Georges Hubin
036
Au fil de mes jours
Ma vie - Mes campagnes - Ma guerre
Tome I
1875 - 1965
Guerre 1914 - 1918
Nice, Juin 1987
LES GUERRES DU XX
e SIÈCLEA TRAVERS LES
TÉMOIGNAGES ORAUX
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Collection Michel El Baze
réalisée dans le cadre de lAssociation Nationale des Croix de Guerre
et des Croix de la Valeur Militaire
2 Place Grimaldi - 06000
Tél. 0493878677
Récits de vie des Anciens Combattants,
Résistants, Internés, Déportés, Prisonniers
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Pour l'enrichissement de la
mémoire collective
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Musée de la Résistance Azuréenne.
Le Témoin.
Analyse du témoignage
De 1878 à la Grande Guerre
Ecriture : 1937 - 1000 pages
036 - Tome I - La Légion. Madagascar
037 - Tome II - L'Indochine. L'A.O.F
038 - Tome III - Nouveau départ
039 - Tome IV - Au Canada. La Grande Guerre
040 - Tome V - Les Eparges
Préface de Monique HUBIN
Il s'est illustré un peu partout dans le monde, mais il ne devint jamais illustre !
Après avoir écrit d'un seul jet ses "mémoires" en 1937, mon père, Georges Hubin (05-02-1875 - 10-11-1965) les laissa dans sa bibliothèque jusqu'au jour où, s'apercevant qu'il ne pouvait plus se relire, il me demanda de lui en faire une copie dactylographiée, ce qui donna ce recueil de 1 000 pages, pleines d'aventures qui nous émerveillent chaque fois davantage.
Comment un homme de taille moyenne, de famille modeste, sans aucune ressource au départ, mais l'esprit plein du désir d'accomplir de grandes choses au milieu de grands espaces, a-t-il pu traverser tant d'épreuves, connaître tant de joies et de peines diverses ?
Il aurait pu, à plusieurs reprises s'organiser une vie de rêve, mais chaque fois, le démon de l'aventure le reprenait, et sa route prenait un nouveau virage.
Il faut avoir lu toutes ces pages si fécondes en événements de toutes sortes, pour essayer de comprendre quel était son idéal si souvent déçu. Il était d'ailleurs trop idéaliste pour tirer profit de toutes ces situations. La preuve nous en est donnée par la fin de ses mémoires où, désabusé, vaincu par la "petitesse" de l'Administration, il se résigne à essayer de vivre comme tout le monde, malgré le terrible handicap que lui a laissé sa dernière blessure de guerre, lui bloquant toute l'articulation de la hanche et de la jambe gauche. Cette grave mutilation et toutes ses conséquences : impossibilité de se baisser, de s'asseoir, dépendance d'une tierce personne pour toutes ces petites choses de la vie (s'habiller, se chausser ), altération probable de son caractère fougueux, etc Il la subira quand même pendant près de 50 ans sans jamais se plaindre. Et Dieu sait si le contraste avec l'homme d'action qu'il avait été devait être grand !
Il n'a certainement jamais cessé de ronger son frein, mais en silence. Et ses rêveries devaient souvent le ramener en plein désert du Sahara, la nuit sous les étoiles à Madagascar dont il nous vantait les beautés avec tant de fierté, au Tonkin, dans la baie d'Along, pour lui, l'endroit le plus merveilleux au monde, au Canada où il vécut réellement la vie des trappeurs et dont l'épisode nous rappelle textuellement "Maria Chapdelaine". Sans parler de la guerre, sa guerre à lui vécue si intensément, mais si douloureusement aussi !
Et sans compter le grand amour de sa vie : sa femme Magdeleine, notre mère, pour qui il a su commettre les pires folies, mais qui a su si bien l'entourer pendant ces longues années où elle fut sa "tierce personne" aimante et dévouée pour l'aider à surmonter ses épreuves.
Néanmoins, après avoir couru tant de dangers, avoir souffert de tant de blessures de toutes sortes, cet homme, notre père, a quand même encore vécu de longues années en famille, avec ses enfants et petits-enfants. Et il a fallu qu'un petit morceau de pomme resté en travers de sa gorge, en vint à l'étouffer à près de 91 ans (alors qu'il était toujours en pleine possession de ses facultés intellectuelles) pour que s'éteigne, en quelques heures, cette vie si riche de connaissances les plus diverses, si intense en actions et en émotions, si extraordinaire, en somme que bien souvent, la réalité dépasse la fiction.
Mais il faut le lire pour le croire, aussi, je vous en laisse tout le plaisir.
He illustrated himself a bit everywhere but never got illustrious !
After writing his memories in one go in 1937, my father, Georges Hubin (05/02/1875-10/11/1965) left them in his library until the day when he realised that he could not read again his own writing, asked me to type them, which gave this work of more than 1000 pages, full of adventures and which fills us with wonderment more and more each time we read it.
How could a man of average height, of modest origin, without any income at first, but his mind full of the desire to accomplish great things in the middle of great spaces, go through so many ordeals, through so many joyful and painful moments ?
He could have settled in a dreamlike way of life, but each time the appeal of adventure was gripping him and his life was taking a new turn. One must have read those pages so fruitful in all sorts of events to be able to understand the nature of his goal so often missed or thwarted. He was anyway too much of an idealist to take advantage of all those situations.
This is clearly visible at the end of his Memories, where disillusioned, defeated by the narrow mindedness of the Civil Service. he end up trying to live like everyone else, despite the terrible disability that his war wound left on him, blocking all the join of the left hip and of the left leg.
This mutilation and all its consequences, that is to say, unable to bend, to sit down, depending on somebody for all the little things of life like putting on his shoes, getting dressed, probable dampening of his impetuous mood, he will go through it for almost fifty years still without complaining, and God know how big the difference with the man of action that he used to be must have been.
He probably never stopped fretting, but always silently, and his musings must have often brought him back in the middle of the Sahara, at night under the stars in Madagascar, the beauty of which he was telling about so proudly, in Tonkin, in the bay of Along, for him the most beautiful place on earth, in Canada when he lived the real life of trappers, and the account of which reminds us textually of "Maria Chapdelaine", no need to talk about war, his own war that he lived so intensely, but so painfully also.
That is without setting store by the great love of his life, his wife Magdeleine, our mother for whom he was able to perform the craziest things, but he knew how to be with him throughout those long years, during which she was this "other person", loving and dedicated, to help him overcome his ordeals.
Nonetheless after braving so many dangers, and suffering so many wounds, of all sorts, this man our father, still lived for many years with his family, his children and grand children. It only took a little of apple stuck in the middle of his throat to choke him at nearly 91 years of age, while he was still in full possession of his intellectual capabilities, and put an end in a few hours to a life so rich in experiences of the most varied sorts, so intense in actions and emotions, so extraordinary in fact that often reality would supersede fiction.
But you have to read it to believe it, and I leave you with the pleasure of doing it.
POSTFACES de Michel EL BAZE
Tome I
Pressé d'échapper à la quiétude familiale, angoissé par "une frousse intense de se laisser embourber", le jeune Hubin Georges a 18 ans lorsqu'il est autorisé par ses parents à s'engager dans "la biffe" et ne réalisera son rêve qu'une année plus tard dans la Légion.
Là commence l'aventure d'une carrière militaire qu'il abandonnera en 1917 après avoir été blessé aux Eparges et accompli 24 années de services dont 13 années de campagnes.
Avec lui, dans ce Tome 1, nous vivons son enfance, son adolescence et nous découvrons l'Algérie et Madagascar d'avant 1900.
Eager to break away from the peace and quiet of family life, gripped by a terrible anguish to get rusty, young Hubin Georges is 18 years old when his parents allow him to join the "biffe" (infantry), and will only fulfil his dream one year later in the legion.
This is the start of a military career that he will give up in 1917 after being wounded at the Eparges and having accomplished 24 years of service 13 of which in campaigns.
With him, in that first volume, we live his childhood and adolescence and we discover Algeria and Madagascar as it was prior to 1900.
Tome II
Ici Georges Hubin abandonne la Légion et ses galons de Sous-Officier pour s'engager dans l'Infanterie de Marine à seule fin de repartir aux Colonies.
Ici nous découvrons l'Indochine, l'Afrique Occidentale Française et le Soudan.
Here George Hubin leaves the Legion and his rank as petty-officer go back to the Naval Infantry with only one goal that of going back to the colonies.
Here, we discover at that stage Indochina, French West Africa and Sudan.
Tome III
Libéré du Service Actif en 1900, Georges Hubin qui a maintenant 25 ans retourne en France pour entreprendre une carrière commerciale en profitant de sa connaissance des Colonies.
Nous retournons en Afrique : le Soudan, Bobo-Dioulasso, la Gold-Coast.
De nouveau la France en 1904 puis le Mossi en 1905, la France encore en 1907 et encore l'Afrique.
Released from active service in 1900, Georges Hubin who is 25 years old at that point, comes back to France to start a business career using the knowledge he had acquired of the colonies.
We then go back to Africa, Sudan, Bobo-Dioulasso, The Gold Coast.
France again in 1904, then the Mossi in 1905, France again in 1907, and again Africa.
Tome IV
Nous sommes en 1908 en Europe où les conditions de vie lui paraissent étriquées et ne peuvent donc convenir à Georges Hubin.
Alors où aller ?
L'Afrique ? Non. C'est fini.
La Légion ? Tentant, mais à 33 ans, non. Trop vieux !
Le Maroc ?
Alors l'Argentine ou le Canada qui offrent des facilités aux émigrants. Et Hubin opte pour le Canada où nous vivons avec lui ses nouvelles expériences.
Puis le 2 Août 1914 c'est l'incorporation et la Grande Guerre qui commence !
We are in 1908 in Europe were the conditions of life seem limited and therefore are not suitable for Georges Hubin.
So where can he go ?
Africa ? No it is over.
The legion ? Tempting, but at 33 years of age, no too old.
Morocco...?
So Argentina or Canada which offer facilities for the emigrants. Hubin then chooses Canada, where we live with him his new experiences.
Then on the 2nd of august 1914, he is enrolled in the army, it is the beginning of World war !.
Tome V
Le Tome V et dernier du récit de vie de Georges Hubin nous fait vivre sa guerre et ses désillusions finales. Lorsque, réformé numéro 1 avec pension pour blessure de guerre en 1917 aux Eparges, il doit lutter contre l'Administration pour faire reconnaître son droit.
The Vth volume which is the last one of the account of the life of Georges Hubin tells us of his life during the war and its eventual disillusions. He is declared unfit at the high degree for the army with a pension, for war wound in 1917 in the Eparges, he has to fight against the civil service to assert his claims.
Table
Ma prime jeunesse 9
Mon adolescence 25
Début de mes expériences militaires 37
DEPART POUR MADAGASCAR 92
A MADAGASCAR 116
La mémoire
Ma prime jeunesse
Je suis né en 1875, par conséquent, je crois faire remonter mes souvenirs à 1878 - 1879, à l'âge de 3 ou 4 ans. A cet âge tendre, on portait encore des robes, nous autres, les garçons, à la campagne, tout au moins.
Oui, c'est en 1875 que je suis venu au monde, le jour de la Sainte Agathe, patronne du patelin qui m'a vu naître et qui s'appelle Longuyon. Ma maison natale était située rue du Four. Cette rue était ainsi nommée parcequ'il s'y trouvait au beau milieu le four banal où, autrefois, chacun venait faire cuire son pain, après l'avoir boulangé à la maison.
Ma maison natale appartenait à mon grand-père maternel. C'était une pauvre bâtisse enfoncée au fond d'une cour, donnant en partie sur cette cour, en partie sur le jardin bordant la rivière qui coulait tout au bout. Cette rivière s'appelle la Crusne. La maison était contiguë à deux autres immeubles plus importants dont les façades prenaient pied sur la rue même. Elle n'avait qu'un étage. Au rez-de-chaussée, en contre bas de la cour, on trouvait d'abord le seuil de l'escalier qui montait au premier. Par une porte pleine d'un âge très avancé, on entrait dans un réduit très sombre où se trouvait la bauge de deux cochons que mes grands-parents élevaient chaque année. Près de cette bauge malodorante, un espace pour remiser le bois de quartier; au-dessus des porcs, le poulailler éternellement sombre. Les poules n'y arrivaient que par une étroite ouverture donnant sur la cour. Plus loin; un couloir sombre au sol de terre battue conduisant au jardin et aux cabinets d'aisance, misérable cabane en planches vermoulues qui s'élevait au bout du jardin, le siège au-dessus d'un petit pré que longeait la rivière. C'était celle-ci qui, par ses débordements saisonniers, était chargée de curer le dessous du siège en question.
Revenons à la maison.
Entre le couloir sombre et la propriété voisine, une chambre, une seule, avec une porte demi vitrée prenant près de la réserve au bois de quartier, donc près des cochons, et une fenêtre donnant sur le jardin. Plancher de grossières planches; lit de bois grossier avec paillasse et matelas. Le plafond était le plancher du premier étage, avec ses planches mal jointes. Un grande cheminée avec hotte en hêtre près de la porte. C'est là que je suis venu au monde, dans cet étroit espace presque sans lumière, en compagnie des porcs voisins.
Il n'y a pas de quoi se redresser, hein ? Mais il n'y a pas non plus de quoi s'abaisser.
C'était ainsi, voilà tout.
Çà ne fait rien, bien des fois, même quand j'étais encore enfant je haussais les épaules lorsqu'on venait me parler en larmoyant de l'humilité de la naissance de N.S. Jésus Christ ! Dabord javais du mal à encaisser qu'un Dieu se laisse naître ainsi. Mais c'était pas ça. Ce qui me faisait hausser les épaules, c'est quand on s'apitoyait sur l'étable du gosse. Je me disais: Eh bien quoi, il avait une crèche, lui, un boeuf, un âne près de lui; moi, je n'ai eu que deux cochons, dans un réduit misérable. Qu'est-ce que ça prouve ? Aussi, jamais je n'ai pu me résoudre à m'apitoyer sur la pauvreté de ce petit bonhomme-là.
Si tu crois que c'était pas la pauvreté chez nous ?
Mais, de cette pauvreté, je ne me souviens pas. Je ne l'ai jamais ressentie en tous cas. Je le sais, je le dis, maintenant, par recoupement, je ne m'en suis pas aperçu le moins du monde. Pour moi, c'était tout naturel. Je n'avais pas de points de comparaison, ou ceux que j'avais étaient du même gabarit.
J'ai donc vu le jour dans cette chambre solitaire que tout le monde dans la famille désignait ainsi: "la chambre en bas", ce qui, dans le langage courant de notre Lorraine, s'entendait: "la champenbas". Que de fois l'ai-je entendu dire par tous et par chacun, car, un peu plus tard cette chambre ne servait plus que comme débarras ou pour faire cuire la lessive, la buâge comme on disait en patois.
Ma mère avait 22 ans et mon père 25 lorsque je vins au monde. C'étaient donc de tous jeunes gens. Ils étaient mariés cependant depuis plus de deux ans. Ils avaient eu, avant moi, une fille morte en naissant. Tout en étant le second enfant j'étais l'aîné tout de même. Mon père fut si heureux de cette heureuse naissance d'un fils, qu'il oublia complètement le prénom qui avait été choisi et arrêté pour moi : Georges. C'était bien entendu, mais, en arrivant à la mairie, au moment de donner mon prénom, bernique, plus de mémoire. Impossible de retrouver ce maudit Georges. Ma foi, a-t-il dit combien de fois depuis, de guerre lasse, j'ai pensé à son parrain. Son parrain s'appelait Auguste, appelons-le Auguste ! Ce qui fait qu'en rentrant à la maison, alors qu'il venait de se rappeler le vrai prénom qu'il aurait fallu faire inscrire, mon pauvre père s'est fait dire maintes sottises par la jeune maman furieuse.
- Eh bien, tant pis, a-t-elle conclu. J'ai dit qu'il s'appellerait Georges, on l'appellera Georges.
Mais hélas, il a fallu quand même que je traîne jusqu'ici cet auguste prénom sans usage, et pourtant le seul officiel qui compte. Comédie.
Bon. Maintenant que me voilà vivant et avec un état civil complet, mais boiteux, si je parlais un peu de mes parents ? Il me semble qu'ils sont un peu pour quelque chose dans l'affaire !
Mon père était originaire des Ardennes.
Il était né dans un petit village du canton de Raucourt, appelé Chenery. Son père et ses frères étaient compagnons charpentiers et lui-même avait commencé à suivre la même carrière lorsqu'éclata la guerre de 1870. Il avait 20 ans; il s'engagea pour la durée de la guerre. Il prit part à quelques escarmouches sans importance et, après la défaite de Sedan, alors que les Prussiens descendaient le long de la Meuse pour envahir Mézières et Charleville, il alla avec d'autres camarades, briser son chassepot sur le parapet du pont d'Arches, à Mézières, en jetant les morceaux dans la Meuse.
La guerre fut finie là pour lui.
A la paix, il était venu à Longuyon, en qualité d'homme d'équipe au chemin de fer. Cette localité présentait une certaine importance géographique au point de vue ferroviaire. C'était un point de croisement de quatre lignes différentes: Longwy au Nord, Nancy au Sud, Audun-le Roman et Metz à l'Est, Charleville et Paris à l'Ouest. Ce centre, de par l'amputation de la lorraine allemande, allait prendre une importance croissante.
Mon père y était donc employé comme modeste manoeuvrier aux appointements mirifiques de 70 francs par mois. Il logeait dans une maison située à cinq ou six numéros plus bas que la maison de mes grands-parents maternels, sur le même côté de la rue. Il est ainsi bien inutile d'expliquer comment ce jeune homme, beau garçon plut à une jeune fille voisine qui lui plut à lui aussi. Ils se marièrent donc et vinrent habiter la "champenbas" comme je l'ai déjà dit, où ils me conçurent et me le firent bien voir.
Ma mère, elle, était la fille de l'étage au-dessus ou, pour mieux dire, des parents Cloris qui l'habitaient. De plus loin que je la revois, elle m'apparaît comme petite de taille et grosse, toute ronde, sans jambes, sans cou, forte de poitrine, forte croupe, alerte malgré cela, les joues rouges débordante de santé, une belle chevelure noire, bien fournie et longue, qu'elle coiffait en nattes sur la nuque. Mais mes parents, mon père et ma mère, je ne les revois pas dans la "champenbas". Au plus haut que remontent mes souvenirs, nous habitions alors dans une aile nouvelle de la maison des grands-parents, qu'ils avaient fait construire en avant de la leur, la façade à l'alignement de la rue, le derrière venant ronger la cour et n'en laisser subsister qu'une petite surface, à peine assez grande pour y tasser le fumier des cochons et pour donner du jour à la cuisine de l'ancienne bâtisse. On parvenait à celle-ci, en venant de la rue, par un couloir faisant en même temps entrée de la nouvelle aile. C'est là que je me revois. Nous étions encore dans ma maison natale, mais plus dans le même local.
Celui que nous occupions n'avait non plus rien de luxueux, mais il avait deux pièces, une au rez-de-chaussée, formant cuisine et "living-room", l'autre au-dessus, à l'étage, servant de chambre à coucher. Le rez-de-chaussée était sur cave non voûtée, le premier sur simple plancher de sapin formant plafond de la cuisine. Tel quel, c'était suffisant pour nous, tant que la famille ne s'est pas augmentée trop amplement. Plusieurs années après, deux frères m'étant nés, nous avons dû aller loger ailleurs. Nous avons quand même habité là longtemps. Je fréquentais donc mes grands-parents aussi bien que mes parents puisque nous vivions les uns près des autres.
Mon grand-père, que je revois vieux naturellement puisqu'il avait cinquante ans à ma naissance, était un brave homme de jardinier toutes branches, qui louait sa science horticole, floricole et arboricole aux bourgeois et aux nobles à dix lieues à la ronde. Il avait une clientèle fidèle et de choix, composée d'un marquis de Lambertye, à Cons-la-Grandville; d'un baron, d'un comte, de docteurs, de notaires, de juges et autres richards que tenaient maison, jardins, parc, vergers, treilles, serres, pelouses, toutes choses du ressort de mon grand-père. A la saison, c'est-à-dire fin février, commencement Mars, il commençait ses tournées qui étaient toujours les mêmes. Suivant le cours des saisons, il passait trois ou quatre fois chez chacun de ses clients et ne demeurait à la maison, en chômage saisonnier, qu'après la Toussaint.
Il avait, naturellement, ses maisons préférées, les unes à cause de la réception plus cordiale, plus substantielle qu'on lui faisait, les autres à cause du plus beau travail à accomplir. Bien souvent, il restait plusieurs jours dans la même maison. Dans ce cas, il vivait avec le personnel domestique et avait son lit préparé. Je le vois encore, partant pour plusieurs jours, un beau matin, avec, au dos, son gros sac de cuir solide, pendant à ses épaules par de larges courroies de cuir épais. Il y avait de tout, dans ce sac, mais surtout des outils de jardinier: sécateurs, scies, greffoirs, cisailles, cordeaux, plantoirs, graines, piquets, mètre, graisse, petites serfouettes, transplantoir, et quantité d'autres menus objets dont l'utilité ne m'apparaissait pas.
Comme vêtements, il avait des tricots de laine sous sa blouse bleue, invariable vêture. Je n'ai jamais vu mon grand-père sans sa blouse bleue. Il en avait plusieurs, naturellement, dont une ou deux de gala. Une casquette à rabats, relevée par beau temps, abaissés sur les oreilles et sur le cou par mauvais temps. Un pantalon de drap recouvert d'un pantalon de toile bleue et, par dessus, le légendaire tablier bleu à grande poche centrale du jardinier. Ainsi équipé, il mettait une immense échelle en équilibre sur une épaule et, d'un pas ferme, lent et décidé, il partait vers le lieu de son travail, quelquefois à vingt kilomètres de là. Quand il revenait, quelques jours plus tard, ma grande joie était d'aller ouvrir le fameux sac et d'y dénicher le morceau de "pain de corbeau" qui s'y trouvait à mon intention. Ce pain de corbeau était tout simplement un croûton fort sec que le grand-père n'avait pas mangé. C'était tout. Mais c'était beaucoup pour moi qui m'emparais avec joie de ce pain desséché dans lequel je mordais de bon coeur, en sautillant.
Ma grand-mère était une petite femme assez grosse mais alerte aussi, assortie à son mari, une vieille de l'ancien temps, comme il y en avait sûrement autour de Jeanne d'Arc et même avant. Invariablement vêtue d'un corsage de drap se boutonnant par devant, deux ou trois jupons et jupe superposés, un tablier noué à la ceinture et la chevelure enfouie sous une coiffe de toile grise ou tachetée de bleu.
Jamais je n'ai vu ma grand-mère sans sa coiffe.
Les jours de gala, elle mettait par dessus un beau bonnet blanc bien ajouré, bien tuyauté, et ses vêtements étaient alors noirs. Mais ces jours de gala étaient rares, très rares, trois ou quatre fois l'an, c'est tout.
C'était elle la cheville ouvrière de la maisonnée.
J'ai dit que le ménage demeurait à l'étage de la vieille bâtisse. On y montait par un escalier étroit, raide, plutôt une échelle de meunier. La porte s'ouvrait par une planche en fer forgée à la main. Je la revois et je l'entends encore, cette planche, qui permettait de reconnaître, sans la voir, la personne qui entrait, au bruit qu'elle faisait et qui était spécial à chacun. On arrivait donc à la cuisine et salle à tout faire. Le plancher en était fait de grossières planches de chêne non jointes et non planes. Elles faisaient, entre elles, comme de petites vallées entre des collines. Plancher de la cuisine, elles étaient en même temps le plafond de l'écurie en dessous.
Près de la porte d'entrée se trouvait la huche, énorme coffre en chêne massif ferré aux coins et au couvercle, qui contenait un tas de bricoles qui sont toujours restées mystérieuses pour moi. Plus loin, une porte permettait d'aller au grenier. En retour, face à la cour, la fenêtre et l'évier sur lequel se posait le seau d'eau qu'on allait remplir autant de fois qu'il était nécessaire au puits communal, situé dans le milieu de la rue, de l'autre côté du four banal. Après l'évier venait la grande armoire qui servait dans sa partie inférieure à garder le pain, dans sa partie supérieure à la vaisselle, avec, entre ces deux parties les tiroirs à couverts.
En revenant, face à la huche, le pétrin, meuble familial par excellence, la "maie" comme on disait en patois, qui servait régulièrement tous les quinze jours pour pétrir le pain de la maisonnée et les nombreuses pâtisseries qu'on faisait au cours des années.
Près du pétrin, un haut placard où on resserrait divers ustensiles de cuisine et où se trouvait en permanence la bouteille d'eau-de-vie et le petit verre sans pied à l'usage exclusif et quotidien du grand-père. C'était son premier geste aussitôt qu'il était levé. Avant de faire quoi que ce fut, il allait au placard, se versait un plein verre, toujours le même, de la liqueur blanche et forte et, avant même de reposer la bouteille sur la planche, il avalait d'un trait l'eau de feu qui lui grattait la gorge en lui chauffant l'estomac. Hum-hum ! faisait-il chaque fois en reposant la bouteille. Il n'a manqué à cette cérémonie quotidienne que pendant six jours, ceux qui ont précédé sa mort, qui est venue le chercher alors qu'il avait soixante quinze ans.
Près du placard, le long du mur, face à la fenêtre et séparant la cuisine de la chambre à côté, l'âtre, le foyer familial, sous l'immense hotte de la cheminée largement ouverte par laquelle on voyait très bien se découper, tout en haut, un large pan rectangulaire de ciel. Il y pleuvait et il y neigeait, dans cette cheminée, tellement elle était spacieuse. On y mettait à sécher et à fumer toutes les pièces de charcuterie que l'on fabriquait lors du sacrifice des cochons du dessous.
Pendant des semaines, en hiver, cette immense cheminée était encombrée de penderie de saucisses , larges et courtes, longues et étroites en colliers; de bandes de lard, d'andouilles, de jambons. Toute la provision d'une année passait par ce fumoir idéal qui séchait les viandes, les fumait lentement, minutieusement, en les parfumant des essences des hêtres et des charmes qu'on brûlait par dessous, sans jamais les faire gâter par un coup de feu.
C'est que l'âtre était soigné et conduit comme il fallait. Cela se faisait du reste instinctivement. Ce foyer reposait sur une immense et épaisse plaque de fonte posée sur un fond de pierres plates, à dix centimètres au-dessus du plancher. Il y avait toujours un épais matelas de cendres bien grises sur cette plaque, entre les chenets aux têtes de sphinx qui servaient à soutenir les bûches au-dessus du brasier central, jamais éteint. Le soir, avec un pique-feu plat (la graouillette) on faisait tomber des bûches en flammes les braises rouges sur lesquelles on rejetait toute la cendre froides des alentours
Le matin, la grand-mère découvrait ces braises qui se mettaient à pétiller et à rougir de mille pointes, y mettait une poignée de brindilles fines par dessus, des branchettes plus fortes au-dessus, des rondins sur le sommet. Puis, armée d'un long soufflet fourchu au bout, qui n'était en somme qu'un long tube de fer de un mètre quatre-vingt-cinq de longueur, dont le fond, fermé, ne laissait passer l'air que par un petit trou, elle activait en soufflant, en gonflant les joues, la combustion des braises qui enflammaient les brindilles. Le feu était rallumé instantanément et le café allait commencer à chanter dans la cafetière proche des flammes.
Pour la cuisson de la soupe ou des rôtis, dans des pots ou des casseroles de fonte, on se servait de couronnes de fer sur trépieds sous lesquelles on amenait de belles grosses braises bien rouges, provenant soit des rondins, soit des bûches brûlant par un bout seulement. Pour les cochons, on faisait cuire les pommes de terre dans un grand chaudron de fonte, qu'on pendait à la crémaillère, dont le crochet mobile permettait de suspendre les récipients à des hauteurs différentes au-dessus des flammes, suivant les besoins. Cette crémaillère était tenue à son extrémité supérieure par un gros anneau à un énorme piton carré enfoncé dans la muraille de la cheminée et qui se balançait le long de la taque.
La "taque" était une grande plaque de fonte épaisse, fermant verticalement le foyer en le séparant de la pièce voisine. Cette plaque, du côté foyer, était illustrée de figures mythologiques, entr'autres d'un énorme dragon, dont on me faisait peur lorsque j'étais tout petit. Le côté de la chambre était lisse; simplement: on ne le voyait pour ainsi dire jamais, car l'espèce de petite alcôve qu'il fermait, percée dans la muraille même de la cheminée, était constamment encombrée de linges divers qui y séchaient sur des bâtonnets mobiles. Cette combinaison servait en même temps à donner à cette chambre contiguë une température douce lorsque le gros poêle de fonte n'était pas allumé.
Pour compléter l'ameublement de la cuisine, il s'y trouvait encore une table ronde pliante en chêne massif et c'était absolument tout, sauf les solives soutenant le plancher du grenier, énormes pièces de bois de chêne équarries à la hache auxquelles on suspendait les pièces de lard, saucisses, jambons, lorsqu'elles étaient retirées de la cheminée, après leur fumure complète.
La chambre à côté de la cuisine était appelée usuellement la "taque" par extension. On y entrait par une porte située près de la porte de la cuisine. Tout de suite à gauche, le long du mur de refend, le gros poêle de fonte cylindrique, au pied unique et à calotte mobile. Entre cette calotte et le haut du poêle entièrement fermé, on mettait à cuire ou à réchauffer soit des aliments, soit des boissons. On le chargeait par la cuisine. Son ouverture, carrée, d'au moins trente centimètres de côté, donnait sur la gauche de l'âtre. Quand on voulait le chauffer, on mettait sur le foyer un certain nombre de bûches supplémentaires qu'on faisait enflammer. Ensuite on les enfonçait par l'ouverture du tunnel passant au travers de la muraille et on les poussait au fond du poêle. La fumée était happée en retour par un conduit en pente qui l'amenait dans la grande cheminée. Les cendres de ces deux foyers étaient soigneusement recueillies, tamisées et portées dans un endroit sec pour éviter les pertes de sels de potasse et autres qu'elles contenaient, c'était la réserve pour la lessive annuelle.
Près de ce fourneau, la "taque" proprement dite, plus une armoire à linge, en chêne massif ouvragé, aux ferrures luisantes; une autre armoire semblable en équerre. Ces deux gros meubles étaient remplis jusqu'en haut de piles de linge de toutes sortes: draps de lit par dizaines de paires, serviettes, torchons, mouchoirs, chemises, camisoles, bonnets, nappes, dentelles, et que sais-je encore. Elles fleuraient le linge bien lavé et imprégné de lavande. Aux portes, à l'intérieur, étaient collées quantités d'hosties de très grand format.
Après l'armoire venait un lit, celui du grand-père, puis la fenêtre donnant sur le jardin, un autre lit, celui de la grand-mère, et, au pied du lit, une merveilleuse horloge perchée au haut de sa grande et étroite armoire de chêne ciré, poli, ouvragé, ornée de deux belles colonnettes en ébène. Cette horloge merveilleuse marquait bien entendu les heures et les minutes, mais encore les mois, les jours du mois, de la semaine, les lunes et leurs quatre phases et les jours de la lune, tout cela sur un seul cadran et parfaitement visible. C'était une oeuvre magistrale qui avait été faite entièrement à la main par un artiste horloger dont le nom s'est perdu. Elle provenait du mobilier d'un marquis de Lambertye qui en avait fait cadeau, un jour, à mon grand-père tout heureux. Depuis que je la connais, jamais elle n'a dérapé, déraillé d'une minute. Son long, large et lourd balancier de cuivre ouvragé a toujours battu bien lentement, bien sûr de son fait, égrenant son tic--tac--tic--tac méthodiquement sans s'occuper des événements dont il marque le cours. J'ai passé des heures entières à la regarder marcher, cette merveilleuse horloge!
Au milieu de l'espace restreint entre ces différents meubles, une table également pliante qu'on ne montait que pour les besoins, le soir surtout, à la veillée, en hiver.
Quand je pense à ma première enfance, c'est de ces deux pièces-là que je me souviens le mieux, car j'étais plutôt chez ma grand-mère en haut que chez ma mère en bas. Du reste, en ce temps-là, ma mère qui n'avait encore que moi comme enfant venait aussi très souvent chez sa mère, tous les soirs d'hiver, en tous cas, que mon père soit là ou non.
Ce dernier, en effet, ayant changé de service en montant en grade, n'était pas tous les jours à la maison, ni aux mêmes heures. Du service de la manoeuvre, il était passé au service des trains, en qualité de garde frein. La solde était un peu meilleure, 80 francs au lieu de 70, 85 et 90 ensuite. Puis il y avait les suppléments pour les remplacements.
En outre, la tenue était attrayante, pour quelqu'un de cette modeste condition : une tunique aux amples pans, avec boutons d'argent, casquette avec galon, pantalon à passepoil rouge, le tout en beau drap fin et solide.
Mais le service était tout différent. Il fallait convoyer les trains de marchandises et de voyageurs, dans toutes les directions, à toutes les heures du jour et de la nuit, suivant un roulement régulier permettant à chaque brigade (chef de train et garde frein) de ne jamais avoir le même service journalier pendant huit ou dix jours, en alternant les bonnes et les mauvaises heures, les bons et les mauvais parcours.
C'est pourquoi mon père n'était à la maison que par intermittences, à des heures tout à fait irrégulières. Lorsqu'il avait été nommé garde frein, j'avais à peine quelques mois, sa résidence était à Paris où il nous emmena, ma mère et moi. Nous y sommes restés deux ans, habitant rue du Terrage, près de la rue d'Allemagne. Mais je ne me souviens absolument de rien de cette époque-là, ce qui est tout à fait naturel. Pour moi, cet épisode est nul, inexistant. Je le relate pour l'exactitude des faits, simplement;
Donc, que mon père soit là ou pas, à partir de la Toussaint, ma mère montait tous les soirs chez le grand-père. Ces veillées duraient jusqu'en Février-Mars.
Il y avait, d'une façon permanente, la grand-mère et ma mère qui tricotaient, cousaient, raccommodaient ou faisaient autre besogne. Puis, du côté hommes, moi pour commencer qui était toujours fourré près du feu, sur un petit banc de bois occupé à faire tomber les braises des bûches et à faire jaillir des étincelles; puis le grand-père et l'oncle Victor.
Le grand-père avait sa place attitrée au coin de l'âtre près des deux portes, sous le manteau de la cheminée. Après le souper, il venait s'asseoir là et n'en bougeait plus jusqu'au moment d'aller au lit. Il fumait à jet continu une pipe en terre dont il avait volontairement raccourci le tuyau au point que le fourneau de la pipe touchait le bout de son nez. Ce tuyau était entouré à l'embouchure d'une armature épaisse de gros fil bis, permettant aux dents de s'y enfoncer et de tenir la pipe sans le secours des mains. Le dessus du fourneau recevait un capuchon de cuivre ajouré pour éviter la sortie intempestive d'une étincelle ou d'une parcelle de tabac en ignition.
Une fois installé là, qu'il parlât ou qu'il rêva, le grand-père ne quittait plus sa pipe qui s'éteignait à chaque instant. Pour la rallumer, il enlevait le capuchon, prenait une braisette rouge au foyer avec une pincette, la posait sur la pipe, refermait et c'était reparti pour une courte période, après quoi la cérémonie recommençait.
Quand les femmes n'avaient que du tricot, on n'allumait aucune lumière, celle du foyer suffisait amplement. Les femmes tricotaient des bas ou des chaussettes sans regarder leurs doigts. Pour bavarder, aucune lumière n'était utile. Car on bavardait toujours. J'en ai entendu, des histoires du jour, de la veille ou des temps les plus reculés.
Bien des soirs, lorsque les histoires des anciens de la famille revenaient sur le tapis, c'était une évocation parfaite du temps médiéval. La vie alors, au moment où je commençais à vivre, était encore en majeure partie, dans nos campagnes, la même que cinq ou six cents ans auparavant. J'ai été, moi et mes congénères, de l'époque de transition entre ces deux âges. J'ai vu mourir la vie ancienne et naître la vie nouvelle des machines et des inventions invraisemblables, ou qui paraissaient telles lors de ma jeunesse.
Lorsque le raccommodage était décidé, alors on allumait la bougie. Toute une histoire que cette bougie. Il y avait encore, accrochées à la cheminée, les godets qui servaient de luminaires à graisse ou huile de chanvre, au moyen d'une mèche y trempant; mais je ne les ai plus vus en service. On se servait de bougies de stéarine, dont l'invention et la fabrication étaient récentes. C'était tellement plus propre et plus maniable; c'était, au surplus, très économique chez ma grand-mère, car elle en faisait tous les ans un approvisionnement gratuit qui lui durait toute la saison. Voici comment:
Quelques années avant ma naissance, deux ou trois aubergistes de la localité avaient commencé à tenir bal à peu près une fois par semaine. Ces bals publics et payants pour les cavaliers seulement attiraient la jeunesse mais la débauchaient aussi. On les appelait les bals "pince cul", dénomination énergique qui disait parfaitement ce qu'elle voulait dire.
Or, la société des petits bourgeois, augmentée de l'arrivée toujours croissante des employés de chemin de fer, tenait à avoir son ou ses bals annuels, mais sélectionnés. Ce fut ainsi que fut institué, pour débuter, le bal de fête patronale, qui comportait trois soirées ou nuits différentes: la nuit du jour de la fête, celle du mardi de la fête et celle du Dimanche qui suivait la fête. C'était un bal de souscription. Pour avoir la certitude de la bonne origine des souscripteurs, on avait confié à ma grand-mère le soin de recueillir, dans toutes les familles honorables, sans tenir compte de la modicité de leur position, les souscriptions, là où il y avait garçon ou fille susceptible d'aller au bal. Chaque souscription donnait droit aux trois bals pour toute la famille du souscripteur, y compris ses invités si elle en avait.
Mon grand-père, aidé de ma grand-mère, était, en outre, chargé de toute l'organisation matérielle de ces bals, qui avaient lieu dans les salons de l'Hôtel de ville. C'était un très beau cadre. Il fallait cirer les parquets à la cire, et ils étaient immenses; faire reluire les cuivres et autres décors; monter l'orchestre, la buvette, le vestiaire, préparer les centaines de bougies dans les nombreux lustres en verreries rutilantes qui donneraient à ces salons un éclairage magnifique. Les premières bougies duraient jusqu'à minuit. A minuit, il y avait une heure de pose pour le souper sur place ou à domicile. Pendant ce temps on enlevait les bouts de bougie non brûlés, qui avaient environ six ou sept centimètres de hauteur et on les remplaçait par des bougies neuves qu'on éteignait à la fin du bal, généralement à quatre ou cinq heures du matin, alors qu'elles avaient à peu près la même hauteur que les précédentes. Cette opération se répétait donc trois fois pour la fête. Les culots de bougie restaient la propriété de mon grand-père. Voilà l'origine de cette provision de centaines et de centaines de mégots de bougie qui servaient d'unique éclairage dans la maison de mes grands-parents, au moyen de bougeoirs de cuivre à cuvette et cuveau.
J'aimais bien ces soirées intimes, surtout lorsqu'il n'y avait dans la cuisine que l'éclairage du foyer qui allongeait démesurément les ombres vers les ténèbres de la fenêtre et les faisait danser suivant le caprice des flammes.
J'aimais aussi voir les reflets divers de celles-ci dansant sur les cuivres étincelants appendus au-dessus du pétrin: grandes bassines pour les confitures, louches à long manche de fer également, chaufferettes ajourées au manche de chêne sculpté, cassolettes, urnes, casseroles, pots à barbe, plats à barbe et autres menus objets.
J'aimais entendre le murmure incessant de la sève des grosses bûches que la chaleur d'un bout faisait sortir par l'autre en crissant continuellement.
J'aimais sentir cette saine odeur de bois demi sec brûlant lentement, comme à regret, avec de petites flammes clignotantes qui s'éteignaient pour réapparaître brusquement quelques secondes après. Le temps ne me durait pas et je trouvais toujours qu'il était trop tôt lorsque ma mère m'emmenait pour aller nous coucher.
Bien souvent, les soirs de grand froid, si on n'allait pas veiller à la "taque", on n'était pas à son aise près de l'âtre, car, si on avait chaud au côté présenté au feu, l'autre côté était gelé. Et puis c'était lugubre, alors, à cause de la bise qui soufflait sous les portes et entre les jointures des planches du plancher. Et c'était toujours par ces sombres nuits froides, noires, neigeuses, venteuses, que le grand-père racontait d'effrayantes histoires de loups, de sangliers, de noyades sous les glaces rompues, de gens morts de froid dans les fossés et autres abominations pareilles. Ces soirs-là, je me serrais près du giron de ma mère.
D'autres veillées étaient bien plus gaies, plus animées. C'était lorsque mon grand-père était à la maison et qu'il pouvait y passer la nuit entière. Alors, ces soirs-là, on allumait le grand poêle et on allait veiller à la "taque", avec deux bougies, s'il vous plaît, une pour les femmes, l'autre pour les hommes. Car les hommes, invariablement, jouaient au piquet, soit à trois, le piquet voleur, comme ils disaient, soit à quatre, lorsque mon oncle Victor venait avec un autre de mes oncles. Mais, le plus souvent, ils n'étaient que trois : le grand-père, l'oncle Victor et mon père.
Cet oncle Victor était le benjamin de la maison. Il n'avait que 12 ans de plus que moi, c'est-à-dire qu'à l'époque lointaine dont je parle, il pouvait avoir 16 ans au plus. C'était encore un adolescent, mais un homme à mes yeux. Il était employé au service de la section des travaux du chemin de fer. Il avait une écriture superbe, était assez instruit en primaire, tenait bien sa place, était estimé de ses chefs. Quand mon père n'était pas là, il se couchait tôt, dans la chambre vide, dans le même lit que mon père, ou bien il allait en soirée chez quelque camarade.
Mais alors, il fallait assister à ces parties interminables de piquet où tous les trois mettaient une ardeur jamais lassée, un intérêt jamais défaillant, c'est qu'elles n'étaient pas silencieuses, non, ces donnes, ces maldonnes, ces coupes, ces annonces de points, quatorze et le point ! Et lors d'une capote, ou, comme le cas se présentait quelquefois, une double capote, à la suite d'un jeu phénoménal entre les mains du premier à jouer!
Et ces comptes mystérieux !
dix-huit... dix-neuf... soixante... soixante-six, la dernière soixante-sept et vingt de capote, ça fait quatre-vingt-sept! Ou bien: quinze et cinq... quatre-vingt-dix ! Les femmes n'y ont jamais rien compris et moi, il a fallu que j'aille au régiment pour comprendre : je n'avais jamais eu l'occasion de jouer au piquet auparavant.
Voilà donc comment la plupart des soirées d'hiver se passaient.
Mais les journées y étaient bien remplies aussi, car, si le grand-père était jardinier chômeur, il ne chômait pas pour autant. Il avait de multiples cordes à son arc, dont il usait largement et avec profit. Il fabriquait, d'une part, des brosses de tous genres en soies de porc, principalement les brosses de luxe, à habits ou à cheveux. Il faisait venir les bois tout préparés de Paris et confectionnait des merveilles qu'il était certain de placer parmi sa riche clientèle de châtelains.
D'autre part, il fabriquait des mouches artificielles pour les différentes pêches à la ligne, avec des plumes d'autruche, principalement, et des pellicules pour les ailes. Je lui ai vu fabriquer des libellules admirables. Tout cela était vendu un bon prix, parce que c'était bien fait.
Il faisait aussi des fléaux pour battre les grains sur les aires des granges, car, à cette époque, les batteuses commençaient seulement à se montrer, par-ci par-là, dans les grandes exploitations. Mais, pour les petites exploitations, le fléau était encore d'usage courant. Ceux que mon grand-père faisait étaient réputés. Il en avait toujours une vingtaine en commande par hiver.
D'autres jours, il allait battre les grains chez les uns ou chez les autres, rendant les journées de travail qu'il avait reçues auparavant pour ces mêmes travaux. Car il exploitait, conjointement avec ma grand-mère, la valeur de deux hectares de terrain communal, alloués en biens partagés. Sur deux hectares, il récoltait pommes de terre, betteraves, choux, blé, seigle, avoine. Tout était revenu pour la maison.
Nous avions nos pommes de terre pour les deux ménages- ma mère les achetait à sa mère au cours du jour- il y en avait suffisamment pour les deux porcs, les deux qui seraient tués à la Noël, les deux qui viendraient les remplacer. Les choux étaient conservés en terre en partie, convertis en choucroute pour le reste. Le seigle et l'avoine, battus, étaient donnés tels quels aux bêtes, poules, porcs et lapins. Le blé était échangé chez le boulanger contre sa valeur en son pour les porcs. les pailles servaient de litières.
D'autres fois, tous les mois, il était employé par la mairie pour percevoir la taxe d'entrée des animaux amenés aux foires cantonales. Puis, il y avait le bois à aller couper et façonner en forêt, le bois d'affouage. Il y partait soit seul, soit avec mon père, dès le matin et n'en revenait que le soir, après avoir travaillé toute la journée à façonner son lot en fagots, rondins, charbonnettes, bois de quartier. Cela pouvait durer une huitaine de jours. Après, c'était le transport de la forêt à la maison, puis la rentrée au sec et le débitage des quartiers en grosses bûches plus maniables.
Il y avait aussi, vers la Noël, le sacrifice des cochons.
C'était toute une affaire ! On s'y prenait au moins huit jours à l'avance en mettant à sa portée tous les ustensiles nécessaires pour le sang, les viandes, les salaisons, les saucisses. On avait mis les boyaux de mouton dans l'eau salée pour les assouplir. On avait sorti tous les linges indispensables, repassé les couteaux, etc... Le jour de la tuerie arrivé, le tueur du village venait égorger les deux bêtes qui hurlaient tant et plus.
On recueillait le sang en le fouettant pour l'empêcher de se coaguler; puis, on transportait les cadavres dans un pré, près de la rivière où on les brûlait dans de la paille enflammée. On revenait à la maison. C'était le grattage, le dépeçage, toute la manipulation, enfin, qui prenait toute la journée.Je ne perdais pas une miette de ces spectacles passionnants et je me faisais bousculer plus d'une fois.
Pendant les jours qui suivaient, tout le monde était affairé aux multiples besognes consécutives. On coupait d'abord la panne en petits dés pour en extraire le saindoux dans de grands chaudrons pendus à la crémaillère. Le saindoux fondu, on enlevait les parties solides appelés "cretons" ou "choux" qu'on pressait fortement pour en extraire toute la graisse. Ces cretons étaient précieusement mis de côté, au froid, pour en faire du boudin. On coupait délicatement les jambons de devant et de derrière, qu'on déposait sur les saloirs, grands panneaux de bois à bords relevés dont le fond était garni de rigoles en biais venant mourir dans une grande rigole centrale. Les viandes et les bandes de lard y étaient déposées et recouvertes de gros sel gris qui, en fondant, donnait la saumure qui s'écoulait par les rigoles et qu'on recueillait dans de grands pots de grès, au fond desquels on avait mis des épices et des aromates : échalotes, ail, thym, laurier, girofle, quatre épices, persil, anis, sauge, serpolet.
Entre temps, le reste de la viande était découpé en petits cubes avec lesquels on faisait les saucisses diverses: saucisses épaisses, courtes et grasses pour faire cuire avec les choux, la choucroute; petites saucisses à frire et la masse des belles saucisses maigres qui, une fois séchées et fumées, allaient donner ces succulentes charcuteries parfumées qu'on ne trouvait qu'à la campagne et qu'on ne trouve plus aujourd'hui. Avant de les couler dans les boyaux, on faisait macérer ces cubes dans la saumure des pots de grès, pendant quelques jours. C'était, enfin, l'enfilade dans les boyaux au moyen d'un pouce et d'un entonnoir spécial.
Et le boudin, et les grillades, et les côtelettes, et les pâtés en croûte ? C'était l'abondance pour quinze jours.
Après les agapes des cochons venaient celles de la fête patronale. Quinze jours avant, on avait commencé à faire son levain pour les nombreuses pâtisseries variées qui allaient sortir du pétrin: Galette de toutes tailles, de toutes nuances, aux fruits divers, couvertes ou non couvertes, pâtés en croûte, brioches, tourtes, beignets et tant d'autres choses.
La saison d'hiver passée, les travaux du dehors reprenaient.
On bêchait les jardins, on cueillait les premières fleurs: perce-neige, narcisses, violettes, jonquilles, primevères, jacinthes, tulipes. C'étaient les travaux de labourage et lensemencement des champs. J'accompagnais ma mère ou ma grand-mère, quand elles portaient la soupe chaude et les légumes pour les heures de midi.
L'été venait, avec la période des récoltes.
Bien souvent, je partais avec tout le monde le matin, ma mère étant embauchée, elle aussi, pour fauciller les céréales. Car on faucillait encore, en ce temps là. On pouvait aussi se servir des faux, mais mon grand-père préférait la faucille à cause de la belle régularité des pailles qui, étant prises poignées par poignées, demeurait bien en ordre, ce qui était précieux pour faire des liens ensuite ou pour les peigner afin d'en rempailler les chaises.
Ensuite venait l'arrachage des choux et des pommes de terre que je prenais plaisir à démêler sur place, dans une corbeille à ma taille et à aller verser dans de grands sacs plus hauts que moi lorsqu'ils étaient remplis jusqu'à la gueule. L'automne arrivait, l'hiver ensuite, et on recommençait. Voilà à peu près comment je revois mes toutes premières années.
Je revois aussi mon arrière grand-mère, la mère de mon grand père, qui est morte à 92 ans, alors que j'en avais cinq ou six, je ne me souviens plus au juste C'était une petite vieille femme toute menue, toute ratatinée, ridée, courbée, qui passait le reste de sa longue vie dans un fauteuil de paille garni de coussins. Elle ne parlait presque plus et lisait constamment dans un livre religieux dont les caractères étaient énormes.
C'était de cette vieille ruine humaine que descendait ma famille maternelle, puisque mon grand-père était son fils aîné. Elle avait eu six enfants, tous robustes, que j'ai tous connus, mais pas quand ils étaient enfants. C'étaient mes grands-oncles et grand-tantes. L'aîné était donc mon grand-père, jardinier comme son père, que je n'ai pas connu. Ensuite venait l'oncle Nicolas qui, à cette époque, habitait Paris, où il exerçait la profession de comptable dans une brasserie de quartier, en même temps qu'il jouissait de sa retraite de capitaine d'infanterie, chevalier de la Légion d'Honneur. C'était un vieux guerrier. Il avait fait la plus grande part de son service dans les zouaves et, avec eux, avait été au Mexique, en Crimée, en Italie et avait terminé la guerre de 70 en qualité de capitaine. Il avait pris sa retraite l'année de la paix.
Le troisième en date était la tante Sophie. Elle habitait Neuilly-sur- Seine avec son mari et un fils. Venait ensuite l'oncle Victor, à ce moment capitaine au 40ème Régiment de ligne à Privas, dans l'Ardèche. Il ne devait prendre sa retraite que quelques années plus tard. Les deux dernières étaient deux filles la tante Joséphine et la tante VIctorine qui exerçaient la profession de repasseuses de linge fin, dentelles bonnets, cols, manchettes, plastrons, jupons et autres objets du même goût. Tous ces six personnages ont vécu très longtemps, car ils ont tous atteint et dépassé les 7 ans. Ma grand-mère, qui naturellement n'est pas de cette origine, a atteint les 80 ans. On vit vieux, dans cette famille, ma famille maternelle.
