Georges Hubin

037

Au fil de mes jours

Ma vie - Mes campagnes

Ma guerre

Tome II

Guerre 1914 - 1918

Nice, Juin 1987

 

 

 

 

 

Analyse du témoignage

De 1878 à la Grande Guerre

Écriture : 1937 - 1000 pages

036 - Tome I - La Légion. Madagascar

037 - Tome II - L'Indochine. L'A.O.F

038 - Tome III - Nouveau départ

039 - Tome IV - Au Canada. La Grande Guerre

040 - Tome V - Les Éparges

 

 

 

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

Tome II

Ici Georges Hubin abandonne la Légion et ses galons de sous-officier pour s'engager dans l'Infanterie de Marine à seule fin de repartir aux Colonies.

Ici nous découvrons l'Indochine, l'Afrique Occidentale Française et le Soudan.

 

Here George Hubin leaves the Legion and his rank as petty-officer go back to the Naval Infantry with only one goal that of going back to the colonies.

Here, we discover at that stage Indochina, French West Africa and Sudan.

 

Table

Deuxième départ pour les colonies 9

Evénements familiaux 50

Indochine (suite) 53

Départ d’Indochine

Rentrée en France 75

Départ pour l’A.O.F. 87

AU SOUDAN 107

 

 

 

Tome II

La mémoire

 

 

 

 

Deuxième départ pour les colonies

 

 

Une fois ma résolution bien arrêtée, je me mis à réfléchir sur le meilleur moyen de l’exécuter. Il n’y en avait que deux: le retour à la Légion ou un engagement à l’Infanterie de Marine. Dans les deux cas je ne pouvais être incorporé que comme soldat de deuxième classe.Il me fallait de nouveau renoncer à mes galons de sous-officier. Cela, je le savais, et cela ne m’arrêta pas une seconde. Je ne recherchai pas l’entrée d’une carrière; je voulais seulement trouver le moyen de repartir aux colonies, dans le but de m’y fixer comme civil. Je devais donc payer mon voyage d’une manière ou d’une autre. Ma façon de le payer serait ma remise momentanée de galons, avec l’espoir de les rattraper rapidement par la suite.

J’écartai résolument la Légion pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il me fallait rengager pour cinq ans, ce qui était bien long; la deuxième, c’est que je ne pouvais prévoir dans quelle colonie on m’enverrait; enfin, en rengageant à la Légion, on ne touchait aucune prime.

Il ne restait donc que l’Infanterie de Marine.

A cette époque, l’Infanterie de Marine comptait huit régiments casernés deux par deux dans nos grands ports de guerre. Il y avait les Ier et 5ème à Cherbourg, les 2ème et 6ème à Brest, les 3ème et 7ème à Rochefort et les 4ème et 8ème à Toulon. D’autres régiments, dont l’effectif était fourni par les huit premiers, se trouvaient dans les colonies: le 9ème à Hanoï au Tonkin, le 10ème à Haïphong au Tonkin, le 11ème à Saïgon en Cochinchine, le 13ème à Madagascar, et des bataillons dans les autres colonies moins importantes; Chacune des garnisons de France fournissait les relèves pour des colonies déterminées. C’est ainsi que les relèves pour le Tonkin étaient fournies par Cherbourg. Or, comme je voulais aller au Tonkin et pas ailleurs je choisis le Ier Régiment d’Infanterie de Marine pour y contracter un rengagement de trois ans. A ce moment, un tel rengagement donnait droit à une prime de 300 Francs, payables en espèces à la signature de l’acte. C’était une considération qui avait aussi sa valeur.

Et voilà !.

Je dis donc adieu à mes camarades, après avoir remis à ma mère une partie du prix du sang: deux cents francs, gardant l'autre pour moi. Arrivé à Cherbourg, je me remis très vite dans la peau du bonhomme mercenaire qui vient là pour la gamelle. Moi, c'était pour le voyage; ça revenait au même. En déposant ma plume de gratte-papier à perpétuité j'avais poussé un soupir de soulagement à faire tourner les moulins. J'allais de nouveau vers l'espace, la mer. l'immensité, le soleil, l'exotisme, sa chaleur et ses couleurs. J'allais voir par mes propres sens ce que les camarades m'avaient tant de fois décrit: les sampans annamites, les jonques chinoises, les arroyos, les rizières, le buffles, les tigres, les jolies congayes, les gracieuses mousmés japonaises. Toutes ces choses ne seraient plus de simples mots: ce serait la vraie réalité que je toucherais, au milieu de laquelle je vivrais. ET on me payait, par dessus le marché, on m'habillait, on me nourrissait, on me transportait pour que je puisse atteindre toutes ces merveilles ! N'était-ce pas cent fois plus intéressant que de faire tous les jours le même trajet, le même travail ? Il serait bien temps plus tard si ce devait être indispensable. Pour le moment, j'étais Marsouin de deuxième classe à Cherbourg, port de guerre sur le Nord du Cotentin, comme chacun sait.

Il n'y faisait fichtre pas plus chaud pour cela. Non pas tant à cause de la basse température mais par les vents qui y soufflent continuellement.

J'arrivai là-bas en Novembre 1897.

C'est à dire au milieu de l'automne. et je fus tous les jours enlevé par les furieuses rafales qui rappliquaient de partout. Qu'elles viennent du Noroît, du Suroît, ou du Nord, c'était bien la même chose: elles n'étaient pas meilleures les unes que les autres. Si bien que je n'eus guère le loisir d'aller faire connaissance avec les environs de la ville. Mais, en revanche, j'ai connu le cidre de Normandie, qu'on buvait dans des bols, ainsi que le petit son ou café sucré sans alcool, et le grand son, même bol de café mais avec une bonne ration de calvados. Le grand valait dix centimes.

J'ai pu aussi admirer, et tout à mon aise, l'immense digue, en trois tronçons, qui ferme le port de guerre, mettant à l'abri son important arsenal. C'est vraiment un bel ouvrage, bien conçu et bien construit, car malgré les assauts incessants et terribles de l'océan, rien n'a encore bougé depuis sa construction. Autrement, la ville bâtie de guingois, en grès gris bleuté ne m'a pas laissé d'impression. Quand je regarde dans ma case aux souvenirs, je n'y retrouve plus guère que Napoléon qui regarde avec insistance du côté de la côte anglaise qu'il n'a connu que comme prisonnier, le pauvre homme !

Au mois de décembre, on organisa un renfort de relève pour le 10ème de Marine, à Haïphong, et j'en fis partie. Je n'étais là que pour cela, et je n'aurais eu garde de manquer ce coche, une fois dûment inscrit, je partis comme ceux qui en firent la demande, en permission de quinze jours, que je passai à Longwy, avec mes parents et mes camarades. Retour à Cherbourg et en route pour Marseille.

Le trente-et-un décembre dans la journée, arrivée à Marseille de tout le détachement de trois cents hommes et distribution immédiate des effets coloniaux. Et où nous a-t-on descendu ? Aux Incurables, toujours aussi lugubres ! et cette fois, en qualité de Marsouin, nous n'eûmes pas de permission dans la nuit. Il nous fallait rentrer pour 9 heures du soir.

Et nous partions le lendemain, premier janvier 1898.

L'embarquement se fit dans un dock situé au diable, à l'Estaque, le long d'un môle rempli de marchandises de toutes sortes qui n"étaient pas pour nous, le navire lui même, le "Chandernagor" était un vieux rafiot appartenant à un armateur de Marseille qui servait à l'Etat français pour les transports de troupes et de matériel militaire. Pas beau le bateau, tant pis, on y monte tout de même, et on y trouve, déjà installés, trois cents autres Marsouins venus de Toulon et allant à Saïgon. Il y avait aussi des artilleurs et des matelots pour l'escadre des mers de Chine. Avec les officiers et sous officiers, on était près de 800 personnes à bord. Beau déjeuner pour les requins si on faisait naufrage par là du côté de Gardafui, par exemple !

Comme toujours on s'installe et on remonte sur le pont pour assister à l'appareillage, cérémonie toujours semblable à elle même et qu'on regarde quand même chaque fois avec un intérêt nouveau. A part ce spectacle connu, rien à signaler. On a démarré vers midi, après la première soupe, et on s'est confié à sa bonne fortune, ne pouvant faire autre chose. Mais ce que nous avons vite reconnu, ce fut la lenteur extravagante de notre "Chandernagor". Ah ! quel limaçon ! huit jours pour aller à Port Saïd.

Où il avait bonne allure, c'était dans le canal, là ou tous les autres ralentissent. Lui, au contraire, donnait toute sa vitesse, et il avait l'air aussi fier que les autres; Il le fut beaucoup moins en passant dans le lac d'Ismaïlah. Nous étions suivis dans le canal par un super courrier allemand qui était bien obligé de tenir ses distances. Seulement, dès qu'il fut entré dans le lac où chacun a liberté d'allure, il fit marcher ses tournes broches de telle manière qu'il eut tôt fait de nous rattraper, de nous dépasser et de nous brûler la politesse juste au moment de reprendre le deuxième tronçon du canal.

On s'est traîné de la sorte jusqu'à Djibouti.

Par mauvaise mer, mais sans chaleur excessive.

Puis nous filâmes tout droit sur l'Ile de Ceylan, à toucher le port de Colombo où nous restâmes plus de 24 heures pour faire du charbon. Je n'ai pas pu descendre à Colombo, ni à aucune escale, d'ailleurs: je n'étais plus sous officier, cette fois et je devais rester à bord comme le "vulgum pecus" ainsi qu'on dit, je crois, quand on veut faire du genre.

Nous nous consolions en faisant d'interminables parties de manille ou de piquet. Depuis Cherbourg, j'avais un bon camarade, Rouquette, qui s'était rengagé au ler de Marine comme moi, et qui y était arrivé deux jours avant moi. Lui, il avait été Caporal au 11ème de Marine à Saïgon, s'était fait libérer - comme moi - et, la vie civile lui ayant autant déplu qu'à moi, il avait repris du service pour trois ans, toujours comme moi. Nous avions les meilleures raisons d’être camarades. L'avantage qu'il avait sur moi, c'était son accent de Toulouse, qu'il possédait à un beau degré, et aussi son talent, très réel de chanteur. Aux fréquents concerts du bord, il nous poussait des airs d'opéras et d'opérettes tout à fait parfaits.

Après avoir langui une dizaine de jours entre Gardafui et Colombo, sans voir quoi que ce soit, pas même une mouette, nous reprîmes la mer qui était, comme on dit: miton-mitaine, ni bonne ni méchante, pour aller toucher Singapour. Encore huit longs jours à patauger dans cette mélasse qui devenait jaunâtre. Mais nous avions quelque chose à voir en approchant de Sumatra, nous marchions au milieu de pêcheurs malais, venus très loin en mer dans leurs grandes pirogues à double balancier et à voiles triangulaires.

Puis nous aperçûmes les hauteurs de l'Ile de Sumatra à notre droite, ensuite la côte des Malabars à gauche, et nous entrâmes dans ce long détroit de Malacca qui débouche à Singapour, à la pointe de cette presqu'île devant laquelle passent obligatoirement tous les navires qui vont en Extrême Orient ou qui en reviennent. Vingt quatre heures d'arrêt encore pour faire du Cardiff. C'était rageant de ne pouvoir descendre alors que, sur le quai, on voyait des nuées de pousse-pousse garnis de leur coureurs chinois qui nous faisaient des signes encourageants. Oui, mais... bernique! Ces pousse-pousse n'étaient pas pour nous.

Enfin, on leva l'ancre pour, non pas la dernière étape, mais pour une étape française, Saïgon, dont j'avais tant entendu parler. En effet trois jours après, nous stoppions un moment dans une grande baie : le Cap Saint-Jacques, avant port de Saïgon sur la mer, à l'embouchure de la rivière qu'il faut remonter pendant bien cent kilomètres, en tenant compte des nombreux méandres, pour atteindre la grande ville. C'est un très curieux cours d'eau, pas large du tout, mais dont la profondeur est telle que les plus grands navires y ont accès.

Aussi loin que le regard peut porter, on n'aperçoit que des terres marécageuses, qui ne sont que des rizières multipliées à l'infini. Du pont du navire, on domine tout le pays loin à la ronde. On a la ville de Saïgon tantôt devant, tantôt derrière soi, suivant les caprices du cours d'eau qui tourne comme un long serpentin aux eaux jaunes et épaisses. La masse des constructions paraît élevé au-dessus des eaux, comme si elle flottait. C'est une illusion d'optique qui se manifeste aussi en sens inverse: de la ville, les navires voguant sur la rivière semblent glisser ùùùùau-dessus des eaux et des terres voisines. Presque pas d'arbres: il y a trop d'eau. Seuls quelques palmiers montrent de-ci, de-là leurs couronnes de palmes en éventail. Ce sont des aréquiers, dont les noix fournissent du cachou.

