Georges Hubin
038
Au fil de mes jours
Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre
Tome III
Guerre 1914- 1918
Témoignage
Nice - Juin 1987
De 1878 à la Grande Guerre
036 - Tome I - La Légion. Madagascar
037 - Tome II - L'Indochine. L'A.O.F
038 - Tome III - Nouveau départ
039 - Tome IV - Au Canada. La Grande Guerre
040 - Tome V - Les Éparges
Écriture : 1937 - 1000 pages
POSTFACE de Michel EL BAZE
Libéré du Service Actif en 1900, Georges Hubin qui a maintenant 25 ans retourne en France pour entreprendre une carrière commerciale en profitant de sa connaissance des Colonies.
Nous retournons en Afrique : le Soudan, Bobo-Dioulasso, la Gold-Coast.
De nouveau la France en 1904 puis le Mossi en 1905, la France encore en 1907 et encore l'Afrique.
Released from active service in 1900, Georges Hubin who is 25 years old at that point, comes back to France to start a business career using the knowledge he had acquired of the colonies.
We then go back to Africa, Sudan, Bobo-Dioulasso, The Gold Coast.
France again in 1904, then the Mossi in 1905, France again in 1907, and again Africa.
SEJOUR EN FRANCE - 1901 - NOUVEAU DEPART 9
SEJOUR EN FRANCE - 1902 - TROISIEME DEPART POUR LE SOUDAN 19
DEPART POUR BOBO - DIOULASSO 30
PREMIERE EXPEDITION - VERS LA GOLD - COAST - 1904 53
SEJOUR EN FRANCE - HIVER 1904-1905 77
SEJOUR AU MOSSI A DEUX - 1905 - 1907 87
SEJOUR EN FRANCE - 1907 - RETOUR EN AFRIQUE 105
Tome III
La mémoire
SÉJOUR EN FRANCE
1901
NOUVEAU DÉPART
Le sein de ma famille mouvrit ses bras maternels dans la commune dAubervillers où jallai au devant deux. Je trouvai ma mère très bien installée et en excellente santé. Elle vivait là comme un coq en pâte, dans la plénitude dune douce béatitude exempte de tout souci. Cétait donc parfait; et ma rentrée ne lui procura aucun souci nouveau, ni à moi non plus, du reste; car, quelques jours après, jallai, naturellement, au siège de la Niger-Soudan, qui mavait engagé. Jy présentai le congédié que jétais - ou tout au moins que je supposais être - et le règlement de mes dépenses pendant mon voyage de retour. Mais ce nest pas ainsi que jy fus reçu, au contraire. Monsieur Marchand me dit de mapprêter à retourner à Bamako, dans quelques semaines, avec mission dy accompagner un important chargement de marchandises qui étaient en train de sacheminer sur Bordeaux, à destination du Soudan.
Il me demanda ensuite des détails sur lincident qui avait provoqué mon renvoi par Pillot et haussa les épaules de pitié lorsquil les connut. Tout ça va changer, me dit-il. Dans très peu de temps, lancienne direction aura disparu et nous serons plus libres pour travailler suivant dautres méthodes.
Je dus ensuite lui parler longuement de tout ce que javais vu et remarqué dans le pays, ses ressources naturelles, actuelles, futures, constantes, éphémères. Je les lui indiquai exactement telles que je les avais vues en y ajoutant les réflexions pessimistes émises par le Commandant Barigoule et que javais faites miennes après en avoir reconnu lexactitude.
A partir de ce moment-là, je coulai à Paris des jours de farniente absolu. Je navais rien à faire et jétais sans souci de gagner ma croûte puisque mes appointements couraient tranquillement à la Niger-Soudan. Jallai déposer au Ministère des Colonies lattestation du Colonel du Génie de Kayes et attendis patiemment quelle produise - ou non - son effet : cela métait indiffèrent; jen étais simplement curieux.
Dans des conditions de vie pareilles, avec le Printemps qui poussait ses fleurs, ses feuilles et sa sève, ma foi, Thérèse Tillet devint aisément ma maîtresse. Cétait fatal. Je lavais revue tout naturellement en allant porter des nouvelles directes de Jo, mon ami soudanais resté à Kouroussa, à sa famille.
De temps en temps, je passais à la Niger-Soudan par acquit de conscience. Je causais longuement avec le comptable avec qui je sympathisais. Il me mettait au courant de ce qui se tramait dans la maison. Ca ne marchait pas du tout avec les anciens directeurs, Cola avait démissionné. Il avait revendu ses actions, et, avec le produit de cette vente, il était parti trafiquer de lautre côté de lAfrique, à Dar-es-Salam, en face de Zanzibar. En ce qui concernait Pillot, ça devait casser incessamment; et en effet, un beau jour, jappris que la cassure sétait produite. Pillot était démissionné et il allait être remplacé par un homme du consortium qui avait fondé la Niger-Soudan, un monsieur Le Barbier, qui partirait de Paris pour aller prendre en mains les affaires de Bamako. On verrait par la suite.
Entre temps, les jours coulaient doucement. Jemmenais souvent la mère Hubin faire un tour de ballade en fiacre découvert lorsquil faisait beau, soit au Bois, soit simplement sur les Boulevards. Nous prenions à Aubervillers un tramway qui nous amenait à la gare de lEst, et, de là, on frétait un sapin à lheure. Cétait encore le temps où on ne connaissait que les chevaux pour les voitures et pour les omnibus, ces omnibus à impériale, si pittoresques et bruyants, avec leur cocher perché au-dessus de la croupe de ses coursiers - trois à cinq percherons - abrité par un tablier de toile cirée et un chapeau de même matière. On vivait tout de même, aussi bien que maintenant, sinon mieux; on nallait pas si vite, mais le soleil ne ralentissait pas son allure pour cela.
Cest à cette époque-là que je fis la connaissance de la famille Simès, qui habitait aussi Aubervillers. Ma mère avait fait la connaissance de cette famille par lentremise de la femme qui lui avait servi dauxiliaire à Lagny, je ne sais trop ni comment, ni pourquoi. Cétait des gens bien simples et bien peuple. Il ny avait que la mère, bonne femme ménagère comme toutes les femmes du peuple, genre mère Hubin et ses deux filles, Marie et Juliette. Marie, laînée, avait 22 ans, lautre 18. Elles travaillaient à domicile, faisant ce quon appelle le plissé soleil et gagnant bien leur vie. Ma mère mentraîna chez ces gens. Je la suivis, ne voulant désobliger personne. Naturellement, je fis la cour à laînée, jolie Parisienne, poupée aux cheveux cendrés, flous, fins, soyeux, ébouriffés. Elle était rieuse et un peu bébête. Mais pour ce que je voulais en faire, cela métait bien égal: javais dautres distractions plus substantielles ailleurs.
Nempêche que, de temps en temps, on sortait comme ça, en procession, le dimanche. Dans ce cas, mon frère Victor, qui suit toujours, entreprenait la soeur Juliette et les couples se formaient ainsi naturellement pendant que les mères parlaient, parlaient... jusquà la fin des siècles. Je nai jamais pu comprendre comment on pouvait parler ainsi sans arrêt, tous les jours, sans avoir aucun sujet nouveau à traiter. Bon. Ca ne fait rien.
Un jour, je me suis bien amusé.
Jai emmené toute la bande faire un tour en mer à Dieppe. Cétait un dimanche. Il y avait train spécial, billets combinés: train, bateau, repas et retour. Allez, dis-je à la mère Hubin, jemmène toute la smalah; on samusera. A part Victor et moi, personne navait jamais vu la mer. Cinq femmes à présenter en liberté à la grande Bleue!
De grand matin, on a quitté Paris-Saint Lazare. Train bondé..Dieppe. Promenades. Exclamations. Achats de curiosités marines. Bateau. Ah! en bateau, chargé à craquer, sur le pont supérieur, sur le pont ordinaire, dans le faux pont. Partout du monde. Tant quon a navigué dans le Bassin, ça marchait tout seul. Mais dès quon a dépassé la jetée pour attraper la pleine mer, alors ce fut une débandade générale. Pourtant la mer nétait pas mauvaise, mais, bien entendu, elle nétait pas immobile; elle danse toujours un peu. Le pire fut au moment où le bateau vira de bord pour revenir au port. Il y eut un fort mouvement de roulis allié au tangage qui détermina de laffolement parmi ces néophytes parisiens.
On rentra au port; on cassa la croûte et on revint à Paris. Il était assez tard, huit heures peut-être. Je fais entrer tout mon monde - sept personnes- dans un bouillon Duval. Empressement des serveuses. Sept potages. Bien. Et ensuite? ... Il ny eut pas de suite: les quatre dames supplémentaires ne voulaient pas me faire dépenser davantage! Moi. Je rageais de paraître aussi stupide, de devoir demander laddition et de lever le siège après sept potages. Je savais bien ce que je faisais en invitant tout ce monde. Seulement, dans létablissement, je ne pouvais tout de même pas me battre avec ces femmes qui, doffice sen allaient! Quels types! Et dire que je devins le fiancé de la Marie Simès!
Cela, cest le plus fort de laffaire.
Je nai pas encore très bien compris la manoeuvre. A ce moment, je ne lai pas vue du tout. Ce fut la mère Hubin qui manigança toute lhistoire!
Oui; elle voyait dun mauvais oeil ma liaison avec Thérèse Tillet. Elle avait eu quelques relations avec la mère Tillet qui ne lui plaisait pas du tout, à moi non plus, dailleurs. Elle la trouvait fausse, fourbe, insinuante et un peu maquerelle; tout à fait ce que je pensais, moi aussi. Ma mère voulait absolument me voir loin de cette famille. Elle navait pas tort. Seulement, pour ce faire, elle me fourra dans lautre. Oh! bien sûr, cest que jétais consentant, mais comme ça, du bout des lèvres, et surtout parce quil ne sagissait pas de mariage immédiat. Comme je devais retourner incessamment au Soudan, je me suis laissé faire, avec restriction mentale.
Je ne puis dire que jaimais Marie Simès. Impossible de me tromper là-dessus. Elle navait absolument rien de la femme de mes rêves, de celle que je désirais pour épouse, ni comme physique, ni comme mentalité, ni comme amoureuse. Au physique, elle était joliette de figure, plaisante et rieuse, mais navait aucune beauté apparente dans son port général, sa démarche, sa silhouette. Comme mentalité, pauvre pauvre au dernier degré, bébête et ignorante jusquau bout des ongles, quelle portait noirs, dailleurs. Quant au sentiment, cétait tout nul également. Elle était aussi vibrante quun manche à balai; jen avais fait lexpérience assez souvent: quand on embrasse une femme, même toute jeune fille, on sent bien si quelque chose vit en elle. Javais assez dexpérience pour toucher les cordes sensibles. Rien ne répondait. Alors? Alors, cétait comme ça, tout bêtement. Je ne moccupai pas plus de ma situation de fiancé que, jadis, de celle délève officier. Cétait à part, cela, attaché à moi, mais en dehors; ça ne tenait pas. Jaimais bien mieux la savoureuse Thérèse. Mais, par exemple, si elle vibrait, celle-là, je ne lestimais pas du tout. Elle était jolie, belle, et loin dêtre bête ou ignare, mais trop équivoque, comme sa mère. Elle mattirait chez elle, je le sentais bien, je le voyais bien; mais je ne voulais pas me laisser prendre.
Dailleurs, le moment vint où les choses se tassèrent delles-mêmes: le départ approchait. Javais été présenté, dans les bureaux de la Niger-Soudan, à ce Monsieur Le Barbier, quon aurait pu aussi bien appeler Le Barbu, tant il létait. Cétait un homme de ma taille - 1 mètre 62, même un peu plus petit - gros, court, avec un cou large, court apoplectique, des épaules voûtées, une face très joviale et agréable, mais congestionnée, et surtout, une barbe abondante, noire, fine, soyeuse, bouclée, qui ne laissait de visible que le front, les yeux, le nez et une bouche gourmande, gourmande! en cul de poule, toujours, avec un sourire perpétuel . Une vraie figure de jouisseur citadin.
Naturellement très heureux de prendre la direction africaine de laffaire, il ny connaissait absolument rien. Il navait jamais quitté la France et était heureux, me dit-il, de faire ce premier voyage en ma compagnie. Il fallait emmener avec nous un jeune homme pour remplacer Pertinaud qui navait pu tenir. Jen parlai à la maison, et mon frère se proposa. Je ny voyais pas dinconvénient, au contraire; mieux valait lui quun autre à mon point de vue; et puis, je pourrais le guider. Je le présentai à Le Barbier qui laccepta demblée, et, un beau jour, Victor et moi reçûmes nos viatiques pour nous rendre à Dakar, via Marseille, par un bateau de la Compagnie Fraissinet, dont jai oublié le nom. Le Barbier devait prendre, à Bordeaux, le grand courrier brésilien; cétait beaucoup plus riche; ça faisait mieux Directeur de grosse affaire coloniale.
