Henri FAURE
012
Etais-je un terroriste ?...
Tome II
Atterrissages - Parachutages
Le Pont de Livron
GUERRE 1939 - 1945
NICE - Décembre 1985
LES GUERRES DU XX
e SIÈCLEA TRAVERS LES
TÉMOIGNAGES ORAUX
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Collection Michel El Baze
réalisée dans le cadre de lAssociation Nationale des Croix de Guerre
et des Croix de la Valeur Militaire
2 Place Grimaldi 06000 - Nice
Tél. 04 93 87 86 77
Récits de vie des Anciens Combattants,
Résistants, Internés, Déportés, Prisonniers
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Pour l'enrichissement de la
mémoire collective
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Conservateurs
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Ville de Nice - Bibliothèque Municipale.
Ville de Nice - Cabinet du Maire-Adjoint aux Anciens Combattants.
Musée de la Résistance Azuréenne.
Le Témoin.
Analyse du témoignage
Résistance
Écriture: 1985 - 428 pages
011 - Tome I -1939/1943
012 - Tome II - 1944 - Atterrissages - Parachutages
013 - Tome III - Le Pont de Livron
POSTFACE de Michel EL BAZE
Les atterrissages, les parachutages d'hommes d'armes, de munitions, de matériels de toutes sortes s'intensifient en 1944.
Henri Faure nous fait vivre ici l'épopée de ceux que la répression n'intimidait pas.
Mais il veut faire mieux et plus encore.
Et dans la nuit du 16 au 17 Août, avec sa courageuse équipe, il fait sauter le pont sur la Route Nationale 7 qui enjambant la rivière Drôme relie Livron à Loriol.
Bloquée dans sa retraite, la XIXème Armée Allemande subira là des pertes impressionnantes qui hâteront la libération de cette région de France.
The landing and dropping of men, arms, ammunitions, of goods of all sorts intensified in 1944.
Henri Faure depicts here, the adventure of those who were not scared by repression.
But he wants to it more and in a better still ! And in the night from 16 to 17 August, with his courageous team, he blows up the bridge of the RN7 over the Drome river linking Livron and Loriol.
Held back in its retreat the German army will suffer impressive losses there which will hasten the liberation of this area of France.
La mémoire
1944
LES INSPECTEURS DES TRAVAUX FINIS
BINETTE
ÉLYPSE
LE HÉROS INCONNU
S'IL N'EN RESTE QU'UN
MORTS AU CHAMP D'HONNEUR
MISSIONS ACCOMPLIES
LE DÉBARQUEMENT EN NORMANDIE
L'ARMADA VOLANTE
LA GRANDE BATAILLE DE NORMANDIE
LE DÉBARQUEMENT DE PROVENCE
LE PONT DE LA RIVIÈRE DROME
LA DÉTERMINANTE JOURNÉE DU 30 AOÛT
LA FIN DE L'ÉPOPÉE
L'hiver se poursuit, aussi rude et pour nous le passage dans l'année nouvelle ne change rien à notre existence de clandestins. Toujours sur le qui-vive, s'astreignant à ne pas penser à notre avenir personnel, serait-ce celui du lendemain, nous assumons au jour le jour la tâche qui se présente, satisfaits chaque matin de voir se lever une fois encore le soleil en hommes libres et en remerciant la Providence.
5 Janvier
.Au rendez-vous hebdomadaire de LYON, je suis surpris de trouver le chef national S.A.P., MARQUIS ou encore CHARLES-HENRI. Sa présence me fait présager quelque chose d'important. Il est accompagné d'un homme de taille moyenne, maigre, le teint jaune l'air froid et peu amène, qu'il me présente sous le nom de ROCHE. Je sus plus tard qu'il s'appelait en réalité Monsieur CHARLOT. C'est notre nouveau chef régional, en remplacement de "Madame GAUTHIER" (VIGNERON).
Que s'est-il passé ? VIGNERON, homme dur avec les autres comme avec lui-même, intègre, droit, ignore les concessions et les accomodements diplomatiques, a tout bonnement donné sa démission. Il n'a pas admis que LONDRES envoie un agent pour le doubler, attestant par là qu'on ne lui faisait pas confiance. En effet, "ROCHE" a pour mission de rechercher de nouveaux terrains de parachutages et de vérifier les anciens pour s'assurer qu'ils répondent bien aux conditions de sécurité. Or, nos terrains ont été homologués depuis de longs mois par LONDRES et ont toujours donné entière satisfaction au cours des nombreux parachutages que nous avons assurés sans le moindre incident. LONDRES commet là une grave erreur en mettant en cause l'organisation de "Madame GAUTHIER" et la mienne par voie de conséquence. Ce ne sera pas la dernière fois hélas et l'Etat-Major d'ALGER agira de même. Il est maladroit et dangereux d'attribuer à des gens "parachutés" dans les deux sens du terme des missions depuis longtemps assurées par des autochtones connaissant bien la région, ses habitants, ses ressources, ses moeurs et ayant acquis une solide expérience. Cela à cause des antagonismes inutiles entre les nouveaux et les anciens qui ont créé de toute pièce des services et des maquis fonctionnant parfaitement malgré les immenses difficultés qu'ils ont eu à surmonter au départ. On leur a fait confiance en leur donnant des responsabilités, qu'ils ont assumé parfaitement et les nouveaux arrivants, appliquant les consignes qu'ils ont reçu prétendent les supplanter, réorganiser les services alors qu'ils ignorent tout de la Résistance clandestine. Ces malheureuses initiatives créeront des quiproquos et des perturbations qui gêneront notre action et coûteront la vie à beaucoup des nôtres.
En ce qui le concerne, "ROCHE" n'abusera pas de ses pouvoirs. Il se contentera de visiter les terrains déjà homologués avant son arrivée, sans y apporter systématiquement de modifications et sans en chercher de nouveaux dans les deux départements dont j'ai la responsabilité. En outre, il aura la délicatesse et l'intelligence de ne prendre contact avec les chefs de ces départements que par mon intermédiaire.
Par la suite j'aurai de très bons rapports avec cet homme qui gagnait à être connu. Peu aimable, "pète-sec", c'était plutôt une attitude correspondant à sa conception du chef. Il avait fait la guerre de 14/18. Il était possédé par l'étrange manie de noter tous les jours les températures extérieures et, doué d'une mémoire phénoménale, quasi pathologique, il était capable de rappeler avec précision, à la demande, quelle température il faisait le soir, le matin, au soleil, sous abri, 8 jours, 15 jours ou trois mois auparavant. Très pointilleux, obsédé par le détail, il déconcertait en exigeant de connaître dans le menu des faits mineurs paraissant aux autres ne présenter aucun intérêt.
Les chefs de la Résistance sont souvent soit des anonymes qui venaient la rejoindre avec le seul désir dêtre utiles, sans faire état de leurs titres et de leurs capacités. Il appartenait à leurs supérieurs hiérarchiques de les distinguer et de leur attribuer les postes où ils pouvaient être efficaces. C'est ainsi que "Mr GAUTHIER" fut remarqué alias MONTAGNE, adjoint du Chef régional de la R.1. secrète qui lui confie la responsabilité de l'A.S. de l'ARDECHE. De ce fait, j'ai eu souvent à le rencontrer, son nouveau pseudonyme de "PONCELET ".
Après m'avoir présenté "ROCHE", "MARQUIS;" m'apprend que l'opération manquée du 31 Décembre 43 sur "AGONIE;" est renouvelée le soir-même. Le message est passé à la radio à 13 h 15 alors que j'étais dans le train pour me rendre à notre rendez-vous. ROCHE décide d'assister à l'opération et nous reprenons tous deux le premier train en partance pour VALENCE où nous arrivons à 18 h 30. Je me rends directement chez "MARIUS" où je trouve mes amis qui ont entendu le message et préparé le camion.
A l'émission de 21 h 15 la confirmation nous arrive et nous voilà partis une fois de plus, accompagnés de "ROCHE", pour SAINT-JEAN-EN-ROYANS où se situe le terrain "AGONIE ". Pour éviter les barrages possibles de la Milice ou des Allemands, nous empruntons les chemins communaux et nous arrivons au rendez-vous fixé à la ferme DEBRE aux environs de 22 h 30, après avoir parcouru une quarantaine de kilomètres.
A 23 h. tout est prêt, les balises installées, les guetteurs à leurs postes et je mets en marche l'EUREKA. "ROCHE" s'est équipé d'un émetteur-récepteur de conception très moderne pour l'époque, le "S.Phone" dont je viens d'être doté. Cet appareil d'assez faible puissance fonctionne sur des batteries contenues dans une ceinture que l'on attache autour de la taille, reliée à des bretelles auxquelles s'accroche, à hauteur de la poitrine, l'appareil proprement dit et son antenne en T. Au casque d'écoute est fixé le micro qui arrive devant la bouche. On peut ainsi entrer en liaison radiophonique avec les pilotes afin de leur transmettre toutes les indications utiles pour le bon déroulement des parachutages ou des atterrissages.
"ROCHE" n'est pas homme à faire des compliments mais je vois bien à sa physionomie qu'il a été favorablement impressionné par la rapidité et la précision de l'opération. En fait il a eu la chance de tomber un bon jour, toutes les circonstances se sont montrées favorables.
Le temps était clair et peu après 23 heures, nous avons entendu le ronronnement familier, celui qui nous procure régulièrement le petit frisson d'excitation et de fierté. "ROCHE" est entré aussitôt en liaison avec l'avion anglais qui nous a survolé à trois reprises en larguant à chaque passage ses corolles lunaires, porteuses en premier lieu de 15 containers, puis des colis et enfin des trois parachutistes, le tout entre les balisages. Au centre du terrain, comme en plein jour. Un dernier "O.K." et l'avion reprend la direction de l'ANGLETERRE, mission accomplie.
Nous nous précipitons auprès des hommes qui viennent d'atterrir, les premiers que nous recevons de LONDRES, tandis que l'équipe ramasse les containers et les groupe avec les colis.
L'un des parachutés me prend à part et m'avise qu'une importante somme d'argent répartie en cinq paquets cachetés, de la dimension d'un dictionnaire, se trouve dans les containers et qu'il faut prendre immédiatement toutes les mesures qui s'imposent. Nous ouvrons les containers marqués d'un signe distinctif en présence des trois hommes et de "ROCHE;" et je mets les cinq paquets dans un sac à pommes de terre que le fermier nous a donné.
L'inventaire se poursuit et nous avons la bonne surprise de trouver dans un colis un splendide petit groupe électrogène. Il nous permettra de recharger les accumulateurs de l'EUREKA et du "S.Phone ". On y a joint un bidon de 20 litres d'huile de moteur.
L'inventaire terminé, les armes et explosifs mis en lieu sûr seront par la suite distribués au Maquis du VERCORS.
Après nous être assurés que le secteur est calme et avoir attendu le retour de la patrouille que j'avais envoyé en reconnaissance, nous nous rendons à l'invitation de Jean FERROUL, qui habite SAINT-JEAN-EN-ROYANS, pour un casse-croûte. Il nous avoue qu'il a abattu clandestinement un porc pour nourrir ses trois enfants. Nous voici donc à 4 heures du matin, en train de manger une "fricassée" de boudin, qui sera suivie par un splendide Gâteau des Rois confectionné et offert de très bon coeur par Madame FERROUL. (Nous apprendrons par la suite que celui-ci était destiné aux enfants).
Pendant le repas, nous faisons connaissance avec nos nouveaux amis, celui qui m'a informé de la présence de l'argent se nomme "PROCUREUR", il est Anglais, de son vrai nom Henri THACKWAITTE, le second "CHAMBELLAN", c'est un Capitaine des Marines Américaines, s'appelle Jean-Pierre ORTIZ;; quant au troisième, c'est un radio français, Camille MONNIER, alias "LEON", dont le nom de code est "MAYAR". Ils appartiennent tous trois à la "MISSION INTERALLIEE UNION", dont le chef Pierre FOURCAUD, alias "SPHERE
;" que nous connaissons déjà par des missions précédentes en FRANCE, arrivera par une opération d'atterrissage dans la SAONE-ET-LOIRE le 18 Février 1944 car il s'est cassé la jambe à l'entraînement en ANGLETERRE. Ils nous confirment qu'ils ont eu un faux départ le 31 Décembre par suite du mauvais temps.Leur mission a pour but de coordonner l'organisation des maquis dans les départements de la DROME - ISERE - SAVOIE. Ils doivent d'abord se livrer à une enquête sur la formation de la Résistance, apprécier sa valeur militaire, ses déficiences en armes et en cadres. Ils doivent faire parvenir à LONDRES le résultat de leurs enquêtes et dresser la liste du matériel nécessaire aux maquis.
Il fait depuis longtemps jour quand nous nous séparons. "PROCUREUR" que nous appelons familièrement "PROC" est hébergé chez l'instituteur Marcel BEC, "CHAMBELLAN" loge chez le pharmacien André DOUCIN, et le radio "LEON" reste chez FERROUL.
Dès notre arrivée à VALENCE, "ROCHE" regagnera LYON et informera "MARQUIS" de l'opération.
Maintenant que nos hôtes sont en sécurité nous prenons le chemin du retour, mais notre précieux chargement quoique peu encombrant m'inquiète, je prends la décision de le déposer chez "MARIUS" (JUNIQUE) qui a une très bonne planque, en attendant son transfert au chef national.
Deux jours après "MARQUIS" me donne rendez-vous à LYON pour lui remettre le magot et lui présenter "PROC".
On ne discute pas les ordres mais je suis assez surpris que l'on me demande de transporter cet argent jusqu'à LYON, distant de 100 km, avec tous les risques que cela comporte. J'aime cent fois mieux recevoir des armes que l'on stocke à proximité du lieu d'atterrissage et que l'on distribue dans les environs immédiats.
Le jour venu, je dissimule les cinq paquets de billets de banque dans la roue de secours de la voiture et me voilà parti pour LYON en compagnie de "PROC". En approchant de VIENNE, juste après un tournant, j'ai un choc au coeur: un barrage de gendarmerie coupe la route. Impossible de faire demi-tour, il faut affronter les pandors en ayant l'air aussi tranquille que possible. Notre véhicule des P.T.T. est plutôt rassurant et un brigadier après avoir examiné mes papiers par routine, me demande simplement ce que je transporte. Je lui explique qu'une voiture des P.T.T. est en panne de crevaison et que je rapporte la roue réparée. C'est plausible et l'on nous laisse passer. "PROC" est un peu pâle.
Je suis heureux de me débarrasser de mes cinq paquets. "MARQUIS" m'a réservé une bonne surprise: il me remet en échange un second EUREKA destiné à servir dans l'ARDECHE. Cela nous évitera de traverser le RHONE avec ce précieux appareil d'une importance capitale pour nos opérations.
" PROC" reste à LYON et je remonte dans ma voiture en direction de VALENCE.
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Dans la nuit du 9 au 10 Janvier, le Capitaine "AZUR", de la mission "BROWN", de l'O.S.S. reçoit un parachutage sur le terrain "CADIX" près du Col de LIMOUCHE. La réception et le transport du matériel sont assurés par l'équipe de Mr PERDUE de BARBIERE.
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Un avion parachute dans la nuit du 10 au 11 près de BEAUREPAIRE, des armes et explosifs pour le Capitaine René (FANGET) du;Maquis de RATTIERE.
Il profite de l'arrivée de ces armes pour tendre le lendemain, une embuscade au lieu-dit le "SAUT DES CHEVRES" sur la Nationale 7 à 6 km au nord de VALENCE, à une patrouille allemande; le combat durera une quarantaine de minutes, avant que l'ennemi décroche, laissant sur le terrain un mort et quatre blessés, le maquis a perdu un homme.
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Le Groupe-Franc "JEANNOT" exécute le 12 Janvier à VALENCE, le membre de la Gestapo LAJARIJE.
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13 Janvier
- "PROCUREUR" retour de LYON, prend contact avec le Capitaine THIVOLLET (GEYER) chef de la zone sud du VERCORS, à son P.C. d'ESPARON, près de SAINT-MARTIN-EN-VERCORS. Accompagné de "CHAMBELLAN" il inspecte le camp C11, conformément à la mission qui leur a été assignée. Les deux alliés promettent un parachutage d'armes et me font homologuer un nouveau terrain à VASSIEUX-EN-VERCORS. On le baptise GABIN en hommage à cet acteur de cinéma qui s'est engagé dans la marine des FORCES FRANÇAISES LIBRES.Les messages radio qui nous annonceront les parachutages sont inspirés de ses films: "il était sur le quai des brumes", ça me rappelle la "bête humaine", "la casbah était son asile".
Dans le journal officiel du 20 janvier 1944 de lEtat français, est promulgué la loi n° 38 signée de Pierre Laval, qui autorise le Secrétaire Général au Maintien de lOrdre, à créer par arrêtés des cours martiales.
Ces cours se composent de trois magistrats désignés par arrêté, lune delle siège à Lyon.
Lapplication des lois sur "linstruction criminelle" est suspendue à légard des individus déférés auprès delle.
Dans la majorité des cas, lindividu déféré à la cour martiale, est condamné à mort. Laffaire est réglée en quelques minutes, sans avocat, sans défense. Les coupables sont immédiatement passés par les armes.
Cela signifiait pour nous que désormais, à chaque instant, à chaque détour de chemin, notre sort pouvait se jouer, non par une mort rapide, propre, mais par une fin agrémentée de raffinements que le monde connaît maintenant. Aussi la Résistance abattra sans hésitation toute personne convaincue de renseigner nos ennemis.
Le maquis fait le 22 janvier 1944 un coup de main sur lusine électrique de Chateauneuf-dIsère et sempare de 600 litres dessence, dhuile et de 200 litres de gazoil.
Ajusteur
Dans son émission du
26 janvier 1944, la B.B.C. nous adresse le message: "nous montons sur la dune"; il concerne le terrain "Ajusteur" qui ma été indiqué par Jean Maboux, électricien à Saint-Uze; il est situé au nord-est de ce village, sur le plateau dune colline dominant les autres, en bordure du bois "Espinasse". Orienté nord-sud et très dégagé. Jy ai déjà effectué plusieurs opérations, aussi cest sans appréhension que je my rends avec léquipe de Tain lHermitage. Mais notre attente, cette nuit là, sera vaine et nous rentrerons bredouilles.Par expérience je sais que lopération a été reportée pour des raisons que jignore. Aussi, je ne suis pas surpris dentendre le samedi 29 janvier le même message à la B.B.C. Je reprends contact avec tout le monde et attends la confirmation. A 21 h 15, le speaker précise: "nous monterons sur la dune avec quatre amis". Le temps est clair mais très froid, avec mes coéquipiers nous prenons au passage léquipe de Tain, où nous trouvons Charles Henri qui est venu assister à lopération, nous rencontrons Maboux au cours de la montée sur le plateau, mais au fur et à mesure que nous avançons, le brouillard se forme et sépaissit. Arrivé sur le sentier en bordure du terrain, jarrête le camion et on installe lantenne de lEureka. Linstallation des balises devient délicate dans le brouillard; malgré ces difficultés, nous sommes prêts, jéclaire les balises mais nous ne voyons pas celle qui se trouve à 100 mètres; je demande à un homme de léquipe de se rendre compte si elle fonctionne bien, il revient avec une réponse affirmative.
Un agent de liaison me prévient quun groupe de protection a entendu du bruit et des voix, il me demande les instructions, je lui conseille de ne pas bouger, surtout de ne pas tirer tant que lopération nest pas terminée.
Ne layant pas convaincu je pars avec lui pour me rendre compte de ce qui se passe. Ce groupe a pour mission de défendre un chemin de terre qui donne accès au terrain. Le brouillard devient de plus en plus dense, jarrive auprès des hommes, ils me font signe le doigt sur la bouche de ne pas parler et découter. Effectivement, jentends des bruissements et des chuchotements, nous avons tous les nerfs tendus, jécoute plus attentivement afin de situer doù proviennent ces bruits et brusquement, jentends le mot de "Cambronne", pas de doute, ce sont des Français ! Mais quels Français ? Nous ne pouvons rester dans cette situation, il faut en avoir le coeur net. Je dispose les hommes de léquipe de protection prêts à faire feu et lance: "qui va là", pas de réponse, un silence total qui augmente notre angoisse; je lance: "répondez où nous ouvrons le feu sur vous". A cet ordre, une réponse: "Albert" ne tirez pas, cest nous. Avance, alors ! dis-je dun ton ferme, et nous reconnaissons un membre de la deuxième équipe de protection qui sest perdue dans le brouillard et qui, elle aussi, était sur le qui-vive car elle avait entendu également des bruits suspects. Je rassemble tout le monde, je pense que personne noserait saventurer par un temps pareil, le brouillard se givre sur les arbres. A 23 heures, je mets lEureka en marche bien que les conditions atmosphériques ne soient pas en notre faveur, mais on ne sait jamais ! Je maintiendrai lattente jusquà 3 heures du matin puis lon se repliera.
Nous entendons un ronflement, mais cest notre ami Marius qui sest endormi et qui nous donne un faux espoir. Un nouveau ronflement, pas le même cependant, celui-ci samplifie, se rapproche et je comprends enfin que cest lavion que nous attendons. "Allumez les balises ! Allumez les balises !" Mais N... de D... quest ce que vous attendez ? Une voix me réponds: "mais cest fait !" je distingue alors à peine une petite lueur. Le brouillard sest bigrement épaissi, lavion ne verra pas les balises. A tous hasard, avec ma lampe torche je fais la lettre de reconnaissance "j", le bruit séloigne, revient, samplifie, il me semble avoir entendu le claquement caractéristique de louverture des parachutes. Lavion séloigne, puis revient, séloigne à nouveau pour revenir encore. Le pilote, guidé par lEureka cherche certainement à voir le balisage à travers le brouillard; il revient une fois de plus sur nous dans le sens sud-nord, puis le bruit satténue et disparaît définitivement.
Ces hommes qui ont lhabitude des parachutages ont la même conviction que moi: le largage a eu lieu.
Je les rassemble tous et en nous tenant par la main, nous ratissons le terrain. Une première fois rien, une deuxième fois plus à gauche, rien, une troisième encore plus à gauche, toujours rien, la dernière nous amène en bordure du bois: "il y a un parachute", dit quelquun. Aussitôt tout le monde est autour. Au bout du parachute, un colis marqué "Binette". Par expérience, je sais que les colis sont largués après les containers, le parachute a bien eu lieu, il faut donc chercher mais au bout dune demi-heure, nous navons rien trouvé dans ce brouillard; le cri dune chouette, lugubre, nous accompagnait dans nos recherches mais nous ny prêtions pas attention, bien que certaines personnes superstitieuses eussent pu trouver là une justification de notre insuccès. Je décide de suspendre momentanément les recherches. Nous les reprendrons au lever du jour, le brouillard givrant se lèvera sans doute très tard, peut-être pas du tout et empêchera lavion de reconnaissance allemand, que nous appelons "le mouchard" et qui survole la région chaque matin, de déceler lexistence dun parachutage. Les hommes, rassemblés autour du camion et de la Citroën se protègent tant bien que mal du froid on cherchent un peu de repos. Deux sentinelles sont désignés pour assurer notre sécurité, elles seront relevées toutes les deux heures.
Trois heures du matin: des coups sont frappés sur la portière du camion; jouvre et je vois les deux hommes de garde encadrant un inconnu qui prétend avoir été parachuté avec trois autres personnes, affirmation qui correspond bien à lannonce de la radio de Londres: "4 amis" mais je veux en savoir davantage et lui réclame dautres précisions. Il me dit alors quEllipse" sest cassé la jambe en touchant le sol et que "Binette" est restée près de lui; quand à "Pioche" il ne sait où il est mais ajoute que ce dernier est reconnaissable à la balafre qui marque son menton.
Le nom de "Binette" a levé toute équivoque puisque nous avons trouvé un colis portant son nom. Je ne me doutais pas cependant quil sagissait dune jeune femme, dotée dune assez jolie "binette".
Jappris par la suite que le parachuté qui avait été amené au camion était Léon Morandat (Yvon( et quil effectuait sa seconde mission en France. La première fois, en 1941, il avait été reçu dans la région de Toulouse le 6 novembre par André Bret. Sa mission présente consistait à entrer en contact avec les syndicats clandestins et détablir leur liaison avec Londres. (Mission "Léo")
Nous allons donc chercher le blessé qui se trouve sous la garde de Binette de lautre côté du bois de lEspinasse, au bord du chemin de traverse, à environ 500 mètres de notre camion. On le ramène avec précautions et je le fais installer à larrière de la traction.
Et toujours le hululement de la chouette !...
Le jour sest levé, les hommes partent à la recherche des parachutes. Sur le chemin du bois, je rencontre un homme, révolver au poing ! Je vois la balafre au menton. Cest "Pioche".Il mexplique que son parachute est resté accroché dans un arbre, quil na pas osé se détacher, ne sachant pas à quelle distance du sol il se trouvait à cause du brouillard, quil avait bien entendu des bruits de voix dans la nuit et quafin quon le reconnaisse pour lui porter secours, il avait imité le cri de la chouette. Mais il lavait si bien imité que nous étions loin de penser quil sagissait de lun de nos 4 amis et que nous sommes souvent passés près de lui sans le savoir. Ce nest quà laube quil pût constater avec désappointement, et on le comprend, quil nétait seulement quà un mètre du sol !
Enfin nos recherches sont couronnées de succès, les uns après les autres les containers et le colis sont chargés dans le camion et il est près de huit heures lorsque tout est fini.
Nous attendons que les derniers hommes aient rejoint le camion pour partir. Les voilà qui arrivent. Ils sont accompagnés de deux autres hommes et deux femmes quils ont rencontrés dans le bois. Nous les questionnons, et nous nous trouvons en présence de fermiers qui se rendent à la messe à Saint -Uze et empruntant le même chemin que nous. Je demande à Maboux combien de temps il faut pour aller à ce village à pieds, il me répond de 3/4 dheure à une heure. Je dis à ces gens quils peuvent partir pour la messe, non sans leur avoir expliqué quils ont intérêt à ne rien dire de ce quils ont vu, sans quoi nous serions obligés de prendre des sanctions contre eux.
Le camion, conduit par Constant, part avec le matériel et les hommes, je conduis la "Citroën" avec nos hôtes à Tain lHermitage où "Binette" et "Morandat" sont hébergés chez Marc Chapoutier et "Pioche" chez Jean Rey. Je continue ma route sur Valence pour mener "Ellipse", le blessé, rue du Pont du Gât, à la clinique du docteur Rigal qui est sympathisant. Celui-ci étant absent, je le confie aux bonnes soeurs en leur expliquant quil a été victime dun accident et le laisse installé dans un bon lit.
Le lendemain lundi je reviens à Tain lHermitage voir nos hôtes. "Binette" me demande de retourner sur le terrain car elle a perdu un objet en quittant sa combinaison de parachutiste et elle voudrait bien le récupérer.
Nous voilà repartis sur "Ajusteur". Ma charmante compagne na pas oublié de se munir de son colt.
En cours de route elle me raconte son saut, (elle était la première à sauter):
"Le dispaching de lavion ma fait asseoir sur le bord de la trappe en position de saut, les jambes pendantes à lextérieur, le regard fixé sur les lampes rouge et verte; le rouge reste constamment éclairé et le vert donne le signal de sauter. Par la trappe jai essayé de distinguer le sol, je nai rien vu, aucune lumière, le trou noir et jai dû rester dans cette position inconfortable, avec le vent qui me glaçait les pieds et les jambes, pendant 20 minutes qui mont paru interminables. A linstant où la lampe rouge séteint, la verte séclaire. Jai reçu une tape dans le dos et me voilà partie dans le vide... quelques secondes de chute libre et je me suis sentie balancée au bout de mon parachute. Me souvenant des instructions reçues à lentraînement de saut, jai cherché du regard les balises du terrains afin de me diriger en tirant sur les suspentes du parachute mais jai eu beau chercher, je nai vu aucune lumière. Je me suis mise un instant à désespérer: léquipe de réception ne serait-elle pas au rendez-vous ? Le pilote se serait-il trompé ? Pourquoi alors nous aurait-il largués ? Mes réflexions se sont arrêtés là car jai senti que je glissais le long dun arbre et me suis retrouvée à terre sans aucun mal. un épais brouillard mentourait, jai enlevé les deux grenades de mes poches, quitté ma combinaison, mon casque, ma montre bracelet trop repérable parce quà lenvers il y a une boussole, jai roulé le tout dans le parachute que jai enterré dans un trou creusé à la hâte au pied dun arbre.
Nentendant rien, jai appelé discrètement mes compagnons de saut. Jai retrouvé sans difficulté Morandat et Ellipse blessé, il manquait Pioche. Nous devions nous trouver près dune ferme car un chien aboyait depuis un certain temps.
Morandat partit en reconnaissance, nous nous trouvions à lorée dun bois et comme il avait trouvé un chemin de campagne, nous y avons transporté Ellipse pour quil soit plus facile de nous retrouver par cet épais brouillard, ensuite Morandat a suivi le chemin qui senfonçait dans le bois à lopposé de la ferme et a rencontré les deux hommes qui lont conduit au camion.
Nous voilà arrivés sur le terrain avec un soleil radieux mais un froid très vif. Jexplique à "Binette" quils ont atterri de lautre côté du bois près de la ferme où nous nous rendons à pieds. Je lui demande de me préciser lobjet que nous recherchons; elle hésite un moment puis me réponds quil sagit dune combinaison de femme en soie quelle avait roulée autour de sa taille et qui a dû tomber au moment où elle quittait sa tenue de parachutiste. Au bout dune demi-heure nous navons rien trouvé. Je remarque que les gens de la ferme à 300 mètres de là, alertés par les aboiements de leur chien, nous observent et, en accord avec "Binette", nous décidons daller demander à ces fermiers sils nont pas ramassé quelque chose.
Arrivés près deux, je reconnais les personnes interceptées par mes hommes qui se rendaient à la messe à Saint-Uze. Ils me reconnaissent également et nous invitent à entrer chez eux pour "boire le coup". Je les informe du but de notre visite, la fermière passe dans une autre pièce et rapporte lobjet recherché. Joie de "Binette" qui demande à se retirer un instant dans la pièce dà côté, elle revient presque aussitôt et offre la "combinaison" en soie à la fermière qui na certainement rien compris à ce manège. "Binette" ne ma rein dit et je ne lui ai rein demandé mais je pense quun "code" en soie ou un microfilm était caché dans une doublure. Après avoir "bu le coup" nous sommes repartis pour Tain lHermitage en remerciant ces fermiers qui se sont conduits en vrais Français. Et "Binette" partit pour mener à bien la mission quelle avait à accomplir.
Après la guerre, "Binette" me fit le récit de son aventure. Fille dun magistrat préfectoral, Monsieur Jean Petit, aveugle de guerre 14/18, elle est née le 24 octobre 1920 à Strasbourg. Elle a été très affectée par une réflexion de son père à la déclaration de la guerre en 1939, qui regrettait de navoir que deux filles et pas de fils à donner à la France.
Elle décida daller en Angleterre rejoindre par la mer le Général de Gaulle se souvenant des paroles de son père qui lavait blessée dans son amour-propre.
Elle sengage immédiatement dans les forces combattantes de Londres et devient déchiffreuse pour le général de Gaulle: à ce poste elle eut connaissance de télégramme strictement confidentiels. Mais malgré cet emploi très important, elle rêvait daction et voulait prouver que, tout en étant une femme, on pouvait faire tout aussi bien sinon mieux quun homme. Elle demande à venir en France. Après avoir subi avec satisfaction de Close-Combat et de parachutiste, elle est nommée Officier de liaison auprès du délégué militaire de la région R2 qui comprend les départements: Alpes-Maritimes - Bouche du Rhône - Basses Alpes - Gard - Hautes Alpes - Vaucluse et Var.
Pour rejoindre ce poste, elle est parachutée le
29 janvier 1944 et elle est la première femme du réseau action à sauter en parachute en France occupée.Tout de suite après son arrivée mouvementée en France, elle rejoindra "circonférence" qui est le D.M.R. (Délégue Militaire Régional) pour R2 en compagnie de "Pioche" également affecté à cette région comme officier instructeur pour larmement et le sabotage.
Nommé chevalier de la légion dhonneur à lâge de 23 ans pour fait de guerre, elle envoya sa citation à son père qui, pour toute réponse, lui adressa sa propre Légion dhonneur quil avait reçue à lâge de 25 ans. Ce fut lamicale revanche que "Binette" opposa aux paroles de dépit de son père. Elle fut décorée par le général de Gaulle en personne.
Tous ses exploits, son activité, ses déboires, ses évasions quand elle fut arrêtée, tout cela ferait lobjet dun livre que je souhaite quelle écrive pour faire connaître aux nouvelles générations le courage que des jeunes femmes ont montré pendant la Résistance.
Des "4 amis" parachutistes, trois sont partis vers leur destin: "Binette", "Pioche", et "Morandat", seul reste "Ellipse" que javais laissé entre les mains des bonnes soeurs à la clinique du docteur Rigal, rue du Pont du Gât à Valence. Je retourne donc prendre des nouvelles du blessé et lorsque jarrive dans la chambre où on lavait installé, je constate avec stupéfaction quelle est vide, je demande à une bonne soeur que je rencontre dans le couloir où est passé le blessé que jai amené dimanche après-midi avec une fracture à la jambe. Elle me répond quelle na vu personne nétant pas de service ce jour-là. Ma mémoire me ferait-elle défaut au point de me tromper de chambre ? Je lui demande si dans létablissement il ny a pas un blessé avec une fracture de la jambe. Elle men indique un mais ce nest pas celui que je cherche. Je retourne à la réception et demande à voir la soeur qui était de service dimanche; je nai vraiment pas de chance car cette fois-ci cest la réceptionnaire elle-même qui était de repos dimanche; elle nest donc pas au courant des entrées de ce jour là. Je commence à mimpatienter et décide de visiter toutes les chambres de létablissement sans plus de résultat dailleurs. Je nai toujours pas trouvé mon blessé et cela a le don de ménerver davantage. Je me mets à la recherche du docteur Rigal pour lui exposer la situation, il ne se trouve pas dans la clinique et jai limpression que lon me fuit. Devant cet état de chose je me rends au P.C. de lA.S. (Armée Secrète) où je compte rencontrer Drouot (lhermine) chef départemental qui connaît très bien Rigal. Je trouve Jean (Ruef) son adjoint et le mets au courant de la situation. Il accepte de venir avec moi à la clinique dont il connaît les soeurs. En sa présence, celles-ci mapprennent quau cours de la réduction de la fracture, le blessé a parlé Anglais. Le chirurgien a compris quil sagissait certainement dun parachutiste et il la fait transporté dans un lieu sûr que les soeurs ignorent.
Ouf ! Me voilà soulagé de toutes mes appréhensions et de mon angoisse ! Je verrai le chirurgien demain au cours de ses consultations, "Jean" le préviendra de ma visite et lui communiquera un mot de passe: "je reviens livrer léther demandé".
Tout se passe comme prévu. Dès que jai prononcé la phrase clef, le chirurgien mapprend quil a fait transporter le blessé par mesure de sécurité et avec son accord, chez le docteur Pangon à St Vallier sur Rhône, à 30 km de Valence. Etonnement de ma part car Ellipse se retrouve de ce fait à 4 km seulement du lieu où il a été parachuté, ce qui est très dangereux à mon avis.
Je me rends donc aussitôt chez le docteur Pangon en voiture; la farce se poursuit: il nest pas là, il fait la tournée de ses malades dans la campagne et ne doit rentrer que très tard. Qu'importe, je lattends ! Aux questions que je lui pose quand je le trouve enfin, il fait lignorant malgré tous les détails que je lui fournis; la crainte de la Gestapo et de la milice le rend amnésique. Je parviens tout de même à le convaincre de téléphoner au docteur Rigal mais personne ne répond. Il ne me reste plus quà rentrer à Valence et la moutarde commence à me monter au nez. Je suis bien décidé à trouver cette fois ce Rigal pendant ses consultations à la clinique.
Mais un autre contre-temps avait surgi pendant mon absence.
Un message du chef National, Marquis, me fixait rendez-vous pour le lendemain à Lyon, avec... Ellipse.
Ainsi que je me létais promis, je me rend à la clinique. Le docteur consulte, jattends dans un couloir où je suis sûr de na pas le manquer. Au bout de 25 minutes, je ny tiens plus ! Jouvre délibérément la porte cabinet où une femme en tenue légère se fait ausculter. Stupéfaction du chirurgien qui entre dans une colère folle tout en faisant passer sa patiente dans une pièce contiguë. Mais je suis résolu à employer les grands moyens et quand il revient il se calme aussitôt car je tiens un 7,65 à la main. Je lui explique que les choses ont assez duré et lui ordonne dappeler immédiatement au téléphone le docteur Pangon à ST Vallier, ce quil fait sur le champ. Par chance, il la tout de suite à lappareil et lui confirme quil na rien à craindre de la personne qui est venue le voir la veille de sa part. Il lui demande de me mettre sans tarder en relation avec le blessé. Ayant obtenu satisfaction, je me retire, au grand soulagement du praticien.
Toutes ces péripéties mont pris pas mal de temps et il ne mest pas possible daller au rendez-vous de Lyon. Jenvoie "Constant" à ma place pour demander un autre rendez-vous à "Marquis" en lui expliquant ce qui se passe.
