deux mois comme simple manoeuvre, à décharger des wagonnets, à les pousser et à les décharger ailleurs. Il nous montra divers échantillons de ce minerai, agglomérat de ce coton minéral dans sa gangue de mica. Très curieux. Il avait assez travaillé pour se reposer une quinzaine de jours en vivant la vie d’artiste sans le sou, qui aime flâner pour flâner, regarder, penser à toutes sortes d’illusions, créer toutes sortes de rêves.

De sorte que, quand nous fûmes débauchés, Boucher et moi, nous étions tous les trois au même niveau financier: chacun vingt dollars. On devisa, on avisa, et, tout bien pesé, on décida d’aller s’embaucher pour faire du bois de corde, c’est à dire du bois à brûler, qu’on cube et qu’on vend en cordes (trois stères) dans une contrée située plus à l’ouest, en allant vers 0ttawa, la capitale du Canada. Ça n’allait qu’à demi à Perrin, ce job-là. Il y avait déjà tâté, et ça n’avait rien rendu. C’est dur à manier la hache canadienne; vous verrez, ça ne va pas tout seul, nous disait-il d’un air dégoûte. Mais Boucher et moi voulions absolument faire l’expérience. Au surplus, nous ne pouvions rien trouver d’autre, sauf peut-être débardeurs intermittents sur le port hum ! Ce devait être autrement plus dur que la hache dans la forêt. Bon, alors, entendu. Je bazarde ma valise pour un dollar à un copain à qui elle faisait envie -où l’envie ne va-t-elle pas se nicher- Je me procurai un beau sac bien net, ayant véhiculé des haricots secs, en beau tissu bien serré, et j’en fis mon barda en y adaptant des bretelles de corde. Ça marchait bien, ce que voyant, les copains en firent autant.

Nous allâmes chez le placeur et il nous donna trois tickets un à chacun, moyennant un dollar chacun, pour nous présenter de sa part au "foreman" (chef de chantier) d’une exploitation sise à X, pas très loin, chacun paya deux dollars et demi de car (chemin de fer), et nous voilà partis, joyeux, à la recherche d’une nouvelle expérience. Nous savions parfaitement que nous n’allions pas trouver là la chance de notre vie que, tous, nous étions venus chercher au Canada. Non. Faire du bois de corde, avec l’hiver canadien en avant de soi ne représente pas un départ foudroyant vers la fortune. Mais enfin, on allait travailler -ou essayer- Puis, on était trois copains, c’était beaucoup.

On n’a pas idée comme la solitude pèse dans ce pays actif, ardent, où les gens vous bousculent, vous piétinent constamment, instinctivement. C’est à vous à vous garer, non à eux à faire attention. Ils marchent leur pas, droit devant eux, si vous êtes devant eux, pan ! Collision, et comme dans toute collision, le plus fort emboutit l’autre et le rejette à droite ou à gauche pour continuer sa route. Voilà la vie au Canada, en Amérique, aux U.S.A.. Alors, instinctivement aussi, on cherche à se donner de la force par l’association, chacun en bénéficie.

Je faisais la comparaison entre cette nécessité de s’associer, dans ce pays, afin de pouvoir tenir sa route, et la méthode contraire que suit l’individu Blanc dans les brousses soudanaises. Là, c’est la solitude qu’on recherche, non pas la solitude absolue, mais l’éloignement entre Blancs. C’est, très probablement l’effet de la véritable force qu’est un Blanc par rapport aux indigènes qui l’incite à mettre un espace entre sa force à lui et la force semblable que représente un autre Blanc. Entre Européens jaillit d’instinct une réserve qui peut être faite de jalousie, d’envie, de crainte, de méfiance, du désir de dominer, et d’autres éléments que je ne vois pas très bien mais que je sens parfaitement. Un Blanc sait, là-bas, qu’il irradie, vers les indigènes, la puissance, la crainte, le respect, l’admiration, le savoir, la domination. Alors, il veut être seul à jouir de ces privilèges..Il ne veut pas les partager avec un autre homme de sa race, à moins d’être son supérieur hiérarchique.

Au Canada, c’est tout le contraire.

Un homme n’est qu’un homme; pas plus. A lui d’être fort, très fort, mais brutalement. La question de prestige ne joue qu’après toutes les manifestations de la force. Celle-ci seule est prestigieuse. Alors, quand on est clochard, c’est à dire tout ce qu’il y a de plus faible sur l’échelle humaine américaine, il faut faire une petite association de clochards pour, à trois par exemple, pouvoir représenter au moins un homme ordinaire.

Toute cette philosophie nous conduisit à la gare de chemin de fer indiquée sur nos tickets. C’était un bâtiment en bois, aligné le long de la voie unique, et aussi unique que la voie. Rien absolument rien de visible aux alentours. Un seul homme dirigeait cette station perdue au milieu des bois qui habillaient de nombreuses collines. Il nous indiqua que le village se trouvait à cinq kilomètres, par là; mais, si c’était pour le travail du bois de corde, c’était dans la direction opposée qu’il fallait aller, trois miles aussi. Là-bas, dans le creux d’une étroite vallée, il y avait le camp des bûcheux avec le foreman et tout et tout.

Comme nous n’avions rien à faire au village, nous allâmes directement dans la direction opposée, en suivant le chemin de terre tracé par les chariots qui devaient y circuler intensément, à en juger par le nombre et la profondeur des ornières. Elle était riante, cette petite vallée, des fleurettes, des colchiques, comme chez nous, émaillaient la petite prairie qui la tapissait. De chaque côté, les collines boisées avaient été déjà dépouillées de leurs plus beaux arbres. Des coupes antérieures et successives les avaient dénudées en partie. Nous atteignîmes le camp que l’on pouvait apercevoir assez longtemps à l’avance. Le foreman, à la vue de nos tickets d’embauchage, nous montra le camp commun et nous y désigna un emplacement pour y arranger nos couchettes. Il nous distribua nos outils, pour nous trois, trois cognées, une grande scie, un merlin et quatre coins de fer.

Pour les haches, c’est nous qui les choisîmes. Toutes neuves. Il y en avait tout un lot: Des neuves et d’autres qui étaient usagées. Nous, dans notre naïveté, crûmes rien faire en en prenant des neuves, pas ? Mais nous commençâmes à déchanter lorsqu’il fallut les affûter pour commencer à travailler le lendemain. Neuves, elles avaient des joues bien rebondies qu’il fallait amincir singulièrement pour qu’elles puissent glisser dans les entailles que le coupant allait faire. Ce fut un Polack qui nous le fit remarquer. Il nous avait guettés depuis un certain temps et s’était bien rendu compte que nous étions novices dans le métier, car nous n’avions fait que passer un peu les haches sur la meule, comptant sur leur seule réputation pour abattre les arbres de la fôret.

Le Polack, bonne âme, s’approcha de nous avec sa hache, prit une des nôtres, et, nous montrant la minceur de celles de sa hache, nous dit: very good; et fit le geste de l’instrument qui tranche bien. Compris. Nous n’avions plus qu’à passer des heures à tourner la meule et à user les joues de nos haches toutes neuves. Bon travail pour les copains à venir qui le trouverait tout fait !

Tant bien que mal, nous sommes parvenus à les user, mais nos cognées étaient loin d’avoir l’élégance de celle du Polack ! Tant pis, on ne pouvait tout de même pas passer la nuit-là. Il fallait s’occuper de l’installation, préparer la couchette dans la grande baraque qui servait de salle commune. Il y avait de la place pour au moins cent cinquante hommes. A ce moment, la moitié à peu près étaient présents. Cette grande baraque en planches et couverte en carton bitumé, contenait, le long des deux grands côtés, deux rangées de bats-flancs superposés, un peu à la manière des lits de planches dans les corps de garde. La tête des occupants se trouvait près de la muraille interne, le long de laquelle courait une planche à bagages, les pieds venant tous vers l’allée centrale, très large. Dans son milieu, plusieurs tables solides avec bancs de bois, occupaient toute sa longueur. Au centre, un énorme poêle de fonte, qui avait plutôt l’aire d’une chaudière, pouvait certainement être alimenté par des troncs entiers.La lumière diurne était dispensée par quatre larges fenêtres, deux sur chaque petit côté de la bâtisse, à droite et à gauche de chaque porte.

C’était en somme une immense chambrée, dans laquelle nous choisîmes un coin encore inoccupé où nous arrangeâmes les couvertures qui devaient nous servir de matelas, en attendant que nous ayons fait, plus tard, provision de feuilles mortes, comme les autres avaient déjà fait. Ces autres formaient aussi des groupes par nationalités ou pour d’autres causes dans la même nationalité. La nationalité dominante était la polonaise (bukovine), puis venaient les Tchèques, puis les Roumains, les Serbes, toute la Macédoine, ou à peu près. Des gens du Nord, des Scandinaves, point. Des Canadiens, point. Nous détonions, nous autres trois frenchies, au milieu de tout ce monde de manoeuvres qu’on devinait très aptes aux travaux durs, constants, absorbants, de la terre. Moi, en tous cas, je ne me sentais guère à ma place, la-dedans, non pas comme milieu social, mais comme milieu de travail. Je me rendais compte que je n’étais pas du même niveau animal, que tous ceux là étaient bien trop bien adaptés à la tâche à accomplir, tandis que je ne l’étais pas du tout, je le sentais. Et mes compagnons ne l’étaient pas davantage, du reste. Ils étaient des types comme moi: de l’idée, du rêve, pas de muscles pliés depuis l’enfance aux durs ouvrages de la glèbe.

Elles étaient bien jolies, nos haches. Mais leur joliesse serait-elle suffisante pour qu’elles accomplissent leur besogne ? Pas sûr. En attendant, la cloche du souper sonna, c’est à dire qu’un type en tablier bleu se mit à frapper à tour de bras avec un morceau de bois sur une vieille touque à pétrole vide pendue par une ficelle à une branche d’arbre. Cette installation faisait très bien son office, car, une minute après, il n’y avait plus personne à la chambrée, tandis que le réfectoire était plein. C’était aussi une grande bâtisse en planches, absolument semblable à celle du dortoir, et lui faisant suite. Elle était coupée, dans le sens de la longueur, en deux parties inégales: un tiers contenait la cuisine, les deux autres tiers le réfectoire proprement dit, garni de tables faites de planches posées simplement sur des tréteaux et des bancs. Aucune nappe ni garniture. Le menu, très abondant, se composait de plats bien faits, appétissants, servis dans des ustensiles de fer battu: soupières, plats creux, plats plats, assiettes, couverts, quarts, pichets à thé et à café, tout était en métal non précieux. C’était suffisant, car, dans ces sortes d’affaires, le principal était le contenu, et non le contenant. Or, ici, le contenu était vraiment bien, bien: soupe abondante et savoureuse -tomates nature à volonté- rôti de boeuf avec pommes de terre vapeur -haricots au lard -pain à discrétion- tartes aux pommes, aux raisins, aux bluberries, à la citrouille, gâteaux divers, thé et sucre à discrétion,le tout, je le répète, abondant et bien fait. Ce régime, y compris le dortoir, nous coûtait un dollar par jour. Ce n’était vraiment pas cher, étant donné le pays, le travail et la succulence des denrées fournies. Avec trois repas par jour aussi copieux, on pouvait fournir du travail musculaire.

Oui. Mais encore fallait-il avoir des muscles ! Et nous autres trois Frenchies, nous avions plutôt surabondance de nerfs et insuffisance de muscles. Nous allions le démontrer le lendemain même, sans plus tarder. D'abord, ce matin-là, on prit le breakfast dans le réfectoire commun: repas véritable, avec viande, légumes, tartes et autres pâtisseries, sans oublier le porridge, cette épaisse bouillie d’avoine chère aux Anglais. J’y ai goûté là pour la première fois, pas mauvais, mais il y avait trop d’autres bonnes choses à côté, et j’ai délaissé le porridge pour ces choses-là. Ainsi lestés, nous attrapâmes nos outils et, gaillardement, nous prîmes la direction du secteur qu’on nous avait indiqué vaguement: par là-haut ! Vous n’aurez qu’à suivre les autres. Vous vous choisirez les places que vous voudrez. Bon ! Si c’est si républicain que ça, y a bon, pensions-nous.

Nous marchions tranquillement mais d’un bon pas, et nous fûmes étonnés de nous voir dépassés à chaque instant par des bûcheux comme nous qui couraient comme s’il s’était agi de prendre la colline d’assaut. Tous couraient ainsi. En peu d’instants, nous restâmes les seuls, au milieu de la pente. Tous les autres s’étaient évanouis dans le bois, là-bas, plus haut, plus loin. Ça nous sembla bizarre: nous ne voyions pas la cause du phénomène. Mais, tout près de nous, nous vîmes un arbre magnifique, isolé au milieu d’un taillis net. Il était immense, avec un tronc sans branches d’au moins vingt mètres de hauteur et d’une belle grosseur. Oh ! Le beau colosse. Nous étions éblouis par ce beau spécimen des forêts canadiennes et étonnés que tous ces types qui couraient si loin aient dédaigné une si belle pièce. Les imbéciles va ! Ah ! Ces polack, des arriérés, des brutes; ça ne voit rien, ça ne sait rien, ça court comme les moutons... Nous, au moins, avec notre intelligence, notre finesse française, nous avions tout de suite remarqué cet arbre gigantesque... Je pense bien: il était tout seul !... Et il allait faire notre affaire. Pas la peine de nous enfoncer dans des immensités. Nous étions près du camp, peu de trajet à faire pour aller à la soupe et en revenir. Tous les avantages, quoi !

Par conséquent, ce serait notre premier chantier. Nous posâmes nos outils à terre, et, avant toute autre chose, nous fîmes... une cigarette. C’était la moindre des choses. Ensuite, tout en la fumant, nous enlevâmes vestes et gilets, retroussâmes consciencieusement les manches de notre chemise, et, le col ouvert, nous avions bien l’air de vouloir en mettre un bon coup. Nous prîmes des dispositions savantes -aucun de nous n’y connaissait rien- et, ayant décidé que l’arbre devait tomber suivant la pente du terrain, nous nous mîmes en devoir de le saper farouchement à la base. Ah ! Les bons coups de hache du début ! Un vrai nanan. Ça entrait merveilleusement dans l’écorce et dans le bois tendre, malgré l’épaisseur encore excessive des joues de nos haches. Qu’ils étaient bêtes, les gens, de venir nous dire que nos haches étaient trop épaisses ! Voyez donc les belles entailles qu’elles font !

Oui, mais ça ne dura pas longtemps. Nous étions trois,et, il n’y avait qu’un seul arbre. On ne pouvait donc bûcher qu’à deux: un de chaque côté du tronc. Ceci, il est vrai, nous permettait de reprendre haleine, car nous commencions à transpirer et à haleter pas mal. Et l’ouvrage n’avançait plus. Nous étions arrivés à la couche de bois dur, le coeur évidemment, et ce bois était d’un dur, mais d’un dur, plus dur que le chêne. Dès ce moment-là, nous sûmes que nous nous étions fourvoyés sur un adversaire coriace, et que nos Polack, le sachant mieux que nous, l’avaient tout simplement dédaigné parce que son abattage ne payait pas. Tiens, ils n’étaient donc pas si bêtes que ça, les Polack ? Mais, alors, serait-ce nous les idiots ? Ça se pourrait bien tout de même.

Néanmoins, puisque nous avions attaqué cet arbre, nous ne voulions pas capituler sans combattre, c’est à dire, au moins, sans l’avoir abattu. Avec acharnement,nous lui avons grignoté la base avec nos haches trop épaisses qui n’enlevaient à chaque coup qu’une mince écaille de bois brun. Enfin, un craquement se fit entendre, l’arbre vacilla, bascula, et, finalement, s’abattit avec fracas, mais... tout juste à l’opposé de la direction que nous avions fixé. Nous eûmes -heureusement- juste le temps de nous garer, sans quoi, il eût mis un terme à notre inexpérience en nous écrabouillant sous son cadavre rigide.

Oh ! C’était une belle pièce, et nous la contemplions avec assez de fierté. Nous regardions l’oeuvre, en artistes, en Français pas pratiques du tout, sans penser que, à trois, nous venions de passer une matinée entière pour abattre simplement la pièce. Il fallait la débiter, maintenant. Mais, juste à ce moment, la touque à pétrole vint nous avertir qu’il était l’heure de se diriger vers le repas. Allons-y, nous nous retrouverons l’après-midi. A tout à l’heure, vieux camarade.

Nous avons dévoré chacun comme quatre, à midi, où la table était encore plus copieuse que la veille au soir, et meilleure semblait-il. Nous ne nous sommes pas souciés de l’attention générale dont nous étions l’objet dans tout le réfectoire. Certainement notre histoire de l’arbre géant devait en faire les frais, et tous ces gens paraissaient heureux de contempler les phénomènes que nous étions certainement à leurs yeux. Après le déjeuner, nous remontâmes tout doucement à notre chantier, en fumant et en riant à haute voix, pour bien faire voir aux autres que nous prenions notre affaire légèrement. Et les Français passent, aux yeux des étrangers, pour être très légers ! Calomnie sûrement !

Quoiqu’il en soit, nous avons quand même attendu, assis sur notre trophée, que le dernier des Polack soit passé, avant de prendre la scie en mains, car nous ne savions guère comment cette barbare affaire allait nous accommoder. On arriva quand même à la mettre en mouvement, et, ma foi, avec beaucoup de peine et en zigzagant un peu, nous fîmes deux tronçons de notre arbre. C’était encourageant, mais il fallait, à présent, faire des tronçons de un mètre trente de longueur, longueur réglementaire du bois de corde là-bas. Encore un effort, et nous eûmes notre premier tronçon. Nous allions pouvoir travailler tous les trois en même temps: deux à la scie, l’autre s’occupant de fendre les tronçons dans le sens de la longueur, avec la hache, les coins et le merlin.

Bon. Perrin, que la scie n’attirait pas plus que ça, se chargea de fendre. D’un bon coup de hache, il fit une première entaille à un bout du tronçon, et y posa le taillant d’un coin en fer. D’un grand coup de merlin, appliqué sur la tête du coin, il croyait bien entendre le craquement de la bûche se fendant tout du long. Mais ni lui, ni nous ne l’entendîmes. Le merlin retomba bien de toute sa masse sur le coin, mais d’une façon si fantaisiste que le dit coin fit entendre un cri métallique bien accentué, et fusa, tel un obus, dans la brousse voisine. Merde ! Fut le cri du coeur de notre pauvre décorateur qui ne s’attendait pas à celle-là, ni nous non plus, d’ailleurs.

Boucher lui conseilla de remettre son coin en place et de l’assurer par de petits coups répétés avec la masse, de façon à l’enfoncer un peu plus dans le bois avant de frapper fort. Ce nouvel essai fut couronné de succès. Le coin se fit son petit chemin dans le tronc jusqu’au moment où il reçut sur le crâne une série de grands coups de masse bien appliqués. Seulement, il se produisit un autre phénomène: le coin ne se sauvait plus, mais il ne s’enfonçait pas davantage. Perrin faisait pourtant de gros efforts, mais ces efforts consistaient surtout à lever la lourde masse à bout de bras au-dessous e sa tête. Dès qu’elle était là-haut, Perrin jugeait que son poids devait être assez efficace, et il la laissait simplement retomber sur la tête du coin. Ça faisait "clac", puis la masse rebondissait, et le coin ne bougeait pas d’un millimètre.

Alors, pour se remettre le bras d’avoir scié, Boucher entreprit la tâche d’enfoncer le maudit coin. Il y arriva, car il frappait réellement avec force. Mais, autre résultat tout aussi inattendu: le coin était bien dans le bois jusqu’à la tête incluse, mais aucune fente ne s’en était suivie dans la bûche. C’était bien l’occasion d’employer la locution familière: têtu comme une bûche !

Il fallut entreprendre d’enfoncer un autre coin à coté du premier. Tous les quatre y passèrent avant qu’une fente sérieuse ne se produisit dans la bûche, permettant de reprendre possession du premier coin. La lutte continua ainsi jusqu’au soir, avec comme résultat pratique: trois bûches sciées dont une avait été fendue en quatre quartiers. Ouf ! Et je vous assure que nous y avons peiné et sué et juré et maudit. Goddam ! A bout de forces et de courage, bien dégoûtés du bois de corde, nous rentrâmes au camp avec l’idée bien arrêtée de le déserter le lendemain. Ça ne pouvait pas nous rapporter quoi que ce soit. Il faudrait chercher autre chose.

- Je vous l’avais bien dit, ricana Perrin, que le bois, ça n’était pas sympathique !

- Oui. Mais ce n’est pas le bois qui est récalcitrant, c’est nous qui ne savons pas le manier. Les autres y gagnent bien leur vie. Pourquoi ? Parce qu’ils savent, eux. Ils ne sont pas plus malins que nous. Ça ne leur est pas venu avec leur première dent, de savoir couper du bois. Ils ont dû apprendre. Donc, nous devons apprendre aussi. Seulement, il faudrait qu’on nous montre !

- Vous verrez, je vous le dis, le bois, c’est pas fait pour les Français. C’est du travail de manoeuvre, de bête, de simple force. C’est pas pour nous, ça !

En attendant, nous avons quand même soupé avec voracité et déjeuné de même au réveil du lendemain. Mais, ensuite, au lieu de reprendre nos outils et le chemin du bois, nous avons pris nos outils et le chemin du bureau du foreman. Celui-ci nous vit arriver sans surprise: Il s’attendait à notre défection. Il nous le dit bien gentiment. C’était un Canadien français assez instruit. Il nous fit comprendre que, si nous voulions faire le bois, il nous fallait aller dans les grands camps de "lumbermen" où on trouve de véritables bûcherons et où on peut se faire de bons hivers comme gages. Mais, nous dit-il, il est rare que les Français y réussissent. Il n’y a guère que les Canadiens, les Ecossais et les Scandinaves. Les autres ne peuvent pas suivre, pas même les Polacks qui ne sont bons que pour le bois de corde. Si vous voulez aller dans un camp, allez au village, de l’autre côté de la station. Vous irez trouver mon ami, vous lui direz que je vous envoie vers lui pour qu’il vous embauche dans une bonne compagnie. Vous y aurez moins de mal, et vous pourrez apprendre le métier pour l’hiver.

- Et combien vous doit-on pour nos repas ?

- Ça va comme ça, nous dit ce brave homme. J’ai l’arbre que nous avez abattu. C’est un érable de la plus dure espèce. C’est pour ça, d’ailleurs, que personne ne voulait s’y atteler. Maintenant qu’il est à terre, il me vaudra plus que vos quelques repas. C’est encore moi qui y gagnerai dans la "bargaine".

- Merci, Monsieur, vous êtes bien aimable !

- Oh ! Pas toujours, allez ! Des fois seulement, quand ça se trouve comme aujourd’hui avec vous autres. Autrement, on n’a pas le temps d’être aimable, icitte. Toujours "hurry up". Au revoir, et bonne chance !

Effectivement, le soir même, nous étions embauchés pour un camp régulier qui allait s’ouvrir, se réouvrir plutôt, pour la saison, là où il était déjà installé depuis deux hivers. Il y avait encore deux secteurs à exploiter, autour des bâtiments centraux. Comme les hommes embauchés étaient déjà rassemblés dans un grand dortoir au village, nous y fûmes également envoyés pour y souper et y coucher, car on devait partir le lendemain de bonne heure pour faire dans les vingt kilomètres à pied, dans la forêt, derrière un long convoi de chariots emportant les approvisionnements des camps nécessaires pour atteindre la saison d’hiver.

Car on était encore à l’automne, septembre-octobre. Les chemins de bois étaient encore praticables pendant une quinzaine de jours pour les chars à roues. Après, la pluie allait les rendre impraticables, ainsi que les neiges molles, jusque vers Noël. En janvier viendrait la période des grands froids, de la neige dure et sèche, où circuleraient les traîneaux à chevaux. A ce moment, le trafic reprendrait sur sleighs à quatre patins, dont les deux de l’avant pouvaient pivoter.

Nous fîmes la route à la queue-leu-leu derrière une dizaine de charrettes à quatre roues, lourdement chargées de provisions de bouche et d’outillage. Les chemins étaient très difficiles, effondrés, malaxés par le passage des roues qui brassaient continuellement cette terre humide, au milieu de la belle forêt canadienne dans toute sa pureté. Des coupes nombreuses en avaient déjà extrait les principales essences: pins rouges, pins blancs, épinettes rouges et blanches, cèdres, et les bois tendres pour le papier: ifs, cyprès, sapins, bouleaux, trembles, peupliers. Cependant tout n’était pas abattu, il restait encore tout le bois de corde debout, ainsi que les pousses, les ronces, les baliveaux.

Arrivés dans une belle petite vallée bien ouverte, nous nous arrêtâmes à un camp installé là depuis plusieurs années, certainement, mais qui, pour l’instant, était encore inoccupé. Le foreman qui nous conduisait, un Canadien bien gentil, bien causant, arrêta sa caravane devant le centre du camp, nous fit entrer dans une grande bâtisse qui devait servir de dortoir pour que nous nous y reposions et y cassions la croûte avec les provisions qu’il avait emportées à cet effet. Il envoya d’abord quelques hommes couper du bois sec pour faire le thé, et me dit:

- Françââ, tu vas aller qu’ri d’l’eau. Tu iras au store, tu y prendras une pelle et un vaisseau et tu t’en iras tout dret au corner du p’tit boë. Là, à main drette, tu trouveras une petite ressource et tu feras bien attention de ne pas puiser trop profond.

J’avoue que, sur le moment, je fus fort embarrassé, car je ne comprenais qu’une partie de ses instructions, et je ne voulais pas les lui faire répéter. Mais voyons, me dis-je: aller au "store", oui, ça, ça va, c’est le magasin. Ça doit être ce bâtiment-là, là-bas. Bon. Mais la pelle ? Le vaisseau ? Qu’est ce que ça peut bien représenter ? Après, j’irai au corner du boë, ça doit être le coin du bois, où je trouverai une petite ressource; ça doit être une source fournissant de l’eau qu’il ne faut pas troubler. Mais je ne savais toujours pas ce que je devais prendre au magasin. Allons-y toujours, nous verrons sur place.

En entrant, je vois un bonhomme qui vient à ma rencontre.

- What d’you want ? me dit-il.

- Le foreman, dis-je, m’envoie ici chercher une pelle et un vaisseau pour aller à l’eau.

- Ben, me répond l’homme au Canadien, t’en as un lot devant toi, là, sur la table !

Je vis, en effet, amoncelés les uns dans les autres, des seaux en zinc et de grands quarts sans anses. Et dans l’espace d’un éclair, j’avais compris. Je me souvins que, à Montréal, le père Desjardin avait, une fois, envoyé sa bonne à la "grocerie" chercher une pelle de cinq livres de lard, et qu’elle avait rapporté un seau de cinq livres de saindoux. J’avais alors fait le rapprochement que "pelle" devait être le mot anglais "pail" qui veut dire seau et qui se prononce de la même manière. Quant au lard, ce mot en anglais veut dire saindoux. Ce que nous, nous appelons "lard", ils l’appellent, eux, "bacon". Le tout est de s’entendre, voyons. Je pris donc un seau et un quart comme vaisseau, mot que je reconnus être le masculin de vaisselle, et ce fut avec le vaisseau que je remplis le "pail" d’eau bien claire, que je rapportai bien tranquillement au camp où elle fut incontinent changée en thé bouillant.

Après une bonne heure d’arrêt, on se remit en route, mais en laissant là la moitié des chariots avec le foreman et quelques hommes, chargés d’ouvrir le camp. Nous, nous devions aller à huit kilomètres plus loin, au camp qui nous était destiné. Celui-là était en plein bois, dans une clairière, mais pas dans une vallée. Il était très vaste, déjà bien garni de bûcherons, et on nous fit entrer dans notre dortoir qui était presque tout garni.

A l’intérieur, c'était agencé comme partout: un vaste local avec bats-flancs à étage de chaque côté, lumière à chaque extrémité, énorme poêle au milieu et quatre grandes tables avec huit bancs. Sur un évier de bois, on voyait des ustensiles rustiques de toilette, et, dans un autre coin, la meule traditionnelle et indispensable. Quant à la construction elle-même, elle était faite en troncs de sapins superposés et entrecroisés, à la façon des isbas russes. Les arbres étaient couchés dans toute leurs longueur pour les grandes faces de la bâtisse. En guise de matelas, on garnissait les couchettes de branches de sapins enserrées les unes dans les autres, un peu comme des plumes de paon ou des écailles de poisson. Nous fîmes comme les autres.

Ce camp, un des plus importants de la région, comprenait deux grandes bâtisses pour le personnel humain, pour deux cents hommes: cent par dortoir. Plus loin, se trouvait une autre grande construction dont une partie formait cuisine, l’autre, la plus grande, étant réservée pour les tables du réfectoire. Un peu plus loin, même bâtisse dont un bout était le bureau des chefs du camp: comptables, arpenteurs, foreman, forgeron, charpentier, le milieu étant le dortoir de ces messieurs, absolument comme les nôtres, et l’autre bout servait de store pour les provisions, les vêtements d’hiver à fournir au personnel la quincaillerie, etc, etc....

Plus loin encore se trouvaient les écuries dont la grandeur témoignait de l’importance de la cavalerie qui devait y trouver place; en face,il y avait encore la forge et l’atelier du charpentier-charron.

Le repas du soir, dans le beau grand réfectoire, fut absolument épatant. Bien que le service se fît dans de peu élégants "vaisseaux" de fer battu, tout y était succulent, abondant, varié: une bonne soupe aux légumes, deux sortes de viande, ragoût aux pommes, rôti, haricots, desserts innombrables en pyramide ! Tudieu, quelle bombance ! Et c’est tous les jours ainsi ? Demandais-je -toujours de même, mon homme, me fut-il répondu. Ici, tu sais, on travaille fort, mais on mange fort aussi !

Au travail, comme nous étions inexpérimentés -ça se voyait du reste- le foreman nous mit aux travaux d’aplanissement des grands chemins. Ce sont ceux, très larges, sur le bord desquels vont venir se concentrer tous les "logs" ou troncs sciés, qu’on va empiler en énormes masses tout le long de ces grands chemins qui doivent être absolument plats et nets de toute souche, pierre ou aspérité quelconque, car ils ont un rôle important à remplir. Quand toutes les coupes seront terminées, en février, mars, se sera le moment de transporter tous les troncs sciés et empilés sur le lac ou sur la rivière proche qui doit les véhiculer à la débâcle des neiges et des glaces. A ce moment, sur les chemins bien gelés, bien glacés, bien lissés, se fera le transport au moyen de lourds traîneaux spécialement construits au camp pendant l’hiver. La surface des chemins étant glissante, on peut charger très fortement les traîneaux que deux chevaux peuvent quand même aisément tirer. Bien souvent même, il faut freiner, tellement la lourde charge pousse le traîneau sur la moindre déclivité.

Lorsque les traîneaux pleins arrivent au lac ou à la rivière -gelés naturellement- les logs y sont déversés pêle-mêle, le plus loin possible de ce qui sera le rivage au moment du dégel. Les véhicules reviennent à vide, et, toujours en sens unique, tournant en circuit fermé,sont rechargés, pour vider ainsi, petit à petit, de leur piles monstrueuses de logs, les grands chemins en question. C’était donc, en somme, un travail de cantonnier en forêt qu’on nous fit faire, en attendant mieux. Il fallait profiter des quelques semaines qui restaient encore avant la tombée de la neige pour faire du beau travail bien propre. Nous avions avec nous, comme pour nous montrer, deux vieux bonhommes qui n’étaient plus assez forts pour bûcher dans le bois.

Eh ! Bien, ça ne nous a pas réussi non plus. Soit que nous ne plaisions pas au forman, par la coupe de nos vêtements ou par notre mauvaise façon de travailler, à son jugement, soit encore à cause de l’air goguenard que prenait souvent Perrin envers lui, quand il lui faisait quelques observations, il se trouva qu’un beau soir, quinze jours à peine après notre arrivée, il nous fit appeler au bureau, nous fit régler notre compte en un chèque au nom de chacun, et nous dit que, le lendemain, après le breakfast, nous pourrions partir et profiter du retour d’un convoi de chariots vides pour aller au diable, si nous voulions. Pan ! Encore une fois en chômage. Nous avions bien en poche un chèque de douze dollars chacun, plus notre petite réserve d’une dizaine de dollars. Nous étions revenus à nos vingt dollars du départ de Montréal. Nous n’étions pas plus avancés ! Si, pourtant: nous avions vécu jusqu’alors, et bien, très bien mangé.

C’était déjà appréciable.

Comme convenu, nous avons suivi le convoi des charretiers et nous avons fait la route tout d’une traite, sans nous arrêter au camp intermédiaire, et n’avons mis que trois heures pour faire ces vingt kilomètres. Il est vrai que nous étions montés dans les chariots vides, et que les chevaux, gorgés d’avoine et n’étant pas chargés, étaient comme enragés. Ils avançaient à un train de chasseur à pied.

A la station du chemin de fer, nous descendîmes des voitures, et notre inspiration nous poussa à suivre la voie ferrée, dans un sens plutôt que dans l’autre, et sans savoir où nous allions. Nous savions seulement que cette voie de chemin de fer nous conduirait quelque part où il y aurait des habitations; c’était tout: on allait à l’aventure.

Nous avons marché longtemps sur cette voie, dans une solitude absolue, constamment au milieu des bois. De temps en temps, une rivière se présentait. Sans hésiter, nous enfilions le pont du chemin de fer qui l’enjambait, sans crainte du vertige. Et pourtant, ces ponts, sans garde-fous, étaient à claire-voie. Ils étaient en bois, sur des fouillis de pilotis énormes. La voie filait sur les traverses qui, elles-mêmes, étaient simplement posées sur les solives du pont. Donc, entre les traverses, il y avait le vide et l’eau mugissante tout au fond. Mais, cela n’était rien. Le plus dangereux eût été la rencontre d’un train, venant de l’une ou de l’autre direction, alors que nous étions engagés sur le pont. Ça, alors, eût été la catastrophe ! Heureusement, rien de pareil ne se produisit. Le seul train que nous vîmes, ce jour-là, est passé à la station imprévue qui nous attendait sur notre chemin au moins une demi-heure après que nous y étions arrivés.

Avant la tombée de la nuit, vers trois heures et demie environ, nous aperçûmes, en sortant d’une tranchée profonde, une grande rivière avec, sur ses bords, des bâtiments importants d’usine. Tiens ? Voilà peut-être notre affaire ! En tous cas, il faut y aller voir, car, aussi bien, notre journée se terminera là, à la cantine qui doit certainement s’y trouver. Nous avions encore un bon kilomètre à faire. Au fur et à mesure que nous approchions, nous voyions qu’il s’agissait sûrement d’une usine d’énergie électrique. Un immense mur barrait la rivière formant un gouffre d’au moins vingt mètres de profondeur. Du haut de ce barrage partaient d’énormes tuyaux qui amenaient l’eau dans une série de turbines gisant au pied du mur d’où coulait l’eau qui venait de les mettre en mouvement quasi perpétuel. D’autres grands bâtiments s’élevaient sur le haut, le long de la rive supérieure. Quantité de bûches de bois flottaient dans la rivière qui en était littéralement couverte. On entendait des bruits de scie. Une scierie ? On ne voyait pas de chantiers de planches ou autres débits. Approchons, nous verrons bien. Mais, difficulté: nous étions sur la rive droite de la rivière, et l’usine sur la rive gauche. Pas de pont. Comment faire ? Nous avons tout simplement suivi la crête du mur de barrage, sur le chemin des vannes, et avons débouché dans la cour d’une vaste usine que nous reconnûmes pour être une fabrique de pâte à papier. Qui sait ? Nous aurions peut-être de l’embauche ?

Nous demandons où se trouve la cantine, qu’on nous indiqua. C’était plutôt un hôtel, avec restaurant, bar, épicerie, pharmacie, tout en même temps, mais dans des compartiments différents communiquant entre eux. Cette diversité était tout a fait justifiée par la présence des usines et l’absence de toute agglomération. L’endroit s’appelait, Ottawickfalls. Nous demandons à souper et à coucher, accepté. Puis, sans autre préambule, le patron nous demande si, par hasard, nous ne cherchions pas de l’embauche ?

- Non, pas précisément. Mais s’il y a du travail sur place, nous ne refusons pas de le faire.

- C’est bien. Alors, si vous voulez, vous commencez demain à l’usine de papier. Ils embauchent et ont du travail supplémentaire pour quelques semaines encore, avant la grande neige.

- Bon. Entendu. Inscrivez-nous.

- Dans ce cas, je ne vous inscris pas comme voyageurs, mais comme travailleurs de l'usine. Ils ont leur réfectoire chez moi. Vous irez pour souper, et pour le coucher, vous irez au dortoir commun, là-haut, un lit pour chacun. Ça va ?

- Oui, et combien la paye ?

- Un dollar par jour free, c’est à dire net, tous frais payé.

- Accepté. Et en quoi consiste le travail ?

- Je ne saurais vous le dire. Il y a du travail dedans, et il y en a dehors. Cela dépend des foreman. Vous verrez sur place demain.

C'est Perrin qui nous traduisit tout cela, car l’homme ne parlait qu’anglais, et seul Perrin savait un peu baragouiner dans cette langue.

Nous avions donc encore quelques semaines d’assurées en avant de nous. C’était toujours ça dans l’hiver, car l’hiver s’avançait à grands pas. On était seulement en novembre, mais les froids étaient déjà rigoureux. La glace faisait son apparition sur les eaux stables, et la neige était tombée plusieurs fois abondamment. Elle ne tenait pas encore sur les chemins fréquentés, mais le fond de la campagne était déjà tout blanc.

Souper beaucoup moins copieux et beaucoup moins bon qu’au bois. Coucher, mal commode dans des chambres étroites avec trop de monde dedans. Pour mon goût, je préférais la rusticité abondante et saine du bois. J’y attachais mon esprit, à ce bois. Je n’avais pas dit mon dernier mot la-dedans. J’avais bien vu où nous péchions, dans le travail, nous autres non initiés. Ça servirait pour une prochaine expérience, dès qu’elle se représenterait. En attendant, comme travail, on nous donna à charger des wagons avec de la pâte à papier qui se présentait sous forme de grands panneaux carrés de un mètre de côté et cinq centimètres d’épaisseur. Ils avaient un peu l’apparence des panneaux de plâtre qui servent à faire des cloisons. Seulement, les nôtres étaient faits de pâte à papier compressée hydrauliquement. Nous étions une équipe de dix hommes environ dont quelques-uns se tenaient dans les wagons pour arrimer les panneaux que leur passaient les autres, perchés sur d’énormes piles qui atteignaient parfois vingt mètres de hauteur. Pour nous amuser dans le travail, nous étions grimpés sur la plus haute pile et en faisions glisser les panneaux par paquets dans les wagons en dessous, au moyen d’une glissière de planches. C’était plutôt amusant: en tout cas, les méninges ne subissaient aucune pression, la dépense d’intelligence nécessaire pour accomplir ce travail étant excessivement minime. Mais, n’est ce pas ? On travaillait, on mangeait, et on gagnait quelque peu. Fallait pas trop demander.

