Michel El Baze
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001-1/3
Né coiffé !..
La Délation
GUERRE 1939 - 1945
Nice - Janvier 1985
Analyse du témoignage
Michel El Baze
2 Place Grimaldi 06000 - Nice
Tél : 04 93 87 86 77 ou 06 87 14 32 68
GUERRE 1939 / 1945 - Captivité en Allemagne et en France - Résistance
Écriture : Décembre 1984 - Édition : Janvier 1985 -170 pages
Avant-Propos du témoin
Le Grand Bouleversement qu'a connu l'Europe pendant la période de l'hégémonie nazie, n'a pas eu d'équivalent dans l'Histoire de l'humanité.
La Grande Allemagne se bâtissait conformément aux plans qu'Adolf Hitler exposait dans "Mein Kampf" et les peuples, pour n'avoir su s'opposer à la montée du nazisme, subissaient le joug allemand, dans la douleur, dans l'affliction, dans le sang.
Les barbares tuaient les vaincus ou les emmenaient en esclavage. Les Allemands, eux, inventèrent les camps d'extermination et c'est ainsi que, par la famine, par la hache, par la corde, par le feu ou par le gaz, des millions d'êtres humains et plus de deux millions d'enfants n'eurent aucune possibilité d'échapper à leur implacable férocité.
Pour accomplir sa diabolique entreprise, Adolf Hitler trouva partout des traîtres à leur pays, des collaborateurs pour exécuter ses oeuvres. Mais il vit aussi se dresser devant lui des élites qui, les armes à la main ou les mains nues, firent face à l'Ordre Nazi.
Et l'on vit, dans ce pays de France et ailleurs, en Pologne, en Suède, au Danemark, en Tchécoslovaquie, en Hollande, en Grèce, en Italie, en Belgique, en Yougoslavie, en Bulgarie, en Russie, mais aussi en Allemagne même et en Autriche, non seulement des groupes de Résistants ou de Partisans se former, mais aussi des réactions individuelles.
Des Durand, des Dupont, dirent "non" !
Des Müller, des Grüber, dirent "nein" !
Et si tous ne constituèrent pas des maquis ou des groupes organisés, partout, là où les circonstances les emmenaient, ces héroïques défenseurs du droit de vivre libre participèrent par toutes sortes d'actions à l'affaiblissement de la machine de guerre nazie.
Et ce sont toutes ces actions, les unes fameuses, les autres obscures mais toutes glorieuses qui constituèrent la Résistance, c'est-à-dire la lutte contre l'ordre barbare, la lutte de l'homme pour que ses fils n'aient pas honte d'appartenir à la race humaine.
Mais l'historien est-il en mesure de recueillir tous les témoignages, tous les faits et de donner à nos enfants toutes les pages de cette magnifique Histoire de la Résistance ?
Je ne le crois pas.
Car le Résistant authentique, c'est aussi et très souvent celui qui, la paix revenue, a réintégré son clan, sa famille et s'est enfermé dans le silence.
Vous ne connaîtrez pas les actes de résistance de ma famille de Basse- Autriche qui se taira par pudeur et aussi parce que, ce qui a été fait par Amalia Fertner, par Hellen Mittendorfer, leur a paru tellement naturel que, même la mort de l'époux, dans les tortures de la prison de Vienne, leur a toujours semblé irréelle.
Vous ne connaîtrez pas la douleur de notre amie Zwickl, cette Viennoise dont le mari fut donné à manger aux chiens de Mauthausen et qui continua la lutte clandestine dans le Maquis urbain.
Vous ne connaîtrez pas l'abnégation de cet ingénieur dans le camp de la mort de Buchenwald et les actions de son épouse Hellen Schuster qui seule, la rage au coeur, poursuivit le combat contre la bête immonde.
Et puis il y a eu aussi cette résistance quotidienne des milliers de prisonniers de guerre qui, là où ils étaient, comme ils le pouvaient, patiemment mais avec constance et ténacité, sabotaient tout ce qui tombait sous leurs mains nues et cela, non seulement malgré la surveillance de leurs gardiens mais aussi, souvent, en se cachant de leurs propres camarades.
Car, hélas ! Comme on le verra dans ce récit, le délateur existait partout qui se justifiait par la défense de son misérable intérêt propre, par le "pas d'histoires" que j'ai si souvent entendu ou, plus ignoble encore, par l'acceptation des théories nazies ou l'affiliation aux "Cercles Pétain". Les archives des camps apprendront peut-être aux Historiens les faits de ceux qui agissaient dans les Lager et dans les Kommandos.
Les minutes du Conseil de Guerre de Linz et de bien d'autres villes allemandes leur diront peut-être leurs hauts faits.
La plupart d'entre eux restent muets. Comme restent muets à jamais ceux qui ont été arrêtés, détruits en emportant leurs secrets.
Et pourtant !
Les survivants de ces temps odieux, les miraculés, ceux qui sont nés coiffés, ont un dernier devoir à accomplir en léguant à leurs enfants, à nos enfants, leur témoignage.
Il faut que notre exemple serve aux générations futures.
Qu'elles apprennent à dire "non".
A résister à toutes les oppressions, aux dogmes, aux outrances, à toutes les atteintes à la dignité de l'Homme.
Et si la mort est promise au bout de l'aventure et bien, qu'importe !
Qu'importe de mourir dans le Combat pour l'Homme !
Dans l'affreux silence de la nuit, quand le cauchemar me réveille, quand s'imposent les angoisses et les palpitations, la mémoire fait défiler devant mes yeux embués les souvenirs à jamais gravés dans mon esprit délirant.
Je souffre de la souffrance de celles et de ceux qui dans les camps de la mort ont tant souffert.
Je pleure sur les vieillards, les mères, les enfants innocents livrés en holocauste au Gott allemand.
Et je sens bien alors combien mon aventure est dérisoire
puisque, moi,
je vis.
The great upheaval that shook Europe, during the period of Nazi hegemony had no equivalent during the whole history of mankind.
Greater Germany was raising according to the plans that Adolf Hitler had exposed in "Mein Kampf", and the peoples, for not being able to stand up to the rise of Nazism, were suffering under German rule, with sorrow and tears.
The barbarians used to kill those they had defeated or used to take them into slavery. The Germans, as for them, invented the extermination camps, and in that way, with starvation, axes, ropes, fire, gas, millions of human beings, and more than two millions of children had no way of escaping their ruthless ferocity.
In order to accomplish his diabolical plans, Adolf Hitler found everywhere people traitors to their countries, collaborators, ready to carry out his orders, but he also found elites who with weapons or with their bare hands stood up to the Nazi order.
We saw in this country, in France, but elsewhere, in Poland, in Sweden, in Denmark, in Czechoslovakia, in Holland, in Greece, in Italy, in Belgium, in Yugoslavia, in Bulgaria, in Russia, but also in Germany, and in Austria not only group of resistant, or partisans being formed but also individual reactions.
Some Durands and Duponts said "Non" ! Some Müllers, Grubers said "Nein" ! And if not all of them formed some groups of Maquisards, or organised groups, in every place where circumstance would take them those heroic defenders of the right to live a free life contributed with all sorts of actions to the weakening of the Nazi war machine.
And all those actions some famous, others unknown, but all of them glorious made up the Resistance movement, that is to say the fight against the Barbarian order, the fight of man so that his sons need not be ashamed of belonging to the human race.
But is the historian able to gather all the testimonies, all the facts, and to give to our children all the pages of this magnificent history of the Resistance ?
I do not think so.
Because the actual Resistant is also and very often, he who, once peace was restored, returned to his clan, to his family, and locked himself in silence.
You will not know of the Actions of Resistance of my family in Lower Austria, who will keep quiet out of a sense of modesty, and also because what was done by Amalia Fertner, by Hellen Mittendorfer seemed to them so normal that even the death of the spouse under torture in the Vienna prison has always seemed unreal to them.
You will not know of the sorrow of our friend, Zwickl, this Viennese whose husband was given to the dogs of Mauthausen to eat., and who continued to fight clandestinely in the urban Resistance.
You will not know of the abnegation of this engineer in the death camp of Buchenwald and of the actions of his spouse Hellen Schuster who on her own, her heart seething with anger continued the fight against the "loathsome beast".
And then there was the daily resistance of thousands of war prisoners, who wherever they were, and with whatever means they had, with patience but also constance and tenacity, would sabotage whatever would come across their bare hands, and that despite the attention of the warden, but very often hiding from their own companions.
Because, as we will see in this story, the denouncer existed everywhere, who had his justification in the defence of his own mean interest, who was the "No trouble for me" type, that I have heard so often, or worse still who stood by the Nazi theories, or were members of the "Cercle Pétain". The archives of the camps will may be reveal to the historians, the actions of those who were acting in the Lagers and in the Commandos.
The records of the war council in Linz, and in may other German cities, will many reveal their high deeds to them.
Most of them remain silent, as will remain silent forever, those who were arrested, destroyed taking with them their secret.
And yet.
The survivors of those gruesome times, those miraculously alive, those who were born under a lucky star, have a last duty to accomplish, that of passing on their testimonies to their children, our children.
Our example must be worthwhile for the coming generations. May they learn how to say "No". May they resist all the oppressions, dogmas, excesses, aggressions against human dignity.
And if death is promised at the end of the adventure, so be it ! What is the importance of dying fighting for mankind !
In the horrible silence of the night, when nightmare wakes me up, when anguishes and palpitations overwhelm me, my memory displays in front of my dimmed eyes, memories that are for ever graven on my raving mind.
I feel the same sufferings as the one suffered by those men and women in the death camps.
I cry for the elderly, the mothers, the innocent children offered as an holocaust to the German Gott.
And I then feel how trivial my adventure is,
since,
I am alive....
Die Menschheitsgeschichte verzeichnet keine ähnlich großen Umwälzungen, wie die, die sich in Europa durch das Hegemoniebestreben des 3. Reiches abgespielt haben.
Großdeutschland wurde genau nach den Plänen aufgebaut, die Adolf Hitler in seinem Buch "Mein Kampf" dargelegt hatte und die verschiedenen Nationen, die sich dem Aufstieg der Naziherrschaft nicht widersetzt hatten, mußten das Joch der deutschen Eroberer erdulden, unter Schmerzen und im Blutbad.
Die Barbaren der Völkerwanderungszeit töteten die Unterlegenen oder führten sie als Slaven ab. Das deutsche Herrenvolk nationalsozialistischer Prägung erfand die Gaskammern und so wurden Millionen von Menschen durch Hungersnot, durch das Beil, den Strick, das Feuer, die Gaskammer umgebracht, darunter mehr als 2 Millionen Kinder, die keine Möglichkeit hatten ihrer unerbittlichen Grausamkeit zu entkommen.
Um sein diabolisches Vorhaben auszuführen, fand Hitler überall Landesverräter und Kollaborateure. Aber uberall erhoben sich Widerstandskämpfer, die besten ihres Volkes, die bewaffnet oder sogar mit nackten Händen begannen sich dem Naziregime zu widersetzen.
In Frankreich sowie in Polen, Schweden, Dänemark, Holland, Griechenland, Italien, Belgien, Jugoslavien, Bulgarien, Russland, in der Tschechoslovakei, aber selbst in Deutschland und in Österreich bildeten sich nicht nur organisierte Widerstandsgruppen, sondern auch Einzelaktionen von einfachen Bürgern wurden geführt.
Die Durand und Dupont sagten "non"!
Die Müller und Gruber sagten "nein"!
Und wenn sie auch keine Untergrundorganisation bildeten, so nahmen diese heroischen Verteidiger der Freiheit, da wo sie das Schicksal hingestellt hatte, an den verschiedenartigsten Aktionen teil, um die deutsche Kriegsmaschinerie zu schwächen.
Und alle diese Aktionen, von denen einige berühmt wurden, von denen die meisten anonym blieben, die aber alle Heldentaten waren, bildeten die wahre Geschichte der Resistance das heißt den Kampf gegen die barbarische Unterdrückung. Der Kampf der Menschheit, damit ihre Abkommen keine Scham empfinden mussen der menschlichen Rasse anzugehören.
Ist nun der Historiker überhaupt in der Lage alle Augenzeugenberichte zu sammeln, alle historischen Fakten und à glorreiche Geschichte der Resistance unseren Kindern zu hinterlassen?
Das glaube ich nicht.
Denn der wahre Widerstandskämpfer ist zumeist auch derjenige, der mit Anbruch des Friedens in seine Familie zurückgekehrt war und dann nichts mehr von seinen Taten verlauten ließ.