Victor et moi étions bien tranquilles sur notre rafiot marseillais qui nous trimbala, à allure modérée. Escale dAlger, en sortant de Marseille. Bravo. Revu avec plaisir le Boulevard National, le quartier de Mustapha et fait connaissance avec celui de la Casbah, de la rue Bab-Azoun et autres lieux plus ou moins bien ou mal famés.
DAlger à Oran, ce fut une promenade le long des côtes dAlgérie, parsemées des nombreux feux de ports et de phares. Oran: reprise de possession. Nous y avions tous les deux des souvenirs identiques que nous avons revécus. En route vers le détroit de Gibraltar par un temps maussade et brumeux qui ralentissait la marche. On entendait des coups de sirènes lugubres et intermittents. Linquiétude à bord était grande, car on ne savait plus où on était. Puis les coups de sirènes sont renvoyés par lécho; dangereux! Le navire sarrête en attendant un mieux.
Et cet arrêt fut une très heureuse inspiration du Commandant; nous nous en rendîmes compte deux heures après, lorsque, brusquement, lépais voile de brume se déchira, percé par un magnifique soleil: nous avions devant nous, à moins de trois cents mètres, les rochers à pic qui entourent Ceuta, sur la côte africaine. Quel effroi rétrospectif! Si le Commandant avait différé sa décision dun quart dheure, notre navire allait saplatir contre ces rochers, et, dans cette brume et sur cette côte inabordable, on naurait certainement pu sauver quoi que ce soit.
Il nen avait heureusement rien été; cependant, beaucoup de passagers en eurent leur traversée complètement gâchée. Pour nous, Victor et moi, ce nétait que partie remise, mais nous y viendrons tout à lheure!
Pour le moment, on se dégagea de la mauvaise passe pour reprendre la bonne, en allant frôler les eaux anglaises pour plus de sécurité.
On entra dans lOcéan qui nous fit bonne mine jusquau bout. Le navire sarrêta une journée à Las Palmas, autre île des Canaries où les fruits et les légumes sont aussi abondants et bon marché quà Santa Cruz de Ténériffe. De là, on ne fait quun saut jusquà Dakar, en laissant Saint-Louis, sans le voir, par le travers de bâbord.
Nous arrivâmes au matin en vue des Mamelles, deux montagnes dénommées selon leur forme, qui annoncent les approches de Dakar. Peu après, on passa à proximité de la pointe des Madeleines et on entra dans le port qui navait pas changé pendant mes quatre mois dabsence. Débarquement, hôtel, en attendant le bateau du sieur Le Barbier qui devait arriver deux jours plus tard.
En effet, le grand navire noir samène et déverse sa cargaison habituelle de passagers sélectionnés pour Dakar. Les autres, comme nous par exemple, doivent se contenter de plus modestes rafiots, mais la brousse est la même pour tous et la fièvre jaune aussi. Celles-ci se chargent de faire leur sélection toutes seules. Mais la fièvre nest pas de service, cette année; on nen parle pas du moins pas encore. Elle reviendra opérer au mois de septembre; mais nous, nous serons alors à Bamako depuis longtemps.
Le Barbier et nous, nous nous amalgamons de nouveau pour reprendre le chemin de Saint-Louis par le tortillard. Cette fois, le paysage a complètement changé daspect pour ma vue. Tout est à la verdure, partout, même dans les parties en friches qui sont les plus vastes. Tout autour des nombreux villages qui ségrènent tout le long de la ligne, les cultures sont serrées et paraissent très prospères. On y voit les plantes habituelles: sorgho, mil, millet, maïs, ignames, ricin, manioc, arachides, haricots, tomates, courges et autres Les baobabs, ces affreux, ont des feuilles qui cachent leur impudeur de lépreux. Les palmiers-rosiniers ont un air de fête avec leurs palmes bien vertes, celles qui, roussies par la saison sèche, étaient tombées à terre, mortes.
Déjeuner traditionnel, très quelconque, à Tivaouane. Il fait très chaud; on boit plus volontiers quon ne mange. Le papa Le Barbier souffre de la chaleur; sa face se congestionne et devient luisante de transpiration. Ca ne fait rien. On continue pour sarrêter à Saint-Louis. Bagages; traversée du pont; hôtel. Ca devient monotone, ces gestes qui se répètent automatiquement; il faut bien les faire, pourtant!
Nous sommes restés trois jours à Saint-Louis, cette fois-là: parmi ses nombreux tuyaux de Directeur, Le Barbier était au courant des choses. Elles se présentaient ainsi: dans le port même de Saint-Louis, accosté à son quai, se tenait le navire de haute mer "Général Dodds", un frère assez ressemblant du Macina. Il appartenait à une autre maison de Bordeaux et du Soudan, la firme Buhau et Teisseire. Il avait dans ses flancs, entrautres marchandises pour quatre cent mille francs de pacotille diverse pour notre compte, Niger-Soudan, composée dépicerie, conserves, liquides, étoffes quincaillerie, verroterie, bimbeloterie et autres. Ce navire ayant déchargé tout son surplus à Saint-Louis, allait partir incessamment pour Kayes nous prendrions passage à son bord, et, en trois jours, nous serions rendus dans le haut fleuve.
Cette combinaison était parfaite, et nous la mîmes en pratique. Nous étions les seuls passagers, Le Barbier, mon frère et moi. Il ny avait quune seule cabine: elle fut pour Le Barbier. Pour nous, nous nous arrangerions au carré, cest-à-dire la petite salle à manger du bord. Pour deux nuits, les banquettes et des couvertures feraient bien notre affaire.
Nous voilà donc en route, bien gentiment. Un pilote réputé est à bord; il connaît le fleuve quil pratique depuis quarante ans. La première nuit fut passablement mauvaise pour Le Barbier et pour mon frère. Les moustiques et la chaleur les ont anéantis. Mon frère, surtout, est complètement couvert de larges pustules violacées. Le pauvre garçon ne sait plus comment se tenir. Cela commence mal. Il ne suffit pas dêtre frère pour se ressembler: lui et moi, nous navons rien de commun. Nous avons pourtant le même sang; mais le mien est réfractaire aux bestioles - je lai constaté avec joie depuis longtemps - tandis que le sien les attire. Bizarre. Le Barbier nest guère mieux loti. On déjeune quand même de bon appétit, puis on remet ça vers onze heures, avec le Commandant, qui a quitté sa passerelle pour venir prendre son repas tranquillement, tout va bien à bord; le fleuve est très haut; nous avons un merveilleux pilote.
Tout se passe parfaitement jusque vers quatre heures.
On regarde défiler les rives, sapprochant tantôt de lune, tantôt de lautre, suivant les caprices du fleuve que je commençais à bien connaître, moi aussi, quand, sans aucun indice préparatoire, on sent le navire talonner fortement, vibrer sous deux fortes secousses, grincer lourdement et sarrêter net. Brrr! Quest-ce qui se passe? Courses des matelots. On sonde rapidement à droite, à gauche: bon fond. On fait machine en arrière, furieusement: rien ne bouge. On est échoué en plein milieu du fleuve. Comment? On ne sait. Soudain, un bruit formidable: la vapeur séchappe avec un grondement impressionnant de la cheminée, en énormes volutes blanches et pressées. Aussitôt, on voit sortir, hagards, les chauffeurs et les mécaniciens, chassés par larrivée soudaine de leau dans la machine. Cette fois, cest bien fini, irrémédiable. Que va faire le navire, maintenant? Le voilà qui penche peu à peu sur tribord. Leau jaune est montée à lintérieur jusquau niveau du fleuve; on la voit tourbillonner dans les cales dont on a vivement ouvert les panneaux pour éviter une explosion dair comprimé. De partout, on entend les coups secs des boulons, des rivets, qui sautent sous la pression de cette eau envahissante? Le bateau continue à pencher à droite. De ce côté, leau arrive maintenant presquau niveau du pont, jusquaux datots dévacuation. Situation dangereuse, critique. Langoisse se peint sur tous les visages, stéréotypés sur celui de Le Barbier, tout perdu, qui va de droite et de gauche, sans savoir, avec son sac de voyage à la main. Il a dû y serrer tous ses papiers et toutes ses valeurs, et attend une suite quelconque quil craint fatale.
Mais non; il ny a plus de danger immédiat.
Le navire sest affaissé autant quil le pouvait; maintenant, il touche le fond sableux du fleuve. Le rocher malencontreux doit être absorbé par la quille et pénétrer à lintérieur du malheureux Dodds comme un pal monstrueux. Le Commandant fit quand même mettre tous les canots à leau - quatre baleinières - en les tenant en laisse le long du bordage. Tout de suite, dès que le premier fut paré, Le Barbier sy précipita et y fit mettre tous ses bagages. Il ne voulut plus démarrer de là. Mon frère et moi restâmes beaucoup plus calmes. Pourquoi saffoler, en effet? Ou le bateau sombrerait, ou il ne sombrerait pas. Sil ne sombre pas, tout va bien, on sen tirera. Sil sombre, il sera toujours temps de voir venir. La rive nest pas loin. Les indigènes commencent à tourner autour de nous. Alors, pourquoi dépenser des calories pour rien? Je ne touchai même pas à mes bagages qui restèrent sur la banquette inoccupée, tels que je les y avais mis la veille. Et ce fut très bien ainsi. Nous nous épargnâmes tous les tourments que je lisais sur la face abominablement ravagée du pauvre Le Barbier qui ne pouvait réagir malgré mes exhortations. Le pauvre homme, il peut dire quil ma donné limage effrayante de la peur de mourir, peur atroce quil a vécue là, pendant des heures.
Dès les premiers signes du naufrages, le Commandant avait envoyé un homme à terre, avec le youyou de bord, pour faire porter par pirogue extra rapide, un télégramme au premier bureau de poste, en aval, à Dagana. Ce poste préviendrait tous les autres en amont et en aval, et nous aurions forcément du secours. En attendant, la nuit arriva et force nous fut de la passer sans lumière et sans cuisine. On ne pouvait plus compter sur aucune machine; tout était noyé, ainsi que les fourneaux du cuisinier. Heureusement, la cambuse du Commandant se trouvait sur le pont. IL put en sortir des provisions pour tout le monde, abondantes et de choix; cétait sa réserve particulière; alors, on pouvait y goûter. Il ne fut pas regardant: perdu pour perdu, disait-il, mieux vaut que tout le monde en profite. Et nous en avons tous largement profité, sauf le pauvre Le Barbier dont le gosier, trop serré, naurait pu laisser passer un seul moustique! Le Commandant trouva dans sa réserve des bougies oubliées; il y avait suffisamment de pétrole pour les feux de position; on passa ainsi la nuit en naufragés à peu prés rassurés.
Le Barbier ne put pas rester dans sa baleinière.
Contre son gré, du moins contre le gré de sa peur, il réintégra notre carré et sétendit sur une banquette, mais sans pouvoir fermer loeil, et sans quitter son sac de voyage. Victor non plus ne put dormir; il ne put même pas rester étendu. Je lui avais pourtant installé sa moustiquaire; mais les sales bêtes sen rirent, et mon pauvre gars passa la nuit à griller des cigarettes en faisant les cent pas sur le pont, continuellement, au milieu du bruit incessant des rivets éclatant dans les cales et du courant du fleuve dont le clapotis venait se rompre sur les flancs de notre bête blessée à mort. Moi, comme de coutume, je mendormis parfaitement sans scrupule et sans nuage. Sil y avait eu une alerte, jaurais été éveillé par les non-dormeurs.