J'ai parlé plus haut du frère de ma mère, l'oncle Victor, le plus jeune de cette famille. Il avait deux frères plus âgés que lui. L'aîné, l'oncle Auguste, infirme accidentellement est mort relativement jeune, à soixante ans. Le second, l'oncle Nicolas, vit encore à l'heure actuelle à 86 ans. L'oncle Victor, lui, retraité depuis longtemps comme commandant, mange sa retraite à Paris: il est âgé de 74 ans. Quant à ma mère, elle est toujours de ce monde, a bon pied, bon oeil et, en même temps, 84 ans. Je suis en route moi-même pour les rattraper avec mes 62 ans bien sonnés à l'heure actuelle.
Du côté de mon père, la longévité a été également grande. Malheureusement pas pour lui, car il est mort prématurément à cinquante ans, des suites d'une pleurésie contractée en service. Il avait trois frères que j'ai bien connus également. L'aîné, l'oncle Jean-Baptiste, maître charpentier devenu maître modeleur, était employé en cette dernière qualité dans une grande fonderie de fonte à Deville, sur les bords de la Meuse, non loin de Revin. Il est mort à l'âge de 85 ans. Le second, l'oncle Honoré, était resté fidèle à la charpente: il est mort à 83 ans. Quant au troisième, l'oncle Charles, qui avait abandonné la charpente pour la mécanique, il a vécu jusqu'à plus de 90 ans.
Voilà, je pense, une généalogie assez bien établie. Comme les Cloris de Longuyon, les Hubin des Ardennes remontent à une haute antiquité; il y a même eu un Hubin de la Trémoille, ardennais également, qui a été un des plus fidèles compagnons de Godefroy de Bouillon, autre ardennais célèbre.
A présent que je suis bien sorti de quelque part, je vais me retrouver à l'école. Oh, pas encore ce que j'appelais la "grande école", non, ce qu'on appelait à ce moment là l"asile", équivalent de l'école maternelle de maintenant. Cet asile était tenu par deux soeurs, Mademoiselle Clémentine qui était la maîtresse et Mademoiselle Joséphine qui faisait le ménage de l'école et de sa soeur.
La classe était composée de tous les moutards et moutardes de mon âge, en robes ou culotte ouvertes. Une partie de la salle était occupée par une estrade en gradins avec allée centrale et allée de chaque côté des bancs. Le rang du rez-de-chaussée était garni d'une planche à lunettes au-dessous de laquelle des pots étaient placés, attendant les clients qui avaient besoin d'en user. Ces opérations se faisaient bien naïvement en public, sans interrompre les cours.
Ces cours consistaient en études de lettres qu'on psalmodiait ou chantait, en les suivant sur des tableaux pendus au mur face à l'estrade. Je me souviens parfaitement de cette époque qui a été marquée, pour moi, par deux événements, lun étant la conséquence de lautre. Le premier de ces événements est que j'ai quitté la robe féminine pour une culotte, une vraie pas fendue derrière, une culotte de garçon. J''en ai été tellement fier que j'en suis devenu belliqueux. Je ne sais plus comment cela a pu arriver. J'avais 4 ans à l'époque mais je sais qu'on était ennemi, un autre loupiot de ma taille et moi. Nous habitions la même rue, même côté, à quelques maisons d'intervalle. Il s'appelait Guillot, le petit ennemi. On devait donc suivre le même chemin pour aller à l'école et en revenir et on se disputait incessamment. Un beau jour ça s'est gâté: on en est venu aux mains. Le Guillot, je me souviens, m'avait enlevé ma coiffure et l'avait jetée dans le ruisseau qui coulait au milieu de la rue que nous suivions pour rentrer chez nous. C'était vers onze heures. Alors la bataille s'est engagée. Nous nous sommes tamponnés d'importance et j'ai réussi à lui enlever aussi sa calotte. Excité par le combat, j'ai été la jeter sur une belle bouse de vache étalée à proximité et l'ai piétinée, pétrie dans ce mastic impur La bataille s'est terminée là. J!ai repris ma coiffure qu'un camarade avait ramassée et me tendait, tandis que le Guillot se sauvait chez lui en pleurant, abandonnant l'innommable chose qu'était devenue sa calotte.
Cette scène m'est souvent revenue à la mémoire. Chaque fois je la revois avec la même netteté. Chaque fois aussi, elle m'en rappelle une autre du même genre qui a eu lieu plus tard, alors que j'avais onze ans et que nous habitions une autre rue.
Cette fois là, la querelle est survenue subitement entre moi et un camarade de jeu. Nous jouions, à quatre ou cinq du même âge à peu près, dans cette rue Notre Dame, assez large. Je ne sais plus pourquoi ni comment, voilà un des copains, nommé Fizaine, surnommé le "Tessant", qui me cherche noise et qui s'avance sur moi pour me frapper. Voyant cela et me trouvant près du caniveau dans lequel séjournait cette matière noire et nauséabonde qu'on trouve dans les égouts non curés, je me baisse rapidement, j'extirpe une grosse poignée de cette boue gluante et puante, et, d'un geste de menace, je dis au Fizaine "N'approche pas ou je te lance cette merde à la figure". L'autre a voulu faire le malin en s'élançant sur moi. V'lan! en pleine face il reçoit cette immonde marchandise qui l'a suffoqué du coup. Les autres l'ont vivement emmené sous une pompe voisine et l'ont rapidement nettoyé. Le pauvre bougre n'en pouvait plus. La querelle s'est terminée là, le jeu aussi, bien entendu. Eh bien, malgré cela, nous nous sommes réconciliés le lendemain même en nous faisant de mutuelles excuses: lui, de m'avoir provoqué, moi, de l'avoir sali. Nous sommes devenus bons camarades, jusqu'au moment où la vie nous a séparés.
Revenant en arrière je ne vois rien de bien saillant qui me soit resté dans la mémoire entre l'époque de l'asile et celle où j'étais dans la division du certificat d'études à l'âge de 10 ans par conséquent. Ces cinq ou six ans de prime enfance ne m'ont laissé en souvenir que de très ordinaires choses: les fêtes avec leurs chevaux de bois et leurs sucreries multicolores, les foires avec leurs encombrements de chevaux, de juments, de vaches, de taureaux, de petits cochons, de forains de tous métiers; les fêtes patronales avec leurs monceaux de grosse pâtisserie; les quatorze juillet avec leurs pompiers et leurs boites à mitraille; les passages des chasseurs à pied venant de Longwy, ville de garnison voisine, qui se rendaient au camp de Châlon pour des tirs et des manoeuvres. Il y avait aussi les visites qu'on faisait en grand mystère aux demoiselles Philispart. C'était les couturières de la localité. Deux soeurs, Pour se décider à s'y rendre, on mettait plusieurs semaines, pendant lesquelles je n'entendais parler que de couture: cols comme ci, emmanchures comme ça, manches de telle forme, jupes froncées, corsages à petits plis ou tout unis, draperies diverses et que sais-je encore. Les femmes en avaient plein la bouche.
Enfin, après bien des jours d'attente, de remise, le soir arrivait où, en choeur, les femmes et moi, on se rendait chez les demoiselles Philispart, deux bonnes vieilles filles, tout en courbettes, en sourires, en miel et sucre. Là, on bavardait au moins pendant une heure avant de découvrir ses batteries, c'est à dire avant d'aborder le vrai sujet de la visite. Mais on y arrivait tout de même. Alors c'était un concert général de termes techniques trop savants pour moi, dans lesquels je me suis toujours perdu. Que de recommandations! Que de redites! Que de marchandages pour les rubans, la ganse, les boutons! Mais trois heures après on partait, et, en rentrant, les femmes trouvaient qu'elles auraient dû commander une autre façon. '"Ben! il est encore temps, si nous retournions? -oh! non, on nous prendrait pour des sottes. Tant pis!" c'était chaque fois la même chose. Les demoiselles Philispart le savaient très bien.
Il y avait, à la même époque, à Longuyon, une série de ces doubles demoiselles ayant chacune une spécialité. Nous avons vu que les demoiselles Philispart étaient dans la couture. Les demoiselles Cloris, mes grandes tantes, faisaient le repassage de luxe. Dans une autre rue se trouvait la boutique des demoiselles Sauvoisin, modistes, et, plus loin, assez près de léglise, il y avait la maison des demoiselles Collet, réputées pour leur talent de brodeuses en tous genres: chemises, jupes, culottes, draps, layettes, bonnets, nappes, toute la lingerie de corps de maison, déglise; Il y avait aussi les demoiselles Dautel, mais leur commerce nétait pas patenté: elles travaillaient en chambres discrètes et on ne claironnait pas leur nom comme celui des autres pures demoiselles: on le chuchotait à loreille, en rougissant un peu.
Une époque plus remuante fut celle qui précéda les examens du certificat détudes. Javais dix ans à ce moment là, et jétais dans le première division de la grande classe, dont le maître, Monsieur Guérard, nous dispensait son savoir avec beaucoup de zèle et de réussite; Il était relativement jeune, navait quun fils moins âgé que moi qui, entre parenthèses, avait tout à fait lallure dun cancre invétéré. Notre maître nous faisait travailler beaucoup et bien; il népargnait pas ses peines; on touchait à toutes les branches primaires dun savoir universel. Dans ma division, où pourtant ne se trouvaient que des élèves de 10 et 11 ans, nous faisions, outre les classiques leçons de mathématique, géographie, histoire, histoire ancienne, histoire naturelle, lecture, grammaire, des études assez poussées en allemand, racines latines et grecques, littérature- Racine, Molière, Corneille, Boileau - de la géométrie, de lalgèbre, du dessin, de la musique, sans oublier la botanique et le gymnastique.
Pour les bambins que nous étions, le programme était très chargé. On sen tirait quand même, puisque jai passé haut la main mon premier certificat à lâge de 10 ans 1/2 et le second lannée daprès, à 11 ans 1/2. Cétait une époque trépidante. Non seulement on avait de multiples occupations intellectuelles, mais aussi des récréations et des vacances turbulentes. Il y avait une dizaine de garnements de mon âge qui étaient beaucoup plus forts sur les jeux extérieurs, les excursions dans les bois que sur les problèmes et les narrations. Entre les heures d'études, j'aimais la société de ces gaillards; aussi, je me souviens en avoir fait des tours et des tours, soit dans le village même, en jouant aux barres, soit dans les environs escarpés avec les jeux passionnants des contrebandiers ou des voleurs, ou à la petite guerre, à deux camps opposés, dont les membres et les attributions étaient chaque fois tirés au sort.
C'était surtout les jours de congé qui servaient à ces ruées effrénées dans la brousse environnante: les jeudis ou les jours de fête. Pas de Dimanches, par exemple, parce qu'il y avait les offices et qu'on mettait les beaux habits.
Longuyon était à l'époque une grosse bourgade de chef-lieu de canton qui s'intitulait ville. Il y avait moins de trois mille habitants. C'était un centre important, lieu de passage obligé des routes conduisant à Metz, en Belgique, au Luxembourg, à Nancy et à Paris par la Champagne. Bien que le chemin de fer eût déjà pris de l'extension pour ces mêmes raisons, le roulage y était encore pratiqué en grand. Il y avait donc tout un faisceau de bonnes routes qui venaient se croiser dans la localité pour s'éparpiller dans cinq ou six directions différentes.
La ville était bâtie dans une double vallée: celle de la rivière La Crusne, qui passait derrière la maison de ma grand-mère, et celle de la rivières la Chiers venant du Luxembourg belge. Ces deux rivières confluaient dans la ville même, en aval d'un double pont les enjambant toutes deux. Ces vallées sont très encaissées. Ce sont d'énormes ravins creusés par les eaux au milieu du plateau environnant. Les collines qui enserrent la ville sont hautes, abruptes, et couvertes d'épaisses forêts. Nous avions donc, nous les garnements, du terrain varié et accidenté dans lequel nous nous mouvions du matin au soir, passant rapidement d'une colline à l'autre pour un oui, pour un non. A peine nous avait-on vu, par exemple, tout en haut de " La Gaillette" que déjà nous étions sur la côte de "Froideul", après avoir dégringolé dans de profondes carrières, passé la Crusne sur un ponceau branlant, sauté en fraude par dessus le chemin de fer et regrimpé au galop la pente raide opposée à celle que nous venions de quitter.
D'autres fois, on faisait des expéditions dans les bois de Beuville ou du grand côté; ou bien c'était à la Marlerie ou à Vachémont, quand ce n'était pas à la Heurette ou à la Platinerie. J'étais un des plus ardents compagnons de ces courses merveilleuses qui nous faisaient vivre dans les meilleures conditions possibles de santé, au milieu des forêts épaisses formées de magnifiques arbres de toute essences. Je ne rentrais pas de la journée à la maison. J'avais bien trop peur de ne pouvoir ressortir si je m'y étais montré avant le soir.
Manger? On trouvait toujours quelque chose chez l'un ou chez l'autre, en passant, entre deux galopades.
Puis, cela s'est ralenti peu à peu. Les camarades se sont lassés de ces jeux violents. De mon côté je devais absolument ne pas rater mes examens. En outre, j'entrais dans la période de ma première communion, cérémonie qui, à l'époque, avait une importante primordiale.
Avant ce moment, j'allais suivre les cours de catéchisme une fois par semaine, sous la direction de Monsieur l'abbé. Mais pour la préparation à la première communion, c'était sous les ordres de Monsieur le Curé que ces cours avaient lieu. Cela devenait plus sérieux, car il y en avait 3 fois par semaine.
Ce curé-là, dont je ne me rappelle plus le nom, était un gros bonhomme assez grand, qui prisait constamment. Il était assez sévère, mais il ne m'en imposait pas du tout. J'avais déjà depuis ma toute petite enfance, une tendance à m'éloigner des gens d'église qui ne me disaient rien qui vaille. Les chants, les lumières, les processions, m'allaient encore assez parce que c'était des spectacles amusants. Mais les gestes des prêtres étaient pour moi comme autant de tromperie, de simagrées inutiles. J'avais une répulsion instinctive devant leurs gestes onctueux, derrière lesquels je ne voyais rien d'autre que du mensonge, du néant, de l'impudence.
Evidemment, je ne sentais pas avec ces mots-là; je sentais même sans mot aucun. Je ne m'expliquais pas, je subissais mon instinct simplement.
Cependant, obéissant et ayant l'amour-propre de ne jamais vouloir recevoir d'observations méritées, j'étudiais consciencieusement mes leçons de catéchisme que je récitais par coeur comme il était recommandé. J'étais toujours bien noté de ce côté là. Mais alors, tout en apprenant le mot à mot, je ne pouvais m'empêcher de critiquer la signification de ces textes que je ne parvenais pas à accrocher avec quelque chose de compréhensible, d'explicable. Lorsque le curé se mettait à vouloir nous expliquer cet inexplicable, c'était encore pis, pour moi, car ce qu'il disait embrouillait davantage les choses et je prenais le parti de ne pas l'écouter, convaincu qu'il nageait dans un océan de stupidités qu'il ne comprenait pas lui-même.
Malgré cela, j'ai suivi comme tout le monde les différentes phases de cette instruction religieuse qui ne m'a rien laissé, ni rien retiré de ce qu'il y avait en moi de philosophie en germe. Les stupidités qu'on nous inculquait alors n'ont pas changé et on les sert encore de nos jours dans les mêmes termes. Cela n'a pas grande importance, du reste, mais à l'époque, cela en avait dans les populations. On aurait montré du doigt ceux qui n'auraient pas fait leur première communion solennelle et les parents auraient été rejetés de la société. Pourtant, à cette occasion, ma mère qui est croyante mais n'aime pas les prêtres, a montré les dents au curé qui s'est incliné.
Celui-ci avait décrété que, cette année-là comme les précédentes, les premiers communiants devaient être enfants de choeur et servir la messe et autres offices. Moi je ne voulais rien savoir, ne comprenant rien aux rites, que j'appelais des sacrés objets. Je résistais à tous les appels, à toutes les objurgations, à toutes les menaces.
Un beau jour, comme j'étais arrivé à la messe un peu en avance, j'étais assis dans les banc des gamins avec quelques camarades lorsque j'avise le curé qui, lentement, un bréviaire à la main, faisant semblant de lire, se dirige de notre côté. Mon instinct d'homme de bois et de prêtrophobe m'avertit que c'est à moi que ce bec enfariné en veut. Cet avertissement m'est confirmé par le regard qu'il me lance, en dessous, tout en s'approchant d'un air bien innocent.
Cela a suffi.
J'attrape mon chapeau que j'avais posé près de moi sur le banc, et, juste comme le curé faisait une grande enjambée en détendant brusquement le bras pour me saisir, je fais un saut de cabri par dessus le banc et me voilà filé à grande vitesse à l'autre bout de l'église où je prends la porte sans hésitation.
Je suis rentré à la maison directement pour expliquer l'affaire à ma mère qui ne m'a rien dit sur le moment. Elle savait parfaitement que je ne voulais pas être enfant de choeur et elle savait que rien au monde ne pouvait me forcer à l'être.
Le soir de ce jour, de ce Dimanche, la tante Victorine s'amène avec un plateau de pommes de terre épluchées qu'elle venait demander à ma mère de lui cuire dans le four de notre cuisinière. C'était un prétexte. Le vrai motif était son désir de répéter ce que le curé avait dit en chaire, à propos de ceux qui ne voulaient pas être enfants de choeur et qui préféraient manquer la messe plutôt que de la servir. Il avait conclu sur un ton menaçant que ceux-là étaient certains de ne pas faire leur première communion. "Ceux-là", il n'y avait pas à s'y tromper. J'étais le seul récalcitrant et ma tante m'avait vu me sauver, le matin. C'était donc bien pour moi la menace publique, ainsi que pour mes parents par incidence.
Là-dessus, ma mère n'a pas hésité une seconde. A ma grande joie, elle a répondu : "Ma tante, je ne veux pas forcer cet enfant là à être enfant de choeur s'il ne le veut pas. Cela n'a rien à voir avec une première communion. Ce n'est qu'une idée du curé. Eh ! bien, vous pouvez lui dire si vous voulez: s'il ne veut pas notre Georges à sa première communion, qu'il la garde pour lui. Il ne la fera pas, et ce sera tout".
Ma tante a-t-elle rapporté le propos au curé? Je ne sais toujours est-il qu'il ne m'a plus ennuyé avec cette ridicule histoire, et, comme tout le monde, j'ai fait ma première communion solennelle. Quand je dis: "comme tout le monde", il y a une nuance. J'ai fait les mêmes gestes que tout le monde, mais mon esprit, ma conviction intimes étaient en révolte contre l'esprit de cette cérémonie que je jugeais ridicule et que je n'accomplissais qu'à mon corps défendant.
J'écris cela aujourd'hui, alors que j'ai plus de 62 ans. Je le fais dans des termes que je n'employais pas alors, que je ne pouvais pas employer. J'étais bien trop enfant, trop ignorant pour cela. Cependant ce fut bien ainsi que les choses se passèrent en moi. J'éprouve maintenant encore les mêmes sensations qu'à l'époque. J'assiste encore, en souvenir, à ces mêmes réactions de mon âme contre l'emprise que le curé tentait de prendre avec ses ridicules simagrées.
Jamais je n'ai pu comprendre comment on pouvait récompenser ou punir les gens par une existence future, survenant après la mort, existence toute de souffrances qui veut qu'on aura ou non eu la visite d'un prêtre catholique quelques secondes avant de mourir sur cette terre, quelque soit le genre de vie qu'on y ait mené. Ces histoires de paradis, de purgatoire et d'enfer m'ont toujours semblé complètement ridicules, surtout agrémentées de journées d'indulgence plénière ou secondaire, obtenues en donnant de l'argent aux prêtres, ou des décors aux églises, ou même simplement en récitant avec les lèvres une série plus ou moins longue de chapelets ou autres prières.
Je n'ai jamais compris la relation qui peut exister entre la vie courante, le bien, le mal, la richesse, la pauvreté, la naissance, la maladie, la mort, et les soi-disant vertus d'une messe chaque dimanche, d'une hostie à avaler de temps en temps, de génuflexions faîtes devant des idoles de plâtre, de bronze ou d'autres matières, représentant de soi-disant puissances au ciel. Quel ciel?
Je n'ai jamais compris comment ces hommes pourtant instruits par ailleurs, peuvent, sans rire, expliquer qu'en adressant des prières à un saint quelconque, ce saint-là va pouvoir exaucer vos voeux, comme ça, surtout si vous appuyez la prière de dons en nature ou autres à l'intermédiaire vivant.
Je n'ai jamais compris comment ces gens, les prêtres catholiques, peuvent fulminer contre ceux qu'ils appellent païens, idolâtres, sauvages, fétichistes, alors qu'eux-mêmes sont tout aussi païens, idolâtres, fétichistes que les plus arriérés des primitifs des forêts vierges. Et je ne comprenais pas plus pourquoi, ce jour de première communion devait être un jour d'extase, de réjouissance. Pour moi, cela était et a été un jour de corvée. Du reste, j'ai protesté à ma manière contre cette contrainte qu'on m'a fait subir.
Comme, au sortir de la confession générale, -voilà encore une absurdité que je n'ai jamais pu comprendre- la veille même de la fameuse solennité, je me moquais de quelques collègues qui avaient cru devoir adopter une mine impayable de chattemite, l'un d'eux me dit: "Oh! quoi, tu n'es pas si malin que ça, toi non plus!" Alors, tout tranquillement, mais à très haute voix, sur le porche même de l'église d'où nous sortions: "Non, je ne me crois pas malin; mais, sacré nom de Dieu de bordel de Dieu, je vous dis que je me fous pas mal de votre sacrée communion. Vous pouvez aller le répéter au curé si vous voulez, ça m'est égal.
Je jure ici même que ça s'est passé de cette façon?.
Je m'entends encore et, surtout, je me repense encore, si je puis ainsi dire. Les autres gamins se sont sauvés d'horreur. Je ne sais s'ils m'ont dénoncé au curé.
Quoiqu'il en soit, je me suis présenté le lendemain à la Sainte Table comme tout le monde, sans aucun remords. J'étais tranquille avec moi-même. Je subissais la cérémonie que je ne pouvais éviter, mais je n'y participais pas ni de l'âme, ni du coeur, parce que je ne l'approuvais pas. Je m'étais évadé de tout ce qu'elle comportait, à mon sens, d'équivoque, de faux, d'invraisem-blable, de cafardeux. Je me rappelle même qu'en sortant de chez le coiffeur, où la tradition voulait qu'on aille se faire friser, j'ai passé mes doigts furieux dans ces ridicules frisures pour en enlever toute cette affreuse harmonie de caniche de maison riche. Protestation toujours. Ce fut ma première et unique communion. Jamais, depuis, je ne suis retourné à cette symbolique mangeaille dont je ne comprends ni le sens, ni le but.
Cela ne veut pas dire que jamais je n'ai communié avec ce grand mystère qu'on appelle Dieu, pour plus de commodité. Loin de là, au contraire. Je n'ai jamais fait que cela, en tout temps, en tous lieux. Mais jamais je n'ai eu besoin d'un intermédiaire quelconque pour ce faire. Quel est, au monde, l'intermédiaire possible entre une créature et le créateur? Qu'on me le montre! Personne ne l'a pu faire encore. Oh! certes, il n'en a pas manqué qui se sont cru être ces intermédiaires. Il n'en manque pas encore. Mais ce sont de pauvres illuminés qui n'ont d'autre crédit que celui qu'ils se donnent et que les simples veulent bien leur reconnaître pour un temps. Et je ne suis pas de ces derniers, ni pour l'un, ni pour l'autre.
Voilà donc dans quel état d'esprit j'étais à cette lointaine époque, et, sous ce rapport, mon état d'esprit n'a pas changé.
A ce moment, nous vivions pour ainsi dire en campement dans un famille amie. Nous étions devenus quatre enfants. Trois frères m'étaient nés depuis le moment où j'allais à l'asile. Lucien, qui n'a pu aller au-delà de ses dix-huit ans, mort à la suite d'une frayeur immense provoquée par l'attaque brusque de deux énormes molosses. Mon frère Victor, âgé actuellement de 55 ans, qui est en excellente santé et père de cinq enfants dont un seul fils, aviateur. Le quatrième de mes frères, enfin, est mort à l'âge de quatre ans, d'une méningite. Le jour de ma première communion, nous étions tous les quatre vivants et, avec ma mère, réfugiés pour quelques jours encore chez des amis, car nous n'avions plus ni domicile, ni mobilier.
Mon père avait été nommé au grade supérieur, c'est-à-dire chef de train, mais avec résidence à Langres, en Haute-Marne. Il y était parti prendre son service et faire le fournier pour notre future installation, après avoir démonté, emballé, embarqué et expédié notre mobilier qui faisait route vers sa nouvelle destination. Quelques jours après, nous partions tous les cinq rejoindre le père et notre domicile. mauvaise période pour moi, mauvais souvenir. Non pas du pays, qui est très quelconque, mais j'y étais complètement dépaysé. Il y avait une trop brusque coupure avec Longuyon et tout ce que j'y avais de souvenirs heureux et ardents.
Heureusement, ce spleen, avait atteint mes parents également, et, de ce fait, mon père demanda et obtint son changement pour revenir en Lorraine, à Longwy cette fois, à 20 kms seulement de Longuyon, c'est-à-dire dans notre pays. Nous y vînmes cette même année, en plein hiver, vers Décembre 1887. Il y avait de la neige et de la glace partout. Nous y avons eu froid pendant les premiers jours; mais nous étions si contents d'être dans notre pays, d'entendre de nouveau les gens parler avec l'accent du terroir et même le patois que nous parlions nous-mêmes, que nous avons passé sur ce froid avec gaieté.
Je suis retourné en classe et ai pu refaire très vite de nouveaux camarades de mon âge. Mais je ne faisais plus rien d'utile dans cette classe. Le vieux maître qui la faisait, le père Massenet, aurait déjà du être en retraite. Il était devenu gaga et comme il ne pouvait qu'enseigner le programme que j'avais déjà parcouru à Longuyon, je perdais mon temps dans cette école. Aussi, dès que j'eus mes 13 ans révolus, le 5 Février 1888, je demandai à mon père de me trouver un emploi à ma taille et à mon goût.
Mon adolescence
Longwy ;est, comme chacun sait, un centre métallurgique très important. La ville même, composée de deux parties, la ville haute et la ville basse, possédait plusieurs hauts-fourneaux sur son propre territoire, dans la vallée, le long de la rivière La Chiers. Les localités voisines en étaient farcies également.
Les emplois ne manquaient pas.
J'aurais bien voulu gagner de l'argent en assez grande quantité. Des gamins de mon âge étaient embauchés dans les ateliers des usines à raison de trois à quatre francs par jour. Cela me semblait et était réellement une belle paye. Mais ni ma mère, ni mon père ne voulaient me laisser devenir ouvrier d'usine. Tu gagneras moins, me disaient-ils, mais nous préférons que tu commences dans les bureaux. Tu seras toujours à l'abri, jamais sale, tu auras des heures régulières de travail et tu pourras continuer à apprendre par toi-même. Plus tard, quand tu seras devenu un bon employé, tu "entreras au chemin de fer" où tu pourras te faire une situation enviable, surtout avec du travail. Je ne suis jamais "entré au chemin de fer" , comme disait mon père, en qualité d'employé, ce qui ne m'a pas empêché de voyager tout mon content. Au contraire même, car il n'y a pas d'emploi plus sédentaire qu'au chemin de fer. Témoin mon oncle Nicolas. Né à Longuyon, à part le temps de son service militaire qu'il a fait à la Rochelle, il y est revenu, est "entré au chemin de fer" en qualité d'employé aux écritures, y est devenu sous-chef de gare et n'a jamais voulu accepter un nouvel avancement pour ne pas quitter sa ville natale. Pendant plus de trente ans, il a fait voyager des millions de voyageurs, a présidé au départ et au passage de centaines de mille trains, mais lui il n'a jamais voyagé. Il mange bien tranquillement , dans sa confortable maison, une retraite bien gagnée.Voilà trente ans qu'il la mange, sa retraite, et, à 85 ans aujourd'hui, il compte bien en grignoter encore pas mal d'annuités.
Sur ce, on m'a trouvé, sans difficulté, une place de saute ruisseau dans une grande administration industrielle. Cela s"appelait le Comptoir métallurgique de Longwy. C'était une sorte de trust ou de coopérative des producteurs de fonte de la région qui centralisait les commandes de la clientèle et les répartissait dans les différentes usines environnant Longwy, suivant les demandes en qualité et les productions des hauts-fourneaux. Et je connais un petit bonhomme qui a été fier, à la fin de son premier mois de travail, de rapporter triomphalement un louis d'or à la maison. Oui, 20 francs. C'était peu de chose, même alors; cependant cela se sentait quand même dans la bourse de la ménagère. Et puis, c'était le départ.Je commençais mon apprentissage de la vie en commençant à en gagner quelque bribe.
Quant au travail en lui-même, c'était celui d'un garçon de 13 ans: courses à la poste, à la gare, à la banque, aux différentes usines et, entre temps, quelques bricoles d'écriture au bureau, portage des pièces d'un bureau à l'autre, présentation de documents à la signature, etc. Le temps passait très vite, je m'en souviens bien, et je me plaisais dans cet emploi qui ne me tenait pas enfermé constamment.
C'est dans ce comptoir Métallurgique que j'ai vu monter le premier téléphone qui commençait à se répandre.C'était un central particulier qui reliait le comptoir aux différents établissements importants en rapport avec lui.
Là également, j'ai vu installer pour la première fois la lumière électrique. Auparavant, l'éclairage se faisait au gaz, avec un manchon Auer. Mais le progrès voulut absolument que cet établissement réputé de la région reçût l'éclairage électrique dont une usine proche fournissait le courant, au moyen de dynamos à vapeur, dont la vapeur était produite par le passage des gaz brûlant dégagés par la fonte des minerais dans les hauts-fourneaux.
Dans le courant de ma deuxième année de présence dans cette maison, en 1889 donc, eut lieu la fameuse Exposition dont le clou était la tour Eiffel. A Longwy, gare frontière, nous vîmes passer tous les jours maints trains venant de Belgique et du Luxembourg, transportant des flots de voyageurs qui allaient à l'exposition parisienne
Il y eut aussi à voir les effarantes foules grossies d'arrivants de tous les points du pays pour profiter de ce qu'on appelait à l'époque des trains de plaisir. Ils ne comptaient que des wagons de troisième classe, mais en nombre incalculable. Les quais étaient trop courts, ces trains étaient scindés en deux tronçons pour en permettre l'accès à ces foules, bariolées, éperdues, incohérentes, qui voulaient profiter des avantages offerts par la Compagnie des chemins de fer de l'Est qui avait baissé considérablement ses prix pour la circonstance.
Ce fut aussi pendant cette période que je ressentis les premiers tourments de l'amour. Oui, pourtant, à quatorze ans! La fillette qui m'inspirait cette attirance était de mon âge. Etait-elle Jolie? Non, je l'ai constaté beaucoup plus tard, elle n'était pas jolie. Mais elle était plaisante et, à l'époque lointaine des premières amours, elle était jolie pour moi, la plus jolie de toutes. Naturellement, c'était surtout ses yeux qui m'attiraient et aussi sa bouche et son sourire. Je n'en voyais pas plus, et ne cherchais pas à en voir davantage. Elle venait souvent aux bureaux du Comptoir avec sa mère qui en faisait le ménage. Ce ménage se faisait entre les heures de travail. Alors je n'avais rien trouvé de mieux que de me dénicher du soi-disant travail supplémentaire pour justifier ma présence aux bureaux pendant ces heures-là, principalement le soir. Ce qu'on se disait? Rien, ou pas grand-chose. On se frôlait, on se serrait la main à la dérobée quand on pouvait. Je lui caressais les cheveux en passant rapidement auprès d'elle. C'était à peu près tout.
Si, pourtant, une fois, j'ai connu la révélation de la douceur d'un baiser d'amour. Je dis bien: révélation
C'était un soir assez tard. Il faisait très nuit, je me souviens. Nous nous sommes rencontrés, elle et moi, dans la rue, par pur hasard, ce soir-là. Nous causions quelque peu, en disant mille riens, et, tout d'un coup, poussés tous deux par un désir simultané, nous nous sommes donnés un baiser sur les lèvres, j'ai nettement appuyé, elle surtout que j'ai sentie passionnée, car elle m'a mouillé toute la bouche en la fourrageant avec la sienne. Elle se sauva ensuite rapidement, me laissant tout pantois et tout ému de cette caresse goûtée pour la première fois et que j'ai trouvée délicieuse.
A partir de ce moment-là, mon caractère se modifia sensiblement. Je devins rêveur, flâneur, n'ayant plus de goût au travail ni à autre chose. Je ne me plaisais qu'à lire tant que je pouvais, principalement des romans d'amour et, surtout des romans d'aventures. La recherche des rencontres avec cette petite me préoccupait. Bref, je devenais mauvais employé, et, pour chasser le mauvais charme qui me tenait, je changeai d'employeur et passai un beau jour du Comptoir Métallurgique à la Banque Thomas et Cie, de la même localité, mais située dans une direction tout opposée.
Le changement me fit beaucoup de bien.
Atmosphère nouvelle, bien qu'au milieu de gens que je connaissais parfaitement, dont cinq ou six jeunes camarades de mon âge ou un plus âgés. Mon travail me semblait plus sérieux aussi. Il était tout différent de celui que j'avais à accomplir au Comptoir. A la Banque, il n'était question, naturellement, que de chiffres, de comptes, changes, intérêts, escomptes, agios, virements, effet de commerce, remises, couvertures, fonds, titres, bilans, balances, portefeuille, et tant d'autres choses qui m'intéressaient fortement. En peu de mois, je devins un habile et rapide calculateur. Mon écriture prit de la forme, de l'assurance, de la fermeté et une certaine élégance que je ne lui soupçonnais pas. Enfin, le mauvais charme était rompu et j'étais redevenu maître de moi-même.
Pourtant, je sentais bien que j'étais changé.
Cette crise prématurée d'amour avait perdu complètement son ardeur. Cependant, elle avait certainement eu une influence sur mon état général. A moins toutefois, ce qui est une explication peut-être plus plausible, que ce soit la transformation naturelle de mon état général qui ait déterminé cette crise enfantine. Il y a là certainement le passage d'un phénomène normal de la nature, qui transforme l'état d'enfance d'un jeune homme en celui d'adolescent. Je l'ai fortement ressenti, puisque je m'en souviens avec une telle acuité.
Quoiqu'il en soit, à seize ans, j'était le tout jeune homme sain d'esprit, de coeur et de corps, ardent au travail et au plaisir, mais au plaisir sélectionné qui n'était pas celui de tout le monde. Ainsi, j'aimais beaucoup la danse, pour elle-même et pour le plaisir de la partager avec des jeune filles dont j'aimais la société. Mais je n'aimais pas tous les bals où on dansait. A Longwy, il y avait plusieurs bals réguliers tous les samedis, dimanches et jours fériés. Eh! bien, je m'y rendais assez souvent mais j'y dansais rarement à cause du mélange des gens qui s'y trouvaient et de la grossièreté des danseurs qui gardaient leur coiffure sur la tête et leur cigarette au bec, ainsi que du laisser-aller un peu canaille des danseuses, la plupart ouvrières d'usines et débauchées vilainement.
Pour satisfaire ma passion de la danse, j'allais dans les villages voisins où j'avais fait des connaissances, soit de jeunes gens, soit de jeunes filles. Pendant toute l'année, c'était une suite ininterrompue de fêtes patronales- avec les "Reneuvas" c'est-à-dire le doublage du dimanche suivant celui de la fête, dans la vingtaine de villages environnant Longwy et que je visitais à tour de rôle. J'y ai toujours été très bien reçu, bien traité par la jeunesse et toujours invité par quelqu'un ou quelqu'une à aller souper à minuit dans une famille ou dans une autre. Ah! bien certainement, les danseuses n'étaient pas des beautés et on ne découvrait pas d'élégances. C'étaient de braves jeunes filles de la campagne, sans beaucoup de grâce, mais le milieu me plaisait à cause justement de sa simplicité et de la bonne sincérité de la joie qui y régnait. Entre filles et garçons, on s'embrassait sans penser à mal.
Mais les bals où j'allais danser avec plaisir, avec passion, étaient ceux de la fête à Longuyon, mon pays natal, à dix-huit kilomètres de Longwy seulement. J'ai déjà expliqué plus haut comment ils étaient organisés. Dans ma prime jeunesse, c'était tout ce que je savais. Seulement, dès que j'ai eu seize ans, j'ai fréquenté ces bals d'une autre manière que pour en ramasser les bouts de bougie. La société qui les fréquentait était celle des petits bourgeois, employés divers de la ville. L'élément dominant, cependant, était composé des familles d'employés de chemin de fer dont les filles et les garçons se réunissaient très volontiers dans ces soirées très cordiales mais déjà sélectionnées et de haute tenue.
L'organisation et le cadre étaient parfaits. Les salons immenses, éblouissants de lumière reflétée par la limpidité des parquets bien cirés, étaient entièrement garnis, sur leur pourtour du monde des mamans et des danseuses pour qui des sièges étaient placés à profusion. Les mamans usaient des sièges pour elles-mêmes et pour les lainages et autres chaudes vêtures destinés aux danseuses; mais celles-ci ne s'asseyaient que rarement. Elles préféraient rester debout entre les danses, de façon à ne pas manquer une occasion de se faire inviter par un danseur. Rares d'ailleurs celles qui n'étaient pas invitées, car les danseurs étaient toujours en nombre largement suffisant.
Les jeunes filles se groupaient souvent pour bavarder et, surtout, clabauder sur les autres, car, si les jambes étaient actives, les langues ne l'étaient pas moins, et acérées aussi qu'elles étaient, les langues. Cependant cela ne faisait de mal à personne. Bien souvent, l'histoire de la paille et de la poutre aurait pu être évoquée dans tous ces groupes; cela ne tirait pas à conséquence. On peut même croire que c'était prétexte à attitudes plus ou mois avantageuses, à rires sous l'éventail. Les toilettes des danseuses étaient particulièrement soignées. On s'y prenait bien des semaines à l'avance afin de déterminer quelle serait la façon à adopter, le tissu à employer, la couleur préférée, le tout en se préoccupant des décisions des compagnes, amies, concurrentes, rivales ou ennemies; pour éviter les copies serviles ou les rencontres fortuites.
C'est que, si ces bals permettaient de danser très agréablement, ils étaient aussi le lieu de bien des tournois sentimentaux. Les grâces se précisaient, les attraits opéraient, les rapprochements des corps enlacés permettaient aux douces confidences de filtrer à travers des lèvres et d'aller s'insinuer dans les oreilles qu'on aurait bien voulu mordiller. Les rivalités se découvraient, les coquetteries agissaient, les jalousies jaillissaient
La tenue des danseurs était exigée rigoureusement correcte et noire: vestons, jaquettes, redingotes se coudoyaient. Par contre, pas d'habits. C'est un vêtement trop cérémonieux, trop coûteux aussi et trop difficile à porter. Un habit au milieu de cette société simple et plutôt roturière eût été parfaitement déplacé. Naturellement les danseurs devaient être découverts et sans cigarette à la bouche. Les gants étaient obligatoires pour danser.
Je m'y suis follement amusé, à ces bals où je connaissais à peu près tout le monde, où j'étais connu de la même façon et où je retrouvais beaucoup de jeunes filles, déjà demoiselles, avec qui j'avais passé mon enfance. On se tutoyait avec beaucoup de simplicité et de camaraderie affectueuse. Il y avait, parmi cette nombreuse compagnie, des danseuses de toutes forces, bien entendu. Un assez grand nombre dansaient très bien, avec beaucoup de souplesse, de rythme, de grâce et de légèreté. C'étaient mes préférées. Je pouvais choisir car, je peux le dire maintenant sans effrayer la modestie, étant très bon danseur moi-même, j'étais assez recherché pour ne pas avoir besoin d'aller inviter telle ou telle à chaque danse, comme devaient faire beaucoup de camarades. Dès le commencement du bal, toutes mes danses étaient appariées jusque minuit, la coupure. Après minuit, c'est-à-dire à la reprise à une heure du matin, c'était moins rigide, car il fallait compter avec les défaillances, les départs prématurés, la fatigue des danseuses et aussi avec la liberté plus grande de danser avec d'autres partenaires. Pour chaque danse, telle ou telle. Une était continuellement attirée pour les lanciers, Laure François, une belle blonde plantureuse, rieuse, légère, gracieuse. Marguerite Lambert pour les valses, Adélaïde Divo pour les polkas et les quadrilles; sa soeur Madeleine pour les Mazurkas; Augustine Combe pour les scottish, et ainsi de suite. Je raconte ces détails ici, avec les noms de ces jeunes d'alors, en me retrouvant par la pensée au milieu d'elles, alors qu'elles étaient brillantes et ardentes de jeunesse, d'entrain, de fraîcheur.
Où sont-elles, maintenant?
Que sont-elles? Comment sont-elles?
Grand mystère de l'existence.
On quittait donc le bal, nous, les jeunes gens, à 5 ou 6 heures du matin, avant l'aube qui apparaît tard au commencement de Février, et, au milieu de la neige et de la glace qui couvraient les rues, je me dirigeais vers la gare pour prendre le premier train me ramenant à Longwy, où je me changeais avant d'aller à ma banque, pour y passer la journée à chiffrer consciencieusement de longues colonnes de grand-livre et me livrer au plaisir d'interminables additions.
En dehors de ces soirées dansantes que je recherchais un peu partout, je ne sortais pas avec les camarades du pays. Je n'éprouvais que de l'ennui en leur compagnie. Ils me paraissaient bêtes, n'avaient aucune conversation un peu relevée et ne songeaient qu'à boire ou lutiner quelques filles dans les bois des alentours. Ça ne me disait rien. Et pourtant, j'ai eu aussi mon aventure dans ces bois.
C'était en été.
Je devais avoir 16 ans 1/2.
J'allais assez souvent me promener seul jusqu'à un village proche, nommé Rehon, où j'avais pas mal de camarades des deux sexes. Un jour, je rencontre sur la route tout une troupe composée de jeunes gens et de jeunes filles de ce village, allant, disaient-ils cueillir des pervenches dans les bois voisins. Ils m'invitent à me joindre à eux. J'accepte avec plaisir et je prends une des jeunes filles par la taille pour faire la route en flânant. Cela n'avait rien de particulièrement affirmatif. Je faisais comme tout le monde. Mais il paraît que la jeunesse en question en a éprouvé un certain plaisir, car, un peu plus loin, comme on arrivait près d'un buisson de prunelles, elle m'embrassa tout d'un coup sans rien dire. Ayant continué notre chemin avec les autres, nous sommes entrés au bois, et, peu à peu, le groupe s'est trouvé dispersé, les couples s'étant éparpillés pour la cueillette des fleurs. La jeune fille et moi, Marie, elle s'appelait, avons fait comme les autres et, arrivés dans une petite clairière, on s'est mis à s'embrasser un peu mieux et un peu plus longuement que derrière le buisson. Puis on s'est assis, on s'est couché et ma foi...le reste a suivi tout naturellement.
Mais, après, j'ai eu honte et du remords.
J'avais été entraîné par les circonstances, poussé par l'instinct, vers cette fille qui était plutôt consentante sinon provocatrice. Mais j'étais mécontent de moi. je trouvais cette chose pas propre, ressemblant plutôt à un geste bête qu'à celui de l'amour tel que je me le représentais, dans un autre milieu et avec une personne que j'aurais aimée depuis quelque temps.
Je ne suis plus jamais retourné dans ce village ni dans ce bois depuis cette aventure qui n'a pas été complètement terminée à ce moment là. En effet, la Marie, tenace, venait souvent se placer sur mon chemin pour renouer les relations. Elle est même venue plusieurs fois me chercher chez ma mère. Elle avait du toupet. Moi, je ne voulais rien savoir d'elle; aussi, quand elle venait ainsi m'appeler dans le couloir de notre habitation, c'est ma mère qui a toujours répondu. A la fin, j'en ai été débarrassé tout de même.
Il y avait longtemps que mon béguin pour Marie Bouytin l'objet de ma première crise de tendresse était éteint. j'avais toujours un faible pour elle, j'aimais la rencontrer et lui dire quelque mots en passant. Mais elle n'occupait plus mes pensées. Elle était d'ailleurs fiancée à un de mes camarades, Théophile Pierret, du même âge que moi. Il se sont mariés très jeunes, car Pierret n'a pas fait de service militaire, je ne sais pour quelle raison.
Je n'avais pas d'amour ni d'affection particulière au coeur pendant cette époque de mon adolescence. Je me faisais de l'amour un idéal tel que je ne voyais personne autour de moi pouvant y répondre. Je ne cherchais pas non plus. Je me contentais, lorsque mes pensées me conduisaient sur cette route, de rêver à celle qui serait mon aimée plus tard, sans lui donner de trait, mais en l'aimant de tout mon coeur pur et en me découvrant pour elle un attachement sans bornes. Cette future aimée est venue bien souvent me tenir compagnie dans les longues randonnées que je faisais, solitaire, sur les routes des environs.
J'ai dit que je n'aimais pas sortir avec mes camarades d'âge ou de travail. A leur compagnie insipide, je préférais ma solitude que je peuplais à mon gré. Très souvent, presque tous les Dimanches, je partais de la maison de mes parents dès la fin du déjeuner et je me lançais, canne à la main sur une route ou sur une autre, suivant un itinéraire que je me traçais d'avance, pour revenir par un autre côté, faisant ainsi un circuit entier. Ces circuits pouvaient être très nombreux et très variés, car Longwy est aussi un centre duquel rayonnent maintes directions, soit sur le territoire français, soit en Belgique, soit dans le Grand-Duché de Luxembourg. je variais mes excursions. Tantôt je parcourais les contrées tourmentées des côtes rouges d'où on extrait le minerai de fer par tous les pores que constituent les innombrables galeries s'enfonçant dans les entrailles des collines, ou simplement en larges carrières ouvertes sous la voûte céleste.
Je me faufilais, en les admirant, au milieu des nombreuses usines agglomérées dans les étroites vallées, dans lesquelles on fondait incessamment la fonte de moulage, qui sert, comme son nom l'indique, à mouler quantité d'objets de ce métal: pots, casseroles, poêles, pieds de machines diverses, bancs, colonnes, tuyaux, etc, et aussi la fonte d'affinage, ainsi appelée parce que sa composition la destine à être convertie soit en fer, soit en acier. Ces fontes se faisaient dans d'immenses hauts-fourneaux toujours en action, fumant éternellement par leurs hautes cheminées, alimentés constamment en coke, en calcaire et en minerai par leurs "gueulards", ou gueules de chargement, s'ouvrant tout en haut du fourneau, sur une plate-forme que les wagonnets atteignaient au moyen de puissants monte charges.
A côté se trouvaient les transformateurs, les convertisseurs, les fours, les trains-machines, les laminoirs, et ateliers de toutes natures. Ces usines étaient constamment animées par un va-et-vient continuel de wagons chargés ou vides, de wagonnets amenant le minerai de la mine ou allant l'y chercher; d'autres wagonnets allaient déverser sur le crassier les scories incandescentes qu'on faisait sortir du fourneau avant de couler la fonte dans les rigoles de sable spécial où elle se figerait en lingots appelés gueuzes;
Ces promenades dans les contrées minières et industrielles étaient des excursions instructives. J'aimais me lier avec un contremaître ou autre familier de l'usine et parcourir celle-ci lentement, suivant avec beaucoup d'intérêt toutes les préparations que je voyais faire sous mes yeux. Quand je rentrais le soir à la maison, sans avoir rien dépensé ou seulement une somme insignifiante, j'étais heureux de l'emploi de ma journée et, si je n'allais pas à un bal des environs, j'allais me coucher de bonne heure, avec la perspective d'une bonne et longue soirée de lecture au lit.
Mais les promenades ou excursions, marches plutôt, que je préférais, c'étaient celles qui me faisaient parcourir la campagne sur les plateaux aux longues ondulations et à l'horizon lointain. J'ai toujours eu une prédilection pour les endroits élevés d'où on découvre le plus loin possible un horizon des plus variés. Aussi, j'aimais arpenter les routes sillonnant ces plateaux dont les différentes cultures étendaient leurs rectangles polychromes en s'entrecroisant et en épousant mollement les croupes arrondies. là-haut, presque seul sur les route - le dimanche, le roulage était pour ainsi dire nul - je jouissais pleinement d'une liberté entière, liberté du corps, liberté de l'esprit, de l'âme, qui tantôt s'attachait à un sujet unique en le tournant sous toutes les faces, tantôt allant d'un sujet à un autre, sans programme, suivant le simple cours d'une fantaisie jamais à court.
Ce fut au long de ces longues marches, que je faisais d'un pas rapide et soutenu de 6 kilomètres heure, que je songeais souvent à mon avenir. Je m'obstinais à le regarder tout au bout de l'horizon pour voir si je n'allais pas y apercevoir la mer, ses ports, ses navires, ses rivages, et les contrées chaudes des tropiques, aux végétations si différentes de celles qui m'entouraient, aux natifs si dissemblables de ceux de mon pays. En ai-je fait, alors, des explorations dans ces lointaines contrées qui m'avaient été révélées par Jules Verne, Boussenard, F. Cooper, Barth, Livingstone, Stanley, S. Baker, Gebtil, et tant d'autres fameux explorateurs ou vulgarisateurs, ou bien je combattais de tout coeur avec nos coloniaux au Tonkin, à Bac-Ninh, Hué, Langson, Hanoï, ou bien au Dahomey, dont on allait activer la conquête et la pacification, cette terrible contrée dont les journaux illustrés d'alors nous donnaient l'image d'effroyables tueries par des colosses sauvages, sanguinaires, féroces et cruels.
C'est que cette période de ma jeunesse que j'ai vécue si intensément était une période d'attente. J'attendais que mes 18 ans vinssent à sonner pour m'envoler vers d'autres contrées, y voler de mes propres ailes et quitter cette vie casanière, monotone, routinière, sédentaire, dont je ne voyais pas le bout, ou plutôt dont le bout m'inspirait une sainte horreur lorsque je le regardais au fin fond des calendriers à venir, aboutissant à un néant certain après une longue existence de damné à l'attache au même piquet. J'éprouvais une sensation de souffrance à l'idée que je pourrais être forcé de passer ma vie entière comme je le voyais faire à mes collègues anciens. Ils étaient là, cinq ou six hommes âgés, pères de famille, qui avaient commencé comme moi à entrer dans un bureau soit de notaire, de greffier ou d'avoué en qualité de saute ruisseau et qui, en se déplaçant de quelques centaines de mètres, étaient restés dans cet engrenage de gratte-papier aux appointements misérables, sans pouvoir jamais se dépêtrer de cette glu qui les tenait rivés là depuis de nombreuses années, pour d'aussi nombreuses années à venir. Le plus curieux pour moi, le plus incroyable, le plus inconcevable, c'est qu'ils avaient l'air de se trouver heureux de leur sort! Cela, je n'ai jamais pu le comprendre.
Ils arrivaient tous les jours, ponctuellement, à l'heure fixée, se mettaient méthodiquement en tenue de travail en échangeant leur veston de sortie contre un veston usagé pour le bureau, et, avec toujours les mêmes gestes consacrés par une habitude très ancienne, prenaient leur porte-plume et commençaient à en jouer sans arrêter jamais. Les anciens faisaient cela depuis 20, 25, 30 ans, sur le même pupitre, sur le même tabouret, effeuillant tous les jours, les unes après les autres, les feuilles des éphémérides et les introduisant, comme le faisait Charles Laurent, dans une case de son pupitre par une fente provenant du travail de disjonction du bois. J'aurais tant voulu pouvoir descendre dans le crâne ou le coeur de ces gens-là pour en connaître les réelles aspirations. Je ne pouvais pas m'imaginer qu'ils étaient sans aucune imagination leur montrant qu'il pouvait y avoir autre chose, une autre façon de vivre que de se terrer jusqu'à la caducité ou la mort, dans une boîte, aux gages misérables d'un type qui s'enrichit effrontément du travail mercenaire d'autrui.