So würden sie nie etwas von den Taten meiner Schwiegerfamilie in Niederösterreich erfahren, die aus Diskretion keine Zeugnisse ablegte auch deshalb weil ihnen das Handeln von Amalia Fertner, von Ella Mittendorfer selbstverständlich erschien, daß selbst der Tod des Gatten in der Folterkammer in Wien, ihnen immer irreal vorgekommen ist.
Sie wurden nie etwas von unserer Wiener Freundin Zwickl hören, deren Ehemann in Mauthausen den Hunden zum Fraß vorgeworfen wurde und die trotz allem ihren Kampf weitergeführt hat.
Sie würden nichts von der Selbstlosigkeit jenes Ingenieurs im Todeslager Buchenwald und von seiner Frau Helene Schuster gehört haben, die unumstößlich, allein ihren Kampf gegen die abscheuliche Monströsitat weitergeführt hat.
Und dann gab es noch den täglichen Widerstand von Tausenden von Gefangenen, die dort wo sie sich befanden und soweit es für sie möglich war, mit Geduld und Durchhaltevermögen alles was ihnen hier und da unter die Hände fiel sabotierten und dies oft indem sie alles vor ihren eigenen Kameraden geheim halten mußten.
Denn leider ! Wie wir es aus den Berichten entnehmen können, gab es überall Denunzianten die ihr Handeln im Hinblick auf ihr eigenes Wohl rechtfertigten "nur keine Geschichten machen" wie ich es so oft hörte, oder noch niedriger, die sich den "Cercles Pétain" den petainistischen Verbänden anschlossen und die nationalsozialistischen Theorien übernahmen. Die Lagerarchive werden vielleicht einmal den Historikern die Taten jener erzählen, die in den Lagern und Kommandos ihre Aktivitäten hatten.
In den Akten des Linzer Kriegsgerichtes, sowie in denen anderer deutscher Städte sind ihre Heldentaten aufgezeichnet.
Aber die meisten von ihnen schweigen. Sowie auch jene auf immer schweigen werden, die verhaftet und umgebracht wurden und so ihre Geschichte mit in den Tod nahmen.
Trotz allem !
Die Überlebenden jener entsetzlichen Zeit, diejenigen die wie durch ein Wunder davongekommen sind, jene die mit einer "Tarnkappe" geboren wurden, haben die Pflicht eine letzte Aufgabe zu erfüllen, ihren Augenzeugenbericht den nach folgenden Generationen zu hinterlassen.
Unsere Erfahrungen sollen ihnen als Warnung dienen, damit sie "nein" sagen lernen.
Um alles Unterdrückung, allen Dogmen, aller Maßlosigkeit, allen Übergriffen auf die Menschenwürde Widerstand zu leisten.
Und wenn schon ! Selbst wenn der Tod am Ende des Unternehmens steht !.
Was macht es aus, im Kampf für die Menschheit zu sterben !
Während der entsetzlichen nächtlichen Stille, wenn mich ein Alptraum weckt, wenn sich bedrückende Ängste und Herzjagen einstellen, dann ziehen Erinnerungsbilder vor meinen feuchten Augen auf, Bilder die auf immer, wie ein Wahn in meinem Gedächnis eingegraben sind.
Ich durchleide die Leiden all jener die in den Todeslagern soviel gelitten haben.
Ich beweine die Alten, die Mütter, die unschuldigen Kinder, die dem deutschen Gott als Opfer dargebracht wurden.
Und dann spüre ich wie äußerst unbedeutend meine eigenen Erlebnisse sind,
denn ich,
ich lebe.
Postface de Marie-Josée TORRE de BRAVURA
Les grandes douleurs sont toujours muettes Les grandes émotions sont toujours (pardon, devraient être) discrètes
Si le récit émeut, c'est à sa discrétion qu'il le doit. Pas de phrases, pas de mots ronflants, mais un récit par petites touches par petits riens apparemment sans lien les uns avec les autres.
Apparemment seulement, car la trame qui soutient toutes ces pages existe bien, solide, forte, toujours là : l'émotion vraie, celle qui vous fait mettre en avant les "franges" et non pas le fond une pudeur qui ne supporte pas les grands éclairages.
A lire donc entre les lignes ?
Non à lire pour les lignes, vives, rapides, pleines d'intérêt, d'anecdotes non romancées
Mais à lire aussi avec "complicité", complicité de sensibilité qui seule peut faire ressentir tout ce que Michel El Baze n'a pas voulu dire explicitement
The great sorrows are always silent...The great emotions are always (sorry, should be) discreet.
If the story is moving, it is thanks to its discretion. No big sentences, nor bombastic words, but an account made up of little strokes, of little bits and pieces... with no obvious link between them.
Only on the surface because the frame that holds all those pages together does exist, strong, solid, still present : the true emotion, the one what makes us put forward the fringes and not the substance, a modesty that cannot stand glitter.
To be read in between the line, then ?
No, to be read for the lines, vivid, brief, full of interest and of plain simple anecdotes.
But, to be read also with "complicity", being accomplice with sensitiveness, which is the only way of making us feel everything that Michel El baze has not wished to say explicitly.
Die großen Leidenswege sind fast immer von Schweigen umgeben. Die großen Gemütsregungen sind immer zurückhaltend.
Wenn diese Berichte uns anrühren, so deshalb weil sie voller Zurückhaltung sind. Keine großen Worte, aber kleine Einzelheiten, fast wie es scheinen will, ohne rechten Bezug miteinander.
Aber nur anscheinend, denn der rote Faden der alle Seiten durchzieht, ist immer da : echtes Mitgefühl, das Randerlebnisse zum Mittelpunkt hat und nicht die zentralen Ereignisse, eine Zurückhaltung, die große Beleuchtungen nicht verträgt.
Muß man also zwischen den Zeilen lesen ?
Nein, sondern man sollte es für das Geschriebene lesen, lebendig, behend, interessant, wahre Anekdoten erzählt.
Aber man sollte es auch mit Teilnahme lesen, mitfühlende Teilnahme die allein uns all das fühlen läßt was Michel El Baze nicht genau hat sagen wollen.
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Papa, écris !
Combien de fois Erna et moi avons entendu la supplique de nos enfants quand nous évoquions pour eux, les circonstances de nos rencontres en Autriche nos prisons et nos retrouvailles sept années plus tard à Alger.
Mais les années s'écoulaient sans que se manifeste ce déclic qui vous fait prendre la plume, quand, un soir de 1980, nos chers amis Anne-Marie et Charles Ronchi se montrèrent tellement captivés, se firent tellement insistants que, rentrés chez nous tard dans la nuit, nous jetions le titre de ce récit, dont nous entreprenions aussitôt l'écriture en faisant appel à nos seuls souvenirs.
Huit jours plus tard, nous mettions un point final au manuscrit.
Il nous est apparu ensuite que le récit gagnerait à être conforté par quelques notes et par la transcription des documents, essentiellement la correspondance que nous détenions.
C'est ainsi, que nous entreprîmes plus tard la composition du Livre II qui, outre l'intérêt qu'il présente de replacer le lecteur dans l'ambiance de l'époque, offre l'avantage de confirmer et quelquefois d'infirmer, de préciser ou compléter le produit brut de la Mémoire que constitue le Livre I que nous dédions à nos enfants et à nos petits enfants,
pour effacer l'oubli
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Livre I
La Mémoire
Avant-Guerre
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"Le monde ne peut être gouverné que
par l'exploitation de la peur
Ceux qui commandent doivent savoir
qu'ils ont le DROIT de commander
PARCE QU'ILS APPARTIENNENT A UNE RACE SUPÉRIEURE.
Il faut savoir MENTIR, TRAHIR, ASSASSINER même,
quand la politique le requiert.
Avec la sûreté d'un somnambule
je suis tout droit la voie qui m'a été tracée par DIEU.
La race nordique a le DROIT de DOMINER le monde.
l'ALLEMAGNE sera l'EUROPE ou l'ALLEMAGNE ne sera rien".
ADOLF HITLER
"MEIN KAMPF "
1925
1939.
Actualités Pathé-Cinéma.
Munich Vienne
Des hommes traquent des hommes dans les rues. Murs de boutiques revêtues de l'inscription infamante "Jude". Autodafés de livres. Poursuites, délations; c'est l'Allemagne Nouvelle.
Rome
Les fascistes emboîtent le pas aux nazis. Images atroces: dans les rues, dans l'indifférence générale, des hommes font avaler de l'huile de ricin à d'autres hommes.
Et la France?
Elle est grande, généreuse. Elle ne pourra pas suivre l'exemple des barbares. Je le sais. Mon père a toujours eu confiance en son pays. Il a su m'inculquer son amour absolu pour sa patrie, pour cette entité de rêve, pour cette Métropole qu'il ne connaît pas mais qu'il vénère.
Le racisme n'a pu s'y implanter.
Drumond a dû venir en Algérie pour éditer "La Libre Parole" ce journal dont j'ai vu des camarades se délecter mais qui n'a eu aucun impact sur les Arabes avec lesquels ma famille n'a jamais cessé d'avoir des relations amicales, intimes, depuis des siècles, depuis l'Espagne et plus chaleureuses encore en Algérie depuis l'Inquisition.
Bien sûr, il y a eu, en 1936, le massacre des innocents de Constantine dont je garde secrètement le souvenir dans un album de l'horreur caché dans mon tiroir, mais le danger n'est pas ici, la menace vient aujourd'hui de l'Allemagne nazie.
J'ai lu "Mein Kampf", étonné de voir que le monde, que les gens autour de moi restent indifférents devant le sort promis à la France et à l'Europe. On n'aperçoit pas que l'élimination des Juifs est le prétexte, le prélude à l'asservissement général.
Ces questions me hantent.
Les événements attendus sont proches.
Il faut faire quelque chose.
Je milite depuis 1936 dans les Jeunesses Socialistes. Je défile dans les rues - le poing levé - Ce n'est pas suffisant : il faut se battre.
Ma décision est prise : j'abandonne ma préparation au Bac, mon rêve d'être un jour médecin : je m'engage dans l'Armée Française.
Devant ma mère, je reste dur pour ne pas succomber. Sa peine est immense. A mon père, je rappelle qu'il est lui-même l'artisan de ma décision. J'évoque la France, la guerre imminente. Il signera son consentement et je sais qu'il me bénit.
Quelle arme choisir ?
Je me présente au Régiment qui me paraît le plus prestigieux : la Cavalerie. Juste un regard dédaigneux, je suis renvoyé. A-t-on jamais vu un Spahis Juif... ? Allez donc voir les Zouaves!..
Les Chasseurs d'Afrique ne veulent pas de moi. Aucun examen, rien; mon nom suffit pour me repousser.
Où aller ?
La Légion ? Impossible; je ne pourrai pas cacher que je suis Français.
La Coloniale m'accepte enfin et je m'engage au 13ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais, à Alger.
Je fais mes classes.
Affecté d'office au Peloton des sous-officiers, le Lieutenant me promet d'en sortir le premier et en effet, au premier "virage", me voilà dehors, n'ayant pu supporter la sottise du Caporal qui nous commande.
La Guerre
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C'est
Seulement quand on rassemblera toute notre
énergie
pour une explication définitive avec la
France qu'on pourra mettre un terme à la
lutte interminable et essentiellement stérile
qui nous oppose à la France; mais à la condition
que l'Allemagne ne voit dans l'anéantissement de
la France qu'un moyen de donner enfin
à notre peuple, sur un autre théâtre,
toute l'extension dont il est capable".
ADOLF HITLER
"MEIN KAMPF
Je me réjouis d'avoir devancé mes camarades, je serai sur le front avant eux et partout je serai le plus jeune. J'en suis fier.
Volontaire pour la France, je reste à Alger. Les semaines passent, je demande le rapport du Capitaine. J'explique que je ne me suis pas engagé pour rester ici mais pour combattre. Je le dis vivement. On m'enlève mon ceinturon, les lacets de mes chaussures : me voilà en prison.
Enfin, je suis muté à Oran où se forme un Bataillon de Marche de Tirailleurs Sénégalais en renfort pour la France. Le temps s'écoule et je ne fais pas partie du premier convoi : alors, j'interpelle le Colonel dans la cour de la caserne. A huit pas, j'annonce clairement mon nom, matricule et je me retrouve en prison.
Et c'est la France !
