Georges Hubin

038

Au fil de mes jours

Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre

Tome III

Guerre 1914- 1918

Témoignage

Nice - Juin 1987

De 1878 à la Grande Guerre

036 - Tome I - La Légion. Madagascar

037 - Tome II - L'Indochine. L'A.O.F

038 - Tome III - Nouveau départ

039 - Tome IV - Au Canada. La Grande Guerre

040 - Tome V - Les Éparges

Écriture : 1937 - 1000 pages

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Libéré du Service Actif en 1900, Georges Hubin qui a maintenant 25 ans retourne en France pour entreprendre une carrière commerciale en profitant de sa connaissance des Colonies.

Nous retournons en Afrique : le Soudan, Bobo-Dioulasso, la Gold-Coast.

De nouveau la France en 1904 puis le Mossi en 1905, la France encore en 1907 et encore l'Afrique.

Released from active service in 1900, Georges Hubin who is 25 years old at that point, comes back to France to start a business career using the knowledge he had acquired of the colonies.

We then go back to Africa, Sudan, Bobo-Dioulasso, The Gold Coast.

France again in 1904, then the Mossi in 1905, France again in 1907, and again Africa.

Table

SEJOUR EN FRANCE - 1901 - NOUVEAU DEPART 9

SEJOUR EN FRANCE - 1902 - TROISIEME DEPART POUR LE SOUDAN 19

DEPART POUR BOBO - DIOULASSO 30

PREMIERE EXPEDITION - VERS LA GOLD - COAST - 1904 53

SEJOUR EN FRANCE - HIVER 1904-1905 77

SEJOUR AU MOSSI A DEUX - 1905 - 1907 87

SEJOUR EN FRANCE - 1907 - RETOUR EN AFRIQUE 105

 

Tome III

La mémoire

SÉJOUR EN FRANCE

1901

NOUVEAU DÉPART

 

Le sein de ma famille m’ouvrit ses bras maternels dans la commune d’Aubervillers où j’allai au devant d’eux. Je trouvai ma mère très bien installée et en excellente santé. Elle vivait là comme un coq en pâte, dans la plénitude d’une douce béatitude exempte de tout souci. C’était donc parfait; et ma rentrée ne lui procura aucun souci nouveau, ni à moi non plus, du reste; car, quelques jours après, j’allai, naturellement, au siège de la Niger-Soudan, qui m’avait engagé. J’y présentai le congédié que j’étais - ou tout au moins que je supposais être - et le règlement de mes dépenses pendant mon voyage de retour. Mais ce n’est pas ainsi que j’y fus reçu, au contraire. Monsieur Marchand me dit de m’apprêter à retourner à Bamako, dans quelques semaines, avec mission d’y accompagner un important chargement de marchandises qui étaient en train de s’acheminer sur Bordeaux, à destination du Soudan.

Il me demanda ensuite des détails sur l’incident qui avait provoqué mon renvoi par Pillot et haussa les épaules de pitié lorsqu’il les connut. Tout ça va changer, me dit-il. Dans très peu de temps, l’ancienne direction aura disparu et nous serons plus libres pour travailler suivant d’autres méthodes.

Je dus ensuite lui parler longuement de tout ce que j’avais vu et remarqué dans le pays, ses ressources naturelles, actuelles, futures, constantes, éphémères. Je les lui indiquai exactement telles que je les avais vues en y ajoutant les réflexions pessimistes émises par le Commandant Barigoule et que j’avais faites miennes après en avoir reconnu l’exactitude.

A partir de ce moment-là, je coulai à Paris des jours de farniente absolu. Je n’avais rien à faire et j’étais sans souci de gagner ma croûte puisque mes appointements couraient tranquillement à la Niger-Soudan. J’allai déposer au Ministère des Colonies l’attestation du Colonel du Génie de Kayes et attendis patiemment qu’elle produise - ou non - son effet : cela m’était indiffèrent; j’en étais simplement curieux.

Dans des conditions de vie pareilles, avec le Printemps qui poussait ses fleurs, ses feuilles et sa sève, ma foi, Thérèse Tillet devint aisément ma maîtresse. C’était fatal. Je l’avais revue tout naturellement en allant porter des nouvelles directes de Jo, mon ami soudanais resté à Kouroussa, à sa famille.

De temps en temps, je passais à la Niger-Soudan par acquit de conscience. Je causais longuement avec le comptable avec qui je sympathisais. Il me mettait au courant de ce qui se tramait dans la maison. Ca ne marchait pas du tout avec les anciens directeurs, Cola avait démissionné. Il avait revendu ses actions, et, avec le produit de cette vente, il était parti trafiquer de l’autre côté de l’Afrique, à Dar-es-Salam, en face de Zanzibar. En ce qui concernait Pillot, ça devait casser incessamment; et en effet, un beau jour, j’appris que la cassure s’était produite. Pillot était démissionné et il allait être remplacé par un homme du consortium qui avait fondé la Niger-Soudan, un monsieur Le Barbier, qui partirait de Paris pour aller prendre en mains les affaires de Bamako. On verrait par la suite.

Entre temps, les jours coulaient doucement. J’emmenais souvent la mère Hubin faire un tour de ballade en fiacre découvert lorsqu’il faisait beau, soit au Bois, soit simplement sur les Boulevards. Nous prenions à Aubervillers un tramway qui nous amenait à la gare de l’Est, et, de là, on frétait un sapin à l’heure. C’était encore le temps où on ne connaissait que les chevaux pour les voitures et pour les omnibus, ces omnibus à impériale, si pittoresques et bruyants, avec leur cocher perché au-dessus de la croupe de ses coursiers - trois à cinq percherons - abrité par un tablier de toile cirée et un chapeau de même matière. On vivait tout de même, aussi bien que maintenant, sinon mieux; on n’allait pas si vite, mais le soleil ne ralentissait pas son allure pour cela.

C’est à cette époque-là que je fis la connaissance de la famille Simès, qui habitait aussi Aubervillers. Ma mère avait fait la connaissance de cette famille par l’entremise de la femme qui lui avait servi d’auxiliaire à Lagny, je ne sais trop ni comment, ni pourquoi. C’était des gens bien simples et bien peuple. Il n’y avait que la mère, bonne femme ménagère comme toutes les femmes du peuple, genre mère Hubin et ses deux filles, Marie et Juliette. Marie, l’aînée, avait 22 ans, l’autre 18. Elles travaillaient à domicile, faisant ce qu’on appelle le plissé soleil et gagnant bien leur vie. Ma mère m’entraîna chez ces gens. Je la suivis, ne voulant désobliger personne. Naturellement, je fis la cour à l’aînée, jolie Parisienne, poupée aux cheveux cendrés, flous, fins, soyeux, ébouriffés. Elle était rieuse et un peu bébête. Mais pour ce que je voulais en faire, cela m’était bien égal: j’avais d’autres distractions plus substantielles ailleurs.

N’empêche que, de temps en temps, on sortait comme ça, en procession, le dimanche. Dans ce cas, mon frère Victor, qui suit toujours, entreprenait la soeur Juliette et les couples se formaient ainsi naturellement pendant que les mères parlaient, parlaient... jusqu’à la fin des siècles. Je n’ai jamais pu comprendre comment on pouvait parler ainsi sans arrêt, tous les jours, sans avoir aucun sujet nouveau à traiter. Bon. Ca ne fait rien.

Un jour, je me suis bien amusé.

J’ai emmené toute la bande faire un tour en mer à Dieppe. C’était un dimanche. Il y avait train spécial, billets combinés: train, bateau, repas et retour. Allez, dis-je à la mère Hubin, j’emmène toute la smalah; on s’amusera. A part Victor et moi, personne n’avait jamais vu la mer. Cinq femmes à présenter en liberté à la grande Bleue!

De grand matin, on a quitté Paris-Saint Lazare. Train bondé..Dieppe. Promenades. Exclamations. Achats de curiosités marines. Bateau. Ah! en bateau, chargé à craquer, sur le pont supérieur, sur le pont ordinaire, dans le faux pont. Partout du monde. Tant qu’on a navigué dans le Bassin, ça marchait tout seul. Mais dès qu’on a dépassé la jetée pour attraper la pleine mer, alors ce fut une débandade générale. Pourtant la mer n’était pas mauvaise, mais, bien entendu, elle n’était pas immobile; elle danse toujours un peu. Le pire fut au moment où le bateau vira de bord pour revenir au port. Il y eut un fort mouvement de roulis allié au tangage qui détermina de l’affolement parmi ces néophytes parisiens.

On rentra au port; on cassa la croûte et on revint à Paris. Il était assez tard, huit heures peut-être. Je fais entrer tout mon monde - sept personnes- dans un bouillon Duval. Empressement des serveuses. Sept potages. Bien. Et ensuite? ... Il n’y eut pas de suite: les quatre dames supplémentaires ne voulaient pas me faire dépenser davantage! Moi. Je rageais de paraître aussi stupide, de devoir demander l’addition et de lever le siège après sept potages. Je savais bien ce que je faisais en invitant tout ce monde. Seulement, dans l’établissement, je ne pouvais tout de même pas me battre avec ces femmes qui, d’office s’en allaient! Quels types! Et dire que je devins le fiancé de la Marie Simès!

Cela, c’est le plus fort de l’affaire.

Je n’ai pas encore très bien compris la manoeuvre. A ce moment, je ne l’ai pas vue du tout. Ce fut la mère Hubin qui manigança toute l’histoire!

Oui; elle voyait d’un mauvais oeil ma liaison avec Thérèse Tillet. Elle avait eu quelques relations avec la mère Tillet qui ne lui plaisait pas du tout, à moi non plus, d’ailleurs. Elle la trouvait fausse, fourbe, insinuante et un peu maquerelle; tout à fait ce que je pensais, moi aussi. Ma mère voulait absolument me voir loin de cette famille. Elle n’avait pas tort. Seulement, pour ce faire, elle me fourra dans l’autre. Oh! bien sûr, c’est que j’étais consentant, mais comme ça, du bout des lèvres, et surtout parce qu’il ne s’agissait pas de mariage immédiat. Comme je devais retourner incessamment au Soudan, je me suis laissé faire, avec restriction mentale.

Je ne puis dire que j’aimais Marie Simès. Impossible de me tromper là-dessus. Elle n’avait absolument rien de la femme de mes rêves, de celle que je désirais pour épouse, ni comme physique, ni comme mentalité, ni comme amoureuse. Au physique, elle était joliette de figure, plaisante et rieuse, mais n’avait aucune beauté apparente dans son port général, sa démarche, sa silhouette. Comme mentalité, pauvre pauvre au dernier degré, bébête et ignorante jusqu’au bout des ongles, qu’elle portait noirs, d’ailleurs. Quant au sentiment, c’était tout nul également. Elle était aussi vibrante qu’un manche à balai; j’en avais fait l’expérience assez souvent: quand on embrasse une femme, même toute jeune fille, on sent bien si quelque chose vit en elle. J’avais assez d’expérience pour toucher les cordes sensibles. Rien ne répondait. Alors? Alors, c’était comme ça, tout bêtement. Je ne m’occupai pas plus de ma situation de fiancé que, jadis, de celle d’élève officier. C’était à part, cela, attaché à moi, mais en dehors; ça ne tenait pas. J’aimais bien mieux la savoureuse Thérèse. Mais, par exemple, si elle vibrait, celle-là, je ne l’estimais pas du tout. Elle était jolie, belle, et loin d’être bête ou ignare, mais trop équivoque, comme sa mère. Elle m’attirait chez elle, je le sentais bien, je le voyais bien; mais je ne voulais pas me laisser prendre.

D’ailleurs, le moment vint où les choses se tassèrent d’elles-mêmes: le départ approchait. J’avais été présenté, dans les bureaux de la Niger-Soudan, à ce Monsieur Le Barbier, qu’on aurait pu aussi bien appeler Le Barbu, tant il l’était. C’était un homme de ma taille - 1 mètre 62, même un peu plus petit - gros, court, avec un cou large, court apoplectique, des épaules voûtées, une face très joviale et agréable, mais congestionnée, et surtout, une barbe abondante, noire, fine, soyeuse, bouclée, qui ne laissait de visible que le front, les yeux, le nez et une bouche gourmande, gourmande! en cul de poule, toujours, avec un sourire perpétuel . Une vraie figure de jouisseur citadin.

Naturellement très heureux de prendre la direction africaine de l’affaire, il n’y connaissait absolument rien. Il n’avait jamais quitté la France et était heureux, me dit-il, de faire ce premier voyage en ma compagnie. Il fallait emmener avec nous un jeune homme pour remplacer Pertinaud qui n’avait pu tenir. J’en parlai à la maison, et mon frère se proposa. Je n’y voyais pas d’inconvénient, au contraire; mieux valait lui qu’un autre à mon point de vue; et puis, je pourrais le guider. Je le présentai à Le Barbier qui l’accepta d’emblée, et, un beau jour, Victor et moi reçûmes nos viatiques pour nous rendre à Dakar, via Marseille, par un bateau de la Compagnie Fraissinet, dont j’ai oublié le nom. Le Barbier devait prendre, à Bordeaux, le grand courrier brésilien; c’était beaucoup plus riche; ça faisait mieux Directeur de grosse affaire coloniale.

