FIORY Gérard
027
Un Marsouin au Tonkin
GUERRE 1939 1945
CAMPAGNE d'Indochine
NICE - Février 1987
LES GUERRES DU XX
e SIÈCLEA TRAVERS LES
TÉMOIGNAGES ORAUX
**
Collection Michel El Baze
réalisée dans le cadre de lAssociation Nationale des Croix de Guerre
et des Croix de la Valeur Militaire
2 Place Grimaldi - 06000
Tél. 0493878677
Récits de vie des Anciens Combattants,
Résistants, Internés, Déportés, Prisonniers
**
Pour l'enrichissement de la
mémoire collective
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réservés pour tous les pays.
Conservateurs :
Ministère des Anciens Combattants - Délégation à la Mémoire et à lInformation Historique - Paris.
Sénat de la République - Département de la Recherche Historique de la Bibliothèque - Paris.
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Imperial War Museum - Departement of Documents - London - Great Britain.
Bundesarchiv - Militärarchiv - Freiburg im Breisgau - Deutschland.
Hôtel National des Invalides - Musée de l'Armée - Paris.
Conseil Général des Alpes Maritimes - Cabinet du Président.
Direction des Archives Départementales des Alpes Maritimes.
Université de Nice-Sophia Antipolis - Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine.
Ville de Nice - Bibliothèque Municipale.
Ville de Nice - Cabinet du Maire-Adjoint aux Anciens Combattants.
Musée de la Résistance Azuréenne.
Le Témoin.
Analyse du témoignage
Écriture : 1985 - 104 pages
PRÉFACE de Michel EL BAZE
Engagé dans les rangs des Forces Françaises de l'Intérieur à 18 ans, Gérard Fiori prend contact avec les dures réalités du Maquis de la Piquante Pierre, échappant à son anéantissement par les S.S. qui fit 220 tués.
Le 19 Juin 1945, il s'engage à la 9ème Division d'Infanterie Coloniale (D.I)
Après une année d'occupation en Allemagne qu'il raconte ici avec beaucoup d'humour, le voilà volontaire pour l'Extrème-Orient et il débarque en 1946, en Indochine, avec le Régiment d'Infanterie Coloniale du Maroc.
Là, il participe à toutes les Opérations en Haute Région Tonkinoise comme chef de véhicule blindé.
Le récit qu'il nous fait de cette tranche de vie nous passionne et permettra sans aucun doute à l'Historien de mieux situer l'Homme dans cette Campagne d'Indochine qui vit tant de sacrifices, fit tant de deuils et laissa beaucoup d'amertume.
Enlisted with the Inner French Forces.(F.F.I.) at the age of 18, Gerard Fiory gets to know the harsh realities of the Maquis de la Piquante Pierre, as he escapes its destruction by the S.S. that left 220 killed.
On the l9th of June 1945, he enlists in the 9th Division of Colonial Infantry (D.I.).
After one year of occupation in Germany, which he relates with a lot of humour, there he is volunteering for the Far East where he lands in 1946, in Indochina with the Colonial Regiment of Infantry of Marocco.
There, he takes part in all the operations in upper Tonkin, as head of armoured vehicle.
The account that he makes of this chunk of life, grips us, and will no doubt enable the historian to position better Man in this war of Indochina which saw so many sacrifices, left so many people bereaved, and left so much bitterness.
POSTFACE de Michel EL BAZE
De Haïphong à Haiduong, de Cao Bang en Haute Région Tonkinoise, nous suivons avec Gérard Fiori les péripéties de la Campagne d'Indochine vue et vécue par un jeune homme de 20 ans plein d'illusions et de courage.
Ce témoignage sera lu avec plaisir et apportera beaucoup d'enseignements à l'Historien à qui il est destiné.
From Haiphong to Haiduong, from Cao Bang in upper Tonkin, we follow with Gerard Fiory the unfolding of the Campaign of Indochina, as a young man of 20 full of courage and illusions saw it and lived it.
This testimony will be read with pleasure, and will bring many informations to the historian for whom it is meant.
Table
PRÉFACE
7FRÉJUS, CAMP DE CAÏS
13LA TRAVERSÉE
15LÉgypte 15
La chaudière du Yémen 16
Le mal de mer 17
Le paradis terrestre 17
LIndonésie 18
Nous touchons au but 19
SITUATION POLITIQUE
21Premiers contacts 21
Haïphong 22
Les Fumeries 23
Ambiance tendue 23
Lart culinaire 23
Le Têt 24
Enterrement chinois 25
Curiosités locales 25
Le port et la pèche 26
Le climat salourdit 26
Tension insupportable 27
Létincelle 28
Premiers combats de rues 28
Le typhus 29
Direction Hanoï 29
Un ennemi pas comme les autres 30
Recherche de parade 31
Haïduong 31
Drôle de fin dannée 32
LA VIE EN POSTE
35Tactique ennemie 35
Le péril jaune 37
Les embuscades 38
Préparation à lassaut 39
Derniers préparatifs 40
Humour quand même 41
Déclenchement de lOpération "Léa" 41
Le typhon 42
Lattaque 43
La Haute Région 44
Marche ou crève 45
La réaction ennemie 46
Parachutages 47
Durs accrochages 47
Guérilla mortelle 49
CAO BANG - ROUTE NATIONALE N°4
51Le convoi 51
Le poste du tunnel 52
Le "Hublot" de Don Khé 54
Les singes 55
Le répit 56
Ruses ennemies 57
Festivités locales 59
"Traline" - Dernier poste avant la Chine 59
Le tigre 60
Lépopée de Nguyen Binh 61
Á la poursuite dHo Chi Minh 62
Retour mouvementé 63
Un peu de repos 65
Traversée en jonque de la Baie dAlong 65
LE RETOUR
67Adieu Haïphong 67
Prémices de la Guerre dAlgérie 67
ÉPILOGUE
69DOCUMENTS
71FORÊT NOIRE - PARK HÕTEL 72
FORÊT NOIRE - LE VILLAGE 72
FREJUS - LA MOSQUEE 73
LA BAIE D'ALONG 73
LA BAIE D'ALONG 74
NOTRE OBUSIER DE 75 DANS LA RIZIÈRE 74
POSTE DE CHICKE - ROUTE COLONIALE N°1 75
BLOCKHAUS DU POSTE 75
SUR LA ROUTE DE BACKAN 76
RC 4 - POSTE DU TUNNEL 76
LA ROUTE DE LA MORT - UN RADIER 77
FOUILLE D'UN VILLAGE - 7 PALODES 77
LE PASTEUR TANT ATTENDU 78
LIVRE I
***
LA Mémoire
***
La mémoire : seul bagage incessible
Jacques ATTALI
- Haben Sie Papier ? Bitte schoen .
- Jawoll.
- Geben Sie mir...
Un moment de réflexion.
- Nicht gut... Kommen Sie mit mir.
Cette scène se passe dans un petit village de Forêt Noire occupé par les troupes Françaises alors que la guerre avec lAllemagne vient de prendre fin. Notre Allemand terrifié emboîte le pas de mon cicérone, sa serviette en cuir sous le bras, son feutre tyrolien tremblotant sur sa tête, prêt à toutes les platitudes possibles pour faire reconnaître la validité de ses papiers, qui sont dailleurs parfaitement en règle... Un couloir traversé, et notre couple fait irruption dans la cour de lhôtel occupée par un immense tas de pommes de terre autour duquel saffaire une dizaine de civils, épluchant consciencieusement, sous le regard narquois du peloton mollement étendu sur lherbe.
- Et avec celui-ci, cuistot, en auras-tu assez !
- Oui, ça ira.
- Viel Arbeit. Schnell, schnell !
Nous venions de gagner la guerre et, avec étonnement, nous constations que ce vainqueur dhier navait, une fois vaincu, plus aucune fierté mais une platitude déconcertante qui faisait les beaux jours de ces joyeux lurons de Français toujours prêts à faire une farce. Quelle différence entre loccupation Nazie établie sous la menace de la mitraillette et la notre, prétexte à la plaisanterie plutôt quautre chose, ce que dailleurs ne comprenait pas lAllemand
habitué au régime policier depuis de longues années ! Et pourtant, nous aurions eu, tout de même, quelques raisons de nous montrer sévères après ce que nous avions enduré. Simple question de civilisation !
Cest ce que je pense, accoudé à ma fenêtre du Parc Hôtel, contemplant dun regard jamais rassasié cette magnifique forêt de sapins qui me rappelle tant mes Vosges natales. Quelques cigognes planent doucement autour du clocher comme pour placer le paysage dans un des nombreux contes dErkman Chatrian, régal de mon enfance. Je suis brusquement tiré de ma somnolence par un coup bref frappé à ma porte.
- Vite, descends, le Lieutenant te demande !
Je prends mon ceinturon, ma carabine, et hop !, me voilà en bas.
But de la patrouille : perquisition dans une ferme.
Les rues du village sont encombrées de poules et de canards, un couple doies pousse laudace jusquà nous emboîter le pas et cest lesprit joyeux que nous atteignons lendroit désigné. Toit de chaume, fumier devant la porte et invariablement un chien tirant désespérément sur sa chaîne avec une forte envie de nous mordre les mollets. Il nous faut reprendre notre air sévère. La maisonnée se compose dun vieillard, de deux femmes et dune ribambelle denfants. Tout se petit monde se retrouve dans la cour et nous commençons nos investigations.
Dans son cadre, immobile, le fils tué sur le front de Russie comme dans toutes les demeures allemandes du moment, surveille impassible nos ébats. Il faut dailleurs reconnaître que nous savons ce que nous faisons et cest par pur forme que nous fouillons armoires et tiroirs pour finalement aboutir à la cheminée de laquelle, après avoir décelé plusieurs briques, nous sortons fièrement : trois fusils Mauser bien graissés. Chaque pays a ses dénonciateurs. Il faut cette fois faire preuve dautorité. Le cas est flagrant, aucune circonstance atténuante.
- Dis à cet homme quil va être fusillé, mais auparavant, il creusera sa propre tombe.
Linterprète répète mot à mot lordre du Lieutenant. Notre homme ne sourcille pas, prend la pioche que je lui tends et commence à creuser son trou sous le pommier.
Immobiles, nous contemplons cette tragédie et jessaie dimaginer quelles sont les pensées de cet inconnu qui va mourir. Il na rien dit pour sa défense, peut-être songe-til simplement quil est pris et quil doit payer ce que nous considérons comme sa trahison. Je sais que pour ma part, me trouvant en pareille position, mon premier réflexe aurait été de me disculper en certifiant ignorer la présence de ces armes sous mon toit, ou quelque chose dans ce genre, dans lespoir tout au moins de gagner du temps. Mais lui, rien, lobéissance passive jusquà la mort. Le Lieutenant toussote légèrement gêné. Il est temps de ramener cet incident aux "proportions françaises".