Enfin, après des tours et des détours, on entre dans le port même de Saïgon, encombré d'une multitude d'embarcations de toutes sortes, de formes nouvelles pour mes yeux de novice. Inimaginable, le nombre de ces esquifs qui se pressent les uns contre les autres sur dix ou douze rangs d'épaisseur, sur des kilomètres de long. On est beaucoup moins étonné, cependant, lorsqu'on sait que chaque sampan est l'habitation d'une famille entière qui y passe toute son existence.

Ces sampans sont de grandes barques au ventre arrondi, d'une dizaine de mètres de longueur, à l'avant pointu, à l'arrière relevé en une sorte de petit gaillard planchéié. La moitié du bateau, dans le sens de la longueur, est recouvert d'un rouf ou toiture demi-cylindrique, formant comme un tunnel. Cette toiture est faite en bambou tressé serré, couverte de nattes imperméables; elle abrite l'habitation de la famille. On y trouve toujours dans un coin bien réservé, l'autel des ancêtres, devant lequel on vient faire plusieurs fois par jour ses dévotions. L'avant, qui comporte également un gaillard dont le dessous sert de coffre, magasin ou autre, est la partie qui sert aux manoeuvres de la pêche, de la perche de l'amarrage. C'est là qu'est installée la cuisine. Un grand mât s'y élève à une extrémité du rouf, sur lequel reposent la vergue et la voile lorsque le bateau est arrêté ou navigue à la rame ou à la perche. A l'arrière, se trouve une ou plusieurs grandes rames qu'on manoeuvre debout, face en avant à deux mains. La grande rame d'arrière sert de gouvernail.

Les jonques sont des embarcations beaucoup plus grandes, profondes, longues, hautes, qui peuvent avoir deux mâts et qui servent au transport des marchandises. Elles peuvent aller en mer. Ces jonques sont généralement montées par des Chinois. Les voiles sont en forme de trapèze, la petite base tout en haut du mât; elles sont faites de paille tressée, de rotin ou de bambous également tressés.

Notre lourd et disgracieux "Chandernagor" trouva quand même à se placer, et, à notre grande joie, tout le monde débarqua, car il y avait là une escale de cinq jours. Chic ! cinq jours de ballade à travers la ville qui à première vue parait magnifique. Les trois cents camarades qui rejoignaient le 11ème étaient donc arrivés à destination. Quant à nous, on nous mit en subsistance dans une belle grande caserne, ressemblant plutôt à un petit palais au fond d'une belle grande cour plantée de superbes palmiers, de banians, de flamboyants et autres arbres très décoratifs, sous lesquels régnaient une douce fraîcheur. Elle était agréable, cette fraîcheur, car la chaleur environnante devenaiaccablante. Nous n'étions encore qu'en Février, le 5, je m'en souviens à cause de mon anniversaire mais le soleil était très ardent et l'atmosphère humide, poisseuse. Saïgon est, en effet, très près de l'équateur, à peine au-dessus du niveau de la mer, au milieu de marécages et d'inondations sans fin.

N'importe, c'était à ce moment là une superbe grande ville aux avenues très larges, plantées d'arbres. De beaux immeubles dune riche architecture, dénotant le luxe et le confort intérieur, se succédaient et plusieurs palais montraient leur splendeur dans un cadre merveilleux, de végétation luxuriante. J'avais l'impression de me promener dans ce qu'on peut imaginer être le paradis terrestre.

Les rues et avenues étaient sillonnées par des véhicules nombreux, voitures à deux chevaux, et, par milliers, pousse-pousse courant toujours quelque part, pour déposer l'occupant ou l'occupante nonchalamment appuyé contre la paroi du gracieux véhicule. Bien entendu, ce fut le mode de locomotion que j'employai, en compagnie de l'ami Rouquette, l'inséparable. On filait à la queu-leu-leu, chacun dans son pousse personnel, qu'on louait dix cents l'heure, ce qui faisait à peu près 25 centimes de chez nous.

Le cent était la centième partie de la piastre, monnaie officielle de l'Indochine. Elle avait l'aspect et le poids de notre pièce cinq francs, mais ne valait. à ce moment là, que 2 francs 50 de notre de monnaie. C'était très avantageux pour nous, car nous doublions ainsi automatiquement notre solde. Je touchais tous les dix jours la valeur de quinze francs, en monnaie indochinoise, c'est-à-dire 6 piastres. Comme la piastre avait au minimum la valeur d'achat de notre pièce de 5 francs, je disposais en réalité du double de ma solde. De plus, à ce passage à Saïgon, nous touchâmes le rappel de notre solde pour tout le mois de Janvier, c'est à dire pour trente jours. Cela me faisait 18 piastres d'un coup à Saïgon!. C'était le pactole !

Pour moi, c'était une somme inestimable, qu'on ne pouvait comparer à aucune valeur quelconque en France, car nulle part, en France, on ne pouvait se faire véhiculer en pousse-pousse, ni jouir du soleil, des avenues de flamboyants, ni courtiser les jolies congayes annamites ou les gracieuses mousmés japonaises. Pour donner une idée des facilités de vivre dont nous jouissions, voici quelques prix qui me sont restés en mémoire: une heure en pousse, dix cents; un bon déjeuner chez le restaurateur chinois, comprenant beefsteak aux pommes, saucisses au riz, tarte, un quart de vin, quinze cents; un verre de vin au sirop, 3 cents; un poulet. quinze cent;. un gros poisson dune livre trois cents; une grosse poignée de crevettes énormes deux cents. Et tout à l'avenant.

En déboursant ces modestes sommes pour en obtenir tant de satisfactions, je ne pouvais m'empêcher de penser aux camarades de la Banque de Longwy, qui continuaient à s'abrutir sur leurs livres de comptes et à ménager les pommes de terre pour pouvoir s'acheter un chapeau de paille neuf à la bonne saison! Ici, l'abondance et la succulence. En effet, j'avais été tout surpris, au premier repas pris à terre, par le nombre des plats: quatre ou cinq services différents avec desserts variés chaque fois, y compris les fruits qui figuraient toujours sur la table, bananes, letchis, goyaves, melons, mangues, pamplemousses, et d'autres encore qui variaient suivant les saisons. Comme service, il y avait, au déjeuner, hors d'oeuvres, poisson. riz viande légumes, crème ou tarte, le tout parfaitement cuisiné, délicieux, le service de la table étant fait par les boys indigènes.

Car nous avions des boys, parfaitement !

Dans chaque chambrée, il y avait deux boys pour vingt hommes. Nous payions nous-mêmes leurs services, et cela ne nous revenait pas cher, car nous leur donnions 20 cents par jours, soit 2 cents par homme. C'était pour rien. Et ces jeunes gens étaient très satisfaits de leur gain; ils étaient toujours habillés très élégamment, coiffés avec recherche, et avaient dans la rue, l'air de jeunes fils de famille.

Ils avaient d'ailleurs quelques ressources supplémentaires. D'abord, les copieux restes de notre table, de notre pain auquel nous ne touchions guère. Puis ils se faisaient maints pourboires en lavant et repassant le linge de corps, en faisant des commissions diverses, en servant de pourvoyeurs d'âmes soeurs à ceux qui ne voulaient pas se donner la peine de choisir, ou même, oserai-je dire surtout, en faisant eux mêmes office d'âme soeurs, ce qui ne leur demandait pas beaucoup de frais généraux. (c'était même ce trafic intime qui leur rapportait le plus, car ils avaient la faculté de servir plusieurs clients dans la même journée, et à chaque client, ils ne demandaient que dix cents pour n'importe quel genre de travail particulier. Et ils s'y entendaient, les mâtins, à ce genre de travail, qu'ils exécutaient à la perfection, rapidement ou très lentement au gré du client.

Il faut dire aussi qu'ils étaient réellement séduisants, et que leur ressemblance générale avec les femmes causait leur attirance. Ces jeunes gens, de 14 à 21 ans, étaient tous jolis de figure, aussi jolis que les femmes dont ils avaient la douceur de peau, la finesse de traits, le beau sourire et les longs cheveux noirs qu'ils soignaient constamment, comme les femmes soignaient les leurs. Lorsque leur longue chevelure était bien démêlée et lissée, ils la tordaient gracieusement en un beau chignon épais, leur gonflant la tête tout autour et sur la nuque. Ces chignons étaient alors enserrés dans un turban de soie noire ou brune ou blanche, suivant les goûts, qui faisait trois ou quatre tours avant d'être fixé par une belle épingle.

Quand on arrive pour la première fois en Indochine, on est surpris par la ressemblance étrange qui existe entre les hommes et les femmes. Les deux sexes portent une longue tunique, noire en général, en étoffe lourde mais soyeuse, dont les pans flottent à la marche, descendant d'un seul trait du cou jusqu'aux genoux. Les jambes sont habillées de pantalons très larges, s'arrêtant à mi mollets. Les pieds sont nus en général. Seule la coiffure change un peu et c'est surtout par là qu'on différencie les sexes. Le chignon des femmes est fait d'autre façon. Leurs cheveux, qui paraissent moins fins que ceux des hommes, sont pris, après avoir été démêlés et lissés, par le bout dans un morceau d'étoffe qui les allonge. On forme avec le tout une torsade qui vient faire le tour de la tête en couronne. en passant au-dessus du front. Cela fait un chignon plat bien différent du chignon bouffant des hommes.

Au bout de quelques semaines, cependant, on arrive à différencier les sexes à première vue et de loin, car les allures ne sont pas du tout les mêmes.

Quant à l'élément féminin, nous eûmes bien entendu l'occasion de l'aller étudier en passant, moi surtout qui étais novice en tant qu'asiatique. Cela se devait Je fus frappé en premier lieu, par la petitesse des femmes, par leur apparence menue et gracile. On aurait dit de jolies poupées sans couleur aux joues, se balançant mollement sur leurs jambes grêles. Beaucoup me semblaient jolies, fines, gracieuses. Mais malheureusement, elles avaient presque toutes la bouche déparée par leur denture laquée noire. Cette manifestation de la mode féminine ne me parut pas heureuse du tout, bien au contraire, car, lorsqu'elles parlaient ou riaient, elles avaient l'air d'avoir un gouffre sous le nez. C'était encore plus vilain quand leurs bouches étaient remplies de bétel.

Ce bétel est un mélange de chaux comestible, réduite en pâte qu'on étale sur des feuilles fraîches de la plante appelée bétel. Les feuilles ont la texture d'une feuille de vigne, et ressemblent pour la forme et pour la grandeur, à une feuille de laurier. A cette petite tartine, on joint un morceau de noix d'arec, et on roule le tout, fermant ce petit cornet par le pédoncule de la feuille qui, enfoncé dans la masse, fait épingle de fermeture. La chique est prête. Dès qu'elle est dans la bouche, on la triture lentement et longuement, ce qui a pour effet de produire une abondante salive rouge qui teint tout l'intérieur de la bouche, la langue, les gencives, et les dents dont la laque noire par dessous prend une bien vilaine couleur.

Mais j'ai remarqué que les femmes annamites et les boys qui entretenaient des relations avec les Européens s'abstenaient de se laquer les dents et de chiquer le bétel.

Comme partout, les femmes se partageaient en plusieurs catégories, bien remarquables à leur extérieur. Les riches bourgeoises, femmes ou filles de mandarins, de gros commerçants, de notables, ne sortaient qu'en riche pousse-pousse, avec des coolies sélectionnés. En dessous, il y avait toute une gamme de courtisanes pour bourses et amateurs différents, car elles étaient vénales avec les uns, gratuites ou même... payantes avec certains autres.

Puis, la masse des petites gens, très communes, très actives, travaillant éternellement comme des fourmis ou des abeilles. Celles là n'étaient nullement séduisantes; elles n'avaient aucun scrupule à se laquer les dents, ni à chiquer à chique que veux-tu, ni à envoyer prestement leur jet de salive rouge à droite, à gauche, comme ça se trouvait. Leurs traits, très communs, en faisaient souvent de vrais repoussoirs. Faces plates, pommettes saillantes, yeux bridés, vilain nez épaté, affreuse bouche, petit menton fuyant, chignon mal ficelé laissant passer maintes mèches de sorcières, teint jaune sale, vêtements peu soignés, la poitrine plate et nue, elles n'inspiraient pas le poète, non, vraiment.

Chez les hommes, cette même classification était plus accentuée encore. Mon premier contact avec les coolies, en arrivant au port, m'avait fâcheusement impressionné. Il y en avait là des quantités, occupés à porter d'innombrables sacs de riz, empilés sur le quai en montagnes rectangulaires, qu'ils engouffraient dans le flanc des navires de toutes nations, dans un va et vient incessant de porteurs. Il couraient avec leur charge en montant une large passerelle inclinée qui menait du quai au pont, puis redescendaient à vide, encore plus vite, sur une autre passerelle parallèle.

