FIORY Gérard

027

Un Marsouin au Tonkin

GUERRE 1939 — 1945

CAMPAGNE d'Indochine

 

NICE - Février 1987

 

 

 

 

LES GUERRES DU XXe SIÈCLE

A TRAVERS LES

TÉMOIGNAGES ORAUX

**

Collection Michel El Baze

réalisée dans le cadre de l’Association Nationale des Croix de Guerre

et des Croix de la Valeur Militaire

2 Place Grimaldi - 06000

Tél. 0493878677

 

Récits de vie des Anciens Combattants,

Résistants, Internés, Déportés, Prisonniers

**

Pour l'enrichissement de la

mémoire collective

Ces documents peuvent être mis en libre communication

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réservés pour tous les pays.

Conservateurs :

• Ministère des Anciens Combattants - Délégation à la Mémoire et à l’Information Historique - Paris.

• Sénat de la République - Département de la Recherche Historique de la Bibliothèque - Paris.

• Department of Defense - Department of the Army - Federal Center of Military History - Washington - U.S.A.

• Imperial War Museum - Departement of Documents - London - Great Britain.

• Bundesarchiv - Militärarchiv - Freiburg im Breisgau - Deutschland.

• Hôtel National des Invalides - Musée de l'Armée - Paris.

• Conseil Général des Alpes Maritimes - Cabinet du Président.

• Direction des Archives Départementales des Alpes Maritimes.

• Université de Nice-Sophia Antipolis - Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine.

• Ville de Nice - Bibliothèque Municipale.

• Ville de Nice - Cabinet du Maire-Adjoint aux Anciens Combattants.

• Musée de la Résistance Azuréenne.

• Le Témoin.

 

 

 

 

 

Analyse du témoignage

Écriture : 1985 - 104 pages

 

 

PRÉFACE de Michel EL BAZE

Engagé dans les rangs des Forces Françaises de l'Intérieur à 18 ans, Gérard Fiori prend contact avec les dures réalités du Maquis de la Piquante Pierre, échappant à son anéantissement par les S.S. qui fit 220 tués.

Le 19 Juin 1945, il s'engage à la 9ème Division d'Infanterie Coloniale (D.I)

Après une année d'occupation en Allemagne qu'il raconte ici avec beaucoup d'humour, le voilà volontaire pour l'Extrème-Orient et il débarque en 1946, en Indochine, avec le Régiment d'Infanterie Coloniale du Maroc.

Là, il participe à toutes les Opérations en Haute Région Tonkinoise comme chef de véhicule blindé.

Le récit qu'il nous fait de cette tranche de vie nous passionne et permettra sans aucun doute à l'Historien de mieux situer l'Homme dans cette Campagne d'Indochine qui vit tant de sacrifices, fit tant de deuils et laissa beaucoup d'amertume.

Enlisted with the Inner French Forces.(F.F.I.) at the age of 18, Gerard Fiory gets to know the harsh realities of the Maquis de la Piquante Pierre, as he escapes its destruction by the S.S. that left 220 killed.

On the l9th of June 1945, he enlists in the 9th Division of Colonial Infantry (D.I.).

After one year of occupation in Germany, which he relates with a lot of humour, there he is volunteering for the Far East where he lands in 1946, in Indochina with the Colonial Regiment of Infantry of Marocco.

There, he takes part in all the operations in upper Tonkin, as head of armoured vehicle.

The account that he makes of this chunk of life, grips us, and will no doubt enable the historian to position better Man in this war of Indochina which saw so many sacrifices, left so many people bereaved, and left so much bitterness.

 

POSTFACE de Michel EL BAZE

De Haïphong à Haiduong, de Cao Bang en Haute Région Tonkinoise, nous suivons avec Gérard Fiori les péripéties de la Campagne d'Indochine vue et vécue par un jeune homme de 20 ans plein d'illusions et de courage.

Ce témoignage sera lu avec plaisir et apportera beaucoup d'enseignements à l'Historien à qui il est destiné.

 

From Haiphong to Haiduong, from Cao Bang in upper Tonkin, we follow with Gerard Fiory the unfolding of the Campaign of Indochina, as a young man of 20 full of courage and illusions saw it and lived it.

This testimony will be read with pleasure, and will bring many informations to the historian for whom it is meant.

 

 

 

 

Table

 

PRÉFACE 7

FRÉJUS, CAMP DE CAÏS 13

LA TRAVERSÉE 15

L’Égypte 15

La chaudière du Yémen 16

Le mal de mer 17

Le paradis terrestre 17

L’Indonésie 18

Nous touchons au but 19

SITUATION POLITIQUE 21

Premiers contacts 21

Haïphong 22

Les Fumeries 23

Ambiance tendue 23

L’art culinaire 23

Le Têt 24

Enterrement chinois 25

Curiosités locales 25

Le port et la pèche 26

Le climat s’alourdit 26

Tension insupportable 27

L’étincelle 28

Premiers combats de rues 28

Le typhus 29

Direction Hanoï 29

Un ennemi pas comme les autres 30

Recherche de parade 31

Haïduong 31

Drôle de fin d’année 32

LA VIE EN POSTE 35

Tactique ennemie 35

Le péril jaune 37

Les embuscades 38

Préparation à l’assaut 39

Derniers préparatifs 40

Humour quand même 41

Déclenchement de l’Opération "Léa" 41

Le typhon 42

L’attaque 43

La Haute Région 44

Marche ou crève 45

La réaction ennemie 46

Parachutages 47

Durs accrochages 47

Guérilla mortelle 49

CAO BANG - ROUTE NATIONALE N°4 51

Le convoi 51

Le poste du tunnel 52

Le "Hublot" de Don Khé 54

Les singes 55

Le répit 56

Ruses ennemies 57

Festivités locales 59

"Traline" - Dernier poste avant la Chine 59

Le tigre 60

L’épopée de Nguyen Binh 61

Á la poursuite d’Ho Chi Minh 62

Retour mouvementé 63

Un peu de repos 65

Traversée en jonque de la Baie d’Along 65

LE RETOUR 67

Adieu Haïphong 67

Prémices de la Guerre d’Algérie 67

ÉPILOGUE 69

DOCUMENTS 71

FORÊT NOIRE - PARK HÕTEL 72

FORÊT NOIRE - LE VILLAGE 72

FREJUS - LA MOSQUEE 73

LA BAIE D'ALONG 73

LA BAIE D'ALONG 74

NOTRE OBUSIER DE 75 DANS LA RIZIÈRE 74

POSTE DE CHICKE - ROUTE COLONIALE N°1 75

BLOCKHAUS DU POSTE 75

SUR LA ROUTE DE BACKAN 76

RC 4 - POSTE DU TUNNEL 76

LA ROUTE DE LA MORT - UN RADIER 77

FOUILLE D'UN VILLAGE - 7 PALODES 77

LE PASTEUR TANT ATTENDU 78

 

 

LIVRE I

***

LA Mémoire

***

La mémoire : seul bagage incessible

Jacques ATTALI

 

 

 

 

- Haben Sie Papier ? Bitte schoen .

- Jawoll.

- Geben Sie mir...

Un moment de réflexion.

- Nicht gut... Kommen Sie mit mir.

Cette scène se passe dans un petit village de Forêt Noire occupé par les troupes Françaises alors que la guerre avec l’Allemagne vient de prendre fin. Notre Allemand terrifié emboîte le pas de mon cicérone, sa serviette en cuir sous le bras, son feutre tyrolien tremblotant sur sa tête, prêt à toutes les platitudes possibles pour faire reconnaître la validité de ses papiers, qui sont d’ailleurs parfaitement en règle... Un couloir traversé, et notre couple fait irruption dans la cour de l’hôtel occupée par un immense tas de pommes de terre autour duquel s’affaire une dizaine de civils, épluchant consciencieusement, sous le regard narquois du peloton mollement étendu sur l’herbe.

- Et avec celui-ci, cuistot, en auras-tu assez !

- Oui, ça ira.

- Viel Arbeit. Schnell, schnell !

Nous venions de gagner la guerre et, avec étonnement, nous constations que ce vainqueur d’hier n’avait, une fois vaincu, plus aucune fierté mais une platitude déconcertante qui faisait les beaux jours de ces joyeux lurons de Français toujours prêts à faire une farce. Quelle différence entre l’occupation Nazie établie sous la menace de la mitraillette et la notre, prétexte à la plaisanterie plutôt qu’autre chose, ce que d’ailleurs ne comprenait pas l’Allemand

habitué au régime policier depuis de longues années ! Et pourtant, nous aurions eu, tout de même, quelques raisons de nous montrer sévères après ce que nous avions enduré. Simple question de civilisation !

C’est ce que je pense, accoudé à ma fenêtre du Parc Hôtel, contemplant d’un regard jamais rassasié cette magnifique forêt de sapins qui me rappelle tant mes Vosges natales. Quelques cigognes planent doucement autour du clocher comme pour placer le paysage dans un des nombreux contes d’Erkman Chatrian, régal de mon enfance. Je suis brusquement tiré de ma somnolence par un coup bref frappé à ma porte.

- Vite, descends, le Lieutenant te demande !

Je prends mon ceinturon, ma carabine, et hop !, me voilà en bas.

But de la patrouille : perquisition dans une ferme.

Les rues du village sont encombrées de poules et de canards, un couple d’oies pousse l’audace jusqu’à nous emboîter le pas et c’est l’esprit joyeux que nous atteignons l’endroit désigné. Toit de chaume, fumier devant la porte et invariablement un chien tirant désespérément sur sa chaîne avec une forte envie de nous mordre les mollets. Il nous faut reprendre notre air sévère. La maisonnée se compose d’un vieillard, de deux femmes et d’une ribambelle d’enfants. Tout se petit monde se retrouve dans la cour et nous commençons nos investigations.

Dans son cadre, immobile, le fils tué sur le front de Russie comme dans toutes les demeures allemandes du moment, surveille impassible nos ébats. Il faut d’ailleurs reconnaître que nous savons ce que nous faisons et c’est par pur forme que nous fouillons armoires et tiroirs pour finalement aboutir à la cheminée de laquelle, après avoir décelé plusieurs briques, nous sortons fièrement : trois fusils Mauser bien graissés. Chaque pays a ses dénonciateurs. Il faut cette fois faire preuve d’autorité. Le cas est flagrant, aucune circonstance atténuante.

- Dis à cet homme qu’il va être fusillé, mais auparavant, il creusera sa propre tombe.

L’interprète répète mot à mot l’ordre du Lieutenant. Notre homme ne sourcille pas, prend la pioche que je lui tends et commence à creuser son trou sous le pommier.

Immobiles, nous contemplons cette tragédie et j’essaie d’imaginer quelles sont les pensées de cet inconnu qui va mourir. Il n’a rien dit pour sa défense, peut-être songe-t’il simplement qu’il est pris et qu’il doit payer ce que nous considérons comme sa trahison. Je sais que pour ma part, me trouvant en pareille position, mon premier réflexe aurait été de me disculper en certifiant ignorer la présence de ces armes sous mon toit, ou quelque chose dans ce genre, dans l’espoir tout au moins de gagner du temps. Mais lui, rien, l’obéissance passive jusqu’à la mort. Le Lieutenant toussote légèrement gêné. Il est temps de ramener cet incident aux "proportions françaises".

Après un discours faisant ressortir notre magnanimité, la sentence consistera à transporter jusqu’au cantonnement une magnifique bonbonne d’eau de vie de pommes, trouvée au grenier, le tout agrémenté d’un magistral coup de pied au bas du dos, laissant ce mort-vivant avec l’impression profonde que ces occupants sont complètement loufoques, pareille ineptie ne s’adaptant pas à un cerveau hitlérien.

Cette vie d’occupation avait son charme, surtout placée dans le cadre splendide de la Forêt Noire. Toutefois, cette tranquillité avait quelque chose d’irréel jusqu’au jour où. :

- Garde à vous ! Silence au rapport !

Le Colonel porte à la connaissance des Officiers et hommes de troupe que la 9ème DIC est désignée comme Corps Expéditionnaire pour le Japon. Après un stage d’acclimatation de six mois aux Îles Philippines, elle se joindra à l’Armée Américaine. Seuls les volontaires et hommes sous contrat seront enrôlés.

- Garde à vous ! Repos !

- A la disposition des Chefs de Pelotons !

Ces deux simples phrases allaient suffire à bouleverser toute une vie pour combien d’entre nous. Cet exposé fit l’effet d’une bombe.

Nous subissions encore le charme de cette campagne ardente et mouvementée qui avait vu la France à la tête de sa première Armée reprendre la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Et malgré tout, il nous était difficile de s’accoutumer à ce calme, à cette quiétude succédant à tant de vacarme, nous étions comme hébétés, stoppés net dans notre élan, comme si l’on eut brisé le bond de ces jeunes biches qui foisonnaient dans les forêts avoisinantes et auxquelles nous pouvions nous comparer. Et d’un coup de baguette magique, voici que l’on nous proposait de reprendre cette vie aventureuse faite de gloire et d’embûches. Comment ne pas succomber à la tentation, surtout lorsqu’on a 19 ans

Étendus sur le solarium du petit lac, écoutant rêveusement un air d’accordéon, chacun d’entre nous émet son opinion. L’idée de partir dans ces pays lointains, de connaître ces peuplades jaunes si mystérieuses, de traverser les mers, a pour effet de nous effrayer un tant soit peu. Nous n’avons que des idées confuses sur ces contrées sauvages, supputant mal le genre de combat qu’il va falloir livrer, et pas un instant la pensée du climat ne nous effleura. Ce climat terrifiant qui allait nous faire tant de mal.

A parler franchement, je crois que l’attrait du séjour aux Philippines entre pour beaucoup dans notre empressement à partir. Cette Armée Américaine que nous venons de côtoyer nous parait si imposante, si bien organisée que la perspective d’être intégrés à elle nous enthousiasme. Si, à cet instant, un petit dieu malin avait pu nous prédire ce que l’avenir nous réservait, nous n’aurions pas nagé dans une telle euphorie.

Notre vie quotidienne est donc axée entièrement sur notre prochain départ, jusqu’à notre cuistot qui prend un malin plaisir à nous servir du riz à tous les repas, sous prétexte de nous acclimater. Les après-midi se passent en amphis consacrés essentiellement aux futurs combats qui nous attendent, anticipation recueillie dans les nombreux manuels d’instruction fournis à profusion par le 2ème Bureau Américain, relatant les dures batailles du Pacifique. On y apprend que le soldat jaune est considéré comme étant l’un des meilleurs combattants du monde, dont la force principale est basée sur la ruse et la résistance à la douleur. Il est curieux de constater qu’aucun de ces manuels ne parle du climat des régions en cause. Il est certain que toutes ces atrocités qui caractérisent le guerrier Asiatique ne sont guère faites pour nous rassurer. Mais enfin, si le Japonais est le plus rusé, le Français est le plus débrouillard et nous pensons que l’un doit compenser l’autre. Disons pour notre défense que nous sommes encore bien naïfs.

Et nos soirées estompent nos appréhensions, installés devant une chope de ce délicieux vin blanc des coteaux de Mersbourg. La bonne humeur ne perd pas ses droits et nous avons réussi à imposer à l’orchestre Allemand du foyer - cinq vénérables vieillards échappés tout droit du Volksturm - cet air connu "Nuit de Chine, nuit câline, nuit d’amour" que nous reprenons tous en choeur sur un air de swing endiablé, au grand désespoir de nos musiciens qui se désolent d’avoir à faire à une pareille bande de gamins.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

L’hiver a pris possession de la forêt, en attendant d’avoir chaud je grelotte enfoui dans ma canadienne en montant ma garde devant ce Danube que l’on dit bleu et je ne puis m’empêcher de sourire en pensant à la visite médicale de cet après-midi... Le corps médical a pris possession de nos personnes avec une hargne toute démoniaque en ce qui concerne piqûres et vaccins. Notre dos est pour ainsi dire transformé en passoire tant les piqûres sont nombreuses et variées; c’est à croire que nous sommes immunisés pour la vie contre toute maladie infectieuse.

Donc, cet après-midi avait lieu la visite dentaire. Le service de santé préconise une dentition irréprochable pour partir à la Colonie et mon ami André qui ne possède en tout et pour tout qu’une dizaine de dents se réjouissait secrètement du bon tour joué au Major.

- Ouvre la gueule, toi !

Sifflement admiratif... Aucune différence entre ces visites et celles d’un comice agricole.

- Et bien mon colon, tu vas pouvoir faire le bonheur d’un dentiste Chinois, toi par exemple ! Bon pour le départ. Au suivant !

Et voilà, le tour est joué, pas plus difficile que cela.

La fureur de notre ami à la sortie... Il est certain que ces examens pré, non pas nuptiaux mais asiatiques, tiraient plutôt du bouffon que du sérieux; exemple, ce cher Henri qui, paludéen à 100%, s’était bravement entendu répondre "Toi, au moins au point où tu en es, tu ne risques plus d’attraper le paludisme. Allez, hop ! bon pour le départ".

Quel diagnostic !..

Je me demande encore à quoi tout cela rimait. Mystères insondables de notre brave armée qui, lorsqu’il s’agit de trouver de la chair à canon, ne recule devant aucun sacrifice.

Coup de théâtre ! Il n’est plus question de Japon, mais d’Indochine Une seule bombe, dite atomique, portant peinte sur ses flancs une star de cinéma célèbre vient de faire quelques centaines de milliers de victimes : plaisanterie douteuse de la part des Américains qui va priver ces Français belliqueux d’aller combattre les "Japs".

Qu’à cela ne tienne !

Il reste à conquérir notre colonie Indochinoise qui se morfond et nous sommes tout désignés pour cette expédition. Adieu Armée Américaine, stage aux Philippines et tout ce qui nous avait emballés. De toute manière, il n’y a plus à reculer, "gonflés à bloc" comme nous le sommes tous, ces Indochinois n’ont qu’à bien se tenir. Une seule hâte nous pousse maintenant, partir, partir le plus rapidement possible.

Enfin ce jour tant attendu est arrivé.

Faisant partie du 2ème contingent, nous embarquons à 150 dans cette petite gare allemande, lestés de nombreux jerricans de vin blanc pour nous donner du courage. On est Colonial où on ne l’est pas, et la tradition veut qu’un bon soldat d’Infanterie de Marine soit après son engagement transformé en alambic..

A peine le poteau frontière passé portant en lettres d’or "Ici commence le pays de la Liberté" que, comme pour faire mentir cette belle maxime, nous sommes fouillés par les douaniers qui se font un plaisir de nous confisquer les nombreux accordéons emportés en souvenir de notre passage à l’usine Honner. Cela ne s’effectue d’ailleurs pas sans heurts et comme vengeance nous tirons la sonnette d’alarme, immobilisant le convoi dans une rude montée, ce qui nécessite la venue d’une machine haut le pied pour nous sortir de ce mauvais pas.

De toute façon, nous avons le temps car cette fois nous sommes partis. D’ailleurs notre train prend un malin plaisir à vagabonder à travers la France comme pour nous faire goûter une dernière fois la douceur de ses paysages.

Le passage en gare d’Aubagne nous vaut le plaisir de défoncer un wagon de marchandises rempli de Cognac 3 étoiles, destiné à l’Armée Américaine, le voyage ayant tendance à s’éterniser, notre provision d’alcool touchait à sa fin.

 

 

 

FRÉJUS, CAMP DE CAÏS

 

Je fume rêveusement ma pipe, laissant pendre nonchalamment mes jambes du haut de la mosquée du camp de Cais. Le soleil se couche paresseux derrière le massif des Maures faisant ressortir un paysage dont on ne se lasse jamais. Nous sommes 3000 dans ce camp surnommé le "Camp de la faim", pour l’excellente nourriture dont nous sommes gratifiés depuis notre arrivée. Ces plaques tournantes des Troupes Coloniales sont tout simplement des horreurs: Strictement rien à manger. Un dortoir inaccessible à tout être humain qui se respecte, pour la densité de puces et punaises qui l’occupent, nous obligeant à dormir sous les pins enroulés dans nos couvertures, sous peine de s’entendre dire à la visite médicale que nous sommes sujets à l’urticaire. En un mot, tout est prévu pour ne pas faire mentir la maxime qui veut qu’un soldat français une fois enrôlé doit faire abstraction de toute personnalité.

Pour ma part, je réussis à déjouer l’adversité en me faisant nommer fourrier du contingent. Objectif : Vêtir quelques milliers d’hommes en 48 heures. De quoi rendre fou un tailleur ! Et pourtant, rien de plus simple en vérité. Tout mon arsenal se compose exclusivement de deux tailles : une petite et une grande. Malheur au petit qui est gros et au grand qui est maigre car cela n’est pas prévu par l’Intendance.

Ce poste mirifique va me permettre de manger à ma faim. Le premier soir, un gars passe son museau par ma fenêtre :

- Dites fourrier, on pourrait pas avoir une chemise neuve!

- Quelle compagnie ?

- Cuisinier.

Ayant encore l’odeur fade de l’eau de vaisselle pompeusement surnommée soupe de midi, pareille aubaine ne pouvait mieux tomber.

- D’accord, mais porte-moi un plat de pommes de terre et je t’échanges ta chemise.

Et c’est ainsi que je fus un des seuls, durant ce séjour enchanteur, à pouvoir manger à ma faim. Il n’en était pas de même pour tous mes camarades dont la seule ressource consistait à dévaliser, sur une grande échelle, les nombreuses vignes avoisinantes. La récolte prenait mauvaise tournure, au grand dam des vignerons qui en étaient à leur huitième jour d’une neuvaine destinée à voir l’éloignement de ce troupeau affamé. Quelques-uns d’entre nous gardaient un souvenir cuisant de ces agapes nocturnes dans la partie inférieure de leur individu, le fusil à sel étant la seule ressource des vendangeurs courroucés.

C’est dans ce camp de passage que je pus constater jusqu’où allait la roublardise du soldat qui désire tirer au flanc. Ils étaient deux qui manquaient inexorablement la dernière piqûre nécessaire avant l’embarquement. Ne possédant pas la totalité des vaccins, aucun risque de départ. Les transitaires étaient si nombreux que les deux noms se reportaient avec régularité au bas de chaque nouvelle liste, sans attirer autrement l’attention des Majors débordés. Et ceci depuis quatre mois... Peut-être sont-ils encore à Caïs aujourd’hui, attendant un problématique départ vers... la lune !

Ce soir, je suis de patrouille dans Fréjus -Ville. Autant vouloir assurer l’ordre un jour de révolution !

Je tombe bien.

Du premier café s’échappent des tables et des chaises à une cadence accélérée. Encombré par mon fusil, je risque un regard par la fenêtre entrouverte, juste pour entendre siffler une bouteille à dix centimètres de mon casque: C’était à l’époque héroïque où les patrouilles étaient armées de fusils encombrants, avec quelques cartouches pour rétablir l’ordre et comme consigne absolue : défense de tirer.

Ineptie totale !

Voulez-vous me dire à quoi sert cette garde sinon à recevoir des coups sans pouvoir y répondre ? Une seule matraque aurait suffi. Donc, édifié sur ce qui se tramait à l’intérieur du bistrot, j’effectue un repli stratégique et entraîne mes trois camarades dans le sens opposé avec célérité, prestesse et rapidité...

Départ fixé aujourd’hui.

Pour donner du piment à cette expédition, il a été prévu que l’embarquement en train se faisant à Fréjus, les six kilomètres séparant le camp de la gare s’effectueraient à pied, et pour comble de malheur, notre brave Intendant a fait distribuer deux litres de bon vieux rouge bromuré à tout le contingent.

La chaleur, la fatigue et le vin aidant, inutile de dire l’effet foudroyant que fit cette troupe ivre-morte, faisant irruption dans les rues de la ville, au son d’un pas redoublé, endiablé.

Qu’importe !

La population, enfin soulagée de voir disparaître ces vandales, nous fit bon accueil. Entassés quarante par wagon, nous allons pouvoir cuver notre vin en toute quiétude durant quatorze heures, temps que mettra le convoi pour parcourir les cent kilomètres qui nous séparent de Marseille. Tous les records de lenteur sont battus ! On nous a bien inculqués qu’en Extrême-Orient, le temps ne compte pas mais enfin, nous sommes encore en France...

Le convoi stoppe contre le flanc du bateau, masse sombre et plutôt lugubre qui nous engloutit les uns après les autres dans son antre géant. Muni d’un carton "EIO Bâbord", sanglé d’un hamac et d’une bouée de sauvetage, je peux me comparer à un baudet lourdement chargé.