Me revoilà sur la route de St Vallier pour aller chez le docteur Pangon. Que de kilomètres pour rien ! Que de contrôles jai dû subir pendant ces jours de recherche, avec tous les risques que cela représente, malgré la "fausse authenticité" de mes papiers allemands ! Enfin jespère être au bout de mes peines en sonnant à la porte du médecin. Il me reçois bien, aucun de nous ne fait allusion à notre entrevue de la veille et il memmène sans tarder au château de Fontager, situé sur la commune de Ponsas, non loin de St Vallier. "Ellipse" me revoit avec plaisir, je lui raconte tout ce qui mest arrivé et lui fait part du rendez-vous que nous avons manqué avec "Marquis". Je ne mattarde pas davantage auprès de lui et je reconduis le docteur à son domicile.
Puisque je suis à St Vallier, jen profite pour rendre visite à Dupont, électricien, qui lui aussi appartient à la Résistance. Au cours de la conversation je lui dit intentionnellement que je suis passé au château de Fontage pour savoir si lon peut se fier à ses habitants. Il lève les bras au ciel: "tu es fou daller là-bas, me dit-il, la fille du propriétaire, Cécile Robin, est la fiancée de Hubert Rozier, le chef de la milice de St Vallier".
Stupéfaction de ma part à cette révélation !
Dans quel guêpier on a fourré Ellipse ! Je retourne dare-dare chez Pangon et le met au courant. Il est surpris et confus, sentant le poids de sa responsabilité: "je crois pouvoir réparer ma bêtise", dit-il et il me conduit chez des fermiers, de lautre côté du Rhône, pour leur demander sils veulent bien héberger notre blessé pendant quelque temps. Ces braves gens acceptent tout de suite mais comme il est très tard; rein ne sera changé pour cette nuit et demain matin à la première heure le docteur ira chercher Ellipse et le transportera à la ferme où je viendrai le reprendre pour lemmener au prochain rendez-vous qui nous sera fixé à Lyon.
Après cette journée fertile en incidents, je rentre à Valence ou Constant me transmet les "engueulades" de notre chef national et une convocation impérative dans quatre jours à Lyon.
A la date fixée je pars en voiture pour Lyon, prenant au passage "Ellipse" avec son pied dans le plâtre. Nous arrivons sans encombre au café "Ours", à langle de la rue Jean Jaurès et de la grande rue de la Guillottière, lieu de notre rencontre. Jabandonne à "Marquis" mon encombrant compagnon et repars, lesprit léger, satisfait d'avoir pu mener à bien cette mission malgré le sort contraire.
Jai compris à la Libération, limportance que le chef national attachait à "Ellipse": il était nommé Délégué Militaire pour la région R5 (D.R.M.5) qui comprenait les départements suivants: Corrèze, Dordogne, Vienne, Haute-Vienne et Indre. En outre il était porteur des dernières instructions de Londres.
31 janvier 1944
:Le groupe "Jeannot" exécute entre midi et 13 heures un coup de main contre le bureau du commissaire central de la police, grâce aux renseignements fournis par lagent de police Perrotin et sempare de documents importants dont le code secret et de 12 révolvers.
Les formations représentent le Conseil National de la Résistance (C.N.R.) comprenant lArmée Secrète (A.S.), les Mouvements Unis de la Résistance (M.U.R.), les francs-tireurs partisans Français (F.T.P.P.) et lOrganisation de la Résistance Armée (O.R.A.) se réunissent le 1er février et décident enfin de se grouper en une seule formation qui prend le nom de Forces Françaises de lIntérieur (F.F.I.), divisée en régions et placée sous les ordres du Colonel Dejussieu, alias Poncaral.
2 février
:Le maquis de Rattières est attaqué par 150 Allemands. Heureusement ses chefs prévenus à temps avaient pu évacuer le camp avec armes et munitions.
"Acanthe"
"Le circuit est fermé", nous disons"
"Le circuit est fermé, trois fois"
Cette phrase, diffusé par la radio de Londres à lémission de 13 h 15, le 5 février 1944, nous annonce, à nous qui sommes initiés à ce genre de message, que trois avions viendront cette nuit parachuter des armes sur le terrain "Acanthe" situé près du Mont Gerbier de Jonc à 1554 mètres daltitude où se trouve le maquis de lune des équipes de parachutage de lArdèche qui loge dans le chalet à environ 1 km du terrain mis gracieusement à notre disposition par Mr et Mme Champel de Vals-les-Bains.
Le temps est gris, laltitude et le lieu de lopération mincitent à méquiper contre le froid avant de rejoindre Etienne à son entrepôt, ure du Pont du Gât à Valence où se trouve garé notre camion Renault et où Constant viendra nous rencontrer, car tous deux ont dû entendre le message.
En arrivant, je trouve Constant déjà occupé à faire le plein et à vérifier que le matériel de dépannage, roue de secours, cric, pelles, chaînes, est bien en place. Avec Etienne, nous mettons dans les coffres latéraux, lappareil de radiogonio Eureka, le matériel de balisage, sans oublier la petite bonbonne de rhum que notre ami Zaretti, gendre de Madame Ducros, nous a remis gracieusement pour léquipe.
Tout est paré, je prends le volant dun commun accord nous décidons de nous arrêter à Marcols-les-Eaux (Ardèche) situé seulement à 20 km du Gerbier de Jonc, chez notre ami Combe Elie, hôtelier, qui nous fait de plantureux repas malgré les restrictions. Là, nous écouterons à 21 h 15 si le message est confirmé, ce qui nous paraît très incertain vu le ciel gris.
La conversation va bon train en attendant lheure de lémission. Notre hôte nous fait remarquer que pour des résistants, nous ne nous privons pas. Vexés par cette réflexion, la confirmation étant passée, je lui propose de venir avec nous. il accepte aussitôt et, le moment venu, nous attaquons la montée vers Mezilhac et le Gerbier de Jonc. A notre arrivée au chalet, cest leffervescence. Les hommes de léquipe sont là et ils vont assister pour la première fois à un parachutage.
Les vingt gars, composés de Français et Espagnols, montent joyeusement sur le camion pour se rendre sur le terrain où immédiatement on installe le balisage ainsi que lantenne de lEureka sur le camion stationné au point culminant.
Tout est prêt, lEureka fonctionne, il fait froid, les nuages sont bas, brusquement le vent se lève, la neige se met à tomber en tourmente, on sabrite comme on peut, mais on reste sur place quand même malgré le vent glacial à 1.500 mètres daltitude, dans lespoir dune accalmie hypothétique. La tempête redouble de violence, il va être deux heures du matin, lavion ne viendra plus maintenant.
Les hommes sont véritablement déçus de ce fâcheux contre temps, nous massons le matériel et tout le monde rentre au chalet, mouillé et transi de froid. Je fais distribuer une ration de rhum ce qui nous réchauffe un peu.
Après quelques heures de repos, quelques uns ont dormi dans des conditions très inconfortables, Etienne, par exemple dans légouttoir de la cuisine, le jour étant venu, nous constatons que la neige tombe toujours et que la couche est déjà très épaisse. Cependant, la B.B.C. repasse le message. A Londres on ne se doute pas un instant du temps qu'il fait sur ce plateau. Les hommes sont heureux, tout nest pas perdu et ils espèrent malgré le déchaînement des éléments.
La nuit arrive, le vent perd de sa violence, la neige cesse de tomber en rafales, peut-être aurons-nous la chance deffectuer cette opération.
21 h15
:Nous recevons la confirmation sur notre poste "biscuit" le ciel est encore parsemé de nuages poussés par un vent glacial. Nous mettons le camion en marche mais impossible de franchir les congères de plusieurs mètres de haut qui se sont formés pendant toute cette tempête, aussi le matériel est transporté en partie à dos dhommes et sur une luge jusquau terrain, où nous remettons en place les balises et lantenne de lEureka que je fais fonctionner à lheure convenue. Le vent est toujours de plus en plus froid, la température baisse très sérieusement, et, pour la deuxième nuit nous avons encore de lespoir. Lattente est longue est vaine mais personne ne se plaint, les hommes se préservent comme ils peuvent, certains ont une couverture sur la tête, dautres sont chaussés de pantoufles de corde, ils attendent là, battant la semelle des heures entières mais le froid ne les fera pas capituler pas plus que lennemi, ils ont confiance et pourtant quand, en désespoir de cause, je donne le signal du retour au chalet, je nai pas le coeur de leur demander de récupérer le matériel, aussi je laisse sur place le balisage et lantenne de lEureka, jemporte seulement lappareil. Nous prendrons le reste demain matin, quand il fera jour.
De retour au chalet, nous constatons que le thermomètre accuse 23 degrés au-dessous de zéro à deux heures du matin.
Le jour se lève pour la deuxième fois, dehors tout est blanc, le vent du nord souffle encore de lintérieur. Les hommes de garde surveillent la campagne, spécialement du côté du terrain où nous avons laissé le matériel. Qui serait assez fou pour braver un temps pareil ! Nous sommes très loin de toute agglomération, pourtant lhomme de garde signale trois silhouettes qui traversent le terrain et vont passer près de lantenne. Immédiatement, branle-bas de combat ! Constant avec plusieurs hommes se portent à la rencontre des intrus et du chalet nous surveillons laction, prête à intervenir. Le groupe de Constant encercle les suspects: brève discussion, nos hommes reviennent tandis que les trois personnages se dirigent vers une ferme qui est au loin.
A son retour, Constant nous apprend que cest le fils de la ferme qui vient de se marier et qui retourne chez lui avec sa femme et son père ils nont pas pu rentrer plus tôt, le mauvais temps les ayant bloqués au village de Lachamp-Raphael à 9 km de là.
Le beau temps semble revenu, pas de vent, un soleil éclatant, jen profite pour faire dégager la route obstruée de congères afin de pouvoir repartir, cela occupe les hommes mais cest un travail harassant qui demande beaucoup de temps.
7/8 février
, 13 h 15 :Nous écoutons la B.B.C., sans aucune conviction mais, oh surprise ! Pour la troisième fois, la radio nous annonce lopération pour la nuit prochaine. Notre espoir est plus grand encore car le temps, bien que très froid, est très beau, le ciel est bien dégagé. Lémission du soir nous confirme lopération.
Je demande aux hommes de se reposer.
Que faire dautre dailleurs ?
Nous partirons du chalet à 22 h 30 car tout est sur place. Je métends moi-même et donne la consigne aux hommes de garde de me réveiller à 22h si je dors.
Le faisceau dune lampe électrique me fait ouvrir les yeux. "Cest lheure" murmure lhomme. Autour de moi des silhouettes emmitouflées dans des couvertures brunes je me lève et jette un coup doeil par la fenêtre, un air vif me frappe au visage. Bon signe ! Le ciel est rempli détoiles et le vent est tombé. Vite, je réveille tout le monde, chacun cherche maladroitement à rassembler ses affaires et ses armes.
Le départ est à la fois un moment attendu et pénible attendu parce que tout au long des jours le maquisard rêve à cet instant qui lui donne le signal du début dune grande aventure pénible car le corps engourdi par la nuit et le froid, commence à se détendre. Il parle peu, conscient de vivre une nuit pleine dimprévu qui fera de lui un héros inconnu.
Léquipe commence à cheminer vers le terrain éclairé par des rayons lunaires qui donnent au paysage un aspect fantasmagorique.
La première heure est consacrée à la mise en place des équipes de protection à chaque point névralgique du terrain pour en interdire laccès à quiconque étranger à notre groupe. Lessai du balisage qui était resté en place s'avère satisfait. LEureka est branché et fonctionne parfaitement. Je repère le sens du vent afin quau moment voulu, je puisse me placer de telle façon que le pilote reconnaisse les signaux que je lui ferai avec ma lampe torche pour lui indiquer le sens du vent et en même temps la lettre de reconnaissance en morse qui lui donnera la certitude quil peut effectuer le parachutage en toute confiance.
Venant du nord, un bruit davion samplifie. Pour le maquisard cest un instant sublime où il devient lyrique, un instant de gloire un son étouffé jaillit des poitrines quand les parachutes souvrent. Les yeux fixés au ciel, on regarde descendre ces belles corolles qui apportent des armes, des munitions et aussi des vivres quelquefois, tout cela pour tenir jusquau bout, et on sent battre son coeur plus fort.
Enfin, les parachutes sont là ! Ils ont touché le sol de France ! Et cest beau ! Mais il ne faut pas sattarder, ce nest pas le moment de chanter la Marseillaise, il faut ramasser les colis. Quatre hommes par container, tous animés dune même passion, tendant vers le même but, avec le même espoir, cest le lien de léquipe, de lamitié.
Par expérience, je peux affirmer quelles sont solides les amitiés nées du maquis, des parachutages, de laction, solides comme le roc, car au fond, quils soient riches ou pauvres, ouvriers ou patrons, jeunes ou vieux, catholiques, protestants ou athées, tous les résistants ont un esprit commun, fait du goût de laventure et de lamour de la liberté.
Ecole damitié, école de maîtrise de soi, de respect des autres, sens de la gratuité, cest tout cela la résistance et cest beaucoup plus encore, quelque chose dinexplicable quon ne peut abandonner et quon aimerait tant communiquer aux autres.
Par la suite, combien de fois nai-je pas entendu cette phrase: "vous navez pas eu peur ? Cétait très dangereux".
Peur ? Oui, je lai eue au creux du ventre, bien des fois. Mais ces moments là soublient, ce qui en reste cest la réussite, cest la joie, après une opération, de regagner son lieu de départ après des heures et des heures passées dans un monde dangereux et davoir mené à bien sa mission. Ces joies là, jai eu la chance de les vivre et elles seront toujours en moi.
Sur la route du retour nous rendons notre ami Combe à ses fourneaux, sur lesquels il confectionna pour nous un excellent repas, arrosé de bon vin. De son propre aveu, il ne pensait pas quune opération de parachutage pouvait poser autant de problèmes, aussi il fut par la suite tout acquis à la Résistance.
9 février
:Un camion vient livrer un chargement darmes destinées à un maquis, dans une ferme isolée près de Taulignan, dans la Drome. Dès quil stoppe dans la cour, il est entouré par des soldats allemands mitraillettes aux poings, hurlant des ordres gutturaux. Une rafale dintimidation frôle la cabine. Un homme en descend, mains en lair et lon se saisit de lui brutalement. Cest notre brave La Cloche qui est tombé dans une souricière. Trahison ? Délation ? On ne le saura jamais.
Les fermiers, Louis et Berthe Gras seront déportés en Allemagne où ils mourront dans des circonstances dramatiques.
Quant à la Cloche, il ne savouait jamais vaincu. Jouant te tout pour le tout, il nhésita pas à sauter en marche du train qui lemportait vers les camps de la mort. Il sen est tiré avec une fracture de la mâchoire et quelques contusions. Recueilli par de braves paysans, il me rejoignit quelques jours plus tard. Etant brûlé sur la place de Valence on lenvoie au P.C. de lHermine.
Le même jour, le groupe franc de "Jeannot" exécute, à langle de la rue madier-Monjeau, lagent de la Gestapo Bravet qui avait "donné" plusieurs patriotes. La Résistance rendait coup pour coup.
Dans la nuit qui suit, lavion qui ramène en France Francis Cammerts (Roger) chef du réseau Buck-Masters, est atteint par la D.C.A. allemande. Lappareil prend feu, léquipage et les passagers sautent en parachute près de Beaurepaire dans la Drome et atterrissent sains et saufs.
De Beaurepaire, Roger, peut gagner Vence dans les Alpes Maritimes, but de son affectation. Il aurait dû être parachuté près de Castellane.
On relève dans le bulletin dinformation n° 14 de la Milice Française, le 1O mars 44 à la page 3:
"Attentat contre Bouvier"
Le 16 février 44 à 19 h 15 alors que notre camarade Bouvier Robert, sous-chef de gare à Lavoulte (Ardèche) quittait son travail accompagné de lhomme déquipe Bravel, une rafale de mitraillette tirée par quatre terroristes les blessait grièvement.
Bouvier très estimé à Lavoulte venait dêtre nommé "chef départemental de la Milice" pour le département de la Loire il a reçu à la clinique un numéro de lArdèche Combattante, organe départemental du Comité de la Libération Nationale, où en bonne place, il put lire encadré de noir, lavis suivant:
"Le nommé Bouvier, sous-chef de gare à Lavoulte et chef milicien, sujet français, convaincu dintelligence avec lennemi et de dénonciation, a été condamné à mort par un tribunal militaire de la Résistance, la sentence a été exécutée le 16 février 44 par fusillade".
Dans la vie le tragique et le comique sont souvent intimement mêlés et cest probablement ce qui la rend supportable. Je me souviens dune histoire de voiture et de voleur volé qui paraîtrait invraisemblable si elle sortait de limagination dun auteur de Vaudeville.
Le maquis manquait de véhicules et lEtat-Major de la Résistance de la Drôme décida deffectuer un coup de main sur le grand garage Minodier, agent Citroën de lavenue Victor Hugo à Valence. Il fallait bien que les citoyens contribuent dune façon ou dune autre à leffort de guerre et nous ne pouvions pas toujours leur demander leur avis. Donc, dans la nuit du 16 au 17 février, un commando pénètre par effraction dans le garage et se retire sans être inquiété en emportant cinq voitures et des pièces détachées.
Afin déviter que les véhicules ne soient repérés, ils furent provisoirement dissimulé dans des caches différentes. Le grand Lulu (Ploussard) gara une magnifique traction-avant chez notre ami commun Broc (Tintin pour les intimes) qui mettait une remise à notre disposition dans sa maison de Monteleger.
Dès quil fit jour, Tintin, plein de curiosité, voulut inspecter la prise de ses camarades et resta cloué sur place de saisissement. Il se frotta les yeux, se pinça pour sassurer quil ne rêvait pas et dût se rendre à lévidence. Il sétait rendu complice du vol de sa propre voiture quil avait portée à réparer quelques jours auparavant chez Minodier. Il y avait de quoi se sentir vexé.
Bien entendu nous étions daccord pour lui restituer son bien mais comment procéder légalement puisque la Citroën avait été déclarée volée par le garagiste ? Devenir le receleur de sa propre voiture, cela ne sétait jamais vu et le cas nétait pas prévu par la loi.
Pour rester jusquau bout dans la comédie burlesque, ce fut un ami gendarme, Reynes, qui trouva la solution. La nuit suivante, la traction fut abandonnée discrètement dans une petite rue, non loin de la gendarmerie et le lendemain, en faisant sa ronde le gendarme Reynes sexclama: "tiens ! Voilà un véhicule suspect qui me paraît louche. Nous allons faire une enquête !" Une surveillance fut établie afin de surprendre les "individus" qui ne manqueraient pas de venir récupérer lautomobile, mais en vain et pour cause. On rechercha alors le propriétaire au service des cartes grises de la Préfecture et le sieur Broc fut prévenu officiellement que son véhicule, immatriculé etc... etc... avait été retrouvé et quil était prié de venir le récupérer à la gendarmerie. Courteline naurait pas fait mieux !
20 février
:Le capitaine de Lassus de St Gniès, alias "Legrand" arrive au P.C. du chef F.F.I. de la Drôme qui devient son adjoint.
26 février
:Des explosifs ont été découverts avant quils nexplosent sous le tunnel de la voie ferrée à Valence. La circulation des trains est interrompue le temps de remettre les choses en ordre et de vérifier sil ne se trouve pas dautres engins dissimulés sous la voûte.
Cette nouvelle a le don dirriter Marius le Boxeur, ainsi appelé à cause de son nez écrasé et de ses arcades sourcilières proéminentes. De taille moyenne mais bâti en athlète, il mexprime avec un accent méridional très prononcé. Dun calme et dun cran à toute épreuve, cest un dynamiteur de premier ordre. Résistant autonome, agissant toujours seul, je le vois apparaître de temps en temps pour me demander des explosifs. Il me dit exactement ce qu'il veut en faire et pas une fois il na manqué à sa parole. Aussi je lui fais une confiance totale. Ne pouvant admettre un échec devant lennemi, il sest mis en tête de reprendre lopération manquée à son compte, et de faire dérailler un train dans un tunnel. Seulement, maintenant les Allemands se méfient et des soldats armés veillent aux deux entrées et ne laissent passer que les trains.
Marius ne se décourage pas pour si peu et me commande le matériel nécessaire à son projet. Il mexpose comme dhabitude son plan dopération. il sest mis daccord avec un mécanicien du dépôt de machines de Portes-les-Valence qui le préviendra dès quil sera chargé de conduire un train de marchandises en direction de Lyon ou de Grenoble. Le boxeur se glissera alors dans un wagon et le mécanicien ralentira au maximum en passant sous le tunnel, de façon à ce quil puisse sauter sur le ballast.
8 mars
:Lopération se déroule comme prévu. Marius a revêtu un bleu de travail pour passer inaperçu le moment venu. Une fois sous le tunnel il installe ses explosifs sur les rails et se dissimule dans un des renfoncements prévus dans la voûte pour servir dabri aux employés de la voie pendant le passage des trains. Il espère être ainsi protégé quand un convoi écrasera la dynamite et provoquera lexplosion.
Lattente est longue dans le noir et le saboteur a tout le loisir de penser quil ne reverra peut-être jamais le jour...
Ca y est ! Voilà un train !
La locomotive le frôle et quelques secondes plus tard cest lapocalypse !
Le train déraille, obstrue le tunnel et rend toute fuite impossible.
Cependant labri a tenu, Marius est sain et sauf. Il attend que les secours dégagent les Wagons, ce qui est malaisé car on ne peut employer de grue et il se joint aux sauveteurs, pouvant ensuite rentrer tranquillement chez lui.
Jai malheureusement perdu sa trace et je nai pu connaître ni son véritable nom ni celui du mécanicien qui lui a permis de réussir.
9 mars 1944
:Une commerçante, madame Montagnon, est exécutée dans son magasin, rue du Pont du Gât à Valence.
Ce monstre en jupons, dangereuse milicienne, avait dénoncé le fils du coiffeur Henri Barraquant. Le jeune homme a été fusillé par la Milice au quartier des Baumes à Valence et lon a retrouvé son corps criblé de balles. Sa famille a été déportée en Allemagne doù ne reviendront pas Paul et Edouard Barraquant.
Cest dans cette même journée quà lémission de 13 h 15 "les Français parlent aux Français", passe le message: "le sol est meuble". Il nous annonce une opération sur le terrain "ail" près du village de Plats (Ardèche) à 17 km au sud de Tournon où léquipe de Tain lHermitage assure les réceptions.
Quelques instants auparavant mais cette fois sur les ondes de radio-Paris, à la solde de Vichy et des Allemands, Philippe Henriot, collaborateur notoire, avait prétendu quun important bureau de la Résistance avait été découvert à Lyon et que la perquisition avait permis de saisir de nombreux documents, en particulier la liste de tous les terrains de parachutage. Il sagissait bien entendu de fausses nouvelles sinscrivant dans un programme dintoxication et de propagande, destiné à nous effrayer et saper le moral des membres de nos réseaux.
Les gars de léquipe de Tain ont entendu linformation si bien que lorsque je me présente le soir au point de rendez-vous, deux responsables, un peu embarrassées me font part de leurs craintes. Ayant vu des soldats allemands à Tournon, de lautre côté du Rhône, ils ont pensé que notre terrain serait surveillé et ont cru bon de ne pas prévenir les membres de léquipe.
Devant cette pusillanimité je suis dabord déconcerté, puis la colère me gagne. Le message a été confirmé à 21 h 15 et lavion sera là à lheure dite.
Heureusement, à cet instant se pointe le camion transportant notre matériel de radio et notre balisage. Il est conduit par Constant, accompagné de Marius (le boxeur). Ceux-là sont des éléments solides qui ne se laissent pas intimider et vont toujours jusqu'au bout quoi quil arrive.
Mefforçant au calme, jessaie de persuader les deux hommes de faire leur devoir, rappelant quun avion vient dAngleterre et compte sur nous. Mais il restent insensibles à mes exhortations et refusent de nous suivre.
Nous avons perdu un temps précieux en vaines paroles et ayant proposé à Constant et au Boxeur deffectuer quand même lopération à nous trois, ils acceptent immédiatement, ce dont je ne doutais pas.
Mais le camion a des difficultés à démarrer il part tout de même, sur trois pattes ! Nous navons pas le temps de chercher ce qui ne va pas, le couvre-feu est déjà passé, impossible de faire la réparation sur place je donne lordre à Constant de partir et de tenter d'arriver, je le suis à distance respectable. Il sengage sur le pont qui traverse le Rhône qui relie Tain lHermitage à Tournon, passant de la Drôme dans lArdèche. Je le suis des yeux et quand ses feux rouges ont disparu, jemprunte à mon tour le pont. Parvenu de lautre côté, je laperçois, arrêté et entouré dAllemands. Ils me font signe de stopper mais je continue à avancer au pas en serrant le plus possible le côté gauche du camion, où se trouve le coffre dans lequel il y a le matériel radio. Cette manoeuvre a le résultat escompté et attire sur moi la majorité des Allemands, pointant leurs mitraillettes. Ils mordonnent de descendre de ma voiture en levant les bras en lair. Aussitôt à terre je sens deux de leur joujoux me fouiller les côtes mais je vois avec soulagement lofficier allemand rendre à Constant les papiers du camion, immatriculé on sen souvient au nom des ponts et chaussés de lArdèche et les laisser-passer allemands, faux également. Il lui fait signe de repartir, ce qu'il fait avec difficulté, son moteur tournant toujours sur trois pattes.
Lofficier vient alors à moi et en très bon français, réclame les papiers de ma voiture. Ma traction est au nom des P.T.T. et moi je suis ingénieur de cette administration, ce que confirment les papiers didentité décernés par la Kommandatur.
Il me demande pourquoi je circule après le couvre-feu, je réponds quune coupure de câble téléphonique à été signalée du côté de Saint-Peray, à une vingtaine de kilomètres et que je me rends sur les lieux afin de pouvoir effectuer rapidement la réparation. malgré cet excellent alibi, la voiture subit une fouille minutieuse. Il ny a rien à découvrir et lon me laisse partir.
Je rejoins Constant et le Boxeur au bas de la côte qui mène au village de Plats. Ils sont heureux de sen être tirés à si bon compte mais se font du mauvais sang à mon sujet. Cest donc avec joie quils maccueillent.
Le camion monte difficilement, il chauffe, il crache la vapeur à tout va !
Constant me questionne: "on continue ?" "Et comment ! Si jamais il nous lâche, nous reviendrons le chercher en remorque mais en aucun cas nous ne labandonnerons"
Ce camion a participé depuis le début à toutes nos randonnées et il fait partie intégrante de léquipe. Dailleurs pour nous montrer quil est conscient de ses devoirs il fait un effort et, surmontant sa faiblesse, réussit à atteindre le terrain, en bon et fidèle ami.
Sitôt sur place nous installons les balises et mettons en marche lE.R.K. Le vent du nord souffle avec violence, nous nous mettons à labri dans la traction. Lopération sannonce difficile sans main-doeuvre et, dans notre for-intérieur, malgré notre désir de recevoir des armes, nous souhaitons presque quelle soit annulée à la dernière minute.
Mais un ronflement venant du Nord coupe court à nos réflexions.
Cest lui !
Les balises sont allumées, la lettre conventionnelle en morse est envoyée, lavion nous survole dans le sens nord-sud, va tourner, revient, il nous dépasse et largue ses containers. Les parachutes souvrent mais le vent les déporte, ils passent au-dessus de nos têtes, franchissent un vallon et vont séchouer en plein sur un bois, à flanc de coteau, du côté opposé. Les difficultés commencent pour nous car il faut trouver et ramasser tout ce qui est tombé.
Nous cherchons un chemin pour approcher au plus près des parachutes et nous découvrons un sentier dans le fond du vallon, encaissé parmi les futaies.
Impossible de faire passer le camion par là !
Nous sommes obligés de le laisser au bord de la route et nous nous rendons à pied à la recherche des containers. Nous repérons des parachutes qui sont restés accrochés aux arbres, ils sont assez accessibles mais comment remonter le matériel à trois, par le sentier pentu et glissant ? Il va falloir ouvrir les containers sur place.
Je ne dirai pas combien de montées et de descentes nous avons dû effectuer pour remonter le matériel jusquau camion. Le jour nous surprend en train de terminer cette tâche très fatigante, sous les regards inquiets des fermiers dont lhabitation se trouve à proximité et qui, nous voyant chargés de fusils et de mitraillettes nont pas bouger de chez eux.
Nous sommes à bout de forces, nos yeux se ferment mais nous avons terminé, il ne reste plus que les containers vides quen faire ? Un gouffre rempli deau se trouve à proximité, nous y jetons les colis encombrants et compromettants.
Les armes sont à labri dans le camion mais nous ne pouvons prendre le risque de tomber en panne au retour je décide de faire appel pour le transport à Michel Bancillon, le responsable du terrain de Vals et celui dAubenas.
Mais la faim nous tenaille, Constant va à la ferme et revient avec un grand pain de campagne et du jambon cru, auxquels nous faisons grand honneur.
Une fois restauré, Constant va téléphoner à Michel Bancillon pour lui demander de venir à la rescousse avec un camion. Pendant ce temps là, Marius et moi rapprochons le matériel de la route, distante denviron un kilomètre.
Nous trouvons un emplacement idéal, au bord du ruisseau, derrière une haie qui nous dissimule.
Constant revient avec de bonnes nouvelles. Il a pu toucher Bancillon, il va se débrouiller pour trouver un camion et il arrive. Cela nous remonte le moral car la situation commençait à devenir délicate. Nous poursuivons le transport du matériel dont le poids semble augmenter en même temps que notre fatigue. Je ne sens plus mes bras. Aussi dès que nous avons fini, nous nous affalons sur lherbe fraîche, à labri de vent, en surveillant à tour de rôle notre précieux dépôt.
A 16 heures, Bancillon apparaît enfin au volant dun camion, accompagné de Jardon et du propriétaire du véhicule, Roger Sargul. Nous lui devons une fière chandelle car il a tout risqué pour venir nous aider. Grâce à ce renfort, nous chargeons rapidement et recouvrons les armes avec une simple bâche. Le camion Renault est pris en remorque jusquà Alboussière qui se trouve sur le chemin du retour, où nous le laissons à un mécanicien. Il a un joint de culasse claqué. Constant restera sur place pour le ramener à Valence dès quil sera réparé. Ils repartent vers Aubenas en faisant de nombreux détours pour éviter les routes trop fréquentées et la traversée des villes importantes, ce qui leur vaut de rouler toute la nuit suivante. Mais lessentiel cest darriver sans anicroche et ils peuvent livrer le matériel comme prévu aux maquisards de lArdèche qui ne se doutèrent certainement pas comment ces armes avaient pu arriver jusquà eux et au prix de quels sacrifices.
Cependant nous nous étions débarrassés à la hâte des containers vides, nayant pas le choix, en les basculant dans un trou deau qui ne se révèla pas aussi efficace que nous lespérions. Si bien quun riverain, Monsieur Traversier, jugea prudent, en laissant passer à dessein quelques jours, de faire une déclarations aux autorités. En effet, il aurait pu avoir de sérieux ennuis pour navoir pas signalé des objets suspects émergeant entre les roseaux. Les Allemands ne plaisantaient pas sur ce sujet et le commandant du territoire avait largement diffusé la note suivante:
"Quiconque a découvert des avions, des parties davions, du matériel provenant davions ou quelques objet jetés par des aviateurs, est tenu de le laisser sur place sans y toucher et de faire sans délai la déclaration de sa découverte aux autorités allemandes les plus proches, gendarmeries, ou mairies. Les contrevenants seront passibles des travaux forcés ou de peines plus fortes sil y a lieu."
Monsieur Traversier se rendit donc le 13 mars à la gendarmerie de Tournon déclarer quil avait aperçu dans un trou deau, au quartier du Banisse, sur la commune de Plats, des cylindres de fûts.
Les Allemands récupérèrent ainsi les 15 containers du parachutage et les ramenèrent triomphalement à Tournon. Les membres de léquipe locale de la S.A.P. qui les voyaient passer souriaient dans leur barbe car ils savaient bien que les fûts avaient été vidés de leur précieux contenu mais ils devaient aussi se sentir un peu honteux de navoir pas participé à leur réception.
10 mars
:Nous naimons pas rester inoccupés et la radio ne nous ayant adressé aucun message nous décidons, Firmin Faure (Etienne) Léon Faille (Constant), Dédé (Souris) et moi daller jeter un coup doeil sur le dépôt dessence du quartier de la Belle Meunière. Ce serait une bonne affaire si nous pouvions nous approprier le carburant et en cas dimpossibilité on pourrait le faire sauter. Aussitôt, nous organisons une "planque" qui durera toute la nuit pour relever les heures de ronde de la garde.
Hélas ! Le matin nous apporte une cuisante déception: les citernes sont à sec.
Nous sommes samedi, un soleil timide annonce la venue prochaine du printemps, les rues prennent un petit air de fête, nous avons un peu limpression dêtre en week-end. Nayant rien de mieux à faire nous allons nous attabler au bar de lauto, rue Sadi-Carnot pour nous réchauffer avec un café ou plutôt un ersatz de café.
Nous sommes là, à bavarder de tout et de rien quand survient, tout essoufflé, notre quatrième mousquetaire Junique Marius. A sa mine nous devinons tout de suite quil se passe quelque chose de grave. Il sadresse directement à Firmin: "je te cherche partout depuis une heure ! Ta fille aînée est venue à la maison pour mavertir que la milice a fait une descente chez toi au lever du jour. Ils ont bouleversé tout lappartement sans rien trouver et ils se sont rendus ensuite à ton atelier !
Le coup nul du dépôt aura au moins servi à ce que Firmin ne soit pas chez lui cette nuit. Cest très ennuyeux que la milice fouille son atelier car cest là que nous remisons notre camion. Il faut en tout cas que notre ami disparaisse immédiatement de Valence. "Constant" prend la traction et va lemmener à Vals-les-Bains, à lhôtel de la poste chez Madame Henri Champel, une de nos bases de repli en cas durgence.
Moi, je men vais à pied avec Marius dont le bar se trouve juste en face de latelier de Firmin Faure. Les miliciens sont repartis en laissant deux sentinelles. Nous entrons dans le bar qui sera un excellent poste dobservation.
Ce nest que vers treize heures quune voiture vient relever les deux miliciens de garde. Avec précaution nous pénétrons dans latelier. Les brutes ont brise tout ce quils ont pu. La porte vitrée du bureau qui était fermée à clé à volé en éclats. On dirait quun ouragan est passé par là. Par chance le camion est intact. Sans attendre je vais aller le mettre à labri chez Monsieur et Madame Edouard Chabanne, les sympathiques fermiers propriétaires de notre terrain "Temple" à Allex.
Il nest plus question pour "Etienne" de revenir à Valence avant longtemps et cela me fait peine de me séparer de mon ami qui était aussi mon adjoint depuis le départ de Longepierre.
Il assurera désormais les opérations dans lArdèche, en coopération avec moi.
15 mars
:Coup du sort pour léquipe de parachutage de Tain-lHermitage: Billon Marcel, Morand Etienne, Pinet Gaston et son frère Louis sont arrêtés ainsi quun jeune homme de 18 ans, Georges Girard qui logeait chez Billon. Il mourra des suites des tortures subies. Les quatres sont déportés en Allemagne, dont Morand Etienne ne reviendra pas, il décédera au camp dAuschwitz.
Ils avaient déjà à leur actif, en plus des parachutages, le déraillement dun train de torpilles et beaucoup dautres actions de sabotages.
"Il était sur le quai des brumes"
Ce message de la B.B.C. en ce 15 mars 44, mannonce un parachutage sur le terrain de Vassieux-en-Vercors, "Gabin". Lopération est demandée par la "mission unie" pour ravitailler en armes le plateau du Vercors. Je dois lassurer avec mon Eureka et le S.Phone, léquipe de réception étant fournie par le maquis du capitaine Thivollet.
Nous partons en voiture avec Constant et le matériel, sans oublier une luge qui nous servira à le transporter, car il y a encore beaucoup de neige sur le plateau.
En passant à St Nazaire-en-Royans nous prenons Jean Ferroul qui doit nous mettre en contact avec le responsable de lopération, à lhôtel Bellier à la Chapelle-en-Vercors, où nous écoutons la confirmation. Celle-ci étant effective, nous partons pour Vassieux-en-Vercors, distant denviron 10 km que lon franchit avec beaucoup de difficultés, la route étant verglacée, avec des murs de neige de plus dun mètre de hauteur sur les bas côtés.
Arrivés au carrefour de la route de Fond-dHurle, qui à lépoque nétait quun chemin, à lendroit où se trouve actuellement le "Mémorial", nous sommes arrêtés par un groupe de protection du terrain qui nous demande le mot de passe. Nous ne le connaissons pas, on a tout simplement oublié de nous le transmettre. Nous recevons lordre impératif de faire demi-tour sous la menace des armes et comme nous parlementons, un exalté décharge sa mitraillette en lair pour nous intimider. La rafale attire un lieutenant des chasseurs en ski qui heureusement était au courant de notre venue.
Nous laissons la voiture sur la route et nous chargeons lEureka, le S.Phone et les batteries sur la luge que nous tirons dans la neige jusquau balisage. Il ny a pas une demi-heure que tout fonctionne que cinq appareils nous survolent à haute altitude. Par le S.Phone, jessaie dentrer en contact avec eux pour leur demander de perdre un peu daltitude car il souffle un léger vent du nord qui va déporter les parachutes. Peine perdue, je nobtiens pas la liaison. Ils larguent leur chargement en deux vagues, ce qui fait dire à certains quil y a dix appareils.
Mais le vent à dispersé les soixante-quinze containers et les trente colis. Il est impossible de ramasser le tout dans la nuit et den faire linventaire.
Malgré les progrès de coordination et dunité de commandement, il arrive encore parfois des choses incompréhensibles et tout à fait navrantes.