Après un discours faisant ressortir notre magnanimité, la sentence consistera à transporter jusquau cantonnement une magnifique bonbonne deau de vie de pommes, trouvée au grenier, le tout agrémenté dun magistral coup de pied au bas du dos, laissant ce mort-vivant avec limpression profonde que ces occupants sont complètement loufoques, pareille ineptie ne sadaptant pas à un cerveau hitlérien.
Cette vie doccupation avait son charme, surtout placée dans le cadre splendide de la Forêt Noire. Toutefois, cette tranquillité avait quelque chose dirréel jusquau jour où. :
- Garde à vous ! Silence au rapport !
Le Colonel porte à la connaissance des Officiers et hommes de troupe que la 9ème DIC est désignée comme Corps Expéditionnaire pour le Japon. Après un stage dacclimatation de six mois aux Îles Philippines, elle se joindra à lArmée Américaine. Seuls les volontaires et hommes sous contrat seront enrôlés.
- Garde à vous ! Repos !
- A la disposition des Chefs de Pelotons !
Ces deux simples phrases allaient suffire à bouleverser toute une vie pour combien dentre nous. Cet exposé fit leffet dune bombe.
Nous subissions encore le charme de cette campagne ardente et mouvementée qui avait vu la France à la tête de sa première Armée reprendre la place quelle naurait jamais dû quitter. Et malgré tout, il nous était difficile de saccoutumer à ce calme, à cette quiétude succédant à tant de vacarme, nous étions comme hébétés, stoppés net dans notre élan, comme si lon eut brisé le bond de ces jeunes biches qui foisonnaient dans les forêts avoisinantes et auxquelles nous pouvions nous comparer. Et dun coup de baguette magique, voici que lon nous proposait de reprendre cette vie aventureuse faite de gloire et dembûches. Comment ne pas succomber à la tentation, surtout lorsquon a 19 ans
Étendus sur le solarium du petit lac, écoutant rêveusement un air daccordéon, chacun dentre nous émet son opinion. Lidée de partir dans ces pays lointains, de connaître ces peuplades jaunes si mystérieuses, de traverser les mers, a pour effet de nous effrayer un tant soit peu. Nous navons que des idées confuses sur ces contrées sauvages, supputant mal le genre de combat quil va falloir livrer, et pas un instant la pensée du climat ne nous effleura. Ce climat terrifiant qui allait nous faire tant de mal.
A parler franchement, je crois que lattrait du séjour aux Philippines entre pour beaucoup dans notre empressement à partir. Cette Armée Américaine que nous venons de côtoyer nous parait si imposante, si bien organisée que la perspective dêtre intégrés à elle nous enthousiasme. Si, à cet instant, un petit dieu malin avait pu nous prédire ce que lavenir nous réservait, nous naurions pas nagé dans une telle euphorie.
Notre vie quotidienne est donc axée entièrement sur notre prochain départ, jusquà notre cuistot qui prend un malin plaisir à nous servir du riz à tous les repas, sous prétexte de nous acclimater. Les après-midi se passent en amphis consacrés essentiellement aux futurs combats qui nous attendent, anticipation recueillie dans les nombreux manuels dinstruction fournis à profusion par le 2ème Bureau Américain, relatant les dures batailles du Pacifique. On y apprend que le soldat jaune est considéré comme étant lun des meilleurs combattants du monde, dont la force principale est basée sur la ruse et la résistance à la douleur. Il est curieux de constater quaucun de ces manuels ne parle du climat des régions en cause. Il est certain que toutes ces atrocités qui caractérisent le guerrier Asiatique ne sont guère faites pour nous rassurer. Mais enfin, si le Japonais est le plus rusé, le Français est le plus débrouillard et nous pensons que lun doit compenser lautre. Disons pour notre défense que nous sommes encore bien naïfs.
Et nos soirées estompent nos appréhensions, installés devant une chope de ce délicieux vin blanc des coteaux de Mersbourg. La bonne humeur ne perd pas ses droits et nous avons réussi à imposer à lorchestre Allemand du foyer - cinq vénérables vieillards échappés tout droit du Volksturm - cet air connu "Nuit de Chine, nuit câline, nuit damour" que nous reprenons tous en choeur sur un air de swing endiablé, au grand désespoir de nos musiciens qui se désolent davoir à faire à une pareille bande de gamins.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Lhiver a pris possession de la forêt, en attendant davoir chaud je grelotte enfoui dans ma canadienne en montant ma garde devant ce Danube que lon dit bleu et je ne puis mempêcher de sourire en pensant à la visite médicale de cet après-midi... Le corps médical a pris possession de nos personnes avec une hargne toute démoniaque en ce qui concerne piqûres et vaccins. Notre dos est pour ainsi dire transformé en passoire tant les piqûres sont nombreuses et variées; cest à croire que nous sommes immunisés pour la vie contre toute maladie infectieuse.
Donc, cet après-midi avait lieu la visite dentaire. Le service de santé préconise une dentition irréprochable pour partir à la Colonie et mon ami André qui ne possède en tout et pour tout quune dizaine de dents se réjouissait secrètement du bon tour joué au Major.
- Ouvre la gueule, toi !
Sifflement admiratif... Aucune différence entre ces visites et celles dun comice agricole.
- Et bien mon colon, tu vas pouvoir faire le bonheur dun dentiste Chinois, toi par exemple ! Bon pour le départ. Au suivant !
Et voilà, le tour est joué, pas plus difficile que cela.
La fureur de notre ami à la sortie... Il est certain que ces examens pré, non pas nuptiaux mais asiatiques, tiraient plutôt du bouffon que du sérieux; exemple, ce cher Henri qui, paludéen à 100%, sétait bravement entendu répondre "Toi, au moins au point où tu en es, tu ne risques plus dattraper le paludisme. Allez, hop ! bon pour le départ".
Quel diagnostic !..
Je me demande encore à quoi tout cela rimait. Mystères insondables de notre brave armée qui, lorsquil sagit de trouver de la chair à canon, ne recule devant aucun sacrifice.
Coup de théâtre ! Il nest plus question de Japon, mais dIndochine Une seule bombe, dite atomique, portant peinte sur ses flancs une star de cinéma célèbre vient de faire quelques centaines de milliers de victimes : plaisanterie douteuse de la part des Américains qui va priver ces Français belliqueux daller combattre les "Japs".
Quà cela ne tienne !
Il reste à conquérir notre colonie Indochinoise qui se morfond et nous sommes tout désignés pour cette expédition. Adieu Armée Américaine, stage aux Philippines et tout ce qui nous avait emballés. De toute manière, il ny a plus à reculer, "gonflés à bloc" comme nous le sommes tous, ces Indochinois nont quà bien se tenir. Une seule hâte nous pousse maintenant, partir, partir le plus rapidement possible.
Enfin ce jour tant attendu est arrivé.
Faisant partie du 2ème contingent, nous embarquons à 150 dans cette petite gare allemande, lestés de nombreux jerricans de vin blanc pour nous donner du courage. On est Colonial où on ne lest pas, et la tradition veut quun bon soldat dInfanterie de Marine soit après son engagement transformé en alambic..
A peine le poteau frontière passé portant en lettres dor "Ici commence le pays de la Liberté" que, comme pour faire mentir cette belle maxime, nous sommes fouillés par les douaniers qui se font un plaisir de nous confisquer les nombreux accordéons emportés en souvenir de notre passage à lusine Honner. Cela ne seffectue dailleurs pas sans heurts et comme vengeance nous tirons la sonnette dalarme, immobilisant le convoi dans une rude montée, ce qui nécessite la venue dune machine haut le pied pour nous sortir de ce mauvais pas.
De toute façon, nous avons le temps car cette fois nous sommes partis. Dailleurs notre train prend un malin plaisir à vagabonder à travers la France comme pour nous faire goûter une dernière fois la douceur de ses paysages.
Le passage en gare dAubagne nous vaut le plaisir de défoncer un wagon de marchandises rempli de Cognac 3 étoiles, destiné à lArmée Américaine, le voyage ayant tendance à séterniser, notre provision dalcool touchait à sa fin.
FRÉJUS, CAMP DE CAÏS
Je fume rêveusement ma pipe, laissant pendre nonchalamment mes jambes du haut de la mosquée du camp de Cais. Le soleil se couche paresseux derrière le massif des Maures faisant ressortir un paysage dont on ne se lasse jamais. Nous sommes 3000 dans ce camp surnommé le "Camp de la faim", pour lexcellente nourriture dont nous sommes gratifiés depuis notre arrivée. Ces plaques tournantes des Troupes Coloniales sont tout simplement des horreurs: Strictement rien à manger. Un dortoir inaccessible à tout être humain qui se respecte, pour la densité de puces et punaises qui loccupent, nous obligeant à dormir sous les pins enroulés dans nos couvertures, sous peine de sentendre dire à la visite médicale que nous sommes sujets à lurticaire. En un mot, tout est prévu pour ne pas faire mentir la maxime qui veut quun soldat français une fois enrôlé doit faire abstraction de toute personnalité.
Pour ma part, je réussis à déjouer ladversité en me faisant nommer fourrier du contingent. Objectif : Vêtir quelques milliers dhommes en 48 heures. De quoi rendre fou un tailleur ! Et pourtant, rien de plus simple en vérité. Tout mon arsenal se compose exclusivement de deux tailles : une petite et une grande. Malheur au petit qui est gros et au grand qui est maigre car cela nest pas prévu par lIntendance.
Ce poste mirifique va me permettre de manger à ma faim. Le premier soir, un gars passe son museau par ma fenêtre :
- Dites fourrier, on pourrait pas avoir une chemise neuve!
- Quelle compagnie ?
- Cuisinier.
Ayant encore lodeur fade de leau de vaisselle pompeusement surnommée soupe de midi, pareille aubaine ne pouvait mieux tomber.
- Daccord, mais porte-moi un plat de pommes de terre et je téchanges ta chemise.
Et cest ainsi que je fus un des seuls, durant ce séjour enchanteur, à pouvoir manger à ma faim. Il nen était pas de même pour tous mes camarades dont la seule ressource consistait à dévaliser, sur une grande échelle, les nombreuses vignes avoisinantes. La récolte prenait mauvaise tournure, au grand dam des vignerons qui en étaient à leur huitième jour dune neuvaine destinée à voir léloignement de ce troupeau affamé. Quelques-uns dentre nous gardaient un souvenir cuisant de ces agapes nocturnes dans la partie inférieure de leur individu, le fusil à sel étant la seule ressource des vendangeurs courroucés.
Cest dans ce camp de passage que je pus constater jusquoù allait la roublardise du soldat qui désire tirer au flanc. Ils étaient deux qui manquaient inexorablement la dernière piqûre nécessaire avant lembarquement. Ne possédant pas la totalité des vaccins, aucun risque de départ. Les transitaires étaient si nombreux que les deux noms se reportaient avec régularité au bas de chaque nouvelle liste, sans attirer autrement lattention des Majors débordés. Et ceci depuis quatre mois... Peut-être sont-ils encore à Caïs aujourdhui, attendant un problématique départ vers... la lune !