D'autres poussaient en hurlant en cadence de grosses futailles de je ne sais quoi. Et tous montraient des faces de diables, à faire avorter les guenons elles-mêmes. A ma mémoire remontait les images que les journaux illustrés avaient publiés à profusion en France, dans les premiers temps de la conquête du Tonkin, où on voyait avec des frissons d'horreur, ces bandits, les pavillons noirs, dont les faces ressemblaient à celles que j'avais sous les yeux, supplicier férocement ceux qui avaient le malheur de tomber entre leurs mains. Et même, celles de ces inoffensifs coolies me semblaient encore plus répulsives. C'était vraiment d'affreux spécimens de l'espèce humaine.

Ceux qui les commandaient, les "cayes", avaient déjà la face moins rude. On voyait tout de suite qu'il occupaient déjà un échelon supérieur. Leurs effets soignés, leurs chignons bien faits, et leur grande tunique juraient très fort avec l'aspect misérable des loques qui se suspendaient, on ne sait par quel miracle, aux membres de coolies.

Plus haut encore dans l'échelle sociale, on trouvait les commis aux écritures. On commençait à toucher à la petite bourgeoisie, à laquelle s'efforçait d'appartenir, en apparence du moins, la boyerie pour Européens. Tenue toujours correcte, voire recherchée et élégante, manières étudiées, langage précis et précieux. Faux col au cou, manchettes aux poignets, bracelets, bagues, chaussettes aux jambes, souliers blancs ou noirs aux pieds. chignon bien luisant et parfumé, au turban de soie moirée.

Au-dessus, venait la caste des lettrés véritables, les mandarins, et des riches commerçants, propriétaires de rizières et d'esclaves. Ceux-ci ne sortaient généralement pas à pied; ils avaient leurs pousse-pousse particuliers, et même leurs équipages de chevaux. C'est parmi ceux-ci qu'on trouvait les mandarins aux ongles d'une longueur invraisemblable, plus grands que les griffes des ours ou des fourmiliers. J'en ai vu, à Hué, un peu plus tard, qui ne mesuraient pas moins de cinq centimètres au dessus du bout du doigt, et qui étaient sertis dans des étuis de corne baguée d'or et filigranés d'argent.

Si les artères de la ville européenne étaient larges, celles des quartiers annamites ou chinois étaient, au contraire, très étroites et grouillantes d'une population dense et sans cesse affairée. On y était coudoyé, bousculé par des porteurs de toutes sortes, palanquins, chaises à porteur, commerçants ambulants portant sur une épaule toute leur boutique; celle-ci consistait en deux grands paniers ou plateaux pendus à la manière des plateaux d'une balance aux deux bouts d'un long bambou flexible, dansant au rythme des pas du marcheur, qui criait sa marchandise à tue tête.

Toutes les maisons, dissemblables et de hauteurs inégales, formaient boutique au rez-de chaussée, et toutes ces boutiques étaient ornées, outre leurs étalages, de banderoles de toile ou de papier, sur lesquelles des caractères pendaient au-dessus des têtes, en travers des rues, allant d'une maison à l'autre. Certaines étaient réservées à des corps de métiers spécialisés: la rue des bijoutiers, des cloutiers, des tanneurs, des maroquiniers, des menuisiers, des cordonniers, des fabricants de cercueils ou un choix incomparable était offert à la clientèle la plus humble comme la plus riche: une manière de Faubourg Saint Antoine pour cercueils.

Presque toutes ces boutiques étaient tenues par des Chinois, comme, d'ailleurs, le haut commerce. Rares étaient les magasins tenus par des Européens; parmi ceux-ci quelques bijoutiers, des tailleurs, des coiffeurs: les beaux cafés aussi, ceux que fréquentait la haute classe des fonctionnaires, officiers, marins et riches négociants, boursiers, agioteurs, très nombreux dans cette ville de Saïgon, située au centre d'une contrée prodigieusement riche

D’autres établissements publics secondaires étaient tenus par des Malabars, d’autres par des Chinois. C’est chez eux que nous préférions aller parce qu’on y était toujours bien reçus, promptement servis par des garçons empressés et polis, quelle que soit l’importance de la commande.

Quant aux établissements de plaisir, ils foisonnaient. Mais je n'eus ni l'occasion, ni le temps, ni les moyens de les fréquenter ou même de les connaître. Il y en avait pour tous les goûts et pour toutes les bourses, comme partout; seulement à Saïgon, les moindres présentaient déjà un certain luxe, une certaines recherche dans le cadre, l'agencement, les pensionnaires. On se sentait vraiment dans une atmosphère voluptueuse lorsqu'on pénétrait dans ces temples bâtis pour Vénus et dédiés à Amor.

La veille de notre départ, nous allâmes, Rouquette et moi, prendre le thé chez ces dames du Japon. Nous nous y rendîmes après le repas du soir et de façon à pouvoir rentrer au quartier pour l'appel de 9 heures. Des pousse-pousse nous y conduisirent très volontiers et très rapidement pour quatre cents chacun.

Nous fûmes très cordialement reçus dans cette aimable maison par de jolies poupées bien peintes, bien habillées de kimonos de soie à ramages, riches en couleurs, la taille engoncée dans un obi, large ceinture en soie, dont la fermeture est un noeud prodigieux qui couvre entièrement les fesses et dont les larges pans traînent presqu'à terre. Chaussettes aux pieds, de couleur claire, avec des doigts comme pour nos gants, et socquettes de bois qui sonnaient même sur les nattes épaisses dont tous les parquets là-bas sont recouverts.

Immédiatement nous fûmes entourés par cet essaim gracieux et babilleur dont les coiffures en coques épaisses et luisantes étaient habilement soutenues par de longues épingles à deux boules c'est-à-dire à couvre pointes. On nous offrit le thé sur une tablette de marqueterie - ébène, palissandre, acajou - pas plus haute qu'un tabouret, et nous dûmes nous agenouiller à la japonaise sur des coussins de cuir.

Nous rentrâmes à l'heure dite après avoir été boire le coup de l'étrier chez le Chinois, puisqu'aussi bien, nous n'aurions plus l'occasion de sortir avant le départ.

Comme prévu, on embarqua le lendemain matin sur le même "Chandernagor" bien délesté. La ligne de flottaison, invisible à Marseille, était maintenant à plus de cinquante centimètres au-dessus de l'eau. Nous reprenons la ligne sinueuse en sens inverse, emportés cette fois par le courant de la marée descendante. Au Cap Saint Jacques, on est repris par la mer, le vent, la houle et voilà notre vieille baille, délestée outre mesure, qui se met à rouler affreusement, marquant des amplitudes effarantes au "dégueulomètre" du bord (c'est ainsi qu'on appelle, très irrévérencieusement d'ailleurs, l'instrument qui, sur un cadran spécial, marque l'amplitude des oscillations du bateau, provoquées par le roulis).

On avance quand même, et, le troisième jour de cette nouvelle navigation, nous entrons dans l'admirable baie de Tourane, sur la côte d'Annam.

C'était le 15 février 1898.

Dans la matinée, par gros temps bouché, nuages bas et noirs, vent violent, mer mauvaise, même dans la rade qui est pourtant bien abritée par un immense cirque de hautes montagnes dont les cimes sont perdues dans les brumes.

Là, le sort me fait tomber au nombre des cent hommes destinés au troisième bataillon du l0ème de Marine, stationné en Annam. Descendons, puisque c'est notre destinée, représentée par la bouche d'un fourrier. Rouquette, mon voisin sur la liste générale, ne me quitte pas.

Mais pour descendre, par ce vilain temps, vilaine affaire. Le bateau a mouillé ses ancres en pleine rade, à au moins trois kilomètres de la terre qu'on aperçoit au loin, au travers des rafales. Nous cherchons des yeux le vapeur ou les chalands qui, vraisemblablement, doivent nous y mener. Vainement.

Aucun vapeur, aucun chaland.

En leur lieu et place, nous voyons une dizaine de sampans de pêcheurs, tenus en laisse par de puissantes gaffes, qui dansent merveilleusement le long de notre bord. Nos cent hommes, alignés sur le pont, sont divisés en tranches de dix dont chacune va former le chargement de chacun des sampans qui dansent en nous attendant. Les premiers dix descendent l'échelle en se tenant sérieusement à la corde qui sert de rampe, et, un par un, sautent sur le pont du sampan, au moment précis où celui-ci est amené par une vague à la hauteur voulue. Il ne faut pas rater son coup, car alors, un "plouf" dans l'eau serait la récompense et la mésaventure s'achèverait dans le ventre d'un requin. Brrr !

Mais rien de tout cela n'arriva. C'est bon dans les romans, pour soutenir l'attention du lecteur. dans la réalité, jamais; sauf cependant oui, mais as Kipling says, it is another story. Notre attention à nous est plutôt attirée par la suite de l'aventure qui nous a procuré une partie de régates telle que jamais n'en ont jouée les sportifs de Cannes, Nice, Trouville et autre Tréport dans toute leur existence.

Une fois le dernier homme embarqué, le sampan pousse du bord et est happé par la mer. Un autre le remplace au pied de l'échelle et ainsi de suite, jusqu'à épuisement des consommateurs.

Dès que le sampan est libéré, pris par la mer, le sampanier hisse sa grande voile trapézoïdale en paillasson qui se gonfle instantanément au vent et fait pencher le bateau d'une brutale façon. Mais ça ne va pas loin. Aussitôt, la femme sort une longue planche solide mais étroite, trente centimètres à peine de largeur, portant en travers, tout du long, des lattis de bois cloués tous les vingt centimètres à peu près, à la manière des échelles de poulaillers. Elle pousse une extrémité de cette planche en dehors de l'embarcation, du côté du vent, de façon à ce que la planche assujettie au bordage fasse avec le pont du sampan un angle de 45 degrés environ. L'autre bout est loin et haut au-dessus des vagues.

C'est là-dessus que monte la femme, à reculons, les fesses sur la planche, le dos vers la mer, les pieds sur les lattes transversales, et elle grimpe sur cette machine aussi haut qu'il faut pour étaler les coups de vent qui, autrement ferait tout chavirer. Ces femmes, qui naissent, vivent et meurent en sampan, font, ainsi que leurs maris, partie intégrante de leur domicile mouvant et aquatique. Elles ont une science innée de la force du vent, de la gîte qu'il va donner à la barque, et, avec un calme imperturbable, chiquant et crachant sans vergogne, elles montent, descendent, remontent, redescendent, plus haut, plus bas, incessamment, réglant le contrepoids qu'elles forment sur leur planche levier, avec une sûreté extraordinaire, de façon que le bord sous le vent soit toujours à deux ou trois doigts au-dessus de l'eau. Merveilleux. Et, avec ce vent, cela devenait passionnant.

On engagea des paris, entre les sampans, et les sampaniers mirent toute leur science et leur audace au service de leur passion invétérée du jeu. Dans un sampan qui, parti le quatrième arriva le second, la mère appela son fils aîné, âgé de six ans peut être, auprès d'elle, pour augmenter le poids de la planche et permettre au père de prendre plus de vent dans sa voile qu'il hissa d'une bonne brasse. Aussi tranquille que sa mère, le gamin montait et descendait en même temps qu'elle, sans un signe, sans un mot de sa part. L'instinct lui soufflait ses réactions au même moment qu'à sa mère. Aucun d'eux ne se souciait des grosses vagues qui hurlaient et déferlaient au-dessous d'eux, non plus que des requins qui passaient en éclair, enrageant de voir ces belles proies aussi près d'eux et d'être obligé de faire comme le renard devant sa treille. Il n'y a d'ailleurs rien à craindre d'eux dans ces conditions. Leur conformation les obligeant à se retourner pour happer leur proie, ils ne peuvent se livrer à cette gymnastique que dans l'eau et ne sautent pas en dehors.

Ah ! les merveilleuses régates!

L'intérêt de la course nous avait complètement fait oublier la fureur de la mer. Celle-ci se calma d'ailleurs bientôt aux approches de la terre. Ce fut dans des eaux légèrement clapotantes qu'un magnifique virage nous amena, au moment où la voile fut larguée brusquement, sur le sable tout blanc d'une plagette en pente douce, juste à l'embouchure d'une rivière aux eaux jaunes.

Nous touchions terre dans l'empire d'Annam, dont l'histoire remonte à des millénaires.

Cependant, je n'étais pas encore au but. On avait bien descendu cent hommes pour le Bataillon, mais il fallait les répartir entre les Compagnies. Ce fut vite fait. Etant donné, s'est dit le fourrier que j'ai une liste de cent "bonshommes" à partager entre 4 Compagnies, ça va me faire exactement 25 types par unité. Bon. Quatre tranches de 25 dans la liste, et chaque tranche à une Compagnie, en commençant par la première et les premiers.