Et puis, cela me permit d me rendre compte du fonctionnement de cette usine. Officiellement, je n’avais pas accès à l’intérieur. Cependant, à plusieurs reprises, j’eus l’occasion d’y entrer pendant que tout fonctionnait, et, ayant été un peu partout -très rapidement- j’en vis suffisamment pour avoir la compréhension de l’ensemble.

Voici comment ça marchait:

Commençons par le commencement, c’est à dire par l’arrivée du bois flotté à la digue même de l’usine. Ce bois tendre -sapin, cyprès, bouleau, tremble, peuplier, doit avoir au moins six mois d’immersion dans la rivière. Sur celle-ci, très large, sur une grande longueur en amont, étaient installés d’immenses parcs de bûches, portant chacun une date précise. De cette façon, on connaissait toujours le degré d’immersion du bois qui était dirigé tous les jours vers l’usine, par des "drivers" spécialistes.

A l’usine, un système de mâchoires sans fin happait les bûches dans l'eau, les faisait grimper en haut d’un grand pan incliné dans lequel une quarantaine de scies circulaires tournaient incessamment, sur cinq ou six rangs, régulièrement espacées. Une fois la bûche arrivée en haut du plan incliné, les mâchoires qui l’y avaient montée la lachaient et, par la pente naturelle, elle cherchait à rouler vers le bas, horizontalement, suivant les guides mobiles du plancher. Aussitôt, la log était saisie par deux ou trois scies en même temps et coupée en tronçons d’égale longueur. Si, par hasard, un tronçon se trouvait plus long que les autres, il était rogné convenablement par les scies de dessous qui ne permettaient à aucune bûche d’avoir une longueur supérieure à trente centimètres.

Ces petits morceaux étaient alors repris par un tapis sans fin à dents de crocodile et allaient s’empiler automatiquement sur l’immense cône naturel que formait leur accumulation. C’était la réserve de l’usine. Au pied du cône, des ouvriers jetaient les tronçons dans une grande auge dans laquelle ils étaient entraînés vers l’intérieur par une chaîne sans fin. Là, ils tombaient d’eux-mêmes dans une deuxième grande auge remplie d’eau toujours bouillante. Une grande main mécanique les poussait alors vers l’extrémité opposée où ils étaient happés un à un par des griffes qui les portaient devant des écorceuses, également mécaniques. En un rien de temps, les tronçons sortaient de là nets, comme rasé au couteau. Ils retombaient dans de l’eau très chaude, d’où ils passaient dans la salle des meules.

Immense et impressionnante, cette salle des meules où une vingtaine de ces énormes affaires ronflantes faisaient un bruit infernal, à ne pouvoir s’entendre parler. Chaque meule était enfermée dans un bâti en acier épais, dans lequel venaient s’engouffrer les tronçons écorcés et bien chauds. Ils étaient automatiquement pressés sur la meule centrale, énorme, qui, tournant à une vitesse effrayante, usait le bois qui frottait sur elle, avec une grande rapidité. La pulpe ainsi obtenue tombait d’elle même en dessous de la meule, où une racleuse l’amalgamait. Les pulpes de toutes les meules se concentraient alors dans de grandes cuves chauffées à la vapeur où on leur faisait subir le traitement chimique approprié.

Ensuite, la pâte ainsi formée sortait à goulot continu et s’étalait sur une série de claies horizontales et mobiles, dont le fond était fait de treillis à mailles de diverses grosseurs auxquels des trembleurs donnaient des mouvements en saccades réguliers. Ceci avait pour but d’égaliser la pâte et de faciliter l’écoulement de l’eau qu’elle contenait en trop grande quantité. La pâte, dans des voyages successifs sur les claies, passait de l’une à l’autre catégorie, commençant par les treillis à mailles fines pour finir sur les mailles les plus lâches où la pâte, étant devenue homogène,se tenait ferme. Elle avait alors, bien entendu, les dimensions de la claie, un mètre de côté. A ce moment-là, un système automatique enlevait le panneau pour faire place au suivant qui arrivait poussé parle mouvement de la chaîne, puis il était conduit auprès des presses hydrauliques.

Là, à chaque presse -il y en avait huit- un homme empilait les panneaux qui lui arrivaient sur le plateau de sa presse en nombre voulu. Il mettait alors la presse en mouvement, lentement, mais avec une force formidable, le plateau montait, poussé par le piston, et allait rencontrer le ciel de la presse, énorme pièce d’acier tenue par des colonnes d’acier aux écrous impressionnants. Une fois le plafond atteint, le piston continuait son ascension et, des panneaux prodigieusement pressés, faisait gicler l’eau qu’ils contenaient encore en grande quantité, malgré l’apparence. L’ouvrier se rendait compte de la fin de l’opération lorsque l’eau ne sortait plus. Il libérait alors la masse qui descendait en même temps que le plateau et le piston. Les panneaux bien ressuyés étaient alors chargés sur des wagonnets qui le conduisaient au dehors, sur les stocks de piles,et, à l’intérieur les opérations continuaient à se suivre ainsi, une à une, automatiquement.

Cette pâte n’était pas encore du papier, mais seulement la matière première pour en faire. On l’expédiait dans les papeteries qui en faisaient la demande et c'est là qu’on la convertissait en papiers de toutes sortes en lui faisant subir des opérations diverses. Il parait à ce que l’on nous a dit, que tout le stock était vendu à une grosse firme de Chicago. Il fallait que le tout arrive sur le Lac Supérieur, à Fort-Williams, dans les plus brefs délais, afin qu’on puisse encore utiliser, pour le transport, la voie du lac, avant qu’il ne soit pris par les glaces comme tous les ans à partir de Noël. On se dépêchait donc, d’où notre embauche.

La main d’oeuvre vint en telle quantité que, quinze jours après notre embauchage, nous étions remerciés. Le stock était parti il n’y avait plus de travail pour nous. Si j’avais su l’anglais, j’aurais pu, moi seul, être embauché en qualité d’ouvrier régulier car, je ne sais plus trop pourquoi, j’avais fait la conquête d’une foreman qui parlait un peu français. Mais, l’usine étant entièrement américaine, il fallait savoir la langue. Et puis, aurais-je pu lâcher les camarades ? L’association, si elle a un bon côté, puisqu’elle permet à chacun d’être plus fort, à aussi une contre partie: un des associés ne peut profiter, seul, de l’occasion qui passe. Mieux valait donc laisser les choses en l’état pour le moment.

Un matin, donc, par une belle neige, nous prîmes la route qui devait nous conduire à Ottawa, capitale du Canada, distante de dix kilomètres seulement. L’usine hydraulique des Falls fournissait une partie de l’électricité de la ville qui nous apparut à un détour du chemin, au milieu des bois. Elle était grande, semblait-il, mais d’apparence toute provinciale, sauf l’ensemble des palais gouvernementaux et parlementaires, très beau, très imposant, mais austère et un peu froid. Peu d’animation dans les rues bordées de maisons de bois, comme partout. Tout le long de la rivière, majestueuse, des scieries criardes faisaient gémir leurs scies qui tournaient continuellement.

Comme nous n’avions rien de ce qu’il fallait pour fréquenter le quartier des parlementaires, nous nous dirigeâmes plutôt vers le quartier des scieries, là où des ouvriers comme nous formaient la majorité de la population. Nous y serions mieux à notre aise et plus sûrs d’y trouver le gîte et le couvert appropriés à notre genre de beauté. C’était parfaitement calculé. Nous y trouvâmes la pension classique pour travailleurs, à un dollar par jour, nourriture et couchage. C’était tout ce qu’il nous fallait en attendant autre chose, puisque nous étions assez argentés: trente dollars chacun de disponibles. Seulement il fallait sérieusement songer à pourvoir à la garde-robe d’hiver, car le froid frappait violemment à la porte, nous avertissant que l’automne mourait. Une quinzaine de dollars devait nous permettre d’acheter chaussettes, bas, mocassins, caleçons et tricots de lainage, casquette à rabats, en laine également, cache-nez, tout un attirail d’explorateur au Klondyke ! Et c’était le minimum, sans oublier deux paires de gants, une en laine pour sortir, l’autre en cuir doublée laine pour le travail extérieur que nous ne manquerions pas de trouver un jour ou l’autre.

Contrairement à notre croyance, rien ne se présentait pour nous; rien que des embauchages dans les chantiers de bois aux alentours. Ça ne nous attirait pas trop. Du moins n’y étions-nous pas encouragés, Boucher et moi, Car Perrin ne voulait plus rien savoir. Cependant, au bout de huit jours de chômage, ça n’allait plus. Evidemment, nous avions profité de ces loisirs pour parcourir la ville d’Ottawa qui se révéla beaucoup plus jolie, vaste, belle même, luxueuse, que nous ne l’avions cru à notre premier contact. Les quartiers riches étaient vraiment "chics". Partout de l’espace et de belles demeures, parfois princières même. Mais tout cela ne nous rapportait même pas un cent par jour. Au contraire, cela nous coûtait un peu, car nous ne pouvions demeurer toute la journée dehors sans faire quelques stations aux bars que nous rencontrions dans nos pérégrinations.

Alors, il fallut aviser, et se résoudre à accepter les seuls "jobs" offerts, c'est à dire le bois. A ce moment, il y eut scission nette dans notre association. Perrin, fermement décidé à ne plus remettre les pieds en forêt -c’était trop pénible pour lui, la hache- nous annonça qu’il allait partir pour Toronto, grande ville située au Sud de la Province d’Ontario où nous nous trouvions alors. Là, nous dit-il, il aurait, mieux qu’à Québec, la possibilité de reprendre son métier de peintre-décorateur, même dans le bâtiment, et plus de facilites pour entrer aux Etats-Unis, tout proches de Toronto, où il voulait aller depuis longtemps.

Comme nous n’avions aucun motif pour le suivre, nous nous séparâmes. Il prit le train pour Toronto, et nous, Boucher et moi, le prîmes également le lendemain, mais pour une autre direction. Nous rentrions au bois, dans un grand chantier situé beaucoup plus Nord-Ouest que ceux d’où nous étions venus. Du moment que nous allions travailler avec de nouveaux foremen, nous nous faisions fort, cette fois, de nous en tirer honorablement. N’ayant plus le handicap de Perrin qui réellement, était gênant dans le bois à cause de sa mauvaise attitude et de son mauvais travail, nous saurions bien nous faire accepter comme bons travailleurs novices. Nous avions déjà une certaine expérience. Nous connaissions la vie de chantier, les outils, les termes techniques employés couramment; nous savions manier une hache, l’affûter, la fignoler. Nous savions nous servir d’une meule. Enfin, nous n’étions plus empruntés du tout.

Le chantier était, comme de juste, loin de la voie ferrée. Aussi dûmes-nous nous appuyer la route à pied, à travers le bois, guidés par le chemin de neige marqué par les derniers passages des chariots à roues. Nous avons marché jusque vers trois heures de l’après-midi avant d’arriver à un endroit où de nombreux coups de hache retentissaient à l’intérieur du bois, accompagnés de clameurs intenses, suivies du craquement caractéristique des arbres abattus par les bûcherons. Nous étions dans l’enceinte de l’exploitation et nous trouvâmes, en effet, les bâtiments du camp un peu plus loin.

Justement, au bureau où nous allâmes nous présenter, le foreman venait de rentrer de la coupe. C’était un Canadien français comme beaucoup de ces hommes des bois, où ils font merveille, étant chez eux, dans leur milieu naturel. Je pris la parole et m’adressai à lui:

- Boss, lui dis-je, nous sommes deux Français du vieux pays, nous sommes pleins de bonne volonté pour le travail du bois, mais nous ne sommes pas encore bien accoutumés. Alors, si vous voulez nous donner une bonne job d’ébrancheurs, avec un bon teamster qui ne nous sacrera pas du matin au soir, nous vous promettons de faire du bon travail tout l’hiver.

- Bon, correct. C’est bien parlé. Ce soir, je vous donnerai la réponse. En attendant, installez-vous dans le dortoir numéro 2. Il y a encore de la place. Vous y serez très bien.

- Merci, Boss !

Nous allâmes nous installer comme il nous l’avait dit, en nous cherchant de bonnes brassées de branches de sapin bien garnies de petits éventails de pointes fines. Ce serait pour notre matelas, que nous rechargerions au fur et à mesure qu’il s’affaisserait. Puis, tous les lumberjacks rentrèrent du travail, et ce fut, dans la chambrée, le remue-ménage habituel consécutif à ces retours du labeur où chacun a sa petite histoire à raconter. Deux langues seulement y étaient parlées: le canadien et l’anglais, mais un anglais rude, argotique, énergiquement ponctué de jurons plus ou moins orduriers. On nous jeta un coup d’oeil en passant, sans plus. Frenchies, entendions-nous dire. Nous étions, tout de suite, situés. Personne ne se trompait sur notre origine.

Au réfectoire, nous retrouvâmes la bonne table déjà pratiquée dans les autres camps, et nous fîmes honneur à ce repas de Pantagruel, sans approcher toutefois, de très loin même, de la capacité d’absorption de ces rudes bûcheux qui engloutissaient des platées énormes et renouvelées de cette nourriture succulente. Ce qui me surprenait toujours, c’était le repas du matin, le breakfast. On commençait par le porridge. Chaque type s’en servait une pleine assiettée qu’il arrosait de lait condensé, versé directement de la boîte. Ça faisait, je vous assure, un bon cataplasme, mais ce n’était que l’entrée en matière. Aussitôt après, on apportait de grandes cuvettes pleines de savoureuses crêpes toutes chaudes. Chaque convive, d’un grand coup, enfonçait sa fourchette dans la masse et la retirait en la retournant, dents en l’air, pleine de ces crêpes larges comme le fond d’une assiette. Ils en pêchaient ainsi sept huit d’un coup, comme avec un trident. Alors, bien étalées dans l’assiette, elles étaient arrosées copieusement de sirop d’érable ou de mélasse bien coulante que le bonhomme versait d’un gros pichet avant de les avaler en vitesse.

Mais ce n’était toujours que le commencement. Après cela venait le vrai repas: viande accommodée de diverses façons, pommes de terre "château" tous les jours, cassoulet de haricots aux tomates et tout l’assortiment de tartes et de cakes habituels. Phénoménal ! Pour arroser et faire descendre, trois ou quatre grands gobelets de thé ou de café avec lait et sucre à volonté. Effarant ! Nous nous mangions un peu de tout, mais très discrètement, et quand même nous avions la sensation d’éclater, tellement cela nous semblait volumineux. Cependant, quelques jours après, nous mangions le double. Nous n’avons jamais atteint le volume que les autres pouvaient absorber, mais nous avions singulièrement augmenté notre capacité. Il est vrai aussi que nous nous dépensions sans compter au bois, sans fatigue et sans effort. C’était notre nourriture qui se transformait en travail, sans prendre rien de notre corps à nous que la manière d’employer le combustible. Notre paye ne serait que d’un dollar par jour -tout frais payé, un dollar net- en qualité d’ébrancheurs. Mais enfin, c’était bien beau, avec ce régime de nourriture et la perspective de passer tout l’hiver dans un chantier sympathique.

Nous étions donc ébrancheurs de la "team" de Jack Grandadam. Voici comment. Le soir de notre arrivée au camp, après le souper, nous étions en train d'affûter notre hache à la pierre fine dans un coin de notre dortoir, quand un grand diable d’homme s’approche de nous et nous dit:

- Ah ! C’est vous, les Françââ ? Correct. Moi, je suis Jack Grandadam, teamster. Vous serez de ma team à partir de demain à matin. C’est entendu avec le foreman. Il m’a dit que vous ne saviez pas encore bien travailler mais que vous feriez vite avec un bon steamster. Il a pensé à moi, le foreman, et il a bien fait. J’aime mieux vous autres que les deux Polacks que j’avais. Ils ne comprenaient rien. Avec vous, ça ira. J’ai les meilleurs chevaux du camp; j’ai le meilleure "gagne" (gang = équipe) de scieurs; avec vous,dans quelques jours, j’aurai la meilleure team du camp. Ça va comme ça ?

- Oui, mon oncle, lui avons-nous répondu respectueusement.

Car au Canada, il est de bon ton de respecter les gens plus âgés que soi en les appelant "mon oncle" -chez les petites gens naturellement, parce que, dès qu’on est à un certain niveau, ça change.

Et le jour suivant, nous avons commencé notre tâche, nous en tirant même assez bien pour la première matinée. L’après-midi, cela allait déjà beaucoup mieux, quatre jours après, nous étions les plus fiers ébrancheurs du camp; aussi avions-nous déjà conquis l’estime du foreman et des autres teamsters.

Maintenant, je crois qu’il serait bon d’expliquer un peu en quoi consistait notre travail. Nous verrons en même temps travailler tout le camp.

Ce qu’au bois canadien on appelle une team est une équipe composée comme suit: un teamster ou chef de team, propriétaire généralement de deux chevaux qu’il fait travailler, puis d’une gang de trois hommes abatteurs d’arbres dont un marqueur et deux scieurs, et, enfin, d’une autre gang de deux, trois ou même quatre ébrancheurs. Ces gens travaillent toujours ensemble et forment un tout bien complet. Celui qui commence, le matin, c’est le marqueur. Il va dans le secteur désigné à sa team et marque les arbres à abattre. Ainsi, dans le camp où nous sommes pour le moment, on ne devait abattre que les pins rouges et blancs -ainsi différenciés à cause de la couleur de leur bois- à l’exclusion de toute autre espèce. Naturellement, on était libre d’abattre tout ce qui gênait l’exploitation. Le marqueur, donc, avisait tous les pins ayant la grosseur minimum autorisée et les marquait profondément, à hauteur du nombril, de quelques coups de hache merveilleusement appliqués qui faisaient voler les écailles à trois ou quatre mètres de là. Cette entaille était toujours faite du côté où l’arbre devait tomber, et leur manière était infaillible, pas du tout comme pour notre fameux érable de naguère. Ensuite, il allait en marquer quelques autres pendant que les scieurs se mettaient à scier le tronc, horizontalement, du côté opposé à l’entaille et environ cinq centimètres plus bas. Quelques coups rapides de scie, un craquement, l’arbre était à terre. Vite, alors, le marqueur venait auprès du cadavre avec sa jauge, c’est à dire une gaule de la longueur adoptée pour les tronçons, les logs, environ deux mètres trente, et, il marquait autant d’entailles que la longueur du tronc le permettait. Les scieurs sectionnaient l’arbre en rapides coups de scie, donnés cette fois verticalement.

Le travail était commencé.

Alors, les ébrancheurs entraient en action. Les tronçons, tous de même longueur, étaient encore garnis de leurs branches et branchettes. Nous avions à les en nettoyer, à les dégager de tous le fouillis des branches coupées et à les aligner grossièrement les uns près des autres pour qu’ils soient bien visibles et faciles à emporter. Il fallait aussi tracer un chemin d’accès depuis le chemin principal qui menait à la grande pile, jusqu’aux logs ainsi parés, au travers du bois, en suivant toujours des lignes bien droites. Il y avait donc nécessité d’abattre à chaque instant les arbres gênants et de les écarter de ce chemin qui devait avoir la largeur nécessaire au passage de deux chevaux de front. Il fallait faire vite, vite, surtout le matin, alors qu’il n’y avait pas d’avance de la veille, tous les logs ayant été transportés à la pile.

Dès que les premiers logs étaient parés et accessibles le teamster arrivait avec ses chevaux et une grande chaîne qui servait à prendre ensemble un certain nombre de logs, suivant leur grosseur, formant une charge normale pour les chevaux qui allaient les tirer. Ils en tiraient d’autant plus que la pente du terrain était plus rapide et la neige plus dure ou plus sèche. Cette traînée de logs allait auprès de la grande pile où des gens spécialisés les empilaient convenablement à l’aide de glissières et de "hooks" (crochets). Le teamster revenait à vide, reprenait une "bunch" (paquet) de logs que nous venions de parer, et repartait pendant que nous parions ceux que les scieurs venaient de tronçonner. Et ainsi de suite au long des jours, et ainsi de même sur tout le chantier.

Pendant ce temps, au camp, le charpentier-charron fabriquait les énormes traîneaux à logs dont j’ai déjà parlé, et le maréchal-ferrant les ferrait, ainsi que les chevaux chaque fois que c’était nécessaire, ou chaque fois que la neige faisait changer le mode de crampons.

Pendant ce temps aussi, l’hiver était venu, rigoureux, marquant tous les jours vingt degrés centigrades au-dessous de zéro, et souvent davantage.Je me souviens d’une nuit remplie d’une pétarade intense dans la forêt. C’étaient les arbres qui pétaient tellement le froid était intense, par une superbe nuit étoilée de pleine lune. Au matin, le thermomètre marquait moins trente-cinq ! Quel froid, vif, coupant, brûlant ! Les gens et les bêtes sortirent quand même, mais que ce fut dur d’aller jusqu’au lieu de travail ! Une fois sous bois, c’était déjà mieux. La radiation n’était plus si violente et, le travail aidant, nous oubliâmes le froid. Bien souvent même -mais pas ce jour-là- nous enlevions notre chandail de dessus vers neuf heures, quand nous étions bien échauffés. Mais alors, c’était désagréable, car on recevait dans le cou toute la neige assise sur les branches des arbres que nous abattions ou que nous remuions en passant.

Nous étions contents de notre sort, Boucher et moi. Le travail nous était devenu familier et nous faisions réellement partie du chantier comme travailleurs classés. Au camp, on était bien. Seulement, le gros malheur, c'est que nous étions envahis, tous, par des nuées de poux dont on trouvait des colonies dans toutes les coutures de nos vêtements. Tous les dimanches, cependant, nous faisions une lessive complète à l’eau bouillante et savonneuse. Les poux de cette lessive-là étaient sûrement cuits, mais il y en avait tellement dans le camp que, deux jours après, nous étions de nouveau propriétaires d’une nouvelle foule nombreuse et agile. Quelle sale engeance ! En ce qui me concerne, ils ne me gênaient pas trop. Dans la journée, pendant le travail, je ne les sentais pas. Quand on s’arrêtait, alors, il fallait se gratter à chaque instant. Mais c’était le soir le moment le plus agaçant, lorsque, allongés sur la couchette, on les sentait remuer. Une fois endormi, je ne les sentais plus, car ils n me piquaient pas le moins du monde. Je n’ai jamais compris pourquoi ils venaient quand même habiter mes vêtements.

Un jour, nous eûmes un moment d’angoisse, au camp: un homme manquait, le soir, après le retour du travail. Ses camarades ne l’avaient pas vu s’écarter et ils ne savaient pas ce qu’il était devenu. Après le repas, une équipe de volontaires se forma, sous la conduite du foreman, pour aller à la recherche de l’homme, un jeune canadien. Par ce froid et cette neige, un homme "écarté" est un homme perdu,, surtout s’il n’a pas d’allumettes sur lui. Au Canada, dans les bois, deux choses sont indispensables: une hache et des allumettes ou un briquet à amadou. Ces deux choses-là manquent-elles, on a toutes les chances de mourir de froid, ou de faim ou en qualité de proie pour les loups qui viennent rôder autour des camps, la nuit, dans l’espoir de happer quelque bon morceau: homme ou cheval égaré dont les odeurs alléchantes leur donnent une singulière fringale.

Cette fois-là, les recherches furent couronnées de succès. Deux heures après son départ, l’équipe revint, avec l’égaré. Celui-ci, lorsqu’il s’était rendu compte qu’il était perdu dans le bois, n’avait plus avancé. Il avait bien sa hache, mais pas d’allumettes; il ne pouvait donc pas faire de feu pour indiquer sa présence et, en même temps, écarter les fauves. Alors, il s’était installé sur la fourche d’un sapin et avait attendu, certain que les camarades viendraient à sa recherche. Lorsqu’il avait entendu au loin les appels, il y avait répondu; les camarades s’étaient rapprochés et, finalement, l’homme avait pu redescendre de son perchoir au milieu de ses amis qui le ramenèrent au camp, sain et sauf, heureux de trouver son repas qu’il mangea de fort bon appétit, je vous assure !

Voilà donc quelle fut l’existence de Champlain, jusqu'en janvier-février 1909. En somme, rien de sensationnel: la croûte assurée, c’était tout. Mais c’était déjà quelque chose. Et Georges Hubin, que devenait-il dans cette affaire ? Oh ! Il était toujours présent, mais invisible, inconnu pour le reste de ses congénères. Il reparaissait tous les soirs, à l’heure où on s’étend pour dormir, où on ferme les yeux, et, où, au milieu du murmure des autres, on sent que la pensée prend le commandement de l’individu. Du moins pour moi, c’était mon heure de méditation. Et tous les soirs, sans exception, j’ai fait mon acte de foi et d’adoration: acte de foi en l’avenir, en l’affection de ma Manette, acte d’adoration envers elle aussi que j’aimais de plus en plus. Mais je ne pensais à elle que sous la forme de quelqu’un d’inaccessible, d’une Vierge Marie, d’une sainte, de quelque chose d’impalpable, pour le moment du moins, de quelqu’un qui est perdu, mais qui existe et qu’on reverra un jour. Quand ? Où ? Comment ? Là était toujours le mystère. Il fallait que Champlain ait découvert quelque chose qui permette, pratiquement, de vivre. Et, pour l’instant, le métier d’ébrancheur dans un camp de "lumberjack" ne répondait pas à ce que Georges Hubin désirait.

Mais il n’y avait rien d’autre à faire pour l’époque. Il fallait passer l’hiver et apprendre tous les jours un peu plus d’anglais. Pour cette dernière tâche, le séjour au camp n’était pas des plus indiqués. Il ne s’y trouvait que des ignorants et des rustres de la pire espèce, au point de vue du langage, tout au moins. Cette vie me donnait, cependant, une indication précieuse: ce travail manuel ne me mènerait à rien. Il me fallait un métier demandant de l’intelligence, de l’initiative, peu de forces musculaires et rémunérateur, et je croyais bien l’avoir trouvé: celui de cuisinier. A première vue, c'était bien un métier de Français. Au Canada, tout comme aux States, tout cuisinier français était recherché et certain d’être retenu. Cette idée-là m’allait, et je me sentais parfaitement des dispositions culinaires. Mais, voilà,, je ne pouvais pas me prétendre cuisinier sans en connaître le premier plat, surtout au Canada où il y avait des traditions qu’il fallait connaître. Ce que je savais, c’est que ce métier était fort bien payé. Ainsi celui d’un camp comme le nôtre se faisait cinq dollars nets par jour en station, et sept dollars pendant la "drave", c’est à dire pendant des deux ou trois mois que dure le flottage. Ces hommes se faisaient donc, en neuf mois de travail, une pièce de deux mile dollars en poche, dix mille francs nets en un an d’économies ! C’est ce qui me tentait, et cette indication était gravée dans mes prévisions. J’en voyais bien les difficultés: j’étais ébrancheur, et il me fallait devenir cuisinier ! Par quelle suite de circonstance cela pouvait-il se faire ? Une seule méthode: commencer par le commencement, en l’espèce, être embauché par un cuisinier professionnel en qualité de cookie, c’est à dire aide-cuisinier. Là, à la cuisine, il y a beaucoup de travail pour un aide, et le salaire est encore modique, plus élevé cependant que celui d’un ébrancheur. Un cookie se payait un dollar et demi par jour, et, comme il n’y avait pas de dimanche pour lui, tous les jours lui étaient payés.

Je savais que la besogne était dure, accaparante et très monotone: s’occuper du réfectoire, mettre les tables, les couverts, porter les plats, faire le service des repas, répondre à tous et, ensuite, laver toute cette nombreuse vaisselle, l’essuyer, la remettre en place, aider le cook à couper les viandes, s’occuper des feux, de l’eau, etc..., bref de multiples besognes qui demandaient beaucoup d’activité, de dextérité, de souplesse physique. Ça pouvait être mon lot. Car je me voyais déjà dans une cuisine, observant le travail du cook pour ne rien perdre de ses façons de procéder, me mettre dans l’esprit des formules, des tours de main, des menus, etc... Oui, je voyais très bien tout cela en pensée, mais c’était encore inaccessible, lointain, nuageux. Il fallait attendre une occasion propice. Et cette occasion vint, peu de temps après que j’eus fait cette découverte. Bien entendu, j’étais loin de m’attendre à la façon dont elle se présenta, nous allons y arriver.

Avant cela, il y a encore deux événements à noter au camp. D’abord, une lutte sanglante, suite d’ivresse, ensuite une blessure sanglante accidentelle.

La rixe fut une conséquence de l’importation clandestine d’alcool au camp. C’était un dimanche. Un homme étranger au camp et inconnu de tout le monde était arrivé au matin, sac au dos. Peu après le passage de ce voyageur, que je considérais comme téméraire de s'aventurer ainsi seul dans le bois, je pus observer toute une série d’allées et venues dans le camp. Les bûcheux partaient, soit individuellement, soit en groupes, et se dirigeaient tous du même côté de la forêt. Ils revenaient une heure après environ, la mine enluminée, parlant fort et faisant de grands gestes. Puis, ils y retournaient, emmenant quelques autres. Beaucoup même revenaient au camp avec une bouteille qu’ils cachaient sous leurs vêtements.

J’appris alors que le visiteur était un contrebandier d’alcool, venu au camp dans le seul but de vendre sa marchandise aux lumberjacks, ordinairement très friands de liqueurs fortes. Mon bonhomme s’était installé dans une petite cabane de trappeurs, en dehors du territoire du camp, puis, ayant sorti de son sac un tonnelet de gin, il débitait sa marchandise prohibée aux bûcheux qui avaient la chance d’avoir de l’argent liquide sur eux. Mais alors, ce qui devait arriver arriva. Les gens, n’ayant plus l’habitude depuis plusieurs mois de boire de l’alcool, ne supportèrent pas celui qu’ils absorbaient ainsi en vitesse. Il y eut des beuglements qui avaient la prétention d’être des chants, il y eut des disputes, puis des batailles.

Tant que celles-ci ne se firent qu’à coups de poing, il n’y eut pas trop de bobos. Mais, dans un groupe de batailleurs, on prit les haches, et il y eut des entailles dans les chairs humaines. Une surtout fut affreuse à voir: un coup de hache dirigé pour fendre la tête d’un homme dévia légèrement, enleva l’oreille gauche et vint ouvrir l’épaule, coupant l’omoplate en deux sur presque toute sa largeur ! Quelle horrible plaie !La vue du sang abondamment répandu mit fin aux querelles et ce fut heureux. Quant au contrebandier, il n’avait pas attendu le résultat de son apparition, il était parti, dès la dernière goutte de gin vendue.

Ils sont la plaie des camps, ces contrebandiers. Ils risquent gros, s’ils sont pris. Mais, comme il est très difficile de les prendre, ils gagnent gros aussi, raison pour laquelle ils affrontent les dangers et les fatigues que comporte ce métier. Ce n’est certes pas un premier communiant qui peut l’exercer. Outre le risque d’être pris par la gabelle, risque négligeable à leurs yeux, il faut veiller au ravitaillement. Le transport de la marchandise à travers le bois, seul, le danger de se perdre, d’être attaqué par les loups ou même par les hommes des chantiers, qui tous ne sont pas de petits saints et qui ne reculent pas devant un bon coup à faire -un contrebandier isolé, dans le bois, est une proie tentante, soit avant, soit après la vente- tout cela exige que celui qui exerce ce métier soit bien armé et ait la volonté consciente de se défendre cruellement au besoin.

Tout n’est donc pas rose, dans cette profession "outlaw"; mais elle doit comporter des charmes irrésistibles, puisque tant de gens la pratiquent. La prohibition de l’alcool n’existait pas au Canada lorsque j’y étais, mais sa fabrication et sa vente n’était pas libres; il y fallait des licences de différentes catégories, pour les débitants ou les marchands de demi-gros. D’autre part, il y avait des droits très élevés à payer au trésor. Les marchands clandestins échappaient à ces frais, ce qui élevait considérablement leurs gains.

Une circonstance particulière au pays était ces agglomérations de travailleurs, isolés loin de toute habitation par des kilomètres et des kilomètres de forêt, de neige, de glace et de loups. Ces travailleurs, concentrés sur un très petit espace, devaient y vivre entre hommes seulement, comme des moines. Interdiction absolue d’introduire, dans ces couvents de manoeuvres, ou de la femme ou de l’alcool. Donc, tentation pour les contrebandiers d’alcool. Pour les contrebandiers de femmes, par exemple, il n’y avait aucune tentation: la femme est trop fragile et trop difficile à transporter dans ces rudes conditions. Il faudrait qu’elle puisse être à demeure, ce qui est impossible. C’est pourquoi l’autre contrebande, aussi terrible dans ses attraits et dans ses effets, est la seule à exercer ses ravages; et ce fut aussi la seule fois que j’en vis les résultats.

L’accident, lui, arriva brutalement à un bûcheron-scieur. C’était un ouvrier très adroit, comme tous ses pareils, mais la fatalité joua. En sciant un arbre, il se tenait à côté du tronc, de manière à ne pas être touché par l’arbre au moment de l’abattage. Par malheur, la cime de l’arbre scié fut retenue par un autre arbre qui fit tournoyer le tronc sur son socle, de sorte qu’il vint écraser le bûcheron qui ne pouvait s’y attendre. Il fut relevé avec les deux jambes brisées. Le soir-même, un teamster le conduisit en traîneau à la ville la plus proche, à trente kilomètres de là, où il y avait un médecin. De là, on devait l’expédier à l’hôpital de Sudbury, grosse ville située plus au Nord-Ouest, à la bifurcation du chemin de fer qui relie Sault-Sainte-Marie, sur le lac Michigan, au reste du réseau ferroviaire du Canada.

Avec ces épisodes, le temps passait, et,vers la fin janvier, une grande partie des coupes fut arrêtés. On ne conserverait qu’une demi douzaine de gangs complètes, les autres furent démolies. Les teamsters allaient se mettre au transport des logs, depuis les piles jusqu’au lac flottable, situé à un bout de la coupe, et communiquant avec la rivière qui descend vers Sudbury et le lac Supérieur ensuite. Les marqueurs et scieurs demeureraient au camp pour le chargement des sleighs, leur déchargement, et, plus tard, pour la drive (le flottage). Tous les autres, à commencer par les ébrancheurs, furent liquidés. Boucher et moi fûmes, bien entendu, de ces derniers.

Ah ! Si nous avions été capables de faire la "drive", comme disent les Canadiens, notre boss Grandadam nous aurait gardé avec lui, car il nous aimait beaucoup. Mais voilà ! nous n’étions pas "drivers", tant s’en faut ! Nous n’avions même jamais vu en quoi consistait ce travail qui, je l’ai vu par la suite, n’est pas plus pénible qu’autre chose quand on connaît bien son métier et qu’on est encore jeune et souple. En général, les drivers ont moins de trente ans; les meilleurs sont les jeunes gens de 18 à 25 ans.

Le flottage du bois a pour but, comme son nom l’indique de transporter les bois coupés depuis la coupe jusqu’à l’endroit où ils seront usinés, en les faisant flotter et avancer, soit en les tirant, soit en leur laissant suivre le fil de l’eau. Dans notre camp, il fallait employer les deux manières. Les logs devaient être déversés sur la glace d’un lac d’environ vingt kilomètres de long sur six de large, qui se déversait, par une suite de deux rivières appartenant au bassin du lac Supérieur.

Avant la débâcle générale, tous les logs sont amenés sur la glace. Les traîneaux sont alors remisés et remplacés par des embarcations diverses que le charpentier-charron a confectionné entre temps et qui sont munies de tout le nécessaire. Il y en a une grande, d’abord, espèce de radeau, qui contient la cuisine et le réfectoire flottants, une autre de même modèle servira de dortoir qu’on amarrera tous les soirs au train de logs, puis trois ou quatre plus petites, pour le service de flottage proprement dit.

Dès que la débâcle se produit, on cantonne les logs par parcs en les entourant d’une ceinture flottante de logs enchaînés les uns aux autres par leurs extrémités. Puis, le flottage commence. Tant qu’on est sur le lac, il faut tirer sur les parcs, soit de la rive, soit des embarcations, pour les mettre en mouvement et les amener à l’embouchure de la rivière déversoir. Le travail est d’autant plus long qu’on est loin de cette embouchure. Il y a des compétitions de vitesse entre exploitants, car il est de règle que celui qui a lancé les premiers logs dans la rivière a le droit d’y passer tous ses logs avant que les autres prennent leur tour. Cela provoque quelquefois huit, dix jours d’immobilisation pour un exploitant dont les hommes regardent passer les logs du concurrent.

En rivière, le halage n’est plus nécessaire, il faut au contraire freiner quelquefois lorsque le courant trop violent entraîne les logs, tels des catapultes, vers l’aval. Le travail change alors. Si, sur le lac, le halage était pénible, la masse des bois était bien disciplinée, bien calme, bien obéissante. En rivière, plus de halage, mais il faut constamment surveiller la marche des bois qui montent les uns sur les autres, se mettent en travers, vont trop vite. C’est alors que les agilités se montrent,que les acrobaties se révèlent. Il faut sauter d’un paquet de logs enchevêtrés sur un autre, balancer sur un log qui roule sous les pieds chaussés ce bottes dont les clous sont des pointes qui tiennent le bois comme le feraient des griffes, et l’homme est certain de ne jamais glisser. Le seul mouvement qu’il doit prévoir, c’est le retournement, le mouvement de rotation dans l’eau. Les drivers y sont habitués, néanmoins, il y a tous les jours des chutes dans l’eau, mais très peu de noyés: les secours sont toujours rapides.

Le plus grand danger, pour les drivers, c’est la congestion, car l’eau est excessivement froide et leur estomac excessivement rempli par de nombreux et très copieux repas quotidiens. Il peut, en outre, se produire l’écrasement par l’effondrement subit des piles qui se forment en cours de route. Il suffit parfois d’un log arrêté par un caillou. Il se met en travers, d’autre arrivent, le poussent, le calent, au lieu de la dégager, alors tout s’arrête là, mais la poussée des autres, derrière, est violente. Ils se grimpent les uns sur les autres, et si les drivers n’interviennent pas tout de suite, c’est quelquefois un arrêt de deux jours pour toute la flottille avant qu’on puisse dégager cet embarras gigantesque.

Comme on le voit, tout le monde n’est pas apte à être driver, d’autant moins que la drive dure quelquefois trois mois. Trois mois, mai, juin, juillet à passer sa vie sur ces logs toujours en mouvement, sur les berges, sur les chalands, sur les radeaux ! Et, au mois d’août, quand ils sont libérés, les drivers doivent déjà commencer à penser à la proche saison d’hiver. Il est vrai qu’ils y gagnent de fortes sommes: un bûcheux qui fait six mois de forêt et trois mois de drive se retire avec environ sept cents dollars en poche ! Et dame, sept cents dollars, c’est tout de même une somme, surtout si on n’a que trois mois pour leur faire un sort !