Victor et moi étions bien tranquilles sur notre rafiot marseillais qui nous trimbala, à allure modérée. Escale d’Alger, en sortant de Marseille. Bravo. Revu avec plaisir le Boulevard National, le quartier de Mustapha et fait connaissance avec celui de la Casbah, de la rue Bab-Azoun et autres lieux plus ou moins bien ou mal famés.

D’Alger à Oran, ce fut une promenade le long des côtes d’Algérie, parsemées des nombreux feux de ports et de phares. Oran: reprise de possession. Nous y avions tous les deux des souvenirs identiques que nous avons revécus. En route vers le détroit de Gibraltar par un temps maussade et brumeux qui ralentissait la marche. On entendait des coups de sirènes lugubres et intermittents. L’inquiétude à bord était grande, car on ne savait plus où on était. Puis les coups de sirènes sont renvoyés par l’écho; dangereux! Le navire s’arrête en attendant un mieux.

Et cet arrêt fut une très heureuse inspiration du Commandant; nous nous en rendîmes compte deux heures après, lorsque, brusquement, l’épais voile de brume se déchira, percé par un magnifique soleil: nous avions devant nous, à moins de trois cents mètres, les rochers à pic qui entourent Ceuta, sur la côte africaine. Quel effroi rétrospectif! Si le Commandant avait différé sa décision d’un quart d’heure, notre navire allait s’aplatir contre ces rochers, et, dans cette brume et sur cette côte inabordable, on n’aurait certainement pu sauver quoi que ce soit.

Il n’en avait heureusement rien été; cependant, beaucoup de passagers en eurent leur traversée complètement gâchée. Pour nous, Victor et moi, ce n’était que partie remise, mais nous y viendrons tout à l’heure!

Pour le moment, on se dégagea de la mauvaise passe pour reprendre la bonne, en allant frôler les eaux anglaises pour plus de sécurité.

On entra dans l’Océan qui nous fit bonne mine jusqu’au bout. Le navire s’arrêta une journée à Las Palmas, autre île des Canaries où les fruits et les légumes sont aussi abondants et bon marché qu’à Santa Cruz de Ténériffe. De là, on ne fait qu’un saut jusqu’à Dakar, en laissant Saint-Louis, sans le voir, par le travers de bâbord.

Nous arrivâmes au matin en vue des Mamelles, deux montagnes dénommées selon leur forme, qui annoncent les approches de Dakar. Peu après, on passa à proximité de la pointe des Madeleines et on entra dans le port qui n’avait pas changé pendant mes quatre mois d’absence. Débarquement, hôtel, en attendant le bateau du sieur Le Barbier qui devait arriver deux jours plus tard.

En effet, le grand navire noir s’amène et déverse sa cargaison habituelle de passagers sélectionnés pour Dakar. Les autres, comme nous par exemple, doivent se contenter de plus modestes rafiots, mais la brousse est la même pour tous et la fièvre jaune aussi. Celles-ci se chargent de faire leur sélection toutes seules. Mais la fièvre n’est pas de service, cette année; on n’en parle pas du moins pas encore. Elle reviendra opérer au mois de septembre; mais nous, nous serons alors à Bamako depuis longtemps.

Le Barbier et nous, nous nous amalgamons de nouveau pour reprendre le chemin de Saint-Louis par le tortillard. Cette fois, le paysage a complètement changé d’aspect pour ma vue. Tout est à la verdure, partout, même dans les parties en friches qui sont les plus vastes. Tout autour des nombreux villages qui s’égrènent tout le long de la ligne, les cultures sont serrées et paraissent très prospères. On y voit les plantes habituelles: sorgho, mil, millet, maïs, ignames, ricin, manioc, arachides, haricots, tomates, courges et autres Les baobabs, ces affreux, ont des feuilles qui cachent leur impudeur de lépreux. Les palmiers-rosiniers ont un air de fête avec leurs palmes bien vertes, celles qui, roussies par la saison sèche, étaient tombées à terre, mortes.

Déjeuner traditionnel, très quelconque, à Tivaouane. Il fait très chaud; on boit plus volontiers qu’on ne mange. Le papa Le Barbier souffre de la chaleur; sa face se congestionne et devient luisante de transpiration. Ca ne fait rien. On continue pour s’arrêter à Saint-Louis. Bagages; traversée du pont; hôtel. Ca devient monotone, ces gestes qui se répètent automatiquement; il faut bien les faire, pourtant!

Nous sommes restés trois jours à Saint-Louis, cette fois-là: parmi ses nombreux tuyaux de Directeur, Le Barbier était au courant des choses. Elles se présentaient ainsi: dans le port même de Saint-Louis, accosté à son quai, se tenait le navire de haute mer "Général Dodds", un frère assez ressemblant du Macina. Il appartenait à une autre maison de Bordeaux et du Soudan, la firme Buhau et Teisseire. Il avait dans ses flancs, entr’autres marchandises pour quatre cent mille francs de pacotille diverse pour notre compte, Niger-Soudan, composée d’épicerie, conserves, liquides, étoffes quincaillerie, verroterie, bimbeloterie et autres. Ce navire ayant déchargé tout son surplus à Saint-Louis, allait partir incessamment pour Kayes nous prendrions passage à son bord, et, en trois jours, nous serions rendus dans le haut fleuve.

Cette combinaison était parfaite, et nous la mîmes en pratique. Nous étions les seuls passagers, Le Barbier, mon frère et moi. Il n’y avait qu’une seule cabine: elle fut pour Le Barbier. Pour nous, nous nous arrangerions au carré, c’est-à-dire la petite salle à manger du bord. Pour deux nuits, les banquettes et des couvertures feraient bien notre affaire.

Nous voilà donc en route, bien gentiment. Un pilote réputé est à bord; il connaît le fleuve qu’il pratique depuis quarante ans. La première nuit fut passablement mauvaise pour Le Barbier et pour mon frère. Les moustiques et la chaleur les ont anéantis. Mon frère, surtout, est complètement couvert de larges pustules violacées. Le pauvre garçon ne sait plus comment se tenir. Cela commence mal. Il ne suffit pas d’être frère pour se ressembler: lui et moi, nous n’avons rien de commun. Nous avons pourtant le même sang; mais le mien est réfractaire aux bestioles - je l’ai constaté avec joie depuis longtemps - tandis que le sien les attire. Bizarre. Le Barbier n’est guère mieux loti. On déjeune quand même de bon appétit, puis on remet ça vers onze heures, avec le Commandant, qui a quitté sa passerelle pour venir prendre son repas tranquillement, tout va bien à bord; le fleuve est très haut; nous avons un merveilleux pilote.

Tout se passe parfaitement jusque vers quatre heures.

On regarde défiler les rives, s’approchant tantôt de l’une, tantôt de l’autre, suivant les caprices du fleuve que je commençais à bien connaître, moi aussi, quand, sans aucun indice préparatoire, on sent le navire talonner fortement, vibrer sous deux fortes secousses, grincer lourdement et s’arrêter net. Brrr! Qu’est-ce qui se passe? Courses des matelots. On sonde rapidement à droite, à gauche: bon fond. On fait machine en arrière, furieusement: rien ne bouge. On est échoué en plein milieu du fleuve. Comment? On ne sait. Soudain, un bruit formidable: la vapeur s’échappe avec un grondement impressionnant de la cheminée, en énormes volutes blanches et pressées. Aussitôt, on voit sortir, hagards, les chauffeurs et les mécaniciens, chassés par l’arrivée soudaine de l’eau dans la machine. Cette fois, c’est bien fini, irrémédiable. Que va faire le navire, maintenant? Le voilà qui penche peu à peu sur tribord. L’eau jaune est montée à l’intérieur jusqu’au niveau du fleuve; on la voit tourbillonner dans les cales dont on a vivement ouvert les panneaux pour éviter une explosion d’air comprimé. De partout, on entend les coups secs des boulons, des rivets, qui sautent sous la pression de cette eau envahissante? Le bateau continue à pencher à droite. De ce côté, l’eau arrive maintenant presqu’au niveau du pont, jusqu’aux datots d’évacuation. Situation dangereuse, critique. L’angoisse se peint sur tous les visages, stéréotypés sur celui de Le Barbier, tout perdu, qui va de droite et de gauche, sans savoir, avec son sac de voyage à la main. Il a dû y serrer tous ses papiers et toutes ses valeurs, et attend une suite quelconque qu’il craint fatale.

Mais non; il n’y a plus de danger immédiat.

Le navire s’est affaissé autant qu’il le pouvait; maintenant, il touche le fond sableux du fleuve. Le rocher malencontreux doit être absorbé par la quille et pénétrer à l’intérieur du malheureux Dodds comme un pal monstrueux. Le Commandant fit quand même mettre tous les canots à l’eau - quatre baleinières - en les tenant en laisse le long du bordage. Tout de suite, dès que le premier fut paré, Le Barbier s’y précipita et y fit mettre tous ses bagages. Il ne voulut plus démarrer de là. Mon frère et moi restâmes beaucoup plus calmes. Pourquoi s’affoler, en effet? Ou le bateau sombrerait, ou il ne sombrerait pas. S’il ne sombre pas, tout va bien, on s’en tirera. S’il sombre, il sera toujours temps de voir venir. La rive n’est pas loin. Les indigènes commencent à tourner autour de nous. Alors, pourquoi dépenser des calories pour rien? Je ne touchai même pas à mes bagages qui restèrent sur la banquette inoccupée, tels que je les y avais mis la veille. Et ce fut très bien ainsi. Nous nous épargnâmes tous les tourments que je lisais sur la face abominablement ravagée du pauvre Le Barbier qui ne pouvait réagir malgré mes exhortations. Le pauvre homme, il peut dire qu’il m’a donné l’image effrayante de la peur de mourir, peur atroce qu’il a vécue là, pendant des heures.

Dès les premiers signes du naufrages, le Commandant avait envoyé un homme à terre, avec le youyou de bord, pour faire porter par pirogue extra rapide, un télégramme au premier bureau de poste, en aval, à Dagana. Ce poste préviendrait tous les autres en amont et en aval, et nous aurions forcément du secours. En attendant, la nuit arriva et force nous fut de la passer sans lumière et sans cuisine. On ne pouvait plus compter sur aucune machine; tout était noyé, ainsi que les fourneaux du cuisinier. Heureusement, la cambuse du Commandant se trouvait sur le pont. IL put en sortir des provisions pour tout le monde, abondantes et de choix; c’était sa réserve particulière; alors, on pouvait y goûter. Il ne fut pas regardant: perdu pour perdu, disait-il, mieux vaut que tout le monde en profite. Et nous en avons tous largement profité, sauf le pauvre Le Barbier dont le gosier, trop serré, n’aurait pu laisser passer un seul moustique! Le Commandant trouva dans sa réserve des bougies oubliées; il y avait suffisamment de pétrole pour les feux de position; on passa ainsi la nuit en naufragés à peu prés rassurés.

Le Barbier ne put pas rester dans sa baleinière.

Contre son gré, du moins contre le gré de sa peur, il réintégra notre carré et s’étendit sur une banquette, mais sans pouvoir fermer l’oeil, et sans quitter son sac de voyage. Victor non plus ne put dormir; il ne put même pas rester étendu. Je lui avais pourtant installé sa moustiquaire; mais les sales bêtes s’en rirent, et mon pauvre gars passa la nuit à griller des cigarettes en faisant les cent pas sur le pont, continuellement, au milieu du bruit incessant des rivets éclatant dans les cales et du courant du fleuve dont le clapotis venait se rompre sur les flancs de notre bête blessée à mort. Moi, comme de coutume, je m’endormis parfaitement sans scrupule et sans nuage. S’il y avait eu une alerte, j’aurais été éveillé par les non-dormeurs.