Et il fit comme il le dit.

Il appela les 25 premiers noms qui s'adaptèrent parfaitement aux 25 premiers Marsouins, et, sans autre discours, leur dit :

- Vous, vous êtes affectés à la 9ème Compagnie, en garnison ici même à Tourane. Voilà la route. En avant, marche !

- Vous les 75 autres, vous partirez ce soir pour Hué où se trouvent vos Compagnies. une chaloupe viendra vous chercher et vous y conduira.

Comme Rouquette et moi faisions partie de la 2ème tranche, il se trouva que nous devions aller à la 10ème Compagnie, dont le casernement, nous dit-on, est à la "Concession", tandis que les deux autres sont casernées à la "Résidence".

Nous verrons cela demain.

En attendant, nous filons, nous aussi, vers le quartier de la 9ème afin de nous reposer et de prendre nos repas du jour, mais nous ne sortîmes pas dans la localité qui n'a rien de spécialement attrayant, au dire des garnisaires. Tandis que nous nous mettions en route, le "Chandernagor" levait l'ancre et s'enfonçait de nouveau en haute mer, pour terminer son voyage à Haïphong. au Tonkin, à trois jours de Tourane.

Le soir même, une grande chaloupe à vapeur, dont l'équipage était entièrement chinois, depuis le Capitaine jusqu'au moussaillon, vint s'embosser dans la rivière. Nous y fûmes conduits par des sampans, à la rame cette fois, et, une fois à bord, la mécanique poussa un hurlement de douleur; dans un fracas de vieille ferraille, l'hélice tourna et le bateau avança. C'était une bien méchante chaloupe que conduisait le Capitaine chinois. Comme tous ses compagnons de race à cette époque, il portait. la longue queue de ses cheveux noirs pendant dans le dos, avec, sur le crâne une casquette de marine à un galon d'or.

Tous nos Chinois, avec leur queue, s'affairaient au service du bord et, comme celui-ci était passablement encombré d'obstacles de toutes sortes, ils ne se déplaçaient qu'en sautant. Nous, les colis bipèdes, nous devions nous arranger pour le mieux à notre seule convenance. Seulement, notre convenance était très limitée et, avec la meilleure volonté du monde, nous ne réussîmes qu'à encombrer davantage le pont sur lequel il n'était pas question de se coucher.

Quant à l'entrepont, macache bono.

Il était plein de ballots, sacs, caisses, tonneaux, charbon, cordages et autres. Nous avions tout juste la perspective de la nuit à passer accroupis sur nos sacs. Pas gai. En cette occurrence, j'allai fureter pour me trouver un coin où m'allonger un peu. Je le trouvai tout à fait à l'avant, sous le gaillard. C'était un grand coffre fermé par une écoutille que je soulevai. .J'allai chercher mon fourbi personnel et m'affalai là-dedans en reposant l'écoutille à sa place. Je trouvai au fond, un rouleau de cordage qui me servit de paillasson et je m'étendis, pensant passer une nuit relativement pas mauvaise. Ca aurait pu être, mais ça n'a pas été. Car toute la nuit, un Chinois de l'équipage, installé juste au-dessus de moi, était occupé à sonder continuellement. Le sondage par lui-même n'était rien mais, à chaque coup de la sonde qui était un long bambou alourdi par une pièce de fer, le sondeur annonçait la cote trouvée, dans son langage de chinois que je ne comprenais pas. Je l'aurais compris que le résultat eût été le même. A chaque minute, une annonce. Toute la nuit comme ça. J'ai dormi quand même, je me souviens bien, mais pas très longtemps, ni très bien. Et puis les cordages, .. eh bien...à la longue...ça vous entre dans la chair et ce n'est pas très agréable.

De grand matin, je sors de mon trou du diable et je reste assis à l'extérieur, à regarder le paysage que le jour, petit à petit, faisait sortir des ténèbres. A droite, la pleine mer. A gauche, des collines et des rochers tout nus qu'on longeait en festonnant comme eux. On ne voyait rien d'autre. Tout de même, en même temps que le soleil, apparut une gentille éclaircie. Brusquement, les rochers disparurent et firent place à une belle grande nappe d'eau jaune qui venait de l'intérieur des terres.

C'était l'embouchure de la rivière de Hué.

Juste à cet endroit, s'élevait un joli petit village annamite dont les toitures étaient auréolées des fumées du matin. Très joli coup d'oeil. Thuan-au était le nom de cette localité qui paraissait assez importante. Ayant une heure d'arrêt à cet endroit, nous pûmes, descendre à terre et envahir immédiatement la boutique du chinois installé juste en face de l'embarcadère. Cet envahissement tout à fait pacifique eut le don de faire venir sur la face jaune et plate de ce Fils du Ciel, un sourire commercial comme seuls en possèdent les Chinois.

Instantanément, nous eûmes café chaud, lait chaud, vin blanc, cassis cognac, petits pains, petits beurre etc. Et le miracle, c'est que tout ce monde put être servi rapidement. Dans toute mon existence déjà longue et mes pérégrinations assez nombreuses, je n'ai jamais rencontré l'équivalent des Chinois pour la perfection de leurs services.

Trois heures après, nous débarquâmes, nous, le deuxième groupe de 25 tandis que les autres devaient encore continuer une demi-heure avant d'arriver chez eux.

Nous débarquions à l'embouchure d'un large canal qui aboutissait en équerre dans la rivière, et, entre les deux voies d'eau s'élevait une grosse agglomération de constructions en pierres, avec des toitures en tuiles vertes ou rouges aux coins relevés à la mode asiatique. La route qui longeait le canal et la rivière formait rue et était bordée jusque très loin par des boutiques de toutes catégories. Une foule dense ne cessait de se mouvoir sur ces voies très larges, ombragées de superbes banians aux racines externes qui pendaient en chevelures éparses. Nous passâmes au milieu d'un énorme marché grouillant de marchands et de chalands affairés et marchandeurs. Une forte odeur de marée s'en dégageait et prenait aux narines mais tout semblait bien appétissant.

Au bout d'une demi-heure de marche dans une campagne merveilleuse, nous franchîmes une porte monumentale de pure architecture chinoise, percée dans d'énormes murailles à la Vauban, entourées d'eau de tous cotés: le fameux large canal de tout à l'heure passait par là. Pont-levis au-dessus de cette eau, et entrée dans une immense étendue de terrain bien cultivé, chargé de beaux arbres, au fond de laquelle se dressaient de nombreux bâtiments à tournure militaire française. Nous étions dans ce qu'on appelait la concession, parce que ce terrain avait été concédé à la France par la cour de Hué.

C'est bien là que se trouvaient nos logements, très vastes, avec véranda circulaire. Le tout très avenant, féerique presque. L'excellente impression continue quand on nous amène au réfectoire, où un repas nous attendait. Il était 11 heures; les autres avaient terminé le leur et faisaient leur sieste dans leurs chambres. Nous avons déjeuné comme des princes, servis par de gentils boys adroits, rapides, très propres et silencieux. Rouquette et moi somme désignés pour la 10ème escouade, Caporal Roche, bâtiment D.

Dès le quart de café avalé - car il y eut du café après le repas, comme tous les jours par la suite - nous allâmes donc de compagnie nous présenter à notre chef d'escouade, que nous trouvâmes demi nu, soufflant sous sa moustiquaire bien fermée. Chut! laissons le dormir; on le verra tout à l'heure. Il y a justement deux lits de libre dans la chambre, ce doit être les nôtres. En effet, nous disent les voisins. Ils sont tout garnis de draps propres et d'une moustiquaire neuve. Nous nous mettons alors à l'aise et nous nous couchons,, non pour dormir, mais pour respecter le sommeil des autres. Il pouvait être midi.

Un peu avant deux heures, branle-bas dans la pièce: le Caporal s'est enfin réveillé et commence à faire un foin du diable en lançant des plaisanteries et paillardises à la cantonade.

Je vais raconter ici une petite scène amusante, qui n'a d'autre intérêt que d'avoir été vécue par le narrateur, mais qui est typique pour la vie militaire coloniale.

Un camarade de chambré interpelle le Caporal. On l'a surnommé la "grande gueule" à cause de son bagout incessant.

- Eh! cabot de malheur, lance-t-il, sais tu seulement que t'as reçu d'la visite t't'à l'heure, quand c'est que tu pionçais comme un veau, en leur z'y montrant les poils de ton nombril, espèce de mal poli qu't'es ?

- Quoi, qu'est-ce que tu ramènes encore, oh! gueule d'empoigne!

- J'te dis qu't'as r'çu d'la visite, mêmement qu'elle est encore là, ta visite, tiens, là bas, au bout d'la carrée, y sont encore étalés comme des vieilles paillasses !

- Mais qu'est-ce que tu me chantes, face de requin d'eau douce ?

- On a reçu deux bleus, là si ti comprend:, pas; I z'ont été pour te dire bonjour, mais tu roupillais comme un buffle et i z'ont fait comme toi

- Quoi ? des bleus ? Ohé, la bleusaille, là-bas. Amenez un peu votre paillasse faire chin-chin à votre vénérable mandarin de trente sixième classe, à boutons de laine rouge ! Est que ça galope, hein ? Des bleusailles ! Allez ! ça se dresse, ça ! Et comment

- Y allons-nous, me demande Rouquette?

- Ma foi oui, va. Autant tout de suite que tout à l'heure. Le cabot a l'air d'être un rigolo; on va peut être s'amuser.

Et nous boutonnant correctement, nous nous avançons d'un air un peu timide vers l'autorité caporalesque qui renfonçait sa chemise dans son pantalon, comme s'il voulait bourrer un sac de foin.

- Soldat de 2ème classe Rouquette.

- Soldat de 2ème classe Hubin

- Bien mes agneaux; Ici, Caporal Roche. Et prononcez pas en auvergnat hein ! Roche, pas Rosse. On le sera quand même s'il le faut. En attendant, les bleus, vous savez comme ça se goupille, hein ? quand des bleusailles s'amènent dans une carrée pleine d'anciens ?

- Oui Caporal, répond Rouquette d'un air mi figue, mi raisin. On sait ça ! mais faudrait d'abord savoir où ils sont, les bleus  !

- Quoi de la rouspétance déjà ? V'là qu'ça arrive tout frais de France et ça vous prend des airs d'en avoir deux ?

- Vous emballez pas Caporal Roche. J'ai cinq ans de service, trois ans de grade de caporal, trois ans de colonie au 11ème à Saïgon, dit Rouquette en donnant son livret militaire à compulser. C'est ça que vous appelez un bleu ?

- C'est vrai tout de même, convint Roche, mon vieux, J'te dois l'respect; malgré qu't'es pus cabot. Mais l'autre, là ton copain c'en est un pur, çui-là ?

- Lui ? reprend Rouquette, quatre ans de service, sud oranais, sud marocain, Madagascar; sergent fourrier de la Légion !

- Oh! merde alors ! sortit énergiquement le Roche médusé. Eh! ben vous autres:, dit-il à ceux de la chambrée, comment qu'on est refait avec des bleus de ce gabarit-là ! V'là qu'c'est eux les anciens maintenant. Merde alors !

- C'est bon dit Rouquette, on arrosera quand même, ayez pas peur mais vous miserez aussi pour marquer le coup. Nous deux, on met chacun une piastre. Vous autres, mettez chacun vingt-cinq cents ça fera aussi deux piastres. Quatre piastres pour dix, avec ça on pourra faire quelque chose de propre, hein ?

- Bravo ! ça colle ! allez là-n'dans, à la quête.

Et le soir ce de jour mémorable, on festoya joyeusement à la 10ème escouade de la 10ème Compagnie du 10ème de Marine à Hué, capitale de l'Empire d'Annam.

Il va sans dire que j'étais déjà embauché d'office au bureau du sergent-major C'est remarquable. Partout où je suis passé, on avait l'air de m'attendre. A peine arrivé, on avait besoin de moi, comment faisaient-ils avant ? Comment faisaient ils après ? Marchons quand même pour le bureau. On y est au frais et c'est aussi bien là que d'aller faire le guignol sur le terrain d'exercice ou d'aller entretenir le jardin potager qui étalait ses splendeurs en face de nos logements. Merveilleux ce potager, où la plupart des légumes de chez nous poussaient parfaitement, mêlés aux légumes du pays.

Je demeurai quelque temps à la Concession avant de me lancer dans la ville. Je voulais d'abord prendre langue avec le climat, le pays, écouter les réflexions des uns et des autres, leurs enseignements.

