Georges Hubin

037

Au fil de mes jours

Ma vie - Mes campagnes

Ma guerre

Tome II

Guerre 1914 - 1918

Nice, Juin 1987

 

 

 

 

 

Analyse du témoignage

De 1878 à la Grande Guerre

Écriture : 1937 - 1000 pages

036 - Tome I - La Légion. Madagascar

037 - Tome II - L'Indochine. L'A.O.F

038 - Tome III - Nouveau départ

039 - Tome IV - Au Canada. La Grande Guerre

040 - Tome V - Les Éparges

 

 

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Tome II

Ici Georges Hubin abandonne la Légion et ses galons de sous-officier pour s'engager dans l'Infanterie de Marine à seule fin de repartir aux Colonies.

Ici nous découvrons l'Indochine, l'Afrique Occidentale Française et le Soudan.

 

Here George Hubin leaves the Legion and his rank as petty-officer go back to the Naval Infantry with only one goal that of going back to the colonies.

Here, we discover at that stage Indochina, French West Africa and Sudan.

 

Table

Deuxième départ pour les colonies 9

Evénements familiaux 50

Indochine (suite) 53

Départ d’Indochine

Rentrée en France 75

Départ pour l’A.O.F. 87

AU SOUDAN 107

 

 

 

Tome II

La mémoire

 

 

 

 

Deuxième départ pour les colonies

 

 

Une fois ma résolution bien arrêtée, je me mis à réfléchir sur le meilleur moyen de l’exécuter. Il n’y en avait que deux: le retour à la Légion ou un engagement à l’Infanterie de Marine. Dans les deux cas je ne pouvais être incorporé que comme soldat de deuxième classe.Il me fallait de nouveau renoncer à mes galons de sous-officier. Cela, je le savais, et cela ne m’arrêta pas une seconde. Je ne recherchai pas l’entrée d’une carrière; je voulais seulement trouver le moyen de repartir aux colonies, dans le but de m’y fixer comme civil. Je devais donc payer mon voyage d’une manière ou d’une autre. Ma façon de le payer serait ma remise momentanée de galons, avec l’espoir de les rattraper rapidement par la suite.

J’écartai résolument la Légion pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il me fallait rengager pour cinq ans, ce qui était bien long; la deuxième, c’est que je ne pouvais prévoir dans quelle colonie on m’enverrait; enfin, en rengageant à la Légion, on ne touchait aucune prime.

Il ne restait donc que l’Infanterie de Marine.

A cette époque, l’Infanterie de Marine comptait huit régiments casernés deux par deux dans nos grands ports de guerre. Il y avait les Ier et 5ème à Cherbourg, les 2ème et 6ème à Brest, les 3ème et 7ème à Rochefort et les 4ème et 8ème à Toulon. D’autres régiments, dont l’effectif était fourni par les huit premiers, se trouvaient dans les colonies: le 9ème à Hanoï au Tonkin, le 10ème à Haïphong au Tonkin, le 11ème à Saïgon en Cochinchine, le 13ème à Madagascar, et des bataillons dans les autres colonies moins importantes; Chacune des garnisons de France fournissait les relèves pour des colonies déterminées. C’est ainsi que les relèves pour le Tonkin étaient fournies par Cherbourg. Or, comme je voulais aller au Tonkin et pas ailleurs je choisis le Ier Régiment d’Infanterie de Marine pour y contracter un rengagement de trois ans. A ce moment, un tel rengagement donnait droit à une prime de 300 Francs, payables en espèces à la signature de l’acte. C’était une considération qui avait aussi sa valeur.

Et voilà !.

Je dis donc adieu à mes camarades, après avoir remis à ma mère une partie du prix du sang: deux cents francs, gardant l'autre pour moi. Arrivé à Cherbourg, je me remis très vite dans la peau du bonhomme mercenaire qui vient là pour la gamelle. Moi, c'était pour le voyage; ça revenait au même. En déposant ma plume de gratte-papier à perpétuité j'avais poussé un soupir de soulagement à faire tourner les moulins. J'allais de nouveau vers l'espace, la mer. l'immensité, le soleil, l'exotisme, sa chaleur et ses couleurs. J'allais voir par mes propres sens ce que les camarades m'avaient tant de fois décrit: les sampans annamites, les jonques chinoises, les arroyos, les rizières, le buffles, les tigres, les jolies congayes, les gracieuses mousmés japonaises. Toutes ces choses ne seraient plus de simples mots: ce serait la vraie réalité que je toucherais, au milieu de laquelle je vivrais. ET on me payait, par dessus le marché, on m'habillait, on me nourrissait, on me transportait pour que je puisse atteindre toutes ces merveilles ! N'était-ce pas cent fois plus intéressant que de faire tous les jours le même trajet, le même travail ? Il serait bien temps plus tard si ce devait être indispensable. Pour le moment, j'étais Marsouin de deuxième classe à Cherbourg, port de guerre sur le Nord du Cotentin, comme chacun sait.

Il n'y faisait fichtre pas plus chaud pour cela. Non pas tant à cause de la basse température mais par les vents qui y soufflent continuellement.

J'arrivai là-bas en Novembre 1897.

C'est à dire au milieu de l'automne. et je fus tous les jours enlevé par les furieuses rafales qui rappliquaient de partout. Qu'elles viennent du Noroît, du Suroît, ou du Nord, c'était bien la même chose: elles n'étaient pas meilleures les unes que les autres. Si bien que je n'eus guère le loisir d'aller faire connaissance avec les environs de la ville. Mais, en revanche, j'ai connu le cidre de Normandie, qu'on buvait dans des bols, ainsi que le petit son ou café sucré sans alcool, et le grand son, même bol de café mais avec une bonne ration de calvados. Le grand valait dix centimes.

J'ai pu aussi admirer, et tout à mon aise, l'immense digue, en trois tronçons, qui ferme le port de guerre, mettant à l'abri son important arsenal. C'est vraiment un bel ouvrage, bien conçu et bien construit, car malgré les assauts incessants et terribles de l'océan, rien n'a encore bougé depuis sa construction. Autrement, la ville bâtie de guingois, en grès gris bleuté ne m'a pas laissé d'impression. Quand je regarde dans ma case aux souvenirs, je n'y retrouve plus guère que Napoléon qui regarde avec insistance du côté de la côte anglaise qu'il n'a connu que comme prisonnier, le pauvre homme !

Au mois de décembre, on organisa un renfort de relève pour le 10ème de Marine, à Haïphong, et j'en fis partie. Je n'étais là que pour cela, et je n'aurais eu garde de manquer ce coche, une fois dûment inscrit, je partis comme ceux qui en firent la demande, en permission de quinze jours, que je passai à Longwy, avec mes parents et mes camarades. Retour à Cherbourg et en route pour Marseille.

Le trente-et-un décembre dans la journée, arrivée à Marseille de tout le détachement de trois cents hommes et distribution immédiate des effets coloniaux. Et où nous a-t-on descendu ? Aux Incurables, toujours aussi lugubres ! et cette fois, en qualité de Marsouin, nous n'eûmes pas de permission dans la nuit. Il nous fallait rentrer pour 9 heures du soir.

Et nous partions le lendemain, premier janvier 1898.

L'embarquement se fit dans un dock situé au diable, à l'Estaque, le long d'un môle rempli de marchandises de toutes sortes qui n"étaient pas pour nous, le navire lui même, le "Chandernagor" était un vieux rafiot appartenant à un armateur de Marseille qui servait à l'Etat français pour les transports de troupes et de matériel militaire. Pas beau le bateau, tant pis, on y monte tout de même, et on y trouve, déjà installés, trois cents autres Marsouins venus de Toulon et allant à Saïgon. Il y avait aussi des artilleurs et des matelots pour l'escadre des mers de Chine. Avec les officiers et sous officiers, on était près de 800 personnes à bord. Beau déjeuner pour les requins si on faisait naufrage par là du côté de Gardafui, par exemple !

Comme toujours on s'installe et on remonte sur le pont pour assister à l'appareillage, cérémonie toujours semblable à elle même et qu'on regarde quand même chaque fois avec un intérêt nouveau. A part ce spectacle connu, rien à signaler. On a démarré vers midi, après la première soupe, et on s'est confié à sa bonne fortune, ne pouvant faire autre chose. Mais ce que nous avons vite reconnu, ce fut la lenteur extravagante de notre "Chandernagor". Ah ! quel limaçon ! huit jours pour aller à Port Saïd.

Où il avait bonne allure, c'était dans le canal, là ou tous les autres ralentissent. Lui, au contraire, donnait toute sa vitesse, et il avait l'air aussi fier que les autres; Il le fut beaucoup moins en passant dans le lac d'Ismaïlah. Nous étions suivis dans le canal par un super courrier allemand qui était bien obligé de tenir ses distances. Seulement, dès qu'il fut entré dans le lac où chacun a liberté d'allure, il fit marcher ses tournes broches de telle manière qu'il eut tôt fait de nous rattraper, de nous dépasser et de nous brûler la politesse juste au moment de reprendre le deuxième tronçon du canal.

On s'est traîné de la sorte jusqu'à Djibouti.

Par mauvaise mer, mais sans chaleur excessive.

Puis nous filâmes tout droit sur l'Ile de Ceylan, à toucher le port de Colombo où nous restâmes plus de 24 heures pour faire du charbon. Je n'ai pas pu descendre à Colombo, ni à aucune escale, d'ailleurs: je n'étais plus sous officier, cette fois et je devais rester à bord comme le "vulgum pecus" ainsi qu'on dit, je crois, quand on veut faire du genre.

Nous nous consolions en faisant d'interminables parties de manille ou de piquet. Depuis Cherbourg, j'avais un bon camarade, Rouquette, qui s'était rengagé au ler de Marine comme moi, et qui y était arrivé deux jours avant moi. Lui, il avait été Caporal au 11ème de Marine à Saïgon, s'était fait libérer - comme moi - et, la vie civile lui ayant autant déplu qu'à moi, il avait repris du service pour trois ans, toujours comme moi. Nous avions les meilleures raisons d’être camarades. L'avantage qu'il avait sur moi, c'était son accent de Toulouse, qu'il possédait à un beau degré, et aussi son talent, très réel de chanteur. Aux fréquents concerts du bord, il nous poussait des airs d'opéras et d'opérettes tout à fait parfaits.

Après avoir langui une dizaine de jours entre Gardafui et Colombo, sans voir quoi que ce soit, pas même une mouette, nous reprîmes la mer qui était, comme on dit: miton-mitaine, ni bonne ni méchante, pour aller toucher Singapour. Encore huit longs jours à patauger dans cette mélasse qui devenait jaunâtre. Mais nous avions quelque chose à voir en approchant de Sumatra, nous marchions au milieu de pêcheurs malais, venus très loin en mer dans leurs grandes pirogues à double balancier et à voiles triangulaires.

Puis nous aperçûmes les hauteurs de l'Ile de Sumatra à notre droite, ensuite la côte des Malabars à gauche, et nous entrâmes dans ce long détroit de Malacca qui débouche à Singapour, à la pointe de cette presqu'île devant laquelle passent obligatoirement tous les navires qui vont en Extrême Orient ou qui en reviennent. Vingt quatre heures d'arrêt encore pour faire du Cardiff. C'était rageant de ne pouvoir descendre alors que, sur le quai, on voyait des nuées de pousse-pousse garnis de leur coureurs chinois qui nous faisaient des signes encourageants. Oui, mais... bernique! Ces pousse-pousse n'étaient pas pour nous.

Enfin, on leva l'ancre pour, non pas la dernière étape, mais pour une étape française, Saïgon, dont j'avais tant entendu parler. En effet trois jours après, nous stoppions un moment dans une grande baie : le Cap Saint-Jacques, avant port de Saïgon sur la mer, à l'embouchure de la rivière qu'il faut remonter pendant bien cent kilomètres, en tenant compte des nombreux méandres, pour atteindre la grande ville. C'est un très curieux cours d'eau, pas large du tout, mais dont la profondeur est telle que les plus grands navires y ont accès.

Aussi loin que le regard peut porter, on n'aperçoit que des terres marécageuses, qui ne sont que des rizières multipliées à l'infini. Du pont du navire, on domine tout le pays loin à la ronde. On a la ville de Saïgon tantôt devant, tantôt derrière soi, suivant les caprices du cours d'eau qui tourne comme un long serpentin aux eaux jaunes et épaisses. La masse des constructions paraît élevé au-dessus des eaux, comme si elle flottait. C'est une illusion d'optique qui se manifeste aussi en sens inverse: de la ville, les navires voguant sur la rivière semblent glisser ùùùùau-dessus des eaux et des terres voisines. Presque pas d'arbres: il y a trop d'eau. Seuls quelques palmiers montrent de-ci, de-là leurs couronnes de palmes en éventail. Ce sont des aréquiers, dont les noix fournissent du cachou.

Enfin, après des tours et des détours, on entre dans le port même de Saïgon, encombré d'une multitude d'embarcations de toutes sortes, de formes nouvelles pour mes yeux de novice. Inimaginable, le nombre de ces esquifs qui se pressent les uns contre les autres sur dix ou douze rangs d'épaisseur, sur des kilomètres de long. On est beaucoup moins étonné, cependant, lorsqu'on sait que chaque sampan est l'habitation d'une famille entière qui y passe toute son existence.

Ces sampans sont de grandes barques au ventre arrondi, d'une dizaine de mètres de longueur, à l'avant pointu, à l'arrière relevé en une sorte de petit gaillard planchéié. La moitié du bateau, dans le sens de la longueur, est recouvert d'un rouf ou toiture demi-cylindrique, formant comme un tunnel. Cette toiture est faite en bambou tressé serré, couverte de nattes imperméables; elle abrite l'habitation de la famille. On y trouve toujours dans un coin bien réservé, l'autel des ancêtres, devant lequel on vient faire plusieurs fois par jour ses dévotions. L'avant, qui comporte également un gaillard dont le dessous sert de coffre, magasin ou autre, est la partie qui sert aux manoeuvres de la pêche, de la perche de l'amarrage. C'est là qu'est installée la cuisine. Un grand mât s'y élève à une extrémité du rouf, sur lequel reposent la vergue et la voile lorsque le bateau est arrêté ou navigue à la rame ou à la perche. A l'arrière, se trouve une ou plusieurs grandes rames qu'on manoeuvre debout, face en avant à deux mains. La grande rame d'arrière sert de gouvernail.

Les jonques sont des embarcations beaucoup plus grandes, profondes, longues, hautes, qui peuvent avoir deux mâts et qui servent au transport des marchandises. Elles peuvent aller en mer. Ces jonques sont généralement montées par des Chinois. Les voiles sont en forme de trapèze, la petite base tout en haut du mât; elles sont faites de paille tressée, de rotin ou de bambous également tressés.

Notre lourd et disgracieux "Chandernagor" trouva quand même à se placer, et, à notre grande joie, tout le monde débarqua, car il y avait là une escale de cinq jours. Chic ! cinq jours de ballade à travers la ville qui à première vue parait magnifique. Les trois cents camarades qui rejoignaient le 11ème étaient donc arrivés à destination. Quant à nous, on nous mit en subsistance dans une belle grande caserne, ressemblant plutôt à un petit palais au fond d'une belle grande cour plantée de superbes palmiers, de banians, de flamboyants et autres arbres très décoratifs, sous lesquels régnaient une douce fraîcheur. Elle était agréable, cette fraîcheur, car la chaleur environnante devenaiaccablante. Nous n'étions encore qu'en Février, le 5, je m'en souviens à cause de mon anniversaire mais le soleil était très ardent et l'atmosphère humide, poisseuse. Saïgon est, en effet, très près de l'équateur, à peine au-dessus du niveau de la mer, au milieu de marécages et d'inondations sans fin.

N'importe, c'était à ce moment là une superbe grande ville aux avenues très larges, plantées d'arbres. De beaux immeubles dune riche architecture, dénotant le luxe et le confort intérieur, se succédaient et plusieurs palais montraient leur splendeur dans un cadre merveilleux, de végétation luxuriante. J'avais l'impression de me promener dans ce qu'on peut imaginer être le paradis terrestre.

Les rues et avenues étaient sillonnées par des véhicules nombreux, voitures à deux chevaux, et, par milliers, pousse-pousse courant toujours quelque part, pour déposer l'occupant ou l'occupante nonchalamment appuyé contre la paroi du gracieux véhicule. Bien entendu, ce fut le mode de locomotion que j'employai, en compagnie de l'ami Rouquette, l'inséparable. On filait à la queu-leu-leu, chacun dans son pousse personnel, qu'on louait dix cents l'heure, ce qui faisait à peu près 25 centimes de chez nous.

Le cent était la centième partie de la piastre, monnaie officielle de l'Indochine. Elle avait l'aspect et le poids de notre pièce cinq francs, mais ne valait. à ce moment là, que 2 francs 50 de notre de monnaie. C'était très avantageux pour nous, car nous doublions ainsi automatiquement notre solde. Je touchais tous les dix jours la valeur de quinze francs, en monnaie indochinoise, c'est-à-dire 6 piastres. Comme la piastre avait au minimum la valeur d'achat de notre pièce de 5 francs, je disposais en réalité du double de ma solde. De plus, à ce passage à Saïgon, nous touchâmes le rappel de notre solde pour tout le mois de Janvier, c'est à dire pour trente jours. Cela me faisait 18 piastres d'un coup à Saïgon!. C'était le pactole !

Pour moi, c'était une somme inestimable, qu'on ne pouvait comparer à aucune valeur quelconque en France, car nulle part, en France, on ne pouvait se faire véhiculer en pousse-pousse, ni jouir du soleil, des avenues de flamboyants, ni courtiser les jolies congayes annamites ou les gracieuses mousmés japonaises. Pour donner une idée des facilités de vivre dont nous jouissions, voici quelques prix qui me sont restés en mémoire: une heure en pousse, dix cents; un bon déjeuner chez le restaurateur chinois, comprenant beefsteak aux pommes, saucisses au riz, tarte, un quart de vin, quinze cents; un verre de vin au sirop, 3 cents; un poulet. quinze cent;. un gros poisson dune livre trois cents; une grosse poignée de crevettes énormes deux cents. Et tout à l'avenant.

En déboursant ces modestes sommes pour en obtenir tant de satisfactions, je ne pouvais m'empêcher de penser aux camarades de la Banque de Longwy, qui continuaient à s'abrutir sur leurs livres de comptes et à ménager les pommes de terre pour pouvoir s'acheter un chapeau de paille neuf à la bonne saison! Ici, l'abondance et la succulence. En effet, j'avais été tout surpris, au premier repas pris à terre, par le nombre des plats: quatre ou cinq services différents avec desserts variés chaque fois, y compris les fruits qui figuraient toujours sur la table, bananes, letchis, goyaves, melons, mangues, pamplemousses, et d'autres encore qui variaient suivant les saisons. Comme service, il y avait, au déjeuner, hors d'oeuvres, poisson. riz viande légumes, crème ou tarte, le tout parfaitement cuisiné, délicieux, le service de la table étant fait par les boys indigènes.

Car nous avions des boys, parfaitement !

Dans chaque chambrée, il y avait deux boys pour vingt hommes. Nous payions nous-mêmes leurs services, et cela ne nous revenait pas cher, car nous leur donnions 20 cents par jours, soit 2 cents par homme. C'était pour rien. Et ces jeunes gens étaient très satisfaits de leur gain; ils étaient toujours habillés très élégamment, coiffés avec recherche, et avaient dans la rue, l'air de jeunes fils de famille.

Ils avaient d'ailleurs quelques ressources supplémentaires. D'abord, les copieux restes de notre table, de notre pain auquel nous ne touchions guère. Puis ils se faisaient maints pourboires en lavant et repassant le linge de corps, en faisant des commissions diverses, en servant de pourvoyeurs d'âmes soeurs à ceux qui ne voulaient pas se donner la peine de choisir, ou même, oserai-je dire surtout, en faisant eux mêmes office d'âme soeurs, ce qui ne leur demandait pas beaucoup de frais généraux. (c'était même ce trafic intime qui leur rapportait le plus, car ils avaient la faculté de servir plusieurs clients dans la même journée, et à chaque client, ils ne demandaient que dix cents pour n'importe quel genre de travail particulier. Et ils s'y entendaient, les mâtins, à ce genre de travail, qu'ils exécutaient à la perfection, rapidement ou très lentement au gré du client.

Il faut dire aussi qu'ils étaient réellement séduisants, et que leur ressemblance générale avec les femmes causait leur attirance. Ces jeunes gens, de 14 à 21 ans, étaient tous jolis de figure, aussi jolis que les femmes dont ils avaient la douceur de peau, la finesse de traits, le beau sourire et les longs cheveux noirs qu'ils soignaient constamment, comme les femmes soignaient les leurs. Lorsque leur longue chevelure était bien démêlée et lissée, ils la tordaient gracieusement en un beau chignon épais, leur gonflant la tête tout autour et sur la nuque. Ces chignons étaient alors enserrés dans un turban de soie noire ou brune ou blanche, suivant les goûts, qui faisait trois ou quatre tours avant d'être fixé par une belle épingle.

Quand on arrive pour la première fois en Indochine, on est surpris par la ressemblance étrange qui existe entre les hommes et les femmes. Les deux sexes portent une longue tunique, noire en général, en étoffe lourde mais soyeuse, dont les pans flottent à la marche, descendant d'un seul trait du cou jusqu'aux genoux. Les jambes sont habillées de pantalons très larges, s'arrêtant à mi mollets. Les pieds sont nus en général. Seule la coiffure change un peu et c'est surtout par là qu'on différencie les sexes. Le chignon des femmes est fait d'autre façon. Leurs cheveux, qui paraissent moins fins que ceux des hommes, sont pris, après avoir été démêlés et lissés, par le bout dans un morceau d'étoffe qui les allonge. On forme avec le tout une torsade qui vient faire le tour de la tête en couronne. en passant au-dessus du front. Cela fait un chignon plat bien différent du chignon bouffant des hommes.

Au bout de quelques semaines, cependant, on arrive à différencier les sexes à première vue et de loin, car les allures ne sont pas du tout les mêmes.

Quant à l'élément féminin, nous eûmes bien entendu l'occasion de l'aller étudier en passant, moi surtout qui étais novice en tant qu'asiatique. Cela se devait Je fus frappé en premier lieu, par la petitesse des femmes, par leur apparence menue et gracile. On aurait dit de jolies poupées sans couleur aux joues, se balançant mollement sur leurs jambes grêles. Beaucoup me semblaient jolies, fines, gracieuses. Mais malheureusement, elles avaient presque toutes la bouche déparée par leur denture laquée noire. Cette manifestation de la mode féminine ne me parut pas heureuse du tout, bien au contraire, car, lorsqu'elles parlaient ou riaient, elles avaient l'air d'avoir un gouffre sous le nez. C'était encore plus vilain quand leurs bouches étaient remplies de bétel.

Ce bétel est un mélange de chaux comestible, réduite en pâte qu'on étale sur des feuilles fraîches de la plante appelée bétel. Les feuilles ont la texture d'une feuille de vigne, et ressemblent pour la forme et pour la grandeur, à une feuille de laurier. A cette petite tartine, on joint un morceau de noix d'arec, et on roule le tout, fermant ce petit cornet par le pédoncule de la feuille qui, enfoncé dans la masse, fait épingle de fermeture. La chique est prête. Dès qu'elle est dans la bouche, on la triture lentement et longuement, ce qui a pour effet de produire une abondante salive rouge qui teint tout l'intérieur de la bouche, la langue, les gencives, et les dents dont la laque noire par dessous prend une bien vilaine couleur.

Mais j'ai remarqué que les femmes annamites et les boys qui entretenaient des relations avec les Européens s'abstenaient de se laquer les dents et de chiquer le bétel.

Comme partout, les femmes se partageaient en plusieurs catégories, bien remarquables à leur extérieur. Les riches bourgeoises, femmes ou filles de mandarins, de gros commerçants, de notables, ne sortaient qu'en riche pousse-pousse, avec des coolies sélectionnés. En dessous, il y avait toute une gamme de courtisanes pour bourses et amateurs différents, car elles étaient vénales avec les uns, gratuites ou même... payantes avec certains autres.

Puis, la masse des petites gens, très communes, très actives, travaillant éternellement comme des fourmis ou des abeilles. Celles là n'étaient nullement séduisantes; elles n'avaient aucun scrupule à se laquer les dents, ni à chiquer à chique que veux-tu, ni à envoyer prestement leur jet de salive rouge à droite, à gauche, comme ça se trouvait. Leurs traits, très communs, en faisaient souvent de vrais repoussoirs. Faces plates, pommettes saillantes, yeux bridés, vilain nez épaté, affreuse bouche, petit menton fuyant, chignon mal ficelé laissant passer maintes mèches de sorcières, teint jaune sale, vêtements peu soignés, la poitrine plate et nue, elles n'inspiraient pas le poète, non, vraiment.

Chez les hommes, cette même classification était plus accentuée encore. Mon premier contact avec les coolies, en arrivant au port, m'avait fâcheusement impressionné. Il y en avait là des quantités, occupés à porter d'innombrables sacs de riz, empilés sur le quai en montagnes rectangulaires, qu'ils engouffraient dans le flanc des navires de toutes nations, dans un va et vient incessant de porteurs. Il couraient avec leur charge en montant une large passerelle inclinée qui menait du quai au pont, puis redescendaient à vide, encore plus vite, sur une autre passerelle parallèle.

D'autres poussaient en hurlant en cadence de grosses futailles de je ne sais quoi. Et tous montraient des faces de diables, à faire avorter les guenons elles-mêmes. A ma mémoire remontait les images que les journaux illustrés avaient publiés à profusion en France, dans les premiers temps de la conquête du Tonkin, où on voyait avec des frissons d'horreur, ces bandits, les pavillons noirs, dont les faces ressemblaient à celles que j'avais sous les yeux, supplicier férocement ceux qui avaient le malheur de tomber entre leurs mains. Et même, celles de ces inoffensifs coolies me semblaient encore plus répulsives. C'était vraiment d'affreux spécimens de l'espèce humaine.

Ceux qui les commandaient, les "cayes", avaient déjà la face moins rude. On voyait tout de suite qu'il occupaient déjà un échelon supérieur. Leurs effets soignés, leurs chignons bien faits, et leur grande tunique juraient très fort avec l'aspect misérable des loques qui se suspendaient, on ne sait par quel miracle, aux membres de coolies.

Plus haut encore dans l'échelle sociale, on trouvait les commis aux écritures. On commençait à toucher à la petite bourgeoisie, à laquelle s'efforçait d'appartenir, en apparence du moins, la boyerie pour Européens. Tenue toujours correcte, voire recherchée et élégante, manières étudiées, langage précis et précieux. Faux col au cou, manchettes aux poignets, bracelets, bagues, chaussettes aux jambes, souliers blancs ou noirs aux pieds. chignon bien luisant et parfumé, au turban de soie moirée.

Au-dessus, venait la caste des lettrés véritables, les mandarins, et des riches commerçants, propriétaires de rizières et d'esclaves. Ceux-ci ne sortaient généralement pas à pied; ils avaient leurs pousse-pousse particuliers, et même leurs équipages de chevaux. C'est parmi ceux-ci qu'on trouvait les mandarins aux ongles d'une longueur invraisemblable, plus grands que les griffes des ours ou des fourmiliers. J'en ai vu, à Hué, un peu plus tard, qui ne mesuraient pas moins de cinq centimètres au dessus du bout du doigt, et qui étaient sertis dans des étuis de corne baguée d'or et filigranés d'argent.

Si les artères de la ville européenne étaient larges, celles des quartiers annamites ou chinois étaient, au contraire, très étroites et grouillantes d'une population dense et sans cesse affairée. On y était coudoyé, bousculé par des porteurs de toutes sortes, palanquins, chaises à porteur, commerçants ambulants portant sur une épaule toute leur boutique; celle-ci consistait en deux grands paniers ou plateaux pendus à la manière des plateaux d'une balance aux deux bouts d'un long bambou flexible, dansant au rythme des pas du marcheur, qui criait sa marchandise à tue tête.

Toutes les maisons, dissemblables et de hauteurs inégales, formaient boutique au rez-de chaussée, et toutes ces boutiques étaient ornées, outre leurs étalages, de banderoles de toile ou de papier, sur lesquelles des caractères pendaient au-dessus des têtes, en travers des rues, allant d'une maison à l'autre. Certaines étaient réservées à des corps de métiers spécialisés: la rue des bijoutiers, des cloutiers, des tanneurs, des maroquiniers, des menuisiers, des cordonniers, des fabricants de cercueils ou un choix incomparable était offert à la clientèle la plus humble comme la plus riche: une manière de Faubourg Saint Antoine pour cercueils.

Presque toutes ces boutiques étaient tenues par des Chinois, comme, d'ailleurs, le haut commerce. Rares étaient les magasins tenus par des Européens; parmi ceux-ci quelques bijoutiers, des tailleurs, des coiffeurs: les beaux cafés aussi, ceux que fréquentait la haute classe des fonctionnaires, officiers, marins et riches négociants, boursiers, agioteurs, très nombreux dans cette ville de Saïgon, située au centre d'une contrée prodigieusement riche

D’autres établissements publics secondaires étaient tenus par des Malabars, d’autres par des Chinois. C’est chez eux que nous préférions aller parce qu’on y était toujours bien reçus, promptement servis par des garçons empressés et polis, quelle que soit l’importance de la commande.

Quant aux établissements de plaisir, ils foisonnaient. Mais je n'eus ni l'occasion, ni le temps, ni les moyens de les fréquenter ou même de les connaître. Il y en avait pour tous les goûts et pour toutes les bourses, comme partout; seulement à Saïgon, les moindres présentaient déjà un certain luxe, une certaines recherche dans le cadre, l'agencement, les pensionnaires. On se sentait vraiment dans une atmosphère voluptueuse lorsqu'on pénétrait dans ces temples bâtis pour Vénus et dédiés à Amor.

La veille de notre départ, nous allâmes, Rouquette et moi, prendre le thé chez ces dames du Japon. Nous nous y rendîmes après le repas du soir et de façon à pouvoir rentrer au quartier pour l'appel de 9 heures. Des pousse-pousse nous y conduisirent très volontiers et très rapidement pour quatre cents chacun.

Nous fûmes très cordialement reçus dans cette aimable maison par de jolies poupées bien peintes, bien habillées de kimonos de soie à ramages, riches en couleurs, la taille engoncée dans un obi, large ceinture en soie, dont la fermeture est un noeud prodigieux qui couvre entièrement les fesses et dont les larges pans traînent presqu'à terre. Chaussettes aux pieds, de couleur claire, avec des doigts comme pour nos gants, et socquettes de bois qui sonnaient même sur les nattes épaisses dont tous les parquets là-bas sont recouverts.

Immédiatement nous fûmes entourés par cet essaim gracieux et babilleur dont les coiffures en coques épaisses et luisantes étaient habilement soutenues par de longues épingles à deux boules c'est-à-dire à couvre pointes. On nous offrit le thé sur une tablette de marqueterie - ébène, palissandre, acajou - pas plus haute qu'un tabouret, et nous dûmes nous agenouiller à la japonaise sur des coussins de cuir.

Nous rentrâmes à l'heure dite après avoir été boire le coup de l'étrier chez le Chinois, puisqu'aussi bien, nous n'aurions plus l'occasion de sortir avant le départ.

Comme prévu, on embarqua le lendemain matin sur le même "Chandernagor" bien délesté. La ligne de flottaison, invisible à Marseille, était maintenant à plus de cinquante centimètres au-dessus de l'eau. Nous reprenons la ligne sinueuse en sens inverse, emportés cette fois par le courant de la marée descendante. Au Cap Saint Jacques, on est repris par la mer, le vent, la houle et voilà notre vieille baille, délestée outre mesure, qui se met à rouler affreusement, marquant des amplitudes effarantes au "dégueulomètre" du bord (c'est ainsi qu'on appelle, très irrévérencieusement d'ailleurs, l'instrument qui, sur un cadran spécial, marque l'amplitude des oscillations du bateau, provoquées par le roulis).

On avance quand même, et, le troisième jour de cette nouvelle navigation, nous entrons dans l'admirable baie de Tourane, sur la côte d'Annam.

C'était le 15 février 1898.

Dans la matinée, par gros temps bouché, nuages bas et noirs, vent violent, mer mauvaise, même dans la rade qui est pourtant bien abritée par un immense cirque de hautes montagnes dont les cimes sont perdues dans les brumes.

Là, le sort me fait tomber au nombre des cent hommes destinés au troisième bataillon du l0ème de Marine, stationné en Annam. Descendons, puisque c'est notre destinée, représentée par la bouche d'un fourrier. Rouquette, mon voisin sur la liste générale, ne me quitte pas.

Mais pour descendre, par ce vilain temps, vilaine affaire. Le bateau a mouillé ses ancres en pleine rade, à au moins trois kilomètres de la terre qu'on aperçoit au loin, au travers des rafales. Nous cherchons des yeux le vapeur ou les chalands qui, vraisemblablement, doivent nous y mener. Vainement.

Aucun vapeur, aucun chaland.

En leur lieu et place, nous voyons une dizaine de sampans de pêcheurs, tenus en laisse par de puissantes gaffes, qui dansent merveilleusement le long de notre bord. Nos cent hommes, alignés sur le pont, sont divisés en tranches de dix dont chacune va former le chargement de chacun des sampans qui dansent en nous attendant. Les premiers dix descendent l'échelle en se tenant sérieusement à la corde qui sert de rampe, et, un par un, sautent sur le pont du sampan, au moment précis où celui-ci est amené par une vague à la hauteur voulue. Il ne faut pas rater son coup, car alors, un "plouf" dans l'eau serait la récompense et la mésaventure s'achèverait dans le ventre d'un requin. Brrr !

Mais rien de tout cela n'arriva. C'est bon dans les romans, pour soutenir l'attention du lecteur. dans la réalité, jamais; sauf cependant oui, mais as Kipling says, it is another story. Notre attention à nous est plutôt attirée par la suite de l'aventure qui nous a procuré une partie de régates telle que jamais n'en ont jouée les sportifs de Cannes, Nice, Trouville et autre Tréport dans toute leur existence.

Une fois le dernier homme embarqué, le sampan pousse du bord et est happé par la mer. Un autre le remplace au pied de l'échelle et ainsi de suite, jusqu'à épuisement des consommateurs.

Dès que le sampan est libéré, pris par la mer, le sampanier hisse sa grande voile trapézoïdale en paillasson qui se gonfle instantanément au vent et fait pencher le bateau d'une brutale façon. Mais ça ne va pas loin. Aussitôt, la femme sort une longue planche solide mais étroite, trente centimètres à peine de largeur, portant en travers, tout du long, des lattis de bois cloués tous les vingt centimètres à peu près, à la manière des échelles de poulaillers. Elle pousse une extrémité de cette planche en dehors de l'embarcation, du côté du vent, de façon à ce que la planche assujettie au bordage fasse avec le pont du sampan un angle de 45 degrés environ. L'autre bout est loin et haut au-dessus des vagues.

C'est là-dessus que monte la femme, à reculons, les fesses sur la planche, le dos vers la mer, les pieds sur les lattes transversales, et elle grimpe sur cette machine aussi haut qu'il faut pour étaler les coups de vent qui, autrement ferait tout chavirer. Ces femmes, qui naissent, vivent et meurent en sampan, font, ainsi que leurs maris, partie intégrante de leur domicile mouvant et aquatique. Elles ont une science innée de la force du vent, de la gîte qu'il va donner à la barque, et, avec un calme imperturbable, chiquant et crachant sans vergogne, elles montent, descendent, remontent, redescendent, plus haut, plus bas, incessamment, réglant le contrepoids qu'elles forment sur leur planche levier, avec une sûreté extraordinaire, de façon que le bord sous le vent soit toujours à deux ou trois doigts au-dessus de l'eau. Merveilleux. Et, avec ce vent, cela devenait passionnant.

On engagea des paris, entre les sampans, et les sampaniers mirent toute leur science et leur audace au service de leur passion invétérée du jeu. Dans un sampan qui, parti le quatrième arriva le second, la mère appela son fils aîné, âgé de six ans peut être, auprès d'elle, pour augmenter le poids de la planche et permettre au père de prendre plus de vent dans sa voile qu'il hissa d'une bonne brasse. Aussi tranquille que sa mère, le gamin montait et descendait en même temps qu'elle, sans un signe, sans un mot de sa part. L'instinct lui soufflait ses réactions au même moment qu'à sa mère. Aucun d'eux ne se souciait des grosses vagues qui hurlaient et déferlaient au-dessous d'eux, non plus que des requins qui passaient en éclair, enrageant de voir ces belles proies aussi près d'eux et d'être obligé de faire comme le renard devant sa treille. Il n'y a d'ailleurs rien à craindre d'eux dans ces conditions. Leur conformation les obligeant à se retourner pour happer leur proie, ils ne peuvent se livrer à cette gymnastique que dans l'eau et ne sautent pas en dehors.

Ah ! les merveilleuses régates!

L'intérêt de la course nous avait complètement fait oublier la fureur de la mer. Celle-ci se calma d'ailleurs bientôt aux approches de la terre. Ce fut dans des eaux légèrement clapotantes qu'un magnifique virage nous amena, au moment où la voile fut larguée brusquement, sur le sable tout blanc d'une plagette en pente douce, juste à l'embouchure d'une rivière aux eaux jaunes.

Nous touchions terre dans l'empire d'Annam, dont l'histoire remonte à des millénaires.

Cependant, je n'étais pas encore au but. On avait bien descendu cent hommes pour le Bataillon, mais il fallait les répartir entre les Compagnies. Ce fut vite fait. Etant donné, s'est dit le fourrier que j'ai une liste de cent "bonshommes" à partager entre 4 Compagnies, ça va me faire exactement 25 types par unité. Bon. Quatre tranches de 25 dans la liste, et chaque tranche à une Compagnie, en commençant par la première et les premiers.

Et il fit comme il le dit.

Il appela les 25 premiers noms qui s'adaptèrent parfaitement aux 25 premiers Marsouins, et, sans autre discours, leur dit :

- Vous, vous êtes affectés à la 9ème Compagnie, en garnison ici même à Tourane. Voilà la route. En avant, marche !

- Vous les 75 autres, vous partirez ce soir pour Hué où se trouvent vos Compagnies. une chaloupe viendra vous chercher et vous y conduira.

Comme Rouquette et moi faisions partie de la 2ème tranche, il se trouva que nous devions aller à la 10ème Compagnie, dont le casernement, nous dit-on, est à la "Concession", tandis que les deux autres sont casernées à la "Résidence".

Nous verrons cela demain.

En attendant, nous filons, nous aussi, vers le quartier de la 9ème afin de nous reposer et de prendre nos repas du jour, mais nous ne sortîmes pas dans la localité qui n'a rien de spécialement attrayant, au dire des garnisaires. Tandis que nous nous mettions en route, le "Chandernagor" levait l'ancre et s'enfonçait de nouveau en haute mer, pour terminer son voyage à Haïphong. au Tonkin, à trois jours de Tourane.

Le soir même, une grande chaloupe à vapeur, dont l'équipage était entièrement chinois, depuis le Capitaine jusqu'au moussaillon, vint s'embosser dans la rivière. Nous y fûmes conduits par des sampans, à la rame cette fois, et, une fois à bord, la mécanique poussa un hurlement de douleur; dans un fracas de vieille ferraille, l'hélice tourna et le bateau avança. C'était une bien méchante chaloupe que conduisait le Capitaine chinois. Comme tous ses compagnons de race à cette époque, il portait. la longue queue de ses cheveux noirs pendant dans le dos, avec, sur le crâne une casquette de marine à un galon d'or.

Tous nos Chinois, avec leur queue, s'affairaient au service du bord et, comme celui-ci était passablement encombré d'obstacles de toutes sortes, ils ne se déplaçaient qu'en sautant. Nous, les colis bipèdes, nous devions nous arranger pour le mieux à notre seule convenance. Seulement, notre convenance était très limitée et, avec la meilleure volonté du monde, nous ne réussîmes qu'à encombrer davantage le pont sur lequel il n'était pas question de se coucher.

Quant à l'entrepont, macache bono.

Il était plein de ballots, sacs, caisses, tonneaux, charbon, cordages et autres. Nous avions tout juste la perspective de la nuit à passer accroupis sur nos sacs. Pas gai. En cette occurrence, j'allai fureter pour me trouver un coin où m'allonger un peu. Je le trouvai tout à fait à l'avant, sous le gaillard. C'était un grand coffre fermé par une écoutille que je soulevai. .J'allai chercher mon fourbi personnel et m'affalai là-dedans en reposant l'écoutille à sa place. Je trouvai au fond, un rouleau de cordage qui me servit de paillasson et je m'étendis, pensant passer une nuit relativement pas mauvaise. Ca aurait pu être, mais ça n'a pas été. Car toute la nuit, un Chinois de l'équipage, installé juste au-dessus de moi, était occupé à sonder continuellement. Le sondage par lui-même n'était rien mais, à chaque coup de la sonde qui était un long bambou alourdi par une pièce de fer, le sondeur annonçait la cote trouvée, dans son langage de chinois que je ne comprenais pas. Je l'aurais compris que le résultat eût été le même. A chaque minute, une annonce. Toute la nuit comme ça. J'ai dormi quand même, je me souviens bien, mais pas très longtemps, ni très bien. Et puis les cordages, .. eh bien...à la longue...ça vous entre dans la chair et ce n'est pas très agréable.

De grand matin, je sors de mon trou du diable et je reste assis à l'extérieur, à regarder le paysage que le jour, petit à petit, faisait sortir des ténèbres. A droite, la pleine mer. A gauche, des collines et des rochers tout nus qu'on longeait en festonnant comme eux. On ne voyait rien d'autre. Tout de même, en même temps que le soleil, apparut une gentille éclaircie. Brusquement, les rochers disparurent et firent place à une belle grande nappe d'eau jaune qui venait de l'intérieur des terres.

C'était l'embouchure de la rivière de Hué.

Juste à cet endroit, s'élevait un joli petit village annamite dont les toitures étaient auréolées des fumées du matin. Très joli coup d'oeil. Thuan-au était le nom de cette localité qui paraissait assez importante. Ayant une heure d'arrêt à cet endroit, nous pûmes, descendre à terre et envahir immédiatement la boutique du chinois installé juste en face de l'embarcadère. Cet envahissement tout à fait pacifique eut le don de faire venir sur la face jaune et plate de ce Fils du Ciel, un sourire commercial comme seuls en possèdent les Chinois.

Instantanément, nous eûmes café chaud, lait chaud, vin blanc, cassis cognac, petits pains, petits beurre etc. Et le miracle, c'est que tout ce monde put être servi rapidement. Dans toute mon existence déjà longue et mes pérégrinations assez nombreuses, je n'ai jamais rencontré l'équivalent des Chinois pour la perfection de leurs services.

Trois heures après, nous débarquâmes, nous, le deuxième groupe de 25 tandis que les autres devaient encore continuer une demi-heure avant d'arriver chez eux.

Nous débarquions à l'embouchure d'un large canal qui aboutissait en équerre dans la rivière, et, entre les deux voies d'eau s'élevait une grosse agglomération de constructions en pierres, avec des toitures en tuiles vertes ou rouges aux coins relevés à la mode asiatique. La route qui longeait le canal et la rivière formait rue et était bordée jusque très loin par des boutiques de toutes catégories. Une foule dense ne cessait de se mouvoir sur ces voies très larges, ombragées de superbes banians aux racines externes qui pendaient en chevelures éparses. Nous passâmes au milieu d'un énorme marché grouillant de marchands et de chalands affairés et marchandeurs. Une forte odeur de marée s'en dégageait et prenait aux narines mais tout semblait bien appétissant.

Au bout d'une demi-heure de marche dans une campagne merveilleuse, nous franchîmes une porte monumentale de pure architecture chinoise, percée dans d'énormes murailles à la Vauban, entourées d'eau de tous cotés: le fameux large canal de tout à l'heure passait par là. Pont-levis au-dessus de cette eau, et entrée dans une immense étendue de terrain bien cultivé, chargé de beaux arbres, au fond de laquelle se dressaient de nombreux bâtiments à tournure militaire française. Nous étions dans ce qu'on appelait la concession, parce que ce terrain avait été concédé à la France par la cour de Hué.

C'est bien là que se trouvaient nos logements, très vastes, avec véranda circulaire. Le tout très avenant, féerique presque. L'excellente impression continue quand on nous amène au réfectoire, où un repas nous attendait. Il était 11 heures; les autres avaient terminé le leur et faisaient leur sieste dans leurs chambres. Nous avons déjeuné comme des princes, servis par de gentils boys adroits, rapides, très propres et silencieux. Rouquette et moi somme désignés pour la 10ème escouade, Caporal Roche, bâtiment D.

Dès le quart de café avalé - car il y eut du café après le repas, comme tous les jours par la suite - nous allâmes donc de compagnie nous présenter à notre chef d'escouade, que nous trouvâmes demi nu, soufflant sous sa moustiquaire bien fermée. Chut! laissons le dormir; on le verra tout à l'heure. Il y a justement deux lits de libre dans la chambre, ce doit être les nôtres. En effet, nous disent les voisins. Ils sont tout garnis de draps propres et d'une moustiquaire neuve. Nous nous mettons alors à l'aise et nous nous couchons,, non pour dormir, mais pour respecter le sommeil des autres. Il pouvait être midi.

Un peu avant deux heures, branle-bas dans la pièce: le Caporal s'est enfin réveillé et commence à faire un foin du diable en lançant des plaisanteries et paillardises à la cantonade.

Je vais raconter ici une petite scène amusante, qui n'a d'autre intérêt que d'avoir été vécue par le narrateur, mais qui est typique pour la vie militaire coloniale.

Un camarade de chambré interpelle le Caporal. On l'a surnommé la "grande gueule" à cause de son bagout incessant.

- Eh! cabot de malheur, lance-t-il, sais tu seulement que t'as reçu d'la visite t't'à l'heure, quand c'est que tu pionçais comme un veau, en leur z'y montrant les poils de ton nombril, espèce de mal poli qu't'es ?

- Quoi, qu'est-ce que tu ramènes encore, oh! gueule d'empoigne!

- J'te dis qu't'as r'çu d'la visite, mêmement qu'elle est encore là, ta visite, tiens, là bas, au bout d'la carrée, y sont encore étalés comme des vieilles paillasses !

- Mais qu'est-ce que tu me chantes, face de requin d'eau douce ?

- On a reçu deux bleus, là si ti comprend:, pas; I z'ont été pour te dire bonjour, mais tu roupillais comme un buffle et i z'ont fait comme toi

- Quoi ? des bleus ? Ohé, la bleusaille, là-bas. Amenez un peu votre paillasse faire chin-chin à votre vénérable mandarin de trente sixième classe, à boutons de laine rouge ! Est que ça galope, hein ? Des bleusailles ! Allez ! ça se dresse, ça ! Et comment

- Y allons-nous, me demande Rouquette?

- Ma foi oui, va. Autant tout de suite que tout à l'heure. Le cabot a l'air d'être un rigolo; on va peut être s'amuser.

Et nous boutonnant correctement, nous nous avançons d'un air un peu timide vers l'autorité caporalesque qui renfonçait sa chemise dans son pantalon, comme s'il voulait bourrer un sac de foin.

- Soldat de 2ème classe Rouquette.

- Soldat de 2ème classe Hubin

- Bien mes agneaux; Ici, Caporal Roche. Et prononcez pas en auvergnat hein ! Roche, pas Rosse. On le sera quand même s'il le faut. En attendant, les bleus, vous savez comme ça se goupille, hein ? quand des bleusailles s'amènent dans une carrée pleine d'anciens ?

- Oui Caporal, répond Rouquette d'un air mi figue, mi raisin. On sait ça ! mais faudrait d'abord savoir où ils sont, les bleus  !

- Quoi de la rouspétance déjà ? V'là qu'ça arrive tout frais de France et ça vous prend des airs d'en avoir deux ?

- Vous emballez pas Caporal Roche. J'ai cinq ans de service, trois ans de grade de caporal, trois ans de colonie au 11ème à Saïgon, dit Rouquette en donnant son livret militaire à compulser. C'est ça que vous appelez un bleu ?

- C'est vrai tout de même, convint Roche, mon vieux, J'te dois l'respect; malgré qu't'es pus cabot. Mais l'autre, là ton copain c'en est un pur, çui-là ?

- Lui ? reprend Rouquette, quatre ans de service, sud oranais, sud marocain, Madagascar; sergent fourrier de la Légion !

- Oh! merde alors ! sortit énergiquement le Roche médusé. Eh! ben vous autres:, dit-il à ceux de la chambrée, comment qu'on est refait avec des bleus de ce gabarit-là ! V'là qu'c'est eux les anciens maintenant. Merde alors !

- C'est bon dit Rouquette, on arrosera quand même, ayez pas peur mais vous miserez aussi pour marquer le coup. Nous deux, on met chacun une piastre. Vous autres, mettez chacun vingt-cinq cents ça fera aussi deux piastres. Quatre piastres pour dix, avec ça on pourra faire quelque chose de propre, hein ?

- Bravo ! ça colle ! allez là-n'dans, à la quête.

Et le soir ce de jour mémorable, on festoya joyeusement à la 10ème escouade de la 10ème Compagnie du 10ème de Marine à Hué, capitale de l'Empire d'Annam.

Il va sans dire que j'étais déjà embauché d'office au bureau du sergent-major C'est remarquable. Partout où je suis passé, on avait l'air de m'attendre. A peine arrivé, on avait besoin de moi, comment faisaient-ils avant ? Comment faisaient ils après ? Marchons quand même pour le bureau. On y est au frais et c'est aussi bien là que d'aller faire le guignol sur le terrain d'exercice ou d'aller entretenir le jardin potager qui étalait ses splendeurs en face de nos logements. Merveilleux ce potager, où la plupart des légumes de chez nous poussaient parfaitement, mêlés aux légumes du pays.

Je demeurai quelque temps à la Concession avant de me lancer dans la ville. Je voulais d'abord prendre langue avec le climat, le pays, écouter les réflexions des uns et des autres, leurs enseignements.

Puis un jour, je fus invité par mon sergent-major à aller avec lui en visite chez un mandarin d'assez haute classe dont il s'était fait l'ami. Il était très chic, ce sergent-major et dire que je ne peux absolument plus me rappeler son nom. Je le revois encore comme s'il était là, j'entends encore le son de sa voix, et je vois surtout ses longs ongles qu'il laissait pousser à la manière de son mandarin et qui étaient extraordinairement longs. Ca devait être drôlement gênant.