Rivesaltes;. Camp de regroupement et premières amères déceptions. Gamin parmi les "vieux" - le plus jeune a 30 ans - tous mes camarades sont réservistes. Un seul sujet de discussion : le meilleur moyen pour rentrer chez soi. Toutes les possibilités sont évoquées, détaillées: blessure volontaire, désertion, planque, être fait prisonnier.
J'enrage !
Les Vosges, 7ème Régiment d'Infanterie Coloniale. Je suis volontaire pour le Corps-Franc. On se moque, "il ne se passe rien ici", mais le Capitaine prend note.
Mai :
La Somme.
Premier et dur contact avec les réalités de la guerre.
Bruits sourds et intermittents des avions à Croix Gammée qui bombardent nos positions devant Beauvais. Un caniveau. Une buse. J'enfile mon corps, mais je veux voir.
Observateur de la Compagnie, je suis favorisé puisque équipé d'un mousqueton au lieu du lourd et encombrant fusil de mes camarades, plus une binoculaire que je développe pour situer les impacts des bombes.
Étonnement !
Est-ce la terre qui tremble ?
Non. Ce sont mes mains, mes bras, tout mon corps. Je ramène la binoculaire à sa position courte. Je tremble toujours. Pourtant, je n'ai pas peur. Je raisonne. Je plaisante : Tu trembles, carcasse Je tremble encore mais je reste lucide.
L'ordre d'attaque est pour dix heures ce matin : objectif : déloger les Allemands, dans le bois, en face.
Depuis 8 heures, notre artillerie a déclenché le tir.
A l'abri dans une futaie, nous nous écrasons au sol, la tête contre un tronc, protégée par le casque, nos avant-bras sur la nuque. Se faire tout petit pour offrir moins de surface aux obus de 75 qui pleuvant sur nous. Heureusement que beaucoup se fichent dans les troncs sans exploser.
A 10 heures, il faut y aller. Sifflet! En avant!
Le Capitaine, en tête, à terrain découvert, m'avoue avoir triché de 5 minutes, comme en 14. Je le suis. Je le devance par bonds. Je hurle mes informations. Arrêt. La Compagnie ne suit plus. Debout dans la mitraille, le Capitaine exhorte, gueule, menace. Ça bouge enfin. Mon copain T est cloué au sol, paralysé par la peur, barbouillé de bave, ses yeux me supplient. Où sont les mitrailleurs? Où sont les tanks qui devaient nous devancer? Dans chaque repli du terrain, un corps. Mort? Planqué?
Et me voilà, moi-même dans une fosse. Creusée par qui? Je contemple mon mousqueton rouillé. Je revois l'élégant lieutenant sénégalais à Alger, passant la revue des armes, en gants blancs, me consignant, ce Dimanche, parce que son petit doigt qu'il a fourré dans la culasse est sale, qu'il dit. Dérision. Arme dérisoire contre ce mur de feu qui nous colle ici. A quoi bon tirer! Sur qui?
La nuit tombe. Je ne comprends pas, j'ai dû dormir. Tout est calme, beau. Des vallons, des bois. J'ai froid, je suis seul, abandonné.
Un aéroplane dans le ciel. Tout petit, tout bas. Je suis heureux d'entendre le bruit rassurant du moteur rompant l'énorme silence. Je contemple et je comprends aux petites poussières qui m'entourent que je suis sa cible.
De nouveau, le silence.
Que faire? Où aller?
Soudain, un grondement fantastique: au loin, comme sortie de terre, une multitude de chars qui semblent se diriger vers moi. Je m'écrase au fond de mon trou, pauvre loque! Maman!
Comment ai-je retrouvé cette troupe qui marche dans la nuit?
Ce sont mes copains.
Voici mon Capitaine. Lui doit savoir où nous allons. Qu'importe! Je marche affamé, épuisé. Je me réveille. Ai-je dormi? Non, puisque je marche, inconscient automate dans un cauchemar que vit l'autre, celui que je vois et qui marche, qui marche, qui marche
PRISONNIER
9 Juin 1940.
Journée splendide, clair soleil, chaleur divine qui réconforte nos corps meurtris.
Depuis des jours, nous combattons autour de villes et de villages aux noms qui chantent : Granviller, Conty, Poix, Ouri, Buyon, Candor, Lagny, Écuvilly, Lassigny La veille, le Capitaine m'a proposé pour la Croix de Guerre.
Aujourd'hui, nous sommes encerclés à Moreuil - la - Motte. Village classique avec sa petite place, ses maisons alentour, son église, son clocher.
Le Capitaine me demande d'aller chercher du secours pour le Commandant gravement blessé, de voir ce qui se passe et de lui rendre compte. Les Allemands sont devant. Qui est derrière, dans cette direction?..
Je pars seul, mousqueton à l'épaule.
Au sortir de Moreuil;, sur une crête, au bord de la route, un Lieutenant commande une section dont les mitrailleuses sont pointées sur le village que nous occupons. Je lui dis mon étonnement. Il décide de m'accompagner avec un autre Officier.
Je marche avec précaution, le fusil en main: les Officiers derrière moi augmentent la distance. Tout à l'heure des détonations crépitaient. Les Officiers m'avaient dit qu'une pièce non identifiée était en position sur la route. J'avance avec prudence. Maintenant tout est calme. Pas un bruit, hormis les oiseaux que je ne me lasse pas d'entendre depuis que je suis en France, de même que je n'ai pas encore épuisé les joies que me procurent ces paysages d'un vert que je ne connaissais pas.
La route monte.
Au sommet de la côte, un calvaire, immense croix de fer se découpant sur le ciel bleu.
J'avance. Je scrute.
Au loin, derrière, les Officiers sont plantés au milieu de la route. Je continue et soudain, cinq, six formes hurlantes se dressent au pied du calvaire. Je me retourne et fais signe aux Officiers à l'arrêt. J'avance, le fusil toujours en main, mes yeux fixés, cloués sur la croix de fer qui se dresse là-haut.
Et puis ils viennent à moi, me dépouillent de mon arme, de mon ceinturon, me poussent rejoindre tout à côté quelques soldats français.
Ainsi me voici prisonnier.
Je pense à ceux de Rivesaltes qui souhaitaient cette infamie pour sauver leur peau. Je suis calme, j'examine. Tous ces soldats allemands sont jeunes, blonds, beaux. Décontractés, propres. Je compare mes bandes molletières à leurs bottes bien cirées. Leur casque est auréolé de verdure. Étrange ! Et leur uniforme est vert!
Dans le pré, un Officier caracole sur un magnifique cheval blanc, un revolver en main. Un tirailleur sénégalais court, l'Officier tire. L'énorme masse noire tombe. On rit. Voilà un autre Sénégalais, je détourne les yeux, ma tête éclate, je pleure.
Je pleure sur ces pages, mon frère, mon ami. Celui dont j'admirais la force, l'innocence. Celui qui m'entraînait dans ses danses le matin après l'exercice, le soir au bivouac. Le soldat au courage tranquille pour qui j'ai volé un jour des noix de cola pour le voir heureux.
C'est absurde, je ne comprends pas: comment peut-on être beau, blond, sympathique et cruel!
BOUCLIERS VIVANTS
Finis les jeux.
Ordre de nous rassembler.
Nous voici, trente, quarante prisonniers marchant sur une route, bien encadrés, nous dirigeant sur Moreuil - la - Motte où je sais ma Compagnie retranchée.
Les prisonniers marchent en tête. Derrière, les Allemands, chacun armé d'un fusil-mitrailleur.
Nous approchons des premières maisons et soudain, je comprends, je ralentis mon allure pour me retrouver au dernier rang, juste pour entendre les Allemands nous ordonner en français de lever les bras et de crier aux camarades de se rendre.
J'ai, contre mon flanc, une mitraillette brûlante qui me pousse en avant. Mes lèvres remuent : aucun son ne sort. Je ne veux pas crier.
C'est l'enfer.
Désemparé sur la place du village, je me plaque contre un gros arbre, à l'opposé des maisons, des caves, d'où jaillissent les rafales.
Puis ce sont les explosions des grenades allemandes lancées dans les soupiraux, et d'un obusier, presque un jouet, qui tire à bout portant dans les maisons et l'afflux des camarades qui se rendent.
J'ai gardé mon sang-froid, maître de mes nerfs.
Les Allemands nous examinent.
Un garçon de mon âge me regarde et me dit :
- Du bist Jude !
J'ai compris. Je lève des yeux interrogateurs vers un copain qui a entendu et qui me traduit. Je m'esclaffe, mais la nuit suivante, avec un éclat de verre que j'ai réussi à ramasser, j'arrache les pauvres poils du collier de barbe que j'avais eu tant d'impatience à voir pousser et qui me dénonçait.
LES PIEDS BLANCS
Que dire de la longue marche de la colonne lamentable.
J'ai lu bien des récits. Aucun n'a traduit la honte, la souffrance, la rage, le désespoir. L'effort fantastique pour avancer d'un pas.
Après chaque pause, un impératif: me placer en tête de colonne pour gagner ce peu d'avance qui me permettra de ne pas me trouver parmi les traînards que l'équipe de nettoyage abat.
Combien j'ai vu de camarades tués froidement, posément!
J'ai l'impression, je sais que je souffre plus que les autres. Je suis maigre, sans réserves. Je ne sais pas reconnaître un pissenlit. L'herbe est infecte.
Je me réveille, le matin, transi, ankylosé, que dis-je, paralysé; incapable de faire un mouvement dans mon linceul de verdure recouvert de rosée.
Après l'étape de Bapaume, j'abandonne. Je choisis la mort mais je veux en jouir.
Au prix d'un effort indicible, le dernier, je remonte la colonne puis je m'allonge sur le talus et me déchausse.
Plaisir divin!
J'enlève les chiffons qui me servent de chaussettes et contemple mes pieds, étonné! Ils sont blancs, tout blancs, exsangues.
Les camarades défilent; un dernier regard: ils savent que c'est fini pour moi.
Je ferme les yeux.
Je rêve
Autour de moi, on s'affaire, on discute. Une ombre sur mes paupières baissées, j'attends le coup meurtrier, la délivrance.
Le temps s'écoule; comme il est doux de mourir!
J'ouvre les yeux.
Devant moi, appuyé sur une bicyclette, méditatif, un soldat allemand porteur d'un brassard de la Croix - Rouge, qui semble fasciné par mes pieds, ces pieds blancs qui l'intriguent.
Arrive un porte char.
L'infirmier fait signe, palabre. Le temps de m'agripper au fût d'un canon et c'est la route qui s'ouvre, les arbres qui défilent, lenivrement de la vitesse, le vent qui cingle, la vie!
A Cambrai, dans une caserne où la colonne me rejoint le soir, à l'infirmerie où je repose, je reçois la visite de mon infirmier. Manifestement, pour lui, je suis un cas.
Il tâte, il palpe ces pieds qui m'ont sauvé.
Les sentinelles sont peu nombreuses, chaque nuit, je pourrais facilement m'évader.
Pour aller où ?
Je ne trouve pas de réponse à cette question.
Mes compagnons qui sont de France sauraient où se réfugier, pourtant ils ne tentent rien, espérant la libération qui leur est promise tous les jours pour le lendemain.
Moi, dans ce pays, je me sens dans un autre monde. Perdu !
Ces champs, ces coteaux, ces bois, c'est l'inconnu. J'ai peur !
Cette troupe dépenaillée est devenue ma famille.
Je reste !..
En Allemagne
**
"Eh bien ! Oui, nous sommes des Barbares et
nous voulons être des Barbares.
C'est un titre d'honneur ! !".
ADOLF HITLER
"MEIN KAMPF "
Tout est propre, ordonné, soigné.
Nous sommes à Trèves, premier camp de triage en Allemagne.
Les prisonniers sont alignés. On nous compte et recompte. Garde-à-vous interminable. Deux civils nous passent en revue. Ils examinent les visages. Un prisonnier Alsacien recommande de les regarder droit dans les yeux mais c'est, à l'évidence, le profil qui les intéresse, bien sûr!
Quelques camarades sortent des rangs, en silence.
Je suis pris au piège. L'Aryen est presque sur moi, le Sémite, qu'il va découvrir. Je reste calme, serein, puisque je suis perdu et soudain mon camarade, sur ma droite, pousse un cri de douleur, me frappe, c'est la bagarre, la panique dans les rangs. Les gardes se précipitent, les coups pleuvent, c'est la confusion.
La revue se poursuit mais sans mon ami, ni moi-même, enfermés dans un réduit.