Japprends qu'une opération de parachutage a eu lieu dans la nuit du 18 au 19 mars près du hameau de Vergnes, à quelques kilomètres du sud de Chezlard dans lArdèche, à lintention dune organisation dont je nai jamais entendu parler. Elle sest soldée par un dramatique échec parce que tout le monde connaissait le message qui était paraît-il: "le voyageur viendra ce soir". Une telle légèreté dorganisation ne pouvait quaboutir à un fiasco. Lennemi lui-même était au courant du message et du lieu. Aussi était-il présent au rendez-vous. Au moment du parachutage, les Allemands ouvrirent le feu sur les Résistants dont quelques uns furent blessés et semparèrent de tous les colis. Je sus par la suite que ce terrain était "Afficheur", dAlger.
Un message me fixe rendez-vous avec le chef régional Roche (André Charlot) le maniaque des températures, pour le 22 mars 1944 à 14h à Lyon.
Pour my trouver à lheure exacte, je dois prendre le train de 12h 55 en gare de Valence il me sera donc impossible découter lémission de la B.B.C. à 13h 15, je confie lécoute à mes deux adjoints Etienne (Firmin Faure) et Constant (Léon Faille) au cas où un message nous concernant serait diffusé. Dans ce cas, Lyon men informerait au rendez-vous et je reviendrais immédiatement à Valence, soit par le train qui arrive à 17h ou au plus tard, à celui de 18h 15.
Lorsque, en sortant de la gare de Lyon-Perrache japerçois Roche et Depute qui mattendent, je comprends que quelque chose a eu lieu, ils minforment que le message: "la fumée noircit la façade" est passé à lémission de 13h 15 et il précisait larrivée dun agent de Londres. Ce message concerne le terrain qui se trouve le plus au sud de la région, sur un plateau dominant la vallée du Rhône près de Bourg-St-Andéol (Ardèche).
Cest la première opération sur ce terrain, aussi dois-je prendre contact le plus rapidement possible avec son responsable qui est le directeur décole de Bourg-St-Andéol, Jean Beaussier, également responsable départemental du M.L.N. (Mouvement de Libération National) pour lArdèche. Il échappera de peu quelques mois plus tard, à la Gestapo venue larrêter dans lappartement de lécole. A défaut du mari, ils arrêtèrent Madame Marie Beaussier le 18 avril 44, elle sera libérée le 25 août 44.
Il faut que je reparte au plus tôt. Roche et Depute, de son vrai nom Pierre Ulmer, qui est adjoint de Charles Henri, décident tous deux de venir chercher lagent qui doit être parachuté et nous prenons les dispositions nécessaires pour nous retrouver près du terrain, après étude de la carte, car cest la première fois que Roche vient en Ardèche, et il ne connaît encore aucun terrain de ce département.
Mais laissons la parole à Roche qui écrit dans son rapport de mission du 24 mars 44, ce qui suit:
"
Le 22 mars, un message nous signale quune opération de parachutage aura lieu sur "Albatros" situé près de Bourg-St-Andéol (Ardèche). Cest le terrain le plus éloigné de Lyon (190 km). Depute, chef régional de R.6. et moi, décidons de nous y rendre car un radio doit arriver au cours de cette opération nous avons vu Gérard (Henri Faure) le chef départemental Drôme-Ardèche qui nous a informés quau cas où lopération ne pourrait être assurée sur "Albatros" pour une raison ou pour une autre, nous trouverons les instructions nécessaires sous une pierre au pied du poteau indicateur placé à la jonction de la route D.4. et le lI.C.58 à lest de Saint-Remeze (Ardèche).Toutefois, nous aurons à faire, à proximité dAlbatros, des signaux lumineux afin de nous faire connaître de léquipe de protection. Nous quittons Lyon, Depute et moi, à 20h afin de traverser Valence avant le couvre-feu qui est à 22h. Nous effectuons le parcours sans incident bien que Depute mait avoué au départ de Lyon que cétait la première fois quil conduisait de nuit.
Nous arrivons vers 22h 45 sur lI.C.58 qui va de Bourg-St-Andéol aux alentours dAlbatros. Avec les phares de la voitures, nous faisons les signaux convenus, mais nobtenons aucune réponse.
Nous nous rendons donc jusquau poteau indicateur où nous trouvons Gérard qui nous informe que le terrain "Albatros" est occupé par les Allemands qui y construisent des fortifications et que, de ce fait, il a dû reporter lopération sur le terrain "Acier" où il a monté lEureka et qui est situé au sud-est dAubenas (Ardèche). Au moment où Gérard nous donne les indications précédentes, un bruit davion se fait entendre. Je mempare immédiatement de lS.Phone quil avait dans sa voiture pour rentrer en rapport avec léquipage afin de lui signaler que lopération est reportée sur "Acier", soit à 20 km au nord-ouest dAlbatros. Je nobtiens pas de réponse de lavion, mais nous lapercevons très bien, au moment même où il passe au dessus de nous, se diriger distinctement sur le nord-ouest en direction dAcier où nous arrivons nous-mêmes plus dune heure après.
Léquipe de protection a bien entendu lavion, mais il semble que personne ni aucun container na été largué. Après plus de deux heures de recherches sans avoir rien trouvé, Depute et moi nous rentrons à Lyon. Léquipe reprendra ses recherches au petit jour. Le terrain est constitué par une garrigue ayant plus de 7 km de longueur sur 2 km de largeur.
Quant à moi, à mon arrivée à Lyon à 17 hures, je trouve Constant qui mattend à la sortie de la gare de Valence avec sa moto sans discours il mamène rue de Pont du Gât où nous garons notre camion dans lentrepôt de Firmin Faure et qui a été préparé par ses soins pour notre randonnée.
Notre conciliabule est très bref, par expérience je me méfie des premières opérations sur un nouveau terrain et surtout avec une nouvelle équipe. Aussi, je décide de nous rendre directement sur Aubenas (Ardèche) au cas où des difficultés surgiraient. Bien men a pris !
Dès notre arrivée à 19 heures avec Etienne et Constant, jinforme Bancillon de lopération Albatros. Il met à ma disposition une traction avant pour aller prendre contact avec léquipe de Bourg-St-Andéol à environ 45 km de là. Je resterai avec léquipe sur le terrain et Constant reviendra avec la voiture chercher Etienne et le camion si tout va bien.
Nous voilà partis sur les routes tortueuses de lArdèche. Jappuie un peu sur le champignon car je veux être à Bourg-St-Andéol à 21h 15 pour écouter lémission de la B.B.C. et savoir sil y a confirmation de lopération. Nous arrivons à temps, le maintien est confirmé mais Beaussier minforme que les Allemands occupent le terrain "Acier". Cependant, pour être absolument sûr, je passe voir si les Allemands occupent bien le terrain et je constate, en effet, quils ont entrepris certaines constructions.
Nous repartons très rapidement rejoindre Etienne et Bancillon afin que celui-ci alerte son équipe car lheure tourne nous arrivons vers 22h à Aubenas, je mets mes amis au courant de la situation et les informe de ma décision de faire lopération sur "Acier". Prévenir léquipe ? Ce nest pas la peine, les hommes ont vu le camion quil connaisse bien, et persuadés quune opération va avoir lieu, ils viennent très vite aux renseignements. Cest sans difficulté que Bancillon les rassemble.
Je charge Etienne deffectuer le balisage et de faire fonctionner lEureka car, avec Constant, nous retournons sur "Albatros" munis de lS.Phone afin de prévenir le pilote du changement de terrain et de prendre contact avec Roche et Depute au point convenu. Avant même que Roche ait pu entrer en liaison radio avec le pilote, nous voyons lavion prendre la direction du nord-ouest. Et nous voici de nouveau repartis vers Aubenas et le terrain "Acier".
A notre arrivée, Etienne me dit quil a bien entendu lavion mais que celui-ci paraissait avoir une altitude supérieure aux autres parachutages. Un léger vent du sud soufflait ce qui aurait déporté le matériel au moment du largage. Et cest ainsi que Roche et Depute repartent à Lyon les mains vides.
Nous attendons le jour pour inspecter le terrain qui est coupé par des murs de pierres sèches et je dispose des hommes en faction afin dêtre prêt à toute éventualité. Et voilà que lun deux signale quil a vu une forme humaine se déplacer derrière ces murs nous surveillons lendroit et, effectivement, nous voyons quelquun qui apparaît et disparaît, bien au nord par rapport à nous mêmes.
Avec beaucoup de précautions nous approchons sans quil nous voit et je lance le cri: "France-Libre", et il se démasque. Cétait lagent de Londres que nous attendions et qui roulait tous les parachutes afin quils ne soient pas vus par des indiscrets. Il nous raconte alors, quil a bien vu le balisage au moment où il a été lâché mais, lavion était très haut, il a été déporté vers le nord par un vent assez fort.
"Roche" nétant plus là, cest Constant Eugène qui habite au quartier St-Pierre à Aubenas qui hébergera "Courbe" car tel est le nom du parachutiste, en attendant quil soit dirigé vers sa destination pour nous inconnue.
Le jour est complètement levé quand nous ramassons les containers. Le camion chargé, il ne nous reste plus quà transporter le matériel dans sa cache avant la répartition pas question de le mettre dans celle qui est située dans les locaux de la gare dAubenas, elle est devenue dangereuse à la suite de lincident sur venu quelque temps auparavant avec loccupant: deux Allemands trop curieux voulurent contrôler et inspecter le camion qui transportait des armes en direction du maquis, ils montèrent chacun dun côté de la cabine du camion mal leur en prit car les hommes de léquipe de parachutage, qui avaient la responsabilité du chargement connaissaient les immenses difficultés que cela comportait et étaient rompus à la bagarre. Sans hésiter une seconde ils sortirent leurs pistolets et firent feu, deux balles, deux morts sur le terrain et le camion poursuivit son chemin apportant les armes libératrices aux Résistants.
La nouvelle cache se trouve dans la maison cantonnière au bas du col de lEscrinet sur la nationale 104. Pour y arriver il faut traverser Aubenas en plein jour, sans bâche pour couvrir le camion, mais nous sommes décidés à tout. Je suis au volant il nest pas question de chercher la bagarre, mais il faut passer à tout prix et gare à qui se trouvera sur notre route. A côté de moi dans la cabine, Etienne a le doigt sur la détente de sa mitraillette. Derrière, sur le chargement, Constant et Jean (Pujudas) ont également des mitraillettes et des grenades prêtes à être lancées.
Nous voici sur la route, nous entrons dans la ville, les gens regardent ce camion sans se douter de ce quil transporte. Bancillon qui est éclaireur vient minformer que la milice arrête tous les véhicules. Afin déviter ce contrôle, il me fait passer par des petites rues où le camion a tout juste la place et nous ressortons à moins de cent mètres du barrage. Nous continuons notre route sans encombre, jusquà notre cache où nous déchargeons enfin notre précieux matériel.
Lopération est terminée, je reprends le volant accompagné dEtienne et de Constant en direction de Valence par le col de lEscrinet et Privas.
Dans cette ville nous nous heurtons à un barrage allemand.
Confiants dans nos faux papiers, et ayant la certitude de ne rien avoir dans le camion qui puisse attirer lattention de lennemi. (Il faut préciser que dès que les opérations étaient terminées, nous laissions dans une cache tout notre matériel: E.R.K., S.Phone, armes individuelles, afin quen cas de fouille, lennemi nai aucun prétexte pour nous mettre en état darrestation).
Il sagit dun contrôle de routine et les Allemands ne paraissant pas particulièrement méfiants. Ils nous demandent nos papiers et nous font descendre tous les trois. Nous nous prêtons dassez bonne grâce à la fouille et nous sommes sans inquiétude quand ils nous font ouvrir les fameux coffres, sur le côté du camion. Pour lheure ils contiennent quelques innocents rouleaux de fil électrique et Constant explique quils servent aux réparations courantes. Mi-plaisantant, mi-sérieux un Allemand demande: "Résistance ?" et Constant, imperturbable répond: "Ya Résistance !" en retenant difficilement son envie de rire. Le soldat trouve cela très amusant.
Pendant ce temps là un autre fouille la cabine, lève le siège qui sert de couvercle à un coffre à outils. Je suis du regard cette opération, quand, brusquement le souffle me manque je viens dapercevoir parmi les outils et les câbles de remorque, une crosse de pistolet qui dépasse. LAllemand doit penser à autre chose car il rabat le siège et rajuste le coussin sans avoir rien remarqué.
A quoi tient la destinée ? Si cette arme avait été découverte je ne serais certainement pas en train de raconter. Le contrôle est terminé, les soldats nous font signe de repartir, ce que je ne me fais pas répéter deux fois. De grosses gouttes de sueur dégoulinent de mon front et je dois être blanc comme un linge. Etienne et Constant me regardent drôlement, ils croient sans doute que cette formalité ma fait peur. je ne réponds rien à linterrogation muette de leurs regards mais je stoppe dès que nous nous trouvons dans un chemin tranquille et leur demande de regarder sous le siège. Cest à leur tour davoir le souffle coupé, de pâlir et de sentir leurs jambes flageoler. Aussi cest dun commun accord que nous nous arrêtons au premier café venu pour prendre un petit remontant. Bien que ce soit un jour sans alcool, le patron nous sert trois marcs qui resteront parmi les meilleurs que nous ayons bus.
Le pistolet appartenait à Junique (Marius) notre quatrième mousquetaire. Il lavait mis derrière le dossier lors dune opération dans la Drôme et navait pas eu le temps de le récupérer, le camion étant reparti trop vite. Il était dailleurs beaucoup plus inquiet que nous et dès quil sétait aperçu de cet oubli il avait essayé de nous joindre pour nous en avertir, mais sans succès.
Il fut mis à lamende dune tournée.
Suite à lopération de parachutage sur "Albatros" reportée sur "Acier":
Le Chef régional S.A.P. Charlot alias Roche, propose mes compagnons et moi pour la "médaille de la résistance" dont voici le texte:
Roche Chef Régional S.A.P.
A Gérard, Chef Départemental.
Je suis heureux de vous adresser toutes mes félicitations pour la réussite complète de lopération prévue primitivement sur Albatros qui a été reportée par vos soins sur Acier par suite de loccupation du premier terrain par larmée allemande.
Je tiens à cette occasion à rendre hommage personnellement à votre esprit dinitiative et à votre sens de lorganisation qui ont permis, dans des conditions difficiles, dassurer le succès de cette opération.
Dans ces circonstances, je suis heureux de vous annoncer que je vous propose pour la Médaille de la Résistance ainsi que vos collaborateurs immédiats et habituels: Etienne, Constant et Marius, pour laide efficace quils nont jamais cessé de vous apporter dans toutes vos entreprises.
De plus, pour apporter à la présente pièce un peu plus de valeur, je tiens à y apposer ma signature officielle dont lauthentification pourra être mesurée par Londres.
Lors dun rendez-vous à Lyon en avril le Chef National S.A.P.: Paul Rivière alias "Marquis" - Charles Henri. Une personnalité de la Résistance me remit une barrette de la "Médaille de la Résistance" accompagnée dun bout de papier portant sa signature authentique et le n°15
Le 26 mars 44
Je transmets deux messages, lun adressé à la "Mission Union", lautre à une vieille connaissance, "Poncolet", chef A/S.de lArdèche, ex Mme Gauthier.
Archive 1/De Albert Gérard à Mission Union 26.3.
"Je tiens à vous signaler que jai reçu 4 colis de médicaments au nom de "Procureur" dans la région dAubenas (Ardèche). Je tiendrais également à voir lun de vous pour régler lincident "Gabin". La R.A.F. a lintention de faire des opérations pendant la lune davril sur "Jounet" et "Gabin". Est ce possible ? Donner réponse par retour.
Gérard ex Albert
Archive 2/ De Gérard à Poncelet 26.3.
"Inventaire "Albatros" Mardi 28 à 22 heures. Je tiendrais à ce que vous soyez seul par mesure de sécurité, rendez-vous Aubenas à 20 heures 30, prendre mesure pour évacuer matériel dans la semaine.
Notre lieu de rencontre à Aubenas était le café-restaurant de Mr et Mme Léon Crozes, chez qui nous avons toujours trouvé couvert et gîte en toute sécurité.
30 mai
:La Gestapo effectue à Valence une série darrestations. Jean Gaudemar et René Ragondet, deux dévoués cheminots font partie de la "charrette" et mourront en déportation. Marcel Gerin, cafetier rue de Génissieux aura la chance de survivre aux camps et aux tortures.
Le général de Gaulle avait conclu pendant lautomne 43 un accord concernant linstallation dune autorité militaire et administrative en France Métropolitaine et pour chaque région un "commissaire de la République" avait été nommé. IL devait prendre en charge ladministration et remplacer, dès que les circonstances le permettraient, les Préfets et les Maires de Vichy, par des fonctionnaires désignés par le gouvernement provisoire.
Cest en ce mois davril 44, conformément à ces décisions, que Michel Debré rencontre Yves Fargues (Grégoire) dans un café du trocadero à Paris et lui remet sa nomination de "Commissaire de la république" pour la région R.I.
En cette même période, tandis que toutes les unités des Forces Françaises de lIntérieur (F.F.I.) passaient sous le commandement du général Koenig, Chaban-Delmas était nommé général et délégue militaire national.
3 avril
:A Alger, le général de Gaulle remanie le C.F.L.N. (Comité Français de Libération Nationale) et nomme deux communistes, François Billon, commissaire dEtat et Fernand Granier, commissaire de lAir.
Le lendemain 4 avril
.La milice effectue une "descente" à lentrepôt qui sert de garage à lA.S., rue des Réservoirs à Bourg-les-Valence, arrête les gardiens et sempare des voitures, des camions et de quelques armes. Pour pouvoir emmener leurs prises ils sont obligés de sortir une petite voiture Simca 5 qui les gêne pour manoeuvrer.
Un voisin de garage avec qui je suis en relation minforme de cette opération et me signale que les miliciens nétant pas suffisamment nombreux pour emmener tous les véhicules ont laissé dehors la "Simca 5". Je mempresse de venir la chercher. Je la destine à Etienne qui na pas de voiture de tourisme pour son groupe de lArdèche. Il dispose seulement, et depuis peu, de deux ambulances acquises à la "foire dempogne". Elles étaient remisées dans un local de la Mairie, Place des Ormeaux à Valence quand nous avons appris, par Henri Chatelan, quelles allaient être réquisitionnées par les Allemands. Etienne, avec Gabriel Chanas et Jean Didier, ont décidé de les devancer et elles sont maintenant à la disposition des Résistants de lArdèche.
Dans la nuit du 10 au 11 avril jassure une opération sur "Argone" au cours de laquelle nous recevons, en plus des containers, quatre agents venant de Londres. Ce sont "Andalou" et "Egyptien de son vrai nom Jean Paris, "radio", tous les deux, ainsi que "Hache" et "Tombereau", des saboteurs-instructeurs. Ils ont sur eux 2.500.000 frs et les containers contiennent 81 millions de francs et 25.000 dollars. Je porte en voiture à Lyon cet argent, rangé dans des sacs postaux et les quatre agents qui doivent y rencontrer leurs chefs.
La grande offensive des forces de police de Vichy contre la Résistance est déclenchée le 16. Vingt cinq camions remplis de miliciens encadrant des C.M.R. (Groupes Mobiles Républicains) appelés aujourdhui C.R.S. partent en direction du Vercors.
En cours de route et certainement sur dénonciation, ils sarrêtent à St-Nazaire-en-Royans, chez Jean Ferroul, le responsable du terrain "Argone" où nous venons de recevoir les quatre parachutés, mais celui-ci nest pas chez lui.
La perquisition de la maison est négative mais ils emmènent Mme Ferroul et ses deux filles.Les miliciens pénètrent ensuite dans la pharmacie de Mme Doucin et arrêtent son mari, André, qui est ladjoint de Ferroul et a hébergé les membres de la mission "Union". Les prisonniers sont emmenés dans le Vercors.
Il sagit dune expédition importante, bien préparée, une attaque générale contre tous les Résistants de la région. Le même jour, le maquis "Michel" installé depuis peu au château dAnse est investi par la Milice et par le 6ème Escadron du 4ème Régiment de la Garde Mobile Républicaine, sous les ordres de Bernonville et dAgostini, miliciens réputés pour leur cruauté.
Lengagement va durer cinq jours. Les Maquisards bénéficient de bonnes positions dans une sorte de forteresse naturelle. Ils occupent les hauteurs et chaque rocher constitue un affût et un abri. Ils sont bien armés, bien entraînés, bien commandés. Ils nauront à déplorer quun tué et une vingtaine de blessés tandis que les attaquants ont 18 tués et 16 blessés. Ces combats entre Français me déchirent le coeur.
Cette ambiance dinsécurité est peu propice aux parachutages, mais je nai pas le temps de faire annuler celui prévu sur le terrain "Agonie" pour la nuit du 21 au 22. Ce soir là les abords immédiats sont libres, léquipe prend position et lopération se déroule sans alerte. 15 containers et 8 colis atterrissent ainsi quun homme, le saboteur "Versoir".
Les forces de Vichy se sont installés dans tout le massif du Vercors et se répartissent entre la Chapelle-en-Vercors et Vassieux-en-Vercors. De nombreuses patrouilles de reconnaissance cherchent à repérer les maquis.
Les miliciens constituent un tribunal à lHôtel Allard à Vassieux. Il est composé des chefs de Bernonville, dAgostini et de Mlle Champetier-de-Ribes, maîtresse du chef de la milice.
Au cours dune séance du tribunal, Madame Ferroul et ses filles sont relaxées tandis que des Résistants arrêtés à Romans, St-Nazaire et Vassieux, sont condamnés à être déportés et remis aux autorités allemandes. Ce sont Eugène Bernard, Aimé Bonnefoy, Ernest Diebold, Nancy et Germain Hourde, Pierre Revol et Marius Kuffer.
Quant à Casimir Ezinjeard, Paul Mialy et André Doucin, ils sont condamnés à mort après avoir subi le terrible interrogatoire réservé aux terroristes. Leur attitude est celle des martyrs, soutenus par une foi que rien, aucun coup, aucune torture ne peut entamer. Les miliciens nont rien pu tirer deux. La sentence fut exécutée le dimanche 23 avril sous les yeux des habitants stupéfaits. Ils moururent en brave, refusant le bandeau sur les yeux, face au peloton dexécution française, ce qui vaudra à André Doucin, la citation suivante:
"André Doucin, jeune St cyrien animé du plus bel esprit de sacrifice, officier de valeur, exemple de courage et dabnégation, sest distingué brillamment aux cours des opérations qui ont eu lieu dans le Vercors. Tombé aux mains de lennemi, sest refusé malgré les tortures qui lui ont été infligées, à révéler un seul détail sur la Résistance Française, a soutenu jusquà sa mort une attitude pleine de noblesse."
Le chef régional "Roche" qui est venu passer quelques jours dans lArdèche à lHôtel de la Poste chez nos amis Mr et Mme Champel à Vals-les-Bains, assiste aux opérations des nuits du 25/26 mars sur "Argus" reportée sur "Acier" et du 26/27 prévue sur "Albatros" et reportée également sur "Acier" où nous avons reçu deux fois un avion.
Pendant un séjour il a pris contact avec Henriette Rieu qui soccupe de notre P.C. de Vals. Il lengage comme agent de liaison entre Lyon, Valence et Vals-les-Bains sous le pseudonyme de "Yveline" et lemmène avec lui à Lyon.
Malgré la demande dannulation du terrain "Albatros" près de bourg-St-Andéol (Ardèche) occupé par lennemi qui y a installé un centre découte, Londres nous annonce par le message: "la moisson est proche", une opération sur celui-ci pour la nuit du 1er au 2 avril. Je la reporte comme dhabitude sur "Acier" avec Eureka et nous recevons 15 containers et 5 colis.
Michel Bancillon et André Jardon minforment que la cache de la cabane des cantonniers, situé au pied du col de lEscrinet, sur la N.104, nest plus très sûre car cette route est de plus en plus fréquentée et ils me suggèrent, pour plus de sécurité, de cacher nos armes et nos explosifs dans la prison de Largentière.
On a beau sattendre à tout et avoir vu beaucoup de choses, il y a quand même des propositions qui étonnent ! Malgré la confiance que je leur porte, jéprouve quelque appréhension à lidée de mettre notre matériel sous la garde de la Justice de Pétain. Ils me précisent que le Président du tribunal, Fernand Lequenne, est des nôtres.
Devant la belle assurance de mes amis je me laisse convaincre et nous voilà partis pour Largentière avec notre chargement insolite.
La prison est lun des premiers bâtiments de la ville, isolé et assez éloigné du centre. Nous arrêtons le camion devant la lourde porte à deux battants, engageante comme une porte de prison. Bancillon sonne, un judas claque et un conciliabule sinstaure. Le judas reclaque et au bout de quelques minutes le portail souvre en grand. Je fais avancer le camion dans la cour pavée et la porte se referme immédiatement sur nous. Le piège pourrait être sans bavure et malgré moi je me tiens sur mes gardes, prêt à saisir une arme. Mais aucun danger ne nous guette: au contraire, le gardien-chef Georges Didelot et le gardien Pons, dans leurs beaux uniformes, savancent le sourire aux lèvres en prenant des airs aussi gracieux que leur métier le leur permet et nous aident obligeamment à décharger notre matériel. On lentrepose dans des cellules et avec "Poncelet" (Vigneron) nous dressons linventaire en présence du gardien, dAndré Jardon, Constant, Etienne et de Jean Pujadas. Ensuite, je distribue à chacun un révolver P38 et en arrivant à Jean, il me dit:
- Donne-moi le tien en supplèment ?
- Pourquoi ?
- Comme ça, le pistolet et lhomme sont à toi !
Il y a des petites phrases qui passent très vite mais que lon noublie pas. Pendant ce temps là, Mme et Mlle Didelot nous préparaient un très bon café de "marché noir". Décidemment, cest un plaisir que daller en prison !
Une très mauvaise nouvelle !
Marcel Ranc "Le Mitron", avec qui jai fait sauter le bureau de propagande de Vichy, Avenue Victor Hugo à Valence, le premier coup de force de la Résistance dans cette ville, a été arrêté le 6 mai 44, faubourg St Jacques à Valence, par la police française qui le remet entre les mains de la Milice qui à son tour le livre à la Gestapo.
Si ces gens sont encore de ce monde, je voudrais bien savoir sils dorment dun sommeil tranquille ? Marcel a subi les interrogatoires raffinés des Allemands dune façon héroïque. Il na pas fait une seule révélation concernant la Résistance.
Dabord transféré à la prison St-Paul à Lyon, il connaîtra le calvaire des camps de concentration de Dachau, Auschwitz et Buchenvald sous le numéro matricule 201.026. Torturé, marqué à jamais sur un bras, il reviendra pourtant vivant. Il eut pour compagnon de misère le R.P Riquet.
La journée sannonce belle, ce matin du 16 mai, quand une traction noire stoppe devant la maison de Jean Mabboux, responsable de notre terrain, "Ajusteur" et dun groupe chargé dassurer lexécution du Plan Vert (coupures des voies ferrées) chaque fois que la radio de Londres diffuse le message: "Je cherche des trèfles à quatre feuilles".
Cinq Allemands en manteaux de cuir et chapeaux descendent aussitôt du véhicule et cernent la maison.
Heureusement, Mabboux a entendu la voiture sarrêter et en un reflex rapide, il attrape son fils par la main, lui fait escalader le muret du jardin de derrière et ils vont se cacher dans un fossé à cinquante mètres de là, de façon à surveiller ce qui se passe car Mme Mabboux et sa fille sont dans le pavillon. Lhomme récupère un fusil-mitrailleur camouflé à cet endroit en prévision de ce qui vient darriver et il se tient prêt à intervenir.
Les Allemands interrogent la jeune femme qui parvient à garder son calme et, déçus de ne pas trouver celui quils cherchaient, ils se retirent. Mabboux les laissent monter en voiture puis, à linstant où ils démarrent, les arrose de plusieurs rafales. Lennemi file sur les chapeaux de roues, croyant avoir à faire à un nombre important de "terroristes".
Bien entendu ils vont revenir en force, il faut fuir séance tenante, sans prendre le temps de faire ses valises.
Mabboux conduit sa famille chez des amis sûrs, hors datteinte de la Gestapo.
Bien lui en prend car les Allemands ne tardent pas à réapparaître renforcés dun détachement de miliciens. Fous de rage en trouvant la maison vide, ils la mettent à sac, fracassant tout ce quils ne peuvent pas emporter.
Sa famille à labri, Mabboux prendra le commandement de la 6ème Compagnie des F.F.I. de la Drôme et continuera la lutte à outrance jusquà la mort.
24 avril
:La B.B.C. passe le message: "Rudolph est bien arrivé", une nouvelle opération allait avoir lieu sur le terrain "Chlore". Nous étions loin de penser que ce serait la dernière pour celui-ci.
Avec une exactitude et une précision toutes militaires, nous sommes en place vers 22 heures, lE.R.K. est en route, lavion peut arriver. La nuit est calme, sans vent et à 23 heures 45 nous lentendons approcher.
Je fais allumer les balises et lappareil survient, se dirigeant vers le sud. Je le suis avec ma lampe torche en me plaçant de telle façon quil puisse voir doù vient le vent et en émettant sans interruption la lettre "L" en morse, qui est les signe de reconnaissance du terrain. Le pilote passe une première fois pour repérer les lieux, séloigne, revient sur nous et à notre verticale, à moins de 200 mètres daltitude il lâche les containers.
Constant est à mes côtés quand nous entendons un sifflement puis le bruit dune forte chute tout près de nous. Cest un container qui sest détaché de son parachute et qui vient de prendre contact avec le sol. Nous lavons échappé belle. Lavion effectue son deuxième passage pour larguer les colis, je fais "OK" avec ma lampe, il nous répond en allumant une seconde ses feux de position et disparaît en direction du Nord-ouest.
Lopération a été impeccable, tout est tombé entre les feux. Après une attente précautionnelle de cinq minutes nous commençons le ramassage et tout le monde est content parce que nous aurons fini de bonne heure.
Les balises sont éteintes, très détendu je me dirige vers lE.R.K. pour le débrancher, et à linstant précis où javance la main vers linterrupteur jentends de nouveau le bruit dun moteur. Bientôt un avion nous survole dans le sens est-ouest ce qui me paraît étrange, aussi je ne fais aucun signal. Le bruit mindique que lappareil est à la verticale de lE.R.K. et à tout hasard je commande à mes gars de se tenir prêts à baliser.
Lavion tourne, revient, il ny a pas de doute, cest un allié. On allume les balises, je fais les signes lumineux de reconnaissance et les containers atterrissent en plein dans les balises. Un second tour et des colis viennent les rejoindre.
Minuit sonne au loin, lavion séloigne définitivement mais un autre moteur se fait entendre venant du sud, arrive sur nous et largue containers et colis en une seule fois. Il faut qu'il soit rentré avant laube en Angleterre.
Nous nous retrouvons donc avec le contenu de trois avions et un seul camion pour le transport ! La B.B.C. navait pourtant pas précisé comme habituellement: "Rudolph est bien arrivé" trois fois, ce qui indiquait que nous allions réceptionner trois avions.
Peu importe, nous sommes très heureux de laubaine et aussitôt le ramassage commence. Nous chargeons une première fois le camion à bloc, il part porter son précieux chargement dans une cache distante dune dizaine de kilomètres puais revient chercher le reste. Pendant ce temps, avec les hommes déquipe nous amenons tout le matériel en bordure de la route, le camion revient et nous le chargeons une deuxième fois, le voilà reparti laller et retour demande du temps, les heures passent, en attendant jenvoie des hommes ratisser le terrain, ils me rapportent encore un colis qui était très loin de nos balises, nous faisons le compte des containers, ils sont tous là, pas un ne manque, quant aux colis leur nombre est variable à chaque opération.
Nous étions en train de charger le camion pour la dernière fois lorsque mon attention est attirée par les phares dune voiture qui vient de Saint-Donat, je mets mes hommes de chaque côté de la route en position de combat, une voiture nétant pas faite pour nous effrayer.
Les lumières se rapprochent, le camion barre la route et je constate que ce que javais pris pour une voiture se trouve être un car, il sarrête, il est aussitôt entouré par mes hommes arme au poing, prêts à faire feu, cest le service régulier de Saint-Donat à Saint-Vallier qui assure la correspondance avec la S.N.C.F. Il est vrai quil va être cinq heures du matin. Constant et moi montons dans le car qui est complet, les armes à la main, personne ne dit mot. Faire un contrôle ne nous donnera rien sinon nous faire perdre notre temps, je fais donc dégager la route et donne ordre au chauffeur de se mettre sur le côté, tous feux éteints à lexception de ceux de lintérieur de façon à ce que Constant puisse surveiller les passagers.
Inutile de leur dire quil y a eu un parachutage, ils voient les 45 parachutes sur le bord de la route.
Les hommes ont enfin fini de charger le camion. Ils montent dedans, prêts à partir, je reviens vers le car où Constant tient tout le monde en respect et ordonne au chauffeur de continuer sa route. Nous le laissons séloigner et partons derrière lui à bonne distance tous feux éteints car pendant quelques kilomètres nous suivons le même itinéraire. Nous le voyons disparaître au village de Saint-Barthélémy de Vals distant de cinq kilomètres tandis que nous tournons à gauche. Nous avons fait à peine un kilomètres lorsque nous voyons arriver un cycliste, tout juste le temps de le voir sauter à bas de son engin, de labandonner et de disparaître dans les roseaux. Dans linstant qui suit, nous sommes tous à sa recherche, sans succès, mais je relève son nom sur la plaque de sa bicyclette et mon ami Brunet de St-Barthélémy me dit quil sagit dun de ses clients qui travaille à Saint-Uze et qui nous a certainement pris pour la Milice.
Nous repartons car il faut faire vite, lalerte va sûrement être donnée. Nous déchargeons rapidement le camion et nous repartons par des chemins de terre pour Tain lHermitage où nous arrivons au lever du jour. Les hommes descendent et nous continuons notre route jusquà Valence sans incidents. Nous commentons les évènements dans le café de notre ami Marius Junique tandis qu'il nous sert un casse-croûte que nous mangeons de fort bon appétit, heureux davoir réussi encore une opération sans anicroche.
Je charge, tout de même, Marius de contacter notre ami le gendarme Besse, secrétaire du Commandant de gendarmerie de la Drôme, qui nous fournit depuis longtemps toutes les informations concernant lennemi ou la Résistance, et de me tenir au courant des échos éventuels sur cette opération.
Je demande également à Madame Wilmes qui est au central téléphonique (qui, heureusement pour nous est encore manuel) de vérifier sil ny a pas eu coup de téléphone en provenance de Saint-Vallier à la Kommandatur ou Milice. Après recherche, elle minforme que la milice de Valence a reçu une communication le 25 avril vers 7 heures du matin en provenance du café de la gare de Saint-Vallier. Ceci me fait comprendre pourquoi la Milice était sur les lieux du parachutage dès 9 heures du matin, confirmation faite par le rapport de gendarmerie de Saint-Vallier retransmis par notre ami Besse et dont voici le texte intégral:
Procès verbal de la gendarmerie de Saint-Vallier
Le 25 avril
à 9h 15 la brigade de Saint-Vallier a été prévenue téléphoniquement par Monsieur Vassier, maire de la commune de Claveyson quun parachutage de matériel avait eu lieu dans la nuit au quartier du Pilon, commune de Claveyson.A 9h 40 la gendarmerie se rend sur les lieux et rencontre un groupe de miliciens avec leurs véhicules automobiles comprenant 2 cars et 4 ou 5 voitures. Le chef de détachement dit être chef de Cohorte, adjoint de la milice française à Lyon, il a déclaré que, passant par "hasard" par là avec ses hommes, son attention était attirée par les occupants dune camionnette qui, à leur vue, se sont enfuis, les uns avec la camionnette, les autres à travers champs à la suite dune poursuite deux individus ont été arrêtés.
Identité:
Laurent Henri, né le 8.11.1911 à St-Donat, jardinier, demeurant avenue de la gare, fils de François et de Lafont Marie.
Gateau Gérard Jacques, né le 15 juillet 1915 à Paris 12°, demeurant à hauterives chez Mr Brenier.
Le parachute et son lest se trouvaient dans un champ inculte appartenant à Mr Lassagne Marius, cultivateur à Claveyson. Ce champ situé à 2 km au sud de Claveyson et à 100 mètres de la route reliant Claveyson à Chantemerle.
Déclarations:
Madame Dernat veuve Alleon Ludovic, 52 ans, cultivatrice quartier du Pilon à Claveyson déclare:
"Ce matin Mr Hachard de la Motte de Galaure ma appris quun parachutage de matériel avait eu lieu près de ma ferme. Je my suis rendue et jai vu quil sagissait dune toile blanche avec cordons blancs auxquels était attaché un paquet recouvert de toile verte de 0m80 de long sur 0m50 de large. Vers 9 heures une camionnette noire a stoppé et il est descendu 7 à 8 individus, ils se sont dirigés vers le parachute quand est arrivé 2 cars et plusieurs voitures venant de Chantemerle, ce convoi dautos sest arrêté en face de ma ferme, des coups de feu ont été tirés sur les réfractaires qui senfuyaient. Les occupants du convoi ont dit être des miliciens de Lyon et mont demandé de quoi il sagissait, je leur ai dit quil y avait eu un parachutage et leur ai indiqué lendroit, ils sy sont rendus et jai remarqué quils emportaient le paquet en question. Les réfractaires nont pas eu le temps de rien emporter et je nai pas vu la direction prise par eux. Personne nest caché chez moi et jautorise la milice à visiter ma ferme et ses dépendances, je nai plus rien à vous dire dautre."