Nous partîmes donc un soir vers huit heures, et allâmes par des rues toujours aussi encombrées, à la demeure du mandarin, qui était une somptueuse maison ayant l'apparence d'une pagode, avec sa grande terrasse d'entrée, encadrée de deux énormes colonnes de marbre noir qui supportaient le chapiteau finement sculpté de la toiture relevée aux angles comme il se doit. Nous fumes cérémonieusement reçus, avec force courbettes, que mon chef rendait avec aisance, m'excusant de l'impolitesse dont je faisais preuve, mais qui n'était due, dit-il, qu'à ma profonde ignorance. Le mandarin n'en fut nullement offusqué, car il connaissait parfaitement notre ignorance européenne des coutumes annamites.

Notre mandarin parlait parfaitement le français. Il m'apprit que c'était sur son instance qu'il avait obtenu du sergent major la faveur, me dit-il de ma visite chez lui. Mais étant très curieux de son naturel et aimant profiter de toutes les occasions pour meubler son esprit, il désirait avoir quelques aperçus sur les coutumes sociales et religieuses des Arabes, ainsi que sur celles des indigènes de Madagascar. Partie sur ce dada, la soirée passa vite. Le mandarin, très instruit, ne cessait de m'interroger d'une façon si intelligente que c'était un plaisir pour moi de lui faire des réponses qui me semblaient venir toutes seules. Nous prîmes force tasses de thé parfumé et il nous fit aussi boire de l'excellent choum-choum, eau de vie de riz finement distillée.

Petit à petit, je me risquai plus loin dans mes excursions.

Je fis d'abord le tour de la Concession, qui était une vaste enceinte fortifiée, entourée sur deux faces par le canal. Celui-ci prenait naissance dans la grande rivière de Hué, loin en amont, et, après un très long détour, revenait y mourir là où nous avions débarqué. Sur tout son cours il était navigable aux grands sampans, et, sur une longue distance, servait de défense naturelle aux ouvrages nombreux et formidables qui entouraient le palais impérial.

De ce fait, il se trouvait que la ville de Hué, y compris le palais impérial, était une île immense. Il y avait bien cinq ou six kilomètres pour aller de la concession à la Résidence, partie de la ville bien plus vaste et plus belle encore que la Concession. Elle n'était pas entourée de murs, mais enfouie dans un océan de verdure. C'est là que s'élevait le palais somptueux du Résident Général de France auprès de la cour d'Annam. Les casernements des deux Compagnies de garnison se trouvaient à proximité, et, tout auprès, la rivière débouchait d'un fouillis inextricable de forêt vierge où dominaient les bambous dont on voyait s'aligner les gros fûts, tels de fantastiques tuyaux d'orgue.

Ah le beau pays !

Sur cette rivière aussi large qu'un lac, d'innombrables sampans, les uns au repos le long du bord, les autres voguant à la rame, à la voile, dans tous les sens; de merveilleux cygnes apprivoisés et respectés par tous s'ébattaient sur l'eau au-dessus de laquelle passaient en caquetant des cigognes ou des hérons, allongeant leur cou par devant et leurs pattes par derrière. .

J'allai aussi visiter quelques pagodes et pagodons. J'ai admiré de tous mes yeux, de tous mes sens, de toute ma compréhension. Mais le malheur, c'est que je ne saurais décrire mes sensations nombreuses et diverses, ni, encore moins, faire une description d'architecte ou de peintre de ces merveilles.

Je revois tout en bloc.

Tout d'abord, l'ensemble extérieur de tous ces temples bouddhiques que sont les pagodes produit une impression analogue à celle qu'on éprouve devant tous les temples catholiques que sont les églises, devant tous les temples juifs que sont les synagogues, devant tous les temples musulmans que sont les mosquées. Impression différente et pourtant identique. On sait, on sent qu'on se trouve devant des constructions où les hommes se réunissent pour exprimer leur sentiment religieux à la Divinité inconnue qui les a créés et qui les gouverne - inconsciemment peut-être - où les hommes ont amassé les images -quand il y en a- des Dieux qui paraissent les plus compréhensibles à leur mentalité.

Ici dans ces profondes pagodes, c'est l'obscurité qui règne plutôt que la clarté. Pas de voûte. Des solives énormes et sculptées minutieusement, dorées, ouvragées, reposant sur des piliers massifs, tantôt lisses, tantôt veinés, tantôt en forme de cariatides géantes représentant ,soit des dieux grimaçant affreusement, soit des déesses aux yeux trop bridés et aux seins trop plats. Des dragons monstrueux montrent aux fidèles qu'ils sont prêts à les dévorer s'ils ne se conforment pas aux rites sacrés, connus, créés et entretenus depuis des millénaires par une armée de bonzes toujours semblables à eux-mêmes, toujours renouvelés.

Des quantités de baguettes multicolores brûlent lentement en dégageant de petites fumées odorantes. Le pas, pourtant très feutré, d'un bonze qui passe, résonne en écho chuchoté entre les nombreux piliers derrière lesquels il apparaît tour à tour, silencieux, pensif. Des ors, des ors, et encore des ors. Et lorsqu'on marche sous ces toits couverts de faïences brillantes, on ne peut s'empêcher de songer qu'un peuple qui a fait naître une telle religion, lui a élevé ces édifices magnifiques, et ce, depuis avant que nos pères à nous ne se soient dégagés de leur barbarie primitive, est loin d'être une réunion de sauvages arriérés, comme la plupart des Européens le croit.

Ils sont dune race différente, produits d'un pays différent, mus et régis par une civilisation différente, c'est vrai, mais ils nous valent certainement. La seule infériorité qu'ils présentent vis à vis de nous, Européens, c'est que notre progrès mécanique, scientifique leur manque. C'est cela qui les a mis à la merci de notre force brutale, supérieure à la leur dans l'art de tuer ses semblables et de détruire leurs richesses acquises. Cette férocité scientifique leur manque. Cette férocité scientifique et industrielle à part, ils sont absolument nos égaux, et cela n'est pas reluisant pour nous.

Arriva le 14 Juillet 1898.

Ce jour de l'année tient au coeur de tous les Français, républicains ou non, et, partout où il y a des Français, surtout dans les pays lointains, on lui donne une teinte de solennité quelque peu religieuse. A Hué, ce 14 Juillet fut un jour mémorable, car il me fut donné d'assister à un spectacle rare : la sortie officielle de l'Empereur d'Annam, avec toute la pompe, tout l'apparat protocolaires. Dieu! quelle munificence !

La revue des troupes de la garnison - trois compagnies de Marsouins - devait avoir lieu sur les glacis extérieurs du palais impérial, immensités vertes sous des frondaisons prodigieuses, allant se perdre d'un côté sur les berges de la rivière, de l'autre à l'orée de la grande forêt équatoriale. Une estrade magnifiquement ornée et décorée avait été érigée pour recevoir l'Empereur sous un dais de velours rouge à franges d'or, garni de deux fauteuils: un en or massif pour le souverain, l'autre en velours et or pour le Résident de France. Tous deux devaient présider la cérémonie militaire symbolique.

Pour l'arrivée de l'Empereur jusqu'à l'estrade, le protocole asiatique et annamite exigeait des honneurs bien déterminés, parmi lesquels figurait une escorte nombreuse. Ma Compagnie fut désignée pour faire partie, à une place honorable, du cortège impérial. A cet effet, nous eûmes le privilège de pénétrer dans l'intérieur des murailles sacrées, interdits à toute personne ne faisant pas partie de la maison impériale à un titre quelconque. Nous franchîmes donc non seulement la première enceinte, en passant sous trois portes monumentales, puis sur trois ponts-levis rabattus au-dessus de fossés profonds et remplis d'eau croupissante, sur laquelle des nénuphars géants étalaient leurs immenses corolles, mais encore chose beaucoup plus rare, nous franchîmes la deuxième enceinte, gardée par des ouvrages semblables: murs géants, portes géantes, pont levis, eau, nénuphars, cygnes, cigognes, ibis et flamants roses.

Nous nous arrêtâmes à mi distance entre cette deuxième muraille et la troisième, plus formidable encore que les précédentes derrière laquelle se trouvaient les innombrables et somptueux palais, pagodes, écuries, bureaux, musées etc... qui composaient la ville impériale et très secrète de Sa Majesté l'Empereur d'Annam, Than Tai, je crois bien.

On nous plaça pour faire une double haie d'honneur, depuis cet endroit jusqu'à la première porte, celle par laquelle nous étions entrés, puis nous attendîmes

J'eus le temps de regarder l'intérieur de cette deuxième enceinte, large de plus de cent mètres. J'y remarquai en particulier d'immenses baraquements dont la toiture touchait le faite des murs. C'étaient les écuries pour les éléphants impériaux. J'en avais souvent rencontré quelques-uns au dehors, de ces éléphants superbes; mais ce n'étaient que les moins beaux, ceux que l'on chargeait de faire les corvées à l'extérieur, qui ne venaient qu'aux derniers rangs, pour faire foule, dans les cortèges de gala. Les autres, les éléphants nobles, ne sortaient de l'enceinte qu'avec le maître.

Soudain un grand bruit de gongs éclata au loin, à l'intérieur de la troisième enceinte. Sûrement, l'empereur sortait de son palais et le cortège se mettait en mouvement. En effet, peu après, apparut une foule de porteurs de bannières multicolores, marchant lentement, à un pas d'enterrement, au sons rythmés et sourds des gongs. Ensuite, ce furent des soldats impériaux, en uniformes annamites tuniques, culottes courtes, ceinture avec pistolets, yatagans, sabres, hallebardes, lances, piques, pieds nus, et, sur la tête, le salako ou chapeau pointu en bambou tressé. Commencèrent à apparaître quelques palanquins portés chacun par quatre coolies; c'étaient les premiers mandarins, ceux des classes les moins hautes. Puis, d'autres porteurs de bannières, soldats, gongs, palanquins et les premiers éléphants, les éléphants de guerre, bâtés pour porter des pièces de canon démontables. Puis des drapeaux, beaucoup plus grands que les bannières, décorés de dragons fantastiques. Puis les éléphants de parade, caparaçonnés de tapis rouges, verts, bleus, jaunes.

A ce moment parut une troupe serrée de porteurs de gongs et d'instruments de musique bizarre dont ils jouaient incessamment devant cinq ou six palanquins d'argent, au milieu desquels on distinguait nettement le palanquin d'or de l'empereur, entouré qu'il était d'une dizaine de dignitaires armés chacun d'un éventail géant en plumes de paon, en plumes d'autruche, de marabout, en peau de tigre, de panthère et autres. De chaque côté marchaient majestueusement les dix éléphants impériaux, tous caparaçonnés de tapis rouges tombant jusqu'à terre, la tête enserrée dans un diadème magnifique dont les pompons et les flochettes jouaient gracieusement sur leur front prodigieux, les défenses sciées du bout et serties de bagues dorées. Immédiatement derrière l'Empereur, seul , marchait l'éléphant blanc, l'éléphant fétiche, plus brillamment décoré encore que les autres. La suite du cortège se composait exactement des mêmes groupes que le commencement, dans l'ordre inverse.

Lorsque l'Empereur arriva à la hauteur de notre Capitaine, celui-ci fit présenter les armes. Puis il se plaça à la droite du palanquin impérial en garde d'honneur, pour l'escorter jusqu'à l'estrade, pendant que nous marchions de chaque côté du cortège baïonnette au canon.

C'était vraiment grandiose.

Pendant le déroulement du cortège, des boites à mitraille ne cessaient de tirer des salves à faire croire à la présence d'une artillerie de gros calibre; par des mouvements bien conçus et bien exécutés, l'Empereur se trouva devant l'estrade sans qu'il y eut à déplorer la moindre bousculade.

Alors la revue se déroula comme à l'ordinaire, suivie du défilé sans grand faste, puisque, pour tenir lieu de musique, il n'y avait qu'une clique de clairons, une quinzaine environ. Mais l'essentiel était accompli. Nous reprîmes notre rôle d'escorte pour reconduire l'auguste personnage dans sa princière demeure, nous arrêtant exactement au même endroit que le matin, et nous eûmes de nouveau, devant nos yeux intéressés, le spectacle peu ordinaire de cette fastueuse manifestation des puissants princes asiatiques placés sous le protectorat français... à leur corps défendant bien entendu.

Il y eut ensuite fête de jour et fête de nuit.

Le spectacle de la fête de jour fut merveilleux.

Tous les sampans, toutes les jonques de Hué et des environs s'étaient donné rendez-vous sur l'immensité liquide et argentée. Tous étaient décorés de papiers multicolores: rosaces, guirlandes bandes, oiseaux, feuilles, fleurs, soleils. Il y eut des batailles, des joutes, des corsos, un carrousel nautique merveilleusement exécuté, enfin, le clou, l'apparition du fabuleux dragon d'Annam, bête apocalyptique, emblème de l'empire.

Les organisateurs avaient bien fait les choses.

Devant les tribunes officielles - l'Empereur y figurait dans son décorum asiatique - un immense espace fut dégagé sur la rivière. A un signal, la tête du monstre, énorme, effarante, commença à émerger de l'eau et à gronder en faisant manoeuvrer ses mâchoires monstrueuses aux dents terribles. Ses énormes yeux roulaient dans leurs orbites et ses écailles dorsales frémissaient avec un bruit sinistre. Aussitôt, des guerriers, presque nus, montés sur des sampans de guerre, se mirent en mouvement pour combattre cette affreuse bête. Mais celle-ci s'étirait de plus en plus, faisant saillir son corps colossal des eaux sur lesquelles il ondulait puissamment.

C'était vraiment impressionnant.

D'autres guerriers arrivèrent au secours des premiers, puis d'autres encore. Tous poussaient des cris affreux pour essayer de couvrir les hurlements du dragon qui s'allongeait de plus en plus et montrait plus de cinquante mètres de longueur. Pendant tout ce temps, des pétards par milliers ne cessaient de détoner partout, sur l'eau, sur terre, dans les arbres. Les gongs sonores et rapides battaient des airs bien rythmés sur des cadences différentes, et l'immense foule des acteurs et des spectateurs hurlait toujours, sans arrêt, sans fatigue. A la fin, le dragon entouré de trop d'ennemis, fut mis à mort, et son corps monstrueux, se dégonflant peut à peu, fut hissé dans toute sa longueur sur une multitude de sampans à la queu-leu-leu qui vinrent défiler devant l'Empereur, les guerriers le saluant soit avec leurs armes, soit par de profondes révérences.

Le spectacle de la fête de nuit fut tout différent.

Celle de jour fut grandiose; celle de nuit fut féerique. La scène du dragon, reprise aux lumières se déroula de façon splendide. On était empoigné devant la magnificence de cette fantasmagorie qui se jouait aux clartés vacillantes de centaines de mille de lampions multicolores, dont les reflets tremblottants sur l'eau moirée multipliaient le nombre. On se surprenait à haleter d'émotion devant ce spectacle enchanteur, inconnu et impossible chez nous, malgré l'emploi de l'électricité.

Je me plaisais donc beaucoup à Hué.

J'avais un service agréable qui me laissait une grande indépendance. Le cadre naturel était très plaisant, de belles promenades dans la ville, des environs intéressants pour leur charme exotique. Le sol de ce pays, fécond et toujours inondable sinon inondé, était perpétuellement recouvert de récoltes de riz, dans des rizières bien planes, bien délimitées par de petits talus qui servaient à la fois à retenir les eaux et à circuler d'une rizière à l'autre. On y voyait constamment les nhaqués (prononcer nya-quoués) enfoncés dans le sol boueux jusqu'aux mollets, occupés aux travaux de la saison. Il y étaient aidés par les gros buffles noirs, à l'aspect féroce, aux cornes terriblement pointues.

Ces bêtes, lentes mais patientes comme le temps, s'enfoncent jusqu'au poitrail dans le sol inondé et traînent derrière elles un simple crochet de bois renforcé de fer; c'est la charrue. Et c'est curieux de voir les buffles sortir lentement, avec sécurité, une patte pleine de boue, la poser et l'enfoncer en avant, en retirer une autre, puis les deux dernières, et recommencer éternellement les mêmes mouvements cadencés et lents avec une force et une patience extraordinaires; jamais un mouvement plus accentué qu'un autre et le conducteur de l'attelage suit à la même cadence patiente. Ce conducteur est généralement l'enfant de la famille, un petit bout d'humanité haut comme un enfant de quatre ans chez nous. Le merveilleux, c'est que le mastodonte qu'il conduit lui obéit au doigt et à l'oeil sans l'ombre d'une hésitation.

Par contre sur les chemins, ces buffles sont très dangereux pour les Européens. Ils ne peuvent les souffrir. Dès qu'un buffle se trouve en présence d'un casque blanc, il entre instantanément en fureur. Les yeux lui sortent des orbites, deviennent sanglants, ses naseaux lancent de la vapeur, et, soufflant bruyamment et baissant la tête, il fonce subitement et férocement. Il faut se sauver, et le meilleur moyen de s'en tirer est encore d'appeler au secours. Or, chose incompréhensible pour nous Européens, il suffit qu'un moutard de dix kilos vienne se planter devant le monstre furieux pour que celui-ci se calme instantanément. Il s'arrête brusquement à quelques centimètres du mioche, et sera tout heureux si celui-ci fait mine de vouloir monter sur son dos. Il se baisse alors, l'enfant lui met le pied sur la nuque, et on serait tenté de croire que l'animal en ressent fierté et tendresse.

A Hué aussi, j'avais suivi tout naturellement l'instinct du mâle qui le pousse invariablement à la recherche de la femelle. Je n'avais aucune raison de m'abstenir, tandis que j'avais toutes les raisons physiologiques de suivre la nature, de répondre à l'appel. Et ma foi, ce n'était pas désagréable du tout. C'était sans danger du côté des sentiments, car le coeur, c'est-à-dire l'affection, l'attachement, l'estime, la passion, l'Amour enfin, n'étaient pas de la partie. Je n'avais donc qu'à rechercher la correspondante qui me convenait le mieux au moment où je désirais correspondre. La recherche, le choix, se passait comme lorsqu'en voyage, on se sent en appétit, on s'interroge sur les plats ou la boisson qui plairaient le mieux, ce jour-là, à ce repas là. J'aimais picorer dans l'inconnu, au fur et à mesure des besoins. Et ces besoins n'étaient pas impérieux; j'avais tant d'autres distractions à côté.

Un assez grand nombre de camarades, par contre, étaient mariés à la mode du pays, c'est-à-dire qu'ils avaient loué une femme, une congaye, pour un temps déterminé. Cette location était une opération aussi naturelle que la location d'une chambre, d'un piano, d'un logement. Dès qu'on avait fixé son choix sur un objet, on versait en espèces une somme convenue, dix, douze, quinze piastres, entre les mains des parents ou soi-disant parents. Cette dot restait la propriété des dits parents à la rupture des relations si celle-ci se produisait du fait du monsieur. Dans le cas contraire, si la rupture provenait du fait de la femme - infidélité reconnue, fuite ou autre cause bien flagrante - la somme devait, théoriquement, être rendu au monsieur. Mais, faire rembourser de l'argent par un Annamite, entre dans la catégorie des travaux d'Hercule !

Ces camarades ainsi mariés n'étaient pas au bout de leurs obligations matrimoniales. La coutume voulait que, comme partout, le jeune époux fasse certaines largesses à son épouse : bagues, bracelets, parfums et autres babioles. Puis, il fallait s'assurer le home. Ca, ce n'était pas cher. pour une piastre par mois, on avait la jouissance entière d'une assez grande chambre meublée d'un bat-flanc de bois garni d'autant de fines nattes qu'on pouvait désirer, de quelques tabourets, d'une table basse, de coussins de cuir, de beaucoup de guirlandes et de rosaces en papier, de soleils, d'éventails et autres décors asiatiques, sans oublier un ou deux Bouddhas de bronze, de marbre ou de simple terre cuite.

Il fallait également assurer la nourriture et l'entretien de l'épouse. C'est normal, ça se fait partout, en Annam comme en Navarre. Les exigences étaient très différentes, suivant les goûts et le caractère de la dame. Et il y en avait de bien gentilles, fidèles, douces, dévouées et économes !

A Hué, j'ai connu un Caporal très coté, qui avait déjà trois ans de séjour en Annam et qui avait toujours refusé de l'avancement pour ne pas quitter sa congaye fidèle et aimante. Celle-là était une vraie fourmi pour son homme, Sauf le service militaire, elle faisait tout ! Il était choyé et couvé comme un enfant. Il lui remettait ponctuellement toute sa solde; elle n'en dépensait que le strict nécessaire pour elle et lui; le reste était sagement mis de côté. Il avait l'intention de se faire libérer à Hué, et d'y demeurer avec sa fidèle compagne pour s'y livrer, à eux deux, au commerce du riz. C'est peut être un cas un peu spécial, mais quand même, la belle tenue de ces unions libres n'était pas chose rare du tout.

Il y avait aussi, bien entendu, quelques garçons débauchés qui se mettaient à deux ou trois couples dans le même home. Il parait que c'est très amusant, ce genre d'exercice en communauté, avec ou sans échange des partenaires. Ces échanges étaient souvent pratiqués; ça ne tirait pas à conséquence. Là-bas, dans ces pays bénis des Dieux, les moeurs sexuelles sont très larges. La nature seule est indicatrice; la morale s'adresse à d'autres compartiments de la mentalité humaine. Le compartiment des relations charnelles reste ouvert à toutes les fantaisies. Et Dieu sait s'il y en a !

En un mot comme en cent, j'ai passé quelques beaux mois à Hué. La vie y serait peut-être devenue à la longue un peu monotone, mais, une fois de plus, le destin vint me prendre par la main pour me conduire ailleurs.

Un ordre arriva de haut lieu qui enjoignait au Capitaine commandant la 10ème Compagnie de mettre immédiatement en route sur Haïphong et Hanoï les nommés un tel et un tel, entr'autres Hubin Auguste dit Georges. C'était pour aller déposer comme témoin devant le Conseil de Guerre du Tonkin, siégeant à Hanoï, dans une affaire de rixe, coups à supérieur, qui avait eu lieu deux ou trois mois auparavant, sous une véranda de ma Compagnie, entre un soldat ivre furieux et un Caporal qui voulait l'envoyer coucher.

Je fus fort surpris de cet appel à mon témoignage, car je n'avais pas été témoin direct du fait. J'étais à ce moment là au bureau. Mais, en y réfléchissant, je me suis souvenu que j'y étais seul au moment ou le Caporal frappé y était venu, à l'issue de la rixe, pour parler au sergent-major. C'était sans doute pour cette raison qu'il avait dû prononcer mon nom. En tout cas, cette décision m'enchantait, car je n'aurais jamais pu inventer une occasion pareille pour quitter Hué et aller voir d'autres sites, d'autres contrées réputées pour être plus intéressantes encore. Et c'était vrai.

Le jour dit, on reprend la chaloupe chinoise à l'embarcadère du marché. Elle était beaucoup plus grande, plus confortable que la première, avec un immense pont promenade au dessus du pont principal. De plus, nous n'étions que cinq ou six. Nous profitâmes donc de ce beau voyage que nous fîmes dans de bonnes conditions de confort et par un beau temps net, clair, sans vent. Nous arrivâmes tard dans la soirée dans la rade de Tourane, où nous vîmes à l'ancre, au milieu de la baie, le grand paquebot illuminé qui devait nous prendre comme passagers.

La chaloupe nous y conduisit, et accosta sans encombre. Aussitôt, nous voilà à grimper l'échelle de coupée et à déboucher sur la coursive qui longeait la salle à manger des premières classes, resplendissantes de lumières et garnie de nombreux dîneurs en smokings blancs et de dîneuses en peau et en chevelures étincelantes, la masse des chignons piquée des mille feux des diamants de leurs peignes. Il sortait de cet antre attrayant de suaves odeurs de cuisine recherchée qui vous retournait les narines, de suaves odeurs de femmes parfumées, et un brouhaha de gaies conversations animées, ponctuées des rires perlés et sonores de femmes en joie de vivre et de bien vivre. Nous n'en avions que les effluves et les échos, mais c'était déjà ça...

On nous appela pour notre repas, que nous primes dans une gamelle de fer battu, posée sur le panneau fermé de la cale avant, sous les palans qui n'étaient pas encore serrés. On puisait à tour de rôle dans cette grande bassine, avec sa cuiller et sa fourchette, et, ma foi, sans femmes aux chevelures étincelantes, sans rires et sans relents suaves, nous avons quand même satisfait notre appétit. Puis je suis allé prendre ma place préférée sur un bateau, la pointe de la proue, abandonnant les plaisirs de la masse et faisant mon dessert de philosophie. Là, j'ai étendu ma couverture sur le pont et moi sur la couverture, me laissant bercer mollement par le long tangage du bateau et admirant la clarté scintillante des étoiles dans un ciel pur et sombre.

Le navire avait repris sa course. C'était un beau vapeur de la Compagnie des Messageries Maritimes, annexe du courrier, c'est-à-dire faisant la navette entre Saïgon, Tourane, Haïphong et retour, en connexion d'horaire avec le grand paquebot poste de Marseille, Saïgon.

Vers minuit, à peu près, les quatre double coups de cloche ont été sonnés peu après, j'ai pu assister à un lever de lune splendide. A l'est, une immense clarté rouge a commencé à illuminer l'horizon; puis quelques secondes après, un disque encore plus rouge a paru d'abord lentement au-dessus de l'eau, comme ferait la tête d'un curieux se montrant prudemment au-dessus d'un mur pour voir ce qui se passe de l'autre côté. Subitement, tout le globe a surgi, globe déformé et d'un rouge écarlate. Insensiblement, le rouge, l'orange tourna au jonquille - canari, et enfin la belle lumière laiteuse et brillante s'épandit sur la mer frisottante qu'elle fit resplendir des millions de feux de sa moire dansante. Ah! que c'était beau!

Et voici où la philosophie me servit de dessert.

Je pensai alors que c'était moi le privilégié, sur mon pont tout nu, comme un clochard qui jouissais de ce merveilleux spectacle tout gratuit, sans rires grassouillets autour de moi, sans odeurs de femmes dénudées mondainement, alors que tous ceux et celles que j'avais vus et vues en bas, sous les ors artificiels et frelatés de la salle à manger, souffraient peut-être, dans leurs cabines étroites, étouffantes, d'une insomnie insupportable et lugubre, ou d'une compagnie indésirée aux relents trop intimement humains.

Puis j'ai dormi, comme un mort, jusqu'à l'aube.

Mais ce que le poète appelle l'aurore aux doigts de rose s'est présenté à moi sous la forme de deux matelots de ponts armés d'une manche à eau. Ils m'ont fait déguerpir de mon dortoir sous prétexte de laver le pont à grande eau. Comme si je l'avais sali ! Bien entendu, j''ai obtempéré immédiatement et j'ai été me faire récompenser à la cuisine du bord où un marmiton complaisant m'a passé une pleine gamelle de café bien chaud et bien sucré. Il n'y avait toujours pas le décor, mais il y avait le café, qui était le principal de l'affaire.

Cette journée là s'est passée je ne sais plus comment comme une journée en mer, probablement, alors qu'on est isolé au milieu de la nappe sans fin que le bateau déchire à l'avant et mâchonne à l'arrière.

Au matin du troisième jour, on aperçut, au loin une masse qui se dégageait à l'horizon. C'était la baie d'Along.

On arrivait.

Petit à petit l'horizon s'avançait vers nous, amenant avec lui la vision extraordinaire de cette multitude de dolmens plantés sans ordre dans la mer d'une transparence merveilleuse. Il y en a de toutes formes, de toutes tailles, de ces rochers : des pointus comme d'énormes crayons qui auraient la pointe en l'air; des trapus comme de monstrueux hippopotames à l'affût de je ne sais quoi. D'autres rappellent les minarets des mosquées islamiques. Certains ont la forme d'une longue table sur laquelle la végétation s'est installée librement, en dépit des typhons qui soufflent pourtant assez souvent dans ces parages. Et tout ça est enchevêtré d'une invraisemblable façon. Les initiés, cependant, en connaissent les moindres passes, les larges routes, les bons mouillages, les mystérieux refuges marins, sous-marins, terrestres.

Comme en se jouant, notre navire passa au milieu de ces écueils formidables qu'il frôla avec sûreté et sécurité, et vint mouiller ses ancres dans une merveilleuse crique tout entourée de ces sentinelles étranges et immobiles.

Notre grand courrier étant arrivé à l'heure de la basse mer, il devait attendre, pour continuer sur Haïphong, la remontée de la marée. C'est pourquoi nous trouvâmes un autre vapeur plus petit qui nous attendait pour transporter tous les passagers et leurs bagages à main à Haïphong, en remontant l'immense embouchure du fleuve rouge qui roule des masses considérables d'eaux épaisses et jaune rouge qui lui ont donné son nom.

Arrivés à destination, le débarcadère nous tendit gentiment son plancher, et, à peine avions nous mis le pied sur la grand place qui y fait suite, que nous fûmes assaillis, comme à Saïgon, par une nuée de pousse-pousse qui se battaient presque pour avoir notre clientèle de quatre sous ! Pas plus! Mais quatre sous vite gagnés parce qu'il n'y a que quelques foulées entre cet endroit et la caserne du 10ème de Marine que tous les pousse-pousse connaissent bien, depuis le temps qu'ils en charrient le personnel !

Me voici donc de passage dans une ville nouvelle pour moi, et, d'après le premier aspect général, considérable. Déjà le trafic rencontré sur le fleuve montrait l'activité du commerce. Dans la rivière même, juste en face des docks immenses du port fluvial, une dizaine de grands cargos étaient ancrés et évitaient au courant bien sagement: c'étaient des bateaux japonais, chinois, anglais, hollandais, peut-être un français, pas sûr; car il était remarquable combien rarement on pouvait voir notre pavillon dans ces mers qui pourtant grouillaient de navires de toutes nations. Les courriers, ceux qui sont subventionnés par l'Etat, oui. Mais les autres, ceux qui doivent travailler à leurs risques et périls, très peu pour les Français. Il y a bien quelques capitaines hardis qui font du fret libre; ceux-là, on les appelle des casse-cou, des aventuriers; tout juste si on ne les appelle pas pirates. Cependant, s'il s'agit de capitaines anglais ou japonais ou allemands ou hollandais, ah! alors, tout change: on inventerait des courbettes supplémentaires si ce compartiment n'était pas déjà très fortement pourvu !

Bon. Ce n'est pas tout ça. Si on allait faire un tour en ville, ce soir, après le repas aussi pantagruélique que ceux de Saïgon? ça va?

Allons-y.

- Ke che! A oie! ça veut dire, pousse, amène toi.

Je suis tout seul sur la porte du quartier. C'est bien visible. J'ai appelé un seul pousse. Mais c'est dix qui m'arrivent en trombe tout autour de moi et, en même temps, baissent leurs vingt brancards à mes pieds, littéralement à les toucher. Rien d'autre à faire dans ce cas-là qu'à reculer dans les brancards de celui est qui est derrière moi, et à me laisser tomber sur le siège moelleux. Miracle plus un seul pousse. Mon choix ayant été manifestement fait, les autres se sont envolés comme une troupe de moineaux, et ont été se remettre bien sagement à leur poste d'attente juste en face de la sortie de la caserne.

Merveilleux!

- Où toi y en divé? me demande le cheval humain jaune. (où veux tu aller?)

- Toi y en a divé comme toi y en a vouloir, ine l'heure. (tu iras ou tu voudras, une heure)

- Moi y en a bien complisse. Balade. (J'ai compris promenade).

Et nous voilà partis, au petit trot. Ca me rappelait, mais en plus pittoresque, les flâneries en filanzane dans les rues heurtées de Madagascar. J'aimais beaucoup mieux Haïphong, ses belles avenues larges et ombragées et ses pousse-pousse confortables.

Cette première sortie se fit entre chien et loup. Je n'avais donc plus ce casque sur le crâne, cette affreuse et incommode cloche de liège qui, pourtant, est indispensable à tout européen au Tonkin, de huit heures du matin au moins à cinq heures du soir au plus tôt.

Ce fut en képi, plus léger et plus seyant que je fis promener ma précieuse personne dans les diverses avenues, boulevards, rues, ruelles de la grande ville de Haïphong. Je n'ai retenu le nom d'aucune artère, ce qui m'arrive souvent dans les villes. Habitué à la brousse, je me dirige dans n'importe quelle ville inconnue. Le pousse m'a mené, à travers les beaux quartiers, ornés de magnifiques banians, le long d'un canal que nous avons traversé plusieurs fois sur plusieurs ponts, jusqu'à la ville indigène, moins belle à notre point de vue d'Européen, mais beaucoup plus pittoresque, animée, grouillante et parfumée de cette senteur âcre spéciale de demi pourriture qui y règne en tous temps. Cette odeur forte vous prend au nez dès l'arrivée, mais, chose étrange, au bout de quelques minutes, on n'y fait plus attention; on ne la sent plus, et on n'en emporte pas le relent lorsqu'on sort de cette foule sans cesse agitée.

Mon heure de pousse étant terminée, je réglai mon conducteur et je terminai la soirée en m'en revenant au quartier, à pied, en flânant, regardant à gauche et à droite, sans autre but que de me régaler du spectacle nouveau et intéressant que m'offrait cette belle ville et en me fiant à ma faculté d'orientation pour demeurer dans la bonne direction. C'est si agréable de se conduire ainsi par la main.

Là comme à Saïgon, je vis que le commerce de détail était entre les mains des Chinois. Depuis les petites boutiques modestes de tailleurs, cordonniers, repasseurs, jusqu'aux somptueux magasins d'épicerie, genre Potin, des Chinois partout. Et toujours les Chinois d'antan, avec leurs belles queues de cheveux noirs, luisants, bien nattés, soigneusement rasés sur le front et autour des oreilles et sur la nuque, exactement le contraire des moines européens qui ne gardent, autour du front et de la nuque qu'une mince couronne de cheveux et rasent tout le reste du crâne.

Comme partout, il y a des gens plus ou moins avantagés sur leur système pileux, ce qui fait que l'on voyait, côte à côte, des Chinois arborant de somptueuses nattes, larges, épaisses, longues jusqu'au pliant des genoux, tandis que d'autres n'avaient qu'une maigre queue peu fournie et allongée artificiellement par de faux cheveux en soie noire. De même pour leur faces: il y en avait de belles, avenantes, plaisantes, sympathiques; d'autres, au contraire, qui, sans être répulsives, étaient franchement vilaines, affreuses. Le mauvais effet était très atténué par leur mise généralement soignée, par leurs manières affables, le milieu dans lequel ils évoluaient; mais ces mêmes vilains bougres, habillés en pirates et postés au coin d'un bois auraient été capables de faire évanouir de frayeur les femmes sensibles... et certains hommes aussi je pense.

Ces Chinois de comptoir portaient à peu près tous le même costume : une grande veste de toile de couleurs variés, bien souvent grise à fines rayures bleues dont la coupe tiendrait du dolman militaire, à cause du col droit, et du paletot de pyjama, à cause des boutons d'étoffe et des brandebourgs de ganse assortie qui les fermaient.

La forme de leurs pantalons était aussi un compromis entre le pantalon de pyjama, par le haut, tenu par une ceinture coulissante en ganse, et le caleçon, par l'étroitesse des pans qui venaient serrer la cheville, recouverts par le haut des chaussettes. Ils portaient des chaussures de drap à épaisses semelles de feutre, dont la pointe se relevait comme la toiture de leurs temples. La plupart restaient tête nue. Cependant, dans les grands magasins certains étaient coiffés de la traditionnelle calotte demi sphérique noire, surmontée d'un bouton en étoffe ou en corozo. Je suppose que les chinois aux calottes étaient des chefs à un titre quelconque.

Dans ces boutiques, de quelque spécialité qu'elles fussent, même empressement commercial des vendeurs, même rapidité de livraison, même complaisance à satisfaire la moindre fantaisie du client ou de la cliente. Même sourire engageant et reconnaissant du caissier qui recevait le prix de la vente, élevé ou non. Ce que j'ai admiré aussi maintes fois chez ces caissiers ou chez les comptables, c'est la rapidité prodigieuse avec laquelle ils font leurs opérations arithmétiques au moyen d'une simple petite boite contenant quatre ou cinq tringlettes horizontales et parallèles, sur chacune desquelles se glissent de petites boules d'ébène ou d'ivoire, suivant le cas ou la fantaisie. Cette boîte à calculer qui est au moins aussi ancienne que Confucius et dont les Chinois se servent aujourd'hui encore de la même manière a certainement inspiré nos constructeurs modernes de machines à calculer. Les Chinois, eux, n'ont pas besoin de nos mécaniques compliquées : en faisant glisser les boules rapidement vers la droite ou vers la gauche, dans un ordre voulu, soit d'une tringle, soit d'une autre, soit de plusieurs ensemble, les comptables chinois obtiennent instantanément le résultat de n'importe quelle opération des quatre règles élémentaires : addition, soustraction, multiplication, division.

Tout cela m'amena, ce soir-là, à rentrer me coucher comme le moindre petit bourgeois de Castellane ou de Lambezellec.

Le lendemain, en effet, on reprenait le chemin du débarcadère de la veille qui se muait, pour la circonstance, en embarcadère. Trajet en pousse, naturellement, et je grimpe à bord d'un grand fluvial, dans le genre de celui qui m'avait été chercher en baie d'Along, et je dépose mes bagages dans un endroit propice du pont supérieur. Celui-ci était réservé aux seuls Européens, fort heureusement, car en dessous, sur le pont de service, c'était un invraisemblable entassement d'indigènes des deux sexes, augmentés de nombreuses marmailles et de montagnes de colis divers: caisses, paniers, sacs, filets, paquets, hardes, chiens, canards, poules, pigeons et je ne sais quoi encore. Une pièce d'une sapèque (environ 1/2 centime) jetée d'en haut n'aurait pu toucher le plancher de ce pont si garni où, entre les pieds nus des gens, on voyait les flaques rouges que les chiqueurs et les chiqueuses y lançaient adroitement. Le tout accompagné de criailleries incessantes et de l'affreuse odeur dégagée par cet amas humain.

En haut, nous n'étions qu'une trentaine de Blancs, dont une dizaine seulement d'aussi basse classe que moi. Nous avions droit, nous, ces dix, au pont et aux bancs de bois qui s'y trouvaient, fort nombreux et confortables. Les autres, les privilégiés du sort, se partageaient diversement les conforts supérieurs qui leur étaient réservés. Les sous-officiers, au nombre de quatre, avaient droit à une gentille petite pièce bien aménagée, avec couchettes claires le long des parois et grande table au milieu. Ils y pouvaient écrire, jouer, prendre leurs repas que le bord leur fournissait moyennant finance, ce que, d'ailleurs, nous pouvions nous procurer également... Mais par la grâce d'un Caporal d'ordinaire généreux, nos musettes étaient si bien garnies que nous n'avions vraiment besoin de rien : poulets, crevettes, omelette, jambon, gelée de porc, veau rôti, tomates et concombres. Comme vaisselle, nous avions notre pain, notre couteau qui était en même temps fourchette, notre philosophie insouciante, et, brochant sur le tout, notre appétit enviable. Nous n'étions donc ni envieux, ni jaloux. Nous étions bien trop biens pour ça !

Au dessus des sous-officiers, il y avait la première classe, dans laquelle on distinguait les officiers combattants, les non combattants et les fonctionnaires civils. Tous ceux-là avaient droit à beaucoup de choses absolument indispensables pour un voyage de 16 à 18 heures sur le Fleuve rouge. D'abord, une enceinte réservée, limitée par des barrières et des écriteaux: tout comme dans les jardins zoologiques, le public roturier a ses allures franches; tandis que les êtres nobles se tiennent noblement derrière des grillages. Dans cette enceinte réservée, il y avait des cabines à deux couchettes, un salon fumoir et une salle à manger luxueusement décorée où l'on servait le repas du soir, le seul à prendre à bord, qui, comme il se doit, était gracieusement offert par Marianne.

Ces Messieurs ne mangeaient pas comme le commun des mortels. Ils étaient servis par la nombreuse boyerie du bord, augmenté de leur boyerie personnelle, car ils montaient à bord à Hanoï avec leur domesticité personnelle, trop habitués à elle pour pouvoir s'en passer, même pour un court trajet. Il est vrai que, pendant les 16 heures du voyage, il y en avait 7 ou 8 de nuit, et alors, ...ma foi... il y avait de ces boys qui étaient vraiment trop jolis. Tous boys et patrons, étaient élégamment habillés de blanc immaculé, et, pendant que ces derniers mangeaient noblement, les premiers étaient attentifs aux moindre gestes de désir des maîtres. Quant aux pankha qui fonctionnait incessamment, il avait été royalement confié à une espèce de pirate déguenillé qui, assis nonchalamment à même le pont, tirait sur le bambou pour faire marcher l'éventail collectif. De temps en temps, un "maoulen" féroce aboyé aux oreilles du pirate-panka venait le faire sursauter et activer son mouvement de balancier pendant quelques secondes, après quoi, il reprenait sa cadence plus moelleusement somnolente jusqu'à la prochaine secousse.

Profitons de ce moment neutre de notre navigation où il n'y a plus rien à voir dans le paysage pour expliquer ce que c'est que ce pankha Le fleuve coule toujours, jaune et épais, avec le même empressement entre ses berges inondées. La campagne, à perte de vue, n'est plus qu'une immense rizière en pleine végétation. On ne voit plus émerger que les bouquets d'arbres, palmiers ou autres, qui indiquent l'emplacement des villages, perdus dans ce marécage continu. Nous en avons comme ça pour jusque demain matin, alors, autant parler d'autre chose, du pankha pour commercer nous verrons par la suite, s'il nous arrive un peu d'inédit.

Le pankha vient, dit-on des Indes. C'est un instrument composé de deux parties principales l'une rigide, l'autre volante. La partie rigide est formée par un cadre de bois léger, rectangulaire, d'une longueur en rapport avec les dimensions de la pièce à aérer un mètre, trois mètres, à volonté, et d'une hauteur d'environ 40 centimètres. Ce cadre est entièrement recouvert d'étoffe ou d'une simple natte et est suspendu au plafond verticalement, le grand côté parallèle au plafond. Sous ce grand côté est cousu un volant de même étoffe plissée et alourdie par de petits plombs glissés dans l'ourlet du bas. Ce volant a généralement 50 centimètres de hauteur. On suspend l'appareil de façon que l'ourlet de ce volant se trouve à environ 50 centimètres au-dessus de la tête des gens à éventer. Dans le milieu de la tringle du bas on attache une longue et forte corde que tient par l'autre bout le boy-pankha, l'homme qui va manoeuvrer l'affaire. Assis ou debout, ce manoeuvre n'aura qu'à tirer constamment sa corde pour imprimer au pankha un mouvement de va-et-vient continu, comme celui d'un balancier d'horloge,

Entraîné par le mouvement, le volant, alourdi par ses plombs balaye l'air qui est au-dessous de lui et produit cette ventilation à deux temps si agréable que, maintenant, malgré la commodité et la discrétion du ventilateur électrique, les sybarites coloniaux préfèrent de beaucoup le pankha, plus doux, plus lent, silencieux, pas de bourdonnement qui peut flanquer le cafard à la longue. Par contre, il n'est pas discret, dira-t-on, puisqu'il faut un homme curieux, témoin, pour le faire marcher. Oui, c'est vrai. Mais d'abord, dans presque toutes les circonstances il y a toujours des boys qui rodent par-ci, par-là, à l'heure des repas, des apéritifs, du thé, alors le pankha de plus ou de moins, ça n'a aucune importance. Lorsqu'il s'agit d'une visite intime par contre, le pankha pourrait être de trop. Mais, "il y en a bon manière". D'abord dans ce cas spécial mais courant, le pankha instrument est tout ce qu'il y a de plus recommandé. Car, n'oublions pas que nous sommes en Indochine, pays de grosses chaleurs, où la tenue de cérémonie de notre premier père s'allie très bien avec la même tenue de notre première mère. Et, ma foi, dans cette tenue, la douce caresse de l'air brassé par le volant du pankha est très apprécié des descendants du père et de la mère en question. Elle fait même partie de la conversation. Et pour pallier aux inconvénients du pankha-moteur on le met dehors: on perce un trou dans la muraille, à la hauteur du plafond, et on y fait passer la corde de l'instrument. Le pankha moteur s'en empare, et, ce moteur étant homme et non machine, n'ignorant donc rien de l'homme ni de la femme, il fait son office le mieux du monde, beaucoup mieux qu'un moteur électrique, même particulièrement bien réglé: celui-ci n'aura jamais la manière. Connaît-il quelque chose à la volupté?

Voila qu'il fait tout à fait nuit. Nous allons préparer notre dodo sur le meilleur creux de ce banc de bois très propre, et nous y roupillerons sans vergogne, sans nous occuper des faits et gestes des gens du quartier réservé. Chut, bonsoir!

Et voilà pourquoi, sans doute, nous arrivâmes le matin à 8 heures au débarcadère d'Hanoï, après avoir fait une entaille aussi vite refermée qu'ouverte dans la cohue des barques, sampans, jonques, amassées en paquet aux alentours du dit débarcadère.

Pousse-pousse comme toujours, et, avec plusieurs coups de pattes, -c'était assez loin - nous arrivons au quartier du 9ème Régiment d'infanterie de marine, dans la citadelle. Sur le vu de nos papiers, on nous dirige sur le dépôt des isolés, où un sergent-major très aimable nous accueille, nous loge et nous dit de "laisser pisser le mouton", expression qui, en langue verte, veut dire "vous en faîtes pas" ou encore "attendez les ordres". En tout cas, ce n'était pas difficile à réaliser.

Je suis resté là, à Hanoï, une quinzaine de jours, à ne rien faire absolument c'est à dire que j'aurais pu ne rien faire du tout. Mais comme c'est là une chose difficile, j'offris mes services bénévoles au sergent-major qui les accepta sans difficulté et les utilisa au mieux et pour lui, et pour moi-même. C'était beaucoup plus agréable de passer quelques heures intelligemment en compagnie de gens intelligents que de passer ces mêmes heures à regarder voler les vautours. Au moins, le soir, on sortait avec plaisir et avec des camarades sympathiques qui connaissaient la ville de Hanoï, et à tous points de vue, sans exception.

Ces quinze jours filèrent avec une rapidité inouïe qui n'eut d'égale que celle avec laquelle filèrent d'autres quinze jours, dans cette même ville d'Hanoï, l'année d'après. Nous y viendrons au moment voulu. Pour l'instant, nous en sommes à mon premier séjour. Au bureau du "Chef", outre l'avantage de la distraction agréable, j'avais fait la connaissance du Caporal adjoint Vasel, également ex-sous-officier, mais de l'infanterie de ligne en France C'était un chic type, de bonne famille instruit, musicien, et Bohème de nature. Fils de famille, il avait raté le bachot par paresse, insouciance, ou mépris, et, ensuite, n'ayant pu ni su rien faire d'autre que de manger les subsides que sa famille lui octroyait, il avait eu un jour, l'idée d'aller les manger dans un autre cadre, et c'est ainsi qu'il vint au 9ème de Marine à Hanoï, où il menait une vie de petit pacha, avec quelques camarades qui étaient dans le même cas que lui.

Il me prit en sympathie, et, souvent m'emmena le soir dans le petit pavillon que ce club avait loué en ville, et fait meubler très gentiment. Pavillon discrètement caché sous un fouillis de bambous, de bougainvilliers, de lauriers roses, de palmiers-phoenix et autres végétations luxuriantes. Il y faisaient de la musique, violon, violoncelle, piano. Ils y prenaient le thé ou s'y livraient de temps en temps à des agapes plus substantielles, dont les éléments étaient fournis par le très grand et très chic restaurant chinois tout proche. Ce pavillon leur servait aussi de fumerie, mais pas à eux seuls. Souvent, lorsqu'ils avaient une permission de la nuit ou simplement de minuit, ils s'y réunissaient avec des amis civils, hommes et femmes, et s'y livraient à des débauches de fumée empoisonnée et paradisiaque.

Le caporal Vasel était le plus intoxiqué, car il pratiquait la "toufiane" (pipe à opium) au quartier, avec le sergent-major lui aussi opiomane invétéré. Là, ça leur était commode. Ils n'avaient pas de permission à demander. La chambre du sergent-major organisée en un tour de main par le boy bien stylé, se transformait aisément en fumerie. Des nattes par terre, des coussins doux pour les coudes, des coussins durs pour la nuque, la tête, une tablette basse, des pipes de bambous ou d'ébène, la lampe à brûler la drogue et la boite pour la drogue elle même. Les amateurs n'avaient plus qu'à venir et à se mettre en tenue, c'est à dire qu'il leur suffisait de se faire déshabiller entièrement par leur boy et de se faire mettre immédiatement soit un pyjama, soit un kimono pour l'aisance du corps. Ensuite, ils s'étendaient à terre, de tout leur long, mollement, sur les nattes fines et moelleuses, le coude sur un coussin, et, chacun son tour, aspiraient à pleins poumons la fumée âcre et odorante que dégageait la boulette noire en grillant devant la lampe, sur le fourneau de la pipe. Le boy ne faisait que cela, inlassablement. Accroupi entre les fumeurs, il préparait la boule d'opium en la tournant savamment au bout d'une longue aiguille. Lorsque cette boule était à point, il la déposait sur le fourneau de la pipe que le fumeur présentait à la flamme pour faire grésiller et brûler la pâte en en aspirant la fumée par l'embouchure.

Ce petit jeu durait ainsi sans mot dire, jusqu'au moment où, le nombre de pipes ayant été atteint, l'effet de la drogue se faisait sentir en suggérant à ses amants les ivresses que leur imagination leur dispensait. A partir de ce moment là, une pipe ou deux par-ci par-là prolongeaient cette extase ineffable qui, parait-il transporte le fumeur dans des paradis insoupçonnés du reste du genre humain. C'est bien possible, puisqu'ils le disent et qu'il y a tant et tant d'amateurs. Mais ça coûte cher, très cher. En argent d'abord, car la drogue est chère. Et puis elle opère, cette drogue comme toutes les drogues: plus on en prend, plus il faut en prendre pour en percevoir les effets. Et elle est exigeante, la drogue, car le paradis qu'elle ouvre est si tentant!

Mais ce qui coûte le plus au fumeur, c'est la déchéance fatale qu'il encourt, assez rapidement, dans ses facultés les plus nobles. De sombre, il devient hypocondre, puis son cerveau se liquéfie, il devient fou, gaga, et il meurt très tôt, loque humaine au physique et au moral. Terrible paradis que cette drogue! aussi a-t-on sagement agi en l'interdisant d'une façon absolue. Mais hélas! cette interdiction n'est qu'une hypocrisie de plus, d'abord parce qu'elle n'interdit rien du tout, ensuite, parce que l'Etat français lui même, sous forme de l'administration des douanes et de la régie, s'est réservé le monopole exclusif de la fabrication et de la vente de cet opium abhorré, banni rejeté. Elle est bonne celle là par vrai?