Puisse Jules Cayrol, mon condisciple du lycée d'Alger me pardonner de lui avoir écrasé les orteils de mon talon.
Il n'en connaîtra jamais la raison.
En Autriche
**
"La Résistance fut, à ses débuts, une
solitude, une addition de solitaires".
Henri Amouroux
"Apostrophes "
Novembre 1983
.c.KREMS-GNEIXENDORF
Étendu dans le noir, je cherche à placer mes jambes ankylosées. Les corps allongés à même le wagon s'entremêlent, s'entrecroisent, s'étouffent.
La faim me torture.
A la distribution aujourd'hui, sur une voie déserte, je n'ai pu obtenir qu'un quart de litre de soupe, la contenance de ma boîte de conserves.
C'est ainsi depuis le début car je n'ai pas de gamelle.
J'ai froid. Depuis longtemps, j'ai abandonné ma capote, trop lourde pour mes épaules.
Le train roule depuis des jours et des nuits interminables vers une destination que nous essayons en vain de deviner. Les plus forts se sont immédiatement installés près de l'imposte et peuvent respirer. Je les envie. "Chevaux en long 8". Nous sommes ici 75. Je n'entends qu'un seul sujet de conversation : la bouffe ! Chacun décrit soigneusement telle et telle recette, savoure, se délecte.
A chaque arrêt, nous pensons être arrivés. Le long voyage se poursuit jusqu'enfin une gare de triage, à l'écart. Nous savons depuis la veille que nous sommes en Autriche. C'est la joie : l'Autriche, Vienne. Nous avons la chance d'aboutir sur cette terre, loin de la Prusse, en pays ami.
La colonne se forme.
La campagne est magnifique. Des coteaux, des vallons, des bois, des vignes ! Quelques kilomètres de marche et nous arrivons au camp de Gneixendorf où se trouvent déjà des prisonniers Polonais et Belges qui nous entourent, nous pressent de questions et nous offrent du pain, des cigarettes, du chocolat contre les montres, bagues et autres pauvres objets échappés aux fouilles.
Les transactions se font entre deux baraques occupées par les Polonais où se tient un souk en fin d'après-midi.
Je n'ai rien à donner, rien à recevoir. Mon seul souci est de trouver une gamelle ou un récipient plus grand que ma boîte de conserves pour bénéficier de la ration normale de soupe et j'y parviens contre mon portefeuille que l'on m'a laissé, vide de tous mes papiers que j'ai jetés dès le premier jour de ma captivité.
Chaque jour, rassemblements et comptages interminables.
Les physionomistes civils continuent de rechercher les Juifs parmi les prisonniers. Sitôt détectés, ils sont rassemblés dans une baraque spéciale, vers quel destin! Quelques-uns se déclarent Juifs et sont immédiatement séparés.
Aucune solidarité visible.
La masse est indifférente.
A chacun sa souffrance.
Le bruit court, depuis Trèves qu'après le "nettoyage" seuls les Juifs seront gardés, les autres vont être libérés. C'est une question de jours. Alors ! Il me faut passer inaperçu. Je me méfie de tous. J'appréhende la délation. Allongé sur ma paillasse, je ne sors que pour les rassemblements et pour la soupe.
Aujourd'hui, nouvelle revue. Les civils s'approchent, scrutent les visages. C'est bientôt mon tour. Est-ce la fin ? Je regarde le soleil en face, les yeux grands ouverts. Je tombe en arrière, je me convulse sur le sol, le visage inondé de larmes, sali de bave et de poussière. On s'écarte, on m'emmène, je me débats. Infirmerie, piqûre sauvé !
Il me faut sortir de ce guêpier.
Des Kommandos se forment pour le travail. Je me porte volontaire.
Avec 29 autres camarades, l'aventure commence.
HOHENBERG;
Nous débarquons dans un cirque entouré de montagnes.
Misérable troupe objet de la curiosité de tous : des enfants à qui nous servons d'épouvantail, des Sections d'Assaut en chemise noire, l'oeil triomphant, des hommes en costume bizarre, des femmes
La baraque qui nous accueille est un ancien atelier de menuiserie. Huit mètres sur six, deux étages de châlits, située dans l'arrière-cour de l'auberge "Zum Rotten Hann" où nous allons prendre notre premier repas. Serait-ce le paradis ?
Voilà que Frau Schweda, la bonne hôtesse, emplit nos gamelles d'une sauce épaisse. Des pommes de terre, de la viande ! J'avale, j'ingurgite ce goulasch miraculeux. J'emmagasine cette nourriture abondante, inattendue dont je crois mourir tant la nuit qui suit sera pénible.
Dès le lendemain, au travail !
Nous sommes à la disposition de la municipalité qui va nous employer à la réfection et à l'entretien des chemins et des ponts de la commune.
Perché au sommet de la carrière, je gratte la roche avec un pic pour en extraire gravier et sable. La sentinelle, en bas, hurle. Je suis le point de mire de ce fusil brandi. Laszlo Steinberger, le Légionnaire - Interprète, traduit :
- Le zigo dit : "Tu chatouilles la pierre, il faut frapper fort sinon c'est lui qui te frappe !"
Alors je m'efforce de donner l'apparence de cogner dur, un oeil sur le garde. Nous sommes décidés, avec quelques camarades de participer le moins possible à l'effort de guerre allemand.
Déjà se dessine ce que j'appelle "le plan" et toute action pour réduire et pour saboter notre production fait partie du plan.
Pour moi d'ailleurs, c'est indispensable. D'une part, j'ai bien peu de forces et aussi je n'ai jamais vu d'outils. Cette pelle à laquelle je suis affecté, je ne sais pas m'en servir. François Scagnelli se charge de m'enseigner.
D'un chantier à l'autre, je m'endurcis.
La première paie est une surprise. Chacun perçoit quatre marks de camp pour le travail d'une semaine. Moi, je perçois quatre marks et vingt pfennigs. Les camarades étonnés s'interrogent. L'explication demandée aux gardes fait rire : en Allemagne, le pelleteur gaucher a droit à une prime et je suis paraît-il gaucher ! Je cherche à comprendre et en effet je ne tiens pas l'outil comme les autres pour la simple raison que mon "professeur" s'est toujours placé face à moi pour m'apprendre le maniement de la pelle et, de ce fait, je l'ai imité mais à l'envers, ce qui a formé un gaucher précieux pour faire équipe avec un droitier pour le chargement des camions et des wagons.
ANDERSBACH 13
La carrière est une échancrure dans la montagne, au bord du chemin. A droite, une ferme; à gauche, le torrent Traisen : devant, un pré et au-delà, deux petites maisons.
De l'une d'elles, une fille paraît à une fenêtre; ouvre, ferme, sort, rentre. Disparaît longtemps. Reparaît ! Je rêve. Elle est blonde. Belle. Apparition idéale, furtive, muette et tellement lointaine.
Le Samedi après-midi, j'obtiens des gardiens de me tenir, sous leur surveillance, sous le porche du Kommando qui se trouve au centre du village pour contempler le spectacle de la rue.
Je suis dépenaillé, noir. Je sais qu'on m'appelle "der Neger" et que les mères font peur à leurs enfants en me montrant du doigt.
La fille blonde passe et repasse, accompagnée d'une copine très brune, rieuse. Je sens que je l'intrigue. J'essaye d'attirer son attention. Je passe ma main dans mes cheveux à chaque regard dans ma direction et un jour, c'est le miracle : elle aussi caresse sa chevelure blonde. Le contact est établi.
J'attends chaque Samedi avec angoisse. Elle est devenue mon soutien.
Ma raison de vivre.
Je commence à lire les affiches pour essayer de déchiffrer cette langue qui me permettra peut-être de communiquer avec elle. Chaque bout de journal est analysé avec passion, ma connaissance de l'anglais m'aide beaucoup. J'écoute ce qui se dit avec attention. Je fais des efforts pour comprendre et faire la différence entre le dialecte autrichien et la langue écrite. Je sais déjà former des phrases que je n'exprime pas, parce que j'ai entendu dire que tous les Juifs parlent allemand. Et puis un jour, Resel, que j'aide à alimenter ses cochons, me montre tellement d'amitié que je lui parle et c'est la révélation. Dorénavant, chaque soir, en portant les seaux de nourriture à la porcherie, je vais me perfectionner dans la langue abhorrée avec le secret espoir de parler un jour, ou bien d'écrire à mon apparition.
Un Samedi, nous sommes là, sous le porche, où un gardien a bien voulu nous accompagner moyennant quelques cigarettes. Je lui raconte que nous, les nègres, nous avons certains pouvoirs, notamment celui d'imposer notre volonté à distance. Il rit. Je parie d'en donner une preuve et lui propose de faire toucher sa chevelure à cette fille blonde qui descend la rue, là-bas. Subrepticement, je passe la main dans mes cheveux, elle répond. J'exulte! Me voilà sacré sorcier avec preuve et l'objet de beaucoup d'attentions inquiètes par la suite.
Nous prenons maintenant nos repas au collège du village. La cuisine est préparée par une très vieille femme, Frau Biba. Reconnu le plus faible, j'obtiens de lui servir de domestique. Je mange à ma faim.
Éplucher des pommes de terre n'est pas fatigant. J'ai tout loisir de parler allemand. J'accompagne, sans gardien, Frau Biba, pour ses achats dans le village. Dans chaque magasin j'opère un prélèvement. C'est formidable !
Et puis, un matin, le miracle inattendu.
Dans la cour de l'école, séance de gymnastique par un groupe de jeunes filles.
Elle est là.
J'entends son rire.
Explosion, éruption... Cascade argentine. Cristaux qui s'entrechoquent et frappent mes oreilles étonnées ! Musique divine qui soudain s'assoupit, se réveille, éclate et s'éteint me laissant anéanti, moi le prisonnier qui ose lever le regard, qui ose tendre l'oreille vers ce qui est si loin, vers l'impossible !
Par la fenêtre ouverte, stupéfié, je la regarde venir vers nous. Elle parle à Frau Biba. Je lui demande :
- Comment t'appelles-tu ?
Elle me répond en riant :
- Margaret !
Et c'est déjà fini
Alors, j'écris à "Margaret" un billet que je garde précieusement en guettant l'occasion propice pour le lui passer et cette occasion se présente un jour en traversant le village encadrés de nos gardiens. Le billet passe d'une main à l'autre et c'est finalement François, le mieux placé, qui le lui glisse dans la main.
J'admire son courage !
Elle n'ignore pas que toute relation avec un prisonnier est passible d'emprisonnement.
A notre porte, comme sur le tableau d'affichage de la Mairie est placardé un avis : Il est interdit de nous approcher, de nous adresser la parole et il est même défendu de nous considérer "comme les chiens de la maison".
Et nous nous rencontrons.
Un soir, avant l'appel et la fermeture de la porte par nos gardiens, elle vient à ce premier rendez-vous, accompagnée de son amie Hilda Grahamm.
Nous sommes sur le tout petit pont qui franchit le ruisseau. Je ne sais plus ce que nous nous sommes dits mais le destin avait ce jour-là décidé que nous serons liés dans la souffrance, dans l'amour, pour la vie.
PREMIÈRE NEIGE
J'attends avec curiosité la première neige annoncée.
On m'appelle. Elle est là, déception! Ces flocons légers qui volent, qui fondent dans la main ne m'enchantent pas mais le lendemain je découvre un pays de rêve. Dieu que c'est beau !
L'hiver s'installe.
J'envie mes camarades qui commencent à recevoir des lettres et des colis; moi, je ne reçois rien. Pas encore. J'ai attendu, pour donner des nouvelles à ma famille, qu'elle soit d'abord avertie par l'intermédiaire des parents d'un copain du stalag que j'ai changé mon identité et que dorénavant, je m'appelle Le Baze. J'appréhende ma première lettre ; si le "El" paraît, je suis perdu, je le crois. Mieux vaut me priver de gants, de chandails et de chaussettes que de courir un risque.
Ma première lettre, plus tard, a été pour moi une rude épreuve, grâce au ciel, ils avaient compris.
L'hiver est pénible. Le travail difficile.
Armés d'énormes pelles de bois, nous déblayons les rues. Avec des francisques, nous débitons la glace d'un étang pour emplir la chambre froide d'une auberge qui la conservera jusqu'à l'été suivant.
Par moins 33°, nous creusons des tombes dans le cimetière. Ce jour-là, mon coeur s'est arrêté de battre, on m'a étendu, frotté la poitrine avec de la neige durcie. Revenu à moi dans la baraque, seul, je me suis installé sur trois chaises, le visage devant la porte du poêle ouverte et je me suis réveillé la tête en feu. Je flambais.