Ce soir, je suis de patrouille dans Fréjus -Ville. Autant vouloir assurer lordre un jour de révolution !
Je tombe bien.
Du premier café séchappent des tables et des chaises à une cadence accélérée. Encombré par mon fusil, je risque un regard par la fenêtre entrouverte, juste pour entendre siffler une bouteille à dix centimètres de mon casque: Cétait à lépoque héroïque où les patrouilles étaient armées de fusils encombrants, avec quelques cartouches pour rétablir lordre et comme consigne absolue : défense de tirer.
Ineptie totale !
Voulez-vous me dire à quoi sert cette garde sinon à recevoir des coups sans pouvoir y répondre ? Une seule matraque aurait suffi. Donc, édifié sur ce qui se tramait à lintérieur du bistrot, jeffectue un repli stratégique et entraîne mes trois camarades dans le sens opposé avec célérité, prestesse et rapidité...
Départ fixé aujourdhui.
Pour donner du piment à cette expédition, il a été prévu que lembarquement en train se faisant à Fréjus, les six kilomètres séparant le camp de la gare seffectueraient à pied, et pour comble de malheur, notre brave Intendant a fait distribuer deux litres de bon vieux rouge bromuré à tout le contingent.
La chaleur, la fatigue et le vin aidant, inutile de dire leffet foudroyant que fit cette troupe ivre-morte, faisant irruption dans les rues de la ville, au son dun pas redoublé, endiablé.
Quimporte !
La population, enfin soulagée de voir disparaître ces vandales, nous fit bon accueil. Entassés quarante par wagon, nous allons pouvoir cuver notre vin en toute quiétude durant quatorze heures, temps que mettra le convoi pour parcourir les cent kilomètres qui nous séparent de Marseille. Tous les records de lenteur sont battus ! On nous a bien inculqués quen Extrême-Orient, le temps ne compte pas mais enfin, nous sommes encore en France...
Le convoi stoppe contre le flanc du bateau, masse sombre et plutôt lugubre qui nous engloutit les uns après les autres dans son antre géant. Muni dun carton "EIO Bâbord", sanglé dun hamac et dune bouée de sauvetage, je peux me comparer à un baudet lourdement chargé.
Titubant, je fais mon entrée dans un immense compartiment occupé de bancs, de tables et de crochets au plafond destinés à amarrer nos lits.
Je vais être marin pendant vingt jours.
Le barda délesté dans un coin, le hamac arrimé, cest une fuite éperdue sur le pont, vers la lumière. En quelques heures, le détachement au complet est embarqué. Plus personne sur le quai que quelques gardes mobiles blasés. Nous avons limpression de partir comme des voleurs. Tous les regards sont fixés sur Notre-Dame de la Garde qui sestompe à lhorizon et nous voici hors du port. Le départ par lui-même ne nous impressionne pas outre mesure. Nous sommes loin de réaliser ce qui nous attend, et puis cet instant a été tellement désiré quil nous semble que nous partons pour une partie de plaisir devant théoriquement durer dix-huit mois plutôt que pour une dure campagne militaire avec tous les aléas quelle comporte.
La nuit tombe.
Étendu dans mon hamac, japerçois soudain par mon hublot quelques lumières qui scintillent dans le lointain :
Toulon !.
Cela va être la dernière vision que jemporterai de la France. Je ressens un léger pincement au coeur. Pour la première fois, je fais connaissance avec ce fameux cafard. Combien, au cours de ces trois années, vais-je avoir loccasion de le subir ce fameux "bourdon" comme nous le surnommions communément et pour combien dentre nous va-til être fatal ?.
..
LA TRAVERSÉE
Chacun sest installé dans sa nouvelle vie, bien monotone à vrai dire, entrecoupée par lexercice dabandon obligatoire le matin et les repas; dinterminables parties de bridge meublant le reste du temps.
Les clans sont vite formés. Dune part les Corses, sombres et renfermés, parlant patois sans soccuper dautrui, dautre part les Bretons plus loquaces mais aussi, incompréhensibles dans leur langage, chacun senfermant le plus possible dans ses pensées. Il est dailleurs heureux quil existe des souvenirs pour remplir certains passages de la vie.
La radio du bord grésille "A bâbord le Stromboli ! ". Ruée sur le pont. Le volcan crache ses flammes dans le soir tombant, nous laissant un féerique souvenir de cette petite île perdue en pleine mer et qui mérite bien son nom de "Phare de la Méditerranée Orientale". Ainsi va le monde...
LÉgypte
Port-Saïd. Première étape.
Ferdinand de Lesseps, encore présent à cette époque, semble nous inviter dun geste large à emprunter son canal.
Troupes consignées.
La grande attraction consiste à jeter par-dessus bord une pièce de monnaie dans la mer, âprement disputée par un groupe de jeunes indigènes nageant et plongeant comme de véritables poissons. Il semble que toutes les barques du port - et Dieu sait sil y en a ! - se soient données rendez-vous autour du bateau et cest à qui vous propose des dattes par-çi, du ratagoum par-là, au reçu de votre monnaie et bien souvent cest à qui gardera cette dernière sans rien vous donner en échange, ce qui occasionne un concert de récriminations.
Petite vengeance de notre part, car dans toutes les occasions il y a les privilégiés : en loccurrence, un groupe dentre nous qui a réussi à descendre à terre. Il a dailleurs fallu voir avec quel air de supériorité ces "pistonnés " ont disparu derrière la mosquée. Le retour est moins pompeux, escortés par la police locale, nos lascars font leur apparition loreille basse, en fin de journée, revêtus en tout et pour tout de leurs slips. Un tollé général les accueille et un immense éclat de rire secoue le bateau; nos gaillards ont tout simplement été attirés dans une des nombreuses ruelles de la ville sous prétexte dassister à un spectacle quelque peu licencieux et se sont retrouvés dans le plus simple appareil sans sêtre seulement rendus compte de leur mésaventure. Inutile dajouter quils furent la risée du bâtiment pour le reste de la traversée.
Drôle de pays en vérité..;
Et voici le canal dans toute sa splendeur. !..
Le temps est frais et idéal. Le pilote a pris possession du navire et durant douze heures sera le seul maître à bord après Dieu. Les caravanes de chameaux sétirent paresseusement le long des dunes, Ismaélia et ses jardins anglais impeccablement entretenus contrastent étrangement avec le reste du paysage. Lhôpital français au grand complet, tout son personnel réuni sur les terrasses spacieuses, nous souhaite bonne chance. LAfrika Korp prisonnier derrière ses barbelés nous regarde dun air morne et sûrement nous envie. Des nombreuses patrouilles anglaises défilent constamment sur la magnifique autoroute parallèle au canal, nous saluant du V de la Victoire. Il nous semble assister à un documentaire en couleurs projeté trop vite à notre gré. Le soleil décline à lhorizon lorsque nous traversons Suez et sa pléiade de luxueuses villas propres et riantes.
Les machines se remettent à ronfler et nous abordons la Mer Rouge.
Il nous est aisé de commencer à comprendre la signification du mot "Mer Rouge" : notre navire parait voguer sur une chaudière incandescente, pas un souffle de vent, la fumée des cheminées monte droit dans le ciel. Après un hiver en Forêt Noire, la transition est un peu brutale. Abrutis par la chaleur, nous ne savons absolument pas où nous mettre. Nous traversons le Tropique du Cancer, passant la plus grande partie de nos journées sous la douche qui, elle-même, est brûlante. Cette ambiance donne un léger aperçu de ce qui nous attend. Interdiction formelle de se mettre torse nu, le port du casque colonial étant obligatoire. Quelques malins se croyant plus fins que les autres en font lexpérience à leurs dépens et se retrouvent à linfirmerie du bord entre la vie et la mort. Notre calvaire satténue légèrement en vue dAden, mais si peu.
La chaudière du Yémen
Cette fois, nous sommes de bordée.
Nous nous retrouvons à quatre dans un taxi, filant à cent à lheure vers la ville, pas rassurés du tout car la conduite se faisant à gauche comme en Angleterre, nous ne sommes pas accoutumés à cette particularité et il semble quà chaque tournant notre bolide va tamponner la voiture adverse. Le cimetière juif perché à flanc de coteau est dépassé à une allure folle.
Palabres interminables avec notre chauffeur quant au règlement de la course. Tout fiers de nos roupies fraîchement échangées, nous ne sommes pas décidés à nous faire dépouiller dès le début et mes quelques mots danglais nous sauvent dun désastre.
La ville bout et fume littéralement comme une lessiveuse et cest, escortés dune meute hurlante que nous faisons une entrée triomphale sur la place du marché. Quelques policemen flegmatiques nous tirent de notre position peu avantageuse à la veille de succomber sous le nombre, hantés que nous sommes par la lamentable odyssée de nos camarades de Port-Saïd.
Quel délice que labsorption dune boisson fraîche dans cet enfer ! Le marché est véritablement pittoresque. Nous sommes attirés par un éventaire bizarre composé à première vue de boules de couleur sombres qui, en approchant, se métamorphosent après la fuite dun essaim de mouches noires agglutinées, en plusieurs morceaux de viande rouge. Ce spectacle nous laisse interloqués. Quelle pourrait être la réaction des ménagères de chez nous, devant une telle vision ? Le ciel de plomb est constellé de charognards à laffût de la moindre proie. Tels les Trois Mousquetaires, nos pérégrinations nous entraînent face à "The Exotic Theatre".
- How much money ?
- Two roupies.
- All right, cest le prix.
La salle est comble, il faut dire quelle nest guère spacieuse, pleine de marins américains. Effectivement, un contre-torpilleur de lU. S. Navy est ancré dans le port. Ils sont là, tels de grands gosses blonds, sagement assis sur leur banc, mâchant énergiquement leur inusable chewing-gum.
Le rideau se lève et cinq danseuses entièrement dévêtues font leur apparition sur les tréteaux. Ah ! si Malaparte avait été là pour narrer la scène ! Le premier moment de stupeur passé, nos "Johnny", comme sils avaient reçu un courant électrique, enjambent leurs sièges et se précipitent en hurlant vers les nymphes affolées. Cest alors que surgit des coulisses une patrouille complète de M. P. dont les matraques voltigeantes couvrent les replis de nos beautés véritablement dépassées par les événements. Ces Américains, tout de même, on peut dire que chez eux tout est prévu, même le comportement de leurs boys, en toute circonstance. Cest pliés cet antre dAli Baba sous peine de nous voir matraquer à notre tour.
Non, ce nest pas encore le pays de rêve !
Le mal de mer
LOcéan Indien nous ouvre ses portes.
Peut-être ne lui sommes-nous pas sympathiques car la seconde journée débute par une tempête dapocalypse. Prostrés dans nos hamacs, il nous est matériellement impossible de faire un seul mouvement. Javoue humblement que si à linstant précis on mavait dit "Lève-toi, le bateau coule ! ", jaurais été incapable de faire le moindre geste. Le mal de mer est quelque chose dépouvantable et je ne crois pas connaître un état plus démoralisant.