J'arrivais tout de même bien à comprendre cette nécessité pour les hommes déjà mûrs et pères de famille. Ils étaient bien obligés de demeurer là où ils étaient sûrs de gagner la vie des leurs. Mais les autres, les jeunes, qui n'avaient d'autre idéal que de monter en grade en même temps qu'une graine, et d'entrevoir, dans quelques dizaines d'années, la possibilité, pour eux, d'être chefs de quelque chose, chef des titres, chef de la comptabilité, chef caissier, chef de portefeuille, chef d'agence! tout cela toujours dans le même cadre, aux mêmes heures, toujours, toujours! c'était effarant pour mon compte. d'autant plus que ce travail minutieux, demandant une certaine virtuosité, une honnêteté impeccable, une tenue toujours digne, une réputation intacte, n'était pas payé. Ainsi moi, à 18 ans, lorsque j'ai quitté la boutique pour aller à l'armée, je gagnais 65 francs par mois. Oui, mon cher, 65 francs tout compris! Etait-ce une paye honnête cela? Le père Glottin, un homme de 45 ans à l'époque ne gagnait que 200 francs par mois, après 25 ans de service! Le mieux payé des bureaux, le caissier, n'émargeait que pour 500 francs! Et tout le monde ouvrait de larges quinquets quand on pensait à cette somme fabuleuse: 500 francs par mois!
Mon père, à l'époque, arrivait tout juste à ses 200 francs lui aussi. Avec mes 65 francs, la maisonnée marchait quand même. On ne roulait pas sur l'or, bien entendu, mais je pouvais quand même disposer de 5 francs par dimanche, ce qui écornait pas mal ma modeste paye.
Bref, j'aspirais depuis longtemps à me sortir de cette ornière où j'avais une frousse intense de me laisser embourber.
Déjà, avant d'atteindre mes 16 ans, j'avais demandé à mes parents de me laisser partir dans la marine d'état, à l'école des mousses de Lorient.
Refus net. Bon.
Dès que furent sonnés mes 16 ans, je remis ma demande en chantier, pour entrer, cette fois, à l'école des apprentis marins de Brest. Nouveau refus des parents qui ne voulaient pas se séparer de moi - j'étais trop jeune - pas assez fort - dur métier - et un tas d'autres raisons qui, pour moi, n'avaient aucune valeur. Mais je devais m'incliner devant cette volonté. Nous verrons quand tu auras 18 ans, m'ont-ils dit et répété maintes fois. A ce moment, nous reparlerons de cela. L'armée pourra te prendre alors et tu pourras y faire une carrière comme celle de ton oncle Victor qui est lieutenant maintenant, qui sera capitaine et probablement commandant. Ça, oui, c'est une belle situation que nous voudrions te voir atteindre. Il a donc fallu que je remplisse ces deux années, d'attente, de 16 à 18 ans, ce que j'ai fait comme je l'ai expliqué tout à l'heure. Je les ai vécues intensément, ces deux années, mais qu'elles m'ont paru longues! je ne voyais pas venir assez vite le terme fixé pour mon envolée! je devais avoir 18 ans le 5 Février 1893.
Au mois de novembre 1892, j'avais fait venir d'une grande librairie militaire de Paris le manuel de l'élève caporal d'infanterie et en avais entrepris l'étude, comme suite au raisonnement suivant qui était juste en lui-même et dont les résultats se sont révélés efficaces par la suite.
Les jeunes soldats du contingent de la classe 1892 étaient incorporés depuis le 1er novembre de cette dernière année. le peloton des élèves caporaux devait commencer à fonctionner vers le 1er décembre, c'est-à- dire trois mois avant mon arrivée au régiment. A ce moment-là, donc, je me trouverais en retard de trois mois sur les autres. Pour obvier à ce grave inconvénient, je résolus d'apprendre, moi aussi, ma théorie chez nous, en même temps qu'eux à la caserne. Pour tous les mouvements et manoeuvres sans armes, ça allait tout seul. La difficulté devint plus grande lorsque j'abordai le maniement d'armes. Elle fut aplanie rapidement grâce à l'obligeance d'un camarade qui avait conservé chez lui le fusil qu'on lui avait prêté quelques années auparavant, alors qu'il faisait partie des bataillons scolaires qu'on avait organisées et qui avaient été rapidement dissous. J'ai expliqué mon cas à ce camarade, le gros Herbin, qui, tout en se moquant de moi, a bien voulu me prêter son arme de pacotille, suffisante pour ce que je voulais en faire.
Entre parenthèses, je me souviens que j'ai dû subir, pendant quelques jours, les quolibets de mes camarades à cause de cette histoire, que je trouvais pourtant simple et logique, mais qu'ils voyaient, eux, très comique! Passons. Ça ne m'a fait ni chaud ni froid, car, de tout temps, l'opinion d'autrui sur mon compte a été nulle pour moi.
Donc, armé de ce fusil, de mon bouquin et de ma volonté de savoir, je me suis fourré toute la théorie du maniement d'armes dans le crâne et dans les gestes, que j'accomplissais religieusement bien. j'étais tellement "calé" qu'en arrivant au régiment j'en savais beaucoup plus que mes anciens de trois mois.
Février 1893 arrive, ramenant une fois de plus la fête à Longuyon et ses plaisirs escomptés. Comme c'était la dernière que j'avais en perspective avant longtemps, je l'ai faite bonne. Mon plaisir habituel était augmenté par cette pensée que, dans quelques jours, j'allais m'émanciper, partir vers un inconnu attirant.
Cet inconnu était vraiment inconnu.
Je savais très bien que j'allais partir. C'était une affaire entendue. Mes parents étaient consentants. Mais il avait déjà fallu que je cède à leur volonté, que je fasse ce qui a été alors pour moi, un gros, un très gros sacrifice. J'avais voulu, comme on s'en souvient, me faire mousse, puis novice dans la marine de l'état et mes parents n'avaient pas voulu exaucer ce désir. Pour mon engagement dans l'armée, je m'étais alors rejeté vers l'armée d'Afrique - il y avait la mer à traverser, le désert à arpenter - dans laquelle mon choix s'était arrêté sur le premier régiment de Zouaves, à Alger. Tant que ce choix est resté dans mon esprit, ça a été tout seul. Je me suis vu là-bas et me suis imaginé toutes sortes de péripéties les plus avantageuses, les plus alarmantes. mais, quand il a fallu avouer ce désir aux parents, catastrophe!
- Non, mon fils, nous te donnons notre consentement, mais seulement pour l'armée métropolitaine. Nous ne voulons pas que tu t'en ailles aussi loin de nous, dans ces pays perdus, moitié sauvages.
- Mais, enfin, pourquoi donc voulez-vous m'empêcher de voyager, de voir d'autres pays, puisque c'est mon plus grand désir et que cela ne vous coûtera absolument rien?
- Parce que nous ne vivrions pas tranquilles de te savoir aussi loin de nous. Que tu tombes sérieusement malade, nous ne pourrions pas aller te voir. Non.
- Pourtant, bien des jeunes gens sont partis là-bas, y sont encore ou en sont revenus. Vous en connaissez plus d'une dizaine, tant de Longwy que de Longuyon. C'est quand même violent que, moi, je ne puisse pas faire comme eux!
- Non, non et non. C'est tout. Si tu ne veux pas faire ce que nous te disons, tu attendras ton sort et alors, tu feras comme tu voudras ou comme tu pourras.
Dans ces conditions, je n'avais devant moi que cette alternative: ou attendre encore trois ans, à vivre de cette vie d'escargot, de limaçon, qui me pesait tant, ou m'incliner et faire comme le héron de la fable: Faute de grives, on mange des merles, a-t-il dit, ou quelque chose d'équivalent.
Il ne pouvait vraiment plus être question pour moi, de rester plus longtemps dans cette situation instable, qui me donnait des nausées quand je songeais qu'il me faudrait encore y patauger pendant trois autres années. Mon Dieu, je ressens encore avec la même intensité l'horreur qui s'emparait de moi à cette perspective. C'était impossible. La vie telle qu'elle était pour moi à ce moment était intenable. Non pas qu'elle ait été matériellement pénible, loin de là, puisque, dans mon fromage de la banque, bien que maigre, j'avais des occupations paisibles et plaisantes. Mais il y avait en moi depuis trop longtemps une force puissante qui me poussait vers l'extérieur, vers autre chose de plus grand, de plus vaste que cette routine infernale tournant dans un cercle complètement fermé. Il y avait trop de pression dans ma chaudière: il fallait absolument ouvrir la soupape.
D'autant que la vie de famille n'avait rien pour me retenir, au contraire.
Mon deuxième frère Lucien commençait à travailler comme moi dans une grande faïencerie; mon troisième frère Victor, qui avait onze ans alors, allait toujours en classe naturellement. Le quatrième, Henri, était mort depuis longtemps. Nous étions à peu près sortis de l'enfance tous. Mais le caractère de ma mère que je considérais comme infernal ne s'était pas amélioré pour cela. A chaque instant, il y avait des disputes avec l'un, avec l'autre; surtout entre elle et mon père, à propos, le plus souvent, de chopes de bière qu'il buvait en cours de route. Le pauvre homme! Combien de fois l'ai-je plaint, à l'époque et depuis! c'est vrai, il ne dépensait pas grand chose pour lui-même; il ne pouvait pas, ses gains étaient trop peu élevés pour cela. Mais ce pas grand-chose était encore trop et surtout, ce trop devenait haineux parce qu'il était converti en chopes de bière! De cette bonne bière mousseuse, savoureuse, qu'il allait boire, avec des camarades en jouant aux quilles ou aux cartes, dans des guinguette élevés juste à la frontière de France-Luxembourg, à quelques pas de son chemin de fer et ou on la payait, cette bonne bière, deux sous le grand demi. Quand il en avait cinq, de ces grands demis qui contenaient leurs 33 centilitres, il était rassasié, nullement ivre ni même incommodé, et il n'avait dépensé que dix sous, un demi franc. Eh! bien, c'était souvent assez pour amener une dispute à la maison, dispute qui n'en finissait plus, animée par une espèce de génie de la chicane que possédait ma mère et qui pouvait la faire aller ainsi pendant des heures. Tantôt mon père se regimbait: alors le ton montait, montait, à un diapason extrême jusqu'à ce qu'il se taise. Tantôt en contraire, il ne répondait pas: le résultat était le même parce que alors ma mère devenait enragée de n'avoir pas d'aliment à sa querelle. Et tout ça, pour rien, par crise. Quand c'était passé, se soir ou le lendemain, il n'y paraissait plus et elle redevenait aimable, sociable.
Quand je dis aimable, il faut l'entendre "à sa manière à elle", parce que l'amabilité de la "Mère Hubin" n'était pas celle de tout le monde. Il n'y avait aucune douceur, ni chatterie, ni mignardise, ni sourire, comme on a accoutumé de trouver dans la plupart des amabilités féminines. C'était bourru, brusque, autoritaire, masculin en un mot. Mais quand même, on y était habitué et c'était là un état fort prisé par tous. Car, malgré ce caractère, elle a été une excellente mère de famille, une excellente ménagère, une excellente et fidèle épouse, très aimante. Elle nous aimait tous très profondément, mais, toujours à sa manière à elle, son amour ne s'extériorisait pas; il était tout interne et il n'était tranquille que quand tout le monde marchait au même moment comme il voulait que ce fût, suivant les humeurs du jour.
Ainsi, dans la décision qui avait fermé la porte si brutalement à mon désir de m'évader non pas simplement de chez nous, mais au loin, pour me lancer dans cette vie d'aventure dont je rêvais, je savais parfaitement bien que seule, la volonté de ma mère avait imposé son veto et que mon père avait cru bien faire en appuyant cette décision. Il avait raison de procéder ainsi: autrement il aurait eu la guerre perpétuelle à la maison ensuite. Je ne le voulais pas. Je dis que je ne le voulais pas, parce que, si j'avais insisté fortement, mon père m'aurait laissé libre quand même. Ça lui coûtait beaucoup de me mettre ainsi des bâtons dans les roues, car il était tout comme moi, porté vers une vie plus large, plus libre, plus aventureuse, dans d'autres pays. Combien avions-nous parlé ensemble de mes désirs, à moi, qu'il comprenait si bien et qu'il aurait tant voulu réaliser, lui aussi! Il m'enviait d'avoir la vie devant moi et de connaître les moyens matériels, pratiques et gratuits d'aller la planter au loin, sous d'autres cieux, la sortir de ce marasme abrutissant qu'était la vie quotidienne qu'on menait autour de nous. Mais, aussi, puisqu'il y était attaché irrévocablement, il fallait la vivre le moins mal possible, et j'ai bien senti que, si je le forçais, pour ainsi dire, à tenir tête à sa femme, à ma mère, en ma faveur, il en supporterait les conséquences pénibles. Alors, j'ai pris confiance en moi, en ma jeunesse, c'est-à-dire dans le long avenir que j'avais devant moi, et je me suis incliné, abandonnant, pour le moment seulement mon projet d'aller en Afrique. Plus tard, me disais-je, nous verrons bien. Partons d'abord n'importe où. Ensuite.... je serai libre de m'arranger à ma guise sans avoir besoin de demander une autorisation quelconque.
Cependant, ce n'importe où avait quand même fait l'objet d'un choix de ma part. Ne pouvant aller en Afrique pour l'instant, c'est-à-dire de l'autre côté de l'eau, je voulais tout au moins aller installer mes pénates militaires de ce côté-là de la Méditerranée, pour plusieurs raisons, dont la principale était de me rapprocher le plus possible des pays exotiques que je voulais parcourir. Et puis, je voulais voir la mer, non pas en vitesse, en passant rapidement pour la quitter après lui avoir jeté un coup d'oeil éphémère. Je voulais la voir, la contempler, en jouir. Mais en fait de mer désirable pour moi, il n'y en avait qu'une, la Méditerranée, parce qu'elle était réputée constamment bleue et qu'elle baignait le pays du soleil. Car cela comptait aussi pour beaucoup dans mes désirs d'exotisme, le soleil, la chaleur, la lumière. Je voulais à tout prix sortir de dessous ce sombre ciel de Lorraine, surtout celui du pays haut, la plupart du temps couvert de gros nuages gris, ne laissant passer qu'une lumière assombrie et dispensant les intempéries à outrance. je voulais aller dans les pays où on n'a plus froid l'hiver comme on a froid en Lorraine, pendant des mois et des mois, sous la neige, la glace, les frimas, les vents glacés. Je voulais connaître la douceur de ne jamais plus grelotter en entrant dans les draps du lit, le soir, comme j'ai grelotté à en souffrir pendant toute ma jeunesse, dans ces longs mois d'hiver, pendant lesquels on ne faisait pas de feu dans nos chambres.
Etant donné ces desiderata, j'avais compulsé longuement la carte de la Provence, ainsi que le tableau des emplacements des troupes qui y étaient réparties, afin de faire mon choix en connaissance de cause. Après bien des comparaisons, des réflexions, des objections, j'avais pris une décision ferme et résolue: je m'engagerais au 8ème Bataillon de Chasseurs Alpins, dont la garnison était à Antibes, sur un joli cap, au commencement de la grande baie qui protège Nice. Je m'étais imaginé souvent le plaisir que j'aurais à parcourir ainsi une grande partie de la France dans ses plus belles contrées, de longer cette belle mer bleue dont j'attendais des merveilles, d'aller vivre sur ses bords que je ne voyais que frangés d'écume blanche, léchés par de doux flots venant expirer lentement sur le sable fin où, en toute saison on pouvait, ainsi que je le croyais, se promener en tenue légère, sans craindre les intempéries inexistantes. D'autre part, n'ayant pu endosser le pittoresque costume des Zouaves, j'aurais au moins le plaisir d'endosser la coquette tenue des Chasseurs Alpins, avec leurs jambières de molleton leur entourant les mollets et leur large béret qu'on peut porter si gracieusement. C'était entendu; même mes parents étaient consentants pour me laisser aller à Antibes.
Je laissai donc se terminer le mois de Février 1893 qu'il avait bien fallu que j'entame pour atteindre les 18 ans tant attendus et, le 1er Mars suivant, ayant demandé et obtenu mon congé régulier de la banque, j'allai me présenter, fier et ému, au Bureau de Recrutement de Mézières, dans les Ardennes. Là, on me fit passer, à mon tour, une visite médicale minutieuse qui me fit battre le coeur, car il me semblait que les docteurs hochaient la tête.
- Pour quel corps désirez-vous vous engager, mon ami? m'ont-ils demandé.
- Pour le 8ème Bataillon de Chasseurs Alpins à Antibes.
- Ah! Diable... Les chasseurs alpins, séjours en montagne... manoeuvres en montagne... cage thoracique... poumons... Voyons voir, disent- ils, et ils m'auscultent à nouveau la poitrine dont ils prirent une seconde fois la mesure exacte.
- Non; mon, garçon, impossible. Nous ne pouvons pas vous laisser aux chasseurs alpins cette année-ci. L'année prochaine, oui; mais pas cette année. Vous êtes encore un peu faible de la cage thoracique.
- Alors, dis-je navré, je ne suis pas encore bon pour faire un soldat?
- Pour faire un fantassin de ligne, si, mon ami; mais pas pour faire un alpin dont le service se passe en montagne le plus souvent: il faut un certain volume de poumons que vous n'avez pas encore. Mais si vous voulez vous engager dans un régiment d'infanterie ordinaire, nous vous prenons. Sans hésiter.
- C'est que, Messieurs, je ne suis pas préparé à cet échec et je suis tout désorienté.
- Bien, mon ami, remettez-vous. Vous avez là, pendu au mur, le tableau de tous les régiments de France avec le lieu de leur garnison. Consultez-le et faites votre choix comme cela vous conviendra le mieux.
Ah! pauvre de moi, quel désenchantement!
J'avais littéralement sombré dans un accablement noir. Toutes mes belles combinaisons s'effondraient. Pas de marine, pas de Zouaves, plus d'Alpins. J'en étais réduit à me chercher une issue dans la biffe ou à rentrer tout penaud à la maison. Cette dernière vision était intolérable à mon amour-propre et à mon amour de l'émancipation; je me résignai donc à m'engager dans l'infanterie et me mis à regarder le tableau des garnisons, mais avec le coeur gros et sans bien savoir ce que je voulais faire de ce tableau. les noms des villes se succédaient qui ne me disaient absolument rien. Il y avait dans cette salle pas mal de jeunes gens comme moi qui venaient s'engager pour ici, où ailleurs. Il y en avait pour la Légion Etrangère, que je ne connaissais pas le moins du monde, ne sachant même pas ce que cela voulait dire. Il y en avait pour la Marine, pour l'Armée d'Afrique, les veinards, pour la cavalerie, 'artillerie, et d'autres encore.
Toujours planté devant mon tableau, ne sachant à quoi me résoudre, arrive près de moi un jeune homme qui me parut beaucoup plus âgé que moi et qui me demande ce que je regarde avec tant d'assiduité. Ma foi, poussé par le besoin de parler à quelqu'un, de me décharger un peu de cette mésaventure, je lui raconte mon histoire et ma déconvenue.
- Et alors, me dit-il ensuite, où voulez-vous aller?
- C'est justement ce que j'ai l'air de chercher; mais je n'en ai aucune idée. Ça m'est égal. Puisque je dois aller dans l'infanterie, que ce soit un régiment plutôt qu'un autre, ça m'est égal.
- Eh! bien, dans ce cas-là, venez à mon régiment. J'y retourne comme sergent rengagé. On n'y est pas mal, aussi bien qu'ailleurs.
- Ma foi, je veux bien, dis-je. Quel est ce régiment?
- Le 156ème.
- Quelle garnison?
- Toul, en Meurthe-et Moselle, tout près de Nancy.
- Oh! mais je connais. Ce n'est pas loin de chez moi, c'est mon département.
- Alors, ça vous va?
- Oui, je vais aller le dire aux docteurs.
Et voilà comment j'ai signé un engagement de quatre ans au 156ème Régiment d'Infanterie, à Toul, caserné aux baraquement d'Ecrouves, sur la route de Commercy à Paris.
Pourquoi ne me suis-je pas arrêté à un régiment du Midi, à Marseille, à Toulon, la Corse, je ne sais pas du tout. J'étais entièrement désemparé et j'ai pris la première perche que j'ai trouvée à ma portée. Elle m'a conduit à Toul où je suis arrivé le lendemain, à la plus grande joie de mes parents, enchantés de la tournure qu'avait pris l'affaire.
Début de mes expériences militaires
Une fois happé par la caserne, j'ai suivi la filière de l'incorporation. Bureau du Major. Affectation à une compagnie. Pourquoi celle-ci plutôt qu'une autre? On ne sait pas. Pour rien. Par hasard. Ce fut la 1ère Compagnie du 3ème Bataillon où on m'envoya, capitaine Demange. Justement, il était au quartier. Le sergent-major en profita pour me présenter à lui, tel que je venais d'arriver, encore tout neuf.
C'était un homme assez grand, mince, l'aspect sinon sévère, tout au moins très sérieux. Il m'interrogea sur les motifs qui m'avaient amené dans l'armée, au 156ème plutôt qu'ailleurs, sur mes parents, sur mon degré d'instruction, sur mes occupations précédentes, sur le but que je poursuivais. Toutes mes réponses ont paru le satisfaire entièrement. Il me fit repartir au bureau où je devais lui mettre par écrit, quelles étaient mes aspirations militaires, pourquoi, etc. Cela servira, en même temps qu'à m'éclairer sur vos dispositions, de devoir de style, d'orthographe et d'écriture.
Je lui ai donc pondu une assez longue tartine, lui relatant comment je concevais la vie militaire, ce que j'y attendais, mon enthousiasme pour nos gloires nationales, Napoléon, ses maréchaux, les ancêtres, Vercingétorix, et tout, et tout. Je citais les noms de mes grands-oncles, les capitaines, de mon oncle, le lieutenant également. Bref, j'en ai fait un plat, parfaitement sincère, bien qu'un peu étendu, à ce que je crois. C'était sincère, mais pas complet, car je n'avais pas mentionné que toutes ces belles aspirations que je ressentais réellement devaient, dans mon esprit et dans mon coeur, s'exécuter en Afrique. Puisque j'étais à Toul pour 4 ans, point n'était besoin d'aller raconter ça à ce capitaine qui n'y aurait rien compris. Tel quel, mon papier a été lu par lui avec satisfaction. Il m'a alors recommandé au sergent-major, pour qu'il me place dans une bonne escouade, avec un bon ancien, et de m'habiller et équiper avec des effets entièrement neufs.
Me voilà donc aux mains du garde magasin -garde souris - comme on disait alors, qui me prend mesure sur mesure et, ensuite, entasse devant moi une colline d'objets les plus divers. Tout le paquetage, en un mot. Ce paquetage qui ne tient guère de place lorsqu'on en connaît le maniement et le rangement, m'a laissé à ce moment tout pantois. Je ne savais par quel bout prendre tout ça ni comment le transporter dans la chambre qu'on m'avait indiquée. Heureusement un ancien soldat vint à mon secours. C'était l'ancien qu'on me donnait comme moniteur et dont je devais être le camarade de lit, comme c'était la coutume alors. Celui-ci eut tôt fait de rassembler tout le bric-à-brac qui m'était destiné et de m'aider à le transporter là où il fallait, sur le lit même qui devait être le mien et qui était découvert à ce moment-là, car il n'y avait pas encore de draps, qui sont venus un peu plus tard par l'entremise du camarade et du fourrier.
Mon initiation a commencé et, comme j'étais plein de bonne volonté et pas maladroit, j'eus vite fait de me mettre au courant. Deux jours après, je n'avais pas plus l'air emprunté que les bleus qui étaient arrivés quatre mois avant moi. Sauf pour l'armement, par exemple, car eux faisaient déjà depuis longtemps l'exercice avec le fusil, tandis que je n'en étais encore qu'au balbutiement du début. Mais ce balbutiement ne dura guère. On m'avait donné comme instructeur le Caporal adjoint au Sergent Chef de peloton des Elèves caporaux. Je ne restai pas huit jours seul avec lui. Il dut constaté avec stupéfaction que j'étais aussi avancé en théorie et en exercice que les autres et, la semaine suivante, j'étais incorporé au peloton des élèves caporaux de la compagnie, au nombre d'une quinzaine environ. Je tins ma place comme tout le monde, si bien même que je remportais toujours les meilleures notes et, qu'au bout d'un mois, j'étais parmi les premiers en tous exercices. Ce fut à ce moment qu'on commença les tirs réels au fusil Lebel. Jusqu'alors on s'était simplement exercé au tir réduit, avec les vieux fusils modèle chassepot 1874. Cela devenait sérieux avec les vrais fusils, les vraies balles et les vraies distances de combat.
Le champ de tir du régiment se trouvait à environ trois kilomètres du quartier, de l'autre côté du village d'Ecrouves qu'on devait traverser en partie, dans le fond d'une vallée très encaissée entre deux collines aux pentes abruptes et boisées. On arriva donc sur la position au jour fixé pour le tour de notre compagnie et on commença à prendre toutes les dispositions requises, car il s'agissait d'un exercice d'une très haute importance, auquel capitaines et colonel donnaient une première place dans l'instruction des hommes. Les recrues de l'année, comme moi-même n'avaient pas encore fait de ces tirs réels. Après bien des recommandations, on fit commencer le feu. Les tireurs, ce premier jour, devaient tirer debout, six cartouches à deux cents mètres. Le caporal de chaque escouade était chargé de marquer soigneusement les points obtenus par chaque tireur, indiqués sous les cibles par des drapeaux rouges agités ou non. Ainsi, le drapeau rouge sorti en travers de la cible et immobile voulait dire zéro, la cible n'avait pas été touchée ou la balle avait touché en dehors des cercles concentriques qu'il fallait atteindre. Le drapeau agité verticalement voulait dire un point, c'est-à-dire que la balle avait frappé dans la couronne extérieure inscrite sur la cible, formée par la circonférence externe et celle, interne, qui limitait le point noir central. Lorsque la balle avait touché ce point central, le drapeau s'agitait à droite et à gauche plusieurs fois. C'était le "rigodon". Pour mon premier tir, je fis un coup de maître: 6 balles, 12 points, c'est-à- dire que j'avais touché le point noir avec chacune de mes balles. A l'annonce de ce résultat, faite obligatoirement à haute voix, je fus immédiatement emmené près de mon capitaine qui me félicita chaudement. J'ai été, ce jour-là, le seul de la compagnie qui obtint ce magnifique résultat, y compris les gradés. Du coup, je devins le phénomène reconnu de tous: ce que j'étais déjà pour beaucoup. Cette année-là, je fus un des meilleurs tireurs du régiment. Je remportai un prix de tir et j'eux droit au port du cor de chasse en or sur le haut de la manche gauche de la tunique.
Oui, je dis que j'étais considéré par beaucoup comme un phénomène parce que ce fut l'épithète dont un de mes camarades se servit un jour pour me féliciter. Ce camarade, un excellent garçon, Gaspard était son nom, ne tarissait pas d'admiration sincère envers moi, envers mes facilités de surmonter toutes les difficultés, de me mettre rapidement au courant de tout. Et c'était vrai que j'avais ces aptitudes qui me permettaient d'être toujours dans les premiers en toutes choses et, en plus, d'être un parfait débrouillard au bureau du sergent-major où j'étais employé en dehors des heures d'exercices. A cela, par exemple, je n'avais pas beaucoup de mérite puisque c'était mon métier original, d'être comptable. Et la comptabilité que j'étais habitué à faire à la Banque Thomas était bien autrement ardue et compliquée que la simple tenue des écritures d'une compagnie d'infanterie. C'est parce que je me jouais avec une grande désinvolture de cette besogne enfantine que mes camarades m'appelaient phénomène. En réalité, il n'y avait rien de bien sorcier. Cependant, celui qui profitait le plus de mes petits talents, c'était le sergent fourrier de la compagnie, qui s'en remettait entièrement à moi pour exécuter sa besogne personnelle.
Il est juste de dire qu'il n'était pas ingrat. De famille aisée, il avait toujours des fonds à volonté et très souvent, il m'emmenait au mess de sous-officiers prendre des consommations variées. D'autres fois, lorsqu'il fallait veiller assez tard, il envoyait au bureau quelques litres de vin chaud qu'on se partageait avec l'ami Gaspard et le caporal adjoint. Souvent aussi je sortais en ville avec l'ami Gaspard et un ou deux autres camarades, qui, tous, étant de famille riche ou aisée, m'emmenaient avec eux dîner à l'hôtel.
En réalité, j'ai passé là les six premiers mois de mon expérience militaire d'une façon très agréable et très intéressante. Tout était nouveau pour moi. J'avais le stimulant nécessaire pour mettre en oeuvre toutes mes facultés et le milieu me plaisait vraiment.J'aimais sortir en ville avec les bons camarades que je m'étais faits, ou bien seul, comme autrefois, à me promener dans les environs qu'on parcourait pourtant tant et plus pendant les nombreuses marches auxquelles on nous entraînait.
C'est que nous formions, à Toul, la 39ème Division qui comprenait quatre régiments présents dans cette même garnison: le mien, les 156ème, puis le 160ème, voisin de baraquement; en face, sur un autre plateau à deux mille mètres environ à vol d'oiseau, se trouvait le 153ème, sur le plateau de Justice; enfin, en ville même logeait le 146ème. Cette division s'intitulait la division d'acier, par opposition avec la fameuse division de Nancy, qu'on appelait la division de fer et qui comprenait alors les 26ème, 37ème, 69ème et 79ème régiments d'infanterie. Il y avait rivalité entre ces deux divisions du 20ème Corps d'Armée et chacune tenait sa réputation à honneur. Cette réputation n'était pas une fiction, car, pendant la dernière guerre, le 20ème Corps s'est distingué en tous temps de façon particulière. Ses régiments portent tous la fourragère rouge.
Pendant cette période, j'avais été souvent en permission chez mes parents. De Toul à Longwy il n'y a pas 150 kilomètres et j'avais des permis de circulation gratuits sur le chemin de fer grâce à mon père qui y avait droit. J'étais naturellement fier de me montrer aux camarades dans mon uniforme qui m'allait très bien, paraît-il. Cela faisait une petite diversion.
Arriva l'époque de l'examen général des Elèves caporaux du régiment. Cet examen se passa devant une commission d'une dizaine d'officiers désignés par le colonel, sous la présidence d'un Chef de Bataillon. Je passai comme tous les autres à mon tour, tant pour la théorie que pour la pratique du commandement sous les armes, soit en maniement d'armes, soit en service en campagne. J'ai eu l'impression de m'en être bien tiré. En effet, le 7 Septembre, c'est-à-dire 5 jours après mes six mois réglementaires accomplis, un ordre du régiment paraît indiquant d'une part le classement général des Elèves caporaux, dans lequel je figurais avec le numéro 2 sur 135 Elèves Caporaux, et, d'autre part, la nomination au grade de caporal des trois premiers, dont je faisais partie.
J'avoue que j'ai été surpris de cette nomination si rapide, car je ne m'y attendais qu'après le départ de la classe, c'est-à-dire vers le 1er Octobre? Ma surprise a été d'autant plus grande que je devais changer de compagnie, à mon grand regret et à celui du Capitaine Demange qui aurait voulu me garder avec lui. Rien à faire. Il a fallu s'exécuter et je suis passé en qualité de Caporal à la 4ème Compagnie du même Bataillon, le 3ème, commandée par le Capitaine Bérard. Celui-ci me reçut très gentiment lorsque j'allai me présenter à lui. Je n'avais pas perdu au change; mais, voilà, je tombais dans une compagnie où je ne connaissais personne, pas un gradé, pas un homme et il fallait partir pour les grandes manoeuvres trois jours après. J'eus juste le temps de me faire habiller et équiper pour faire partie de ce grand départ qui devait durer une quinzaine de jours. Tant pis, je fis de mon mieux et ça ne marcha pas mal du tout.
Ces manoeuvres étaient très intéressantes. Cette vie en plein air me plaisait particulièrement, avec ses bivouacs pour la soupe du matin, ses cantonnements toujours nouveaux, les manoeuvres par elles-mêmes, Corps d'Armée contre Corps d'Armée, le 20ème Corps contre le 6ème Corps de Châlons. Cette année-là, les manoeuvres se firent sur les confins de la Haute-Marne, des Vosges, de Meurthe-et-Moselle et de la Meuse, dans un pays très heurté de collines, vallées, ravins, forêt, rivières, villages, friches et cultures. J'aurais rapporté de ces quinze jours une excellente impression si un incident ridicule n'était venu assombrir complètement la sérénité qui avait été mienne jusque-là.
Nous étions au cantonnement de Domrémy, la patrie de Jeanne d'Arc, pas très loin de Neufchâteau. Mon escouade, avec les trois autres du peloton, c'est-à-dire la moitié de la Compagnie, se trouvait cantonnée dans une grande grange, très spacieuse, dont les greniers regorgeaient de paille et de foin. La journée terminée, chacun grimpe dans les greniers et se fait une couche à sa fantaisie dans ces litières épaisses, moelleuses, odorantes, sans aucun ordre. Nous étions là-haut une soixantaine de types, répartis un peu partout et individuellement. Cela c'est passé là ce soir-là, comme ça se passait tous les soirs partout. Mais, ce qui ne se passait pas ailleurs, c'est que, bien malencontreusement, une chambre se trouvait en dessous d'une partie du grenier, et, dans cette chambre logeait justement le Lieutenant commandant ce peloton. Personne ne savait rien. Du reste, personne n'avait à s'en préoccuper.
Seulement, voilà!
Pendant la nuit, comme pendant toutes les nuits, des types ont éprouvé le besoin d'uriner et, sans vouloir prendre la peine de se lever et d'aller dehors, ce qui du reste, eût été bien difficile et bien dangereux, urinèrent là où ils se trouvaient. Et, malheureusement, il y eut des ruissellements qui vinrent souiller les vêtements du Lieutenant qui logeait en dessous. Celui-ci en s'apercevant des dégâts le lendemain matin lorsqu'il voulut s'habiller, devint furieux et voulut sanctionner pareille injure. Il arriva dans la grange comme furieux, monta l'échelle conduisant au grenier et le premier gradé qu'il aperçut fut le bon, fut celui qu'il chargea de tous les péchés d'Israël. Et ce pauvre bougre de gradé qui n'en pouvait mais, c'était moi- même, le caporal Georges Hubin, qui reçut, comme récompense des exploits anonymes, huit beaux jours de salle de police. Ah! vraiment, cela m'a abasourdi. J'en ai eu, comme on dit "gros sur la patate" ce jour-là, et les jours suivants. Ce beau coup-là a déterminé chez moi une réaction profonde. Je n'ai pu digérer cette injustice que je considérais comme monstrueuse, alors que, les autres, cela les faisait rigoler. "Que veux-tu, me disait-on, c'est le métier militaire qui veut ça. Faut pas t'en faire. Faut pas chercher à comprendre. T'as encaissé, c'est tombé sur toi comme ça aurait pu tomber sur un autre. Personne ne peut être coupable chez les gradés. Mais il en faut un quand même. Tu as été celui-là? Tant pis, mon pauvre vieux, incline-toi! "
Eh! bien, je n'ai pas pu m'incliner.
Oh! évidemment, je n'ai pas cherché à me faire enlever cette punition imméritée. Je savais que c'était peine perdue. Mais, en moi-même, la révolte ne s'est pas éteinte. Elle a couvé longtemps, toujours présente quoiqu'assoupie et m'a fait prendre en dégoût ce métier militaire tel qu'il venait de m'apparaître, ou plutôt tel qu'il était, mais que je n'avais pas encore réalisé tel. En effet, jusque là, je n'avais pas eu le temps ni le besoin d'y réfléchir. J'y étais venu pour me tirer de l'encroûtement de mon insipide vie de bureau et j'avais trouvé jusqu'alors tellement de nouveauté, tellement d'activité, que les mois avaient coulé avec une très grande rapidité. Mais, à partir de ces manoeuvres, tout a changé. Cette punition m'a fait regarder les choses d'un autre oeil. Les manoeuvres se sont terminées, les hommes de la classe ont été libérés et j'ai été nommé Caporal adjoint au fourrier, qui s'appelait Risbourg, c'est-à-dire que je devenais secrétaire au bureau du sergent-major et de la Compagnie.
C'était un emploi de tout repos et, pour moi, très en rapport avec mes moyens. Mon service ne me préoccupait pas le moins du monde, car j'étais fort au-dessus de ses nécessités. Mais le démon de la bougeotte me reprit avec une violence inouïe. je me voyais avec horreur enfermé dans ce métier, avec beaucoup moins de liberté que dans mon bureau de la Banque, au milieu de gens rustres, mal éduqués, mal embouchés. Je me voyais la nécessité de passer tout mon temps, 3 ans et 6 mois encore à faire, dans ce stupide métier de Caporal ou de sous-officier que je serais un jour, à répéter, tous les ans, les mêmes gestes, les mêmes commandements, environné de chefs rudes, rugueux, méchants même et bêtes, et bêtes! Non, ce n'était pas ce métier-là que je voulais, c'était le métier de guerrier, de militaire en campagne, faisant quelque chose de réel. Et j'étais reparti avec mon armée d'Afrique, mes Zouaves, et, surtout, la mer, les voyages. Un tumulte effrayant se déroulait dans mon esprit sans cesse en mouvement sur ce sujet. Extérieurement, on ne pouvait rien remarquer, car j'ai toujours eu la faculté non de dissimuler, mais de ne pas manifester extérieurement les sentiments qui peuvent m'agiter. J'étais doué d'une bonne dose d'impassibilité qui me permettait de ne jamais tressaillir même devant de grands dangers. Au contraire, plus les dangers étaient grands, plus mon impassibilité devenait grande également. De même, devant de brusques surprises, agréables ou non, je ne marquais pas le coup. Donc, de mes tumultes intérieurs, rien ne paraissait et je n'avais pas de confident. Je n'en cherchais pas, je savais que je ne serais pas compris. J'ai rarement trouvé un caractère similaire du mien, sauf à la Légion où il en existe en quantité.
Alors, la période qui suivit ces manoeuvres fut une sombre période pour moi, sombre à cause de cet état mental qui était réellement pénible et des conséquences qui en ont découlé. Je serais plutôt tenté de les passer sous silence, tellement leur souvenir est encore amer.
Mais je ne veux pas les escamoter. Du moment que j'ai commencé de pondre ces mémoires, je ne dois rien laisser dans l'ombre. Autrement ce ne serait d'abord pas sincère, ensuite, on ne comprendrait pas bien comment la suite a pu se produire. Il manquerait des chaînons à la chaîne.
Voilà donc que j'étais repris par mon désir effréné d'espace, de large; et j'étais encagé dans une cage aux barreaux solides, dont l'évasion est redoutable Ce n'était pas un motif suffisant pour balayer net mes projets de fuite. Au contraire, ces obstacles sérieux ne faisaient que les stimuler bien davantage. C'est alors que je montai dans mon crâne de piaf une romanesque affaire qui devait me permettre de prendre le chemin de la grande aventure. J'avais conçu le mirifique projet d'aller au Havre, faire connaissance avec la mer et m'embaucher à bord d'un bateau étranger quelconque, de préférence un trois-mâts voilier, qui irait dans les mer du sud. Dans ce projet entraient certainement beaucoup de réminiscences de mes lectures favorites. Puisque les héros de mes livres réussissaient, il n'y avait aucune raison pour que je ne réussisse point, moi aussi. Et, ma foi, il s'en est fallu d'un cheveu pour que cette première tentative réussisse parfaitement. Je ne sais pas du tout ce qu'elle aurait donné par la suite, puisque ça n'a pas eu lieu, mais ça a été moins cinq.
Voici l'affaire.
Un peu avant l'arrivée des recrues, j'ai demandé et obtenu une permission de huit jours, à passer à Longwy et à Paris. A Longwy, c'était chez mes parents; à Paris, c'était pour aller soi-disant rendre visite au bon camarade Dobin qui partait en permission en même temps que moi mais qui, bien entendu, pas plus que quiconque, ne soupçonnait mes projets secrets. Me voilà arrivé chez nous bien naturellement. Au bout de trois jours, je prends le train pour Paris, comme convenu. je passe chez Robin où j'apporte la déconvenue. On attendait le petit caporal Hubin pour quelques jours et on voit arriver un jeune homme en civil, qui ne peut rester que quelques heures, dit-il. Oui, je m'étais habillé en civil, avec mon ancien costume qui ne m'allait plus du tout. Il était devenu étriqué parce que je m'étais étoffé passablement.
Je ne reste donc avec Robin que quelques heures et, le soir, je prends le train pour le Havre, bravement.
Nuit dans un compartiment de chemin de fer avec, dans le crâne, tout un monde remuant de pensées diverses. Je connaissais parfaitement la gravité de la chose que j'accomplissais si froidement. Je savais le chagrin que mes parents allaient en avoir. je savais que serais porté déserteur de l'armée française et que je ne pourrais plus rentrer dans mon pays sans courir le risque d'être appréhendé, mis en prison, et, ensuite, obligé quand même de terminer mon temps d'engagement, comme simple soldat jusqu'au bout. J'en avais parfaitement conscience. Mais c'était un excitant de plus. Je me sentais de taille mentale, morale, à affronter ces périls certains. Je me sentais également de taille à affronter les autres, les inconnus dont je peuplais la route que j'allais prendre, que je suivais même, puisque je roulais vers ce destin que je ne meublais pas de douces illusions.
Arrivée au Havre, le matin, au petit jour tout gris de 7 heures et demie en Novembre, par un temps bouché, avec pluie, vent, tempête.
Dès la gare, mauvaise impression.
A cette époque-là, la gare était entourée de petits caboulots tout noirs, enfumés, dans lesquels s'agitaient constamment un monde de portefaix, rouliers, rôdeurs, flâneurs, clochards, ouvriers, facteurs et autres gens qui venaient prendre leur petit "café- calva", c'est-à-dire une tasse d'un mélange de café clair et d'eau-de-vie de cidre. Avec le petit ballot de linge de corps que je m'étais confectionné, j'entre dans un de ces bars, comme tout le monde et je bois aussi un "café- calva". Mais je n'ai osé parler à personne de mes désirs, de mes projets. Je pris le parti de me débrouiller seul. D'abord, voir la mer et les bateaux, les grands vapeurs qui font le service du Havre à New-york, et, surtout, les majestueux voiliers dont la haute mâture devait être, à mon sens, le lieu rêvé pour rêver. Oui, attendons un peu.
A l'aventure, je sors dans les rues et je me dirige, au jugé, dans la direction où je situais la mer. J'étais dans la bonne direction. Sans me presser pourtant, je savourais ce moment tant attendu où j'allais prendre contact avec l'immensité salée. Eh! bien, ce fut une complète désillusion. J'arrivai bien en effet, au bout de la ville, à l'entrée extérieure du port, là où une jetée permettait d'aller jusqu'au môle supportant un des phares de position. Et je me trouvai devant un spectacle grandiose, sauvage, mais déconcertant pour moi à ce moment. Je comptais si bien m"extasier devant une belle nappe bleue ou verte, suffisamment agitée pour lui donner apparence de vie, et permettant à la vue d'aller jusqu'à fin d'horizon, en y découvrant les innombrables voiles des pêcheurs, survolant les flots comme le feraient de gigantesques mouettes.
Et pas du tout. Ce n'était pas du tout ce spectacle-là que j'avais sous les yeux entre ouverts. Il faisait, je l'ai dit, un temps bouché. Dans la ville, ça ne paraissait pas trop, malgré la pluie qui tombait. Mais, là-bas, sur la jetée faite de forêt de madriers debout, obliques, horizontaux, entre lesquels la mer avait libre passage, c'était effarant. Les nuages épais, noirs, avaient l'air de traîner sur l'eau, tellement ils étaient bas. La pluie incessante était fouettée par un vent si violent qu'il fallut que je tienne fortement mon chapeau d'une main, et garde les yeux mi- fermés. Quant à la mer qui grondait autour de moi, sous moi, partout, elle était dans une belle furie. D'énormes vagues jaunes accouraient du large qui se confondait avec les nuages et venaient se briser avec un épouvantable fracas sur le môle en pierres, au bout de l'estacade qui me supportait. J'ai dû m'arrêter presqu'au commencement de celle-ci, ahuri, désorienté, désappointé. Je me souviens bien du mouvement de désenchantement qui s'est emparé de moi. Mon enthousiasme était tombé, à plat. Cette mer-là était une menteuse. Ce n'était pas la mienne. C'était une mer pour gens du Nord et des glaces. je ne l'aimais plus. Non, cette mer-là ne m'attirait plus.
Cependant, je ne voulais pas rester sur cette mauvaise impression. Je devais voir, avant de renoncer à mon projet, les navires qui devaient y voguer, sur cette mer. Peut-être leur allait-elle dissiper le malaise qui s'était emparé de mon âme. Je rentrai donc en ville et pénétrai, un peu après, dans les bassins du port où, en effet, de nombreux navires de toutes formes et de tous tonnages étaient à quai. Je me promenai consciencieusement dans le vaste port au moins quatre heures sans désemparer. Je me rassasiai de la vue de tous ces types de vaisseaux. Je visitai un paquebot à vapeur pour passagers. Cela m'aurait plu, de faire une traversée dans une des confortables cabines que j'y avais admirées. Mais je ne m'attachai pas à cette simple réflexion; je savais qu'elle ne reposait sur rien.
J'allai rôder lentement le long des grands voiliers trois-mâts en essayant de me soûler de leur vue et, ainsi, de me décider à tenter quand même l'aventure. Mais non, je n'ai pas pu. Là aussi, ce fut une désillusion. Le temps y était certainement pour une bonne part, car je ne pouvais les voir sous leurs avantages. Mais quand même, ce n'était pas ça. Tous me paraissaient sales, mal tenus, en désordre partout. Les voiles mi pendantes brinquebalaient au vent, sans soin; les poulies grinçaient lugubrement. Les matelots à bord étaient, eux aussi, contraires à ce qu'ils auraient dû être à mon goût. Alors que je croyais voir un béret sur la tête, je voyais des espèces de clochards habillés de loques misérables, une coiffure innommable, de vieux chiffons en guise de ceinture et qui mangeaient salement du pain avec des mains noires de crasse, en buvant gloutonnement à même une espèce d'arrosoir sans pomme.
Mon aventure s'est arrêtée là.
Je n'ai pas eu le courage d'aller plus avant. Je suis pourtant revenu rôder plusieurs fois au bord du plus beau trois-mâts de la bande, qui me plaisait par lui-même et, surtout, par sa destination. Il faisait le voyage de la Jamaïque, avec du rhum pour l'Europe et des ballots de toutes sortes pour les Antilles. C'était un belge, justement, d'Anvers.
Malgré ma bonne volonté, la séduction n'a pas opéré et j'ai dû renoncer définitivement. J'en aurais pleuré, de rage, de déception, de mécontentement de moi-même. C'est peut-être cette dernière considération qui m'a été le plus sensible.
Abandonnant tout de mon si beau projet que je voyais échouer là, à mes pieds, devant moi, je pris la résolution de rentrer tout simplement, bien penaud vis-à-vis de moi-même, mais la face intacte vis-à-vis des autres qui ne savaient rien. heureusement! Ainsi, pour une question d'atmosphère, mon destin a été dirigé autrement. Ma permission terminée, je suis revenu prendre ma place de caporal secrétaire comme devant, mais pas plus fier pour ça, et ayant plus que jamais la hantise de la liberté. Je devais attendre une occasion propice.
Cette occasion ne manqua pas de venir se présenter sur ma route, car, étant voué aux aventures, je les attire, on dirait, ces occasions, que j'attends sans les chercher et que je ne rate pas, quoiqu'il arrive.
Il y avait à la compagnie deux caporaux parisiens: Laroche et Lougard, dont le bagout me plaisait ainsi que les théories socialistes qui se répandaient de plus en plus. Les massacres ordonnés par le vieux Clémenceau n'ont pas éteint le mouvement de fraternité socialiste, au contraire, puisque, maintenant surtout, en 1937, nous sommes gouvernés par le Front Populaire. Mais, en ce temps-là, Décembre 1893 - Janvier 1894, le peuple, c'est-à-dire les gens de modeste condition, qui n'ont que le travail de leurs bras pour vivre et faire vivre leurs familles, commençait à trouver son sort trop lamentable et émettait des idées sur les réformes les plus urgentes et les plus élémentaires à accomplir.
Moi, fils du peuple, sachant parfaitement ce que c'était que la pauvreté et même la gêne, le travail assidu si peu rémunéré, la barrière imposée par ces modestes conditions vis-à-vis des meilleures situations, je partageais leurs idées à ce sujet entièrement. Seulement, ce que je ne savais pas et que je n'ai su que bien plus tard, trop tard, c'est que, si Laroche était sincère, il n'était pas un véritable ouvrier: c'était un gars de mauvaise vie, souteneur à l'occasion, et qui, à Toul même, exploitait une femme dans une maison publique. Cela, que j'ignorais totalement, a failli me coûter très cher. Oui, car ce Lougard avait des théories sur la liberté qui ressemblaient aux miennes, apparemment du moins. Les miennes étaient pures, pleines d'idéal et d'aventures héroïques, tandis que les siennes avaient une toute autre base, un autre but. Encore une fois, je ne le savais pas et j'étais alors bien trop jeune pour le discerner. Je n'avais pas encore assez vécu pour cela. Il s'ensuivit que, peu à peu, un projet s'élabora entre nous deux pour nous lancer vers la dite liberté, en désertant tout simplement. Oui, rien que cela. Le pire, c'est que nous l'avons exécuté, et le merveilleux, c'est que je m'en suis tiré à très bon compte et, justement, provoqué ainsi mon départ pour les vraies aventures, honnêtes, légales, protégées et avantageuses. Mais, n'anticipons pas.
Or donc, un beau jour qui était un Dimanche d'hiver, Février probablement, nous partîmes de la caserne comme deux braves caporaux inoffensifs qui vont faire un tour en ville. Sous nos vêtements militaires, nous avions chacun une tenue civile, composée d'un paletot et d'un pantalon qui provenaient de la garde-robe des ordonnances des officiers. Nous avions résolu de nous rendre à Metz. Il y a une trotte. Nous prîmes donc la route nationale qui nous amena, harassés, à Pompey, à la nuit faite, vers, les 5 heures 1/2. Là, trop fatigués pour continuer à pied, nous avons pris un train qui nous a déposés à Pont-à-Mousson, une demi-heure plus tard.
Fiers comme d'honnêtes jeunes gens, nous sommes allés nous restaurer dans un caboulot que je connaissais bien et, une fois lestés, à peu près à 8 heures du soir, nous nous sommes franchement dirigés vers Metz en franchissant la Moselle. La nuit était très froide et très belle. Pas un seul nuage pour cacher les étoiles qui scintillaient toutes au fond du ciel pur et sombre. Nous faisions de la route. A un moment donné, arrivant sur une hauteur, nous apercevons au loin les lueurs de la ville de Metz. Nous étions dans le bon chemin et près d'arriver. Un peu plus loin, nous atteignons le poste frontière. Personne ne nous a rencontrés. Pas un chat, même pas un simple douanier. A cent mètres environ de ce poteau- frontière, nous nous sommes dépouillés de notre uniforme que nous avons enroulé convenablement, serré de notre ceinture, garni de sa baïonnette et nous avons déposé ces deux petits ballots sur un talus, bien en vue de la route, afin qu'on les fasse parvenir à notre régiment. Nous étions déserteurs en pays étranger. Ça a été simple comme tout.