Monsieur Seignobos, 42 ans, cultivateur quartier des Plats à Claveyson:
"Ce matin jai appris par des voisins quun parachutage avait eu lieu près de la ferme Dernat. Vers 10 heures alors que je travaillais mes terres, une voiture sest arrêtée en face de la ferme, 7 ou 8 individus sont descendus et se sont dirigés vers le parachute, quelques instants après une caravane de voiture est arrivée sur les lieux, je nai pas reconnu les occupants qui étaient au nombre dune dizaine environ, jai vu 2 hommes senfuir en courant, poursuivis par dautres qui leur tiraient des rafales de mitraillettes et des coups de mousquetons. Les fuyards ont disparu dans les bois, les poursuivants y sont allés mais sont revenus peu après. Je ne sais rien dautre."
Madame Veuve Montalon Eugène, 70 ans, propriétaire à Claveyson:
"
Le 24 avril vers 10 heures, je me trouvais dans mon jardin à proximité de ma ferme, quand un car et 3 voitures se sont arrêtés vers la ferme Dernat. Quelques instants après un homme est venu en courant chez moi. Sans rien me demander, il est entré dans une cave-débarras poursuivi par dautres hommes. Il a cassé la fenêtre de la cave, est sorti par derrière où il a été arrêté. Il sest blessé à la tête probablement avec le carreau cassé. Jai su quun colis avait été parachuté mais je ne lai pas vu. Dans la nuit du 23 au 24 jai entendu de nombreux avions voler au-dessus du quartier entre 0 heure et une heure."
Monsieur Figuet Léon, 49 ans, conseiller Municipal à Claveyson:
"
Le 24 avril 1944 vers 7 heures 30, étant à ma ferme, jai vu une grande toile blanche dans le champ de Lassagne, situé à 6 ou 700 mètres de chez moi. Je my suis rendu et jai constaté quil sagissait dun colis enveloppé dun sac de couleur grise relié à un parachute. Jai prévenu le Maire qui à son tour sest rendu sur les lieux. Il a téléphoné à la gendarmerie vers 9h15. Une camionnette sest arrêtée en face du parachute, 2 hommes se sont dirigés vers celui-ci, 10 ou 15 minutes après 2 cars et 4 voitures sont arrivés sur les lieux, je nai pas vu ce qui sest passé exactement, jai entendu des coups de feu et vu des hommes senfuir il est venu personne chez moi et jignore où peuvent être partis les fuyards. Je nai rien entendu pendant la nuit."Monsieur Vassier Ferdinand, 61 ans, Maire de Claveyson:
"Ce jour, vers 8h30, Figuet Léon ma prévenu quun colis parachuté se trouvait au quartier du Pilon, après men être assuré jai tout laissé en place et vous ai téléphoné. Jignore ce qui sest passé par la suite. A ma connaissance il ny a pas de camp de réfractaires ou de terroristes dans ma commune. Je nen connais pas dans les environs."
Je me rends à St-Vallier auprès de notre ami Dupont, lélectricien afin de savoir qui a pu donner ce coup de téléphone. Le cafetier du coin nous apprend quun type quil navait jamais vu est descendu du car de St-Donat et a effectivement donné un coup de fil depuis la cabine. IL est reparti immédiatement après pour prendre un train en direction de Lyon. Le chauffeur du car devait confirmer que ce type était bien monté à St-Donat et quil navait parlé à personne durant le trajet.
Lorsque jai eu connaissance du rapport de gendarmerie, je me suis rendu sur le terrain et aux environs immédiats pour situer exactement où le colis a été trouvé. Jai constaté que celui-ci était tombé près dune ferme à peu près à un kilomètre du lieu de parachutage il avait dû être largué le dernier et japprenais par la suite quil ne contenait que des vêtements.
Renseignements pris, Londres ne nous avait bien envoyé quun avion, les deux autres étaient destinés aux départements de lIsère ou de la Savoie, ce qui explique leur arrivée par lest. Les équipes nétant pas au rendez-vous, et guidés par nos balises, ils sont venus larguer leur marchandise sur notre terrain la rapidité de la dernière opération indiquait aussi quils avaient fait beaucoup de chemin en trop.
Nous avons dailleurs eu plusieurs cas semblables, en particulier sur le terrain permanent de Saint-Agrève en Ardèche qui était balisé toutes les nuits.
Cétait donc le dernier parachutage sur Chlore car après tous ces incidents, je lai rayé du cadre de mes opérations.
26 avril
:"Jentends chanter les cigales" à lémission de 13h15 de la B.B.C., message signifiant quune opération est prévue pour le soir même sur le terrain "Acier" situé à Lanas, à une dizaine de kilomètres au sud dAubenas et de Vals-les-Bains. Comme cest lhabitude, dans lheure qui suit la réception dun message nous concernant, je retrouve mes coéquipiers Constant dans la cuisine du bar Marius dont le patron Junique est le quatrième mousquetaire de notre groupe.
A mon arrivée tout le monde a un sourire entendu car une pluie diluvienne sabat sur Valence et dans ces conditions le parachutage a très peu de chance de pouvoir être réalisé.
Cette question de météorologie a toujours été une source de contre temps pour nos opérations car il peut faire beau à Londres où les décisions sont prises tandis que la tempête souffle sur notre région et les Anglais nont aucun moyen den être informés. Il arrive donc que des avions ayant décollé sous un ciel clair rencontrent en route un orage épouvantable qui les oblige à faire demi-tour. Dans lignorance de cette perturbation ou ne sachant pas si nos visiteurs prendront ou non le risque de passer, il nous arrive de nous morfondre vainement sur le terrain pendant des heures sous les intempéries.
Mais la pluie nest peut-être que passagère et de toute façon il faut attendre la confirmation de lopération à lémission de 21h15.
Nous irons lécouter le plus prés possible du terrain et nous avons pour cela deux possibilités: le restaurant Croze à Aubenas qui nous héberge souvent au retour et où lon peut garer notre camion, ou lHôtel de la Poste à Vals, chez Mr et Mme Henri Champel chez qui nous trouvons toujours un accueil chaleureux. Nous optons pour cette dernière solution (où nous retrouvons Etienne) mais à lheure dite, le message ne vient pas.
Ne pouvant être de retour chez nous avant le couvre-feu, nous devons passer la nuit à Vals et pour meubler notre soirée nous décidons daller au cinéma voisin de lhôtel.
A cette époque le spectacle nétait pas permanent et lon ne faisait remarquer quand on dérangeait les spectateurs en arrivant en retard. Cest notre cas ce soir et nous gagnons le plus discrètement possible trois fauteuils au fond de la salle, près dune porte de secours car dans notre situation on peut toujours avoir besoin de séchapper rapidement.
A peine sommes-nous installés quun mouvement imperceptible se fait sentir et bientôt nous voyons des ombres gagner la sortie à la queue leu leu. Le film vient à peine de commencer et il nest pas normal que des spectateurs sen aillent sans raison apparente alors quils ont payé leur place dans lintention dassister à la séance. Notre méfiance est aussitôt éveillée. Malgré nos airs décontractés nous sommes des hommes traqués et notre vigilance ne se relâche jamais. Après une rapide concertation à voix basse, nous décidons dattendre un peu sans bouger et de nous éclipser avant la fin. Dehors, nous ne remarquons rien danormal et nous allons nous coucher sans connaître seulement le titre du chef doeuvre que nous avions manqué.
Le lendemain matin, tandis que nous prenons notre petit déjeuner dans un coin du bar, un client sapproche du comptoir en nous observant à la dérobée et parle bas à Mme Champel.
Après son départ, notre amie vient à nous, un sourire amusé sur les lèvres et nous raconte que ce monsieur avait pris Etienne pour le commissaire principal de Privas, venu justement enquêter sur lexécution dun collaborateur de la ville par la Résistance. La veille au soir ce brave homme se trouvait au cinéma quand nous y sommes arrivés et il a donné lalerte. Craignant une rafle à la sortie, tous les hommes qui nétaient pas tout à fait en règle ont préféré abandonner la séance plutôt que de sexposer à un contrôle.
Nous nous étions fait peur mutuellement, ce qui illustre létat desprit de la population française à cette époque, chacun se méfiant de son voisin et vivant dans la criante perpétuelle dêtre interpellé par la police de Vichy, la Milice ou les Allemands.
30 avril
:Les sirènes mugissent, lalerte est donnée, les forteresses alliées attaquent le terrain daviation de la Trésorerie qui sert de bases aériennes à laviation allemande, près de Valence.
Un chasseur américain "mustang" est touché par la D.C.A., le pilote, le lieutenant Freed W.Goyer, matricule 0.2044.172 de lamérican eight air force head quarters, saute en parachute et atterrit près du Rhône à pont de lIsère, dans la propriété de Mr Figuet, qui le camoufle immédiatement dans une ferme inhabitée et lui donne des vêtements civils.
Figuet avertit la Résistance et Marcel Brunet de St-Barthélémy de Vals vient me prévenir.
Le lendemain,
1er mai 1944.Avec "la Cloche" (Marc) et "le Boxeur" (Marius) nous partons en camion récupérer laviateur. Laméricain se trouve à mes côtés dans la cabine. "La Cloche" et "le Boxeur" sur le plateau arrière quand nous sommes arrêtés par un barrage allemand à lentrée de Bourg-les-Valence. Un gradé, parlant très bien français, me demande les papiers du camion et lAussweis, constatant que le camion appartient aux Ponts et Chaussées et que tout est en règle, il nous laisse passer, sans plus. Une fois repartie, laviateur me fait signe avec le pouce en lair de la main droite, qui doit signifier "formidable" et respire un bon coup il est hébergé quelque temps chez moi, avant que je le confie à ceux qui pourront lui faire regagner sa base à la faveur dun atterrissage clandestin dans le département du Vaucluse.
La série noire continue: France Bastiat, agent des P.T.T. à Valence, qui me communiquait toutes les conversations téléphoniques, interceptées au Central par Mme Wilmes entre la police, la Milice et les Allemands, est arrêtée par la Gestapo le 17 mai 44 en même temps que son receveur Pierre Gateaud qui sera fusillé le 9 juin 44 par les nazis à Communay dans lIsère. Quant à Bastiat, il trouvera la mort dans le train qui lemmenait en déportation en Allemagne.
Japprends également que le chef de la Mission dUnion, Pierre Fourcaud alias "Lucas" et "Spere" a été arrêté le 19 mai. Plus tard il pourra faire le récit détaillé de son aventure.
La veille de son arrestation il sétait rendu à lhôtel Million à Alberville dans la Haute-Savoie.
A son entrée dans la salle du café, Madame Million laissa tomber bruyamment le plateau quelle transportait pour attirer son attention et lui fit signe que lendroit était malsain pour lui. Il se retira aussitôt. Mais le sort était jeté et le lendemain la Gestapo le surprit lors dune réunion qui avait lieu au premier étage du magasin de photographie Raymond Bertrand. Quand les Allemands firent irruption, tous les Résistants sauf le colonel Fourcaud, sautèrent par la fenêtre donnant sur la cour. Lui, choisit la fenêtre donnant sur la façade du magasin, sous une rafale de mitraillette. Une balle latteignit à la pommette droite et lui fracassa la mâchoire. Etourdi, sa chute fut amortie par la toile du store qui le fit rebondir dans la rue où il se fractura plusieurs côtes. Le temps de reprendre ses esprits, la Gestapo était sur lui. On le transporta dabord pour les premiers soins à lhôpital de Chambery avant de le transférer, car les Allemands connaissaient parfaitement limportance de leur prise, à lhôpital de la croix Rousse à Lyon. Il se retrouva en compagnie dautres prisonniers blessés, dans une salle commune dont toutes les issues étaient gardées par des hommes en armes.
Le colonel ne pense pourtant quà sévader.
Réfléchissant, le regard fixé sur le sol carrelé, il a soudain une idée: pourquoi ne pas essayer de sortir par là ? Aussi rapide que sa pensée, il se met aussitôt au travail pour desceller un carreau. Dessous, il devrait trouver une couche de mortier, elle même recouvrant une couche de sable. A cette époque on ne faisait pas encore de dalles en béton armé. A laide dune fourchette, il entreprend un travail minutieux quil doit effectuer prudemment entre les rondes de gardiens.
Comme il le prévoyait il atteint le mortier, puis le sable, quil dégage. Que va-t-il découvrir ensuite ? Quelle aubaine ! Ce sont des planches quil sera possible de scier et de briser. Plusieurs carreaux enlevés doivent permettre le passage dun homme. Les compagnons du colonel ont suivi cette opération avec lintérêt que lon pense et ils lui proposent de laider.
A tour de rôle ils se mettent au travail et avec beaucoup de patience, de temps et démotions viennent à bout du plancher.
Dessous, il y a une cave servant de débarras. Ils y jettent les gravats, les débris de bois et réajustent les carreaux pour dissimuler le trou qui représente maintenant tous leurs espoirs. La nuit venue, entre les rondes qui se succèdent toutes les deux heures, ils tenteront lévasion. Un gros problème se pose ! Lun des prisonniers est atteint de gangrène gazeuse à une jambe et un autre est aveugle. Comprenant quils seraient des fardeaux pour leurs camarades, ces deux braves décident de rester.
Ils préviendront les Allemands le plus tard possible de lévasion.
Sortir de la cave ne présente pas de difficultés pour les neuf rescapés et chacun choisit sa destination. Le colonel Fourcaud joint son "contact" qui le conduit immédiatement dans une cache à St-Etienne.
Mais la Gestapo ne renonce pas facilement à une proie aussi importante et entreprendra des recherches minutieuses en quadrillant toute la région.
Pour sy soustraire, le colonel Fourcaud va utiliser la ruse. IL sait que les Allemands ont connaissance, on ne sait comment, du message, pré-avis que lance la radio de la France-Libre à lintention du Groupe "Mission Union". Par liaison radio il demande à Londres de le diffuser sur les ondes. Si bien que les Allemands entendant quelques jours plus tard: "de chapeau à culotte: les trois culottes sont bien rentrés au bercail. Nous répétons...etc", sont persuadés que le colonel et deux membres de son groupe ont réussi à quitter la France et ils cessent leurs recherches.
Hélas ! Si neuf prisonniers ont retrouvé leur liberté, il nen a pas été de même pour les deux qui se sont sacrifiés sans se faire dillusions. Les Allemands les exécutèrent froidement sur leurs lits dinfortune. Je nai pu malheureusement connaître leurs noms.
Encore des héros qui resteront pour toujours inconnue...
Junique minforme que le radio "Guy" de son vrai nom Menderer demande que lon joigne de toute urgence Marcel Bac, artisan électricien à Livron, chez qui est dissimulé un poste émetteur afin quil évacue immédiatement ce matériel et se mette lui-même à labri.
Que sest-il passé ?
"Guy" vient déchapper miraculeusement aux Allemands mais le garçon chargé de le couvrir, surnommé "Gobe-Mouche" a été arrêté. Cest un faible et "Guy" craint fort quil parle et révèle où se trouve lémetteur.
Constant arrive sur ces entrefaites à moto et je lenvoie immédiatement chez Marcel Bac pour le prévenir du danger. Malheureusement Constant arrive à Livron en même temps que les agents de la Gestapo qui, accompagnés de "Gobe-Mouche" perquisitionnent chez lélectricien. Ils se saisissent de lappareil de transmission et embarquent le malheureux au sinistre Port Montluc à Lyon.
Il sera torturé et fusillé le 16 juin à St Didier de Formans dans lAin.
Constant na plus quà faire demi-tour et il revient me faire son rapport. Il nous faut prendre à notre tour des mesures de précautions car ce "Gobe-Mouche" connait nos rendez-vous au bar Marius et il peut parler encore pour sauver sa peau.
Tout le monde nest pas un héros.
De son côté, Guy part pour le maquis du plateau de Combovin où il trouvera une mort atroce dont on trouvera les détails plus loin.
Gobe-Mouche sera retrouvé à la libération, emprisonné à la prison St-Paul à Lyon et passé en jugement mais jignore la sentence.
La mission Union comprend deux agents radios: "Andalou" qui opère en Savoie et "Mayar" qui est dans la drôme.
Dès son arrivée en France, ce dernier a commencé ses émissions chez Mr et Mme Rey à Tain lHermitage pendant une huitaine de jours. A son départ, Madame Rey lui a offert une croix provençal avec sa chaîne.
Il a effectué ensuite des missions dans le Vercors, à St-Nazaire-en-Royans, étant hébergé à la ferme Carra.
En ce début mai il se trouve dans une autre ferme à St Hilaire-le-Rosier. Alors quil est en train démettre des messages à destination de Londres son agent de liaison Léon Ribet fait le guet en gardant les vaches dans un pré voisin. Soudain il aperçoit deux soldats allemands se dirigeant vers la ferme. Aussitôt il vient avertir Mayar qui arrête sur le coup ses émissions, cache sont matériel et les deux hommes se mettent sur la défensive. Les Allemands sont entrés dans la salle commune et demandent au fermier de leur vendre des oeufs. Malgré sa répugnance à fournir de la nourriture aux occupants alors que les français en sont privés, il leur en cède deux douzaines. Poliment les militaires remercient, payent et sen vont tranquillement.
Lalerte a été chaude et peut se renouveler. Mayar décidé de quitter la ferme et dès le lendemain il transporte son émetteur récepteur à St-Marcelin chez Mr et mme Jean Rosny où il reprend son travail.
21 mai
:Le printemps sest installé, lair est parfumé par les arbres en fleurs, la campagne est paisible. Mayar, Ribet et Rosny, histoire de se détendre un peu, prennent lapéritif dans un café du village. Ribet a terminé sa mission et le soir même il repart pour St-Nazaire-en-Royans.
Le lendemain 22 mai
.Rien ne laissant prévoir le drame sanglant qui allait mettre fin brutalement à cette apparente tranquillité.
La famille Rosny très unie, jouissait dun bonheur que seuls connaissent les gens simples et de grand coeur. Dès que la Résistance eut besoin de lui, Jean Rosny nhésita pas à se mettre à son entière disposition et cest ainsi que malgré les risques que cela comportait, il avait accepté que lon installe chez lui le poste émetteur qui nous reliait aux combattants de lextérieur.
Le lieutenant Camille Monnier, alias "Léon" ou "Mayar" qui avait été parachuté le 6 janvier sur "Agonie", habitait sous son toit.
Hélas ! La faiblesse dune homme qui venait dêtre arrêté les désigna à la Gestapo. Dès larrivée des Allemands, "Mayar" comprit que tout était perdu. Il se laissa arrêter mais alors quil sapprêtait à monter en voiture, il feignit de séchapper, afin de se faire tuer et être certain ainsi demporter les secrets dont il était dépositaire.
Jean Rosny tomba également sous les balles ennemies. Grièvement blessé, il mourut quelques jours plus tard dans de terribles souffrances.
Après avoir visité la maison, les Allemands se retirèrent en abandonnant sur place les corps des deux martyrs. Madame Rosny fit preuve dun courage remarquable et soccupa de linhumation de Mayar dont elle ignorait la véritable identité.
Les personnes charitables qui firent sa dernière toilette découvrirent la croix provençale de madame Rey, quil portait au cou. On lui fit donc des funérailles religieuses.
Il était prévu que Mayar devait se rendre dès le 25 mai à Tain-lHermitage pour effectuer une mission chez Mr Blache.
Le destin en avait décidé autrement.
Nous apprenons larrestation de lagent de police Ferrotin affecté au commissariat central qui se trouvait à lépoque au rez-de-Chaussée de la mairie de Valence, côté rue Madier de Nonjaut. Il nous communiquait, par lintermédiaire de Marius "Junique", les rapports rédigés à la suite dattentats contre des agents de la gestapo, des collaborateurs ou relatant tous les incidents constatés au cours des rondes de surveillance. Nous connaissions ainsi lidentité des personnes interpellés et Ferrotin nous avait même révélé le code secret utilisé par le commissaire principal Gunzer, fervent partisan de Hitler.
Ferrotin nous avait également fourni les empreintes des clés du commissariat et de celles des cellules qui se trouvaient au sous-sol de la mairie, un local possédant deux issues. Il nous avait été ainsi possible de fabriquer des doubles pouvant être bien utiles au cas où lun de nous serait emprisonné.
Cette commodité nous valut un jour un grave problème de conscience: la police venait darrêter deux jeunes Résistants qui, par leur allure, avaient attiré lattention et ils furent incarcérés dans une cellule du commissariat central. Ferrotin vint aussitôt prévenir Junique pour que nous les fassions évader.
Une réunion eut lieu pour étudier la question au bar "Marius". Elle comprenait Ferrotin, Junique, Firmin Faure et Constant. Tous étaient daccord pour organiser lévasion, sauf moi. Je fis valoir que nous ne pourrions réaliser cette opération qu'une seule fois et quen conséquence nous devions faire une enquête préalable sur des deux Résistants.
Cest ce qui fut fait et cela nous permit de découvrir quils navaient pas respecté les consignes impératives du maquis leur interdisant de quitter leur camp sans autorisation. Dans lintérêt de tous nous ne pouvions admettre dentorse à la discipline ni faire primer le sentiment sur la règle. Il fut décidé dabandonner ces deux garçons à leur sort, ce que Ferrotin accepta de mauvaise grâce.
Ferrotin habite rue Sadi-Carnot, à quelques cents mètres du garage Dorier, dont lun des fils collabore étroitement avec le Gouvernement de Vichy. Est ce une coïncidence ou le policier commit-il une imprudence ? Toujours est-il quil fut arrêté et écroué dans une des cellules du commissariat principal, le dimanche 14 mai 1944.
Informés par des policiers acquis à notre cause, nous décidons après une rapide concertation daller délivrer Ferrotin avant quil ne soit transféré.
Le samedi 27 mai aux environs de midi, une équipe sintroduit dans la mairie, du côté opposé au commissariat et atteint sans encombre le sous-sol.
Pas de chance ! Il manque justement la clé de la cellule dans laquelle se trouve notre ami.
Sans perdre la tête, celui-ci signale à ses sauveteurs quon ne lui a pas encre apporté son repas. Immédiatement les hommes se dissimulent et attendent que le chef de poste se présente avec son plateau de victuailles. Dès quil apparait il est neutralisé sans avoir le temps de réaliser ce qui lui arrive, on le déleste de son trousseau de clés et il se retrouve ficelé et baillonné à la place de son prisonnier.
Sortir de la mairie est un jeu denfant, une voiture conduite par Junique attend rue Dauphine. Léquipe sy engouffre, démarrage sur les chapeaux de roue et Ferrotin est expédié dans un maquis du sud de la drôme.
Malheureusement il devait se faire tuer à la libération.
La situation dans le Vercors est confuse. On ne parvient pas à établir un commandement unique, du fait de la diversité des mouvements qui ont crée des maquis sur le plateau.
Certains reçoivent des ordres dAlger, dautres de Londres, et il y a en plus les réseaux alliés, Anglais et Américain.
Pour citer un exemple, le terrain de parachutage de Vassieux porte deux noms:
"Taille-Crayon" pour Alger et "Gabin" pour Londres. Les textes des messages qui lui sont destinés sont différents selon quils viennent dAlgérie ou dAngleterre.
Ceux de lIsère voudraient avoir le commandement du Vercors, alors que le plateau est sur le département de la drôme. Chaque organisation veut garder ses prérogatives et a peur dêtre lésée. Tout le monde voudrait bien savoir où en est le fameux "plan Montagnard" que Pierre Dalloz a déjà transmis à Londres après une réunion des responsables des diverses organisations. Ceux-ci décident denvoyer un émissaire à Alger et désignent "Chavant" pour accomplir cette mission, assisté de Veyrat.
Après de multiples avatars, les deux mandataires réussissent à sembarquer le 22 mai au cours dune opération sous-marine clandestine qui a lieu au cap Camarat. Ils arriveront à Alger quelques jours plus tard.
26 mai
:Jenvoie Constant en liaison à Lyon et il se trouve pris sous le bombardement de laviation alliée dont se souviennent encore les Lyonnais car il fit beaucoup de dégâts et de nombreuses victimes.
Lécole de santé, siège de la Gestapo est détruite, entraînant la mort de son chef, le Kommander Knab, de son second le capitaine Hollert et du docteur Schaubeck.
De nouveau Kommander sera le sinistre Barbie qui installera ses bureaux au 35 de la Place Bellecourt. Constant en réchappa par miracle.
La voie ferrée qui longe lavenue Berthelot est sérieusement touchée.
Les Anglais et les Américains savaient que la préparation du débarquement ne se ferait pas sans casse et quil était nécessaire de détruire les noeuds de communication en Europe occupée. Malheureusement les bombardements ne peuvent éviter les "bavures" et la radio de Londres lancent des avis conseillant aux français de sécarter de tout objectif militaire.
Pour des raisons évidentes il nétait pas possible de préciser davance la date et le lieu des attaques aériennes.
LAméricain "Chambellan" de la mission "Union" a échappé plusieurs fois à la Gestapo et est rapatrié à Londres le 4 juin.
Le même soir a lieu une double opération datterrissage sur le terrain "Figue" au nord de Lyon. Notre chef Rivière (Marquis) étant actuellement en Angleterre, la direction en est assurée par son adjoint Pierre Ulmer, alias Députe ou George, assisté dAndré Charlot (Roche) et de barthélémy Triomphe (Edile). Les équipes habituelles sont à leurs postes et cinq passagers sont en partance pour Alger.
Entre les feux des balises, la silhouette du premier avion prend contact avec le sol et cahote sur la terre bosselée du champs avant de simmobiliser à quelques mètres de nous. Il ne peut embarquer que deux passagers et il se fond de nouveau dans le ciel obscur.
Quelques minutes plus tard un second appareil atterrit. En descendent un civil, une jeune fille et un radio, aussitôt remplacés par "Bey", "Gallile" et "Seigneur", tous trois officiers du B.O.A. (Bloc dopérations aériennes) en zone occupée.
La piste de fortune est maintenant déserte, bientôt il nen restera aucune trace, jusquà la prochaine opération et nous rentrons à Lyon où la dispersion seffectue.
Roche cède pour la nuit la chambre quil occupe chez labbé Boursier, curé de Ste-Thérèse de lEnfant Jésus à Villeurbanne, au voyageur civil qui nest autre que Chavant revenant de sa mission à Alger. Il en rapporte deux plis cachetés destinés au colonel Descour (Bayard) qui vient dêtre nommé chef de la Résistance pour les dix départements de la région 1 et une somme dargent très importante pour financer les maquis du Vercors.
Quelque temps après labbé Boursier et deux autres prêtres, les abbés Jouffray et Largue étaient arrêtés par la gestapo et incarcérés au Fort de Montluc.
Du fait de mes fonctions qui comportent la répartition et la livraison du matériel parachuté, jai été amené à connaître bien malgré moi les groupes qui devaient exécuter les actions prévues par lEtat-major allié dans ma région ainsi que les messages qui les déclenchaient.
En entendant, la veille à la B.B.C. "les dés sont sur le tapis" je compris que les maquis devaient exécuter le Plan Vert (coupures des voies ferrées) le 5 juin à 13h15. Tout de suite après "le premier accroc coûte 200 francs" et "les pistaches sont vertes" transmettaient lordre de la guérilla à outrance. Pour lappuyer "il fait chaud à Suez" déclenchait le Plan rouge (destruction des dépôts de munitions)
Le message suivant me concernait directement: "jentends chanter les cigales" annonce un parachutage sur le terrain "acier" au sud-est dAubenas, exactement à Lanas.
Je rejoins Constant vers 14 heures à lentrepôt où est garé le camion et la traction citroën. Il a lui aussi entendu le message et en dautres circonstances nous serions allé donner un coup de main à Etienne, mon second pour le département de lArdèche, mais les messages ordonnant aux maquis dentrer en action, conseillent la prudence. Ce nest pas le moment de circuler inconsidérément et nous décidons sagement de rester à Valence. Jai toute confiance en Etienne et son équipe. Il dispose dun Eureka et de deux ambulances pour le transport du matériel. En outre, la zone dAubenas est très calme. Puisque nous sommes là nous entreprenons la révision et le nettoyage de nos deux véhicules.
Roche, le Régional, nous surprend en plein travail. Il arrive à Lyon par le train de 18 heures dans l'intention dassister à lopération sur acier. A cette heure, il ny a plus de moyen de transport entre Valence et Aubenas, aussi compte-t-il sur moi pour le conduire à lhôtel de la Poste à Vals-les-Bains, chez nos amis Champel où est établi le P.C. dEtienne.
Le sort en est jeté !
Nous arrivons sans encombre à Vals pour dîner et nous trouvons Etienne et Yveline à lécoute de la B.B.C. Parmi le flot des messages et malgré le brouillage de plus en plus perfectionné des Allemands, nous recevons confirmation de lopération pour le soir.
Les autres messages concernant la guérilla à outrance passent également à plusieurs reprises. Je mets mes amis au courant de leur signification et ils conviennent avec moi que dimportants mouvements risquent de se produire dans les heures qui viennent. Il est décidé que Roche et Etienne assureront lopération tandis quYveline, Constant et moi resteront à lécoute dinformations possibles fournies par les radios de Londres ou de Paris.
Ce nest quà laube du lendemain, le 6 juin 44 que la radio Vichyssoise, sous le contrôle des Allemands, fait état dune tentative de débarquement des Alliés sur les Côtes du nord, sans autres précisions. Pressentant des évènements importants, je décide de rejoindre immédiatement Valence, avec Constant et je demande à Yveline den informer Roche quand il rentrera.
En passant à Livron nous nous arrêtons et bien nous en prend car les Chefs de la Résistance ont donné lordre à tous les sédentaires de prendre le maquis.
Je rencontre Charles Comer qui minforme quen accord avec Louis Valette, il rassemble les hommes dans une ferme abandonnée sur le plateau de Soulier près dAllex. Il apparût ensuite quun peu précipitamment, beaucoup de chefs militaires, prenant leurs désirs pour des réalités, interprétèrent lordre de guérilla comme une mobilisation de toutes les forces de la Résistance.
tous les membres de mon groupe appartiennent, comme je lai déjà signalé, à dautres mouvements.
Je ne dirai jamais assez à mon gré que ces hommes étaient les plus actifs, les plus téméraires, les plus disciplinés de larmée clandestine. Ils exerçaient régulièrement depuis de longs mois, leurs professions le jour, sans que personne dans leur entourage ne soupçonne que la nuit venue, armés jusquaux dents, ils devenaient dâpres combattants, les soldats délite des mouvements insurrectionnels locaux. En les appelant aux maquis, lEtat-Major ne se rendait pas compte quil désorganisait le service que javais eu tant de mal à mettre sur pied.
Cette situation que personne navait prévue a pour immédiate conséquence de réduire mes équipes de la Drôme et je charge Louis Valette de trouver un lieu dhébergement pour les hommes qui choisissent de rester avec nous tandis que les autres rejoindront les maquis.
Pendant ce temps là je vais inspecter les autres équipes pour me rendre compte de la situation. La plus ancienne, celle de Tain lHermitage s'est volatilisée. On me dit quelle est dans le maquis, sans plus de précision. Celle de St-Nazaire-en-Royans est partie dans le Vercors, quand à St-Uze, depuis que Mabboux a échappé à la gestapo, je peux le toucher par le capitaine Réné (Fanget) qui commande lA.S. de la zone nord de la Drôme et dont les hommes mont déjà aidés pour quelques parachutages. Jai également un point de chute permanent à la pharmacie de Mr et Mme Chancel à St-Donnat à proximité du P.C. du capitaine René.
Là, japprends quune opération a eu lieu sur le terrain "Taris" près de Beaurepaire, à la limite des départements de la Drôme et de lIsère. Quatre hommes venant dAlger ont été parachutés: un officier français Derech (alias Noir), deux Anglais, H.Marten (Utber) et un radio Gardener (Ernest). Enfin un canadien surnommé "Fil de Fer".
Dès leur réception ils ont été conduits au hameau de St-Julien, canton du Grand Serre. Un fermier, Gaston Periolat les a pris en charge et les loge dans une ferme voisine, celle des Paquin.
Les Periolat ont lhabitude de ces réceptions clandestines. Le lieutenant Geyer était venu se réfugier chez eux à Noël 1943, quand les Allemands recherchaient le groupe du XIème cuirassier quil avait reconstitué en 1942 dans la forêt de Thivollet. Il avait dailleurs conservé ce nom de Thivollet comme pseudonyme de guerre.
Cest évident, beaucoup ont confondu Débarquement et Soulèvement.
Le commandant Pons a entendu lui aussi les messages de sabotages et de guérilla dans le même temps quil apprenait le débarquement allié en Normandie et qu'il recevait lordre de mobiliser les sédentaires. Prenant feu aussitôt, il déclare la ville de Crest en insurrection, distribue des armes aux sédentaires, crée une délégation civile pour remplacer la municipalité installée par Vichy et fait ceinturer la ville par ses troupes. Personne ne peut plus entrer ou sortir de Crest sans autorisation.
Bien entendu, les Allemands ne tardent pas à être informés et des troupes arrivent en camion vers 14h30, se heurtant au feu des F.F.I. Les combats dureront jusquà 19h. Pons, voyant ses effectifs en difficulté par le manque de munitions et déplorant déjà 5 tués et de très nombreux blessés, donne lordre de repli sur Combemaure.
Crest est abandonné à lennemi dont les pertes sont difficiles à chiffrer.
Une section de la 4ème compagnie du Docteur Planas (alias Sanglier) a été surprise par les Allemands au moment où elle enlève leur dépôt darmes. Deux résistants sont tués, Georges Durand et Michel Riory. Les Allemands subissent également des pertes et leur camion est détruit.
La grande concentration maquisarde du Vercors seffectue rapidement, souvent dune façon très improvisée sous la pression des événements.
Lannonce du débarquement a surchauffé les esprits, les résistants ont hâte de sortir de lombre et daffronter les Allemands en bataillon rangées. Le colonel Descour (alias Bayard) et lEtat-Major régional de la région 1 se replient le 7 juin dans le Vercors que lon organise en bastion fortifié. "Bayard" donne lordre à Robert Bennes (Bob) de le rejoindre avec son radio.
"Bob" vient d'Alger, il a été parachuté dans la nuit du 14 au 15 mars sur le terrain de Chavaney dans la Loire, avec la mission de superviser les parachutages dans le département de lIsère. Quand il a rejoint son poste, le responsable régional des parachutages dépendant dAlger pour la région 1 vient dêtre arrêté par la Gestapo et il doit remplacer auprès du Colonel Descour. Quelques jours après Bob, dautres "radios" rejoignent le P.C. du Vercors. Dabord juste Winat (Olivier) puis Mario Mantefussio (Argentin) venant de Londres et Brutus, Maurice, etc... Ils sinstallent tous à la Britière, près de St-Agnan en Vercors qui devient le central radio du bastion.
Le chef du Vercors, Huet (Hervieux) installe son P.C. à St Martin du Vercors. Chavant qui a rejoint le plateau demande à Gaston (Azur) de lui apporter son appui. Ce dernier, bien que gravement malade, le rejoint conduit par Mr Perdu de Barbière. Hélas ! Il ne survivra pas longtemps et décédera le 25 juin.
Le chef départemental de lArmée Secrète de la Drôme (Drouot) suit lexemple de ses supérieurs et installe son Poste de commandement à la ferme Belle sur le plateau de Combovin près de notre terrain de parachutage "banane".
Cest là que jeus la surprise de retrouver "Hieyett", mon ex-agent de liaison de "combat" qui a été relevé dun poste important et sérieux car elle est atteinte de mythomanie pathologique.
Ce genre de personnage, à la merci dun bavardage irréfléchi ou dun zéle intempestif, est dangereux et doit être écarté des postes de responsabilités, en dépit de lardeur de ses sentiments patriotiques. La résistance était hantée par la crainte de la trahison, volontaire ou non, ce qui est compréhensible si lon songe à ces traites appointés ou bénévoles qui tentaient de sinfiltrer dans nos organisations pour nous dénoncer à lennemi et toucher des primes pour prix de nos déportations et de nos exécutions.
Déjà nous étions victimes des lettres de dénonciation, bien souvent anonymes, fruits de jalousie, de vengeance personnelles ou simplement de la bêtise mais toujours de la lâcheté.
Cest ainsi quun triste individu adressa à la Kommandatur une lettre signée par laquelle il accusait notre compagnon Edouard Chabanne, le propriétaire de la ferme du plateau de Soulier où se trouve le terrain "Temple", dhéberger des terroristes. Par un hasard heureux cette lettre fut interceptée par des postiers résistants qui détournaient quand ils le pouvaient le courrier destiné à lennemi. "papa" Chabanne, informé ne voulut pas connaître le nom de son dénonciateur et demanda quil ne fut pas révélé car il aurait été aussitôt exécuté par la Résistance.
Cest donc à la grandeur dâme dun bon Français, catholique pratiquant, quun traite et un lâche a dû de conserver la vie. Echappant au jugement des hommes, il néchappera pas au jugement de conscience.
Drouot (alias lHermine) répartit le commandement du département comme suit:
Drôme nord: capitaine René (Fanget) dont le P.C. est près de St-Donnat-sur-lHerbasse.
Drôme-centre: capitaine Benezech - p.C. près de Montmeyran.
Drôme-sud: Capitaine Alain (Reynaud) - P.C. près de Diè.
Quant à moi, Valette suivant mes instructions a trouvé une maison, la ferme du Moutier, près de Livron sur la commune dAllex, qui servira de cantonnement à notre équipe permanente de parachutage de la drôme.