Les mauvaises choses comme les bonnes dailleurs ont une fin et le soleil nous fait bientôt loffrande de sa chaleur de plus en plus humide.
Que dire de latmosphère du bord ?
Confinés depuis tant de jours dans notre petit espace vital, nous en sommes à ne plus pouvoir nous supporter mutuellement. Lair est chargé délectricité et chacun observe sournoisement son voisin, prêt à trouver le moindre prétexte à une dispute. Il faut une bonne dose de philosophie pour émerger de cette atmosphère tendue. Je crois savoir que cest la rançon de tout transport de troupes; il est tout de même possible de mentionner comme excuse que rien nest tenté par le commandement pour améliorer cette tension. La seule échappatoire à cette atmosphère consiste à se réfugier sur le pont supérieur et trouver abri dans une des nombreuses barques de sauvetage où il ne reste plus quà sanéantir de bridges effrénés.
Le paradis terrestre
Enfin Ceylan se profile à lhorizon.
Colombo nous accueille.
Allons-nous enfin trouver le paradis ? Et bien oui ! Lescale de Colombo tant prisée des voyageurs est en fait une petite merveille, la pierre précieuse de la nature, sans jeu de mots, car en effet la principale ressource avec le thé se trouve être les diamants. Tous nos soucis sont effacés pour 24 heures. Cette escale aura était le bain de jouvence dont nous avions tant besoin pour remonter notre moral défaillant.
Dès le débarcadère, un car nous entraîne pour la visite de la ville. Quel contraste avec ce que nous avons vu jusquici ! : bâtiments majestueux, jardins enchanteurs, rues propres nous laissent comme plongés dans un conte de fées.
Midi nous trouve attablés dans un des plus grands hôtels de la cité devant un repas bien fait pour exciter notre appétit quelque peu malmené depuis de longs jours. Hélas, les repas ne comportant que très peu de pain ne sont pas faits pour des estomacs français. Aussi, après quelques demandes de ce genre "Give me some bread, please", le maître dhôtel courroucé commence à nous regarder dun drôle doeil et, le voyant ainsi, nous ninsistons pas davantage.
Le petit périple entrepris dans laprès-midi comprend la visite de Chilaw, distant dune vingtaine de kilomètres du centre de la ville, endroit de repos sélect et plage idéale pour lescadrille de la R. A. F. tenant garnison à Colombo. Cest ici quil va nous être donné de contempler les fakirs hindous dans laccomplissement de leurs rites ancestraux. Jai souvent entendu parler et lu pas mal de récits relatant ces tours extraordinaires qui sont lapanage de ces sectes, mais toujours avec un brin de scepticisme; le premier qui entreprend de nous exposer ses talents lance une lourde corde en lair et se met à monter allègrement comme sil se trouvait dans un gymnase parisien. Formant cercle autour de lui, ébahis, nen croyant pas nos yeux, nous pinçant mutuellement pour nous assurer que nous ne rêvons pas, nous assistons à la descente de notre héros qui replie sa corde sous lui le plus tranquillement du monde.
Le second plante, devant nos yeux remplis de stupéfaction, deux graines dans le sable, fait quelques passes magiques, retourne le pot et nous voyons la plante sortir du sol et fleurir. Nous sommes véritablement en transe devant un tel spectacle digne du Grand Guignol. Comment donner une explication plausible à de tels phénomènes? Nous avons bel et bien sous les yeux lépanouissement des mystères insondables de lInde.
La flore de ce pays est une des plus exotiques du monde.
Elle déroule sa magnificence sous nos yeux comme vue à travers un kaléidoscope géant, toutes ces couleurs vives et merveilleuses resteront à jamais gravées dans ma mémoire.
Pour terminer cette magnifique journée, deux sous-officiers aviateurs Anglais me convient avec mes camarades à venir prendre un "Drink" à leur mess. Ce nest pas de refus car je commence à être déshydraté à force de transpirer sous limplacable "Mahomet".
Attablés au bar devant une "Pale Ale Guiness is good for you", nous en sommes à notre quatrième tournée sans aucune méfiance pour cette bière bien fraîche qui, hélas, est terriblement alcoolisée. Aussi lors du départ, la chaleur aidant, nous sommes incapables de tenir sur nos jambes, complètement knock out... Et cest en riant que les pilotes de la perfide Albion nous ramènent en Jeep jusquà lembarcadère. Nous apprendrons demain que cette petite cérémonie était réservée aux naïfs Français faisant escale à Ceylan.
LIndonésie
Notre voyage se poursuit et cest le détroit de Malacca qui nous enserre dans son étau.
Les sirènes se mettent à hurler.
Alerte ! tout le monde au poste dabandon.
Et pourtant ce nest pas lheure de lexercice hebdomadaire. Que se passe til ? Les hélices tournent au ralenti. Du pont-promenade, chacun scrute lhorizon en quête dun problématique navire qui serait la cause de cet arrêt brutal. Rien que des nuées de poissons volants qui rasent les flots en bandes serrées. Tout à coup, un bras se tend vers tribord et un murmure parcourt le bastingage : une mine !.. En effet, une énorme mine flottante laisse paraître son dos noir, luisant, à quelques encablures de la proue. Quest-ce que cela signifie ? Renseignements pris, il sagit de mines japonaises qui nont pas encore été draguées et qui, initialement, barraient le détroit de Malacca sur toute sa largeur. Lendroit est plutôt malsain et si notre bateau navait pas repéré cet engin de mort sur son radar, le voyage aurait bien pu se terminer plus tôt que nous lescomptions...
A vitesse réduite, nous atteignons Singapour.
Ici, personne ne descend car des troubles ravagent la contrée et ce nest pas le moment denvenimer les choses. Dailleurs cette escale nétait pas prévue au programme. Quelle en est la raison ? Deux vedettes rapides de la police anglaise accostent et plusieurs hommes montent à bord. Nous sommes en plein suspense. Ce quil y a de bon sur un transport de troupes, cest que les nouvelles se propagent à une rapidité vertigineuse. Et voici ce que nous apprenons : notre bateau transporte dans ses cales des caisses darmes et de munitions qui ne nous sont pas destinées. La déduction est toute faite, notre prochaine escale étant Saigon, cest donc que cette contrebande est pour nos amis Indochinois. Les Anglais étant au courant de ce chargement ont tout simplement arraisonné le bâtiment et, qui plus est, sils exécutent le règlement à la lettre, ils ont le pouvoir de nous mettre comme on dit vulgairement "en fourrière".
Le comble de cette histoire, si on veut en faire le résumé, cest que nous voguons sur les munitions qui serviront à nous exterminer à larrivée. Le problème est simple, tellement simple quil fait peur. Ainsi, de France, nous trafiquons directement avec ladversaire à venir, sans aucune pudeur. Je sais bien que de tout temps les guerres nont jamais été quun prétexte aux marchands de canons pour écouler leur marchandise, mais cette fois, cela dépasse les bornes.
Laffaire a lair de se corser.
Un chaland sapproche de nous et une vingtaine de grosses caisses quittent nos cales pour rejoindre les siennes. Je ne suis quun pauvre et malheureux pion sur léchiquier pour connaître lissue de cette histoire mais, ce quil y a de sûr, cest que cet entracte contribue à nous auréoler dun certain malaise qui nest pas prêt de disparaître.
Je présume que cela sest réglé à lamiable entre nos gouvernements respectifs car le lendemain nous reprenions la mer, avec comme consigne de ne souffler mot de ces événements.
Nous longeons maintenant lÉquateur, que dailleurs nous ne traverserons pas. Lair est irrespirable tellement sa teneur en humidité est forte et, comme suite normale des choses, nous entrons dans la Mer de Chine, escortés par nos homonymes, les marsouins qui gambadent follement autour de nous.
Le calme règne à bord .
Nous commençons à réaliser pleinement lapproche du but et lappréhension de cet inconnu dans lequel nous nous enfonçons nous rapproche les uns des autres. Le bridge lui-même na plus damateur. Les journées se passent à scruter lhorizon dans lespoir dapercevoir la terre, cette terre dont nous avons déjà tant parlé. Sur la droite, nous longeons lîle de Poule Condor qui, il y a peu de temps encore, était le bagne réservé au travaux forcés à perpétuité et nous ne pouvons empêcher un petit frisson de nous parcourir léchine en pensant à tous ces hommes qui ont passé leur vie sur cet îlot désert. Lendroit était bien choisi pour expier des fautes.
Nous touchons au but
Par un beau matin, le bateau est arrivé au cap Saint-Jacques.
Mon détachement étant désigné pour le Tonkin, jassiste en spectateur au transbordement des troupes destinées à la Cochinchine que les L.C.I. de débarquement vont mener jusquà Saigon.
La chaleur est torride. Nous transpirons par tous les pores de la peau sans quil ne soit nécessaire de faire le moindre geste. Des rumeurs circulent selon lesquelles la situation au Tonkin serait franchement mauvaise; ce qui nest pas fait pour nous tranquilliser car nous commençons à comprendre que tenir sous un tel climat est une victoire.
Que se passera - til lorsquil faudra combattre ?
Quelques soldats en provenance de Saigon montent à bord et nous plongent dans damères réflexions en nous parlant dassassinats, de tortures et dun nombre incalculable de maladies dont nous navons jamais entendu parler. Notre moral est légèrement entamé par tous ces récits.
Dans quelle galère nous sommes-nous embarqués ?
Enfin !
Qui vivra verra...
Notre bateau sétant délesté des trois quarts de son chargement, cest par un calme désagréable que nous longeons la côte jusquen Baie dAlong. Ce dernier site nous réserve pourtant une surprise par sa splendeur. Il est vrai que cest une des sept Merveilles du Monde. Quelle curiosité de voir ces rochers émergeant de leau comme sils avaient été plantés par un géant de la préhistoire, ou tout simplement sortis de la lampe dAladin !
Intermède de courte durée car nos regards sont accaparés par une flottille de jonques se dirigeant vers nous. Leur pont est rempli dune foule multicolore, brandissant des banderoles couvertes de caractères annamites et qui, au premier abord, semble plutôt vouloir nous souhaiter la bienvenue. Ne sachant que penser de cet accueil, nous leur faisons de larges gestes, ce qui semble les plonger dans une hilarité profonde : nous saurons plus tard que tous ces mandarins étaient venus dans le seul but de nous dénombrer.
Cest à regret que nous quittons notre bon vieux bateau pour enjamber le bastingage dun L. C. I. qui doit remonter le fleuve rouge sur plusieurs kilomètres et nous débarquer à Haïphong, terminus de notre voyage sur mer.
Ce nest pas sans un petit serrement de coeur que nous abandonnons la coupée, le dernier pont qui nous relie à la France sestompe dans le lointain et je me remémore cette maxime "Tout homme subit la conséquence de ses actes".