Dans notre semi malheur, cétait une chance que tous nos bagages personnels et de campement aient été laissés dans le carré, sous les banquettes. Nous avions tout sous la main pour nous débrouiller au moment de notre sauvetage, car, certainement, nous serions secourus. Quand? Comment? Nous ne savions pas encore. Une chose certaine, cependant: toutes nos marchandises se trouvaient vendues en bloc, dun seul coup, à la compagnie dassurances. Les autres aussi. D'après le Commandant, il y avait pour plus de trois millions de francs de marchandises à bord, dont mille tonnes de sel en sacs de dix kilos. Celui-là, on ne le retrouverait certainement plus. Ce chargement de sel, à fond de cale heureusement, inquiétait notre Commandant à cause de sa fonte. Si celle-ci était trop rapide, elle amènerait un vide qui pourrait alléger le bateau trop vite et il y aurait des craintes de basculage! Il nen fut rien, heureusement. Le sel, on le sut plus tard, fondit très lentement et, pressé à fond de cale par les autres marchandises, il ne fut entraîné au dehors que très lentement. Quant aux autres marchandises, on ne pouvait guère compter que sur les liquides en bouteilles et bien cachetées; et encore, il faudrait voir. De toutes façons, on ne pourrait rien retirer du ventre du Dodds avant décembre-janvier 1902, et le ravitaillement de nos comptoirs était totalement perdu. Il faudrait vivre sur le reste des anciens approvisionnements, bien maigres et de vente difficile, avant de pouvoir remplacer ce qui était perdu: il faudrait attendre le règlement de lassurance! Pertes sèches considérables en perspective pour beaucoup de maisons de commerce
On se demanda même sil ny avait pas complot organisé entre une grosse firme concurrente des Buhau-Teysseire et ceux-ci. Ce bruit persista longtemps. Il était tout à fait vraisemblable, mais aucune preuve formelle ne put être relevée, malgré les démarches pressantes des assurances. On ne sexpliquait pas, en effet cet échouage sur une roche en dehors de la route normale que le pilote devait suivre et quil connaissait parfaitement. Il avait monté et descendu plus de cent gros vapeurs sur ce Sénégal! Il prétexta une erreur de repère; il protesta de toutes ses forces contre cette accusation davoir commis un acte criminel. Mais on savait que le Dodds était le premier bateau remontant le fleuve avec pareille cargaison de sel et, en outre, pour au moins cinq cent mille francs dautres marchandises, et ce premier chargement représentait une grosse valeur de réalisation immédiate. Or, la firme concurrente ne devait être prête, par suite de circonstances que jignore, que quinze jours plus tard. La tentation darrêter lopération fructueuse par un naufrage parut si forte que la rumeur publique voulut en faire une réalité. Faute de preuves, on dut abandonner les soupçons; mais on remarqua par la suite que le pilote du bateau naufragé ne fut plus jamais en fonction et quil jouissait dune aisance appréciable. Cela non plus ne pouvait rien prouver; laffaire en resta là, et le Dodds aussi.
Il y resta assez longtemps, dailleurs, car je ly revis deux fois encore lannée d'après - en 1902 - lors de mes passages dans les parages, et nous allons y venir. Auparavant, il faut nous tirer de là. Le moyen se présenta dans le courant de la journée, sous la forme du Turenne, navire;frère du Dodds et appartenant à la même maison. Ce veinard de Turenne, non seulement navait pas de sel à bord, mais encore il remarqua la balise de taille que nous représentions pour signaler lécueil quil neut aucune peine à éviter! Mais, trêve de plaisanterie! Le Turenne stoppa dans le fleuve et ancra à bâbord et à tribord devant, pour faire face au courant, à deux kilomètres en aval de nous. Les signaux séchangèrent au moyen des pavillons, et nous, les trois passagers, montâmes dans une baleinière avec tous nos bagages. Un équipage de quatre marins et un patron fut embarqué et, avec précaution, on nous poussa dans le courant extrêmement violent et rapide. La manoeuvre dabordage avec le Turenne fut difficile, mais exécutée de main de maître par le patron de notre baleinière et par le maître déquipage du Turenne. Celui-ci nous lança au passage de son étrave un long filin attaché à larrière du navire et traînant de toute sa longueur dans leau. Notre patron sen empara et continua à se laisser emporter par le courant. Nous passâmes ainsi sur le flanc bâbord du Turenne, à une vingtaine de mètres, à toute allure. Puis les matelots empoignèrent le filin qui, en sortant de leau, freinait notre vitesse, et le moment psychologique arriva: celui où il y aurait lutte entre notre vitesse et le filin qui allait se tendre, à cent cinquante mètres au-delà de larrière du navire! Nous étions parés pour le coup. La secousse fut rude, mais rien ne craqua: nous étions arrêtés au bout de notre cordage. Ce fut alors un jeu, pour le treuil arrière du Turenne de nous hâler jusquà la coque du navire où nous pûmes atteindre aisément à léchelle de coupée. Nous étions sauvés des eaux, tout comme Moïse.
Le Turenne se remit en route, remorquant la baleinière du Dodds jusquà un kilomètre en amont de celui-ci. On la détacha alors, et, profitant du courant, elle accosta son navire naufragé dont léquipage attendait des instructions qui ne tarderaient pas à lui parvenir de Saint-Louis. Nous, sur notre vapeur-sauveur, nous nous installâmes provisoirement, et, le lendemain, nous touchions Kayes;sans autre incident. Cétait suffisant pour cette fois: Ceuta et Sénégal;en un voyage, cétait assez!
A Kayes, ce fut la consternation chez notre chef de comptoir, La Gironnière. Il était démuni de tout, ou à peu prés, et comptait sur ce premier arrivage pour faire des ventes monstres. Catastrophe: nous avions les mains vides; la camelote était au fond de leau. Rien à faire pour le moment; une année de perdue! Tout cela pour un malheureux coup de barre dun pilote maladroit ou criminel! Cela change vite, une destinée!
Comme nous nétions pas venus pour philosopher, Le Barbier et moi prîmes le tortillard qui nallait toujours pas plus loin que Toukoto. Mon frère devait rester à Kayes un mois ou deux pour aider à faire je ne sais plus quoi. La route de brousse de Toukoto;à Bamako;fut tout à fait semblable à celle de lannée davant, puisque cétait la même époque de tornades, de pluies, dhumidité et de chaleur. Le Barbier tint quand même bien le coup. Cela lui allait, cette vie de bohémien. Il est vrai quà deux, surtout lorsque lun des deux a lexpérience nécessaire, cela va tout seul. Nulle aventure, nul incident digne dêtre noté. Tran-tran ordinaire. Notre arrivée à Bamako ne bouleversa rien. Nous y étions attendus; on y connaissait la mauvaise nouvelle du Dodds, et on se demandait comment les choses allaient se passer.
Nous ne trouvâmes plus lancien directeur Pillot. Il était démissionné, comme je lai déjà dit, et il parcourait le fleuve Niger en organisant des équipes de chasse à laigrette. Il était remplacé provisoirement par un monsieur Ahmec;aîné, ancien de la maison, jeune homme assez prétentieux et faisant le précieux. Il y avait aussi Henry, langlais, et un autre gaillard nommé Taxil, adjudant;dartillerie coloniale en retraite, qui avait été envoyé par la Niger-Soudan de Paris pour aller reconnaître le pays du Sine-Saloum;à Kolak, dans le Sud-Est de la colonie du Sénégal. Il avait fait sa reconnaissance, et lorsque nous arrivâmes à Bamako, il tenait la boutique de détail. Ca marchait comme ça pouvait. Cétait une vraie douane, là-dedans! Quel désordre!
Il y eut alors un changement dattributions: Ahmec garderait la comptabilité; je reprenais le comptoir; Tasil devenait chef des transports sur routes, et Henry chef des transports sur leau. Si nous navions pas de marchandises pour notre compte, il y en avait des milliers de tonnes à voiturer pour le compte des autres. Ce service de roulage devint ainsi très important, et personne mieux quun ancien adjudant dartillerie coloniale ne pouvait être à sa tête. Les transports par eau devinrent également importants, car Henry avait découvert des gisements dénormes huîtres de rivière, non comestibles, mais dont les grosses coquilles donnaient une chaux de première qualité et dont la quantité répondait aux demandes de plus en plus pressantes pour les constructions et les badigeonnages. Une nouvelle grande boutique allait être bientôt terminée sur la place du Marché, une succursale de la Niger-Soudan, mieux placée que la Boutique-Bâ, trop éloignée du centre commercial.
Dès quelle fut prête, jallai linaugurer et la diriger en attendant larrivée de mon frère qui devait en être le gérant. Lorsque mon frère arriva, je remontai à la direction pour tenir la comptabilité, Ahmec étant parti pour la France où il devait se marier. Il ne devait plus revenir au Soudan, y laissant la dépouille de son jeune frère, mort au commencement de lannée.
Laffaire marcha ainsi, cahin-caha. Le caoutchouc donnait fort dans la région de Sikasso, Bobo Dioulasso, mais notre agent de Sikasso avait dû être rapatrié, très malade, et il ne fut pas remplacé. A Bobo, nous navions quun agent noir, un Ouoloff, peut-être Toucouleur, Mahmadou Cissé, très bon agent, honnête, mais, hélas dépourvu de camelote!
On avait malgré tout réussi à bazarder la plus grande partie des rossignols et fond de magasin qui constituaient nos seuls stocks. Cétait toujours autant de gagné pour payer les frais généraux. Mais on se trouvait devant des rayons vides, avec des richesses autour de soi que lon ne pouvait atteindre, faute de marchandises déchange.
Ce fut alors que Le Barbier prit la décision, daccord avec Paris, de mexpédier en France pour faire les achats nécessaires en vue de la prochaine saison.
Nous étions alors en février 1902.
Cette proposition quon me fit alors que je ne my attendais pas du tout, ne me déplut pas, au contraire. Le voyage allait être monotone; je naurais aucun intérêt de curiosité à en tirer; mais cétait quand même beaucoup plus intéressant que de moisir sur place, à Bamako, en noircissant des colonnes de chiffres, travail fastidieux, car ces colonnes ne se remplissaient pas vite, et lennui se faisait sentir bougrement. Cette perspective provoqua un sursaut dintérêt. Je me faisais leffet dun petit ambassadeur, chargé dune certaine mission importante, ce qui était vrai, en somme.
Seulement, je mattirai la jalousie, lenvie, la médisance et autres joyeusetés de ce genre de la part des bons camarades, aussi bien de Bamako que de Kayes.
Ah! celui-là, il ny en a que pour lui! Trois voyages en France en deux ans, voyages payés, procurant de lagrément, de lavancement, des augmentations dappointements, etc...
Il y en eut même qui mattribuèrent lélimination du directeur Pillot, alors que je ny étais absolument pour rien. Mais comme il y avait coïncidence de dates entre mon envoi en France par Pillot, la démission de celui-ci et mon retour à Bamako, il était facile à la calomnie de sen mêler. Heureusement, les jugements et opinions des autres sur mon compte ne mont jamais produit aucun effet; ils mauraient plutôt toujours amusé.
Je refis donc, pour la quatrième fois la route de Bamako-Toukoto, dont je commençais à connaître tous les arbres un peu importants. A Kayes, je pris la liste des marchandises à acheter pour ce comptoir, que me donna, en rechignant, le sieur de la Gironnière, mécontent comme les autres de me voir chargé de cette agréable et importante mission. Je frétai de nouveau un chaland-baleinière pour la descente du fleuve Sénégal, avec quatre rameurs et un patron, cette fois, de façon à aller plus vite dans les biefs profonds. Je passe sur ce monotone voyage qui fut exactement la répétition de celui de lannée davant à la même époque. Je revis le Dodds en passant. Il était franchement en dehors de la route normale; on aurait juré quil avait fait exprès daller se planter sur ce rocher qui ne gênait aucunement la navigation ordinaire. Tout était à sec autour du Dodds. On circulait autour de lui comme dans un chantier. Il était fortement étayé et toutes ses marchandises étaient à terre, éparses, en tas informes, sur la berge proche et sur les bancs de sable qui y conduisaient. Lors de mon passage, on était en train de faire sauter la roche, à lintérieur, par petits éclats. Les sauveteurs avaient déclaré que ce naufragé pouvait facilement être sorti de là. On lui mettrait une pièce provisoire à la déchirure de la coque, et il flotterait très bien jusquà un bassin de radoub, à Bordeaux ou à la Ciotat. Ce fut en effet ce qui arriva. Je le revis encore aux hautes eaux de septembre 1902, mais il fut emmené en juillet 1903 et remis en service sous un autre nom, en 1904.
Je ne mis que vingt jours, cette fois, pour accoster au quai de Saint-Louis avec ma barque. Javais eu quand même largement le temps de rêver à tout et à rien, malgré les heures de marche que je faisais sur la berge, avec mon calibre 16 qui me servait à tuer de temps en temps une perdrix, un lapin ou des tourterelles lorsquelles étaient en paquets autour dun épi de sorgho tombé à terre, ou encore une ou deux pintades, une outarde. Jai manqué chaque fois les grues huppées, ainsi que les marabouts, que jai tirés: je tirais de trop loin. Mais la chasse faisait passer le temps.