Je n'allais chez ces bons camarades que lorsque le caporal Vasel me le demandait. Je ne leur restais pas collé aux jambes. Autrement, j'allais seul, à la découverte, me laissant guider par ma seule fantaisie. Lorsque l'envie me prenait d'aller dans les banlieues grouillantes, je m'offrais pour dix ou vingt cents de pousse-pousse et la promenade n'était pas moins agréable pour ça.

De même que Haïphong, Hanoï est bâtie sur la rive droite du fleuve rouge. Mais, tandis que Haïphong se trouve en plein delta du fleuve, au milieu d'une contrée inondée qui n'est qu'une immense rizière, Hanoï est franchement dans les terres; Oh! les rizières ne manquent pas. C'est la seule grande culture mais elles sont parsemées dans toute la campagne qui n'est pas plate. Des collines, ou plutôt des ondulations portent des éléments de forêts, des vergers des bouquets de bambous. Au loin se dessine nettement une chaîne de montagnes. Le fleuve coulant à plein bord en cette saison des pluies ne s'étale pas. Il est très large impétueux, formidable, mais sagement, il reste dans son lit. En saison sèche, me dit-on les berges, à fleur d'eau au moment ou j'y étais surplombe le fleuve de cinq ou six mètres!: six mètres de creux sur 1000 de large, ça fait 6000 mètres cubes au mètre courant!! bigre!

Quand on songe à l’immense superficie que ce fleuve draine, depuis là-haut, à Lao-Kay, à sa sortie de Chine, en traversant tout le Tonkin du Nord au Sud, et qu’on songe aux formidables averses qui s'y déversent pendant quatre ou cinq mois de l'année, ces chiffres ne paraissent plus extraordinaires. Il faut avoir vu tomber ces averses, avec ou sans orage, pour se rendre compte de l'énorme quantité d'eau que le sol peut recevoir du ciel. C'est inimaginable. Les mots ne peuvent en donner aucune idée, même approximative, car il n'y a guère de points de comparaison avec les pauvres petites pluies que nous recevons en France et qui nous font grogner bien souvent. A chaque pays, son régime!

Ou bien je rôdais en amateur dans les rues animées des métiers, comme à Saïgon, comme à Haïphong, où elles sont concentrées dans un même pittoresque quartier incessamment fréquenté par une nombreuse clientèle indigène et aussi européenne. J'aimais voir travailler adroitement et rapidement ces artisans laborieux et artistes, même pour les moindres choses comme des clous, par exemple. Faire des clous à la main, ça n'a l'air de rien. Eh bien, essayez un peu pour voir, vous m'en direz des nouvelles! clous de souliers à tête, sans tête, longs, petits, courts, épais, minces, tête ronde, tête plate, en fer, en cuivre, en zinc et même en or.

J'aimais regarder travailler les bijoutiers minutieux' quand il filigranaient une bague, un bracelet; et les tisserands! et les brodeurs!

Puis j'allai voir aussi quelques pagodes, dont l'une merveilleuse, était située sur un îlot au milieu du lac serti dans la ville. Le lac est très beau, l'îlot magnifique, la pagode splendide, un vrai bijou de pierres, de marbres, d'onyx, d'ébènes, d'ivoires, d'ors, de cuivres, de bronzes, orné de statues plus étranges les unes que les autres.

Dans une autre pagode énorme, je pus contempler à loisir le colossal Bouddha qui y trône, au ventre répugnant tellement il est gras, au nombril comme un cul de bouteille de champagne à la face énorme et grimaçante, aux six paires de bras, ainsi que toute la fantasmagorie des statues qui l'entourent. Cependant, cela devient monotone, à la fin, car c'est comme partout: ces monuments se ressemblent tous entre eux. Comme chez nous, les églises sont toujours des églises, quelle que soit leur splendeur ou leur ampleur, de même, les mosquées sont toujours des mosquées, quelle que soit leur beauté individuelle. Ce soir-là, après avoir copieusement humé les senteurs suaves répandues par la fumée discrète des bâtonnets parfumés qui se consument dans leurs cassolettes, je revins en ville en longeant le lac d'où partait un infernal concert de crapauds-buffles, juchés sur les palettes vertes des nénuphars géants et s'égosillant à clamer leur joie de vivre à leur bouddha à eux.

Pendant ce premier séjour, je n'eus qu'une fois la fantaisie d'aller prendre le thé dans un couvent japonais. Ce soir-là, j'étais seul. D'abord, c'est plus simple. On se comporte comme on le veut, sans s'inquiéter de la commodité des autres. Et puis, mes camarades habituels n'étaient pas amateurs. qui dit Opiomane dit abstinent pour le reste: les deux ne vont pas ensemble. Toujours aussi gracieusement aimables, ces fleurs du Japon, ces mousmés jolies et peintes à la perfection.

On les croirait faites toutes, sur une dizaines de moules, tellement elles ont les mêmes apparences partout. Et pourtant, tout comme chez nous, aucune ne ressemble à une autre. Mais il y a le costume et la coiffure et la démarche qui sont uniformes. C'est cela qui leur donne à toutes cette simili ressemblance.

 

Mon conseil de guerre, la cause de ce voyage d'agrément, s'est déroulé comme d'habitude dans la salle d'audience solennelle garnie comme il se doit de curieux et d'intéressés, tous militaires. Notre affaire a été appelée la première. Mise en scène rituelle; Moi, comme les autres, j'ai d'abord été cité, en qualité de témoin, mis dans une salle à part, pendant l'interrogatoire de l'accusé. A l'appel de mon nom, je me suis présenté devant le Colonel président, en claquant les talons et saluant amplement.

- Vos noms, prénoms, naissance etc. . . , vous jurez de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité! levez la main et dites: "je le jure".

Je m'exécute.

- Reconnaissez vous l'accusé pour être le nommé X de votre Compagnie ?

- Oui mon colonel je le reconnais parfaitement.

- L'avez vous vu frapper le caporal Z ici présent  ?

- Non, mon Colonel

- Non ? tiens! enfin avez-vous assisté à la rixe au cours de laquelle le Caporal Z a été frappé ?

- Non, mon colonel.

- Mais alors que venez vous faire ici, si vous ne savez rien ?

- J’ai été convoqué, mon Colonel.

- Qui a bien pu convoquer ce témoin qui n'en est pas un ?

- Il a été cité, dit un des officiers assesseurs, par la déposition du caporal Z.

- Caporal Z pourquoi avez vous cité le nom de ce soldat ?

- Mon Colonel, je l'ai cité dans ma déposition parce que c'est lui seul qui m'a reçu au bureau de la compagnie lorsque je venais rendre compte au Sergent-major.

- Ah! bien c'est autre chose.

- Alors témoin Hubin, me fait le colonel en revenant à moi, vous avez vu le caporal Z au bureau de votre Compagnie. Dites nous comment cela s'est passé.

- Voici mon colonel. J'étais seul au bureau de la compagnie en train d'écrire, lorsque tout à coup, je vis entrer brusquement le caporal Z, les cheveux ébouriffés, la figure hagarde, du sang à une joue, qui ne voyant que moi de présent me dit d'une voix haletante où est le chef?

- Il est parti chez le capitaine avec les pièces à signer.

- Je voudrais le voir tout de suite !

- Impossible, Caporal: il faut attendre son retour. Si je puis le remplacer...?

- Non vous ne pouvez pas c'est trop grave.

- Qu'y a t-il Caporal ?

- Une sale affaire avec X qui est saoul comme un cochon et qui vient d'en faire du propre!, m'a répondu le Caporal en partant. C'est tout ce que je sais de ce moment là. Je suis resté au bureau et ai mis le Sergent major au courant de cette visite dès sa rentrée.

- C'est tout? me dit le colonel.

- Oui mon Colonel

- Ainsi donc vous n'avez pas vu la rixe, mais vous avez vu le caporal Z aussitôt après la rixe, avec du sang sur une joue, les yeux hagards, les cheveux en désordre ?

- Oui mon colonel.

- C'est bien, merci me fait le colonel président, vous pouvez aller vous asseoir.

Le reste n'a plus été qu'une affaire bâclée.

Le ministère public a foncé sur le malheureux comme une hyène sur une proie, à croire, ma foi, que cet homme était un ennemi personnel de l'autre et a réclamé la plus haute peine: travaux forcés, rien que ça.

Le défenseur, un Caporal, chic type, a bien défendu son client, faisant valoir son enfance malheureuse, le long service déjà accompli, la mauvaise influence du climat, le soleil, la boisson, la faiblesse, etc... Il a montré que le Caporal Z, le blessé, ne s'était cru ni blessé, ni outragé, qu'il n'aurait pas porté plainte si l'affaire s'était passée sans témoin, mais que devant plusieurs témoins, il lui avait été impossible de ne pas rendre compte...

Enfin, une belle et habile plaidoirie.

Ce qui n'empêche que le malheureux type n'y a pas coupé de ses cinq ans de travaux forcés. Cinq ans de bagne pour un verre de trop et un geste malheureux!

C'est tout triste que je suis sorti de là.

J'étais pourtant bien habitué à ces condamnations à la légion, où elles sont monnaie courante; mais un certain temps s'était déjà écoulé; et puis, cinq ans pour si peu, pour une malchance bête qui a amené des témoins là où il n'en aurait pas fallu. Comme il faut peu de chose tout de même, pour bousiller une unité humaine! Car il n'était pas mauvais homme, le condamné, ni mauvais soldat, ni encore bien moins un malfaiteur quelconque ni un indiscipliné. Il avait été amoindri par la vie coloniale qu'il avait menée comme un être faible sans ressort, sans but. Elle l'avait pris, cette vie coloniale, dans ses nombreux filets enchanteurs et lui avait prodigué maintes petites et grandes joies auxquelles il ne s'attendait nullement et dont il avait abusé notamment de la plus facile à atteindre pour un être simple et rustre comme lui, la boisson. C'est tout son crime. Cinq ans de bagne, plus la suite: section de discipline et autres avatars du même tonneau! brrr! Mais, n'est-ce pas, il fallait bien que les juges justifient leur présence et leurs émoluments? A quoi serviraient les juges si ceux qu’on leur présente n’étaient pas impitoyablement jugés ?

Deux jours plus tard, mon baluchon de clochard de nouveau sur un pousse-pousse, je reprends la direction du fleuve et de son navire, Cette fois, on redescend le courant pour retrouver Haïphong le lendemain matin et le quartier du lOème de Marine. Que va t-il m'advenir là ? me demandai-je dans le pousse qui m'y menait au petit trot. Mon sort m'était parfaitement inconnu et je n'aurais pu dire moi-même, à ce moment-là, lequel je désirais. J'étais un petit rouage d'une énorme machine et je m'attendais tout simplement qu'on me fasse tourner là ou ailleurs. Peu importait; la seule chose dont j'étais certain et qui me plaisait: je ne retournerais pas en Annam. C'était trop dispendieux pour les finances, publiques: j'étais au Tonkin, je resterais au Tonkin. Et depuis que j'en connaissais les deux grandes villes, Hanoï et Haïphong, je préférais.

Je fus du reste vite fixé: mon sort était fixé bien avant que j'en aie eu connaissance moi même. Toujours à cause de ma profession de comptable et de mes services à la Légion - mes pièces militaires m'avaient suivi d'Annam - le Bureau du Commandant major qui en avait pris connaissance pour savoir où on pourrait m'affecter au mieux, se servit le premier, et m'affecta à lui même. Oui. J'étais versé à la Compagnie hors rang, en qualité de secrétaire officiel du Commandant major, ce qu'on m'apprit dès que je montrai le bout de mon nez au Dépôt des Isolés à Haïphong.

Bien. Allons y pour le Bureau du Major. Ca ne me changera pas, je connais la manoeuvre et, dans un sens, je serai plus près du soleil pour en recevoir les chauds rayons. Ce qui arriva mais pas sans péripéties!!

Je me rendis donc au bureau, où je fus reçu par le Sergent. chef de bureau, -j'ai oublié son nom - puis par le Caporal adjoint, un algérien français, nommé Vedrenne de la Chapelle de Saint- Ferréol!' excusez du peu! Ce nom là, je l'ai retenu! Puis je fus présenté au Commandant et m'en fus au gîte de ma Compagnie hors rang qui était logée hors quartier, dans la ville, dans un assez vaste enclos pas mal du tout, le long du canal Bonal. Là je fus reçu, par le cabot-clairon qui m'indiqua un lit inoccupé: "Mets toi là, me dit-il, il n'y a personne et tu y seras aussi bien qu'ailleurs". Et ma foi, c'était vrai, car j'y fus même très bien.

Cette chambrée était une immense pièce aussi longue que large bien éclairée, bien aérée, contenant quatre travées de lits, une quinzaine par travée, soit environ soixante en tout. Ces travées étaient ainsi disposées: la première le long du mur de gauche, tête au mur; une allée de deux mètres, et la deuxième travée s'alignait, pieds face aux pieds de la première. A la tête de cette deuxième rangée de lits, une cloison à claire-voie, qui formait séparation avec la tête de la troisième travée; une autre allée de deux mètres et la quatrième lignée de lits, tête au mur de droite. Moustiquaires partout, nattes, pankhas, tout le confort et aussi cet air de désordre de fantaisie, de négligence élégante qu'on retrouve toujours chez les gens dont les occupations sont plus intellectuelles que manuelles.

Et c'était le cas. A la C. H. R étaient affectés les secrétaires de tous les services administratifs, caporaux, soldats, sous officiers (ceux là avaient leur quartier à part bien entendu). Il y avait les musiciens, les caporaux clairon, les escrimeurs, les cordonniers, tailleurs, imprimeurs, ordonnances. Si bien que la tenue générale de la chambrée, impeccable dans la troupe ordinaire semblait ici plus négligée, à cause du décalage horaire du service.

Un peu avant dix heures, je vis rappliquer tout le peuple de cette tribu des embusqués, dont je faisais maintenant partie. Brouhaha de la table; appétits à satisfaire en premier lieu. bonne très bonne table d'ailleurs servie par des boys bien stylés et cuisinée de main de maître. Régime pas du tout déplaisant.

 

Après, sieste, ou gestes pour la faire. Prise de contact d'abord avec mes deux voisins de lit que le hasard m'avait destinés, hasard dont les conséquences se firent sentir longtemps. L'un de ces compagnons était le soldat Joseph Tillet, secrétaire au bureau du colonel, l'autre Maurice Laurent, secrétaire au bureau du trésorier, tous deux amis intimes, très intimes. Naturellement, puisque je me trouvais entre les deux, il fallait bien qu’ils me causassent (c’est peut-être grammatical, ce temps de verbe, mais sapristi que c’est donc disgracieux et prétentieux). Ce fut ainsi qu’une bonne amitié débuta entre nous. Ils étaient très sympathiques l’un et l’autre (il fallait bien qu’il fussent en dehors du commun pour occuper l’emploi de confiance qu’on leur avait confié) et ils me jugèrent également tel à leur point de vue. Il n’en faut généralement pas plus pour fabriquer de l’amitié réciproque.

Laurent était le plus âgé. Il avait 26 ans à cette époque, moi 23 1/2, et Tillet tout juste 21. Laurent était, tout comme le Caporal Vasel d’Hanoï, fils de bonne famille, et, comme tel, "habitué au luxe et à la dépense" suivant le cliché consacré, n’avait jamais rien fait de bon au lycée Louis-le-Grand où il était resté jusqu’à 18 ans sans pouvoir décrocher le bachot pour lequel il était aussi bien doué qu’un autre. Mais il avait une certaine répulsion envers le travail à fournir, il préférait les petites femmes, les concerts, les théâtres, les cafés. Dans ces cas-là, l’armée offrait un débouché tout trouvé pour ces inutilités là, les parents caressant l’espoir que l’inutile en question se fera dresser par la discipline militaire.

En général, c’est le contraire qui arrive. En effet, ces jeunes gens semi-instruits, bien éduqués, bien argentés, se font remarquer au régiment. Ils dépassent la masse des autres de plusieurs têtes. Ils absorbent la théorie en se jouant, ont une belle attitude naturelle, et dans le minimum de temps, les voilà sous-officiers, ayant pu éviter, grâce à leur argent les multiples embêtements qui tombent sur le dos des troufions sans le sou. Jamais de corvées pour eux; jamais d’astiquage, de nettoyage: c’est le copain payé pour cela qui se charge de tout, sous l’oeil consentant du Caporal et du Sergent, tous deux profiteurs assidus des largesses du petit monsieur.

Une fois le dit petit monsieur en possession des galons d’or, à nous la belle vie et les femmes qui fument (à cette époque, c’était une indication). On a des permissions particulières et permanentes. On festoie, et, presque toujours, on s’enlise. La noce appelle la noce. Les demandes d’argent deviennent plus impérieuses. Les femmes fréquentées sont de plus en plus indispensables et exigeantes. On fait des dettes, on fait des bêtises et, comme mon Laurent, on se fait casser et remettre soldat de 2ème classe. Après-ça, il n’y a plus qu’à ronger son frein jusqu’à la libération.

C’est ce que fit Laurent. Rentré dans la vie civile, il y fut tout d’abord très sage. On lui procura un emploi de tout repos, de façade plutôt qu’effectif. Cela le perdit de nouveau. A Paris, c’est si tentant lorsqu’on a du temps et de l’argent à dépenser et qu’on a 22 ans! La noce de nouveau. L’arrêt brutal par la suppression des subsides paternels et maternels. Nouveau plongeon dans l’armée, dans l’armée coloniale cette fois. Le 1er régiment à Cherbourg, le Tonkin, et le secrétariat. Depuis ce nouveau plongeon, excellente conduite, plus de folies, et les subsides familiaux reprennent petit à petit, mais modérément. D’ailleurs, il en a plus que suffisamment,dit-il, juste pour en faire profiter les copains.

Le camarade Tillet, lui, n’avait pas d’histoire au singulier, ni d’histoires au pluriel. Il était Parisien, comme Laurent, troisième enfant d’une famille de cinq: l’aîné, un fils, Gustave, la seconde, Thérèse, lui le troisième, une soeur encore, Louise, et enfin un frère Jean, qui devait avoir, à cette époque, dans les 11 ou 12 ans. Sa mère, veuve depuis longtemps, vivait de la retraite proportionnelle qui lui revenait de par son mari, instituteur primaire parisien, et de quelques subsides qui lui venaient de par ailleurs. Lui, Joseph, était employé de bureau depuis l’âge de 14 ans jusqu’au moment de son engagement dans l’infanterie de marine, vers 18, 19 ans. C’était tout. Sa bonne mine, sa belle écriture et ses aptitudes bureaucratiques lui avaient valu sa place au bureau du Colonel, et, en même temps, la connaissance de Laurent, par la suite, la mienne.

C’étaient vraiment deux bien chics camarades, très intéressants de caractère, d’aspirations. De très bonnes manières, élégantes, polies, un peu trop peut-être chez Tillet. J’ai passé avec eux plusieurs mois agréables. En service, nous nous fréquentions de bureau à bureau, et en dehors du service, nous étions ensemble à la chambrée tous les jours de 10 heures à 3 heures, et à partir de 9 heures du soir.

Pour les sorties en ville, le trio redevenait duo: Laurent -Tillet. Ils étaient ainsi plus libres, et leurs conversations pouvaient être plus intimes. Car ils étaient intimes dans le sens amoureux. Laurent, surtout, éprouvait réellement de l’amour pour Tillet. Celui-ci était si joli garçon! Assez grand de taille, fin, bien bâti mais plutôt en éphèbe qu’en athlète, il avait un visage féminin très séduisant. De beaux cheveux fins et frisotants, dont il était assez vain, les soignant comme une femme ne fait pas pour les siens Il les partageait en deux parties inégales, par une raie sur le côté qui lui faisait sur le côté opposé une magnifique touffe ondulée naturellement. Il obtenait cette ondulation naturelle en s’astreignant tous les soirs, aussitôt la lumière éteinte, à se coiffer d’un fond de chapeau de feutre dans lequel il enfermait sa chevelure dûment peignée, l’empêchant de s’ébouriffer pendant la nuit. Mais ce n’était pas sa seule beauté. Son teint, aussi, était merveilleux de pâleur ivoirine avec un soupçon de rose courant par dessous une peau douce et veloutée. De beaux yeux bien encadrés de sourcils agréablement arqués et de longs cils blonds, comme ses cheveux. Beau nez droit, bouche appétissante bien dessinée, aux lèvres charnues, rouges, gourmandes, la supérieure surmontée par une merveilleuse petite moustache brune et frisée qui lui donnait un air des plus séduisants. Plutôt joli garçon que beau garçon, parce qu’il était trop efféminé: dans toute sa personne, y compris son regard qui n’avait rien de masculin, rien de mâle. Laurent, lui, était beau garçon, bien bâti, sans l’être en force, avec ses cheveux bruns.

Ensemble. ils formaient un beau couple, et, lorsqu’ils sortaient en ville, le soir, on voyait la figure de Laurent s’illuminer de joie. Il couvait littéralement son ami et profitait de tous les mouvements de la marche pour le frôler. Je les ai vus quelquefois s’embrasser sur la bouche, alors qu’ils se croyaient couverts par les ténèbres environnantes, avec passion, de longs baisers, d’une longueur américaine pour films sensationnels, en même temps que sensuels. Maintenant, la question: étaient-ils, charnellement, amant et maîtresse? Je ne saurais le dire. Je serais plutôt porté à croire que non. Il me semble que, s’ils avaient consommé leur amour entièrement, je l’aurais remarqué, moi qui avais mon lit et mon ménage entre les deux leurs, et qui, sous le rapport de l’amour entre hommes, avais assez d’expérience pour en reconnaître les indices. Non. Je crois plutôt qu’ils ont flirté très loin, jusqu’aux caresses superficielles incluses, très probablement, mais pas plus avant. En tout cas, cela ne me gênait pas le moins du monde. Ils étaient par ailleurs si bons camarades !

Mais j’avais encore d’autres bons camarades.

Il y avait Frédéric Lecaudey, un pique boyaux -lisez prévôts d’escrime- Parisien aussi, très beau garçon également, poilu comme un ours, noir de poil, grand nez busqué, yeux de braise, bras d’acier, jambes à ressort, il devait plaire beaucoup aux femmes, car il n’avait, lui, rien de féminin nulle part. C’est avec lui que je sortais le plus souvent quand je ne sortais pas seul. Il avait ses amours en ville, amours normales qu’il traitait très discrètement. Il fréquentait une femme de haut fonctionnaire qu’il avantageait de sa tendresse trois fois par semaine. C’était bien réglé, comme toutes relations fonctionnariales du reste. Monsieur avait ses jours et ses heures immuables, desquels, non moins immuablement, Madame profitait en faveur de Frédéric.

Il y avait aussi Cuny, un vosgien de Remiremont, fin ouvrier tailleur qui ne travaillait que pour les officiers. Il gagnait beaucoup d’argent et en dépensait tout autant, avec sa maîtresse japonaise qu’il avait sortie d’un pensionnat pour se la réserver uniquement. Il parait que le ménage marchait très bien, mais ça coûtait cher, car la mousmé ne voulait pas perdre les gains que lui assurait sa vie au pensionnat. Elle, comme toutes ses compagnes, n’était pas venue pour filer le parfait amour avec un quelconque Européen. Elle était venue, comme toutes, se constituer une dot. Oui, c’est ainsi qu’étaient les moeurs japonaises de ce temps-là. Il y a beaucoup de chances pour que, sous ce rapport, tout au moins, elles n’aient pas beaucoup changé.

En Asie, la morale, en ce qui concerne les relations sexuelles, n’est pas basée sur ce fragile parce que faux piédestal: le péché originel. Le péché originel! Appeler péché, cet acte imposé à tout être vivant, animal ou plante, pour se reproduire, est un non-sens absolu. Si encore, on concevait ce péché dans le seul fait d’un rapprochement sexuel n’ayant d’autre but que la recherche d’un plaisir, d’une volupté! On pourrait dans ce cas, comprendre l’idée de péché, comme on comprend celui de gourmandise, qui consiste à rechercher des satisfactions, plaisirs, voluptés, dans des abus alimentaires. Mais non, chez nous, on nous dit que notre naissance même est uniquement le produit du péché.

Comprends pas.

D’autant moins qu’à côté de cela, le mariage, qui a pour unique but de consacrer l’accouplement, donc de perpétrer ce péché, est considéré comme un sacrement.

Comprends plus.

Ca ne fait rien. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y a nécessité absolue, pour les sexes, de rechercher les sexes opposés. C’est une loi naturelle, donc divine.

A moins, encore, qu’on ne croie ce que certains n’ont pas peur d’affirmer, à savoir que Dieu, le Créateur, a institué cette obligation à seul titre de tentation, pour voir, en s’embusquant derrière sa toute puissance, quels sont ceux des humains - car il ne s’agit que des humains, parait-il - qui auront la suprême sagesse de n’y pas succomber ! Hum ! Si c’était vrai, ce créateur là serait une sacrée foutue bête ! Mais çà n’est pas vrai, heureusement.

Quoiqu’il en soit, les femmes asiatiques, qu’elles soient japonaises, chinoises, annamites, cambodgiennes, siamoises, malabares ou autres hindoues, ne sont pas harcelées par ce soi-disant péché, et elles pratiquent le rapport des sexes comme ça leur toque, sans que leur morale en soit choquée le moins du monde.

Au Japon, il est tout à fait licite pour une mousmé libre - c’est à dire célibataire - de se livrer à la prostitution, qui n’a jamais rien de crapuleux, ni de bas, ni de sale, pour se constituer une dot qui lui permettra, plus tard, de se marier légitimement avec le Japonais de son choix et duquel elle aura des enfants chéris et choyés tout comme les autres.

Voilà pourquoi leurs pensionnats sont si bien tenus, si accueillants, et qu’ils n’ont absolument rien qui rappelle, même de loin, le marché de la viande qu’on voit partout dans les similaires européens. Voilà pourquoi ces gentilles mousmés s’en retournent chez elles au bout de deux ou trois ans, alors qu’elles ont à peine 20 ans, munis du magot suffisant qui leur permettra d’entrer aisément dans la vie courante sociale. Et c’est aussi pour cette raison que la mousmé du camarade Cuny lui coûtait cher! mais puisqu’il était consentant et qu’il pouvait le faire, personne n’avait à y voir; aussi personne n’y mettait l’oeil.

A cette compagnie H.R., il y avait aussi le Caporal Vedrenne de la Chapelle de Saint-Ferréol, mon supérieur hiérarchique au bureau. Celui-là n’était pas mon ami. Ni mon ennemi. On ne sympathisait pas ,voilà tout. Il était de haute taille, bien proportionné, beau jeune homme, mais bête à manger de l’alfa. Algérien, et Algérois, il était infatué de son interminable nom, aussi les copains de la chambrée eurent-ils vite fait d’appuyer sur cette chanterelle en l’interpellant à tout bout de champ: Caporal Vedrenne de la Chapelle du grand Bouddha d’Hanoï, ce qui faisait encore beaucoup plus riche et un peu plus ridicule. Ce fut avec ce cabot que j’eus un accroc idiot, mais qui déclencha toute une série de réflexes, heureux du reste, mais tout à fait imprévisibles.

Oui, un jour, comme ça, dans une distribution générale d’effets d’habillement, on me donne un ke-hao (dolman de toile) neuf pris dans le tas. C’est peu de choses, hein? Un ke-hao pris dans un tas quelconque. Eh! bien, ce fut le point de départ de tout un système qui articula ma vie. A ce vêtement se trouvaient cousus, comme à tous les autres, des boutons de cuivre, qui, chose courante, étaient ternes. Je me mets en devoir de les astiquer et, ce faisant, je constate qu’ils sont de la Légion Etrangère Ca aussi, c’est peu de chose. Les boutons des marsouins portent une ancre, tandis que ceux de la Légion portent, en couronne les mots: Légion Etrangère...

Cela ne me déplaisait pas, bien au contraire, et je les astique, ces boutons, avec amour et ardeur. Puis, fier de mon oeuvre, j’endosse mon paletot et je fais voir aux camarades, innocemment, que, comme Marsouin, je porte de nouveau les insignes de la Légion.. C’est futile. Mon Vedrenne, qui était là, trouve ma démonstration déplacée, et me donne l’ordre de découdre ces boutons pour les remplacer par des boutons réglementaires, en ajoutant que les Marsouins ne doivent pas se commettre avec ces gens de la Légion, bandits et voyous bons à tout.

Là-dessus, je prends la mouche, bien entendu, et je riposte qu’à la Légion on trouve des gens aussi honorables qu’ailleurs, que ce corps fait partie de l’armée régulière et que je suis fier d’y avoir été sous-officier et d’en avoir porté les boutons. Le Vedrenne récidive. Alors, je prends le parti de me croire personnellement insulté par ses propos désobligeants et je demande réparation par les armes. Tout simplement! En effet, séance tenante, je rédige une demande régulière au Colonel, et vais déposer réglementairement au bureau du "chef" pour qu’il la fasse transmettre hiérarchiquement jusqu’au destinataire.

Sur cette demande, je relatais les faits, les propos que j’estimais injurieux, et j’ajoutais que, ayant été sous-officier à la Légion Etrangère, je ne pouvais laisser dire que ce Corps d’élite était un ramassis de bandits et de voyous, et que, au surplus, les officiers qui avaient l’honneur de la commander n’avaient pas du tout l’impression de commander à des bandits ni à des voyous.

Ma demande, quoique saugrenue, fit son chemin, et, deux jours après, le Sergent-Major me fit part de la décision du Colonel, que me confirma Tillet, présent à l’entretien. Le Colonel avait dit:

- Voilà un jeune coq qui me paraît bien combatif. Mais je ne puis lui donner l’autorisation qu’il sollicite, puisqu’il s’agit d’un duel entre soldat et Caporal, ce qui ne peut se faire. Cependant, Hubin n’a pas tort de défendre son passé de légionnaire. Vous lui échangerez son ke-hao contre un autre portant des boutons de Marsouin; de cette façon, il n’aura pas à découdre ceux de légionnaires. Je ne puis punir le Caporal: il n’y a pas de motif suffisant. Mais je ne puis les laisser tous deux en présence. En conséquence, vous allez faire muter ce jeune coq à la 3ème compagnie à Tien-Yen, où il se rendra par la première chaloupe.

Je reçus donc un autre paletot et mon changement d’affectation.

 

Cette fois, j’allais dans la plus redoutable compagnie du régiment, ou du moins réputée telle. Capitaine Chardon, portant bien son nom, paraît-il. On verra bien. Par une coïncidence, voulue ou non, je ne sais, je partis pour Tien-Yen en même temps que mon ami Tillet, nommé Caporal et affecté à cette même 3ème compagnie. Je me fis alors cette réflexion: si Tillet, du bureau du Colonel va à Tien-Yen, c’est qu’on y est pas si mal que la rumeur publique veut bien le dire. Cette réflexion s’est trouvée, en ce qui me concerne, tout à fait justifiée. Mais allons-y voir!

Le jour du départ arrivé, après les adieux aux camarades, la réconciliation cordiale avec Vedrenne qui me fit des excuses, nous partîmes, Tillet et moi -en pousse naturellement- pour cet embarcadère que je commençais à connaître. Là nous montâmes sur la chaloupe chinoise qui chauffait fort en attendant l’heure du départ. Je dis chaloupe chinoise parce que, comme toujours, celles qui sont en service là-bas, elles sont entièrement équipées avec des Chinois: mais elles peuvent être aussi bien françaises de propriété, tout en étant anglaises de construction. Celle-là faisait le service régulier de la poste et des passagers entre Haïphong et Moncay, tout au sud-est du Tonkin, à border la frontière chinoise. Il y avait donc à bord tous les gens, civils et militaires, qui allaient dans cette direction et devaient descendre aux différentes escales. Quant aux indigènes, grouillement habituel.

En route, vers l’aval du fleuve, avec première escale à Quang-Yen, tout à l’embouchure, prés de la baie d’Along. Rien de particulier, ce Quang-Yen, au milieu de l’inondation et des rizières. C’est bien plus beau après. Car nous entrons en baie d’Along que nous écornons dans sa partie N. E., en nous tortillant entre les dolmens et les menhirs monstrueux, pour nous arrêter à Hong-Hai. Là se trouvent les curieuses carrières de charbon qu’on ne voit que là au monde. Partout ailleurs, le charbon se trouve à des profondeurs plus ou moins considérables. Ici au contraire, il se trouve au-dessus du sol environnant, formant colline. On n’eut donc qu’à ouvrir ce sol en commençant par le haut et à en extraire, à ciel ouvert, le charbon précieux, par couches horizontales successives.

Notre escale à Hong-Hai terminée, nous allâmes plus loin, nous arrêter à l’île de Kebao, pittoresque île rocheuse et boisée où on extrait aussi du charbon. Ce charbon est retiré, comme partout ailleurs, par des puits, mais les galeries rayonnantes sont creusées sous la mer. Il semble appartenir à la même couche que celui qui émerge à Hong-Hai. Quand nous repartons de là, la nuit est arrivée et c’est dans ses ténèbres épaisses que nous reprenons la route, le long d’une côte accidentée, avec des montagnes qui descendent à pic dans la mer, aux flancs desquelles poussent les sombres massifs de la forêt vierge équatoriale, aux profondeurs mystérieuses et terribles, car le tigre et la panthère en sont les hôtes redoutables.

Toute la nuit, nous naviguons ainsi, et, comme l’autre fois ,la continuelle musique du sondeur se fait entendre. Mais cette fois, j’étais couché à l’arrière, prés du tuyau de la cheminée, et j’ai pu dormir profondément. Tillet, lui, n’a pas fermé l’oeil. Je pense bien! Une peau si délicatement fine, quel festin pour les myriades de moustiques embarqués à bord sans feuille de route! Le pauvre ami, il était dévoré de partout. Lorsque le jour vint, on constata avec peine les ravages visibles sur sa figure et davantage encore, sur ses bras et ses jambes, qui n’étaient plus qu’une multitude de boursouflures dont beaucoup saignaient à cause des grattements sans fin du supplicié. Quelle veine d’être, comme je l’étais, immunisé contre cette malfaisante engeance. Et ceux-là n’auraient pas de péché originel à leur naissance ? Ben, alors !

Dès ce petit jour, nous pûmes admirer les splendeurs de la végétation qui nous paraissait si lugubre dans la nuit, car nous continuâmes à longer le pied des montagnes boisées, à les toucher presque. Vers 8 heures, préparatifs de descente à terre. On apercoit, au loin, quelques habitations sur une lagune de terre plate. En approchant, nous découvrons l’embouchure large d’un arroyo (cours d’eau) et, sur cette langue de terre, le poste de Pointe Pagode, habité surtout par des douaniers et des garde-frontière chinois en permanence. La frontière chinoise est en effet assez proche, là-bas, dans l’Est, à quatre heures de chaloupe. A terre,nous trouvons le sergent vaguemestre et son planton venus là pour prendre le courrier et les militaires à destination de Tien-Yen.

Court séjour à la cantine chinoise pour se reposer, et embarquement sur un sampan pour la remontée de l’arroyo. Il faut deux heures pour remonter le courant très rapide, en manoeuvrant à la perche seulement. Pour la descente, il faut une demi heure, pas plus, mais pour l’instant, nous montons, et, au bout de compte nous débouchons en pleine clairière de la forêt dans laquelle nous étions enfoncés depuis Pointe Pagode. Cette clairière, c’est le gîte de la 3ème compagnie, Capitaine Chardon. De prime abord, elle a un aspect chaotique, la partie de forêt abattue, découvrant quatre ou cinq petits pitons encore encombrés de souches. De partout, on entendait retentir les coups de hache des bûcherons occupés à abattre les grands arbres dont on voyait les billes amoncelées auprès d’un chantier de scieurs de long, ceux-ci perchés sur leurs hauts trépieds et manoeuvrant en cadence la grande scie verticale.

La consigne étant d’aller se présenter immédiatement au Capitaine, en tenue de voyage, nous y allâmes, Tillet et moi... accueil froid, presque glacial, distant, sec... Brou! pas chaud! ici! Cependant, il nous congédia d’un "c’est bien’ assez cordial dès qu’il sut que Tillet sortait du bureau du Colonel et moi du bureau du major. Cette origine de chacun de nous nous valut sa bienveillance. Nous fûmes immédiatement affectés au bureau du Sergent-Major "il a besoin de vous, le sergent major" dit-il à mi-voix plutôt pour lui même que pour nous.

Nous fûmes accueillis à bras ouverts par le dit Sergent-Major, Larcher, presqu’avec embrassades, tellement il était content de trouver des secrétaires "à la hauteur", parce que nous dit-il sans ambages, je n’y connais rien du tout, dans votre fourbi d’écritures. On m’a bombardé Sergent-Major, je ne sais pas pourquoi et ça ne me va pas du tout. Du reste, j’ai fait une demande de remise de galon: je préfère rester simple Sergent.

Nous voilà donc installés là: mais il n'y avait que moi de compétent en comptabilité militaire. Tillet, bon secrétaire, était aussi nul en comptabilité que Larcher. Mais comme je connaissais bien ma besogne, elle était terminée avant que les autres ne s’en soient rendus compte.

C’est là, au bureau, que j’eus l’explication de ce bouleversement de la forêt. Le point occupé par Tien-Yen était un point stratégique de très grande importance parce qu’il commandait les communications terrestres entre la mer -et la Chine toute proche- et le haut massif montagneux et inextricablement boisé du Yeh-te et du Dong-Trieu, remontant très au nord, jusqu’au centre même du Tonkin.

Or, ce massif presqu’impénétrable, servait de repaire très sûr à des bandes de pirates, aussi bien et surtout contrebandiers que soi disant révoltés patriotes, cette dernière étiquette étant un faux nez, puisque la plupart des mécréants qui formaient les bandes étaient des bandits chinois. Ces charmants garçons avaient pour chef de démon De-Tham, redoutable bandit plusieurs fois parjure envers nos autorités, avec lesquelles il traitait la soumission, la paix, contre des indemnités copieuses. Quand ces indemnités avaient fondu, les petites opérations de piraterie recommençaient sur un point ou sur un autre, et, de nouveau, il fallait guerroyer contre ces insaisissables fantômes qui se dissimulaient aisément dans les gorges et les forêts du massif.

On y employait la Légion, les Tirailleurs Tonkinois, et aussi des Lienh-ko ou troupes de garde-frontière composées de chinois et commandées par des sous-officiers et des officiers de chez nous. Mais c’était difficile, long, coûteux en hommes et en argent. Il fallait traiter de nouveau. Or, on s’avisa que mes gaillards se ravitaillaient en armes et en munitions par voie de mer. Cela leur venait directement de la Chine, des côtes de l’île d’Haïnan, dans le golfe du Tonkin, et remontait dans leurs repaires par Pointe Pagode, l’arroyo, Tien-Yen (qui n’était qu’un petit village de bûcherons plutôt complices des pirates) et la forêt. Ceci étant découvert, le remède le fut aussi et immédiatement appliqué.

Nous avions, à la frontière de Chine même, à Moncay, deux compagnies de Marsouins, la 3ème et la 4ème. On dédoubla cette garnison en envoyant la 3ème occuper le point de Tien-Yen qui, tout d’abord, ne fut qu’un poste de bambous et de paillotes pour abriter grosso-modo les troupiers. Ceux ci se mirent à la besogne et édifièrent, en peu de semaines, le poste comme je le trouvai en arrivant, en torchis, bambous et paille. Il était très confortable encore que rudimentaire, mais il n’était toujours que provisoire. Le Génie avait les instructions et des crédits pour construire là un poste fortifié dans les règles de l’art, en matériaux résistants.

La tâche devait être bien malaisée, à cause de la situation même, dans ce massif heurté ne joignant la mer que par l’arroyo rapide et peu profond. Ce fut quand même cette situation qui fournit les moyens matériels pour exécuter les travaux importants projetés. Les officiers du Génie, en inspectant et prospectant, découvrirent que le sol même de ce poste refermait la plupart des gros matériaux pondéraux; charpentes, et bois divers dans la forêt, calcaire pour la chaux, glaise pour les briques, grés pour pierres à bâtir. C’était miraculeux. Alors, comme la construction en question n’était pas urgente, puisque le poste provisoire suffisait aux besoins du moment, on décida, par raison de grande économie, de faire faire les premiers gros travaux par les hommes mêmes de cette compagnie, dont le Capitaine Chardon aurait la direction en même temps que le commandement.

Qui fut dit fut fait. Voilà pourquoi, séjournant dans ce poste, j’ai pu voir fonctionner cette série admirable de chantiers. Les bûcherons fauchaient les arbres pour en faire des poutres, des chevrons, des planches et autres débits, en même temps qu’ils défrichaient à blanc un très large emplacement pour le futur fortin et ses glacis. D’une carrière béante, ils enlevaient de beaux blocs de grès facile à tailler que des types amoncelaient en impressionnantes pyramides. Une deuxième carrière, de l’autre côté de l’arroyo, donnait la pierre à chaux qui était convertie en chaux dans des fours bâtis à proximité et chauffés par tous les bois non utiles. Un peu plus loin, c’était une colline qui était entamée et d’où on sortait l’argile avec laquelle une nuée de briquetiers façonnaient des briques dans des moules en fonte. De nombreux hangars étroits servaient de séchoirs à l’ombre, et d’autres fours chauffés au bois également, cuisaient ces briques parfaites dont des centaines de mille formaient, en attendant, de magnifiques cubes bien rectilignes.

C’était une véritable exploitation, une ruche sans cesse au travail. Ce travail était cependant pénible à cause des efforts incessants à fournir, de la chaleur, des mouches et des moustiques et beaucoup de soldats "rouspétaient", disant - et c’était la vérité - qu’ils étaient des soldats et non des pionniers ou des forçats ou des ouvriers d’entreprise. Il fallait donc, pour obtenir obéissance et rendement, un commandant de compagnie à poigne solide. Le Capitaine Chardon la possédait et la faisait sentir, mais bien plutôt par nécessité que par rudesse native, car, je l’ai bien remarqué, c’était un homme franc au bon coeur. Mais sa main était dure, dure, dure, le moindre murmure était impitoyablement puni de prison.. Ce qui n’empêchait pas ces prisonniers, bien au contraire, d’aller travailler comme les autres, plus que les autres et dans de plus mauvaises conditions.

En regard des travaux constants et pénibles, la nourriture, il faut le dire, était abondante, variée, succulente, et, à chaque repas, chacun avait un demi-litre de vin, chose appréciable et appréciée. Le Génie versait à la caisse de la compagnie, pour l’ordinaire supplémentaire, une somme globale de 500 francs par jour. C’était très peu pour lui, le Génie, par rapport au travail exécuté, mais c’était une belle aubaine pour les hommes de la compagnie. Ceux-ci touchaient en outre 1 franc 50 par jour de travail, en espèces, les caporaux 3 francs, les sergents 5 francs: deuxième aubaine appréciable. Mais les punis de prison, eux, tout en travaillant plus que les autres, se voyaient rayés de la liste des largesses, et ça n’allait pas sans grognements.

Voilà pourquoi la réputation de la 3ème compagnie était mauvaise dans tout le régiment. Il s’y ajoutait que le Colonel avait invité ses Capitaines à lui proposer la mutation pour cette compagnie de tous les soldats qui n’auraient pas une conduite exemplaire. Elle ne recrutait guère, de ce fait, que des mauvais sujets. Mais ça allait quand même, car dans le nombre, maints soldats étaient contents de cette vie active au sein de la nature sauvage, en pleine brousse, sans la moindre marque d’une civilisation quelconque, si ce n’est la boutique de l’inévitable chinois. La civilisation européenne représentée par un chinois, dans une case de bambous...! C’était pourtant le seul civil de l’endroit, avec, si on veut bien, trois ou quatre nia-koués, conducteurs des buffles qui étaient chargés du charroi des billes de bois.

Je m’y plaisais beaucoup, dans cette magnifique forêt vierge aux troncs géants, dont les frondaisons montaient à des hauteurs vertigineuses, laissant les sous-bois dans une ombre éternelle, étouffante et humide. Redoutable aussi, comme je l’ai dit, à cause de la présence de nombreux tigres dont on entendait la voix rauque et aboyante, la nuit, lorsqu’ils partaient en chasse pour leurs repas. Haoup, fait-il,Ong kop, monsieur tigre - car en Annam, cet animal, roi des forêts, a droit au titre respectueux de Monsieur Ong - il était peut-être plus à redouter que les pirates eux-mêmes. A ceux-ci, c’était une fois de temps en temps qu’on avait affaire, tandis qu’avec Ong kop, c’était toutes les nuits qu’il fallait se méfier.

Aussi, en butte à ce double danger, tigres et pirates, avait-on édifié, pour poster les sentinelles la nuit, deux grands miradors, solides, hauts, trapus, en troncs d’arbres et de bambous, capables de parer au double danger permanent de la brousse. Pirates d’abord. Ceux-ci ont la faculté de ramper dans la brousse sans commettre le moindre froissement de feuilles ou de brindilles. Lorsqu’ils veulent attaquer un poste, ils cherchent à en supprimer silencieusement la ou les sentinelles. Pour cela, ils s' approchent comme le grand félin, et, d’un coup rapide et sûr, ils décapitent l’homme ou lui percent le coeur. Celui-ci tombe foudroyé sans pousser une seule plainte et le passage devient libre pour la troupe de pirates qui attend à proximité immédiate. Tigres ensuite. Ce roi des sanguinaires, sans cesse à la recherche d’une proie digne de lui, rôde toujours aux alentours des lieux habités, soit par des Européens, soit par des Annamites: la race des hommes lui est indifférente. Et quelle belle proie qu’un homme isolé, tantôt bougeant de quelques pas, s’offre au désir du seigneur-saigneur! Rampant encore plus silencieusement que les pirates, pirate lui-même, il s’approche, se couche, se coule tout prés, tout prés de l’homme, et, au moment propice, d’un bond prodigieux, il s’abat sur le pauvre être qu’il étrangle instantanément et qu’il emporte à une centaine de pas plus loin pour le dévorer à son aise.

D’où insécurité constante et crainte continuelle des sentinelles abandonnées ainsi en pleine nuit, par les fréquents orages. L’homme isolé au milieu de ces dangers est, bien souvent, en proie à des hallucinations fort douloureuses. Il ne peut pas ne pas penser aux récits des camarades, relatant les drames passés. Il voit autour de lui voler les lucioles ou mouches lumineuses, qui zèbrent les ténèbres de leurs rayons mouvants et phosphorescents. Quand une luciole se pose au milieu du feuillage enténébré, elle forme un point lumineux fixe ayant absolument l’aspect et l’éclat du regard lumineux du tigre. Il arrive que ces lucioles se posent par paires, tout prés l’une de l’autre. Alors vraiment, ces deux lumières fixes, à la hauteur du ventre du bonhomme qui les regarde épouvanté, ont tout à fait l’aspect des yeux du terrible grand chat. Et il arrive souvent, dans ce cas, que l’halluciné tire sur ces deux lumières qui ne bougent pas pour si peu. Seulement, à la détonation, tout le poste s’éveille en sursaut et saute sur les armes pour courir à son poste de combat. C’est la consigne formelle et compréhensible.

Or, après cette alerte, on va vers la sentinelle pour lui demander la cause de son coup de fusil. Le pauvre bougre, effrayé des conséquences de son hallucination, affirme qu’il a tiré sur le tigre. Pour le moment, en pleine nuit, on ne peut rien voir ni contrôler, car les lucioles, à la fin, se sont envolées pour aller ailleurs. On fait rentrer tout le monde et on attend l’arrivée du jour. A ce moment, on recherche dans la brousse environnante les traces toujours visibles du seigneur Kop, dont le long corps aplatit les plantes pendant son affût et son rampement. Si on découvre des traces, la sentinelle est absoute et félicitée de son sang-froid, car, dans ce cas de la présence réelle du tigre, il faut du sang-froid pour tirer - du moins, on le présume. Mais si on ne découvre aucune trace, la sentinelle est punie de 8 jours de prison, cette fois, pour manque de sang-froid. Et pourtant, dans les deux cas, la frayeur aura été la même !

Il arrive aussi, quelquefois, que le coup de feu de la nuit a atteint réellement le tigre qui était réellement derrière ses deux lucioles. Dans ce cas, on trouve des traces sanglantes tout à fait probantes, ou même, parfois, l’animal foudroyé. Alors le tireur non seulement reçoit des félicitations; mais aussi une récompense quelconque, en surplus de la peau de l’animal tué par lui. C’est la moindre des choses. En règle générale, lorsque ce cas se présente, c’est l’officier commandant le poste qui s’approprie la magnifique dépouille -garnie de ses ongles, ce qui est rare, les Annamites ayant la déplorable habitude de les enlever pour en faire des fétiches ou des bijoux- en l’achetant contre de solides piastres bien sonnantes à l’heureux nemrod. Entre les mains du soldat, cette superbe fourrure ne serait qu’un embarras. Entre les mains de son officier, au contraire, elle va devenir une merveilleuse descente de lit après qu’elle aura été artistement travaillée,d’autant plus précieuse qu’elle aura une histoire, elle aussi artistement travaillée, dans laquelle interviendra une chasse étonnante, passionnante, au cours de laquelle, au milieu de dangers inouïs et avec un courage invraisemblable, le propriétaire aura lutté de ruse avec le fier animal féroce et, froidement, sans trembler, l’aura abattu à ses pieds, foudroyé par une balle flegmatiquement dirigée entre les deux terribles yeux de la bête sanguinaire... Ah! Mais, c’est que, au Tonkin comme ailleurs, on connaît très bien Alphonse Daudet et son Tartarin. A moins que celui-ci n’ait servi de modèle à celui-là, ce qui serait, ma foi fort possible. Mais revenons à notre mirador, cause première de l’assassinat de ce tigre.

Ces deux dangers existant à l’état latent dans notre clairière de Tien-Yen, située sur la route des pirates que nous gênions et à l’orée de la forêt, domaine du sieur Kop, on avait procédé à la construction des deux miradors dont j’ai déjà parlé, exactement semblables l’un à l’autre et situés l’un à l’extrémité Nord, l’autre à l’extrémité Sud de notre clairière.

Sur le sol bien aplani, on a construit, d’abord, une espèce de cube de 10 mètres de côté carré à la base et de 5 mètres de hauteur, au moyen de billes d’arbres couchées et superposées les unes sur les autres, en les croisant aux angles, à la façon dont sont construits les isbas, en Russie, les shaks au Canada. Comme on avait choisi les plus beaux arbres, les billes avaient, au petit bout, pas moins de 40 centimètres de diamètre. On les couchait tête-bêche. Cela nous donnait donc quatre murs bien épais d’une solidité à toute épreuve. Une porte et une fenêtre avait été aménagées ensuite, en sciant les billes à l’endroit choisi pour les ouvertures.