Titubant, je fais mon entrée dans un immense compartiment occupé de bancs, de tables et de crochets au plafond destinés à amarrer nos lits.

Je vais être marin pendant vingt jours.

Le barda délesté dans un coin, le hamac arrimé, c’est une fuite éperdue sur le pont, vers la lumière. En quelques heures, le détachement au complet est embarqué. Plus personne sur le quai que quelques gardes mobiles blasés. Nous avons l’impression de partir comme des voleurs. Tous les regards sont fixés sur Notre-Dame de la Garde qui s’estompe à l’horizon et nous voici hors du port. Le départ par lui-même ne nous impressionne pas outre mesure. Nous sommes loin de réaliser ce qui nous attend, et puis cet instant a été tellement désiré qu’il nous semble que nous partons pour une partie de plaisir devant théoriquement durer dix-huit mois plutôt que pour une dure campagne militaire avec tous les aléas qu’elle comporte.

La nuit tombe.

Étendu dans mon hamac, j’aperçois soudain par mon hublot quelques lumières qui scintillent dans le lointain :

Toulon !.

Cela va être la dernière vision que j’emporterai de la France. Je ressens un léger pincement au coeur. Pour la première fois, je fais connaissance avec ce fameux cafard. Combien, au cours de ces trois années, vais-je avoir l’occasion de le subir ce fameux "bourdon" comme nous le surnommions communément et pour combien d’entre nous va-t’il être fatal ?.

..

 

 

LA TRAVERSÉE

 

Chacun s’est installé dans sa nouvelle vie, bien monotone à vrai dire, entrecoupée par l’exercice d’abandon obligatoire le matin et les repas; d’interminables parties de bridge meublant le reste du temps.

Les clans sont vite formés. D’une part les Corses, sombres et renfermés, parlant patois sans s’occuper d’autrui, d’autre part les Bretons plus loquaces mais aussi, incompréhensibles dans leur langage, chacun s’enfermant le plus possible dans ses pensées. Il est d’ailleurs heureux qu’il existe des souvenirs pour remplir certains passages de la vie.

La radio du bord grésille "A bâbord le Stromboli ! ". Ruée sur le pont. Le volcan crache ses flammes dans le soir tombant, nous laissant un féerique souvenir de cette petite île perdue en pleine mer et qui mérite bien son nom de "Phare de la Méditerranée Orientale". Ainsi va le monde...

 

L’Égypte

Port-Saïd. Première étape.

Ferdinand de Lesseps, encore présent à cette époque, semble nous inviter d’un geste large à emprunter son canal.

Troupes consignées.

La grande attraction consiste à jeter par-dessus bord une pièce de monnaie dans la mer, âprement disputée par un groupe de jeunes indigènes nageant et plongeant comme de véritables poissons. Il semble que toutes les barques du port - et Dieu sait s’il y en a ! - se soient données rendez-vous autour du bateau et c’est à qui vous propose des dattes par-çi, du ratagoum par-là, au reçu de votre monnaie et bien souvent c’est à qui gardera cette dernière sans rien vous donner en échange, ce qui occasionne un concert de récriminations.

Petite vengeance de notre part, car dans toutes les occasions il y a les privilégiés : en l’occurrence, un groupe d’entre nous qui a réussi à descendre à terre. Il a d’ailleurs fallu voir avec quel air de supériorité ces "pistonnés " ont disparu derrière la mosquée. Le retour est moins pompeux, escortés par la police locale, nos lascars font leur apparition l’oreille basse, en fin de journée, revêtus en tout et pour tout de leurs slips. Un tollé général les accueille et un immense éclat de rire secoue le bateau; nos gaillards ont tout simplement été attirés dans une des nombreuses ruelles de la ville sous prétexte d’assister à un spectacle quelque peu licencieux et se sont retrouvés dans le plus simple appareil sans s’être seulement rendus compte de leur mésaventure. Inutile d’ajouter qu’ils furent la risée du bâtiment pour le reste de la traversée.

Drôle de pays en vérité..;

Et voici le canal dans toute sa splendeur. !..

Le temps est frais et idéal. Le pilote a pris possession du navire et durant douze heures sera le seul maître à bord après Dieu. Les caravanes de chameaux s’étirent paresseusement le long des dunes, Ismaélia et ses jardins anglais impeccablement entretenus contrastent étrangement avec le reste du paysage. L’hôpital français au grand complet, tout son personnel réuni sur les terrasses spacieuses, nous souhaite bonne chance. L’Afrika Korp prisonnier derrière ses barbelés nous regarde d’un air morne et sûrement nous envie. Des nombreuses patrouilles anglaises défilent constamment sur la magnifique autoroute parallèle au canal, nous saluant du V de la Victoire. Il nous semble assister à un documentaire en couleurs projeté trop vite à notre gré. Le soleil décline à l’horizon lorsque nous traversons Suez et sa pléiade de luxueuses villas propres et riantes.

Les machines se remettent à ronfler et nous abordons la Mer Rouge.

Il nous est aisé de commencer à comprendre la signification du mot "Mer Rouge" : notre navire parait voguer sur une chaudière incandescente, pas un souffle de vent, la fumée des cheminées monte droit dans le ciel. Après un hiver en Forêt Noire, la transition est un peu brutale. Abrutis par la chaleur, nous ne savons absolument pas où nous mettre. Nous traversons le Tropique du Cancer, passant la plus grande partie de nos journées sous la douche qui, elle-même, est brûlante. Cette ambiance donne un léger aperçu de ce qui nous attend. Interdiction formelle de se mettre torse nu, le port du casque colonial étant obligatoire. Quelques malins se croyant plus fins que les autres en font l’expérience à leurs dépens et se retrouvent à l’infirmerie du bord entre la vie et la mort. Notre calvaire s’atténue légèrement en vue d’Aden, mais si peu.

 

La chaudière du Yémen

Cette fois, nous sommes de bordée.

Nous nous retrouvons à quatre dans un taxi, filant à cent à l’heure vers la ville, pas rassurés du tout car la conduite se faisant à gauche comme en Angleterre, nous ne sommes pas accoutumés à cette particularité et il semble qu’à chaque tournant notre bolide va tamponner la voiture adverse. Le cimetière juif perché à flanc de coteau est dépassé à une allure folle.

Palabres interminables avec notre chauffeur quant au règlement de la course. Tout fiers de nos roupies fraîchement échangées, nous ne sommes pas décidés à nous faire dépouiller dès le début et mes quelques mots d’anglais nous sauvent d’un désastre.

La ville bout et fume littéralement comme une lessiveuse et c’est, escortés d’une meute hurlante que nous faisons une entrée triomphale sur la place du marché. Quelques policemen flegmatiques nous tirent de notre position peu avantageuse à la veille de succomber sous le nombre, hantés que nous sommes par la lamentable odyssée de nos camarades de Port-Saïd.

Quel délice que l’absorption d’une boisson fraîche dans cet enfer ! Le marché est véritablement pittoresque. Nous sommes attirés par un éventaire bizarre composé à première vue de boules de couleur sombres qui, en approchant, se métamorphosent après la fuite d’un essaim de mouches noires agglutinées, en plusieurs morceaux de viande rouge. Ce spectacle nous laisse interloqués. Quelle pourrait être la réaction des ménagères de chez nous, devant une telle vision ? Le ciel de plomb est constellé de charognards à l’affût de la moindre proie. Tels les Trois Mousquetaires, nos pérégrinations nous entraînent face à "The Exotic Theatre".

- How much money ?

- Two roupies.

- All right, c’est le prix.

La salle est comble, il faut dire qu’elle n’est guère spacieuse, pleine de marins américains. Effectivement, un contre-torpilleur de l’U. S. Navy est ancré dans le port. Ils sont là, tels de grands gosses blonds, sagement assis sur leur banc, mâchant énergiquement leur inusable chewing-gum.

Le rideau se lève et cinq danseuses entièrement dévêtues font leur apparition sur les tréteaux. Ah ! si Malaparte avait été là pour narrer la scène ! Le premier moment de stupeur passé, nos "Johnny", comme s’ils avaient reçu un courant électrique, enjambent leurs sièges et se précipitent en hurlant vers les nymphes affolées. C’est alors que surgit des coulisses une patrouille complète de M. P. dont les matraques voltigeantes couvrent les replis de nos beautés véritablement dépassées par les événements. Ces Américains, tout de même, on peut dire que chez eux tout est prévu, même le comportement de leurs boys, en toute circonstance. C’est pliés cet antre d’Ali Baba sous peine de nous voir matraquer à notre tour.

Non, ce n’est pas encore le pays de rêve !

 

Le mal de mer

L’Océan Indien nous ouvre ses portes.

Peut-être ne lui sommes-nous pas sympathiques car la seconde journée débute par une tempête d’apocalypse. Prostrés dans nos hamacs, il nous est matériellement impossible de faire un seul mouvement. J’avoue humblement que si à l’instant précis on m’avait dit "Lève-toi, le bateau coule ! ", j’aurais été incapable de faire le moindre geste. Le mal de mer est quelque chose d’épouvantable et je ne crois pas connaître un état plus démoralisant.

Les mauvaises choses comme les bonnes d’ailleurs ont une fin et le soleil nous fait bientôt l’offrande de sa chaleur de plus en plus humide.

Que dire de l’atmosphère du bord ?

Confinés depuis tant de jours dans notre petit espace vital, nous en sommes à ne plus pouvoir nous supporter mutuellement. L’air est chargé d’électricité et chacun observe sournoisement son voisin, prêt à trouver le moindre prétexte à une dispute.  Il faut une bonne dose de philosophie pour émerger de cette atmosphère tendue. Je crois savoir que c’est la rançon de tout transport de troupes; il est tout de même possible de mentionner comme excuse que rien n’est tenté par le commandement pour améliorer cette tension. La seule échappatoire à cette atmosphère consiste à se réfugier sur le pont supérieur et trouver abri dans une des nombreuses barques de sauvetage où il ne reste plus qu’à s’anéantir de bridges effrénés.

 

Le paradis terrestre

Enfin Ceylan se profile à l’horizon.

Colombo nous accueille.

Allons-nous enfin trouver le paradis ? Et bien oui ! L’escale de Colombo tant prisée des voyageurs est en fait une petite merveille, la pierre précieuse de la nature, sans jeu de mots, car en effet la principale ressource avec le thé se trouve être les diamants. Tous nos soucis sont effacés pour 24 heures. Cette escale aura était le bain de jouvence dont nous avions tant besoin pour remonter notre moral défaillant.

Dès le débarcadère, un car nous entraîne pour la visite de la ville. Quel contraste avec ce que nous avons vu jusqu’ici ! : bâtiments majestueux, jardins enchanteurs, rues propres nous laissent comme plongés dans un conte de fées.

Midi nous trouve attablés dans un des plus grands hôtels de la cité devant un repas bien fait pour exciter notre appétit quelque peu malmené depuis de longs jours. Hélas, les repas ne comportant que très peu de pain ne sont pas faits pour des estomacs français. Aussi, après quelques demandes de ce genre "Give me some bread, please", le maître d’hôtel courroucé commence à nous regarder d’un drôle d’oeil et, le voyant ainsi, nous n’insistons pas davantage.

Le petit périple entrepris dans l’après-midi comprend la visite de Chilaw, distant d’une vingtaine de kilomètres du centre de la ville, endroit de repos sélect et plage idéale pour l’escadrille de la R. A. F. tenant garnison à Colombo. C’est ici qu’il va nous être donné de contempler les fakirs hindous dans l’accomplissement de leurs rites ancestraux. J’ai souvent entendu parler et lu pas mal de récits relatant ces tours extraordinaires qui sont l’apanage de ces sectes, mais toujours avec un brin de scepticisme; le premier qui entreprend de nous exposer ses talents lance une lourde corde en l’air et se met à monter allègrement comme s’il se trouvait dans un gymnase parisien. Formant cercle autour de lui, ébahis, n’en croyant pas nos yeux, nous pinçant mutuellement pour nous assurer que nous ne rêvons pas, nous assistons à la descente de notre héros qui replie sa corde sous lui le plus tranquillement du monde.

Le second plante, devant nos yeux remplis de stupéfaction, deux graines dans le sable, fait quelques passes magiques, retourne le pot et nous voyons la plante sortir du sol et fleurir. Nous sommes véritablement en transe devant un tel spectacle digne du Grand Guignol. Comment donner une explication plausible à de tels phénomènes? Nous avons bel et bien sous les yeux l’épanouissement des mystères insondables de l’Inde.

La flore de ce pays est une des plus exotiques du monde.

Elle déroule sa magnificence sous nos yeux comme vue à travers un kaléidoscope géant, toutes ces couleurs vives et merveilleuses resteront à jamais gravées dans ma mémoire.

Pour terminer cette magnifique journée, deux sous-officiers aviateurs Anglais me convient avec mes camarades à venir prendre un "Drink" à leur mess. Ce n’est pas de refus car je commence à être déshydraté à force de transpirer sous l’implacable "Mahomet".

Attablés au bar devant une "Pale Ale Guiness is good for you", nous en sommes à notre quatrième tournée sans aucune méfiance pour cette bière bien fraîche qui, hélas, est terriblement alcoolisée. Aussi lors du départ, la chaleur aidant, nous sommes incapables de tenir sur nos jambes, complètement knock out... Et c’est en riant que les pilotes de la perfide Albion nous ramènent en Jeep jusqu’à l’embarcadère. Nous apprendrons demain que cette petite cérémonie était réservée aux naïfs Français faisant escale à Ceylan.

 

L’Indonésie

Notre voyage se poursuit et c’est le détroit de Malacca qui nous enserre dans son étau.

Les sirènes se mettent à hurler.

Alerte ! tout le monde au poste d’abandon.

Et pourtant ce n’est pas l’heure de l’exercice hebdomadaire. Que se passe t’il ? Les hélices tournent au ralenti. Du pont-promenade, chacun scrute l’horizon en quête d’un problématique navire qui serait la cause de cet arrêt brutal. Rien que des nuées de poissons volants qui rasent les flots en bandes serrées. Tout à coup, un bras se tend vers tribord et un murmure parcourt le bastingage : une mine !.. En effet, une énorme mine flottante laisse paraître son dos noir, luisant, à quelques encablures de la proue. Qu’est-ce que cela signifie ? Renseignements pris, il s’agit de mines japonaises qui n’ont pas encore été draguées et qui, initialement, barraient le détroit de Malacca sur toute sa largeur. L’endroit est plutôt malsain et si notre bateau n’avait pas repéré cet engin de mort sur son radar, le voyage aurait bien pu se terminer plus tôt que nous l’escomptions...

A vitesse réduite, nous atteignons Singapour.

Ici, personne ne descend car des troubles ravagent la contrée et ce n’est pas le moment d’envenimer les choses. D’ailleurs cette escale n’était pas prévue au programme. Quelle en est la raison ? Deux vedettes rapides de la police anglaise accostent et plusieurs hommes montent à bord. Nous sommes en plein suspense. Ce qu’il y a de bon sur un transport de troupes, c’est que les nouvelles se propagent à une rapidité vertigineuse. Et voici ce que nous apprenons : notre bateau transporte dans ses cales des caisses d’armes et de munitions qui ne nous sont pas destinées. La déduction est toute faite, notre prochaine escale étant Saigon, c’est donc que cette contrebande est pour nos amis Indochinois. Les Anglais étant au courant de ce chargement ont tout simplement arraisonné le bâtiment et, qui plus est, s’ils exécutent le règlement à la lettre, ils ont le pouvoir de nous mettre comme on dit vulgairement "en fourrière".

Le comble de cette histoire, si on veut en faire le résumé, c’est que nous voguons sur les munitions qui serviront à nous exterminer à l’arrivée. Le problème est simple, tellement simple qu’il fait peur. Ainsi, de France, nous trafiquons directement avec l’adversaire à venir, sans aucune pudeur. Je sais bien que de tout temps les guerres n’ont jamais été qu’un prétexte aux marchands de canons pour écouler leur marchandise, mais cette fois, cela dépasse les bornes.

L’affaire a l’air de se corser.

Un chaland s’approche de nous et une vingtaine de grosses caisses quittent nos cales pour rejoindre les siennes. Je ne suis qu’un pauvre et malheureux pion sur l’échiquier pour connaître l’issue de cette histoire mais, ce qu’il y a de sûr, c’est que cet entracte contribue à nous auréoler d’un certain malaise qui n’est pas prêt de disparaître.

Je présume que cela s’est réglé à l’amiable entre nos gouvernements respectifs car le lendemain nous reprenions la mer, avec comme consigne de ne souffler mot de ces événements.

Nous longeons maintenant l’Équateur, que d’ailleurs nous ne traverserons pas. L’air est irrespirable tellement sa teneur en humidité est forte et, comme suite normale des choses, nous entrons dans la Mer de Chine, escortés par nos homonymes, les marsouins qui gambadent follement autour de nous.

Le calme règne à bord .

Nous commençons à réaliser pleinement l’approche du but et l’appréhension de cet inconnu dans lequel nous nous enfonçons nous rapproche les uns des autres. Le bridge lui-même n’a plus d’amateur. Les journées se passent à scruter l’horizon dans l’espoir d’apercevoir la terre, cette terre dont nous avons déjà tant parlé. Sur la droite, nous longeons l’île de Poule Condor qui, il y a peu de temps encore, était le bagne réservé au travaux forcés à perpétuité et nous ne pouvons empêcher un petit frisson de nous parcourir l’échine en pensant à tous ces hommes qui ont passé leur vie sur cet îlot désert. L’endroit était bien choisi pour expier des fautes.

 

Nous touchons au but

Par un beau matin, le bateau est arrivé au cap Saint-Jacques.

Mon détachement étant désigné pour le Tonkin, j’assiste en spectateur au transbordement des troupes destinées à la Cochinchine que les L.C.I. de débarquement vont mener jusqu’à Saigon.

La chaleur est torride. Nous transpirons par tous les pores de la peau sans qu’il ne soit nécessaire de faire le moindre geste. Des rumeurs circulent selon lesquelles la situation au Tonkin serait franchement mauvaise; ce qui n’est pas fait pour nous tranquilliser car nous commençons à comprendre que tenir sous un tel climat est une victoire.

Que se passera - t’il lorsqu’il faudra combattre ?

Quelques soldats en provenance de Saigon montent à bord et nous plongent dans d’amères réflexions en nous parlant d’assassinats, de tortures et d’un nombre incalculable de maladies dont nous n’avons jamais entendu parler. Notre moral est légèrement entamé par tous ces récits.

Dans quelle galère nous sommes-nous embarqués ?

Enfin !

Qui vivra verra...

Notre bateau s’étant délesté des trois quarts de son chargement, c’est par un calme désagréable que nous longeons la côte jusqu’en Baie d’Along. Ce dernier site nous réserve pourtant une surprise par sa splendeur. Il est vrai que c’est une des sept Merveilles du Monde. Quelle curiosité de voir ces rochers émergeant de l’eau comme s’ils avaient été plantés par un géant de la préhistoire, ou tout simplement sortis de la lampe d’Aladin !

Intermède de courte durée car nos regards sont accaparés par une flottille de jonques se dirigeant vers nous. Leur pont est rempli d’une foule multicolore, brandissant des banderoles couvertes de caractères annamites et qui, au premier abord, semble plutôt vouloir nous souhaiter la bienvenue. Ne sachant que penser de cet accueil, nous leur faisons de larges gestes, ce qui semble les plonger dans une hilarité profonde : nous saurons plus tard que tous ces mandarins étaient venus dans le seul but de nous dénombrer.

C’est à regret que nous quittons notre bon vieux bateau pour enjamber le bastingage d’un L. C. I. qui doit remonter le fleuve rouge sur plusieurs kilomètres et nous débarquer à Haïphong, terminus de notre voyage sur mer.

Ce n’est pas sans un petit serrement de coeur que nous abandonnons la coupée, le dernier pont qui nous relie à la France s’estompe dans le lointain et je me remémore cette maxime "Tout homme subit la conséquence de ses actes".

A moi donc maintenant de subir...

 

 

 

 

SITUATION POLITIQUE

 

Pour situer notre récit, voyons rapidement qu’elle est la situation politique en cette année 1946 et le climat dans lequel nous allons évoluer.

L’Indochine, formant la République du Viêt-nam, fait partie intégrante de l’Union Française, ayant à sa tête Ho Chi Minh. La conférence Franco - Vietnamienne de Fontainebleau a décidé qu’un modus vivendi prolongerait cet état de fait.

Viêt-nam signifie donc amis de la France, par contre Viêt-minh, petit mot inconnu de la majorité des Français est son antonyme. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes puisque tous les accords ne portent que sur le thème Viêt-nam, mais en approfondissant les choses, on s’aperçoit que ce même gouvernement a été élu par 90% des voix provenant du Viêt-minh. Ce qui revient à dire qu’en réalité ce pseudo gouvernement Vietnamien est anti-Français. Il est évident que cette petite différence de prononciation cache un véritable drame dont nous allions être les principaux acteurs.

Nous n’allons pas mettre longtemps à nous rendre compte que ces pseudo soldats Vietnamiens font en réalité partie du Viêt-minh et n’attendent que le moment propice pour le montrer. Le paradoxe veut que les patrouilles désignées pour effectuer des rondes et surveiller l’ordre dans le périmètre d’Haïphong soient des patrouilles mixtes. Rien n’est plus cocasse que de voir dans un Dodge six militaires Français faisant face à six militaires Vietnamiens, chargés ensemble de la surveillance du territoire et se regardant en chien de faïence, sous des abords doucereux.

Voici en quelques mots la situation telle qu’elle se présente lors de notre arrivée à Haïphong: deux armées amies se supportant mutuellement, attendant patiemment l’étincelle qui les rendra ennemies.

Combien de temps va durer cette attente ?

C’est ce que nous nous demandons avec anxiété.

 

Premiers contacts

Notre apprentissage va se faire rapidement.

Dès le premier repas pris sur la terre ferme, notre détachement au complet est l’objet d’une intoxication alimentaire. Tous les cuisiniers étant indigènes, la déduction est vite faite : nous sommes on ne peut plus indésirables dans ce pays, nous venons d’en avoir une preuve brutale. Dès lors la prudence va devenir notre seconde nature.

Répartis dans nos unités respectives, nous allons nous accoutumer à ce genre de vie tout différent de ce que nous avons connu jusqu’ici, aidés pour cela par quelques "anciens" dont les conseils judicieux vont nous être pertinents pour déjouer le machiavélisme asiatique.

Les obligations militaires n’étant pas encore à la pointe de l’actualité, nous allons meubler nos loisirs à examiner de plus près les conditions et le genre de vie de nos amis Indochinois.

 

Haïphong

Haïphong se découpe géographiquement en trois parties distinctes : le quartier Européen, le quartier Chinois et le quartier Annamite.

Du côté Européen s’étale une petite ville type classique de la colonie française. Larges artères aérées et propres, rendez-vous sélects de tous les Blancs dont le centre d’élection est l’Hôtel du Commerce, le tout agrémenté de nombreux magasins tenus en majeure partie par des Hindous pour qui le commerce n’a plus de mystères.

Il faut reconnaître que la France, dans ses colonies, sait faire les choses en grande dame. De nombreux quartiers résidentiels entrecoupés de jardins publics contribuent à donner un aspect riant à cette partie de la ville. Quelques cinémas maintiennent notre moral au beau fixe. Les soirées dansantes se répartissent entre l’Hôtel du Commerce, le Paris et le Lido où des drinks glacés dégustés sous de larges ventilateurs nous font parfois oublier que nous nous trouvons à douze mille kilomètres de chez nous. Notre cantonnement étant mitoyen avec le Lido, nos soirées sont longuement bercées par les airs langoureux que nous dispense l’orchestre chinois digne des meilleurs orchestres parisiens.

Aspect tout différent dans le quartier chinois.

Nous faisons ici notre entrée dans le temple du commerce et du jeu.

Pour l’opinion mondiale, le commerce est l’apanage de l’Israélite; je puis dire par les exemples que j’ai pu avoir de ce voyage que l’Israélite, en tant que commerçant, est un petit garçon comparé au Chinois.

Durant notre épopée dans ce pays, nous allons pouvoir nous incruster de plus en plus dans cette affirmation, les Chinois s’étant toujours trouvés sur notre chemin pour nous fournir ce dont nous avions besoin, et ceci en n’importe quelle occasion.