Nous navons pas fini de nous heurter aux Allemands et aux Miliciens qui sacharnent sur nous et nos camarades, avec une opiniâtreté qui en dit long sur lefficacité de notre action. Il est vrai que jour et nuit nous sommes sur les routes pour rallier les terrains de parachutages dont on trouvera la liste à la fin de cet ouvrage.
Japprends avec tristesse que Joseph (Jo) mon vieux copain du moto-club de Valence est tombé dans une embuscade entre Romans et St-Paul-les-Romans le 8 juin. Il effectuait une liaison à bord dun side-car que lui avait donné Mme Chatain et avait pour passager le lieutenant Vaillant. Tous deux ont été tués.
Ce même jour vers 17 heures, sur la N.93, une camionnette de la compagnie Pierre, transportant du ravitaillement est interceptée par un convoi allemand composé de deux autos-mitrailleuses et de six camions. Les maquisards réussissent à se dégager malgré le tir des armes nazies et le capitaine Pierre, alerté par les coups de feu depuis son cantonnement de Vaunaveys accourt immédiatement à leur secours. Il prend les Allemands à revers, leur détruisant une auto-mitrailleuse et deux camions.
Les Résistants se retirent sans avoir subi une seule perte.
Le soir, nous avons un parachutage sur "Adjoint" et nous recevons un agent dAlger dont le nom de guerre est "Isotherme". Il sagit du colonel Vivier qui arrive comme D.M.R. pour la région R.I. Il devait rencontrer quelques difficultés car Londres nétait pas averti de sa nomination.
Après accord on lui confia la direction de la rive droite du Rhône.
Le même avion nous dépose 15 containers et 6 colis.
La pression ennemie saccentue gravement.
Les Allemands et la Milice établissent constamment des barrages sur les ponts qui traversent le Rhône et il est impossible daller dun département à lautre sans traverser le fleuve.
Jusquà présent, jai franchi les barrages grâce à nos faux papiers mais je vais finir par me faire repérer. Il reste la solution du bac de Lavoulte et le passeur Meyer se tient à notre disposition jour et nuit.
Pour éviter trop de va et vient, je laisse de plus en plus souvent la responsabilité du département de lArdèche à Etienne et nos liaisons sont assurées soit par Yvette Dulac (Etiennette) soit par Henriette Rieu (Yveline). Je ne me déplace plus que pour les cas importants.
Le groupe-Franc de la compagnie "Roger", en accord avec les cheminots résistants du P.L.M. fait sauter le dispatching de Valence qui règle la circulation ferroviaire dune partie de la vallée du Rhône, créant ainsi de graves perturbations dans le trafic. Les trains doivent circuler à "vue" cest à dire que les mécaniciens nétant plus guidés par la signalisation doivent rouler lentement afin de pouvoir stopper au moindre obstacle.
Il arrivait parfois que les Allemands aident la Résistance à leur insu. Je circulais souvent sur la RN7 et je devais franchir chaque fois un barrage au lieu dit La Paillasse, une compagnie de chars étant stationné dans une grande propriété bordant la route. Les soldats avaient fini par me connaître, ce qui me rassurait et minquiétait à la fois. Un jour, un sous-officier à la mine patibulaire, ne parlant pas le français me fait ranger sur le côté du barrage et envoie un soldat prévenir un officier. Celui-ci arrive et me demande en très bon français:
- "Où allez-vous monsieur ?
- "Je vais à Privas".
- "Pouvez-vous me transporter, ainsi que deux de mes hommes jusquau Pouzin, sil vous plaît ?
Il nétait pas question de refuser et me voilà roulant avec mes trois passagers "vert de gris". Au pont de Livron nous sommes arrêtés par un groupe dAllemands et de Miliciens et lun de ces derniers me réclame brutalement mes papiers. Je vis alors lofficier blond qui était assis à côté de moi rougir sous leffet dune violente colère, descendre de la voiture et "engueuler" copieusement les Allemands du barrage qui se figèrent au garde à vous sans plus insister. Nous avons repris la route immédiatement et sommes arrivés sans autre incident au Pouzin. Remerciements, poignées de mains et je peux vous certifier que je passais dorénavant le barrage de la Paillasse comme un vieil ami.
La réalité du débarquement se confirme de jour en jour, le grand rêve prend corps, ce que nous attendons depuis quatre ans avec des alternatives despoir et dincertitude est en train de se réaliser.
La radio de Londres nous apprend que le général de Gaulle sest rendu en France et quil a visité Bayeux le 14 juin, acclamé par une population en liesse.
Voilà huit jours que les troupes alliées ont pris pied en Normandie. Les informations font état de lélargissement de la tête de pont de du recul des Allemands. Ils résistent avec acharnement mais ne reçoivent que très peu de renforts en hommes et en munitions du fait de la désorganisation et de linsécurité de leurs arrières
Beaucoup dhistoriens ont décrit le 6 juin comme le jour le plus long et mis en évidence les forces considérables, les troupes à perte de vue, les masses de matériel mis en oeuvre pour forcer le fameux mur de lAtlantique. Tout cela est exact, il ne faut pas minimiser limportance de laide quils ont reçue des Forces Françaises de lIntérieur exécutant dans toute la France les consignes des plans rouges, verts, violets, lancées depuis les studios de la radio de Londres.
En coupant les liaisons téléphoniques, en sabotant les voies ferrées, en faisant sauter les ponts, obligeant les Allemands à maintenir sur place des armées qui leur auraient été nécessaires en Normandie, les Résistants ont grandement contribué à la réussite de lopération.
La perturbation désorganisait jour et nuit les mouvements dun ennemi sans cesse sur le qui-vive et que la panique commençait à gagner.
Si de nombreux convois de troupes et de matériel narrivèrent jamais en Normandie ou ny parvinrent pas à temps, cest parce que dhumbles soldats de lombre, anonymes, méconnus ont empêché lEtat-Major allemand dêtre exactement renseigné sur les combats en cours et de transmettre ses ordres où et quand il le fallait.
Il leur restait bien la radio, que lon appelait encore la T.S.F. mais les liaisons se faisaient en morse, les messages devaient être codée car ils étaient interceptés par les alliés et cela faisait perdre un temps précieux. Quand enfin les ordres atteignaient leurs destinataires et que les unités de combat se mettaient en mouvement, les voies de communications sabotées entravaient leur cheminement, ils arrivaient trop tard ou pas du tout, immobilisés dans la nature.
Si la Résistance nétait pas intervenue, si les Allemands avaient pu communiquer normalement, circuler librement et regrouper toutes leurs forces disponibles sur le front de louest, le débarquement aurait été beaucoup plus difficile et surtout plus meurtrier pour les alliés.
La majorité des Français est de coeur avec la Résistance. Dans tous les foyers on est suspendu à la radio de la France-Libre et lon suit avec exaltation le développement du débarquement dont va dépendre le second front attendu depuis si longtemps.
Cette guerre sur deux fronts qui déjà obsédait Hitler se réalise contre lui et les armées du Reich vont être prises comme dans une tenaille entre deux formidables forces de guerre.
La libération maintenant nest plus un mythe, elle se matérialise, elle est commencée, notre peuple battu, humilié, dépouillé commence à relever le têt mais les drames ne sont pas terminés pour autant, les sursauts désespérés de la bête aux abois vont être terribles et il y aura encore de nombreuses victimes.
Les Allemands enragent dêtre paralysés dans leurs mouvements par cette armée invisible, ces partisans, ces terroristes et ils sont décidés à liquider le plus rapidement possibles les points de résistance et les villages quils soupçonnent hostiles.
Le 15 juin
:La petite bourgade drômoise de St-Donnat-sur-Herbasse, que jai évoquée à maintes reprises, est attaquée dès le matin par des avions allemands qui mitraillent la population. Dans la confusion qui sensuit, une vingtaine de camions arrivant par la route déversent une cohorte de soudards, des mongols accompagnés par des S.S. et triste constatation, des miliciens français. Ces barbares pillent les magasins, insultent et frappent les habitants, incendient, martyrisent. Des femmes de tous âges, des jeunes filles, des fillettes sont agressées, violées, meurtries.
On constate que les tortionnaires se sont d'abord rendus chez toutes les personnes ayant des attaches avec la Résistance.
Notre ami et compagnon de combat, le pharmacien Chancel parvient à séchapper mais sa femme et ses filles subissent datroces sévices auxquels laînée, Jeanne ne survivra pas.
Un milicien a été reconnu. Il se nomme Riquena et était venu par la filière normale se présenter comme réfractaire au capitaine René. Un jour il a disparu et le revoilà, guidant cette bande sauvages.
Satisfait de la réussite de sa félonie, il tentera de recommencer la même opération dans le maquis du commandant Pons, au sud de la Drôme. Mais, par chance, il sera reconnu par le capitaine René qui se trouve là par hasard et le fera arrêter immédiatement.
Riquena reconnaît avoir dénoncé le capitaine René et le lieutenant Simon (Yves) en donnant toutes les indications pour les arrêter. Ils échappèrent de justesse aux Allemands ainsi que la femme du capitaine René qui lui servait dagent de liaison. Il avoua également avoir fourni des rapports et des noms de patriotes à la Gestapo. Ce triste sire fut jugé, condamné à être pendu et exécuté sur le champ le 27 juillet 44 à quelques kilomètres de ses amis allemands.
Le 16 juin
:Un avion de reconnaissance allemand "Fisler Storch" survolant le plateau de Combourin où est installé le P.C. de Drouot est fauché par une rafale de fusil-mitrailleur. Déséquilibré et laissant derrière lui un sillage de fumée noire, il réussit pourtant à regagner le terrain de la Trésorerie mais capote à latterrissage. On retire des décombres un mort et un blessé.
Le blessé put signaler lendroit où lavion avait été mitraillé, les Allemands en conclurent quil sagissait certainement dun maquis et organisèrent une attaque contre le plateau de Combovin le 22 juin. Pour lisoler des avions bombardent tous les villages bordant les routes daccès. Beaufort-sur-Gervanne, Gigors, Plan-de-Baix subissent des dégâts importants et déplorent des victimes.
Le plateau a été fortifié mais malgré une vive résistance des maquisards, deux auto-mitrailleuses ennemies parviennent à se faufiler entre les défenses et attaquent le P.C. de la ferme Belle où se trouvent plusieurs radios. La place est investie et les occupants massacrés à la baïonnette.
24 heures plus tard on devait retirer dune fosse le corps criblé de blessures, de Guy (Wenderer) le radio qui, on sen souvient, avait dû fuir Valence, après avoir été dénoncé par son agent de liaison "Gobe-Mouche". Meurent également en héros Lucien Faure et André Lyonnet. Lilette Lesage fut blessée à une jambe en fuyant au volant de son ambulance, elle sera soignée à lhôpital de St-Martin-en-Vercors et sera une rescapée de la Grotte de la Luire.
Le 23 juin
:André Doutre et Jean Gelibert, et Raoul Debieve qui effectuent un transport de ravitaillement pour la compagnie de "Sanglier" (docteur Planas) sont interceptés par trois Allemands sur la route de Crest, au quartier des abattoirs. Les Résistants ripostent au feu ennemi et il ny a ni vainqueurs, ni vaincus, les six hommes sont tués.
La circulation des voitures et des camions devient de plus en plus malaisée.
Aucun véhicule ne peut plus prendre la route sans un "Aussweiss" délivré par les autorités doccupation. Mes faux papiers des Ponts-et-Chaussées ne sont donc plus suffisants, il faut se mettre en règle de toute urgence. Une personne sympathisante qui possède un "Aussweiss" authentique consent à nous le prêter pendant une nuit ce qui permet à notre imprimeur, Pierre Rey, de Tain-lHermitage de nous en fabriquer quelques reproductions, tandis que le graveur Marimond, de Valence, exécute la réplique des cachets et tampons allemands.
Nous pouvons circuler à nouveau, "en règle".
Après le fiasco de la campagne lancée par le Ministre de la Production de Vichy a grand renfort de publicité par affiches et radio, pour la récupération des métaux non-ferreux au bénéfice bien entendu des Allemands, on essaye de tenter les Français en leur offrant un litre de vin gratuit pour 200 grammes de cuivre.
Il faut se souvenir que les cartes de ravitaillement nattribuaient que 4 litres de vin par mois et par personne mais si le petit coup de rouge est notre point faible, nous ne vendons quand même pas notre patrie pour une tournée générale.
Lennemi passa donc de la tentation à la contrainte. Toujours par lintermédiaire de ses valets de Vichy, il décida de récupérer les statues en bronze de nos villes et de nos villages pour les fondre et alimenter en matière première ses usines darmement.
Ainsi notre bonne ville de Valence vit-elle disparaître leffigie de Montalivet, un homme détat de la révolution, ainsi que la fière silhouette de Bancel qui se dressait devant la gare.
Encouragés par ce beau début, les pillards décidèrent de sattaquer à la statue de général Championnet, place du Champ de Mars et installèrent leur matériel. Malheureusement pour eux, leur stupeur fut extrême quand, le lendemain matin ils sapprêtèrent à entrer en action car la statue sétait envolée. On ne subtilise pas comme cela une tonne de bronze scellée à un haut piédestal de pierre ! Que sétait-il passé ? Tout simplement, Henri Chatelan, directeur adjoint des services techniques de la ville, avait alerté ses équipes de spécialistes et profitant de la nuit ils avaient réussi à descendre de son socle le héros de la bataille de Fleurus et à le transporter dans la cour du musée, place des Ormeaux où il fut enterré avec la complicité du conservateur, Monsieur Caillet.
A la libération, le général Championnet a repris sa garde et est toujours fidèle au poste. (photo page suivante)
Dans la nuit du 24 au 25 juin
.Londres nous annonce une opération: "je calcule mentalement cinq fois". Cela signifie que nous devons attendre cinq avions sur le terrain "adjoint" près du Gerbier de Jonc.
A lheure dite, deux appareils nous parachutent du matériel mais nous attendons vainement les trois autres. Le lendemain japprends quun avion est tombé en flammes au quartier "Pierre Noir" près du village de St-Vincent de Barres, à 3 km à louest du Cruas. Sur place, le curé René Guigal, mannonce quil ny a eu aucun survivant. Il a déjà fait inhumer dans le cimetière de la commune les malheureux aviateurs et il me confie divers objets recueillis sur les corps: bagues, montres, billets de banque à demi-consumés, ainsi que les plaques des moteurs afin de pouvoir les identifier. Charles-Henri (Marquis) les fera parvenir à Londres.
Lors des obsèques le Pasteur Georges Richad-Molard prononce lhomélie.
Les aviateurs sont tous de la R.A.F
- R.W Whitelam - E.D. Marc Dermid - F.A. Coady -
- D.M. Corbett - R.H. Sneath - W.L. Ellis - L.W. Burnside.
Le passager qui devait être parachuté est le capitaine B.G. Daziel Cordons.
Aujourdhui dimanche 25 juin
.Londres; fait effectuer les premiers parachutages de jour sur le terrain de la Maye près de la Chapelle-en-Vercors. Trente six forteresses volantes lâchent 432 containers car contrairement aux avions "Hallifax" qui effectuent les parachutages de nuit, les forteresses volantes ne transportent que 12 containers au lieu de 15
"Bob" lofficier responsable des opérations du Vercors passe à Alger le message suivant:
"Prêts pour le parachutage de jour. Attendons "Homo et Arma", containers, mitrailleuses légères souvrent presque tous. Vous demandons munitions armes lourdes, poignards, uniformes et pour équipes radio, argent, tabac, savon"..
Notre camion Renault de trois tonnes est nettement insuffisant pour transporter la marchandise parachutée et jai de plus en plus de difficulté à me procurer de lessence, aussi cherchons-nous un véhicule fonctionnant au gazogène. Mon ami, le garagiste Auguste Pinasseau men signale un appartement aux automobiles Berliet et qui fait la navette de Lyon à Marseille pour transporter des pièces détachées. Je nai aucun problème pour le "réquisitionner" au nom de la Résistance. Le chauffeur, un nommé Jacquelin ou Jacquemin accepte tout de suite de me laisser son camion en arrivant de Marseille et il rentrera par le train. Comment comptait-il expliquer cela à ses employeurs, je ne lai jamais su. Toujours est-il que nous voilà nantis dun camion de 10 tonnes marchant au bois, et cela résout la question importante des transports.
Dès le lendemain trois hommes sont désignés pour aller décharger un wagon de blé à la gare de Livron, pour le ravitaillement des maquis.
Voici comment les choses se passaient: des cheminots-résistants de la gare de triage de Portes-les-Valence repéraient un wagon dont le contenu nous intéressait, parmi les convois à destination de lAllemagne. Ils en arrachaient létiquette et la remplaçaient par une autre indiquant le nom dun destinataire imaginaire en gare de Livron, au nom prédestiné. Il ny avait plus ensuite quà attendre la livraison et à en prendre possession à laide dun faux bulletin. Bien entendu, les employés de la gare de Livron sont au courant et ce sont eux qui nous préviennent de larrivée de la marchandise.
Ce jour là, voulant me rendre compte comment se déroulait lopération, je me rends vers huit heures trente à la gare et quelle nest pas ma surprise de trouver mes gars, Roger Théoule, Raymond Bertalin et Philippe Vitali en train de casser la croûte à côté du camion en compagnie de soldats allemands. Devant mon air interrogateur, ils mexpliquent le plus naturellement du monde que ces "braves militaires" leur donnent un coup de main pour effectuer le transbordement. Quelques heures plus tard, après avoir offert un dernier verre à nos aides bénévoles, nous acheminons le blé vers le moulin de Mr et Mme Leglen à Montelier afin quils en fassent de la farine que nous livrerons à la Résistance.
Les containers étaient de longs cylindres en tôle dune longueur de 1m80 et dun diamètre de 0m40. Leur partie supérieure était munie dun système dattache qui les reliait au parachute, leur partie inférieure avait un épais amortisseur en crêpe de caoutchouc (absent sur les photos) ils possédaient quatre poignées pour le transport. Il y avait trois modèles le simple, ou avec trois ou cinq cellules.
Leur poids variait selon leur contenu de 127 à 180 kg.
Dès huit heures du matin,
le 28 juin.Le silence de la campagne est violé par le tonnerre des bombardements.
Des torpilles allemandes mettent à feu et à sang les villages de Beaufort-sur-Gervane, Plan-de-Bais et Gigors où est stationnée la 9ème compagnie FFI, sous les ordres du capitaine Morin.
Les avions ennemis nont pas à craindre de DCA car ils savent très bien que nous nen avons pas et ils mitraillent en rase-motte. Imprudence fatale pour le Junker 88.054 atteint de plein fouet par une rafale de fusil-mitrailleur. Le pilote perd le contrôle de son appareil qui va se fracasser contre la falaise rocheuse située au nord-ouest de Gigors.
Les cinq membres de léquipage sont tués et parmi eux le chef descadrille.
Le même jour la radio de Vichy annonce lexécution de Philippe Henriot, Ministre de lInformation de Pétain.
Ce manipulateur de foules au passé trouble, au demeurant orateur persuasif et habile nhésitait pas à déformer systématiquement la vérité des faits, à mentir effrontément, à salir, à déshonorer en crachant son venin avec un bel accent de sincérité et de conviction pour répandre sa propagande empoisonnée et désorienter lopinion.
Il a été abattu dans son appartement du Ministère, rue de Solférino à Paris, par des "terroristes".
Dans la nuit du 28 au 29 juin
.Parachutage de trois hommes composant la mission "Willys", à St-Agrève dans lArdèche.
Au cours de la journée précédente le colonel Descour (Perimètre) a reçu dAlger un télégramme lui annonçant larrivée de lofficier Tournissa (alias Paquebot) qui soccupa de linstallation dun terrain datterrissage à Vassieux, dans le cadre technique de la S.A.P.: "il ne doit pas être personnellement intégré dans lorganisation "Vercors" afin de rester disponible pour nous, sa mission terminée.
Les Allemands poursuivent le bombardement de tous les villages entourant le Vercors ou y donnant accès. A St-Nazaire-en-Royans plusieurs maisons sont détruites, dont celle du chef déquipe de terrain "Agonie", Jean Ferroul. Il y a des blessés.
Autre parachutage le soir à Vassieux dun commando allié comprenant les officiers Hausman, Tuppers, Long, Meyers, Chester et Parray, plus de 14 hommes, chargés de linstruction des maquisards.
Le chef régional Roche me rejoint en fin de soirée, venant de Lyon et me remet deux télégrammes en provenance de Londres, ainsi quune notre de service.
En voici les textes:
1er télé: "Ops 29 du 30A propose 43 du 28 - top- lettre S (Sophie) pour terrain Simon est défendue - top- la changeons par N (Noël) - top - informes urgence - top - Vous rappelons lettres défendues Thimson (Théodore, Henri, Isidore, Marcel, Sophie, Odette, Noël)"
2ème télé: "Ops 30 du 31 - Air Ministary demande aujourdhui si vous pouvez couper Buissons sur terrain "Temple" je dis "Temple" que nous désirons être coupés de façon à augmenter possibilité dans sens longueur - top - Utiliserons Temple avec phrase du mois dernier."
Les soi-disant buissons dont parle Londres sont en réalité deux superbes peupliers qui bordent le terrain, au sud. La propriétaire, Mme Vve Vincent habite le quartier de Soulier à Allex. Je délègue aussitôt Charles Comer et Pierre Chabanne qui connaît bien cette dame pour lui faire connaître la demande des Anglais. Elle réagit aussitôt en brave français quelle est: "Vous pouvez raser tout ce qui vous gêne du moment que cest pour la France. Je vous demanderais seulement de les couper en morceaux". Le lendemain, les deux hommes, aidés de Fernand Brochier abattaient les deux arbres et les débitaient selon de désir de Mme Vincent. Le travail terminé je rédigeais un message afin dinformer Londres que le terrain était dégagé.
Quant à la note de service, elle émane de notre chef Marquis qui revient de Londres. Elle concerne la réorganisation de notre service, en application des accords conclus en automne 43 entre le général de Gaulle et les Alliés pour lunification du commandement.
Jai dit à plusieurs reprises combien nous étions gênés par la diversité des mouvements de résistance qui se doublaient, se chevauchaient sans cohésion, recevant des ordres contradictoires de Londres et dAlger et se livrant une lutte dinfluence tout à fait défavorable à notre action, sans compter les initiatives autonomes des services britanniques (S.O.E.) et Américains (O.S.S.) qui brouillaient encore les cartes.
La note définit et précise les responsabilités dans les quatre départements les plus opérationnels de la région I comme suit:
Charles-Henri à Durand
Roche
Chefs O.P.S. Ardèche
" " Drôme (3)
" " Isère
" " Savoie
Pour obéir aux ordres supérieurs qui exigent une unité parfaite entre les divers services de parachutage existant jusquà présent dans chaque département, nous avons conclu des accords lors de mon dernier voyage dans la Drôme. Cette note a pour but de vous les rappeler en les précisant. Le système sarticule comme suit pour les départements de lArdèche, de la Drôme, de lIsère et de la Savoie:
Chef régional: Roche pseudo Diacre qui a sous ses ordres les chefs départementaux.
- de lArdèche: Marcel et Etienne
- de la drôme: Gérard qui assure le contrôle des trois secteurs suivants:
- secteur sud: responsable Richard
- secteur nord: responsable Constant
- secteur Vercors: responsable Bob qui contrôle aussi la partie de lIsère appartenant au Vercors
- de lIsère: Gaillard et Robert
- de la Savoie: Beaulac et Nicolas
Tout comme les chefs des différents services dun Etat-Major, ces chefs dopérations sont hiérarchiquement subordonnés au commandement militaire en chef de lunité auprès de laquelle ils sont détachés, mais ils sont seuls chefs et responsables dans leur spécialité et ne dépendent sur ce point que de leur chef de service.
Le Chef O.P.S. Zone sud
Marquis.
Il convient de mettre ces accords en application le plus vite possible et dès le 30 juin, Roche et moi avons rendez-vous au Cheylard (Ardèche) avec le commandant Vaucheret, alias Pectoral, Délégué Départemental (D.M.D). Je le connais déjà car nous lavons réceptionné à son arrivée en France sur le terrain "Acanthe" dans la nuit du 14 au 15 juin avec son radio Willima, appelé "Joli-Coeur". Nous devons également rencontrer lofficier dAlger, Casanova (alias Marcel) pour lintégrer dans la S.A.P.. Ainsi seront coordonnées toutes les opérations de parachutage sous lunique responsabilité de la S.A.P.
"Marcel" a été parachuté le 4 avril 44 avec Henri Rozan sur le terrain de Chavanay dans la Loire.
Beaucoup dimprudences
De retour du Cheylard où jai transmis mes responsabilités à Etienne et à Marcel, nous rentrons sur Valence et comme il est de bonne heure nous poursuivons notre route vers le Vercors.
Une prise darmes venait davoir lieu à St-Martin-en-Vercors.
Les maquisards et leurs officiers en uniformes avaient rendu les honneurs au commissaire de la République. Yves Farge dont la présence marquait solennellement le retour du Vercors sous lautorité de la République Française en ce 3 juillet 1944. (voir affiche page)
Nous avons un entretien avec le colonel Huet, chef du Vercors à son P.C. de St-Martin puis nous nous rendons à la maison forestière du Rang des Pourrets qui domine St-Agnant et sert de quartier général au général Zeler (Jo). Nous voulons lui parler de la demande dun important parachutage de jour auquel je me suis violemment opposé, étant donné la proximité du terrain daviation allemand au lieu-dit La Trésorerie distant à peine de 30 km à vol doiseau.
Nous restons peu de temps avec le général et reprenons notre route en direction de St-Agnant pour nous rendre à la Britière où se trouve le central de transmission et le P.C. de Robert Bennes (Bob). Il nest pas là et nous constatons que tout le monde est en tenue militaire.
Nous rentrons sur Valence.
Le lendemain 4 juillet
.Je repars avec Nano (Mathon) pour le Cheylard en passant par Marcols-les-Eaux où nous passons la nuit chez notre ami Elie Combe. Sur la route du col de Mezilhac nous sommes arrêtés par un paysan qui nous signale le passage de troupes allemandes se dirigeant elles aussi sur le Cheylard. Aussitôt nous camouflons notre voiture et continuons prudemment à pied. Nous ne tardons pas à vérifier lexactitude du renseignement. Plusieurs colonnes ennemies partent en opération.
Nous redescendons précipitamment à Marcols et je téléphone à Etienne qui mattends à lhôtel Pommier au Cheylard pour le prévenir de ce qui se prépare.
La bataille du Cheylard devait durer plusieurs jours et la ville fut totalement investie.
La nouvelle organisation qui étend mes responsabilités devient de plus en plus administrative et exige un remaniement de mon poste de commandement à la ferme du Moutier à Allex où sest installé mon équipe permanente de parachutages. Etant obligé pour ma part à de nombreux déplacements, je désigne parmi mes adjoints, Philippe Monier (alias Jacques) pour soccuper de toute la partie administrative et du ravitaillement, tandis que Nano qui nest autre que mon vieux camarade décole et de club Jean Mathon, sera responsable des véhicules, du carburant, des armes et des explosifs. Le secrétariat et la liaison sont assurés par la fidèle Annette (Annette Courtial).
Une rencontre de hasard avec le capitaine chambrier (Bagnole) va avoir pour conséquence inattendue, dapporter une variante appréciée aux menus ordinaires des gars de nos maquis.
Le capitaine craint fort que lennemi ne découvre du matériel militaire entreposé dans une cache depuis larmistice de 40 et il me demande de me charger du transfert en mettant à ma disposition un superbe camion Berliet tout neuf, au gasoil.
Ravi de laubaine, jemmène aussitôt Nano prendre possession du véhicule que nous camouflons sous la paille dans un hangar de la ferme de Gabriel Breyton au quartier de la Butte sur la route de la gare dAllex.
Sur ces entrefaits, Annette me signale que lusine de confitures "les fruits du Rhône" de Livron va fournir cinq tonnes de confitures pur sucre au "ravitaillement général" cest à dire aux Allemands. Je décide de réquisitionner cette excellente marchandise et jenvoie Roger Théoule qui conduira le camion, Jacques Raymond Bertalin et Philippe Vitali prendre possession de la confiture contre un bon de réquisition en bonne et due forme qui sera dailleurs homologué par lintendance générale à la libération.
Dans la nuit du 6 juillet
.Un commando du Cdt Pons attaque le dépôt des machines de Portes-les-Valence.
Des explosions dune rare violence retentissent dans le silence, mettant dix locomotives hors détat de rouler.
Après cet exploit, les Portois se demandent avec angoisse qui supportera les conséquences de cet attentat. En effet, la vengeance ne tarde pas. Fidèles à leurs traditions, les nazis frappent les innocents.
Dans laprès-midi du 8, des camions allemands venant de Lyon, amènent 33 prisonniers du Fort Montluc et ils sont exécutés sur les lieux mêmes de lattentat.
La nuit suivante, atterrissent sur le terrain "Taille-crayon", prés de Vassieux-en-Vercors, six parachutistes dont une femme, la comtesse polonaise Krystina, alias "Pauline" qui est adjointe à Francis Cammerts, responsable pour le sud du réseau Buckmaster, et des membres de la mission Paquebot.
"Paquebot" est le pseudonyme du chef, le capitaine daviation Tournissa qui fait partie des arrivants.
Ils sont chargés de construire un terrain daviation dans la plaine de Vassieux. Or, avec Etienne nous avions déjà trouvé un terrain à la demande de Londres, près du village dUsclade, à environ 12 km au sud du Gerbier-de-Jonc (Ardèche). Il était bien situé puisque la DCA ennemie la plus proche était à cinquante kilomètres à vol doiseau. Etienne et Marcel avaient terminé son aménagement, il mesurait 1500 mètres sur 500 et Alger lavait homologué sous le nom de "Fiacre". Il ne servit jamais, comme cet autre situé près de Vassieux dailleurs ! Les Etats-Major prennent parfois des initiatives déroutantes.
8 juillet
:Louis Valette me fait parvenir par Annette un message me signalant quun convoi de six wagons, destinés à lAllemagne, a été détourné par des cheminots-résistants de la gare de triage de Portes et se trouve à notre disposition sur la ligne Livron-Briançon.
Trois maquisards armés jusquaux dents sont chargés dintercepter le train en gare de Pont-de-Livron, afin dindiquer au mécanicien appartenant au dépôt de Grenoble quil doit stopper au quartier du Plantas, entre les gares dAllex et de Crest, car à cet endroit passe un chemin parallèle à la voie ferrée, favorable au déchargement. Marcel Rognon montera sur la locomotive, tandis que Paul Bernard et Georges Rollier prendront place dans les fourgons de tête et de queue.
Aussitôt le message reçu, je pars avec Nano et Constant, muni dune batterie pour mettre en route notre camion qui se trouve caché justement à proximité du lieu de déchargement. Nous prenons également le camion Renault.
Quand nous arrivons sur place nous trouvons le convoi gardé par des maquisards et des tirailleurs sénégalais en uniforme et chéchias rouges. Cest mon ami Jo Lapicirella qui les a amenés après avoir participé à leur libération du fort de la Doua près de Lyon, où ils étaient prisonniers des Allemands.
Nous faisons linventaire, il y a deux wagons-citernes remplis dessence et quatre wagons de marchandises contenant respectivement du sucre en poudre, du fromage, du tabac.
Avec des tuyaux de fortune nous réussissons à remplir dessence à ras bord notre citerne, ce qui représente 20.000 litres dessence. Nous avons été aidés par le fait que la voie ferrée passe sur un talus qui domine de deux mètres le chemin. Nous avons gardé lessence pour notre usage personnel et les denrées ont été réparties entre les maquis et la population de Crest pour le sucre.
Après ce joli coup, il était prudent de ne pas laisser le camion-citerne dans les parages au cas où les Allemands feraient des recherches. Sils le découvraient ils ne manqueraient pas de fusiller en représailles quelques otages. Je prends donc le volant en compagnie de Nano pour gagner Valence. Opération dangereuse car je ne possède aucun faux papier pour ce véhicule. Il sagit, dans un premier temps, de le conduire dans la cour de Gleye, électricien sur voitures, rue de la Marne, dont lentrée est rue Baudin.
Il faut absolument éviter toute mauvaise rencontre car ce véhicule de larmée française a conservé sa belle couleur vert olive et son numéro dimmatriculation dorigine.
Nous empruntons donc les petits chemins de campagne, que nous connaissons, traversant Allex, Ambonil, Etoile, Beauvallon. Dans ces sortes dentreprises il faut toujours compter avec la chance. Nous avons celle de rencontrer Emile Garçon circulant à bicyclette, qui nous signale que nous allons tomber sur un barrage allemand au pont des Anglais sur la National 7. Nous pouvons léviter en tournant à droite dans le chemin de Fontlozier, 500 mètres avant le pont. Nous prenons ensuite le chemin des Beaumes, la rue Paul Bert pour arriver sans encombre rue Baudin.
Pendant quelques jours lélectricien pourra prétendre que ce camion est là pour réparation sans que personne ne se doute quil est rempli dessence. Mais ce ne peut-être que provisoire et jai encore la chance de rencontrer Monsieur Robert, directeur du dépôt "Esso" de Valence et membre dun réseau de résistance. Il met à notre disposition une de ses nombreuses cuves vides. Lopération de transfert ne pose aucun problème pour linstant.
"Marquis" est rentré de Londres et regagne son P.C. de Lyon.
A la suite du débarquement du 6 juin, lEtat-Major Régional de la S.A.P. craint que les Allemands, en prévision dun second débarquement, ne renforcent le contrôle des accès de la ville et décide de décentraliser les services S.A.P.
Edile (ou Paulette) sinstalle hors de Lyon et soccupe des départements de Saone-et-Loire, Jura, Ain et Haute-Saone. Roche vient s'installer à Valence où il arrive le 10 juillet avec deux jeunes collaboratrices. Une blonde, Olga, nom de code "Cif" qui fera la liaison avec le radio, et une brune Henriette Rieu (Yveline) qui effectue les liaisons avec les départements. Ils sont logés chez Louis Joubert, 104 avenue des Romans.
Dans la soirée une opération a lieu sur "Taille-crayon". Venant dAlger, la mission "Eucalyptus", composée des capitaines français Pellat (alias Modo), Conus (alias Volume) et du britannique Sauverby (alias Pierre) est parachuté, avec pour mission dexécuter des actions de commando sur les grands axes routiers et ferroviaires, de renseigner les Alliés et de transmettre par lintermédiaire de la S.A.P., lemplacement des terrains de parachutages et datterrissages, pourtant bien connus.
Une fois de plus, Alger na pas confiance dans les sédentaires que nous sommes.
11 juillet
:Je prends la route avec Roche qui désire connaître le chef départemental des F.F.I. de la Drome, "Legrand".
Il sagit en réalité du colonel Delassus de St-Génies, promus général depuis. Son P.C. est à lEscoulin, un petit village à 25 km au nord-est de Crest, sur la départementale 172.
Je connais bien le colonel.
Cest un grand jeune homme qui sort de lEcole Militaire et sest merveilleusement adapté aux conditions du maquis.
Nous prenons donc la direction de la Nationale 538A qui passe par Beaumont, Montmeyran, Crest. Arrivés sur la route qui va à Malissard, à 4 km environ de Valence, au lieu-dit des Trois Bûches, nous sommes arrêtés par un barrage allemand.
Scénario habituel, vérification des papiers personnels et de ceux de la voiture. Ainsi que je lai écrit plus haut, il faut maintenant pour circuler un aussweiss délivré par la Kommandantur et celui que nous possédons est faux, comme dailleurs tous nos papiers.
Après avoir minutieusement examiné le tout, les Allemands nous invitent, avec la mitraillette dans le dos, à nous rendre auprès du sous-officier commandant le détachement. Il est installé sous une tente, près dun petit bois et dune maison à quelques cent mètres de la route.
En entrant sous la tente, le soldat qui nous accompagne fait signe de rester là et il pénètre dans une seconde pièce pour donner nos papiers à son supérieur. Au bout de quelques minutes nous entendons grésiller la sonnerie dun téléphone de campagne et je suppose aussitôt quils appellent les services de Valence pour vérifier lauthenticité de laussweiss et quils vont rapidement découvrir le pot aux roses.
Roche possède sur lui une liste de nos terrains de parachutage et dans la voiture il y a nos révolvers. Mon chef sempresse de manger la feuille compromettante, ce qui a pour effet de lui rendre la langue toute bleue.
A voix basse nous examinons les possibilités de nous échapper. Des hommes en armes montent la garde à toutes les issues de la tente mais à langle de la maison jai remarqué une fontaine. Je fais signe à une sentinelle que nous avons soif en espérant quelle nous escortera pas et que nous pourrons fuir derrière la maison, dans le petit bois. Mais à peine avons-nous fait quelques pas que lon nous rappelle pour nous ramener à notre voiture.
Un soldat, pistolet au poing, va monter, va monter avec nous et nous conduira à Malissard, auprès dun officier.
Avant quil ne prenne place à larrière, jai le temps de souffler à Roche que je vais simuler une panne dans un endroit désert et que je tenterai dassommer notre accompagnateur avec la manivelle.
Au bout dun kilomètre ou deux la route se rétrécit. Pensant que le moment est favorable, je simule la panne. Je tire sans effet à plusieurs reprises sur le démarreur et prenant la manivelle à mes pieds, je descends de la voiture suivi par lAllemand qui braque son arme sur moi.
Alors que je me penche sur le capot, je rencontre le regard de Roche qui minvite à observer le bas-côté de la route. Derrière une rangée de buissons, japerçois les "gueules" dune batterie de DCA et entre les branches, des soldats nous observent.
Le coup est raté. Je fais repartir le moteur à la manivelle et nous arrivons peu après sur la place principale de Malissard.