J'ai eu chaud !
INTERPRÈTE
Laszlo est retourné au Stalag.
F , le Flamand qui parlait toujours avec un air mystérieux aux gardiens et dont j'avais si peur, est parti aussi pour être libéré.
Je me découvre, je deviens l'interprète du Kommando et à ce titre je bénéficie de quelque confiance.
C'est maintenant moi qui, le Samedi, visite avec un garde les commerçants du village pour y acheter, avec les marks de camp quelques denrées ou objets pour mes camarades.
J'ai, en main, un panier d'osier que j'emplis de mes achats officiels. Le reste disparaît dans deux musettes cachées sous la pèlerine que j'ai réussi à obtenir.
Je parle, je fais rire, on me fait confiance. Tout le monde est tellement aimable. Les villageois sont curieux de voir de près "le fils du Cheikh" que je dis être. Je touche, je soupèse, j'apprécie, je m'étonne et mes musettes se remplissent.
De retour à la baraque où l'on m'attend toujours avec inquiétude. Le butin, dûment inventorié, va enrichir le menu de la fête traditionnelle du Samedi soir, après l'épouillage.
AUX MORTS
11 Novembre 1940.
11 heures 11.
A mon cri :
- "Aux morts, camarades !", le Kommando, pelle ou pioche en main, s'est figé, au garde-à-vous, immobile. Insensibles aux hurlements des deux soldats qui nous gardent et veulent mater cette "rébellion " !
Impassible sous la piqûre de la baïonnette que le plus excité pointe sur ma poitrine !
- Repos !
C'est fini.
ET COM SPIRITUTUO
Les deux aimables Viennois qui nous gardaient ont été remplacés par un Prussien et par un je ne sais quoi, tous deux ignobles. Je sens que mon grand éclat de rire n'a pas convaincu le soldat. Son "Du bist Jude" jeté, sans que je m'y attende, devant mes camarades, m'a fait pâlir.
J'avais oublié le danger.
Henri Renard, notre homme de confiance, propose de lui faire une démonstration, les autres approuvent en riant. Je me déboutonne en criant que je vais venger l'insulte. Je suis fou de rage. J'agrippe le Prussien à la ceinture. Moi-même à moitié défait, je tente de le déculotter. On accourt. On me retient. Je me débats.
De l'auberge qui sert de quartier général à la Compagnie sortent des soldats qui me maîtrisent.
La confusion est générale.
Enfin, je comparais devant le Capitaine à qui je déclare que je suis un soldat français qui réagit quand on porte atteinte à son honneur alors qu'il travaille pour le "Grand Reich Allemand". J'en appelle au témoignage de l'aubergiste, nazie du Parti Illégal, que je sais être son amie. Je me sens mal, elle m'apporte de l'eau et je sais que je suis sauvé car j'ai lu souvent, dans ses yeux, une grande affection. Je suis sûr qu'elle me défendra, cette nuit, contre le Prussien.
L'alerte a été chaude.
Il me faut faire quelque chose pour dissiper le malaise et empêcher mes camarades de se poser des questions.
Nous avons été invités à deux reprises à participer à la messe du Dimanche dans un coin de l'église et bien entendu, je n'étais pas le moins fervent.
Cette faveur n'a pas été renouvelée depuis un certain temps, on craint le contact avec les civils.
Ma suggestion à Henri Renard, notre doyen, d'essayer d'obtenir un service spécial, tous les Dimanche, est acceptée. La difficulté est de rallier les copains à cette proposition, mais finalement l'accord se fait.
Le Secrétaire de la Mairie demande au Curé de solliciter de nos gardiens l'autorisation de nous consacrer une messe spéciale à 11 heures tous les Dimanche dans son église. Il obtient satisfaction.
La clochette en main, je sers la messe avec dévotion. Traduisant lÉvangile à ma manière, avec des allusions aux événements et à notre situation qui rend mon interprétation, jamais choquante, toujours amusante et en fin de messe, nous chantons, à genoux, sur un air de cantique, ce "Chant du Prisonnier" qui est parvenu jusqu'à nous :
"Dans l'cul, dans l'cul,
Ils auront la victoire "
sans qu'il ne soit jamais venu à l'esprit d'aucun d'entre nous que ce put être un blasphème.
Quand, pour une raison inconnue, la messe est supprimée, c'est moi qui réclame au nom des copains.
Les Protestants, nombreux à Hohenberg, constatent qu'en effet, la France est catholique et pratiquante.
VOLEUR
Il m'arrive de rencontrer "Margaret" qui s'appelle en réalité Erna Reiter, mais il n'est plus question de risquer un geste ou un regard car le Prussien n'a pas désarmé : il attend son heure.
Dans cette lutte, il est le plus fort parce qu'il détient la vérité.
Je rends de plus en plus de petits services à Frau Schweda et à sa soeur Resel. Le moment venu, j'aurai encore besoin de leur appui.
Je me plains à Resel.
Je laisse entendre que le garde puise dans les colis que nous recevons de nos familles et qui sont réglementairement ouverts et contrôlés par lui. Je demande, bien entendu, une grande discrétion (!) car nous redoutons la vengeance du Prussien Puis, un certain Dimanche, j'interpelle le garde dans sa petite chambre, les copains accourent, des soldats se précipitent. Frau Schweda et Resel, à leur fenêtre, regardent intriguées. On me mène chez le Capitaine devant lequel je refuse de parler. Le Prussien, par contre est là, fou de rage que j'ai pu le traiter de voleur. Devant l'insistance du Capitaine, je dis ma peur et celle de mes camarades de subir la vengeance du garde si je dis " la vérité " : sa chambre est pleine d'objets qu'il nous vole mais je ne peux pas le dire Frau Schweda appelle le Capitaine, ils s'entretiennent et ordre est donné de fouiller la chambre du garde.
Sous son matelas sont découverts : tablettes de chocolat, cigarettes, foie gras de Périgueux, sardines à l'huile et autres conserves que j'avais eu une peine infinie à subtiliser à mes camarades.
Le lendemain, le Prussien quittait la Compagnie.
AVEUGLE
Le "plan" exige un effort minimum dans tous les domaines mais il est évident qu'il ne faut pas pour autant se reposer sur les camarades quand on a collectivement la contrainte absolue de fournir un travail déterminé ; il y a, à ce moment spécifique, une obligation d'entraide à laquelle nul ne doit se soustraire.
Et c'est précisément ce que ne veut pas admettre notre camarade D : nous décidons qu'il mérite une leçon.
Demain Dimanche, nous pourrons nous laisser aller au farniente sur nos paillasses, mais pas trop tout de même puisqu'il faudra tous participer au grand nettoyage traditionnel et continuer de nous épouiller.
La lumière éteinte, c'est le noir absolu.
D dort, paisible.
Il ronfle, c'est le moment !
Avec d'infinies précautions, tout le monde se lève et, commence alors, le brouhaha habituel à chaque réveil : l'un chante, l'autre siffle, celui-là se dispute avec son copain. Rien n'y fait, comme chaque matin, D ne bouge pas.
Le bruit devient infernal, D est chahuté, découvert, viré de son lit, comme d'habitude.
Va-t-il enfin se réveiller, ouvrir les yeux ?
La bacchanale continue et tout d'un coup s'élève un cri, que dis-je, un hurlement inhumain, un appel :
- Maman ! Je suis aveugle !
Enfin !
Le tour est joué.
La suite est confuse.
Entre les uns qui veulent continuer la farce et les autres qui le rassurent mais ne peuvent le convaincre que par la lueur de leur cigarette, D est désemparé.
Jusqu'à l'arrivée des gardes, alertés par le bruit, qui rétablissent le courant électrique, notre camarade aura bien cru avoir perdu la vue.
RENCONTRES
De chantier en chantier, bons à tout faire du village, nous laissons partout la trace de notre passage : les sapins que nous plantons dans la montagne ont presque tous les racines coupées par la bêche malhabile ; les piliers des ponts reposent sur des assises de terre mélangée au béton ; les barrages qui doivent réguler le débit des torrents ont peu de chance de résister à la prochaine crue.
Tous nos efforts tendent à saboter ce que nous faisons, c'est peu de chose, j'en suis conscient, mais toutes ces petites actions nous permettent de conserver bon moral.
Je suis volontaire pour toutes les corvées dans le quartier de Furthof où j'ai des chances d'apercevoir Erna. Nous avons pu échanger quelques mots deux fois sur le petit pont, une autre fois sur la route de Reisalpe et il y a eu cette rencontre au Gschwendt où elle faisait du ski pendant que je charriais de gros troncs d'arbres avec une corvée. A chaque fois, quelques paroles maladroites malgré les gardiens et vite la séparation pour des semaines.
En Décembre, je crois, la chance me sourit.
Volontaire pour aider à la manoeuvre de la pompe qui doit vidanger les fosses d'aisances des maisons de Furthof, j'espère que l'équipe sera appelée chez elle.
Je travaille avec un civil, sans gardien. Nous passons tous les jours devant sa maison. Je l'aperçois rarement et toujours d'une manière furtive : je sens pourtant qu'elle guette derrière ses fenêtres.
Nous vidangeons tout le quartier. J'actionne la pompe à bras tirée par un cheval et un buf. Le chef installe les tuyaux. Aspiration, remplissage ! et l'épandage se fait dans les champs alentour.
Partout, on nous offre du thé avec du schnaps. On bavarde. Nous visitons toutes les maisons ou presque, mais pas la sienne.
De retour au Kommando, je fais évidemment l'objet de rires et quolibets.
SINGER FABRIC
Mauritius Zötl est le patriarche du village, du moins apparaît-il tel avec sa barbe imposante, son maintien tranquille et sage, la bonté qui se dégage de sa personne.
Sa fonction : gardien de la prison communale. Une cellule au rez-de-chaussée, bardée de barreaux épais qu'il a lui-même forgés dans l'atelier contigu. Il est aussi forgeron.
A l'étage, l'appartement qu'il partage avec Frau Zötl et une pièce qui nous est dévolue dorénavant. Sur deux étages de châlits, 20 prisonniers. Au milieu de la pièce, juste à mes pieds, un gros poêle à bois.
Seulement quelques-uns d'entre nous travaillent encore pour la municipalité, les autres sont partagés en deux équipes : l'une, de laquelle je fais partie, affectée à la "Singer Fabric" à Inderbrück qui produit de la "laine de bois", l'autre à l'usine de Furthof, très important complexe de production de limes, câbles et instruments manuels de précision.
A la "Singer Fabric", je suis d'abord employé à fournir un ouvrier qui alimente une assez grosse machine débitant le bois en très fines lamelles qui iront remplir les paillasses des soldats allemands.
Ces machines sont délicates. Il faut en effet une mise au point très précise des ciseaux pour obtenir un rendement intéressant et un produit utilisable.
Avec Pierre Lespine, nous décidons d'intervenir et nous étudions le problème qui se pose à nous. Comment saboter sans risquer de nous faire prendre ? Cela nous demande des journées d'attention d'autant que Pierre, tailleur d'habits et moi-même, ignorons tout de la mécanique.
Quelques boulons desserrés ici et là mettent les machines en panne pour quelques heures. Ce n'est pas suffisant et la répétition du phénomène nous fait courir des risques.
Il faut tenter autre chose.
Tous les soirs, le gardien vient nous compter dans notre chambre avant que Herr Zötl ferme la porte de la maison. Son appartement est sur le même palier et je remarque que la clef est toujours déposée sur une desserte à portée de la main.
Je décide donc de la subtiliser et la confie à un civil qui travaille à l'usine de Furthof, qui me paraît appartenir à la Résistance Autrichienne, à charge pour lui de la faire reproduire.
Le temps passe, la clef ne nous est pas rendue.
Et pourtant, en échange du service que je lui demande, je lui ai donné en avance, la situation exacte et la consistance de tous les postes de défense antiaérienne que nous avions construit dans la montagne autour du village.
Alors, je décide d'agir.
La maison est bien fermée, mais la porte donnant sur l'arrière est pourvue d'une imposte. Avec l'aide de Pierre, de Barbé René et la complicité tacite de mes camarades, je m'évade par une nuit noire : nul, hormis Pierre, ne connaît notre projet.
J'ai toutes les peines à trouver mon chemin.
Revêtu de ma pèlerine qui ressemble à celle que l'on porte communément dans le pays, je marche bien au milieu de la route, chantonnant un air de soldat et je salue d'un sonore " Heil Hitler ! " deux rencontres inopportunes.