Je me souviens toujours de ces quelques paillotes perdues en pleine brousse sur la frontière de Chine où un des ces Fils du Soleil nous présenta fièrement une bouteille de Moet et Chandon véritable. Par quel mystère cette petite fortune se trouvait-elle en pareille lieu ?

Nous faisons ici irruption dans cette fourmilière, les nuits étant encore plus grouillantes que les journées, la population atteignant six cents habitants au kilomètre carré. Chaque maison est un étalage, chaque espace libre un tripot, le jeu faisant partie intégrante de la vie du Chinois. Que dire de ces interminables parties de Majong, appelé communément Domino chinois : une simple pression du doigt sous le domino suffit à renseigner le joueur sur la désignation de son pion tant son habitude est grande. Ayant dans ma jeunesse appris ce jeu et étant assez fier de mes connaissances en la matière, il ne m’a jamais été possible de suivre la cadence rapide avec laquelle une partie était menée. Ce sont des fortunes qui changent de main en l’espace d’une nuit.

 

Les Fumeries

L’opium tenant une place prépondérante en ASIE, les fumeries ne manquent pas.

A tout seigneur, tout honneur, nous décidons de goûter à ce poison de rêve. Le résultat, hélas, n’est guère probant !.. Tête lourde et mal au coeur sont les récompenses accordées à notre curiosité; il aurait, paraît-il, fallu persévérer pour goûter à ce paradis artificiel, tant prôné par Alexandre Dumas.

Nous n’en avons pas le courage !

 

Ambiance tendue

Pauvreté et saleté sont les seuls qualificatifs à accorder à cette dernière partie de la ville.

L’Annamite par lui-même n’est guère travailleur, somnolent de nature, il est loin de posséder l’intelligence du Chinois, aussi en est-il réduit à végéter et, bien entendu, à jouer. Nos visites en ce secteur sont d’ailleurs assez espacées car nous sommes plus considérés en ennemis qu’en amis lorsque nous en franchissons le seuil. Nos allées et venues sont l’objet d’une surveillance continue et c’est monnaie courante que les patrouilles ramassent au petit jour le corps poignardé d’un malheureux camarade trop confiant qu’un "pousse-pousse" empressé et obséquieux, sous prétexte de le conduire à son cantonnement, a délibérément entraîné dans ce coupe-gorge. La spécialité des Asiatiques dans l’art du meurtre consiste à rendre ce dernier le plus spectaculaire possible. Un cadavre étendu en pleine rue aura beaucoup plus de répercussion sur la population qu’un corps exécuté isolément. Il faut frapper l’imagination des masses pour faire prévaloir sa doctrine.

 

L’art culinaire

Ce tour d’horizon brossé, nous allons ouvrir une parenthèse sur un chapitre qui intéresse tout Français qui se respecte : le chapitre culinaire.

Le riz est à l’Asiatique ce que la pomme de terre est à l’Européen, c’est le plat de résistance par excellence. Un bol de riz le matin, un bol de riz le soir suffisent à contenter le commun des mortels sur cette partie de la Terre. Il est certain que cet aliment cuit à la vapeur à la manière indigène n’est pas désagréable : chaque grain se détachant aisément, on peut y trouver une certaine saveur. Je ne parlerai pas du riz de notre ordinaire, cuisiné par nos maîtres queue militaires, qui s’apparente plutôt à un plat de colle forte qu’à autre chose. Là où commence la difficulté, c’est lorsqu’il s’agit de le manger. Nos premiers essais avec les baguettes furent désastreux, dès la bouchée sortie de la québatte (bol) il ne restait plus rien entre nos deux tiges de bambou, mais en observant de plus près le manège, nous vîmes que l’Annamite tenait son récipient à portée de la bouche, laissant donc un très petit espace entre le bol et cet orifice. Hurrah ! nous avions compris. Pour nous le problème consistera donc à porter la tasse à hauteur de nos yeux et à faire simplement tomber, toujours aidés des baguettes, les grains dans notre gosier et le tour est joué.

Je vous le disais bien que le Français est débrouillard ! ...

Autre plat national, la soupe chinoise, dont la recette fait entrer de longues pâtes faites de farine de riz, de petits morceaux de viande, du bouillon et de nombreux assaisonnements plus ou moins épicés, le tout arrosé de "nhoc man", ingrédient brunâtre obtenu en compressant du poisson longuement mariné. Je dirai pour ma part que je n’ai jamais pu m’habituer à l’odeur nauséabonde se dégageant de ce breuvage.

Cette soupe chinoise va être pour nous l’objet d’une aventure qui nous laissa songeurs . Tous les matins, au sortir du cantonnement, notre plus grand plaisir est de nous offrir pour la modique somme de quatre piastres une de ces soupes, nous y trouvons même un certain agrément car chacun sait qu’un militaire est toujours affamé; les rues de la ville étant littéralement couvertes par ces petits étalages que le "nha qué" porte suspendu sur ses épaules par un bambou formant balancier, nous n’avions que l’embarras du choix pour choisir notre déjeuner. Une question toutefois nous préoccupe : d’où provient la viande qui sert à fabriquer ce plat ? Quelle n’est pas notre stupeur d’apprendre que ce ragoût délectable à notre palais est confectionné, tenez-vous bien !, avec du chien et du rat... Notre ardeur, après cette révélation, est à ce point ralentie qu’il nous est impossible de supporter même la vue de cette horrible boucherie.

Je ne voudrais tout de même pas décourager l’éventuel amateur car ce genre de fricassée ne se cuisine évidemment pas seulement dans les quartiers populeux et pauvres de la cité.

Toutefois, à chaque chose malheur est bon; les plus débrouillards de notre groupe vont passer leurs nuits armés de lampes électriques et de gourdins, parcourant sans relâche le cantonnement à la recherche de ces énormes rats qui pullulent, dans l’espoir d’aller tout bonnement les vendre le matin aux fabricants de soupes locales, enchantés d’avoir de tels rabatteurs à leur service.

Le menu des jours de fêtes est plus conséquent.

Nids d’hirondelles, riz au "nhoc man", poulet rôti aux pousses de bambous, cochon laqué, fruits, le tout arrosé de thé à la menthe et d’alcool de riz, nous reviendrons d’ailleurs plus tard, sur ces menus de cérémonies. Rien ne vaut évidemment un bon repas arrosé de beaujolais dégusté au "Marseillais", rendez-vous des gourmets, lorsque notre porte-monnaie le permet ce qui n’est malheureusement pas fréquent, car les repas squelettiques que nous dispense largement notre brave Intendance ne pèsent guère lourds dans nos estomacs sous-alimentés.

 

Le Têt

La fête du Têt, nouvel an Indochinois est l’occasion de réjouissances populaires qui durent un mois. Pendant cette période de l’année, personne ne travaille et tous sont à la joie de l’année nouvelle qui commence. La ville entière est rassemblée dans ses pagodes où les bonzes officient revêtus de leurs plus beaux atours, faits de longues robes multicolores. Un ou plusieurs orchestres, selon l’importance du sanctuaire, composés uniquement de cymbales, de tambourins, et de quelques instruments à vent, se relaient nuit et jour, incitant les fidèles à la prière. Malheur au pauvre troupier qui se trouve cantonné à proximité d’une pagode durant cette période.

Chacun apporte son cierge d’encens qui doit se consumer pour le bien-être des ancêtres de la famille partis dans l’autre monde; et les chants se succèdent sans interruption.

La coutume veut que chaque famille toujours dans l’espoir de calmer les mânes de ses ancêtres, porte des victuailles de toutes sortes. Nous nous sommes toujours demandés si ces repas pantagruéliques se retrouvaient sur la table des Bonzes la cérémonie terminée, dans l’affirmative, la profession avait du bon. Je suis obligé de reconnaître que, parfois, surtout dans les campagnes, les reliefs de ces offrandes finissaient leur course bien souvent sur une table de popote française car, lorsqu’il s’agit de faire une farce, le soldat français est toujours le premier. Comment d’ailleurs ne pas succomber au supplice de tantale que représentent ces mets parfumés lorsqu’on a le ventre creux.

Le spectacle de la rue n’est pas moins pittoresque.

Le dragon, insigne solennel de l’Empire du Soleil Levant, porté par une cinquantaine de participants, déroule ses anneaux à travers la ville, suivi d’une meute hurlante lançant des pétards et des feux de Bengale. Nous fûmes obligés par la suite de condamner ce genre de festivités car les inoffensif pétards se transformaient trop souvent en coups de revolver, partis d’on ne sait où mais dont le but, lui, était comme par hasard toujours atteint.

 

Enterrement chinois

Parmi les curiosités typiques, on ne peut passer sous silence le déroulement d’un enterrement chinois.

Une fanfare ouvre la marche précédée de jeunes enfants porteurs de lanternes. Viennent ensuite les pleureuses tout de blanc vêtues, le blanc étant en Asie la couleur du deuil. Derrière ce concert de lamentations vient, majestueux, énorme, le char portant le corps du défunt surmonté d’un baldaquin multicolore. Aussitôt après, brandis à bout de bras, les objets préférés de ce dernier, de l’argenterie en passant par les commodes, tout y est, et enfin pour clôturer : les familiers, les chanteurs et les amis. Plus la famille est florissante, plus le faste est imposant. C’est à la vue d’un pareil spectacle que l’on regrette de ne pas s’être muni d’une caméra.

 

Curiosités locales

Le commerce local est représenté par les chaussures à semelles de crêpe, spécialités du pays, les valises de cuir, l’argenterie, les statuettes d’ivoire, le riz et le café. Aussi, un compte dans une des nombreuses maisons d’import-export nous permet-il d’expédier toutes ces merveilles en métropole.

Tout en continuant notre petit tour d’horizon, il ne faut pas passer sous silence cette curiosité d’un autre genre; les transports en commun indigènes. Il m’est arrivé d’être désigné pour effectuer un contrôle de départ d’autobus à destination d’Hanoi. La mise en route de ces transports archaïques est par lui-même un poème. Les premiers arrivants prennent place sur les banquettes de bois, arrimant tant bien que mal leurs nombreux couffins, le couloir s’emplit ensuite; vient le toit qui supporte allègrement sa cargaison humaine et les retardataires s’entassent sur le marchepied et jusque sur le capot du véhicule.

Un autocar conçu pour le transport de quarante passagers en charge facilement trois fois plus, le comble est qu’il arrive presque toujours à démarrer, l’arrivée étant plus problématique.

Que de paris nous avons faits sur ces départs : "Partira, partira pas ?" Les tramways de Marseille étaient nettement battus, ce qui est une belle performance.

 

Le port et la pèche

Il serait dommage de terminer sans faire un arrêt au port d’Haïphong qui n’est d’ailleurs qu’un prolongement de la ville sur l’eau. Un véritable tapis de jonques et de sampans s’étend à perte de vue jusqu’en bordure du Cua Cam.

Tout ce petit monde vit à l’année dans cette position.

Si ce n’était pas l’odeur pestilentielle qui englobe les rives, le coup d’oeil en vaudrait la peine. Il m’est arrivé de participer sur une de ces jonques à une partie de pêche en Baie d’Along, renommée par ses bancs poissonneux.

La dextérité acquise par ces pêcheurs touche à la magie :

IL leur suffit d’immerger une simple ficelle munie d’un hameçon légèrement appâté pour ressortir infailliblement un poisson. Voulant prouver ma supériorité d’Européen, en la matière, je fus dans l’impossibilité de ramener ne serait-ce qu’une sardine... J’en déduis donc que seul le coup de poignet est à la base de ces pêches miraculeuses.

La pêche au cormoran est encore plus agréable : c’est en plus petit la pêche au lamparo de nos ports méditerranéens, l’oiseau en plus bien entendu ! Une forte lampe à acétylène est fixée par un bambou à l’arrière du sampan, l’animal retenu par une chaîne surveille attentivement l’espace éclairé à la vue du poisson qui s’y précipite, attiré par la lumière; il plonge, l’attrape dans son large bec : un collier préalablement posé autour de son cou l’empêchant d’avaler sa proie, et le remonte allègrement à bord, prêt à recommencer.

Il est étonnant que nos amis Marseillais n’aient pas encore fait breveter cette invention car cette pêche personnifie l’art du moindre effort dans toute l’expression du mot.

 

Le climat s’alourdit

Notre vie s’écoule donc parmi toutes ces activités bien faites pour meubler nos loisirs et, cependant, l’atmosphère s’alourdit. Les relations entre les Viets et nous se tendent de jour en jour. Nous sentons que le dénouement de cette fausse situation est proche. Dans l’attente de ce grand jour, nous intensifions au maximum notre entraînement.

Faisant partie du Régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc, seul régiment blindé avec le Premier Chasseurs, nous jouissons d’un certain respect basé sur la crainte que nos chars inspirent aux Indigènes.

Voici en quelle littérature l’Organe Officiel de la Défense Nationale, le "Cuy Quoc", nourrit ses lecteurs le jour même où Monsieur Giam déclare que le peuple Vietnamien est profondément attaché à la paix.

"DESTRUCTION DES CHARS"

1° - Pour détruire les tanks il faut commencer par ne pas en avoir peur (vérité de la Palisse).

2° - Il faut lancer la grenade à l’endroit où est le canon.

3° - Les chars sont en général précédés de petites voitures, tirer sur les pneus de ces véhicules.

4° - Quand il s’agit d’un groupe de chars il faut d’abord laisser passer, puis commencer par les derniers.

5° - Quand les tanks précèdent l’Infanterie il faut deux groupes, l’un pour les détruire, l’autre pour intercepter l’Infanterie.

6° - Même quand les avions nous attaquent il ne faut pas oublier la présence des tanks qui se trouvent devant nous.

7° - Dès que les tanks sont détruits et après avoir ramassé les armes et les cartouches, il faut se retirer aussitôt pour ne pas servir de cible aux avions.

8° - Quand un char est pris au piège, il faut obliger ses défenseurs à se rendre sinon les réduire à l’impuissance par nos grenades.

Ces instructions montrent bien que nous sommes à l’ordre du jour, et nos engins doivent être, en cas de conflit, le point de mire de l’ennemi. Le terrain ne permettant pas l’emploi de chars lourds, notre cavalerie se compose exclusivement de Scout-Cars, automitrailleuses, Obusiers de 17 tonnes, le tout protégés par des groupements portés. Le vingt-troisième Régiment d’Infanterie Coloniale cantonné à Haïphong est destiné à fournir l’intervention de soutien, sans oublier évidemment la Légion Étrangère toujours présente où on se bat.

La capture de quelques espions longuement interrogés nous apprend que le "Jour J" est proche. Toute la population masculine disparaît peu à peu du Centre Européen, ce qui ne laisse rien présager de bon.

Quelques-uns de nos indicateurs ont été abattus en plein jour, jetant une certaine confusion parmi les Autochtones qui nous restent fidèles.

L’accès du quartier Annamite nous est interdit.

Nous sommes en état perpétuel d’alerte.

 

Tension insupportable

Cette campagne qui allait commencer manque de se terminer tragiquement pour moi, avant même d’avoir débutée.

Nous fournissons journellement un poste de garde pour le Consulat de Chine se trouvant à l’intersection du Quartier Chinois et Annamite assez éloigné du centre de la ville.

Je suis désigné avec quelques hommes pour cette formalité, au moment même où la tension atteignait son paroxysme.

Le Consulat, belle bâtisse, entourée d’une grille en fer forgé, est d’aspect agréable. Très bien reçu par le Consul en personne, qui, sentant venir l’orage, n’est guère rassuré. Nous prenons toutes les dispositions pour accomplir notre mission au mieux.

Vers midi les rues avoisinantes s’animent.

Un attroupement se fait et des cris hostiles commencent à fuser à notre intention. Faisant précipitamment fermer les grilles, je demande au Consul ce qu’il en pense, le brave homme complètement dépassé par les événements ne sait que répondre. Voulant entrer en communication téléphonique avec notre Poste de Commandement, nous constatons avec stupeur, que les fils sont coupés. Cette fois, cela prend mauvaise tournure ! Pourvu que la bagarre n’éclate pas durant notre séjour ici ! Étant en territoire chinois, théoriquement, nous ne risquons rien. Mais qu’elle va être la position de ces derniers envers ces quelques soldats français ? Bien que désirant rester neutres dans le conflit qui débute, ne vont-ils pas purement et simplement nous remettre entre les mains des belligérants ?

Vous dire ce que fut cette nuit qui allait être la dernière de cette drôle de paix en Indochine. Réfugiés sur la terrasse du Consulat, la caisse de grenades à portée de la main, nous vîmes défiler des compagnies entières sous nos yeux, gesticulants et hurlants des chants guerriers. Aussi est-ce avec un réel soulagement que le jour vint et avec lui une colonne blindée dont la mission était de récupérer le plus rapidement possible tous les postes excentrés dans la périphérie de la ville.

 

L’étincelle

Ce jour donc, le Vingt Novembre Mille Neuf Cent Quarante-Six, va marquer le début de cette malheureuse guerre d’Indochine qui ne se terminera que par le désastre de Dien Bien Phu.

Cela commence avec l’arraisonnement par la Marine Nationale d’une jonque lourdement chargée de matériel de guerre et l’assassinat, en plein marché, d’un marin désigné de ravitaillement.

Le Commandant se trouve devant un cruel dilemme. La totalité des troupes françaises est rassemblée à l’intérieur de la ville mais se trouve dans l’incapacité de faire un mouvement : les rues avoisinantes étant transformées en barrages composés de pousses enchevêtrées, de véhicules piégés et de fils de fer barbelés. Il faut absolument prendre une résolution sinon, nous sommes condamnés à l’asphyxie !

Plus tard, une certaine presse s’emparera de l’affaire en faisant retomber la faute uniquement sur la France. Il est facile de juger lorsqu’on est à des milliers de kilomètres en faisant de la stratégie en chambre. Pour moi, qui était aux premières loges, je puis certifier que c’était pour nous une question de vie ou de mort de rompre cet étau qui se resserrait de plus en plus !

 

Premiers combats de rues

Mon peloton se trouve en position face à la rue du Commerce qui présente l’aspect d’un véritable capharnaüm. Un bulldozer est appelé avec ordre de dégager la rue. A peine a-t-il fait un mètre à l’intérieur que la bataille se déclenche. En un instant cette artère très étroite est transformée en guêpier. Pris d’enfilade par deux mitrailleuses lourdes, pilonnés par un tir de mortier, arrosés de grenades lancées des fenêtres, nous ne savons plus à quel saint nous vouer.

Notre riposte est immédiate, mais ce nouveau genre de combat ne nous est guère familier. Quelle n’est pas notre stupéfaction de constater que toutes les maisons communiquent entre elles par des ouvertures percées de l’une à l’autre, permettant ainsi à l’adversaire de se volatiliser ! Nous commençons à nous battre contre un ennemi invisible.

Dans toute la ville, la même situation se renouvelle !

L’assaut du Théâtre Municipal, repaire principal de l’ennemi, n’est pas chose aisée. L’enjeu est de taille, les morts et les blessés s’alignent de notre côté avec une rapidité déconcertante. La poste fait l’objet d’un siège en règle et met en relief le courage de nos fusiliers marins qui réussissent, non sans mal, à déloger les Viets réfugiés jusque sur le toit de l’édifice aidés en cela par un obusier de chez nous.

La première nuit tombe sur ce décor de cendres et de sang.

Que de drames se jouèrent en cette journée mémorable ! Nous avons fait notre installation dans la guerre !

Je ne citerai que le cas de mon ami G... qui, chargé de jour de la protection du train Hanoi Haïphong, était parti confiant d’Hanoi avec sa petite troupe sans se douter que les événements se déroulaient avec une telle rapidité. Ces quelques hommes donc, somnolants dans leur vieux wagon, furent tirés de leur torpeur par un arrêt brutal du convoi et mettant la tête à la portière avant même d’avoir pu esquisser le moindre geste de défense furent désarmés, enchaînés et conduits sous bonne escorte au Poste de Commandement de la rébellion. Ils vécurent deux jours les yeux bandés, croyant à tout instant leur dernière heure venue pour finalement faire partie du premier et dernier échange de prisonniers que cette partie de la guerre allait comporter.

Ils purent dire qu’ils revenaient de loin !

La gare est reprise après un corps à corps meurtrier au cours duquel quelques-uns de mes camarades furent obligés d’effectuer un plongeon forcé dans une fosse remplie de chaux, sous peine d’y laisser leur peau qui n’était tout de même pas très belle lorsqu’ils furent sortis de leur fâcheuse posture !

Quinze jours vont être nécessaires pour redevenir maîtres de la ville.

Il a fallu agrandir le vieux cimetière et nos hôpitaux regorgent de blessés. Nos véhicules n’étant pas d’un grand secours, dans ces ruelles étroites, c’est à pied que la plupart des combats s’effectuent. Aussi avons-nous été obligés de mettre au point un système adéquat pour mener à bien notre mission. Chaque maison est l’enjeu d’une bataille acharnée. Le rez-de-chaussée occupé, l’ennemi se réfugie immanquablement à l’étage supérieur. Aussi munis de grenades offensives, nous empruntons l’escalier conduisant au premier, dégoupillant l’engin et le laissant fuser quelques secondes avant de l’expédier tout simplement dans la pièce en montant lestement derrière, mitraillette au poing. A la vue de cette grenade fumante, la réaction de l’occupant est de baisser instinctivement la tête, nous permettant alors de faire irruption au même moment que l’explosion, bien inoffensive de l’engin et de nettoyer le passage par quelques rafales bien ajustées. Aussi sommes-nous très fiers de cette innovation qui, à mon avis, ne s’apprend sur aucun manuel militaire.

Tous ces combats menés par une température tropicale dans une ambiance de cruauté extrême, sans sommeil, sans nourriture, soumettent notre organisme à rude épreuve. Notre quinine absorbée journellement nous donne un teint cireux et jaune qui ressemble étrangement aux faciès de nos adversaires.

 

Le typhus

Ce qui devait arriver arriva !

Le typhus fit son apparition dans la ville, apporté par cet amas de cadavres décomposés par la chaleur. Une vaccination supplémentaire s’avère urgente et la distribution de tafia obligatoire car, dans une telle situation aussi paradoxale que cela puisse paraître, le seul antibiotique valable est encore l’alcool à forte dose.

 

Direction Hanoï

A peine pensons-nous pouvoir respirer un peu que l’ordre arrive de faire la jonction avec Hanoi qui, à son tour, vient de subir un assaut aussi féroce que le nôtre.

Que représente en gros cette opération ?

La route coloniale séparant les deux noeuds les plus importants du Tonkin traverse, au milieu des rizières, le delta sur une longueur de cent kilomètres, parallèlement à la voie ferrée, le tout entrecoupé de bourgades dont la plus importante est Haïduong premier objectif à atteindre.

A cette période de la guerre, l’aviation militaire et les parachutistes sont pour ainsi dire inexistants, ce qui ne facilite pas les choses. Des reconnaissances en piper nous font apparaître de nombreuses coupures de routes et une bonne majorité des ponts inutilisables, en bref, tout ce qu’il faut pour retarder notre avance.

Le petit noyau de troupes dont nous disposons ne permet pas une opération de grande envergure. Nos blindés en tête, une escorte d’Infanterie, une batterie d’Artillerie, un Scout car formant draisine sur la voie ferrée et tout ce que Haïphong comprend comme génie, forment l’effectif dont nous pourrons disposer pour cette marche vers Hanoi.

Les préparatifs sont brefs.

Huit jours de vivres composés exclusivement de Rations Pacifiques, ainsi dénommées pour leur provenance des stocks anglais de Singapour mais, il faut le dire, convenant parfaitement bien pour la guerre d’Asie. Une caisse par jour pour six hommes et un menu différent pour les sept jours de la semaine. La caisse numéro sept destinée au dimanche attire tout particulièrement notre convoitise pour la bonne raison (et nous retrouvons ici l’attrait du Français pour les bonnes choses) qu’elle contient deux boîtes de macédoine de légumes en mayonnaise... Aussi n’était-il pas rare de trouver des équipages munis de plusieurs caisses numéros sept.

Un assortiment de pilules conçues spécialement pour le climat nous permet de désinfecter l’eau des rizières et la rendre potable.