Ce sort là est cependant vite trouvé.

Je raconterai l’affaire quand nous y serons, c’est à dire au moment où je me trouverai au milieu de gens libérés avec de gros chèques en poche.

 

 

DEPART DU BOIS

NOUVELLES EXPERIENCES

 

Donc, en cette fin janvier 1909, Boucher et moi, en compagnie d’une soixantaine d’autres, fûmes conduits, nos bagages sur des traîneaux, nous à pied à cause du froid (25° de moyenne) qui rendait impossible de rester immobile sur les traîneaux, à la localité la plus voisine où se trouvaient des échantillons divers du monde civilisé: banques, coiffeurs, bars, saloons, hôtels, chemin de fer, groceries, docteur, pharmacien, etc... enfin un endroit convenable pour recevoir des lumberjacks et autres humains à leur ressemblance. Je ne me souviens pas du nom de cet endroit car je n’y suis resté qu’un seul jour.

Nous sommes d’abord allés à la banque, pour convertir notre chèque-salaire en bonne monnaie courante. Puis, munis de ce viatique, nous sommes allés au bar, ensuite à l’hôtel correspondant à notre condition de travailleurs des bois. Très bien d’ailleurs, et pas cher non plus, un dollar par jour, comme partout, mais mieux servis qu’ailleurs selon notre expérience. Après, ma foi, on a flâné tout le restant du jour. Il faisait un temps splendide, ce jour-là, je m’en souviens, un ciel d’une pureté remarquable, d’un bleu profond, l’air absolument calme. Il y avait un contraste frappant entre la chaleur des rayons solaires qu’on percevait sur les joues et la craquelure du froid sec qui pinçait les oreilles. Nous qui sortions du bois, nous étions obligés, depuis que nous étions entrés dans la plaine, de baisser continuellement les paupières à cause du scintillement des paillettes de neige sous le soleil, qui parfois était insoutenable.

Cette après-midi là, il nous fut donné aussi d’admirer de belles jeunes filles et jeunes femmes, bien emmitouflées dans leurs épaisses fourrures, qui allaient patiner avec un entrain endiablé sur la patinoire naturelle que formait un petit lac proche. Je dis petit lac, parce que nous sommes au Canada. Chez nous, il aurait fait mine de Méditerranée, car il aurait contenu plus de cent fois celui du bois de Boulogne, à peu prés comme la rade de Toulon.

Chez nous, un lac pareil serait un grand lac, assurément. Au Canada, c’était négligeable. Tout est relatif, encore une fois. En tous cas, il servait de merveilleux skating à toute cette jeunesse, presqu’entièrement féminine, ce jour-là, à ce moment-là. Les hommes étaient au business, certainement.

Nous, Boucher et moi, nous discutions, pendant ce temps, de notre immédiat devenir. Il ne s’agissait pas de notre avenir. Pour celui-ci, on verrait plus tard, ce n’était pas le moment de le discerner ou de le scruter, même avec des yeux de lynx. Notre devenir immédiat nous préoccupait suffisamment pour le moment. Nous n’étions pas sans le sou: chacun avait une soixantaine de dollars, peut-être un peu plus. Mais, bien qu’argentés de manière à ne pas être inquiets, nous n’avions pas assez pour atteindre le printemps. Et puis, quoi, au printemps, on ne savait pas. Le printemps par lui-même ne procure de la nourriture qu’aux petits oiseaux. Alors, valait mieux chercher tout de suite. Oui, mais quoi ? Plus de demande de main d’oeuvre aux devantures des real estates, donc pas d’embauche général. Embauchage particulier ? Peut-être. Mais pour cela, il fallait un métier. Je n’en avais pas de manuel. Alors le sort nous sépara, Boucher et moi.

Le lendemain de notre sortie du bois, il me dit qu’il était embauché chez un menuisier du pays, un Canadien, et qu’il allait passer là le reste de l’hiver. Bon, puisqu’il en était ainsi, je reprenais ma liberté, moi aussi, forcément, et sans inquiétude, car j’avais acquis suffisamment d’expérience pour me débrouiller tout seul. Et puis, je serais toujours en compagnie de mon bon camarade Georges Hubin qui ne me quitterait pas d’une semelle, lui. Il serait fidèle jusqu’au bout de la route !

Alors, comme j’étais attiré par le Far West, comme tout lecteur de Fenimore Cooper, je me dirigeai d’abord vers cette ville de Sudbury dont on me disait des merveilles. Ce n’était certes pas encore le Far West puisque cela restait encore dans la province d’Ontario, mais c’était sur la route des Grands Lacs et de la Prairie.

Je pris donc un char du C. P. R. qui me conduisit à Sudbury, où je descendis, et, dés les premiers pas dans la ville, je remarquai qu’en effet, c’était un centre important, surtout au point de vue ferroviaire. Il y avait là un noeud de communications la grande ligne transcontinentale, l’embranchement allant aux Grands Lacs par Sault-Sainte-Marie et un troisième embranchement qui descendait vers Toronto et les Etats-Unis. On avait profité de cette situation pour grouper en cette ville d’immenses ateliers de construction et de réparations ferroviaires, et le reste de la cité s’était développé en conséquence. Mais cette extension avait dû être très rapide, car la plupart des maisons étaient encore en bois, ainsi que presque tous les trottoirs. A cette époque, leurs pilotis étaient invisibles, enterrés dans l’épaisse couche de neige qui rehaussait le sol des rues d’au moins cinquante centimètres.

Une seule artère était bordée par des trottoirs en pierre et des maisons en matériaux durs: pierres, briques, tuiles. C’était la rue du beau commerce, avec ses magasins aux multiples enseignes lumineuses, terminée, à un bout, par l’énorme bâtisse cubique et isolée dénommée théâtre, autour de laquelle pendaient, accrochées, des échelles sans nombre qui zébraient de noir ses murailles de briques rouges: c’étaient les échelles de secours en cas d’incendie, et elles portaient toutes un petit perron situé en dessous d’une porte de fer fermée. C’était pratique, mais très vilain.

J’allai, naturellement, à l’hôtel. Qui dit hôtel dit bar, où on rencontre toutes sortes de gens: les uns venant boire, debout au comptoir brillant, d’autres attendant qu’on leur paye à boire à ce même comptoir, certains, enfin, assis sur les banquettes qui garnissent le pourtour du local, attendant d’être au lendemain pour en faire autant, ainsi que le jour suivant. Ces derniers, c’étaient les lazy fellows, ce qu’en Italie on nomme lazzaroni, gent toujours prête à se vendre pour un dry whisky ou un dry gin. Pour ce prix, ces flâneurs attestaient votre haut niveau social, votre fortune, votre qualité de gentleman, vos fabuleuses propriétés, même s’ils ne vous connaissaient que depuis un quart d’heure et ne savaient pas d’où vous veniez ! Quitte ensuite, si vous n’êtes plus d’accord, à vous traiter les uns les autres de: son of a hoar, son of a bitch et autres gentillesses aussi honeymade, en s’envoyant mutuellement au diable: go to hell, you, goddam son of bitch ! Voilà comme ils sont, les drinklaufers du Canada. Et ceux des States, c’est du pareil au même. Nous sommes en Amérique.

Ce qui n’empêche pas que c’est presque toujours aux bars ou aux saloons qu’il faut aller pour se renseigner, prendre la direction des vents du pays et y trouver chaussure à son pied. Ce fut dans un de ces locaux que, le quatrième jour de ma présence à Sudbury, je trouvai les mocassins nécessaires, au figuré, et même au réel.

Ce matin-là, j’étais entré dans ce bar, un des plus fréquentés de la place, comme je l’avais fait la veille. Seul devant un verre de bière que je humais lentement, j’écoutais distraitement les deux types qui venaient d’arriver et buvaient un verre de Whisky prés de moi. C’étaient deux Canadiens: un homme déjà grisonnant, de quarante ans environ, l’autre presque blanc, plus âgé certainement. J’entendis qu’ils parlaient de la job qu’ils venaient d’accepter.

- Tu comprends, disait le premier, ça va pas être ben funny d’s’aller enfoncer dans la neige sous la tente pendant encore au moins deux mois jusqu’à la débâcle, quoi. Mais, on s’ra tout de même mieux qu’à rin gagner jusqu’à là.

- Oui, comme tu dis. Mais il faut trouver un cookie, maintenant. Et icitte, t’en trouveras pas qui voudront prendre cette sacrée job là par ce temps là.

- On va chercher.

Alors, ayant entendu qu’on était à la recherche d’un cookie difficile à trouver, je sautai sur l’occasion en me disant: mon vieux Champlain, il se pourrait qu’elle n’ait qu’un cheveu, cette occasion-là, mais il faut la saisir, et, m’excusant, j’entrai dans la conversation des deux hommes. Je leur dis que j’avais entendu ce qu’ils venaient de dire, et que, s’ils voulaient d’un cookie tout neuf, je me mettais à leur disposition.

- Ça pourrait s’faire, me fut-il répondu.

Et on se mit à causer.

J’indiquai ce que j’avais fait jusque là, que je connaissais déjà bien le bois et que, comme français du vieux pays, je ferais sûrement un bon cookie. Je connaissais aussi la vie sous la tente, etc... en somme, je vantai ma marchandise. Le premier des deux hommes -il s’appelait Jacques Larive, l’autre Bill Martin- me dit alors de quoi il s’agissait.

Un groupe d’ingénieurs géodésiques avait été chargé de rechercher le meilleur tracé pour un chemin de fer en projet qui devait relier Sudbury à un point z situé à environ 60 kilomètres au Nord, en pleine forêt encore inabordable, où devait passer, quelques années plus tard, une nouvelle ligne transcontinentale, de Québec au Pacifique, par le nord, entre la baie d’Hudson et Mont réal, le nord de Sudbury, le nord du lac Nepigon, Winnipeg, pour conduire à un port nouveau -port Elizabeth- qu’on créait sur le Pacifique, de l’autre côté des Rocky Mountains, bien au nord de Vancouver.

Le groupe serait composé de quatre ingénieurs, de huit stagiaires ou jeunes gens des bureaux techniques qui serviraient d’aides-ingénieurs pour porter et manier les instruments délicats, prendre des notes, les copier etc... plus huit bûcherons qui devaient tracer le trail, ou sentier nécessaire au passage des géomètres et de leurs instruments et faire les travaux d’aménagement des camps successifs que l’on serait obligé de monter et qui consisteraient en un groupe de tentes: une pour les ingénieurs et leurs stagiaires, une pour les lumberjacks, la troisième pour la cuisine et le réfectoire. Ces tentes seraient les abris, il faudrait, chaque fois, en aménager l’intérieur avec des pilotis, des pieux, etc...

Voilà donc une troupe composée de 4+8+8=20 hommes. Pour vivre, il leur faudra un cook, un cookie et un homme à toutes mains pour couper le bois, le charrier à la cuisine, chercher de l’eau dans les creeks ou les lacs qu’on rencontrerait, en un mot, faire toutes les corvées du camp. Le cook, c’était Jack Larive. Le handy man (l’homme à tout faire) était le père Martin. Restait donc à trouver le cookie, qui serait moi, si je n’avais pas peur de prendre le job par ce froid temps et sous la tente. Pardieu non, je n’avais pas peur. La meilleure preuve, c’est que je leur offris un verre de Whisky, qu’ils burent de bon coeur, et un deuxième qui leur amena le printemps à l’âme. Un troisième fut souligné par les larmes de joie, de bonheur. Jamais, au grand jamais ils n’avaient rencontré un cookie comme moi. Jamais. En cela, ils ne mentaient certainement pas, mais ils étaient de plus certains, à ce moment-là qu’il ne pouvait en exister un meilleur sur la terre.

Du coup, le Jack, que par respect -c’était mon boss après tout- j’appelais Monsieur Larive, nous emmena dîner chez lui, le père Martin, que j’appelais "mon oncle" et moi. Il habitait une maisonnette en bois à un étage, sise à une extrémité de la ville, dans un joli vallon constellé de cottages semblables au sien. Nous y fûmes reçus, assez aimablement ma foi, par une grande femme sèche, noire de cheveux et de peau, qui nous fit asseoir autour de sa table prête. Il y avait deux grands enfants: un garçon d’environ quinze ans et une fillette de treize ou quatorze ans. Repas très quelconque, certainement moins bien qu’à l’hôtel, mais, n’est ce pas ? les deux hommes étaient si contents, et la femme aussi quand elle sut que tout était arrangé pour l’expédition qui devait se mettre en route deux jours après. Et ce n’était pas trop pour achever les préparatifs du convoi qui se ferait, pour les dix premiers kilomètres, par traîneaux tirés par des chevaux. Le chef de mission se chargeait de tout, même en ce qui concerne l’outfit (le matériel) de la cuisine et les provisions de toutes sortes. Il était certain, ainsi, de ne pas avoir de surprises désagréables. Je fus agréé par lui comme cookie, sur la présentation élogieuse de Jack Larive.

Ce dernier, d’ailleurs, me devait bien ça ! Car il profitait de l’occasion, lui aussi, pour boire à ma bourse. C’est effrayant comme cela lui donnait soif de Whisky d’avoir embauché un Françaâ qui avait l’argent facile. J’essayais bien de disparaître de son horizon pendant plusieurs heures dans la matinée et dans la soirée, mais ce n’était pas facile, parce que je ne savais pas où aller pour qu’il ne me trouve pas. Je passai, pour ce faire, toute une après-midi au skating, en plein air, sur le lac -obligatoire et sous-entendu au Canada- c’était joli à voir, mais pas réchauffant.

Enfin, le matin du départ, on se réunit et on se mit en route. Pour moi, c’était de nouveau l’inconnu. On allait loger sous la tente, dans la neige vierge et par conséquent profonde, avec des froids de 25 à 35 degrés. Et là-dessous, j’allais être cookie, c’est à dire aide-cuisinier. Bon Dieu ! Qu’est ce que cela allait donner ? Quelle cuisine allait-on pouvoir faire ! Comment faire le pain ? Car il fallait aussi faire le pain ! Bah ! puisque tout le monde a l’air de trouver cela tout naturel, c’est que c’est, en effet, habituel, donc normal. Allons y voir par nous-mêmes.On y apprendra sûrement quelque chose, quand ce ne serait que les termes de tout ce qui concerne la cookerie. En route ! Suivons la foule et les deux traîneaux chargés, tirés chacun par deux vigoureux chevaux.

On suivit d’abord un chemin bien tracé par les passages constants de traîneaux semblables, car c’était la route ordinaire qui conduisait à ce point z dont j’ai parlé, mais sans l’atteindre encore, étant arrêtés en cours de tracé à un endroit appelé Beaver creek (ruisseau des castors). Là, à environ quarante kilomètres de Sudbury, des prospecteurs avaient découverts de riches placers aurifères, dans le creek d’abord, dans les terrains et roches avoisinantes ensuite. Il n’en avait pas fallu davantage pour déterminer vers cet endroit un rush extraordinaire, les éternels chercheurs d’or venant de tous les points du Canada et aussi des States prendre d’assaut la forêt en une ruée fantastique. Se suivant à la file indienne, ils étaient arrivés, en peu de semaines, à tracer un trail (sentier) parfaitement marqué, contournant tous les arbres qui obstruaient la ligne droite.

Ces premiers prospecteurs voulaient s’assurer des claims sur les terrains réputés les plus riches de l’endroit. Ils allaient tous à pied, leur barda sur les reins, soutenu par une large sangle qui leur passait sur le front, et cela se passait au commencement du printemps de l’année précédente (1908). Quelques-uns profitaient des creeks et des lacs pour faire le plus de chemin possible par eau, dans leur canoës, avec un système de portage entre deux biefs de navigation.

Peu après, le sol s’étant asséché, vinrent les premiers chariots, et il fallut abattre des arbres pour leur passage, mais on le fit le moins possible. Non par esprit d’épargne, oh ! non ! mais pour aller plus vite. Il s’ensuivit que le chemin devint affreux, toujours aussi serpentin, mais plus large, juste la largeur d’un chariot, la même que pour un gros traîneau. L’hiver 1908-1909 vit le rush se continuer à une allure encore plus endiablée. On disait, à l’heure où nous nous mettions en route vers cette contrée, que le nombre des habitants s’agitant autour de Beaver Creek dépassait les vingt mille, autant, en moins d’un an, qu’à Sudbury. Et encore, à Beaver Creek n’y avait-il que des hommes forts, pas de vieillards, ni d’enfants, seulement le nombre de femmes assez hardies ou assez cupides pour entretenir ces mâles dans une saine hygiène sexuelle, sinon sentimentale. A ce sujet, je me souvins de mes compagnons de traversée, je repensai alors à leur réticences, à leurs airs mystérieux, lorsque ils parlaient de Beaver Creek. Je n’avais, à l’époque, aucune idée de ce qu’ils voulaient dire. Maintenant, je savais. Ils allaient exploiter, à leur manière, le placer aurifère de la nouvelle ville qui n’était encore bâtie qu’en troncs d’arbre et en toile. Il y avait, pour eux, pour elles, beaucoup d’or à ramasser par là, pas dans les creeks, ni dans les rocs, mais or quand même !

Voilà pourquoi, nous pouvions, nous aussi, nous servir de cette route de neige et de glace qui, par moments, était rudement mauvaise. Il y avait de profondes ornières faites par les patins des traîneaux trop chargés, passés par des temps de neige molle. Les lendemains de ces jours, le gel avait dû reprendre subitement, solidifiant le tout à une dureté de ciment. Nous, les hommes, nous allions à pied, bien entendu, et la marche était agréable. Mais comment cela allait-il se passer ensuite, lorsqu’on arriverait ?

Eh ! bien, cela s’est très bien passé. Le chef nous a arrêtés prés d’un lac minuscule - comme celui du Bois de Vincennes à peu prés- à dix kilomètres de Sudbury et quatre kilomètres au-delà de l’endroit où les ingénieurs en étaient arrivés de leurs travaux. A présent, l’intention du chef était de choisir l’emplacement du camp au milieu d’une longueur de trail de dix kilomètres environ. De cet endroit où nous nous arrêterions, ils iraient en arrière reprendre leur ligne délaissée, marcheraient vers nous, nous dépasseraient de cinq à six kilomètres, et nous,alors, nous changerions de place pour aller monter notre nouveau camp à dix kilomètres plus loin. Et nous ferions ainsi de suite, au moins jusqu’à Beaver Creek que nous devions atteindre avant la fonte des neiges.

Donc, premier arrêt prés d’un lac minuscule. Immédiatement, on se mit à décharger les traîneaux de tout leur contenu, sous la direction du chef qui indiquait, en général, où tel ou tel colis devait être placé. Dés qu’ils furent déchargés, les traîneaux partirent en allant virer sur le lac, gelé assez fort pour supporter des batteries d’artillerie lourde, et nous, nous nous mîmes à piocher dans la neige glacée et durcie pour trouver la couche molle du dessous que nous pelletâmes de façon à faire trois beaux terre-pleins. Tout le monde travaillait, sept hommes à chacune des trois places, pendant ce temps, les deux chefs déficelaient les tentes et on commença par le montage de celle qui devait servir de cuisine, la plus grande, et aussi la plus nécessaire pour préparer le repas du soir et le thé de l’après midi. Pendant que les hommes installaient cette maison de toile, j’allai abattre un beau bouleau tout proche ainsi qu’un sapin séché sur pied pour avoir du bon feu le plus rapidement possible. Là, mon expérience de bûcheux fit merveille. J’étais maintenant à mon aise avec une hache, un arbre et une scie. On dut faire un socle spécial avec des troncs de petits sapins pour le fourneau, une énorme affaire de cuisinière pour hôtel-restaurant et pendant qu’on le montait, j’avais amoncelé devant la tente une quantité de bûches que je me mis à fendre. De sorte que, dés que le tuyau du poêle passa à l’extérieur par le trou bordé de fer-blanc ménagé dans la toile à cet effet, le cook put allumer le feu avec une bonne poignée d’écorce de bouleau et une brassée de petit bois haché fin. Ça flamba que c’était une merveille.

Alors, armé d’une hache et d’un seau de zinc, j’allai au lac et, bûchant avec ardeur, je finis pas obtenir un trou assez large pour y enfoncer mon seau, au fond d’un large entonnoir de glace, sous une épaisseur de plus de cinquante centimètres. pour avoir de la glace restée dans l’entonnoir. Il gelait tellement fort que j’étais obligé, à chaque voyage avec mon seau, de recreuser l’entonnoir à la hache, pas aussi profondément que la première fois, mais à cinq ou six centimètres au moins. Le thé fut vite prêt et tout le monde cassa une bonne croûte avant de reprendre les travaux d’installation. il fallait assujettir les tentes très fortement aux arbres voisins, à cause des tempêtes possibles, et procéder à l’aménagement de l’intérieur.

Et pendant que je continuais à faire du bois et que notre père Martin s’évertuait à confectionner table et bancs pour le travail du cook et le couvert des hommes, Jack Larive se mit à cuisiner. Les meubles se faisaient avec des rondins de sapin d’égal diamètre posés sur des pilotis, sur des fourches, et assujettis avec du fil de fer. C’était très rustique, mais cela faisait bien son office. Dés que j’eus assez de bois pour fournir notre fourneau jusqu’au lendemain matin, je dus aller couper des branchettes de sapin pour faire le lit du cook et le mien, dans un coin de notre tente, à même la neige que l’on tassait en dansant dessus. Nous avions des couvertures en grande quantité, heureusement, car nous jouissions d’un froid de 30 degrés.

Comment notre cook allait-il réaliser ce tour de force, faire lever la pâte destinée à donner notre pain, sous une tente, sur la neige, par une pareille température ? J’étais fort curieux. Et voici comment cela se passa:

A six heures, exactement, je fus chargé de sonner l’appel à la soupe en frappant avec une cuiller de fer sur le fond d’une poêle à frire, pendue à un arbuste par une ficelle. Cela fit un foin du diable, et tous les écureuils roux de la contrée ont dû en être effrayés jusqu’à la fin de leurs jours. Les hommes du camp avaient fait toilette, c’est à dire que, sous leur épais lainages propres, ils étaient rasés de frais, avaient les cheveux bien peignés, les ongles faits. C’était très bien, n’est ce pas, sous une tente en pleine neige ? Et il faisait une soirée superbe, éclairée par une aurore boréale de toute beauté. Et moi qui croyais, dans ma naïveté, que les aurores boréales ne se voyaient que le matin. J’en ai vu beaucoup, mais toujours le soir.

Nos hommes se casèrent le long de la grande table de rondins un peu aplatis à la hache et, le cook et moi leur avons servi un dîner très chic, ma foi. Le cook remplissait les cuvettes d’émail qui servaient de plats creux, et je les posais sur la table toute proche. Je fis mon service convenablement, les pieds sur la neige bien aplatie et dure. Et je vous assure qu’il y faisait bon sous notre tente-réfectoire. Le poêle répandait une bonne chaleur partout. Dans les tentes-dortoirs, les hommes avaient chaud aussi, grâce au poêle qui se trouvait dans chacune.

Quand les hommes furent sortis pour fumer maintes pipes en attendant de s’endormir -rien d’autre à faire- nous prîmes notre repas, bien tranquillement, Jack Larive et moi, puis je me mis à faire la vaiselle avec l’eau qui avait chauffé entre temps. Pendant ce temps, le cuistot préparait sa pâte pour le pain du lendemain, car les provisions emportées de Sudbury étaient plus qu’à moitié consommées. Comme pétrin,il avait une grande affaire en fonte émaillée bleue, semblable à une baignoire, mais semi-sphérique et posée sur trois pieds. C’était tout neuf et très propre. Il fit sa pâte là-dedans comme on la fait dans n’importe quel pétrin, et pour la faire lever, il y introduisit de la levure concentrée, remise en vigueur dans un peu d’eau chaude. Il faisait très bon dans notre tente, puisque le poêle ronflait, mais après, quand nous serions couchés, comment la pâte pourrait-elle lever dans le froid qui allait certainement envahir notre maison de toile ? Tu verras tout à l’heure, me dit Jack, ce n’est pas la première fois, va, que je fais du pain sous la tente en hiver.

Après avoir trituré longuement la pâte bien tiède, il plaça son pétrin derrière le poêle en l’enveloppant avec plusieurs épaisseurs de couvertures de laine, par-dessus et tout autour, puis, sous cet abri, il planta dans la neige, auprès des pieds du pétrin, trois grandes bougies qu’il alluma. Il recouvrit le tout bien soigneusement, ne laissant passer que juste assez d’air pour la combustion des bougies. Quand nous fûmes prêts à aller dormir, l’appareil fonctionnait parfaitement et, sous les couvertures, il régnait une douce chaleur, suffisante pour la fermentation de la pâte. J’étais quand même curieux, le lendemain matin, de voir comment elle s’était comportée, cette pâte. Mais je dus attendre pour satisfaire ma curiosité, que le feu soit allumé et la tente bien chauffée. lorsque, une demi-heure après, on découvrit le pétrin, il était rempli jusqu’au bord par la pâte parfaitement levée. Immédiatement, notre cook la travailla de nouveau pour une deuxième fermentation et, dans le courant de l’après-midi, alors que son four était libre de toute autre cuisson, il nous fit de magnifiques miches de pain bien blanc, bien levé, de goût fort agréable. J’étais médusé.

Je me sentais donc au bon endroit pour apprendre le métier, ou tout au moins pour en piger quelques premiers trucs. Je n’avais qu’à ouvrir les yeux, la mémoire, aider de temps en temps pour commencer à me faire la main, et attendre les événements ultérieurs.

La vie du camp se passait donc de cette façon tous les jours, aussi bien en ce qui concerne la cookerie que pour l’équipe. Le matin, après le breakfast, c’est à dire à huit heures, ils partaient tous reprendre leurs levées à l’endroit où ils s’étaient arrêtés la veille. Les bûcheux traçaient à coups de hache les lignes droites indiquées par les appareils des ingénieurs, lorsque ceux-ci étaient arrivés à calculer un point, et tous les jours de même.

Ils revenaient déjeuner pour midi et repartaient à une heure pour rentrer à la nuit tombante. Tantôt, ils avaient beaucoup de chemin à faire, soit en avant, soit en arrière, tantôt ils opéraient à proximité du camp. Quand la distance devenait trop grande, le chef envoyait chercher les traîneaux à Sudbury, on démolissait le camp, et on allait le remonter ailleurs avec les éléments trouvés sur place, comme la première fois. Nous changeâmes ainsi quatre fois de camp. Chaque fois, on choisissait les bords d’un lac plus ou moins grand, notre route suivant de très prés un chapelet de lacs reliés entre eux par la rivière des Castors.

A chaque nouvelle arrivée, il me fallait aller piocher à la hache dans la glace du lac pour y faire mon entonnoir géant qui allait me permettre d’avoir de l’eau à volonté, soit pour la cuisine, soit pour les tentes que je devais fournir aussi en eau et bois de chauffage. Les journées passaient vite, car le travail n’arrêtait jamais, soit au dehors, soit au dedans. Dehors, il fallait abattre les arbres et débiter le bois, et il en fallait, du bois, et il ne suffisait pas d’en promettre ! Pour le chauffage des tentes, je prenais surtout du bouleau qui a cette merveilleuse propriété de bien brûler à l’état vert, en donnant même plus de chaleur que les résineux, et il est facile à fendre. Pour la cuisine, je prenais du pin ou de l’épinette, bon bois très chaud qui ne file pas aussi vite que le sapin. Ce dernier fait de magnifiques flambées, mais c’est comme la paille: c’est éteint tout de suite, tandis que le pin ou l’épinette tiennent le feu rouge longtemps en donnant de belles braises épaisses et rouges.

Il y avait au camp, parmi les ingénieurs, un grand diable d’Ecossais qui avait une manie étrange à mes yeux. Je réveillais tout le monde à six heures du matin, exactement. Nous, à la cuisine, nous étions levés depuis une heure déjà. Dés que le réveil avait sonné, mon homme sortait de sa tente absolument nu -alors que le thermomètre ne marquait jamais au dessus de 25 degrés de froid- tenant à la main sa hache et une cuvette, et, tout en courant, il allait sur le lac. Là, dans un entonnoir personnel qu’il se faisait dans chaque nouveau camp, il cassait la couche de glace reformée depuis la veille, et, avec sa cuvette, puisait dans cette eau glacée pour s’en asperger copieusement, en douche, depuis la tête jusqu’aux pieds. Quinze, vingt cuvettes lui passaient ainsi sur le corps. On entendait les hurlées de sa réaction, puis il s’en revenait tout courant, claquant des dents, et... recommencait le lendemain. Tous les jours, c’était le même exercice matinal. Quelle santé ! Il était seul à faire cela au camp, il est du reste le seul homme que j’aie jamais vu procéder ainsi.

A notre deuxième exode, nous traversâmes un endroit de la forêt qui était la proie d’une nuée de lumberjacks et de charpentiers. On y construisait un immense camp pour les travailleurs futurs des mines à plomb qu’on avait découvert là et qu’on allait commencer à exploiter. Quand nous débouchâmes dans cette clairière, j’en fus tout surpris, je n’avais jamais encore vu en action la puissance des déterminations américaines. Cela n’avait rien de commun avec les petits paquets de chez nous où la circonspection, la réserve, la timidité, la crainte, président à nos moindres actes. Ici, on pourrait chercher longtemps ces qualités-là: elles n’existent pas.

Il y avait alors à peine quinze jours que la troupe des travailleurs du bois était arrivée, et de la belle besogne avait déjà été faite. De grandes bâtisses étaient construites et habitées, on en montait une quantité d’autres dont l’emplacement avait été déterminé à l’avance. La forêt n’existait plus là où on élevait la future usine: coupé, tout le bois déjà utilisé, et cela ferait tache d’huile sur les environs, au fur et à mesure des avancées. Dans un mois, m’assura-t-on, les ingénieurs seront ici, avec leurs femmes. Il y aura une banque, une poste, un docteur, un pharmacien, une grocerie, un general store, etc... comme à Beaver Creek, mais ici, il n’y aura aucune tente, parce que tout appartiendra à la compagnie minière, et l’endroit s’appellerait Beaver Point. A Beaver Creek, tout avait été laissé à l’initiative privée, et les résultats sont loin d’être les mêmes.

Après notre troisième exode, un incident me fit avancer en grade le plus subitement du monde. Le fait entrait dans mes vues mais pas dans mes prévisions. Jack Larive reçut une lettre de chez lui, de Sudbury, et, après lecture, il alla trouver le chef de la mission. Sa femme le rappelait d’urgence à cause d’une maladie grave de son fils. L’ingénieur ne pouvait pas ne pas le laisser partir, mais, pas tout de suite, lui dit-il, pas aujourd’hui. Vous ne pouvez pas vous mettre en route tout seul. Demain passera un convoi, vous pourrez le suivre si vous voulez. Mais qui vous remplacera ? Il faudra nous envoyer un cuisinier de Sudbury dès que vous y serez arrivé. C’est inutile répondit Larive, je reviendrai moi-même dans une huitaine de jours, et pendant mon absence, Frenchie (c’était moi, Champlain) me remplacera tant bien que mal. Bon, nous verrons, all right.

De ce fait, je me trouvais dans l’obligation de mettre la main à la pâte -c’était bien le cas de le dire- et de m’improviser cuisinier en pied. J’aurais le père Martin comme cookie. En principe, j’étais rudement content de cette circonstance. J’allais pouvoir commencer, plus vite que je n’avais pu le prévoir, l’exécution du programme projeté: j’allais pouvoir me faire la main à devenir cuisinier sans crainte d’être rebuté, puisque la nécessité seule me confiait ce poste. Cependant, quand je considérais la réalité, j’étais plutôt perplexe. C’est une chose de voir faire la cuisine par quelqu’un à côte de soi, c’en est une autre de la faire soi-même, surtout lorsqu’il s’agit de nourrir vingt hommes ayant bon appétit, avec de la cuisine bien faite. Angoisse et perplexité ne devaient pas apparaître, il fallait se jeter à l’eau pour voir si on pourrait nager.

Heureusement, j’avais encore toute la journée pour recevoir le plus d’indications possibles de mon cook. Il passa la soirée à me faire un plein pétrin de pâte à pain en me montrant bien comment il s’y prenait, le degré de chaleur propice à la yeast (levure), etc... Je ne dormis pas très promptement, ce soir-là, j’avais l’esprit en plein travail: d’un côté cette aventure qui me faisait ressentir un peu d’angoisse, de l’autre, mon imagination qui, sans frein, me situait déjà dans un grand camp de bûcheux ou autres travailleurs, avec trois ou quatre dollar de gages par jour au Canada, et nous commencions à y vivre de nouveau, dans notre foyer reconstitué. Mais ça allait trop vite. Il fallait d’abord dormir cette nuit-là, et puis combien d’autres ensuite ?

Allez, Champlain, dors. Ça vaudra mieux.

Demain, tu es cook. Penses-y !

Larive ;parti, je me mis bravement à l’oeuvre,et, ma foi, les gens ne se sont pas plaints. Les premiers jours, même, ils disaient que ma cuisine avait meilleur goût: effet du changement de main, certainement. moi, je n’étais pas mécontent, mais je voyais bien que je n’étais encore qu’un novice. Pour les plats cuisinés, ça allait assez bien, mais pour les pâtisseries, je n’étais pas à la hauteur. Il n’y avait guère que les tartes que j’arrivais à bien faire, et assez rapidement, puis certains petits cakes. Mais ce n’était pas à mon goût. Malgré cela, il n’en restait jamais. Rien de ce que je confectionnai ne fut perdu. C’était déjà une indication précieuse. Le père Martin, mué en cookie, s’acquittait bien de sa tâche, surtout pour le bois et l’eau. Pour le travail de l’intérieur, il était lent et gauche, mais je suppléais à la déficience en me démenant un peu plus, et cela ne me coûtait pas.

Notre quatrième changement nous amena à proximité de Beaver Creek, dans la forêt toujours, mais à la lisière de l’immense clairière dans laquelle se trouvait agglomérée la plus invraisemblable diversité d’habitations humaines. Je ne fis que les entrevoir d’assez loin, car mon travail occupait toutes mes minutes, cependant je me rendis compte de l’extravagance qui avait présidé à l’implantation de ces abris qui, maintenant, multipliés à l’infini, formaient une ville importante. Les bâtiments les plus somptueux, comme la mairie, les banques, les changeurs, la police, étaient semblables à ceux d’un camp de lumberjacks. Les autres étaient en toile, en torchis, ou en forme d’isbas très petites, appelées shacks ou cabanes. Aucune symétrie apparente. Et une population grouillante, surtout autour des saloons nombreux dont j’apercevais les enseignes au loin ? Ça ne m’attirait pas: j’avais mieux à faire.

Mon cook Larive ne revenait pas: il ne reviendra pas. Il me l’avait dit confidentiellement en partant. La maladie de son fils était une invention. La vérité était que sa femme lui annonçait qu’il pouvait prendre un emploi de cook qu’il avait sollicité depuis plus de deux mois, dans une grande entreprise de sciage, à Sudbury même, c’est à dire à cinq kilomètres à peine de chez lui. La place étant devenue libre, il fallait qu’il rentre au plus vite pour l’occuper. D’ailleurs, me dit-il, grâce à toi, je peux bien laisser les hommes, ici, sans cook. La job va bientôt finir. V’là les doux temps qui approchent, on ne pourra plus circuler en forêt, il faudra rentrer à Sudbury. Deux ou trois semaines au plus à rester encore au bois. D’ici là, tu t’en tireras très bien. Vous croyez, ai-je-dit, d’un air miton-mitaine ? Mais bien sûr ! Et quand vous reviendrez à Sudbury, ne manque pas de descendre à la maison. On te fera la pension. Il y a une chambre à donner, et tu y seras mieux qu’à l’hôtel. Ça va ? All right !

Ce qui fit que je passai trois semaines entières en qualité de cook de cette équipe. A peine étions-nous arrivés à Beaver Creek que le doux temps, comme disent les Canadiens, se déclencha. Le printemps s’annonçait brusquement. La neige se mit à mollir. Là où on la piétinait, l’eau giclait sous les pieds, elle tournait au "slusch" comme on dit là-bas. Il fallut prendre ses dispositions pour être de retour à Sudbury avant cinq ou six jours. Après, la route ne serait plus praticable pendant un mois au moins, et on serait prisonniers à Beaver Creek, au frais de la mission, ce que le chef voulait éviter, bien entendu. Alors précipitamment, les deux traîneaux habituels vinrent nous prendre. Nous fîmes la route en deux étapes, nous arrêtant à Beaver Point qui avait encore augmenté de volume. Déjà y arrivaient les boeufs vivants pour fournir la viande de boucherie. On ne se contenterait plus de recevoir les quartiers congelés. Puis nous arrivâmes à Sudbury dans la fin de la matinée, après une marche très pénible dans la boue faite de neige mi-fondue, d’une consistance de pâte à crêpes. Ça coulait partout dans les chaussons, et cette sensation est vraiment désagréable au possible.

En arrivant au bureau, nous reçûmes chacun notre chèque de salaire, et je fus agréablement surpris de constater que le mien dépassait mes espérances. Sans m’en avertir, le chef m’avait compté au double mes journées de cook. J’allai l’en remercier, mais il me répondit simplement que, puisque j’avais fait le travail, il était juste que j’en reçoive le salaire, raisonnement bien américain. Je me rendis à mon hôtel, pour cette journée au moins, pour être à l’abri tant que je ne serais pas sûr d’obtenir la pension offerte chez Larive. Lorsque j’y allai, la femme, très aimable, me dit que c’était convenu avec son mari, que je pourrais venir quand je voudrais. J’y allai le lendemain même. Je n’y fus pas mieux qu’à l’hôtel où j’aurais été plus libre, mais, dans un sens, je préférais être là, à cause de la tranquillité que j’y avais.

On m’avait donné une belle chambre au premier étage, donnant sur une grande partie de la ville. J’y étais libre d’aller et venir à ma guise, et devais simplement observer les heures des repas qui se prenaient en famille, moins le père. Celui-ci ne pouvait pas quitter sa cuisine, même le soir, car cela l’aurait conduit trop tard. Les chemins étaient encore très mauvais, et ce fut là et à ce moment que je compris la nécessité des trottoirs surélevés: construits en madriers de bois non jointés, ils étaient toujours à peu prés exempts de boue, tandis que la chaussée ne formait qu’un cloaque innommable de neige, de glace, d’eau, d’immondice, le tout gluant, sale, noir, puant même, et si froid encore, malgré les chauds rayons du soleil.

Je demeurai trois semaines là, à Sudbury, dans cette pension familiale, avant d’entreprendre autre chose. J’avais des fonds, je pouvais souffler un peu, vivre pour moi-même. Je me mis à étudier sérieusement la langue anglaise, au moyen de livres scolaires ordinaires, de la lecture des journaux locaux et des conversations que j’entendais partout. Dans cette ville, le français était rarement parlé en public. Il y avait beaucoup de Canadiens français, mais, en dehors de leurs habitations, ils ne parlaient entre eux qu’anglais.