Dans notre semi malheur, c’était une chance que tous nos bagages personnels et de campement aient été laissés dans le carré, sous les banquettes. Nous avions tout sous la main pour nous débrouiller au moment de notre sauvetage, car, certainement, nous serions secourus. Quand? Comment? Nous ne savions pas encore. Une chose certaine, cependant: toutes nos marchandises se trouvaient vendues en bloc, d’un seul coup, à la compagnie d’assurances. Les autres aussi. D'après le Commandant, il y avait pour plus de trois millions de francs de marchandises à bord, dont mille tonnes de sel en sacs de dix kilos. Celui-là, on ne le retrouverait certainement plus. Ce chargement de sel, à fond de cale heureusement, inquiétait notre Commandant à cause de sa fonte. Si celle-ci était trop rapide, elle amènerait un vide qui pourrait alléger le bateau trop vite et il y aurait des craintes de basculage! Il n’en fut rien, heureusement. Le sel, on le sut plus tard, fondit très lentement et, pressé à fond de cale par les autres marchandises, il ne fut entraîné au dehors que très lentement. Quant aux autres marchandises, on ne pouvait guère compter que sur les liquides en bouteilles et bien cachetées; et encore, il faudrait voir. De toutes façons, on ne pourrait rien retirer du ventre du Dodds avant décembre-janvier 1902, et le ravitaillement de nos comptoirs était totalement perdu. Il faudrait vivre sur le reste des anciens approvisionnements, bien maigres et de vente difficile, avant de pouvoir remplacer ce qui était perdu: il faudrait attendre le règlement de l’assurance! Pertes sèches considérables en perspective pour beaucoup de maisons de commerce…

On se demanda même s’il n’y avait pas complot organisé entre une grosse firme concurrente des Buhau-Teysseire et ceux-ci. Ce bruit persista longtemps. Il était tout à fait vraisemblable, mais aucune preuve formelle ne put être relevée, malgré les démarches pressantes des assurances. On ne s’expliquait pas, en effet cet échouage sur une roche en dehors de la route normale que le pilote devait suivre et qu’il connaissait parfaitement. Il avait monté et descendu plus de cent gros vapeurs sur ce Sénégal! Il prétexta une erreur de repère; il protesta de toutes ses forces contre cette accusation d’avoir commis un acte criminel. Mais on savait que le Dodds était le premier bateau remontant le fleuve avec pareille cargaison de sel et, en outre, pour au moins cinq cent mille francs d’autres marchandises, et ce premier chargement représentait une grosse valeur de réalisation immédiate. Or, la firme concurrente ne devait être prête, par suite de circonstances que j’ignore, que quinze jours plus tard. La tentation d’arrêter l’opération fructueuse par un naufrage parut si forte que la rumeur publique voulut en faire une réalité. Faute de preuves, on dut abandonner les soupçons; mais on remarqua par la suite que le pilote du bateau naufragé ne fut plus jamais en fonction et qu’il jouissait d’une aisance appréciable. Cela non plus ne pouvait rien prouver; l’affaire en resta là, et le Dodds aussi.

Il y resta assez longtemps, d’ailleurs, car je l’y revis deux fois encore l’année d'après - en 1902 - lors de mes passages dans les parages, et nous allons y venir. Auparavant, il faut nous tirer de là. Le moyen se présenta dans le courant de la journée, sous la forme du Turenne, navire;frère du Dodds et appartenant à la même maison. Ce veinard de Turenne, non seulement n’avait pas de sel à bord, mais encore il remarqua la balise de taille que nous représentions pour signaler l’écueil qu’il n’eut aucune peine à éviter! Mais, trêve de plaisanterie! Le Turenne stoppa dans le fleuve et ancra à bâbord et à tribord devant, pour faire face au courant, à deux kilomètres en aval de nous. Les signaux s’échangèrent au moyen des pavillons, et nous, les trois passagers, montâmes dans une baleinière avec tous nos bagages. Un équipage de quatre marins et un patron fut embarqué et, avec précaution, on nous poussa dans le courant extrêmement violent et rapide. La manoeuvre d’abordage avec le Turenne fut difficile, mais exécutée de main de maître par le patron de notre baleinière et par le maître d’équipage du Turenne. Celui-ci nous lança au passage de son étrave un long filin attaché à l’arrière du navire et traînant de toute sa longueur dans l’eau. Notre patron s’en empara et continua à se laisser emporter par le courant. Nous passâmes ainsi sur le flanc bâbord du Turenne, à une vingtaine de mètres, à toute allure. Puis les matelots empoignèrent le filin qui, en sortant de l’eau, freinait notre vitesse, et le moment psychologique arriva: celui où il y aurait lutte entre notre vitesse et le filin qui allait se tendre, à cent cinquante mètres au-delà de l’arrière du navire! Nous étions parés pour le coup. La secousse fut rude, mais rien ne craqua: nous étions arrêtés au bout de notre cordage. Ce fut alors un jeu, pour le treuil arrière du Turenne de nous hâler jusqu’à la coque du navire où nous pûmes atteindre aisément à l’échelle de coupée. Nous étions sauvés des eaux, tout comme Moïse.

Le Turenne se remit en route, remorquant la baleinière du Dodds jusqu’à un kilomètre en amont de celui-ci. On la détacha alors, et, profitant du courant, elle accosta son navire naufragé dont l’équipage attendait des instructions qui ne tarderaient pas à lui parvenir de Saint-Louis. Nous, sur notre vapeur-sauveur, nous nous installâmes provisoirement, et, le lendemain, nous touchions Kayes;sans autre incident. C’était suffisant pour cette fois: Ceuta et Sénégal;en un voyage, c’était assez!

A Kayes, ce fut la consternation chez notre chef de comptoir, La Gironnière. Il était démuni de tout, ou à peu prés, et comptait sur ce premier arrivage pour faire des ventes monstres. Catastrophe: nous avions les mains vides; la camelote était au fond de l’eau. Rien à faire pour le moment; une année de perdue! Tout cela pour un malheureux coup de barre d’un pilote maladroit ou criminel! Cela change vite, une destinée!

Comme nous n’étions pas venus pour philosopher, Le Barbier et moi prîmes le tortillard qui n’allait toujours pas plus loin que Toukoto. Mon frère devait rester à Kayes un mois ou deux pour aider à faire je ne sais plus quoi. La route de brousse de Toukoto;à Bamako;fut tout à fait semblable à celle de l’année d’avant, puisque c’était la même époque de tornades, de pluies, d’humidité et de chaleur. Le Barbier tint quand même bien le coup. Cela lui allait, cette vie de bohémien. Il est vrai qu’à deux, surtout lorsque l’un des deux a l’expérience nécessaire, cela va tout seul. Nulle aventure, nul incident digne d’être noté. Tran-tran ordinaire. Notre arrivée à Bamako ne bouleversa rien. Nous y étions attendus; on y connaissait la mauvaise nouvelle du Dodds, et on se demandait comment les choses allaient se passer.

Nous ne trouvâmes plus l’ancien directeur Pillot. Il était démissionné, comme je l’ai déjà dit, et il parcourait le fleuve Niger en organisant des équipes de chasse à l’aigrette. Il était remplacé provisoirement par un monsieur Ahmec;aîné, ancien de la maison, jeune homme assez prétentieux et faisant le précieux. Il y avait aussi Henry, l’anglais, et un autre gaillard nommé Taxil, adjudant;d’artillerie coloniale en retraite, qui avait été envoyé par la Niger-Soudan de Paris pour aller reconnaître le pays du Sine-Saloum;à Kolak, dans le Sud-Est de la colonie du Sénégal. Il avait fait sa reconnaissance, et lorsque nous arrivâmes à Bamako, il tenait la boutique de détail. Ca marchait comme ça pouvait. C’était une vraie douane, là-dedans! Quel désordre!

Il y eut alors un changement d’attributions: Ahmec garderait la comptabilité; je reprenais le comptoir; Tasil devenait chef des transports sur routes, et Henry chef des transports sur l’eau. Si nous n’avions pas de marchandises pour notre compte, il y en avait des milliers de tonnes à voiturer pour le compte des autres. Ce service de roulage devint ainsi très important, et personne mieux qu’un ancien adjudant d’artillerie coloniale ne pouvait être à sa tête. Les transports par eau devinrent également importants, car Henry avait découvert des gisements d’énormes huîtres de rivière, non comestibles, mais dont les grosses coquilles donnaient une chaux de première qualité et dont la quantité répondait aux demandes de plus en plus pressantes pour les constructions et les badigeonnages. Une nouvelle grande boutique allait être bientôt terminée sur la place du Marché, une succursale de la Niger-Soudan, mieux placée que la Boutique-Bâ, trop éloignée du centre commercial.

Dès qu’elle fut prête, j’allai l’inaugurer et la diriger en attendant l’arrivée de mon frère qui devait en être le gérant. Lorsque mon frère arriva, je remontai à la direction pour tenir la comptabilité, Ahmec étant parti pour la France où il devait se marier. Il ne devait plus revenir au Soudan, y laissant la dépouille de son jeune frère, mort au commencement de l’année.

L’affaire marcha ainsi, cahin-caha. Le caoutchouc donnait fort dans la région de Sikasso, Bobo Dioulasso, mais notre agent de Sikasso avait dû être rapatrié, très malade, et il ne fut pas remplacé. A Bobo, nous n’avions qu’un agent noir, un Ouoloff, peut-être Toucouleur, Mahmadou Cissé, très bon agent, honnête, mais, hélas dépourvu de camelote!

On avait malgré tout réussi à bazarder la plus grande partie des rossignols et fond de magasin qui constituaient nos seuls stocks. C’était toujours autant de gagné pour payer les frais généraux. Mais on se trouvait devant des rayons vides, avec des richesses autour de soi que l’on ne pouvait atteindre, faute de marchandises d’échange.

Ce fut alors que Le Barbier prit la décision, d’accord avec Paris, de m’expédier en France pour faire les achats nécessaires en vue de la prochaine saison.

Nous étions alors en février 1902.

Cette proposition qu’on me fit alors que je ne m’y attendais pas du tout, ne me déplut pas, au contraire. Le voyage allait être monotone; je n’aurais aucun intérêt de curiosité à en tirer; mais c’était quand même beaucoup plus intéressant que de moisir sur place, à Bamako, en noircissant des colonnes de chiffres, travail fastidieux, car ces colonnes ne se remplissaient pas vite, et l’ennui se faisait sentir bougrement. Cette perspective provoqua un sursaut d’intérêt. Je me faisais l’effet d’un petit ambassadeur, chargé d’une certaine mission importante, ce qui était vrai, en somme.

Seulement, je m’attirai la jalousie, l’envie, la médisance et autres joyeusetés de ce genre de la part des bons camarades, aussi bien de Bamako que de Kayes.

Ah! celui-là, il n’y en a que pour lui! Trois voyages en France en deux ans, voyages payés, procurant de l’agrément, de l’avancement, des augmentations d’appointements, etc...

Il y en eut même qui m’attribuèrent l’élimination du directeur Pillot, alors que je n’y étais absolument pour rien. Mais comme il y avait coïncidence de dates entre mon envoi en France par Pillot, la démission de celui-ci et mon retour à Bamako, il était facile à la calomnie de s’en mêler. Heureusement, les jugements et opinions des autres sur mon compte ne m’ont jamais produit aucun effet; ils m’auraient plutôt toujours amusé.

Je refis donc, pour la quatrième fois la route de Bamako-Toukoto, dont je commençais à connaître tous les arbres un peu importants. A Kayes, je pris la liste des marchandises à acheter pour ce comptoir, que me donna, en rechignant, le sieur de la Gironnière, mécontent comme les autres de me voir chargé de cette agréable et importante mission. Je frétai de nouveau un chaland-baleinière pour la descente du fleuve Sénégal, avec quatre rameurs et un patron, cette fois, de façon à aller plus vite dans les biefs profonds. Je passe sur ce monotone voyage qui fut exactement la répétition de celui de l’année d’avant à la même époque. Je revis le Dodds en passant. Il était franchement en dehors de la route normale; on aurait juré qu’il avait fait exprès d’aller se planter sur ce rocher qui ne gênait aucunement la navigation ordinaire. Tout était à sec autour du Dodds. On circulait autour de lui comme dans un chantier. Il était fortement étayé et toutes ses marchandises étaient à terre, éparses, en tas informes, sur la berge proche et sur les bancs de sable qui y conduisaient. Lors de mon passage, on était en train de faire sauter la roche, à l’intérieur, par petits éclats. Les sauveteurs avaient déclaré que ce naufragé pouvait facilement être sorti de là. On lui mettrait une pièce provisoire à la déchirure de la coque, et il flotterait très bien jusqu’à un bassin de radoub, à Bordeaux ou à la Ciotat. Ce fut en effet ce qui arriva. Je le revis encore aux hautes eaux de septembre 1902, mais il fut emmené en juillet 1903 et remis en service sous un autre nom, en 1904.

Je ne mis que vingt jours, cette fois, pour accoster au quai de Saint-Louis avec ma barque. J’avais eu quand même largement le temps de rêver à tout et à rien, malgré les heures de marche que je faisais sur la berge, avec mon calibre 16 qui me servait à tuer de temps en temps une perdrix, un lapin ou des tourterelles lorsqu’elles étaient en paquets autour d’un épi de sorgho tombé à terre, ou encore une ou deux pintades, une outarde. J’ai manqué chaque fois les grues huppées, ainsi que les marabouts, que j’ai tirés: je tirais de trop loin. Mais la chasse faisait passer le temps.

Qu’allais-je retrouver à Paris?