Quallais-je retrouver à Paris?
Ma mère y était venue sinstaller au premier dune maison de la rue de Suez, à la Chapelle, pas loin du boulevard Barbès. Nouveau domicile à connaître. Cette perspective me faisait plaisir. Jétais content daller habiter Paris plutôt que cet Aubervillers sombre et populeux. Et puis, ce me serait plus facile, me semblait-il, de rompre avec cette Marie Simès qui membêtait. Il avait bien fallu correspondre avec elle, si peu que ce soit. Mais quel ennui! Je ne savais quoi lui dire, ni comment le lui dire. Pas commode. Quant aux lettres que je recevais delle, non! A pleurer! Aussi jétais bien résolu à tout casser en arrivant. Lespacement de ma correspondance devait les mettre en éveil et personne ne serait surpris de la rupture que je comptais leur présenter, oh! Bien gentiment, évidemment! Thérèse Tillet;était mariée, mavait écrit son frère! Cette nouvelle mavait surpris, car je ne lui connaissais aucune intention matrimoniale lorsque je lavais quittée, quelques mois auparavant. Cétait, parait-il, à la suite de fiançailles assez lointaines. Quelle soit mariée métait tout à fait égal. On verrait bien ce qui en résulterait pour moi. Je navais jamais vu en elle quune agréable maîtresse, sans plus. Mariée, ça navait aucune importance pour moi.
Entre temps, étant à Bamako, javais reçu de Paris, par lintermédiaire de ma mère, un ordre dembarquement et une nomination, émanant du Ministère des Colonies, nomination au grade de sous-chef de gare comptable au chemin de fer de Kayes;au Niger, avec lordre dembarquement pour Bordeaux;à une date postérieure dun mois à celle de mon embarquement réel à Marseille. Trop tard, Monsieur le Ministre! Javais repris du service à la Niger-Soudan, et je ne voulais pas la lâcher comme cela. Je profitai dailleurs de cette nomination pour obtenir de la Niger-Soudan une augmentation dappointements, à la grande jalousie des copains.
Le trajet Saint-Louis-Dakar noffrait, lui non plus, rien de particulier. Cependant, jeus cette fois lagréable surprise dy voir fonctionner, en qualité de contrôleur de route, lami Gaspard, celui de Dong-Trieu;et d'Haïphong! Heureuse rencontre, contents tous deux de se revoir ainsi par surprise, loin du pays où on sétait connus. Javais déjà eu pareille surprise quelques mois auparavant, à Bamako,où, lors dun passage important de sous-officiers de la Coloniale, javais revu parmi eux le sergent Degouy, que javais connu, en 1898, à Hué, alors quil était caporal à ma Compagnie. Cette fois, sur le chemin de fer, cétait Gaspard! Il était toujours aussi beau garçon, mais, en plus, il était devenu très bel homme, bien bâti, harmonieusement charpenté, très séduisant. Aussi cueillait-il les regards des femmes blanches qui le croisaient sur les quais; et même des jeunes Ouoloffs! Il mapprit quil était sur ce chemin de fer depuis 1900, mais dans les bureaux de Dakar, raison pour laquelle je navais pas encore eu loccasion de le rencontrer. Il avait demandé et obtenu, depuis quelques mois, ce poste ambulant de contrôleur de route pour essayer de se défaire, me dit-il dune liaison qui devenait pesante.
Cétait la femme dun de ses chefs de service qui ne pouvait pas se passer de lui, alors que lui, au contraire, aurait voulu sen débarrasser pour être libre daller picorer ailleurs, en fantaisie. Mais, me dit-il, ce truc-là ne réussit pas. Chaque fois que je prends le train, elle le prend aussi, en qualité de voyageuse avec permis. Rien à faire pour men décoller, mon vieux! Ca devient tyrannique. Je la fais cocu tant et plus, ça ne fait rien, elle ne veut pas me lâcher. Aujourdhui encore, elle est dans le train de retour pour Dakar. Je lai laissée se morfondre toute la nuit. Jai été coucher avec une autre. Elle le sait. Mais la glu, elle sacharne quand même! Enfin, ça passera bien un jour ou lautre.
On sest raconté, ainsi, chacun sa petite vie. Il me chargea daller porter de ses nouvelles à ses parents. Jy retrouverais son aîné, mon ami de Toul, qui pas marié non plus, devenait vieux garçon grognon, parait-il. Avec laide de ce charmant Gaspard, jeus un déjeuner choisi au buffet de Tivaouane, où il voulut que je mange avec lui. Viens; tu seras mieux servi, et puis tu me protègeras contre elle. En te voyant avec moi, elle nosera pas entrer dans la petite salle. Viens! Le cruel! Je lai suivi ma foi! Pourquoi pas?
Je passai encore trois belles journées à Dakar en sa compagnie. Il était plus agréable de faire couler les heures avec un gai compagnon comme Gaspard que de se morfondre tout seul à regarder tournoyer les mouettes sur le port et les milans sur la ville. Mais tout a une fin, ces trois jours-là comme les précédents, et un bateau de la Fraissinet memporta parmi dautres passagers pour maller déposer, une fois de plus, à Marseille. Je commençais à devenir un vrai citoyen de Marseille! Mais de combien je préférais ce port à celui de Bordeaux! Jaimais mieux prendre passage à bord des navires de cette ligne, sur lesquels la vie était plus simple, quà bord des grands courriers de lAmérique du Sud où le luxe et la gêne qui en résulte ne me plaisaient pas. Trop cérémonieux, là-dedans. Vivent les joyeux Marseillais!
Un saut, et Paris mouvrait de nouveau ses bras, ainsi que la mère Hubin, que jallais trouver dans sa rue de Suez où elle mattendait bien tranquillement. Il y avait longtemps quelle ne se faisait plus aucun souci sur mon compte, et elle avait bien raison.
Présentation au siège social de ma compagnie où on me mit en rapport avec les principaux employés dun gros commissionnaire de la rue de Paradis - intéressé à la Niger-Soudan - qui concentrait toutes nos commandes, se chargeait de les grouper et de les faire diriger sur Bordeaux où un Macina, un Dodds ou un Turenne quelconque sen chargerait pour les transporter à Kayes si... la Providence le voulait bien, en décrétant que la barre de Saint-Louis serait praticable et quaucun pilote nirait matriculer les seuils rocheux du fleuve.
SEJOUR EN FRANCE
1902
TROISIEME DEPART POUR LE SOUDAN
Trois mois se passèrent de la sorte à Paris où je navais pour ainsi dire rien à faire. Avril, mai, juin 1902. Tous les deux ou trois jours, vers dix heures, jallais dans les bureaux du Commissaire, service des achats, où je pointais les commandes faites sur ma liste générale. Ce nétait pas bien ardu. Le reste du temps, jétais libre, et ce travail de pointage ne prenait guère plus de deux heures chaque fois. Fin mai, il fut complètement terminé; mais il me fallait attendre un bon mois avant de pouvoir partir. Cétait le délai nécessaire pour que tous ces achats arrivent, de tous les points de production, samalgamer à Bordeaux, dans les docks dabord, pour quon en fasse un connaissement unique, et à bord du navire ensuite. Cette année-là, ce fut le Turenne qui fut élu pour transporter notre camelote. Connu, le Turenne! Bon augure! Nous verrons la suite.
Voilà donc comment mon temps fut employé en ce qui concerne ma mission commerciale. En ce qui me concerne personnellement, il ne fut pas trop mal employé non plus. Ce fut cette année-là, pendant cette période, que pointa à lhorizon de mon destin, létoile qui devait le guider et le fixer, car cette étoile y brille encore, à lheure actuelle, de tout son éclat, et y répand encore toute sa chaleur. Nous allons y venir chronologiquement.
Tout dabord, comme jen avais lintention, je pondis une grande lettre, peut-être un peu filandreuse, que jadressai à Marie Simès et à sa mère. Par cette lettre, je rompais nos fiançailles de pacotille en donnant pour prétexte, réel, que ma situation coloniale ne me permettait pas de prendre la responsabilité de la vie dune femme, etc... etc... Cétait parfaitement vrai à cette époque où je nétais pas libre de mes faits et gestes et où, au surplus, mattendaient des épreuves coloniales que je pus aisément surmonter, seul, mais qui auraient été désastreuses ou impossibles à vaincre avec une jeune femme blanche dune catégorie aussi nulle et nouille que cette gamine insignifiante. La mère Hubin approuva des deux mains: ça ne bichait plus entre les rombières. Bon. Ce fut une affaire réglée et on nen parla jamais plus.
Quant à Thérèse, eh! Bien, mais nous avons repris nos relations comme sil ny avait pas eu de mari, voilà tout. Oh! Elle nétait pas plus embarrassée que ça, la Thérèse en question; mais elle était toujours aussi agréable. Seulement, il y eut un seulement. Cette fois-là il sappela Louise Tillet, la jeune soeur. Cette jeune soeur, qui avait 22 ou 24 ans, je ne sais plus, était institutrice à Versailles. La mère Tillet et Thérèse se mirent en tête de me la faire épouser et on ne manqua aucune occasion pour me la mettre au bras. Cétaient des promenades en famille, Thérèse avec son mari, bien entendu; et je me voyais forcé de prendre Louise en remorque. Oh! Ce nétait pas désagréable du tout car elle était fort jolie, bien faite, élégante, distinguée même, et pas bête, loin de là. Mais... elle ne faisait rien déclencher en moi. Au contraire, je me raidissais contre les attirances qui, forcément, se manifestaient, lorsque, bien souvent, et de son initiative à elle, des frôlements un peu... oui, faisaient bouillir la marmite. Mais il suffisait que je me souvienne du piège tendu pour marrêter net. On terminait la sortie sans plus de mal, et jen étais quitte ensuite pour encaisser reproches et encouragements de Thérèse qui voulait absolument me faire épouser sa Louise! Avait-elle, celle-ci, un entraînement pour ma personne? Je ne saurais dire, car je ne men suis jamais occupé, même deux ans plus tard, quand, à un nouveau retour en France, le même manège a recommencé.
Ce nétait pas mon destin. Il était tracé autre part où jallai à sa rencontre, sans le savoir.
Javais conservé, à Longwy, des relations avec un bon ami de jeunesse, Adolphe Laporte, avec lequel on avait fait de bonnes parties folles et folâtres lorsque lépoque sy était prêtée. Il sétait marié avec une jeune modiste. Ils travaillaient tous deux, lui comme comptable dans une usine, elle comme modiste en appartement. A chacun de mes séjours en France, depuis 1900, à ma rentrée de Chine, jallais passer cinq ou six jours à Longwy. Je descendais à lhôtel Terminus, tenu par le propriétaire, Achille Lafontaine, lui aussi un camarade de jeunesse. Jy étais parfaitement reçu, et, de cette façon, jétais libre de revivre un peu au milieu des entourages de ma jeunesse. Pendant ces séjours, jallais prendre un ou deux repas chez les Laporte que je voyais tous les jours en dehors de cela.
Jallais aussi faire un tour à la banque où rien nétait changé depuis 1897, année où je lavais quittée, sauf que les camarades étaient devenus un peu plus mûrs. Daucuns étaient mariés et pères de famille. Dautres tenaient des succursales dans la contrée. Je revis là, toujours à la même place, travaillant toujours calmement à son livre journal, le papa Claudel, un brave homme bien sympathique, simple, et bien côté dans le pays. Il faisait partie du Conseil Municipal, du Conseil de Fabrique et de quelques clubs. Il était, en outre, apparenté par alliance avec les vieilles familles du pays.
Chaque fois, jétais invité chez lui pour prendre le thé, et je my rendais avec plaisir. Il habitait une gentille maison bourgeoise, bien située, avenante , appartenant à sa belle-mère, madame Veuve Blondeau, dont la fille était madame Claudel, mère de deux filles. Je dois remonter assez haut dans le passé pour prendre les choses par le commencement et montrer le chemin quelles suivent pour tisser des destinées.
Javais connu cette vieille madame Blondeau, en 1887, lors de notre premier contact avec le pays de Longwy, en venant de Langres. A cet époque, elle tenait depuis un veuvage prématuré, dans cette même maison, une épicerie-mercerie-débit de boissons. La maison était bien connue dans tout le quartier et fort au delà. On allait chez la mère Blondeau, disait-on. Ce fut chez elle que jallai faire nos premiers achats du premier jour, du premier soir plutôt. Sa boutique navait pas de devanture. On y accédait par un perron à double escalier,celui du haut ayant cinq marches, celui du bas huit, car la rue était en forte pente.