A moi donc maintenant de subir...
SITUATION POLITIQUE
Pour situer notre récit, voyons rapidement quelle est la situation politique en cette année 1946 et le climat dans lequel nous allons évoluer.
LIndochine, formant la République du Viêt-nam, fait partie intégrante de lUnion Française, ayant à sa tête Ho Chi Minh. La conférence Franco - Vietnamienne de Fontainebleau a décidé quun modus vivendi prolongerait cet état de fait.
Viêt-nam signifie donc amis de la France, par contre Viêt-minh, petit mot inconnu de la majorité des Français est son antonyme. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes puisque tous les accords ne portent que sur le thème Viêt-nam, mais en approfondissant les choses, on saperçoit que ce même gouvernement a été élu par 90% des voix provenant du Viêt-minh. Ce qui revient à dire quen réalité ce pseudo gouvernement Vietnamien est anti-Français. Il est évident que cette petite différence de prononciation cache un véritable drame dont nous allions être les principaux acteurs.
Nous nallons pas mettre longtemps à nous rendre compte que ces pseudo soldats Vietnamiens font en réalité partie du Viêt-minh et nattendent que le moment propice pour le montrer. Le paradoxe veut que les patrouilles désignées pour effectuer des rondes et surveiller lordre dans le périmètre dHaïphong soient des patrouilles mixtes. Rien nest plus cocasse que de voir dans un Dodge six militaires Français faisant face à six militaires Vietnamiens, chargés ensemble de la surveillance du territoire et se regardant en chien de faïence, sous des abords doucereux.
Voici en quelques mots la situation telle quelle se présente lors de notre arrivée à Haïphong: deux armées amies se supportant mutuellement, attendant patiemment létincelle qui les rendra ennemies.
Combien de temps va durer cette attente ?
Cest ce que nous nous demandons avec anxiété.
Premiers contacts
Notre apprentissage va se faire rapidement.
Dès le premier repas pris sur la terre ferme, notre détachement au complet est lobjet dune intoxication alimentaire. Tous les cuisiniers étant indigènes, la déduction est vite faite : nous sommes on ne peut plus indésirables dans ce pays, nous venons den avoir une preuve brutale. Dès lors la prudence va devenir notre seconde nature.
Répartis dans nos unités respectives, nous allons nous accoutumer à ce genre de vie tout différent de ce que nous avons connu jusquici, aidés pour cela par quelques "anciens" dont les conseils judicieux vont nous être pertinents pour déjouer le machiavélisme asiatique.
Les obligations militaires nétant pas encore à la pointe de lactualité, nous allons meubler nos loisirs à examiner de plus près les conditions et le genre de vie de nos amis Indochinois.
Haïphong
Haïphong se découpe géographiquement en trois parties distinctes : le quartier Européen, le quartier Chinois et le quartier Annamite.
Du côté Européen sétale une petite ville type classique de la colonie française. Larges artères aérées et propres, rendez-vous sélects de tous les Blancs dont le centre délection est lHôtel du Commerce, le tout agrémenté de nombreux magasins tenus en majeure partie par des Hindous pour qui le commerce na plus de mystères.
Il faut reconnaître que la France, dans ses colonies, sait faire les choses en grande dame. De nombreux quartiers résidentiels entrecoupés de jardins publics contribuent à donner un aspect riant à cette partie de la ville. Quelques cinémas maintiennent notre moral au beau fixe. Les soirées dansantes se répartissent entre lHôtel du Commerce, le Paris et le Lido où des drinks glacés dégustés sous de larges ventilateurs nous font parfois oublier que nous nous trouvons à douze mille kilomètres de chez nous. Notre cantonnement étant mitoyen avec le Lido, nos soirées sont longuement bercées par les airs langoureux que nous dispense lorchestre chinois digne des meilleurs orchestres parisiens.
Aspect tout différent dans le quartier chinois.
Nous faisons ici notre entrée dans le temple du commerce et du jeu.
Pour lopinion mondiale, le commerce est lapanage de lIsraélite; je puis dire par les exemples que jai pu avoir de ce voyage que lIsraélite, en tant que commerçant, est un petit garçon comparé au Chinois.
Durant notre épopée dans ce pays, nous allons pouvoir nous incruster de plus en plus dans cette affirmation, les Chinois sétant toujours trouvés sur notre chemin pour nous fournir ce dont nous avions besoin, et ceci en nimporte quelle occasion.
Je me souviens toujours de ces quelques paillotes perdues en pleine brousse sur la frontière de Chine où un des ces Fils du Soleil nous présenta fièrement une bouteille de Moet et Chandon véritable. Par quel mystère cette petite fortune se trouvait-elle en pareille lieu ?
Nous faisons ici irruption dans cette fourmilière, les nuits étant encore plus grouillantes que les journées, la population atteignant six cents habitants au kilomètre carré. Chaque maison est un étalage, chaque espace libre un tripot, le jeu faisant partie intégrante de la vie du Chinois. Que dire de ces interminables parties de Majong, appelé communément Domino chinois : une simple pression du doigt sous le domino suffit à renseigner le joueur sur la désignation de son pion tant son habitude est grande. Ayant dans ma jeunesse appris ce jeu et étant assez fier de mes connaissances en la matière, il ne ma jamais été possible de suivre la cadence rapide avec laquelle une partie était menée. Ce sont des fortunes qui changent de main en lespace dune nuit.
Les Fumeries
Lopium tenant une place prépondérante en ASIE, les fumeries ne manquent pas.
A tout seigneur, tout honneur, nous décidons de goûter à ce poison de rêve. Le résultat, hélas, nest guère probant !.. Tête lourde et mal au coeur sont les récompenses accordées à notre curiosité; il aurait, paraît-il, fallu persévérer pour goûter à ce paradis artificiel, tant prôné par Alexandre Dumas.
Nous nen avons pas le courage !
Ambiance tendue
Pauvreté et saleté sont les seuls qualificatifs à accorder à cette dernière partie de la ville.
LAnnamite par lui-même nest guère travailleur, somnolent de nature, il est loin de posséder lintelligence du Chinois, aussi en est-il réduit à végéter et, bien entendu, à jouer. Nos visites en ce secteur sont dailleurs assez espacées car nous sommes plus considérés en ennemis quen amis lorsque nous en franchissons le seuil. Nos allées et venues sont lobjet dune surveillance continue et cest monnaie courante que les patrouilles ramassent au petit jour le corps poignardé dun malheureux camarade trop confiant quun "pousse-pousse" empressé et obséquieux, sous prétexte de le conduire à son cantonnement, a délibérément entraîné dans ce coupe-gorge. La spécialité des Asiatiques dans lart du meurtre consiste à rendre ce dernier le plus spectaculaire possible. Un cadavre étendu en pleine rue aura beaucoup plus de répercussion sur la population quun corps exécuté isolément. Il faut frapper limagination des masses pour faire prévaloir sa doctrine.
Lart culinaire
Ce tour dhorizon brossé, nous allons ouvrir une parenthèse sur un chapitre qui intéresse tout Français qui se respecte : le chapitre culinaire.
Le riz est à lAsiatique ce que la pomme de terre est à lEuropéen, cest le plat de résistance par excellence. Un bol de riz le matin, un bol de riz le soir suffisent à contenter le commun des mortels sur cette partie de la Terre. Il est certain que cet aliment cuit à la vapeur à la manière indigène nest pas désagréable : chaque grain se détachant aisément, on peut y trouver une certaine saveur. Je ne parlerai pas du riz de notre ordinaire, cuisiné par nos maîtres queue militaires, qui sapparente plutôt à un plat de colle forte quà autre chose. Là où commence la difficulté, cest lorsquil sagit de le manger. Nos premiers essais avec les baguettes furent désastreux, dès la bouchée sortie de la québatte (bol) il ne restait plus rien entre nos deux tiges de bambou, mais en observant de plus près le manège, nous vîmes que lAnnamite tenait son récipient à portée de la bouche, laissant donc un très petit espace entre le bol et cet orifice. Hurrah ! nous avions compris. Pour nous le problème consistera donc à porter la tasse à hauteur de nos yeux et à faire simplement tomber, toujours aidés des baguettes, les grains dans notre gosier et le tour est joué.
Je vous le disais bien que le Français est débrouillard ! ...
Autre plat national, la soupe chinoise, dont la recette fait entrer de longues pâtes faites de farine de riz, de petits morceaux de viande, du bouillon et de nombreux assaisonnements plus ou moins épicés, le tout arrosé de "nhoc man", ingrédient brunâtre obtenu en compressant du poisson longuement mariné. Je dirai pour ma part que je nai jamais pu mhabituer à lodeur nauséabonde se dégageant de ce breuvage.
Cette soupe chinoise va être pour nous lobjet dune aventure qui nous laissa songeurs . Tous les matins, au sortir du cantonnement, notre plus grand plaisir est de nous offrir pour la modique somme de quatre piastres une de ces soupes, nous y trouvons même un certain agrément car chacun sait quun militaire est toujours affamé; les rues de la ville étant littéralement couvertes par ces petits étalages que le "nha qué" porte suspendu sur ses épaules par un bambou formant balancier, nous navions que lembarras du choix pour choisir notre déjeuner. Une question toutefois nous préoccupe : doù provient la viande qui sert à fabriquer ce plat ? Quelle nest pas notre stupeur dapprendre que ce ragoût délectable à notre palais est confectionné, tenez-vous bien !, avec du chien et du rat... Notre ardeur, après cette révélation, est à ce point ralentie quil nous est impossible de supporter même la vue de cette horrible boucherie.
Je ne voudrais tout de même pas décourager léventuel amateur car ce genre de fricassée ne se cuisine évidemment pas seulement dans les quartiers populeux et pauvres de la cité.
Toutefois, à chaque chose malheur est bon; les plus débrouillards de notre groupe vont passer leurs nuits armés de lampes électriques et de gourdins, parcourant sans relâche le cantonnement à la recherche de ces énormes rats qui pullulent, dans lespoir daller tout bonnement les vendre le matin aux fabricants de soupes locales, enchantés davoir de tels rabatteurs à leur service.
Le menu des jours de fêtes est plus conséquent.
Nids dhirondelles, riz au "nhoc man", poulet rôti aux pousses de bambous, cochon laqué, fruits, le tout arrosé de thé à la menthe et dalcool de riz, nous reviendrons dailleurs plus tard, sur ces menus de cérémonies. Rien ne vaut évidemment un bon repas arrosé de beaujolais dégusté au "Marseillais", rendez-vous des gourmets, lorsque notre porte-monnaie le permet ce qui nest malheureusement pas fréquent, car les repas squelettiques que nous dispense largement notre brave Intendance ne pèsent guère lourds dans nos estomacs sous-alimentés.