Ma mère y était venue s’installer au premier d’une maison de la rue de Suez, à la Chapelle, pas loin du boulevard Barbès. Nouveau domicile à connaître. Cette perspective me faisait plaisir. J’étais content d’aller habiter Paris plutôt que cet Aubervillers sombre et populeux. Et puis, ce me serait plus facile, me semblait-il, de rompre avec cette Marie Simès qui m’embêtait. Il avait bien fallu correspondre avec elle, si peu que ce soit. Mais quel ennui! Je ne savais quoi lui dire, ni comment le lui dire. Pas commode. Quant aux lettres que je recevais d’elle, non! A pleurer! Aussi j’étais bien résolu à tout casser en arrivant. L’espacement de ma correspondance devait les mettre en éveil et personne ne serait surpris de la rupture que je comptais leur présenter, oh! Bien gentiment, évidemment! Thérèse Tillet;était mariée, m’avait écrit son frère! Cette nouvelle m’avait surpris, car je ne lui connaissais aucune intention matrimoniale lorsque je l’avais quittée, quelques mois auparavant. C’était, parait-il, à la suite de fiançailles assez lointaines. Qu’elle soit mariée m’était tout à fait égal. On verrait bien ce qui en résulterait pour moi. Je n’avais jamais vu en elle qu’une agréable maîtresse, sans plus. Mariée, ça n’avait aucune importance pour moi.

Entre temps, étant à Bamako, j’avais reçu de Paris, par l’intermédiaire de ma mère, un ordre d’embarquement et une nomination, émanant du Ministère des Colonies, nomination au grade de sous-chef de gare comptable au chemin de fer de Kayes;au Niger, avec l’ordre d’embarquement pour Bordeaux;à une date postérieure d’un mois à celle de mon embarquement réel à Marseille. Trop tard, Monsieur le Ministre! J’avais repris du service à la Niger-Soudan, et je ne voulais pas la lâcher comme cela. Je profitai d’ailleurs de cette nomination pour obtenir de la Niger-Soudan une augmentation d’appointements, à la grande jalousie des copains.

Le trajet Saint-Louis-Dakar n’offrait, lui non plus, rien de particulier. Cependant, j’eus cette fois l’agréable surprise d’y voir fonctionner, en qualité de contrôleur de route, l’ami Gaspard, celui de Dong-Trieu;et d'Haïphong! Heureuse rencontre, contents tous deux de se revoir ainsi par surprise, loin du pays où on s’était connus. J’avais déjà eu pareille surprise quelques mois auparavant, à Bamako,où, lors d’un passage important de sous-officiers de la Coloniale, j’avais revu parmi eux le sergent Degouy, que j’avais connu, en 1898, à Hué, alors qu’il était caporal à ma Compagnie. Cette fois, sur le chemin de fer, c’était Gaspard! Il était toujours aussi beau garçon, mais, en plus, il était devenu très bel homme, bien bâti, harmonieusement charpenté, très séduisant. Aussi cueillait-il les regards des femmes blanches qui le croisaient sur les quais; et même des jeunes Ouoloffs! Il m’apprit qu’il était sur ce chemin de fer depuis 1900, mais dans les bureaux de Dakar, raison pour laquelle je n’avais pas encore eu l’occasion de le rencontrer. Il avait demandé et obtenu, depuis quelques mois, ce poste ambulant de contrôleur de route pour essayer de se défaire, me dit-il d’une liaison qui devenait pesante.

C’était la femme d’un de ses chefs de service qui ne pouvait pas se passer de lui, alors que lui, au contraire, aurait voulu s’en débarrasser pour être libre d’aller picorer ailleurs, en fantaisie. Mais, me dit-il, ce truc-là ne réussit pas. Chaque fois que je prends le train, elle le prend aussi, en qualité de voyageuse avec permis. Rien à faire pour m’en décoller, mon vieux! Ca devient tyrannique. Je la fais cocu tant et plus, ça ne fait rien, elle ne veut pas me lâcher. Aujourd’hui encore, elle est dans le train de retour pour Dakar. Je l’ai laissée se morfondre toute la nuit. J’ai été coucher avec une autre. Elle le sait. Mais la glu, elle s’acharne quand même! Enfin, ça passera bien un jour ou l’autre.

On s’est raconté, ainsi, chacun sa petite vie. Il me chargea d’aller porter de ses nouvelles à ses parents. J’y retrouverais son aîné, mon ami de Toul, qui pas marié non plus, devenait vieux garçon grognon, parait-il. Avec l’aide de ce charmant Gaspard, j’eus un déjeuner choisi au buffet de Tivaouane, où il voulut que je mange avec lui. Viens; tu seras mieux servi, et puis tu me protègeras contre elle. En te voyant avec moi, elle n’osera pas entrer dans la petite salle. Viens! Le cruel! Je l’ai suivi ma foi! Pourquoi pas?

Je passai encore trois belles journées à Dakar en sa compagnie. Il était plus agréable de faire couler les heures avec un gai compagnon comme Gaspard que de se morfondre tout seul à regarder tournoyer les mouettes sur le port et les milans sur la ville. Mais tout a une fin, ces trois jours-là comme les précédents, et un bateau de la Fraissinet m’emporta parmi d’autres passagers pour m’aller déposer, une fois de plus, à Marseille. Je commençais à devenir un vrai citoyen de Marseille! Mais de combien je préférais ce port à celui de Bordeaux! J’aimais mieux prendre passage à bord des navires de cette ligne, sur lesquels la vie était plus simple, qu’à bord des grands courriers de l’Amérique du Sud où le luxe et la gêne qui en résulte ne me plaisaient pas. Trop cérémonieux, là-dedans. Vivent les joyeux Marseillais!

Un saut, et Paris m’ouvrait de nouveau ses bras, ainsi que la mère Hubin, que j’allais trouver dans sa rue de Suez où elle m’attendait bien tranquillement. Il y avait longtemps qu’elle ne se faisait plus aucun souci sur mon compte, et elle avait bien raison.

Présentation au siège social de ma compagnie où on me mit en rapport avec les principaux employés d’un gros commissionnaire de la rue de Paradis - intéressé à la Niger-Soudan - qui concentrait toutes nos commandes, se chargeait de les grouper et de les faire diriger sur Bordeaux où un Macina, un Dodds ou un Turenne quelconque s’en chargerait pour les transporter à Kayes si... la Providence le voulait bien, en décrétant que la barre de Saint-Louis serait praticable et qu’aucun pilote n’irait matriculer les seuils rocheux du fleuve.

 

SEJOUR EN FRANCE

1902

TROISIEME DEPART POUR LE SOUDAN

 

Trois mois se passèrent de la sorte à Paris où je n’avais pour ainsi dire rien à faire. Avril, mai, juin 1902. Tous les deux ou trois jours, vers dix heures, j’allais dans les bureaux du Commissaire, service des achats, où je pointais les commandes faites sur ma liste générale. Ce n’était pas bien ardu. Le reste du temps, j’étais libre, et ce travail de pointage ne prenait guère plus de deux heures chaque fois. Fin mai, il fut complètement terminé; mais il me fallait attendre un bon mois avant de pouvoir partir. C’était le délai nécessaire pour que tous ces achats arrivent, de tous les points de production, s’amalgamer à Bordeaux, dans les docks d’abord, pour qu’on en fasse un connaissement unique, et à bord du navire ensuite. Cette année-là, ce fut le Turenne qui fut élu pour transporter notre camelote. Connu, le Turenne! Bon augure! Nous verrons la suite.

Voilà donc comment mon temps fut employé en ce qui concerne ma mission commerciale. En ce qui me concerne personnellement, il ne fut pas trop mal employé non plus. Ce fut cette année-là, pendant cette période, que pointa à l’horizon de mon destin, l’étoile qui devait le guider et le fixer, car cette étoile y brille encore, à l’heure actuelle, de tout son éclat, et y répand encore toute sa chaleur. Nous allons y venir chronologiquement.

Tout d’abord, comme j’en avais l’intention, je pondis une grande lettre, peut-être un peu filandreuse, que j’adressai à Marie Simès et à sa mère. Par cette lettre, je rompais nos fiançailles de pacotille en donnant pour prétexte, réel, que ma situation coloniale ne me permettait pas de prendre la responsabilité de la vie d’une femme, etc... etc... C’était parfaitement vrai à cette époque où je n’étais pas libre de mes faits et gestes et où, au surplus, m’attendaient des épreuves coloniales que je pus aisément surmonter, seul, mais qui auraient été désastreuses ou impossibles à vaincre avec une jeune femme blanche d’une catégorie aussi nulle et nouille que cette gamine insignifiante. La mère Hubin approuva des deux mains: ça ne bichait plus entre les rombières. Bon. Ce fut une affaire réglée et on n’en parla jamais plus.

Quant à Thérèse, eh! Bien, mais nous avons repris nos relations comme s’il n’y avait pas eu de mari, voilà tout. Oh! Elle n’était pas plus embarrassée que ça, la Thérèse en question; mais elle était toujours aussi agréable. Seulement, il y eut un seulement. Cette fois-là il s’appela Louise Tillet, la jeune soeur. Cette jeune soeur, qui avait 22 ou 24 ans, je ne sais plus, était institutrice à Versailles. La mère Tillet et Thérèse se mirent en tête de me la faire épouser et on ne manqua aucune occasion pour me la mettre au bras. C’étaient des promenades en famille, Thérèse avec son mari, bien entendu; et je me voyais forcé de prendre Louise en remorque. Oh! Ce n’était pas désagréable du tout car elle était fort jolie, bien faite, élégante, distinguée même, et pas bête, loin de là. Mais... elle ne faisait rien déclencher en moi. Au contraire, je me raidissais contre les attirances qui, forcément, se manifestaient, lorsque, bien souvent, et de son initiative à elle, des frôlements un peu... oui, faisaient bouillir la marmite. Mais il suffisait que je me souvienne du piège tendu pour m’arrêter net. On terminait la sortie sans plus de mal, et j’en étais quitte ensuite pour encaisser reproches et encouragements de Thérèse qui voulait absolument me faire épouser sa Louise! Avait-elle, celle-ci, un entraînement pour ma personne? Je ne saurais dire, car je ne m’en suis jamais occupé, même deux ans plus tard, quand, à un nouveau retour en France, le même manège a recommencé.

Ce n’était pas mon destin. Il était tracé autre part où j’allai à sa rencontre, sans le savoir.

J’avais conservé, à Longwy, des relations avec un bon ami de jeunesse, Adolphe Laporte, avec lequel on avait fait de bonnes parties folles et folâtres lorsque l’époque s’y était prêtée. Il s’était marié avec une jeune modiste. Ils travaillaient tous deux, lui comme comptable dans une usine, elle comme modiste en appartement. A chacun de mes séjours en France, depuis 1900, à ma rentrée de Chine, j’allais passer cinq ou six jours à Longwy. Je descendais à l’hôtel Terminus, tenu par le propriétaire, Achille Lafontaine, lui aussi un camarade de jeunesse. J’y étais parfaitement reçu, et, de cette façon, j’étais libre de revivre un peu au milieu des entourages de ma jeunesse. Pendant ces séjours, j’allais prendre un ou deux repas chez les Laporte que je voyais tous les jours en dehors de cela.

J’allais aussi faire un tour à la banque où rien n’était changé depuis 1897, année où je l’avais quittée, sauf que les camarades étaient devenus un peu plus mûrs. D’aucuns étaient mariés et pères de famille. D’autres tenaient des succursales dans la contrée. Je revis là, toujours à la même place, travaillant toujours calmement à son livre journal, le papa Claudel, un brave homme bien sympathique, simple, et bien côté dans le pays. Il faisait partie du Conseil Municipal, du Conseil de Fabrique et de quelques clubs. Il était, en outre, apparenté par alliance avec les vieilles familles du pays.

Chaque fois, j’étais invité chez lui pour prendre le thé, et je m’y rendais avec plaisir. Il habitait une gentille maison bourgeoise, bien située, avenante , appartenant à sa belle-mère, madame Veuve Blondeau, dont la fille était madame Claudel, mère de deux filles. Je dois remonter assez haut dans le passé pour prendre les choses par le commencement et montrer le chemin qu’elles suivent pour tisser des destinées.

J’avais connu cette vieille madame Blondeau, en 1887, lors de notre premier contact avec le pays de Longwy, en venant de Langres. A cet époque, elle tenait depuis un veuvage prématuré, dans cette même maison, une épicerie-mercerie-débit de boissons. La maison était bien connue dans tout le quartier et fort au delà. On allait chez la mère Blondeau, disait-on. Ce fut chez elle que j’allai faire nos premiers achats du premier jour, du premier soir plutôt. Sa boutique n’avait pas de devanture. On y accédait par un perron à double escalier,celui du haut ayant cinq marches, celui du bas huit, car la rue était en forte pente.

