Georges Hubin
036
Au fil de mes jours
Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre
Tome I
1875 - 1965
Guerre 1914 - 1918
Nice, Juin 1987
LES GUERRES DU XX
e SIÈCLEA TRAVERS LES
TÉMOIGNAGES ORAUX
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Collection Michel El Baze
réalisée dans le cadre de lAssociation Nationale des Croix de Guerre
et des Croix de la Valeur Militaire
2 Place Grimaldi - 06000
Tél. 0493878677
Récits de vie des Anciens Combattants,
Résistants, Internés, Déportés, Prisonniers
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Pour l'enrichissement de la
mémoire collective
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Musée de la Résistance Azuréenne.
Le Témoin.
Analyse du témoignage
De 1878 à la Grande Guerre
Ecriture : 1937 - 1000 pages
036 - Tome I - La Légion. Madagascar
037 - Tome II - L'Indochine. L'A.O.F
038 - Tome III - Nouveau départ
039 - Tome IV - Au Canada. La Grande Guerre
040 - Tome V - Les Eparges
Préface de Monique HUBIN
Il s'est illustré un peu partout dans le monde, mais il ne devint jamais illustre !
Après avoir écrit d'un seul jet ses "mémoires" en 1937, mon père, Georges Hubin (05-02-1875 - 10-11-1965) les laissa dans sa bibliothèque jusqu'au jour où, s'apercevant qu'il ne pouvait plus se relire, il me demanda de lui en faire une copie dactylographiée, ce qui donna ce recueil de 1 000 pages, pleines d'aventures qui nous émerveillent chaque fois davantage.
Comment un homme de taille moyenne, de famille modeste, sans aucune ressource au départ, mais l'esprit plein du désir d'accomplir de grandes choses au milieu de grands espaces, a-t-il pu traverser tant d'épreuves, connaître tant de joies et de peines diverses ?
Il aurait pu, à plusieurs reprises s'organiser une vie de rêve, mais chaque fois, le démon de l'aventure le reprenait, et sa route prenait un nouveau virage.
Il faut avoir lu toutes ces pages si fécondes en événements de toutes sortes, pour essayer de comprendre quel était son idéal si souvent déçu. Il était d'ailleurs trop idéaliste pour tirer profit de toutes ces situations. La preuve nous en est donnée par la fin de ses mémoires où, désabusé, vaincu par la "petitesse" de l'Administration, il se résigne à essayer de vivre comme tout le monde, malgré le terrible handicap que lui a laissé sa dernière blessure de guerre, lui bloquant toute l'articulation de la hanche et de la jambe gauche. Cette grave mutilation et toutes ses conséquences : impossibilité de se baisser, de s'asseoir, dépendance d'une tierce personne pour toutes ces petites choses de la vie (s'habiller, se chausser ), altération probable de son caractère fougueux, etc Il la subira quand même pendant près de 50 ans sans jamais se plaindre. Et Dieu sait si le contraste avec l'homme d'action qu'il avait été devait être grand !
Il n'a certainement jamais cessé de ronger son frein, mais en silence. Et ses rêveries devaient souvent le ramener en plein désert du Sahara, la nuit sous les étoiles à Madagascar dont il nous vantait les beautés avec tant de fierté, au Tonkin, dans la baie d'Along, pour lui, l'endroit le plus merveilleux au monde, au Canada où il vécut réellement la vie des trappeurs et dont l'épisode nous rappelle textuellement "Maria Chapdelaine". Sans parler de la guerre, sa guerre à lui vécue si intensément, mais si douloureusement aussi !
Et sans compter le grand amour de sa vie : sa femme Magdeleine, notre mère, pour qui il a su commettre les pires folies, mais qui a su si bien l'entourer pendant ces longues années où elle fut sa "tierce personne" aimante et dévouée pour l'aider à surmonter ses épreuves.
Néanmoins, après avoir couru tant de dangers, avoir souffert de tant de blessures de toutes sortes, cet homme, notre père, a quand même encore vécu de longues années en famille, avec ses enfants et petits-enfants. Et il a fallu qu'un petit morceau de pomme resté en travers de sa gorge, en vint à l'étouffer à près de 91 ans (alors qu'il était toujours en pleine possession de ses facultés intellectuelles) pour que s'éteigne, en quelques heures, cette vie si riche de connaissances les plus diverses, si intense en actions et en émotions, si extraordinaire, en somme que bien souvent, la réalité dépasse la fiction.
Mais il faut le lire pour le croire, aussi, je vous en laisse tout le plaisir.
He illustrated himself a bit everywhere but never got illustrious !
After writing his memories in one go in 1937, my father, Georges Hubin (05/02/1875-10/11/1965) left them in his library until the day when he realised that he could not read again his own writing, asked me to type them, which gave this work of more than 1000 pages, full of adventures and which fills us with wonderment more and more each time we read it.
How could a man of average height, of modest origin, without any income at first, but his mind full of the desire to accomplish great things in the middle of great spaces, go through so many ordeals, through so many joyful and painful moments ?
He could have settled in a dreamlike way of life, but each time the appeal of adventure was gripping him and his life was taking a new turn. One must have read those pages so fruitful in all sorts of events to be able to understand the nature of his goal so often missed or thwarted. He was anyway too much of an idealist to take advantage of all those situations.
This is clearly visible at the end of his Memories, where disillusioned, defeated by the narrow mindedness of the Civil Service. he end up trying to live like everyone else, despite the terrible disability that his war wound left on him, blocking all the join of the left hip and of the left leg.
This mutilation and all its consequences, that is to say, unable to bend, to sit down, depending on somebody for all the little things of life like putting on his shoes, getting dressed, probable dampening of his impetuous mood, he will go through it for almost fifty years still without complaining, and God know how big the difference with the man of action that he used to be must have been.
He probably never stopped fretting, but always silently, and his musings must have often brought him back in the middle of the Sahara, at night under the stars in Madagascar, the beauty of which he was telling about so proudly, in Tonkin, in the bay of Along, for him the most beautiful place on earth, in Canada when he lived the real life of trappers, and the account of which reminds us textually of "Maria Chapdelaine", no need to talk about war, his own war that he lived so intensely, but so painfully also.
That is without setting store by the great love of his life, his wife Magdeleine, our mother for whom he was able to perform the craziest things, but he knew how to be with him throughout those long years, during which she was this "other person", loving and dedicated, to help him overcome his ordeals.
Nonetheless after braving so many dangers, and suffering so many wounds, of all sorts, this man our father, still lived for many years with his family, his children and grand children. It only took a little of apple stuck in the middle of his throat to choke him at nearly 91 years of age, while he was still in full possession of his intellectual capabilities, and put an end in a few hours to a life so rich in experiences of the most varied sorts, so intense in actions and emotions, so extraordinary in fact that often reality would supersede fiction.
But you have to read it to believe it, and I leave you with the pleasure of doing it.
POSTFACES de Michel EL BAZE
Tome I
Pressé d'échapper à la quiétude familiale, angoissé par "une frousse intense de se laisser embourber", le jeune Hubin Georges a 18 ans lorsqu'il est autorisé par ses parents à s'engager dans "la biffe" et ne réalisera son rêve qu'une année plus tard dans la Légion.
Là commence l'aventure d'une carrière militaire qu'il abandonnera en 1917 après avoir été blessé aux Eparges et accompli 24 années de services dont 13 années de campagnes.
Avec lui, dans ce Tome 1, nous vivons son enfance, son adolescence et nous découvrons l'Algérie et Madagascar d'avant 1900.
Eager to break away from the peace and quiet of family life, gripped by a terrible anguish to get rusty, young Hubin Georges is 18 years old when his parents allow him to join the "biffe" (infantry), and will only fulfil his dream one year later in the legion.
This is the start of a military career that he will give up in 1917 after being wounded at the Eparges and having accomplished 24 years of service 13 of which in campaigns.
With him, in that first volume, we live his childhood and adolescence and we discover Algeria and Madagascar as it was prior to 1900.
Tome II
Ici Georges Hubin abandonne la Légion et ses galons de Sous-Officier pour s'engager dans l'Infanterie de Marine à seule fin de repartir aux Colonies.
Ici nous découvrons l'Indochine, l'Afrique Occidentale Française et le Soudan.
Here George Hubin leaves the Legion and his rank as petty-officer go back to the Naval Infantry with only one goal that of going back to the colonies.
Here, we discover at that stage Indochina, French West Africa and Sudan.
Tome III
Libéré du Service Actif en 1900, Georges Hubin qui a maintenant 25 ans retourne en France pour entreprendre une carrière commerciale en profitant de sa connaissance des Colonies.
Nous retournons en Afrique : le Soudan, Bobo-Dioulasso, la Gold-Coast.
De nouveau la France en 1904 puis le Mossi en 1905, la France encore en 1907 et encore l'Afrique.
Released from active service in 1900, Georges Hubin who is 25 years old at that point, comes back to France to start a business career using the knowledge he had acquired of the colonies.
We then go back to Africa, Sudan, Bobo-Dioulasso, The Gold Coast.
France again in 1904, then the Mossi in 1905, France again in 1907, and again Africa.
Tome IV
Nous sommes en 1908 en Europe où les conditions de vie lui paraissent étriquées et ne peuvent donc convenir à Georges Hubin.
Alors où aller ?
L'Afrique ? Non. C'est fini.
La Légion ? Tentant, mais à 33 ans, non. Trop vieux !
Le Maroc ?
Alors l'Argentine ou le Canada qui offrent des facilités aux émigrants. Et Hubin opte pour le Canada où nous vivons avec lui ses nouvelles expériences.
Puis le 2 Août 1914 c'est l'incorporation et la Grande Guerre qui commence !
We are in 1908 in Europe were the conditions of life seem limited and therefore are not suitable for Georges Hubin.
So where can he go ?
Africa ? No it is over.
The legion ? Tempting, but at 33 years of age, no too old.
Morocco...?
So Argentina or Canada which offer facilities for the emigrants. Hubin then chooses Canada, where we live with him his new experiences.
Then on the 2nd of august 1914, he is enrolled in the army, it is the beginning of World war !.
Tome V
Le Tome V et dernier du récit de vie de Georges Hubin nous fait vivre sa guerre et ses désillusions finales. Lorsque, réformé numéro 1 avec pension pour blessure de guerre en 1917 aux Eparges, il doit lutter contre l'Administration pour faire reconnaître son droit.
The Vth volume which is the last one of the account of the life of Georges Hubin tells us of his life during the war and its eventual disillusions. He is declared unfit at the high degree for the army with a pension, for war wound in 1917 in the Eparges, he has to fight against the civil service to assert his claims.
Table
Ma prime jeunesse 9
Mon adolescence 25
Début de mes expériences militaires 37
DEPART POUR MADAGASCAR 92
A MADAGASCAR 116
La mémoire
Ma prime jeunesse
Je suis né en 1875, par conséquent, je crois faire remonter mes souvenirs à 1878 - 1879, à l'âge de 3 ou 4 ans. A cet âge tendre, on portait encore des robes, nous autres, les garçons, à la campagne, tout au moins.
Oui, c'est en 1875 que je suis venu au monde, le jour de la Sainte Agathe, patronne du patelin qui m'a vu naître et qui s'appelle Longuyon. Ma maison natale était située rue du Four. Cette rue était ainsi nommée parcequ'il s'y trouvait au beau milieu le four banal où, autrefois, chacun venait faire cuire son pain, après l'avoir boulangé à la maison.
Ma maison natale appartenait à mon grand-père maternel. C'était une pauvre bâtisse enfoncée au fond d'une cour, donnant en partie sur cette cour, en partie sur le jardin bordant la rivière qui coulait tout au bout. Cette rivière s'appelle la Crusne. La maison était contiguë à deux autres immeubles plus importants dont les façades prenaient pied sur la rue même. Elle n'avait qu'un étage. Au rez-de-chaussée, en contre bas de la cour, on trouvait d'abord le seuil de l'escalier qui montait au premier. Par une porte pleine d'un âge très avancé, on entrait dans un réduit très sombre où se trouvait la bauge de deux cochons que mes grands-parents élevaient chaque année. Près de cette bauge malodorante, un espace pour remiser le bois de quartier; au-dessus des porcs, le poulailler éternellement sombre. Les poules n'y arrivaient que par une étroite ouverture donnant sur la cour. Plus loin; un couloir sombre au sol de terre battue conduisant au jardin et aux cabinets d'aisance, misérable cabane en planches vermoulues qui s'élevait au bout du jardin, le siège au-dessus d'un petit pré que longeait la rivière. C'était celle-ci qui, par ses débordements saisonniers, était chargée de curer le dessous du siège en question.