Dès quon entrait dans cette boutique, après avoir franchi un vestibule-tambour et fait tinter une sonnette accrochée à la porte, on se trouvait serré dans une petite pièce, étroite, remplie de tous côtés, jusquau plafond, dun invraisemblable amas de marchandises de toutes sortes. On y trouvait toujours ce quon voulait avoir, soit en épicerie, soit en mercerie, soit en fournitures scolaires, soit en matériel de fumeurs. Il y avait aussi des chaussons, des sabots, des balais, enfin de tout. La mère Blondeau, petite vieille femme alerte et toujours aimable, servait avec prestesse, sans jamais faire de faux mouvement. Elle était connu, comme je lai dit, et elle connaissait tout le monde. En ce temps-là le pays navait pas encore évolué; il ny avait pas encore eu dimmigrations massives comme par la suite, et la mère Blondeau ayant vécu là depuis toujours, connaissait les moindres détails des familles des alentours.
Cette petite pièce épicerie donnait accès dans une autre pièce plus grande, qui était la salle de débit. Dans cette salle, il y avait des tables, des bancs, des chaises, et une armoire-vitrine où on mettait verres et bouteilles. Ce Débit était surtout fréquenté par des ouvriers dusine, des Belges, qui venaient des villages frontières environnants, distants de 8 ou 10 kilomètres de Longwy-Bas. Ils venaient à Longwy le lundi matin, apportant de chez eux un double sac avec leurs provisions de bouche pour une semaine, et sen retournaient le samedi soir, le sac vide, mais la paye en poche. Chaque fois, cétait un arrêt chez la mère Blondeau, ainsi que plusieurs fois par jour, lusine où ils travaillaient étant très proche. La brave femme leur servait de tire-lire ou de coffre-fort, car elle leur gardait leur argent dans lequel ils venaient puiser ou déposer des sommes suivant leur volonté. Jamais il ny eut la moindre erreur, la moindre discussion à ce sujet. Aussi, cette clientèle était-elle très fidèle. Il y fréquentait aussi des employés de chemin de fer, dont un, Carbonnel, était le père du sergent que javais rencontré au Tonkin. Il y en avait trois qui buvaient toujours la même dose de "fréquet", cest à dire deau-de-vie de grains très bon marché. Ils avalaient leur verre avec toujours la même grimace. Cétait amusant.
Jétais, moi aussi, un client assidu, non seulement pour la maison, car je faisais la plupart des commissions pour ma mère mais pour les fournitures de classe: cahiers, crayons, plumes, ardoises pour les petits, etc...Jaimais bien cette petite boutique où, à lunique fenêtre donnant sur la rue, pendaient un hareng saur, des pipes en terre, des blagues à tabac, des peignes, des couteaux, etc ...Au-dessus de rangées de bocaux remplis de bonbons multicolores. Je ne me doutais guère, à cette époque lointaine, que cette brave femme deviendrait un jour ma grand-mère par alliance! Et pourtant, ce fut ce qui advint par la suite. Mais en 1902, il nétait pas encore question de cela; il nétait même question de rien qui en pût approcher.
La famille Claudel était venue par la suite habiter la maison Blondeau, et le magasin avait disparu.
Lorsque, cette année-là comme les précédentes, jallai au mois de juillet à Longwy, je fus invité par la famille Claudel à aller prendre le thé, et, pour la première fois peut-être, je fus mis en présence des deux filles de la maison: Magdeleine, laînée, âgée alors de dix-neuf ans, et Amélie, dite Lili, de douze ans environ.
De cette dernière, je ne me souviens de rien que de sa présence.
Par contre, je fus attiré par laînée, mademoiselle Magdeleine. Cétait une très belle fille. Quand je dis très belle, entendons-nous. Elle nétait pas ce quon appelle jolie au sens peinture du mot. Non. Mais elle était remarquable par tout ce que sa figure faisait rayonner. Dabord, elle avait de beaux cheveux blonds venise, dune finesse extraordinaire, qui lui auréolaient la tête dun casque dor, avec de jolie frisons en couronne qui lui paraient le front, dune oreille à lautre en passant par les tempes. Cette chevelure était remarquablement mousseuse et jen reçus comme une longue caresse sur les yeux. Son front haut et bombé dénotait de la volonté, de la ténacité allant peut-être jusquà lentêtement. Son nez un peu fort navait pas une forme idéale, mais ses ailes mobiles, frémissantes, indiquaient une nature très sensible, très vibrante, et beaucoup de bonté.
Sa bouche? Ah! Sa bouche, une merveille de pureté, de dessin, de forme, de fraîcheur, de beauté. Oh! quelle jolie bouche! Je me demandai là, à ce moment -je men souviens comme dhier- ce qui me valait ce privilège sans prix dadmirer daussi prés une bouche aussi suave sous des cheveux aussi tentants!
Mon émotion nétait pas du genre violent. Mes sens nen étaient pas troublés. Mais mon cerveau était marqué, et, à mon insu encore, mon coeur aussi. Il ny avait aucunement coup de foudre chez moi, ni chez elle non plus dailleurs. En ce qui me concerne, il ne pouvait y avoir de coup de foudre, car jadmirais trop: elle était trop haut placée pour moi, et puis, elle sannonçait inaccessible.
Oui. Ses parents et elle-même mapprirent que, parallèlement à moi qui allais repartir pour lAfrique, elle sen allait pour la Bohème, en qualité dinstitutrice française, dans un couvent de la Visitation, à Choteschau, en compagnie dune autre jeune fille venant de Paris. Cette nouvelle menchanta réellement. Je ne sais pourquoi, jétais heureux de constater chez cette jeune fille une inclination vers dautres chemins que ceux de la routine, un désir de vivre plus intensément, avec de linitiative personnelle et en dehors des milieux restreints, étriqués de la vie bourgeoise contemporaine. Je la félicitai de tout coeur et en toute sincérité de sa décision, de son courage, de sa volonté. Et mes félicitations, je puis le dire, avaient de la valeur, car elles nétaient pas celles, toutes verbalement mondaines, dun monsieur qui naurait jamais quitté son trou. Du reste, elle me le fit bien remarquer à ce moment-là, et, plus tard, elle ma dit que mes encouragements lui avaient fait énormément de bien.
Ce fut tout pour cette fois.
Je pris congé de ces personnes comme à lordinaire, et je partis de Longwy deux ou trois jours après, sans avoir revu cette jeune fille. Ce dont je me souviens, cependant, cest de mêtre assis, attiré par une force inconnue, spécialement sur le siège quelle occupait généralement chez madame Laporte, la modiste, chez qui elle prenait des leçons de mode à titre personnel. Je pris un plaisir à me poser là où elle se posait. Enfantillage! Mais oui! Et cependant...! En tout cas, je quittai la France sans rien emporter delle de plus saillant que cela: un germe! De même, elle sen alla passer ses deux ans en Bohème sans penser le moins du monde à mon existence. Et ce fut bien ainsi.
Je repartis par mon port habituel, Marseille.
Toujours les mêmes escales bien connues: Alger, Oran, Las-Palmas, Dakar. Javais combiné mon voyage pour pouvoir retrouver mon Turenne à Saint-Louis, avant quil ne parte pour le haut fleuve. Ma combinaison était parfaite, sur le papier. Les temps étaient bien calculés, et ça devait coller comme un timbre poste. Oui, mais, va te faire fiche! Cette année-là la barre de Saint-Louis se mit dans la boule de faire la boudeuse. Le Turenne sy présente: pas moyen de passer. Il reste deux jours, trois jours à lancre à lembouchure du fleuve, comptant profiter dun caprice pour forcer la garce: pas mèche. Et en arrivant à Dakar sur mon Fraissinet, jeus la surprise dy voir ancré mon Turenne, qui se prélassait lourdement au milieu de la rade. Dès que mon installation fut faite à lhôtel je montai dans une barque et allai à bord de mon navire, demander des nouvelles de cette station insolite à Dakar, et le commandant mapprit ce que je viens de dire. Misère!
Mais, ne désespérez pas, ajouta-t-il. Jattendrai ici une huitaine de jours à lancre, pour profiter dun moment propice pour la passage. Ayez un peu de patience. Dailleurs, on ne peut rien faire dautre.
Quatre jours après, joie!
Le Turenne lève lancre et sort du port pour remonter devant Saint-Louis doù on lui signale que la passe est libre. Bonne affaire. Pour ne pas perdre de temps, je prends le train pour Saint-Louis, avec lami Gaspard, toujours de service, en bonne santé, et toujours collé à sa glu, comme il lappelait. Mais à Saint-Louis, amère déception. La barre avait été praticable juste pendant vingt-quatre heures, alors que le Turenne était à Dakar. Lorsquil était venu se présenter à lembouchure du fleuve, la barre sétait refermée. Le navire attendit là encore deux jours, ancré dans la solitude. Rien à faire. Pas de passage. Alors la décision que je craignais la seule possible dans ce cas, fut prise: le Turenne irait décharger sa cargaison à Dakar et elle viendrait à Saint-Louis par le tortillard à vapeur! Désastre encore une fois, bien que moins grave que celui de lannée précédente, car les marchandises ne seraient pas perdues; mais quel retard! Au lieu de les avoir en juillet à Kayes et en août à Bamako, on ne les aurait respectivement quen octobre et novembre! Trois mois de retard certain!
Et moi, jétais obligé dattendre, dans ce sale trou de Saint-Louis que mon stock de camelote arrive par bribes et par morceaux se faire emmagasiner dans les stocks, avant le dédouanement qui ne pouvait être opéré quune fois, lorsque tout le chargement serait complet. Il fallut se résigner à subir linévitable, lirrévocable. Je fis donc un prix de pension de deux mois avec mon hôtelier qui me fournit une belle grande chambre dans une annexe de lhôtel; et jy fus très bien, en admettant quon puisse être bien à Saint-Louis en général, et pendant la saison des pluies en particulier.
Alors commença un trafic intense et trépidant: les bateaux à Dakar déchargeant leurs cargaisons sur les quais, les camions les transportant des quais au chemin de fer, le roulage jusquà Saint-Louis, et, enfin, larrivage dans ce port, le camionnage de la gare aux docks de la douane. Là, il y avait un remue-ménage incessant pour répartir les colis suivant leurs marques particulières.
Mais que ce travail était donc long! Tous les autres navires destinés comme le nôtre au haut fleuve furent obligés de se décharger à Dakar, ce qui produisit un amoncellement considérable de colis de toutes sortes qui se chevauchaient et sentremêlaient inévitablement, doù un invraisemblable salmigondis qui augmentait encore à Saint-Louis.
Je passai là deux mois fort pénibles, car je navais absolument aucune occupation pour employer mon temps. Je ne pouvais remonter seul à Kayes, car ma consigne, ayant prévu ce cas très prévisible, était de rester avec les marchandises et de ne les quitter que lorsquelles seraient entre les mains de notre agent, de la Gironnière. Ah! Que je me suis morfondu dans ce Saint-Louis minuscule doù on ne peut aller nulle part, sauf dans une direction interdite sous peine de sy faire probablement couper le cou, en Mauritanie, dans le désert.
Jeus donc, malheureusement, le temps de bien connaître cette île dont le sol est à peine à cinquante centimètres au-dessus du niveau des hautes eaux de la marée où il ny a pas deau potable, à part celle quon importe, et où il ny à ni égouts, ni déversements de w.c. Ceux-ci, partout, sont ignobles, des horreurs sans nom. Je nai jamais compris comment des Européens pouvaient conserver chez eux, pour leur usage personnel, des cabinets aussi horribles. Pour moi, cétait chaque fois un supplice den user; et je parle des w.c dEuropéens, dans leurs habitations! Quant à ceux des indigènes, alors, il ny a plus dexpressions pour les peindre. Et pourtant, beaucoup de ces indigènes devaient être plus propres que nous, car, tous les matins, on voyait déambuler dans toutes les rues, allant vers le fleuve, des femmes portant fièrement sur leur tête des récipients mal odorants quelles allaient déverser soit dans le petit bras, soit dans le grand, preuve que, chez elles, on sen servait et quon les vidait tous les jours.