Le Têt
La fête du Têt, nouvel an Indochinois est loccasion de réjouissances populaires qui durent un mois. Pendant cette période de lannée, personne ne travaille et tous sont à la joie de lannée nouvelle qui commence. La ville entière est rassemblée dans ses pagodes où les bonzes officient revêtus de leurs plus beaux atours, faits de longues robes multicolores. Un ou plusieurs orchestres, selon limportance du sanctuaire, composés uniquement de cymbales, de tambourins, et de quelques instruments à vent, se relaient nuit et jour, incitant les fidèles à la prière. Malheur au pauvre troupier qui se trouve cantonné à proximité dune pagode durant cette période.
Chacun apporte son cierge dencens qui doit se consumer pour le bien-être des ancêtres de la famille partis dans lautre monde; et les chants se succèdent sans interruption.
La coutume veut que chaque famille toujours dans lespoir de calmer les mânes de ses ancêtres, porte des victuailles de toutes sortes. Nous nous sommes toujours demandés si ces repas pantagruéliques se retrouvaient sur la table des Bonzes la cérémonie terminée, dans laffirmative, la profession avait du bon. Je suis obligé de reconnaître que, parfois, surtout dans les campagnes, les reliefs de ces offrandes finissaient leur course bien souvent sur une table de popote française car, lorsquil sagit de faire une farce, le soldat français est toujours le premier. Comment dailleurs ne pas succomber au supplice de tantale que représentent ces mets parfumés lorsquon a le ventre creux.
Le spectacle de la rue nest pas moins pittoresque.
Le dragon, insigne solennel de lEmpire du Soleil Levant, porté par une cinquantaine de participants, déroule ses anneaux à travers la ville, suivi dune meute hurlante lançant des pétards et des feux de Bengale. Nous fûmes obligés par la suite de condamner ce genre de festivités car les inoffensif pétards se transformaient trop souvent en coups de revolver, partis don ne sait où mais dont le but, lui, était comme par hasard toujours atteint.
Enterrement chinois
Parmi les curiosités typiques, on ne peut passer sous silence le déroulement dun enterrement chinois.
Une fanfare ouvre la marche précédée de jeunes enfants porteurs de lanternes. Viennent ensuite les pleureuses tout de blanc vêtues, le blanc étant en Asie la couleur du deuil. Derrière ce concert de lamentations vient, majestueux, énorme, le char portant le corps du défunt surmonté dun baldaquin multicolore. Aussitôt après, brandis à bout de bras, les objets préférés de ce dernier, de largenterie en passant par les commodes, tout y est, et enfin pour clôturer : les familiers, les chanteurs et les amis. Plus la famille est florissante, plus le faste est imposant. Cest à la vue dun pareil spectacle que lon regrette de ne pas sêtre muni dune caméra.
Curiosités locales
Le commerce local est représenté par les chaussures à semelles de crêpe, spécialités du pays, les valises de cuir, largenterie, les statuettes divoire, le riz et le café. Aussi, un compte dans une des nombreuses maisons dimport-export nous permet-il dexpédier toutes ces merveilles en métropole.
Tout en continuant notre petit tour dhorizon, il ne faut pas passer sous silence cette curiosité dun autre genre; les transports en commun indigènes. Il mest arrivé dêtre désigné pour effectuer un contrôle de départ dautobus à destination dHanoi. La mise en route de ces transports archaïques est par lui-même un poème. Les premiers arrivants prennent place sur les banquettes de bois, arrimant tant bien que mal leurs nombreux couffins, le couloir semplit ensuite; vient le toit qui supporte allègrement sa cargaison humaine et les retardataires sentassent sur le marchepied et jusque sur le capot du véhicule.
Un autocar conçu pour le transport de quarante passagers en charge facilement trois fois plus, le comble est quil arrive presque toujours à démarrer, larrivée étant plus problématique.
Que de paris nous avons faits sur ces départs : "Partira, partira pas ?" Les tramways de Marseille étaient nettement battus, ce qui est une belle performance.
Le port et la pèche
Il serait dommage de terminer sans faire un arrêt au port dHaïphong qui nest dailleurs quun prolongement de la ville sur leau. Un véritable tapis de jonques et de sampans sétend à perte de vue jusquen bordure du Cua Cam.
Tout ce petit monde vit à lannée dans cette position.
Si ce nétait pas lodeur pestilentielle qui englobe les rives, le coup doeil en vaudrait la peine. Il mest arrivé de participer sur une de ces jonques à une partie de pêche en Baie dAlong, renommée par ses bancs poissonneux.
La dextérité acquise par ces pêcheurs touche à la magie :
IL leur suffit dimmerger une simple ficelle munie dun hameçon légèrement appâté pour ressortir infailliblement un poisson. Voulant prouver ma supériorité dEuropéen, en la matière, je fus dans limpossibilité de ramener ne serait-ce quune sardine... Jen déduis donc que seul le coup de poignet est à la base de ces pêches miraculeuses.
La pêche au cormoran est encore plus agréable : cest en plus petit la pêche au lamparo de nos ports méditerranéens, loiseau en plus bien entendu ! Une forte lampe à acétylène est fixée par un bambou à larrière du sampan, lanimal retenu par une chaîne surveille attentivement lespace éclairé à la vue du poisson qui sy précipite, attiré par la lumière; il plonge, lattrape dans son large bec : un collier préalablement posé autour de son cou lempêchant davaler sa proie, et le remonte allègrement à bord, prêt à recommencer.
Il est étonnant que nos amis Marseillais naient pas encore fait breveter cette invention car cette pêche personnifie lart du moindre effort dans toute lexpression du mot.
Le climat salourdit
Notre vie sécoule donc parmi toutes ces activités bien faites pour meubler nos loisirs et, cependant, latmosphère salourdit. Les relations entre les Viets et nous se tendent de jour en jour. Nous sentons que le dénouement de cette fausse situation est proche. Dans lattente de ce grand jour, nous intensifions au maximum notre entraînement.
Faisant partie du Régiment dInfanterie Coloniale du Maroc, seul régiment blindé avec le Premier Chasseurs, nous jouissons dun certain respect basé sur la crainte que nos chars inspirent aux Indigènes.
Voici en quelle littérature lOrgane Officiel de la Défense Nationale, le "Cuy Quoc", nourrit ses lecteurs le jour même où Monsieur Giam déclare que le peuple Vietnamien est profondément attaché à la paix.
"DESTRUCTION DES CHARS"
1° - Pour détruire les tanks il faut commencer par ne pas en avoir peur (vérité de la Palisse).
2° - Il faut lancer la grenade à lendroit où est le canon.
3° - Les chars sont en général précédés de petites voitures, tirer sur les pneus de ces véhicules.
4° - Quand il sagit dun groupe de chars il faut dabord laisser passer, puis commencer par les derniers.
5° - Quand les tanks précèdent lInfanterie il faut deux groupes, lun pour les détruire, lautre pour intercepter lInfanterie.
6° - Même quand les avions nous attaquent il ne faut pas oublier la présence des tanks qui se trouvent devant nous.
7° - Dès que les tanks sont détruits et après avoir ramassé les armes et les cartouches, il faut se retirer aussitôt pour ne pas servir de cible aux avions.
8° - Quand un char est pris au piège, il faut obliger ses défenseurs à se rendre sinon les réduire à limpuissance par nos grenades.
Ces instructions montrent bien que nous sommes à lordre du jour, et nos engins doivent être, en cas de conflit, le point de mire de lennemi. Le terrain ne permettant pas lemploi de chars lourds, notre cavalerie se compose exclusivement de Scout-Cars, automitrailleuses, Obusiers de 17 tonnes, le tout protégés par des groupements portés. Le vingt-troisième Régiment dInfanterie Coloniale cantonné à Haïphong est destiné à fournir lintervention de soutien, sans oublier évidemment la Légion Étrangère toujours présente où on se bat.
La capture de quelques espions longuement interrogés nous apprend que le "Jour J" est proche. Toute la population masculine disparaît peu à peu du Centre Européen, ce qui ne laisse rien présager de bon.
Quelques-uns de nos indicateurs ont été abattus en plein jour, jetant une certaine confusion parmi les Autochtones qui nous restent fidèles.
Laccès du quartier Annamite nous est interdit.
Nous sommes en état perpétuel dalerte.
Tension insupportable
Cette campagne qui allait commencer manque de se terminer tragiquement pour moi, avant même davoir débutée.
Nous fournissons journellement un poste de garde pour le Consulat de Chine se trouvant à lintersection du Quartier Chinois et Annamite assez éloigné du centre de la ville.
Je suis désigné avec quelques hommes pour cette formalité, au moment même où la tension atteignait son paroxysme.
Le Consulat, belle bâtisse, entourée dune grille en fer forgé, est daspect agréable. Très bien reçu par le Consul en personne, qui, sentant venir lorage, nest guère rassuré. Nous prenons toutes les dispositions pour accomplir notre mission au mieux.
Vers midi les rues avoisinantes saniment.
Un attroupement se fait et des cris hostiles commencent à fuser à notre intention. Faisant précipitamment fermer les grilles, je demande au Consul ce quil en pense, le brave homme complètement dépassé par les événements ne sait que répondre. Voulant entrer en communication téléphonique avec notre Poste de Commandement, nous constatons avec stupeur, que les fils sont coupés. Cette fois, cela prend mauvaise tournure ! Pourvu que la bagarre néclate pas durant notre séjour ici ! Étant en territoire chinois, théoriquement, nous ne risquons rien. Mais quelle va être la position de ces derniers envers ces quelques soldats français ? Bien que désirant rester neutres dans le conflit qui débute, ne vont-ils pas purement et simplement nous remettre entre les mains des belligérants ?
Vous dire ce que fut cette nuit qui allait être la dernière de cette drôle de paix en Indochine. Réfugiés sur la terrasse du Consulat, la caisse de grenades à portée de la main, nous vîmes défiler des compagnies entières sous nos yeux, gesticulants et hurlants des chants guerriers. Aussi est-ce avec un réel soulagement que le jour vint et avec lui une colonne blindée dont la mission était de récupérer le plus rapidement possible tous les postes excentrés dans la périphérie de la ville.
Létincelle
Ce jour donc, le Vingt Novembre Mille Neuf Cent Quarante-Six, va marquer le début de cette malheureuse guerre dIndochine qui ne se terminera que par le désastre de Dien Bien Phu.
Cela commence avec larraisonnement par la Marine Nationale dune jonque lourdement chargée de matériel de guerre et lassassinat, en plein marché, dun marin désigné de ravitaillement.
Le Commandant se trouve devant un cruel dilemme. La totalité des troupes françaises est rassemblée à lintérieur de la ville mais se trouve dans lincapacité de faire un mouvement : les rues avoisinantes étant transformées en barrages composés de pousses enchevêtrées, de véhicules piégés et de fils de fer barbelés. Il faut absolument prendre une résolution sinon, nous sommes condamnés à lasphyxie !