Revenons à la maison.
Entre le couloir sombre et la propriété voisine, une chambre, une seule, avec une porte demi vitrée prenant près de la réserve au bois de quartier, donc près des cochons, et une fenêtre donnant sur le jardin. Plancher de grossières planches; lit de bois grossier avec paillasse et matelas. Le plafond était le plancher du premier étage, avec ses planches mal jointes. Un grande cheminée avec hotte en hêtre près de la porte. C'est là que je suis venu au monde, dans cet étroit espace presque sans lumière, en compagnie des porcs voisins.
Il n'y a pas de quoi se redresser, hein ? Mais il n'y a pas non plus de quoi s'abaisser.
C'était ainsi, voilà tout.
Çà ne fait rien, bien des fois, même quand j'étais encore enfant je haussais les épaules lorsqu'on venait me parler en larmoyant de l'humilité de la naissance de N.S. Jésus Christ ! Dabord javais du mal à encaisser qu'un Dieu se laisse naître ainsi. Mais c'était pas ça. Ce qui me faisait hausser les épaules, c'est quand on s'apitoyait sur l'étable du gosse. Je me disais: Eh bien quoi, il avait une crèche, lui, un boeuf, un âne près de lui; moi, je n'ai eu que deux cochons, dans un réduit misérable. Qu'est-ce que ça prouve ? Aussi, jamais je n'ai pu me résoudre à m'apitoyer sur la pauvreté de ce petit bonhomme-là.
Si tu crois que c'était pas la pauvreté chez nous ?
Mais, de cette pauvreté, je ne me souviens pas. Je ne l'ai jamais ressentie en tous cas. Je le sais, je le dis, maintenant, par recoupement, je ne m'en suis pas aperçu le moins du monde. Pour moi, c'était tout naturel. Je n'avais pas de points de comparaison, ou ceux que j'avais étaient du même gabarit.
J'ai donc vu le jour dans cette chambre solitaire que tout le monde dans la famille désignait ainsi: "la chambre en bas", ce qui, dans le langage courant de notre Lorraine, s'entendait: "la champenbas". Que de fois l'ai-je entendu dire par tous et par chacun, car, un peu plus tard cette chambre ne servait plus que comme débarras ou pour faire cuire la lessive, la buâge comme on disait en patois.
Ma mère avait 22 ans et mon père 25 lorsque je vins au monde. C'étaient donc de tous jeunes gens. Ils étaient mariés cependant depuis plus de deux ans. Ils avaient eu, avant moi, une fille morte en naissant. Tout en étant le second enfant j'étais l'aîné tout de même. Mon père fut si heureux de cette heureuse naissance d'un fils, qu'il oublia complètement le prénom qui avait été choisi et arrêté pour moi : Georges. C'était bien entendu, mais, en arrivant à la mairie, au moment de donner mon prénom, bernique, plus de mémoire. Impossible de retrouver ce maudit Georges. Ma foi, a-t-il dit combien de fois depuis, de guerre lasse, j'ai pensé à son parrain. Son parrain s'appelait Auguste, appelons-le Auguste ! Ce qui fait qu'en rentrant à la maison, alors qu'il venait de se rappeler le vrai prénom qu'il aurait fallu faire inscrire, mon pauvre père s'est fait dire maintes sottises par la jeune maman furieuse.
- Eh bien, tant pis, a-t-elle conclu. J'ai dit qu'il s'appellerait Georges, on l'appellera Georges.
Mais hélas, il a fallu quand même que je traîne jusqu'ici cet auguste prénom sans usage, et pourtant le seul officiel qui compte. Comédie.
Bon. Maintenant que me voilà vivant et avec un état civil complet, mais boiteux, si je parlais un peu de mes parents ? Il me semble qu'ils sont un peu pour quelque chose dans l'affaire !
Mon père était originaire des Ardennes.
Il était né dans un petit village du canton de Raucourt, appelé Chenery. Son père et ses frères étaient compagnons charpentiers et lui-même avait commencé à suivre la même carrière lorsqu'éclata la guerre de 1870. Il avait 20 ans; il s'engagea pour la durée de la guerre. Il prit part à quelques escarmouches sans importance et, après la défaite de Sedan, alors que les Prussiens descendaient le long de la Meuse pour envahir Mézières et Charleville, il alla avec d'autres camarades, briser son chassepot sur le parapet du pont d'Arches, à Mézières, en jetant les morceaux dans la Meuse.
La guerre fut finie là pour lui.
A la paix, il était venu à Longuyon, en qualité d'homme d'équipe au chemin de fer. Cette localité présentait une certaine importance géographique au point de vue ferroviaire. C'était un point de croisement de quatre lignes différentes: Longwy au Nord, Nancy au Sud, Audun-le Roman et Metz à l'Est, Charleville et Paris à l'Ouest. Ce centre, de par l'amputation de la lorraine allemande, allait prendre une importance croissante.
Mon père y était donc employé comme modeste manoeuvrier aux appointements mirifiques de 70 francs par mois. Il logeait dans une maison située à cinq ou six numéros plus bas que la maison de mes grands-parents maternels, sur le même côté de la rue. Il est ainsi bien inutile d'expliquer comment ce jeune homme, beau garçon plut à une jeune fille voisine qui lui plut à lui aussi. Ils se marièrent donc et vinrent habiter la "champenbas" comme je l'ai déjà dit, où ils me conçurent et me le firent bien voir.
Ma mère, elle, était la fille de l'étage au-dessus ou, pour mieux dire, des parents Cloris qui l'habitaient. De plus loin que je la revois, elle m'apparaît comme petite de taille et grosse, toute ronde, sans jambes, sans cou, forte de poitrine, forte croupe, alerte malgré cela, les joues rouges débordante de santé, une belle chevelure noire, bien fournie et longue, qu'elle coiffait en nattes sur la nuque. Mais mes parents, mon père et ma mère, je ne les revois pas dans la "champenbas". Au plus haut que remontent mes souvenirs, nous habitions alors dans une aile nouvelle de la maison des grands-parents, qu'ils avaient fait construire en avant de la leur, la façade à l'alignement de la rue, le derrière venant ronger la cour et n'en laisser subsister qu'une petite surface, à peine assez grande pour y tasser le fumier des cochons et pour donner du jour à la cuisine de l'ancienne bâtisse. On parvenait à celle-ci, en venant de la rue, par un couloir faisant en même temps entrée de la nouvelle aile. C'est là que je me revois. Nous étions encore dans ma maison natale, mais plus dans le même local.
Celui que nous occupions n'avait non plus rien de luxueux, mais il avait deux pièces, une au rez-de-chaussée, formant cuisine et "living-room", l'autre au-dessus, à l'étage, servant de chambre à coucher. Le rez-de-chaussée était sur cave non voûtée, le premier sur simple plancher de sapin formant plafond de la cuisine. Tel quel, c'était suffisant pour nous, tant que la famille ne s'est pas augmentée trop amplement. Plusieurs années après, deux frères m'étant nés, nous avons dû aller loger ailleurs. Nous avons quand même habité là longtemps. Je fréquentais donc mes grands-parents aussi bien que mes parents puisque nous vivions les uns près des autres.
Mon grand-père, que je revois vieux naturellement puisqu'il avait cinquante ans à ma naissance, était un brave homme de jardinier toutes branches, qui louait sa science horticole, floricole et arboricole aux bourgeois et aux nobles à dix lieues à la ronde. Il avait une clientèle fidèle et de choix, composée d'un marquis de Lambertye, à Cons-la-Grandville; d'un baron, d'un comte, de docteurs, de notaires, de juges et autres richards que tenaient maison, jardins, parc, vergers, treilles, serres, pelouses, toutes choses du ressort de mon grand-père. A la saison, c'est-à-dire fin février, commencement Mars, il commençait ses tournées qui étaient toujours les mêmes. Suivant le cours des saisons, il passait trois ou quatre fois chez chacun de ses clients et ne demeurait à la maison, en chômage saisonnier, qu'après la Toussaint.
Il avait, naturellement, ses maisons préférées, les unes à cause de la réception plus cordiale, plus substantielle qu'on lui faisait, les autres à cause du plus beau travail à accomplir. Bien souvent, il restait plusieurs jours dans la même maison. Dans ce cas, il vivait avec le personnel domestique et avait son lit préparé. Je le vois encore, partant pour plusieurs jours, un beau matin, avec, au dos, son gros sac de cuir solide, pendant à ses épaules par de larges courroies de cuir épais. Il y avait de tout, dans ce sac, mais surtout des outils de jardinier: sécateurs, scies, greffoirs, cisailles, cordeaux, plantoirs, graines, piquets, mètre, graisse, petites serfouettes, transplantoir, et quantité d'autres menus objets dont l'utilité ne m'apparaissait pas.
Comme vêtements, il avait des tricots de laine sous sa blouse bleue, invariable vêture. Je n'ai jamais vu mon grand-père sans sa blouse bleue. Il en avait plusieurs, naturellement, dont une ou deux de gala. Une casquette à rabats, relevée par beau temps, abaissés sur les oreilles et sur le cou par mauvais temps. Un pantalon de drap recouvert d'un pantalon de toile bleue et, par dessus, le légendaire tablier bleu à grande poche centrale du jardinier. Ainsi équipé, il mettait une immense échelle en équilibre sur une épaule et, d'un pas ferme, lent et décidé, il partait vers le lieu de son travail, quelquefois à vingt kilomètres de là. Quand il revenait, quelques jours plus tard, ma grande joie était d'aller ouvrir le fameux sac et d'y dénicher le morceau de "pain de corbeau" qui s'y trouvait à mon intention. Ce pain de corbeau était tout simplement un croûton fort sec que le grand-père n'avait pas mangé. C'était tout. Mais c'était beaucoup pour moi qui m'emparais avec joie de ce pain desséché dans lequel je mordais de bon coeur, en sautillant.
Ma grand-mère était une petite femme assez grosse mais alerte aussi, assortie à son mari, une vieille de l'ancien temps, comme il y en avait sûrement autour de Jeanne d'Arc et même avant. Invariablement vêtue d'un corsage de drap se boutonnant par devant, deux ou trois jupons et jupe superposés, un tablier noué à la ceinture et la chevelure enfouie sous une coiffe de toile grise ou tachetée de bleu.
Jamais je n'ai vu ma grand-mère sans sa coiffe.
Les jours de gala, elle mettait par dessus un beau bonnet blanc bien ajouré, bien tuyauté, et ses vêtements étaient alors noirs. Mais ces jours de gala étaient rares, très rares, trois ou quatre fois l'an, c'est tout.
C'était elle la cheville ouvrière de la maisonnée.
J'ai dit que le ménage demeurait à l'étage de la vieille bâtisse. On y montait par un escalier étroit, raide, plutôt une échelle de meunier. La porte s'ouvrait par une planche en fer forgée à la main. Je la revois et je l'entends encore, cette planche, qui permettait de reconnaître, sans la voir, la personne qui entrait, au bruit qu'elle faisait et qui était spécial à chacun. On arrivait donc à la cuisine et salle à tout faire. Le plancher en était fait de grossières planches de chêne non jointes et non planes. Elles faisaient, entre elles, comme de petites vallées entre des collines. Plancher de la cuisine, elles étaient en même temps le plafond de l'écurie en dessous.
Près de la porte d'entrée se trouvait la huche, énorme coffre en chêne massif ferré aux coins et au couvercle, qui contenait un tas de bricoles qui sont toujours restées mystérieuses pour moi. Plus loin, une porte permettait d'aller au grenier. En retour, face à la cour, la fenêtre et l'évier sur lequel se posait le seau d'eau qu'on allait remplir autant de fois qu'il était nécessaire au puits communal, situé dans le milieu de la rue, de l'autre côté du four banal. Après l'évier venait la grande armoire qui servait dans sa partie inférieure à garder le pain, dans sa partie supérieure à la vaisselle, avec, entre ces deux parties les tiroirs à couverts.
En revenant, face à la huche, le pétrin, meuble familial par excellence, la "maie" comme on disait en patois, qui servait régulièrement tous les quinze jours pour pétrir le pain de la maisonnée et les nombreuses pâtisseries qu'on faisait au cours des années.