Dès qu’on entrait dans cette boutique, après avoir franchi un vestibule-tambour et fait tinter une sonnette accrochée à la porte, on se trouvait serré dans une petite pièce, étroite, remplie de tous côtés, jusqu’au plafond, d’un invraisemblable amas de marchandises de toutes sortes. On y trouvait toujours ce qu’on voulait avoir, soit en épicerie, soit en mercerie, soit en fournitures scolaires, soit en matériel de fumeurs. Il y avait aussi des chaussons, des sabots, des balais, enfin de tout. La mère Blondeau, petite vieille femme alerte et toujours aimable, servait avec prestesse, sans jamais faire de faux mouvement. Elle était connu, comme je l’ai dit, et elle connaissait tout le monde. En ce temps-là le pays n’avait pas encore évolué; il n’y avait pas encore eu d’immigrations massives comme par la suite, et la mère Blondeau ayant vécu là depuis toujours, connaissait les moindres détails des familles des alentours.

Cette petite pièce épicerie donnait accès dans une autre pièce plus grande, qui était la salle de débit. Dans cette salle, il y avait des tables, des bancs, des chaises, et une armoire-vitrine où on mettait verres et bouteilles. Ce Débit était surtout fréquenté par des ouvriers d’usine, des Belges, qui venaient des villages frontières environnants, distants de 8 ou 10 kilomètres de Longwy-Bas. Ils venaient à Longwy le lundi matin, apportant de chez eux un double sac avec leurs provisions de bouche pour une semaine, et s’en retournaient le samedi soir, le sac vide, mais la paye en poche. Chaque fois, c’était un arrêt chez la mère Blondeau, ainsi que plusieurs fois par jour, l’usine où ils travaillaient étant très proche. La brave femme leur servait de tire-lire ou de coffre-fort, car elle leur gardait leur argent dans lequel ils venaient puiser ou déposer des sommes suivant leur volonté. Jamais il n’y eut la moindre erreur, la moindre discussion à ce sujet. Aussi, cette clientèle était-elle très fidèle. Il y fréquentait aussi des employés de chemin de fer, dont un, Carbonnel, était le père du sergent que j’avais rencontré au Tonkin. Il y en avait trois qui buvaient toujours la même dose de "fréquet", c’est à dire d’eau-de-vie de grains très bon marché. Ils avalaient leur verre avec toujours la même grimace. C’était amusant.

J’étais, moi aussi, un client assidu, non seulement pour la maison, car je faisais la plupart des commissions pour ma mère mais pour les fournitures de classe: cahiers, crayons, plumes, ardoises pour les petits, etc...J’aimais bien cette petite boutique où, à l’unique fenêtre donnant sur la rue, pendaient un hareng saur, des pipes en terre, des blagues à tabac, des peignes, des couteaux, etc ...Au-dessus de rangées de bocaux remplis de bonbons multicolores. Je ne me doutais guère, à cette époque lointaine, que cette brave femme deviendrait un jour ma grand-mère par alliance! Et pourtant, ce fut ce qui advint par la suite. Mais en 1902, il n’était pas encore question de cela; il n’était même question de rien qui en pût approcher.

La famille Claudel était venue par la suite habiter la maison Blondeau, et le magasin avait disparu.

Lorsque, cette année-là comme les précédentes, j’allai au mois de juillet à Longwy, je fus invité par la famille Claudel à aller prendre le thé, et, pour la première fois peut-être, je fus mis en présence des deux filles de la maison: Magdeleine, l’aînée, âgée alors de dix-neuf ans, et Amélie, dite Lili, de douze ans environ.

De cette dernière, je ne me souviens de rien que de sa présence.

Par contre, je fus attiré par l’aînée, mademoiselle Magdeleine. C’était une très belle fille. Quand je dis très belle, entendons-nous. Elle n’était pas ce qu’on appelle jolie au sens peinture du mot. Non. Mais elle était remarquable par tout ce que sa figure faisait rayonner. D’abord, elle avait de beaux cheveux blonds venise, d’une finesse extraordinaire, qui lui auréolaient la tête d’un casque d’or, avec de jolie frisons en couronne qui lui paraient le front, d’une oreille à l’autre en passant par les tempes. Cette chevelure était remarquablement mousseuse et j’en reçus comme une longue caresse sur les yeux. Son front haut et bombé dénotait de la volonté, de la ténacité allant peut-être jusqu’à l’entêtement. Son nez un peu fort n’avait pas une forme idéale, mais ses ailes mobiles, frémissantes, indiquaient une nature très sensible, très vibrante, et beaucoup de bonté.

Sa bouche? Ah! Sa bouche, une merveille de pureté, de dessin, de forme, de fraîcheur, de beauté. Oh! quelle jolie bouche! Je me demandai là, à ce moment -je m’en souviens comme d’hier- ce qui me valait ce privilège sans prix d’admirer d’aussi prés une bouche aussi suave sous des cheveux aussi tentants!

Mon émotion n’était pas du genre violent. Mes sens n’en étaient pas troublés. Mais mon cerveau était marqué, et, à mon insu encore, mon coeur aussi. Il n’y avait aucunement coup de foudre chez moi, ni chez elle non plus d’ailleurs. En ce qui me concerne, il ne pouvait y avoir de coup de foudre, car j’admirais trop: elle était trop haut placée pour moi, et puis, elle s’annonçait inaccessible.

Oui. Ses parents et elle-même m’apprirent que, parallèlement à moi qui allais repartir pour l’Afrique, elle s’en allait pour la Bohème, en qualité d’institutrice française, dans un couvent de la Visitation, à Choteschau, en compagnie d’une autre jeune fille venant de Paris. Cette nouvelle m’enchanta réellement. Je ne sais pourquoi, j’étais heureux de constater chez cette jeune fille une inclination vers d’autres chemins que ceux de la routine, un désir de vivre plus intensément, avec de l’initiative personnelle et en dehors des milieux restreints, étriqués de la vie bourgeoise contemporaine. Je la félicitai de tout coeur et en toute sincérité de sa décision, de son courage, de sa volonté. Et mes félicitations, je puis le dire, avaient de la valeur, car elles n’étaient pas celles, toutes verbalement mondaines, d’un monsieur qui n’aurait jamais quitté son trou. Du reste, elle me le fit bien remarquer à ce moment-là, et, plus tard, elle m’a dit que mes encouragements lui avaient fait énormément de bien.

Ce fut tout pour cette fois.

Je pris congé de ces personnes comme à l’ordinaire, et je partis de Longwy deux ou trois jours après, sans avoir revu cette jeune fille. Ce dont je me souviens, cependant, c’est de m’être assis, attiré par une force inconnue, spécialement sur le siège qu’elle occupait généralement chez madame Laporte, la modiste, chez qui elle prenait des leçons de mode à titre personnel. Je pris un plaisir à me poser là où elle se posait. Enfantillage! Mais oui! Et cependant...! En tout cas, je quittai la France sans rien emporter d’elle de plus saillant que cela: un germe! De même, elle s’en alla passer ses deux ans en Bohème sans penser le moins du monde à mon existence. Et ce fut bien ainsi.

Je repartis par mon port habituel, Marseille.

Toujours les mêmes escales bien connues: Alger, Oran, Las-Palmas, Dakar. J’avais combiné mon voyage pour pouvoir retrouver mon Turenne à Saint-Louis, avant qu’il ne parte pour le haut fleuve. Ma combinaison était parfaite, sur le papier. Les temps étaient bien calculés, et ça devait coller comme un timbre poste. Oui, mais, va te faire fiche! Cette année-là la barre de Saint-Louis se mit dans la boule de faire la boudeuse. Le Turenne s’y présente: pas moyen de passer. Il reste deux jours, trois jours à l’ancre à l’embouchure du fleuve, comptant profiter d’un caprice pour forcer la garce: pas mèche. Et en arrivant à Dakar sur mon Fraissinet, j’eus la surprise d’y voir ancré mon Turenne, qui se prélassait lourdement au milieu de la rade. Dès que mon installation fut faite à l’hôtel je montai dans une barque et allai à bord de mon navire, demander des nouvelles de cette station insolite à Dakar, et le commandant m’apprit ce que je viens de dire. Misère!

Mais, ne désespérez pas, ajouta-t-il. J’attendrai ici une huitaine de jours à l’ancre, pour profiter d’un moment propice pour la passage. Ayez un peu de patience. D’ailleurs, on ne peut rien faire d’autre.

Quatre jours après, joie!

Le Turenne lève l’ancre et sort du port pour remonter devant Saint-Louis d’où on lui signale que la passe est libre. Bonne affaire. Pour ne pas perdre de temps, je prends le train pour Saint-Louis, avec l’ami Gaspard, toujours de service, en bonne santé, et toujours collé à sa glu, comme il l’appelait. Mais à Saint-Louis, amère déception. La barre avait été praticable juste pendant vingt-quatre heures, alors que le Turenne était à Dakar. Lorsqu’il était venu se présenter à l’embouchure du fleuve, la barre s’était refermée. Le navire attendit là encore deux jours, ancré dans la solitude. Rien à faire. Pas de passage. Alors la décision que je craignais la seule possible dans ce cas, fut prise: le Turenne irait décharger sa cargaison à Dakar et elle viendrait à Saint-Louis par le tortillard à vapeur! Désastre encore une fois, bien que moins grave que celui de l’année précédente, car les marchandises ne seraient pas perdues; mais quel retard! Au lieu de les avoir en juillet à Kayes et en août à Bamako, on ne les aurait respectivement qu’en octobre et novembre! Trois mois de retard certain!

Et moi, j’étais obligé d’attendre, dans ce sale trou de Saint-Louis que mon stock de camelote arrive par bribes et par morceaux se faire emmagasiner dans les stocks, avant le dédouanement qui ne pouvait être opéré qu’une fois, lorsque tout le chargement serait complet. Il fallut se résigner à subir l’inévitable, l’irrévocable. Je fis donc un prix de pension de deux mois avec mon hôtelier qui me fournit une belle grande chambre dans une annexe de l’hôtel; et j’y fus très bien, en admettant qu’on puisse être bien à Saint-Louis en général, et pendant la saison des pluies en particulier.

Alors commença un trafic intense et trépidant: les bateaux à Dakar déchargeant leurs cargaisons sur les quais, les camions les transportant des quais au chemin de fer, le roulage jusqu’à Saint-Louis, et, enfin, l’arrivage dans ce port, le camionnage de la gare aux docks de la douane. Là, il y avait un remue-ménage incessant pour répartir les colis suivant leurs marques particulières.

Mais que ce travail était donc long! Tous les autres navires destinés comme le nôtre au haut fleuve furent obligés de se décharger à Dakar, ce qui produisit un amoncellement considérable de colis de toutes sortes qui se chevauchaient et s’entremêlaient inévitablement, d’où un invraisemblable salmigondis qui augmentait encore à Saint-Louis.

Je passai là deux mois fort pénibles, car je n’avais absolument aucune occupation pour employer mon temps. Je ne pouvais remonter seul à Kayes, car ma consigne, ayant prévu ce cas très prévisible, était de rester avec les marchandises et de ne les quitter que lorsqu’elles seraient entre les mains de notre agent, de la Gironnière. Ah! Que je me suis morfondu dans ce Saint-Louis minuscule d’où on ne peut aller nulle part, sauf dans une direction interdite sous peine de s’y faire probablement couper le cou, en Mauritanie, dans le désert.

J’eus donc, malheureusement, le temps de bien connaître cette île dont le sol est à peine à cinquante centimètres au-dessus du niveau des hautes eaux de la marée où il n’y a pas d’eau potable, à part celle qu’on importe, et où il n’y à ni égouts, ni déversements de w.c. Ceux-ci, partout, sont ignobles, des horreurs sans nom. Je n’ai jamais compris comment des Européens pouvaient conserver chez eux, pour leur usage personnel, des cabinets aussi horribles. Pour moi, c’était chaque fois un supplice d’en user; et je parle des w.c d’Européens, dans leurs habitations! Quant à ceux des indigènes, alors, il n’y a plus d’expressions pour les peindre. Et pourtant, beaucoup de ces indigènes devaient être plus propres que nous, car, tous les matins, on voyait déambuler dans toutes les rues, allant vers le fleuve, des femmes portant fièrement sur leur tête des récipients mal odorants qu’elles allaient déverser soit dans le petit bras, soit dans le grand, preuve que, chez elles, on s’en servait et qu’on les vidait tous les jours.

Mais alors, pendant plus d’une heure, c’était un spectacle écoeurant le long des berges, sous le nez des gens d’en face! Et il y avait encore plus affreux que ça! Le long du petit bras, sur la rive gauche de celui-ci, la municipalité avait fait édifier des édicules publics en bois pour le soulagement gratuit et canalisé des contribuables errants. C’étaient de vastes cabanes sur pilotis, dont le plancher se trouvait à environ deux mètres au-dessus du niveau de l’eau. On y accédait au moyen d’un large escalier qui donnait sur un palier, d’où on pénétrait par une ouverture à l’intérieur de la construction en planches bien jointes et bien abritée par une toiture en tuiles rouges. Cette ouverture était masquée, du dedans, par un écran de planches qui empêchaient les gens de la rue de voir ce qui se passait à l’intérieur. Il s’y passait tout simplement ceci: les consommateurs, attirés par le besoin, se déculottaient et allaient s’accroupir, de compagnie, sur une grosse poutre au-delà de laquelle un large espace vide permettait aux évacuations de tomber à l’eau qui coulait en dessous. Vu de la-haut, la compagnie poussante et geignante avait un vague air de volailles juchées sur un perchoir en rang serré.