Pauvre France

Quand consentiras-tu à pourvoir tes armées de rations alimentaires appropriées ? Ce ne sont pourtant pas les exemples qui manquent ! Lorsque la ration typiquement française fera son apparition an Asie, ce sera pour trouver une petite boîte en fer blanc, sans aucun moyen d’ouverture, ne renfermant qu’un seul article digne d’intérêt : le paquet de "Gauloises" traditionnel.

 

Un ennemi pas comme les autres

Nos premières embuscades ne sont pas à notre avantage.

Nous faisons à nos dépens l’apprentissage de l’ingéniosité Viêt-minh passés maîtres dans l’art du sabotage des routes. Système simple, consistant à encastrer sur le bord de la route, un obus piégé, relié par un fil de fer à un soldat habilement camouflé, sous une digue distante d’une centaine de mètres. Dès que le véhicule est engagé, le fil se tend et le percuteur déclenche l’explosion. Rien de plus archaïque en vérité, mais aussi rien de plus meurtrier ! Ces obus provenant d’anciens stocks de 155 de marine, abandonnés par nous en Mille Neuf Cent Quarante-et-Un, produisent un réel dégât. La surveillance des bas côtés demande donc toute notre attention. Cette première phase de l’embuscade achevée, un tir violent d’armes automatiques et de mortiers venant des villages avoisinants la route, balaye rageusement cette cible trop bien exposée. A peine le temps de réaliser et de nombreuses victimes jonchent la piste !

Une savante contre-attaque menée tambour battant aux cris de "Vive la Coloniale !" nous fait déboucher dans un village inerte et totalement dépourvu de défenseurs.

Le vide, toujours le vide !

La situation se complique encore par le fait que les gradés sont immanquablement atteints, en priorité, par ce feu infernal. Il y a là de nombreux mystères à élucider sous peine de voir cette campagne se terminer tragiquement pour nous tous. Quelques jours d’attention suffisent d’ailleurs pour combler ces lacunes dues à notre ignorance !

 

Recherche de parade

Deux cas bien déterminés s’offrent à notre sagacité :

- a) Coup de feu solitaire tiré d’une rizière sur une troupe en marche, faisant mouche tout à coup.

Explication :

Tireur d’élite armé d’un fusil à lunette camouflé dans l’eau. Une fois l’objectif atteint, l’arme habilement cachée dans une cache préalablement prévue; le tireur, un bambou entre ses dents lui permettant de respirer s’enfonce lentement dans la vase et attend patiemment le départ de la colonne.

 

 

Parade :

Repérer attentivement le départ du coup de feu, lancer à l’endroit approximatif un pain de T. N. T. muni d’un détonateur, et voir remonter à la surface le coupable comme un vulgaire poisson dont le foie et la vessie auraient éclaté du fait de la déflagration.

Simple, mais encore fallait-il y penser !

- b) Mitraillage en provenance d’un village avec la disparition des habitants dès notre arrivée.

Explication :

Après quelques rafales bien ajustées, descente sous terre de l’ennemi réfugié dans de nombreux boyaux creusés spécialement sous les paillotes avec l’entrée toujours camouflée sous l’autel des ancêtres.

Parade :

Après une fouille minutieuse, trouver cette fameuse ouverture et y déposer discrètement quelques grenades fumigènes pour voir sortir l’ennemi complètement désorienté, tel un lapin de son terrier. Quant aux gradés, l’astuce consiste à retirer simplement ses galons pour ne pas attirer l’attention des tireurs d’élite.

Nous commençons à faire un apprentissage en règle.

 

Haïduong

La veille de Noël trouve le détachement aux portes d’Haïduong : position clé tenue fortement par l’ennemi comme étant le dernier bastion fortifié avant Hanoi.

Sans nouvelle de la Compagnie d’Infanterie de Marine qui se trouve en garnison dans la ville depuis le début des hostilités, c’est avec une hâte fébrile que nous désirons être fixés sur son sort.

La Légion Étrangère a l’insigne d’honneur d’attaquer en premier, sanglant honneur s’il en est !

La citadelle se compose en grande partie de troupes japonaises qui, refusant l’armistice avec les États-Unis, se sont réfugiés en Indochine prêtes à trouver ici un terrain propice à leur ardeur belliqueuse.

Je n’ai que rarement assisté à un tir plus meurtrier !

Les hommes du Mikado, tous en possession d’un fusil à lunette abattent systématiquement tout Légionnaire qui tente de traverser la route. Nous avons en face de nous le fanatisme japonais pour qui la mort au combat est le moyen adéquat d’entrer dans l’autre monde par la porte des honneurs. Cruelle mentalité à laquelle nous ne pouvons opposer qu’une conception diamétralement opposée, basée sur la conservation d’une vie qui, malgré tous ses aléas, mérite d’être conservée. Idéal tout à fait différent de celui du partenaire qui, en l’occurrence, se présente comme étant le plus facile à défendre.

Ce sont finalement nos engins blindés qui ont raison de ces singes démoniaques en les écrasant littéralement sous leurs chenilles, nous permettant ainsi d’entrer dans la bourgade.

Hélas ! Le spectacle qui nous attend n’est guère fait pour nous attendrir. Nos pauvres camarades retranchés dans leur fortin ont subi sans défaillance l’assaut de ces mutins, puis submergés par le nombre, à court de munitions ont dû finalement cesser le combat. Seuls quelques corps affreusement mutilés soulignent l’âpreté du combat au corps à corps. Notre intervention s’avère trop tardive. La rage au coeur, le jour de Noël nous laisse maîtres d’Haïduong après un ultime assaut donné à la gare devant laquelle l’Aspirant Tito, héros du maquis du Doubs, trouve une mort glorieuse.

La jonction avec la Colonne de Chasseurs partis d’Hanoi se fait à Ke-Sat, petite localité siège d’une mission espagnole. Ce qui s’est passé dans la capitale du Tonkin, ressemble étrangement à ce que nous avons vu, en plus important car cette ville est très vaste et fort peuplée. Sauvagerie inouïe de la part de l’ennemi, résistance acharnée de nos postes disséminés dans la banlieue.

Décidément, cette guerre a un cachet tout spécial !

Basée sur des réactions extraordinaires enregistrées chez l’adversaire. Quelle différence avec la campagne d’Allemagne où le comportement et la réaction de l’ennemi nous étaient connus par sa similitude avec nos sentiments ! Ici, rien de semblable : la ruse, la lâcheté, le silence hostile précurseur de l’assaut, tout cela nous laisse sur une fade impression de peur !

 

Drôle de fin d’année

C’est ce soir la nuit du Nouvel An.

Un peloton bivouaque dans la rizière à proximité d’une pagode.

Les véhicules sont disposés en carrés.

Les sentinelles scrutent attentivement cette nuit indochinoise parsemée de lucioles qui mettent la patience du guetteur à rude épreuve. Au centre, autour d’un immense brasier, nous attendons minuit en fredonnant des vieux airs de Noël. Une note de l’État-major nous annonçant un colis de la Croix Rouge par homme pour les fêtes est restée sans effet. Rien n’est arrivé et si ce n’était quelques bonnes bouteilles conservées pour cette occasion, nous n’aurions que nos yeux pour pleurer !

Une sentinelle me tire discrètement par la manche.

- J’aperçois des signaux lumineux vers la pagode !

- Tu rêves ! C’est une luciole !

- Non ! Je t’assure !

Je me glisse dans l’automitrailleuse et j’observe dans la direction indiquée. En effet, cela ressemble à une lampe électrique s’allumant par intermittence. Tout paraît calme ! Pourtant, malheureusement, il n’y a pas de lune. Au même instant, un bruit sourd se fait entendre dans le lointain. D’un bond, l’interprète est debout.

- Ca y en a être tam-tam, y en a avoir mauvais !

Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de tam-tam ? Nous ne sommes tout de même pas chez les Nègres. Et voici que le même roulement sourd reprend du côté opposé; il n’y a pas à dire, c’est bien un message qui court la nuit. Nous nous sommes tus. Négligemment, je regarde ma montre : minuit moins dix. Le feu est éteint rapidement. Si je comprends bien, il nous reste dix minutes de tranquillité et le Viêt va nous souhaiter une bonne année à sa manière.

Cela débute par deux obus de mortier qui tombent heureusement un peu court, la relève est prise par plusieurs fusils mitrailleurs qui crachent leurs flammes des quatre points cardinaux.

- Feu à volonté !

Avec quel soulagement nous déclenchons la riposte.

Je fais coulisser continuellement la mitrailleuse de mon Scout-Car, de manière à égarer l’ennemi car rien n’est plus facile de repérer une arme automatique qui tire de nuit.

Alors que partout, dans le monde, les carillons annoncent la nouvelle année : ici c’est le drame de la guerre dans toute son horreur !

 

 

Je me revois l’année dernière dans cette petite église allemande bien chauffée écoutant notre aumônier disserter sur cette parabole :

"Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté".

Comme ce temps semble lointain

Par cette nuit qui ne veut plus en finir sous ce déluge de feu et de flammes !

 

 

 

 

 

LA VIE EN POSTE

 

 

Mon peloton est affecté au petit poste de Chikhe sur la R. C.1. au kilomètre 15 d’Haïduong avec mission d’ouvrir la route tous les matins jusqu’à Haïduong d’une part, et Késat de l’autre, permettant ainsi le passage du convoi journalier Haïphong-Hanoï. Chaque poste échelonné entre ces deux villes faisant de même pour permettre le déroulement ininterrompu du convoi.

La deuxième tâche, beaucoup plus ingrate, consiste à pacifier la région avoisinante. En effet, nos contacts avec la population ne peuvent se faire que durant la journée, tous nos efforts sont réduits à néant; la nuit venue, l’ennemi met cette dernière à profit pour anéantir tous nos actes pénibles conçus sous le soleil.

Objectivement, il faut reconnaître la logique des faits. : Imaginons notre visite à un village perdu dans le Delta. Par le truchement d’un interprète, la langue annamite étant assez difficile à assimiler, nous faisons comprendre à ces braves gens, notables en tête, qu’il est de leur intérêt d’être souples avec nous et qu’en contrepartie nous sommes prêts à les aider, les protéger et les soigner, à condition qu’ils fassent acte de loyalisme envers la France. Toutes ces bonnes paroles échangées, nous rentrons nous cadenasser à l’intérieur de notre poste, les laissant seuls à leur triste sort. A peine partis, le Viêt - Minh prend possession du village et déclare que la moindre fraternisation avec l’occupant sera sanctionnée par un assassinat. Notre effectif de quarante hommes pour un rayon de vingt-cinq villages étant nettement insuffisant; comment voulez-vous que ces paysans réagissent ?

Il en est de même, dans toute guerre, si les moyens ne permettent pas une occupation totale du territoire. Que demande l’habitant sinon la culture de sa terre en toute tranquillité, surtout dans ces pays où la majorité se moque éperdument de savoir quel est celui qui gouverne et ne souhaite qu’une chose : récolter son riz et vivre en paix ?

 

Tactique ennemie

Nous sommes actuellement vingt-mille hommes pour occuper un territoire de vingt-cinq millions d’âmes. Quelle peut être notre position ? Sinon de s’enfermer le soir venu derrière nos haies de bambous en songeant amèrement que le peu d’action qu’il nous a été possible d’entreprendre dans la journée est en train de s’effriter .

La tactique adverse va exploiter au maximum notre faiblesse. Quelle doit être la marche à suivre pour nous empêcher de porter la bonne parole aux rizières avoisinantes ? Simplement nous harceler la nuit tombée pour que, la fatigue aidant, nous n’aspirerions plus qu’à une chose : le jour venu : dormir !

L’idée est excellente et porte ses fruits !

Les débuts, comme toujours dans ce pays, sont désastreux.

Nos sentinelles postées aux alentours du poste sont poignardées les unes après les autres, sans même avoir perçu le moindre bruit. La ruse de l’ennemi, s’alliant à une agilité de reptile, lui permet de se glisser à un mètre à peine du veilleur sans avoir attiré son attention, tout occupé que ce dernier est à suffoquer sous sa moustiquaire de tête, en bute à une nuée de moustiques affamés, n’ayant même plus la force de pousser un cri lorsque le poignard pénètre entre ses deux épaules.

Nous sommes obligés de porter le temps de garde à une heure en doublant les sentinelles dos à dos, ce qui se limite à dire que cette garde équivaut à un véritable martyr pour celui qui la monte.

L’astuce déployée par le Viêt n’a d’égale que sa souplesse. Notre poste flanqué de quatre blockhaus et d’une tour de contrôle donnant sur la rizière est abondamment pourvu de mitrailleuses et de grenades.

Nous avons vu un de ces énergumènes s’infiltrer en rampant jusqu’à l’orifice d’un abri, colmater la bouche d’une mitrailleuse au moyen de terre glaise, se replier, agiter les barbelés en vue de provoquer le tir, réussissant ce tour de force de faire éclater l’engin dès la première balle tirée…

Le but de l’ennemi étant de nous faire gaspiller le plus de munitions inutilement, la discipline de tir va devenir notre principale préoccupation. Défense absolue de tirer sans nécessité. Ordre difficile à exécuter par ces nuits noires du delta tonkinois parsemées de lucioles et meublées par les croassements déprimants des crapauds buffles. Dans ces conditions, une veille demande une tension nerveuse terrible pour nos pauvres yeux fatigués croyant apercevoir l’ennemi à tous les points de l’horizon. Il nous faut un moral d’acier pour supporter ces nuits interminables alors que nos pensées nous ramènent là-bas, bien loin, dans notre France où il fait si bon vivre...

L’intérieur du poste n’est guère plus tranquille, aussi la consigne oblige-t’elle à dormir l’arme attachée au poignet car, que de fois les "boys" employés pour les différentes corvées intérieures se sont-ils emparés d’armes pour disparaître sans espoir de retour ? Le jeu en vaut la chandelle, au tarif de 5 000 piastres pour un revolver et 10 000 pour un fusil !

Le soulagement vient avec le jour.

La vie semble renaître.

Les deux patrouilles entreprennent alors leur lent travail d’ouverture, émaillé journellement par de nombreux obus piégés, enfouis sous des monticules de terre, difficilement repérables et bien souvent la jonction avec le détachement ami ne s’effectue qu’après des embuscades meurtrières.

Toutes ces vicissitudes écartées, le champ reste libre pour le passage du convoi. Le poste au grand complet assiste alors au défilé d’une centaine de véhicules chargés du ravitaillement d’Hanoi et, surtout, attend patiemment l’arrivée du courrier, instant solennel entre tous. Cette petite distraction terminée et le dernier véhicule auréolé de poussière s’estompant dans le lointain, nous replongeons dans la solitude pour le restant de la journée.

La semaine est entrecoupée par les jours de marché qui se tiennent aux portes mêmes du fortin. Ce rassemblement est l’occasion pour tous ces Nha-qués de vendre leur riz et d’échanger quelques étoffes multicolores sous la protection du drapeau français. Agréables moments durant lesquels nous écoutons gaiement ces palabres et ces interminables marchandages qui sont l’apanage de ces réunions, jusqu’au jour où, profitant de la cohue pour passer inaperçue, une équipe de tueurs Viêt Minh s’infiltre parmi les paysans et nous tue deux hommes.

Quelle facilité de transporter une grenade dans un panier de riz et de la dégoupiller au moment opportun ! Encore une ruse à laquelle nous n’avons pas songé. Il est nécessaire d’être continuellement sur le qui-vive.

Certains indigènes, triés sur le volet par nos interprètes, assurent la fonction de cuisiniers, exécutant les différentes corvées sous la surveillance des cuistots. Que dire de nos repas, sinon qu’ils se composent de riz et de buffle - ressemblant plus, sans exagération, à une semelle de soulier qu’à de la viande - et de thé bouilli qu’un des soldats chargé de la cuisine à ordre de goûter avant sa distribution.

 

Le péril jaune

Ce qui devait arriver arriva.

Un soir, ce brave gars vient nous avertir que ce breuvage divin ne lui paraît guère catholique et semble avoir un goût spécial. Ayant acquis une certaine méfiance par la force des choses, nous décidons d’un commun accord de faire ingurgiter cette mixture à un des nombreux chiots qui cohabitent avec nous. Sitôt dit, sitôt fait et ce pour voir la malheureuse bête se rouler à terre en gémissant et finir par expirer dans des convulsions terribles.

Que signifie ce présage ?

Nos indigènes interrogés se retranchent dans un mutisme absolu. Que faire sinon jeter la boisson et prendre nos dispositions pour la nuit qui s’annonce maussade sous ce fameux crachin qui couvre le Delta à cette époque de l’année ?

L’attente est de courte durée.

Le premier mortier arrive, suivi d’un marmitage ininterrompu, nous obligeant à rentrer la tête dans nos épaules en attendant la suite. Tout était donc prévu : empoisonnement des occupants et attaque en force. Pour une fois, nous avons éventé la ruse. Puis, c’est l’assaut de tous les côtés à la fois, l’ennemi hurlant se rue sur le bastion. Nos barbelés éclatent, littéralement soufflés par des bengalors posés par des volontaires, et des masses compactes se précipitent dans des brèches pratiquées dans notre dispositif de défense.

Jusqu’à cet instant, la discipline de feu a joué et nous n’avons pas encore réagi; notre tour est venu de répondre, la riposte est foudroyante. Deux fusées munies de parachutes expédiées vers le ciel nous éclairent le décor comme en plein jour et tout ce que le poste comprend comme armes déclenche un tir ajusté et meurtrier : mortiers, mitrailleuses, grenades, bazookas s’en donnent à coeur joie, occasionnant un véritable carnage dans les rangs adverses. Ces derniers, s’attendant à trouver une garnison malade et agonisante, en sont pour leurs frais et se retirent, poursuivis par nos mitrailleuses lourdes qui clôturent la corrida; il ne nous reste plus qu’à fusiller nos cuisiniers annamites en les remerciant de leur excellente intention à notre égard.

Ce genre d’attaque se renouvelle bientôt journellement, nous laissant dans un état d’énervement et de lassitude qui influence fortement notre moral défaillant.

Militairement parlant, il n’y a pas d’issue possible.

Vu notre petit nombre, nous ne pouvons guère que contrôler les axes principaux, possibilité acquise exclusivement pendant le jour, la nuit appartenant à l’ennemi. La seule solution possible est du ressort de la politique mais, d’après les rares journaux en provenance de France, nous comprenons très bien que nos dirigeants, en vue de rassurer l’infime minorité de la population qui s’intéresse à l’Indochine, ne peut mieux dire que nous tenons la situation bien en main et que tout va pour le mieux.

La seule distraction permise est le week-end de permission à Hanoi, lorsque le service le permet. Accueillis par le majestueux Pont Doumer, véritable merveille d’art traversant le Fleuve Rouge, nous pénétrons dans une splendide ville où le quartier européen rappelle étrangement une cité française. Le petit lac, dominé par sa pagode en plein centre, est un véritable enchantement et nos déjeuners au Coq d’Or, dans une ambiance typiquement parisienne, un vrai régal ! Comment ne pas revenir quelques années en arrière devant un homard à l’américaine et une bonne bouteille de vin d’Alsace.

Ces déplacements, hélas trop courts, font ressentir encore plus fortement notre solitude lorsque nous nous retrouvons entre nos barbelés et nous faisons plutôt figure de prisonniers que de conquérants. Un vieux phonographe usagé, égrenant ses rengaines dans la nuit, nous entoure d’un cafard que seul un semblant de sommeil arrive à atténuer. Chaque lettre venant de France prend la forme d’un symbole, nous laissant entrevoir à travers ces quelques lignes écrites par des êtres chers, que cette guerre n’intéresse personne et que nous sommes abandonnés à notre triste sort. Je crois que pour un combattant cette impression est la plus démoralisante.

 

Les embuscades

Nous avons mis au point un système d’embuscades consistant à quitter le camp à la nuit tombante, armés jusqu’aux dents, et à nous poster à des croisements de digues stratégiques, passage obligatoire des patrouilles ennemies. Dire que nous y allons de bon coeur serait mentir, notre seule consolation étant de penser que l’adversaire aura aussi peur que nous lorsque nous aurons pris contact, piètre consolation en vérité.

Mais ici encore, l’Annamite se montre plus fort que nous:

Il laisse sortir du poste notre petit groupe et attaque ce dernier lorsque nous sommes éloignés, empêchant à la fois les nôtres de tirer par peur de nous toucher et nous de répondre de peur d’atteindre nos camarades. Décidément, le soldat jaune est un stratège peu commun et nous avons encore beaucoup à apprendre pour l’égaler.

Je me dois de mentionner une petite aventure qui, dans le courant d’une vie, peut laisser perplexe. Au sujet de ces embuscades de nuit, voici ce qui m’est arrivé : ayant décidé d’aller nous mettre en position à un embranchement de piste situé à quelques kilomètres du poste, je pars avec une patrouille de 15 hommes dès la nuit tombée, de manière à être en place dès le lever du jour, heure à laquelle nous avons des chances de surprendre l’ennemi.

Il faut dire que pour mettre tous les atouts dans notre jeu, et pour ce genre d’expédition, nous revêtions des habits viets de manière à ce que la surprise soit totale. Cet habillement très simple consistait à un pantalon de toile et bien entendu le chapeau de paille conique annamite.

Je prends donc la tête de ma patrouille et nous voici partis, empruntant pour ce faire les diguettes traversant les rizières.

Nuit noire, silence complet.

Pieds nus, nous cheminons lentement, l’oeil aux aguets.

Ce soir-là, le vent soufflait avec force.

Au bout d’une heure de ce silencieux cheminement, une rafale de vent fait tomber mon chapeau dans la rizière. Je réfléchis rapidement. Que dois-je faire ? Mesurant 1m 80, je me dis, avec juste raison, que si je ne possède pas ce couvre-chef, rien que par ma taille j’aurais bien du mal à passer inaperçu au lever du jour, les Annamites étant très petits. Tout ceci rapidement. Je fais donc signe à mon caporal qui me suivait de prendre la tête et je descends dans l’eau ramasser mon chapeau. Au même instant, une explosion terrible retentit : la digue était piégée... les trois premiers hommes affreusement déchiquetés. Inutile de dire que notre patrouille s’est terminée là.

Mais enfin, que penser lorsqu’une pareille chose se produit ? Il n’y a pas de problèmes, c’est moi qui devait sauter si je n’avais pas décidé de récupérer ma coiffe. Tout ceci en deux minutes. Étant croyant, je suis obligé de constater qu’il s’agit là d’un miracle. Je ne trouve pas d’autre explication.

Si encore il n’y avait que cette aventure ! Mais mon long séjour fut émaillé de semblables incidents... J’en cite un second tout aussi symptomatique : lors de l’ouverture de route vers Késat, étant en tête de patrouille, je vis tout à coup se tendre un fil à mes pieds. Cette fois, c’est la mine classique. Rien ne se produisant, je déborde et lance mes hommes vers l’ennemi. L’embuscade terminée, je reviens pour me rendre compte exactement de ce qui s’était produit. Il s’agissait d’une mine appelée "ananas", de confection locale, très dangereuse. Un goupille, en se détachant, devait déclencher le percuteur et provoquer l’explosion. Et je m’aperçois que, dans ce cas particulier, la goupille en cuivre n’avait pas été assez polie et, de par sa rugosité, n’avait pu sortir de son logement. Une fois de plus cette anomalie m’avait sauvé la vie.

Malgré tout, le Général Leclerc, en tournée d’inspection, a réussi ce tour de force de nous faire envoyer des renforts. Les parachutistes commencent à faire leur apparition, ainsi que les gendarmes. Ces derniers ne sont guère favorisés, étant désignés d’office pour encadrer les supplétifs (Annamites incorporés dans l’armée). Les postes éloignés, composés uniquement d’une trentaine de partisans, commandés par deux ou trois gendarmes, sont bien souvent le théâtre de drames sanguinaires : assassinats des Français et désertion du groupe avec armes et bagages en sont le dénouement. Voilà, à peu près, le sacrifice qui est demandé à ces pauvres bougres...

Nam Dinh va être libéré.

Après un lâcher de parachutistes qui, malheureusement, poussés par un vent contraire, tombent en pleine concentration ennemie et lorsqu’après un dur accrochage au cours duquel un L. C. T. de débarquement transportant un char est coulé en tir direct par un 75 adverse, nous rejoignons les bérets rouges pour les trouver empalés sur des bambous, affreusement mutilés. D’après le récit des rares survivants, ce furent les femmes les plus acharnées à leur faire subir les pires supplices.