Près du pétrin, un haut placard où on resserrait divers ustensiles de cuisine et où se trouvait en permanence la bouteille d'eau-de-vie et le petit verre sans pied à l'usage exclusif et quotidien du grand-père. C'était son premier geste aussitôt qu'il était levé. Avant de faire quoi que ce fut, il allait au placard, se versait un plein verre, toujours le même, de la liqueur blanche et forte et, avant même de reposer la bouteille sur la planche, il avalait d'un trait l'eau de feu qui lui grattait la gorge en lui chauffant l'estomac. Hum-hum ! faisait-il chaque fois en reposant la bouteille. Il n'a manqué à cette cérémonie quotidienne que pendant six jours, ceux qui ont précédé sa mort, qui est venue le chercher alors qu'il avait soixante quinze ans.
Près du placard, le long du mur, face à la fenêtre et séparant la cuisine de la chambre à côté, l'âtre, le foyer familial, sous l'immense hotte de la cheminée largement ouverte par laquelle on voyait très bien se découper, tout en haut, un large pan rectangulaire de ciel. Il y pleuvait et il y neigeait, dans cette cheminée, tellement elle était spacieuse. On y mettait à sécher et à fumer toutes les pièces de charcuterie que l'on fabriquait lors du sacrifice des cochons du dessous.
Pendant des semaines, en hiver, cette immense cheminée était encombrée de penderie de saucisses , larges et courtes, longues et étroites en colliers; de bandes de lard, d'andouilles, de jambons. Toute la provision d'une année passait par ce fumoir idéal qui séchait les viandes, les fumait lentement, minutieusement, en les parfumant des essences des hêtres et des charmes qu'on brûlait par dessous, sans jamais les faire gâter par un coup de feu.
C'est que l'âtre était soigné et conduit comme il fallait. Cela se faisait du reste instinctivement. Ce foyer reposait sur une immense et épaisse plaque de fonte posée sur un fond de pierres plates, à dix centimètres au-dessus du plancher. Il y avait toujours un épais matelas de cendres bien grises sur cette plaque, entre les chenets aux têtes de sphinx qui servaient à soutenir les bûches au-dessus du brasier central, jamais éteint. Le soir, avec un pique-feu plat (la graouillette) on faisait tomber des bûches en flammes les braises rouges sur lesquelles on rejetait toute la cendre froides des alentours
Le matin, la grand-mère découvrait ces braises qui se mettaient à pétiller et à rougir de mille pointes, y mettait une poignée de brindilles fines par dessus, des branchettes plus fortes au-dessus, des rondins sur le sommet. Puis, armée d'un long soufflet fourchu au bout, qui n'était en somme qu'un long tube de fer de un mètre quatre-vingt-cinq de longueur, dont le fond, fermé, ne laissait passer l'air que par un petit trou, elle activait en soufflant, en gonflant les joues, la combustion des braises qui enflammaient les brindilles. Le feu était rallumé instantanément et le café allait commencer à chanter dans la cafetière proche des flammes.
Pour la cuisson de la soupe ou des rôtis, dans des pots ou des casseroles de fonte, on se servait de couronnes de fer sur trépieds sous lesquelles on amenait de belles grosses braises bien rouges, provenant soit des rondins, soit des bûches brûlant par un bout seulement. Pour les cochons, on faisait cuire les pommes de terre dans un grand chaudron de fonte, qu'on pendait à la crémaillère, dont le crochet mobile permettait de suspendre les récipients à des hauteurs différentes au-dessus des flammes, suivant les besoins. Cette crémaillère était tenue à son extrémité supérieure par un gros anneau à un énorme piton carré enfoncé dans la muraille de la cheminée et qui se balançait le long de la taque.
La "taque" était une grande plaque de fonte épaisse, fermant verticalement le foyer en le séparant de la pièce voisine. Cette plaque, du côté foyer, était illustrée de figures mythologiques, entr'autres d'un énorme dragon, dont on me faisait peur lorsque j'étais tout petit. Le côté de la chambre était lisse; simplement: on ne le voyait pour ainsi dire jamais, car l'espèce de petite alcôve qu'il fermait, percée dans la muraille même de la cheminée, était constamment encombrée de linges divers qui y séchaient sur des bâtonnets mobiles. Cette combinaison servait en même temps à donner à cette chambre contiguë une température douce lorsque le gros poêle de fonte n'était pas allumé.
Pour compléter l'ameublement de la cuisine, il s'y trouvait encore une table ronde pliante en chêne massif et c'était absolument tout, sauf les solives soutenant le plancher du grenier, énormes pièces de bois de chêne équarries à la hache auxquelles on suspendait les pièces de lard, saucisses, jambons, lorsqu'elles étaient retirées de la cheminée, après leur fumure complète.
La chambre à côté de la cuisine était appelée usuellement la "taque" par extension. On y entrait par une porte située près de la porte de la cuisine. Tout de suite à gauche, le long du mur de refend, le gros poêle de fonte cylindrique, au pied unique et à calotte mobile. Entre cette calotte et le haut du poêle entièrement fermé, on mettait à cuire ou à réchauffer soit des aliments, soit des boissons. On le chargeait par la cuisine. Son ouverture, carrée, d'au moins trente centimètres de côté, donnait sur la gauche de l'âtre. Quand on voulait le chauffer, on mettait sur le foyer un certain nombre de bûches supplémentaires qu'on faisait enflammer. Ensuite on les enfonçait par l'ouverture du tunnel passant au travers de la muraille et on les poussait au fond du poêle. La fumée était happée en retour par un conduit en pente qui l'amenait dans la grande cheminée. Les cendres de ces deux foyers étaient soigneusement recueillies, tamisées et portées dans un endroit sec pour éviter les pertes de sels de potasse et autres qu'elles contenaient, c'était la réserve pour la lessive annuelle.
Près de ce fourneau, la "taque" proprement dite, plus une armoire à linge, en chêne massif ouvragé, aux ferrures luisantes; une autre armoire semblable en équerre. Ces deux gros meubles étaient remplis jusqu'en haut de piles de linge de toutes sortes: draps de lit par dizaines de paires, serviettes, torchons, mouchoirs, chemises, camisoles, bonnets, nappes, dentelles, et que sais-je encore. Elles fleuraient le linge bien lavé et imprégné de lavande. Aux portes, à l'intérieur, étaient collées quantités d'hosties de très grand format.
Après l'armoire venait un lit, celui du grand-père, puis la fenêtre donnant sur le jardin, un autre lit, celui de la grand-mère, et, au pied du lit, une merveilleuse horloge perchée au haut de sa grande et étroite armoire de chêne ciré, poli, ouvragé, ornée de deux belles colonnettes en ébène. Cette horloge merveilleuse marquait bien entendu les heures et les minutes, mais encore les mois, les jours du mois, de la semaine, les lunes et leurs quatre phases et les jours de la lune, tout cela sur un seul cadran et parfaitement visible. C'était une oeuvre magistrale qui avait été faite entièrement à la main par un artiste horloger dont le nom s'est perdu. Elle provenait du mobilier d'un marquis de Lambertye qui en avait fait cadeau, un jour, à mon grand-père tout heureux. Depuis que je la connais, jamais elle n'a dérapé, déraillé d'une minute. Son long, large et lourd balancier de cuivre ouvragé a toujours battu bien lentement, bien sûr de son fait, égrenant son tic--tac--tic--tac méthodiquement sans s'occuper des événements dont il marque le cours. J'ai passé des heures entières à la regarder marcher, cette merveilleuse horloge!
Au milieu de l'espace restreint entre ces différents meubles, une table également pliante qu'on ne montait que pour les besoins, le soir surtout, à la veillée, en hiver.
Quand je pense à ma première enfance, c'est de ces deux pièces-là que je me souviens le mieux, car j'étais plutôt chez ma grand-mère en haut que chez ma mère en bas. Du reste, en ce temps-là, ma mère qui n'avait encore que moi comme enfant venait aussi très souvent chez sa mère, tous les soirs d'hiver, en tous cas, que mon père soit là ou non.
Ce dernier, en effet, ayant changé de service en montant en grade, n'était pas tous les jours à la maison, ni aux mêmes heures. Du service de la manoeuvre, il était passé au service des trains, en qualité de garde frein. La solde était un peu meilleure, 80 francs au lieu de 70, 85 et 90 ensuite. Puis il y avait les suppléments pour les remplacements.
En outre, la tenue était attrayante, pour quelqu'un de cette modeste condition : une tunique aux amples pans, avec boutons d'argent, casquette avec galon, pantalon à passepoil rouge, le tout en beau drap fin et solide.
Mais le service était tout différent. Il fallait convoyer les trains de marchandises et de voyageurs, dans toutes les directions, à toutes les heures du jour et de la nuit, suivant un roulement régulier permettant à chaque brigade (chef de train et garde frein) de ne jamais avoir le même service journalier pendant huit ou dix jours, en alternant les bonnes et les mauvaises heures, les bons et les mauvais parcours.
C'est pourquoi mon père n'était à la maison que par intermittences, à des heures tout à fait irrégulières. Lorsqu'il avait été nommé garde frein, j'avais à peine quelques mois, sa résidence était à Paris où il nous emmena, ma mère et moi. Nous y sommes restés deux ans, habitant rue du Terrage, près de la rue d'Allemagne. Mais je ne me souviens absolument de rien de cette époque-là, ce qui est tout à fait naturel. Pour moi, cet épisode est nul, inexistant. Je le relate pour l'exactitude des faits, simplement;
Donc, que mon père soit là ou pas, à partir de la Toussaint, ma mère montait tous les soirs chez le grand-père. Ces veillées duraient jusqu'en Février-Mars.
Il y avait, d'une façon permanente, la grand-mère et ma mère qui tricotaient, cousaient, raccommodaient ou faisaient autre besogne. Puis, du côté hommes, moi pour commencer qui était toujours fourré près du feu, sur un petit banc de bois occupé à faire tomber les braises des bûches et à faire jaillir des étincelles; puis le grand-père et l'oncle Victor.
Le grand-père avait sa place attitrée au coin de l'âtre près des deux portes, sous le manteau de la cheminée. Après le souper, il venait s'asseoir là et n'en bougeait plus jusqu'au moment d'aller au lit. Il fumait à jet continu une pipe en terre dont il avait volontairement raccourci le tuyau au point que le fourneau de la pipe touchait le bout de son nez. Ce tuyau était entouré à l'embouchure d'une armature épaisse de gros fil bis, permettant aux dents de s'y enfoncer et de tenir la pipe sans le secours des mains. Le dessus du fourneau recevait un capuchon de cuivre ajouré pour éviter la sortie intempestive d'une étincelle ou d'une parcelle de tabac en ignition.
Une fois installé là, qu'il parlât ou qu'il rêva, le grand-père ne quittait plus sa pipe qui s'éteignait à chaque instant. Pour la rallumer, il enlevait le capuchon, prenait une braisette rouge au foyer avec une pincette, la posait sur la pipe, refermait et c'était reparti pour une courte période, après quoi la cérémonie recommençait.
Quand les femmes n'avaient que du tricot, on n'allumait aucune lumière, celle du foyer suffisait amplement. Les femmes tricotaient des bas ou des chaussettes sans regarder leurs doigts. Pour bavarder, aucune lumière n'était utile. Car on bavardait toujours. J'en ai entendu, des histoires du jour, de la veille ou des temps les plus reculés.
Bien des soirs, lorsque les histoires des anciens de la famille revenaient sur le tapis, c'était une évocation parfaite du temps médiéval. La vie alors, au moment où je commençais à vivre, était encore en majeure partie, dans nos campagnes, la même que cinq ou six cents ans auparavant. J'ai été, moi et mes congénères, de l'époque de transition entre ces deux âges. J'ai vu mourir la vie ancienne et naître la vie nouvelle des machines et des inventions invraisemblables, ou qui paraissaient telles lors de ma jeunesse.