Dans cette famille Larive, je me trouvai à peu prés comme dans nos ménages d’ouvriers aisés. Petites gens, petites idées, beaucoup de superstitions, pas d’instruction. Les parents ne savaient ni lire ni écrire, et les deux grands enfants en savaient tout juste assez pour lire le catéchisme. Telle était la mesure conseillée par les prêtres pour les gens du peuple, pas besoin d’en savoir davantage pour aller au ciel, disaient-ils volontiers. Mais on sentait bien que ces sentences n’étaient plus admises comme vénérables par la jeunesse qui voulait s’émanciper et obliquait vers les Anglais.

Les Larive de Sudbury avaient un frère, Jerry Larive, l’as de la famille. Aussi ignorant que tous les Larive, il avait passé sa vie au bois comme lumberjack, puis il s’était acheté une team de chevaux qu’il avait fait travailler. Il s’était marié faisant un enfant à sa femme à chaque retour du bois. Pour le moment, il en avait six dont l’aînée, Maria, allait toucher ses dix-huit ans. Il avait gagne beaucoup d’argent, s’était fait construire une belle maison à Port Arthur, au bord du lac supérieur. Il faisait beaucoup d’affaires. Tu devrais aller par là, m’avait souvent dit Jack Larive. C’est par l’Ouest, ça touche au Manitoba. Il y a beaucoup de travaux par là. Si tu y vas, tu iras voir mon frère. Tu verras, il te recevra comme tu l’es chez nous. Tu seras bien, et il te renseignera.

Quand je fus las de me reposer à Sudbury, je pris la résolution d’aller voir plus loin, en effet. La ville en or et en toile de Beaver Creek ne m’attirait pas, pas plus que l’usine en construction de Beaver Point. Pourquoi ? Je ne saurais le dire. Pas assez loin ? Déjà vu ? Pas d’aventure ? Je voulais voir autre chose. Tant qu’à faire, pourquoi pas,puisque, partout, j’étais sûr de trouver du travail ? Alors, je balançai entre deux directions: ou Saul-Sainte-Marie, ou Port Arthur. Ce fut ce dernier qui l’emporta, à cause de la présence de Jerry Larive, et aussi parce que c’était sur la voie directe de l’Ouest dont la grande ville de Winnipeg était la première étape. Je pris donc les chars pour aller en descendre à Port Arthur. C’était assez loin, je mis prés d’une journée pour y aller. J’eus le temps, bercé par le roulis du train et regardant le paysage se dérouler à droite et à gauche, de repasser en esprit ces neuf mois de présence au Canada. Neuf mois déjà ! Neuf mois seulement ! Que faisaient-elles, mes chéries, depuis ce temps ? L’enfant devait déjà être prêt de marcher, de causer. La maman ? Comment était-elle, maintenant ? Que faisait-elle ? Que pensait-elle ? Et moi, ici, j’avais acquis un peu d’expérience, mais je me sentais encore loin de pouvoir les faire venir. Non seulement parce que je n’avais pas assez d’argent pour le voyage, mais surtout parce que je n’étais rien dans la société, je n’avais aucune valeur stable de rendement. Je n’étais qu’un débutant canadien. Je n’avais pas de métier et je ne savais pas encore suffisamment parler anglais: double handicap dont il fallait me débarrasser. Comment ? Savais pas. Allons toujours voir à Port Arthur !

Je n’eus peut-être pas tort d’y aller, mais j’eus le tort d’y perdre au moins six mois pendant lesquels j’ai dépensé le peu de fonds que j’avais. Par ma faute, je me suis retrouvé ensuite sans un sou, encore une fois, parce que j’ai voulu aller trop vite et que je n’ai pas persévéré dans la voie qui venait de s’offrir à moi: la cookerie. Voici comment les choses se passèrent:

Arrivant à Port Arthur sans en rien connaître, je pris pension à l’hôtel, naturellement. Puis, je passai quelques jours à visiter la ville, à prendre contact avec le genre de vie qu’on y menait, avec les possibilités qui pouvaient se présenter pour moi. Je me rendis compte que ce port était très important et était vraiment un port maritime par son allure et son ampleur, bien que situé sur un lac. Mais quel lac ! Une véritable mer, avec ses grandes profondeurs, son immensité, ses tempêtes, ses naufrages et ses grands navires de cinq ou six mille tonnes. Au moment où j’y arrivai, plusieurs de ses grands steamers étaient à quai, en train de charger du minerai venu par trains des mines environnantes.

Cependant, ce port était surpassé, en importance, par le port voisin de Fort-Williams, distant d’à peine cinq kilomètres, et situé, lui aussi sur une belle rade du Lac Supérieur, presqu’à la frontière des Etats-Unis. Ce dernier devait sa suprématie à l’ampleur qu’avaient prises les dispositions ferroviaires du C.P.R. pour y recevoir et y manipuler les grains qui ne cessaient d’affluer de Winnipeg, où se concentraient tous les blés du Manitoba et du Saskatchevan. Là, à Fort-Williams, de nombreuses batteries d’élévateurs géants laissaient bien loin derrière elles celles qui m’avaient tant frappé à Montréal. Celles de Fort-Williams, beaucoup plus nombreuses, étaient aussi beaucoup plus puissantes, et réparties de façon à pouvoir, tout ensemble, travailler au déchargement des wagons et au chargement des navires qui venaient s’amarrer à leurs pieds. Port-Arthur était plutôt réservé aux minerais et aux bois. Tous ces frets partaient pour les Etats, en bordure du grand lac et de ses voisins, jusqu’à Chicago qui était en relations directes et constantes avec ces deux ports canadiens jumeaux.

Prés de cent mille habitants vivaient dans ces deux villes qui se rapprochaient d’année en année l’une de l’autre par quantités de maisons nouvelles qu’on y construisait. On pouvait prévoir que, bientôt, il n’y aurait plus là qu’une seule ville. Les deux municipalités y comptaient si bien que les tracés des rues y étaient déjà faits avec les bordures des trottoirs et les caniveaux correspondants, pour une ville unique de trois cent mille habitants. A cette époque déjà, un système de tramways électriques fonctionnait jour et nuit entre les deux localités. Voyant l’importance des agglomérations, je conclus que je pourrais certainement tirer quelque chose de la situation et je résolus d’aller voir Jerry Larive.

Je savais où il demeurait. Il avait bâti sa maison tout au bout d’une grande artère de la ville, presqu’en forêt encore. La rue prenait naissance sur le port même,et, tracée suivant une ligne droite, s’en allait, à trois kilomètres plus loin, se terminait par un magnifique hôpital au milieu des taillis, restes de l’ancienne forêt dont les fûts avaient été enlevés depuis longtemps. Juste avant cet hôpital, isolée au milieu d’un vaste terrain cultivé qui lui appartenait, se trouvait la maison de Jerry. De l’autre côté de la rue, qui n’était encore qu’une route à cet endroit, il n’y avait rien, ni personne: le bois.

Je fus parfaitement reçu par Jerry Larive, envoyé que j’étais par son frère Jack. Il me fit promettre de venir habiter chez lui dès le lendemain et viendrait lui-même me chercher à Port-Arthur avec son tilbury et sa jument trotteuse. Il était rentré des coupes avec sa team de deux forts chevaux depuis quelques semaines seulement, et il allait commencer à labourer sa terre autour de chez lui. Je l’y aiderais si je voulais, en attendant que je trouve quelque chose à ma convenance: nous verrions cela ensemble. Bon.

Qui fut dit, fut fait.

Le lendemain, je m’installai chez Larive qui me donna une belle grande chambre au premier étage, à partager avec son fils Charlie, âgé de 14 ans, et auquel on en aurait donné seize, tellement il était fort. L’aînée, une fille, avait dix-huit ans. Petite, vive, alerte, elle était fiancée au fils d’un laitier voisin qui allait tous les jours distribuer le lait à la ville. Ils formaient un beau petit couple. Quatre autres plus petits enfants venaient derrière. La femme ? Grosse, déformée, vilaine, et toujours à bûcher du matin au soir dans sa ferme,même quand Jerry était au bois. Il y avait trois vaches, une jument, plusieurs cochons et des poules en quantité. C’était donc une ferme, mais de belle apparence bourgeoise. La maison d’habitation était une maison de ville: soubassement en pierres et ciment, construction en bois très soignée, en étage, quatre pièces en bas, quatre en haut avec grenier au-dessus. Les dépendances se trouvaient plus loin, parfaitement isolées et distinctes de la maison d’habitation. Une dizaine d’hectares de bonne terre entouraient ces bâtiments. C’était une bonne petite propriété en route.

Tout en causant de choses et d’autres, Jerry s’en vint à me dire qu’il aimerait bien faire du jardinage dans son terrain, que ça rapporterait gros, parce qu’il y avait beaucoup de monde à nourrir et peu de jardiniers sur place. Les légumes étaient rares, surtout les légumes de jardin: radis, petits pois, salades, concombres, choux, haricots verts, carottes, navets, etc... Il fit tant et si bien que je me laissai entortiller et me lançai dans cette nouvelle branche d’activité que je ne connaissais qu’en amateur. Je la connaissais suffisamment pour Port-Arthur, mais je me rendis compte par la suite que je n’avais pas les capitaux voulus pour obtenir un rendement satisfaisant.

J’avais sur moi encore environ quatre-vingt dollars. C’était un joli paquet, en tant qu’économie, mais il fondit vite lorsqu’il fallut le convertir en graines, tuteurs, outils, chassis de couche, verres, etc... J’eus vite fait d’investir ce petit capital en matériel et en avances à la terre. Jerry me laboura consciencieusement l’excellent morceau de terrain destiné à ce jardinage, en le fumant copieusement avec du bon fumier bien décomposé. J’y installai mes couches avec du fumier neuf et bien pailleux et, plein de vaillance, je partis vers une nouvelle expérience.

Levé de grand matin, couché tard, j’obtins de très beaux résultats en récoltes de primeurs. Pour les vendre, je descendais tous les jours en ville pour huit heures, et, de maison en maison, je vendais mes légumes. Ça marchait bien. Seulement, toute ma matinée était prise par la vente. L’après-midi, il fallait que je me dépêche pour travailler toutes mes planches, faire mes semis, mes replants, bêcher, désherber, biner, piocher, mettre les tuteurs. Puis, le soir, il me fallait préparer la vente du lendemain, et ainsi de suite. Et alors, il se trouva que la nature était plus forte que moi, faisant pousser et mûrir mes légumes avant que je n’arrive à les vendre tous. Il m’aurait fallu une aide, soit pour le jardin, soit pour la vente. Mais c’était impossible. Impossible également d’étaler les deux phases de l’exploitation. Enfin, faiblement outillé comme je l’étais, le rendement ne pouvait être que saisonnier, je ne pouvais, avec ces quelques couches rudimentaires, espérer en tirer quoi que ce soit en hiver. C’était raté. Encore un ratage, non par impuissance personnelle, ni par erreur de raisonnement, mais par manque de fonds. J’avais perdu mon temps et mon argent. Il n’y avait plus rien à faire qu’à repartir sur les chantiers, y reprendre les outils de manoeuvre, gagner quelques nouveaux dollars, et voir venir.

Cela me faisait une année d’écoulée, sans résultat pratique effectif. Je sais bien que j’étais toujours aussi mort pour tout le monde, mais je commençai à la trouver mauvaise pour mon propre compte, cette mort là, surtout que la résurrection était remise aux calendes plus ou moins grecques !

Ne pouvant faire mieux, je m’engageai dans une gang qui partait pour le lac Nepigon, autour duquel de vastes chantiers étaient en pleine activité pour la construction du grand chemin de fer dont j’ai déjà parlé. Qu’allait faire cette équipe ? Je n’en savais rien. Les autres non plus. Notre entrepreneur nous renseignerait sur place. On verrait bien. Nous descendîmes du train à Nepigon Station, gare assez importante, à l’embouchure de Nepigon River, sur le Lac Supérieur que nous avions longé depuis Port-Arthur. La ville de Nepigon station s’était rapidement développée autour de la gare, et, à l’heure actuelle, elle doit être très étendue. A cette époque-là, une fièvre de construction y régnait, car c’était un gros centre de transit entre le Lac Supérieur, le lac Nepigon, et au nord de ce dernier, le grand Trunck railway en construction.

On nous embarqua dans un petit vapeur qui remonta la Nepigon River pendant deux heures environ et s’arrêta à des appontements situés en aval d’une gigantesque chute d’eau, énorme, épaisse, effrayante en sa manifestation brutale et continue. C’était Nepigon Falls, chutes de la rivière qui n’était elle-même que le déversoir du Lac Nepigon,situé un peu au nord du lieu de notre débarquement. Il y avait bien encore une dizaine de kilomètres pour l’atteindre, et cette distance constituait ce qu’on appelait un portage, Nepigon Portage... Ce mot, qui est français, indique bien qu’il s’agit de porter, et même de transporter. Il est employé dans tout le Canada et dans tout le Far West pour désigner un endroit qui met en communication terrestre deux voies d’eau séparées l’une de l’autre, en permettant de transporter de l’une à l’autre les bagages et les embarcations. Au Canada, pendant la belle saison, c’est à dire celle où les voies d’eau sont libres de glace, les voyages se font en canoë là où il n’y a pas de chemin de fer. Ce vaste pays possède une richesse inouïe de cours d’eau et de lacs de toutes grandeurs, disséminés sur tout son territoire. On part donc en canoë, et on peut couvrir des distances énormes en suivant les rivières et en traversant les chapelets de lacs.

Mais ces lacs, ces rivières, ne communiquent pas à tout coup entre eux. Alors, depuis des siècles, les primitifs habitants de cette immense contrée ont découvert et tracé des routes bien déterminées pour se rendre de n’importe quel point à n’importe quel autre. Bien entendu, route signifie ici sentier tracé, amorcé, indiqué, et les tronçons de chemin reliant les voies d’eau d’entre elles, et que nos canadiens français ont utilisés dès leur arrivée dans le pays, ont reçu ce nom de portage.

Quand on quitte une voie d’eau à un portage, on amarre le canoë fait, en général, de bois de cèdre ou d’écorce de bouleau, on en décharge tout le contenu sur la berge, et on le transporte en autant de voyages qu’il faut sur la berge de la nouvelle voie d’eau, en passant par le sentier de portage. Celui-ci peut avoir une longueur de quelques mètres ou de quelques kilomètres; ça dépend de la nature. Quand tout le chargement se trouve sur la nouvelle berge, on vient chercher le canoë qu’on transporte également; on le recharge et on reprend la route liquide jusqu’au prochain portage. Certains d’entre eux permettaient de contourner les chutes nombreuses dans les cours d’eau, et un tel portage existait aux Nepigon Falls; mais il n’était praticable que pour les canoës. Comme le lac Nepigon servait de transit pour la construction du grand Trunck, on avait construit, à Nepigon Portage, un chemin de fer d’une dizaine de kilomètres, qui permettait de transporter jusqu’au lac tous les matériaux de construction nécessaires, où ils étaient réembarqués sur des bateaux à vapeur, des chalands. Il suffisait alors de diriger ces derniers vers le Nord exact, où les milliers de tonnes de ferrailles et d’outillages divers servaient à l’établissement des vastes chantiers travaillant aux tronçons est et ouest de la nouvelle voie ferrée.

Notre nombreuse équipe fut partagée en plusieurs lots. Pour ma part, je fus affecté au lot le moins important qui devait s’occuper de l’entretien de cette petite voie ferrée allant de la rivière au lac et ressemblait à tous les autres camps. Le site, du moins, en était très joli. Les baraques étaient installées sur une éminence rocheuse, c’est à dire toujours très propre, et on y dominait l’immense étendue du lac, dont les bords lointains restaient invisibles, car cette étendue d’eau n’a pas moins de trente kilomètres de longueur sur vingt de largeur. Ce n’est pas un grand lac, si on le compare à ses voisins, mais c’est cependant une vraie mer en regard du lac d’Annecy, par exemple.

Sur cette immense étendue d’eau naviguaient maints bateaux à vapeur, dont certains étaient aménagés spécialement pour voyageurs, la poste et les bagages, et assuraient un service avec horaire régulier, sauf le cas de tempêtes; auquel cas, il y avait cas de force majeure, et l’horaire était un peu bousculé. Mais pour moi et pour l’instant, il ne s’agissait pas de cela. J’étais devenu cantonnier de chemin de fer, travail uniquement de manoeuvre, de force surtout, d’adresse un peu. Rien n’y était difficile. On remplaçait une traverse par ici, un bout de rail par là, on rebourrait certains endroits trop mous, etc...

Sous la direction du foreman, on bricolait sur cette voie, au milieu des bois, du matin au soir. Bien souvent, quand il n’y avait pas de travail véritable à exécuter, on faisait semblant. L’équipe se composait surtout de Scandinaves parce que le vieux foreman l’était lui-même, mais il y avait aussi des Américains, des Canadiens, et un Belge qui s’appelait Frank Souitten. C’était un flamand qui parlait le français avec un accent bien marqué, Gott fordomme ! un brave type, habitué, cela se voyait, aux travaux durs.

Bien entendu, comme nous étions les seuls parlant français au milieu des étrangers baragouinant un peu tous les argots, nous nous sommes appairés immédiatement et avons choisi nos couchettes l’une à côté de l’autre. Il était au Canada depuis deux ans, à travailler de chantier en chantier. Il avait renoncé au bois, où il avait travaillé en qualités d’ébrancheurs, à cause de la modicité de la paye, et préférait les chantiers de chemin de fer où l’on gagnait davantage. Il voulait se faire le plus de dollars possibles pour rentrer au pays à la fin de la troisième année de séjour et espérait avoir amassé jusque là un pécule d’environ 1500 dollars avec lequel il voulait commencer quelque chose, chez lui, avec sa femme qui était restée comme bonne dans une ferme au vieux pays.

Il était venu comme moi au Nepigon River, sans savoir ce qui allait en résulter. Ce qui l’intéressait, c’était d’y être transporté à l’oeil; on verrait après. Au bout de quinze jours de ce métier insipide de cantonnier, nous résolûmes, lui et moi, de monter plus au Nord, de l’autre côté du lac, sur la ligne de chemin de fer dont on commençait à construire la superstructure, déblayant ici pour remblayer là -tu verras, me dit-il, nous trouverons tout de suite quelque chose, savaie-vous. Nous prendrons une job à notre compte, je te montrerai, et, de toute façon, nous gagnerons plus qu’ici. Et puis, nous serons indépendants. Allons-y. Je ne demandais pas mieux, c’était encore du nouveau avec la certitude de gagner davantage.Donc, tout bénéfice !

Après le règlement de notre compte, nous prîmes le steam-boat pour la traversée du lac. Un dollar, pas cher. très jolie promenade par un beau soleil d’août, sur cette surface plane et miroitante. L’eau du lac est d’une pureté sans pareille.

De l’autre côté, immédiatement, la forêt, mais une forêt très fréquentée car de grands chemins bien tracés témoignaient que l’on y passait constamment avec du matériel lourd. Tout prés s’élevaient les chantiers les plus divers. La vapeur fuse là-bas, où travaillent les steam shovels. Les engrenages grondent, plus loin, où peinent les excavateurs, à vapeur également. Tout au long d’une tranchée, à perte de vue, une fourmilière humaine s’agite: c’était le right of way, mot que j’entendis cent fois, sous la forme de "radaouay" et que j’ai cherché vainement dans mon dictionnaire anglais-français !

Radaouay, radaouay, nom d’une pipe ! Qu’est ce que c’est que ce mot là ? D’où vient-il ? Que veut-il dire ? A la fin, je compris en lisant un règlement général où il était dit que les travailleurs ne devaient jamais allumer de feu en bordure du "right of way" pour éviter les incendies. Il était seulement permis d’en allumer dans l’axe même de ce chemin, de cinquante mètres de largeur, là où il n’y avait rien à craindre pour la forêt environnante. La lumière se fit alors. Right of way voulait droit de passage, et ce droit était marqué au sol par la dite tranchée discontinue dans la forêt, pendant des milliers et des milliers de kilomètres, depuis Québec jusqu’aux confins du Manitoba.

Cette explication ne me faisait en réalité ni chaud ni froid, cependant, elle me satisfit intellectuellement, parce que je n’aimais pas user de termes que je ne comprenais pas. Je continuai à prononcer comme tout le monde, mais, je savais maintenant qu’il s’agissait de la prononciation abrégée "right o'way".

Nous allâmes prendre pension dans un camp, pour voir un peu clair, et, deux jours après, nous nous étions entendus avec une équipe d’une dizaine de Pollacks pour entreprendre le remblai d’un tronçon de ligne d’environ trois cents mètres de longueur. On nous fournit, à crédit, tous les matériaux nécessaires: haches, masses, coins, fil de fer, tôle ondulée, pointes, fourneau, pelles, brouettes, pioches, etc...et nous voilà partis, tous les douze, à environ cinq cents mètres de notre camp, dans le radaouay, direction est du lac, où se trouvait notre tâche, marquée avec des piquets.

Avant de commencer, il nous fallait une cabane, un shack disait-on, isba, répondait-on à côté. La dénomination ne faisait rien à l’affaire, c’est la chose qu’il fallait. Nous étions entre hommes des bois, et ce fut vite monté. Le premier jour, la cabane pour les douze hommes, plus un petit réduit pour les outils, était prête à l’extérieur. Le deuxième jour, elle était habitable et habitée. Et le troisième jour, nous la désertions, Frank et moi, parce que nous ne pouvions nous résoudre à vivre avec ce bétail humain qu’étaient ces Polonais. Vrai bétail humain, je maintiens le mot, et plus sale, plus nauséabond, plus animal que les animaux non humains. Pouah ! Quelle dégoûtation. Mieux vaut ne pas raconter comment ils mangent, crachent, urinent, font autre chose aussi dans la cabane; comment leurs pieds noirs de crasse puent; comme ils sont pouilleux, miteux, chassieux, ni non plus comment ils se rendent, sans pudeur ni vergogne, leurs services sexuels, ouvertement, soit avec la main, soit avec leur arrière-train. Impossible pour nous de vivre au milieu de ça ! Alors. On est parti.

Ne pouvant aller plus à l’est -c’était trop loin, trop désert, trop dangereux- nous revînmes sur nos pas, et nous prîmes un jour de recherches dans le plus grand des camps situé, lui, sur le côté ouest du lac. Là, c’était prodigieux ! Plus de trois cents hommes y travaillaient à tous ouvrages. C’est là que se trouvaient les excavateurs, les pelles à vapeur, les pelles à chevaux. Nous allâmes voir un peu plus loin. Mais, à cinq kilomètres, le right of way était coupé par une large rivière boueuse qui courait vers le lac. Impossible d’aller plus loin.

Du reste, juste au coin de la tranchée et de la rivière s’élevait un joli petit camp. C’était celui des ingénieurs de la ligne, avec des cabanes très coquettes, fleuries et balconnées, cinq ou six en tout. Un de ces Messieurs, en sortant, nous vit, et après avoir engagé la conversation, il nous indiqua quelques petites tâches qui pouvaient convenir à deux hommes, à exécuter sur la ligne. Nous prîmes alors le parti de retourner au camp pour nous les faire adjuger.

Ce que l’on appelait "tâche" était une longueur de voie à terrasser de 50 mètres. Nous prîmes deux tâches, au milieu de right of way, suivant les indications des piquets de nivellement. Il nous fallait travailler de façon que, une fois terminé, notre remblai soit bien plat et suive le niveau général donné par les piquets. Naturellement, comme le sol était inégal, nous avions tantôt un mètre, tantôt six mètres d’épaisseur à remblayer, de sorte que, sur nos cent mètres de parcours, nous avions des cubes divers à apporter, suivant l’état d’ondulation du sol.

On nous avança, sur notre compte, à chacun une hache, une pelle, une barre à mine, une brouette et une herminette. Et, munis de ces outils, nous nous mîmes au travail en commençant par le bout le moins haut pour nous faire la main. Il nous fallut d’abord faire nos madriers pour chemin de roulement, pour lesquels nous abattîmes, sur le bord du chemin, les arbres qui s’y prêtaient le mieux. Je travaillais à droite de la voie en venant du camp, Frank à gauche. Une fois nos arbres abattus, il fallut les convertir en madriers avec l’herminette, puis il fallut débroussailler notre terrain. Bref, nous commençâmes le troisième jour seulement à donner notre premier coup de pioche et à mener notre première brouettée de terre et de cailloux au milieu de la voie à construire. Elles ne se voyaient pas beaucoup, nos deux brouettées de terre là-dedans ! A peine deux taupinières dans un vaste pré ! En comparant ces eux taupinières au cube qu’il nous fallait apporter sur ces cent mètres, j’avoue que j’eus la chair de poule.

Y arriverai-je ?

Eh ! Bien oui, j’y suis arrivé.

Nous avons mis quarante-cinq jours pour faire notre remblai, et nous étions fiers de nous. Moi surtout: je n’aurais jamais cru pouvoir terrasser autant, ni si longtemps sans arrêt. Nous ne nous sommes, en effet, arrêtés que les dimanches, non pour nous reposer, ni aller à une messe inexistante, mais pour faire notre lessive, réparer nos outils et nos vêtements, et souffler un peu tout de même.

Pour ce faire, nous nous éloignions du camp général qui devenait infernal, les après-midis, et nous venions sur notre domaine de travail. Parmi ces centaines d’hommes, et de rudes hommes, il y avait un ramassis de types de tous calibres et de malandrins de la pire catégorie, ayant traîné leurs souliers un peu partout dans le monde et ayant laissé tous les scrupules qu’ils pouvaient avoir eu en naissant. Alors, entr’autres gentillesses, la contrebande florissait, surtout le dimanche. Il y avait alors des gueulements et des rixes un peu partout, et quelles rixes ! Pendant notre séjour, il y eut ainsi cinq hommes de tués, à coups de hache ou de couteaux, pendant des batailles d’hommes ivres; quant aux blessés, plus ou moins grièvement, le nombre dépassait la vingtaine. Alors, comme nous n’étions pas batailleurs, Frank et moi, que nous n’avions aucun goût pour ce genre de spectacle et que, contrairement à beaucoup d’autres, nous n’avions pas la manie de parier pour ou contre celui-ci ou celui-là, nous passions nos dimanches en travaux domestiques en plein air.

Quand nous eûmes terminé notre travail et que l’on fit à chacun le compte du volume de terre enlevée, il se trouva que j’avais quatre-vingt dollars nets et Frank cent-vingt. Cela faisait, par jour de travail, deux dollars pour moi, et trois dollars pour mon copain. La différence venait de ce que Frank, beaucoup plus fort que moi pour ce genre de travail, auquel il était bien entraîné, terrassait plus que moi, plus vite, en chargeant sa brouette plus que moi. A la fin de la journée, on voyait bien la différence de notre travail, non pas sur le remblai où nos terres se mélangeaient, mais au creusement de nos terrassements. J’étais cependant satisfait du résultat: j’étais remonté. Seulement, je ne repris pas d’autre tâche, Frank resta, lui, pour continuer avec un autre camarade, ou tout seul. Moi, je revins en hâte à Port-Arthur. Cette rude vie de terrassier, au milieu de ce monde de roughs, bons à tous les mauvais coups, ne me plaisait qu’à moitié, pour ne pas dire pas du tout.

Ce n’était pas dans ce milieu que je découvrirais ma voie.

 

 

EN ROUTE VERS UN NOUVEAU METIER

Cette voie, je l'avais découverte, c'était la cookerie, et je voulais la reprendre. Tant pis si j'avais un peu perdu la main, et six mois, et mes premiers fonds. Il me fallait persévérer dans cette direction-là. J'allai donc d'abord m'acheter un complet neuf, avec les accessoires, de façon à paraître à mon aise, ce qui fait tout de suite mieux pour se présenter en qualité de Français et de cuisinier. Après, on verrait.

Ainsi renippé, je fus immédiatement embauché dans un camp sur lequel je ne peux donner aucune précision, sinon qu'il se trouvait quelque part sur un autre lac, à l'Ouest de Port-Arthur car je n'y suis pas resté. Pour tenir le coup dans cet antre, il aurait fallu être armé jusqu'aux dents et être constamment en bataille aussi bien avec le patron qu'avec les clients.

Quelle boîte, mes aïeux !

La cuisine, ou plutôt ce que le patron me désigna comme telle, était un abominable réduit de trois mètres sur trois mètres, avec un toit crevé sur un tiers de sa surface. Dans un coin, des sacs de farine, de haricots secs, de pommes de terre mélangeaient leur contenu par les couvertures béantes qu'y avaient fait les rats. Dans un autre coin, une cuisinière écornée, avec un tuyau troué. A côté de la porte - sans porte - une table de rondins. Des ustensiles de cuisine innommables pendus à des clous. C'était là-dedans que je devais remplir mes fonctions de cuisinier. J'en eus mal au coeur en entrant; cependant, je voulus me dominer et faire preuve de bonne volonté vis-à-vis de moi-même. Et, bravement, je me mis en tenue en sortant un tablier bleu.

C'était un mouvement perpétuel de gens qui entraient et sortaient dans la salle à côté qui servait de réfectoire, et dans la cuisine. - Tiens, dit le premier qui y vint, il y a un cook. All right ! Cook ! commanda-t-il, bacon and eggs. - Right ! Cuisinons des oeufs au lard tout de suite. Je cherchai des oeufs: ils étaient au réfectoire, une pleine caisse dont beaucoup cassés. Je cherchai le bacon: il était sur les sacs de farine, comme ça, jeté là sans plus de soins. J'allumai mon feu avec du bois vert: il n'y en avait pas d'autre aux alentours. Enfin, je parvins à faire frire deux oeufs sur des tranches de lard. Le bonhomme les avala d'un trait, pour ainsi dire, comme une bête !

Où étais-je tombé, seigneur mon Dieu !

C'était certainement un antre de bandits, à en juger à leurs mines patibulaires et à leurs manières bousculantes. L'un d'eux entra délibérément dans ma cuisine (si on peut dire  !) et me repoussant, grommela: Je n'ai pas besoin de cook, moi. Je me sers moi-même. Et, en effet, il fit comme il le dit: avec mon couteau, il se coupa de copieuses tranches de lard qu'il fit griller au-dessus du feu fumant et mordit à même dedans; sans pain: il n'y en avait pas. Je devais en faire,mais je n'avais pas la levure ! Alors, j'eus réellement peur dans ce bouge dont les occupants avaient décidément mauvaise mine. Ils me regardaient d'un drôle d'air. Aussi, un peu avant la tombée de la nuit, je profitai d'un moment où personne ne se trouvait aux environs immédiats pour m'enfuir, littéralement, avec mon baluchon sur le dos. Je courus plutôt que je ne marchai dans la direction d'un hôtel que j'avais vu en passant et qui se trouvait à environ une heure de marche à pied, juste à la station du chemin de fer. J'y arrivai, essoufflé, mais content de n'avoir été ni suivi ni rattrapé par des gens de cette sinistre bande.

C'était, en effet, une sinistre bande, me dit-on à l'hôtel, où on me vit revenir sans surprise; les outlaws, à cheval sur la frontière américaine, et qui en profitent pour se livrer à toutes sortes d'actions illégales, la contrebande d'alcool en particulier. Ce que je n'avais pas su, naturellement: la cuisine se trouvait sur territoire canadien, cependant que le réfectoire faisait partie des Etats-Unis. Ces gens étaient réputés pour être très dangereux et on me félicita de ma fuite. Là, à l'hôtel, je ne craignais plus rien car le bureau de police était tout près et ils ne se risquaient jamais par là. Je respirai alors largement, et, le lendemain, j'allai à Fort-Williams d'où je repartis pour un hôtel situé plus loin, au bord d'un nouveau lac, et où on accédait par bateau à vapeur.

Cette fois, c'était un véritable hôtel, en maçonnerie, trois étages, chauffage central. J'étais réellement bien tombé. A savoir si j'allais faire l'affaire. je fis l'homme sûr de soi. J'eus une belle chambre, au troisième, avec une vue superbe sur le grand lac, et, en descendant, je trouvai une cuisine très vaste bien agencée, un immense fourneau à plusieurs foyers, une vraie cuisine d'hôtel bien tenu.

La salle à manger, à côté, était immense; une quinzaine de tables avec nappes blanches, huiliers, fleurs. Mazette, me dis-je, si je dois faire tous les jours des repas pour garnir ces tables-là, jamais je n'y arriverai. Mais comme je n'avais pas de cookie, je me rassurai un peu. Du reste, la patronne vint me mettre au courant. Il y avait le patron qui s'occupait du bar et de l'hôtel en général, et la patronne faisait le service des chambres et des repas. En temps normal, il n'y avait que sept ou huit personnes à nourrir. Je devais faire à manger, à chaque repas pour dix personnes, au maximum, pour les plats généraux tels que haricots, pommes de terre, pâtes, pois. Pour les plats particuliers oeufs, beefsteaks, côtelettes, je ne les ferais que sur commande. Ce serai à moi à faire mes menus comme je l'entendrais, quitte à les lui soumettre tous les jours vers neuf heures du matin.

Cependant, m'avertit-elle, nous avons deux fois par semaine le passage du boat. Il fait escale ici vers les quatre heures de l'après-midi, et nous sommes prévenus du nombre des passagers par téléphone. Il faudra alors préparer en plus les repas pour tous ces passagers, soit: le repas du soir, parce qu'ils couchent ici, et le breakfast du lendemain matin, vers sept heures. Si vous voyez qu'il y a beaucoup de monde, me dit-elle, vous vous ferez aider par une femme de chambre. Ce sont elles, du reste, qui servent à table. Pour ces repas-là, vous ferez surtout des haricots, des pommes de terre, du boeuf rôti, des tartes et des cakes, en quantité. N'ayez pas peur de forcer la dose: ces gens-là mangent tous beaucoup. Pour leur déjeuner, bacon and eggs, porridge, pommes de terre, pancakes (crêpes) et viande froide de la veille. Vous voyez, vous n'avez que deux fortes journées par semaine, les mardis et jeudis. Les autres jours, vous n'avez que le courant, avec quelques repas à la carte de temps en temps.

- Bien Madame, Compris.

J’avais un jour devant moi avant la première ruée. Les gens de l’hôtel parurent satisfaits de mes premiers repas. Puis, le jour du boat arriva: quarante passagers pour dîner le soir et déjeuner le lendemain. Et ça alla très bien. Tout le monde fut servi à souhait, sans retard, sans anicroche, et la liaison avec les femmes de chambres-serveuses se fit très bien, car elles étaient bien au courant du service Je demeurai là un mois et m’y perfectionnai réellement. Malheureusement, j’y pris de l’ambition. Ambition ? Oui, mais surtout trop grande hâte à vouloir profiter de ma réussite pour me rapprocher de mes chéries auxquelles je ne cessais de penser.

Ces pensées devenaient lancinantes dans cet hôtel habité normalement par mari et femme, avec un personnel normal, barman, cook, femme de chambre, domestiques. C'était tout à fait la vie qu'il me fallait, qu'il nous fallait, à Manette et à moi. Et, dans ma hâte à la préparer, je conçus le malencontreux projet de revenir à Fort-Williams et de m'y établir restaurateur. Oui, rien que ça ! Ce fut, je le répète, une erreur de ma part, due à ma trop grande hâte à revenir sur l'eau. Je me sentais redevenu quelqu'un de complet. j'avais un métier qui me permettait déjà de me faire une situation stable, pas dans les hautes sphères de la cuisine, évidemment, mais dans la bonne sphère courante qui est la plus aisée à trouver. Mais j'ai voulu le réaliser beaucoup trop tôt. Je m'en suis toujours voulu, d'avoir ainsi gaffé à ce moment-là. Mais j'avais une excuse: j'étais tellement malheureux d'être toujours, seul, mort, et ces gens-là, à l'hôtel, avaient tellement avivé en moi le désir de nous retrouver ensemble, Manette et moi. J'aurais tant voulu réapparaître pour savoir au moins à quoi m'en tenir sur mon sort. C'est supportable d'être mort pendant un certain temps; mais il ne faut pas que ça dure longtemps.

Quoiqu'il en soit, je fis la gaffe, carrément.

Je quittai l'hôtel et vins à Fort-Williams avec une centaine de dollars nets, tous mes frais et vêtements payés, et j'ouvris un French Restaurant. Pour cela, je louai sans vergogne un rez-de-chaussée bien situé; je fis faire une enseigne; j'allai dans un general store qui me monta une cuisine complète, une salle à manger, avec rideaux, lingerie, couverts, vaisselles, literie, tout enfin pour mettre en route un restaurant modeste mais propre, net, gentil, coquet même. Je n'avais pas de quoi payer tout cela, bien entendu. Mais là-bas, c'était ainsi qu'on procédait. Je donnai cinquante dollars comptant, le reste à payer mensuellement.

Je fis faire des annonces dans le journal, et même sur le rideau du cinéma; puis j'ouvris mon restaurant. J'avais un nègre comme cookie et garçon, un vrai nègre, mais pas du Soudan, d'Amérique, qui connaissait bien son affaire. Les premiers jours, ça marchait bien. Je fis des plats bien assaisonnés, à la française, et ils plurent. Mais ensuite, ça alla moins bien. Les plats plaisaient toujours autant, seulement c'était la paye qui ne plaisait plus. Pas le prix: il était fort modeste eu égard à la qualité fournie; non. Pas le prix, la paye. En un mot, les clients aussi auraient voulu avoir crédit. Mais dans ce cas-là, crédit, c'est perte sèche. je ne voulus pas faire de crédit. Alors,je n'eus plus assez de bons clients pour faire mes frais. Je dus fermer, le coeur bien gros encore une fois, au bout de trois semaines. Les gens reprirent leur fournitures, et moi, j'avais encore perdu mes économies et mon temps. Celui-ci n'était rien; quelques semaines; mais ce fut mon nouvel effondrement qui me fit mal au coeur ! J'en eus bien d'autres par la suite; peu m'ont chagriné autant que celui-là. J'étais destiné à une vie d'effondrements. Depuis l'arrêt de mon ascension en Afrique, je ne faisais que traverser des effondrements !

En attendant que les autres arrivent à leur tour, celui-ci était tout neuf. Il fallait y parer et recommencer. La saison était déjà très avancée. Je ne trouvai qu'une place de cook sur un remorqueur du port de Fort- Williams. Ce n'était pas plus mal qu'ailleurs à bord. J'avais huit hommes à nourrir. La cuisine-réfectoire était exiguë et située à l'avant. Si la table n'avait pas été pliante, il n'y aurait pas eu la place de travailler. Les parois étaient des commodes-tiroirs pour les denrées; et sur le dessus des commodes, deux couchettes: une pour moi, l'autre pour le second du bord. Tous les matins, je recevais, de la ville, le pain, le lait et la viande. Les autres provisions, je les commandais suivant les besoins. Cuisine facile en tant que plats, mais pas commode en tant que place. Et puis, ça dansait continuellement là-dedans !