Toutes les rues sont gardées par des sentinelles en armes. Roche est laissé dans la voiture et lon me conduit auprès du commandant allemand qui a établi son bureau dans la salle du premier étage de la mairie. Il est blessé et porte le bras gauche en écharpe.
Dans un français impeccable il me demande mes papiers, je lui réponds que cest le soldat qui les a. Après les avoir bien examinés, en long, en large, en travers, par transparence, il me pose quelques questions de routine et me les rend en sexcusant de mavoir fait conduire jusquà son P.C. et détourné de ma route: "vous comprenez, le contrôle de la circulation routière doit être très sévère en ce moment. Je vous en prie, prenez donc un cigare ! "Et il donne des ordres en allemand à mon accompagnateur".
En redescendant le perron donnant dans la cour de la mairie, je vois Roche debout face au mur, les mains en lair, tenu en respect par une mitraillette. Je ne peux mempêcher de rire en entendant les propos peu amènes, échangés entre mon guide et les gardiens de Roche. Nous reprenons notre route pour Escoulin et nous naurons plus dautre contre-temps.
"Legrand" nous reçoit très bien et au cours du dîner réclame pour ses hommes des armes et des explosifs. Il nous apprend que le chef-militaire du Vercors, Huet (alias Hervieux) et le chef civil, Chavant (Clément) ont signé conjointement lordre de mobilisation des hommes âgés de 20 à 24 ans résidant dans le Vercors. Ils passeront un conseil de révision avant dêtre incorporés.
Précédemment, Roche ma demandé de chercher un lieu où lon pourrait effectuer des émissions radio et héberger le technicien. Je trouve la planque idéale chez Mr et Mme Leglen, dont le moulin est en pleine nature, sur la commune de Montelier à environ un kilomètre de la Nationale 583 qui relie Bourg-de-Péage à Crest. Cest chez eux que nous faisons moudre le blé que nous détournons avec la complicité des employés des chemins de fer.
De son côté, Mr Duserre, contrôleur nommé par le gouvernement pour comptabiliser les sacs de grains qui sortent des batteuses, en met régulièrement quelques uns de côté avec la complicité de certains cultivateurs, à lintention du maquis.
Nos amis Leglen acceptent avec joie de recevoir notre radio malgré leurs charges de famille et le danger quils font ainsi courir à leurs deux enfants. Ils logent déjà dans leur immense bâtiment, un réfractaire de Lyon, "Léon" qui leur donne un coup de main. Il servira de protection au radio et assurera la liaison avec moi.
12 juillet
:Nous venons avec Roche, installer le radio René Cornec (alias Nublen) et tous ses appareils.
Le même jour, mon équipe de Tain-l'Hermitage fait sauter des pylônes de la ligne à haute tension de la centrale électrique de Beaumont-Monteux à St-Etienne, faisant ainsi échouer une coulée dacier spécial dans une fonderie de la Loire.
Dans la matinée du 13 juillet
.Je repars dans le Vercors en compagnie de Roche pour être au rendez-vous que nous a fixé "Marquis" à lhôtel Bellier de la Chapelle-en-Vercors, de là nous allons à la "Britière" près de St-Agnan-en-Vercors voir lofficier dAlger "Bob", responsable des opérations de parachutages dans le Vercors, puis nous continuons sur Vassieux, par le col de St-Alexis, pour voir le capitaine Tournissa (alias Paquebot) qui a la charge de la construction du terrain datterrissage pour Dakota.
Tous ces contacts ont porté sur lorganisation de lopération de jour prévue pour le lendemain, et sur lunification des parachutages des diverses organisations dont jassure la coordination pour tout le département de la Drome dont le Vercors fait partie.
Nous rejoignons la Chapelle-en-Vercors où nous laissons "Marquis" qui ma informé dune opération future datterrissage sur le terrain "Temple", et me demande dêtre présent le lendemain matin à 7 heures devant lhôtel. Avec Roche nous revenons à Valence sans incident.
Le 14
.Je suis exactement à 7 heures devant lhôtel Bellier de la Chapelle-en-Vercors où je trouve "Marquis" en compagnie de Roger Cammerts et de son adjointe, la jolie comtesse Krystina, alias "Pauline" responsable régional du réseau "Buckmaster" ils minforment que la veille Vassieux a été bombardé par les Allemands en fin de soirée. On compte cinq victimes dont le lieutenant Point (alias Payot) et de nombreux blessés. Dans la nuit un parachutage dAlger dun avion avait eu lieu sur le terrain.
Larmada violente
Tous ensemble nous partons pour le terrain de Vassieux où va seffectuer lopération de jour annoncée la veille, les Alliés ayant décidé dapporter en ce jour du 14 juillet 44, une aide efficace aux résistants de la Saone-et-Loire, du Cantal, de la Corrèze, du Lot, de la Haute-Saone et du Vercors. Cette importante opération a pour nom de code "Cadillac". Son organisation a nécessité la mise en oeuvre dimportants effectifs, la mobilisation de 360 forteresses volantes qui transportent dans leurs soutes plus de 4000 containers darmes et de munitions, ainsi que de très nombreux colis.
A leur départ, comme à leur retour, ils sont protégés par plus de 300 avions de chasse.
La mise en oeuvre dune telle opération demande une préparation et une parfaite et très minutieuse coordination entre les services Alliés et les officiers chargés de la réception du matériel.
"Marquis" est déjà informé par radio depuis quelques jours de la date probable de ces opérations, dont le succès depend des conditions atmosphériques régnant sur la France en prévision de cette éventualité, Londres a donné des consignes très strictes aux officiers réceptionnaires: un message dalerte passera la veille de lopération prévue, immédiatement lofficier fera préparer le terrain, trois feux disposés en triangle de 200 mètres de base qui devra dégager une fumée visible au moins à 12 km.
Lopérateur radio installé à proximité du terrain disposera de quatre fréquences démission et prendra contact toutes les heures à partir de 4 heures du matin, avec la centrale de Londres qui pourra ainsi confirmer jusquau dernier moment si lopération a bien lieu. La radio devra communiquer ensuite à Londres lheure exacte de la fin de lopération.
Lheure darrivée de larmada volante nous sera indiquée suivant un code très simple. Elle correspondra à lordre alphabétique de la première lettre du dernier mot de la phrase dalerte. Par exemple, si ce mot est "jouet", la lettre "j" étant la dixième de lalphabet, cela veut dire que les avions nous survoleront à 10 heures G.M.T.
Maintenant tout est en place, que faire en attendant lheure H, sinon attendre et pour les responsables, penser. Pour ma part, je songe au bombardement de la veille. Quelles vont être cette fois les réactions allemandes ?
Certains hommes sont graves, dautres affectent une gaité factice, tous arpentent fébrilement le terrain, loreille tendue, lorsque se précise dans le lointain comme le bourdonnement dun essaim dabeilles qui samplifie rapidement.
Les voilà !
Ils sont six groupes de 12 appareils qui survolent le terrain en plein jour, escortés par des chasseurs Mustang qui évoluent autour deux comme les petits poissons guides autour des requins. Ils effectuent un large cercle pour revenir sur nous à basse altitude et soudain une nuée de parachutes acheminent containers et colis.
Le spectacle est grandiose, je vibre intérieurement et les larmes me viennent aux yeux.
Il y avait tellement davions que la dispersion des colis est assez large. Ma montre marque dix heures et quelques minutes quand la dernière forteresse disparaît à lhorizon.
Faire immédiatement linventaire selon les ordres reçus est matériellement impossible, mais nous savons par contre que les avions avaient embarqué dans les 864 containers et colis car chaque forteresse volante peut transporter 12 containers et quelques colis. Cest un peu inférieur aux possibilités des Lancasters et des Halifax, qui, la nuit, nous parachutaient chacun 15 containers et 5 à 6 colis.
Il y aura encore plus fort le 1er août 44.
Lopération "Buick" mobilisera 195 forteresses volantes qui larguèrent leurs chargements sur quatre terrains.
Le même jour, le terrain "Ebonite" reçu de son côté, au col de Saisie en Savoie, 72 appareils qui parachutèrent entre autre sept agents. Parmi eux se trouvait "Chambellan" de la mission "Union" qui regagnait la France.
Lopération fut assurée par le responsable de la S.A.P. pour la Savoie Guy Fournier (alias Beaulac) qui avait fait ses classes à mes côtés dans la Drome. Il était assisté ce jour-là de Jacques Bugeaud (Nicolas) venant dAlger. Ils répertorièrent le matériel suivant:
- 1096 mitraillettes Sten
- 260 pistolets
- 296 Fusils mitrailleur Bren
- 1.350 fusils
- 51 armes anti-chars
- 2.080 grenades Mills
- 1.010 grenades Gamnion
- 2.500 000 cartouches pour les armes
- 2.000 kg dexplosif
De quoi armer pas mal dhommes ! Il ny avait malheureusement pas de mortiers car il aurait fallu une dotation convenable dobus pour quils soient efficaces, ce qui représente un poids considérable à transporter.
Pour nous lopération de Vassieux est terminée. Nous partons par le col du Rousset à Dié pour assister au défilé des Forces Françaises de lIntérieur (F.F.I.) qui a lieu à loccasion du 14 juillet.
A peine sortis du tunnel du col du Rousset nous voyons le "mouchard" de la Luftwaffe faire sa première apparition.
En arrivant à Dié nous entendons les avions allemands qui passent sur nos têtes, et se dirigent vers le plateau du Vercors, puis on entend des bruits sourds, il paraît évident quils bombardent. Après le parachutage du matin, la riposte de lennemi ne se fera pas attendre. Jen avais maintes fois exprimé la crainte lorsquon me demandait de faire effectuer des opérations de jour sur le plateau alors que la base aérienne allemande de Charbeuil-la-Trésorerie nest quà une trentaine de kilomètres à vol doiseau... ou davion.
Sentant la libération proche, les Français ont de plus en plus daudace et il a été décidé de procéder à une grande revue militaire à Dié pour célébrer le 14 juillet.
Tout le monde est en place mais le colonel Lassus de St-Génies voyant que des avions ennemis survolent la ville à cadence régulière pour aller bombarder et mitrailler tout ce qui bouge sur le plateau, ce qui interdit le ramassage des containers, juge prudent de retarder lheure de la revue. Pour plus de précautions il fait masser les hommes en armes et en uniformes sous les platanes du cours La Fontaine.
Je nai pas jugé bon de faire venir mes hommes à Dié pour participer à cette revue. Nous sommes suffisamment appelés à circuler sur les routes encombrées dennemis jour et nuit, pour assurer nos opérations et mon camp des Moutiers se trouve dans une zone entourée de troupes allemandes. Il vaut mieux ne pas tenter le diable.
Je me rends donc seul à la sous-préfecture en me mêlant à la population. Le sous-préfet de ladministration de Vichy a jugé bon de disparaître sans laisser dadresse. Jévite dentrer dans le bâtiment où se pressent pêle-mêle militaires et civils. Situation insolite des dernières semaines de la guerre, ici en ville la foule bruyante et joyeuse fête le 14 juillet tandis quà quelques kilomètres les maquisards des plateaux sont aux prises avec lennemi. Il doit bien y avoir des espions parmi tous ces gens dont certains prennent des photographies ! Ils ressortent maintenant de la sous-préfecture pour assister à la revue qui se déroule sans incidents.
Après la remise des décorations par le commandant Legrand, savance un groupe dune dizaine de personnes en civil qui me sont totalement inconnues. Elles font, paraît-il, partie du "comité de libération". Comme je ne les ai jamais vues, je suppose quil sagit dun comité de la ville de Dié, mais à ma grande stupéfaction on me détrompe: ils représentent toute la Drôme !
Je croyais pourtant connaître tous les résistants de ma région !
Enfin tout sexplique: ces messieurs sont les représentants des partis politiques et des syndicats. Ils sortent de lombre maintenant que les Allemands ne sont plus là et sintitulent "comité de la libération".
Bravo !
Cest la preuve que nous avons réussi lunion de tous les Français.
Mais pour combien de temps ? ...
Un homme se détache de ce groupe, cest Yves Farges, alias Grégoire nommé commissaire de la République, ce qui correspond actuellement au préfet régional. Il harangue la foule, nous fais part des arrêtés quil vient de prendre au nom de la République Française libérée et quil transmettra au Comité National de la Résistance (C.N.R.) (doc Y-F-P 114):
"Le sous préfet de Dié sétant dérobé et ayant abandonné son poste, je lai révoqué, et jai nommé à sa place le directeur du cabinet du préfet de la Drôme, Jean Loubet, cet homme ayant donné depuis longtemps des preuves incontestables de son patriotisme, responsable départemental du N.A.P. (Noyautage des Administrations) la proposition ma été apportée par le Comité de Libération de la Drôme (C.D.L.)
Enfin, jai ratifié la désignation faite par le C.D.L. qui avait chargé M. Follet appartenant à la direction de lOffice des Blés de Valence, que jai chargé de toutes questions concernant le ravitaillement."
Le 15 juillet
.Nous allons à Dieulefit car "Roche" veut prendre contact avec "Richard" responsable des parachutages du sud de la Drôme venant dAlger, il a été réceptionné en mars 44 sur le terrain de Comps, situé à lest de Dieulefit, par le chef des opérations du moment, Prognon Emile alias Poirier Emile ou Edouard, qui fut lun des premiers agents dAlger parachuté en France le 19 août 43 avec la radio Langlois Jacques, alias Albert ou Martin, au col de Coux en Haute-Savoie, près de la frontière suisse, au nord de Morzine. Depuis quil a été arrêté le 3 mai 44 à Valence, Richard a pris la succession et a installé son P.C. à lécole de Comps où nous le trouvons. Roche lui confirme son intégration dans la S.A.P.
16 juillet
:Avec mon chef national Paul Rivière, alias Charles Henri (ex Marquis), nous nous rendons au P.C. du commandant Legrand à Escoulin (Drôme) où les hommes nous sont rendus par des hommes en armes.
La conférence terminée, nous continuons notre route par Crest, Loriol, Beauchastel, nous remontons la splendide et riche vallée de lEyrieux pour nous rendre au col des Quatre Vios près de Marcols-les-Eaux (Ardèche) où a lieu linauguration dune plaque souvenir en marbre (encore visible actuellement) que jai demandé à mon ami Vinsow de Valence de nous confectionner à la mémoire des aviateurs Alliés et Français qui trouvèrent la mort le 3 novembre 1943, en heurtant la proéminence rocheuse en venant nous apporter les armes libératrices.
La population environnante avait tenu à participer à cette pieuse manifestation, à laquelle assistaient le colonel canadien Chasse, Melle Giraud, Charles Henri, Janick, Roche, Etienne, Constant, Olga, Etiennette, Yveline, les deux gendarmes de la Brigade de St-Pierreville, et un détachement du maquis et groupe permanent de parachutage de St-Agrève, commandé par Marron alias Calixte.
Le soir un repas nous réunissait tous au restaurant de ce grand cuisinier qui était notre ami Elie Combes. Il mavait demandé pour cette occasion de lui apporter un pain de glace vive de 10 kg (car à cette époque les frigos et les congélateurs nexistaient pas encore) avec laquelle il nous confectionna une splendide et savoureuse omelette norvégienne qui fut la première que je dégustai de ma vie.
De retour à mon P.C. des Moutiers où le travail se poursuit normalement, je décide, maintenant que jai fait connaître à Roche, suivant mes désirs, les contacts les plus importants, de le rendre autonome pour ses déplacements. Il doit pour cela être motorisé et je mets à sa disposition une grosse moto F.N." équipée dun tandsad. Comme il ne sait pas conduire je détache "Constant" qui vient dêtre nommé responsable des opérations de parachutages du nord de la Drôme pour piloter lengin.
La grande bataille du Vercors
"Nano" venant de Valence me signale une forte concentration de troupes dans la ville.
On peut donc prévoir le développement dune action ennemie qui bloquera les axes de communication et je dois absolument porter à "Bob" une importante somme dargent que Charles Henri vient de me remettre à son intention. Depuis longtemps, Bob réclamait par radio à Alger que lon renfloue ses finances.
Je pars donc sans perdre de temps accompagné de "Nano" et d"Annette", qui profite de notre passage à Vassieux-en-Vercors pour voir son fiancé, linstituteur Georges Magnat. Cest malheureusement leur dernière rencontre. Deux jours plus tard Magnat sera victime des planeurs allemands lors de lattaque de Vassieux.
Pendant notre retour au P.C. en fin daprès-midi, nous croisons sur la route, entre Crest et Allex, une batterie dartillerie de montagne allemande, tractée par des mulets et se dirigeant vers le Vercors. On ne fait pas attention à nous.
La radio annonce quHitler vient déchapper à un attentat à son quartier général et quil a été légèrement blessé par lexplosion dune bombe.
21 juillet
:8 heures du matin: Albert, le radio de Richard transmet à Alger le télégramme suivant:
"21-08 h- 20 Dorniers remorquant chacun un gros planeur, survolent le nord de Dieulefit, venant de la direction du nord-ouest pour virer plein nord "direction Vercors".
Je dois ouvrir ici une parenthèse importante pour expliquer que nos radios en territoire occupé nont aucune liaison entre elles et doivent obligatoirement relayer par Londres ou Alger. Cest pourquoi il na pas été possible davertir directement les F.F.I. de larrivée des planeurs et de lattaque générale qui est déclenchée contre le Vercors par de gros effectifs appuyés par laviation:
Des Moutiers je peux voir passer les troupes ennemies sur les Nationales 93 et 93A dans la direction de Dié, où il y a quelques jours nous célébrions librement le 14 juillet.
Au village dAouste, elles se scindent en deux colonnes. Lune emprunte la D351 qui mène au Vercors par Gigors et en passant le pont des grands Chenots, près du village de Cobonne, elle est accrochée par un détachement F.F.I. placé en embuscade. Ce sont les hommes du capitaine Chapoutat, ils retiendront les Allemands pendant plusieurs heures et leur infligeront des pertes considérables.
Lautre colonne poursuit sa progression par la N93 en direction de Dié. Cest à la hauteur du village dEspenel que la compagnie F.F.I.-Drôme commandée par le lieutenant Duget larrête. Un dur combat sengage et dure jusquà la nuit. Les maquisards profitent de lobscurité pour décrocher, suivant la tactique du harcèlement de guérilla qui a été adoptée. Elle sadapte parfaitement aux circonstances et savère beaucoup plus efficace quune bataille de positions ne correspondant pas à la situation.
Très vite le plateau du Vercors va se trouver encerclé. Les opérations engagées font parties dun plan général daction contre le Maquis, certainement accéléré par le spectaculaire parachutage du 14 juillet.
La même réaction sétait produite après le parachutage de jour effectué le 11 mars sur le plateau des Glières en haute-Savoie, par 30 appareils. Le 26 mars, le Maquis était attaqué par 5.000 hommes comprenant des troupes allemandes et des miliciens.
Il apparaîtra par la suite que le parachutage du 14 juillet fut négligeable. Jestime personnellement que cet envoi massif darmes et de matériel a été beaucoup dans lanéantissement dramatique du Vercors.
A 16 heures les radios lancent vers Londres et Alger un S.O.S:
"Attaque massive contre maquis Drôme-Vercors"
Les pertes enregistrées au terme de ces deux batailles, compte tenu des effectifs engagés, sont sans commune mesure avec les résultats obtenus.
Les chefs nont pas pensé aux risques que représentait le nombre important des résistants.
22 juillet
:Le général Zeller, mis au courant de la progression des Allemands quitte son P.C. près de St-Agnan-en-Vercors en compagnie du major Camerts (Roger) et des radios Auguste Floiras (Albert) qui travaille avec Londres et Antoine Serini assurant les liaisons avec Alger, en direction de Dié.
Cest dans ces mornes perspectives que le petit groupe franchit la vallée de la drôme, quelques heures avant que les Allemands y établissent des barrages, et échappe à la tenaille qui se referme sur le Vercors.
A lissue dune marche harassante dans les montagnes du Diois, ils arrivent le soir au village de St-Nazaire-le-Desert (Drôme) où ils ont la chance de trouver lEtat-Major F.T.P.(France-Tireurs-Partisans) qui leur réserve un réconfortant accueil.
Le lendemain ils partent en direction du midi.
Dans la nuit du 25 au 26 juillet
au cours de lopération de parachutage sur "Temple", je reçois le radio dAlger "Sibellius" avec tout son matériel et équipement: il vient se mettre à ma disposition, me voilà maintenant nanti dune radio qui sinstalle au P.C. Les Moutiers et que lon appellera "Claude".Le général Zeller qui a demandé instamment et à plusieurs reprises par radio, à être convoqué à Alger, en reçoit lordre par radio le 26 juillet, en même temps que toutes les coordonnées pour prendre contact avec le chef régional de la S.A.P. de la région R.2 qui comprend le Vaucluse, le Var, les Bouches du Rhône, les Alpes-Maritimes, les Basses et Hautes Alpes.
Cette rencontre a lieu à Apt (Vaucluse) avec le chef régional Camille Rayon alias Archiduc qui avait été également informé de cette visite.
En attendant la prochaine arrivée de lavion qui lemmènera en Afrique du nord, le général est conduit dans un maquis implanté sur le plateau du Vaucluse, à la ferme des Quintins de Mr et Mme Hélène et Bertin Bonnet, où se trouvent déjà plusieurs personnes dont des aviateurs en cours de rapatriement, ainsi que "Binette" notre parachutée du 29 janvier sur "Ajusteur", qui fuit la Gestapo, celle-ci ayant démantelé le bureau du D.M.R (Délégué Militaire Régional) de R.2. et ayant abattu Hache à Aix-en-Provence. Elle est accompagnée de Obabia, alias Pioche qui est arrivé en France en même temps quelle, mais lui attend lavion dans lequel doit se trouver le nouveau D.M.R. "Cloître".
Enfin, dans la journée du 31 juillet, la phrase code passe à la B.B.C.: "partir cest bien revenir cest mieux". Elle annonce larrivée prévue de trois avions Lysanders sur le terrain "Spifire", situé près dApt dans le Vaucluse, exactement à louest du hameau de Lagarde, près de la ferme du Castelet, qui fut certainement le terrain datterrissage clandestin qui reçu le plus grand nombre davions au sud-est.
Mais laissons la parole au général zeller:
"Retardé par une stupide panne de voiture, jarrive in extrémis car le premier avion tourne déjà sur le terrain, je gagne ma place avec mes compagnons de voyage destinés à ce premier avion: deux américains dont lun étendu sur une civière souffrant dune crise dappendicite. Dans la nuit nous apercevons la silhouette de lavion qui roule et stoppe à quelques mètres de nous.
A la lueur dune lampe électrique jen vois descendre Widmer alias Cloître, il sait que je suis là, présentation rapide, passage de consignes extrêmement bref il mindique que le débarquement de Provence est proche, je lui donne mes impressions: le centre du Massif Alpin est à notre portée, sa conquête est facile, mais attention à droite et à gauche: les cols alpins, la vallée du Rhône. Mais "Archiduc" simpatiente, on a déjà chargé le malade, allongé dans le fuselage, je monte, je me serre sur lunique siège avec lautre américain, coiffe linterphone et ... vogue galère. Assis chacun sur une fesse, nous naviguons par une belle nuit calme et claire, aucune réaction de la D.C.A. en survolant la côte dont on voit fort bien les découpures, jai un souvenir ému en passant la côte des Maures doù je suis parti lan dernier en sous-marin.
Une heure et demie de vol, brusquement devant lavion quatre pinceaux lumineux surgissent de la mer, Calvi me dit le pilote, cinq minutes plus tard nous atterrissons sur le terrain, je ne lai pas encore quitté quarrivé le deuxième Lysander."
Dans la même nuit "Richard" reçoit par un fort vent de mistral sur le terrain "Framboise" près de Comps, 15 parachutistes avec armes et bagages faisant partie dun commando venant dAlger, sous les ordres du sous-lieutenant Corley qui fit une mauvaise réception et resta un certain temps inconscient sur le terrain, tandis quun de ses hommes avait une épaule cassée.
Le lendemain 1er août, un autre avion vient complèter sur le même terrain le commando en parachutant encore 15 hommes avec leur équipement, sous les ordres de laspirant Muelle le vent nayant toujours pas cessé, un parachutiste se cassa la jambe en atterrissant.
Devant ces blessés, nous décidons de créer immédiatement une infirmerie avec le matériel médical qui nous a déjà été parachuté. La maison Pisconi nous est signalée comme inhabitée, cest une grande bâtisse située sur la route de Bourdeaux à la sortie nord de Dieulefit, elle est la résidence dun parisien qui pencherait vers la collaboration (sa femme à la libération déposa contre moi une plainte pour vol avec effraction, qui neut pas de suite et pour cause). Nous y trouvons plusieurs lits, draps, couvertures, matériel de cuisine. On y installe les blessés qui sont soignés par le docteur Jourdan et Dulitchi qui, recherchée par la Gestapo, étaient venus se réfugier à Dieulefit. Ils font partie de léquipe de parachutage qui a reçu le commando et donnent les premiers soins aux blessés. Cette infirmerie recevra hélas beaucoup de résistants et fonctionnera jusquà la libération.
Le commando pour sa part, effectuera plusieurs coups de mains contre lennemi sur la National 7 près de Montélimar, avant de recevoir lordre le 15 août de rejoindre les F.F.I. de lIsère, près de Grenoble.
Quelques jours après, a lieu de nouveau sur le terrain "Spifire" latterrissage dun avion dakota ayant 28 personnalités à son bord. Il tourne plusieurs fois avant de se poser, a-t-l attiré lattention de lennemi ? Il semble incroyable que de tels avions puissent atterrir et repartir dans un pays occupé ! Toujours est-il que le lendemain matin les Allemands occupent le terrain et, fous de rage, investissent la ferme du Castellet, fusillent le propriétaire Gustave Roux et deux de ses ouvriers Blanc Léon et Potero Jean, rendant le terrain inutilisable. Est-ce pour cela, ou simple coïncidence, je reçus le 9 août la note suivante:
"De Roche à Gérard je vous rappelle que opération atterrissage peut avoir lieu sur Temple à partir daujourdhui avec deux appareils. Charles Henri y assistera".
Le 11 août
:Le Colonel Legrand adresse aux maquisards de la Drôme une déclaration:
(doc D 182) "Lidée de la forteresse Vercors ayant fait faillite nous devons continuer la lutte contre lennemi en changeant de procédé, que toutes les unités retournent au Maquis, plus de gens avec des brassards F.F.I. dans les villes, il peut y avoir un ennemi parmi nous, la consigne est la guérilla et la fluidité est de règle".
La B.B.C. passe le 13 et le 14 août des messages similaires à ceux employés lors du débarquement du 6 juin 44 en Normandie, serait-ce lannonce de celui de Provence... ? Quoiquil en soit les phrases suivantes sont lancées:
"Nancy a le torticolis" signifie guérilla à outrance "la guerre coule" coupure de voies ferrées et de communication. Le Bourdonnement assourdi coupures de liaisons téléphoniques".
Ce message me concerne
Il commande de rendre inutilisables les lignes téléphoniques utilisées par les autorités allemandes dans le réseau souterrain à grande distance qui relie Paris à Marseille et suit en partie le bord de la Nationale 7.
Avec "Nano" nous portons notre choix pour effectuer cette destruction, sur la sortie sud de Portes-les-Valence. En nous donnant lallure douvriers des P.T.T., munis de pelles et de pioches nous creusons en plein jour, d'abord une tranchée pour atteindre le câble qui est à environ 80 centimètres de profondeur. Celle-ci terminée, nous effectuons une seconde tranchée à 500 mètres environ plus au sud. Tandis que nous travaillons, passe sur la route nationale des convois allemands et leurs hommes nous regardent travailler dun air indifférent, ce qui nous donne à nous deux du nerf. Le travail terminé nous attendons la nuit pour venir mettre un pain de plastic sur le câble, dans chaque trou, muni dune mèche dont lextrémité est reliée à un détonateur. Nous y mettons le feu et quelques minutes après deux détonations ébranlent lair, le câble est rendu inutilisable à deux endroits, pour plusieurs jours, ce qui a une grande importance car à cette époque il nexistait pas de liaison radio, ou très peu.
Le lendemain, les Allemands placardent sur des écriteaux à la sortie nord de Montélimar: "attention zone terroriste ! Ne circulez quen convois".
15 août
.Cest une formidable explosion de joie à travers tout le département à lannonce du débarquement allié en Provence le cauchemar paraît terminé pour la population, qui se reprend à vivre, à espérer mais redoute le repli des troupes allemandes qui nont que le couloir de la Vallée du Rhône pour effectuer ce mouvement vers le nord.
Aussi, les Alliés font subir aux population de Valence, de Bourg-en-Valence et de Grange-les-Valence, quatre alertes aériennes entre 13 heures et 23 heures. Ils lâchent leurs bombes ayant pour objectif semble-t-il, le pont qui traverse le Rhône en reliant le département de la Drôme à celui de lArdèche, mais la place Huguenel, la préfecture et lhôpital dont laile sud abrite la maternité sont totalement anéantis, ainsi que le grand Moulin qui se trouvait près du parc Jouvet. Le beau-père de Nano, Mr Sevenier sera parmi les victimes.
On dénombrera dans la population valentinoise 300 morts, 228 blessés à Bourg-les-Valence 19 morts et 28 blessés, 180 immeubles sont totalement rasés et 260 endommagés. Quant au pont il sera détruit après le deuxième raid allié du 18 août, mais à quel prix !
Pendant ces bombardements la D.C.A. allemande réussit à abattre deux bombardiers alliés, lun tomba près du quartier de la belle-Meunière, les six aviateurs qui ont sauté en parachute sont récupérés par la population et rassemblés à la ferme de Bayanne située route Roma, près de la gare lAlikan et seront dirigés sur le maquis.
Le second appareil tomba près du village dUpie, tous les sept aviateurs sont recueillis par la compagnie Pierre qui les accompagne au village de Plan-de-Baix où ils retrouvent le capitaine Foster qui a été para chuté il y a quelques jours.
En fin daprès-midi arrive à mon P.C. des Moutiers, en moto, un agent de liaison du commandant Legrand, porteur dun message.Je ne fus pas surpris de recevoir cet ordre car je my attendais dun moment à lautre: ayant participé au mois de juillet à une réunion de lEtat-Major Départemental F.F.I. de la Drôme, auquel jappartiens et où avaient été réparties les destructions à opérer au moment du débarquement allié en Provence. Le commandant Legrand, chef des F.F.I. mavait alors demandé si je pouvais me charger de la destruction du pont de la Nationale 7 qui enjambe la Drôme entre Livron et Loriol. Jacceptai sur le champ, pour plusieurs raisons: mon maquis est le plus près de ce pont, la presque totalité des hommes qui le composent sont originaires, soit du village dAllex, soit de Livron et connaissent très bien les lieux pour le cas où il serait nécessaire de se replier en catastrophe. Enfin cela les occupera pendant les inter-parachutages.
Jai effectué un premier repérage de notre objectif.
Cest un ouvrage dart important, un large pont cossu construit en pierres de taille, dune solidité à toute épreuve, entrant dans la catégorie "charge illimitée". Il est gardé en permanence par les hommes des batteries de D.C.A. allemandes, destinées à le protéger contre les bombardements.
Cest en effet un point stratégique vital par où transitent tous les renforts amenés au sud de la France en prévision dun débarquement allié en Méditerranée et indispensable en cas de retraite.
Le seul itinéraire possible étant la Nationale 7 car les routes des Alpes et des Cevennes sont contrôlées par le maquis.
Pour ne pas éveiller la méfiance de lennemi je viens my promener "en famille" avec Annette, affectant dadmirer le paysage, ce qui me permet de constater quil est matériellement impossible de faire sauter ce pont par dessous. Il faudra donc lattaquer par dessus, entreprise extrêmement risquée et dangereuse.
Au fur et à mesure des parachutages, je constitue un stock de plastic que Pierre Chabanne, le fils des fermiers du Soulier dissimule dans un trou pratiqué sous son hangar.
Au camp je nai prévenu personne de lopération projetée pour éviter toute indiscrétion, mais quand arrive le message il me faut bien mettre les intéressés au courant.
Jour J
:Dès le lendemain matin je prends toutes les dispositions nécessaires pour que nous puissions opérer le soir même.
Les informations sont inquiétantes, on signale quune armée allemande se replie aux environs dOrange. Jenvoie Annette aux renseignements mais à son retour vers midi, elle déclare avoir constaté que la voie est libre.
Craignant que les trois cellules de plastic que nous avons en réserve soient insuffisantes, Nano fonce à Dieulefit demander au lieutenant Richard responsable des parachutages du sud de la Drôme, de nous remettre tout le plastic dont il dispose. Il revient avec trois cellules et demie supplémentaires.
Les hommes désignés pour participer à lexpédition ont vérifié leur armement, ils sont un peu crispés. Pour les occuper je leur fait dépouiller les bâtonnets de plastic de leur papier, afin de modeler lexplosif en mottes que je repartirai au moment du départ.
13 h 30 :
La B.B.C. passe le message: le muezzin a lance son appel qui annonce un parachutage pour le soir, sous réserve de confirmation, sur le terrain "Ajusteur", près de St-Uze. "Constant" a la responsabilité de ce secteur, il connaît tous les contacts pour mener à bien cette opération, je lui fais confiance pour prendre les choses en mains. Dailleurs sil a besoin de moi, il sait où me trouver.
16 h :
Une information: des véhicules ennemis sont stationnés de part et dautre du pont.
19 h :
Nous effectuons une reconnaissance. Tout a disparu, seul subsiste le cantonnement, des hommes de la batterie de D.C.A., accolés au pont.
20 h :
81 camions remorquant des pièces dartillerie stationnent au sud du pont.
20 h 45 :
La colonne motorisée a repris sa route vers le nord, de nouveau la route est dégagée.
Malgré ces va et vient incessants, je maintiens lopération, espérant pouvoir profiter des heures creuses.
Je fixe comme lieu de rassemblement aux membres du commando, la ferme Brunel, située a 100 mètres de la rivière à 3 km en amont du pont. Les hommes sy rendent dans une camionnette quils camouflent dans un bosquet.
21 h 15 :
La B.B.C. confirme le parachutage sur "Ajusteur". Constant ne ma pas contacté, jen conclus que tout va bien de ce côté là.
22 h :
Tout le monde est au rendez-vous. Ils sont tous groupés autour de moi, serrés les uns contre les autres, instinctivement ce qui traduit lhomogénéité de léquipe. Dans ces moments de concentration intense, il semble quune pensée nous unit corps et âme, nous ne faisons plus quun. Pour la dernière fois je rappelle à chacun sa tâche et les consignes de sécurité. On ne doit avoir aucun papier didentité sur soi. Conscients du sort terrible qui nous attend si nous sommes pris, il faut tout faire dans cette éventualité pour éviter des représailles aux habitants des villages voisins, cest-à-dire pour la plupart dentre nous, à nos familles, à nos amis. Sous aucun prétexte ne tirer les premiers, laisser passer tous les véhicules. Sil y avait échange de coups de feu nous ne pourrions effectuer notre tâche et laviation alliée viendrait bombarder le pont, avec les risques que cela suppose pour les populations civiles.
Chaque hommes a reçu la charge de plastic qui lui est attribuée en plus de son armement et du matériel nécessaire à lopération.
Le gros de la troupe doit atteindre le pont en suivant la voie ferrée de Paris-Briançon qui est parallèle à la rivière et passe précisément sous les arches. Depuis longtemps les trains ne circulent plus sur cette ligne. Les maquis de la Drôme ont tellement effectué dattaques et de sabotages que lennemi nose plus lutiliser.
Les résistants ont même eu laudace denlever 500 mètres de rails.
22 h 30 :
Le départ est donné. La marche dapproche commence dans la nuit calme, sans vent, ce qui est rare dans notre vallée du Rhône.
Dans le silence, le plus léger crissement de pas semble prendre une ampleur formidable. Les hommes sefforcent de faire le moins de bruit possible, il faut être extrêmement circonspect car nous ignorons ce qui se passe aux abords du pont où la situation se modifie de minute en minute.
A 100 mètres de lobjectif, arrêt dans les taillis bordant la voie.
Je donnerai lordre de monter sur le pont dès que la patrouille de reconnaissance que je dirige sur la nationale 7 aura constaté que la route est libre. Jai avec moi Nano, Monier (Jacques) et Valette (Louis).
Nous avançons notre voiture le plus près possible, car elle doit nous servir de moyen de repli. Ensuite nous progressons très prudemment à pied depuis la nationale. Apparemment il ne se passe rien. Nous entendons seulement chanter en choeur les Allemands cantonnés près du pont.
Nous prenons position avec dinfinies précautions, en face de la cabane quils occupent. Nous sommes de lautre côté de la route, dissimulés derrière des tas de gravier. Protection idéale que nous devons par hasard à une heureuse initiative des Ponts et Chaussées.
Ordre est alors donné au groupe de protection de prendre position face à lennemi. Il comprend Monier, Valette, Jean Boyer, Maurice Brunet, Léon Brunel, Pierre Chastel et Mathon qui restera avec eux jusquà ce que les puits de mines soient creusés. Ils ont comme armement un fusil-mitrailleur, des mitraillettes, grenades et gamons.
Le groupe nord est en place, prêt à entrer en action, le reste du commando va prendre la position qui lui est assignée, pour cela il devra passer devant le cantonnement ennemi, à quelques mètres. Cette opération seffectue avec dinfinies précautions, dans le silence absolu. Les hommes franchissent un à un cette passe dangereuse on entend toujours les Allemands chanter, leurs volets sont fermés pour la lumière (défense passive) lun de mes gars chuchote "on va vous fermer la gueule", des rires fusent, le moral est bon.