Personne sur la route jusqu'à Metz où nous entrons avant le jour, sans que qui que ce fut nous ait demandé quoique ce soit. Mais arrivés là, nous étions bien embarrassés de notre personne. Notre programme s'arrêtait là. Moi, j'avais toujours dans l'idée de remonter ensuite sur la Belgique, d'y atteindre Anvers et là, de m'embarquer pour le Congo. C'était mon idée. Il fallait la mettre à exécution.
Celle de Lougard ne cadrait plus du tout avec la mienne. Il voulait, lui, rentrer à Paris, en se disant Lorrain annexé. Il se chargeait, disait-il, de se trouver un état civil. Il connaissait des femmes....etc..Je n'ai pas bien compris son affaire, mais je comprenais que nous n'étions pas sur la même route. Il y avait beaucoup de louche sur la sienne.
Cependant, dans la matinée, nous sommes allés spontanément nous déclarer à la police, où on prit tous les renseignements voulus et on nous laissa libres. Nous avions eu la pensée, avant d'aller à la police, décrire une longue lettre au camarade Laroche, resté à Toul, car, quoiqu'il y ait été sympathique, il n'avait pas voulu être de notre partie. Ce fut cette bienheureuse lettre qui nous permit de nous sauver de ce guêpier. Le vaguemestre, se doutant de quelque chose en remettant la lettre le mardi matin à Laroche, car notre disparition faisait du bruit dans le régiment, lui demanda à brûle-pourpoint: "C'est de nos gaillards, hein! Remettez-moi cette lettre, elle intéresse le Colonel". Ce fut par ce canal que le mardi au matin, 2ème jour de notre manquement à l'appel, le capitaine Bérard alla immédiatement informer le colonel de l'endroit où nous nous trouvions.
Sans perdre de temps, il télégraphia à mon père à Longwy, l'engageant à aller me chercher le plus vite possible à Metz, où je risquais d'être considéré comme déserteur et de passer en conseil de guerre. Ce fut là le plus pénible, d'avoir mis mes parents dans cette vilaine affaire, de cette façon si lamentable. Mon père et ma mère n'hésitèrent pas. Ils partirent ensemble et, le mercredi au matin, de très bonne heure puisque nous étions encore couchés dans la chambre que nous avions louée pour la nuit, un policier entra et, derrière lui, je vis mon père et ma mère, éplorés, avec leur pauvre figure désolée. Quel coup je ressentis au coeur! Eh! bien, têtu comme une vieille mule, je ne voulais rien savoir pour les suivre. Ils me prirent par la douceur et s'assirent dans la chambre, sans plus dire un mot. Mon père avait sa mine tirée des mauvais jours et ma mère pleurait silencieusement.
Je ne pus tenir à ce spectacle bien longtemps.
Ils ont agi là avec une science merveilleuse de mon caractère en ne me brusquant pas, et en allant même jusqu'à prendre une part de cette misère sur eux, s'accusant de ne m'avoir pas laissé partir pour l'Afrique comme je le désirais tant. Si bien que, à la fin, attendri, je me suis levé et j'ai consenti à me rendre à la saine raison. Je les ai suivis, laissant à Lougard le soin de se débrouiller de son côté. Il rentra quelques heures après moi au quartier, du reste.
Alors, tous trois, mon père, ma mère et moi, avons pris le train pour Toul. Ma mère resta à la gare et mon père vint me reconduire jusqu'au quartier où il me remit entre les mains de l'adjudant de semaine et où il me quitta en m'embrassant. Nous avions tous deux les larmes aux yeux. Je fus conduit à ma chambre où je pris mes vêtements réglementaires, revêtus de la blouse et du pantalon de treillis, et on m'enferma dans les locaux disciplinaires, comme ça me revenait de droit, en attendant la décision du Colonel à mon sujet. On était au mercredi après-midi. Donc il n'y avait pas de désertion, puisque les trois jours n'étaient pas écoulés et que personne ne m'avait arrêté nulle part, étant donné que je rentrais spontanément et volontairement au quartier.
J'ai revécu bien souvent cet épisode de mon existence, toujours avec le même serrement de coeur à la pensée de la peine militaire que j'avais encourue. En élaborant mon plan de fuite et en l'exécutant, je savais fort bien que je m'exposais à un dur châtiment si j'échouais. mais je ne me le représentais pas dans sa réalité. Et puis, je ne devais pas échouer. Mais, par la suite, lorsque j'ai mieux connu la vie réelle, la vraie vie militaire avec ses lois et disciplines, ses peines sévères que j'ai vu appliquer maintes et maintes fois, dont j'ai vu les misérables victimes, j'ai frémi plus d'une fois en songeant à ce que j'aurais pu devenir. Quoiqu'il en soit, ma jeunesse, ma conduite passée, ma valeur personnelle ont plaidé largement en ma faveur, car je n'ai reçu qu'une punition en somme bénigne relativement à la faute commise: en tout et pour tout, on m'a infligé 20 jours de prison ordinaire, dont la moitié à faire effectivement et l'autre moitié à passer à l'instruction des recrues.
A cette époque, cela m'a paru très dur. Etre en prison me semblait être une déchéance profonde; il me semblait que tous les camarades allaient s'écarter de moi comme d'un pestiféré, que j'allais être mis au ban du régiment, de la société. Exagération de la jeunesse, en tout et pour tout. En réalité, cette punition était tout à fait légère et, contrairement à ce que je croyais, mes camarades ont été encore plus gentils pour moi.
- Dans toute cette affaire, me disaient-ils, tu perds tout simplement 6 mois de grade de sergent. Si tu n'avais pas fait cette gaffe idiote, tu aurais été nommé sous-officier au moi de Mars (1894) Maintenant, tu ne le seras plus qu'en Septembre, voilà tout. Tu vois, ce n'est pas une affaire, et ça ne te retardera même pas pour St-Maixent.
Et c'était bien vrai que je m'en tirais à très bon compte.
Mais le diable du vagabondage que j'avais inclus dans ma chair ne me lâchait pas pour cela. Au contraire, il était plus excité que jamais par la vie insipide qu'il fallait mener, en faisant faire, inlassablement, des exercices à des recrues bornées, malhabiles et dans le fond, j'menfoutistes. On était donc obligé d'aboyer constamment après ces escouades de guignols mous que les cris répétés seuls arrivaient à dégourdir quelque peu. Et ce devait être ainsi toujours. Quand je serais sergent, j'aurais la même existence, peut-être encore moins intéressante, quoiqu'avec de l'or sur la manche et la jugulaire au képi. Puis, plus tard, en admettant Saint-Maixent et ma nomination d'officier, ce serait encore pareil, mais de plus en plus insipide, puisque les officiers ne faisaient rien que d'apparaître de temps en temps au quartier, d'y traîner leur sabre, fumant des cigarettes, les mains soigneusement gantées, et d'y attendre, avec un air excédé, l'heure de s'en aller chez eux pour n'y rien faire non plus. Et comme ça toute la vie, à Toul ou à Mammers ou à Carpentras! C'était une réelle épouvante qui m'étreignait lorsque j'envisageais l'existence de ces gens-là et que je me voyais parti sur la même route.
Alors, le cafard, j'ai su à la Légion que ça s'appelait ainsi me prenait, et j'étais réellement malheureux. Aussi, ai-je présenté plusieurs fois à mon capitaine ma demande de changement de corps; avec remise volontaire de mes galons de caporal, pour pouvoir aborder l'armée d'Afrique. J'en tenais absolument pour cette destination.
Pourquoi pas l'Infanterie de Marine?
C'était pourtant un Corps qui fournissait des contingents de fantassins dans toutes nos colonies; on y voyageait souvent et très bien même. Mais non, ce n'était pas cela que je voulais, c'était l'Afrique. J'y étais attiré par une force inexplicable mais certaine et invincible. Encore à l'heure actuelle, bien que mon désir d'y retourner ne soit plus aussi impérieux, il est tout aussi vivace et l'enchantement de cette Afrique pourtant bien connue de moi maintenant opère toujours sur moi. On peut juger par là de ce que cela devait être à cette époque.
Mes demandes successives étaient rejetées par mon capitaine, non pas par taquinerie, mais parce que pour lui, je devais rester avec lui, dans sa Compagnie. Il voulait veiller sur moi et me conduire à l'école de Saint- Maixent où, me disait-il, j'avais ma place toute marquée. C'est étonnant ce que j'ai pu trouver de prosélytes sur ma route pour vouloir m'envoyer à tout prix dans cette fabrique d'officiers, où tant de gens désespèrent de ne jamais pouvoir entrer, pour en sortir avec de belles épaulettes d'or, et j'ai toujours eu répugnance d'aller, justement pour ne pas en sortir en cette qualité d'esclave doré sur tranches, dont je ne voulais à aucun prix. Il y a des gens bizarres. En l'occurrence, où était la bizarrerie? De mon côté, assurément puisque je montrais un caractère de non-conformiste à tous crins, au milieu de ces innombrables moutons bêlant la pâtée la plus copieuse en tournant en rond dans les mêmes pâturages. Cela ne fait rien. Bizarre ou non, j'étais ainsi et, je le crains bien, je le suis encore. Est-ce un mal? Est-ce un bien? I don't know, comme dirait l'Anglais de la troupe. Marchons de l'avant.
Je disais donc que, du côté de mon capitaine, qui n'agissait que dans mon intérêt compris à sa façon à lui-même, je ne pouvais rien espérer pour m'évader légalement de cette vie pesante. Alors, n'y tenant plus je pris une décision ferme et antiréglementaire. Je commettais encore une faute contre la discipline, mais ce n'était pas une faute bien grave. Tout ce que je risquais était de recevoir une punition de quelques jours de salle de police et de voir ma requête refusée, ce qui ne changerait rien,puisque c'était à cause de ce refus même que je tentais la démarche.
J'allai donc un beau soir, vers six heures, trouver mon Colonel chez lui, à son domicile particulier, dans la ville de Toul. Il fallait vraiment que ce diable me menant ait une grande puissance pour me faire faire cette démarche d'une hardiesse extrême. Et puis, j'avais foi en mon étoile et je voulais mettre en pratique ce vieux dicton populaire qui dit qu'il vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints.
Du reste, j'avais déjà pris contact avec mon Colonel, le Colonel Parisot, originaire de Pont-à-Mousson, après mon aventure de Metz, et il avait été très simple et très bienveillant envers moi.
C'était un dimanche soir; je revenais d'une permission de 24 heures passée à Longwy chez mes parents et j'étais comme d'habitude dans un compartiment de seconde classe. A l'arrêt de Pont-à-Mousson, monte un Monsieur très chic que je reconnais immédiatement pour être le Colonel Parisot de mon régiment. D'un geste prompt, je me lève et salue dignement mon grand chef en civil, qui me répond gracieusement par un sourire et un beau coup de chapeau. Bien entendu, je me remets dans mon coin en observant le plus complet mutisme. Mais le Colonel se mit à parler tout familièrement s'informant d'où je venais, qui j'étais, de quelle Compagnie je faisais partie- "Ah! oui, capitaine Bérard, me dit-il. Eh! bien, mon jeune ami, êtes-vous remis de vos émotions? Vous plaisez-vous au régiment?...."Puis, d'une chose à l'autre, il en vint même à me dire, comme si j'étais pour lui un interlocuteur de son monde et de son rang..." Moi, je viens de passer la journée avec ma vieille mère à Pont-à-Mousson, et je rentre ce soir à cause de notre grande marche de demain". C'était vrai, une longue marche était prescrite pour le lendemain, avec sac complet, bagage de guerre et tout le fourbi. Voilà donc comment le hasard m'avait déjà mis en contact avec le Colonel Parisot, ce qui m'enhardissait à aller le trouver à son domicile, en donnant un coup de pied au protocole militaire.
J'arrivai donc chez lui vers les 6 heures du soir et son ordonnance me fit entrer dans une petite pièce d'attente, près de la porte d'entrée, en me demandant mon nom et le motif de ma visite.
- Caporal Hubin, de la 4ème Compagnie du 3ème Bataillon, affaire personnelle.
- Bien, attendez-là.
- Quelques minutes après, le Colonel arriva, en petite tenue, plutôt négligé, même, la figure bienveillante.
- Ah! c'est vous, jeune homme, me dit-il en me rendant mon salut. Qu'y a-t-il pour votre service? Dépêchez-vous de me raconter votre histoire, car je dois partir bientôt rendre visite à ma vieille mère à Pont-à-Mousson, comme vous savez.
- Voici, mon Colonel. Et, en quelques mots, je le mets au courant de mon désir irrésistible de passer dans l'armée d'Afrique.
- Bien, mon ami, je conçois très bien cela. Mais pourquoi y faire, dans cette armée d'Afrique?
- Mon Colonel, c'est pour y faire campagne, pour y vivre le métier de soldat, faire colonne contre les Bédouins, aller au combat, et ne plus demeurer éternellement dans une cour de quartier.
- Et quel est le Corps que vous préférez?
- Mon Colonel, je pense que les Tirailleurs Algériens...
- Non, mon ami, me dit-il non. Les Tirailleurs Algériens vivent comme vous ici, dans une cour de quartier. Ils ne font plus de colonnes, ni de campagnes, ni ne livrent plus aucun combat. Ce qu'ils ont de bien attrayant, c'est leur costume avantageux, mais il ne faut pas vous faire d'illusions sur leur vie de guerriers; elle est finie.
- Pourtant, mon colonel, il me semblait...
- Non, mon ami, il vous semblait mal. Mais si,réellement, vous cherchez un Corps de troupe qui fasse effectivement campagne,avec escarmouches, colonnes, combats, conquêtes même, j'en connais un que je puis vous proposer.J'y connais même le colonel qui est un de mes bons amis.
- Mon colonel, je serais heureux d'en faire partie.
- Bien. Mais il va falloir remettre vos galons de caporal et renoncer au bel uniforme bleu des Tirailleurs, car ce Corps là est vêtu sans recherche aucune.
- Bien volontiers, mon Colonel. En remettant mes galons, je fais un acte volontaire qui ne m'empêchera pas de les rattraper rapidement; quant à l'uniforme, c'est tout à fait secondaire pour moi.
- Dans ce cas, mon ami, vous établirez une demande régulière de changement de Corps avec remise volontaire de vos galons de Caporal, pour passer au 21ème Régiment Etranger à Saïda, Colonel Gosse-Dubois. Vous remettrez cette demande à votre Capitaine en lui disant que je vous l'ai conseillé. Il me la transmettra régulièrement et je l'appuierai pour l'envoyer à qui de droit. Au revoir, mon ami.
- Merci, mon Colonel.
Et je rentrai au quartier le coeur en joie. Ma démarche avait réussi au-delà de ce que je pouvais escompter.
Le lendemain même, je rédigeai cette fameuse demande,avec l'aide d'un ami,secrétaire de Commandant major et, tout fier, j'allai la déposer entre les mains du Sergent-major, qui commença par m'envoyer promener.
Voulez-vous me foutre le camp avec votre sacrée manie! On va la foutre aux chiottes,votre demande. Vous savez bien que le Capitaine ne veut rien savoir!
- Chef lui répondis-je avec assurance, cette fois-ci le Capitaine l'acceptera, car c'est le Colonel lui-même qui me l'a conseillée hier soir.
- Le Colon! Vous avez vu le Colon? Où ça? Vous n'avez pas fait de demande réglementaire.
- C'est vrai, chef, mais j'ai été le voir chez lui et il m'a reçu à titre particulier.
- Et c'est lui qui vous a donné cette belle idée de foutre le camp à la Légion?
- Oui, chef, lui-même, en me disant qu'il me recommanderait au Colonel qui est un de ses amis.
- Ah! dans ces conditions, ça change tout, en effet,bon, ça va. Mais vous avez un sacré culot quand même, vous!
Je saluai et partis sans plus. Je recommençai les mêmes explications le soir même à mon Capitaine; mais lui, il était au courant, car le Colonel lui en avait touché deux mots pendant la marche.
Ma demande fut donc lancée avec, autour, toutes les herbes de la Saint Jean, c'est-à-dire tous les cachets hiérarchiques obligatoires, avant qu'elle ne puisse atteindre son but qui n'était autre que le Ministre de la Guerre.
Ainsi, pour ma chétive personne, il fallait mettre en branle tous les rouages militaires de bas en haut jusqu'au faîte dont l'occupant avait seul le pouvoir de dire qu'un jeune homme quitterait le 156ème Régiment d'Infanterie pour aller porter ses pénates au 2ème Régiment Etranger à Saïda, en Afrique!Rien que ces deux derniers mots me faisaient sauter le coeur de joie. Mais il a dû se calmer, ce coeur, car aucune nouvelle ne venant de cette demande,je l'ai bien cru perdue,enterrée, volatilisée. Trois mois, qu'elle a pris, pour aller à Paris et revenir à Toul, en passant par toute une filière invraisemblable et lente. Mais elle est tout de même revenue, accordée.
Je passai ces trois mois d'attente avec des alternative de joie, de marasme, de désespoir, de découragement, surtout les deux premiers.Quant au troisième, il fut beaucoup plus agréable pour moi.
En effet, dans le courant du mois de Juin, après un concours, j'avais été désigné, avec d'autres caporaux de la garnison comme moniteur de natation pour la garnison. C'était la belle affaire! Environ tous les deux jours, j'étais de service,tantôt de 8 heures du matin à 5 heures du soir, tantôt de 5 heures à 9 heures du soir, suivant un roulement établi au bureau de la garnison. De ce fait, je n'étais pour ainsi dire plus à ma Compagnie.
Adieu, les fastidieux services en campagne dans les maquis des plateaux environnants, ou les volte faces à l'escrime à la baïonnette! Je partais bien joyeusement à la rivière, sur les bords de la Moselle où, en tenue légère de baigneur, on passait d'agréables moments.
Pas toujours agréables, cependant. Lorsqu'on était de service pendant la journée, on avait la surveillance générale de tous les baigneurs des régiments de la garnison, qui venaient, Compagnie par Compagnie faire la trempette. Il fallait alors apprendre aux uns à nager, à plonger, et, aussi, il fallait faire des rondes incessantes en nacelle, autour des cordes marquant les limites que les soldats ne devaient pas dépasser.Ces précautions étaient indispensables pour la sécurité générale. Elles furent efficaces, car aucun accident n'eut lieu cette année-là. Mais les heures agréables étaient celles du soir, à partir de 5 heures. A ce moment de la journée, la berge de baignade était interdite aux militaires non officiers. Elle était réservée à ceux-ci et à leurs familles exclusivement. Alors les élèves n'étaient plus du tout les mêmes. On avait surtout la charge de faire baigner les enfants, de leur apprendre à nager, de les emmener en barque avec nous. On aidait également les officiers qui voulaient apprendre. Quelques rares dames osaient s'aventurer dans l'eau, celles qui étaient le mieux faites. Mais elles avaient des costumes bien trop chargés pour être à l'aise. La mode des gens presque nus d'à présent était loin être en vogue.D'ailleurs nous n'avions pas à nous occuper des naïades à petits cris plaintifs ou à rires trop nerveux: Messieurs les officiers officiaient eux-mêmes dans ce cas- là. Pour moi, j'en étais bien heureux.
Ce fut justement un de ces soirs de baignade, en rentrant au quartier, que l'on m'apprit la bonne nouvelle, alors que je n'y pensais nullement. C'est souvent ainsi. Oui, je rentrais tranquillement dans ma chambre quand le fourrier, Risbourg, qui me guettait, accourt en me criant: "Ça y est! ça y est! Qu'est qui est! Lui demandai-je, à cent lieues de mon affaire principale.
- Ta demande! Elle est accordée!
- Non! C'est vrai? fis-je avec un formidable bond de joie. Elle est revenue? Je passe à la Légion?
- Oui. Mon vieux! Viens au bureau avec moi. Je vais te montrer la décision te concernant. C'était bien vrai. Une décision ministérielle en date du 12 Juillet 1894 enjoignait au soldat de 2ème classe Hubin Auguste, d'aller prendre rang au 2ème Régiment Etranger à Saïda, sous réserve que Monsieur le Général commandant la Brigade ferait le nécessaire pour sa remise volontaire du grade de Caporal. Le dit général ayant fait le nécessaire, je devais être désarmé le lendemain même de ce jour qui était, je crois bien, le 21 Juillet.
- Alors, me dit Risbourg, te voilà enfin content?
- Oui, j'ai réussi enfin! Ça n'a pas été sans mal, ni sans détours.
- De cette affaire, conclut-il en riant, tu ne pourras plus embrasser la belle Estelle!
- Tant pis, dis-je, en riant aussi. Tu lui feras mes adieux, tu es bien placé pour cela. Ce n'est pas elle qui pourrait me retenir, si je pouvais être retenu.
Je rentrai me coucher au milieu de la chambrée déjà endormie, en pensant à toute autre chose qu'à la fameuse belle Estelle comme disait le fourrier Risbourg.
Deux mots en passant sur ces deux êtres-là que j'ai connus intimement et qui sont typiques pour les villes de garnison.
Quand il était Caporal adjoint, Risbourg avait fait la connaissance, dans un pensionnat à gros numéro, d'une pensionnaire dont il était devenu le béguin un peu maquereau. J'ai su cela lorsque, Risbourg ayant été nommé sergent fourrier et moi Caporal adjoint à sa place,il m'envoya un jour, à titre de service à lui rendre, m'avait-il dit, au pensionnat en question, pour porter un mot à la femme Estelle. Je n'étais jamais encore entré dans cet établissement qui avait ceci de particulier, c'est qu'il ressemblait exactement à tout autre de même destination. Naturellement, mon arrivée suscita un certain mouvement dans la volière. Personne ne m'y connaissait et on se doutait bien que ce jeune cabot ne devait pas être le client sérieux,celui qui "raque".
Pour éviter toute équivoque, je demande tout de suite laquelle de ces dames s'appelle Estelle. "C'est moi, dit une jolie blonde, arborant une vague robe bleue.Qu'est-ce que tu lui veux, mon chéri, à ton Estelle? Voilà, ma chère, un mot de mon ami Risbourg Adrien, qui n'a pas pu sortir aujourd'hui parce qu'il est de service. Alors, il m'a chargé de l'apporter. Elle prit donc le mot, le lut et se mit à rire. "Ah! oui, je sais ce que c'est! Il est fauché, hein? - Je n'en sais rien, dis-je. - Allons, petit cachottier, tu le sais aussi bien que moi. Ça ne fait rien. Monte avec moi, je te donne la réponse". Et, sans plus d'oraison, elle me fait monter dans sa chambre, ou dans une chambre, après avoir fait un signe à la sous-maîtresse et là, après m'avoir embrassé, elle chercha dans son bas, y prit son porte-monnaie et en sortit un beau louis d'or tout neuf qu'elle me remit pour son Adrien Chéri."Et pour ta commission, dit-elle, viens m'embras-ser, tu es tout plein mignon".
Depuis ce premier contact, je fus assez souvent le commissionnaire entre l'Estelle et son chouchou de Risbourg Adrien, né natif de Valenciennes, avec un fort accent de ch'timi, qui se faisait agréablement entretenir par une aimable hétaïre pas du tout farouche ni regardante. A l'affaire,je ne perdais pas non plus et j'avais la conscience nette. Mais, bien entendu,mon départ allait couper net ce petit trafic, Bah! pour un temps, car Risbourg saurait bien trouver un type pour me remplacer dans mes fonctions d'intermédiaire.Quant à moi, c'était le dernier de mes soucis. j'allais à la conquête d'une maîtresse autrement puissante et tentatrice!
Le lendemain, de bonne heure, je me mis à la disposition du garde- magasin pour lui rendre tout mon fourniment, tout mon paquetage; je ne gardais par devers moi que le strict nécessaire: mes effets d'habillement, mon bidon et ma musette. Dans la matinée, j'allai me présenter à mon Capitaine pour lui faire mes adieux et lui témoigner ma reconnaissance pour la bienveillance qu'il m'avait toujours montrée. Il me reçut très paternellement et me souhaita bonne chance. "Ecrivez-moi de temps en temps, me dit-il, je serai toujours intéressé à votre sort". Puis il m'accompagna auprès du Colonel à qui je présentai également mes devoirs, mes remerciements pour sa haute sollicitude et mes adieux. Il me tapa sur la joue, me serra la main et, lui aussi, me souhaita bonne chance; "N'oubliez pas, a-t-il ajouté en me quittant, qu'il vous faudra beaucoup de courage. Au revoir, mon ami".
Dans l'après-midi de ce même jour, je descendais à la gare de Toul, muni de ma feuille de route et d'un copieux casse-croûte dans ma musette, et là je m'embarquai dans le train qui devait me conduire d'abord à Dijon, de là vers la grande aventure.
A LA LÉGION
J'arrivai tard dans la soirée dans cette grande gare de . i. Dijon;. A cette époque, les trains n'étaient ni rapides ni express; c'étaient de vraies brouettes, surtout sur cette petite ligne à voie unique qui reliait alors . i. Toul ;à . i. Chalindrey;. N'importe. A Dijon, je pouvais prendre un train direct pour . i. Marseille;!. J'avais de la joie plein la bouche, en prononçant ce nom tant de fois passé devant mon imagination et en l'accolant à une voiture de chemin de fer qui allait m'y transporter en réalité. Il me semblait que tous les voyageurs sur les quais, devaient s'apercevoir, à ma mine, que je partais pour Marseille d'abord et pour l'Afrique ensuite! Et pourtant on ne faisait pas plus attention à moi qu'au dernier porteur de bagages. Je n'étais jamais qu'un pauvre petit caporal - j'avais gardé mes galons - en rupture de galons qui, une musette au dos, s'en allait quelque part. Personne n'avait à s'en occuper. Aussi ne s'en occupa-t-on pas le moins du monde. Je pris une place dans un coin libre et m'y arrangeai de mon mieux pour y passer le reste de la nuit. On devait arriver à Lyon au matin, vers les 7 heures. J'avais donc du temps devant moi.
Mais, ai-je dormi? Je ne le crois pas. J'étais bien trop surexcité intérieurement. Je repassais les événements récents, les détours que j'avais pris, inconsciemment, pour en arriver à me trouver roulant vers mon destin africain. Je pensais à mes parents que je n'avais pas mis au courant de ma demande de changement de Corps et que je n'avais pas non plus prévenus de mon départ de Toul. Qu'allaient-ils dire, quand ils sauraient?
Je n'avais pas jugé bon ni utile de leur parler de ce projet mijotant dans les cartons administratifs. J'étais émancipé du fait de mon état militaire. Je n'avais donc pas à leur demander une autorisation matérielle. Quant à l'autorisation morale que j'aurais pu leur demander, je la crus bien inutile, car, en admettant qu'ils me l'aient refusée, j'aurais quand même passé outre. Alors, à quoi bon? Risquer, dans ce dernier cas, qu'ils ne fassent des démarches de leur côté pour faire échouer les miennes? Valait mieux pas. De même lors de mon départ de Toul. J'aurais pu si je l'avais demandé, obtenir une permission de quelques jours pour aller leur faire mes adieux. Mais j'avais préféré ne pas aller les revoir avant de partir, pour éviter toutes larmes, reproches, et autres redites bien inutiles. Je pensais donc à tout cela, me réservant de les prévenir par lettre avant mon embarquement.
Mon embarquement! Voilà encore un terme qui me faisait sauter le coeur de joie. Non seulement j'allais découvrir Marseille, mais il y aurait un grand bateau sur lequel je monterais légitimement et qui m'emmènerait au loin, par delà l'horizon! Cette certitude empêchait au temps de me durer. Je faisais taire mon impatience pour mieux jouir du spectacle qui se déroulait devant mes yeux. En Juillet, bien que sans heure d'été, le soleil se levait aussi tôt que maintenant. Si bien qu'à partir de Mâcon, je n'ai pas perdu une miette du paysage traversé bien lentement, comme pour donner le temps aux voyageurs curieux de reconnaître la couleur des yeux des gardes-barrières et aux vaches ruminant dans les pâturages celui de se repaître l'esprit du numéro des voitures. Lyon, une heure d'arrêt. Repas copieux dans mon coin. En route de nouveau, cette fois pour le dernier tronçon, le plus intéressant à mon avis.
Ne démarrant pas de la portière de droite, je suivis, en même temps que le train, le cours du Rhône ensablé de ci, de là, rapide ailleurs, arrosant ses coquettes cités. Avignon, Tarascon, Arles, l'étang de Berre que, dans mon ignorance, je pris tout d'abord pour la vraie mer. Je longeai les Cévennes, passai sous les anciens châteaux féodaux en partie démolis, abandonnés, qui jalonnent majestueusement le cours du fleuve sur leurs pitons abrupts et, enfin, après l'échappée magnifique sur la rade que l'on admire au sortir du tunnel de la Nerthe, au-dessus de l'Estaque, l'arrivée bien lente en gare de Marseille. Tout le monde descend. Moi le premier.
A la sortie, un sergent se trouvait près du receveur des billets pour filtrer les voyageurs et s'emparer de ceux qui avaient une feuille de route. J'étais dans ce cas, et je fus invité à me mêler à quelques autres types qui descendaient du train comme moi. Il y avait là quelques jeunes civils: engagés volontaires pour les Zouaves et les Tirailleurs. Les veinards! me disais-je; ils y viennent tout droit, eux! D'un autre côté, j'aimais mieux être à ma place qu'à la leur. Mon expérience me servait déjà. Il y avait des légionnaires en civil et quelques-uns en tenue, ces derniers étaient ceux qui y retournaient; ceux qui étaient en civil y allaient pour une première fois, bien que, dans le nombre, quelques-uns y revenaient aussi, mais après un plus long intervalle. En outre, tous les voyageurs étant sortis, il se trouva tout un essaim multicolore de tourlourous africains rentrant à leur Corps qui se joignit à nous, les uns revenant de permission, les autres de convalescence. On y voyait des Zouaves aux différents tombeaux des tirailleurs algériens de France, c'est-à-dire des Français faisant leur service aux turco de différents tombeaux également, des Chasseurs d'Afrique à la ceinture rouge et à la chéchia lisérée de noir, un spahi, des tringlots, des bat'd'af et des riz-pain-sel.
Cependant, comme les Zouaves sont maintenant en capotes comme les plus vulgaires fantassins, il serait peut-être bon de donner quelques explications.
Dans ce temps-là, quand l'armée d'Afrique fonctionnait sous ses brillants uniformes, il y avait quatre régiments de Zouaves et quatre régiments de Tirailleurs algériens. Comme costume, ils portaient une espèce de boléro sans col ni boutons, largement ouvert sur un gilet et dont les deux devants étaient ornés d'arabesques en ganse rouge sur fond bleu marine. Dans ces arabesques, se trouvaient, de chaque côté, deux ovales placés là où on aurait placé les poches s'il y en avait eu. Ce sont ces deux ovales qu'on appelait les tombeaux, je ne saurais dire pour quoi par exemple, et dans ces ovales, on cousait une pièce d'étoffe de la couleur réservée au Régiment. Ainsi, le premier Régiment, à Alger, portait le tombeau rouge; le deuxième, à Oran, le tombeau blanc; le troisième. à Constantine, le tombeau jaune;et le quatrième, à Tunis, pas du tout, c'était l'étoffe même du boléro. C'était ainsi que l'on reconnaissait les numéros des régiments. Même explication pour les Tirailleurs algériens, appelés aussi Turcos, ainsi que pour les Spahis. Ces trois Corps portaient tous la chéchia rouge unie, sans mélange d'autre couleur. Les Zouaves portaient la ceinture bleue, les Turcos, et les Spahi la ceinture rouge
Les Chasseurs d'Afrique - ou "chass d'af" avaient le dolman et un numéro, la chéchia lisérée de noir, la ceinture rouge lisérée de noir également. Les "bat'd'af" étaient les militaires des Bataillons d'Afrique, Corps spécial où n'entraient que les condamnés de droit commun avant leur incorporation. On les menait durement et ils étaient éparpillés un peu partout, occupés à différents travaux. Ils avaient la tenue de l'infanterie, mais avec passepoil jaune et numéro jaune, ceinture bleue. les Tringlots formaient l'armée du train des Equipages, si nécessaire dans les bleds africains, pour les longues communications et ravitaillement entre les postes. Quant aux "riz-pain-sel", c'était tout bonnement les ouvriers de l'administration et de l'Intendance chargés de faire le pain, de tenir les magasins d'approvisionnement de toutes natures et de travailler aux écritures de ces magasins. Quant aux légionnaires, nous allons avoir le temps et le loisir d'en parler. Donc, quand il fut certain d'avoir happé tout le monde légitimement désigné à ses griffes, le sergent nous emmena au Fort Saint Jean, situé comme chacun sait, mais ce que je ne savais pas encore, entre l'entrée du Vieux- Port et l'entrée de la Joliette. Pour nous y rendre, nous passâmes par quantités de petites rues en pente, tordues, étroites et sales, mais tout à fait sales comblées de tas d'immondices que l'eau des caniveaux, toute noire, ne parvenait pas à chasser. Au-dessus de nos têtes, cachant le peu de ciel qu'on aurait peut-être pu apercevoir entre les toits, étaient étendus en lignées nombreuses et serrées les unes contre les autres, les myriades de linges de toutes sortes, séchant bien paisiblement et se dandinant mollement au gré du petit vent qui venait les caresser. Si les rues étaient sales, elles n'étaient pas silencieuses, ah! mais non! Un vacarme incessant de ménagères jacassant avec des voix pinchardes et une impétuosité qui aurait pu les faire passer pour des furies en colère. Mais que j'étais donc heureux de jouir de cette couleur locale et d'entendre cet inimitable accent marseillais qui sent l'ail à une lieue à la ronde.
A la fin, la troupe déboucha sur le vieux port que nous longeâmes pendant un certain temps en nous dirigeant sur le fort St Jean, que nous voyions droit devant nous, dressant sa tour ronde au-dessus du pont-levis. Quelques foulées encore, et nos pas font résonner le plancher du pont. Nous passons sous la voûte, montons quelques marches et nous nous arrêtons dans la cour du fort. Nous sommes arrivés. Là, appel, repos, dislocation, liberté de manoeuvre, mais dans l'intérieur du fort seulement pour ce soir-là. Demain, on verrait. Oui. Je n'étais pas pressé d'arriver à demain. Il y avait suffisamment d'occupations pour moi ce jour même, ce restant de jour plutôt, puisque il était quatre heures déjà. j'allai tout d'abord sur les glacis donnant sur le large, pour admirer le paysage qu'on y découvre et, naturellement je cherchai des yeux, en premier lieu, et je découvris bien vite Notre-Dame-de-la Garde, perchée tout en haut de sa colline rocheuse, et, ensuite, au large, le château d'If de célèbre mémoire.
Ayant été bien convaincu que les descriptions que j'avais lues dans les livres étaient conformes à la réalité, ou mieux, que la réalité répondait bien à ce que les descriptions m'en avaient laissé entrevoir, je portai mes regards à l'aventure, un peu dans toutes les directions, pour avoir une vue d'ensemble et je n'eus garde d'oublier le bassin tout proche, celui qui recelait dans son sein, parmi d'autres, le navire qui allait bien tôt m'emmener. Souper au réfectoire. Pas fameux. Le cantinier sait bien ce qu'il fait: comme tous les passagers du Fort ou presque tous, vont en Afrique, ils sont, en règle générale, bien munis d'argent. Alors, en leur fournissant l'ordinaire gratuit réglementaire peu appétissant, il sait qu'il va les voir rappliquer à sa cantine payante où il leur fournira toute qu'ils voudront, mais moyennant finances. Les marchands sont partout les mêmes. Dans le monde entier, quelle que soit leur couleur ou leur langage, je les ai vu opérer de la même manière. Le mercantilisme doit être une institution divine, certainement, au même titre que la faim, la soif, la naissance et la mort.
Donc, tout en m'envoyant un supplément payant, j'ai fait connaissance d'un Caporal de la Légion, un Belge, qui rentrait au Corps comme moi-même, c'est-à-dire comme simple soldat.
Il n'y avait pas eu pour lui de décision ministérielle. Mon Van Boot s'était fait libérer du 1er Etranger quelques mois auparavant, alors qu'il était Caporal. Croyant mieux faire dans le civil ou par cafard, il n'avait pas voulu rengager au Corps. Lexpérience de ces quelques mois lavait complètement déçu; il avait tout simplement signé un autre engagement pour le 2ème Etranger, cette fois, mais, bien entendu, comme simple soldat et il avait pour la circonstance rendossé l'uniforme qu'il avait emporté du régiment à sa libération.
Comme il m'a paru être un brave garçon, que nous étions tous deux des cabots à la manque, que nous allions tous deux au même régiment et qu'il avait sur moi la grande supériorité de connaître la Légion pour y avoir fait un congé de cinq ans, dont deux au Tonkin avec médaille et un au Dahomey avec médaille aussi, j'ai cru bien faire en m'en faisant un compagnon de route. Et, en effet, je n'ai eu qu'à me louer de cette bonne rencontre de hasard.
Le soir, après la cantine, nous sommes allés nous étendre sur l'herbe des remparts, face à la mer et là, réunis à une vingtaine au moins, les bavardages allèrent leur train, chacun voulant raconter quelque chose de son expérience personnelle de la vie africaine. Moi, j'étais assez heureux de me taire et de tendre mes oreilles toutes grandes, pour emmagasiner le plus possible de ces histoires qui m'enchantaient.
Parmi les orateurs de la troupe, il y avait quelques Parisiens qui, bien entendu, avaient tout vu, tout su, tout fait. J'admirais le brio avec lequel ils émaillaient leurs pittoresques narrations de termes africains qu'ils maniaient avec une aisance de vieux troupiers chevronnés. Tous ces noms à consonance étrange prenaient, dans leur bouche, une valeur exceptionnelle d'évocation, quand ils parlaient de bleds mystérieux dans lesquels ils avaient dû se traîner, se mesurer avec tout un lot d'ennemis farouches et où ils s'en étaient tirés à leur honneur. Le plus loquace de ces Parisiens était un Zouave de Constantine qui nous en a sorti, un kyrielle de Djebels de toutes nuances, avec des Aïn, et des Oued. Mon Dieu, que je me plaisais là! C'était tellement outré que je ne prenais pas attention à ce quil voulait dire mais je prenais un plaisir intense à la façon dont il le disait. Il devait sûrement avoir du succès dans son faubourg parisien, auprès des aminches et des gonzesses. Il était soutenu, dans son bagout, par le bat'd'af rentrant de convalo, Parisien aussi, mais d'un ou plusieurs étages en dessous du Zouave dans l'échelle sociale. Celui- ci, de la province d'Oran, racontait toutes les misères qu'ils devaient endurer, depuis El Kreider, partie centrale de son bataillon, jusque dans les moindres détachements éparpillés sur tout le Sud, aux travaux des routes, des puits, des lignes du chemin de fer. Il nous disait aussi, pour se dédommager, comment ils s'y prenaient pour faire des niches continuelles à leurs sous-off et même à leurs officiers? Ça m'a paru bien extraordinaire alors. Depuis, non.
Les autres lascars, eux étaient moins loquaces. Plus placides, ils n'avaient pas enregistré autant de choses que leurs camarades; leur imagination ne s'éveillait pas et, tout d'une pièce, ils se racontaient en quelques mots bien simples. Le bled? Oh! comme partout, disaient-ils. Des pierres, quelques champs d'orge ici ou là, des collines, des montagnes, des plaines, des rivières à sec ou avec de l'eau et un peu de soleil. Voilà tout. Mais les Arabes? - Ah! oui, les Arabes; eh bien, les Arabes sont des gens comme les autres, qui vont au marché, s'y disputent, conduisent des bourricots, des chameaux, des moutons. Comme partout, quoi! Avec ça, ils avaient tout dit; c'est à peu près tout ce que l'Afrique leur inspirait. - Pourquoi y avaient-ils été? Pourquoi retournaient-ils avec plaisir. Pour le charme de l'Afrique, certainement, mais un charme indicible, qu'ils ne savaient pas extérioriser. C'étaient de braves garçons.
Le moins loquace de tous, c'était encore mon camarade Van Boot, celui qui, de tous, avait réellement une expérience de blédard acquise aux colonies, en combats, dans le vrai Sud-Oranais, pas le Sud pour Zouaves ou pour Tirailleurs, le Sud pour Légionnaires. Mais avec ses deux médailles sur la poitrine et la grenade à son Képi rouge, il n'avait pas besoin de parler pour se faire valoir. Les autres, d'office, l'avaient classé bien au-dessus d'eux et le prenaient seulement pour arbitre ou pour témoin lorsque l'un ou l'autre voulait appuyer une assertion ou une négation "N'est-ce pas, Caporal, lui disaient-ils. . . Tiens, si c'est pas vrai, t'as qu'à le demander au Caporal légionnaire. . . etc. "Quand on lui demandait de raconter aussi ses campagnes, il hochait la tête et disait:" Que voulez-vous que je vous dise! Ça est de choses, savayez-vous, qu'on ne sait pas dire comme ça, sais-tu, les amis. Pour en parler comme il faudrait, on doit être entre copains qui ont fait la même chose. Et pour, si t'es entre copains qui a fait la même chose, tu n'as plus besoin d'en parler, savayez-vous!"
- Oui, mais enfin, quoi, tu peux bien dire comment est-ce que c'est dans tes bleds de Tonkin ou du Dahomey?
- Ça est trop long à dire, saiye-tu. Y a trop de choses pas comme les autres qu'on ne saiye pas expliquer en quatre mots. Tout ça est entraye là dedans (en montrant son crâne), mais ça est le diâpe pour que ça en sorte avec des paroles, saiye-tu!" Et c'était à peu près tout ce qu'on pouvait en tirer. C'est-à-dire ce soir-là. Car, le lendemain et les jours suivants, il s'est rattrapé. Mais nous étions tous les deux seuls, entre nous, nous allions vivre ensemble, au même régiment, nous étions dans la même position tous les deux et il sentait en moi l'étoffe du Légionnaire, étoffe pas encore coupée ni façonnée, mais existante, et de bonne qualité. Et puis, il y avait en outre, un certain rapprochement provenant de ce que mon pays touchait au sien, à quelques Kilomètres seulement et qu'il l'avait justement habité pendant les six dernières semaines avant son réengagement qu'il avait contracté à Longwy même.
Tout cela fit que je fus adopté par lui comme copain sympathique et, par longs morceaux, il me détailla, sans ordre, mais largement, comment s'étaient passées ses cinq premières années. Et j'ai pu constater qu'il savait parfaitement faire sortir les paroles nécessaires pour imager convenablement et les faits et les lieux. Pendant les huit jours que nous sommes restés ensemble, j'en ai appris tant et tant, avec les termes appropriés que, en arrivant à Saïda, on me prenait, moi aussi pour un ancien de la Légion. Ce fut avec Van Boot donc que, dès le lendemain de mon arrivée, nous allâmes à la découverte de la ville de Marseille que je tenais à parcourir le plus possible.
Première visite à la Bonne Mère, bien entendu. Ascension très dure et très longue par le sentier caillouteux escaladant les rochers. Il n'y avait pas encore de funiculaire à cette époque-là; il fallait faire le pèlerinage à pied. Mais quelle récompense en arrivant là-haut! Quel magnifique panorama se montra à mes regards ébahis d'extase, de reconnaissance envers celui qui faisait de si belles choses et qui me permettait de les voir!
C'était bien autre chose, de là-haut, que du glacis du Fort Saint Jean! J'étais émerveillé et je considérais les Marseillais comme des privilégiés de vivre dans un si beau pays, au milieu d'un panorama aussi grandiose!
- Bah! me dit alors Van Boot, les Marseillais sont les derniers à le remarquaiye. Je suis sûr, savaiye-vous, que les trois-quarts des gens d'ici n'ont pas encore monté l'a où nous sommes. Ça est comme les Bruxellois! Il y en a plus de la moitié qui n'ont jamais vu le Manneken-Piss, saye-tu, mon homme! t'en verras des autes, va, des paysaches comme ça, et encore des bien plus beaux. Tu verras, quand vous seraye en bais d'Along, au Tonkin! Te viendra me cherchaye alors pour me dire quoi! N'empêche! Je trouvais cette vue splendide et c'est encore mon opinion maintenant, bien que ma mémoire soit peuplée de splendides autres vies. Je ne passe jamais à Marseille sans aller payer mon tribut d'admiration sur le parvis de Notre Dame de la Garde.
Après ce pèlerinage fatiguant, nous avons déambulé à la recherche de la rue St Ferréol et des allées de Meilhan pour découvrir les habitations légendaires des Morel et du Père Dantès de Monte-Christo. Nous avons bien vu ce artères, mais pas de plaques indicatrices commémorant l'existence de ces héros du Père Dumas. Une ballade au château d'If compléta le tableau marseillais des réminiscences romanesques qui s'acheva à l'anse des Catalans, chère à la belle Mercédès. le reste des pérégrinations en ville n'a pas fait tache dans ma mémoire. Je me souviens seulement qu'il faisait une chaleur excessive, que nous cuisions dans nos vêtements de drap et que nous nous sommes souvent rafraîchis, même avec quelques Pernods bien tassés qui déliaient merveilleusement la langue du copain Van Boot! Il devenait loquace, lyrique même: c'était un vrai plaisir de l'entendre. C'était à ces moment-là surtout que surgissaient ses souvenirs des tam-tam dahoméens. Pourquoi cela plutôt qu'autre chose? On ne sait pas; mais les Pernods multipliés lui rappelaient irrésistiblement la brousse du Dahomey, les négresses, les tam- tam.
Le troisième jour, embarquement. Au moment de la soupe, à 10 heures, on nous distribua à chacun notre feuille de route et à midi, les partants pour Oran, rassemblement! Les partants pour Oran! Et j'en étais! Vite, en allant me mettre sur les rangs, je glisse à la boîte ma lettre explicative à mes parents accompagnée de mes adieux et je réponds à l'appel de mon nom! Présent. Nous voilà partis. On repasse une ultime fois sur le pont-levis et on se dirige vers le navire "Général Chanzy" tout fumant, grinçant de toutes ses poulies, au long duquel nous nous faufilons parmi les élingues à terre ou qui tombent du bord sous les palanquées de caisses et de tonneaux, pour nous hisser à bord au moyen de l'échelle réservée aux troisièmes classes. L'échelle seulement pour nous, car nous voyageons à une classe en dessous des troisièmes, qui sera la classe des passagers de pont. Le pont à découvert sera notre domicile pour le jour comme pour la nuit. Mais il fait si beau, si chaud, qu'on ne languit pas après une cabine ni une couchette. Et puis, on est légionnaire, ou femmelette; dans le premier cas, un pont, c'est largement suffisant. On y est comme une manière de clochard héroïque, stoïque et légitime. Comme on n'y possède rien, on a une liberté totale dont bien peu connaisse la délicieuse saveur. L'univers, avec toutes ses richesses, tient, pour vous, dans ce qui est inclus dans votre peau. C'est rudement commode pour un embarquement! Ça manque un peu d'étiquettes coloriées sur les bagages, mais comme ces bagages absents, inexistants, ne vous encombrent nullement, il y a compensation. Rien à craindre pour la perte, le vol, la détérioration.
Pourtant, quelques minutes après que nous eûmes pris possession de notre domaine, un vaste espace nu autour des mâts, on nous distribua quelques ferblanteries: un boujaron qui rappelle l'arrosoir mais dont le goulot serait très étroit, comme celui d'une cafetière; c'est pour la ration de vin; un grand plat long et profond, pour le rata ou ratatouille, au féminin; une grande louche. Ces trois ustensiles servent en communauté pour dix rationnaires. C'est ce qui constitue une division sociale qu'on appelle "plat" , pour chacun, un quart et une gamelle, une cuiller et une fourchette. Meublés de cette façon, nous sommes sûrs d'avoir de la "becquetance" aux repas. Tout de suite, mon Van Boot regarde l'état de la mer, du ciel, la direction du vent.
- Dommâche qu'il va faire beau, dit-il
- Tu te plains du beau temps, dis-je! En voilà une idée!
- Ça est une idée qu'elle est pas mauvaise quand le temps est un peu fraîchi. Pasque, je vais t'dire, quand il y a de la vague, y a du mal de mer pour les Zouaves et y reste du vin dans le boujaron, qu'on s'partâche nous autres! Comprends-tu?
- Ah oui! J'y suis. Je comprends parfaitement. Mais j'ai bien peur que tout le monde ne vienne le caresser a son tour, le boujaron.
- Tant pire! Qu'est-ce que t'veuye faire d'aute?
Ce fut sur cette considération philosophique de mon Belge que le "Général Chanzy" poussa un dernier hurlement et que le treuil d'arrière commença à embarquer l'aussière qu'on venait de larguer du quai, pendant qu'un remorqueur, à l'avant, faisait virer doucement la proue vers la grande sortie. Les hélices tournèrent lentement et je fus tout surpris de cette illusion qui me faisait croire à l'éloignement de la ville, alors que c'était le bateau qui s'en détachait. Je ne perdis pas une seconde de cet événement sensationnel pour moi, qui marquait mon existence d'une touche indélébile. Je commençais à me faire de jolis souvenirs.
Ces souvenirs s'égrénèrent ensuite au travers du navire avec quoi je faisais connaissance. Je savais bien, par bleu, en théorie, ce que c'était. Mais je ne l'avais jamais vu, jamais touché, jamais senti avec mon odorat, car ça a une odeur, un bateau, et, ma foi, à peu près la même sur tous. Le plus paradoxal, ce qui domine, c'est l'odeur de renfermé, quand on descend dans les cales, les entreponts, ou même les coursives des cabines. on ne se figurerait pas qu'en pleine immensité, avec une colossale aération naturelle, l'intérieur d'un bateau puisse sentir le renfermé, l'huile chaude rance, la vapeur graisseuse, la peinture concentrée, et toute une foule d'odeurs peu agréables qui donnent, mélangées, ce parfum souvent écoeurant qui donne autant le mal de mer que la houle; quelquefois davantage même.
Je visitai au gré de ma fantaisie toutes les parties hautes du bateau, sans rien laisser en dehors de mes investigations curieuses, depuis les cheminées, les mâts, les treuils, jusqu'aux canots de sauvetage en passant par les gaillards, les poulaines, les écuries, le poste d'équipage et les cuisines. Là, dans cet antre à contenter les ventres, j'eus la surprise de voir mon Van Boot exercer ses talents de caporal d'ordinaire en épluchant un sac de patates, un couteau pointu à la main et un tablier bleu à la ceinture.
- Salue, l'Huhaing, me crie t-il en me voyant et en ouvrant un large bec. J'suis embauchaye, sais-tu. Jusqu'à Oran, après-demain après-midi. Bonne biesennesse. Vin à discrétion. Dis donc, pouisque vous v'là; te prendras ma ration de tout au plat, memme? Ça est tout pour toi, savaye-vous
Merci, vieux. Je n'y manquerai pas.
Et je n'y ai pas manqué. Cela me faisait double ration d'assurée. Mais cette double ration est devenue triple et même quadruple, car, parmi les partenaires de notre plat, il y eut des défaillances, à commencer par le Bat' d'af à la si grande langue sur les talus du Fort Saint Jean. La mer était pourtant très belle ce soir-là; mais cela n'empêchait pas le navire de se balancer mollement et régulièrement. Ce simple mouvement de berceuse joint à l'odeur dont j'ai parlé plus haut qui prend aux narines dès qu'on s'approche d'une ouverture communiquant avec l'intérieur du vapeur avait suffi pour incommoder plusieurs jeunes voyageurs militaires et rationnaires comme moi. Je ressentis une grande satisfaction, pour deux raisons: la première, satisfaction d'amour-propre :" Je tiens le coup" me disais-je avec fierté; la deuxième satisfaction terre-à-terre mais agréable quand même, de voir mes rations augmentées de celles que les malades laissaient en souffrance. C'est là une façon de s'exprimer, car les souffrances n'étaient pas pour les rations mais bien pour les rationnaires seulement. Ça ne fait rien. Je commençais à prendre quelques échantillons du Système D en grand honneur dans l'armée française, en général, appliqué de tout temps dans l'armée d'Afrique et seule raison d'être de la Légion en particulier. Système D = Système Débrouille = Système Démerde = Système Légion. Je me suis formé un peu plus sur ce bateau, pendant les quarante ou quarante-quatre heures qu'il a eu l'honneur de me transporter d'un continent à un autre.