Le port de Fort-Williams s'agrandissait de grandiose façon. Quatre hectares de savane allaient être convertis en quais, bassins, élévateur. Tous les corps de métier y étaient rassemblés. Partout, des excavations effrayantes se creusaient pour les murs des quais, ou bien d'énormes constructions s'élevaient: c'étaient les futures salles des machines, les élévateurs, les hangars, toutes les dépendances nécessaires à un port semblable.

Du côté du lac, une demi-douzaine de fortes dragues attaquaient la savane en ligne déployée et la rangeaient méthodiquement, jour après jour. Les gravats extraits par ces gigantesques mâchoires se déversaient dans de grands chalands à double fond que les remorqueurs puissants - tel celui sur lequel j'étais embarqué - venaient saisir et conduire à quelques kilomètres de là, sur le lac, où on les vidait derrière un promontoire dont l'avancée empêchait le retour des gravats qui s'étalaient dans les grands fonds.

Rien de plus banal que le travail de continuel va-et-viens avec un ou deux chalands à la remorque, vides ou pleins. Deux fois par semaine, le remorqueur se libérait de ses chalands et venait accoster au quai de la ville, sur la rive du cours d'eau qui passait par là. Comme c'était généralement le soir, après le souper, on pouvait aller en ville jusque dix heures du soir. A cette heure-là, le remorqueur sifflait un bon coup et s'en retournait passer la nuit, là-bas, sur le lac, près des dragues et des chalands.

Je passai là quelques semaines, jusqu'au moment où, les froids arrivant, on cessa le travail sur l'eau avant que les appareils ne soient pris par les glaces.

Après quelques jours d'attente, je repartis vers le lac Nepigon, comme cook toujours, dans un chantier de quarante hommes. Ceux-là, c'étaient des mineurs, italiens pour la plupart, qui faisaient une tranchée, en déblai par conséquent, dans un massif rocheux qui se trouvait juste en travers de la future ligne. Tous les jours, vers trois heures, on entendait une suite de détonations formidables. C'étaient les mines, préparées dans la journée, qu'on faisait sauter, à heure fixe tous les jours, de façon que tous les voisins sachent à quoi s'en tenir. L'hiver était arrivé et les tempêtes de neige étaient fréquentes.

Pour arriver à ce camp, on était parti en caravane de Nepigon Portage, avec quatre traîneaux attelés chacun de deux chevaux. Cette fois, la traversée du lac allait se faire à pied, dans la neige épaisse et molle qui couvrait le lac complètement gelé. Nous nous étions munis de bonnes chaussures, comme il se doit, et de vêtements de laine, et nous eûmes la chance de faire la route après d'autres convois qui avaient bien tassé la neige avant que d'autre neige ne soit venue tout recouvrir. Il est en effet fort pénible de marcher continuellement dans la neige non tassée, remuée au contraire par le passage des teams et des traîneaux qui filent devant.

Il y a aussi un grand danger: celui de prendre une mauvaise direction. Lorsque le temps est clair, c'est-à-dire pas bouché par une tombée de neige, la chose n'est pas bien grave: on risque de faire quelques kilomètres de trop, c'est tout: mais quand la neige tombe, qu'on ne voit pas à vingt mètres devant soi, c'est plus grave. On peut alors tourner en rond pendant des heures et des heures sur cette immensité nue et plate, et être forcé de s'arrêter pour la nuit là où on se trouve, sur un lieu inconnu, quelque part sur le lac, quelquefois tout près d'un camp qu'on ne peut voir.

En hiver, la traversée du lac Nepigon se fait en deux étapes; une seule serait beaucoup trop fatigante pour les animaux et pour les hommes. Juste au milieu du lac, il y a un groupe d'îlots complètement dénudés sur lesquels on a construit des campements pour passagers. Ils servent aussi, grâce à leur merveilleuse situation, à la vente clandestine de l'alcool, mais ça, c'est une autre affaire. Il y a là trois camps qui sont, bien entendu, concurrents et qui ont chacun leur clientèle attirée. Là où s'arrêtent les charretiers, les hommes de la caravane suivent; c'est la règle non écrite mais toujours observée. Notre convoi fit comme les autres, il s'arrêta dans un des campements, rustiques mais hospitaliers, où, moyennant un dollar, on a droit au repas et au coucher, par terre, mais dans une salle bien chauffée et sur du bois, pas sur la neige. On peut y consommer aussi gin et whisky à volonté dans une petite pièce discrète où se trouve un seul tonnelet. C'est le consommateur qui donne à la liqueur le nom qu'il préfère; il ne s'agit, en fait, que de vulgaire pecket, eau-de-vie de grain brûlé et mal distillée. Ce ne fait rien: ça gratte le gosier, et c'est là l'essentiel.

La deuxième étape nous amena à pied d'oeuvre, c'est-à-dire au centre des travaux, là où sera certainement édifiée la future station de Nepigon. Pour ma part, j'eus à chercher et à marcher longtemps à travers des trails peu marqués avant d'arriver à mon camp qui, comme par hasard, était situé dans un endroit assez ouvert. D'un côté, la forêt était voisine; sur la façade était le right of way; mais sur l'arrière, là où justement se trouvait la cuisine, il y avait un large espace découvert qui était un lac. Il était gelé, bien entendu, et couvert de neige; mais il laissait une vaste place nue sur laquelle la vue pouvait s'étendre au loin, jusqu'au mur sombre de la forêt qui contournait cette clairière.

Par les beaux jours de soleil, c'était même riant. Il ne faut pas grand-chose, là-bas, pour égayer un peu ce paysage si sévère toujours glacé, fermé, enneigé. Un rayon de soleil fait tout de suite contraste. Par contre, lorsque s'élevait la tempête, le spectacle devenait grandiosement tragique. Alors que dans le bois, on ne s'apercevait pas de la tempête, ni du vent, ni des chutes de neige, là, sur ce lac, je voyais les tourbillons se poursuivre sous la poussée du vent qui venait hurler jusque dans ma cuisine. Heureusement qu'il y avait des vitres aux fenêtres.

Je restai là quelques semaines.

Puis, comme le camp allait se transporter ailleurs, j'en profitai pour suivre deux ingénieurs de la ligne qui allaient passer le reste de l'hiver dans leur camp, en pleine brousse, loin de tout, très loin dans les bois où le right of way n'était pas encore tracé. Ils n'étaient que deux lorsqu'ils passèrent à ma cuisine; mais ils me dirent que là-bas il y avait déjà une demi-douzaine d'hommes qui avaient commencé les travaux. Correctement, ils demandèrent à mon patron s'il consentait à me céder à eux, étant donné le déplacement du camp. Très aimablement, celui-ci acquiesça. Il ne pouvait guère faire autrement: des ingénieurs de la ligne, à eux on ne refuse rien.

Nous partîmes donc tous les trois.

Ils étaient aussi chargés que moi et même apparence: passe-montagne jusqu'au cou, énorme chandail de laine avec col très épais et large, pantalon pris dans plusieurs épaisseurs de bas de laine montant jusqu'aux genoux et, aux pieds, des mocassins en peau de daim ou de renne, très souples et très chauds. Ils sont la seule chaussure possible dans les bois, en hiver, dès que la neige est devenue sèche, c'est-à- dire vers la fin de Novembre dans les latitudes où nous nous trouvions, dans cette contrée dont le climat est influencé par la proximité relative de la glaciale baie d'Hudson qui touche au Groënland !

Nous marchâmes pendant plusieurs heures dans la tranchée bien marquée du right of way, en direction de l'Est. Nous avions laissé derrière nous les chantiers où on travaillait à la construction de la voie. Puis nous arrivâmes à l'endroit où cette tranchée n'existait pas encore et où une nombreuse équipe de bûcherons en abattaient les arbres. A partir de là, seul un large sentier permettait encore d'avancer. Peu de temps après, nous trouvâmes le campement où ces hommes allaient passer tout l'hiver à déblayer la trace rectiligne du right of way qui allait foncer sur des milles et des milles, et nous nous y arrêtâmes pour le reste de la journée.

Pendant que nous marchions, le chef ingénieur m'avait expliqué où était situé leur camp et ce qu'ils y faisaient. Il ne parlait pas le français, mais j'étais assez fort en anglais pour tout comprendre parfaitement. Leur tâche était exactement la même que celle de l'équipe de Sudbury pour laquelle je m'étais engagé comme cookie. Ils faisaient un relevé géodésique, topographique et géométrique; seulement, ce qui caractérisait leur affaire, c'est qu'ils travaillaient tout à fait en dehors des contrées battues, en plein pays de trappeurs, à vingt-cinq kilomètres au Nord du camp des bûcherons où nous allions passer notre nuit. Ils devaient rechercher la meilleure voie possible pour relier, plus tard, le Sud de la baie d'Hudson avec le chemin de fer en construction. Ils avaient du travail pour plusieurs hivers, car ils ne pouvaient travailler que pendant les six mois de grand froid. Il fallait interrompre pendant l'été pour plusieurs raisons. La première était la difficulté du ravitaillement dès que la neige ne permettait plus l'emploi des traîneaux; la deuxième, l'impossibilité pour les humains de tenir au milieu des milliards de myriades de mouches et de moustiques qui obscurcissent l'atmosphère et dévorent l'homme, bien plus vulnérable que les ruminants ou les fauves de la forêt, aux féroces piqûres de ces infiniment petits. Les élans, les caribous, les daims, le cerfs, ainsi que les lynx, les ours, les renards et les loups sont outillés pour se défendre contre cette engeance avec leurs poils, leur queue, et le frottement continuel de leur corps contre les branchettes du sous-bois. L'homme, lui, n'a que ses mains, et elle ne suffisent pas à le protéger, car ces saletés vivantes se fourrent dans les yeux, sous les paupières, dans les oreilles, dans la bouche, partout où se présente une place humide. Ces mouches sont minuscules, à peine grosse comme des puces, mais elles voltigent en nuages gris et bouillonnants à donner le vertige. C'est intenable.

Enfin, en été, on ne pourrait pas garder de provisions, pas même de viande salée. Tout pourrit instantanément dans l'humidité chaude et constante que dégage le sol uniformément marécageux, sol plein de mousse spongieuse poussant sur une épaisse couche d'humus en fermentation et en formation. On donne à ce sol le nom de moosecake, sans doute parce que, tapissé de mousses de lichens et de petites plantes grasses et basses, il est la seule nourriture des mooses ou élans, et représente pour eux ce qui serait du cake (gâteau) pour nous. Ai-je raison ? Je n'en sais rien; cela d'ailleurs n'ajoute ni ne retire rien à la chose.

L'équipe ne pouvant donc travailler qu'en hiver, les hommes étaient outillés en conséquence. Ils avaient un système personnel de ravitaillement en deux temps. Premier temps; en traîneau à chevaux depuis Nepigon Lake jusqu'à ce grand camp où nous allions. Là, ils avaient un dépôt sous la surveillance d'un gardien permanent. De là, le transport se faisait par chien. Le lendemain, nous partirions donc avec deux traîneaux tirés par des chiens et conduits par deux métis, c'est-à-dire, des descendants croisés d'Indiennes et de Canadiens.

Dans le courant de l'après-midi, j'allai à la réserve des ingénieurs qui se trouvait dans un grand bâtiment en logs, comme tous les autres, avec une partie réservée à l'habitation des gardiens et des convoyeurs. Ceux-ci étaient justement en train de charger leurs traîneaux pour le lendemain, de beaux grands traîneaux de charge, faits par des Européens en matériaux de choix, solides, souples, légers, montés sur une paire de patins plus écartés que le haut du traîneau, pour qu'ils adhèrent mieux au sol. On pouvait arrimer là-dedans presque deux tonnes, me dirent les convoyeurs qui parlaient parfaitement le canadien.

Il est d'ailleurs à remarquer que, dans cette partie encore sauvage du Canada, dans ces solitudes chères aux trappeurs parce qu'elles étaient peuplées de bêtes libres, en dehors des destructions et des bruits de la civilisation, tous les gens du bois parlaient peu ou prou le canadien, même ceux d'origine purement anglaise. Car dans le Nord, chez les véritables Indiens, seul le canadien français est la langue usitée.

Ces types nés dans le bois qui leur est aussi familier que les rues d'un village pour les paysans, purent me donner tous les détails que je désirais sur la contrée vers laquelle je me dirigeais. Ils sont nés là, ils y vivent, ils y meurent. Beaucoup d'entre eux ont quitté maintenant la liberté des bois pour s'employer chez les Blancs. Ils perdent ainsi leur farouche indépendance, c'est vrai, mais ils y gagnent une grande sécurité, la certitude de recevoir leurs gages, et du mieux-être, beaucoup de mieux-être, qui, même pour les natures primitives, est un attrait irrésistible à la longue. L'homme est ainsi fait.

Je vis aussi leurs chiens, ces bêtes superbes mais à l'abord féroce, qui allaient tirer nos charges. Ils sont aussi indispensables à l'homme, dans les contrées boréales, que les dromadaires dans le Sahara ou en Arabie. Sans eux, jamais on n'aurait pu pénétrer si avant dans les immenses solitudes du Nord canadien. Il y avait neuf bêtes par traîneau, quatre paires et un conducteur à l'avant. C'est lui qui entraîne tout l'équipage et qui, sur les pistes non faites, cherche et trouve la route à suivre.

Nous partîmes comme prévu vers huit heures, par un soleil levant qui s'annonçait magnifique. Cependant, il faisait un froid sec très brûlant. Heureusement, nous étions bien couverts, les oreilles à l'abri, les mains gantées de fourrure enfoncées dans des moufles supplémentaires en peau de mouton pendant en permanence sur les côtés à un cordon passé autour du cou. J'avais la moustache rasée, comme tout le monde; mais ce n'était pas par coquetterie; c'était une nécessité. En effet, par ces froids, la moustache est un élément de gêne continuelle. Dès qu'on met le nez dehors, la buée de la respiration vient humecter les poils de cet appendice pileux et, immédiatement, se forme du givre. Dix minutes après ce n'est plus du givre: ce sont des glaçons; une heure après, ce sont des stalactites de glace dont, ensuite, la fonte devient douloureuse. Alors, le moyen le plus simple d'éviter ces ennuis est de se raser complètement.

La piste était belle.

Rien n'était passé là que des chiens et leurs traîneaux et quelques piétons. Ainsi, le sentier neigeux ne présentait aucune ornière dure, et avec nos mocassins, nous marchions d'un pas élastique et rapide sous les frondaisons vert sombre des résineux dont les branches étaient surchargées de neige durcie. Le soleil brillait, mais sans chaleur. Cependant, il incitait les écureuils à se poursuivre en se jouant au-dessus de nos têtes sur lesquelles ils secouaient la neige des branches. La sensation produite par ces paillettes glacées fondant dans le cou, n'était pas des plus agréables, beaucoup moins, certainement, que la vue des acrobaties de ces gentils rongeurs à la queue touffue et au museau narquois.

Nous nous arrêtâmes près d'un lac pour faire le thé et casser une petite croûte avec pain, viande froide et tartes aux pommes. C'était merveilleux.

Le lac était plus long que large et ses berges étaient presque dénudées. Tous le long de notre trail, d'ailleurs, nous constations le défrichement progressif de plus en plus large qui attestait l'âge de ce chemin, l'un des plus anciens de la région, que certains évaluaient à mille ans, les autres à plus encore. Et cette trail d'hiver était certainement remplacée en été par une voie d'eau formée par la longue suite de lacs et de creeks dont nous longions les bords, une des principales voies d’eau reliant le lac Nepigon à la baie d'Hudson, qui avaient, de tous temps, servi aux Indiens d'abord, aux trappeurs ensuite, et, maintenant, à toutes les organisations du Nord: police des bois, postes, trafiquants, avec des chargements de provisions l'hiver et des pelleteries brutes. C'est cette fréquentation qui avait amené le gouvernement canadien à suivre cette même voie pour y tracer et y construire un chemin de fer transversal Nord-Sud, de façon à pouvoir relier, plus tard, Liverpool et Chicago en passant pendant deux mois de l'année par la baie d'Hudson, le chemin de fer, le lac Nepigon et le lac Supérieur.

Nous arrivâmes à notre camp solitaire sans avoir rencontré âme qui vive, à part les espiègles écureuils. Il se trouvait dans un très joli site boréal, à mi-côte d'une colline dénudée, avec vue sur un lac long que nous suivîmes sur toute sa longueur et sur une savane dépeuplée. La forêt proprement dite était plus loin. Autour du camp, il n'y avait que des baliveaux rabougris de sapins et de bouleaux. Il y avait trois beaux bâtiments de troncs d'arbres écorcés soigneusement et disposés en triangle, le plus élevé presqu'au sommet de la colline, les deux autres écartés l'un de l'autre, un peu en dessous, sur un même plan horizontal. La bâtisse du haut, avec balcon était celle des ingénieurs. Une des autres servait aux aides et aux bûcheux; la troisième était la mienne: la cuisine, reconnaissable à la grande quantité de bois scié et fendu rangé le long du mur qui nous faisait face.

Je me plus beaucoup dans ce domaine que j'avais pour moi tout seul, bien propre, bien tenu, bien agencé de meubles suffisants et de vaisselle tout en émail. Les ustensiles de cuisine étaient nombreux et en parfait état. Le cuisiner que je remplaçais me reçut parfaitement: il attendait sa relève depuis longtemps, car il avait donné congé un mois auparavant. Mais il ne voulait pas laisser ses pensionnaires en plan, et il savait qu'il n'était pas facile de trouver un homme du métier voulant bien venir aussi loin et gagner, en somme moins qu'ailleurs: deux dollars par jour seulement. En général, les cooks aiment bien mieux avoir un grand camp, plus de mal, mais gagner davantage. Il était donc heureux d'être libéré et il partit le lendemain même, avec les traîneaux qui retournaient au camp de réserve. De là, il profiterait d'une autre caravane pour rejoindre Nepigon Lake et le monde civilisé auquel il aspirait de se mêler de nouveau. Il en avait assez des loups, me dit-il, qu'on entendait hurler presque toutes les nuits - Et nous ne sommes pas encore à Noël, ajouta-t-il ! Ce qui voulait probablement sous-entendre que le concert de ces sinistres aboyeurs serait encore plus fort un peu plus tard, à mesure que l'hiver avancerait. C'était, en effet exact.

A partir de Janvier, jusque Février-Mars, ce fut infernal. Toutes les nuits, des clameurs épouvantables peuplaient les solitudes glacées. On s'y fait très bien; à tel point que, lorsque par hasard ils ne venaient pas hurler une nuit, il nous semblait que quelque chose manquait. Nous étions bien à l'abri, nos chiens aussi - car nous avions en permanence une douzaine de chiens et un traîneau rapide, pour les cas urgents - Mais malheur à l'imprudent qui se serait aventuré seul dans les bois, sans armes et sans feu !

Je passai là, dans ce camp perdu dans le Nord canadien, presque trois mois tranquilles. J'avais treize hommes à nourrir d'une façon régulière: quatre ingénieurs, quatre aides, quatres bûcheux et le handy man, l'homme à tout faire qui devait surtout s'occuper de l'approvisionnement en bois et chauffage. Les denrées étaient abondantes, de première qualité; les instruments parfaits. J'aurais été sans excuses si je n'avais pas donné satisfaction à ces messieurs. Mais, à plusieurs reprises, ils se déclarèrent satisfaits. Je me perfectionnais tous les jours. Je faisais des essais surtout en pâtisserie, car en cuisine, ayant parcouru un grand cycle de variétés limitées par le genre de provisions, je ne pouvais aller au-delà et il fallait le recommencer. Mais, Dieu merci, ma cuisine ne fut jamais monotone.

A côté de ces hôtes que j'avais à contenter d'une façon permanente, j'en avais souvent d'autres qui étaient de passage; les uns régulièrement, les autres par intermittence, d'autres enfin accidentellement.

Les réguliers étaient les facteurs des postes. Assurément, ce n'était pas des types avec des képis à cocardes et une boîte sur le ventre. Loin de là. On les aurait plutôt pris pour des revenants sortis des romans de Cooper, moins les scalps à la ceinture. C'étaient, tous, des Indiens purs ou fortement métissés, et, au cours de l'hiver, ils ne faisaient qu'un seul voyage, aller et retour. Mais quel voyage ! De Nepigon Lake à Hudson Bay, tout simplement, et d'une seule traite. Tantôt ils mettaient trois mois pour faire le trajet dans les deux sens, tantôt plus, tantôt moins, selon le temps qu'ils trouvaient en route. Ils étaient armés d'une excellente carabine, d'un revolver et d'un superbe traîneau léger, effilé, attelé de sept chiens magnifiques. Avec un tel appareil, il pouvaient passer partout et vite. Quand je dis qu'ils étaient réguliers, je ne veux pas parler du retour du même facteur: je n'en vis qu'un seul deux fois, à l'aller et au retour. Mais tous les quinze jours, le lundi dans la matinée exactement, j'en voyais déboucher un à la pointe du lac, accourant au grand galop de son attelage endiablé.

Il s'arrêtait, prenait le sac destiné au camp et allait le porter à la cabane du haut où se trouvait notre Etat-Major. Puis sans dételer les chiens qui étaient déjà couchés en boule sous leur traits, il prenait des plaquettes de pémican, venait me demander un plein seau d'eau chaude dans laquelle il laissait macérer ces plaquettes. Au bout d'une heure, elles étaient gonflées, molles; le bonhomme faisait un mortier qu'il allait distribuer devant chaque chien, en le prenant à poignées et le déposant à même la neige. Les chiens, bien dressés, ne bougeaient pas; seules leurs oreilles remuaient imperceptiblement, témoignant de leur attention. Quand tout le seau était distribué équitablement, un coup de sifflet spécial du maître faisait bondir instantanément toute la meute et chaque bête avalait goulûment le petit monticule de pâtée qui se trouvait à ses pieds.

Elle devait être succulente, cette pâtée, car il n'en restait pas une miette; et en effet, elle ne contenait que d 'excellentes choses pour chien. J'en vis fabriquer, par la suite, à Winnipeg. C'était un composé de déchets sains d'abattoir: sang, bas morceaux, farine de poissons, résidus de biscuiteries et de fabriques de pâtes alimentaires, sons de blé, d'avoine, de maïs, le tout passé à l'étuve, à l'autoclave, au four, et pressé par des presses hydrauliques en petits pains excessivement durs mais facilement gonflables dans l'eau chaude. Sous un petit volume et d'un poids relativement minime, c'était un aliment précieux, très nutritif et très goûté par les animaux, se conservant parfaitement et facile à transporter.

C'était seulement après avoir soigné ses chiens que le facteur entrait dans ma cuisine, s'y mettait à l'aise et acceptait un bon bol de thé bouillant et bien sucré. Puis, régulièrement, il sortait de dessous ses lainages une petite fiole de whisky, du vrai et m'en offrait un lampée que je ne refusais jamais. Sans être porté sur l'alcool, je ne me sauve pas à sa vue et, de temps en temps, un verre me fait plaisir. Quand j'en ai à proximité immédiate, j'en bois par petites gorgées, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus; mais alors, je ne me dérange pas pour aller en chercher ni pour en boire ailleurs.

A l'heure du repas, il se mettait à table avec tous les autres, sans aucune gêne: c'était une chose normale. Il nous racontait alors les courses qu'il avait à faire dans les bois, les cabanes de trappeurs qu'il devait visiter, les touques à pétrole - vides - qu'il devait repérer sur sa route, accrochées aux arbres, à l'amorce d'une trail, et qui étaient des boîtes aux lettres individuelles servant aux trappeurs du coin - un coin de plusieurs centaines de kilomètres - ainsi qu'à des groupes de trappeurs bien connus, toujours les mêmes. Il faisait aussi le service des comptoirs d'achat et de vente - de troc pour mieux dire - des deux plus fortes maisons de pelleteries du monde entier: la Hudson Bay Cie, et Révillon frère, centralisant chacun la production de fourrures dans un rayon d'environ trois cents kilomètres. Tous les trappeurs opérant dans ce rayon, qu'ils soient Canadiens, Indiens, Métis ou Anglais, pouvaient venir n'importe quand y apporter leurs prises, les y vendre ou seulement les y laisser en dépôt, sans crainte de perte d'aucune sorte, et s'y ravitailler en courrier postal et en autres denrées, principalement en tabac, allumettes, poudre et balles. Trois cents kilomètres à faire, pour ces gens bien habitués et munis de bons chiens, cela ne représente que cinq à six jours de route. Autant pour le retour, quelques jours de séjour au comptoir, cela ne faisait toujours que trois semaines au grand maximum; trois semaines sur six ou même sept mois de station en cabane, avec ou sans copains: ce n'est pas une affaire !

Voilà donc ce que devait faire le facteur dans sa longue traite; et le retour était en somme une levée de boîtes aux lettres, deux mois à lever journellement une ou deux boîtes, et parfois aucune !

Ainsi, tous les quinze jours, régulièrement, passait le facteur venant du Sud. Celui qui revenait du Nord n'était pas aussi ponctuel: le premier en était à son départ, tandis que l'autre avait derrière lui tous les aléas d'une longue route; et tant de choses peuvent retarder sur un pareil trajet. Et pourtant, jamais pendant mon séjour, je n'ai manqué une quinzaine au retour, merveilleuse régularité quand on se représente la chose !

Les passagers irréguliers étaient les agents de la police des bois; car il y a une police des bois, et parfaitement organisée; et les types qui la composent sont taillés pour vivre comme les trappeurs, les chasseurs et les malfaiteurs. Car il y a au bois plus de malfaiteurs qu'on ne pense, et qui font figure d'honnêtes hommes aux yeux de ceux qui ne sont pas de la police. Les agents, taillés en force et en adresse, sont évidemment recrutés parmi le monde de la forêt. Beaucoup sont des Canadiens français, d'autres des Canadiens anglais; il y a aussi des métis; tous parlent l'anglais, bien entendu, et presque tous le français. Ils sont tous des sportifs de première force en footing, chasse, cheval - car en été ils sont montés - en canotage, traîneau, skating, tir, lutte etc... Ce sont vraiment des athlètes complets.

Relativement peu nombreux, ils ont la charge de toutes les opérations de police dans des territoires immenses qui effrayeraient nos policiers de France qui se plaignent souvent qu'un canton est trop étendu. Là- bas, à une dizaine, ils assurent la sécurité sur des superficies égales à un tiers de la France. Et leur service est parfaitement assuré. Et les poursuites qu'ils ont à y faire sont toujours couronnées de succès, soit par l'arrestation des types poursuivis, soit par leur mort.

Ils font aussi la police de la chasse, car, si les ruminants sont libres dans les bois canadiens, les hommes ne le sont pas de les tuer selon leur plaisir. Il y a un règlement que l'on observe très sérieusement.

De temps en temps, un ou deux de ces hommes passaient par notre camp, et par ma cuisine par conséquent. Ils demandaient à tous les renseignements sur ce qu'on avait pu remarquer depuis le dernier passage de leurs collègues. Puis, restaurés, ils allaient faire signer leur feuille de route par le chef du camp, remontaient dans leur traîneau rapide et disparaissaient en un clin d'oeil, entraînés par la course endiablée de leurs chiens bien nourris et reposés.

Quant aux passagers accidentels, je n'en ai eu que de deux sortes. Le premier fut un groupe de chasseurs en route pour une expédition sportive, le second, un trappeur venant du Nord et se rendant à Negigon Lake.

Les chasseurs étaient des Américains de Duluth qui avaient acheté des licences personnelles de grande chasse au Canada. Ils étaient équipés de splendide façon. Leur matériel se composait de deux grands traîneaux à huit paires de chiens, sur lesquels étaient amoncelés des paquets, des caisses, les toiles de tente, les fourneaux, etc..., puis les armes, les munitions, les outils de route: pelles, pioches, haches, barres à mine, pinces, etc... Ils avaient avec eux, comme guides, deux trappeurs canadiens. Enfin c'était une expédition de maîtres dont les moyens financiers sont illimités et les conseillers experts. Ils montaient vers la baie d'Hudson où ils comptaient bien faire de fructueuses chasses, et atteindre au moins les chiffres accordés par leurs licences.

Suivant les règlements de chasse en vigueur au Canada, on peut, muni d'un permis acheté extrêmement cher, y faire du grand sport. Celui-ci n'était guère abordable que pour les millionnaires bien outillés, on ne craint pas qu'il devienne dangereux pour les réserves de gibier. Car il ne suffit pas d'être millionnaire pour pratiquer, si d'autre part, cette condition est nécessaire. Il faut avoir quelque chose en plus pour pouvoir s'y livrer. Mais alors, quelles joies, quelles émotions pour ceux qui ont l'audace d'entreprendre ces randonnées qui durent des mois dans les grandes solitudes canadiennes !

Les licences accordées permettaient à chacun de tuer quatre moose (élans), quatre caribous (rennes), huit daims, huit cerfs, deux ours et des fauves: loups, lynx, renards, en nombre illimité. Ils pouvaient emporter légalement les dépouilles des animaux énumérés comme trophées: peaux, crânes, cornes et autres attributs. En outre, ils avaient le droit de tuer, pour le ravitaillement de leur équipe de quatre hommes, un grand ruminant ou deux petits chaque semaine.

Ils ne s'arrêtèrent qu'une heure à peine pour faire manger les chiens pendant qu'ils buvaient une tasse de thé. Ils auraient aimé présenter leurs salutations au chef de notre mission, mais, justement, ce jour-là, j'étais seul au camp avec le handy man qui travaillait dans le bois voisin. Ils sont donc repartis avec les renseignements que je leur ai donnés, et j'étais assez fier, moi, l'Africain, de tuyauter des Yankees sur les pistes canadiennes. Ma science était encore bien neuve; mais j'entendais si souvent parler de cette grande piste, par les facteurs et les policiers, que j'ai pu en donner la description complète, comme si je l'avais parcourue moi-même, en citant les principaux points de repère: Golden head, Rabbit hole, Bill falls, Rocky point, etc... Ces bonnes gens étaient tout heureux de constater que ces tuyaux correspondaient exactement à ceux qu'ils avaient reçus par ailleurs et qui les avaient incités à venir plutôt de ce côté-ci, à cause de la régularité des courriers officiels. Cela me rappelait quelqu'un qui en Afrique,avait obéi aux mêmes désirs, en choisissant la route du Dahomey plutôt que n'importe quelle autre ! Mais, là, il y avait moins de neige et moins de glace !

Une huitaine de jours après le passage de cette équipe, je vis déboucher, venant du Nord, un homme seul, barda sur les reins, le large serre-tête au front, des raquettes aux pieds. Bien entendu, il se dirigea tout droit vers ma cuisine, visible de loin avec la fumée qui sortait de la cheminée. Pendant que je lui préparais son thé bouillant et qu'il le buvait à petites gorgées bruyantes, il me raconta son histoire.

C'était un trappeur canadien qui venait d'un point situé à plus de trois cents kilomètres au Nord.

- Comment ? à pied ? tout seul ?

- Oh ! non, me dit-il. Ma team est là-bas au bois; je l'ai laissée avant de sortir dans la clairière pour voir d'abord où je suis. Maintenant que je suis sûr d'être bien arrivé, je vais aller la chercher. Je dis bien arrivé, parce que je suis dans la bonne route: je vais à Nepigon station, chez Révillon frères.

- Vous pouvez y être demain, dis-je.

- Oui, j'y compte bien. A soir, je serai à Nepigon Lake grand Trunck. Demain, je pourrai traverser le lac et descendre la rivière, s'il n'y a pas de blizzard; parce que, s'il y a du blizzard, je ne m'aventurai pas avec ma team.

- Mais, dis-je, la trail est marquée, sur le lac, par des branches de sapin plantées tous les cent pas, en quinconce.

- Oui, dit-il, je sais bien. Mais quand même, quarante kilomètres, c’est trop long sur un lac si je suis pris par le blizard au milieu. Au bout d'une heure, on ne voit plus une seule branche, les chiens n'avancent plus, ils se couchent et alors, on ne sait pas ce qui peut arriver si ça dure. Quelquefois, ça dure trois jours, un blizzard, en cette saison-ci. Je connais bien le lac, allez; voilà plus de 20 ans que je le parcours, et aussi la grande trail.

- Allons, ajouta-t-il, tenez-moi de l'eau chaude pour mes chiens; je leur donnerai du porridge; je n'ai plus rien d'autre. Vous m'en passerez bien un seau de cinq livres ?

- Oui, dis-je, je peux le faire; j'en ai en suffisance.

- Merci d'avance !

Moins d'une heure après, il était de retour avec son traîneau et ses sept chiens. Mais, les pauvres bêtes, elles étaient efflanquées, fatiguées, tiraient la langue, baissaient la tête et la queue. On voyait qu'elles marchaient par habitude, mais que la joie de vivre ne les habitait plus. Ah ! ils ne ressemblaient guère, ces chiens de trappeurs, aux beaux chiens de la police, encore moins aux splendides bêtes qu'avaient les chasseurs, l'autre jour. Cependant, je me serais davantage fié à la team du trappeur qu'à celles des chasseurs: leurs bêtes étaient trop choyées, trop dorlotées, trop bien nourries. Maintenant, il est fort possible qu'avec de bons guides, les teams splendides des chasseurs ne deviennent aussi sûres que celle, harassée, de mon trappeur. Ce fut avec une voracité effrayante que les chiens se jetèrent sur leur pâtée, au signal donné. Les pauvres bêtes n'avaient pas mangé depuis la veille au matin.

Big Fred - mon trappeur - transportait une charge de pelleteries uniquement composée de renards, parmi lesquels une dizaine de renards argentés de toute beauté. Il descendait avant son camarade, Shorty Bill, un Canadien comme lui, avec lequel il trappait depuis plus de dix ans, toujours dans les mêmes parages, à peu près. Shorty Bill, ne descendrait que dans deux mois, quand les eaux seraient libres, en canoë, et apporterait tout le lot que Fred n'avait pu charger. D'après leurs calculs, ils espéraient se faire une année de quinze mille dollars à eux deux, lorsqu'ils auraient vendu tout le lot chez Révillon frères. Ils n'étaient pas aux gages de la maison, mais elle leur avait rendu service, à tous deux, et ils lui étaient fidèles, lui apportant toutes leurs fourrures. Ils n'y perdaient d'ailleurs pas, car elle leur payait toujours leurs prises au meilleur prix. Fred comptait sur deux mille dollars pour ses renards, à cause de leur beauté, d'abord, de leur primeur ensuite.

- Et quand vous aurez vendu vos renards, Big Fred, qu'est-ce que vous allez faire, en attendant que votre camarade vous rejoigne ?

- Comme il a fait l'année dernière, comme nous faisons tous les deux, chaque année, chacun à notre tour !

- Comptez-moi ça, Fred. Some more tea ?

- Yes, thanks. Oui. Tous les ans, à cette époque, l'un de nous à tour de rôle, descend avec les renards. Il a ainsi deux et même trois mois d'avance sur l'autre qui est resté au shack et qui doit attendre la débâcle pour descendre en canoë. Oh ! ça va vite en canoë; mais il faut attendre que tout soit libéré des glaces. Alors, comme ça nous met tard dans l'année, Mai- Juin, et qu'il faut déjà songer à retourner au bois en Septembre, ça ne donne pas assez de bon temps. Alors, un de nous deux arrive maintenant, au moins deux bons mois plus tôt. Ça compte, vous savez, deux mois de bon temps ! Surtout que, comme je vais le faire, j'arrive avant le gros des lumberjacks. Eux ils ne quitteront le bois que dans un mois, par là; et quand ils arrivent il n'y en a plus que pour eux. Pensez donc ! ils viennent par milliers, avec des dollars plein leurs poches. Alors, en bandes, ils dépensent beaucoup plus et plus facilement: l’entraînement, vous savez ! Dans le temps, j’aimais ça aussi, faire la grande noce en compagnie; ça avait son charme. Mais maintenant c'est fini. J'aime toujours bien la bonne vie, mais pour mon compte, rarement avec un camarade.

- Même pas avec Shorty Bill ?

- Non. Surtout pas avec lui.

- Pourquoi ? Il est mauvais compagnon ?

- Pas le moins du monde; au contraire, puisque voilà plus de dix ans que nous trappons ensemble ! Mais, voyez-vous, pour vivre ensemble au bois, il ne faut pas vivre ensemble à la ville. On y risque de se brouiller à cause d'une mauvaise gale de girl, quelquefois, ou un coup de cartes malheureux, ou une bataille après whisky. Non. Pas de ça. Et puis, si on vivait ensemble à la ville, on n'aurait plus rien à se dire pendant les six ou sept mois de veillées quotidiennes. Elles sont bougrement longues, vous savez, les veillées dans notre shack ! Tandis que, vivant complètement séparés pendant nos vacances, nous pouvons nous raconter mutuellement nos fredaines, rappeler les anciennes, y ajouter même pour faire plus riche, les soirs où on a de l'imagination. Comme ça, on ne trompe personne, et chacun s'intéresse aux récits de l'autre.

- Oui. Je comprends. Mais dites-moi donc comment vous comprenez vos vacances !

- Attendez. Je vais vous dire ce que je vais faire dans quelques jours.

Quand j'aurai vendu mes renards, je vais demander une avance de deux mille dollars, en bonne monnaie. J'en aurai des rouleaux pleins les poches. Mais je sais les tenir, maintenant; je suis devenu aussi fin qu'un renard, moi aussi; je ne me laisse plus plumer comme dans le temps. Bon. Avec ça, la première maison qui va me voir, ça sera....

- Le saloon ?

- Pas du tout. Ça sera le coiffeur ! Je vais lui dire, à cet homme qui connait bien son affaire: coiffeur, je suis trappeur, je sors du bois, j'ai des dollars en poche. Alors, entrant chez vous comme je suis là, il faut que j'en sorte comme un gentleman, compris ?

Le coiffeur comprendra parfaitement; je n'ai qu'à le laisser faire. Il me dépouille de mes vêtements, me fait prendre, en premier lieu, un bain de lessive. Ensuite, il me taille les cheveux à la dernière mode, me rase magnifiquement. Puis, second bain de toilette fine, cette fois, avec du savon fin et de l'eau parfumée. Il soigne alors les mains, les pieds, les sourcils, etc... Puis il me donne un beau pyjama, un fauteuil, des cigares, du whisky and soda et s'occupe de me faire apporter tout ce qu'il faut pour être transformé en gentleman de la cinquième avenue.