A environ, 1 mètre 50 au dessus du sol, on avait réservé entre les billes, sur tout le pourtour des murs, une bande libre de dix centimètres de hauteur, bande de jour qu’on avait ensuite rebouchée de façon à laisser, tous les mètres, une meurtrière de dix centimètres de longueur. Cela faisait donc, comme un damier de jours, une guirlande régulière si on veut, qui servait à éclairer et à ventiler l’intérieur, et, en cas de combat, de postes de tir. Le grand espace de 10 mètres de côté servait, en temps ordinaire, de poste de garde et aussi de dépôt d’ustensiles divers, et, en cas d’attaque, de réduit fortifié.

Le plafond en était en billes également, moins fortes mais encore très solides, couchées les unes prés des autres sur de grosses poutres qui devaient résister à n’importe quelle pression: c’étaient des arbres entiers. Au-dessus de ce cube solide, était montée une haute charpente ajourée, faite de gros bambous entre-toisés, charpente extrêmement solide et légère en même temps. Elle s’élevait, verticale, à six mètres au-dessus de sa base et avait tout à fait l’aspect de ces échafaudages bâtis pour supporter les monte-charges dans les constructions d’immeubles élevés. Tout en haut, un solide plancher et une balustrade de pourtour servait de poste de guet à la sentinelle de nuit qui pouvait s’abriter, en outre, contre la pluie ou le grand vent, sous une petite paillote. Pour accéder à cette plate-forme circulaire, on se servait d’échelles successives, en chicane, partant de l’intérieur du blockhaus. De cette façon, la sentinelle, placée à 11 mètres au-dessus du sol voyait très loin et était entièrement à l’abri des surprises de n’importe quel élément hostile.

Avec ces deux belles pièces de guet et de défense, on était plus tranquilles, à Tien-Yen. Malgré cela, tous les jours, c’est à dire d’une façon permanente, tous nos fusils étaient cadenassés aux râteliers d’armes: rangés côte à côte par dix, une baguette d’acier solide, incassable, était passée entre les sous-gardes du pontet des armes et cadenassée à une extrémité, l’autre étant formée d’une large poignée, un peu à la façon des tringles qui ferment les couvercles des malles d’osier. Cette précaution était prise pour éviter un vol d’armes par incursion inopinée et hardie d’une troupe de pirates embusquée dans la forêt, ce qui était toujours possible: ils nous en ont tant fait voir et de toutes les couleurs, avec leurs ruses infernales et leurs complices fourrés partout.

Car on n’était jamais sûr d’aucun boy. Beaucoup étaient fidèles, inoffensifs, sincères; mais il suffisait d’une seule brebis galeuse et insoupçonné pour déterminer des catastrophes. Mais notre vigilance étant bien connue, il ne se passa rien de fâcheux.

Donc, moi comme les copains, j’ai pris la faction, plusieurs fois, au haut de mon échafaudage où on était parfaitement bien. On ne dominait pas les cimes des grands arbres, loin de là; mais on était au milieu d’elles. On entendait leur perpétuel chuchotement; que de confidences elles ont à faire! On pouvait, de l’oreille, suivre la chasse de Monsieur Tigre, dans le fond des ronciers ou des fouillis de lianes, à la recherche de biches, de cerfs ou de phacochères. On le narguait, de là haut! Et on y admirait aussi la splendeur de la Croix du Sud, bien détachée, bien lumineuse et déjà haute au-dessus de l’horizon, tandis que l’on voyait plus que de temps en temps une petite partie de la Grande Ourse, lorsque la révolution de la terre l’amenait au-dessus de l’horizon.

Malgré ma situation élevée, sur la plate-forme de mon mirador j’ai fait tout comme soeur Anne, je n’ai rien vu venir. Seulement,elle, elle attendait quelqu’un, tandis que moi, je n’attendais rien ni personne. Et cependant, il est venu quand même, mon destin. Dans une grande enveloppe jaune, adressée au Capitaine Chardon. Dans cette enveloppe, une poignée de papiers officiels. De cette poignée s’échappa une simple feuille de papier sur laquelle il y avait écrit, entr’autres choses:

Ordre du régiment N° X sont nommés à la date de ce jour:

Tillet, Caporal à la 3ème compagnie, Caporal-fourrier à la 4ème compagnie à Mon-Cay.

Hubin, soldat de 2ème classe à la 3ème compagnie, Caporal à la section de discipline à Mon-Cay.

Ces militaires rejoindront leurs postes par la première chaloupe.

Je le disais bien: ils avaient une puissance insoupçonnable, ces boutons de Ke-Hao !

Etais-je content ? Oui. Très. Je remontais les échelons de l’échelle militaire; j’étais sorti de l’ornière. Puis, cette nomination si rapide après ma simili-disgrâce -quelques semaines- était une bonne indication que j’avais la cote. Bon filon. Et puis, j’allais de nouveau ailleurs, dans l’inconnu. Bien sûr, la Section de Discipline, ça ne m’était pas étranger; je connaissais ça depuis El-Ousseuk. Cela ne m’effrayait pas de me retrouver dans le même milieu, avec des gaillards moins redoutables que ceux de la Légion et avec une autorité de gradé ajoutée à l’expérience acquise là-bas.

Par la même occasion, nous restions ensemble, Tillet et moi; nous allions faire de compagnie ce petit voyage jusqu’à la frontière chinoise.

Après avoir été prendre congé du Capitaine Chardon et reçu ses félicitations et ses regrets (oui, pourtant, ses regrets, j’en suis devenu rouge de confusion) nous avons repris le sampan traditionnel qui, en trente minutes exactement, nous amena à Pointe Pagode où nous attendîmes tranquillement le passage de la chaloupe dans la boutique du chinois. Nous la vîmes arriver de loin, crachotant, soufflottant, ahannant de sa machine poussive, et, lorsqu’elle fut amarrée à l’appontement, nous prîmes place à bord.

Après quelques heures de navigation monotone le long des rives qui devenaient de moins en moins hautes, nous abordâmes le port et le poste de Pakoï, garni de marins et d’artilleurs, à l’embouchure d’un autre arroyo venant du territoire chinois. Petit arrêt pour casser la croûte chez un autre chinois, semblable à tous ceux déjà rencontrés sur nos routes; puis autre sampan, autre remontée à la perche, faute de profondeur pour manoeuvrer à la rame, et, deux heures après, arrêt dans une brousse quelconque, presque nue, plaine d’un côté, plaine de l’autre. Nous avions laissé la forêt un peu plus bas. C’était là, l’arrêt obligatoire de Mon-Cay. Pas d’hôtel, pas de Chinois, pas de poteau indicateur. Seule, dans la plaine, une clique faisait l’école de clairons.

Heureusement, notre secours vint sous la forme d’un grand radeau garni de gens à mines patibulaires: un groupe de disciplinaires, me dis-je en voyant avec eux un Caporal armé d’un revolver dans son étui. Dès qu’il fut prés de nous, j’allai à sa rencontre:

- Caporal Hubin, nommé à la Section de Discipline.

- Ah! Oui, je sais. Caporal Raillon, un de tes collègues.

- Je te présente le Caporal-fourrier Tillet, un de mes bons amis, qui va à la 4ème compagnie.

- Enchanté, Fourrier. Vous y trouverez un chic Sergent-fourrier, Christiani. Voilà votre chemin pour y aller. Vous ne pouvez pas vous tromper. Quant à toi, me dit-il, ton chemin est tout à l’opposé. Il faut que tu traverses l’arroyo sur le bac et que tu prennes la route que tu trouveras sur l’autre rive. Il n’y a que celle-là. Tu la suivras. A quinze cent mètres, tu entreras dans le poste que tu verras. Ce sera là. Tu y trouveras le Sergent Chartier, chef de poste, le Sergent Sauterot, adjoint, le Caporal Lefèvre, de service de jour. L’autre Caporal, Renaudot, est au travail, tu le verras ce soir, à la rentrée, vers cinq heures. Là-dessus, il faut que je suive mes lascars. Bonne chance. A ce soir!

- Au revoir. A ce soir!

Remettant sac au dos, Tillet et moi, nous séparâmes et chacun de nous s’en fut vers son gîte nouveau. Je trouvai le mien, effectivement, à 1500 mètres de l’arroyo et sans aucune difficulté car il n’y avait que ce vaste enclos de visible dans toute la plaine immense. Lorsque j’arrivai à la porte large ouverte, un Caporal harnaché lui aussi du revolver m’attendait: il m’avait vu venir de loin.

- Le Caporal Hubin, je parie? Me dit-il en souriant. Ici, Caporal Lefèvre.

- Oui, mon vieux, tu as deviné. Hubin soi-même. J’ai vu Raillon au bac.

- Eh! Bien, camarade, sois le bienvenu parmi nous. On t’attendait. Nous avons reçu l’ordre du régiment il y a quelques jours et on se doutait bien que tu viendrais aujourd’hui. Laisse ton sac là, je vais aller le porter sur ton lit, et va te présenter au Sergent Chartier, chef de poste. Voilà sa chambre là-bas!

Présentation réglementaire. Ce sergent, un ancien, très ancien, ne me cache pas, dès l’abord, qu’il n’aime pas beaucoup les jeunes Caporaux à la Section de Discipline. Service dur, très à part. Faut de l’autorité, de la poigne, et un jeune caporal, n’est ce pas...?

- Rassurez-vous, Sergent, lui dis-je. Je suis nouvellement nommé ici, mais c’est la troisième fois que je suis caporal, sans avoir jamais été cassé. J’étais sergent-fourrier à la Légion et j’ai été pendant plusieurs mois à la Section de Discipline d’El-Ousseukh, qui vaut bien celle-ci, sans savoir.

- Oh! Alors, dit Chartier, avec un sourire de satisfaction, c’est tout à fait différent! Je me disais aussi "comment se fait-il qu’on m’envoie un caporal tout neuf, comme ça? Je ne voyais pas bien la chose. Maintenant, je comprends. Alors, pas besoin de vous expliquer le service: vous l’avez connu avant moi. Vos camarades vous mettront au courant.

- Oui,Sergent. Voici mon livret individuel. Vous pouvez vérifier. Puis-je me présenter au Sergent Sauterot?

- Non, il est absent en ce moment. Quand il reviendra, je vous ferai appeler. Vous êtes libre. Vous prendrez votre service après-demain, car demain matin, je dois aller vous présenter au Capitaine de la 4ème qui nous commande.

- Bien, Sergent, je vous remercie.

Je retournai à la recherche du camarade Lefèvre qui m’attendait et qui me fit signe. Nous allâmes vers le bâtiment qui devait contenir mon logement. Effectivement, il me fit entrer dans une jolie petite pièce à deux lits:

- Voici notre piaule, me dit Lefèvre. Nous logerons ensemble ici. Voici mon lit, voilà le tien. Tes affaires y sont déjà déballées, le boy a fait le nécessaire. Nous avons un boy pour deux, un par chambre, et un cuisinier pour quatre. Tu vois, nous ne sommes pas trop mal. On prend le pernod? Oui, hein! A cette heure-ci -quatre heures- on peut pour une fois fêter l’arrivée d’un copain. J’ai encore une demi-heure de bonne avant le tralala du retour des ours dans leur tanière.

Tout en sirotant notre bonne boisson bien fraîche, d’une eau sortie d’un alcarazas suintant, Lefèvre me mit au courant du service général à accomplir.

- Voilà, dit-il, toi, tu commences le roulement normal demain en étant de repos. Il le faut bien puisque tu vas chez le Capitaine. Autrement, ce serait moi. Après ton jour de repos, tu prends le travail à l’extérieur, deux jours, en changeant d’équipe et de chantier le deuxième jour. Le quatrième jour, tu es de service de jour, c’est-à-dire que tu passes 24 heures ici, sans bouger, à assumer tous les services: corvées, rassemblements, soupe, distributions, punis, garde de nuit etc... On prend son service le matin en descendant de garde, et le roulement continue ainsi. Quand on est de repos, c’est le repos complet. On n’a rien à faire du tout. On est entièrement libre d’aller et de venir à sa guise.

La solde est bonne. Toi, avec tes 5 ans de service et les indemnités spéciales de la Discipline, tu vas te faire 3 francs 50 par jour, ce qui donne 7 piastres par prêt de 5 jours. Tu vois, c’est la bonne affaire! Et tu n’as rien à dépenser, c’est du net. On fait des économies, ici.

Le camarade que tu remplaces, Christiani, vient d’être nommé Sergent-fourrier à la 4ème compagnie à Moncay. Tu le verras demain. Un Corse, mais un chic Corse, de la bonne catégorie. Car tu sais qu’il y a les durs, service service, sans pitié d’aucune sorte, et les bons garçons. Christiani est de ceux-ci. Jamais d’histoires avec lui.

Quant aux ours, ça va. Ils ne sont pas bien terribles, va, ne t’en fais pas trop à l’avance, tu t’y feras vite.

- Oh! Mais, mon cher, dis-je, je ne m’en fais pas. Je ne suis pas le novice que tu crois. Et je lui raconte mon affaire, comme je venais de la raconter au Sergent Chartier.

- Ffffuui...! Fait mon Lefèvre, en sifflant. Mâtin. Tu m’en diras tant! Nous autres qui nous préparions à nous amuser du bleu qui nous arrivait, nous voilà refaits! Renaudot surtout, c’était le plus jubilant. Eh! bien, mon cher, je te dirai franchement que j’aime mieux ça. Au moins, avec toi, on a un vrai collègue, connaissant son affaire, tandis qu’avec un tout neuf, on n’aurait pas été tranquilles les premiers jours. Alors, tout va bien. Tiens, voilà Sauterot qui rentre. Les autres ne vont pas tarder. A tout à l’heure!

Présentation à l’autre sous-officier, sans autre cérémonie, puis je regarde rentrer les deux groupes de travailleurs qui arrivent à dix minutes d’intervalle. Figures connues, non pas individuellement, mais par leur dessin, leur expression. Tout de même moins sombres, moins lugubres que celles d’El-Ousseukh. Comme je m’étais posté franchement au milieu de la cour d’arrivée, avec intention, je fus ardemment dévisagé par tous. Ils avaient tous l’air de se dire: qu’est ce que va être la vie avec ce nouveau cabot?

En ordre, le pas bien cadencé, l’outil à l’épaule: pic, pioche, pince ou pelle, ils s’arrêtaient net devant leur grande case rectangulaire, couverte de paillote, s’alignaient et demeuraient immobiles. L’équipe de Raillon, la première, fut libérée aussitôt. Celle de Renaudot resta pour entendre les punitions infligées pas ce gradé pendant le travail, avant de rompre les rangs. Rentrée en silence dans les chambres. Silence partout, silence toujours.

La première impression reçue en voyant Renaudot fut déplaisante. Air faux, cassant, distant, méprisant. Ce jugement fut corroboré par la suite, en y ajoutant les qualificatifs d’envieux, de jaloux et de médisant. Pas bien favorisé, le camarade. Ce qui n’empêcha pas la cordialité de régner entre nous, dès ce soir là, en commençant par l’apéritif obligatoire. Ils me dirent tous deux comme l’avait fait Lefèvre, qu’ils étaient contents de n’avoir pas le novice qu’ils craignaient, et la soirée se passa bien gentiment. Lefèvre fit l’appel du soir, à 9 heures et continua à résider, pour toute la nuit, au blockhaus où se trouvait le poste de garde.

L’enceinte du vaste espace sur lequel se trouvait le poste de la Discipline était faite d’une forte palissade de gros bambous dressés les uns contre les autres, attachés ensemble et épointés à la partie supérieure, à quatre mètres de terre. C’était tout ce qui constituait la défense extérieure. Mince. La défense intérieure était constituée par un massif blockhaus en épaisse maçonnerie, de huit mètres de hauteur sur douze au carré à la base. Il y avait deux étages, plus la terrasse crénelée. Des mâchicoulis, des échauguettes étaient aménagés à la hauteur du premier étage. Meurtrières partout. Très forte place de résistance. Tout l’armement du poste s’y trouvait concentré, fusils, cartouches, pansements, vivres de réserve, et un puits creusé dans un coin en assurait le ravitaillement en eau.

Les disciplinaires n’étaient pas armés, naturellement. Mais des armes étaient en réserve pour eux en cas d’attaque par les chinois ou les pirates. C’étaient des Lebel de l’armée. Pour le service de garde de nuit, en temps normal, les Disciplinaires de garde, au nombre de quinze, étaient armés du chassepot, modèle 1874, très bonne arme également et beaucoup moins délicate que le Lebel.

Juste en face du Blockhaus, s’allongeait la grande bâtisse longue qui servait de logement unique aux Disciplinaires. Les murs ne montaient pas plus haut qu’un mètre, ménageant en espace libre entre le faîte et le dessous de la toiture en paille. La surveillance était très facile. Au bout de ce long bâtiment, un autre plus petit, tout en pierres et tuiles, était notre logement à nous, les caporaux: une chambre à gauche, une chambre à droite, la salle à manger au milieu. Plus loin, le long de la palissade, notre cuisine.

Face au grand bâtiment, en le longeant, mais en réservant une grande cour de quinze mètres de large, une série de bâtiments en pierres et tuiles: w. c. des Disciplinaires, leur cuisine, des magasins, des locaux de répression (prison, cellule). Plus loin, même plan, logement des sergents et leur popote; faisant le pendant, le nôtre, la cuisine des sous-officiers. C’est tout.

Le lendemain, dans la matinée, présentation au Capitaine. Bonne réception, courte mais gentille. Revu Tillet déjà entré en fonction et fait connaissance de Christiani, mon prédécesseur à la Discipline. Chic type, en effet; blond, par extraordinaire pour un Corse, figure très sympathique, malgré la multitude de trous laissés par la grêlure de la petite vérole. Tout de suite il me dit, avec son accent corse appuyé:

- Ah! tu sais, mon cher, pas de chichis entre nous. Tillet m’a raconté pour toi. Donc, je te considère comme mon ancien. Alors on se tutoye, hein? Et on sera bons copains tous deux, comme avec les braves garçons que tu as comme compagnons là-bas!

- Entendu, fourrier, je ne demande pas mieux, au contraire: c’est si agréable de vivre avec de chics types!

Je marque cet incident, par ailleurs futile, parce que le Christiani en question s’est retrouvé plus tard, bien plus tard, de nouveau sur ma route, et dans une contrée située presqu’aux antipodes! C’est pour dire comme la vie est bizarre!

Je profitai de cette journée de liberté pour aller jeter un coup d’oeil sur les chantiers des Disciplinaires, de façon à en avoir une idée exacte, de leur nature et de leur emplacement, pour ne pas y être conduit par mes travailleurs, mais bien les y conduire. Puis je me fixai sur la position géographique des lieux, chose que je fais partout d’instinct.

Mon-Cay n’était guère à cette époque qu’un poste militaire, occupant une hauteur isolée au milieu d’une vaste plaine. Une citadelle, des canons, des casernements, les logements, les écuries, magasins. Comme garnison, la 4ème compagnie du 10ème de marine, une compagnie de Tirailleurs tonkinois, une demi-batterie d’artillerie, une section de Linh-ko ou garde-frontière chinois. Ce fortin se trouvait à environ un kilomètre de la ville chinoise Hoakam, de l’autre côté de l’arroyo formant frontière. Celui-ci descendait de Chine, coulant du nord au sud, et rencontrait à Hoakam, un autre arroyo qui, lui, courait d’ouest en est. La situation géographique des lieux étaient donc la suivante:

Mon-Cay se trouvait dans un secteur dont la pointe était le confluent des deux arroyos, donc tout auprès de la ville chinoise. Le rayon est de ce secteur était constitué par une palissade continue formant frontière et allant jusqu’à la mer. Le rayon ouest était l’arroyo coulant vers le sud, l’arc du cercle étant le bord de mer.

Quant à la Section de Discipline, elle se trouvait dans un quadrilatère formé: du nord, par l’arroyo coulant d’ouest en est, à l’est, par ce même arroyo coulant du nord au sud; au sud, par le rivage de la mer; à l’ouest, par la forêt-vierge qui commençait à quelques kilomètres de là et s’étendait sans interruption pendant des centaines et des centaines de kilomètres.

Nous étions donc complètement isolés de tout, à la Discipline, mais les évasions n’étaient pas à craindre, elles étaient bien trop dangereuses. La frontière chinoise était à peine à un kilomètre. De l’autre côté du cours d’eau, juste en face de notre camp, s’élevait au sommet d’une colline qui dominait les environs un fortin chinois, garni de soldats réguliers, d’où tous les soirs au couvre-feu, un lugubre concert de trompes nous parvenait, avec des sons graves, longs, traînants qui vous donnaient le frisson les premiers jours, ponctués qu’ils étaient par des coups de fusil (à blanc). De ce côté là, il n’aurait pas fallu s’aventurer, car un homme pris était un homme mort, après différentes petites tortures dont l’arrachement des paupières n’était que le prélude anodin. Au Sud, il y avait la mer, les requins et les pirates. Pas meilleur, sinon pire. A l’Est, les troupes de chez nous. Rien à faire. Quant à l’Ouest, sa forêt était suffisante pour faire reculer les plus audacieux. Le seul danger auquel nous devions parer était une incursion toujours possible d’une bande de pirates voulant s’emparer de nos armes.

Une telle opération aurait été assez risquée. Mais ils ne renonçaient pas pour cela à se munir d’armes, et les plus perfectionnées même. Elles leur étaient fournies par un trafic de contrebande dent les promoteurs et profiteurs étaient Européens, Anglais, Allemands, Portugais et même Français au besoin, qui avaient établi leurs comptoirs secrets tout le long de la frontière maritime chinoise, dans le golfe du Tonkin, l’île d’Hainan et les petites îles voisines, dans les parages immédiats de Mon-Cay et Tien-Yen.

Notre marine y faisait bien une surveillance très active; mais c’était tellement difficile de contrôler les milliers de jonques qui sillonaient le golfe depuis Pak-Hoï jusque à Macao et plus loin, en passant par Haï-Nan et Quang-Tcheou-Wan. Ce dernier endroit surtout était un nid à contrebande d’armes, à cause de sa situation privilégiée. Il y avait là l’embouchure démesurée d’un fleuve assez profond pour permettre aisément la montée des navires du plus fort tonnage sur une vingtaine de kilomètres, tandis que les plus légers pouvaient atteindre cinquante kilomètres et plus. C’était un lieu rêvé pour y installer des dépôts clandestins. Mais nos marins l’eurent assez vite repéré, et on remédia à cet état de choses. Le gouvernement français réussit à obtenir du gouvernement chinois la cession d’un territoire d’une superficie égale à celle d’une grande province française, englobant l’embouchure et le bas cours de ce fleuve. Nous y étions donc chez nous, et la marine entreprit des travaux de balisage et tous autres concernant l’hydrographie des lieux pour en faire une base constante de relâche pour nos navires de guerre. De ce fait, la contrebande fut arrêtée net, mais cela n’alla pas tout seul, et nous y reviendrons dans quelques mois. Pour le moment, retournons à la Discipline, car nous avons encore quelque temps à y passer et ces mois ne se passeront pas sans incidents avec leurs incidences.

Mon premier jour de service arriva très vite et, pour débuter, le Sergent me désigna pour conduire l’équipe à la carrière de sable qui se trouvait, comme je le savais, dans la plaine, de l’autre côté de l’arroyo, entre celui-ci et Mon-Cay. Sans aucun embarras, je réunis les hommes de ce chantier, en pris la charge et le commandement et, bien en ordre, les emmenai sur la route de la rivière. Pour ce premier contact, j’avais mon petit plan. A mi-chemin, je fis arrêter ma troupe, sur deux rangs bien alignés -pour la mise en mains- et, les hommes attentifs, je leur tins ce petit discours d’ouverture que j’avais ruminé pendant la nuit à leur intention:

- Vous savez tous que je suis le nouveau caporal qui vient d’être nommé à la section de Discipline. Ne croyez pas, cependant, que je sois un novice. Mon nom est Hubin, Caporal Hubin, j’ai été caporal dans un régiment de Toul. J’ai rendu mes galons pour aller à la Légion Etrangère où j’ai été sous-officier, campagnes du Sud-Oranais et Madagascar, j’ai été pendant plusieurs mois à la section de Discipline de la Légion à El-Ousseukh.Ceux qui la connaissent savent ce que cela veut dire. On m’envoie ici sans que je l’ai demandé. Vous, vous y êtes pour des motifs que je n’ai pas à connaître, ça ne me regarde pas. Mais puisque nous devons vivre ensemble, la meilleure façon est d’observer le règlement que vous connaissez. Je le connais également. Je ne vous chercherai pas chicane. Pas du tout. Par contre, j’appliquerai le règlement à la lettre. C’est à vous de faire pour le mieux. Tout dépendra de vous. j’espère que vous avez compris. Garde à vous. En avant, par file à droite, marche!

Et la journée se passa le mieux du monde à cette carrière de sable où le travail était réellement facile, car il n’y avait pas d’éboulements à craindre. C’était un beau sable rouge, bien net, exempt de toute terre que l’on coupait sur une épaisseur de 1 mètre 50 environ. On l’extrayait et on le conduisait au moyen de wagonnets au bord d’une route; là, on le tamisait soigneusement en faisant des tas réguliers de sable fin d’une part, de gravier de l’autre part. Le sable était destiné au Génie pour ses continuelles constructions.

Le lendemain, je fis la même opération de discours préliminaire à la seconde équipe que je devais conduire, cette fois, à l’autre chantier. Celui-ci était une carrière à moellons, à quelques dizaines de mètres de la frontière chinoise, au-dessus de l’arroyo descendant du nord. La carrière se trouvait sur la gauche de la route qui conduisait au pont international jeté sur l’arroyo-frontière, de l’autre côté duquel était bâtie la ville chinoise de Hoa-kam dont on entendait parfaitement la rumeur continuelle depuis notre carrière.

Là, le travail était plus dur, mais, en somme, ce n’était que du travail de carrière de pierres, sans difficultés, sans dangers particuliers. Les moellons étaient, eux aussi, bien alignés, ainsi que les caillasses où éclats. Les premiers étaient destinés aux constructions de bâtiments, les seconds devaient servir à empierrer les routes, encore embryonnaire, qui rayonnaient de Mon-Cay comme centre.

Le courant de cette petite vie fut vite pris. Le service intérieur était à peu prés le même qu’à El-Ousseukh, plus doux en ce sens que gradés et disciplinaires étions toujours en contact et logés dans la même enceinte, que nous vivions à la vue les uns des autres. Il n’y avait pas familiarité pour cela. Mais, tout de même, lorsqu’on se trouve constamment face à face, ouvertement, il y a une certaine cohésion entre les individus, forcément, et les relations s’en ressentent pour le mieux de tous.

 

 

 

 

événements familiaux

 

 

Au milieu de ce train-train monotone, quelqu’un vint frapper à ma porte : la mort. Oui. Un jour, alors que j’étais justement au travail à la carrière de pierres, je reçus une lettre que m’apporta le Sergent Sauterot dans sa tournée d’inspection. Cette lettre était de ma mère, et elle était bordée de noir. Toujours mauvais signe, ce cordon noir qui fait le tour des enveloppes ! Et, en effet ma mère m’apprenait la mort de mon père et son enterrement au cimetière de Pantin. Cette lettre datait d’un mois, et l’événement fatal s’était produit une semaine auparavant, à Paris, rue de Flandre, où mes parents habitaient depuis prés d’un an.

Ils ne se plaisaient plus à Longwy, d’où leurs quatre fils étaient partis. Le plus jeune, Henri, était mort encore enfant; Lucien, beau grand jeune homme, était lui aussi parti dans le néant, à l’âge de dix-huit ans. Moi, l’aîné j’avais quitté la maison une première fois pour trois ans, et, cette seconde fois, pour un temps beaucoup plus long peut-être. Mon père avait dit, au moment où je partais pour le Tonkin, qu’il ne me reverrait jamais. Je crois cependant qu’il ne pensait alors ni à sa mort, ni à la mienne, mais plutôt à mon départ définitif de France, à mon installation au Tonkin ou dans une autre colonie. Et voilà qu’en effet il ne m’avait pas revu, et j’eus du chagrin d’apprendre ainsi sa disparition qui me semblait subite.

Elle avait été lente, au contraire, me disait ma mère. A Longwy déjà, il avait été atteint d’une pleurésie, attrapée à la suite d’un chaud et froid pendant son service. Il s’en était remis lentement et c’est alors qu’il avait demandé à partir de Longwy pour aller habiter à Paris avec ma mère et mon frère Victor. Ce dernier ne lui donnait aucune satisfaction. Moi, je lui avais occasionné des déceptions, c’est certain; il aurait tant désiré me voir occuper une situation stable, enviable, devant s’améliorer dans l’avenir. Il avait là dessus les mêmes idées que ses collègues. Eux, ces continuels errants dans les trains de toutes catégories, ne voyaient rien de mieux qu’un bon emploi dans les bureaux. Là, au moins, on est au chaud en hiver, au frais en été. On est toujours propre. On a des heures régulières de travail. On arrive par la force des choses à devenir sous-chef de quelque chose, puis chef d’autre chose quand on a 40-50 ans, et une bonne retraite bien dodue, quand on atteint les 55 ans.

On citait à l’appui le fils B., le fils D., le fils M.,employés à ceci, à cela; on parlait avec un certain ton d’envie en les comparant aux siens. L’idéal eut été, bien sûr, de sortir des Ecoles. Alors, c’était le pactole, la belle situation reluisante. Mais pour les gens comme nous, il n’y fallait pas songer; c’était beaucoup trop cher. Mais ce qui était incompréhensible à mon père, c’était qu’en ce qui me concernait, ayant les moyens d’entrer à Saint-Maixent, je ne voulais pas en entendre parler.

Déjà mon départ pour la Légion lui avait fort déplu à cause de la mauvaise réputation qu’avait ce corps de troupe pour le public. Mon père était imbu de préjugés, très sensible aux qu’en dira-t-on, sans les analyser. Il n’avait pas de volonté personnelle. Très peu instruit, il avait poussé dans sa jeunesse comme il avait pu, au milieu des pauvres gens et il était craintif en tout. N’importe qui pouvait lui en imposer. Cela ne manquait pas d’avoir une grande influence sur ses goûts qui étaient ceux de tout le monde et sur ses idées qu’il se faisait de la vie et du monde.

Donc, il n’avait pas aimé ma fuite à la Légion. Cependant lorsque j’y étais devenu sous-officier, son opinion changea quelque peu. Il me vit ensuite revenir avec plaisir de Madagascar, sans chercher plus loin.J’ai dit comment ce retour avait tourné mal. Néanmoins, lorsque je fis part de mon intention de repartir dans les colonies comme soldats de 2ème classe, ce fut une nouvelle déception pour lui qui ne voyait là, pour le moment, que la déchéance que je m’octroyais volontairement. Dans son for intérieur il savait fort bien que cette soi disant déchéance ne serait que momentanée. Mais, vis-à-vis de ses collègues, il lui était pénible d’avouer que, ayant été sous-officier, je repartais comme simple soldat. Respect humain. Amour propre. Peur du qu’en dira-t-on.

A ce moment là, il m’avait bien, par l’intermédiaire de ma mère - il n’aurait pas osé le faire lui-même - rappelé l’exemple de mon oncle Victor qui, libéré comme moi, avait repris du service, mais avec son grade, et était devenu officier. Rien ne m’empêchait d’en faire autant, disaient mes parents.

- Tu n’as qu’à rengager dans un régiment de la métropole, avec ton grade, et, dans deux ou trois ans d’ici, tu seras sous-lieutenant. Après, tu n’auras plus qu’à te laisser vivre !

Eh ! oui. Mais ils comptaient sans moi, là-dedans. Ils voyaient cela avec leurs yeux et leurs désirs, mais pas avec mes aspirations, mes sympathies, antipathies, goûts et dégoûts personnels, mes attirances et répulsions. Je partis donc comme je l’avais voulu, mais mon père en eut du dépit, bien qu’il m’ait dit une fois qu’il m’enviait. Mais cette fois-là, c’était une confidence d’une rareté extraordinaire : le fond de sa pensée se faisant jour l’espace d’un éclair. Il n’aurait jamais osé dire cela à ses camarades, et encore moins à sa femme, ma mère.

Donc, de mon côté, déceptions à voir s’évanouir les rêves qu’ils s’étaient forgés. Mais du côté de mon frère Victor, c’était bien pire.

Celui-ci avait un caractère très indécis, instable, insouciant et paresseux, ou sans ressort, ce qui donne les mêmes résultats. En sortant de l’école communale, à l’âge de 13 ans, il avait commencé, lui aussi, à travailler, mais seulement par-ci, par-là, à faire des courses. Quand je revins de Madagascar, je le fis entrer avec moi à la banque, comme débutant. Mais il ne tarda pas à mécontenter ses chefs. Je le voyais bien, j’en étais navré. Il suivait les mauvais exemples de mauvais garnements, si bien qu’il se fit remercier. Il n’avait pas seize ans, mais fort grand paraissait plus que son âge, il se fit manoeuvre ! Du coup, le pauvre père en perdit la face, tout comme un vulgaire Chinois. Son fils manoeuvre !

Ce fut sur ces entrefaites qu’il tomba malade, le père. Et ce fut aussitôt après qu’il demanda son changement pour Paris, pour fuir ce milieu trop connu de Longwy, où deux fils étaient morts, d’où le premier s’était enfui aux colonies, et où le dernier était tombé au rang de manoeuvre. Triste foyer, pour lui, le pauvre homme, et qu’il s’était imaginé bien autrement ! Pourtant, il n’avait lui, qu’à vivre sa vie à lui, et à laisser à ses fils le soin de faire la leur à leur convenance ou à leur chance, sans se frapper de leurs avatars ! Non. Il ne pouvait pas. Il lui semblait que tout le monde le regardait et pensait : le pauvre homme ! un fils manoeuvre, et l’autre, qui pourrait être officier, simple soldat! Il emmena donc son foyer à Paris, avec le frère Victor, qui, pas plus qu’à Longwy, ne chercha à faire autre chose que le manoeuvre. Il allait charger et décharger les péniches sur la canal Saint-Martin à la Vilette. Ce métier peu reluisant, quoique très honorable, faisait mal au coeur de mon père. Il en souffrait réellement.

Alors Victor, un beau jour, quand il eut atteint ses 16 ans qu’il était devenu très fort, s’engagea, lui aussi, à la Légion Etrangère, au 2ème régiment, à Saïda ! Las d’être reçu à la maison avec une mine longue d’une aune qui était un reproche constant bien que muet, il avait pris le parti de disparaître également. N’ayant entendu maintes fois raconter mes histoires de légionnaire, il savait comment s’y prendre pour y aller faire un tour. Il se présenta au bureau de recrutement des Invalides, à Paris, et, tout simplement, demanda à contracter un engagement de cinq ans au 2ème Régiment Etranger à Saïda, en qualité de citoyen belge. Sans lui demander aucune pièce justificative, on l’enregistra, avec tout son état-civil exact et au complet, sauf le lieu de sa naissance qu’il déclara être Liège, en Belgique. Il passa la visite médicale, on le déclara bon pour le service, on lui donna sa feuille de route, ses indemnités de voyage et on l’expédia sur Saïda, via Marseille et Oran, tout comme son aîné l’avait fait quelques années auparavant.

Avant de quitter Paris, il fit ses adieux aux parents, navrés de le voir partir là-bas, et cependant soulagés de ne plus le savoir débardeur, pouvant devenir pire, à l’école des quais parisiens.

Ces événements eurent une mauvaise influence sur la santé du père dont le moral ne sut pas prendre le dessus. Il se traîna tant bien que mal, avec tantôt du mieux et tantôt des rechutes. Finalement, la lettre bordée de noir vint me trouver alors que j’étais perché sur un bloc de pierre, dans la carrière, prés de la frontière de Chine.

La mère, navrée, désolée, car elle aimait bien son mari - oh ! à sa manière qui n’était pas celle de tout le monde, le harcelant de ses récriminations et non pas de ses caresses, car, les caresses de la mère Hubin? Hum ! Une femme qui n’a jamais changé de chemise devant son mari qui ne l’a jamais vue nue ! - Elle l’aimait bien tout de même, me disait qu’elle ne savait pas ce qu’elle allait devenir, seule, veuve, sans ressources. Elle me demandait de lui donner la marche à suivre pour faire revenir Victor auprès d’elle. Celui-ci lui avait écrit qu’il ne se plaisait pas du tout à la Légion, et je ne m’étonnais pas de la déception qu’il avait trouvée là-bas.

Il n’y était parti que pour disparaître de Paris, mais sans y être attiré, comme je l’avais été, par un idéal à satisfaire. Lorsque j’y étais parti, moi, j’étais déjà initié au métier militaire, tandis que lui y allait comme un gamin, sans en connaître quoi que ce soit. Il s’était trouvé là, tout jeune et réellement bleu au milieu de ces lascars qui ont dû le faire pivoter de main de maître. Et comme il n’avait aucun idéal, ni militaire, ni colonial, pour le soutenir, il avait écrit à la mère qu’il serait bien aise de sortir de là-dedans ! Ce que la mère me transmit.

Comme j’étais très au courant de ces questions concernant les changements d’état-civil, ayant eu maintes fois l’occasion de les étudier et de les mettre en pratique, je donnai toutes les indications nécessaires. Ma mère les transmit ensuite à Victor en Afrique.

Il fallait faire établir par un notaire ou un juge de paix un acte de notoriété, constatant, par devant sept témoins, que le nommé Hubin Victor, né à Liège, de père et de mère... était la même personne que le nommé Hubin Victor, né à Longuyon, qu’en conséquence, le nommé Hubin Victor était authentiquement Français et non Belge. Cela suffit à faire annuler son engagement, car, étant Français, il ne pouvait valablement être incorporé dans l’armée française avant d’avoir atteint ses 18 ans. Sa libération eut lieu deux mois plus tard et il réintégra le foyer maternel, ayant acquis une petite expérience de plus.

En même temps que j’envoyais à ma mère les indications en question, je lui envoyai presque toutes les économies que j’avais faites. Une somme de deux cents francs, partie de Mon-Cay lui parvint ainsi et lui permit de voir venir, car, à cette époque, deux cents francs représentaient une certaine valeur. Pour moi, j’étais presque à sec, mais les journées, en s’accumulant, en apportaient d’autres, des piastres. Je ne pouvais rester indifférent à la gêne de ma mère après une perte comme celle que nous venions de faire.

Par la suite, en même temps que le retour de mon frère, j’appris que, tous les deux, ils s’étaient installés à Lagny-sur-Marne, en Seine et Marne, ma mère en qualité de titulaire de la bibliothèque de la gare, mon frère comme employé chez Hachette et Cie à Paris. Je fus donc rassuré sur leur sort matériel, car ma mère pouvait se faire des mensualités de deux cents francs à ajouter à sa retraite proportionnelle, et mon frère s’en faisait autant dans sa maison de bouquins.

J’étais donc tranquille de ce côté, quand une aventure absolument imprévisible, de quelque côté qu’on la regarde, vint se mettre sur mon chemin, avec pour conséquences un voyage d’agrément à Hanoï, et, un peu plus tard, un changement important dans ma situation.

 

 

 

 

Indochine (suite

 

 

Voici l’histoire :

Un jour, ou plutôt un matin que j’étais de service de jour, je m’acquittais des tâches que ce service comportait : réveil général; rassemblements, remise des corvées aux camarades chefs de chantier. Puis, toujours comme de coutume, je fis sortir un à un de leurs cellules les hommes punis de prison, pour leur faire faire la corvée de quartier. Le premier, Bertrand, sort tranquillement et va prendre pelle et brouette. Le second, Pesson, en fait autant et s’empare d’un balai. Mais, lorsque j’ouvris la cellule n°3, qui abritait le disciplinaire, Marcel, celui-ci refusa carrément de sortir.

- Non, Caporal, je refuse.

- Ah ! Dis-je ? Mon garçon, ne faites pas de bêtises. Sortez pour la corvée comme tous les jours.

- Non, Caporal. Je refuse.

- Cette fois, mon ami, ça devient grave. Vous savez ce que vous faites ? Vous savez que le refus d’obéissance est un cas de Conseil de guerre ? Avez-vous bien réfléchi? Pensé à vos parents, à votre avenir ?

- Oui, Caporal, je sais. Je refuse.

- Eh ! bien, moi, je vais vous renfermer et je reviendrai dans dix minutes. Si, à ce moment-là vous vous décidez à sortir comme je vous le commande, vous en serez quitte avec quinze jours de prison pour mauvaise volonté. Si vous persistez à refuser, alors, tant pis pour vous, vous l’aurez voulu.

Je fis comme j’avais dit. J’enfermai de nouveau le Marcel dans sa cellule et j’allai retrouvé les deux autres qui balayaient bien tranquillement la cour mais qui avaient vu et compris la scène.

- Il refuse ? me demandèrent-ils en voyant mon air soucieux.

- Oui, le fou ! Il refuse. Il m’a l’air de vouloir passer à toute force au falot (conseil de guerre). Je lui ai quand même laissé une chance parce que c’est stupide, ce qu’il fait là. Peut-être y renoncera-t-il ? Nous verrons bien. S’il veut "tourner" (passer en conseil de guerre) je ne peux pas l’en empêcher.

Alors, voilà, dis-je à ces deux-là. Je vais aller lui ouvrir de nouveau et lui donner l’ordre de sortir pour la corvée. Vous, vous allez vous poster là, derrière le coin du bâtiment, de façon qu’il ne vous voie pas. S’il sort, il en sera quitte pour une punition de prison. Sinon, je vous appelerai pour que vous soyez témoins. Compris ?

- Compris, Caporal.

Et les choses se passèrent ainsi. J’avais mis en poche, bien caché, un livret individuel contenant le code pénal militaire, pour le cas où j’en aurai besoin, et j’allai ouvrir la cellule de Marcel.

- Marcel, c’est sérieux, cette fois. Sortez pour la corvée.

- Je refuse, Caporal.

- C’est donc bien votre volonté ? Vous avez bien réfléchi ? Vous êtes bien résolu à passer au Conseil de guerre ?

- Oui, Caporal.

- Bien. Alors, nous allons procéder réglementairement.

J’appelai Bertrand et Pesson en leur disant qu’ils allaient me servir de témoins et je continuai en leur présence :

- Première fois, Marcel, je vous donne l’ordre de sortir pour la corvée de quartier.

- Je refuse, Caporal.

- Deuxième fois, Marcel, je vous donne l’ordre de sortir pour la corvée de quartier.

- Je refuse, Caporal.

- Bien. Faites attention -je tirai de ma poche mon livret et lus à haute voix, en présence des deux témoins, l’article du code pénal militaire traitant du refus d’obéissance : deux ans de prison.

- maintenant, dis-je, c’est la dernière fois. Marcel, je vous donne l’ordre de sortir pour la corvée de quartier.

- Caporal, je refuse.

Ce fut dit aussi froidement et aussi résolument que les autres fois.

- C’est bien, Marcel, vous n’avez plus qu’à attendre la suite.

Et je l’enfermai de nouveau dans sa cellule, pendant que les deux autres reprenaient tranquillement leur corvée, jubilant intérieurement de cet incident, car il allait leur procurer l’occasion d’une ballade à Hanoï.

J’allai ensuite rendre compte au Sergent chef de poste et continuai mon service comme d’habitude. Je n’avais, en effet, pas le moindre trouble de conscience : je n’avais été qu’un simple instrument enregistreur de la volonté formelle du type Marcel et je n’avais absolument rien à me reprocher dans cette affaire.

Lorsque mes collègues revinrent pour le déjeuner, ce fut une surprise générale en apprenant la nouvelle, qu’on pouvait qualifier de sensationnelle, car, après tout, c’était un événement grave. Renaudot eut tout de suite le cri du coeur :

- C’est égal, c’est pas à moi qu’une veine pareille arrivera jamais.

- Quelle veine ?

- Eh ! d’aller faire une ballade à Hanoï ! Un mois de congé, mon cher, pour Hubin, et un beau voyage. Huit jours pour aller, 15 jours d’attente à Hanoï, 8 jours pour revenir, aux frais de la princesse en nous laissant tout le boulot, ici, à nous trois ! Tu trouves que c’est pas de la veine ?

- Sous ce jour là, évidemment, mais qui pouvait le prévoir ? Qui pouvait s’imaginer que, ce matin, avant que la journée commence, un type s’était mis dans le crâne de se faire passer en Conseil de guerre ?

- Eh ! C’est ce que je dis, ajouta aigrement Renaudot, c’est une vraie veine et ce n’est pas à moi qu’elle arrivera jamais !

Rien à ajouter, naturellement, à pareils propos. Les deux autres camarades ne furent pas agités par cette jalousie, heureusement pour eux. Quelques jours après, Marcel, fut transféré, par étapes, à la prison militaire d’Hanoï, en prévention de Conseil de guerre. Nous, nous attendîmes l’appel de la justice militaire qui vint nous trouver deux mois après environ. Pendant ces deux mois, il ne se passa rien de saillant, et, quand l’ordre de notre mise en route arriva, nous étions au mois d’avril 1899.

En compagnie des Disciplinaires Bertrand et Pesson, que j’étais chargé de surveiller, nous fîmes donc le voyage de Mon-Cay à Hanoï, en repassant pas les escales connues : Pa-Koï, Pointe-Pagode, Kebao, Hong-Haï,, baie d’Along, Quang-Yen, Haïphong avec arrêt de trois jours, et enfin Hanoï où j’allai mettre mes gaillards en sécurité au poste de police du 9ème de Marine, après quoi je fus libre comme l’oiseau dans l’air.

Je profitai beaucoup mieux cette fois d’Hanoï. Mon premier séjour avait été une découverte générale, tandis que je profitai du second pour mieux pénétrer le sens des gens et des choses. Cependant je ne veux pas revenir sur ces découvertes, ce seraient des redites inutiles.

Je posai toutefois un jalon en vue de l’avenir que je m’étais tracé : une grosse compagnie était en formation pour la construction et l’exploitation des tramways urbains d’Hanoï, et, par suite de relations diverses, mon concours fut escompté pour le moment de ma libération. Cette date était encore très lointaine, mais je ne risquais rien à me laisser inscrire sur la liste des futurs collaborateurs. Du reste, il n’est rien advenu de cette affaire, que je note en passant parce qu’elle se trouve à sa place. Mon destin devait prendre une tout autre tournure.

Le jour de l’audience du Conseil de guerre arriva. La cérémonie se déroula, comme toujours, au milieu d’une solennité impressionnante. En qualité de témoins, mes deux compagnons et moi fûmes relégués dans la chambre réservée aux témoins pendant l’interrogatoire de Marcel.. Puis on m’appela pour la déposition. Prestation de serment habituelle.

- Reconnaissez-vous, me dit le Colonel, le nomme Marcel ici présent pour être celui qui vous a refusé obéissance ?

- Oui, mon Colonel, c’est bien Marcel.

- Bien. Dites nous comment les choses se sont passées.

Je racontai alors ce que j’ai dit plus haut, exactement.

- Pourquoi, m’interrompit le Colonel, n’avez-vous pas constaté le refus d’obéissance séance tenante ?

- Mon Colonel, cela m’a paru tellement stupide de la part de Marcel, que j’ai voulu lui laisser une chance de se remettre et de se reprendre.

- Mais vous lui avez pourtant dit que, s’il obéissait, il serait puni de 15 jours de prison ! Expliquez-vous.

- Mon Colonel, je lui ai dit que, lorsque je viendrais lui ouvrir, s’il obéissait alors, je le punirais avec un simple motif de mauvaise volonté. Le Capitaine lui aurait infligé 15 jours de prison, et tout aurait été terminé.

- Accusé Marcel, qu’avez-vous à dire contre la déposition du Caporal Hubin ?

- Rien, mon Colonel.

- Vous reconnaissez que tout ce que vient de dire ce Caporal est exact ?

- Oui, mon Colonel.

- Bien. Caporal, continuez.

Je continuai ma déposition.

- Un moment, Caporal. Pourquoi avez-vous fait cacher les deux hommes qui devaient vous servir de témoins ?

- Pour éviter que Marcel soit influencé par la présence de ses camarades, dans le cas où il aurait eu l’intention d’avoir un bon mouvement.

- Bien. Continuez.

J’allai alors jusqu’au bout.

- Accusé Marcel, qu’avez-vous à dire contre la déposition du Caporal Hubin ?

- Rien, mon Colonel.

- Vous reconnaissez qu’elle relate exactement les faits ?

- Oui, mon Colonel.

- Caporal Hubin, le Conseil vous remercie. Vous pouvez vous asseoir dans un de ces bancs.

- Appelez le témoin Bertrand.

Celui-ci arriva et fit une déposition conforme à la réalité, et il en fut de même avec Pesson.

La parole est alors donnée au Ministère public, un Capitaine d’artillerie. Naturellement, il chargea tant qu’il put Marcel, ce qui n’était pas bien difficile puisque le pauvre diable avait tout fait pour être chargé. "je demande, termina la Capitaine accusateur public, le maximum de la peine prévue par le code. Cet individu ne mérite aucune pitié du Conseil, puisqu’il a fait fi, qu’il a refusé avec mépris le salut que lui offrait généreusement et humainement son Caporal que je suis heureux de féliciter en passant, car sa pitié intelligente, digne d’un meilleur sort, n’amoindrissait pas, au contraire, la discipline militaire".

Puis la défense prit la parole. Cette fois, ce fut un simple Caporal d’Infanterie de marine qui se leva pour essayer de défendre une cause indéfendable.

- Messieurs, commença-t-il, la conduite du Caporal Hubin, dans cette affaire, est au-dessus de tout éloge. Mais, par cela même, il a rendu ma tâche excessivement difficile... Il continua ainsi assez longtemps, faisant intervenir, très éloquemment, la folie, la jeunesse, l’enfance misérable, seules choses qu’il pouvait mettre en avant car le Marcel n’était pas un type bien recommandable.

Je relate ces éloges qui m’ont été décernés par le Ministère public et par la défense parce que cela s’est passé ainsi, avec les paroles mêmes que j’ai rapportées. A l’époque, je n’en ai pas été surpris : je savais parfaitement bien que je les méritais. Aujourd’hui encore, ces scènes sont présentes à ma mémoire avec une fraîcheur extraordinaire. J’entends encore les voix des personnages avec leur timbre particulier et je revoie, avec la vue, les endroits où se sont déroulées ces péripéties.

Je dois relater également la confidence que me firent Bertrand et Pesson. Ils me dirent, lorsque nous étions sur la chaloupe du retour, que Marcel avait depuis longtemps l’intention de passer au Conseil de guerre, par cafard. Il avait hésité pendant plusieurs semaines sur le motif à chercher, à trouver, pour s’y faire envoyer. A la fin, il opta pour le refus d’obéissance, mais il avait voulu que je profite, moi, personnellement de la circonstance. Marcel leur a dit, à eux, le jour même du refus d’obéissance, qu’il m’avait choisi, moi, parce que j’étais "le plus chic type de la bande". Comme ça, ajouta-t-il, il aura sa ballade, vous aussi, et vous couperez "au truc" pendant un mois. On peut dire que c’est de la préméditation ou je ne m’y connais pas !