 

Préparation à l’assaut

Le Haut Commandement, après mûre réflexion, décide l’occupation de la frontière de Chine et la reprise de Langson et Cao Bang dans le but d’empêcher le trafic d’armes Chine - Indochine, contre lequel nous ne pouvons rien. L’idée est ambitieuse, vu le peu de moyens dont nous disposons et à cet effet, les troupes du théâtre d’opération extérieure vont être portées à 100 000 hommes.

Le centre de nos discussions va donc porter sur ce thème : ferons-nous partie de l’expédition ? Ne serait - ce que pour quitter cette maudite boue dans laquelle nous nous engluons tous les jours un peu plus et aussi, poussés par la curiosité de sites inconnus à proximité de la Chine, en résumé, nous n’aspirons plus qu’à une chose : quitter ce Delta pourri jusqu’à la moelle.

Un petit événement, me touchant personnellement, va bientôt m’apprendre que je serai de la fête : convoqué un matin au P. C. d’escadron, je m’entends dire que le Commandant du Groupe d’Escadrons vient de perdre son Officier Adjoint et son sous-officier et que je suis par le fait même désigné pour remplacer ce dernier. Nous connaissons tous ce Commandant, renommé par sa bravoure et son originalité, qui fait sien le principe d’être toujours à la pointe des combats, possédant pour cela une solide "baraka" dont ses sous-ordres ne bénéficient pas toujours, exemple le cas présent.

Le lendemain me trouve au P. C. du groupe en compagnie d’un jeune lieutenant, désigné comme moi pour remplacer les absents ! Vous dire que cette expectative nous plaît serait présomptueux de notre part car ce n’est pas la première fois que le petit état-major est reformé.

L’accueil est glacial.

- Mes adjoints viennent d’être tués, vous êtes chargés de les remplacer, vous pouvez disposer. !

Inch Allah, nous verrons bien.

Ce qu’il y a de certain, c’est que nous serons aux premières loges pour cette nouvelle opération qui se monte et c’est au fond tout ce que nous désirons.

Cet intermède va nous replonger dans la vie moins monotone d’une ville.

Notre première visite est pour l’aérodrome de Cat Bi, proche d’Haïphong, plaque tournante du trafic aérien tonkinois. Seuls quelques Dakotas et Junkers forment la totalité de l’aviation de bombardement. Grand mot en vérité car la formule employée par ces héroïques aviateurs est plutôt archaïque. La glissière de l’avion s’entrouvre, laissant paraître une simple planche de bois sur laquelle la bombe destinée à l’ennemi est placée, voici à quoi nous sommes réduits au Tonkin en 1947.

Le matériel ne vaut guère mieux, usé par les campagnes de Tunisie, d’Italie, de France et d’Allemagne ; il se trouve toujours en état de marche et prêt à s’attaquer aux Hauts Plateaux avec une âme aussi jeune que lors de ses premiers combats. Seule l’Armée Française peut se permettre un tel tour de force.

 

Derniers préparatifs

Les conversations roulent uniquement autour de cette nouvelle offensive qui se prépare. Le peu que nous savons laisse présager un climat meilleur dans ces régions où l’altitude atteint parfois les 1 000 mètres. Enfin, le moustique, ce fléau des colonies, va s’estomper et nous avons ressorti nos capotes avec malgré tout un léger scepticisme. Par contre, l’éloignement du nouveau théâtre d’opérations va nous isoler un peu plus de la mer et les nouvelles de France vont être de plus en plus rares.

La vie à Haïphong a repris son cours normal, ponctuée par quelques assassinats spectaculaires, rompant la monotonie des jours et il est presque permis d’oublier la guerre, si la vue des hôpitaux regorgeant de blessés et de malades n’était là pour nous le rappeler. Ce climat épouvantable commence à porter ses fruits. Cette étuve, dans laquelle nos corps se meuvent, incite à se procurer un peu de fraîcheur, prostrés sur nos nattes dans l’impossibilité de trouver le sommeil. Les nuits s’écoulent, interminables, entrecoupées de nombreuses douches dont l’eau plus ou moins douteuse couvre nos corps endoloris de dartres dites annamites.

Le paludisme étend ses ravages sur la totalité du Corps Expéditionnaire. Les moustiques, plaie de l’Asie, se gorgent de notre sang bien frais en nous inoculant en échange cette fièvre maudite, objet d’affaiblissement et d’anémie. Car il est bien difficile d’échapper à cet ennemi implacable qu’est le moustique. Le soir tombe, il commence sa ronde infernale, rendant insupportable le port du short et de la chemisette en s’attaquant inexorablement à tout espace de peau nue qu’il peut atteindre. Le seul remède efficace consiste à se réfugier sous sa moustiquaire munie de sa vigilante salamandre; cette dernière innovation date de notre débarquement en terre jaune. Nous avons vu avec effroi la présence de ces gros lézards à l’aspect répugnant sous la moustiquaire des anciens coloniaux. Renseignements pris, il s’agit bien de lézards destinés à happer les quelques maringouins qui ont eu l’audace de s’infiltrer sous le tulle. Plutôt réticents au début, il a fallu se rendre à l’évidence et considérer que ce genre d’animal est véritablement utile à quelque chose et chacun a donc installé confortablement sous sa couche son reptile en herbe, baptisé pour la circonstance du sobriquet de "mange japonais".

Toutes ces dispositions prises, il ne reste plus qu’à transpirer jusqu’à l’aube, seul moment où la chaleur diminue, permettant un léger sommeil. Encore faut-il prendre garde à ne pas se démunir de sa ceinture de flanelle fortement serrée autour des reins, sous peine de se retrouver nanti d’une bonne dysenterie, fléau n°2 des pays chauds. Le moindre refroidissement est fatal et vide son homme en quelques jours.

Dès l’aurore brutal sous ces latitudes, les mouches prennent allègrement la relève et commencent leur travail de harcèlement continu.

Voici en quelque sorte les petits ennuis dont est tributaire le pauvre troupier lorsque la tension des combats lui laisse du répit.

 

Humour quand même

Malgré toutes ces anicroches, l’humour ne perd pas ses droits.

La farce prisée entre toutes consiste à prendre un compte chez un commerçant. Dès le début du mois, chacun choisit son vendeur et y effectue ses achats à crédit en inscrivant son nom et la somme due sur un gros cahier, s’engageant en contre partie à régler l’arriéré aussitôt sa solde perçue. Ce petit commerce se nomme "Kébout". Rien de bien sensationnel dans cette manière d’agir, mais l’affaire se corse à l’inscription du nom de chaque bénéficiaire. Le naïf cahier du Nha - qué se couvre alors de signatures dans le genre : Napoléon, Tino Rossi, Cambrone, Marlène Dietrich, etc.... Décrire la scène à la fin du mois où il ne reste plus au pauvre marchand comme consolation que de tapisser son étal de toutes ces pages revêtues de paraphes célèbres et rechercher les coupables qui, bien souvent, sont déjà repartis en opérations.

La ville se remplit de renforts destinés à la poursuite des opérations dans le cadre où le Commandement l’a fixé. Le Tonkin va devenir le centre névralgique de la guerre d’Indochine. Les régiments de Cochinchine sont rassemblés en vue de ce nouvel assaut. La cité ressemble à une véritable Tour de Babel, aussi les bagarres sont-elles fréquentes lorsque chacun, lesté de quelques Pernod, attaque son dada favori: "l’esprit de corps".

Le déroulement de ces événements est immuable, débutant toujours par "A moi la Coloniale" ou "A moi la Marine" et se terminant immanquablement par la mise à sac de l’établissement où pareil cri a été poussé. Les clans rapidement formés trouvent au coude à coude la Légion, la Marine et la Coloniale, solidaires contre tout ce qui peut être étranger à ces trois armes. Pareils faits obligent bien souvent le Commandant d’Armes à fixer le couvre-feu à 20 heures, évitant ainsi toute manifestation intempestive.

Il faut bien que la jeunesse s’amuse !

 

Déclenchement de l’Opération "Léa"

Enfin notre attente a un terme.

L’ordre de faire mouvement nous trouve au départ.

Le régiment au complet fait partie de l’expédition.

Comme de bien entendu, la Légion Étrangère fournit l’Infanterie et les Parachutistes, la troupe d’intervention destinée à préparer le terrain. Nous connaissons à l’avance quels vont être les régiments placés en tête du baroud car une rivalité, disons une rivalité d’honneur, plane sur notre Régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc et le 3ème Régiment Étranger de la Légion. Ces deux régiments ont l’insigne honneur d’être les plus décorés de France et, par le fait même, les plus glorieux. Les deux drapeaux se parent chacun d’une douzaine de palmes et la fourragère rouge et verte orne nos uniformes. L’enjeu, si l’on peut s’exprimer ainsi, étant la course aux citations pour le Régiment. Le 3ème Étranger décroche-t’il une palme qu’aussitôt le R.I.C.M. revendique l’honneur de participer au prochain engagement dans l’espoir, bien souvent réalisé, d’égaler la Légion.

Il est donc tout à fait normal que ce soit ces deux régiments qui soient désignés pour s’attaquer à la frontière de Chine. Nous possédons un léger handicap au départ car la Légion se compose en majeure partie d’Allemands. Le conflit Européen terminé, il a été offert à l’Afrika Korp, la possibilité de contracter un engagement dans la Légion au terme duquel ils seront libres de retourner chez eux si bon leur semble. La répugnance qui consiste à végéter derrière les barbelés a poussé la totalité à opter pour cette formule, aussi n’est-ce pas rare de rencontrer un caporal légionnaire qui n’est autre qu’un capitaine de la Wehrmacht ou un tireur au mortier ancien lieutenant de la Luftwaffe, ce qui, en temps ordinaire et pour une guerre normale, doit rendre ce corps invulnérable.

Malgré cela, il n’en est pas de même pour le genre de guérilla qui nous est demandée, cette tactique étant difficilement adaptable à l’esprit germanique qui fournit un excellent soldat à condition d’être solidement encadré, l’esprit d’initiative étant à peu près nul... alors que le Français est passé maître dans l’art individuel de se tirer d’un mauvais pas, ceci dans n’importe quelle situation, méthode qui est à l’ordre du jour dans la campagne actuelle. C’est donc sur cet avantage que nous visons pour surclasser nos képis blancs. Il est curieux de constater jusqu’à quel point nous poussons la réputation de nos Régiments respectifs et c’est dans l’esprit batailleur qu’il faut reconnaître la force des troupes coloniales.

La colonne blindée s’ébranle donc et s’engage sur le bac de Quang Yen. Nombreuses sont les rivières qu’il faut traverser à gué dans ce pays de jungle touffue et le plus souvent, un seul bac est disponible pour ces transbordements. Mais le temps ne compte pas en Asie ; bien téméraire est celui qui peut à l’avance fixer la date de son arrivée. La base de regroupement est fixée à Campha Port, petite localité proche de Hongay, pays de l’anthracite, seul endroit au monde où l’extraction se fait à ciel ouvert.

Je me souviens qu’étant enfant, je m’extasiais sur un de mes buvards d’écolier, représentant ces fameuses carrières et je peux constater, aujourd’hui que je m’y trouve, que l’idée que je m’en faisais à l’époque était conforme à la réalité. Notre camp a jailli du sol à même le charbon. Heureux pays, penserez-vous, où il n’y a qu’à se baisser pour se chauffer, mais puisque pour toute chose il y a son antidote, que voulez-vous faire de cette fortune dans une contrée où la température varie entre 4O° et 50° de chaleur

 

Le typhon

Quel spectacle extraordinaire qu’un régiment blindé formé en carré, quelle sensation de force et de puissance que ces 150 véhicules réunis côte à côte, entourés de leurs Jeeps, G. M. C., Wrikers et tout un arsenal de dépannage.

Le R.A.C.M. chargé de fournir l’artillerie nous rejoint bientôt. Ces quelques 4 000 hommes sous leur tente forment une vision réconfortante qui paraît infaillible.

Qui l’eût cru. !

Cette magnifique formation disloquée en une nuit, non pas comme on pourrait l’imaginer à cause de l’ennemi, mais par la nature seule, capricieuse et peut-être jalouse de ne pas avoir été consultée comme au temps de César et d’Hannibal ?

Nous eûmes à subir l’assaut d’un typhon d’une rare violence, comme seule cette région du globe sait en dispenser.

Il est difficile de se représenter la scène pour qui n’a jamais vu un typhon, le déchaînement des forces de la nature a quelque chose de surnaturel. En l’espace de quelques minutes, toute cette belle organisation qu’est notre camp est anéantie, plus une tente debout, plus une bâche sur les véhicules, les Jeeps renversées, les lourds camions renversés, déplacés; tous les moyens ont été mis en oeuvre pour retenir nos habitations de toile, mais en vain, nous sommes dépassés par la violence du vent. La pluie tombant en cataractes transforme le camp en un véritable bourbier au milieu duquel nous barbotons en cherchant désespérément un abri. Peut-être que l’ennemi a invoqué les dieux pour nous punir de notre hardiesse ?

Le soleil revenu découvre un spectacle de désolation; de ce beau rassemblement, il ne reste plus que des épaves éparpillées. Encore tout étourdis par ce cataclysme, nous ne savons pas par quel bout commencer pour remettre un peu d’ordre dans ce chaos. Mauvais présage pour entamer une opération, les anciens auraient rebroussé chemin après pareille mise en garde du ciel, et combien auraient-ils eu raison ? Mais ces époques sont révolues et notre départ va simplement être retardé de quelques jours, temps nécessaire pour récupérer nos affaires éparpillées, jusqu’aux papiers de l’Officier des Détails qui ont disparus dans le désastre.

C’est à Campha - Mines;que nous allons avoir l’honneur de contempler notre premier serpent - python, réfugié sous la couverture servant d’oreiller à mon compagnon de tente, à qui il provoqua la plus grande peur de sa vie. Lorsque, glissant ses mains sous son oreiller de fortune, il se trouva en contact avec ce corps lisse et froid. Le hurlement de terreur qu’il poussa n’a d’égal que la rapidité avec laquelle nous nous extirpons de notre réduit, pour voir rapidement s’éloigner notre visiteur dérangé dans son sommeil. Nous n’avons fait connaissance, jusqu’à présent, qu’avec le serpent - minute et le serpent - bananier, tous deux extrêmement dangereux, vu leur petite taille, surtout le bananier qui, avec sa couleur verte, se confond aisément aux arbres du même ton et dont l’attaque consiste à se laisser délicatement tomber sur la tête du pèlerin qui a le malheur de passer par là, occasionnant une mort instantanée s’il peut, dans sa course, s’agripper au lobe de l’oreille.

Que de dangers inconnus auxquels nous devons faire face.

Mentionnons, pour faire le tour de ce délicieux pays, la fourmi rouge, véritable terreur par sa grosse taille et dont la piqûre fait l’effet d’une décharge électrique en provoquant sur le corps d’horribles frissons.

Le Delta nous fournira le spectacle horrible de certains de nos camarades tombés aux mains de l’ennemi, enterrés vivants, la tête seule émergeant du sol, donnée en pâture à ces termites de l’Asie.

Quelle mort abominable a du être la leur ! ...

 

L’attaque

La Légion partie en tête avec mission d’ouvrir la route, notre colonne blindée commence son avance. Cette marche, qui, d’après nos renseignements, doit être périlleuse, s’avère contre toute attente fort calme.

L’ennemi, comme partout, fuit notre approche.

Combien serait-il préférable de trouver un adversaire acceptant la bataille avec un allant semblable au nôtre ?

Mais rien, le vide déprimant.

Le seul travail étant de combler les radiers et reconstruire les nombreux ponts coupés en vue de retarder notre avance. Seules d’innombrables colonnes de fumée s’élevant des cimes avoisinantes dénotent la présence des Viets, signalant notre position au fur et à mesure de notre progression. L’adversaire est donc là, nous épiant, nous dénombrant, se tenant sur l’expectative, se réservant le soin de faire tomber plus tard nos convois dans des embuscades meurtrières. Cette certitude nous cause une sensation de trouble.

Après avance très prudente, notre colonne atteint les hauteurs de Langson, citadelle du Haut Tonkin, célèbre par ses combats de 1885 et plus proche de nous par l’anéantissement de la garnison par les Japonais. Ici aussi, quelques coups de feu et c’est tout. Des collines avoisinantes, nous pouvons observer à la jumelle de nombreux forts chinois; à cet endroit, la frontière n’est distante que de quelques kilomètres.

Il nous est facile d’imaginer l’état d’esprit des Viets réfugiés chez ces frères accueillants qui regardent en souriant cette colonne s’enfoncer à l’intérieur de leurs terres, tout en se promettant bien de l’anéantir plus tard, comme cela s’est si souvent produit.

Dong Dang est atteint sans anicroche sérieuse.

C’est un petit village qui surplombe un immense piton dénudé qui, par mesure de sécurité, est escaladé par un groupe de chez nous, sans autre résultat que quelques coups de bambou, dus à l’ardeur d’un soleil éclatant.

Un croisement de routes et une magnifique pancarte nous font toucher du doigt l’éloignement de la mère patrie : Paris - 12 670 Km, Nankin - 2 000 Km. Ce bivouac va nous faire entrer en contact avec les différentes peuplades disséminées sur ces plateaux.

 

La Haute Région

La première délégation à se présenter est composée de Mouns, paysans spécialisés dans la culture du riz dans ce qu’il est commun, d’appeler ici la plaine. Étonnés d’avoir dépassé de nombreuses paillotes bâties sur pilotis et encerclées de barricades en bambou, nous apprenons par le truchement de notre interprète que ce genre de défense sert à se protéger des nombreux tigres qui pullulent dans la région et qui s’attaquent aussi bien au bétail qu’aux habitants.

A ces pauvres diables, tributaires de l’appétit des bêtes sauvages, succèdent les Méos, peuple montagnard d’un aspect rude, revêtus de costumes magnifiques où la couleur bleu domine, couverts de bracelets finement ciselés enserrant leurs chevilles. Nous avons ici, en face de nous, les maîtres incontestés de l’opium qui est leur principale ressource. Nous avons effectivement traversé des champs de pavots s’étendant à perte de vue. Nous sommes donc au coeur de ce pays exportateur numéro 1 d’un des plus terribles poisons répandus dans le monde entier où il implante ses tentacules par le canal de la contrebande pour atteindre des prix astronomiques; prix que ces malheureux exploitants sont loin de supposer car pour eux ces petites graines noires, insignifiantes au premier abord, ont le même valeur que les grains de blé pour nos paysans.

Et pour terminer, un détachement de Tos, seigneurs et maîtres du pays, fièrement juchés sur leurs poneys à longue queue que nombre de nous connaissent déjà pour les avoir rencontrés dans les cirques sillonnant l’Europe, vient nous saluer.

Mon Commandant ayant déjà effectué un séjour ici-même en 1936 et, par conséquent, connaissant bien la mentalité du lieu, leur pose quelques questions directes sur l’état d’esprit actuel. Tous sont unanimes pour se plaindre. Tiraillés d’une part entre les bandes chinoises passées maîtres dans le pillage systématique et le Viêt Minh spécialisé dans le recrutement forcé, ils ne sont pas mécontents de voir réapparaître les Français qui, espèrent-ils, rétabliront l’ordre dans leurs affaires. Ils nous apprennent enfin que la forte armée Viêt que nous poursuivons est effectivement devant nous, se repliant tout en refusant le combat.

Munis de ces précieux renseignements, nous atteignons Na Cham.

Nous évoluons ici en pleine montagne, retardés par l’état déplorable de la piste. That Ke puis Don Khe sont dépassées sans avoir pu établir le contact que nous espérions avec l’ennemi. Pourtant, il n’est pas loin, la route n’étant qu’un amas de vieux véhicules abandonnés par une retraite précipitée ne s’effectuant que de nuit par crainte de l’aviation.

Cao Bang ne doit pas être loin.

Cao Bang :

But de cette opération.

Bertesgaden Indochinois où, d’après les renseignements du 2ème Bureau, Ho Chi Minh et son état-major dirige la résistance.

Nous sommes un peu inquiets sur le sort du 1er R. C. P., largué en plein jour et, pour la première fois, avec une antenne chirurgicale, sur la ville.

Enfin, après avoir comblé 127 coupures très exactement, la jonction est faite avec les parachutistes. Pour ces derniers, l’effet de surprise a été total et le butin est important. Quelques mitrailleuses postées sur les toits ont essayé, sans succès, de retarder la main mise sur la citadelle. La prise est de taille, nous allons superviser toute la frontière Chine-Indochine jusqu’à la mer et peut-être que ce fameux trafic d’armes se ralentira en direction du Delta. Un point noir cependant, la fuite de l’adversaire qui conserve sa force intacte, aussi pour profiter pleinement de notre avantage, un escadron est envoyé en direction de Nghuen Binh.

 

Marche ou crève

Le Col des Nuages, 1 200 mètres d’altitude, est atteint en plein brouillard; plus question de moustiques et de chaleur et c’est frileusement recouverts de nos capotes que nous tombons sur un pont coupé interdisant à notre colonne de poursuivre son chemin.

Qu’à cela ne tienne !

Laissant là les véhicules, une patrouille de 30 hommes se lance à pied vers l’inconnu. Véritable folie car cette fois nous devinons l’ennemi devant nous. Il faut établir le contact et pour cela une seule solution : la vitesse.

Nous avançons à la moyenne horaire de 8 km, lourdement chargés du maximum de munitions disponibles et il ne nous reste plus comme ressource que d’illustrer cette fameuse maxime de la Légion : "Marche ou crève ! "... Car il n’est pas question de faire demi-tour.

En file indienne, dans le silence le plus complet, nous descendons dans la vallée. Mon Commandant, son stick à la main, mène un train d’enfer. Pour ne pas être en reste, je le suis comme son ombre. Bientôt, nous sommes seuls en tête de patrouille et nous venons de contourner un des nombreux rochers surplombant la route quand, brusquement, nous nous trouvons face à face avec une compagnie Viêt Minh, l’arme à la bretelle, qui monte prendre position en haut du Col. Dire la stupeur réciproque qui plana sur nous l’espace d’une seconde, le temps pour mon Commandant de sortir son colt et pour moi de décharger ma carabine, et il n’y a plus un chat devant nous. Cette centaine d’hommes qui, de toute évidence, était loin de supposer la présence des Français en pareil lieu, à la vue de ces deux hommes hirsutes aussi épouvantés qu’eux mais tout de même sur leur garde, les fait se précipiter de part et d’autre du chemin, sans même avoir eu le réflexe de tirer un coup de feu.

Cette fusillade éclair de ma part, après un recul des plus stratégiques, nous fait réaliser notre position critique, car, à n’en point douter, cinquante mètres à peine nous séparaient de l’Officier commandant le détachement ennemi lors de la rencontre. Notre F. M., arrivé aussitôt tout suant, arrose copieusement les taillis sans autres résultat que celui de faire fuir quelques coqs de bruyère effarouchés. De l’adversaire, plus aucune trace. La situation n’est guère à notre avantage : trente hommes fourbus par une marche forcée épuisante, perdus dans la nature, faisant face à un ennemi nombreux présent cette fois autour de nous, mais heureusement ne connaissant pas notre faiblesse numérique. Pour une fois que nous accrochons quelqu’un, nous ne sommes que deux en état de faire feu, quelle malchance !

Après une rapide délibération, nous décidons de poursuivre notre chemin, nous attendant au pire puisque l’éveil a été donné. Formation de combat de part et d’autre de la route. Quelques kilomètres de marche prudente et nos éclaireurs de tête aperçoivent dans le soir qui tombe Nguyen Binh en contrebas et à quelques trois cents mètres à peine sous leurs yeux, un état-major au grand complet scrutant attentivement à la jumelle la piste descendant du col.

Alertés par nos coups de feu mais ignorant notre présence si proche, ils semblent inquiets.

Ce n’est pas le moment de nous signaler, nous sommes évidemment gonflés mais pas encore fous. Étant en plein dispositif ennemi, ne possédant, tout compte fait que quelques heures de munitions, sans espoir, pensons-nous, d’être secourus, il n’est pas question de faire la moindre imprudence.

Sur ces entrefaites, la nuit tombe. Personne, malgré sa fatigue, ne peut fermer l’oeil, essayant de deviner quelle va être la réaction du Viêt Minh au petit jour.

L’aube se lève sur une troupe grelottante qui s’avance prudemment vers le village.

Personne.