Plus tard, une certaine presse semparera de laffaire en faisant retomber la faute uniquement sur la France. Il est facile de juger lorsquon est à des milliers de kilomètres en faisant de la stratégie en chambre. Pour moi, qui était aux premières loges, je puis certifier que cétait pour nous une question de vie ou de mort de rompre cet étau qui se resserrait de plus en plus !
Premiers combats de rues
Mon peloton se trouve en position face à la rue du Commerce qui présente laspect dun véritable capharnaüm. Un bulldozer est appelé avec ordre de dégager la rue. A peine a-t-il fait un mètre à lintérieur que la bataille se déclenche. En un instant cette artère très étroite est transformée en guêpier. Pris denfilade par deux mitrailleuses lourdes, pilonnés par un tir de mortier, arrosés de grenades lancées des fenêtres, nous ne savons plus à quel saint nous vouer.
Notre riposte est immédiate, mais ce nouveau genre de combat ne nous est guère familier. Quelle nest pas notre stupéfaction de constater que toutes les maisons communiquent entre elles par des ouvertures percées de lune à lautre, permettant ainsi à ladversaire de se volatiliser ! Nous commençons à nous battre contre un ennemi invisible.
Dans toute la ville, la même situation se renouvelle !
Lassaut du Théâtre Municipal, repaire principal de lennemi, nest pas chose aisée. Lenjeu est de taille, les morts et les blessés salignent de notre côté avec une rapidité déconcertante. La poste fait lobjet dun siège en règle et met en relief le courage de nos fusiliers marins qui réussissent, non sans mal, à déloger les Viets réfugiés jusque sur le toit de lédifice aidés en cela par un obusier de chez nous.
La première nuit tombe sur ce décor de cendres et de sang.
Que de drames se jouèrent en cette journée mémorable ! Nous avons fait notre installation dans la guerre !
Je ne citerai que le cas de mon ami G... qui, chargé de jour de la protection du train Hanoi Haïphong, était parti confiant dHanoi avec sa petite troupe sans se douter que les événements se déroulaient avec une telle rapidité. Ces quelques hommes donc, somnolants dans leur vieux wagon, furent tirés de leur torpeur par un arrêt brutal du convoi et mettant la tête à la portière avant même davoir pu esquisser le moindre geste de défense furent désarmés, enchaînés et conduits sous bonne escorte au Poste de Commandement de la rébellion. Ils vécurent deux jours les yeux bandés, croyant à tout instant leur dernière heure venue pour finalement faire partie du premier et dernier échange de prisonniers que cette partie de la guerre allait comporter.
Ils purent dire quils revenaient de loin !
La gare est reprise après un corps à corps meurtrier au cours duquel quelques-uns de mes camarades furent obligés deffectuer un plongeon forcé dans une fosse remplie de chaux, sous peine dy laisser leur peau qui nétait tout de même pas très belle lorsquils furent sortis de leur fâcheuse posture !
Quinze jours vont être nécessaires pour redevenir maîtres de la ville.
Il a fallu agrandir le vieux cimetière et nos hôpitaux regorgent de blessés. Nos véhicules nétant pas dun grand secours, dans ces ruelles étroites, cest à pied que la plupart des combats seffectuent. Aussi avons-nous été obligés de mettre au point un système adéquat pour mener à bien notre mission. Chaque maison est lenjeu dune bataille acharnée. Le rez-de-chaussée occupé, lennemi se réfugie immanquablement à létage supérieur. Aussi munis de grenades offensives, nous empruntons lescalier conduisant au premier, dégoupillant lengin et le laissant fuser quelques secondes avant de lexpédier tout simplement dans la pièce en montant lestement derrière, mitraillette au poing. A la vue de cette grenade fumante, la réaction de loccupant est de baisser instinctivement la tête, nous permettant alors de faire irruption au même moment que lexplosion, bien inoffensive de lengin et de nettoyer le passage par quelques rafales bien ajustées. Aussi sommes-nous très fiers de cette innovation qui, à mon avis, ne sapprend sur aucun manuel militaire.
Tous ces combats menés par une température tropicale dans une ambiance de cruauté extrême, sans sommeil, sans nourriture, soumettent notre organisme à rude épreuve. Notre quinine absorbée journellement nous donne un teint cireux et jaune qui ressemble étrangement aux faciès de nos adversaires.
Le typhus
Ce qui devait arriver arriva !
Le typhus fit son apparition dans la ville, apporté par cet amas de cadavres décomposés par la chaleur. Une vaccination supplémentaire savère urgente et la distribution de tafia obligatoire car, dans une telle situation aussi paradoxale que cela puisse paraître, le seul antibiotique valable est encore lalcool à forte dose.
Direction Hanoï
A peine pensons-nous pouvoir respirer un peu que lordre arrive de faire la jonction avec Hanoi qui, à son tour, vient de subir un assaut aussi féroce que le nôtre.
Que représente en gros cette opération ?
La route coloniale séparant les deux noeuds les plus importants du Tonkin traverse, au milieu des rizières, le delta sur une longueur de cent kilomètres, parallèlement à la voie ferrée, le tout entrecoupé de bourgades dont la plus importante est Haïduong premier objectif à atteindre.
A cette période de la guerre, laviation militaire et les parachutistes sont pour ainsi dire inexistants, ce qui ne facilite pas les choses. Des reconnaissances en piper nous font apparaître de nombreuses coupures de routes et une bonne majorité des ponts inutilisables, en bref, tout ce quil faut pour retarder notre avance.
Le petit noyau de troupes dont nous disposons ne permet pas une opération de grande envergure. Nos blindés en tête, une escorte dInfanterie, une batterie dArtillerie, un Scout car formant draisine sur la voie ferrée et tout ce que Haïphong comprend comme génie, forment leffectif dont nous pourrons disposer pour cette marche vers Hanoi.
Les préparatifs sont brefs.
Huit jours de vivres composés exclusivement de Rations Pacifiques, ainsi dénommées pour leur provenance des stocks anglais de Singapour mais, il faut le dire, convenant parfaitement bien pour la guerre dAsie. Une caisse par jour pour six hommes et un menu différent pour les sept jours de la semaine. La caisse numéro sept destinée au dimanche attire tout particulièrement notre convoitise pour la bonne raison (et nous retrouvons ici lattrait du Français pour les bonnes choses) quelle contient deux boîtes de macédoine de légumes en mayonnaise... Aussi nétait-il pas rare de trouver des équipages munis de plusieurs caisses numéros sept.
Un assortiment de pilules conçues spécialement pour le climat nous permet de désinfecter leau des rizières et la rendre potable.
Pauvre France
Quand consentiras-tu à pourvoir tes armées de rations alimentaires appropriées ? Ce ne sont pourtant pas les exemples qui manquent ! Lorsque la ration typiquement française fera son apparition an Asie, ce sera pour trouver une petite boîte en fer blanc, sans aucun moyen douverture, ne renfermant quun seul article digne dintérêt : le paquet de "Gauloises" traditionnel.
Un ennemi pas comme les autres
Nos premières embuscades ne sont pas à notre avantage.
Nous faisons à nos dépens lapprentissage de lingéniosité Viêt-minh passés maîtres dans lart du sabotage des routes. Système simple, consistant à encastrer sur le bord de la route, un obus piégé, relié par un fil de fer à un soldat habilement camouflé, sous une digue distante dune centaine de mètres. Dès que le véhicule est engagé, le fil se tend et le percuteur déclenche lexplosion. Rien de plus archaïque en vérité, mais aussi rien de plus meurtrier ! Ces obus provenant danciens stocks de 155 de marine, abandonnés par nous en Mille Neuf Cent Quarante-et-Un, produisent un réel dégât. La surveillance des bas côtés demande donc toute notre attention. Cette première phase de lembuscade achevée, un tir violent darmes automatiques et de mortiers venant des villages avoisinants la route, balaye rageusement cette cible trop bien exposée. A peine le temps de réaliser et de nombreuses victimes jonchent la piste !
Une savante contre-attaque menée tambour battant aux cris de "Vive la Coloniale !" nous fait déboucher dans un village inerte et totalement dépourvu de défenseurs.
Le vide, toujours le vide !
La situation se complique encore par le fait que les gradés sont immanquablement atteints, en priorité, par ce feu infernal. Il y a là de nombreux mystères à élucider sous peine de voir cette campagne se terminer tragiquement pour nous tous. Quelques jours dattention suffisent dailleurs pour combler ces lacunes dues à notre ignorance !
Recherche de parade
Deux cas bien déterminés soffrent à notre sagacité :
- a) Coup de feu solitaire tiré dune rizière sur une troupe en marche, faisant mouche tout à coup.
Explication :
Tireur délite armé dun fusil à lunette camouflé dans leau. Une fois lobjectif atteint, larme habilement cachée dans une cache préalablement prévue; le tireur, un bambou entre ses dents lui permettant de respirer senfonce lentement dans la vase et attend patiemment le départ de la colonne.
Parade :
Repérer attentivement le départ du coup de feu, lancer à lendroit approximatif un pain de T. N. T. muni dun détonateur, et voir remonter à la surface le coupable comme un vulgaire poisson dont le foie et la vessie auraient éclaté du fait de la déflagration.
Simple, mais encore fallait-il y penser !
- b) Mitraillage en provenance dun village avec la disparition des habitants dès notre arrivée.
Explication :
Après quelques rafales bien ajustées, descente sous terre de lennemi réfugié dans de nombreux boyaux creusés spécialement sous les paillotes avec lentrée toujours camouflée sous lautel des ancêtres.
Parade :
Après une fouille minutieuse, trouver cette fameuse ouverture et y déposer discrètement quelques grenades fumigènes pour voir sortir lennemi complètement désorienté, tel un lapin de son terrier. Quant aux gradés, lastuce consiste à retirer simplement ses galons pour ne pas attirer lattention des tireurs délite.
Nous commençons à faire un apprentissage en règle.
Haïduong
La veille de Noël trouve le détachement aux portes dHaïduong : position clé tenue fortement par lennemi comme étant le dernier bastion fortifié avant Hanoi.
Sans nouvelle de la Compagnie dInfanterie de Marine qui se trouve en garnison dans la ville depuis le début des hostilités, cest avec une hâte fébrile que nous désirons être fixés sur son sort.
La Légion Étrangère a linsigne dhonneur dattaquer en premier, sanglant honneur sil en est !
La citadelle se compose en grande partie de troupes japonaises qui, refusant larmistice avec les États-Unis, se sont réfugiés en Indochine prêtes à trouver ici un terrain propice à leur ardeur belliqueuse.
Je nai que rarement assisté à un tir plus meurtrier !
Les hommes du Mikado, tous en possession dun fusil à lunette abattent systématiquement tout Légionnaire qui tente de traverser la route. Nous avons en face de nous le fanatisme japonais pour qui la mort au combat est le moyen adéquat dentrer dans lautre monde par la porte des honneurs. Cruelle mentalité à laquelle nous ne pouvons opposer quune conception diamétralement opposée, basée sur la conservation dune vie qui, malgré tous ses aléas, mérite dêtre conservée. Idéal tout à fait différent de celui du partenaire qui, en loccurrence, se présente comme étant le plus facile à défendre.