Courbé en deux le commando franchit le pont en longeant le parapet en pierres de taille dont lombre nous est propice, on ne distingue personne.
Avec son fardeau de plastic le groupe de protection sud prend position. Il se divise en deux, en pointe à la hauteur de la ferme Courty à 100 mètres du pont, un fusil-mitrailleur aux mains de Baulac (Rigadin) pourvoyeur Bertalin Raymond, chef de pièce Planet Camille, près du pont à droite de la route Comer Charles, Boulanger Jean, Lafont Max, Achard René, Vitali Philippe.
Armement: fusils, grenades et gamons.
Les protections étant en place tapis dans lombre avec moi, les mineurs Didier Jean, Testut Marcel, Bonnet Charles et Mourier Elie que jenvoie faire une reconnaissance jusquau virage de la Nte 7 située au sud du pont, car nous attendons lennemi de ce côté là. Au retour de sa mission il minforme que des chars sont stationnés de part et dautre de la route à 600 mètres du pont, ils paraissent être au repos.
Le pont étant légèrement bombé, la route droite me permet davoir une visibilité denviron 800 mètres au nord et 600 mètres au sud. Je mets en place mes mineurs répartis en deux groupes. Les puits de mines que nous effectuons sont espacés de 6 mètres environ lun de lautre sur la clef de voûte de la dernière arche, afin de laisser le passage libre aux véhicules qui peuvent arriver pendant lopération. Ils se trouvent à 1m 50 du bord des parapets.
Le plus gros travail reste à faire: creuser les trous à laide dune barre à mine entourée de chiffons. Les premiers coups sont très espacés, à chaque fois on sarrête, on écoute, on regarde si rien ne bouge, les nerfs de chacun sont mis à rude épreuve, deuxième, troisième, etc...
Stop
Je distingue deux feux, jentends le moteur dune voiture qui vient vers nous, aussitôt nous nous replions dans lombre et attendons le passage de ce véhicule inconnu.
Le voici, il sarrête à la hauteur du campement ennemi, face à notre groupe de protection, je ne distingue pas ce qui se passe mais je vois une lumière sallumer au campement. Ils viennent douvrir la porte, je distingue une ombre dans lencadrement. Le groupe nord doit avoir le doigt sur la détente, les minutes passent, interminables.
De nouveau des bruits de moteur !
Vont-ils venir vers nous ?
Non, ils font demi-tour passant à quelques mètres de mes hommes, puis repartent vers le nord japprendrais par la suite que les occupants de cette voiture ont parlementé avec les Allemands du cantonnement avant de repartir dans la direction doù ils venaient.
Après cette alerte, nos mineurs reprennent leur travail.
La croûte de la route est enlevée, maintenant ils creusent à tour de rôle, à mains nues, pour ne pas faire de bruit, car les chants des Allemands ont cessé.
Stop.
La porte sest ouverte.
Dans la nuit je vois une ombre sortir, nous ont-ils entendu ? Je ne pense pas car quelques minutes après, cette ombre refranchit la porte qui se referme.
On saura par la suite que cet homme est sorti pour uriner, face à notre fusil-mitrailleur. Ouf ! De nouveau mes mineurs font les taupes, creusent toujours, Jean Didier mavertit quil rencontre du sable.
Alerte du côté sud !
Une patrouille allemande, deux hommes en moto franchissent le groupe de protection de pointe, font demi-tour et disparaissent du côté des chars.
Les mineurs enlèvent le sable, un coup de lampe électrique dans le trou nous sommes à la voûte.
Nano nous rejoint.
Aussitôt nous mettons la valeur de 3 cellules de plastic dans chaque trou, un crayon dune heure dans chaque deux mèches lentes dont la longueur est calculée de telle façon que si au moment de la mise à feu on aperçoit un véhicule, celui-ci narrive pas à temps pour les éteindre (noublions pas que jai 600 mètres et 800 mètres de visibilité) ils sont reliés entre eux par deux cordons détonants.
Tout est vérifié très soigneusement car je ne veux pas risquer un échec et avec précaution on remblaye les puits de mine.
Ordre est donné au groupe de pointe sud de rejoindre celui du nord.
La manoeuvre effectuée, le repli commence, seul reste en place le doigt sur la gâchette, le groupe de protection nord.
Les mineurs, les hommes du groupe sud repassent en retenant leur souffle par groupe de quatre devant la maison silencieuse quoccupent les Allemands.
Nano reste près des mises à feu prêt à les allumer en cas daccrochage.
Tout le monde étant passé, je rejoins la protection nord que je fais replier également. Seuls Monier et Valette assurent notre protection. Je retrouve Nano tapi dans lombre et nous attendons que les hommes qui se replient soient à une distance convenable avant deffectuer la mise à feu, minute interminable...
Le signe conventionnel nous est parvenu, nous allumons tous deux la cigarette traditionnelle, chacun à son puits, Nano celui le plus au nord, moi lautre.
Nous nous approchons de notre objectif, nous y sommes, un coup doeil sur la route, rien à lhorizon, nous allumons nos deux mèches respectives, cest fait, on se replie.
Je vois Nano qui revient sur ses pas puis il me rejoint (il mapprendra par la suite quil lui avait semblé que lune des mèches sétait éteinte).
Nous passons devant le cantonnement ennemi, Jacques et Louis nous suivent, quelques mètres à parcourir, nous tournons à droite sur la route 93A dans laquelle nous avons planqué notre voiture.
Un éclair suivi dun fracas épouvantable... 180 kg de plastic viennent dexploser.
La terre tremble quelques secondes, un silence de mort, puis une pluie de pierres sabat sur nous. Heureusement que nous étions protégés par limmeuble dune usine en bordure de la route. Ayant repris notre souffle, un instant coupé lors de lexplosion, nous courons vers la voiture.
En rejoignant les autres, nous nous posons la question: le pont est-il coupé, rendu inutilisable ? Problème que nous ne pouvons résoudre pour linstant. Nous avons atteint la camionnette:
- Les gars, pas de blessés ?
Réponse négative de leur part. Ils nous donnent des précisions:
-Nous étions à 500 mètres environ quand lexplosion se produisit. Une grande lueur, la terre tremblait sous nos pieds, puis un énorme silence comme si la vie sétait brusquement arrêtée, suivi dune pluie de cailloux. Nous navons pas pu distinguer si le pont était coupé.
- Eh bien les gars, nous navons plus rien à faire cette nuit rejoignez le camp, nous verrons cela quand il fera jour.
La camionnette est partie, nous continuons notre route en voiture jusquà Allex, tournons à droite, traversons la Drôme pour nous rendre à Grane coucher à lhôtel Billard où nous retrouvons le radio. Il aurait bien aimé venir avec nous, mais il avait une émission à minuit. Il nous dit avoir ressenti leffet de lexplosion située à 8 km de là.
Nous nous couchons satisfaits du devoir accompli.
17 août 4 h du matin
:Nous sommes réveillés par une vive fusillade. Que se passe-t-il, lennemi attaque-t-il Grane ? Renseignements pris, cest la 3ème compagnie F.F.I., commandée par le sous-lieutenant Blondel, en embuscade au vieux pont muletier de la Granette qui empêche lennemi de franchir celui-ci.
Les Allemands pensaient pouvoir passer par la départementale 104 Loriol-Grane-Allex et rejoindre à nouveau la nationale 7 au hameau de Fiancey, mais cette route a été coupée par la destruction du pont sur la Granette dans la nuit du 15 août par le commandant Pons. Cette fusillade me fait penser que notre opération a réussi, sinon les Allemands ne tenteraient pas de passer plus à lest, où ils risquent de rencontrer le maquis. Nayant aucune arme sur nous, nous ne pouvons appuyer le lieutenant Blondel qui perdra dans cet engagement un homme et trois blessés.
Nous regagnons pour notre part le P.C. des Moutiers en passant par Crest, tandis que les F.F.I. se replient dans la montagne de Chabrillan.
6 h :
Nous voici au P.C., les hommes sont réveillés, ils ont mal dormi car ils ont pris conscience des risques quils ont couru pour réaliser cette opération dont ils ignorent encore les résultats. Ils nont pas dappétit au déjeuner, cest compréhensible, la nuit a été une rude épreuve pour les nerfs, ne serait-ce que pour se retenir dabattre lennemi qui se trouvait à 15 mètres deux.
8 h :
Annette est partie aux renseignements à Livron. Lattente semble longue ! Je demande au radio Claude dinformer Alger de lopération, il me dit quil la fait lors de lémission de minuit, pendant que nous étions en train de faire sauter le pont. La sentinelle nous annonce Annette juchée sur son vélomoteur. Avec un large sourire, folle de joie elle membrasse:
Gérard, cest réussi ! Larche sud du pont a disparu.
On fait le cercle autour delle, elle nous décrit le désarroi que cette opération cause à lennemi. Il interdit lapproche du pont et tente de faire passer des véhicules à gué, mais ceux-ci senlisent à jamais. Seuls quelques chars, après de grosses difficultés, franchissent la rivière mais ils seront abandonnés dans la campagne environnante par manque de carburant par leurs équipes qui les feront sauter avant de les abandonner.
Oui, les Allemands sont obligés dabandonner tous leurs véhicules pour traverser la Drôme à la nage. Ils sont paniqués, redoutant dêtre abandonner à la merci des "terroristes" quils devinent à laffût dans les bois environnants.
Ils faisaient presque peine à voir quand, sortant dégoulinants de la rivière ils passaient à Livron. Un habitant à lesprit gavroche leur lance: "chacun son tour ! Vous lavez à zéro le trouillomètre !". Un Allemand interroge: "trouillomètre ? Was ist das ?" et lautre réplique: "trouillomètres ? Arme secrète !"
Je rédige le compte rendu de lopération:
"De Gérard à cdt Legrand 17.8.44 des réception ordre cdt Legrand toutes les dispositions étaient prises dans la journée du 16 vers 23 heures les groupes de protection nord et sud sont en place. Le travail des mineurs peut seffectuer avons subi plusieurs alertes, sans incidents. A 1 heure 15 tout était terminé. La destruction a eu lieu vers 1 heure 30 détruisant complètement larche du sud de 27 mètres environ. Le repli sest fait en bon ordre sans perte ni blessé. Gérard.
Lagent de liaison Charles Comer qui a porté le compte-rendu de lopération à lEtat-Major F.F.I. à Escoulin, revient avec le message suivant:
"cdt Legrand à lt Gérard e.m Drôme, 17/08/44 à 15 h 30. Félicitations pour opération cette nuit. signalez par radio à Alger destructions opérées: pont de Livron sauté, pont de Grane, pont de Rif Noir (2 km 500 w Crest, rive gauche) Drôme, destructions opérées par F.F.I. Drôme.
Le cdt Legrand
Chef départemental F.F.I. Drôme.
Mon radio ayant une vacation avec Alger à 23 heures, passe le message du cdt Legrand dont on lui accuse bonne réception.
Les conséquences de cette opération ne furent connues que bien longtemps après. Voici ce que le commandant "Legrand" (De Lassus de St-Génies devenu général par la suite) a écrit sur cette action:
"Je nhésite pas à écrire "action stratégique" au sujet de la destruction du pont de Livron. Et pourtant lactivité du maquis relevait souvent de la tactique la plus élémentaire et il peut paraître que lemploi du vocable "stratégique" soit impropre dautant plus quil sagit de la destruction de pont ordinaire.
Cependant cette action banale en elle-même, eut effectivement sur la conduite de la guerre au moment de la libération du sol national des répercussions qui influencèrent sur la stratégie...
Le 15 août
:Le débarquement des Alliés sur les côtes de Provence étant réussi, il devenait évident que la XIXème armée allemande, forte dans le sud de la France, de plusieurs divisions, allait remonter la vallée du Rhône restée libre du fait des efforts des Français et des Américains axés vers Gap avec pour objectif lointains Grenoble et Lyon.
La route nationale n°86 de la rive droite du Rhône, en Ardèche, bien surveillée par les maquis de ce département, encaissée par endroits et propice aux embuscades, ne tentait pas les Allemands. La route nationale 7 au contraire, dans la Drôme, offrait une bien meilleure sécurité.
Dans laprès-midi les premiers convois importants allemands remontaient vers le nord. Les ponts de Livron sur la rivière Drôme et celui de lIsère au nord de Valence étaient gardés. Si ce dernier devenait inutilisable, un autre pont à Romans pouvait être emprunté. Par contre le pont de Livron était indispensable à la manoeuvre de retraite de la XIXème armée allemande. En effet, la seule déviation possible par Crest, via la forêt de Marsanne, traversait une zone terroriste donc très dangereuse aux yeux des Allemands.
Il fallait faire sauter ce pont le 15 août à 16 heures 30. Je donnais ordre à Gérard (ex Albert) deffectuer cette mission (voir document).
Il effectuera cette opération avec son équipe de parachutage dans la nuit du 16 au 17 août. La gigantesque explosion détruit une arche de ce pont sur 27 mètres, trois mètres de trop pour envisager une réparation rapide et comble de chance la rivière était en crue. (fin de citation).
Désormais le sort est jeté. Les IIème, 14ème panzer, les 188ème, 388ème et 516ème divisions dinfanterie, appartenant à la XIXème armée allemande, commandée par le général Von Blascowitz, dont le quartier général est en Avignon, viennent se heurter à la destruction du pont où se concentrent véhicules et troupes, qui constitueront un objectif de choix pour laviation et lartillerie alliées.
Le 18 août
:Le général Truscott, commandant la VIème corps armé américain qui vient de débarquer sur les côtes de Provence, donne à son adjoint, le général Butler, commandant une importante brigade de cavalerie motorisée, lordre suivant:
"Foncez droit au nord par la route des Alpes, allez aussi vite que possible, aussi loin que vous pourrez."
Le général sengouffre sur la route Napoléon que la résistance a pratiquement libérée et entre le 20 août à Sisteron, à 20 h 45. Le général Truscott informé de lembouteillage de larmée allemande par suite de la destruction du pont de Livron, lui câble le message suivant:
"Vous ferez mouvement aux premières heures du 21 août sur Montélimar à la vitesse maximum possible. Bloquez dans les parages les routes de retraite de lennemi. Remontant la vallée du Rhône la 36ème division us du général Dahlquist. Suit."
Conformément à cet ordre, le général Butler fait effectuer à sa tack force le mouvement demandé. Quittant lui-même Sisteron, il vient établi son P.C. à Marsanne (Drôme) à 5 km de la route nationale 7, met aussitôt son artillerie en batterie dans les bois environnants et commence le pilonnage de lennemi.
La destruction du pont de Livron produit pleinement son effet. Sous le feu combiné des canons de Butler et des chasseurs bombardiers du général Eaker de la Méditerranean allies air force, les Allemands perdront au sud de leur ouvrage une impressionnante quantités dhommes et de matériel.
Quelques jours plus tard le bilan des pertes allemandes pourra être rétabli.
Il sélévera à 2.500 morts, 3.500 véhicules détruits et 300 chevaux tués. Les chevaux seront enterrés au quartier Veyras. Les américains créeront un cimetière provisoire près de la RN 7, à la hauteur du lieu dit "lhomme darmes" pour enterrer les soldats allemands. Il y aura en outre 3.000 prisonniers.
Le général Butler cite dans ces mémoires:
De Montélimar à Livron, dans la Drôme, routes et voies ferrées étaient jonchées dépaves de chars, de canons et de véhicules de toutes sortes, des centaines de cadavres dhommes et de chevaux couvraient la plaine. Il a fallu que le Génie dégage la route au bulldozer pour que nos troupes puissent lutiliser. La vue de ce secteur, lodeur qui sen dégageait sont des expériences que je nai aucun désir de recommencer.
Le général de Lassus précise également:
"La XIXème armée allemande a été arrêtée dans ses actions de repli vers le nord, le haut commandement allemand na pu reprendre linitiative des opérations que dans la région de Belfort.
Si la XIXème armée allemande avait pu se replier en bon ordre, il est vraisemblable que cest au nord de Lyon ou en Bourgogne quelle aurait fait front aux troupes alliées et françaises débarquées en Provence.
Pour transformer cette retraite en déroute, il a suffi de la destruction dun pont par un groupe de F.F.I. de vingt hommes qui eut des répercussions stratégiques. il ma paru utile de rappeler cet exploit des combattants volontaires de la résistance, grâce auxquels la libération de plusieurs départements eut lieu en avance sur les prévisions, ce qui évita beaucoup de victimes, car les troupes allemandes, par suite de perte de matériel et de munitions, en étaient réduites à des actions défensives.
La vigie signale une moto montée par deux hommes et se dirigeant vers le camp. Bientôt il reconnaît Constant et Roche. Celui-ci est furieux car lopération parachutage na pas été menée à bien. Ils se sont trouvés tous les deux seuls sur le terrain. Nous devions en connaître la cause. Madoux le responsable dAjusteur vient dêtre tué au combat.
Après ses démêlés avec la milice et les Allemands, il avait pris le maquis sans toutefois perdre le contact avec nous mais, comme tous mes équipiers, il effectuait des sabotages avec son groupe. Ayant certainement entendu le message de la B.B.C. du 13 août: "Nancy à le torticolis" demandant la guérilla à outrance, il a mené sur la nationale 7, au nord de St-Vallier, une attaque contre des véhicules ennemis qui furent détruits sans aucune perte. Sur le chemin du retour, à la hauteur du village de Serves, apercevant dautres camions allemands, il décida une seconde opération couronnée de succès. Malheureusement, au cours de laction, Maboux devait être touché au cou par une balle et mourir sur place dans les bras de ses hommes qui ramèneront son corps à leur campement.
Il a été enterré juste quelques jours avant la libération.
Constant ne pouvait plus prendre contact avec le capitaine René à St-Donnat-sur- lHerbage car ce dernier avait été muté à la compagnie Pons à Crest depuis quelque temps déjà, en changeant de pseudonyme. Il était devenu "Yanka". Ces changements didentité créèrent bien souvent des difficultés mais rendirent aussi dinapréciables services, non seulement pour la sécurité des résistants mais aussi pour piéger les adversaires.
Ce fut le cas pour Yanka qui put démasquer un agent de la gestapo dissimulé parmi les hommes de la compagnie Pons. Sil sétait appelé René, le traître se serait esquivé car les deux hommes se connaissaient, mais il ne se méfia pas de Yanka et se retrouva nez à nez avec lui: "tiens, mais cest Riquena ! Que fais-tu ici ? La dernière fois que je tai vu, tu étais en uniforme de milicien à St-Donnat !...
Arrêté et interrogé, Riquena reconnut avoir conduit la milice sur le terrain "Chlore" près de St-Donnat et éclaircit plusieurs points demeurés obscurs lors de lattaque de St-Donnat par les Allemands et la milice le 15 juin 44. Il avoua également avoir provoqué larrestation de résistants et dénonça des complices qui furent exécutés en même temps que lui.
16 août
:Dans la nuit, trois hommes, Bernard, Rollier et Roche réussirent malgré les chevaux de frise, à atteindre lécole du palais à Valence que je fréquentais étant enfant. Présentement elle sert de cantonnement à la milice. Le commando dépose une bombe de 15 kg de plastic qui détruira une grande partie du bâtiment.
Quatre miliciens sont tués, 17 sont blessés.
La situation de mon P.C. des Moutiers devient précaire, étant donné les nombreux mouvements de troupes ennemies dans ce secteur. Je décide de lévacuer et de létablir plus en retrait des routes importantes.
Jean Didier me propose sa propre maison, à lest du village de Upie. Le 19 août nous nous y installons. Claude, le radio installe ses appareils dans le grenier et nous prenons nos repas chez "la tante", madame Jougla, la tante de Jean Didier, qui est restauratrice. Tous les résistants la connaissent bien pour y avoir toujours reçu généreusement le couvert.
Les Allemands essaient de faire sauter ce bouchon en passant par lest, mais ils sont arrêtés par les F.F.I. qui se sont joints à la 36 division U.S., ils se replient en désordre. Forçant le passage de la Coucourde sur la nationale 7, ils viennent à nouveau buter sur le pont de Livron détruit, et justement la rivière est en crue. Cette bataille durera jusquau 28 août, car la 3ème division U.S., qui remonte dOrange, prend les Allemands entre deux feux les soumettant à de violent bombardements dartillerie de campagne. Vers 18 heures linfanterie américaine venant de lest pénètre dans la ville de Loriol.
Première rencontre
21 août
:On ma signalé la présence de soldats alliés au village Ourche, à 6 km dUpie et je saute aussitôt dans une voiture pour voir ce quil en est. En effet, sur la place de léglise, un petit groupe de villageois qui nen croient pas leur yeux, entoure une jeep de larmée américaine. A bord, quatre hommes en kaki distribuent des cigarettes et du chocolat.
Je mapproche et me présente. Lun des américains parle le français et nous échangeons nos informations avec joie et émotion. Il sagit de 4 correspondants de guerre de grands journaux américains qui ont poussé une pointe, très en avant de leurs troupes. Ils me posent beaucoup de questions et, chose paradoxale, ils nont encore jamais vu dAllemands "en liberté". Depuis leur débarquement du midi, ils nont rencontré que des prisonniers.
Je leur propose de leur montrer ces oiseaux rares (pour eux) et les invite à venir avec moi le lendemain matin. Je les conduirai vers la nationale 7 où passent maintenant sans discontinuer des troupes allemandes.
De retour à mon P.C., jadresse à Roche ce message:
"De Gérard à Roche le 21 août 44 je viens de contacter les troupes alliées qui se trouvaient à Ourche près dUpie, cet après-midi. Jai un contact avec eux pour les emmener contrôler la route nationale 7. Des événements dune extrême importance vont se dérouler dans les 48 heures à venir. Il serait bon que vous preniez vos dispositions pour évacuer Valence car vous risqueriez dêtre coupé pour un certain temps. Mon point de contact actuel est Upie (chez Jean). On me trouve facilement maintenant. Je tiendrai la liaison comme jen ai parlé à Olga avec le moulin. Je vais essayer de rentrer en contact avec lEtat-Major allié qui se trouve à Crest avec le mot de passe que ma transmis Richard. Cordialement Gérard.
Les reporters américains sont exacts au rendez-vous et laissent à regret leur jeep au P.C. dUpie. Nous partons en 202 peugeot en direction de Montoison, par la route dEtoile et à environ cinq cents mètres nous nous engageons à gauche dans un chemin communal qui nous conduit au plateau de Campane, surplombant la nationale 7 dune vingtaine de mètres, à une distance de 300 mètres environ.
Là ils peuvent contempler tout à loisir les troupes nazies remontant vers le nord, qui sétirent sur plusieurs kilomètres entre le hameau de Fiancey et la Paillasse. Après avoir pris plusieurs photos, nous allons déjeuner chez tante Jougla à Upie au cours du repas, ils mapprennent que leur Etat-Major est installé dans une grande ferme près de Marsanne et me proposent de my conduire.
Au quartier général américain, je rencontre le capitaine Xavier (en religion père Fraysse) de lEtat-Major F.F.I. Drôme, qui effectua la liaison entre les deux Etats-Major.
Grâce au mot de passe communiqué par Alger, le général Butler me reçoit il me demande des renseignements sur la position des troupes ennemies. Je lui précise que les Allemands franchissent avec de très grandes difficultés la rivière de la Drôme, près de son embouchure, appelée familièrement par ses habitants le "cul de Drôme". Cest lun des seuls endroits où la profondeur des eaux est presque irrégulière. Les fonds varient à cette époque de lannée entre 1 mètre et 1 m 50 et cette profondeur ne permet pas aux véhicules de traverser. Toutes les tentatives se sont soldées par lenlisement et les soldats allemands en sont réduits à agir individuellement avec leurs propres moyens, abandonnant sur la berge tout ce qui peut les gêner, portant leurs hardes à bout de bras sur leur tête. Ils arrivent sur lautre rive, trempés, exténués et démoralisés car il subissent un constant bombardement terrestre et aérien. Les premiers ayant réussi à franchir cette petite Bérézina se sont emparés dans les fermes de tout ce qui peut rouler, ne laissant aux suivants que leurs jambes pour continuer leur route en ordre dispersé.
Il ne fait aucun doute que si des troupes américaines sétaient présentées devant eux, ils se seraient rendus sans condition, tant leur moral était bas. Ces renseignements me sont fournis par des témoins oculaires de cette débandade, la famille Courtial, les propres parents dAnnette qui résident dans ce quartier.
Pour linstant le général ne peut suivre cette suggestion que je lui fais prudemment car il attend des renforts. Dès quils seront là, il avisera. Seuls quelques éléments de reconnaissance blindés franchiront la rivière à Crest et resteront sur cette position jusquà fin août.
Par la suite je constaterai que les Américains nont pas tenu compte de la situation créée par la destruction du pont de Livron, ni des informations que le leur avais fournies pourtant très faciles à contrôler. Ils continueront à appliquer leur plan de débarquement baptisé opération "Dragon" qui consiste à lancer leurs troupes vers le nord par la route des Alpes pour atteindre les villes de Gap et Grenoble, ensuite se rabattre à Lyon afin de prendre en tenailles les troupes allemandes au nord de cette ville, opération quils pouvaient très bien réussir cent kilomètres plus tôt, car les Américains ont atteint Grenoble le 22 août, soit en avance de 90 jours sur leur tableau de marche, avance quils doivent à la résistance française qui avait déblayé la route.
Dans les conversations le général Butler me demande si par lintermédiaire de notre réseau S.A.P. nous pouvons contacter les D.M.D (Délégués Militaires Départementaux) ou chefs F.F.I. des départements de lIsère-Savoie-Haute-Savoie et de lAin afin quils prennent contact le plus rapidement possible avec lui.
Rien de plus facile, nous avons des officiers dopération dans tous ces départements en relations permanentes avec les Etats-Major. Jassure Butler que dès mon retour, jen informerai le chef régional Roche afin quil puisse transmettre sa demande. Pour ce qui concerne lIsère je men occupe personnellement connaissant le point de chute. Je regagne mon P.C. où Annette me tape deux notes: lune pour Roche et lautre à Hervieux commandant des troupes du Vercors pour les informer des desiderata du général américain.
Charles Comer et Beaulac Raymond partent à moto porter le message destiné au colonel Hervieux.
Il sest avéré que le point de chute connu avait été changé mais heureusement, grâce à leur perspicacité, mes deux hommes purent joindre le nouveau P.C. du colonel, installé dans une maison de religieuses à Notre-Dame-de-l'Osier et lui remettre mon message et le transmettre au chef départemental F.F.I. de lisère, le Ray.
Nano qui à Valence est en contact étroit avec les responsables de la résistance sédentaire, me fait part dune réunion qui aura lieu au rez-de-chaussée dune villa située au 33 ou au 35 de la rue Chorier.
Je me rends à ce rendez-vous où je rencontre Levy Alphandery alias "St-Mars", responsable des M.U.R. (Mouvements Unis de la Résistance). Il me demande de faire sauter le pont de la nationale 7 qui enjambe lIsère à environ 4 km de Valence. Je ne peux accéder à son désir pour plusieurs raisons. Dabord je ne possède plus assez dexplosif pour une telle opération. Je pourrais essayer de men procurer mais je ne crois pas cette initiative heureuse. Il est vrai que cette coupure de la nationale 7 bloquerait les Allemands devant lIsère qui ne se franchit pas à guet mais avec pour conséquence de créer un gros embouteillage de troupes qui sétendrait jusquà Valence. Laviation allié ne manquerait pas de venir les bombarder, causant forcément des dégâts à la ville et de nombreuses victimes civiles.
Jinforme les responsables présents de mon entrevue avec le général américain Butler et de la suggestion que je lui ai faite de diriger des troupes au nord de la Drôme en passant par Crest, afin de prendre contact avec larmée désemparée du général allemand Von Blacowitz qui profiterait certainement de loccasion pour se rendre.
Je fais suite à la demande darmes des résistants sédentaires de Valence. Ils sont daccord pour venir prendre possession du matériel qui est stocké et camouflé dans la ferme abandonnée de Mr Chapoutat depuis le parachutage du 23 juillet dernier. Elle est située en bordure du bois de Soulier, près du terrain "Temple". Rendez-vous est pris mais il nécessitera une confirmation de ma part, car il faut que je massure que le dépôt na pas été découvert par les Allemands. Ils ont investi à plusieurs reprises le bois et le terrain après chaque attaque des F.F.I. sur la nationale 7 toute proche. Il faut se souvenir en effet que nous ne faisions par alors la guerre de positions. Les partisans comme les Allemands étaient extrêmement mobiles. Ces derniers lançaient des opérations de pointe et se retiraient quelques heures plus tard. Malgré cette incertitude, deux hommes se portent volontaires pour effectuer une reconnaissance sur les lieux. Ce sont Louis Valette et Jean Boyer qui connaissent bien le terrain pour y avoir souvent chassé avant la guerre.
22 août
:En cours de route, au carrefour de la départementale 123, qui relie Montoison à la nationale 93, près du cimetière dAllex, les deux éclaireurs se heurtent à un détachement allemand en train de poursuivre les hommes de la compagnie Pons qui les avaient attaqués, non loin de Fiancey sur la nationale 7.
En effectuant cette opération le cdt Pons navait pas tenu compte dune note du cdt Legrand dont il a fait état dans son livre de souvenirs "de la résistance à la libération" page 131:
"Le 1er juillet, jeus la surprise, ayant attaqué des voitures boches avec succès dans la région de Loriol, de recevoir une lettre me demandant de: "ne pas attaquer les boches dans ces parages". Je suis en train de former deux compagnies de F.F.I., vos attaques sur la nationale 7 peuvent attirer lennemi dans le bois où je me trouve".
Et il continue sur ce ton:
"Après avoir bien ri je transmis le poulet à Alain (Reynaud) responsable du réseau Buckmaster pour la Drôme, et le prévins naturellement que je continuerai dattaquer les boches partout où je penserai pouvoir le faire avec plus de chance de succès et le moins de risques possible pour mes hommes."
On peut comprendre la réaction passionnée dun "battant" comme le cdt Pons, cependant le cdt Legrand avait ses raisons en lui envoyant cette note. Cest moi qui en était à lorigine. Je tenais en effet à préserver ce secteur et à éviter la présence des Allemands, parce que notre terrain de parachutage "Temple" se trouvait à proximité et pouvait être utilisé à tout moment. On peut tirer deux conclusions de cet incident. La première cest quun soldat doit toujours obéir aux ordres de ses supérieurs même sil ne les comprend pas la seconde cest que mon système de cloisonnement avait bien fonctionné puisque beaucoup de chefs du maquis ignoraient lemplacement de mes terrains.
La non observation de cette note eut une conséquence tragique, la mort de Jean Boyer, Valette et lui tombèrent donc dans lembuscade alors que quelques heures auparavant le chemin était libre. Valette réussit par miracle à séchapper. Moins chanceux Boyer fut fait prisonnier. Tandis quon le conduisait en camion à Allex, il tenta le tout pour le tout. Connaissant le sort quil lattendait il nhésita pas à sauter en marche et à sengouffrer dans un petit passage entre deux maisons. Ses chances étaient nulles, les nazis labattirent à coups de mitraillettes et abandonnèrent son pauvre corps sur place.
Le cafetier Jean Serre et Paul Joubert avaient assisté depuis leur domicile à cet horrible spectacle. Ils recueillirent le corps et le mirent en bière dans un cercueil confectionné par Prosper Astier. Il fut inhumé provisoirement dans le caveau de Robert Doutre, au cimetière dAllex.
Cétait une perte cruelle pour moi et pour tout notre groupe. Malgré cela, des volontaires se présentent immédiatement pour poursuivre ce transfert darmes. Nano, toujours en tête, Jacques Monnier, Jacques Bertalin, Raymond Boulanger, Max Lafont, Pierre Charrier maccompagnent.
Renonçant à envoyer de nouveaux éclaireurs, nous partons tous ensemble à bord du camion Renault. A Montoison nous rencontrons des chars américains et je demande à leur chef de nous épauler dans notre opération.
Il refuse.
Les paysans de la région prétendent que les Allemands se sont retirés mais la situation est tellement mouvante quil ne faut pas se départir de la plus grande prudence. Nous cheminons lentement, empruntant des chemins de terre, la mitrailleuse que nous avons montée dans le camion, prête à entrer en action à la moindre alerte. Nous parvenons ainsi à la ferme Chapoutat, but de notre expédition. Les armes sont intactes dans leur cachette, le chargement seffectue en un temps record. Nous recevons la visite de "papa", Edouard Chabanne dont la ferme est à proximité, il nous confirme labsence provisoire de lennemi.
De retour à Montoison, les armes récupérées sont transbordées dans une ambulance de la ville de Valence, car il sagit maintenant de les introduire dans la cité et de les livrer aux résistants.
Toutes les routes sont sillonnées en permanence par les Allemands et il faut bien cependant les emprunter. Gabriel Chanas prend le volant de lambulance, Nano laccompagne. A quelques kilomètres de la ville, ils rattrapent un important convoi motorisé allemand qui sétire sur plusieurs centaines de mètres. Une décision rapide doit être prise.
Doubler risquerait dattirer lattention, nos deux camarades ont laudace de sinsérer dans la colonne ennemie, entre deux camions transports de troupes. On les laisse faire sans que leur présence suscite nulle curiosité et ce nest que dans Valence quils se séparent de leurs redoutables compagnons de route qui ont fait office en loccurrence descorte.
Lambulance arrive ainsi jusqu'à l'entrepôt de Monsieur Issartel, côte des Chapelier. Mission accomplie.
Cest facile à raconter mais comme lon dit: il fallait le faire...
24 août
:Vers midi, Léon arrive à mon P.C. dUpie, porteur dun message dOlga. Il assure habituellement la liaison entre la radio du moulin et Roche, mais celui-ci na pas voulu quitter Valence quand il en était encore temps et sy trouve bloqué. Il ne peut plus sortir de la ville, ni transmettre ni recevoir dordres. Cest pour cette raison quolga menvoie directement un télégramme radio venant de Londres et qui lui était destiné. Il demande une réponse immédiate.
En effet Valence est bouclée par les Allemands depuis la prise de Romans, le 22 août, par la IIème cuirassier sous les ordres de cdt Thivollet, qui a échappé à lencerclement du Vercors et une compagnie de F.F.I. venant du nord de la Drôme, sous les ordres du cdt "Phi-Phi" dont le nom est je crois Paguerdo. Ce dernier, peut-être soudainement grisé par le succès ou à la suite dordres reçus, décida tout simplement dattaquer Valence le lendemain 23 août. Il partit de très bonne heure de Romans par la nationale 92 avec quatre camions pleins de maquisards. A 4 heures et demie la petite troupe se heurta aux premières défenses ennemies à la sortie de St-Marcel-les-Valence.
Les Allemands craignaient les attaques des maquis des Alpes, et étaient bien décidés à défendre la route la vallée du Rhône, la seule qui leur restait pour se replier vers le nord.
Deux rescapé ont rédigé le récit de cette inutile tuerie. Ecoutons dabord Robert Thivol, de St-Martin-des-Rosiers (Drôme):
"Jétais dans la voiture du cdt "Phi-Phi", nous venions à peine de dépasser le village de St-Marcel-les-Valence que nous apercevons des ombres devant nous comprenant que cétaient des ennemis, le cdt fait effectuer un demi-tour à la voiture, tandis que je saute sur la route avec mon fusil-mitrailleur. Aussitôt les Allemands ouvrent le feu sur le convoi, qui a stoppé, les hommes surpris sautent des camions et sont pris sous le feu de lennemi qui fauche plusieurs résistants dont Brunet Marcel, le responsable du terrain "Pluton", Montagnier Albert, Fino Fernand, Bernard Alibert, Fau Maurice, Gay Emile, Mottin Jean, Roure Raymond et Tarnetti André. Il y a des blessés qui peuvent échapper à la mort. Je riposte avec mon fusil-mitrailleur jusqu'à épuisement de mes munitions et réussis à me replier dans les champs sans être blessé malgré le feu des Allemands"
De son côté Emile Bonin du village dAlbon (Drôme) raconte:
"Jai eu la chance de na pas être touché en sautant du camion et de réussir à me dissimuler dans la campagne. Mes compagnons de résistance, du même village que moi, Caire André, Descorne Marin, Bouvier William, Octrue Pierre, Lafaury Louis se replièrent dans une ferme proche de la route et font feu sur lennemi. Encerclés et à bout de munitions, ils sont capturés, les Allemands fou de rage leur font subir dhorribles torture avant de les fusiller. (photo page suivante). Cest depuis cette aventure consternante que Valence est complètement isolée. Je prends donc connaissance du télégramme radio que me remet Léon, en voici le texte:
"(document) Olga à Gérard 24/8 11 heures.
1) Je suis installé depuis deux jours auprès de Job. Roche devait venir nous rejoindre ou envoyer Constant. Or, je lattends encore et nai pu avoir de liaison avec lui depuis mardi, jour de mon départ, par suite de limpossibilité de parvenir à Valence. Léon esssaiera une fois encore dy aller.