Le lendemain de notre départ de Marseille a été une journée complète en mer. Je l'ai passée pour la plus grande partie à l'extrême avant assis sur le pont du gaillard d'avant, les jambes pendantes en dehors du bord, juste à l'étrave qui, sur ce navire, était verticale. Le temps était magnifique, mais la mer assez forte à cause d'une forte brise qui soufflant dans ma direction de l'Espagne au large de laquelle nous voguions sans la voir. Le bateau tanguait poliment et bien régulièrement et j'éprouvais un véritable plaisir à me faire balancer ainsi au-dessus des flots, tantôt très loin d'eux lorsque le nez du navire était en l'air, tantôt tout près d'eux lorsque ce même nez s'y enfonçait en produisant une grosse gerbe d'écume partagée en deux par l'étrave coupante et rapide. De cet observatoire que personne n'est venu me disputer, j'ai pu admirer la profondeur de ce bleu spécial à la Méditerranée, les poissons volants, les mouettes qui sont venues nous chercher bien avant notre passage au milieu des Baléares et qui nous ont fait une longue conduite bien longtemps après que nous les avions perdues de vue.
J'ai repris mon observatoire préféré le matin du jour suivant, mais pas pour longtemps, car, bientôt, nous vîmes se dessiner au loin et bas sur l'eau, les dentelures de la côte d'Afrique. On arrivait. Alors je n'ai eu d'yeux que pour le panorama qui changeait à chaque instant, les montagnes de la côte se haussant au fur et à mesure que nous en approchions. Puis on commença à distinguer les rivages, les barques, les habitations. Enfin, le port d'Oran nous offrit son entrée et nous attendîmes pour y débarquer les opérations compliquées de l'accostage, à cause de nombreux navires anglais qui se trouvaient dans le port, venant chercher des vins et des alfas, et qui gênaient les manoeuvres. je profitai de cette lenteur pour faire connaissance avec la foule des gens à quai, surtout celle des innombrables portefaix arabes, en guenilles, et hurlant constamment dans leur langage guttural, en agitant leurs bras secs et cuivrés, comme des possédés. Je humai l'air nouveau dont la senteur m'était révélée pour la première fois, senteur inoubliable qu'on ne rencontre que là. Ailleurs, c'est autre chose.
Enfin, le débarquement s'opéra sans anicroche et, comme à la gare de Marseille, nous fûmes crochetés, les légionnaires, par un sergent de la Légion, doublé d'un caporal, qui procéda à l'appel du groupe. Pas de manquant. Ça n'arrive pas toujours qu'il n'y ait pas de manquants. Au contraire même. Car il y a des loustics qui, en France, dans une ville quelconque s'engagent à la Légion uniquement dans le but d'aller à Marseille ou à Oran à l'oeil, et, là, dans l'une ou l'autre de ces villes, de disparaître subrepticement sans donner d'adresse ni avis de congé à personne. C'est si facile pour celui qui est initié et qui veut tenter cette chance-là qui réussit 90 fois sur cent. - Ceux qui ne réussissent pas? Ils attendent des jours meilleurs, à commencer par les deux ou trois qu'on passe à Oran avant d'aller vers sa destination définitive. mais aucun cas semblable ne se présenta lors de notre débarquement, après quoi nous fûmes conduits, en rangs au Fort Sainte-Thérèse, perché sur un pic rocheux en dehors de la ville et surplombant le port.
Je n'ai pas pu avoir la permission de sortir, ce premier soir; mais le lendemain, je suis resté toute la journée dehors à me promener dans les rues d'Oran. C'est bizarre, il ne m'est pour ainsi dire rien resté de marquant en mémoire de mon passage rapide en cette ville. je revois bien de grandes artères, avec des tramways, des Européens mélangés à des Juifs et à des Arabes, à des nègres même; mais tout cela en bloc, sans saillie. J'ai mangé pour la première fois des figues de Barbarie qu'un bicot, le marchand dont la marchandise était répartie en deux couffins ou paniers de jonc tressés à cheval sur le dos d'un bourricot, m'ouvrait au fur et à mesure de ma dégustation.
- C'est combien? lui avais-je demandé.
- Ti donnes do soldis, Ti manges kiskissi tu voudras (Donne-moi deux sous et tu mangeras autant que tu voudras)
- J'en ai bien mangé une vingtaine, après quoi j'ai été rassasié, et mon bicot pas ruiné; on ne voyait pas dans ses couffins la place qu'avaient occupée ces vingt petits fruits délicieux.
Le lendemain, départ définitif; les uns pour le 1er Etranger, à Sidi-Bel-Abbes; nous pour le 2ème de l'armée à Saïda plus au sud et dans une autre direction. Cette longue journée de chemin de fer par une chaleur implacable fut sans histoire. Le seul fait remarquable fut, à la halte que nous fîmes à Perrégaux pour changer de ligne de chemin de fer, la confection et l'engloutissement d'une salade monstre. A une dizaine, nous fîmes une poule, c'est-à-dire un pécule composé d'une mise de fonds individuelle de dix centimes, avec lequel Van Boot et deux dégourdis de son espèce allèrent au marché et en revinrent chargés comme des baudets de tomates, concombres, oignons, ail, céleris, piments doux ou poivrons rouges et verts, huile vinaigre, moutarde, sel et poivre. En un rien de temps, un immense chaudron fut trouvé et rempli des découpures savantes de ces savoureux légumes tout frais. L'assaisonnement fut mis, largement; deux bras nus servirent de couvert pour brasser le tout et, chacun à la pointe de son couteau, puisa dans cette copieuse salade d'un genre tout nouveau pour moi. J'en étais sidéré. Quantité, qualité, diversité, prix, renversaient toutes mes pauvres petites données précédentes. Ce qui n'empêcha nullement la chaudron de se vider entièrement. Pour le reste de la route, j'avais eu la précaution, sur recommandation de mon ami Van Boot, de me munir de deux belles pastèques à la belle chair rosée si tendre et si juteuse. De ce fait, je n'eus pas si soif que les imprévoyants qui n'avaient que du vin dans leur bidon, vin trop chaud et écoeurant. Le soir de ce jour, à six heures exactement, entrée au quartier de la Légion à Saïda, de Georges Hubin et consorts, au milieu d'un attroupement fort épais de légionnaires en bourgeron blanc, pantalon de treillis serré aux chevilles, Képi blanc et ceinture bleue à la taille, qui nous dévisagèrent avec insistance et du milieu desquels des cris de reconnaissance partaient pour aller chercher quelques-uns des nouveaux arrivants, déjà connus, Van Boot le premier. Aucun cri de bienvenue ne s'adressa à moi, et pour cause. Aussi n'eus-je aucune déception; personne ne pouvait s'attendre à me voir apparaître là.
Quelques minutes après, nous fûmes répartis entre les deux compagnies de dépôt qui se partagent les effectifs supplémentaires, en surnombre des autres compagnies et qui, naturellement, s'emparent des nouveaux arrivant. Ceux-ci furent, comme à l'ordinaire, scindés en deux groupes. Le groupe des recrues proprement dites, c'est-à-dire des nouveaux engagés, fut versé à la 22ième Compagnie, dépôt des recrues et Compagnie d'Instruction. Le reste, dont je faisais partie, fut versé à la 21ième Compagnie, qui comprenait tous les hommes rentrant des colonies, des hôpitaux, de convalescence ou de détachement quelconques et disponibles pour être versés dans les compagnies actives, au fur et à mesure des besoins de celle-ci. C'est ainsi que je me séparai de Van Boot, qui, en qualité de nouvel engagé, devenait recrue et, par conséquent, devait repasser par la compagnie d'instruction. Certainement, il n'y resterait que quelques jours, quelques semaines au maximum; mais il fallait qu'il suive cette filière. Je n'étais pas dans le même cas. Je n'étais pas une recrue. J'étais un soldat venu pas mutation régulière d'un autre Corps. J'étais donc disponible immédiatement pour faire partie d'une Compagnie active.
Et puis, j'étais déjà signalé. Car, à peine les rangs rompus, voilà un légionnaire qui s'approche de moi il avait un porte-plume sur l'oreille droite en me disant:
- C'est bien toi, Hubin, du 156ème?
- Oui.
- Viens avec moi; le chef veut te parler.
- Déjà? dis-je. Voilà que j'arrive à peine.
- Oui mais on t'attend au bureau. Tu vas venir avec nous, viens!
Le merveilleux continuait. je venais dans l'inconnu absolu pour moi et voilà qu'on m'y connaissait déjà avant mon arrivée qu'on avait déjà disposé de mon sort. En effet, le Sergent Major me reçut affablement, me demandant des renseignements généraux sur ma personne et mes connaissances militaires. Puis il me dit:
- Et! bien, c'est parfait. Vous ferez partie de mon bureau. J'ai besoin d'un bon secrétaire. Vous serez celui-là. Demain, on vous habillera. Je vous mettrai entre les mains d'un chic type qui vous aidera à faire connaissance avec le paquetage du légionnaire et qui aura soin de vous pendant votre séjour ici. Puis vous viendrez au bureau où le fourrier ou vos camarades vous donneront la besogne qui vous attend.
- Bien, Chef, à vos ordres!
Je n'eus donc pas le loisir de chercher à morienter dans une direction ou dans une autre. Vlan! j'étais fixé avant d'y avoir songé. C'était tout aussi bien, d'ailleurs; au moins, dans ce nouvel entourage qui se révélait de plus en plus étrange, je ne serais pas isolé. J'allais pouvoir m'y frayer mon petit bonhomme de chemin sans trop de heurts meurtrissant, avec de bons guides, rudes peut-être, mais bienveillants.
L'opération indispensable d'habillage se fit dans d'excellentes conditions. Comme c'était l"Chef" lui-même qui la présidait, je fus pourvu d'un matériel entièrement neuf et bien conditionné à ma taille. Mais quand j'eus tout mon fourbi au complet, je fus bien embarrassé. J'avais beau n'être plus un "bleu", j'étais quand même à la tête d'un énorme monceau de choses disparates et volumineuses, dont, pour les signaler tout de suite, un couvre pieds, une toile de tente avec des piquets, des cordeaux, des cordages, et un tas d'autres choses. Je pris le parti de tout fourrer dans mon couvre-pieds et d'emporter le paquet que je jetai d'un grand "han" sur mon lit où la ferblanterie heurtée se mit à résonner.
Heureusement, mon mentor était là. C'était un fort gaillard, au rude accent alsacien de Mulhouse, appelé Gartner. Soldat de 1ère classe, médaillé militaire, il était là, à cette Compagnie depuis plus de 6 mois, au repos pour ainsi dire. Il remplissait tout simplement l'emploi de chef d'escouade, d'une escouade composée de plus de trente types qu'il ne voyait que le soir, et encore, pas toujours, car ces mystérieux êtres se trouvaient disséminés dans tous les services du régiment. Il y en avait à l'infirmerie en qualité de secrétaires ou d'infirmiers; aux cuisines; à la bibliothèque des officiers; au cercle des dits messieurs; au mess des sous-officiers; à la salle d'armes dans les différents bureaux, à la presse et autres "planques" du même gabarit.
C'était donc une escouade fantôme, ou plutôt des fantômes qu'on apercevait le matin et tout au soir. Elle était de tout repos pour le brave Gartner qui n'avait jamais de discussion avec aucun de ses administrés, au contraire. C'est sur lui que tout le monde comptait pour faire le ménage de la chambre, aligner les lits, redresser les paquetages. Il n'avait rien d'autre à faire et il y gagnait pas mal de "drink Geld" à la fin de chaque prêt car on n'était pas regardant avec lui et beaucoup lui abandonnaient les trente-cinq centimes qui leur revenaient de droit tous les cinq jours. Et pourtant, avec la multiplication qu'il faisait, le Gartner se ramassait quand même quelques francs tous les cinq jours, et c'était la fortune, quant on songe que le litre de vin coûtait, alors, deux sous à emporter, ou quatre sous de l'heure à boire sur table. J'ai bien dit: quatre sous de l'heure à boire à volonté. Dans le fond, ça ne faisait même pas les deux litres, cas presqu'aucun buveur ne pouvait absorber ses deux litres en une heure.
Aussi notre camarade Gartner cultivait-il la bouteille avec assiduité. Mais il préférait les consommations de prince aux beuveries du vulgaire. Très souvent, on le voyait seul ou avec un de ses camarades, attablé dans un des grands cafés de Saïda, avec devant eux, le matériel complet du parfait buveur d'absinthe: la bouteille de cette liqueur en liberté sur la table, le haut verre avec la soucoupe compte-gouttes, la carafe frappée, le sucre, un fauteuil d'osier et la béatitude répandue sur les traits du visage. Tout cela, cependant, ne coûtait que trois sous. Quinze centimes! on a beau dire, c'était le bon temps alors! c'est facile à vérifier:
Admettons, pour être large, que l'argent d'alors valait dix fois celui d'aujourd'hui, 035x10=3frs50. Trois francs cinquante. Eh! bien, comparons entre elles les possibilités d'achat de ces différentes sommes, aux différentes époques.
Ce choix, quoique restreint, pouvait être diversifié et représentait tout de même quelque chose de substantiel.
Qu'obtiendrait-on, à l'heure actuelle dans le même ordre de choses? Mettons le tabac en premier lieu, car c'est pour ainsi dire la denrée essentielle des soldats et cherchons à utiliser nos trois francs cinquante.
La comparaison n'est pas avantageuse pour notre époque, surtout que le légionnaire ne touche pas 3 frs 50 par prêt aujourd'hui. J'avais donc raison de dire que c'était alors le bon temps, surtout pour ceux qui, comme Gartner, touchaient une haute paye et, à côté, se faisaient de petits revenus qui leur permettaient de disposer de dix sous par jour et plus. Dix sous par jour! Quelles bombes c'eût été pour beaucoup qui étaient éternellement fauchés!!
Revenons à mon paquetage dont s'est emparé le brave Gartner toujours obligeant; il avait la manière, lui. En un tour de main, il eut tout déblayé, plié, roulé, serré, mesuré, suspendu, et, comme par miracle, j'avais, au-dessus de mon lit, un paquetage impeccable, cubique et bien d'aplomb. Naturellement, j'y avais mis la main aussi, pour bien faire voir, à lui et à moi, que je n'étais pas un novice. Il me fallait seulement me familiariser avec ces nouveaux usages et ces ustensiles.
Puis, tout de neuf habillé, ce fut l'initiation au port de la ceinture bleue, large, longue, en belle laine, qui fait quatre ou cinq fois le tour de la taille. Il y a un chic particulier pour l'enrouler autour de soi de façon qu'elle tienne sa place exacte avec une certaine grâce, une certaine élégance, et le pli d'attache exactement sur la droite, en une oblique régulière à 45 degrés. Dans les premiers temps, il faut nécessairement être à deux pour faire cette opération. L'aide tient le bout libre, la ceinture bien ouverte verticalement et bien tendue. Ce lui qui doit la porter prend l'autre bout et s'enroule en pivotant sur lui-même tout en avançant et en tendant la ceinture, au fur et à mesure qu'il l'enroule autour de ses reins. Arrivé au bout, l'aide la lâche et c'est alors qu'on la rabat à 45 degrés pour en passer la pointe sous les spires bien serrées. C'est tout un art.
Ce fut bien ceinturé suivant les règles que je fus présenté au Colonel, quelques jours après mon arrivée, comme il était de coutume pour tous les nouveaux venus. Nous étions tous sur un seul rang. Lorsque le Colonel fut arrivé devant moi, le sergent-major Tervers, mon "chef" annonça: "Ex-caporal Hubin, du 156ème d'infanterie, venu à la Légion par changement de Corps.
- Ah! oui, je sais. Mais pourquoi n'a-t-il pas de galons?
- Mon Colonel, il les a rendus volontairement pour pouvoir être engagé au Régiment.
- Ah oui! Cest juste. On les lui rendra. Nest-ce pas, mon ami?
- Je le désire, mon Colonel, et je ferai le possible pour y arriver.
- Bien. Au suivant.
Voilà comment se fit le premier contact avec le Colonel Gosse- Dubois, contact qui fut repris par la suite. Mais, dans ses bureaux, mon dossier était arrivé avant moi, avec un mot de recommandation du Colonel Parisot, du 156ème, qui avait tenu parole. C'était la raison pour laquelle on me connaissait avant mon arrivée et pour laquelle le sergent-major Tervers avait voulu s'emparer de moi pour son bureau, où, entre parenthèses, pendant les quelques jours que j'y suis resté, je faisais figure d'as de belle grandeur, simplement parce que mes autres collègues étaient de simples gratte-papier, tandis que j'avais une bonne formation comptable. La différence se voyait aux résultats, comme le nez sur la figure. Ce fut du reste grâce à mes connaissances en comptabilité que je dus de monter relativement vite en grade, dès que j'en eus pris le départ. Mais, n'allons pas vite.
Je viens de dire que je ne restai que quelques jours au bureau de la 21ème Compagnie qui, alors, était en garnison à Géryville, au diable dans le Sud, à la limite qui sépare la région des Hauts Plateaux de celle du Sahara. Cette Compagnie était en même temps compagnie montée, c'est-à-dire se déplaçant sur les mulets. Lorsque j'appris cette nouvelle, au rapport, un beau jour, je sautai de joie. j'allais plus loin, au point le plus éloigné que la troupe atteignait à cette époque, dans cette direction! J'allais dans le vrai bled! Hurrah! Un qui la trouva mauvaise, fut Tervers, le "Chef" qui essaya de faire casser cette mutation. Heureusement, il n'y réussit pas, et deux jours après cette décision, je prenais le train à Saïda, un beau matin, pour arriver vers midi au terminus de la ligne de ce moment, qui était alors El Kreider, centre d'un Bataillon d'Afrique. je n'étais pas seul. Le détachement, commandé par le sergent Rohrmann, était composé de deux ou trois sous-officiers, quelques caporaux et une vingtaine d'hommes, tout ce monde rejoignant le bataillon de Géryville, et, dans ce bataillon, la Compagnie à laquelle chacun appartenait. J'étais le seul pour la 2ème; cela n'avait aucune importance: je partais plus loin. . . !
Avant de m'enfoncer dans les solitudes du Sud-Oranais, il me semble que je dois parler un peu de la ville de Saïda, quand ce ne serait que superficiellement, telle que je la vis à ce moment-là. Ma première sortie, un dimanche, fut d'aller, seul, me promener dans les environs, autour des douars voisins ou plutôt des gourbis ayant l'intention de s'agglomérer en hameaux très délabrés et malpropres. Mais, devant l'accueil parfaitement hostile des chiens qui se mirent à aboyer avec force et tous en choeur, avant de savoir si je venais chez eux, je crus plus prudent de ne pas insister. Je fis demi- tour. Le soir, lorsque je racontai ma déconvenue, mes camarades me dirent que j'avais bien fait de m'en aller, car il est imprudent de rôder aux alentours de ces gourbis indigènes. On y risque des mauvais traitements.
En quittant mes rébarbatives cabanes, je pris le chemin de l'Oued Saïda, qui coule dans le fond d'un ravin rocheux, dans l'intention de cueillir une petite brassée de laurier-rose dont les touffes denses ombrageaient joliment les bords escarpés du cours d'eau presque à sec. Je pris donc quelques fleurs et revins lentement vers la ville dans laquelle je ne pénétrai que par un coin: Celui qui me permettait de rentrer dans la citadelle dans laquelle se trouve bâti notre vaste quartier. J'étais fatigué, ce soir-là, j'avais mal au coeur, mal à la tête, à l'estomac, les jambes molles. Ça n'allait pas plus que ça.
Normalement, tout était d'aplomb. j'avais reçu ma première lettre de mes parents qui avaient accepté avec stoïcisme le fait accompli, sans me faire aucun reproche, me disant au contraire que ce "devait être ma destinée et qu'il n'y avait rien à faire contre". Suivaient conseils et tendresses. De ce côté, tout allait bien. Mais je me suis fait gronder par un camarade à cause de mes fleurs.
- Mais, malheureux, me dit-il avec véhémence, tu ne sais donc pas que ces fleurs donnent la fièvre paludéenne? Il ne faut pas les cueillir, ni même séjourner près des buissons!
Je ne savais pas, en effet. Mais est-ce bien exact? N'est-ce pas plutôt qu'on a la fièvre paludéenne dans le pays où poussent les lauriers- roses? Non pas à cause des lauriers, mais à cause du pays lui-même? J'ai tendance à croire à cette dernière probabilité, car je connais pas mal de pays où règne le paludisme et où il ne pousse aucun laurier-rose; de même que je connais des contrées où le laurier-rose est une parure de jardin, de clôture, et où il n'y a pas la moindre trace de paludisme. je constatai qu'en Afrique, à la Légion, comme partout ailleurs, la superstition est maîtresse de l'homme irréfléchi.
Quoiqu'il en soit, je dus me présenter à la visite du médecin quelques jours après cette petite promenade, car j'étais réellement malade.
- Embarras gastrique fébrile, annonce le Toubib. Aujourd'hui ipéca et diète. Vous reviendrez demain.
Courte et bonne, la médication. L'ipéca fut avalé avec une vilaine grimace et son effet se fit avec de bien plus vilaines encore. Quelle sale affaire. Un copain m'a dit que le meilleur, après ça, était daller prendre un bon Pernod à la cantine. Je l'ai écouté et j'en ai même pris deux, car il a voulu payer sa tournée, lui aussi. Remède de cheval, remède légionnaire. Le lendemain, je retournai à la visite. Cette fois, on me fit avaler un demi- gramme de quinine en solution. Pouah! Quelle horreur, quelle amertume! Diète encore. De nouveau deux Pernods. Sans manger. je n'avais réellement pas faim. Et puis la médication barbare a opéré, car j'ai été débarrassé de ce malaise, qui était comme une espèce de vaccination, d'acclimatation. C'était aussi un avertissement, mais je ne le savais pas. Toujours est-il que je n'ai plus du tout pensé à ce mauvais moment lorsqu'il m'a fallu boucler mon sac.
A ce moment je fus de nouveau bien embarrassé pour faire tenir tout mon paquetage et mon campement sur mon sac, par amour propre, j'ai essayé d'y arriver tout seul; mais j'ai dû y renoncer: je n'avais pas la manière et les objets ne m'obéissaient pas. Je n'arrivais pas à leur trouver une place convenable et réglementaire. Le vieux Gartner vint encore une fois à mon secours. Pour débuter, avant de faire quoi que ce soit, il démonte les courroies de mon sac, va sur un paquetage voisin prendre les courroies d'un autre sac, met les miennes à la place et me revient avec le sourire.
- Tu n'as pas vu que tes courroies étaient trop courtes? Toi, tu t'esquintais, mais tu ne pouvais pas y arriver. Tu vas voir maintenant!
Je vis, en effet, qu'il avait raison. Il procéda exactement comme j'avais fait, j'étais dans la bonne voie; seulement, avec l'aide de ces longues courroies, la tâche était devenue très facile. Ce qu'il fallait trouver. Mais quand on débute dans un métier, ce n'est pas tout à fait comme quand on prend sa retraite.
Je me vis donc à la tête d'un formidable barda qui pesait pour le moins ses quinze kilogrammes. Il était d'une hauteur telle que ma gamelle dépassait ma tête de beaucoup. Et large à proportion, à cause de la toile de tente roulée en fer à cheval et des chaussures attachées en dehors et sur les côtés. Avec ça et tout le fourniment, bidon 2 kilos, musette 2 kilos au moins aussi, puis qu'il y avait déjà un pain de 1500 grammes, le ceinturon, les cartouchières, les cartouches, la baïonnette, le fusil, ça allait chercher plus de trente kilos à trimballer sur les pistes. J'essayai dans la chambre pour voir, en faisant une trentaine de pas, si je pourrais faire ainsi une trentaine de kilomètres. Ah! jeunesse! Le miracle, c'est qu'en effet, je suis arrivé au bout du voyage comme les autres, sans broncher.
Mais, je m'aperçois que je suis déjà arrivé avant d'avoir été parti. Arrière, marche! Quand l'heure où nous devions quitter le quartier approcha, le clairon de garde nous sonna le rassemblement et, de tous les points de la cour, arrivèrent les partants, équipés comme moi-même, leur sous-officiers comme les hommes. Tenue de compagne d'Afrique, c'est-à-dire en grande capote bleue, les pans relevés sur l'arrière, la ceinture par-dessus autour des reins; pantalon de treillis blanc, avec la raie impeccable et le bas pris dans les jambières; Képi garni de son couvre nuque enroulé, coiffure caractéristique du légionnaire. Appel; revue. Le commandement est donné au sergent Rohrmann, le plus ancien rengagé, un grand diable taillé en force et à coups de hache, c'était un Prussien, de la Prusse Orientale; un géant. Il était naturalisé français et très coté au régiment. Un commandement, et nous voilà partis sac au dos pour la gare, d'où le train nous a conduits et déposé, comme j'ai dit, à son terminus d'alors, El Kreider, petite bourgade qui n'avait de particulier que sa garnison de Bat' d'af. Il était dans les environs de midi. Nous allâmes monter notre petit camp sur une espèce de grande place, auprès de magasins, d'écuries et d'un caravansérail vide. Nous devions passer le reste de la journée là. On avait l'air de jouer à la colonne d'exploration, car en dehors des quelques constructions mentionnées, le pays était absolument nu. Pas désert, non, car on apercevait des pistes courant dans plusieurs directions; mais nu, aride, pierreux, rocheux, pas attrayant du tout, surtout avec cet air dansant que le soleil implacable faisait bouillir constamment.
Du reste, depuis Oran, le pays me sembla être aussi aride, aussi nu, aussi peu engageant. Je fus déçu totalement quant à la beauté des sites que je me préparais à admirer. Des sites! Pas vu un seul qui soit digne d'un regard particulier. Des collines de roches, des montagnes bleues ou violettes suivant l'éclairage du jour, des ravins et partout le silence, la solitude. De rares traces humaines, par ci, par là. Quelques pauvres champs d'orge entre les rochers. Des ravinelles qui étaient des oueds avec de l'eau pendant quelques semaines. De temps en temps, on apercevait dans le paysage un cavalier arabe avec son grand chapeau de paille perché au-dessus de son large turban, son fusil en travers de sa selle, le cheval trottant l'amble. L'ensemble allait quelque part, certainement; mais on cherchait vainement un but visible dans les environs immédiats. Le charme n'était donc pas dans la beauté des paysages. Où était-il? Car il opérait quand même! Il était partout et nulle part; on en avait une écaille rien qu'en campant près du caravansérail et El Kreider où, vers la fin du jour, rappliquèrent des Arabes avec des chameaux râlant, des bourricots chargés et dociles, transportant, en plus de leur charge ordinaire, leur fainéant de propriétaire assis sur la croupe de la brave petite bête, juste au-dessus de la naissance de la queue, les jambes relevées juste ce qu'il fallait pour qu'elles ne traînent pas par terre.
Il y eut aussi un arrivage de rouliers espagnols venant de la direction du sud, arrivés à destination, puisque El Kreider était leur point d'attache, au bout du rail. Il y avait cinq ou six longues voitures à deux roues énormes, formidables, qui devaient soutenir de très fortes charges et leur faire franchir sans faillir tous les obstacles et cahots des pistes. Pour le moment, ces voitures étaient remplies jusque très haut de ballots d'alfa qu'elles avaient échangés sur la route du retour, alors qu'elles avaient déposé leur cargaison à Géryville d'où elles venaient. Pour ravitailler les centres et les postes au-delà du rail, c'était la seule manière de transporter les marchandises, conjointement aux caravanes de chameaux et d'ânes. Mais, sur ces animaux, on ne pouvait arrimer que certaine catégories de marchandises pour Européens. Il fallait avoir recours au roulage pour la plupart d'entre elles, celles qui demandent du soin, qui craignent les bousculades. Avec les chameaux ou les ânes, il faut manipuler les charges au moins deux fois par jour, plus même, si elles viennent à tourner et à se renverser, ce qui n'est pas rare. On ne leur donne que les marchandises pouvant pouvant supporter ces coups, les étoffes, par exemple.
Pour le reste, l'arrimage sur les chariots est beaucoup plus sûr et la marchandise transportée reste à demeure tout le long du voyage.
Ce roulage est pour ainsi dire l'apanage exclusif des Espagnols, gens sobres, secs, résistants et consciencieux. Ils vivent avec leurs mulets et leurs voitures. Leur vie se passe sur les pistes, le fouet en main, à crier de temps en temps après leur attelage qui s'endormirait sur le chemin, tellement cette existence est monotone, sans aucun excitant. On charge, on part, on marche, on s'arrête, on mange, on dort, on repart, et c'est ainsi pour la vie entière des gens et des bêtes. Mais il paraît que le métier est bon, qu'il procure de la joie ou de la satisfaction, qu'il a des charmes secrets inconnus du vulgaire passant, puisque les rouliers ne voudraient pas changer leur métier pour un empire. A chacun sa spécialité. Ils regardent les légionnaires, qu'ils rencontrent sur toutes les routes, comme de misérables mercenaires, eux les hommes libres de la route, du roulage, tandis que les légionnaires les regardent comme de pauvres malheureux aussi abrutis que leurs mules. Il en faut pourtant des uns et des autres.
Enfin, ce premier soir arriva où je goûtai à ma première nuit sous la tente. Ça aussi, ça fait partie du charme. Cette nuit-là, comme beaucoup d'autres que je vécus par la suite, cette nuit-là fut pour moi la révélation, ou plutôt la réalisation de mes rêves d'ambulant. Le ciel, tout blanc de surchauffe pendant la journée, s'était bleui peu à peu et, dès que la nuit fut arrivée, vers les 8 heures, ce bleu était devenu sombre à force de profondeur et de pureté. L'immense voûte céleste avait revêtu sa somptueuse parure de brillants innombrables parsemés sans ordre apparent sur tous les points de la vaste calotte semi-sphérique comme négligemment jetés à poignées irrégulières et nonchalantes par un généreux géant inimaginable. La lune qui avait dépassé la période du premier quartier, s'arrondissait visiblement et venait mêler son éclat argenté à cette merveilleuse fête de nuit. Je ne me laissai pas d'admirer ce spectacle immobile, étendu sur le dos, à même le sol, protégé simplement par le couvre-pieds déployé, qui devait nous protéger contre le froid, et aussi, m'avait-on dit, contre les scorpions qui foisonnent dans ces pays.
Pourtant il fallut quand même rentrer sous la tente pour prendre le repos et le sommeil indispensables. Déjà les tringlots étaient arrivés près de nous, ces rouliers militaires qui font exactement le même travail que les rouliers civils espagnols. La seule différence c'est que, étant militaires, ils ne transportent que des denrées militaires, au commandement de l'Intendance, et que leurs voitures sont à quatre roues au lieu d'être à deux roues. Quant aux attelages, ils sont semblables: mules et mulets du Poitou, de grosses et fortes bêtes, sobres, robustes, résistantes, infatigables. Ce convoi auquel nous devions servir d'escorte était déjà en route lui aussi, puisquil avait quitté son quartier, situé à deux ou trois kilomètres de là, avant d'arriver au caravansérail. Il y avait six grosses fourragères, attelées chacune de trois paires de mulets. Ces six bêtes par voiture n'étaient pas trop, car les fourragères étaient chargées à bloc, à une hauteur invraisemblable au-dessus des ridelles. Leur chargement était soigneusement recouvert d'une grande bâche et le tout convenablement arrimé avec de gros cordages qu'un petit treuil à l'arrière tenait tendus à craquer. Il fallait que tout soit fortement attaché, à cause des nombreux cahots de la route, des brusques descentes, des rochers à surmonter, des fosses et des bosses à franchir, car la toute n'avait rien, parait-il, de ce que ce mot représente en France. J'allais voir ça bientôt. Cette nuit même.
Donc, les tringlots avaient aligné correctement leurs voitures, avaient mis leurs attelages aux piquets, tout comme en route, leur avaient donné une brassée de fourrage pour les occuper, avaient eux aussi monté leurs tentes, et tout le monde se retira sous les toiles car on devait partir de très bonne heure, à trois heures, avais-je entendu dire au Margis (Maréchal des Logis) des Tringlots, chef du convoi. C'est lui qui dirigeait la manoeuvre, décidait des heures de départ, de repos, d'arrêt, et des lieux de campement. le sergent Rohrmann et nous étions seulement son escorte, sa sauvegarde, et nous devions nous conformer aux horaires du convoi, ce qui était logique.
A deux heures dans la nuit, réveil brutal, alors qu'on était si bien endormi et qu'on serait encore resté si volontiers dans cet état. Rien à faire. Debout! Sensation désagréable à cause du froid qui fait grelotter. Ce froid, exprimé en degrés centigrades, serait encore de la chaleur; mais, par contraste, cette chaleur donne la sensation du froid et des frissons parcourent la peau, avant qu'on ne soit réchauffé quelque peu par les mouvements qui accompagnent le lever. Déjà le cuisinier du détachement avait allumé le feu pour le café du départ. Alors, on se mit à déboutonner les tentes et à refaire les paquetages qu'on allait porter sur son dos pendant huit jours d'étape. Les Tringlots étaient affaires, eux aussi, autour de leurs attelages, harnachant les mulets, les attelant et se préparant eux-mêmes à partir, en buvant leur café déjà prêt. Ils ont la chance, eux, de pouvoir faire vite le matin pour lever le camp. Ils font un paquet de leurs tentes et couvre-pieds qu'ils jettent négligemment dans une voiture, pêle-mêle, tout est dit. Leur paquetage, réduit à sa plus simple expression, est fourré de même sur le chariot. C'est commode et rapide. En route, s'ils sont à pied, eux aussi, ils n'ont à porter que leur fouet. Mais ce ne sont pas des guerriers, des combattants.
Enfin, tout le monde étant prêt, en avant! La colonne s'ébranle en commençant par le Margis à cheval sur un vrai cheval, suivi des voitures les unes derrière les autres, suivies elle mêmes de notre détachement de piétaille. On nous avait prévenus que la marche serait assez longue, 25 kilomètres, et très dure sur une grande partie, à cause de la traversée des chotts, dont le principal, le chott El Chargui, demande à lui seul plusieurs heures.
- Qu'est-ce que c'est que ces chotts dont on parle tant? demandai-je à un camarade.
- Tu vas le voir pas plus tard que tout à l'heure, me dit-il, et tu en roteras des ronds de chapeau!
Comme explication, c'était plutôt maigre, et l'expression pittoresque dont il sétait servi ne mapprenait pas grand chose, sinon que je peinerais passablement. Je fus plus heureux près du Sergent Rohrmann que jeus la hardiesse daborder pour lui demander lexplication que je voulais.
- Ce sont, me dit-il, des dépressions de terrain plus ou moins étendues, dont le fond est fait d'une couche de sel ou de salpêtre, provenant on ne sait exactement d'où. Les opinions à ce sujet sont diverses et souvent contradictoires. Les uns disent que ce sont des dépôts marins qui se sont formés dans les temps les plus lointains, alors que la mer recouvrait ces territoires. D'autres prétendent que ces sels proviennent de la lente érosion de salines souterraines, constituées par les dépôts qui seraient restés après l'évaporation d'eau d'infiltration. On n'est pas exactement fixé. En tous cas, vous allez voir, me dit-il dans une heure nous allons aborder le grand chott et nous ne nous en tirerons pas sans fatigue.
En effet, le terrain jusque-là pierreux et ondulé se mit à descendre lentement, se changeant en sable et ce sable fit bientôt place à un lac argenté, aux mille facettes étincelantes sous les rayons de la lune passée à son déclin du matin. Nous étions sur le lac de sel, qui crissait sous nos pas. La marche y fut très pénible comme on me l'avait annoncé. Le sol mou et friable enfonçait à chaque pas, sous notre poids personnel augmenté de celui de notre barda, et, à chaque pas, il fallait faire un effort pour extirper le pied à demi enfoncé dans ce magma salé. Et encore avions-nous la chance d'y passer alors qu'ils étaient absolument à sec, car, lors de la mauvaise saison, en Décembre, Janvier, lorsque les fonds du lac sont devenus marécageux par suite de l'amas des eaux de pluie ruisselant sur le sol des alentours, c'est encore plus pénible de se dépêtrer de la boue collante. Cette traversée dura plus de deux heures. Bien pénibles, en effet, ces deux heures tant par la fatigue des muscles que par celle des yeux agacés par ce continuel scintillement. On poussa un gros soupir dès qu'on eut franchi la frange d'ajoncs, indice de la fin de notre martyre. Nous demeurâmes une demi- heure à nous reposer, ainsi que les bêtes qui peinent tout comme nous.
A la reprise du sac, le jour était venu, avec un lever de soleil splendide sur notre gauche, puisque nous allions droit au sud. Je dis droit au Sud en tant que direction générale, car la route n'était qu'un lacet sans fin, tournant à droite et à gauche sans aucune raison apparente. Cette route n'était en somme qu'une piste élargie par le passage continuel, depuis des années, des convois militaires et du roulage qui l'avaient façonnée, creusée, damée, débarrassée de toute végétation. On n'y trouvait ni le rectiligne, ni les parallèles, ni le bombé - sauf en creux-de nos belles routes de France. Pas d'ombrage non plus. Nudité, aridité partout. Rien que des cailloux, des rochers, et, sur les bords, une pauvre végétation rabougrie de thym, de lavande, de genêts, de palmiers nains. Telle quelle, cependant, la route était parfaitement tracée. Elle était complétée, à droite et à gauche, par cinq ou six sentiers individuels qui la côtoyaient en faisant des méandres sans nombre pour contourner la moindre touffe, le moindre caillou un peu visible. Ces sentiers étaient fréquentés par les piétons, les ânes, les chameaux, de préférence à la vraie route, à cause peut-être de la fantaisie qu'ils accordaient et à cause surtout du peu de poussière que les pas y soulevaient en comparaison de la route ou le passage des roues soulevaient des nuages de cette poussière blanche et collante qui assoiffe autant que la chaleur du soleil.
D'efforts en efforts, nous arrivâmes tout de même à la première étape, au bord de Kreuez-el-Azir, situé entre des rochers dénudés et rébarbatifs, à l'ombre desquels je m'affalai, exténué, et où je sombrai immédiatement dans un profond sommeil, invincible. Je n'en pouvais plus. J'étais anéanti. Ma volonté m'avait amené jusque-là, mais elle aurait été impuissante, je crois, à me faire aller plus loin. Le métier de guerrier commençait à entrer durement.
Lorsque je m'éveillai de ce sommeil quasi léthargique, le soleil commençait à décliner sérieusement et je ne fus pas étonné de m'entendre dire qu'il était quatre heures. J'étais encore abruti et mon corps n'était qu'une douleur. Mais il fallut bien que je me lève, car j'eus sur moi la meute des camarades qui tenaient absolument à ce que je fasse ma part de corvée comme tout le monde.
- On t'a laissé roupiller, m'ont-ils dit, parce qu'on voyait bien que t'étais à bout. Mais, maintenant, allez hop, comme tout le monde. Tiens, v'là ta gamelle; on t'a laissé ta part. Mange, et puis à la corvée d'eau et de thym.
Ce n'était pas très réconfortant, mais c'était juste. Je n'avais rien à dire ni à faire qu'à me rendre de plus en plus maître de moi. J'y arrivai. Une fois bien restauré, avec deux quarts de vin dans l'estomac pour faire descendre le riz au gras contenu dans ma gamelle, je me mis à la disposition du caporal de jour. Il m'envoya chercher de l'eau dans deux seaux de toile. Ce n'était pas tout près. Il y avait au moins deux cents mètres à faire avant d'arriver au puits qui, chose paradoxale qui me stupéfia, se trouvait presqu'en haut d'un amas de rochers noirs, juché lui-même sur une éminence! J'allai donc vers ce puits, très incertain encore si ce n'était pas une farce qu'on me faisait, car, je ne voulais pas en démordre, le puits devait se trouver dans un creux, une dépression. C'était bien comme ça qu'était situé ce puits, dans un creux, mais c'était bien là-haut qu'il fallait aller chercher ce creux. Quand j'y arrivai, deux Arabes tiraient de l'eau avec une peau de bouc attachée au bout de la longue, longue corde nécessaire pour atteindre le niveau de cette eau claire et fraîche qui se trouvait au fond de ce puits miraculeux. Quand ils eurent retiré leur peau de bouc pleine, je pris leur place, et, attachant mon seau de toile à la corde, je me mis à faire descendre le tout jusqu'en bas. J'arrivai bien à faire toucher l'eau à mon seau de toile, mais, l'animal, il ne voulut rien savoir pour se remplir. J'avais beau lui imprimer les mouvements les plus divers, des doux pour le persuader, des violents pour l'obliger, rien à faire: mon seau s'obstinait à nager sans vouloir se remplir. De rage, j'en eus les larmes aux yeux. je ne pouvais tout de même pas rentrer au bordj avec mes seaux vides, comme une andouille!
J'étais donc bien perplexe lorsqu'un autre Arabe arriva pour boire. Il n'avait aucun ustensile pour puiser de l'eau et il attendait que je remonte mon seau plein pour me demander de l'y laisser boire. Je le voulais bien; mais c'est l'eau qui ne voulait pas entrer dans ce fameux seau que je maudissais. L' Arabe comprit. Il vit bien que j'étais un novice. Il s'empara de la corde, la remonta avec le seau vide, prit une assez grosse pierre à côté de lui, et attacha cette pierre par un noeud de la corde à l'anse même de mon seau. Je compris aussitôt la manoeuvre qui réussit parfaitement. La pierre entraînant l'anse pencha le seau dans l'eau et lui permit de s'y remplir aisément. C. Q. F. D. mais il fallait le trouver. Expérience nouvelle. Je m'en revins tout fier auprès de la cuisine de notre campement, et, tout fier, je fus volontaire pour aller en rechercher deux autres seaux! Et ce, au grand désappointement des camarades qui s'attendaient à rire de moi, croyant bien me voir revenir bredouille. Je ne leur ai pas dit que c'était grâce à un Arabe que j'avais découvert le "truc" de la pierre. Je ne leur ai rien dit du tout. Je me suis contenté de rapporter de nouveau de mes deux seaux pleins, ce qui était la meilleure preuve que je les avais remplis. Ce fut un bien pour moi, car, si j'avais "loupé", comme c'était arrivé à un autre pendant mon sommeil, j'aurais été, comme lui, la risée de tout le détachement pendant toute la route, et tout comme lui, j'aurais dû essuyer les quolibets plus ou moins grossiers de la troupe cruelle. Je fus donc admis parmi le "dégourdis" et n'eus plus d'autres épreuves à subir.
Après la corvée d'eau, je dus aller chercher deux fois un couvre pied de thym à arracher brin par brin dans la brousse environnante. Ce n'était pas difficile ni malaisé, seulement c'était long et cela faisait mal aux reins d'être obligé de se baisser constamment pour la cueillette. Ce thym n'était pas pour parfumer les sauces. Non. C'était à titre de combustible qu'on allait ainsi le cueillir en quantités industrielles, car ça brûle vite, en faisant de belles flammes bien chaudes mais rapidement éteintes. Il faut charger continuellement le foyer si on veut arriver à cuisiner convenablement. Chacun de nous avait donc sa tâche marquée: deux plein couvre pieds étaient la norme obligatoire.
- Et demain, donc, me dit-on, ça sera bien pire. Nous serons dans l'alfa jusqu'au cou. Plus de thym à cueillir, mais de l'alfa en masse, car ça brûle encore plus vite que le thym et ça fait une fumée du diable avec des flammèches de paille brûlée qui retombent dans les marmites. C'est dur à arracher; ça coupe les mains; sale étape, demain.
Nous verrons bien.
En attendant le soir arriva avec sa fraîcheur délicieuse, l'heure bénie de l'absinthe vendue par un des tringlots qui ne perdait pas le nord, l'heure de la soupe qui était une vraie soupe savoureuse, et l'heure de la fantasmagorie sidérale, comme la veille, comme toujours - ou presque - à cette époque de l'année.
On ne monta pas les tentes, ce soir-là car le bordj était assez propre et nous étions les seuls hôtes de passage.
Mais que faut-il entendre par "bordj"?
Un bordj est l'ensemble des constructions édifiées près d'un point d'eau, dans la brousse africaine, qui servent d'abri, de campement aux passagers, aux usagers de la route. Ces bordjs sont plus ou moins importants suivant leur emplacement. Il y en a même qui sont tenus par un cantinier-épicier, qui fournit le nécessaire aux voyageurs. Celui de demain serait beaucoup plus important. Ce serait un caravansérail spacieux, à cause de la présence continuelle de bergers, de coupeurs d'alfa, d'emballeurs d'alfa, de marchands et transporteurs d'alfa, la production de cette contrée autrement inculte.
Ce fut vers cette contrée de l'alfa que nous partîmes la nuit, comme précédemment. Le paysage changea aussitôt d'aspect. Les collines s'étaient éloignées et, on aurait dit, changées en montagnes dont les pitons pointus fermaient l'horizon comme par une dentelle en dents de scie. La route courait maintenant sur une plaine presque plate, à ondulations longues et peu élevées, et le sol était garni, partout, d'une végétation dense, de couleur vert sombre, composée de touffes épaisses d'une herbe rugueuse, drue et assez haute, serrées les unes près des autres à perte de vue. Nous étions entrés dans la plaine d'alfa. A cette époque, elle était déserte de ses exploitants et simplement livrée aux troupeaux de moutons errant à l'aventure dans ces vagues de verdure parcheminée. Mais il ne nous a pas été donné d'en voir. Ils se tiennent assez loin des routes passagères. Nous aperçûmes seulement quelques chameaux se promenant lentement en liberté relative, à cause de leurs pieds entravés deux à deux, un avant et un arrière du même côté. leur maître ne devait pas être bien loin; peut-être dans un douar gîté au creux d'une dépression voisine où on pouvait encore trouver de l'eau.
Route monotone s'il en fut. Presque pas de rencontres; plus de rouliers; un ou deux majestueux Arabes passant fièrement au petit trot balancé de leur ardente monture, le fusil toujours posé en travers de la selle. L'étape, Tafaroua, se trouvait à vingt cinq kilomètres de notre point de départ, comme celle de la veille et je la fis avec moins de peine; l'entraînement. J'arrivai comme les autres et n'eus pas le besoin de m'affaler, mort de fatigue. Je pus me livrer comme tous les camarades aux travaux d'arrivée: eau, alfa, montage des tentes, etc. le gîte d'étape était un très grand bordj, c'est-à-dire un caravansérail au fond d'une grande cour entourée d'un haut mur à meurtrières. Il y avait un tenancier auquel nous allâmes rendre visite dès que nous fûmes libre pour nous désaltérer et nous "défatiguer".
La journée se passa sans autre incident que l'obligation de fournir au cuisinier des montagnes d'alfa qui, en brûlant sous les marmites de campement, faisaient des flammes d'enfer montant à plusieurs mètres et chassant en lair des quantités de flammèches qui retombaient en pluie un peu partout aux alentours, cela n'empêcha pas le cuisinier de nous faire une bonne ratatouille avalée avec satisfaction et arrosée de bon vin de ration, qu'on allait chercher au ravitaillement tenu par le Margis des Tringlots Quant au vin supplémentaire, le cantinier du bordj se chargeait de le fournir, mais à trois sous le litre, profitant généreusement du manque de concurrence dans le pays, dont il était, du reste, le seul habitant, accompagné d'un vague serviteur indigène, ancien tirailleur retiré des affaires.
Les autres étapes se firent dans les mêmes conditions de route, de paysage, de soleil, de poussière, de transpiration, fatigue et compagnie. Nous ne fûmes pas attaqués bien que le pays à trois ou quatre jours de Géryville fût signalé comme suspect, à cause de l'effervescence qu'y maintenait le fameux Bou-Amama, révolté invétéré et intermittent. Nous en fûmes pour nos gardes de nuit inutiles. Ce fut, je crois, tout aussi bien, car si un rezzou un peu important s'était avisé de nous attaquer, il nous aurait enlevé comme le vent enlève un fétu de paille. Et il aurait fait une belle prise: six chariots pleins et trente-six beaux mulets tout harnachés, sans compter nos armes et nos munitions.
Ce fut donc en farauds, heureux d'arriver, que nous abordâmes les confins de Géryville, but de notre randonnée, où, justement, les clairons et les tambours du bataillon faisaient l'école en même temps qu'un tapage cacophonique infernal. On s'arrêta quelques instants pour souffler, laissant les tringlots continuer leur chemin, et pour prendre langue quelque peu. Puis, comme il était l'heure de rentrer pour la clique, le caporal-tambour nous proposa de nous emmener au quartier, tambours battants clairons sonnants. Effectivement, nous fîmes notre entrée derrière la clique du bataillon qui nous amena juste en face du bureau du Commandant, au milieu des baraquements qui constituaient notre nouveau quartier. Arrêt. Revue rapide par le Chef de bataillon dont je ne me rappelle plus le nom, qui nous félicita de notre bonne marche, et dislocation. Seul, je me rendis aux casernements de la 2ème Compagnie qu'on m'indiqua et je me présentai au bureau du sergent-major, comme il est d'usage.
Là, je ne trouvai pas de sergent-major, mais un sergent, un adjudant et deux soldats secrétaires. Le sergent était debout, fumant une cigarette et parlait plaisamment à l'adjudant, assis à cheval sur une chaise pendant que les secrétaires écrivaient en souriant. Je me présente; tous les regards sur moi, bien entendu!
- Soldat Hubin, versé à la Compagnie, arrivé à l'instant.
- Ah! Marche, dit l'adjudant au sergent, voici votre gaillard.
- Vous êtes, me dit le sergent appelé Marche, le jeune homme qui vient de Toul, en passant par le Ministère de la Guerre?
- Oui, sergent.
- Je connais bien le pays. Je suis moi-même de Marbache, pas bien loin. Nous sommes pays. Vous êtes comptable. J'aurai besoin de vous ici pour travailler avec ces deux secrétaires qui seront vos camarades. N'est-ce pas, mon adjudant?
- Oui, puisque c'est convenu comme ça. On va le mettre dans une escouade de doublures où il sera tranquille et vous pourrez utiliser ses talents autant que vous voudrez. Venez avec moi, jeune homme, ajouta l'adjudant en se levant.
Il me conduisit dans une grande chambre où il me remit entre les mains d'un caporal en lui disant que je ferais le service du bureau.
Je fis ainsi connaissance avec mon nouveau chef d'escouade pendant qu'il n'y avait personne dans la chambrée, les hommes étant en crevées diverses et au pansage. Par lui, j'appris que l'adjudant qui m'avait amené s'appelait Girard, un Parisien, 16 ou 17 ans de service à ce moment-là, médaillé militaire, bon garçon, gouailleur, buveur, un peu gueulard, mais très sympathique et bien encaissé par tout le monde. Le Capitaine s'appelait Cornu, le père Cornu, comme on le désignait familièrement. Il n'y avait à la Compagnie ni sergent-major, ni sergent fourrier, ni caporal fourrier, ni caporal adjoint.
- Comment, fis-je ahuri, il n'y a pas un seul gradé comptable au bureau?
- Non. Ceux qui sont nommés à la Compagnie figurent seulement sur les fiches de contrôle, mais ils ne sont pas ici. Le sergent-major est en convalescence, retour du Tonkin; le fourrier est détaché je ne sais pas où; quant au caporal adjoint, il n'y en a pas un seul à la Compagnie qui puisse tenir l'emploi.
- Mais alors, demandai-je, comment fonctionne le bureau?