Quoiqu’il en soit, le disciplinaire Marcel fut condamné à deux ans de prison, maximum de la peine prévue pour la faute qu’il avait commise.

Deux jours après, nous reprenions le chemin du retour pour Mon-Cay, où nous arrivions, sans encombre,exactement un mois après en être partis. Rien d’extraordinaire ne s’y était passé pendant notre courte absence.

Quelques semaines après cette rentrée sans faste, nouveau changement de décor pour moi. Il arriva un ordre de Haïphong :

- "le Caporal Hubin de la section de Discipline à Mon-Cay passe à la compagnie Hors-Rang en qualité de Caporal secrétaire du Major, bureau de la mobilisation. Le Caporal X de la ... Compagnie passera à la Section de Discipline en remplacement du Caporal Hubin".

Et il s’ensuivit que, quelques jours après l’arrivée de cet ordre, je pris, pour la quatrième fois, la route d’Haïphong, par sampan, chaloupe et baie d’Along ! Ce changement me plaisait beaucoup en tant que changement d’abord, et puis aussi à cause du travail. Je serais certainement beaucoup mieux à la C. H. R. et au bureau du major, endroits que je connaissais parfaitement, qu’à la discipline où je n’étais certainement pas mal, mais c’était déjà vieux, et cette constance solitude commençait à me peser. IL fallait avoir toujours une tenue impeccable, jamais de relâchement permis, à cause du prestige à conserver vis-à-vis des Disciplinaires de qui on exigeait beaucoup, il fallait donc commencer par nous-mêmes. Et puis, dans nos contacts avec eux, nous ne devions jamais nous laisser aller : toujours rigides, brefs, distants. Cela devenait agaçant, à la longue. Il n’y avait guère que nos incursions en Chine pour nous distraire; mais elles n’avaient elles-mêmes rien de bien réjouissant. On y allait pour avoir un but, mais on n’y restait pas longtemps. D’abord, c’était assez dangereux, ensuite on ne trouvait là que des grouillements de gens, de cochons, de vautours et d’immondices. J’aimais beaucoup mieux Haïphong !

Bien entendu, le camarade Renaudot fit entendre le son de son aigre flûte : il n’y en a que pour lui, à c’t Hubin là. Pas une veine qui se présente sans qu’elle lui tombe dessus ! On a laissé dire et nous avons quand même fait une petite bombe d’adieux dans le réfectoire des sergents qui avaient tenu à me fêter également. C’était très gentil. Je fis également mes adieux à Tillet et à Christiani que je ne devais plus revoir au Tonkin, mais ailleurs, plus tard. Nous y arriverons, si Dieu nous prête vie, comme dit le bonhomme La Fontaine.

Me voici de nouveau à Haïphong, installé exactement à la place que j’occupais quelques mois auparavant, avec le même Sergent-Secrétaire, le même Caporal Vedrenne de la... devenu mon collègue, ou, plutôt, dont j’étais devenu le collègue. A part mes galons rouges sur les manches, je ne voyais plus la coupure des mois qui avaient fondu dans le passé. Comme travail, ce n’était pas passionnant. Mon service avait été nouvellement crée. il s’agissait de concentrer les renseignements militaires sur les civils de la colonie, aptes encore à être appelés sous les drapeaux en cas de mobilisation. Ils n’étaient pas bien nombreux, ces mobilisables. Aussi ma besogne était-elle plutôt nominale qu’effective. Je n’avais même pas assez de travail pour occuper les quelques heures de présence au bureau.

Mais ce petit jeu ne dura pas bien longtemps. Quelques semaines au plus, car, un beau jour, sans que je m’y sois attendu, me voici nommé Sergent-fourrier à la 7ème compagnie, au poste fortifié de Dong-Trieu, sur la rivière Claire. Cette fois, j’étais redevenu sous-officier, au même niveau que lors de mon départ de la Légion. Quel dommage que mon père n’ait pas su cela avant de mourir ! Enfin. Rien à faire de ce côté. D’autres nominations avaient eu lieu en même temps, parmi lesquelles mon ex-adversaire et collègue Vedrenne.....ne figurait pas. Il restait cabot comme devant, le pauvre, et il en était tout désolé. Par contre, l’ami Laurent était nommé Caporal-fourrier à une compagnie de Haïphong. Lui, par un sort étrange, il aura passé ses trois ans de Tonkin à Haïphong même, sans bouger de place, tandis que d’autres...

Je quittai une deuxième fois la C.H.R. et les bons camarades que j’y avais retrouvés, notamment Frédéric Lecaudey, que je devais revoir un peu plus tard, dans des circonstances banales par elles-mêmes, mais qui, le pauvre, l’on conduit prématurément au cimetière, Destinée. Pendant ce deuxième séjour à Haïphong, j’avais été son camarade de lit, avec, de l’autre côté, Laurent, comme autrefois avec Tillet. Et nous faisions un excellent ménage à trois bons amis s’entendant parfaitement.

Lecaudey avait toujours la même maîtresse qu’il soignait discrètement et régulièrement. Il était devenu, lui aussi, un excellent fonctionnaire vis-à-vis de la dame, comme le mari de celle-ci vis-à-vis de son administration. Quant à Laurent, il avait toujours au coeur son amour pour Tillet, amour, m’avoua-t-il une fois, qui était plus tenace, plus violent et du même genre que celui qu’il avait jamais eu pour une femme ! Et il se languissait positivement de l’absence de son bien-aimé de qui il recevait de longues lettres -qu’il ne m’a pas fait lire- et à qui il envoyait des épîtres encore plus longues et enflammées. Il me lut quelques passages de ses lettres à lui. Très, très chaud, en effet. Et c’est bizarre, je ne sais plus du tout ce qu’il est devenu, Laurent. Je l’ai su, certainement, puisque ses relations avec Tillet ont continué à Paris. Je me souviens bien, très bien, avoir remis à une soeur de Tillet, Thérèse, une lettre que Laurent m’avait écrite, entr’autres, dans laquelle un passage commençait ainsi : "lui, Jo, (il s’agissait de l’ami Tillet) je l’aime comme jamais je n’aimerai une femme...Etc..." suivaient des états d’âmes et de sens très suggestifs. Et je me souviens que la lecture de ces lignes avaient excité au plus haut point la lectrice, inflammable elle aussi.

Bon. Allons-nous en à Dong-Trieu, puisque c'est là que nous devons vivre -mais non pas aimer ni mourir- non. On y va, à ce poste, bien entendu par une chaloupe. Qu’aurait-on fait, en ce temps-là au Tonkin sans chaloupes ? On se le demande. Chaloupes, jonques, sampan, canonnières, étaient à peu prés les seuls moyens de communication; mais il y en avait à profusion et dans toutes les directions.

Pour aller à Dong-Trieu, on prend, un peu en amont de Haïphong, la Rivière Claire à son confluent avec le fleuve Rouge qu’on laisse sur la gauche. La rivière Claire descend également des massifs montagneux et boisés qui bordent la frontière de Chine, mais du nord, cette fois, et non comme le fleuve Rouge qui vient du nord-ouest. Cette rivière, historique dans les annales de la conquête du Tonkin, arrose de nombreux postes : Thuyen-Quang, célèbre par ses sièges, Vinh-Yen, Phu-Lang-Tuong, Sept-Pagodes, et Dong-Trieu, le plus proche de Haïphong, siège de la 7ème compagnie où j’allais gratter du papier, pour changer.

Le voyage en vapeur n’est pas long. Après quelques heures de navigation dans les flots bourbeux et tumultueux de la grande rivière, large et importante comme un fleuve de chez nous, deux ou trois fois plus large que notre Rhône à Avignon ou à Tarascon, on s’arrête à l’appontement de Dong-Trieu. Cet appontement est la seule manifestation européenne immédiate. Il faut savoir que cela représente l’accès de notre citadelle. Car il y a une citadelle, mais il est impossible de l’apercevoir du fleuve à cause du fouillis invraisemblable de la végétation. Il faut marcher dans cette brousse, sur une route d’ailleurs bien tracée, pendant un kilomètre environ avant de déboucher dans une plaine assez vaste, sur le côté gauche de laquelle surgit, d’un bloc, une grande éminence isolée, un piton élevé et à pentes raides. C’est là-haut, la citadelle. On en voit les murs et les créneaux d’en bas.

Avant de grimper là-haut, cependant, je dois aller me présenter au Capitaine (j’ai oublié son nom) qui, comme chacun des deux lieutenants, habite un joli pavillon isolé entouré d’une verdure artistement aménagée et entretenue et parsemée de fleurs décoratives. Aimable réception par le Capitaine et par les lieutenants. Montée de la grimpette, lentement, sous la chaleur de dix heures du matin.Mon sac était sur le dos d’un Annamite bénévole qui s’était chargé de me conduire et de me soulager -moyennant petit cadeau, naturellement- cet Annamite était vilain, pas repoussant, mais vraiment pas beau.Il était déjà âgé, car il n’avait plus, sur les joues, le duvet de la jeunesse Annamite, mais, à sa place, des poils noirs, rares et durs très disgracieux. Eh ! bien, ce fut pourtant ce bonhomme là que je gardai comme boy par la suite. Il me parut si empressé, discret, dévoué et si bien stylé que je ne cherchai pas d’autre serviteur. Et, ma foi, je m’en trouvai bien dans mon service personnel qui fut impeccable et ponctuel. Jamais, ni avant, ni après Nam, je n’ai été servi aussi bien. Et puis sa laideur était une sécurité quant aux moeurs. On ne rirait pas sous cape, comme on le faisait pour d’autres, de la joliesse de mon boy. Ca ne tirait pas à conséquence, il est vrai, et ça ne prouvait rien du tout, mais j’aimais autant que cela soit ainsi. Il y eut des cancans quand même, dans cette pétaudière de Dong-Trieu, cette potinière de bobards luxurieux. Comme ce boy n’était pas joli, on dauba sur sa laideur et son manque d’élégance ! Il fallait bien trouver quelque chose. Pour un peu, on me l’aurait attribué comme amant ! Et pourquoi pas ? Les langues avaient tellement l’habitude de barboter dans les moeurs spéciales, à Dong-Trieu, pour des raisons que je dirai peut-être tout à l’heure.

Cette petite digression a eu l’avantage de me faire arriver au haut de la côte où, en passant sous la porte monumentale, je pénétrai à l’intérieur du fortin. Celui-ci était composé d’une grande cour carrée et centrale, sur le côté droit de laquelle s’élevaient les bâtiments servant au logement des hommes et des sous-officiers; sur le côté en retour d’équerre, à main gauche, se trouvaient ceux qui servaient de magasins, de logement du Sergent-Major, de bureau de la compagnie et de logement du Sergent-fourrier, le mien par conséquent.

Le côté perpendiculaire à mon logement n’était qu’un mur d’enceinte, crénelé et troué de meurtrières. Au fond, un grand bâtiment : le mess des sous-officiers, leur cuisine, le logement de l’adjudant. C’était tout à fait le fort d’arrêt et de défense. J’allai bien entendu, me présenter à mon chef direct, le Sergent-major Collet qui me reçut bien, mais un peu froidement. Ma nomination à la compagnie ne lui plaisait pas trop, parce qu’il avait compté voir nommer là son Caporal-adjoint, Dallot, qu’il aimait beaucoup et qui se voyait souffler la place sur laquelle ils avaient compté tous les deux. Je sus cela par la suite, lorsque le chef, me connaissant mieux et ayant constaté ma compétence qui dépassait la sienne, me manifesta son contentement de m’avoir pour collaborateur. Sur le moment, il me battit un peu froid en m’installant dans la chambre qui m’était réservée et que le pauvre Dallot avait déjà occupé, pensant qu’elle serait sienne officiellement.

C’était une très jolie chambre, grande, bien éclairée par deux larges fenêtres donnant sur deux faces de la redoute, car elle était située juste au coin sud-ouest, surplombant le mur d’enceinte et la pente presqu’à pic qui descendait vers la rivière, tout au fond de la forêt. L’ameublement était tout à fait confortable : un grand et large lit de civil, avec une belle moustiquaire à ciel bleu étoilé s’étalait du côté opposé à la fenêtre de droite; des nattes partout; une toilette complète, des étagères, des sièges, enfin un confort inhabituel chez les militaires. Cela venait de loin parait-il, du temps où ces pièces étaient habitées par le Capitaine-Commandant et son secrétaire particulier et ... intime.

Le bureau, à côté, était comme tous les bureaux, militaires ou civils : tables, sièges, étagères, tableaux, paperasses. Le logement du Sergent-major, un peu plus loin, ressemblait au mien, en mieux encore, mais il n’avait pas une si belle vue.

Ayant fait connaissance avec mon domaine, j’allai présenter mes devoirs à l’adjudant de la Compagnie, Briard, un grand et beau garçon très sympathique qui, d’emblée, me prit en grande estime. Ensuite, ce fut l’heure de l’apéritif au mess où je fus présenté à tous mes collègues parmi lesquels j’eus la surprise de retrouver, avec un seul galon de sergent, l’ex-Sergent-major de Tien-Yen, Larcher, l’Algérien, qui me fit fête aussitôt qu’il me vit entrer. Je crois même que, dans son exubérance, il m’embrassa. Je fus donc immédiatement bien accueilli par tous et la vie du poste se passa on ne peut mieux, chacun dans son service.

Le jeune Dallot, le Caporal-adjoint, qui restait mon adjoint, fit contre mauvaise fortune bon coeur et continua son service au bureau comme devant, sans plus, mais avec moins de liberté. M’étant aperçu, en effet, que malgré les dires du chef Collet, il n’était pas très au courant des écritures, j’épluchais son travail et lui faisais les observations qu’il méritait. Il en était vexé, le pauvre bougre et ça me faisait mal au coeur à moi-même; mais je tenais absolument à justifier ma nomination à ce grade de fourrier vis-à-vis de son insuffisance à lui, et à lui démontrer que je tenais parfaitement ma place, mieux qu’il n’aurait pu le faire lui-même.

Il s’en rendit encore mieux compte lorsque je pus intervenir pour éviter un sévère blâme au chef. En effet, en arrêtant des comptes antérieurs, je m’aperçus de certaines petites erreurs qui, répétées, arrivaient à faire un total de plus de cent francs perçus en trop par le Sergent-major qui ne s’en était pas aperçu. La somme était modique et il n’y avait aucune malversation, simplement de petites erreurs successives. Ces erreurs seraient fatalement découvertes par le bureau du Trésorier, puisque je les découvrais moi-même. J’écrivis alors à mes amis d’Haïphong en expliquant l’affaire, et, quelques jours après, au retour de la chaloupe ils me donnèrent la marche à suivre pour redresser ces erreurs avant leur découverte officielle, ce qui fut fait séance tenante. Ainsi, le Chef, de même que le Capitaine responsable, ne reçurent pas la plus mince observation. De ce jour, je fus qualifié -sincèrement- de grand-homme; je veux dire par là qu’aucune rancune n’exista plus chez le Chef et Dalbot contre moi et ma soi-disant usurpation.

Le pays de Dong-Trieu est le centre d’un énorme massif montagneux et boisé, dont la limite Est va mourir vers Tien-Yen et Mon-Cay et la limite Nord vers Coa-Bang, vigilante gardienne des passes qui font communiquer la Chine et le Tonkin. Dans ces montagnes se trouvent d’énormes quantités de minerai de fer et du charbon de terre. Au moment où je m’y trouvais, une équipe d’ingénieurs prospectait aux alentours et avait découvert ces précieux minerais dont l’exploitation fut décidée et devint effective un peu plus tard, après que les travaux d'accès furent exécutés. là encore, un jalon fut posé pour mon futur placement : l’ingénieur en chef retint mes services, en principe, pour l’année suivante, qui amenait la fin de mon rengagement. Les émoluments qu’il me fit entrevoir étaient alléchants et, débutant avec l’exploitation, j’avais de grandes chances d’en devenir, rapidement, un des piliers. Cela non plus ne fut pas. Tant pis ? Tant mieux ? Chi lo sa ? Destinée toujours ! Menée par qui, si elle est menée par quelqu’un ? Mystère !

En attendant, nous faisions de belle parties de chasse aquatique dans les nombreux arroyos qui descendent des montagnes et les rivières qu’ils arrosaient en plaine. Lorsque je suis arrivé à Dong-Trieu, la saison des pluies était à son point culminant, comme cela me fut démontré par mon vieux vilain boy qui me mit au courant de bien des choses du pays.

Comme chacun sait, le riz se sème d’abord très dru en semis, comme on fait chez nous pour les poireaux par exemple. Dés que les semis ont atteint une vingtaine de centimètres de hauteur, on arrache à pleines poignées ces plantules avec leurs racines et radicelles et on va les repiquer dans la rizière dont le sol est une boue semi-liquide. Toute la famille du Nja-Koué est mobilisée pour ce repiquage, labeur primordial et qui doit être rapidement mené, juste au commencement de la saison des pluies, lorsque le niveau des cours d’eau commence à monter, insensiblement d’abord, rapidement ensuite.

Au fur et à mesure de la montée de l’eau dans la rizière, la plante, verte comme l’est le blé ou l’avoine, croît en hauteur de façon à avoir sa tête toujours hors de l’eau. Dès que les eaux atteignent leur point culminant, la plante commence à sortir son épi, pas avant ni après, juste à ce moment là. Les Annamites observent quotidiennement les plantes lorsque le moment de l’étale leur semble approcher. Dés qu’ils voient apparaître les premières pousses de l’épi, ils savent que les eaux ne monteront plus, qu’au contraire elles vont descendre. C’est comme cela qu’ils reconnaissent le moment où les eaux sont à leur étiage. Ensuite, l’épi grandit, se gonfle, forme ses grains; la plante en-dessous devient de plus en plus paille au fur et à mesure qu’elle est découverte par les eaux, jusqu’au moment où l’eau se retire complètement et où le sol se desséche. Alors le riz est mûr et on procède à sa moisson.

Après avoir laissé le terrain reposer pendant plusieurs semaines, on l’inonde artificiellement pour le rendre boueux de nouveau et en permettre le labourage avec l’aide des buffles. Et le cycle recommence jusqu’à la consommation des siècles.

Dans ces rizières en décrue vivaient d’innombrables oiseaux aquatiques : hérons, grues, marabouts, cygnes, pluviers, canards, oies sauvages, sarcelles, bécasses et d’autres encore, que nous nous amusions à tirer, pour le sport, car, pour la viande, nous n’y regardions pas : nous en étions saturés ainsi que de poissons, de poulets et de canards domestiques.

Comme distraction, j’assistai aussi plusieurs fois à des représentations théâtrales annamites, dans lesquelles je ne comprenais pas un traître mot, bien entendu, mais qui valaient le déplacement pour le coup d’oeil, l’agencement, le déroulement des pièces, toujours des tragédies avec guerriers farouches, dragons hideux, diables effarants et vainqueurs cruels. Tous ces rôles étaient, très souvent, tenus par un seul et même acteur qui, assis tranquillement dans un coin, lisait ses différents rôles en y mettant le ton et l’ardeur voulus, tandis que les gestes étaient faits par un autre acteur grimé qui mimait ce que l’acteur-lecteur lisait derrière ses énormes lunettes. C’était étrange en tous points. Avec cela, chaque changement de décor- imaginaire- ou de personnage- toujours aussi imaginaire- était indiqué par un coup de gong qui ponctuait ainsi le déroulement de l’action.

Dans notre citadelle, nous eûmes aussi notre représentation théâtrale, faite avec les moyens du bord, c’est à dire avec les éléments puisés dans la compagnie et organisés par le camarade Larcher, impayable dans ses rôles d’acrobate, de prestidigitateur, de bonimenteur, de chanteur comique, d’imitateur, et de metteur en scène. Cette réjouissance fut donnée je ne sais plus à quel propos. Ce que je sais, c’est qu’elle fut très réussie et que ce fut à cette occasion qu’il me fut donné, pour la seule fois pendant mon séjour à Dong-Trieu, de voir les lieutenants monter à la citadelle. Quelquefois, dans la matinée, on y voyait le Capitaine, pas très souvent. Mais les lieutenants, Jamais. Et ça marchait tout aussi bien. Qu’y seraient-ils venus faire ?

Ce fut pendant cette représentation que Larcher nous fit rire aux larmes par son talent d’imitateur, et je me souviens particulièrement de deux récits comiques : l’un, l’interprétation, en sabir arabe, de la fable "le corbeau et le renard", l’autre, une scène de la vie militaire chez les Tirailleurs Tonkinois, l’appel du soir par les Caporaux indigènes chefs d’escouade.

Je vais essayer de les transcrire avec leur traduction libre :

Le Chacal et le Corbeau.

Ine chacal qui sachis dans li bled

Li trova li corbeau qui mangi li fermadje.

Li chacal qui vol mangé même sôsse

Ma qui po pas ‘trapper li corbeau

attends, mon z’ami, qui dit dans son cabêche,

Zi va to faire l’ouvri ton bouche.

Eh ! M’sio ! Li chacal qui ‘pelle li corbeau,

Comme ti es beau z’ord’houi.

Zi crois bien qui ton beau z’habit

Vic si zoulis rivers, i sortit di magasin di l’ounivers.

A citte parole li corbeau qui content

Ouvrit sa bec. Li fermadje qui tambit

Dans li gole di chacal, citte farçon

Qui s’en rotte moi l’camp bor bardagi vic son sor.

Morale :

Zord’houi por diman qui j’sira gobernor

Di crabi di fan zamais vos z’aura por.

Z’ti dira, citoyens, di coradje,

Ti couri sarchi li corbeau si ti vo di fremadje !

et la traduction :

Un chacal qui chassait dans la plaine

Vit un corbeau mangeant un fromage.

Le chacal désirait en manger aussi

Mais il ne pouvait pas attraper le corbeau

Attends, mon ami, se dit-il en lui-même,

Je vais te faire ouvrir le bec !

Hé ! Monsieur le Corbeau, appela le chacal,

Comme vous êtes beau aujourd’hui.

Je crois bien que votre bel habit

Avec ses jolis revers sort du magasin de l’univers.

A ces mots, le Corbeau très flatté

Ouvre son bec. Le fromage tombe

Dans la gueule du chacal, ce farceur,

Qui s’enfuit pour partager avec sa soeur.

Morale :

Aujourd’hui pour demain si j’étais gouverneur,

De crever de faim jamais vous n’aurez peur

Car je vous dirai : citoyens, ayez du courage,

Courez chercher le corbeau si vous voulez du fromage.

Pour la seconde parodie, le sel de la chose réside dans l’imitation du langage, du ton de ces braves caporaux indigènes parlant français, et aussi du fait que, signalant chacun un manquant à l’appel, ils affirment qu’il ne manque personne. Voilà l’histoire :

Appel du soir par des Caporaux de Tirailleurs Tonkinois. 1er Caporal :

Ine s’homme loui beaucoup malasse kaboum.

Loui divé cagna cut

Loui touzour touzour faire cut-cut-cut

Manque personne.

Un homme, lui beaucoup malade du ventre.

Lui parti au cabinet

Lui toujours, toujours faire diarrhée.

Manque personne.

2ème Caporal :

Ine z’homme loui beaucoup zoli

Loui divé cagna ong-doy Tobai

Moi bas gonesse ka y faire.

Manque personne.

Un homme lui trés joli

Lui parti cagna Monsieur Sergent Ecrivain (fourrier)

Moi pas connaître ce qu’il y fait

Manque personne.

3ème caporal :

Ine z’homme loui faire boy

Con-hua ong kouan bâ

Moi dire loui l’appenne

Loui dire moi moi t’en fous l’appenne

Manque personne.

Un homme lui faire garçon

Cheval Monsieur Chef trois (palefrenier du capitain)

Moi lui ai dit voilà l’appel

Lui dire à moi, je m’en fous de l’appel.

Manque personne.

Il y eut aussi, à cette réjouissance, des chansons du terroir, mi-français, mi-sabir, des danses diverses avec de sauvages sauteries exécutées pas quelques fous de la troupe. Bref, ce fut une journée mémorable à tous points de vue.

Aussitôt après, nouvelle éclipse totale des lieutenants qui se cantonnérent, comme devant, dans leurs jolis pavillons tout fleuris de la vallée. Comment y passaient-ils leurs journées ? Chacun à sa manière, car chacun cultivait une passion personnelle.

Le Lieutenant X cultivait la femme, la femme annamite, s’entend, la femme unique, c’est à dire qu’il ne courait pas la prétentaine. Il avait comme maîtresse concubine une très jolie indigène dont il était amoureux passionné. Il l’adorait du matin au soir, sans préjudice des adorations nocturnes. Il se ruinait en vêtements et en bijoux pour la parer. Il lui avait fait venir des costumes de Paris, et, souvent, il la promenait, attifée à l’européenne, entre les parterres et les massifs de son jardin. C’est lui qui la coiffait, lui faisant des chignons à la mode de Paris, ou, lui couronnant la chevelure de sequins, essayait d’en faire une bayadère. Passion. Je crois bien qu’il démissionna par la suite pour l’épouser légitimement, cette jolie congaie.

Le lieutenant Z, lui, cultivait l’opium. Passion. Il avait bien aussi une femme indigène, une congaie pas plus mal qu’une autre, mais elle était surtout employée à la fumerie. C’était elle qui préparait les pipes, les présentait à l’amateur, et lorsque celui-ci se trouvait emporté dans son paradis, la congaie se muait en âme soeur pour l’accompagner là où l’imagination en délire le conduisait. Passion.

Notre Capitaine, M, mettons (j’ai oublié ces noms), touchait un peu à tout pour passer le temps, à la femme, au boy, à la cuisine, à l’opium, à la boisson, à la sieste, à la lecture. En picorant de ci, de là, il trouvait le moyen d’arriver au soir de chaque jour, comme tout le monde, sans en être plus fier pour cela. Voilà comment il était notre Capitaine M. C’était pas bien méchant. Oh ! Certainement, ce n’était pas lui qu’on aurait envoyer à Khartoum, à la place du Capitaine Marchand, de la même arme. Non, pas de danger. C’était le brave type, sorti de Saint-Maixent, qui, une fois dans le tunnel des officiers se laissait entraîner par la crémaillère générale, en effeuillant les éphémérides du calendrier. Pas plus. Après... Il y aurait la retraite et ça continuerait dans le civil comme dans le militaire. Il n’était pas du tout du même modèle que son prédécesseur que je n’ai pas connu en personne, mais dont j’ai tant entendu parler que c’est comme si je l’avais connu.

Ce Capitaine F -pour lui donner aussi un nom chrétien- était du genre mondain et riche, sorti de Saint-Cyr.Il était entré dans l’armée par goût, et dans l’armée coloniale par dilettantisme, par désir d’exotisme, par amour des voluptés de tous genres.C’était un très bel homme, grand, large, beau garçon, blond de teint et de poil, grande moustache fine et relevée coquettement. Très riche, partout où il allait, il s’entourait du luxe local. Très mondain de milieu, d’éducation et de relations, la solitude des brousses ne l’effrayait pourtant pas le moins du monde.Au contraire, disait-il. Je me refais une petite sauvagerie du meilleur aloi qui me procure des jouissances et des satisfactions délectables, et, ensuite, dés que je reparais dans le monde, je m’y retrouve avec plus de plaisir encore. Et certaines personnes sont assez gentilles pour m’affirmer qu’elles sont heureuses de profiter de mes périodes de sauvagerie.

Il était arrivé à Dong-Trieu un beau jour, comme on arrive dans un poste nouveau. Il y avait été désigné comme il aurait pu être désigné pour aller ailleurs. Jamais il n’intriguait pour se faire donner une affectation quelconque. Il voulait s’en remettre totalement aux mains de la Providence militaire du soin de lui fixer son sort. Il ne tarda pas à s’assurer d’abord le décor qui lui plaisait dans ce cadre très joli de Dong-Trieu-Rivière, au pied de Dong-Trieu-Citadelle. Puis il découvrit bientôt que le secrétaire, du moins un soldat secrétaire, du Sergent-major d’alors était un très joli garçon, tout blond, tout jeune, avec une pimpante moustache naissante et frisottante.

Ce joli garçon avait, en outre, l’allure qu’il fallait pour enflammer notre Capitaine qui ne manqua pas l’occasion. C’était trop tentant. Il était le seul maître, Ong Kouan Bâ, à Dong-Trieu, donc libre de s’arranger à sa guise. D’autre part, la disposition de son pavillon, tout en bas et loin de la citadelle, l’isolait entièrement de celui-ci et de ses abords, le mettait donc à l’abri de toute indiscrétion gênante. Et ce qui devait arriver arriva. On remarqua qu’il montait tous les jours au bureau, alors qu’il n’avait rien à y faire, et on s’aperçut vite que c’était tout simplement pour le plaisir de commencer un flirt avec le jeune Gaspard. Il l’interrogeait sur ses origines, ses parents, ses études, ses aspirations, etc... Bref, il lui témoignait beaucoup d’intérêt.

Un jour, il s’avisa de trouver très jolie l’écriture de Gaspard. Ce fut une révélation. A partir de ce jour-là, il apporta à Gaspard des traductions latines à copier. Ces soi-disant traductions, écrites de la main du Capitaine, n’étaient elles-mêmes que des copies, mais elles servaient très bien d’intermédiaires entre le Capitaine et le jeune secrétaire. Ce manège dura quelque temps, et Gaspard devait descendre tous les soirs reporter à son chef le travail de la journée. Il en remontait tous les soirs de plus en plus tard. Si bien que cette situation fut trouvée incommode et que Ong-Kouan Bâ décida de loger son secrétaire dans son pavillon personnel. Il lui fit installer une petite chambre à allure toute militaire, avec le lit règlementaire, les planches à paquetage, bref, tout comme doit être une chambre de soldat.

Mais ce n’était que du décor pour indiscrets, car on découvrit bien vite que la poussière s’accumulait sur les planches et les armes, et que les draps du lit conservaient en tout temps le pli bien marqué du lavage. Le secrétaire du Capitaine était réellement très particulier, et le matin, il en devenait de plus en plus joli. Il répandait autour de sa personne une atmosphère trouble d’attirance charnelle, rien que par son passage, ses attitudes non recherchées, le plaisir que procurait la vue de son frais visage.

La tradition racontait que Gaspard était vraiment très séduisant, le soir, lorsqu’il était fardé, paré et habillé pour le dîner avec son grand chéri. Une vraie beauté, disait le Sergent d’alors qui, de par ses fonctions, avait accès tous les jours chez son Capitaine. C’est pour cette raison que les logements du "chef" et du fourrier étaient comme je l’ai dit, si confortablement installés, cet officier avait tenu à donner à ses collaborateurs immédiats un peu du confort qu’il prodiguait à son secrétaire chéri.

Et il parait également que ce secrétaire, bien que féminisé d’apparence, était réellement le chéri chéri, tandis que le beau gars de Capitaine était heureux de se dire sa chérie ! N’est-ce pas que je suis ta grande chérie, mon joli secrétaire ? Amour. Passion. Exotisme.

Je n’ai donc pas connu le Capitaine F, mais j’ai très bien connu Gaspard et l’ai revu plusieurs fois par la suite, dans des contrées différentes. La première fois que je le vis, ce fut à Haïphong, et cette première rencontre datait déjà d’un an. A ce moment il y était de passage, rentrant en France en même temps que le Capitaine F, et, chacun connaissant le couple, on en était venu à parler de lui devant moi. Son nom m’avait frappé parce que c’était celui de mon bon ami du 156ème de Toul. Armé de ce prétexte, j’allai donc interpeller -oh ! bien poliment- mon jeune Gaspard qui traversait justement la cour du quartier, et lui demandai si, par hasard, il ne serait pas parent avec le Gaspard ... etc...

- Mais si, me dit-il, c’est mon frère aîné ! C’est toi, Hubin ? Mais je te connais aussi, mon vieux. Mon frère a assez souvent parlé de toi à la maison.

Et sans plus, il m’empoigna par le cou et m’embrassa franchement sur les deux joues, au beau milieu de la cour du quartier.

Voilà comment je fis sa connaissance, et réellement il était beau, joli garçon. Son embrassade publique me valut bien, à ma rentrée à la chambrée de la C. H. R. où j’étais alors, une interpellation ironique de Lecaudey.

- Ah ! te voilà, toi ? Me dit-il avec un air d’en avoir deux. C’est comme ça que tu piétines les plates bandes du Capitaine F ? Et en public encore ! Voilà que son chéri t’embrasse ? Tu peux dire que tu es culotté, toi !

Tout aussitôt, les camarades de la chambrée, de demander des explications à Lecaudey, qui s’amusa à broder un peu sur l’histoire. Cela me para sur le moment d’un certain prestige un peu trouble, mais je remis vite les choses à leur vraie place. Je racontai à Laurent, Tillet et Lecaudey comment la rencontre avec Gaspard s’était produite et le motif honorable de sa joie qui s’était traduite par l’embrassade en question. De la part d’un être aussi affectueux, aussi caressant que Gaspard, ce geste spontané était tout naturel.

- C’est quand même bizarre, la vie, conclut Laurent, qui permet de ces rencontres inattendues entre des êtres n’ayant apparemment aucune liaison entre eux. Tu dis, Hubin, que Gaspard demeure chez ses parents, rue de Rome ?

- Oui, tout en haut de la rue vers la place Clichy, à Gauche en montant.

- C’est presque mon quartier, car mes parents habitent rue de Châteaudun, prés de la gare Saint-Lazare !

- Ce n’est pas comme moi, dit Lecaudey, car ma mère habite prés de l’église de Belleville, au bout du funiculaire.

- Ni moi, dit Tillet, puisque nous habitons rue Thérèse qui donne sur l’avenue de l’Opéra. Ce n’est pas tout prés non plus.

- Non, dit Lecaudey, mais c’est le quartier "rupin". avenue de l’Opéra, mazette !

- Oh ! rassure-toi, dit Tillet, c’est au cinquième que nous perchons, vue nulle sauf sur les toits et les cheminées. C’est égal, l’ami Hubin est quand même un veinard de palper ainsi de tout prés l’ami très cher d’un Capitaine qui passe pour avoir beaucoup de goût et de tendresse.

- Tiens, tiens, sourit Lecaudey, serais-tu jaloux, par hasard, ami Tillet ? On sait bien que tu es aussi joli garçon que Gaspard, mais, tout de même... !

- Fou, va, conclut Tillet en haussant les épaules, pendant qu’un peu de rouge enflammait ses joues appétissantes.

L’incident se termina là. Je revis Gaspard le lendemain, jour de son embarquement. Je le conduisis même jusqu’à la chaloupe et lui fis mes adieux sur l’embarcadère, en le chargeant de toutes mes amitiés pour son grand frère, officier de réserve au Régiment de Bautzen, autrement dit au 156ème Régiment d’Infanterie, division d’acier de Toul.

Plus tard, le hasard de l’existence me le fit rencontrer deux fois encore. Une première fois à Dakar, où il était employé au chemin de fer colonial qui relie ce port de mer à la capitale du Sénégal, Saint-Louis. Il était alors conducteur ou contrôleur des trains entre ces deux terminus. C’était en 1902.

Une deuxième fois, en 1904, je le retrouverai à Kotonou, au Dahomey, toujours employé au chemin de fer, mais cette fois sur le tronçon de ligne en construction entre Kotonou, sur le golfe de Guinée et l’intérieur des terres. A ce moment-là, le tronçon s’arrêtait à Savalou ou Parakou, je ne sais plus au juste. J’aurai certainement l’occasion de reparler de ces deux rencontres lorsque mes mémoires en arriveront à ces époques.

La vie menée à la citadelle de Dong-Trieu étant bien organisée pour durer au moins cent sept ans, il fallut bien qu’on en changeat. La monotonie n’était pas, il faut bien le croire, instituée pour moi. Cependant, si, cette fois, je changeai de nouveau de poste, je ne fus pas le seul; je ne fis que suivre la foule. En effet, sans qu’aucun indice ne soit venu nous avertir, nous faire pressentir les événements, un ordre vint toucher la 7ème Compagnie :

Cette Compagnie est désignée pour faire partie du Bataillon qui doit aller immédiatement en expédition en territoire chinois, ou plutôt en territoire cédé à la France par les Chinois, c’est à dire à Kouang-Tchéou-Wan. Il paraît que les choses se gâtaient passablement par là et qu’une dure leçon de notre part devenait nécessaire. En l’espace de deux jours, nous débarrassâmes la citadelle de nos personnes et de nos frusques, équipements et armements, et y fûmes remplacés par un Bataillon de Tirailleurs Tonkinois du Régiment des Sept Pagodes, dans le haut fleuve.

Nous voici de nouveau entassés dans une immense chaloupe qui, sans s’attarder à des adieux superflus, commença à se laisser dériver dans le courant, dés que le dernier colis fut embarqué. Non, pourtant, pas le dernier, car il en manqua un, et un d’importance : la caisse de comptabilité de la Compagnie qui était ou devait être entre les mains propres du Sergent -major. Celui-ci en avait confié la surveillance à Dallot, et, plus tard, il fut impossible de retrouver cette précieuse caisse. Ce fait, pourtant d’apparence minime, pesa sur ma destinée personnelle. Je dirai comment. Pour l’instant, personne ne se doutait de cette perte, bien entendu.

En route, donc, pour une nouvelle aventure. Arrêt à Haïphong, obligatoirement, mais arrêt halte, on ne peut descendre que sur les quais, car, une heure après, on filait de nouveau au courant du fleuve déjà beaucoup moins impétueux mais toujours aussi jaune et aussi épais. Nous étions en Octobre. Dans le courant de l’après-midi, vers quatre heures, on aborde de front la baie d’Along dans laquelle on fonce droit au Sud, au milieu d’un fouillis de rochers plus impressionnants encore que ceux que je connaissais déjà. On se demandait vraiment comment le timonier-pilote pouvait s’y reconnaître. C’était merveilleux, cette navigation à cache-cache, sans autre horizon, où qu’on regarde, que des roches et des roches, nues, ou auréolées de verdures et de fleurettes.

Tout d’un coup, autre émerveillement. Dans une large clairière -c’est la meilleure expression que je puisse trouver- au milieu d’un large bassin comme palissade d’aiguilles de grès, un énorme navire de guerre se prélassait sur l’eau comme un gigantesque fer à repasser qui aurait mâts et cheminées et un impressionnant éperon : le croiseur-cuirassé amiral "d’Entrecasteaux". A bord se trouvait l’amiral la Bédollière, commandant l’escadre des mers de Chine : son guidon particulier flottait, bien visible. Notre chaloupe gouverne droit sur le mastodonte qu’elle aborde par tribord. La grande échelle étant parée, l’embarquement commence, par les officiers, bien entendu. Cette fois, il s’agissait bien d’une expédition guerrière. Vive le son du canon ! Moi, à ma place réglementaire de serre-file, j’embarquai le dernier, en amateur, montant lentement l’échelle que l’on remonta derrière moi. Puis je suivis la foule des hommes qui s’engouffraient dans les batteries toutes en acier, meublées de culasses luisantes comme des ustensiles de cuisine.

Nous devions lever l’ancre dans la matinée du lendemain, d’assez bonne heure, avait-on dit. Mais le Père Neptune en décida autrement. Dans la soirée, il commanda un typhon de première grandeur qui nous immobilisa pendant trois jours dans notre si jolie clairière. Et voilà qu’il n’y faisait plus bon du tout, ah ! Mais non. Malgré le sûr abri que présentait cet endroit, autrement édénique, la houle s’engouffrait par tous les espaces ouverts entre les menhirs marins géants, et, grêlant de rage contre tous ces obstacles accumulés comme à plaisir, venait, pour se venger, secouer notre machine de guerre, ni plus ni moins que le ferait une nourrice rageuse secouant le berceau du poupon qui l’agace.

On fut obligé, pour la sécurité du navire, de mouiller les deux ancres et d’aller frapper d’énormes aussières de l’arrière à la base des rochers pointus. Ces aussières, tendues par les treuils, pas trop cependant pour éviter la rupture, assuraient le vaisseau contre les dérives dangereuses, mais pas contre les lames qui venaient s’écraser à grands coups de tonnerre sur ses flancs cuirassés d’acier, ni contre le mal de mer que beaucoup éprouvèrent là, à l’ancre, dans cette atmosphère écoeurante de chaleur, d’huile rance, de vapeur graisseuse et de peinture à demi sèche. Moi même, dur bourlingueur pourtant, je fus incommodé par cet internement dans pareille chaudière. En effet, tout était fermé de partout : sabords, hublots, tout bouclé, vissé, verrouillé.

Même les marins rouspétaient. Mais cela n’empêchait pas les musiciens de l’escadre de répéter leurs morceaux dans l’emplacement de manoeuvre d’une grosse pièce de bâbord en tourelle, les uns assis sur les parties d'affût, d’autres sur les sièges des pointeurs, d’autres par terre, et le reste debout, accotés de guingois contre les parois de la tourelle ou épaulés aux manivelles étincelantes de l’énorme culasse. Formant pendant, à tribord, dans l’emplacement identique, résonnait l’école des clairons et tambours, c’était alors une cacophonie effarante.

Le spectacle le plus cocasse, cependant, se présentait la nuit. Dans la journée, l’entassement inaccoutumé régnant à cause de la présence insolite d’un bataillon -mille hommes supplémentaires- se supportait tant bien que mal. Les matelots, bourrus et, peut-être heureux de faire des farces aux terriens, bousculaient sans vergogne de ci, de là les uns avec des grognements de mauvaise humeur, les autres avec le rire de la gouaille. Du moins, on les voyait et on pouvait même s’en garer. Mais la nuit ! Il n’y avait pas de places prévues pour les marsouins-passagers indésirés; rien que le pont des batteries, c’est à dire un plancher fait de plaques de tôle liées entre elles par des multitudes de rivets bien alignés. Il fallait se contenter de cela pour s’y coucher n’importe comment prés de n’importe qui, et essayer d’y dormir.

Seulement les essais de ce genre étaient le plus souvent infructueux, car il fallait alors compter avec les matelots, maîtres chez eux. Et chez eux, c’étaient ces mêmes batteries qui leur servaient de dortoirs lorsqu’ils accrochaient leurs hamacs aux solives d’acier du plafond, qui n’était que le dessous du pont de service. Alors, au moment de l’accrochage de ces hamacs, tirés du bordage où ils étaient serrés pendant la journée, c’étaient des luttes vraiment comiques. Les pauvres marsouins étaient impitoyablement piétinés, engueulés, harcelés, puis, dés que les matelots étaient enfin parvenus à se hisser dans leurs couchettes-balançoires, le supplice de ceux du dessous prenait une autre forme : ils recevaient les crachats des chiqueurs, les émanations des corps et de leurs déchets, dont les plus bruyantes manifestations étaient aussi les plus déplorablement parfumées.

Et aux changements de quart ? Que de petits drames dans l’obscurité ! Les hommes sont ainsi faits. Ils prennent, surtout en choeur un malin plaisir à en faire souffrir d’autres, dés que ces autres sont impuissants à se préserver, à se défendre ou à se venger. Et là, dans la forteresse d’acier, sous la tempête du dehors, avec la mer furieuse tout autour, que pouvaient-ils faire, les pauvres marsouins, sinon endurer l’inconfort de cette traversée arrêtée de si lamentable façon ? En ce qui me concerne, je n’avais pas à me plaindre. Nous, les comptables, nous avions à notre disposition, pour les soi-disant écritures que nous avions à faire, le carré des seconds-maîtres, leur réfectoire si on préfère, et nous y étions très bien. Dans la journée, il fallait laisser à tous les maîtres et à nous-même la faculté de se servir du réfectoire pour y prendre les repas, mais, pour la nuit, c’était l’idéal de confort dans d’inconfort général : on y avait les banquettes et les tables comme lits et c’étaient fort appréciable. Car tout est relatif dans la vie de ce monde.

Tout de même, la tempête s’apaisa un soir, aussi subitement qu’elle était survenue. Après le passage d’énormes nuages sombres semblables en tout à ceux qui chevauchaient les nues depuis trois jours, le bleu du ciel se montra, et le soleil déclinant éclaira féériquement la pointe des rochers et leurs couronnes de plantes tout emperlées de millions de gouttelettes étincelantes. Quel riche coup d’oeil ! Tout le monde admira et se réjouit : c’était le signe certain qu’on allait quitter cette cachette. Déjà, des baleinières emmenaient les matelots pour détacher les aussières de l’arrière et les lover correctement en jolies couronnes au fur et à mesure qu’elles étaient happées par les tambours des treuils.

Le lendemain, de grand matin, les ancres furent levées et le mastodonte s’ébranla, lentement, en faisant des grâces d’éléphant amoureux pour contourner les blocs rocheux qui l’entouraient. Dans une autre clairière, nous passâmes à proximité d’un magnifique trois mâts mixte, c’est à dire gréé en trois mâts carrés, mais, ayant la vapeur à bord. C’était la frégate à voiles "Kersaint", résidu de l’ancienne flotte de haute mer à voiles, qui avait trouvé sa précieuse utilisation dans ce golfe du Tonkin, à la poursuite incessante et peu coûteuse -le vent y est gratuit comme partout ailleurs- des innombrables jonques chinoises faisant la contrebande d’alcool, d’opium, et surtout d’armes. Très jolie, la frégate, avec ses voiles pendantes, prêtes à l’appareillage.

Encore quelques évolutions, et, d’un coup, au sortir d’un colossal portique formé par deux géants plantés face à face et n’attendant que la poutre maîtresse qui aurait dû les réunir, nous voici au large. Cette fois, plus de grâces, plus de pirouettes. Le Cap vers l’île de Haïnan, le "d’Entrecasteaux" donne toute la vitesse dont ses deux hélices le rendaient capable, et, ma foi, à la mesure d’aujourd’hui, ce n’était pas grand-chose : 18 noeuds environ. Mais, pour les mers de Chine, contre des jonques... !

Nous filions donc vers une bataille véritable, contre de véritables troupes chinoises. Toutes les relations étaient rompues entre les autorités françaises et les autorités chinoises de cette province. Non seulement les relations étaient rompues, mais les hostilités étaient engagées. Depuis de longs mois pendant lesquels notre patience avait été mise à cruelle épreuve, les Chinois réguliers et pirates, harcelaient les quelques troupes qui gardaient ce territoire cédé régulièrement par la Chine à la France. Il ne se passait pas de semaine, sinon de jour, sans qu’un ou plusieurs de nos hommes, marsouins ou matelots ne fût assassiné par traîtrise ou simplement tué d’un coup de feu. L’ordre du gouvernement ayant été de tergiverser, on tergiversait, on n’usait pas de représailles, et les Chinois s’enhardissaient.

C’était d’ailleurs l’époque de la grande agitation chinoise qui se préparait et qui allait éclater quelques mois plus tard, dans le Nord, et qui est connue sous le nom de révolte des Boxers. A Quang-Tchéou-Wan, les boxers boxaient à coups de fusils très perfectionnés. Leur audace était devenue si grande que -quelques semaines plus tôt- ils avaient enlevé trois officiers de marine opérant à terre leur relèvements géodésiques, les avaient emmenés dans une grande ville voisine, Vong-Luoc, et là, les avaient mis à mort après les avoir dûment suppliciés. On connut leur mort par l’arrivée à bord du "d’Entrecasteaux" de leurs têtes exsangues, emballées dans une corbeille de bambou, et on connut leurs supplices par la dénonciation de mandarins chinois craintifs qui voulaient ainsi se prémunir contre les représailles certaines qu’ils pressentaient.

Cet attentat mit le comble à l’humeur de l’amiral qui, ne pouvant plus demeurer les bras croisés devant ces continuels forfaits, télégraphia au gouverneur qu’il donnait sa démission de Commandant de l’Escadre si une punition exemplaire n’était infligée immédiatement aux Chinois.

Du coup, l’apathie, la veulerie, la pusillanimité du sieur Gouverneur (je ne sais plus si c’était Doumer ou un autre : ils n’étaient pas plus énergiques l’un que l’autre) durent faire place à un acte plus viril. Il donna carte blanche à l’amiral qui organisa rapidement l’expédition dont j’allais suivre les péripéties en y participant comme acteur. Deux bataillons d’Infanterie de marine devaient opérer de concert avec la flotte. Un bataillon était déjà arrivé, amené par les Croiseurs de d’Escadre, le deuxième était le nôtre, celui qui, grouillant dans le ventre du monstre d’acier, se dépéchait d’aller rejoindre les lévriers plus fins que lui, mais aussi moins puissants.

Nous passâmes en vue d’Haïnan, à toucher l’île presque, cette île célèbre par ses contrebandiers, ses énormes langoustes succulentes, et aussi, par ses élevages fantastiques de canards qui fournissaient annuellement des bateaux et des bateaux d’oeufs de ces palmipèdes, desquels les Allemands tiraient d’invraisemblables richesses chimiques, tandis que les Américains, en achetant les corps des volatiles, en tiraient des ribambelles de boîtes de conserves remplies des pâtés les plus divers. Quant aux plumes, elles étaient envoyées au Japon qui en faisait je ne sais quoi. Mais nous n’avions pas à nous arrêter là, aussi continuâmes-nous notre route pour arriver au matin à l’embouchure de la rivière de Quang-Tchéou-Wan où se trouvait embossée toute l’Escadre de Chine.

C’était un très joli coup d’oeil, par ce matin clair et ensoleillé. Nous défilâmes devant tous les bâtiments, distinguant au passage les Croiseurs Bayard, Pascal, Descartes et quelques canonnières de moindre importance. Les quatre beaux navires représentaient une force redoutable qui allait bientôt prouver aux Chinois qu’il ne faisait pas bon la chatouiller aux mauvais endroits. Le débarquement s’effectua sans difficulté, au moyen des baleinières de l’Escadre, et notre bataillon installa son bivouac dans la brousse proche, à cinq ou six cents mètres de la rivière, sur du beau sable fin et propre, parsemés de touffes de verdure et de buissons d’épineux assez épais.

Le lendemain de notre débarquement servit aux préparatifs de l’attaque générale qui devait avoir lieu le surlendemain. Il fallait revoir les armes, recevoir les munitions complémentaires, toucher des vivres de réserve, car on ne savait pas ce qui pouvait se passer. On allait un peu à l’aventure dans cette affaire. Nous étions vraiment téméraires de nous enfoncer comme un coin dans cette immense Chine grouillante de ses trois cent millions d’habitants. Nous pouvions y être absorbés, soufflés, étouffés ! Nous avions, il est vrai, l’escadre là tout prés pour nous recueillir en cas de besoin. Il fallait cependant être prudents tout en étant mordants

C’est à ce moment que fut découverte, à notre Compagnie, la perte de la caisse de comptabilité qui renfermait tous les imprimés et papiers indispensables. Tuile ! On n’avait pas, pour l’instant, le temps de se lamenter.