Les gens des stores arrivent avec leur camelote et je n'ai qu'à choisir dans le lot qu'ils me présentent, en me prélassant dans mon fauteuil, comme un parfait banquier. La grande vie commence. Well, l'après- midi, je sors de la boutique du coiffeur, exactement comme j'ai voulu sortir. Personne au monde ne pourrait reconnaître, dans celui qui sort, le trappeur hirsute et semi-haillonneux qui y est entré quelques heures plus tôt. Vêtu somptueusement, coiffé up to date, un jonc à pomme d'or à la main, un porteur à mes côtés avec mes deux belles valises de cuir de porc remplies de linge de rechange, de cravates, cols, etc... je me dirige vers l'hôtel le plus luxueux de l'endroit où le coiffeur m'a annoncé, mais pour ce que je suis réellement, pas comme étant un hurluberlu de passage. Non. Le coiffeur a annoncé: votre meilleur chambre pour Big Fred, le trappeur. Il est descendu du bois; il sort de chez moi je vous l'envoie. - All right, a répondu le patron de l'hôtel; et quand j'arrive avec mon porteur, on me salue très bas, sans rire, en me donnant du "sir" comme à un marchand de cochon de Chicago ! Tout le monde sait parfaitement qui je suis, et quelle est ma profession. Elle est honnête, mais un peu rough, ma profession, n'est-ce pas ? Ce qui n'empêche pas que, lorsque je suis transformé en gentleman, je suis aussi élégant qu'un autre et aussi à mon aise. Avec mes mocassins, j'ai laissé mes manières de trappeur.

Alors, je n'ai plus qu'à laisser faire le hasard, la fantaisie, les tuyaux qu'on me donne, ou les désirs qui sont venus me hanter pendant mon hivernage. Je reste là quelques jours, ou je pars tout de suite plus loin. Où ? Sais pas. Ainsi, cette année, j'ai envie de retourner à Chicago. J'arriverai là avec une pièce de quinze cents dollars à peu près. Ça fera à peine un mois, peut-être moins. Mais, it does not matter. Révillon frères sont là. Que ferai-je à Chicago ? Je n'en sais rien. La noce à coup sûr, avec une jolie femme certainement.

Je passerai mes vacances ainsi. Quand le mois de Septembre arrivera, je remonterai à Nepigon station retrouver mon dépôt chez Révillon où on aura soigné mes chiens et où je retrouverai aussi Shorty Bill qui sera revenu comme moi, sans un sou vaillant en poche, et on se mettra à préparer sa remontée au bois pour un autre hiver.

Voilà, garçon, comment nous passons notre existence, nous autres trappeurs ou lumberjacks de métier. Ça en vaut une autre n'est-ce-pas ?

- Mais oui, Freddy, répondis-je, convaincu, en pensant à celle que je menais moi-même - noce en moins - et à celle, tout aussi mouvementée que j'avais vécue moi-même, mais dans de plus chaudes contrées.

Reposé, sa team remise en train, Fred se leva, siffla les chiens qui se levèrent, bien plus lentement que pour la pâtée mais ils se levèrent néanmoins, sachant bien que, puisqu’on ne les dételait pas, il fallait aller plus loin. Heureusement, ils n'en avaient plus pour longtemps, et ils le savaient bien, car ils sentaient la présence continuelle des hommes; il n'étaient donc plus au bois. Le conducteur donna une bonne secousse au traîneau pour en décoller les patins qui, pendant l'arrêt, avaient eu le temps d'adhérer à la neige, et, après un autre coup de sifflet, l'attelage démarra au petit trot, cette allure que les chiens peuvent tenir pendant des heures et des heures, surtout sur une bonne piste. Fred n'avait plus besoin de ses raquettes qu'il attacha à l'arrière de son sleigh, et il suivit son équipage d'un long pas bien cadencé. Adieu, Big Fred !

Huit jours après, je prenais la même route avec le personnel du camp. Nous aussi, nous rentrions en pays civilisé, comme l'avait fait l'équipe de Sudbury à la même époque, nous évadant de la solitude du bois avant les doux temps - assez éloignés encore pourtant - Le chef laissa au camp le handy man et deux bûcheux qui étaient consentants pour garder toute l'installation pendant l'été, jusqu'à la prochaine remontée de l'équipe, dans sept mois environ. Ils désiraient se faire une bonne avance d'économies, et pour cela il n'y a rien de tel que la solitude de la forêt ?

Nous reprîmes le sentier du camp sur le right of way, derrière les chiens qui transportaient nos bagages. Puis, le jour d'après, nous suivîmes des teams de chevaux jusqu'à Nepigon Lake. Enfin, le troisième jour, nous nous lancâmes sur le grand lac avec l'intention de le traverser en deux jours, comme il est de règle. Mais nous avions compté sans les circonstances.

Nous étions arrivés à environ une heure de marche du groupe de camps dont j'ai parlé, bâtis sur les îlots; nous les voyions déjà très bien, de loin, et même on en distinguait les longues bandes de fumée qui s'élevaient verticalement vers le ciel. Il faisait donc beau. Tout à coup, sans qu'aucun indice ne soit venu nous avertir, un vent violent se mit à souffler et à nous hurler aux oreilles en tourbillonnant. Les chevaux couchèrent leurs oreilles: mauvais signe. - Blizzard, dirent les charretiers; attention ! Ne vous écartez pas des teams. Nous arriverons.

D'instinct, nous nous groupâmes. Le ciel devint couleur de briques, puis noir. La neige se mit à tomber avec une violence inouïe. Elle était fine, comme le sable du Sahara, avec le même effet de brûlure et d'aveuglement. Nous ne voyions plus rien; nous étions haletants. Le vent nous empêchait de respirer par le nez; et si nous ouvrions la bouche, nous suffoquions. Le cache-nez nous garantissait un peu; mais les yeux, les pauvres yeux ne pouvaient ouvrir qu'un minuscule filet qui permettait tout juste de voir le bout de ses pieds et les talons du voisin de devant.

Réellement, nous ne savions plus comment nous marchions, ni où nous allions, nous fonçions les uns à la suite des autres. Dans quelle direction ? La bonne, la mauvaise ? On ne savait pas. On se fiait à l'instinct des chevaux qui, dans de pareilles circonstances, est bien plus sûr que celui des hommes. Pendant la première demi-heure, on pouvait encore, de temps en temps, apercevoir les branches de sapin plantées dans la neige pour indiquer le chemin. Mais ensuite, ce fut fini. Tout était uniformément couvert de neige. Car non seulement cette neige nous tombait des nuages, mais aussi elle était amenée de très loin par le vent qui l'enlevait à la surface du lac, comme, au désert, le vent enlève le sable pour en faire des dunes. Le moindre obstacle sur la surface du lac était prétexte à un petit amas qui, en quelques minutes, devenait dune de neige. Heureusement, nous eûmes raison de nous être fiés aux chevaux. Nous entendîmes tout à coup les sons d'une trompe d'appel, en avant de nous. C'étaient les gens des camps qui, de minute en minute, faisaient retentir leur trompe, car ils nous avaient vu venir, avant le commencement de la tourmente.

Nous étions saufs; mais il était vraiment temps. Une heure de plus à marcher ainsi, et nous aurions été réellement perdus. Il nous aurait fallu, alors, monter des abris contre le vent avec nos traîneaux et nos chevaux, et attendre d'y être gelés ou délivrés: perspective peu enviable ! mais qui nous fut épargnée. Vivement on détela les chevaux qui entrèrent à l'écurie sans se faire prier, et, abandonnant les sleighs à la tourmente, nous nous précipitâmes à notre tour dans le camp bien chauffé, non sans toutefois avoir enlevé la neige qui en obstruait l'entrée. Quel soulagement ! Ce n'était pas seulement la bonne chaleur qui nous semblait si bonne c'était surtout l'absence de vent et des milliers de grains de neige agaçants, et la possibilité de respirer à l'aise et de pouvoir ouvrir les yeux comme tout le monde.

Pendant deux jours encore, le blizzard souffla de la même manière, sans discontinuer. Les camps et les îlots ne formaient plus qu'un énorme monticule de neige. Tout était bloqué par une espèce de dôme englobant toutes les constructions. Pendant la journée, on ne voyait clair que d'un seul côté, dans la direction opposée au vent, où un ravin fabriqué par le vent lui-même permettait de voir... qu'il faisait jour dehors. Autrement, on ne voyait que la tempête. Celle-ci s'apaisa brusquement, le troisième jour dans l'après-midi. Alors, tous les hommes présents dans les camps, deux cents environ, se mirent à saper dans la dune de neige pour en dégager les bâtiments, refaire des tranchées de communications entre eux, et retrouver ce qui avait été la piste, ce qui allait redevenir la piste le lendemain.

Le lendemain ! Eh ! oui, elle redeviendrait piste, cette uniforme surface de neige gelée, mobile comme de la farine, ne collant même pas aux vêtements, tellement elle était fine et froide. Les pauvres chevaux eurent tout le mal. A chaque pas, ils enfonçaient jusqu'au-dessus des genoux. Avec cela, ils devaient tirer les traîneaux; mais ceux-ci glissaient bien. Heureusement, les hommes de notre groupe avaient conservé leurs raquettes. Nous en profitâmes pour marcher devant, les premiers de tout le convoi, bien en avant des chevaux. Nous avions ainsi une belle neige bien plane sous nos raquettes qui nous permettaient de planer, on aurait dit, sur cet océan de blancheur immaculée.

Aucune piste n'était visible. Cependant, dans le calme de l'atmosphère, nous distinguions fort bien les alignements des branches de sapin enfouies sous la neige. Cela faisait des monticules qui nous renseignaient par leur régularité, leur disposition sur deux lignes parallèles. De temps en temps, pour plus de sûreté, nous donnions un bon coup de pied au monticule, et la neige, en s'éparpillant découvrait les premières brindilles vertes dont la présence nous indiquait que nous étions bien sur la bonne route.

Nous marchions si bien que, sans aucune hésitation, nous arrivâmes à Nepigon Portage et, le soir même, à Nepigon Station, sur les bords du Lac Supérieur, terminus de notre randonnée.

 

 

INTERMEDE

 

Je repartis le lendemain pour Fort-William où j'avais laissé ma valise et d'où je comptais me rendre à Winnipeg, capitale du Manitoba. Là, dans cette grande ville en pleine croissance, je voulais reprendre mon nom véritable, ma personnalité, et chercher à me caser, définitivement si possible. Tels étaient du moins mes projets. Ils n'étaient pas très arrêtés, toutefois, car je me laissai tenter par une offre qui allait en retarder l'exécution.

Dans un bar, je fis la connaissance, je ne sais plus comment, d'un type qui cherchait un cuisinier pour quelques semaines seulement. La perspective d'un travail de courte durée m'intéressa et je lui demandai de quoi il s'agissait. Il me dit qu'il était directeur d'une exploitation minière dans une île du Lac Supérieur. Cette île appartenait au Canada et se trouvait juste à la hauteur de la frontière des Etats-Unis. Il y exploitait une mine d'argent dans les veines de quartz, et il en avait besoin d'un cook pour la fin de l'hiver, jusqu'à la fonte de la glace sur le lac. A ce moment là, le cook qui travaillait chez lui depuis deux ans pendant la saison des eaux libres devait reprendre son service. Il habitait à Fort-William même venait passer tous ses weed-ends dans sa famille, comme le directeur lui- même. Ils venaient ensemble, le samedi après-midi, dans la vedette à essence de la mine, et s'en retournaient de même le dimanche soir. Le principal repas ayant été préparé à l'avance, le cookie faisait seul le service de la table.

Pour la saison d'hiver, il était rare qu'on cook tienne longtemps. "Ils me lâchent tous au bout de quelques semaines", me dit-il. On n’est pourtant pas mal, là-bas, vous savez. On y est même très bien. Mais je ne sais pas pourquoi, les cooks d'hiver ne restent pas. Trop de solitude, peut- être ? Pas assez de travail absorbant comme dans les camps ? Je ne sais. En tous cas, mon troisième de cet hiver vient de me lâcher. J'en cherche donc un autre pour trois ou quatre semaines, au plus.

- Eh ! bien, lui dis-je, ça me va. Je suis cook moi-même. Je viens de descendre, il y a deux jours à peine, de la forêt. Je m'apprêtais à partir pour Winnipeg, mais cinq ou six semaines de plus ou de moins, ça ne me gêne pas. Si vous me promettez de me ramener ici dès l'ouverture de la navigation, je suis votre homme.

- C'est parfait, me dit-il. Vous aurez deux dollars et demi par jour. Cela vous va-t-il ?

- Très bien. J'accepte. Où et quand faudra-t-il que je me tienne prêt pour me rendre dans votre île ?

- C'est un peu compliqué, car vous vous y rendrez seul. Moi je partirai d'ici en patins sur la glace. Vingt-cinq kilomètres, ça me fera trois heures de skating. C'est très agréable, car la glace est unie comme celle d'un miroir tout le long de ma trail. Pour vous c'est autre chose. Vous vous rendrez demain matin dans le camp de X (je ne me souviens plus du nom), à vingt kilomètres d'ici, dans le bois. Vous suivrez la team qui y va avec quelques hommes et vous attendrez là jusqu'au soir. Mon guide, un jeune indien pur sang qui connaît les environs comme pas un, viendra vous y prendre.

Il vous conduira, sur la glace, par la trail bien tracée - pour lui - jusqu'à mon île que n'est qu'à cinq kilomètres de là, une heure de marche. Je vous donnerai un mot d'introduction pour le foreman du camp, et vous ne pourrez pas vous tromper car vous ne serez jamais seul. Donc, rendez-vous ici même, demain matin à huit heures. Je vous conduirai à la team à laquelle vous vous joindrez.

- Entendu, dis-je. A demain matin !

Ainsi fut fait.

Nous arrivâmes au camp un peu après la reprise du travail par les hommes. Je fus donc tout à mon aise pour déjeuner avec le foreman, le cook, le cookie et le teamster qui m'avait conduit. Conversation générale sur le temps, comme partout. Cette année-là, disait-on, le printemps serait en avance sur le lac et ses bords, tandis qu'on pronostiquait un hiver beaucoup plus long dans le Nord, dans le Manitoba. Nous verrons bien.

J'allai ensuite avec le foreman faire un tour dans le camp où on fabriquait de la pâte à papier. Je connaissais le métier, j'étais au courant des différentes phases du travail. Aussi le foreman me considérait-il comme un compagnon. Il m'expliqua que là où ils travaillaient à ce moment-là, il faisait la toute dernière coupe possible. Après moi, dit-il, il ne restera plus rien de bon à prendre avant vingt ans. Nous avons droit à tout bois tendre de plus d'un pouce de diamètre ( soit environ 15 centimètres de tour). Alors, vous comprenez, ce qui restera, ce ne sera plus que des bâtons. Mais, dans vingt ans, le bois sera beau. Voyez ces pins, comme ils sont déjà beaux. Et pourtant, il n'y a que dix ans qu'ils ont été gardés, ce qui leur fait vingt ans d'âge maintenant. Et ces épinettes ! Et ces cèdres !

Nous avons le lac tout près; nous avons de bons remorqueurs, mais il faut qu'on flotte tout le train de logs pendant environ cent kilomètres.

Tenez, me dit-il en arrivant au bord du lac, voici votre île, là- bas, voyez-vous ? Vous avez une heure de marche environ. C'est Chikewa, le native, qui va venir vous chercher car il vaut mieux ne pas se risquer seul sur le sentier. La glace travaille déjà sourdement; alors, on peut être pris dans une crevasse soudaine et être écrasé ou englouti. Mais le native connaît cela; vous pouvez le suivre en toute confiance. Il est tout jeune, seize ans à peine. C'est lui qui vous ravitaillera en poisson et en gibier. C'est-à-dire, le gibier n’est plus bon à manger, pour le moment; mais pour le poisson, vous aurez souvent de belles pièces, allez !

Effectivement, le soir, après le souper, le dénommé Chikawa arriva au camp. B'jou ! fit-il simplement et gutturalement, sans autre signe. Puis, sans ajouter un mot, il s'assit, regarda autour de lui et, m'ayant découvert, il n'hésita pas une seconde. Il vint vers moi et me dit en pidgin canadien qu'il venait me chercher, ce dont je me doutais bien, car moi non plus, je ne m'étais pas trompé sur son identité. Il avait tout à fait la figure de l'indien classique avec sa peau cuivrée et ses cheveux noirs huileux et son grand nez en bec d'aigle et ses yeux brillants et mobiles.

Comme j'étais prêt à le suivre, nous partîmes par un clair de lune merveilleux. Dès que nous eûmes quitté le bois, nous eûmes le spectacle superbe de l'immense Lac Supérieur dont la glace et la neige reflétaient les rayons acérés d'une lune resplendissante. Que c'était beau ! L'Indien lui- même me le fit remarquer. Il faisait un froid intense mais sec et avec cette marche sans obstacles sous les étoiles, on ne le sentait qu'au bout des oreilles.

Chikawa ne marchait pas en ligne droite, car, de temps en temps, j'apercevais la masse boisée de l'île soit à ma droite, soit à ma gauche. C'était pour rester sur la bonne glace. Parfois quelques coups sourds retentissaient sous nos pas; mais ils venaient de très loin, répercutés par l'eau.

- La glace commence à travailler, dit Chikawa. Elle va travailler comme çà de plus en plus, au fur et à mesure que l’eau du lac va s'échauffer en commençant par le Sud. Elle gonfle, alors; il lui faut de la place, alors, la glace cède. Vous entendrez, disait-il, dans quinze jours ce sera comme une canonnade continuelle, comme le bruit d'un orage en été.

Nous arrivâmes correctement à l'île; puis, quittant la glace pour monter un raidillon assez long, nous nous trouvâmes sur un petit plateau où de belles baraques étaient édifiées. L'une d'elles était mieux éclairée que les autres: la maison du boss et la cuisine, me dit le jeune indien. Et c'était vrai. L'entrée de ce bâtiment donnait sur le réfectoire; à gauche se trouvait l'habitation du boss; au fond, ma cuisine et ma chambre. le boss, arrivé dans l'après-midi sur ses patins, me reçut fort aimablement. Il me montra ma cuisine, très belle, mieux installée encore que chez les ingénieurs du Nepigon trail, plus grande, avec belle vue en surplomb sur le lac. Ma chambre, attenante était aussi très bien; je serais parfaitement là. J'aurais vingt hommes à nourrir, pas plus, tout était donc parfait.

Je pris mon travail le lendemain matin au breakfast, et tout le monde, par la suite, se déclara satisfait de mes cuisines. J'avais du bois en quantité. Au besoin même, je pouvais utiliser les briquettes qui servaient à alimenter le foyer de la machine à vapeur de la mine; mais je préférais le bois, beaucoup plus propre.

Naturellement, j'allai voir cette mine de tout près.

Elle était située sur la pointe sud, assez élevée, de l'île, et l'on pouvait de là découvrir tout le lac, à perte de vue, comme une vraie mer. Le minerai était du beau quartz bien blanc, veiné par ci par là de bleu sombre. Il devait être très riche en teneur argentifère, et les paillettes de métal y étaient bien visibles. C'était une chose bien bizarre que de trouver, dans cette île absolument isolée, ce rocher de quartz sortant là, tout près du continent de composition tout à fait étrangère. Les filons intéressants se trouvaient bien en dessous du niveau du lac, et les foreuses travaillaient à l'air libre. Les bennes déversaient le minerai sur une petite berge d'où on le pelletterait dans les chalands qui viendraient le chercher, en été, pour le conduire à Port Arthur.

L'île était fortement boisée et habitée par une nuée de rabbits (lièvres) tout blancs à queue noire. Elles étaient familières, ces bêtes qu'on ne poursuivait pas, momentanément du moins. Aux mois de Juillet, Août, Septembre, elles représentent un gibier recherché; mais en hiver, ces rongeurs ne vivant - très chichement - que d'écorces d'arbres amères, ils sont non seulement très maigres, mais encore leur chair a un goût âcre.

Au bout de deux semaines, le temps s'adoucit et la glace se mit à travailler fortement. C'était bien comme l'avait prédit le jeune indien: une suite ininterrompue de coups de canons partant de toutes les directions. Beaucoup de ces détonations étaient très sourdes: elles grondaient longuement sous l'épaisse couche de glace; d'autres, au contraire, étaient éclatantes, sèches, déchirantes, et on sentait nettement la cassure brutale et toute proche. Les failles se rapprochèrent, se multiplièrent; les glaçons, en larges plaques, se chevauchaient, se dressaient les uns sur les autres. Puis, un beau matin, on vit le travail splendide de la nuit. L'eau, partout, courait sur le lac, l'eau mouvante et scintillante encore chargée de glaçons flottants, mais c'était bien le lac qui revenait à son état liquide de la bonne saison.

Deux jours plus tard, plus trace de glace ni de neige sur l'île. Tout avait fondu. L'endroit où j'avais abordé l'île était devenu une admirable crique en forme de demi-cercle parfait, avec une longue et large place de sable blanc, aussi fin que du sable de verrerie. Oh ! qu'elle était jolie, cette plagette en anse de panier, entourée de rochers de quartz bien blanc et bien brillant, sur la crête desquels les grands pins verts semblaient autant de parasols. Et, dans cette crique, dansait mollement, bercée par le lent mouvement de clapotis de l'eau contre le rivage, une gentille vedette à pétrole que le patron avait sorti de son hangar.

Ce fut dans cette jolie embarcation que nous partîmes pour Fort William, comme c'était convenu. Nous étions aux premiers jours d'Avril. Le lac était tout à fait tranquille et la vedette filait avec rapidité et régularité. Je tenais la barre pendant que le patron surveillait son moteur. Comme je connaissais parfaitement ce coin du lac, je me dirigeai tout droit vers l'embouchure de la rivière pour entrer en ville par cette voie, au grand étonnement du boss à qui je dus expliquer que j'avais été cook sur un des remorqueurs du port.

Cinq minutes après, nous nous séparions sur le quai d'embarquement, enchantés l'un de l'autre.

Lui, il avait hâte de se retrouver chez lui.

Moi, mon chez moi...

J'y étais; c'était la route  !

 

 

SEJOUR A WINNIPEG

Cette fois ma route me conduisit effectivement à Winnipeg. Je ne passai qu'un jour à Fort-William et pris le train pour la grande métropole de l'Ouest, la métropole du blé et des boeufs, au nom prestigieux, en ce temps-là du moins et à l'attrait incomparable, disait-on. Il fallait absolument que j'aille voir cela, car une ville de cette importance devait offrir de nombreuses ressources et des possibilités de vivre en famille dès qu'une situation matérielle serait trouvée.

Je voulais y reprendre mon nom et mettre fin à une situation qui était devenue pour moi intenable. j'étais alors complètement remis de mon échec africain qui me tenaillait toujours, il est vrai, mais paisiblement. Encore actuellement, d'ailleurs, il me tenaille, mon échec africain. Jamais je ne pourrai en être libéré. Je ne le voudrais pas, car, en même temps, il me faudrait supprimer de ma mémoire trop de belles et bonnes années, passées soit seul, soit avec ma Manette; et ce sont des souvenirs trop lumineux pour que l'oubli se permette de les ternir. J'avais donc repris le dessus et me sentais fort de gagner ma vie au Canada avec mon nouveau métier de cuisinier.

Pouvant ainsi offrir de nouveau la vie commune à ma femme et à ma fillette, j'avais écrit une longue lettre à Manette, exposant les choses telles qu'elles s'étaient passées, et lui demandant quel sort elle avait elle-même réservé à notre union, à notre amour. Cette lettre partie, ma vie mentale resta en suspens jusqu'à l'arrivée de la réponse que je m'étais interdit d'imaginer.

Elle vint, cette réponse, en un long cri d'amour !

Mon Dieu, que ça fait mal, parfois, le trop plein de joie ! Je n'étais pas oublié, ni maudit, ni rejeté. Ma Manette m'aimait toujours; elle était toujours libre, et notre Suzanne devenait une gentille fillette ! Et puis, il y avait quelques petites photographies de ma Manette de cette époque, avec sa pauvre figure désolée, le vrai portrait du chagrin intérieur et sourd. Que je les ai aimées, ces figures-là ! tout en tremblant, car c'était un peu mon oeuvre. Puis vint une autre photo: celle-là, alors, provoqua une explosion dans mon coeur. C'était ma Manette retrouvée, sa noble figure rayonnante, tout son beau corps si gracieux, si distingué, drapé dans une robe princesse qui le moulait merveilleusement, sa belle tête coiffée admirablement de ses beaux cheveux d'or qui me semblaient resplendir sur le mat du papier. Comme elle était devenue belle, ma femme chérie ! J'avais aussi des photos de Suzette qui ne rappelaient plus du tout le poupon dodu que j'avais quitté dans son berceau.

Le bonheur était de nouveau aux alentours; il fallait le faire entrer au bercail. Mais pour cela, il fallait avoir un bercail, un bercail au Canada ! Qui aurait pu prédire cela, deux ans auparavant, à l'Africain endurci que j'étais ? Qui aurait pu prévoir qu'après avoir vécu des années et des années sous les tropiques et les palmiers, je concevais l'établissement de mon foyer au Canada, sous les glaces et sous les pins ? Après avoir subi des températures de +35° dans la moiteur ou la sécheresse, en venir à subir des températures de -35° dans les neiges glacées ! Et pourtant, c'était bien ainsi que les choses ne présentaient !

 

C'était pour cela qu'en ce mois d'Avril 1910 je roulais en chemin de fer transcontinental - en 3ème classe - vers Winnipeg. La joie m'emplissait le coeur, bien qu'atténuée par l'idée de séparation qui serait encore longue. Mais une séparation, si longue soit-elle, n'est que momentanée. Elle ne ressemble pas du tout à la mort que je venais de vivre - si toutefois on peut s'exprimer ainsi ! - mais c'est bien ce que je veux dire: je venais de vivre une mort près de deux années ! Et tout en roulant, je passais en revue, dans ma mémoire, les mois qui venaient de s'écouler dans ce pays nouveau, où j'avais travaillé d'arrache-pied, sans défaillances, ne me laissant rebuter par rien, n'ayant qu'un seul but en vue: ma Manette à reprendre. Tous les jours, à chaque instant pour ainsi dire, ma pensée était attachée à elle, comme mes cheveux étaient attachés à ma tête. Elle faisait partie de moi-même au même titre que mes organes. Aussi n'étais-je pas étonné de constater qu'il ne me coûtait pas, non seulement de rester fidèle, mais d'être complètement chaste. Car je puis l'avouer sans rougir et sans forfanterie: jamais je n'ai touché aucune femme depuis que ma chérie m'a fait don d'elle-même, jamais. Et, je le répète, il n'y a aucun mérite de ma part, car je n'en ai eu aucun désir, aucun besoin. Même physiquement, j'étais tellement imprégné d'elle que, sans elle, la chair ne parlait pas. Je ne pouvais songer à un autre corps de femme, à une autre odeur de femme, à d'autres cheveux de femme. Et comme je fis bien - sans mérite, je le répète - de me garder intact, moi aussi, puisque ma Manette m'était conservée, par elle-même !

Ainsi j'allais voir, dans cet inconnu, comment je pourrais trouver la solution de notre situation. Je ne l'y trouvai pas; mais du moins l'ai-je frôlée. Il devait être écrit quelque part que le Canada ne serait pas notre terre de réunion. Alors j'avais beau faire, me retourner, aller de l'avant ou de l'arrière: contre ce qui est écrit au Grand Livre de la Destinée, on ne peut rien que s'agiter autour. De toutes façons, il faut signer son destin sur la page où l'on est inscrit, dans la colonne réservée à l'émargement. Mais cette place, on ne la connaît qu'après. Avant de savoir, on fait le faraud en remuant des clochettes et en se figurant qu'on va gagner le ciel tout droit. Et ensuite, on est tout ébaubi de se retrouver assis dans un endroit où jamais on ne s'était situé - comme moi-même en ce mois de Septembre 1937 où jamais on ne pensait pouvoir ni devoir aller !

 

Bon. Restons pour le moment au Canada !

J'arrive à Winnipeg, à l'énorme station du C.P.R. qui laisse loin derrière elle, malgré son modeste titre de station, les plus somptueuses gares parisiennes qui ne sont que de misérables et sales bicoques à côté de cet immense palais où toutes les commodités de l'existence sont concentrées et mises à la portée de tout un chacun. Parlez-moi d'une démocratie alors ! Quand on a coutume de fréquenter nos chétives gares de France, on se demande, lorsqu'on pénètre dans le palais ferroviaire de Winnipeg, si on ne va pas se faire flanquer à la porte, si on a bien le droit de faire usage de tout le confort offert au public. Et, les premiers jours, on est tout étonné de voir avec quelle tranquillité, quelle aisance, les Canadiens vont et viennent dans tous ces services qui, en somme, n'ont été institués que pour le public.

Je suis quand même sorti de cette immense station et suis allé me loger à l'hôtel. Il n'y a rien de tel: on loue une chambre, on y fait sa toilette, on y dépose son bagage, et on est libre d'aller baguenauder en ville pour voir d'où vient le vent. Ce jour-là, dans Winnipeg, le vent venait d'un peu partout parce que j'allais, moi-même, un peu partout, à l'aventure, à pied principalement, pour mieux me rendre compte des choses et des distances. J'aurais ensuite le temps de prendre les nombreux et magnifiques tramways qui sillonnaient les rues à toute vitesse.

Lorsque j'avais quitté Port-William, la fonte des neiges commençait son travail; mais ici, à Winnipeg, située plus au Nord que Fort-William et entre le lac Supérieur, au Sud, et le lac de Winnipeg, au Nord, l'arrivée du printemps était retardée d'au moins quinze jours. Donc, neige partout, mais bien tassée puisqu'elle avait été piétinée pendant tout l'hiver.

J'admirai les larges rues qui desservent la ville dans toutes les directions et qui prouvent qu'un plan initial à présidé à la fondation de la ville. Tout y avait été prévu, noté, situé, mesuré, avec une largeur de vue et d'exécution bien américaine. Le terrain ne manquait pas: l'immensité était la limite, tout appartenait à l'état. Par conséquent, toutes les conditions étaient réunies pour permettre de créer quelque chose de grandiose. Et c'était vraiment grandiose pour une ville qui n'avait guère plus de quinze ans d'existence à l'époque.

Conçue pour abriter un million d'habitants - les Canadiens ne doutent de rien et savent prévoir grand - Winnipeg avait alors trois cent mille âmes dans sa périphérie. On avait réellement l'impression que ce nombre s'y trouvait bien quand on voyait le grouillement continuel de la foule dans les rues et les avenues du centre. De riches et énormes magasins tous articles attiraient la masse des acheteurs et surtout des acheteuses, tout comme chez nous au Printemps, à la Samaritaine, au Louvre et autres grandes boutiques du genre. L'impression générale laissée par cette première entrevue fut bonne, très bonne même, mais embarrassante à cause du trop grand choix des possibilités. Il faudrait essayer de classer tout cela et de suivre un fil.

Ariane, où es-tu ?

Je ne trouvai pas d'Ariane, mais un groupe de Français. C'est étonnant comme, à l'étranger, les nationaux se retrouvent et se groupent d'instinct. En consommant un whisky, sans soda, dans un bar, j'entendis parler le français de France à côté de moi. Il n'en fallut pas davantage, n'est-ce pas ? La conversation continua, avec moi comme supplément, et j'appris que ces camarades étaient pensionnaires dans une pension de famille tenue par des Français également, et située non pas à Winnipeg même, mais dans une localité voisine, Saint-Sauveur, séparée de Winnipeg par la Red River. J'appris par la même occasion que cette localité de Saint-Sauveur était l'embryon de Winnipeg.

Au moment où le Canadian Pacific Railway avait voulu s'installer et créer la grande cité qu'il avait projetée, il s'était d'abord adressé tout naturellement aux autorités régulières de la cité déjà existante à son débouché dans la grande plaine du Manitoba. Mais cette ville était française, c'est-à-dire canadienne française dans sa plus forte majorité, c'est-à-dire entre les mains des prêtres et autres religieux canadiens. Ce fut son malheur. En effet, ces descendants de Français de France avaient bien gardé les caractéristiques de leurs ancêtres: petitesse d'envergure, étroitesse de vue, parcimonie, crainte, restrictions, surtout s'il s'y mêle l'intransigeance religieuse catholique qui, au Canada, était encore fanatique.

Les deux conceptions ne pouvant s'accorder, le C.P.R. au lieu de s'arrêter sur la rive gauche de Red River, à Saint-Sauveur, alla s'installer de l'autre côté de la rivière, sur la rive droite, qu'il était obligé d'atteindre de toutes façons. Là c'était la nudité absolue, la savane à perte de souffle. Il lui fut donc plus facile et moins coûteux d'y créer la ville tout entière qui prit le nom du lac dont elle touche le goulet sud. C'est ainsi que fut délaissé la bourgade de Saint-Sauveur qui est demeurée bourgade et ne se développe que par tout petits morceaux

Cependant, l'inertie des gens n'alla pas jusqu'à rester entièrement isolés de la grande cité qui progressait à pas de géant sur l'autre bord de la rivière. Non. Un pont, en pierres, fut construit pour relier les deux localités; mais ce pont n'était même pas traversé par le tramway qui s'arrêtait pile à son entrée, sur le terrain de Winnipeg. Si bien que, pour aller à la pension de famille dont je viens de parler, il fallait quitter le tram, traverser à pied la Red River et marcher un bout de chemin dans des rues bien tracées, bien marquées, avec de beaux trottoirs, mais peu de maisons. Au moins, il y avait de l'air autour de celles, isolées, qui y avaient été construites.

La pension se trouvait dans une de ces maisons, une grande bâtisse en bois sur soubassement de pierres, à deux étages. L'extérieur avait belle apparence, et l'intérieur, très avenant, répondait à l'extérieur ainsi que les tenanciers. C'était un couple de Parisiens, avec tous deux des cheveux blancs, mais ils paraissaient et étaient encore très alertes et gais et rieurs. Deux bonnes faisaient le service de la pension. Au moment où mes nouveaux camarades m'y présentèrent, il y avait une quinzaine de pensionnaires dont deux couples réguliers et aucun irrégulier. Je passai une partie de l'après-midi dans ce milieu essentiellement français de France et, ma foi, je m'y plus assez pour y prendre pension à mon tour. Je serais moins seul aux heures creuses; j'aurais sans doute plus de facilités pour trouver quelque chose. Enfin j'allais me retremper un peu dans un entourage sympathique, français, et adouci par des présences féminines.

J'y vins dans la matinée du lendemain et fus logé au deuxième étage, dans une chambre très gaie, prenant vue sur la Rivière Rouge qui coulait à proximité. Je fis bientôt plus ample connaissance avec mes co-pensionnaires. Un des couples était un couple de travailleurs. Le mari était employé comme machiniste dans une usine quelconque, et la femme travaillait dans une grande blanchisserie mécanique toute moderne, installée dans Winnipeg même, avec accès sur la rivière. Sur ce couple, rien à dire d'autre que tous deux étaient jeunes, pleins d'allant, de bonne volonté, et désireux de se confectionner un pécule à utiliser plus tard suivant les circonstances.

L'autre couple était formé par deux amoureux éperdus. Ils n'avaient aucune autre profession. C'étaient de jeunes mariés qui disaient avoir les subsides nécessaires pour vivre sans travailler. Sans être d'allure princière, ils étaient bien, d'apparence cossue, et se bécottaient tout le long des jours: ils n'avaient certainement pas assez des nuits. Mais cela ne gênait personne et, si on les blaguait un peu, si on les taquinait, ils riaient bien gentiment. Il y avait six mois qu'ils faisaient ce manège, depuis les premiers froids. C'était sans doute pour se tenir chaud. La jeune femme était assez jolie, brune, aux grands yeux de velours noir, aux beaux cheveux fins et crêpelés. Elle était Corse d'origine et Parisienne de fait. Lui, très quelconque, sinon qu'il était bon compagnon.

Parmi les hommes, il y avait des travailleurs qui travaillaient toutes les journées et des flâneurs ou des chômeurs dans mon genre. Tous avaient fait les mêmes expériences que moi. Tous avaient tâté du bois, des mines, des chemins de fer en construction. Aucun n'avait encore trouvé le bon filon.Ils attendaient la fin de l'hiver - et aussi de leurs ressources - pour se remettre en route, pour quelque part, vers quelque chose. Rouleurs du Canada.

On était pourtant venu leur proposer de s'établir sur un hometead dans la province de Saskatchevan où un comité local était chargé de recruter le plus possible d’émigrants agriculteurs français ou canadiens français pour les envoyer dans un fort groupement français en voie de formation dans cette province lointaine et dirigé par des religieux de Québec et de Montréal. Mais aucun de nos Français n'avait mordu à l'hameçon.

L'appât était pourtant tentant ! Ce comité rétrocédait, dans les mêmes conditions que celles que le gouvernement lui avait faites à lui-même pour les lui céder en bloc, les homesteads familiaux réglementaires, c'est-à- dire 40 hectares gratuitement, plus quarante hectares attenants aux premiers pour une somme de 40 dollars comptant, l'adhérent se trouvait à la tête de 80 ha de bonne terre à blé, encore vierge. Mais voilà justement où se trouvait la difficulté: cette terre encore vierge, qui n'avait jamais été travaillée, il fallait la défricher, la faire défoncer, la labourer ensuite. Mais auparavant, il fallait s'y construire une demeure, aussi simple que possible, mais demeure tout de même. Tout ça pour 40 dollars ? Impossible, direz-vous. Au premier abord, oui. Non, en s'endettant pour une période d'au moins dix ans; et pour cela, il fallait être sûr de rester au moins dix ans au Canada.

Voici comment on pouvait procéder:

Le nouvel adhérent, Pierre par exemple, vient de verser ses quarante dollars. Il est donc propriétaire de 80 ha, là-bas, quelque part dans la Saskatchevan, il ne sait fichtre pas où. Mais le numéro, mettons, 147, qui se trouve dans le secteur C, route 126, chemin C2. Le secteur, vaste comme un arrondissement de chez nous, fait partie du cercle du comité dont la gare la plus proche est à quarante miles, soit 65 km, en droite ligne. La gare va s'appeler Cariboostation, et le centre du cercle, Saint- Mamers, puisqu'il s'agit d'un cercle de capucins et de jésuites. Saint- Mamers va donc être un noyau très important, puisque tout l'ensemble des secteurs et des homesteads va en dépendre, tant pour l'organisation que pour l'exploitation générale. On va y trouver, d'abord, une belle église, puis un séminaire, puis un cloître, puis un hôpital, puis plusieurs couvents de soeurs, une mairie-presbytère et un général-store formidable doublé d'une banque inépuisable. Nous aurons de vastes magasins, de vastes hangars, de vaste silos et une voie ferrée à voie normale qui ira rejoindre le C.P.R. à Cariboostation ou le grand Trunck à Moosestation, plus au Nord.

Notre Pierre s'amène à Saint-Mamers presqu'à sec. Il y est plutôt conduit très gentiment. Là, on lui donne toutes les indications voulues pour qu'il trouve son lot qui est parfaitement piqueté, mais à l'état de brousse absolument vierge. Oh ! elle n'est pas méchante, la brousse: pas d'arbres, quelques arbrisseaux et buissons, pas plus, mais de l'herbe, alors, en veux- tu, en voilà. Dans le temps, c'était les territoires parcourus par les bisons, les aurochs, les élans, les rennes et autres herbivores du genre. Devant cette immensité, Pierre regarde ses mains vides et se gratte la tête avec pour en faire sortir une idée. C'est à ce tournant que le comité l'attend, le Pierre.