2) Jai reçu un câble au sujet de lemploi de lE.R.K. que je vous communique: pour toutes opérations munies dappareils E.R.K., lappareil doit fonctionner 20 minutes avant horaire prévu Ops (Opération). Un autre câble dextrême urgence arrive ce jour relatif aux opérations de jour. Etant donné que L (Londres) demande de désigner de toute urgence un terrain de la région. Je vous communique les éléments nécessaires: terrain doit avoir 3 km sur 3 km top. Donner détails sur régions contrôlées top nécessaire avoir assez personnel pour récupérer matériel largué top. La dispersion étant plus grande du fait que forteresses larguent de plus haut top opérateur radio devra être sur terrain quatre heures avant opération et rester jusquà la fin. Il ne doit pas y avoir de D.C.A. à 20 km aux alentours top. Installez trois feux dégageant beaucoup de fumée top. Ces feux devront être visibles à 8 km du terrain et être allumés pendant deux heures au centre de ce terrain, ils devront être en triangle dont les côtés auront 200 mètres top. Sitôt lopération terminée votre radio devra nous donner les résultats complets sans délai top une fois lopération décidée un contact journalier devra être établi par radio avec nous top le message B.B.C. sera passé la veille... Vous câblerons lorsque terrain sera désigné comment phrase B.B.C. passera ainsi que système employé etc. de toute urgence désignez un terrain. Je pends sur moi de vous communiquer ce câble avant davoir vu Roche étant donné lurgence des circonstances. Je vous demande de le garder pour vous seul et de venir dès que possible ici afin que nous ayons une liaison rapide, pour le cas où je resterais encore quelques jours sans pouvoir joindre Roche.
Bien amicalement.
Aussitôt je donnais en retour à "Léon" pour quil la transmette à "Olga", la réponse que jai faite la veille à Alger concernant la même demande.
Reçu par Martin radio de Richard.
"Votre 236 stop pour Legrand stop en raison de pénurie dopérateurs le général Koenig a donné ordre de ne pas affecter de radio à la disposition des chefs F.F.I. stop N 239 du 22 stop mais vous pouvez transmettre avec nous soit par lintermédiaire DMR soit par le radio de lofficier dopération le plus proche.
Vue possibilité opération de jour indiquée par retour terrains de jour de la Drôme et du Vercors stop n° 75 du 22 stop balisage triangle de feux deux cent je dis deux zéro zéro mètres chaque côté dont fumée visible dune distance de douze je dis un deux kilomètres."
Je propose deffectuer lopération sur le terrain "Baobab" et jadresse la même proposition à Londres.
"Claude" le radio qui mest affecté reçoit le même jour cinq télégrammes (voir originaux) dont un est laconique:
"Vous envoyons urgence liste terrain atterrissage planeurs venant des Alpes Maritimes pour prospection dans Drôme pour abréger voyage lui avons donné Dal Martin à Crest veuillez vous y rendre urgence et lui faciliter sa mission qui est plus haute importance"
Ladresse Dal Martin à Crest me laisse perplexe. Je ne connais pas ce point de chute. Le télégramme étant communiqué par Alger, peut-être le radio Martin, qui est à Comps et dont le nom figure dans le texte, pourra-t-il me donner la clé de lénigme ? Jirai le voir après lémission de la B.B.C. à 13 h 15. Elle mapporte justement un message: "le mont vaudois est près de la Rochette", annonçant une opération sur le terrain "banane", sur le plateau de Combovin. Je mets tout le monde en état dalerte, prêt à partir dès la confirmation de 21 h15 et je laisse le soin à Jacques d'assurer l'opération au cas où je ne serais pas revenu de Comps, bien que jai théoriquement le temps de faire laller et retour mais on ne sait jamais.
Je trouve le radio Martin au P.C. de Richard, à lécole de Comps et il peut comme prévu méclairer. En premier lieu il y a une erreur dans la transmission ou la réception du message. Ce nest pas Dal mais Bal, ce qui signifie "Boîte aux lettres". Celle que Martin possède chez Mr Faure, marchand de machines agricoles à Crest, près du pont de pierre. Son mot de passe est: "auriez vous cinq casseroles pour Albert ?" La personne que je dois contacter a pour nom de code "vestiaire". Décidément les Etats-Major singénient à nous compliquer la tâche.
Martin connaît donc le point de chute, le nom de lagent et mon radio Claude me donne rendez-vous à un endroit inconnu, dont je ne sais même pas le mot de passe. Il est à noter que les deux radios ne se connaissent pas.
Muni de ces renseignements imprécis, je rejoins Upie et en passant par Crest, je me rends à ladresse de Mr Faure. Hélas ! Sa maison a été détruite lors du bombardement du 13 août et personne ne peut mindiquer où il se trouve actuellement. Japprendrai bien longtemps plus tard quil sétait réfugié à Vercheny.
La confirmation de lopération sur "Banane" a été apportée par la B.B.C. à 21 h 15, nous nous mettons en route. Dans une montée très raide, entre Combovin et le plateau, en négociant un virage en lacets, notre camion trop chargé dhommes se met à reculer dangereusement vers le ravin. Maurice Brunet réalisant le danger, saute sur la route et réussit à saler la roue arrière gauche avec un petit rocher. Son courage et son sang-froid évite de justesse la dégringolade dans le précipice et probablement la mort de la plupart dentre nous. Mais Brunet ne sen tire pas indemne. Un doigt de sa main gauche sest trouvé coincé entre le rocher et le pneu, la première phalange est sectionné. Après un pansement sommaire, il remonte dans le camion et nous reprenons notre route.
Dès larrivée sur le plateau, nous mettons les balises en place et lERK en fonctionnement. Ce sera en vain, les avions ne seront pas au rendez-vous cette nuit là. Dès le lendemain matin, Maurice Brunet est conduit à lhôpital de Crest.
26 août
:La B.B.C. rediffuse le message concernant lopération manquée du 24 sur "banane" suivi de la phrase: "jacques soigne bien ton prosper", annonçant un parachutage pour Richard sur le terrain "Laurier".
Vers 18 heures Léon arrive au P.C. avec un message dOlga qui cette fois mest destiné personnellement:
"Olga à Gérard Le 26/8 à 16 h
1) Roche est venu ce matin, très mécontent de navoir pas eu de liaison avec vous et avec moi... Il me dit de vous demander un de vos hommes pour assurer cette liaison. Je vous transmets les ordres bien quil soit très difficile de rentrer à Valence et impossible den sortir.
2) Jai demandé Baobab comme Ops de jour. Roche a approuvé. Je vous demande de me donner dextrême urgence, les autres renseignements demandés dans le câble:
1-Distance de la D.C.A. la plus proche (elle doit être à moins de 20 km)
2-Détails sur la région, est-elle contrôlée ? Sécurité, etc...
3-Effectifs de léquipe de réception.
4-Radio: avez-vous un radio sur place, lavez-vous averti ? Si oui, donnez-nous son pseudo. Sinon nous mobiliserons Job.
5-Avons câblé de reporter lOps prévue sur Ajusteur sur Simon.
6-Voulez-vous assurer avec le moulin une liaison journalière, de façon à ce que je vous communique dès réception du câble comment la phrase de lOps de jour passera ainsi que le système et le signal employé. Le message B.B.C. sera passé la veille à 19 h 30 et 21 h 15.
A ce propos, le courant étant ici très capricieux, pouvez-vous nous passer un poste biscuit ?
Merci davance.
Amicalement
Olga.
Dès que jai pris connaissance de ce message, je transmet à Léon les renseignements demandés, afin que Job puisse les transmettre à Londres à sa prochaine émission.
A 21 h 15 passe la confirmation pour les deux terrains, immédiatement les hommes se mettent en route arrivés sur le terrain, ils y trouvent beaucoup de monde et de véhicules qui sont venus à lEtat-Major pour assister à cette opération ils sont accompagnés de prisonniers allemands dont un commandant s.s de la garde personnelle dHitler. Sa capture mérite dêtre contée:
Il revenait dun séjour sur la Côte dazur, avec une ravissante secrétaire nazie, une "souris grise" comme nous les appelions, quand le train qui les ramenait en Allemagne resta bloqué en gare de Pierrelatte par suite dun sabotage de la voie ferrée. Désirant rejoindre le plus rapidement possible son "fuhrer", le commandant demande à un employé de la gare si le train est arrêté pour longtemps. Sur une réponse affirmative, voyant stationné en gare un train qui fait la correspondance avec la ville de Nyons, la nazi questionne: "où va-t-il ? "A Grenoble", lui répond lemployé qui ajoute: "attention, il va partir dans un instant". Sans hésiter une seconde les deux Allemands sautent in-extrêmis dans le train qui démarre aussitôt. En réalité il ne sarrête quà I et à Nyons, son terminus.
La navette partie, notre astucieux cheminot sempresse de téléphoner à la gare de Nyons, pour que lon avertisse la résistance de larrivée dun officier nazi et dune femme blonde porteurs de deux grosses sacoches.
La résistance alertée par les employés de la gare de Nyons, monte en embuscade.
A peine le train est-il arrêté quel est que les deux nazis sont entourés par des "terroristes" qui braquent leurs mitraillettes sur eux, et ils nont pas lair de plaisanter. Furieux il leur faut bien se rendre car ils tiennent à la vie. Les résistants, heureux de la capture dun officier supérieur, les emmènent à lEtat-Major du I. Le commandant est vigoureusement interrogé, mais il affecte ne pas comprendre le français et ne répond que par monosyllabes.
Le I(colonel De Lassus) informe par lettre lEtat-major allemand qui se trouve à lhôtel de la Croix dOr à Valence, de la capture de cet officier. Il demande que dorénavant les troupes allemandes considèrent les résistants comme des soldats dune armée régulière, et cessent de les fusiller. La réponse devra se faire par lintermédiaire du journal: le Petit Dauphinois, dans les cinq jours qui suivent, faute de quoi les deux nazis seront passés par les armes.
En attendant la réponse, nous réceptionnons trois avions qui nous larguent 36 containers et des colis. Linventaire du matériel a lieu dans le bois proche, et la répartition des armes est faite immédiatement.
Mapprochant de lofficier nazi qui vient dassister à lopération et regarde tout larmement parachuté, je lui fait de la tête le signe: "et alors ? Quest ce que vous pensez de cela ? En bon français il me répond: "lAllemagne a perdu la guerre, je ne croyais pas que vous receviez tant darmements". Ce furent ses seuls mots, il se referma dans un mutisme complet.
Lopération terminée, au moment de partir, nous apprenons que les Allemands occupent le village dUpie. Il nest plus question de rejoindre notre cantonnement sans risque et je dirige mes hommes sur Beaufort-sur-Gervanne, où on les cantonnera dans la maison de campagne du professeur Maurikan. Mais je suis tout de même inquiet sur le sort de mon radio Claude resté au P.C. parce quil attendait une liaison radio dans la nuit.
Que sest-il passé ?
Le village dUpie a été envahi par trois chars et des chenillettes allemandes qui poursuivaient les éléments de la 3ème compagnie F.F.I. du capitaine Chapoutat qui les avaient attaqués par la nationale 7 près du village dEtoile.
Quand les Allemands arrivèrent à Upie, le radio Claude se trouvait chez la restauratrice tante "Jougla". Avec son air débonnaire, il réussit à les séduire et le laissèrent tranquille. Il nen fut pas de même pour deux frères Emile et Louis Altariba qui furent exécutés immédiatement après avoir été arrêté.
Je suis convoqué le 28 à lEtat-Major, au château de la Vachère, où lon ne fait connaître les dispositions prises pour libérer la ville de Valence. Mes hommes et moi-même tenons à y participer.
Je suis informé également que les Allemands se seraient retirés de Romans depuis le 22 août.
La situation paraissant favorable, je décide de me rendre le lendemain 29 au moulin de Montelier où Mr et Mme Leglen abritent le radio Blas Henri, alias Job, dont le nom de code est "Maori". Il a remplacé le radio Cornec René, nom de code "Nubien", rappelé par notre chef national S.A.P.. Charles Henri Rivière, fin juillet. Cest là que sest également réfugiée "Olga" qui ma demandé dans son message du 26 de prendre contact avec elle. Je profiterai aussi de loccasion pour récupérer le "fanion tricolore" frappé de la croix de Lorraine, qui se trouve au moulin.
Accompagné de Jacques Monnier, de Nano et de Charlot, que je présenterai au moulin afin quil assure les liaisons demandées par Olga, nous partons en voiture découverte pour le moulin, nous traversons Crest, prenons la route de Romans, traversons Chabeuil et Montelier sans problème, mais sur la ligne droite, à la sortie de ce dernier village, nous apercevons un barrage sur la route, que lon croit F.F.I. ou américain.
Nous nous rendons compte trop tard que ce sont des Allemands.
Impossible de faire demi-tour, je stoppe, ils nous entourent braquant leurs armes sur nous, nous font descendre de voiture les mains en lair ladjudant qui les commande, en mauvais français me demande où nous allons, je lui réponds que nous sommes des agents des P.T.T. comme nos papiers en témoignent, et que nous allons réparer les lignes téléphoniques endommagées. Je lui présente les papiers allemands confirmant mes dires. Ils mon déjà servi dans plusieurs occasions avec succès. Ils sont absolument faux mais sont munis de timbres à leffigie de laigle allemand.
Après les avoir examinés, le sous-officier me les rend en disant "cha va" (ça va). A cet instant un soldat qui fouillait la voiture se met à crier: "grenade, ! grenade !" en montrant du doigt le coffre arrière. Sachant que nous navons aucune arme je suis stupéfait que lon puisse trouver une grenade dans le coffre ! Peut-être a-t-elle été oubliée au retour dune de nos expéditions ?
Je me dirige vers le coffre pour me rendre compte, les mains en lair avec deux mitraillettes dans le dos et voyant ce que me montre lAllemand, jéclate de rire... Il a pris pour une grenade une bobine de rechange de delco, de couleur rouge. Je men saisis et levant le capot du moteur, je lui montre la même, branchée à sa place. Ladjudant à compris, il sourit, ce qui nous soulage et rompt la tension ambiante, en nous faisant signe que nous pouvons repartir, ce que nous faisons sans hâte excessive.
Au moulin, distant denviron un kilomètre, je prends le fanion et Olga me communique les dernières instructions de Londres: les opérations de parachutages sont terminées, la S.A.P. doit soccuper de remettre en état immédiatement tous les terrains daviation qui dépendent de ses secteurs afin que les Alliés puissent les utiliser le plus tôt possible. Dès quils seront praticables nous devrons en informer Londres, Alger et le quartier général allié le plus proche.
La vitesse dexécution des ordres est primordiale, aussi nous ne nous attardons pas et pour éviter de retraverser le barrage allemand que nous avons rencontré à laller, nous regagnons Beaufort-sur-Gervanne par les routes de montagne. Une question dailleurs me tracasse: pourquoi avons-nous rencontré des Allemands alors que lon nous avait affirmé que ce secteur était libre ? Nous ignorions que lennemi avait lancé une contre-attaque le 28 août, quil avait récupéré Romans et quil poussait des reconnaissances en direction dAlikan et de St Nazaire-en-Royans.
Nous ne fûmes pas les seuls à en être surpris.
Le capitaine Tournissa, alias "paquebot", qui avait échappé à la tuerie du Vercors, se dirigeait le même jour sur Romans en compagnie du Romanais Boiron. Tournissa, envoyé par Alger, travaillait dans le cadre de la S.A.P. et était chargé daménager un terrain daviation à Vassieux. Les deux hommes croyant Romans libéré ne se cachaient pas et à la sortie de St-Nazaire ils se trouvèrent face à face à un char à croix de fer qui arrivait à leur rencontre.
Sans sommation, sans leur laisser aucune chance, les Allemands ouvrirent le feu. Les deux résistants tombèrent ainsi à laube de la libération.
De retour à mon P.C. je me rends de nouveau auprès de lEtat-Major F.F.I. pour linformer des dernières instructions reçues. Il est pleinement daccord pour que jorganise une mission de reconnaissance jusquau terrain daviation de la Trésorerie, avant de rejoindre Valence contre laquelle lattaque va être déclenchée.
La déterminante journée du 30 août
Le chef régional S.A.P. Roche, dont je nai plus de nouvelles depuis le 16 août, et qui est resté enfermé dans Valence, écrit sur cette journée, dans lin de ses rapports:
"Je suis en relations quotidiennes avec les agents du service "R", nous rendant mutuellement de petits services.
Ils me signalent, entre autres, ce jour là que les derniers survivants de la division blindée allemande sont passés et que seuls, les éléments dartillerie hippomobile restent en arrière se traînant lamentablement sur la route.
Le même jour, un gendarme (Reynes) de la brigade locale me prévient quil connaît un dépôt de fusils mitrailleurs allemands, avec munitions, dont nous pourrons prendre possession au cours de la nuit.
18 heures
:Je maperçois, en effet, que les troupes allemandes remontent vers Lyon le long de la R.7, sont plus éparses les hommes paraissent démoralisés et sans force les bêtes sont fourbues. Ce ne sont plus que des traînards qui ne feraient aucune difficulté, jen suis certain, pour se rendre.
19 heures
:Je rentre au petit café, qui me sert de P.C., avenue de Romans, "café de lArsenal", tenu par Rosette, et fait convoquer immédiatement par Diacre 1: messieurs Joubert, chef du mouvement insurrectionnel de Valence, Buclon, le nouveau Maire, ainsi que les chefs des M.U.P. et du N.A.P., différents autres chefs de groupe F.T.P. et A.S. et Constant.
19 heures 30
:Tous étant réunis, sauf Constant, je leur fais part des renseignements qui mont été fournis dans la journée par les agents du service "R". Ils sont daccord pour que nous prenions la ville cette nuit même.
Je fais mettre immédiatement une camionnette gazobois de la société "Eclair" en état de marche, afin de transporter les fusils-mitrailleurs et les munitions signalés par le gendarme.
Mais Constant, que jai fait convoquer durgence pour ce travail, narrive pas et il ny a aucune arme dans Valence, lopération dAjusteur qui devait nous donner le nécessaire nayant pu être effectuée.
(Etant coupé de Roche depuis le 16 août, celui-ci ignore que jai livré des armes à Valence le 24 août)
Et Roche poursuit son rapport:
"Cependant, 50 hommes armés de mitraillettes, sont à ma disposition pour tenir le pont des Anglais à lendroit où le R.N.7 franchit la voie ferrée Lyon-Marseille. Mais il est nécessaire de posséder, au maximum, deux fusils mitrailleurs pour flanquer le pont, au cas où des éléments ennemis plus importants seraient restés en arrière.
Je ne verrais pas Constant durant toutes les heures qui vont suivre. Il est occupé, en effet, à prendre 1.200 litres dessence dans une caserne que les boches évacuent et quun officier sapprête à incendier. Cest Constant qui le tue au moment où cet officier va mettre son projet à exécution. Cette carence, cependant, de la part de Constant, va avoir des conséquences déplorables.
22 heures
:Je me rends à lhôtel de ville avec Joubert, mais le nouveau Maire, par pusillanimité, ne veut pas prendre possession de la Mairie et se tiendra toute la nuit, dans lattente des événements, dans les sous-sols dune maison voisine. Dans cette maison, sont réunis une dizaine de personnes appartenant à la Résistance et à divers autres groupements.
En effet, tandis que lEtat-Major F.F.I. met la dernière main à la préparation de loffensive pour la libération de Valence et que les résistants se préparent à offrir leur vie pour leur ville et pour la France, à deux pas de lhôtel de ville, à labri dans la cave de la quincaillerie Crouzet, qui possède deux sorties par mesure de sécurité, lune rue Emile Augier et lautre rue Chauffour, des hommes se concertent pour établir la composition du futur conseil municipal qui remplacera celui de Vichy qui a abandonné son poste. La discussion est chaude, la compétition sannonce très disputée. Les anciens "politicards en plongée" depuis 1940, refont surface.
Tandis que de nombreux Français se contentent dattendre passivement lheure de la libération, ceux-ci nont dautres préoccupations que leurs jeux politiques. Il ne leur vient surtout pas à lidée dy faire participer les vrais Résistants, les combattants. Ils se mettent daccord, du moins en paroles, pour appeler de leurs voeux une république pure et me font dautant mieux entendre que les pétainistes collaborateurs se réfugient dans un silence apeuré.
Dans la nuit du 30 au 31 août
, les compagnies des forces françaises de lIntérieur font mouvement sur Valence, conformément aux plans établis par lEtat-Major, avec lappui des troupes américaines. Je ne décrirai pas les combats pour la libération de Valence, ny ayant pas assisté directement et de nombreuses relations en ayant été publiées. Je crois utile cependant de reproduire le communiqué officiel qui en fait état:Communiqué officiel
"Dans la nuit du 30 au 31 août, la libération de Valence fut décidée par lEtat-Major F.F.I. de la Drôme, en collaboration avec les troupes américaines.
Selon les ordres donnés, les F.F.I. occupent la banlieue de Valence dès 4 heures du matin. Après nettoyage des nids de résistance autour de la ville, les premiers éléments F.F.I. entrent à Valence à 7 heures 30 ayant à leur tête, le lieutenant colonel Legrand, accompagné de son adjoint le commandant Roger, des membres de lEtat-Major départemental et de la 6ème CIe du 2ème bataillon commandée par le capitaine Brenteuf. Le colonel Saint-Sauveur fait également sont entrée en ville, où il peut assister aux derniers combats se livrant dans le quartier sud, faisant de très nombreux prisonniers".
En ce qui nous concerne, notre objectif est le terrain daviation de la Trésorerie. La patrouille de reconnaissance composés de "Nano", de Jean Didier, et de moi-même, monte en voiture au lever du jour, et en passant au château de la Vacherie nous récupérons "la Cloche" (Marc).
Pour le cas où nous ferions une mauvaise rencontre, nous sommes armés de mitraillettes Thomson, de grenades quadrillées et gamons.
A Beaufort-sur-Gervanne se trouve "Jacques" (Monnier) il nous rejoindra avec tout notre matériel au carrefour de la R.N 538A qui va de Valence à Crest, au lieu dit les "Trois Bûches" à 4 km à lest de Valence. Il profitera de son passage à Upie pour voir ce quil peut récupérer de notre ancien P.C. après le passage des Allemands.
Pour nous rendre sur le terrain daviation nous empruntons le même itinéraire, à cette variante près quaux "Trois bûches" nous virons à droite pour prendre la route de Malissard où étaient cantonnés les Allemands qui nous arrêtèrent le 11 juillet, Roche et moi.
Nous avançons prudemment, très prudemment.
Arrivés au village, un paysan nous informe que depuis hier après-midi lennemi a disparu, nous ne nous attardons pas cependant et gardons le doigt sur la gâchette.
Nous faisons halte avant la traversée de la départementale D.68, reliant Valence à Chabeuil. Nous sommes à peu près à 500 mètres de lextrémité sud de la piste denvoi de la Trésorerie. Un premier examen du terrain à la jumelle me découvre un désert. Pas de véhicule automobile, pas un avion, rien ne bouge. Nous camouflons notre voiture et nous allons progresser comme les Indiens sur le sentier de la guerre, utilisant chaque buisson, chaque repli du terrain pour se dissimuler. Personne dentre nous ne veut se dévouer pour rester de garde auprès de la voiture et je suis obligé de provoquer un "volontaire" en tirant à la courte paille. Le sort désigne Nano qui nest pas content du tout mais fait contre fortune bon coeur.
Notre aventure du 29 mincite à la prudence et nous avançons par bonds successifs, en nous efforçant de ne jamais se trouver à découvert.
Nous constatons que lennemi paraît avoir détruit et fait sauter tout ce quil na pas pu emporter. Une vieille maison, porte grande ouverte, est à peu près intacte. Nous lançons des pierres, aucune réaction. Un dernier bond et nous pénétrons à lintérieur larme au poing. Personne ! Un désordre indescriptible ! La Cloche monte à létage, rien non plus.
Nous effectuons le tour de la bâtisse quand soudain: des bruits de moteurs. Aussitôt à plat ventre dans un buisson, mitraillette pointée, grenades à portée de la main, nous voyons savancer sur le chemin qui mène vers nous un engin blindé difficile à identifier. Quelques secondes qui paraissent bien longues, et je distingue létoile blanche américaine sur le capot. Derrière, suivent une jeep radio et notre voiture. Le premier véhicule est un Half-Trachs, sorte de camion blindé de chenillettes, armé dune mitrailleuse lourde, qui transporte une douzaine dhommes. Le lieutenant qui commande le détachement a été prévenu par Nano de notre présence. Je linforme que conformément aux ordres reçus, nous sommes venus inspecter le terrain et que nous navons rien trouvé danormal jusqu'à présent.
LAméricain est chargé de la même mission par son Q.G. installé à Marsanne.
Ensemble nous allons inspecter les alvéoles qui protégeaient les avions en cas de bombardement, nous y trouvons des débris dappareils. La piste en terre battue est en bon état, ce qui me semble louche. Si elle était minée ? Je fais part de ma méfiance à lAméricain qui se range à mon avis. Il va contacter son Q.G. par radio et demander quon lui envoie une équipe de démineurs du génie.
Puisque le terrain est pris en charge par les Américains, je décide de nous retirer, en leur laissant toutefois, à leur demande, Jean Didier pour leur servir de guide. Il nous rejoindra plus tard.
Après la remise en état du terrain, les Alliés y installèrent une très importante base aérienne sur laquelle vinrent stationner plusieurs escadrilles de bombardement, de chasses et de reconnaissance, dont le groupe français 2/33 venant de Corse, auquel appartenait lécrivain Antoine de Saint-Exupery qui disparu le 31 juillet 44 au cours dune mission sur la France.
Après leur arrivée, jai rencontré deux de mes camarades, les capitaines pilotes Core et Leleu, logeant avec dautres officiers du groupe 2/33 à lhôtel du siècle. Ils mont interrogé pour savoir si javais eu connaissance de la chute dun avion aux cocardes françaises dans notre région. Ils étaient très affectés par la disparition de lauteur de "vol de nuit" qui écrivit: "si une victoire affaiblit un peuple, une défaite en relève un autre".
Saint-Exupery était parti le 31 juillet 44 de la base de Bastia-Borgo, vers 3 heures 45 du matin. Les mécaniciens Paul Pupier et Paul Reinado avaient effectué les dernières révisions sur son Lightin P.38, un avion à double fuselage. Il décolla pour une mission de reconnaissance photographique sur les régions dAnnecy, Chambéry, Grenoble et ne revint jamais.
Ce nest que bien plus tard que lon apprendra quun chasseur allemand aurait abattu, le même jour, vers 12 heures 05, un avion de ce type, à environ 20 milles au large de Saint-Raphaël dans le Var.
Je ne pouvais malheureusement leur apporter aucune information.
Quelques heures après notre opération de reconnaissance à la Trésorerie "Jacques" rejoint léquipe et me fait part de sa visite à notre ancien P.C. dUpie. Il na constaté aucun désordre mais son attention a été attirée par un "stylo-pistolet" qui se trouvait par terre entouré de taches de sang. Il provenait dune boîte de six qui mavait été parachutée et étaient destinés à éliminer les traîtres.
Je lavais laissé sur la cheminée de la salle à manger et sans doute un Allemand a dû vouloir sen servir pour écrire. Comme lagrafe déclenche la gâchette, lunique coup est parti et a vraisemblablement blessé limprudent. Jimagine que les Allemands, voyant cela, ont cru que la maison était piégée et sont partis sans toucher à rien. Cest ce qui expliquerait que notre radio Claude a retrouvé son émetteur intact, pourtant très visible au grenier. La seule chose qui ait disparue est notre traction avant Citroën, stationnés dans la cour.
Nous continuons notre route sur Valence où nous arrivons par la rue Faventines.
Emotion intense !
Valence est libérée !
Les Valentinois se réveillant débarrassés du joug qui les a oppressés pendant quatre ans. Ils prennent conscience de cette réalité si ardemment espérée et instinctivement se retrouvent tous dans les rues. Les gens sabordent, et forment des groupes frémissants, la joie éclaire tous les visages et comme par magie des drapeaux français se dressent sur les monuments, les maisons, les fontaines. Des oriflammes tricolores, certains frappés de la croix de Lorraine, flottent aux fenêtres. Ce sont parfois de simples chiffons attachés les uns aux autres, du papier, peu importe, la circonstance en fait éclatants symboles.
Ce jour là nous avons été traités en vedettes, en dieux parce que linstant était exceptionnel, incomparable, unique et de ce fait inoubliable.
Le visage de loppression venait dêtre effacé pour céder la place à un avenir de liberté.
Épilogue
Laube radieuse vient de se lever. La clarté qui illumine les hauteurs des Alpes des Cévennes, embrase en même temps nos coeurs.
Ce nest plus de lespérance, cest le rêve réalité. Il est difficile de traduire par des notes des sentiments, une ambiance et un décor que lon ne peut imaginer aujourdhui. Ces gens qui avaient souffert, connu les privations, les deuils, lhumiliation et dont certains nespéraient plus la délivrance, vivaient cette première journée dans une sorte de griserie irréelle.
Soudain une sorte de murmure profond roula à travers les rues et les places, samplifia, se rythma pour devenir un souffle modulé, cétait la voix de Valence, qui entonnait la marseillaise.
Repris par des milliers de poitrines, lhymne déferla, éclata, se déversa comme un torrent irrésistible.
Le public ne connaissait pas encore notre chant des Partisans.
Ces instants privilégiés effaçaient momentanément toutes les souffrances de la clandestinité.
Ressurgissait de la mémoire, ce jour du 11 novembre 1918 où lenfant que jétais avait été profondément impressionné par lirruption dun fleuve humain, comme descendu dune montagne de douleurs et de sacrifices et emplissant la place de la République de sa joie délirante.
Le déchaînement, dabord euphorique, devint malheureusement hystérique.
Qui expliquera pourquoi après avoir manifesté leurs bons sentiments, les foules soudain dominées par des démons surgissant de lenfer de leur subconscient et les transformant en monstres assoiffés de sang.
On commença à courir sus aux "collaborateurs" avec tous les excès et les erreurs que cela entraîne. Ceux qui nont pas osé bougé tant quil y avait du danger, se libèrent, en découvrant brusquement une âme de combattants et de justicier.
Ces farouches guerriers de la douzième heure, prudemment agglutinés à la multitude anonyme ont une envie irrésistible de se venger de leur peur.
Alors commence "lépuration" et son cortège de honte qui souillera à jamais la résistance.
Jai assisté au défilé lamentable des collaborateurs et de femmes accusées, à tort ou à raison davoir couché avec des Allemands. Lâchement, des individus des deux sexes, les frappaient, crachaient sur eux avec une joie terrible, fiers deux-mêmes, se prenant pour des résistants.
Beaucoup portaient dailleurs les brassards tout neufs hâtivement confectionnés.
Des resquilleurs de la gloire.
Des pêcheurs en eaux troubles.
Des profiteurs de lhéroïsme des autres.
Je revois cette femme inconnue, maintenue de force sur une chaise devant la boutique dun coiffeur par des mains violeuses. La tondeuse commence à mordre sa chevelure quand jinterviens: "si cette femme est coupable, elle doit être jugée régulièrement. Conduisez-la au comité dépuration qui examinera vos accusations et la condamnera à la peine quelle mérite".
LEtat-Major sest installé à lhôtel de la croix dor et nous attribue pour résidence lhôtel de Lyon, rue de la gare, actuellement avenue Pierre Sémard, précédemment occupé par la Gestapo.
Après tant de nuits blanches passées à la belle étoile, par tous les temps et toujours que le qui-vive, nous allons pouvoir dormir dans des draps blancs, sans craindre dêtre arrêtés ou massacrés pendant la nuit.
Cela nous semble à peine croyable.
mais ce nest pas si simple.
Je me tourne et me retourne dans mon lit, me rendant compte quil est des blessures invisibles qui ne se fermeront jamais. Je ne peux fermer loeil, tous mes camarades tués, torturés, disparus, se présentent à ma mémoire.
Aujourdhui même jai appris la mort de deux amis très proches, deux résistants de la première heure: Marcel Brunet, de St Barthélémy-de-Vals, a été tué au cours dun engagement contre lennemi le 23 août à St-Marcel-les-Valence, avec 14 de ses camarades. Souvenez-vous, cest Marcel Brunet qui mavait trouvé la "ronéo" pour imprimer les premiers tracts diffusés dans Valence et il était devenu responsable du terrain "Chlore". Lautre est Jean Loubet, oui celui que le commissaire de la République Yves Farge venait de nommer sous-préfet, le 14 juillet à Dié. Il était rédacteur principal à la préfecture de la Drôme et nous avait fourni des stencyls et le papier pour ces fameux tracts et par la suite un grand nombre de matériel administratif nécessaire à la confection de nos faux papiers. Chef départemental du réseau N.A.P. il a été arrêté à Lyon le 8 août en compagnie de Mme Sarron, également du réseau N.A.P. Ils ont été détenus au fort Montluc à Lyon, il a fait partie des 110 otages extraits de leurs cellules le dimanche 20 août 44 à 8 h 30 pour être conduits en camion au fort Cote-Lorette, près du village de St-Génis-Laval et abattus dune façon particulièrement barbare.
Les nazis les ont fait monter par groupe de six au premier étage du bâtiment de garde et les ont mitraillés à bout portant. Les voisins ont entendu le crépitement des armes automatiques jusquà 10 h du matin. Pour compléter leur oeuvre de destruction et éviter que lon puisse identifier les cadavres, les Allemands les arrosèrent dessence et y mirent le feu. Non contents de cela, ils firent ensuite sauter le bâtiment.
Dans lobscurité de ma chambre, je revoyais tous mes compagnons perdus en route durant ces quatre années de lutte et je songeais aux déportés dont on ne savait pas encore les supplices subis dans les camps dextermination, à tous ceux qui ne connaîtront pas la joie enivrante de la victoire, et qui en furent pourtant les artisans.
Pour nos survivants, laction clandestine est terminée, nous pouvons agir au grand jour, circuler, parler librement, et lon a parfois de la peine à sen persuader tellement cela rompt avec des habitudes devenues réflexes de bêtes traquées.
Jessaie de faire le point:
Cest vrai, il y a eu des résistants de la deuxième heure, des gens peu scrupuleux, des opportunistes, des parasites, des "naphtalisards". Nous appelions ainsi les officiers de larmée active mis en disponibilité en 1940 qui, à la libération, ont sorti leurs uniformes de la naphtaline et venue au secours de la victoire pour défiler et se faire acclamer. Sans avoir participé à rien, ils ont accepté des récompenses et touché des pensions.
Cherchez bien, vous trouverez des gens qui ont eu leurs "juifs", leurs "maquisards" mais il faut les différencier de ces authentiques résistants qui ont lutté dès le début, qui nont pas accepté la défaite, la soumission, bravant les dénonciations, les tortures. La menace de la mort ne les a jamais découragé dans le combat obscur qui aboutit à la signature de larmistice du 8 mai 1945. Cest pour lui conserver toute sa signification que nous avons demandé que cette date doit désormais un jour férié.
Leur tâche accomplie, les soldats de laube sont retournés simplement à leurs champs, à leurs usines, à leurs bureaux.
Certains ont négligé de faire valoir leurs droits aux décorations, pensions et retraites quils ont pourtant largement mérité.
Dautres ont vu ces droits contestés par des commissions dont les membres nétaient pas toujours dauthentiques résistants.
Mais les vrais héros ne recherchent ni les titres, ni les honneurs, ni les postes élevés qui furent attribués à la libération.
Nont-ils pas été les meilleurs fils et les meilleurs filles que la France ait jamais compté: volontairement. Spontanément. Lucidement.
Ils se sont donnés à la résistance française, acceptant en connaissance de cause une discipline librement consentie. Cest pourquoi il ny avait pas de barrières artificielles entre ceux qui commandaient et ceux qui obéissaient. Ces derniers naccordaient dailleurs leur confiance quaux chefs capables de montrer lexemple. Ce fut lune des grandes forces de la résistance et lexplication de ses succès stupéfiants.
"Cheval de Troie" dans la France occupée, larmée secrète mena jour et nuit contre la puissante machine allemande une petite guerre dont le général Eisenhower a reconnu limportance en écrivant "laide apportée par la résistance française représente léquivalent de 15 divisions et grâce à son assistance, la rapidité de la progression alliée fut grandement facilitée, avançant au moins la reddition de lAllemagne nazie."
Je voudrais aussi mettre laccent sur un sujet qui me tient à coeur: nous nous sommes engagés dans la résistance étant très jeune, mais en étant persuadés quil fallait que nous mettions notre vie en jeu pour que les générations qui nous suivraient naissent dans une France libre et forte et naient pas à redouter les souffrances de la guerre, les risques de loppression.
Or, il est parfois amer de constater que nos enfants ou nos petits enfants ignorent totalement comment et pourquoi ils peuvent vivre dans un pays démocratique et prospère.
Cest sans doute que nous navons pas du le leur apprendre.
Nayant pas connu autre chose, ils trouvent cela tout naturel et ce qui a pu se passer avant eux na plus aucune réalité. Jouissant de cette félicité, ils préfèrent éviter de regarder en arrière, ne jetant même pas un coup doeil curieux sur les plaques et les stèles si émouvantes de simplicité qui rappellent au passant quau coin de cette rue, sous le porche de cette porte, au pied de cette borne, à la lisière de ce champ:
"Untel est mort pour la libération de la France.
Fusillé par les Allemands.
Mort pour la France.
Ce ne sont plus que des pierres gravées qui passent inaperçues dans les paysages familiers, noircies par les gaz déchappement des puissantes voitures allant bien trop vite pour avoir le temps de les distinguer.
Pendant quelques années elles ont été fleuries et ne le sont plus au fur et à mesure que les parents, les amis rejoignent dans la tombe ceux qui, fauchés à lorée de leur existence, nauront jamais connu lage mur et la vieillesse.
Alors que ceux qui me lisent accordent à loccasion un regard et une pensée, voire quelques fleurs à ces plaques et à ces stèles.
Il est vrai que les humbles soldats de lombre nont pas demandé de reconnaissance et il est dans lordre des choses que lhistoire les oublie
Na-t-on pas dit que les Français ont la mémoire courte ?
Ce peut être regrettable dans la mesure où la méconnaissance de leur passé ne leur permettrait pas déviter dêtre précipitée un jour dans une tragédie nouvelle.