Lorsque le raccommodage était décidé, alors on allumait la bougie. Toute une histoire que cette bougie. Il y avait encore, accrochées à la cheminée, les godets qui servaient de luminaires à graisse ou huile de chanvre, au moyen d'une mèche y trempant; mais je ne les ai plus vus en service. On se servait de bougies de stéarine, dont l'invention et la fabrication étaient récentes. C'était tellement plus propre et plus maniable; c'était, au surplus, très économique chez ma grand-mère, car elle en faisait tous les ans un approvisionnement gratuit qui lui durait toute la saison. Voici comment:
Quelques années avant ma naissance, deux ou trois aubergistes de la localité avaient commencé à tenir bal à peu près une fois par semaine. Ces bals publics et payants pour les cavaliers seulement attiraient la jeunesse mais la débauchaient aussi. On les appelait les bals "pince cul", dénomination énergique qui disait parfaitement ce qu'elle voulait dire.
Or, la société des petits bourgeois, augmentée de l'arrivée toujours croissante des employés de chemin de fer, tenait à avoir son ou ses bals annuels, mais sélectionnés. Ce fut ainsi que fut institué, pour débuter, le bal de fête patronale, qui comportait trois soirées ou nuits différentes: la nuit du jour de la fête, celle du mardi de la fête et celle du Dimanche qui suivait la fête. C'était un bal de souscription. Pour avoir la certitude de la bonne origine des souscripteurs, on avait confié à ma grand-mère le soin de recueillir, dans toutes les familles honorables, sans tenir compte de la modicité de leur position, les souscriptions, là où il y avait garçon ou fille susceptible d'aller au bal. Chaque souscription donnait droit aux trois bals pour toute la famille du souscripteur, y compris ses invités si elle en avait.
Mon grand-père, aidé de ma grand-mère, était, en outre, chargé de toute l'organisation matérielle de ces bals, qui avaient lieu dans les salons de l'Hôtel de ville. C'était un très beau cadre. Il fallait cirer les parquets à la cire, et ils étaient immenses; faire reluire les cuivres et autres décors; monter l'orchestre, la buvette, le vestiaire, préparer les centaines de bougies dans les nombreux lustres en verreries rutilantes qui donneraient à ces salons un éclairage magnifique. Les premières bougies duraient jusqu'à minuit. A minuit, il y avait une heure de pose pour le souper sur place ou à domicile. Pendant ce temps on enlevait les bouts de bougie non brûlés, qui avaient environ six ou sept centimètres de hauteur et on les remplaçait par des bougies neuves qu'on éteignait à la fin du bal, généralement à quatre ou cinq heures du matin, alors qu'elles avaient à peu près la même hauteur que les précédentes. Cette opération se répétait donc trois fois pour la fête. Les culots de bougie restaient la propriété de mon grand-père. Voilà l'origine de cette provision de centaines et de centaines de mégots de bougie qui servaient d'unique éclairage dans la maison de mes grands-parents, au moyen de bougeoirs de cuivre à cuvette et cuveau.
J'aimais bien ces soirées intimes, surtout lorsqu'il n'y avait dans la cuisine que l'éclairage du foyer qui allongeait démesurément les ombres vers les ténèbres de la fenêtre et les faisait danser suivant le caprice des flammes.
J'aimais aussi voir les reflets divers de celles-ci dansant sur les cuivres étincelants appendus au-dessus du pétrin: grandes bassines pour les confitures, louches à long manche de fer également, chaufferettes ajourées au manche de chêne sculpté, cassolettes, urnes, casseroles, pots à barbe, plats à barbe et autres menus objets.
J'aimais entendre le murmure incessant de la sève des grosses bûches que la chaleur d'un bout faisait sortir par l'autre en crissant continuellement.
J'aimais sentir cette saine odeur de bois demi sec brûlant lentement, comme à regret, avec de petites flammes clignotantes qui s'éteignaient pour réapparaître brusquement quelques secondes après. Le temps ne me durait pas et je trouvais toujours qu'il était trop tôt lorsque ma mère m'emmenait pour aller nous coucher.
Bien souvent, les soirs de grand froid, si on n'allait pas veiller à la "taque", on n'était pas à son aise près de l'âtre, car, si on avait chaud au côté présenté au feu, l'autre côté était gelé. Et puis c'était lugubre, alors, à cause de la bise qui soufflait sous les portes et entre les jointures des planches du plancher. Et c'était toujours par ces sombres nuits froides, noires, neigeuses, venteuses, que le grand-père racontait d'effrayantes histoires de loups, de sangliers, de noyades sous les glaces rompues, de gens morts de froid dans les fossés et autres abominations pareilles. Ces soirs-là, je me serrais près du giron de ma mère.
D'autres veillées étaient bien plus gaies, plus animées. C'était lorsque mon grand-père était à la maison et qu'il pouvait y passer la nuit entière. Alors, ces soirs-là, on allumait le grand poêle et on allait veiller à la "taque", avec deux bougies, s'il vous plaît, une pour les femmes, l'autre pour les hommes. Car les hommes, invariablement, jouaient au piquet, soit à trois, le piquet voleur, comme ils disaient, soit à quatre, lorsque mon oncle Victor venait avec un autre de mes oncles. Mais, le plus souvent, ils n'étaient que trois : le grand-père, l'oncle Victor et mon père.
Cet oncle Victor était le benjamin de la maison. Il n'avait que 12 ans de plus que moi, c'est-à-dire qu'à l'époque lointaine dont je parle, il pouvait avoir 16 ans au plus. C'était encore un adolescent, mais un homme à mes yeux. Il était employé au service de la section des travaux du chemin de fer. Il avait une écriture superbe, était assez instruit en primaire, tenait bien sa place, était estimé de ses chefs. Quand mon père n'était pas là, il se couchait tôt, dans la chambre vide, dans le même lit que mon père, ou bien il allait en soirée chez quelque camarade.
Mais alors, il fallait assister à ces parties interminables de piquet où tous les trois mettaient une ardeur jamais lassée, un intérêt jamais défaillant, c'est qu'elles n'étaient pas silencieuses, non, ces donnes, ces maldonnes, ces coupes, ces annonces de points, quatorze et le point ! Et lors d'une capote, ou, comme le cas se présentait quelquefois, une double capote, à la suite d'un jeu phénoménal entre les mains du premier à jouer!
Et ces comptes mystérieux !
dix-huit... dix-neuf... soixante... soixante-six, la dernière soixante-sept et vingt de capote, ça fait quatre-vingt-sept! Ou bien: quinze et cinq... quatre-vingt-dix ! Les femmes n'y ont jamais rien compris et moi, il a fallu que j'aille au régiment pour comprendre : je n'avais jamais eu l'occasion de jouer au piquet auparavant.
Voilà donc comment la plupart des soirées d'hiver se passaient.
Mais les journées y étaient bien remplies aussi, car, si le grand-père était jardinier chômeur, il ne chômait pas pour autant. Il avait de multiples cordes à son arc, dont il usait largement et avec profit. Il fabriquait, d'une part, des brosses de tous genres en soies de porc, principalement les brosses de luxe, à habits ou à cheveux. Il faisait venir les bois tout préparés de Paris et confectionnait des merveilles qu'il était certain de placer parmi sa riche clientèle de châtelains.
D'autre part, il fabriquait des mouches artificielles pour les différentes pêches à la ligne, avec des plumes d'autruche, principalement, et des pellicules pour les ailes. Je lui ai vu fabriquer des libellules admirables. Tout cela était vendu un bon prix, parce que c'était bien fait.
Il faisait aussi des fléaux pour battre les grains sur les aires des granges, car, à cette époque, les batteuses commençaient seulement à se montrer, par-ci par-là, dans les grandes exploitations. Mais, pour les petites exploitations, le fléau était encore d'usage courant. Ceux que mon grand-père faisait étaient réputés. Il en avait toujours une vingtaine en commande par hiver.
D'autres jours, il allait battre les grains chez les uns ou chez les autres, rendant les journées de travail qu'il avait reçues auparavant pour ces mêmes travaux. Car il exploitait, conjointement avec ma grand-mère, la valeur de deux hectares de terrain communal, alloués en biens partagés. Sur deux hectares, il récoltait pommes de terre, betteraves, choux, blé, seigle, avoine. Tout était revenu pour la maison.
Nous avions nos pommes de terre pour les deux ménages- ma mère les achetait à sa mère au cours du jour- il y en avait suffisamment pour les deux porcs, les deux qui seraient tués à la Noël, les deux qui viendraient les remplacer. Les choux étaient conservés en terre en partie, convertis en choucroute pour le reste. Le seigle et l'avoine, battus, étaient donnés tels quels aux bêtes, poules, porcs et lapins. Le blé était échangé chez le boulanger contre sa valeur en son pour les porcs. les pailles servaient de litières.
D'autres fois, tous les mois, il était employé par la mairie pour percevoir la taxe d'entrée des animaux amenés aux foires cantonales. Puis, il y avait le bois à aller couper et façonner en forêt, le bois d'affouage. Il y partait soit seul, soit avec mon père, dès le matin et n'en revenait que le soir, après avoir travaillé toute la journée à façonner son lot en fagots, rondins, charbonnettes, bois de quartier. Cela pouvait durer une huitaine de jours. Après, c'était le transport de la forêt à la maison, puis la rentrée au sec et le débitage des quartiers en grosses bûches plus maniables.
Il y avait aussi, vers la Noël, le sacrifice des cochons.
C'était toute une affaire ! On s'y prenait au moins huit jours à l'avance en mettant à sa portée tous les ustensiles nécessaires pour le sang, les viandes, les salaisons, les saucisses. On avait mis les boyaux de mouton dans l'eau salée pour les assouplir. On avait sorti tous les linges indispensables, repassé les couteaux, etc... Le jour de la tuerie arrivé, le tueur du village venait égorger les deux bêtes qui hurlaient tant et plus.
On recueillait le sang en le fouettant pour l'empêcher de se coaguler; puis, on transportait les cadavres dans un pré, près de la rivière où on les brûlait dans de la paille enflammée. On revenait à la maison. C'était le grattage, le dépeçage, toute la manipulation, enfin, qui prenait toute la journée.Je ne perdais pas une miette de ces spectacles passionnants et je me faisais bousculer plus d'une fois.
Pendant les jours qui suivaient, tout le monde était affairé aux multiples besognes consécutives. On coupait d'abord la panne en petits dés pour en extraire le saindoux dans de grands chaudrons pendus à la crémaillère. Le saindoux fondu, on enlevait les parties solides appelés "cretons" ou "choux" qu'on pressait fortement pour en extraire toute la graisse. Ces cretons étaient précieusement mis de côté, au froid, pour en faire du boudin. On coupait délicatement les jambons de devant et de derrière, qu'on déposait sur les saloirs, grands panneaux de bois à bords relevés dont le fond était garni de rigoles en biais venant mourir dans une grande rigole centrale. Les viandes et les bandes de lard y étaient déposées et recouvertes de gros sel gris qui, en fondant, donnait la saumure qui s'écoulait par les rigoles et qu'on recueillait dans de grands pots de grès, au fond desquels on avait mis des épices et des aromates : échalotes, ail, thym, laurier, girofle, quatre épices, persil, anis, sauge, serpolet.
Entre temps, le reste de la viande était découpé en petits cubes avec lesquels on faisait les saucisses diverses: saucisses épaisses, courtes et grasses pour faire cuire avec les choux, la choucroute; petites saucisses à frire et la masse des belles saucisses maigres qui, une fois séchées et fumées, allaient donner ces succulentes charcuteries parfumées qu'on ne trouvait qu'à la campagne et qu'on ne trouve plus aujourd'hui. Avant de les couler dans les boyaux, on faisait macérer ces cubes dans la saumure des pots de grès, pendant quelques jours. C'était, enfin, l'enfilade dans les boyaux au moyen d'un pouce et d'un entonnoir spécial.
Et le boudin, et les grillades, et les côtelettes, et les pâtés en croûte ? C'était l'abondance pour quinze jours.
Après les agapes des cochons venaient celles de la fête patronale. Quinze jours avant, on avait commencé à faire son levain pour les nombreuses pâtisseries variées qui allaient sortir du pétrin: Galette de toutes tailles, de toutes nuances, aux fruits divers, couvertes ou non couvertes, pâtés en croûte, brioches, tourtes, beignets et tant d'autres choses.
La saison d'hiver passée, les travaux du dehors reprenaient.
On bêchait les jardins, on cueillait les premières fleurs: perce-neige, narcisses, violettes, jonquilles, primevères, jacinthes, tulipes. C'étaient les travaux de labourage et lensemencement des champs. J'accompagnais ma mère ou ma grand-mère, quand elles portaient la soupe chaude et les légumes pour les heures de midi.