L’aube du jour du combat se leva, splendide et fraîche. Les emplacements dans la colonne d’attaque avaient été donnés la veille. Nous, la 7ème, nous devions former l’arrière-garde. Le départ se fit comme prévu, juste au premier coup de canon tiré par le D’entrecasteaux, par une de ses plus grosses pièces. Cela fit un bruit monstrueux. On entendit l’obus ronfler au-dessus de nos têtes pour s’en aller loin là-bas, par dessus les collines qui barraient l’horizon, éclater sur une ville chinoise, responsable de complicité de piraterie et d’actes hostiles envers nous.

Ce premier coup de canon fut le déclenchement d’une sérénade tonitruante dont je n’entendis plus l’équivalent avant 1915, en Champagne, aux Hurlus et en Woëwre, aux Eparges. L’Escadre au complet était embossée en ligne de file au centre même de la rivière. Tous les navires présentaient leur proue à l’aval, vers la mer, et tiraient donc, dans cette position, par leurs bordées de tribord. Nous prîmes le départ et fîmes notre premier kilomètre sous la trajectoire des obus de tous calibres qui nous saluaient au passage de leur chanson particulière : les uns ronflaient, les autres soufflaient, d’autres froufroutaient, d’autres enfin miaulaient puissamment. Beau concert.

Après deux heures de marche environ, court arrêt, déploiement des Compagnies, et, peu après, nombreux coups de fusils tirés par les Chinois dont nous approchions. Le combat était engagé.

Ce fut alors le déroulement normal de ces sortes d’affaires. Nos troupes approchaient lentement mais régulièrement, sur une grande ligne, des premiers rangs des Chinois, bien marqués par une débauche de bannière et d’étendards de toutes formes, de toutes couleurs, de toutes dimensions et ornés de décorations bizarres.

La première ligne des ennemis ne reculant pas, on ordonna la charge à la baïonnette. Cette première fois, ils n’attendirent pas le choc : ils se replièrent rapidement au-delà d’un ravin d’où partit aussitôt une fusillade intense et très meurtrière contre nous. Beaucoup des nôtres tombèrent. Il fallut reprendre la progression lente et couverte, en saccades, par le tir d’artillerie. Le feu des Chinois augmentait d’intensité. A ce moment, mon attention fut attiré par la direction d’une balle que je venais de recevoir sur le revers gauche de mon sac et dont le choc m’avait fait trébucher. Mon sac étant sur mon dos, une balle le frappant sur le revers gauche indiquait forcément que cette balle avait été tiré sur nos arrières. Je portai rapidement mes regards dans cette direction, vers la gauche, et je vis parfaitement des groupes importants de chinois qui se glissaient rapidement en se dissimulant dans des champs de sorgho encore sur pied.

Je fis immédiatement part de cette découverte à mon Capitaine qui détacha aussitôt la 4ème Section de la Compagnie, sous les ordres du lieutenant opiomane, afin d’aller arrêter ce mouvement tournant qui aurait pu devenir dangereux. Un quart d’heure après, je vis, à la place des Chinois qui se sauvaient à toutes jambes, nos marsouins qui les poursuivaient baïonnette au canon. J’avais voulu me joindre à cette Section, mais le Capitaine m’avait rappelé. "Non, fourrier, restez prés de moi, comme le règlement l’ordonne, d’ailleurs, j’ai besoin de vos yeux". Il m’avait fallu obéir, mais à regrets.

Mes regrets n’ont pas duré longtemps. Après que j’eus rendu compte au Capitaine de mes observations sur notre poursuite et la fuite éperdue des rusés lascars, il m’envoya rapporter au Colonel Commandant le combat ce qui s’était passé sur la gauche de notre front. Bonne affaire : aller en avant et en plein centre de la bataille. Je partis donc à la recherche du Colonel. J’allai d’abord demander des renseignements aux artilleurs qui tiraient à mitraille droit devant eux. Ils étaient très rapprochés de la ligne de nos fantassins et recevaient une grêle de balles envoyée par les Chinois d’en face qui, heureusement, tiraient mal. Pourtant, un artilleur fut atteint gravement, juste à quelques centimètres devant moi. C’était un Trompette à qui je m’étais adressé pour savoir où était le Colonel. Il venait de me montrer la direction, vers la droite, lorsqu’une balle en pleine poitrine le fit tomber lourdement en poussant un cri bref.

Tout de suite, ses camarades se précipitèrent pour lui porter secours, pendant que je continuais mon chemin au milieu du fracas des coups de feu et du zizillement continu des balles. Je trouvai le Colonel, lui rendis compte de l’opération de notre aile gauche, puis, au lieu de retourner prés de mon Capitaine, je me rendis sur la ligne même de combat, juste à point pour faire partie du second assaut à la baïonnette. Ce fut une charge magnifique. Mais nous dûmes combattre à l’arme blanche contre les Chinois qui, cette fois, se sentant en force, ne déguerpirent qu'après une lutte acharnée. Nos baïonnettes eurent raison de leurs coupe-coupe, grands yatagans courbes et terribles mais, heureusement, plus courts que nos armes à nous et plus difficiles à manier.

Quelques-uns des nôtres furent quand même blessés par ces sales engins, mais aucun ne fut fait prisonnier. Nous n’en fîmes pas non plus, la consigne était : pas de quartier. Les blessés chinois qui pouvaient se retirer du combat devaient être achevés sur place. On devient rudement sauvage, au combat. Chacun y est pour sa vie personnelle. Si je ne tue pas, je suis tué, c’est entendu. Mais c’est une nécessité atroce. J’ai vu des scènes sauvages que, de sang froid, personne n’aurait perpétrées, dont chacun repousserait l’idée avec horreur. C’est ainsi que j’ai vu, tout au commencement du combat, mon Sergent-major Collet abattre froidement, à une vingtaine de mètres de nous, sur notre gauche, un vieil homme et une femme portant un enfant. Ces gens, qui n’étaient certainement pas des combattants, sortaient d’une cabane cachée par les tiges d’un champ de sorgho. Mais... Mais... La folie sanguinaire était déchaînée, et l’ordre général : pas de quartier, couvrait tous les assassinats.

Il est certain que, parmi ces Chinois que nous combattions, beaucoup se seraient fait un grand plaisir de nous torturer lentement avant de nous faire mourir. Nous ne pouvions pas avoir pitié d’eux puisque nous n’avions nous-même aucune pitié à en attendre. Cependant, ils étaient chez eux, ces Chinois de Chine. Et nous, de quel droit venions nous nous installer dans leur pays ancestral ? Du droit du plus fort, évidemment, ce que nous démontrions, ce jour-là entr’autres, avec nos canons, nos fusils et nos baïonnettes. Mais je crois bien que ce droit du plus fort relève directement de la sauvagerie, justement.

Ces réflexions, je me souviens les avoir faites sur place ce jour-là, mais elles ne m’empêchèrent pas, un peu après ou un peu avant, de jouer de mon instrument de mort comme les camarades, et je dus percer mes deux Chinois pour passer dans l’intervalle qu’ils laissèrent libres en tombant.

Nous poursuivîmes les fuyards pendant quelques centaines de mètres, puis... il fallut que nous nous arrêtions et que nous nous terrions, nous aussi. En effet, la vague fuyante était allée se réfugier derrière un grand talus naturel où des réserves accueillirent les arrivants. Tout fut à recommencer : progression rampante, feux nourris, feux à mitraille d’artillerie, et, une troisième fois, assaut.

Cette fois, ce fut la bonne. Notre assaut fut plus furieux encore que les deux précédents. Nous voyions la ville de Vong-Luoc pas très éloignée derrière la ligne de défense. Nous en voyions sortir des nuées de gens qui fuyaient éperdument. L’artillerie fit des ravages épouvantables parmi ces masses de femmes, de vieillards, d’enfants, de troupeaux, de voitures. Les pièces tiraient à mitraille et à vue, à moins de 1500 mètres. Chaque obus éclatant sur ces fuyards amoncelait les victimes en tas sanglants et hurlants. Devant notre élan, la ligne de résistance du talus fut définitivement enfoncée et les troupes chinoises s’enfuirent à toutes jambes sans s’arrêter, sans se retourner, nous abandonnant à merci la ville de Vong-Luoc, ville de 80 000 habitants en temps ordinaire, mais absolument vidée lorsque nous y entrâmes, une demi heure après l’assaut final.

Avant d’y entrer, j’avais dans l’idée de me choisir, parmi les Chinois tués, un beau souvenir. Je désirais scalper une de ces nattes somptueuses comme certains d’entre eux portaient. J’allai donc à la recherche pour satisfaire mon désir et je trouvai bientôt ce que je cherchais. Ce tué paraissait un beau mort. Rien ne le défigurait et il possédait la natte de cheveux du modèle que je voulais avoir. Je sortis donc de ma poche mon couteau que j’ouvris et me penchai pour couper le scalp convoité. Mais je n’en eus pas la force. Au moment où je le soulevais la belle natte bien large, bien épaisse et bien longue... longue... je découvris l’affreuse blessure qui avait tué le type. Un éclat d’obus lui avait ouvert le crâne à l’occiput et la plaie béante et sanglante qu’il avait provoquée me répugna tellement que je n’osai plus y toucher. Je m’éloignai à regret et avec mal au coeur, et je renonçai à chercher une autre chevelure plus saine. Je repris ma place dans ma compagnie qui arrivait et nous entrâmes dans la ville par une rue éloignée qui nous obligea à en faire presque le tour.

Immédiatement, on prit les précautions d’usage, et ensuite ce fut licence absolue et complète. L’ordre du Colonel décrétait deux heures de pillage et de nettoyage, sans restrictions. Alors, ce fut une ruée sans pareille de démons cupides et acharnés à faire la mal. Les maisons furent envahies les unes après les autres. Les issus étaient démolies à coups de crosse et tout était fouillé et souillé de fond en comble. Tout ce qui remuait était impitoyablement tué, mais je dois dire qu’il n’ eut guère que des animaux -volailles et surtout porcs- car aucun être humain n’était resté dans la ville. Nous comprîmes alors l’acharnement des défenseurs et leur résistance : ils voulaient permettre l’évacuation de la ville. Mais comme hécatombe de cochons, ce fut inimaginable ! Tout cela en pure perte. Mais l’ordre était de détruire, alors on détruisait. Le pillage des maisons fut certainement très fructueux, à en juger par les mines de satisfaction que je lus sur les visages. Je ne puis en juger par moi-même, car je n’y pris aucune part, pas plus qu’à la curée des cochons et des poules. Je me suis contenté de philosopher, de regarder, de sentir, d’entendre, d’emmagasiner des souvenirs, en somme, et de faire toutes sortes de réflexions sur les gens et les choses.

Ce fut là, à Vong-Luoc, que je compris la loi qui pousse les envahisseurs à piétiner, écraser, détruire tout ce qu’ils trouvent devant eux. J’ai très bien vu les Romains en Gaule, les Francs, les Wisigoths, les Ostrogoths, les Lombards, les Normands, les Huns, les Sarrasins, s’abattant sur notre pays qu’ils ont ensuite contribué à former pour en faire la France actuelle, et je nous reconnaissais parfaitement pour les dignes fils de tous ces ex-barbares, ayant engendré d’autres Barbares -nous- recouverts d’un vernis brillant appelé civilisation, mais qui cache la même sauvagerie ancestrale ayant, en outre, à son service, les armes les plus meurtrières de la terre. J’ai vécu, ce soir-là, avec les hordes barbares que traînaient derrière eux les Edouard III d’Angleterre, les Prince Noir, et aussi les Turenne, les Condé, les Villars, les Kelermann, les Bonaparte, les Napoléon, les Guillaume, hordes qui, à tour de rôle, ont opéré avec la même sauvagerie, dans un pays ou dans un autre, indifféremment, car la sauvagerie est reine, et la sauvagerie appelle irrésistiblement la sauvagerie vengeresse.

Je repassai la scène que j’avais vue, quelques heures plus tôt, ce massacre d’une foule inoffensive de femmes et d’enfants qui fuyaient, terrorisés, massacre froidement exécuté par d’infernales machines dont les servants étaient bien à l’abri, à cause de la distance, froidement ordonné par des sauvages supérieurs qui notaient soigneusement, sur leurs calepins de scientifiques, les effets de leurs dociles et bruyantes machines, pour faire mieux une autre fois. Et, pendant ces réflexions amères, j’avais sous les yeux, dans les oreilles, tout autour de moi, la vue et les mille bruits et cris de pillage général des Huns modernes dont nous appliquions si exactement les méthodes.

Et pensant à notre défaite de 1870, j’en repartais avec nos coloniaux, en Tunisie, au Tonkin, au Dahomey, à Madagascar, en Chine, maintenant, nouveaux conquérants, nouveaux héros vus de notre côté, nouveaux sauvages vus du côté opposé. Et j’en étais ! Et j’en étais avec plaisir ! Non pas plaisir d’être sauvage personnellement ? Je ne l’ai jamais été nulle part, mais heureux de vivre une vie de sauvage, pleine d’aléas, de dangers à surmonter, à connaître et à vivre, vie pleine du charme des longs voyages autour de la planète, dans toutes ces merveilleuses contrées. J’étais, moi chétif individu, un des nombreux héros anonymes, comme l’orgueil de notre pays nous baptisait, un de ces sauvages anonymes dont les populations que nous domptions, que nous écrasions, spolions,, avaient une sainte horreur et une effarante terreur.

Eh ! Oui, j’étais tout cela, et malgré tout, bien peu de chose : un chétif être humain assis sur une marche de marbre d’un escalier somptueux conduisant au porche magnifique d’une pagode merveilleusement décorée qui devait être mon domicile -oh collectif- pour la nuit. La pauvre pagode ! Les pauvres idoles ! Tout cela fut aussi soumis à la loi des sauvages. Dés que les deux heures de pillage furent écoulées, la sonnerie des clairons "cessez le feu" se fit entendre et chacun s’orienta pour trouver le gîte dûment numéroté de sa horde particulière. Nous, la horde numéro 7, nous avions eu un riche quartier à piller. Aussi eus-je le loisir de contempler les merveilles de tous genres rapportées, dans la pagode, par les pilleurs : soieries somptueuses, vases, bijoux, idoles se succédaient devant mes yeux éblouis, car chacun était fier d’étaler ses richesses. Il y eut là, pendant des heures, un marchandage inouï. Le troc était roi. La vente aussi, car beaucoup de possesseurs de ces richesses chinoises les monnayèrent, auprès des officiers qui les achetaient pour quelques piastres, en les ajoutant aux pièces inévaluables qu’ils s’étaient réservées.

Après ces échanges, l’ivresse alcoolique qui couvait se donna libre cours, alimentée par deux sources. La première était directe : le pillage, à la faveur duquel certains avaient trouvé des jarres de choum-choum (eau de vie de riz). Après avoir rempli leurs bidons, ils les avaient généreusement portées au milieu des rues, où les camarades moins chanceux pouvaient en profiter à leur tour. La deuxième, aussi naturelle que la première, mais plus indirecte, se présentait sous la forme des marchands chinois. Oh ! Pas ceux de la ville ! Mais les marchands établis à Fort-Bayard, sur la côte, sous la protection de notre escadre et de nos troupes, marchands originaires de Canton, de Shanghaï, de Haïphong et autres lieux de haut commerce international, travaillant pour le compte de puissants magnats du négoce, se hâtèrent, dés qu’ils eurent appris le résultat heureux -heureux pour nous, donc pour eux- de notre bataille, de venir au secours de la soif des hordes des vainqueurs en amenant des fleuves de liquides chaleureux. Ceux ci eurent tôt fait de prendre le chemin des gosiers desséchés par la gloire, la victoire, le pillage. On avait du reste de quoi payer les dépouilles des vaincus, que les marchands d’alcool préférèrent ce soir-là à des piastres.

Puis, dans la pagode rugissante de chants atrocement beuglés par les hordes saoûles -comme devaient le faire les ancêtres dans les cavernes des vaincus- l’orgie se déchaîna, entraînant la destruction complète de toutes les richesses artistiques qui ornaient le temple de la croyance bouddhique. Par terre, tout par terre, le grand Bouddha ! Les petits Bouddha, les idoles nombreuses et grimaçantes. Plus elles grimaçaient, plus elles excitaient la verve des destructeurs.

- Faut-y être bête à manger d’la paille pour aller croire à des bondieuseries aussi moches ! Pan, sur la gueule du type ! Tiens sur ta face affreuse, qui ferait avorter les vaches de chez nous !

Chez nous ! Bien sûr, notre doux Jésus, si joli garçon avec sa fine barbe blonde et bien fournie -les peintres peuvent faire des merveilles- ses lèvres appelant le baiser, son regard frappant les coeurs, bien sûr, la représentation de notre Dieu n’avait rien de repoussant. Au lieu de faire avorter, il participait plutôt à l’oeuvre contraire, car il enflammait les coeurs et les sens des vierges et de celles qui ne l’étaient plus. Ces coeurs et ces sens trouvaient aisément leurs rafraîchissements autour d’eux. Mais cependant, notre doux Jésus n’était pas autre chose, pour ceux de "chez nous" que le Bouddha pour ceux d’ici ! Oui, mais, quand on est vainqueur, on est aussi bien vainqueur du créateur de l’endroit que de ses créatures ! Et allez donc, des coups de talon sur cette face de guenon, et des coups de crosse sur ces triples paires de bras. Trois paires de bras ! Quels imbéciles ! Ca ? Qu’est ce que c’est ? Quoi ? Des brûles-parfums ? Ah ! Merde alors ! On va t’en foutre du parfum, et du tout chaud même ! Et, en effet, quelques secondes après, le parfum tout chaud se répandait parmi la société, au moyen des vapeurs qui s’échappaient lentement du tas moelleux que déposait, cul découvert, le contempteur des rites bouddhiques. Et allez donc ! Le v’là, l’encens de "chez nous".

Mais on a dormi quand même. Pourquoi ne dormirait-on pas ? Nuit très calme. Aucun retour de l’ennemi. Debout de très bonne heure, nous recevons, en partant, l’ordre de mettre le feu partout, de façon à détruire complètement cette ville, chargée, telle l’âne de la fable, de tous les péchés de la Chine. Chaque Compagnie organisa, dans son secteur, le plus grand nombre de flambées, et, en s’éloignant, chaque homme, armé d’une torche enflammée, allumait cinq ou six foyers d’incendie. Le feu prenait vite à cause du grand nombre de toitures en paille. En un clin d’oeil, la vaste cité ne fut plus qu’un tourbillon de fumée dense, âcre, coupée verticalement de hautes langues de flammes ronflantes, s’éteignant dans le ciel en feux d’artifice tout joyeux.

Pendant que l’incendie faisait rage -oh ! Nous n’avions rien inventé, pas plus que nous n’avons rien enseigné- notre colonne, reformée en ordre de combat, se dirigea sur une autre ville, sise à une vingtaine de kilomètres de là, vers le Nord-Ouest, en territoire chinois également, à laquelle le commandement se proposait de faire subir le même sort qu’à Wong-Luoc. Mais cela n’eut pas lieu. A peine avions-nous marché pendant deux heures que nous vîmes, arrêtés autour de cinq ou six immenses oriflammes blancs, un groupe de mandarins en somptueuses toilettes de cérémonie, qui nous faisaient des signes. A n’en pas douter, c’étaient des ambassadeurs, des plénipotentiaires.

C’était, en effet, bien cela. Tout d’abord, pour éviter une surprise toujours possible avec ces gaillards, on nous fit prendre de sages positions de combat. Puis, le Colonel permit à la délégation de s’approcher de lui et de lui débiter son boniment. Nous ne l’avons pas entendu, bien sûr, mais nous savions très bien comment il devait être et comment il serait accueilli. Paix et réconciliation. C’était la seule chose raisonnable à faire. Mais pourquoi les Chinois ne l’avaient-ils pas fait tout d’abord ? Voilà Eternelle histoire. Amour propre. Besoin de se soumettre à la force brutale et non à la force du raisonnement.

Quoiqu’il en fût, nous campâmes à l’endroit de cette rencontre où des files nombreuses de coolies rapides nous apportèrent le nécessaire ainsi que le superflu en vivres, eau, bois, volailles, porcs, chèvres, choum-choum, fruits divers, le tout garanti sain, exempt de tout poison, par les mandarins du matin qui s’offrirent d’eux mêmes en otages. Naturellement on les accepta comme tels et on les envoya, sous bonne escorte, à l’Amiral commandant, à bord de son croiseur cuirassé, resté en rivière et qu’on ne pouvait apercevoir.

Tout se passa le mieux du monde. On revint le lendemain à Fort-Bayard, citadelle hâtivement construite à proximité de l’endroit où le "d’Entrecasteaux" nous avait déposés à terre. De là se fit une répartition des Compagnies qui furent dispersées dans tout le territoire concédé, aux points les plus stratégiques. La nôtre, la 7ème, resta à Fort-Bayard même, dans un cantonnement fait de grands hangars de bambous, en attendant la construction de logements moins rudimentaires.

La troupe avait un service assez pénible de gardes et de patrouilles continuelles. Nous, à la comptabilité, notre service eût été ordinaire si la guigne ne s’en était pas mêlée. Cette guigne était d’ailleurs favorisée par l’incompétence, l’insouciance du Capitaine et de ses officiers, ainsi que par le continuel désarroi du Caporal-adjoint Dallot.

Notre installation matérielle devait avoir pour cadre le haut bout d’un hangar. On avait rapidement construit une séparation en nattes de bambous, dans le sens transversal. Cette grande pièce ainsi dégagée, on l’avait coupée dans l’autre sens en deux parties inégales : l’une, la petite pièce, devait servir de chambre au "chef", l’autre, la plus grande, était destinée à être notre bureau. Rien à dire, ça pouvait très bien marcher comme ça. On meubla ce bureau, pour pouvoir y travailler, de caisses vides renversées et recouvertes de couvre-pieds. On écrivait debout, ou à croupetons, mais on écrivait.

Quelques jours plus tard, en rôdant à la recherche de quelque chose de mieux, je découvris, dans la citadelle, un magasin vide, avec quelques planches formant rayons. Bonne affaire. Sans prévenir personne, je me rends, le soir même, au lieu de ma trouvaille et j’extirpe trois belles planches larges qui, juxtaposées, devaient faire une longue et belle table, ou deux plus petites en les sciant en deux. Je m’amène avec mon butin et, fier comme Artaban, j’installe ma table. Nos caisses vides allaient, du coup, nous servir de tabourets, en y clouant quelques pieds rudimentaires.

C’était parfait. Le chef jubilait, mais..., le Capitaine s’étant aperçu de la présence de cet écritoire nouveau jugea que les planches en question feraient exactement son affaire pour la construction de son lit. En conséquence, ma belle table fut volatilisée en cinq sets. Pfui... i... i. tt ! Partie. Bon. Vous en faîtes pas. Je laisse les désolations suivre leur cours, et, toujours muet mais agissant, je reviens une deuxième fois avec un autre chargement de planches que je réinstalle comme celles de la veille. On rejubile. Moi, pas trop, parce que je devais renoncer à monter une seconde table, les stocks de planches étant épuisés. Tant pis, on avisera autrement. Oui, mais... le lit du Capitaine a fait des envieux. Les lieutenants en voulaient un pareil, et ils ne trouvèrent rien de mieux que de venir nous enlever ma deuxième série de planches qu’ils firent couper en deux pour avoir, eux aussi, un lit un peu prés confortable.

Cette fois, je la trouvai tout à fait mauvaise. Je ne cachai pas ma mauvaise humeur au "chef", lui reprochant son manque de volonté, sa veulerie, de se laisser ainsi dépouiller du matériel rudimentaire indispensable au service pour qu’il en soit fait un usage strictement personnel pour ces messieurs les Lieutenants. Le pauvre bougre de "chef" encaissa sans piper. Il savait bien que j’avais raison. Il fallait que nous reconstituions au plus vite et au mieux les documents officiels perdus avec la caisse de comptabilité, et il avait un pressant besoin de moi pour le faire. Je me mis de nouveau en campagne et réussis, cette fois encore, mais d’une autre manière.

Il y avait, comme je l’ai déjà expliqué, quelques commerçants chinois établis en boutiques dans la plaine, à deux ou trois cent mètres de notre cantonnement. Naturellement, ces boutiques étaient fréquentées par les troupiers pendant les heures libres, car on y trouvait toutes les boissons désirables. Un soir, m’y trouvant avec des camarades, nous buvions en devisant joyeusement quand, fixant machinalement la porte d’entrée de la boutique, je conçus le plan de la démonter et de l’emporter pour remplacer mes planches substituées par mes supérieurs hiérarchiques. Elle était solide, bien construite, ferrée à souhait. Elle devait faire une table parfaite.

Conception et exécution se succédèrent à quinze minutes d’intervalle. En quittant la boutique, tandis qu’un camarade payait les consommations, j’attrape la porte à bras le corps, l’enlève d’un grand effort pour la sortir de ses gonds, et je l’emporte sur mon dos, l’apportant triomphalement au bureau pour en faire, telle quelle, la table tant désirée et si nécessaire. Les Chinois avaient bien crié, gesticulé, avaient voulu me poursuivre, mais mes camarades me protégèrent et les commis chinois retournèrent à leur boutique, dépouillés de leur porte.

La nuit, je réfléchis et me représentais que, peut-être le gérant de la boutique viendrait réclamer son meuble au bureau du Capitaine et que ça ferait des histoires. Au matin, j’allai donc le trouver, le gérant, chez lui, dans son magasin. Il me reçut en souriant, comme toujours. Je lui expliquai alors pourquoi j’avais emporté sa porte et lui dis que, s’il voulait me la changer contre trois tables que je lui désignais dans son local, je me ferais un plaisir de lui rendre sa porte.

- Tu n’y perdras rien, lui dis-je. Tu conserveras la clientèle de l’ordinaire de notre Compagnie, et les bénéfices que tu en tireras te payeront bien vite tes trois malheureuses tables.

Il comprit tout de suite, le Chinois. Il m’offrit un petit casse-croûte au vin blanc, et lorsque je m’en retournai au camp, j’étais accompagné de trois coolies portant chacun une table.

Mon entrée au bureau fut saluée par des hourrahs de surprise et de plaisir. Je rendis la porte aux coolies et on installa nos nouveaux meubles.

- Ca ne fait rien, dit l’adjudant, vous avez tout de même du culot, jeune fourrier !

- Vous trouvez ? Je n’ai fait qu’un échange : une porte contre trois tables.

- Oui, mais la porte n’était pas à vous !

- Pas à moi ? Vous savez, mon adjudant, qu’en fait de meubles, possession vaut titre. Eh ! Puis, comment pouvez-vous tiquer sur cette toute petite chose -un assemblage de quelques planches- alors qu’autour de nous, dans les cantines et dans les sacs, il y a pour de milliers et des milliers de piastres de richesses pillées à Vong-Luoc ? Et encore, les richesses pillées sont devenues propriété privée, alors que ma pauvre table, la troisième du genre comme vous savez, n’était là que pour le service général !

- Vous avez raison, mais il faut quand même avoir du culot pour trouver ces combines et les exécuter.

- Mon adjudant, il y en a qui sont bien plus culottés que moi : ceux qui s’approprient, sans risque d’aucune sorte, ce que je me débrouille à trouver.

- Chut ! Faut pas vouloir avoir trop raison.

Non, en effet. Il ne faut jamais avoir trop raison. on me le fit bien voir : deux jours après, les trois tables furent enlevées, et, cette fois, elles devaient servir de tables de toilette à Messieurs les trois officiers de la Compagnie !

Je fus alors complètement dégoûté. J’ai dit au "chef" que c’était bien fini, en ce qui concernait mon concours. Je ne ferais plus rien, rien, rien, que les courses à l’extérieur pour les vivres et autres services actifs, mais pas une lettre, pas un signe quelconque au bureau. Je ne voulais plus être le jobard de nouilles incapables de se sortir des ornières du chemin. Il n’avait qu’à se débrouiller sans moi, comme il pourrait, pour reconstituer les dossiers perdus. Et ce fut en effet bien définitivement fini à partir de ce jour-là. Mais cet état de bouderie de ma part ne dura pas plus de quatre jours, car le cinquième m’apporta ma libération. Une fois de plus, le destin intervenait.

Je recevais régulièrement des lettres de ma mère. Elle faisait bon ménage avec mon frère, mais son métier de marchande de journaux dans une salle d’attente de gare aussi passagère qu’était celle de Lagny la fatiguait beaucoup. Elle était obligé de rester debout tout le temps de sa présence, pour servir les uns et les autres, faire les étalages, plier les centaines de journaux. De plus, elle était constamment placée dans de violents courants d’air. Enfin, elle devait avoir recours, pour le service des quais, à une femme qui ne lui rapportait pas autant de bénéfices qu’elle n’en recevait pour sa paye. Alors, ses lettres étaient de plus en plus remplies de doléances et je sentais bien ce qu’elle ne me disait pas franchement. Elle désirait quitter cette place et remplacer ce gain par une somme équivalente que je lui procurais, soit en la lui envoyant du Tonkin, soit en rentrant en France pour y avoir un emploi et vivre en commun avec elle et mon frère.

Pour le moment, je ne pouvais que lui envoyer de temps en temps une petite somme. Il fallait tout de même bien que je vive moi aussi. Je ne pouvais pas me dépouiller complètement, vivre comme un malheureux reclus au milieu de mes camarades dans un pays comme le Tonkin ! Alors, à mon sens, la solution de cette question devait être remise à l’année suivante, lorsque, libéré de mon engagement militaire, j’aurais obtenu l’emploi civil que je chercherais et qui, cette fois, me permettrait de subvenir aisément aux besoins de ma mère et aux miens. Mais la situation présente me laissait toutefois une certaine gêne au coeur et à l’esprit.

Par une coïncidence étrange, au moment où je m’insurgeais contre mon Sergent-major et où je voulais tout envoyer promener, deux faits se produisirent et s’associèrent pour me faire quitter ce trou de Quang-Tcheou-Wan. D’abord, une lettre de ma mère arriva, plus désolée encore que d’habitude. C’était l’hiver là-bas. Elle avait froid dans les courants d’air de sa gare. Elle avait les pieds gelés et les mains gercées, au point d’en pleurer de douleur et de misère. Ce n’était pas ce qu’il me fallait pour trouver la vie rose, non plus que Fort-Bayard. Puis, le lendemain de cette lettre, paraît un ordre de service du Colonel : mise en route sur Haïphong des sous-officiers devant avoir deux ans de grade dans le courant de l’année 1900 qui se destinent à préparer le concours pour l’école de Saint-Maixent.

- Boum ! fis-je spontanément au bureau en lisant cet ordre. Voilà mon affaire. Chef, inscrivez-moi, je vous prie, je suis candidat.

- Bien, répondit-il, sans autre manifestation.

Le Caporal Dallot, lui, me regarda d’un air de dire : chic, celui-là s’en va, j’ai des chances maintenant de prendre sa place. C’était tellement visible que je ne pus m’empêcher de le lui dire. En tous cas, ajoutai-je, je vous le souhaite de bon coeur. Que ce soit vous ou un autre, il faudra toujours me remplacer. Quant à moi, me voilà débarrassé de cette pétaudière le plus galamment du monde !

C’est ce qui arriva quelques jours après.

 

 

 

 

Départ d’Indochine

Rentrée en France

 

 

Nous étions trois candidats qui quittâmes Quang-Tcheou-Wan. Nous prîmes passage à bord du croiseur Pascal qui nous emmena en deux petites journées splendides dans la baie d’Along, jusqu’à la magnifique "clairière" où se pavanait autrefois le "d’Entrecasteaux". Il faisait un temps idéal. Ciel pur, soleil modéré - on était en janvier - mer calme comme le lac du Bois de Boulogne. Ce fut une belle randonnée que nous pouvions nous imaginer faire sur un yacht de plaisance qui aurait mis des griffes contre les bêtes apocalyptiques censées habiter les parages de Haïnan.

Non. Nous ne vîmes aucun de ces monstres imaginaires. Par contre, nous eûmes le splendide spectacle de voir naviguer, toutes voiles dehors, la belle frégate le "Kersaint" qui faisait la même route que nous. Il était parti la veille, mais n’arriverait que le lendemain. Aussi l’eûmes-nous longtemps en vue, d’abord loin devant nous, puis, petit à petit, nous vînmes à passer par son travers tribord pour le laisser ensuite se perdre derrière nous. Il avait sorti toute sa toile. Les trois focs, les bonnettes, les perroquets, les cacatois, la brigantine, tout enfin était étalé au vent qui gonflait toutes les voiles. La baie d’Along nous reçut cette fois de plus aimable façon, et l’inévitable chaloupe vint nous prendre pour nous déposer une fois de plus sur les quais d’Haïphong que je commençais à connaître à fond. Mais, cette fois, cela sentait le départ définitif. Ce qui m’y amenait avait l’abandon de la colonie comme conséquence, et abandon sans doute définitif. Un peu mélancolique, cette reprise de contact avec cette idée assez attristante ! Bah ! Allons toujours de l’avant, on verra bien.

Nous autres, de Quang-Tcheou-Wan, nous étions les derniers candidats. Pour le Régiment, dix en tout s’étaient fait inscrire. Nous devions maintenant subir une première épreuve éliminatoire, car le Colonel ne voulait pas se risquer à envoyer en France, pour y suivre les cours spéciaux, des jeunes gens qui se seraient ensuite révélés incapables de suivre ces cours. Une épreuve écrite nous réunit, un beau jour, dans une grande salle où des officiers se muèrent en examinateurs. Cette épreuve comportait trois parties: dictée, avec explication de texte, mathématiques, deux problèmes d’arithmétique, deux théorèmes de géométrie, histoire et géographie, régne de Napoléon III jusqu’à la guerre de 1870 exclue, colonies françaises et réseaux de chemins de fer métropolitains. Cela me parut très facile. Pourtant, quatre candidats furent éliminés pour insuffisance notoire.

Quelques jours après, épreuve orale sur le terrain d’exercice, pour pouvoir apprécier nos aptitudes au commandement d’une Compagnie, nos attitudes devant la troupe, et ce qui compte beaucoup chez les chefs militaires, le genre d’élégance militaire de chacun de nous et qui se désigne familièrement par "cote d’amour". Une Compagnie fut donc formée à quatre sections régulières de trente hommes chacune, et, sur le terrain d’exercice, nous devions tour à tour prendre le commandement de cette unité et lui faire exécuter les mouvements que le Colonel ordonnait. Cette épreuve donna encore lieu à une élimination. Pour ma part, je ne reçus qu’une observation anodine du Colonel:

- Commandez plus fort, mon ami, et moins brièvement. Songez que vous avez une Compagnie devant vous et non plus une Section.

C’était une critique méritée, car, en effet, je n’avais pas songé que la voix doit porter beaucoup plus loin quand on ne s’adresse plus à quelques hommes seulement.

Nous ne fûmes donc plus que cinq pour rentrer en France, au titre de Saint-Maixent: Marty, Fortier, Gallouex, Leroux et moi. Les deux premiers étaient des Parisiens, les deux autres des Bretons.

Nous attendîmes quelques jours avant d’embarquer en baie d’Along, sur le grand rapide venant de Yokohama, qui devait nous conduire à Saïgon. Pendant ce court séjour à Haïphong, j’eus le plaisir de revoir certains des bons camarades: Laurent, devenu Caporal-fourrier, Lecaudey qui, lui aussi, allait bientôt rentrer en France. Je vis aussi deux camarades d’enfance: Finot, de Longuyon, qui était cordonnier à la C. H. R., alcoolique invétéré, qui est du reste mort là-bas, usé, brûlé, Carbonel, sous officier, de Longwy, avec qui j’avais été en classe. Tillet, toujours Caporal-fourrier, était rentré en France plusieurs mois auparavant.

Le voyage d’Haïphong à Saïgon ne présenta absolument rien de particulier, sauf que, en qualité de sous-officier, nous étions confortablement installés dans des cabines à deux places, et que la table des 3ème classes, la nôtre, y était excellente et abondante. Passage ordinaire à Tourane dans une baie absolument calme et arrivée sans histoire à Saïgon. Là, arrêt de huit jours, en attendant notre courrier définitif. Ces huit jours ont passé très vite. Je m’étais bien promis, avant de partir, d’être très économe, de conserver le petit magot -quelques centaines de francs- que j’avais amassé afin de pouvoir m’acheter des vêtements civils en arrivant en France, puisque mon but était toujours de chercher du travail. Mais hélas ! cette belle résolution ne put pas tenir. Tout contribuait à prendre d’assaut mes petites économies : les tentations nombreuses, irrésistibles, de cette ville de paradis, les camarades joyeux de la belle perspective qui s’ouvrait devant eux, car ils étaient, eux, sincèrement candidats à l’épaulette, la jeunesse ardente de tous les cinq, les loisirs dont nous jouissions, n’ayant aucune tâche à remplir. Tout cela contribua à m’entraîner avec les camarades, et je suivis la foule, me lançant dans la fête tête baissée, comme eux, aussi joyeux qu’eux. Mais dans le fond, je ne jouissais qu’avec de constants remords. J’avais beau faire appel à toutes sortes de considérations pour me trouver de plausibles excuses : les dangers courus précédemment, la jeunesse, la joie de revoir la France plus tôt (ce n’était pas une joie, cela), l’incertitude du voyage de retour (possibilité d’un naufrage ou autre accident). Tout ça ne me satisfaisait pas. Mes remords me tenaillaient constamment. Etait-ce bête? J’en ai haussé les épaules bien souvent depuis, chaque fois que je me souvenais particulièrement de ces quelques jours. Mais à ce moment là, c’était ainsi. Peut-être était-ce aussi une perfidie de ma nature qui agissait ainsi à mon insu, pour me faire goûter plus profondément, avec une certaine âpreté, les plaisirs divers dont nous nous délections? Qui sait?

En tout cas, quand notre bateau arriva, nous avions les poches vides, tous les cinq, et c’est encore moi qui étais le plus pauvre, car je dus, en débarquant à Toulon, emprunter 20 francs au camarade Fortier plus fortuné que moi. Revenir d’Indochine avec moins de vingt francs ! Il paraît que c’est normal. Normal ou pas, ce fut mon cas. Bah ! Minuscule misère : j’en ai vu de l’autre par la suite ! Mais enfin, ça meuble la case aux souvenirs.

Le navire qui nous emporta de Saïgon, le "Chandoc", était un superbe bâtiment du plus récent modèle d’alors, long, fin, bien découpé, racé, un vrai lévrier de la mer, et qui avançait à une vitesse inusitée encore sur cette ligne là. Alors que les plus rapides de ses prédécesseurs mettaient encore 25 ou 26 jours pour faire le trajet normal Marseille-Saïgon, le "Chandoc" ne mettait que 22 jours. Et, on était si bien à bord. Il y avait beaucoup de places libres, car c’était plutôt la saison du voyage inverse : c’était l’hiver en France que les uns fuyaient tandis que les autres attendaient les beaux jours du printemps pour y retourner. Nous avions donc nos aises et étions traités comme de petits seigneurs. Nous étions vraiment des privilégiés, car, d’habitude, jamais les troupes rentrant en France ne prennent le passage à bord de ces grands courriers. Mais nous étions déjà des presqu’officiers !

Ainsi eûmes-nous les plus grandes facilités pour descendre à terre à l’escale de Singapour. On devait y rester huit heures pour charbonner. c’était plus qu’il n’en fallait pour faire le tour général de la ville en pousse-pousse. Le souvenir le plus vivace que j’en ai gardé, c’est celui de la quantité de superbes villas que l’on voyait partout, isolées les unes des autres par des merveilles de végétation équatoriale. Quelle splendeur ! Sans arrêt, nos pousses nous promenaient à travers ces somptuosités incroyables, inconcevables pour ceux qui ne les ont pas contemplées dans leur milieu naturel, dans leur atmosphère d’étuve. Le jardin public est incomparable. De larges allées sablées permettent aux promeneurs, à pied, en pousse ou en voiture, à cheval, d’admirer les beautés réunies là à profusion, ainsi que les superbes félins qui y vivent en liberté dans des parcs isolés du public par des fossés infranchissables. Ces tigres, ces panthères, ces jaguars, ces lynx sont là tout à fait chez eux. Ils sortent des brousses environnantes. Aussi ont-ils un aspect tout autre que celui de leurs congénères émigrés (de force) en Europe. Mais que le tout est donc anglais ! Ces anglais trouvent le moyen d’angliciser tout ce qu’ils touchent, même la nature, même les fauves qui ont pris l’air distant et dédaigneux des maîtres du pays. Dieu me pardonne, mais il ne manquerait que des jugulaires à ces tigres pour qu’ils soient tout à fait "up to date".

Colombo !.

Cette fois, nous avons également le plaisir de descendre à terre et de nous faire balader dans la ville, tout aussi anglaise qu’hindoue. Amusement habituel du changement de monnaie : les piastres indochinoises contre les roupies hindoues, par des changeurs malabars, revêtus d’une grande tunique traînant presque jusque par terre et d’un énorme turban méticuleusement enroulé autour de leur tête, en monstrueuse auréole. Nous y vîmes les inévitables charmeurs de serpents, faisant danser, à la demande, leurs dociles pensionnaires aux sons d’une flûte dont les sons, tantôt doux, tantôt aigus et criards, rythmaient les ondulations de ces rampants compagnons. Nous y observâmes aussi les fakirs prestidigitateurs faisant pousser instantanément des arbustes dans un dé à coudre ou escamotant un chat vivant et le remplaçant, par magie, par une fleur suave, délicate et toute fraîche.

Nous y admirâmes la prestance des agents de police hindous, barbus à souhait, colosses somptueusement vêtus, arpentant avec majesté les rues de la ville. Foule innombrable et bariolée, composée de toutes les races de l’Inde, de la Malaisie à la Perse et à la Chine, chacun revêtu de ses habits particuliers. Tout cela silencieux ou piaillant, selon les endroits. Dans cette foule, de beaux équipages anglais, d’une splendeur sèche et reluisante, des voitures à roues pleines tirées par des buffles à l’allure sauvage, mais marchant nonchalamment d’un air de ne plus jamais vouloir s’arrêter. Des éléphants circulaient, mastodontes majestueux, adroits, souples malgré leur masse, portant sur leur dos les jolies petites guérites mouvantes et soigneusement fermées de rideaux de soie, qui enferment quelque princesse en promenade, ou, peut-être, les enfants d’un Anglais de marque, civil ou militaire.

Les boutiques, aussi nombreuses que les maisons, offraient une variété indescriptible de choses à vendre, sans ordre apparent. Une somptueuse boutique de joaillerie voisinait avec une misérable échoppe de fricasseur d’entrailles, tandis que de l’autre côté une sordide marchande faisait frire des crêpes dans de l’huile nauséabonde. Le tout sous un soleil constamment chaud, même lorsqu’il est caché par quelques gros nuages qui, en crevant, déversent de formidables ondées. Belle escale, Colombo. Dommage qu’elle soit trop courte. Nous l’allongeons en faisant, en zig-zag, le tour de la rade magnifique avec tous les navires qui la peuplent. Bien entendu, grosse majorité d’Anglais, de tous genres, de tous calibres, depuis les gros et sales cargos à charbon, sans aucune grâce, jusqu’aux superbes courriers de Chine, d’Australie, du Japon, de la nouvelle Zélande, rivalisant d’élégance et de confort. Des Hollandais sont là, sur leur route naturelle de Malaisie, des Japonais, cinq ou six Allemands, tous très beaux, mais dont deux surtout se font remarquer par leurs dimensions colossales, leur architecture incontestablement allemande, leurs beaux décors, leur ensemble séduisant.

Le pavillon tricolore de France n’était hissé que sur un seul navire : le nôtre, le "Chandoc". Pauvre pavillon isolé qu’on rencontre partout, isolé au milieu de ses voisins européens qui n’ont pourtant pas autant de raisons apparentes que nous de fouiller ainsi toutes les mers ! Cela m’a toujours fait mal au coeur -patriotiquement- de constater notre recul, ou, mieux, l’avance des autres devant notre stagnation. Pas d’audace, de ressort, de poussée, chez nous, qui dirigent nos énergies vers les immensités du monde où notre place fut pourtant merveilleusement marquée. Nous sommes venus trop tôt. Et nous étions déjà fatigués lorsque nos voisins ont essayé leurs premiers pas. Ensuite, nous nous sommes endormis quand les autres sont devenus adultes et âpres à la curée que nous dédaignions avec tant de superbe ! Et comme cela se voyait lumineusement écrit en pavillons multicolores sur toutes les mers du monde, dans tous les ports du monde ! Ah ! le fonctionnarisme français, quelle belle institution. Jusqu’à nos bateaux qui sont devenus fonctionnaires ! Pitié !

Tout de même, dans la masse des autres, notre "Chandoc" était remarquable. Il était le seul français, le pauvre, mais enfin, il représentait bien la France, notre pays, par sa beauté fine, élégante, gracieuse, de fine fleur de course, de gaieté, de confort. Il fallait tout de même bien que quelque chose marque notre présence ! Et il y avait ce quelque chose qui faisait embarquer sur notre "Chandoc" des Anglais purement britanniques qui renonçaient à naviguer sous leur "Jack" pour profiter du luxueux confort de France et de l’avantage d’arriver plus vite que par leurs courriers. En effet, ils débarqueraient à Toulon, et, de là, un train direct les emmènerait en Angleterre, via Paris-Le Havre-Southampton. Cinq ou six jours de gagnés par la French Line, et la fameuse cuisine et l’élégance à bord.

Là-dessus, on arrive à Djibouti, aussi sec et désertique que jamais. Mais, à cette époque -nous étions en février- la température y était supportable, à peu prés comme celle de chez nous lors des canicules. Cela faisait mon troisième passage à la même saison : février 1897, janvier 1898, février 1900. Rien de changé dans l’intervalle. Les Somalis étaient toujours aussi noirs, on aurait pu croire que c’était eux qui donnaient leur couleur au charbon dont ils remplissaient nos soutes. Rien non plus de saillant pendant la remontée de la Mer Rouge. Même rochers, y compris ceux du massif du Sinaï. Canal monotone et nu. C’est à croire qu’on passe devant un décor peint une fois pour toutes sur une toile gigantesque tendue à l’horizon. C’est toujours le même sable blond, les mêmes tentes de Bédouins, le même cavalier galopant avec, derrière lui, les mêmes tourbillons de poussière dorée, les mêmes chameaux découpant leurs silhouettes brunes et bossues sur le fond jaune du paysage. Et on ne peut pas encore y enlever le casque, à cause de la double réverbération du soleil sur le miroir d’eau immobile et comme étamé, et sur le miroir de sable proche.

Enfin, après avoir essuyé trois jours de tempête épouvantable entre la Sicile et la Provence, avec vent, pluie, tonnerre, éclairs et des vagues monstrueuses et courtes à faire craquer les membrures du navire et démanteler ses machines, nous débarquâmes, un beau jour de février 1900, dans cette admirable rade de Toulon, entrant dans la passe du Cap Cépet comme dans du velours. A la coupée de bâbord, une baleinière à rames, de la marine de l’Etat, vint nous prendre et nous conduisit avec nos bagages au ponton de bois servant de dépôt des isolés, à l’entrée de la vieille darse -avec un "d" et non un "g"- comme le fit remarquer le farceur de la troupe.

Là, on nous appris -à ceux de Quang-Tcheou-Wan- que nous avions droit à la médaille Coloniale Tonkin, et on nous donna nos feuilles de route avec, seulement, huit jours de congé à passer dans nos familles avant de rejoindre Cherbourg, notre port d’attache. Maigre, huit jours de perm, au bout de deux ans d’absence ! Enfin, quoi dire ? Nous partîmes chacun de notre côté, et c’est là que, pour ne pas paraître le purotin que j’étais en réalité, j’empruntai à Fortier les vingt francs dont j’ai déjà parlé. Je les lui ai rendus un mois après.

Eh ! Bien, ce voyage de retour, de Toulon à Paris, fut plutôt mélancolique. D’abord, je pris le premier train en partance, ne voulant pas suivre les camarades qui désiraient passer la soirée et la nuit avec les Toulonnais et les Toulonnaises. Cela ne me disait rien : pas plus, du reste, que de remonter à Paris à Lagny, à Cherbourg. J’étais de nouveau en France, et, de nouveau, le poids de son étroitesse m’oppressait. Il allait falloir reprendre encore une fois cette vie mesquine, sourde, rampante, ténébreuse, uniquement pour se mettre des vêtements sur le corps et des aliments à l’intérieur, sans autre but, sans autre horizon matériel que les rues étroites, sales, encombrées, sans autre horizon moral que la satisfaction ( ? ? ?) d’accomplir son devoir de fourmi humaine, dans la fourmilière commune ! Bel horizon, ma foi ! Surtout quand on en a connu d’autres, qu’on sait qu’il en existe tant d’autres, différents, larges, ensoleillés ! Brou !

Et puis ce ciel gris ! Dès Lyon, fini, le ciel bleu de la Provence, liaison bleu pâle avec le ciel bleu intense du Sud. Nous nous enfoncions sous ce ciel gris, sombre, froid, des pays du Nord, pays de la pluie, de la neige, du verglas et du grelottement continuel. Brou ! Et quoi y aller faire ? Quelle obscure besogne accomplie journellement comme une machine pour aller palper quelques sous au bout d’un mois de ce stupide labeur, encore inconnu de moi, mais que je savais ne pas pouvoir n’être pas stupide.

Et l’école, et l’épaulette ? Aussi stupide, avec cette aggravation de l’esclavage accepté, consacré, la chaîne qu’on ne peut plus briser sous peine de déchéance totale.

Il allait falloir revivre dans nos petites villes, avec leurs petites rues, leurs petites maisons aux couloirs sombres et aux pièces parcimonieusement mesurées et éclairées, car il faut en payer l’air et la lumière. On coudoierait les petites gens allant à leurs petits métiers, rentrant tous les soirs se recroqueviller au coin d’un feu maigre, fumant, pour repartir tous les matins. On passerait, dans la campagne, à côté des petits jardins bien limités les petits champs, les petits troupeaux. On reverrait nos paysans logeant aussi misérablement que leurs bêtes, au milieu d’elles et de leurs déjections, pour que tout le monde se tienne bien chaud mutuellement. Dieu, que la vie est belle dans notre belle France quand on la regarde par le gros bout de cette lorgnette-là !