- Ben, il y a le sergent Marche qui fait fonction de sous-off'comptable mais qui ne l'est pas. Le vrai comptable, c'est le vieux secrétaire que tu as dû voir au bureau, nommé Dommanget. Celui-là, oui, c'est un comptable. Il était sergent-major au 1er Etranger. Il a été cassé de son grade et remis soldat de 2ème classe, il y a deux ans déjà, pour une histoire de femmes, de bordel, de coups de sabre. C'est lui qui tient la comptabilité à lui tout seul. L'autre secrétaire, le grand, avec un grand nez, c'est Pillot, qui est aussi soldat de 2ème classe et qui fait fonction de fourrier, pour les distributions, les vivres, et la literie, le campement, l'habillement et tout.
- Et ça marche bien?
- Faut croire puisque le père Cornu s'en contente comme ça. Toi, puisque tu es du métier, tu auras aussi de la besogne; elle ne manque pas, car voilà des gars qui ne se couchent jamais avant 10 heures, 11 heures et même minuit des fois. Te v'la renseigné à présent.
- Oui, merci caporal.
- Oh, tu peux me tutoyer, va, quoique tu es encore gamin; mais je sais bien que tu étais cabot il y a encore trente jours et que t'as rendu tes galons exprès pour venir à la Légion. Alors n'est-ce pas, entre nous, c'est pas la peine de faire des manières. Je m'appelle Merlin, et je suis Bourguignon, de Châlons-sur-Saône. Et toi, t'es du pays à Marbache, hein?
- Oui, dis-je. On sait déjà tout çà ici?
- Ben oui, va! Puisque tes pièces sont arrivées il y cinq jours déjà par le courrier à cheval. Alors, on en a parlé, tu penses bien. Dommanget couche dans cette chambre aussi, tiens, là-bas, v'la son lit. Vous serez ensemble, comme ça. C'est un bon vieux zigue. Son malheur ne l'a pas trop abattu. Il les rattrapera, ses galons de Chef, un jour ou l'autre.
A peine ces paroles étaient-elles prononcées que Dommanget lui-même apparut dans le cadre le la porte: il venait justement me chercher pour faire connaissance.
- Venez avec moi au bureau, me dit-il, sans me tutoyer, nous causerons pendant quelques instants.
- Mais, dis-je, vous voyez, je ne suis pas encore séparé de la poussière de la route.
- Ça ne fait rien, venez tout de même, vous aurez le temps de vous nettoyer pendant la sieste.
Je le suivis donc et, effectivement, il m'emmena au bureau où il me présenta au camarade Pillot, grand gaillard déjà âgé, il pouvait avoir 28 ans à ce moment. Il portait des lorgnons. Nous nous plûmes mutuellement. J'étais de la partie, c'est-à-dire de leur partir de comptabilité, alors, la sympathie put agir de suite car ils virent bien que j'étais au courant des pièces à établir; ils n'auraient donc pas besoin de me former, de m'initier. Je pourrais être de bon rendement immédiatement, sauf le temps, très court, nécessaire pour prendre contact avec les être et les choses.
Là-dessus, on partit en choeur sceller cette première prise de contact à la cantine commune qui se trouvait dans un des bâtiments du quartier des Spahis, casernés avec nous, porte à porte, pour ainsi dire et c'est même très mal dire, puisqu'il n'y avait aucune porte entre nous. Naturellement, à la cantine, ce fut l'absinthe régulière qui fut ingurgitée. C'est ce qu'il y avait encore de meilleur. Tout en sirotant nos verres, je demandai des renseignements généraux sur le Capitaine, les officiers, la Compagnie.
J'appris que le Capitaine Cornu était un vieux célibataire, sortant du rang, légionnaire depuis toujours, qu'il allait prendre sa retraite dans quelques mois, qu'il était assez bon type, mais un peu abruti, un peu gaga, un lunatique, parlant très fortement du nez en mangeant la moitié des mots et de phrases. Tout à fait le vieux Capitaine Ramollot pour légionnaire.
Comme officiers, deux Lieutenants : un, Monsieur Blanc, grand bel homme, était marié et ne paraissait presque jamais au quartier; l'autre, Monsieur de Saint-Vincent, célibataire, bon vivant, était plus familier avec les hommes. On le voyait souvent dans les écuries. Il est vrai qu'il était plus spécialement chargé de la partie cavalerie de la Compagnie. Cela lui allait très bien. Les hommes laimaient bien. En général, tout marchait bien dans cette deuxième, grâce à tous ces bons éléments réunis et à la liaison qu'en faisait l'adjudant Girard, déjà nommé, qui avait pour ainsi dire la direction entière des gens et des bêtes.
- Et en quoi consiste exactement cette Compagnie montée dont tout le monde parle, qui fait parler d'elle, de qui on cite monts et merveilles?
- C'est l'heure de la soupe, maintenant. Ce n'est pas le moment de vous expliquer ça comme il faut. Nous avons le temps devant nous quand vous viendrez au bureau. Ce soir, si vous voulez, nous en reparlerons.
- Entendu, avec plaisir. Et nous allâmes à la soupe qui nous attendait, fumante et parfumée, dans nos gamelles individuelles de fer battu. Tout en me restaurant, je commençai à étudier les camarades que le hasard m'avait donnés. On parlait un peu toutes les langues, dans cette chambrée; mais celles qui dominaient étaient le français, l'allemand et l'alsacien. j'en étais un peu désorienté. C'était la première fois que je me trouvais dans un milieu normalement organisé, composé de tous ces éléments, jusqu'ici, j'avais été un peu en l'air. Mon passage à Saïda ne m'avait donné qu'une faible idée de l'ensemble comme des détails, car j'étais confiné toute la journée au bureau, et, à la chambrée, il n'y avait que des employés tous français, ou qui parlaient tous les français. Tandis que là, à Géryville, je me trouvais dans une Compagnie régulière, formée avec des Légionnaires venant de partout, de tous poils, de tous âges. Ce premier repas ne me laissa que le souvenir d'une vague cacophonie, embrouillée encore par l'emploi de termes encore inconnus de moi, termes généraux du métier et termes particuliers de la Compagnie montée, nécessités par la présence des mulets (bourrins), de leur harnachement et de leur conduite.
Je passai les heures de la sieste à réarranger mon paquetage, en faisant le moins de bruit possible, car la sieste, là-bas, est un repos sacré. Ces heures passées à l'ombre sont indispensables à la santé des troupes, parce qu'elles évitent les graves accidents que causerait le soleil et la chaleur pendant les heures méridiennes. A Géryville, à ce moment, l'heure de la soupe du matin, 10 heures, était l'heure du commencement de la sieste. Celle-ci cessait à 2 heures de l'après-midi par la sonnerie du réveil. Donc les heures de travail ou d'exercice du dehors étaient réparties dans l'extrême matinée, de 5 heures 1/2 à 10 heures et entre 2 heures et 5 heures de l'après-midi; et encore, les heures de l'après- midi étaient plutôt employées à des lavages, nettoyages, corvées diverses et légères, gymnastique, théorie.
Ma première après-midi se passa au bureau où je fis une connaissance plus approfondie de mes camarades de travail, du travail lui- même, du sergent Marche et des autres sous-officiers. je fus présenté le lendemain au Capitaine Cornu qui me regarda à peine et ne me dit pas un mot. Il avait une bonne tête, mais, comme on me l'avait dit, elle portait les signes d'un abrutissement prononcé.
Puis, ma petite vie s'organisa tout doucement, très agréablement. Je la trouvais très intéressante. J'avais du reste de quoi alimenter ma curiosité. En premier lieu, ce fut le quartier des Spahis qui m'attira. Il fallait bien que je me rende compte par moi-même de leur manière de vivre, de travailler. Il y avait là un escadron au complet, avec ses trois officiers - le capitaine et deux lieutenants - ses sous-officiers blancs et indigènes, ses caporaux blancs et indigènes et la troupe des combattants composée d'indigènes, beaux gaillards arabes, d'une majestueuse prestance sous leur double burnous blanc et rouge et leur large turban. Il y avait quelques spahis blancs parmi eux: les élèves brigadiers et les quelques secrétaires indispensables, les indigènes étant incapables de remplir ces fonctions.
Après les Spahis, j'allai voir les artilleurs montés comme nous à mulets, non pas les hommes, mais leurs pièces, qui se démontaient et s'arrimaient sur le dos des mulets porteurs, au moyen de bâts spéciaux. Il y avait quatre pièces de montagne. C'était en somme l'artillerie semblable à celle qu'on employait dans les Alpes: même calibre, mêmes moyens de transport.
Au cours de ces différentes visites, je me rendis compte que le poste de Géryville était un très important centre militaire, d'une grande puissance, eu égard aux adversaires éventuels. La partie mobile et rapide de la garnison était bien comprise: cavalerie avec les Spahis, artillerie montée, infanterie montée représentée par notre Compagnie; la partie ferme, puissante était composée des trois autres Compagnies du Bataillon, soit plus de sept cents fusils. La région était donc fortement gardée et un système de communication par télégraphie optique était organisé et fonctionnait parfaitement, en empruntant les hauteurs les plus propices. Ce système se reliait au réseau télégraphique ordinaire à Géryville d'une part, et, d'autre part à Tiarat, dans une région absolument saine. De cette façon, on évitait les inconvénients d'une rupture, volontaire ou non, des fils. Le principal poste optique se trouvait à Géryville même, à cinq ou six kilomètres, juché tout en haut de la grande montagne rocheuse qui surplombe toute la chaîne environnante, et qu'on appelait le Bou Dergha. Le poste était occupé par une dizaine de télégraphistes du Génie qui devaient veiller eux-mêmes à leur propre sécurité. C'était facile: leur poste était plutôt une espèce de fortin creusé dans le roc et, avec le minimum de garde, on y était à l'abri des surprises désagréables.
Quant à la localité proprement dite de Géryville, elle ne m'a pas fait impression. Petite bourgade qui vivait surtout de sa garnison de plus de 1500 hommes attirant tout un système de vie parasitaire autour d'elle: cafés, cantines, épiceries, merceries, boucherie et tant d'autres gagne- petit gravitant autour des uns et des autres et qui parvenaient à s'y faire une vie tranquille et satisfaisante. la plupart des blancs étaient espagnols, mais tellement plus bronzés que beaucoup d'Arabes que, réellement, on ne pouvait guère les appeler les blancs; européens eut été beaucoup mieux, mais dans le pays, on les appelait les "Pépé"; c'était plus court et il n'y avait pas d'erreur. Donc, pour nous, il y avait les Pépé et les bicots, ceux-ci étant les Arabes.
Le pays de Géryville n'a rien qui retienne l'attention. C'est une agglomération qui a quand même trouvé en elle-même assez de discipline pour s'être bâtie le long d'une rue principale et autour de trois côtés d'une grande place. C'est que, avant qu'il y ait une rue, il y avait une route ou piste d'arrivée, venant du sud ou y allant et aboutissant à la place du marché ou en partant. Tout naturellement, les premiers bâtisseurs se mirent à entourer la place de trois côtés, laissant le quatrième libre pour l'extension obligatoire de ce marché, qui est très important, surtout aux époques des foires régulières. Une fois le marché entouré les maisons se sont succédées en longeant la piste à droite et à gauche; si bien que, à la fin, cette piste est devenue une rue, la grand rue.
Les maisons y sont très quelconques. Elles portent la marque particulière de leurs bâtisseurs primitifs et des moyens financiers dont ils disposaient. C'est une suite de cambuses plus ou moins délabrées et craquantes. Sur un des côtés de la place coule un oued, et, chose étrange, il y a toujours de l'eau. Même en plein mois d'août, comme c'était le cas lors de mon arrivée, un mince filet d'eau courait au fond de la cuvette du lit rocheux, serpentant laborieusement autour de paquets d'immondices de toutes sortes que visitaient régulièrement les charognards - vautours, seuls employés engagés au service de la voirie municipale. Ils ne gênaient pas le budget. Pour la campagne environnante, aucune mention spéciale. Toujours la même aridité pierreuse, dans laquelle on découvrait les mêmes pousses rabougries et clairsemées. Du reste, cette campagne était bien restreinte, car elle est entourée de très près par de hautes montagnes rocheuses et nues formant la dernière chaîne d'Est en Ouest qui sépare la région des Hauts- Plateaux du Sahara, formant barrière et empêchant ainsi celui-ci d'envahir le pays plus au Nord. La rue principale de Géryville était l'amorce de la route menant directement au pays du sable, en se faufilant à travers les défilés qui traversent les montagne.
La situation générale étant ainsi à peu près établie, passons maintenant à l'organisation de notre compagnie de mulets. Ceux-ci étaient de la grande race des Poitevins, de couleur bai brun pour la plupart, robustes, résistants, sûrs. Par exemple, comme monture, ces mulets ou ces mules, car les sexes étaient mélangés indifféremment, ne présentaient aucun confort. Leur dos en saillie longitudinale et bombé en largeur, n'avait aucune souplesse, pas plus que leurs jambes n'avaient d'élasticité. Si bien que le cavalier percevait directement et durement les moindres heurts des pieds de la bête sur le sol, qui se répercutaient, en s'amplifiant au besoin, à travers la rude charpente rigide. Mais on s'y faisait à la longue.
Le but que l'on se proposait lors de la création de ces compagnies montées de légionnaires fut d'avoir sous la main une force d'infanterie sérieuse, capable de se déplacer rapidement d'un point à un autre et, en outre, capable à cette allure rapide, de tenir campagne pendant un certain temps, plusieurs semaines au moins. Le seul moyen de transport de cette infanterie était le mulet. Il ne fallait pas songer au cheval. Celui-ci devait rester l'apanage de la cavalerie et, pour l'extrême sud surtout, réservé exclusivement aux Spahis et au Goumiers pour leurs reconnaissances rapides par petits groupes, voire même individuelles. Le cheval ne pouvait remplir l'office de porteur d'infanterie. C'est là que réside l'utilité du mulet. Même à présent, malgré les chenilles, les avions, les camions, les diverses mécaniques, rien ne peut remplacer le mulet pour transporter de l'infanterie dans les conditions déterminées par le pays même, son climat, les ennemis.
Tout naturellement, le service demandé à cette infanterie devant être très pénible et présenter beaucoup de dangers, exigeant des hommes une endurance particulière et une grande valeur combattante, ce fut la Légion qui fournit les éléments de ces compagnies montées, au nombre de deux à l'époque: une pour chaque régiment, et toutes deux situées dans le Sud-Oranais.
Leur organisation prenait donc de celle de l'infanterie et de celle de la cavalerie en ce qui concerne les animaux, voici comment cela fonctionnait. La division normale d'infanterie subsistait, c'est-à-dire que la Compagnie restait divisée en deux pelotons, en quatre sections, en huit demi sections et en seize escouades. L'effectif complet comprenait plus de 250 hommes, gradés compris. Le nombre de mulets nécessaires pour transporter tout ce monde et les bagages, vivres de réserve, munitions, était d'abord calculé de façon qu'il y ait un mulet de selle pour deux fantassins. on y ajoutait ceux des gradés ayant leur mulet individuel: adjudant, sergent-major - sergent fourrier, plus tous les mulets de bât indispensables. cela faisait un ensemble d'environ deux cents à l'effectif, en tenant compte des indisponibles et des réserves.
Le service était ainsi réparti: la première escouade était dite titulaire, c'est-à-dire que chaque homme de cette escouade était titulaire d'un mulet identifié par son nom et son matricule, tout comme les chevaux dans la cavalerie. La deuxième escouade était dite doublure, c'est-à-dire que les hommes de cette escouade n'avaient pas la charge des mulets, mais chacun d'eux devait monter un mulet de la première escouade, qu'il partageait à tour de rôle avec le titulaire. L'unité de marche montée était de une heure, à laquelle correspondait une heure de marche à pied. la première heure était pour le titulaire sur son mulet pendant que sa doublure allait à pied; à la seconde heure, changement. le titulaire mettait pied à terre pendant que sa doublure escaladait le mulet. Et ainsi de suite pendant tout le temps que durait la marche.
Sur le terrain d'exercice, la manoeuvre était celle de l'infanterie d'Afrique, augmentée de celle que nécessitait la présence des mulets: arrivée, pied à terre, rassemblement des combattants et garde des bêtes. Ces exercices se faisaient de façon diverse pour parer à la plupart des éventualités de la brousse. Les marches à pied de tout le personnel humain étaient très fréquentes, ainsi que les courses pour cavalier seul ou lis marches en ordre de campagne avec les paquetages montés sur les selles, car il fallait être en état constant d'entraînement. De cette manière, la compagnie était toujours mobilisable instantanément pour n'importe quelle direction et n'importe quel but à atteindre. On pouvait compter sur elle pour faire des parcours journaliers de cinquante kilomètres et plus, les mulets pouvant tenir l'allure pendant des semaines. Et eux, ils n'alternaient jamais: ils avaient toujours un cavalier sur le dos, et deux paquetages. Quant aux hommes, ils ne faisaient chacun que vingt-cinq kilomètres et on pouvait facilement augmenter létape de dix kilomètres. encore, vu la légèreté du chargement des fantassins.
Ceux-ci ne portaient , en effet, que leur fourniment et leur armement, c'est-à-dire ceinturon, cartouchières avec cartouches, baïonnette, fusil et, en outre, le bidon et la musette. Rien d'autre. Pas de sac. Les autre bagages indispensables, linge de corps, draps, couverture, tente, piquets, ustensiles de campement et de cuisine étaient arrimés sur la selle du mulet attribué à chacun. Le paquetage du titulaire se montait sur le devant de la selle, celui de la doublure sur l'arrière. la selle se trouvait donc assez encombrée. On ne pouvait pas l'enjamber à la façon élégante des cavaliers; il fallait se mettre en selle à la façon des Arabes, c'est-à-dire en glissant le pied et la jambe droite dans le couloir étroit formé par les paquetages arrimés en face l'un de l'autre. Par contre, une fois assis en selle, on y était comme dans un fauteuil, protégé par devant, soutenu contre les reins.
Au quartier, le service se ressentait de cette dualité. Les escouades titulaires faisaient les corvées ordinaires du cavalier: pansage, abreuvoir, fourrage, garde d'écurie, alors que les escouades de doublures faisaient celles des fantassins: vivres, pain, ordinaire, propreté générale. En route, à l'étape, les corvées se répartissaient de la même manière. Quant à la formation de combat, on en envisageait plusieurs, - formation classique du carré au cas où on est entouré - mais sans s'attacher plus particulièrement à aucune, attendu qu'il était impossible de prévoir quand, comment, où et par qui on serait attaqué. Au moment où je suis arrivé à Géryville, la Compagnie venait de rentrer d'une grande randonnée dans le Sud, randonnée de plus de six semaines à travers montagnes, dunes de sable, plaines de sable, avec des points d'eau très rare et très éloignés les uns des autres.
La colonne, composée d'un peloton de Spahis, d'un Goum de partisans, de la compagnie montée de la Légion et ravitaillée par d'interminables convois de chameaux que l'Intendance envoyait aux différents points de relâche, désignés d'avance, était commandée par un Colonel. Elle avait eu pour but de battre l'estrade dans différents sens pour calmer l'effervescence suscitée et entretenue par notre ennemi Bou Amama. Celui-ci, convaincu de notre force, convaincu qu'il n'était pas en mesure de nous combattre, avait fini par demander l'aman une deuxième ou troisième fois. La colonne avait donc été dissoute et les troupes avaient regagné leurs cantonnements. La besogne accomplie avait été double. D'une part mater la turbulence du prétendant Bou Amama, d'autre part permettre à un groupe important d'ingénieurs militaires de faire tous les travaux géodésiques nécessaires pour construire une ligne de chemin de fer prolongeant celle qui s'arrêtait alors à El Kreider. Cette ligne fut construite un peu plus tard et, aujourd'hui, on peut aller en deux jours d'Oran à Colomb Béchar, aux portes du Sahara même, dans les confins sud marocains.
Revenue à Géryville dans l'excellentes conditions d'entraînement, la compagnie se préparait à repartir pour une longue période de manoeuvres qui, cette année-là, eurent lieu aux environs d'Alger, et qui occupèrent de gros effectifs. Il y avait donc une sérieuse trotte à faire, Géryville à Alger, manoeuvres, retour d'Alger à Géryville, tout cela par la route, avec les seuls moyens du bord, c'est-à-dire exactement ce que demandaient les légionnaires.
Ce fut à l'occasion de la préparation de ces manoeuvres que j'eus le plaisir de voir notre Capitaine Cornu dans l'exercice de ses fonctions paternelles et administratives où, parait-il, il excellait. Je veux parler de la distribution de vêtements, linge, petit équipement, qui se faisait naturellement au magasin d'habillement de la compagnie. Ce magasin était tenu par un camarade, Lenoir, originaire de Baccarat. Encore un pays à moi, ou à peu de chose près. Ce jour-là je fus désigné par le sergent Marche pour l'accompagner à cette distribution et prendre note de toutes les opérations qui devaient y être effectuées. Ce fut ainsi que je pus admirer la manière d'opérer de notre capitaine.
Assis à califourchon sur une chaise, les deux avant-bras sur le dossier, le mentons sur les avant-bras, il regardait négligemment les objets qu'on lui demandait d'échanger contre des neufs. Le plus grand nombre des objets à échanger portait sans contre dit sur les vêtements de treillis, bourgerons et pantalons, dont on faisait une grande consommation à la Légion, car ce sont des effets de sortie aussi bien que des effets d'exercice. Chacun en a deux jeux: un pour l'exercice, les corvées ou la route, l'autre, le moins usagé, pour les sorties. Comme on les lave souvent et à la brosse de chiendent, ces vêtements s'usent assez vite et il faut les raccommoder, ce qui leur enlève beaucoup d'élégance et de chic. C'est pourquoi les demandes d'échange sont fréquentes.
Mais ces vêtements ont une valeur assez élevée et les Capitaines sont notés d'après les économies qu'ils font faire à l'Intendance, donc l'Etat, en ne livrant les objets qu'on leur a confiés qu'avec la plus grande parcimonie. Quelques Capitaines, plus soucieux de la belle tenue de leurs hommes que des notes de l'Intendance, sont larges en ce qui concerne cet échange de "blancs"; mais le père Cornu, lui, était légendairement connu comme l'avare par excellence. On aurait juré qu'il souffrait réellement chaque fois qu'il se voyait obligé de consentir à échanger une loque contre un beau bourgeron tout neuf, bien bis, bien raide, bien ample. Aussi chaque distribution était-elle une véritable comédie.
Installé comme j'ai dit, il faisait passer devant lui, un par un, les hommes qui demandaient quelque chose. En voilà un qui s'approche à son tour.
- Qu'est-ce qu'il veut, celui-là, marmonne le père Cornu en nasillant fortement?
- Mon Capitaine, c'est pour les bron'quins qui sont trop usés.
- Montre! Non, ça peut faire encore plus d'un mois. Donnez-lui une glace à la place.
J'inscrivais une glace au nommé un tel, que lui donnait Lenoir, le garde magasin, en souriant.
- Suivant! Qu'est-ce que c'est?
- Mon Capitaine, c'est mon bourgeron. Il est tout rapiécé. On ne peut plus le raccommoder. l'autre, pour sortir, a beaucoup de pièces aussi, mais ces pièces-là elles sont belles.
- Montre mieux que ça. Oui- Bon. Et l'autre bourgeron? Hum! Donnez-lui tout de même un bourgeron à celui-ci; mais prenez son nom, qu'il ne revienne plus ici avant six mois.
Ce privilégié était tout simplement un loustic qui avait joué la farce au Capitaine. Malin comme un Parisien qui est malin, ce Richelet avait été déniché le bourgeron d'un camarade de chambrée, bourgeron rapiécé, pour doubler l'affreuse loque dont il demandait l'échange. Il savait bien que, devant d'aussi belles pièces bien mises, le coeur du Capitaine flancherait et qu'il échangerait la loque, soit un sur deux.
Cette farce là se jouait souvent. A chaque distribution, quelques uns étaient ainsi favorisés, mais il fallait la complicité du garde magasin qui "prêtait" moyennant honnête rétribution dune tournée, une loque devant servir dappâts; le chiffon lui était ensuite remis régulièrement en échange dune vêture neuve. Il en était de même pour les pantalons et pour les chaussures.
Mais, privilégiés démerdards à part, les autres devaient se retirer, pour la plus grande part, sans avoir obtenu satisfaction. On leur donnait un couteau à la place d'un pantalon, un dé à coudre pour une chemise, un peigne pour un caleçon, une trousse garnie pour des chaussures et ainsi de suite jusqu'à la fin de la comédie. Bien peu étaient satisfaits, aussi, les pauvres bougres devaient-ils faire des prodiges pour être aussi bien vêtus que leurs camarades des Compagnies voisines. Sous ce rapport, j'étais veinard d'avoir eu un fourniment complet tout neuf à Saïda.
Je m'acclimatais donc très bien dans cette atmosphère spéciale qui me plaisait beaucoup, avec la perspective d'aller faire un belle longue balade jusqu'en Alger, quand le destin en décida autrement. Un jour, je fus pris brusquement de vertiges, d'un violent mal de tête, de haut-le-coeur et d'une lassitude extraordinaire. C'était vers 10 heures. Nous étions à la cantine des Spahis Dommanget et moi, et venions de boire notre absinthe ordinaire. je me traînai comme je pus jusque dans ma chambre et m'affalai sur mon lit, la tête bourdonnante, une chaleur inaccoutumée dans les veines. j'étais anéanti. Je respirais très vite et difficilement. Je passai ainsi l'après-midi, en semi somnolence. Je me souviens de la visite du sergent Marche; je lui dis que j'étais réellement malade, sans pouvoir spécifier.
- Remettez-vous vite, me dit Marche, car, vous savez, le Capitaine n'aime pas les malades.
Ces paroles me tintent encore aux oreilles. Je me fis à ce moment cette réflexion: qu'il n'aime pas qu'on se fasse porter malade sans l'être, je le veux bien. Mais comment peut-il aimer ou ne pas aimer ceux qui sont réellement malades? Si je suis affalé sur mon lit, ce n'est pas de ma faute. Je ne simule pas.
Puis je me déshabillai après avoir copieusement vomi. C'était la fièvre. Un accès de paludisme très prononcé et très grave. je le sus après, lorsque j'en fus guéri, lorsque j'en fus sauvé. Pour le moment, je me fis porter malade le lendemain au matin; je me traînai à la salle de visite comme je pus, et dès que je fus devant le docteur, il n'y eut aucune hésitation: Entre immédiatement à l'infirmerie, fut sa décision. Et, immédiatement en effet, un infirmier me conduisit dans une chambre, me déshabilla et me coucha avec le thermomètre en place.
A partir de ce moment-là, je n'eus plus qu'une lueur de connaissance: ce fut le soir du même jour, alors que, habillé de nouveau, je me suis vu couché sur un brancard, dans la salle de l'infirmerie et que j'ai entendu ces paroles qui me concernaient:
- Oui, entrée d'urgence à l'hôpital. Je préviens le médecin chef qui va s'y rendre en même temps que vous.
Ce fut tout pour moi.
Le reste est comme s'il s'était passé en Chine, à un Chinois quelconque. Je n'en ai eu aucunement conscience. Je restai absent du monde pendant un nombre de jours que j'ai oubliés. On me l'a dit à l'époque, car je n'aurais pas pu le savoir par moi-même. Il a certainement été important, car je suis resté plus de vingt jours à l'hôpital et je ne me souviens guère que des dix derniers. Donc, j'avais piqué un accès de paludisme de première grandeur. Cent autres y seraient restés. J'ai eu la chance d'être le cent unième. je me souviens parfaitement du jour de ma résurrection, ou, plutôt, du moment. je me revis dans mon lit; à gauche était le mur. En face, une large fenêtre avec, derrière les vitres, un fort treillage métallique. A droite, d'autres lits - quatre - vides. J'étais donc isolé dans cette chambre. A ma gauche, entre mon lit et le mur, un docteur à trois galons au képi vêtu d'une longue blouse blanche. A ma gauche, entre mon lit et le lit du voisin, un autre docteur à deux galons et aussi en blouse. Au pied de mon lit, le sergent infirmier et deux autres infirmiers en tabliers blancs.
Le docteur à trois galons avait sa main droite sur mon front et, à sa main gauche, il tenait mon livret militaire individuel, ouvert à la première page et m'interrogeait sur mes nom, prénom, ,noms de mes parents, lieu et date de ma naissance, lieu de mon engagement, ce que j'avais fit avant de venir à la Légion. Je répondis clairement à ces demandes qui me parurent, à ce moment, assez insolites; cela, je me le rappelle bien. Par la suite j'ai su que c'était sur un appel d'un infirmier, qui avait cru remarquer une lueur d'intelligence dans mon regard, que les docteurs étaient accourus pour se rendre compte si, oui ou non, je revenais à l'existence que j'avais semblé vouloir déserter les jours précédents. je revenais effectivement sur terre; j'étais guéri.
-
A partir de ce moment, je repris des forces avec une rapidité extraordinaire. Je mangeais comme quatre, je me faisais de nouveau des couleurs et, pour la première fois de ma vie, je goûtai au vin de Banyuls, dont on me gratifiais d'un bon verre à chaque repas. Délicieux, ce Banyuls, pris dans ces conditions, et pour une première connaissance. J'écrivis très vite à mes parents pour les rassurer, car, devant mon long silence, ils avaient télégraphié au Commandant du Bataillon, qui fit répondre par télégramme également que j'étais en traitement à l'hôpital.
Mais hélas! pendant ce temps, la Compagnie était partie depuis longtemps et chevauchait les routes et les plaines de l'Algérie du Nord, la verdoyante, la riche Algérie, couverte de vignes, de vergers, de jardins, de champs, de richesses en abondance. Et je n'y étais pas et ne pourrais plus jamais y être, puisqu'autour de la Compagnie, le Bataillon changeait de garnison. Une fois sorti de l'hôpital, je fus versé en subsistance et au repos de convalescence au Corps à la troisième Compagnie, restée avec les deux autres du Bataillon à demeure à Géryville. J'y passai tout le temps qu'il fallut pour attendre le retour du Capitaine Cornu et de sa horde, bien tranquillement, en ne faisant qu'un service de fantaisie: planton du Commandant. Chose curieuse que je note en passant: je remarquai à cette troisième compagnie, un des clairons, Morgen, un Alsacien, plus particulièrement que les autres parce qu'il sonnait admirablement bien. Or, j'ai retrouvé le dit Morgen en 1934, c'est-à-dire quarante ans après, à Bouxières-aux-Dames, près de Nancy, où nous habitions, nous aussi. Il n'avait pas changé de traits ni d'accent, seulement un peu vieilli. Lui aussi m'a reconnu.
Un beau jour, cependant, la Compagnie montée arriva; mais pas seule. Elle précédait le bataillon qui venait de Saïda relever le nôtre. Ce bataillon n'entra à Géryville que deux heures plus tard. Mais ces deux heures furent mises à profit.
Nos gens, hâves, poussiéreux, maigres, barbus, sales, eurent vite fait de démonter les paquetages des selles, de mettre tous les harnachements en état et à la sellerie, de donner un coup de pansage rapide aux bourrins pas fatigués du tout. Cela fait, tous les hommes rentrèrent dans leurs chambres respectives que le grand Pillot alla ouvrir, et, une heure après, la métamorphose était complète. De ces cavaliers échappés de l'enfer, comme on l'aurait dit à leur arrivée, sortit une impeccable Compagnie de fantassins sac au dos, comme s'il n'avait jamais été question de mulets nulle part.
Bien entendu, j'avais repris place à mon escouade, au bureau, où on était affairé jusqu'aux épaules pour préparer au galop les pièces de passation des consignes, matériels, mulets, harnachements, et tant d'autres choses. Pendant ce temps, le bataillon, le nôtre, quittait les casernements pour aller monter son bivouac à 1500 mètres de là, de façon à permettre au nouveau bataillon, qui attendait derrière ses faisceaux, de prendre possession de sa nouvelle garnison.
Nous, les comptables, nous n'eûmes terminé notre besogne qu'assez tard le soir. Mais quelle belle soirée avons-nous ensuite passé ensemble, les nouveaux arrivants et nous, sans protocole de grades, entre nous, dans les locaux particuliers du bureau, où il ne pouvait y avoir manque de tenue. Du reste, ce soir-là fut un soir de ripaille pour tous les gradés: réception chez les officiers, chez les sous-officiers, avec, de part et d'autre, invitation des gradés correspondants des Spahis et des artilleurs. Chers souvenirs. Minuit sonnait lorsque j'allai rejoindre ma tente et m'y coucher pour les quelques heures qui me restaient à passer sur le territoire de Géryville. Le sergent Marche, lui, ne vint pas au camp en même temps que nous. Il dut se rendre chez sa fiancée pour lui faire ses adieux momentanés. Car il était fiancé à une très jolie Espagnole, Mercédès Lopez, fille d'un commerçant notable de Géryville où, depuis plus de vingt ans, il tenait un magasin sur la place de marché. Il y vendait un peu de tout, dans ce magasin: épicerie et liqueurs pour les Européens, étoffes et épicerie pour les indigènes, de la quincaillerie, poterie, graines, fruits secs et frais, légumes, et tout un bric-à-brac trop difficile à dénombrer.
La belle Mercédès et Marche étaient donc fiancés et devaient se marier dès que Marche serait passé dans la gendarmerie, à Alger comme il en avait fait la demande. Ces événements se produisirent peu après. Il s'agissait alors d'une courte séparation de quelques mois au plus. Moi, en pensant à elle, je ne regrettais que les belles et bonnes dattes fraîches que j'avais achetées dans son magasin lorsqu'elles arrivaient du Sud, par longs convois de chameaux desquels on extirpait les merveilleux régimes d'or, aux myriades de clochettes savoureuses. Bah! j'en trouverais d'autres ailleurs. Sur ce, je m'endormis profondément.
A l'aube, réveil par la sonnerie de la diane, exécutée par toute la clique du Bataillon. Chic réveil en musique, dans cette plaine nue, qui permet aux sons de s'enfuir très loin, de se cogner aux montagnes et de nous revenir sous forme d'échos. Café. Sac au dos. En route. Petite étape de vingt kilomètres seulement en direction du Nord. On va repasser par les Haut- Plateaux qu'on traversera de nouveau, mais pas aux mêmes endroits qu'en venant de Saïda, car nous obliquerons plus à l'Est. Rien à signaler pendant les quatre premiers jours de marche. Bonnes étapes; eau à discrétion. Ce n'est pas comme dans le Sud, ni comme deux jours après. Le cinquième jour, dislocation du Bataillon. La première Compagnie fait franchement face à l'Est et va prendre la route, la piste plutôt, qui va la mener en trois étapes au poste d'Aflou perdu dans une chaîne de montagnes arides, mais important à cause du col qui s'y trouve percé juste à cet endroit. C'est une porte à surveiller étroitement.
Les troisième et quatrième Compagnies prennent vers le Nord pour aller garnisonner à Tiaret, petite ville assez coquette, terminus d'un épi du chemin de fer qui va à Sidi-Bel-Abbès et à Oran. Nous, la deuxième Compagnie, nous prenons une troisième direction, N. E., pendant trois heures de route. Nous sommes donc Compagnie isolée. A ce moment, halte à un endroit assez encaissé appelé Aïn Teleta, en deux groupes, chacun à cheval sur le bras d'une fourche que fait la piste en prenant deux directives. Le premier peloton ou demi compagnie va à Freudah, petite ville à hauteur de Tiaret, au pied des Hauts Plateaux, tandis que nous au deuxième peloton, nous nous dirigeons vers le poste d'El-Ousseukh, en plein bled, au milieu de ces Hauts Plateaux, là où se trouve, parait-il, la section de discipline de la Légion.
Tout le monde fait un nez, à ce peloton, car le poste n'a rien de réjouissant. Mais on se console en songeant que la relève aura lieu dans cinq mois: à ce moment, nous serons remplacés par le premier peloton, de qui nous irons prendre la place.
Le capitaine Cornu emmène donc sa moitié de compagnie avec Monsieur Blanc qui, en tant qu'officier marié ne tenait pas à aller à El-Ousseukh où la présence de toute femme est formellement interdite. Avec ce peloton partirent aussi Dommaget, Pillo, Marche, tandis que, de mon côté, je devais suivre le peloton à Girard, et le fourrier qui nous était arrivé à Géryville avec le bataillon de relève et dont j'ai oublié le nom. Je ne revois même plus ses traits, ce qui est curieux, car je me souviens très bien au contraire, du sergent-major Child qui attendait le capitaine à Freudah. On s'en va donc chacun de son côté et l'étape s'achève normalement.
Le lendemain, par contre, aventure. Nous nous perdons. Nous avions pourtant un guide arabe, à cheval que le bureau arabe de Géryville nous avait fourni en le garantissant. Mais la garantie n'était pas bon teint car, après nous avoir fait marcher jusqu'à midi, alors qu'on aurait dû arriver à l'étape à dix heures, il dut avouer qu'il avait perdu la piste. Et nous aussi par conséquent. Force nous fut de nous arrêter là, en plein désert, sans eau ni combustible d'aucune sorte, même pas de thym - pour quoi faire, d'ailleurs puisqu'on n'avait pas d'eau - en attendant que notre guide à la manque aille à la recherche de la bonne piste et nous y ramène.
Ah! ce jour-là n'a pas été un jour faste. D'autant moins que le Lieutenant et nous mêmes pouvions craindre une trahison un guets-apens. C'était parfaitement vraisemblable. Nous étions en panne dans un désert, des montagnes noires au loin, du sable et des cailloux partout autour de nous. Pas d'eau. pas de vivres que ceux que nous portions, puisque les convoyeurs tringlots devaient nous attendre au lieu réel de notre étape du jour. Nous n'étions plus qu'une troupe très réduite, avec juste le nombre de cartouches réglementaire par homme, 120 seulement. pas de réserves d'aucune sorte. Si, se prenait-on à supposer, nous devons être attaqués pendant la nuit, quelle conduite tenir? Comment se garder efficacement? Une angoisse planait sur notre petite troupe de 130 hommes. Crainte, non devant un danger connu, mais crainte agaçante que l'on peut éprouver lorsqu'on se trouve pris dans une fausse position. Nous ne pouvions rien faire que prendre nos dispositions de garde et de combat pour la nuit ou pour le crépuscule, mieux encore, pour l'aube du lendemain.
Nous y étions tous parfaitement résignés et nous aurions tous fait de notre mieux lorsque nous vîmes réapparaître notre foutu guide qui nous revenait au galop, faisant force geste avec ses grands bras décharnés. Il venait nous rassurer et nous informer qu'il avait retrouvé la bonne piste. Nous eûmes un moment de soulagement. Nous étions délivrés de cette angoissante incertitude. Mais alors, notre ressentiment se retourna contre notre guide que nous prîmes plaisir à injurier copieusement. On se remit donc en route, lourdement: la fatigue se faisait sentir davantage car nous n'avions pas pris de repos, puisque nous ne nous étions par déharnachés, ni de nourriture, ni de boisson. Il nous fallut quand même marcher encore pendant quatre heures dans un bled affreux, semé de cailloux et de fondrières.
Ce jour-là, je sus vraiment ce que c'était que la soif et l'épuisement. Une torture continuelle accompagnée d'hallucinations, de vertiges, de divagations. Je n'étais pas le seul à endurer les mille maux; tout le monde était logé à la même enseigne et les plus anciens en bavaient comme les autres. Il y eut des traînards. Tant pis, on les abandonna sur la piste en leur montrant seulement la direction générale à suivre. La plupart rejoignit dans la nuit; mais deux ou trois ne revinrent que deux jours après notre arrivée à El-Ousseukh, accompagnés d'Arabes qui les avaient guidés.
Nous arrivâmes tard à l'étape. le soleil était couché et la nuit descendue. Malgré notre épuisement, il fallut se mettre à monter le camp comme d'habitude et à s'y comporter comme d'habitude: eau, thym, cuisine, tentes et autres services, y compris la garde. On s'est couché moulu et on s'est réveillé, quelques heures plus tard, plus moulus encore. N'importe, il fallait repartir et accomplir les étapes suivant l'horaire prévu parce que le peloton d'El-Ousseukh que nous allions relever sortirait de son poste au jour fixé pour nous recevoir et nous permettre d'y prendre sa place. Quelle horrible journée encore! Vingt-cinq kilomètres à faire dans le même pays toujours aussi aride et désertique, sans un point d'eau dans l'intervalle. Il fallut se contenter des deux litres personnels de son bidon, aussi bien pour la marche que pour le café de la grande halte.
On dut en effet faire une grande halte, ce qui n'arrivait que dans des circonstances extraordinaires; mais nous étions par trop fatigués. Vers les neuf heures, le lieutenant ordonna une heure de pause avec confection de café. Mais pour faire du café, il faut du café, de l'eau et du combustible. Nous avions bien du café en grains et tout grillé, nous avions du thym autour de nous pour faire le feu mais l'eau? Y en avait-il dans les bidons? On nous avait pourtant bien prévenus en partant le matin de garder de l'eau pour le café, mais le moment arrivé, ce fut une histoire embrouillée, qu'il fallut débrouiller rapidement. Dans chaque escouade, le caporal alla trouver chacun des hommes et il leur demanda de verser dans une marmite les deux quarts d'eau nécessaires pour avoir un quart de café chaud. Ceux qui versèrent leur dû furent inscrits pour la distribution du café, et ceux qui ne versèrent pas d'eau reçurent leur sucre et leur café en nature. "Voilà votre part de café et de sucre, leur dit le caporal, arrangez-vous avec ça". La difficulté fut ainsi aplanie et les prévoyants ou plus résistants eurent le plaisir de déguster, avant de repartir, un bon quart de bon café bien chaud et bien réconfortant.
Enfin, on arriva à l'étape. C'était la dernière. Le lendemain, nous n'avions plus que vingt kilomètres à faire, que nous fîmes plus confortablement que toutes les précédentes. Et nous débouchâmes sur une vaste plaine, nue comme le reste, très étendue, descendant en pente douce pendant des centaines de mètres pour se relever assez brusquement en un vaste plateau tabulaire sur lequel nous découvrîmes les bâtiments de notre nouvelle garnison. Sur l'Esplanade, en avant de ce poste, le peloton partant était sous les armes. Nous nous saluâmes en prenant contact et, pendant la demie heure nécessaire aux officiers pour reconnaître les lieux et prendre en charge le matériel laissé par les partants, nous pûmes bavarder avec ceux-ci.
Relève de la garde par une escouade de chez nous. Saluts mutuels des deux troupes et chacun tira de son côté, les uns prenant la route de Saïda, nous, entrant dans nos casernements. Les premiers jours passèrent à s'organiser, à reconnaître les environs, à se familiariser avec le nouveau service du poste, service tout à fait particulier à cause de la présence de la section de discipline.
Le poste d'El-Ousseukh était bâti, comme je l'ai dit, sur un grand plateau dominant une plaine, le tout absolument désertique et pierreux. Au loin et tout autour de l'horizon, de grandes montagnes aux découpures vives. Celles du Sud formaient cette chaîne dont Aflou était le poste de pénétration, et où se trouvait la 1ère Compagnie, à cent cinquante kilomètres de nous. Le poste comprenait diverses parties, dont la citadelle, au milieu, qui nous servait de lieu de garnison. Elle était entourée de hauts murs crénelés et garnis de meurtrières. Une porte monumentale en commandait l'entrée.
A l'intérieur de cette citadelle, étaient bâtis en pierres et tuiles les différents locaux nécessaires à la vie de la garnison: chambrées, logements des sous-officiers, bureaux, magasins, locaux disciplinaires, corps de garde, cuisines, w. c. et dans un coin, en forme de blockhaus surélevé, le logement de l'officier commandant. Ce blockhaus pouvait aussi servir, le cas échéant, de réduit de défense désespérée. Tous ces bâtiments étaient vastes, aérés, bien dégagés; c'était très habitable.
Du côté nord, une autre série de bâtisses, également en pierres et tuiles, s'élevait. Au moment de notre arrivée, tout était vide. C'étaient des locaux divers devant servir, tous les ans, au personnel et aux animaux de la remonte militaire, pendant un séjour de plusieurs semaines. Il y avait là le logement des officiers, des sous-officiers, des hommes européens, des indigènes. Il y avait de belles écuries pour les étalons, des magasins pour le fourrage, les grains, les pailles. Comme dans la citadelle, un pompe fournissait l'eau nécessaire, provenant d'un puits profond et recouvert, qui ne tarissait jamais et donnait une eau délicieusement fraîche.
Sur le côté nord de la citadelle, était accolé le camp des disciplinaires. Ce camp était formé par un grand carré, dont chaque côté avait la longueur du mur de la citadelle à laquelle il attenait. Ce côté formait donc une muraille. Les trois autres côtés étaient entourés d'un mur épais et à meurtrières, mais ce mur présentait deux hauteurs différentes. A l'intérieur du camp, il avait environ deux mètres cinquante de hauteur au- dessus du sol de la cour, tandis qu'à l'extérieur, il avait cinq mètres de hauteur parce qu'il descendait au fond d'un fossé profond de deux mètres cinquante. Ce fossé, qui courait donc sur trois faces du carré, était large de trois mètres tout en haut sur le chemin de ronde. la terre retirée du fossé avait été rejetée de façon à en faire un fort talus dont la crête aplatie formait ce chemin rond et de garde qui, plus haut que la crête du mur, surplombait tout l'intérieur du camp.
C'était sur ce chemin élevé que se tenaient, la nuit, les sentinelles. L'une, n°1, dont la guérite abri se trouvait à l'angle du talus et du mur de la citadelle, était la dernière; la sentinelle n°2 avait sa guérite à l'angle de retour du talus; la sentinelle n°3 ou sentinelle devant les armes, se tenait à proximité de la grande porte d'entrée, où était également la porte du poste de garde. C'est près de ce poste de garde que se trouvait l'entrée du camp des disciplinaires.
Nous venons d'en voir l'entourage extérieur. Voyons maintenant l'agencement intérieur. Ce qu'on voyait tout d'abord, c'était le double rang des grandes tentes coniques qui servaient d'habitation aux disciplinaires; huit sur chaque rang. Ces tentes, vastes, pouvaient contenir chacune 16 personnes. Ce sont ce qu'on appelle des "marabouts" terme usité dans l'armée d'Afrique pour désigner ces vastes logements de toile, soutenus en leur milieu par un poteau central autour duquel peut courir une tablette circulaire.
La circonférence de base des tentes, à El-Ousseukh, était formée par un muret en maçonnerie, d'environ un mètre de hauteur. C'était par dessus la crête de ce muret que passait la base des tentes, tendue à l'extérieur par tout un réseau de cordeaux attachés à des piquets enfoncés en terre. De cette façon, le tout était bien étanche. Le faîte du muret servait d'étagère à la tête du lit de chaque homme. Ces lits étaient des lits ordinaires de troupe, en fer avec paillasse, matelas de laine, draps, couvertures, traversin. Le sol de la tente était soigneusement cimenté. Une seule ouverture, en toile naturellement, permettait l'accès de ces tentes, toutes les ouvertures donnant sur l'intérieur de l'allée constituée par l'alignement des 16 tentes.
Au fond, face à la citadelle, une autre grande construction en pierres et tuiles: c'étaient la cuisine, le lavoir, les magasins, les w. c. L'eau était fournie, là aussi, par une pompe à bras, dont le piston fonctionnait au moyen d'une grande roue, et non d'un balancier. C'était tout, et c'était suffisant.
Quant aux habitants de ce camp, ils formaient une population tout à fait à part, le rebut du régiment. Il y en avait en permanence environ deux cent cinquante, quelquefois un peu plus, parfois beaucoup moins; cela dépendait des séries de départ ou d'arrivée; mais il y en avait toujours plus de deux cents.
Leur recrutement se faisait de deux manières. la première ne donnait qu'un apport insignifiant. Elle consistait à envoyer à la section de discipline, les gens qui, au Corps, se montraient d'une conduite déplorable et incorrigible, sans toutefois se livrer à des actes entraînant leur comparution devant un conseil de guerre. Indiscipline invétérée, mauvaise volonté dans le service, ivresse perpétuelle, rixes, et autres écarts constants. Au bout d'un certain temps d'avertissement, on déférait ces incorrigibles devant un conseil de discipline de régiment qui, toujours en décidait l'envoi pour six mois au moins à la section de discipline d'El-Ousseukh. Mais très peu y parvenaient par cette voie, qu'on pourrait appeler sucrée, douce. La grosse majorité était composée par celle des condamnés par les Conseils de guerre.
A chaque session, ceux-ci ont à juger et à condamner une certaine quantité de légionnaires délinquants. les uns, les plus nombreux, sont condamnés pour vente ou lacération d'effets militaires, compliquée ou non de désertion. C'est le travail du cafard qui donne ces beaux résultats. le cafard, c'est la maladie mentale terrible de la Légion. D'autres sont coupables de refus d'obéissance formelle; d'autres de vol; de blessures volontaires; doutrages à des supérieurs; de désertion à l'intérieur ou à l'étranger, le tout accompagné très souvent d'ivresse. Les condamnations à payer, prononcées varient de six mois à cinq ans de prison ou de travaux publics suivant la gravité des cas.
Les condamnés vont purger leur peine soit dans les prisons militaires soit dans des ateliers de travaux publics, où sous la conduite d'une chiourme impitoyable et sous la garde de tirailleurs algériens féroces, ils sont astreints, pendant tout le temps de leur peine, à des travaux exténuants de terrassements, de forages de puits, de constructions de routes ou de bordj, ou à d'autres travaux pénibles.
Dès que chacun a terminé sa peine, il est dirigé sur son Corps d'origine; mais, au lieu de rentrer directement dans les compagnies ordinaires de bons soldats, il est envoyé à la section de discipline d'El- Ousseukh où il doit faire un stage de six mois au moins avant d'être réintégré dans le Corps commun. Tous les quinze jours, un courrier en amène de nouveaux et, au retour, emmène ceux qui sont libérés. Mais le mouvement d'échange ne se fait pas principalement ainsi. La plupart de ceux qui quittent le camp de discipline, c'est pour retourner au conseil de guerre, donc dans un pénitencier quelconque. Ce sont des incorrigibles incorrigeables, la vie régulière, normale, ne peut leur plaire. Il faut qu'ils vivent dangereusement dans l'atmosphère qui leur convient, celle des geôles, des prisons, des chiourmes.
Il est extraordinaire de voir vivre ces déclassés volontaires. Il en est, puisqu'ils appartiennent à la Légion, de tous les pays; mais il est à remarquer que la plupart sont des Français. Ils forment au moins les trois quarts de l'effectif de ces déchets humains. Parmi eux, beaucoup de Parisiens des Faubourgs ayant déjà tâté des Bataillons d'Afrique ou simplement gâtés par de mauvaises fréquentations et gagnés par cette espèce d'émulation dans le mal qui les gouverne tous. Car ils sont fiers entre eux et vis-à-vis des autres, de leurs exploits pénalisés. Ils se racontent avec joie, avec feu, avec âme même, c'est-à-dire avec enthousiasme, en essayant de les rendre glorieux, les moindres épisodes de leur affreuse vie.