La fabrique est alimentée en énergie électrique par une petite centrale hydraulique qui lui est propre. Située à quelques centaines de mètres du bâtiment principal, elle ne fait l'objet d'aucune surveillance particulière, nous le savons. C'est là le but de ma sortie.
Longeant le canal d'évacuation des eaux, me voilà à pied d'oeuvre. Dans ma musette, du sable que je vide soigneusement dans le carter qui renferme le réducteur, opération que j'avais déjà expérimenté avec succès quelques semaines auparavant, pour mettre au repos la scierie de la gare à laquelle j'avais été affecté pour un court séjour.
De retour à la maison, comme il m'est impossible d'y pénétrer par l'imposte que Pierre a d'ailleurs refermée, j'attends dans la nuit glacée.
Je sais que notre geôlier se lève à 5 heures et que son premier soin est d'ouvrir la porte d'entrée. Cette fois-ci, rien ne se passe. J'attends, inquiet. Le garde arrive enfin qui vient chaque matin surveiller notre lever et nous mener au travail. Le temps pour lui de monter à l'étage et je suis déjà déshabillé, défait, ébouriffé, sortant en chantant des toilettes du rez-de-chaussée.
Il a senti quelque chose, c'est visible dans ses yeux.
A la fabrique, rien. Quelques chutes de tension mais cela s'est déjà produit.
Pierre respire, moi aussi. L'inquiétude disparaît.
Plusieurs jours passent. Nous imaginons notre sable polissant les engrenages.
Nous attendons.
Et puis je ne tiens plus, c'est si facile. Je recommence : l'imposte, le canal, la centrale. Je prends soin de ne pas laisser de traces du sable que je vide dans le carter et c'est le retour.
Cette fois, Herr Zötl ouvre la porte avant l'arrivée du garde et manipule déjà ses lourds outils de forgeron. J'entre vite dans ma paillasse d'où le garde m'extrait en criant, l'heure venue, comme d'habitude.
FURTHOF FABRIC
La fabrique de laine de bois est fermée ; les machines sont arrêtées. Le personnel range, nettoie, pendant qu'on recherche la panne dans l'alternateur, les transmissions, partout.
Nous sommes affectés à l'usine de "Furthof".
Enfin j'ai ma clef. Je comprends le retard : il a fallu la tailler dans une pièce de métal massif. Le pêne est parfait. Le tube un peu épais. L'embout d'une seule pièce mais elle fonctionne.
L'autre, l'original, je la glisse sous la desserte où Frau Zötl finira bien par la retrouver. Je soupçonne d'ailleurs qu'elle s'est bien gardée d'avouer sa disparition. Elle n'aime apparemment pas les ennuis.
A l'usine, on est très gentil avec moi et comme on sait que je souffre du froid, nous sommes en Novembre 41, je suis désigné pour aider le chauffeur responsable de l'immense chaudière qui alimente toute l'usine en vapeur et qui me donne des consignes très strictes : retirer les scories, alimenter les fours à charbon en surveillant l'appareillage qui indique le degré et la pression.
- "Pass auf !" Si tu charges trop, si l'admission de l'air est trop importante, tout peut sauter et c'est l'usine qui est kaput et nous aussi !
Je comprends vite et bien. Mon travail est "korect". Je suis "brav" J'ai sa confiance mais il me faut agir rapidement si je veux éventuellement prétendre que j'ai fauté par innocence.
Je travaille comme un forcené, avec application.
Déjà, il prend son temps pour casser la croûte, savoure mes cigarettes. Se permet de sortir dans la cour, converse avec ses copains. Va, vient, bref, il a trouvé le nègre idéal et compétent.
Et vient le jour où il doit s'absenter.
Il hésite : le "Règlement".
Je le rassure.
Un dernier coup d'oeil aux manomètres et le voilà dehors, traversant la cour dans la direction des douches.
Alors vite j'ouvre les portes des deux foyers et j'enfourne à grandes pelletées ce charbon, là, à mes pieds.
Les ventilateurs ronronnent, le brasier gronde : C'est la fête. Il faut que ça saute, ça va sauter !
De toutes manières, je suis foutu, je ne pourrai pas toujours et encore échapper à la délation qui me guette. Mon meilleur copain m'a longuement retardé l'autre Samedi sous la douche. Depuis, son attitude est bizarre. Je sais qu'il parlera.
Dimanche, à la messe, pendant l'élévation, j'ai récité "Chemaar Israël" et j'ai soutenu froidement le profond regard du Curé.
Pendant la communion, j'ai noté son hésitation.
J'enfourne avec rage.
Il faut que ça saute.
Et c'est soudain le grand effondrement !
Herr Brahma rentre, boucle les portes, arrête la ventilation, ouvre des vannes.
Dans le brouillard brûlant, insupportable.
Dans les brumes de l'enfer, je plonge, anéanti.
Tout est en ordre, tout va bien !
Le feu s'est emballé, et alors ?
Je ne suis qu'un prisonnier irresponsable. C'est toi le chef. Si tu parles, je dis tout et les Allemands, la Gestapo, ne te feront pas grâce, à toi, l'Autrichien !
Quelques jours plus tard, j'étais viré au service de nettoiement de l'usine et à ce poste, je pouvais à loisir puiser dans les caniveaux cette pâte produite par l'usure des pierres meulières dont tant d'engrenages ont souffert.
Je nettoie, j'observe.
L'usine emploie des centaines d'ouvriers qui s'affairent autour de dizaines de machines, les unes primitives, les autres plus modernes.
La production est énorme. Chaque jour des wagons entiers partent pour l'Allemagne, l'Italie, le Japon avec des chargements de limes surtout, de toutes sortes, de toutes grandeurs.
Avec les copains affectés à l'emballage des outils et au chargement des wagons, nous relevons minutieusement le contenu des colis et leur destination et je remets ces renseignements presque chaque jour à mon serrurier.
Les tout petits instruments m'intriguent par leurs formes bizarres. Ils doivent être les plus précieux mais je n'arrive pas à comprendre les explications qui me sont données en réponse à mes questions ; en tout cas, je sais que c'est à ceux-là que je dois m'intéresser.
LA FRANCE LIBRE
J'écris un billet à Erna pour lui demander de m'introduire dans sa maison, une nuit.
Erna refuse, sa mère accepte.
Cette fois, aussitôt après l'appel, la sortie est facile. J'ai ma clef et René Barbé m'accompagne.
Nous sommes reçus par une femme admirable qui vit seule avec sa fille, 17 ans, et son fils Freddy, gamin de 8 ans, qui a le courage de braver tous les interdits en m'ouvrant sa porte, et, nous le sentons, son coeur.
Nous l'appelons tout de suite "Mutter".
Nous avons apporté une boîte de sardines, du chocolat, des dattes, fruits inconnus.
Nous bavardons et nous entendons pour la première fois cette musique divine : "Pom Pom Pom Pom "C'est la France qui nous parle. La France Libre dont nous apprenons l'existence, dont nous écoutons la voix dans un silence religieux. Les messages nous prouvent qu'existent des liens réels entre la France Combattante et le pays asservi. Nous écoutons les informations avec une émotion indicible.
C'est Dieu Le Père qui parle, c'est la Vérité, c'est la Liberté.
De retours vers minuit dans notre prison, nos camarades écoutent avec ferveur ces nouvelles venues de l'autre monde. C'est l'espoir, la délivrance. Ce n'est donc pas vrai. La France n'a pas capitulé puisque des voix s'élèvent et parlent encore hauts et fiers au nom du Pays éternel, au nom de la Patrie.
Bien entendu, dès le lendemain et il en sera ainsi après chacune de nos sorties, nous diffuserons les nouvelles recueillies. D'abord sceptiques, tous ceux que nous approchons se rendent à l'évidence en écoutant les émissions allemandes toujours en retard sur nos propres informations.
Nous tenons là un instrument de propagande important dans ce village perdu dans la neige, où tout se sait, où tout se colporte sous le manteau, où les S.A. écrasent de leur superbe les Autrichiens qui n'ont pas voulu ça. Nous incitons à faire comme nous, nous donnons les heures et longueurs d'onde si bien qu'un beau matin
- Tout le monde debout, raus !
La fouille est complète.
Pas un pli de nos vêtements qui ne soit inspecté, pas un recoin de la chambre qui ne soit fouillé. On démonte tout, on crève les paillasses et la section repart bredouille, sans le récepteur - radio qu'elle était certaine d'y trouver.
Dorénavant, nous nous déclarons les serviteurs, les soldats du Général De Gaulle qui, là-bas, au-delà des terres barbares, a relevé le flambeau et nous crie :
- La France n'a pas perdu la guerre !
RÉSISTANCE AUTRICHIENNE
Il me faut des renseignements sur la marche de l'usine et apprendre comment agir pour saboter au mieux la production. Les prélèvements massifs des instruments les plus petits, ces prélèvements que j'opère dans le service d'expédition où je suis maintenant employé ne suffisent pas.
Mes sorties nocturnes du Kommando s'intensifient. Autour de Mutter se tient droite, volontaire, autoritaire, Ella Mittendorfer dont le mari, militant socialiste actif, croupit à Buchenwald depuis 1938. Il y a aussi Hellen Schuster qui souffre avec dignité et qui continue le combat contre les nazis qui lui ont pris son époux dont elle est sans nouvelles, mort peut-être.
J'apprends avec émotion qu'entre autres missions qui leur sont confiées depuis l'Anschluss et surtout depuis la guerre, elles cachent des Juifs qui se terrent chez elles ou qui transitent par leur réseau de Résistance, à Vienne et ici-même.
Fidèle à ce principe que j'ai adopté dès le premier jour, je n'avoue pas qui je suis. Non pas, dans ce cas, par méfiance mais parce que si nous étions arrêtés, la Gestapo ne pourra pas leur faire avouer ce qu'en fait elles ignorent.
Ce soir, je rentre au Kommando satisfait. Je ne suis plus seul, des civils, des femmes résistent aussi. Je me sens soutenu.
Me voilà sur le retour dans la nuit noire, attentif, aux aguets. Il ne s'agit pas de me faire attraper maintenant que ma mission est tracée.
Il est minuit.
La maison est calme. J'entre dans la chambre, les copains m'attendent, inquiets, et m'apprennent que le garde, toujours le même, a fait un contre-appel, a constaté mon absence et qu'il est allé quérir les gendarmes.
Vite, ma décision est prise.
Je ressors, referme la porte et j'attends dehors, sur la route.
Trois silhouettes approchent, ce sont eux !
Je vais à leur rencontre, interpelle le garde avec véhémence, lui reprochant de m'avoir laissé dehors, exprès, d'avoir bouclé la maison sachant que j'étais dans l'appentis cherchant du bois pour le poêle. Je le menace d'en informer le Capitaine. Je me plaindrai ; il est en faute et il ira en Russie.
Les copains unanimes confirment : ils ont bien essayé d'alerter le geôlier. J'ai bien essayé moi-même de tambouriner à la porte, mais les Zötl n'ont rien entendu. Est-ce ma faute à moi qui me gèle par moins 15° sur la route depuis son contre-appel à 23 heures, je le précise. D'ailleurs, il m'a bien vu. Je lui ai dit ceci. Il m'a répondu cela.
Je suis furieux !
Les gendarmes se demandent qui ils doivent croire mais je suis là, n'est-ce pas, sans manteau, sans veste, dans le froid glacial de cette nuit d'hiver !
Je lis dans les yeux du garde, je vois à ses mâchoires crispées qu'il ne me pardonnera jamais
A l'usine dès 7 heures le matin, je chevauche mon madrier bardé de fer qui me permet d'appuyer sur la meule gigantesque la râpe que je façonne.
J'ai les fesses ensanglantées, les reins meurtris. Je deviens dingue ! Voir cette roue tourner, tourner ; ces étincelles, les éclats, les salissures qui me brûlent le visage. Il faut pourtant que je tienne. C'est l'étape nécessaire pour parvenir aux machines plus sophistiquées.
Il faut que je me fasse admettre dans l'atelier de trempage des petits outils qui me fascinent et dont on prend tant de soin.
A la pose, j'interroge, je soudoie. Les cigarettes me sont d'un grand secours. Je reçois des colis et j'ai demandé à ma famille de m'envoyer seulement de quoi fumer. Avec le tabac, on peut tout obtenir.