Ce sont finalement nos engins blindés qui ont raison de ces singes démoniaques en les écrasant littéralement sous leurs chenilles, nous permettant ainsi dentrer dans la bourgade.
Hélas ! Le spectacle qui nous attend nest guère fait pour nous attendrir. Nos pauvres camarades retranchés dans leur fortin ont subi sans défaillance lassaut de ces mutins, puis submergés par le nombre, à court de munitions ont dû finalement cesser le combat. Seuls quelques corps affreusement mutilés soulignent lâpreté du combat au corps à corps. Notre intervention savère trop tardive. La rage au coeur, le jour de Noël nous laisse maîtres dHaïduong après un ultime assaut donné à la gare devant laquelle lAspirant Tito, héros du maquis du Doubs, trouve une mort glorieuse.
La jonction avec la Colonne de Chasseurs partis dHanoi se fait à Ke-Sat, petite localité siège dune mission espagnole. Ce qui sest passé dans la capitale du Tonkin, ressemble étrangement à ce que nous avons vu, en plus important car cette ville est très vaste et fort peuplée. Sauvagerie inouïe de la part de lennemi, résistance acharnée de nos postes disséminés dans la banlieue.
Décidément, cette guerre a un cachet tout spécial !
Basée sur des réactions extraordinaires enregistrées chez ladversaire. Quelle différence avec la campagne dAllemagne où le comportement et la réaction de lennemi nous étaient connus par sa similitude avec nos sentiments ! Ici, rien de semblable : la ruse, la lâcheté, le silence hostile précurseur de lassaut, tout cela nous laisse sur une fade impression de peur !
Drôle de fin dannée
Cest ce soir la nuit du Nouvel An.
Un peloton bivouaque dans la rizière à proximité dune pagode.
Les véhicules sont disposés en carrés.
Les sentinelles scrutent attentivement cette nuit indochinoise parsemée de lucioles qui mettent la patience du guetteur à rude épreuve. Au centre, autour dun immense brasier, nous attendons minuit en fredonnant des vieux airs de Noël. Une note de lÉtat-major nous annonçant un colis de la Croix Rouge par homme pour les fêtes est restée sans effet. Rien nest arrivé et si ce nétait quelques bonnes bouteilles conservées pour cette occasion, nous naurions que nos yeux pour pleurer !
Une sentinelle me tire discrètement par la manche.
- Japerçois des signaux lumineux vers la pagode !
- Tu rêves ! Cest une luciole !
- Non ! Je tassure !
Je me glisse dans lautomitrailleuse et jobserve dans la direction indiquée. En effet, cela ressemble à une lampe électrique sallumant par intermittence. Tout paraît calme ! Pourtant, malheureusement, il ny a pas de lune. Au même instant, un bruit sourd se fait entendre dans le lointain. Dun bond, linterprète est debout.
- Ca y en a être tam-tam, y en a avoir mauvais !
Quest-ce que cest encore que cette histoire de tam-tam ? Nous ne sommes tout de même pas chez les Nègres. Et voici que le même roulement sourd reprend du côté opposé; il ny a pas à dire, cest bien un message qui court la nuit. Nous nous sommes tus. Négligemment, je regarde ma montre : minuit moins dix. Le feu est éteint rapidement. Si je comprends bien, il nous reste dix minutes de tranquillité et le Viêt va nous souhaiter une bonne année à sa manière.
Cela débute par deux obus de mortier qui tombent heureusement un peu court, la relève est prise par plusieurs fusils mitrailleurs qui crachent leurs flammes des quatre points cardinaux.
- Feu à volonté !
Avec quel soulagement nous déclenchons la riposte.
Je fais coulisser continuellement la mitrailleuse de mon Scout-Car, de manière à égarer lennemi car rien nest plus facile de repérer une arme automatique qui tire de nuit.
Alors que partout, dans le monde, les carillons annoncent la nouvelle année : ici cest le drame de la guerre dans toute son horreur !
Je me revois lannée dernière dans cette petite église allemande bien chauffée écoutant notre aumônier disserter sur cette parabole :
"Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté".
Comme ce temps semble lointain
Par cette nuit qui ne veut plus en finir sous ce déluge de feu et de flammes !
LA VIE EN POSTE
Mon peloton est affecté au petit poste de Chikhe sur la R. C.1. au kilomètre 15 dHaïduong avec mission douvrir la route tous les matins jusquà Haïduong dune part, et Késat de lautre, permettant ainsi le passage du convoi journalier Haïphong-Hanoï. Chaque poste échelonné entre ces deux villes faisant de même pour permettre le déroulement ininterrompu du convoi.
La deuxième tâche, beaucoup plus ingrate, consiste à pacifier la région avoisinante. En effet, nos contacts avec la population ne peuvent se faire que durant la journée, tous nos efforts sont réduits à néant; la nuit venue, lennemi met cette dernière à profit pour anéantir tous nos actes pénibles conçus sous le soleil.
Objectivement, il faut reconnaître la logique des faits. : Imaginons notre visite à un village perdu dans le Delta. Par le truchement dun interprète, la langue annamite étant assez difficile à assimiler, nous faisons comprendre à ces braves gens, notables en tête, quil est de leur intérêt dêtre souples avec nous et quen contrepartie nous sommes prêts à les aider, les protéger et les soigner, à condition quils fassent acte de loyalisme envers la France. Toutes ces bonnes paroles échangées, nous rentrons nous cadenasser à lintérieur de notre poste, les laissant seuls à leur triste sort. A peine partis, le Viêt - Minh prend possession du village et déclare que la moindre fraternisation avec loccupant sera sanctionnée par un assassinat. Notre effectif de quarante hommes pour un rayon de vingt-cinq villages étant nettement insuffisant; comment voulez-vous que ces paysans réagissent ?
Il en est de même, dans toute guerre, si les moyens ne permettent pas une occupation totale du territoire. Que demande lhabitant sinon la culture de sa terre en toute tranquillité, surtout dans ces pays où la majorité se moque éperdument de savoir quel est celui qui gouverne et ne souhaite quune chose : récolter son riz et vivre en paix ?
Tactique ennemie
Nous sommes actuellement vingt-mille hommes pour occuper un territoire de vingt-cinq millions dâmes. Quelle peut être notre position ? Sinon de senfermer le soir venu derrière nos haies de bambous en songeant amèrement que le peu daction quil nous a été possible dentreprendre dans la journée est en train de seffriter .
La tactique adverse va exploiter au maximum notre faiblesse. Quelle doit être la marche à suivre pour nous empêcher de porter la bonne parole aux rizières avoisinantes ? Simplement nous harceler la nuit tombée pour que, la fatigue aidant, nous naspirerions plus quà une chose : le jour venu : dormir !
Lidée est excellente et porte ses fruits !
Les débuts, comme toujours dans ce pays, sont désastreux.
Nos sentinelles postées aux alentours du poste sont poignardées les unes après les autres, sans même avoir perçu le moindre bruit. La ruse de lennemi, salliant à une agilité de reptile, lui permet de se glisser à un mètre à peine du veilleur sans avoir attiré son attention, tout occupé que ce dernier est à suffoquer sous sa moustiquaire de tête, en bute à une nuée de moustiques affamés, nayant même plus la force de pousser un cri lorsque le poignard pénètre entre ses deux épaules.
Nous sommes obligés de porter le temps de garde à une heure en doublant les sentinelles dos à dos, ce qui se limite à dire que cette garde équivaut à un véritable martyr pour celui qui la monte.
Lastuce déployée par le Viêt na dégale que sa souplesse. Notre poste flanqué de quatre blockhaus et dune tour de contrôle donnant sur la rizière est abondamment pourvu de mitrailleuses et de grenades.
Nous avons vu un de ces énergumènes sinfiltrer en rampant jusquà lorifice dun abri, colmater la bouche dune mitrailleuse au moyen de terre glaise, se replier, agiter les barbelés en vue de provoquer le tir, réussissant ce tour de force de faire éclater lengin dès la première balle tirée
Le but de lennemi étant de nous faire gaspiller le plus de munitions inutilement, la discipline de tir va devenir notre principale préoccupation. Défense absolue de tirer sans nécessité. Ordre difficile à exécuter par ces nuits noires du delta tonkinois parsemées de lucioles et meublées par les croassements déprimants des crapauds buffles. Dans ces conditions, une veille demande une tension nerveuse terrible pour nos pauvres yeux fatigués croyant apercevoir lennemi à tous les points de lhorizon. Il nous faut un moral dacier pour supporter ces nuits interminables alors que nos pensées nous ramènent là-bas, bien loin, dans notre France où il fait si bon vivre...
Lintérieur du poste nest guère plus tranquille, aussi la consigne oblige-telle à dormir larme attachée au poignet car, que de fois les "boys" employés pour les différentes corvées intérieures se sont-ils emparés darmes pour disparaître sans espoir de retour ? Le jeu en vaut la chandelle, au tarif de 5 000 piastres pour un revolver et 10 000 pour un fusil !
Le soulagement vient avec le jour.
La vie semble renaître.
Les deux patrouilles entreprennent alors leur lent travail douverture, émaillé journellement par de nombreux obus piégés, enfouis sous des monticules de terre, difficilement repérables et bien souvent la jonction avec le détachement ami ne seffectue quaprès des embuscades meurtrières.
Toutes ces vicissitudes écartées, le champ reste libre pour le passage du convoi. Le poste au grand complet assiste alors au défilé dune centaine de véhicules chargés du ravitaillement dHanoi et, surtout, attend patiemment larrivée du courrier, instant solennel entre tous. Cette petite distraction terminée et le dernier véhicule auréolé de poussière sestompant dans le lointain, nous replongeons dans la solitude pour le restant de la journée.
La semaine est entrecoupée par les jours de marché qui se tiennent aux portes mêmes du fortin. Ce rassemblement est loccasion pour tous ces Nha-qués de vendre leur riz et déchanger quelques étoffes multicolores sous la protection du drapeau français. Agréables moments durant lesquels nous écoutons gaiement ces palabres et ces interminables marchandages qui sont lapanage de ces réunions, jusquau jour où, profitant de la cohue pour passer inaperçue, une équipe de tueurs Viêt Minh sinfiltre parmi les paysans et nous tue deux hommes.
Quelle facilité de transporter une grenade dans un panier de riz et de la dégoupiller au moment opportun ! Encore une ruse à laquelle nous navons pas songé. Il est nécessaire dêtre continuellement sur le qui-vive.
Certains indigènes, triés sur le volet par nos interprètes, assurent la fonction de cuisiniers, exécutant les différentes corvées sous la surveillance des cuistots. Que dire de nos repas, sinon quils se composent de riz et de buffle - ressemblant plus, sans exagération, à une semelle de soulier quà de la viande - et de thé bouilli quun des soldats chargé de la cuisine à ordre de goûter avant sa distribution.