Il y en avait un, à l'époque où j'étais à El-Ousseukh, qui avait plus de quinze ans de présence en Afrique, alors qu'il en était encore à son premier engagement de cinq ans, sur lesquels trois ans seulement lui comptaient. Donc, pendant plus de douze ans déjà il avait roulé de prison en pénitencier, en discipline et inversement, ayant expérimenté un peu tous les régimes de répression en service en Afrique; et ils sont nombreux; et ils ne sont pas tendres. mais cet homme a dû certainement y passer toute son existence, car il aimait cette vie de réprouvé. C'était une nécessité pour lui d'être en dessous du niveau commun. Il disait qu'il éprouvait une réelle jouissance à voir et surtout à provoquer la méchanceté des gens de justice militaire, des gardes-chiourmes, des gradés et des surveillants de pénitenciers qui, disait-il, valent en réalité beaucoup moins que moi. Ce sont eux, ajoutait-il, les vrais déchets humains, à l'âme de chacal, de hyène, de porc, de scorpion de tout ce qu'il y a de plus vil et de plus lâche sur terre. J'éprouve un plaisir intense à les provoquer jusqu'à la fureur qui ne tarde pas à leur sortir par tous les pores et à fondre sur moi de toutes les manières les plus cruelles. Je le sais. je sais ce qui m'attend. Je l'attends ce qui m'attend; j'y suis préparé; je l'endure et j'en ris, ce qui redouble leur fureur de la savoir impuissante, de se savoir méprisé par le martyrisé et de savoir que ce mépris est mérité.
D'autres, sans s'exprimer de cette façon, sentent à peu près de même. D'autres, au contraire, et ils sont nombreux, pêchent par faiblesse, inguérissables. Ils retombent fatalement dans les mêmes fautes, malgré leur bonne volonté; cette bonne volonté est trop faible pour lutter contre les passions intérieures, quand elles se mettent à bouillonner, qu'elles prennent le dessus et engendrent le cafard, pourvoyeur des conseils de guerre.
Le cafard, à la Légion, joue un rôle considérable dans la mentalité de la masse, parce qu'il atteint à peu près tout le monde, mais de façons aussi diverses qu'il y a d'individus. C'est toujours le cafard; mais celui de l'un n'est pas du même matériau que celui de l'autre; il n'éclôt pas en même temps ni pour les mêmes raisons. Chacun arrive à la Légion avec un germe individuel de cafard personnel et ce germe se développe là-bas dans un sens ou dans un autre, avec rapidité ou avec lenteur, devient envahissant ou insignifiant, suivant les jours, les lieux, les occasions, les humeurs.
C'est le cafard qui pousse certains vers l'ivrognerie inguérissable, amenant tout un cortège de maux supplémentaires: batailles, fureurs, refus d'obéir, insultes aux gradés, bris d'objets, vols et ventes d'effets pour pouvoir boire davantage. C'est le cafard qui étreint les légionnaires en garnison trop rigide. Pour le combattre il leur faut l'espace et une existence gorgée d'activité. La brousse avec ses rudes obligations de débrouillages, de fatigues, d'initiatives, de combats, de constructions, de créations, de dévouements, est pour le Légionnaire l'endroit rêvé car il n'y connaît pas le cafard. Aussi est-ce des garnisons trop stables que viennent la plupart des condamnés.
Il y a bien aussi ceux dont les moeurs violentes et souvent inavouables les conduisent aux pénitenciers. Ceux-là sont les plus redoutables parce qu'ils gâtent tous les autres, immanquablement. Ces hommes dans la force de l'âge éprouvent le fonctionnement tyrannique de leur chair. Or, comme aucune femme ne peut être à leur disposition, pendant quelquefois des années et des années, il est fatal que cette chair doive s'assouvir de toutes autres façons. Et, entre eux, ils se livrent aux moeurs les plus effarantes pour obtenir de cruelles jouissances charnelles. Rendus à la vie normale, ils ne peuvent plus vivre comme les autres.
A El-Ousseukh, tout comme dans un pénitencier, aucune femme ne pouvait séjourner, même vingt-quatre heures. Interdiction absolue. Cette interdiction était aussi pénible pour les hommes de la garde que pour les disciplinaires, davantage même peut-être, car ceux-ci sont déjà habitués à vivre ainsi, tandis que les hommes de garde souffrent de ce manque de sexe. C'est pour cette raison qu'on ne les y laisse que cinq mois, à la fin desquels ils sont relevés par d'autres et envoyés dans une garnison plus clémente.
Le service de garde proprement dit est très chargé. De jour, chaque corvée qui travaille au dehors, sur les routes ou dans les carrières, est toujours accompagnée de deux hommes au moins, baïonnette au canon et fusil chargé, sous le commandement d'un sergent ou d'un caporal. Pour de plus petites corvées, un seul homme armé suffit. Les heures libres se passent dans la citadelle pour les hommes de garde, dans le camp pour les disciplinaires; mais, dans le camp; personne ne doit jamais séjourner en dehors des tentes. On n'admet dans la cour que ceux qui se rendent à la cuisine, au w. c. ou au lavoir.
La nuit, le service des sentinelles est renforcé: quatre sentinelles baïonnette au canon et fusil chargé sont constamment en mouvement sur le chemin de ronde, en haut du talus, et, toutes les cinq minutes, la sentinelle n°1 doit crier, à très forte voix: Sentinelle. . . Veillez. . . un! Aussitôt, le cri est repris: Sentinelle. . . Veillez. . . deux! La troisième répond et la quatrième lance: Chef de poste, rien de nouveau! Tout au long de la nuit, ces cris ne cessent pas. Ils empêchent les sentinelles de s'endormir et font savoir à tous que la garde est vigilante.
Les disciplinaires étaient alors vêtus de treillis blancs comme nous; mais leur képi, de couleur brune, n'était jamais recouvert du couvre nuque, et il comportait une invraisemblable visière longue, longue, large, carrée, à laquelle ils donnaient un aspect canaille en la cassant en deux en forme de toit arrondi ou aigu. Là-dessous, ils promenaient des faces à faire peur, où tous les vices, toutes les déchéances, toutes les passions basses, tous les ruisseaux fangeux avaient laissé leurs stigmates indélébiles. Et des voix canailles. Et des propos horribles.
Malgré cela, on faisait bon ménage, eux et nous. La discipline y était sévèrement maintenue; mais elle l'était par des gradés ordinaires, qui n'avaient pas été choisis spécialement comme gardes-chiourmes. Et puis, tous, eux comme nous, nous étions des Légionnaires. Il n'y avait donc pas de question de rivalité. Du reste, aucune autre troupe n'aurait été capable de garder ce camp de bons à tout. Ils n'étaient plus condamnés; ils étaient redevenus des hommes. Ils étaient encore soumis à une contrainte, c'est vrai, mais ils étaient groupés en troupe régulière. Ils pouvaient vivre à peu près comme nous, à part la liberté. Mais notre liberté à nous était plutôt théorique, puisque nous comme eux étions prisonniers du pays, de la solitude, de désert.
Ils avaient droit aux mêmes vivres et à la même solde que nous, y compris le vin de ration et, aussi, le vin de l'ordinaire quand le lieutenant le jugeait à propos. Seulement, on ne leur distribuait pas le vin librement. Ils ne pouvaient pas disposer de leur quart quotidien comme ils le voulaient. Dès que la corvée de vin revenait avec les tonnelets pleins, on vidait ceux- ci dans un grand baquet au milieu de la cour du camp. Puis, sur un ordre donné au sifflet, tout le monde devait sortir des tentes et s'aligner sur un rang. On procédait alors à l'appel. A l'appel de son nom, chacun devait répondre présent, venir près de la baille où se trouvait le fourrier ou le caporal de distribution et puiser lui-même avec son quart sa ration qu'il devait boire séance tenante. C'était alors le tour du suivant et ainsi de suite jusqu'au dernier. Les absents et les punis devaient laisser leur ration qui était emporté par les gradés, pour la troupe. Ainsi, on évitait les trafics possibles. Certains auraient vendu leur quart à d'autres qui se seraient enivrés et auraient amené du désordre.
Ils avaient droit également à leur solde, mais ils ne la touchaient pas en argent. Pour chacun, le pécule auquel il avait droit était inscrit automatiquement. Là-dessus, il pouvait se faire livrer, par le service régulier de la cantine, les objets dont il avait besoin et dont l'achat était autorisé, tels que tabac, feuilles, allumettes, papier à lettres, timbres poste, plumes, fil, aiguilles, cirage, et toutes sortes de petites choses de ce genre.
De cette façon, ils étaient tenus au calme. Cependant, il y avait de la fraude quand même, entre certains disciplinaires et certains hommes de la garde. Cette fraude s'exerçait de mille ingénieuses façons, toujours secrètement, soit de jour soit de nuit et, invariablement, portait sur la boisson, principalement l'absinthe. On le savait. Tant qu'on ne prenait personne sur le fait, ça allait. Mais quand un fraudeur se faisait prendre, il n'y coupait pas de quinze jours de prison. , s'il était de la garde, ou de trente jours s'il était de la discipline. Mais ces cas étaient rares. Il fallait avoir affaire à de bien maladroits ou un concours de circonstances extraordinaires.
En général, ces fraudes portant sur une petite quantité de spiritueux à la fois, il n'y avait aucun mal de commis, aucune effervescence particulière. Une fois, cependant, il y eut du tapage des cris, des menaces, du sang et du Conseil de guerre. Cela arriva un soir, un peu avant la tombée de la nuit. On entendit tout à coup des cris dans la cour de la discipline, une rumeur inaccoutumée, et la sentinelle appelant: Aux armes! L'adjudant Girard qui était justement au bureau près de nous, saute d'un bond sur son képi, l'enfonce d'un coup de poing et court au corps de garde pour entrer dans le camp en même temps que la garde qui chargeait les fusils.
Le brouhaha grandit; on entendit des cris de détresse; on entendit aussi armer les fusils, puis tout s'apaisa subitement. Seulement, quelques minutes après, on vit passer, ligoté, un des plus redoutables disciplinaires, celui, justement, qui avait plus de quinze ans de pénalités diverses. Il avait les yeux hagards et méchants, les traits durcis, la bouche baveuse, et cherchait à se débarrasser de ses liens. Mais il ne put y parvenir. On l'enferma dans une cellule étroite, sans bat-flanc, avec une simple meurtrière au-dessus de la porte comme orifice pour la lumière et l'aération. Ensuite, sortit un autre disciplinaire, blessé d'un coup de couteau à l'épaule, qu'on emmenait se faire panser à l'infirmerie.
Il y avait eu rixe violente, qui aurait pu être mortelle entre deux rivaux d'espèce toute spéciale. C'était une affaire de moeurs qui, grossie par l'alcool de fraude, venait de se régler ainsi. Il y avait longtemps que ces deux disciplinaires, redoutables tous deux, s'en voulaient à mort à cause de leur amour commun et violent pour un de leurs condisciples qui leur paraissait avoir tous les charmes. un seul des deux était l'heureux amant de cette beauté masculine invertie: c'était le blessé. L'autre était le rival malheureux qui voulait se venger. En temps normal, il ne pouvait s'y résoudre. Il lui fallait le coup de fouet de l'alcool pour s'exciter. Alors il avait eu la constance d'accumuler l'absinthe passée en fraude au lieu de la boire au fur et à mesure.
Dès qu'il fut en possession d'une quantité suffisante pour lui procurer l'ivresse nécessaire à la chicane qu'il méditait, il mit son projet à exécution. Il déclencha la bagarre au cours de laquelle il blessa le rival au moyen d'un couteau de cuisine qu'il avait dérobé. Grâce à l'arrivée prompte de la garde et de l'adjudant Girard, qui fit autant avec ses poings qu'avec l'autorité de son grade, la bagarre s'apaisa relativement vite et une tuerie fut évitée. Le furieux n'en passa pas moins en Conseil de Guerre; mais on ne sut jamais qui lui avait passé successivement ses rations d'absinthe en fraude. Là-dessus, mutisme absolu. La torture même aurait été inefficace.
Peu de temps après cette échauffourée, je dus partir pour Tiaret, petite ville située à trois étapes de 25 à 30 kilomètres au nord de notre garnison. Un ordre avait invité les Compagnies à envoyer à ce centre, qui était le centre du bataillon les élèves caporaux pour une instruction supplémentaire. J'y partis donc avec deux autres camarades, un nommé Kuhn, Bavarois, et un autre dont je ne me rappelle plus rien.
Nous partîmes tous les trois, seuls, mais avec tout notre barda et nos armes. J'étais chef du détachement. J'avais une feuille de route régulière pour le cas où, sur la route, nous ayons été rencontrés, soit par une force de police, soit par un groupe d'Arabes, qui nous auraient pris pour des déserteurs. C'était en Décembre. Il faisait très froid pendant la nuit. Le premier matin, à Aïn Baïda, nous dûmes dégeler nos toiles de tente pour les déboutonner: les boutonnières étaient hermétiquement closes par la glace. Même travail à l'étape suivante, à Aïn Sahib. Malgré cela nous arrivâmes sans encombre à Tiaret où on nous mit en subsistance à la quatrième Compagnie, logée sur une hauteur dominant la ville, dans la citadelle. Puis quelques jours après, on nous fit déloger pour nous installer en ville, dans la caserne que nous partagions avec une Compagnie de "Joyeux" ou Bat'd'af.
Ce fut pendant les quelques jours que nous passâmes à la citadelle que je fus témoin d'un fait qui renversa toutes mes données ou croyances: il tomba de la neige, de la vraie neige, en telle quantité que nous fûmes obligés de monter sur les toitures des baraquements afin de la faire tomber à terre. Paradoxe! Elle tomba pendant deux jours, la neige, cet hiver-là; puis ce fut fini. Aussitôt qu'elle fut fondue, le soleil et la chaleur réapparurent.
Nous ne restâmes pas longtemps à Tiaret, quelques semaines. Nous dûmes rejoindre nos Compagnies respectives pour cause de dislocation des 3ème et 4ème Compagnies.
Un beau jour, un ordre arrive au Bataillon: les 3ème et 4ème Compagnies sont mobilisées pour aller à Madagascar. C'était le moment de la formation de la première expédition vers la grande île, sous les ordres du Général Duchesne. Je n'avais aucune chance d'y partir. Trop jeune, je n'avais pas encore vingt ans, et j'appartenais à une autre Compagnie. C'est bizarre, je ne fus pas déçu, alors. Je n'étais probablement pas encore mûr pour l'aventure plus sérieuse. je repris donc, avec Kuhn et l'autre camarade, le chemin d'El-Ousseukh où chacun de nous retourna à son poste, moi au bureau, les autres dans le rang.
Dès ce moment-là, je cumulai les fonctions de secrétaire et de moniteur de gymnastique. L'adjudant Girard voulait occuper les hommes lorsqu'ils n'étaient pas de service; mais comme on ne devait jamais quitter la citadelle, il imagina de faire faire tous les jours, sur l'esplanade en face de l'entrée, différents exercices de gymnastique, quand il apprit que j'avais été moniteur à Toul. Bonne affaire! dit-il. Vous allez nous organiser cela et vous formerez en même temps un ou deux caporaux qui seront assez dégourdis pour voltiger.
Alors, sous la haute direction de l'adjudant qui présidait aux séances et s'y amusait beaucoup, j'organisai des séances de gymnastique diverse: exercices d'assouplissement du corps et des membres, exercices au bâton, à la canne, exercices de boxe française, exercice d'escrime à la baïonnette, le tout en mélange pour éviter la monotonie.
J'y prenais goût et m'y amusais moi-même. Cela me plaisait de reprendre du commandement et d'arriver à faire voltiger ces gens plutôt rassis qui mettaient beaucoup de bonne volonté à imiter les mouvements que je leur enseignais. J'avais conservé toute ma souplesse, toute mon agilité et l'adjudant était enchanté. Les camarades, eux, dans les chambrées me blaguaient quelquefois, lorsque je passais parmi eux, mais gentiment. J'entendais celui-ci ou celui-là imiter mes commandements, ou bien ils m'appelaient l'écureuil ou la "voltige" Ce n'était pas bien méchant.
Pendant quelques semaines, en Mars et Avril, la vie fut un peu mouvementée par l'arrivée de la remonte et de son personnel qui s'installèrent dans les locaux qui leur sont destinés et qui leur sont destinés et qu'ils occupent tous les ans à pareille époque. Personnel nombreux, comprenant trois officiers dont un capitaine et un vétérinaire, officiers de cavalerie, bien entendu, au service des haras de l'Etat, plusieurs sous-officiers, quatre je crois, dont un maréchal des logis chef pour les écritures, certificats, congés, registres etc, quatre brigadiers, une quinzaine de Spahis et une quarantaine de chevaux dont une douzaine d'étalons de toute beauté. Oh! les superbes bêtes!
Deux jours après leur arrivée, les opérations de monte des juments commencèrent. Dès le grand matin, arrivaient d'un peu toutes les directions une nuée d'indigènes à cheval, à pied, à âne, à chameaux, à se demander d'où ils pouvaient bien sortir. Ils amenaient avec eux des lots importants de juments qu'ils présentaient à la saillie. Ces juments, dessellées, étaient alignées sur plusieurs rangs, entravées, et examinées minutieusement par le Capitaine et le vétérinaire. Celles qui étaient éliminées pour une cause quelconque étaient marquées d'un signe de sabot. Celles qui, au contraire, étaient acceptées, étaient marquées d'un autre signe, puis elles étaient mises à part.
Une fois ce travail d'élimination terminé, tout le terre-plein devait être évacué par tout animal, quel qu'il soit, autre que les juments acceptées. Alors seulement commençait la monte, par trois ou quatre à la fois, dans des endroits bien espacés les uns des autres, aux angles d'un carré, au milieu duquel le margis était assis auprès d'une table chargé de livres et de papiers.
A chaque jument dûment entravée pour éviter les ruades malencontreuses, on présentait un étalon qu'un Spahi amenait des écuries, situées loin de là, à cause des émanations féminines fort troublantes. Dès la présentation des deux partenaires, l'étalon commençait à faire des grâces autour de la jument, qui faisait, elle aussi quelques manières. Puis, fatalement, le gigantesque accouplement se produisait dans une superbe envolée du merveilleux mâle, enserrant dans ses jambes doucement retombées, les épaules frémissantes de sa femelle qu'il pénétrait prodigieusement d'autre part. Splendide!
Une fois l'opération faite, l'étalon, hennissant d'orgueil et de plaisir, retournait à son écurie en se dandinant, la jument était invitée à un petit trot pour éviter le rejet de la liqueur fécondante, et le propriétaire de la jument recevait un certificat de monte, qui lui permettrait de vendre au service de l'armée le produit de ce prodigieux accouplement, dûment enregistré.
Tous les deux ou trois jours, la séance se répétait , avec d'autres éléments venus des douars environnants, loin à la ronde. Pour dix heures du matin, la séance était terminée. Il y avait ainsi animation supplémentaire au poste, réceptions des sous-officiers entre eux, et, tous les soirs, apéritifs variés chez le bistrot du patelin, Tartevet.
Oui, il y avait tout de même un civil, dans notre désert; j'avais oublié de le mentionner, c'était le tenancier de l'établissement à tout faire du lieu, situé à environ trois cents mètres du poste, dans le creux du petit vallon. Là, il y avait, d'abord, les bâtiments de l'administration militaire: boulangerie, magasins à vivres dirigés par un sergent riz-pain-sel et occupés par une dizaine de commis et d'ouvriers.
Un peu plus loin s'élevaient les bâtiments du sieur Tartevet, dans lesquels il cumulait les commerces: bar, café, restaurant-hôtel, épicerie européenne, épicerie indigène, étoffes, bimbeloterie, verroterie, graines, fourrages, fruits, légumes, que sais-je encore. Tous ses approvisionnements lui parvenaient de Tiaret, au moyen des chariots du roulage espagnol, et il était, ma foi, bien approvisionné. Pas de femme avec lui; seulement quelques serviteurs indigènes. Il faisait face à toutes les demandes, et, tous les jours il avait de nombreux clients de chez nous. Quatre cents hommes à ravitailler, c'est déjà un effectif appréciable, surtout quand on n'a pas de concurrent, car, non seulement il fournissait les hommes individuellement en leurs besoins personnels, mais encore il fournissait les denrées de l'ordinaire. En outre, il approvisionnait les douars environnants en marchandises indigènes. C'était peut-être moins important, mais appréciable quand même.
La période de la remonte était donc une bonne période de travail pour lui, et il savait en profiter largement. On était d'ailleurs très bien traité chez lui, et on ne payait pas plus cher qu'à Tiaret ou à Freudah. Ce n'était pas le vautour avide, c'était le bon commerçant serviable et raisonnable.
Vint le jour tant attendu par beaucoup où le peloton de relève devait arriver. On allait à Freudah! On quittait ce sale bled! On allait revoir des femmes, des habitations, des rues, des magasins, la vie, quoi! Ce fut avec joie que nous sortîmes tout notre barda et montâmes notre camp sur l'esplanade comme l'avaient fait nos devanciers. La relève arriva. On se livra aux cérémonies rituelles et on partit. Oh! pas loin; à dix kilomètres seulement, juste pour dire qu'on était parti. Route sans histoire. Au quatrième jour, nous arrivâmes à notre casernement, qui était un vrai casernement, juste suffisant pour une Compagnie au maximum, mais avec un hôpital et un docteur et des infirmiers. Nous étions revenus parmi les civilisés.
Comme prévu, je repris ma place au bureau du sergent-major Child, en compagnie de Dommaget et de Pillot, toujours fidèles au poste. Dommaget avait été nommé soldat de 1ère classe et, fièrement, portait sa modeste sardine de laine rouge. C'était le premier échelon de franchi.
J'ai gardé un très bon souvenir de mon passage à Freudah. la vie que j'y ai menée, très douce, très agréable m'a beaucoup plu. Le pays par lui- même était plaisant. Notre quartier se trouvait bâti sur une éminence en dehors de l'agglomération, très bien située, dominant la campagne environnante. Celle-ci n'avait plus du tout l'aridité de celles que j'avais habitées précédemment. Tous les alentours étaient garnis d'une végétation dense, rappelant un peu le maquis des côtes de Provence. A environ deux kilomètres passait un Oued où il y avait toujours de l'eau, en plus ou mains grande quantité, mais il y en avait. On pouvait même s'y baigner dans un trou, entre deux rochers.
La bourgade était bâtie le long d'une rue principale qui était une route à l'entrée et à la sortie de Freudah, route véritable cette fois, carrossable, sur laquelle un service de diligence se faisait journellement vers Tiaret Bel-Abbès. Presque pas de civils français: le tenancier de l'hôtel-restaurant, un ou deux fonctionnaires. Beaucoup d'Espagnols commerçant dans des magasins ouverts sur la rue, et le reste, important, de la population était constitué par des Arabes de tous métiers, des Juifs et des M'zabi. Beaucoup de petits restaurants indigènes et de boutiques, car le marché de Freudah était très fréquenté par la population dense des campagnes très productives des alentours.
En effet, à perte de vue, sur la route du Nord, on ne voyait que cultures de céréales et de vignes. Pays donc très riche. Cela se remarquait tout de suite aux étalages des boutiques indigènes, bien faits, remplis de marchandises bien étalées, dans des maisons en pierres et tuiles bien construites en montrant un air de prospérité assurée des marchands gras à lard, au teint frais, à la mine souriante et avenante.
Le père Cornu n'était plus notre Capitaine. Il avait pris sa retraite et avait été remplacé par le Capitaine Auclère, un ancien, lui aussi, mais pas abruti du tout, lui. Bienveillant, bon père de famille, il n'embêtait jamais les hommes et laissait à l'adjudant le soin d'organiser le service comme il l'entendait. On reprit alors les mêmes exercices qu'à El- Ousseukh, mais je n'y parus plus comme moniteur. Il y avait un Caporal, Buron, qui, bien que lourdaud comme un colosse qu'il était, avait su apprendre suffisamment pour pouvoir commander la manoeuvre. Moi, je restais accaparé par le "chef" pour embellir le bureau de maints tableaux que je fabriquais à ma guise. Ils étaient du goût de "chef", de celui du capitaine et des camarades, c'était donc pour le mieux.
Là, à Freudah, je fus en butte aux recherches amoureuses de certains, surtout de deux gradés: du Caporal Buron et du sergent-major Child. Comme j'étais réfractaire à ce genre de manifestation, ils en furent pour leur frais. Cependant, telle était leur affection réelle, surtout celle de Buron, que j'eus toujours leur sollicitude autour de moi. Voyant bien, en effet, qu'ils n'avaient pas de rivaux, c'est-à-dire que mes moeurs étaient pures de ce côté, ils acceptaient mon refus tout naturellement et n'en continuaient pas moins à me manifester leur affection. C'était autre chose que de l'amitié. Il y avait de la tendresse et de la protection. L'amitié, c'était entre Pillot et moi. Entre nous, il y avait beaucoup d'affinités intellectuelles et nous aimions notre compagnie mutuelle, surtout pendant les soirées que nous passions dehors, à deviser au clair de lune ou dan un caouadji en buvant le merveilleux café des Arabes.
La question de la femme ne me tracassait pas. Je n'avais pas encore, pour ma nature personnelle, l'âge où je devais être tourmenté par les besoins impérieux de la chair. J'eus bien quelques contacts, par-ci, par-là, mais comme à regrets. Je me dépensais plutôt en rêveries, en attentes d'un futur qui venait pas à pas. Et puis, franchement, je n'aimais pas, je ne pouvais aimer ni désirer ces femmes publiques. J'en avais et ai toujours eu un vrai dégoût. Quand je rapprochais l'acte à accomplir de celui qui consiste à marchander et à payer, je n'ai plus du tout envie de la femme. Je n'avais plus l'occasion de la belle Estelle de Toul. Et puis, du reste, il n'y en avait aucune de belle, parmi la volière publique de Freudah! La clientèle n'était ni assez reluisante, ni assez riche pour payer une simili beauté.
A Freudah, le côté sentimental de notre troupe était résolu de différentes façons. Quelques-uns étaient des assidus de la volière publique: officielles. D'autres fréquentaient aussi la maison, mais à simple titre de clients. C'était pour leur hygiène personnelle qu'ils allaient y sacrifier. Deux ou trois avaient des maîtresses en ville. Peut-être davantage. je n'en avais connu que trois dans ce cas. Tous trois frayaient avec des Espagnoles mariées, dont les maris étaient ou complaisants ou aveugles.
Quant aux reste, il se partageait en deux parties inégales: les hypocondres, les misanthropes, les misogynes qui, farouches, restaient solitaires ou cultivaient à plusieurs leurs humeurs sombres, formaient la moindre de ces deux parties. L'autre était composée de gens dont les relations sentimentales et sexuelles se pratiquaient entre eux. C'était connu, admis, normal, et ça ne choquait personne. Du reste, apparemment, il n'y avait rien de choquant. Ces gens se comportaient absolument comme tout le monde et n'avaient rien de féminisé. Seulement la nature étant la plus forte, elle était toujours victorieuse.
Les sentiments affectueux et charnels devant absolument être alimentés, il prenaient la seule voie ouverte qui ressemblait à la voie normale. J'ai vu des affections véritablement touchantes entre hommes et il m'est arrivé bien souvent de me tromper dans mon diagnostic lorsque je me figurais, en voyant un couple donné, que le féminin était le plus jeune, le plus frais, le plus attrayant. C'était souvent le contraire. C'était celui-là l'homme, et l'autre, celui qui avait tout l'air du faune, était celui qui recevait la caresse. Et dans ce cas, c'était toujours celui-ci qui était l'amoureux vrai, qui avait pour l'autre une tendresse de femme et un dévouement de femme à toute épreuve. Là souvent gît le secret de bien des endurances, à la Légion, de bien des actions merveilleuses. La aussi se trouve la cause de bien des drames, des cafards désastreux, des jalousies terribles qui se terminent souvent par le Conseil de Guerre ou par la désertion. J'ai vécu là au milieu de forces étranges et puissantes, bouillonnant furieusement sous des dehors apparemment calmes, et produisant des effets surprenants dans le sens du bien comme dans le sens du mal.
Le côté religieux se trouvait absolument délaissé. Jamais personne ne faisait allusion au manque de prêtre ou au manque d'églises. Il y avait pourtant, parmi les Légionnaires, des prêtres défroqués - il y eut même un ex- évêque - des moines sortis de leur couvent, libérés ou déserteurs, on ne savait. Mais personne n'y faisait allusion lorsque, rarement d'ailleurs, on les connaissait. Il m'est arrivé, plus tard, lorsque j'étais fourrier d'avoir à connaître pas mal de ces secrets. . . très secrets, à cause de certaines circonstances qui obligeaient les intéressés à les dévoiler pour la confection de certaines pièces. Mais dans ce cas, nous gardions le secret comme tous les secrets individuel qui venaient à notre connaissance d'une manière ou d'une autre et il y en eut de terribles.
Un jour, c'était en 1896, l'année d'après Freudah, - j'anticipe, à cause de la réminiscence - alors que je faisais fonction de Sergent major, passe au rapport du Colonel une note de service: "On recherchera dans les Compagnies la présence d'un nommé X, réclamé par la Justice pour assassinat, viol, vol et bris de clôture". La photographie du recherché sera passée de compagnie en compagnie. On rendra compte".
Avant de sortir de la salle de rapport, la photographie circula de main en main entre les sergents-majors. Aucun de nous ne reconnut le bonhomme. Cependant je crus bien pouvoir mettre un nom sur cette physionomie, le nom de Janin, un homme de ma Compagnie, qui avait une très bonne conduite et ne se faisait remarquer en rien. Mais je passai la photo à mon voisin sans parler de ma réflexion - Connais pas!
L'épreuve continua. Au rassemblement de la Compagnie pour la lecture du rapport, un peu plus tard, je lus la notice aux hommes formant le cercle. En même temps je regardais Janin. J'étais certain que c'était lui! Je le vis bien tressaillir et pâlir, ses paupières battant très vite. Mais cela ne dura que l'espace d'un éclair et il fallait être prévenu comme je l'étais pour remarquer ce mouvement d'angoisse. La photo passa ensuite de main en main faisant le tour de la Compagnie. Lorsqu'elle arriva à Janin, celui-ci la prit tranquillement, comme les autres avaient fait, la regarda sans ciller d'un poil et la passa nonchalamment à son voisin en disant: "Connais pas"
Il s'était parfaitement ressaisi, et portant, c'était bien lui, l'homme recherché; car je voulus en avoir le coeur net. Dans l'après-midi de ce même jour, alors que j'étais seul à mon bureau, j'y fis appeler Janin, et, sous prétexte de lui demander un renseignement, je lui posai à brûle- pourpoint une question sur son lieu d'origine, en indiquant comme tel lendroit où avait eu lieu le crime.
- Pourquoi me demandez-vous cela, fourrier? me dit-il en pâlissant
- Par hasard, parce que cet endroit m'est venu comme cela à la bouche. j'aurais pu dire autre chose.
- Oui, fourrier, il vaut mieux parler d'autre chose.
- Bon, entendu. Vous pouvez vous retirer.
- Ça sera tout, fourrier?
- Absolument tout.
- Merci, fourrier, fit-il, en me faisant un salut bien accentué et en rassemblant les talons à en déformer le plancher.
Le soir, un note de service de la deuxième Compagnie rendait compte au Colonel que le nommé X, recherché par la Justice n'était pas à la Compagnie. Ce fut tout. Mais ce fut un secret terrible qu'il fallait garder à tout prix, bien entendu. Cela ne me coûta pas. Qu'avais-je à savoir ou à ne pas savoir? Je ne connaissais que le Légionnaire Janin, et seul le Légionnaire Janin nous intéressait. Si ce Légionnaire avait une conduite exemplaire, comme c'était le cas, il n'y avait que cela à constater et à l'en féliciter, le passé ne devait pas être connu.
Et combien y en a-t-il, de ces Légionnaires, dont le passé ne doit jamais être connu, qui se sont refait une deuxième existence à la Légion? Et de quels passés peut-il s'agir?
Mais il me faut retourner à Freudah! Ce n'est d'ailleurs pas désagréable. Oh! nous n'y resterons plus bien longtemps, maintenant. Simplement pour dire deux mots de la jolie mosquée qui s'y dressait, au centre d'une petite place proprette, sur laquelle se réunissaient , le soir, à l'heure de la prière, tous les bons musulmans de la localité, pour faire, avec un ensemble parfait et esthétique, leurs génuflexions cadencées, dirigées par le marabout vénéré qui officiait en même temps, seul, en avant du troupeau des fidèles. Ce fut de cette mosquée que j'entendis non pour la première fois - mais d'une façon particulièrement prenante, le muezzin faire ses appels retentissants à la prière, le matin surtout, au lever du jour, avant même que notre clairon n'ait sonné notre réveil à nous.
A Géryville, à Tiaret, j'avais été assister déjà aux prières en commun des fidèles musulmans, j'avais aussi entendu les muezzins lancer leurs appels. Mais là, ces crieurs publics n'avaient pas de voix. Tout au plus les entendait-on au-dessous immédiat du minaret de la mosquée. Tandis que celui de Freudah possédait une voix puissante, vibrante, portant au loin le pathétique appel qu'il chantait harmonieusement.
Allah Akoubar. Allah Akoubar.
Allah il Allah
Mohamed il ressoul Allah
Allah il Allah
Mohamed il ressoul Allah
Allah salam. Allah salam.
Allah il salam. Allah il salam.
Allah Koubar, Lail Allah
Il Allah!
A mon avis, c'est autrement plus beau que les cloches. En tous cas, j'ai toujours été agréablement impressionné par ces appels que j'ai depuis maintes fois entendus, un peu partout en pays musulman.
Maintenant que j'ai payé mon tribut à Allah et à Mohamed son prophète, nous pouvons quitter Freudah. Nous n'avons plus rien à y faire, d'autant moins qu'on nous appelle ailleurs. Déjà une bonne partie du peloton nous avait quitté pour aller au Tonkin. Une relève importante ayant eu lieu, on nous prit une cinquantaine d'hommes à la Compagnie, parmi lesquels je ne fus pas malgré mon désir et mes demandes. Le sergent-major Child et le Capitaine s'y opposèrent formellement, en me disant que ce n'était pas mon intérêt. Je devais rester là, avec eux, pour qu'ils ne fassent monter en grade. Autrement, me disait le Chef, si vous partez, vous allez être versé dans une Compagnie où vous ne serez pas connu. Il vous faudra peut-être plus d'une année avant d'être apprécié comme vous l'êtes ici; en outre, les nominations au Tonkin sont rares. Elles se font généralement à Saïda ou à Bel-Abbès. Vous allez rester avec nous. Vous aurez le temps d'y aller plus tard, au Tonkin. N'ayez crainte, il y aura encore de la place pour vous.
Bien que comprenant parfaitement ce raisonnement, j'ai eu des regrets de ne pas partir. Ils se sont atténués depuis, et les événements ultérieurs ont fini par les effacer complètement.
Or donc, nous avons quitté Freudah, renforcés par le peloton d'El- Ousseukh, relevé par une autre Compagnie, et, en manoeuvrant avec les Spahis, les Tirailleurs et les Zouaves, nous nous sommes trouvés, un beau jour, à être toute une division dans la plaine de Saïda où le Général nous passa en revue. Aussitôt après, nous prîmes possession de nos casernements respectifs, ma compagnie occupait la moitié du bâtiment à deux étages qui se trouvait à la droite de la porte principale du quartier. J'avais alors le grade de soldat de première classe, que j'avais récolté pendant le manoeuvres.
Pas grand-chose à dire de ces manoeuvres. Par elles-mêmes, elles ne nous intéressèrent pas le moins du monde. Quant au sport qu'elles représentaient, sport, camping, tourisme, c'était connu. On y goûtait toujours le même charme, à cause de la grande liberté d'allure et de pensées de chacun. La vie de bivouac, pendant cette quinzaine de jours, fut toujours aussi agréable; mais elle ne présentait plus rien de sensationnel. C'était du courant. La seule chose à noter peut-être, c'est que nous les Légionnaires, n'avions jamais notre campement auprès d'une bourgade quelconque. Toujours dans la brousse. La proximité des villages était réservée aux Zouaves, aux artilleurs, aux Spahis, aux Tringlots, aux Tirailleurs. Nous, on nous jugeait trop dangereux voisins - avec peut-être quelque raison - et on nous réservait la belle et bonne brousse, loin des vignes! Mais cela n'empêchait nullement les dégourdis et les soiffards -nombreux - de s'appuyer quelquefois cinq ou six kilomètres supplémentaires pour aller, armés de plusieurs bidons vides, faire remplir ceux-ci de bon pinard dans les localités les moins éloignées.
Le soir et la nuit, surtout, alors que la surveillance était beaucoup moins facile. Quelquefois, du reste, les fermiers et les Espagnols venaient spontanément à notre camp, avec des tonneaux pleins sur leurs chariots, ce qui simplifiait bien les choses.
Une fois à Saïda, nous étions revenus dans une grande ville. Nous allions pouvoir nous reciviliser quelque peu. Nous étions alors au mois d'Octobre 1895. Il y avait donc déjà quinze mois que j'avais quitté le quartier où je retrouvai, toujours à la même Compagnie, le sergent-major Tervers qui ne m'avait pas oublié.
Puis, en ce qui me concerne, les événements se précipitèrent. Au mois de Novembre, je suis nommé Caporal, restant comme adjoint au fourrier inexistant. le sergent-major Child part au Tonkin, en emmenant Dommanget. Pillot est nommé sergent à la première Compagnie. je reste donc seul au bureau, faisant en qualité de jeune Caporal, les fonctions de sergent-major et de sergent fourrier en outre des miennes. Je m'en tire très bien, du reste. Pas une faute, pas une erreur, pas un retard. Résultat: quelques semaines plus tard, en Décembre, je suis nommé caporal fourrier. Cette fois, je suis assimilé aux sous-officiers, j'ai de l'or sur les manches et au képi et je quitte la gamelle pour la table des sous-officiers à la cantine.
Arrivée des Malgaches, ceux qui étaient partis en Février. Quelques- uns sont affectés à notre Compagnie, dont le grand Rohrmann. Campagne peu intéressante, disent-ils. Gabegie; incompétence incohérence. Pas faite par ni pour les Légionnaires. Un sergent rengagé de la Compagnie se fait prendre en flagrant délit de pédérastie active. Cassé, remis soldat de deuxième classe et renvoyé au premier Régiment Etranger.
Toujours seul au bureau de la Compagnie comme gradé, j'ai avec moi comme secrétaire, un nommé Leroux, ex-sergent-major du Régiment, qui avait été cassé quelques années plus tôt pour des motifs que je ne connais pas, et qui n'auraient pas dû lui être attribués. Le Capitaine Auclère connaissait l'affaire à fond et il savait que Leroux était innocent des faits qu'on lui reprochait. Mais ce dernier avait eu affaire à un officier méchant, cruel, coupable lui-même peut-être, qui l'avait sacrifié pour se couvrir lui-même. Aussi, au départ de Dommanget, qui était à peu près dans le même cas, le Capitaine m'avait-il demandé de m'adjoindre Leroux ce que je fis bien volontiers, heureux d'avoir une aide aussi compétente. Je sus, par la suite, qu'il avait regagné ses galons de sergent fourrier.
Au mois de Mars 1896, je suis moi-même nommé sergent fourrier, cette fois définitivement sous-officier. Autrement, pas de changement, sauf qu'un sergent-major, Comte, qui revenait du Tonkin, est affecté à la Compagnie.
J'ai passé huit mois de bon temps à Saïda. j'avais du travail qui me plaisait beaucoup; j'avais de la responsabilité, ce qui m'enchantait, du commandement, je devais souvent faire preuve d'initiative: bref, j'étais dans mon élément.
J'avais journellement contact avec le Colonel, à son rapport du matin et j'étais bien connu de lui car j'étais, de très loin, le plus jeune sous-officier du cercle formé devant lui par tous les comptables occupés à écrire ses décisions sous sa dictée. J'étais également bien connu du Commandant Cussac, chef de notre Bataillon, de son secrétaire, l'adjudant Rosber, du Capitaine trésorier et de son adjoint. J'étais estimé de mes supérieurs et de mes administrés.
Ce fut dans cette période de calme béatitude que se produisit l'événement sensationnel: notre départ pour Madagascar.
DEPART POUR MADAGASCAR
Un beau jour, il était à peu près huit heures du matin, tous les Légionnaires étaient rentrés de l'exercice et la vie de quartier s'écoulait comme de coutume, voilà qu'arrivent à cheval, au galop, les deux Colonels, le Commandant du Bataillon et quelques autres officiers. Arrivée insolite, anormale. Tous les Légionnaires présents dans la cour, j'en étais, regardent avec surprise cet envahissement par les "grosses huiles" du régiment. La surprise s'accentue lorsqu'on observe la fermeture immédiate derrière les officiers, de toutes les grilles, portes, issues quelconques.
- Ca va barder! entendait-on de toutes parts. Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir? Un départ? Une mobilisation? Conjectures inutiles, angoissantes, que les Légionnaires aiment vivre.
Les officiers supérieurs entrés à la salle des rapports, le clairon de garde vient au galop sonner à s'époumoner: "Aux officiers, pas gymnastique !..". Du coup, tout le monde descend dans la cour. Plus de deux mille Légionnaires, les yeux fixés sur la salle des délibérations attendent avec une curiosité intense le moment où ils auront la signification de ces allures inaccoutumées, qui présagent d'importants événements.
Dix minutes après, en effet, les officiers sortent de la réunion, l'air affairé, et se dirigent rapidement vers leurs Compagnies respectives. Chez nous, le brave père Auclère arrive avec un sourire large jusqu'aux oreilles. Sans plus attendre, il nous lance: la première et la deuxième Compagnies du Bataillon sont mobilisées et partent après-demain pour Madagascar! Hurlées d'enthousiasme dans tout le quartier, mais surtout de notre côté, nous les partants. On allait à Madago, après-demain! Quel chic boulot! Quelle joie chez nous, mais aussi, quels blairs de désappointement chez les autres, ceux qui ne partaient pas!
Mais la chose n'a pas été si simple.
A ce moment, en effet, les deux Compagnies désignées pour partir avaient à leur tête: la première, un lieutenant seulement, la deuxième, le Capitaine Auclère, un brave type dans toute l'acception du mot, malheureusement beaucoup plus près de la retraite que du jour où il avait fait coudre sa troisième ficelle. Or, pour aller à Madagascar, à cette époque, y faire ce que la Légion devait y faire, il fallait des Compagnies commandées par des Capitaines jeunes, allants, pleins de ressort.
Ces deux Capitaines-là existaient sur place; c'étaient à la troisième Compagnie, le Capitaine Flayelle, à la quatrième, le Capitaine Deleuze.
Le Capitaine Flayelle était l'officier de Légion "copur-chic". Très grand, plutôt mince que colosse, athlète svelte et souple, d'une élégance et d'une distinction sans pareille, il avait la physionomie sympathique d'un grand Gaulois, avec sa moustache blonde qui lui pendait de chaque côté des lèvres. Bel homme chic officier, il était toujours vêtu avec recherche et élégance cette élégance crâne de l'homme guerrier commandant à des guerriers. Il était d'une riche famille vosgienne; un de ses frères a été d'ailleurs longtemps député-sénateur de Remiremont. Son langage était aussi élégant que sa tenue. Il aimait s'adresser aux simples légionnaires; mais contrairement à beaucoup d'autres Capitaines, il n'en tutoyait jamais aucun. Il parlait au premier Légionnaire venu avec une politesse exquise. Il s'occupait constamment du bien être de ses hommes et n'hésitait jamais à verser de grosses sommes de sa poche à l'ordinaire. Bref, c'était un vrai père, riche et généreux, et, après la première surprise éprouvée après son arrivée, ses troupiers l'avaient adopté à l'unanimité.
Lorsqu'il s'adressait aux adjudants, il les appelait toujours: Monsieur un Tel. Il lui arrivait souvent de donner spontanément quelques pièces à des Légionnaires, même inconnus de lui, qui, le soir ou le Dimanche après-midi, baguenaudaient dans la cour du quartier, comme font partout les militaires qui n'ont pas le sou en poche.
Son collègue, le Capitaine Deleuze, était aussi quelqu'un, mais d'un genre complètement différent. Il était petit et épais, sans grâce aucune, les jambes torses du cavalier; Flayelle aussi, d'ailleurs, mais lui avait l'allure d'un Saumurois, tandis que Deleuze avait l'allure d'un garçon de ferme. Il était noir de cheveux, de barbe, de moustache, de sourcils, de cils, et, ma foi peut-être bien d'âme aussi. Ah! le brigand! Qu'il était vilain, la figure large, plate, osseuse, avec une grande barbe noire et frisée et un air féroce.
Lui, alors, ce n'était pas du tout le monsieur mondain. Bigre non. C'était le Capitaine Discipline en personne, dur, exigeant, cassant, raide, ne laissant passer aucune faute, même la plus vénielle. C'était une vraie terreur; mais c'était un travailleur. On savait par son ordonnance, son secrétaire particulier, car il lui fallait un secrétaire exprès pour lui tout seul, qu'il travaillait incessamment chez lui - il était célibataire - à toutes sortes de questions militaires. Il ne dormait que six heures, de minuit à six heures du matin. Tout le reste du temps était employé uniquement à son service et à ses travaux. Jamais une distraction d'aucune sorte. Il était craint de tous ses subordonnés. On l'estimait, mais on ne l'aimait pas. Autant un Légionnaire avait le sourire s'il était versé à la Compagnie Flayelle, autant il faisait la mine du monsieur qui vient de casser un cachet de quinine sur sa langue s'il devait rejoindre la quatrième Compagnie.
Voilà donc les deux Capitaines jeunes et ardents dont les Compagnies n'avaient pas été désignées. Cela ne pouvait aller ainsi. S'associant, ces deux officiers font si bien leurs affaires que, dans l'après- midi, on apprend qu'il y a contre-ordre; les première et deuxième Compagnies n'en sont plus, ce sont les troisième et quatrième qui partent. Hourvari général au quartier. Les types désappointés hurlent leur rage, les types avantagés hurlent leur joie. Ca n'allait plus du tout.
Le père Auclère, apprenant la fatale nouvelle, saute chez le Colonel, envoie télégramme sur télégramme à la brigade, à la division, se démène comme un beau diable. Il fait valoir que l'année d'avant, en 1895 donc, les troisième et quatrième Compagnies avaient déjà été désignées pour faire partie de la première expédition, sous le commandement du général Duchesne, en compagnie du 20ème de ligne et du 40ème Bataillon de Chasseurs à pied, deux pauvres unités impréparées, impropres aux campagnes coloniales qui ont fondu là-bas, dans les marécages, les rizières, les ravins, les forêts.
Pendant ces luttes, à Saïda, les opérations pour la formation des effectifs ralentissaient, étaient même arrêtés. On ne savait plus. Mais , le lendemain, on sut. Dans la nuit, les ordres étaient venus, précis, de la division: les Compagnies désignées seraient bien les première et deuxième, mais, hélas, pauvre père Auclère, elles seraient commandées, la première par le Capitaine Flayelle, la deuxième par le Capitaine Deleuze. Cette solution arrangeait équitablement les affaires. On reprit donc immédiatement les opérations des effectifs, car il fallait éliminer un certain nombre de gens et les remplacer par d'autres.
Le premier éliminé fut le pauvre Capitaine Auclère qu'on déposséda impitoyablement de sa Compagnie, sa si belle et bonne deuxième qu'il aimait comme lui-même et dont il était adoré. Mais voilà, les ordres étaient impérieux. Il ne fallait que des hommes ayant 25 ans au moins et 40 ans au plus. Le pauvre vieux était trop vieux. Dans la troupe aussi, il y eut une forte sélection: les inaptes, les trop jeunes, les malades, les ivrognes et d'autres encore qu'il fallut remplacer.
Pour ma part, je crus bien, à la fin, que j'allais louper l'affaire. A la suite des différents changements, je devais partir comme fourrier à la Compagnie, avec le Capitaine Deleuze. Bigre, ai-je fait alors. ; sale tuile. Je n'étais pas mal avec lui, il me connaissait bien et, malgré ses airs rogues, je sentais bien qu'il m'avait à la bonne; quand même, je n'étais pas réjoui. Ensuite, catastrophe! Voilà qu'on s'aperçoit que je n'ai pas 25 ans. Je pense bien: j'en avais tout juste 21! Alors Deleuze en profite pour me sabrer et me remplacer par le fourrier de son ex-Compagnie. Du coup, ça ne gazait plus pour mon matricule, comme on disait alors.
Je ne perds pas courage
Je vais trouver le Capitaine Flayelle pour qu'il me réembauche dans sa Compagnie en qualité de sergent. Mille regrets, cher ami, me dit-il, vous êtes atteint d'une affection qui sera longue à guérir, je l'espère pour vous; mais cette affection vous empêche de partir avec moi. Pourquoi, me dit-il en souriant aimablement, vous obstinez-vous à n'avoir que 21 ans? Je regrette, encore une fois. Désolé.
Bon. Ca va mal. J'avise alors l'adjudant Rosberg, adjudant du Bataillon, secrétaire du Commandant, qui m'estimait beaucoup.
- Mon adjudant, lui dis-je, on me rejette de partout, parce que je n'ai pas 25 ans! Pourtant, bon sang, je suis aussi capable qu'un autre de faire face à toutes les fatigues, vous le savez bien. Ne pourriez-vous pas me prendre avec vous?
- Tu veux absolument partir, me dit-il, car il me tutoyait comme beaucoup d'autres, j'étais si jeune et si connu d'eux tous.
- Certainement, mon adjudant.
- Bien. Attends. Je vais aller trouver le Commandant et je crois que nous pourrons arranger la chose.
- Ah! merci, mon adjudant
J'ai passé deux heures, ensuite, dans une attente anxieuse haletante, passant par toutes les alternatives de l'espoir, de la joie, du désespoir, de la crainte, que sais-je encore?
Enfin, l'adjudant Rosberg me fait appeler par devant le Commandant. Je m'y rends au galop, j'arrive, rassemble les talons salue: Mon Commandant?
- Ah! vous voilà, jeune homme, me dit-il paternellement, et je sens tout de suite que la partie est gagnée pour moi. Alors, vous tenez absolument à faire le voyage de Madagascar?
- Oui, mon Commandant, sous vos ordres.
- Et vous savez parfaitement que vous n'êtes encore qu'un blanc-bec. hein? fait-il en riant.
- Oui, mon Commandant; je sais bien que je n'ai que 21 ans; mais je sais bien aussi que je puis tenir ma place comme un autre.
- Non, mon ami: dans une Compagnie on ne pourrait pas vous accepter. Mais moi, je vais vous prendre dans mon état-major. Vous viendrez comme sergent-fourrier de la Section hors rang. Vous serez tout près de moi. Vous vous acclimaterez plus aisément. Et puis, ainsi, cela vous avancera énormément pour Saint-Maixent. Vous n'aurez pas d'oral à passer et, pour l'écrit, nous verrons là-bas. Ca vous va comme ça?
- Oui, mon Commandement, je vous remercie, dis-je, en saluant, la voix chevrotante de reconnaissance, de joie, d'émotion.
Cette fois, j'étais réellement embauché par le chef lui-même qui allait prendre le commandement du Bataillon de la Légion dont les deux autres Compagnies devaient être fournies par le premier Régiment Etranger de Sidi- bel-Abbès.
Ce commandant Cussac était aussi un très bel homme. Un peu moins grand que le Capitaine Flayelle, il était plus large, plus épais. Il était originaire de la Dordogne. Il était un peu bourru dans ses manières, mais du bourru bon enfant. Il portait des lorgnons pour lire. Les hommes, les gradés, tout le monde l'aimaient beaucoup et j'étais heureux au possible qu'il voulût bien m'emmener.
Un caporal clairon, un caporal tailleur, quatre ouvriers tailleurs, un caporal cordonnier et quatre ouvriers cordonniers, un caporal armurier et deux armuriers, un caporal secrétaire du Commandant et un soldat secrétaire, trois autres soldats secrétaires et les ordonnances des officiers. C'était à moi que revenait la charge d'administrer tout ce petit monde, de les loger, les nourrir, les payer, établir toutes pièces comptables, bons de vivres, de munitions, de solde, enfin tout ce qui concerne l'administration de la section. Mon chef direct était le Lieutenant Badot.