L'été venait, avec la période des récoltes.
Bien souvent, je partais avec tout le monde le matin, ma mère étant embauchée, elle aussi, pour fauciller les céréales. Car on faucillait encore, en ce temps là. On pouvait aussi se servir des faux, mais mon grand-père préférait la faucille à cause de la belle régularité des pailles qui, étant prises poignées par poignées, demeurait bien en ordre, ce qui était précieux pour faire des liens ensuite ou pour les peigner afin d'en rempailler les chaises.
Ensuite venait l'arrachage des choux et des pommes de terre que je prenais plaisir à démêler sur place, dans une corbeille à ma taille et à aller verser dans de grands sacs plus hauts que moi lorsqu'ils étaient remplis jusqu'à la gueule. L'automne arrivait, l'hiver ensuite, et on recommençait. Voilà à peu près comment je revois mes toutes premières années.
Je revois aussi mon arrière grand-mère, la mère de mon grand père, qui est morte à 92 ans, alors que j'en avais cinq ou six, je ne me souviens plus au juste C'était une petite vieille femme toute menue, toute ratatinée, ridée, courbée, qui passait le reste de sa longue vie dans un fauteuil de paille garni de coussins. Elle ne parlait presque plus et lisait constamment dans un livre religieux dont les caractères étaient énormes.
C'était de cette vieille ruine humaine que descendait ma famille maternelle, puisque mon grand-père était son fils aîné. Elle avait eu six enfants, tous robustes, que j'ai tous connus, mais pas quand ils étaient enfants. C'étaient mes grands-oncles et grand-tantes. L'aîné était donc mon grand-père, jardinier comme son père, que je n'ai pas connu. Ensuite venait l'oncle Nicolas qui, à cette époque, habitait Paris, où il exerçait la profession de comptable dans une brasserie de quartier, en même temps qu'il jouissait de sa retraite de capitaine d'infanterie, chevalier de la Légion d'Honneur. C'était un vieux guerrier. Il avait fait la plus grande part de son service dans les zouaves et, avec eux, avait été au Mexique, en Crimée, en Italie et avait terminé la guerre de 70 en qualité de capitaine. Il avait pris sa retraite l'année de la paix.
Le troisième en date était la tante Sophie. Elle habitait Neuilly-sur- Seine avec son mari et un fils. Venait ensuite l'oncle Victor, à ce moment capitaine au 40ème Régiment de ligne à Privas, dans l'Ardèche. Il ne devait prendre sa retraite que quelques années plus tard. Les deux dernières étaient deux filles la tante Joséphine et la tante VIctorine qui exerçaient la profession de repasseuses de linge fin, dentelles bonnets, cols, manchettes, plastrons, jupons et autres objets du même goût. Tous ces six personnages ont vécu très longtemps, car ils ont tous atteint et dépassé les 7 ans. Ma grand-mère, qui naturellement n'est pas de cette origine, a atteint les 80 ans. On vit vieux, dans cette famille, ma famille maternelle.
J'ai parlé plus haut du frère de ma mère, l'oncle Victor, le plus jeune de cette famille. Il avait deux frères plus âgés que lui. L'aîné, l'oncle Auguste, infirme accidentellement est mort relativement jeune, à soixante ans. Le second, l'oncle Nicolas, vit encore à l'heure actuelle à 86 ans. L'oncle Victor, lui, retraité depuis longtemps comme commandant, mange sa retraite à Paris: il est âgé de 74 ans. Quant à ma mère, elle est toujours de ce monde, a bon pied, bon oeil et, en même temps, 84 ans. Je suis en route moi-même pour les rattraper avec mes 62 ans bien sonnés à l'heure actuelle.
Du côté de mon père, la longévité a été également grande. Malheureusement pas pour lui, car il est mort prématurément à cinquante ans, des suites d'une pleurésie contractée en service. Il avait trois frères que j'ai bien connus également. L'aîné, l'oncle Jean-Baptiste, maître charpentier devenu maître modeleur, était employé en cette dernière qualité dans une grande fonderie de fonte à Deville, sur les bords de la Meuse, non loin de Revin. Il est mort à l'âge de 85 ans. Le second, l'oncle Honoré, était resté fidèle à la charpente: il est mort à 83 ans. Quant au troisième, l'oncle Charles, qui avait abandonné la charpente pour la mécanique, il a vécu jusqu'à plus de 90 ans.
Voilà, je pense, une généalogie assez bien établie. Comme les Cloris de Longuyon, les Hubin des Ardennes remontent à une haute antiquité; il y a même eu un Hubin de la Trémoille, ardennais également, qui a été un des plus fidèles compagnons de Godefroy de Bouillon, autre ardennais célèbre.
A présent que je suis bien sorti de quelque part, je vais me retrouver à l'école. Oh, pas encore ce que j'appelais la "grande école", non, ce qu'on appelait à ce moment là l"asile", équivalent de l'école maternelle de maintenant. Cet asile était tenu par deux soeurs, Mademoiselle Clémentine qui était la maîtresse et Mademoiselle Joséphine qui faisait le ménage de l'école et de sa soeur.
La classe était composée de tous les moutards et moutardes de mon âge, en robes ou culotte ouvertes. Une partie de la salle était occupée par une estrade en gradins avec allée centrale et allée de chaque côté des bancs. Le rang du rez-de-chaussée était garni d'une planche à lunettes au-dessous de laquelle des pots étaient placés, attendant les clients qui avaient besoin d'en user. Ces opérations se faisaient bien naïvement en public, sans interrompre les cours.
Ces cours consistaient en études de lettres qu'on psalmodiait ou chantait, en les suivant sur des tableaux pendus au mur face à l'estrade. Je me souviens parfaitement de cette époque qui a été marquée, pour moi, par deux événements, lun étant la conséquence de lautre. Le premier de ces événements est que j'ai quitté la robe féminine pour une culotte, une vraie pas fendue derrière, une culotte de garçon. J''en ai été tellement fier que j'en suis devenu belliqueux. Je ne sais plus comment cela a pu arriver. J'avais 4 ans à l'époque mais je sais qu'on était ennemi, un autre loupiot de ma taille et moi. Nous habitions la même rue, même côté, à quelques maisons d'intervalle. Il s'appelait Guillot, le petit ennemi. On devait donc suivre le même chemin pour aller à l'école et en revenir et on se disputait incessamment. Un beau jour ça s'est gâté: on en est venu aux mains. Le Guillot, je me souviens, m'avait enlevé ma coiffure et l'avait jetée dans le ruisseau qui coulait au milieu de la rue que nous suivions pour rentrer chez nous. C'était vers onze heures. Alors la bataille s'est engagée. Nous nous sommes tamponnés d'importance et j'ai réussi à lui enlever aussi sa calotte. Excité par le combat, j'ai été la jeter sur une belle bouse de vache étalée à proximité et l'ai piétinée, pétrie dans ce mastic impur La bataille s'est terminée là. J!ai repris ma coiffure qu'un camarade avait ramassée et me tendait, tandis que le Guillot se sauvait chez lui en pleurant, abandonnant l'innommable chose qu'était devenue sa calotte.
Cette scène m'est souvent revenue à la mémoire. Chaque fois je la revois avec la même netteté. Chaque fois aussi, elle m'en rappelle une autre du même genre qui a eu lieu plus tard, alors que j'avais onze ans et que nous habitions une autre rue.
Cette fois là, la querelle est survenue subitement entre moi et un camarade de jeu. Nous jouions, à quatre ou cinq du même âge à peu près, dans cette rue Notre Dame, assez large. Je ne sais plus pourquoi ni comment, voilà un des copains, nommé Fizaine, surnommé le "Tessant", qui me cherche noise et qui s'avance sur moi pour me frapper. Voyant cela et me trouvant près du caniveau dans lequel séjournait cette matière noire et nauséabonde qu'on trouve dans les égouts non curés, je me baisse rapidement, j'extirpe une grosse poignée de cette boue gluante et puante, et, d'un geste de menace, je dis au Fizaine "N'approche pas ou je te lance cette merde à la figure". L'autre a voulu faire le malin en s'élançant sur moi. V'lan! en pleine face il reçoit cette immonde marchandise qui l'a suffoqué du coup. Les autres l'ont vivement emmené sous une pompe voisine et l'ont rapidement nettoyé. Le pauvre bougre n'en pouvait plus. La querelle s'est terminée là, le jeu aussi, bien entendu. Eh bien, malgré cela, nous nous sommes réconciliés le lendemain même en nous faisant de mutuelles excuses: lui, de m'avoir provoqué, moi, de l'avoir sali. Nous sommes devenus bons camarades, jusqu'au moment où la vie nous a séparés.
Revenant en arrière je ne vois rien de bien saillant qui me soit resté dans la mémoire entre l'époque de l'asile et celle où j'étais dans la division du certificat d'études à l'âge de 10 ans par conséquent. Ces cinq ou six ans de prime enfance ne m'ont laissé en souvenir que de très ordinaires choses: les fêtes avec leurs chevaux de bois et leurs sucreries multicolores, les foires avec leurs encombrements de chevaux, de juments, de vaches, de taureaux, de petits cochons, de forains de tous métiers; les fêtes patronales avec leurs monceaux de grosse pâtisserie; les quatorze juillet avec leurs pompiers et leurs boites à mitraille; les passages des chasseurs à pied venant de Longwy, ville de garnison voisine, qui se rendaient au camp de Châlon pour des tirs et des manoeuvres. Il y avait aussi les visites qu'on faisait en grand mystère aux demoiselles Philispart. C'était les couturières de la localité. Deux soeurs, Pour se décider à s'y rendre, on mettait plusieurs semaines, pendant lesquelles je n'entendais parler que de couture: cols comme ci, emmanchures comme ça, manches de telle forme, jupes froncées, corsages à petits plis ou tout unis, draperies diverses et que sais-je encore. Les femmes en avaient plein la bouche.
Enfin, après bien des jours d'attente, de remise, le soir arrivait où, en choeur, les femmes et moi, on se rendait chez les demoiselles Philispart, deux bonnes vieilles filles, tout en courbettes, en sourires, en miel et sucre. Là, on bavardait au moins pendant une heure avant de découvrir ses batteries, c'est à dire avant d'aborder le vrai sujet de la visite. Mais on y arrivait tout de même. Alors c'était un concert général de termes techniques trop savants pour moi, dans lesquels je me suis toujours perdu. Que de recommandations! Que de redites! Que de marchandages pour les rubans, la ganse, les boutons! Mais trois heures après on partait, et, en rentrant, les femmes trouvaient qu'elles auraient dû commander une autre façon. '"Ben! il est encore temps, si nous retournions? -oh! non, on nous prendrait pour des sottes. Tant pis!" c'était chaque fois la même chose. Les demoiselles Philispart le savaient très bien.
Il y avait, à la même époque, à Longuyon, une série de ces doubles demoiselles ayant chacune une spécialité. Nous avons vu que les demoiselles Philispart étaient dans la couture. Les demoiselles Cloris, mes grandes tantes, faisaient le repassage de luxe. Dans une autre rue se trouvait la boutique des demoiselles Sauvoisin, modistes, et, plus loin, assez près de léglise, il y avait la maison des demoiselles Collet, réputées pour leur talent de brodeuses en tous genres: chemises, jupes, culottes, draps, layettes, bonnets, nappes, toute la lingerie de corps de maison, déglise; Il y avait aussi les demoiselles Dautel, mais leur commerce nétait pas patenté: elles travaillaient en chambres discrètes et on ne claironnait pas leur nom comme celui des autres pures demoiselles: on le chuchotait à loreille, en rougissant un peu.
Une époque plus remuante fut celle qui précéda les examens du certificat détudes. Javais dix ans à ce moment là, et jétais dans le première division de la grande classe, dont le maître, Monsieur Guérard, nous dispensait son savoir avec beaucoup de zèle et de réussite; Il était relativement jeune, navait quun fils moins âgé que moi qui, entre parenthèses, avait tout à fait lallure dun cancre invétéré. Notre maître nous faisait travailler beaucoup et bien; il népargnait pas ses peines; on touchait à toutes les branches primaires dun savoir universel. Dans ma division, où pourtant ne se trouvaient que des élèves de 10 et 11 ans, nous faisions, outre les classiques leçons de mathématique, géographie, histoire, histoire ancienne, histoire naturelle, lecture, grammaire, des études assez poussées en allemand, racines latines et grecques, littérature- Racine, Molière, Corneille, Boileau - de la géométrie, de lalgèbre, du dessin, de la musique, sans oublier la botanique et le gymnastique.