Mais toutes ces belles rêveries n’eurent d’autres résultat que de me faire arriver à la gare de Lyon à Paris. De là, mon trajet était bien tracé : Bastille, République, Magenta pour gagner en flânant la gare de l’Est où la statue de Strasbourg me tendit son giron tutélaire, tout en couvant l’horloge monumentale et décorative qui lui servait d’indicateur. Un train de banlieue, quelques tours de roue supplémentaires, et je descendais à Lagny-Thocigny-Pomponne, où la marchande de journaux m’accueillit avec la larme à l’oeil. J’étais dans les bras maternels.

Ce tableau aurait fait riche, dans un roman populaire à la Ponson du Terrail ou à la George Ohnet. La vieille mère, gagnant péniblement et humblement sa vie à vendre des journaux, pensant constamment, tout en pliant méthodiquement ceux-ci, au retour proche du fils aîné, revenant de combattre glorieusement et victorieusement les hordes barbares des pays lointains, ayant bravé les dangers les plus terribles ! Enfin, ce jour béni est arrivé, le fils est enfin dans ses bras, sur son coeur !

Eh ! Bien, du côté maternel, c’était tout à fait ça, oh ! tout à fait femme du peuple sentimentale à la manière de Ponson. Elle me tâtait, me réembrassait, regardait mes médailles et mes galons avec joie et fierté, et d’autres larmes se pressaient à l’extérieur. Seulement, du côté du fils, je dois avouer que ce n’était pas ça du tout ! Bien sûr, j’étais content de revoir ma mère, comme je le suis encore maintenant quand l’occasion se présente, mais je ne sautais pas en l’air de joie ou d’amour filial. C’était le devoir filial qui m’amenait là -ou ce que j’appelais ainsi- mais quant à l’amour, ma foi non. Je ne me suis jamais senti d’attirance pour ma mère. Je ne suis pourtant pas un monstre, mais je n’ai jamais pu vivre un certain temps avec elle. On ne s’accorde pas, nous deux ensemble. Et je le ressentais tellement, ce dissentiment, même là, sur ce quai de gare, à la première minute de ce premier contact.

Docilement, je la suivis dans son logement que je ne connaissais pas encore. Il était situé juste en face de la gare, mais de l’autre côté des voies, si bien que la distance réelle de cinquante mètres à peine entre ce logement et la gare devenait cinq cents mètres à cause du détour qu’il fallait faire pour traverser les voies par le passage à niveau. Logement simple et pas désagréable. Sain. Bien éclairé. Rez-de-chaussée, sans couloir commun. Comme horizon matériel, c’était plus moche que celui que mon imagination n’avait fait voir dans le train. De la fenêtre de la salle à manger, je vis : le trottoir qui passait juste au-dessous, la rue, le trottoir d’en face, une palissade de bois peinte en jaune, un talus de mâche-fer, et, au dessus, une voie de garage sur laquelle pourrissaient des wagons à moitié démolis et barrant tout autre vue. Au-dessus de la ligne formée par les toits des Wagons, le ciel tout gris, et, derrière, le tintamarre ferrailleux des trains qui passaient constamment, à toute vitesse, dans un sens ou dans l’autre..

Home, sweet home, chante le poète anglais. Oui, mai il n’habitait pas Lagny et il en mettait plein la vue de ses compatriotes, lui aussi, car, en Angleterre, j’en ai vu aussi, des Homes anglais dont les cochons n’auraient pas voulu. Mais à ce moment, en regardant ma rame de trains miteux, si ces trois mots anglais me venaient à la pensée, c’est que j’essayais de découvrir, sur les flancs éventrés des wagons les images de Singapour et de Colombo. Mais je revins bien vite à Lagny, parce que je revis, à Colombo, le fricasseur d’entrailles et la sordide faiseuse de crêpes ! C’était le meilleur moyen de tout trouver beau, bon et confortable chez nous. Et, réellement, ce l’était. La mère Hubin a toujours été une parfaite ménagère et une cuisinière "di primo cartello". Je m’en aperçus bien vite de nouveau en humant et en savourant le pot au feu familial en compagnie de frère Victor, revenu de sa journée de travail.

Nous nous étions retrouvés, mon frère Victor et moi, comme si nous nous étions quittés le matin même, sans autre démonstration qu’une embrassade. Je le retrouvais bien changé, au physique surtout. Il avait alors 18 ans et la carrure d’un homme fait. Plus grand et plus large que moi, plus fort aussi, naturellement, un peu osseux, pas très souple d’allure et encore moins de mentalité. Au moral, le changement constaté n’était pas grand ni très avantageux pour lui. Je le retrouvais, en plus âgé, le mystérieux jeune homme duquel on ne pouvait rien tirer de ses pensées, de ses désirs, s’il en avait, de ses sympathies, s’il en existait, ni de ses antipathies qui étaient nombreuses. Renfermé, presque bourru, il pouvait faire, pendant des heures, les cent pas dans l’espace restreint d’une cuisine, les mains au dos, la tête basse, de l’air du type qui réfléchit profondément à de profondes choses. Mais non, il ne réfléchissait pas plus que le renard dans sa cage où il fait les cent pas éternellement. Bizarre. Ainsi, ce premier soir de ma rentrée, dés qu’il m’eut embrassé, il se plongea dans la lecture d’un feuilleton du rez-de-chaussée d’un journal,et, pendant le repas, je ne pus lui tirer dix paroles.

- Eh ! bien, Victor, comment ça s’est-il passé à la Légion ?

- Oh ! Qu’est-ce que tu veux que je t’en dises ? Tu la connais mieux que moi.

- Oui, mais j’aimerais bien avoir tes impressions à toi.

- Moches, mes impressions. Je ne m’y suis jamais plu.

- Mais pourquoi ? Quels sont les motifs de cette antipathie ?

- Je ne sais pas. Ca ne m’allait pas. Trop de brutes là-dedans. Je n’ai pas compris comment toi tu as pu t’y faire.

- Mais pourtant, c’est vrai. Je m’y suis plu énormément. Maintenant encore, j’aime à en parler. Il me semble que j’y suis encore, et je ne suis pas le seul dans ce cas-là.

- Ben oui ! ben oui ! mais pas moi.

- Alors, tu n’as pas été désolé de revenir ici ?

- Ah ! non, alors. Tu parles si j’ai sauté sur les tuyaux que tu m’as envoyés ! Ca a réussi du coup.

Et ce fut à peu prés tout. Quant à son travail à la maison Hachette, tout ce qu’il m’en dit c’est que, comme dans tous les bureaux, on y grattait du papier. Avec ça, j’étais renseigné. Mais le petit ménage avec la mère allait bien. Il partait le matin, par le train de 7 heures 11, déjeunait à Paris dans une petite gargote bon marché, et il revenait par un autre train de 7 heures le soir, comme tout bon banlieusard qu’il était devenu. Il en portait même le chapeau melon.

Mes huit jours de permission furent vite absorbés. J’allai une ou deux fois à Paris pour m’y promener. J’y revis l’ami Tillet qui était employé dans une grande maison de téléphone, dont les vastes bureaux étaient situés rue du 4 septembre, pas loin du Comptoir d’Escompte. Je fus présenté à sa famille. Ils habitaient bien, comme il l’avait dit, au 5ème étage d’un grand immeuble très ancien et très sombre de la rue Thérèse. Il y avait d’abord la maman, belle grande femme aux cheveux blancs qui avait dû être bien jolie dans sa jeunesse. Elle avait repassé sa beauté à ses enfants du reste. J’ai dit combien mon ami Joseph était joli garçon. Son frère puîné, Jean, était encore plus joli. Je n’ai pas vu l’aîné qui était à Saïgon. Quant aux filles, elles étaient jolies également : Thérèse, de deux ans mon aînée, et Louise, de trois ans plus jeune. Thérèse travaillait aussi à la Société des Téléphones, comme secrétaire. Louise était institutrice à Versailles. Jean était encore au lycée.

Ce fut pendant ce premier séjour à Lagny que j’allai faire, avec les frères et les soeurs Tillet, une promenade au concert militaire du jardin du Luxembourg. Il n’y eut alors que cette entrevue, mais ce fut le début des rapports que j’eus plus tard avec cette famille.

Au bout de huit jours, je devais donc rejoindre Cherbourg, ce que je fis sans enthousiasme, mais sans rechigner. Mais qu’est ce que j’y ai pris encore une fois comme vent glacé ! J’y ai réellement souffert du froid, de ce vent perpétuel et endiablé qui vous coupe le nez, le front, les oreilles et qui me faisait gémir de souffrance.

Nous étions vingt-cinq en tout à cette garnison de Cherbourg pour le cours de Saint-Maixent, c’est à dire pour les 1er et 3ème régiments de marsouins. On nous avait rassemblés dans un bâtiment spécial, où nous étions indépendants et exempts de tout autre service. Les cours étaient assez nombreux et divers, les matinées se passaient en classe, les après-midi au dehors,soit aux sports, soit aux exercices avec la troupe, soit en excursions d’exercices théoriques. Et c’était, ma foi, très intéressant. Mais je ne voulais pas me laisser prendre à ce pipeau de l’intérêt. Je ne cherchais qu’un prétexte pour me retirer de ce cours dans lequel je risquais de me laisser engluer. Ce fut le vent glacé qui m’en fournit l’occasion.

J’ai toujours eu horreur du froid, quoique je le supporte aussi bien qu’un autre. Et même, par la suite, j’ai vécu des hivers en pleine nature canadienne où le thermomètre descend jusqu’à 40 degrés centigrades sous zéro. Mais à cette époque, je rentrais d’Indochine et j’étais particulièrement sensible aux morsures de ce vent marin. Au bout de quinze jours de présence à Cherbourg, j’ai été atteint d’un accès de fièvre paludéenne très sérieux qui m’a conduit pour deux semaines environ à l’hôpital. Ensuite, et sur ma demande, j’ai obtenu un congé de convalescence de deux mois. Nous étions arrivés au 15 avril 1900. Cette fois, j’étais muni de la pièce officielle qui m’ouvrait la porte de la liberté. L’époque de la fin de mon rengagement était encore assez éloignée, mais je comptais sur mon étoile pour l’atteindre sans revenir au Corps. Ce fut, du reste, ce qu’il advint.

Me voilà donc revenu à Lagny avec 60 jours, au minimum devant moi. Alors, au plus vite, je m’achète des effets civils -j’avais plus d’un mois de solde en poche- et je me mets à la recherche d’un emploi. J’allai voir l’ami Tillet et lui exposai la situation.

- Attends, me dit-il, je sais qu’on a justement besoin de quelqu’un à la comptabilité pour le service des effets de commerce. Je vais parler de toi au chef de la comptabilité.

Dés le lendemain, il me donna la réponse : je devais me présenter le jour même à la direction, pour prise de contact. J’y allai en tenue militaire et la réception par ces messieurs fut décisive. Je commençai mon service le lendemain même.

Celui-ci était des plus simples pour moi. Prendre tous les jours les factures de la veille pour en tirer des traites sur les clients ainsi débités. La confection de ces traites me demandaient bien trois heures, mettons quatre, en flânant. Cependant, il me fallait quand même faire huit heures de présence au bureau. Mes collègues -ils étaient bien six ou huit dans ce même bureau- n’avaient pas plus de travail à abattre, mais eux, ils étaient ronds de cuir rompus au métier de laisser filer les heures sans beaucoup travailler,et, ce que j’admirais surtout, sans s’ennuyer. Mais ils avaient pour cela savamment organisé leurs petites parlotes où on agitait toutes les questions importantes du jour : coupe des jaquettes, nouveau col rigide, couleur du ruban des chapeaux, élégances des chaussettes, nouvelle pièce de théâtre, critiques ou louanges de tel acteur, de telle actrice, de tel politicien, de telle politique, coups nouveaux au zanzi ou à la manille, etc... C’était tout juste s’il restait un peu de temps pour le travail lui-même.

Comme je faisais ma besogne trop vite et que j’en demandais de l’autre pour remplir le temps, je m’attirai force remontrances de leur part à tous, aussi bien du chef que des autres : voyons, mon ami, on ne gâche pas le métier de cette façon ! En voilà, du zèle intempestif ! Calmez-vous, mon ami, calmez-vous. Faites comme nous ! Mais, le pouvais-je, moi, faire comme eux ? Me joindre à eux pour parler pendant des heures, et cela tous les jours, de futilités que je ne connaissais même pas de nom ? Quant à parler de mes expériences exotiques, il n’y fallait pas songer. Ils posaient des questions tellement bêtes qu’ils me désarmaient et m’auraient fait pleurer de compassion. Comment, par exemple, décrire une traversée à des gens qui, ayant été un dimanche d’été, une fois dans leur vie, par train spécial à Dieppe, avec une heure de chaloupe en dehors de la jetée, vous coupent la parole et se mettent à vous en débiter, sur les choses de la mer, pendant des demi-heures ? impossible.

Comment parler des pirates du Tonkin, en essayant de les dépeindre tels qu’ils sont en réalité, quand, d’autorité, le chef du bureau, qui n’a jamais dépassé Asnières, prend la parole pour en raconter, pendant une matinée, sur ces mêmes pirates ! Impossible. Alors je restais à ma place, à lire ou à regarder les passants qui défilaient sous mes yeux, sur le trottoir d’en face.

J’avais aussi, très souvent, la visite de Thérèse Tillet qui des papiers à la main, venait faire la causette avec moi. Ces causettes, de plus en plus longues, amenèrent, fatalement, des relations de plus en plus suivies entre nous deux. Attirance fatale entre une belle fille ardente et un jeune homme pas en bois et quelque peu expérimenté. Mais, en ce qui me concerne tout au moins, cette attirance, très agréable à cultiver, ne m’avait pas enchaîné le moins du monde. Un fait allait me le prouver simplement.

Nous étions arrivés, tout le monde ensemble, au 20 mai. Ce jour là, je vis sur le "journal" une annonce demandant des jeunes gens aptes à aller aux colonies et désireux de s’y faire une situation. S’adresser à la Compagnie Niger-Soudan, rue des Petits Champs.

Sans aucune hésitation, je demande à m’absenter une heure au bureau, et, dans l’après-midi, je me rends à l’adresse indiquée. J’y fus reçu par un monsieur Marchand, belle tête grisonnante d’homme d’affaires qui me demanda, d’abord, mes références coloniales. Sur ce sujet là, j’étais imbattable. Je lui racontai ma petite histoire et lui montrai, à l’appui, mon livret militaire. Tout en moi contribuait à la satisfaire entièrement. Il s’agissait, m’expliqua-t-il, de partir pour le coeur du Soudan français, à Bamako, sur le fleuve Niger, qui, depuis peu, offrait assez de sécurité pour attirer les Européens hardis, audacieux, et ayant déjà une expérience coloniale.

Là s’était fondée, deux ans auparavant, une association commerciale dont l’âme et la cheville ouvrière était un adjudant d’artillerie, Gilliomme, qui s’était fait libérer du service militaire là-bas, en y prenant sa retraite, et qui y avait monté un comptoir de pacotilles diverses à l’usage des Européens et des indigènes : conserves, sucre, bougies, tabac etc, pour les Blancs, bimbeloterie, étoffes, bazar pour les Noirs. Comme, à ce moment de la conquête, seul l’élément militaire se trouvait dans la région, l’ex-adjudant Gilliomme faisait des affaires d’or. Pour étendre son affaire, il s’était associé à deux capitalistes, ou plutôt à deux hommes ayant des capitaux à faire fructifier aux colonies, en y travaillant eux-mêmes. Ce fut alors la maison Gilliomme, Pillet et Colas. Ils fondèrent un grand comptoir à Bamako même, ayant obtenu une magnifique concession territoriale sur les bords même du fleuve, un kilomètre carré, soit cent hectares d’excellente terre qu’ils plantaient en partie de bananiers.

Ils avaient créé d’autres comptoirs à Koulikoro, sur le Niger, à Kayes, sur le Sénégal, à Djenné, sur le Bani, à Sikasso, Kouroussa, Kankan en Guinée. On y vendait un peu de tout et on y achetait les produits du pays : caoutchouc, karité, riz, sorgho, poudre d’or, plumes d’autruches et d’aigrettes, défenses d’ivoire, peaux de fauves et autres. Mais le brave, l’infatigable Gilliomme vint à mourir. Il fallut alors liquider la société pour assurer la part de succession à ses héritiers naturels. C’est pour cette opération et, également pour augmenter le rendement de l’affaire, qu’un des associés, monsieur Colas, était venu à Paris et avait réussi à intéresser à son affaire un groupe de gros capitalistes parisiens. Ce groupe racheta toute l’affaire Gilliomme, Pillet et Colas et la fondit en une société anonyme sous la raison sociale : Compagnie Niger-Soudan. Monsieur Pillet en devenait le directeur, monsieur Colas, le sous-directeur, tous deux à la colonie.

A la suite de quoi, la nouvelle Niger-Soudan avait besoin de quelques hommes rompus à la vie coloniale pour aller occuper ces postes lointains où on menait une existence encore très primitive, très rudimentaire, car il n’y avait encore aucun moyen mécanique de communication : il fallait employer ses jambes ou celles de chevaux, suivre des pistes au petit bonheur et se faire accompagner par des porteurs noirs pas très sûrs, pas fidèles et quelque peu chapardeurs. Je représentai donc tout a fait l’homme qu’il fallait pour ce genre d’existence qui m’allait comme un gant. Je jubilais intérieurement à la pensée que j’allais vivre cette vie tant rêvée du colonial devant se subvenir à lui-même, lancé seul dans les brousses inconnues, avec mission de s’y débrouiller pour trafiquer avec les naturels sauvages, de produits exotiques de toutes sortes, tentants et riches.

Monsieur Marchand me dit qu’il avait retenu, en me comptant, trois collaborateurs : l’un, Henry Fitzgérald, Anglais, rentrait du Transvaal après avoir pris part au fameux raid Jameson qui déclencha la guerre entre l’Angleterre et les Boers. Celui-là était engagé uniquement à titre de prospecteur d’or. Le deuxième jeune homme engagé était tout jeune, il n’avait pas encore fait son service militaire, parisien, calicot dans un grand magasin, genre Réaumur. Oui, me dit Marchand, prévenant mon interrogation, il n’est jamais sorti de Paris, mais il se formera, il est plein de bonne volonté. D’ailleurs, il restera à Bamako, sous la surveillance constante de la Direction. Il nous est, du reste, pour ainsi dire imposé par un fort actionnaire. Alors, vous comprenez, il nous est impossible de refuser. Mais, ajouta-t-il, il me faudrait encore un autre jeune homme dans votre genre.

- C’est très facile. J’en connais deux qui répondent en tout points à ce que vous désirez. Ils sont disponibles. Ils étaient en même temps que moi au Tonkin. Si vous désirez que je vous les présente ?

- Oui, avec plaisir, mais un seul. Je ne puis en retenir qu’un. Envoyez-moi, celui que vous voudrez.

- Bien, Monsieur, entendu. Demain matin, vous aurez la visite du premier que je verrai aujourd’hui même. (je pensais à Tillet et à Lecaudey). Et pour quelle date suis-je engagé à la Niger-Soudan ?

- A partir du 1er juin prochain, vous êtes prié de vous tenir à ma disposition.

- Bien, Monsieur. Alors, pour résumer, vous m’engagez dans les conditions suivantes : 200 francs nets par mois. La nourriture, le logement, le domestique, les frais de voyage et de déplacement à la charge de la Compagnie. Perspective de participer aux opérations en pourcentage sur les bénéfices des trocs. Possibilité d’établir une délégation de ma solde, de 100 francs par mois, à ma mère ?

- C’est exactement cela. Ce sont les mêmes conditions qui seront consenties à votre ami. Nous sommes d’accord.

Je quittai ce bureau avec du soleil plein le coeur et l’âme. Je n’avais pas hésité une seconde à accepter ces propositions qui pour moi étaient mirifiques. Non pas par la somptuosité des émoluments -200 francs par mois pour aller au Soudan !- mais par le genre de travail que cette situation comportait et que je me représentais très bien. J’avais suffisamment rencontré, sur mon chemin, de ces hardis trafiquants, pour être au courant de leur métier qui me plaisait tant. Ma mère ? Sa situation était assurée. Cent francs nets par mois pour elle, plus sa retraite, c’était sinon l’abondance, du moins une bonne petite aisance de retraitée. Elle aurait en plus ce que mon frère lui rapportait de ses appointements. De ce côté, tout allait merveilleusement. La quitter ? Ce n’était pas un regret, puisque ce devait être un soulagement. Je voulais bien l’aider autant que mes moyens me le permettaient, mais, autant que possible, sans vivre avec elle.

L’armée ? J’ai déjà dit que je ne voulais pas en entendre parler. Je ne voulais pas me lancer dans cette triste aventure de sortir de l’école avec le grade de sous-lieutenant, une dette de plus deux mille francs (à cause du trousseau indispensable) et des appointements mensuels de 210 francs. Une vraie misère sous les ors d’un esclavage pénible. Comment aider ma mère avec cette somme modique, quand on est obligé de mener une vie extérieure en rapport au grade. Et pour quoi faire ? M’en aller, comme tous ceux que j’avais vus, dans les colonies, pour y fumer l’opium, y boire des absinthes, y caresser des femmes, ou les boys ? Non. Pas de ça. C’était bien entendu.

Mais il y avait ma liaison avec l’armée jusqu’en octobre ! Bah ! On aviserait. Allons d’abord voir l’ami Tillet. En rentrant au bureau, j’allai le trouver et lui racontai la chose. Cela parut lui plaire.

- Et tu dis, me fait-il, que tu t’es engagé ?

- Tout ce qu’il y a de plus engagé.

- Ce ne sont pas de simples pourparlers ?

- Pas du tout. C’est un bel et bon engagement, tout comme ce sera pour toi, si tu y tiens. Tu ne risques absolument rien en y allant demain, comme je l’ai promis. Si tu ne tiens pas à partir, j’en parlerai à Frédérick Lecaudey.

- Bon merci. Je vais réfléchir. J’en parlerai ce soir à la maison, et, demain matin, je serai fixé. En elle-même, l’affaire me plaît.

Quelques minutes après, apparition du Thérèse, tout émue.

- C’est vrai, Georges ? Vous repartez aux colonies ? Vous nous abandonnez ?

- Mais oui, Thérèse, cela ne doit pas vous surprendre, car vous connaissez bien mon désir d’aller là-bas et la répugnance que j’ai pour la vie européenne !

- Oui, je sais, mais j’aurai cru quand même que vous ne seriez pas si pressé de nous fuir !

- Mais ce n’est pas une fuite ! C’est tout simplement l’occasion que je saisis par les cheveux ! Et puis, je ne pars pas seul puisque Jo va probablement venir avec moi.

- C’est égal, vous êtes brutal dans vos résolutions ! Vous êtes méchant !

Je n’avais pas à insister, ni à discuter. Thérèse était très gentille, très agréable, mais son humeur ne me ferait pas revenir sur ma décision.

Le soir, surprise générale à la maison, mais non pas surprise surprenante : on commençait à y être habitué. Je raconte l’affaire et j’ai la satisfaction de voir que mes déductions, à l’endroit de ma mère, étaient parfaitement exactes. Tant que j’ai parlé des conditions générales de l’affaire, je voyais un pli d’inquiètude, d’anxiété, lui barrer le front. mais je me doutais bien que cette inquiétude, cette anxiété n’étaient pas causées par le fait même de mon départ, ni, non plus, par la crainte de me voir m’enfoncer dans des brousses lointaines et à peu prés vierges. Non. Ce n’était pas cela du tout. Et j’en eus la preuve éclatante, que j’attendais. Lorsque j’en vins à parler de la combinaison qui lui permettrait, à elle de toucher cent francs tous les mois, à Paris même, quelle belle éclaircie sur le front et quel sourire sur le visage de la mère Hubin ! Du coup, l’affaire devenait magnifique ! Je devenais le grand homme de la famille et je reçus un bon baiser bien maternel de reconnaissance. Quelle différence, tout de même, entre une mère, très bonne pourtant, très aimante -à sa manière- et une mère qui, en même temps est une maman. Mais on aurait trop de regrets de quitter une maman.

Passons.

Le lendemain, Tillet m’annonce que sa famille est d’accord. Sa mère est consentante, et, comme la mienne, elle touchera une délégation mensuelle de cent francs sur la solde de son fils Joseph. Ce dernier alla donc s’entendre avec Monsieur Marchand, puis nous allâmes donner notre démission à la direction des Téléphones pour le 31 mai.

Restait pour moi la question militaire. Mon congé de convalescence devant se terminer le 15 juin, je me rendis à Meaux, la garnison la plus proche, où je me présentai à l’hôpital militaire. J’exposai ma situation au médecin-chef à trois galons et lui demandai une prolongation de convalescence. Il m’accorda un mois séance tenante, avec pour motif : Corysa chronique. Cela me conduisait au 15 juillet. A ce moment là, me dis-je, je n’aurai plus que trois mois à faire, je serai au centre de l’Afrique Occidentale, et on ne m’en fera pas revenir ! Ca va ! Et ça alla très bien.

Ceci réglé, j’allai voir Frédérick Lecaudey qui venait de rentrer du Tonkin. Il me présenta à sa mère, une gentille vieille maman parisienne, toute blanche, mais jolie encore, très soignée et habitant un coquet petit appartement rue des Pyrénées, prés du funiculaire de Belleville, qui me reçut à bras ouverts. Frédéric avait déjà trouvé un emploi dans une grande maison parisienne, mais cette vie étriquée ne lui plaisait plus. Il fut navré d’apprendre en même temps que mon départ, que les seules places offertes par ma Compagnie fussent déjà prises.

- Ca ne fait rien, lui dis-je, va trouver quand même ce monsieur Marchand. Si réellement il ne peut pas t’engager, il pourra peut-être t’indiquer quelque chose d’autre !

Il y alla, en effet. Comme M.Marchand ne put le prendre, il lui donna les adresses de sociétés en formation pour l’exploitation des bois de la Côte d’Ivoire, à Grand-Bassam. Là, il trouva chaussure à son pied, car il y fut engagé, à de bien meilleures conditions que nous. Mais le pauvre jeune homme, parti de France quelques semaines après nous, ne put tenir à la Côte d’Ivoire plus d’une année : il y mourut de mauvaises fièvres régnant dans ces forêts vierges, toujours humides et sans lumière, coupées de marais pestilentiels. Même après ce deuil cruel, les Lecaudey sont toujours restés en excellents termes avec ma famille, surtout avec ma mère et mon frère Victor. Maman Lecaudey est même venue à mon mariage, mais mes absences trop fréquentes de Paris et mon peu de goût pour les relations ont fait que les rapports avec elle ont été moins suivis.

Le 1er juin, nous nous présentâmes à la Niger-Soudan qui nous informa de notre départ le 8. Rendez-vous à la gare d’Orsay pour le train du soir, avec les bagages au complet. Les miens furent bientôt prêts. J’avais ma cantine de sous-officier avec pas mal de choses, y compris des complets de toile blanche et kaki. J’en achetai encore deux autres, quelques ustensiles pour la vie journalière, qui trouvèrent place dans cette cantine vaste et très pratique pour n’importe quelle colonie. Un sac à main et une sacoche de cuir complètèrent mon équipement. Tout fut prêt aux jour et heure voulus.

Deux jours auparavant nous avions fait connaissance de nos compagnons au cours d’une réunion destinée à une première prise de contact et à la réception de nos dernières instructions. On nous donna une avance de 300 francs, à rembourser à raison de 50 francs par mois. Comme, d’autre part, j’avais reçu ma solde de sergent pour trois mois, il me restait, tous mes achats soldés et la mère bien pourvue, un joli petit magot de prés de 400 francs pour partir à la conquête de l’A. O. F..

Nous avions donc vu nos compagnons. Il y avait, d’abord, Monsieur Legrand, le grand patron. Pour la taille, il portait bien son nom, car il mesurait bien 1 m 80, il était bien proportionné mais déjà un peu voûté et grisonnant. Il devait toucher la cinquantaine. Très élégant, causeur infatigable et brillant, c’était l’homme de finance, intermédiaire entre les influences. Il faisait partie du groupe financier -juif pour la plupart- qui avait racheté la Niger-Soudan, et il y parlait en maître. Il devait nous accompagner pendant une partie du voyage, mais avait une mission toute spéciale : prospecter l’A.O.F. en tout ce qu’elle pouvait contenir de richesses immédiatement exploitables, dans tous les domaines : minéraux, l’or principalement, végétaux, dont le caoutchouc, le beurre de karité, les gommes arabiques, les laques, les bananes, animaux, tels qu’ivoire, plumes, cornes, peaux etc... Pour les prospections minérales, il serait accompagné du camarade Henry Fitz-Gérald.

Notre deuxième patron, le chef de file effectif, était Monsieur Collas. Il était un des fondateurs de la première maison, et serait sous-directeur de la nouvelle à Bamako d’abord. C’était un homme encore très jeune. Avait-il la trentaine. C’était tout le bout du monde. Grand également et fortement taillé, il avait une bonne face ronde et pinçait un peu de la langue. Pas mauvais bougre du tout. Je l’ai trouvé un peu rêveur plutôt que réalisateur et énergique, et la suite devait me donner raison. Il avait peur de se noyer dans un dé à coudre.

Le petit jeune homme parisien, c’était Pertinaud, Maurice tout à fait le jeune vendeur parisien, au bagout incessant, à l’accent très prononcé. Il était gentil tout plein. Taille moyenne, il n’avait pas encore l’étoffe d’un homme fait. Cependant il n’avait pas l’air malingre du tout. Joli garçon, barbe blonde et fine, il nous plut dés le premier abord. Nous n’avions pas à nous préoccuper de savoir comment il se comporterait à la colonie, ni quel serait son rendement commercial. L’important pour nous était qu’il nous plût.

Quant au dernier camarade, l’Anglais Henry Fitz-Gérald, Henry, comme il nous demanda de l’appeler, c’était un homme taillé en athlète. Pas très haut de taille, mais d’une carrure et d’une force prodigieuse. Il était très rouge de teint, sanguin ou buveur de whiskys and soda. Il avait une moustache assez fournie qu’il coupait en brosse, avec ses ciseaux. Ses bras étaient comme des cuisses d’homme ordinaire et ses cuisses comme des barriques. Tel quel, il pesait 110 kilos, et il était passionné de boxe : "Boxing-sport" répétait-il à chaque instant, et nous vîmes en effet bientôt que, lorsqu’il était éméché, il cherchait volontiers chicane pour démontrer sa force. Malgré cela, il ne fut pas mauvais compagnon.

Il avait été attiré par la colonie du Cap, par la fièvre de l’or et du diamant. Il y avait prospecté un peu partout, nous disait-il. Il nous affirma également avoir fait une saison au Klondyke, nous citant souvent la ville de Dawson City, mais je le soupçonne fort d’avoir voulu nous monter le coup, pour nous bluffer. J’avais déjà suffisamment d’expérience en fait de batteur d’estrade pour les reconnaître, et cet Henry me semblait rudement faux. Il lui était facile, évidemment, de nous raconter des histoires de ces pays où aucun de nous n’avait été. Mais je trouvais qu’il manquait du laisser-aller naturel du trappeur, du prospecteur, du coureur de pistes. J’écoutais donc ses histoires, mais en en laissant ce que je ne voulais pas prendre. Il s’en aperçut, et, au début, il me fit grise mine, mais plus tard, lorsque nous fûmes dans la vraie brousse soudanaise et que nous pûmes juger mutuellement de notre valeur comme coureur des bois, il revint à moi spontanément, me traitant en collègue es-brousse.

Pour les deux patrons, il passait pour le sauveur du monde. Il devait révéler au père Legrand les gisements aurifères les plus mirifiques qui allaient se convertir immédiatement en sociétés d’exploitation aux capitaux somptueux. Ca me laissait sceptique, et je n’avais pas tort. Mais là n’était pas la question. Il parlait couramment le français, mais en l’écorchant d’une façon effrayante et avec un accent terrible. C’était très amusant par moments, et pénible à d’autres. Nous n’avons jamais su, ni par lui, ni par d’autres, d’où il sortait. Il était d’une extrême réserve à ce sujet, réserve qui allait même jusqu’à la méfiance. Jamais nous n’avons vu les timbres d’aucune poste, jamais nous n’avons vu à qui ses lettres s’adressaient. Tout ce que nous avons remarqué, ce fut la belle dame qui vint l’accompagner à la gare d’Orsay et le seul mot intelligible pour nous qu’elle prononça : Neuilly.

Voilà à peu prés dépeints les six personnages qui prirent le rapide de Bordeaux, le soir du 8 juin 1900, à la gare d’Orsay : les deux directeurs en seconde classe, les quatre sous-fifres en troisième classe, comme il se doit pour bien marquer les distances entre les torchons et les serviettes.

 

 

 

 

Départ pour l’A.O.F

 

 

Nous nous trouvâmes, dans la matinée du lendemain, tous les six à Bordeaux. On nous conduisit, en omnibus, à l’hôtel de la Couronne, et Pertinaud, le bleu de la troupe, fut chargé de retourner à la gare pour chercher tous les bagages

Comme nous nous trouvions tout prés de la place des Quinconces, nous commençâmes par cette fameuse place la visite de la ville. Nous étions restés ensemble, à quatre, et nous avions l’air de touristes en ballade, surtout lorsque Henry faisait entendre son accent inimitable. Bordeaux est une grande ville, incontestablement. Ce qui la singularise, c’est son incomparable commerce des vins les plus fins du monde, et son admirable fleuve, la Garonne, qui n’est pas encore Gironde. En flânant, nous allâmes reconnaître le navire qui allait nous emporter. Nous croyions trouver un beau courrier, bien fin, bien astiqué, accosté à un beau quai. Ouitche ! Il fallut aller au diable nous perdre dans des docks interminables pour découvrir, comme laissé pour compte dans un bassin tout noir dont l’eau dégoûtante était couverte de lourdes taches d’huile irisées, de bouchons gras, de chats crevés et d’autres ignobles détritus, un invraisemblable rafiot tout ventru, de 2000 tonnes environ, aux flancs baveux, miteux, à la cheminée toute noire, et qui portait, fièrement pourtant, le nom de "Macina, Bordeaux".

C’était ça, notre bagnole ? Eh ! Oui, c’était ça. Et c’était bien assorti aux émigrants que nous étions. Et ce fut bien dans cette baille à cacahouètes que nous embarquâmes, le lendemain dans l’après midi. Toutefois, dés que nous fûmes à bord, notre opinion monta. Le bateau n’était pas plus beau au dedans qu’au dehors. C’était un cargo uniquement préoccupé de transporter de la marchandise et non de faire de la coquetterie. Mais il avait quand même, à l’entrepont, une demi-douzaine de cabines confortables pour des passagers éventuels. Il y en avait également deux sur le pont. Celle-ci furent occupées par ces messieurs nos chefs. Nous, nous eûmes nos places au-dessous, cabines à deux places. Je partageai la mienne avec Tillet, naturellement, Henry et Pertinaud en avait une autre. Et puis, si le pont de service était tout encombré et pas encore briqué, le pont supérieur était très confortable, ainsi qu’un vaste gaillard à l’arrière. Comme nous devions y être les seuls passagers, nous y serions bien à l’aise.

Le repas du soir nous montra que la table serait soignée et abondante. Nous y fîmes la connaissance du Commandant de bord, le Capitaine Barigoule, un Marseillais, que Collas connaissait depuis plusieurs années, car il prenait passage à bord chaque fois qu’il se déplaçait entre la France et l’Afrique. C’était un très bon vivant, blagueur comme pas un, toujours en verve et "avé l’assent" des plus marqués. Nous ne faisions qu’une table. Barigoule, à un bout, présidait, à sa droite, le père Legrand qui avait bien du mal à placer sa blague, lui aussi, à sa gauche, Collas, nous, à notre fantaisie. Après le repas, nous pûmes redescendre à terre, car notre Macina ne devait sortir de sa prison liquide que vers minuit, à la marée pleine. Tillet et moi n’allâmes pas bien loin. Ce quartier de docks était vraiment trop peu engageant. Pour dix heures, nous étions paisiblement endormis.

Je me souviens avoir perçu vaguement les divers bruits de l’appareillage et de la mise en route, mais comme rien n’aurait pu attiré mes regards au dehors, je restai dans ma couchette et me rendormis aussitôt. Au jour, je me levai pour aller admirer l’entrée en mer, le moment où on quitte les eaux jaunes de la Gironde. Le breakfast fut très abondant, et, pour la première fois, je vis quelle cérémonie il représente pour un Anglais. Nous autres, les Français, nous avions avalé à la diable une ou deux tranches de jambon, quelques bouchées de pain, vin blanc ou café noir ou crème. Mais pour Henry, ce fut un vrai repas. On voyait, à ses gestes bien ordonnés, calculés, qu’il avait accoutumé de déjeuner avec cette cérémonie précieuse. Il demanda d’abord: bacon and eggs, qu’il mangea avec beaucoup de méthode et de toasts beurrés, puis de la viande froide de la veille, avec des cornichons, puis des tranches de jambon, puis des biscuits, puis des fruits. L’arrosage se fit au vin blanc, au vin rouge et au café au lait, en abondance. Je restai confondu d’admiration devant cette puissance d’absorption matinale et la méthode soignée et méticuleuse d’icelle. Mazette!

Eh ! bien, ce fut toujours ainsi, par la suite. En cours d’étape seulement, il ne put procéder avec cette lenteur de sybarite, ni engloutir autant de victuailles, et il en était chaque fois très malheureux. Mais à bord, à l’hôtel, en popote, quel gastronome. Dés qu’il fut bien certain que son ventre ne présentait plus aucun pli, il se leva de table avec la majesté de ses 110 kilos, la face enluminée d"un large sourire de satisfaction béate. Un tour sur le pont avec une bonne pipe, et l’Angleterre était satisfaite. Ce fut à ce moment qu’il nous apprit que, la veille au soir, alors qu’il revenait à bord en traversant les docks, il avait eu une rencontre avec deux voyous bordelais, qu’il avait mis, nous dit-il, knock out en un rien de temps. "Peut-être y sont-ils encore", nous dit-il finement -autant qu’il put du moins- nous, n’est ce pas ? Nous voulions bien. Nous étions en pleine mer et le Macina avait déjà pris son lent mouvement de tangage agréable, par une mer très belle juste assez agitée à la surface pour la rendre intéressante.

Route monotone et lente jusqu’aux approches des Iles Canaries. Jusque là, rien que de l’eau partout, avec, de temps en temps, le passage d’un navire au large. Maigre. En vue des Canaries l’intérêt reprit forme. Nous avions mis le Cap sur Santa Cruz de Ténériffe, l’île la plus haute du groupe, célèbre par son pic toujours enneigé. En effet, nous aperçumes cette pointe blanche sortant de la mer, que le soleil faisait étinceler et qui grandissait rapidement. Le groupe des îles nous apparut, puis nettement, les détours des côtes et les angles des montagnes. Enfin, le Macina approcha franchement de Ténériffe, et l’ancre tomba à une effrayante profondeur, juste en dessous du pic neigeux qui, maintenant, se cachait dans les nuages légers flottant dans le ciel. La côte, ici, tombe à pic dans la mer, sauf à ce seul endroit de l’île où une dépression parmi les rocs environnants permit aux hommes d’accéder à l’intérieur. Ce fut là que se fonda le port de Santa-Cruz qui, avec celui de Las Palmas, sur une autre île, est un port très fréquenté.

Ce groupe d’îles, planté au milieu de l’océan, coupe en effet toutes les routes des navires qui vont d’Europe en Amérique du Sud ou en Afrique Occidentale et Australe. Les Espagnols s’en servirent donc comme ports de transit et de ravitaillement, et, après eux, les Anglais. On peut, sans crainte, affirmer que ces îles magnifiques, au merveilleux climat, sont anglaises de fait si elles sont encore espagnoles de droit. Il est vrai qu’elles sont bien attirantes. Toujours chauffées par le soleil, par la masse du Sahara en face, par un bras du Gulf-Stream en retour, l’atmosphère y est toutefois tonifiée par la brise marine et par les pluies fréquentes mais non diluviennes. La végétation y a un caractère nettement tropical. La banane et l’ananas sont des fruits cultivés industriellement par les indigènes, et ils donnent lieu à une exportation considérable. A côté de ces fruits principaux, beaucoup d’autres y poussent en abondance, ainsi que tous les légumes que l’on peut imaginer.On y trouve la vigne, et les fruits de la mer -poissons, langoustes, huîtres viennent encore augmenter en la diversifiant l’abondance extraordinaire qui règne dans ces îles bénies des Dieux.

Nous fîmes de fameuses emplettes de fruits de toutes sortes, à des prix incroyables. Pour un franc cinquante d’alors, on avait un panier complet -y compris le panier- contenant une douzaine de belles bananes bien mûres, une douzaine d’oranges, un ananas, une douzaine de grosses prunes violettes bien juteuses et quelques énormes grappes de raisin noir et blanc en mélange ! Kolossal ! dirait le gentleman berlinois. C’était, à peu de frais, se faire plaisir et, en même temps, un bon moyen pour se débarrasser des poussières de charbon qui voltigeaient indiscrètement autour de nos narines et de nos gosiers.

Après Ténériffe, la solitude de la mer nous reprit, sauf aux alentours du banc d’Arguin. C’est un point géographique, situé prés du Cap Juby, bien connu pour ses hauts fonds, dangereux pour les navires qui s’y risquent imprudemment, mais d’une importance primordiale pour les pêcheurs à cause des richesses incalculables et toujours renouvelées qu’on y prend: poissons de toutes tailles, homards et langoustes de toute beauté. Les pêcheurs peuvent faire relâche au port aménagé à cet endroit: port Etienne, ils peuvent s’y approvisionner en denrées diverses, y faire sécher leurs poissons, enfin, se livrer aux nombreuses occupations de leur rude métier. Lors de notre passage, la mer était couverte d’une nuée de petits voiliers qui, voiles gonflées par une douce brise, tiraient leurs chaluts ou leurs filets en râclant le fond tout proche de la mer féconde et généreuse. Puis la vision s’effaça tandis que nous nous éloignions, pensant à l’aventure tragique de la Méduse qui y fit naufrage et dont l’équipage, réfugié sur un radeau fut entraîné par les courants vers la haute mer pendant des jours et des jours et où les survivants s’entre-dévorèrent et moururent tous après des souffrances horribles.

Il nous fallut alors attendre l’embouchure du fleuve Sénégal pour revoir la terre. Terre plutôt devinée que vue, car la côte est très basse. Elle forme une ligne continue de sables jaunes sur lesquels la mer vient incessamment étaler les franges écumeuses de son ressac jamais las. Le bateau mouille. Sur la côte proche, sortant d’une guérite en paillote, un nègre presque tout nu fait monter au mât proche un pavillon à damiers noirs et blancs. "Bon signe, fait le Capitaine Barigoule.. La barre est praticable. Nous avons de la chance. Nous pouvons remonter cet après-midi. Pour le moment, rien à faire qu’à attendre".

Au cours du déjeuner, il nous donna les explications que chacun de nous sollicitait. Nous sommes, dit le Capitaine, juste à l’embouchure du fleuve. Ca n’est pas très visible pour un oeil non exercé, mais, avec un peu d’attention, on distingue très bien la coupure dans les sables de la côte, malgré la frange d’écume qui paraît continue. Cette frange est due à un double phénomène: d’une part, le courant du grand fleuve amène continuellement des terres, des sables, d’autre part, le courant contraire venant du large, les refoule, si bien qu’elles s’accumulent, formant la "barre". Celle ci s’ajoute à la barre normale, faite du retour au large des vagues ayant frappé le continent. Le choc qu’elles en reçoivent les rejettent vers le large, mais, en chemin, elles rencontrent d’autres vagues qui accourent, elles aussi, autre choc, autre retour. Si bien que, constamment, indéfiniment, cette barre de vagues est formée de trois rouleaux successifs parallèles à la côte. Ces trois rouleaux sont difficiles à franchir en temps ordinaire, dangereux par gros temps.

Pour un navire comme le Macina, le passage ne serait qu’une question de prudence, pas plus, si la barre du fleuve ne venait pas tout compliquer. En effet, en accumulant les sables, elle hausse les fonds d’une manière très instable, suivant les courants du large et les vents. A chaque marée, la barre du fond n’est jamais semblable à celle de la marée précédente. Aussi le service de la navigation y a-t-il installé un guetteur indigène, chargé de surveiller constamment la hauteur des fonds au moyen d’une sonde, et d’indiquer à chaque marée l’état de la barre -praticable ou non-non seulement à son mât, comme nous l’avions vu, mais aussi à Saint Louis. De là, on prévient tous les ports environnants, en particulier Dakar. Aujourd’hui, nous avons de la chance. Nous passerons. Hier, nous n’aurions pas pu le faire, peut-être ne pourrions-nous plus demain.

- Et si nous n’avions pas pu passer, Capitaine ?

- Eh ! bien, j’aurais remis le moulin à café en route, et on aurait moulu la mer jusqu’à Dakar, voilà tout, comme font tous ceux qui ne peuvent entrer directement à Saint-Louis.

- Et une fois là-bas ?

- Mes chers Messieurs, une fois là-bas, je vous aurais priés de descendre à terre et d’aller prendre vos billets à la gare pour remonter à Saint-Louis par le chemin de fer. Il a été construit, ce chemin de fer, uniquement pour obvier à cet inconvénient grave de la barre du fleuve dont je viens de vous parler. Il part de Dakar, prés du port, passe à Rufisque, à Thiès, à Tivaouane, traverse le Cayor, pays fertile, riche en arachides, et vient déboucher sur la rive gauche du fleuve, en face de l’île de Saint-Louis, car la ville de Saint-Louis est bâtie sur une île formée par le fleuve, comme vous le verrez tout à l’heure, ce soir. Avec le chemin de fer dont je vous parle, la capitale de la colonie ainsi que les escales du haut fleuve sont certaines d’être ravitaillées en tous temps. De même, l’exploitation des arachides, certaine d’avoir des moyens de transport pour en faciliter l’écoulement, se développe d’année en année, et le port de Dakar, admirablement situé, suit le mouvement.

- Et les marchandises ?

- Elles font, dans ce cas, comme les voyageurs, elles montent dans les wagons, mais pas dans les mêmes. A Saint-Louis, on les descend à terre, on les camionne jusqu’aux quais en traversant le fleuve sur le beau pont Faid’herbe qui s’ouvrira bientôt devant nous pour nous laisser passer et, les marchandises, on les reprend sur des fluviaux à roue ou dans des chalands, suivant les époques. Elles remontent ensuite le fleuve, avec les moyens habituels, lents ou rapides.

- Mais alors, elles sont grevées de gros frais supplémentaires ?

- Certainement, mais elles arrivent. En tout cas, pour cette fois, les vôtres ne payeront pas de supplément.

- Tant mieux. Dites nous, Commandant, quand nous seront à Saint-Louis, est-ce que nous continuerons avec vous jusqu’à Kayes ?

- Non, mes amis. Vous descendez pour reprendre passage à bord du fluvial monoroue, le Faidherbe, qui appartient du reste à ma compagnie : Dawés et Chaumet. Ca ne vous coûtera pas un sou de plus, sauf l’hôtel ce soir.

- Mais on croyait que vous montiez à Kayes aussi ?

- Oui, j’y monterai, mais pas avant une huitaine de jours.

- Tiens, pourquoi ?

- D’abord, parce que je suis chargé trop lourdement pour le courant. A partir de demain, je vais commencer le déchargement de tout le bazar qui est affrété pour Saint-Louis, y compris cinq ou six cent tonnes de briquettes pour le chemin de fer. C’est autant de moins à faire venir de Dakar. D’autre part, dans huit jours, il y aura deux mètres d’eau de plus dans le lit du fleuve. Je referai un autre chargement, suivant l’état du fleuve, pour compléter les 1500 tonnes de briquettes que j’ai dans le ventre pour le chemin de fer de Kayes. Ensuite, je remonterai les mille kilomètres de ce merveilleux fleuve jusque dans l’intérieur des terres soudanaises.

- Et au retour, Commandant, vous emportez quoi ?

- Cette fois, comme les précédentes, je chargerai des gueuses de fonte qui se morfondent depuis l’année dernière sur la rive du fleuve.

- On exporte de la fonte du Soudan ?

- Eh ! Non, c’est mon lest. Je vais me vider complètement, à Kayes. Je flotterai comme un ponton, toute l’hélice dehors ! Je ne pourrais pas naviguer ! Alors j’embarquerai mille tonnes de fonte pour me faire un fond. Comprenez-vous ?

- Oui, nous comprenons bien le but du lest. Mais pourquoi ne chargez-vous pas du fret de retour provenant du pays ?

- Ah ! Chers amis, comme on voit bien que vous êtes tout neufs, et nourris de littérature coloniale ! Mais il n’y a rien à charger dans ce pays, comme fret de retour !

- Comment cela ? Et le caoutchouc, les peaux, le karité, l’or, les plumes, etc... ?

- Allons, messieurs, un peu de jugeote, s’il vous plaît. Tout ce que vous citez existe. C’est la pure vérité. Mais de toutes ces denrées réunies, si elles pouvaient être concentrées pendant toute une année, provenant de tous les points du Soudan, ça ne me ferait même pas le poids de mes gueuses de fonte ! Réfléchissez ! Toutes les choses que vous avez nommées sont des marchandises riches, mais de peu de poids. Prenons le caoutchouc. Ca commence à donner pas mal, comme vous le savez. Eh ! bien, quand vous aurez sorti, allons jusqu’à mille tonnes, tenez, pour vous faire plaisir, ce qui est encore énorme pour ce pays, ça ne fera toujours que mille tonnes. Il y en aura pour une valeur d’environ quatre millions de francs, c’est entendu, mais ça ne donne pas un kilo de plus pour personne. L’or ? N’en parlons pas comme d’un chargement, hein ? Quand vous arriverez à en sortir mille kilos, soit trois millions de francs environ, ça ne se verra pas sur ma ligne de flottaison, allez ! Les plumes ? Encore moins. Et après ? Les peaux ? Impossible, trop cher de transport jusqu’à Kayes. Le karité ? Même rengaine. Il n’y a pas de Karité au Sénégal, on en trouve qu’au Soudan. Eh ! Bien, allez l’acheter au Soudan et amenez le voir un peu à Kayes par porteurs et par fer ! Vous m’en direz des nouvelles. Il vous reviendra à Kayes plus cher que le beurre d’Isigny qu’on y peut acheter en boîtes de conserves "made in England", parfaitement.

Vous voyez donc que, pour toute une année de production, le Soudan ne me donnera pas plus de mille tonnes de poids, et pour moi tout seul, rien pour les autres !

- Eh ! bien, Commandant, dit le père Legrand, l’air consterné, vous êtes gai ! Et nous, et tous ceux qui se ruent vers le Soudan pour en tirer toutes sortes de merveilles ? Mais voyons, Commandant, il y a aussi les fruits, le coton, les bananes, les ananas, les papayes, les goyaves ?