Pas intéressant, le Badot.
Sale type. Assez grand et mince, le teint bilieux, les yeux fuyants, le cheveu rare, les lèvres minces, l'air dédaigneux et distant, il avait une mauvaise réputation, méritée d'ailleurs, de type sournois et méchant, d'une méchanceté à froid, touchant au sadisme. Punisseur à tour de bras, il avait même reçu quelques observations de notre Colonel, le Colonel Gosse-Dubois, qui n'était pourtant pas un tendre, au sujet de sa manière de punir à jet continu pour des babioles de fantassin de Castelnaudary. Mais sa méchanceté était la plus forte: il fallait qu'il punisse plusieurs fois par jour et, principalement les sous-officiers. Il avait une haine incompréhensible contre les sous-officiers. Pourtant il était sorti du rang lui-même. Il était venu à la Légion une dizaine d'années auparavant comme soldat de 2ème classe. Belge, il y avait quitté le service comme sous-officier, et les commentaires les plus divers couraient sur son compte à propos des raisons qui lui avaient fait quitter son pays. N'importe. Il avait fait ses classes, conquis ses galons de sous-officier; passé par Saint-Maixent, et était revenu au régiment en qualité de sous-lieutenant. Il y avait acquis cette mauvaise renommée générale qui l'écartait même de ses collègues officiers.
Aucun Capitaine ne le voulait dans sa Compagnie après une expérience désastreuse qui datait de deux ans auparavant.
On avait eu alors la riche idée de l'affecter à la Compagnie du père Cornu, à Géryville. En quelques semaines, il avait trouvé moyen de bouleverser cette Compagnie, pourtant très chic, au point qu'elle n'était plus maniable. Plus il sentait de résistance chez les hommes, plus il s'ingéniait à en augmenter les manifestations hostiles. Cela lui était une occasion de plus pour sévir avec encore plus de sévérité. Il a été seul responsable de cinq condamnations en Conseil de guerre, de troupiers qui n'avaient pas pu résister à ses férocités. Il avait fait casser un sous- officier, deux caporaux. A la fin, tout de même, on dut prendre la mesure qui s'imposait: le relever de son poste, car il aurait fini par être assassiné.
Voilà donc le bonhomme qui allait être mon chef direct, avec qui j'aurais de constantes relations, plusieurs fois par jour, à qui je devrais présenter toutes les pièces à la signature, les plus futiles comme les plus importantes. Eh! bien, même sachant tout cela, j'étais joyeux au possible de partir! Du reste, j'avais confiance en moi. Ma réputation de comptable était parfaitement établie. J'étais connu personnellement de tous les officiers, principalement du Commandant Cussac et du Colonel Gosse-Dubois. Avec ces références, je pouvais être assez tranquille.
J'allai me présenter au Lieutenant Badot qui me dit, en manière d'accueil:
- Ah! vous voilà tout de même, fourrier; je vous attendais plus tôt que cela!
- Mon Lieutenant, je viens seulement d'avoir l'ordre en mains.
- Ne cherchez pas à me tromper. Vous saviez parfaitement à quoi vous en tenir avant la parution de l'ordre.
- Mon Lieutenant, je n'ai pas cru devoir me présenter à vous tant qu'il n'y avait rien d'officiel
- Assez. Vous connaissez vos attributions. Prenez-en la charge dès maintenant.
- Bien, mon Lieutenant!
Ainsi, la réception était plutôt glaciale! Mais le contraire m'aurait étonné. Je me mis alors à la recherche de tous les types qui devaient faire partie de ma S. H. R. , pris leurs noms et prénoms, matricules, grades, etc. , et leur donnai les instructions nécessaires pour qu'ils se fassent habiller, équiper et désarmer par leurs différentes Compagnies d'origine. La grande revue devait avoir lieu le lendemain dans l'après-midi, et le départ du train spécial était fixé à 4 heures.
Le soir de ce même jour, grande réception chez les uns, chez les autres, les restants fêtant les partants. Ce fut une bien belle et émouvante soirée. C'est surtout à ces moments solennels que l'on ressent cette camaraderie qui vous rattache les uns aux autres, surtout dans un Régiment comme la Légion Etrangère où toutes les races européennes se sont fondues en une seule famille d'aventuriers héroïques et disciplinés, sous les plis de notre drapeau tricolore. Tous ces sous-officiers, rudes meneurs de rudes hommes, braves au-delà du possible, entraînés à tout et entraîneur de tous à tout, ayant de nombreuses et quelquefois terribles expériences dans leurs passés, se réunissant pour fêter ceux d'entre eux qui allaient vivre une nouvelle et merveilleuse aventure, là-bas, au-delà des mers, c'était quelque chose de grandiose. Beaucoup étaient blasés sur ces sortes de cérémonie, qu'il avaient vues souvent. Mais pour moi, dont c'était la première expérience! Avec quelle intensité ai-je vécu cette soirée-là, inoubliable, où je vibrais de partout, où mon âme s'exaltait à la pensée que j'allais entrer, moi aussi, pauvre petit bougre de 21 ans, dans la grande aventure des Légionnaires.
Je nous revois encore tous, mêlés, après le bon ordre du début, les yeux et les joues animées, le verre en main, allant de l'un à l'autre trinquer individuellement, suivant les sympathies personnelles. Pour moi, c'était la séparation d'avec mon ami Pillot. Nous avions sympathisé dès mon arrivée à la Légion, en juillet 1894. Il était bien plus âgé que moi: il avait trente ans à cette époque. Au moment de cette réception de départ, il travaillait ferme pour Saint-Maixent. Le Colonel l'avait nommé sergent-major pour lui faire attribuer les points supplémentaires que donne ce grade au moment du concours. Nous étions bien émus, tous les deux. Je me rappelle qu'à un moment donné, il m'a pris par le cou et m'a embrassé sur les deux joues, comme un frère, en me disant:
- Veinard, tu vas voir le feu avant moi. Tu vas faire campagne avant moi. Je t'envie et suis heureux pour toi. Nous nous reverrons peut-être à l'école, qui sait?
- Impossible, lui dis-je, je suis en retard d'un an sur toi.
- Et si j'échoue à mon premier concours?
- Non, Pillot, tu n'échoueras pas. Il ne faut pas que tu échoues. Nous nous reverrons plus tard.
De fait, nous ne nous sommes jamais revus. Il est allé à l'école, effectivement, en est sorti sous-lieutenant. Il a pris les deux ficelles de Lieutenant et est allé se noyer à Casablanca en 1906, en voulant sauver un Légionnaire. Ils y sont restés tous les deux.
Mais arrivons à la revue de départ.
A trois heures moins le quart, dans la cour du quartier, les unités partantes étaient rassemblées, sans armes, mais avec l'équipement complet. En face d'elle, une Compagnie d'honneur, baïonnette au canon, qui devait servir d'escorte au drapeau du Régiment et nous accompagner à la gare. La musique était prête. Le Colonel entra, en grande tenue de service, entouré du Lieutenant-Colonel, de plusieurs Commandants et d'autres officiers. Cette brillante cavalcade se rangea près de la salle d'honneur d'où on sortit le Drapeau qui vint se placer au centre des troupes, immobiles et silencieuses. A ce moment, le Colonel fit présenter les armes et commanda: "Au drapeau!". Les non-armés saluèrent et la sonnerie légendaire s'envola, puissante, grandiose, émouvante. Le Colonel prononça quelques phrases appropriées à la circonstance et, au nom de tout le Régiment, nous fit ses adieux, pensant bien, dit-il, que ceux qui partaient de si bon coeur se comporteraient dans la rude tâche qu'ils allaient avoir à accomplir, comme leurs aînés s'étaient toujours comportés, partout où le besoin appelait la vieille Légion.
On se mit en rang, et, au son de la Marche bien connue de la Légion, nous franchîmes la cour du quartier de Saïda, avec une émotion bien compréhensible.
Nous étions partis.
Oh! nous n'allâmes pas très loin pour ce début de départ: nous franchîmes les portes de la citadelle et, sur les anciens glacis transformés en place publique, on nous aligna sous l'ombrage des grands platanes, pour la revue minutieuse que le Colonel passa lentement, pendant que la Musique jouait de gais morceaux.
Il s'arrêtait souvent, le Colonel, pour dire un mot à celui-ci ou à celui-là qu'il connaissait particulièrement. Quand il fut à ma hauteur, je le vois encore, il s'arrêta brusquement, en me dévisageant d'un petit air goguenard, fit deux pas en arrière comme pour mieux voir l'ensemble de ma petite personne et revint à moi, souriant:
- Alors, tu te figures bambin - pour la première fois, il me tutoya - que tu vas conquérir Madagascar à toi tout seul?
- Oh! non, mon Colonel, je n'ai pas cette ridicule prétention, mais j'ai celle de faire de mon mieux, comme les camarades. - Tu ne regrettes rien? Tu pars bien volontairement?
- Oh! oui, mon Colonel; je serais désespéré s'il me fallait rester ici maintenant.
- C'est bien, petit, ajoute-t-il, en me serrant la main, bonne chance, au revoir!
Moi, j'étais trop ému pour répondre autrement que par un énergique salut, les yeux embués. Mais je l'ai pourtant bien entendu quand il dit au Commandant Cussac: Vous avez bien fait de l'emmener avec vous.
La revue terminée, sac au dos! ça, c'est le vrai commencement de la route. Musique en tête, en avant. Marche! Ca y est, on démarre. Et nous voilà partis à travers les rues de Saïda, au milieu de la population qui faisait la haie le long de notre passage et nous lançait des vivas et des souhaits, et des fleurs, et des paquets de friandises. Ah! on était fiers, nous autres; et moi donc, le benjamin de la bande, le fourrier aux baguettes d'or sur les manches, un soupçon de moustache noire sous le nez, des joues de pommes d'api, comme je marchais fièrement en dehors du rang, comme ma fonction le voulait, et sur le trottoir, faute de place dans la rue!
La gare. Le train tout formé nous attendait. Dispositions d'embarquement et embarquement pendant que la Musique joue et que le Colonel s'entretient une dernière fois avec les officiers partants. Sonnerie: Garde à vous! La compagnie d'honneur se place en face du train prêt à partir, drapeau déployé au milieu. Présentez les armes. Coup de sifflet du chef de gare. Coup de sifflet de la machine qui s'ébranle doucement. " Au Drapeau!" Puis, pendant que lentement, bien lentement le train défile, au son de la marche de la Légion inlassablement jouée, nous saluons tous, aux portières, le coeur étreint d'une splendide émotion. Quelques tours de roues encore, une courbe de la voie, et nous voilà dans le bled, en route, détachés du Corps de notre Régiment, vers une aventure nouvelle de la vieille Légion. Moi, je vivais réellement un rêve. Je ne pouvais pas croire que c'était vrai, que moi, Georges Hubin qui avait tant de fois aspiré à faire partie d'une véritable expédition guerrière, je roulais vraiment, au milieu de ces vieux routiers culottés, vers la conquête d'une exotique contrée, au bout d'un voyage que j'estimais, d'avance, merveilleux; et qui le fut.
Nous avons roulé ainsi pendant seize heures sans descendre de nos wagons. Nous croyions d'abord qu'on nous emmenait à Oran. C'était le port de mer le plus proche. Mais dans la soirée, en entendant le nom des gares que nous traversions, nous comprîmes qu'on nous dirigeait sur Alger. Chic! alors, me dis-je à moi-même; une ville nouvelle à voir, une étape étincelante à marquer. Ayant alors toute la nuit devant nous, nous prîmes toutes nos dispositions pour roupiller le mieux possible, entassés comme nous étions et encombrés de nos fourniments. Moi, en qualité de sous-off, j'avais mon coin réservé, et, en face de moi, au coin opposé se trouvait le caporal clairon Richelet.
C'était un Parisien, débrouillard au possible, accent gavroche, qui approchait de ses quinze ans de service. Je ne sais comment il s'était arrangé: toujours est-il qu'il nous a sorti des montagnes de victuailles les plus diverses. Et du pinard! Naturellement, il avait son bidon réglementaire de deux litres rempli; mais il en avait un supplémentaire, également plein; deux bouteilles de bordeaux cachetées, et un plein litre de rhum! Une vraie cantine. Bien entendu, on a ripaillé avec tout ça jusque tard dans la nuit. je me souviens du passage d'Orléansville, puis, plus tard de Miliana. Au petit jour, on s'écarquillait les yeux, lourds de sommeil, lourds des beuveries de la veille. Heureusement, le litre de rhum était là pour retaper.
Le train arriva à Alger vers les sept heures. On s'équipait pour la descente: un ouragan de clairons sonnant la marche de la Légion nous accueille: c'étaient les Zouaves, du premier Régiment, clique, musique, Colonel, drapeau, compagnie d'honneur, qui venaient nous recevoir dignement à la gare! Comme nous nous redressions! Pas une faute dans notre débarquement ni notre rassemblement; aucune pagaille. Et nous voilà en route pour le casse- croûte de gala à la caserne de Mustapha, musique en tête, au travers du quartier du même nom.
Entrée chez les Zouaves à huit heures tapant, sous des arceaux de verdure, de guirlandes, de petits drapeaux. C'était fête pour nous. Les hommes ont été conduits dans de grands réfectoires où on leur servit un vrai repas de 14 Juillet, le service de table étant fait par les caporaux et les Zouaves de 1ère classe, en tenue classique.
Nous, les sous-officiers, nous fûmes reçus au mess par tous nos camarades zouaves réunis. Quel coup d'oeil, quelle féerie pour le gamin que j'étais. J'en prenais pour mon grade, de la gloire, de l'ivresse, de me trouver là, fêté avec entrain par ces vieux briscards de Zouaves qui étaient alors au 1er de l'arme, ceux des colonnes du Sud, ceux du Tonkin, ceux de Tunisie, continuant les anciens de 1870, de Crimée, d'Italie. Toutes les gloires africaines et continentales réunies, rassemblées, évoquées là, entre nous tous. Quels moments splendides. Ca passait trop vite. Je m'en rendais compte alors. J'aurais voulu retenir le temps. Je me souviens très bien de cette impression de détresse que j'avais, de savoir que bientôt, trop vite, cet enchantement allait finir.
Pendant tout le temps qu'a duré cette réception au quartier des Zouaves, deux heures environ, la musique et la clique n'ont cessé de jouer dans la cour. Et ce fut au moment des derniers toasts au champagne qu'éclata, vibrante, enthousiaste, vaste, splendide, cette fameuse Marche des Zouaves que les clairons sonnaient d'un souffle endiablé:
Pan, Pan, l'Arbi. . . .
Tous en choeur, nous la chantions pour accompagner la musique, verres en mains, gorges déployées, avec un enthousiasme débordant, un entrain sans pareil, et, il faut bien le dire, les gueules un peu saoules.
Rassemblement, et on nous dirigea vers le port, en parcourant d'interminables rues et avenues en zigzag, pour nous arrêter sur le Boulevard National, juste au-dessus du port d'embarquement où le Général en chef lui-même nous passa en revue, entouré d'un brillant Etat-major d'officiers de toutes couleurs, drapés d'écarlate, chamarrés d'argent, d'or et d'azur sur toutes les coutures.
Devant nous, le long de la balustrade, derrière nous, sur les trottoirs, une foule de curieux généreux, qui nous bourrent de paquets de toutes sortes. Ils en accrochaient à nos sacs avec des ficelles, en fourraient dans nos musettes, sous nos bras partout. Quelle profusion!
La revue terminée, en avant vers le bateau qui fumait, en dévalant les pentes de la Marine pour y accéder. Ce navire s'appelait "Ville d'Alger". Il était arrivé la veille, venant tout exprès de Marseille nous chercher en vitesse. C'était pressé, paraît-il. Tout le monde s'engouffre dans le ventre du navire trépidant déjà, à la recherche de son emplacement de traversée. Oh! ce n'était pas compliqué! Dans l'entrepont, on avait monté une série de couchette superposées, pouvant loger les six cents hommes que nous étions. Les sous-officiers avaient pris place naturellement en première classe.
A onze heures sonnant, au moment où le timonier de quart piquait trois fois deux coups de cloche, le Commandant de bord lançait son commandement: En avant doucement. L'hélice se mit à tourner, le navire se détacha du quai, et, insensiblement, nous fûmes au milieu du bassin, puis en rade, et... "En route". La pleine mer nous happa: nous étions partis pour Marseille! J'allais revoir la France que j'avais quittée deux ans auparavant à ce même port de Marseille.
En attendant, comme on admirait le panorama changeant d'Alger qui s'éloignait de nous avec sa rade, ses collines, la cloche nous appela au déjeuner, et, lorsque nous sortîmes de table, nous étions seuls en mer.
Rien de particulier à signaler pour cette courte traversée. Le lendemain, 9 Août, dans l'après-midi, nous arrivâmes en vue de Marseille. Loin à l'horizon on découvrit les monts qui l'entourent. Puis on longea le Planier et son phare; on vit briller la Bonne Mère tout en or, on passa près du château d'If, et mettant le cap sur la Joliette, nous fîmes notre entrée dans le bassin. Ce fut, ensuite, le débarquement sans histoire. Nous avions quitté la terre des guerriers, de l'héroïsme constant au milieu du fracas des armes, des cuivres et des bravos. Nous entrions dans notre pays comme un arrivage de moutons. Personne pour nous recevoir qu'un simple adjudant de la biffe, porteur d'un papier et une équipe de douaniers qui n'osèrent pas nous passer la visite. Oh! ce n'était pas l'envie qui leur manquait, c'était le culot. Nous étions tout de même trop nombreux pour eux. Alors, sans tambours ni trompettes, nous avons suivi l'adjupette biffin qui, à travers de nombreuses petites rues tortueuses et puantes marchant sur des tas d'ordures et d'épluchures, nous a déposés dans cette ignoble bâtisse qu'on appelle "Les Incurables". Pouah!
Là, j'ai eu mal au coeur des deux côtés, d'un côté à cause de la saleté épouvantable du lieu, de l'autre, à cause de la déception que me causait cette peu reluisante entrée à Marseille. Je faisais mon apprentissage de héros, et c'est toujours dur, un apprentissage. C'est égal; le désenchantement était trop cruel, trop brutal. Tout le monde se mit à rouspéter. Un loustic parisien demanda même au Commandant, sur un ton mi- sérieux, mi-gouailleur, de nous laisser monter nos tentes sur les trottoirs de la Canebière! Mais ça n'a pas réussi. Tant pis. Heureusement, nous avions affaire à un vieux Légionnaire de Commandant. Il comprit la situation d'un coup d'oeil et il y remédia à la bonne. Il fit sonner le rassemblement.
Lorsque tout le monde fut au "garde à vous", il nous tint le petit discours suivant:
- Mes amis, je vais vous donner quartier libre jusqu'à demain, huit heures du matin. L'appel général aura lieu à cette heure-là, très exactement. Ceux qui manqueront seront sévèrement punis s'il reviennent et ne partiront pas pour Madagascar. Je les renverrai à Saïda. Ceux qui auront déserté, s'il y en a, feront comme ils pourront. De toutes façons, tout Légionnaire gradé ou non, manquant demain matin à l'appel sera remplacé par une unité correspondante du détachement de prévision. Celui-ci, en entier, restera consigné ici, gradés compris, et servira de garde à ce quartier et à tous les équipements qui vont y être abandonnés. Bien entendu, les Légionnaires sont libres d'y entrer et sortir à leur guise et d'y prendre les repas qu'on leur doit et qui seront servis à la demande. Voilà. J'ai dit; c'est bien compris?
- Oui, mon commandant, répondirent cinq cents voix.
- C'est bien. Allez!
Alors, cela n'a pas traîné! Cinq minutes après, les cinq cents loustics étaient éparpillés dans Marseille à la recherche de bonne âmes assez généreuses pour leur offrir des rafraîchissements variés, et aussi à la recherche d'âmes soeurs accueillantes.
Je sortis comme les autres. Je n'avais pas envie de demeurer dans cette écoeurante bâtisse quand, de l'autre côté du mur, la ville grouillait dans un fracas incessant. Nous sommes sortis à quatre bons camarades. Il y avait Kropfinger, Lévesque, Bourgeois et moi. C'étaient tous trois de chics types, tous beaucoup plus âgés que moi, qui, étant réengagés, avaient une solde beaucoup plus élevée que la mienne, et qui m'avaient pour ainsi dire obligé à les suivre et à demeurer avec eux pour toute la soirée, en me faisant gentiment profiter de leurs richesses.
Leur générosité a été, du reste, récompensée, car il s'est trouvé qu'ils n'ont rien déboursé eux non plus. Voici comment ça s'est passé:
En sortant des Incurables, nous avons rejoint le cours Belzunce, qui nous amena, un peu plus loin, sur la Canebière première étape obligatoire. Là, après une courte promenade jusqu'aux Allées de Meilhan, qui n'étaient pas encore absorbées par la Canebière à cette époque, nous sommes redescendus vers le vieux port où nous nous sommes arrêtés dans un des grands cafés qui se trouvent sur le trottoir de gauche en regardant la mer.
Nous prenions l'apéritif tranquillement en devisant et en regardant passer les Légionnaires déjà accrochés par des Marseillais joyeux et généreux, quand nous fûmes abordés par un monsieur très chic, Marseillais à n'en pouvoir douter, qui, d'un grand salut fort civil, nous demanda la permission de s'asseoir à notre table.
- Je sais, dit-il, que moi, simple gratte-papier, je ne suis guère digne de m'asseoir aux côtés de rudes conquérants de votre taille, Messieurs, mais il me serait souverainement désagréable de voir passer les vaillants Légionnaires dans notre belle ville de Marseille sans prendre contact avec quelques-uns d'entre eux et leur offrir, s'ils le permettent, de passer avec eux leur seule soirée sur le sol de France, avant de s'enfoncer vers un inconnu redoutable pour beaucoup.
- Monsieur, dit Kropfinger, l'ancien de la bande, vous êtes on ne peut plus aimable. Nous acceptons bien volontiers votre compagnie qui nous sera très profitable pour mieux jouir, comme vous dîtes, de notre dernière nuit, car nous devons embarquer demain.
- Oui, dit le monsieur. Je suis au courant, car je suis justement sous- chef de bureau aux Messageries Maritimes, service des embarquements. Ainsi, personne n'est mieux placé que moi pour savoir l'heure de votre départ.
- Oh! mais alors, Monsieur, dis-je hardi comme un ancien, peut-être connaissez-vous la raison de notre si rapide mobilisation et de notre embarquement à Marseille? D'ordinaire, on les embarque à Oran, les Légionnaires.
- Oui, d'ordinaire. Mais cette fois, ce n'est pas un cas ordinaire. Je vais vous conter l'affaire, cela fera excuser la liberté que j'ai prise de vous offrir ma compagnie.
Tout en buvant, il nous raconta comment les choses s'étaient passées.
Après la campagne du Général Duchesne, l'année d'avant, la France avait assumé le protectorat de la grande île qui restait sous la souveraineté de la reine Ranavalo. Le gouverneur général représentant la France fut un civil n'ayant aucun passé, aucune expérience coloniale, mais certainement de fortes attaches avec le parti au pouvoir. Ce haut fonctionnaire s'appelait Laroche et pour l'envoyer à Madagascar gouverner cette île qui vaut un continent, on l'avait extirpé d'une quelconque préfecture où il se pavanait en qualité de préfet. Comme dit l'autre: "il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint".
Ce monsieur galonné arriva dans l'île, peut-être conquise mais nullement pacifiée, et prit la place du Général Duchesne qui n'avait plus la cote d'amour. Il est vrai qu'il ne la méritait guère non plus. Son expédition, préparée de si lamentable façon a englouti bien inutilement des centaines de millions en matériel, vivres, y compris pas mal de pots de vin bien entendu, et a coûté la vie à de trop nombreux pauvres diables qui ont été se faire pourrir là-bas avant d'avoir seulement vu un Malgache. Tous nos camarades qui en étaient revenus, de là-bas, étaient écoeurés de la façon dont ils avaient dû travailler.
Donc, mon Laroche, qui s'y connaissait encore moins, s'amène le bec enfariné pour représenter le gouvernement de la République Française. Il comptait probablement que sa seule personne et son titre ronflant allaient éblouir les populations et leur imposer un respect absolu. Ah ouiche! Ca n'a pas été bien long. Les ministres qui entouraient la reine Ranavalo ne tardèrent pas à s'apercevoir de la nullité du bonhomme, de son incapacité et de la grande faiblesse de ses troupes d'occupation qui étaient réduites à quelques marsouins épars de ci, de là. Alors, en douce ils fomentèrent des troubles un peu partout, qui se propagèrent si bien que ce fut la révolte générale des gens de l'île contre notre autorité. Ces révoltés s'appelaient des Fahavalos et se recrutaient un peu partout, mais surtout chez les Hovas, race d'origine malaise, dominante dans la grande île.
La révolte gronda bientôt sur tout le territoire, et à l'heure actuelle, nous dit notre Marseillais, le sieur Laroche est pour ainsi dire prisonnier à Tananarive, d'où il ne peut plus sortir. Voilà où en sont les choses, Messieurs. Ce n'est plus tenable. Laroche demande instamment des secours. Alors, le gouvernement, qui n'est plus celui qui l'a nommé, a fait appeler le Colonel Galliéni, le marsouin bien connu, que vous connaissez tous. On lui a présenté la situation telle qu'elle est et on lui a demandé s'il se chargeait de la redresser et quels moyens il comptait mettre en oeuvre pour ce faire.
Galliéni n'a pas réfléchi pendant des jours et des jours. Il a répondu sur l'heure: "Si vous me donnez carte blanche, je me charge de tout, sans grands frais, sans fracas, sans expédition retentissante. Mais je veux la maîtrise absolue de mes mouvements et, avec moi, un Bataillon de la Légion pour "mourir chiquement" s'il le faut. Voilà, Messieurs, pourquoi Galliéni a été nommé Général, Gouverneur de Madagascar, et qu'il vous a commandés d'urgence pour lui servir de garde d'honneur et l'aider à déblayer un peu les turbulents de là-bas. Vous pouvez compter avoir de la besogne dès les premiers jours de votre arrivée.
Aussi, je le répète, je suis fier et heureux d'être accepté par vous ce soir comme compagnon. Quand je lirai les nouvelles de vos exploits, il me semblera que, de vous avoir frôlés quelques heures, il m'en revient un petit reflet.
A votre santé, Messieurs.
Garçon, remettez ça!
Voilà donc comment nous avons commencé notre soirée marseillaise. Peu après, un ami de notre ami est venu se joindre à nous et ils nous ont emmenés dans un de ces restaurants réputés du vieux port, où nous nous sommes tapé la tête royalement. Ah! les mâtins, comme ils y allaient! Rien n'était trop bon pour nous. Repas de Sardanapale, quoi! Après, on a été baguenaudé je ne sais plus trop où, dans divers endroits pleins de lumière et de bruit. On a chanté, on a bu du champagne. Et pour terminer, ils nous ont emmenés, eux deux et nous quatre, tous les six, un peu brindezing chez ces dames d'un grand numéro réputé parmi la chic clientèle civile!
Ah! alors, quelle entrée sensationnelle et quelle réception de là part de tout ce couvent où la moins belle nous a semblé être une déesse descendue des cieux exprès pour nous tendre le doux collier de ses bras parfumés! On était "paf" sûrement, mais juste assez pour voir tout en rose et n'avoir plus peur de rien ni de personne. Les deux Marseillais avaient chacun un képi sur le crâne et deux de chez nous portaient en échange leurs chapeaux. On avait tous le rire et le sourire jusqu'aux oreilles. En nous voyant entrer dans le bar salon, immense salle richement décorée, illuminée, toute la troupe des libellules battit des mains en s'écriant : Mais c'est René, avé Marius!
- Mes toutes belles, annonça René, le premier de nos amis, en envoyant des baisers à la ronde, fermez vos jolies bouches qu'on entende la mienne. Nous avons l'honneur, l'avantage et la privilège exclusif de vous présenter en liberté quatre Légionnaires légendaires, dont trois héros authentiques et un en apprentissage qui ne dépare pas la collection, comme vous pouvez en juger. Taisez-vous... laissez-moi placer le ptit laïus que j'ai confectionné à votre intention, mes jolies. Donc, j'ai rencontré ces quatre guerriers sur le chemin de la guerre. Oui, ils viennent d'arriver cette après- midi, sortant de ces brousses lointaines, sournoises, dangereuses qui avoisinent le désert africain, et, tout à l'heure je veux dire à midi, ils vont s'embarquer sur une nef de gloire pour aller porter le glaive de la pacification dans le coeur des tribus sauvages révoltées, assoiffées de sang français. Alors, mes tant aimées, Marius et moi n'avons pas pu résister au plaisir et à l'honneur de nous frotter à tant de gloire passée, présente et future et, après nous être convenablement restaurés, nous vous les amenons pour que vous leur dispensiez toutes vos grâces, vos beautés, vos chatteries et vos baisers sans nombre, afin qu'ils emportent au-delà des mers, le souvenir inoubliable de ce passage entre vos bras si doux. J'ai dit. Maintenant, du champagne, comme s'il en pleuvait, et zou! Messieurs, embrassez celle que vous aimez. Moi, j'aime celle-ci, fit-il, en prenant par le cou une magnifique blonde qu'il embrassa de bon coeur.
Moi, je ne savais trop que faire.
J'avais pris un petit air que je me figurais faraud, l'était-il? je ne sais pas trop; je ne le crois pas; maintenant que j'ai quelque expérience, je crois plutôt que j'avais l'air godiche; mais l'allure générale était bonne, devait être bonne, car, avant que j'aie pu me décider à décider quelque chose, la superbe blonde que René avait embrassée venait me prendre par le cou et me planta un violent baiser sur la bouche. C'était tout à fait inattendu, mais délicieux, ma foi! Pourquoi le tairais-je?
- Tu veux bien, chéri, me dit-elle, que je sois ta compagne pour ta dernière nuit en France? Tu me plais, toi. Tu es si mignon que j'engueulerais de bon coeur les gens qui t'envoient dans ces affreux pays noirs.
- Mais, lui dis-je, justement, ces gens-là ne voulaient pas m'y envoyer. C'est moi qui ai tapé du pied pour qu'ils me laissent partir.
- C'est vrai? Tu es volontaire pour les négresses? Oh! il faudra que tu m'écrives pour me dire comment tu les auras trouvées et si elles sont aussi gentilles que moi, Pas, chéri!
Ce fut ainsi que je fus embauché sans avoir eu ni le temps ni le désir de faire un choix parmi les gentilles pensionnaires de ce couvent de haute classe.
Elles étaient bien une dizaine, peut-être davantage, je ne saurais le dire, car j'avais autre chose de plus passionnant à faire qu'à compter les fleurs du parterre. Ce que je sais, c'est qu'elles étaient toutes bien jolies, bien coiffées, bien vêtues, ou plutôt bien artistement dévêtues.
Mes trois camarades étaient pourvus, eux aussi, de même que René et Marius. On voyait bien que ces deux derniers étaient des habitués de la maison, car la sous-maîtresse les tutoyait très familièrement. Pendant quelque temps, on est resté-là, sur les canapés à sabler le champagne avec les poules. Puis la mienne, qui s'appelait Renée, comme notre ami, probablement impatiente, me dit:
- Ecoute chéri, j'en ai marre, moi, ici. Si tu veux bien, on va aller faire dodo nous deux, hein? Les autres, ils feront comme ils voudront. Viens, mon bébé.
Voilà!, sans autre discours, sans un mot ni un regard aux camarades, nous nous sommes éclipsés, tous les deux, et elle m'a conduit dans sa chambre, très luxueusement meublée. C'était la première fois que j'entrais dans un tel paradis. L'enchantement continuait.
Et il a continué jusqu'au matin. A six heures, le réveil que j'avais eu soin de régler fit entendre son tintamarre féroce et il fallut bien obéir à son injonction. Renée fut très gentille. Sautant vivement du lit, elle quitta la chambre en me disant: Habille-toi, chéri, je vais revenir. Effectivement, quelques minutes après, elle revenait avec un plateau garni d'une bonne tasse de café chaud qu'elle était allé préparer à mon intention.
- Je ne veux pas que tu partes de si bon matin sans prendre quelque chose de chaud. C'est à moi, ce café-là; tu peux y aller franchement.
L'aiguille du réveil tournait.
Arriva le moment où le petit cadeau d'adieu doit s'offrir, et je n'étais pas du tout à mon aise. J'avais justement trente francs pour toute fortune et il me semblait que jamais je n'oserais les donner: une aussi petite somme pour une aussi belle déesse! je me décide quand même à faire le geste de sortir mon porte-monnaie. Mais elle m'arrêta tout de suite.
- Veux-tu laisser ça, vilain, me dit-elle. Je t'ai adopté hier parce que tu me plaisais. Tu me plais encore. Mais hélas, tu vas t'en aller personne ne sait où et je ne te reverrai jamais plus. Et tu voudrais me donner de l'argent? Ce serait à moi plutôt de le faire. Mais comme beaucoup de guerriers, tu es fier. Prends seulement ces vingt francs-ci: c'est pour ton dernier verre avec les copains. Tu ne peux pas me refuser ça, hein, petit chéri?
J'ai accepté. Elle donnait de si bon coeur que je lui aurais vraiment fait de la peine si je m'étais obstiné à refuser. Les adieux furent touchants, de sa part surtout. Je crois bien que, réellement, elle avait le béguin. Elle me reconduisit jusque sur le pas de la porte.
Il était 7 heures exactement.
A 7 heures 1/2 je rentrais aux Incurables et y retrouvai le bataillon presqu'en entier. J'étais un des derniers rentrants, mais je n'étais pas en retard. Mes trois camarades, eux, étaient rentrés vers les quatre heures. Ils avaient, m'ont-ils dit, rendu leurs hommages à leurs partenaires, puis ils étaient ressortis tous ensemble, me laissant volontairement aux bras de la belle Renée.
- Il n'y a pas de danger avec elle, leur avait dit notre René à nous. Elle sera réveillée et veillera à ce qu'il s'en aille à temps. Vous verrez!
Et ce fut ce qui arriva, en effet. Du reste, moi aussi je veillais à la consigne. Il n'y avait pas de danger que je j'enfreigne, même en compagnie de la sultane blonde.
A huit heures, exactement l'adjudant Rosberg fit sonner l'appel. Résultat surprenant, fantastique: personne ne manqua. Pas un ivrogne en retard, pas le moindre petit déserteur! Cela dépassait toutes les prévisions. Ceux qui faisaient une vilaine mine c'étaient les types du détachement de réserve, dont beaucoup espéraient boucher des trous et partir.
Ce détachement de réserve est destiné à fournir des remplaçants pour les déserteurs éventuels. En effet, pour une cause ou pour une autre il arrive souvent qu'au bout d'un certain temps, les Légionnaires, qui sont venus d'un peu partout et parfois à la suite d'un coup de tête, ne se plaisent plus au régiment. Une des meilleures occasions de déserter s'offre pendant un embarquement dans un port de mer où accostent de nombreux bateaux étrangers. A ce point de vue, Marseille présentait une occasion idéale. Aussi avait-on prévu un détachement supplémentaire comptant dix pour cent de l'effectif complet, soit 50 hommes, 2 Caporaux, 2 sous-officiers et un adjudant. Or, personne ne manquait à l'appel! C'était inouï et beaucoup de nos prévisionnistes étaient mécontents.
Donc, aussitôt l'appel rendu, rassemblement général et en route pour les magasins non moins généraux qui se trouvaient je crois bien, au diable, près du Pharo. Là, on nous habille en coloniaux: vareuse de molleton et pantalon de flanelle bleu marine veston cachou ou bleu, pantalons bleu, casque colonial, forme cloche, avec couvre casque bleu pour le rendre moins visible, et un tas d'autres affaires. On revient de là-bas vers dix heures, juste pour la soupe et, à onze heures, départ définitif des Incurable pour la Joliette, en repassant par les sales et tortueuses petites rues. Mais, ce jour- là, c'était juste ce qu'il nous fallait, car, avec tout le bric-à-brac qu'on nous avait fourré sur les bras, nous avions plutôt l'air d'une troupe de cambrioleurs que d'autre chose. On avait dû ficeler tout cet attirail à la hâte, sur le sac, aux côtés, après la musette, à la main même, le casque brinquebalant à droite et à gauche suivant le rythme de la marche, Non, ce n'était plus la belle Légion de Saïda et d'Alger. C'était déjà la Légion en liberté dans la brousse, avec son pittoresque inénarrable.
Cahin-caha, on s'amène le long du paquebot qui fumait tout ce qu'il pouvait. Ca trépidait de partout. Les treuils roulaient furieusement et les palans se balançaient en l'air avec leurs palanquées de tonneaux, de caisses, de sacs, de bagages et d'un tas d'autres choses inconnues. Un par un, on prend l'échelle et, en un quart d'heure à peine, le dernier des Légionnaires avec le dernier barda a disparu dans l'énorme panse du bateau, le "Yang-tsé". Il était alors onze heures et demie. Ayant déposé mes affaires dans une cabine - une gentille cabine à deux couchettes, dans un recoin des troisièmes classes, je suis monté sur le pont pour ne pas perdre une seule miette de ce festin qu'est toujours un départ maritime, avec, ce jour-là, une valeur et une saveur particulière. C'était un départ sensationnel, historique, dont il fallait absorber le plus de péripéties possibles.
En attendant l'arrivée du grand chef, j'étais allé me percher tout en haut du pont supérieur, à la hauteur de la cheminée, sous une embarcation de sauvetage. J'étais seul là-haut, en dessous de moi, je voyais grouiller toute la foule bariolée de ceux qui étaient restés à quai. Elle était composée de beaucoup de curieux, de parents et d'amis des partants, de portefaix, et aussi, ce jour-là, de journalistes et de personnages officiels venus pour assister à l'embarquement du Général qu'on attendait pour appareiller. Déjà la cloche du départ avait fait évacuer le navire à ceux qui ne devaient pas partir. Le sifflet avait déjà retenti deux fois de sa grosse voix volumineuse; il était midi moins dix et l'heure du départ était fixée à midi précises.
Et, en effet, on n'a pas raté le départ.
Le Général est arrivé en voiture à moins huit. Clairons; musique; apparition du Général sur la passerelle de commandement; coup de sifflet ultime et les amarres tombent à l'eau. On dérape. On s'en va. Hurrah partout. Mouchoirs. Cris. Adieux. "alea jacta est" comme dit le fataliste de la troupe. Le "Yang-Tsé", tout blanc, passe majestueusement devant Marseille et, sous ses trois mâts, dont le misaine carré, c'est-à-dire gréé entièrement pour les différentes voiles, hunes, perroquets, bonnettes, derrière son beaupré qui soutiendra les focs par bon vent, prend de la vitesse et va se perdre en haute mer où seules les mouettes lui font un pas de conduite jusqu'à la nuit.
C'est de nuit que nous sommes passés entre la Corse et la Sardaigne, si bien que nous n'avons rien vu que quelques feux par-ci par-là, fixes, ceux des côtes, mouvants, ceux des bateaux qui nous croisaient.
Puis nous sommes passé devant les Iles Lipari, un groupe qui fait joli de loin, quand on passe devant, en pleine mer mais il paraît que le séjour dans ces îles n'a rien de bien enchanteur. Mais bientôt apparaît une terre, au loin, d'abord au ras de l'eau et qui se montre ensuite dans toute sa majesté.
C'est la Sicile.
Nous courons droit sur Messine, pour y enfiler le détroit qui va nous permettre, en laissant l'Italie continentale à bâbord et la Sicile insulaire à tribord, de pénétrer dans la mer Ionienne. Voilà un séjour enchanteur, si nous en croyons le troubadour du bord; car nous avions un troubadour à bord. C'était un grand diable avec un chapeau canotier à ruban brun. Son allure était quelconque, mais sa voix exquise et son répertoire inépuisable. Il salua le passage de cette île chère aux romantiques et aux amoureux en entonnant:
O Palerme l'heureuse. . . . . .
Il est si doux d'aimer... sous ton ciel...
sous ton ciel enchan... an... teur!
Une fois lancé, notre homme nous lança tous les couplets et refrains de cette chanson, et, sans s'arrêter, nous en débita pendant une heure, de tous les genres. Ce bonhomme, civil à ce moment-là, était un grand et beau garçon d'une trentaine d'années au plus, qui s'en allait, comme nous, à Madagascar, en qualité d'inspecteur de la Milice malgache.
Cette Milice malgache était une création du Gouverneur Laroche que Galliéni avait conservé, qu'il allait même renforcer, car, bien que Militaire, Galliéni ne supprimait pas systématiquement les oeuvres de son prédécesseur civil. S'il devait faire des coupes, il ne le faisait qu'à bon escient. Ce corps était une institution hybride qui tenait de l'autorité civile, mais qui avait des armes et des munitions. Le cadre était européen avec des appellations civiles: inspecteur, sous inspecteur, inspecteur principal, avec des classes dans chaque grade. Les hommes étaient malgaches. Ils avaient pour mission de maintenir l'ordre. C'était une espèce de gendarmerie; mais elle n'avait rien de guerrier. Du reste, les indigènes qui la composaient voulaient bien jouer au militaire, à cause de la solde, de l'uniforme, de la gamelle; mais, pour rien au monde ils ne voulaient être guerriers, combattants.
C'est ainsi que, parmi le lot important de civils entraînés à la suite du Général, il se trouvait un certain nombre de ces miliciens futurs que nous rencontrerions peut-être un jour, mais loin derrière nous, quand nous ferions demi-tour pour rentrer, notre tâche terminée.
Pendant ce temps-là notre bateau avait viré sur tribord et contournait l'île de Sicile, nous permettant de voir, du milieu du détroit, le magnifique panorama qu'offrait le paysage resserré par cette belle fin d'après- midi d'août. Mais le destin, marchant à l'allure de nos machines, nous ramena bientôt en pleine mer où nous ne vîmes plus rien du tout que de l'eau, des mouettes, des poissons volants et des marsouins qui se poursuivaient en sautant élégamment hors de l'eau, marquant la mer d'un joli feston vertical sur leur passage rapide. Cela dura pendant plusieurs jours et nuits, les nuits étant bien plus belles que les jours.
Il faisait trop chaud dans la journée.
On avait bien monté les prélarts, sur l'avant au moyen d'un mât de charge à l'arrière à l'aide de la vergue d'artimon. Cela faisait de grandes tentes au travers desquelles le soleil ne pénétrait pas; mais la chaleur y entrait quand même et y demeurait. La marche du navire ne ventilait pas suffisamment pour donner de la fraîcheur. Mais la nuit, quelle douceur de dormir sur le pont, à même le plancher, une simple couverture sur soi et sous soi!
L'endroit que je préférais de tous c'était encore sur le gaillard d'avant, tout à la pointe de la proue près du beaupré, couché sur des tas de cordages lovés, face au ciel étoilé, au vent de la marche, à l'abri des escarbilles et de la fumée de la cheminée. Idéal! Peut-être pas pour le moelleux des rein non, mais il ne s'agissait pas de cela. Il s'agissait d'être confortable en tout.
Tableau merveilleux au-dessus de moi, toujours changeant, toujours mouvant à cause du bercement continuel du navire, tanguant ou roulant, zébrant dans tous les cas le ciel étoilé de la corne de ses mâts et de ses vergues, se balançant au rythme de la mer.
Port-Saïd. C'est annoncé.
On y arrivera dans une heure ou deux.
On longe assez loin en mer la côte plate d'Egypte, le pays des Pyramides, du Sphinx, des papyrus, des fellahs et des Anglais. Rien n'attire l'oeil, que le croisement de nombreux navires qui sortent du canal, ou, au loin, dans toutes les directions, les fumées de ceux qui y accourent, tout comme nous.
Après diverses manoeuvres au milieu des autres bateaux déjà à quai, nous abordons à la place qui nous a été réservée pour y passer des heures désagréables: on charbonne!
Nous n'avons pas la permission de descendre à terre. On met des sentinelles à toutes les coupées, à toutes les échelles, près des écubiers en avant et des aussières à l'arrière. Moche comme tout, dans ces conditions, l'escale à Port-Saïd!
Et ce charbon! le long des deux bords, des chalands ont accosté, remplis de cette houille et d'une quantité invraisemblable de diables noirs qui vont faire le transbordement de ce combustible dans les soutes du "Yang-Tsé". C'est un concert de cris de chants, de hurlements, de jurons. En un clin d'oeil, le pont qui était si propre devient tout noir, recouvert d'une couche épaisse de poussière noire qui s'étale partout, s'infiltre partout, y compris dans nos fosses nasales et nos poumons.
C'est le seul souvenir que j'aie jamais remporté de Port-Saïd, cette fois-là comme à mes trois autres passages dans ce port.
Tout de même, dans le courant de la nuit, je sens le bateau remuer. Je me lève pour assister à la manoeuvre d'entrée au canal. Banal. Je croyais être émerveillé par cette vue. Mais non. L'émerveillement doit être tout mental: songer que cette voie d'eau, qui ressemble à un canal quelconque de chez nous, mettons celui de la Marne au Rhin, pour faire riche, relie deux mers autrement étrangères l'une à l'autre, voilà la vraie merveille; mais le spectacle de la liaison par lui-même, non. Tout comme un brave chaland sur un canal, le "Yang-Tsé" marche lentement au milieu de ce ruban d'eau sale, aux rives géométriquement dessinées, dans un paysage désolé, soit à droite, en Afrique, soit à gauche, en Asie. Car, voilà l'autre merveille: ce canal sépare deux continents, nettement, comme au couteau.
On marche comme ça, par une chaleur de plus en plus insupportable, sous la réverbération intenable du miroir que forme la surface de l'eau immobile, comme figée, reflétant le ciel qui lui sert de tain pour nous renvoyer, amplifiés de terrible façon les rayons lumineux et caloriques du soleil.
Ce premier jour en canal est marqué par un décès, un fonctionnaire civil, insolation. Nous devons en perdre douze comme ça depuis Port-Saïd jusqu'à Djibouti, en huit jours de temps.
Ce premier décès jeta un froid parmi les passagers, sauf parmi les Légionnaires, habitués à ces incidents. C'est normal, disent les camarades aguerris depuis longtemps. Ces gens qui sont ainsi frappés ne sont pas entraînés à supporter cette chaleur étouffante et nocive. Pour peu qu'ils fassent la moindre imprudence et qu'ils ne soient pas de nature particulièrement robuste, ils sont pincés et bien peu en réchappent. Nous autres on est blindé. Nous sommes habitués à supporter le soleil d'Afrique ou des autres colonies, et, instinctivement, nous nous comportons comme il faut. Mais tous ces novices qui, en partant, croient avoir tout gagné et veulent tout conquérir butent au moindre caillou. Et ici, le caillou est de taille, car il est mortel.
Je me le tins pour dit et pris les précautions nécessaires.
De temps en temps, on s'arrêtait dans une "gare" pour laisser passer le bateau venant en sens inverse et ayant la priorité sur nous. D'autres fois, au contraire, nous passions tout fiers devant un cargo arrêté dans une de ces" gares" qui ne sont que des élargissements du canal, à certains endroits où se trouvent toujours quelques habitations pour les employés du canal.
Pour la nuit, un puissant projecteur électrique était installé tout à fait à l'avant, sur l'étrave même, à l'extérieur, en dessous du beaupré, presqu'au ras de l'eau. La cabine dans laquelle il se trouve est suspendue par des filins, et l'opérateur qui en a la charge a mission d'éclairer la marche du bateau, dont l'allure est encore plus lente que dans la journée.
Fini le beau spectacle de la Méditerranée.
Ici, ce n'est plus ça. Il fait trop chaud, même la nuit. On ne respire pas. Les sables qui ont emmagasiné la chaleur solaire toute la journée la rendent pendant la nuit sans brise, et c'est désagréable au possible.
Un jour, joli coup d'oeil en passant dans les lacs entourés de verdure, sur lesquels on fait un peu de vitesse, oh! pas pour longtemps, car on reprend l'autre branche du canal monotone pour, enfin, frôler la statue de Ferdinand de Lesseps, à l'autre bout, en Mer Rouge, à Suez.
La Mer Rouge! Suez!
Je cherche l'endroit où le Nautilus de Jules Verne a bien pu passer, et je ne le trouve pas. Mais, par exemple, j'ai vu le joli spectacle de la rade entourée de montagnes, les plus hautes et les plus arides étant celles d'Asie. Une multitude incroyable de barques nous entoure, chargées de marchands et de marchandises de toutes sortes, de fruits surtout. Eh bien, en moins d'une heure, toutes ces barques avaient vendu leurs fruits aux gens de notre bord. Mais aussi, quel attirait ils avaient, par cette température d'étuve qui allait encore croître pendant cinq jours! Il y avait principalement des mandarines juteuses, juteuses... Non, quelles délices d'écraser ces pulpes dans la bouche et de faire crisser le jus abondant contre le palais et l'intérieur des joues en feu! Décidément, je constatai une fois de plus que le créateur, s'il a créé le mal, a placé le remède à côté. C'est bien heureux. Merci à lui! Mais pourquoi a-t-il éprouvé le besoin de créer le mal? Voilà la question, la vraie, la seule. Allons voir plus loin si nous allons découvrir la raison de cette création.
Non, on ne découvre plus loin, sur bâbord, que le massif du Sinaï, rébarbatif à souhait, sur lequel, dit-on, Dieu dicta sa loi au peuple élu. Drôle d'idée, d'abord d'avoir élu justement le peuple juif, ensuite d'avoir choisi ce sinistre paysage pour y donner rendez-vous au secrétaire divin, Moïse ou Abraham, je ne sais plus trop. Si j'avais été Dieu, pour sûr que je n'aurais pas choisi cet endroit pour y dicter mon courrier. Mais avec Dieu, on ne sait jamais ce qui va ce passer; on nage de surprise en surprise. Ce qui n'a pas empêché, que, loi ou pas loi, nous avons enregistré le soir même de ce jour, trois décès d'un seul coup. Encore trois civils, dont deux miliciens. Troubadour n'était pas du nombre mais n'en était pas plus fier pour cela.
Comme on était en pleine mer, qu'il n'y avait pas d'atterrissage avant trois jours, on décida - le commandant du bord décida - d'immerger ces trois cadavres le lendemain dans la matinée: le temps de remplir les formalités administratives, de coudre les macchabées dans leur sac individuel et de cirer un peu les planches d'envoi.
Le lendemain, donc, grande cérémonie funèbre.
Une messe fut dite sur le pont arrière par un missionnaire catholique qui se rendait à Zanzibar, au milieu d'une grande affluence recueillie et impressionnée. Ensuite, sur des brancards, on porta les morts dans l'entrepont, juste en face du grand sabord qui fut ouvert dans le flanc du navire, la mer étant calme. Le commandant du bord arriva, puis le Général Galliéni avec tout un Etat-major, et tout le monde se groupa autour des coursives au petit bonheur. Une dernière prière fut dite, on jeta de l'eau bénite, le commandant le dernier, et un commandement retentit:
- Stop!
Le navire continua à avancer sur son erre, mais les machines furent arrêtées. Puis, aussitôt:
- Envoyez!
Tout le monde est haletant. Le premier cadavre, posé sur la planche d'envoi, est soulevé avec celle-ci par les charpentiers du bord, la tête en haut, des gueuses de fonte aux pieds, dans la toile cousue en sac. Le poids entraîne le mort qui, glissant de plus en plus vite sur cette planche inclinée et cirée, tombe à l'eau verticalement. Plouf! C'est le bruit que cela fait, un enterrement dans l'eau. Il y eut encore deux autres "Plouf" se suivant de très près et la cérémonie fut terminée.
- En route!
Ordonna le commandant. Aussitôt les machines reprirent leur ronron acharné, et le bateau, obéissant, se remit à labourer la Mer Rouge, ainsi appelée parce qu'elle est à peu près bl