Dans son for intérieur, chacun pousse un "ouf!" de soulagement et malgré de nombreuses ampoules qui garnissent nos pieds endoloris, l’escalade de la citadelle se fait rapidement. L’ennemi, encore une fois, s’est volatilisé.

Tout à coup, une fusillade nourrie se déclenche à l’est de notre position. Que se passe-t’il ? Venant de cette direction, aucune explication n’est valable. La canonnade s’intensifiant, nous décidons d’aller aux nouvelles afin d’éclaircir ce mystère. Les Viets ne se battent tout de même pas entre eux ! ... Engagés sur la piste d’où provient ce feu d’artifice, quelle n’est pas notre stupéfaction et notre joie de voir surgir entre deux gorges un scout-car aux couleurs françaises fortement accroché par les rebelles !

Que s’était-il passé ?

Si seulement nous avions eu une liaison radio correcte, nous aurions appris qu’une seconde colonne blindée en provenance de Cao Bang, mais par l’autre versant, se dirigeait aussi à notre rencontre vers Nguyen Binh. C’est elle que nous retrouvons juste au moment où elle tombe dans une forte embuscade qui nous était destinée.

Cette aventure qui aurait pu très mal tourner se termine donc pour le mieux et, après avoir laissé sur place un poste au complet, c’est avec soulagement que nous quittons ces sombres versants.

 

La réaction ennemie

Le raidissement de l’adversaire se manifeste journellement. Étant implantés à l’intérieur du réduit, le Viêt n’est pas décidé à se laisser manoeuvrer sans réagir. Chaque sortie va faire l’objet d’une embuscade meurtrière. Toujours à la pointe du combat, notre Escadron occupe successivement Na Fac et Bac Kan qui doit être notre terminus en Haute Région.

Six cent kilomètres parcourus depuis la mer.

Somme toute, cette avance s’est effectuée beaucoup plus rapidement que nous l’escomptions et sans forte bataille, mais le potentiel ennemi est intact et se camoufle dans cette brousse impénétrable qui nous enserre de toute part.

Des postes avancés sont implantés tout le long de notre avance, mais tellement éloignés les uns des autres que le problème qui nous tracassait tant dans le Delta prend ici le même caractère, compliqué de plus en plus par une jungle touffue qui nous étouffe.

Bac Kan va être notre point de rayonnement durant plusieurs mois. Cette petite cité dominée par sa citadelle est bien faite pour illustrer un séjour de temps de paix. La ville possède même une piscine. Quel est donc le hardi pionnier qui a réussi à faire édifier une telle nouveauté en pareil lieu ?

Cette histoire qui nous intrigue fort est simple : le résident d’avant-guerre étant marié à une très jolie femme, ses adjoints n’eurent de cesse d’avoir construit une piscine dans le but de voir évoluer cette nymphe si parfaite. Voilà donc l’esprit français qui, lorsqu’il s’agit d’une futilité de ce genre, ne recule devant aucun sacrifice...

 

Parachutages

Éloignés comme nous le sommes du reste du monde, notre ravitaillement ne peut s’effectuer que par parachutage. Un terrain propice à ce genre de sport a été aménagé et, trois fois par semaine, lorsque la météo le permet, toute la garnison assiste avec plaisir au largage des vivres, munitions et surtout du courrier attendu avec l’impatience que l’on conçoit.

L’idée nous vient d’une véritable piste d’atterrissage et, huit jours plus tard, le premier Junker, après trois essais consécutifs, se pose en douceur devant nous. La liaison avec Hanoi se trouve facilitée et ceci nous permet de faire évacuer les nombreux blessés et malades que nous possédons déjà dans nos murs. Car la situation est loin d’être brillante.

Nous apprenons que le premier convoi parti de Langson vers Cao bang, chargé de ravitaillement, est tombé dans une embuscade, laissant une centaine de morts sur le terrain après avoir perdu vingt véhicules. Là est donc la riposte implacable que l’ennemi nous réserve. Il va empêcher par tous les moyens nos convois de passer tout en harcelant continuellement les postes jalonnant le trajet. En un mot, c’est le revers de la médaille. Ses attaques menées rondement, le Viêt passe tranquillement en Chine où il nous est impossible d’aller le dénicher sans risque de complication diplomatique de toute sorte. Et Dieu sait si ce n’est pas le moment, en ces temps de tension internationale, d’aller chatouiller ces Chinois susceptibles qui, sans aucune pudeur, arment et instruisent des régiments complets d’Indochinois heureux à l’occasion de leur prêter main forte lors d’une attaque, dans le but de ne pas perdre l’habitude du pillage dont ils se doivent l’exclusivité.

Notre beau terrain d’aviation n’est bientôt plus tenable, enserré comme dans une tenaille, et malgré une surveillance vigilante, chaque avion à l’atterrissage subit un mitraillage implacable partant on ne sait d’où, obligeant nos braves aviateurs à renoncer définitivement au suicide que représente pour eux ce guet-apens.

Seul un convoi venant de Cao bang, une fois par semaine, nous sort de notre isolement, et encore ce dernier est chaque fois meurtrier et sanglant. Et pourtant, il faut bien passer ou alors renoncer à occuper le pays.

Depuis trois mois que nous sommes implantés à Cao bang, le petit cimetière construit pour nous de toute pièce aligne déjà 12O croix blanches et la bilieuse, cette foudroyante affection du foie, étend ses ravages dans nos rangs décimés. Nous commençons à douter de revoir un jour les belles rives de notre chère France.

 

Durs accrochages

Branle-bas de combat.

La capture d’un prisonnier et son interrogatoire vient de nous révéler l’emplacement d’un P. C. Viêt en pleine brousse.

Dans pareil cas, il faut battre le fer quand il est chaud. Alerte générale et formation immédiate d’une colonne qui, à l’appui de ces renseignements, va tâcher d’intercepter ce repaire.

A minuit, une centaine d’hommes composée de Légionnaires et de Coloniaux se met en marche avec la ferme intention de surprendre au petit jour ce poste de commandement.

En file un par un, nous nous engageons dans un étroit défilé longeant la rivière. Il fait nuit noire, défense absolue de parler et de fumer. Nous cheminons en silence, de temps en temps un homme trébuche et jure en sourdine.

Il fait froid.

Cette jungle dans laquelle nous nous enfonçons semble hostile. La piste s’arrête net; pas d’hésitation, il faut s’enfoncer dans la rivière avec de l’eau jusqu’à la poitrine, chacun se tenant d’une main de peur d’être entraîné par le courant. Après plusieurs traversées de ce genre, nos jambes sont couvertes de sangsues que nous n’avons même pas le courage d’enlever.

Transis, nous retrouvons la terre ferme.

L’avant-garde, habillée en Annamite pour avoir plus de chance de tromper l’ennemi, se guide à la boussole. Tout à coup, une sommation troue l’obscurité. Arrêt immédiat de la colonne; le premier groupe est tombé sur une sentinelle adverse. Notre interprète répond quelques phrases et la fusillade éclate, fiévreuse, rageuse, nous ne percevions que des lueurs de départ des armes automatiques striant la nuit; une paillote brûle, éclairant un paysage des mille et une nuits, faisant ressortir par intermittence un soldat tapi derrière une digue, son arme crispée contre lui, profitant de cette lueur pour essayer de découvrir l’adversaire, et puis plus rien, le silence de nouveau, rompu seulement par les bambous qui éclatent, rougis par la flamme.

Pas de blessés chez nous, quelques corps jaunes jonchent le sol. La progression recommence, nous avançons le doigt sur la gâchette dans un défilé sinistre. Les heures s’écoulent, monotones. Le froid transperce nos vêtements mouillés et nous donnerions cher pour allumer une cigarette.

L’aube pointe et nous débouchons sur une vaste clairière qui doit normalement être le but de l’expédition. Au centre, quelques huttes de bambou. Nous nous déployons en tirailleurs et émergeons à découvert, prêts à tout.

Personne.

Le feu couve encore sous la cendre, laissant supposer l’abandon précipité du P. C.; de nombreux tracts rédigés en français jonchent le sol et nous découvrons un laboratoire complet d’armes et de munitions de fabrication locale. Le renseignement s’avérait juste, comment aurions-nous pu découvrir cette case sans indicateur ?

Avec le soleil, les nerfs se détendent, les cigarettes s’allument et nous pouvons songer à faire sécher nos vêtements. Allons, encore une fois, l’ennemi a fui et il ne nous reste plus qu’à rechercher consciencieusement tout ce qui pourrait avoir quelque intérêt pour le 2ème Bureau.

Quelques poulets rapidement plumés commencent à rôtir lorsque la fusillade claque partout à la fois. La surprise est totale. Le Viêt retranché tout autour de la clairière s’est regroupé et nous arrose d’un feu nourri d’armes automatiques et de mortiers. Nous subissons la conséquence de notre étourderie. Comment ne pas avoir songé que la cible offerte par notre détachement au repos avait quelque chose de tentant ?

Ce déchaînement de tirs répercutés par la montagne proche nous empêche de situer exactement la provenance des coups. La peur, cette terreur du combattant, nous étreint. Cette cuvette perdue va-t’elle être notre dernière vision de ce monde ? Je défie n’importe quel homme sensé qui s’est battu de ne pas avoir succombé à la peur. C’est dans ce genre d’embuscade qu’elle se fait le plus sentir, lorsque tout se déchaîne en un instant. Le réflexe normal en pareil cas est de se coucher instinctivement pour échapper à la mort et c’est hélas à ce moment précis qu’elle fait le plus de ravages et accomplit son oeuvre. Cela, l’adversaire le sait et profite pleinement de la situation. Le temps de faire agir sa volonté et de maîtriser sa peur pour partir à la contre-attaque et c’est fini, il ne reste sur le terrain que cadavres et blessés agonisants.

Mais cette fois, le premier instant de stupeur passé, décidés à défendre chèrement notre peau, c’est une troupe survoltée qui se lance à l’assaut de la colline. Criants, hurlants, nous fonçons sur l’adversaire précédés d’un tir de nos mortiers rapidement mis en batterie. Enfin, l’ennemi n’a pas eu le temps de décrocher assez tôt et c’est au corps à corps que s’achève cette terrible matinée. Nous sommes véritablement déchaînés, tout est bon, grenades, couteaux de tranchée, revolvers... Pour une fois que nous tenons l’ennemi, il ne nous échappera pas. Nous terminons par un véritable carnage, notre rancune a pu s’extérioriser, depuis si longtemps que nous attendions le moment propice !

C’est une compagnie du 2ème Régiment d’Infanterie qui a fait les frais de la fête comme nous pouvons le constater par la récupération des livrets individuels. Tous les papiers sont saisis ainsi que de nombreuses armes. Mais ce n’est guère le moment de nous éterniser si nous voulons rejoindre Bac Kan avant la nuit car il faut songer à ramener nos morts et nos blessés . La tradition veut que dans la Coloniale pas un cadavre ne reste aux mains de l’ennemi et ce n’est pas notre Régiment qui va faillir à cette maxime.

Le groupe de Légion possède par bonheur un chirurgien Allemand qui combat avec le grade de sergent, précédé d’une flatteuse renommée pour les nombreuses opérations pratiquées sur le terrain et grâce auxquelles bon nombre d’entre nous doivent aujourd’hui d’être encore en vie. Le climat tropical qui règne sur ce pays ne permet guère à une blessure, si elle n’est soignée immédiatement, de guérir, la chaleur aidant, les postes de secours éloignés et les hélicoptères inexistants avivent la gangrène et entraînent la mort dans les heures qui suivent. Aussi est-ce une fortune de faire campagne avec un pareil atout dans son jeu. Si, à l’heure actuelle, cet homme est rentré dans son pays, ce doit être un fameux chirurgien.

Que dire du retour ?

Si l’aller a été dur, celui-ci fut épouvantable. C’est une troupe hagarde et fourbue qui fait sa jonction avec la compagnie envoyée tardivement en renfort.

 

Guérilla mortelle

Cette guérilla est véritablement trop harassante pour nos pauvres troupes perdues dans l’immensité des forêts, ne devant compter sur aucun renfort et sur un problématique ravitaillement. Nous ne pouvons guère nous comparer qu’à des aiguilles perdues dans un tas de foin !

La pression ennemie devenant telle, c’est la mort dans l’âme que nous recevons l’ordre d’abandonner Bac Kan pour nous replier sur Cao Bang, en prenant au passage les rescapés du poste de Phu Tong Hoa qui ont subi un assaut effroyable marqué par un sanglant corps à corps, à l’intérieur même du réduit, marquant une page glorieuse de plus à l’actif des descendants de Camerone

Situation guère plus brillante à Cao Bang.

La plus petite sortie étant sanctionnée par une embuscade meurtrière car, en fait, la fameuse armée de Giap est intacte et se spécialise de plus en plus dans ces attaques de harcèlement, sans pour autant se découvrir.

Toute cette région qui se trouve être à la pointe du combat est commandée par un lieutenant-colonel alors que Saigon compte une cinquantaine de Colonels et pas mal de Généraux se pavanant en toute quiétude dans une ville où les risques sont minimes. Hélas, l’esprit qui a animé la 1ère Armée de De Lattre de Tassigny n’existe plus. Nous ne sommes qu’un millier d’hommes à qui incombe un travail surhumain, n’ayant plus comme ressource, dans la solitude du danger constant, que de former un bloc homogène et indissoluble.

 

 

 

 

CAO BANG

ROUTE NATIONALE N°4

 

 

Le principal travail de la garnison est l’ouverture de la route jusqu’à Langson pour permettre le passage du convoi de ravitaillement allant à Cao Bang. 2OO km sur cette fameuse route coloniale n°4, surnommée la route de la mort et dont le souvenir restera gravé dans la mémoire de tout militaire qui en a effectué le parcours. Imaginons la route Napoléon en plus escarpée et nous aurons une petite idée de la topographie des lieux. Deux fois par mois, nous nous préparons à accomplir notre chemin de croix.

Notre tour est pour demain à l’aube.

Il est 20 heures.

Alors que les équipages mettent la dernière main à leurs voitures avant de s’octroyer quelques heures de sommeil, je me dirige vers le mess dans l’espoir d’y trouver quelqu’un pour bridger, car je n’ai guère sommeil. En effet, tous sont là, et j’ai bientôt fait de trouver une place. Nous faisons table commune avec les légionnaires et l’ambiance habituelle est bien souvent empreinte de gaieté. Mais ce soir, le coeur n’y est pas, nous sommes presque tous de la fête, dans quelques heures, et cela n’est guère fait pour nous réjouir. Les parties s’éternisent, quelques plaisanteries douteuses fusent : "A toi de faire le mort, ne t’en fais pas, tu en es presque un en sursis... ".

Mon camarade Robert qui commande l’half-track, à qui s’adresse cette boutade, pâlit légèrement; il semble avoir un pressentiment qui, malheureusement, va s’avérer exact. N’y tenant plus, je préfère encore aller m’étendre en attendant l’heure fatidique.

 

Le convoi

Trois heures. 1O véhicules blindés, 2 compagnies de Légion Étrangère. La soixantaine de camions formant le convoi se dirige vers la citadelle à la sortie de la ville. En tête, trois scout-cars, un char léger, deux Jeeps blindées, une compagnie et un groupe porté, viennent ensuite les camions avec au centre un half-track, un groupe porté et, pour finir, deux scout-cars reliés par radio à la tête de la colonne.

A cinq heures, tout est prêt.

L’armada se met en mouvement. Au moment précis où l’avant-garde s’ébranle, chacun se demande si ce ne sera pas sa dernière sortie et prie le ciel d’avoir la chance de sortir indemne de cette expédition. J’ai personnellement effectué une vingtaine de convois de ce genre, et je certifie que chaque fois, il y eut de nombreuses victimes, à tel point que, la veille de ces départs, les tombes sont déjà creuses au cimetière de Cao Bang, en vue des corps, qui, immanquablement, viendront les remplir. Cela situe bien dans quel état d’esprit nous quittons la ville. Comble de malchance, il pleut, les cataractes célestes transforment la chaussée en bourbier.

Les approches de la ville étant assez tranquilles, nous profitons de cette accalmie relative pour accélérer l’allure. Le premier radier est atteint. La compagnie de Légion met pied à terre et commence son épuisant travail de ratissage des bas-côtés, les démineurs, la poêle à frire en bandoulière inspectent prudemment les abords de la rivière. Toute l’avant-garde est en éveil, alors que dans les camions chacun somnole, bercé par les cahots de la route. Personne ne se manifeste, le mauvais passage est franchi sans encombre.

Nous sommes tous trempés et, enroulés dans nos ponchos, nous grelottons. La jonction est faite avec le premier poste perché sur un piton. La tension nerveuse du début se relâche légèrement, il y a déjà plusieurs heures que nous roulons. Tout à coup, le groupe de tête fait signe de ralentir. La route est sapée par de nombreuses coupures, mauvais signe, seuls les blindés s’avancent prudemment, tout semble calme. Au moment précis où la Légion débouche, des coups de feu partent sur la droite. Riposte immédiate des blindés et débordement de l’infanterie, nous sommes rompus à ce genre d’exercice.

Le convoi en entier est sur ses gardes.

L’emplacement est mal choisi. La route est encaissée, surplombée de rochers et forme un défilé. Les coolies transportés pour combler les coupures entrent en piste. L’ennemi s’est tu, il semble que ce soit une fausse alerte. Un à un, les véhicules franchissent en peinant les fissures colmatées et se remettent en route. Ce n’est pas pour cette fois. Le scout - car de tête vient de faire sa jonction avec le poste du tunnel, ainsi nommé parce qu’il surplombe un tunnel creusé dans le rocher.

Il est midi, le convoi stoppe et chacun ouvre ses rations pour se restaurer.

 

Le poste du tunnel

L’histoire de ce poste mérite d’être contée.

En haut d’un petit col, un rocher solitaire creusé de nombreuses grottes naturelles, surmonté du drapeau français, monte une garde vigilante : 50 Légionnaires le garnissent, commandés par un jeune Lieutenant, le tout environné par la brousse impénétrable. Il faut avoir le coeur bien accroché pour tenir un tel bastion qui ressemble étrangement à une tour de Babel. L’officier est Niçois, l’adjudant est un ancien Officier aviateur Italien, le Sergent, ex-lieutenant de la Wehrmacht, le Caporal, qui a porté l’uniforme S. S. sur le front de Russie, et les hommes englobent des Français, des Suisses, des Belges et des Allemands, le tout réuni sous la célèbre devise "Legio Patria Nostra".

L’accès du poste est inaccessible à l’ennemi, le seul problème est le ravitaillement en eau potable. Une minuscule source jaillit au bas du ravin et c’est ici que la situation se complique, car l’adversaire connaît cette lacune et empêche systématiquement le remplissage en s’embusquant de part et d’autre du point d’eau. Aussi est-ce chaque fois une véritable expédition à toute épreuve pour s’habituer à pareille existence. Ceci étant, c’est avec soulagement qu’ils voient arriver le convoi qui les tire momentanément de leur solitude. Le temps presse, et nous replongeons dans la vallée, l’oeil aux aguets, car les dernières nouvelles recueillies au Tunnel laissent présager une concentration Viêt dans les environs.

 

Embuscades

Le décor est dantesque.

La route serpente à travers de nombreux éboulis que surplombent des rochers abrupts, ce qui étire inévitablement le convoi sur une distance d’au moins 4 à 5 kilomètres.

La brousse empiète sur la piste et touche pour ainsi dire chaque véhicule. Il ne pleut plus. Seul un léger brouillard s’appesantit au fond du ravin. Les moteurs chauffent, nous entrons dans un des défilés les plus dangereux du parcours. Stop.

La route est obstruée par un abattis d’arbres.

L’auto mitrailleuse de tête tire une courte rafale par précaution, cette méthode ayant déjà permis de débusquer l’ennemi alors que nous ignorions sa présence. Aussitôt, deux mines explosent devant le véhicule et l’attaque se déclenche, dure, sèche, terriblement dangereuse. Par radio, le scout - car de queue nous signale que lui aussi est accroché. Cette fois, du véhicule blindé se trouvant au centre. "S.O.S., l’ennemi attaque en force".

Voici l’inévitable qui se produit.

Tenus devant, tenus derrière, la principale attaque va se porter sur le centre de la formation, alors que le convoi s’étire dans un défilé en lacets de plusieurs kilomètres. Nous appelons fébrilement l’Half-track qui ne répond plus. Ordre est aussitôt donné à la Cie de Légion de remonter le convoi pour tenter de secourir nos camarades. La fusillade est générale. Tous les occupants des camions sont à terre, regroupés le plus possible de manière à former un petit noyau de résistance. Nous nous frayons un passage parmi les tirs et les éclatements. La queue ne peut absolument pas faire une mouvement. Un nuage de fumée monte du centre de l’armada.

Qu’allons-nous trouver si nous parvenons jusque là ?

Quelques hommes hagards, couverts de sang arrivent un à un et par bribes nous apprenons que l’ennemi est arrivé en trombe, dévalant la montagne, tuant et brûlant tout sur son passage

L’alerte est donnée par radio à tous les centres qui ne quittent pas une seconde l’écoute lorsque le convoi est en route, et cette alerte se répercute jusqu’à Hanoi, qui expédie aussitôt une patrouille de chasseurs bombardiers à l’endroit indiqué.

Effectivement, nous entendons bientôt le ronronnement familier de nos avions qui cherchent vainement à repérer l’endroit du drame. Mais le brouillard recouvre tout et c’est la mort dans l’âme qu’ils font demi-tour sans avoir pu nous découvrir. Plus nous approchons de l’endroit névralgique, plus la progression est difficile.

Cette attaque devait être préparée de longue date, car les bas-côtés sont truffés de trous individuels en prévision de notre passage. Dans un dernier élan, nous atteignons les premiers véhicules qui flambent comme des torches. Le sol est jonché de cadavres. Comme par enchantement, le tir s’est arrêté. Voici enfin l’Half-track.

Tout l’équipage a été tué à son poste.

L’ennemi a pillé la voiture, toutes les armes et munitions ont disparues. Cinq camions brûlent. Nous nous précipitons vers l’ambulance d’où notre héroïque Aline sort couverte de sang, soutenant sa compagne grièvement blessée. Elle a simulé la mort, couchée sur son volant, alors que les Viets venaient lui tirer les cheveux pour s’assurer de son état.

Recouverte de sang comme elle l’était, tout pouvait laisser supposer qu’elle avait cessé de vivre. On ne saura jamais assez reconnaître le cran magnifique de ces filles exposées à tous les dangers. Mais Aline n’en est pas à son coup d’essai, sa Légion d’Honneur témoigne de ses antécédents.

Cette fois encore, elle a échappé au pire. Le chauffeur du camion les précédant accourt vers nous. Lui aussi a simulé la mort. Les Viets ont été jusqu’à lui retirer ses chaussures pour les lui voler.

Encore un qui revient de loin.

Nous entourons les rescapés de cette tragédie qui ont encore devant les yeux le spectacle hallucinant du terrible assaut qu’ils ont subi héroïquement. Ici, c’est un Légionnaire qui, pour ne pas tomber vivant aux mains de l’ennemi, s’est fait sauter avec sa dernière grenade. Là c’est un groupe qui a assisté impuissant à l’assaut du véhicule blindé, sans pouvoir même amorcer un mouvement, tant le feu était meurtrier. Chacun s’est battu avec la rage du désespoir.

L’attaque a duré deux heures et il ne nous reste qu’à envelopper nos morts dans des toiles de tente et à soigner hâtivement nos blessés, laissant sur place tous les véhicules inutilisables, car il faut à tout prix que le convoi passe, ce dernier est sacré et nous ne pouvons mieux le comparer qu’au courrier de l’aéropostale au temps héroïque de ses débuts.

 

Le "Hublot" de Don Khé

A la nuit tombante, nous entrons à Don Khé, premier poste important depuis Cao Bang, où l’infirmerie accueille aussitôt nos nombreux blessés. Le sommeil s’est emparé du village, alors que nous sommes quelques sous-officiers réunis au "hublot" de la Légion, reconstitution exacte d’un bar américain, contrastant étrangement dans ce décor guerrier.

Silencieux devant un verre de Whisky, nous écoutons en rêvant un disque usé qui dispense sa rengaine dans ce petit espace enfumé, ne voulant plus songer à cette terrible guerre, à tous nos camarades tombés aujourd’hui, à demain qui nous attend, mais bien à cette France si lointaine que nous ne reverrons peut-être jamais. Ah! cher "hublot de Don Khé", combien nous t’avons aimé pour nous avoir fait échapper bien des fois à l’emprise de la triste réalité et pour avoir atténué ce lourd cafard qui nous accablait.