J'ai besoin d'aide, de complicité. Les deux ouvriers qui m'ont été désignés me fuient : sans doute pour ne pas se compromettre ; ceux-là me paraissent d'ailleurs les moins aimables. Il faut pourtant que j'entre dans cet atelier !
C'est décidé, ce soir je vais chez Erna.
A neuf heures contre-appel. Formidable ! Je peux partir.
Comme d'habitude, je marche au milieu de la grande rue en fredonnant une chanson de marche allemande. Il neige. Une ombre vient à ma rencontre. Je prends l'initiative d'un "Heil Hitler !" sonore et prêt à déguerpir à la moindre réaction.
Erna est là qui m'attend, qui m'espère. Qui admire son prisonnier avec simplicité : qui sait par les exemples autour d'elle où peuvent mener ces rencontres et qui, quand même, persiste à aimer.
Mutter me donne les apaisements que je souhaite.
Assis devant la cuisinière essayant de nous réchauffer un petit peu dans cette pièce qui sue la glace par toutes les fentes de la porte, j'ai de la peine à partir mais je bondis quand un bruit se fait entendre dehors.
On frappe.
Sidérée, Mutter ouvre à René qui articule péniblement qu'il y a eu un nouveau contrôle et que "Grandes Oreilles" est allé comme la fois précédente quérir les gendarmes.
O l'ami admirable !
Il faut accomplir les trois kilomètres qui nous séparent du Kommando avant que les policiers n'arrivent. Je pense à Barbé, aux risques affrontés par amitié et par devoir. Il vient de faire le trajet inverse en courant, il lui faut le recommencer à mon allure. Nous ne prenons aucune précaution sur la route, de toute manière, on est fichus, alors on fonce.
Enfin la maison Zötl.
J'ouvre.
Dans la pièce les copains sont là qui nous aident à nous déshabiller.
Tout le monde dans les paillasses.
Le temps passe, ils devraient être là depuis longtemps. Rien. Les geôliers dorment. La maison est silencieuse.
Les voilà !
Dans la pièce, les ronflements des 20 prisonniers s'amplifient. La porte s'ouvre. Chuchotements, lumière.
Je "dors" profondément.
Une poigne solide me secoue brutalement. D'abord, je ne bronche pas, puis je me réveille comme tous les matins en grognant, en jurant, en criant ces grossièretés en dialecte autrichien qui les font tant rire quand je les prononce.
Je feins l'ahurissement quand dans la pièce je découvre le garde, bien sûr, aussi les deux gendarmes de l'autre fois et encore un troisième personnage, Herr Patch le bourgmestre de Hohenberg.
Alors, je ne comprends plus.
- Dois-je annoncer à mes camarades que la guerre est finie ou quoi?
Le maire me demande de m'habiller.
Je traduis à mes camarades :
- Debout ! Habillez-vous et en vitesse !
Tout le monde se lève. Dans la petite pièce, c'est la panique, ça gueule.
- Il y a erreur, excusez-moi Herr Bürgermeister, moi ? Seulement moi ? Pourquoi moi ?
J'affronte les questions avec l'aplomb de celui qui est fort de sa vérité.
- Le garde, bien sûr, il est venu, il m'a parlé et la seconde fois ? Je l'ai bien vu, il a même crié. J'étais aux toilettes !
- Ce n'est pas vrai ! Il a inspecté la maison.
- Mais puisque nous avons parlé !
- C'était la première fois !
- A l'appel ?
- Non, au contre-appel. Et après ?
- Après, quoi ?
Excédé, le maire qui depuis notre arrivée à Hohenberg m'a toujours montré de la sympathie, m'entraîne à l'écart et me dit :
- Michaël c'est ton intérêt, dis-moi, à moi seul, où tu étais et rien ne t'arrivera, aie confiance en moi !
C'est un père qui parle...
Je vois le papa de Inge et Carol, mignonnes, toujours aimables parce qu'elles peuvent, elles, les filles du maire, se permettre de me sourire sans risque.
Je me mets sous sa protection, je demande la permission de tout dire, il lève le bras, "Heil !", il me l'accorde.
Alors je lui dis mes peines, ma souffrance. Tout ce que mes camarades et particulièrement moi-même nous subissons dans cet enfer qu'est devenu le Kommando depuis l'affectation de ce garde. Sa volonté de me nuire, de me rendre malheureux alors qu'à mon travail, partout, j'ai l'estime de tout le monde et que je participe avec joie et ardeur à l'édification du Grand Reich Allemand dans cette Autriche de Marie-Thérèse, du Duc de Reichstadt, und und
Et puis le soldat est fou, voyez ses oreilles, voyez ses yeux.
Il en pleurerait, lui, le tendre, l'Autrichien. Le S.A. le nazi du Parti Illégal.
Moi, j'ai peur mais il ne le voit pas.
Le brigadier qui m'interroge ensuite n'est pas un sentimental.
Je réponds :
- Je ne peux pas dire du mal d'un soldat Allemand, je ne peux pas dire qu'il est fou, qu'il a des visions, ce serait attenter à l'honneur de l'armée allemande toute entière, cela je me refuse de le dire !
"Grandes Oreilles" a le visage décomposé, un rictus affreux lui gonfle les mâchoires, il écume et c'est soudain la grande preuve quand il brandit mes chaussures restées sur le poêle : elles sont mouillées et ont laissé de larges traces humides sur la plaque de fonte.
- Et alors ! Avons-nous assez de bois ? Nous n'avons pas allumé le feu ce soir et on gèle ici, n'est-ce pas, camarades ?
Alors, s'élève une symphonie réconfortante de bruit, d'onomatopées, de jurons, d'insultes, d'obscénités, de grossièretés qui va crescendo.
Merci les copains.
Exit les Chleus.
On les a eu.
NOËL
Nous ne voulons pas que Noël 1941 soit aussi triste que l'an dernier, aussi depuis longtemps déjà, nous prélevons dans chaque colis reçu de nos familles ce qu'il y a de meilleur.
Cachés sous un châlit se trouvent, à l'abri des regards, des foies gras, poulets confits et autres délices du Périgord que fournit Pierre ; les dattes, les olives, les figues d'Algérie. Un monceau de victuailles qui s'enrichit chaque Samedi de mes vols chez Kasses, Lackner, Patch, Danner.
J'obtiens du Curé une messe spéciale à 21 heures ce 24 Décembre et de Herr Weichardt, le propriétaire de l'auberge "Zum Zweilinden", où nous prenons maintenant nos repas, la disposition du réfectoire pour un réveillon à la française.
Les deux gardiens sont là, bien sûr, nostalgiques.
Avant de passer à table, cette fois, non plus à genoux, mais debout, nous braillons le cantique que tout à l'heure, nous chantions avec tellement de ferveur à l'église.
Les sentinelles au garde-à-vous essayent de comprendre.
- Dans l'cul ! Vasistas ?
- Petite fenêtre, mon pote, c'est là que tu l'auras !
A 4 heures, les Chleus gisent repus, ivres morts.
La porte, seule ouverture de ce cagibi, est ouverte.
Toute la nuit, j'ai pensé à cette maison d'Andersbach où Noël a dû être bien triste entre ces femmes admirables que je respecte, que j'affectionne. A Erna que j'aime.
Mission est donnée aux autres : en cas de réveil, le seul mot qui terrorise le soldat Allemand : "Russland !".
Et nous voilà dans la nuit. Renard, Scagnelli, Barbé, Lespine, nos poches, nos musettes emplies de victuailles bien françaises, en route, sous la neige, pour jouer les Père Noël.
Nous serrons Mutter dans nos bras.
Nous allons dans leurs lits embrasser Hellen, Ella, Freddy.
Erna nous prépare vite le café, le vrai dont elle découvre le parfum et c'est déjà la pénible séparation, le retour, la fin du rêve.
Il est six heures.
LA TREMPE
L'atelier de trempage est composé de deux salles contiguës.
Dans la première, une équipe charge des paniers de centaines de petits instruments qui sont portés dans un four à une température voisine de 1 000°.
Dans une seconde salle, deux ouvriers âgés, précis, méticuleux, assez indolents d'ailleurs, qui m'accueillent avec plaisir tant ils apprécient mes cigarettes et l'aide que je leur apporte.
Mon travail est simple : il s'agit de plonger les paniers dans des bacs circulaires peu profonds emplis d'huile chaude.
C'est la trempe.
On m'a dit qu'une température inférieure à 800° au moment de la trempe ou qu'un refroidissement lent rend les aciers fragiles. Je m'efforce en conséquence de profiter des moments d'inattention de mes collègues, soit pour retirer les paniers du bain avant le moment prescrit, soit pour laisser traîner les paniers entre les deux salles, soit pour tremper par à-coups ou incomplètement les instruments que je manipule.
C'est facile et exaltant. J'imagine le dentiste, le médecin sur le front russe, le laborantin, le chercheur, l'ouvrier qualifié cassant ses outils précieux.
Au fil des semaines, ce sont des tonnes d'instruments plus ou moins utilisables qui sortent de l'atelier. Je travaille avec ardeur, je bénéficie de l'amitié des ouvriers et de la confiance de l'ingénieur que je soupçonne cependant d'appartenir au réseau.
Pourvu que ça dure
L'ARRESTATION
Depuis les derniers événements, pour ne plus courir les risques de contre-appel, j'ai décidé de sortir dorénavant vers trois heures pour être de retour avant six heures, avant l'arrivée des gardiens.
Avec une belle inconscience, je réveille Mutter, Erna. Je passe ainsi les heures les plus douces de ma captivité sans penser à aucun instant aux risques que je leur fais courir.
Ce soir, pourtant, "Grandes Oreilles" a été tellement aimable : il nous a enfermé vers vingt heures ; revenu nous contrôler à 21 heures au moment où je donnais à mes camarades la leçon d'allemand quotidienne, il a assisté à mes explications et m'a félicité de ma connaissance de l'allemand.
Au tableau noir, je commente la phrase :
" Ich war fort wann er angekommen ist "
(J'étais parti quand il est arrivé).
Vers 22 heures, persuadé qu'il n'y aurait pas de nouvel appel, je transgresse la règle et je décide de partir avec Barbet car nous avons cru comprendre que des contrôles à l'usine avaient montré la mauvaise qualité des instruments et il nous fallait savoir ce qu'il en était.
Dehors, il fait noir comme nulle part ailleurs. Nous avons l'impression de marcher dans une vaste tranchée. Sur les murs impressionnants formés des déblais des neiges accumulées depuis les premières chutes se répercutent les crissements de nos pas.
Nous allons, surveillant comme d'habitude la moindre lueur, le moindre mouvement. Nous passons devant la gendarmerie close, l'église tranquille, imposante. Devant le Gasthaus "Zum Rotten Hann" où sont logés les gardiens, je ralentis, j'inspecte, pas de lumière.
Tout est calme cette nuit du 20 Février 42.
Mutter ouvre la porte comme si elle m'attendait. Freddy dort. Erna nous rejoint. J'ouvre la porte qui donne sur l'appentis qui est notre issue de secours éventuelle.
Nous bavardons, tranquilles. J'évoque ma famille en Algérie. Je raconte ce qu'est mon travail dans l'usine, mon souhait de faire davantage encore.
Mutter me conseille, me tempère.
Lorsque soudain, la porte d'entrée vibre sous des poings furieux et une voix gutturale hurle :
- Polizei, auf machen !
Mutter se lève, se colle contre la porte vibrante, semblant la retenir, pendant que notre pèlerine à la main, Barbé et moi nous précipitons vers l'appentis pour tenter de nous sauver par l'arrière de la maison adossée à la montagne, comme prévu depuis longtemps.
Deux gendarmes nous ceinturent, nous nous rendons.
Il est 23 heures dix.
LENQUÊTE
Ce sont deux gendarmes Autrichiens, Lechner et Weber qui nous amènent, Mutter, Erna, Barbé et moi en file vers le village.
Rien alentour, le silence absolu. Pourtant, je saurai plus tard qu'à notre arrestation ont coopéré tous les membres de la Section d'Assaut (S.A.) et toute la "Hitler Jugend" (Jeunesse Hitlérienne) du village.
Ayant perdu notre trace lors de la poursuite dès notre sortie du Kommando, ils sont allés nous rechercher d'abord chez les Graham, ensuite à l'auberge d'Hinterberg Teich. Je sais aussi qu'ils sont venus à Andersbach sans conviction et qu'ils nous y ont trouvé.