Mais alors, pendant plus dune heure, cétait un spectacle écoeurant le long des berges, sous le nez des gens den face! Et il y avait encore plus affreux que ça! Le long du petit bras, sur la rive gauche de celui-ci, la municipalité avait fait édifier des édicules publics en bois pour le soulagement gratuit et canalisé des contribuables errants. Cétaient de vastes cabanes sur pilotis, dont le plancher se trouvait à environ deux mètres au-dessus du niveau de leau. On y accédait au moyen dun large escalier qui donnait sur un palier, doù on pénétrait par une ouverture à lintérieur de la construction en planches bien jointes et bien abritée par une toiture en tuiles rouges. Cette ouverture était masquée, du dedans, par un écran de planches qui empêchaient les gens de la rue de voir ce qui se passait à lintérieur. Il sy passait tout simplement ceci: les consommateurs, attirés par le besoin, se déculottaient et allaient saccroupir, de compagnie, sur une grosse poutre au-delà de laquelle un large espace vide permettait aux évacuations de tomber à leau qui coulait en dessous. Vu de la-haut, la compagnie poussante et geignante avait un vague air de volailles juchées sur un perchoir en rang serré.
En dessous, là où les offrandes des officiants tombaient avec un bruit en rapport avec leur volume et leur poids -ça faisait plouf dans leau, plouf! plouf! ... Les poissons étaient à la joie leur déjeuner leur tombait tout cuit dans le bec! Lhistoire des alouettes rôties nétait pas une blague pour eux. A chaque plouf, bruit dune offrande, correspondait un floup! suçant, bruit que faisait le poisson pâmé de joie. De nuit, surtout, leffet de ces bruits était ravissant. Mais lhistoire ne sarrêtait pas là! Tous les cadeaux ainsi généreusement semés dans le fleuve par les cinq ou six édicules toujours très fréquentés nétaient pas immédiatement consommés. Alors, ils sen allaient à la dérive, emportés par le courant.
Quelques-uns descendaient tout doucettement le fleuve en flânant le long des bords tout plats et irréguliers. Ils rôdaient comme cela, à la dérive, sans but, rejetés par un petit cap de boue repris par un remous qui les conduisait un peu plus loin. Là, ils rencontraient une femme qui lavait bien paisiblement ses ustensiles de cuisine. Alors, les uns et les autres allaient à tour de rôle se frotter auprès des calebasses, des cuillers ou des pots qui plongeaient en partie dans leau bourbeuse. Si les circonstances le permettaient, ils pénétraient à lintérieur, ingénument, et en ressortaient, comme dégoûtés de ce quils y avaient vu ou senti. En route, ils trouvaient des femmes bavardes qui venaient puiser de leau dans leurs énormes calebasses en les plongeant jusquà la gueule dans le fleuve, tout en continuant à bavarder, comme des poules qui reviennent de la foire. Alors, mes voyageurs nonchalants et curieux se permettaient de venir faire quelques tours damateurs dans ces belles calebasses bien reluisantes. Certains même sy plaisaient et si bien quils sy endormaient, en tournoyant bien lentement, juste au centre du liquide. ils attendaient là, bien tranquilles sur leur sort, certains de nêtre pas molestés. Effectivement, quand la bavarde avait fini de bavarder et sapprêtait à prendre en charge le liquide, sapercevait-elle de la visite, tout doucement, du dessus de la main, elle invitait les visiteurs à sortir, comme avec une douce caresse on éloigne un enfant: ôtes-toi de là, petit, ôtes-toi de là! Et lintrus sortait lentement pour aller chercher des aventures nouvelles et diverses sur son chemin. Et si la bavarde ne sapercevait de rien? Oh! La belle affaire! Elle emportait le tout, tiens! Et une fois à la case, elle saurait bien loger le vagabond au milieu de gens de sa race, dans le récipient vernissé qui retournerait au fleuve, le lendemain matin. Et ces coutumes municipales et publiques étaient pratiquées très ouvertement par tout le monde, à environ deux cents mètres du palais du gouverneur du Sénégal, sous loeil candide du brave général Faidherbe! Oui, cest ce quon pouvait voir, en lan de grâce 1902, à Saint-Louis du Sénégal.
Eh! Bien, en lan de grâce 1934, dans ce même Saint-Louis, il ny avait absolument rien de changé que les officiants des édicules et les poissons den dessous, leurs prédécesseurs ayant été mangés par les Saint-Louisiens qui les avaient si bien et si abondamment nourris. Cela faisait comme un cercle vicieux. Tout comme cet américain qui élevait des lions en leur donnant à manger de la chair de tigres, ces derniers ayant été nourris avec de la chair de lions! Mais laméricain en question avait le bénéfice des peaux tandis que les Saint-Louisiens ne retiraient aucun bénéfice, même pas dhygiène, même pas desthétique! Je dis cela de lannée 1934 parce que je lai constaté à ce moment-là une Xième fois. Ah! Le progrès, quelle belle chose! Oui, mais il faut lappliquer!
Pendant ces deux mois dinaction forcée, en pays trop chaud, où, à chaque instant une pluie diluvienne venait encore augmenter cette lourde chaleur, jai été pris dune crise étrange qui ma duré un bon mois. Cétait une crise de coeur, damour, de tendresse. Je suppose quelle a été créée à la suite de mon inactivité, et, en même temps par lâge vers lequel tout homme, paraît-il, recherche la compagne de sa vie, la fondation dun foyer fixe. Jéprouvai à ce moment de véritables souffrances physiques de coeur, de ce coeur trop gonflé, qui moccasionnait des suffocations pénibles. Et tout cela, sans objet, cest à dire quaucune femme nétait en cause dans cette affaire. On peut souffrir damour déçu, ou non agrée par une personne déterminée; on peut souffrir de labandon par cette personne, ou dun arrachement matériel par labsence ou la mort; jen ai fait lexpérience depuis, et plusieurs fois. Mais là, il y a une cause connue, qui détermine cet état de souffrance, et les pensées du malade sont uniquement tournées vers la femme qui est lobjet de cette douleur. Rien de cela nexistait pour moi au moment dont je parle. Ce nétait nullement une crise des sens. Pendant cette période, au contraire, je me dégoûtais tellement que je nai pas touché une seule femme. Ca me répugnait. Non pas la femme, mais les gestes de la simple bête. Je les désirais comme consécration de tendresse infinie, mais pas comme simple gymnastique hygiénique.
La séparation davec Thérèse ny était pour rien. Je navais pour elle aucune tendresse, aucune estime. Elle nétait rien pour moi en fait dattache de coeur. Et, physiquement, elle ne me manquait pas. Je me souviens bien mêtre analysé sous toutes les faces: aucune figure de femme ne se projetait sur cet écran douloureux quétait ce viscère en crise. Je désirais aimer. Je désirais lamour entier, total, infini, dun être féminin que je chérirais plus que tout et de qui je recevrais également les tendresses. Je désirais lunion complète, intime, charnelle, spirituelle, de lâme, du coeur enfin lamour entier et exaltant. Et je ne savais pas pour qui. Je ne voyais personne sur qui poser ce désir damour. Jétais seul, je devais rester seul, je ne pouvais songer à personne, même en imagination. Mademoiselle Claudel? Oh! non. Quand, par hasard, je la revoyais telle que je lavais vue chez ses parents, elle m'apparaissait toujours tellement lointaine et innaccessible! Je la voyais comme je voyais une belle peinture, ou la statue de la Vierge dans une église du village - pourquoi ce village? sais pas!- cest à dire irréelle pour moi. Marie Simès? Fuit! Elle, alors moins que tout autre. Non, il ny avait pas dexplication visible, palpable. Je souffrais de besoin de tendresse, et cétait la seule chose que je savais, puisque je ressentais ces souffrances.
Et puis, sans plus dexplications, la crise sest atténuée et éteinte. Le coeur a repris ses fonctions normales, sans plus frapper à la porte. Plus tard, il eut sa part, sa bonne part, sa large part- il la encore du reste- mais plus de cette façon désordonnée et sans cause. Il ny eut plus de vide par la suite, et il fut tellement occupé quil continue.
Avec tout ça arriva quand même le jour où je pus démarrer de Saint-Louis. Tout notre stock avait été enfin réuni, dédouané, et, pour le monter à Kayes, javais frété vingt gros chalands de quinze à vingt tonnes, montés chacun par un patron et six hommes. Pour tout le convoi, il y avait un subrécargue, cest à dire un chef indigène responsable avec qui, seul, on eut à traiter. Cétait beaucoup plus commode ainsi. Les marchandises furent réparties dans ces chalands, dont un fut aménagé pour me transporter. On en emplit le fond avec des caisses de liquides: vin blanc, vin rouge, champagne, bière, etc ..... de façon à faire un très beau plancher quon recouvrit de paillassons. Là-dessus, je minstallai très confortablement, sous le rouf en paille quon construisit au milieu de lembarcation. Cétait tout à fait identique à mes précédents esquifs, sauf que, celui-ci étant plus grand, jy avais plus de commodités.
Jallai prendre congé de Gardette, notre commissionnaire-correspondant, et membarquai. On forma le convoi de manière à le faire remorquer par le mono roue qui montait dans le haut fleuve, mais seulement jusquà Dagana, car il ny avait plus assez deau pour lui en amont de cette station. Il démarra doucement, entraînant toute cette ribambelle de chalands à ses trousses, en deux lots, un de chaque bord, qui sétalaient dans le sillage en triangle, un peu comme un vol de canards. Nous fûmes traînés de la sorte pendant prés de deux heures. Puis, à un moment donné, le subrécargue fit un signe, les remorques tombèrent à leau: nous étions abandonnés à notre propre sort, pendant que le mono roue filait son chemin sans plus soccuper de nous.
Le patron mexpliqua que nous étions arrivés à lendroit du fleuve où le courant de la mer ne se fait plus sentir trop fort et où le vent allait permettre de hisser les voiles. En effet, tous les chalands, dun seul mouvement, hissèrent leurs grandes voiles carrées qui furent immédiatement gonflées par une bonne brise darrière. Toute la flottille se laissa pousser tranquillement. Cétait très joli; on aurait cru une course de régates. Petit à petit, cependant, les chalands sespacèrent, suivant la marche de chacun. Ils se ressemblaient tous, ces chalands, leurs voiles étaient de même dimension; le vent était identique pour tous, et cependant, il ny en avait pas deux qui aient marché de la même manière. La nuit arriva, sans interrompre la marche: les gens voulaient profiter de tout le vent possible pour ménager leurs forces et ils avaient raison, car ils allaient en avoir besoin.
Le lendemain matin, on était arrêté près dun village, le long dune haute berge. Je parle de ma barque à moi, car elle y était seule, les autres ayant toutes disparu. Je demandai au patron où elles étaient: "dans le fleuve, me dit-il, on les retrouvera toutes à Kayes, mais dans le fleuve, nous marchons chacun pour soi, par équipage, sans nous occuper des autres. Nous savons que nous arriverons tous ensemble à Kayes; tu verras". Bon, dis-je sans plus insister. Dailleurs, javais lhabitude de leurs façons de faire, et je navais aucune inquiétude sur le sort du convoi. Dautre part, cétait encore plus agréable de voyager individuellement. Je ne dirai rien non plus de cette remontée du fleuve qui ne fut que linverse de la descente, aurait dit monsieur de la Palisse.
Cependant, le travail était beaucoup plus dur. Les chalands, lourds, exigeaient de la force pour remonter le courant. Les laptots employaient divers moyens. Quand le vent était propice, suivant sa direction et la courbe du fleuve, on hissait la voile, économisant ainsi lénergie humaine. Cétait toutefois assez rare. Le plus souvent, les gens tiraient la barque à la cordelle, sur la berge, par une grande corde attachée au haut du mât, tout comme on tire les péniches sur nos canaux. Dautres fois, cétait à la perche quon avançait; rarement à la pagaie. On se traînait ainsi lentement sur cette eau jaune. Tous les jours, je faisais plusieurs heures de footing sur la berge, mon fusil sur lépaule, profitant sans les chercher, des occasions pour abattre quelques pièces.
Un jour, jétais sur la rive droite, la rive des Maures, et je marchais depuis un bon moment sur une berge bien plate, couverte dune brousse peu épaisse. A un certain moment, je vis devant moi un beau singe cynocéphale qui me regardait tranquillement. Machinalement, je détachai mon fusil de lépaule dans lintention de labattre, pour en avoir la dépouille. Heureusement, je regardai la brousse avant dépauler, et je vis, tout autour de ce singe si tranquille, un troupeau dautres singes de toutes tailles, parmi lesquels une vingtaine dindividus aussi gros que celui qui avait dabord attiré mon regard. Ces gros mâles me regardaient en ricanant, sans bouger de place, pendant que le reste du troupeau, une centaine au moins, séloignait tout doucement, sans se presser conscient de sa sécurité. Ma tentative de canonnade sarrêta là, très prudemment.