Pour les bambins que nous étions, le programme était très chargé. On sen tirait quand même, puisque jai passé haut la main mon premier certificat à lâge de 10 ans 1/2 et le second lannée daprès, à 11 ans 1/2. Cétait une époque trépidante. Non seulement on avait de multiples occupations intellectuelles, mais aussi des récréations et des vacances turbulentes. Il y avait une dizaine de garnements de mon âge qui étaient beaucoup plus forts sur les jeux extérieurs, les excursions dans les bois que sur les problèmes et les narrations. Entre les heures d'études, j'aimais la société de ces gaillards; aussi, je me souviens en avoir fait des tours et des tours, soit dans le village même, en jouant aux barres, soit dans les environs escarpés avec les jeux passionnants des contrebandiers ou des voleurs, ou à la petite guerre, à deux camps opposés, dont les membres et les attributions étaient chaque fois tirés au sort.
C'était surtout les jours de congé qui servaient à ces ruées effrénées dans la brousse environnante: les jeudis ou les jours de fête. Pas de Dimanches, par exemple, parce qu'il y avait les offices et qu'on mettait les beaux habits.
Longuyon était à l'époque une grosse bourgade de chef-lieu de canton qui s'intitulait ville. Il y avait moins de trois mille habitants. C'était un centre important, lieu de passage obligé des routes conduisant à Metz, en Belgique, au Luxembourg, à Nancy et à Paris par la Champagne. Bien que le chemin de fer eût déjà pris de l'extension pour ces mêmes raisons, le roulage y était encore pratiqué en grand. Il y avait donc tout un faisceau de bonnes routes qui venaient se croiser dans la localité pour s'éparpiller dans cinq ou six directions différentes.
La ville était bâtie dans une double vallée: celle de la rivière La Crusne, qui passait derrière la maison de ma grand-mère, et celle de la rivières la Chiers venant du Luxembourg belge. Ces deux rivières confluaient dans la ville même, en aval d'un double pont les enjambant toutes deux. Ces vallées sont très encaissées. Ce sont d'énormes ravins creusés par les eaux au milieu du plateau environnant. Les collines qui enserrent la ville sont hautes, abruptes, et couvertes d'épaisses forêts. Nous avions donc, nous les garnements, du terrain varié et accidenté dans lequel nous nous mouvions du matin au soir, passant rapidement d'une colline à l'autre pour un oui, pour un non. A peine nous avait-on vu, par exemple, tout en haut de " La Gaillette" que déjà nous étions sur la côte de "Froideul", après avoir dégringolé dans de profondes carrières, passé la Crusne sur un ponceau branlant, sauté en fraude par dessus le chemin de fer et regrimpé au galop la pente raide opposée à celle que nous venions de quitter.
D'autres fois, on faisait des expéditions dans les bois de Beuville ou du grand côté; ou bien c'était à la Marlerie ou à Vachémont, quand ce n'était pas à la Heurette ou à la Platinerie. J'étais un des plus ardents compagnons de ces courses merveilleuses qui nous faisaient vivre dans les meilleures conditions possibles de santé, au milieu des forêts épaisses formées de magnifiques arbres de toute essences. Je ne rentrais pas de la journée à la maison. J'avais bien trop peur de ne pouvoir ressortir si je m'y étais montré avant le soir.
Manger? On trouvait toujours quelque chose chez l'un ou chez l'autre, en passant, entre deux galopades.
Puis, cela s'est ralenti peu à peu. Les camarades se sont lassés de ces jeux violents. De mon côté je devais absolument ne pas rater mes examens. En outre, j'entrais dans la période de ma première communion, cérémonie qui, à l'époque, avait une importante primordiale.
Avant ce moment, j'allais suivre les cours de catéchisme une fois par semaine, sous la direction de Monsieur l'abbé. Mais pour la préparation à la première communion, c'était sous les ordres de Monsieur le Curé que ces cours avaient lieu. Cela devenait plus sérieux, car il y en avait 3 fois par semaine.
Ce curé-là, dont je ne me rappelle plus le nom, était un gros bonhomme assez grand, qui prisait constamment. Il était assez sévère, mais il ne m'en imposait pas du tout. J'avais déjà depuis ma toute petite enfance, une tendance à m'éloigner des gens d'église qui ne me disaient rien qui vaille. Les chants, les lumières, les processions, m'allaient encore assez parce que c'était des spectacles amusants. Mais les gestes des prêtres étaient pour moi comme autant de tromperie, de simagrées inutiles. J'avais une répulsion instinctive devant leurs gestes onctueux, derrière lesquels je ne voyais rien d'autre que du mensonge, du néant, de l'impudence.
Evidemment, je ne sentais pas avec ces mots-là; je sentais même sans mot aucun. Je ne m'expliquais pas, je subissais mon instinct simplement.
Cependant, obéissant et ayant l'amour-propre de ne jamais vouloir recevoir d'observations méritées, j'étudiais consciencieusement mes leçons de catéchisme que je récitais par coeur comme il était recommandé. J'étais toujours bien noté de ce côté là. Mais alors, tout en apprenant le mot à mot, je ne pouvais m'empêcher de critiquer la signification de ces textes que je ne parvenais pas à accrocher avec quelque chose de compréhensible, d'explicable. Lorsque le curé se mettait à vouloir nous expliquer cet inexplicable, c'était encore pis, pour moi, car ce qu'il disait embrouillait davantage les choses et je prenais le parti de ne pas l'écouter, convaincu qu'il nageait dans un océan de stupidités qu'il ne comprenait pas lui-même.
Malgré cela, j'ai suivi comme tout le monde les différentes phases de cette instruction religieuse qui ne m'a rien laissé, ni rien retiré de ce qu'il y avait en moi de philosophie en germe. Les stupidités qu'on nous inculquait alors n'ont pas changé et on les sert encore de nos jours dans les mêmes termes. Cela n'a pas grande importance, du reste, mais à l'époque, cela en avait dans les populations. On aurait montré du doigt ceux qui n'auraient pas fait leur première communion solennelle et les parents auraient été rejetés de la société. Pourtant, à cette occasion, ma mère qui est croyante mais n'aime pas les prêtres, a montré les dents au curé qui s'est incliné.
Celui-ci avait décrété que, cette année-là comme les précédentes, les premiers communiants devaient être enfants de choeur et servir la messe et autres offices. Moi je ne voulais rien savoir, ne comprenant rien aux rites, que j'appelais des sacrés objets. Je résistais à tous les appels, à toutes les objurgations, à toutes les menaces.
Un beau jour, comme j'étais arrivé à la messe un peu en avance, j'étais assis dans les banc des gamins avec quelques camarades lorsque j'avise le curé qui, lentement, un bréviaire à la main, faisant semblant de lire, se dirige de notre côté. Mon instinct d'homme de bois et de prêtrophobe m'avertit que c'est à moi que ce bec enfariné en veut. Cet avertissement m'est confirmé par le regard qu'il me lance, en dessous, tout en s'approchant d'un air bien innocent.
Cela a suffi.
J'attrape mon chapeau que j'avais posé près de moi sur le banc, et, juste comme le curé faisait une grande enjambée en détendant brusquement le bras pour me saisir, je fais un saut de cabri par dessus le banc et me voilà filé à grande vitesse à l'autre bout de l'église où je prends la porte sans hésitation.
Je suis rentré à la maison directement pour expliquer l'affaire à ma mère qui ne m'a rien dit sur le moment. Elle savait parfaitement que je ne voulais pas être enfant de choeur et elle savait que rien au monde ne pouvait me forcer à l'être.
Le soir de ce jour, de ce Dimanche, la tante Victorine s'amène avec un plateau de pommes de terre épluchées qu'elle venait demander à ma mère de lui cuire dans le four de notre cuisinière. C'était un prétexte. Le vrai motif était son désir de répéter ce que le curé avait dit en chaire, à propos de ceux qui ne voulaient pas être enfants de choeur et qui préféraient manquer la messe plutôt que de la servir. Il avait conclu sur un ton menaçant que ceux-là étaient certains de ne pas faire leur première communion. "Ceux-là", il n'y avait pas à s'y tromper. J'étais le seul récalcitrant et ma tante m'avait vu me sauver, le matin. C'était donc bien pour moi la menace publique, ainsi que pour mes parents par incidence.
Là-dessus, ma mère n'a pas hésité une seconde. A ma grande joie, elle a répondu : "Ma tante, je ne veux pas forcer cet enfant là à être enfant de choeur s'il ne le veut pas. Cela n'a rien à voir avec une première communion. Ce n'est qu'une idée du curé. Eh ! bien, vous pouvez lui dire si vous voulez: s'il ne veut pas notre Georges à sa première communion, qu'il la garde pour lui. Il ne la fera pas, et ce sera tout".
Ma tante a-t-elle rapporté le propos au curé? Je ne sais toujours est-il qu'il ne m'a plus ennuyé avec cette ridicule histoire, et, comme tout le monde, j'ai fait ma première communion solennelle. Quand je dis: "comme tout le monde", il y a une nuance. J'ai fait les mêmes gestes que tout le monde, mais mon esprit, ma conviction intimes étaient en révolte contre l'esprit de cette cérémonie que je jugeais ridicule et que je n'accomplissais qu'à mon corps défendant.
J'écris cela aujourd'hui, alors que j'ai plus de 62 ans. Je le fais dans des termes que je n'employais pas alors, que je ne pouvais pas employer. J'étais bien trop enfant, trop ignorant pour cela. Cependant ce fut bien ainsi que les choses se passèrent en moi. J'éprouve maintenant encore les mêmes sensations qu'à l'époque. J'assiste encore, en souvenir, à ces mêmes réactions de mon âme contre l'emprise que le curé tentait de prendre avec ses ridicules simagrées.
Jamais je n'ai pu comprendre comment on pouvait récompenser ou punir les gens par une existence future, survenant après la mort, existence toute de souffrances qui veut qu'on aura ou non eu la visite d'un prêtre catholique quelques secondes avant de mourir sur cette terre, quelque soit le genre de vie qu'on y ait mené. Ces histoires de paradis, de purgatoire et d'enfer m'ont toujours semblé complètement ridicules, surtout agrémentées de journées d'indulgence plénière ou secondaire, obtenues en donnant de l'argent aux prêtres, ou des décors aux églises, ou même simplement en récitant avec les lèvres une série plus ou moins longue de chapelets ou autres prières.
Je n'ai jamais compris la relation qui peut exister entre la vie courante, le bien, le mal, la richesse, la pauvreté, la naissance, la maladie, la mort, et les soi-disant vertus d'une messe chaque dimanche, d'une hostie à avaler de temps en temps, de génuflexions faîtes devant des idoles de plâtre, de bronze ou d'autres matières, représentant de soi-disant puissances au ciel. Quel ciel?
Je n'ai jamais compris comment ces hommes pourtant instruits par ailleurs, peuvent, sans rire, expliquer qu'en adressant des prières à un saint quelconque, ce saint-là va pouvoir exaucer vos voeux, comme ça, surtout si vous appuyez la prière de dons en nature ou autres à l'intermédiaire vivant.
Je n'ai jamais compris comment ces gens, les prêtres catholiques, peuvent fulminer contre ceux qu'ils appellent païens, idolâtres, sauvages, fétichistes, alors qu'eux-mêmes sont tout aussi païens, idolâtres, fétichistes que les plus arriérés des primitifs des forêts vierges. Et je ne comprenais pas plus pourquoi, ce jour de première communion devait être un jour d'extase, de réjouissance. Pour moi, cela était et a été un jour de corvée. Du reste, j'ai protesté à ma manière contre cette contrainte qu'on m'a fait subir.
Comme, au sortir de la confession générale, -voilà encore une absurdité que je n'ai jamais pu comprendre- la veille même de la fameuse solennité, je me moquais de quelques collègues qui avaient cru devoir adopter une mine impayable de chattemite, l'un d'eux me dit: "Oh! quoi, tu n'es pas si malin que ça, toi non plus!" Alors, tout tranquillement, mais à très haute voix, sur le porche même de l'église d'où nous sortions: "Non, je ne me crois pas malin; mais, sacré nom de Dieu de bordel de Dieu, je vous dis que je me fous pas mal de votre sacrée communion. Vous pouvez aller le répéter au curé si vous voulez, ça m'est égal.