Et le petit jour nous trouve à nouveau prêt à partir pour une dernière journée qui, si tout se déroule normalement, doit nous amener à Langson.

Le temps s’est amélioré et c’est sous quelques étoiles pâlissantes que la colonne s’ébranle tous phares allumés, amputée de pas mal de ses effectifs, mais remise en état par quelques heures de sommeil. J’arrive difficilement à dépeindre l’état d’esprit dont nous sommes imprégnés à ce tournant de notre existence. Il règne une sorte de fatalisme devant ces événement, nous sommes ici pour mourir car bien peu d’entre nous pensent revoir l’Europe un jour. Eh bien, nous ferons notre devoir jusqu’au bout, sans hâblerie mais aussi sans fléchissement, rageant intérieurement contre un commandement buté qui nous laisse si peu nombreux devant l’énormité de la tâche à accomplir et je crois que, lorsque nous fûmes relevés, c’est cette idée qui chemina parmi les rares survivants qui eurent l’honneur de participer à ces convois le long du "Boulevard des Allongés", je veux parler des Parachutistes, Algériens, Tabors Marocains, Chasseurs, dont des compagnies entières étaient au bout de quelques mois réduites à une dizaine d’hommes pas plus, et j’imagine aisément ce qu’a pu être l’anéantissement de la colonne de 1952, forte de 3000 hommes, qui lors du décrochage ultime, sombre corps et biens sous les coups redoublés de plus de 20 000 adversaires ivres de rage dans ces mêmes défilés, bien que ces troupes fussent les meilleures que la France possédait à l’époque.

 

Route de la mort

Nous entrons en plein jour dans le défilé de That Khé. Le paysage est tout différent, la route rectiligne s’enfonce dans un immense cirque escarpé, dominant quelques rizières rachitiques. Nous avançons prudemment dans cet espace découvert lorsqu’une fois encore, l’avant-garde tombe dans une embuscade. Décidément, nous ne sortirons pas de ce maudit passage !

La tactique de l’adversaire est maintenant différente. Embusqué en haut des rochers, il déverse sur la route la furie de ses armes à feu. La colonne est immobilisée. Couché dans le fossé, chacun essaie vainement de repérer les tireurs postés sur les crêtes. Qu’allons-nous faire ? Ce qui reste de la Compagnie de Légion va tenter sous la protection des blindés l’assaut de la muraille. Elle est bientôt plaquée au sol par des tirs d’enfilades japonais.

La situation est sans issue. Puisque le temps le permet, nous allons faire appel à l’aviation. Quelques minutes suffisent pour voir surgir nos chasseurs qui, guidés par nos panneaux air - terre, arrosent copieusement les crêtes avoisinantes, sans résultat, car le Viêt se réfugie dans la cavité des roches, étant ainsi à l’abri de ce qui vient du ciel. Après une dizaine de minutes de ce feu d’artifice, nos amis aviateurs repartent sans avoir pu clarifier la situation.

Le problème reste entier. Nous n’allons tout de même pas faire demi-tour. Ce serait insensé ! Après une rapide délibération, le Lieutenant-colonel S... ., chargé de la colonne, décide de faire passer le convoi sous le feu de l’ennemi. Les cinq blindés qui nous restent sont échelonnés sur toute la longueur du défilé et vont déclencher le feu d’enfer pendant que les camions se lanceront à corps perdu par intervalles de deux cent mètres pour tenter de traverser la zone dangereuse.

Sitôt fait ! Les premiers véhicules abordent le cirque infernal, propulsés par les cinquante chevaux de leurs moteurs poussés à plein régime, sous la protection de nos vingt mitrailleuses tellement chaudes qu’elles tirent seules. Nous voyons ces braves gars, couchés sur leur volant l’accélérateur au plancher, qui trouvent encore le moyen en passant à notre hauteur de nous adresser un petit signe amical de remerciement, sachant très bien à quoi nous nous exposons pour leur permettre le passage.

La colonne passe dans un bruit d’enfer. Chaque véhicule est gratifié de nombreux points d’impact et, aussi malheureusement, de quelques blessés à l’intérieur mais, c’est le prix qu’il faut payer pour sortir de là. Le décrochage des blindés est délicat car les rebelles, voyant leur proie leur échapper, redoublent de zèle et nous gratifient d’une grêle de balles qui s’aplatissent sur le blindage. Heureusement que nous sommes équipés de pneus de combat !

Cette petite histoire a duré cinq heures, cinq longues heures où notre pauvre détachement a joué avec la mort sans être toujours gagnant... Nous sommes dans un état qui fait peur à voir, sales, pas rasés, les yeux hors de la tête, fiévreux, avec déjà la hantise du retour car, dans quelques jours, il faudra recommence cette odyssée en sens inverse.

Que sommes-nous donc venus faire dans cette galère ?

Le rassemblement se fait à That Khé qui, de son côté, a été harcelé toute la nuit par des tirs intermittents.

 

Les singes

Le soir descend alors que nous approchons de Na Cham. Nous allons encore être l’objet d’une fausse alerte. Heureusement ! La Jeep de tête ayant vu bouger dans les éboulis tire une courte rafale vers l’endroit suspect et nous voyons alors s’échapper une troupe de singes à longues queues qui, vue de loin, pouvait permettre la méprise. Notre pauvre moral malmené remonte légèrement à la vue de cette escapade car je ne sais si nos nerfs auraient tenu, s’il avait été question d’une troisième embuscade

Puisque nous avons parlé de singes, je ne puis me remémorer le petit ouistiti qui faisait partie de mon équipage sans sourire. Cette petite bête s’était accoutumée à notre présence et tenait fièrement sa place parmi nous. Nullement effarouché par les bruits des armes automatiques, il se suspendait au moindre coup de feu à l’antenne de radio en tirant dessus de toutes ses forces au risque de la casser et, le calme revenu, s’installait tout bonnement à la place du mitrailleur en secouant vigoureusement la crosse et narguant un ennemi imaginaire. C’était une bien jolie mascotte qui faisait la joie du peloton.

Voici enfin Na Cham.

Fourbus, nous n’avons plus qu’une hâte : dormir. Le ciel resplendissant d’étoiles et le courage manquant pour installer notre tente, nous nous écroulons sous notre moustiquaire, soutenue par ses quatre piquets, pour aussitôt sombrer dans les bras de Morphée. Une pluie battante nous tire brusquement de notre léthargie, car ce qu’il y a de curieux sous ses latitudes, ce sont les brusques sautes du temps. En quelques heures, un ciel serein devient couvert et vice - versa. Ainsi, cette nuit qui s’annonçait belle se termine debout, grelottant sous nos imperméables, sentant venir la crise de paludisme tant redoutée.

Le troisième jour se lève sur une troupe exténuée, prête à affronter le dernier tronçon de chemin qui nous mènera à Langson, terminus du voyage. Cette dernière ville représente pour nous le havre de paix après l’enfer que nous venons de vivre, et c’est avec un profond soulagement que nous entrons dans ses murs. Trois jours de repos pour effacer cette route maudite qui hante incessamment nos nuits.

La première visite est pour le coiffeur chinois qui, avec dextérité, va nous redonner un visage humain après être passés sous la douche. La seconde phase nous trouve attablés devant un repas indigène digne de Lucullus, combien savouré après nos détestables rations avalées à la hâte. Et puis, mon Dieu !, il n’y a pas à la cacher, la troisième escale est pour un des innombrables bars qui jalonnent le boulevard principal où nous allons noyer notre misère, essayant d’échapper à l’emprise de toutes ces morts amies, dans une euphorie que seul l’alcool peut nous procurer et qui fait oublier passagèrement le rôle terrible que nous sommes obligés de jouer. Qui pourrait redire à cela ?

Qui sait si demain nous serons encore de ce monde ?

Le reste du temps se passe à récupérer les heures de sommeil perdues et Dieu sait s’il y en a...

 

Le répit

De par son climat, Langson ressemble étrangement à un village de l’Esterel et, mis à part l’attrait que représente cette bourgade par le fait d’interrompre momentanément notre vie infernale, nous éprouvons toujours du plaisir à parcourir ses avenues ombragées et fleuries et jouir du splendide coup d’oeil que nous avons sur les montagnes de Chine du haut des tours de la citadelle. De cette plaque tournante nous parviennent des échos d’Haïphong, d’Hanoi et aussi bien entendu de Chine.

Nous savons que l’entraînement et l’instruction du Viêt Minh est monnaie courante de l’autre côté de la frontière et que, petit à petit, l’armement qui nous est opposé deviendra équivalent jusqu’au moment où il sera supérieur, en nous acculant à une épouvantable hécatombe. Tout cela, nous le savons déjà à cette époque et il est dur d’imaginer que le Commandement ne tente rien pour stopper cette ponction journalière et que nous sommes dans l’impossibilité d’aller détruire sous peine d’incidents diplomatiques. Incidents qui, d’ailleurs, ne joueraient qu’à sens unique car il n’est pas rare de capturer des troupes Chinoises en armes et parfois même des camions Molotova de fabrication russe et que de nombreuses requêtes n’ont jamais été prises en considération.

Par contre, il suffisait d’un seul bombardement en territoire chinois pour que nos ennemis, comme d’ailleurs nos amis, fassent ressortir l’énormité de notre geste, et pourtant... Dans ces conditions, il est tout à fait ridicule de s’acharner à poursuivre une guerre qui, militairement parlant, n’a déjà plus de raison d’être.

Trois journées sont vite passées dans ces conditions et nous revoici aux portes de la cité, prêts à recommencer notre calvaire en sens inverse. Il s’agit de remonter vers Cao Bang une cinquantaine de véhicules bourrés de denrées et de munitions. Notre attention est tout particulièrement attirée par un G. M. C. lourdement chargé d’apéritifs et digestifs destinés au foyer du soldat, et c’est avec une diligence toute intéressée que nous intercalons deux Jeeps blindées autour de ce précieux chargement, avec mission particulière d’y veiller jalousement, de la même façon que s’il s’agissait d’un chargement d’or fin...

Et la fête recommence.

Le convoi s’étire à nouveau comme une immense chenille, avec des hauts, des bas, des moments d’accalmie, des embuscades, des morts et des blessés. Lorsque des coups de feu éclatent, nous nous retrouvons crispés sur nos armes, la peur au ventre, cette peur terrible qui nous tenaille, vaincue seulement par une volonté de fer qui bien souvent nous fait défaut. Il est toujours curieux d’essayer d’analyser ses sentiments en pareil moment.

Dès les premiers tirs, chacun ressent comme un complexe d’être là, à la merci d’une seule balle, et réalise combien peut être ridicule sa situation alors que par le monde tant d’individus vaquent à leurs occupations, et l’envie nous prend de trembler de tous nos membres et de rester sans bouger en attendant que tout s’arrête et que revienne le calme. Toutes ces idées se succèdent à une cadence accélérée dans nos cerveaux et, tout à coup, la réaction se fait, le goût de la poudre y est, je crois, pour quelque chose, cette odeur âcre agit comme un excitant et nous sommes pris à ce jeu terrible où même les plus peureux se sentent devenir des surhommes et sont capables des plus hauts faits de guerre.

Ainsi est fait l’homme

 

Ruses ennemies

That Khé est en pleine effervescence. Un grave événement s’est déroulé durant la nuit. A quelques kilomètres du village se trouve un poste d’avant-garde fièrement campé sur un mamelon, chargé du contrôle des alentours.

Ce bastion avancé est relié au P. C. par un téléphone souterrain qui, le cas échéant, peut provoquer un tir d’artillerie autour de ses défenses venant de la batterie de 105 embusquée au village. Donc, la nuit dernière, ce poste a été l’objet d’une attaque en force du Viêt Minh, pilonnage de mortiers, tirs de F. M. et, en apothéose, une attaque massive de l’Infanterie.

Dès le début, la liaison téléphonique fut prise avec les artilleurs et le tir de défense débuta. A mesure du déroulement de l’opération, les demandes de tir se firent de plus en plus urgentes et rapprochées jusqu’à aboutir au centre même du poste Français, ce qui eut pour effet d’inquiéter fortement l’Officier commandant la batterie. Les coordonnées demandées correspondaient exactement à l’emplacement du poste.

Plus de doutes possibles, ce dernier allait être occupé par l’ennemi.

Une sortie fut immédiatement tentée avec blindés et Infanterie pour lui porter secours et quelle ne fut pas la stupéfaction de cette colonne en trouvant un poste intact mais, par contre, une garnison outrée du tir d’artillerie qu’elle venait de subir de plein fouet lui occasionnant de nombreuses victimes. Voici ce qui s’était passé. La ligne téléphonique avait été interceptée par l’ennemi qui, dans un Français irréprochable, avec des données exactes, commandait le tir sur le poste même, laissant supposer la présence adverse à l’intérieur des défenses amies. Je crois que c’est là une des plus belles ruses à l’actif du Viêt Minh durant la campagne d’Indochine.

Nous trouvons Don Khé avec un moral guère plus reluisant. Pour la première fois, le village a été pris à partie par des mitrailleuses lourdes de 12/7 depuis les hautes falaises distantes de plusieurs kilomètres. L’agencement intérieur de la petite garnison n’étant pas prévu pour subir un tir semblable, de nombreux militaires ont été tués dans leur sommeil sans avoir eu le temps de sortir de leur lit. D’où provient donc cet armement semblable au nôtre ? La filière est simple : Amérique - Tchang Kai Chaik - Viêt Minh. Quel beau roman pourrait écrire une arme de guerre si elle pouvait conter ses pérégrinations ! ...

Nous longeons sans ennuis les restes de nos véhicules brûlés la semaine dernière lors de notre embuscade. C’est toujours avec un sentiment de gêne que l’on revient sur le théâtre d’une bataille lorsque tout est fini. IL ne semble pas croyable que tous ces buissons, tous ces rochers aient été les témoins d’une tuerie barbare et c’est à ce moment que l’on se rend compte de la bêtise des guerres et de la rage destructrice des hommes. L’endroit même du désastre est jonché de nombreux tracts libellés ainsi :

"Militaires Français ! ""La situation de la France n’a jamais été aussi tragique qu’aujourd’hui. Multiples difficultés se présentent au gouvernement qui a du déclarer : "La France vit actuellement au-dessus de ses moyens, chacun sait que la faillite est à nos portes. En divers points de la France, les batailles entre grévistes manifestants et service d’ordre s’intensifient et se renouvellent; menace de guerre civile. L’année 1948, le C. F. E. I. voit ajouter à son passif un désastre de plus. Partout des défaites sérieuses lui sont infligées. La faillite de la Politique de force menée par les Colonialistes les attend. Cette année a vu le mouvement démocratique déferler comme un flot dans le monde. La dernière heure du colonialisme a sonné. ""Militaires Français, l’appel du généralissime Ngyem Giap fut lancé ce premier jour du nouvel an à l’armée et à la population, sur la préparation intense en vue de notre prochaine contre-attaque générale. Cette volonté unanime de sacrifier jusqu’à la dernière goutte de sang pour l’indépendance de notre patrie, de vaincre, de vivre, qui a guidé notre peuple dans cette lutte opiniâtre assurera l’avenir de notre peuple et le triomphe final de notre cause. ""Soldats Français, passez avec nous. "

Prose guère faite pour remonter notre moral malmené car, dans notre for intérieur, nous savons qu’il y a bien quelques vérités premières dans ces déclarations, mais de là à passer à l’ennemi, il existe un profond fossé qui nous fait sourire.

Des hordes de papillons multicolores, attirés par des fleurs au parfum subtil, s’abattent sur nos véhicules, nous laissant croire par moment que nous sommes en partie de campagne ou en voyage d’agrément à travers un merveilleux pays. Et puisqu’il en est ainsi dans la vie, c’est en chantant que le convoi fait sa rentrée dans sa "bonne ville" de Cao Bang.

 

La Légion Étrangère

Notre retour coïncide avec la fête de Camerone, jour de gloire de la Légion Étrangère. Aussi tout le pays a-il pris son air de fête. Après la messe dite en plein air par l’aumônier, touchante par sa simplicité, la musique Régimentaire du 3ème Étranger nous convie à un défilé digne du 14 Juillet.

Quelle sensation de puissance se dégage de cette armée d’élite, avec ses sapeurs barbus semblant sortir tout droit d’une image d’Épinal, cet ensemble d’hommes en provenance de toutes les parties du monde, unis derrière l’héroïque drapeau Français, défilent lentement, impassibles devant leur Colonel. L’après-midi est consacré à un concert donné par cette même fanfare, qui hélas, va être le dernier, car quelques jours plus tard, ces hommes périront jusqu’au dernier dans une autre embuscade de la R. C. 4.

 

Festivités locales

Quelques jours plus tard, je suis désigné pour participer à un repas donné par les notables de la ville en notre honneur. Ce genre de cérémonie est coché sur l’agenda de celui qui doit y participer, non que la perspective de faire un bon repas nous effraye, mais la fréquence des toasts portés au cours de cette cérémonie nous laisse dans un état déplorable.

La seule boisson permise lors de ces agapes est invariablement l’alcool de riz, appelé vulgairement "choum". Et la plus élémentaire des politesses consiste à vider son verre dès l’audition du mot "campé" lancé à la cantonade par le chef du canton. Cette invitation se renouvelant à peu près une vingtaine de fois au cours du repas, cela signifie en gros un - demi litre d’alcool pur dans l’estomac... De nombreux plats auxquels il est pratiquement impossible de donner un nom, mis à part le riz, bien entendu, sont ensuite sévis, plus indigestes les uns que les autres, le tout vous laissant dans un état difficile à qualifier.

La seule astuce permise en pareil cas consiste à glisser adroitement le contenu de son verre sous la table ou le vider simplement dans celui du voisin, surtout si on a affaire à un vieil Adjudant de la Coloniale transformé par ses nombreux séjours aux colonies, en "cucurbite", chose qui n’est pas toujours possible; c’est le seul moyen pour quelques-uns d’entre nous d’avoir la force de remercier, au nom de tous, le repas terminé, les notables de leur hospitalité et d’effectuer rapidement un repli des plus stratégiques vers le Dodge proche de la sortie, spécialement frété pour la circonstance.

Il faut bien quelques jours pour se remettre d’une pareille orgie...

 

"Traline" - Dernier poste avant la Chine

- Hep, Hep, Réveille-toi !

Le radio de nuit me secoue vigoureusement. J’émerge difficilement d’un profond sommeil en grognant.

- Un message urgent du poste de Traline.

Encore tout étourdi, je suis mon homme dans son gourbi où je déchiffre le message à la lueur d’une lampe à essence fumeuse.

"Stop, urgent, Capitaine O grièvement blessé,

demandons transfert immédiat si possible.

Stop. Fin. "

Je regarde ma montre, il est minuit et ce poste est distant de vingt kilomètres

Que s’est-il passé à pareille heure ?Ce Capitaine de Légion est un baroudeur de premier ordre. J’enfile mon short et ma chemisette et je pars réveiller le Commandant. La décision est vite prise :

- Prépare la Jeep blindée ! Nous partons !

Ayant depuis longtemps pris l’habitude de pareilles folies, je ne sourcille pas.

Dix minutes plus tard, notre véhicule roule lentement vers la sortie de la ville. Le Commandant au volant, moi crispé sur la mitrailleuse de 3O, mobile sur son pivot, la caisse de grenades ouverte entre nous deux : nous atteignons la dernière chicane. Le Chef de poste, au vu des quatre gallons, se fige au garde-à-vous. "Nous allons à Traline ! Si nous ne sommes pas rentrés à l’aube, alertez le Poste de Commandement ! ". Complètement ébahi, notre homme nous regarde partir sans réaction. De mémoire de combattant d’Indochine, il n’a jamais vu une Jeep et deux nommés partir de nuit sur la piste. Moi non plus d’ailleurs ! Mais je suis blindé depuis près de deux ans que j’ai affaire au Chef de Bataillon. !

 

Le tigre

Nous roulons rapidement tous phares allumés et quoique la nuit soit froide, je sens les gouttes de sueur qui coulent le long de mes tempes. Ce que nous sommes en train de faire est un véritable défi. Si nous tombons dans une embuscade, nous sommes cuits. Les yeux rivés sur la route, nous n’échangeons pas une parole. La jungle épaisse nous enserre, étouffant le bruit de notre véhicule.

Je connais parfaitement l’itinéraire !

Nous ne sommes pas loin du petit pont qui enjambe la rivière : encore trois tournants et nous y serons ! C’est au ralenti que nous amorçons le dernier lacet et tout à coup, là dans le faisceau des phares, un tigre immense comme hypnotisé par la lumière crue qui l’inonde au beau milieu de la route. La vision dure au plus quelques secondes puis le félin, d’une détente puissante, plonge dans l’ombre. La surprise a été telle que je n’ai même pas eu le réflexe d’appuyer sur la gâchette de ma mitrailleuse et le Commandant de stopper. Il faut dire que nous nous attendions à tout mais pas à cela ! Quelle bête magnifique ! Regrets éternels pour la descente de lit...

Vite remis de notre émotion, nous attaquons le dernier raidillon menant au poste d’où quelques torches jaillissent à la vue de nos phares. Nous pouvons dire que la chance est de nôtre côté. L’Adjudant Martin nous attend près des barbelés, croyant avoir affaire à l’avant-garde d’un convoi. Quelle n’est pas sa stupéfaction de voir en tout et pour tout deux ombres sauter en bas du véhicule !

En quelques phrases, il nous narre le drame :

Le Capitaine, à la tête d’une patrouille, avait décidé d’aller tendre une embuscade à un croisement de piste connu comme lieu de passage des Viets. Alors que la colonne cheminait lentement, l’Officier avait soudain disparu dans une fosse habilement camouflée dont le fond consistait en de nombreux bambous plantés en terre et empoisonnés. Inutile de dire dans quel état se trouvait ce dernier !

Théoriquement, il ne doit pas survivre à ce poison violent obtenu par macération de serpents et de rats, spécialité du pays Moï. L’interprète, qui connaît bien la pratique des sorciers, a confectionné hâtivement des pansements à base d’herbes spéciales qui, paraît-il, doivent contrebalancer l’effet du poison. N’oublions pas que nous sommes ici dans un pays où la sorcellerie est reine ! Le blessé, hébété par quelques piqûres de morphine, est hissé dans la Jeep et soutenu par un Légionnaire.

Nous reprenons immédiatement la route de Cao Bang car, maintenant, c’est une course contre la montre avec la mort. Retour sans incident. Un peloton blindé est en alerte, prêt à partir pour nous secourir. Braves gars ! Vous n’aurez pas à sortir. Encore une fois, nous avons nargué la mort et avons gagné ! Toubib, à ton tour de jouer !

 

L’épopée de Nguyen Binh

Un des derniers convois, que ma constitution affaiblie va me permettre de supporter, est celui de Nguyen Binh, de triste mémoire. Ce poste est devenu un des points les plus avancés de notre dispositif en haute région et son ravitaillement pose un problème encore plus délicat que les autres. Une compagnie de Marocains, qui n’est pas tous les jours à la fête, y tient garnison. Dès le début, nous nous heurtons aux embuscades habituelles mais le mauvais état de la route va être, pendant ces premiers jours, notre principal adversaire.

Les convois étant plus espacés sur cet axe, l’ennemi a tout bonnement transformé le chemin en une suite de coupures ininterrompues alors qu’en temps normal deux jours suffisent pour atteindre le poste. Cinq jours se sont écoulés et nous sommes toujours là, peinant, soufflant à combler des radiers innombrables sous une pluie torrentielle qui transforme le peu de route en bon état en un immense bourbier dans lequel nous nous enlisons. Pour compléter le tableau, le dernier jour nous réserve un pont coupé, obligeant toute la colonne à traverser la rivière par ses propres moyens.

Chaque véhicule, ayant de l’eau jusqu’à la cabine, doit être tracté par le treuil d’une automitrailleuse postée sur la rive opposée. Comme de bien entendu, tous les carters sont noyés et ce sont des engins sans une goutte d’huile dans leur moteur qui font leur entrée dans Nguyen Binh. Huit jours ayant été nécessaires pour atteindre la localité, nous sommes à court de vivre, le peu que nous transportons étant réservé aux gardiens de la citadelle. Le mauvais temps persistant, il est matériellement impossible à l’aviation, à qui nous avons fait un appel pressant, de repérer le village et la situation devient tragique. Finalement, entre deux nuages, un Dakota peut placer ses parachutes à l’emplacement prévu.