Puis un jour, je fus invité par mon sergent-major à aller avec lui en visite chez un mandarin d'assez haute classe dont il s'était fait l'ami. Il était très chic, ce sergent-major et dire que je ne peux absolument plus me rappeler son nom. Je le revois encore comme s'il était là, j'entends encore le son de sa voix, et je vois surtout ses longs ongles qu'il laissait pousser à la manière de son mandarin et qui étaient extraordinairement longs. Ca devait être drôlement gênant.

Nous partîmes donc un soir vers huit heures, et allâmes par des rues toujours aussi encombrées, à la demeure du mandarin, qui était une somptueuse maison ayant l'apparence d'une pagode, avec sa grande terrasse d'entrée, encadrée de deux énormes colonnes de marbre noir qui supportaient le chapiteau finement sculpté de la toiture relevée aux angles comme il se doit. Nous fumes cérémonieusement reçus, avec force courbettes, que mon chef rendait avec aisance, m'excusant de l'impolitesse dont je faisais preuve, mais qui n'était due, dit-il, qu'à ma profonde ignorance. Le mandarin n'en fut nullement offusqué, car il connaissait parfaitement notre ignorance européenne des coutumes annamites.

Notre mandarin parlait parfaitement le français. Il m'apprit que c'était sur son instance qu'il avait obtenu du sergent major la faveur, me dit-il de ma visite chez lui. Mais étant très curieux de son naturel et aimant profiter de toutes les occasions pour meubler son esprit, il désirait avoir quelques aperçus sur les coutumes sociales et religieuses des Arabes, ainsi que sur celles des indigènes de Madagascar. Partie sur ce dada, la soirée passa vite. Le mandarin, très instruit, ne cessait de m'interroger d'une façon si intelligente que c'était un plaisir pour moi de lui faire des réponses qui me semblaient venir toutes seules. Nous prîmes force tasses de thé parfumé et il nous fit aussi boire de l'excellent choum-choum, eau de vie de riz finement distillée.

Petit à petit, je me risquai plus loin dans mes excursions.

Je fis d'abord le tour de la Concession, qui était une vaste enceinte fortifiée, entourée sur deux faces par le canal. Celui-ci prenait naissance dans la grande rivière de Hué, loin en amont, et, après un très long détour, revenait y mourir là où nous avions débarqué. Sur tout son cours il était navigable aux grands sampans, et, sur une longue distance, servait de défense naturelle aux ouvrages nombreux et formidables qui entouraient le palais impérial.

De ce fait, il se trouvait que la ville de Hué, y compris le palais impérial, était une île immense. Il y avait bien cinq ou six kilomètres pour aller de la concession à la Résidence, partie de la ville bien plus vaste et plus belle encore que la Concession. Elle n'était pas entourée de murs, mais enfouie dans un océan de verdure. C'est là que s'élevait le palais somptueux du Résident Général de France auprès de la cour d'Annam. Les casernements des deux Compagnies de garnison se trouvaient à proximité, et, tout auprès, la rivière débouchait d'un fouillis inextricable de forêt vierge où dominaient les bambous dont on voyait s'aligner les gros fûts, tels de fantastiques tuyaux d'orgue.

Ah le beau pays !

Sur cette rivière aussi large qu'un lac, d'innombrables sampans, les uns au repos le long du bord, les autres voguant à la rame, à la voile, dans tous les sens; de merveilleux cygnes apprivoisés et respectés par tous s'ébattaient sur l'eau au-dessus de laquelle passaient en caquetant des cigognes ou des hérons, allongeant leur cou par devant et leurs pattes par derrière. .

J'allai aussi visiter quelques pagodes et pagodons. J'ai admiré de tous mes yeux, de tous mes sens, de toute ma compréhension. Mais le malheur, c'est que je ne saurais décrire mes sensations nombreuses et diverses, ni, encore moins, faire une description d'architecte ou de peintre de ces merveilles.

Je revois tout en bloc.

Tout d'abord, l'ensemble extérieur de tous ces temples bouddhiques que sont les pagodes produit une impression analogue à celle qu'on éprouve devant tous les temples catholiques que sont les églises, devant tous les temples juifs que sont les synagogues, devant tous les temples musulmans que sont les mosquées. Impression différente et pourtant identique. On sait, on sent qu'on se trouve devant des constructions où les hommes se réunissent pour exprimer leur sentiment religieux à la Divinité inconnue qui les a créés et qui les gouverne - inconsciemment peut-être - où les hommes ont amassé les images -quand il y en a- des Dieux qui paraissent les plus compréhensibles à leur mentalité.

Ici dans ces profondes pagodes, c'est l'obscurité qui règne plutôt que la clarté. Pas de voûte. Des solives énormes et sculptées minutieusement, dorées, ouvragées, reposant sur des piliers massifs, tantôt lisses, tantôt veinés, tantôt en forme de cariatides géantes représentant ,soit des dieux grimaçant affreusement, soit des déesses aux yeux trop bridés et aux seins trop plats. Des dragons monstrueux montrent aux fidèles qu'ils sont prêts à les dévorer s'ils ne se conforment pas aux rites sacrés, connus, créés et entretenus depuis des millénaires par une armée de bonzes toujours semblables à eux-mêmes, toujours renouvelés.

Des quantités de baguettes multicolores brûlent lentement en dégageant de petites fumées odorantes. Le pas, pourtant très feutré, d'un bonze qui passe, résonne en écho chuchoté entre les nombreux piliers derrière lesquels il apparaît tour à tour, silencieux, pensif. Des ors, des ors, et encore des ors. Et lorsqu'on marche sous ces toits couverts de faïences brillantes, on ne peut s'empêcher de songer qu'un peuple qui a fait naître une telle religion, lui a élevé ces édifices magnifiques, et ce, depuis avant que nos pères à nous ne se soient dégagés de leur barbarie primitive, est loin d'être une réunion de sauvages arriérés, comme la plupart des Européens le croit.

Ils sont dune race différente, produits d'un pays différent, mus et régis par une civilisation différente, c'est vrai, mais ils nous valent certainement. La seule infériorité qu'ils présentent vis à vis de nous, Européens, c'est que notre progrès mécanique, scientifique leur manque. C'est cela qui les a mis à la merci de notre force brutale, supérieure à la leur dans l'art de tuer ses semblables et de détruire leurs richesses acquises. Cette férocité scientifique leur manque. Cette férocité scientifique et industrielle à part, ils sont absolument nos égaux, et cela n'est pas reluisant pour nous.

Arriva le 14 Juillet 1898.

Ce jour de l'année tient au coeur de tous les Français, républicains ou non, et, partout où il y a des Français, surtout dans les pays lointains, on lui donne une teinte de solennité quelque peu religieuse. A Hué, ce 14 Juillet fut un jour mémorable, car il me fut donné d'assister à un spectacle rare : la sortie officielle de l'Empereur d'Annam, avec toute la pompe, tout l'apparat protocolaires. Dieu! quelle munificence !

La revue des troupes de la garnison - trois compagnies de Marsouins - devait avoir lieu sur les glacis extérieurs du palais impérial, immensités vertes sous des frondaisons prodigieuses, allant se perdre d'un côté sur les berges de la rivière, de l'autre à l'orée de la grande forêt équatoriale. Une estrade magnifiquement ornée et décorée avait été érigée pour recevoir l'Empereur sous un dais de velours rouge à franges d'or, garni de deux fauteuils: un en or massif pour le souverain, l'autre en velours et or pour le Résident de France. Tous deux devaient présider la cérémonie militaire symbolique.

Pour l'arrivée de l'Empereur jusqu'à l'estrade, le protocole asiatique et annamite exigeait des honneurs bien déterminés, parmi lesquels figurait une escorte nombreuse. Ma Compagnie fut désignée pour faire partie, à une place honorable, du cortège impérial. A cet effet, nous eûmes le privilège de pénétrer dans l'intérieur des murailles sacrées, interdits à toute personne ne faisant pas partie de la maison impériale à un titre quelconque. Nous franchîmes donc non seulement la première enceinte, en passant sous trois portes monumentales, puis sur trois ponts-levis rabattus au-dessus de fossés profonds et remplis d'eau croupissante, sur laquelle des nénuphars géants étalaient leurs immenses corolles, mais encore chose beaucoup plus rare, nous franchîmes la deuxième enceinte, gardée par des ouvrages semblables: murs géants, portes géantes, pont levis, eau, nénuphars, cygnes, cigognes, ibis et flamants roses.

Nous nous arrêtâmes à mi distance entre cette deuxième muraille et la troisième, plus formidable encore que les précédentes derrière laquelle se trouvaient les innombrables et somptueux palais, pagodes, écuries, bureaux, musées etc... qui composaient la ville impériale et très secrète de Sa Majesté l'Empereur d'Annam, Than Tai, je crois bien.

On nous plaça pour faire une double haie d'honneur, depuis cet endroit jusqu'à la première porte, celle par laquelle nous étions entrés, puis nous attendîmes

J'eus le temps de regarder l'intérieur de cette deuxième enceinte, large de plus de cent mètres. J'y remarquai en particulier d'immenses baraquements dont la toiture touchait le faite des murs. C'étaient les écuries pour les éléphants impériaux. J'en avais souvent rencontré quelques-uns au dehors, de ces éléphants superbes; mais ce n'étaient que les moins beaux, ceux que l'on chargeait de faire les corvées à l'extérieur, qui ne venaient qu'aux derniers rangs, pour faire foule, dans les cortèges de gala. Les autres, les éléphants nobles, ne sortaient de l'enceinte qu'avec le maître.

Soudain un grand bruit de gongs éclata au loin, à l'intérieur de la troisième enceinte. Sûrement, l'empereur sortait de son palais et le cortège se mettait en mouvement. En effet, peu après, apparut une foule de porteurs de bannières multicolores, marchant lentement, à un pas d'enterrement, au sons rythmés et sourds des gongs. Ensuite, ce furent des soldats impériaux, en uniformes annamites tuniques, culottes courtes, ceinture avec pistolets, yatagans, sabres, hallebardes, lances, piques, pieds nus, et, sur la tête, le salako ou chapeau pointu en bambou tressé. Commencèrent à apparaître quelques palanquins portés chacun par quatre coolies; c'étaient les premiers mandarins, ceux des classes les moins hautes. Puis, d'autres porteurs de bannières, soldats, gongs, palanquins et les premiers éléphants, les éléphants de guerre, bâtés pour porter des pièces de canon démontables. Puis des drapeaux, beaucoup plus grands que les bannières, décorés de dragons fantastiques. Puis les éléphants de parade, caparaçonnés de tapis rouges, verts, bleus, jaunes.

A ce moment parut une troupe serrée de porteurs de gongs et d'instruments de musique bizarre dont ils jouaient incessamment devant cinq ou six palanquins d'argent, au milieu desquels on distinguait nettement le palanquin d'or de l'empereur, entouré qu'il était d'une dizaine de dignitaires armés chacun d'un éventail géant en plumes de paon, en plumes d'autruche, de marabout, en peau de tigre, de panthère et autres. De chaque côté marchaient majestueusement les dix éléphants impériaux, tous caparaçonnés de tapis rouges tombant jusqu'à terre, la tête enserrée dans un diadème magnifique dont les pompons et les flochettes jouaient gracieusement sur leur front prodigieux, les défenses sciées du bout et serties de bagues dorées. Immédiatement derrière l'Empereur, seul , marchait l'éléphant blanc, l'éléphant fétiche, plus brillamment décoré encore que les autres. La suite du cortège se composait exactement des mêmes groupes que le commencement, dans l'ordre inverse.

Lorsque l'Empereur arriva à la hauteur de notre Capitaine, celui-ci fit présenter les armes. Puis il se plaça à la droite du palanquin impérial en garde d'honneur, pour l'escorter jusqu'à l'estrade, pendant que nous marchions de chaque côté du cortège baïonnette au canon.

C'était vraiment grandiose.

Pendant le déroulement du cortège, des boites à mitraille ne cessaient de tirer des salves à faire croire à la présence d'une artillerie de gros calibre; par des mouvements bien conçus et bien exécutés, l'Empereur se trouva devant l'estrade sans qu'il y eut à déplorer la moindre bousculade.

Alors la revue se déroula comme à l'ordinaire, suivie du défilé sans grand faste, puisque, pour tenir lieu de musique, il n'y avait qu'une clique de clairons, une quinzaine environ. Mais l'essentiel était accompli. Nous reprîmes notre rôle d'escorte pour reconduire l'auguste personnage dans sa princière demeure, nous arrêtant exactement au même endroit que le matin, et nous eûmes de nouveau, devant nos yeux intéressés, le spectacle peu ordinaire de cette fastueuse manifestation des puissants princes asiatiques placés sous le protectorat français... à leur corps défendant bien entendu.

Il y eut ensuite fête de jour et fête de nuit.