En face dun seul singe, même de cette taille, je naurais pas hésité; mais devant cette troupe de gaillards qui me montraient leurs dents impressionnantes, je ne me risquai pas. Je ne pouvais toucher quun seul de ces animaux, et jaurais eu ensuite toute la bande sur moi qui maurait écharpé en un rien de temps. Je continuai donc mon chemin, sans marrêter, le fusil à la main pour toute éventualité, mais aussi sans me presser davantage. Je fus suivi ainsi pendant une bonne demi-heure, par la garde du troupeau, tandis que le reste suivait à une plus grande distance. Puis, il y eut un petit ravin, avec des arbres; et instantanément, toute la troupe grimpa sur ces arbres et me regarda méloigner en me faisant toutes sortes dhorribles grimaces. Ce fut ainsi quon se quitta. Ce fut également la seule aventure mentionnable qui se présenta sur mon chemin pendant les 25 jours que dura cette interminable ballade sur ma route liquide déjà trop connue, partant trop banale.
Jeus le temps dy méditer sur les destinées probables de ces contrées, lorsque nos moyens de civilisés, dindustriels, nous auront permis dy apporter des améliorations. Mais, y a-t-il possibilité dy apporter des améliorations, à ce pays, qui, jamais, na pu ni su attirer ou retenir les explorateurs les plus hardis qui ont pris contact, depuis des siècles, avec lembouchure du grand fleuve? Partout, sur toute la terre, un grand fleuve a toujours servi de porte dentrée vers les contrées intérieures quil arrose. Et dans tous les pays, lorsque la nature sy prêtait, les hommes sy sont engagés et y ont prospéré. Au Sénégal? Point. Serons-nous plus heureux? Je ne sais pas; je ne crois pas; parce que la nature est rebelle à toute amélioration par ici.
Il y a dabord le régime du fleuve quon ne peut pas changer. les saisons sont fixées immuablement et aucune puissance humaine ne peut en modifier le cours. On se trouve donc en présence dun fleuve capricieux, qui ne permet la navigation intense que pendant quelques semaines par an. Un remède possible serait un immense barrage en aval, qui retiendrait toutes les eaux accumulées pendant la saison des pluies. Mais non; un barrage unique naurait pour effet que de produire une inondation générale des pays damont, et, fort probablement aussi, une dérivation du cours actuel du fleuve qui aurait alors tendance à reprendre un de ses anciens lits, abandonnés depuis des millénaires peut-être, en particulier celui qui traversait le pays de Ferle, devenu désertique depuis cet abandon. Plusieurs barrages successifs? Ce serait beaucoup trop coûteux, car il en faudrait trop, avec les écluses correspondantes.
Et puis, pourquoi aménager ainsi le fleuve, sinon pour pouvoir atteindre le coeur du pays soudanais? Dans ce cas, une autre solution, à laquelle on sétait déjà arrêté dailleurs, était beaucoup plus pratique; la liaison directe, du port de Dakar, accessible en tous temps par tous les navires, avec le fleuve Niger, par un chemin de fer qui aurait Kayes pour tête de ligne et qui existait déjà en partie. De cette façon, on naurait plus à se préoccuper de la barre à Saint-Louis, ni des fluctuations du niveau deau dans le fleuve Sénégal. Cest en effet la solution qui à été réalisée: maintenant, on va de Dakar à Bamako en deux jours, en wagons-lits, wagons-restaurants, bars! Alors que jallais mettre moi, au moment où je méditais sur mon chaland nonchalant, trente jours pour faire le même trajet, au bas mot! Et sans aucun confort comme on le comprend aujourdhui. En ce temps-là, mon confort de chaland, de brousse, me paraissait de beaucoup préférable, peut-être serait-ce encore ainsi maintenant. Mais je suis une exception pour la masse, aucun doute possible: ce que jappelais mon confort à moi, était une vraie sale blague pour neuf cent quatre-vingt dix-neuf mille autres que moi.
Quand ce futur chemin de fer serait en exploitation, ne risquerait-il pas, en faisant déserter la route du fleuve, dappauvrir tout ce pays quil traverse? Franchement non. Il est tout nu, ce pays. Rien ny vient ni ne peut y venir dautre que ce que les indigènes en retiraient.. Ils ont beau être sauvages, les Noirs sénégalais ou soudanais - cest-à-dire primitifs - ils ne sont pas bêtes. Ils savent très bien tirer parti de ce que la nature peut mettre à leur disposition; et ils ne sobstinent pas à vouloir lui faire produire autre chose, sous prétexte que cette même nature se manifeste autrement ailleurs.
On doit se soumettre à ses lois, aussi bien au Sénégal que dans nimporte quelle contrée, les Blancs aussi bien que les Noirs. Nous constatons bien, nous, que les pommiers, si abondants en Normandie, ne viennent pas en Vendée ou en Auvergne. De même les châtaignes ne se voient pas en Normandie, non plus que la vigne qui couvre les pays méridionaux. Le long du fleuve Sénégal, il y a aussi des impossibilités. On ne pourra jamais y exploiter la banane, ni lananas, cest un fait. Larachide ny pousse pas comme dans le Cayor et le Saloum; le sol ne sy prête pas. Rien donc à envisager comme exploitation coloniale. Labandon de la route du fleuve par le courant européen ne modifiera en rien lexistence des riverains qui, en ce moment, vivent exactement comme on y vivait il y a quatre ou cinq mille ans.
Et tout sest produit par la suite, comme je le prévoyais dans mes méditations pratiques. Ce nétait pas sorcier: cétait écrit sur le sol, dans la nature même. Mais on a mis du temps pour y arriver. Il fallait, de toute nécessité, achever le chemin de fer de Kayes au Niger, avant dentreprendre la construction de lautre tronçon intermédiaire. Et ce maudit régime sénégalien entravait toute activité. Ainsi, cette année encore, alors quil y avait plus de dix mille tonnes de matériel à Dakar, sur les berges, on devait arrêter les travaux sur la ligne au-delà de Toukoto. Ces rails, traverses, poutrelles, etc .... ne pourraient monter quen 1903. On profiterait de lintervalle de temps pour transporter le tout à Saint-Louis par petits navires pouvant passer aisément la barre; on laccumulerait sur les quais du fleuve, et, en 1903, on pourrait faire remonter cette masse de ferrailles jusquà Kayes. Ensuite, on verrait; on agirait au petit bonheur, suivant les circonstances.
Quant à moi, jarrivai sans encombre à Kayes, avec tout le gros de ma flottille, quon avait rattrapé ou qui avait rejoint la veille de larrivée. Ce fut une entrée très imposante. Les eaux étaient déjà basses, et, par conséquent, la berge d'accès très haute. Bah!... On avait lhabitude. Jallai, bien entendu, directement à notre comptoir, où la Gironnière me reçut assez bien, ma foi. Etait-ce le contentement professionnel intéressé de me savoir accompagné de toute la camelote? Peut-être; mais, le lendemain, il recommença à me faire grise mine. Je navais pas, parait-il séparé les colis d'après leur destination, si bien quil lui fallait faire décharger tous les chalands afin davoir son stock à lui, destiné à Kayes. Il aurait voulu, ce brave monsieur, que, à Saint-Louis, dans ce fouillis impossible, jeusse fait démêler soigneusement tous les colis pour Kayes et que je les eusse embarqués, tous ensemble, dans tels et tels chalands bien désignés. Evidemment, de la sorte, à larrivée à Kayes, il naurait plus eu, lui, le père tranquille, quà faire vider ces chalands en tout premier lieu, semparer de sa camelote et la vendre par les voies les plus rapides, laissant les autres à la traîne. Evidemment. Mais, ce nétait pas ainsi que cela se présentait. Cétait déjà bien beau davoir tout amené dans ces conditions peu ordinaires. Aucune maison ne la fait, ce que jai fait là. Il ne sest trouvé personne pour accomplir pareille tâche! Mais, nest-ce pas ? A chacun ses aises.
Quoiqu'il en fût, javais télégraphié mon départ de Saint-Louis tant à Bamako quà Kayes. A mon arrivée dans cette dernière ville je demandai à Bamako immédiatement; cheval et palefrenier mattendant à Toukoto. De la Gironnière, lui, devait hâter le débarquement des chalands et réexpédier le tout sur Toukoto où un convoi de voitures les attendaient également. La manoeuvre se dessinait; ça avait lair de vouloir gazer! Ces instructions marrangeaient en tous points. Je ne me souciais pas de passer encore des jours sur les quais de Kayes à compter, pointer, contrôler caisses et ballots. La fuite dans lintérieur métait beaucoup plus agréable, dautant plus quelle hâtait la réalisation de la promesse quon mavait faite à Paris: me confier la gérance du comptoir de Bobo-Dioulasso, tout là-bas, à lest de Bamako, au nord de la colonie de la Côte dIvoire!
Allez, Georges Hubin, en voiture pour Toukoto. Rien à signaler, sauf que la superstructure du prolongement de la ligne est déjà construite sur un nouveau parcours de prés de cinquante kilomètres. On achevait les nombreux ouvrages inévitables, dont le principal était le pont sur le Badinko, ce fameux marigot aux soudaines et terribles fantaisies. Je trouvai en arrivant Tiemaran, mon palefrenier, avec un cheval tout scellé, et aussi Taxil, le beau Taxil, qui attendait placidement larrivée, par le train suivant, du premier chargement pour son convoi de bourricots.
Jarrivai à Bamako dans les premiers jours doctobre. Jy trouvai le Barbier toujours aussi barbu, Henry toujours aussi sanguin et boxeur; mais il devait se contenter de boxer à vide, le pauvre bougre, personne parmi les Blancs de Bamako ne voulant se mesurer avec lui. Pas sportifs, les Français, disait-il à chaque instant. Je ny rencontrai plus mon frère qui remplaçait Tillet à Kouroussa, ce dernier étant rentré, un peu fatigué, en France, en congé régulier de trois mois. La boutique du marché était tenue par le père Colas et deux aides indigènes. Quant à la comptabilité, personne ne sen occupait. Je dus my mettre aussitôt pour essayer dordonner un peu tout ce fatras de factures, de notes, décritures et de comptes divers.
Jappris, à ce moment, la mort accidentelle de Pillot, lancien directeur. Il était descendu le long du fleuve, et sétait installé dans un grand chaland, entre Mopti et Tombouctou. Il avait établi là une véritable exploitation de plumes daigrettes, en y organisant les hécatombes dune façon industrielle. Son affaire marchait très bien. Malheureusement, un jour, en remontant dans son chaland-caravane, il se tua net dun coup de son fusil dont la détente saccrocha malencontreusement à un morceau de racine. Le pauvre homme navait pas eu de veine en Afrique!
Les premières voitures de Taxil arrivèrent, bondées de marchandises de toute nature, et la vente prit tout de suite un grand essor: nous étions les premiers ravitaillés à Bamako et, tous les soirs, les recettes étaient mirifiques. Je devins le grand homme, puisque cétait grâce à ma diligence - une pauvre diligence, mais il ne faut pas trop demander - que ce succès était dû.
La ville de Bamako commençait à se développer et à annoncer le centre important quelle est devenue depuis. Plus de vingt Européens sy étaient déjà installés, tant pour le commerce que pour ladministration coloniale. On flairait la prochaine arrivée du chemin de fer dans la vallée et on commençait à poser des jalons, à dresser sa tente. Un fait curieux: je voyais parfaitement tous les avantages que pouvaient tirer tous ceux qui, comme moi, étaient les premiers occupants; et pourtant, ces avantages ne me tentaient pas. Il est vrai que je nai jamais aimé, recherché largent uniquement pour largent. Il me semblait que pour atteindre cette sorte didéal: largent, il fallait faire trop de choses contraires à ma nature. Alors, tout en étant parfaitement attentif aux choses du pays, tout en voyant comment on devait sy prendre pour réaliser de gros bénéfices, je nétais nullement tenté pour mon compte. Jaimais mieux ma perspective de brousse. Là, je vivais sans fuir la société de mes semblables, mais sans la rechercher; et cest toujours se singulariser que de ne pas être à la recherche du voisin, comme beaucoup le font sans autre motif que de se fuir soi-même. Moi, au contraire, je ne me fuyais nullement; jaimais ma société. Avec moi-même, je ne me suis jamais ennuyé, tandis quavec les autres, cest ce qui marrivait le plus souvent. Il ny a quune seule personne avec qui je ne me suis jamais ennuyé, cest celle qui est devenue ma femme; avec mes enfants non plus, par la suite. Mais cétait et cest encore moi-même. Donc la brousse était pour moi le vrai milieu où je vivais intensément dune vie intérieure.