- Entendons-nous. Tous ces fruits existent, en effet, mais tout à fait individuellement, si je puis dire ainsi, par accident. Mais ils ne poussent pas spontanément au Soudan, et leur culture intensive y est interdite.

- Pourquoi ?

- Par le terrain et le climat. Il n’y a pas de terrain humifère au Soudan. Partout c’est du sol dur : latérite, argile. La végétation n’y vient bien qu’en saison des pluies, quand la terre est fortement et profondément détrempés par les pluies torrentielles qui tombent pendant six mois. Vous ne pouvez faire de la banane qu’en amateur !

- Cependant, la maison Collas, de Bamako, ici présente, à bien une bananeraie de plus de trois mille pieds en pleine force ?

- Je ne vous dis pas le contraire, mais c’est une plantation d’amateur et exceptionnelle. Elle ne peut se maintenir qu’à force de soins constants, et, de toutes façons, les plantes souffrent pendant la saison sèche. Les grandes feuilles, au lieu de conserver leurs belles formes et leur belle couleur verte, s’effrangent en lanières et deviennent brunes comme du tabac séché ! Est-ce vrai, Monsieur Collas ?

- C’est exact !

- Et c’est exceptionnel de voir, dans de telles conditions, une bananeraie se maintenir ainsi. Il faut qu’elle soit plantée dans une terre basse et profonde, fréquemment irriguée, ce qui est nécessaire pour les pieds de la plante. Mais il n’est pas possible de remédier à la sécheresse de l’atmosphère. Et je suis sûr qu’à partir de décembre, jusqu’en juin, la bananeraie se flétrit, souffre. Qu’en dites vous, Monsieur Collas ?

- Oui, Commandant, vous avez raison. Notre bananeraie est plantée tout au bord du fleuve, sur du terrain d’alluvion, et, au milieu, passe un marigot qui sert d’irrigateur. Mais ce marigot s’asséche en janvier-février, juste au moment des grands vents d’harmattan qui desséchent tout, partout !

- Et même, reprit le Commandant, je vous donne pour un moment la permission de faire de la banane, comme on la fait aux Canaries. Bon. Que ferez-vous de vos régimes ? Comment les transporter jusqu’à Kayes, et, de là, jusqu’en Europe ? Impossible, cher monsieur, aussi impossible que de faire venir à Bamako des groseilles cassis du Dijonnais, en leur conservant leur fraîcheur ! Le coton ? C’est la même chose, pour les mêmes causes. Vous verrez un peu partout, autour des villages, quelques ares plantés en coton, par ci, par là, dans des creux, comme autrefois on voyait dans nos campagnes les chénevières familiales.Mais ces champs sont misérables d’apparence, et, si leur coton est bon, il est peu abondant et demande des soins constants. Ce sera très difficile de tirer jamais du coton en quantités industrielles de ce Soudan aride, peu peuplé et si éloigné de tout.

- Oui, mais quand nos chemins de fer pénétreront jusqu’au coeur du pays ! Alors, on pourra l’exploiter en grand ?

- Vous croyez ? Moi, pas. Je ne dis pas qu’il n’y aura pas de chemins de fer, mais ils coûteront très cher,et, pour les exploiter, il faudra y engloutir chaque année des sommes énormes, qui jamais ne seront couvertes par les recettes. En tous cas, moi, je ne les verrai pas, ces chemins de fer se liant entre eux au coeur du Soudan.

- Bon Dieu, Commandant, que vous êtes pessimiste !

- Moi ? Pas le moins du monde. Je vous brosse le tableau tel qu’il est, voilà tout. Ce n’est pas de ma faute, s’il est ainsi, ni si vous l’avez vu autrement. D’ailleurs, vous ne l’avez pas vu, vous l’avez imaginé. Moi, voilà plus de quinze ans que je roule ma bosse sur cette côte-ci.

- Alors, pourquoi cet engouement actuel ? Aurions-nous tort d’être venus ?

- Non, vous avez raison d’y venir maintenant. Dans cinq ou dix ans, il n’y aura plus rien, vous aurez tout glané. Il ne restera plus que de la place pour des fonctionnaires. L’or que vous allez chercher est accumulé dans les brousses, depuis des siècles et des siècles. Petit à petit, vous allez le faire sortir de ses cachettes. Vous allez le trouver dans de minuscules tubes faits de plumes de vautour. Cinq grammes ici, dix grammes là. C’est le produit d’années et d’années de lavage patient des sables retirés des rivières aurifères. Quand vous aurez tout acheté, ce sera fini, il n’y aura plus d’or à vendre. Il ne restera que l’or encore aggloméré dans sa gangue de quartz, trop pauvre pour être exploité industriellement.

Le caoutchouc ? Pire encore ! Vous allez le détruire définitivement. Il n’y a pas d’arbres à caoutchouc au Soudan. Il n’y a que des lianes caoutchoutifères, poussant spontanément en buissons plus ou moins denses dans les pierrailles du bassin de la Haute-Volta. Or, comment le récolte-t-on, ce latex qui va être converti en caoutchouc ? En coupant les lianes productrices, tout simplement. Alors, tant qu’il y aura des lianes vivantes, vous aurez du caoutchouc, quand toutes les lianes auront été coupées, vous n’en aurez plus, car une liane coupée ne repousse plus, ou alors, si elle fait des rejets, ceux-ci seront détruits par les chèvres, les moutons et les feux de brousse annuels. Pour celles qui auront résisté à toutes ces calamités, c’est dans cinquante ans qu’elles vous donneront du latex. Voilà pourquoi vous faites bien de venir maintenant.

Les plumes ? C’est du pareil au même. La mode veut que nos femmes européennes se parent de plumes, des plus rares, des plus somptueuses. Eh ! bien, on tue les porte-plumes que sont les oiseaux soudanais : autruches, aigrettes, marabouts. On en fait une hécatombe effrayante. Dans cinq ou six ans, il n’y aura plus d’oiseaux, partant plus de plumes. La mode aura changé, mais elle ne fera pas revivre les myriades d’oiseaux tués. Profitez-en, Messieurs, la chasse est ouverte. Et aussi la chasse aux éléphants, aux lions, et aux panthères, et aux jaguars. Tuez les poules aux oeufs d’or, tant qu’il y en a. Débrouillez-vous pour faire votre pelote, puis... Vous passerez la main. Voilà ce que vous dit un vieux bourlingueur du Sénégal et du golfe de Guinée.

Après ? Après, on verra. On fera des apports pharamineux de capitaux français, draînés par les Gouverneurs coloniaux. On les convertira en chemins de fer, en locomotives, en wagons, rails, traverses, ateliers, charbon, graisses, gares, palais, routes, télégraphes, téléphones, barrages, etc, etc... Le tout, à grand renfort de fonctionnaires de tous services et de tous grades. Et on y fera la culture intensive des Tirailleurs, et c’est à peu prés tout ce qu’on en tirera. Vous verrez qu’un beau jour, notre fleuve Sénégal lui-même sera déserté, renvoyé à sa vie d’antan, du temps où aucun homme blanc n’avait encore vu ses bords.

- Comment cela ? Une si belle voie d’eau ?

- Eh ! oui, une si belle voie d’eau ! Pour le moment ! Mais vous pesterez vous-mêmes avant un an contre cette voie d’eau que vous allez voir pleine pendant des semaines, mais qui s’asséche pendant des mois, au point qu’il faut traîner les pirogues sur le fond pour passer les seuils. Dix mètres de dénivellation entre l’étiage et le niveau à la saison sèche. Alors pour y remédier, on construira un chemin de fer qui reliera Dakar à Kayes et à Bamako, et, les relations devenant ainsi régulières, on abandonnera le vieux Sénégal à ses générations de caïmans, avec, sur sa rive droite, ses abreuvoirs pour les chameaux des Maures.

Avec tout cela, mes bon amis, nous n’avons pas fait de sieste, et il va être l’heure de surveiller les signaux du bonhomme des Ponts-et-Chaussées. A tout à l’heure. Suivez bien la manoeuvre, elle vous intéressera certainement.

Et le Commandant Barigoule s’en fut, laissant ses auditeurs bien perplexes. Collas avait un petit sourire malin qui avait l’air de dire que, connaissant bien tout cela, il avait déjà passé la main à d’autres qui, se croyant forts à cause de leurs capitaux allaient avoir à mettre la main à la pâte. Le père Legrand, lui, était tout sombre. Sa faconde habituelle était remisée, pour le moment, au magasin des accessoires. Il était visible qu’il était démonté, puis, tout d’un coup, sa face s’éclaira d’un large sourire.

- Combien d’années nous donne le Commandant ? fit-il à brûle pourpoint. Cinq, six ? C’est plus qu’il ne nous en faut pour manoeuvrer comme nous le voulions. Ca va très bien. Un homme prévenu en vaut deux.

Henry se mit, lui aussi, à sourire, complice de la pensée de son chef. Les autres, nous trois, on s’en fichait éperdument. Nous n’avions pas de capitaux engagés, et, au point de vue des aventures à vivre, nous saurions bien profiter des occasions.

La machine s’étant mise en route, nous montâmes sur le pont pour assister à la remontée du fleuve. Nous l’abordions juste à cet instant, ce qu’on reconnaissait à la différence de couleur des eaux. Nous quittions la mer verte et nous commencions à brasser du café au lait bien épais.

Puis, les berges de sable se dessinèrent nettement de chaque bord et les rives véritables firent suite. A ce moment, on apercevait tout au loin, comme porté par l’eau dans le ciel, une immense charpente à claire voie barrant toute la largeur du fleuve. C’était le fameux pont Faidherbe, tout en métal, avec une partie pivotante pour permettre le passage des navires. De chaque côté, sur les rives, on remarquait une pauvre végétation, avec, ici et là, des cocotiers et des rosiniers. Le pont s’approchait. Déjà nous distinguions la manoeuvre de la partie pivotante, laissant un jour dans la grande ligne sombre, ininterrompue auparavant.

Ca y est, le pont est entièrement ouvert. On entend les sonneries du "Chadburn" commandant à la machine. Celle ci ronfle subitement, les hélices battent l’eau furieusement, le navire donne sa pleine vitesse pour pouvoir mieux manoeuvrer. Le Commandant est prés du timonier attentif. Il prend la juste ligne médiane de l’ouverture du pont. On aborde celui-ci par sa passe; le navire est au milieu, autant d’espace à bâbord qu’à tribord, on passe, on est passé ! Trois coups de sifflets victorieux annoncent aux populations que le navire vient de faire une entrée heureuse dans la bonne ville de Saint-Louis, capitale du Sénégal,sur le fleuve du même nom. Cent mètres plus loin, le navire accoste le quai préparé pour lui, juste en face des hangars de sa Compagnie. Nous sommes en Afrique. Le 20 juin 1900, à quatre heures de l’après midi !

Débarquement. Hôtel. Bondé partout. Afflux énorme de voyageurs pour le haut fleuve et le Soudan. Nous aurons à manger, mais il n’y a pas de place pour coucher. Qu’à cela ne tienne. Collas fait chercher nos bagages personnels et le matériel de campement, tout neuf, qu’il a acheté à Paris avant de partir. On ira installer les couchettes sur le pont du vapeur fluvial qui doit nous emmener demain après-midi. On y sera bien. Si une tornade survient, on entrera dans les cabines. Ca va. Alors, étant libres, nous allons d’abord nous rafraîchir, car il fait une chaleur véritablement sénégalienne. Des bistrots sont là, nombreux, avec de la glace, c’est parfait. Un petit tour ensuite, oh ! pas bien long, pour avoir un semblant d’aperçu, et, surtout, pour faire connaissance avec les noirs indigènes des deux sexes qui marchent nonchalamment par les rues. Pour moi, ce n’était pas une surprise, ni pour Henry, mais pour Pertinaud, c’était du tout nouveau. La première impression fut mauvaise. Ces visages tout noirs dans lesquels le blanc des yeux ressortait fortement l’intimidaient un peu. Les femmes, surtout, lui paraissaient horribles. Mais il fallait tenir compte du brusque passage entre Paris et ses Parisiennes, et l’Afrique et ses moussos nonchalantes, malodorantes et fumeuses de pipe. Ca se tasserait !

Dîner extravagant dans une salle comblée. On aurait dit l’Hôtel du Commerce de Farfouillis-les-melons un jour de foire aux petits cochons ! Dieu, que de monde. Rien que des hommes. Tous ou presque, des coloniaux, hauts en couleur, forts en gueule et bien remontés par de nombreuses absinthes. Quel vacarme ! Quel charivari ! Et nous aurions tout ce monde, demain, pour compagnons sur la chaloupe ? Oh ! non. Vous en aurez à peine le tiers. Les autres sont arrivés du haut fleuve et partent demain matin par le train de 7 heures pour Dakar et la France. C’est pour cela qu’ils sont si bruyants. Ils sont fous de joie, vous pensez ! Comme des écoliers qui partent en vacances. Ils n’iront pas se coucher. On va les avoir toute la nuit comme ça, à boire, à beugler, à danser, à jouer aux cartes !

- Ca va vous faire des recettes ?

- Eh ! oui. Nous aimons beaucoup ces descentes. On est dépensier, généreux, dans ce cas, surtout en bande, comme c’est le cas ce soir. Des milliers de francs, qu’ils nous laissent ici, avant de prendre le bateau. Et ce sera ainsi jusqu’en France !

Le dîner terminé, comme il faisait un temps superbe, chaud mais clair, avec une lune éclatante, Tillet et moi sommes sortis de nouveau dans la ville, en promenade très agréable. Nous prîmes d’abord la grande artère centrale nous conduisant droit au Nord. Maisons cubiques à droite et à gauche, avec, aux rez-de-chaussée des boutiques diverses tenues soit par des Européens, soit par des marchands indigènes. Tout en haut, la rue débouche sur une vaste place de sable au fond de laquelle se dresse la mosquée, d'accès bien dégagé, entourée d’une verdure luxuriante. Tout auprès, sur la droite,coule le grand bras du fleuve. Un peu plus au nord encore, derrière la mosquée, le Sénégal se partage en deux bras très inégaux. Celui que nous longions sur notre droite est le principal. Si on ne le savait pas, on ne se douterait pas qu’il a été diminué du petit bras qui, pourtant, a lui aussi une largeur de cinquante mètres environ. Cependant il ne représente rien à côté de son grand frère qui, à cette saison, coule à pleins bords, avec une rapidité fascinante.

Nous sommes arrivés à la pointe Nord de l’île de Saint-Louis. Dans cette pointe, outre la mosquée, se trouvent quelques villas, puis des casernements pour les artilleurs et, un peu plus bas, pour les Spahis, parmi lesquels Pierre Loti dénicha ou situa son héros. De là, nous revenons sur nos pas et nous nous heurtons à une espèce de château fortifié par de hauts murs crénelés. C’est le palais du Gouverneur du Sénégal, qu’entourent ces murs, forteresse très ancienne déjà. Car nous savons que Saint-Louis a été fondé, en tant que comptoir européen, par notre roi Louis, dit Saint-Louis. Ce fortin palais occupe le centre exact de l’île, tant du nord au sud que d’est en ouest. C’est une masse imposante de laquelle sortent les frondaisons d’arbres magnifiques. Nous la contournons et nous nous trouvons sur la place Faidherbe, qui porte le nom du Général, précurseur des Galliéni et des Liautey, qui a mis le Sénégal en valeur. Ce général se trouve fièrement campé sur son socle de pierre, au milieu de la place.

A droite et à gauche, de cette place, des casernements pour les Marsouins qui y tiennent garnison, deux compagnies. En face la façade principale du palais gouvernemental. Face à cette façade, de l’autre côté de la place, un pont jeté sur le petit bras du Sénégal donne accès à un faubourg de la ville situé à proximité de la mer qu’on entend gronder non loin de là. Nous laissons cette voie pour le moment et continuons notre promenade vers le Sud, en contournant le palais. Nous nous trouvons alors entre celui-ci et la cathédrale catholique, bâtisse noirâtre, massive, qui fait pendant, avec son clocher carré mais court, à la mosquée plus légère et son minaret élancé.

Puis, nous reprenons la voie médiane Nord-Sud qui nous conduit, toujours dans un alignement de magasins, hôtels, restaurants, cafés, jusqu’à la pointe Sud, où les bras du fleuve se rejoignent. Nous constatons ainsi que l’île présente la forme d’un fuseau, longue d’environ deux kilomètres, large, au milieu, de trois cents mètres. A chaque extrémité, deux pointes nettes. Le plan général pourrait être représenté par deux grands triangles à base commune : 300 m au centre Est-Ouest, avec chacun une hauteur Nord-Sud d’un kilomètre, ce qui nous donnerait une superficie de trente ha environ.

Nous remontons vers le Nord, jusqu’à cet hôtel-café aperçu tout à l’heure. Il est bondé aussi, comme celui qui nous a reçu. Comme là-bas, be aucoup de gaieté bruyante, même causes, mêmes effets.

Ensuite, repassant par la place, nous traversons le pont bas qui enjambe le petit Sénégal, et nous débouchons sur une langue de sable dans lequel on enfonce jusqu’aux chevilles. A cent mètres de là, sur l’Ouest, la pleine mer vient déferler sur les dunes de sable qu’elle a contribué à construire au cours de milliers de siècles. Sur le sol, des myriades de crabes nous courent entre les pieds avec une rapidité déconcertante, changeant la direction de leur course instantanément, sans tourner leur corps : seules leurs huit pattes travaillent avec un bel ensemble et donnent à ces curieux crustacés le pouvoir de se déplacer dans tous les sens possibles.

Sur cette langue de sable qui va, elle aussi, du Nord au Sud, parallèle à la mer, parallèle à l’île et au fleuve, nous marchons vers l’étoile polaire, brillant en face de nous. Mais nous n’allons pas bien loin. C’est trop pénible de marcher dans ce sable. Sur notre chemin de retour, nous interpellons un sous-officier de Marsouins, marchant à pas pressés, de l’air de monsieur qui rentre chez lui. Très gentiment, il nous renseigne sur cette partie de la localité. Le faubourg formé par cette bande de sable sur laquelle nous nous trouvons s’appelle Guet n’dar. Vous voyez, elle est très étroite. Elle contient le marché quotidien, des magasins divers, des cabanes de pêcheurs, et c’est la route naturelle de la Mauritanie, pays désertique là-haut, dans le Nord, dont les habitants farouches ne sont pas encore soumis. Tout au bout de ce chemin, au Nord, à hauteur de la mosquée, se trouve le casernement où je me rends, celui des Tirailleurs sénégalais auxquels je suis affecté. Nous sommes entre la mer et le petit bras du fleuve.

Si vous suivez cette lagune vers le Sud, vous trouverez l’autre faubourg qu’on appelle N’dar Toute, avec le cimetière, et, un peu plus loin, une impasse. C’est la fin. Il n’y a plus que la mer. Vous y êtes passés cet après-midi, en remontant le fleuve. Vous aviez le sémaphore à votre droite et la pointe des Chameaux à votre gauche.

Nous remercions notre ex-collègue et nous rentrons en ville. Là, nous sommes allés à l’entrée du pont Faidherbe qui prend derrière le palais gouvernemental, presque dans son axe Ouest-Est. Ce pont nous parait ne jamais devoir finir.Il file directement vers l’Est et la clarté de la nuit le rend impressionnant. Il était tard déjà, et, tout prés de nous, notre vapeur plat monoroue nous attendait. Nous y allâmes donc pour commencer notre installation de fortune. Nos deux camarades n’étant pas encore là -ils avaient dû rester au café à brailler avec quelques autres- nous nous contentâmes de monter nos lits pliants -lits Picot- pour passer une nuit confortable sur le pont désert, avec, au-dessus de nous, un ciel tout paré de ses lumières, et, au-dessous, le clapotis incessant du fleuve dont le rapide courant venait lécher les flancs de notre demeure et tourbillonner entre les aubes de la grande roue arrière.

Nous avions installé notre moustiquaire, mais nous n’en eûmes pas besoin. Les moustiques n’aiment pas l’eau courante, et ils ne vinrent pas nous ennuyer, même pas de leur si agaçante musique. A moitié endormi, j’ai entendu, les camarades monter sur le pont et se démener avec leur campement. Henry m’avait l’air un peu éméché, car il tempêtait en anglais contre son fourniment qui ne se laissait pas manier à son gré. Pertinaud, lui, abandonna le montage de son lit. Pour une première fois, il ne sut pas comment s’y prendre au milieu de la nuit et, probablement, des brumes de son cerveau alcoolisé. Il prit le parti d’étendre tout simplement son matelas à même le pont et de s’y coucher sans plus de façons.

Nous nous sommes éveillés frais et dispos, mieux certainement que si nous avions passé la nuit dans une chambre de cet hôtel bruyant et enfumé. Nous avons eu la chance d’avoir une nuit sans nuages et, surtout, sans tornade. On nous avait annoncé que nous étions en pleine saison des tornades et qu’elles sont terribles. Bah ! dis-je, nous verrons bien. On sait ce que c’est. On en a vu ailleurs. Je n’avais plus l’impatiente curiosité que montrait naïvement le gosse Pertinaud, enchanté de vivre cette vie dont il avait jusqu’à présent rêvé. Tout n’était encore qu’enchantement pour lui, et il jouissait de tout, comme un enfant, sans fausse honte, sans respect humain. C’était plaisant de le voir absorber ses plaisirs avec tant de naturel.

Au jour, le pays ne se révéla pas plus beau que la veille. Sable, eau, maisons, palmiers, rien d’exubérant, rien qui soit comparable à l’Algérie du Sud, ou à la côte des Somalis, ou à Madagascar, encore moins à l’Indochine ou aux Indes. Il a un style tout à fait à part, le Sénégal. Il n’est pas très engageant. On ne sent sourdre de nulle part la vie abondante, luxuriante, inépuisable, qui vous laisse pantelant dans d’autres contrées. L’aridité règne en maîtresse, semble-t-il. Les dires du Capitaine Barigoule prenaient un sens. Si, en effet, à portée même de la mer, après plus de cinq cents ans d’occupation constante, on ne trouvait que cette aridité maigrelette, c’est que, réellement, la nature ne permet pas d’autre chose.

Un trafic intense avait commencé sur le pont tout proche du fleuve. C’était un continuel mouvement dans les deux sens. Des voitures chargées de colis venaient de la rive gauche, de la gare du chemin de fer, se décharger dans les nombreux docks des maisons d’armateurs ou de la douane. Puis elles repartaient vides en sens inverse pour aller chercher un nouveau chargement. Comme nous l’avait dit le Commandant, le mouvement des marchandises n’avait qu’un sens : importation.

La journée se traîna lentement. Dés le matin, le soleil était déjà trop chaud pour qu’on puisse oser parcourir ces rues étroites, perpendiculaires à l’artère principale, et concentrant toute la chaleur débitée sans mesure par l’astre vital un peu trop ardent. Puis l’heure de l’embarquement arriva, vers trois heures, et nous nous dirigeâmes, lentement, vers notre rafiot fluvial, flanqués de moutards noirs et sales, et nus, et morveux, qui portaient nos petits colis.

C’était une vieille guimbarde que notre navire fluvial. Il devait dater de l’invention de la machine à vapeur, tout plat comme un radeau, il comportait d’abord, au ras du quai, le pont de service pour tout venant, avec treuils, cales, chaufferie, etc... Au-dessus se trouvait le pont supérieur, bien dégagé, celui sur lequel nous avions dormi, et qui était réservé uniquement aux passagers européens. Tout autour couraient les bastingages, les rampes. A l’avant qui était très arrondi, on dominait le gaillard du pont inférieur. A l’arrière, coupé net transversalement, on dominait de très peu la roue monumentale qui devait pousser l’appareil. Cette roue était du même modèle que la plupart des roues de moulins. Dans ceux-ci, la roue est mise en mouvement par le poids de l’eau à son passage, et, en tournant sur ses pivots fixes, elle actionne diverses machines à l’intérieur des bâtiments. Ici, c’était le contraire. Une forte machine à vapeur communiquait sa force à la grande roue, au moyen de deux gigantesques bielles se mouvant alternativement à l’air libre. Les aubes des palettes de la roue, en venant successivement fouetter l’eau, faisaient avancer toute la construction. Celle-ci, très plate, ne tirait presque pas de profondeur. La coque pouvait facilement franchir les fonds de un mètre. En ce moment, il y avait plus de quatre mètres partout dans le fleuve. On pourrait donc aisément monter jusqu’à Kayes, à condition, pourtant, que le pilote -un indigène expérimenté et agréé par le service maritime- ne fasse pas de fausse manoeuvre, comme il arriva, l’année d'après à un navire sur lequel je me trouvais.

Les voyageurs pour le haut pays - une quarantaine environ - s’amenèrent petit à petit. Le pont n’était pas trop encombré. A l’heure dite, après la cérémonie inévitable des trois coups de sifflet de la machine, celle-ci déclencha, dans un souffle puissant, le tintamarre de ses bielles géantes. La roue du moulin se mit à tourner, et le moulin s’enfuit au beau milieu du courant, le remontant tout doucement. On était parti encore une fois pour quelque part.

Saint-Louis diminua assez rapidement et disparut dés que nous eûmes atteint le coude brusque qui rejette le fleuve droit au Sud, alors que sa ligne générale de marche l’amenait de l’Est. La végétation, déjà maigre à Saint-Louis, devenait plus rare encore sur la rive gauche. Quant à la rive droite, elle était absolument désertique. On n’y voyait pas le moindre brin d’herbe. Une horde de chalands chargés se faisait remorquer par notre rafiot. A un moment donné, tous ensemble abandonnèrent la remorque et hissèrent leur voilure pour continuer à remonter le courant par leurs propres moyens. Libérés, nous aussi, de ces poids à traîner, notre allure s’accéléra, et, bientôt, nous arrivâmes à la première escale sur le fleuve : Richard-Toll. C’était une modeste agglomération de quelques maisons rustiques pour Européens, enfermés dans de vastes cours hautement murées, et, entre ces comptoirs, des cases pour les indigènes. C’était une station de traite, en particulier avec les Maures de la rive d’en face qui venaient, par caravanes, y vendre assez souvent des gommes tirées des gommiers innombrables qui sont la seule végétation de leur désert et dont les épines servent de nourriture à leurs chameaux. Agréable pays.

Après une heure d’arrêt, nous reprîmes notre route, et, à la nuit tombée, nouvel arrêt. Cette fois, c’est l’escale de Podor. C’est le même genre que la première, en plus important : mêmes habitations, mêmes commerces, même nudité. Si, cependant, on y voit d'énormes baobabs ventrus, poussifs, lépreux, aux grosses branches desquels on voit, pendus par de longs pédoncules, d’énormes bourses verdâtres. Ce sont les fruits de ces arbres géants et difformes. Ils contiennent des graines presque carrées, comme des caramels, entourées d’une farine jaunâtre acidulée et de goût assez agréable. Mais on ne les conserve pas. On les jette, ou les singes viennent les récolter pour leur usage personnel. Mauvaise nuit à Podor. Le Commandant du bord, un superbe nègre vêtu surtout d’un casque blanc, fait stopper et amarrer solidement le bateau. Des nuages noirs, cuivrés, très bas, rapides, annoncent l’approche d’une tornade. La prudence exige la sécurité de l’escale. La température est abominablement étouffante, lourde, accablante. La transpiration mouille tous les vêtements. On ne peut que difficilement dormir, moi du moins, car les autres n’ont pas dormi du tout. Trop chaud, trop de moustiques. Ah ! là, par exemple, il y en avait, des moustiques ! Une immense mare, voisine du fleuve, contenant de l’eau bien stagnante, en produisait en quantités industrielles. Et on parlait de fièvre jaune, sur la côte, à Dakar, à Ziguinchor sur le Casamance, à Kaolak sur le Saloum, à Bathurst en Gambie. Ce fléau devait fatalement atteindre Saint-Louis également. Les gens, à bord, étaient consternés pour les affaires, mais égoïstement heureux de fuir le centre de l’épidémie. Hum ! ça n’a pas l’air d’être tout rose, au Sénégal !

Au jour, on repart quand même.

La tornade n’a pas eu lieu, pas à Podor tout au moins, elle a sévi ailleurs. Autre escale : Dagana. Banal. on n’y prête plus attention. On a pris son parti de voguer sur de la boue liquide, dans un presque désert. L’escale suivante, Kaeddi, présente cette particularité qu’elle est, la seule, située sur la rive droite du fleuve, en plein pays des Maures. Prés de la rive, il n’y a que les deux maisons des commerçants qui s’y sont établis : Raffin et Desgranges. Mais, plus haut, dans les terres, à trois cents mètres environ, un fortin laisse apercevoir, en dessous des plis de notre drapeau national, les créneaux de ses murs fortifiés. Il y a là un poste, composé d’une compagnie de Tirailleurs sénégalais. Ce fortin était bâti sur la crête d’une légère éminence sortie, on ne sait pourquoi, du sol environnant, tout plat à perte de vue. Il était là, ce poste, en avancée, en coin d'accès, dans le désert, en garde contre les incursions trop fréquentes des pillards maures qui descendaient en bandes armées et cruelles et allaient ravager les villages nègres situés sur la rive gauche. Leur coup fait, ils repassaient le fleuve avec leur butin, les hommes et les femmes emmenés en esclavage, les troupeaux et les grains, puis disparaissaient, happés par les immenses solitudes sableuses.

Là on s’arrêta à peine une demi-heure, juste pour les opérations postales. La roue du moulin mouvant se remit à tourner en bavant l’eau que les aubettes remontaient avec elles, et on s’arrêta de nouveau, sur la rive gauche, à Matam. Autre poste garni de quelques Tirailleurs et de deux commerçants blancs. En route de nouveau. A partir de là, les rives se couvrent de brousse, plus ou moins dense, mais continue. Les régions giboyeuses commencent : gazelles, singes, girafes, éléphants, et tant d’autres. C’est aussi la région du fleuve où se tiennent les caïmans, attirés par les pièces de la brousse qui viennent se désaltérer, et les hippopotames qui se nourrissent des végétaux de la brousse.

Aussi tous les nemrods du bord sortirent-ils leurs armes à feu, et ce fut, toute l’après-midi, un feu roulant sur les caïmans qui se prélassaient sur les pentes des berges, sur les hippos dont on voyait parfois pointer les oreilles, sur les singes de la rive droite qui nous regardaient passer avec beaucoup de curiosité. Le plus amusant était le jeu des crocodiles. Affalés à plat ventre sur la boue de la berge, ils ressemblaient de loin à de vieux troncs d’arbres rongés par la mousse. Les coups de fusil ne les faisaient pas bouger d’une semelle, mais une balle venant à les frapper, ils faisaient un bond subit et prodigieux en l’air, et, d’un seul coup, plouff ! toute la masse disparaissait dans l’eau. L’animal était perdu pour tout le monde, car il ne remonte jamais à la surface.

Vers la fin du jour, passage devant l’embouchure de la rivière la Falémé, rive gauche. C’est un important cours d’eau qui descend du Sud, des montagnes du Fouta-Djallon, en haute Guinée française, et qui, dit-on charrie des pépites d’or arrachées aux rocs aurifères de ces montagnes. C’est possible. En tous cas, le père Legrand et Henry en dissertent à perte de vue, jusqu’à l’arrivée à Badel, escale et point fortifié, le premier fortin du Soudan français, dont la limite ouest est justement formée par la rive droite de la Falémé. Troupes. Canons. La vallée de la rivière donnant accès à la Guinée, on l’a barrée contre les incursions indésirables par ce fortin dont une partie des assises plonge dans le fleuve même. Arrêt pour la nuit avec nouvelle perspective de tornade, qui, cette fois encore, ne creva pas, au grand dam du père Legrand furieux contre le metteur en scène céleste qui ne lui procurait pas assez vite les nouvelles sensations attendues.

Mauvaise nuit, cette fois encore, mais, le lendemain matin de bonne heure, nous atteignons Kayes, terminus de la navigation fluviale et tête de ligne du chemin de fer qui s’enfonçait dans les brousses soudanaises.

Très moche, cette première rencontre avec la ville de Kayes. Le bateau s’arrête devant une berge encore très haute au-dessus de l’eau, encombrée de caisses, de ballots, et, aussi, par les gueuses de fonte dont le Capitaine Barigoule nous avait parlé. C’était bien vrai, elles étaient là, les gueuses, en tas réguliers comme sur un parc de haut fourneau. Le tout était pêle-mêle, sans symétrie d’aucune sorte. On aurait dit un atterrissage de fortune, de mauvaise fortune même. Cependant, la ville de Kayes, capitale du Soudan, existait à ce moment depuis plus de vingt ans déjà ! Mais au Soudan, il ne faut pas trop demander. Nous ne sommes plus à Haïphong, ni à Saïgon, ni à Singapour, pas même à Tamatave !

Pour débarquer, on nous lance des planches quelconques qu’on ajuste tant bien que mal pour en faire une passerelle branlante, flexible, peu sûre. Parait que ça a été suffisant pour conquérir tout le Soudan ! Hum ! C’est que ce fameux Soudan avait toutes les dispositions voulues pour être conquis ! Une passerelle de planches non assemblées depuis plus de vingt ans ! Depuis Faidherbe ! Allons, prenons la passerelle, nous aussi. Deux ou trois glissades sur la terre mouillée de la berge presqu’à pic, et, tout de même, on arrive sur le terre-plein, ombragé par un bouquet d’arbres magnifiques, qu’on m’a dit être des caïlcédrats. Merci du renseignement. Tohu-bohu général. Tout le monde a voulu descendre dans les premiers, alors... cohue des arrivants ahuris hurlant après leurs porteurs de bagages. Ceux-ci, une foule, se sont précipités sur tout ce qu’ils ont vu de transportable à terre, sans s’occuper des propriétaires. On verrait bien après. En un clin d’oeil et sans le secours de la fameuse passerelle, il n’y a plus un seul bagage à bord. Les gens affolés se précipitent dans tous les sens, avec des accents de désolation navrante.

Mais tout s’arrangea très vite. Il n’y avait plus de bagage à bord, mais ils étaient tous, en un tas, sur le haut de la berge, servant de siège à leur porteur qui, patiemment, attendait que le propriétaire vînt reconnaître son bien. ils connaissaient la manoeuvre, les porteurs. Vingt ans de passerelle, voyons ! Alors, faisant comme la foule, nous nous trouvâmes en procession, tous les six, suivis d’une armée de porteurs, en route pour notre gîte d’étape situé sur la place du marché. C’était une grande bâtisse toute nue, avec, au premier étage, un balcon circulaire, et, au rez-de-chaussée, des magasins de vente, ceux de la maison Chichignoud, correspondante de la maison Niger-Soudan nouvelle, anciennement Pillot et Collas. Nous y fûmes reçus très affablement par le propriétaire-gérant qui nous installa au premier étage, nous quatre dans une chambre vaste et bien aérée, ces messieurs Legrand et Collas chacun dans une chambre plus petite au même étage. La sueur avait traversé nos vêtements. Nous descendîmes très vite pour nous rafraîchir le gosier par un pernod glacé ineffablement reconfortant. Quelle belle invention que la soif quand on a de quoi la satisfaire si proprement et si promptement.

Bonne chère à table que notre arrivée avait rendu imposante par ce renfort de six appétits à ajouter aux six hôtes ordinaires. Bonne sieste ensuite, mais qu’il fallut passer dans une nudité complète et sous la moustiquaire, à cause de la chaleur excessive -35 degrés à l’ombre- et des moustiques -environ deux cents au centimètre cube ! Kayes est un des points les plus chaud du globe. 35 degrés à l’ombre sont la moyenne de l’été, mais 40 ne sont pas rares. Cette ville se trouve située au fond d’un cirque de collines abruptes qui ne sont que des masses de minerai de fer. Ces masses emmagasinent précieusement la chaleur solaire et, ensuite, la débite généreusement autour d’elle, sans parcimonie aucune. Pas agréable, Kayes ! Aussi, lorsque les circonstances l’ont permis, le gouvernement de la colonie s’est-il empressé de déserter ces masses ferrugineuses pour aller s’installer à Bamako, sur d’autres masses également ferrugineuses, mais aérées par une brise constante venant du fleuve Niger d’un côté, de la plaine du Kaaïta de l’autre.

En attendant, nous reçumes, enfin, la première tornade, vers trois heures, alors qu’on ne savait pas quoi faire de son temps après la sieste. Ce fut une occupation toute trouvée : écouter, regarder. Et il y eut un beau concert, en effet. Le ciel devint tout noir, avec de lourds nuages aux bords sinistrement teintés de fauve. Puis, subitement, un vent extrêmement violent fit claquer tout ce qui n’était pas attaché. Les éclairs commencèrent à se succéder ainsi que les coups de tonnerre, à la cadence d’un feu d’escadre à volonté. Ca me rappelait notre combat de Wong-Huoc, là-bas en Chine. Puis les écluses du ciel s’ouvrirent et, avec une abondance sans exemple, l’eau fut jetée sur le sol à le noyer d’un seul coup. Cela dura deux heures. Nous, au balcon, nous regardions, après avoir eu la précaution de nous couvrir de laine, car la tempête s’était soudainement rafraîchie. Quand le concert prit fin ici pour aller donner une aubade ailleurs, le soleil réapparut, radieux comme devant, se faisant une fête de pomper avec rapidité les flaques d’eau attardées dans les creux de la chaussée. Tout était remis en place pour une nouvelle séance démonstrative.

Deux jours à se morfondre dans cet affreux trou de Kayes. Nous y avons été prendre langue un peu partout, dans les cafés et les bistrots, pour causer, se renseigner. On nous a dit que la ville était importante pour les affaires commerciales, administratives, militaires, ferroviaires. Les maisons de commerce de la côte y étaient toutes représentées : Dawés et Chaumet, Buhaut et Teissière, Buhaut et Cie, Peyressau et Cie, la C.O.F.C.A., la F.A.O., Raffin de Kaeddi, et quelques autres de moindre importance. On allait pousser ferme la construction du chemin de fer sur Bamako-Koulikoro. On y allait... faire un tas de choses. Mais pour l’heure, la fièvre jaune était déclarée sur la côte et ravageait outrageusement les colonies d’Européens. Les ports de Saint-Louis, de Dakar étaient bloqués. Trafic arrêté. Ainsi, les joyeux compagnons de Saint-Louis, si heureux de rentrer en France étaient-ils arrêtés net à Dakar, en plein centre de contagion. La plupart y restèrent, les pauvres gens ! Ils avaient bien fait de faire la noce auparavant ! Les villes de Konakry, Ziginchor aussi était décimées, et les gens de Kayes craignaient fort de voir apparaître le fléau chez eux, et ils n’avaient par tort, il apparut huit jours plus tard, fauchant impitoyablement ses nombreuses victimes.

Aucun de nous ne fut atteint, car, à ce moment nous avions quitté Kayes. Nous étions partis, un beau matin, par le train semi-hebdomadaire, tortillard pour campagnes perdues, peu confortable, conçu plutôt pour des bestiaux que pour du matériel humain. Cependant, vaille que vaille, ça faisait tout de même ses vingt kilomètres à l’heure dans ses bons moments, aux rampes descendantes par exemple. Dans les rampes montantes, du cinq ou six faisait craquer la machine à lui faire sauter les poumons. Tous les trente ou quarante kilomètres, il y avait arrêt. Cet arrêt était marqué prés de la voie par une espèce de grande guérite : c’était la gare ornée d’un chef de gare nègre, faisant également fonction de lampiste, télégraphiste, porteur de bagages, donneur de billets, fermeur de portières, et siffleur pour faire démarrer les trains. La machine profitait toujours de la présence de ce nègre à tout faire pour avoir soif. Alors, ce bon nègre passait un tuyau de cuir au mécano, et celui-ci, au moyen d’une pompe à main, emplissait d’eau sa chaudière. Même répétition à chaque guérite-station-gare. Mais de patelin, macache ! Pas vu la queue d’un seul. La guérite portait un nom bien local, peint en lettres blanches sur fond bleu. Du reste, aucun voyageur ne descendait ni ne montait sauf ceux qui voulaient se dégourdir les jambes.

Tout de même, nous passâmes sur un bel ouvrage d’art, un grand pont métallique enjambant une large rivière, le pont de Bafoulabé, sur la rivière Bakoi. Celle-ci, qui descend du Fouta-Djalon, est une branche du haut Sénégal. Elle rejoint, un peu en aval du pont, la deuxième branche, le Bafing, que nous traversons un peu plus tard dans la journée. Le nom indigène de cet endroit veut dire confluent : Ba : rivière, Foula : deux, Bé : être. Bafoulabé : deux rivières être, donc, confluent. Pas plus malin que ça d’interpréter la langue des noirs du patelin. Là, à Bafoulabé, la pompe à deux mains reste au repos, on fait manoeuvrer une pompe à vapeur, car il y a une vraie gare, avec plusieurs employés, dont un blanc. Et il y a des civils noirs et des civils blancs. Les négresses viennent montrer leurs grâces et, en même temps, essayent de vendre des morceaux de canne à sucre, des ignames, des patates douces, des épis de maïs grillés, des papayes, des tomates, des piments et des concombres.

Puis, on repart.

On traverse la rivière sur le pont sonore et on court comme ça, du même train, jusqu’à la rencontre avec l’autre pont exactement semblable au premier, au delà duquel se trouve la gare et le pays de Toukoto. Autre terminus provisoire, importante station, donc, qui groupe de nombreux bâtiments industriels, une bonne douzaine de Blancs pour le service des chemins de fer et de l’administration. Tout le monde descend.

Et comme le village n’offre aucune ressource, nous nous dirigeons, pour cette fois, vers le buffet de la gare qui pourra, peut-être, nous nourrir pour ce soir. Oui. Il a pu, le buffet de la gare. Il nous a reçus dans la salle à manger commune pleine à craquer de mangeurs. Pour le coucher, par exemple, inutile d’y compter. Mais Collas avait prévu la chose et avait fait conduire tous nos colis, bagages de route, de campement et autres, aux cases spécialement édifiées pour le campement des voyageurs qui vont plus loin, vers Bamako, ou qui en viennent.

Ce campement était fait à la mode du pays, avec des matériaux d’origine locale. Un mur circulaire de deux mètres environ de hauteur, une grande ouverture pour l’entrée, là où chez nous, il y aurait une porte, de plus petites pour laisser pénétrer la lumière, genre oeils de boeuf sans vitres, et, sur le dessus, un cône de paille formant un toit parfaitement étanche. A l’intérieur, le sol est fortement damé. Il y avait une dizaine de ces cases groupées sur un large terre-plein défriché dans la brousse environnante, semblable en tout à celle que nous avions vue sur les rives du Sénégal. Les cases ressemblaient aussi à celles que nous avions aperçues, de plus en plus nombreuses, sur la rive gauche du fleuve, en villages qui semblaient prospères.

Après Kayes, au début du parcours, il y avait très peu de villages visibles. Les gens n’aiment pas le voisinage des Blancs parce que ceux-ci les font travailler et que les Noirs n’aiment pas ça, oh ! pas du tout ! Alors, ils se sauvent et vont fonder des villages plus loin, dans la brousse, à des vingt ou trente kilomètres et davantage, car la brousse est vaste. Elle est maîtresse de tout le territoire. Ce n’est pas la forêt, car on n’y rencontre pas de grands arbres. C’est la savane, avec une multitude de baliveaux, comme un taillis de 10 à 15 ans de chez nous, avec des espaces vides des places cultivées par ci, par là, des cours d’eau, des collines, des rochers. La vue y est très restreinte, mais on n’a pas la sensation d’étouffante pesanteur que procure la forêt.

A Toukoto même, nous étions déjà dans notre brousse, et on voyait parfaitement s’y enfoncer la route -ou piste- que nous allions prendre incessamment. Notre première nuit de brousse ne fut marquée par aucun incident notable. Nous avions avec nous une partie de notre matériel de campement. D’abord nos lits Picot, lits de sangle montés sur une armature tubulaire métallique et articulé. Nous avions de beaux matelas en kapok que l’on étendait dessus, ou qui s’enroulaient autour pour le transport. Le tout prenait place dans un grand sac en toile forte et imperméable contenant également la moustiquaire indispensable. Nous avions chacun une chaise-longue pliante, plusieurs tables de fer pliantes aussi, puis une certaine quantité de chaises de jardin du modèle courant. Le reste, c’est à dire les caisses de popote, les casseroles, seaux, filtres, cafetières, théières, vaisselle, couverts, tasses, etc, était resté en gare de Toukoto avec les selleries nécessaires pour le harnachement de nos chevaux, et nous fut apporté au campement dans la matinée du lendemain.

On se mit alors en devoir d’organiser le service, et je fus chargé du soin de la popote. J’avais la haute main sur tous les approvisionnements, liquides et solides, et, pour la confection des plats, j’avais un cuisinier et un marmiton engagés à Kayes. Le service de table se ferait par les boys, engagés également à Kayes en même temps que les palefreniers pour nos futurs chevaux.

Je me mis donc à l’oeuvre, et, le premier repas ayant reçu l’approbation de mes quatre compagnons -le père Legrand étant resté à Kayes- il n’y avait qu’à continuer. Donc, bien qu’encore en stationnement, nous étions déjà partis, et Collas voulut marquer le coup en sacrifiant quelques demi-bouteilles de Moet et Chandon, très à la mode au Soudan. Pour un oui, pour un non, champagne. Par caisses quelquefois. C’était l’époque héroïque où les militaires n’étaient pas les seuls à conquérir le pays et ses richesses. On y avait l’argent facile, à la dépense comme au gain.

Nous n’eûmes nos chevaux que deux jours plus tard, cinq bêtes quelconques que Collas avaient achetées par pièces à des indigènes. On nous le amena un matin, vers huit heures, et, en même temps, Collas fixa notre départ pour ce même jour, un peu après le déjeuner. Il n’y avait qu’une petite étape de 15 kilomètres, nous dit-il, trois heures de route, juste pour le démarrage de la colonne. J’avais donc à prendre mes dispositions pour le déjeuner de ce jour, l’emballage et l’arrimage de tout le matériel, et la préparation du dîner du soir dont il fallait emporter les éléments, puisqu’on arriverait trop tard pour se les procurer sur place.

Pendant ce temps, mes camarades choisirent leur monture. L’une était déjà retenue par Collas, charité bien ordonnée... le deuxième à pourvoir était Henry, à cause de ses 110 kilos : il lui fallait une bête pouvant les soutenir. Il la trouva : un horrible cheval blanc sale avec des tachetures bleues. Vilain comme tout, il avait en outre un dos de mulet. C’était justement ce qu’il fallait : de cette façon, il ne pliait pas l’échine. Mais il était aussi hargneux, méchant, astucieux. Il ruait, tapait du pied, mordait, se mâtait. En somme, seul Henry, pouvait le monter : ses 110 kilos assagissaient l’animal immédiatement.

Restaient donc trois chevaux pour les trois autres voyageurs. Tillet et Pertinaud firent leur choix. Ce qui restait, ma foi, ce serait fatalement pour moi. Je n’avais rien à dire : du moment qu’en m’occupant de la communauté je ne pouvais m’occuper de moi-même, il était fort juste que personne ne s'avisât de le faire à ma place, n’est ce pas ? Si bien que, au moment de monter en selle, alors que la tête de la colonne était déjà en route, je me trouvai devant une affreuse haridelle, dont la selle perdait ses entrailles. Par surcroît, la bête se mit à tourner, à se cabrer, à vouloir mordre. Alors, ce fut bien simple : je renonçai à la monter et pris le chemin à pied, comme un vulgaire Légionnaire. Quinze kilomètres, sans autre harnachement qu’une badine, c’était une promenade, en comparaison des étapes de ma vie militaire.

Me voilà donc gaillardement en route, heureux même de cette marche en perspective : j’ai toujours aimé la marche. Je suivais la colonne assez importante des porteurs. Il y en avait une trentaine chargés de colis divers, plus quatre boys, quatre palefrenier, deux cuistots. Ca faisait déjà riche dans le paysage. Il est vrai que le paysage s’en foutait royalement. La route, incessamment parcourue était bien marquée et bien damée par les pieds des passants. Il faisait une terrible chaleur. Des nuées épaisses, mais pas noires cependant, voltigeaient dans le ciel. A un certain moment, j’arrive à la hauteur de Collas, arrêté sur son cheval, qui me demande pourquoi je ne suis pas à cheval, moi aussi.

- Parce que j’aime mieux aller à pied.

- Vous ne pouvez pas faire l’étape à pied. Il faut monter à cheval.

- Non, Monsieur. Permettez. Il n’y a que quinze kilomètres, ce n’est vraiment qu’une promenade pour moi.

- Ailleurs, peut-être, mais pas dans ce pays ! Je vous donne l’ordre de monter à cheval !

Ce ton de commandement ne fut pas du tout de mon goût.

- Monsieur Collas, je ne monterai pas ce cheval que je ne connais pas. Etant à la popote, je n’ai pas pu l’examiner. Et puis, franchement, j’aime mieux marcher.

- Ce n’est pas possible ! Je suis responsable de vous, j’ai droit au commandement, et je vous réitère l’ordre de monter à cheval.

- Dans ce cas, Monsieur Collas, moi, je vous dégage complètement de cette responsabilité dont je ne me doutais pas et dont je ne veux pas. Je la prends sur moi, cette responsabilité qui me concerne, et je vous répète que je ferai cette étape à pied, jusqu’au bout. Je serai moins fatigué que vous en arrivant, et peut-être même arriverai-je avant vous !

Et sans plus discuter, je repris mon pas de fantassin, pendant que Collas, impuissant, remettait sa bête en route tout en maugréant. L’affaire marcha ainsi pendant à peine une heure. Puis, tout d’un coup, éclata une de ces tornades qui comptent dans la vie d’un broussard. Quelle magnifique mais effrayante manifestation ! Les nuages étaient presque sur nos têtes. Eclairs et tonnerre ne discontinuaient pas. Et la pluie ! Quel déluge ! Immédiatement, je vis mes compagnons, leurs chevaux, leurs boys, s’enfoncer dans la brousse à droite et à gauche, pour chercher un soi-disant abri. Les porteurs s’étaient arrêtés au bord du chemin. Ils avaient accroché leurs charges dans des fourches de branchage, et s’en servaient comme toiture. Alors, je me mis à sourire de satisfaction. Voilà, pensai-je, le moment de faire voir à Collas de quel bois je me chauffe. Allons-y, nous rirons ce soir.

Je me disais, en effet : étant donné que cette tornade m’a déjà trempé jusqu’aux os, elle ne peut guère me mouiller davantage. Mais elle le fera plus longtemps si je fais comme les autres, c’est à dire si je m’arrête pour attendre sa fin, que l’on ne peut prévoir. Pendant cette attente, j’aurai froid, et il faudra, e