Le spectacle de la fête de jour fut merveilleux.

Tous les sampans, toutes les jonques de Hué et des environs s'étaient donné rendez-vous sur l'immensité liquide et argentée. Tous étaient décorés de papiers multicolores: rosaces, guirlandes bandes, oiseaux, feuilles, fleurs, soleils. Il y eut des batailles, des joutes, des corsos, un carrousel nautique merveilleusement exécuté, enfin, le clou, l'apparition du fabuleux dragon d'Annam, bête apocalyptique, emblème de l'empire.

Les organisateurs avaient bien fait les choses.

Devant les tribunes officielles - l'Empereur y figurait dans son décorum asiatique - un immense espace fut dégagé sur la rivière. A un signal, la tête du monstre, énorme, effarante, commença à émerger de l'eau et à gronder en faisant manoeuvrer ses mâchoires monstrueuses aux dents terribles. Ses énormes yeux roulaient dans leurs orbites et ses écailles dorsales frémissaient avec un bruit sinistre. Aussitôt, des guerriers, presque nus, montés sur des sampans de guerre, se mirent en mouvement pour combattre cette affreuse bête. Mais celle-ci s'étirait de plus en plus, faisant saillir son corps colossal des eaux sur lesquelles il ondulait puissamment.

C'était vraiment impressionnant.

D'autres guerriers arrivèrent au secours des premiers, puis d'autres encore. Tous poussaient des cris affreux pour essayer de couvrir les hurlements du dragon qui s'allongeait de plus en plus et montrait plus de cinquante mètres de longueur. Pendant tout ce temps, des pétards par milliers ne cessaient de détoner partout, sur l'eau, sur terre, dans les arbres. Les gongs sonores et rapides battaient des airs bien rythmés sur des cadences différentes, et l'immense foule des acteurs et des spectateurs hurlait toujours, sans arrêt, sans fatigue. A la fin, le dragon entouré de trop d'ennemis, fut mis à mort, et son corps monstrueux, se dégonflant peut à peu, fut hissé dans toute sa longueur sur une multitude de sampans à la queu-leu-leu qui vinrent défiler devant l'Empereur, les guerriers le saluant soit avec leurs armes, soit par de profondes révérences.

Le spectacle de la fête de nuit fut tout différent.

Celle de jour fut grandiose; celle de nuit fut féerique. La scène du dragon, reprise aux lumières se déroula de façon splendide. On était empoigné devant la magnificence de cette fantasmagorie qui se jouait aux clartés vacillantes de centaines de mille de lampions multicolores, dont les reflets tremblottants sur l'eau moirée multipliaient le nombre. On se surprenait à haleter d'émotion devant ce spectacle enchanteur, inconnu et impossible chez nous, malgré l'emploi de l'électricité.

Je me plaisais donc beaucoup à Hué.

J'avais un service agréable qui me laissait une grande indépendance. Le cadre naturel était très plaisant, de belles promenades dans la ville, des environs intéressants pour leur charme exotique. Le sol de ce pays, fécond et toujours inondable sinon inondé, était perpétuellement recouvert de récoltes de riz, dans des rizières bien planes, bien délimitées par de petits talus qui servaient à la fois à retenir les eaux et à circuler d'une rizière à l'autre. On y voyait constamment les nhaqués (prononcer nya-quoués) enfoncés dans le sol boueux jusqu'aux mollets, occupés aux travaux de la saison. Il y étaient aidés par les gros buffles noirs, à l'aspect féroce, aux cornes terriblement pointues.

Ces bêtes, lentes mais patientes comme le temps, s'enfoncent jusqu'au poitrail dans le sol inondé et traînent derrière elles un simple crochet de bois renforcé de fer; c'est la charrue. Et c'est curieux de voir les buffles sortir lentement, avec sécurité, une patte pleine de boue, la poser et l'enfoncer en avant, en retirer une autre, puis les deux dernières, et recommencer éternellement les mêmes mouvements cadencés et lents avec une force et une patience extraordinaires; jamais un mouvement plus accentué qu'un autre et le conducteur de l'attelage suit à la même cadence patiente. Ce conducteur est généralement l'enfant de la famille, un petit bout d'humanité haut comme un enfant de quatre ans chez nous. Le merveilleux, c'est que le mastodonte qu'il conduit lui obéit au doigt et à l'oeil sans l'ombre d'une hésitation.

Par contre sur les chemins, ces buffles sont très dangereux pour les Européens. Ils ne peuvent les souffrir. Dès qu'un buffle se trouve en présence d'un casque blanc, il entre instantanément en fureur. Les yeux lui sortent des orbites, deviennent sanglants, ses naseaux lancent de la vapeur, et, soufflant bruyamment et baissant la tête, il fonce subitement et férocement. Il faut se sauver, et le meilleur moyen de s'en tirer est encore d'appeler au secours. Or, chose incompréhensible pour nous Européens, il suffit qu'un moutard de dix kilos vienne se planter devant le monstre furieux pour que celui-ci se calme instantanément. Il s'arrête brusquement à quelques centimètres du mioche, et sera tout heureux si celui-ci fait mine de vouloir monter sur son dos. Il se baisse alors, l'enfant lui met le pied sur la nuque, et on serait tenté de croire que l'animal en ressent fierté et tendresse.

A Hué aussi, j'avais suivi tout naturellement l'instinct du mâle qui le pousse invariablement à la recherche de la femelle. Je n'avais aucune raison de m'abstenir, tandis que j'avais toutes les raisons physiologiques de suivre la nature, de répondre à l'appel. Et ma foi, ce n'était pas désagréable du tout. C'était sans danger du côté des sentiments, car le coeur, c'est-à-dire l'affection, l'attachement, l'estime, la passion, l'Amour enfin, n'étaient pas de la partie. Je n'avais donc qu'à rechercher la correspondante qui me convenait le mieux au moment où je désirais correspondre. La recherche, le choix, se passait comme lorsqu'en voyage, on se sent en appétit, on s'interroge sur les plats ou la boisson qui plairaient le mieux, ce jour-là, à ce repas là. J'aimais picorer dans l'inconnu, au fur et à mesure des besoins. Et ces besoins n'étaient pas impérieux; j'avais tant d'autres distractions à côté.

Un assez grand nombre de camarades, par contre, étaient mariés à la mode du pays, c'est-à-dire qu'ils avaient loué une femme, une congaye, pour un temps déterminé. Cette location était une opération aussi naturelle que la location d'une chambre, d'un piano, d'un logement. Dès qu'on avait fixé son choix sur un objet, on versait en espèces une somme convenue, dix, douze, quinze piastres, entre les mains des parents ou soi-disant parents. Cette dot restait la propriété des dits parents à la rupture des relations si celle-ci se produisait du fait du monsieur. Dans le cas contraire, si la rupture provenait du fait de la femme - infidélité reconnue, fuite ou autre cause bien flagrante - la somme devait, théoriquement, être rendu au monsieur. Mais, faire rembourser de l'argent par un Annamite, entre dans la catégorie des travaux d'Hercule !

Ces camarades ainsi mariés n'étaient pas au bout de leurs obligations matrimoniales. La coutume voulait que, comme partout, le jeune époux fasse certaines largesses à son épouse : bagues, bracelets, parfums et autres babioles. Puis, il fallait s'assurer le home. Ca, ce n'était pas cher. pour une piastre par mois, on avait la jouissance entière d'une assez grande chambre meublée d'un bat-flanc de bois garni d'autant de fines nattes qu'on pouvait désirer, de quelques tabourets, d'une table basse, de coussins de cuir, de beaucoup de guirlandes et de rosaces en papier, de soleils, d'éventails et autres décors asiatiques, sans oublier un ou deux Bouddhas de bronze, de marbre ou de simple terre cuite.

Il fallait également assurer la nourriture et l'entretien de l'épouse. C'est normal, ça se fait partout, en Annam comme en Navarre. Les exigences étaient très différentes, suivant les goûts et le caractère de la dame. Et il y en avait de bien gentilles, fidèles, douces, dévouées et économes !

A Hué, j'ai connu un Caporal très coté, qui avait déjà trois ans de séjour en Annam et qui avait toujours refusé de l'avancement pour ne pas quitter sa congaye fidèle et aimante. Celle-là était une vraie fourmi pour son homme, Sauf le service militaire, elle faisait tout ! Il était choyé et couvé comme un enfant. Il lui remettait ponctuellement toute sa solde; elle n'en dépensait que le strict nécessaire pour elle et lui; le reste était sagement mis de côté. Il avait l'intention de se faire libérer à Hué, et d'y demeurer avec sa fidèle compagne pour s'y livrer, à eux deux, au commerce du riz. C'est peut être un cas un peu spécial, mais quand même, la belle tenue de ces unions libres n'était pas chose rare du tout.

Il y avait aussi, bien entendu, quelques garçons débauchés qui se mettaient à deux ou trois couples dans le même home. Il parait que c'est très amusant, ce genre d'exercice en communauté, avec ou sans échange des partenaires. Ces échanges étaient souvent pratiqués; ça ne tirait pas à conséquence. Là-bas, dans ces pays bénis des Dieux, les moeurs sexuelles sont très larges. La nature seule est indicatrice; la morale s'adresse à d'autres compartiments de la mentalité humaine. Le compartiment des relations charnelles reste ouvert à toutes les fantaisies. Et Dieu sait s'il y en a !

En un mot comme en cent, j'ai passé quelques beaux mois à Hué. La vie y serait peut-être devenue à la longue un peu monotone, mais, une fois de plus, le destin vint me prendre par la main pour me conduire ailleurs.

Un ordre arriva de haut lieu qui enjoignait au Capitaine commandant la 10ème Compagnie de mettre immédiatement en route sur Haïphong et Hanoï les nommés un tel et un tel, entr'autres Hubin Auguste dit Georges. C'était pour aller déposer comme témoin devant le Conseil de Guerre du Tonkin, siégeant à Hanoï, dans une affaire de rixe, coups à supérieur, qui avait eu lieu deux ou trois mois auparavant, sous une véranda de ma Compagnie, entre un soldat ivre furieux et un Caporal qui voulait l'envoyer coucher.

Je fus fort surpris de cet appel à mon témoignage, car je n'avais pas été témoin direct du fait. J'étais à ce moment là au bureau. Mais, en y réfléchissant, je me suis souvenu que j'y étais seul au moment ou le Caporal frappé y était venu, à l'issue de la rixe, pour parler au sergent-major. C'était sans doute pour cette raison qu'il avait dû prononcer mon nom. En tout cas, cette décision m'enchantait, car je n'aurais jamais pu inventer une occasion pareille pour quitter Hué et aller voir d'autres sites, d'autres contrées réputées pour être plus intéressantes encore. Et c'était vrai.

Le jour dit, on reprend la chaloupe chinoise à l'embarcadère du marché. Elle était beaucoup plus grande, plus confortable que la première, avec un immense pont promenade au dessus du pont principal. De plus, nous n'étions que cinq ou six. Nous profitâmes donc de ce beau voyage que nous fîmes dans de bonnes conditions de confort et par un beau temps net, clair, sans vent. Nous arrivâmes tard dans la soirée dans la rade de Tourane, où nous vîmes à l'ancre, au milieu de la baie, le grand paquebot illuminé qui devait nous prendre comme passagers.

La chaloupe nous y conduisit, et accosta sans encombre. Aussitôt, nous voilà à grimper l'échelle de coupée et à déboucher sur la coursive qui longeait la salle à manger des premières classes, resplendissantes de lumières et garnie de nombreux dîneurs en smokings blancs et de dîneuses en peau et en chevelures étincelantes, la masse des chignons piquée des mille feux des diamants de leurs peignes. Il sortait de cet antre attrayant de suaves odeurs de cuisine recherchée qui vous retournait les narines, de suaves odeurs de femmes parfumées, et un brouhaha de gaies conversations animées, ponctuées des rires perlés et sonores de femmes en joie de vivre et de bien vivre. Nous n'en avions que les effluves et les échos, mais c'était déjà ça...

On nous appela pour notre repas, que nous primes dans une gamelle de fer battu, posée sur le panneau fermé de la cale avant, sous les palans qui n'étaient pas encore serrés. On puisait à tour de rôle dans cette grande bassine, avec sa cuiller et sa fourchette, et, ma foi, sans femmes aux chevelures étincelantes, sans rires et sans relents suaves, nous avons quand même satisfait notre appétit. Puis je suis allé prendre ma place préférée sur un bateau, la pointe de la proue, abandonnant les plaisirs de la masse et faisant mon dessert de philosophie. Là, j'ai étendu ma couverture sur le pont et moi sur la couverture, me laissant bercer mollement par le long tangage du bateau et admirant la clarté scintillante des étoiles dans un ciel pur et sombre.