Aussi, je fus heureux lorsque vint de Paris lordre officiel qui me concernait. Je devais, comme on me lavait promis aller gérer le comptoir de Bobo-Dioulasso. Jaurais des appointements fixes de 350 francs par mois, une indemnité de popote en argent de 300 francs par mois, e une part de 10 % sur les bénéfices de mon comptoir. Conditions très intéressantes qui allaient me permettre, pensai-je, de me constituer un petit pécule pour commencer peut-être quelque chose à mon compte. Sans désirer largent pour lui-même, je ne perdais pas de vue que je devais me faire une situation. Je ne voulais pas rester toute mon existence employé de comptoir pour le compte dautrui. Si je réussissais pour un patron, je devais réussir pour mon propre compte.
DEPART POUR BOBO - DIOULASSO
Je me choisis, parmi les marchandises arrivées, une vingtaine de ballots de tissus divers, de verroterie, de bimbeloterie, et une trentaine de caisses dalcools variés pour Européens: Pernod, rhum, quinquinas, vins, champagne, puis aussi des légumes, viandes, en conserves, avec un petit fond dépicerie. Avec mes bagages personnels, cela faisait une petite caravane de soixante porteurs. En outre, jemmenais mon boy, Mamadou Diara - autrement nommé Petit, sa femme, la grande Ouria, mon palefrenier, Tiémaran Diara, frère aîné du premier, marié avec Aminata. Les deux hommes ne parlaient ni lun ni lautre le français, à part quelques mots. Jaimais mieux cela. Je leur parlais toujours dans leur langue, le bambara, ce qui métait trés commode, car jétais certain dêtre mieux compris, et sûr de leur discrétion.
Pour ma popote, javais bien entendu tous les ustensiles nécessaires; mais je ne mangeais que des plats indigènes, cuisinés par les femmes de mes gens. Cétait beaucoup plus sain, plus abondant, mieux fait et si économique! Petit, lui, cuisait la soupe et les pâtes que jy faisais ajouter, car tous les jours on faisait la soupe avec deux poulets et une poignée de julienne pour donner du goût. Je mangeais mon potage concentré avec les pâtes qui y avaient cuit, une cuisse ou une aile de poulet, et, après, jattaquais le ou les plats des femmes: couscous, riz, ignames ou patates en sauce. Cétait parfait, facile à faire, et dune fraîcheur incomparable. On gardait un poulet entier pour le casse-croûte quon prenait en route le lendemain; lautre poulet, celui que javais entamé, allait à mes gens ainsi que le reste du potage et des pâtes. Le combinaison était épatante et arrangeait tout le monde.
Ainsi pourvu, je quittai Bamako en traversant le fleuve tout prés de notre concession dont la bananeraie nétait pas plus prospère. Là, il y avait une petite crique, un petit havre, qui abritait notre flottille lorsquelle nétait pas en route. Ce fut sur nos chalands que toute ma caravane traversa leau. Une fois sur lautre rive, adieux à Bamako, que je ne devais revoir que trois ans plus tard, et en route en direction de Sikasso, premier centre européen que je devais rencontrer, au bout de huit ou dix jours. Jentrais dans un territoire qui était encore sous lautorité militaire. Comme je lai déjà raconté, il ny avait pas encore longtemps que nous en avions chassé le Samory, arrêtant les déprédations que ses bandes commettaient. Nous avions réduit les fiefs de Segou et de Djenné, mais celui de Sikasso était encore dissident, leurs princes se croyant invincibles, invulnérables, dans le tata formidable quils avaient élevé à Sikasso même, au centre dun pays daccès assez difficile. Ce tata, ou fortin, était en effet formidable pour la contrée. Il fut irréductible à tous les coups de main et assauts que nos tirailleurs tentèrent. Il fallut, pour labattre, y amener du canon. Lexpédition de Sikasso était toute récente: elle datait de 1898-99, et je vis encore les traces des roues de canons dans la terre ferrugineuse. Contre nos canons ,les murailles, bien que dépaisseur massive, ne purent tenir, car elles nétaient tout de même quen torchis. Le bombardement fit tomber les enceintes extérieures, permettant aux troupes de les prendre ensuite dassaut. Restait le blockhaus central. La canonnade reprit, démolissant ce dernier donjon qui ensevelit sous ses décombres tous les défenseurs, y compris le prince. Cest alors que la pacification commença, mais sous lautorité militaire, car les autres grands chefs de Sikasso, qui nétaient eux aussi que des pilleurs et des marchands desclaves, auraient certainement cherché à reprendre leur ancienne autorité sils navaient pas senti une force énergique, prête à la répression.
Jarrivai en vue de Sikasso le neuvième ou dixième jour de route. On voit ce poste de loin, car il est au centre dune vaste cuvette, dominée tout autour par un cirque de hauteurs ferrugineuses. De là-haut, on domine toute la vallée au fond de laquelle la vue est dabord attirée par la masse de la bananeraie, encore plus roussie par la sécheresse de latmosphère que celle de Bamako. Au-dessus se dresse lancien fortin démoli, que lon voit tel quil était aussitôt après le bombardement, car on ny a pas touché depuis. Sur une autre éminence se dressent les bâtiments militaires: baraquements, cases des tirailleurs, logements des officiers et des sous-officiers, bâtiments administratifs, etc ... Un immense drapeau tricolore couronne le tout et flotte fièrement au vent en courbant gracieusement sa drisse.
Arrêt de deux jours. Repos.
Changement de porteurs. Les nouveaux nappartiennent plus à la même race. Je vais entrer dans le pays bobo, et jaurai des gens de cette contrée que je ne connais pas. Le commerce est représenté, à Sikasso, par trois Européens. Notre comptoir y est resté vide de personnel et de marchandises, et cest fort dommage pour la maison, car la saison de caoutchouc est excellente, le pays sétant révélé couvert de lianes de latex. Mais, avec les congés, les maladies et les décès, il nétait pas facile de pourvoir tous les comptoirs à la fois du personnel indispensable.
Puisque je viens daborder larticle "maladies", je crois bon den dire quelque mots. Au Soudan, il y avait à craindre, pour les Européens, diverses maladies quon rencontre un peu partout dans les pays chauds. Linsolation, dabord, trés dangereuse, quil ne faut pas confondre avec le coup de soleil banal. Elle est parfaitement capable dabattre un homme en lespace de quelques minutes. Ensuite la fièvre bilieuse hématurique, souvent mortelle; la dysenterie, qui fond sur les gens sans quils ne sachent ni pourquoi, ni comment, la maladie de foie, trés fréquente; et, par dessus tout, le paludisme qui ne rate personne. Tous les Blancs y sont sujets, plus ou moins, mais ils ont tous leur tribut à payer à cette fièvre-là. Elle est ou dangereuse, ou bénigne; comme pour les autres, cela dépend des individus.
En dehors de ce cortège pour ainsi-dire classique, il y a les maladies-râfles, comme la fièvre jaune, par exemple, fléau redoutable qui, à lheure actuelle, fait encore des victimes. Les Européens devaient donc prendre beaucoup de précautions et se méfier constamment de leur santé qui était toujours à la merci dun incident apparemment banal. Ces maladies pouvaient aussi saggraver du fait de la moindre résistance des sujets atteints, faiblesse native ou consécutive à des abus: femmes, alcools. Même en réunissant les meilleurs conditions, lélément européen était fragile et il fallait toujours compter sur des déchets certains.
Pourtant, certains sujets possédaient une résistance particulière. Ainsi Henry, lAnglais, Sabatier, étaient des types parfaitement acclimatés et dune santé parfaite. Moi-même, jétais tout naturellement, sans effort, dune résistance à toute épreuve. Je nétais jamais malade; seul le paludisme se manifestait quelquefois, mais rarement, et dune façon bien bénigne: un coup de fièvre violente, deux jours de malaise, et cétait fini. Il est vrai que je ne manquais jamais de prendre ma petite dose quotidienne de quinine: vingt ou trente centigrammes à titre préventif, et je men suis toujours bien trouvé.
Revenons à Sikasso. Mes nouveaux porteurs étant prêts, nous repartîmes pour le dernier tronçon de route. En sortant de Sikasso pour aller à lEst, le pays ne change pas beaucoup: collines, ravins, latérite, cailloux, aridité générale. Il faut marcher pendant deux jours pour arriver à un pays daspect franchement différent: terre plus végétale, brousse plus dense, et, surtout, abondance de ces beaux grands palmiers, appelés rosiniers, aux fûts énormes, droits, élancés, couronnés par de belles touffes de palmes vigoureuses. Cest la sève de ces arbres qui donne le vin de palme, boisson trés rafraîchissante, tonique, pétillante et légèrement alcoolisée naturellement. Il sen fait une forte consommation dans le pays.
Celui-ci est le pays des Bobos, peuplades bien plus primitives que les Bambaras, les Ouoloffs ou les Toucouleurs. Ces Bobos ont un faciès atrocement bestial; leur allure générale est en rapport et leurs femmes ont plutôt lair de femelles. Oh! Les affreuses gens. Cétait, avant notre arrivée, un ramassis de peuplades farouches, restées en état dhébétude par suite de leur pauvre existence, toujours traquée par les rafleurs desclaves venant soit du Nord -Sétou, Djenné- soit de lOuest -Sikasso- soit encore du Sud -Côte de Guinée, qui nhésitaient pas à remonter jusquà Kong-Banfora, pour y pourchasser les malheureux demi-hommes qui vivaient chichement à lintérieur des broussailles.
Depuis notre arrivée, ils commençaient tout de même à oser ne plus se sauver à lapproche dune caravane quelconque. Ils osaient ne plus se sauver! Cest bien comme cela quil faut dire. De mon temps, ils nen étaient encore quà ce stade là. Petit à petit, ils prendraient de lassurance en perdant leur crainte naturelle, lorsquils verraient, de toute évidence, que leur sécurité leur est enfin acquise, et définitivement. Ils étaient si sauvages, ces gens que beaucoup dhommes étaient tout nus, sauf un petit torchon de quelques centimètres qui avait la prétention de cacher leur sexe, alors quil ne faisait que le souligner, au contraire. Quant aux femmes, elles ne portaient quune touffe de feuilles par devant. Parfaitement: une touffe de feuilles vertes. Dans certains villages elles en portaient deux: une, traditionnelle, par devant, une autre, facultative, par derrière, sur les fesses. Mais seules les femmes faites avaient droit à cette décoration: les pucelles navaient droit quà la nudité la plus complète.
Pour augmenter leur parure, les femmes faites portaient à travers de leur lèvre inférieure, un cylindre de quartz blanc ou divoire qui donnait à cette lèvre et à la bouche tout entière une horrible forme, surtout lorsque le dit cylindre avait un fort diamètre. Dieu, les affreuses faces! Les pucelles navaient droit, elles, quà un fétu de paille, juste pour garnir le trou quon y avait percé en vue du bijou futur. Diables de gens!
Leurs habitations étaient diverses. Tantôt, les villages étaient composés de cases rondes classiques, avec drapeau pointu en paille; ou bien il ne formait quune seule masse de cases carrées, à terrasses, agglutinées entre elles et ne présentait aucune ouverture vers lextérieur. Pour parvenir à chacune delles, il fallait dabord passer sous une porte unique, toujours fortement gardée par des gens accroupis tout auprès. Tous ces Bobos ne circulaient quarmés de leur arc avec carquois de flèches empoisonnées, plus une grande lame à deux fers: un tranchant au talon, la pointe en feuille de laurier. Ils étaient néanmoins trés pacifiques envers tout le monde.
Après avoir traversé ce pays entièrement ferrugineux, je débouchai à Bobo-Dioulasso, la capitale de la contrée. On la nommait ainsi parce quil sy était établi, depuis des siècles et des siècles, quantité de familles de dioulas, cest à dire de marchands colporteurs, servant dintermédiaires entre les contrées de la Côte dIvoire et celles des bords du Niger. Autrefois, ces dioulas étaient les vrais conducteurs desclaves. Depuis, ils sont devenus nos meilleurs auxiliaires.
En pénétrant dans lagglomération de Bobo, on voyait, à droite, sur une éminence, de grands bâtiments couverts de paille, mais dont la dimension faisait soupçonner une administration française. Cétait en effet la résidence du chef de bataillon, commandant le cercle, avec toutes les dépendances obligées. En dessous, se trouvait le ramassis des cases indigènes, cases à terrasses, en banco rouge comme dans tout le Soudan, avec une seule ouverture pour elles toutes, selon la mode Bobo. Cétait à lintérieur de cet amalgame de cellules, étayées les unes aux autres, que se trouvaient les ruelles qui les faisaient communiquer e