Je jure ici même que ça s'est passé de cette façon?.
Je m'entends encore et, surtout, je me repense encore, si je puis ainsi dire. Les autres gamins se sont sauvés d'horreur. Je ne sais s'ils m'ont dénoncé au curé.
Quoiqu'il en soit, je me suis présenté le lendemain à la Sainte Table comme tout le monde, sans aucun remords. J'étais tranquille avec moi-même. Je subissais la cérémonie que je ne pouvais éviter, mais je n'y participais pas ni de l'âme, ni du coeur, parce que je ne l'approuvais pas. Je m'étais évadé de tout ce qu'elle comportait, à mon sens, d'équivoque, de faux, d'invraisem-blable, de cafardeux. Je me rappelle même qu'en sortant de chez le coiffeur, où la tradition voulait qu'on aille se faire friser, j'ai passé mes doigts furieux dans ces ridicules frisures pour en enlever toute cette affreuse harmonie de caniche de maison riche. Protestation toujours. Ce fut ma première et unique communion. Jamais, depuis, je ne suis retourné à cette symbolique mangeaille dont je ne comprends ni le sens, ni le but.
Cela ne veut pas dire que jamais je n'ai communié avec ce grand mystère qu'on appelle Dieu, pour plus de commodité. Loin de là, au contraire. Je n'ai jamais fait que cela, en tout temps, en tous lieux. Mais jamais je n'ai eu besoin d'un intermédiaire quelconque pour ce faire. Quel est, au monde, l'intermédiaire possible entre une créature et le créateur? Qu'on me le montre! Personne ne l'a pu faire encore. Oh! certes, il n'en a pas manqué qui se sont cru être ces intermédiaires. Il n'en manque pas encore. Mais ce sont de pauvres illuminés qui n'ont d'autre crédit que celui qu'ils se donnent et que les simples veulent bien leur reconnaître pour un temps. Et je ne suis pas de ces derniers, ni pour l'un, ni pour l'autre.
Voilà donc dans quel état d'esprit j'étais à cette lointaine époque, et, sous ce rapport, mon état d'esprit n'a pas changé.
A ce moment, nous vivions pour ainsi dire en campement dans un famille amie. Nous étions devenus quatre enfants. Trois frères m'étaient nés depuis le moment où j'allais à l'asile. Lucien, qui n'a pu aller au-delà de ses dix-huit ans, mort à la suite d'une frayeur immense provoquée par l'attaque brusque de deux énormes molosses. Mon frère Victor, âgé actuellement de 55 ans, qui est en excellente santé et père de cinq enfants dont un seul fils, aviateur. Le quatrième de mes frères, enfin, est mort à l'âge de quatre ans, d'une méningite. Le jour de ma première communion, nous étions tous les quatre vivants et, avec ma mère, réfugiés pour quelques jours encore chez des amis, car nous n'avions plus ni domicile, ni mobilier.
Mon père avait été nommé au grade supérieur, c'est-à-dire chef de train, mais avec résidence à Langres, en Haute-Marne. Il y était parti prendre son service et faire le fournier pour notre future installation, après avoir démonté, emballé, embarqué et expédié notre mobilier qui faisait route vers sa nouvelle destination. Quelques jours après, nous partions tous les cinq rejoindre le père et notre domicile. mauvaise période pour moi, mauvais souvenir. Non pas du pays, qui est très quelconque, mais j'y étais complètement dépaysé. Il y avait une trop brusque coupure avec Longuyon et tout ce que j'y avais de souvenirs heureux et ardents.
Heureusement, ce spleen, avait atteint mes parents également, et, de ce fait, mon père demanda et obtint son changement pour revenir en Lorraine, à Longwy cette fois, à 20 kms seulement de Longuyon, c'est-à-dire dans notre pays. Nous y vînmes cette même année, en plein hiver, vers Décembre 1887. Il y avait de la neige et de la glace partout. Nous y avons eu froid pendant les premiers jours; mais nous étions si contents d'être dans notre pays, d'entendre de nouveau les gens parler avec l'accent du terroir et même le patois que nous parlions nous-mêmes, que nous avons passé sur ce froid avec gaieté.
Je suis retourné en classe et ai pu refaire très vite de nouveaux camarades de mon âge. Mais je ne faisais plus rien d'utile dans cette classe. Le vieux maître qui la faisait, le père Massenet, aurait déjà du être en retraite. Il était devenu gaga et comme il ne pouvait qu'enseigner le programme que j'avais déjà parcouru à Longuyon, je perdais mon temps dans cette école. Aussi, dès que j'eus mes 13 ans révolus, le 5 Février 1888, je demandai à mon père de me trouver un emploi à ma taille et à mon goût.
Mon adolescence
Longwy ;est, comme chacun sait, un centre métallurgique très important. La ville même, composée de deux parties, la ville haute et la ville basse, possédait plusieurs hauts-fourneaux sur son propre territoire, dans la vallée, le long de la rivière La Chiers. Les localités voisines en étaient farcies également.
Les emplois ne manquaient pas.
J'aurais bien voulu gagner de l'argent en assez grande quantité. Des gamins de mon âge étaient embauchés dans les ateliers des usines à raison de trois à quatre francs par jour. Cela me semblait et était réellement une belle paye. Mais ni ma mère, ni mon père ne voulaient me laisser devenir ouvrier d'usine. Tu gagneras moins, me disaient-ils, mais nous préférons que tu commences dans les bureaux. Tu seras toujours à l'abri, jamais sale, tu auras des heures régulières de travail et tu pourras continuer à apprendre par toi-même. Plus tard, quand tu seras devenu un bon employé, tu "entreras au chemin de fer" où tu pourras te faire une situation enviable, surtout avec du travail. Je ne suis jamais "entré au chemin de fer" , comme disait mon père, en qualité d'employé, ce qui ne m'a pas empêché de voyager tout mon content. Au contraire même, car il n'y a pas d'emploi plus sédentaire qu'au chemin de fer. Témoin mon oncle Nicolas. Né à Longuyon, à part le temps de son service militaire qu'il a fait à la Rochelle, il y est revenu, est "entré au chemin de fer" en qualité d'employé aux écritures, y est devenu sous-chef de gare et n'a jamais voulu accepter un nouvel avancement pour ne pas quitter sa ville natale. Pendant plus de trente ans, il a fait voyager des millions de voyageurs, a présidé au départ et au passage de centaines de mille trains, mais lui il n'a jamais voyagé. Il mange bien tranquillement , dans sa confortable maison, une retraite bien gagnée.Voilà trente ans qu'il la mange, sa retraite, et, à 85 ans aujourd'hui, il compte bien en grignoter encore pas mal d'annuités.
Sur ce, on m'a trouvé, sans difficulté, une place de saute ruisseau dans une grande administration industrielle. Cela s"appelait le Comptoir métallurgique de Longwy. C'était une sorte de trust ou de coopérative des producteurs de fonte de la région qui centralisait les commandes de la clientèle et les répartissait dans les différentes usines environnant Longwy, suivant les demandes en qualité et les productions des hauts-fourneaux. Et je connais un petit bonhomme qui a été fier, à la fin de son premier mois de travail, de rapporter triomphalement un louis d'or à la maison. Oui, 20 francs. C'était peu de chose, même alors; cependant cela se sentait quand même dans la bourse de la ménagère. Et puis, c'était le départ.Je commençais mon apprentissage de la vie en commençant à en gagner quelque bribe.
Quant au travail en lui-même, c'était celui d'un garçon de 13 ans: courses à la poste, à la gare, à la banque, aux différentes usines et, entre temps, quelques bricoles d'écriture au bureau, portage des pièces d'un bureau à l'autre, présentation de documents à la signature, etc. Le temps passait très vite, je m'en souviens bien, et je me plaisais dans cet emploi qui ne me tenait pas enfermé constamment.
C'est dans ce comptoir Métallurgique que j'ai vu monter le premier téléphone qui commençait à se répandre.C'était un central particulier qui reliait le comptoir aux différents établissements importants en rapport avec lui.
Là également, j'ai vu installer pour la première fois la lumière électrique. Auparavant, l'éclairage se faisait au gaz, avec un manchon Auer. Mais le progrès voulut absolument que cet établissement réputé de la région reçût l'éclairage électrique dont une usine proche fournissait le courant, au moyen de dynamos à vapeur, dont la vapeur était produite par le passage des gaz brûlant dégagés par la fonte des minerais dans les hauts-fourneaux.
Dans le courant de ma deuxième année de présence dans cette maison, en 1889 donc, eut lieu la fameuse Exposition dont le clou était la tour Eiffel. A Longwy, gare frontière, nous vîmes passer tous les jours maints trains venant de Belgique et du Luxembourg, transportant des flots de voyageurs qui allaient à l'exposition parisienne
Il y eut aussi à voir les effarantes foules grossies d'arrivants de tous les points du pays pour profiter de ce qu'on appelait à l'époque des trains de plaisir. Ils ne comptaient que des wagons de troisième classe, mais en nombre incalculable. Les quais étaient trop courts, ces trains étaient scindés en deux tronçons pour en permettre l'accès à ces foules, bariolées, éperdues, incohérentes, qui voulaient profiter des avantages offerts par la Compagnie des chemins de fer de l'Est qui avait baissé considérablement ses prix pour la circonstance.
Ce fut aussi pendant cette période que je ressentis les premiers tourments de l'amour. Oui, pourtant, à quatorze ans! La fillette qui m'inspirait cette attirance était de mon âge. Etait-elle Jolie? Non, je l'ai constaté beaucoup plus tard, elle n'était pas jolie. Mais elle était plaisante et, à l'époque lointaine des premières amours, elle était jolie pour moi, la plus jolie de toutes. Naturellement, c'était surtout ses yeux qui m'attiraient et aussi sa bouche et son sourire. Je n'en voyais pas plus, et ne cherchais pas à en voir davantage. Elle venait souvent aux bureaux du Comptoir avec sa mère qui en faisait le ménage. Ce ménage se faisait entre les heures de travail. Alors je n'avais rien trouvé de mieux que de me dénicher du soi-disant travail supplémentaire pour justifier ma présence aux bureaux pendant ces heures-là, principalement le soir. Ce qu'on se disait? Rien, ou pas grand-chose. On se frôlait, on se serrait la main à la dérobée quand on pouvait. Je lui caressais les cheveux en passant rapidement auprès d'elle. C'était à peu près tout.
Si, pourtant, une fois, j'ai connu la révélation de la douceur d'un baiser d'amour. Je dis bien: révélation
C'était un soir assez tard. Il faisait très nuit, je me souviens. Nous nous sommes rencontrés, elle et moi, dans la rue, par pur hasard, ce soir-là. Nous causions quelque peu, en disant mille riens, et, tout d'un coup, poussés tous deux par un désir simultané, nous nous sommes donnés un baiser sur les lèvres, j'ai nettement appuyé, elle surtout que j'ai sentie passionnée, car elle m'a mouillé toute la bouche en la fourrageant avec la sienne. Elle se sauva ensuite rapidement, me laissant tout pantois et tout ému de cette caresse goûtée pour la première fois et que j'ai trouvée délicieuse.
A partir de ce moment-là, mon caractère se modifia sensiblement. Je devins rêveur, flâneur, n'ayant plus de goût au travail ni à autre chose. Je ne me plaisais qu'à lire tant que je pouvais, principalement des romans d'amour et, surtout des romans d'aventures. La recherche des rencontres avec cette petite me préoccupait. Bref, je devenais mauvais employé, et, pour chasser le mauvais charme qui me tenait, je changeai d'employeur et passai un beau jour du Comptoir Métallurgique à la Banque Thomas et Cie, de la même localité, mais située dans une direction tout opposée.
Le changement me fit beaucoup de bien.
Atmosphère nouvelle, bien qu'au milieu de gens que je connaissais parfaitement, dont cinq ou six jeunes camarades de mon âge ou un plus âgés. Mon travail me semblait plus sérieux aussi. Il était tout différent de celui que j'avais à accomplir au Comptoir. A la Banque, il n'était question, naturellement, que de chiffres, de comptes, changes, intérêts, escomptes, agios, virements, effet de commerce, remises, couvertures, fonds, titres, bilans, balances, portefeuille, et tant d'autres choses qui m'intéressaient fortement. En peu de mois, je devins un habile et rapide calculateur. Mon écriture prit de la forme, de l'assurance, de la fermeté et une certaine élégance que je ne lui soupçonnais pas. Enfin, le mauvais charme était rompu et j'étais redevenu maître de moi-même.