Horreur et damnation ! ...

Les containers se composent exclusivement de bottes de paille et de boîtes de choucroute. Quelle est la signification de cette farce de mauvais goût ?Nous le sûmes par la suite :

Une colonne de Tabors Marocains, opérant dans les environs avec sa dotation de mulets, s’étant trouvée en difficulté, a envoyé un S. O. S. demandant d’urgence du ravitaillement pour les bêtes et pour elle. Les aviateurs, trompés par toutes ces montagnes, ont confondu notre colonne et la leur. Nous sommes donc en possession d’une cinquantaine de bottes de paille et les Marocains de cinq cents litres d’huile pour moteur. Voyez d’ici le résultat !..

Quant à la choucroute, notre chère Intendance, toujours à la page, n’a rien trouvé de mieux que de nous parachuter cet excellent plat tout à fait de circonstance si nous avions été en Alaska, mais complètement contre-indiqué dans un pays où la chaleur est torride. Le résultat ne se fit pas attendre et notre foie déjà bien fatigué ne put supporter cette douceur venant du ciel, laissant nos corps pantelants et complètement H. S.

 

Á la poursuite d’Ho Chi Minh

Nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. Un indicateur Indigène vient de signaler ce fait sans précédent : le passage d’Ho Chi Minh et de son état-major dans les montagnes avoisinantes. Cette fois, l’affaire est sérieuse et vaut le déplacement. Malgré notre mauvaise condition et notre fatigue, il est impensable de laisser passer pareille occasion. Nous sommes à peu près soixante-dix. Quel honneur s’il nous était possible de capturer ou même de tuer le chef de l’Insurrection ! Il faut à tout prix exploiter ce renseignement pendant qu’il est chaud. Légèrement excités par la perspective de ce qui nous attend, nous puisons les forces nécessaires pour prendre la route.

Et quelle route !..

Au petit jour, en file indienne, la colonne d’éclopés s’élance à l’assaut des montagnes sinistres qui forment le paysage. Passage des rivières à gué, brousse impénétrable où la piste doit nécessairement se faire au coupe-coupe nous mène après une marche de quarante heures dans une étroite vallée où, théoriquement, nous devons tomber sur ce que nous cherchons. En fait d’ennemi, il n’y a rien que des huttes abandonnées et, cette fois, une fatigue insurmontable devant l’inanité de nos efforts. Que faire sinon revenir sur nos pas ?Peut-être que cette histoire d’Ho Chi Minh n’a-t-elle existé que dans l’esprit de cet Indigène ? Et puis même, peut-être en est-il mieux ainsi car ce renseignement eut-il été exact ? Vous pensez bien que nous serions tombés sur une troupe d’élite qui n’aurait fait qu’une bouchée de notre pauvre détachement !

Le repli est lugubre .

Pour ajouter à tous nos malheurs, notre avant-garde qui serpente lentement en haut du dernier col tombe sur l’ennemi qui, cette fois, est bien incrusté. C’est notre repli coupé. Plus rien à manger ! Il nous faut absolument passer, sinon c’est la mort ! C’est cette dernière perspective qui nous fait trouver l’énergie nécessaire pour forcer le passage. C’est dans des moments pareils qu’on s’aperçoit combien peut être grande la résistance du corps humain. Il est difficile d’évaluer en temps normal la somme d’énergie qui jaillit d’un être exténué. Là, il n’y a pas le choix; ou marcher et se battre, ou se coucher et mourir ! Chacun choisit la première alternative.

Après deux heures de combats acharnés, le col est entre nos mains et la voie libre, mais à quel prix : dix tués et quinze blessés. Les blessés sont ce qu’il y a de plus terribles dans de pareils cas. Il s’agit de confectionner hâtivement des brancards de fortune pour transporter ces pauvres corps fiévreux, prostrés sur leur couche de douleur, s’infiltrer dans la brousse avec comme repère une boussole; heures terribles aussi bien pour celui qui est porté que pour celui qui porte. Et cette maudite soif qui nous ravage le corps !

Rien n’est pire que la soif.

La langue enfle littéralement par le manque de salive et on se demande si la tête ne va pas éclater. Je puis dire que la faim n’est qu’une infime torture comparée au manque d’eau contre lequel il n’y a aucun recours.

Une nuit sans lune tombe sur notre groupe à bout de forces. Chacun s’écroule littéralement à l’endroit même où il s’était arrêté, incapable de fournir un effort supplémentaire. Nous avons atteint l’extrême limite de nos forces. Les premiers hommes désignés pour la garde s’endorment aussitôt et on peut voir cette chose incroyable que représente une colonne endormie en plein territoire ennemi. C’est une troupe complètement exténuée qui rejoint le camp.

Adieu Ho Chi Minh ! Décorations et avancement.

Toutes choses dont nous nous réjouissions un peu hâtivement. Heureusement que pour nous dédommager de ces efforts surhumains, le parachutage tant attendu a eu lieu cette fois avec efficacité et c’est un véritable méchoui marocain qui nous fait envisager l’avenir sous de meilleurs auspices que les jours précédents.

Je me remémore souvent l’infirmerie de Nguyen Binh fief de mon ami M..., natif des environs de Nice, où la place d’honneur est occupée par un magnifique bocal rempli de formol ayant pour contenu une oreille Viêt Minh admirablement conservée : trophée spécialement ramené par un de ces farouches Tabors pour qui la guerre est une seconde nature.

Le retour se fait dans les mêmes conditions que l’aller et vingt-et-un jours après notre départ de Cao Bang, nous y faisons une rentrée furtive et peu fracassante. Tous les records de lenteur étant battus pour un convoi qui, normalement, doit s’effectuer en six jours... Cette dernière opération a pour effet d’anéantir les dernières forces qui me restent et mon Commandant qui, d’ailleurs n’est guère plus vaillant que moi, décide qu’il est temps après seize mois passés dans cet enfer de rejoindre le Delta ou peut-être un bateau - mot magique entre tous - voudra bien se charger de nous transplanter vers des cieux plus cléments car les dix-huit mois initiaux se sont, petit à petit, transformés en trente-deux alors que rien encore ne laisse présager un rapatriement bien mérité. Je signale à titre documentaire que le séjour maximum fixé par le Service de Santé ne doit pas excéder dix-huit mois en Indochine...

C’est sans aucun regret que nous quittons cette Haute-Région qui nous a tant attirés, nous estimant gâtés et préservés des dieux de repartir avec nos quatre membres et une carcasse qui, bien qu’elle ne pèse pas lourd, a l’avantage d’être encore intacte.

 

Retour mouvementé

Il est dit que le retour allait être mouvementé. Nous amorçons un crochet vers Sept Pagodes, dans le Delta où se trouve mon ancien Peloton. Cordialement accueillis, nous devisons gaiement autour d’un pastis désaltérant lorsque le téléphone de campagne nous interrompt dans nos réminiscences. Alerte immédiate. Un bataillon viêt est signalé faisant mouvement à quinze kilomètres de notre poste.

Pour une nouvelle, c’est une nouvelle de taille !

Nos amis du Delta ne sont guère à la noce, c’est la première fois que j’entends parler d’un bataillon complet ennemi faisant mouvement. Le Lieutenant G... nous apprend qu’il y a plusieurs jours que ce rassemblement est signalé, sans toutefois être localisé, et qu’une vaste opération est en cours en vue de son encerclement.

Le contact a du être pris !

Témoin, ce coup de téléphone ! Le poste de Commandement du Régiment demande au Peloton de se porter à la rencontre d’une Compagnie de Sénégalais qui ratisse la rizière. Car les braves soldats noirs ont fait leur apparition en Indochine mais ce dépaysement se solde par un échec.

Le climat inhumain de cette portion d’ASIE leur est insupportable et provoque la jaunisse et la bile à la chaîne. Lorsqu’on dit d’un Noir qu’il a une jaunisse, cela peut prêter à rire. Malheureusement, c’est l’exacte vérité et il est question de rapatrier dans les plus brefs délais les quelques Régiments Sénégalais présents actuellement. Donc la mission de notre Peloton est de faire jonction avec cet élément ami. Partir en promenade avec mes anciens compagnons me tente fortement. Mon Commandant accède à ma demande et une demi-heure plus tard, nos cartes d’État-major en bandoulière, nous quittons les barbelés pour nous enfoncer à travers cette rizière que je n’aspirais pourtant plus à fouler. Nous progressons depuis une bonne heure et je commence déjà à regretter mon escapade car le soleil nous accable de toute la puissance de ses rayons. Nous approchons d’un gros village qui semble inhabité derrière ses hautes futaies de bambous et, tout là-bas sur la gauche, il semble que nos Sénégalais sont en vue. Un regard à la jumelle.

Oui ! ce sont eux !

Je fais signaler par radio :

"Nous apercevons détachement ami !

Allons entrer à Ban Xa ! "

Trois cents mètres nous séparent de ce qui doit être l’entrée du village. Par acquit de conscience, nous décidons d’aller jeter un coup d’oeil à l’intérieur, ne serait-ce que pour nous mettre à l’ombre. Il est tout de même curieux de n’apercevoir aucun mouvement à l’intérieur du bourg.

J’en fais la réflexion au lieutenant lorsque tout à coup : "Tac Co", la balle passe à quelques mètres au-dessus de nos têtes. Formation immédiate de combat. Il y a là un pèlerin à qui nous ne revenons pas. Six cents mètres et nous serons à la clôture. Il n’y a pas à hésiter !

"A l’assaut et vive la Coloniale ! ".

J’ai à peine parcouru quelques mètres que le crépitement rageur d’un fusil-mitrailleur éclate juste devant moi, puis un deuxième, puis un troisième.

Malédiction !

Cette fois, c’en est trop pour vingt-cinq hommes !

Mon radio vient de s’écrouler à côté de moi, des corps tombent, ma seule chance consiste à atteindre la clôture. Le chargeur de ma carabine est vide. D’un dernier sursaut, j’échoue dans un arroyo que nous n’avions pas vu et qui serpente devant le village. G... s’écroule sur moi la gorge traversée d’une balle, je lève la tête pour voir tourbillonner un corps percé de part en part. Et les F. M. tirent toujours, je reconnais parfaitement la cadence rapide des armes japonaises. J’ai perdu ma carabine dans ma course folle, je dégaine mon Colt et je dégoupille une grenade offensive que je projette par dessus la berge. Je suis couvert de sang. Il ne faut surtout pas que l’ennemi pense nous avoir tous tués, sinon il va contre-attaquer et, alors, adieu la France et tout ce qui nous reste comme illusion ! J’envoie mes deux dernières grenades, le feu s’est ralenti.

Il ne doit plus rester grand chose de notre patrouille.

A côté de moi, deux cadavres et G... dont la blessure siffle à chaque respiration. Pourvu que les Sénégalais arrivent, c’est la dernière chance qu’il nous reste.

J’essaie de m’orienter. Voici un corps qui rampe à l’orée du boyau où je me trouve.

Ami ou ennemi ?

Je lève mon Colt prêt à défendre chèrement ma vie. Non, c’est mon camarade Robert dont le mollet est traversé de deux balles qui se rapproche comme il peut. Au même moment, le sifflement des ailettes d’un obus de mortier fend l’air à la verticale, je m’incruste dans la boue qui m’englue. Un bruit mat, l’obus n’a pas éclaté, il s’est enfoncé dans le sol spongieux à trois mètres de nous. Il faut absolument quitter ce guet-apens ! Robert, dont la jambe commence à s’enquiloser, m’aide à tirer B... qui gémit doucement. Si nous arrivons à atteindre le coude de l’arroyo, peut-être serons-nous plus à l’abri ?

Je n’arrive pas à faire cesser le tremblement qui m’agite, mes nerfs sont plus forts que ma volonté. Quelques mortiers éclatent par-ci par-là, autour de nous. Je ne me sens plus la force de bouger.

Dans tous ces éclatements qui nous assourdissent, il me semble reconnaître les rafales plus lentes de nos mitrailleuses 7/6. Serait-ce possible ? Je sais que les tirailleurs sont formés en Compagnies lourdes et possèdent de tels engins. Je jette un coup d’oeil à Robert qui, lui aussi, a perçu le bruit sourd de nos armes. S’il en est ainsi, nous sommes sauvés car nos amis se sont aperçus de notre situation précaire. Deux obus de mortier passent sur nos têtes et éclatent devant nous. Hurrah ! ce sont des 81, donc des Français. Je voudrais pouvoir me soulever pour assister à la progression mais, décidément, je suis trop faible.

Les minutes passent, angoissantes. Mon Dieu ! que c’est long. Et si je m’étais trompé ?

Dans ma tête passent et repassent sans arrêt les strophes de la vieille rengaine de ma jeunesse "Notre amour est un livre d’images dont on peut tourner les pages". C’est décidément ridicule . Et puis, je fais un pari : si le premier visage qui apparaît est jaune, je suis mort, s’il est noir, je suis sauvé.

Et le miracle se produit :

Un grand diable de nègre, les yeux hors de la tête, se laisse glisser près de nous, sauvés !.. Ce n’était pas encore pour aujourd’hui. Bilan de l’opération : douze survivants et cinquante blessés. Nous sommes tout simplement venus buter sur le flanc gauche du bataillon viêt que tous recherchaient.

Pour une aventure, c’en est une !

 

Un peu de repos

En récompense de mes bons et loyaux services, je suis désigné pour aller passer quinze jours au centre de repos de Vat Chai avec mission de récupérer quelques kilos sur les douze que j’avais allègrement perdus durant mon séjour à la montagne.

Vat Chai.

Petit port paradisiaque, accroché sur la Baie d’Along où un magnifique immeuble transformé pour la circonstance en hôtel accueille quelques privilégiés dont l’emploi du temps consiste à dormir et à manger, d’où nous jouissons d’un des plus beaux spectacles que la nature ait conçu.

Quoi de plus grandiose qu’un coucher de soleil sur la Baie d’Along, lorsque l’astre rayonnant s’enfonce majestueusement dans la mer, éclaboussant de ses derniers rayons toute cette multitude de rochers qui semblent posés sur l’eau dans le seul but d’agrémenter le paysage féerique. L’histoire raconte que, dans l’Antiquité, la plupart de ces rochers servaient de repaire aux pirates chinois qui y trouvaient un refuge idéal, ce dont j’ai pu me rendre compte de visu.

Certains de ces pitons sont creusés intérieurement et donnent de ce fait naissance à un petit lac intérieur dont l’accès n’est permis qu’à marée basse et je me demande si de nos jours cela n’existe plus, car à voir glisser silencieusement ces jonques, ces sampans, on peut se demander si nous ne sommes pas transportés quelques millénaires en arrière et il est certain que les héroïques Marsouins de Galliéni ont pu contempler le même spectacle que celui qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux admiratifs.

Que dire de ce séjour sinon qu’il fut réparateur à tous points de vue ? Ambiance très sympathique et repos complet nous firent oublier pour un temps les horreurs de la guerre

 

Traversée en jonque de la Baie d’Along

Pour terminer agréablement cette détente, nous décidons, deux camarades et moi, de rejoindre Haïphong en bateau. C’est journellement que des jonques chinoises établissent un va-et- vient entre Vat Chai et le grand port tonkinois, ce trajet se faisant en deux ou trois jours selon l’importance du bâtiment. C’est donc d’un pas léger qu’un beau matin nous prenons place sur une de ces inoubliables barques en partance. La première journée est très réussie, ayant tous trois établi notre campement sur la dunette du pilote, il nous est possible de prendre intérêt à la vie du bord. Une foule grouillante, composée en majeure partie de femmes et d’enfants, prit possession de la cale encombrée d’une multitude de colis de tous genre. Cette affluence, comme toujours dans ce pays, a le don de dégager une odeur forte spéciale aux Asiatiques, chaque race ayant en la matière sa particularité. - soit dit en passant, il paraît que nous, Européens, sentons le mort - Là où cinq personnes peuvent trouver place s’entasse une quinzaine de corps pêle-mêle.

Le repas de midi porté sur un immense plateau nous fait savourer un excellent poulet au riz et une quantité de petites choses auxquelles un Blanc ne peut absolument pas donner de nom. Tout se passe donc pour le mieux lorsqu’une malencontreuse phrase lâchée par un de nous met fin à cette partie de plaisir pour nous plonger dans l’angoisse la plus profonde :

"Et si notre barque était interceptée par le Viêt Minh ?

Ou si simplement quelques tueurs se trouvaient à bord ?"

Ce genre de transit n’étant pas courant pour les militaires, il ne nous est pas venu à l’esprit que pareille mésaventure puisse arriver, et pourtant !.. Dès lors, notre agréable traversée se transforme en cauchemar. Étant armés en tout et pour tout d’une carabine et de deux revolvers, nous ne donnons pas cher de notre peau si la moindre anicroche se produit. Tout ce qui, avant, présentait quelque intérêt, prend maintenant un air menaçant. Il semble que nous soyons épiés, surveillés. Plus question de toucher aux victuailles qui nous sont servies de peur d’être empoisonnés. Vu sous cet angle, il est certain que notre position n’a rien pour être enviée mais aussi, quelle idée nous est passée par la tête ?

La nuit est on ne peut plus agitée. Montant la garde à tour de rôle, il nous semble voir rôder des ombres autour de nous et nous pensons bien, une fois de plus, que notre dernière heure va sonner. Quelle bêtise d’avoir échappé à tant d’embuscades pour venir se faire tuer sur une malheureuse jonque ! La seconde journée est légèrement plus calme, puisque nous sommes toujours de ce monde, c’est que tout espoir n’est pas perdu. Aussi, lorsque le pilote nous déclare qu’il va jeter l’ancre dans le fleuve Rouge pour passer la nuit, le voyage n’étant autorisé que dans la journée, lui faisons-nous comprendre que nous tenons absolument à être à Haïphong pour la nuit.

Quel soulagement lorsque la vedette de la Marine projette ses phares sur notre home flottant ! Nous ne sommes guère fiers de notre escapade devant les marins qui sont obligés de reconnaître que nous venons de loin.

Quelques heures plus tard, confortablement installé dans un fauteuil chez mon ami T., un verre de whisky à la main, j’ai droit à mon quart d’heure de célébrité pour avoir réalisé cet exploit peu commun qui eut pu se terminer en tragédie.

 

 

 

 

 

LE RETOUR

 

 

Adieu Haïphong

Le jour tant attendu est enfin arrivé. Notre Jeep glisse silencieusement dans Haïphong encore endormie, se dirigeant vers la Base où un L.C.I. va nous conduire en Baie d’Along pour embarquer sur le Pasteur. Que d’événements en trois ans, que d’absents à l’appel, car c’est notre "plus grand jour du siècle" à nous, ce rapatriement ! Il ne semble pas possible d’avoir échappé à tant d’embûches, tant de dangers perpétuels, nous avons tendance à nous considérer comme des surhommes émergeant de la fournaise. Ce bateau qui a été notre point de mire durant tout notre séjour n’est plus un mythe mais devient réalité.

Ce n’est qu’une question d’heures. Un G.M.C. rempli de "Marsouins" nous croise. Qu’ils sont heureux tous ces gars, meurtris par tant de douleur et de visions d’horreur ! Leur chant trouble la quiétude de cette belle matinée :

"Adieu Haïphong, c’est fini Nous retournons tous au Pays Avec le plus sincère espoir de ne plus jamais te revoir. "

Eh oui ! Mais combien d’entre ceux qui clament bien haut leur désir de partir reviendront pour n’avoir pu se réadapter à cette vie qui nous attend, terne et fade, pour la plupart, attirés malgré eux par cette emprise que l’Asie imprègne sur tout Européen qui s’y risque. Pourtant, ils jurent bien aujourd’hui que ce départ est sans appel.

Le caboteur de débarquement glisse majestueusement sur le Fleuve Rouge et débouche dans la Baie. Tous les regards convergent vers l’avant, vers cette hantise qui nous a si souvent réveillés en sursaut, couverts de sueur sous nos moustiquaires rapiécées, ce bateau qui joua pour tous le rôle de magicien. Un dernier rocher et... Il est là... Majestueux, immobile, silencieux. Il caractérise pour nous plusieurs années de souffrance morale et physique, un long film bien souvent interdit aux moins de vingt ans. Un seul chant jaillit de nos poitrines constellées de décorations :

"Nous rentrerons tous en France Retrouver nos parents, nos amis. C’est notre chère espérance, Te revoir, te revoir, un beau jour..."

Comme si elle avait attendu cet instant, la sirène mugit pour nous souhaiter le bonjour de la France. Cela peut sembler stupide, vu avec le recul du temps, mais je pense que pour tous ces hommes blasés, ce moment comptera comme un des plus beaux dans leur vie.

 

Prémices de la Guerre d’Algérie

Je ne m’étendrai pas sur ce voyage de retour, mais je tiens tout de même à signaler un petit fait qui, à cette époque, pouvait sembler sans importance mais qui, par la suite, allait expliquer un conflit peut-être aussi important que l’Indochine : l’Algérie.

Nous avions embarqué un bataillon de Tirailleurs Algériens que nous devions débarquer à Mers el Kébir, et ces troupes magnifiques qui, durant leur séjour, avaient montré un loyalisme à toute épreuve, paraissaient atteintes d’un sourd malaise difficilement explicable, maintenant que le retour était proche. Conciliabules secrets, refus d’obéissance se succédaient à longueur de journée. Le drame éclata lors de la traversée du Canal de Suez. Nonchalamment accoudés au bastingage arrière, nous humions déjà l’air méditerranéen, précurseur de notre bonne vieille France, quand subitement : "Un homme à la mer ! ".

Effectivement, un corps venait de plonger dans le Canal, suivi d’un autre, puis de trois, quatre, cinq, six. Çà par exemple ! Il fallait être complètement fou pour s’échapper ainsi alors que le dénouement était à portée de la main. Ces excellents nageurs, tous Algériens, atteignirent en quelques brasses la berge et disparurent derrière les dunes, visiblement attendus par des coreligionnaires qui semblaient très au courant de cette escapade "imprévue".

Lorsqu’un navire transite par le Canal, il lui est interdit de stopper sous aucun prétexte. Nous étions donc là, nous demandant quel pouvait être le motif de cette désertion lorsqu’un deuxième groupe aussi expert en la matière disparut dans les flots. Cette fois, c’en était trop ! La radio de bord grésilla : "Rejoignez immédiatement vos compartiments, plus un homme sur le pont ! ". La surprise était totale. Dans quel mystère voguions-nous ? L’explication me fut donnée à Suez. Aussitôt la fuite signalée, la radio du bord alerta immédiatement la police anglaise du Canal qui dirigea ses patrouilles aux abords du bateau et eut la chance de récupérer deux tirailleurs qui nous furent rendus à l’escale.

Et voici l’explication : Chaque bataillon algérien possédait depuis quelques mois sa cellule communiste chargée de contacter le plus possible d’hommes désirant faire partie de commandos dits de libération, en vue d’une éventuelle accession à l’Indépendance de leur pays. Ces élus devaient quitter le navire et être recueillis par des camarades Égyptiens, déjà acquis à cette cause. Comment ne pas rester songeur devant de tels événements qui se déroulaient de nombreuses années avant l’éclosion du drame algérien et de recoupements en recoupements, on peut se demander si la Tragédie Algérienne n’a pas pris corps en Indochine. N’était-ce pas une erreur d’avoir envoyé ces troupes dans une guerre dont le climat politique ne servait qu’à fausser ces esprits naïfs ? Question qui, à l’instant présent, prêtait à sourire.

N’a-t’elle pas toute son acuité aujourd’hui ?

On peut se le demander.

 

 

 

Épilogue

Ces événements étaient déjà loin lorsque Notre-Dame de la Garde jaillit à l’horizon. Le reste s’estompa dans les brumes.

Accueil glacial de la population, pour nous qui pensions être reçus en héros !

Partis comme des voleurs, nous rentrons comme des parias.

Ah ! mes pauvres compagnons tombés sur cette terre lointaine, peut-être a-t’il mieux valu qu’il en soit ainsi, au moins avez-vous quitté ce monde imprégné de toutes vos illusions.

 

Animus meminisse horret...

Mon âme tremble d’horreur

à évoquer ces souvenirs.