Mon garçon, lui dit-il, faut pas t'arracher le scalp de cette triste manière. Arrive un peu icitte qu'on te documente de première. Tu vas revenir avec moi à Saint-Mamers et là, on va te fournir tout ce qui va être nécessaire pour commencer tes travaux.

- Arrive !

Pierre arrive donc, les sourcils en accent circonflexe, et on lui dit: voilà. Il te faut construire une cabane. Dans le pays, il n'y a pas de forêt, mais nous avons des planches, des madriers, des bardeaux, des pointes et des marteaux. On va te donner tout ça et la manière de t'en servir, car toutes nos cabanes sont construites sur le même modèle, à cause des dimensions des fournitures. On te donnera ensuite tout ce qu'il te faut pour l'habiter, ta cabane: un lit, une armoire, une toilette, tables, chaises, batterie de cuisine, fourneau, cuisinière, vaisselle, linge, etc. etc... On va te fournir aussi de quoi te nourrir pendant six mois: lard, bacon, jambon, beans, fleur (de farine) riz, sel, conserves et autres affaires. Voilà pour toi.

Pour ton champ ? Ah ! dame, il te faut le défricher et le labourer. On va te donner tous les outils nécessaires, sans exception. Nous savons parfaitement ce qu'il te faut. Par- dessus le marché, tu auras une paire de chevaux bien vivants, un beau chariot, une charrue, un tombereau, etc.. et, avec tout ça, tu pourras aller habiter ta terre.

Pendant les premières semaines, tu pourras te faire aider par tes voisins déjà installés, jusqu'au moment où tu auras monté ta maison, ton écurie et ton hangar. Après, tu pourras te débrouiller tout seul. Et ne crains rien. Tu ne seras pas perdu, va. Au moins tous les quinze jours, tu auras la visite du Père Athanas, inspecteur et en même temps confesseur, ou du Père Azénor, sous-inspecteur et tout aussi confesseur. Tu vois, tu auras tous les secours de notre Sainte Religion en plus et gratuits.

- Mais, va répondre le Pierre, ahuri devant un tel déploiement de dons ou tout au moins de richesses, comment ferai-je pour payer tout ça ? Vous savez bien que je ne possèdes rien !

- Qu'à cela ne tienne, mon ami. Tu ne possèdes pas encore de dollars; mais tu as de la bonne terre, des instruments et de bons bras. C'est tout ce qu'il te faut pour obtenir de bonnes récoltes de blé. Alors, vois-tu, ce blé, que nous viendrons battre sur place avec nos batteuses collectives, nous te le prenons et te comptons au meilleur cours de l'année. Tu n'en auras donc aucun souci et tu rabattras ta dette tous les ans, avec la différence entre le prix de ton blé de l'année et le montant de tes dépenses pendant la même période. Comprends-tu maintenant, l'ami ?

- Oui, maintenant, j'ai compris. C'est une bonne affaire. J'accepte de bon coeur, c'est entendu. Et combien de temps me faudra-t-il pour me libérer de ma dette initiale ?

- Ça dépendra de toi, mon ami, et de ton travail. En bonne moyenne, huit ans suffisent. Il y en a qui ne mettent que cinq ans; d'autres mettent dix, douze ans; cela dépend de beaucoup de choses.

- Et si je meurs ou si je quitte ma ferme avant d'avoir fini de payer ?

- Eh ! bien, on en fait l'évaluation exacte, ainsi que de tout ton avoir. Si celui-ci est supérieur à ta dette restant, on te donne la différence. S'il est inférieur, tant pis pour nous. Nous prenons le tout et essayons d'en tirer le plus possible pour nous dédommager. Tu vois, c'est simple et tu ne risques rien. Que de t'enrichir si tu veux.

Voilà comment on procède au Canada pour en exploiter la terre et fabriquer des propriétaires terriens à la grosse. J'ai cité ce comité catholique de Saint-Mamer, à titre d'exemple, parce que ses délégués sont venus faire de la propagande dans notre pension de famille. Mais il y a des centaines de ces comités ou trusties répartis dans les provinces canadiennes de l'Ouest. Beaucoup sont religieux, c'est vrai, catholiques, anglicans, presbytériens, salutistes, luthériens, calvinistes, anabaptistes soit français, soit anglais, suisses, scandinaves, lithuaniens et autres. Mais il y en a aussi beaucoup qui sont simplement des sociétés anonymes de capitalistes de tous poils.

C’est ainsi que, d'année en année, la production canadienne de blé augmente par bonds formidables. Et c'est ce qui justifiait parfaitement la construction très coûteuse de tous les moyens de transport et de communications rapides. Car, à cette époque, il ne s'agissait déjà plus de production à coups de charrues à chevaux. Il y avait quantité de tracteurs à essence ou électriques qui labouraient avec huit ou dix socs au derrière, qui faisaient des sillons de plusieurs kilomètres de longueur et qui travaillaient à huit ou dix appareils de cette force sur un terrain d'un seul tenant, d'un seul propriétaire, particulier ou société.

Mais rares, très rares sont les Français de France qui se sont lancés dans cette voie. Pas d'appel pour eux, même pas pour les Canadiens français de la province de Québec. Peu d'entre eux consentent à quitter la province où leurs habitudes sont enracinées. Pour eux, ce serait une deuxième émigration. Et puis, dans la prairie, il n'y a pas de bois, pas de pins, pas d'érables, pas de trappes. Alors, ce n'est plus leur Canada, aux Canadiens. C'est la terre d'immigration pour les esclaves des vieux pays, ceux qui ne peuvent plus vivre dans leurs trop pauvres chaumières. Aussi, à la pension de famille où j'étais, pas l'ombre d'une hésitation pour refuser l'offre tentante d'un homestead à défricher dans la vaste plaine d'où les bisons sont partis pour s'en aller plus au Nord.

Moi non plus, je n'ai pas mordu au homestead ! Ça vous étonne ?

 

Parmi les camarades qui travaillaient peu ou prou, il y en avait un, Martin, que j'avais remarqué à cause de son accent traînant de Normandie. Lui aussi était marié; mais sa femme, tout en étant à Winnipeg, n'habitait pas avec lui. Elle était aide de cuisine à l'hôtel du C.P.R. dans le palais de la station. Ça ne devait pas coller fort entre les époux, car jamais elle ne s'est dérangée pour venir le voir. Lui, par contre, allait parfois la voir, mais tout juste pendant cinq minutes, au travers du soupirail qui, de la cuisine, donnait sur la rue. C'était pas beseff !

Ça ne l'empêchait pas, lui, d'être charcutier, et même, disait-on, charcutier émérite. Par suite de quel avatar avait-il abandonné sa charcuterie normande de Vire, de Caen ou d'Alençon pour venir soupirer par un soupirail à Winnipeg, au Canada ? Mystère. Là-dessus, il eut toujours bouche cousue. A la pension, qu'il payait régulièrement, il ne travaillait que par intermittence, deux ou trois jours par semaine, surtout pour faire du boudin qu'il réussissait à la perfection. Pour cela, il allait à la tuerie (abattoir) du boucher du pays, un Canadien de Montréal et là, avec l'outillage un peu rudimentaire de ce boucher non charcutier, Martin se livrait à son art. Ce qu'il faisait était parfait. Fromage de tête, boudin, petites saucisses fraîches, fricadelles, saucissons à cuire, cervelas cuit, c'est à peu près tout ce qu'il pouvait faire, et le boucher le rémunérait fort bien.

Cependant, Martin désirait s'installer correctement, dans un laboratoire bien agencé, et il cherchait son affaire en ville.

Entre temps, la débâcle s'annonçait aussi à Winnipeg. Sans transition presque, on était passé des temps d'hiver aux temps d'été. La neige s'était amollie, avait tourné en bouillie sale et froide qui s'écoulait à grands traits, filant sur la glace qu'elle découvrait et qui fondait à son tour. Ce fut à ce moment-là que, près du pont de Saint-Sauveur, je vis littéralement scier la glace sur la rivière même. Laneige avait été balayée sur une grande superficie, on s'attaqua à la glace d'une profondeur de 75 centimètres environ avec un appareil qui la sciait en un trait net et régulier sur cinquante mètres environ.

Tous les cinquante centimètres, la machine répétait ces traits de scie parallèles.Puis, lorsque la surface exploitable fut complètement sciée dans un sens, la machine reprit son mouvement suivant une direction perpendiculaire à la première, ce qui dessina autant de carrés qu'il y avait de croisements. Donc, en prenant une surface de cinquante mètres, sur cinquante mètres, cela faisait 100 bandes et 100 dans l'autre, soit dix mille blocs de glace en cube de 0,50 X 0,50 X 0,75, soit un volume total de 1875 mètres cubes. Dès que les blocs furent ainsi sciés sur la place, un plan incliné muni de crochets les fit monter automatiquement dans un immense hangar élevé sur la rive gauche, qui constituait ainsi une glacière fabuleuse. Ce n'était que de la glace industrielle, non comestible; c'est égal, c'était une manière très ingénieuse d'utiliser le froid de l'hiver pour rafraîchir l'été.

 

Puis, un beau jour, il arriva que Martin trouva un laboratoire de charcutier libre et à louer dans d'excellentes conditions. Il me tenait au courant de ses démarches, car nous nous étions liés d'amitié, pour plusieurs raisons sans doute. Nous étions tous deux des silencieux; Nous avions chacun notre mystère conjugal que ni l'un ni l'autre ne connaissait mais que chacun savait exister chez l'autre. Et puis, entre charcutier et cuisinier, il y avait affinité de métier. J'allais ainsi souvent lui tenir compagnie lorsqu'il confectionnait ses charcuteries dans l'officine du boucher et, inévitablement, je mettais aussi la main à la pâte.

Comme, après avoir trouvé un local pour y travailler, il lui fallait un compagnon pour l'aider dans la confection de sa camelote et surtout dans la vente - car il ne sert à rien de fabriquer quelque chose si on ne vend pas - il me proposa une association. j'acceptai en principe et allai voir avec lui le dit laboratoire. Il était situé dans une rue perpendiculaire à une grande avenue, pas loin du centre, et occupait une aile d'une maison d'habitation très bien construite en pierres. Il était agencé parfaitement, avec de grandes tables, un long fourneau à feu continu en briques réfractaires, avec chaudières et foyer divers; un immense four de charcutier, très perfectionné, permettait de faire toutes les spécialités du métier, y compris les pâtisseries. Il y avait aussi toute la batterie des instruments nécessaires; hachoir à oignons, hachoir à viande, mélangeuses, entonneuse, meule à repasser etc le tout actionné par un moteur électrique.

Cette charcuterie avait été montée par un charcutier parisien, propriétaire de la maison même dans laquelle elle se trouvait. Il l'avait tenue pendant cinq ans; et sa femme, aidée d'une vendeuse, tenait la boutique donnant sur la rue. Petit à petit, cette charcuterie était devenue le noyau du clan de Français et de Françaises de moeurs faciles, et les étages de la maison en était venus à servir à un commerce tout à fait différent de celui de la boutique. Il s'agissait aussi en haut de cochonailles, tout comme en bas, mais d'un genre autre quand même. Et le commerce des étages prospérant, devenant même florissant, le charcutier et sa femme avaient fait bâtir un autre atelier, spécialement aménagé pour traiter les cochons... à deux pattes. Ce qui veut dire en bon français qu'ils avaient fait édifier une maison de rendez-vous un peu en dehors de la ville, aux environs d'une avenue passagère, dans un site tout à fait charmant. Oh ! c'était du beau travail à la française. Dans ce genre, nulle part on ne trouve des artistes capables de dégommer les Français.

Ayant fait l'ouverture de cette belle villa hospitalière, ils avaient quitté leur ancienne charcuterie, et, depuis un an, la boutique était louée à une crémière, le laboratoire restant sans emploi, donc à louer. Martin en entendit donc parler, se mit en relations avec l'ancien tenancier, et, en hommes du métier, ils s'entendirent très bien. Du reste, le propriétaire était très coulant. Il ne cherchait pas à faire une affaire, mais seulement à tirer parti de son immeuble tout en le faisant entretenir. Avec ce laboratoire, il ne louait qu'une pièce, attenante, contenant deux lits jumeaux, une armoire, toilette, bref une belle chambre à coucher.Il y avait aussi, entre cette chambre et le labo, une petite cuisine. Cet ensemble était complètement isolé du reste de la maison qui était loué à un ménage de Français.

J'acceptai la collaboration et, un beau jour, nous vînmes nous installer pour y commencer la fabrication de charcuterie française. Les arrhes données pour la location, l'achat des premières viandes et autres ingrédients absorbèrent tout ce que nous avions de dollars disponibles, mais c'était suffisant pour se mettre en route.

Naturellement, ce fut Martin qui charcuta. Pour moi, dans ce métier, je pouvais être utile comme aide, mais non comme préparateur. Mon rôle était surtout de m'occuper de la vente. Et, ma foi, ce rôle se révéla comme n'étant pas très facile à assumer. Comme nous n'avions pas de boutique, il fallait que j'aille vendre la camelote de porte à porte, au panier, à la pièce, car au début je ne pouvais pas emporter de balance. Eh ! bien, mes amis, je vous certifie que c'est un sacré métier d'aller tirer toutes les sonnettes, les unes après les autres, et d'offrir ma marchandise à tout instant, dans les mêmes termes, mais à des ménagères différentes.

J'avais déjà eu un avant-goût de l'affaire à Port-Arthur en allant vendre mes légumes de porte à porte. Mais là-bas, j'avais un cheval, une voiture et une trompette, ce qui faisait que, en général, c'étaient les ménagères qui m'interpellaient et qui, souvent, se dérangeaient pour choisir. A Winnipeg, je n'avais qu'un grand panier long, plat, un vrai panier de charcutier, qu'il me fallait constamment tenir à un bras par l'anse, et c'était toujours le même bras, puisque l'autre devait servir à tirer les sonnettes, ouvrir les portes et livres la marchandise.

Il m’a fallu déployer là plus de force de volonté que de force physique, pour me vaincre. Tous les matins, je partais avec courage et sérénité. Ça allait gazer ! Mais, au bout d’une heure, si, comme cela arrivait souvent, je n’avais encore rien vendu, ça ne gazait déjà plus ! Vous savez, ne recevoir que des rebuffades, souvent grossières, pedant une heure, sans avoir la satisfaction adoucissante de vendre une seule petite pièce, eh ! Bien, comme petit déjeuner, ce n’est pas réconfortant.

Il ne fallait cependant pas céder au découragement et continuer la course jusqu'à épuisement du panier. Je pouvais insister sur la qualité de la marchandise, car je la voyais faire. Et dans mon panier, j'avais, suivant les jours, du boudin, bien bon, allez, des petites saucisses à frire, des saucisses à cuire, des petits cervelas cuits, des crépinettes, des petits bols de fromage de tête, de jolies plaquettes de galantine appétissant, des petits pâtés en croûte, de la langue roulée, du pâté de foie en petits bols de papier sulfurisé. C'était donc assez divers, bien que limité à ces petites choses portatives.

Tout était installé sur une serviette d'une blancheur impeccable et recouvert de même. je ne servais qu'avec une fourchette, et j'étais moi-même soigné, avec une toque blanche et tablier blanc. Mais tout cela ne suffisait pas pour faire filer la marchandise: il fallait en dire des paroles !

Cependant, petit à petit, je fus connu dans les quartiers que je fréquentais. Les gens qui avaient acheté de mes produits et les avaient mangés les avaient trouvés excellents. Ils en achetaient d'autres; ils en faisaient part à leurs voisins. Si bien qu'il arriva un moment où je ne pus plus porter mon panier, tellement il fallait le remplir. Je continuai cependant ainsi encore deux mois, essuyant les reproches des ménagères qui, cette fois, trouvaient que je ne passais pas assez souvent ! Mais les temps chauds arrivèrent et il fallut restreindre la production, puisque nous ne pouvions vendre en boutique, c'est-à-dire avec glacière.

Lorsque la saison le permit, le trafic reprit avec plus d'intensité, et nous louâmes, matin et soir, une voiture et un cheval, légers tous deux, mais qui avaient le mérite de transporter à la fois ma marchandise et ma balance.

Tout ce trafic de vente avait lieu le matin. Après le déjeuner, les ménagères ne sont plus visibles. Mais les après-midis n'en étaient pas moins occupées pour cela.

En rentrant, je cassais la croûte, bien entendu. Ce n'étaient pas les éléments qui manquaient, bien qu'ils fussent un peu trop carnés pour mon goût. Martin, lui, aurait vécu uniquement de pain et de viande. Cependant, quand je faisais une bonne potée de cassoulet, il ne donnait pas sa part aux chevaux; et non plus des carottes avec le cochon qui remplaçait le boeuf, car il n'entrait pas un morceau de boeuf ni de cheval au laboratoire; rien que du porc frais, du veau et, de temps en temps, une volaille dans la galantine: environ une poule pour vingt kilos de porc et de veau mélangés par moitié.Cette proportion, bien que minime, était suffisante avec un soupçon de cognac et quelques miettes de truffes bien réparties dans la masse, pour donner à cette "galantine de volaille" un fumet délicieux. C'était certainement beaucoup mieux que ce que pouvait faire le fameux Américain avec sa célèbre marque de pâté d'alouettes.

- Mais enfin, lui demandait-on, comment faites-vous pour fabriquer autant de boîtes de conserves ? Vous en vendez dix fois plus qu'il ne peut y en avoir d'alouettes dans le monde entier !

- Oh ! c'est fort simple répondait imperturbablement le génial charcutier. Je fais oune mélange, oune bonne mélange avec le cheval.

- Ah ! vous ajoutez de la viande de cheval ?

- Oh ! yes très bonne, la viande de cheval !

- Oui, mais dans quelles proportions ?

- Oh ! très honnêtes proportions; cinquante pour cent cheval, cinquante pour cent alouette.

- Quand même ! votre production est tellement énorme ! Ce n'est guère possible !

- Oh ! yes; very possible ! Je disais cinquante pour cent; moitié, moitié; une cheval, une alouette ! une cheval, une alouette ! Voyez, cela fait le compte !

- Ah ! bien, en effet; dans ces conditions, vous avez raison, s'exclamait-on abasourdi.

Chez nous, à Winnipeg, la proportion était tout de même largement supérieure !

Quand mon casse-croûte était fini, je me mettais à la disposition de Martin pour l'aider dans son travail de laboratoire.

Il y avait en effet des travaux accessoires que je pouvais faire, à commencer par l'épluchage des oignons. Un grand sac de 20 kilos tous les deux jours, cela représente quelques larmes pour les yeux sensibles. J'ai la chance d'avoir les yeux insensibles au jus d'oignons: c'était donc très bien. Quand ils étaient épluchés, il fallait les passer au hachoir électrique qui se chargeait d'en faire, avec ses couteaux courbes, un joli galimatias de pâte bien onctueuse et odorante.

D'autres fois, j'avais à surveiller le hachage de la chair à saucisses; ou bien son introduction dans les boyaux. Ou bien je faisais la pâte brisée pour les pâtés qui en demandaient. Martin, qui était excellent pour la pâte feuilletée, ne réussissait pas si bien la pâte brisée. Comme je m'en tirais très bien, il y avait compensation.

Je faisais aussi les courses à l'extérieur et me rendais tous les deux jours aux abattoirs de Winnipeg. Ce n'était pas une petite affaire, ni les abattoirs, ni de s'y rendre pour y faire ce que j'y allais faire: chercher deux grands brochons à lait plein de sang de boeuf frais, tout coulant de la gorge des animaux saignés. Les premiers jours, je ne m'y sentais pas trop à mon aise; puis l'accoutumance vint, et il en fut de cela comme de toutes les choses familières.

 

J'entrais donc dans la tuerie.

Figurez-vous un immense hall de haute travure, au sol parfaitement cimenté et luisant. Quelquefois, ce hall était tout vide; quelquefois, il était tout plein de corps de boeufs écorchés et pendus par les pattes de derrière. Presque toujours, j'y entrais un peu avant le commencement de la séance de l'après-midi, et il était vide. Sur un des côtés, un couloir aménagé en madriers très épais servait à l'entrée des animaux à sacrifier. Le premier qui entrait était conduit tout au fond de ce couloir, et les autres suivaient à longueur d'animal. Il y en entrait exactement vingt.

Chaque bête était attaché par les cornes, la tête très basse, à un énorme anneau scellé dans le sol. Le tueur commençait alors sa rapide besogne. Il mettait à la première un masque de cuir couvrant entièrement les yeux et comportant en son centre un petit disque muni d'un ressort et d'un fort poinçon. Le ressort maintenait le poinçon à l'extérieur du disque, la pointe effleurant le front du boeuf. Alors le tueur, d'un bon coup de merlin d'un poids moyen enfonçait le poinçon dans la cervelle de l'animal qui tombait d'un coup, en masse pesante, sans une plainte, foudroyé.

Aussitôt, le masque était enlevé et ajusté à la tête du suivant qui subissait le même sort une minute après le premier. Celui-ci était aux mains de deux aides qui travaillaient simultanément. L'un enfonçait dans le trou perforé une longue tige d'acier qui, pénétrant dans la moelle épinière, devait assurer la mort du sujet, l'autre attachait une patte de derrière au crochet d'un palan. Il appuyait sur un interrupteur de courant, et la bête était élevée en l'air et descendue de l'autre côté du couloir, sur le plan incliné du saignoir.

Là, le saigneur enfonçait son couteau pointu dans le gosier du boeuf et le sang se mettait à sortir à gros bouillons et tout fumant. C'était le moment que j'attendais. Je m'approchais avec un de mes brochons et en présentais l'ouverture au jet épais de sang chaud; je recueillais environ un tiers de mon récipient et je brassais immédiatement ce liquide rouge pour éviter qu'il ne caille. J'en retirais ma main rouge entièrement couverte d'un réseau de fils très fins qui s'y étaient attachés. j'allais ainsi de bête en bête pour remplir mes deux brochons.

Mais je n'étais pas libre de m'en aller comme cela. Je devais attendre la visite du vétérinaire officiel qui venait, une fois toutes les heures environ, examinait chaque bête et posait son cachet de laisser aller.Lorsqu'une bête lui paraissait douteuse, il y apposait un cachet d'une autre couleur qui voulait dire que la viande en était consommable, mais non les viscères. Dans ce cas-là, je devais vider tout le sang recueilli, même si je n'en avais pas eu de cette bête-là. Consigne, consigne. Désolé ou pas, je devais recommencer le remplissage de mes brochons et attendre une nouvelle visite du vétérinaire. En général, ça allait bien. Cependant, il m'est arrivé de vider deux fois de suite mes brochons et de m'en retourner à vide, le saignage étant terminé. C'était rageant, mais rien à faire contre.

Pendant mes attentes, j'avais tout loisir de regarder travailler les dépeceurs qui étaient vraiment merveilleux de rapidité et d'adresse. En vingt minutes, une bête était complètement dépouillée, vidée de ses entrailles, ouverte, lavée et envoyée en arrière sur les galets qui la conduisaient à l'intérieur de l'établissement pour la fin du travail.

J'allais aussi à ce même abattoir pour y chercher notre viande de porc et de veau, mais ce n'était pas dans le même bâtiment. Là;, la tuerie se faisait sur des étals, et le sang y était recueilli par la maison même qui en faisait, elle aussi, du boudin. Mais leur boudin au sang de porc et de veau ne valait pas le nôtre au sang de boeuf. Le nôtre, malgré la sécheresse de ce sang, était beaucoup plus moelleux, mieux parfumé: la manière, le tour de main !

De ce côté-là, c'était par milliers que, tous les jours les animaux étaient sacrifiés et parés dans un travail automatique parfaitement réglé, depuis le saignage jusqu'aux boîtes de conserve qui s'accumulaient en pyramides prestigieuses. Que de monde là-dedans ! Et quelle réserve de marchandises dans les frigos ! C'est invraisemblable si on ne l'a pas vu de ses yeux, si l'on n'a pas parcouru, comme je l'ai fait, les allées sans nombre et presque sans fin, sillonnées de wagonnets toujours en mouvement, de ces immenses hangars dans lesquels le givre est roi. Tout y est conservé à moins 5 degrés centigrades d'une façon constante et uniformément répartie jusque dans les moindres recoins.

Il faut voir ces alignements à perte de vue de corps de moutons, de veaux, de porcs, rigides, serrés les contre les autres et continuellement agités: les uns poussés vers la sortie, pour l'embarquement dans les wagons frigorifiques de la maison, les autres se serrant pour faire de la place aux entrants du jour ! Ah ! ces Américains, quelle belle leçon ils nous donnaient là du travail gigantesque, gigantesquement prévu, gigantesquement exécuté, sans aucune rature, sans arrêt, sans précipitation; travail mathématique, travail automatique. Qui aurait pu croire auparavant que l'on pût appliquer l'automatisme à l'art culinaire, à l'art de la charcuterie, de la boucherie ! Et pourtant, cela existait sous mes yeux. Des wagons entiers pleins de marchandise parfaitement cuisinée partaient tous les jours de là pour se répandre dans le vaste continent et même de l'autre côté des mers.

Et pourtant, d'un autre côté, quelques artisans comme nous pouvions vivre et concurrencer avantageusement ces cuisines mécaniques. Oui, mais seulement dans une grande ville comme Winnipeg où la fabrication journalière était et pouvait être consommée sur place par des connaisseurs. J'étais même arrivé à introduire ma marchandise dans un des plus grands magasins de la ville où, au rayon de la charcuterie fine, je fournissais régulièrement les pâtés en croûte, les galantines de volaille, et un peu de toute notre camelote. On avait installé là un rayon spécial, intitulé charcuterie fine essentiellement française, et, de semaine en semaine, la demande augmentait. C'était bon signe.

 

La firme prenait donc tournure, l'hiver aussi. Il y avait déjà de la neige depuis quelques semaines, quand la cassure se produisit.

La cause de cette cassure ? notre succès qui s'affirmait. Les moyens employés par la Providence pour l'amener ? Oh ! bien machiavéliques, ma foi; ce qui me fit douter une fois de plus que la Providence se soit occupée de cette affaire.

La chose arriva tout brusquement, pour moi du moins, à la suite de l'intervention de Madame Martin. Peut-être Martin avait-il prévu ce qui arrivait; je ne sais pas. En tous cas, un beau jour un avocat huissier vint nous signifier qu'il mettait saisie-arrêt sur tout notre attirail de commerce, en vertu d'une action intentée par Madame Martin envers son mari, suite de droits incontestables qu'elle détenait par ailleurs. Stupeur de nous deux ! Bien jouée de la part de Martin si elle ne fut pas sincère ! La mienne fut violente autant que sincère ! Mais que faire là-contre sinon obtempérer sous peine de contrainte par force ?

Dans les jours qui suivirent, les pourparlers s'amorcèrent. Arriva un assez jeune homme, style tout à fait américain bien qu'il fût canadien de Montréal et parlât parfaitement le français. D'où sortait-il ? Comment connaissait-il notre établissement et la valeur que nous lui avions donné ? Mystère pour moi. Quoiqu'il en fût, il était parfaitement au courant des choses et il en vint à proposer un arrangement amiable, par l'intermédiaire de l'avocat huissier:

Je disparaissais de la firme qui n'existait que de fait et n'était pas consacrée par un acte notarié, ce qui, hélas, était parfaitement vrai. Le Canadien rachetait le tout, la maison entière avec la charcuterie, où Martin reprendrait la fabrication tandis que sa femme s'occuperait de la vente dans la boutique. Le Canadien devenait donc propriétaire de tout l'ensemble, chambres meublées comprises, clientèle aussi probablement, et les Martin se refaisaient une existence commune et de perspective riante. Voilà; c'était simple ! Mais il fallait y songer et pouvoir le faire !

Quant à moi, lorsqu'on se trouve, ainsi que je me trouvais, en présence de ces puissances conjuguées: justice, argent, commerce, maison d'amour, absence de scrupules, brutalité, intérêt, ambition, il n'y a qu'à s'incliner tout de suite. C'est le moins mal qu'on puisse faire. Aussi fut-ce que je fis. Je reçus deux cents dollars pour ma docilité forcée et je m'en fus Gros Jean comme devant encore une fois. Qu'aurais-je pu faire d'autre ? Résister ? Intenter un procès ? Avec quoi ? Et que m'aurait-il rapporté ? Et combien de temps aurait-il duré ? Trop de points d'interrogations. Partons tout de suite. Serrons nos deux cents dollars. Enterrons nos illusions, nos nouveaux espoirs et allons chercher ailleurs.

On ne meurt pas de ça !

Et pourtant, j'avais aimé le caresser, cet espoir qui prenait naissance et qui déjà vagissait dans mon esprit et dans mon coeur ! Je commençais sérieusement à envisager l'appel de mes chéries pour le printemps suivant, 1911, par conséquent. Je pensais être alors complètement en mesure, ou de fonder une association légale avec Martin et tenir notre charcuterie en boutique, avec l'aide de Manette, ou de devenir cuisinier charcutier dans le grand magasin où les chefs du rayon de plats cuisinés me connaissaient bien. Mais je n'étais pas encore en mesure de me proposer au dit magasin à cette époque-là. Je n'étais pas encore assez au courant de la fabrication charcuterie; il m'aurait fallu un hiver complet, six mois entiers, pour m'initier à tous les secrets de cet art culinaire. Et voilà que tout s'effondrait d'un seul coup ! Tant pis ! Il me fallait revenir à la cookerie ordinaire, banale, sans art et sans grâce ! Que de fois l'avais-je déjà prononcé, ce Tant pis ! Et que de fois aurai-je encore à le prononcer à l'avenir.

 

Je partis donc, pour changer, comme cook dans un camp de bûcheux, situé au fond du lac des Bois, non loin du lac Supérieur. La station qui desservait ce camp s'appelait Kenora et se trouvait juste à l'entrée de cet important lac. C'était l'hiver; tout était uniforme; tout était recouvert de glace et de neige.

Me voilà parti à pied, comme les autres hommes de la caravane, derrière les sleighs chargés de provisions. Nous avions deux jours de route, avec un arrêt, le premier jour, dans un camp bistro dortoir, où il faisait chaud et où on dormait par terre sur des rondins écorcés et vernis par le frottement des dormeurs qui avaient couché là depuis des années.

Les gens du camp semblaient très contents de voir arriver un cook français qui, venant de Winnipeg, ne pouvait être qu'un as dans sa partie ! Je ne sais pas si je n'ai pas détruit cette renommée un peu gonflée, mais les hommes ont quand même paru satisfaits de leur cook et de sa cookerie.

C'était un camp de bois de papier.

Les bûcheux n'appartenaient pas à la même catégorie que ceux des chantiers de bois d'oeuvre. Dans ceux-ci, on trouve de véritables lumberjacks. Dans les bois de papier, on trouve des hacheurs quelconques, car il ne s'agit que de couper de petits arbres au bois tendre. Une hache bien affûtée, un bras un peu expert et, en deux ou trois coups, l'arbre tombe. C'est commode !

Puis, comme dans tout chantier, on partit au moment du dégel. Je ne voulus pas rester là pour le flottage, au milieu des mouches et des moustiques. Pour atteindre la terre ferme, nous eûmes deux heures de dure marche dans la slush qui nous arrivait jusqu'au bassin. Nous devions traverser une pointe du lac où la neige s'était accumulée sur une épaisseur invraisemblable, et, comme elle fondait, nous entrions dans sa bouillie jusqu'au bassin, et les pieds pataugeaient dans l'eau glacée jusqu'au dessus des chevilles. Ce furent de durs moments à passer; mais on passa, et, deux jours après, je revis la ville de Kenora qui s'apprêtait, elle aussi, à quitter son manteau d'hiver.

Déjà, l'eau des neiges coulait dans les rues à plein flots. Les chaussées étaient ignoblement impraticables. On ne pouvait marcher que sur les trottoirs de bois sur pilotis. Cependant, les fleurs apparaissaient aux arbres, ainsi que des myriades de bourgeons où s'égayaient les oiseaux piailleurs et affamés. Le printemps était arrivé. Moi aussi. Qu'allais-je faire, pendant le printemps ? Un tour à l'hôtel d'abord. On verrait ensuite.

Ce fut une heureuse inspiration. Doublement heureuse, même car, des deux hôtels contigus, elle me fit choisir l'un plutôt que l'autre. je sais bien que si j'avais choisi l'autre, mon destin aurait été orienté d'autre façon, mais orienté tout de même. Comment ? Personne n'en saura jamais rien, pas même le destin qui se fout pas mal des gens qu'il arrange à sa façon. Et puis, non. Mon destin n'en eut pas été changé, car il dépendait d'événements qui se passaient ailleurs et qui auraient eu la même influence sur mon sort. Quoiqu'il en fût, je choisis l'entrée du Kenora-Hôtel et j'y pris une chambre, comme partout ailleurs.

Une fois installé, je fis un tour général de la bourgade qui prenait des allures de ville. La façade de l'hôtel donnait en plein sur le bord du lac des Bois, immense réserve d'eau remplie d'îles, d'îlots boisés, guinguettés, charmillés, parfaitement aménagés pour y recevoir, en été, des milliers de visiteurs en esquifs de tous genres, en hiver des patineurs et des skieurs de tous poils. Quelle jolie perspective ! Quel joli site. C'était la première fois que je voyais, au Canada, un paysage vraiment joli, attrayant, gai, pimpant, comme on en voit tant en France, en Europe.

De retour à l'hôtel, bar, bien entendu; causerie.

- Tiens, vous êtes cook ?

- Oui, et même cook d'hôtel

- Cook d'hôtel ? Où avez-vous travaillé ?

Je cite le nom des hôtels.

- Eh ! mais, dites donc, il y a une place à prendre ici dès demain. Le cook de jour s'en va ce soir et il n'est pas encore remplacé. Voulez-vous prendre le job ?

- C'est faisable, dis-je. Mais d'abord, vous avez dit cook de jour; il y a donc un cook de nuit ?

- Oui; et voilà pourquoi. Il y a trois hivers déjà, le patron a fait mettre le chauffage central. Mais au lieu d'avoir une chaudière quelconque avec chauffeur permanent, il a fait installer les tuyaux de chauffe dans la grosse cuisinière de la cuisine. Alors, comme il faut constamment du feu sous les tuyaux, au lieu d'un chauffeur inerte, il à pris un deuxième cuisinier et a mis en route la brasserie de nuit, faisant ainsi d'une pierre deux coups. Son cook de nuit entretient le chauffage central. En même temps, il sert les repas rapides qu'on peut lui commander jusqu'à deux heures du matin. Et moi ici, au bar, je sers à boire aux clients que j'envoie au cook ensuite. La combine est excellente; ça marche épatamment, surtout que nous avons la seule brasserie de nuit qui existe en ville.

Bien. J'accepte. Mais il faut peut-être voir d'abord le patron ?

- Non. Le patron ne vient que rarement. Il est gros propriétaire de pas mal d'affaires, et surtout chasseur, pêcheur, touriste. C'est son fondé de pouvoir qu'il faut voir.

L'affaire fut entendue sans difficulté.

C'était une très bonne place. Pas très fortement payée, peut-être, deux dollars par jours, nets; mais on y était très bien considéré, bien logé, bien traité. J'avais une très belle chambre au deuxième étage; j'avais droit à deux tabliers blancs, une veste blanche et une toque blanche tous les jours, du linge de vaisselle à volonté. Je commandais le pain au boulanger, la viande chez le boucher charcutier du quartier avec lequel je nouai de bonnes relations. J'avais en outre, dans une immense glacière hangar, semblable à celle de Winnipeg, plusieurs milliers de canards sauvages, tués l'automne précédent et dans un parfait état de conservation.

J'en faisais cuire deux ou trois tous les jours et les servais découpés, en viande froide, très appréciée des amateurs. A la cuisine, j'avais une Polonaise qui venait deux fois par jour pour la vaisselle et les gros travaux, si bien que je m'occupais exclusivement de ma cuisine.

Le garçon qui faisait le service de la brasserie et de la salle à manger me passait les commandes. L'hôtel était dirigé par une vieille miss anglaise que je ne voyais guère qu'aux repas qu'elle venait prendre dans ma cuisine. A ce moment, on bavardait quelque peu. Elle était maniaque en diable et ridée comme une vieille pomme reinette; mais nous nous entendions bien quand même.

A la salle à manger, j'avais un nombre très variable de clients. En règle générale, je faisais le menu pour quinze personnes, parmi lesquelles le gérant fondé de pouvoir à qui je le soumettais tous les jours pour le lendemain. Puis, il y avait là les barmen (car ils étaient deux) le cook de nuit, la maid, deux femmes de chambre, le garçon de salle et cinq ou six clients attitrés. Mais il se trouvait aussi des jours de passage de touristes où il me fallait prévoir cinquante repas. Alors les canards venaient à la rescousse. Nous avions d'ailleurs tous les jours du poisson vivant ou tout frais, des pièces de trois, quatre kilos, magnifiques, à la chair succulente. Le lac était tellement poissonneux qu'on fabriquait, à Kenora, du caviar avec les oeufs d'esturgeons et autres gros poissons qu'on pouvait récolter au moment du frai. J'en avais toujours cinq ou six kilos en conserve dans des bocaux de verre; et je peux dire que le meilleur client de ces bocaux était moi-même, car, s'il diminuaient rapidement de contenu, la clientèle étrangère n'en était pas seule cause !

Pour la brasserie, la clientèle était aussi très variable.

Un jour, je n'avais aucun client; le lendemain, ils s'amenaient dix, quinze, ensemble, à moitié saouls, et réclamaient un repas en vitesse, avant même de savoir ce qu'ils désiraient manger. Dans ces cas-là, le garçon avait la consigne: il les engageait à prendre d'abord une bonne soupe aux huîtres et à la tomate, en vantant la marchandise. Il pouvait le faire en toute conscience, car j'avais trouvé une bonne manière, rapide, simple, économique, de la faire. Je la parfumais et l'épiçais convenablement et servais à mes clients une soupe dont le fumet appétissant se répandait dans toute le maison. J'acquis même une telle renommée de la soupe aux huîtres que les noceurs attendaient mon arrivée à la cuisine, le matin, pour m'en commander comme on va manger la soupe aux oignons, dans le quartier des Halles, à Paris, pour terminer dignement une joyeuse nuit.

Pendant que la soupe cuisait et que les clients la mangeaient, j'avais le temps de sauter au téléphone pour demander d'urgence, au boucher, le nombre de steaks qu'il me fallait. Il connaissait les dimensions et les épaisseurs que je lui avais indiquées une fois pour toutes. Les steaks arrivaient; les frites étaient déjà en train de frire dans mon grand chaudron, toujours prêt à servir, si bien que mes gaillards étaient satisfaits.

Bref, j'avais, une fois de plus, trouvé le bon port. J'étais satisfait de mon sort que je trouvais très doux, enviable même, et tout le monde était content de moi. C'était donc parfait, et je pouvais, avec beaucoup de joie, envisager l'arrivée très prochaine de ma Manette et de notre Suzanne.

Eh ! bien, non. Il était dit décidément que ça ne devait pas se faire.

 

Deux événements, dont un très grave, s'étaient produits à Longwy, dans la famille Claudel.