En dessous, là où les offrandes des officiants tombaient avec un bruit en rapport avec leur volume et leur poids -ça faisait plouf dans l’eau, plouf! plouf! ... Les poissons étaient à la joie leur déjeuner leur tombait tout cuit dans le bec! L’histoire des alouettes rôties n’était pas une blague pour eux. A chaque plouf, bruit d’une offrande, correspondait un floup! suçant, bruit que faisait le poisson pâmé de joie. De nuit, surtout, l’effet de ces bruits était ravissant. Mais l’histoire ne s’arrêtait pas là! Tous les cadeaux ainsi généreusement semés dans le fleuve par les cinq ou six édicules toujours très fréquentés n’étaient pas immédiatement consommés. Alors, ils s’en allaient à la dérive, emportés par le courant.

Quelques-uns descendaient tout doucettement le fleuve en flânant le long des bords tout plats et irréguliers. Ils rôdaient comme cela, à la dérive, sans but, rejetés par un petit cap de boue repris par un remous qui les conduisait un peu plus loin. Là, ils rencontraient une femme qui lavait bien paisiblement ses ustensiles de cuisine. Alors, les uns et les autres allaient à tour de rôle se frotter auprès des calebasses, des cuillers ou des pots qui plongeaient en partie dans l’eau bourbeuse. Si les circonstances le permettaient, ils pénétraient à l’intérieur, ingénument, et en ressortaient, comme dégoûtés de ce qu’ils y avaient vu ou senti. En route, ils trouvaient des femmes bavardes qui venaient puiser de l’eau dans leurs énormes calebasses en les plongeant jusqu’à la gueule dans le fleuve, tout en continuant à bavarder, comme des poules qui reviennent de la foire. Alors, mes voyageurs nonchalants et curieux se permettaient de venir faire quelques tours d’amateurs dans ces belles calebasses bien reluisantes. Certains même s’y plaisaient et si bien qu’ils s’y endormaient, en tournoyant bien lentement, juste au centre du liquide. ils attendaient là, bien tranquilles sur leur sort, certains de n’être pas molestés. Effectivement, quand la bavarde avait fini de bavarder et s’apprêtait à prendre en charge le liquide, s’apercevait-elle de la visite, tout doucement, du dessus de la main, elle invitait les visiteurs à sortir, comme avec une douce caresse on éloigne un enfant: ôtes-toi de là, petit, ôtes-toi de là! Et l’intrus sortait lentement pour aller chercher des aventures nouvelles et diverses sur son chemin. Et si la bavarde ne s’apercevait de rien? Oh! La belle affaire! Elle emportait le tout, tiens! Et une fois à la case, elle saurait bien loger le vagabond au milieu de gens de sa race, dans le récipient vernissé qui retournerait au fleuve, le lendemain matin. Et ces coutumes municipales et publiques étaient pratiquées très ouvertement par tout le monde, à environ deux cents mètres du palais du gouverneur du Sénégal, sous l’oeil candide du brave général Faidherbe! Oui, c’est ce qu’on pouvait voir, en l’an de grâce 1902, à Saint-Louis du Sénégal.

Eh! Bien, en l’an de grâce 1934, dans ce même Saint-Louis, il n’y avait absolument rien de changé que les officiants des édicules et les poissons d’en dessous, leurs prédécesseurs ayant été mangés par les Saint-Louisiens qui les avaient si bien et si abondamment nourris. Cela faisait comme un cercle vicieux. Tout comme cet américain qui élevait des lions en leur donnant à manger de la chair de tigres, ces derniers ayant été nourris avec de la chair de lions! Mais l’américain en question avait le bénéfice des peaux tandis que les Saint-Louisiens ne retiraient aucun bénéfice, même pas d’hygiène, même pas d’esthétique! Je dis cela de l’année 1934 parce que je l’ai constaté à ce moment-là une Xième fois. Ah! Le progrès, quelle belle chose! Oui, mais il faut l’appliquer!

Pendant ces deux mois d’inaction forcée, en pays trop chaud, où, à chaque instant une pluie diluvienne venait encore augmenter cette lourde chaleur, j’ai été pris d’une crise étrange qui m’a duré un bon mois. C’était une crise de coeur, d’amour, de tendresse. Je suppose qu’elle a été créée à la suite de mon inactivité, et, en même temps par l’âge vers lequel tout homme, paraît-il, recherche la compagne de sa vie, la fondation d’un foyer fixe. J’éprouvai à ce moment de véritables souffrances physiques de coeur, de ce coeur trop gonflé, qui m’occasionnait des suffocations pénibles. Et tout cela, sans objet, c’est à dire qu’aucune femme n’était en cause dans cette affaire. On peut souffrir d’amour déçu, ou non agrée par une personne déterminée; on peut souffrir de l’abandon par cette personne, ou d’un arrachement matériel par l’absence ou la mort; j’en ai fait l’expérience depuis, et plusieurs fois. Mais là, il y a une cause connue, qui détermine cet état de souffrance, et les pensées du malade sont uniquement tournées vers la femme qui est l’objet de cette douleur. Rien de cela n’existait pour moi au moment dont je parle. Ce n’était nullement une crise des sens. Pendant cette période, au contraire, je me dégoûtais tellement que je n’ai pas touché une seule femme. Ca me répugnait. Non pas la femme, mais les gestes de la simple bête. Je les désirais comme consécration de tendresse infinie, mais pas comme simple gymnastique hygiénique.

La séparation d’avec Thérèse n’y était pour rien. Je n’avais pour elle aucune tendresse, aucune estime. Elle n’était rien pour moi en fait d’attache de coeur. Et, physiquement, elle ne me manquait pas. Je me souviens bien m’être analysé sous toutes les faces: aucune figure de femme ne se projetait sur cet écran douloureux qu’était ce viscère en crise. Je désirais aimer. Je désirais l’amour entier, total, infini, d’un être féminin que je chérirais plus que tout et de qui je recevrais également les tendresses. Je désirais l’union complète, intime, charnelle, spirituelle, de l’âme, du coeur enfin l’amour entier et exaltant. Et je ne savais pas pour qui. Je ne voyais personne sur qui poser ce désir d’amour. J’étais seul, je devais rester seul, je ne pouvais songer à personne, même en imagination. Mademoiselle Claudel? Oh! non. Quand, par hasard, je la revoyais telle que je l’avais vue chez ses parents, elle m'apparaissait toujours tellement lointaine et innaccessible! Je la voyais comme je voyais une belle peinture, ou la statue de la Vierge dans une église du village - pourquoi ce village? sais pas!- c’est à dire irréelle pour moi. Marie Simès? Fuit! Elle, alors moins que tout autre. Non, il n’y avait pas d’explication visible, palpable. Je souffrais de besoin de tendresse, et c’était la seule chose que je savais, puisque je ressentais ces souffrances.

Et puis, sans plus d’explications, la crise s’est atténuée et éteinte. Le coeur a repris ses fonctions normales, sans plus frapper à la porte. Plus tard, il eut sa part, sa bonne part, sa large part- il l’a encore du reste- mais plus de cette façon désordonnée et sans cause. Il n’y eut plus de vide par la suite, et il fut tellement occupé qu’il continue.

Avec tout ça arriva quand même le jour où je pus démarrer de Saint-Louis. Tout notre stock avait été enfin réuni, dédouané, et, pour le monter à Kayes, j’avais frété vingt gros chalands de quinze à vingt tonnes, montés chacun par un patron et six hommes. Pour tout le convoi, il y avait un subrécargue, c’est à dire un chef indigène responsable avec qui, seul, on eut à traiter. C’était beaucoup plus commode ainsi. Les marchandises furent réparties dans ces chalands, dont un fut aménagé pour me transporter. On en emplit le fond avec des caisses de liquides: vin blanc, vin rouge, champagne, bière, etc ..... de façon à faire un très beau plancher qu’on recouvrit de paillassons. Là-dessus, je m’installai très confortablement, sous le rouf en paille qu’on construisit au milieu de l’embarcation. C’était tout à fait identique à mes précédents esquifs, sauf que, celui-ci étant plus grand, j’y avais plus de commodités.

J’allai prendre congé de Gardette, notre commissionnaire-correspondant, et m’embarquai. On forma le convoi de manière à le faire remorquer par le mono roue qui montait dans le haut fleuve, mais seulement jusqu’à Dagana, car il n’y avait plus assez d’eau pour lui en amont de cette station. Il démarra doucement, entraînant toute cette ribambelle de chalands à ses trousses, en deux lots, un de chaque bord, qui s’étalaient dans le sillage en triangle, un peu comme un vol de canards. Nous fûmes traînés de la sorte pendant prés de deux heures. Puis, à un moment donné, le subrécargue fit un signe, les remorques tombèrent à l’eau: nous étions abandonnés à notre propre sort, pendant que le mono roue filait son chemin sans plus s’occuper de nous.

Le patron m’expliqua que nous étions arrivés à l’endroit du fleuve où le courant de la mer ne se fait plus sentir trop fort et où le vent allait permettre de hisser les voiles. En effet, tous les chalands, d’un seul mouvement, hissèrent leurs grandes voiles carrées qui furent immédiatement gonflées par une bonne brise d’arrière. Toute la flottille se laissa pousser tranquillement. C’était très joli; on aurait cru une course de régates. Petit à petit, cependant, les chalands s’espacèrent, suivant la marche de chacun. Ils se ressemblaient tous, ces chalands, leurs voiles étaient de même dimension; le vent était identique pour tous, et cependant, il n’y en avait pas deux qui aient marché de la même manière. La nuit arriva, sans interrompre la marche: les gens voulaient profiter de tout le vent possible pour ménager leurs forces et ils avaient raison, car ils allaient en avoir besoin.

Le lendemain matin, on était arrêté près d’un village, le long d’une haute berge. Je parle de ma barque à moi, car elle y était seule, les autres ayant toutes disparu. Je demandai au patron où elles étaient: "dans le fleuve, me dit-il, on les retrouvera toutes à Kayes, mais dans le fleuve, nous marchons chacun pour soi, par équipage, sans nous occuper des autres. Nous savons que nous arriverons tous ensemble à Kayes; tu verras". Bon, dis-je sans plus insister. D’ailleurs, j’avais l’habitude de leurs façons de faire, et je n’avais aucune inquiétude sur le sort du convoi. D’autre part, c’était encore plus agréable de voyager individuellement. Je ne dirai rien non plus de cette remontée du fleuve qui ne fut que l’inverse de la descente, aurait dit monsieur de la Palisse.

Cependant, le travail était beaucoup plus dur. Les chalands, lourds, exigeaient de la force pour remonter le courant. Les laptots employaient divers moyens. Quand le vent était propice, suivant sa direction et la courbe du fleuve, on hissait la voile, économisant ainsi l’énergie humaine. C’était toutefois assez rare. Le plus souvent, les gens tiraient la barque à la cordelle, sur la berge, par une grande corde attachée au haut du mât, tout comme on tire les péniches sur nos canaux. D’autres fois, c’était à la perche qu’on avançait; rarement à la pagaie. On se traînait ainsi lentement sur cette eau jaune. Tous les jours, je faisais plusieurs heures de footing sur la berge, mon fusil sur l’épaule, profitant sans les chercher, des occasions pour abattre quelques pièces.

Un jour, j’étais sur la rive droite, la rive des Maures, et je marchais depuis un bon moment sur une berge bien plate, couverte d’une brousse peu épaisse. A un certain moment, je vis devant moi un beau singe cynocéphale qui me regardait tranquillement. Machinalement, je détachai mon fusil de l’épaule dans l’intention de l’abattre, pour en avoir la dépouille. Heureusement, je regardai la brousse avant d’épauler, et je vis, tout autour de ce singe si tranquille, un troupeau d’autres singes de toutes tailles, parmi lesquels une vingtaine d’individus aussi gros que celui qui avait d’abord attiré mon regard. Ces gros mâles me regardaient en ricanant, sans bouger de place, pendant que le reste du troupeau, une centaine au moins, s’éloignait tout doucement, sans se presser conscient de sa sécurité. Ma tentative de canonnade s’arrêta là, très prudemment.