Le chef me bouscule et me dit alors qu'au passage du petit pont, sur le torrent, je fais un écart pour y jeter ma fausse clef :
- Achtung schweine Jude ! - Attention, chien de Juif, un pas à gauche ou à droite et je t'abats !.
L'autre est un gars du pays, plus passif, mais qui a tout mon mépris pour laisser Freddy, 8 ans, le fils de sa voisine, tout seul dans cette maison isolée dans la nuit et la neige.
Nous sommes conduits chez le Docteur Ernst, nazi réputé pour son fanatisme.
Dans le vestibule, le chef me jette méchant :
- Schweine Jude !
Je reste lucide, impassible.
C'est mon tour.
Le médecin manipule, regarde. Il me regarde. Dans mes yeux, il peut lire ma haine, mon mépris.
Rien, pas un mot.
Erna et Mutter restent à la gendarmerie où elles vont subir un interrogatoire et passer la nuit. Avec Barbé, nous sommes enfermés dans la cellule par Herr Zötl, le geôlier. Il est 4 heures.
Notre chance est de ne pas être séparé.
Nous dressons un plan de défense qui doit être simple pour que l'on puisse s'y tenir, et crédible ; il est évident que ce qui est venu immédiatement à l'esprit des gendarmes, c'est qu'il s'agit d'une histoire d'amour. La visite au médecin en est la preuve. De plus, personne n'a prononcé le mot sabotage, tant redouté.
Barbé devra donc déclarer qu'il a consenti par amitié à m'accompagner pour donner à Erna un cours de français et qu'il s'agit de sa première sortie. En aucun cas, il ne doit rajouter un mot.
J'écris un billet à Mutter lui conseillant de dire que j'ai forcé sa porte pour la première fois ce soir-là et qu'elle a été contrainte de m'ouvrir par peur. Ce mot lui arrivera trop tard.
A huit heures, nous comparaissons devant le Capitaine, mais fort d'une expérience antérieure à Schrambach où j'avais été appelé à interpréter un interrogatoire entre la Gestapo et un prisonnier accusé du sabotage de la scierie qui l'employait, je décide de me taire totalement devant quiconque.
A neuf heures, la Gestapo est là.
Deux civils qui m'interrogent gentiment.
Ils veulent connaître mes contacts, avoir des noms. Ils affirment que moi-même, je ne risque rien : je suis un prisonnier et ce que j'ai fait (quoi ?) est normal, mais ils ont le devoir de rechercher les civils, savoir qui je connais à la fabrique, à l'usine, dans le village. Qui a saboté la centrale électrique. Qui a saboté les machines. Pourquoi suis-je allé chez Frau Fertner, etc...
Je ne réponds pas. J'attends la condamnation, ce : "Du bist Jude !" qui mettra un point final à mon destin.
Lassés, ils abandonnent.
A midi, escorté d'une sentinelle, à l'auberge pour mon dernier repas à Hohenberg, je vois Erna passer sur le chemin derrière, escortée d'un gendarme, le fusil sur l'épaule. On l'a conduite en prison, à Sankt Pölten. Nous passons notre main dans nos cheveux, c'est le dernier adieu !
Escortés d'un soldat, Barbé et moi, nous prenons un peu plus tard le train pour le stalag.
PRÉVENTION
La baraque disciplinaire du Stalag XVII B à Kremsgeneixendorf est, il me semble, la plus décontractée du camp. Ici, pas de spleen, pas de regret. La majorité de nos camarades sont des évadés repris. Il y a aussi des réfractaires au travail et d'autres punis pour y effectuer un plus ou moins long séjour. Une minorité a été arrêtée pour sabotage ou pour des "histoires de femmes". Je m'inscris dans cette dernière catégorie, ce devrait être mon salut.
Pendant les quatre mois que dure l'instruction, je fais la connaissance de l'aumônier du camp, un soldat jeune et qui a pourtant une manie : il prise et le tabac à priser est introuvable. Je fais avec lui un marché qu'il accepte : je lui confie toutes mes affaires : photos, médailles, assiettes de bois, gobelet et autres petits souvenirs, à charge pour lui de les adresser à ma famille, à Alger, accompagnés de deux lettres expliquant ma situation et demandant à mes parents de s'intéresser à Erna si je disparaissais.
Chose extraordinaire ! Nous sommes en guerre et pourtant mes deux colis arrivent et mes parents m'adressent de nombreux paquets bourrés de tabac à priser algérien qui enchantent mon Curé.
Le Juge d'Instruction Militaire n'est pas méchant, il fait seulement son devoir.
Lui fait son devoir, moi, je fais l'idiot.
Il m'explique que le dossier est chargé, qu'on a découvert à la fonderie et à l'usine des machines sabotées, des outils inutilisables. Qui sont mes complices civils ? Et puis, il y a mes visites chez les Fertner, pourquoi ? Quelles ont été mes relations avec la fille ?
Je ne reconnais qu'une seule chose : avoir visité cette maison pour la première fois et avoir contraint ces femmes à me recevoir sous la menace. Barbé m'a suivi par amitié, pour prendre l'air.
Finalement, l'acte d'accusation nous est notifié par le Commandant du camp : "Attentat à la sécurité du Grand Reich avec préméditation ou inadvertance".
J'ai gagné.
Ce dernier mot doit nous sauver.
Barbé est réputé mon complice.
CONSEIL DE GUERRE
Le Conseil de Guerre de Linz siège tout en haut du Palais de Justice sous les combles.
Nous sommes neuf, chacun s'intéresse seulement à sa propre affaire. Je sais qu'Erna doit venir, citée comme témoin à charge parce qu'elle a dû avouer quelque chose que j'ignore et que moi-même j'ai refusé de parler.
Willy Weichardt le boucher du village, soldat au Stalag, m'a dit qu'elle était en prison. J'ai hâte de la voir. Bientôt, elle arrive accompagnée de Mutter, digne femme qui a couru tous les risques simplement parce que c'est bien et qu'il faut faire du bien.
Je serre Erna dans mes bras : les soldats s'interposent. Alors, je dicte mes conditions : un garde sur la deuxième volée de l'escalier, l'autre un oeil sur la serrure de la porte de la salle d'audience. Si quelqu'un vient, on fait signe, je reste tranquille. En cas de refus, je m'évade et je les dénonce comme complices et tous les deux iront en Russie. La peur de la Russie est telle qu'ils s'inclinent et les copains s'esclaffent de voir ce spectacle insolite.
Erna me raconte son calvaire.
En prison à Sankt Pölten avec des criminelles, des Résistantes, elle a été condamnée par le Tribunal Spécial (Sonder Gericht) du district à deux mois de prison après avoir avoué deux visites dans sa maison pour lui donner des cours de français et aussi deux baisers.
De plus, elle a été renvoyée de l'école qui la formait au professorat de gymnastique et ordre a été donné à la Jeunesse du pays de ne plus lui adresser la parole, mais elle doit travailler obligatoirement à l'usine de Furthof.
Sa mère a été relaxée parce que dans le même temps, son fils tombait en Russie.
Notre tour arrive.
Nous entrons dans la salle, le calot en main, pour ne pas devoir saluer militairement le tribunal qui siège sous le portrait d'Hitler.
J'ai revêtu une vareuse de marin que j'ai réussi à emprunter à un camarade du Stalag. La marine française est en ce moment à l'honneur, je le sais, je vais me servir de cet atout et en effet, la première question étonnée du Colonel-Président est :
- Vous êtes marin ?
L'interprète traduit :
- Oui, Herr Oberst j'appartiens à l'Infanterie de Marine que j'ai eu l'honneur de servir !
- Et pourquoi n'avez-vous pas été libéré ?
- Parce que j'ai pensé mieux participer à l'édification du Grand Reich Allemand en travaillant dans les usines de Hohenberg où je découvre un peuple que j'ignorais !
Le ton est donné !
L'interrogatoire se poursuit.
Pour bien jouer ma comédie, il faut y mettre l'accent et l'interprète est lamentable.
Je demande au Président la permission de m'adresser directement au tribunal sans interprète.
- Vous parlez allemand ?
- Oui, j'ai cet honneur !
Un militaire s'oppose. Qui est-ce ? C'est mon Avocat.
Alors, je m'étonne, je dis que je n'ai jamais vu cet homme et je sollicite l'autorisation de lui parler . Accordé. L'audience est suspendue.
Le Procureur se trémousse, là-haut sur son perchoir.
L'Avocat me dit qu'il faut conserver l'interprète et tout avouer. Une seule question m'intéresse : Combien ça coûte ? D'après mon dossier, normalement, neuf années de prison. Avec de la chance, six !
A la reprise, je fais une déclaration :
- C'est la tête haute que je me présente et je n'ai pas peur de la justice allemande parce qu'elle est composée de soldats, et le soldat français et le soldat allemand sont des hommes d'honneur. En conséquence, je n'ai pas besoin d'intermédiaire entre les Officiers et moi-même. Je récuse l'interprète et l'avocat !
Mouvements divers : accordé !
On en vient aux faits.
Erna et Mutter sont là. Barbé ne dit mot.
Nous avions convenu qu'il doit paraître indifférent.
- Partout où vous êtes passé, on a relevé des sabotages. Le dossier donne des détails. Des milliers d'instruments ont été envoyés au rebut. Des machines ont été sabotées. Expliquez-vous !
Je regarde Barbé, l'air ahuri, et je lui explique en français ce qu'on me reproche. Tout un discours à l'attention de l'interprète, on ne sait jamais, et éventuellement du tribunal. Si l'un d'eux comprend le français, ma comédie sera payante.
Plus je parle avec véhémence, plus Barbé prend l'air absent.
Midi vient de sonner. Le Président s'impatiente, le Procureur s'indigne. Je me tais.
- Mais vous ne nierez pas que vous avez été arrêté la nuit, chez Madame Fertner ?
- Oui, je sais qu'il est interdit d'avoir des relations avec les civils Allemands, mais j'ai été invinciblement attiré par le type de cette fille. Regardez : la peau blanche, les cheveux presque blancs, les yeux bleus. Dans mon pays, je n'ai jamais eu l'occasion de peindre des anges ; là-bas, toutes les filles sont brunes. Je voulais, à mon retour de captivité, montrer à mes compatriotes comment sont belles les Allemandes !
- Vous êtes peintre ?
- Oui, portraitiste !
- Mais vous l'avez embrassé deux fois, elle l'a avoué !
- C'est exact. Oh ! à peine effleurée. Je ne l'ai pas dit à l'instruction parce que je suis un homme d'honneur mais je ne peux rien cacher au tribunal !
- Vous l'aimez ?
- Oui, comme on aime les belles choses, un beau paysage, une oeuvre d' art !
Erna écoute, muette, sidérée.
Le Procureur se lève.
Je ne comprends pas grand chose à ce qu'il dit mais à voir son air méchant, son doigt qui pointe vers nous, ce doit être terrible.
Le Président me demande de présenter ma défense.
Je refuse, tout a été dit .
Je suis un soldat, j'ai confiance dans le jugement des soldats.
Pendant que le tribunal délibère et que je rassure Erna et Mutter, je suis violemment pris à partie par le Procureur qui est resté dans la salle et qui m'ordonne de me taire.
Il s'agit d'un Officier supérieur.
Pendant qu'il hurle, tout le monde, avocat, greffier, interprète, sentinelles, est au garde-à-vous, terrorisé. Moi, je continue de parler à Erna sans me préoccuper de lui jusqu'à ce que, perdant patience, je lui demande moi aussi de se taire.
Les Juges reprennent place.
Six mois de prison et quatre mois à Barbé. Ai-je quelque chose à ajouter ? Oui, je demande que les deux mois de détention en prévention soient mis en compte.
On rit, c'est tacitement accordé.
Sur le palier qui sert de salle d'attente, mes camarades, qui ont entendu les éclats du Procureur, sont inquiets. J'apparais, souriant. Personne ne veut me croire. Six mois, ce n'est pas possible, la plus petite peine prononcée ce jour-là est de trois ans, pour rien.
Mais moi aussi je n'ai rien fait !
En quittant le tribunal, le Président et ses assesseurs nous dépassent dans l'escalier. Ils rient. Je lance :
- Six mois de prison pour deux baisers, ça fait cher l'unité !
C'est fini.
Je fais mes adieux à Mutter, à Erna, le coeur serré.
En Pologne
**
Dire "NON ! "
C'est résister.
C'est aussi exister.
MAURICE VILLERMET
"NICE-MATIN'
Octobre 1983
GRUDZIADZ ( GRAUDENZ )
Nous sommes quatre condamnés réput&eacu