Le navire avait repris sa course. C'était un beau vapeur de la Compagnie des Messageries Maritimes, annexe du courrier, c'est-à-dire faisant la navette entre Saïgon, Tourane, Haïphong et retour, en connexion d'horaire avec le grand paquebot poste de Marseille, Saïgon.

Vers minuit, à peu près, les quatre double coups de cloche ont été sonnés peu après, j'ai pu assister à un lever de lune splendide. A l'est, une immense clarté rouge a commencé à illuminer l'horizon; puis quelques secondes après, un disque encore plus rouge a paru d'abord lentement au-dessus de l'eau, comme ferait la tête d'un curieux se montrant prudemment au-dessus d'un mur pour voir ce qui se passe de l'autre côté. Subitement, tout le globe a surgi, globe déformé et d'un rouge écarlate. Insensiblement, le rouge, l'orange tourna au jonquille - canari, et enfin la belle lumière laiteuse et brillante s'épandit sur la mer frisottante qu'elle fit resplendir des millions de feux de sa moire dansante. Ah! que c'était beau!

Et voici où la philosophie me servit de dessert.

Je pensai alors que c'était moi le privilégié, sur mon pont tout nu, comme un clochard qui jouissais de ce merveilleux spectacle tout gratuit, sans rires grassouillets autour de moi, sans odeurs de femmes dénudées mondainement, alors que tous ceux et celles que j'avais vus et vues en bas, sous les ors artificiels et frelatés de la salle à manger, souffraient peut-être, dans leurs cabines étroites, étouffantes, d'une insomnie insupportable et lugubre, ou d'une compagnie indésirée aux relents trop intimement humains.

Puis j'ai dormi, comme un mort, jusqu'à l'aube.

Mais ce que le poète appelle l'aurore aux doigts de rose s'est présenté à moi sous la forme de deux matelots de ponts armés d'une manche à eau. Ils m'ont fait déguerpir de mon dortoir sous prétexte de laver le pont à grande eau. Comme si je l'avais sali ! Bien entendu, j''ai obtempéré immédiatement et j'ai été me faire récompenser à la cuisine du bord où un marmiton complaisant m'a passé une pleine gamelle de café bien chaud et bien sucré. Il n'y avait toujours pas le décor, mais il y avait le café, qui était le principal de l'affaire.

Cette journée là s'est passée je ne sais plus comment comme une journée en mer, probablement, alors qu'on est isolé au milieu de la nappe sans fin que le bateau déchire à l'avant et mâchonne à l'arrière.

Au matin du troisième jour, on aperçut, au loin une masse qui se dégageait à l'horizon. C'était la baie d'Along.

On arrivait.

Petit à petit l'horizon s'avançait vers nous, amenant avec lui la vision extraordinaire de cette multitude de dolmens plantés sans ordre dans la mer d'une transparence merveilleuse. Il y en a de toutes formes, de toutes tailles, de ces rochers : des pointus comme d'énormes crayons qui auraient la pointe en l'air; des trapus comme de monstrueux hippopotames à l'affût de je ne sais quoi. D'autres rappellent les minarets des mosquées islamiques. Certains ont la forme d'une longue table sur laquelle la végétation s'est installée librement, en dépit des typhons qui soufflent pourtant assez souvent dans ces parages. Et tout ça est enchevêtré d'une invraisemblable façon. Les initiés, cependant, en connaissent les moindres passes, les larges routes, les bons mouillages, les mystérieux refuges marins, sous-marins, terrestres.

Comme en se jouant, notre navire passa au milieu de ces écueils formidables qu'il frôla avec sûreté et sécurité, et vint mouiller ses ancres dans une merveilleuse crique tout entourée de ces sentinelles étranges et immobiles.

Notre grand courrier étant arrivé à l'heure de la basse mer, il devait attendre, pour continuer sur Haïphong, la remontée de la marée. C'est pourquoi nous trouvâmes un autre vapeur plus petit qui nous attendait pour transporter tous les passagers et leurs bagages à main à Haïphong, en remontant l'immense embouchure du fleuve rouge qui roule des masses considérables d'eaux épaisses et jaune rouge qui lui ont donné son nom.

Arrivés à destination, le débarcadère nous tendit gentiment son plancher, et, à peine avions nous mis le pied sur la grand place qui y fait suite, que nous fûmes assaillis, comme à Saïgon, par une nuée de pousse-pousse qui se battaient presque pour avoir notre clientèle de quatre sous ! Pas plus! Mais quatre sous vite gagnés parce qu'il n'y a que quelques foulées entre cet endroit et la caserne du 10ème de Marine que tous les pousse-pousse connaissent bien, depuis le temps qu'ils en charrient le personnel !

Me voici donc de passage dans une ville nouvelle pour moi, et, d'après le premier aspect général, considérable. Déjà le trafic rencontré sur le fleuve montrait l'activité du commerce. Dans la rivière même, juste en face des docks immenses du port fluvial, une dizaine de grands cargos étaient ancrés et évitaient au courant bien sagement: c'étaient des bateaux japonais, chinois, anglais, hollandais, peut-être un français, pas sûr; car il était remarquable combien rarement on pouvait voir notre pavillon dans ces mers qui pourtant grouillaient de navires de toutes nations. Les courriers, ceux qui sont subventionnés par l'Etat, oui. Mais les autres, ceux qui doivent travailler à leurs risques et périls, très peu pour les Français. Il y a bien quelques capitaines hardis qui font du fret libre; ceux-là, on les appelle des casse-cou, des aventuriers; tout juste si on ne les appelle pas pirates. Cependant, s'il s'agit de capitaines anglais ou japonais ou allemands ou hollandais, ah! alors, tout change: on inventerait des courbettes supplémentaires si ce compartiment n'était pas déjà très fortement pourvu !

Bon. Ce n'est pas tout ça. Si on allait faire un tour en ville, ce soir, après le repas aussi pantagruélique que ceux de Saïgon? ça va?

Allons-y.

- Ke che! A oie! ça veut dire, pousse, amène toi.

Je suis tout seul sur la porte du quartier. C'est bien visible. J'ai appelé un seul pousse. Mais c'est dix qui m'arrivent en trombe tout autour de moi et, en même temps, baissent leurs vingt brancards à mes pieds, littéralement à les toucher. Rien d'autre à faire dans ce cas-là qu'à reculer dans les brancards de celui est qui est derrière moi, et à me laisser tomber sur le siège moelleux. Miracle plus un seul pousse. Mon choix ayant été manifestement fait, les autres se sont envolés comme une troupe de moineaux, et ont été se remettre bien sagement à leur poste d'attente juste en face de la sortie de la caserne.

Merveilleux!

- Où toi y en divé? me demande le cheval humain jaune. (où veux tu aller?)

- Toi y en a divé comme toi y en a vouloir, ine l'heure. (tu iras ou tu voudras, une heure)

- Moi y en a bien complisse. Balade. (J'ai compris promenade).

Et nous voilà partis, au petit trot. Ca me rappelait, mais en plus pittoresque, les flâneries en filanzane dans les rues heurtées de Madagascar. J'aimais beaucoup mieux Haïphong, ses belles avenues larges et ombragées et ses pousse-pousse confortables.

Cette première sortie se fit entre chien et loup. Je n'avais donc plus ce casque sur le crâne, cette affreuse et incommode cloche de liège qui, pourtant, est indispensable à tout européen au Tonkin, de huit heures du matin au moins à cinq heures du soir au plus tôt.

Ce fut en képi, plus léger et plus seyant que je fis promener ma précieuse personne dans les diverses avenues, boulevards, rues, ruelles de la grande ville de Haïphong. Je n'ai retenu le nom d'aucune artère, ce qui m'arrive souvent dans les villes. Habitué à la brousse, je me dirige dans n'importe quelle ville inconnue. Le pousse m'a mené, à travers les beaux quartiers, ornés de magnifiques banians, le long d'un canal que nous avons traversé plusieurs fois sur plusieurs ponts, jusqu'à la ville indigène, moins belle à notre point de vue d'Européen, mais beaucoup plus pittoresque, animée, grouillante et parfumée de cette senteur âcre spéciale de demi pourriture qui y règne en tous temps. Cette odeur forte vous prend au nez dès l'arrivée, mais, chose étrange, au bout de quelques minutes, on n'y fait plus attention; on ne la sent plus, et on n'en emporte pas le relent lorsqu'on sort de cette foule sans cesse agitée.

Mon heure de pousse étant terminée, je réglai mon conducteur et je terminai la soirée en m'en revenant au quartier, à pied, en flânant, regardant à gauche et à droite, sans autre but que de me régaler du spectacle nouveau et intéressant que m'offrait cette belle ville et en me fiant à ma faculté d'orientation pour demeurer dans la bonne direction. C'est si agréable de se conduire ainsi par la main.

Là comme à Saïgon, je vis que le commerce de détail était entre les mains des Chinois. Depuis les petites boutiques modestes de tailleurs, cordonniers, repasseurs, jusqu'aux somptueux magasins d'épicerie, genre Potin, des Chinois partout. Et toujours les Chinois d'antan, avec leurs belles queues de cheveux noirs, luisants, bien nattés, soigneusement rasés sur le front et autour des oreilles et sur la nuque, exactement le contraire des moines européens qui ne gardent, autour du front et de la nuque qu'une mince couronne de cheveux et rasent tout le reste du crâne.

Comme partout, il y a des gens plus ou moins avantagés sur leur système pileux, ce qui fait que l'on voyait, côte à côte, des Chinois arborant de somptueuses nattes, larges, épaisses, longues jusqu'au pliant des genoux, tandis que d'autres n'avaient qu'une maigre queue peu fournie et allongée artificiellement par de faux cheveux en soie noire. De même pour leur faces: il y en avait de belles, avenantes, plaisantes, sympathiques; d'autres, au contraire, qui, sans être répulsives, étaient franchement vilaines, affreuses. Le mauvais effet était très atténué par leur mise généralement soignée, par leurs manières affables, le milieu dans lequel ils évoluaient; mais ces mêmes vilains bougres, habillés en pirates et postés au coin d'un bois auraient été capables de faire évanouir de frayeur les femmes sensibles... et certains hommes aussi je pense.

Ces Chinois de comptoir portaient à peu près tous le même costume : une grande veste de toile de couleurs variés, bien souvent grise à fines rayures bleues dont la coupe tiendrait du dolman militaire, à cause du col droit, et du paletot de pyjama, à cause des boutons d'étoffe et des brandebourgs de ganse assortie qui les fermaient.

La forme de leurs pantalons était aussi un compromis entre le pantalon de pyjama, par le haut, tenu par une ceinture coulissante en ganse, et le caleçon, par l'étroitesse des pans qui venaient serrer la cheville, recouverts par le haut des chaussettes. Ils portaient des chaussures de drap à épaisses semelles de feutre, dont la pointe se relevait comme la toiture de leurs temples. La plupart restaient tête nue. Cependant, dans les grands magasins certains étaient coiffés de la traditionnelle calotte demi sphérique noire, surmontée d'un bouton en étoffe ou en corozo. Je suppose que les chinois aux calottes étaient des chefs à un titre quelconque.

Dans ces boutiques, de quelque spécialité qu'elles fussent, même empressement commercial des vendeurs, même rapidité de livraison, même complaisance à satisfaire la moindre fantaisie du client ou de la cliente. Même sourire engageant et reconnaissant du caissier qui recevait le prix de la vente, élevé ou non. Ce que j'ai admiré aussi maintes fois chez ces caissiers ou chez les comptables, c'est la rapidité prodigieuse avec laquelle ils font leurs opérations arithmétiques au moyen d'une simple petite boite contenant quatre ou cinq tringlettes horizontales et parallèles, sur chacune desquelles se glissent de petites boules d'ébène ou d'ivoire, suivant le cas ou la fantaisie. Cette boîte à calculer qui est au moins aussi ancienne que Confucius et dont les Chinois se servent aujourd'hui encore de la même manière a certainement inspiré nos constructeurs modernes de machines à calculer. Les Chinois, eux, n'ont pas besoin de nos mécaniques compliquées : en faisant glisser les boules rapidement vers la droite ou vers la gauche, dans un ordre voulu, soit d'une tringle, soit d'une autre, soit de plusieurs ensemble, les comptables chinois obtiennent instantanément le résultat de n'importe quelle opération des quatre règles élémentaires : addition, soustraction, multiplication, division.

Tout cela m'amena, ce soir-là, à rentrer me coucher comme le moindre petit bourgeois de Castellane ou de Lambezellec.