En face d’un seul singe, même de cette taille, je n’aurais pas hésité; mais devant cette troupe de gaillards qui me montraient leurs dents impressionnantes, je ne me risquai pas. Je ne pouvais toucher qu’un seul de ces animaux, et j’aurais eu ensuite toute la bande sur moi qui m’aurait écharpé en un rien de temps. Je continuai donc mon chemin, sans m’arrêter, le fusil à la main pour toute éventualité, mais aussi sans me presser davantage. Je fus suivi ainsi pendant une bonne demi-heure, par la garde du troupeau, tandis que le reste suivait à une plus grande distance. Puis, il y eut un petit ravin, avec des arbres; et instantanément, toute la troupe grimpa sur ces arbres et me regarda m’éloigner en me faisant toutes sortes d’horribles grimaces. Ce fut ainsi qu’on se quitta. Ce fut également la seule aventure mentionnable qui se présenta sur mon chemin pendant les 25 jours que dura cette interminable ballade sur ma route liquide déjà trop connue, partant trop banale.

J’eus le temps d’y méditer sur les destinées probables de ces contrées, lorsque nos moyens de civilisés, d’industriels, nous auront permis d’y apporter des améliorations. Mais, y a-t-il possibilité d’y apporter des améliorations, à ce pays, qui, jamais, n’a pu ni su attirer ou retenir les explorateurs les plus hardis qui ont pris contact, depuis des siècles, avec l’embouchure du grand fleuve? Partout, sur toute la terre, un grand fleuve a toujours servi de porte d’entrée vers les contrées intérieures qu’il arrose. Et dans tous les pays, lorsque la nature s’y prêtait, les hommes s’y sont engagés et y ont prospéré. Au Sénégal? Point. Serons-nous plus heureux? Je ne sais pas; je ne crois pas; parce que la nature est rebelle à toute amélioration par ici.

Il y a d’abord le régime du fleuve qu’on ne peut pas changer. les saisons sont fixées immuablement et aucune puissance humaine ne peut en modifier le cours. On se trouve donc en présence d’un fleuve capricieux, qui ne permet la navigation intense que pendant quelques semaines par an. Un remède possible serait un immense barrage en aval, qui retiendrait toutes les eaux accumulées pendant la saison des pluies. Mais non; un barrage unique n’aurait pour effet que de produire une inondation générale des pays d’amont, et, fort probablement aussi, une dérivation du cours actuel du fleuve qui aurait alors tendance à reprendre un de ses anciens lits, abandonnés depuis des millénaires peut-être, en particulier celui qui traversait le pays de Ferle, devenu désertique depuis cet abandon. Plusieurs barrages successifs? Ce serait beaucoup trop coûteux, car il en faudrait trop, avec les écluses correspondantes.

Et puis, pourquoi aménager ainsi le fleuve, sinon pour pouvoir atteindre le coeur du pays soudanais? Dans ce cas, une autre solution, à laquelle on s’était déjà arrêté d’ailleurs, était beaucoup plus pratique; la liaison directe, du port de Dakar, accessible en tous temps par tous les navires, avec le fleuve Niger, par un chemin de fer qui aurait Kayes pour tête de ligne et qui existait déjà en partie. De cette façon, on n’aurait plus à se préoccuper de la barre à Saint-Louis, ni des fluctuations du niveau d’eau dans le fleuve Sénégal. C’est en effet la solution qui à été réalisée: maintenant, on va de Dakar à Bamako en deux jours, en wagons-lits, wagons-restaurants, bars! Alors que j’allais mettre moi, au moment où je méditais sur mon chaland nonchalant, trente jours pour faire le même trajet, au bas mot! Et sans aucun confort comme on le comprend aujourd’hui. En ce temps-là, mon confort de chaland, de brousse, me paraissait de beaucoup préférable, peut-être serait-ce encore ainsi maintenant. Mais je suis une exception pour la masse, aucun doute possible: ce que j’appelais mon confort à moi, était une vraie sale blague pour neuf cent quatre-vingt dix-neuf mille autres que moi.

Quand ce futur chemin de fer serait en exploitation, ne risquerait-il pas, en faisant déserter la route du fleuve, d’appauvrir tout ce pays qu’il traverse? Franchement non. Il est tout nu, ce pays. Rien n’y vient ni ne peut y venir d’autre que ce que les indigènes en retiraient.. Ils ont beau être sauvages, les Noirs sénégalais ou soudanais - c’est-à-dire primitifs - ils ne sont pas bêtes. Ils savent très bien tirer parti de ce que la nature peut mettre à leur disposition; et ils ne s’obstinent pas à vouloir lui faire produire autre chose, sous prétexte que cette même nature se manifeste autrement ailleurs.

On doit se soumettre à ses lois, aussi bien au Sénégal que dans n’importe quelle contrée, les Blancs aussi bien que les Noirs. Nous constatons bien, nous, que les pommiers, si abondants en Normandie, ne viennent pas en Vendée ou en Auvergne. De même les châtaignes ne se voient pas en Normandie, non plus que la vigne qui couvre les pays méridionaux. Le long du fleuve Sénégal, il y a aussi des impossibilités. On ne pourra jamais y exploiter la banane, ni l’ananas, c’est un fait. L’arachide n’y pousse pas comme dans le Cayor et le Saloum; le sol ne s’y prête pas. Rien donc à envisager comme exploitation coloniale. L’abandon de la route du fleuve par le courant européen ne modifiera en rien l’existence des riverains qui, en ce moment, vivent exactement comme on y vivait il y a quatre ou cinq mille ans.

Et tout s’est produit par la suite, comme je le prévoyais dans mes méditations pratiques. Ce n’était pas sorcier: c’était écrit sur le sol, dans la nature même. Mais on a mis du temps pour y arriver. Il fallait, de toute nécessité, achever le chemin de fer de Kayes au Niger, avant d’entreprendre la construction de l’autre tronçon intermédiaire. Et ce maudit régime sénégalien entravait toute activité. Ainsi, cette année encore, alors qu’il y avait plus de dix mille tonnes de matériel à Dakar, sur les berges, on devait arrêter les travaux sur la ligne au-delà de Toukoto. Ces rails, traverses, poutrelles, etc .... ne pourraient monter qu’en 1903. On profiterait de l’intervalle de temps pour transporter le tout à Saint-Louis par petits navires pouvant passer aisément la barre; on l’accumulerait sur les quais du fleuve, et, en 1903, on pourrait faire remonter cette masse de ferrailles jusqu’à Kayes. Ensuite, on verrait; on agirait au petit bonheur, suivant les circonstances.

Quant à moi, j’arrivai sans encombre à Kayes, avec tout le gros de ma flottille, qu’on avait rattrapé ou qui avait rejoint la veille de l’arrivée. Ce fut une entrée très imposante. Les eaux étaient déjà basses, et, par conséquent, la berge d'accès très haute. Bah!... On avait l’habitude. J’allai, bien entendu, directement à notre comptoir, où la Gironnière me reçut assez bien, ma foi. Etait-ce le contentement professionnel intéressé de me savoir accompagné de toute la camelote? Peut-être; mais, le lendemain, il recommença à me faire grise mine. Je n’avais pas, parait-il séparé les colis d'après leur destination, si bien qu’il lui fallait faire décharger tous les chalands afin d’avoir son stock à lui, destiné à Kayes. Il aurait voulu, ce brave monsieur, que, à Saint-Louis, dans ce fouillis impossible, j’eusse fait démêler soigneusement tous les colis pour Kayes et que je les eusse embarqués, tous ensemble, dans tels et tels chalands bien désignés. Evidemment, de la sorte, à l’arrivée à Kayes, il n’aurait plus eu, lui, le père tranquille, qu’à faire vider ces chalands en tout premier lieu, s’emparer de sa camelote et la vendre par les voies les plus rapides, laissant les autres à la traîne. Evidemment. Mais, ce n’était pas ainsi que cela se présentait. C’était déjà bien beau d’avoir tout amené dans ces conditions peu ordinaires. Aucune maison ne l’a fait, ce que j’ai fait là. Il ne s’est trouvé personne pour accomplir pareille tâche! Mais, n’est-ce pas ? A chacun ses aises.

Quoiqu'il en fût, j’avais télégraphié mon départ de Saint-Louis tant à Bamako qu’à Kayes. A mon arrivée dans cette dernière ville je demandai à Bamako immédiatement; cheval et palefrenier m’attendant à Toukoto. De la Gironnière, lui, devait hâter le débarquement des chalands et réexpédier le tout sur Toukoto où un convoi de voitures les attendaient également. La manoeuvre se dessinait; ça avait l’air de vouloir gazer! Ces instructions m’arrangeaient en tous points. Je ne me souciais pas de passer encore des jours sur les quais de Kayes à compter, pointer, contrôler caisses et ballots. La fuite dans l’intérieur m’était beaucoup plus agréable, d’autant plus qu’elle hâtait la réalisation de la promesse qu’on m’avait faite à Paris: me confier la gérance du comptoir de Bobo-Dioulasso, tout là-bas, à l’est de Bamako, au nord de la colonie de la Côte d’Ivoire!

Allez, Georges Hubin, en voiture pour Toukoto. Rien à signaler, sauf que la superstructure du prolongement de la ligne est déjà construite sur un nouveau parcours de prés de cinquante kilomètres. On achevait les nombreux ouvrages inévitables, dont le principal était le pont sur le Badinko, ce fameux marigot aux soudaines et terribles fantaisies. Je trouvai en arrivant Tiemaran, mon palefrenier, avec un cheval tout scellé, et aussi Taxil, le beau Taxil, qui attendait placidement l’arrivée, par le train suivant, du premier chargement pour son convoi de bourricots.

J’arrivai à Bamako dans les premiers jours d’octobre. J’y trouvai le Barbier toujours aussi barbu, Henry toujours aussi sanguin et boxeur; mais il devait se contenter de boxer à vide, le pauvre bougre, personne parmi les Blancs de Bamako ne voulant se mesurer avec lui. Pas sportifs, les Français, disait-il à chaque instant. Je n’y rencontrai plus mon frère qui remplaçait Tillet à Kouroussa, ce dernier étant rentré, un peu fatigué, en France, en congé régulier de trois mois. La boutique du marché était tenue par le père Colas et deux aides indigènes. Quant à la comptabilité, personne ne s’en occupait. Je dus m’y mettre aussitôt pour essayer d’ordonner un peu tout ce fatras de factures, de notes, d’écritures et de comptes divers.

J’appris, à ce moment, la mort accidentelle de Pillot, l’ancien directeur. Il était descendu le long du fleuve, et s’était installé dans un grand chaland, entre Mopti et Tombouctou. Il avait établi là une véritable exploitation de plumes d’aigrettes, en y organisant les hécatombes d’une façon industrielle. Son affaire marchait très bien. Malheureusement, un jour, en remontant dans son chaland-caravane, il se tua net d’un coup de son fusil dont la détente s’accrocha malencontreusement à un morceau de racine. Le pauvre homme n’avait pas eu de veine en Afrique!

Les premières voitures de Taxil arrivèrent, bondées de marchandises de toute nature, et la vente prit tout de suite un grand essor: nous étions les premiers ravitaillés à Bamako et, tous les soirs, les recettes étaient mirifiques. Je devins le grand homme, puisque c’était grâce à ma diligence - une pauvre diligence, mais il ne faut pas trop demander - que ce succès était dû.

La ville de Bamako commençait à se développer et à annoncer le centre important qu’elle est devenue depuis. Plus de vingt Européens s’y étaient déjà installés, tant pour le commerce que pour l’administration coloniale. On flairait la prochaine arrivée du chemin de fer dans la vallée et on commençait à poser des jalons, à dresser sa tente. Un fait curieux: je voyais parfaitement tous les avantages que pouvaient tirer tous ceux qui, comme moi, étaient les premiers occupants; et pourtant, ces avantages ne me tentaient pas. Il est vrai que je n’ai jamais aimé, recherché l’argent uniquement pour l’argent. Il me semblait que pour atteindre cette sorte d’idéal: l’argent, il fallait faire trop de choses contraires à ma nature. Alors, tout en étant parfaitement attentif aux choses du pays, tout en voyant comment on devait s’y prendre pour réaliser de gros bénéfices, je n’étais nullement tenté pour mon compte. J’aimais mieux ma perspective de brousse. Là, je vivais sans fuir la société de mes semblables, mais sans la rechercher; et c’est toujours se singulariser que de ne pas être à la recherche du voisin, comme beaucoup le font sans autre motif que de se fuir soi-même. Moi, au contraire, je ne me fuyais nullement; j’aimais ma société. Avec moi-même, je ne me suis jamais ennuyé, tandis qu’avec les autres, c’est ce qui m’arrivait le plus souvent. Il n’y a qu’une seule personne avec qui je ne me suis jamais ennuyé, c’est celle qui est devenue ma femme; avec mes enfants non plus, par la suite. Mais c’était et c’est encore moi-même. Donc la brousse était pour moi le vrai milieu où je vivais intensément d’une vie intérieure.