Pourtant, je sentais bien que j'étais changé.
Cette crise prématurée d'amour avait perdu complètement son ardeur. Cependant, elle avait certainement eu une influence sur mon état général. A moins toutefois, ce qui est une explication peut-être plus plausible, que ce soit la transformation naturelle de mon état général qui ait déterminé cette crise enfantine. Il y a là certainement le passage d'un phénomène normal de la nature, qui transforme l'état d'enfance d'un jeune homme en celui d'adolescent. Je l'ai fortement ressenti, puisque je m'en souviens avec une telle acuité.
Quoiqu'il en soit, à seize ans, j'était le tout jeune homme sain d'esprit, de coeur et de corps, ardent au travail et au plaisir, mais au plaisir sélectionné qui n'était pas celui de tout le monde. Ainsi, j'aimais beaucoup la danse, pour elle-même et pour le plaisir de la partager avec des jeune filles dont j'aimais la société. Mais je n'aimais pas tous les bals où on dansait. A Longwy, il y avait plusieurs bals réguliers tous les samedis, dimanches et jours fériés. Eh! bien, je m'y rendais assez souvent mais j'y dansais rarement à cause du mélange des gens qui s'y trouvaient et de la grossièreté des danseurs qui gardaient leur coiffure sur la tête et leur cigarette au bec, ainsi que du laisser-aller un peu canaille des danseuses, la plupart ouvrières d'usines et débauchées vilainement.
Pour satisfaire ma passion de la danse, j'allais dans les villages voisins où j'avais fait des connaissances, soit de jeunes gens, soit de jeunes filles. Pendant toute l'année, c'était une suite ininterrompue de fêtes patronales- avec les "Reneuvas" c'est-à-dire le doublage du dimanche suivant celui de la fête, dans la vingtaine de villages environnant Longwy et que je visitais à tour de rôle. J'y ai toujours été très bien reçu, bien traité par la jeunesse et toujours invité par quelqu'un ou quelqu'une à aller souper à minuit dans une famille ou dans une autre. Ah! bien certainement, les danseuses n'étaient pas des beautés et on ne découvrait pas d'élégances. C'étaient de braves jeunes filles de la campagne, sans beaucoup de grâce, mais le milieu me plaisait à cause justement de sa simplicité et de la bonne sincérité de la joie qui y régnait. Entre filles et garçons, on s'embrassait sans penser à mal.
Mais les bals où j'allais danser avec plaisir, avec passion, étaient ceux de la fête à Longuyon, mon pays natal, à dix-huit kilomètres de Longwy seulement. J'ai déjà expliqué plus haut comment ils étaient organisés. Dans ma prime jeunesse, c'était tout ce que je savais. Seulement, dès que j'ai eu seize ans, j'ai fréquenté ces bals d'une autre manière que pour en ramasser les bouts de bougie. La société qui les fréquentait était celle des petits bourgeois, employés divers de la ville. L'élément dominant, cependant, était composé des familles d'employés de chemin de fer dont les filles et les garçons se réunissaient très volontiers dans ces soirées très cordiales mais déjà sélectionnées et de haute tenue.
L'organisation et le cadre étaient parfaits. Les salons immenses, éblouissants de lumière reflétée par la limpidité des parquets bien cirés, étaient entièrement garnis, sur leur pourtour du monde des mamans et des danseuses pour qui des sièges étaient placés à profusion. Les mamans usaient des sièges pour elles-mêmes et pour les lainages et autres chaudes vêtures destinés aux danseuses; mais celles-ci ne s'asseyaient que rarement. Elles préféraient rester debout entre les danses, de façon à ne pas manquer une occasion de se faire inviter par un danseur. Rares d'ailleurs celles qui n'étaient pas invitées, car les danseurs étaient toujours en nombre largement suffisant.
Les jeunes filles se groupaient souvent pour bavarder et, surtout, clabauder sur les autres, car, si les jambes étaient actives, les langues ne l'étaient pas moins, et acérées aussi qu'elles étaient, les langues. Cependant cela ne faisait de mal à personne. Bien souvent, l'histoire de la paille et de la poutre aurait pu être évoquée dans tous ces groupes; cela ne tirait pas à conséquence. On peut même croire que c'était prétexte à attitudes plus ou mois avantageuses, à rires sous l'éventail. Les toilettes des danseuses étaient particulièrement soignées. On s'y prenait bien des semaines à l'avance afin de déterminer quelle serait la façon à adopter, le tissu à employer, la couleur préférée, le tout en se préoccupant des décisions des compagnes, amies, concurrentes, rivales ou ennemies; pour éviter les copies serviles ou les rencontres fortuites.
C'est que, si ces bals permettaient de danser très agréablement, ils étaient aussi le lieu de bien des tournois sentimentaux. Les grâces se précisaient, les attraits opéraient, les rapprochements des corps enlacés permettaient aux douces confidences de filtrer à travers des lèvres et d'aller s'insinuer dans les oreilles qu'on aurait bien voulu mordiller. Les rivalités se découvraient, les coquetteries agissaient, les jalousies jaillissaient
La tenue des danseurs était exigée rigoureusement correcte et noire: vestons, jaquettes, redingotes se coudoyaient. Par contre, pas d'habits. C'est un vêtement trop cérémonieux, trop coûteux aussi et trop difficile à porter. Un habit au milieu de cette société simple et plutôt roturière eût été parfaitement déplacé. Naturellement les danseurs devaient être découverts et sans cigarette à la bouche. Les gants étaient obligatoires pour danser.
Je m'y suis follement amusé, à ces bals où je connaissais à peu près tout le monde, où j'étais connu de la même façon et où je retrouvais beaucoup de jeunes filles, déjà demoiselles, avec qui j'avais passé mon enfance. On se tutoyait avec beaucoup de simplicité et de camaraderie affectueuse. Il y avait, parmi cette nombreuse compagnie, des danseuses de toutes forces, bien entendu. Un assez grand nombre dansaient très bien, avec beaucoup de souplesse, de rythme, de grâce et de légèreté. C'étaient mes préférées. Je pouvais choisir car, je peux le dire maintenant sans effrayer la modestie, étant très bon danseur moi-même, j'étais assez recherché pour ne pas avoir besoin d'aller inviter telle ou telle à chaque danse, comme devaient faire beaucoup de camarades. Dès le commencement du bal, toutes mes danses étaient appariées jusque minuit, la coupure. Après minuit, c'est-à-dire à la reprise à une heure du matin, c'était moins rigide, car il fallait compter avec les défaillances, les départs prématurés, la fatigue des danseuses et aussi avec la liberté plus grande de danser avec d'autres partenaires. Pour chaque danse, telle ou telle. Une était continuellement attirée pour les lanciers, Laure François, une belle blonde plantureuse, rieuse, légère, gracieuse. Marguerite Lambert pour les valses, Adélaïde Divo pour les polkas et les quadrilles; sa soeur Madeleine pour les Mazurkas; Augustine Combe pour les scottish, et ainsi de suite. Je raconte ces détails ici, avec les noms de ces jeunes d'alors, en me retrouvant par la pensée au milieu d'elles, alors qu'elles étaient brillantes et ardentes de jeunesse, d'entrain, de fraîcheur.
Où sont-elles, maintenant?
Que sont-elles? Comment sont-elles?
Grand mystère de l'existence.
On quittait donc le bal, nous, les jeunes gens, à 5 ou 6 heures du matin, avant l'aube qui apparaît tard au commencement de Février, et, au milieu de la neige et de la glace qui couvraient les rues, je me dirigeais vers la gare pour prendre le premier train me ramenant à Longwy, où je me changeais avant d'aller à ma banque, pour y passer la journée à chiffrer consciencieusement de longues colonnes de grand-livre et me livrer au plaisir d'interminables additions.
En dehors de ces soirées dansantes que je recherchais un peu partout, je ne sortais pas avec les camarades du pays. Je n'éprouvais que de l'ennui en leur compagnie. Ils me paraissaient bêtes, n'avaient aucune conversation un peu relevée et ne songeaient qu'à boire ou lutiner quelques filles dans les bois des alentours. Ça ne me disait rien. Et pourtant, j'ai eu aussi mon aventure dans ces bois.
C'était en été.
Je devais avoir 16 ans 1/2.
J'allais assez souvent me promener seul jusqu'à un village proche, nommé Rehon, où j'avais pas mal de camarades des deux sexes. Un jour, je rencontre sur la route tout une troupe composée de jeunes gens et de jeunes filles de ce village, allant, disaient-ils cueillir des pervenches dans les bois voisins. Ils m'invitent à me joindre à eux. J'accepte avec plaisir et je prends une des jeunes filles par la taille pour faire la route en flânant. Cela n'avait rien de particulièrement affirmatif. Je faisais comme tout le monde. Mais il paraît que la jeunesse en question en a éprouvé un certain plaisir, car, un peu plus loin, comme on arrivait près d'un buisson de prunelles, elle m'embrassa tout d'un coup sans rien dire. Ayant continué notre chemin avec les autres, nous sommes entrés au bois, et, peu à peu, le groupe s'est trouvé dispersé, les couples s'étant éparpillés pour la cueillette des fleurs. La jeune fille et moi, Marie, elle s'appelait, avons fait comme les autres et, arrivés dans une petite clairière, on s'est mis à s'embrasser un peu mieux et un peu plus longuement que derrière le buisson. Puis on s'est assis, on s'est couché et ma foi...le reste a suivi tout naturellement.
Mais, après, j'ai eu honte et du remords.
J'avais été entraîné par les circonstances, poussé par l'instinct, vers cette fille qui était plutôt consentante sinon provocatrice. Mais j'étais mécontent de moi. je trouvais cette chose pas propre, ressemblant plutôt à un geste bête qu'à celui de l'amour tel que je me le représentais, dans un autre milieu et avec une personne que j'aurais aimée depuis quelque temps.
Je ne suis plus jamais retourné dans ce village ni dans ce bois depuis cette aventure qui n'a pas été complètement terminée à ce moment là. En effet, la Marie, tenace, venait souvent se placer sur mon chemin pour renouer les relations. Elle est même venue plusieurs fois me chercher chez ma mère. Elle avait du toupet. Moi, je ne voulais rien savoir d'elle; aussi, quand elle venait ainsi m'appeler dans le couloir de notre habitation, c'est ma mère qui a toujours répondu. A la fin, j'en ai été débarrassé tout de même.
Il y avait longtemps que mon béguin pour Marie Bouytin l'objet de ma première crise de tendresse était éteint. j'avais toujours un faible pour elle, j'aimais la rencontrer et lui dire quelque mots en passant. Mais elle n'occupait plus mes pensées. Elle était d'ailleurs fiancée à un de mes camarades, Théophile Pierret, du même âge que moi. Il se sont mariés très jeunes, car Pierret n'a pas fait de service militaire, je ne sais pour quelle raison.
Je n'avais pas d'amour ni d'affection particulière au coeur pendant cette époque de mon adolescence. Je me faisais de l'amour un idéal tel que je ne voyais personne autour de moi pouvant y répondre. Je ne cherchais pas non plus. Je me contentais, lorsque mes pensées me conduisaient sur cette route, de rêver à celle qui serait mon aimée plus tard, sans lui donner de trait, mais en l'aimant de tout mon coeur pur et en me découvrant pour elle un attachement sans bornes. Cette future aimée est venue bien souvent me tenir compagnie dans les longues randonnées que je faisais, solitaire, sur les routes des environs.
J'ai dit que je n'aimais pas sortir avec mes camarades d'âge ou de travail. A leur compagnie insipide, je préférais ma solitude que je peuplais à mon gré. Très souvent, presque tous les Dimanches, je partais de la maison de mes parents dès la fin du déjeuner et je me lançais, canne à la main sur une route ou sur une autre, suivant un itinéraire que je me traçais d'avance, pour revenir par un autre côté, faisant ainsi un circuit entier. Ces circuits pouvaient être très nombreux et très variés, car Longwy est aussi un centre duquel rayonnent maintes directions, soit sur le territoire français, soit en Belgique, soit dans le Grand-Duché de Luxembourg. je variais mes excursions. Tantôt je parcourais les contrées tourment&eacu