D'abord, la grand-mère Blondeau était morte.

Cette mort-là ne surprit personne et, il faut le dire aussi, ne pouvait chagriner personne. La bonne vieille grand-mère, autrefois si active, était paralysée depuis plusieurs années et avait dépassé l'âge de quatre-vingts ans. Dans ces conditions, la mort est certainement une délivrance, aussi bien pour la personne qui s'en va que pour celles qui restent encore un certain temps après.

Mais l'autre événement était beaucoup plus grave et tout à fait inattendu: la mort très rapide de ma belle-mère, Marie Blondeau, Madame Claudel, la maman de Manette, la grand-mère de Suzanne. Cette disparition-là provoqua une révolution complète dans la maison, car, en plus du grand chagrin qu'elle amena pour toute la famille, elle allait déterminer un changement complet de nos plans.

En effet, le grand-père Claudel, déjà âgé, allait rester seul si Manette venait me rejoindre. Sa soeur Lili, mariée au Capitaine Sohet, venait de partir en garnison à Annecy dans les Alpes. Le grand-père ne pouvait pas les y suivre. Que serait devenue la maison familiale ? Et puis, Manette ne pouvait pas consentir à l'abandonner, lui qui ne l'avait pas abandonnée lorsque j'avais disparu brutalement. Nous ne pouvions que lui rendre la pareille. Il était impossible de laisser ce brave homme sans famille, lui qui ne pouvait pas vivre sans famille autour de lui, sans femme surtout; non pas la femme-chair, mais la femme-soeur, la féminine, dont la douceur lui était indispensable.

Donc, puisque Manette ne pouvait plus venir me rejoindre, il fallait que ce soit moi qui revînt en France, en abandonnant complètement l'idée d'une installation au Canada. La situation n'offrant aucune autre issue, je devais sacrifier cette perspective.

Qu'y ferais-je, en France, y rentrant une fois de plus sans emploi, sans situation ? Il n'était pas question que je m'y place comme cuisinier. Rien à faire pour moi en France, ou en Europe, dans ce métier. Au Canada, oui; j'étais devenu bon et serais devenu très bon en peu de temps. Là, cette profession m'aurait assuré une existence aisée pour moi et ma famille. En outre, elle présentait l'avantage de m'offrir, suivant les circonstances, la possibilité de me mettre à mon compte dans une grande ville ou dans un centre touristique. Mais en France, tout ça comptait pour zéro. Il fallait que je reparte de nouveau à zéro. Et j'avais 36 ans, et tant et tant d’expérience, au singulier comme au pluriel. Mais de cela, de celles-là, on n'en a jamais assez. Je l'ai bien vu par la suite.

Tout de même, une branchette de saule pendait au-dessus de ma rivière, à quoi me raccrocher dans les débuts pour atteindre la rive et voir à en remonter le talus. C'était le portefeuille d'assurance que le grand père gérait. Il avait repris une petite affaire qui périclitait plutôt qu'elle n'avançait. Lui, le papa Claudel, n'avait aucun moyen ni aucun désir de la faire gonfler, sa petite affaire. Elle lui rapportait un fixe modique, mais qui, ajouté au fixe de sa retraite, le mettait à la tête d'une mensualité suffisante pour vivre aisément avec sa petite famille. Il la considérait comme une affaire d'administration plutôt que comme une affaire de rapport.

Alors, il me l'offrait, son affaire. Rien ne serait changé dans la maison. Son bureau serait le mien. Je prendrais la direction de ce portefeuille et j'aurais tout loisir de lui faire rendre davantage que ce qu'il rendait en tournant tout seul dans son jus. Je ne connaissais pas le premier mot de l'assurance. je ne savais absolument pas comment cela fonctionnait. Mais je savais qu'il y avait, en France comme ailleurs, quantité de gens qui s'occupaient de cette branche et qui en vivaient. Alors, comme je me refusais à me croire plus bête que tous ces gens là, je me représentais bien ma progression dans l'étude de la profession et dans son rendement. Avec un noyau qui fonctionnait déjà bien, il me serait assez aisé de me mettre au courant de la chose. On verrait bien. Au surplus, il n'y avait rien d'autre à faire pour un type qui revenait du Canada et même du bout du monde, après une absence de près de dix-huit ans à courir les pistes de quatre continents - de Juillet 1894 à Novembre 1911, cela faisait dix-sept ans et quatre mois de bourlinguage !

Je connaissais beaucoup de choses; j'avais vu beaucoup de choses et de gens. J'avais le crâne bourré des spectacles les plus divers; j'avais affronté bien des dangers. Eh ! bien, en revenant à Longwy, mon pays d'enfance, au sein de ma famille, j'étais juste zéro. Il fallait que je me refasse une nouvelle éducation.

J'eus le loisir de ruminer tout cela et de philosopher à volonté, sans que cela amène aucun changement nulle part. Tout en plumant et faisant rôtir mes canards, je pouvais songer à tout cela, me repasser la quinine de l'amertume sous la langue ou le miel des ivresses autour du coeur, cela ne changeait rien à rien. Ce qui était devant moi, c'était ma rentrée en France, avec les délices de retrouver ma Manette chérie, avec l'angoisse de recommencer à vivre au milieu de la mesquinerie des vieux pays. Mais j'avais toujours autant de courage, d'énergie, de ressort. On verrait bien.

 

Cependant, à un certain moment, je crus bien rentrer en France plus tôt que nous l'avions prévu, Manette et moi. Ce fut au moment des affaires du Maroc. Il y eut alors, en Europe, une telle tension que ses effets se firent sentir jusqu'au Canada. Une grande effervescence y régna pendant un bon mois et on y parlait ouvertement de mobilisation de tous les moyens économiques du dominion en vue d'une guerre européenne qu'on sentait proche, qu'on croyait inévitable. Elle fut évitée, pourtant... mais reportée à trois ans de là, voilà tout. Mais, pendant ce mois de Juillet 1911, tous les Français du Canada eurent chaud, car les journaux leur rappelaient leurs devoirs et leur donnaient toutes indications pour se rendre aux lieux convenables de rassemblement. J'étais visé comme les autres. Au signal donné, je devais remonter à Winnipeg. Puis, ça s'est tassé, et on a remis ça à une date ultérieure. Cette fois-là a été la bonne, et j'étais à pied d'oeuvre pour prendre ma bonne part, ce que nous allons bientôt voir.

Le moment du départ arriva et, un beau jour, je me vis débarquer à Montréal pour y acheter un passage de retour Montréal-Anvers, tous trajets compris, pour une somme modique: cinquante dollars, je crois.

Deux jours après mon arrivée à Montréal, le départ eut lieu sur une autre "Princess" du C.P.R., et je profitai de ces deux jours pour refaire diverses promenades dans la grande cité française où je remarquai peu de changements.

 

Une chose pourtant m'intéressa: la façon originale de redresser une rue. Dans un quartier de la ville, une rue présentait une certaine courbe qui devait être gênante envers quelque chose que j'ai toujours ignorée, mais que les ingénieurs avaient décrété telle. Elle était entièrement bordée de maisons en bois sur soubassement de pierres.

Partout ailleurs qu'en Amérique, on aurait, ou bien renoncé au redressement de la rue, ou bien modifié les maisons en bordure en les abattant et en les reconstruisant sur le nouvel emplacement. A Montréal, on procéda autrement. On déplaça les maisons en entier, en les faisant changer de place sans en démolir la moindre planche, sans même en interrompre la vie intérieure. On y allait méthodiquement, côté par côté, maison par maison. La maison à déplacer était délicatement coupée horizontalement à la hauteur du soubassement de pierres et, au moyen de rouleaux d'acier sur des chemins de madriers, on amenait tout doucement la construction au nouvel emplacement. C'était très simple. La progression de chaque habitation était plus ou moins longue, suivant les circonstances, mais la rue fut tout entière redressée de cette manière originale, sans qu'il y eût le moindre accident ou incident à signaler.

Merveilleux.

 

A part cela, je ne vis rien de particulièrement remarquable.

Les silos à grains avaient encore augmenté en nombre, et le port de Montréal se trouvait dans une grande effervescence car on approchait de l'époque où les glaces allaient en bloquer l'accès. Nous touchions au mois de Novembre, et un mois plus tard, le Saint-Laurent serait entièrement solidifié pour six mois. Il fallait donc se dépêcher à faire entrer ou sortir tout ce qui restait de disponible pour ce court espace de temps.

 

Notre "Princess of Something" se déhala du môle et prit le fil du fleuve dans un grand mouvement lent et gracieux et nous emmena en une jolie promenade sur le Saint-Laurent dont le cours rapide et majestueux est dominé par d'abruptes collines qui augmentent de hauteur à mesure qu'on descend vers Québec.

Après un magnifique virage du fleuve, cette ville apparut, toujours sous la haute surveillance du château Frontenac dont on vint frôler les bases après être passé sans entraves sous un immense pont métallique qui relie les deux rives du fleuve par le faîte des collines. Ce pont paraissait si mince et si léger qu'on l'aurait pris pour un passage de quelque libellule si l'on n'avait vu y ramper les lourdes voitures d'un train de voyageurs précédées d'un long panache de vapeur blanche.

A Québec on embarqua encore un grand nombre de voyageurs pour l'Europe, puis on partit franchement vers l'embouchure, en côtoyant l'île Anticosti déjà couverte de neige, dans laquelle disait-on le grand chocolatier G. Meunier élevait des renards argentés. L'estuaire atteint, on prit la route d'hiver c'est-à-dire qu'on contourna Terre-Neuve par le Sud, puis, tout droit, on se dirigea vers Liverpool où, dix jours après, on arriva tout tranquillement après avoir constaté que la température s'adoucissait de jour en jour, à mesure que l'on s'approchait de l'Angleterre. Le Gulfstream y était sans aucun doute pour quelque chose.

 

A Liverpool, on nous embarqua sans débrider dans un train pour une destination inconnue; je ne reconnaissais nullement le paysage que j'avais traversé trois fois déjà sur la ligne de Londres. En effet, notre but n'était pas Londres, mais Hull, grand port de la mer du Nord, juste en face de Liverpool mais de l'autre côté de l'Angleterre, et que nous atteignîmes après avoir longé les premiers contreforts des montagnes d'Ecosse.

Là, quelques heures d'arrêt pour le lunch chaud, pris autour des tables de bois d'un grand restaurant pour pêcheurs et autres marins; puis rembarquement sur un espèce de rafiot qui ne payait pas de mine. Il avait plutôt l'air d'un bateau de pêche, chalutier, morutier, thonier ou autre, que d'un bateau pour passagers. Mais, pour des passagers au rabais comme nous étions, ce devait être suffisant. Ce le fut, effectivement, puisque, tout comme des milliardaires, nous touchâmes les quais d'Anvers, sans autre avarie que du froid aux oreilles pendant la traversée de la mer du Nord, littéralement couverte d'embarcations de toutes sortes qui s'y livraient éperdument à une pêche incessante. C'était une vraie foire. On aurait dit que notre petit navire noir passait la revue d'une flotte de nabab.

 

Anvers.

Les quais. Les bars. Les caboulots.

Il était tôt lorsque nous abordâmes. Le jour essayait à peine de se montrer. Il me fallut attendre un peu avant de m'aventurer dans la ville. Dès sept heures je me mis en mouvement et me promenai jusqu'à l'ouverture des bureaux de changeurs, car je n'avais que de l'argent canadien sur moi.

D'Anvers à Bruxelles, un saut de chemin de fer. Un jour d'arrêt à Bruxelles pour compléter ma garde-robe par l'achat d'un gros pardessus d'hiver, d'un chapeau et de quelques menus objets, et en route pour la France, pour Longwy, pour le foyer que j'allais retrouver.

Le coeur me battait fort en approchant.

Puis ce fut l'arrivée, et, soudainement l'embrassade fiévreuse de ma Manette, l'embrassade paternelle du papa Claudel, et l'embrassade douce et étonnée un peu, curieuse aussi, de notre gentille Suzette qui me regardait de ses bons yeux enfantins.

Je me retrouvais sur un trottoir familier, dans des rues familières, où passaient des figures familières qui étaient toujours là depuis mon enfance et dont j'étais tout étonné de retrouver les attitudes familières.

Puis ce fut la rentrée à la maison et, avec une passion accrue et un bonheur indicible, notre troisième mariage. J'ai déjà dit, je ne sais plus à propos de quoi, qu'il fait bon mourir un peu pour savoir ce que c'est que la vie. Oui. Il faut avoir été mort et séparé de celle qu'on aime pour connaître les joies de la résurrection et de la reprise de l'amour au point même où on l'avait quitté tout pantelant.

 

 

LONGWY

1911 - 1914

 

Revenu dans ce milieu où rien n'avait changé depuis mon enfance, entouré de gens que je connaissais pour la plupart et qui n'avaient rien gagné ni perdu de leur médiocre et obligatoire train-train provincial, j'eus à m'occuper sérieusement du portefeuille d'assurances que je pris en mains dès mon arrivée. Cela me permit de vivre mentalement avec un certain intérêt, car il fallait que je me mette au courant de la profession, aussi bien théoriquement que pratiquement.

Je consacrai une année entière à la possession de mon affaire, toute l'année 1912, à la fin de laquelle je constatai avec plaisir que mon portefeuille avait sérieusement gonflé et pris de l'importance. Ce fut un grand encouragement et, en l'année 1913, je fis des affaires superbes - relativement bien sûr - qui me firent doubler le rendement de 1912. J'étais sur la bonne piste; ou, du moins, de la piste que le grand-père m'avait indiquée, je me servais sérieusement, l'arpentant avec soin et persévérance.

Notre vie commune avait repris son cours. Le grand-père ne faisait plus rien au dehors; il m'aidait dans les écritures qui devenaient de plus en plus importantes et absorbantes.

En 1914, je dus prendre un petit commis pour m'aider constamment. Mon cabinet devenait connu, mes affaires s'en ressentaient et, signe certain de prospérité, les camarades devenaient jaloux et hargneux envers moi. Donc, c'est que je faisais des affaires là où ils n'en faisaient pas.

J'étais donc bien parti; l'avenir se présentait sous un jour riant ou tout au moins rassurant. Je ne devrais pas dire riant en ce qui me concernait, car, toujours, j'avais la nostalgie de mon Afrique, des pays ensoleillés et vastes et libres que l'on peut y parcourir à son gré. Mais je savais parfaitement que je ne pouvais plus y mordre et je domptais mon spleen, lorsqu'il se faisait sentir trop violemment, par une bonne tournée à bicyclette de cinquante kilomètres. En roulant ainsi sur les routes, j'étais bien vite rasséréné et mes affaires s'en trouvaient bien car je ne revenais jamais bredouille de ces enterrements de spleen.

Mais c'était sans doute trop beau.

La tempête générale s'annonçait à l'horizon et elle allait éclater, comme chacun sait, bouleversant non seulement les situations personnelles, mais les peuples et les continents. Qu'est-ce qu'un malheureux petit assureur de chef-lieu de canton pouvait faire là-contre ? Rien. Comme les autres, suivre le mouvement général.

On la sentait donc venir, cette guerre; tout le monde; nous, sur la frontière, mieux que personne. Tout nous indiquait son arrivée imminente. Un des indices qui nous fît tout particulièrement ouvrir les yeux fut, au mois de Mai, les exercices de mobilisation des garde-voies de communications sur la frontière belge, entre Givet et Longuyon. Tous les réservistes de la Territoriale affectés à ce service furent convoqués pour trois jours pour prendre possession effectivement des postes qu'ils devaient occuper dans la réalité d'une guerre.

Ces exercices n'étaient pas seulement destinés à ces hommes; ils avaient aussi pour but de vérifier si tout le matériel indispensable à ces services était sur place, en bon état de fonctionnement et de constater la rapidité avec laquelle les hommes se rendaient, individuellement, à leurs postes respectifs. C'était une répétition générale de ce qu'on allait faire trois mois plus tard. On ne savait pas, alors, que la déflagration générale allait se produire dans trois mois; mais on était certain qu'elle aurait lieu cette année-là.

Tous ceux qui la voulaient, la guerre, étaient prêts à la faire. Et parmi ceux qui la voulaient, il faut aussi comprendre ceux qui la répudiaient ouvertement avec horreur tout en la désirant secrètement.

J'ai dit qu'en 1911 déjà, elle était prête à éclater; une agitation caractéristique s'était alors manifestée au Canada, pays anglais, contre l'Allemagne. Non pas contre les Allemands. Contre l'Allemagne-nation, l'Allemagne-bloc, l'Allemagne dévorante. Au Canada, je vis parfaitement que la masse du peuple se levait contre l'Allemagne trop turbulente, trop avide. Ce n'était pas une agitation de parade, superficielle et jounalistique; elle était sincère. Aussi parut-il tout simple que l'Angleterre et tous ses dominions dussent se mettre en travers des fastueux projets de l'Empereur Guillaume et de ses funestes conseillers belliqueux.

Mais, cette guerre, si elle fut incontestablement déclenchée par l'Allemagne, n'était pas désirée si ardemment qu'on pourrait le croire par le peuple allemand, surtout par le peuple moyen, qui réfléchit et qui, en somme, est à peu près le seul à payer les frais d'une guerre, même victorieuse. Beaucoup de ces bourgeois allemands, petits boutiquiers, fonctionnaires, artisans, auraient préféré fonder un plus large avenir sur la base solide d'une association avec la France, association d'intérêts communs, commerciaux, industriels, maritimes, ferroviaires, intellectuels, militaires et politiques. En quelque sorte, une fédération formidable. Cela était malheureusement impossible à réaliser à cette époque-là. Trop d'obstacles insurmontables se trouvaient en travers de cette route qu'il aurait été pourtant si fructueux de suivre.

J'avais eu souvent l'occasion de parler de cette grave question avec des Allemands. En 1904, au Dahomey j'avais passé une très agréable soirée chez un jeune commerçant allemand. Nous en étions venus tout naturellement à déplorer le malentendu qui persistait entre nos deux peuples. Et ce jeune homme m'avait, spontanément, fait part de son grand désir, qu'il n’était pas seul à caresser, de voir s'établir une grande et durable entente entre nos deux pays.

Malheureusement, les conditions à remplir pour en arriver là auraient été trop dures d'un côté et de l'autre. Il aurait fallu ou bien que nous, Français, acceptions volontairement la mutilation que notre pays avait subie en 1870. Impossible. Ou bien alors, que l'Allemagne consentît à annuler le traité de Francfort et à nous restituer les territoire enlevés. Autre impossibilité.

C'était toujours ce roc que l'on retrouvait devant soi lorsque la question glissait sur ce terrain. Rien autre que le sort des armes, c'est-à- dire de la force brutale, ne pouvait trancher ce différend entre nos deux peuples qui, fatalement, devaient demeurer ennemis, même sans haine l'un envers l'autre.

Mais tout ça, c'est de l'histoire de tout le monde.

Ici, je n'écris que mes mémoires, c'est-à-dire comment j'ai vécu.

Je dois donc parler aussi de la guerre, mais de ma guerre à moi, de ma guerre personnelle, anecdotique. La guerre générale a été racontée par des nuées d'écrivains de tous les pays. Mais ma guerre particulière, celle qui a sa place ici, ne l'a été par personne. Etant individuelle, elle n'a pas pu révolutionner quoi ni qui que ce soit. Cependant, je l'ai vécue comme tout le monde; ma famille aussi. Cette partie de ma vie doit donc prendre sa place chronologique, comme les précédentes, comme les suivantes.

Allons-y !

 

PRELIMINAIRES

ET DEBUTS DE LA GUERRE

 

Tout le monde connaît l'histoire de l'affaire de Sarajevo, prétexte à la déflagration générale. Elle prit tout de suite une tournure franchement tendancieuse et s'envenima de telle sorte que la guerre sembla bientôt inévitable.

Vers la fin de Juillet 1914, le 25 ou le 26, j'étais à Nancy pour affaires. Je fus bouleversé d'y sentir déjà régner une certaine panique. Les gens faisaient queue devant les banques, surtout devant la Caisse d'Epargne, d'où ils se pressaient de retirer leur argent. On remarquait une grande activité militaire. Des estafettes affairées circulaient dans la ville, en tenue de campagne, portant des numéros de régiments dont les garnisons étaient lointaines. Déjà, disait-on dans le public. Mais alors ? C'est vrai ? C'est la guerre ? Et tout le monde de faire ses réflexions et de se précipiter sur les journaux venant de la Capitale pour essayer d'y trouver pâture à sa curiosité, à son angoisse, à son besoin de savoir. Les journaux de Paris n'en savaient pas plus que les autres. Ils disaient simplement ce qu'on leur ordonnait de dire, ou ce qu'on ne leur interdisait pas de dire; voilà tout. Et le public devait s'en contenter. D'ailleurs, qu'aurait-il pu changer à la situation ?

J'écourtai mon voyage d'une part parce qu'il était impossible de parler affaires à ce moment, d'autre part par crainte de voir mon retour coupé par une mobilisation de matériel ferroviaire. On concentrait déjà tous les wagons dans les grandes gares et on faisait décharger au plus vite ceux qui arrivaient remplis de marchandises diverses.

A Longwy, les nouvelles n'étaient pas meilleures, bien au contraire. De Villerupt, grosse localité située à 18 km, on constatait les mouvements des troupes allemandes qui garnissaient la frontière en masses compactes et dont les éléments avancés se trouvaient dans une partie même de Villerupt, là où la frontière avait coupé une partie de l'ancien territoire communal.

L'anxiété augmenta encore dans les jours qui suivirent. Beaucoup de réservistes spéciaux avaient déjà reçu individuellement leur ordre de marche portant la destination à laquelle ils devaient se rendre au premier jour de la mobilisation, et la gendarmerie avait déjà en mains les ordres d'appel individuels, classés par rues et par numéros, donc tout prêts à êtres distribués, pour tous les territoriaux chargés de la garde des voies de communication: chemins de fer, ponts, viaducs, aqueducs, tunnels.

A la gare du chemin de fer, où une foule se portait à l'arrivée du train de Paris pour avoir plus vite les journaux et les dévorer là, sur place, dans la rue, on constatait l'exode du matériel. En temps ordinaire, la gare de Longwy recelait des quantités de wagons, garés sur d'innombrables voies de service ou de garage. Maintenant, toutes ces voies étaient vides. Quelques rares véhicules ambulaient de ci, de là derrière un vieux coucou poussif, les autres locomotives étant parties pour une destination inconnue.

Les trains réguliers venaient toujours de Luxembourg, mais ils ne contenaient presque plus de voyageurs. Les employés de ces trains, en contact permanent avec leurs collègues de la ligne de Trêves, nous disaient comme, là-bas, la mobilisation allemande avançait rapidement, bien avant qu'elle n'ait été décrétée officiellement. Ils nous racontaient comment des masses effrayantes de soldats allemands, dans leur nouvelle tenue de campagne feld- grau se concentraient autour de Trêves où la gare était déjà effectivement aux mains des militaires.

J'allai, par curiosité, voir un peu ce qui se passait dans notre vieille forteresse de Longwy-Haut. Oh ! certes, comme construction, la forteresse était solide, comme toute celles du genre, où la masse des matériaux est telle qu'elles peuvent résister à toutes les attaques du temps. Certes, il y avait de beaux parapets bien alignés et des banquettes de tir bien aménagées pour y installer nombre de défenseurs armés de notre admirable fusil Lebel, avec sa jolie baïonnette que la littérature militaire appelait gentiment "Rosalie". Certes, tout autour des fossés extérieurs, sur les glacis mêmes, d'impressionnants réseaux de fils de fer barbelés interdissait le passage aux adversaires assez téméraires pour s'aventurer jusque là, dans l'intention de prendre la ville d'assaut. Certes, d'un autre côté de la forteresse, l'accès en était interdit par la hauteur des rochers à pic sur la crête desquels se profilaient les lignes géométriques dessinées par notre génial Vauban.

Certes, tout cela existait bien; mais la forteresse n'en était pas moins déclassée. S'il ne s'était agi que de se défendre contre de l'infanterie, même avec ses armes modernes, oui, Longwy était de taille à tenir longtemps et même indéfiniment, sauf cas de famine. Mais contre de l'artillerie lourde et puissante comme celle dont disposaient les Allemands, inutile d'essayer de résister. Résister contre quoi ? Se battre avec des obus qui vous tombent du ciel sans qu'on puisse voir ou toucher leurs expéditeurs ?

D'autre part, on avait jugé en haut lieu que, géographiquement, Longwy n'avait plus aucune importance pour la défense générale du territoire, que ce soit pour arrêter une armée ennemie d'invasion, ou pour servir de point de départ et d'appui à une offensive en pays ennemi: sa proximité des frontières belge et luxembourgeoise garantissait suffisamment le pays et empêchait nos armées de l'englober dans leurs opérations. C'est qu'alors on avait une confiance aveugle dans les traités internationaux et il était entendu, dans l'esprit de nos dirigeants français, civils, politiques et militaires, que Belgique et Luxembourg signifiaient "pays neutres", donc à ne pas toucher, même du regard. Oh ! nous étions bien naïfs, à ce moment-là. Et je crois bien qu'à l'heure actuelle, nous le sommes toujours autant: nous en avons donné tant de preuves éclatantes, effrayantes même, depuis 1919 !

Ce qui voulait dire qu'elle n'avait plus d'artillerie pour sa défense qu'on avait abandonnée. Cependant, lorsque j'y allai faire un tour, vers le 30 Juillet, je vis un remue-ménage dans les rues avoisinant les remparts. Des artilleurs étaient attelés à des pièces tirées je ne sais d'où, et s'évertuaient à les faire grimper sur les remparts.

Le bataillon d'infanterie de forteresse du 164ème régiment dont le gros était à Verdun, se renforçait déjà de tous ses éléments locaux et régionaux immédiats. Les sergents-majors et les fourriers étaient affairés aux opérations d'habillement, d'équipement, d'armement, de tout le monde de jeunes gens, ravis de l'aventure, qui riaient gaiement, heureux de se retrouver entre bons camarades de caserne. De ceux-là, beaucoup devaient mourir sur place ou en captivité. Quant aux autres, tous durent subir plus de quatre ans de geôles allemandes. La gaieté n'a pas duré bien longtemps pour eux, les pauvres gens; pour beaucoup d'autres non plus, d'ailleurs.

A l'ancien quartier des Chasseurs à pied, autre effervescence. on apprêtait la réception des vieux briscards qui devaient former le bataillon de territoriaux du 45e, chargé de la défense de Longwy, conjointement au bataillon du 164e de ligne.

Les deux bataillons de Chasseurs à pied de Longuyon avaient quitté leur garnison sans attendre leurs premières réserves qui suivraient plus tard et avaient été répartis sur notre frontière immédiate, entre Villerupt et Chambley, en face des troupes allemandes de Metz et de Thionville. Ils battaient l'estrade par là dans les bois et les taillis pour empêcher des incursions sur notre territoire ayant pour but de troubler nos populations et notre mobilisation. A ce moment-là, le fameux accord français de faire rentrer toutes les troupes à l'intérieur d'une ligne distante de dix kilomètres de la frontière franco allemande n'était pas encore en vigueur.

Etait-il seulement en gestation ?

On ne sait.

La mobilisation n'était encore décrétée ni en France ni en Allemagne, mais c'était tout comme, car, des deux côtés, la guerre était virtuellement commencée. Les gendarmes de Longwy en étaient sûrs, quand ils passèrent devant nos fenêtres avec leurs sabres en paquet, qu'ils portaient faire aiguiser chez le maréchal-ferrant Collignon, à cinquante mètres de chez nous. Cela, nous dirent-ils en passant, c'est le signe le plus certain. Quand on donne aux gendarmes l'ordre de faire aiguiser leurs sabres, c'est que c'est la guerre. Y a pas à sortir de là. Braves gendarmes, va ! qui voyaient la guerre avec des sabres aiguisés. Bonnes bêtes ! Mais puisque les hautes autorités militaires l'ordonnaient, c'est donc qu'on allait s'en servir ? Mais oui, mes amis; comme de Rosalie ! Vous allez voir ça tout à l'heure, comme les sabres aiguisés vont faire de la belle besogne. Mais, ces gens, ils étaient bien excusables, n'est-ce-pas puisque l'Empereur Guillaume l'avait dit !

On arriva comme ça au vendredi soir 31 juillet 1914.

Pendant tout l'été il avait fait un temps superbe et, ce soir-là, il faisait encore plus beau, si on peut dire. Sur les huit heures, alors qu'il faisait encore clair comme en plein midi, que les habitants de toutes les maisons, descendus sur le pas des portes, parlaient entre eux de l'inquiétude générale, nous vîmes sortir de la gendarmerie, située à cinquante mètres de chez nous, tous les gendarmes affairés portant chacun un paquet de petites fiches de carton. Ils passèrent hâtivement devant notre maison, se dirigeant vers les différentes rues de la localité, déposant de ci, de là une de ces fiches entre les mains du destinataire. Tout de suite, comme une traînée de poudre qui s'enflamme, la nouvelle courut de porte en porte: on était en train de distribuer les appels individuels des réservistes territoriaux pour la garde des voies de communication.

Ce coup-ci, cela devenait sérieusement grave.

Alors, quelques instants après, on vit les braves gens ainsi appelés quitter leur domicile, leur famille pour, sans aucune hésitation, fièrement même, se rendre là où la fiche les appelait. Les uns descendaient du côté de la gare d'où ils devaient être dirigés plus loin; les autres, aussi nombreux, grimpaient la route abrupte qui mène à la forteresse.

Pour ma part, étant de la classe de mobilisation de 1892, je marchais avec les gens de cette classe et je m'attendais à recevoir ma fiche comme tous les autres, mais j'attendis vainement. Je savais que j'étais affecté, comme sergent convoyeur, au poste de la gare de Velosne-Torgny, sur la rivière La Chiers, à quelques kilomètres en deçà de la vieille forteresse, de Montmédy. J'étais le seul sous-officier du poste, et d'après le titre qu'on m'avait alloué, je devais logiquement être employé à des convois quelconques. Mais lesquels ? je n'en avais aucune idée. J'arrêtai donc le gendarme qui passait prés de moi sans rien me donner et lui demandai s'il ne se trompait pas. Il eut la complaisance de fouiller dans son paquet de fiches, où, réellement, il n'y avait rien pour moi. Mais, ajouta-t-il, il y a encore au bureau du chef tout un paquet qui vient d'arriver et qui n'est pas encore trié. Votre fiche doit se trouver là-dedans. Vous l'aurez ce soir ou dans la nuit

Alors, le remue-ménage se fit plus intense que jamais dans les rues. Je ne pouvais plus rester en place. Manette, le grand-père, Suzette, étaient, tout comme moi, tout comme les autres, anxieux d'avoir d'autres nouvelles. Ne tenant plus d'impatience, je descendis dans le bas de la ville, vers la gare, pour voir ce qui pouvait s'y passer.

Grand tumulte.

Dans la cour se trouvaient une masse de gens accourus au premier signal, impatients de partir, impatients d'arriver à destination, impatients de faire quelque chose. On avait tout abandonné sans crainte, sans regrets, comme avec une certaine joie, aurait-on dit. Nulle part un visage maussade. On s'interpellait: Où vas-tu toi ? à Saulnes. Et toi ? à Hussigny. Et toi ? Mont-Saint-Martin. Et tous les noms des localités environnantes résonnaient dans le brouhaha général: Rehon, Herserange, Gouraincourt, Cons-la grand-ville, Villerupt et autres lieux intermédiaires situés sur les voies ferrées, là où il y avait un pont, un tunnel, un passage à niveau, etc...

Je racontai, en rentrant à la maison, tout ce que je venais de voir, et j'étais tout désappointé de ne pas avoir reçu ma convocation comme les camarades. Est-ce qu'on allait m'oublier, par hasard ? Est-ce que la guerre allait commencer sans moi ?

Nous prîmes cependant le parti le plus sage: celui d'aller nous coucher. Il était onze heures, mais nous ne pûmes que sommeiller cette nuit-là, avec les allées et venues constantes devant nos fenêtres, les gens qui criaient, riaient, chantaient en montant à Longwy-Haut, les voitures déjà réquisitionnées qui roulaient en faisant un vacarme assourdissant.

Je fus debout de bonne heure, le samedi matin, et, en allant ouvrir la porte d'entrée, j'y trouvai ma carte de convocation qu'un gendarme avait passé dessous pendant la nuit. On ne m'avait pas oublié. Mon appel était bien conforme à l'indication de mon livret: sergent convoyeur à la gare de Velosnes- Torgny, se rendre sans délai à Longwy-Haut, caserne du 164° pour y prendre les instructions nécessaires.

Avec Manette, nous fîmes mon bagage de guerre: c'était la sacoche de route du grand-père, belle grande affaire en cuir, facile à porter, pouvant contenir force choses et qu'on bourra jusqu'à la gueule. Je pris une tasse de café et, avant de partir, ainsi équipé, pour la guerre, j'embrassai les miens avec toute la ferveur de mon coeur et de mon âme; puis, tel un vaillant Spartiate et suivant les meilleurs principes littéraires, je partis sans me retourner. Et, toujours suivant ces meilleurs principes, je m'ingéniai, en grimpant la côte raide de Longwy-Haut, à me faire des souvenirs de ce moment dénommé invariablement pathétique.

Une demi-heure plus tard, j'étais déjà de retour au foyer que je venais d'abandonner si patriotiquement. Pour ce coup-là, ma guerre n'avait pas été trop longue !

En arrivant à Longwy-Haut, à l'endroit indiqué, je présente mon ticket me donnant droit à ma part de guerre.

- Quoi ?

- Oui; pour le poste de G.V.C. de Velosnes-Torgny.

- Mais, mon cher, il est parti depuis longtemps, le poste de Velosnes- Torgny ! Il doit être arrivé, en ce moment !

- Ah ! je ne savais pas. Je viens de recevoir ma carte ce matin.

- Oui. Mais les autres l'ont eue hier soir et tous se sont amenés les uns après les autres, à peu près saouls. Comme le poste était au complet, sauf vous et que vous n'êtes pas le chef de poste - vous êtes pour ainsi dire indépendant -on a fait filer tout le monde.

- C'est bien; merci. Je vais aller les rejoindre. Au revoir !

C'est ainsi que je repris le chemin de la ville basse pour aller à la gare prendre le premier train en partance.

En traversant la ville haute, je fus stupéfait de l'afflux d'hommes qui s'y étaient rués pendant la nuit. Il y en avait partout, plein les rues et plein les caboulots. C'est épatant ce que ça altère les guerriers, la guerre ! Sans m'arrêter nulle part - avais-je le temps, voyons ? et si la guerre commençait sans moi ! - je descendis la grimpette au galop et je repassai à la maison embrasser une dernière fois ma femme et ma fille en expliquant ma petite affaire.

A la gare, il n'y avait plus personne maintenant, ni dans la cour, ni aux environs. Le vide s'était fait pendant la nuit. à peine rencontrai-je dans la rue quelques vieilles gens affairées. Si, pourtant; je vis, la jambe entortillée et installée sur une chaise, Henri Marck, un camarade de ma rue, immobilisé par un accès de goutte. Il était navré, ce brave artilleur, qui aurait dû être en route pour Verdun, ! Mais j'ai su plus tard que son accès de goutte s'était patriotiquement calmé trois jours après et qu'il avait pu aller prendre son poste derrière la culasse d'un canon dans la célèbre citadelle.

A la gare où il n'y avait plus aucun contrôle, je pris le premier train en partance, un train à demi mort.

La gare de Longuyon, très mouvementée d'habitude, présentait le même spectacle de solitude, d'abandon. Les quais étaient encombrés d'armes, de caisses de munition, et de bagages militaires en quantité. Un seul voyageur descendit de mon train: Georges Braye, le fils d'Olympe Braye, des amis très anciens de la famille. Il venait d'assister à la naissance de sa deuxième fille, Suzanne, quelques minutes auparavant. Et, déjà habillé en caporal de chasseur à pied, il se rendait au dépôt de son bataillon, le 9e de l'arme.

Le train continua sa route.

Tout le long du trajet, je remarquai les préparatifs d'installation des G.V.C., ici dans une gare, là près d'un tunnel, ailleurs à proximité d'un pont. En passant à Vezin, je vis les G.V.C., et parmi eux le gros Latarse Prosper, chef de poste, Xavier Kaufman, chef comptable de la Banque, s'installer dans les locaux de la gare désertés par les employés civils.

Sur la route, on voyait un convoi de deux voitures attelées chacune de deux chevaux se traîner dans la poussière, suivies, d'une cinquantaine d'hommes en civil, mais qui ne le resteraient sans doute plus longtemps. Puis, je descendis à la gare de Velosne-Torgny.

Personne à la gare. Le chef de gare et sa famille étaient en train de déménager pour aller prendre possession de la gentille petite maison qu'il avaient fait construire en vue de leur retraite, avancée tout d'un coup par les événements. Ils ne purent me donner aucun renseignement: personne ne s'était encore présenté. Il était neuf heures du matin environ; sapristi ! Quelle affaire !

Juste à ce moment, un train de voyageurs s'arrêta en gare allant à Longwy. Sans hésiter, je le pris et, de nouveau je débarquai à la maison où je surpris mon monde encore une fois. Je racontai mon aventure et remontai en vitesse à Longwy-Haut.

Là-haut, j'allai trouver Philipart, l'adjudant-chef chargé du service des réservés, un camarade d'enfance, et lui exprimai ma déconvenue de n'avoir trouver personne à Velosnes.

- C'est qu'ils n'étaient pas encore arrivés, voilà tout !

- Comment ? Pas arrivés ? mais puisqu'ils sont partis plusieurs heures avant moi ?

- Oui, mon vieux. Mais ils sont partis en convoi, par la route, avec ceux de Vezin, de Vachémont et d'autres. Tu ne les as pas vus, par hasard ?

- Ah ! c'étaient eux, alors, dis-je en me rappelant les deux charrettes et leurs suivants, dans la poussière de la route, entre Vezin et Velosnes effectivement. Ah ! bon ! J'y suis maintenant.

- Tu vois. Tu n'as plus qu'une chose à faire: y retourner par le train. Tu les trouveras certainement tous installés.

- Bien, merci, Philipart. Dans ce cas, je vais descendre casser la croûte chez moi avant le départ, définitif sans doute. Au revoir !

- A propos, lui demandai-je avant de le quitter, comment ça marche, cette mobilisation ?

- Pagaille, pagaille et compagnie. Un de nos capitaines vient déjà de se suicider. Folie, dit-on,. Tu seras plus tranquille dans ton trou de du Velsones, va. Cours-y vite !

- Salut, au revoir !

Je ne devais pas le revoir, car il fut tué au cours du siège, moins d'un mois après.

Je revins alors prendre un déjeuner à la maison avant de me rembarquer. Ce qui fit que notre séparation en trois épisodes n'eut absolument rien de tragique. Il n'y eut aucun trémolo et je repartis, cette troisième fois, comme si je devais revenir encore une autre fois. C'est bien ce qu'il advint de moi, du reste, puisque je suis en train