Le lendemain, en effet, on reprenait le chemin du débarcadère de la veille qui se muait, pour la circonstance, en embarcadère. Trajet en pousse, naturellement, et je grimpe à bord d'un grand fluvial, dans le genre de celui qui m'avait été chercher en baie d'Along, et je dépose mes bagages dans un endroit propice du pont supérieur. Celui-ci était réservé aux seuls Européens, fort heureusement, car en dessous, sur le pont de service, c'était un invraisemblable entassement d'indigènes des deux sexes, augmentés de nombreuses marmailles et de montagnes de colis divers: caisses, paniers, sacs, filets, paquets, hardes, chiens, canards, poules, pigeons et je ne sais quoi encore. Une pièce d'une sapèque (environ 1/2 centime) jetée d'en haut n'aurait pu toucher le plancher de ce pont si garni où, entre les pieds nus des gens, on voyait les flaques rouges que les chiqueurs et les chiqueuses y lançaient adroitement. Le tout accompagné de criailleries incessantes et de l'affreuse odeur dégagée par cet amas humain.

En haut, nous n'étions qu'une trentaine de Blancs, dont une dizaine seulement d'aussi basse classe que moi. Nous avions droit, nous, ces dix, au pont et aux bancs de bois qui s'y trouvaient, fort nombreux et confortables. Les autres, les privilégiés du sort, se partageaient diversement les conforts supérieurs qui leur étaient réservés. Les sous-officiers, au nombre de quatre, avaient droit à une gentille petite pièce bien aménagée, avec couchettes claires le long des parois et grande table au milieu. Ils y pouvaient écrire, jouer, prendre leurs repas que le bord leur fournissait moyennant finance, ce que, d'ailleurs, nous pouvions nous procurer également... Mais par la grâce d'un Caporal d'ordinaire généreux, nos musettes étaient si bien garnies que nous n'avions vraiment besoin de rien : poulets, crevettes, omelette, jambon, gelée de porc, veau rôti, tomates et concombres. Comme vaisselle, nous avions notre pain, notre couteau qui était en même temps fourchette, notre philosophie insouciante, et, brochant sur le tout, notre appétit enviable. Nous n'étions donc ni envieux, ni jaloux. Nous étions bien trop biens pour ça !

Au dessus des sous-officiers, il y avait la première classe, dans laquelle on distinguait les officiers combattants, les non combattants et les fonctionnaires civils. Tous ceux-là avaient droit à beaucoup de choses absolument indispensables pour un voyage de 16 à 18 heures sur le Fleuve rouge. D'abord, une enceinte réservée, limitée par des barrières et des écriteaux: tout comme dans les jardins zoologiques, le public roturier a ses allures franches; tandis que les êtres nobles se tiennent noblement derrière des grillages. Dans cette enceinte réservée, il y avait des cabines à deux couchettes, un salon fumoir et une salle à manger luxueusement décorée où l'on servait le repas du soir, le seul à prendre à bord, qui, comme il se doit, était gracieusement offert par Marianne.

Ces Messieurs ne mangeaient pas comme le commun des mortels. Ils étaient servis par la nombreuse boyerie du bord, augmenté de leur boyerie personnelle, car ils montaient à bord à Hanoï avec leur domesticité personnelle, trop habitués à elle pour pouvoir s'en passer, même pour un court trajet. Il est vrai que, pendant les 16 heures du voyage, il y en avait 7 ou 8 de nuit, et alors, ...ma foi... il y avait de ces boys qui étaient vraiment trop jolis. Tous boys et patrons, étaient élégamment habillés de blanc immaculé, et, pendant que ces derniers mangeaient noblement, les premiers étaient attentifs aux moindre gestes de désir des maîtres. Quant aux pankha qui fonctionnait incessamment, il avait été royalement confié à une espèce de pirate déguenillé qui, assis nonchalamment à même le pont, tirait sur le bambou pour faire marcher l'éventail collectif. De temps en temps, un "maoulen" féroce aboyé aux oreilles du pirate-panka venait le faire sursauter et activer son mouvement de balancier pendant quelques secondes, après quoi, il reprenait sa cadence plus moelleusement somnolente jusqu'à la prochaine secousse.

Profitons de ce moment neutre de notre navigation où il n'y a plus rien à voir dans le paysage pour expliquer ce que c'est que ce pankha Le fleuve coule toujours, jaune et épais, avec le même empressement entre ses berges inondées. La campagne, à perte de vue, n'est plus qu'une immense rizière en pleine végétation. On ne voit plus émerger que les bouquets d'arbres, palmiers ou autres, qui indiquent l'emplacement des villages, perdus dans ce marécage continu. Nous en avons comme ça pour jusque demain matin, alors, autant parler d'autre chose, du pankha pour commercer nous verrons par la suite, s'il nous arrive un peu d'inédit.

Le pankha vient, dit-on des Indes. C'est un instrument composé de deux parties principales l'une rigide, l'autre volante. La partie rigide est formée par un cadre de bois léger, rectangulaire, d'une longueur en rapport avec les dimensions de la pièce à aérer un mètre, trois mètres, à volonté, et d'une hauteur d'environ 40 centimètres. Ce cadre est entièrement recouvert d'étoffe ou d'une simple natte et est suspendu au plafond verticalement, le grand côté parallèle au plafond. Sous ce grand côté est cousu un volant de même étoffe plissée et alourdie par de petits plombs glissés dans l'ourlet du bas. Ce volant a généralement 50 centimètres de hauteur. On suspend l'appareil de façon que l'ourlet de ce volant se trouve à environ 50 centimètres au-dessus de la tête des gens à éventer. Dans le milieu de la tringle du bas on attache une longue et forte corde que tient par l'autre bout le boy-pankha, l'homme qui va manoeuvrer l'affaire. Assis ou debout, ce manoeuvre n'aura qu'à tirer constamment sa corde pour imprimer au pankha un mouvement de va-et-vient continu, comme celui d'un balancier d'horloge,

Entraîné par le mouvement, le volant, alourdi par ses plombs balaye l'air qui est au-dessous de lui et produit cette ventilation à deux temps si agréable que, maintenant, malgré la commodité et la discrétion du ventilateur électrique, les sybarites coloniaux préfèrent de beaucoup le pankha, plus doux, plus lent, silencieux, pas de bourdonnement qui peut flanquer le cafard à la longue. Par contre, il n'est pas discret, dira-t-on, puisqu'il faut un homme curieux, témoin, pour le faire marcher. Oui, c'est vrai. Mais d'abord, dans presque toutes les circonstances il y a toujours des boys qui rodent par-ci, par-là, à l'heure des repas, des apéritifs, du thé, alors le pankha de plus ou de moins, ça n'a aucune importance. Lorsqu'il s'agit d'une visite intime par contre, le pankha pourrait être de trop. Mais, "il y en a bon manière". D'abord dans ce cas spécial mais courant, le pankha instrument est tout ce qu'il y a de plus recommandé. Car, n'oublions pas que nous sommes en Indochine, pays de grosses chaleurs, où la tenue de cérémonie de notre premier père s'allie très bien avec la même tenue de notre première mère. Et, ma foi, dans cette tenue, la douce caresse de l'air brassé par le volant du pankha est très apprécié des descendants du père et de la mère en question. Elle fait même partie de la conversation. Et pour pallier aux inconvénients du pankha-moteur on le met dehors: on perce un trou dans la muraille, à la hauteur du plafond, et on y fait passer la corde de l'instrument. Le pankha moteur s'en empare, et, ce moteur étant homme et non machine, n'ignorant donc rien de l'homme ni de la femme, il fait son office le mieux du monde, beaucoup mieux qu'un moteur électrique, même particulièrement bien réglé: celui-ci n'aura jamais la manière. Connaît-il quelque chose à la volupté?

Voila qu'il fait tout à fait nuit. Nous allons préparer notre dodo sur le meilleur creux de ce banc de bois très propre, et nous y roupillerons sans vergogne, sans nous occuper des faits et gestes des gens du quartier réservé. Chut, bonsoir!

Et voilà pourquoi, sans doute, nous arrivâmes le matin à 8 heures au débarcadère d'Hanoï, après avoir fait une entaille aussi vite refermée qu'ouverte dans la cohue des barques, sampans, jonques, amassées en paquet aux alentours du dit débarcadère.

Pousse-pousse comme toujours, et, avec plusieurs coups de pattes, -c'était assez loin - nous arrivons au quartier du 9ème Régiment d'infanterie de marine, dans la citadelle. Sur le vu de nos papiers, on nous dirige sur le dépôt des isolés, où un sergent-major très aimable nous accueille, nous loge et nous dit de "laisser pisser le mouton", expression qui, en langue verte, veut dire "vous en faîtes pas" ou encore "attendez les ordres". En tout cas, ce n'était pas difficile à réaliser.

Je suis resté là, à Hanoï, une quinzaine de jours, à ne rien faire absolument c'est à dire que j'aurais pu ne rien faire du tout. Mais comme c'est là une chose difficile, j'offris mes services bénévoles au sergent-major qui les accepta sans difficulté et les utilisa au mieux et pour lui, et pour moi-même. C'était beaucoup plus agréable de passer quelques heures intelligemment en compagnie de gens intelligents que de passer ces mêmes heures à regarder voler les vautours. Au moins, le soir, on sortait avec plaisir et avec des camarades sympathiques qui connaissaient la ville de Hanoï, et à tous points de vue, sans exception.

Ces quinze jours filèrent avec une rapidité inouïe qui n'eut d'égale que celle avec laquelle filèrent d'autres quinze jours, dans cette même ville d'Hanoï, l'année d'après. Nous y viendrons au moment voulu. Pour l'instant, nous en sommes à mon premier séjour. Au bureau du "Chef", outre l'avantage de la distraction agréable, j'avais fait la connaissance du Caporal adjoint Vasel, également ex-sous-officier, mais de l'infanterie de ligne en France C'était un chic type, de bonne famille instruit, musicien, et Bohème de nature. Fils de famille, il avait raté le bachot par paresse, insouciance, ou mépris, et, ensuite, n'ayant pu ni su rien faire d'autre que de manger les subsides que sa famille lui octroyait, il avait eu un jour, l'idée d'aller les manger dans un autre cadre, et c'est ainsi qu'il vint au 9ème de Marine à Hanoï, où il menait une vie de petit pacha, avec quelques camarades qui étaient dans le même cas que lui.

Il me prit en sympathie, et, souvent m'emmena le soir dans le petit pavillon que ce club avait loué en ville, et fait meubler très gentiment. Pavillon discrètement caché sous un fouillis de bambous, de bougainvilliers, de lauriers roses, de palmiers-phoenix et autres végétations luxuriantes. Il y faisaient de la musique, violon, violoncelle, piano. Ils y prenaient le thé ou s'y livraient de temps en temps à des agapes plus substantielles, dont les éléments étaient fournis par le très grand et très chic restaurant chinois tout proche. Ce pavillon leur servait aussi de fumerie, mais pas à eux seuls. Souvent, lorsqu'ils avaient une permission de la nuit ou simplement de minuit, ils s'y réunissaient avec des amis civils, hommes et femmes, et s'y livraient à des débauches de fumée empoisonnée et paradisiaque.

Le caporal Vasel était le plus intoxiqué, car il pratiquait la "toufiane" (pipe à opium) au quartier, avec le sergent-major lui aussi opiomane invétéré. Là, ça leur était commode. Ils n'avaient pas de permission à demander. La chambre du sergent-major organisée en un tour de main par le boy bien stylé, se transformait aisément en fumerie. Des nattes par terre, des coussins doux pour les coudes, des coussins durs pour la nuque, la tête, une tablette basse, des pipes de bambous ou d'ébène, la lampe à brûler la drogue et la boite pour la drogue elle même. Les amateurs n'avaient plus qu'à venir et à se mettre en tenue, c'est à dire qu'il leur suffisait de se faire déshabiller entièrement par leur boy et de se faire mettre immédiatement soit un pyjama, soit un kimono pour l'aisance du corps. Ensuite, ils s'étendaient à terre, de tout leur long, mollement, sur les nattes fines et moelleuses, le coude sur un coussin, et, chacun son tour, aspiraient à pleins poumons la fumée âcre et odorante que dégageait la boulette noire en grillant devant la lampe, sur le fourneau de la pipe. Le boy ne faisait que cela, inlassablement. Accroupi entre les fumeurs, il préparait la boule d'opium en la tournant savamment au bout d'une longue aiguille. Lorsque cette boule était à point, il la déposait sur le fourneau de la pipe que le fumeur présentait à la flamme pour faire grésiller et brûler la pâte en en aspirant la fumée par l'embouchure.

Ce petit jeu durait ainsi sans mot dire, jusqu'au moment où, le nombre de pipes ayant été atteint, l'effet de la drogue se faisait sentir en suggérant à ses amants les ivresses que leur imagination leur dispensait. A partir de ce moment là, une pipe ou deux par-ci par-là prolongeaient cette extase ineffable qui, parait-il transporte le fumeur dans des paradis insoupçonnés du