Aussi, je fus heureux lorsque vint de Paris l’ordre officiel qui me concernait. Je devais, comme on me l’avait promis aller gérer le comptoir de Bobo-Dioulasso. J’aurais des appointements fixes de 350 francs par mois, une indemnité de popote en argent de 300 francs par mois, e une part de 10 % sur les bénéfices de mon comptoir. Conditions très intéressantes qui allaient me permettre, pensai-je, de me constituer un petit pécule pour commencer peut-être quelque chose à mon compte. Sans désirer l’argent pour lui-même, je ne perdais pas de vue que je devais me faire une situation. Je ne voulais pas rester toute mon existence employé de comptoir pour le compte d’autrui. Si je réussissais pour un patron, je devais réussir pour mon propre compte.

 

DEPART POUR BOBO - DIOULASSO

Je me choisis, parmi les marchandises arrivées, une vingtaine de ballots de tissus divers, de verroterie, de bimbeloterie, et une trentaine de caisses d’alcools variés pour Européens: Pernod, rhum, quinquinas, vins, champagne, puis aussi des légumes, viandes, en conserves, avec un petit fond d’épicerie. Avec mes bagages personnels, cela faisait une petite caravane de soixante porteurs. En outre, j’emmenais mon boy, Mamadou Diara - autrement nommé Petit, sa femme, la grande Ouria, mon palefrenier, Tiémaran Diara, frère aîné du premier, marié avec Aminata. Les deux hommes ne parlaient ni l’un ni l’autre le français, à part quelques mots. J’aimais mieux cela. Je leur parlais toujours dans leur langue, le bambara, ce qui m’était trés commode, car j’étais certain d’être mieux compris, et sûr de leur discrétion.

Pour ma popote, j’avais bien entendu tous les ustensiles nécessaires; mais je ne mangeais que des plats indigènes, cuisinés par les femmes de mes gens. C’était beaucoup plus sain, plus abondant, mieux fait et si économique! Petit, lui, cuisait la soupe et les pâtes que j’y faisais ajouter, car tous les jours on faisait la soupe avec deux poulets et une poignée de julienne pour donner du goût. Je mangeais mon potage concentré avec les pâtes qui y avaient cuit, une cuisse ou une aile de poulet, et, après, j’attaquais le ou les plats des femmes: couscous, riz, ignames ou patates en sauce. C’était parfait, facile à faire, et d’une fraîcheur incomparable. On gardait un poulet entier pour le casse-croûte qu’on prenait en route le lendemain; l’autre poulet, celui que j’avais entamé, allait à mes gens ainsi que le reste du potage et des pâtes. Le combinaison était épatante et arrangeait tout le monde.

Ainsi pourvu, je quittai Bamako en traversant le fleuve tout prés de notre concession dont la bananeraie n’était pas plus prospère. Là, il y avait une petite crique, un petit havre, qui abritait notre flottille lorsqu’elle n’était pas en route. Ce fut sur nos chalands que toute ma caravane traversa l’eau. Une fois sur l’autre rive, adieux à Bamako, que je ne devais revoir que trois ans plus tard, et en route en direction de Sikasso, premier centre européen que je devais rencontrer, au bout de huit ou dix jours. J’entrais dans un territoire qui était encore sous l’autorité militaire. Comme je l’ai déjà raconté, il n’y avait pas encore longtemps que nous en avions chassé le Samory, arrêtant les déprédations que ses bandes commettaient. Nous avions réduit les fiefs de Segou et de Djenné, mais celui de Sikasso était encore dissident, leurs princes se croyant invincibles, invulnérables, dans le tata formidable qu’ils avaient élevé à Sikasso même, au centre d’un pays d’accès assez difficile. Ce tata, ou fortin, était en effet formidable pour la contrée. Il fut irréductible à tous les coups de main et assauts que nos tirailleurs tentèrent. Il fallut, pour l’abattre, y amener du canon. L’expédition de Sikasso était toute récente: elle datait de 1898-99, et je vis encore les traces des roues de canons dans la terre ferrugineuse. Contre nos canons ,les murailles, bien que d’épaisseur massive, ne purent tenir, car elles n’étaient tout de même qu’en torchis. Le bombardement fit tomber les enceintes extérieures, permettant aux troupes de les prendre ensuite d’assaut. Restait le blockhaus central. La canonnade reprit, démolissant ce dernier donjon qui ensevelit sous ses décombres tous les défenseurs, y compris le prince. C’est alors que la pacification commença, mais sous l’autorité militaire, car les autres grands chefs de Sikasso, qui n’étaient eux aussi que des pilleurs et des marchands d’esclaves, auraient certainement cherché à reprendre leur ancienne autorité s’ils n’avaient pas senti une force énergique, prête à la répression.

J’arrivai en vue de Sikasso le neuvième ou dixième jour de route. On voit ce poste de loin, car il est au centre d’une vaste cuvette, dominée tout autour par un cirque de hauteurs ferrugineuses. De là-haut, on domine toute la vallée au fond de laquelle la vue est d’abord attirée par la masse de la bananeraie, encore plus roussie par la sécheresse de l’atmosphère que celle de Bamako. Au-dessus se dresse l’ancien fortin démoli, que l’on voit tel qu’il était aussitôt après le bombardement, car on n’y a pas touché depuis. Sur une autre éminence se dressent les bâtiments militaires: baraquements, cases des tirailleurs, logements des officiers et des sous-officiers, bâtiments administratifs, etc ... Un immense drapeau tricolore couronne le tout et flotte fièrement au vent en courbant gracieusement sa drisse.

Arrêt de deux jours. Repos.

Changement de porteurs. Les nouveaux n’appartiennent plus à la même race. Je vais entrer dans le pays bobo, et j’aurai des gens de cette contrée que je ne connais pas. Le commerce est représenté, à Sikasso, par trois Européens. Notre comptoir y est resté vide de personnel et de marchandises, et c’est fort dommage pour la maison, car la saison de caoutchouc est excellente, le pays s’étant révélé couvert de lianes de latex. Mais, avec les congés, les maladies et les décès, il n’était pas facile de pourvoir tous les comptoirs à la fois du personnel indispensable.

Puisque je viens d’aborder l’article "maladies", je crois bon d’en dire quelque mots. Au Soudan, il y avait à craindre, pour les Européens, diverses maladies qu’on rencontre un peu partout dans les pays chauds. L’insolation, d’abord, trés dangereuse, qu’il ne faut pas confondre avec le coup de soleil banal. Elle est parfaitement capable d’abattre un homme en l’espace de quelques minutes. Ensuite la fièvre bilieuse hématurique, souvent mortelle; la dysenterie, qui fond sur les gens sans qu’ils ne sachent ni pourquoi, ni comment, la maladie de foie, trés fréquente; et, par dessus tout, le paludisme qui ne rate personne. Tous les Blancs y sont sujets, plus ou moins, mais ils ont tous leur tribut à payer à cette fièvre-là. Elle est ou dangereuse, ou bénigne; comme pour les autres, cela dépend des individus.

En dehors de ce cortège pour ainsi-dire classique, il y a les maladies-râfles, comme la fièvre jaune, par exemple, fléau redoutable qui, à l’heure actuelle, fait encore des victimes. Les Européens devaient donc prendre beaucoup de précautions et se méfier constamment de leur santé qui était toujours à la merci d’un incident apparemment banal. Ces maladies pouvaient aussi s’aggraver du fait de la moindre résistance des sujets atteints, faiblesse native ou consécutive à des abus: femmes, alcools. Même en réunissant les meilleurs conditions, l’élément européen était fragile et il fallait toujours compter sur des déchets certains.

Pourtant, certains sujets possédaient une résistance particulière. Ainsi Henry, l’Anglais, Sabatier, étaient des types parfaitement acclimatés et d’une santé parfaite. Moi-même, j’étais tout naturellement, sans effort, d’une résistance à toute épreuve. Je n’étais jamais malade; seul le paludisme se manifestait quelquefois, mais rarement, et d’une façon bien bénigne: un coup de fièvre violente, deux jours de malaise, et c’était fini. Il est vrai que je ne manquais jamais de prendre ma petite dose quotidienne de quinine: vingt ou trente centigrammes à titre préventif, et je m’en suis toujours bien trouvé.

Revenons à Sikasso. Mes nouveaux porteurs étant prêts, nous repartîmes pour le dernier tronçon de route. En sortant de Sikasso pour aller à l’Est, le pays ne change pas beaucoup: collines, ravins, latérite, cailloux, aridité générale. Il faut marcher pendant deux jours pour arriver à un pays d’aspect franchement différent: terre plus végétale, brousse plus dense, et, surtout, abondance de ces beaux grands palmiers, appelés rosiniers, aux fûts énormes, droits, élancés, couronnés par de belles touffes de palmes vigoureuses. C’est la sève de ces arbres qui donne le vin de palme, boisson trés rafraîchissante, tonique, pétillante et légèrement alcoolisée naturellement. Il s’en fait une forte consommation dans le pays.

Celui-ci est le pays des Bobos, peuplades bien plus primitives que les Bambaras, les Ouoloffs ou les Toucouleurs. Ces Bobos ont un faciès atrocement bestial; leur allure générale est en rapport et leurs femmes ont plutôt l’air de femelles. Oh! Les affreuses gens. C’était, avant notre arrivée, un ramassis de peuplades farouches, restées en état d’hébétude par suite de leur pauvre existence, toujours traquée par les rafleurs d’esclaves venant soit du Nord -Sétou, Djenné- soit de l’Ouest -Sikasso- soit encore du Sud -Côte de Guinée, qui n’hésitaient pas à remonter jusqu’à Kong-Banfora, pour y pourchasser les malheureux demi-hommes qui vivaient chichement à l’intérieur des broussailles.

Depuis notre arrivée, ils commençaient tout de même à oser ne plus se sauver à l’approche d’une caravane quelconque. Ils osaient ne plus se sauver! C’est bien comme cela qu’il faut dire. De mon temps, ils n’en étaient encore qu’à ce stade là. Petit à petit, ils prendraient de l’assurance en perdant leur crainte naturelle, lorsqu’ils verraient, de toute évidence, que leur sécurité leur est enfin acquise, et définitivement. Ils étaient si sauvages, ces gens que beaucoup d’hommes étaient tout nus, sauf un petit torchon de quelques centimètres qui avait la prétention de cacher leur sexe, alors qu’il ne faisait que le souligner, au contraire. Quant aux femmes, elles ne portaient qu’une touffe de feuilles par devant. Parfaitement: une touffe de feuilles vertes. Dans certains villages elles en portaient deux: une, traditionnelle, par devant, une autre, facultative, par derrière, sur les fesses. Mais seules les femmes faites avaient droit à cette décoration: les pucelles n’avaient droit qu’à la nudité la plus complète.

Pour augmenter leur parure, les femmes faites portaient à travers de leur lèvre inférieure, un cylindre de quartz blanc ou d’ivoire qui donnait à cette lèvre et à la bouche tout entière une horrible forme, surtout lorsque le dit cylindre avait un fort diamètre. Dieu, les affreuses faces! Les pucelles n’avaient droit, elles, qu’à un fétu de paille, juste pour garnir le trou qu’on y avait percé en vue du bijou futur. Diables de gens!

Leurs habitations étaient diverses. Tantôt, les villages étaient composés de cases rondes classiques, avec drapeau pointu en paille; ou bien il ne formait qu’une seule masse de cases carrées, à terrasses, agglutinées entre elles et ne présentait aucune ouverture vers l’extérieur. Pour parvenir à chacune d’elles, il fallait d’abord passer sous une porte unique, toujours fortement gardée par des gens accroupis tout auprès. Tous ces Bobos ne circulaient qu’armés de leur arc avec carquois de flèches empoisonnées, plus une grande lame à deux fers: un tranchant au talon, la pointe en feuille de laurier. Ils étaient néanmoins trés pacifiques envers tout le monde.

Après avoir traversé ce pays entièrement ferrugineux, je débouchai à Bobo-Dioulasso, la capitale de la contrée. On la nommait ainsi parce qu’il s’y était établi, depuis des siècles et des siècles, quantité de familles de dioulas, c’est à dire de marchands colporteurs, servant d’intermédiaires entre les contrées de la Côte d’Ivoire et celles des bords du Niger. Autrefois, ces dioulas étaient les vrais conducteurs d’esclaves. Depuis, ils sont devenus nos meilleurs auxiliaires.

En pénétrant dans l’agglomération de Bobo, on voyait, à droite, sur une éminence, de grands bâtiments couverts de paille, mais dont la dimension faisait soupçonner une administration française. C’était en effet la résidence du chef de bataillon, commandant le cercle, avec toutes les dépendances obligées. En dessous, se trouvait le ramassis des cases indigènes, cases à terrasses, en banco rouge comme dans tout le Soudan, avec une seule ouverture pour elles toutes, selon la mode Bobo. C’était à l’intérieur de cet amalgame de cellules, étayées les unes aux autres, que se trouvaient les ruelles qui les faisaient communiquer e